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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: December 4, 2011 [EBook #38210]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0022, 29 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
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+
+L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843
+
+L'ILLUSTRATION,
+
+JOURNAL UNIVERSEL
+
+Nº 22. Vol. I.--SAMEDI 29 JUILLET 1843.
+Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
+
+Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
+Pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40
+
+SOMMAIRE.--Révolution du Mexique. Le général Santa-Anna. _Portrait de
+Santa-Anna; Santa-Anna et son aide-de-camp Arista._--Courrier de
+Paris.--Le Sapeur-Pompier. _Costume de Service; Grande Tenue; Attributs;
+te Sinistre; Manoeuvre de l'Échelle à crochets; Appareil Paulin;
+Manoeuvre du Sac de sauvetage_.--Une Mort. Nouvelle.--Anniversaire de
+Juillet. Les Fêtes politique. _Monument de Farey; Galerie des Tombeaux
+sous la Colonne de Juillet; Distribution de secours._--La foire de
+Beaucaire. _Gitanos, marchands d'ânes; Foire de Beaucaire_.--Poètes
+Italiens contemporains. H. G. Berchet.--Théâtres. Les Demoiselles de
+Saint-Cyr; Lénore; madame Barbe-Bleue; Francesca. _Une Scène de Lénore;
+deux Scènes de madame Barbe-Bleue_.--Revue algérienne.
+_Mohammed-el-Mezari; Mohammed-el-Aboudi_.--Bulletin
+bibliographique.--Annonces,--Modes.--Correspondance.--Enfant enlevé par
+un Ballon. _Gravure_.--Rébus.
+
+Révolutions du Mexique.
+
+LE GÉNÉRAL SANTA-ANNA.
+
+[Illustration.]
+
+Le chemin qui conduit de Vera-Cruz, à Mexico longe, en commençant, les
+bords de la mer, traverse une plage, sablonneuse qui s'arrondit
+gracieusement autour d'une petite baie aux vagues azurées, puis se perd,
+après quelques détours, dans une vaste forêt dont on voit à l'horizon
+les masses de verdure. Le voyageur qui, après avoir suivi la grève où
+les flots déferlent avec un murmure imposant, pénètre sous ces arcades
+naturelles, entend encore le bruissement de l'Océan répété par les
+frémissements du feuillage; c'est la voix de la mer qui alterne avec
+celle des grands arbres. Il prête alors avec ravissement l'oreille à
+cette double harmonie, et s'abandonne, selon sa manière de voyager, au
+balancement de la voiture, au trot de son cheval ou au roulis de sa
+litière. Il aperçoit de temps à autre, à travers les fourrés épais, la
+croupe luisante d'une génisse, ou les cornes recourbées d'un taureau à
+moitié sauvage, qui montre un instant son mufle humide et noir, ses yeux
+étonnés, et disparaît en faisant craquer dans sa fuite les lianes
+entrelacées, en broyant sous ses pieds les clochettes des cobées et les
+grandes palmes vertes des lataniers. Si l'étranger demande à son guide
+d'où viennent ces troupeaux en si bon état, le guide lui répondra qu'ils
+appartiennent à l'_hacienda_ (grande ferme) de _Manga de Clavo_, et que
+l'_hacienda de Manga de Clavo_ appartient au général Santa-Anna.
+
+C'est au sein de cette habitation que l'homme qui depuis 1821 a attaché
+son nom à toutes les révolutions du Mexique, qui en a été le chef ou
+l'instrument, vient tour à tour, victorieux ou vaincu, rassasié de
+renommée ou avide de bruit, fatigué de la vie des camps on de
+l'administration politique, se reposer de ses travaux, de ses défaites
+ou de ses victoires; c'est là qu'il mûrit de nouveaux plans, qu'il
+remplace ses antipathies politiques par des amitiés personnelles, qu'il
+médite de renverser ceux qu'il a élevés, d'élever ceux qu'il a
+renversés. C'est là que, pendant des mois, des années entières, il vit
+retiré, oublié, jusqu'au moment où, sans transition, à l'étonnement
+général, son cri de guerre retentit de nouveau à l'autre extrémité de la
+république.
+
+Les faits seuls peuvent peindre ce caractère versatile, inquiet,
+remuant; cet homme n'aspirant qu'à l'impossible, dégoûté de la réalité,
+victorieux après une défaite, vaincu après une victoire, jouant sa vie
+et sa fortune avec autant d'indifférence qu'il expose celle des autres,
+répandant le sang sans être cruel, connaissant du reste assez ses
+compatriotes pour jouer impunément ce jeu téméraire, et les asservissant
+parce qu'il les connaît.
+
+Santa-Anna doit avoir quarante-cinq ou quarante-six ans; sa taille est
+élevée, et la maturité de l'âge ne l'a pas encore épaissie. Son teint
+pâle, ses grands yeux noirs, ses cheveux plus noirs encore bouclant sur
+un front élevé, impriment à sa personne un air de distinction que ne
+dément pas une élocution facile et abondante, particulière du reste à
+tous ceux qui parlent cette belle langue espagnole, si harmonieuse et si
+riche. Il joint à cette éloquence naturelle l'art de connaître mieux que
+qui que ce soit les ressorts qu'il faut presser, les fibres qu'il faut
+attaquer dans le coeur de ses concitoyens, et l'influence de sa parole
+est irrésistible.
+
+[Illustration: Santa-Anna et son aide-de-camp Arista.]
+
+Il apparaît pour la première fois dans l'histoire politique du Mexique
+en 1821. A cette époque de sa première jeunesse, il commandait un corps
+d'insurgés, à la tête desquels il s'empare de Vera-Cruz, dont il est
+nommé gouverneur. Favori de l'empereur Iturbide qu'il avait soutenu de
+tout son pouvoir, il est cité à comparaître devant lui pour rendre
+compte d'une insubordination grave. Blessé d'une destitution méritée,
+mais qu'il n'attendait pas, il revient dans la place qu'il commandait,
+harangue ses troupes, se soulève contre l'autorité impériale, et déclare
+le Mexique république indépendante. Un général, envoyé pour le châtier,
+se joint à lui; les villes de Oajaca, de Guadalajara, de Guanajuato, de
+Queretaro, de San-Luis-Potosi, de Puebla se soulevèrent également, et un
+an s'est il peine écoulé depuis l'audacieux défi de Santa-Anna, que
+l'empereur Iturbide est renversé du trône.
+
+Quelques mois après l'installation de la nouvelle république dont le
+général Santa-Anna avait été le premier champion, il se révolte aussi le
+premier contre l'autorité de son congrès.
+
+En 1828, Santa-Anna est encore gouverneur de Vera-Cruz. Un complot a
+éclaté à Mexico: on le croit complice, et le congrès le rappelle de son
+commandement: le congrès ne devait pas être obéi plus qu'Iturbide. Loin
+de se démettre de son autorité, qui ne s'étendait que sur la ville de
+Vera-Cruz, Santa-Anna, par un de ces coups d'audace qui lui sont
+familiers, usurpe le commandement de la province entière, rassemble ses
+fidèles Veracruzanos, bat les troupes qu'on lui oppose, s'avance
+jusqu'au fort de Perote, et s'en empare. Un décret du sénat déclare
+Santa-Anna hors la loi, et de nouvelles troupes sont envoyées contre
+lui.
+
+Santa-Anna pousse la modération jusqu'il ne pas déclarer le sénat hors
+la loi à son tour, et va commencer une de ces campagnes d'escarmouches
+dans lesquelles la spontanéité, la brusquerie de ses mouvements le
+rendent si redoutable; une de ces campagnes de marches et de
+contre-marches, où la guerre se fait à la manière des Arabes ou des
+Indiens d'Amérique, par ruse, par surprise, et qui tient à la fois de la
+guerre et de la chasse.
+
+Là, le costume du général et de l'officier est remplacé par l'équipement
+du voyageur: une simple veste avec des attentes d'épaulettes, un large
+chapeau de vigogne, une manga bleue ou violette, de lourdes bottes de
+cheval, de longs éperons battus par le fourreau d'un sabre droit, tel
+est le costume de Santa-Anna et de son état-major.
+
+L'officier qui marche à côté du général, l'officier porteur de ces
+longues moustaches rouges recourbées vers le menton, et qui lui donnent
+l'air d'un uhlan, c'est le colonel Arista. C'est l'aide-de-camp de
+Santa-Anna, son bras droit, son confident, le compagnon inséparable de
+ses dangers, celui que, dans certaine comédie politique, nous verrons
+lui donner la réplique. Arista est ce que les Mexicains appellent
+énergiquement «hombre de caballo,» ce qui veut dire que, dans une mêlée,
+pour éviter un coup de lance, il se couchera sous le ventre, de son
+cheval et passera outre; ce qui veut dire que, sans mettre pied il
+terre, il ramassera son épée au plus rapide galop de sa monture, qu'il
+jettera rudement sur le flanc le taureau dont il aura saisi la queue
+entre sa selle et la courroie de son étrier.
+
+Les soldats que Santa-Anna commande sont tous de la Tierra-Caliente; ce
+sont des hommes dont le corps a la couleur et la dureté du bronze
+florentin, sur lesquels les maringouins ne peuvent plus mordre, la
+fièvre jaune, n'a plus de prise; des hommes habitués à supporter la
+faim, la fatigue, qui, sous un soleil brûlant dont les réverbérations
+tordent et calcinent les entrailles, boivent d'une cigarette, et qui,
+après douze heures de marche, dînent d'une cigarette. C'est à la tête de
+ces soldats que Santa-Anna va braver la poursuite de ses ennemis,
+composés peut-être en grande partie de troupes des zones froides et
+tempérées, et qui, dans ce cas, laisseront pour traces de leur passage
+les cadavres des leurs que la soif aura consumés. Il abandonne le fort
+de Perote, tire à l'est du côté de Téhuacan, Camino-de-Oajaca, arrive
+dans cette ville et s'y fortifie.
+
+Puis, débusqué par des forces de beaucoup supérieures aux siennes, il se
+replie dans l'intérieur de la ville, et, de rue en rue, de maison en
+maison, s'enferme, lui et les siens, dans le couvent de _Santo-Domingo_.
+Cet édifice, à peu près comme tous ceux du même genre, est protégé par
+de hautes et solides murailles crénelées, défendu par une porte massive
+et plus encore par la sainteté de son métier de couvent. Alors va
+commencer, non pas un siège, car on n'oserait ni miner, ni saper, ni
+canonner la maison sainte, mais on va tâcher de forcer par la faim et
+les privations les hommes que nous venons de dépeindre. Le siège sera
+long.
+
+Santa-Anna sait à quels ennemis il a affaire; aussi, sans souci du
+lendemain, ne pensant qu'à la fatigue du moment, il choisit l'endroit le
+plus frais du couvent pour faire sa sieste; après il avisera aux moyens
+de défense. Les assiégeants sont moins tranquilles, mais ils doivent
+aussi, de leur côté, prendre leur chocolat et se reposer, car la nuit
+est venue. Les Indiens suspendent la nuit leurs attaques, les Mexicains
+font comme les Indiens.
+
+Le jour revient, la fusillade commence, mais plus meurtrière pour les
+assaillants et pour les murailles qui protègent les assiégés que pour
+ces derniers; puis la nuit succède, au jour une fois encore. Le
+lendemain, les troupes du gouvernement ont la mortification d'entendre
+le mugissement des boeufs se mêler aux hennissements des chevaux bridés
+et sellés dans la vaste cour de Santo-Domingo. Le corps fumant de ces
+animaux, leurs flancs haletants attestent qu'ils ont fait pendant la
+nuit une course longue et rapide, et les cavaliers, couchés dans leurs
+grands manteaux, fument insoucieusement.
+
+Tout d'un coup, à un signe muet, chacun est en selle, et, au moment où
+les assiégeants croient leurs ennemis occupés à se réjouir de leur
+succès, les portes du couvent s'ouvrent comme pour les processions
+solennelles; mais, au lieu des bannières de l'église, des chasubles des
+prêtres, ce sont les banderoles rouges des lanciers, les manteaux jaunes
+des dragons qu'on voit flatter. Les clochers, au lieu d'être garnis de
+draperies ondoyantes et de laisser échapper de leurs cages de pierre de
+joyeux _repiques_, sont couronnés de soldats aux figures basanées qui
+font un feu vif et soutenu. Les assiégeants surpris sont culbutés,
+battus, tandis qu'un détachement de la garnison de Santo-Domingo va
+s'emparer à leurs yeux d'un couvent voisin, et s'y installe.
+
+Le chef qui commande pour le gouvernement s'aperçoit de la faute qu'il a
+commise en dédaignant d'occuper ce couvent, dont les clochers lui
+auraient servi à inquiéter les assiégés; il se promet, à la première
+occasion, de réparer son imprudence, et prend judicieusement une autre
+position, car il est entre deux feux. Plusieurs jours se passent, comme
+les premiers, entre les fusillades, les repos et les sorties, pendant
+lesquels Santa-Anna attend un de ces heureux hasards qui l'ont toujours
+si merveilleusement servi et que la Providence semble lui réserver; de
+son côté, le chef des assiégeants avise au moyen de s'emparer du couvent
+qu'il ambitionne.
+
+Au moment où il y réfléchit en se promenant avec son aide-de-camp, les
+yeux fixés sur l'édifice qu'il convoite, il s'écrie:
+
+«Mais, je ne me trompe pas, D. Cayetano, _par Maria santisima_, au lieu
+de ces maudits soldats si agiles à nous fusiller il y a trois jours,
+j'aperçois les moines sur les clochers; ces diables de _Pintos_ se
+seront rejoints au général.
+
+--Si, señor, répond l'aide-de-camp; ils n'étaient pas assez nombreux
+pour se diviser ainsi.»
+
+En effet, on voyait les capuchons et les longs frocs des moines se
+détacher sur la blancheur des tours, et on entendit un moment après les
+cloches retentir sous leurs coups, comme si ceux qui les frappaient à
+bras raccourcis voulaient célébrer la délivrance de la maison sainte et
+réparer le temps perdu.
+
+Un moine, entre autres, dépassant ses camarades de toute la tête,
+semblait y mettre plus d'ardeur qu'eux tous, et dans son enthousiasme,
+son capuchon rabattu laisse de temps à autre pointer deux grandes
+moustaches d'un rouge vif, mais que la hauteur rend invisibles.
+
+Le général, attentif à ce spectacle, se tourne vers l'aide-de-camp:
+«Qu'un détachement, lui dit-il, aille occuper de suite le couvent, et
+qu'on se hâte; cette occasion est trop précieuse pour la perdre.»
+
+L'ordre est exécuté. Un régiment s'avance l'arme au bras, quand tout à
+coup les moines laissent tomber leurs capuchons el leurs frocs; les
+_habits rouges_ paraissent à leur place, une grêle de balles tombe sur
+le régiment en marche, et se croise avec celle que le clocher de
+Santo-Domingo, également couronné de soldats de Santa-Anna, fait
+pleuvoir sur lui: les malheureux sont décimés, éclaircis par un double
+feu avant qu'ils ne soient revenus de leur surprise.
+
+Cependant la position devient critique pour Santa-Anna; les vivres ne
+manquent pas, mais les finances sont épuisées. Arista, qu'on a sans
+doute reconnu dans ce moine aux grandes moustaches, a été, par son
+ordre, mettre à contribution les mines d'argent voisines de Oajaca, et
+il est de retour, Santa-Anna donne l'ordre de l'introduire dans la pièce
+qu'il s'est réservée.
+
+«Eh bien! Arista, lui dit-il, combien de talegas (sacs de 1.000
+piastres) me rapportez-vous?
+
+--Pas une, mon général; mais, ajouta-t-il, en caressant sa moustache et
+avec cette satisfaction de l'homme qui a rempli consciencieusement son
+devoir quoique sans résultat, j'ai apporté en croupe le directeur des
+mines, bien qu'il proteste par tous les saints du paradis qu'il n'a pas
+un seul réal disponible.»
+
+Santa-Anna sourit, el lui dit en reprenant sa promenade: «Allez dire à
+mes _muchachos_ que je n'ai pas d'argent, mais que je leur accorde un
+tiers en sus de leur paye habituelle.»
+
+Dans l'après-midi une grande rumeur se fait dans la ville et parmi les
+assiégeants. Le bruit se répand, et ce bruit est vrai, que Mexico a été
+pillé, que le président est en fuite et le gouvernement renversé.
+
+Le hasard providentiel a servi Santa-Anna. Assiégeants et assiégés se
+donnent la main, s'embrassent, s'appellent des noms les plus affectueux,
+_hermanos, campadres_, et avec d'autant plus de raison que, dans les
+guerres civiles, _frères_ et _compères_ combattent l'un contre l'autre.
+Les moines sont remis en possession de leurs couvents, le directeur des
+mines regagne sa résidence, les soldats de Santa-Anna leur ciel brûlant
+en faisant crédit à leur général, et celui-ci s'en va rêver de nouveau
+sous les ombrages de _Manga de Clavo_.
+
+Tout ceci se passe dans les premiers jours de 1829,
+
+_(La fin à un prochain numéro.)_
+
+[Illustration.]
+
+La session est close; M. le ministre de l'Intérieur a fait savoir, lundi
+dernier, au gouvernement représentatif qu'il pouvait retourner chez lui
+et prendre ses vacances. Le représentatif ne se l'est pas fait dire deux
+fois: il est parti avec la joie d'un écolier qui a fini sa tâche et
+s'élance à travers les grilles ouvertes, pour aller courir en pleine
+campagne et respirer à l'aise. Il faut avouer que le représentatif est
+dans son droit. Voici bientôt huit mois qu'il était cloué sur son banc
+de gauche et de droite, et qu'il manoeuvrait au centre. De décembre à
+juillet, l'exercice est rude. Quand on est resté si longtemps sur son
+siège, quand on a dévoré tant de paroles sans saveur, de discours mal
+assaisonnés et de budgets indigestes, on a besoin de marcher pour se
+dégourdir les jambes, et de se refaire l'estomac et l'appétit par des
+provisions d'air pur.
+
+La séance de clôture a été parfaitement déserte, comme cela est dans ses
+habitudes; quelques honorables se montraient encore, ça et là, sur les
+banquettes, derniers échantillons du troupeau dispersé, et tout à fait
+semblables à des brebis égarées; depuis deux ou trois mois, les béliers
+avaient pris les devants et se promenaient sur les grandes routes
+cherchant de l'eau fraîche et un peu d'herbe tendre.
+
+Les béliers n'en font jamais d'autre: ils assistent rarement aux
+derniers jours de la session. Les béliers, en effet, sont chargés de
+conduire les moutons à la bataille. Dès qu'il n'y a plus de bataille,
+que feraient-ils à la tête de la Bergerie? Or, les heures qui précèdent
+la clôture des Chambres n'ont pas besoin de ces grands pourfendeurs:
+tous les partis éprouvent la même lassitude; sans avoir précisément mis
+bas les armes, ils sont à peu près désarmés. Comme il n'y a plus de
+ministère à battre en brèche, ni de questions de cabinet à enfoncer, les
+larges fronts qui se chargent ordinairement de cette besogne ne se
+sentent plus nécessaires. Ils désertent donc, se contentant, pour
+empêcher la session de rendre le dernier soupir dans un complet abandon,
+comme un mourant sans amis et sans famille, de laisser à l'arrière-garde
+quelques traînards, qui lui jettent l'eau bénite et crient Vive le roi!
+autour de son cercueil. Ainsi, les orateurs illustres, les grands
+parleurs et les bavards disparaissent un à un, quinze jours avant la
+dernière scène de la comédie; il ne reste que les muets et les bègues,
+ceux qui se distinguent à la Chambre par un très-profond silence. La
+séance de clôture est la séance où triomphent ces foudres de guerre; le
+moment de lancer les éclairs de leur redoutable éloquence est à la fin
+venu; à peine M. le ministre a-t-il prononcé ces mots: «La session est
+close,» que nos gens se lèvent pleins d'ardeur, et, se donnant
+réciproquement la main avec de fières attitudes de Démosthènes: «Adieu,
+s'écrient-ils, portez-vous bien, bon voyage, à l'année prochaine!» Après
+quoi ils s'essuient le front, comme accablés sous la fatigue de cette
+terrible improvisation, et se disent intérieurement; «Eh! moi aussi je
+suis Mirabeau!» Pour peu qu'on les y poussât, ils feraient imprimer sur
+vélin et distribuer leur superbe discours: «Adieu, à l'année prochaine,
+portez-vous bien, bon voyage!»
+
+De leur côté, les électeurs sont avertis et se tiennent sur le qui-vive?
+Le canton n'est pas fâché de revoir son représentant, et de se trouver
+engraissé et décoré dans sa personne. Si le canton est satisfait de son
+illustre enfant, il lui dresse un banquet et une demi-douzaine de toasts
+et d'allocutions; si, au contraire, il a contre lui quelque rancune,
+trois ou quatre bureaux de poste, une dizaine de bureaux de tabac,
+quelques aunes de rubans arrivant à propos, adoucissent son
+ressentiment, et couronnent le front du mandataire d'une resplendissante
+auréole. Le grand homme! il a compris les besoins de son époque: honneur
+à lui!
+
+Lui, cependant, se promène par les rues de sa ville d'un pas relevé et
+avec tous les signes d'une méditation profonde; que voulez-vous? il
+porte, dans sa tête, les destinées de la France et de l'Europe,
+l'Angleterre, et la Russie, et l'Espagne, et même un peu la Cochinchine.
+Ne le dérangez pas, ne le troublez pas, de grâce! prenez garde qu'il ne
+se heurte et ne fasse un faux pas: l'équilibre du monde en serait
+ébranlé!--Si vous avez l'honneur de payer 200 francs de contribution,
+ou d'être patenté, vous pouvez vous hasarder cependant et l'éveiller
+dans ses rêves. L'élu a des égards pour l'électeur, tant que sa cote
+n'est pas diminuée; il l'aperçoit de loin, il lui sourit, il lui tend la
+main, il le devine d'une lieue au fumet. Comment vous portez-vous?
+comment va madame votre épouse? et votre petit Eugène? Mon Dieu! que
+vous avez bon air et bon visage, et que la France est heureuse d'avoir
+des citoyens tels que vous!
+
+J'en connais un qui pousse à sa perfection cet art de caresser
+l'électeur et de l'emmieller; celui-là est tout fraîchement arrivé aux
+honneurs du représentatif; c'est à la poursuite de cette toison d'or
+qu'il a déployé une souplesse de ressorts digne d'admiration. Vous
+soupçonnait-il électeur, ou tout au moins cousin, ami, domestique ou
+portier d'un électeur? il courait après vous comme un limier sur la
+piste d'un fin gibier, vous tirait par le pan de l'habit, et vous
+accablait de protestations et de tendresses; vous aviez beau faire et
+vous débattre, et dire que vous n'en pouviez mais, qu'il ne faisait pas
+votre affaire, que vos opinions ne vous permettaient pas de le choisir,
+et qu'il s'adressât à un autre: notre homme n'en démordait pas, et
+faisait si bien, qu'en vous quittant il emportait toujours quelque chose
+de votre personne; si ce n'était pas votre vote, c'était au moins le
+bouton de votre habit, tant il était tenace et vous tiraillait par tous
+les bouts, pour arracher quelques lambeaux de votre conscience.
+
+Très-habile à tendre ses hameçons en plein vent et à happer les
+électeurs au passage, il était plus remarquable encore dans sa chasse de
+l'électeur à domicile. Je l'ai vu écumer le pot et arroser le rôti pour
+plaire à la cuisinière; il appliquait à la politique le système que
+l'Eliante de Molière conseille pour réussir en amour:
+
+Jusqu'au chien du logis il s'efforçait de plaire.
+
+Un jour, c'était la veille de l'élection, il avisa sur sa porte la femme
+d'un électeur influent; un enfant de deux ou trois ans jouait sur le
+seuil, près d'elle, illustre rejeton, l'orgueil, l'espoir de cette
+famille électorale. Le candidat s'approcha de madame *** et la salua de
+son air le plus souriant et le plus gracieux; puis, se tournant vers le
+marmot: «C'est là monsieur votre fils? dit-il; charmant enfant,
+semblable à sa mère; bon Dieu, quels yeux! quel front! il y a quelque
+chose dans cette tête-là; voilà un jeune homme qui ira loin, nous en
+ferons un jour un conseiller d'État, qui sait? un ministre; et, si je
+suis député en ce temps-là, il pourra compter sur ma voix.»
+
+A ces mots, il prit le petit bonhomme dans ses bras et le caressa avec
+de grandes démonstrations d'enthousiasme et de tendresse. Soit que
+l'enfant fût sensible outre mesure à la flatterie, soit que les
+prédictions que venait de faire le député en expectative eussent ouvert
+subitement la voie et chatouillé son ambition, il ne se contint pas et
+se conduisit comme les petits chiens de l'Intimé sur les genoux de
+Perrin Dandin. Précisément le candidat le tenait en l'air, dans une
+situation perpendiculaire à son visage, de sorte qu'il n'en perdit rien
+et fut inondé de ses marques de joie et de reconnaissance. Mais il ne
+s'en troubla point le moins du monde: «Adorable enfant! heureuse mère!»
+s'écria-t-il. Le lendemain, l'élection eut lieu, et notre héros fut
+nommé; la voix du père de l'enfant vint, au second tour de scrutin,
+compléter l'appoint de sa majorité. Ou a vu avec quelle résignation
+stoïque il supportait, dans l'intérêt de sa candidature, tout ce qui
+pouvait lui tomber d'en haut; depuis qu'il est député, il en a essuyé
+bien d'autres.
+
+Ce n'est pas seulement, la Chambre qui déserte Paris, tout le monde s'en
+mêle; on ne rencontre que des gens qui font leur malle ou qui vont la
+faire. Quand le mois d'août commence à poindre à l'horizon, il y a toute
+une couche de population parisienne qui s'inquiète et s'agite; le besoin
+de locomotion la sollicite et la tourmente; ce Paris, si cher et si
+adoré pendant huit mois de l'année, devient maussade, insupportable,
+odieux; il semble qu'on étouffe dans ses murs comme dans une bastille;
+le pavé vous blesse et vous brûle, et vous avez hâte de lever le pied et
+de vous enfuir quelque part, à droite ou à gauche, ici ou là,
+qu'importe?
+
+Les symptômes de cette impatience se font voir, en ce moment, de tous
+côtés; chacun fait ses préparatifs de départ et de changement de
+domicile. Au signal donné par les deux Chambres, Paris va répondre de
+tous les points de la ville: les notaires, les avocats et les avoués
+expédient les actes, dévorent les dossiers et se préparent à demander au
+bienheureux mois de septembre un peu de liberté et de repos. Les
+présidents et les juges commencent à mettre leur bonnet au fourreau et à
+plier leur hermine et leur loge, caressant l'espoir prochain de donner
+un peu de bon temps à Thémis; l'Académie distribue ses couronnes et
+envoie promener ses lauréats; le ministère fait atteler sa chaise de
+poste; la guerre va au midi, l'instruction au nord; le commerce, la
+marine, les affaires étrangères n'attendent que l'heure de se mettre au
+galop. La royauté elle-même prendra bientôt ses vacances: elle ira au
+château d'Eu dans quelques jours. Cependant les altesses royales
+voyagent; mais tout n'est pas rose et plaisirs pour elles dans ces
+pérégrinations que l'officiel et le solennel gênent et attristent
+toujours. Les vacances des princes et des rois ne sont pas les
+meilleures vacances; ne trouvent-ils pas sans cesse, à chaque pas, au
+coin de toutes les villes et de tous les sentiers, la harangue du maire,
+du conseil municipal, du commandant de la garde citoyenne, du député en
+congé et de l'académie locale qui lui jette ses fleurs de rhétorique et
+lui barre le chemin?
+
+Voyez-vous dans l'enceinte des collèges cette, multitude jeune et
+ardente qui feuillette un dictionnaire, et, les deux coudes appuyés sur
+la table, griffonne un thème grec ou une dissertation latine? c'est la
+nation des écoliers. Voilà les véritables bienheureux, les élus du mois
+d'août et du mois de septembre. Pour ceux-là, du moins, le mot vacances
+a des charmes inappréciables, un bonheur immense et sans mélange: il
+renferme les émotions les plus vives et donne les biens les plus
+désirés, l'air, la liberté, les bois, les prés fleuris, les courses
+haletantes dans la plaine ou sur la montagne, les caresses d'une mère,
+les douceurs du foyer domestique, les joies de la famille!
+
+Aussi, comme ils calculent les jours! comme ils attendent avec
+impatience l'heure qui doit ouvrir les portes de leur cage! A l'instant
+où je vous parle, il n'y a pas un élève des collèges royaux, de Rollin à
+Charlemagne, de Henri IV à Louis-le-Grand, de Bourbon à Saint-Louis, qui
+ne compte sur ses doigts tous les matins en se levant, tous les soirs en
+se couchant, et ne dise: «Dans un mois, dans quinze jours, dans huit
+jours, je serai en vacances!» Les plus calmes, les plus graves, les plus
+indifférents, les plus forts et thèmes, ne sont pas eux-mêmes exempts de
+cette impatience et de cette palpitation.
+
+Mais nos écoliers ne partiront pas avant d'avoir livré la grande
+bataille de grec et de latin qui couronne l'année scolaire et lui sert
+de dénouement; bientôt les voûtes de la Sorbonne répéteront les noms des
+heureux vainqueurs au concours général, et chaque collège donnera, dans
+son enceinte particulière, une imitation en miniature de ce triomphe
+solennel; l'heure de la lutte n'est pas loin; déjà tous nos jeunes
+athlètes s'arment de la plume et lui donnent le fil: c'est une grande
+rumeur dans les collèges: le proviseur excite ses bataillons, le
+professeur les harangue, le maître d'étude leur crie: _Macte animo!_ il
+n'est pas jusqu'au tambour qui ne batte l'appel des classes avec plus de
+vivacité et d'ardeur, donnant à son roulement un air de _Te Deum_
+anticipant sur les prochaines victoires.
+
+Le combat fini, quand les victorieux s'en retourneront les couronnes au
+bras, quand les fils, ceints de lauriers, se seront jetés dans les bras
+des mères, quand le proviseur leur aura donné le baiser magistral, alors
+il fera bon voir la foule des écoliers libres enfin s'élancer à travers
+les grilles et prendre son vol vers le toit paternel en poussant des
+cris joyeux.
+
+En ces jours de liesse et de repos, il semble que le monde change de
+face; il y a de tous côtés un désarmement général qui ferait presque
+croire au bonheur et à la paix universels; tout se tait, tout est calme
+et tranquille; les avocats ne crient plus, les ministres ne se
+querellent plus, les juges ne condamnent plus, les professeurs ne
+donnent plus de pensums; on se croirait en plein âge d'or, avant le coup
+de dent donné imprudemment par Eve au fruit défendu.
+
+Mais quel bonheur n'a pas son excès, quelle médaille n'a pas son revers?
+De cette distraction générale que les vacances autorisent, de cet oubli
+des affaires qu'elles encouragent et qu'elles donnent, naît un tant soit
+peu de langueur et de tristesse; chacun s'amuse à part soi, sur les
+grands chemins ou dans son enclos; mais le monde parisien en souffre; il
+semble que la vie se retire de lui: peu d'affaires, peu de plaisirs, peu
+de bruit! Ce qui reste de Paris, ce qui ne voyage pas, ce qui n'a ni
+parents, ni amis _extra muros_, ni coin de terre, ni maison des champs,
+le Paris immobile en un mot, le Paris qui reste sur lieu, prend je ne
+sais quel air indifférent et désoeuvré. Cette année, le ciel en a pitié
+et lui envoie un remède efficace contre cet engourdissement et cet
+ennui. Quelle est cette merveilleuse panacée! Quoi! ne devinez-vous pas,
+vous tous, chers lecteurs, qui en faites chaque semaine, un usage
+agréable, vous qui en connaissez, par expérience, l'incontestable vertu?
+Et qu'y a-t-il de plus intéressant, de plus étonnant, de plus important
+aujourd'hui que..... le rébus de _l'Illustration?_
+
+Notre rébus a conquis toutes les affections; notre rébus attire tous les
+regards; il n'est pas de parti, pas de Pyrénées, que notre rébus ne
+réunisse dans une commune fraternité et dont il n'abaisse les cimes; il
+est l'intérêt, le souci, la passion du moment. Les Chambres ont bien
+fait de se dissoudre, car leur éloquence pâlissait devant les mystères
+de ce rébus adoré; on ne s'inquiétait déjà plus de M. Guizot, mais du
+rébus de _l'Illustration_; la gauche, la droite', le centre, avaient
+beau se démener et se débattre.--Quelle est la nouvelle du jour? un
+discours de Barrot? une harangue de Lamartine? Zurbano, Narvaez,
+Saragosse, Madrid, O'Connell, la prise de la Zméla? Allons donc, vous
+n'y pensez pas! Voilà de belles affaires vraiment auprès des rébus de
+_l'Illustration!_ Quoi de plus nouveau, en effet, ô Athéniens! quoi de
+plus digne d'attention que ces rébus incomparables?
+
+_L'Illustration_ est naturellement modeste; cependant la plus robuste
+modestie ne saurait se taire en présence d'une sympathie si honorable et
+d'un si prodigieux succès. Se taire ne serait plus de la pudeur, mais de
+l'ingratitude; il est décent de baisser les yeux quelque temps et de se
+dérober à sa propre gloire; mais que cette gloire finisse par vous
+envelopper de toutes parts et vous inonde, on est bien obligé de la
+voir, de l'envisager, de s'en faire honneur et de s'en parer: tel est le
+cas de _l'Illustration_.
+
+Ses rébus occupent Paris, le font coucher tard, l'éveillent de bonne
+heure, et souvent agitent ses nuits. Le samedi, dès que _l'Illustration_
+paraît, les Parisiens se répandent dans la ville par centaines; vous
+croyez qu'ils vont à leurs affaires: non, ils courent après le rébus. Le
+chef de bureau en cherche le sens à travers ses dossiers, l'agent de
+change à la Bourse, le marchand dans sa boutique, le millionnaire dans
+son hôtel, la jolie femme dans son boudoir, le garde national en
+faction, et le ministre en plein conseil!
+
+_L'Illustration_ refusait d'abord de croire à une vogue si universelle,
+à une influence si extraordinaire, mais il a bien fallu qu'elle se
+rendit à l'autorité et à l'évidence des faits.
+
+A tous les coins de rues, des femmes, des enfants, des vieillards,
+arrêtent les écrivains, les dessinateurs, les employés, les imprimeurs,
+les éditeurs, les brocheuses, les porteurs de _l'Illustration_ pour leur
+demander le mot du rébus de la semaine. Toutes les nuits, le rédacteur
+en chef est éveillé en sursaut pour la même question. Dans les théâtres,
+sur les places publiques, voici des gens en groupe qui chuchotent; vous
+approchez et vous distinguez ces mots: «C'est cela!--Non, c'est
+ceci!--Je n'en viendrai jamais à bout!
+
+--Ah! m'y voici; quel bonheur! je le devine; j'ai deviné!» C'est encore
+de notre rébus qu'il s'agit.
+
+Hier, à minuit, M. de Rotschild rencontra M. Hottinger sur le boulevard
+Montmartre: «Où allez-vous si tard?
+
+--J'allais chez vous.--Et moi aussi, répondit M. de Rotschild, pareil
+à l'un des deux amis de la fable.--S'agit-il d'un emprunt ou d'un chemin
+de fer?--Non, pardieu! j'allais savoir si vous aviez pu deviner le
+dernier rébus?--Eh! j'allais vous en demander autant.--Ma foi non! je
+n'ai rien deviné.--Ni moi; mais je ne me coucherai pas sans en avoir le
+coeur net.--Ni moi, vraiment.» Et nos deux grands financiers se
+promenèrent longtemps de long en large dans une agitation difficile à
+décrire. A quatre heures du matin, ils cherchaient encore: leur anxiété
+était au comble. Nous donnerons dans notre prochain numéro le bulletin
+des suites de cette crise financière.
+
+A la même heure, tout remuait au domicile d'un avocat à la Cour de
+cassation.--Sa jeune femme se désolait de ne pas savoir encore à quoi
+s'en tenir sur le fin mot de la chose.--Elle sonnait ses domestiques,
+elle harcelait son mari, et celui-ci, sautant à bas du lit, envoyait
+chercher des renseignements chez le premier président de la Cour, et, à
+son défaut, chez le garde-des-sceaux.
+
+Vendredi, le trouble était à l'ambassade d'Autriche; M. l'ambassadeur et
+madame l'ambassadrice avaient mis toute leur maison sur pied; est-ce
+qu'il serait arrivé à monseigneur quelque nouvelle diplomatique
+fâcheuse? Est-ce que madame l' ambassadrice, aurait des maux de nerfs?
+Point du tout; c'est le rébus de _l'Illustration_ qui cause ce désordre:
+depuis le matin, monseigneur se creusait la tête en vain et se dépitait;
+un congrès ne lui aurait pas causé plus de soucis; heureusement, le
+secrétaire d'ambassade connaissait un maître des requêtes qui
+connaissait un oncle de la cousine de la nièce du propriétaire de
+_l'Illustration_. On remonta de source en source, et le secrétaire
+d'ambassade victorieux rapporta enfin, tout haletant, le mot du rébus à
+M. le comte d'Appony. Immédiatement. M. le comte expédia un courrier
+extraordinaire à M. de Metternich.
+
+_L'Illustration_ sent ici le besoin d'exprimer sa reconnaissance à ses
+lecteurs et toute son émotion.
+
+Il se publie depuis quelques jours un journal qui est bien loin d'avoir
+le même agrément de popularité: l'abonné n'y mord pas, et le lecteur
+passe à côté. Un des rédacteurs de ce journal non moins généreux
+qu'inconnu, disait hier avec une résignation naïve: «C'est très-agréable
+de travailler dans ce journal-là: on est bien payé, on y met toutes
+sortes de bêtises, et personne ne sait rien!»
+
+Le Sapeur-Pompier (1),
+
+[Illustration: Costume de service.]
+
+Deux heures viennent de sonner, Paris s'est enfin décidé à terminer sa
+longue journée; il dort, ou du moins il s'est retiré dans ses plus
+secrets appartements. A peine si les patrouilles grises rencontrent ça
+et là quelque ivrogne attardé dans les rues désertes et silencieuses.
+Tout à coup un cri terrible a troublé le calme de la nuit: Au feu! au
+feu!--Déjà tous les habitants du quartier menacé sont réveillés en
+sursaut et courent sans savoir où. Un incendie vient de se déclarer au
+troisième étage d'une maison habitée par de nombreux, locataires et
+entourée de magasins de bois; des tourbillons de flamme et de fumée
+s'échappent par les fenêtres brisées; une foule immense s'agite devant
+la maison; les habitants des étages supérieurs, ne pouvant descendre par
+l'escalier que l'incendie a déjà dévoré à moitié, se sont réfugiés sur
+les toits, où ils sollicitent à grands cris de prompts secours. Le
+désordre est à son comble. Les spectateurs sont pleins de zèle, de bonne
+volonté, de dévouement, mais ils ne savent quels moyens employer pour
+éteindre le feu et secourir les malheureuses victimes de l'incendie. Un
+redoute les plus grands désastres, et déjà les locataires des maisons
+voisines, perdant la tête, commencent à jeter par les fenêtres leurs
+meubles les plus précieux...
+
+Mais, en ce moment, un autre cri retentit à l'extrémité de la rue: Les
+pompiers! les pompiers!--A ces mots, l'espérance renaît dans toutes les
+âmes; il semble que tout danger ait disparu comme par enchaînement, et
+que l'incendie, sûr de sa défaite prochaine, diminue d'intensité et
+semble vouloir battre en retraite devant son redoutable ennemi toujours
+vainqueur. Ils arrivent en effet, traînant trois par trois, avec la
+vitesse d'un cheval au galop, une pompe munie de tout les appareils
+nécessaires, et des voitures chargées de seaux remplis d'eau. Ils
+veillent la nuit comme le jour. A peine avertis, ils sont partis; ils
+accourent, ils arrivent, et en quelques minutes ils ont rétabli l'ordre,
+rendu la confiance à cette population effrayée, et organisé des secours
+efficaces. L'escalier est détruit; ils parviennent, à l'aide de courtes
+échelles appliquées d'étage en étage, jusqu'au but: les uns en font
+descendre dans un grand sac de toile, sans secousse et sans danger, les
+malheureux qui s'y étaient réfugiés et qui, croyant leur mort prochaine,
+recommandaient leur âme à Dieu; les autres pénètrent dans l'appartement
+où l'incendie a pris naissance, ils l'y concentrent, ils le défient, ils
+le bravent, ils en triomphent. Deux heures après, les dernières flammes
+sont éteintes, et chacun reprend son sommeil interrompu; eux seuls
+retournent à leur caserne chargés des bénédictions de la foule; mais ils
+ne se livreront pas encore au repos; cette nuit même ils auront
+peut-être d'autres vies ou d'autres propriétés à sauver.
+
+Note 1: Au moment où M. le général Schramm vient de terminer
+l'inspection du corps des sapeurs-pompiers de la ville de Paris, nous
+avons cru devoir donner aux lecteurs de l'_Illustration_ quelques
+détails peu connus sur l'histoire et l'organisation de ce bataillon
+d'élite, qui rend de si grands services en temps de paix à la capitale
+de la France.
+
+[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Grande tenue.]
+
+L'établissement d'un corps organisé de sapeurs-pompiers remonte à la fin
+du dix-septième siècle. En 1699, Louis XIV, qui avait déjà donné 12
+pompes à incendie à la ville de Paris, accorda à M. Dumouriez-Duperrier
+le privilège de construire seul, pendant vingt années, des machines
+semblables à celles qu'il avait rapportées de l'Allemagne et de la
+Hollande.--Les incendiés payaient alors les secours qu'ils recevaient.
+En 1705, à l'époque de l'incendie de l'église du Petit-Saint-Antoine, la
+ville possédait 20 pompes desservies par 32 hommes de service, 16
+gardiens de pompe et 16 sous-gardiens... Les pompes, alors, étaient
+déposées dans les établissements religieux, et des détachements de
+pompiers accompagnaient le roi dans toutes ses résidences.
+
+Vers 1722, on lisait sur la porte du directeur des pompes: _Pompes
+publiques du roi pour remédier aux incendies, sans qu'on soit tenu de
+payer_. En outre, il y avait à Hôtel-de-Ville des pompes qui étaient la
+propriété de quelques particuliers... En 1764, le nombre des hommes
+attachés au service des pompes publiques fut porté à 80, et l'on créa
+six corps de garde. L'année suivante, les pompiers portèrent leur
+premier casque en cuivre. En 1767, la compagnie fut portée à 108 hommes,
+et en 1770, son effectif était de 146 hommes, plus 14 surnuméraires. Il
+y avait une somme de 70,000 francs allouée à l'entretien du corps. Seize
+ans plus tard, en 1786, 221 hommes coûtaient 116,000 francs. L année
+suivante, on comptait 25 corps-de-garde. En 1792, les théâtres furent
+forcés d'avoir un service de pompiers rétribué par leur direction, et
+déjà à cette époque il était défendu de rien accepter des incendiés. En
+1705, le corps reçut son premier drapeau, et dès lors les pompiers
+parurent à toutes les solennités nationales, ils eurent un code et un
+conseil de discipline, et leurs veuves furent assimilées à celles des
+défenseurs de la patrie. Bonaparte, premier consul, réduisit le nombre
+des pompiers, ce qui permit d'élever le chiffre de leur solde. Les
+compagnies se composaient toujours de 150 hommes, mais il y avait 60
+surnuméraires par compagnie, qui s'habillaient à leurs frais, et qui en
+complétaient le cadre. Au bout de deux ans de service, ces surnuméraires
+étaient exempts de la conscription, et faisaient partie du corps soldé
+par l'État.
+
+[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Le sinistre.]
+
+Plus tard, l'Empereur décréta que le bataillon des sapeurs-pompiers de
+la ville de Paris concourrait au service de sûreté publique, sous les
+ordres du préfet de police, et qu'il serait soumis en tout à la
+discipline militaire.
+
+[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Manoeuvre de l'échelle à crochets.]
+
+Enfin, aujourd'hui, le corps des sapeurs-pompiers compte 623
+sous-officiers, caporaux et soldats, 5 capitaines, 4 lieutenants, 5
+sous-lieutenants, 1 trésorier, 2 chirurgiens et 2 adjudants. Ces 623
+hommes forment 4 compagnies qui occupent les quatre points cardinaux de
+la capitale. Il y a dans Paris 37 postes de ville; chaque poste est
+composé des 3 hommes nécessaires à la manoeuvre d'une pompe.--Le
+lieutenant-colonel commandant des sapeurs-pompiers de la ville de Paris
+est M. Gustave Paulin, ancien élève de l'École Polytechnique et ex-chef
+de bataillon du génie. M. Paulin n'est que lieutenant-colonel parce que
+les statuts militaires ne permettent pas de nommer à un grade plus élevé
+le commandant d'un seul bataillon, et que le corps des sapeurs-pompiers
+ne forme qu'un seul bataillon. Toutefois, si, aux termes des règlements,
+les pompiers ne peuvent pas être commandés par un colonel, la France a
+confié à leur petit nombre la garde d'un de ses drapeaux.
+
+Paris s'agrandit chaque année; partout de nouvelles maisons se
+construisent; certains quartiers autrefois inhabités se sont
+transformés, comme par enchantement, en petites villes entièrement
+neuves; le chiffre de la population s'élève dans la même proportion que
+le nombre des habitations, et cependant tel est le zèle, tel est le
+dévouement du faible corps des sapeurs-pompiers, qu'on ne songe pas
+encore à augmenter son personnel; on n'en éprouve même pas le besoin.
+Quel plus bel éloge pourrait-on faire de cette admirable institution?
+
+Qu'on nous permette cependant de citer un passage de l'_avant-propos_
+que M. le lieutenant-colonel Paulin a mis en tête de sa _Théorie du
+Maniement de la Pompe_:
+
+«Le corps des sapeurs-pompiers de Paris est un corps d'élite, et cela ne
+peut être autrement... En effet, lorsque les sapeurs arrivent dans un
+lieu incendié, ils sont maîtres des localités, tous les objets précieux
+restent à leur disposition et sous leur garde; il faut donc avant tout
+qu'ils soient parfaitement honnêtes; aussi existe-t-il fort peu
+d'exemples que des hommes de ce corps aient été punis pour infidélité.
+
+«Ils doivent être intelligents, car leur métier ne consiste pas à agir
+comme de simples machines; ils doivent opérer avec discernement pour
+exécuter avec fruit les ordres qui leur sont donnés par leurs chefs,
+desquels dépend le succès des opérations dont ils sont chargés.
+
+«Ils doivent être sages, parce qu'une conduite déréglée, l'ivrognerie,
+la passion du jeu et la fréquentation des mauvais lieux peuvent les
+porter à faire plus de dépenses que leur solde ne le permettrait; qu'ils
+auraient alors besoin de se procurer de l'argent, et que par suite ils
+pourraient être tentés de soustraire les objets précieux qui se
+trouveraient abandonnés dans le local incendié qui leur est confié. Ils
+doivent être ouvriers d'art, maçons, charpentiers, couvreurs, plombiers,
+parce que les hommes de ces professions ont déjà l'habitude de parcourir
+les lieux élevés sans être effrayés, et d'agir sur ces points, et qu'ils
+sont d'autant plus adroits qu'ils connaissent la construction des
+bâtiments.
+
+«Ils doivent savoir lire et écrire afin de pouvoir s'instruire sur les
+théories qui leur son données dans les livres et pouvoir faire au besoin
+un rapport sur ce qu'ils ont remarqué dans un incendie.
+
+«Ils doivent avoir une taille moyenne, parce que c'est dans cette classe
+d'hommes qu'on trouve une constitution robuste et en même temps agile,
+qui leur permet de faire de la gymnastique et de pouvoir agir ainsi avec
+peu de danger dans des opérations où leur vie serait compromise s'ils
+n'avaient l'habitude de travailler sur des points élevés, isolés, et qui
+présentent peu de sécurité.
+
+«Quand des sous-officiers de l'armée s'enrôlent dans les
+sapeurs-pompiers, ils ne sont reçus dans le corps que comme simples
+soldats, nul ne pouvant y être admis avec son grade, car il faut que les
+sous-officiers qui dirigent les sapeurs dans un incendie aient exercé
+comme simples soldats pour avoir les connaissances requises du métier.
+
+«Les officiers qui y arrivent des autres corps sont choisis de
+préférence dans le génie, et dans l'artillerie.»
+
+Les appareils ou ustensiles dont se servent les pompiers pour éteindre
+les incendies sont tellement connus ou si exactement représentés dans
+les gravures ci-jointes, qu'il serait inutile d'en donner ici une
+description détaillée. Il en est un cependant qui, bien qu'illustré,
+mérite néanmoins une courte explication. Nous voulons parler de
+l'appareil Paulin.
+
+Jusqu'à ces dernières aimées les feux de cave avaient été
+très-difficiles à éteindre et très-meurtriers, les sapeurs-pompiers ne
+pouvant pénétrer dans une cave où un incendie s'était manifesté, sans
+s'exposer à être asphyxiés par la fumée, Grâce à la sollicitude
+paternelle de leur commandant, ces dangers n'existent plus pour eux, el
+ils sont presque certains de se rendre, maîtres en peu de temps des feux
+de cave les plus terribles. En effet, M. Paulin est l'inventeur d'un
+appareil aussi simple que commode, à l'aide duquel l'homme qui en est
+revêtu peut respirer facilement au milieu de la plus épaisse fumée.
+
+Cet appareil peu connu consiste en une large blouse en basane et en un
+masque de verre demi-cylindrique de trois millimètres d'épaisseur,
+au-dessous duquel est un sifflet à soupape servant à transmettre les
+commandements. Cette espèce de blouse est serrée sur les hanches par une
+ceinture qui fait partie de l'uniforme du sapeur; deux bracelets bouclés
+la ferment sur les poignets; deux bretelles ajustées au bas de la blouse
+et se bouclant par derrière la tiennent solidement attachée.
+
+C'est cette enveloppe qui doit contenir l'air respirable; aussi est-elle
+percée au côté gauche et à la hauteur de la poitrine d'un trou auquel
+est adapté un raccordement en cuivre; à ce raccordement vient se fixer
+la vis d'un tuyau de cuir avec spirale; ce tuyau est lui-même fixé sur
+la bâche de la pompe à incendie: or, en faisant fonctionner la pompe
+vide d'eau, ou envoie dans la blouse une grande quantité d'air frais,
+qui permet au sapeur de respirer sans aucun danger au milieu d'une
+épaisse fumée et des gaz les plus délétères. Il reçoit même plus d'air
+qu'il n'en consomme, mais cet air s'échappe par les plis que fait la
+blouse à la ceinture et aux poignets, et en fuyant par ces issues il
+remplit deux objets importants: celui de ne pas gêner la respiration, et
+celui de refouler à l'extérieur de la blouse toutes les vapeurs
+malfaisantes qui tendraient à s'y introduire.
+
+[Illustration: Appareil Paulin.]
+
+Nous avons dit que malgré l'agrandissement de Paris, on n'éprouvait pas
+le besoin d'augmenter le personnel du corps des sapeurs-pompiers. Cela
+est vrai, et cependant une réforme devient plus que jamais nécessaire.
+Les sapeurs-pompiers actuels font un service très-pénible. Si on tardait
+longtemps encore à leur donner des auxiliaires, ils périraient victimes
+de leur zèle et de leur dévouement, la ville de Paris leur doit trop de
+reconnaissance pour qu'on ne double pas leur nombre. Terminons enfin en
+exprimant le voeu que toutes les principales villes imitent l'exemple
+utile que leur a donné la métropole, qu'elles organisent à leurs frais
+des corps spéciaux de sapeurs-pompiers. Le capital qu'elles emploieront
+à cette dépense leur produira de gros intérêts.
+
+[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Manoeuvre du sac de sauvetage.]
+
+Au moment on nous écrivons, le commandant Paulin fait instruire par ses
+soldais des pompiers que le Sénat de Hambourg a récemment envoyés à
+Paris. Des soldats étrangers apprennent des soldats français, non plus
+l'art de détruire leurs semblables, mais l'art de les sauver.
+L'effroyable leçon donnée à la malheureuse cité de Hambourg ne
+profitera-t-elle pas à tous les chefs-lieux des quatre-vingt-six
+départements français?
+
+Une Mort.
+
+NOUVELLE.
+
+Au moment on j'allais sortir, on sonna avec violence; j'ouvris: une
+femme pâle, hâve, dont les yeux noirs, agrandis par la maigreur de ses
+joues, s'attachèrent aux miens avec une fixité effrayante, était là, un
+bras pendu à la sonnette, portant de l'autre un bel enfant qui me
+sourit, quoique des larmes tremblassent encore au bout de ses longs
+cils.
+
+«Par charité, me dit la femme en réprimant un sanglot, aidez-moi à le
+mettre sur son séant... il se meurt.»
+
+Il n'y eut pas plus d'explication: elle se hâta de remonter l'escalier;
+je la suivis.
+
+C'était une personne logée depuis peu de mois dans les combles de la
+maison avec son mari et trois enfants. Je la reconnus, bien que je
+l'eusse tout au plus entrevue une ou deux fois, lorsqu'elle glissait le
+long de la rampe, toujours vêtue de la même robe d'indienne couleur de
+cendre, enveloppée du même châle à nuances ternes, et se dissimulant de
+son mieux; aussi passait-elle inaperçue, et c'étaient seulement ses
+beaux enfants qui avaient attiré mon attention.
+
+Depuis quelques semaines cependant, je ne voyais plus les deux aînés
+habillés avec une sorte d'élégance, sortir heureux, comme de coutume, le
+dimanche matin, donnant la main à un homme dont le visage triste et
+l'extrême maigreur formaient un pénible contraste avec leurs mines
+rondes et empotées, les deux espiègles se renvoyaient l'un à l'autre de
+frais rires, de gais accents qui éveillaient ma sympathie. Mais, si je
+ne rencontrais plus l'homme à la figure allongée et grave à l'habit
+boutonné jusqu'au cou, aux bottes si bien cirées, qu'elles avaient valu
+plus d'un reproche à mon domestique en revanche, il m'arrivait plus
+fréquemment que jamais de me croiser avec ses enfants sur notre escalier
+comun, dont ils encombraient toute la largeur.
+
+Depuis peu l'aîné avait adopté le plus drôle de petit air réfléchi; il
+ne marchait plus que muni d'un long parapluie, ayant au bras un grand
+panier couvert, où l'autre petit aurait pu se cacher tout entier. Ce
+dernier courait toujours, et babillait, babillait, entraînant après lui
+son frère, qui débitait, chemin faisant quelque axiome de morale. La
+gravité du petit Mentor, l'impétuosité de son Télémaque de quatre ans,
+me divertissaient; de sorte que j'avais souvent ralenti le pas pour les
+suivre lorsqu'ils descendaient marche à marche. _Caton le pourvoyeur_,
+comme j'aimais à nommer le sage de sept ans, porteur du gigantesque
+panier, répondait moins volontiers que son frère à mes agaceries, et je
+n'avais pu encore décider ni l'un ni l'autre à entrer chez moi:
+impossible de me procurer la satisfaction de leur voir manger les
+friandises que je présentais comme appâts au passage. Le petit Caton
+interposait toujours son mot; «Papa ou maman attend, il faut se
+dépêcher;» et les deux marmots remontaient au plus vite, emportant, sans
+y toucher, le gâteau ou le fruit que je venais de leur donner.
+
+Cette conduite, peu ordinaire aux enfants si pressés de jouir et qui ne
+connaissent que le présent, la physionomie sérieuse de l'homme que
+j'avais rencontré avec eux, celle à la fois timide et douloureuse de la
+mère, auraient dû provoquer de ma part quelques efforts pour connaître
+cette famille. Le peuple a traduit à sa manière le mot d'un ancien,
+d'Hésiode, je crois, qui a dit, en plus nobles termes: «_Quiconque a bon
+voisin a bon mâtin._» Moi, j'étais un voisin de grande ville, c'est tout
+dire. Je m'étais constamment vanté, je m'en accuse maintenant, d'ignorer
+jusqu'aux noms des locataires de la maison que j'habite depuis douze
+ans. Je me glorifiais d'être exempt de curiosité, j'aurais pu dire de
+sympathie. Mes voisins emménageaient, se mariaient, mouraient, se
+faisaient enterrer, sans que mes habitudes de bonne compagnie me
+permissent de me réjouir ou de m'affliger avec eux; et, comme s'il n'y
+avait de relations de voisinage que celles que provoque l'oisiveté et
+qu'aiguillonne la médisance, je me vantais d'être complètement étranger
+aux commérages de porte à porte. J'aimais fort à raconter l'histoire
+d'un de mes amis, jeune homme à la mode, qui se vantait d'avoir appris
+par la gazette un suicide commis la veille sur son palier; la chose, et
+j'en rougis, me paraissait du meilleur goût. J'aimais, en passant, à
+caresser ou à pincer la joue des petits voisins, dont le gracieux
+enfantillage égayait mes regards; mais chercher à leur être utile,
+m'enquérir de ce, qui les concernait, fi donc! S'aborder comme on aborde
+un tribunal, en déclinant son nom, sa parenté, son pays et ses
+aventures, c'est le fait des héros d'Homère, et je ne me sentais
+nullement en humeur de renouveler les coutumes grecques.
+
+J'arrivai donc sans rien savoir devant cette couche où s'étaient
+dévorées tant de larmes que peut-être j'eusse pu essuyer, tant
+d'angoisses que je pouvais soulager tout au moins. D'abord je ne vis que
+le moribond renversé en travers de son lit; sa femme s'était vainement
+efforcée de glisser des oreillers sous les reins du malade; la force
+avait manqué à celui-ci pour se soutenir, à elle pour le soulever.
+
+Quelque attentif que l'on soit à s'épargner les spectacles douloureux,
+on n'arrive guère à mon âge sans que la mort ait plus d'une fois
+attristé vos regards; pourtant jamais je n'avais vu cadavre aussi livide
+que cet homme, encore respirant et souffrant; ses lèvres étaient
+bleuâtres; sa peau diaphane, luisante d'une froide sueur, paraissait
+tendue et collée par la fièvre sur ses os décharnés; ses prunelles
+vitreuses nageaient dans le vide d'un oeil terne et hagard. Glacé de
+stupeur, je le contemplais, tandis que sa femme posait à terre l'enfant
+qu'elle tenait dans ses bras.
+
+«Vite, dit-elle, il étouffe!»
+
+La vivacité de ses mouvements me rappela à moi-même; agissant sous son
+impulsion, je sus comment prendre le malade, comment le remuer sans
+blesser ses membres endoloris, sans aigrir ses écorchures. Quand il fut
+doucement replacé au milieu du lit, que les os saillants de ses genoux
+et de ses chevilles furent soigneusement enveloppés, que ses épaules
+étant soutenues par une masse d'oreillers et de paquets, il put aspirer
+un peu d'air dans sa poitrine sifflante, alors seulement il m'aperçut:
+cet oeil immobile s'anima comme d'un reflet de pensée, puis son regard
+se détacha de moi pour se reporter languissamment vers sa femme.
+
+«C'est cet obligeant voisin, le monsieur d'en bas, qui a eu tant de
+bonté pour Julien et pour Charles, et qui vient de m'aider à te
+recoucher, mon ami, répondit-elle.»
+
+La direction que prirent alors les yeux du malade me fit apercevoir un
+vieux guéridon sur lequel se trouvaient une tasse, une assiette ébréchée
+et quelques débris d'orange. La veille j'avais donné deux de ces fruits
+aux enfants: je compris que l'orangeade du moribond venait de ce don
+précaire. Du reste, il ne fallait qu'un regard pour parcourir la
+mansarde et se convaincre que sur ce lit sans rideaux, toutes les
+richesses, comme toutes les espérances de la famille, se trouvaient
+concentrées; ce grabat était encore ce qu'il y avait de moins nu, de
+plus confortable dans la chambre dépouillée.
+
+Une ride douloureuse se creusa autour des narines de l'homme; il voulait
+parler. Sa femme se baissa vers lui, et plutôt au geste languissant de
+la main du malade qu'à ses paroles inarticulées, je devinai un
+remerciement.
+
+Le genou appuyé sur un vieil escabeau de bois, penché sur ce visage
+décomposé, j'essayais de murmurer des paroles consolantes, mais les mots
+expiraient dans ma bouche. Ce n'est pas tout d'abord, et dès qu'on le
+veut, qu'on trouve l'accent qui soulage, les paroles qu'il faut dire; la
+timidité gauche et stérile qu'on éprouve en présence du malheur est
+comme une punition de l'égoïsme qui vous en tenait éloigné; vous n'êtes
+pas digne de parler à l'affligé: il ne vous connaît pas. Il pourrait
+vous crier, lui aussi: «Il ose me parler, celui-là qui n'a pas
+souffert!» Tout lien de fraternité s'est rompu entre votre prospérité et
+son indigence.
+
+Je sentis donc soulagé en entendant le babil des enfants qui rentraient.
+Je ne pouvais plus supporter ce silence de mort, interrompu seulement
+par un bruit de respiration, une sorte de râle dont le retour régulier
+faisait, de minute en minute, tressaillir la femme. Je n'avais pas le
+courage de m'éloigner, la laissant seule entre son nourrisson, qui
+commençait à s'agiter, et son mari à demi évanoui; et cependant assister
+à ce spectacle sans pouvoir rendre un service, sans savoir quelle parole
+dire, c'était une torture morale au-dessus de mes forces.
+
+Le malade avait aussi entendu les voix enfantines, auxquelles se
+mêlèrent aussitôt, les cris du marmot qui se roulait péniblement à terre
+sur un lambeau de tapis sans que son père l'eût encore aperçu. Le pauvre
+homme souleva ses deux bras, et, trop faible pour le geste énergique par
+lequel il semblait repousser quelque chose, il les laissa retomber,
+tandis qu'une expression d'angoisse parcourait ses traits.
+
+«Sois tranquille! sois tranquille! ils n'entreront pas!» dit sa femme,
+et, saisissant son nourrisson, elle s'élança hors de la chambre, tirant
+la porte après elle.
+
+Resté seul avec le moribond, je trouvai encore plus impossible de
+m'éloigner, et, cherchant de nouveau des paroles consolantes, je
+murmurai quelques-unes des phrases banales dont on ennuie les malades,
+protocole aussi indispensable que les fioles, les potions, et toute
+cette atmosphère nauséabonde qui entoure leur lit de souffrance. Je
+parlai du temps qui, cette année, éprouvait les santés les plus
+robustes; de la saison qui s'avançait, promettait d'être belle, et,
+selon toute probabilité, achèverait de le rétablir. Le sourire quelque
+peu amer qui fit légèrement trembler la lèvre supérieure du patient
+m'interrompit. Je sentais qu'il était gauche de répondre à sa pensée en
+m'arrêtant subitement, et cependant les paroles me manquèrent... Je
+balbutiai je ne sais quoi.
+
+«Je vois que vous me plaignez, dit enfin le malade avec effort; merci...
+je suis mieux... je ne souffre pas... peu du moins. La compassion est
+toujours un baume, et je n'ai rencontré que des coeurs bienveillants.»
+
+Je n'essaierai pas de peindre la sublime résignation que je lus alors
+sur ce visage souffrant. Pour me comprendre, il faudrait avoir vu
+quelque chose qui en approchât, et ce n'est pas communément que l'on
+rencontre une telle quiétude au milieu des angoisses de la pauvreté, de
+l'abandon et de la mort. Le calme qui se rétablissait sur la figure du
+malade s'étendit jusqu'à moi. Ce fut de celui que je prétendais consoler
+qu'émana la consolation. L'accent de cette voix éteinte avait je ne sais
+quoi de pénétrant, et le sentiment qui succéda aux poignantes émotions
+que je venais de ressentir n'était pas sans douceur; je commençai, si
+j'ose le dire, à jouir de la profonde pitié qui m'avait oppressé depuis
+que j'étais là.
+
+Si je ne pouvais encore lui parler (que dire à celui qui renferme en
+lui-même ce trésor de paix?), du moins le silence ne me pesait plus; mon
+esprit se remplissait d'idées, vagues encore, mais graves, à l'aspect de
+cet homme prêt à sonder le grand mystère, et qui, sur le seuil d'un
+monde dont il semblait n'avoir senti que les douleurs, sans se plaindre
+du passé, sans craindre l'avenir, mesurait d'un oeil si calme l'abîme
+qu'il allait franchir.
+
+«C'est le médecin!» dit alors la voix brisée de la femme. Elle avait
+ouvert la porte sans qu'on entendit le bruit de la serrure et des gonds,
+introduisant un individu dont les traits ramassés et le teint vif et
+frais annonçaient l'humeur joyeuse. Ce gros homme s'approcha du malade,
+prit sa main et demeura immobile, l'oeil fixé sur ce visage qui semblait
+appartenir plutôt à un cadavre qu'à un homme vivant.
+
+«Mais vous ne lui tâtez donc pas le pouls? mais vous n'ordonnez donc
+rien? demanda la femme avec impatience. Il dit bien qu'il est mieux; il
+n'appelle jamais la nuit, mais...
+
+--Comment appellerais-je? n'es-tu pas toujours là, pauvre femme? murmura
+le malade, l'interrompant.
+
+--Mais, docteur, ces malheureuses transpirations continuent! Tout à
+l'heure il était en nage et froid, froid comme le marbre. Dites, ne
+faut-il pas des sinapismes? des vésicatoires? Mais, dites donc, docteur!
+dites donc!
+
+--Patience, ma chère dame! nous allons voir, répondit celui-ci avec
+embarras et tristesse en posant les doigts sur l'artère.
+
+--Jamais ni elle ni moi ne pourrons vous remercier de vos bons soins,»
+dit le malade, faisant effort pour presser le bras du docteur de la main
+qui lui restait libre.
+
+Le médecin continuait son silencieux examen. Enfin, comme par un soudain
+effort de mémoire, il demanda si l'on avait fait usage de la potion
+ordonnée la veille.
+
+«Les enfants viennent seulement de l'apporter. On l'a refusée hier à la
+pharmacie, et, j'en suis bien sûre, c'était le soir qu'il la fallait
+prendre, n'est-ce pas? Peut-être qu'alors il aurait dormi! Il a beau se
+tenir tranquille, je sais bien, moi, qu'il ne ferme pas l'oeil; ah!
+c'est bien mal! Ce n'est pas ainsi qu'on sert les riches!
+
+--Ils sont moins nombreux, ma chère; on a plutôt fait de les servir.
+Docteur, la pauvre mère se tourmente; songez qu'elle a ses enfants et
+son malade à servir; mais, croyez-moi, nous n'avons qu'à nous louer du
+dispensaire; ils ont à répondre à tant de gens! Dieu voulût que nous
+fussions les seuls à souffrir!
+
+--Je ne peux pas l'entendre parler ainsi; non, je ne le peux pas!
+murmura la femme, et elle quitta la chambre.
+
+--Eh bien! elle a raison, reprit le docteur; la potion vous procurera
+une meilleure nuit. Prenez-la ce soir. Pour le moment, je ne vois pas
+autre chose à faire. Le lait de votre femme vous passe toujours à
+merveille, n'est-ce pas? Je ne vous conseille aucune autre nourriture.
+
+--Docteur, je vous en supplie, ne l'ordonnez plus;» reprit le malade
+avec une énergie dans la voix et une décision dans le regard que je ne
+lui avais pas encore vues.--«Entre son enfant et moi elle s'épuise. Vous
+savez bien que je n'ai plus rien à nourrir, docteur; et c'est la tuer,
+elle! Ne sentez-vous pas qu'elle aura besoin de toutes ses forces?
+
+--Paix! ignorez-vous donc que soutenir l'espoir c'est soutenir la vie?
+C'est plus pour elle que pour vous que je vous ordonne son lait.
+D'ailleurs, ne faut-il pas que les malades obéissent sans mot dire? et
+pourquoi les appellerait-on _patients_, s'il vous plaît? Allons, allons!
+cela ira mieux; bon courage! Il faut se remonter un peu; courage, vous
+dis-je.
+
+--Croyez-vous que j'en aie manqué? murmura le malade doucement.
+
+--Non, certes, non; pardon, mon brave ami, dit le docteur, reprenant,
+sou chapeau. Allez, nous nous comprenons l'un l'autre; et il y a des cas
+où la parole est de trop; mais que voulez-vous, je suis animal
+d'habitude, et mon protocole me revient à la bouche comme ma signature
+au bout des doigts.»
+
+Je le suivis, el j'allais m'informer de la situation réelle du
+malheureux que nous quittions, quoiqu'elle ne me parut que trop
+évidente, lorsque sa femme se jeta au-devant de nos pas.
+
+«Eh bien, eh bien? demanda-t-elle d'une voix étouffée.
+
+--Nous verrons demain; du reste, toujours votre lait, tant qu'il voudra
+le prendre. On cite de merveilleux effets de l'emploi du lait de femme!
+La potion, ce soir, comme c'est convenu; et, je vous l'ai déjà dit, ayez
+quelque ami pour veiller. Je le veux, entendez-vous! je le veux
+absolument.
+
+--Oh! je vous comprends! s'écria-t-elle; et la malheureuse femme frappa
+sa tête de ses deux mains.
+
+--Certainement, vous devez me comprendre, reprit le médecin d'un ton
+ferme. Ne faut-il pas vous ménager pour le soigner, conserver votre lait
+pour lui et le bambin? Est-ce qu'une mère ne doit pas songer avant tout
+à ses enfants? A propos, depuis quand ces petits drôles oublient-ils de
+me dire adieu? J'ai promis une balle à Julien.»
+
+Le médecin élevait la voix; l'aîné des garçons sortit de derrière une
+cloison et s'avança avec timidité; mais Charles s'était déjà jeté au cou
+du docteur.
+
+Tandis que celui-ci jasait avec les enfants, mon attention était toute à
+la pauvre femme, que je voyais, dans le coin le plus reculé, se rouler
+en quelque sorte sur elle-même, s'abandonnant à la douleur.
+
+J'entendais cependant Julien répéter:
+
+«Tant que cela! Oh c'est trop! Songez donc, monsieur, vingt sous! Je ne
+veux pas acheter une paume de vingt sous! Vous vous êtes trompé,
+n'est-ce pas?
+
+--Et moi, donc! s'écria son frère; combien aurai--je de billes pour ce
+beau sou d'argent? Est-ce qu'il est tout pour moi, monsieur?»
+
+Le docteur cherchait à se débarrasser d'eux; mais Julien, dès qu'il fut
+assuré que la pièce d'argent était bien pour lui, reprit d'un ton
+résolu:
+
+«Alors, Charles, ma belle pièce ronde est à maman, pour mon papa, et la
+tienne aussi, n'est-ce pas?
+
+--Oui, oui; je m'en vais la porter à papa, moi-même! C'est moi qui veux
+la lui donner,» cria Charles; et tandis que sa mère s'élançait pour
+empêcher l'enfant d'ouvrir la porte du malade, le docteur sortait du
+logement, et je le suivis.
+
+«Y a-t-il de l'espoir? lui demandai-je, en le pressant d'entrer chez
+moi.
+
+--De l'espoir! répéta-t-il; mais vous ne l'avez donc pas regardé! mais
+cet homme-là est mort; c'est un cadavre qui respire et pense par je ne
+sais quel galvanisme effrayant; tous les organes sont inertes, toute la
+chair est consumée! Voilà deux jours que je reviens, certain de ne plus
+le retrouver, et il est là, encore là, martyr de la misère. Il me disait
+l'autre semaine: «Comment voulez-vous que je meure, j'ai «trois
+enfants?» Maintenant, il le sent bien, qu'il faut mourir, il est
+résigné; seulement, les forces que sa volonté avait accumulées pour
+l'inégale lutte le soutiennent sur la limite; je vous dis qu'il n'est ni
+vivant ni mort. Hum! c'est effroyable; moi, fait au spectacle des
+tortures de l'agonie, j'ai peine à supporter celle-là. Que diable! c'est
+trop pour un homme d'endurer ce qu'un homme ne peut voir!
+
+--Il souffre alors?
+
+--S'il souffre! vous le demandez? A trente-trois ans, constitué comme il
+l'est, avec un corps de fer, quelles angoisses n'a-t-il pas fallu pour
+dévorer ces chairs florissantes, ces muscles robustes dont il ne reste
+rien, pour briser ces forces qu'aucun excès n'avait entamées! La misère
+l'a détruit pied à pied; depuis six ans ce glas continuel: _Du pain!_
+sonne à ses oreilles; sa femme et ses enfants ont beau se taire, il
+l'entend, il l'entend toujours; ils ont travaillé sans relâche, elle et
+lui, pour conserver les joues rondes et roses de ces pauvres petits
+chérubins, destinés maintenant à devenir du gibier d'hospice ou à
+mendier dans les rues. Comment la veuve soutiendrait-elle cette nichée?
+lui, le plus fort, part le premier; elle suivra, c'est la marche; et que
+Dieu ait pitié des orphelins! la philanthropie ne manquera pas de les
+léguer à la Providence!
+
+--J'avais cru ce pauvre homme bon professeur de mathématiques; je ne
+sais où j'ai ouï dire qu'il n'était point dépourvu de talent. Comment
+donc n'a-t-il pu soutenir sa famille? Sa femme manquerait-elle d'ordre
+et d'économie? Au fait, il m'en souvient, ses enfants étaient toujours
+fort bien mis; et, de la part du père, n'y aurait-il pas aussi paresse
+ou nonchalance? Dans la plupart des misères, on trouve toujours quelque
+vice caché!...
+
+--Laissez donc! je suis las, moi que mon état appelle auprès des grabats
+et des lits de plumes, je suis las d'entendre le riche chercher un vice
+au sein de chaque misère, comme l'écolier cherche un noyau au milieu de
+chaque pêche. Depuis quand le malheur doit-il entraîner la perfection?
+et où est celui, riche ou pauvre, qui se vante d'être sans faiblesse?
+Oui, votre voisin était timide et lier; s'il avait eu quelque vertu
+d'outrecuidance et d'intrigue, il possédait plus de talent et de mérite
+qu'il n'en faut pour se tirer d'affaire; il ne savait que travailler et
+souffrir: rien d'étonnant qu'il ait gagné avant le temps la porte que
+nous passerons tous. Sa femme avait un vice aussi: elle aimait à voir
+ses moutards beaux et bien habillés; elle passait les nuits à ajuster à
+leur taille les guenilles qu'elle acceptait pour eux, elle jouissait
+dans leur propreté et leur bonne mine; elle s'était réservé ce luxe, et
+vous n'êtes pas le seul à l'en blâmer!»
+
+Résolu à en apprendre le plus possible sur mes malheureux voisins,
+l'amertume de mon interlocuteur ne pouvait me décourager. Il était
+évident que la persévérance du malheur de cette famille et la longue
+agonie du malade avaient irrité ses nerfs et enflammé sa bile.
+
+«Oui, vraiment, répondait-il à mes demandes;--oui, il donnait des leçons
+que les parents marchandaient, car le professeur était pauvre; que
+l'écolier oubliait de payer, car le maître était trop délicat pour
+réclamer jamais,--Oui, versé dans plusieurs langues, il a écrit quelques
+traductions dont l'éditeur, s'il ne faisait banqueroute, réduisait
+suffisamment le prix pour que le salaire de l'homme de lettres n'égalât
+pas celui du copiste qui fait des grosses au Palais.--Oui, il a
+longtemps remplacé en chaire un savant connu, et que je ne demande pas
+mieux que de vous nommer; mais si le professeur en titre percevait tous
+les émoluments de la charge dont l'autre remplissait toutes les
+fonctions, en revanche le grand homme n'avait-il pas promis de faire
+obtenir à son humble suppléant le premier emploi vacant auquel ce
+dernier aurait des droits incontestables, pourvu qu'il ne se présentât
+point de candidats pour le lui disputer?--Oui, il préparait les travaux
+de MM, tels et tels, qui ont aussi formé le louable projet de lui
+devenir utiles en temps et lieu; est-ce leur faute s'il n'attend pas?
+Nul doute qu'il n'ait de fameuses oraisons funèbres au Père-Lachaise;
+mais je suis un profane, moi, et je n'irai pas voir _répandre des fleurs
+sur sa tombe_. Je me ferais là quelque affaire; rien ne m'empêcherait de
+leur crier: «Eh! que ne lui donniez-vous du pain de son vivant? cela
+vous aurait économisé les couronnes d'immortelles et les fleurs de
+rhétorique!--Du diable si je ne sens en moi tout le fiel qui manque à
+cet homme! C'est sa douceur, je crois, qui m'exaspère.
+
+--Probablement qu'il y a impuissance plutôt que mauvais vouloir dans
+ceux qui ne l'ont pas servi...
+
+--À merveille! entrez dans ses eaux! Parbleu! il ne lui manque que la
+parole pour suivre cette veine avec plus d'avantage que vous. Il m'en a
+assez rebattu les oreilles de tout ce verbiage de bonté! Il vous dirait,
+s'il pouvait encore dire, le malheureux! que les écoliers qui ne l'ont
+point ou mal payé étaient plus à plaindre que lui, et que, bien
+certainement, ils n'avaient pu s'acquitter; que les parents qui
+marchandaient sa vie étaient gênés, l'éducation étant si chère; que ses
+amis, ses protecteurs ont les meilleures intentions du monde; que le
+professeur a tout fait pour lui assurer une position aisée; tout fait!
+Eh! que ne lui donnait-il seulement un quart des appointements qu'il
+touche? La dupe a veillé, travaillé, sué, affamé; le sage a perçu,
+placé, thésaurisé, mangé. Mais, en fin de compte, un peu plus tôt, un
+peu plus tard, tous deux auront le même lit, la terre; le même repos, la
+mort. Il n'y a donc lieu de plaindre aucun des deux; tout va bien dans
+le meilleur des mondes, et j'ai l'honneur de vous saluer.»
+
+Je laissai partir l'irascible docteur, décidé plus encore par ce que
+j'avais vu et senti, que par ses âpres paroles, à apaiser ma conscience,
+à faire, quoique trop tard, ce que je pourrais pour mes malheureux
+voisins. Je me présentai chez eux le soir même, me disant autorisé par
+le médecin à remplacer près du malade, celle qui devait s'efforcer de
+dormir pour ne point échauffer un lait nécessaire au rétablissement de
+son mari et à l'existence de son enfant. Je fus reçu dans la pièce
+d'entrée: une paillasse rangée dans un coin, et les petites hardes des
+enfants, proprement pliées sur un tabouret, prouvaient que c'était leur
+chambre à lit. Tous deux, agenouillés au pied de la couchette de paille,
+se détournèrent à demi pour me regarder et me sourire pendant cette
+explication. Je l'achevais à peine, quand la sonnette retentit au-dessus
+de ma tête. Appuyé contre la porte d'entrée, je m'empressai d'ouvrir,
+afin de prendre possession du logis en y rendant quelque service, et
+d'ôter à mon hôtesse l'embarras d'accepter mes offres et de m'en
+remercier.
+
+Ce fut un monsieur à tournure élégante qui se présenta, le chapeau sur
+la tête; en me voyant il fit un pas en arrière:
+
+«Est-ce que le mathématicien a délogé?» demanda-t-il.
+
+Apercevant la femme, il se ravisa, et, entrant d'une façon délibérée, il
+me força à me ranger de côté, et se dirigea vers la porte du fond.
+
+«Il faut que je parle sur-le-champ à votre mari,» dit-il. La femme
+hésita; puis s'écarta, le laissant passer:
+
+«Qu'il voie,» murmura-t-elle d'un air sombre; et il pénétra dans la
+chambre du malade où je le suivis.
+
+L'étranger ne parut voir ni cette pièce triste et nue, ni la couche
+labourée par cette longue lutte entre la jeunesse et la mort, ni ce
+visage osseux et livide qui m'avait si fort remué le coeur le matin. Son
+oeil distrait errait dans le vague, évitant de s'arrêter sur quelque
+aspect désagréable pour lequel sa lèvre à demi relevée témoignait
+d'avance son dégoût.
+
+«Hé bien! ce travail, dit-il, je comptais dessus ce matin. Savez-vous
+que deux ou trois jeunes gens de talent me l'avaient demandé? je
+pourrais me trouver fort mal de vous avoir donné la préférence.»
+
+Ayant enfin jeté les yeux vers l'endroit où il entendait un sourd
+murmure, et d'où paraissait devoir venir la réponse inattendue, le
+nouveau venu tressaillit:
+
+«Malade! reprit-il; diable! c'est fort malheureux pour moi; je ne puis
+de ma chaire déclarer que vous êtes malade; c'est vraiment déplorable de
+se trouver, en vue, chargé de toutes les responsabilités. Je disais bien
+aussi que ces leçons en ville vous tueraient; il faut savoir attendre.
+Vous ne devez pas douter qu'un jour ou l'autre je ne vous case!
+
+--Je n'en doutais pas, mais d'ici là il fallait vivre, dit enfin le
+malade d'une voix faible.
+
+--On s'arrange pour vivre de peu; tant de gens se tirent d'affaire à
+merveille avec huit sous par jour, encore faut-il savoir se passer
+quelque chose.»
+
+Le mourant fit un mouvement; je m'avançai, «Le docteur a défendu de
+faire parler son malade, dis-je. Ne voyez-vous pas qu'il est fort mal?
+ajoutai-je plus bas.
+
+--Mais mon travail! reprit à voix haute le monsieur ôtant son chapeau
+pour passer avec impatience la main dans son toupet luisant qu'il
+ramenait en boucle arrondie sur son front, mon travail! Vous devez tout
+au moins avoir préparé quelques notes?
+
+--Le canevas de la leçon est à peu près terminé, dit le malade avec
+effort; là!» et son regard languissant désigna un carton près de la
+fenêtre.
+
+L'étranger s'élança vers le bureau, et feuilletant quelques papiers:
+
+«Incomplet! dit-il en observant que je suivais les pages de l'oeil; fort
+incomplet; mais à moi, cela pourra suffire... Don courage, allons. Quand
+vous serez sur pied, poursuivit-il en se retournant vers le malade, vous
+n'aurez pas longtemps à prendre patience; soyez tranquille, j'ai quelque
+chose en vue pour vous!» Tournant alors en rouleau les papiers et
+cherchant de l'oeil une ficelle pour les attacher, il quitta la chambre,
+et je m'assis près de celui que j'étais venu veiller.
+
+Ce fut une nuit longue el pleine d'émotions.
+
+Parfois je m'imaginais qu'il y avait du mieux; la fligure du malade
+annonçait moins de souffrance; et plusieurs fois je répondis aux regards
+pleins d'anxiété de sa femme qui, de moment en moment, apparaissait à la
+porte:
+
+«La potion a réussi. Dormez tranquille, il va assez bien.»
+
+Cependant, quoique calme, il ne s'assoupissait point, ses yeux
+demeuraient ouverts, et ses paroles, à demi proférées, erraient sur ses
+lèvres. Il avait oublié qui était là; et j'écoutais, à genoux, près de
+lui. S'il y a un spectacle auguste au monde, c'est la vue de l'homme qui
+le quitte, dans la pleine possession de son âme, et prêt au terrible
+passage.
+
+«Elle! murmura-t-il une fois, pauvre femme! elle agrandi dans la
+souffrance... le dévouement la soutiendra...--Il y a tant de force dans
+le sentiment d'un devoir rempli jusqu'au bout!»
+
+A un autre moment il disait:
+
+«Si petits!... mais l'exemple sert aux plus jeunes. Ils auront un père
+là-haut... Ah! que Dieu ne leur retire pas la misère si elle doit les
+tremper au bien... Oui, celui qui a lutté est le seul fort.»
+
+Les premiers rayons du matin pénétraient à travers l'étroite croisée,
+lorsque je l'entendis pousser un soupir. Depuis quelque temps il ne
+parlait plus, et, croyant qu'il s'était assoupi, j'avais fini moi-même
+par m'endormir. Ce léger souffle suffit pourtant pour m'éveiller; je me
+soulevai sur ma chaise, je le regardai. Je ne sais quel sourire, qui
+n'avait rien d'humain, éclaira un moment ses traits et disparut. Je me
+penchai sur lui, je le contemplai, j'approchai davantage, j'écoutai...
+il ne respirait plus.........................
+
+A quoi bon parler à présent de la famille qu'il laissait sans ressource,
+et qui en trouva dans les remords peut-être de ceux qui l'avaient
+oubliée, lorsqu'un peu d'aide aurait suffi pour conserver à la femme le
+compagnon et l'appui de sa vie, aux enfants le guide de la leur.
+
+Ce récit n'est point un conte inventé à loisir pour occuper la
+sensibilité oisive dans vos âmes. Ce drame, dont j'ai été le triste
+témoin, se commence ou s'achève dans l'appartement au-dessus ou
+au-dessous de vous; dans votre maison ou dans la maison voisine: ne
+pleurez donc pas sur celui qui, pour la première fois sans doute repose
+en paix, mais cherchez à vos côtés son frère en souffrance; allez lui
+dire que vous n'êtes pas de ceux qui isolent leurs amis; que lorsque
+vous n'aurez pas de travail, pas d'argent, pas de secours à porter à un
+frère souffrant, il vous reste du moins à lui donner une larme de
+sympathie, une parole de consolation.
+
+A. M.
+
+Anniversaire de Juillet.
+
+LES FÊTES POLITIQUES.
+
+Chaque année, quand les derniers jours de juillet ramènent pour la
+France l'anniversaire de sa plus glorieuse et de sa plus rapide
+révolution; quand la pensée et le souvenir se reportent vers ces jours
+de jeunesse et d'enthousiasme, l'esprit est le jouet d'un double effet
+d'optique morale qu'il n'est, hélas! que trop facile expliquer.
+
+Déjà treize ans! disait-on auprès de nous tout à l'heure.
+
+Treize ans seulement! disait un autre.
+
+Et ces deux exclamations sont vraies toutes deux. C'est qu'il y a un
+siècle déjà que s'est accompli ce prodige presque oublié; c'est que
+c'était hier en effet que retentissait ce long cri de victoire!
+
+Ne semble-t-il pas qu'en se retournant, en tendant la main, on va voir
+derrière soi, on va rencontrer cette population ardente et généreuse, on
+va se mêler à ses rangs, entendre le tumulte du combat, les cris de joie
+et les chants de triomphe? Ne semble-t-il pas qu'on va retrouver au fond
+de son coeur les illusions, les espérances candides, les rêves naïfs qui
+nous berçaient alors, enfants que nous étions? A quelles belles et
+bonnes choses, en effet, n'avons-nous pas cru alors, quand ce grand
+mouvement national vint émouvoir la France entière et le monde avec
+elle? Nous croyions que le navire qui emportait dans l'exil les derniers
+débris de nos races royales emportait avec lui tous les maux. Cette
+révolution si puissante et si modérée, ce peuple si intelligent, si
+humain, si généreux dont la conduite venait de condamner hautement tous
+les excès du pouvoir populaire, semblaient ouvrir une ère nouvelle de
+paix et de fraternité. Ce drapeau glorieux qui avait conduit à tant de
+victoires nos vieilles phalanges républicaines, notre grande armée
+impériale, semblait devoir, après quinze ans d'absence, laisser échapper
+de ses plis une gloire nouvelle, plus pacifique et plus populaire
+encore. C'était l'âge d'or; que sais-je? c'était la meilleure des
+républiques. Oui, tout cela, c'était hier, et vous aviez bien raison de
+vous écrier: Déjà treize ans! déjà!
+
+Mais est-ce bien la même France qui vient de saluer cet anniversaire
+mémorable? Est-ce bien nous, jeunes gens, qui battions des mains, dont
+le coeur bondissait d'espérance et d'orgueil? Notre génération
+soucieuse, ennuyée du présent, inquiète de l'avenir, sans ardeur et sans
+verve, est-ce bien la même qui, en 1830, ébranlait dans leurs bases tous
+les trônes européens, et saluait, le front haut, l'oeil radieux, le
+coeur jeune et le sein palpitant, une nouvelle aurore? Sommes-nous bien
+cette nation qui, alors encore, prétendait à être la première entre
+toutes, nous qui ne faisons plus rien de grand dans le monde? Il semble,
+en effet, qu'il faut un siècle pour opérer un changement aussi profond
+et que vous aviez raison de dire: Treize ans seulement!
+
+Ce n'est pas ici le lieu d'examiner au point de vue politique les
+conséquences regrettables ou non de la révolution: c'est un bilan dont
+l'actif et le passif sont loin de se balancer encore.
+
+Mais il est bon, cependant, de ne pas laisser passer inaperçus un
+anniversaires qui rappellent les grands mouvements des sociétés
+modernes.. Quand tout est calme autour de nous, quand la paix favorise
+le développement des arts et du travail, quand l'ordre, l'ordre public
+du moins, règne dans nos villes, il n'est pas sans intérêt d'évoquer le
+souvenir de ces luttes passionnées, et de faire servir les enseignements
+qui en surgissent au progrès de la masse populaire; car c'est elle qui
+porte le fardeau de ces grandes crises révolutionnaires, elle qui décide
+du succès, elle qui a l'héroïsme, le courage et rarement le profit.
+
+Il faut, du reste, faire la part des illusions et ne pas être trop
+exigeant envers la révolution de Juillet, ni lui demander plus qu'elle
+ne peut, qu'elle ne doit donner.
+
+Elle a été le premier développement, le premier acte, si l'on veut, de
+la révolution de 1789, qui en fut l'admirable et terrible prologue. Le
+peuple, qui jusque-là n'avait compté pour rien dans les affaires
+publiques, s'y rua alors avec impétuosité. Le Tiers-État qui, suivant
+l'expression de Sieyès, «n'était rien et devait être tout,» eut son jour
+enfin. Mais à ce mouvement désordonné succéda une ère plus calme.
+Contenus par la main ferme, par la volonté hardie de Bonaparte, ces
+éléments, dont désormais il n'était plus permis de ne pas tenir compte,
+rentrèrent dans l'ordre.
+
+Le peuple avait pris date; mais ses aînés, les bourgeois émancipés en
+1789, devaient passer les premiers. Puissante par ses doctrines, par ses
+travaux, son influence, ses richesses, ses talents, la bourgeoisie,
+après les essais de l'Empire et de la Restauration, devait arriver la
+première au pouvoir. La révolution de Juillet eut pour objet principal
+son avènement, et les classes inférieures, les cadets du peuple,
+dressèrent sur le pavois cette bourgeoisie dont ils étaient tiers et qui
+sortait de leurs rangs.
+
+Nous ne nous rendions pas compte de cela en 1830. Ardente et crédule
+jeunesse que nous étions, nous pensions que tout était fini quand tout
+commençait à peine, nous prenions le premier acte pour le dénouement.
+Cette bataille, si bravement gagnée par le peuple, sous l'inspiration et
+au profit de la bourgeoisie, n'était qu'un héroïque épisode de l'immense
+épopée. Comment donc nous étonner que ses résultats n'aient pas été en
+harmonie avec nos espérances.
+
+On a reproché beaucoup de présomption, beaucoup de fautes à la
+bourgeoisie. On l'a accusée d'avoir oublié, comme tout parvenu, sa
+populaire origine; mais elle a fait du moins une grande chose qui prouve
+que si elle a pu méconnaître le peuple, elle a eu du moins un sentiment
+profond du premier, du plus indispensable de ses besoins, celui de la
+paix. Elle a acheté ce bienfait suprême (malheureusement en courbant la
+tête, et au prix de sa propre dignité bien souvent); mais la paix n'en a
+pas moins permis le développement des grands travaux industriels,
+nouveaux champs de bataille qui ne répandent plus la terreur et la mort,
+mais la fécondité et la vie; d'où l'ouvrier ne sort pas encore, il est
+vrai, honoré, glorieux, sûr que l'État le protégera, veillera sur lui,
+et, au besoin, assurera un asile honorable à sa vieillesse, mais où il
+marche avec un sentiment plus élevé de son indépendance et de sa
+dignité.
+
+Si la bourgeoisie a borné sa politique au maintien de la paix, si elle
+n'a presque rien fait directement pour l'amélioration du sort des
+classes inférieures, celles-ci ont fait elles-mêmes de courageux
+efforts, et aujourd'hui il se forme à la tête du peuple, immédiatement
+au-dessous de la bourgeoisie, une classe nouvelle, intelligente,
+laborieuse, active, qui se prépare à stipuler un jour pour les intérêts
+des classes ouvrières, comme les députés de la Constituante stipulèrent,
+en 1789 pour les droits de l'homme et du citoyen.
+
+Loin de s'opposer à ce progrès calme et pacifique de la démocratie,
+espérons que la bourgeoisie, instruite par sa propre expérience, le
+servira au contraire, en préparant les institutions que le peuple a le
+droit d'attendre d'elle; qu'elle facilitera et encouragera plus
+efficacement son instruction; qu'elle développera et perfectionnera les
+créations utiles; qu'elle honorera le travail et les travailleurs;
+qu'elle se conduira enfin en aînée intelligente et bonne, et fermera
+ainsi pour toujours le gouffre des révolutions.
+
+Cette année, ainsi que l'année dernière, les réjouissances officielles
+sont supprimées. Le souvenir de la mort du duc d'Orléans est trop récent
+encore pour qu'on ait cru devoir autoriser ces fêtes officielles que les
+gouvernements se transmettent avec une fidélité si rare, et dont un de
+nos collaborateurs a récemment raconté les banales merveilles.
+
+Nous n'avons donc pas à suivre aujourd'hui la foule dans la poussière
+des Champs-Elysée. Ne vaut-il pas mieux, en effet, se joindre par la
+pensée au deuil de tant de familles attristées? Ne vaut-il pas mieux
+parcourir silencieusement la grande ville, et évoquer le souvenir de ses
+jours glorieux? L'émotion qu'éveillent le Louvre, le Carrousel, les
+Tuileries, l'Hôtel-de-ville, ne vaut-elle pas bien les émotions du feu
+d'artifice ou du théâtre en plein air du carré Marigny? La tombe modeste
+de Farey, de ce bon et héroïque jeune homme, «mort pour les lois,» ne
+fait-elle pas à elle seule revivre le souvenir de cette jeunesse
+d'élite, si ardente, si généreuse, de ce peuple entier suivant avec
+amour l'uniforme de nos écoles?
+
+Voici la colonne de Juillet! mais n'essayez pas de lire les noms
+inscrits sur le bronze; entrez plutôt avec nous sous les vastes caveaux
+ou dorment tant de braves: ne vous semble-t-il pas que de ces voûtes
+humides, de ces froids cercueils, sortent de populaires enseignements?
+Là, en effet, ce sont les morts victorieux; mais leurs adversaires, mais
+ceux que le pouvoir royal avait armés pour sa défense, les vaincus,
+n'étaient-ils pas du peuple aussi, n'étaient-ils pas les frères de ceux
+qui dorment sous ces caveaux sombres? Oh! ne nous le dissimulons pas!
+c'est en cela que les révolutions, quelque légitimes, quelque glorieuses
+qu'elles soient, ont un côté si profondément triste! Vainqueurs et
+vaincus, c'est le peuple qui fournit tous les morts; c'est lui qui
+souffre de l'interruption des travaux; c'est toujours lui que les
+partis, longtemps encore après le combat, poussent sur la place publique
+au-devant des baïonnettes du pouvoir ou sous le glaive de la justice.
+
+[Illustration: Monument élevé à la mémoire de Georges Fracy, place du
+Carrousel.]
+
+Puisqu'une circonstance douloureuse fait, depuis deux ans, supprimer les
+fêtes publiques dont l'anniversaire de Juillet était l'occasion, nous
+ferons des voeux pour que l'autorité continue à laisser dans l'ombre de
+vieilles habitudes, qui ne sont dignes ni du parti vainqueur dont elles
+ont pour objet de perpétuer le triomphe, ni du peuple, que les fêtes
+nationales devraient instruire et ennoblir.
+
+Déjà une heureuse modification a été introduite: à ces horribles
+distributions jetées publiquement en pâture au peuple, comme une pâtée à
+des animaux immondes, à cet ignoble et dégradant usage ont succédé des
+distributions mieux ordonnées, plus régulières, moins sauvages surtout,
+faites dans chaque arrondissement, dans chaque ville de France, aux
+familles nécessiteuses. Certes, ce n'est là une fête ni pour ceux qui
+donnent ni pour ceux qui reçoivent cette aumône publique; c'est au
+contraire la constatation officielle d'une des plaies les plus
+douloureuses de notre état social, le paupérisme. Mais il est bon qu'au
+milieu même de ses joies, au milieu de ses plus beaux souvenirs, la
+société se trouve ainsi en présence du plus grand de ses devoirs, celui
+d'assurer à tous ses membres valides le droit de vivre en travaillant.
+Savez-vous rien de plus triste que le spectacle de ces malheureux
+affamés, de ces visages hâves et maigris, attendant un jour de
+réjouissance nationale pour recevoir un pain et quelques grossiers
+aliments? Oh! ce n'est pas ainsi que nous la guérirons cette plaie
+affreuse qui s'élargit de jour en jour!
+
+[Illustration: Galerie souterraine des tombeaux sous la Colonne de
+Juillet.]
+
+Demandez à l'Angleterre si sa _taxe des pauvres_, de plus en plus
+insuffisante, a remédié à ce mal qui la ronge. La charité publique, la
+vraie charité, ne consiste pas à donner une aumône toujours précaire,
+qui humilie et avilit la main qui la reçoit; la charité, c'est l'amour
+de Dieu, l'amour des hommes; et vous qui gouvernes, les nations, songez
+que vous ne serez, sûrs de votre pouvoir, que vous ne serez les
+véritables chefs du peuple que quand vous convierez les derniers de ses
+enfants au travail, qui fait vivre et honore, et non à l'aumône, qui
+empêche à peine de mourir de faim et qui dégrade!
+
+[Illustration: Anniversaire des fêtes de Juillet.--Distributions de
+secours par les bureaux de charité.]
+
+Nous voici bien loin des fêtes accoutumées. Si nous regrettons peu de
+les voir, pour cette fois encore, supprimées par ordre, ce n'est pas que
+nous jugions inutile de consacrer, par des solennités populaires, les
+grands souvenirs, les glorieux anniversaires; à Dieu ne plaise! Les
+fêtes publiques sont un besoin impérieux pour le peuple, et leur
+institution est d'un ordre si élevé, qu'elle intéresse à la fois la
+politique et la morale. Les populations aiment le plaisir et tiennent à
+égayer le plus qu'elles peuvent leur passage à travers cette vallée de
+larmes. Quand la société ne sait plus leur offrir des fêtes qui les
+réunissent, les exaltent et les passionnent pour quelque but élevé, les
+hommes alors recherchent les plaisirs grossiers, les orgies brutales où
+le coeur se déprave, où l'intelligence s'amoindrit.
+
+Loin de combattre ces instincts, ne vaut-il pas mieux les sanctifier et
+les faire servir à l'amélioration morale du peuple? Dire ce que seront
+les fêtes publiques quand un pareil sentiment les inspirera, est chose
+impossible. C'est un rêve que chacun de nous fait suivant bon coeur,
+suivant ses désirs, suivant ses idées; mais, ce qui n'est pas un rêve,
+c'est la possibilité de faire servir les réjouissances populaires à
+l'éducation des masses; d'inspirer au peuple, par les réunions, par les
+cérémonies publiques, l'amour, la tolérance, le sentiment de sa propre
+dignité.
+
+La Foire de Beaucaire.
+
+[Illustration: Foire de Beaucaire.--Gitanos, marchands d'ânes.]
+
+Il est, dans le département du Gard, une ville phénoménale, qui vit
+quatre semaines seulement par année; une ville de dix mille habitants,
+qui en compte plus de cent mille durant un mois; une ville sans
+industrie et sans commerce, qui, dans un temps donné, se trouve à
+l'improviste l'une des plus commerçantes de l'Europe; une ville morne,
+indolente, presque déserte, qui, du 1er au 28 juillet, devient
+subitement riante, active et populeuse: c'est Beaucaire, l'antique
+_Ugernum_, dont la foire rivalise avec celles de Leipzig, de Francfort,
+de Novogorod et de Sinigaglia. Vue par les voyageurs qui vont de Lyon à
+Arles sur les bateaux à vapeur du Rhône, cette vieille cité offre un
+coup d'oeil assez pittoresque; mais, si vous pénétrez dans l'intérieur,
+vous trouvez un méandre de rues sinueuses, des pavés anguleux, des
+maisons lézardées, et pas un monument, à moins que vous ne preniez pour
+tel le château de _Bel-Cadro_, dont les ruines couronnent la cime d'un
+rocher crayeux. La fabrication beaucairienne se borne aux tricots, à la
+poterie de terre, à la tannerie et à la corroierie. D'où vient que le
+commerce a choisi pour rendez-vous une aussi modeste résidence, une
+ville aussi étrangère aux spéculations industrielles? Uniquement de ce
+que la foire de Beaucaire était franche dans un temps de multiples
+prohibitions. On ne sait comment elle le devint; les paléographes ont
+vainement cherché la charte de fondation; mais ils peuvent vous dire
+qu'il en est question dans un acte de 1168, et que les privilèges en
+furent confirmés par Charles VIII, Louis XII et Louis XIII. La franchise
+fut limitée plus tard. On créa, en 1632, un droit de _réappréciation_;
+puis un droit _d'abonnement_ de douze sous par balle qui n'était pas
+déballée; puis la douane de Valence, qui, après avoir imposé les
+marchandises portées à Beaucaire, les réimposait souvent au retour. Ces
+entraves n'arrêtèrent point le mouvement commercial dont Beaucaire était
+le centre. Aujourd'hui que les communications sont faciles, que les
+canaux, les chemins de fer, les paquebots, portent les marchandises d'un
+bout du monde à l'autre, que les plus minces négociants _vont en
+fabrique_, que les commis-voyageurs pénètrent jusque dans les
+chaumières, les foires, qui ont pour but de réunir en un même lieu les
+acheteurs et les vendeurs, semblent une institution superflue. Jamais
+cependant la foire de Beaucaire n'a été plus florissante. La somme des
+affaires qu'on y fait était évaluée 18 ou 20 millions en 1789, par
+Dulaure, dans sa _Description du Languedoc. Le Dictionnaire de
+Géographie commerciale_, publié en l'an VII, donne le chiffre de 7
+millions; la _France pittoresque_ celui de 25 millions. Or, les nombreux
+négociants que nous avons consultés portent la somme des ventes et
+achats à 50, 600, et même 80 millions; il y a progrès. A la vérité, le
+fabricant n'obtient guère plus de son produit rendu à Beaucaire que s'il
+en effectuait la livraison au siège même de son industrie. Le transport,
+le voyage, le loyer, la nourriture, augmentent ses frais généraux; mais
+il trouve avantage en ce qu'il écoule en peu de temps des quantités
+considérables. Le trafic est énorme à Beaucaire, parce que cette ville
+est en communication directe avec nos grands centres industriels et nos
+principaux débouchés: par son canal, avec le Languedoc, Bordeaux, Nantes
+et autres ports de l'Océan; par le Rhône, avec l'Allemagne, la Suisse,
+Lyon, Grenoble. Valence et Marseille; par la Méditerranée, avec
+l'Italie, l'Espagne, l'Afrique et le Levant.
+
+[Illustration: Foire de Beaucaire.--Pré Sainte-Madeleine.]
+
+Marseille remplit journellement l'ancien rôle de Beaucaire, en
+approvisionnant ces dernières contrées de denrées coloniales et de
+matières premières; mais la fameuse foire n'y a rien perdu. Elle a pris
+un caractère plus industriel; elle est devenue plus utile à nos
+manufactures, et son importance a été consolidée par la colonisation
+algérienne.
+
+La foire de Beaucaire commençait jadis le 22 juillet: c'est même encore
+le matin de ce jour que le canon annonce l'ouverture légale; mais
+vendeurs et chalands apparaissent dès le 25 juin. Le Beaucairien est
+alors dans l'état d'un homme qui sort de catalepsie: il dormait au
+soleil, fumait, chassait des bec-figues, travaillait toujours le moins
+possible: et le voici transfiguré en être presque agissant. Vite,
+badigeonnez ces façades, nettoyez ces lambris, changez ces devantures,
+collez des papiers neufs, chassez les rats et les scorpions, établissez
+des échoppes le long des murs, transformez les cabinets noirs en
+chambres, les soupentes en boutiques, les galetas en appartements. Le
+Beaucairien prend tous ces soins à votre intention, malheureux
+négociant, mais il saura s'en indemniser. Un rez-de-chaussée de deux
+mètres carrés lui rapportera six cents francs; vous paierez la location
+d'un magasin pendant un mois aussi cher qu'une arcade du Palais-Royal
+pendant un an; vous serez caserné par chambrées dans les plus
+inhabitables repaires. Toutefois, vous affrontez tant d'inconvénients;
+la soif du lucre, _auri sacra fames_, vous pousse vers la cité foraine.
+Au commencement de juillet, la foule grossit de jour en jour; le préfet
+du Gard se met en route pour venir gagner, à surveiller la foire et
+donner un bal, une indemnité de 10,000 francs; le tribunal de commerce,
+la balance à la main, accourt de Nîmes, son siège habituel; le Rhône se
+couvre de barques, de tartanes, de felouques génoises, de pinques
+catalanes, de navires de toutes nations. Suivant un vieil usage, le
+maire offre au premier arrivant un mouton des _Garigues_, dont
+l'équipage mange la chair, et suspend la peau, bourrée de paille, à
+l'extrémité du grand mât. Les quais s'encombrent, puis les rues. Elles
+s'ombragent de tentes protectrices et de toiles jaunes, blanches,
+rouges, vertes ou bleues, qui portent en lettres ultra-majuscules les
+noms des marchands, leurs adresses fixes et temporaires. Les magasins
+s'emplissent, les marchandises débordent jusqu'au milieu du ruisseau
+desséché; les bancs de pierre, les bornes même, sont envahis par des
+merciers ambulants; un tumulte perpétuel, un bourdonnement confus
+d'abeilles humaines, retentit dans cette ruche immense. Français de
+toutes provinces, étrangers de toutes nations, vont, viennent, se
+coudoient, conversent, surfont, marchandent, déboursent, reçoivent,
+déballent ou chargent des colis. Que de costumes, de types, de langages
+divers! Là, sont représentés Arles, Nîmes, Avignon, Castres,
+Carcassonne, Toulouse, Montauban, Saint-Pons, Mazamet, Lodève, tout le
+midi de la France, depuis Bordeaux et Rayonne, jusqu'à Gap et
+Draguignan. L'Alsace, Rouen, Saint-Quentin, Amiens, Sedan, Elbeuf,
+Flers, Mayenne, Laval, ont déversé à Beaucaire une partie de leur
+population. Lyon, Saint-Etienne, Villefranche, Tatare, Thizy, Voiron.
+Roanne, ont aussi fourni leur contingent. On y est venu de Genève, des
+villes anséatiques, de la Corse, de l'Italie, de l'Espagne, de
+l'Algérie, du Maroc, de la Grèce, de l'Arménie, de l'Égypte et de
+diverses autres régions levantines. Le total de cette masse est
+incalculable. «On y a compté jusqu'à trois cent mille personnes,» dit M.
+A. Hugo. «Cent, mille négociants s'y rendent, «selon Vosgien. A en
+croire la _Statistique_ de Peuchet, «il n'est pas extraordinaire d'y
+voir un concours de six cent mille hommes.» D'après l'_Annuaire_ publié
+en 1843 chez M. F, Didot, «dans un espace où dix mille personnes sont à
+l'étroit en temps ordinaire, se groupe une population de deux et
+quelquefois trois cent mille négociants.» Nous pensons _de visu_, que du
+1er au 30 juillet, Beaucaire donne l'hospitalité à environ deux cent
+cinquante mille individus. Comme l'avance Jean-Michel, de Nîmes, dans
+son poème languedocien sur l'_Embarras de la fiero_:
+
+ L'on pot ben sans hyperbolo
+ Dire que l'y a mai d'estrangers
+ Qu'en Italio d'orangers.
+
+La quantité et la variété des objets de commerce correspondent au nombre
+des marchands et des acheteurs. Il vous est loisible de vous procurer à
+Beaucaire des rouenneries, des toiles, des tissus de coton, des draps,
+de l'orfèvrerie génoise, de la quincaillerie de Paris, de Lyon, de
+Saint-Claude et de Thiers, de la parfumerie, des savons de Marseille, de
+la rubanerie, des liqueurs de Montpellier, de la droguerie, des épices,
+des laines d'Espagne et de Barbarie, des cuirs de Russie et d'Allemagne,
+des fers, des planches, des bouchons de liège du Roussillon, etc. Il
+serait impossible de se reconnaître dans ce dédale commercial, si
+l'autorité n'avait établi un ordre de vente et un classement méthodique
+pour certaines marchandises. Du 10 au 18, on vend les rouenneries, les
+impressions, les articles de Mulhouse; du 18 au 25, les draps et les
+laines; du 24 au 26, les soies grèges, du 26 au 29, les soies lavées.
+Les articles d'Alsace, de Rouen, de Saint-Quentin et de Tatare occupent
+les rues _Basse_, des _Couvertes_ et des _Quatre-Rois_; les cuirs, la
+rue _des Tanneurs_; les toiles écrues ou blanches, la _Placette_ et les
+rues adjacentes. La draperie loge rue _Haute_; la quincaillerie, rue
+_Beauregard_; la mercerie, rue _Tupin_. Les grands magasins de
+bimbeloteries s'installent au _Bazar_, péristyle couvert situé près de
+la _Porte Beauregard_. Sur la route de Nîmes s'opère la vente des
+chevaux et des bestiaux; mais elle est restreinte, car il y a pour eux
+une foire spéciale le lendemain de l'Ascension. Les salaisons, anchois
+et sardines, sont sur les bateaux du canal, les fers sur les quais du
+canal et du Rhône, les bois sur la grève, à l'extrémité de la ville. La
+lingerie et les éventails, les chapeaux de paille et les foulards, les
+rubans et les nouveautés, les papiers peints et les casquettes
+stationnent dans la rue _des Bijoutiers_, ainsi nommée sans doute parce
+qu'un y vend de tout, excepté des bijoux.
+
+La ville entière est un commerce; le pré _Sainte-Madeleine_ est à la
+fois au commerce et au plaisir. C'est une vaste pelouse, qui serait une
+délicieuse promenade sans le _mistral_, les cousins, la poussière, la
+chaleur et l'air des cuisines en plein vent; elle est entourée d'allées
+d'ormes et de platanes disposés en triangle, dont un côté longe le
+Rhône, et dont l'angle aigu aboutit aux rochers du _Bel-Cadro_. Un bail
+à loyer d'une durée de six ans donne à des adjudicataires le droit de
+bâtir sur le pré des baraques. Une ville de bois s'y élève en
+concurrence avec la ville de pierre, car ne faut-il pas loger les
+nattes, les paillassons, les pâtes d'Italie, les parfums de Grasse, les
+cordages, les souliers, la grosse ferronnerie, les porcelaines, les
+faïences, les verres, les pipes, les cristaux et tout ce qui constitue
+la base des magasins à vingt-cinq sous? Sans le pré Sainte-Madeleine et
+ses asiles, que deviendraient les nains, les géants, les hercules, les
+hommes-squelettes, les cirques, les combats de bouledogues contre des
+ours rogneux et muselés, _la Défense de Mazagran, Geneviève de Brabant,
+la Passion, la Bataille d'Austerlitz_, les ménageries ambulantes?
+
+ Commo son lions, léopars,
+ Panteros, mouninos, rainars,
+ Et tant d'autres bestios sauvajos,
+ Qu'y gagnan d'argen qué fon rajos.
+
+Que deviendraient les charlatans qui espèrent trouver à Beaucaire une
+fortune, à l'exemple de feu Chavigny, devenu presque millionnaire en
+vendant à la foire un vermifuge efficace?
+
+Le soir, vers les neuf heures, le pré Sainte-Madeleine présente à peu
+près le même spectacle que les Champs-Elysées aux fêtes de Juillet: la
+cohue est interminable; le bruit des grosses caisses, des cymbales, des
+galoubets, des trompettes, les appels des paillasses, les aboiements des
+chiens, les _hop, hop_ des écuyers, se mêlent en un gai charivari. Les
+bals de _Nîmes_, d'_Aix_, d'_Avignon_, des _Catalans_, etc., réunissent
+des danseurs de ces diverses localités. Des milliers de consommateurs se
+rafraîchissent avec de la bière de Lyon, des glaces, des grenades et des
+saucissons d'Arles. Dans les cafés-spectacles, enjolivés de guirlandes
+et de tentures multicolores, des chanteuses, en toilette de bal masqué,
+psalmodient les romances de mademoiselle L. Pujet; des _lustigs_
+exécutent _le Choriste_ ou _le Marchand d'Images_, des Espagnols dansent
+les plus fougueuses _cachuchas_: le tout avec accompagnement
+d'orchestres criards et asthmatiques. Toutes ces _exhibitions_ ravissent
+les assistants: après leurs laborieuses journées, ils sont si heureux de
+se distraire, de respirer, d'oublier le comptoir et les chiffres!...
+Tout devient nectar pour l'homme altéré.
+
+Loin des jeux populaires, dans un coin de la prairie, campe une
+population bizarre, celle des Bohémiens. Noirs, crasseux, demi-nus, ils
+sont couchés autour de leurs charrettes, pêle-mêle avec leurs chevaux et
+leurs chiens. Leur industrie est la vente et la tonte des ânes, la
+chiromancie et surtout la mendicité. Par intervalle, une Bohémienne se
+détache de la bande, charge sur ses épaules un ou deux enfants à la
+mamelle, en prend un plus grand par la main et va demander la _caritat_
+par les rues. Elle pousse les glapissements les plus plaintifs, tandis
+que son jeune acolyte, innovateur musical, se donne des coups de poing
+sur le menton pour se faire claquer les dents.
+
+Tel est, en raccourci, le tableau de la foire de Beaucaire; il se
+reproduit tous les ans avec de faibles modifications. La grande
+assemblée est officiellement dissoute le 28 juillet; les négociants
+plient bagage; les navires remettent à la voile; les diligences partent
+chargées de voyageurs; la ville se dépeuple lentement, et le Beaucairien
+se rendort. Comme le boa, il a fait son repas; il va mettre onze mois à
+digérer.
+
+Poètes Italiens contemporains.
+
+(Voir p. 86.)
+
+II
+
+G. BERCHET.
+
+Il y a quinze ans environ, si nous ne nous trompons, que _le Globe_,
+journal que n'ont oublié aucun de ceux qui à cette époque s'occupaient
+sérieusement de littérature, et le nombre en était grand, publia, sans
+nom d'auteur, le texte el la traduction de deux petits poèmes italiens
+remarquables par la forme, par la pensée, surtout par l'énergie et la
+profondeur du sentiment. Ces poèmes, divisés en strophes comme presque
+tous les poèmes italiens, avaient reçu de leur auteur le modeste titre
+de _Romances_, qu'il leur a conservé: c'étaient _le Remords (il
+Rimorso)_ et _l'Ermite du Mont-Cenis (il Romito del Cenigio)_; tous deux
+étaient une énergique protestation contre la domination étrangère, tous
+deux étaient un cri de liberté qui devait retentir profondément dans les
+coeurs italiens, et qui réveilla de secrets échos dans tout ce qu'il y
+avait en France de noble, de généreux, de jeune, de vivant.
+
+Effectivement la France était aussi lasse du joug que lui avait imposé
+l'étranger que l'Italie était lasse elle-même du joug autrichien: l'une
+el l'autre avaient jadis combattu sous le même drapeau, et ni l'une ni
+l'autre n'oubliaient que la jeune République Cisalpine et la jeune
+République Française avaient été soeurs un moment. Les amis de la
+liberté se considéraient d'ailleurs comme frères à quelque pays qu'ils
+appartinssent; et, regardant la belle Italie du sommet du Mont-Cenis, il
+n'en était pas un qui ne fût prêt à s'écrier comme l'ermite de la
+romance: «Maudit soit-il celui-là qui, sans pleurer peut s'approcher de
+la terre de douleur...--Les malheurs de l'Italie sont immenses, sa
+douleur est inépuisable. Elle a voulu la liberté; mais, insensée! elle a
+cru aux princes, elle s'en est fiée à leurs serments pour obtenir ce
+qu'elle voulait. Ses princes l'ont jouée, ils l'ont entourée de
+perfidies; ils l'ont vendue à l'étranger.» Et tandis que Berchet, car
+c'était lui qui chantait ainsi, exhalait avec énergie ses douleurs de
+patriote, plus d'un ardent admirateur le salua tout bas du nom de
+_Béranger de l'Italie_, que lui donnent encore aujourd'hui bon nombre de
+ses compatriotes. M. Berchet trouve lui-même, nous n'en doutons pas,
+l'éloge fort exagéré; mais, au-dessous de notre grand poète national,
+les places sont encore élevées, honorables, et l'auteur des _Romances_,
+on doit le dire, occupe peut-être la première dans le genre auquel il
+s'est voué, genre qui, il ne faut pas l'oublier, n'est qu'une partie et
+non toute la gloire de notre Béranger.
+
+Né dans cette belle Lombardie qui, plus rapprochée du nord que les
+autres parties de l'Italie, plus française aussi, a su se faire une
+langue qui n'a ni la mollesse du toscan, ni la grâce enfantine et
+coquette du doux parler vénitien, mais plutôt une sorte de vigoureuse
+senteur que semble lui communiquer le vent sain et parfois âpre des
+Alpes, si le mot âpre peut sans contre-sens s'appliquer à quelque chose;
+sur cette douce terre d'Italie; né dans la Lombardie d'une famille
+italienne mais originaire de France, Berchet, comme aussi Manzoni, a su
+retrouver toute l'énergie de l'antique idiome italien; et cette énergie
+il l'a puisée dans la douleur de son âme, car depuis de longues années
+ce n'est que dans l'exil que le noble poète peut aimer, chanter sa
+patrie, et on sait ce qu'est la patrie pour l'exilé, de quelle sainte
+auréole elle lui apparaît ceinte au delà de la barrière qu'il lui est
+interdite de franchir.
+
+Le recueil que nous avons sous les yeux, et qui se compose de huit
+poèmes, plus ou moins étendus, porte à chaque page, j'ai presque dit à
+chaque vers, l'empreinte du regret de la patrie, de la haine de
+l'étranger, de l'amour de la liberté. Le premier de ces poèmes n'est pas
+consacré à l'Italie, mais à une autre grande nationalité longtemps
+gémissante sous le joug étranger, qu'elle est enfin aujourd'hui parvenue
+à secouer, non sans d'immenses efforts, non sans verser pour le saint
+baptême de son indépendance des flots de sang mahométan, et surtout
+chrétien. Ce poème, d'environ quatre cent cinquante vers, est une oeuvre
+véritablement grande, malgré ses dimensions peu étendues, et la
+composition en est si belle que, dans l'impossibilité de traduire ici
+cette pièce dans son entier, à cause de sa longueur, nous espérons
+intéresser nos lecteurs en leur en offrant une brève analyse.
+
+_Les Fugitifs de Parga_ (tel est le litre de ce poème divisé en trois
+parties: _le Désespoir, le Récit, la Malédiction_) commencent ainsi: Un
+Anglais, Henri, traversant la mer sur un navire grec de Corcyre, voit un
+homme assis sur le rivage et regardant du côté où doit se trouver Parga,
+que l'Angleterre vient de vendre au farouche Ali-Pacha, livrant sans
+pitié ses habitants chrétiens à toute l'atrocité des vengeances
+musulmanes. Tout dans l'homme du rivage annonce le plus profond
+désespoir, et après avoir vainement tenté de se poignarder, on le voit
+se précipiter dans les flots, malgré les efforts d'une femme qui le
+suit: «Qu'on le sauve!» s'écrie Henri; mais près de lui une voix s'élève
+d'au milieu des matelots grecs, et cette voix lui crie: «Hé! que
+t'importe, vil Anglais, que t'importe la mort d'un malheureux débris de
+Parga!» Henri se tut; mais il ressentit profondément l'injure qui lui
+était adressée, et l'infamie de l'île où il reçut le jour pesa
+lourdement sur sa tête. Cependant le fugitif de Parga est sauvé, et sa
+triste épouse trouve avec lui un asile assuré à bord du navire
+corcyréen. L'Anglais manifeste une douce sympathie aux pauvres exilés;
+il semble vouloir réparer, au moins envers eux, les torts de sa pairie,
+et lorsque le navire touche terre, il est devenu leur hôte, et ose
+enfin, au milieu de la léthargie où est plongé le Grec, demander à la
+jeune épouse de lui dévoiler la cause de tant de douleurs. «O
+bienveillant étranger, à quelque pays que tu appartiennes, il m'est doux
+de t'ouvrir mon coeur, répond celle-ci; sans doute l'ange de Parga t'a
+lui-même amené ici pour être témoin du malheur de son peuple. Mais avant
+de parler, je t'en supplie, si, durant mon récit, il sort de ma Douche
+quelque parole qui te puisse blesser, ne t'en offense pas, mais pleure
+sur nous.» Puis, après avoir considéré quelques instants avec amour son
+époux endormi, après s'être réjouie de voir son front plus calme, la
+Grecque revient raconter à Henri les malheurs de sa patrie, non sans
+s'interrompre maintes fois pour s'approcher encore du lit de son cher
+malade.
+
+Les Turcs avaient voulu punir Parga, qui, non contente d'avoir offert un
+asile aux héroïques Souliotes, tendait encore les bras à tous les
+proscrits. La guerre fut terrible: «Nous, femmes, nous-mêmes on nous vit
+combattre, ou bien, accourant au bruit du mousquet, aider nos frères en
+rechargeant leurs armes. La victoire fut le prix de notre courage.
+L'ennemi se retira, mais en se retirant il jura de se venger, et les
+malheureux habitants de Parga, voyant venir la tempête, cherchèrent
+refuge; mais, hélas! où le cherchèrent-ils? «Dans le nid du serpent!» Un
+ban ne tarda pas à leur apprendre que les Anglais, sous la protection
+desquels ils s'étaient mis, les avaient vendus au farouche pacha de
+Janina, leur mortel ennemi. «Alors un cri général s'éleva du milieu de
+nous: Non, nous le jurons par notre Dieu, nous ne nous soumettrons pas
+au tyran; plutôt mille fois l'exil que l'esclavage.» Puis, avant
+d'abandonner leurs foyers, les Parginotes se préparent à l'exil en
+célébrant le saint sacrifice; el pour que l'Osmanli ne viole pas les
+sépultures de leurs pères, ils tirent les morts de leurs tombeaux, et
+rassemblant sur un bûcher qu'ils bénissent avec de pieuses cérémonies
+les ossements sacrés, ils y mettent le feu, et, touchant souvenir des
+moeurs de leur antique pairie, «les vierges et les jeunes épouses
+sacrifient sur le bûcher leurs chevelures flottantes. Quand le bûcher
+fut éteint, nous dispersâmes ses cendres et nous partîmes,» dit la jeune
+Grecque.
+
+Dire, que dans tout ce chant le poète s'est montré à la hauteur des
+héroïques souvenirs qu'il rappelle, est un éloge suffisant, ce nous
+semble, mais il n'est que juste.
+
+Dans celui qui suit, Henri se trouve en face de son hôte, enfin sorti de
+son évanouissement. Il essaie non d'excuser son inexcusable patrie, mais
+de faire comprendre au Grec que tous les Anglais ne sont pas coupables
+des fautes, des crimes du gouvernement de la Grande-Bretagne. C'est
+presque à genoux qu'il supplie le fugitif d'accepter de lui une aide
+fraternelle. Ses remords, dit-il, doivent l'absoudre du crime de son
+pays. La jeune Grecque pleure, mais ce n'est que du regard qu'elle ose
+supplier son époux, qui, sans se laisser attendrir, répond ainsi:
+
+«Garde tes dons; conserve-les pour des malheurs que la faute de ton
+peuple ne peut manquer d'attirer sur lui, là, au jour de la douleur, tu
+le trouveras, le lâche, qui implorera ta pitié; mais il est une douleur,
+il est des blessures qui rendent fier celui qui les ressent; moi je
+m'enorgueillis de mon malheur, et celui-là qui m'a tout enlevé ne pourra
+du moins me ravir cet orgueil.
+
+«Retiens les pleurs, je n'en veux pas de celui qui m'inspire une
+invincible horreur. Tu es juste? et qu'importe? N'es-tu pas fils d'une
+terre exécrée, d'une terre maudite! Partout où gémissent des peuples
+dépouillés exilés, esclaves, un cri de vengeance ne s'élève-t-il pas
+contre elle? N'est-ce pas elle qui a conclu l'odieux marché dont tous
+sont victimes?... Au moment même où elle affranchit fastueusement ses
+nègres, n'insulte-t-elle pas à ses frères d'Europe? Mais le temps
+prépare notre vengeance, et Dieu daigne la hâter en soulevant contre
+vous tout ce que l'Europe a d'âmes généreuses... Peut-être il n'est pas
+loin le jour auquel nous nous appellerons tous Frères, alors que la
+guerre ayant expié la guerre, le pardon et l'oubli viendront fermer tant
+de plaies; mais aujourd'hui les haines sont, encore vivantes.... Un
+jour, en se rappelant ce que je fus et ce que je suis, j'en jure par le
+ciel, mes fils frémiront, mais jamais aucun d'eux n'aura la honte de
+dire: Il a emprunté son pain à l'Anglais.»
+
+A partir du jour où il se vit ainsi repoussé, une mortelle tristesse
+dévora le coeur de Henri, et cette tristesse ne fut illuminée par aucun
+rayon de bonheur. «Sa patrie est infâme, il la renie, il la fuit, il
+l'abhorre; cependant il ne peut sans colère l'entendre maudire par les
+autres; son âme souffre de ne pouvoir l'aimer. Malheureux! il parcourt
+toute l'Europe; mais un cri de douleur s'élève de toutes parts: il ne
+peut trouver un lieu où l'homme vive paisible.... Partout il entend
+s'élever contre l'Angleterre la malédiction de ceux qui souffrent:
+ceux-ci, elle les a trahis; ceux-là, elle les a vendus.»
+
+_Clarina_ et _Mathilde_ sont des romances d'amour où s'entend, plus haut
+que la voix de la tendresse, le cri de l'indépendance nationale, la
+première est une jeune fille qui pleure son amant exilé, son amant
+auquel elle-même a dit: «Va, pars malgré mes larmes. Tu avais une patrie
+avant de m'avoir donné ton coeur, brise les chaînes de cette patrie,
+puis reviens près de moi t'enivrer d'amour.» Mathilde est une autre
+jeune fille qui supplie vainement son père de ne pas la donner en
+mariage à l'étranger.
+
+_Le Remords_ nous montre une autre femme italienne; mais celle-là,
+«c'est la femme de l'un de nos tyrans, c'est l'épouse de l'étranger.» Et
+seule au milieu des bals, des concerts, des spectacles, elle entend dire
+à ceux qui la regardent: «Maudite soit-elle, celle-là qui, d'un baiser
+italien, rend heureux le soldat allemand! «Mais tant de honte ne
+suffirait pas à venger la pairie outragée par une union impie:
+l'Italienne se voit abandonnée de l'époux étranger, et nulle
+consolation, nulle sympathie ne la vient soulager dans son malheur; tous
+les regards semblent lui dire: «Misérable! de tes propres mains tu l'as
+tissu, le manteau d'infamie, tu as voulu t'en revêtir; maintenant que ce
+manteau te couvre les épaules, la plainte est inutile, nul ne peut te
+l'ôter.»
+
+Négligeant d'autres pièces, faute d'espace, nous essaierons de faire
+mieux connaître notre poète en donnant la traduction entière d'une
+romance à nos lecteurs.
+
+JULIE
+
+ROMANCE.
+
+La cloche a sonné; la loi est proclamée; c'est le jour des
+conscrits.--Rassemblés à l'église, ils sont rangés en cercle autour
+d'une urne. La commune doit fournir sept hommes: les noms sont dans
+l'urne; chacun s'en approche la terreur dans l'âme.
+
+Mais ne sont-ils pas tous citoyens de l'Italie? et pourquoi, si l'ennemi
+menace la frontière, ne partent-ils pas désireux de sauver la
+pairie?--Ce n'est plus la patrie qui leur crie: Aux armes! Soumis à un
+peuple de langue étrangère, on les appelle à combattre, mais pour rester
+sous le joug.
+
+Cependant que veut cette foule si pressée dans le temple? et cette autre
+foule haletante qui se pousse et se heurte sous le porche, en se
+plaignant de ne pas voir plus loin? Veut-elle arracher ses frères au
+péril? Va-t-elle courir aux armes? Va-t-elle chasser l'étranger du sol
+natal, au noble cri de liberté?
+
+Ils labouraient la terre, quand ils ont entendu la cloche; descendant de
+leurs montagnes, ils ont pris immédiatement le chemin de la ville,
+attirés par le bruit, ainsi que des enfants; ce qu'ils veulent, ce n'est
+rien de plus que savoir la nouvelle du jour; ils sont venus écouter les
+plaintes de leurs frères, et demain ils en parleront entre eux sans
+colère et sans douleur.
+
+Mais il n'y a donc pas de sang dans leurs veines; il n'y a donc pas de
+vie dans leur coeur? La haine du joug allemand n'y brille donc pas?
+Leurs sueurs arrosent la glèbe de maîtres stupides; ils suivent
+l'exemple de ces maîtres, et ils se disent: Pourquoi nous révolter? ne
+somes-nous pas nés pour servir?
+
+Les misérables!... Mais les pères? Ils accourent pensifs, ils s'avancent
+cherchant de leurs tristes regards leurs femmes et leurs belles filles
+pleurant au pied de l'autel. Elles se sont dites heureuses en voyant
+l'activité de leurs fils, levés dès l'aube matinale; et le soir, qui le
+sait, si elles pourront se réjouir en les contemplant dans leur sommeil?
+
+Et tandis que la foule bruit et se meut, que fait cette femme immobile
+dont la figure ne ressemble à celle d'aucune autre? On ne sait ce qui la
+domine le plus ou la colère ou la douleur. Elle ne baisse pas la tête,
+elle ne se cache pas le visage de son voile, elle ne parle pas, elle ne
+pleure pas; elle regarde le ciel: son oeil ne distingue pas ceux qui
+l'entourent, elle ne les remarque même pas.
+
+C'est Julie, c'est une mère. Elle a vu croître et grandir en vain deux
+fils, espoir de sa vieillesse. L'un d'eux est déjà perdu pour elle;
+c'est l'exilé toujours présent à son coeur. Il souffre errant dans les
+vallées désertes; il s'est arraché de l'Italie le jour où il la vit,
+s'abandonnant elle-même, tomber au-dessous de ses destins.
+
+Quel adieu plein de larmes ce fut pour Julie! Et maintenant la
+malheureuse tremble pour son autre fils, qu'un billet sorti de l'urne
+peut lui ravir. Quoi! Charles pourrait devenir soldat? Il porterait la
+blanche livrée de l'odieux étranger? Il ceindrait une épée qu'aurait
+forgée l'Autrichien?
+
+Et déjà, avec le terrible génie de la douleur, la triste mère,
+anticipant le temps, va au-devant d'un jour qui n'est pas encore. Elle
+suit le son des trompettes guerrières; elle arrive dans une plaine au
+pied des Alpes, et de la montagne, elle voit s'abattre, comme une légion
+de vautours, une armée étrangère.
+
+Mais d'autres drapeaux, d'autres guerriers arrivent par d'autres
+sentiers; et ceux-ci sont venus pour couper le chemin aux premiers. D'un
+côté, ou crie: Italie! sauvons la patrie opprimée! De l'autre, ou jure
+de la maintenir sous le joug. Les deux armées tirent l'épée.
+
+Un furieux s'élance hors des rangs de l'armée de droite; un autre sort
+de l'armée de gauche, il assaille le premier à coups d'épée sans même
+songer à parer les coups qui lui sont portés. Blessés tous deux à la
+fois, tous deux laissent échapper un blasphème. Quels gestes, quelles
+voix! La malheureuse frémit; d'un oeil épouvanté elle envisage ces
+terribles adversaires. Hélas! ce sont les deux fils auxquels elle a
+donne le jour.
+
+Cependant l'imagination de Julie cesse de lui dépeindre les horreurs de
+ce champ de bataille abhorré, et, plus déchiré encore, son coeur revient
+à la terrible réalité. Le sang coule plus rapide dans ses veines
+brûlantes; les sorts sont lires de l'urne fatale: que va-t-il advenir de
+Charles?
+
+Les numéros sont tour à tour tirés par la main des jeunes gens; un
+impassible surveillant préside au tirage; c'est lui qui lit les noms;
+c'est sa voix, organe du destin, qui proclamera les sept que doit
+choisir le sort. Personne n'ose remuer, on n'entend plus une seule
+parole dans cette foule tout à l'heure encore si bruyante; curieuse et
+stupéfaite, elle a hâte d'entendre les noms; elle écoute d'une oreille
+attentive.
+
+Julie regarde son fils avec terreur, et jamais son oeil fixé sur lui
+n'indiqua tant d'amour. O angoisse! on prononce un nom... ce n'est pas
+celui de Charles. On en dit un autre... ce n'est pas le sien non plus;
+et déjà le cinquième est nomme sans que Charles ait été condamné.
+
+On appelle le sixième. C'est le fils d'une autre; une autre mère pleure
+sur lui. Ah! sans doute, elles étaient vaines les craintes de Julie, et
+semblable au frais zéphyr qui ranime le malade, une douce voix lui crie
+au fond du coeur que sa prière a trouvé grâce devant Dieu.
+
+Sa confiance s'accroit: un long soupir soulage l'oppression de son
+coeur. C'est avec moins de terreur que Julie écoute la lecture du
+septième billet... Hélas! on l'a nommé... c'est son fils!... Demain,
+obéissant honteusement à l'ordre d'un soldat étranger, elle le verra
+partir l'aigle au front.»
+
+Nous regrettons de ne pouvoir insérer ici _les Fantaisies_, pièce de
+plus de sept cents vers. Hélas! ces fantaisies ne sont pas celles de
+l'amour qu'ont si souvent célébré les Italiens anciens et modernes: ce
+sont les rêveries tristes ou riantes qui viennent à l'exilé, rêveries
+toujours amères par le sentiment du malheur de la pairie, de son
+abaissement.
+
+Berchet, auquel le peu que nous venons de citer suffirait à assurer un
+rang distingué parmi les poètes de tous les pays, et qui, dans la douce
+Italie, se distingue particulièrement par la force et l'énergie. Berchet
+est encore prosateur distingué, et parmi ses écrits en ce genre, on cite
+particulièrement des morceaux de critique littéraire hautement
+recommandables. Ajoutons à tous ces titres à notre sympathie que la
+France semble être le pays d'adoption du noble exilé, qui, après avoir
+parcouru une partie de l'Europe, est revenu à plusieurs reprises reposer
+sa tête sur cette terre qui, nous le disons avec orgueil, fut toujours
+l'asile chéri et assuré de toutes les grandes infortunes.
+
+[Illustration.]
+
+_Les Demoiselles de Saint-Cyr_, comédie en cinq actes et en prose, de M.
+ALEXANDRE DUMAS (THÉÂTRE-FRANÇAIS).--_Lénore_, drame en cinq actes, de
+MM. COGNIARD frères (THÉÂTRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN).--_Madame
+Barbe-Bleue_, vaudeville, de MM. LOCKROY et Choquart (THÉÂTRE DU
+VAUDEVILLE).--_Francesca_, comédie-vaudeville, de M. PHILIPPE HART
+(GYMNASE-DRAMATIQUE).
+
+Il faut oublier madame de Maintenon, la chaste règle de Saint-Cyr et
+l'austérité des derniers temps de la cour de Louis XIV: tout cela n'a
+rien à faire ici. Ce n'est pas de vraisemblance et de vérité que M.
+Alexandre Dumas s'inquiète: peu lui importe de compromettre le nom de
+madame de Maintenon dans une aventure gaillarde; peu lui importe encore
+de jeter aux échos de Saint-Cyr; des plaisanteries et des quolibets qui
+les auraient fait frissonner de peur; ce que veut M. Alexandre Dumas,
+c'est faire rire avant tout, c'est avoir un succès; quant aux moyens, il
+paraît en faire bon marché. Mais, au moins, M. Alexandre Dumas a-t-il
+réussi? a-t-il touché au but qu'il cherchait, d'amuser sans trop se
+soucier du comment ni du pourquoi? Oui et non. Les trois premiers actes
+ont excité la curiosité, les deux derniers l'ont attiédie, et peu à peu
+le rire, qui avait éclaté assez franchement au début, s'est converti en
+je ne sais quelle résignation silencieuse qui ressemblait plutôt à un
+excès de patience qu'à un accès de plaisir.
+
+L'ouvrage de M. Dumas appartient d'ailleurs à cette espèce de comédie de
+hasard et de fantaisie qui a cours aujourd'hui, au grand préjudice de la
+vraie comédie, de la comédie de moeurs et de caractère, cela ne peint
+rien, cela n'apprend rien, cela n'ouvre pas une minute l'esprit à la
+réflexion, le coeur à une émotion un peu relevée el un peu nourrissante.
+Ce sont des faits, des quiproquos, des mots qui voltigent et courent ça
+et là, sans qu'on en devine bien l'utilité ni la raison; on ne sait
+guère d'où cela vient, où cela va, à quoi cela ressemble; mais enfin, si
+le mot est vif, si la scène est leste, on se laisse étourdir un instant,
+on sourit on va même jusqu'à ne pas trop s'ennuyer, puis on quitte ce
+spectacle sans avoir la moindre envie d'y revenir. Voila le malheur et
+le châtiment de ces pièces en l'air; vous les avez vues une fois, c'est
+assez, c'est plus qu'il n'en faut; car ce qu'on y trouve et ce qu'on
+peut en garder, Dieu le sait!
+
+Nous sommes donc à Saint-Cyr, dans le Saint-Cyr de madame de Maintenon,
+vers les dernières années de Louis XIV. Un vicomte de Saint-Hérem,
+espèce de Lovelace en raccourci, a vu mademoiselle de Meiran à Saint-Cyr
+pendant une représentation d'_Esther_. En devenir amoureux et songer à
+la séduire, tout cela est l'affaire d'un instant pour le vicomte; il
+s'introduit à Saint-Or par ruse et par escalade, menant un certain sieur
+Achille de Bouloi avec lui. Ce M. de Bouloi est un original, un
+plaisant, une espèce de Turlupin qui doit servir de paravent au vicomte
+et l'aider dans ses manoeuvres; et en effet, tandis que Saint-Hérem
+explique sa passion à mademoiselle de Meiran qui l'écoute avec la plus
+grande indulgence, de Bouloi occupe, pour opérer une diversion,
+mademoiselle Charlotte, amie de mademoiselle de Meiran. Mademoiselle
+Charlotte n'est pas moins docile, aux propos amoureux que mademoiselle
+de Meiran, et les affaires vont si vite et si bien, qu'on s'arrête à un
+projet d'enlèvement. Malheureusement ou heureusement, madame de
+Maintenon a été avertie du complot; les gens du roi arrivent au moment
+capital, saisissent M. le vicomte et son aide-de-camp, et les envoient
+tous deux à la Bastille.
+
+Le scandale est grand, il faut l'expier. Nos deux conquérants, bien et
+dûment enfermés sous les verrous, se trouvent placés, par l'ordre du
+roi, dans l'alternative que voici; «Ou vous épouserez ces demoiselles,
+ou vous resterez en prison.» Il se décident à épouser; le double mariage
+s'accomplit: de Bouloi et Saint-Hérem recouvrent la liberté.
+
+Mais avec leur liberté ils ont sur le coeur une grande rancune.
+Saint-Hérem, qui voulait bien de mademoiselle de Meiran pour se
+distraire, n'est que médiocrement satisfait de l'avoir pour femme; sa
+vanité de séducteur est d'ailleurs irritée d'être tombée si gauchement
+et si brusquement dans la prose du mariage. Quant à de Bouloi, il avait
+un autre mariage en vue, et mademoiselle Charlotte a tout renversé. Et
+puis tous deux sont furieux d'avoir été contraints par la force. L'un
+déclare donc à sa femme qu'on a bien pu le marier avec elle, mais qu'il
+ne sera jamais son mari, et l'autre fait la même déclaration à
+mademoiselle Charlotte; après quoi, ils quittent Paris, ils quittent
+leurs femmes, ils quittent la France, et passent en Espagne à la suite
+du duc d'Anjou.
+
+En Espagne, ils mènent une assez joyeuse vie et oublient leurs
+mésaventures de Saint-Cyr et de la Bastille. Un beau jour, ou plutôt un
+beau soir, le duc d'Anjou, devenu roi, donne grand bal: deux femmes
+masquées y attirent les regards; bientôt Saint-Hérem et de Bouloi sont
+sur leurs traces et s'épuisent en galanterie; on les encourage, on leur
+donne de l'espérance; puis, au moment décisif, les masques tombent:
+«C'est elle I s'écrie Saint-Hérem; c'est elle! répond de Bouloi. En
+effet, l'une de ces beautés mystérieuses était madame de Saint-Hérem,
+l'autre madame de Bouloi.
+
+Voici encore nos époux aux prises et de nouveau face à face: de Bouloi
+tient bon; Saint-Hérem commence à s'émouvoir. Bientôt la jalousie
+achèvera de triompher de sa rancune, car la jalousie, en éveillant en
+lui le sentiment de l'honneur conjugal, réveillera en même temps son
+amour. Cette jalousie, c'est le duc d'Anjou qui la cause. Le duc, pour
+se distraire, se met à aimer madame de Saint-Hérem, et Saint-Hérem
+s'imagine que sa femme est complice de cette fantaisie. Alors tout
+change; Saint-Hérem s'inquiète, épie, surveille; de son côté, madame de
+Saint-Hérem, voyant ces premiers symptômes d'une affection renaissante,
+attise le feu en paraissant pencher du côté du duc d'Anjou. Que vous
+dirai-je? les choses vont si loin, que le duc se décide à éloigner
+Saint-Hérem pour se mettre plus à son aise. Pour le coup, l'honneur du
+mari se gendarme et éclate tout entier; le vicomte accable sa femme de
+reproches; il va jusqu'à menacer le roi et à tirer à demi l'épée du
+fourreau.--La réponse de madame de Saint-Hérem est bien simple:
+«Pourquoi m'avez-vous abandonnée et insultée par cet abandon?» Pour le
+roi, il se promet de punir Saint-Hérem exemplairement.
+
+Mais il est temps que tout cela finisse. Madame de Saint-Hérem, touchée
+de ces preuves de l'amour de son mari, lui pardonne; et le roi, revenant
+à la clémence, en fait autant. L'aventure finit donc le plus
+charitablement du monde, sauf de la part de Bouloi, qui est obligé de
+reprendre sa femme, mais à contre-coeur, et, c'est le cas de le dire, à
+son corps défendant.
+
+Tel est le fond de la comédie de M. Alexandre Dumas; il n'y a rien de
+plus ni de moins, aux détails près, qui sont spirituels çà et là, mais
+le plus souvent d'assez mauvais ton. En conscience, est-ce là une
+comédie? Ne vous semble-t-il pas, bien plutôt, vous promener à travers
+les petits sentiers si fréquentés du Vaudeville ou de l'Opéra-Comique?
+
+M. Dumas n'a donc fait la ni une oeuvre très-estimable ni une oeuvre
+positivement littéraire; il a réussi, c'est quelque chose; mais ce
+succès ira-t-il loin? j'en doute, tout en le désirant pour le
+Théâtre-Français.
+
+La pièce est bien jouée par Régnier, par Firmin, par mademoiselle
+Plessy, qui a été charmante, et par mademoiselle Anaïs; Brindeau est
+très-lourd et très-empâté.
+
+_L'Illustration_ renvoie à son prochain numéro le dessin qui doit
+représenter la scène principale et quelques-uns des personnages de cette
+comédie.
+
+[Illustration: Théâtre de la Porte-Saint-Martin.--_Lénore, ou les Morts
+vont vite_.--Fin du 3e acte: Wilhelm de Lutzow, Clarence; la comtesse
+Diane de Valberg, mademoiselle Klotz; le vieux strelitz, Rancourt.]
+
+MM. Cogniard frères, assistés de M, Henri Blaze, viennent d'accommoder
+en drame la fameuse ballade de Burger intitulée _Lénore_. La ballade
+n'offrant pas une suffisante pâture au drame, MM. Cogniard et Blaze ont
+imaginé de compagnie une fable romanesque qui corrobore l'action et la
+peuple d'événements et de détails qui ne sont pas sans intérêt.
+
+Lénore est la fille d'un simple médecin, Wilhelm le fils d'un baron
+allemand très-entiché de noblesse; le baron oblige son fils à quitter
+Lénore pour aller se battre à l'armée du roi. Lénore pleure, gémit, se
+désespère pendant l'absence de son amant, et lui reste fidèle.
+
+[Théâtre du Vaudeville.--_Madame Barbe-Bleue_.--1er acte: Arnal, de
+Pezenac sortant du tonneau où il s'est caché dans le bâtiment qui le
+transporte à la Martinique.]
+
+Dans la bataille, Wilhelm est blessé mortellement; on l'apporte mourant
+sur un brancard, et déjà son coeur ne bat plus. La nouvelle arrive
+jusqu'à Lénore, qui attendait toujours.
+
+Tout à coup, au milieu de sa plus violente douleur, quelqu'un frappe à
+sa porte; elle ouvre; c'est Wilhelm qu'elle croit mort; Wilhelm
+l'emporte dans ses bras, et comme l'indique la ballade, l'emmène parmi
+les tombeaux; mais le drame ne suit pas la ballade plus
+longtemps.--Wilhelm a été sauvé par un miracle, Wilhelm est plein de
+vie. S'il a laissé courir le bruit de sa mort, s'il n'a pas détrompé son
+père, c'était pour briser les entraves que l'autorité paternelle et les
+préjugés opposaient à son amour, et pour se donner tout entier à Lénore,
+sans que le monde soupçonnât son bonheur et vint le troubler.
+
+Lénore et Wilhelm finissent donc par s'unir et par être heureux, le
+mélodrame le veut ainsi et donne tort à la ballade. Cependant le drame a
+suffisamment conservé les émotions et la teinte surnaturelle de la
+poésie de Burger, pour tenir les spectateurs en suspens et leur donner
+le frisson. Madame Dorval a d'ailleurs jeté sur le rôle de Lénore un
+caractère de souffrance amoureuse et de mélancolie d'un effet
+très-saisissant.
+
+[Théâtre du Vaudeville.--_Madame Barbe-Bleue_.--2e acte: Arnal, de
+Pezenac; madame Doche, madame Barbe-Bleue; Desbirons, Gant-de-Cuir.]
+
+Adieu le drame funèbre! nous voici avec Arnal. C'est le moment de
+chasser l'humeur noire ou jamais. Arnal s'appelle M. de Pezenac. Pezenac
+n'a pas le sou, et va chercher fortune en Amérique; or, comme Pezenac
+n'a pas de quoi payer la traversée, il s'insinue ingénieusement dans un
+tonneau de sardines, puis, une fois en mer, se manifeste bravement aux
+passagers, et sort de son tonneau au nez du capitaine ébahi.
+
+En Amérique, c'est un surcroît d'aventures. Pezenac se croit sur le
+point d'épouser madame Barbe-Bleue, quand tout à coup il voit la susdite
+dame qui se laisse traiter familièrement par un boucanier. Vous le
+dirai-je! le boucanier embrasse madame Barbe-Bleue à la barbe de
+Pezenac.
+
+Le boucanier en a le droit, car il est le mari légitime. Ce nom de
+madame Barbe-Bleue, ce costume de boucanier cachent deux proscrits, le
+duc de Montmouth et la duchesse sa femme. Pezenac apprend cela plus tard
+en les sauvant tous les deux, acte de dévouement qui lui vaut un beau
+château pour récompense. Le tout est suffisamment gai, et Arnal
+suffisamment plaisant.
+
+Je n'ai rien à dire de _Francesca_, qui obtient un très-grand succès au
+Gymnase. _L'Illustration_ en a donné un avant-goût à nos lecteurs, il y
+a quelques semaines, par une charmante comédie imprimée ici-même et
+intitulée _les deux Marquises_.--_Francesca_ n'est rien de moins et
+presque rien de plus; c'est la même finesse de détails, le même intérêt
+vif et relevé. Il y a cependant, pour surcroît d'agrément, mademoiselle
+Rose Chéri, qui donne la vie, le mouvement et un charme touchant au rôle
+de Francesca.
+
+Revue Algérienne.
+
+MOHAMMED-EL-MEZARI--MOHAMMED-EL-ABOUDI.
+
+1.--Mohammed-el-Mezari, agha des Douairs, Zmélas et Gharabas.
+
+Après la mort du général Mustapha-ben-Ismaël (V. _l'Illustration_, nº 8,
+p. 124, et n° 16 p. 235), les intérêts de la politique française
+exigeaient que les puissantes tribus des Douairs, Zmélas et Gharabas,
+qui les premières dans la province d'Oran avaient fait, dès 1835, leur
+soumission, ne restassent pas sans chef indigène. Il était à craindre,
+en effet, que de prompts éléments de discorde et d'anarchie ne vinssent
+désorganiser cette milice, instrument utile et nécessaire de notre
+domination dans la guerre actuelle. Le successeur de Mustapha-ben-Ismaël
+fut bientôt choisi, dans sa famille même: son neveu et son principal
+lieutenant (khalifah), celui qui depuis plusieurs années l'avait
+accompagné et secondé dans toutes les expéditions, parut le plus propre
+à continuer l'oeuvre du vieux général; et, sur la proposition du
+ministre de la guerre, M. le maréchal duc de Dalmatie, une ordonnance
+royale du 21 juin 1843 a nommé Mohammed-el-Mezari agha des Douairs,
+Zmélas et Gharabas.
+
+Sous le gouvernement turc, El-Mezari (ou Mazary) était déjà l'un des
+chefs des tribus que l'on désignait sous le nom de tribus de Makhzen,
+milice privilégiée, chargée de percevoir les impôts et de maintenir le
+pays dans l'obéissance. Le marabout célèbre Tedjini s'étant révolté
+contre le bey d'Oran, s'avança jusqu'auprès de Mascara pour s'emparer de
+cette ville importante; mais arrêté dans sa marche par un corps de
+troupes envoyé par le bey à sa rencontre, il fut défait dans cette même
+plaine d'Eghrès, théâtre de tant de combats pendant ces dernières
+années. La valeur personnelle de Mezari contribua puissamment à ce
+succès des armes turques, et par une charge vigoureuse sur les cavaliers
+ennemis il eut la plus grande part à la défaite de Tedjini.
+
+Lorsque, au commencement de 1831, la retraite du bey Hassan vint
+consommer dans la province d'Oran la ruine de la souveraineté turque et
+l'avènement de la souveraineté française, les tribus du Makhzen, à la
+tête desquelles se trouvaient les Douairs et les Zmélas, ne surent
+d'abord à quel pouvoir se rallier, et vécurent dans une sorte
+d'indépendance, luttant tout à la fois contre les Arabes et les
+Français. L'élection d'Abd-el-Kader comme sultan des Arabes, en 1832,
+rencontra la plus vive résistance de la part des principaux chefs de ces
+milices. Une ligne se forma contre le jeune émir; elle fut dirigée par
+Mustapha-ben-Ismaël, et, sous ses ordres, par des chefs divers, au
+premier rang desquels se plaça Mohammed-el-Mezari.
+
+Comme son oncle, El-Mezari souffrit avec impatience l'élévation d'un
+fils de marabout venant ravir aux guerriers du Makhzen une autorité que
+ceux-ci étaient accoutumés à regarder comme leur patrimoine. Avec son
+oncle aussi, il partagea les périls de la lutte. Il était à ses côtés
+lorsque, le 12 avril 1834, les Douairs attaquèrent à l'improviste et
+enlevèrent au galop le camp d'Abd-el-Kader: coup de main brillant qui
+eût peut-être détruit à jamais l'autorité naissante du jeune sultan,
+sans l'assistance fatale que lui prêta le général français, commandant
+supérieur à Oran.
+
+Voici dans quels termes El-Mezari lui-même a rendu compte de cette
+victoire:
+
+«Au général Desmichels. Salut! Je vous annonce que le fils de
+Sidi-Mahi-Eddin (Abd-el-Kader) vient de faire une expédition contre
+nous. Nous étions loin de nous y attendre; nos camps étaient sur la
+route de Tlemsen. Il a fui devant nous, et nous l'avons poursuivi, tuant
+sans relâche; il a perdu 340 cavaliers. Nous avons pris ses tentes, ses
+tambours, ses propres chevaux sellés et les mulets qui portaient ses
+bagages. Surpris par nous pendant la nuit, ses cavaliers se sont
+dispersés; les plus adroits ont sellé leurs chevaux à la hâte et nous
+ont échappé; mais le plus grand nombre a été réduit à enfourcher des
+ânes: c'est ce qu'a fait le bey lui-même. Vous pouvez vous le
+représenter fuyant sans selle et sans bride sur cette monture. Nous
+avons pris chevaux, tentes et mulets, et nous sommes partis sains et
+saufs et enrichis. Dieu soit loué! Vous recevrez cette nouvelle de
+Mascara. Nous avons maintenant l'intention de retourner dans notre pays
+et d'approvisionner vos marchés; nous vous demandons comme auparavant de
+ne point être inquiétés dans notre commerce avec vous. Quand nous serons
+de retour, nous irons vous voir pour conférer sur l'intérêt de tous.
+Ecrivez-nous une lettre pour nous rassurer, et nous retournerons
+tranquillement dans notre pays. Envoyez-nous cette réponse le plus tôt
+possible.»
+
+Au lieu d'accueillir cette ouverture, le général français la repoussa
+par son silence; il envoya la lettre de Mezari à Abd-el-Kader engagea
+celui-ci à se mettre en campagne, alla établir lui-même son camp à
+Misergain pour imposer à Mustapha-ben-Ismaël par cette démonstration, et
+par ses conseils, comme par son appui (il fit délivrer à l'émir 400
+fusils et plusieurs quintaux de poudre), le mit en mesure de triompher
+de ses rivaux et de les anéantir. Une partie des Douairs et des Zmélas
+vint réclamer notre protection et camper sous les murs d'Oran; le
+surplus passa dans les rangs ennemis, Mustapha se retira à Tlemsen
+auprès des Turcs, maîtres du Méchouar (citadelle).
+
+Quant à El-Mezari, il fit sa soumission à Abd-el-Kader, et celui-ci,
+pour l'en récompenser, lui conféra le titre d'agha. De son côté,
+El-Mezari donna alors à son nouveau maître de nombreuses preuves de son
+dévouement; il poussa le zèle à le servir jusqu'à faire saisir et
+garrotter son propre neveu, Ismaël-Ould-Kadhi, pendant qu'il travaillait
+à retenir, dans les environs d'Oran, un certain nombre de tentes des
+Douairs et des Zmélas, dont les habitants flottaient incertains entre la
+domination française et celle de l'émir. Ismaël-Ould-Kadhi trouva moyen
+de s'échapper, et, entra dans les spahis d'Oran, où il sert aujourd'hui
+avec distinction.
+
+Blessé au combat de la Macta (28 juin 1835), à la suite duquel l'émir le
+nomma kaïd des Flitahs, El-Mezari le fut plus tard encore à l'affaire de
+l'Habra, le 3 décembre 1835.
+
+[Illustration: El-Mezari, agha des Douairs.]
+
+Après l'expédition de Mascara, occupé par le maréchal Clauzel le 6
+décembre 1835, Abd-el-Kader montra à El-Mezari une méfiance qui fit
+naître en lui de justes craintes et réveilla peut-être d'anciens
+ressentiments. El-Mezari, d'ailleurs, doué d'une grande pénétration, dut
+regarder la cause de l'émir comme perdue, et fit secrètement des
+ouvertures à Ibrahim, notre bey de Mustaganem. Dès qu'il fut certain
+d'en être bien reçu, il se réfugia dans cette ville, entraînant avec lui
+une partie des Douairs et des Zmélas restés jusqu'alors fidèles à
+Abd-el-Kader. Le maréchal Clauzel, instruit de son arrivée, lui envoya
+le commandant Jusuf pour l'assurer de sa bienveillance et le conduire à
+Oran.
+
+Au commencement de janvier 1836, El-Mezari fit son entrée dans cette
+ville à la tête d'une nombreuse escorte d'Arabes bien armés; plusieurs
+d'entre eux portaient des étendards rouges et verts au milieu desquels
+était peinte une main blanche, étendue en signe de commandement. Une
+maison était assignée pour l'habitation d'El-Mezari, et des rations pour
+ses hommes et ses chevaux. Il descendit d'abord dans le logement qui lui
+avait été prépare, et après une heure consacrée aux ablutions
+religieuses et aux soins de sa toilette, il reparut vêtu d'un haïk d'une
+blancheur éclatante, la tête ceinte, suivant l'usage, d'une corde de
+chameau, et monté sur un cheval richement harnaché à la mode arabe. Il
+se dirigea vers la Kasbah, accompagné du commandant Jusuf, d'Ibrahim-Bey
+et de Kadour-ben-Morphi, ancien kaïd des Bordjias, qui avait aussi
+abandonné l'émir avec quelques hommes de sa tribu, et qui est en ce
+moment notre kaïd des Flitahs.
+
+Le maréchal Clauzel, en uniforme, environné de tout son état-major en
+grande tenue et des principaux fonctionnaires civils, donna audience à
+El-Mezari dans la magnifique salle de réception de la Kasbah. Après
+quelques compliments réciproques, échangés par l'entremise des
+interprètes, il le fit revêtir d'un superbe burnous, et lui offrit une
+fort belle paire de pistolets. El-Mezari reçut ces présents avec un
+sourire de satisfaction. Cependant les principaux d'entre les Arabes de
+sa suite, et les chefs des Douairs et des Zmélas, demeurés nos alliés,
+se prodiguaient entre eux force embrassements: les uns se baisaient les
+joues ou le haut de la tête, les autres déposaient humblement leurs
+lèvres sur le bras, sur la main, ou même sur le bas du burnous, en
+s'agenouillant, selon leurs qualités respectives.
+
+Dans cette première entrevue, on remarqua le tact naturel d'El-Mezari,
+dont la convenance parfaite, quoique instinctive, n'avait rien à
+emprunter à notre civilisation. Il se tenait debout, écoutait
+attentivement ce qu'on lui disait, et répondait lentement et avec
+réflexion. A sa sortie, comme à son entrée, il prit la main du maréchal
+et la baisa respectueusement, mais sans affectation servile. La
+déférence hiérarchique est tellement enracinée dans les moeurs arabes
+que, malgré son âge et son rang, on a vu parfois El-Mezari descendre de
+cheval sur la place publique d'Oran pour tenir l'étrier à son oncle
+Mustapha-ben-Ismaël. Le maréchal Clauzel assigna à El-Mezari un
+traitement et le nomma khalifah (lieutenant) du bey Ibrahim.
+
+Depuis cette époque El-Mezari prit une part active à toutes nos
+expéditions. Après la prise de Tlemsen (janvier 1836), chargé de
+poursuivre, de concert avec Mustapha-ben-Ismaël, les troupes de l'émir
+qui fuyaient du côté du Maroc, il défit, à la tête de son goum, une
+partie de l'infanterie ennemie; sa coopération ne fut pas moins efficace
+dans l'expédition dirigée quelques mois plus lard par le général
+Perregaux contre les tribus de la vallée du Chélif.
+
+Lorsque le traité conclu à la Tafna, le .30 mai 1837, eut rétabli la
+paix, El-Mezari, qui supportait impatiemment le repos, fut partagé entre
+le désir de faire le pèlerinage de la Mecque et de suivre l'expédition
+de Constantine. Vers le même temps, un homme de la tribu des Bordjias
+qui s'était réfugié à Mostaganem, ayant voulu retourner vers
+Abd-el-Kader, Mezari, au lieu de lui en accorder la permission, lui fit
+donner cinquante coups de bâton et payer une amende de cent piastres.
+
+Depuis la reprise des hostilités en novembre 1839 jusqu'au mois de
+juillet 1842, El-Mezari a constamment combattu dans nos rangs. Investi,
+le 12 août 1841, par M. le lieutenant-général Bugeaud, des fonctions
+d'agha des troupes indigènes placées sous les ordres de
+Hadj-Mustapha-Ould-Osman, bey de Mostaganem et de Mascara, il a obtenu
+de nombreuses soumissions qui ont fourni des contingents à son goum. En
+juillet 1842, El-Mezari annonça de nouveau l'intention de se rendre en
+pèlerinage à la Mecque, et cette fois il réalisa ce projet avec
+l'assistance du gouvernement français. Embarqué d'Alger à Marseille, et
+de Marseille à Alexandrie, sur les paquebots de l'État, ainsi que ses
+deux fils, il est revenu en Algérie de la même manière. Au moment même
+où il reparaissait dans la province d'Oran, le général Mustapha tombait
+frappé d'une balle, au retour d'une heureuse rhazia, Mezari a été
+sur-le-champ appelé au commandement des Douairs, des Zmélas et des
+Gharabas, et il s'est mis presque aussitôt en campagne pour venger la
+mort de son oncle.
+
+Mohammed-E-Mezari est un homme d'environ cinquante-six ans; sa
+physionomie est empreinte d'un mélange de douceur et de ruse; son regard
+est fin et pénétrant; sa taille est au-dessus de la moyenne. Comme
+presque tous les Arabes, il monte parfaitement à cheval. Sa bravoure est
+incontestable. Au passage de l'IJabra, une balle française lui enleva
+deux doigts. Il a déjà rendu, comme Mustapha, des services réels à notre
+cause. Il affectait, même avant son pèlerinage à la Mecque, un grand
+rigorisme religieux, et c'était encore là un trait de ressemblance avec
+le général Mustapha-Ben-Ismaël.
+
+II. Mohammed-el-Aboudi, sous-lieutenant de saphis (escadrons d'Alger),
+
+Si Hadj-Mohammed-el-Mezari, dont la famille appartient à l'aristocratie
+de la tribu des Douairs d'Oran, est, dans l'armée française, le
+représentant de la milice indigène au service des anciens beys de la
+province, le jeune sous-lieutenant de saphis, Mohammed-el-Aboudi,
+originaire de la tribu des Douairs de Médéah, représente, de son côté,
+dans nos escadrons indigènes d'Alger, les chefs de la cavalerie
+régulière au service de l'émir Abd-el-Kader.
+
+Agé aujourd'hui de vingt-trois ans, Mohammed-el-Aboudi, depuis l'âge de
+onze ans, monte à cheval; aussi est-il un parfait cavalier. En 1838,
+pendant la paix, il alla rejoindre Abd-el-Kader dans la vallée du
+Chélif, au pays des Shihen, après de 50 lieues à l'ouest de Blidah, et
+prit du service dans la cavalerie que l'émir organisait. Il s'y lit
+bientôt remarquer, et obtint successivement, les grades de brigadier, de
+maréchal-des-logis et d'officier. Pendant une expédition dans le désert
+de Constantine, au sac de Sidi-Okbah, ville des Ziban, une jeune fille,
+parente de notre. Cheikh-el-Arab, Bou-Azis-ben-Gannah, se jeta à ses
+pieds en implorant sa protection contre les insultes d'une soldatesque
+effrénée. Il la couvrit de son burnous, et déclara, avec cette énergie
+calme qui le caractérise, qu'il tuerait le premier qui oserait lever les
+yeux sur celle qu'il choisissait dès ce moment pour sa compagne. En
+effet, il ne tarda pas à épouser la jeune Arabe. Les différents combats
+auxquels il prit part, dans les provinces de Constantine et de Titteri,
+lui valurent trois décorations d'Abd-el-Kader. Suivant l'habitude des
+Arabes, qui n'estiment la valeur d'un guerrier qu'en proportion du
+nombre des têtes coupées à l'ennemi, El-Aboudi compte, dans ses états de
+services, vingt-cinq têtes coupées dans le combat à des Arabes hostiles
+à la cause qu'il servait.
+
+A l'affaire du bois des Oliviers, le 20 mai 1840, El-Aboudi fit
+prisonniers deux soldats français, dont un blessé. Il commandait le
+détachement qui, sur la route de Douéra, enleva M. le sous-intendant
+militaire Massot dans la voiture publique chargée de la correspondance
+entre cette ville et Alger. L'arrivée de quelques cavaliers du poste le
+plus voisin obligea ce détachement à abandonner la voiture, avec deux
+femmes et une somme d'argent assez considérable qui se trouvaient dans
+l'intérieur, les Arabes ayant vainement essayé d'y pénétrer par le coupé
+et par la rotonde.
+
+Après deux ans de luttes sanglantes, en 1842, les tribus, épuisées par
+la guerre et mourant de faim, demandaient la paix. El-Aboudi, grâce aux
+bons conseils que lui donna sa jeune femme, parente d'un de nos chefs
+les plus dévoués de la province de. Constantine, vint dans le camp
+français et s'enrôla dans les spahis comme simple cavalier. Il fut nommé
+brigadier après six mois de services brillants et signalés. Le duc
+d'Aumale ayant pris le commandement de la province de Titteri, El-Aboudi
+lui fut désigné parmi les plus grands cavaliers du régiment. Le prince
+le choisit pour porter son _fanon_ de guerre. A la suite d'une
+expédition, au mois de mars 1843 il obtint le grade de
+maréchal-des-logis. A la prise de la Zméla, cette capitale nomade
+d'Abd-el-Kader, composée de tribus nombreuses dont le convoi, au retour
+sus Médéah, occupait cinq lieues de long, El-Aboudi, toujours à côté du
+prince, faisait flotter nos nobles couleurs au-dessus de la tête de son
+jeune général.
+
+[Illustration: El-Aboudi, actuellement à Paris.]
+
+Quand M. le duc d'Aumale dut retourner en France, El-Aboudi demanda à
+l'accompagner, et il est venu avec le prince à Paris, qu'il habite en ce
+moment. Nommé chevalier de la Légion-d'Honneur par ordonnance du 5
+juillet 1843, il a reçu des mains du roi la décoration que son général
+avait demandée pour lui, «Voilà une décoration, s'est-il écrié, qui vaut
+mille de celles que distribuait l'émir!» Et lorsque, le soir, un vieil
+officier lui demandait qui lui avait donné cette croix, l'Arabe répondit
+fièrement: «C'est mon sabre et elle a été demandée au grand sultan des
+Français par le duc d'Aumale.» Une ordonnance du 9 juillet l'a promu au
+grade de sous-lieutenant de spahis (escadrons d'Alger).
+
+El-Aboudi a été, depuis son séjour à Paris et dans les différents lieux
+publics où il a paru, l'objet d'une curiosité souvent importune et
+quelquefois gênante. Homme bien élevé, plein de mesure et de retenue
+dans ses relations comprenant et parlant le français, il est à sa place
+partout, et devine, plutôt qu il n'apprend, tous les usages de notre
+société française. El-Aboudi ne sourit guère, et surtout il ne s'étonne
+de rien. A l'orchestre de l'Opéra, on eût dit un spectateur blasé par
+l'habitude. Au Cirque des Champs-Elysées, il a admiré _la fantasia_ de
+M. Gaucher sur _Partisan_, mais beaucoup moins le cavalier que le
+cheval, et un retour sur lui-même lui a arraché cette exclamation tout
+arabe: «Pauvre cheval noir! lu fais gagner quelques boudjoux à ton
+maître: mais si tu appartenais à El-Aboudi, combien ne lui vaudrai-tu
+pas de moutons, de boeufs et de chameaux!»
+
+[Illustration.]
+
+[Illustration.]
+
+Bulletin bibliographique.
+
+_Les Constitutions des Jésuites_ avec les déclarations; texte latin
+d'après l'édition de Prague. Traduction nouvelle.--Paris. 1843. 1 vol.
+in-18 de 522 pages. Paulin. 3 fr. 50 c.
+
+Depuis quelques années, la France se croyait heureusement débarrassée
+des jésuites, A son grand étonnement et à son grand effroi, elle vient
+d'apprendre qu'elle était encore affligée de ce terrible fléau. Après
+s'être tenus longtemps cachés, muets et silencieux on ne sait où, les
+disciples de Loyola ont reparu tout à coup au milieu de ce monde qui a
+tant de raisons de les haïr et de les redouter; ils ont le verbe haut;
+ils ne se contentent pas de prêcher, ils écrivent, ils ont des
+journaux,--je voulais dire un journal dans lequel ils impriment
+sérieusement les absurdités les plus révoltantes; ils fabriquent un ils
+font fabriquer des livres remplis d'injures et de grossièretés. En un
+mot, ils deviennent aussi insolents, aussi audacieux, aussi francs,
+qu'ils étaient naguère humbles, timides et hypocrites.
+
+Que veulent-ils donc? A quoi bon le demander? ce qu'ils ont toujours
+voulu: devenir les souverains absolus de l'univers entier. Que tous les
+hommes qui seraient tentés de les regarder comme les victimes d'une
+erreur de l'opinion publique, se donnent la peine de lire le volume que
+vient de réimprimer M. Paulin, et ils apprendront à les connaître. C'est
+là, c'est dans ses constitutions, dans ses lois organiques, dans ses
+règlements officiels, que la trop fameuse société de Jésus se montre
+réellement telle qu'elle est, telle surtout qu'elle voudrait être. C'est
+là que, tout en admirant le puissant génie et la force de volonté de ses
+illustres fondateurs, on apprend à détester leurs maximes, et surtout à
+craindre pour l'humanité que leurs espérances et leurs projets ne
+parviennent à se réaliser un jour.
+
+Ce volume, dont la publication est si opportune, ne contient pas toutes
+les lois auxquelles sont soumis les jésuites, et qui, publiées à Prague,
+en 1757, par ordre de la dix-huitième et dernière assemblée générale,
+sous le titre d'_institutum societatis Jesu_, remplissent deux gros
+volumes in-folio. L'_Institutum_ est trop considérable pour que
+l'éditeur des _Constitutions_ ait pu songer à le remettre en entier
+sous les yeux du public. Obligé de faire un choix, il a fait traduire
+et il a réimprime de préférence les ouvrages fondamentaux de la société,
+ceux qui sont sortis de la plume d'Ignare de Loyola: les
+_Constitutions_, suivies des _Déclarations_; les _Exercices spirituels_;
+la _Lettre sur l'obéissance_.--l'_Examen général_ que doivent
+préalablement subir tous ceux qui demandent à entrer dans la société de
+Jésus, précède les _Constitutions_.
+
+Les _Constitutions_ ne sont plus maintenant telles qu'elles furent
+écrites par Ignace de Loyola. Le texte n'en a été fixé que deux ans
+après la mort du célèbre fonda leur de l'ordre des jésuites, par la
+première assemblée générale, qui, comme on peut le voir dans le
+compte-rendu de ses décrets, changea plusieurs articles, en ajouta
+quelques-uns, en retrancha d'autres, en fit passer des _Déclarations_
+dans les _Constitutions_, ou des _Constitutions_ dans les
+_Déclarations_, et enfin en fit faire une traduction latine, imprimée en
+1538. Toutefois, divers changements eurent encore lieu par la suite, et
+ce ne fut qu'en 1593, qu'on cessa de corriger le texte primitif, qui
+avait déjà subi tant d'altérations.
+
+Les premières éditions des _Constitutions_ n'étaient point destinées à
+être publiées; elles devaient au contraire être tenues très-secrètes.
+Aquaviva (_Institut_, I. XI, p. 243) défend de communiquer, sans le
+consentement du provincial, aux autres membres de la société, les
+exemplaires qu'on doit avoir dans chaque maison et dans chaque collège
+pour l'usage particulier des supérieurs et des consulteurs, «de manière,
+dit-il, qu'on ne puisse ni les montrer aux étrangers ni les transporter
+ailleurs;» à plus forte raison ne les laissait-on pas lire aux novices
+avant qu'ils eussent fait leurs voeux. Cependant les éditions des
+_Constitutions_ se multiplièrent à tel point que le secret devint
+impossible à garder. La grande édition de Prague se répandit rapidement
+dans toute l'Europe, et ce fut d'après cette édition que les parlements
+de France et les tribunaux étrangers jugèrent et condamnèrent les
+jésuites.
+
+«Malgré l'importance des divers documents que nous avons réunis dans ce
+volume, dit le traducteur, notre travail serait de peu d'utilité, si
+nous laissions entièrement de côté les antres parties de _l'Institut_.
+Dans un ouvrage qui n'est à proprement parler qu'un recueil de pièces
+mises sous les yeux du public, nous devions du moins donner une idée des
+principales règles et du _ratio studiorum_. Nous devions aussi insister
+sur les points contestés, et mettre en évidence, par le rapprochement
+impartial de passages extraits des Bulles, des formules de toutes les
+parties de l'_Institut_, l'esprit des _Constitutions_. C'est ce que nous
+avons essayé de faire dans les notes rejetées à la fin du volume. Ces
+notes ne sont pas un commentaire epigrammatique, elles viennent toujours
+à propos de quelques passages des _Constitutions_ qu'elles expliquent et
+développent au moyen de citations textuelles. Nous aurions pu
+facilement, à l'aide de ces notes, rédiger une exposition suivie des
+lois de la société; nous avons mieux aimé laisser chacun en particulier
+faire ce travail, et nous nous contentons de l'avoir préparé en en
+réunissant les matériaux.»
+
+_Catalogue des livres composant la bibliothèque poétique de M. Viollet
+Le Duc_.--Paris, chez _L. Hachette_, libraire de l'Université royale de
+France, rue Pierre-Sarrazin, 12.
+
+M. Viollet Le Duc nous fait connaître dans la préface de son livre par
+quelles circonstances il a été amené à former la précieuse collection
+dont il nous donne aujourd'hui le catalogue raisonné. Il se vit forcé en
+93, à l'époque où les collèges furent fermés, d'abandonner ses études
+commencées à peine. Plus tard, il les reprit n'étant plus un enfant et
+cherchant lui-même sa route dans les origines de la littérature
+française. Les recherches auxquelles il se livra étaient alors faciles.
+La spoliation des grandes bibliothèques avait couvert de livres curieux
+les quais et les boulevards. Ces livres, alors à vil prix, sont
+aujourd'hui introuvables et surtout horriblement coûteux. Les Anglais
+accourus en 1814 ont fait main basse sur tout ce qui restait de ces
+inappréciables bouquins.
+
+Depuis longtemps la bibliothèque de M. Viollet Le Duc était bien connue
+de tous ceux qui s'occupent en antiquaires de la poésie française;
+trésor d'autant plus précieux que le propriétaire y laissait puiser à
+pleines mains, appelant lui-même l'attention des curieux sur ce qu'il
+avait de plus rare et leur prodiguant les conseils de son érudition en
+même temps que les documents par lui rassemblés à grands frais. Bien des
+gens ont ainsi contracté envers lui des obligations qu'ils ont eu le
+soin de tenir secrètes. D'autres, au contraire, les ont hautement
+avouées, M. Sainte-Beuve notamment, dans le _Tableau historique et
+critique de la poésie française_, porte à plusieurs de ses pages
+l'expression d'une reconnaissance honorable.
+
+M. Viollet Le Duc n'est donc pas un de ces _bibliotaphes_--le mot est de
+lui.--qui achètent de vieux livres pour les enfouir sous l'acajou et le
+palissandre, et qui se garderaient bien d'y toucher eux-mêmes, tant ils
+ont de respect pour ces reliques chèrement payées. Par une conséquence
+bien naturelle, le catalogue de M. Viollet Le Duc ne ressemble point aux
+sèches nomenclatures dressées par un commissaire-priseur. C'est un
+véritable livre, un véritable _cours de littérature poétique_, tel qu'il
+n'en existait aucun avant la publication de ce beau travail. Nous
+trouvons au début et en guise d'introduction, un tableau de toutes les
+Poétiques, depuis le _Grand et vray Art de plaine rhétoricque_, par
+Pierre Fabry (très-expert scientifique et vray orateur), jusqu'au poème
+de François de Neufchâteau sur les _Tropes_. Viennent ensuite les
+dictionnaires d'épithètes, de synonymes et de rimes, depuis l'ouvrage de
+M. de La Porte, _Parisien_ (1602), jusqu'au _Dictionnaire de Michelet_
+(1760), le meilleur ouvrage de cette espèce. Après cela, les recueils de
+poésies mêlées, tels que ceux de Sinner, bibliothécaire de Berne, de M.
+de Bock, de Lambert Doux fils, gentilhomme bruxellois; _les Quinze Joyes
+de Mariage; les Blasons_, colligés par Méon; _le Parnasse_, de Gille
+Corozet; _les Marguerites_, d'Esprit Aubert; _les Muses illustres_, de
+Colletet; le célèbre _Recueil de Sercy_; les _Pièces choisies_ de La
+Monnoye; _les Epigrammatismes_, de La Martinière; _tes Annales
+poétiques_, attribuées à Sauterau de Marsy et Imbert, le tout finissant
+aux _Bijoux des neuf Soeurs_, publiés en 1796, chez Didot jeune.
+
+Parmi les notices qui suivent, et qui comprennent le plus grand nombre
+des ouvrages de poésie publiés en France depuis le treizième jusqu'à la
+fin du dix-septième siècle, nous aurions à citer trop d'études
+nouvelles, trop de points de science habilement discutés et éclaircis,
+trop de morceaux charmants pour la première fois mis en lumière, et les
+bornes de cet article nous permettent à peine de signaler sommairement
+l'analyse du _Livre des Quatre Dames_, par Alain Chartier; les pages
+consacrées à François Villon et à Martin Franck; les détails donnés sur
+le _Jardin de plaisance de l'Infortuné_; enfin, un long et complet
+travail sur le _Séjour d'honneur_ d'Octavien de Saint-Gellais. Ce livre,
+presque totalement inconnu, qui contient et décrit des faits historiques
+et des traits de moeurs du plus grand intérêt, n'avait jamais été
+suffisamment examiné. Il devra désormais une véritable importance au
+catalogue de M. Viollet Le Duc.
+
+Nous terminerons cette appréciation bien sommaire et bien insuffisante
+par quelques beaux vers tires des oeuvres de Jean et de Jacques de La
+Taille. Ils sont placés dans la bouche d'un vieux courtisan, qui décrit
+ainsi les ennuis de son état:
+
+ Il (le courtisan) doit négocier pour parents importuns,
+ Demander pour autruy, entretenir les uns;
+ Il doit, estant gesné, n'en faire aucun murmure,
+ Prester des charitez et forcer sa nature;
+ Jeusner s'il fault manger; s'il fault s'asseoir, aller;
+ S'il fault parler, se taire, et si dormir, veiller;
+ Se transformer du tout et combattre l'envie:
+ Voilà l'aise si grand de la cour, et ma vie!
+ .....................................................
+ N'est-ce la pitié lors de voir un gentilhomme,
+ Qui, défavorisé, rompt mille fois son somme?
+ De le voir tourmenté comme s'il fust couché
+ Dessus un lict qu'on eust d'orties enjonché?
+ De voir comme il tient haut son chevet, et se veautre
+ Tantost sur un costé et tantost dessus l'autre?
+ De voir comme il ne fait que resver, murmurer,
+ Regretter sa maison, maudire et souspirer?
+ .....................................................
+ La cour est un théâtre où nul n'est remarqué
+ Ce qu'il est; mais chascun s'y mocque, estant mocqué.
+ L'esprit bon s'y fait lourd, la femme s'y diffame,
+ La fille y perd sa honte, la veufve y acquiert blasme.
+ Les sçavants s'y font sots, les hardis esperdus,
+ Le jeune homme s'y perd, les vieux y sont perdus.
+
+_Lettres de lord Chesterfield_ à son fils Philippe Stanhope. Traduction
+par M. AMÉDÉE RENÉE. 2 vol. in-18.--Paris, 1843. _Jules Labitte_. 5 Fr.
+50 c. le volume.
+
+N'est-ce pas une chose étrange qu'en pleine fleur du dix-huitième
+siècle, alors que la société française était à l'apogée de son éclat, de
+sa politesse et de son esprit, il ait été donné à un Anglais de
+promulguer le code des bienséances, les lois de cette politique mondaine
+à l'aide de laquelle un jeune homme s'avance et se pousse dans la
+société? L'amour paternel fit ce miracle, et aussi, ajoutons-le,
+l'influence de l'éducation toute française que recevaient alors, au
+sortir des universités, les jeunes héritiers de l'aristocratie
+britannique. Avant d'être un homme d'État, Philippe Stanhope, comte de
+Chesterfield, avait fait son apprentissage dans la diplomatie amoureuse
+des boudoirs parisiens. Ce qu'il appelait dédaigneusement «la croûte
+anglaise,» il l'avait perdue en venant à plusieurs reprises visiter la
+France. Ajoutons qu'il était aidé dans ce travail sur lui-même par un
+ardent désir de plaire qui le caractérisa toujours. Sans cette émulation
+naturelle, sans ce naturel besoin de charmer, sans cette ferme croyance
+à l'irrésistible pouvoir des formes et du beau langage, il n'est pas
+d'homme, en effet, qui trouvât en lui la patience de s'astreindre aux
+minutieuses exigences de la vie de salon, telle surtout qu'on la
+pratiquait à la brillante époque dont nous parlons.
+
+Orateur, homme du monde, homme de lettres tout à la fois, lord
+Chesterfield fut toujours,--nous nous servons d'une expression de M.
+Amédée Renée, l'_esclave favorite_ de la société brillante où il vivait.
+Au milieu de toutes les préoccupations qui lui étaient imposées par un
+grand rôle, un seul sentiment naturel s'était fait jour, l'affection qui
+dicta au noble comte les fameuses _Lettres à son Fils_. Et le destin,
+qui semble se plaire quelquefois à se jouer des prévisions humaines,
+voulut justement que tous les discours du grand politique, les mesures
+importantes adoptées par le vice-roi d'Irlande, les savants écrits de
+l'ami de Pope et d'Addison fussent à peu près inconnus de la postérité;
+tandis que la correspondance familière, les épanchements paternels que
+le lord Chesterfield vouait d'avance, au mystère de l'intimité, devaient
+être en fin de compte son titre le plus durable au souvenir des hommes.
+
+De sévères moralistes se sont fortement récriés contre la tendance de
+ces lettres et l'espèce d'immoralité mondaine prêchée à son fils par le
+courtisan émérite. Il est certain que, absolument parlant, comme système
+général d'éducation, les doctrines morales de lord Chesterfield sont
+loin d'être irréprochables. Mais on les jugerait mal en se plaçant à ce
+point de vue: il faut se rappeler, en les lisant, que les lettres furent
+écrites à un jeune diplomate par un ex-ministre, et qu'elles durent se
+ressentir naturellement du génie des cours au milieu desquelles le
+second avait vécu, au milieu desquelles le premier allait vivre. Il faut
+se rappeler, en outre, que lord Chesterfield avait à combattre un de ces
+naturels froids et contraints, sobres et gauches, apathiques et
+scrupuleux, qui réussissent ordinairement si mal dans la vie publique;
+avec un jeune homme de cette trempe, les conseils sérieux étaient pour
+ainsi dire superflus. Chesterfield voyait à son fils Philippe plus de
+dispositions qu'il ne lui en souhaitait pour l'étude, la retraite, les
+_in-quarto_ poudreux, les vieilles médailles. Tout au contraire, il ne
+lui trouvait pas l'esprit assez délié, les manières assez gracieuses, la
+parole assez facile pour un futur courtisan. N'est-il pas convenable,
+dès lors, qu'il lui recommande le commerce de la bonne compagnie, les
+artifices quelquefois légitimes par lesquels on y réussit, et, jusqu'à
+un certain point, le culte des femmes, qui pouvaient seules, au
+dix-huitième siècle, commencer la réputation d'un jeune homme?
+
+La réimpression des _Lettres de lord Chesterfield_ est d'autant plus
+appropriée aux besoins de notre époque, que notre époque ressemble un
+peu, par son caractère général, à celui de Philippe Stanhope. Elle donne
+plus au fond qu'à la forme, et, cherchant à prévaloir par le mérite,
+elle ne s'occupe peut-être pas assez des qualités futiles auxquelles le
+mérite peut devoir son lustre: il est assez superflu de lui prêcher
+l'économie, les fortes études, l'application sérieuse aux choses utiles,
+mais non pas de la rappeler à l'élégance des manières, à l'agrément des
+causeries, à la bonne grâce dans les mille menus détails qui composent
+la vie de société. Aussi félicitons-nous M. Amédée Renée de nous avoir
+donné en deux beaux volumes à bon marché ce manuel de la politesse, que
+nos ancêtres, spirituels et raffinés comme ils étaient, jugeaient
+suffisant pour eux; nous le félicitons aussi de sa traduction élégante
+et fidèle, et nous rendons enfin justice au travail dont il l'a fait
+précéder, et où se trouvent réunis avec bonheur tous les documents
+relatifs soit à la vie de lord Chesterfield, soit à ses autres écrits,
+dont il n'existe aucune traduction française (2).
+
+[Note 2: On a extrait des recueils et des publications périodiques de
+nombreux échantillons de sa critique morale et littéraire, des poésies
+légères, etc., qui ont formé, sous le titre de _Mélanges_, deux volumes
+in-4. Il a été composé, en outre, d'autres recueils de ses discours el
+de ses écrits politiques, puis une vaste collection de lettres divisées
+en trois livres.]
+
+_Mexique et Guatemala_, par M. DE LA RENARDIÈRE; _Pérou et Bolivie_, par
+M. LACROIX. 1 vol. in-8°, avec 2 cartes et 76 gravures.--Paris, _Firmin
+Didot_. (Tome quatrième de l'_Amérique_, dans la collection de
+l'_Univers pittoresque_.)--6 francs.
+
+_L'Univers pittoresque_, cette importante collection qui doit embrasser
+l'histoire et la description de tous les peuples de la terre, vient de
+s'enrichir d'un nouveau volume: c'est le quatrième publié sur
+l'Amérique. Il comprend le Mexique, le Guatemala, le Pérou et la
+Bolivie. Un de nos plus savants géographes, M. de La Renaudière, s'est
+chargé d'écrire, en 500 pages, l'histoire et la description du Mexique
+et du Guatemala; M, Frédéric. Lacroix, jeune écrivain dont le nom est
+déjà avantageusement connu dans lu science, a résumé en 200 pages tout
+ce que les historiens et les voyageurs nous ont appris jusqu'à ce jour
+concernant le Pérou et la Bolivie. Ce double travail est d'autant plus
+estimable et plus digne d'un grand succès, qu'il n'existait pas encore
+en français. Nous possédions sans doute une foule d'ouvrages
+recommandables sur ces contrées si fameuses des deux Amériques; mais de
+tous ces fragments détachés, il eut été même fort difficile de former un
+ensemble complètement satisfaisant. MM. de La Renaudière et Frédéric
+Lacroix ont rempli avec conscience et avec talent l'utile tâche qu'ils
+s'étaient imposée; ils ont rendu un véritable service à toutes les
+personnes qui désirent apprendre à connaître en peu de temps et à peu de
+frais le Mexique, le Guatemala, le Pérou et la Bolivie, sous le rapport
+historique, comme sous le rapport descriptif. Les nombreuses gravures
+qui ornent ce volume représentent pour la plupart les curieux monuments
+des Mexicains et des Péruviens, avant la découverte de l'Amérique et les
+conquêtes de Cortez et de Pizarre.
+
+_Méthode complète et progressive de Piano_; par HENRI BERTINI.--Chez
+Schonenberger, éditeur, boulevard Poissonnière.
+
+Un ouvrage élémentaire écrit pour faciliter l'étude d'un instrument ne
+mérite l'attention du public, qu'autant qu'il diffère des autres, et
+qu'il ajoute quelque chose à la masse des procédés connus avant son
+apparition. A ce titre, le travail de M. Bertini doit être
+particulièrement remarque. Ce n'est pas, comme les anciennes méthodes,
+un recueil d'airs plus ou moins connus, plus ou moins vulgaires, que
+l'élève sait d'avance et joue de mémoire; ce n'est pas non plus une
+série aride d'exercices mécaniques, dont un homme fait et doué d'une
+volonté forte peut seul surmonter l'ennui et la fatigue, grand défaut
+qui s'opposera toujours à ce que la méthode de M. Kalkbrenner puisse
+être mise entre les mains d'un enfant.
+
+M. Bertini a su éviter ces deux inconvénients. Sa méthode est simple et
+sagement progressive. L'élève n'y rencontre jamais deux difficultés à la
+fois, chacune de ces difficultés est habilement présentée dans un air
+très-court, facile à comprendre, d'une mélodie agréable, et dont
+l'harmonie correcte et distinguée forme de bonne heure le goût de
+l'élève, et lui donne le sentiment de l'élégance de la forme et de la
+pureté du style. Fruit de l'expérience acquise par l'auteur dans une
+longue et honorable carrière consacrée à l'enseignement, l'ouvrage de M.
+Bertini nous paraît un des mieux faits qui aient jamais paru en ce
+genre, et tous les professeurs qui en adopteront l'usage ne tarderont
+pas sans doute à en constater l'utilité.
+
+Modes.
+
+Nous avons assisté cette semaine à l'emballage de quelques toilettes de
+genres si différents, qu'on les croirait les unes pour l'été, les autres
+pour l'hiver.
+
+La première, celle dont nous donnons le dessin, se compose d'un chapeau
+de crêpe blanc à plumet russe et d'une robe de soie glacée scarabée. La
+jupe est ouverte sur un jupon de mousseline; le corsage, demi-décolleté,
+laisse voir une chemisette à jabot; l'ombrelle douairière vient seule
+nous indiquer que ce costume est pour l'été.
+
+Pour les jours heureux, les beaux jours, il y avait des robes de barège
+èolien laine et soie, et des robes de barège de soie sur lesquelles
+serpentait une petite guirlande de fleurs. Ces dernières étaient
+charmantes de fraîcheur et de légèreté: deux grands volants ou des plis,
+les corsages décolletés et les manches courtes.--Fichus de mousseline
+brodée, des chapeaux de crêpe ornés de fleurs.
+
+Une robe de mousseline de l'Inde, le devant brodé en tablier à dessins
+de guipures, dentelle bordant la broderie, relevée de chaque côté de la
+jupe par un noeud de ruban; corsage juste, décolleté et brodé devant, la
+dentelle de la jupe se continuant au bord de la broderie et entourant le
+corsage. Turban en point d'Angleterre.--Une robe de tarlatane blanche à
+deux jupes sans broderie, corsage à la grecque, ceinture très-étroite
+attachée devant par une agrafe formée de deux plaques ovales, émail bien
+entouré de perles. Ces deux dernières toilettes étaient envoyées à Bade.
+
+Toutes les robes d'étoffes un peu lourdes se garnissent en tablier, et
+les biais, les petits plissés à la vieille, les passementeries, font de
+jolis ornements dans ce genre.
+
+Correspondance.
+
+_A M. Bonj... de Pezenus_.--Ce que vous nous écrivez de M. votre fils
+nous paraît tout à fait admirable; mais l'avis de madame sa tante nous
+semble aussi bien sage. Ne vaut-il pas mieux attendre, pour publier le
+portrait de M. Alexandre Bonj..., qu'il se soit fait un peu plus
+connaître par ses oeuvres? Vous devez être parfaitement persuadé,
+monsieur, que vous n'attendrez pas longtemps.
+
+_A M. Na..., de Montpellier_.--Il est inutile de faire acheter le livre.
+Le libraire Tes... en a vendu un exemplaire à l'un de vos compatriotes,
+M. Renouv..., qui est trop ami du vrai savoir pour ne pas vous le
+laisser consulter.
+
+_A madame J. R. d'Ar_.--Un de nos rédacteurs en a trois ou quatre, mais
+ils ne sont pas à vendre.
+
+_A M. Rob..., de Nantes._--La recommandation de deux députés vous sera
+plus utile que celle de la presse tout entière.
+
+_A MM. R., de Lyon; J., d'Avallon; F. et Ob., de Prov.; mademoiselle
+Jos. Ri..., de Gisors; De., Leb., Val., Lorm., de Paris._--Il est
+singulier que l'un fasse de pareilles communications à un journal. Dans
+quel but? Est-ce pour économiser les frais de correspondance?
+L'administration des postes se plaindra. En somme et pour cette fois,
+voici les réponses dans l'ordre où nous avons placé les noms des
+correspondants:--Oui.--L'adresse est inexacte.--Mort
+insolvable.--Consultez votre avocat.--Soit; mais nous ne vous remercions
+pas.--25 myriamètres.--En onyx.--Assez, de grâce. Faites-vous soigner et
+ne lisez rien, pas même l'_Illustration_; faites-nous lire par
+d'autres.--Nous aimons mieux le croire.
+
+_A M. Math. d'Arg..._-Le pilier n'est pas détruit. Obtenez
+l'autorisation de le faire abattre à vos frais; si le chandelier d'or
+s'y trouve, nous le publierons. A S..., on dit que depuis 400 ans un
+cierge brille dans le troisième pilier de la nef de Saint-Et., à gauche.
+Ne serait-ce pas le cierge de votre chandelier?
+
+_A MM. Lum. et Rod._--Il avait à cette époque vingt-deux ans. C'était à
+son retour de C. La rencontre ont lieu à environ deux cents pas du L. Un
+signe particulier marque la place. E. M. a toujours affirmé que l'un des
+témoins était une femme. Le garde de M. d'Arb. raconte des circonstances
+qui ne paraissent point croyables. Il n'y a pas eu de commencement
+d'instruction. C'est tout ce que l'on veut nous confier, au moins pour
+cette première fois. Avant de rien ajouter, on veut savoir quel intérêt
+a dicté la lettre du 2 juillet.
+
+_A M. O. Vard..._-L'intention est digne d'éloges; l'exécution serait
+difficile, le succès nul. Le conseil que M. Suard donnait à M. votre
+père est encore bon à suivre aujourd'hui; il en sera peut-être autrement
+pour votre petit-fils. _L'Illustration_ ne peut pas accepter
+actuellement une si grave responsabilité; si elle vit un quart de
+siècle, comptez sur elle.
+
+_A M le professeur Is..._--Très-certainement. Ce serait une économie
+considérable; mais l'invention est encore très-imparfaite. Nous
+accueillerons, du reste, avec reconnaissance, tous les renseignements
+que vous voudrez bien nous communiquer dans cette direction.
+
+Ascension du Ballon de M. Kirsch
+
+EMPORTANT IN ENFANT.
+
+Un aéronaute, M. Kirsch, avait annoncé à Nantes une ascension pour le
+dimanche 16 juillet dernier. Une foule immense était réunie sur la
+promenade, de la Fosse; mais le ballon, par suite de la rupture de la
+corde qui le retenait attaché à deux mâts, s'éleva tout à coup, traînant
+après lui la nacelle attachée par un de ses côtés seulement, et la corde
+de sauvetage terminée par son grappin comme ancre de salut. Ce grappin,
+balayant ainsi le pavé, rencontre sur son passage un enfant âgé de douze
+ans et demi, nommé Guérin, apprenti charron, qui cherchait alors à fuir;
+il le saisit par son pantalon de laine, qu'il crève au-dessus du genou
+gauche pour sortir par le flanc droit, en opérant en outre une large
+solution de continuité dans la direction transversale du ventre.
+
+Ainsi cramponné et traîné quelques instants avant de perdre pied,
+l'enfant ne se doute pas encore du sort qui l'attend; cependant, par un
+mouvement instinctif, il s'empare à deux mains de la corde, et,
+solidement établi dans cette position, comme s'il s'y fût préparé à
+l'avance et avec connaissance de cause, il est lancé dans les airs à 500
+mètres au-dessus du sol, au grand effroi de la foule. Une catastrophe
+affreuse semblait inévitable. Par un hasard providentiel, le ballon est
+tombé dans une prairie, à peu de distance de la ville, et l'enfant est
+sorti sain et sauf de cette terrible épreuve. Reconduit aussitôt à sa
+mère, qui ignorait tout encore, voici les détails qu'il a donnés sur les
+diverses sensations qu'il avait éprouvées pendant cette ascension
+improvisée.
+
+Sa première pensée fut de faire une invocation à Dieu pour sa petite
+soeur et pour lui-même; ensuite il appela à grands cris à son secours;
+il n'éprouvait ni vertiges ni éblouissements. Jetant les yeux sur la
+terre, il se rendait compte de ce qui se passait, remarquant bien que la
+foule, qui lui faisait l'effet d'une fourmilière, suivait le ballon et
+paraissait se diriger vers le lieu présumé de la chute.
+
+Sans avoir sérieusement réfléchi que la mort le touchait de bien près,
+il avoue cependant avoir été vivement préoccupé de la crainte de tomber
+sur une maison ou dans la Loire. Dans cette double hypothèse, sa
+préférence était pour la rivière, pensant avec juste raison y trouver
+plus de chances de salut. En regardant tour à tour la terre et le
+ballon, il voyait les maisons de la grosseur de son doigt, dit-il, et la
+ville de Nantes réunie en un seul point.
+
+A la vue du ballon qui perdait de sa tension et semblait lui annoncer
+une prompte délivrance, il sentait son courage se ranimer; mais en même
+temps que la descente s'opérait, il tournait sur lui-même et voyait tout
+tourner au-dessous de lui.
+
+Enfin, sur le point de toucher la terre, l'incertitude sur la manière
+dont s'opérerait sa chute a réveillé ses craintes, et, apercevant dans
+la prairie attenant à la propriété de Beau-Séjour plusieurs personnes
+près d'une meule de foin, il leur cria: «A moi, mes amis! sauvez-moi, je
+suis perdu!» On lui répondit: «N'aie pas peur; tu es sauvé.»
+
+[Illustration: Ascension forcée du jeune Guérin, à Nantes, le dimanche
+16 juillet.]
+
+En effet, deux hommes accourus immédiatement l'ont reçu dans leurs bras;
+et aussitôt le jeune Guérin leur demanda à être conduit chez un de ses
+cousins demeurant près du pont de la Madeleine.
+
+Sa santé n'a pas été altérée. Il a seulement été très-agité pendant la
+nuit qui a suivi l'événement: il se figurait encore voyager dans son
+ballon à travers les airs, et appelait sa mère à son secours.
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS: Mademoiselle Lenormand est décédée dans un
+âge très-avancé.
+
+[Illustration: UNE IMPRUDENCE. (Nouveau rébus.)]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0022, 29 ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843
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+Author: Various
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+Release Date: December 4, 2011 [EBook #38210]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0022, 29 ***
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+<p>L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843</p>
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+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<pre>
+ Nº 22. Vol. I.--SAMEDI 29 JUILLET 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
+ pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40
+</pre>
+
+<div class="somm">
+<p>SOMMAIRE.--<b>Révolution du Mexique</b>. Le général Santa-Anna. <i>Portrait de
+Santa-Anna; Santa-Anna et son aide-de-camp Arista.</i>--<b>Courrier de
+Paris.--Le Sapeur-Pompier</b>. <i>Costume de Service; Grande Tenue; Attributs;
+te Sinistre; Manoeuvre de l'Échelle à crochets; Appareil Paulin;
+Manoeuvre du Sac de sauvetage</i>.--<b>Une Mort</b>. Nouvelle.--<b>Anniversaire de
+Juillet</b>. Les Fêtes politique. <i>Monument de Farey; Galerie des Tombeaux
+sous la Colonne de Juillet; Distribution de secours.</i>--<b>La foire de
+Beaucaire</b>. <i>Gitanos, marchands d'ânes; Foire de Beaucaire</i>.--<b>Poètes
+Italiens contemporains</b>. H. G. Berchet.--<b>Théâtres</b>. Les Demoiselles de
+Saint-Cyr; Lénore; madame Barbe-Bleue; Francesca. <i>Une Scène de Lénore;
+deux Scènes de madame Barbe-Bleue</i>.--<b>Revue algérienne</b>.
+<i>Mohammed-el-Mezari; Mohammed-el-Aboudi</i>.--<b>Bulletin
+bibliographique.--Annonces,--Modes.--Correspondance. --Enfant enlevé par
+un Ballon</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Rébus</b>.</p>
+</div>
+<br>
+
+<h2>Révolutions du Mexique.</h2>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL SANTA-ANNA.</h4>
+
+
+
+<p>Le chemin qui conduit de Vera-Cruz, à Mexico longe, en commençant, les
+bords de la mer, traverse une plage, sablonneuse qui s'arrondit
+gracieusement autour d'une petite baie aux vagues azurées, puis se perd,
+après quelques détours, dans une vaste forêt dont on voit à l'horizon
+les masses de verdure. Le voyageur qui, après avoir suivi la grève où
+les flots déferlent avec un murmure imposant, pénètre sous ces arcades
+naturelles, entend encore le bruissement de l'Océan répété par les
+frémissements du feuillage; c'est la voix de la mer qui alterne avec
+celle des grands arbres. Il prête alors avec ravissement l'oreille à
+cette double harmonie, et s'abandonne, selon sa manière de voyager, au
+balancement de la voiture, au trot de son cheval ou au roulis de sa
+litière. Il aperçoit de temps à autre, à travers les fourrés épais, la
+croupe luisante d'une génisse, ou les cornes recourbées d'un taureau à
+moitié sauvage, qui montre un instant son mufle humide et noir, ses yeux
+étonnés, et disparaît en faisant craquer dans sa fuite les lianes
+entrelacées, en broyant sous ses pieds les clochettes des cobées et les
+grandes palmes vertes des lataniers. Si l'étranger demande à son guide
+d'où viennent ces troupeaux en si bon état, le guide lui répondra qu'ils
+appartiennent à l'<i>hacienda</i> (grande ferme) de <i>Manga de Clavo</i>, et que
+l'<i>hacienda de Manga de Clavo</i> appartient au général Santa-Anna.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/001a.png"></p>
+
+<p>C'est au sein de cette habitation que l'homme qui depuis 1821 a attaché
+son nom à toutes les révolutions du Mexique, qui en a été le chef ou
+l'instrument, vient tour à tour, victorieux ou vaincu, rassasié de
+renommée ou avide de bruit, fatigué de la vie des camps on de
+l'administration politique, se reposer de ses travaux, de ses défaites
+ou de ses victoires; c'est là qu'il mûrit de nouveaux plans, qu'il
+remplace ses antipathies politiques par des amitiés personnelles, qu'il
+médite de renverser ceux qu'il a élevés, d'élever ceux qu'il a
+renversés. C'est là que, pendant des mois, des années entières, il vit
+retiré, oublié, jusqu'au moment où, sans transition, à l'étonnement
+général, son cri de guerre retentit de nouveau à l'autre extrémité de la
+république.</p>
+
+<p>Les faits seuls peuvent peindre ce caractère versatile, inquiet,
+remuant; cet homme n'aspirant qu'à l'impossible, dégoûté de la réalité,
+victorieux après une défaite, vaincu après une victoire, jouant sa vie
+et sa fortune avec autant d'indifférence qu'il expose celle des autres,
+répandant le sang sans être cruel, connaissant du reste assez ses
+compatriotes pour jouer impunément ce jeu téméraire, et les asservissant
+parce qu'il les connaît.</p>
+
+
+
+<p>Santa-Anna doit avoir quarante-cinq ou quarante-six ans; sa taille est
+élevée, et la maturité de l'âge ne l'a pas encore épaissie. Son teint
+pâle, ses grands yeux noirs, ses cheveux plus noirs encore bouclant sur
+un front élevé, impriment à sa personne un air de distinction que ne
+dément pas une élocution facile et abondante, particulière du reste à
+tous ceux qui parlent cette belle langue espagnole, si harmonieuse et si
+riche. Il joint à cette éloquence naturelle l'art de connaître mieux que
+qui que ce soit les ressorts qu'il faut presser, les fibres qu'il faut
+attaquer dans le coeur de ses concitoyens, et l'influence de sa parole
+est irrésistible.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001b.png"><br><b>Santa-Anna et son aide-de-camp Arista.</b></p>
+
+<p>Il apparaît pour la première fois dans l'histoire politique du Mexique
+en 1821. A cette époque de sa première jeunesse, il commandait un corps
+d'insurgés, à la tête desquels il s'empare de Vera-Cruz, dont il est
+nommé gouverneur. Favori de l'empereur Iturbide qu'il avait soutenu de
+tout son pouvoir, il est cité à comparaître devant lui pour rendre
+compte d'une insubordination grave. Blessé d'une destitution méritée,
+mais qu'il n'attendait pas, il revient dans la place qu'il commandait,
+harangue ses troupes, se soulève contre l'autorité impériale, et déclare
+le Mexique république indépendante. Un général, envoyé pour le châtier,
+se joint à lui; les villes de Oajaca, de Guadalajara, de Guanajuato, de
+Queretaro, de San-Luis-Potosi, de Puebla se soulevèrent également, et un
+an s'est il peine écoulé depuis l'audacieux défi de Santa-Anna, que
+l'empereur Iturbide est renversé du trône.</p>
+
+<p>Quelques mois après l'installation de la nouvelle république dont le
+général Santa-Anna avait été le premier champion, il se révolte aussi le
+premier contre l'autorité de son congrès.</p>
+
+<p>En 1828, Santa-Anna est encore gouverneur de Vera-Cruz. Un complot a
+éclaté à Mexico: on le croit complice, et le congrès le rappelle de son
+commandement: le congrès ne devait pas être obéi plus qu'Iturbide. Loin
+de se démettre de son autorité, qui ne s'étendait que sur la ville de
+Vera-Cruz, Santa-Anna, par un de ces coups d'audace qui lui sont
+familiers, usurpe le commandement de la province entière, rassemble ses
+fidèles Veracruzanos, bat les troupes qu'on lui oppose, s'avance
+jusqu'au fort de Perote, et s'en empare. Un décret du sénat déclare
+Santa-Anna hors la loi, et de nouvelles troupes sont envoyées contre
+lui.</p>
+
+<p>Santa-Anna pousse la modération jusqu'il ne pas déclarer le sénat hors
+la loi à son tour, et va commencer une de ces campagnes d'escarmouches
+dans lesquelles la spontanéité, la brusquerie de ses mouvements le
+rendent si redoutable; une de ces campagnes de marches et de
+contre-marches, où la guerre se fait à la manière des Arabes ou des
+Indiens d'Amérique, par ruse, par surprise, et qui tient à la fois de la
+guerre et de la chasse.</p>
+
+<p>Là, le costume du général et de l'officier est remplacé par l'équipement
+du voyageur: une simple veste avec des attentes d'épaulettes, un large
+chapeau de vigogne, une manga bleue ou violette, de lourdes bottes de
+cheval, de longs éperons battus par le fourreau d'un sabre droit, tel
+est le costume de Santa-Anna et de son état-major.</p>
+
+<p>L'officier qui marche à côté du général, l'officier porteur de ces
+longues moustaches rouges recourbées vers le menton, et qui lui donnent
+l'air d'un uhlan, c'est le colonel Arista. C'est l'aide-de-camp de
+Santa-Anna, son bras droit, son confident, le compagnon inséparable de
+ses dangers, celui que, dans certaine comédie politique, nous verrons
+lui donner la réplique. Arista est ce que les Mexicains appellent
+énergiquement «hombre de caballo,» ce qui veut dire que, dans une mêlée,
+pour éviter un coup de lance, il se couchera sous le ventre, de son
+cheval et passera outre; ce qui veut dire que, sans mettre pied il
+terre, il ramassera son épée au plus rapide galop de sa monture, qu'il
+jettera rudement sur le flanc le taureau dont il aura saisi la queue
+entre sa selle et la courroie de son étrier.</p>
+
+<p>Les soldats que Santa-Anna commande sont tous de la Tierra-Caliente; ce
+sont des hommes dont le corps a la couleur et la dureté du bronze
+florentin, sur lesquels les maringouins ne peuvent plus mordre, la
+fièvre jaune, n'a plus de prise; des hommes habitués à supporter la
+faim, la fatigue, qui, sous un soleil brûlant dont les réverbérations
+tordent et calcinent les entrailles, boivent d'une cigarette, et qui,
+après douze heures de marche, dînent d'une cigarette. C'est à la tête de
+ces soldats que Santa-Anna va braver la poursuite de ses ennemis,
+composés peut-être en grande partie de troupes des zones froides et
+tempérées, et qui, dans ce cas, laisseront pour traces de leur passage
+les cadavres des leurs que la soif aura consumés. Il abandonne le fort
+de Perote, tire à l'est du côté de Téhuacan, Camino-de-Oajaca, arrive
+dans cette ville et s'y fortifie.</p>
+
+<p>Puis, débusqué par des forces de beaucoup supérieures aux siennes, il se
+replie dans l'intérieur de la ville, et, de rue en rue, de maison en
+maison, s'enferme, lui et les siens, dans le couvent de <i>Santo-Domingo</i>.
+Cet édifice, à peu près comme tous ceux du même genre, est protégé par
+de hautes et solides murailles crénelées, défendu par une porte massive
+et plus encore par la sainteté de son métier de couvent. Alors va
+commencer, non pas un siège, car on n'oserait ni miner, ni saper, ni
+canonner la maison sainte, mais on va tâcher de forcer par la faim et
+les privations les hommes que nous venons de dépeindre. Le siège sera
+long.</p>
+
+<p>Santa-Anna sait à quels ennemis il a affaire; aussi, sans souci du
+lendemain, ne pensant qu'à la fatigue du moment, il choisit l'endroit le
+plus frais du couvent pour faire sa sieste; après il avisera aux moyens
+de défense. Les assiégeants sont moins tranquilles, mais ils doivent
+aussi, de leur côté, prendre leur chocolat et se reposer, car la nuit
+est venue. Les Indiens suspendent la nuit leurs attaques, les Mexicains
+font comme les Indiens.</p>
+
+<p>Le jour revient, la fusillade commence, mais plus meurtrière pour les
+assaillants et pour les murailles qui protègent les assiégés que pour
+ces derniers; puis la nuit succède, au jour une fois encore. Le
+lendemain, les troupes du gouvernement ont la mortification d'entendre
+le mugissement des boeufs se mêler aux hennissements des chevaux bridés
+et sellés dans la vaste cour de Santo-Domingo. Le corps fumant de ces
+animaux, leurs flancs haletants attestent qu'ils ont fait pendant la
+nuit une course longue et rapide, et les cavaliers, couchés dans leurs
+grands manteaux, fument insoucieusement.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, à un signe muet, chacun est en selle, et, au moment où
+les assiégeants croient leurs ennemis occupés à se réjouir de leur
+succès, les portes du couvent s'ouvrent comme pour les processions
+solennelles; mais, au lieu des bannières de l'église, des chasubles des
+prêtres, ce sont les banderoles rouges des lanciers, les manteaux jaunes
+des dragons qu'on voit flatter. Les clochers, au lieu d'être garnis de
+draperies ondoyantes et de laisser échapper de leurs cages de pierre de
+joyeux <i>repiques</i>, sont couronnés de soldats aux figures basanées qui
+font un feu vif et soutenu. Les assiégeants surpris sont culbutés,
+battus, tandis qu'un détachement de la garnison de Santo-Domingo va
+s'emparer à leurs yeux d'un couvent voisin, et s'y installe.</p>
+
+<p>Le chef qui commande pour le gouvernement s'aperçoit de la faute qu'il a
+commise en dédaignant d'occuper ce couvent, dont les clochers lui
+auraient servi à inquiéter les assiégés; il se promet, à la première
+occasion, de réparer son imprudence, et prend judicieusement une autre
+position, car il est entre deux feux. Plusieurs jours se passent, comme
+les premiers, entre les fusillades, les repos et les sorties, pendant
+lesquels Santa-Anna attend un de ces heureux hasards qui l'ont toujours
+si merveilleusement servi et que la Providence semble lui réserver; de
+son côté, le chef des assiégeants avise au moyen de s'emparer du couvent
+qu'il ambitionne.</p>
+
+<p>Au moment où il y réfléchit en se promenant avec son aide-de-camp, les
+yeux fixés sur l'édifice qu'il convoite, il s'écrie:</p>
+
+<p>«Mais, je ne me trompe pas, D. Cayetano, <i>par Maria santisima</i>, au lieu
+de ces maudits soldats si agiles à nous fusiller il y a trois jours,
+j'aperçois les moines sur les clochers; ces diables de <i>Pintos</i> se
+seront rejoints au général.</p>
+
+<p>--Si, señor, répond l'aide-de-camp; ils n'étaient pas assez nombreux
+pour se diviser ainsi.»</p>
+
+<p>En effet, on voyait les capuchons et les longs frocs des moines se
+détacher sur la blancheur des tours, et on entendit un moment après les
+cloches retentir sous leurs coups, comme si ceux qui les frappaient à
+bras raccourcis voulaient célébrer la délivrance de la maison sainte et
+réparer le temps perdu.</p>
+
+<p>Un moine, entre autres, dépassant ses camarades de toute la tête,
+semblait y mettre plus d'ardeur qu'eux tous, et dans son enthousiasme,
+son capuchon rabattu laisse de temps à autre pointer deux grandes
+moustaches d'un rouge vif, mais que la hauteur rend invisibles.</p>
+
+<p>Le général, attentif à ce spectacle, se tourne vers l'aide-de-camp:
+«Qu'un détachement, lui dit-il, aille occuper de suite le couvent, et
+qu'on se hâte; cette occasion est trop précieuse pour la perdre.»</p>
+
+<p>L'ordre est exécuté. Un régiment s'avance l'arme au bras, quand tout à
+coup les moines laissent tomber leurs capuchons el leurs frocs; les
+<i>habits rouges</i> paraissent à leur place, une grêle de balles tombe sur
+le régiment en marche, et se croise avec celle que le clocher de
+Santo-Domingo, également couronné de soldats de Santa-Anna, fait
+pleuvoir sur lui: les malheureux sont décimés, éclaircis par un double
+feu avant qu'ils ne soient revenus de leur surprise.</p>
+
+<p>Cependant la position devient critique pour Santa-Anna; les vivres ne
+manquent pas, mais les finances sont épuisées. Arista, qu'on a sans
+doute reconnu dans ce moine aux grandes moustaches, a été, par son
+ordre, mettre à contribution les mines d'argent voisines de Oajaca, et
+il est de retour, Santa-Anna donne l'ordre de l'introduire dans la pièce
+qu'il s'est réservée.</p>
+
+<p>«Eh bien! Arista, lui dit-il, combien de talegas (sacs de 1.000
+piastres) me rapportez-vous?</p>
+
+<p>--Pas une, mon général; mais, ajouta-t-il, en caressant sa moustache et
+avec cette satisfaction de l'homme qui a rempli consciencieusement son
+devoir quoique sans résultat, j'ai apporté en croupe le directeur des
+mines, bien qu'il proteste par tous les saints du paradis qu'il n'a pas
+un seul réal disponible.»</p>
+
+<p>Santa-Anna sourit, el lui dit en reprenant sa promenade: «Allez dire à
+mes <i>muchachos</i> que je n'ai pas d'argent, mais que je leur accorde un
+tiers en sus de leur paye habituelle.»</p>
+
+<p>Dans l'après-midi une grande rumeur se fait dans la ville et parmi les
+assiégeants. Le bruit se répand, et ce bruit est vrai, que Mexico a été
+pillé, que le président est en fuite et le gouvernement renversé.</p>
+
+<p>Le hasard providentiel a servi Santa-Anna. Assiégeants et assiégés se
+donnent la main, s'embrassent, s'appellent des noms les plus affectueux,
+<i>hermanos, campadres</i>, et avec d'autant plus de raison que, dans les
+guerres civiles, <i>frères</i> et <i>compères</i> combattent l'un contre l'autre.
+Les moines sont remis en possession de leurs couvents, le directeur des
+mines regagne sa résidence, les soldats de Santa-Anna leur ciel brûlant
+en faisant crédit à leur général, et celui-ci s'en va rêver de nouveau
+sous les ombrages de <i>Manga de Clavo</i>.</p>
+
+<p>Tout ceci se passe dans les premiers jours de 1829,</p>
+
+<p><i>(La fin à un prochain numéro.)</i></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<p>La session est close; M. le ministre de l'Intérieur a fait savoir, lundi
+dernier, au gouvernement représentatif qu'il pouvait retourner chez lui
+et prendre ses vacances. Le représentatif ne se l'est pas fait dire deux
+fois: il est parti avec la joie d'un écolier qui a fini sa tâche et
+s'élance à travers les grilles ouvertes, pour aller courir en pleine
+campagne et respirer à l'aise. Il faut avouer que le représentatif est
+dans son droit. Voici bientôt huit mois qu'il était cloué sur son banc
+de gauche et de droite, et qu'il manoeuvrait au centre. De décembre à
+juillet, l'exercice est rude. Quand on est resté si longtemps sur son
+siège, quand on a dévoré tant de paroles sans saveur, de discours mal
+assaisonnés et de budgets indigestes, on a besoin de marcher pour se
+dégourdir les jambes, et de se refaire l'estomac et l'appétit par des
+provisions d'air pur.</p>
+
+<p>La séance de clôture a été parfaitement déserte, comme cela est dans ses
+habitudes; quelques honorables se montraient encore, ça et là, sur les
+banquettes, derniers échantillons du troupeau dispersé, et tout à fait
+semblables à des brebis égarées; depuis deux ou trois mois, les béliers
+avaient pris les devants et se promenaient sur les grandes routes
+cherchant de l'eau fraîche et un peu d'herbe tendre.</p>
+
+<p>Les béliers n'en font jamais d'autre: ils assistent rarement aux
+derniers jours de la session. Les béliers, en effet, sont chargés de
+conduire les moutons à la bataille. Dès qu'il n'y a plus de bataille,
+que feraient-ils à la tête de la Bergerie? Or, les heures qui précèdent
+la clôture des Chambres n'ont pas besoin de ces grands pourfendeurs:
+tous les partis éprouvent la même lassitude; sans avoir précisément mis
+bas les armes, ils sont à peu près désarmés. Comme il n'y a plus de
+ministère à battre en brèche, ni de questions de cabinet à enfoncer, les
+larges fronts qui se chargent ordinairement de cette besogne ne se
+sentent plus nécessaires. Ils désertent donc, se contentant, pour
+empêcher la session de rendre le dernier soupir dans un complet abandon,
+comme un mourant sans amis et sans famille, de laisser à l'arrière-garde
+quelques traînards, qui lui jettent l'eau bénite et crient Vive le roi!
+autour de son cercueil. Ainsi, les orateurs illustres, les grands
+parleurs et les bavards disparaissent un à un, quinze jours avant la
+dernière scène de la comédie; il ne reste que les muets et les bègues,
+ceux qui se distinguent à la Chambre par un très-profond silence. La
+séance de clôture est la séance où triomphent ces foudres de guerre; le
+moment de lancer les éclairs de leur redoutable éloquence est à la fin
+venu; à peine M. le ministre a-t-il prononcé ces mots: «La session est
+close,» que nos gens se lèvent pleins d'ardeur, et, se donnant
+réciproquement la main avec de fières attitudes de Démosthènes: «Adieu,
+s'écrient-ils, portez-vous bien, bon voyage, à l'année prochaine!» Après
+quoi ils s'essuient le front, comme accablés sous la fatigue de cette
+terrible improvisation, et se disent intérieurement; «Eh! moi aussi je
+suis Mirabeau!» Pour peu qu'on les y poussât, ils feraient imprimer sur
+vélin et distribuer leur superbe discours: «Adieu, à l'année prochaine,
+portez-vous bien, bon voyage!»</p>
+
+<p>De leur côté, les électeurs sont avertis et se tiennent sur le qui-vive?
+Le canton n'est pas fâché de revoir son représentant, et de se trouver
+engraissé et décoré dans sa personne. Si le canton est satisfait de son
+illustre enfant, il lui dresse un banquet et une demi-douzaine de toasts
+et d'allocutions; si, au contraire, il a contre lui quelque rancune,
+trois ou quatre bureaux de poste, une dizaine de bureaux de tabac,
+quelques aunes de rubans arrivant à propos, adoucissent son
+ressentiment, et couronnent le front du mandataire d'une resplendissante
+auréole. Le grand homme! il a compris les besoins de son époque: honneur
+à lui!</p>
+
+<p>Lui, cependant, se promène par les rues de sa ville d'un pas relevé et
+avec tous les signes d'une méditation profonde; que voulez-vous? il
+porte, dans sa tête, les destinées de la France et de l'Europe,
+l'Angleterre, et la Russie, et l'Espagne, et même un peu la Cochinchine.
+Ne le dérangez pas, ne le troublez pas, de grâce! prenez garde qu'il ne
+se heurte et ne fasse un faux pas: l'équilibre du monde en serait
+ébranlé!--Si vous avez l'honneur de payer 200 francs de contribution,
+ou d'être patenté, vous pouvez vous hasarder cependant et l'éveiller
+dans ses rêves. L'élu a des égards pour l'électeur, tant que sa cote
+n'est pas diminuée; il l'aperçoit de loin, il lui sourit, il lui tend la
+main, il le devine d'une lieue au fumet. Comment vous portez-vous?
+comment va madame votre épouse? et votre petit Eugène? Mon Dieu! que
+vous avez bon air et bon visage, et que la France est heureuse d'avoir
+des citoyens tels que vous!</p>
+
+<p>J'en connais un qui pousse à sa perfection cet art de caresser
+l'électeur et de l'emmieller; celui-là est tout fraîchement arrivé aux
+honneurs du représentatif; c'est à la poursuite de cette toison d'or
+qu'il a déployé une souplesse de ressorts digne d'admiration. Vous
+soupçonnait-il électeur, ou tout au moins cousin, ami, domestique ou
+portier d'un électeur? il courait après vous comme un limier sur la
+piste d'un fin gibier, vous tirait par le pan de l'habit, et vous
+accablait de protestations et de tendresses; vous aviez beau faire et
+vous débattre, et dire que vous n'en pouviez mais, qu'il ne faisait pas
+votre affaire, que vos opinions ne vous permettaient pas de le choisir,
+et qu'il s'adressât à un autre: notre homme n'en démordait pas, et
+faisait si bien, qu'en vous quittant il emportait toujours quelque chose
+de votre personne; si ce n'était pas votre vote, c'était au moins le
+bouton de votre habit, tant il était tenace et vous tiraillait par tous
+les bouts, pour arracher quelques lambeaux de votre conscience.</p>
+
+<p>Très-habile à tendre ses hameçons en plein vent et à happer les
+électeurs au passage, il était plus remarquable encore dans sa chasse de
+l'électeur à domicile. Je l'ai vu écumer le pot et arroser le rôti pour
+plaire à la cuisinière; il appliquait à la politique le système que
+l'Eliante de Molière conseille pour réussir en amour:</p>
+
+<p>Jusqu'au chien du logis il s'efforçait de plaire.</p>
+
+<p>Un jour, c'était la veille de l'élection, il avisa sur sa porte la femme
+d'un électeur influent; un enfant de deux ou trois ans jouait sur le
+seuil, près d'elle, illustre rejeton, l'orgueil, l'espoir de cette
+famille électorale. Le candidat s'approcha de madame *** et la salua de
+son air le plus souriant et le plus gracieux; puis, se tournant vers le
+marmot: «C'est là monsieur votre fils? dit-il; charmant enfant,
+semblable à sa mère; bon Dieu, quels yeux! quel front! il y a quelque
+chose dans cette tête-là; voilà un jeune homme qui ira loin, nous en
+ferons un jour un conseiller d'État, qui sait? un ministre; et, si je
+suis député en ce temps-là, il pourra compter sur ma voix.»</p>
+
+<p>A ces mots, il prit le petit bonhomme dans ses bras et le caressa avec
+de grandes démonstrations d'enthousiasme et de tendresse. Soit que
+l'enfant fût sensible outre mesure à la flatterie, soit que les
+prédictions que venait de faire le député en expectative eussent ouvert
+subitement la voie et chatouillé son ambition, il ne se contint pas et
+se conduisit comme les petits chiens de l'Intimé sur les genoux de
+Perrin Dandin. Précisément le candidat le tenait en l'air, dans une
+situation perpendiculaire à son visage, de sorte qu'il n'en perdit rien
+et fut inondé de ses marques de joie et de reconnaissance. Mais il ne
+s'en troubla point le moins du monde: «Adorable enfant! heureuse mère!»
+s'écria-t-il. Le lendemain, l'élection eut lieu, et notre héros fut
+nommé; la voix du père de l'enfant vint, au second tour de scrutin,
+compléter l'appoint de sa majorité. Ou a vu avec quelle résignation
+stoïque il supportait, dans l'intérêt de sa candidature, tout ce qui
+pouvait lui tomber d'en haut; depuis qu'il est député, il en a essuyé
+bien d'autres.</p>
+
+<p>Ce n'est pas seulement, la Chambre qui déserte Paris, tout le monde s'en
+mêle; on ne rencontre que des gens qui font leur malle ou qui vont la
+faire. Quand le mois d'août commence à poindre à l'horizon, il y a toute
+une couche de population parisienne qui s'inquiète et s'agite; le besoin
+de locomotion la sollicite et la tourmente; ce Paris, si cher et si
+adoré pendant huit mois de l'année, devient maussade, insupportable,
+odieux; il semble qu'on étouffe dans ses murs comme dans une bastille;
+le pavé vous blesse et vous brûle, et vous avez hâte de lever le pied et
+de vous enfuir quelque part, à droite ou à gauche, ici ou là,
+qu'importe?</p>
+
+<p>Les symptômes de cette impatience se font voir, en ce moment, de tous
+côtés; chacun fait ses préparatifs de départ et de changement de
+domicile. Au signal donné par les deux Chambres, Paris va répondre de
+tous les points de la ville: les notaires, les avocats et les avoués
+expédient les actes, dévorent les dossiers et se préparent à demander au
+bienheureux mois de septembre un peu de liberté et de repos. Les
+présidents et les juges commencent à mettre leur bonnet au fourreau et à
+plier leur hermine et leur loge, caressant l'espoir prochain de donner
+un peu de bon temps à Thémis; l'Académie distribue ses couronnes et
+envoie promener ses lauréats; le ministère fait atteler sa chaise de
+poste; la guerre va au midi, l'instruction au nord; le commerce, la
+marine, les affaires étrangères n'attendent que l'heure de se mettre au
+galop. La royauté elle-même prendra bientôt ses vacances: elle ira au
+château d'Eu dans quelques jours. Cependant les altesses royales
+voyagent; mais tout n'est pas rose et plaisirs pour elles dans ces
+pérégrinations que l'officiel et le solennel gênent et attristent
+toujours. Les vacances des princes et des rois ne sont pas les
+meilleures vacances; ne trouvent-ils pas sans cesse, à chaque pas, au
+coin de toutes les villes et de tous les sentiers, la harangue du maire,
+du conseil municipal, du commandant de la garde citoyenne, du député en
+congé et de l'académie locale qui lui jette ses fleurs de rhétorique et
+lui barre le chemin?</p>
+
+<p>Voyez-vous dans l'enceinte des collèges cette, multitude jeune et
+ardente qui feuillette un dictionnaire, et, les deux coudes appuyés sur
+la table, griffonne un thème grec ou une dissertation latine? c'est la
+nation des écoliers. Voilà les véritables bienheureux, les élus du mois
+d'août et du mois de septembre. Pour ceux-là, du moins, le mot vacances
+a des charmes inappréciables, un bonheur immense et sans mélange: il
+renferme les émotions les plus vives et donne les biens les plus
+désirés, l'air, la liberté, les bois, les prés fleuris, les courses
+haletantes dans la plaine ou sur la montagne, les caresses d'une mère,
+les douceurs du foyer domestique, les joies de la famille!</p>
+
+<p>Aussi, comme ils calculent les jours! comme ils attendent avec
+impatience l'heure qui doit ouvrir les portes de leur cage! A l'instant
+où je vous parle, il n'y a pas un élève des collèges royaux, de Rollin à
+Charlemagne, de Henri IV à Louis-le-Grand, de Bourbon à Saint-Louis, qui
+ne compte sur ses doigts tous les matins en se levant, tous les soirs en
+se couchant, et ne dise: «Dans un mois, dans quinze jours, dans huit
+jours, je serai en vacances!» Les plus calmes, les plus graves, les plus
+indifférents, les plus forts et thèmes, ne sont pas eux-mêmes exempts de
+cette impatience et de cette palpitation.</p>
+
+<p>Mais nos écoliers ne partiront pas avant d'avoir livré la grande
+bataille de grec et de latin qui couronne l'année scolaire et lui sert
+de dénouement; bientôt les voûtes de la Sorbonne répéteront les noms des
+heureux vainqueurs au concours général, et chaque collège donnera, dans
+son enceinte particulière, une imitation en miniature de ce triomphe
+solennel; l'heure de la lutte n'est pas loin; déjà tous nos jeunes
+athlètes s'arment de la plume et lui donnent le fil: c'est une grande
+rumeur dans les collèges: le proviseur excite ses bataillons, le
+professeur les harangue, le maître d'étude leur crie: <i>Macte animo!</i> il
+n'est pas jusqu'au tambour qui ne batte l'appel des classes avec plus de
+vivacité et d'ardeur, donnant à son roulement un air de <i>Te Deum</i>
+anticipant sur les prochaines victoires.</p>
+
+<p>Le combat fini, quand les victorieux s'en retourneront les couronnes au
+bras, quand les fils, ceints de lauriers, se seront jetés dans les bras
+des mères, quand le proviseur leur aura donné le baiser magistral, alors
+il fera bon voir la foule des écoliers libres enfin s'élancer à travers
+les grilles et prendre son vol vers le toit paternel en poussant des
+cris joyeux.</p>
+
+<p>En ces jours de liesse et de repos, il semble que le monde change de
+face; il y a de tous côtés un désarmement général qui ferait presque
+croire au bonheur et à la paix universels; tout se tait, tout est calme
+et tranquille; les avocats ne crient plus, les ministres ne se
+querellent plus, les juges ne condamnent plus, les professeurs ne
+donnent plus de pensums; on se croirait en plein âge d'or, avant le coup
+de dent donné imprudemment par Eve au fruit défendu.</p>
+
+<p>Mais quel bonheur n'a pas son excès, quelle médaille n'a pas son revers?
+De cette distraction générale que les vacances autorisent, de cet oubli
+des affaires qu'elles encouragent et qu'elles donnent, naît un tant soit
+peu de langueur et de tristesse; chacun s'amuse à part soi, sur les
+grands chemins ou dans son enclos; mais le monde parisien en souffre; il
+semble que la vie se retire de lui: peu d'affaires, peu de plaisirs, peu
+de bruit! Ce qui reste de Paris, ce qui ne voyage pas, ce qui n'a ni
+parents, ni amis <i>extra muros</i>, ni coin de terre, ni maison des champs,
+le Paris immobile en un mot, le Paris qui reste sur lieu, prend je ne
+sais quel air indifférent et désoeuvré. Cette année, le ciel en a pitié
+et lui envoie un remède efficace contre cet engourdissement et cet
+ennui. Quelle est cette merveilleuse panacée! Quoi! ne devinez-vous pas,
+vous tous, chers lecteurs, qui en faites chaque semaine, un usage
+agréable, vous qui en connaissez, par expérience, l'incontestable vertu?
+Et qu'y a-t-il de plus intéressant, de plus étonnant, de plus important
+aujourd'hui que..... le rébus de <i>l'Illustration?</i></p>
+
+<p>Notre rébus a conquis toutes les affections; notre rébus attire tous les
+regards; il n'est pas de parti, pas de Pyrénées, que notre rébus ne
+réunisse dans une commune fraternité et dont il n'abaisse les cimes; il
+est l'intérêt, le souci, la passion du moment. Les Chambres ont bien
+fait de se dissoudre, car leur éloquence pâlissait devant les mystères
+de ce rébus adoré; on ne s'inquiétait déjà plus de M. Guizot, mais du
+rébus de <i>l'Illustration</i>; la gauche, la droite', le centre, avaient
+beau se démener et se débattre.--Quelle est la nouvelle du jour? un
+discours de Barrot? une harangue de Lamartine? Zurbano, Narvaez,
+Saragosse, Madrid, O'Connell, la prise de la Zméla? Allons donc, vous
+n'y pensez pas! Voilà de belles affaires vraiment auprès des rébus de
+<i>l'Illustration!</i> Quoi de plus nouveau, en effet, ô Athéniens! quoi de
+plus digne d'attention que ces rébus incomparables?</p>
+
+<p><i>L'Illustration</i> est naturellement modeste; cependant la plus robuste
+modestie ne saurait se taire en présence d'une sympathie si honorable et
+d'un si prodigieux succès. Se taire ne serait plus de la pudeur, mais de
+l'ingratitude; il est décent de baisser les yeux quelque temps et de se
+dérober à sa propre gloire; mais que cette gloire finisse par vous
+envelopper de toutes parts et vous inonde, on est bien obligé de la
+voir, de l'envisager, de s'en faire honneur et de s'en parer: tel est le
+cas de <i>l'Illustration</i>.</p>
+
+<p>Ses rébus occupent Paris, le font coucher tard, l'éveillent de bonne
+heure, et souvent agitent ses nuits. Le samedi, dès que <i>l'Illustration</i>
+paraît, les Parisiens se répandent dans la ville par centaines; vous
+croyez qu'ils vont à leurs affaires: non, ils courent après le rébus. Le
+chef de bureau en cherche le sens à travers ses dossiers, l'agent de
+change à la Bourse, le marchand dans sa boutique, le millionnaire dans
+son hôtel, la jolie femme dans son boudoir, le garde national en
+faction, et le ministre en plein conseil!</p>
+
+<p><i>L'Illustration</i> refusait d'abord de croire à une vogue si universelle,
+à une influence si extraordinaire, mais il a bien fallu qu'elle se
+rendit à l'autorité et à l'évidence des faits.</p>
+
+<p>A tous les coins de rues, des femmes, des enfants, des vieillards,
+arrêtent les écrivains, les dessinateurs, les employés, les imprimeurs,
+les éditeurs, les brocheuses, les porteurs de <i>l'Illustration</i> pour leur
+demander le mot du rébus de la semaine. Toutes les nuits, le rédacteur
+en chef est éveillé en sursaut pour la même question. Dans les théâtres,
+sur les places publiques, voici des gens en groupe qui chuchotent; vous
+approchez et vous distinguez ces mots: «C'est cela!--Non, c'est
+ceci!--Je n'en viendrai jamais à bout!</p>
+
+<p>--Ah! m'y voici; quel bonheur! je le devine; j'ai deviné!» C'est encore
+de notre rébus qu'il s'agit.</p>
+
+<p>Hier, à minuit, M. de Rotschild rencontra M. Hottinger sur le boulevard
+Montmartre: «Où allez-vous si tard?</p>
+
+<p>--J'allais chez vous.--Et moi aussi, répondit M. de Rotschild, pareil
+à l'un des deux amis de la fable.--S'agit-il d'un emprunt ou d'un chemin
+de fer?--Non, pardieu! j'allais savoir si vous aviez pu deviner le
+dernier rébus?--Eh! j'allais vous en demander autant.--Ma foi non! je
+n'ai rien deviné.--Ni moi; mais je ne me coucherai pas sans en avoir le
+coeur net.--Ni moi, vraiment.» Et nos deux grands financiers se
+promenèrent longtemps de long en large dans une agitation difficile à
+décrire. A quatre heures du matin, ils cherchaient encore: leur anxiété
+était au comble. Nous donnerons dans notre prochain numéro le bulletin
+des suites de cette crise financière.</p>
+
+<p>A la même heure, tout remuait au domicile d'un avocat à la Cour de
+cassation.--Sa jeune femme se désolait de ne pas savoir encore à quoi
+s'en tenir sur le fin mot de la chose.--Elle sonnait ses domestiques,
+elle harcelait son mari, et celui-ci, sautant à bas du lit, envoyait
+chercher des renseignements chez le premier président de la Cour, et, à
+son défaut, chez le garde-des-sceaux.</p>
+
+<p>Vendredi, le trouble était à l'ambassade d'Autriche; M. l'ambassadeur et
+madame l'ambassadrice avaient mis toute leur maison sur pied; est-ce
+qu'il serait arrivé à monseigneur quelque nouvelle diplomatique
+fâcheuse? Est-ce que madame l' ambassadrice, aurait des maux de nerfs?
+Point du tout; c'est le rébus de <i>l'Illustration</i> qui cause ce désordre:
+depuis le matin, monseigneur se creusait la tête en vain et se dépitait;
+un congrès ne lui aurait pas causé plus de soucis; heureusement, le
+secrétaire d'ambassade connaissait un maître des requêtes qui
+connaissait un oncle de la cousine de la nièce du propriétaire de
+<i>l'Illustration</i>. On remonta de source en source, et le secrétaire
+d'ambassade victorieux rapporta enfin, tout haletant, le mot du rébus à
+M. le comte d'Appony. Immédiatement. M. le comte expédia un courrier
+extraordinaire à M. de Metternich.</p>
+
+<p><i>L'Illustration</i> sent ici le besoin d'exprimer sa reconnaissance à ses
+lecteurs et toute son émotion.</p>
+
+<p>Il se publie depuis quelques jours un journal qui est bien loin d'avoir
+le même agrément de popularité: l'abonné n'y mord pas, et le lecteur
+passe à côté. Un des rédacteurs de ce journal non moins généreux
+qu'inconnu, disait hier avec une résignation naïve: «C'est très-agréable
+de travailler dans ce journal-là: on est bien payé, on y met toutes
+sortes de bêtises, et personne ne sait rien!»</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Le Sapeur-Pompier (1),</h2>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Costume de service.</b></p>
+
+<p>Deux heures viennent de sonner, Paris s'est enfin décidé à terminer sa
+longue journée; il dort, ou du moins il s'est retiré dans ses plus
+secrets appartements. A peine si les patrouilles grises rencontrent ça
+et là quelque ivrogne attardé dans les rues désertes et silencieuses.
+Tout à coup un cri terrible a troublé le calme de la nuit: Au feu! au
+feu!--Déjà tous les habitants du quartier menacé sont réveillés en
+sursaut et courent sans savoir où. Un incendie vient de se déclarer au
+troisième étage d'une maison habitée par de nombreux, locataires et
+entourée de magasins de bois; des tourbillons de flamme et de fumée
+s'échappent par les fenêtres brisées; une foule immense s'agite devant
+la maison; les habitants des étages supérieurs, ne pouvant descendre par
+l'escalier que l'incendie a déjà dévoré à moitié, se sont réfugiés sur
+les toits, où ils sollicitent à grands cris de prompts secours. Le
+désordre est à son comble. Les spectateurs sont pleins de zèle, de bonne
+volonté, de dévouement, mais ils ne savent quels moyens employer pour
+éteindre le feu et secourir les malheureuses victimes de l'incendie. Un
+redoute les plus grands désastres, et déjà les locataires des maisons
+voisines, perdant la tête, commencent à jeter par les fenêtres leurs
+meubles les plus précieux...</p>
+
+<blockquote>Note 1: Au moment où M. le général Schramm vient de terminer
+l'inspection du corps des sapeurs-pompiers de la ville de Paris, nous
+avons cru devoir donner aux lecteurs de l'<i>Illustration</i> quelques
+détails peu connus sur l'histoire et l'organisation de ce bataillon
+d'élite, qui rend de si grands services en temps de paix à la capitale
+de la France.</blockquote>
+
+<p>Mais, en ce moment, un autre cri retentit à l'extrémité de la rue: Les
+pompiers! les pompiers!--A ces mots, l'espérance renaît dans toutes les
+âmes; il semble que tout danger ait disparu comme par enchaînement, et
+que l'incendie, sûr de sa défaite prochaine, diminue d'intensité et
+semble vouloir battre en retraite devant son redoutable ennemi toujours
+vainqueur. Ils arrivent en effet, traînant trois par trois, avec la
+vitesse d'un cheval au galop, une pompe munie de tout les appareils
+nécessaires, et des voitures chargées de seaux remplis d'eau. Ils
+veillent la nuit comme le jour. A peine avertis, ils sont partis; ils
+accourent, ils arrivent, et en quelques minutes ils ont rétabli l'ordre,
+rendu la confiance à cette population effrayée, et organisé des secours
+efficaces. L'escalier est détruit; ils parviennent, à l'aide de courtes
+échelles appliquées d'étage en étage, jusqu'au but: les uns en font
+descendre dans un grand sac de toile, sans secousse et sans danger, les
+malheureux qui s'y étaient réfugiés et qui, croyant leur mort prochaine,
+recommandaient leur âme à Dieu; les autres pénètrent dans l'appartement
+où l'incendie a pris naissance, ils l'y concentrent, ils le défient, ils
+le bravent, ils en triomphent. Deux heures après, les dernières flammes
+sont éteintes, et chacun reprend son sommeil interrompu; eux seuls
+retournent à leur caserne chargés des bénédictions de la foule; mais ils
+ne se livreront pas encore au repos; cette nuit même ils auront
+peut-être d'autres vies ou d'autres propriétés à sauver.</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Sapeurs-Pompiers.--Grande tenue.</b></p>
+
+<p>L'établissement d'un corps organisé de sapeurs-pompiers remonte à la fin
+du dix-septième siècle. En 1699, Louis XIV, qui avait déjà donné 12
+pompes à incendie à la ville de Paris, accorda à M. Dumouriez-Duperrier
+le privilège de construire seul, pendant vingt années, des machines
+semblables à celles qu'il avait rapportées de l'Allemagne et de la
+Hollande.--Les incendiés payaient alors les secours qu'ils recevaient.
+En 1705, à l'époque de l'incendie de l'église du Petit-Saint-Antoine, la
+ville possédait 20 pompes desservies par 32 hommes de service, 16
+gardiens de pompe et 16 sous-gardiens... Les pompes, alors, étaient
+déposées dans les établissements religieux, et des détachements de
+pompiers accompagnaient le roi dans toutes ses résidences.</p>
+
+<p>Vers 1722, on lisait sur la porte du directeur des pompes: <i>Pompes
+publiques du roi pour remédier aux incendies, sans qu'on soit tenu de
+payer</i>. En outre, il y avait à Hôtel-de-Ville des pompes qui étaient la
+propriété de quelques particuliers... En 1764, le nombre des hommes
+attachés au service des pompes publiques fut porté à 80, et l'on créa
+six corps de garde. L'année suivante, les pompiers portèrent leur
+premier casque en cuivre. En 1767, la compagnie fut portée à 108 hommes,
+et en 1770, son effectif était de 146 hommes, plus 14 surnuméraires. Il
+y avait une somme de 70,000 francs allouée à l'entretien du corps. Seize
+ans plus tard, en 1786, 221 hommes coûtaient 116,000 francs. L année
+suivante, on comptait 25 corps-de-garde. En 1792, les théâtres furent
+forcés d'avoir un service de pompiers rétribué par leur direction, et
+déjà à cette époque il était défendu de rien accepter des incendiés. En
+1705, le corps reçut son premier drapeau, et dès lors les pompiers
+parurent à toutes les solennités nationales, ils eurent un code et un
+conseil de discipline, et leurs veuves furent assimilées à celles des
+défenseurs de la patrie. Bonaparte, premier consul, réduisit le nombre
+des pompiers, ce qui permit d'élever le chiffre de leur solde. Les
+compagnies se composaient toujours de 150 hommes, mais il y avait 60
+surnuméraires par compagnie, qui s'habillaient à leurs frais, et qui en
+complétaient le cadre. Au bout de deux ans de service, ces surnuméraires
+étaient exempts de la conscription, et faisaient partie du corps soldé
+par l'État.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Sapeurs-Pompiers.--Le sinistre.</b></p>
+
+<p>Plus tard, l'Empereur décréta que le bataillon des sapeurs-pompiers de
+la ville de Paris concourrait au service de sûreté publique, sous les
+ordres du préfet de police, et qu'il serait soumis en tout à la
+discipline militaire.</p>
+
+
+
+<p>Enfin, aujourd'hui, le corps des sapeurs-pompiers compte 623
+sous-officiers, caporaux et soldats, 5 capitaines, 4 lieutenants, 5
+sous-lieutenants, 1 trésorier, 2 chirurgiens et 2 adjudants. Ces 623
+hommes forment 4 compagnies qui occupent les quatre points cardinaux de
+la capitale. Il y a dans Paris 37 postes de ville; chaque poste est
+composé des 3 hommes nécessaires à la manoeuvre d'une pompe.--Le
+lieutenant-colonel commandant des sapeurs-pompiers de la ville de Paris
+est M. Gustave Paulin, ancien élève de l'École Polytechnique et ex-chef
+de bataillon du génie. M. Paulin n'est que lieutenant-colonel parce que
+les statuts militaires ne permettent pas de nommer à un grade plus élevé
+le commandant d'un seul bataillon, et que le corps des sapeurs-pompiers
+ne forme qu'un seul bataillon. Toutefois, si, aux termes des règlements,
+les pompiers ne peuvent pas être commandés par un colonel, la France a
+confié à leur petit nombre la garde d'un de ses drapeaux.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Manoeuvre de l'échelle à crochets.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Appareil Paulin.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/005c.png"><br><b>Manoeuvre du sac de sauvetage.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Paris s'agrandit chaque année; partout de nouvelles maisons se
+construisent; certains quartiers autrefois inhabités se sont
+transformés, comme par enchantement, en petites villes entièrement
+neuves; le chiffre de la population s'élève dans la même proportion que
+le nombre des habitations, et cependant tel est le zèle, tel est le
+dévouement du faible corps des sapeurs-pompiers, qu'on ne songe pas
+encore à augmenter son personnel; on n'en éprouve même pas le besoin.
+Quel plus bel éloge pourrait-on faire de cette admirable institution?</p>
+
+<p>Qu'on nous permette cependant de citer un passage de l'<i>avant-propos</i>
+que M. le lieutenant-colonel Paulin a mis en tête de sa <i>Théorie du
+Maniement de la Pompe</i>:</p>
+
+<p>«Le corps des sapeurs-pompiers de Paris est un corps d'élite, et cela ne
+peut être autrement... En effet, lorsque les sapeurs arrivent dans un
+lieu incendié, ils sont maîtres des localités, tous les objets précieux
+restent à leur disposition et sous leur garde; il faut donc avant tout
+qu'ils soient parfaitement honnêtes; aussi existe-t-il fort peu
+d'exemples que des hommes de ce corps aient été punis pour infidélité.</p>
+
+<p>«Ils doivent être intelligents, car leur métier ne consiste pas à agir
+comme de simples machines; ils doivent opérer avec discernement pour
+exécuter avec fruit les ordres qui leur sont donnés par leurs chefs,
+desquels dépend le succès des opérations dont ils sont chargés.</p>
+
+<p>«Ils doivent être sages, parce qu'une conduite déréglée, l'ivrognerie,
+la passion du jeu et la fréquentation des mauvais lieux peuvent les
+porter à faire plus de dépenses que leur solde ne le permettrait; qu'ils
+auraient alors besoin de se procurer de l'argent, et que par suite ils
+pourraient être tentés de soustraire les objets précieux qui se
+trouveraient abandonnés dans le local incendié qui leur est confié. Ils
+doivent être ouvriers d'art, maçons, charpentiers, couvreurs, plombiers,
+parce que les hommes de ces professions ont déjà l'habitude de parcourir
+les lieux élevés sans être effrayés, et d'agir sur ces points, et qu'ils
+sont d'autant plus adroits qu'ils connaissent la construction des
+bâtiments.</p>
+
+<p>«Ils doivent savoir lire et écrire afin de pouvoir s'instruire sur les
+théories qui leur son données dans les livres et pouvoir faire au besoin
+un rapport sur ce qu'ils ont remarqué dans un incendie.</p>
+
+<p>«Ils doivent avoir une taille moyenne, parce que c'est dans cette classe
+d'hommes qu'on trouve une constitution robuste et en même temps agile,
+qui leur permet de faire de la gymnastique et de pouvoir agir ainsi avec
+peu de danger dans des opérations où leur vie serait compromise s'ils
+n'avaient l'habitude de travailler sur des points élevés, isolés, et qui
+présentent peu de sécurité.</p>
+
+<p>«Quand des sous-officiers de l'armée s'enrôlent dans les
+sapeurs-pompiers, ils ne sont reçus dans le corps que comme simples
+soldats, nul ne pouvant y être admis avec son grade, car il faut que les
+sous-officiers qui dirigent les sapeurs dans un incendie aient exercé
+comme simples soldats pour avoir les connaissances requises du métier.</p>
+
+<p>«Les officiers qui y arrivent des autres corps sont choisis de
+préférence dans le génie, et dans l'artillerie.»</p>
+
+<p>Les appareils ou ustensiles dont se servent les pompiers pour éteindre
+les incendies sont tellement connus ou si exactement représentés dans
+les gravures ci-jointes, qu'il serait inutile d'en donner ici une
+description détaillée. Il en est un cependant qui, bien qu'illustré,
+mérite néanmoins une courte explication. Nous voulons parler de
+l'appareil Paulin.</p>
+
+<p>Jusqu'à ces dernières aimées les feux de cave avaient été
+très-difficiles à éteindre et très-meurtriers, les sapeurs-pompiers ne
+pouvant pénétrer dans une cave où un incendie s'était manifesté, sans
+s'exposer à être asphyxiés par la fumée, Grâce à la sollicitude
+paternelle de leur commandant, ces dangers n'existent plus pour eux, el
+ils sont presque certains de se rendre, maîtres en peu de temps des feux
+de cave les plus terribles. En effet, M. Paulin est l'inventeur d'un
+appareil aussi simple que commode, à l'aide duquel l'homme qui en est
+revêtu peut respirer facilement au milieu de la plus épaisse fumée.</p>
+
+<p>Cet appareil peu connu consiste en une large blouse en basane et en un
+masque de verre demi-cylindrique de trois millimètres d'épaisseur,
+au-dessous duquel est un sifflet à soupape servant à transmettre les
+commandements. Cette espèce de blouse est serrée sur les hanches par une
+ceinture qui fait partie de l'uniforme du sapeur; deux bracelets bouclés
+la ferment sur les poignets; deux bretelles ajustées au bas de la blouse
+et se bouclant par derrière la tiennent solidement attachée.</p>
+
+<p>C'est cette enveloppe qui doit contenir l'air respirable; aussi est-elle
+percée au côté gauche et à la hauteur de la poitrine d'un trou auquel
+est adapté un raccordement en cuivre; à ce raccordement vient se fixer
+la vis d'un tuyau de cuir avec spirale; ce tuyau est lui-même fixé sur
+la bâche de la pompe à incendie: or, en faisant fonctionner la pompe
+vide d'eau, ou envoie dans la blouse une grande quantité d'air frais,
+qui permet au sapeur de respirer sans aucun danger au milieu d'une
+épaisse fumée et des gaz les plus délétères. Il reçoit même plus d'air
+qu'il n'en consomme, mais cet air s'échappe par les plis que fait la
+blouse à la ceinture et aux poignets, et en fuyant par ces issues il
+remplit deux objets importants: celui de ne pas gêner la respiration, et
+celui de refouler à l'extérieur de la blouse toutes les vapeurs
+malfaisantes qui tendraient à s'y introduire.</p>
+
+
+
+<p>Nous avons dit que malgré l'agrandissement de Paris, on n'éprouvait pas
+le besoin d'augmenter le personnel du corps des sapeurs-pompiers. Cela
+est vrai, et cependant une réforme devient plus que jamais nécessaire.
+Les sapeurs-pompiers actuels font un service très-pénible. Si on tardait
+longtemps encore à leur donner des auxiliaires, ils périraient victimes
+de leur zèle et de leur dévouement, la ville de Paris leur doit trop de
+reconnaissance pour qu'on ne double pas leur nombre. Terminons enfin en
+exprimant le voeu que toutes</p>
+
+<p>les principales villes imitent l'exemple utile que leur a donné la
+métropole, qu'elles organisent à leurs frais des corps spéciaux de
+sapeurs-pompiers. Le capital qu'elles emploieront à cette dépense leur
+produira de gros intérêts.</p>
+
+
+
+<p>Au moment on nous écrivons, le commandant Paulin fait instruire par ses
+soldais des pompiers que le Sénat de Hambourg a récemment envoyés à
+Paris. Des soldats étrangers apprennent des soldats français, non plus
+l'art de détruire leurs semblables, mais l'art de les sauver.
+L'effroyable leçon donnée à la malheureuse cité de Hambourg ne
+profitera-t-elle pas à tous les chefs-lieux des quatre-vingt-six
+départements français?</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Une Mort.</h2>
+
+<p class="mid">NOUVELLE.</p>
+
+<p>Au moment on j'allais sortir, on sonna avec violence; j'ouvris: une
+femme pâle, hâve, dont les yeux noirs, agrandis par la maigreur de ses
+joues, s'attachèrent aux miens avec une fixité effrayante, était là, un
+bras pendu à la sonnette, portant de l'autre un bel enfant qui me
+sourit, quoique des larmes tremblassent encore au bout de ses longs
+cils.</p>
+
+<p>«Par charité, me dit la femme en réprimant un sanglot, aidez-moi à le
+mettre sur son séant... il se meurt.»</p>
+
+<p>Il n'y eut pas plus d'explication: elle se hâta de remonter l'escalier;
+je la suivis.</p>
+
+<p>C'était une personne logée depuis peu de mois dans les combles de la
+maison avec son mari et trois enfants. Je la reconnus, bien que je
+l'eusse tout au plus entrevue une ou deux fois, lorsqu'elle glissait le
+long de la rampe, toujours vêtue de la même robe d'indienne couleur de
+cendre, enveloppée du même châle à nuances ternes, et se dissimulant de
+son mieux; aussi passait-elle inaperçue, et c'étaient seulement ses
+beaux enfants qui avaient attiré mon attention.</p>
+
+<p>Depuis quelques semaines cependant, je ne voyais plus les deux aînés
+habillés avec une sorte d'élégance, sortir heureux, comme de coutume, le
+dimanche matin, donnant la main à un homme dont le visage triste et
+l'extrême maigreur formaient un pénible contraste avec leurs mines
+rondes et empotées, les deux espiègles se renvoyaient l'un à l'autre de
+frais rires, de gais accents qui éveillaient ma sympathie. Mais, si je
+ne rencontrais plus l'homme à la figure allongée et grave à l'habit
+boutonné jusqu'au cou, aux bottes si bien cirées, qu'elles avaient valu
+plus d'un reproche à mon domestique en revanche, il m'arrivait plus
+fréquemment que jamais de me croiser avec ses enfants sur notre escalier
+comun, dont ils encombraient toute la largeur.</p>
+
+<p>Depuis peu l'aîné avait adopté le plus drôle de petit air réfléchi; il
+ne marchait plus que muni d'un long parapluie, ayant au bras un grand
+panier couvert, où l'autre petit aurait pu se cacher tout entier. Ce
+dernier courait toujours, et babillait, babillait, entraînant après lui
+son frère, qui débitait, chemin faisant quelque axiome de morale. La
+gravité du petit Mentor, l'impétuosité de son Télémaque de quatre ans,
+me divertissaient; de sorte que j'avais souvent ralenti le pas pour les
+suivre lorsqu'ils descendaient marche à marche. <i>Caton le pourvoyeur</i>,
+comme j'aimais à nommer le sage de sept ans, porteur du gigantesque
+panier, répondait moins volontiers que son frère à mes agaceries, et je
+n'avais pu encore décider ni l'un ni l'autre à entrer chez moi:
+impossible de me procurer la satisfaction de leur voir manger les
+friandises que je présentais comme appâts au passage. Le petit Caton
+interposait toujours son mot; «Papa ou maman attend, il faut se
+dépêcher;» et les deux marmots remontaient au plus vite, emportant, sans
+y toucher, le gâteau ou le fruit que je venais de leur donner.</p>
+
+<p>Cette conduite, peu ordinaire aux enfants si pressés de jouir et qui ne
+connaissent que le présent, la physionomie sérieuse de l'homme que
+j'avais rencontré avec eux, celle à la fois timide et douloureuse de la
+mère, auraient dû provoquer de ma part quelques efforts pour connaître
+cette famille. Le peuple a traduit à sa manière le mot d'un ancien,
+d'Hésiode, je crois, qui a dit, en plus nobles termes: «<i>Quiconque a bon
+voisin a bon mâtin.</i>» Moi, j'étais un voisin de grande ville, c'est tout
+dire. Je m'étais constamment vanté, je m'en accuse maintenant, d'ignorer
+jusqu'aux noms des locataires de la maison que j'habite depuis douze
+ans. Je me glorifiais d'être exempt de curiosité, j'aurais pu dire de
+sympathie. Mes voisins emménageaient, se mariaient, mouraient, se
+faisaient enterrer, sans que mes habitudes de bonne compagnie me
+permissent de me réjouir ou de m'affliger avec eux; et, comme s'il n'y
+avait de relations de voisinage que celles que provoque l'oisiveté et
+qu'aiguillonne la médisance, je me vantais d'être complètement étranger
+aux commérages de porte à porte. J'aimais fort à raconter l'histoire
+d'un de mes amis, jeune homme à la mode, qui se vantait d'avoir appris
+par la gazette un suicide commis la veille sur son palier; la chose, et
+j'en rougis, me paraissait du meilleur goût. J'aimais, en passant, à
+caresser ou à pincer la joue des petits voisins, dont le gracieux
+enfantillage égayait mes regards; mais chercher à leur être utile,
+m'enquérir de ce, qui les concernait, fi donc! S'aborder comme on aborde
+un tribunal, en déclinant son nom, sa parenté, son pays et ses
+aventures, c'est le fait des héros d'Homère, et je ne me sentais
+nullement en humeur de renouveler les coutumes grecques.</p>
+
+<p>J'arrivai donc sans rien savoir devant cette couche où s'étaient
+dévorées tant de larmes que peut-être j'eusse pu essuyer, tant
+d'angoisses que je pouvais soulager tout au moins. D'abord je ne vis que
+le moribond renversé en travers de son lit; sa femme s'était vainement
+efforcée de glisser des oreillers sous les reins du malade; la force
+avait manqué à celui-ci pour se soutenir, à elle pour le soulever.</p>
+
+<p>Quelque attentif que l'on soit à s'épargner les spectacles douloureux,
+on n'arrive guère à mon âge sans que la mort ait plus d'une fois
+attristé vos regards; pourtant jamais je n'avais vu cadavre aussi livide
+que cet homme, encore respirant et souffrant; ses lèvres étaient
+bleuâtres; sa peau diaphane, luisante d'une froide sueur, paraissait
+tendue et collée par la fièvre sur ses os décharnés; ses prunelles
+vitreuses nageaient dans le vide d'un oeil terne et hagard. Glacé de
+stupeur, je le contemplais, tandis que sa femme posait à terre l'enfant
+qu'elle tenait dans ses bras.</p>
+
+<p>«Vite, dit-elle, il étouffe!»</p>
+
+<p>La vivacité de ses mouvements me rappela à moi-même; agissant sous son
+impulsion, je sus comment prendre le malade, comment le remuer sans
+blesser ses membres endoloris, sans aigrir ses écorchures. Quand il fut
+doucement replacé au milieu du lit, que les os saillants de ses genoux
+et de ses chevilles furent soigneusement enveloppés, que ses épaules
+étant soutenues par une masse d'oreillers et de paquets, il put aspirer
+un peu d'air dans sa poitrine sifflante, alors seulement il m'aperçut:
+cet oeil immobile s'anima comme d'un reflet de pensée, puis son regard
+se détacha de moi pour se reporter languissamment vers sa femme.</p>
+
+<p>«C'est cet obligeant voisin, le monsieur d'en bas, qui a eu tant de
+bonté pour Julien et pour Charles, et qui vient de m'aider à te
+recoucher, mon ami, répondit-elle.»</p>
+
+<p>La direction que prirent alors les yeux du malade me fit apercevoir un
+vieux guéridon sur lequel se trouvaient une tasse, une assiette ébréchée
+et quelques débris d'orange. La veille j'avais donné deux de ces fruits
+aux enfants: je compris que l'orangeade du moribond venait de ce don
+précaire. Du reste, il ne fallait qu'un regard pour parcourir la
+mansarde et se convaincre que sur ce lit sans rideaux, toutes les
+richesses, comme toutes les espérances de la famille, se trouvaient
+concentrées; ce grabat était encore ce qu'il y avait de moins nu, de
+plus confortable dans la chambre dépouillée.</p>
+
+<p>Une ride douloureuse se creusa autour des narines de l'homme; il voulait
+parler. Sa femme se baissa vers lui, et plutôt au geste languissant de
+la main du malade qu'à ses paroles inarticulées, je devinai un
+remerciement.</p>
+
+<p>Le genou appuyé sur un vieil escabeau de bois, penché sur ce visage
+décomposé, j'essayais de murmurer des paroles consolantes, mais les mots
+expiraient dans ma bouche. Ce n'est pas tout d'abord, et dès qu'on le
+veut, qu'on trouve l'accent qui soulage, les paroles qu'il faut dire; la
+timidité gauche et stérile qu'on éprouve en présence du malheur est
+comme une punition de l'égoïsme qui vous en tenait éloigné; vous n'êtes
+pas digne de parler à l'affligé: il ne vous connaît pas. Il pourrait
+vous crier, lui aussi: «Il ose me parler, celui-là qui n'a pas
+souffert!» Tout lien de fraternité s'est rompu entre votre prospérité et
+son indigence.</p>
+
+<p>Je sentis donc soulagé en entendant le babil des enfants qui rentraient.
+Je ne pouvais plus supporter ce silence de mort, interrompu seulement
+par un bruit de respiration, une sorte de râle dont le retour régulier
+faisait, de minute en minute, tressaillir la femme. Je n'avais pas le
+courage de m'éloigner, la laissant seule entre son nourrisson, qui
+commençait à s'agiter, et son mari à demi évanoui; et cependant assister
+à ce spectacle sans pouvoir rendre un service, sans savoir quelle parole
+dire, c'était une torture morale au-dessus de mes forces.</p>
+
+<p>Le malade avait aussi entendu les voix enfantines, auxquelles se
+mêlèrent aussitôt, les cris du marmot qui se roulait péniblement à terre
+sur un lambeau de tapis sans que son père l'eût encore aperçu. Le pauvre
+homme souleva ses deux bras, et, trop faible pour le geste énergique par
+lequel il semblait repousser quelque chose, il les laissa retomber,
+tandis qu'une expression d'angoisse parcourait ses traits.</p>
+
+<p>«Sois tranquille! sois tranquille! ils n'entreront pas!» dit sa femme,
+et, saisissant son nourrisson, elle s'élança hors de la chambre, tirant
+la porte après elle.</p>
+
+<p>Resté seul avec le moribond, je trouvai encore plus impossible de
+m'éloigner, et, cherchant de nouveau des paroles consolantes, je
+murmurai quelques-unes des phrases banales dont on ennuie les malades,
+protocole aussi indispensable que les fioles, les potions, et toute
+cette atmosphère nauséabonde qui entoure leur lit de souffrance. Je
+parlai du temps qui, cette année, éprouvait les santés les plus
+robustes; de la saison qui s'avançait, promettait d'être belle, et,
+selon toute probabilité, achèverait de le rétablir. Le sourire quelque
+peu amer qui fit légèrement trembler la lèvre supérieure du patient
+m'interrompit. Je sentais qu'il était gauche de répondre à sa pensée en
+m'arrêtant subitement, et cependant les paroles me manquèrent... Je
+balbutiai je ne sais quoi.</p>
+
+<p>«Je vois que vous me plaignez, dit enfin le malade avec effort; merci...
+je suis mieux... je ne souffre pas... peu du moins. La compassion est
+toujours un baume, et je n'ai rencontré que des coeurs bienveillants.»</p>
+
+<p>Je n'essaierai pas de peindre la sublime résignation que je lus alors
+sur ce visage souffrant. Pour me comprendre, il faudrait avoir vu
+quelque chose qui en approchât, et ce n'est pas communément que l'on
+rencontre une telle quiétude au milieu des angoisses de la pauvreté, de
+l'abandon et de la mort. Le calme qui se rétablissait sur la figure du
+malade s'étendit jusqu'à moi. Ce fut de celui que je prétendais consoler
+qu'émana la consolation. L'accent de cette voix éteinte avait je ne sais
+quoi de pénétrant, et le sentiment qui succéda aux poignantes émotions
+que je venais de ressentir n'était pas sans douceur; je commençai, si
+j'ose le dire, à jouir de la profonde pitié qui m'avait oppressé depuis
+que j'étais là.</p>
+
+<p>Si je ne pouvais encore lui parler (que dire à celui qui renferme en
+lui-même ce trésor de paix?), du moins le silence ne me pesait plus; mon
+esprit se remplissait d'idées, vagues encore, mais graves, à l'aspect de
+cet homme prêt à sonder le grand mystère, et qui, sur le seuil d'un
+monde dont il semblait n'avoir senti que les douleurs, sans se plaindre
+du passé, sans craindre l'avenir, mesurait d'un oeil si calme l'abîme
+qu'il allait franchir.</p>
+
+<p>«C'est le médecin!» dit alors la voix brisée de la femme. Elle avait
+ouvert la porte sans qu'on entendit le bruit de la serrure et des gonds,
+introduisant un individu dont les traits ramassés et le teint vif et
+frais annonçaient l'humeur joyeuse. Ce gros homme s'approcha du malade,
+prit sa main et demeura immobile, l'oeil fixé sur ce visage qui semblait
+appartenir plutôt à un cadavre qu'à un homme vivant.</p>
+
+<p>«Mais vous ne lui tâtez donc pas le pouls? mais vous n'ordonnez donc
+rien? demanda la femme avec impatience. Il dit bien qu'il est mieux; il
+n'appelle jamais la nuit, mais...</p>
+
+<p>--Comment appellerais-je? n'es-tu pas toujours là, pauvre femme? murmura
+le malade, l'interrompant.</p>
+
+<p>--Mais, docteur, ces malheureuses transpirations continuent! Tout à
+l'heure il était en nage et froid, froid comme le marbre. Dites, ne
+faut-il pas des sinapismes? des vésicatoires? Mais, dites donc, docteur!
+dites donc!</p>
+
+<p>--Patience, ma chère dame! nous allons voir, répondit celui-ci avec
+embarras et tristesse en posant les doigts sur l'artère.</p>
+
+<p>--Jamais ni elle ni moi ne pourrons vous remercier de vos bons soins,»
+dit le malade, faisant effort pour presser le bras du docteur de la main
+qui lui restait libre.</p>
+
+<p>Le médecin continuait son silencieux examen. Enfin, comme par un soudain
+effort de mémoire, il demanda si l'on avait fait usage de la potion
+ordonnée la veille.</p>
+
+<p>«Les enfants viennent seulement de l'apporter. On l'a refusée hier à la
+pharmacie, et, j'en suis bien sûre, c'était le soir qu'il la fallait
+prendre, n'est-ce pas? Peut-être qu'alors il aurait dormi! Il a beau se
+tenir tranquille, je sais bien, moi, qu'il ne ferme pas l'oeil; ah!
+c'est bien mal! Ce n'est pas ainsi qu'on sert les riches!</p>
+
+<p>--Ils sont moins nombreux, ma chère; on a plutôt fait de les servir.
+Docteur, la pauvre mère se tourmente; songez qu'elle a ses enfants et
+son malade à servir; mais, croyez-moi, nous n'avons qu'à nous louer du
+dispensaire; ils ont à répondre à tant de gens! Dieu voulût que nous
+fussions les seuls à souffrir!</p>
+
+<p>--Je ne peux pas l'entendre parler ainsi; non, je ne le peux pas!
+murmura la femme, et elle quitta la chambre.</p>
+
+<p>--Eh bien! elle a raison, reprit le docteur; la potion vous procurera
+une meilleure nuit. Prenez-la ce soir. Pour le moment, je ne vois pas
+autre chose à faire. Le lait de votre femme vous passe toujours à
+merveille, n'est-ce pas? Je ne vous conseille aucune autre nourriture.</p>
+
+<p>--Docteur, je vous en supplie, ne l'ordonnez plus;» reprit le malade
+avec une énergie dans la voix et une décision dans le regard que je ne
+lui avais pas encore vues.--«Entre son enfant et moi elle s'épuise. Vous
+savez bien que je n'ai plus rien à nourrir, docteur; et c'est la tuer,
+elle! Ne sentez-vous pas qu'elle aura besoin de toutes ses forces?</p>
+
+<p>--Paix! ignorez-vous donc que soutenir l'espoir c'est soutenir la vie?
+C'est plus pour elle que pour vous que je vous ordonne son lait.
+D'ailleurs, ne faut-il pas que les malades obéissent sans mot dire? et
+pourquoi les appellerait-on <i>patients</i>, s'il vous plaît? Allons, allons!
+cela ira mieux; bon courage! Il faut se remonter un peu; courage, vous
+dis-je.</p>
+
+<p>--Croyez-vous que j'en aie manqué? murmura le malade doucement.</p>
+
+<p>--Non, certes, non; pardon, mon brave ami, dit le docteur, reprenant,
+sou chapeau. Allez, nous nous comprenons l'un l'autre; et il y a des cas
+où la parole est de trop; mais que voulez-vous, je suis animal
+d'habitude, et mon protocole me revient à la bouche comme ma signature
+au bout des doigts.»</p>
+
+<p>Je le suivis, el j'allais m'informer de la situation réelle du
+malheureux que nous quittions, quoiqu'elle ne me parut que trop
+évidente, lorsque sa femme se jeta au-devant de nos pas.</p>
+
+<p>«Eh bien, eh bien? demanda-t-elle d'une voix étouffée.</p>
+
+<p>--Nous verrons demain; du reste, toujours votre lait, tant qu'il voudra
+le prendre. On cite de merveilleux effets de l'emploi du lait de femme!
+La potion, ce soir, comme c'est convenu; et, je vous l'ai déjà dit, ayez
+quelque ami pour veiller. Je le veux, entendez-vous! je le veux
+absolument.</p>
+
+<p>--Oh! je vous comprends! s'écria-t-elle; et la malheureuse femme frappa
+sa tête de ses deux mains.</p>
+
+<p>--Certainement, vous devez me comprendre, reprit le médecin d'un ton
+ferme. Ne faut-il pas vous ménager pour le soigner, conserver votre lait
+pour lui et le bambin? Est-ce qu'une mère ne doit pas songer avant tout
+à ses enfants? A propos, depuis quand ces petits drôles oublient-ils de
+me dire adieu? J'ai promis une balle à Julien.»</p>
+
+<p>Le médecin élevait la voix; l'aîné des garçons sortit de derrière une
+cloison et s'avança avec timidité; mais Charles s'était déjà jeté au cou
+du docteur.</p>
+
+<p>Tandis que celui-ci jasait avec les enfants, mon attention était toute à
+la pauvre femme, que je voyais, dans le coin le plus reculé, se rouler
+en quelque sorte sur elle-même, s'abandonnant à la douleur.</p>
+
+<p>J'entendais cependant Julien répéter:</p>
+
+<p>«Tant que cela! Oh c'est trop! Songez donc, monsieur, vingt sous! Je ne
+veux pas acheter une paume de vingt sous! Vous vous êtes trompé,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Et moi, donc! s'écria son frère; combien aurai--je de billes pour ce
+beau sou d'argent? Est-ce qu'il est tout pour moi, monsieur?»</p>
+
+<p>Le docteur cherchait à se débarrasser d'eux; mais Julien, dès qu'il fut
+assuré que la pièce d'argent était bien pour lui, reprit d'un ton
+résolu:</p>
+
+<p>«Alors, Charles, ma belle pièce ronde est à maman, pour mon papa, et la
+tienne aussi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Oui, oui; je m'en vais la porter à papa, moi-même! C'est moi qui veux
+la lui donner,» cria Charles; et tandis que sa mère s'élançait pour
+empêcher l'enfant d'ouvrir la porte du malade, le docteur sortait du
+logement, et je le suivis.</p>
+
+<p>«Y a-t-il de l'espoir? lui demandai-je, en le pressant d'entrer chez
+moi.</p>
+
+<p>--De l'espoir! répéta-t-il; mais vous ne l'avez donc pas regardé! mais
+cet homme-là est mort; c'est un cadavre qui respire et pense par je ne
+sais quel galvanisme effrayant; tous les organes sont inertes, toute la
+chair est consumée! Voilà deux jours que je reviens, certain de ne plus
+le retrouver, et il est là, encore là, martyr de la misère. Il me disait
+l'autre semaine: «Comment voulez-vous que je meure, j'ai «trois
+enfants?» Maintenant, il le sent bien, qu'il faut mourir, il est
+résigné; seulement, les forces que sa volonté avait accumulées pour
+l'inégale lutte le soutiennent sur la limite; je vous dis qu'il n'est ni
+vivant ni mort. Hum! c'est effroyable; moi, fait au spectacle des
+tortures de l'agonie, j'ai peine à supporter celle-là. Que diable! c'est
+trop pour un homme d'endurer ce qu'un homme ne peut voir!</p>
+
+<p>--Il souffre alors?</p>
+
+<p>--S'il souffre! vous le demandez? A trente-trois ans, constitué comme il
+l'est, avec un corps de fer, quelles angoisses n'a-t-il pas fallu pour
+dévorer ces chairs florissantes, ces muscles robustes dont il ne reste
+rien, pour briser ces forces qu'aucun excès n'avait entamées! La misère
+l'a détruit pied à pied; depuis six ans ce glas continuel: <i>Du pain!</i>
+sonne à ses oreilles; sa femme et ses enfants ont beau se taire, il
+l'entend, il l'entend toujours; ils ont travaillé sans relâche, elle et
+lui, pour conserver les joues rondes et roses de ces pauvres petits
+chérubins, destinés maintenant à devenir du gibier d'hospice ou à
+mendier dans les rues. Comment la veuve soutiendrait-elle cette nichée?
+lui, le plus fort, part le premier; elle suivra, c'est la marche; et que
+Dieu ait pitié des orphelins! la philanthropie ne manquera pas de les
+léguer à la Providence!</p>
+
+<p>--J'avais cru ce pauvre homme bon professeur de mathématiques; je ne
+sais où j'ai ouï dire qu'il n'était point dépourvu de talent. Comment
+donc n'a-t-il pu soutenir sa famille? Sa femme manquerait-elle d'ordre
+et d'économie? Au fait, il m'en souvient, ses enfants étaient toujours
+fort bien mis; et, de la part du père, n'y aurait-il pas aussi paresse
+ou nonchalance? Dans la plupart des misères, on trouve toujours quelque
+vice caché!...</p>
+
+<p>--Laissez donc! je suis las, moi que mon état appelle auprès des grabats
+et des lits de plumes, je suis las d'entendre le riche chercher un vice
+au sein de chaque misère, comme l'écolier cherche un noyau au milieu de
+chaque pêche. Depuis quand le malheur doit-il entraîner la perfection?
+et où est celui, riche ou pauvre, qui se vante d'être sans faiblesse?
+Oui, votre voisin était timide et lier; s'il avait eu quelque vertu
+d'outrecuidance et d'intrigue, il possédait plus de talent et de mérite
+qu'il n'en faut pour se tirer d'affaire; il ne savait que travailler et
+souffrir: rien d'étonnant qu'il ait gagné avant le temps la porte que
+nous passerons tous. Sa femme avait un vice aussi: elle aimait à voir
+ses moutards beaux et bien habillés; elle passait les nuits à ajuster à
+leur taille les guenilles qu'elle acceptait pour eux, elle jouissait
+dans leur propreté et leur bonne mine; elle s'était réservé ce luxe, et
+vous n'êtes pas le seul à l'en blâmer!»</p>
+
+<p>Résolu à en apprendre le plus possible sur mes malheureux voisins,
+l'amertume de mon interlocuteur ne pouvait me décourager. Il était
+évident que la persévérance du malheur de cette famille et la longue
+agonie du malade avaient irrité ses nerfs et enflammé sa bile.</p>
+
+<p>«Oui, vraiment, répondait-il à mes demandes;--oui, il donnait des leçons
+que les parents marchandaient, car le professeur était pauvre; que
+l'écolier oubliait de payer, car le maître était trop délicat pour
+réclamer jamais,--Oui, versé dans plusieurs langues, il a écrit quelques
+traductions dont l'éditeur, s'il ne faisait banqueroute, réduisait
+suffisamment le prix pour que le salaire de l'homme de lettres n'égalât
+pas celui du copiste qui fait des grosses au Palais.--Oui, il a
+longtemps remplacé en chaire un savant connu, et que je ne demande pas
+mieux que de vous nommer; mais si le professeur en titre percevait tous
+les émoluments de la charge dont l'autre remplissait toutes les
+fonctions, en revanche le grand homme n'avait-il pas promis de faire
+obtenir à son humble suppléant le premier emploi vacant auquel ce
+dernier aurait des droits incontestables, pourvu qu'il ne se présentât
+point de candidats pour le lui disputer?--Oui, il préparait les travaux
+de MM, tels et tels, qui ont aussi formé le louable projet de lui
+devenir utiles en temps et lieu; est-ce leur faute s'il n'attend pas?
+Nul doute qu'il n'ait de fameuses oraisons funèbres au Père-Lachaise;
+mais je suis un profane, moi, et je n'irai pas voir <i>répandre des fleurs
+sur sa tombe</i>. Je me ferais là quelque affaire; rien ne m'empêcherait de
+leur crier: «Eh! que ne lui donniez-vous du pain de son vivant? cela
+vous aurait économisé les couronnes d'immortelles et les fleurs de
+rhétorique!--Du diable si je ne sens en moi tout le fiel qui manque à
+cet homme! C'est sa douceur, je crois, qui m'exaspère.</p>
+
+<p>--Probablement qu'il y a impuissance plutôt que mauvais vouloir dans
+ceux qui ne l'ont pas servi...</p>
+
+<p>--À merveille! entrez dans ses eaux! Parbleu! il ne lui manque que la
+parole pour suivre cette veine avec plus d'avantage que vous. Il m'en a
+assez rebattu les oreilles de tout ce verbiage de bonté! Il vous dirait,
+s'il pouvait encore dire, le malheureux! que les écoliers qui ne l'ont
+point ou mal payé étaient plus à plaindre que lui, et que, bien
+certainement, ils n'avaient pu s'acquitter; que les parents qui
+marchandaient sa vie étaient gênés, l'éducation étant si chère; que ses
+amis, ses protecteurs ont les meilleures intentions du monde; que le
+professeur a tout fait pour lui assurer une position aisée; tout fait!
+Eh! que ne lui donnait-il seulement un quart des appointements qu'il
+touche? La dupe a veillé, travaillé, sué, affamé; le sage a perçu,
+placé, thésaurisé, mangé. Mais, en fin de compte, un peu plus tôt, un
+peu plus tard, tous deux auront le même lit, la terre; le même repos, la
+mort. Il n'y a donc lieu de plaindre aucun des deux; tout va bien dans
+le meilleur des mondes, et j'ai l'honneur de vous saluer.»</p>
+
+<p>Je laissai partir l'irascible docteur, décidé plus encore par ce que
+j'avais vu et senti, que par ses âpres paroles, à apaiser ma conscience,
+à faire, quoique trop tard, ce que je pourrais pour mes malheureux
+voisins. Je me présentai chez eux le soir même, me disant autorisé par
+le médecin à remplacer près du malade, celle qui devait s'efforcer de
+dormir pour ne point échauffer un lait nécessaire au rétablissement de
+son mari et à l'existence de son enfant. Je fus reçu dans la pièce
+d'entrée: une paillasse rangée dans un coin, et les petites hardes des
+enfants, proprement pliées sur un tabouret, prouvaient que c'était leur
+chambre à lit. Tous deux, agenouillés au pied de la couchette de paille,
+se détournèrent à demi pour me regarder et me sourire pendant cette
+explication. Je l'achevais à peine, quand la sonnette retentit au-dessus
+de ma tête. Appuyé contre la porte d'entrée, je m'empressai d'ouvrir,
+afin de prendre possession du logis en y rendant quelque service, et
+d'ôter à mon hôtesse l'embarras d'accepter mes offres et de m'en
+remercier.</p>
+
+<p>Ce fut un monsieur à tournure élégante qui se présenta, le chapeau sur
+la tête; en me voyant il fit un pas en arrière:</p>
+
+<p>«Est-ce que le mathématicien a délogé?» demanda-t-il.</p>
+
+<p>Apercevant la femme, il se ravisa, et, entrant d'une façon délibérée, il
+me força à me ranger de côté, et se dirigea vers la porte du fond.</p>
+
+<p>«Il faut que je parle sur-le-champ à votre mari,» dit-il. La femme
+hésita; puis s'écarta, le laissant passer:</p>
+
+<p>«Qu'il voie,» murmura-t-elle d'un air sombre; et il pénétra dans la
+chambre du malade où je le suivis.</p>
+
+<p>L'étranger ne parut voir ni cette pièce triste et nue, ni la couche
+labourée par cette longue lutte entre la jeunesse et la mort, ni ce
+visage osseux et livide qui m'avait si fort remué le coeur le matin. Son
+oeil distrait errait dans le vague, évitant de s'arrêter sur quelque
+aspect désagréable pour lequel sa lèvre à demi relevée témoignait
+d'avance son dégoût.</p>
+
+<p>«Hé bien! ce travail, dit-il, je comptais dessus ce matin. Savez-vous
+que deux ou trois jeunes gens de talent me l'avaient demandé? je
+pourrais me trouver fort mal de vous avoir donné la préférence.»</p>
+
+<p>Ayant enfin jeté les yeux vers l'endroit où il entendait un sourd
+murmure, et d'où paraissait devoir venir la réponse inattendue, le
+nouveau venu tressaillit:</p>
+
+<p>«Malade! reprit-il; diable! c'est fort malheureux pour moi; je ne puis
+de ma chaire déclarer que vous êtes malade; c'est vraiment déplorable de
+se trouver, en vue, chargé de toutes les responsabilités. Je disais bien
+aussi que ces leçons en ville vous tueraient; il faut savoir attendre.
+Vous ne devez pas douter qu'un jour ou l'autre je ne vous case!</p>
+
+<p>--Je n'en doutais pas, mais d'ici là il fallait vivre, dit enfin le
+malade d'une voix faible.</p>
+
+<p>--On s'arrange pour vivre de peu; tant de gens se tirent d'affaire à
+merveille avec huit sous par jour, encore faut-il savoir se passer
+quelque chose.»</p>
+
+<p>Le mourant fit un mouvement; je m'avançai, «Le docteur a défendu de
+faire parler son malade, dis-je. Ne voyez-vous pas qu'il est fort mal?
+ajoutai-je plus bas.</p>
+
+<p>--Mais mon travail! reprit à voix haute le monsieur ôtant son chapeau
+pour passer avec impatience la main dans son toupet luisant qu'il
+ramenait en boucle arrondie sur son front, mon travail! Vous devez tout
+au moins avoir préparé quelques notes?</p>
+
+<p>--Le canevas de la leçon est à peu près terminé, dit le malade avec
+effort; là!» et son regard languissant désigna un carton près de la
+fenêtre.</p>
+
+<p>L'étranger s'élança vers le bureau, et feuilletant quelques papiers:</p>
+
+<p>«Incomplet! dit-il en observant que je suivais les pages de l'oeil; fort
+incomplet; mais à moi, cela pourra suffire... Don courage, allons. Quand
+vous serez sur pied, poursuivit-il en se retournant vers le malade, vous
+n'aurez pas longtemps à prendre patience; soyez tranquille, j'ai quelque
+chose en vue pour vous!» Tournant alors en rouleau les papiers et
+cherchant de l'oeil une ficelle pour les attacher, il quitta la chambre,
+et je m'assis près de celui que j'étais venu veiller.</p>
+
+<p>Ce fut une nuit longue el pleine d'émotions.</p>
+
+<p>Parfois je m'imaginais qu'il y avait du mieux; la fligure du malade
+annonçait moins de souffrance; et plusieurs fois je répondis aux regards
+pleins d'anxiété de sa femme qui, de moment en moment, apparaissait à la
+porte:</p>
+
+<p>«La potion a réussi. Dormez tranquille, il va assez bien.»</p>
+
+<p>Cependant, quoique calme, il ne s'assoupissait point, ses yeux
+demeuraient ouverts, et ses paroles, à demi proférées, erraient sur ses
+lèvres. Il avait oublié qui était là; et j'écoutais, à genoux, près de
+lui. S'il y a un spectacle auguste au monde, c'est la vue de l'homme qui
+le quitte, dans la pleine possession de son âme, et prêt au terrible
+passage.</p>
+
+<p>«Elle! murmura-t-il une fois, pauvre femme! elle agrandi dans la
+souffrance... le dévouement la soutiendra...--Il y a tant de force dans
+le sentiment d'un devoir rempli jusqu'au bout!»</p>
+
+<p>A un autre moment il disait:</p>
+
+<p>«Si petits!... mais l'exemple sert aux plus jeunes. Ils auront un père
+là-haut... Ah! que Dieu ne leur retire pas la misère si elle doit les
+tremper au bien... Oui, celui qui a lutté est le seul fort.»</p>
+
+<p>Les premiers rayons du matin pénétraient à travers l'étroite croisée,
+lorsque je l'entendis pousser un soupir. Depuis quelque temps il ne
+parlait plus, et, croyant qu'il s'était assoupi, j'avais fini moi-même
+par m'endormir. Ce léger souffle suffit pourtant pour m'éveiller; je me
+soulevai sur ma chaise, je le regardai. Je ne sais quel sourire, qui
+n'avait rien d'humain, éclaira un moment ses traits et disparut. Je me
+penchai sur lui, je le contemplai, j'approchai davantage, j'écoutai...
+il ne respirait plus.........................</p>
+
+<p>A quoi bon parler à présent de la famille qu'il laissait sans ressource,
+et qui en trouva dans les remords peut-être de ceux qui l'avaient
+oubliée, lorsqu'un peu d'aide aurait suffi pour conserver à la femme le
+compagnon et l'appui de sa vie, aux enfants le guide de la leur.</p>
+
+<p>Ce récit n'est point un conte inventé à loisir pour occuper la
+sensibilité oisive dans vos âmes. Ce drame, dont j'ai été le triste
+témoin, se commence ou s'achève dans l'appartement au-dessus ou
+au-dessous de vous; dans votre maison ou dans la maison voisine: ne
+pleurez donc pas sur celui qui, pour la première fois sans doute repose
+en paix, mais cherchez à vos côtés son frère en souffrance; allez lui
+dire que vous n'êtes pas de ceux qui isolent leurs amis; que lorsque
+vous n'aurez pas de travail, pas d'argent, pas de secours à porter à un
+frère souffrant, il vous reste du moins à lui donner une larme de
+sympathie, une parole de consolation.<br>
+
+<span class="rig">A. M.</span></p><br><br>
+
+<h2>Anniversaire de Juillet.</h2>
+
+<h4>LES FÊTES POLITIQUES.</h4>
+
+<p>Chaque année, quand les derniers jours de juillet ramènent pour la
+France l'anniversaire de sa plus glorieuse et de sa plus rapide
+révolution; quand la pensée et le souvenir se reportent vers ces jours
+de jeunesse et d'enthousiasme, l'esprit est le jouet d'un double effet
+d'optique morale qu'il n'est, hélas! que trop facile expliquer.</p>
+
+<p>Déjà treize ans! disait-on auprès de nous tout à l'heure.</p>
+
+<p>Treize ans seulement! disait un autre.</p>
+
+<p>Et ces deux exclamations sont vraies toutes deux. C'est qu'il y a un
+siècle déjà que s'est accompli ce prodige presque oublié; c'est que
+c'était hier en effet que retentissait ce long cri de victoire!</p>
+
+<p>Ne semble-t-il pas qu'en se retournant, en tendant la main, on va voir
+derrière soi, on va rencontrer cette population ardente et généreuse, on
+va se mêler à ses rangs, entendre le tumulte du combat, les cris de joie
+et les chants de triomphe? Ne semble-t-il pas qu'on va retrouver au fond
+de son coeur les illusions, les espérances candides, les rêves naïfs qui
+nous berçaient alors, enfants que nous étions? A quelles belles et
+bonnes choses, en effet, n'avons-nous pas cru alors, quand ce grand
+mouvement national vint émouvoir la France entière et le monde avec
+elle? Nous croyions que le navire qui emportait dans l'exil les derniers
+débris de nos races royales emportait avec lui tous les maux. Cette
+révolution si puissante et si modérée, ce peuple si intelligent, si
+humain, si généreux dont la conduite venait de condamner hautement tous
+les excès du pouvoir populaire, semblaient ouvrir une ère nouvelle de
+paix et de fraternité. Ce drapeau glorieux qui avait conduit à tant de
+victoires nos vieilles phalanges républicaines, notre grande armée
+impériale, semblait devoir, après quinze ans d'absence, laisser échapper
+de ses plis une gloire nouvelle, plus pacifique et plus populaire
+encore. C'était l'âge d'or; que sais-je? c'était la meilleure des
+républiques. Oui, tout cela, c'était hier, et vous aviez bien raison de
+vous écrier: Déjà treize ans! déjà!</p>
+
+<p>Mais est-ce bien la même France qui vient de saluer cet anniversaire
+mémorable? Est-ce bien nous, jeunes gens, qui battions des mains, dont
+le coeur bondissait d'espérance et d'orgueil? Notre génération
+soucieuse, ennuyée du présent, inquiète de l'avenir, sans ardeur et sans
+verve, est-ce bien la même qui, en 1830, ébranlait dans leurs bases tous
+les trônes européens, et saluait, le front haut, l'oeil radieux, le
+coeur jeune et le sein palpitant, une nouvelle aurore? Sommes-nous bien
+cette nation qui, alors encore, prétendait à être la première entre
+toutes, nous qui ne faisons plus rien de grand dans le monde? Il semble,
+en effet, qu'il faut un siècle pour opérer un changement aussi profond
+et que vous aviez raison de dire: Treize ans seulement!</p>
+
+<p>Ce n'est pas ici le lieu d'examiner au point de vue politique les
+conséquences regrettables ou non de la révolution: c'est un bilan dont
+l'actif et le passif sont loin de se balancer encore.</p>
+
+<p>Mais il est bon, cependant, de ne pas laisser passer inaperçus un
+anniversaires qui rappellent les grands mouvements des sociétés
+modernes.. Quand tout est calme autour de nous, quand la paix favorise
+le développement des arts et du travail, quand l'ordre, l'ordre public
+du moins, règne dans nos villes, il n'est pas sans intérêt d'évoquer le
+souvenir de ces luttes passionnées, et de faire servir les enseignements
+qui en surgissent au progrès de la masse populaire; car c'est elle qui
+porte le fardeau de ces grandes crises révolutionnaires, elle qui décide
+du succès, elle qui a l'héroïsme, le courage et rarement le profit</p>
+
+<p>Il faut, du reste, faire la part des illusions et ne pas être trop
+exigeant envers la révolution de Juillet, ni lui demander plus qu'elle
+ne peut, qu'elle ne doit donner.</p>
+
+<p>Elle a été le premier développement, le premier acte, si l'on veut, de
+la révolution de 1789, qui en fut l'admirable et terrible prologue. Le
+peuple, qui jusque-là n'avait compté pour rien dans les affaires
+publiques, s'y rua alors avec impétuosité. Le Tiers-État qui, suivant
+l'expression de Sieyès, «n'était rien et devait être tout,» eut son jour
+enfin. Mais à ce mouvement désordonné succéda une ère plus calme.
+Contenus par la main ferme, par la volonté hardie de Bonaparte, ces
+éléments, dont désormais il n'était plus permis de ne pas tenir compte,
+rentrèrent dans l'ordre.</p>
+
+<p>Le peuple avait pris date; mais ses aînés, les bourgeois émancipés en
+1789, devaient passer les premiers. Puissante par ses doctrines, par ses
+travaux, son influence, ses richesses, ses talents, la bourgeoisie,
+après les essais de l'Empire et de la Restauration, devait arriver la
+première au pouvoir. La révolution de Juillet eut pour objet principal
+son avènement, et les classes inférieures, les cadets du peuple,
+dressèrent sur le pavois cette bourgeoisie dont ils étaient tiers et qui
+sortait de leurs rangs.</p>
+
+<p>Nous ne nous rendions pas compte de cela en 1830. Ardente et crédule
+jeunesse que nous étions, nous pensions que tout était fini quand tout
+commençait à peine, nous prenions le premier acte pour le dénouement.
+Cette bataille, si bravement gagnée par le peuple, sous l'inspiration et
+au profit de la bourgeoisie, n'était qu'un héroïque épisode de l'immense
+épopée. Comment donc nous étonner que ses résultats n'aient pas été en
+harmonie avec nos espérances.</p>
+
+<p>On a reproché beaucoup de présomption, beaucoup de fautes à la
+bourgeoisie. On l'a accusée d'avoir oublié, comme tout parvenu, sa
+populaire origine; mais elle a fait du moins une grande chose qui prouve
+que si elle a pu méconnaître le peuple, elle a eu du moins un sentiment
+profond du premier, du plus indispensable de ses besoins, celui de la
+paix. Elle a acheté ce bienfait suprême (malheureusement en courbant la
+tête, et au prix de sa propre dignité bien souvent); mais la paix n'en a
+pas moins permis le développement des grands travaux industriels,
+nouveaux champs de bataille qui ne répandent plus la terreur et la mort,
+mais la fécondité et la vie; d'où l'ouvrier ne sort pas encore, il est
+vrai, honoré, glorieux, sûr que l'État le protégera, veillera sur lui,
+et, au besoin, assurera un asile honorable à sa vieillesse, mais où il
+marche avec un sentiment plus élevé de son indépendance et de sa
+dignité.</p>
+
+<p>Si la bourgeoisie a borné sa politique au maintien de la paix, si elle
+n'a presque rien fait directement pour l'amélioration du sort des
+classes inférieures, celles-ci ont fait elles-mêmes de courageux
+efforts, et aujourd'hui il se forme à la tête du peuple, immédiatement
+au-dessous de la bourgeoisie, une classe nouvelle, intelligente,
+laborieuse, active, qui se prépare à stipuler un jour pour les intérêts
+des classes ouvrières, comme les députés de la Constituante stipulèrent,
+en 1789 pour les droits de l'homme et du citoyen.</p>
+
+<p>Loin de s'opposer à ce progrès calme et pacifique de la démocratie,
+espérons que la bourgeoisie, instruite par sa propre expérience, le
+servira au contraire, en préparant les institutions que le peuple a le
+droit d'attendre d'elle; qu'elle facilitera et encouragera plus
+efficacement son instruction; qu'elle développera et perfectionnera les
+créations utiles; qu'elle honorera le travail et les travailleurs;
+qu'elle se conduira enfin en aînée intelligente et bonne, et fermera
+ainsi pour toujours le gouffre des révolutions.</p>
+
+<p>Cette année, ainsi que l'année dernière, les réjouissances officielles
+sont supprimées. Le souvenir de la mort du duc d'Orléans est trop récent
+encore pour qu'on ait cru devoir autoriser ces fêtes officielles que les
+gouvernements se transmettent avec une fidélité si rare, et dont un de
+nos collaborateurs a récemment raconté les banales merveilles.</p>
+
+<p>Nous n'avons donc pas à suivre aujourd'hui la foule dans la poussière
+des Champs-Elysée. Ne vaut-il pas mieux, en effet, se joindre par la
+pensée au deuil de tant de familles attristées? Ne vaut-il pas mieux
+parcourir silencieusement la grande ville, et évoquer le souvenir de ses
+jours glorieux? L'émotion qu'éveillent le Louvre, le Carrousel, les
+Tuileries, l'Hôtel-de-ville, ne vaut-elle pas bien les émotions du feu
+d'artifice ou du théâtre en plein air du carré Marigny? La tombe modeste
+de Farey, de ce bon et héroïque jeune homme, «mort pour les lois,» ne
+fait-elle pas à elle seule revivre le souvenir de cette jeunesse
+d'élite, si ardente, si généreuse, de ce peuple entier suivant avec
+amour l'uniforme de nos écoles?</p>
+
+<p>Voici la colonne de Juillet! mais n'essayez pas de lire les noms
+inscrits sur le bronze; entrez plutôt avec nous sous les vastes caveaux
+ou dorment tant de braves: ne vous semble-t-il pas que de ces voûtes
+humides, de ces froids cercueils, sortent de populaires enseignements?
+Là, en effet, ce sont les morts victorieux; mais leurs adversaires, mais
+ceux que le pouvoir royal avait armés pour sa défense, les vaincus,
+n'étaient-ils pas du peuple aussi, n'étaient-ils pas les frères de ceux
+qui dorment sous ces caveaux sombres? Oh! ne nous le dissimulons pas!
+c'est en cela que les révolutions, quelque légitimes, quelque glorieuses
+qu'elles soient, ont un côté si profondément triste! Vainqueurs et
+vaincus, c'est le peuple qui fournit tous les morts; c'est lui qui
+souffre de l'interruption des travaux; c'est toujours lui que les
+partis, longtemps encore après le combat, poussent sur la place publique
+au-devant des baïonnettes du pouvoir ou sous le glaive de la justice.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>
+Monument élevé à la mémoire de<br>
+Georges Fracy, place du Carrousel.</b></p>
+
+<p>Puisqu'une circonstance douloureuse fait, depuis deux ans, supprimer les
+fêtes publiques dont l'anniversaire de Juillet était l'occasion, nous
+ferons des voeux pour que l'autorité continue à laisser dans l'ombre de
+vieilles habitudes, qui ne sont dignes ni du parti vainqueur dont elles
+ont pour objet de perpétuer le triomphe, ni du peuple, que les fêtes
+nationales devraient instruire et ennoblir.</p>
+
+<p>Déjà une heureuse modification a été introduite: à ces horribles
+distributions jetées publiquement en pâture au peuple, comme une pâtée à
+des animaux immondes, à cet ignoble et dégradant usage ont succédé des
+distributions mieux ordonnées, plus régulières, moins sauvages surtout,
+faites dans chaque arrondissement, dans chaque ville de France, aux
+familles nécessiteuses. Certes, ce n'est là une fête ni pour ceux qui
+donnent ni pour ceux qui reçoivent cette aumône publique; c'est au
+contraire la constatation officielle d'une des plaies les plus
+douloureuses de notre état social, le paupérisme. Mais il est bon qu'au
+milieu même de ses joies, au milieu de ses plus beaux souvenirs, la
+société se trouve ainsi en présence du plus grand de ses devoirs, celui
+d'assurer à tous ses membres valides le droit de vivre en travaillant.
+Savez-vous rien de plus triste que le spectacle de ces malheureux
+affamés, de ces visages hâves et maigris, attendant un jour de
+réjouissance nationale pour recevoir un pain et quelques grossiers
+aliments? Oh! ce n'est pas ainsi que nous la guérirons cette plaie
+affreuse qui s'élargit de jour en jour!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>Galerie souterraine des tombeaux sous la Colonne de
+Juillet.</b></p>
+
+<p>Demandez à l'Angleterre si sa <i>taxe des pauvres</i>, de plus en plus
+insuffisante, a remédié à ce mal qui la ronge. La charité publique, la
+vraie charité, ne consiste pas à donner une aumône toujours précaire,
+qui humilie et avilit la main qui la reçoit; la charité, c'est l'amour
+de Dieu, l'amour des hommes; et vous qui gouvernes, les nations, songez
+que vous ne serez, sûrs de votre pouvoir, que vous ne serez les
+véritables chefs du peuple que quand vous convierez les derniers de ses
+enfants au travail, qui fait vivre et honore, et non à l'aumône, qui
+empêche à peine de mourir de faim et qui dégrade!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>Anniversaire des fêtes de Juillet.--Distributions de
+secours par les bureaux de charité.</b></p>
+
+<p>Nous voici bien loin des fêtes accoutumées. Si nous regrettons peu de
+les voir, pour cette fois encore, supprimées par ordre, ce n'est pas que
+nous jugions inutile de consacrer, par des solennités populaires, les
+grands souvenirs, les glorieux anniversaires; à Dieu ne plaise! Les
+fêtes publiques sont un besoin impérieux pour le peuple, et leur
+institution est d'un ordre si élevé, qu'elle intéresse à la fois la
+politique et la morale. Les populations aiment le plaisir et tiennent à
+égayer le plus qu'elles peuvent leur passage à travers cette vallée de
+larmes. Quand la société ne sait plus leur offrir des fêtes qui les
+réunissent, les exaltent et les passionnent pour quelque but élevé, les
+hommes alors recherchent les plaisirs grossiers, les orgies brutales où
+le coeur se déprave, où l'intelligence s'amoindrit.</p>
+
+<p>Loin de combattre ces instincts, ne vaut-il pas mieux les sanctifier et
+les faire servir à l'amélioration morale du peuple? Dire ce que seront
+les fêtes publiques quand un pareil sentiment les inspirera, est chose
+impossible. C'est un rêve que chacun de nous fait suivant bon coeur,
+suivant ses désirs, suivant ses idées; mais, ce qui n'est pas un rêve,
+c'est la possibilité de faire servir les réjouissances populaires à
+l'éducation des masses; d'inspirer au peuple, par les réunions, par les
+cérémonies publiques, l'amour, la tolérance, le sentiment de sa propre
+dignité.</p>
+
+<h4>La Foire de Beaucaire.</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Foire de Beaucaire.--Gitanos, marchands d'ânes.</b></p>
+
+<p>Il est, dans le département du Gard, une ville phénoménale, qui vit
+quatre semaines seulement par année; une ville de dix mille habitants,
+qui en compte plus de cent mille durant un mois; une ville sans
+industrie et sans commerce, qui, dans un temps donné, se trouve à
+l'improviste l'une des plus commerçantes de l'Europe; une ville morne,
+indolente, presque déserte, qui, du 1er au 28 juillet, devient
+subitement riante, active et populeuse: c'est Beaucaire, l'antique
+<i>Ugernum</i>, dont la foire rivalise avec celles de Leipzig, de Francfort,
+de Novogorod et de Sinigaglia. Vue par les voyageurs qui vont de Lyon à
+Arles sur les bateaux à vapeur du Rhône, cette vieille cité offre un
+coup d'oeil assez pittoresque; mais, si vous pénétrez dans l'intérieur,
+vous trouvez un méandre de rues sinueuses, des pavés anguleux, des
+maisons lézardées, et pas un monument, à moins que vous ne preniez pour
+tel le château de <i>Bel-Cadro</i>, dont les ruines couronnent la cime d'un
+rocher crayeux. La fabrication beaucairienne se borne aux tricots, à la
+poterie de terre, à la tannerie et à la corroierie. D'où vient que le
+commerce a choisi pour rendez-vous une aussi modeste résidence, une
+ville aussi étrangère aux spéculations industrielles? Uniquement de ce
+que la foire de Beaucaire était franche dans un temps de multiples
+prohibitions. On ne sait comment elle le devint; les paléographes ont
+vainement cherché la charte de fondation; mais ils peuvent vous dire
+qu'il en est question dans un acte de 1168, et que les privilèges en
+furent confirmés par Charles VIII, Louis XII et Louis XIII. La franchise
+fut limitée plus tard. On créa, en 1632, un droit de <i>réappréciation</i>;
+puis un droit <i>d'abonnement</i> de douze sous par balle qui n'était pas
+déballée; puis la douane de Valence, qui, après avoir imposé les
+marchandises portées à Beaucaire, les réimposait souvent au retour. Ces
+entraves n'arrêtèrent point le mouvement commercial dont Beaucaire était
+le centre. Aujourd'hui que les communications sont faciles, que les
+canaux, les chemins de fer, les paquebots, portent les marchandises d'un
+bout du monde à l'autre, que les plus minces négociants <i>vont en
+fabrique</i>, que les commis-voyageurs pénètrent jusque dans les
+chaumières, les foires, qui ont pour but de réunir en un même lieu les
+acheteurs et les vendeurs, semblent une institution superflue. Jamais
+cependant la foire de Beaucaire n'a été plus florissante. La somme des
+affaires qu'on y fait était évaluée 18 ou 20 millions en 1789, par
+Dulaure, dans sa <i>Description du Languedoc. Le Dictionnaire de
+Géographie commerciale</i>, publié en l'an VII, donne le chiffre de 7
+millions; la <i>France pittoresque</i> celui de 25 millions. Or, les nombreux
+négociants que nous avons consultés portent la somme des ventes et
+achats à 50, 600, et même 80 millions; il y a progrès. A la vérité, le
+fabricant n'obtient guère plus de son produit rendu à Beaucaire que s'il
+en effectuait la livraison au siège même de son industrie. Le transport,
+le voyage, le loyer, la nourriture, augmentent ses frais généraux; mais
+il trouve avantage en ce qu'il écoule en peu de temps des quantités
+considérables. Le trafic est énorme à Beaucaire, parce que cette ville
+est en communication directe avec nos grands centres industriels et nos
+principaux débouchés: par son canal, avec le Languedoc, Bordeaux, Nantes
+et autres ports de l'Océan; par le Rhône, avec l'Allemagne, la Suisse,
+Lyon, Grenoble. Valence et Marseille; par la Méditerranée, avec
+l'Italie, l'Espagne, l'Afrique et le Levant.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>Foire de Beaucaire.--Pré Sainte-Madeleine.</b></p>
+
+<p>Marseille remplit journellement l'ancien rôle de Beaucaire, en
+approvisionnant ces dernières contrées de denrées coloniales et de
+matières premières; mais la fameuse foire n'y a rien perdu. Elle a pris
+un caractère plus industriel; elle est devenue plus utile à nos
+manufactures, et son importance a été consolidée par la colonisation
+algérienne.</p>
+
+<p>La foire de Beaucaire commençait jadis le 22 juillet: c'est même encore
+le matin de ce jour que le canon annonce l'ouverture légale; mais
+vendeurs et chalands apparaissent dès le 25 juin. Le Beaucairien est
+alors dans l'état d'un homme qui sort de catalepsie: il dormait au
+soleil, fumait, chassait des bec-figues, travaillait toujours le moins
+possible: et le voici transfiguré en être presque agissant. Vite,
+badigeonnez ces façades, nettoyez ces lambris, changez ces devantures,
+collez des papiers neufs, chassez les rats et les scorpions, établissez
+des échoppes le long des murs, transformez les cabinets noirs en
+chambres, les soupentes en boutiques, les galetas en appartements. Le
+Beaucairien prend tous ces soins à votre intention, malheureux
+négociant, mais il saura s'en indemniser. Un rez-de-chaussée de deux
+mètres carrés lui rapportera six cents francs; vous paierez la location
+d'un magasin pendant un mois aussi cher qu'une arcade du Palais-Royal
+pendant un an; vous serez caserné par chambrées dans les plus
+inhabitables repaires. Toutefois, vous affrontez tant d'inconvénients;
+la soif du lucre, <i>auri sacra fames</i>, vous pousse vers la cité foraine.
+Au commencement de juillet, la foule grossit de jour en jour; le préfet
+du Gard se met en route pour venir gagner, à surveiller la foire et
+donner un bal, une indemnité de 10,000 francs; le tribunal de commerce,
+la balance à la main, accourt de Nîmes, son siège habituel; le Rhône se
+couvre de barques, de tartanes, de felouques génoises, de pinques
+catalanes, de navires de toutes nations. Suivant un vieil usage, le
+maire offre au premier arrivant un mouton des <i>Garigues</i>, dont
+l'équipage mange la chair, et suspend la peau, bourrée de paille, à
+l'extrémité du grand mât. Les quais s'encombrent, puis les rues. Elles
+s'ombragent de tentes protectrices et de toiles jaunes, blanches,
+rouges, vertes ou bleues, qui portent en lettres ultra-majuscules les
+noms des marchands, leurs adresses fixes et temporaires. Les magasins
+s'emplissent, les marchandises débordent jusqu'au milieu du ruisseau
+desséché; les bancs de pierre, les bornes même, sont envahis par des
+merciers ambulants; un tumulte perpétuel, un bourdonnement confus
+d'abeilles humaines, retentit dans cette ruche immense. Français de
+toutes provinces, étrangers de toutes nations, vont, viennent, se
+coudoient, conversent, surfont, marchandent, déboursent, reçoivent,
+déballent ou chargent des colis. Que de costumes, de types, de langages
+divers! Là, sont représentés Arles, Nîmes, Avignon, Castres,
+Carcassonne, Toulouse, Montauban, Saint-Pons, Mazamet, Lodève, tout le
+midi de la France, depuis Bordeaux et Rayonne, jusqu'à Gap et
+Draguignan. L'Alsace, Rouen, Saint-Quentin, Amiens, Sedan, Elbeuf,
+Flers, Mayenne, Laval, ont déversé à Beaucaire une partie de leur
+population. Lyon, Saint-Etienne, Villefranche, Tatare, Thizy, Voiron.
+Roanne, ont aussi fourni leur contingent. On y est venu de Genève, des
+villes anséatiques, de la Corse, de l'Italie, de l'Espagne, de
+l'Algérie, du Maroc, de la Grèce, de l'Arménie, de l'Égypte et de
+diverses autres régions levantines. Le total de cette masse est
+incalculable. «On y a compté jusqu'à trois cent mille personnes,» dit M.
+A. Hugo. «Cent, mille négociants s'y rendent, «selon Vosgien. A en
+croire la <i>Statistique</i> de Peuchet, «il n'est pas extraordinaire d'y
+voir un concours de six cent mille hommes.» D'après l'<i>Annuaire</i> publié
+en 1843 chez M. F, Didot, «dans un espace où dix mille personnes sont à
+l'étroit en temps ordinaire, se groupe une population de deux et
+quelquefois trois cent mille négociants.» Nous pensons <i>de visu</i>, que du
+1er au 30 juillet, Beaucaire donne l'hospitalité à environ deux cent
+cinquante mille individus. Comme l'avance Jean-Michel, de Nîmes, dans
+son poème languedocien sur l'<i>Embarras de la fiero</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i18"> L'on pot ben sans hyperbolo</p>
+<p class="i18"> Dire que l'y a mai d'estrangers</p>
+<p class="i18"> Qu'en Italio d'orangers.</p>
+</div></div>
+
+<p>La quantité et la variété des objets de commerce correspondent au nombre
+des marchands et des acheteurs. Il vous est loisible de vous procurer à
+Beaucaire des rouenneries, des toiles, des tissus de coton, des draps,
+de l'orfèvrerie génoise, de la quincaillerie de Paris, de Lyon, de
+Saint-Claude et de Thiers, de la parfumerie, des savons de Marseille, de
+la rubanerie, des liqueurs de Montpellier, de la droguerie, des épices,
+des laines d'Espagne et de Barbarie, des cuirs de Russie et d'Allemagne,
+des fers, des planches, des bouchons de liège du Roussillon, etc. Il
+serait impossible de se reconnaître dans ce dédale commercial, si
+l'autorité n'avait établi un ordre de vente et un classement méthodique
+pour certaines marchandises. Du 10 au 18, on vend les rouenneries, les
+impressions, les articles de Mulhouse; du 18 au 25, les draps et les
+laines; du 24 au 26, les soies grèges, du 26 au 29, les soies lavées.
+Les articles d'Alsace, de Rouen, de Saint-Quentin et de Tatare occupent
+les rues <i>Basse</i>, des <i>Couvertes</i> et des <i>Quatre-Rois</i>; les cuirs, la
+rue <i>des Tanneurs</i>; les toiles écrues ou blanches, la <i>Placette</i> et les
+rues adjacentes. La draperie loge rue <i>Haute</i>; la quincaillerie, rue
+<i>Beauregard</i>; la mercerie, rue <i>Tupin</i>. Les grands magasins de
+bimbeloteries s'installent au <i>Bazar</i>, péristyle couvert situé près de
+la <i>Porte Beauregard</i>. Sur la route de Nîmes s'opère la vente des
+chevaux et des bestiaux; mais elle est restreinte, car il y a pour eux
+une foire spéciale le lendemain de l'Ascension. Les salaisons, anchois
+et sardines, sont sur les bateaux du canal, les fers sur les quais du
+canal et du Rhône, les bois sur la grève, à l'extrémité de la ville. La
+lingerie et les éventails, les chapeaux de paille et les foulards, les
+rubans et les nouveautés, les papiers peints et les casquettes
+stationnent dans la rue <i>des Bijoutiers</i>, ainsi nommée sans doute parce
+qu'un y vend de tout, excepté des bijoux.</p>
+
+<p>La ville entière est un commerce; le pré <i>Sainte-Madeleine</i> est à la
+fois au commerce et au plaisir. C'est une vaste pelouse, qui serait une
+délicieuse promenade sans le <i>mistral</i>, les cousins, la poussière, la
+chaleur et l'air des cuisines en plein vent; elle est entourée d'allées
+d'ormes et de platanes disposés en triangle, dont un côté longe le
+Rhône, et dont l'angle aigu aboutit aux rochers du <i>Bel-Cadro</i>. Un bail
+à loyer d'une durée de six ans donne à des adjudicataires le droit de
+bâtir sur le pré des baraques. Une ville de bois s'y élève en
+concurrence avec la ville de pierre, car ne faut-il pas loger les
+nattes, les paillassons, les pâtes d'Italie, les parfums de Grasse, les
+cordages, les souliers, la grosse ferronnerie, les porcelaines, les
+faïences, les verres, les pipes, les cristaux et tout ce qui constitue
+la base des magasins à vingt-cinq sous? Sans le pré Sainte-Madeleine et
+ses asiles, que deviendraient les nains, les géants, les hercules, les
+hommes-squelettes, les cirques, les combats de bouledogues contre des
+ours rogneux et muselés, <i>la Défense de Mazagran, Geneviève de Brabant,
+la Passion, la Bataille d'Austerlitz</i>, les ménageries ambulantes?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i18"> Commo son lions, léopars,</p>
+<p class="i18"> Panteros, mouninos, rainars,</p>
+<p class="i18"> Et tant d'autres bestios sauvajos,</p>
+<p class="i18"> Qu'y gagnan d'argen qué fon rajos.</p>
+</div></div>
+
+<p>Que deviendraient les charlatans qui espèrent trouver à Beaucaire une
+fortune, à l'exemple de feu Chavigny, devenu presque millionnaire en
+vendant à la foire un vermifuge efficace?</p>
+
+<p>Le soir, vers les neuf heures, le pré Sainte-Madeleine présente à peu
+près le même spectacle que les Champs-Elysées aux fêtes de Juillet: la
+cohue est interminable; le bruit des grosses caisses, des cymbales, des
+galoubets, des trompettes, les appels des paillasses, les aboiements des
+chiens, les <i>hop, hop</i> des écuyers, se mêlent en un gai charivari. Les
+bals de <i>Nîmes</i>, d'<i>Aix</i>, d'<i>Avignon</i>, des <i>Catalans</i>, etc., réunissent
+des danseurs de ces diverses localités. Des milliers de consommateurs se
+rafraîchissent avec de la bière de Lyon, des glaces, des grenades et des
+saucissons d'Arles. Dans les cafés-spectacles, enjolivés de guirlandes
+et de tentures multicolores, des chanteuses, en toilette de bal masqué,
+psalmodient les romances de mademoiselle L. Pujet; des <i>lustigs</i>
+exécutent <i>le Choriste</i> ou <i>le Marchand d'Images</i>, des Espagnols dansent
+les plus fougueuses <i>cachuchas</i>: le tout avec accompagnement
+d'orchestres criards et asthmatiques. Toutes ces <i>exhibitions</i> ravissent
+les assistants: après leurs laborieuses journées, ils sont si heureux de
+se distraire, de respirer, d'oublier le comptoir et les chiffres!...
+Tout devient nectar pour l'homme altéré.</p>
+
+<p>Loin des jeux populaires, dans un coin de la prairie, campe une
+population bizarre, celle des Bohémiens. Noirs, crasseux, demi-nus, ils
+sont couchés autour de leurs charrettes, pêle-mêle avec leurs chevaux et
+leurs chiens. Leur industrie est la vente et la tonte des ânes, la
+chiromancie et surtout la mendicité. Par intervalle, une Bohémienne se
+détache de la bande, charge sur ses épaules un ou deux enfants à la
+mamelle, en prend un plus grand par la main et va demander la <i>caritat</i>
+par les rues. Elle pousse les glapissements les plus plaintifs, tandis
+que son jeune acolyte, innovateur musical, se donne des coups de poing
+sur le menton pour se faire claquer les dents.</p>
+
+<p>Tel est, en raccourci, le tableau de la foire de Beaucaire; il se
+reproduit tous les ans avec de faibles modifications. La grande
+assemblée est officiellement dissoute le 28 juillet; les négociants
+plient bagage; les navires remettent à la voile; les diligences partent
+chargées de voyageurs; la ville se dépeuple lentement, et le Beaucairien
+se rendort. Comme le boa, il a fait son repas; il va mettre onze mois à
+digérer.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Poètes Italiens contemporains.</h2>
+
+<p class="mid">(Voir p. 86.)</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<h4>G. BERCHET.</h4>
+
+<p>Il y a quinze ans environ, si nous ne nous trompons, que <i>le Globe</i>,
+journal que n'ont oublié aucun de ceux qui à cette époque s'occupaient
+sérieusement de littérature, et le nombre en était grand, publia, sans
+nom d'auteur, le texte el la traduction de deux petits poèmes italiens
+remarquables par la forme, par la pensée, surtout par l'énergie et la
+profondeur du sentiment. Ces poèmes, divisés en strophes comme presque
+tous les poèmes italiens, avaient reçu de leur auteur le modeste titre
+de <i>Romances</i>, qu'il leur a conservé: c'étaient <i>le Remords (il
+Rimorso)</i> et <i>l'Ermite du Mont-Cenis (il Romito del Cenigio)</i>; tous deux
+étaient une énergique protestation contre la domination étrangère, tous
+deux étaient un cri de liberté qui devait retentir profondément dans les
+coeurs italiens, et qui réveilla de secrets échos dans tout ce qu'il y
+avait en France de noble, de généreux, de jeune, de vivant.</p>
+
+<p>Effectivement la France était aussi lasse du joug que lui avait imposé
+l'étranger que l'Italie était lasse elle-même du joug autrichien: l'une
+el l'autre avaient jadis combattu sous le même drapeau, et ni l'une ni
+l'autre n'oubliaient que la jeune République Cisalpine et la jeune
+République Française avaient été soeurs un moment. Les amis de la
+liberté se considéraient d'ailleurs comme frères à quelque pays qu'ils
+appartinssent; et, regardant la belle Italie du sommet du Mont-Cenis, il
+n'en était pas un qui ne fût prêt à s'écrier comme l'ermite de la
+romance: «Maudit soit-il celui-là qui, sans pleurer peut s'approcher de
+la terre de douleur...--Les malheurs de l'Italie sont immenses, sa
+douleur est inépuisable. Elle a voulu la liberté; mais, insensée! elle a
+cru aux princes, elle s'en est fiée à leurs serments pour obtenir ce
+qu'elle voulait. Ses princes l'ont jouée, ils l'ont entourée de
+perfidies; ils l'ont vendue à l'étranger.» Et tandis que Berchet, car
+c'était lui qui chantait ainsi, exhalait avec énergie ses douleurs de
+patriote, plus d'un ardent admirateur le salua tout bas du nom de
+<i>Béranger de l'Italie</i>, que lui donnent encore aujourd'hui bon nombre de
+ses compatriotes. M. Berchet trouve lui-même, nous n'en doutons pas,
+l'éloge fort exagéré; mais, au-dessous de notre grand poète national,
+les places sont encore élevées, honorables, et l'auteur des <i>Romances</i>,
+on doit le dire, occupe peut-être la première dans le genre auquel il
+s'est voué, genre qui, il ne faut pas l'oublier, n'est qu'une partie et
+non toute la gloire de notre Béranger.</p>
+
+<p>Né dans cette belle Lombardie qui, plus rapprochée du nord que les
+autres parties de l'Italie, plus française aussi, a su se faire une
+langue qui n'a ni la mollesse du toscan, ni la grâce enfantine et
+coquette du doux parler vénitien, mais plutôt une sorte de vigoureuse
+senteur que semble lui communiquer le vent sain et parfois âpre des
+Alpes, si le mot âpre peut sans contre-sens s'appliquer à quelque chose;
+sur cette douce terre d'Italie; né dans la Lombardie d'une famille
+italienne mais originaire de France, Berchet, comme aussi Manzoni, a su
+retrouver toute l'énergie de l'antique idiome italien; et cette énergie
+il l'a puisée dans la douleur de son âme, car depuis de longues années
+ce n'est que dans l'exil que le noble poète peut aimer, chanter sa
+patrie, et on sait ce qu'est la patrie pour l'exilé, de quelle sainte
+auréole elle lui apparaît ceinte au delà de la barrière qu'il lui est
+interdite de franchir.</p>
+
+<p>Le recueil que nous avons sous les yeux, et qui se compose de huit
+poèmes, plus ou moins étendus, porte à chaque page, j'ai presque dit à
+chaque vers, l'empreinte du regret de la patrie, de la haine de
+l'étranger, de l'amour de la liberté. Le premier de ces poèmes n'est pas
+consacré à l'Italie, mais à une autre grande nationalité longtemps
+gémissante sous le joug étranger, qu'elle est enfin aujourd'hui parvenue
+à secouer, non sans d'immenses efforts, non sans verser pour le saint
+baptême de son indépendance des flots de sang mahométan, et surtout
+chrétien. Ce poème, d'environ quatre cent cinquante vers, est une oeuvre
+véritablement grande, malgré ses dimensions peu étendues, et la
+composition en est si belle que, dans l'impossibilité de traduire ici
+cette pièce dans son entier, à cause de sa longueur, nous espérons
+intéresser nos lecteurs en leur en offrant une brève analyse.</p>
+
+<p><i>Les Fugitifs de Parga</i> (tel est le litre de ce poème divisé en trois
+parties: <i>le Désespoir, le Récit, la Malédiction</i>) commencent ainsi: Un
+Anglais, Henri, traversant la mer sur un navire grec de Corcyre, voit un
+homme assis sur le rivage et regardant du côté où doit se trouver Parga,
+que l'Angleterre vient de vendre au farouche Ali-Pacha, livrant sans
+pitié ses habitants chrétiens à toute l'atrocité des vengeances
+musulmanes. Tout dans l'homme du rivage annonce le plus profond
+désespoir, et après avoir vainement tenté de se poignarder, on le voit
+se précipiter dans les flots, malgré les efforts d'une femme qui le
+suit: «Qu'on le sauve!» s'écrie Henri; mais près de lui une voix s'élève
+d'au milieu des matelots grecs, et cette voix lui crie: «Hé! que
+t'importe, vil Anglais, que t'importe la mort d'un malheureux débris de
+Parga!» Henri se tut; mais il ressentit profondément l'injure qui lui
+était adressée, et l'infamie de l'île où il reçut le jour pesa
+lourdement sur sa tête. Cependant le fugitif de Parga est sauvé, et sa
+triste épouse trouve avec lui un asile assuré à bord du navire
+corcyréen. L'Anglais manifeste une douce sympathie aux pauvres exilés;
+il semble vouloir réparer, au moins envers eux, les torts de sa pairie,
+et lorsque le navire touche terre, il est devenu leur hôte, et ose
+enfin, au milieu de la léthargie où est plongé le Grec, demander à la
+jeune épouse de lui dévoiler la cause de tant de douleurs. «O
+bienveillant étranger, à quelque pays que tu appartiennes, il m'est doux
+de t'ouvrir mon coeur, répond celle-ci; sans doute l'ange de Parga t'a
+lui-même amené ici pour être témoin du malheur de son peuple. Mais avant
+de parler, je t'en supplie, si, durant mon récit, il sort de ma Douche
+quelque parole qui te puisse blesser, ne t'en offense pas, mais pleure
+sur nous.» Puis, après avoir considéré quelques instants avec amour son
+époux endormi, après s'être réjouie de voir son front plus calme, la
+Grecque revient raconter à Henri les malheurs de sa patrie, non sans
+s'interrompre maintes fois pour s'approcher encore du lit de son cher
+malade.</p>
+
+<p>Les Turcs avaient voulu punir Parga, qui, non contente d'avoir offert un
+asile aux héroïques Souliotes, tendait encore les bras à tous les
+proscrits. La guerre fut terrible: «Nous, femmes, nous-mêmes on nous vit
+combattre, ou bien, accourant au bruit du mousquet, aider nos frères en
+rechargeant leurs armes. La victoire fut le prix de notre courage.
+L'ennemi se retira, mais en se retirant il jura de se venger, et les
+malheureux habitants de Parga, voyant venir la tempête, cherchèrent
+refuge; mais, hélas! où le cherchèrent-ils? «Dans le nid du serpent!» Un
+ban ne tarda pas à leur apprendre que les Anglais, sous la protection
+desquels ils s'étaient mis, les avaient vendus au farouche pacha de
+Janina, leur mortel ennemi. «Alors un cri général s'éleva du milieu de
+nous: Non, nous le jurons par notre Dieu, nous ne nous soumettrons pas
+au tyran; plutôt mille fois l'exil que l'esclavage.» Puis, avant
+d'abandonner leurs foyers, les Parginotes se préparent à l'exil en
+célébrant le saint sacrifice; el pour que l'Osmanli ne viole pas les
+sépultures de leurs pères, ils tirent les morts de leurs tombeaux, et
+rassemblant sur un bûcher qu'ils bénissent avec de pieuses cérémonies
+les ossements sacrés, ils y mettent le feu, et, touchant souvenir des
+moeurs de leur antique pairie, «les vierges et les jeunes épouses
+sacrifient sur le bûcher leurs chevelures flottantes. Quand le bûcher
+fut éteint, nous dispersâmes ses cendres et nous partîmes,» dit la jeune
+Grecque.</p>
+
+<p>Dire, que dans tout ce chant le poète s'est montré à la hauteur des
+héroïques souvenirs qu'il rappelle, est un éloge suffisant, ce nous
+semble, mais il n'est que juste.</p>
+
+<p>Dans celui qui suit, Henri se trouve en face de son hôte, enfin sorti de
+son évanouissement. Il essaie non d'excuser son inexcusable patrie, mais
+de faire comprendre au Grec que tous les Anglais ne sont pas coupables
+des fautes, des crimes du gouvernement de la Grande-Bretagne. C'est
+presque à genoux qu'il supplie le fugitif d'accepter de lui une aide
+fraternelle. Ses remords, dit-il, doivent l'absoudre du crime de son
+pays. La jeune Grecque pleure, mais ce n'est que du regard qu'elle ose
+supplier son époux, qui, sans se laisser attendrir, répond ainsi:</p>
+
+<p>«Garde tes dons; conserve-les pour des malheurs que la faute de ton
+peuple ne peut manquer d'attirer sur lui, là, au jour de la douleur, tu
+le trouveras, le lâche, qui implorera ta pitié; mais il est une douleur,
+il est des blessures qui rendent fier celui qui les ressent; moi je
+m'enorgueillis de mon malheur, et celui-là qui m'a tout enlevé ne pourra
+du moins me ravir cet orgueil.</p>
+
+<p>«Retiens les pleurs, je n'en veux pas de celui qui m'inspire une
+invincible horreur. Tu es juste? et qu'importe? N'es-tu pas fils d'une
+terre exécrée, d'une terre maudite! Partout où gémissent des peuples
+dépouillés exilés, esclaves, un cri de vengeance ne s'élève-t-il pas
+contre elle? N'est-ce pas elle qui a conclu l'odieux marché dont tous
+sont victimes?... Au moment même où elle affranchit fastueusement ses
+nègres, n'insulte-t-elle pas à ses frères d'Europe? Mais le temps
+prépare notre vengeance, et Dieu daigne la hâter en soulevant contre
+vous tout ce que l'Europe a d'âmes généreuses... Peut-être il n'est pas
+loin le jour auquel nous nous appellerons tous Frères, alors que la
+guerre ayant expié la guerre, le pardon et l'oubli viendront fermer tant
+de plaies; mais aujourd'hui les haines sont, encore vivantes.... Un
+jour, en se rappelant ce que je fus et ce que je suis, j'en jure par le
+ciel, mes fils frémiront, mais jamais aucun d'eux n'aura la honte de
+dire: Il a emprunté son pain à l'Anglais»</p>
+
+<p>A partir du jour où il se vit ainsi repoussé, une mortelle tristesse
+dévora le coeur de Henri, et cette tristesse ne fut illuminée par aucun
+rayon de bonheur. «Sa patrie est infâme, il la renie, il la fuit, il
+l'abhorre; cependant il ne peut sans colère l'entendre maudire par les
+autres; son âme souffre de ne pouvoir l'aimer. Malheureux! il parcourt
+toute l'Europe; mais un cri de douleur s'élève de toutes parts: il ne
+peut trouver un lieu où l'homme vive paisible.... Partout il entend
+s'élever contre l'Angleterre la malédiction de ceux qui souffrent:
+ceux-ci, elle les a trahis; ceux-là, elle les a vendus.»</p>
+
+<p><i>Clarina</i> et <i>Mathilde</i> sont des romances d'amour où s'entend, plus haut
+que la voix de la tendresse, le cri de l'indépendance nationale, la
+première est une jeune fille qui pleure son amant exilé, son amant
+auquel elle-même a dit: «Va, pars malgré mes larmes. Tu avais une patrie
+avant de m'avoir donné ton coeur, brise les chaînes de cette patrie,
+puis reviens près de moi t'enivrer d'amour.» Mathilde est une autre
+jeune fille qui supplie vainement son père de ne pas la donner en
+mariage à l'étranger.</p>
+
+<p><i>Le Remords</i> nous montre une autre femme italienne; mais celle-là,
+«c'est la femme de l'un de nos tyrans, c'est l'épouse de l'étranger.» Et
+seule au milieu des bals, des concerts, des spectacles, elle entend dire
+à ceux qui la regardent: «Maudite soit-elle, celle-là qui, d'un baiser
+italien, rend heureux le soldat allemand! «Mais tant de honte ne
+suffirait pas à venger la pairie outragée par une union impie:
+l'Italienne se voit abandonnée de l'époux étranger, et nulle
+consolation, nulle sympathie ne la vient soulager dans son malheur; tous
+les regards semblent lui dire: «Misérable! de tes propres mains tu l'as
+tissu, le manteau d'infamie, tu as voulu t'en revêtir; maintenant que ce
+manteau te couvre les épaules, la plainte est inutile, nul ne peut te
+l'ôter.»</p>
+
+<p>Négligeant d'autres pièces, faute d'espace, nous essaierons de faire
+mieux connaître notre poète en donnant la traduction entière d'une
+romance à nos lecteurs.</p>
+<br><br>
+
+<h3>JULIE</h3>
+
+<h4>ROMANCE.</h4>
+
+<p>La cloche a sonné; la loi est proclamée; c'est le jour des
+conscrits.--Rassemblés à l'église, ils sont rangés en cercle autour
+d'une urne. La commune doit fournir sept hommes: les noms sont dans
+l'urne; chacun s'en approche la terreur dans l'âme.</p>
+
+<p>Mais ne sont-ils pas tous citoyens de l'Italie? et pourquoi, si l'ennemi
+menace la frontière, ne partent-ils pas désireux de sauver la
+pairie?--Ce n'est plus la patrie qui leur crie: Aux armes! Soumis à un
+peuple de langue étrangère, on les appelle à combattre, mais pour rester
+sous le joug.</p>
+
+<p>Cependant que veut cette foule si pressée dans le temple? et cette autre
+foule haletante qui se pousse et se heurte sous le porche, en se
+plaignant de ne pas voir plus loin? Veut-elle arracher ses frères au
+péril? Va-t-elle courir aux armes? Va-t-elle chasser l'étranger du sol
+natal, au noble cri de liberté?</p>
+
+<p>Ils labouraient la terre, quand ils ont entendu la cloche; descendant de
+leurs montagnes, ils ont pris immédiatement le chemin de la ville,
+attirés par le bruit, ainsi que des enfants; ce qu'ils veulent, ce n'est
+rien de plus que savoir la nouvelle du jour; ils sont venus écouter les
+plaintes de leurs frères, et demain ils en parleront entre eux sans
+colère et sans douleur.</p>
+
+<p>Mais il n'y a donc pas de sang dans leurs veines; il n'y a donc pas de
+vie dans leur coeur? La haine du joug allemand n'y brille donc pas?
+Leurs sueurs arrosent la glèbe de maîtres stupides; ils suivent
+l'exemple de ces maîtres, et ils se disent: Pourquoi nous révolter? ne
+somes-nous pas nés pour servir?</p>
+
+<p>Les misérables!... Mais les pères? Ils accourent pensifs, ils s'avancent
+cherchant de leurs tristes regards leurs femmes et leurs belles filles
+pleurant au pied de l'autel. Elles se sont dites heureuses en voyant
+l'activité de leurs fils, levés dès l'aube matinale; et le soir, qui le
+sait, si elles pourront se réjouir en les contemplant dans leur sommeil?</p>
+
+<p>Et tandis que la foule bruit et se meut, que fait cette femme immobile
+dont la figure ne ressemble à celle d'aucune autre? On ne sait ce qui la
+domine le plus ou la colère ou la douleur. Elle ne baisse pas la tête,
+elle ne se cache pas le visage de son voile, elle ne parle pas, elle ne
+pleure pas; elle regarde le ciel: son oeil ne distingue pas ceux qui
+l'entourent, elle ne les remarque même pas.</p>
+
+<p>C'est Julie, c'est une mère. Elle a vu croître et grandir en vain deux
+fils, espoir de sa vieillesse. L'un d'eux est déjà perdu pour elle;
+c'est l'exilé toujours présent à son coeur. Il souffre errant dans les
+vallées désertes; il s'est arraché de l'Italie le jour où il la vit,
+s'abandonnant elle-même, tomber au-dessous de ses destins.</p>
+
+<p>Quel adieu plein de larmes ce fut pour Julie! Et maintenant la
+malheureuse tremble pour son autre fils, qu'un billet sorti de</p>
+
+<p>l'urne peut lui ravir. Quoi! Charles pourrait devenir soldat? Il
+porterait la blanche livrée de l'odieux étranger? Il ceindrait une épée
+qu'aurait forgée l'Autrichien?</p>
+
+<p>Et déjà, avec le terrible génie de la douleur, la triste mère,
+anticipant le temps, va au-devant d'un jour qui n'est pas encore. Elle
+suit le son des trompettes guerrières; elle arrive dans une plaine au
+pied des Alpes, et de la montagne, elle voit s'abattre, comme une légion
+de vautours, une armée étrangère.</p>
+
+<p>Mais d'autres drapeaux, d'autres guerriers arrivent par d'autres
+sentiers; et ceux-ci sont venus pour couper le chemin aux premiers. D'un
+côté, ou crie: Italie! sauvons la patrie opprimée! De l'autre, ou jure
+de la maintenir sous le joug. Les deux armées tirent l'épée.</p>
+
+<p>Un furieux s'élance hors des rangs de l'armée de droite; un autre sort
+de l'armée de gauche, il assaille le premier à coups d'épée sans même
+songer à parer les coups qui lui sont portés. Blessés tous deux à la
+fois, tous deux laissent échapper un blasphème. Quels gestes, quelles
+voix! La malheureuse frémit; d'un oeil épouvanté elle envisage ces
+terribles adversaires. Hélas! ce sont les deux fils auxquels elle a
+donne le jour.</p>
+
+<p>Cependant l'imagination de Julie cesse de lui dépeindre les horreurs de
+ce champ de bataille abhorré, et, plus déchiré encore, son coeur revient
+à la terrible réalité. Le sang coule plus rapide dans ses veines
+brûlantes; les sorts sont lires de l'urne fatale: que va-t-il advenir de
+Charles?</p>
+
+<p>Les numéros sont tour à tour tirés par la main des jeunes gens; un
+impassible surveillant préside au tirage; c'est lui qui lit les noms;
+c'est sa voix, organe du destin, qui proclamera les sept que doit
+choisir le sort. Personne n'ose remuer, on n'entend plus une seule
+parole dans cette foule tout à l'heure encore si bruyante; curieuse et
+stupéfaite, elle a hâte d'entendre les noms; elle écoute d'une oreille
+attentive.</p>
+
+<p>Julie regarde son fils avec terreur, et jamais son oeil fixé sur lui
+n'indiqua tant d'amour. O angoisse! on prononce un nom... ce n'est pas
+celui de Charles. On en dit un autre... ce n'est pas le sien non plus;
+et déjà le cinquième est nomme sans que Charles ait été condamné.</p>
+
+<p>On appelle le sixième. C'est le fils d'une autre; une autre mère pleure
+sur lui. Ah! sans doute, elles étaient vaines les craintes de Julie, et
+semblable au frais zéphyr qui ranime le malade, une douce voix lui crie
+au fond du coeur que sa prière a trouvé grâce devant Dieu.</p>
+
+<p>Sa confiance s'accroit: un long soupir soulage l'oppression de son
+coeur. C'est avec moins de terreur que Julie écoute la lecture du
+septième billet... Hélas! on l'a nommé... c'est son fils!... Demain,
+obéissant honteusement à l'ordre d'un soldat étranger, elle le verra
+partir l'aigle au front.»</p>
+
+<p>Nous regrettons de ne pouvoir insérer ici <i>les Fantaisies</i>, pièce de
+plus de sept cents vers. Hélas! ces fantaisies ne sont pas celles de
+l'amour qu'ont si souvent célébré les Italiens anciens et modernes: ce
+sont les rêveries tristes ou riantes qui viennent à l'exilé, rêveries
+toujours amères par le sentiment du malheur de la pairie, de son
+abaissement.</p>
+
+<p>Berchet, auquel le peu que nous venons de citer suffirait à assurer un
+rang distingué parmi les poètes de tous les pays, et qui, dans la douce
+Italie, se distingue particulièrement par la force et l'énergie. Berchet
+est encore prosateur distingué, et parmi ses écrits en ce genre, on cite
+particulièrement des morceaux de critique littéraire hautement
+recommandables. Ajoutons à tous ces titres à notre sympathie que la
+France semble être le pays d'adoption du noble exilé, qui, après avoir
+parcouru une partie de l'Europe, est revenu à plusieurs reprises reposer
+sa tête sur cette terre qui, nous le disons avec orgueil, fut toujours
+l'asile chéri et assuré de toutes les grandes infortunes.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p>
+
+<p><i>Les Demoiselles de Saint-Cyr</i>, comédie en cinq actes et en prose, de <span class="sc">M.
+Alexandre Dumas (Théâtre-Français)</span>.--<i>Lénore</i>, drame en cinq actes, de
+MM. <span class="sc">Cogniard</span> frères <span class="sc">(Théâtre de la Porte-Saint-Martin)</span>.--<i>Madame
+Barbe-Bleue</i>, vaudeville, de MM. <span class="sc">Lockroy</span> et <span class="sc">Choquart</span> <span class="sc">(Théâtre du
+Vaudeville)</span>.--<i>Francesca</i>, comédie-vaudeville, de <span class="sc">M. Philippe Hart
+(Gymnase-Dramatique)</span>.</p>
+
+<p>Il faut oublier madame de Maintenon, la chaste règle de Saint-Cyr et
+l'austérité des derniers temps de la cour de Louis XIV: tout cela n'a
+rien à faire ici. Ce n'est pas de vraisemblance et de vérité que M.
+Alexandre Dumas s'inquiète: peu lui importe de compromettre le nom de
+madame de Maintenon dans une aventure gaillarde; peu lui importe encore
+de jeter aux échos de Saint-Cyr; des plaisanteries et des quolibets qui
+les auraient fait frissonner de peur; ce que veut M. Alexandre Dumas,
+c'est faire rire avant tout, c'est avoir un succès; quant aux moyens, il
+paraît en faire bon marché. Mais, au moins, M. Alexandre Dumas a-t-il
+réussi? a-t-il touché au but qu'il cherchait, d'amuser sans trop se
+soucier du comment ni du pourquoi? Oui et non. Les trois premiers actes
+ont excité la curiosité, les deux derniers l'ont attiédie, et peu à peu
+le rire, qui avait éclaté assez franchement au début, s'est converti en
+je ne sais quelle résignation silencieuse qui ressemblait plutôt à un
+excès de patience qu'à un accès de plaisir.</p>
+
+<p>L'ouvrage de M. Dumas appartient d'ailleurs à cette espèce de comédie de
+hasard et de fantaisie qui a cours aujourd'hui, au grand préjudice de la
+vraie comédie, de la comédie de moeurs et de caractère, cela ne peint
+rien, cela n'apprend rien, cela n'ouvre pas une minute l'esprit à la
+réflexion, le coeur à une émotion un peu relevée el un peu nourrissante.
+Ce sont des faits, des quiproquos, des mots qui voltigent et courent ça
+et là, sans qu'on en devine bien l'utilité ni la raison; on ne sait
+guère d'où cela vient, où cela va, à quoi cela ressemble; mais enfin, si
+le mot est vif, si la scène est leste, on se laisse étourdir un instant,
+on sourit on va même jusqu'à ne pas trop s'ennuyer, puis on quitte ce
+spectacle sans avoir la moindre envie d'y revenir. Voila le malheur et
+le châtiment de ces pièces en l'air; vous les avez vues une fois, c'est
+assez, c'est plus qu'il n'en faut; car ce qu'on y trouve et ce qu'on
+peut en garder, Dieu le sait!</p>
+
+<p>Nous sommes donc à Saint-Cyr, dans le Saint-Cyr de madame de Maintenon,
+vers les dernières années de Louis XIV. Un vicomte de Saint-Hérem,
+espèce de Lovelace en raccourci, a vu mademoiselle de Meiran à Saint-Cyr
+pendant une représentation d'<i>Esther</i>. En devenir amoureux et songer à
+la séduire, tout cela est l'affaire d'un instant pour le vicomte; il
+s'introduit à Saint-Or par ruse et par escalade, menant un certain sieur
+Achille de Bouloi avec lui. Ce M. de Bouloi est un original, un
+plaisant, une espèce de Turlupin qui doit servir de paravent au vicomte
+et l'aider dans ses manoeuvres; et en effet, tandis que Saint-Hérem
+explique sa passion à mademoiselle de Meiran qui l'écoute avec la plus
+grande indulgence, de Bouloi occupe, pour opérer une diversion,
+mademoiselle Charlotte, amie de mademoiselle de Meiran. Mademoiselle
+Charlotte n'est pas moins docile, aux propos amoureux que mademoiselle
+de Meiran, et les affaires vont si vite et si bien, qu'on s'arrête à un
+projet d'enlèvement. Malheureusement ou heureusement, madame de
+Maintenon a été avertie du complot; les gens du roi arrivent au moment
+capital, saisissent M. le vicomte et son aide-de-camp, et les envoient
+tous deux à la Bastille.</p>
+
+<p>Le scandale est grand, il faut l'expier. Nos deux conquérants, bien et
+dûment enfermés sous les verrous, se trouvent placés, par l'ordre du
+roi, dans l'alternative que voici; «Ou vous épouserez ces demoiselles,
+ou vous resterez en prison.» Il se décident à épouser; le double mariage
+s'accomplit: de Bouloi et Saint-Hérem recouvrent la liberté.</p>
+
+<p>Mais avec leur liberté ils ont sur le coeur une grande rancune.
+Saint-Hérem, qui voulait bien de mademoiselle de Meiran pour se
+distraire, n'est que médiocrement satisfait de l'avoir pour femme; sa
+vanité de séducteur est d'ailleurs irritée d'être tombée si gauchement
+et si brusquement dans la prose du mariage. Quant à de Bouloi, il avait
+un autre mariage en vue, et mademoiselle Charlotte a tout renversé. Et
+puis tous deux sont furieux d'avoir été contraints par la force. L'un
+déclare donc à sa femme qu'on a bien pu le marier avec elle, mais qu'il
+ne sera jamais son mari, et l'autre fait la même déclaration à
+mademoiselle Charlotte; après quoi, ils quittent Paris, ils quittent
+leurs femmes, ils quittent la France, et passent en Espagne à la suite
+du duc d'Anjou.</p>
+
+<p>En Espagne, ils mènent une assez joyeuse vie et oublient leurs
+mésaventures de Saint-Cyr et de la Bastille. Un beau jour, ou plutôt un
+beau soir, le duc d'Anjou, devenu roi, donne grand bal: deux femmes
+masquées y attirent les regards; bientôt Saint-Hérem et de Bouloi sont
+sur leurs traces et s'épuisent en galanterie; on les encourage, on leur
+donne de l'espérance; puis, au moment décisif, les masques tombent:
+«C'est elle I s'écrie Saint-Hérem; c'est elle! répond de Bouloi. En
+effet, l'une de ces beautés mystérieuses était madame de Saint-Hérem,
+l'autre madame de Bouloi.</p>
+
+<p>Voici encore nos époux aux prises et de nouveau face à face: de Bouloi
+tient bon; Saint-Hérem commence à s'émouvoir. Bientôt la jalousie
+achèvera de triompher de sa rancune, car la jalousie, en éveillant en
+lui le sentiment de l'honneur conjugal, réveillera en même temps son
+amour. Cette jalousie, c'est le duc d'Anjou qui la cause. Le duc, pour
+se distraire, se met à aimer madame de Saint-Hérem, et Saint-Hérem
+s'imagine que sa femme est complice de cette fantaisie. Alors tout
+change; Saint-Hérem s'inquiète, épie, surveille; de son côté, madame de
+Saint-Hérem, voyant ces premiers symptômes d'une affection renaissante,
+attise le feu en paraissant pencher du côté du duc d'Anjou. Que vous
+dirai-je? les choses vont si loin, que le duc se décide à éloigner
+Saint-Hérem pour se mettre plus à son aise. Pour le coup, l'honneur du
+mari se gendarme et éclate tout entier; le vicomte accable sa femme de
+reproches; il va jusqu'à menacer le roi et à tirer à demi l'épée du
+fourreau.--La réponse de madame de Saint-Hérem est bien simple:
+«Pourquoi m'avez-vous abandonnée et insultée par cet abandon?» Pour le
+roi, il se promet de punir Saint-Hérem exemplairement.</p>
+
+<p>Mais il est temps que tout cela finisse. Madame de Saint-Hérem, touchée
+de ces preuves de l'amour de son mari, lui pardonne; et le roi, revenant
+à la clémence, en fait autant. L'aventure finit donc le plus
+charitablement du monde, sauf de la part de Bouloi, qui est obligé de
+reprendre sa femme, mais à contre-coeur, et, c'est le cas de le dire, à
+son corps défendant.</p>
+
+<p>Tel est le fond de la comédie de M. Alexandre Dumas; il n'y a rien de
+plus ni de moins, aux détails près, qui sont spirituels çà et là, mais
+le plus souvent d'assez mauvais ton. En conscience, est-ce là une
+comédie? Ne vous semble-t-il pas, bien plutôt, vous promener à travers
+les petits sentiers si fréquentés du Vaudeville ou de l'Opéra-Comique?</p>
+
+<p>M. Dumas n'a donc fait la ni une oeuvre très-estimable ni une oeuvre
+positivement littéraire; il a réussi, c'est quelque chose; mais ce
+succès ira-t-il loin? j'en doute, tout en le désirant pour le
+Théâtre-Français.</p>
+
+<p>La pièce est bien jouée par Régnier, par Firmin, par mademoiselle
+Plessy, qui a été charmante, et par mademoiselle Anaïs; Brindeau est
+très-lourd et très-empâté.</p>
+
+<p><i>L'Illustration</i> renvoie à son prochain numéro le dessin qui doit
+représenter la scène principale et quelques-uns des personnages de cette
+comédie.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Théâtre de la Porte-Saint-Martin.--<i>Lénore, ou les Morts
+vont vite</i>.--Fin du 3e acte: Wilhelm de Lutzow, Clarence; la comtesse
+Diane de Valberg, mademoiselle Klotz; le vieux strelitz, Rancourt.</b></p>
+
+<p>MM. Cogniard frères, assistés de M, Henri Blaze, viennent d'accommoder
+en drame la fameuse ballade de Burger intitulée <i>Lénore</i>. La ballade
+n'offrant pas une suffisante pâture au drame, MM. Cogniard et Blaze ont
+imaginé de compagnie une fable romanesque qui corrobore l'action et la
+peuple d'événements et de détails qui ne sont pas sans intérêt.</p>
+
+<p>Lénore est la fille d'un simple médecin, Wilhelm le fils d'un baron
+allemand très-entiché de noblesse; le baron oblige son fils à quitter
+Lénore pour aller se battre à l'armée du roi. Lénore pleure, gémit, se
+désespère pendant l'absence de son amant, et lui reste fidèle.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Théâtre du Vaudeville.--<i>Madame Barbe-Bleue</i>.--1er acte: Arnal, de
+Pezenac sortant du tonneau où il s'est caché dans le bâtiment qui le
+transporte à la Martinique.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Théâtre du Vaudeville.--<i>Madame Barbe-Bleue</i>.--2e acte: Arnal, de
+Pezenac; madame Doche, madame Barbe-Bleue; Desbirons, Gant-de-Cuir.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p>Dans la bataille, Wilhelm est blessé mortellement; on l'apporte mourant
+sur un brancard, et déjà son coeur ne bat plus. La nouvelle arrive
+jusqu'à Lénore, qui attendait toujours.</p>
+
+<p>Tout à coup, au milieu de sa plus violente douleur, quelqu'un frappe à
+sa porte; elle ouvre; c'est Wilhelm qu'elle croit mort; Wilhelm
+l'emporte dans ses bras, et comme l'indique la ballade, l'emmène parmi
+les tombeaux; mais le drame ne suit pas la ballade plus
+longtemps.--Wilhelm a été sauvé par un miracle, Wilhelm est plein de
+vie. S'il a laissé courir le bruit de sa mort, s'il n'a pas détrompé son
+père, c'était pour briser les entraves que l'autorité paternelle et les
+préjugés opposaient à son amour, et pour se donner tout entier à Lénore,
+sans que le monde soupçonnât son bonheur et vint le troubler.</p>
+
+<p>Lénore et Wilhelm finissent donc par s'unir et par être heureux, le
+mélodrame le veut ainsi et donne tort à la ballade. Cependant le drame a
+suffisamment conservé les émotions et la teinte surnaturelle de la
+poésie de Burger, pour tenir les spectateurs en suspens et leur donner
+le frisson. Madame Dorval a d'ailleurs jeté sur le rôle de Lénore un
+caractère de souffrance amoureuse et de mélancolie d'un effet
+très-saisissant.</p>
+
+
+
+<p>Adieu le drame funèbre! nous voici avec Arnal. C'est le moment de
+chasser l'humeur noire ou jamais. Arnal s'appelle M. de Pezenac. Pezenac
+n'a pas le sou, et va chercher fortune en Amérique; or, comme Pezenac
+n'a pas de quoi payer la traversée, il s'insinue ingénieusement dans un
+tonneau de sardines, puis, une fois en mer, se manifeste bravement aux
+passagers, et sort de son tonneau au nez du capitaine ébahi.</p>
+
+<p>En Amérique, c'est un surcroît d'aventures. Pezenac se croit sur le
+point d'épouser madame Barbe-Bleue, quand tout à coup il voit la susdite
+dame qui se laisse traiter familièrement par un boucanier. Vous le
+dirai-je! le boucanier embrasse madame Barbe-Bleue à la barbe de
+Pezenac.</p>
+
+<p>Le boucanier en a le droit, car il est le mari légitime. Ce nom de
+madame Barbe-Bleue, ce costume de boucanier cachent deux proscrits, le
+duc de Montmouth et la duchesse sa femme. Pezenac apprend cela plus tard
+en les sauvant tous les deux, acte de dévouement qui lui vaut un beau
+château pour récompense. Le tout est suffisamment gai, et Arnal
+suffisamment plaisant.</p>
+
+<p>Je n'ai rien à dire de <i>Francesca</i>, qui obtient un très-grand succès au
+Gymnase. <i>L'Illustration</i> en a donné un avant-goût à nos lecteurs, il y
+a quelques semaines, par une charmante comédie imprimée ici-même et
+intitulée <i>les deux Marquises</i>.--<i>Francesca</i> n'est rien de moins et
+presque rien de plus; c'est la même finesse de détails, le même intérêt
+vif et relevé. Il y a cependant, pour surcroît d'agrément, mademoiselle
+Rose Chéri, qui donne la vie, le mouvement et un charme touchant au rôle
+de Francesca.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Revue Algérienne.</h2>
+
+<h4>MOHAMMED-EL-MEZARI--MOHAMMED-EL-ABOUDI.</h4>
+
+<p class="mid">1.--Mohammed-el-Mezari, agha des Douairs, Zmélas et Gharabas.</p>
+
+<p>Après la mort du général Mustapha-ben-Ismaël (V. <i>l'Illustration</i>, nº 8,
+p. 124, et n° 16 p. 235), les intérêts de la politique française
+exigeaient que les puissantes tribus des Douairs, Zmélas et Gharabas,
+qui les premières dans la province d'Oran avaient fait, dès 1835, leur
+soumission, ne restassent pas sans chef indigène. Il était à craindre,
+en effet, que de prompts éléments de discorde et d'anarchie ne vinssent
+désorganiser cette milice, instrument utile et nécessaire de notre
+domination dans la guerre actuelle. Le successeur de Mustapha-ben-Ismaël
+fut bientôt choisi, dans sa famille même: son neveu et son principal
+lieutenant (khalifah), celui qui depuis plusieurs années l'avait
+accompagné et secondé dans toutes les expéditions, parut le plus propre
+à continuer l'oeuvre du vieux général; et, sur la proposition du
+ministre de la guerre, M. le maréchal duc de Dalmatie, une ordonnance
+royale du 21 juin 1843 a nommé Mohammed-el-Mezari agha des Douairs,
+Zmélas et Gharabas.</p>
+
+<p>Sous le gouvernement turc, El-Mezari (ou Mazary) était déjà l'un des
+chefs des tribus que l'on désignait sous le nom de tribus de Makhzen,
+milice privilégiée, chargée de percevoir les impôts et de maintenir le
+pays dans l'obéissance. Le marabout célèbre Tedjini s'étant révolté
+contre le bey d'Oran, s'avança jusqu'auprès de Mascara pour s'emparer de
+cette ville importante; mais arrêté dans sa marche par un corps de
+troupes envoyé par le bey à sa rencontre, il fut défait dans cette même
+plaine d'Eghrès, théâtre de tant de combats pendant ces dernières
+années. La valeur personnelle de Mezari contribua puissamment à ce
+succès des armes turques, et par une charge vigoureuse sur les cavaliers
+ennemis il eut la plus grande part à la défaite de Tedjini.</p>
+
+<p>Lorsque, au commencement de 1831, la retraite du bey Hassan vint
+consommer dans la province d'Oran la ruine de la souveraineté turque et
+l'avènement de la souveraineté française, les tribus du Makhzen, à la
+tête desquelles se trouvaient les Douairs et les Zmélas, ne surent
+d'abord à quel pouvoir se rallier, et vécurent dans une sorte
+d'indépendance, luttant tout à la fois contre les Arabes et les
+Français. L'élection d'Abd-el-Kader comme sultan des Arabes, en 1832,
+rencontra la plus vive résistance de la part des principaux chefs de ces
+milices. Une ligne se forma contre le jeune émir; elle fut dirigée par
+Mustapha-ben-Ismaël, et, sous ses ordres, par des chefs divers, au
+premier rang desquels se plaça Mohammed-el-Mezari.</p>
+
+<p>Comme son oncle, El-Mezari souffrit avec impatience l'élévation d'un
+fils de marabout venant ravir aux guerriers du Makhzen une autorité que
+ceux-ci étaient accoutumés à regarder comme leur patrimoine. Avec son
+oncle aussi, il partagea les périls de la lutte. Il était à ses côtés
+lorsque, le 12 avril 1834, les Douairs attaquèrent à l'improviste et
+enlevèrent au galop le camp d'Abd-el-Kader: coup de main brillant qui
+eût peut-être détruit à jamais l'autorité naissante du jeune sultan,
+sans l'assistance fatale que lui prêta le général français, commandant
+supérieur à Oran.</p>
+
+<p>Voici dans quels termes El-Mezari lui-même a rendu compte de cette
+victoire:</p>
+
+<p>«Au général Desmichels. Salut! Je vous annonce que le fils de
+Sidi-Mahi-Eddin (Abd-el-Kader) vient de faire une expédition contre
+nous. Nous étions loin de nous y attendre; nos camps étaient sur la
+route de Tlemsen. Il a fui devant nous, et nous l'avons poursuivi, tuant
+sans relâche; il a perdu 340 cavaliers. Nous avons pris ses tentes, ses
+tambours, ses propres chevaux sellés et les mulets qui portaient ses
+bagages. Surpris par nous pendant la nuit, ses cavaliers se sont
+dispersés; les plus adroits ont sellé leurs chevaux à la hâte et nous
+ont échappé; mais le plus grand nombre a été réduit à enfourcher des
+ânes: c'est ce qu'a fait le bey lui-même. Vous pouvez vous le
+représenter fuyant sans selle et sans bride sur cette monture. Nous
+avons pris chevaux, tentes et mulets, et nous sommes partis sains et
+saufs et enrichis. Dieu soit loué! Vous recevrez cette nouvelle de
+Mascara. Nous avons maintenant l'intention de retourner dans notre pays
+et d'approvisionner vos marchés; nous vous demandons comme auparavant de
+ne point être inquiétés dans notre commerce avec vous. Quand nous serons
+de retour, nous irons vous voir pour conférer sur l'intérêt de tous.
+Ecrivez-nous une lettre pour nous rassurer, et nous retournerons
+tranquillement dans notre pays. Envoyez-nous cette réponse le plus tôt
+possible.»</p>
+
+<p>Au lieu d'accueillir cette ouverture, le général français la repoussa
+par son silence; il envoya la lettre de Mezari à Abd-el-Kader engagea
+celui-ci à se mettre en campagne, alla établir lui-même son camp à
+Misergain pour imposer à Mustapha-ben-Ismaël par cette démonstration, et
+par ses conseils, comme par son appui (il fit délivrer à l'émir 400
+fusils et plusieurs quintaux de poudre), le mit en mesure de triompher
+de ses rivaux et de les anéantir. Une partie des Douairs et des Zmélas
+vint réclamer notre protection et camper sous les murs d'Oran; le
+surplus passa dans les rangs ennemis, Mustapha se retira à Tlemsen
+auprès des Turcs, maîtres du Méchouar (citadelle).</p>
+
+<p>Quant à El-Mezari, il fit sa soumission à Abd-el-Kader, et celui-ci,
+pour l'en récompenser, lui conféra le titre d'agha. De son côté,
+El-Mezari donna alors à son nouveau maître de nombreuses preuves de son
+dévouement; il poussa le zèle à le servir jusqu'à faire saisir et
+garrotter son propre neveu, Ismaël-Ould-Kadhi, pendant qu'il travaillait
+à retenir, dans les environs d'Oran, un certain nombre de tentes des
+Douairs et des Zmélas, dont les habitants flottaient incertains entre la
+domination française et celle de l'émir. Ismaël-Ould-Kadhi trouva moyen
+de s'échapper, et, entra dans les spahis d'Oran, où il sert aujourd'hui
+avec distinction.</p>
+
+<p>Blessé au combat de la Macta (28 juin 1835), à la suite duquel l'émir le
+nomma kaïd des Flitahs, El-Mezari le fut plus tard encore à l'affaire de
+l'Habra, le 3 décembre 1835.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/010a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>El-Mezari, agha des Douairs.</b></p>
+
+<p>Après l'expédition de Mascara, occupé par le maréchal Clauzel le 6
+décembre 1835, Abd-el-Kader montra à El-Mezari une méfiance qui fit
+naître en lui de justes craintes et réveilla peut-être d'anciens
+ressentiments. El-Mezari, d'ailleurs, doué d'une grande pénétration, dut
+regarder la cause de l'émir comme perdue, et fit secrètement des
+ouvertures à Ibrahim, notre bey de Mustaganem. Dès qu'il fut certain
+d'en être bien reçu, il se réfugia dans cette ville, entraînant avec lui
+une partie des Douairs et des Zmélas restés jusqu'alors fidèles à
+Abd-el-Kader. Le maréchal Clauzel, instruit de son arrivée, lui envoya
+le commandant Jusuf pour l'assurer de sa bienveillance et le conduire à
+Oran.</p>
+
+<p>Au commencement de janvier 1836, El-Mezari fit son entrée dans cette
+ville à la tête d'une nombreuse escorte d'Arabes bien armés; plusieurs
+d'entre eux portaient des étendards rouges et verts au milieu desquels
+était peinte une main blanche, étendue en signe de commandement. Une
+maison était assignée pour l'habitation d'El-Mezari, et des rations pour
+ses hommes et ses chevaux. Il descendit d'abord dans le logement qui lui
+avait été prépare, et après une heure consacrée aux ablutions
+religieuses et aux soins de sa toilette, il reparut vêtu d'un haïk d'une
+blancheur éclatante, la tête ceinte, suivant l'usage, d'une corde de
+chameau, et monté sur un cheval richement harnaché à la mode arabe. Il
+se dirigea vers la Kasbah, accompagné du commandant Jusuf, d'Ibrahim-Bey
+et de Kadour-ben-Morphi, ancien kaïd des Bordjias, qui avait aussi
+abandonné l'émir avec quelques hommes de sa tribu, et qui est en ce
+moment notre kaïd des Flitahs.</p>
+
+<p>Le maréchal Clauzel, en uniforme, environné de tout son état-major en
+grande tenue et des principaux fonctionnaires civils, donna audience à
+El-Mezari dans la magnifique salle de réception de la Kasbah. Après
+quelques compliments réciproques, échangés par l'entremise des
+interprètes, il le fit revêtir d'un superbe burnous, et lui offrit une
+fort belle paire de pistolets. El-Mezari reçut ces présents avec un
+sourire de satisfaction. Cependant les principaux d'entre les Arabes de
+sa suite, et les chefs des Douairs et des Zmélas, demeurés nos alliés,
+se prodiguaient entre eux force embrassements: les uns se baisaient les
+joues ou le haut de la tête, les autres déposaient humblement leurs
+lèvres sur le bras, sur la main, ou même sur le bas du burnous, en
+s'agenouillant, selon leurs qualités respectives.</p>
+
+<p>Dans cette première entrevue, on remarqua le tact naturel d'El-Mezari,
+dont la convenance parfaite, quoique instinctive, n'avait rien à
+emprunter à notre civilisation. Il se tenait debout, écoutait
+attentivement ce qu'on lui disait, et répondait lentement et avec
+réflexion. A sa sortie, comme à son entrée, il prit la main du maréchal
+et la baisa respectueusement, mais sans affectation servile. La
+déférence hiérarchique est tellement enracinée dans les moeurs arabes
+que, malgré son âge et son rang, on a vu parfois El-Mezari descendre de
+cheval sur la place publique d'Oran pour tenir l'étrier à son oncle
+Mustapha-ben-Ismaël. Le maréchal Clauzel assigna à El-Mezari un
+traitement et le nomma khalifah (lieutenant) du bey Ibrahim.</p>
+
+<p>Depuis cette époque El-Mezari prit une part active à toutes nos
+expéditions. Après la prise de Tlemsen (janvier 1836), chargé de
+poursuivre, de concert avec Mustapha-ben-Ismaël, les troupes de l'émir
+qui fuyaient du côté du Maroc, il défit, à la tête de son goum, une
+partie de l'infanterie ennemie; sa coopération ne fut pas moins efficace
+dans l'expédition dirigée quelques mois plus lard par le général
+Perregaux contre les tribus de la vallée du Chélif,</p>
+
+<p>Lorsque le traité conclu à la Tafna, le .30 mai 1837, eut rétabli la
+paix, El-Mezari, qui supportait impatiemment le repos, fut partagé entre
+le désir de faire le pèlerinage de la Mecque et de suivre l'expédition
+de Constantine. Vers le même temps, un homme de la tribu des Bordjias
+qui s'était réfugié à Mostaganem, ayant voulu retourner vers
+Abd-el-Kader, Mezari, au lieu de lui en accorder la permission, lui fit
+donner cinquante coups de bâton et payer une amende de cent piastres.</p>
+
+<p>Depuis la reprise des hostilités en novembre 1839 jusqu'au mois de
+juillet 1842, El-Mezari a constamment combattu dans nos rangs. Investi,
+le 12 août 1841, par M. le lieutenant-général Bugeaud, des fonctions
+d'agha des troupes indigènes placées sous les ordres de
+Hadj-Mustapha-Ould-Osman, bey de Mostaganem et de Mascara, il a obtenu
+de nombreuses soumissions qui ont fourni des contingents à son goum. En
+juillet 1842, El-Mezari annonça de nouveau l'intention de se rendre en
+pèlerinage à la Mecque, et cette fois il réalisa ce projet avec
+l'assistance du gouvernement français. Embarqué d'Alger à Marseille, et
+de Marseille à Alexandrie, sur les paquebots de l'État, ainsi que ses
+deux fils, il est revenu en Algérie de la même manière. Au moment même
+où il reparaissait dans la province d'Oran, le général Mustapha tombait
+frappé d'une balle, au retour d'une heureuse rhazia, Mezari a été
+sur-le-champ appelé au commandement des Douairs, des Zmélas et des
+Gharabas, et il s'est mis presque aussitôt en campagne pour venger la
+mort de son oncle,</p>
+
+<p>Mohammed-E-Mezari est un homme d'environ cinquante-six ans; sa
+physionomie est empreinte d'un mélange de douceur et de ruse; son regard
+est fin et pénétrant; sa taille est au-dessus de la moyenne. Comme
+presque tous les Arabes, il monte parfaitement à cheval. Sa bravoure est
+incontestable. Au passage de l'IJabra, une balle française lui enleva
+deux doigts. Il a déjà rendu, comme Mustapha, des services réels à notre
+cause. Il affectait, même avant son pèlerinage à la Mecque, un grand
+rigorisme religieux, et c'était encore là un trait de ressemblance avec
+le général Mustapha-Ben-Ismaël.</p>
+
+<p class="mid">II. Mohammed-el-Aboudi, sous-lieutenant de saphis (escadrons d'Alger),</p>
+
+<p>Si Hadj-Mohammed-el-Mezari, dont la famille appartient à l'aristocratie
+de la tribu des Douairs d'Oran, est, dans l'armée française, le
+représentant de la milice indigène au service des anciens beys de la
+province, le jeune sous-lieutenant de saphis, Mohammed-el-Aboudi,
+originaire de la tribu des Douairs de Médéah, représente, de son côté,
+dans nos escadrons indigènes d'Alger, les chefs de la cavalerie
+régulière au service de l'émir Abd-el-Kader.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>El-Aboudi, actuellement à Paris.</b></p>
+
+<p>Agé aujourd'hui de vingt-trois ans, Mohammed-el-Aboudi, depuis l'âge de
+onze ans, monte à cheval; aussi est-il un parfait cavalier. En 1838,
+pendant la paix, il alla rejoindre Abd-el-Kader dans la vallée du
+Chélif, au pays des Shihen, après de 50 lieues à l'ouest de Blidah, et
+prit du service dans la cavalerie que l'émir organisait. Il s'y lit
+bientôt remarquer, et obtint successivement, les grades de brigadier, de
+maréchal-des-logis et d'officier. Pendant une expédition dans le désert
+de Constantine, au sac de Sidi-Okbah, ville des Ziban, une jeune fille,
+parente de notre. Cheikh-el-Arab, Bou-Azis-ben-Gannah, se jeta à ses
+pieds en implorant sa protection contre les insultes d'une soldatesque
+effrénée. Il la couvrit de son burnous, et déclara, avec cette énergie
+calme qui le caractérise, qu'il tuerait le premier qui oserait lever les
+yeux sur celle qu'il choisissait dès ce moment pour sa compagne. En
+effet, il ne tarda pas à épouser la jeune Arabe. Les différents combats
+auxquels il prit part, dans les provinces de Constantine et de Titteri,
+lui valurent trois décorations d'Abd-el-Kader. Suivant l'habitude des
+Arabes, qui n'estiment la valeur d'un guerrier qu'en proportion du
+nombre des têtes coupées à l'ennemi, El-Aboudi compte, dans ses états de
+services, vingt-cinq têtes coupées dans le combat à des Arabes hostiles
+à la cause qu'il servait.</p>
+
+<p>A l'affaire du bois des Oliviers, le 20 mai 1840, El-Aboudi fit
+prisonniers deux soldats français, dont un blessé. Il commandait le
+détachement qui, sur la route de Douéra, enleva M. le sous-intendant
+militaire Massot dans la voiture publique chargée de la correspondance
+entre cette ville et Alger. L'arrivée de quelques cavaliers du poste le
+plus voisin obligea ce détachement à abandonner la voiture, avec deux
+femmes et une somme d'argent assez considérable qui se trouvaient dans
+l'intérieur, les Arabes ayant vainement essayé d'y pénétrer par le coupé
+et par la rotonde.</p>
+
+<p>Après deux ans de luttes sanglantes, en 1842, les tribus, épuisées par
+la guerre et mourant de faim, demandaient la paix. El-Aboudi, grâce aux
+bons conseils que lui donna sa jeune femme, parente d'un de nos chefs
+les plus dévoués de la province de. Constantine, vint dans le camp
+français et s'enrôla dans les spahis comme simple cavalier. Il fut nommé
+brigadier après six mois de services brillants et signalés. Le duc
+d'Aumale ayant pris le commandement de la province de Titteri, El-Aboudi
+lui fut désigné parmi les plus grands cavaliers du régiment. Le prince
+le choisit pour porter son <i>fanon</i> de guerre. A la suite d'une
+expédition, au mois de mars 1843 il obtint le grade de
+maréchal-des-logis. A la prise de la Zméla, cette capitale nomade
+d'Abd-el-Kader, composée de tribus nombreuses dont le convoi, au retour
+sus Médéah, occupait cinq lieues de long, El-Aboudi, toujours à côté du
+prince, faisait flotter nos nobles couleurs au-dessus de la tête de son
+jeune général.</p>
+
+
+
+<p>Quand M. le duc d'Aumale dut retourner en France, El-Aboudi demanda à
+l'accompagner, et il est venu avec le prince à Paris, qu'il habite en ce
+moment. Nommé chevalier de la Légion-d'Honneur par ordonnance du 5
+juillet 1843, il a reçu des mains du roi la décoration que son général
+avait demandée pour lui, «Voilà une décoration, s'est-il écrié, qui vaut
+mille de celles que distribuait l'émir!» Et lorsque, le soir, un vieil
+officier lui demandait qui lui avait donné cette croix, l'Arabe répondit
+fièrement: «C'est mon sabre et elle a été demandée au grand sultan des
+Français par le duc d'Aumale.» Une ordonnance du 9 juillet l'a promu au
+grade de sous-lieutenant de spahis (escadrons d'Alger).</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/010c.png"><br>
+
+<p>El-Aboudi a été, depuis son séjour à Paris et dans les différents lieux
+publics où il a paru, l'objet d'une curiosité souvent importune et
+quelquefois gênante. Homme bien élevé, plein de mesure et de retenue
+dans ses relations comprenant et parlant le français, il est à sa place
+partout, et devine, plutôt qu il n'apprend, tous les usages de notre
+société française. El-Aboudi ne sourit guère, et surtout il ne s'étonne
+de rien. A l'orchestre de l'Opéra, on eût dit un spectateur blasé par
+l'habitude. Au Cirque des Champs-Elysées, il a admiré <i>la fantasia</i> de
+M. Gaucher sur <i>Partisan</i>, mais beaucoup moins le cavalier que le
+cheval, et un retour sur lui-même lui a arraché cette exclamation tout
+arabe: «Pauvre cheval noir! lu fais gagner quelques boudjoux à ton
+maître: mais si tu appartenais à El-Aboudi, combien ne lui vaudrai-tu
+pas de moutons, de boeufs et de chameaux!»</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"></p>
+
+<h2>Bulletin bibliographique.</h2>
+
+<p><i>Les Constitutions des Jésuites</i> avec les déclarations; texte latin
+d'après l'édition de Prague. Traduction nouvelle.--Paris. 1843. 1 vol.
+in-18 de 522 pages. Paulin. 3 fr. 50 c.</p>
+
+<p>Depuis quelques années, la France se croyait heureusement débarrassée
+des jésuites, A son grand étonnement et à son grand effroi, elle vient
+d'apprendre qu'elle était encore affligée de ce terrible fléau. Après
+s'être tenus longtemps cachés, muets et silencieux on ne sait où, les
+disciples de Loyola ont reparu tout à coup au milieu de ce monde qui a
+tant de raisons de les haïr et de les redouter; ils ont le verbe haut;
+ils ne se contentent pas de prêcher, ils écrivent, ils ont des
+journaux,--je voulais dire un journal dans lequel ils impriment
+sérieusement les absurdités les plus révoltantes; ils fabriquent un ils
+font fabriquer des livres remplis d'injures et de grossièretés. En un
+mot, ils deviennent aussi insolents, aussi audacieux, aussi francs,
+qu'ils étaient naguère humbles, timides et hypocrites.</p>
+
+<p>Que veulent-ils donc? A quoi bon le demander? ce qu'ils ont toujours
+voulu: devenir les souverains absolus de l'univers entier. Que tous les
+hommes qui seraient tentés de les regarder comme les victimes d'une
+erreur de l'opinion publique, se donnent la peine de lire le volume que
+vient de réimprimer M. Paulin, et ils apprendront à les connaître. C'est
+là, c'est dans ses constitutions, dans ses lois organiques, dans ses
+règlements officiels, que la trop fameuse société de Jésus se montre
+réellement telle qu'elle est, telle surtout qu'elle voudrait être. C'est
+là que, tout en admirant le puissant génie et la force de volonté de ses
+illustres fondateurs, on apprend à détester leurs maximes, et surtout à
+craindre pour l'humanité que leurs espérances et leurs projets ne
+parviennent à se réaliser un jour.</p>
+
+<p>Ce volume, dont la publication est si opportune, ne contient pas toutes
+les lois auxquelles sont soumis les jésuites, et qui, publiées à Prague,
+en 1757, par ordre de la dix-huitième et dernière assemblée générale,
+sous le titre d'<i>institutum societatis Jesu</i>, remplissent deux gros
+volumes in-folio. L'<i>Institutum</i> est trop considérable pour que
+l'éditeur des <i>Constitutions</i> ait pu songer à le remettre en entier
+sous les yeux du public. Obligé de faire un choix, il a fait traduire
+et il a réimprime de préférence les ouvrages fondamentaux de la société,
+ceux qui sont sortis de la plume d'Ignare de Loyola: les
+<i>Constitutions</i>, suivies des <i>Déclarations</i>; les <i>Exercices spirituels</i>;
+la <i>Lettre sur l'obéissance</i>.--l'<i>Examen général</i> que doivent
+préalablement subir tous ceux qui demandent à entrer dans la société de
+Jésus, précède les <i>Constitutions</i>.</p>
+
+<p>Les <i>Constitutions</i> ne sont plus maintenant telles qu'elles furent
+écrites par Ignace de Loyola. Le texte n'en a été fixé que deux ans
+après la mort du célèbre fonda leur de l'ordre des jésuites, par la
+première assemblée générale, qui, comme on peut le voir dans le
+compte-rendu de ses décrets, changea plusieurs articles, en ajouta
+quelques-uns, en retrancha d'autres, en fit passer des <i>Déclarations</i>
+dans les <i>Constitutions</i>, ou des <i>Constitutions</i> dans les
+<i>Déclarations</i>, et enfin en fit faire une traduction latine, imprimée en
+1538. Toutefois, divers changements eurent encore lieu par la suite, et
+ce ne fut qu'en 1593, qu'on cessa de corriger le texte primitif, qui
+avait déjà subi tant d'altérations.</p>
+
+<p>Les premières éditions des <i>Constitutions</i> n'étaient point destinées à
+être publiées; elles devaient au contraire être tenues très-secrètes.
+Aquaviva (<i>Institut</i>, I. XI, p. 243) défend de communiquer, sans le
+consentement du provincial, aux autres membres de la société, les
+exemplaires qu'on doit avoir dans chaque maison et dans chaque collège
+pour l'usage particulier des supérieurs et des consulteurs, «de manière,
+dit-il, qu'on ne puisse ni les montrer aux étrangers ni les transporter
+ailleurs;» à plus forte raison ne les laissait-on pas lire aux novices
+avant qu'ils eussent fait leurs voeux. Cependant les éditions des
+<i>Constitutions</i> se multiplièrent à tel point que le secret devint
+impossible à garder. La grande édition de Prague se répandit rapidement
+dans toute l'Europe, et ce fut d'après cette édition que les parlements
+de France et les tribunaux étrangers jugèrent et condamnèrent les
+jésuites.</p>
+
+<p>«Malgré l'importance des divers documents que nous avons réunis dans ce
+volume, dit le traducteur, notre travail serait de peu d'utilité, si
+nous laissions entièrement de côté les antres parties de <i>l'Institut</i>.
+Dans un ouvrage qui n'est à proprement parler qu'un recueil de pièces
+mises sous les yeux du public, nous devions du moins donner une idée des
+principales règles et du <i>ratio studiorum</i>. Nous devions aussi insister
+sur les points contestés, et mettre en évidence, par le rapprochement
+impartial de passages extraits des Bulles, des formules de toutes les
+parties de l'<i>Institut</i>, l'esprit des <i>Constitutions</i>. C'est ce que nous
+avons essayé de faire dans les notes rejetées à la fin du volume. Ces
+notes ne sont pas un commentaire epigrammatique, elles viennent toujours
+à propos de quelques passages des <i>Constitutions</i> qu'elles expliquent et
+développent au moyen de citations textuelles. Nous aurions pu
+facilement, à l'aide de ces notes, rédiger une exposition suivie des
+lois de la société; nous avons mieux aimé laisser chacun en particulier
+faire ce travail, et nous nous contentons de l'avoir préparé en en
+réunissant les matériaux.»</p>
+
+<p><i>Catalogue des livres composant la bibliothèque poétique de M. Viollet
+Le Duc</i>.--Paris, chez <i>L. Hachette</i>, libraire de l'Université royale de
+France, rue Pierre-Sarrazin, 12.</p>
+
+<p>M. Viollet Le Duc nous fait connaître dans la préface de son livre par
+quelles circonstances il a été amené à former la précieuse collection
+dont il nous donne aujourd'hui le catalogue raisonné. Il se vit forcé en
+93, à l'époque où les collèges furent fermés, d'abandonner ses études
+commencées à peine. Plus tard, il les reprit n'étant plus un enfant et
+cherchant lui-même sa route dans les origines de la littérature
+française. Les recherches auxquelles il se livra étaient alors faciles.
+La spoliation des grandes bibliothèques avait couvert de livres curieux
+les quais et les boulevards. Ces livres, alors à vil prix, sont
+aujourd'hui introuvables et surtout horriblement coûteux. Les Anglais
+accourus en 1814 ont fait main basse sur tout ce qui restait de ces
+inappréciables bouquins.</p>
+
+<p>Depuis longtemps la bibliothèque de M. Viollet Le Duc était bien connue
+de tous ceux qui s'occupent en antiquaires de la poésie française;
+trésor d'autant plus précieux que le propriétaire y laissait puiser à
+pleines mains, appelant lui-même l'attention des curieux sur ce qu'il
+avait de plus rare et leur prodiguant les conseils de son érudition en
+même temps que les documents par lui rassemblés à grands frais. Bien des
+gens ont ainsi contracté envers lui des obligations qu'ils ont eu le
+soin de tenir secrètes. D'autres, au contraire, les ont hautement
+avouées, M. Sainte-Beuve notamment, dans le <i>Tableau historique et
+critique de la poésie française</i>, porte à plusieurs de ses pages
+l'expression d'une reconnaissance honorable.</p>
+
+<p>M. Viollet Le Duc n'est donc pas un de ces <i>bibliotaphes</i>--le mot est de
+lui.--qui achètent de vieux livres pour les enfouir sous l'acajou et le
+palissandre, et qui se garderaient bien d'y toucher eux-mêmes, tant ils
+ont de respect pour ces reliques chèrement payées. Par une conséquence
+bien naturelle, le catalogue de M. Viollet Le Duc ne ressemble point aux
+sèches nomenclatures dressées par un commissaire-priseur. C'est un
+véritable livre, un véritable <i>cours de littérature poétique</i>, tel qu'il
+n'en existait aucun avant la publication de ce beau travail. Nous
+trouvons au début et en guise d'introduction, un tableau de toutes les
+Poétiques, depuis le <i>Grand et vray Art de plaine rhétoricque</i>, par
+Pierre Fabry (très-expert scientifique et vray orateur), jusqu'au poème
+de François de Neufchâteau sur les <i>Tropes</i>. Viennent ensuite les
+dictionnaires d'épithètes, de synonymes et de rimes, depuis l'ouvrage de
+M. de La Porte, <i>Parisien</i> (1602), jusqu'au <i>Dictionnaire de Michelet</i>
+(1760), le meilleur ouvrage de cette espèce. Après cela, les recueils de
+poésies mêlées, tels que ceux de Sinner, bibliothécaire de Berne, de M.
+de Bock, de Lambert Doux fils, gentilhomme bruxellois; <i>les Quinze Joyes
+de Mariage; les Blasons</i>, colligés par Méon; <i>le Parnasse</i>, de Gille
+Corozet; <i>les Marguerites</i>, d'Esprit Aubert; <i>les Muses illustres</i>, de
+Colletet; le célèbre <i>Recueil de Sercy</i>; les <i>Pièces choisies</i> de La
+Monnoye; <i>les Epigrammatismes</i>, de La Martinière; <i>tes Annales
+poétiques</i>, attribuées à Sauterau de Marsy et Imbert, le tout finissant
+aux <i>Bijoux des neuf Soeurs</i>, publiés en 1796, chez Didot jeune.</p>
+
+<p>Parmi les notices qui suivent, et qui comprennent le plus grand nombre
+des ouvrages de poésie publiés en France depuis le treizième jusqu'à la
+fin du dix-septième siècle, nous aurions à citer trop d'études
+nouvelles, trop de points de science habilement discutés et éclaircis,
+trop de morceaux charmants pour la première fois mis en lumière, et les
+bornes de cet article nous permettent à peine de signaler sommairement
+l'analyse du <i>Livre des Quatre Dames</i>, par Alain Chartier; les pages
+consacrées à François Villon et à Martin Franck; les détails donnés sur
+le <i>Jardin de plaisance de l'Infortuné</i>; enfin, un long et complet
+travail sur le <i>Séjour d'honneur</i> d'Octavien de Saint-Gellais. Ce livre,
+presque totalement inconnu, qui contient et décrit des faits historiques
+et des traits de moeurs du plus grand intérêt, n'avait jamais été
+suffisamment examiné. Il devra désormais une véritable importance au
+catalogue de M. Viollet Le Duc.</p>
+
+<p>Nous terminerons cette appréciation bien sommaire et bien insuffisante
+par quelques beaux vers tires des oeuvres de Jean et de Jacques de La
+Taille. Ils sont placés dans la bouche d'un vieux courtisan, qui décrit
+ainsi les ennuis de son état:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Il (le courtisan) doit négocier pour parents importuns,</p>
+<p class="i14"> Demander pour autruy, entretenir les uns;</p>
+<p class="i14"> Il doit, estant gesné, n'en faire aucun murmure,</p>
+<p class="i14"> Prester des charitez et forcer sa nature;</p>
+<p class="i14"> Jeusner s'il fault manger; s'il fault s'asseoir, aller ;</p>
+<p class="i14"> S'il fault parler, se taire, et si dormir, veiller;</p>
+<p class="i14"> Se transformer du tout et combattre l'envie :</p>
+<p class="i14"> Voilà l'aise si grand de la cour, et ma vie!</p>
+<p class="i14"> .....................................................</p>
+<p class="i14"> N'est-ce la pitié lors de voir un gentilhomme,</p>
+<p class="i14"> Qui, défavorisé, rompt mille fois son somme?</p>
+<p class="i14"> De le voir tourmenté comme s'il fust couché</p>
+<p class="i14"> Dessus un lict qu'on eust d'orties enjonché?</p>
+<p class="i14"> De voir comme il tient haut son chevet, et se veautre</p>
+<p class="i14"> Tantost sur un costé et tantost dessus l'autre?</p>
+<p class="i14"> De voir comme il ne fait que resver, murmurer,</p>
+<p class="i14"> Regretter sa maison, maudire et souspirer?</p>
+<p class="i14"> .....................................................</p>
+<p class="i14"> La cour est un théâtre où nul n'est remarqué</p>
+<p class="i14"> Ce qu'il est; mais chascun s'y mocque, estant mocqué.</p>
+<p class="i14"> L'esprit bon s'y fait lourd, la femme s'y diffame,</p>
+<p class="i14"> La fille y perd sa honte, la veufve y acquiert blasme.</p>
+<p class="i14"> Les sçavants s'y font sots, les hardis esperdus,</p>
+<p class="i14"> Le jeune homme s'y perd, les vieux y sont perdus.</p>
+</div></div>
+
+<p><i>Lettres de lord Chesterfield</i> à son fils Philippe Stanhope. Traduction
+par <span class="sc">M. Amédée Renée</span>. 2 vol. in-18.--Paris, 1843. <i>Jules Labitte</i>. 5 Fr.
+50 c. le volume.</p>
+
+<p>N'est-ce pas une chose étrange qu'en pleine fleur du dix-huitième
+siècle, alors que la société française était à l'apogée de son éclat, de
+sa politesse et de son esprit, il ait été donné à un Anglais de
+promulguer le code des bienséances, les lois de cette politique mondaine
+à l'aide de laquelle un jeune homme s'avance et se pousse dans la
+société? L'amour paternel fit ce miracle, et aussi, ajoutons-le,
+l'influence de l'éducation toute française que recevaient alors, au
+sortir des universités, les jeunes héritiers de l'aristocratie
+britannique. Avant d'être un homme d'État, Philippe Stanhope, comte de
+Chesterfield, avait fait son apprentissage dans la diplomatie amoureuse
+des boudoirs parisiens. Ce qu'il appelait dédaigneusement «la croûte
+anglaise,» il l'avait perdue en venant à plusieurs reprises visiter la
+France. Ajoutons qu'il était aidé dans ce travail sur lui-même par un
+ardent désir de plaire qui le caractérisa toujours. Sans cette émulation
+naturelle, sans ce naturel besoin de charmer, sans cette ferme croyance
+à l'irrésistible pouvoir des formes et du beau langage, il n'est pas
+d'homme, en effet, qui trouvât en lui la patience de s'astreindre aux
+minutieuses exigences de la vie de salon, telle surtout qu'on la
+pratiquait à la brillante époque dont nous parlons.</p>
+
+<p>Orateur, homme du monde, homme de lettres tout à la fois, lord
+Chesterfield fut toujours,--nous nous servons d'une expression de M.
+Amédée Renée, l'<i>esclave favorite</i> de la société brillante où il vivait.
+Au milieu de toutes les préoccupations qui lui étaient imposées par un
+grand rôle, un seul sentiment naturel s'était fait jour, l'affection qui
+dicta au noble comte les fameuses <i>Lettres à son Fils</i>. Et le destin,
+qui semble se plaire quelquefois à se jouer des prévisions humaines,
+voulut justement que tous les discours du grand politique, les mesures
+importantes adoptées par le vice-roi d'Irlande, les savants écrits de
+l'ami de Pope et d'Addison fussent à peu près inconnus de la postérité;
+tandis que la correspondance familière, les épanchements paternels que
+le lord Chesterfield vouait d'avance, au mystère de l'intimité, devaient
+être en fin de compte son titre le plus durable au souvenir des hommes.</p>
+
+<p>De sévères moralistes se sont fortement récriés contre la tendance de
+ces lettres et l'espèce d'immoralité mondaine prêchée à son fils par le
+courtisan émérite. Il est certain que, absolument parlant, comme système
+général d'éducation, les doctrines morales de lord Chesterfield sont
+loin d'être irréprochables. Mais on les jugerait mal en se plaçant à ce
+point de vue: il faut se rappeler, en les lisant, que les lettres furent
+écrites à un jeune diplomate par un ex-ministre, et qu'elles durent se
+ressentir naturellement du génie des cours au milieu desquelles le
+second avait vécu, au milieu desquelles le premier allait vivre. Il faut
+se rappeler, en outre, que lord Chesterfield avait à combattre un de ces
+naturels froids et contraints, sobres et gauches, apathiques et
+scrupuleux, qui réussissent ordinairement si mal dans la vie publique;
+avec un jeune homme de cette trempe, les conseils sérieux étaient pour
+ainsi dire superflus. Chesterfield voyait à son fils Philippe plus de
+dispositions qu'il ne lui en souhaitait pour l'étude, la retraite, les
+<i>in-quarto</i> poudreux, les vieilles médailles. Tout au contraire, il ne
+lui trouvait pas l'esprit assez délié, les manières assez gracieuses, la
+parole assez facile pour un futur courtisan. N'est-il pas convenable,
+dès lors, qu'il lui recommande le commerce de la bonne compagnie, les
+artifices quelquefois légitimes par lesquels on y réussit, et, jusqu'à
+un certain point, le culte des femmes, qui pouvaient seules, au
+dix-huitième siècle, commencer la réputation d'un jeune homme?</p>
+
+<p>La réimpression des <i>Lettres de lord Chesterfield</i> est d'autant plus
+appropriée aux besoins de notre époque, que notre époque ressemble un
+peu, par son caractère général, à celui de Philippe Stanhope. Elle donne
+plus au fond qu'à la forme, et, cherchant à prévaloir par le mérite,
+elle ne s'occupe peut-être pas assez des qualités futiles auxquelles le
+mérite peut devoir son lustre: il est assez superflu de lui prêcher
+l'économie, les fortes études, l'application sérieuse aux choses utiles,
+mais non pas de la rappeler à l'élégance des manières, à l'agrément des
+causeries, à la bonne grâce dans les mille menus détails qui composent
+la vie de société. Aussi félicitons-nous M. Amédée Renée de nous avoir
+donné en deux beaux volumes à bon marché ce manuel de la politesse, que
+nos ancêtres, spirituels et raffinés comme ils étaient, jugeaient
+suffisant pour eux; nous le félicitons aussi de sa traduction élégante
+et fidèle, et nous rendons enfin justice au travail dont il l'a fait
+précéder, et où se trouvent réunis avec bonheur tous les documents
+relatifs soit à la vie de lord Chesterfield, soit à ses autres écrits,
+dont il n'existe aucune traduction française(2).</p>
+
+<blockquote>Note 2: On a extrait des recueils et des publications périodiques de
+nombreux échantillons de sa critique morale et littéraire, des poésies
+légères, etc., qui ont formé, sous le titre de <i>Mélanges</i>, deux volumes
+in-4. Il a été composé, en outre, d'autres recueils de ses discours el
+de ses écrits politiques, puis une vaste collection de lettres divisées
+en trois livres.</blockquote>
+
+<p><i>Mexique et Guatemala</i>, par<span class="sc"> M. de La Renardière</span>; <i>Pérou et Bolivie</i>, par
+<span class="sc">M. Lacroix</span>. 1 vol. in-8°, avec 2 cartes et 76 gravures.--Paris, <i>Firmin
+Didot</i>. (Tome quatrième de l'<i>Amérique</i>, dans la collection de
+l'<i>Univers pittoresque</i>.)--6 francs.</p>
+
+<p><i>L'Univers pittoresque</i>, cette importante collection qui doit embrasser
+l'histoire et la description de tous les peuples de la terre, vient de
+s'enrichir d'un nouveau volume: c'est le quatrième publié sur
+l'Amérique. Il comprend le Mexique, le Guatemala, le Pérou et la
+Bolivie. Un de nos plus savants géographes, M. de La Renaudière, s'est
+chargé d'écrire, en 500 pages, l'histoire et la description du Mexique
+et du Guatemala; M, Frédéric. Lacroix, jeune écrivain dont le nom est
+déjà avantageusement connu dans lu science, a résumé en 200 pages tout
+ce que les historiens et les voyageurs nous ont appris jusqu'à ce jour
+concernant le Pérou et la Bolivie. Ce double travail est d'autant plus
+estimable et plus digne d'un grand succès, qu'il n'existait pas encore
+en français. Nous possédions sans doute une foule d'ouvrages
+recommandables sur ces contrées si fameuses des deux Amériques; mais de
+tous ces fragments détachés, il eut été même fort difficile de former un
+ensemble complètement satisfaisant. MM. de La Renaudière et Frédéric
+Lacroix ont rempli avec conscience et avec talent l'utile tâche qu'ils
+s'étaient imposée; ils ont rendu un véritable service à toutes les
+personnes qui désirent apprendre à connaître en peu de temps et à peu de
+frais le Mexique, le Guatemala, le Pérou et la Bolivie, sous le rapport
+historique, comme sous le rapport descriptif. Les nombreuses gravures
+qui ornent ce volume représentent pour la plupart les curieux monuments
+des Mexicains et des Péruviens, avant la découverte de l'Amérique et les
+conquêtes de Cortez et de Pizarre.</p>
+
+<p><i>Méthode complète et progressive de Piano</i>; par <span class="sc">Henri Bertini.</span>--Chez
+Schonenberger, éditeur, boulevard Poissonnière.</p>
+
+<p>Un ouvrage élémentaire écrit pour faciliter l'étude d'un instrument ne
+mérite l'attention du public, qu'autant qu'il diffère des autres, et
+qu'il ajoute quelque chose à la masse des procédés connus avant son
+apparition. A ce titre, le travail de M. Bertini doit être
+particulièrement remarque. Ce n'est pas, comme les anciennes méthodes,
+un recueil d'airs plus ou moins connus, plus ou moins vulgaires, que
+l'élève sait d'avance et joue de mémoire; ce n'est pas non plus une
+série aride d'exercices mécaniques, dont un homme fait et doué d'une
+volonté forte peut seul surmonter l'ennui et la fatigue, grand défaut
+qui s'opposera toujours à ce que la méthode de M. Kalkbrenner puisse
+être mise entre les mains d'un enfant.</p>
+
+<p>M. Bertini a su éviter ces deux inconvénients. Sa méthode est simple et
+sagement progressive. L'élève n'y rencontre jamais deux difficultés à la
+fois, chacune de ces difficultés est habilement présentée dans un air
+très-court, facile à comprendre, d'une mélodie agréable, et dont
+l'harmonie correcte et distinguée forme de bonne heure le goût de
+l'élève, et lui donne le sentiment de l'élégance de la forme et de la
+pureté du style. Fruit de l'expérience acquise par l'auteur dans une
+longue et honorable carrière consacrée à l'enseignement, l'ouvrage de M.
+Bertini nous paraît un des mieux faits qui aient jamais paru en ce
+genre, et tous les professeurs qui en adopteront l'usage ne tarderont
+pas sans doute à en constater l'utilité.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Modes.</h2>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/012a.png"></p>
+
+<p>Nous avons assisté cette semaine à l'emballage de quelques toilettes de
+genres si différents, qu'on les croirait les unes pour l'été, les autres
+pour l'hiver.</p>
+
+<p>La première, celle dont nous donnons le dessin, se compose d'un chapeau
+de crêpe blanc à plumet russe et d'une robe de soie glacée scarabée. La
+jupe est ouverte sur un jupon de mousseline; le corsage, demi-décolleté,
+laisse voir une chemisette à jabot; l'ombrelle douairière vient seule
+nous indiquer que ce costume est pour l'été.</p>
+
+<p>Pour les jours heureux, les beaux jours, il y avait des robes de barège
+èolien laine et soie, et des robes de barège de soie sur lesquelles
+serpentait une petite guirlande de fleurs. Ces dernières étaient
+charmantes de fraîcheur et de légèreté: deux grands volants ou des plis,
+les corsages décolletés et les manches courtes.--Fichus de mousseline
+brodée, des chapeaux de crêpe ornés de fleurs.</p>
+
+<p>Une robe de mousseline de l'Inde, le devant brodé en tablier à dessins
+de guipures, dentelle bordant la broderie, relevée de chaque côté de la
+jupe par un noeud de ruban; corsage juste, décolleté et brodé devant, la
+dentelle de la jupe se continuant au bord de la broderie et entourant le
+corsage. Turban en point d'Angleterre.--Une robe de tarlatane blanche à
+deux jupes sans broderie, corsage à la grecque, ceinture très-étroite
+attachée devant par une agrafe formée de deux plaques ovales, émail bien
+entouré de perles. Ces deux dernières toilettes étaient envoyées à Bade.</p>
+
+<p>Toutes les robes d'étoffes un peu lourdes se garnissent en tablier, et
+les biais, les petits plissés à la vieille, les passementeries, font de
+jolis ornements dans ce genre.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Correspondance.</h2>
+
+<p><i>A M. Bonj... de Pezenus</i>.--Ce que vous nous écrivez de M. votre fils
+nous paraît tout à fait admirable; mais l'avis de madame sa tante nous
+semble aussi bien sage. Ne vaut-il pas mieux attendre, pour publier le
+portrait de M. Alexandre Bonj..., qu'il se soit fait un peu plus
+connaître par ses oeuvres? Vous devez être parfaitement persuadé,
+monsieur, que vous n'attendrez pas longtemps.</p>
+
+<p><i>A M. Na..., de Montpellier</i>.--Il est inutile de faire acheter le livre.
+Le libraire Tes... en a vendu un exemplaire à l'un de vos compatriotes,
+M. Renouv..., qui est trop ami du vrai savoir pour ne pas vous le
+laisser consulter.</p>
+
+<p><i>A madame J. R. d'Ar</i>.--Un de nos rédacteurs en a trois ou quatre, mais
+ils ne sont pas à vendre.</p>
+
+<p><i>A M. Rob..., de Nantes.</i>--La recommandation de deux députés vous sera
+plus utile que celle de la presse tout entière.</p>
+
+<p><i>A MM. R., de Lyon; J., d'Avallon; F. et Ob., de Prov.; mademoiselle
+Jos. Ri..., de Gisors; De., Leb., Val., Lorm., de Paris.</i>--Il est
+singulier que l'un fasse de pareilles communications à un journal. Dans
+quel but? Est-ce pour économiser les frais de correspondance?
+L'administration des postes se plaindra. En somme et pour cette fois,
+voici les réponses dans l'ordre où nous avons placé les noms des
+correspondants:--Oui.--L'adresse est inexacte.--Mort
+insolvable.--Consultez votre avocat.--Soit; mais nous ne vous remercions
+pas.--25 myriamètres.--En onyx.--Assez, de grâce. Faites-vous soigner et
+ne lisez rien, pas même l'<i>Illustration</i>; faites-nous lire par
+d'autres.--Nous aimons mieux le croire.</p>
+
+<p><i>A M. Math. d'Arg...</i>--Le pilier n'est pas détruit. Obtenez
+l'autorisation de le faire abattre à vos frais; si le chandelier d'or
+s'y trouve, nous le publierons. A S..., on dit que depuis 400 ans un
+cierge brille dans le troisième pilier de la nef de Saint-Et., à gauche.
+Ne serait-ce pas le cierge de votre chandelier?</p>
+
+<p><i>A MM. Lum. et Rod.</i>--Il avait à cette époque vingt-deux ans. C'était à
+son retour de C. La rencontre ont lieu à environ deux cents pas du L. Un
+signe particulier marque la place. E. M. a toujours affirmé que l'un des
+témoins était une femme. Le garde de M. d'Arb. raconte des circonstances
+qui ne paraissent point croyables. Il n'y a pas eu de commencement
+d'instruction. C'est tout ce que l'on veut nous confier, au moins pour
+cette première fois. Avant de rien ajouter, on veut savoir quel intérêt
+a dicté la lettre du 2 juillet.</p>
+
+<p><i>A M. O. Vard...</i>-L'intention est digne d'éloges; l'exécution serait
+difficile, le succès nul. Le conseil que M. Suard donnait à M. votre
+père est encore bon à suivre aujourd'hui; il en sera peut-être autrement
+pour votre petit-fils. <i>L'Illustration</i> ne peut pas accepter
+actuellement une si grave responsabilité; si elle vit un quart de
+siècle, comptez sur elle.</p>
+
+<p><i>A M le professeur Is...</i>--Très-certainement. Ce serait une économie
+considérable; mais l'invention est encore très-imparfaite. Nous
+accueillerons, du reste, avec reconnaissance, tous les renseignements
+que vous voudrez bien nous communiquer dans cette direction.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Ascension du Ballon de M. Kirsch</h2>
+
+<h4>EMPORTANT IN ENFANT.</h4>
+
+<p>Un aéronaute, M. Kirsch, avait annoncé à Nantes une ascension pour le
+dimanche 16 juillet dernier. Une foule immense était réunie sur la
+promenade, de la Fosse; mais le ballon, par suite de la rupture de la
+corde qui le retenait attaché à deux mâts, s'éleva tout à coup, traînant
+après lui la nacelle attachée par un de ses côtés seulement, et la corde
+de sauvetage terminée par son grappin comme ancre de salut. Ce grappin,
+balayant ainsi le pavé, rencontre sur son passage un enfant âgé de douze
+ans et demi, nommé Guérin, apprenti charron, qui cherchait alors à fuir;
+il le saisit par son pantalon de laine, qu'il crève au-dessus du genou
+gauche pour sortir par le flanc droit, en opérant en outre une large
+solution de continuité dans la direction transversale du ventre.</p>
+
+<p>Ainsi cramponné et traîné quelques instants avant de perdre pied,
+l'enfant ne se doute pas encore du sort qui l'attend; cependant, par un
+mouvement instinctif, il s'empare à deux mains de la corde, et,
+solidement établi dans cette position, comme s'il s'y fût préparé à
+l'avance et avec connaissance de cause, il est lancé dans les airs à 500
+mètres au-dessus du sol, au grand effroi de la foule. Une catastrophe
+affreuse semblait inévitable. Par un hasard providentiel, le ballon est
+tombé dans une prairie, à peu de distance de la ville, et l'enfant est
+sorti sain et sauf de cette terrible épreuve. Reconduit aussitôt à sa
+mère, qui ignorait tout encore, voici les détails qu'il a donnés sur les
+diverses sensations qu'il avait éprouvées pendant cette ascension
+improvisée.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/012b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ascension forcée du jeune Guérin,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;à Nantes, le dimanche 16 juillet.</b></p>
+
+<p>Sa première pensée fut de faire une invocation à Dieu pour sa petite
+soeur et pour lui-même; ensuite il appela à grands cris à son secours;
+il n'éprouvait ni vertiges ni éblouissements. Jetant les yeux sur la
+terre, il se rendait compte de ce qui se passait, remarquant bien que la
+foule, qui lui faisait l'effet d'une fourmilière, suivait le ballon et
+paraissait se diriger vers le lieu présumé de la chute.</p>
+
+<p>Sans avoir sérieusement réfléchi que la mort le touchait de bien près,
+il avoue cependant avoir été vivement préoccupé de la crainte de tomber
+sur une maison ou dans la Loire. Dans cette double hypothèse, sa
+préférence était pour la rivière, pensant avec juste raison y trouver
+plus de chances de salut. En regardant tour à tour la terre et le
+ballon, il voyait les maisons de la grosseur de son doigt, dit-il, et la
+ville de Nantes réunie en un seul point.</p>
+
+<p>A la vue du ballon qui perdait de sa tension et semblait lui annoncer
+une prompte délivrance, il sentait son courage se ranimer; mais en même
+temps que la descente s'opérait, il tournait sur lui-même et voyait tout
+tourner au-dessous de lui.</p>
+
+<p>Enfin, sur le point de toucher la terre, l'incertitude sur la manière
+dont s'opérerait sa chute a réveillé ses craintes, et, apercevant dans
+la prairie attenant à la propriété de Beau-Séjour plusieurs personnes
+près d'une meule de foin, il leur cria: «A moi, mes amis! sauvez-moi, je
+suis perdu!» On lui répondit: «N'aie pas peur; tu es sauvé.»</p>
+
+
+
+<p>En effet, deux hommes accourus immédiatement l'ont reçu dans leurs bras;
+et aussitôt le jeune Guérin leur demanda à être conduit chez un de ses
+cousins demeurant près du pont de la Madeleine.</p>
+
+<p>Sa santé n'a pas été altérée. Il a seulement été très-agité pendant la
+nuit qui a suivi l'événement: il se figurait encore voyager dans son
+ballon à travers les airs, et appelait sa mère à son secours.</p>
+
+<h2>Rébus.</h2>
+
+<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:<br> Mademoiselle Lenormand est décédée dans un
+âge très-avancé.</p>
+
+<br>
+
+<h4>UNE IMPRUDENCE.</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012c.png"><br>
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0022, 29 ***
+
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+Produced by Rénald Lévesque
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
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+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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+</html>
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Binary files differ
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new file mode 100644
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--- /dev/null
+++ b/38210-h/images/001a.png
Binary files differ
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new file mode 100644
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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