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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843 + +Author: Various + +Release Date: December 4, 2011 [EBook #38210] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0022, 29 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + +L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843 + +L'ILLUSTRATION, + +JOURNAL UNIVERSEL + +Nº 22. Vol. I.--SAMEDI 29 JUILLET 1843. +Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé. + +Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. +Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + +Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr. +Pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40 + +SOMMAIRE.--Révolution du Mexique. Le général Santa-Anna. _Portrait de +Santa-Anna; Santa-Anna et son aide-de-camp Arista._--Courrier de +Paris.--Le Sapeur-Pompier. _Costume de Service; Grande Tenue; Attributs; +te Sinistre; Manoeuvre de l'Échelle à crochets; Appareil Paulin; +Manoeuvre du Sac de sauvetage_.--Une Mort. Nouvelle.--Anniversaire de +Juillet. Les Fêtes politique. _Monument de Farey; Galerie des Tombeaux +sous la Colonne de Juillet; Distribution de secours._--La foire de +Beaucaire. _Gitanos, marchands d'ânes; Foire de Beaucaire_.--Poètes +Italiens contemporains. H. G. Berchet.--Théâtres. Les Demoiselles de +Saint-Cyr; Lénore; madame Barbe-Bleue; Francesca. _Une Scène de Lénore; +deux Scènes de madame Barbe-Bleue_.--Revue algérienne. +_Mohammed-el-Mezari; Mohammed-el-Aboudi_.--Bulletin +bibliographique.--Annonces,--Modes.--Correspondance.--Enfant enlevé par +un Ballon. _Gravure_.--Rébus. + +Révolutions du Mexique. + +LE GÉNÉRAL SANTA-ANNA. + +[Illustration.] + +Le chemin qui conduit de Vera-Cruz, à Mexico longe, en commençant, les +bords de la mer, traverse une plage, sablonneuse qui s'arrondit +gracieusement autour d'une petite baie aux vagues azurées, puis se perd, +après quelques détours, dans une vaste forêt dont on voit à l'horizon +les masses de verdure. Le voyageur qui, après avoir suivi la grève où +les flots déferlent avec un murmure imposant, pénètre sous ces arcades +naturelles, entend encore le bruissement de l'Océan répété par les +frémissements du feuillage; c'est la voix de la mer qui alterne avec +celle des grands arbres. Il prête alors avec ravissement l'oreille à +cette double harmonie, et s'abandonne, selon sa manière de voyager, au +balancement de la voiture, au trot de son cheval ou au roulis de sa +litière. Il aperçoit de temps à autre, à travers les fourrés épais, la +croupe luisante d'une génisse, ou les cornes recourbées d'un taureau à +moitié sauvage, qui montre un instant son mufle humide et noir, ses yeux +étonnés, et disparaît en faisant craquer dans sa fuite les lianes +entrelacées, en broyant sous ses pieds les clochettes des cobées et les +grandes palmes vertes des lataniers. Si l'étranger demande à son guide +d'où viennent ces troupeaux en si bon état, le guide lui répondra qu'ils +appartiennent à l'_hacienda_ (grande ferme) de _Manga de Clavo_, et que +l'_hacienda de Manga de Clavo_ appartient au général Santa-Anna. + +C'est au sein de cette habitation que l'homme qui depuis 1821 a attaché +son nom à toutes les révolutions du Mexique, qui en a été le chef ou +l'instrument, vient tour à tour, victorieux ou vaincu, rassasié de +renommée ou avide de bruit, fatigué de la vie des camps on de +l'administration politique, se reposer de ses travaux, de ses défaites +ou de ses victoires; c'est là qu'il mûrit de nouveaux plans, qu'il +remplace ses antipathies politiques par des amitiés personnelles, qu'il +médite de renverser ceux qu'il a élevés, d'élever ceux qu'il a +renversés. C'est là que, pendant des mois, des années entières, il vit +retiré, oublié, jusqu'au moment où, sans transition, à l'étonnement +général, son cri de guerre retentit de nouveau à l'autre extrémité de la +république. + +Les faits seuls peuvent peindre ce caractère versatile, inquiet, +remuant; cet homme n'aspirant qu'à l'impossible, dégoûté de la réalité, +victorieux après une défaite, vaincu après une victoire, jouant sa vie +et sa fortune avec autant d'indifférence qu'il expose celle des autres, +répandant le sang sans être cruel, connaissant du reste assez ses +compatriotes pour jouer impunément ce jeu téméraire, et les asservissant +parce qu'il les connaît. + +Santa-Anna doit avoir quarante-cinq ou quarante-six ans; sa taille est +élevée, et la maturité de l'âge ne l'a pas encore épaissie. Son teint +pâle, ses grands yeux noirs, ses cheveux plus noirs encore bouclant sur +un front élevé, impriment à sa personne un air de distinction que ne +dément pas une élocution facile et abondante, particulière du reste à +tous ceux qui parlent cette belle langue espagnole, si harmonieuse et si +riche. Il joint à cette éloquence naturelle l'art de connaître mieux que +qui que ce soit les ressorts qu'il faut presser, les fibres qu'il faut +attaquer dans le coeur de ses concitoyens, et l'influence de sa parole +est irrésistible. + +[Illustration: Santa-Anna et son aide-de-camp Arista.] + +Il apparaît pour la première fois dans l'histoire politique du Mexique +en 1821. A cette époque de sa première jeunesse, il commandait un corps +d'insurgés, à la tête desquels il s'empare de Vera-Cruz, dont il est +nommé gouverneur. Favori de l'empereur Iturbide qu'il avait soutenu de +tout son pouvoir, il est cité à comparaître devant lui pour rendre +compte d'une insubordination grave. Blessé d'une destitution méritée, +mais qu'il n'attendait pas, il revient dans la place qu'il commandait, +harangue ses troupes, se soulève contre l'autorité impériale, et déclare +le Mexique république indépendante. Un général, envoyé pour le châtier, +se joint à lui; les villes de Oajaca, de Guadalajara, de Guanajuato, de +Queretaro, de San-Luis-Potosi, de Puebla se soulevèrent également, et un +an s'est il peine écoulé depuis l'audacieux défi de Santa-Anna, que +l'empereur Iturbide est renversé du trône. + +Quelques mois après l'installation de la nouvelle république dont le +général Santa-Anna avait été le premier champion, il se révolte aussi le +premier contre l'autorité de son congrès. + +En 1828, Santa-Anna est encore gouverneur de Vera-Cruz. Un complot a +éclaté à Mexico: on le croit complice, et le congrès le rappelle de son +commandement: le congrès ne devait pas être obéi plus qu'Iturbide. Loin +de se démettre de son autorité, qui ne s'étendait que sur la ville de +Vera-Cruz, Santa-Anna, par un de ces coups d'audace qui lui sont +familiers, usurpe le commandement de la province entière, rassemble ses +fidèles Veracruzanos, bat les troupes qu'on lui oppose, s'avance +jusqu'au fort de Perote, et s'en empare. Un décret du sénat déclare +Santa-Anna hors la loi, et de nouvelles troupes sont envoyées contre +lui. + +Santa-Anna pousse la modération jusqu'il ne pas déclarer le sénat hors +la loi à son tour, et va commencer une de ces campagnes d'escarmouches +dans lesquelles la spontanéité, la brusquerie de ses mouvements le +rendent si redoutable; une de ces campagnes de marches et de +contre-marches, où la guerre se fait à la manière des Arabes ou des +Indiens d'Amérique, par ruse, par surprise, et qui tient à la fois de la +guerre et de la chasse. + +Là, le costume du général et de l'officier est remplacé par l'équipement +du voyageur: une simple veste avec des attentes d'épaulettes, un large +chapeau de vigogne, une manga bleue ou violette, de lourdes bottes de +cheval, de longs éperons battus par le fourreau d'un sabre droit, tel +est le costume de Santa-Anna et de son état-major. + +L'officier qui marche à côté du général, l'officier porteur de ces +longues moustaches rouges recourbées vers le menton, et qui lui donnent +l'air d'un uhlan, c'est le colonel Arista. C'est l'aide-de-camp de +Santa-Anna, son bras droit, son confident, le compagnon inséparable de +ses dangers, celui que, dans certaine comédie politique, nous verrons +lui donner la réplique. Arista est ce que les Mexicains appellent +énergiquement «hombre de caballo,» ce qui veut dire que, dans une mêlée, +pour éviter un coup de lance, il se couchera sous le ventre, de son +cheval et passera outre; ce qui veut dire que, sans mettre pied il +terre, il ramassera son épée au plus rapide galop de sa monture, qu'il +jettera rudement sur le flanc le taureau dont il aura saisi la queue +entre sa selle et la courroie de son étrier. + +Les soldats que Santa-Anna commande sont tous de la Tierra-Caliente; ce +sont des hommes dont le corps a la couleur et la dureté du bronze +florentin, sur lesquels les maringouins ne peuvent plus mordre, la +fièvre jaune, n'a plus de prise; des hommes habitués à supporter la +faim, la fatigue, qui, sous un soleil brûlant dont les réverbérations +tordent et calcinent les entrailles, boivent d'une cigarette, et qui, +après douze heures de marche, dînent d'une cigarette. C'est à la tête de +ces soldats que Santa-Anna va braver la poursuite de ses ennemis, +composés peut-être en grande partie de troupes des zones froides et +tempérées, et qui, dans ce cas, laisseront pour traces de leur passage +les cadavres des leurs que la soif aura consumés. Il abandonne le fort +de Perote, tire à l'est du côté de Téhuacan, Camino-de-Oajaca, arrive +dans cette ville et s'y fortifie. + +Puis, débusqué par des forces de beaucoup supérieures aux siennes, il se +replie dans l'intérieur de la ville, et, de rue en rue, de maison en +maison, s'enferme, lui et les siens, dans le couvent de _Santo-Domingo_. +Cet édifice, à peu près comme tous ceux du même genre, est protégé par +de hautes et solides murailles crénelées, défendu par une porte massive +et plus encore par la sainteté de son métier de couvent. Alors va +commencer, non pas un siège, car on n'oserait ni miner, ni saper, ni +canonner la maison sainte, mais on va tâcher de forcer par la faim et +les privations les hommes que nous venons de dépeindre. Le siège sera +long. + +Santa-Anna sait à quels ennemis il a affaire; aussi, sans souci du +lendemain, ne pensant qu'à la fatigue du moment, il choisit l'endroit le +plus frais du couvent pour faire sa sieste; après il avisera aux moyens +de défense. Les assiégeants sont moins tranquilles, mais ils doivent +aussi, de leur côté, prendre leur chocolat et se reposer, car la nuit +est venue. Les Indiens suspendent la nuit leurs attaques, les Mexicains +font comme les Indiens. + +Le jour revient, la fusillade commence, mais plus meurtrière pour les +assaillants et pour les murailles qui protègent les assiégés que pour +ces derniers; puis la nuit succède, au jour une fois encore. Le +lendemain, les troupes du gouvernement ont la mortification d'entendre +le mugissement des boeufs se mêler aux hennissements des chevaux bridés +et sellés dans la vaste cour de Santo-Domingo. Le corps fumant de ces +animaux, leurs flancs haletants attestent qu'ils ont fait pendant la +nuit une course longue et rapide, et les cavaliers, couchés dans leurs +grands manteaux, fument insoucieusement. + +Tout d'un coup, à un signe muet, chacun est en selle, et, au moment où +les assiégeants croient leurs ennemis occupés à se réjouir de leur +succès, les portes du couvent s'ouvrent comme pour les processions +solennelles; mais, au lieu des bannières de l'église, des chasubles des +prêtres, ce sont les banderoles rouges des lanciers, les manteaux jaunes +des dragons qu'on voit flatter. Les clochers, au lieu d'être garnis de +draperies ondoyantes et de laisser échapper de leurs cages de pierre de +joyeux _repiques_, sont couronnés de soldats aux figures basanées qui +font un feu vif et soutenu. Les assiégeants surpris sont culbutés, +battus, tandis qu'un détachement de la garnison de Santo-Domingo va +s'emparer à leurs yeux d'un couvent voisin, et s'y installe. + +Le chef qui commande pour le gouvernement s'aperçoit de la faute qu'il a +commise en dédaignant d'occuper ce couvent, dont les clochers lui +auraient servi à inquiéter les assiégés; il se promet, à la première +occasion, de réparer son imprudence, et prend judicieusement une autre +position, car il est entre deux feux. Plusieurs jours se passent, comme +les premiers, entre les fusillades, les repos et les sorties, pendant +lesquels Santa-Anna attend un de ces heureux hasards qui l'ont toujours +si merveilleusement servi et que la Providence semble lui réserver; de +son côté, le chef des assiégeants avise au moyen de s'emparer du couvent +qu'il ambitionne. + +Au moment où il y réfléchit en se promenant avec son aide-de-camp, les +yeux fixés sur l'édifice qu'il convoite, il s'écrie: + +«Mais, je ne me trompe pas, D. Cayetano, _par Maria santisima_, au lieu +de ces maudits soldats si agiles à nous fusiller il y a trois jours, +j'aperçois les moines sur les clochers; ces diables de _Pintos_ se +seront rejoints au général. + +--Si, señor, répond l'aide-de-camp; ils n'étaient pas assez nombreux +pour se diviser ainsi.» + +En effet, on voyait les capuchons et les longs frocs des moines se +détacher sur la blancheur des tours, et on entendit un moment après les +cloches retentir sous leurs coups, comme si ceux qui les frappaient à +bras raccourcis voulaient célébrer la délivrance de la maison sainte et +réparer le temps perdu. + +Un moine, entre autres, dépassant ses camarades de toute la tête, +semblait y mettre plus d'ardeur qu'eux tous, et dans son enthousiasme, +son capuchon rabattu laisse de temps à autre pointer deux grandes +moustaches d'un rouge vif, mais que la hauteur rend invisibles. + +Le général, attentif à ce spectacle, se tourne vers l'aide-de-camp: +«Qu'un détachement, lui dit-il, aille occuper de suite le couvent, et +qu'on se hâte; cette occasion est trop précieuse pour la perdre.» + +L'ordre est exécuté. Un régiment s'avance l'arme au bras, quand tout à +coup les moines laissent tomber leurs capuchons el leurs frocs; les +_habits rouges_ paraissent à leur place, une grêle de balles tombe sur +le régiment en marche, et se croise avec celle que le clocher de +Santo-Domingo, également couronné de soldats de Santa-Anna, fait +pleuvoir sur lui: les malheureux sont décimés, éclaircis par un double +feu avant qu'ils ne soient revenus de leur surprise. + +Cependant la position devient critique pour Santa-Anna; les vivres ne +manquent pas, mais les finances sont épuisées. Arista, qu'on a sans +doute reconnu dans ce moine aux grandes moustaches, a été, par son +ordre, mettre à contribution les mines d'argent voisines de Oajaca, et +il est de retour, Santa-Anna donne l'ordre de l'introduire dans la pièce +qu'il s'est réservée. + +«Eh bien! Arista, lui dit-il, combien de talegas (sacs de 1.000 +piastres) me rapportez-vous? + +--Pas une, mon général; mais, ajouta-t-il, en caressant sa moustache et +avec cette satisfaction de l'homme qui a rempli consciencieusement son +devoir quoique sans résultat, j'ai apporté en croupe le directeur des +mines, bien qu'il proteste par tous les saints du paradis qu'il n'a pas +un seul réal disponible.» + +Santa-Anna sourit, el lui dit en reprenant sa promenade: «Allez dire à +mes _muchachos_ que je n'ai pas d'argent, mais que je leur accorde un +tiers en sus de leur paye habituelle.» + +Dans l'après-midi une grande rumeur se fait dans la ville et parmi les +assiégeants. Le bruit se répand, et ce bruit est vrai, que Mexico a été +pillé, que le président est en fuite et le gouvernement renversé. + +Le hasard providentiel a servi Santa-Anna. Assiégeants et assiégés se +donnent la main, s'embrassent, s'appellent des noms les plus affectueux, +_hermanos, campadres_, et avec d'autant plus de raison que, dans les +guerres civiles, _frères_ et _compères_ combattent l'un contre l'autre. +Les moines sont remis en possession de leurs couvents, le directeur des +mines regagne sa résidence, les soldats de Santa-Anna leur ciel brûlant +en faisant crédit à leur général, et celui-ci s'en va rêver de nouveau +sous les ombrages de _Manga de Clavo_. + +Tout ceci se passe dans les premiers jours de 1829, + +_(La fin à un prochain numéro.)_ + +[Illustration.] + +La session est close; M. le ministre de l'Intérieur a fait savoir, lundi +dernier, au gouvernement représentatif qu'il pouvait retourner chez lui +et prendre ses vacances. Le représentatif ne se l'est pas fait dire deux +fois: il est parti avec la joie d'un écolier qui a fini sa tâche et +s'élance à travers les grilles ouvertes, pour aller courir en pleine +campagne et respirer à l'aise. Il faut avouer que le représentatif est +dans son droit. Voici bientôt huit mois qu'il était cloué sur son banc +de gauche et de droite, et qu'il manoeuvrait au centre. De décembre à +juillet, l'exercice est rude. Quand on est resté si longtemps sur son +siège, quand on a dévoré tant de paroles sans saveur, de discours mal +assaisonnés et de budgets indigestes, on a besoin de marcher pour se +dégourdir les jambes, et de se refaire l'estomac et l'appétit par des +provisions d'air pur. + +La séance de clôture a été parfaitement déserte, comme cela est dans ses +habitudes; quelques honorables se montraient encore, ça et là, sur les +banquettes, derniers échantillons du troupeau dispersé, et tout à fait +semblables à des brebis égarées; depuis deux ou trois mois, les béliers +avaient pris les devants et se promenaient sur les grandes routes +cherchant de l'eau fraîche et un peu d'herbe tendre. + +Les béliers n'en font jamais d'autre: ils assistent rarement aux +derniers jours de la session. Les béliers, en effet, sont chargés de +conduire les moutons à la bataille. Dès qu'il n'y a plus de bataille, +que feraient-ils à la tête de la Bergerie? Or, les heures qui précèdent +la clôture des Chambres n'ont pas besoin de ces grands pourfendeurs: +tous les partis éprouvent la même lassitude; sans avoir précisément mis +bas les armes, ils sont à peu près désarmés. Comme il n'y a plus de +ministère à battre en brèche, ni de questions de cabinet à enfoncer, les +larges fronts qui se chargent ordinairement de cette besogne ne se +sentent plus nécessaires. Ils désertent donc, se contentant, pour +empêcher la session de rendre le dernier soupir dans un complet abandon, +comme un mourant sans amis et sans famille, de laisser à l'arrière-garde +quelques traînards, qui lui jettent l'eau bénite et crient Vive le roi! +autour de son cercueil. Ainsi, les orateurs illustres, les grands +parleurs et les bavards disparaissent un à un, quinze jours avant la +dernière scène de la comédie; il ne reste que les muets et les bègues, +ceux qui se distinguent à la Chambre par un très-profond silence. La +séance de clôture est la séance où triomphent ces foudres de guerre; le +moment de lancer les éclairs de leur redoutable éloquence est à la fin +venu; à peine M. le ministre a-t-il prononcé ces mots: «La session est +close,» que nos gens se lèvent pleins d'ardeur, et, se donnant +réciproquement la main avec de fières attitudes de Démosthènes: «Adieu, +s'écrient-ils, portez-vous bien, bon voyage, à l'année prochaine!» Après +quoi ils s'essuient le front, comme accablés sous la fatigue de cette +terrible improvisation, et se disent intérieurement; «Eh! moi aussi je +suis Mirabeau!» Pour peu qu'on les y poussât, ils feraient imprimer sur +vélin et distribuer leur superbe discours: «Adieu, à l'année prochaine, +portez-vous bien, bon voyage!» + +De leur côté, les électeurs sont avertis et se tiennent sur le qui-vive? +Le canton n'est pas fâché de revoir son représentant, et de se trouver +engraissé et décoré dans sa personne. Si le canton est satisfait de son +illustre enfant, il lui dresse un banquet et une demi-douzaine de toasts +et d'allocutions; si, au contraire, il a contre lui quelque rancune, +trois ou quatre bureaux de poste, une dizaine de bureaux de tabac, +quelques aunes de rubans arrivant à propos, adoucissent son +ressentiment, et couronnent le front du mandataire d'une resplendissante +auréole. Le grand homme! il a compris les besoins de son époque: honneur +à lui! + +Lui, cependant, se promène par les rues de sa ville d'un pas relevé et +avec tous les signes d'une méditation profonde; que voulez-vous? il +porte, dans sa tête, les destinées de la France et de l'Europe, +l'Angleterre, et la Russie, et l'Espagne, et même un peu la Cochinchine. +Ne le dérangez pas, ne le troublez pas, de grâce! prenez garde qu'il ne +se heurte et ne fasse un faux pas: l'équilibre du monde en serait +ébranlé!--Si vous avez l'honneur de payer 200 francs de contribution, +ou d'être patenté, vous pouvez vous hasarder cependant et l'éveiller +dans ses rêves. L'élu a des égards pour l'électeur, tant que sa cote +n'est pas diminuée; il l'aperçoit de loin, il lui sourit, il lui tend la +main, il le devine d'une lieue au fumet. Comment vous portez-vous? +comment va madame votre épouse? et votre petit Eugène? Mon Dieu! que +vous avez bon air et bon visage, et que la France est heureuse d'avoir +des citoyens tels que vous! + +J'en connais un qui pousse à sa perfection cet art de caresser +l'électeur et de l'emmieller; celui-là est tout fraîchement arrivé aux +honneurs du représentatif; c'est à la poursuite de cette toison d'or +qu'il a déployé une souplesse de ressorts digne d'admiration. Vous +soupçonnait-il électeur, ou tout au moins cousin, ami, domestique ou +portier d'un électeur? il courait après vous comme un limier sur la +piste d'un fin gibier, vous tirait par le pan de l'habit, et vous +accablait de protestations et de tendresses; vous aviez beau faire et +vous débattre, et dire que vous n'en pouviez mais, qu'il ne faisait pas +votre affaire, que vos opinions ne vous permettaient pas de le choisir, +et qu'il s'adressât à un autre: notre homme n'en démordait pas, et +faisait si bien, qu'en vous quittant il emportait toujours quelque chose +de votre personne; si ce n'était pas votre vote, c'était au moins le +bouton de votre habit, tant il était tenace et vous tiraillait par tous +les bouts, pour arracher quelques lambeaux de votre conscience. + +Très-habile à tendre ses hameçons en plein vent et à happer les +électeurs au passage, il était plus remarquable encore dans sa chasse de +l'électeur à domicile. Je l'ai vu écumer le pot et arroser le rôti pour +plaire à la cuisinière; il appliquait à la politique le système que +l'Eliante de Molière conseille pour réussir en amour: + +Jusqu'au chien du logis il s'efforçait de plaire. + +Un jour, c'était la veille de l'élection, il avisa sur sa porte la femme +d'un électeur influent; un enfant de deux ou trois ans jouait sur le +seuil, près d'elle, illustre rejeton, l'orgueil, l'espoir de cette +famille électorale. Le candidat s'approcha de madame *** et la salua de +son air le plus souriant et le plus gracieux; puis, se tournant vers le +marmot: «C'est là monsieur votre fils? dit-il; charmant enfant, +semblable à sa mère; bon Dieu, quels yeux! quel front! il y a quelque +chose dans cette tête-là; voilà un jeune homme qui ira loin, nous en +ferons un jour un conseiller d'État, qui sait? un ministre; et, si je +suis député en ce temps-là, il pourra compter sur ma voix.» + +A ces mots, il prit le petit bonhomme dans ses bras et le caressa avec +de grandes démonstrations d'enthousiasme et de tendresse. Soit que +l'enfant fût sensible outre mesure à la flatterie, soit que les +prédictions que venait de faire le député en expectative eussent ouvert +subitement la voie et chatouillé son ambition, il ne se contint pas et +se conduisit comme les petits chiens de l'Intimé sur les genoux de +Perrin Dandin. Précisément le candidat le tenait en l'air, dans une +situation perpendiculaire à son visage, de sorte qu'il n'en perdit rien +et fut inondé de ses marques de joie et de reconnaissance. Mais il ne +s'en troubla point le moins du monde: «Adorable enfant! heureuse mère!» +s'écria-t-il. Le lendemain, l'élection eut lieu, et notre héros fut +nommé; la voix du père de l'enfant vint, au second tour de scrutin, +compléter l'appoint de sa majorité. Ou a vu avec quelle résignation +stoïque il supportait, dans l'intérêt de sa candidature, tout ce qui +pouvait lui tomber d'en haut; depuis qu'il est député, il en a essuyé +bien d'autres. + +Ce n'est pas seulement, la Chambre qui déserte Paris, tout le monde s'en +mêle; on ne rencontre que des gens qui font leur malle ou qui vont la +faire. Quand le mois d'août commence à poindre à l'horizon, il y a toute +une couche de population parisienne qui s'inquiète et s'agite; le besoin +de locomotion la sollicite et la tourmente; ce Paris, si cher et si +adoré pendant huit mois de l'année, devient maussade, insupportable, +odieux; il semble qu'on étouffe dans ses murs comme dans une bastille; +le pavé vous blesse et vous brûle, et vous avez hâte de lever le pied et +de vous enfuir quelque part, à droite ou à gauche, ici ou là, +qu'importe? + +Les symptômes de cette impatience se font voir, en ce moment, de tous +côtés; chacun fait ses préparatifs de départ et de changement de +domicile. Au signal donné par les deux Chambres, Paris va répondre de +tous les points de la ville: les notaires, les avocats et les avoués +expédient les actes, dévorent les dossiers et se préparent à demander au +bienheureux mois de septembre un peu de liberté et de repos. Les +présidents et les juges commencent à mettre leur bonnet au fourreau et à +plier leur hermine et leur loge, caressant l'espoir prochain de donner +un peu de bon temps à Thémis; l'Académie distribue ses couronnes et +envoie promener ses lauréats; le ministère fait atteler sa chaise de +poste; la guerre va au midi, l'instruction au nord; le commerce, la +marine, les affaires étrangères n'attendent que l'heure de se mettre au +galop. La royauté elle-même prendra bientôt ses vacances: elle ira au +château d'Eu dans quelques jours. Cependant les altesses royales +voyagent; mais tout n'est pas rose et plaisirs pour elles dans ces +pérégrinations que l'officiel et le solennel gênent et attristent +toujours. Les vacances des princes et des rois ne sont pas les +meilleures vacances; ne trouvent-ils pas sans cesse, à chaque pas, au +coin de toutes les villes et de tous les sentiers, la harangue du maire, +du conseil municipal, du commandant de la garde citoyenne, du député en +congé et de l'académie locale qui lui jette ses fleurs de rhétorique et +lui barre le chemin? + +Voyez-vous dans l'enceinte des collèges cette, multitude jeune et +ardente qui feuillette un dictionnaire, et, les deux coudes appuyés sur +la table, griffonne un thème grec ou une dissertation latine? c'est la +nation des écoliers. Voilà les véritables bienheureux, les élus du mois +d'août et du mois de septembre. Pour ceux-là, du moins, le mot vacances +a des charmes inappréciables, un bonheur immense et sans mélange: il +renferme les émotions les plus vives et donne les biens les plus +désirés, l'air, la liberté, les bois, les prés fleuris, les courses +haletantes dans la plaine ou sur la montagne, les caresses d'une mère, +les douceurs du foyer domestique, les joies de la famille! + +Aussi, comme ils calculent les jours! comme ils attendent avec +impatience l'heure qui doit ouvrir les portes de leur cage! A l'instant +où je vous parle, il n'y a pas un élève des collèges royaux, de Rollin à +Charlemagne, de Henri IV à Louis-le-Grand, de Bourbon à Saint-Louis, qui +ne compte sur ses doigts tous les matins en se levant, tous les soirs en +se couchant, et ne dise: «Dans un mois, dans quinze jours, dans huit +jours, je serai en vacances!» Les plus calmes, les plus graves, les plus +indifférents, les plus forts et thèmes, ne sont pas eux-mêmes exempts de +cette impatience et de cette palpitation. + +Mais nos écoliers ne partiront pas avant d'avoir livré la grande +bataille de grec et de latin qui couronne l'année scolaire et lui sert +de dénouement; bientôt les voûtes de la Sorbonne répéteront les noms des +heureux vainqueurs au concours général, et chaque collège donnera, dans +son enceinte particulière, une imitation en miniature de ce triomphe +solennel; l'heure de la lutte n'est pas loin; déjà tous nos jeunes +athlètes s'arment de la plume et lui donnent le fil: c'est une grande +rumeur dans les collèges: le proviseur excite ses bataillons, le +professeur les harangue, le maître d'étude leur crie: _Macte animo!_ il +n'est pas jusqu'au tambour qui ne batte l'appel des classes avec plus de +vivacité et d'ardeur, donnant à son roulement un air de _Te Deum_ +anticipant sur les prochaines victoires. + +Le combat fini, quand les victorieux s'en retourneront les couronnes au +bras, quand les fils, ceints de lauriers, se seront jetés dans les bras +des mères, quand le proviseur leur aura donné le baiser magistral, alors +il fera bon voir la foule des écoliers libres enfin s'élancer à travers +les grilles et prendre son vol vers le toit paternel en poussant des +cris joyeux. + +En ces jours de liesse et de repos, il semble que le monde change de +face; il y a de tous côtés un désarmement général qui ferait presque +croire au bonheur et à la paix universels; tout se tait, tout est calme +et tranquille; les avocats ne crient plus, les ministres ne se +querellent plus, les juges ne condamnent plus, les professeurs ne +donnent plus de pensums; on se croirait en plein âge d'or, avant le coup +de dent donné imprudemment par Eve au fruit défendu. + +Mais quel bonheur n'a pas son excès, quelle médaille n'a pas son revers? +De cette distraction générale que les vacances autorisent, de cet oubli +des affaires qu'elles encouragent et qu'elles donnent, naît un tant soit +peu de langueur et de tristesse; chacun s'amuse à part soi, sur les +grands chemins ou dans son enclos; mais le monde parisien en souffre; il +semble que la vie se retire de lui: peu d'affaires, peu de plaisirs, peu +de bruit! Ce qui reste de Paris, ce qui ne voyage pas, ce qui n'a ni +parents, ni amis _extra muros_, ni coin de terre, ni maison des champs, +le Paris immobile en un mot, le Paris qui reste sur lieu, prend je ne +sais quel air indifférent et désoeuvré. Cette année, le ciel en a pitié +et lui envoie un remède efficace contre cet engourdissement et cet +ennui. Quelle est cette merveilleuse panacée! Quoi! ne devinez-vous pas, +vous tous, chers lecteurs, qui en faites chaque semaine, un usage +agréable, vous qui en connaissez, par expérience, l'incontestable vertu? +Et qu'y a-t-il de plus intéressant, de plus étonnant, de plus important +aujourd'hui que..... le rébus de _l'Illustration?_ + +Notre rébus a conquis toutes les affections; notre rébus attire tous les +regards; il n'est pas de parti, pas de Pyrénées, que notre rébus ne +réunisse dans une commune fraternité et dont il n'abaisse les cimes; il +est l'intérêt, le souci, la passion du moment. Les Chambres ont bien +fait de se dissoudre, car leur éloquence pâlissait devant les mystères +de ce rébus adoré; on ne s'inquiétait déjà plus de M. Guizot, mais du +rébus de _l'Illustration_; la gauche, la droite', le centre, avaient +beau se démener et se débattre.--Quelle est la nouvelle du jour? un +discours de Barrot? une harangue de Lamartine? Zurbano, Narvaez, +Saragosse, Madrid, O'Connell, la prise de la Zméla? Allons donc, vous +n'y pensez pas! Voilà de belles affaires vraiment auprès des rébus de +_l'Illustration!_ Quoi de plus nouveau, en effet, ô Athéniens! quoi de +plus digne d'attention que ces rébus incomparables? + +_L'Illustration_ est naturellement modeste; cependant la plus robuste +modestie ne saurait se taire en présence d'une sympathie si honorable et +d'un si prodigieux succès. Se taire ne serait plus de la pudeur, mais de +l'ingratitude; il est décent de baisser les yeux quelque temps et de se +dérober à sa propre gloire; mais que cette gloire finisse par vous +envelopper de toutes parts et vous inonde, on est bien obligé de la +voir, de l'envisager, de s'en faire honneur et de s'en parer: tel est le +cas de _l'Illustration_. + +Ses rébus occupent Paris, le font coucher tard, l'éveillent de bonne +heure, et souvent agitent ses nuits. Le samedi, dès que _l'Illustration_ +paraît, les Parisiens se répandent dans la ville par centaines; vous +croyez qu'ils vont à leurs affaires: non, ils courent après le rébus. Le +chef de bureau en cherche le sens à travers ses dossiers, l'agent de +change à la Bourse, le marchand dans sa boutique, le millionnaire dans +son hôtel, la jolie femme dans son boudoir, le garde national en +faction, et le ministre en plein conseil! + +_L'Illustration_ refusait d'abord de croire à une vogue si universelle, +à une influence si extraordinaire, mais il a bien fallu qu'elle se +rendit à l'autorité et à l'évidence des faits. + +A tous les coins de rues, des femmes, des enfants, des vieillards, +arrêtent les écrivains, les dessinateurs, les employés, les imprimeurs, +les éditeurs, les brocheuses, les porteurs de _l'Illustration_ pour leur +demander le mot du rébus de la semaine. Toutes les nuits, le rédacteur +en chef est éveillé en sursaut pour la même question. Dans les théâtres, +sur les places publiques, voici des gens en groupe qui chuchotent; vous +approchez et vous distinguez ces mots: «C'est cela!--Non, c'est +ceci!--Je n'en viendrai jamais à bout! + +--Ah! m'y voici; quel bonheur! je le devine; j'ai deviné!» C'est encore +de notre rébus qu'il s'agit. + +Hier, à minuit, M. de Rotschild rencontra M. Hottinger sur le boulevard +Montmartre: «Où allez-vous si tard? + +--J'allais chez vous.--Et moi aussi, répondit M. de Rotschild, pareil +à l'un des deux amis de la fable.--S'agit-il d'un emprunt ou d'un chemin +de fer?--Non, pardieu! j'allais savoir si vous aviez pu deviner le +dernier rébus?--Eh! j'allais vous en demander autant.--Ma foi non! je +n'ai rien deviné.--Ni moi; mais je ne me coucherai pas sans en avoir le +coeur net.--Ni moi, vraiment.» Et nos deux grands financiers se +promenèrent longtemps de long en large dans une agitation difficile à +décrire. A quatre heures du matin, ils cherchaient encore: leur anxiété +était au comble. Nous donnerons dans notre prochain numéro le bulletin +des suites de cette crise financière. + +A la même heure, tout remuait au domicile d'un avocat à la Cour de +cassation.--Sa jeune femme se désolait de ne pas savoir encore à quoi +s'en tenir sur le fin mot de la chose.--Elle sonnait ses domestiques, +elle harcelait son mari, et celui-ci, sautant à bas du lit, envoyait +chercher des renseignements chez le premier président de la Cour, et, à +son défaut, chez le garde-des-sceaux. + +Vendredi, le trouble était à l'ambassade d'Autriche; M. l'ambassadeur et +madame l'ambassadrice avaient mis toute leur maison sur pied; est-ce +qu'il serait arrivé à monseigneur quelque nouvelle diplomatique +fâcheuse? Est-ce que madame l' ambassadrice, aurait des maux de nerfs? +Point du tout; c'est le rébus de _l'Illustration_ qui cause ce désordre: +depuis le matin, monseigneur se creusait la tête en vain et se dépitait; +un congrès ne lui aurait pas causé plus de soucis; heureusement, le +secrétaire d'ambassade connaissait un maître des requêtes qui +connaissait un oncle de la cousine de la nièce du propriétaire de +_l'Illustration_. On remonta de source en source, et le secrétaire +d'ambassade victorieux rapporta enfin, tout haletant, le mot du rébus à +M. le comte d'Appony. Immédiatement. M. le comte expédia un courrier +extraordinaire à M. de Metternich. + +_L'Illustration_ sent ici le besoin d'exprimer sa reconnaissance à ses +lecteurs et toute son émotion. + +Il se publie depuis quelques jours un journal qui est bien loin d'avoir +le même agrément de popularité: l'abonné n'y mord pas, et le lecteur +passe à côté. Un des rédacteurs de ce journal non moins généreux +qu'inconnu, disait hier avec une résignation naïve: «C'est très-agréable +de travailler dans ce journal-là: on est bien payé, on y met toutes +sortes de bêtises, et personne ne sait rien!» + +Le Sapeur-Pompier (1), + +[Illustration: Costume de service.] + +Deux heures viennent de sonner, Paris s'est enfin décidé à terminer sa +longue journée; il dort, ou du moins il s'est retiré dans ses plus +secrets appartements. A peine si les patrouilles grises rencontrent ça +et là quelque ivrogne attardé dans les rues désertes et silencieuses. +Tout à coup un cri terrible a troublé le calme de la nuit: Au feu! au +feu!--Déjà tous les habitants du quartier menacé sont réveillés en +sursaut et courent sans savoir où. Un incendie vient de se déclarer au +troisième étage d'une maison habitée par de nombreux, locataires et +entourée de magasins de bois; des tourbillons de flamme et de fumée +s'échappent par les fenêtres brisées; une foule immense s'agite devant +la maison; les habitants des étages supérieurs, ne pouvant descendre par +l'escalier que l'incendie a déjà dévoré à moitié, se sont réfugiés sur +les toits, où ils sollicitent à grands cris de prompts secours. Le +désordre est à son comble. Les spectateurs sont pleins de zèle, de bonne +volonté, de dévouement, mais ils ne savent quels moyens employer pour +éteindre le feu et secourir les malheureuses victimes de l'incendie. Un +redoute les plus grands désastres, et déjà les locataires des maisons +voisines, perdant la tête, commencent à jeter par les fenêtres leurs +meubles les plus précieux... + +Mais, en ce moment, un autre cri retentit à l'extrémité de la rue: Les +pompiers! les pompiers!--A ces mots, l'espérance renaît dans toutes les +âmes; il semble que tout danger ait disparu comme par enchaînement, et +que l'incendie, sûr de sa défaite prochaine, diminue d'intensité et +semble vouloir battre en retraite devant son redoutable ennemi toujours +vainqueur. Ils arrivent en effet, traînant trois par trois, avec la +vitesse d'un cheval au galop, une pompe munie de tout les appareils +nécessaires, et des voitures chargées de seaux remplis d'eau. Ils +veillent la nuit comme le jour. A peine avertis, ils sont partis; ils +accourent, ils arrivent, et en quelques minutes ils ont rétabli l'ordre, +rendu la confiance à cette population effrayée, et organisé des secours +efficaces. L'escalier est détruit; ils parviennent, à l'aide de courtes +échelles appliquées d'étage en étage, jusqu'au but: les uns en font +descendre dans un grand sac de toile, sans secousse et sans danger, les +malheureux qui s'y étaient réfugiés et qui, croyant leur mort prochaine, +recommandaient leur âme à Dieu; les autres pénètrent dans l'appartement +où l'incendie a pris naissance, ils l'y concentrent, ils le défient, ils +le bravent, ils en triomphent. Deux heures après, les dernières flammes +sont éteintes, et chacun reprend son sommeil interrompu; eux seuls +retournent à leur caserne chargés des bénédictions de la foule; mais ils +ne se livreront pas encore au repos; cette nuit même ils auront +peut-être d'autres vies ou d'autres propriétés à sauver. + +Note 1: Au moment où M. le général Schramm vient de terminer +l'inspection du corps des sapeurs-pompiers de la ville de Paris, nous +avons cru devoir donner aux lecteurs de l'_Illustration_ quelques +détails peu connus sur l'histoire et l'organisation de ce bataillon +d'élite, qui rend de si grands services en temps de paix à la capitale +de la France. + +[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Grande tenue.] + +L'établissement d'un corps organisé de sapeurs-pompiers remonte à la fin +du dix-septième siècle. En 1699, Louis XIV, qui avait déjà donné 12 +pompes à incendie à la ville de Paris, accorda à M. Dumouriez-Duperrier +le privilège de construire seul, pendant vingt années, des machines +semblables à celles qu'il avait rapportées de l'Allemagne et de la +Hollande.--Les incendiés payaient alors les secours qu'ils recevaient. +En 1705, à l'époque de l'incendie de l'église du Petit-Saint-Antoine, la +ville possédait 20 pompes desservies par 32 hommes de service, 16 +gardiens de pompe et 16 sous-gardiens... Les pompes, alors, étaient +déposées dans les établissements religieux, et des détachements de +pompiers accompagnaient le roi dans toutes ses résidences. + +Vers 1722, on lisait sur la porte du directeur des pompes: _Pompes +publiques du roi pour remédier aux incendies, sans qu'on soit tenu de +payer_. En outre, il y avait à Hôtel-de-Ville des pompes qui étaient la +propriété de quelques particuliers... En 1764, le nombre des hommes +attachés au service des pompes publiques fut porté à 80, et l'on créa +six corps de garde. L'année suivante, les pompiers portèrent leur +premier casque en cuivre. En 1767, la compagnie fut portée à 108 hommes, +et en 1770, son effectif était de 146 hommes, plus 14 surnuméraires. Il +y avait une somme de 70,000 francs allouée à l'entretien du corps. Seize +ans plus tard, en 1786, 221 hommes coûtaient 116,000 francs. L année +suivante, on comptait 25 corps-de-garde. En 1792, les théâtres furent +forcés d'avoir un service de pompiers rétribué par leur direction, et +déjà à cette époque il était défendu de rien accepter des incendiés. En +1705, le corps reçut son premier drapeau, et dès lors les pompiers +parurent à toutes les solennités nationales, ils eurent un code et un +conseil de discipline, et leurs veuves furent assimilées à celles des +défenseurs de la patrie. Bonaparte, premier consul, réduisit le nombre +des pompiers, ce qui permit d'élever le chiffre de leur solde. Les +compagnies se composaient toujours de 150 hommes, mais il y avait 60 +surnuméraires par compagnie, qui s'habillaient à leurs frais, et qui en +complétaient le cadre. Au bout de deux ans de service, ces surnuméraires +étaient exempts de la conscription, et faisaient partie du corps soldé +par l'État. + +[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Le sinistre.] + +Plus tard, l'Empereur décréta que le bataillon des sapeurs-pompiers de +la ville de Paris concourrait au service de sûreté publique, sous les +ordres du préfet de police, et qu'il serait soumis en tout à la +discipline militaire. + +[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Manoeuvre de l'échelle à crochets.] + +Enfin, aujourd'hui, le corps des sapeurs-pompiers compte 623 +sous-officiers, caporaux et soldats, 5 capitaines, 4 lieutenants, 5 +sous-lieutenants, 1 trésorier, 2 chirurgiens et 2 adjudants. Ces 623 +hommes forment 4 compagnies qui occupent les quatre points cardinaux de +la capitale. Il y a dans Paris 37 postes de ville; chaque poste est +composé des 3 hommes nécessaires à la manoeuvre d'une pompe.--Le +lieutenant-colonel commandant des sapeurs-pompiers de la ville de Paris +est M. Gustave Paulin, ancien élève de l'École Polytechnique et ex-chef +de bataillon du génie. M. Paulin n'est que lieutenant-colonel parce que +les statuts militaires ne permettent pas de nommer à un grade plus élevé +le commandant d'un seul bataillon, et que le corps des sapeurs-pompiers +ne forme qu'un seul bataillon. Toutefois, si, aux termes des règlements, +les pompiers ne peuvent pas être commandés par un colonel, la France a +confié à leur petit nombre la garde d'un de ses drapeaux. + +Paris s'agrandit chaque année; partout de nouvelles maisons se +construisent; certains quartiers autrefois inhabités se sont +transformés, comme par enchantement, en petites villes entièrement +neuves; le chiffre de la population s'élève dans la même proportion que +le nombre des habitations, et cependant tel est le zèle, tel est le +dévouement du faible corps des sapeurs-pompiers, qu'on ne songe pas +encore à augmenter son personnel; on n'en éprouve même pas le besoin. +Quel plus bel éloge pourrait-on faire de cette admirable institution? + +Qu'on nous permette cependant de citer un passage de l'_avant-propos_ +que M. le lieutenant-colonel Paulin a mis en tête de sa _Théorie du +Maniement de la Pompe_: + +«Le corps des sapeurs-pompiers de Paris est un corps d'élite, et cela ne +peut être autrement... En effet, lorsque les sapeurs arrivent dans un +lieu incendié, ils sont maîtres des localités, tous les objets précieux +restent à leur disposition et sous leur garde; il faut donc avant tout +qu'ils soient parfaitement honnêtes; aussi existe-t-il fort peu +d'exemples que des hommes de ce corps aient été punis pour infidélité. + +«Ils doivent être intelligents, car leur métier ne consiste pas à agir +comme de simples machines; ils doivent opérer avec discernement pour +exécuter avec fruit les ordres qui leur sont donnés par leurs chefs, +desquels dépend le succès des opérations dont ils sont chargés. + +«Ils doivent être sages, parce qu'une conduite déréglée, l'ivrognerie, +la passion du jeu et la fréquentation des mauvais lieux peuvent les +porter à faire plus de dépenses que leur solde ne le permettrait; qu'ils +auraient alors besoin de se procurer de l'argent, et que par suite ils +pourraient être tentés de soustraire les objets précieux qui se +trouveraient abandonnés dans le local incendié qui leur est confié. Ils +doivent être ouvriers d'art, maçons, charpentiers, couvreurs, plombiers, +parce que les hommes de ces professions ont déjà l'habitude de parcourir +les lieux élevés sans être effrayés, et d'agir sur ces points, et qu'ils +sont d'autant plus adroits qu'ils connaissent la construction des +bâtiments. + +«Ils doivent savoir lire et écrire afin de pouvoir s'instruire sur les +théories qui leur son données dans les livres et pouvoir faire au besoin +un rapport sur ce qu'ils ont remarqué dans un incendie. + +«Ils doivent avoir une taille moyenne, parce que c'est dans cette classe +d'hommes qu'on trouve une constitution robuste et en même temps agile, +qui leur permet de faire de la gymnastique et de pouvoir agir ainsi avec +peu de danger dans des opérations où leur vie serait compromise s'ils +n'avaient l'habitude de travailler sur des points élevés, isolés, et qui +présentent peu de sécurité. + +«Quand des sous-officiers de l'armée s'enrôlent dans les +sapeurs-pompiers, ils ne sont reçus dans le corps que comme simples +soldats, nul ne pouvant y être admis avec son grade, car il faut que les +sous-officiers qui dirigent les sapeurs dans un incendie aient exercé +comme simples soldats pour avoir les connaissances requises du métier. + +«Les officiers qui y arrivent des autres corps sont choisis de +préférence dans le génie, et dans l'artillerie.» + +Les appareils ou ustensiles dont se servent les pompiers pour éteindre +les incendies sont tellement connus ou si exactement représentés dans +les gravures ci-jointes, qu'il serait inutile d'en donner ici une +description détaillée. Il en est un cependant qui, bien qu'illustré, +mérite néanmoins une courte explication. Nous voulons parler de +l'appareil Paulin. + +Jusqu'à ces dernières aimées les feux de cave avaient été +très-difficiles à éteindre et très-meurtriers, les sapeurs-pompiers ne +pouvant pénétrer dans une cave où un incendie s'était manifesté, sans +s'exposer à être asphyxiés par la fumée, Grâce à la sollicitude +paternelle de leur commandant, ces dangers n'existent plus pour eux, el +ils sont presque certains de se rendre, maîtres en peu de temps des feux +de cave les plus terribles. En effet, M. Paulin est l'inventeur d'un +appareil aussi simple que commode, à l'aide duquel l'homme qui en est +revêtu peut respirer facilement au milieu de la plus épaisse fumée. + +Cet appareil peu connu consiste en une large blouse en basane et en un +masque de verre demi-cylindrique de trois millimètres d'épaisseur, +au-dessous duquel est un sifflet à soupape servant à transmettre les +commandements. Cette espèce de blouse est serrée sur les hanches par une +ceinture qui fait partie de l'uniforme du sapeur; deux bracelets bouclés +la ferment sur les poignets; deux bretelles ajustées au bas de la blouse +et se bouclant par derrière la tiennent solidement attachée. + +C'est cette enveloppe qui doit contenir l'air respirable; aussi est-elle +percée au côté gauche et à la hauteur de la poitrine d'un trou auquel +est adapté un raccordement en cuivre; à ce raccordement vient se fixer +la vis d'un tuyau de cuir avec spirale; ce tuyau est lui-même fixé sur +la bâche de la pompe à incendie: or, en faisant fonctionner la pompe +vide d'eau, ou envoie dans la blouse une grande quantité d'air frais, +qui permet au sapeur de respirer sans aucun danger au milieu d'une +épaisse fumée et des gaz les plus délétères. Il reçoit même plus d'air +qu'il n'en consomme, mais cet air s'échappe par les plis que fait la +blouse à la ceinture et aux poignets, et en fuyant par ces issues il +remplit deux objets importants: celui de ne pas gêner la respiration, et +celui de refouler à l'extérieur de la blouse toutes les vapeurs +malfaisantes qui tendraient à s'y introduire. + +[Illustration: Appareil Paulin.] + +Nous avons dit que malgré l'agrandissement de Paris, on n'éprouvait pas +le besoin d'augmenter le personnel du corps des sapeurs-pompiers. Cela +est vrai, et cependant une réforme devient plus que jamais nécessaire. +Les sapeurs-pompiers actuels font un service très-pénible. Si on tardait +longtemps encore à leur donner des auxiliaires, ils périraient victimes +de leur zèle et de leur dévouement, la ville de Paris leur doit trop de +reconnaissance pour qu'on ne double pas leur nombre. Terminons enfin en +exprimant le voeu que toutes les principales villes imitent l'exemple +utile que leur a donné la métropole, qu'elles organisent à leurs frais +des corps spéciaux de sapeurs-pompiers. Le capital qu'elles emploieront +à cette dépense leur produira de gros intérêts. + +[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Manoeuvre du sac de sauvetage.] + +Au moment on nous écrivons, le commandant Paulin fait instruire par ses +soldais des pompiers que le Sénat de Hambourg a récemment envoyés à +Paris. Des soldats étrangers apprennent des soldats français, non plus +l'art de détruire leurs semblables, mais l'art de les sauver. +L'effroyable leçon donnée à la malheureuse cité de Hambourg ne +profitera-t-elle pas à tous les chefs-lieux des quatre-vingt-six +départements français? + +Une Mort. + +NOUVELLE. + +Au moment on j'allais sortir, on sonna avec violence; j'ouvris: une +femme pâle, hâve, dont les yeux noirs, agrandis par la maigreur de ses +joues, s'attachèrent aux miens avec une fixité effrayante, était là, un +bras pendu à la sonnette, portant de l'autre un bel enfant qui me +sourit, quoique des larmes tremblassent encore au bout de ses longs +cils. + +«Par charité, me dit la femme en réprimant un sanglot, aidez-moi à le +mettre sur son séant... il se meurt.» + +Il n'y eut pas plus d'explication: elle se hâta de remonter l'escalier; +je la suivis. + +C'était une personne logée depuis peu de mois dans les combles de la +maison avec son mari et trois enfants. Je la reconnus, bien que je +l'eusse tout au plus entrevue une ou deux fois, lorsqu'elle glissait le +long de la rampe, toujours vêtue de la même robe d'indienne couleur de +cendre, enveloppée du même châle à nuances ternes, et se dissimulant de +son mieux; aussi passait-elle inaperçue, et c'étaient seulement ses +beaux enfants qui avaient attiré mon attention. + +Depuis quelques semaines cependant, je ne voyais plus les deux aînés +habillés avec une sorte d'élégance, sortir heureux, comme de coutume, le +dimanche matin, donnant la main à un homme dont le visage triste et +l'extrême maigreur formaient un pénible contraste avec leurs mines +rondes et empotées, les deux espiègles se renvoyaient l'un à l'autre de +frais rires, de gais accents qui éveillaient ma sympathie. Mais, si je +ne rencontrais plus l'homme à la figure allongée et grave à l'habit +boutonné jusqu'au cou, aux bottes si bien cirées, qu'elles avaient valu +plus d'un reproche à mon domestique en revanche, il m'arrivait plus +fréquemment que jamais de me croiser avec ses enfants sur notre escalier +comun, dont ils encombraient toute la largeur. + +Depuis peu l'aîné avait adopté le plus drôle de petit air réfléchi; il +ne marchait plus que muni d'un long parapluie, ayant au bras un grand +panier couvert, où l'autre petit aurait pu se cacher tout entier. Ce +dernier courait toujours, et babillait, babillait, entraînant après lui +son frère, qui débitait, chemin faisant quelque axiome de morale. La +gravité du petit Mentor, l'impétuosité de son Télémaque de quatre ans, +me divertissaient; de sorte que j'avais souvent ralenti le pas pour les +suivre lorsqu'ils descendaient marche à marche. _Caton le pourvoyeur_, +comme j'aimais à nommer le sage de sept ans, porteur du gigantesque +panier, répondait moins volontiers que son frère à mes agaceries, et je +n'avais pu encore décider ni l'un ni l'autre à entrer chez moi: +impossible de me procurer la satisfaction de leur voir manger les +friandises que je présentais comme appâts au passage. Le petit Caton +interposait toujours son mot; «Papa ou maman attend, il faut se +dépêcher;» et les deux marmots remontaient au plus vite, emportant, sans +y toucher, le gâteau ou le fruit que je venais de leur donner. + +Cette conduite, peu ordinaire aux enfants si pressés de jouir et qui ne +connaissent que le présent, la physionomie sérieuse de l'homme que +j'avais rencontré avec eux, celle à la fois timide et douloureuse de la +mère, auraient dû provoquer de ma part quelques efforts pour connaître +cette famille. Le peuple a traduit à sa manière le mot d'un ancien, +d'Hésiode, je crois, qui a dit, en plus nobles termes: «_Quiconque a bon +voisin a bon mâtin._» Moi, j'étais un voisin de grande ville, c'est tout +dire. Je m'étais constamment vanté, je m'en accuse maintenant, d'ignorer +jusqu'aux noms des locataires de la maison que j'habite depuis douze +ans. Je me glorifiais d'être exempt de curiosité, j'aurais pu dire de +sympathie. Mes voisins emménageaient, se mariaient, mouraient, se +faisaient enterrer, sans que mes habitudes de bonne compagnie me +permissent de me réjouir ou de m'affliger avec eux; et, comme s'il n'y +avait de relations de voisinage que celles que provoque l'oisiveté et +qu'aiguillonne la médisance, je me vantais d'être complètement étranger +aux commérages de porte à porte. J'aimais fort à raconter l'histoire +d'un de mes amis, jeune homme à la mode, qui se vantait d'avoir appris +par la gazette un suicide commis la veille sur son palier; la chose, et +j'en rougis, me paraissait du meilleur goût. J'aimais, en passant, à +caresser ou à pincer la joue des petits voisins, dont le gracieux +enfantillage égayait mes regards; mais chercher à leur être utile, +m'enquérir de ce, qui les concernait, fi donc! S'aborder comme on aborde +un tribunal, en déclinant son nom, sa parenté, son pays et ses +aventures, c'est le fait des héros d'Homère, et je ne me sentais +nullement en humeur de renouveler les coutumes grecques. + +J'arrivai donc sans rien savoir devant cette couche où s'étaient +dévorées tant de larmes que peut-être j'eusse pu essuyer, tant +d'angoisses que je pouvais soulager tout au moins. D'abord je ne vis que +le moribond renversé en travers de son lit; sa femme s'était vainement +efforcée de glisser des oreillers sous les reins du malade; la force +avait manqué à celui-ci pour se soutenir, à elle pour le soulever. + +Quelque attentif que l'on soit à s'épargner les spectacles douloureux, +on n'arrive guère à mon âge sans que la mort ait plus d'une fois +attristé vos regards; pourtant jamais je n'avais vu cadavre aussi livide +que cet homme, encore respirant et souffrant; ses lèvres étaient +bleuâtres; sa peau diaphane, luisante d'une froide sueur, paraissait +tendue et collée par la fièvre sur ses os décharnés; ses prunelles +vitreuses nageaient dans le vide d'un oeil terne et hagard. Glacé de +stupeur, je le contemplais, tandis que sa femme posait à terre l'enfant +qu'elle tenait dans ses bras. + +«Vite, dit-elle, il étouffe!» + +La vivacité de ses mouvements me rappela à moi-même; agissant sous son +impulsion, je sus comment prendre le malade, comment le remuer sans +blesser ses membres endoloris, sans aigrir ses écorchures. Quand il fut +doucement replacé au milieu du lit, que les os saillants de ses genoux +et de ses chevilles furent soigneusement enveloppés, que ses épaules +étant soutenues par une masse d'oreillers et de paquets, il put aspirer +un peu d'air dans sa poitrine sifflante, alors seulement il m'aperçut: +cet oeil immobile s'anima comme d'un reflet de pensée, puis son regard +se détacha de moi pour se reporter languissamment vers sa femme. + +«C'est cet obligeant voisin, le monsieur d'en bas, qui a eu tant de +bonté pour Julien et pour Charles, et qui vient de m'aider à te +recoucher, mon ami, répondit-elle.» + +La direction que prirent alors les yeux du malade me fit apercevoir un +vieux guéridon sur lequel se trouvaient une tasse, une assiette ébréchée +et quelques débris d'orange. La veille j'avais donné deux de ces fruits +aux enfants: je compris que l'orangeade du moribond venait de ce don +précaire. Du reste, il ne fallait qu'un regard pour parcourir la +mansarde et se convaincre que sur ce lit sans rideaux, toutes les +richesses, comme toutes les espérances de la famille, se trouvaient +concentrées; ce grabat était encore ce qu'il y avait de moins nu, de +plus confortable dans la chambre dépouillée. + +Une ride douloureuse se creusa autour des narines de l'homme; il voulait +parler. Sa femme se baissa vers lui, et plutôt au geste languissant de +la main du malade qu'à ses paroles inarticulées, je devinai un +remerciement. + +Le genou appuyé sur un vieil escabeau de bois, penché sur ce visage +décomposé, j'essayais de murmurer des paroles consolantes, mais les mots +expiraient dans ma bouche. Ce n'est pas tout d'abord, et dès qu'on le +veut, qu'on trouve l'accent qui soulage, les paroles qu'il faut dire; la +timidité gauche et stérile qu'on éprouve en présence du malheur est +comme une punition de l'égoïsme qui vous en tenait éloigné; vous n'êtes +pas digne de parler à l'affligé: il ne vous connaît pas. Il pourrait +vous crier, lui aussi: «Il ose me parler, celui-là qui n'a pas +souffert!» Tout lien de fraternité s'est rompu entre votre prospérité et +son indigence. + +Je sentis donc soulagé en entendant le babil des enfants qui rentraient. +Je ne pouvais plus supporter ce silence de mort, interrompu seulement +par un bruit de respiration, une sorte de râle dont le retour régulier +faisait, de minute en minute, tressaillir la femme. Je n'avais pas le +courage de m'éloigner, la laissant seule entre son nourrisson, qui +commençait à s'agiter, et son mari à demi évanoui; et cependant assister +à ce spectacle sans pouvoir rendre un service, sans savoir quelle parole +dire, c'était une torture morale au-dessus de mes forces. + +Le malade avait aussi entendu les voix enfantines, auxquelles se +mêlèrent aussitôt, les cris du marmot qui se roulait péniblement à terre +sur un lambeau de tapis sans que son père l'eût encore aperçu. Le pauvre +homme souleva ses deux bras, et, trop faible pour le geste énergique par +lequel il semblait repousser quelque chose, il les laissa retomber, +tandis qu'une expression d'angoisse parcourait ses traits. + +«Sois tranquille! sois tranquille! ils n'entreront pas!» dit sa femme, +et, saisissant son nourrisson, elle s'élança hors de la chambre, tirant +la porte après elle. + +Resté seul avec le moribond, je trouvai encore plus impossible de +m'éloigner, et, cherchant de nouveau des paroles consolantes, je +murmurai quelques-unes des phrases banales dont on ennuie les malades, +protocole aussi indispensable que les fioles, les potions, et toute +cette atmosphère nauséabonde qui entoure leur lit de souffrance. Je +parlai du temps qui, cette année, éprouvait les santés les plus +robustes; de la saison qui s'avançait, promettait d'être belle, et, +selon toute probabilité, achèverait de le rétablir. Le sourire quelque +peu amer qui fit légèrement trembler la lèvre supérieure du patient +m'interrompit. Je sentais qu'il était gauche de répondre à sa pensée en +m'arrêtant subitement, et cependant les paroles me manquèrent... Je +balbutiai je ne sais quoi. + +«Je vois que vous me plaignez, dit enfin le malade avec effort; merci... +je suis mieux... je ne souffre pas... peu du moins. La compassion est +toujours un baume, et je n'ai rencontré que des coeurs bienveillants.» + +Je n'essaierai pas de peindre la sublime résignation que je lus alors +sur ce visage souffrant. Pour me comprendre, il faudrait avoir vu +quelque chose qui en approchât, et ce n'est pas communément que l'on +rencontre une telle quiétude au milieu des angoisses de la pauvreté, de +l'abandon et de la mort. Le calme qui se rétablissait sur la figure du +malade s'étendit jusqu'à moi. Ce fut de celui que je prétendais consoler +qu'émana la consolation. L'accent de cette voix éteinte avait je ne sais +quoi de pénétrant, et le sentiment qui succéda aux poignantes émotions +que je venais de ressentir n'était pas sans douceur; je commençai, si +j'ose le dire, à jouir de la profonde pitié qui m'avait oppressé depuis +que j'étais là. + +Si je ne pouvais encore lui parler (que dire à celui qui renferme en +lui-même ce trésor de paix?), du moins le silence ne me pesait plus; mon +esprit se remplissait d'idées, vagues encore, mais graves, à l'aspect de +cet homme prêt à sonder le grand mystère, et qui, sur le seuil d'un +monde dont il semblait n'avoir senti que les douleurs, sans se plaindre +du passé, sans craindre l'avenir, mesurait d'un oeil si calme l'abîme +qu'il allait franchir. + +«C'est le médecin!» dit alors la voix brisée de la femme. Elle avait +ouvert la porte sans qu'on entendit le bruit de la serrure et des gonds, +introduisant un individu dont les traits ramassés et le teint vif et +frais annonçaient l'humeur joyeuse. Ce gros homme s'approcha du malade, +prit sa main et demeura immobile, l'oeil fixé sur ce visage qui semblait +appartenir plutôt à un cadavre qu'à un homme vivant. + +«Mais vous ne lui tâtez donc pas le pouls? mais vous n'ordonnez donc +rien? demanda la femme avec impatience. Il dit bien qu'il est mieux; il +n'appelle jamais la nuit, mais... + +--Comment appellerais-je? n'es-tu pas toujours là, pauvre femme? murmura +le malade, l'interrompant. + +--Mais, docteur, ces malheureuses transpirations continuent! Tout à +l'heure il était en nage et froid, froid comme le marbre. Dites, ne +faut-il pas des sinapismes? des vésicatoires? Mais, dites donc, docteur! +dites donc! + +--Patience, ma chère dame! nous allons voir, répondit celui-ci avec +embarras et tristesse en posant les doigts sur l'artère. + +--Jamais ni elle ni moi ne pourrons vous remercier de vos bons soins,» +dit le malade, faisant effort pour presser le bras du docteur de la main +qui lui restait libre. + +Le médecin continuait son silencieux examen. Enfin, comme par un soudain +effort de mémoire, il demanda si l'on avait fait usage de la potion +ordonnée la veille. + +«Les enfants viennent seulement de l'apporter. On l'a refusée hier à la +pharmacie, et, j'en suis bien sûre, c'était le soir qu'il la fallait +prendre, n'est-ce pas? Peut-être qu'alors il aurait dormi! Il a beau se +tenir tranquille, je sais bien, moi, qu'il ne ferme pas l'oeil; ah! +c'est bien mal! Ce n'est pas ainsi qu'on sert les riches! + +--Ils sont moins nombreux, ma chère; on a plutôt fait de les servir. +Docteur, la pauvre mère se tourmente; songez qu'elle a ses enfants et +son malade à servir; mais, croyez-moi, nous n'avons qu'à nous louer du +dispensaire; ils ont à répondre à tant de gens! Dieu voulût que nous +fussions les seuls à souffrir! + +--Je ne peux pas l'entendre parler ainsi; non, je ne le peux pas! +murmura la femme, et elle quitta la chambre. + +--Eh bien! elle a raison, reprit le docteur; la potion vous procurera +une meilleure nuit. Prenez-la ce soir. Pour le moment, je ne vois pas +autre chose à faire. Le lait de votre femme vous passe toujours à +merveille, n'est-ce pas? Je ne vous conseille aucune autre nourriture. + +--Docteur, je vous en supplie, ne l'ordonnez plus;» reprit le malade +avec une énergie dans la voix et une décision dans le regard que je ne +lui avais pas encore vues.--«Entre son enfant et moi elle s'épuise. Vous +savez bien que je n'ai plus rien à nourrir, docteur; et c'est la tuer, +elle! Ne sentez-vous pas qu'elle aura besoin de toutes ses forces? + +--Paix! ignorez-vous donc que soutenir l'espoir c'est soutenir la vie? +C'est plus pour elle que pour vous que je vous ordonne son lait. +D'ailleurs, ne faut-il pas que les malades obéissent sans mot dire? et +pourquoi les appellerait-on _patients_, s'il vous plaît? Allons, allons! +cela ira mieux; bon courage! Il faut se remonter un peu; courage, vous +dis-je. + +--Croyez-vous que j'en aie manqué? murmura le malade doucement. + +--Non, certes, non; pardon, mon brave ami, dit le docteur, reprenant, +sou chapeau. Allez, nous nous comprenons l'un l'autre; et il y a des cas +où la parole est de trop; mais que voulez-vous, je suis animal +d'habitude, et mon protocole me revient à la bouche comme ma signature +au bout des doigts.» + +Je le suivis, el j'allais m'informer de la situation réelle du +malheureux que nous quittions, quoiqu'elle ne me parut que trop +évidente, lorsque sa femme se jeta au-devant de nos pas. + +«Eh bien, eh bien? demanda-t-elle d'une voix étouffée. + +--Nous verrons demain; du reste, toujours votre lait, tant qu'il voudra +le prendre. On cite de merveilleux effets de l'emploi du lait de femme! +La potion, ce soir, comme c'est convenu; et, je vous l'ai déjà dit, ayez +quelque ami pour veiller. Je le veux, entendez-vous! je le veux +absolument. + +--Oh! je vous comprends! s'écria-t-elle; et la malheureuse femme frappa +sa tête de ses deux mains. + +--Certainement, vous devez me comprendre, reprit le médecin d'un ton +ferme. Ne faut-il pas vous ménager pour le soigner, conserver votre lait +pour lui et le bambin? Est-ce qu'une mère ne doit pas songer avant tout +à ses enfants? A propos, depuis quand ces petits drôles oublient-ils de +me dire adieu? J'ai promis une balle à Julien.» + +Le médecin élevait la voix; l'aîné des garçons sortit de derrière une +cloison et s'avança avec timidité; mais Charles s'était déjà jeté au cou +du docteur. + +Tandis que celui-ci jasait avec les enfants, mon attention était toute à +la pauvre femme, que je voyais, dans le coin le plus reculé, se rouler +en quelque sorte sur elle-même, s'abandonnant à la douleur. + +J'entendais cependant Julien répéter: + +«Tant que cela! Oh c'est trop! Songez donc, monsieur, vingt sous! Je ne +veux pas acheter une paume de vingt sous! Vous vous êtes trompé, +n'est-ce pas? + +--Et moi, donc! s'écria son frère; combien aurai--je de billes pour ce +beau sou d'argent? Est-ce qu'il est tout pour moi, monsieur?» + +Le docteur cherchait à se débarrasser d'eux; mais Julien, dès qu'il fut +assuré que la pièce d'argent était bien pour lui, reprit d'un ton +résolu: + +«Alors, Charles, ma belle pièce ronde est à maman, pour mon papa, et la +tienne aussi, n'est-ce pas? + +--Oui, oui; je m'en vais la porter à papa, moi-même! C'est moi qui veux +la lui donner,» cria Charles; et tandis que sa mère s'élançait pour +empêcher l'enfant d'ouvrir la porte du malade, le docteur sortait du +logement, et je le suivis. + +«Y a-t-il de l'espoir? lui demandai-je, en le pressant d'entrer chez +moi. + +--De l'espoir! répéta-t-il; mais vous ne l'avez donc pas regardé! mais +cet homme-là est mort; c'est un cadavre qui respire et pense par je ne +sais quel galvanisme effrayant; tous les organes sont inertes, toute la +chair est consumée! Voilà deux jours que je reviens, certain de ne plus +le retrouver, et il est là, encore là, martyr de la misère. Il me disait +l'autre semaine: «Comment voulez-vous que je meure, j'ai «trois +enfants?» Maintenant, il le sent bien, qu'il faut mourir, il est +résigné; seulement, les forces que sa volonté avait accumulées pour +l'inégale lutte le soutiennent sur la limite; je vous dis qu'il n'est ni +vivant ni mort. Hum! c'est effroyable; moi, fait au spectacle des +tortures de l'agonie, j'ai peine à supporter celle-là. Que diable! c'est +trop pour un homme d'endurer ce qu'un homme ne peut voir! + +--Il souffre alors? + +--S'il souffre! vous le demandez? A trente-trois ans, constitué comme il +l'est, avec un corps de fer, quelles angoisses n'a-t-il pas fallu pour +dévorer ces chairs florissantes, ces muscles robustes dont il ne reste +rien, pour briser ces forces qu'aucun excès n'avait entamées! La misère +l'a détruit pied à pied; depuis six ans ce glas continuel: _Du pain!_ +sonne à ses oreilles; sa femme et ses enfants ont beau se taire, il +l'entend, il l'entend toujours; ils ont travaillé sans relâche, elle et +lui, pour conserver les joues rondes et roses de ces pauvres petits +chérubins, destinés maintenant à devenir du gibier d'hospice ou à +mendier dans les rues. Comment la veuve soutiendrait-elle cette nichée? +lui, le plus fort, part le premier; elle suivra, c'est la marche; et que +Dieu ait pitié des orphelins! la philanthropie ne manquera pas de les +léguer à la Providence! + +--J'avais cru ce pauvre homme bon professeur de mathématiques; je ne +sais où j'ai ouï dire qu'il n'était point dépourvu de talent. Comment +donc n'a-t-il pu soutenir sa famille? Sa femme manquerait-elle d'ordre +et d'économie? Au fait, il m'en souvient, ses enfants étaient toujours +fort bien mis; et, de la part du père, n'y aurait-il pas aussi paresse +ou nonchalance? Dans la plupart des misères, on trouve toujours quelque +vice caché!... + +--Laissez donc! je suis las, moi que mon état appelle auprès des grabats +et des lits de plumes, je suis las d'entendre le riche chercher un vice +au sein de chaque misère, comme l'écolier cherche un noyau au milieu de +chaque pêche. Depuis quand le malheur doit-il entraîner la perfection? +et où est celui, riche ou pauvre, qui se vante d'être sans faiblesse? +Oui, votre voisin était timide et lier; s'il avait eu quelque vertu +d'outrecuidance et d'intrigue, il possédait plus de talent et de mérite +qu'il n'en faut pour se tirer d'affaire; il ne savait que travailler et +souffrir: rien d'étonnant qu'il ait gagné avant le temps la porte que +nous passerons tous. Sa femme avait un vice aussi: elle aimait à voir +ses moutards beaux et bien habillés; elle passait les nuits à ajuster à +leur taille les guenilles qu'elle acceptait pour eux, elle jouissait +dans leur propreté et leur bonne mine; elle s'était réservé ce luxe, et +vous n'êtes pas le seul à l'en blâmer!» + +Résolu à en apprendre le plus possible sur mes malheureux voisins, +l'amertume de mon interlocuteur ne pouvait me décourager. Il était +évident que la persévérance du malheur de cette famille et la longue +agonie du malade avaient irrité ses nerfs et enflammé sa bile. + +«Oui, vraiment, répondait-il à mes demandes;--oui, il donnait des leçons +que les parents marchandaient, car le professeur était pauvre; que +l'écolier oubliait de payer, car le maître était trop délicat pour +réclamer jamais,--Oui, versé dans plusieurs langues, il a écrit quelques +traductions dont l'éditeur, s'il ne faisait banqueroute, réduisait +suffisamment le prix pour que le salaire de l'homme de lettres n'égalât +pas celui du copiste qui fait des grosses au Palais.--Oui, il a +longtemps remplacé en chaire un savant connu, et que je ne demande pas +mieux que de vous nommer; mais si le professeur en titre percevait tous +les émoluments de la charge dont l'autre remplissait toutes les +fonctions, en revanche le grand homme n'avait-il pas promis de faire +obtenir à son humble suppléant le premier emploi vacant auquel ce +dernier aurait des droits incontestables, pourvu qu'il ne se présentât +point de candidats pour le lui disputer?--Oui, il préparait les travaux +de MM, tels et tels, qui ont aussi formé le louable projet de lui +devenir utiles en temps et lieu; est-ce leur faute s'il n'attend pas? +Nul doute qu'il n'ait de fameuses oraisons funèbres au Père-Lachaise; +mais je suis un profane, moi, et je n'irai pas voir _répandre des fleurs +sur sa tombe_. Je me ferais là quelque affaire; rien ne m'empêcherait de +leur crier: «Eh! que ne lui donniez-vous du pain de son vivant? cela +vous aurait économisé les couronnes d'immortelles et les fleurs de +rhétorique!--Du diable si je ne sens en moi tout le fiel qui manque à +cet homme! C'est sa douceur, je crois, qui m'exaspère. + +--Probablement qu'il y a impuissance plutôt que mauvais vouloir dans +ceux qui ne l'ont pas servi... + +--À merveille! entrez dans ses eaux! Parbleu! il ne lui manque que la +parole pour suivre cette veine avec plus d'avantage que vous. Il m'en a +assez rebattu les oreilles de tout ce verbiage de bonté! Il vous dirait, +s'il pouvait encore dire, le malheureux! que les écoliers qui ne l'ont +point ou mal payé étaient plus à plaindre que lui, et que, bien +certainement, ils n'avaient pu s'acquitter; que les parents qui +marchandaient sa vie étaient gênés, l'éducation étant si chère; que ses +amis, ses protecteurs ont les meilleures intentions du monde; que le +professeur a tout fait pour lui assurer une position aisée; tout fait! +Eh! que ne lui donnait-il seulement un quart des appointements qu'il +touche? La dupe a veillé, travaillé, sué, affamé; le sage a perçu, +placé, thésaurisé, mangé. Mais, en fin de compte, un peu plus tôt, un +peu plus tard, tous deux auront le même lit, la terre; le même repos, la +mort. Il n'y a donc lieu de plaindre aucun des deux; tout va bien dans +le meilleur des mondes, et j'ai l'honneur de vous saluer.» + +Je laissai partir l'irascible docteur, décidé plus encore par ce que +j'avais vu et senti, que par ses âpres paroles, à apaiser ma conscience, +à faire, quoique trop tard, ce que je pourrais pour mes malheureux +voisins. Je me présentai chez eux le soir même, me disant autorisé par +le médecin à remplacer près du malade, celle qui devait s'efforcer de +dormir pour ne point échauffer un lait nécessaire au rétablissement de +son mari et à l'existence de son enfant. Je fus reçu dans la pièce +d'entrée: une paillasse rangée dans un coin, et les petites hardes des +enfants, proprement pliées sur un tabouret, prouvaient que c'était leur +chambre à lit. Tous deux, agenouillés au pied de la couchette de paille, +se détournèrent à demi pour me regarder et me sourire pendant cette +explication. Je l'achevais à peine, quand la sonnette retentit au-dessus +de ma tête. Appuyé contre la porte d'entrée, je m'empressai d'ouvrir, +afin de prendre possession du logis en y rendant quelque service, et +d'ôter à mon hôtesse l'embarras d'accepter mes offres et de m'en +remercier. + +Ce fut un monsieur à tournure élégante qui se présenta, le chapeau sur +la tête; en me voyant il fit un pas en arrière: + +«Est-ce que le mathématicien a délogé?» demanda-t-il. + +Apercevant la femme, il se ravisa, et, entrant d'une façon délibérée, il +me força à me ranger de côté, et se dirigea vers la porte du fond. + +«Il faut que je parle sur-le-champ à votre mari,» dit-il. La femme +hésita; puis s'écarta, le laissant passer: + +«Qu'il voie,» murmura-t-elle d'un air sombre; et il pénétra dans la +chambre du malade où je le suivis. + +L'étranger ne parut voir ni cette pièce triste et nue, ni la couche +labourée par cette longue lutte entre la jeunesse et la mort, ni ce +visage osseux et livide qui m'avait si fort remué le coeur le matin. Son +oeil distrait errait dans le vague, évitant de s'arrêter sur quelque +aspect désagréable pour lequel sa lèvre à demi relevée témoignait +d'avance son dégoût. + +«Hé bien! ce travail, dit-il, je comptais dessus ce matin. Savez-vous +que deux ou trois jeunes gens de talent me l'avaient demandé? je +pourrais me trouver fort mal de vous avoir donné la préférence.» + +Ayant enfin jeté les yeux vers l'endroit où il entendait un sourd +murmure, et d'où paraissait devoir venir la réponse inattendue, le +nouveau venu tressaillit: + +«Malade! reprit-il; diable! c'est fort malheureux pour moi; je ne puis +de ma chaire déclarer que vous êtes malade; c'est vraiment déplorable de +se trouver, en vue, chargé de toutes les responsabilités. Je disais bien +aussi que ces leçons en ville vous tueraient; il faut savoir attendre. +Vous ne devez pas douter qu'un jour ou l'autre je ne vous case! + +--Je n'en doutais pas, mais d'ici là il fallait vivre, dit enfin le +malade d'une voix faible. + +--On s'arrange pour vivre de peu; tant de gens se tirent d'affaire à +merveille avec huit sous par jour, encore faut-il savoir se passer +quelque chose.» + +Le mourant fit un mouvement; je m'avançai, «Le docteur a défendu de +faire parler son malade, dis-je. Ne voyez-vous pas qu'il est fort mal? +ajoutai-je plus bas. + +--Mais mon travail! reprit à voix haute le monsieur ôtant son chapeau +pour passer avec impatience la main dans son toupet luisant qu'il +ramenait en boucle arrondie sur son front, mon travail! Vous devez tout +au moins avoir préparé quelques notes? + +--Le canevas de la leçon est à peu près terminé, dit le malade avec +effort; là!» et son regard languissant désigna un carton près de la +fenêtre. + +L'étranger s'élança vers le bureau, et feuilletant quelques papiers: + +«Incomplet! dit-il en observant que je suivais les pages de l'oeil; fort +incomplet; mais à moi, cela pourra suffire... Don courage, allons. Quand +vous serez sur pied, poursuivit-il en se retournant vers le malade, vous +n'aurez pas longtemps à prendre patience; soyez tranquille, j'ai quelque +chose en vue pour vous!» Tournant alors en rouleau les papiers et +cherchant de l'oeil une ficelle pour les attacher, il quitta la chambre, +et je m'assis près de celui que j'étais venu veiller. + +Ce fut une nuit longue el pleine d'émotions. + +Parfois je m'imaginais qu'il y avait du mieux; la fligure du malade +annonçait moins de souffrance; et plusieurs fois je répondis aux regards +pleins d'anxiété de sa femme qui, de moment en moment, apparaissait à la +porte: + +«La potion a réussi. Dormez tranquille, il va assez bien.» + +Cependant, quoique calme, il ne s'assoupissait point, ses yeux +demeuraient ouverts, et ses paroles, à demi proférées, erraient sur ses +lèvres. Il avait oublié qui était là; et j'écoutais, à genoux, près de +lui. S'il y a un spectacle auguste au monde, c'est la vue de l'homme qui +le quitte, dans la pleine possession de son âme, et prêt au terrible +passage. + +«Elle! murmura-t-il une fois, pauvre femme! elle agrandi dans la +souffrance... le dévouement la soutiendra...--Il y a tant de force dans +le sentiment d'un devoir rempli jusqu'au bout!» + +A un autre moment il disait: + +«Si petits!... mais l'exemple sert aux plus jeunes. Ils auront un père +là-haut... Ah! que Dieu ne leur retire pas la misère si elle doit les +tremper au bien... Oui, celui qui a lutté est le seul fort.» + +Les premiers rayons du matin pénétraient à travers l'étroite croisée, +lorsque je l'entendis pousser un soupir. Depuis quelque temps il ne +parlait plus, et, croyant qu'il s'était assoupi, j'avais fini moi-même +par m'endormir. Ce léger souffle suffit pourtant pour m'éveiller; je me +soulevai sur ma chaise, je le regardai. Je ne sais quel sourire, qui +n'avait rien d'humain, éclaira un moment ses traits et disparut. Je me +penchai sur lui, je le contemplai, j'approchai davantage, j'écoutai... +il ne respirait plus......................... + +A quoi bon parler à présent de la famille qu'il laissait sans ressource, +et qui en trouva dans les remords peut-être de ceux qui l'avaient +oubliée, lorsqu'un peu d'aide aurait suffi pour conserver à la femme le +compagnon et l'appui de sa vie, aux enfants le guide de la leur. + +Ce récit n'est point un conte inventé à loisir pour occuper la +sensibilité oisive dans vos âmes. Ce drame, dont j'ai été le triste +témoin, se commence ou s'achève dans l'appartement au-dessus ou +au-dessous de vous; dans votre maison ou dans la maison voisine: ne +pleurez donc pas sur celui qui, pour la première fois sans doute repose +en paix, mais cherchez à vos côtés son frère en souffrance; allez lui +dire que vous n'êtes pas de ceux qui isolent leurs amis; que lorsque +vous n'aurez pas de travail, pas d'argent, pas de secours à porter à un +frère souffrant, il vous reste du moins à lui donner une larme de +sympathie, une parole de consolation. + +A. M. + +Anniversaire de Juillet. + +LES FÊTES POLITIQUES. + +Chaque année, quand les derniers jours de juillet ramènent pour la +France l'anniversaire de sa plus glorieuse et de sa plus rapide +révolution; quand la pensée et le souvenir se reportent vers ces jours +de jeunesse et d'enthousiasme, l'esprit est le jouet d'un double effet +d'optique morale qu'il n'est, hélas! que trop facile expliquer. + +Déjà treize ans! disait-on auprès de nous tout à l'heure. + +Treize ans seulement! disait un autre. + +Et ces deux exclamations sont vraies toutes deux. C'est qu'il y a un +siècle déjà que s'est accompli ce prodige presque oublié; c'est que +c'était hier en effet que retentissait ce long cri de victoire! + +Ne semble-t-il pas qu'en se retournant, en tendant la main, on va voir +derrière soi, on va rencontrer cette population ardente et généreuse, on +va se mêler à ses rangs, entendre le tumulte du combat, les cris de joie +et les chants de triomphe? Ne semble-t-il pas qu'on va retrouver au fond +de son coeur les illusions, les espérances candides, les rêves naïfs qui +nous berçaient alors, enfants que nous étions? A quelles belles et +bonnes choses, en effet, n'avons-nous pas cru alors, quand ce grand +mouvement national vint émouvoir la France entière et le monde avec +elle? Nous croyions que le navire qui emportait dans l'exil les derniers +débris de nos races royales emportait avec lui tous les maux. Cette +révolution si puissante et si modérée, ce peuple si intelligent, si +humain, si généreux dont la conduite venait de condamner hautement tous +les excès du pouvoir populaire, semblaient ouvrir une ère nouvelle de +paix et de fraternité. Ce drapeau glorieux qui avait conduit à tant de +victoires nos vieilles phalanges républicaines, notre grande armée +impériale, semblait devoir, après quinze ans d'absence, laisser échapper +de ses plis une gloire nouvelle, plus pacifique et plus populaire +encore. C'était l'âge d'or; que sais-je? c'était la meilleure des +républiques. Oui, tout cela, c'était hier, et vous aviez bien raison de +vous écrier: Déjà treize ans! déjà! + +Mais est-ce bien la même France qui vient de saluer cet anniversaire +mémorable? Est-ce bien nous, jeunes gens, qui battions des mains, dont +le coeur bondissait d'espérance et d'orgueil? Notre génération +soucieuse, ennuyée du présent, inquiète de l'avenir, sans ardeur et sans +verve, est-ce bien la même qui, en 1830, ébranlait dans leurs bases tous +les trônes européens, et saluait, le front haut, l'oeil radieux, le +coeur jeune et le sein palpitant, une nouvelle aurore? Sommes-nous bien +cette nation qui, alors encore, prétendait à être la première entre +toutes, nous qui ne faisons plus rien de grand dans le monde? Il semble, +en effet, qu'il faut un siècle pour opérer un changement aussi profond +et que vous aviez raison de dire: Treize ans seulement! + +Ce n'est pas ici le lieu d'examiner au point de vue politique les +conséquences regrettables ou non de la révolution: c'est un bilan dont +l'actif et le passif sont loin de se balancer encore. + +Mais il est bon, cependant, de ne pas laisser passer inaperçus un +anniversaires qui rappellent les grands mouvements des sociétés +modernes.. Quand tout est calme autour de nous, quand la paix favorise +le développement des arts et du travail, quand l'ordre, l'ordre public +du moins, règne dans nos villes, il n'est pas sans intérêt d'évoquer le +souvenir de ces luttes passionnées, et de faire servir les enseignements +qui en surgissent au progrès de la masse populaire; car c'est elle qui +porte le fardeau de ces grandes crises révolutionnaires, elle qui décide +du succès, elle qui a l'héroïsme, le courage et rarement le profit. + +Il faut, du reste, faire la part des illusions et ne pas être trop +exigeant envers la révolution de Juillet, ni lui demander plus qu'elle +ne peut, qu'elle ne doit donner. + +Elle a été le premier développement, le premier acte, si l'on veut, de +la révolution de 1789, qui en fut l'admirable et terrible prologue. Le +peuple, qui jusque-là n'avait compté pour rien dans les affaires +publiques, s'y rua alors avec impétuosité. Le Tiers-État qui, suivant +l'expression de Sieyès, «n'était rien et devait être tout,» eut son jour +enfin. Mais à ce mouvement désordonné succéda une ère plus calme. +Contenus par la main ferme, par la volonté hardie de Bonaparte, ces +éléments, dont désormais il n'était plus permis de ne pas tenir compte, +rentrèrent dans l'ordre. + +Le peuple avait pris date; mais ses aînés, les bourgeois émancipés en +1789, devaient passer les premiers. Puissante par ses doctrines, par ses +travaux, son influence, ses richesses, ses talents, la bourgeoisie, +après les essais de l'Empire et de la Restauration, devait arriver la +première au pouvoir. La révolution de Juillet eut pour objet principal +son avènement, et les classes inférieures, les cadets du peuple, +dressèrent sur le pavois cette bourgeoisie dont ils étaient tiers et qui +sortait de leurs rangs. + +Nous ne nous rendions pas compte de cela en 1830. Ardente et crédule +jeunesse que nous étions, nous pensions que tout était fini quand tout +commençait à peine, nous prenions le premier acte pour le dénouement. +Cette bataille, si bravement gagnée par le peuple, sous l'inspiration et +au profit de la bourgeoisie, n'était qu'un héroïque épisode de l'immense +épopée. Comment donc nous étonner que ses résultats n'aient pas été en +harmonie avec nos espérances. + +On a reproché beaucoup de présomption, beaucoup de fautes à la +bourgeoisie. On l'a accusée d'avoir oublié, comme tout parvenu, sa +populaire origine; mais elle a fait du moins une grande chose qui prouve +que si elle a pu méconnaître le peuple, elle a eu du moins un sentiment +profond du premier, du plus indispensable de ses besoins, celui de la +paix. Elle a acheté ce bienfait suprême (malheureusement en courbant la +tête, et au prix de sa propre dignité bien souvent); mais la paix n'en a +pas moins permis le développement des grands travaux industriels, +nouveaux champs de bataille qui ne répandent plus la terreur et la mort, +mais la fécondité et la vie; d'où l'ouvrier ne sort pas encore, il est +vrai, honoré, glorieux, sûr que l'État le protégera, veillera sur lui, +et, au besoin, assurera un asile honorable à sa vieillesse, mais où il +marche avec un sentiment plus élevé de son indépendance et de sa +dignité. + +Si la bourgeoisie a borné sa politique au maintien de la paix, si elle +n'a presque rien fait directement pour l'amélioration du sort des +classes inférieures, celles-ci ont fait elles-mêmes de courageux +efforts, et aujourd'hui il se forme à la tête du peuple, immédiatement +au-dessous de la bourgeoisie, une classe nouvelle, intelligente, +laborieuse, active, qui se prépare à stipuler un jour pour les intérêts +des classes ouvrières, comme les députés de la Constituante stipulèrent, +en 1789 pour les droits de l'homme et du citoyen. + +Loin de s'opposer à ce progrès calme et pacifique de la démocratie, +espérons que la bourgeoisie, instruite par sa propre expérience, le +servira au contraire, en préparant les institutions que le peuple a le +droit d'attendre d'elle; qu'elle facilitera et encouragera plus +efficacement son instruction; qu'elle développera et perfectionnera les +créations utiles; qu'elle honorera le travail et les travailleurs; +qu'elle se conduira enfin en aînée intelligente et bonne, et fermera +ainsi pour toujours le gouffre des révolutions. + +Cette année, ainsi que l'année dernière, les réjouissances officielles +sont supprimées. Le souvenir de la mort du duc d'Orléans est trop récent +encore pour qu'on ait cru devoir autoriser ces fêtes officielles que les +gouvernements se transmettent avec une fidélité si rare, et dont un de +nos collaborateurs a récemment raconté les banales merveilles. + +Nous n'avons donc pas à suivre aujourd'hui la foule dans la poussière +des Champs-Elysée. Ne vaut-il pas mieux, en effet, se joindre par la +pensée au deuil de tant de familles attristées? Ne vaut-il pas mieux +parcourir silencieusement la grande ville, et évoquer le souvenir de ses +jours glorieux? L'émotion qu'éveillent le Louvre, le Carrousel, les +Tuileries, l'Hôtel-de-ville, ne vaut-elle pas bien les émotions du feu +d'artifice ou du théâtre en plein air du carré Marigny? La tombe modeste +de Farey, de ce bon et héroïque jeune homme, «mort pour les lois,» ne +fait-elle pas à elle seule revivre le souvenir de cette jeunesse +d'élite, si ardente, si généreuse, de ce peuple entier suivant avec +amour l'uniforme de nos écoles? + +Voici la colonne de Juillet! mais n'essayez pas de lire les noms +inscrits sur le bronze; entrez plutôt avec nous sous les vastes caveaux +ou dorment tant de braves: ne vous semble-t-il pas que de ces voûtes +humides, de ces froids cercueils, sortent de populaires enseignements? +Là, en effet, ce sont les morts victorieux; mais leurs adversaires, mais +ceux que le pouvoir royal avait armés pour sa défense, les vaincus, +n'étaient-ils pas du peuple aussi, n'étaient-ils pas les frères de ceux +qui dorment sous ces caveaux sombres? Oh! ne nous le dissimulons pas! +c'est en cela que les révolutions, quelque légitimes, quelque glorieuses +qu'elles soient, ont un côté si profondément triste! Vainqueurs et +vaincus, c'est le peuple qui fournit tous les morts; c'est lui qui +souffre de l'interruption des travaux; c'est toujours lui que les +partis, longtemps encore après le combat, poussent sur la place publique +au-devant des baïonnettes du pouvoir ou sous le glaive de la justice. + +[Illustration: Monument élevé à la mémoire de Georges Fracy, place du +Carrousel.] + +Puisqu'une circonstance douloureuse fait, depuis deux ans, supprimer les +fêtes publiques dont l'anniversaire de Juillet était l'occasion, nous +ferons des voeux pour que l'autorité continue à laisser dans l'ombre de +vieilles habitudes, qui ne sont dignes ni du parti vainqueur dont elles +ont pour objet de perpétuer le triomphe, ni du peuple, que les fêtes +nationales devraient instruire et ennoblir. + +Déjà une heureuse modification a été introduite: à ces horribles +distributions jetées publiquement en pâture au peuple, comme une pâtée à +des animaux immondes, à cet ignoble et dégradant usage ont succédé des +distributions mieux ordonnées, plus régulières, moins sauvages surtout, +faites dans chaque arrondissement, dans chaque ville de France, aux +familles nécessiteuses. Certes, ce n'est là une fête ni pour ceux qui +donnent ni pour ceux qui reçoivent cette aumône publique; c'est au +contraire la constatation officielle d'une des plaies les plus +douloureuses de notre état social, le paupérisme. Mais il est bon qu'au +milieu même de ses joies, au milieu de ses plus beaux souvenirs, la +société se trouve ainsi en présence du plus grand de ses devoirs, celui +d'assurer à tous ses membres valides le droit de vivre en travaillant. +Savez-vous rien de plus triste que le spectacle de ces malheureux +affamés, de ces visages hâves et maigris, attendant un jour de +réjouissance nationale pour recevoir un pain et quelques grossiers +aliments? Oh! ce n'est pas ainsi que nous la guérirons cette plaie +affreuse qui s'élargit de jour en jour! + +[Illustration: Galerie souterraine des tombeaux sous la Colonne de +Juillet.] + +Demandez à l'Angleterre si sa _taxe des pauvres_, de plus en plus +insuffisante, a remédié à ce mal qui la ronge. La charité publique, la +vraie charité, ne consiste pas à donner une aumône toujours précaire, +qui humilie et avilit la main qui la reçoit; la charité, c'est l'amour +de Dieu, l'amour des hommes; et vous qui gouvernes, les nations, songez +que vous ne serez, sûrs de votre pouvoir, que vous ne serez les +véritables chefs du peuple que quand vous convierez les derniers de ses +enfants au travail, qui fait vivre et honore, et non à l'aumône, qui +empêche à peine de mourir de faim et qui dégrade! + +[Illustration: Anniversaire des fêtes de Juillet.--Distributions de +secours par les bureaux de charité.] + +Nous voici bien loin des fêtes accoutumées. Si nous regrettons peu de +les voir, pour cette fois encore, supprimées par ordre, ce n'est pas que +nous jugions inutile de consacrer, par des solennités populaires, les +grands souvenirs, les glorieux anniversaires; à Dieu ne plaise! Les +fêtes publiques sont un besoin impérieux pour le peuple, et leur +institution est d'un ordre si élevé, qu'elle intéresse à la fois la +politique et la morale. Les populations aiment le plaisir et tiennent à +égayer le plus qu'elles peuvent leur passage à travers cette vallée de +larmes. Quand la société ne sait plus leur offrir des fêtes qui les +réunissent, les exaltent et les passionnent pour quelque but élevé, les +hommes alors recherchent les plaisirs grossiers, les orgies brutales où +le coeur se déprave, où l'intelligence s'amoindrit. + +Loin de combattre ces instincts, ne vaut-il pas mieux les sanctifier et +les faire servir à l'amélioration morale du peuple? Dire ce que seront +les fêtes publiques quand un pareil sentiment les inspirera, est chose +impossible. C'est un rêve que chacun de nous fait suivant bon coeur, +suivant ses désirs, suivant ses idées; mais, ce qui n'est pas un rêve, +c'est la possibilité de faire servir les réjouissances populaires à +l'éducation des masses; d'inspirer au peuple, par les réunions, par les +cérémonies publiques, l'amour, la tolérance, le sentiment de sa propre +dignité. + +La Foire de Beaucaire. + +[Illustration: Foire de Beaucaire.--Gitanos, marchands d'ânes.] + +Il est, dans le département du Gard, une ville phénoménale, qui vit +quatre semaines seulement par année; une ville de dix mille habitants, +qui en compte plus de cent mille durant un mois; une ville sans +industrie et sans commerce, qui, dans un temps donné, se trouve à +l'improviste l'une des plus commerçantes de l'Europe; une ville morne, +indolente, presque déserte, qui, du 1er au 28 juillet, devient +subitement riante, active et populeuse: c'est Beaucaire, l'antique +_Ugernum_, dont la foire rivalise avec celles de Leipzig, de Francfort, +de Novogorod et de Sinigaglia. Vue par les voyageurs qui vont de Lyon à +Arles sur les bateaux à vapeur du Rhône, cette vieille cité offre un +coup d'oeil assez pittoresque; mais, si vous pénétrez dans l'intérieur, +vous trouvez un méandre de rues sinueuses, des pavés anguleux, des +maisons lézardées, et pas un monument, à moins que vous ne preniez pour +tel le château de _Bel-Cadro_, dont les ruines couronnent la cime d'un +rocher crayeux. La fabrication beaucairienne se borne aux tricots, à la +poterie de terre, à la tannerie et à la corroierie. D'où vient que le +commerce a choisi pour rendez-vous une aussi modeste résidence, une +ville aussi étrangère aux spéculations industrielles? Uniquement de ce +que la foire de Beaucaire était franche dans un temps de multiples +prohibitions. On ne sait comment elle le devint; les paléographes ont +vainement cherché la charte de fondation; mais ils peuvent vous dire +qu'il en est question dans un acte de 1168, et que les privilèges en +furent confirmés par Charles VIII, Louis XII et Louis XIII. La franchise +fut limitée plus tard. On créa, en 1632, un droit de _réappréciation_; +puis un droit _d'abonnement_ de douze sous par balle qui n'était pas +déballée; puis la douane de Valence, qui, après avoir imposé les +marchandises portées à Beaucaire, les réimposait souvent au retour. Ces +entraves n'arrêtèrent point le mouvement commercial dont Beaucaire était +le centre. Aujourd'hui que les communications sont faciles, que les +canaux, les chemins de fer, les paquebots, portent les marchandises d'un +bout du monde à l'autre, que les plus minces négociants _vont en +fabrique_, que les commis-voyageurs pénètrent jusque dans les +chaumières, les foires, qui ont pour but de réunir en un même lieu les +acheteurs et les vendeurs, semblent une institution superflue. Jamais +cependant la foire de Beaucaire n'a été plus florissante. La somme des +affaires qu'on y fait était évaluée 18 ou 20 millions en 1789, par +Dulaure, dans sa _Description du Languedoc. Le Dictionnaire de +Géographie commerciale_, publié en l'an VII, donne le chiffre de 7 +millions; la _France pittoresque_ celui de 25 millions. Or, les nombreux +négociants que nous avons consultés portent la somme des ventes et +achats à 50, 600, et même 80 millions; il y a progrès. A la vérité, le +fabricant n'obtient guère plus de son produit rendu à Beaucaire que s'il +en effectuait la livraison au siège même de son industrie. Le transport, +le voyage, le loyer, la nourriture, augmentent ses frais généraux; mais +il trouve avantage en ce qu'il écoule en peu de temps des quantités +considérables. Le trafic est énorme à Beaucaire, parce que cette ville +est en communication directe avec nos grands centres industriels et nos +principaux débouchés: par son canal, avec le Languedoc, Bordeaux, Nantes +et autres ports de l'Océan; par le Rhône, avec l'Allemagne, la Suisse, +Lyon, Grenoble. Valence et Marseille; par la Méditerranée, avec +l'Italie, l'Espagne, l'Afrique et le Levant. + +[Illustration: Foire de Beaucaire.--Pré Sainte-Madeleine.] + +Marseille remplit journellement l'ancien rôle de Beaucaire, en +approvisionnant ces dernières contrées de denrées coloniales et de +matières premières; mais la fameuse foire n'y a rien perdu. Elle a pris +un caractère plus industriel; elle est devenue plus utile à nos +manufactures, et son importance a été consolidée par la colonisation +algérienne. + +La foire de Beaucaire commençait jadis le 22 juillet: c'est même encore +le matin de ce jour que le canon annonce l'ouverture légale; mais +vendeurs et chalands apparaissent dès le 25 juin. Le Beaucairien est +alors dans l'état d'un homme qui sort de catalepsie: il dormait au +soleil, fumait, chassait des bec-figues, travaillait toujours le moins +possible: et le voici transfiguré en être presque agissant. Vite, +badigeonnez ces façades, nettoyez ces lambris, changez ces devantures, +collez des papiers neufs, chassez les rats et les scorpions, établissez +des échoppes le long des murs, transformez les cabinets noirs en +chambres, les soupentes en boutiques, les galetas en appartements. Le +Beaucairien prend tous ces soins à votre intention, malheureux +négociant, mais il saura s'en indemniser. Un rez-de-chaussée de deux +mètres carrés lui rapportera six cents francs; vous paierez la location +d'un magasin pendant un mois aussi cher qu'une arcade du Palais-Royal +pendant un an; vous serez caserné par chambrées dans les plus +inhabitables repaires. Toutefois, vous affrontez tant d'inconvénients; +la soif du lucre, _auri sacra fames_, vous pousse vers la cité foraine. +Au commencement de juillet, la foule grossit de jour en jour; le préfet +du Gard se met en route pour venir gagner, à surveiller la foire et +donner un bal, une indemnité de 10,000 francs; le tribunal de commerce, +la balance à la main, accourt de Nîmes, son siège habituel; le Rhône se +couvre de barques, de tartanes, de felouques génoises, de pinques +catalanes, de navires de toutes nations. Suivant un vieil usage, le +maire offre au premier arrivant un mouton des _Garigues_, dont +l'équipage mange la chair, et suspend la peau, bourrée de paille, à +l'extrémité du grand mât. Les quais s'encombrent, puis les rues. Elles +s'ombragent de tentes protectrices et de toiles jaunes, blanches, +rouges, vertes ou bleues, qui portent en lettres ultra-majuscules les +noms des marchands, leurs adresses fixes et temporaires. Les magasins +s'emplissent, les marchandises débordent jusqu'au milieu du ruisseau +desséché; les bancs de pierre, les bornes même, sont envahis par des +merciers ambulants; un tumulte perpétuel, un bourdonnement confus +d'abeilles humaines, retentit dans cette ruche immense. Français de +toutes provinces, étrangers de toutes nations, vont, viennent, se +coudoient, conversent, surfont, marchandent, déboursent, reçoivent, +déballent ou chargent des colis. Que de costumes, de types, de langages +divers! Là, sont représentés Arles, Nîmes, Avignon, Castres, +Carcassonne, Toulouse, Montauban, Saint-Pons, Mazamet, Lodève, tout le +midi de la France, depuis Bordeaux et Rayonne, jusqu'à Gap et +Draguignan. L'Alsace, Rouen, Saint-Quentin, Amiens, Sedan, Elbeuf, +Flers, Mayenne, Laval, ont déversé à Beaucaire une partie de leur +population. Lyon, Saint-Etienne, Villefranche, Tatare, Thizy, Voiron. +Roanne, ont aussi fourni leur contingent. On y est venu de Genève, des +villes anséatiques, de la Corse, de l'Italie, de l'Espagne, de +l'Algérie, du Maroc, de la Grèce, de l'Arménie, de l'Égypte et de +diverses autres régions levantines. Le total de cette masse est +incalculable. «On y a compté jusqu'à trois cent mille personnes,» dit M. +A. Hugo. «Cent, mille négociants s'y rendent, «selon Vosgien. A en +croire la _Statistique_ de Peuchet, «il n'est pas extraordinaire d'y +voir un concours de six cent mille hommes.» D'après l'_Annuaire_ publié +en 1843 chez M. F, Didot, «dans un espace où dix mille personnes sont à +l'étroit en temps ordinaire, se groupe une population de deux et +quelquefois trois cent mille négociants.» Nous pensons _de visu_, que du +1er au 30 juillet, Beaucaire donne l'hospitalité à environ deux cent +cinquante mille individus. Comme l'avance Jean-Michel, de Nîmes, dans +son poème languedocien sur l'_Embarras de la fiero_: + + L'on pot ben sans hyperbolo + Dire que l'y a mai d'estrangers + Qu'en Italio d'orangers. + +La quantité et la variété des objets de commerce correspondent au nombre +des marchands et des acheteurs. Il vous est loisible de vous procurer à +Beaucaire des rouenneries, des toiles, des tissus de coton, des draps, +de l'orfèvrerie génoise, de la quincaillerie de Paris, de Lyon, de +Saint-Claude et de Thiers, de la parfumerie, des savons de Marseille, de +la rubanerie, des liqueurs de Montpellier, de la droguerie, des épices, +des laines d'Espagne et de Barbarie, des cuirs de Russie et d'Allemagne, +des fers, des planches, des bouchons de liège du Roussillon, etc. Il +serait impossible de se reconnaître dans ce dédale commercial, si +l'autorité n'avait établi un ordre de vente et un classement méthodique +pour certaines marchandises. Du 10 au 18, on vend les rouenneries, les +impressions, les articles de Mulhouse; du 18 au 25, les draps et les +laines; du 24 au 26, les soies grèges, du 26 au 29, les soies lavées. +Les articles d'Alsace, de Rouen, de Saint-Quentin et de Tatare occupent +les rues _Basse_, des _Couvertes_ et des _Quatre-Rois_; les cuirs, la +rue _des Tanneurs_; les toiles écrues ou blanches, la _Placette_ et les +rues adjacentes. La draperie loge rue _Haute_; la quincaillerie, rue +_Beauregard_; la mercerie, rue _Tupin_. Les grands magasins de +bimbeloteries s'installent au _Bazar_, péristyle couvert situé près de +la _Porte Beauregard_. Sur la route de Nîmes s'opère la vente des +chevaux et des bestiaux; mais elle est restreinte, car il y a pour eux +une foire spéciale le lendemain de l'Ascension. Les salaisons, anchois +et sardines, sont sur les bateaux du canal, les fers sur les quais du +canal et du Rhône, les bois sur la grève, à l'extrémité de la ville. La +lingerie et les éventails, les chapeaux de paille et les foulards, les +rubans et les nouveautés, les papiers peints et les casquettes +stationnent dans la rue _des Bijoutiers_, ainsi nommée sans doute parce +qu'un y vend de tout, excepté des bijoux. + +La ville entière est un commerce; le pré _Sainte-Madeleine_ est à la +fois au commerce et au plaisir. C'est une vaste pelouse, qui serait une +délicieuse promenade sans le _mistral_, les cousins, la poussière, la +chaleur et l'air des cuisines en plein vent; elle est entourée d'allées +d'ormes et de platanes disposés en triangle, dont un côté longe le +Rhône, et dont l'angle aigu aboutit aux rochers du _Bel-Cadro_. Un bail +à loyer d'une durée de six ans donne à des adjudicataires le droit de +bâtir sur le pré des baraques. Une ville de bois s'y élève en +concurrence avec la ville de pierre, car ne faut-il pas loger les +nattes, les paillassons, les pâtes d'Italie, les parfums de Grasse, les +cordages, les souliers, la grosse ferronnerie, les porcelaines, les +faïences, les verres, les pipes, les cristaux et tout ce qui constitue +la base des magasins à vingt-cinq sous? Sans le pré Sainte-Madeleine et +ses asiles, que deviendraient les nains, les géants, les hercules, les +hommes-squelettes, les cirques, les combats de bouledogues contre des +ours rogneux et muselés, _la Défense de Mazagran, Geneviève de Brabant, +la Passion, la Bataille d'Austerlitz_, les ménageries ambulantes? + + Commo son lions, léopars, + Panteros, mouninos, rainars, + Et tant d'autres bestios sauvajos, + Qu'y gagnan d'argen qué fon rajos. + +Que deviendraient les charlatans qui espèrent trouver à Beaucaire une +fortune, à l'exemple de feu Chavigny, devenu presque millionnaire en +vendant à la foire un vermifuge efficace? + +Le soir, vers les neuf heures, le pré Sainte-Madeleine présente à peu +près le même spectacle que les Champs-Elysées aux fêtes de Juillet: la +cohue est interminable; le bruit des grosses caisses, des cymbales, des +galoubets, des trompettes, les appels des paillasses, les aboiements des +chiens, les _hop, hop_ des écuyers, se mêlent en un gai charivari. Les +bals de _Nîmes_, d'_Aix_, d'_Avignon_, des _Catalans_, etc., réunissent +des danseurs de ces diverses localités. Des milliers de consommateurs se +rafraîchissent avec de la bière de Lyon, des glaces, des grenades et des +saucissons d'Arles. Dans les cafés-spectacles, enjolivés de guirlandes +et de tentures multicolores, des chanteuses, en toilette de bal masqué, +psalmodient les romances de mademoiselle L. Pujet; des _lustigs_ +exécutent _le Choriste_ ou _le Marchand d'Images_, des Espagnols dansent +les plus fougueuses _cachuchas_: le tout avec accompagnement +d'orchestres criards et asthmatiques. Toutes ces _exhibitions_ ravissent +les assistants: après leurs laborieuses journées, ils sont si heureux de +se distraire, de respirer, d'oublier le comptoir et les chiffres!... +Tout devient nectar pour l'homme altéré. + +Loin des jeux populaires, dans un coin de la prairie, campe une +population bizarre, celle des Bohémiens. Noirs, crasseux, demi-nus, ils +sont couchés autour de leurs charrettes, pêle-mêle avec leurs chevaux et +leurs chiens. Leur industrie est la vente et la tonte des ânes, la +chiromancie et surtout la mendicité. Par intervalle, une Bohémienne se +détache de la bande, charge sur ses épaules un ou deux enfants à la +mamelle, en prend un plus grand par la main et va demander la _caritat_ +par les rues. Elle pousse les glapissements les plus plaintifs, tandis +que son jeune acolyte, innovateur musical, se donne des coups de poing +sur le menton pour se faire claquer les dents. + +Tel est, en raccourci, le tableau de la foire de Beaucaire; il se +reproduit tous les ans avec de faibles modifications. La grande +assemblée est officiellement dissoute le 28 juillet; les négociants +plient bagage; les navires remettent à la voile; les diligences partent +chargées de voyageurs; la ville se dépeuple lentement, et le Beaucairien +se rendort. Comme le boa, il a fait son repas; il va mettre onze mois à +digérer. + +Poètes Italiens contemporains. + +(Voir p. 86.) + +II + +G. BERCHET. + +Il y a quinze ans environ, si nous ne nous trompons, que _le Globe_, +journal que n'ont oublié aucun de ceux qui à cette époque s'occupaient +sérieusement de littérature, et le nombre en était grand, publia, sans +nom d'auteur, le texte el la traduction de deux petits poèmes italiens +remarquables par la forme, par la pensée, surtout par l'énergie et la +profondeur du sentiment. Ces poèmes, divisés en strophes comme presque +tous les poèmes italiens, avaient reçu de leur auteur le modeste titre +de _Romances_, qu'il leur a conservé: c'étaient _le Remords (il +Rimorso)_ et _l'Ermite du Mont-Cenis (il Romito del Cenigio)_; tous deux +étaient une énergique protestation contre la domination étrangère, tous +deux étaient un cri de liberté qui devait retentir profondément dans les +coeurs italiens, et qui réveilla de secrets échos dans tout ce qu'il y +avait en France de noble, de généreux, de jeune, de vivant. + +Effectivement la France était aussi lasse du joug que lui avait imposé +l'étranger que l'Italie était lasse elle-même du joug autrichien: l'une +el l'autre avaient jadis combattu sous le même drapeau, et ni l'une ni +l'autre n'oubliaient que la jeune République Cisalpine et la jeune +République Française avaient été soeurs un moment. Les amis de la +liberté se considéraient d'ailleurs comme frères à quelque pays qu'ils +appartinssent; et, regardant la belle Italie du sommet du Mont-Cenis, il +n'en était pas un qui ne fût prêt à s'écrier comme l'ermite de la +romance: «Maudit soit-il celui-là qui, sans pleurer peut s'approcher de +la terre de douleur...--Les malheurs de l'Italie sont immenses, sa +douleur est inépuisable. Elle a voulu la liberté; mais, insensée! elle a +cru aux princes, elle s'en est fiée à leurs serments pour obtenir ce +qu'elle voulait. Ses princes l'ont jouée, ils l'ont entourée de +perfidies; ils l'ont vendue à l'étranger.» Et tandis que Berchet, car +c'était lui qui chantait ainsi, exhalait avec énergie ses douleurs de +patriote, plus d'un ardent admirateur le salua tout bas du nom de +_Béranger de l'Italie_, que lui donnent encore aujourd'hui bon nombre de +ses compatriotes. M. Berchet trouve lui-même, nous n'en doutons pas, +l'éloge fort exagéré; mais, au-dessous de notre grand poète national, +les places sont encore élevées, honorables, et l'auteur des _Romances_, +on doit le dire, occupe peut-être la première dans le genre auquel il +s'est voué, genre qui, il ne faut pas l'oublier, n'est qu'une partie et +non toute la gloire de notre Béranger. + +Né dans cette belle Lombardie qui, plus rapprochée du nord que les +autres parties de l'Italie, plus française aussi, a su se faire une +langue qui n'a ni la mollesse du toscan, ni la grâce enfantine et +coquette du doux parler vénitien, mais plutôt une sorte de vigoureuse +senteur que semble lui communiquer le vent sain et parfois âpre des +Alpes, si le mot âpre peut sans contre-sens s'appliquer à quelque chose; +sur cette douce terre d'Italie; né dans la Lombardie d'une famille +italienne mais originaire de France, Berchet, comme aussi Manzoni, a su +retrouver toute l'énergie de l'antique idiome italien; et cette énergie +il l'a puisée dans la douleur de son âme, car depuis de longues années +ce n'est que dans l'exil que le noble poète peut aimer, chanter sa +patrie, et on sait ce qu'est la patrie pour l'exilé, de quelle sainte +auréole elle lui apparaît ceinte au delà de la barrière qu'il lui est +interdite de franchir. + +Le recueil que nous avons sous les yeux, et qui se compose de huit +poèmes, plus ou moins étendus, porte à chaque page, j'ai presque dit à +chaque vers, l'empreinte du regret de la patrie, de la haine de +l'étranger, de l'amour de la liberté. Le premier de ces poèmes n'est pas +consacré à l'Italie, mais à une autre grande nationalité longtemps +gémissante sous le joug étranger, qu'elle est enfin aujourd'hui parvenue +à secouer, non sans d'immenses efforts, non sans verser pour le saint +baptême de son indépendance des flots de sang mahométan, et surtout +chrétien. Ce poème, d'environ quatre cent cinquante vers, est une oeuvre +véritablement grande, malgré ses dimensions peu étendues, et la +composition en est si belle que, dans l'impossibilité de traduire ici +cette pièce dans son entier, à cause de sa longueur, nous espérons +intéresser nos lecteurs en leur en offrant une brève analyse. + +_Les Fugitifs de Parga_ (tel est le litre de ce poème divisé en trois +parties: _le Désespoir, le Récit, la Malédiction_) commencent ainsi: Un +Anglais, Henri, traversant la mer sur un navire grec de Corcyre, voit un +homme assis sur le rivage et regardant du côté où doit se trouver Parga, +que l'Angleterre vient de vendre au farouche Ali-Pacha, livrant sans +pitié ses habitants chrétiens à toute l'atrocité des vengeances +musulmanes. Tout dans l'homme du rivage annonce le plus profond +désespoir, et après avoir vainement tenté de se poignarder, on le voit +se précipiter dans les flots, malgré les efforts d'une femme qui le +suit: «Qu'on le sauve!» s'écrie Henri; mais près de lui une voix s'élève +d'au milieu des matelots grecs, et cette voix lui crie: «Hé! que +t'importe, vil Anglais, que t'importe la mort d'un malheureux débris de +Parga!» Henri se tut; mais il ressentit profondément l'injure qui lui +était adressée, et l'infamie de l'île où il reçut le jour pesa +lourdement sur sa tête. Cependant le fugitif de Parga est sauvé, et sa +triste épouse trouve avec lui un asile assuré à bord du navire +corcyréen. L'Anglais manifeste une douce sympathie aux pauvres exilés; +il semble vouloir réparer, au moins envers eux, les torts de sa pairie, +et lorsque le navire touche terre, il est devenu leur hôte, et ose +enfin, au milieu de la léthargie où est plongé le Grec, demander à la +jeune épouse de lui dévoiler la cause de tant de douleurs. «O +bienveillant étranger, à quelque pays que tu appartiennes, il m'est doux +de t'ouvrir mon coeur, répond celle-ci; sans doute l'ange de Parga t'a +lui-même amené ici pour être témoin du malheur de son peuple. Mais avant +de parler, je t'en supplie, si, durant mon récit, il sort de ma Douche +quelque parole qui te puisse blesser, ne t'en offense pas, mais pleure +sur nous.» Puis, après avoir considéré quelques instants avec amour son +époux endormi, après s'être réjouie de voir son front plus calme, la +Grecque revient raconter à Henri les malheurs de sa patrie, non sans +s'interrompre maintes fois pour s'approcher encore du lit de son cher +malade. + +Les Turcs avaient voulu punir Parga, qui, non contente d'avoir offert un +asile aux héroïques Souliotes, tendait encore les bras à tous les +proscrits. La guerre fut terrible: «Nous, femmes, nous-mêmes on nous vit +combattre, ou bien, accourant au bruit du mousquet, aider nos frères en +rechargeant leurs armes. La victoire fut le prix de notre courage. +L'ennemi se retira, mais en se retirant il jura de se venger, et les +malheureux habitants de Parga, voyant venir la tempête, cherchèrent +refuge; mais, hélas! où le cherchèrent-ils? «Dans le nid du serpent!» Un +ban ne tarda pas à leur apprendre que les Anglais, sous la protection +desquels ils s'étaient mis, les avaient vendus au farouche pacha de +Janina, leur mortel ennemi. «Alors un cri général s'éleva du milieu de +nous: Non, nous le jurons par notre Dieu, nous ne nous soumettrons pas +au tyran; plutôt mille fois l'exil que l'esclavage.» Puis, avant +d'abandonner leurs foyers, les Parginotes se préparent à l'exil en +célébrant le saint sacrifice; el pour que l'Osmanli ne viole pas les +sépultures de leurs pères, ils tirent les morts de leurs tombeaux, et +rassemblant sur un bûcher qu'ils bénissent avec de pieuses cérémonies +les ossements sacrés, ils y mettent le feu, et, touchant souvenir des +moeurs de leur antique pairie, «les vierges et les jeunes épouses +sacrifient sur le bûcher leurs chevelures flottantes. Quand le bûcher +fut éteint, nous dispersâmes ses cendres et nous partîmes,» dit la jeune +Grecque. + +Dire, que dans tout ce chant le poète s'est montré à la hauteur des +héroïques souvenirs qu'il rappelle, est un éloge suffisant, ce nous +semble, mais il n'est que juste. + +Dans celui qui suit, Henri se trouve en face de son hôte, enfin sorti de +son évanouissement. Il essaie non d'excuser son inexcusable patrie, mais +de faire comprendre au Grec que tous les Anglais ne sont pas coupables +des fautes, des crimes du gouvernement de la Grande-Bretagne. C'est +presque à genoux qu'il supplie le fugitif d'accepter de lui une aide +fraternelle. Ses remords, dit-il, doivent l'absoudre du crime de son +pays. La jeune Grecque pleure, mais ce n'est que du regard qu'elle ose +supplier son époux, qui, sans se laisser attendrir, répond ainsi: + +«Garde tes dons; conserve-les pour des malheurs que la faute de ton +peuple ne peut manquer d'attirer sur lui, là, au jour de la douleur, tu +le trouveras, le lâche, qui implorera ta pitié; mais il est une douleur, +il est des blessures qui rendent fier celui qui les ressent; moi je +m'enorgueillis de mon malheur, et celui-là qui m'a tout enlevé ne pourra +du moins me ravir cet orgueil. + +«Retiens les pleurs, je n'en veux pas de celui qui m'inspire une +invincible horreur. Tu es juste? et qu'importe? N'es-tu pas fils d'une +terre exécrée, d'une terre maudite! Partout où gémissent des peuples +dépouillés exilés, esclaves, un cri de vengeance ne s'élève-t-il pas +contre elle? N'est-ce pas elle qui a conclu l'odieux marché dont tous +sont victimes?... Au moment même où elle affranchit fastueusement ses +nègres, n'insulte-t-elle pas à ses frères d'Europe? Mais le temps +prépare notre vengeance, et Dieu daigne la hâter en soulevant contre +vous tout ce que l'Europe a d'âmes généreuses... Peut-être il n'est pas +loin le jour auquel nous nous appellerons tous Frères, alors que la +guerre ayant expié la guerre, le pardon et l'oubli viendront fermer tant +de plaies; mais aujourd'hui les haines sont, encore vivantes.... Un +jour, en se rappelant ce que je fus et ce que je suis, j'en jure par le +ciel, mes fils frémiront, mais jamais aucun d'eux n'aura la honte de +dire: Il a emprunté son pain à l'Anglais.» + +A partir du jour où il se vit ainsi repoussé, une mortelle tristesse +dévora le coeur de Henri, et cette tristesse ne fut illuminée par aucun +rayon de bonheur. «Sa patrie est infâme, il la renie, il la fuit, il +l'abhorre; cependant il ne peut sans colère l'entendre maudire par les +autres; son âme souffre de ne pouvoir l'aimer. Malheureux! il parcourt +toute l'Europe; mais un cri de douleur s'élève de toutes parts: il ne +peut trouver un lieu où l'homme vive paisible.... Partout il entend +s'élever contre l'Angleterre la malédiction de ceux qui souffrent: +ceux-ci, elle les a trahis; ceux-là, elle les a vendus.» + +_Clarina_ et _Mathilde_ sont des romances d'amour où s'entend, plus haut +que la voix de la tendresse, le cri de l'indépendance nationale, la +première est une jeune fille qui pleure son amant exilé, son amant +auquel elle-même a dit: «Va, pars malgré mes larmes. Tu avais une patrie +avant de m'avoir donné ton coeur, brise les chaînes de cette patrie, +puis reviens près de moi t'enivrer d'amour.» Mathilde est une autre +jeune fille qui supplie vainement son père de ne pas la donner en +mariage à l'étranger. + +_Le Remords_ nous montre une autre femme italienne; mais celle-là, +«c'est la femme de l'un de nos tyrans, c'est l'épouse de l'étranger.» Et +seule au milieu des bals, des concerts, des spectacles, elle entend dire +à ceux qui la regardent: «Maudite soit-elle, celle-là qui, d'un baiser +italien, rend heureux le soldat allemand! «Mais tant de honte ne +suffirait pas à venger la pairie outragée par une union impie: +l'Italienne se voit abandonnée de l'époux étranger, et nulle +consolation, nulle sympathie ne la vient soulager dans son malheur; tous +les regards semblent lui dire: «Misérable! de tes propres mains tu l'as +tissu, le manteau d'infamie, tu as voulu t'en revêtir; maintenant que ce +manteau te couvre les épaules, la plainte est inutile, nul ne peut te +l'ôter.» + +Négligeant d'autres pièces, faute d'espace, nous essaierons de faire +mieux connaître notre poète en donnant la traduction entière d'une +romance à nos lecteurs. + +JULIE + +ROMANCE. + +La cloche a sonné; la loi est proclamée; c'est le jour des +conscrits.--Rassemblés à l'église, ils sont rangés en cercle autour +d'une urne. La commune doit fournir sept hommes: les noms sont dans +l'urne; chacun s'en approche la terreur dans l'âme. + +Mais ne sont-ils pas tous citoyens de l'Italie? et pourquoi, si l'ennemi +menace la frontière, ne partent-ils pas désireux de sauver la +pairie?--Ce n'est plus la patrie qui leur crie: Aux armes! Soumis à un +peuple de langue étrangère, on les appelle à combattre, mais pour rester +sous le joug. + +Cependant que veut cette foule si pressée dans le temple? et cette autre +foule haletante qui se pousse et se heurte sous le porche, en se +plaignant de ne pas voir plus loin? Veut-elle arracher ses frères au +péril? Va-t-elle courir aux armes? Va-t-elle chasser l'étranger du sol +natal, au noble cri de liberté? + +Ils labouraient la terre, quand ils ont entendu la cloche; descendant de +leurs montagnes, ils ont pris immédiatement le chemin de la ville, +attirés par le bruit, ainsi que des enfants; ce qu'ils veulent, ce n'est +rien de plus que savoir la nouvelle du jour; ils sont venus écouter les +plaintes de leurs frères, et demain ils en parleront entre eux sans +colère et sans douleur. + +Mais il n'y a donc pas de sang dans leurs veines; il n'y a donc pas de +vie dans leur coeur? La haine du joug allemand n'y brille donc pas? +Leurs sueurs arrosent la glèbe de maîtres stupides; ils suivent +l'exemple de ces maîtres, et ils se disent: Pourquoi nous révolter? ne +somes-nous pas nés pour servir? + +Les misérables!... Mais les pères? Ils accourent pensifs, ils s'avancent +cherchant de leurs tristes regards leurs femmes et leurs belles filles +pleurant au pied de l'autel. Elles se sont dites heureuses en voyant +l'activité de leurs fils, levés dès l'aube matinale; et le soir, qui le +sait, si elles pourront se réjouir en les contemplant dans leur sommeil? + +Et tandis que la foule bruit et se meut, que fait cette femme immobile +dont la figure ne ressemble à celle d'aucune autre? On ne sait ce qui la +domine le plus ou la colère ou la douleur. Elle ne baisse pas la tête, +elle ne se cache pas le visage de son voile, elle ne parle pas, elle ne +pleure pas; elle regarde le ciel: son oeil ne distingue pas ceux qui +l'entourent, elle ne les remarque même pas. + +C'est Julie, c'est une mère. Elle a vu croître et grandir en vain deux +fils, espoir de sa vieillesse. L'un d'eux est déjà perdu pour elle; +c'est l'exilé toujours présent à son coeur. Il souffre errant dans les +vallées désertes; il s'est arraché de l'Italie le jour où il la vit, +s'abandonnant elle-même, tomber au-dessous de ses destins. + +Quel adieu plein de larmes ce fut pour Julie! Et maintenant la +malheureuse tremble pour son autre fils, qu'un billet sorti de l'urne +peut lui ravir. Quoi! Charles pourrait devenir soldat? Il porterait la +blanche livrée de l'odieux étranger? Il ceindrait une épée qu'aurait +forgée l'Autrichien? + +Et déjà, avec le terrible génie de la douleur, la triste mère, +anticipant le temps, va au-devant d'un jour qui n'est pas encore. Elle +suit le son des trompettes guerrières; elle arrive dans une plaine au +pied des Alpes, et de la montagne, elle voit s'abattre, comme une légion +de vautours, une armée étrangère. + +Mais d'autres drapeaux, d'autres guerriers arrivent par d'autres +sentiers; et ceux-ci sont venus pour couper le chemin aux premiers. D'un +côté, ou crie: Italie! sauvons la patrie opprimée! De l'autre, ou jure +de la maintenir sous le joug. Les deux armées tirent l'épée. + +Un furieux s'élance hors des rangs de l'armée de droite; un autre sort +de l'armée de gauche, il assaille le premier à coups d'épée sans même +songer à parer les coups qui lui sont portés. Blessés tous deux à la +fois, tous deux laissent échapper un blasphème. Quels gestes, quelles +voix! La malheureuse frémit; d'un oeil épouvanté elle envisage ces +terribles adversaires. Hélas! ce sont les deux fils auxquels elle a +donne le jour. + +Cependant l'imagination de Julie cesse de lui dépeindre les horreurs de +ce champ de bataille abhorré, et, plus déchiré encore, son coeur revient +à la terrible réalité. Le sang coule plus rapide dans ses veines +brûlantes; les sorts sont lires de l'urne fatale: que va-t-il advenir de +Charles? + +Les numéros sont tour à tour tirés par la main des jeunes gens; un +impassible surveillant préside au tirage; c'est lui qui lit les noms; +c'est sa voix, organe du destin, qui proclamera les sept que doit +choisir le sort. Personne n'ose remuer, on n'entend plus une seule +parole dans cette foule tout à l'heure encore si bruyante; curieuse et +stupéfaite, elle a hâte d'entendre les noms; elle écoute d'une oreille +attentive. + +Julie regarde son fils avec terreur, et jamais son oeil fixé sur lui +n'indiqua tant d'amour. O angoisse! on prononce un nom... ce n'est pas +celui de Charles. On en dit un autre... ce n'est pas le sien non plus; +et déjà le cinquième est nomme sans que Charles ait été condamné. + +On appelle le sixième. C'est le fils d'une autre; une autre mère pleure +sur lui. Ah! sans doute, elles étaient vaines les craintes de Julie, et +semblable au frais zéphyr qui ranime le malade, une douce voix lui crie +au fond du coeur que sa prière a trouvé grâce devant Dieu. + +Sa confiance s'accroit: un long soupir soulage l'oppression de son +coeur. C'est avec moins de terreur que Julie écoute la lecture du +septième billet... Hélas! on l'a nommé... c'est son fils!... Demain, +obéissant honteusement à l'ordre d'un soldat étranger, elle le verra +partir l'aigle au front.» + +Nous regrettons de ne pouvoir insérer ici _les Fantaisies_, pièce de +plus de sept cents vers. Hélas! ces fantaisies ne sont pas celles de +l'amour qu'ont si souvent célébré les Italiens anciens et modernes: ce +sont les rêveries tristes ou riantes qui viennent à l'exilé, rêveries +toujours amères par le sentiment du malheur de la pairie, de son +abaissement. + +Berchet, auquel le peu que nous venons de citer suffirait à assurer un +rang distingué parmi les poètes de tous les pays, et qui, dans la douce +Italie, se distingue particulièrement par la force et l'énergie. Berchet +est encore prosateur distingué, et parmi ses écrits en ce genre, on cite +particulièrement des morceaux de critique littéraire hautement +recommandables. Ajoutons à tous ces titres à notre sympathie que la +France semble être le pays d'adoption du noble exilé, qui, après avoir +parcouru une partie de l'Europe, est revenu à plusieurs reprises reposer +sa tête sur cette terre qui, nous le disons avec orgueil, fut toujours +l'asile chéri et assuré de toutes les grandes infortunes. + +[Illustration.] + +_Les Demoiselles de Saint-Cyr_, comédie en cinq actes et en prose, de M. +ALEXANDRE DUMAS (THÉÂTRE-FRANÇAIS).--_Lénore_, drame en cinq actes, de +MM. COGNIARD frères (THÉÂTRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN).--_Madame +Barbe-Bleue_, vaudeville, de MM. LOCKROY et Choquart (THÉÂTRE DU +VAUDEVILLE).--_Francesca_, comédie-vaudeville, de M. PHILIPPE HART +(GYMNASE-DRAMATIQUE). + +Il faut oublier madame de Maintenon, la chaste règle de Saint-Cyr et +l'austérité des derniers temps de la cour de Louis XIV: tout cela n'a +rien à faire ici. Ce n'est pas de vraisemblance et de vérité que M. +Alexandre Dumas s'inquiète: peu lui importe de compromettre le nom de +madame de Maintenon dans une aventure gaillarde; peu lui importe encore +de jeter aux échos de Saint-Cyr; des plaisanteries et des quolibets qui +les auraient fait frissonner de peur; ce que veut M. Alexandre Dumas, +c'est faire rire avant tout, c'est avoir un succès; quant aux moyens, il +paraît en faire bon marché. Mais, au moins, M. Alexandre Dumas a-t-il +réussi? a-t-il touché au but qu'il cherchait, d'amuser sans trop se +soucier du comment ni du pourquoi? Oui et non. Les trois premiers actes +ont excité la curiosité, les deux derniers l'ont attiédie, et peu à peu +le rire, qui avait éclaté assez franchement au début, s'est converti en +je ne sais quelle résignation silencieuse qui ressemblait plutôt à un +excès de patience qu'à un accès de plaisir. + +L'ouvrage de M. Dumas appartient d'ailleurs à cette espèce de comédie de +hasard et de fantaisie qui a cours aujourd'hui, au grand préjudice de la +vraie comédie, de la comédie de moeurs et de caractère, cela ne peint +rien, cela n'apprend rien, cela n'ouvre pas une minute l'esprit à la +réflexion, le coeur à une émotion un peu relevée el un peu nourrissante. +Ce sont des faits, des quiproquos, des mots qui voltigent et courent ça +et là, sans qu'on en devine bien l'utilité ni la raison; on ne sait +guère d'où cela vient, où cela va, à quoi cela ressemble; mais enfin, si +le mot est vif, si la scène est leste, on se laisse étourdir un instant, +on sourit on va même jusqu'à ne pas trop s'ennuyer, puis on quitte ce +spectacle sans avoir la moindre envie d'y revenir. Voila le malheur et +le châtiment de ces pièces en l'air; vous les avez vues une fois, c'est +assez, c'est plus qu'il n'en faut; car ce qu'on y trouve et ce qu'on +peut en garder, Dieu le sait! + +Nous sommes donc à Saint-Cyr, dans le Saint-Cyr de madame de Maintenon, +vers les dernières années de Louis XIV. Un vicomte de Saint-Hérem, +espèce de Lovelace en raccourci, a vu mademoiselle de Meiran à Saint-Cyr +pendant une représentation d'_Esther_. En devenir amoureux et songer à +la séduire, tout cela est l'affaire d'un instant pour le vicomte; il +s'introduit à Saint-Or par ruse et par escalade, menant un certain sieur +Achille de Bouloi avec lui. Ce M. de Bouloi est un original, un +plaisant, une espèce de Turlupin qui doit servir de paravent au vicomte +et l'aider dans ses manoeuvres; et en effet, tandis que Saint-Hérem +explique sa passion à mademoiselle de Meiran qui l'écoute avec la plus +grande indulgence, de Bouloi occupe, pour opérer une diversion, +mademoiselle Charlotte, amie de mademoiselle de Meiran. Mademoiselle +Charlotte n'est pas moins docile, aux propos amoureux que mademoiselle +de Meiran, et les affaires vont si vite et si bien, qu'on s'arrête à un +projet d'enlèvement. Malheureusement ou heureusement, madame de +Maintenon a été avertie du complot; les gens du roi arrivent au moment +capital, saisissent M. le vicomte et son aide-de-camp, et les envoient +tous deux à la Bastille. + +Le scandale est grand, il faut l'expier. Nos deux conquérants, bien et +dûment enfermés sous les verrous, se trouvent placés, par l'ordre du +roi, dans l'alternative que voici; «Ou vous épouserez ces demoiselles, +ou vous resterez en prison.» Il se décident à épouser; le double mariage +s'accomplit: de Bouloi et Saint-Hérem recouvrent la liberté. + +Mais avec leur liberté ils ont sur le coeur une grande rancune. +Saint-Hérem, qui voulait bien de mademoiselle de Meiran pour se +distraire, n'est que médiocrement satisfait de l'avoir pour femme; sa +vanité de séducteur est d'ailleurs irritée d'être tombée si gauchement +et si brusquement dans la prose du mariage. Quant à de Bouloi, il avait +un autre mariage en vue, et mademoiselle Charlotte a tout renversé. Et +puis tous deux sont furieux d'avoir été contraints par la force. L'un +déclare donc à sa femme qu'on a bien pu le marier avec elle, mais qu'il +ne sera jamais son mari, et l'autre fait la même déclaration à +mademoiselle Charlotte; après quoi, ils quittent Paris, ils quittent +leurs femmes, ils quittent la France, et passent en Espagne à la suite +du duc d'Anjou. + +En Espagne, ils mènent une assez joyeuse vie et oublient leurs +mésaventures de Saint-Cyr et de la Bastille. Un beau jour, ou plutôt un +beau soir, le duc d'Anjou, devenu roi, donne grand bal: deux femmes +masquées y attirent les regards; bientôt Saint-Hérem et de Bouloi sont +sur leurs traces et s'épuisent en galanterie; on les encourage, on leur +donne de l'espérance; puis, au moment décisif, les masques tombent: +«C'est elle I s'écrie Saint-Hérem; c'est elle! répond de Bouloi. En +effet, l'une de ces beautés mystérieuses était madame de Saint-Hérem, +l'autre madame de Bouloi. + +Voici encore nos époux aux prises et de nouveau face à face: de Bouloi +tient bon; Saint-Hérem commence à s'émouvoir. Bientôt la jalousie +achèvera de triompher de sa rancune, car la jalousie, en éveillant en +lui le sentiment de l'honneur conjugal, réveillera en même temps son +amour. Cette jalousie, c'est le duc d'Anjou qui la cause. Le duc, pour +se distraire, se met à aimer madame de Saint-Hérem, et Saint-Hérem +s'imagine que sa femme est complice de cette fantaisie. Alors tout +change; Saint-Hérem s'inquiète, épie, surveille; de son côté, madame de +Saint-Hérem, voyant ces premiers symptômes d'une affection renaissante, +attise le feu en paraissant pencher du côté du duc d'Anjou. Que vous +dirai-je? les choses vont si loin, que le duc se décide à éloigner +Saint-Hérem pour se mettre plus à son aise. Pour le coup, l'honneur du +mari se gendarme et éclate tout entier; le vicomte accable sa femme de +reproches; il va jusqu'à menacer le roi et à tirer à demi l'épée du +fourreau.--La réponse de madame de Saint-Hérem est bien simple: +«Pourquoi m'avez-vous abandonnée et insultée par cet abandon?» Pour le +roi, il se promet de punir Saint-Hérem exemplairement. + +Mais il est temps que tout cela finisse. Madame de Saint-Hérem, touchée +de ces preuves de l'amour de son mari, lui pardonne; et le roi, revenant +à la clémence, en fait autant. L'aventure finit donc le plus +charitablement du monde, sauf de la part de Bouloi, qui est obligé de +reprendre sa femme, mais à contre-coeur, et, c'est le cas de le dire, à +son corps défendant. + +Tel est le fond de la comédie de M. Alexandre Dumas; il n'y a rien de +plus ni de moins, aux détails près, qui sont spirituels çà et là, mais +le plus souvent d'assez mauvais ton. En conscience, est-ce là une +comédie? Ne vous semble-t-il pas, bien plutôt, vous promener à travers +les petits sentiers si fréquentés du Vaudeville ou de l'Opéra-Comique? + +M. Dumas n'a donc fait la ni une oeuvre très-estimable ni une oeuvre +positivement littéraire; il a réussi, c'est quelque chose; mais ce +succès ira-t-il loin? j'en doute, tout en le désirant pour le +Théâtre-Français. + +La pièce est bien jouée par Régnier, par Firmin, par mademoiselle +Plessy, qui a été charmante, et par mademoiselle Anaïs; Brindeau est +très-lourd et très-empâté. + +_L'Illustration_ renvoie à son prochain numéro le dessin qui doit +représenter la scène principale et quelques-uns des personnages de cette +comédie. + +[Illustration: Théâtre de la Porte-Saint-Martin.--_Lénore, ou les Morts +vont vite_.--Fin du 3e acte: Wilhelm de Lutzow, Clarence; la comtesse +Diane de Valberg, mademoiselle Klotz; le vieux strelitz, Rancourt.] + +MM. Cogniard frères, assistés de M, Henri Blaze, viennent d'accommoder +en drame la fameuse ballade de Burger intitulée _Lénore_. La ballade +n'offrant pas une suffisante pâture au drame, MM. Cogniard et Blaze ont +imaginé de compagnie une fable romanesque qui corrobore l'action et la +peuple d'événements et de détails qui ne sont pas sans intérêt. + +Lénore est la fille d'un simple médecin, Wilhelm le fils d'un baron +allemand très-entiché de noblesse; le baron oblige son fils à quitter +Lénore pour aller se battre à l'armée du roi. Lénore pleure, gémit, se +désespère pendant l'absence de son amant, et lui reste fidèle. + +[Théâtre du Vaudeville.--_Madame Barbe-Bleue_.--1er acte: Arnal, de +Pezenac sortant du tonneau où il s'est caché dans le bâtiment qui le +transporte à la Martinique.] + +Dans la bataille, Wilhelm est blessé mortellement; on l'apporte mourant +sur un brancard, et déjà son coeur ne bat plus. La nouvelle arrive +jusqu'à Lénore, qui attendait toujours. + +Tout à coup, au milieu de sa plus violente douleur, quelqu'un frappe à +sa porte; elle ouvre; c'est Wilhelm qu'elle croit mort; Wilhelm +l'emporte dans ses bras, et comme l'indique la ballade, l'emmène parmi +les tombeaux; mais le drame ne suit pas la ballade plus +longtemps.--Wilhelm a été sauvé par un miracle, Wilhelm est plein de +vie. S'il a laissé courir le bruit de sa mort, s'il n'a pas détrompé son +père, c'était pour briser les entraves que l'autorité paternelle et les +préjugés opposaient à son amour, et pour se donner tout entier à Lénore, +sans que le monde soupçonnât son bonheur et vint le troubler. + +Lénore et Wilhelm finissent donc par s'unir et par être heureux, le +mélodrame le veut ainsi et donne tort à la ballade. Cependant le drame a +suffisamment conservé les émotions et la teinte surnaturelle de la +poésie de Burger, pour tenir les spectateurs en suspens et leur donner +le frisson. Madame Dorval a d'ailleurs jeté sur le rôle de Lénore un +caractère de souffrance amoureuse et de mélancolie d'un effet +très-saisissant. + +[Théâtre du Vaudeville.--_Madame Barbe-Bleue_.--2e acte: Arnal, de +Pezenac; madame Doche, madame Barbe-Bleue; Desbirons, Gant-de-Cuir.] + +Adieu le drame funèbre! nous voici avec Arnal. C'est le moment de +chasser l'humeur noire ou jamais. Arnal s'appelle M. de Pezenac. Pezenac +n'a pas le sou, et va chercher fortune en Amérique; or, comme Pezenac +n'a pas de quoi payer la traversée, il s'insinue ingénieusement dans un +tonneau de sardines, puis, une fois en mer, se manifeste bravement aux +passagers, et sort de son tonneau au nez du capitaine ébahi. + +En Amérique, c'est un surcroît d'aventures. Pezenac se croit sur le +point d'épouser madame Barbe-Bleue, quand tout à coup il voit la susdite +dame qui se laisse traiter familièrement par un boucanier. Vous le +dirai-je! le boucanier embrasse madame Barbe-Bleue à la barbe de +Pezenac. + +Le boucanier en a le droit, car il est le mari légitime. Ce nom de +madame Barbe-Bleue, ce costume de boucanier cachent deux proscrits, le +duc de Montmouth et la duchesse sa femme. Pezenac apprend cela plus tard +en les sauvant tous les deux, acte de dévouement qui lui vaut un beau +château pour récompense. Le tout est suffisamment gai, et Arnal +suffisamment plaisant. + +Je n'ai rien à dire de _Francesca_, qui obtient un très-grand succès au +Gymnase. _L'Illustration_ en a donné un avant-goût à nos lecteurs, il y +a quelques semaines, par une charmante comédie imprimée ici-même et +intitulée _les deux Marquises_.--_Francesca_ n'est rien de moins et +presque rien de plus; c'est la même finesse de détails, le même intérêt +vif et relevé. Il y a cependant, pour surcroît d'agrément, mademoiselle +Rose Chéri, qui donne la vie, le mouvement et un charme touchant au rôle +de Francesca. + +Revue Algérienne. + +MOHAMMED-EL-MEZARI--MOHAMMED-EL-ABOUDI. + +1.--Mohammed-el-Mezari, agha des Douairs, Zmélas et Gharabas. + +Après la mort du général Mustapha-ben-Ismaël (V. _l'Illustration_, nº 8, +p. 124, et n° 16 p. 235), les intérêts de la politique française +exigeaient que les puissantes tribus des Douairs, Zmélas et Gharabas, +qui les premières dans la province d'Oran avaient fait, dès 1835, leur +soumission, ne restassent pas sans chef indigène. Il était à craindre, +en effet, que de prompts éléments de discorde et d'anarchie ne vinssent +désorganiser cette milice, instrument utile et nécessaire de notre +domination dans la guerre actuelle. Le successeur de Mustapha-ben-Ismaël +fut bientôt choisi, dans sa famille même: son neveu et son principal +lieutenant (khalifah), celui qui depuis plusieurs années l'avait +accompagné et secondé dans toutes les expéditions, parut le plus propre +à continuer l'oeuvre du vieux général; et, sur la proposition du +ministre de la guerre, M. le maréchal duc de Dalmatie, une ordonnance +royale du 21 juin 1843 a nommé Mohammed-el-Mezari agha des Douairs, +Zmélas et Gharabas. + +Sous le gouvernement turc, El-Mezari (ou Mazary) était déjà l'un des +chefs des tribus que l'on désignait sous le nom de tribus de Makhzen, +milice privilégiée, chargée de percevoir les impôts et de maintenir le +pays dans l'obéissance. Le marabout célèbre Tedjini s'étant révolté +contre le bey d'Oran, s'avança jusqu'auprès de Mascara pour s'emparer de +cette ville importante; mais arrêté dans sa marche par un corps de +troupes envoyé par le bey à sa rencontre, il fut défait dans cette même +plaine d'Eghrès, théâtre de tant de combats pendant ces dernières +années. La valeur personnelle de Mezari contribua puissamment à ce +succès des armes turques, et par une charge vigoureuse sur les cavaliers +ennemis il eut la plus grande part à la défaite de Tedjini. + +Lorsque, au commencement de 1831, la retraite du bey Hassan vint +consommer dans la province d'Oran la ruine de la souveraineté turque et +l'avènement de la souveraineté française, les tribus du Makhzen, à la +tête desquelles se trouvaient les Douairs et les Zmélas, ne surent +d'abord à quel pouvoir se rallier, et vécurent dans une sorte +d'indépendance, luttant tout à la fois contre les Arabes et les +Français. L'élection d'Abd-el-Kader comme sultan des Arabes, en 1832, +rencontra la plus vive résistance de la part des principaux chefs de ces +milices. Une ligne se forma contre le jeune émir; elle fut dirigée par +Mustapha-ben-Ismaël, et, sous ses ordres, par des chefs divers, au +premier rang desquels se plaça Mohammed-el-Mezari. + +Comme son oncle, El-Mezari souffrit avec impatience l'élévation d'un +fils de marabout venant ravir aux guerriers du Makhzen une autorité que +ceux-ci étaient accoutumés à regarder comme leur patrimoine. Avec son +oncle aussi, il partagea les périls de la lutte. Il était à ses côtés +lorsque, le 12 avril 1834, les Douairs attaquèrent à l'improviste et +enlevèrent au galop le camp d'Abd-el-Kader: coup de main brillant qui +eût peut-être détruit à jamais l'autorité naissante du jeune sultan, +sans l'assistance fatale que lui prêta le général français, commandant +supérieur à Oran. + +Voici dans quels termes El-Mezari lui-même a rendu compte de cette +victoire: + +«Au général Desmichels. Salut! Je vous annonce que le fils de +Sidi-Mahi-Eddin (Abd-el-Kader) vient de faire une expédition contre +nous. Nous étions loin de nous y attendre; nos camps étaient sur la +route de Tlemsen. Il a fui devant nous, et nous l'avons poursuivi, tuant +sans relâche; il a perdu 340 cavaliers. Nous avons pris ses tentes, ses +tambours, ses propres chevaux sellés et les mulets qui portaient ses +bagages. Surpris par nous pendant la nuit, ses cavaliers se sont +dispersés; les plus adroits ont sellé leurs chevaux à la hâte et nous +ont échappé; mais le plus grand nombre a été réduit à enfourcher des +ânes: c'est ce qu'a fait le bey lui-même. Vous pouvez vous le +représenter fuyant sans selle et sans bride sur cette monture. Nous +avons pris chevaux, tentes et mulets, et nous sommes partis sains et +saufs et enrichis. Dieu soit loué! Vous recevrez cette nouvelle de +Mascara. Nous avons maintenant l'intention de retourner dans notre pays +et d'approvisionner vos marchés; nous vous demandons comme auparavant de +ne point être inquiétés dans notre commerce avec vous. Quand nous serons +de retour, nous irons vous voir pour conférer sur l'intérêt de tous. +Ecrivez-nous une lettre pour nous rassurer, et nous retournerons +tranquillement dans notre pays. Envoyez-nous cette réponse le plus tôt +possible.» + +Au lieu d'accueillir cette ouverture, le général français la repoussa +par son silence; il envoya la lettre de Mezari à Abd-el-Kader engagea +celui-ci à se mettre en campagne, alla établir lui-même son camp à +Misergain pour imposer à Mustapha-ben-Ismaël par cette démonstration, et +par ses conseils, comme par son appui (il fit délivrer à l'émir 400 +fusils et plusieurs quintaux de poudre), le mit en mesure de triompher +de ses rivaux et de les anéantir. Une partie des Douairs et des Zmélas +vint réclamer notre protection et camper sous les murs d'Oran; le +surplus passa dans les rangs ennemis, Mustapha se retira à Tlemsen +auprès des Turcs, maîtres du Méchouar (citadelle). + +Quant à El-Mezari, il fit sa soumission à Abd-el-Kader, et celui-ci, +pour l'en récompenser, lui conféra le titre d'agha. De son côté, +El-Mezari donna alors à son nouveau maître de nombreuses preuves de son +dévouement; il poussa le zèle à le servir jusqu'à faire saisir et +garrotter son propre neveu, Ismaël-Ould-Kadhi, pendant qu'il travaillait +à retenir, dans les environs d'Oran, un certain nombre de tentes des +Douairs et des Zmélas, dont les habitants flottaient incertains entre la +domination française et celle de l'émir. Ismaël-Ould-Kadhi trouva moyen +de s'échapper, et, entra dans les spahis d'Oran, où il sert aujourd'hui +avec distinction. + +Blessé au combat de la Macta (28 juin 1835), à la suite duquel l'émir le +nomma kaïd des Flitahs, El-Mezari le fut plus tard encore à l'affaire de +l'Habra, le 3 décembre 1835. + +[Illustration: El-Mezari, agha des Douairs.] + +Après l'expédition de Mascara, occupé par le maréchal Clauzel le 6 +décembre 1835, Abd-el-Kader montra à El-Mezari une méfiance qui fit +naître en lui de justes craintes et réveilla peut-être d'anciens +ressentiments. El-Mezari, d'ailleurs, doué d'une grande pénétration, dut +regarder la cause de l'émir comme perdue, et fit secrètement des +ouvertures à Ibrahim, notre bey de Mustaganem. Dès qu'il fut certain +d'en être bien reçu, il se réfugia dans cette ville, entraînant avec lui +une partie des Douairs et des Zmélas restés jusqu'alors fidèles à +Abd-el-Kader. Le maréchal Clauzel, instruit de son arrivée, lui envoya +le commandant Jusuf pour l'assurer de sa bienveillance et le conduire à +Oran. + +Au commencement de janvier 1836, El-Mezari fit son entrée dans cette +ville à la tête d'une nombreuse escorte d'Arabes bien armés; plusieurs +d'entre eux portaient des étendards rouges et verts au milieu desquels +était peinte une main blanche, étendue en signe de commandement. Une +maison était assignée pour l'habitation d'El-Mezari, et des rations pour +ses hommes et ses chevaux. Il descendit d'abord dans le logement qui lui +avait été prépare, et après une heure consacrée aux ablutions +religieuses et aux soins de sa toilette, il reparut vêtu d'un haïk d'une +blancheur éclatante, la tête ceinte, suivant l'usage, d'une corde de +chameau, et monté sur un cheval richement harnaché à la mode arabe. Il +se dirigea vers la Kasbah, accompagné du commandant Jusuf, d'Ibrahim-Bey +et de Kadour-ben-Morphi, ancien kaïd des Bordjias, qui avait aussi +abandonné l'émir avec quelques hommes de sa tribu, et qui est en ce +moment notre kaïd des Flitahs. + +Le maréchal Clauzel, en uniforme, environné de tout son état-major en +grande tenue et des principaux fonctionnaires civils, donna audience à +El-Mezari dans la magnifique salle de réception de la Kasbah. Après +quelques compliments réciproques, échangés par l'entremise des +interprètes, il le fit revêtir d'un superbe burnous, et lui offrit une +fort belle paire de pistolets. El-Mezari reçut ces présents avec un +sourire de satisfaction. Cependant les principaux d'entre les Arabes de +sa suite, et les chefs des Douairs et des Zmélas, demeurés nos alliés, +se prodiguaient entre eux force embrassements: les uns se baisaient les +joues ou le haut de la tête, les autres déposaient humblement leurs +lèvres sur le bras, sur la main, ou même sur le bas du burnous, en +s'agenouillant, selon leurs qualités respectives. + +Dans cette première entrevue, on remarqua le tact naturel d'El-Mezari, +dont la convenance parfaite, quoique instinctive, n'avait rien à +emprunter à notre civilisation. Il se tenait debout, écoutait +attentivement ce qu'on lui disait, et répondait lentement et avec +réflexion. A sa sortie, comme à son entrée, il prit la main du maréchal +et la baisa respectueusement, mais sans affectation servile. La +déférence hiérarchique est tellement enracinée dans les moeurs arabes +que, malgré son âge et son rang, on a vu parfois El-Mezari descendre de +cheval sur la place publique d'Oran pour tenir l'étrier à son oncle +Mustapha-ben-Ismaël. Le maréchal Clauzel assigna à El-Mezari un +traitement et le nomma khalifah (lieutenant) du bey Ibrahim. + +Depuis cette époque El-Mezari prit une part active à toutes nos +expéditions. Après la prise de Tlemsen (janvier 1836), chargé de +poursuivre, de concert avec Mustapha-ben-Ismaël, les troupes de l'émir +qui fuyaient du côté du Maroc, il défit, à la tête de son goum, une +partie de l'infanterie ennemie; sa coopération ne fut pas moins efficace +dans l'expédition dirigée quelques mois plus lard par le général +Perregaux contre les tribus de la vallée du Chélif. + +Lorsque le traité conclu à la Tafna, le .30 mai 1837, eut rétabli la +paix, El-Mezari, qui supportait impatiemment le repos, fut partagé entre +le désir de faire le pèlerinage de la Mecque et de suivre l'expédition +de Constantine. Vers le même temps, un homme de la tribu des Bordjias +qui s'était réfugié à Mostaganem, ayant voulu retourner vers +Abd-el-Kader, Mezari, au lieu de lui en accorder la permission, lui fit +donner cinquante coups de bâton et payer une amende de cent piastres. + +Depuis la reprise des hostilités en novembre 1839 jusqu'au mois de +juillet 1842, El-Mezari a constamment combattu dans nos rangs. Investi, +le 12 août 1841, par M. le lieutenant-général Bugeaud, des fonctions +d'agha des troupes indigènes placées sous les ordres de +Hadj-Mustapha-Ould-Osman, bey de Mostaganem et de Mascara, il a obtenu +de nombreuses soumissions qui ont fourni des contingents à son goum. En +juillet 1842, El-Mezari annonça de nouveau l'intention de se rendre en +pèlerinage à la Mecque, et cette fois il réalisa ce projet avec +l'assistance du gouvernement français. Embarqué d'Alger à Marseille, et +de Marseille à Alexandrie, sur les paquebots de l'État, ainsi que ses +deux fils, il est revenu en Algérie de la même manière. Au moment même +où il reparaissait dans la province d'Oran, le général Mustapha tombait +frappé d'une balle, au retour d'une heureuse rhazia, Mezari a été +sur-le-champ appelé au commandement des Douairs, des Zmélas et des +Gharabas, et il s'est mis presque aussitôt en campagne pour venger la +mort de son oncle. + +Mohammed-E-Mezari est un homme d'environ cinquante-six ans; sa +physionomie est empreinte d'un mélange de douceur et de ruse; son regard +est fin et pénétrant; sa taille est au-dessus de la moyenne. Comme +presque tous les Arabes, il monte parfaitement à cheval. Sa bravoure est +incontestable. Au passage de l'IJabra, une balle française lui enleva +deux doigts. Il a déjà rendu, comme Mustapha, des services réels à notre +cause. Il affectait, même avant son pèlerinage à la Mecque, un grand +rigorisme religieux, et c'était encore là un trait de ressemblance avec +le général Mustapha-Ben-Ismaël. + +II. Mohammed-el-Aboudi, sous-lieutenant de saphis (escadrons d'Alger), + +Si Hadj-Mohammed-el-Mezari, dont la famille appartient à l'aristocratie +de la tribu des Douairs d'Oran, est, dans l'armée française, le +représentant de la milice indigène au service des anciens beys de la +province, le jeune sous-lieutenant de saphis, Mohammed-el-Aboudi, +originaire de la tribu des Douairs de Médéah, représente, de son côté, +dans nos escadrons indigènes d'Alger, les chefs de la cavalerie +régulière au service de l'émir Abd-el-Kader. + +Agé aujourd'hui de vingt-trois ans, Mohammed-el-Aboudi, depuis l'âge de +onze ans, monte à cheval; aussi est-il un parfait cavalier. En 1838, +pendant la paix, il alla rejoindre Abd-el-Kader dans la vallée du +Chélif, au pays des Shihen, après de 50 lieues à l'ouest de Blidah, et +prit du service dans la cavalerie que l'émir organisait. Il s'y lit +bientôt remarquer, et obtint successivement, les grades de brigadier, de +maréchal-des-logis et d'officier. Pendant une expédition dans le désert +de Constantine, au sac de Sidi-Okbah, ville des Ziban, une jeune fille, +parente de notre. Cheikh-el-Arab, Bou-Azis-ben-Gannah, se jeta à ses +pieds en implorant sa protection contre les insultes d'une soldatesque +effrénée. Il la couvrit de son burnous, et déclara, avec cette énergie +calme qui le caractérise, qu'il tuerait le premier qui oserait lever les +yeux sur celle qu'il choisissait dès ce moment pour sa compagne. En +effet, il ne tarda pas à épouser la jeune Arabe. Les différents combats +auxquels il prit part, dans les provinces de Constantine et de Titteri, +lui valurent trois décorations d'Abd-el-Kader. Suivant l'habitude des +Arabes, qui n'estiment la valeur d'un guerrier qu'en proportion du +nombre des têtes coupées à l'ennemi, El-Aboudi compte, dans ses états de +services, vingt-cinq têtes coupées dans le combat à des Arabes hostiles +à la cause qu'il servait. + +A l'affaire du bois des Oliviers, le 20 mai 1840, El-Aboudi fit +prisonniers deux soldats français, dont un blessé. Il commandait le +détachement qui, sur la route de Douéra, enleva M. le sous-intendant +militaire Massot dans la voiture publique chargée de la correspondance +entre cette ville et Alger. L'arrivée de quelques cavaliers du poste le +plus voisin obligea ce détachement à abandonner la voiture, avec deux +femmes et une somme d'argent assez considérable qui se trouvaient dans +l'intérieur, les Arabes ayant vainement essayé d'y pénétrer par le coupé +et par la rotonde. + +Après deux ans de luttes sanglantes, en 1842, les tribus, épuisées par +la guerre et mourant de faim, demandaient la paix. El-Aboudi, grâce aux +bons conseils que lui donna sa jeune femme, parente d'un de nos chefs +les plus dévoués de la province de. Constantine, vint dans le camp +français et s'enrôla dans les spahis comme simple cavalier. Il fut nommé +brigadier après six mois de services brillants et signalés. Le duc +d'Aumale ayant pris le commandement de la province de Titteri, El-Aboudi +lui fut désigné parmi les plus grands cavaliers du régiment. Le prince +le choisit pour porter son _fanon_ de guerre. A la suite d'une +expédition, au mois de mars 1843 il obtint le grade de +maréchal-des-logis. A la prise de la Zméla, cette capitale nomade +d'Abd-el-Kader, composée de tribus nombreuses dont le convoi, au retour +sus Médéah, occupait cinq lieues de long, El-Aboudi, toujours à côté du +prince, faisait flotter nos nobles couleurs au-dessus de la tête de son +jeune général. + +[Illustration: El-Aboudi, actuellement à Paris.] + +Quand M. le duc d'Aumale dut retourner en France, El-Aboudi demanda à +l'accompagner, et il est venu avec le prince à Paris, qu'il habite en ce +moment. Nommé chevalier de la Légion-d'Honneur par ordonnance du 5 +juillet 1843, il a reçu des mains du roi la décoration que son général +avait demandée pour lui, «Voilà une décoration, s'est-il écrié, qui vaut +mille de celles que distribuait l'émir!» Et lorsque, le soir, un vieil +officier lui demandait qui lui avait donné cette croix, l'Arabe répondit +fièrement: «C'est mon sabre et elle a été demandée au grand sultan des +Français par le duc d'Aumale.» Une ordonnance du 9 juillet l'a promu au +grade de sous-lieutenant de spahis (escadrons d'Alger). + +El-Aboudi a été, depuis son séjour à Paris et dans les différents lieux +publics où il a paru, l'objet d'une curiosité souvent importune et +quelquefois gênante. Homme bien élevé, plein de mesure et de retenue +dans ses relations comprenant et parlant le français, il est à sa place +partout, et devine, plutôt qu il n'apprend, tous les usages de notre +société française. El-Aboudi ne sourit guère, et surtout il ne s'étonne +de rien. A l'orchestre de l'Opéra, on eût dit un spectateur blasé par +l'habitude. Au Cirque des Champs-Elysées, il a admiré _la fantasia_ de +M. Gaucher sur _Partisan_, mais beaucoup moins le cavalier que le +cheval, et un retour sur lui-même lui a arraché cette exclamation tout +arabe: «Pauvre cheval noir! lu fais gagner quelques boudjoux à ton +maître: mais si tu appartenais à El-Aboudi, combien ne lui vaudrai-tu +pas de moutons, de boeufs et de chameaux!» + +[Illustration.] + +[Illustration.] + +Bulletin bibliographique. + +_Les Constitutions des Jésuites_ avec les déclarations; texte latin +d'après l'édition de Prague. Traduction nouvelle.--Paris. 1843. 1 vol. +in-18 de 522 pages. Paulin. 3 fr. 50 c. + +Depuis quelques années, la France se croyait heureusement débarrassée +des jésuites, A son grand étonnement et à son grand effroi, elle vient +d'apprendre qu'elle était encore affligée de ce terrible fléau. Après +s'être tenus longtemps cachés, muets et silencieux on ne sait où, les +disciples de Loyola ont reparu tout à coup au milieu de ce monde qui a +tant de raisons de les haïr et de les redouter; ils ont le verbe haut; +ils ne se contentent pas de prêcher, ils écrivent, ils ont des +journaux,--je voulais dire un journal dans lequel ils impriment +sérieusement les absurdités les plus révoltantes; ils fabriquent un ils +font fabriquer des livres remplis d'injures et de grossièretés. En un +mot, ils deviennent aussi insolents, aussi audacieux, aussi francs, +qu'ils étaient naguère humbles, timides et hypocrites. + +Que veulent-ils donc? A quoi bon le demander? ce qu'ils ont toujours +voulu: devenir les souverains absolus de l'univers entier. Que tous les +hommes qui seraient tentés de les regarder comme les victimes d'une +erreur de l'opinion publique, se donnent la peine de lire le volume que +vient de réimprimer M. Paulin, et ils apprendront à les connaître. C'est +là, c'est dans ses constitutions, dans ses lois organiques, dans ses +règlements officiels, que la trop fameuse société de Jésus se montre +réellement telle qu'elle est, telle surtout qu'elle voudrait être. C'est +là que, tout en admirant le puissant génie et la force de volonté de ses +illustres fondateurs, on apprend à détester leurs maximes, et surtout à +craindre pour l'humanité que leurs espérances et leurs projets ne +parviennent à se réaliser un jour. + +Ce volume, dont la publication est si opportune, ne contient pas toutes +les lois auxquelles sont soumis les jésuites, et qui, publiées à Prague, +en 1757, par ordre de la dix-huitième et dernière assemblée générale, +sous le titre d'_institutum societatis Jesu_, remplissent deux gros +volumes in-folio. L'_Institutum_ est trop considérable pour que +l'éditeur des _Constitutions_ ait pu songer à le remettre en entier +sous les yeux du public. Obligé de faire un choix, il a fait traduire +et il a réimprime de préférence les ouvrages fondamentaux de la société, +ceux qui sont sortis de la plume d'Ignare de Loyola: les +_Constitutions_, suivies des _Déclarations_; les _Exercices spirituels_; +la _Lettre sur l'obéissance_.--l'_Examen général_ que doivent +préalablement subir tous ceux qui demandent à entrer dans la société de +Jésus, précède les _Constitutions_. + +Les _Constitutions_ ne sont plus maintenant telles qu'elles furent +écrites par Ignace de Loyola. Le texte n'en a été fixé que deux ans +après la mort du célèbre fonda leur de l'ordre des jésuites, par la +première assemblée générale, qui, comme on peut le voir dans le +compte-rendu de ses décrets, changea plusieurs articles, en ajouta +quelques-uns, en retrancha d'autres, en fit passer des _Déclarations_ +dans les _Constitutions_, ou des _Constitutions_ dans les +_Déclarations_, et enfin en fit faire une traduction latine, imprimée en +1538. Toutefois, divers changements eurent encore lieu par la suite, et +ce ne fut qu'en 1593, qu'on cessa de corriger le texte primitif, qui +avait déjà subi tant d'altérations. + +Les premières éditions des _Constitutions_ n'étaient point destinées à +être publiées; elles devaient au contraire être tenues très-secrètes. +Aquaviva (_Institut_, I. XI, p. 243) défend de communiquer, sans le +consentement du provincial, aux autres membres de la société, les +exemplaires qu'on doit avoir dans chaque maison et dans chaque collège +pour l'usage particulier des supérieurs et des consulteurs, «de manière, +dit-il, qu'on ne puisse ni les montrer aux étrangers ni les transporter +ailleurs;» à plus forte raison ne les laissait-on pas lire aux novices +avant qu'ils eussent fait leurs voeux. Cependant les éditions des +_Constitutions_ se multiplièrent à tel point que le secret devint +impossible à garder. La grande édition de Prague se répandit rapidement +dans toute l'Europe, et ce fut d'après cette édition que les parlements +de France et les tribunaux étrangers jugèrent et condamnèrent les +jésuites. + +«Malgré l'importance des divers documents que nous avons réunis dans ce +volume, dit le traducteur, notre travail serait de peu d'utilité, si +nous laissions entièrement de côté les antres parties de _l'Institut_. +Dans un ouvrage qui n'est à proprement parler qu'un recueil de pièces +mises sous les yeux du public, nous devions du moins donner une idée des +principales règles et du _ratio studiorum_. Nous devions aussi insister +sur les points contestés, et mettre en évidence, par le rapprochement +impartial de passages extraits des Bulles, des formules de toutes les +parties de l'_Institut_, l'esprit des _Constitutions_. C'est ce que nous +avons essayé de faire dans les notes rejetées à la fin du volume. Ces +notes ne sont pas un commentaire epigrammatique, elles viennent toujours +à propos de quelques passages des _Constitutions_ qu'elles expliquent et +développent au moyen de citations textuelles. Nous aurions pu +facilement, à l'aide de ces notes, rédiger une exposition suivie des +lois de la société; nous avons mieux aimé laisser chacun en particulier +faire ce travail, et nous nous contentons de l'avoir préparé en en +réunissant les matériaux.» + +_Catalogue des livres composant la bibliothèque poétique de M. Viollet +Le Duc_.--Paris, chez _L. Hachette_, libraire de l'Université royale de +France, rue Pierre-Sarrazin, 12. + +M. Viollet Le Duc nous fait connaître dans la préface de son livre par +quelles circonstances il a été amené à former la précieuse collection +dont il nous donne aujourd'hui le catalogue raisonné. Il se vit forcé en +93, à l'époque où les collèges furent fermés, d'abandonner ses études +commencées à peine. Plus tard, il les reprit n'étant plus un enfant et +cherchant lui-même sa route dans les origines de la littérature +française. Les recherches auxquelles il se livra étaient alors faciles. +La spoliation des grandes bibliothèques avait couvert de livres curieux +les quais et les boulevards. Ces livres, alors à vil prix, sont +aujourd'hui introuvables et surtout horriblement coûteux. Les Anglais +accourus en 1814 ont fait main basse sur tout ce qui restait de ces +inappréciables bouquins. + +Depuis longtemps la bibliothèque de M. Viollet Le Duc était bien connue +de tous ceux qui s'occupent en antiquaires de la poésie française; +trésor d'autant plus précieux que le propriétaire y laissait puiser à +pleines mains, appelant lui-même l'attention des curieux sur ce qu'il +avait de plus rare et leur prodiguant les conseils de son érudition en +même temps que les documents par lui rassemblés à grands frais. Bien des +gens ont ainsi contracté envers lui des obligations qu'ils ont eu le +soin de tenir secrètes. D'autres, au contraire, les ont hautement +avouées, M. Sainte-Beuve notamment, dans le _Tableau historique et +critique de la poésie française_, porte à plusieurs de ses pages +l'expression d'une reconnaissance honorable. + +M. Viollet Le Duc n'est donc pas un de ces _bibliotaphes_--le mot est de +lui.--qui achètent de vieux livres pour les enfouir sous l'acajou et le +palissandre, et qui se garderaient bien d'y toucher eux-mêmes, tant ils +ont de respect pour ces reliques chèrement payées. Par une conséquence +bien naturelle, le catalogue de M. Viollet Le Duc ne ressemble point aux +sèches nomenclatures dressées par un commissaire-priseur. C'est un +véritable livre, un véritable _cours de littérature poétique_, tel qu'il +n'en existait aucun avant la publication de ce beau travail. Nous +trouvons au début et en guise d'introduction, un tableau de toutes les +Poétiques, depuis le _Grand et vray Art de plaine rhétoricque_, par +Pierre Fabry (très-expert scientifique et vray orateur), jusqu'au poème +de François de Neufchâteau sur les _Tropes_. Viennent ensuite les +dictionnaires d'épithètes, de synonymes et de rimes, depuis l'ouvrage de +M. de La Porte, _Parisien_ (1602), jusqu'au _Dictionnaire de Michelet_ +(1760), le meilleur ouvrage de cette espèce. Après cela, les recueils de +poésies mêlées, tels que ceux de Sinner, bibliothécaire de Berne, de M. +de Bock, de Lambert Doux fils, gentilhomme bruxellois; _les Quinze Joyes +de Mariage; les Blasons_, colligés par Méon; _le Parnasse_, de Gille +Corozet; _les Marguerites_, d'Esprit Aubert; _les Muses illustres_, de +Colletet; le célèbre _Recueil de Sercy_; les _Pièces choisies_ de La +Monnoye; _les Epigrammatismes_, de La Martinière; _tes Annales +poétiques_, attribuées à Sauterau de Marsy et Imbert, le tout finissant +aux _Bijoux des neuf Soeurs_, publiés en 1796, chez Didot jeune. + +Parmi les notices qui suivent, et qui comprennent le plus grand nombre +des ouvrages de poésie publiés en France depuis le treizième jusqu'à la +fin du dix-septième siècle, nous aurions à citer trop d'études +nouvelles, trop de points de science habilement discutés et éclaircis, +trop de morceaux charmants pour la première fois mis en lumière, et les +bornes de cet article nous permettent à peine de signaler sommairement +l'analyse du _Livre des Quatre Dames_, par Alain Chartier; les pages +consacrées à François Villon et à Martin Franck; les détails donnés sur +le _Jardin de plaisance de l'Infortuné_; enfin, un long et complet +travail sur le _Séjour d'honneur_ d'Octavien de Saint-Gellais. Ce livre, +presque totalement inconnu, qui contient et décrit des faits historiques +et des traits de moeurs du plus grand intérêt, n'avait jamais été +suffisamment examiné. Il devra désormais une véritable importance au +catalogue de M. Viollet Le Duc. + +Nous terminerons cette appréciation bien sommaire et bien insuffisante +par quelques beaux vers tires des oeuvres de Jean et de Jacques de La +Taille. Ils sont placés dans la bouche d'un vieux courtisan, qui décrit +ainsi les ennuis de son état: + + Il (le courtisan) doit négocier pour parents importuns, + Demander pour autruy, entretenir les uns; + Il doit, estant gesné, n'en faire aucun murmure, + Prester des charitez et forcer sa nature; + Jeusner s'il fault manger; s'il fault s'asseoir, aller; + S'il fault parler, se taire, et si dormir, veiller; + Se transformer du tout et combattre l'envie: + Voilà l'aise si grand de la cour, et ma vie! + ..................................................... + N'est-ce la pitié lors de voir un gentilhomme, + Qui, défavorisé, rompt mille fois son somme? + De le voir tourmenté comme s'il fust couché + Dessus un lict qu'on eust d'orties enjonché? + De voir comme il tient haut son chevet, et se veautre + Tantost sur un costé et tantost dessus l'autre? + De voir comme il ne fait que resver, murmurer, + Regretter sa maison, maudire et souspirer? + ..................................................... + La cour est un théâtre où nul n'est remarqué + Ce qu'il est; mais chascun s'y mocque, estant mocqué. + L'esprit bon s'y fait lourd, la femme s'y diffame, + La fille y perd sa honte, la veufve y acquiert blasme. + Les sçavants s'y font sots, les hardis esperdus, + Le jeune homme s'y perd, les vieux y sont perdus. + +_Lettres de lord Chesterfield_ à son fils Philippe Stanhope. Traduction +par M. AMÉDÉE RENÉE. 2 vol. in-18.--Paris, 1843. _Jules Labitte_. 5 Fr. +50 c. le volume. + +N'est-ce pas une chose étrange qu'en pleine fleur du dix-huitième +siècle, alors que la société française était à l'apogée de son éclat, de +sa politesse et de son esprit, il ait été donné à un Anglais de +promulguer le code des bienséances, les lois de cette politique mondaine +à l'aide de laquelle un jeune homme s'avance et se pousse dans la +société? L'amour paternel fit ce miracle, et aussi, ajoutons-le, +l'influence de l'éducation toute française que recevaient alors, au +sortir des universités, les jeunes héritiers de l'aristocratie +britannique. Avant d'être un homme d'État, Philippe Stanhope, comte de +Chesterfield, avait fait son apprentissage dans la diplomatie amoureuse +des boudoirs parisiens. Ce qu'il appelait dédaigneusement «la croûte +anglaise,» il l'avait perdue en venant à plusieurs reprises visiter la +France. Ajoutons qu'il était aidé dans ce travail sur lui-même par un +ardent désir de plaire qui le caractérisa toujours. Sans cette émulation +naturelle, sans ce naturel besoin de charmer, sans cette ferme croyance +à l'irrésistible pouvoir des formes et du beau langage, il n'est pas +d'homme, en effet, qui trouvât en lui la patience de s'astreindre aux +minutieuses exigences de la vie de salon, telle surtout qu'on la +pratiquait à la brillante époque dont nous parlons. + +Orateur, homme du monde, homme de lettres tout à la fois, lord +Chesterfield fut toujours,--nous nous servons d'une expression de M. +Amédée Renée, l'_esclave favorite_ de la société brillante où il vivait. +Au milieu de toutes les préoccupations qui lui étaient imposées par un +grand rôle, un seul sentiment naturel s'était fait jour, l'affection qui +dicta au noble comte les fameuses _Lettres à son Fils_. Et le destin, +qui semble se plaire quelquefois à se jouer des prévisions humaines, +voulut justement que tous les discours du grand politique, les mesures +importantes adoptées par le vice-roi d'Irlande, les savants écrits de +l'ami de Pope et d'Addison fussent à peu près inconnus de la postérité; +tandis que la correspondance familière, les épanchements paternels que +le lord Chesterfield vouait d'avance, au mystère de l'intimité, devaient +être en fin de compte son titre le plus durable au souvenir des hommes. + +De sévères moralistes se sont fortement récriés contre la tendance de +ces lettres et l'espèce d'immoralité mondaine prêchée à son fils par le +courtisan émérite. Il est certain que, absolument parlant, comme système +général d'éducation, les doctrines morales de lord Chesterfield sont +loin d'être irréprochables. Mais on les jugerait mal en se plaçant à ce +point de vue: il faut se rappeler, en les lisant, que les lettres furent +écrites à un jeune diplomate par un ex-ministre, et qu'elles durent se +ressentir naturellement du génie des cours au milieu desquelles le +second avait vécu, au milieu desquelles le premier allait vivre. Il faut +se rappeler, en outre, que lord Chesterfield avait à combattre un de ces +naturels froids et contraints, sobres et gauches, apathiques et +scrupuleux, qui réussissent ordinairement si mal dans la vie publique; +avec un jeune homme de cette trempe, les conseils sérieux étaient pour +ainsi dire superflus. Chesterfield voyait à son fils Philippe plus de +dispositions qu'il ne lui en souhaitait pour l'étude, la retraite, les +_in-quarto_ poudreux, les vieilles médailles. Tout au contraire, il ne +lui trouvait pas l'esprit assez délié, les manières assez gracieuses, la +parole assez facile pour un futur courtisan. N'est-il pas convenable, +dès lors, qu'il lui recommande le commerce de la bonne compagnie, les +artifices quelquefois légitimes par lesquels on y réussit, et, jusqu'à +un certain point, le culte des femmes, qui pouvaient seules, au +dix-huitième siècle, commencer la réputation d'un jeune homme? + +La réimpression des _Lettres de lord Chesterfield_ est d'autant plus +appropriée aux besoins de notre époque, que notre époque ressemble un +peu, par son caractère général, à celui de Philippe Stanhope. Elle donne +plus au fond qu'à la forme, et, cherchant à prévaloir par le mérite, +elle ne s'occupe peut-être pas assez des qualités futiles auxquelles le +mérite peut devoir son lustre: il est assez superflu de lui prêcher +l'économie, les fortes études, l'application sérieuse aux choses utiles, +mais non pas de la rappeler à l'élégance des manières, à l'agrément des +causeries, à la bonne grâce dans les mille menus détails qui composent +la vie de société. Aussi félicitons-nous M. Amédée Renée de nous avoir +donné en deux beaux volumes à bon marché ce manuel de la politesse, que +nos ancêtres, spirituels et raffinés comme ils étaient, jugeaient +suffisant pour eux; nous le félicitons aussi de sa traduction élégante +et fidèle, et nous rendons enfin justice au travail dont il l'a fait +précéder, et où se trouvent réunis avec bonheur tous les documents +relatifs soit à la vie de lord Chesterfield, soit à ses autres écrits, +dont il n'existe aucune traduction française (2). + +[Note 2: On a extrait des recueils et des publications périodiques de +nombreux échantillons de sa critique morale et littéraire, des poésies +légères, etc., qui ont formé, sous le titre de _Mélanges_, deux volumes +in-4. Il a été composé, en outre, d'autres recueils de ses discours el +de ses écrits politiques, puis une vaste collection de lettres divisées +en trois livres.] + +_Mexique et Guatemala_, par M. DE LA RENARDIÈRE; _Pérou et Bolivie_, par +M. LACROIX. 1 vol. in-8°, avec 2 cartes et 76 gravures.--Paris, _Firmin +Didot_. (Tome quatrième de l'_Amérique_, dans la collection de +l'_Univers pittoresque_.)--6 francs. + +_L'Univers pittoresque_, cette importante collection qui doit embrasser +l'histoire et la description de tous les peuples de la terre, vient de +s'enrichir d'un nouveau volume: c'est le quatrième publié sur +l'Amérique. Il comprend le Mexique, le Guatemala, le Pérou et la +Bolivie. Un de nos plus savants géographes, M. de La Renaudière, s'est +chargé d'écrire, en 500 pages, l'histoire et la description du Mexique +et du Guatemala; M, Frédéric. Lacroix, jeune écrivain dont le nom est +déjà avantageusement connu dans lu science, a résumé en 200 pages tout +ce que les historiens et les voyageurs nous ont appris jusqu'à ce jour +concernant le Pérou et la Bolivie. Ce double travail est d'autant plus +estimable et plus digne d'un grand succès, qu'il n'existait pas encore +en français. Nous possédions sans doute une foule d'ouvrages +recommandables sur ces contrées si fameuses des deux Amériques; mais de +tous ces fragments détachés, il eut été même fort difficile de former un +ensemble complètement satisfaisant. MM. de La Renaudière et Frédéric +Lacroix ont rempli avec conscience et avec talent l'utile tâche qu'ils +s'étaient imposée; ils ont rendu un véritable service à toutes les +personnes qui désirent apprendre à connaître en peu de temps et à peu de +frais le Mexique, le Guatemala, le Pérou et la Bolivie, sous le rapport +historique, comme sous le rapport descriptif. Les nombreuses gravures +qui ornent ce volume représentent pour la plupart les curieux monuments +des Mexicains et des Péruviens, avant la découverte de l'Amérique et les +conquêtes de Cortez et de Pizarre. + +_Méthode complète et progressive de Piano_; par HENRI BERTINI.--Chez +Schonenberger, éditeur, boulevard Poissonnière. + +Un ouvrage élémentaire écrit pour faciliter l'étude d'un instrument ne +mérite l'attention du public, qu'autant qu'il diffère des autres, et +qu'il ajoute quelque chose à la masse des procédés connus avant son +apparition. A ce titre, le travail de M. Bertini doit être +particulièrement remarque. Ce n'est pas, comme les anciennes méthodes, +un recueil d'airs plus ou moins connus, plus ou moins vulgaires, que +l'élève sait d'avance et joue de mémoire; ce n'est pas non plus une +série aride d'exercices mécaniques, dont un homme fait et doué d'une +volonté forte peut seul surmonter l'ennui et la fatigue, grand défaut +qui s'opposera toujours à ce que la méthode de M. Kalkbrenner puisse +être mise entre les mains d'un enfant. + +M. Bertini a su éviter ces deux inconvénients. Sa méthode est simple et +sagement progressive. L'élève n'y rencontre jamais deux difficultés à la +fois, chacune de ces difficultés est habilement présentée dans un air +très-court, facile à comprendre, d'une mélodie agréable, et dont +l'harmonie correcte et distinguée forme de bonne heure le goût de +l'élève, et lui donne le sentiment de l'élégance de la forme et de la +pureté du style. Fruit de l'expérience acquise par l'auteur dans une +longue et honorable carrière consacrée à l'enseignement, l'ouvrage de M. +Bertini nous paraît un des mieux faits qui aient jamais paru en ce +genre, et tous les professeurs qui en adopteront l'usage ne tarderont +pas sans doute à en constater l'utilité. + +Modes. + +Nous avons assisté cette semaine à l'emballage de quelques toilettes de +genres si différents, qu'on les croirait les unes pour l'été, les autres +pour l'hiver. + +La première, celle dont nous donnons le dessin, se compose d'un chapeau +de crêpe blanc à plumet russe et d'une robe de soie glacée scarabée. La +jupe est ouverte sur un jupon de mousseline; le corsage, demi-décolleté, +laisse voir une chemisette à jabot; l'ombrelle douairière vient seule +nous indiquer que ce costume est pour l'été. + +Pour les jours heureux, les beaux jours, il y avait des robes de barège +èolien laine et soie, et des robes de barège de soie sur lesquelles +serpentait une petite guirlande de fleurs. Ces dernières étaient +charmantes de fraîcheur et de légèreté: deux grands volants ou des plis, +les corsages décolletés et les manches courtes.--Fichus de mousseline +brodée, des chapeaux de crêpe ornés de fleurs. + +Une robe de mousseline de l'Inde, le devant brodé en tablier à dessins +de guipures, dentelle bordant la broderie, relevée de chaque côté de la +jupe par un noeud de ruban; corsage juste, décolleté et brodé devant, la +dentelle de la jupe se continuant au bord de la broderie et entourant le +corsage. Turban en point d'Angleterre.--Une robe de tarlatane blanche à +deux jupes sans broderie, corsage à la grecque, ceinture très-étroite +attachée devant par une agrafe formée de deux plaques ovales, émail bien +entouré de perles. Ces deux dernières toilettes étaient envoyées à Bade. + +Toutes les robes d'étoffes un peu lourdes se garnissent en tablier, et +les biais, les petits plissés à la vieille, les passementeries, font de +jolis ornements dans ce genre. + +Correspondance. + +_A M. Bonj... de Pezenus_.--Ce que vous nous écrivez de M. votre fils +nous paraît tout à fait admirable; mais l'avis de madame sa tante nous +semble aussi bien sage. Ne vaut-il pas mieux attendre, pour publier le +portrait de M. Alexandre Bonj..., qu'il se soit fait un peu plus +connaître par ses oeuvres? Vous devez être parfaitement persuadé, +monsieur, que vous n'attendrez pas longtemps. + +_A M. Na..., de Montpellier_.--Il est inutile de faire acheter le livre. +Le libraire Tes... en a vendu un exemplaire à l'un de vos compatriotes, +M. Renouv..., qui est trop ami du vrai savoir pour ne pas vous le +laisser consulter. + +_A madame J. R. d'Ar_.--Un de nos rédacteurs en a trois ou quatre, mais +ils ne sont pas à vendre. + +_A M. Rob..., de Nantes._--La recommandation de deux députés vous sera +plus utile que celle de la presse tout entière. + +_A MM. R., de Lyon; J., d'Avallon; F. et Ob., de Prov.; mademoiselle +Jos. Ri..., de Gisors; De., Leb., Val., Lorm., de Paris._--Il est +singulier que l'un fasse de pareilles communications à un journal. Dans +quel but? Est-ce pour économiser les frais de correspondance? +L'administration des postes se plaindra. En somme et pour cette fois, +voici les réponses dans l'ordre où nous avons placé les noms des +correspondants:--Oui.--L'adresse est inexacte.--Mort +insolvable.--Consultez votre avocat.--Soit; mais nous ne vous remercions +pas.--25 myriamètres.--En onyx.--Assez, de grâce. Faites-vous soigner et +ne lisez rien, pas même l'_Illustration_; faites-nous lire par +d'autres.--Nous aimons mieux le croire. + +_A M. Math. d'Arg..._-Le pilier n'est pas détruit. Obtenez +l'autorisation de le faire abattre à vos frais; si le chandelier d'or +s'y trouve, nous le publierons. A S..., on dit que depuis 400 ans un +cierge brille dans le troisième pilier de la nef de Saint-Et., à gauche. +Ne serait-ce pas le cierge de votre chandelier? + +_A MM. Lum. et Rod._--Il avait à cette époque vingt-deux ans. C'était à +son retour de C. La rencontre ont lieu à environ deux cents pas du L. Un +signe particulier marque la place. E. M. a toujours affirmé que l'un des +témoins était une femme. Le garde de M. d'Arb. raconte des circonstances +qui ne paraissent point croyables. Il n'y a pas eu de commencement +d'instruction. C'est tout ce que l'on veut nous confier, au moins pour +cette première fois. Avant de rien ajouter, on veut savoir quel intérêt +a dicté la lettre du 2 juillet. + +_A M. O. Vard..._-L'intention est digne d'éloges; l'exécution serait +difficile, le succès nul. Le conseil que M. Suard donnait à M. votre +père est encore bon à suivre aujourd'hui; il en sera peut-être autrement +pour votre petit-fils. _L'Illustration_ ne peut pas accepter +actuellement une si grave responsabilité; si elle vit un quart de +siècle, comptez sur elle. + +_A M le professeur Is..._--Très-certainement. Ce serait une économie +considérable; mais l'invention est encore très-imparfaite. Nous +accueillerons, du reste, avec reconnaissance, tous les renseignements +que vous voudrez bien nous communiquer dans cette direction. + +Ascension du Ballon de M. Kirsch + +EMPORTANT IN ENFANT. + +Un aéronaute, M. Kirsch, avait annoncé à Nantes une ascension pour le +dimanche 16 juillet dernier. Une foule immense était réunie sur la +promenade, de la Fosse; mais le ballon, par suite de la rupture de la +corde qui le retenait attaché à deux mâts, s'éleva tout à coup, traînant +après lui la nacelle attachée par un de ses côtés seulement, et la corde +de sauvetage terminée par son grappin comme ancre de salut. Ce grappin, +balayant ainsi le pavé, rencontre sur son passage un enfant âgé de douze +ans et demi, nommé Guérin, apprenti charron, qui cherchait alors à fuir; +il le saisit par son pantalon de laine, qu'il crève au-dessus du genou +gauche pour sortir par le flanc droit, en opérant en outre une large +solution de continuité dans la direction transversale du ventre. + +Ainsi cramponné et traîné quelques instants avant de perdre pied, +l'enfant ne se doute pas encore du sort qui l'attend; cependant, par un +mouvement instinctif, il s'empare à deux mains de la corde, et, +solidement établi dans cette position, comme s'il s'y fût préparé à +l'avance et avec connaissance de cause, il est lancé dans les airs à 500 +mètres au-dessus du sol, au grand effroi de la foule. Une catastrophe +affreuse semblait inévitable. Par un hasard providentiel, le ballon est +tombé dans une prairie, à peu de distance de la ville, et l'enfant est +sorti sain et sauf de cette terrible épreuve. Reconduit aussitôt à sa +mère, qui ignorait tout encore, voici les détails qu'il a donnés sur les +diverses sensations qu'il avait éprouvées pendant cette ascension +improvisée. + +Sa première pensée fut de faire une invocation à Dieu pour sa petite +soeur et pour lui-même; ensuite il appela à grands cris à son secours; +il n'éprouvait ni vertiges ni éblouissements. Jetant les yeux sur la +terre, il se rendait compte de ce qui se passait, remarquant bien que la +foule, qui lui faisait l'effet d'une fourmilière, suivait le ballon et +paraissait se diriger vers le lieu présumé de la chute. + +Sans avoir sérieusement réfléchi que la mort le touchait de bien près, +il avoue cependant avoir été vivement préoccupé de la crainte de tomber +sur une maison ou dans la Loire. Dans cette double hypothèse, sa +préférence était pour la rivière, pensant avec juste raison y trouver +plus de chances de salut. En regardant tour à tour la terre et le +ballon, il voyait les maisons de la grosseur de son doigt, dit-il, et la +ville de Nantes réunie en un seul point. + +A la vue du ballon qui perdait de sa tension et semblait lui annoncer +une prompte délivrance, il sentait son courage se ranimer; mais en même +temps que la descente s'opérait, il tournait sur lui-même et voyait tout +tourner au-dessous de lui. + +Enfin, sur le point de toucher la terre, l'incertitude sur la manière +dont s'opérerait sa chute a réveillé ses craintes, et, apercevant dans +la prairie attenant à la propriété de Beau-Séjour plusieurs personnes +près d'une meule de foin, il leur cria: «A moi, mes amis! sauvez-moi, je +suis perdu!» On lui répondit: «N'aie pas peur; tu es sauvé.» + +[Illustration: Ascension forcée du jeune Guérin, à Nantes, le dimanche +16 juillet.] + +En effet, deux hommes accourus immédiatement l'ont reçu dans leurs bras; +et aussitôt le jeune Guérin leur demanda à être conduit chez un de ses +cousins demeurant près du pont de la Madeleine. + +Sa santé n'a pas été altérée. Il a seulement été très-agité pendant la +nuit qui a suivi l'événement: il se figurait encore voyager dans son +ballon à travers les airs, et appelait sa mère à son secours. + +Rébus. + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS: Mademoiselle Lenormand est décédée dans un +âge très-avancé. + +[Illustration: UNE IMPRUDENCE. (Nouveau rébus.)] + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0022, 29 *** + +***** This file should be named 38210-8.txt or 38210-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/2/1/38210/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38210-8.zip b/38210-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c12dd00 --- /dev/null +++ b/38210-8.zip diff --git a/38210-h.zip b/38210-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..08be5f1 --- /dev/null +++ b/38210-h.zip diff --git a/38210-h/38210-h.htm b/38210-h/38210-h.htm new file mode 100644 index 0000000..21dceb5 --- /dev/null +++ b/38210-h/38210-h.htm @@ -0,0 +1,3744 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843 by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. 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Un an, 32 fr. + pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40 +</pre> + +<div class="somm"> +<p>SOMMAIRE.--<b>Révolution du Mexique</b>. Le général Santa-Anna. <i>Portrait de +Santa-Anna; Santa-Anna et son aide-de-camp Arista.</i>--<b>Courrier de +Paris.--Le Sapeur-Pompier</b>. <i>Costume de Service; Grande Tenue; Attributs; +te Sinistre; Manoeuvre de l'Échelle à crochets; Appareil Paulin; +Manoeuvre du Sac de sauvetage</i>.--<b>Une Mort</b>. Nouvelle.--<b>Anniversaire de +Juillet</b>. Les Fêtes politique. <i>Monument de Farey; Galerie des Tombeaux +sous la Colonne de Juillet; Distribution de secours.</i>--<b>La foire de +Beaucaire</b>. <i>Gitanos, marchands d'ânes; Foire de Beaucaire</i>.--<b>Poètes +Italiens contemporains</b>. H. G. Berchet.--<b>Théâtres</b>. Les Demoiselles de +Saint-Cyr; Lénore; madame Barbe-Bleue; Francesca. <i>Une Scène de Lénore; +deux Scènes de madame Barbe-Bleue</i>.--<b>Revue algérienne</b>. +<i>Mohammed-el-Mezari; Mohammed-el-Aboudi</i>.--<b>Bulletin +bibliographique.--Annonces,--Modes.--Correspondance. --Enfant enlevé par +un Ballon</b>. <i>Gravure</i>.--<b>Rébus</b>.</p> +</div> +<br> + +<h2>Révolutions du Mexique.</h2> + +<h4>LE GÉNÉRAL SANTA-ANNA.</h4> + + + +<p>Le chemin qui conduit de Vera-Cruz, à Mexico longe, en commençant, les +bords de la mer, traverse une plage, sablonneuse qui s'arrondit +gracieusement autour d'une petite baie aux vagues azurées, puis se perd, +après quelques détours, dans une vaste forêt dont on voit à l'horizon +les masses de verdure. Le voyageur qui, après avoir suivi la grève où +les flots déferlent avec un murmure imposant, pénètre sous ces arcades +naturelles, entend encore le bruissement de l'Océan répété par les +frémissements du feuillage; c'est la voix de la mer qui alterne avec +celle des grands arbres. Il prête alors avec ravissement l'oreille à +cette double harmonie, et s'abandonne, selon sa manière de voyager, au +balancement de la voiture, au trot de son cheval ou au roulis de sa +litière. Il aperçoit de temps à autre, à travers les fourrés épais, la +croupe luisante d'une génisse, ou les cornes recourbées d'un taureau à +moitié sauvage, qui montre un instant son mufle humide et noir, ses yeux +étonnés, et disparaît en faisant craquer dans sa fuite les lianes +entrelacées, en broyant sous ses pieds les clochettes des cobées et les +grandes palmes vertes des lataniers. Si l'étranger demande à son guide +d'où viennent ces troupeaux en si bon état, le guide lui répondra qu'ils +appartiennent à l'<i>hacienda</i> (grande ferme) de <i>Manga de Clavo</i>, et que +l'<i>hacienda de Manga de Clavo</i> appartient au général Santa-Anna.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/001a.png"></p> + +<p>C'est au sein de cette habitation que l'homme qui depuis 1821 a attaché +son nom à toutes les révolutions du Mexique, qui en a été le chef ou +l'instrument, vient tour à tour, victorieux ou vaincu, rassasié de +renommée ou avide de bruit, fatigué de la vie des camps on de +l'administration politique, se reposer de ses travaux, de ses défaites +ou de ses victoires; c'est là qu'il mûrit de nouveaux plans, qu'il +remplace ses antipathies politiques par des amitiés personnelles, qu'il +médite de renverser ceux qu'il a élevés, d'élever ceux qu'il a +renversés. C'est là que, pendant des mois, des années entières, il vit +retiré, oublié, jusqu'au moment où, sans transition, à l'étonnement +général, son cri de guerre retentit de nouveau à l'autre extrémité de la +république.</p> + +<p>Les faits seuls peuvent peindre ce caractère versatile, inquiet, +remuant; cet homme n'aspirant qu'à l'impossible, dégoûté de la réalité, +victorieux après une défaite, vaincu après une victoire, jouant sa vie +et sa fortune avec autant d'indifférence qu'il expose celle des autres, +répandant le sang sans être cruel, connaissant du reste assez ses +compatriotes pour jouer impunément ce jeu téméraire, et les asservissant +parce qu'il les connaît.</p> + + + +<p>Santa-Anna doit avoir quarante-cinq ou quarante-six ans; sa taille est +élevée, et la maturité de l'âge ne l'a pas encore épaissie. Son teint +pâle, ses grands yeux noirs, ses cheveux plus noirs encore bouclant sur +un front élevé, impriment à sa personne un air de distinction que ne +dément pas une élocution facile et abondante, particulière du reste à +tous ceux qui parlent cette belle langue espagnole, si harmonieuse et si +riche. Il joint à cette éloquence naturelle l'art de connaître mieux que +qui que ce soit les ressorts qu'il faut presser, les fibres qu'il faut +attaquer dans le coeur de ses concitoyens, et l'influence de sa parole +est irrésistible.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001b.png"><br><b>Santa-Anna et son aide-de-camp Arista.</b></p> + +<p>Il apparaît pour la première fois dans l'histoire politique du Mexique +en 1821. A cette époque de sa première jeunesse, il commandait un corps +d'insurgés, à la tête desquels il s'empare de Vera-Cruz, dont il est +nommé gouverneur. Favori de l'empereur Iturbide qu'il avait soutenu de +tout son pouvoir, il est cité à comparaître devant lui pour rendre +compte d'une insubordination grave. Blessé d'une destitution méritée, +mais qu'il n'attendait pas, il revient dans la place qu'il commandait, +harangue ses troupes, se soulève contre l'autorité impériale, et déclare +le Mexique république indépendante. Un général, envoyé pour le châtier, +se joint à lui; les villes de Oajaca, de Guadalajara, de Guanajuato, de +Queretaro, de San-Luis-Potosi, de Puebla se soulevèrent également, et un +an s'est il peine écoulé depuis l'audacieux défi de Santa-Anna, que +l'empereur Iturbide est renversé du trône.</p> + +<p>Quelques mois après l'installation de la nouvelle république dont le +général Santa-Anna avait été le premier champion, il se révolte aussi le +premier contre l'autorité de son congrès.</p> + +<p>En 1828, Santa-Anna est encore gouverneur de Vera-Cruz. Un complot a +éclaté à Mexico: on le croit complice, et le congrès le rappelle de son +commandement: le congrès ne devait pas être obéi plus qu'Iturbide. Loin +de se démettre de son autorité, qui ne s'étendait que sur la ville de +Vera-Cruz, Santa-Anna, par un de ces coups d'audace qui lui sont +familiers, usurpe le commandement de la province entière, rassemble ses +fidèles Veracruzanos, bat les troupes qu'on lui oppose, s'avance +jusqu'au fort de Perote, et s'en empare. Un décret du sénat déclare +Santa-Anna hors la loi, et de nouvelles troupes sont envoyées contre +lui.</p> + +<p>Santa-Anna pousse la modération jusqu'il ne pas déclarer le sénat hors +la loi à son tour, et va commencer une de ces campagnes d'escarmouches +dans lesquelles la spontanéité, la brusquerie de ses mouvements le +rendent si redoutable; une de ces campagnes de marches et de +contre-marches, où la guerre se fait à la manière des Arabes ou des +Indiens d'Amérique, par ruse, par surprise, et qui tient à la fois de la +guerre et de la chasse.</p> + +<p>Là, le costume du général et de l'officier est remplacé par l'équipement +du voyageur: une simple veste avec des attentes d'épaulettes, un large +chapeau de vigogne, une manga bleue ou violette, de lourdes bottes de +cheval, de longs éperons battus par le fourreau d'un sabre droit, tel +est le costume de Santa-Anna et de son état-major.</p> + +<p>L'officier qui marche à côté du général, l'officier porteur de ces +longues moustaches rouges recourbées vers le menton, et qui lui donnent +l'air d'un uhlan, c'est le colonel Arista. C'est l'aide-de-camp de +Santa-Anna, son bras droit, son confident, le compagnon inséparable de +ses dangers, celui que, dans certaine comédie politique, nous verrons +lui donner la réplique. Arista est ce que les Mexicains appellent +énergiquement «hombre de caballo,» ce qui veut dire que, dans une mêlée, +pour éviter un coup de lance, il se couchera sous le ventre, de son +cheval et passera outre; ce qui veut dire que, sans mettre pied il +terre, il ramassera son épée au plus rapide galop de sa monture, qu'il +jettera rudement sur le flanc le taureau dont il aura saisi la queue +entre sa selle et la courroie de son étrier.</p> + +<p>Les soldats que Santa-Anna commande sont tous de la Tierra-Caliente; ce +sont des hommes dont le corps a la couleur et la dureté du bronze +florentin, sur lesquels les maringouins ne peuvent plus mordre, la +fièvre jaune, n'a plus de prise; des hommes habitués à supporter la +faim, la fatigue, qui, sous un soleil brûlant dont les réverbérations +tordent et calcinent les entrailles, boivent d'une cigarette, et qui, +après douze heures de marche, dînent d'une cigarette. C'est à la tête de +ces soldats que Santa-Anna va braver la poursuite de ses ennemis, +composés peut-être en grande partie de troupes des zones froides et +tempérées, et qui, dans ce cas, laisseront pour traces de leur passage +les cadavres des leurs que la soif aura consumés. Il abandonne le fort +de Perote, tire à l'est du côté de Téhuacan, Camino-de-Oajaca, arrive +dans cette ville et s'y fortifie.</p> + +<p>Puis, débusqué par des forces de beaucoup supérieures aux siennes, il se +replie dans l'intérieur de la ville, et, de rue en rue, de maison en +maison, s'enferme, lui et les siens, dans le couvent de <i>Santo-Domingo</i>. +Cet édifice, à peu près comme tous ceux du même genre, est protégé par +de hautes et solides murailles crénelées, défendu par une porte massive +et plus encore par la sainteté de son métier de couvent. Alors va +commencer, non pas un siège, car on n'oserait ni miner, ni saper, ni +canonner la maison sainte, mais on va tâcher de forcer par la faim et +les privations les hommes que nous venons de dépeindre. Le siège sera +long.</p> + +<p>Santa-Anna sait à quels ennemis il a affaire; aussi, sans souci du +lendemain, ne pensant qu'à la fatigue du moment, il choisit l'endroit le +plus frais du couvent pour faire sa sieste; après il avisera aux moyens +de défense. Les assiégeants sont moins tranquilles, mais ils doivent +aussi, de leur côté, prendre leur chocolat et se reposer, car la nuit +est venue. Les Indiens suspendent la nuit leurs attaques, les Mexicains +font comme les Indiens.</p> + +<p>Le jour revient, la fusillade commence, mais plus meurtrière pour les +assaillants et pour les murailles qui protègent les assiégés que pour +ces derniers; puis la nuit succède, au jour une fois encore. Le +lendemain, les troupes du gouvernement ont la mortification d'entendre +le mugissement des boeufs se mêler aux hennissements des chevaux bridés +et sellés dans la vaste cour de Santo-Domingo. Le corps fumant de ces +animaux, leurs flancs haletants attestent qu'ils ont fait pendant la +nuit une course longue et rapide, et les cavaliers, couchés dans leurs +grands manteaux, fument insoucieusement.</p> + +<p>Tout d'un coup, à un signe muet, chacun est en selle, et, au moment où +les assiégeants croient leurs ennemis occupés à se réjouir de leur +succès, les portes du couvent s'ouvrent comme pour les processions +solennelles; mais, au lieu des bannières de l'église, des chasubles des +prêtres, ce sont les banderoles rouges des lanciers, les manteaux jaunes +des dragons qu'on voit flatter. Les clochers, au lieu d'être garnis de +draperies ondoyantes et de laisser échapper de leurs cages de pierre de +joyeux <i>repiques</i>, sont couronnés de soldats aux figures basanées qui +font un feu vif et soutenu. Les assiégeants surpris sont culbutés, +battus, tandis qu'un détachement de la garnison de Santo-Domingo va +s'emparer à leurs yeux d'un couvent voisin, et s'y installe.</p> + +<p>Le chef qui commande pour le gouvernement s'aperçoit de la faute qu'il a +commise en dédaignant d'occuper ce couvent, dont les clochers lui +auraient servi à inquiéter les assiégés; il se promet, à la première +occasion, de réparer son imprudence, et prend judicieusement une autre +position, car il est entre deux feux. Plusieurs jours se passent, comme +les premiers, entre les fusillades, les repos et les sorties, pendant +lesquels Santa-Anna attend un de ces heureux hasards qui l'ont toujours +si merveilleusement servi et que la Providence semble lui réserver; de +son côté, le chef des assiégeants avise au moyen de s'emparer du couvent +qu'il ambitionne.</p> + +<p>Au moment où il y réfléchit en se promenant avec son aide-de-camp, les +yeux fixés sur l'édifice qu'il convoite, il s'écrie:</p> + +<p>«Mais, je ne me trompe pas, D. Cayetano, <i>par Maria santisima</i>, au lieu +de ces maudits soldats si agiles à nous fusiller il y a trois jours, +j'aperçois les moines sur les clochers; ces diables de <i>Pintos</i> se +seront rejoints au général.</p> + +<p>--Si, señor, répond l'aide-de-camp; ils n'étaient pas assez nombreux +pour se diviser ainsi.»</p> + +<p>En effet, on voyait les capuchons et les longs frocs des moines se +détacher sur la blancheur des tours, et on entendit un moment après les +cloches retentir sous leurs coups, comme si ceux qui les frappaient à +bras raccourcis voulaient célébrer la délivrance de la maison sainte et +réparer le temps perdu.</p> + +<p>Un moine, entre autres, dépassant ses camarades de toute la tête, +semblait y mettre plus d'ardeur qu'eux tous, et dans son enthousiasme, +son capuchon rabattu laisse de temps à autre pointer deux grandes +moustaches d'un rouge vif, mais que la hauteur rend invisibles.</p> + +<p>Le général, attentif à ce spectacle, se tourne vers l'aide-de-camp: +«Qu'un détachement, lui dit-il, aille occuper de suite le couvent, et +qu'on se hâte; cette occasion est trop précieuse pour la perdre.»</p> + +<p>L'ordre est exécuté. Un régiment s'avance l'arme au bras, quand tout à +coup les moines laissent tomber leurs capuchons el leurs frocs; les +<i>habits rouges</i> paraissent à leur place, une grêle de balles tombe sur +le régiment en marche, et se croise avec celle que le clocher de +Santo-Domingo, également couronné de soldats de Santa-Anna, fait +pleuvoir sur lui: les malheureux sont décimés, éclaircis par un double +feu avant qu'ils ne soient revenus de leur surprise.</p> + +<p>Cependant la position devient critique pour Santa-Anna; les vivres ne +manquent pas, mais les finances sont épuisées. Arista, qu'on a sans +doute reconnu dans ce moine aux grandes moustaches, a été, par son +ordre, mettre à contribution les mines d'argent voisines de Oajaca, et +il est de retour, Santa-Anna donne l'ordre de l'introduire dans la pièce +qu'il s'est réservée.</p> + +<p>«Eh bien! Arista, lui dit-il, combien de talegas (sacs de 1.000 +piastres) me rapportez-vous?</p> + +<p>--Pas une, mon général; mais, ajouta-t-il, en caressant sa moustache et +avec cette satisfaction de l'homme qui a rempli consciencieusement son +devoir quoique sans résultat, j'ai apporté en croupe le directeur des +mines, bien qu'il proteste par tous les saints du paradis qu'il n'a pas +un seul réal disponible.»</p> + +<p>Santa-Anna sourit, el lui dit en reprenant sa promenade: «Allez dire à +mes <i>muchachos</i> que je n'ai pas d'argent, mais que je leur accorde un +tiers en sus de leur paye habituelle.»</p> + +<p>Dans l'après-midi une grande rumeur se fait dans la ville et parmi les +assiégeants. Le bruit se répand, et ce bruit est vrai, que Mexico a été +pillé, que le président est en fuite et le gouvernement renversé.</p> + +<p>Le hasard providentiel a servi Santa-Anna. Assiégeants et assiégés se +donnent la main, s'embrassent, s'appellent des noms les plus affectueux, +<i>hermanos, campadres</i>, et avec d'autant plus de raison que, dans les +guerres civiles, <i>frères</i> et <i>compères</i> combattent l'un contre l'autre. +Les moines sont remis en possession de leurs couvents, le directeur des +mines regagne sa résidence, les soldats de Santa-Anna leur ciel brûlant +en faisant crédit à leur général, et celui-ci s'en va rêver de nouveau +sous les ombrages de <i>Manga de Clavo</i>.</p> + +<p>Tout ceci se passe dans les premiers jours de 1829,</p> + +<p><i>(La fin à un prochain numéro.)</i></p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p> + +<p>La session est close; M. le ministre de l'Intérieur a fait savoir, lundi +dernier, au gouvernement représentatif qu'il pouvait retourner chez lui +et prendre ses vacances. Le représentatif ne se l'est pas fait dire deux +fois: il est parti avec la joie d'un écolier qui a fini sa tâche et +s'élance à travers les grilles ouvertes, pour aller courir en pleine +campagne et respirer à l'aise. Il faut avouer que le représentatif est +dans son droit. Voici bientôt huit mois qu'il était cloué sur son banc +de gauche et de droite, et qu'il manoeuvrait au centre. De décembre à +juillet, l'exercice est rude. Quand on est resté si longtemps sur son +siège, quand on a dévoré tant de paroles sans saveur, de discours mal +assaisonnés et de budgets indigestes, on a besoin de marcher pour se +dégourdir les jambes, et de se refaire l'estomac et l'appétit par des +provisions d'air pur.</p> + +<p>La séance de clôture a été parfaitement déserte, comme cela est dans ses +habitudes; quelques honorables se montraient encore, ça et là, sur les +banquettes, derniers échantillons du troupeau dispersé, et tout à fait +semblables à des brebis égarées; depuis deux ou trois mois, les béliers +avaient pris les devants et se promenaient sur les grandes routes +cherchant de l'eau fraîche et un peu d'herbe tendre.</p> + +<p>Les béliers n'en font jamais d'autre: ils assistent rarement aux +derniers jours de la session. Les béliers, en effet, sont chargés de +conduire les moutons à la bataille. Dès qu'il n'y a plus de bataille, +que feraient-ils à la tête de la Bergerie? Or, les heures qui précèdent +la clôture des Chambres n'ont pas besoin de ces grands pourfendeurs: +tous les partis éprouvent la même lassitude; sans avoir précisément mis +bas les armes, ils sont à peu près désarmés. Comme il n'y a plus de +ministère à battre en brèche, ni de questions de cabinet à enfoncer, les +larges fronts qui se chargent ordinairement de cette besogne ne se +sentent plus nécessaires. Ils désertent donc, se contentant, pour +empêcher la session de rendre le dernier soupir dans un complet abandon, +comme un mourant sans amis et sans famille, de laisser à l'arrière-garde +quelques traînards, qui lui jettent l'eau bénite et crient Vive le roi! +autour de son cercueil. Ainsi, les orateurs illustres, les grands +parleurs et les bavards disparaissent un à un, quinze jours avant la +dernière scène de la comédie; il ne reste que les muets et les bègues, +ceux qui se distinguent à la Chambre par un très-profond silence. La +séance de clôture est la séance où triomphent ces foudres de guerre; le +moment de lancer les éclairs de leur redoutable éloquence est à la fin +venu; à peine M. le ministre a-t-il prononcé ces mots: «La session est +close,» que nos gens se lèvent pleins d'ardeur, et, se donnant +réciproquement la main avec de fières attitudes de Démosthènes: «Adieu, +s'écrient-ils, portez-vous bien, bon voyage, à l'année prochaine!» Après +quoi ils s'essuient le front, comme accablés sous la fatigue de cette +terrible improvisation, et se disent intérieurement; «Eh! moi aussi je +suis Mirabeau!» Pour peu qu'on les y poussât, ils feraient imprimer sur +vélin et distribuer leur superbe discours: «Adieu, à l'année prochaine, +portez-vous bien, bon voyage!»</p> + +<p>De leur côté, les électeurs sont avertis et se tiennent sur le qui-vive? +Le canton n'est pas fâché de revoir son représentant, et de se trouver +engraissé et décoré dans sa personne. Si le canton est satisfait de son +illustre enfant, il lui dresse un banquet et une demi-douzaine de toasts +et d'allocutions; si, au contraire, il a contre lui quelque rancune, +trois ou quatre bureaux de poste, une dizaine de bureaux de tabac, +quelques aunes de rubans arrivant à propos, adoucissent son +ressentiment, et couronnent le front du mandataire d'une resplendissante +auréole. Le grand homme! il a compris les besoins de son époque: honneur +à lui!</p> + +<p>Lui, cependant, se promène par les rues de sa ville d'un pas relevé et +avec tous les signes d'une méditation profonde; que voulez-vous? il +porte, dans sa tête, les destinées de la France et de l'Europe, +l'Angleterre, et la Russie, et l'Espagne, et même un peu la Cochinchine. +Ne le dérangez pas, ne le troublez pas, de grâce! prenez garde qu'il ne +se heurte et ne fasse un faux pas: l'équilibre du monde en serait +ébranlé!--Si vous avez l'honneur de payer 200 francs de contribution, +ou d'être patenté, vous pouvez vous hasarder cependant et l'éveiller +dans ses rêves. L'élu a des égards pour l'électeur, tant que sa cote +n'est pas diminuée; il l'aperçoit de loin, il lui sourit, il lui tend la +main, il le devine d'une lieue au fumet. Comment vous portez-vous? +comment va madame votre épouse? et votre petit Eugène? Mon Dieu! que +vous avez bon air et bon visage, et que la France est heureuse d'avoir +des citoyens tels que vous!</p> + +<p>J'en connais un qui pousse à sa perfection cet art de caresser +l'électeur et de l'emmieller; celui-là est tout fraîchement arrivé aux +honneurs du représentatif; c'est à la poursuite de cette toison d'or +qu'il a déployé une souplesse de ressorts digne d'admiration. Vous +soupçonnait-il électeur, ou tout au moins cousin, ami, domestique ou +portier d'un électeur? il courait après vous comme un limier sur la +piste d'un fin gibier, vous tirait par le pan de l'habit, et vous +accablait de protestations et de tendresses; vous aviez beau faire et +vous débattre, et dire que vous n'en pouviez mais, qu'il ne faisait pas +votre affaire, que vos opinions ne vous permettaient pas de le choisir, +et qu'il s'adressât à un autre: notre homme n'en démordait pas, et +faisait si bien, qu'en vous quittant il emportait toujours quelque chose +de votre personne; si ce n'était pas votre vote, c'était au moins le +bouton de votre habit, tant il était tenace et vous tiraillait par tous +les bouts, pour arracher quelques lambeaux de votre conscience.</p> + +<p>Très-habile à tendre ses hameçons en plein vent et à happer les +électeurs au passage, il était plus remarquable encore dans sa chasse de +l'électeur à domicile. Je l'ai vu écumer le pot et arroser le rôti pour +plaire à la cuisinière; il appliquait à la politique le système que +l'Eliante de Molière conseille pour réussir en amour:</p> + +<p>Jusqu'au chien du logis il s'efforçait de plaire.</p> + +<p>Un jour, c'était la veille de l'élection, il avisa sur sa porte la femme +d'un électeur influent; un enfant de deux ou trois ans jouait sur le +seuil, près d'elle, illustre rejeton, l'orgueil, l'espoir de cette +famille électorale. Le candidat s'approcha de madame *** et la salua de +son air le plus souriant et le plus gracieux; puis, se tournant vers le +marmot: «C'est là monsieur votre fils? dit-il; charmant enfant, +semblable à sa mère; bon Dieu, quels yeux! quel front! il y a quelque +chose dans cette tête-là; voilà un jeune homme qui ira loin, nous en +ferons un jour un conseiller d'État, qui sait? un ministre; et, si je +suis député en ce temps-là, il pourra compter sur ma voix.»</p> + +<p>A ces mots, il prit le petit bonhomme dans ses bras et le caressa avec +de grandes démonstrations d'enthousiasme et de tendresse. Soit que +l'enfant fût sensible outre mesure à la flatterie, soit que les +prédictions que venait de faire le député en expectative eussent ouvert +subitement la voie et chatouillé son ambition, il ne se contint pas et +se conduisit comme les petits chiens de l'Intimé sur les genoux de +Perrin Dandin. Précisément le candidat le tenait en l'air, dans une +situation perpendiculaire à son visage, de sorte qu'il n'en perdit rien +et fut inondé de ses marques de joie et de reconnaissance. Mais il ne +s'en troubla point le moins du monde: «Adorable enfant! heureuse mère!» +s'écria-t-il. Le lendemain, l'élection eut lieu, et notre héros fut +nommé; la voix du père de l'enfant vint, au second tour de scrutin, +compléter l'appoint de sa majorité. Ou a vu avec quelle résignation +stoïque il supportait, dans l'intérêt de sa candidature, tout ce qui +pouvait lui tomber d'en haut; depuis qu'il est député, il en a essuyé +bien d'autres.</p> + +<p>Ce n'est pas seulement, la Chambre qui déserte Paris, tout le monde s'en +mêle; on ne rencontre que des gens qui font leur malle ou qui vont la +faire. Quand le mois d'août commence à poindre à l'horizon, il y a toute +une couche de population parisienne qui s'inquiète et s'agite; le besoin +de locomotion la sollicite et la tourmente; ce Paris, si cher et si +adoré pendant huit mois de l'année, devient maussade, insupportable, +odieux; il semble qu'on étouffe dans ses murs comme dans une bastille; +le pavé vous blesse et vous brûle, et vous avez hâte de lever le pied et +de vous enfuir quelque part, à droite ou à gauche, ici ou là, +qu'importe?</p> + +<p>Les symptômes de cette impatience se font voir, en ce moment, de tous +côtés; chacun fait ses préparatifs de départ et de changement de +domicile. Au signal donné par les deux Chambres, Paris va répondre de +tous les points de la ville: les notaires, les avocats et les avoués +expédient les actes, dévorent les dossiers et se préparent à demander au +bienheureux mois de septembre un peu de liberté et de repos. Les +présidents et les juges commencent à mettre leur bonnet au fourreau et à +plier leur hermine et leur loge, caressant l'espoir prochain de donner +un peu de bon temps à Thémis; l'Académie distribue ses couronnes et +envoie promener ses lauréats; le ministère fait atteler sa chaise de +poste; la guerre va au midi, l'instruction au nord; le commerce, la +marine, les affaires étrangères n'attendent que l'heure de se mettre au +galop. La royauté elle-même prendra bientôt ses vacances: elle ira au +château d'Eu dans quelques jours. Cependant les altesses royales +voyagent; mais tout n'est pas rose et plaisirs pour elles dans ces +pérégrinations que l'officiel et le solennel gênent et attristent +toujours. Les vacances des princes et des rois ne sont pas les +meilleures vacances; ne trouvent-ils pas sans cesse, à chaque pas, au +coin de toutes les villes et de tous les sentiers, la harangue du maire, +du conseil municipal, du commandant de la garde citoyenne, du député en +congé et de l'académie locale qui lui jette ses fleurs de rhétorique et +lui barre le chemin?</p> + +<p>Voyez-vous dans l'enceinte des collèges cette, multitude jeune et +ardente qui feuillette un dictionnaire, et, les deux coudes appuyés sur +la table, griffonne un thème grec ou une dissertation latine? c'est la +nation des écoliers. Voilà les véritables bienheureux, les élus du mois +d'août et du mois de septembre. Pour ceux-là, du moins, le mot vacances +a des charmes inappréciables, un bonheur immense et sans mélange: il +renferme les émotions les plus vives et donne les biens les plus +désirés, l'air, la liberté, les bois, les prés fleuris, les courses +haletantes dans la plaine ou sur la montagne, les caresses d'une mère, +les douceurs du foyer domestique, les joies de la famille!</p> + +<p>Aussi, comme ils calculent les jours! comme ils attendent avec +impatience l'heure qui doit ouvrir les portes de leur cage! A l'instant +où je vous parle, il n'y a pas un élève des collèges royaux, de Rollin à +Charlemagne, de Henri IV à Louis-le-Grand, de Bourbon à Saint-Louis, qui +ne compte sur ses doigts tous les matins en se levant, tous les soirs en +se couchant, et ne dise: «Dans un mois, dans quinze jours, dans huit +jours, je serai en vacances!» Les plus calmes, les plus graves, les plus +indifférents, les plus forts et thèmes, ne sont pas eux-mêmes exempts de +cette impatience et de cette palpitation.</p> + +<p>Mais nos écoliers ne partiront pas avant d'avoir livré la grande +bataille de grec et de latin qui couronne l'année scolaire et lui sert +de dénouement; bientôt les voûtes de la Sorbonne répéteront les noms des +heureux vainqueurs au concours général, et chaque collège donnera, dans +son enceinte particulière, une imitation en miniature de ce triomphe +solennel; l'heure de la lutte n'est pas loin; déjà tous nos jeunes +athlètes s'arment de la plume et lui donnent le fil: c'est une grande +rumeur dans les collèges: le proviseur excite ses bataillons, le +professeur les harangue, le maître d'étude leur crie: <i>Macte animo!</i> il +n'est pas jusqu'au tambour qui ne batte l'appel des classes avec plus de +vivacité et d'ardeur, donnant à son roulement un air de <i>Te Deum</i> +anticipant sur les prochaines victoires.</p> + +<p>Le combat fini, quand les victorieux s'en retourneront les couronnes au +bras, quand les fils, ceints de lauriers, se seront jetés dans les bras +des mères, quand le proviseur leur aura donné le baiser magistral, alors +il fera bon voir la foule des écoliers libres enfin s'élancer à travers +les grilles et prendre son vol vers le toit paternel en poussant des +cris joyeux.</p> + +<p>En ces jours de liesse et de repos, il semble que le monde change de +face; il y a de tous côtés un désarmement général qui ferait presque +croire au bonheur et à la paix universels; tout se tait, tout est calme +et tranquille; les avocats ne crient plus, les ministres ne se +querellent plus, les juges ne condamnent plus, les professeurs ne +donnent plus de pensums; on se croirait en plein âge d'or, avant le coup +de dent donné imprudemment par Eve au fruit défendu.</p> + +<p>Mais quel bonheur n'a pas son excès, quelle médaille n'a pas son revers? +De cette distraction générale que les vacances autorisent, de cet oubli +des affaires qu'elles encouragent et qu'elles donnent, naît un tant soit +peu de langueur et de tristesse; chacun s'amuse à part soi, sur les +grands chemins ou dans son enclos; mais le monde parisien en souffre; il +semble que la vie se retire de lui: peu d'affaires, peu de plaisirs, peu +de bruit! Ce qui reste de Paris, ce qui ne voyage pas, ce qui n'a ni +parents, ni amis <i>extra muros</i>, ni coin de terre, ni maison des champs, +le Paris immobile en un mot, le Paris qui reste sur lieu, prend je ne +sais quel air indifférent et désoeuvré. Cette année, le ciel en a pitié +et lui envoie un remède efficace contre cet engourdissement et cet +ennui. Quelle est cette merveilleuse panacée! Quoi! ne devinez-vous pas, +vous tous, chers lecteurs, qui en faites chaque semaine, un usage +agréable, vous qui en connaissez, par expérience, l'incontestable vertu? +Et qu'y a-t-il de plus intéressant, de plus étonnant, de plus important +aujourd'hui que..... le rébus de <i>l'Illustration?</i></p> + +<p>Notre rébus a conquis toutes les affections; notre rébus attire tous les +regards; il n'est pas de parti, pas de Pyrénées, que notre rébus ne +réunisse dans une commune fraternité et dont il n'abaisse les cimes; il +est l'intérêt, le souci, la passion du moment. Les Chambres ont bien +fait de se dissoudre, car leur éloquence pâlissait devant les mystères +de ce rébus adoré; on ne s'inquiétait déjà plus de M. Guizot, mais du +rébus de <i>l'Illustration</i>; la gauche, la droite', le centre, avaient +beau se démener et se débattre.--Quelle est la nouvelle du jour? un +discours de Barrot? une harangue de Lamartine? Zurbano, Narvaez, +Saragosse, Madrid, O'Connell, la prise de la Zméla? Allons donc, vous +n'y pensez pas! Voilà de belles affaires vraiment auprès des rébus de +<i>l'Illustration!</i> Quoi de plus nouveau, en effet, ô Athéniens! quoi de +plus digne d'attention que ces rébus incomparables?</p> + +<p><i>L'Illustration</i> est naturellement modeste; cependant la plus robuste +modestie ne saurait se taire en présence d'une sympathie si honorable et +d'un si prodigieux succès. Se taire ne serait plus de la pudeur, mais de +l'ingratitude; il est décent de baisser les yeux quelque temps et de se +dérober à sa propre gloire; mais que cette gloire finisse par vous +envelopper de toutes parts et vous inonde, on est bien obligé de la +voir, de l'envisager, de s'en faire honneur et de s'en parer: tel est le +cas de <i>l'Illustration</i>.</p> + +<p>Ses rébus occupent Paris, le font coucher tard, l'éveillent de bonne +heure, et souvent agitent ses nuits. Le samedi, dès que <i>l'Illustration</i> +paraît, les Parisiens se répandent dans la ville par centaines; vous +croyez qu'ils vont à leurs affaires: non, ils courent après le rébus. Le +chef de bureau en cherche le sens à travers ses dossiers, l'agent de +change à la Bourse, le marchand dans sa boutique, le millionnaire dans +son hôtel, la jolie femme dans son boudoir, le garde national en +faction, et le ministre en plein conseil!</p> + +<p><i>L'Illustration</i> refusait d'abord de croire à une vogue si universelle, +à une influence si extraordinaire, mais il a bien fallu qu'elle se +rendit à l'autorité et à l'évidence des faits.</p> + +<p>A tous les coins de rues, des femmes, des enfants, des vieillards, +arrêtent les écrivains, les dessinateurs, les employés, les imprimeurs, +les éditeurs, les brocheuses, les porteurs de <i>l'Illustration</i> pour leur +demander le mot du rébus de la semaine. Toutes les nuits, le rédacteur +en chef est éveillé en sursaut pour la même question. Dans les théâtres, +sur les places publiques, voici des gens en groupe qui chuchotent; vous +approchez et vous distinguez ces mots: «C'est cela!--Non, c'est +ceci!--Je n'en viendrai jamais à bout!</p> + +<p>--Ah! m'y voici; quel bonheur! je le devine; j'ai deviné!» C'est encore +de notre rébus qu'il s'agit.</p> + +<p>Hier, à minuit, M. de Rotschild rencontra M. Hottinger sur le boulevard +Montmartre: «Où allez-vous si tard?</p> + +<p>--J'allais chez vous.--Et moi aussi, répondit M. de Rotschild, pareil +à l'un des deux amis de la fable.--S'agit-il d'un emprunt ou d'un chemin +de fer?--Non, pardieu! j'allais savoir si vous aviez pu deviner le +dernier rébus?--Eh! j'allais vous en demander autant.--Ma foi non! je +n'ai rien deviné.--Ni moi; mais je ne me coucherai pas sans en avoir le +coeur net.--Ni moi, vraiment.» Et nos deux grands financiers se +promenèrent longtemps de long en large dans une agitation difficile à +décrire. A quatre heures du matin, ils cherchaient encore: leur anxiété +était au comble. Nous donnerons dans notre prochain numéro le bulletin +des suites de cette crise financière.</p> + +<p>A la même heure, tout remuait au domicile d'un avocat à la Cour de +cassation.--Sa jeune femme se désolait de ne pas savoir encore à quoi +s'en tenir sur le fin mot de la chose.--Elle sonnait ses domestiques, +elle harcelait son mari, et celui-ci, sautant à bas du lit, envoyait +chercher des renseignements chez le premier président de la Cour, et, à +son défaut, chez le garde-des-sceaux.</p> + +<p>Vendredi, le trouble était à l'ambassade d'Autriche; M. l'ambassadeur et +madame l'ambassadrice avaient mis toute leur maison sur pied; est-ce +qu'il serait arrivé à monseigneur quelque nouvelle diplomatique +fâcheuse? Est-ce que madame l' ambassadrice, aurait des maux de nerfs? +Point du tout; c'est le rébus de <i>l'Illustration</i> qui cause ce désordre: +depuis le matin, monseigneur se creusait la tête en vain et se dépitait; +un congrès ne lui aurait pas causé plus de soucis; heureusement, le +secrétaire d'ambassade connaissait un maître des requêtes qui +connaissait un oncle de la cousine de la nièce du propriétaire de +<i>l'Illustration</i>. On remonta de source en source, et le secrétaire +d'ambassade victorieux rapporta enfin, tout haletant, le mot du rébus à +M. le comte d'Appony. Immédiatement. M. le comte expédia un courrier +extraordinaire à M. de Metternich.</p> + +<p><i>L'Illustration</i> sent ici le besoin d'exprimer sa reconnaissance à ses +lecteurs et toute son émotion.</p> + +<p>Il se publie depuis quelques jours un journal qui est bien loin d'avoir +le même agrément de popularité: l'abonné n'y mord pas, et le lecteur +passe à côté. Un des rédacteurs de ce journal non moins généreux +qu'inconnu, disait hier avec une résignation naïve: «C'est très-agréable +de travailler dans ce journal-là: on est bien payé, on y met toutes +sortes de bêtises, et personne ne sait rien!»</p> + +<br><br> + +<h2>Le Sapeur-Pompier (1),</h2> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/003.png"><br> <b>Costume de service.</b></p> + +<p>Deux heures viennent de sonner, Paris s'est enfin décidé à terminer sa +longue journée; il dort, ou du moins il s'est retiré dans ses plus +secrets appartements. A peine si les patrouilles grises rencontrent ça +et là quelque ivrogne attardé dans les rues désertes et silencieuses. +Tout à coup un cri terrible a troublé le calme de la nuit: Au feu! au +feu!--Déjà tous les habitants du quartier menacé sont réveillés en +sursaut et courent sans savoir où. Un incendie vient de se déclarer au +troisième étage d'une maison habitée par de nombreux, locataires et +entourée de magasins de bois; des tourbillons de flamme et de fumée +s'échappent par les fenêtres brisées; une foule immense s'agite devant +la maison; les habitants des étages supérieurs, ne pouvant descendre par +l'escalier que l'incendie a déjà dévoré à moitié, se sont réfugiés sur +les toits, où ils sollicitent à grands cris de prompts secours. Le +désordre est à son comble. Les spectateurs sont pleins de zèle, de bonne +volonté, de dévouement, mais ils ne savent quels moyens employer pour +éteindre le feu et secourir les malheureuses victimes de l'incendie. Un +redoute les plus grands désastres, et déjà les locataires des maisons +voisines, perdant la tête, commencent à jeter par les fenêtres leurs +meubles les plus précieux...</p> + +<blockquote>Note 1: Au moment où M. le général Schramm vient de terminer +l'inspection du corps des sapeurs-pompiers de la ville de Paris, nous +avons cru devoir donner aux lecteurs de l'<i>Illustration</i> quelques +détails peu connus sur l'histoire et l'organisation de ce bataillon +d'élite, qui rend de si grands services en temps de paix à la capitale +de la France.</blockquote> + +<p>Mais, en ce moment, un autre cri retentit à l'extrémité de la rue: Les +pompiers! les pompiers!--A ces mots, l'espérance renaît dans toutes les +âmes; il semble que tout danger ait disparu comme par enchaînement, et +que l'incendie, sûr de sa défaite prochaine, diminue d'intensité et +semble vouloir battre en retraite devant son redoutable ennemi toujours +vainqueur. Ils arrivent en effet, traînant trois par trois, avec la +vitesse d'un cheval au galop, une pompe munie de tout les appareils +nécessaires, et des voitures chargées de seaux remplis d'eau. Ils +veillent la nuit comme le jour. A peine avertis, ils sont partis; ils +accourent, ils arrivent, et en quelques minutes ils ont rétabli l'ordre, +rendu la confiance à cette population effrayée, et organisé des secours +efficaces. L'escalier est détruit; ils parviennent, à l'aide de courtes +échelles appliquées d'étage en étage, jusqu'au but: les uns en font +descendre dans un grand sac de toile, sans secousse et sans danger, les +malheureux qui s'y étaient réfugiés et qui, croyant leur mort prochaine, +recommandaient leur âme à Dieu; les autres pénètrent dans l'appartement +où l'incendie a pris naissance, ils l'y concentrent, ils le défient, ils +le bravent, ils en triomphent. Deux heures après, les dernières flammes +sont éteintes, et chacun reprend son sommeil interrompu; eux seuls +retournent à leur caserne chargés des bénédictions de la foule; mais ils +ne se livreront pas encore au repos; cette nuit même ils auront +peut-être d'autres vies ou d'autres propriétés à sauver.</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Sapeurs-Pompiers.--Grande tenue.</b></p> + +<p>L'établissement d'un corps organisé de sapeurs-pompiers remonte à la fin +du dix-septième siècle. En 1699, Louis XIV, qui avait déjà donné 12 +pompes à incendie à la ville de Paris, accorda à M. Dumouriez-Duperrier +le privilège de construire seul, pendant vingt années, des machines +semblables à celles qu'il avait rapportées de l'Allemagne et de la +Hollande.--Les incendiés payaient alors les secours qu'ils recevaient. +En 1705, à l'époque de l'incendie de l'église du Petit-Saint-Antoine, la +ville possédait 20 pompes desservies par 32 hommes de service, 16 +gardiens de pompe et 16 sous-gardiens... Les pompes, alors, étaient +déposées dans les établissements religieux, et des détachements de +pompiers accompagnaient le roi dans toutes ses résidences.</p> + +<p>Vers 1722, on lisait sur la porte du directeur des pompes: <i>Pompes +publiques du roi pour remédier aux incendies, sans qu'on soit tenu de +payer</i>. En outre, il y avait à Hôtel-de-Ville des pompes qui étaient la +propriété de quelques particuliers... En 1764, le nombre des hommes +attachés au service des pompes publiques fut porté à 80, et l'on créa +six corps de garde. L'année suivante, les pompiers portèrent leur +premier casque en cuivre. En 1767, la compagnie fut portée à 108 hommes, +et en 1770, son effectif était de 146 hommes, plus 14 surnuméraires. Il +y avait une somme de 70,000 francs allouée à l'entretien du corps. Seize +ans plus tard, en 1786, 221 hommes coûtaient 116,000 francs. L année +suivante, on comptait 25 corps-de-garde. En 1792, les théâtres furent +forcés d'avoir un service de pompiers rétribué par leur direction, et +déjà à cette époque il était défendu de rien accepter des incendiés. En +1705, le corps reçut son premier drapeau, et dès lors les pompiers +parurent à toutes les solennités nationales, ils eurent un code et un +conseil de discipline, et leurs veuves furent assimilées à celles des +défenseurs de la patrie. Bonaparte, premier consul, réduisit le nombre +des pompiers, ce qui permit d'élever le chiffre de leur solde. Les +compagnies se composaient toujours de 150 hommes, mais il y avait 60 +surnuméraires par compagnie, qui s'habillaient à leurs frais, et qui en +complétaient le cadre. Au bout de deux ans de service, ces surnuméraires +étaient exempts de la conscription, et faisaient partie du corps soldé +par l'État.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>Sapeurs-Pompiers.--Le sinistre.</b></p> + +<p>Plus tard, l'Empereur décréta que le bataillon des sapeurs-pompiers de +la ville de Paris concourrait au service de sûreté publique, sous les +ordres du préfet de police, et qu'il serait soumis en tout à la +discipline militaire.</p> + + + +<p>Enfin, aujourd'hui, le corps des sapeurs-pompiers compte 623 +sous-officiers, caporaux et soldats, 5 capitaines, 4 lieutenants, 5 +sous-lieutenants, 1 trésorier, 2 chirurgiens et 2 adjudants. Ces 623 +hommes forment 4 compagnies qui occupent les quatre points cardinaux de +la capitale. Il y a dans Paris 37 postes de ville; chaque poste est +composé des 3 hommes nécessaires à la manoeuvre d'une pompe.--Le +lieutenant-colonel commandant des sapeurs-pompiers de la ville de Paris +est M. Gustave Paulin, ancien élève de l'École Polytechnique et ex-chef +de bataillon du génie. M. Paulin n'est que lieutenant-colonel parce que +les statuts militaires ne permettent pas de nommer à un grade plus élevé +le commandant d'un seul bataillon, et que le corps des sapeurs-pompiers +ne forme qu'un seul bataillon. Toutefois, si, aux termes des règlements, +les pompiers ne peuvent pas être commandés par un colonel, la France a +confié à leur petit nombre la garde d'un de ses drapeaux.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Manoeuvre de l'échelle à crochets.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Appareil Paulin.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/005c.png"><br><b>Manoeuvre du sac de sauvetage.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Paris s'agrandit chaque année; partout de nouvelles maisons se +construisent; certains quartiers autrefois inhabités se sont +transformés, comme par enchantement, en petites villes entièrement +neuves; le chiffre de la population s'élève dans la même proportion que +le nombre des habitations, et cependant tel est le zèle, tel est le +dévouement du faible corps des sapeurs-pompiers, qu'on ne songe pas +encore à augmenter son personnel; on n'en éprouve même pas le besoin. +Quel plus bel éloge pourrait-on faire de cette admirable institution?</p> + +<p>Qu'on nous permette cependant de citer un passage de l'<i>avant-propos</i> +que M. le lieutenant-colonel Paulin a mis en tête de sa <i>Théorie du +Maniement de la Pompe</i>:</p> + +<p>«Le corps des sapeurs-pompiers de Paris est un corps d'élite, et cela ne +peut être autrement... En effet, lorsque les sapeurs arrivent dans un +lieu incendié, ils sont maîtres des localités, tous les objets précieux +restent à leur disposition et sous leur garde; il faut donc avant tout +qu'ils soient parfaitement honnêtes; aussi existe-t-il fort peu +d'exemples que des hommes de ce corps aient été punis pour infidélité.</p> + +<p>«Ils doivent être intelligents, car leur métier ne consiste pas à agir +comme de simples machines; ils doivent opérer avec discernement pour +exécuter avec fruit les ordres qui leur sont donnés par leurs chefs, +desquels dépend le succès des opérations dont ils sont chargés.</p> + +<p>«Ils doivent être sages, parce qu'une conduite déréglée, l'ivrognerie, +la passion du jeu et la fréquentation des mauvais lieux peuvent les +porter à faire plus de dépenses que leur solde ne le permettrait; qu'ils +auraient alors besoin de se procurer de l'argent, et que par suite ils +pourraient être tentés de soustraire les objets précieux qui se +trouveraient abandonnés dans le local incendié qui leur est confié. Ils +doivent être ouvriers d'art, maçons, charpentiers, couvreurs, plombiers, +parce que les hommes de ces professions ont déjà l'habitude de parcourir +les lieux élevés sans être effrayés, et d'agir sur ces points, et qu'ils +sont d'autant plus adroits qu'ils connaissent la construction des +bâtiments.</p> + +<p>«Ils doivent savoir lire et écrire afin de pouvoir s'instruire sur les +théories qui leur son données dans les livres et pouvoir faire au besoin +un rapport sur ce qu'ils ont remarqué dans un incendie.</p> + +<p>«Ils doivent avoir une taille moyenne, parce que c'est dans cette classe +d'hommes qu'on trouve une constitution robuste et en même temps agile, +qui leur permet de faire de la gymnastique et de pouvoir agir ainsi avec +peu de danger dans des opérations où leur vie serait compromise s'ils +n'avaient l'habitude de travailler sur des points élevés, isolés, et qui +présentent peu de sécurité.</p> + +<p>«Quand des sous-officiers de l'armée s'enrôlent dans les +sapeurs-pompiers, ils ne sont reçus dans le corps que comme simples +soldats, nul ne pouvant y être admis avec son grade, car il faut que les +sous-officiers qui dirigent les sapeurs dans un incendie aient exercé +comme simples soldats pour avoir les connaissances requises du métier.</p> + +<p>«Les officiers qui y arrivent des autres corps sont choisis de +préférence dans le génie, et dans l'artillerie.»</p> + +<p>Les appareils ou ustensiles dont se servent les pompiers pour éteindre +les incendies sont tellement connus ou si exactement représentés dans +les gravures ci-jointes, qu'il serait inutile d'en donner ici une +description détaillée. Il en est un cependant qui, bien qu'illustré, +mérite néanmoins une courte explication. Nous voulons parler de +l'appareil Paulin.</p> + +<p>Jusqu'à ces dernières aimées les feux de cave avaient été +très-difficiles à éteindre et très-meurtriers, les sapeurs-pompiers ne +pouvant pénétrer dans une cave où un incendie s'était manifesté, sans +s'exposer à être asphyxiés par la fumée, Grâce à la sollicitude +paternelle de leur commandant, ces dangers n'existent plus pour eux, el +ils sont presque certains de se rendre, maîtres en peu de temps des feux +de cave les plus terribles. En effet, M. Paulin est l'inventeur d'un +appareil aussi simple que commode, à l'aide duquel l'homme qui en est +revêtu peut respirer facilement au milieu de la plus épaisse fumée.</p> + +<p>Cet appareil peu connu consiste en une large blouse en basane et en un +masque de verre demi-cylindrique de trois millimètres d'épaisseur, +au-dessous duquel est un sifflet à soupape servant à transmettre les +commandements. Cette espèce de blouse est serrée sur les hanches par une +ceinture qui fait partie de l'uniforme du sapeur; deux bracelets bouclés +la ferment sur les poignets; deux bretelles ajustées au bas de la blouse +et se bouclant par derrière la tiennent solidement attachée.</p> + +<p>C'est cette enveloppe qui doit contenir l'air respirable; aussi est-elle +percée au côté gauche et à la hauteur de la poitrine d'un trou auquel +est adapté un raccordement en cuivre; à ce raccordement vient se fixer +la vis d'un tuyau de cuir avec spirale; ce tuyau est lui-même fixé sur +la bâche de la pompe à incendie: or, en faisant fonctionner la pompe +vide d'eau, ou envoie dans la blouse une grande quantité d'air frais, +qui permet au sapeur de respirer sans aucun danger au milieu d'une +épaisse fumée et des gaz les plus délétères. Il reçoit même plus d'air +qu'il n'en consomme, mais cet air s'échappe par les plis que fait la +blouse à la ceinture et aux poignets, et en fuyant par ces issues il +remplit deux objets importants: celui de ne pas gêner la respiration, et +celui de refouler à l'extérieur de la blouse toutes les vapeurs +malfaisantes qui tendraient à s'y introduire.</p> + + + +<p>Nous avons dit que malgré l'agrandissement de Paris, on n'éprouvait pas +le besoin d'augmenter le personnel du corps des sapeurs-pompiers. Cela +est vrai, et cependant une réforme devient plus que jamais nécessaire. +Les sapeurs-pompiers actuels font un service très-pénible. Si on tardait +longtemps encore à leur donner des auxiliaires, ils périraient victimes +de leur zèle et de leur dévouement, la ville de Paris leur doit trop de +reconnaissance pour qu'on ne double pas leur nombre. Terminons enfin en +exprimant le voeu que toutes</p> + +<p>les principales villes imitent l'exemple utile que leur a donné la +métropole, qu'elles organisent à leurs frais des corps spéciaux de +sapeurs-pompiers. Le capital qu'elles emploieront à cette dépense leur +produira de gros intérêts.</p> + + + +<p>Au moment on nous écrivons, le commandant Paulin fait instruire par ses +soldais des pompiers que le Sénat de Hambourg a récemment envoyés à +Paris. Des soldats étrangers apprennent des soldats français, non plus +l'art de détruire leurs semblables, mais l'art de les sauver. +L'effroyable leçon donnée à la malheureuse cité de Hambourg ne +profitera-t-elle pas à tous les chefs-lieux des quatre-vingt-six +départements français?</p> + +<br><br> + +<h2>Une Mort.</h2> + +<p class="mid">NOUVELLE.</p> + +<p>Au moment on j'allais sortir, on sonna avec violence; j'ouvris: une +femme pâle, hâve, dont les yeux noirs, agrandis par la maigreur de ses +joues, s'attachèrent aux miens avec une fixité effrayante, était là, un +bras pendu à la sonnette, portant de l'autre un bel enfant qui me +sourit, quoique des larmes tremblassent encore au bout de ses longs +cils.</p> + +<p>«Par charité, me dit la femme en réprimant un sanglot, aidez-moi à le +mettre sur son séant... il se meurt.»</p> + +<p>Il n'y eut pas plus d'explication: elle se hâta de remonter l'escalier; +je la suivis.</p> + +<p>C'était une personne logée depuis peu de mois dans les combles de la +maison avec son mari et trois enfants. Je la reconnus, bien que je +l'eusse tout au plus entrevue une ou deux fois, lorsqu'elle glissait le +long de la rampe, toujours vêtue de la même robe d'indienne couleur de +cendre, enveloppée du même châle à nuances ternes, et se dissimulant de +son mieux; aussi passait-elle inaperçue, et c'étaient seulement ses +beaux enfants qui avaient attiré mon attention.</p> + +<p>Depuis quelques semaines cependant, je ne voyais plus les deux aînés +habillés avec une sorte d'élégance, sortir heureux, comme de coutume, le +dimanche matin, donnant la main à un homme dont le visage triste et +l'extrême maigreur formaient un pénible contraste avec leurs mines +rondes et empotées, les deux espiègles se renvoyaient l'un à l'autre de +frais rires, de gais accents qui éveillaient ma sympathie. Mais, si je +ne rencontrais plus l'homme à la figure allongée et grave à l'habit +boutonné jusqu'au cou, aux bottes si bien cirées, qu'elles avaient valu +plus d'un reproche à mon domestique en revanche, il m'arrivait plus +fréquemment que jamais de me croiser avec ses enfants sur notre escalier +comun, dont ils encombraient toute la largeur.</p> + +<p>Depuis peu l'aîné avait adopté le plus drôle de petit air réfléchi; il +ne marchait plus que muni d'un long parapluie, ayant au bras un grand +panier couvert, où l'autre petit aurait pu se cacher tout entier. Ce +dernier courait toujours, et babillait, babillait, entraînant après lui +son frère, qui débitait, chemin faisant quelque axiome de morale. La +gravité du petit Mentor, l'impétuosité de son Télémaque de quatre ans, +me divertissaient; de sorte que j'avais souvent ralenti le pas pour les +suivre lorsqu'ils descendaient marche à marche. <i>Caton le pourvoyeur</i>, +comme j'aimais à nommer le sage de sept ans, porteur du gigantesque +panier, répondait moins volontiers que son frère à mes agaceries, et je +n'avais pu encore décider ni l'un ni l'autre à entrer chez moi: +impossible de me procurer la satisfaction de leur voir manger les +friandises que je présentais comme appâts au passage. Le petit Caton +interposait toujours son mot; «Papa ou maman attend, il faut se +dépêcher;» et les deux marmots remontaient au plus vite, emportant, sans +y toucher, le gâteau ou le fruit que je venais de leur donner.</p> + +<p>Cette conduite, peu ordinaire aux enfants si pressés de jouir et qui ne +connaissent que le présent, la physionomie sérieuse de l'homme que +j'avais rencontré avec eux, celle à la fois timide et douloureuse de la +mère, auraient dû provoquer de ma part quelques efforts pour connaître +cette famille. Le peuple a traduit à sa manière le mot d'un ancien, +d'Hésiode, je crois, qui a dit, en plus nobles termes: «<i>Quiconque a bon +voisin a bon mâtin.</i>» Moi, j'étais un voisin de grande ville, c'est tout +dire. Je m'étais constamment vanté, je m'en accuse maintenant, d'ignorer +jusqu'aux noms des locataires de la maison que j'habite depuis douze +ans. Je me glorifiais d'être exempt de curiosité, j'aurais pu dire de +sympathie. Mes voisins emménageaient, se mariaient, mouraient, se +faisaient enterrer, sans que mes habitudes de bonne compagnie me +permissent de me réjouir ou de m'affliger avec eux; et, comme s'il n'y +avait de relations de voisinage que celles que provoque l'oisiveté et +qu'aiguillonne la médisance, je me vantais d'être complètement étranger +aux commérages de porte à porte. J'aimais fort à raconter l'histoire +d'un de mes amis, jeune homme à la mode, qui se vantait d'avoir appris +par la gazette un suicide commis la veille sur son palier; la chose, et +j'en rougis, me paraissait du meilleur goût. J'aimais, en passant, à +caresser ou à pincer la joue des petits voisins, dont le gracieux +enfantillage égayait mes regards; mais chercher à leur être utile, +m'enquérir de ce, qui les concernait, fi donc! S'aborder comme on aborde +un tribunal, en déclinant son nom, sa parenté, son pays et ses +aventures, c'est le fait des héros d'Homère, et je ne me sentais +nullement en humeur de renouveler les coutumes grecques.</p> + +<p>J'arrivai donc sans rien savoir devant cette couche où s'étaient +dévorées tant de larmes que peut-être j'eusse pu essuyer, tant +d'angoisses que je pouvais soulager tout au moins. D'abord je ne vis que +le moribond renversé en travers de son lit; sa femme s'était vainement +efforcée de glisser des oreillers sous les reins du malade; la force +avait manqué à celui-ci pour se soutenir, à elle pour le soulever.</p> + +<p>Quelque attentif que l'on soit à s'épargner les spectacles douloureux, +on n'arrive guère à mon âge sans que la mort ait plus d'une fois +attristé vos regards; pourtant jamais je n'avais vu cadavre aussi livide +que cet homme, encore respirant et souffrant; ses lèvres étaient +bleuâtres; sa peau diaphane, luisante d'une froide sueur, paraissait +tendue et collée par la fièvre sur ses os décharnés; ses prunelles +vitreuses nageaient dans le vide d'un oeil terne et hagard. Glacé de +stupeur, je le contemplais, tandis que sa femme posait à terre l'enfant +qu'elle tenait dans ses bras.</p> + +<p>«Vite, dit-elle, il étouffe!»</p> + +<p>La vivacité de ses mouvements me rappela à moi-même; agissant sous son +impulsion, je sus comment prendre le malade, comment le remuer sans +blesser ses membres endoloris, sans aigrir ses écorchures. Quand il fut +doucement replacé au milieu du lit, que les os saillants de ses genoux +et de ses chevilles furent soigneusement enveloppés, que ses épaules +étant soutenues par une masse d'oreillers et de paquets, il put aspirer +un peu d'air dans sa poitrine sifflante, alors seulement il m'aperçut: +cet oeil immobile s'anima comme d'un reflet de pensée, puis son regard +se détacha de moi pour se reporter languissamment vers sa femme.</p> + +<p>«C'est cet obligeant voisin, le monsieur d'en bas, qui a eu tant de +bonté pour Julien et pour Charles, et qui vient de m'aider à te +recoucher, mon ami, répondit-elle.»</p> + +<p>La direction que prirent alors les yeux du malade me fit apercevoir un +vieux guéridon sur lequel se trouvaient une tasse, une assiette ébréchée +et quelques débris d'orange. La veille j'avais donné deux de ces fruits +aux enfants: je compris que l'orangeade du moribond venait de ce don +précaire. Du reste, il ne fallait qu'un regard pour parcourir la +mansarde et se convaincre que sur ce lit sans rideaux, toutes les +richesses, comme toutes les espérances de la famille, se trouvaient +concentrées; ce grabat était encore ce qu'il y avait de moins nu, de +plus confortable dans la chambre dépouillée.</p> + +<p>Une ride douloureuse se creusa autour des narines de l'homme; il voulait +parler. Sa femme se baissa vers lui, et plutôt au geste languissant de +la main du malade qu'à ses paroles inarticulées, je devinai un +remerciement.</p> + +<p>Le genou appuyé sur un vieil escabeau de bois, penché sur ce visage +décomposé, j'essayais de murmurer des paroles consolantes, mais les mots +expiraient dans ma bouche. Ce n'est pas tout d'abord, et dès qu'on le +veut, qu'on trouve l'accent qui soulage, les paroles qu'il faut dire; la +timidité gauche et stérile qu'on éprouve en présence du malheur est +comme une punition de l'égoïsme qui vous en tenait éloigné; vous n'êtes +pas digne de parler à l'affligé: il ne vous connaît pas. Il pourrait +vous crier, lui aussi: «Il ose me parler, celui-là qui n'a pas +souffert!» Tout lien de fraternité s'est rompu entre votre prospérité et +son indigence.</p> + +<p>Je sentis donc soulagé en entendant le babil des enfants qui rentraient. +Je ne pouvais plus supporter ce silence de mort, interrompu seulement +par un bruit de respiration, une sorte de râle dont le retour régulier +faisait, de minute en minute, tressaillir la femme. Je n'avais pas le +courage de m'éloigner, la laissant seule entre son nourrisson, qui +commençait à s'agiter, et son mari à demi évanoui; et cependant assister +à ce spectacle sans pouvoir rendre un service, sans savoir quelle parole +dire, c'était une torture morale au-dessus de mes forces.</p> + +<p>Le malade avait aussi entendu les voix enfantines, auxquelles se +mêlèrent aussitôt, les cris du marmot qui se roulait péniblement à terre +sur un lambeau de tapis sans que son père l'eût encore aperçu. Le pauvre +homme souleva ses deux bras, et, trop faible pour le geste énergique par +lequel il semblait repousser quelque chose, il les laissa retomber, +tandis qu'une expression d'angoisse parcourait ses traits.</p> + +<p>«Sois tranquille! sois tranquille! ils n'entreront pas!» dit sa femme, +et, saisissant son nourrisson, elle s'élança hors de la chambre, tirant +la porte après elle.</p> + +<p>Resté seul avec le moribond, je trouvai encore plus impossible de +m'éloigner, et, cherchant de nouveau des paroles consolantes, je +murmurai quelques-unes des phrases banales dont on ennuie les malades, +protocole aussi indispensable que les fioles, les potions, et toute +cette atmosphère nauséabonde qui entoure leur lit de souffrance. Je +parlai du temps qui, cette année, éprouvait les santés les plus +robustes; de la saison qui s'avançait, promettait d'être belle, et, +selon toute probabilité, achèverait de le rétablir. Le sourire quelque +peu amer qui fit légèrement trembler la lèvre supérieure du patient +m'interrompit. Je sentais qu'il était gauche de répondre à sa pensée en +m'arrêtant subitement, et cependant les paroles me manquèrent... Je +balbutiai je ne sais quoi.</p> + +<p>«Je vois que vous me plaignez, dit enfin le malade avec effort; merci... +je suis mieux... je ne souffre pas... peu du moins. La compassion est +toujours un baume, et je n'ai rencontré que des coeurs bienveillants.»</p> + +<p>Je n'essaierai pas de peindre la sublime résignation que je lus alors +sur ce visage souffrant. Pour me comprendre, il faudrait avoir vu +quelque chose qui en approchât, et ce n'est pas communément que l'on +rencontre une telle quiétude au milieu des angoisses de la pauvreté, de +l'abandon et de la mort. Le calme qui se rétablissait sur la figure du +malade s'étendit jusqu'à moi. Ce fut de celui que je prétendais consoler +qu'émana la consolation. L'accent de cette voix éteinte avait je ne sais +quoi de pénétrant, et le sentiment qui succéda aux poignantes émotions +que je venais de ressentir n'était pas sans douceur; je commençai, si +j'ose le dire, à jouir de la profonde pitié qui m'avait oppressé depuis +que j'étais là.</p> + +<p>Si je ne pouvais encore lui parler (que dire à celui qui renferme en +lui-même ce trésor de paix?), du moins le silence ne me pesait plus; mon +esprit se remplissait d'idées, vagues encore, mais graves, à l'aspect de +cet homme prêt à sonder le grand mystère, et qui, sur le seuil d'un +monde dont il semblait n'avoir senti que les douleurs, sans se plaindre +du passé, sans craindre l'avenir, mesurait d'un oeil si calme l'abîme +qu'il allait franchir.</p> + +<p>«C'est le médecin!» dit alors la voix brisée de la femme. Elle avait +ouvert la porte sans qu'on entendit le bruit de la serrure et des gonds, +introduisant un individu dont les traits ramassés et le teint vif et +frais annonçaient l'humeur joyeuse. Ce gros homme s'approcha du malade, +prit sa main et demeura immobile, l'oeil fixé sur ce visage qui semblait +appartenir plutôt à un cadavre qu'à un homme vivant.</p> + +<p>«Mais vous ne lui tâtez donc pas le pouls? mais vous n'ordonnez donc +rien? demanda la femme avec impatience. Il dit bien qu'il est mieux; il +n'appelle jamais la nuit, mais...</p> + +<p>--Comment appellerais-je? n'es-tu pas toujours là, pauvre femme? murmura +le malade, l'interrompant.</p> + +<p>--Mais, docteur, ces malheureuses transpirations continuent! Tout à +l'heure il était en nage et froid, froid comme le marbre. Dites, ne +faut-il pas des sinapismes? des vésicatoires? Mais, dites donc, docteur! +dites donc!</p> + +<p>--Patience, ma chère dame! nous allons voir, répondit celui-ci avec +embarras et tristesse en posant les doigts sur l'artère.</p> + +<p>--Jamais ni elle ni moi ne pourrons vous remercier de vos bons soins,» +dit le malade, faisant effort pour presser le bras du docteur de la main +qui lui restait libre.</p> + +<p>Le médecin continuait son silencieux examen. Enfin, comme par un soudain +effort de mémoire, il demanda si l'on avait fait usage de la potion +ordonnée la veille.</p> + +<p>«Les enfants viennent seulement de l'apporter. On l'a refusée hier à la +pharmacie, et, j'en suis bien sûre, c'était le soir qu'il la fallait +prendre, n'est-ce pas? Peut-être qu'alors il aurait dormi! Il a beau se +tenir tranquille, je sais bien, moi, qu'il ne ferme pas l'oeil; ah! +c'est bien mal! Ce n'est pas ainsi qu'on sert les riches!</p> + +<p>--Ils sont moins nombreux, ma chère; on a plutôt fait de les servir. +Docteur, la pauvre mère se tourmente; songez qu'elle a ses enfants et +son malade à servir; mais, croyez-moi, nous n'avons qu'à nous louer du +dispensaire; ils ont à répondre à tant de gens! Dieu voulût que nous +fussions les seuls à souffrir!</p> + +<p>--Je ne peux pas l'entendre parler ainsi; non, je ne le peux pas! +murmura la femme, et elle quitta la chambre.</p> + +<p>--Eh bien! elle a raison, reprit le docteur; la potion vous procurera +une meilleure nuit. Prenez-la ce soir. Pour le moment, je ne vois pas +autre chose à faire. Le lait de votre femme vous passe toujours à +merveille, n'est-ce pas? Je ne vous conseille aucune autre nourriture.</p> + +<p>--Docteur, je vous en supplie, ne l'ordonnez plus;» reprit le malade +avec une énergie dans la voix et une décision dans le regard que je ne +lui avais pas encore vues.--«Entre son enfant et moi elle s'épuise. Vous +savez bien que je n'ai plus rien à nourrir, docteur; et c'est la tuer, +elle! Ne sentez-vous pas qu'elle aura besoin de toutes ses forces?</p> + +<p>--Paix! ignorez-vous donc que soutenir l'espoir c'est soutenir la vie? +C'est plus pour elle que pour vous que je vous ordonne son lait. +D'ailleurs, ne faut-il pas que les malades obéissent sans mot dire? et +pourquoi les appellerait-on <i>patients</i>, s'il vous plaît? Allons, allons! +cela ira mieux; bon courage! Il faut se remonter un peu; courage, vous +dis-je.</p> + +<p>--Croyez-vous que j'en aie manqué? murmura le malade doucement.</p> + +<p>--Non, certes, non; pardon, mon brave ami, dit le docteur, reprenant, +sou chapeau. Allez, nous nous comprenons l'un l'autre; et il y a des cas +où la parole est de trop; mais que voulez-vous, je suis animal +d'habitude, et mon protocole me revient à la bouche comme ma signature +au bout des doigts.»</p> + +<p>Je le suivis, el j'allais m'informer de la situation réelle du +malheureux que nous quittions, quoiqu'elle ne me parut que trop +évidente, lorsque sa femme se jeta au-devant de nos pas.</p> + +<p>«Eh bien, eh bien? demanda-t-elle d'une voix étouffée.</p> + +<p>--Nous verrons demain; du reste, toujours votre lait, tant qu'il voudra +le prendre. On cite de merveilleux effets de l'emploi du lait de femme! +La potion, ce soir, comme c'est convenu; et, je vous l'ai déjà dit, ayez +quelque ami pour veiller. Je le veux, entendez-vous! je le veux +absolument.</p> + +<p>--Oh! je vous comprends! s'écria-t-elle; et la malheureuse femme frappa +sa tête de ses deux mains.</p> + +<p>--Certainement, vous devez me comprendre, reprit le médecin d'un ton +ferme. Ne faut-il pas vous ménager pour le soigner, conserver votre lait +pour lui et le bambin? Est-ce qu'une mère ne doit pas songer avant tout +à ses enfants? A propos, depuis quand ces petits drôles oublient-ils de +me dire adieu? J'ai promis une balle à Julien.»</p> + +<p>Le médecin élevait la voix; l'aîné des garçons sortit de derrière une +cloison et s'avança avec timidité; mais Charles s'était déjà jeté au cou +du docteur.</p> + +<p>Tandis que celui-ci jasait avec les enfants, mon attention était toute à +la pauvre femme, que je voyais, dans le coin le plus reculé, se rouler +en quelque sorte sur elle-même, s'abandonnant à la douleur.</p> + +<p>J'entendais cependant Julien répéter:</p> + +<p>«Tant que cela! Oh c'est trop! Songez donc, monsieur, vingt sous! Je ne +veux pas acheter une paume de vingt sous! Vous vous êtes trompé, +n'est-ce pas?</p> + +<p>--Et moi, donc! s'écria son frère; combien aurai--je de billes pour ce +beau sou d'argent? Est-ce qu'il est tout pour moi, monsieur?»</p> + +<p>Le docteur cherchait à se débarrasser d'eux; mais Julien, dès qu'il fut +assuré que la pièce d'argent était bien pour lui, reprit d'un ton +résolu:</p> + +<p>«Alors, Charles, ma belle pièce ronde est à maman, pour mon papa, et la +tienne aussi, n'est-ce pas?</p> + +<p>--Oui, oui; je m'en vais la porter à papa, moi-même! C'est moi qui veux +la lui donner,» cria Charles; et tandis que sa mère s'élançait pour +empêcher l'enfant d'ouvrir la porte du malade, le docteur sortait du +logement, et je le suivis.</p> + +<p>«Y a-t-il de l'espoir? lui demandai-je, en le pressant d'entrer chez +moi.</p> + +<p>--De l'espoir! répéta-t-il; mais vous ne l'avez donc pas regardé! mais +cet homme-là est mort; c'est un cadavre qui respire et pense par je ne +sais quel galvanisme effrayant; tous les organes sont inertes, toute la +chair est consumée! Voilà deux jours que je reviens, certain de ne plus +le retrouver, et il est là, encore là, martyr de la misère. Il me disait +l'autre semaine: «Comment voulez-vous que je meure, j'ai «trois +enfants?» Maintenant, il le sent bien, qu'il faut mourir, il est +résigné; seulement, les forces que sa volonté avait accumulées pour +l'inégale lutte le soutiennent sur la limite; je vous dis qu'il n'est ni +vivant ni mort. Hum! c'est effroyable; moi, fait au spectacle des +tortures de l'agonie, j'ai peine à supporter celle-là. Que diable! c'est +trop pour un homme d'endurer ce qu'un homme ne peut voir!</p> + +<p>--Il souffre alors?</p> + +<p>--S'il souffre! vous le demandez? A trente-trois ans, constitué comme il +l'est, avec un corps de fer, quelles angoisses n'a-t-il pas fallu pour +dévorer ces chairs florissantes, ces muscles robustes dont il ne reste +rien, pour briser ces forces qu'aucun excès n'avait entamées! La misère +l'a détruit pied à pied; depuis six ans ce glas continuel: <i>Du pain!</i> +sonne à ses oreilles; sa femme et ses enfants ont beau se taire, il +l'entend, il l'entend toujours; ils ont travaillé sans relâche, elle et +lui, pour conserver les joues rondes et roses de ces pauvres petits +chérubins, destinés maintenant à devenir du gibier d'hospice ou à +mendier dans les rues. Comment la veuve soutiendrait-elle cette nichée? +lui, le plus fort, part le premier; elle suivra, c'est la marche; et que +Dieu ait pitié des orphelins! la philanthropie ne manquera pas de les +léguer à la Providence!</p> + +<p>--J'avais cru ce pauvre homme bon professeur de mathématiques; je ne +sais où j'ai ouï dire qu'il n'était point dépourvu de talent. Comment +donc n'a-t-il pu soutenir sa famille? Sa femme manquerait-elle d'ordre +et d'économie? Au fait, il m'en souvient, ses enfants étaient toujours +fort bien mis; et, de la part du père, n'y aurait-il pas aussi paresse +ou nonchalance? Dans la plupart des misères, on trouve toujours quelque +vice caché!...</p> + +<p>--Laissez donc! je suis las, moi que mon état appelle auprès des grabats +et des lits de plumes, je suis las d'entendre le riche chercher un vice +au sein de chaque misère, comme l'écolier cherche un noyau au milieu de +chaque pêche. Depuis quand le malheur doit-il entraîner la perfection? +et où est celui, riche ou pauvre, qui se vante d'être sans faiblesse? +Oui, votre voisin était timide et lier; s'il avait eu quelque vertu +d'outrecuidance et d'intrigue, il possédait plus de talent et de mérite +qu'il n'en faut pour se tirer d'affaire; il ne savait que travailler et +souffrir: rien d'étonnant qu'il ait gagné avant le temps la porte que +nous passerons tous. Sa femme avait un vice aussi: elle aimait à voir +ses moutards beaux et bien habillés; elle passait les nuits à ajuster à +leur taille les guenilles qu'elle acceptait pour eux, elle jouissait +dans leur propreté et leur bonne mine; elle s'était réservé ce luxe, et +vous n'êtes pas le seul à l'en blâmer!»</p> + +<p>Résolu à en apprendre le plus possible sur mes malheureux voisins, +l'amertume de mon interlocuteur ne pouvait me décourager. Il était +évident que la persévérance du malheur de cette famille et la longue +agonie du malade avaient irrité ses nerfs et enflammé sa bile.</p> + +<p>«Oui, vraiment, répondait-il à mes demandes;--oui, il donnait des leçons +que les parents marchandaient, car le professeur était pauvre; que +l'écolier oubliait de payer, car le maître était trop délicat pour +réclamer jamais,--Oui, versé dans plusieurs langues, il a écrit quelques +traductions dont l'éditeur, s'il ne faisait banqueroute, réduisait +suffisamment le prix pour que le salaire de l'homme de lettres n'égalât +pas celui du copiste qui fait des grosses au Palais.--Oui, il a +longtemps remplacé en chaire un savant connu, et que je ne demande pas +mieux que de vous nommer; mais si le professeur en titre percevait tous +les émoluments de la charge dont l'autre remplissait toutes les +fonctions, en revanche le grand homme n'avait-il pas promis de faire +obtenir à son humble suppléant le premier emploi vacant auquel ce +dernier aurait des droits incontestables, pourvu qu'il ne se présentât +point de candidats pour le lui disputer?--Oui, il préparait les travaux +de MM, tels et tels, qui ont aussi formé le louable projet de lui +devenir utiles en temps et lieu; est-ce leur faute s'il n'attend pas? +Nul doute qu'il n'ait de fameuses oraisons funèbres au Père-Lachaise; +mais je suis un profane, moi, et je n'irai pas voir <i>répandre des fleurs +sur sa tombe</i>. Je me ferais là quelque affaire; rien ne m'empêcherait de +leur crier: «Eh! que ne lui donniez-vous du pain de son vivant? cela +vous aurait économisé les couronnes d'immortelles et les fleurs de +rhétorique!--Du diable si je ne sens en moi tout le fiel qui manque à +cet homme! C'est sa douceur, je crois, qui m'exaspère.</p> + +<p>--Probablement qu'il y a impuissance plutôt que mauvais vouloir dans +ceux qui ne l'ont pas servi...</p> + +<p>--À merveille! entrez dans ses eaux! Parbleu! il ne lui manque que la +parole pour suivre cette veine avec plus d'avantage que vous. Il m'en a +assez rebattu les oreilles de tout ce verbiage de bonté! Il vous dirait, +s'il pouvait encore dire, le malheureux! que les écoliers qui ne l'ont +point ou mal payé étaient plus à plaindre que lui, et que, bien +certainement, ils n'avaient pu s'acquitter; que les parents qui +marchandaient sa vie étaient gênés, l'éducation étant si chère; que ses +amis, ses protecteurs ont les meilleures intentions du monde; que le +professeur a tout fait pour lui assurer une position aisée; tout fait! +Eh! que ne lui donnait-il seulement un quart des appointements qu'il +touche? La dupe a veillé, travaillé, sué, affamé; le sage a perçu, +placé, thésaurisé, mangé. Mais, en fin de compte, un peu plus tôt, un +peu plus tard, tous deux auront le même lit, la terre; le même repos, la +mort. Il n'y a donc lieu de plaindre aucun des deux; tout va bien dans +le meilleur des mondes, et j'ai l'honneur de vous saluer.»</p> + +<p>Je laissai partir l'irascible docteur, décidé plus encore par ce que +j'avais vu et senti, que par ses âpres paroles, à apaiser ma conscience, +à faire, quoique trop tard, ce que je pourrais pour mes malheureux +voisins. Je me présentai chez eux le soir même, me disant autorisé par +le médecin à remplacer près du malade, celle qui devait s'efforcer de +dormir pour ne point échauffer un lait nécessaire au rétablissement de +son mari et à l'existence de son enfant. Je fus reçu dans la pièce +d'entrée: une paillasse rangée dans un coin, et les petites hardes des +enfants, proprement pliées sur un tabouret, prouvaient que c'était leur +chambre à lit. Tous deux, agenouillés au pied de la couchette de paille, +se détournèrent à demi pour me regarder et me sourire pendant cette +explication. Je l'achevais à peine, quand la sonnette retentit au-dessus +de ma tête. Appuyé contre la porte d'entrée, je m'empressai d'ouvrir, +afin de prendre possession du logis en y rendant quelque service, et +d'ôter à mon hôtesse l'embarras d'accepter mes offres et de m'en +remercier.</p> + +<p>Ce fut un monsieur à tournure élégante qui se présenta, le chapeau sur +la tête; en me voyant il fit un pas en arrière:</p> + +<p>«Est-ce que le mathématicien a délogé?» demanda-t-il.</p> + +<p>Apercevant la femme, il se ravisa, et, entrant d'une façon délibérée, il +me força à me ranger de côté, et se dirigea vers la porte du fond.</p> + +<p>«Il faut que je parle sur-le-champ à votre mari,» dit-il. La femme +hésita; puis s'écarta, le laissant passer:</p> + +<p>«Qu'il voie,» murmura-t-elle d'un air sombre; et il pénétra dans la +chambre du malade où je le suivis.</p> + +<p>L'étranger ne parut voir ni cette pièce triste et nue, ni la couche +labourée par cette longue lutte entre la jeunesse et la mort, ni ce +visage osseux et livide qui m'avait si fort remué le coeur le matin. Son +oeil distrait errait dans le vague, évitant de s'arrêter sur quelque +aspect désagréable pour lequel sa lèvre à demi relevée témoignait +d'avance son dégoût.</p> + +<p>«Hé bien! ce travail, dit-il, je comptais dessus ce matin. Savez-vous +que deux ou trois jeunes gens de talent me l'avaient demandé? je +pourrais me trouver fort mal de vous avoir donné la préférence.»</p> + +<p>Ayant enfin jeté les yeux vers l'endroit où il entendait un sourd +murmure, et d'où paraissait devoir venir la réponse inattendue, le +nouveau venu tressaillit:</p> + +<p>«Malade! reprit-il; diable! c'est fort malheureux pour moi; je ne puis +de ma chaire déclarer que vous êtes malade; c'est vraiment déplorable de +se trouver, en vue, chargé de toutes les responsabilités. Je disais bien +aussi que ces leçons en ville vous tueraient; il faut savoir attendre. +Vous ne devez pas douter qu'un jour ou l'autre je ne vous case!</p> + +<p>--Je n'en doutais pas, mais d'ici là il fallait vivre, dit enfin le +malade d'une voix faible.</p> + +<p>--On s'arrange pour vivre de peu; tant de gens se tirent d'affaire à +merveille avec huit sous par jour, encore faut-il savoir se passer +quelque chose.»</p> + +<p>Le mourant fit un mouvement; je m'avançai, «Le docteur a défendu de +faire parler son malade, dis-je. Ne voyez-vous pas qu'il est fort mal? +ajoutai-je plus bas.</p> + +<p>--Mais mon travail! reprit à voix haute le monsieur ôtant son chapeau +pour passer avec impatience la main dans son toupet luisant qu'il +ramenait en boucle arrondie sur son front, mon travail! Vous devez tout +au moins avoir préparé quelques notes?</p> + +<p>--Le canevas de la leçon est à peu près terminé, dit le malade avec +effort; là!» et son regard languissant désigna un carton près de la +fenêtre.</p> + +<p>L'étranger s'élança vers le bureau, et feuilletant quelques papiers:</p> + +<p>«Incomplet! dit-il en observant que je suivais les pages de l'oeil; fort +incomplet; mais à moi, cela pourra suffire... Don courage, allons. Quand +vous serez sur pied, poursuivit-il en se retournant vers le malade, vous +n'aurez pas longtemps à prendre patience; soyez tranquille, j'ai quelque +chose en vue pour vous!» Tournant alors en rouleau les papiers et +cherchant de l'oeil une ficelle pour les attacher, il quitta la chambre, +et je m'assis près de celui que j'étais venu veiller.</p> + +<p>Ce fut une nuit longue el pleine d'émotions.</p> + +<p>Parfois je m'imaginais qu'il y avait du mieux; la fligure du malade +annonçait moins de souffrance; et plusieurs fois je répondis aux regards +pleins d'anxiété de sa femme qui, de moment en moment, apparaissait à la +porte:</p> + +<p>«La potion a réussi. Dormez tranquille, il va assez bien.»</p> + +<p>Cependant, quoique calme, il ne s'assoupissait point, ses yeux +demeuraient ouverts, et ses paroles, à demi proférées, erraient sur ses +lèvres. Il avait oublié qui était là; et j'écoutais, à genoux, près de +lui. S'il y a un spectacle auguste au monde, c'est la vue de l'homme qui +le quitte, dans la pleine possession de son âme, et prêt au terrible +passage.</p> + +<p>«Elle! murmura-t-il une fois, pauvre femme! elle agrandi dans la +souffrance... le dévouement la soutiendra...--Il y a tant de force dans +le sentiment d'un devoir rempli jusqu'au bout!»</p> + +<p>A un autre moment il disait:</p> + +<p>«Si petits!... mais l'exemple sert aux plus jeunes. Ils auront un père +là-haut... Ah! que Dieu ne leur retire pas la misère si elle doit les +tremper au bien... Oui, celui qui a lutté est le seul fort.»</p> + +<p>Les premiers rayons du matin pénétraient à travers l'étroite croisée, +lorsque je l'entendis pousser un soupir. Depuis quelque temps il ne +parlait plus, et, croyant qu'il s'était assoupi, j'avais fini moi-même +par m'endormir. Ce léger souffle suffit pourtant pour m'éveiller; je me +soulevai sur ma chaise, je le regardai. Je ne sais quel sourire, qui +n'avait rien d'humain, éclaira un moment ses traits et disparut. Je me +penchai sur lui, je le contemplai, j'approchai davantage, j'écoutai... +il ne respirait plus.........................</p> + +<p>A quoi bon parler à présent de la famille qu'il laissait sans ressource, +et qui en trouva dans les remords peut-être de ceux qui l'avaient +oubliée, lorsqu'un peu d'aide aurait suffi pour conserver à la femme le +compagnon et l'appui de sa vie, aux enfants le guide de la leur.</p> + +<p>Ce récit n'est point un conte inventé à loisir pour occuper la +sensibilité oisive dans vos âmes. Ce drame, dont j'ai été le triste +témoin, se commence ou s'achève dans l'appartement au-dessus ou +au-dessous de vous; dans votre maison ou dans la maison voisine: ne +pleurez donc pas sur celui qui, pour la première fois sans doute repose +en paix, mais cherchez à vos côtés son frère en souffrance; allez lui +dire que vous n'êtes pas de ceux qui isolent leurs amis; que lorsque +vous n'aurez pas de travail, pas d'argent, pas de secours à porter à un +frère souffrant, il vous reste du moins à lui donner une larme de +sympathie, une parole de consolation.<br> + +<span class="rig">A. M.</span></p><br><br> + +<h2>Anniversaire de Juillet.</h2> + +<h4>LES FÊTES POLITIQUES.</h4> + +<p>Chaque année, quand les derniers jours de juillet ramènent pour la +France l'anniversaire de sa plus glorieuse et de sa plus rapide +révolution; quand la pensée et le souvenir se reportent vers ces jours +de jeunesse et d'enthousiasme, l'esprit est le jouet d'un double effet +d'optique morale qu'il n'est, hélas! que trop facile expliquer.</p> + +<p>Déjà treize ans! disait-on auprès de nous tout à l'heure.</p> + +<p>Treize ans seulement! disait un autre.</p> + +<p>Et ces deux exclamations sont vraies toutes deux. C'est qu'il y a un +siècle déjà que s'est accompli ce prodige presque oublié; c'est que +c'était hier en effet que retentissait ce long cri de victoire!</p> + +<p>Ne semble-t-il pas qu'en se retournant, en tendant la main, on va voir +derrière soi, on va rencontrer cette population ardente et généreuse, on +va se mêler à ses rangs, entendre le tumulte du combat, les cris de joie +et les chants de triomphe? Ne semble-t-il pas qu'on va retrouver au fond +de son coeur les illusions, les espérances candides, les rêves naïfs qui +nous berçaient alors, enfants que nous étions? A quelles belles et +bonnes choses, en effet, n'avons-nous pas cru alors, quand ce grand +mouvement national vint émouvoir la France entière et le monde avec +elle? Nous croyions que le navire qui emportait dans l'exil les derniers +débris de nos races royales emportait avec lui tous les maux. Cette +révolution si puissante et si modérée, ce peuple si intelligent, si +humain, si généreux dont la conduite venait de condamner hautement tous +les excès du pouvoir populaire, semblaient ouvrir une ère nouvelle de +paix et de fraternité. Ce drapeau glorieux qui avait conduit à tant de +victoires nos vieilles phalanges républicaines, notre grande armée +impériale, semblait devoir, après quinze ans d'absence, laisser échapper +de ses plis une gloire nouvelle, plus pacifique et plus populaire +encore. C'était l'âge d'or; que sais-je? c'était la meilleure des +républiques. Oui, tout cela, c'était hier, et vous aviez bien raison de +vous écrier: Déjà treize ans! déjà!</p> + +<p>Mais est-ce bien la même France qui vient de saluer cet anniversaire +mémorable? Est-ce bien nous, jeunes gens, qui battions des mains, dont +le coeur bondissait d'espérance et d'orgueil? Notre génération +soucieuse, ennuyée du présent, inquiète de l'avenir, sans ardeur et sans +verve, est-ce bien la même qui, en 1830, ébranlait dans leurs bases tous +les trônes européens, et saluait, le front haut, l'oeil radieux, le +coeur jeune et le sein palpitant, une nouvelle aurore? Sommes-nous bien +cette nation qui, alors encore, prétendait à être la première entre +toutes, nous qui ne faisons plus rien de grand dans le monde? Il semble, +en effet, qu'il faut un siècle pour opérer un changement aussi profond +et que vous aviez raison de dire: Treize ans seulement!</p> + +<p>Ce n'est pas ici le lieu d'examiner au point de vue politique les +conséquences regrettables ou non de la révolution: c'est un bilan dont +l'actif et le passif sont loin de se balancer encore.</p> + +<p>Mais il est bon, cependant, de ne pas laisser passer inaperçus un +anniversaires qui rappellent les grands mouvements des sociétés +modernes.. Quand tout est calme autour de nous, quand la paix favorise +le développement des arts et du travail, quand l'ordre, l'ordre public +du moins, règne dans nos villes, il n'est pas sans intérêt d'évoquer le +souvenir de ces luttes passionnées, et de faire servir les enseignements +qui en surgissent au progrès de la masse populaire; car c'est elle qui +porte le fardeau de ces grandes crises révolutionnaires, elle qui décide +du succès, elle qui a l'héroïsme, le courage et rarement le profit</p> + +<p>Il faut, du reste, faire la part des illusions et ne pas être trop +exigeant envers la révolution de Juillet, ni lui demander plus qu'elle +ne peut, qu'elle ne doit donner.</p> + +<p>Elle a été le premier développement, le premier acte, si l'on veut, de +la révolution de 1789, qui en fut l'admirable et terrible prologue. Le +peuple, qui jusque-là n'avait compté pour rien dans les affaires +publiques, s'y rua alors avec impétuosité. Le Tiers-État qui, suivant +l'expression de Sieyès, «n'était rien et devait être tout,» eut son jour +enfin. Mais à ce mouvement désordonné succéda une ère plus calme. +Contenus par la main ferme, par la volonté hardie de Bonaparte, ces +éléments, dont désormais il n'était plus permis de ne pas tenir compte, +rentrèrent dans l'ordre.</p> + +<p>Le peuple avait pris date; mais ses aînés, les bourgeois émancipés en +1789, devaient passer les premiers. Puissante par ses doctrines, par ses +travaux, son influence, ses richesses, ses talents, la bourgeoisie, +après les essais de l'Empire et de la Restauration, devait arriver la +première au pouvoir. La révolution de Juillet eut pour objet principal +son avènement, et les classes inférieures, les cadets du peuple, +dressèrent sur le pavois cette bourgeoisie dont ils étaient tiers et qui +sortait de leurs rangs.</p> + +<p>Nous ne nous rendions pas compte de cela en 1830. Ardente et crédule +jeunesse que nous étions, nous pensions que tout était fini quand tout +commençait à peine, nous prenions le premier acte pour le dénouement. +Cette bataille, si bravement gagnée par le peuple, sous l'inspiration et +au profit de la bourgeoisie, n'était qu'un héroïque épisode de l'immense +épopée. Comment donc nous étonner que ses résultats n'aient pas été en +harmonie avec nos espérances.</p> + +<p>On a reproché beaucoup de présomption, beaucoup de fautes à la +bourgeoisie. On l'a accusée d'avoir oublié, comme tout parvenu, sa +populaire origine; mais elle a fait du moins une grande chose qui prouve +que si elle a pu méconnaître le peuple, elle a eu du moins un sentiment +profond du premier, du plus indispensable de ses besoins, celui de la +paix. Elle a acheté ce bienfait suprême (malheureusement en courbant la +tête, et au prix de sa propre dignité bien souvent); mais la paix n'en a +pas moins permis le développement des grands travaux industriels, +nouveaux champs de bataille qui ne répandent plus la terreur et la mort, +mais la fécondité et la vie; d'où l'ouvrier ne sort pas encore, il est +vrai, honoré, glorieux, sûr que l'État le protégera, veillera sur lui, +et, au besoin, assurera un asile honorable à sa vieillesse, mais où il +marche avec un sentiment plus élevé de son indépendance et de sa +dignité.</p> + +<p>Si la bourgeoisie a borné sa politique au maintien de la paix, si elle +n'a presque rien fait directement pour l'amélioration du sort des +classes inférieures, celles-ci ont fait elles-mêmes de courageux +efforts, et aujourd'hui il se forme à la tête du peuple, immédiatement +au-dessous de la bourgeoisie, une classe nouvelle, intelligente, +laborieuse, active, qui se prépare à stipuler un jour pour les intérêts +des classes ouvrières, comme les députés de la Constituante stipulèrent, +en 1789 pour les droits de l'homme et du citoyen.</p> + +<p>Loin de s'opposer à ce progrès calme et pacifique de la démocratie, +espérons que la bourgeoisie, instruite par sa propre expérience, le +servira au contraire, en préparant les institutions que le peuple a le +droit d'attendre d'elle; qu'elle facilitera et encouragera plus +efficacement son instruction; qu'elle développera et perfectionnera les +créations utiles; qu'elle honorera le travail et les travailleurs; +qu'elle se conduira enfin en aînée intelligente et bonne, et fermera +ainsi pour toujours le gouffre des révolutions.</p> + +<p>Cette année, ainsi que l'année dernière, les réjouissances officielles +sont supprimées. Le souvenir de la mort du duc d'Orléans est trop récent +encore pour qu'on ait cru devoir autoriser ces fêtes officielles que les +gouvernements se transmettent avec une fidélité si rare, et dont un de +nos collaborateurs a récemment raconté les banales merveilles.</p> + +<p>Nous n'avons donc pas à suivre aujourd'hui la foule dans la poussière +des Champs-Elysée. Ne vaut-il pas mieux, en effet, se joindre par la +pensée au deuil de tant de familles attristées? Ne vaut-il pas mieux +parcourir silencieusement la grande ville, et évoquer le souvenir de ses +jours glorieux? L'émotion qu'éveillent le Louvre, le Carrousel, les +Tuileries, l'Hôtel-de-ville, ne vaut-elle pas bien les émotions du feu +d'artifice ou du théâtre en plein air du carré Marigny? La tombe modeste +de Farey, de ce bon et héroïque jeune homme, «mort pour les lois,» ne +fait-elle pas à elle seule revivre le souvenir de cette jeunesse +d'élite, si ardente, si généreuse, de ce peuple entier suivant avec +amour l'uniforme de nos écoles?</p> + +<p>Voici la colonne de Juillet! mais n'essayez pas de lire les noms +inscrits sur le bronze; entrez plutôt avec nous sous les vastes caveaux +ou dorment tant de braves: ne vous semble-t-il pas que de ces voûtes +humides, de ces froids cercueils, sortent de populaires enseignements? +Là, en effet, ce sont les morts victorieux; mais leurs adversaires, mais +ceux que le pouvoir royal avait armés pour sa défense, les vaincus, +n'étaient-ils pas du peuple aussi, n'étaient-ils pas les frères de ceux +qui dorment sous ces caveaux sombres? Oh! ne nous le dissimulons pas! +c'est en cela que les révolutions, quelque légitimes, quelque glorieuses +qu'elles soient, ont un côté si profondément triste! Vainqueurs et +vaincus, c'est le peuple qui fournit tous les morts; c'est lui qui +souffre de l'interruption des travaux; c'est toujours lui que les +partis, longtemps encore après le combat, poussent sur la place publique +au-devant des baïonnettes du pouvoir ou sous le glaive de la justice.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b> +Monument élevé à la mémoire de<br> +Georges Fracy, place du Carrousel.</b></p> + +<p>Puisqu'une circonstance douloureuse fait, depuis deux ans, supprimer les +fêtes publiques dont l'anniversaire de Juillet était l'occasion, nous +ferons des voeux pour que l'autorité continue à laisser dans l'ombre de +vieilles habitudes, qui ne sont dignes ni du parti vainqueur dont elles +ont pour objet de perpétuer le triomphe, ni du peuple, que les fêtes +nationales devraient instruire et ennoblir.</p> + +<p>Déjà une heureuse modification a été introduite: à ces horribles +distributions jetées publiquement en pâture au peuple, comme une pâtée à +des animaux immondes, à cet ignoble et dégradant usage ont succédé des +distributions mieux ordonnées, plus régulières, moins sauvages surtout, +faites dans chaque arrondissement, dans chaque ville de France, aux +familles nécessiteuses. Certes, ce n'est là une fête ni pour ceux qui +donnent ni pour ceux qui reçoivent cette aumône publique; c'est au +contraire la constatation officielle d'une des plaies les plus +douloureuses de notre état social, le paupérisme. Mais il est bon qu'au +milieu même de ses joies, au milieu de ses plus beaux souvenirs, la +société se trouve ainsi en présence du plus grand de ses devoirs, celui +d'assurer à tous ses membres valides le droit de vivre en travaillant. +Savez-vous rien de plus triste que le spectacle de ces malheureux +affamés, de ces visages hâves et maigris, attendant un jour de +réjouissance nationale pour recevoir un pain et quelques grossiers +aliments? Oh! ce n'est pas ainsi que nous la guérirons cette plaie +affreuse qui s'élargit de jour en jour!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>Galerie souterraine des tombeaux sous la Colonne de +Juillet.</b></p> + +<p>Demandez à l'Angleterre si sa <i>taxe des pauvres</i>, de plus en plus +insuffisante, a remédié à ce mal qui la ronge. La charité publique, la +vraie charité, ne consiste pas à donner une aumône toujours précaire, +qui humilie et avilit la main qui la reçoit; la charité, c'est l'amour +de Dieu, l'amour des hommes; et vous qui gouvernes, les nations, songez +que vous ne serez, sûrs de votre pouvoir, que vous ne serez les +véritables chefs du peuple que quand vous convierez les derniers de ses +enfants au travail, qui fait vivre et honore, et non à l'aumône, qui +empêche à peine de mourir de faim et qui dégrade!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>Anniversaire des fêtes de Juillet.--Distributions de +secours par les bureaux de charité.</b></p> + +<p>Nous voici bien loin des fêtes accoutumées. Si nous regrettons peu de +les voir, pour cette fois encore, supprimées par ordre, ce n'est pas que +nous jugions inutile de consacrer, par des solennités populaires, les +grands souvenirs, les glorieux anniversaires; à Dieu ne plaise! Les +fêtes publiques sont un besoin impérieux pour le peuple, et leur +institution est d'un ordre si élevé, qu'elle intéresse à la fois la +politique et la morale. Les populations aiment le plaisir et tiennent à +égayer le plus qu'elles peuvent leur passage à travers cette vallée de +larmes. Quand la société ne sait plus leur offrir des fêtes qui les +réunissent, les exaltent et les passionnent pour quelque but élevé, les +hommes alors recherchent les plaisirs grossiers, les orgies brutales où +le coeur se déprave, où l'intelligence s'amoindrit.</p> + +<p>Loin de combattre ces instincts, ne vaut-il pas mieux les sanctifier et +les faire servir à l'amélioration morale du peuple? Dire ce que seront +les fêtes publiques quand un pareil sentiment les inspirera, est chose +impossible. C'est un rêve que chacun de nous fait suivant bon coeur, +suivant ses désirs, suivant ses idées; mais, ce qui n'est pas un rêve, +c'est la possibilité de faire servir les réjouissances populaires à +l'éducation des masses; d'inspirer au peuple, par les réunions, par les +cérémonies publiques, l'amour, la tolérance, le sentiment de sa propre +dignité.</p> + +<h4>La Foire de Beaucaire.</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Foire de Beaucaire.--Gitanos, marchands d'ânes.</b></p> + +<p>Il est, dans le département du Gard, une ville phénoménale, qui vit +quatre semaines seulement par année; une ville de dix mille habitants, +qui en compte plus de cent mille durant un mois; une ville sans +industrie et sans commerce, qui, dans un temps donné, se trouve à +l'improviste l'une des plus commerçantes de l'Europe; une ville morne, +indolente, presque déserte, qui, du 1er au 28 juillet, devient +subitement riante, active et populeuse: c'est Beaucaire, l'antique +<i>Ugernum</i>, dont la foire rivalise avec celles de Leipzig, de Francfort, +de Novogorod et de Sinigaglia. Vue par les voyageurs qui vont de Lyon à +Arles sur les bateaux à vapeur du Rhône, cette vieille cité offre un +coup d'oeil assez pittoresque; mais, si vous pénétrez dans l'intérieur, +vous trouvez un méandre de rues sinueuses, des pavés anguleux, des +maisons lézardées, et pas un monument, à moins que vous ne preniez pour +tel le château de <i>Bel-Cadro</i>, dont les ruines couronnent la cime d'un +rocher crayeux. La fabrication beaucairienne se borne aux tricots, à la +poterie de terre, à la tannerie et à la corroierie. D'où vient que le +commerce a choisi pour rendez-vous une aussi modeste résidence, une +ville aussi étrangère aux spéculations industrielles? Uniquement de ce +que la foire de Beaucaire était franche dans un temps de multiples +prohibitions. On ne sait comment elle le devint; les paléographes ont +vainement cherché la charte de fondation; mais ils peuvent vous dire +qu'il en est question dans un acte de 1168, et que les privilèges en +furent confirmés par Charles VIII, Louis XII et Louis XIII. La franchise +fut limitée plus tard. On créa, en 1632, un droit de <i>réappréciation</i>; +puis un droit <i>d'abonnement</i> de douze sous par balle qui n'était pas +déballée; puis la douane de Valence, qui, après avoir imposé les +marchandises portées à Beaucaire, les réimposait souvent au retour. Ces +entraves n'arrêtèrent point le mouvement commercial dont Beaucaire était +le centre. Aujourd'hui que les communications sont faciles, que les +canaux, les chemins de fer, les paquebots, portent les marchandises d'un +bout du monde à l'autre, que les plus minces négociants <i>vont en +fabrique</i>, que les commis-voyageurs pénètrent jusque dans les +chaumières, les foires, qui ont pour but de réunir en un même lieu les +acheteurs et les vendeurs, semblent une institution superflue. Jamais +cependant la foire de Beaucaire n'a été plus florissante. La somme des +affaires qu'on y fait était évaluée 18 ou 20 millions en 1789, par +Dulaure, dans sa <i>Description du Languedoc. Le Dictionnaire de +Géographie commerciale</i>, publié en l'an VII, donne le chiffre de 7 +millions; la <i>France pittoresque</i> celui de 25 millions. Or, les nombreux +négociants que nous avons consultés portent la somme des ventes et +achats à 50, 600, et même 80 millions; il y a progrès. A la vérité, le +fabricant n'obtient guère plus de son produit rendu à Beaucaire que s'il +en effectuait la livraison au siège même de son industrie. Le transport, +le voyage, le loyer, la nourriture, augmentent ses frais généraux; mais +il trouve avantage en ce qu'il écoule en peu de temps des quantités +considérables. Le trafic est énorme à Beaucaire, parce que cette ville +est en communication directe avec nos grands centres industriels et nos +principaux débouchés: par son canal, avec le Languedoc, Bordeaux, Nantes +et autres ports de l'Océan; par le Rhône, avec l'Allemagne, la Suisse, +Lyon, Grenoble. Valence et Marseille; par la Méditerranée, avec +l'Italie, l'Espagne, l'Afrique et le Levant.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>Foire de Beaucaire.--Pré Sainte-Madeleine.</b></p> + +<p>Marseille remplit journellement l'ancien rôle de Beaucaire, en +approvisionnant ces dernières contrées de denrées coloniales et de +matières premières; mais la fameuse foire n'y a rien perdu. Elle a pris +un caractère plus industriel; elle est devenue plus utile à nos +manufactures, et son importance a été consolidée par la colonisation +algérienne.</p> + +<p>La foire de Beaucaire commençait jadis le 22 juillet: c'est même encore +le matin de ce jour que le canon annonce l'ouverture légale; mais +vendeurs et chalands apparaissent dès le 25 juin. Le Beaucairien est +alors dans l'état d'un homme qui sort de catalepsie: il dormait au +soleil, fumait, chassait des bec-figues, travaillait toujours le moins +possible: et le voici transfiguré en être presque agissant. Vite, +badigeonnez ces façades, nettoyez ces lambris, changez ces devantures, +collez des papiers neufs, chassez les rats et les scorpions, établissez +des échoppes le long des murs, transformez les cabinets noirs en +chambres, les soupentes en boutiques, les galetas en appartements. Le +Beaucairien prend tous ces soins à votre intention, malheureux +négociant, mais il saura s'en indemniser. Un rez-de-chaussée de deux +mètres carrés lui rapportera six cents francs; vous paierez la location +d'un magasin pendant un mois aussi cher qu'une arcade du Palais-Royal +pendant un an; vous serez caserné par chambrées dans les plus +inhabitables repaires. Toutefois, vous affrontez tant d'inconvénients; +la soif du lucre, <i>auri sacra fames</i>, vous pousse vers la cité foraine. +Au commencement de juillet, la foule grossit de jour en jour; le préfet +du Gard se met en route pour venir gagner, à surveiller la foire et +donner un bal, une indemnité de 10,000 francs; le tribunal de commerce, +la balance à la main, accourt de Nîmes, son siège habituel; le Rhône se +couvre de barques, de tartanes, de felouques génoises, de pinques +catalanes, de navires de toutes nations. Suivant un vieil usage, le +maire offre au premier arrivant un mouton des <i>Garigues</i>, dont +l'équipage mange la chair, et suspend la peau, bourrée de paille, à +l'extrémité du grand mât. Les quais s'encombrent, puis les rues. Elles +s'ombragent de tentes protectrices et de toiles jaunes, blanches, +rouges, vertes ou bleues, qui portent en lettres ultra-majuscules les +noms des marchands, leurs adresses fixes et temporaires. Les magasins +s'emplissent, les marchandises débordent jusqu'au milieu du ruisseau +desséché; les bancs de pierre, les bornes même, sont envahis par des +merciers ambulants; un tumulte perpétuel, un bourdonnement confus +d'abeilles humaines, retentit dans cette ruche immense. Français de +toutes provinces, étrangers de toutes nations, vont, viennent, se +coudoient, conversent, surfont, marchandent, déboursent, reçoivent, +déballent ou chargent des colis. Que de costumes, de types, de langages +divers! Là, sont représentés Arles, Nîmes, Avignon, Castres, +Carcassonne, Toulouse, Montauban, Saint-Pons, Mazamet, Lodève, tout le +midi de la France, depuis Bordeaux et Rayonne, jusqu'à Gap et +Draguignan. L'Alsace, Rouen, Saint-Quentin, Amiens, Sedan, Elbeuf, +Flers, Mayenne, Laval, ont déversé à Beaucaire une partie de leur +population. Lyon, Saint-Etienne, Villefranche, Tatare, Thizy, Voiron. +Roanne, ont aussi fourni leur contingent. On y est venu de Genève, des +villes anséatiques, de la Corse, de l'Italie, de l'Espagne, de +l'Algérie, du Maroc, de la Grèce, de l'Arménie, de l'Égypte et de +diverses autres régions levantines. Le total de cette masse est +incalculable. «On y a compté jusqu'à trois cent mille personnes,» dit M. +A. Hugo. «Cent, mille négociants s'y rendent, «selon Vosgien. A en +croire la <i>Statistique</i> de Peuchet, «il n'est pas extraordinaire d'y +voir un concours de six cent mille hommes.» D'après l'<i>Annuaire</i> publié +en 1843 chez M. F, Didot, «dans un espace où dix mille personnes sont à +l'étroit en temps ordinaire, se groupe une population de deux et +quelquefois trois cent mille négociants.» Nous pensons <i>de visu</i>, que du +1er au 30 juillet, Beaucaire donne l'hospitalité à environ deux cent +cinquante mille individus. Comme l'avance Jean-Michel, de Nîmes, dans +son poème languedocien sur l'<i>Embarras de la fiero</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i18"> L'on pot ben sans hyperbolo</p> +<p class="i18"> Dire que l'y a mai d'estrangers</p> +<p class="i18"> Qu'en Italio d'orangers.</p> +</div></div> + +<p>La quantité et la variété des objets de commerce correspondent au nombre +des marchands et des acheteurs. Il vous est loisible de vous procurer à +Beaucaire des rouenneries, des toiles, des tissus de coton, des draps, +de l'orfèvrerie génoise, de la quincaillerie de Paris, de Lyon, de +Saint-Claude et de Thiers, de la parfumerie, des savons de Marseille, de +la rubanerie, des liqueurs de Montpellier, de la droguerie, des épices, +des laines d'Espagne et de Barbarie, des cuirs de Russie et d'Allemagne, +des fers, des planches, des bouchons de liège du Roussillon, etc. Il +serait impossible de se reconnaître dans ce dédale commercial, si +l'autorité n'avait établi un ordre de vente et un classement méthodique +pour certaines marchandises. Du 10 au 18, on vend les rouenneries, les +impressions, les articles de Mulhouse; du 18 au 25, les draps et les +laines; du 24 au 26, les soies grèges, du 26 au 29, les soies lavées. +Les articles d'Alsace, de Rouen, de Saint-Quentin et de Tatare occupent +les rues <i>Basse</i>, des <i>Couvertes</i> et des <i>Quatre-Rois</i>; les cuirs, la +rue <i>des Tanneurs</i>; les toiles écrues ou blanches, la <i>Placette</i> et les +rues adjacentes. La draperie loge rue <i>Haute</i>; la quincaillerie, rue +<i>Beauregard</i>; la mercerie, rue <i>Tupin</i>. Les grands magasins de +bimbeloteries s'installent au <i>Bazar</i>, péristyle couvert situé près de +la <i>Porte Beauregard</i>. Sur la route de Nîmes s'opère la vente des +chevaux et des bestiaux; mais elle est restreinte, car il y a pour eux +une foire spéciale le lendemain de l'Ascension. Les salaisons, anchois +et sardines, sont sur les bateaux du canal, les fers sur les quais du +canal et du Rhône, les bois sur la grève, à l'extrémité de la ville. La +lingerie et les éventails, les chapeaux de paille et les foulards, les +rubans et les nouveautés, les papiers peints et les casquettes +stationnent dans la rue <i>des Bijoutiers</i>, ainsi nommée sans doute parce +qu'un y vend de tout, excepté des bijoux.</p> + +<p>La ville entière est un commerce; le pré <i>Sainte-Madeleine</i> est à la +fois au commerce et au plaisir. C'est une vaste pelouse, qui serait une +délicieuse promenade sans le <i>mistral</i>, les cousins, la poussière, la +chaleur et l'air des cuisines en plein vent; elle est entourée d'allées +d'ormes et de platanes disposés en triangle, dont un côté longe le +Rhône, et dont l'angle aigu aboutit aux rochers du <i>Bel-Cadro</i>. Un bail +à loyer d'une durée de six ans donne à des adjudicataires le droit de +bâtir sur le pré des baraques. Une ville de bois s'y élève en +concurrence avec la ville de pierre, car ne faut-il pas loger les +nattes, les paillassons, les pâtes d'Italie, les parfums de Grasse, les +cordages, les souliers, la grosse ferronnerie, les porcelaines, les +faïences, les verres, les pipes, les cristaux et tout ce qui constitue +la base des magasins à vingt-cinq sous? Sans le pré Sainte-Madeleine et +ses asiles, que deviendraient les nains, les géants, les hercules, les +hommes-squelettes, les cirques, les combats de bouledogues contre des +ours rogneux et muselés, <i>la Défense de Mazagran, Geneviève de Brabant, +la Passion, la Bataille d'Austerlitz</i>, les ménageries ambulantes?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i18"> Commo son lions, léopars,</p> +<p class="i18"> Panteros, mouninos, rainars,</p> +<p class="i18"> Et tant d'autres bestios sauvajos,</p> +<p class="i18"> Qu'y gagnan d'argen qué fon rajos.</p> +</div></div> + +<p>Que deviendraient les charlatans qui espèrent trouver à Beaucaire une +fortune, à l'exemple de feu Chavigny, devenu presque millionnaire en +vendant à la foire un vermifuge efficace?</p> + +<p>Le soir, vers les neuf heures, le pré Sainte-Madeleine présente à peu +près le même spectacle que les Champs-Elysées aux fêtes de Juillet: la +cohue est interminable; le bruit des grosses caisses, des cymbales, des +galoubets, des trompettes, les appels des paillasses, les aboiements des +chiens, les <i>hop, hop</i> des écuyers, se mêlent en un gai charivari. Les +bals de <i>Nîmes</i>, d'<i>Aix</i>, d'<i>Avignon</i>, des <i>Catalans</i>, etc., réunissent +des danseurs de ces diverses localités. Des milliers de consommateurs se +rafraîchissent avec de la bière de Lyon, des glaces, des grenades et des +saucissons d'Arles. Dans les cafés-spectacles, enjolivés de guirlandes +et de tentures multicolores, des chanteuses, en toilette de bal masqué, +psalmodient les romances de mademoiselle L. Pujet; des <i>lustigs</i> +exécutent <i>le Choriste</i> ou <i>le Marchand d'Images</i>, des Espagnols dansent +les plus fougueuses <i>cachuchas</i>: le tout avec accompagnement +d'orchestres criards et asthmatiques. Toutes ces <i>exhibitions</i> ravissent +les assistants: après leurs laborieuses journées, ils sont si heureux de +se distraire, de respirer, d'oublier le comptoir et les chiffres!... +Tout devient nectar pour l'homme altéré.</p> + +<p>Loin des jeux populaires, dans un coin de la prairie, campe une +population bizarre, celle des Bohémiens. Noirs, crasseux, demi-nus, ils +sont couchés autour de leurs charrettes, pêle-mêle avec leurs chevaux et +leurs chiens. Leur industrie est la vente et la tonte des ânes, la +chiromancie et surtout la mendicité. Par intervalle, une Bohémienne se +détache de la bande, charge sur ses épaules un ou deux enfants à la +mamelle, en prend un plus grand par la main et va demander la <i>caritat</i> +par les rues. Elle pousse les glapissements les plus plaintifs, tandis +que son jeune acolyte, innovateur musical, se donne des coups de poing +sur le menton pour se faire claquer les dents.</p> + +<p>Tel est, en raccourci, le tableau de la foire de Beaucaire; il se +reproduit tous les ans avec de faibles modifications. La grande +assemblée est officiellement dissoute le 28 juillet; les négociants +plient bagage; les navires remettent à la voile; les diligences partent +chargées de voyageurs; la ville se dépeuple lentement, et le Beaucairien +se rendort. Comme le boa, il a fait son repas; il va mettre onze mois à +digérer.</p> + +<br><br> + +<h2>Poètes Italiens contemporains.</h2> + +<p class="mid">(Voir p. 86.)</p> + +<h4>II</h4> + +<h4>G. BERCHET.</h4> + +<p>Il y a quinze ans environ, si nous ne nous trompons, que <i>le Globe</i>, +journal que n'ont oublié aucun de ceux qui à cette époque s'occupaient +sérieusement de littérature, et le nombre en était grand, publia, sans +nom d'auteur, le texte el la traduction de deux petits poèmes italiens +remarquables par la forme, par la pensée, surtout par l'énergie et la +profondeur du sentiment. Ces poèmes, divisés en strophes comme presque +tous les poèmes italiens, avaient reçu de leur auteur le modeste titre +de <i>Romances</i>, qu'il leur a conservé: c'étaient <i>le Remords (il +Rimorso)</i> et <i>l'Ermite du Mont-Cenis (il Romito del Cenigio)</i>; tous deux +étaient une énergique protestation contre la domination étrangère, tous +deux étaient un cri de liberté qui devait retentir profondément dans les +coeurs italiens, et qui réveilla de secrets échos dans tout ce qu'il y +avait en France de noble, de généreux, de jeune, de vivant.</p> + +<p>Effectivement la France était aussi lasse du joug que lui avait imposé +l'étranger que l'Italie était lasse elle-même du joug autrichien: l'une +el l'autre avaient jadis combattu sous le même drapeau, et ni l'une ni +l'autre n'oubliaient que la jeune République Cisalpine et la jeune +République Française avaient été soeurs un moment. Les amis de la +liberté se considéraient d'ailleurs comme frères à quelque pays qu'ils +appartinssent; et, regardant la belle Italie du sommet du Mont-Cenis, il +n'en était pas un qui ne fût prêt à s'écrier comme l'ermite de la +romance: «Maudit soit-il celui-là qui, sans pleurer peut s'approcher de +la terre de douleur...--Les malheurs de l'Italie sont immenses, sa +douleur est inépuisable. Elle a voulu la liberté; mais, insensée! elle a +cru aux princes, elle s'en est fiée à leurs serments pour obtenir ce +qu'elle voulait. Ses princes l'ont jouée, ils l'ont entourée de +perfidies; ils l'ont vendue à l'étranger.» Et tandis que Berchet, car +c'était lui qui chantait ainsi, exhalait avec énergie ses douleurs de +patriote, plus d'un ardent admirateur le salua tout bas du nom de +<i>Béranger de l'Italie</i>, que lui donnent encore aujourd'hui bon nombre de +ses compatriotes. M. Berchet trouve lui-même, nous n'en doutons pas, +l'éloge fort exagéré; mais, au-dessous de notre grand poète national, +les places sont encore élevées, honorables, et l'auteur des <i>Romances</i>, +on doit le dire, occupe peut-être la première dans le genre auquel il +s'est voué, genre qui, il ne faut pas l'oublier, n'est qu'une partie et +non toute la gloire de notre Béranger.</p> + +<p>Né dans cette belle Lombardie qui, plus rapprochée du nord que les +autres parties de l'Italie, plus française aussi, a su se faire une +langue qui n'a ni la mollesse du toscan, ni la grâce enfantine et +coquette du doux parler vénitien, mais plutôt une sorte de vigoureuse +senteur que semble lui communiquer le vent sain et parfois âpre des +Alpes, si le mot âpre peut sans contre-sens s'appliquer à quelque chose; +sur cette douce terre d'Italie; né dans la Lombardie d'une famille +italienne mais originaire de France, Berchet, comme aussi Manzoni, a su +retrouver toute l'énergie de l'antique idiome italien; et cette énergie +il l'a puisée dans la douleur de son âme, car depuis de longues années +ce n'est que dans l'exil que le noble poète peut aimer, chanter sa +patrie, et on sait ce qu'est la patrie pour l'exilé, de quelle sainte +auréole elle lui apparaît ceinte au delà de la barrière qu'il lui est +interdite de franchir.</p> + +<p>Le recueil que nous avons sous les yeux, et qui se compose de huit +poèmes, plus ou moins étendus, porte à chaque page, j'ai presque dit à +chaque vers, l'empreinte du regret de la patrie, de la haine de +l'étranger, de l'amour de la liberté. Le premier de ces poèmes n'est pas +consacré à l'Italie, mais à une autre grande nationalité longtemps +gémissante sous le joug étranger, qu'elle est enfin aujourd'hui parvenue +à secouer, non sans d'immenses efforts, non sans verser pour le saint +baptême de son indépendance des flots de sang mahométan, et surtout +chrétien. Ce poème, d'environ quatre cent cinquante vers, est une oeuvre +véritablement grande, malgré ses dimensions peu étendues, et la +composition en est si belle que, dans l'impossibilité de traduire ici +cette pièce dans son entier, à cause de sa longueur, nous espérons +intéresser nos lecteurs en leur en offrant une brève analyse.</p> + +<p><i>Les Fugitifs de Parga</i> (tel est le litre de ce poème divisé en trois +parties: <i>le Désespoir, le Récit, la Malédiction</i>) commencent ainsi: Un +Anglais, Henri, traversant la mer sur un navire grec de Corcyre, voit un +homme assis sur le rivage et regardant du côté où doit se trouver Parga, +que l'Angleterre vient de vendre au farouche Ali-Pacha, livrant sans +pitié ses habitants chrétiens à toute l'atrocité des vengeances +musulmanes. Tout dans l'homme du rivage annonce le plus profond +désespoir, et après avoir vainement tenté de se poignarder, on le voit +se précipiter dans les flots, malgré les efforts d'une femme qui le +suit: «Qu'on le sauve!» s'écrie Henri; mais près de lui une voix s'élève +d'au milieu des matelots grecs, et cette voix lui crie: «Hé! que +t'importe, vil Anglais, que t'importe la mort d'un malheureux débris de +Parga!» Henri se tut; mais il ressentit profondément l'injure qui lui +était adressée, et l'infamie de l'île où il reçut le jour pesa +lourdement sur sa tête. Cependant le fugitif de Parga est sauvé, et sa +triste épouse trouve avec lui un asile assuré à bord du navire +corcyréen. L'Anglais manifeste une douce sympathie aux pauvres exilés; +il semble vouloir réparer, au moins envers eux, les torts de sa pairie, +et lorsque le navire touche terre, il est devenu leur hôte, et ose +enfin, au milieu de la léthargie où est plongé le Grec, demander à la +jeune épouse de lui dévoiler la cause de tant de douleurs. «O +bienveillant étranger, à quelque pays que tu appartiennes, il m'est doux +de t'ouvrir mon coeur, répond celle-ci; sans doute l'ange de Parga t'a +lui-même amené ici pour être témoin du malheur de son peuple. Mais avant +de parler, je t'en supplie, si, durant mon récit, il sort de ma Douche +quelque parole qui te puisse blesser, ne t'en offense pas, mais pleure +sur nous.» Puis, après avoir considéré quelques instants avec amour son +époux endormi, après s'être réjouie de voir son front plus calme, la +Grecque revient raconter à Henri les malheurs de sa patrie, non sans +s'interrompre maintes fois pour s'approcher encore du lit de son cher +malade.</p> + +<p>Les Turcs avaient voulu punir Parga, qui, non contente d'avoir offert un +asile aux héroïques Souliotes, tendait encore les bras à tous les +proscrits. La guerre fut terrible: «Nous, femmes, nous-mêmes on nous vit +combattre, ou bien, accourant au bruit du mousquet, aider nos frères en +rechargeant leurs armes. La victoire fut le prix de notre courage. +L'ennemi se retira, mais en se retirant il jura de se venger, et les +malheureux habitants de Parga, voyant venir la tempête, cherchèrent +refuge; mais, hélas! où le cherchèrent-ils? «Dans le nid du serpent!» Un +ban ne tarda pas à leur apprendre que les Anglais, sous la protection +desquels ils s'étaient mis, les avaient vendus au farouche pacha de +Janina, leur mortel ennemi. «Alors un cri général s'éleva du milieu de +nous: Non, nous le jurons par notre Dieu, nous ne nous soumettrons pas +au tyran; plutôt mille fois l'exil que l'esclavage.» Puis, avant +d'abandonner leurs foyers, les Parginotes se préparent à l'exil en +célébrant le saint sacrifice; el pour que l'Osmanli ne viole pas les +sépultures de leurs pères, ils tirent les morts de leurs tombeaux, et +rassemblant sur un bûcher qu'ils bénissent avec de pieuses cérémonies +les ossements sacrés, ils y mettent le feu, et, touchant souvenir des +moeurs de leur antique pairie, «les vierges et les jeunes épouses +sacrifient sur le bûcher leurs chevelures flottantes. Quand le bûcher +fut éteint, nous dispersâmes ses cendres et nous partîmes,» dit la jeune +Grecque.</p> + +<p>Dire, que dans tout ce chant le poète s'est montré à la hauteur des +héroïques souvenirs qu'il rappelle, est un éloge suffisant, ce nous +semble, mais il n'est que juste.</p> + +<p>Dans celui qui suit, Henri se trouve en face de son hôte, enfin sorti de +son évanouissement. Il essaie non d'excuser son inexcusable patrie, mais +de faire comprendre au Grec que tous les Anglais ne sont pas coupables +des fautes, des crimes du gouvernement de la Grande-Bretagne. C'est +presque à genoux qu'il supplie le fugitif d'accepter de lui une aide +fraternelle. Ses remords, dit-il, doivent l'absoudre du crime de son +pays. La jeune Grecque pleure, mais ce n'est que du regard qu'elle ose +supplier son époux, qui, sans se laisser attendrir, répond ainsi:</p> + +<p>«Garde tes dons; conserve-les pour des malheurs que la faute de ton +peuple ne peut manquer d'attirer sur lui, là, au jour de la douleur, tu +le trouveras, le lâche, qui implorera ta pitié; mais il est une douleur, +il est des blessures qui rendent fier celui qui les ressent; moi je +m'enorgueillis de mon malheur, et celui-là qui m'a tout enlevé ne pourra +du moins me ravir cet orgueil.</p> + +<p>«Retiens les pleurs, je n'en veux pas de celui qui m'inspire une +invincible horreur. Tu es juste? et qu'importe? N'es-tu pas fils d'une +terre exécrée, d'une terre maudite! Partout où gémissent des peuples +dépouillés exilés, esclaves, un cri de vengeance ne s'élève-t-il pas +contre elle? N'est-ce pas elle qui a conclu l'odieux marché dont tous +sont victimes?... Au moment même où elle affranchit fastueusement ses +nègres, n'insulte-t-elle pas à ses frères d'Europe? Mais le temps +prépare notre vengeance, et Dieu daigne la hâter en soulevant contre +vous tout ce que l'Europe a d'âmes généreuses... Peut-être il n'est pas +loin le jour auquel nous nous appellerons tous Frères, alors que la +guerre ayant expié la guerre, le pardon et l'oubli viendront fermer tant +de plaies; mais aujourd'hui les haines sont, encore vivantes.... Un +jour, en se rappelant ce que je fus et ce que je suis, j'en jure par le +ciel, mes fils frémiront, mais jamais aucun d'eux n'aura la honte de +dire: Il a emprunté son pain à l'Anglais»</p> + +<p>A partir du jour où il se vit ainsi repoussé, une mortelle tristesse +dévora le coeur de Henri, et cette tristesse ne fut illuminée par aucun +rayon de bonheur. «Sa patrie est infâme, il la renie, il la fuit, il +l'abhorre; cependant il ne peut sans colère l'entendre maudire par les +autres; son âme souffre de ne pouvoir l'aimer. Malheureux! il parcourt +toute l'Europe; mais un cri de douleur s'élève de toutes parts: il ne +peut trouver un lieu où l'homme vive paisible.... Partout il entend +s'élever contre l'Angleterre la malédiction de ceux qui souffrent: +ceux-ci, elle les a trahis; ceux-là, elle les a vendus.»</p> + +<p><i>Clarina</i> et <i>Mathilde</i> sont des romances d'amour où s'entend, plus haut +que la voix de la tendresse, le cri de l'indépendance nationale, la +première est une jeune fille qui pleure son amant exilé, son amant +auquel elle-même a dit: «Va, pars malgré mes larmes. Tu avais une patrie +avant de m'avoir donné ton coeur, brise les chaînes de cette patrie, +puis reviens près de moi t'enivrer d'amour.» Mathilde est une autre +jeune fille qui supplie vainement son père de ne pas la donner en +mariage à l'étranger.</p> + +<p><i>Le Remords</i> nous montre une autre femme italienne; mais celle-là, +«c'est la femme de l'un de nos tyrans, c'est l'épouse de l'étranger.» Et +seule au milieu des bals, des concerts, des spectacles, elle entend dire +à ceux qui la regardent: «Maudite soit-elle, celle-là qui, d'un baiser +italien, rend heureux le soldat allemand! «Mais tant de honte ne +suffirait pas à venger la pairie outragée par une union impie: +l'Italienne se voit abandonnée de l'époux étranger, et nulle +consolation, nulle sympathie ne la vient soulager dans son malheur; tous +les regards semblent lui dire: «Misérable! de tes propres mains tu l'as +tissu, le manteau d'infamie, tu as voulu t'en revêtir; maintenant que ce +manteau te couvre les épaules, la plainte est inutile, nul ne peut te +l'ôter.»</p> + +<p>Négligeant d'autres pièces, faute d'espace, nous essaierons de faire +mieux connaître notre poète en donnant la traduction entière d'une +romance à nos lecteurs.</p> +<br><br> + +<h3>JULIE</h3> + +<h4>ROMANCE.</h4> + +<p>La cloche a sonné; la loi est proclamée; c'est le jour des +conscrits.--Rassemblés à l'église, ils sont rangés en cercle autour +d'une urne. La commune doit fournir sept hommes: les noms sont dans +l'urne; chacun s'en approche la terreur dans l'âme.</p> + +<p>Mais ne sont-ils pas tous citoyens de l'Italie? et pourquoi, si l'ennemi +menace la frontière, ne partent-ils pas désireux de sauver la +pairie?--Ce n'est plus la patrie qui leur crie: Aux armes! Soumis à un +peuple de langue étrangère, on les appelle à combattre, mais pour rester +sous le joug.</p> + +<p>Cependant que veut cette foule si pressée dans le temple? et cette autre +foule haletante qui se pousse et se heurte sous le porche, en se +plaignant de ne pas voir plus loin? Veut-elle arracher ses frères au +péril? Va-t-elle courir aux armes? Va-t-elle chasser l'étranger du sol +natal, au noble cri de liberté?</p> + +<p>Ils labouraient la terre, quand ils ont entendu la cloche; descendant de +leurs montagnes, ils ont pris immédiatement le chemin de la ville, +attirés par le bruit, ainsi que des enfants; ce qu'ils veulent, ce n'est +rien de plus que savoir la nouvelle du jour; ils sont venus écouter les +plaintes de leurs frères, et demain ils en parleront entre eux sans +colère et sans douleur.</p> + +<p>Mais il n'y a donc pas de sang dans leurs veines; il n'y a donc pas de +vie dans leur coeur? La haine du joug allemand n'y brille donc pas? +Leurs sueurs arrosent la glèbe de maîtres stupides; ils suivent +l'exemple de ces maîtres, et ils se disent: Pourquoi nous révolter? ne +somes-nous pas nés pour servir?</p> + +<p>Les misérables!... Mais les pères? Ils accourent pensifs, ils s'avancent +cherchant de leurs tristes regards leurs femmes et leurs belles filles +pleurant au pied de l'autel. Elles se sont dites heureuses en voyant +l'activité de leurs fils, levés dès l'aube matinale; et le soir, qui le +sait, si elles pourront se réjouir en les contemplant dans leur sommeil?</p> + +<p>Et tandis que la foule bruit et se meut, que fait cette femme immobile +dont la figure ne ressemble à celle d'aucune autre? On ne sait ce qui la +domine le plus ou la colère ou la douleur. Elle ne baisse pas la tête, +elle ne se cache pas le visage de son voile, elle ne parle pas, elle ne +pleure pas; elle regarde le ciel: son oeil ne distingue pas ceux qui +l'entourent, elle ne les remarque même pas.</p> + +<p>C'est Julie, c'est une mère. Elle a vu croître et grandir en vain deux +fils, espoir de sa vieillesse. L'un d'eux est déjà perdu pour elle; +c'est l'exilé toujours présent à son coeur. Il souffre errant dans les +vallées désertes; il s'est arraché de l'Italie le jour où il la vit, +s'abandonnant elle-même, tomber au-dessous de ses destins.</p> + +<p>Quel adieu plein de larmes ce fut pour Julie! Et maintenant la +malheureuse tremble pour son autre fils, qu'un billet sorti de</p> + +<p>l'urne peut lui ravir. Quoi! Charles pourrait devenir soldat? Il +porterait la blanche livrée de l'odieux étranger? Il ceindrait une épée +qu'aurait forgée l'Autrichien?</p> + +<p>Et déjà, avec le terrible génie de la douleur, la triste mère, +anticipant le temps, va au-devant d'un jour qui n'est pas encore. Elle +suit le son des trompettes guerrières; elle arrive dans une plaine au +pied des Alpes, et de la montagne, elle voit s'abattre, comme une légion +de vautours, une armée étrangère.</p> + +<p>Mais d'autres drapeaux, d'autres guerriers arrivent par d'autres +sentiers; et ceux-ci sont venus pour couper le chemin aux premiers. D'un +côté, ou crie: Italie! sauvons la patrie opprimée! De l'autre, ou jure +de la maintenir sous le joug. Les deux armées tirent l'épée.</p> + +<p>Un furieux s'élance hors des rangs de l'armée de droite; un autre sort +de l'armée de gauche, il assaille le premier à coups d'épée sans même +songer à parer les coups qui lui sont portés. Blessés tous deux à la +fois, tous deux laissent échapper un blasphème. Quels gestes, quelles +voix! La malheureuse frémit; d'un oeil épouvanté elle envisage ces +terribles adversaires. Hélas! ce sont les deux fils auxquels elle a +donne le jour.</p> + +<p>Cependant l'imagination de Julie cesse de lui dépeindre les horreurs de +ce champ de bataille abhorré, et, plus déchiré encore, son coeur revient +à la terrible réalité. Le sang coule plus rapide dans ses veines +brûlantes; les sorts sont lires de l'urne fatale: que va-t-il advenir de +Charles?</p> + +<p>Les numéros sont tour à tour tirés par la main des jeunes gens; un +impassible surveillant préside au tirage; c'est lui qui lit les noms; +c'est sa voix, organe du destin, qui proclamera les sept que doit +choisir le sort. Personne n'ose remuer, on n'entend plus une seule +parole dans cette foule tout à l'heure encore si bruyante; curieuse et +stupéfaite, elle a hâte d'entendre les noms; elle écoute d'une oreille +attentive.</p> + +<p>Julie regarde son fils avec terreur, et jamais son oeil fixé sur lui +n'indiqua tant d'amour. O angoisse! on prononce un nom... ce n'est pas +celui de Charles. On en dit un autre... ce n'est pas le sien non plus; +et déjà le cinquième est nomme sans que Charles ait été condamné.</p> + +<p>On appelle le sixième. C'est le fils d'une autre; une autre mère pleure +sur lui. Ah! sans doute, elles étaient vaines les craintes de Julie, et +semblable au frais zéphyr qui ranime le malade, une douce voix lui crie +au fond du coeur que sa prière a trouvé grâce devant Dieu.</p> + +<p>Sa confiance s'accroit: un long soupir soulage l'oppression de son +coeur. C'est avec moins de terreur que Julie écoute la lecture du +septième billet... Hélas! on l'a nommé... c'est son fils!... Demain, +obéissant honteusement à l'ordre d'un soldat étranger, elle le verra +partir l'aigle au front.»</p> + +<p>Nous regrettons de ne pouvoir insérer ici <i>les Fantaisies</i>, pièce de +plus de sept cents vers. Hélas! ces fantaisies ne sont pas celles de +l'amour qu'ont si souvent célébré les Italiens anciens et modernes: ce +sont les rêveries tristes ou riantes qui viennent à l'exilé, rêveries +toujours amères par le sentiment du malheur de la pairie, de son +abaissement.</p> + +<p>Berchet, auquel le peu que nous venons de citer suffirait à assurer un +rang distingué parmi les poètes de tous les pays, et qui, dans la douce +Italie, se distingue particulièrement par la force et l'énergie. Berchet +est encore prosateur distingué, et parmi ses écrits en ce genre, on cite +particulièrement des morceaux de critique littéraire hautement +recommandables. Ajoutons à tous ces titres à notre sympathie que la +France semble être le pays d'adoption du noble exilé, qui, après avoir +parcouru une partie de l'Europe, est revenu à plusieurs reprises reposer +sa tête sur cette terre qui, nous le disons avec orgueil, fut toujours +l'asile chéri et assuré de toutes les grandes infortunes.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"></p> + +<p><i>Les Demoiselles de Saint-Cyr</i>, comédie en cinq actes et en prose, de <span class="sc">M. +Alexandre Dumas (Théâtre-Français)</span>.--<i>Lénore</i>, drame en cinq actes, de +MM. <span class="sc">Cogniard</span> frères <span class="sc">(Théâtre de la Porte-Saint-Martin)</span>.--<i>Madame +Barbe-Bleue</i>, vaudeville, de MM. <span class="sc">Lockroy</span> et <span class="sc">Choquart</span> <span class="sc">(Théâtre du +Vaudeville)</span>.--<i>Francesca</i>, comédie-vaudeville, de <span class="sc">M. Philippe Hart +(Gymnase-Dramatique)</span>.</p> + +<p>Il faut oublier madame de Maintenon, la chaste règle de Saint-Cyr et +l'austérité des derniers temps de la cour de Louis XIV: tout cela n'a +rien à faire ici. Ce n'est pas de vraisemblance et de vérité que M. +Alexandre Dumas s'inquiète: peu lui importe de compromettre le nom de +madame de Maintenon dans une aventure gaillarde; peu lui importe encore +de jeter aux échos de Saint-Cyr; des plaisanteries et des quolibets qui +les auraient fait frissonner de peur; ce que veut M. Alexandre Dumas, +c'est faire rire avant tout, c'est avoir un succès; quant aux moyens, il +paraît en faire bon marché. Mais, au moins, M. Alexandre Dumas a-t-il +réussi? a-t-il touché au but qu'il cherchait, d'amuser sans trop se +soucier du comment ni du pourquoi? Oui et non. Les trois premiers actes +ont excité la curiosité, les deux derniers l'ont attiédie, et peu à peu +le rire, qui avait éclaté assez franchement au début, s'est converti en +je ne sais quelle résignation silencieuse qui ressemblait plutôt à un +excès de patience qu'à un accès de plaisir.</p> + +<p>L'ouvrage de M. Dumas appartient d'ailleurs à cette espèce de comédie de +hasard et de fantaisie qui a cours aujourd'hui, au grand préjudice de la +vraie comédie, de la comédie de moeurs et de caractère, cela ne peint +rien, cela n'apprend rien, cela n'ouvre pas une minute l'esprit à la +réflexion, le coeur à une émotion un peu relevée el un peu nourrissante. +Ce sont des faits, des quiproquos, des mots qui voltigent et courent ça +et là, sans qu'on en devine bien l'utilité ni la raison; on ne sait +guère d'où cela vient, où cela va, à quoi cela ressemble; mais enfin, si +le mot est vif, si la scène est leste, on se laisse étourdir un instant, +on sourit on va même jusqu'à ne pas trop s'ennuyer, puis on quitte ce +spectacle sans avoir la moindre envie d'y revenir. Voila le malheur et +le châtiment de ces pièces en l'air; vous les avez vues une fois, c'est +assez, c'est plus qu'il n'en faut; car ce qu'on y trouve et ce qu'on +peut en garder, Dieu le sait!</p> + +<p>Nous sommes donc à Saint-Cyr, dans le Saint-Cyr de madame de Maintenon, +vers les dernières années de Louis XIV. Un vicomte de Saint-Hérem, +espèce de Lovelace en raccourci, a vu mademoiselle de Meiran à Saint-Cyr +pendant une représentation d'<i>Esther</i>. En devenir amoureux et songer à +la séduire, tout cela est l'affaire d'un instant pour le vicomte; il +s'introduit à Saint-Or par ruse et par escalade, menant un certain sieur +Achille de Bouloi avec lui. Ce M. de Bouloi est un original, un +plaisant, une espèce de Turlupin qui doit servir de paravent au vicomte +et l'aider dans ses manoeuvres; et en effet, tandis que Saint-Hérem +explique sa passion à mademoiselle de Meiran qui l'écoute avec la plus +grande indulgence, de Bouloi occupe, pour opérer une diversion, +mademoiselle Charlotte, amie de mademoiselle de Meiran. Mademoiselle +Charlotte n'est pas moins docile, aux propos amoureux que mademoiselle +de Meiran, et les affaires vont si vite et si bien, qu'on s'arrête à un +projet d'enlèvement. Malheureusement ou heureusement, madame de +Maintenon a été avertie du complot; les gens du roi arrivent au moment +capital, saisissent M. le vicomte et son aide-de-camp, et les envoient +tous deux à la Bastille.</p> + +<p>Le scandale est grand, il faut l'expier. Nos deux conquérants, bien et +dûment enfermés sous les verrous, se trouvent placés, par l'ordre du +roi, dans l'alternative que voici; «Ou vous épouserez ces demoiselles, +ou vous resterez en prison.» Il se décident à épouser; le double mariage +s'accomplit: de Bouloi et Saint-Hérem recouvrent la liberté.</p> + +<p>Mais avec leur liberté ils ont sur le coeur une grande rancune. +Saint-Hérem, qui voulait bien de mademoiselle de Meiran pour se +distraire, n'est que médiocrement satisfait de l'avoir pour femme; sa +vanité de séducteur est d'ailleurs irritée d'être tombée si gauchement +et si brusquement dans la prose du mariage. Quant à de Bouloi, il avait +un autre mariage en vue, et mademoiselle Charlotte a tout renversé. Et +puis tous deux sont furieux d'avoir été contraints par la force. L'un +déclare donc à sa femme qu'on a bien pu le marier avec elle, mais qu'il +ne sera jamais son mari, et l'autre fait la même déclaration à +mademoiselle Charlotte; après quoi, ils quittent Paris, ils quittent +leurs femmes, ils quittent la France, et passent en Espagne à la suite +du duc d'Anjou.</p> + +<p>En Espagne, ils mènent une assez joyeuse vie et oublient leurs +mésaventures de Saint-Cyr et de la Bastille. Un beau jour, ou plutôt un +beau soir, le duc d'Anjou, devenu roi, donne grand bal: deux femmes +masquées y attirent les regards; bientôt Saint-Hérem et de Bouloi sont +sur leurs traces et s'épuisent en galanterie; on les encourage, on leur +donne de l'espérance; puis, au moment décisif, les masques tombent: +«C'est elle I s'écrie Saint-Hérem; c'est elle! répond de Bouloi. En +effet, l'une de ces beautés mystérieuses était madame de Saint-Hérem, +l'autre madame de Bouloi.</p> + +<p>Voici encore nos époux aux prises et de nouveau face à face: de Bouloi +tient bon; Saint-Hérem commence à s'émouvoir. Bientôt la jalousie +achèvera de triompher de sa rancune, car la jalousie, en éveillant en +lui le sentiment de l'honneur conjugal, réveillera en même temps son +amour. Cette jalousie, c'est le duc d'Anjou qui la cause. Le duc, pour +se distraire, se met à aimer madame de Saint-Hérem, et Saint-Hérem +s'imagine que sa femme est complice de cette fantaisie. Alors tout +change; Saint-Hérem s'inquiète, épie, surveille; de son côté, madame de +Saint-Hérem, voyant ces premiers symptômes d'une affection renaissante, +attise le feu en paraissant pencher du côté du duc d'Anjou. Que vous +dirai-je? les choses vont si loin, que le duc se décide à éloigner +Saint-Hérem pour se mettre plus à son aise. Pour le coup, l'honneur du +mari se gendarme et éclate tout entier; le vicomte accable sa femme de +reproches; il va jusqu'à menacer le roi et à tirer à demi l'épée du +fourreau.--La réponse de madame de Saint-Hérem est bien simple: +«Pourquoi m'avez-vous abandonnée et insultée par cet abandon?» Pour le +roi, il se promet de punir Saint-Hérem exemplairement.</p> + +<p>Mais il est temps que tout cela finisse. Madame de Saint-Hérem, touchée +de ces preuves de l'amour de son mari, lui pardonne; et le roi, revenant +à la clémence, en fait autant. L'aventure finit donc le plus +charitablement du monde, sauf de la part de Bouloi, qui est obligé de +reprendre sa femme, mais à contre-coeur, et, c'est le cas de le dire, à +son corps défendant.</p> + +<p>Tel est le fond de la comédie de M. Alexandre Dumas; il n'y a rien de +plus ni de moins, aux détails près, qui sont spirituels çà et là, mais +le plus souvent d'assez mauvais ton. En conscience, est-ce là une +comédie? Ne vous semble-t-il pas, bien plutôt, vous promener à travers +les petits sentiers si fréquentés du Vaudeville ou de l'Opéra-Comique?</p> + +<p>M. Dumas n'a donc fait la ni une oeuvre très-estimable ni une oeuvre +positivement littéraire; il a réussi, c'est quelque chose; mais ce +succès ira-t-il loin? j'en doute, tout en le désirant pour le +Théâtre-Français.</p> + +<p>La pièce est bien jouée par Régnier, par Firmin, par mademoiselle +Plessy, qui a été charmante, et par mademoiselle Anaïs; Brindeau est +très-lourd et très-empâté.</p> + +<p><i>L'Illustration</i> renvoie à son prochain numéro le dessin qui doit +représenter la scène principale et quelques-uns des personnages de cette +comédie.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Théâtre de la Porte-Saint-Martin.--<i>Lénore, ou les Morts +vont vite</i>.--Fin du 3e acte: Wilhelm de Lutzow, Clarence; la comtesse +Diane de Valberg, mademoiselle Klotz; le vieux strelitz, Rancourt.</b></p> + +<p>MM. Cogniard frères, assistés de M, Henri Blaze, viennent d'accommoder +en drame la fameuse ballade de Burger intitulée <i>Lénore</i>. La ballade +n'offrant pas une suffisante pâture au drame, MM. Cogniard et Blaze ont +imaginé de compagnie une fable romanesque qui corrobore l'action et la +peuple d'événements et de détails qui ne sont pas sans intérêt.</p> + +<p>Lénore est la fille d'un simple médecin, Wilhelm le fils d'un baron +allemand très-entiché de noblesse; le baron oblige son fils à quitter +Lénore pour aller se battre à l'armée du roi. Lénore pleure, gémit, se +désespère pendant l'absence de son amant, et lui reste fidèle.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Théâtre du Vaudeville.--<i>Madame Barbe-Bleue</i>.--1er acte: Arnal, de +Pezenac sortant du tonneau où il s'est caché dans le bâtiment qui le +transporte à la Martinique.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Théâtre du Vaudeville.--<i>Madame Barbe-Bleue</i>.--2e acte: Arnal, de +Pezenac; madame Doche, madame Barbe-Bleue; Desbirons, Gant-de-Cuir.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<p>Dans la bataille, Wilhelm est blessé mortellement; on l'apporte mourant +sur un brancard, et déjà son coeur ne bat plus. La nouvelle arrive +jusqu'à Lénore, qui attendait toujours.</p> + +<p>Tout à coup, au milieu de sa plus violente douleur, quelqu'un frappe à +sa porte; elle ouvre; c'est Wilhelm qu'elle croit mort; Wilhelm +l'emporte dans ses bras, et comme l'indique la ballade, l'emmène parmi +les tombeaux; mais le drame ne suit pas la ballade plus +longtemps.--Wilhelm a été sauvé par un miracle, Wilhelm est plein de +vie. S'il a laissé courir le bruit de sa mort, s'il n'a pas détrompé son +père, c'était pour briser les entraves que l'autorité paternelle et les +préjugés opposaient à son amour, et pour se donner tout entier à Lénore, +sans que le monde soupçonnât son bonheur et vint le troubler.</p> + +<p>Lénore et Wilhelm finissent donc par s'unir et par être heureux, le +mélodrame le veut ainsi et donne tort à la ballade. Cependant le drame a +suffisamment conservé les émotions et la teinte surnaturelle de la +poésie de Burger, pour tenir les spectateurs en suspens et leur donner +le frisson. Madame Dorval a d'ailleurs jeté sur le rôle de Lénore un +caractère de souffrance amoureuse et de mélancolie d'un effet +très-saisissant.</p> + + + +<p>Adieu le drame funèbre! nous voici avec Arnal. C'est le moment de +chasser l'humeur noire ou jamais. Arnal s'appelle M. de Pezenac. Pezenac +n'a pas le sou, et va chercher fortune en Amérique; or, comme Pezenac +n'a pas de quoi payer la traversée, il s'insinue ingénieusement dans un +tonneau de sardines, puis, une fois en mer, se manifeste bravement aux +passagers, et sort de son tonneau au nez du capitaine ébahi.</p> + +<p>En Amérique, c'est un surcroît d'aventures. Pezenac se croit sur le +point d'épouser madame Barbe-Bleue, quand tout à coup il voit la susdite +dame qui se laisse traiter familièrement par un boucanier. Vous le +dirai-je! le boucanier embrasse madame Barbe-Bleue à la barbe de +Pezenac.</p> + +<p>Le boucanier en a le droit, car il est le mari légitime. Ce nom de +madame Barbe-Bleue, ce costume de boucanier cachent deux proscrits, le +duc de Montmouth et la duchesse sa femme. Pezenac apprend cela plus tard +en les sauvant tous les deux, acte de dévouement qui lui vaut un beau +château pour récompense. Le tout est suffisamment gai, et Arnal +suffisamment plaisant.</p> + +<p>Je n'ai rien à dire de <i>Francesca</i>, qui obtient un très-grand succès au +Gymnase. <i>L'Illustration</i> en a donné un avant-goût à nos lecteurs, il y +a quelques semaines, par une charmante comédie imprimée ici-même et +intitulée <i>les deux Marquises</i>.--<i>Francesca</i> n'est rien de moins et +presque rien de plus; c'est la même finesse de détails, le même intérêt +vif et relevé. Il y a cependant, pour surcroît d'agrément, mademoiselle +Rose Chéri, qui donne la vie, le mouvement et un charme touchant au rôle +de Francesca.</p> + +<br><br> + +<h2>Revue Algérienne.</h2> + +<h4>MOHAMMED-EL-MEZARI--MOHAMMED-EL-ABOUDI.</h4> + +<p class="mid">1.--Mohammed-el-Mezari, agha des Douairs, Zmélas et Gharabas.</p> + +<p>Après la mort du général Mustapha-ben-Ismaël (V. <i>l'Illustration</i>, nº 8, +p. 124, et n° 16 p. 235), les intérêts de la politique française +exigeaient que les puissantes tribus des Douairs, Zmélas et Gharabas, +qui les premières dans la province d'Oran avaient fait, dès 1835, leur +soumission, ne restassent pas sans chef indigène. Il était à craindre, +en effet, que de prompts éléments de discorde et d'anarchie ne vinssent +désorganiser cette milice, instrument utile et nécessaire de notre +domination dans la guerre actuelle. Le successeur de Mustapha-ben-Ismaël +fut bientôt choisi, dans sa famille même: son neveu et son principal +lieutenant (khalifah), celui qui depuis plusieurs années l'avait +accompagné et secondé dans toutes les expéditions, parut le plus propre +à continuer l'oeuvre du vieux général; et, sur la proposition du +ministre de la guerre, M. le maréchal duc de Dalmatie, une ordonnance +royale du 21 juin 1843 a nommé Mohammed-el-Mezari agha des Douairs, +Zmélas et Gharabas.</p> + +<p>Sous le gouvernement turc, El-Mezari (ou Mazary) était déjà l'un des +chefs des tribus que l'on désignait sous le nom de tribus de Makhzen, +milice privilégiée, chargée de percevoir les impôts et de maintenir le +pays dans l'obéissance. Le marabout célèbre Tedjini s'étant révolté +contre le bey d'Oran, s'avança jusqu'auprès de Mascara pour s'emparer de +cette ville importante; mais arrêté dans sa marche par un corps de +troupes envoyé par le bey à sa rencontre, il fut défait dans cette même +plaine d'Eghrès, théâtre de tant de combats pendant ces dernières +années. La valeur personnelle de Mezari contribua puissamment à ce +succès des armes turques, et par une charge vigoureuse sur les cavaliers +ennemis il eut la plus grande part à la défaite de Tedjini.</p> + +<p>Lorsque, au commencement de 1831, la retraite du bey Hassan vint +consommer dans la province d'Oran la ruine de la souveraineté turque et +l'avènement de la souveraineté française, les tribus du Makhzen, à la +tête desquelles se trouvaient les Douairs et les Zmélas, ne surent +d'abord à quel pouvoir se rallier, et vécurent dans une sorte +d'indépendance, luttant tout à la fois contre les Arabes et les +Français. L'élection d'Abd-el-Kader comme sultan des Arabes, en 1832, +rencontra la plus vive résistance de la part des principaux chefs de ces +milices. Une ligne se forma contre le jeune émir; elle fut dirigée par +Mustapha-ben-Ismaël, et, sous ses ordres, par des chefs divers, au +premier rang desquels se plaça Mohammed-el-Mezari.</p> + +<p>Comme son oncle, El-Mezari souffrit avec impatience l'élévation d'un +fils de marabout venant ravir aux guerriers du Makhzen une autorité que +ceux-ci étaient accoutumés à regarder comme leur patrimoine. Avec son +oncle aussi, il partagea les périls de la lutte. Il était à ses côtés +lorsque, le 12 avril 1834, les Douairs attaquèrent à l'improviste et +enlevèrent au galop le camp d'Abd-el-Kader: coup de main brillant qui +eût peut-être détruit à jamais l'autorité naissante du jeune sultan, +sans l'assistance fatale que lui prêta le général français, commandant +supérieur à Oran.</p> + +<p>Voici dans quels termes El-Mezari lui-même a rendu compte de cette +victoire:</p> + +<p>«Au général Desmichels. Salut! Je vous annonce que le fils de +Sidi-Mahi-Eddin (Abd-el-Kader) vient de faire une expédition contre +nous. Nous étions loin de nous y attendre; nos camps étaient sur la +route de Tlemsen. Il a fui devant nous, et nous l'avons poursuivi, tuant +sans relâche; il a perdu 340 cavaliers. Nous avons pris ses tentes, ses +tambours, ses propres chevaux sellés et les mulets qui portaient ses +bagages. Surpris par nous pendant la nuit, ses cavaliers se sont +dispersés; les plus adroits ont sellé leurs chevaux à la hâte et nous +ont échappé; mais le plus grand nombre a été réduit à enfourcher des +ânes: c'est ce qu'a fait le bey lui-même. Vous pouvez vous le +représenter fuyant sans selle et sans bride sur cette monture. Nous +avons pris chevaux, tentes et mulets, et nous sommes partis sains et +saufs et enrichis. Dieu soit loué! Vous recevrez cette nouvelle de +Mascara. Nous avons maintenant l'intention de retourner dans notre pays +et d'approvisionner vos marchés; nous vous demandons comme auparavant de +ne point être inquiétés dans notre commerce avec vous. Quand nous serons +de retour, nous irons vous voir pour conférer sur l'intérêt de tous. +Ecrivez-nous une lettre pour nous rassurer, et nous retournerons +tranquillement dans notre pays. Envoyez-nous cette réponse le plus tôt +possible.»</p> + +<p>Au lieu d'accueillir cette ouverture, le général français la repoussa +par son silence; il envoya la lettre de Mezari à Abd-el-Kader engagea +celui-ci à se mettre en campagne, alla établir lui-même son camp à +Misergain pour imposer à Mustapha-ben-Ismaël par cette démonstration, et +par ses conseils, comme par son appui (il fit délivrer à l'émir 400 +fusils et plusieurs quintaux de poudre), le mit en mesure de triompher +de ses rivaux et de les anéantir. Une partie des Douairs et des Zmélas +vint réclamer notre protection et camper sous les murs d'Oran; le +surplus passa dans les rangs ennemis, Mustapha se retira à Tlemsen +auprès des Turcs, maîtres du Méchouar (citadelle).</p> + +<p>Quant à El-Mezari, il fit sa soumission à Abd-el-Kader, et celui-ci, +pour l'en récompenser, lui conféra le titre d'agha. De son côté, +El-Mezari donna alors à son nouveau maître de nombreuses preuves de son +dévouement; il poussa le zèle à le servir jusqu'à faire saisir et +garrotter son propre neveu, Ismaël-Ould-Kadhi, pendant qu'il travaillait +à retenir, dans les environs d'Oran, un certain nombre de tentes des +Douairs et des Zmélas, dont les habitants flottaient incertains entre la +domination française et celle de l'émir. Ismaël-Ould-Kadhi trouva moyen +de s'échapper, et, entra dans les spahis d'Oran, où il sert aujourd'hui +avec distinction.</p> + +<p>Blessé au combat de la Macta (28 juin 1835), à la suite duquel l'émir le +nomma kaïd des Flitahs, El-Mezari le fut plus tard encore à l'affaire de +l'Habra, le 3 décembre 1835.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/010a.png"><br> <b>El-Mezari, agha des Douairs.</b></p> + +<p>Après l'expédition de Mascara, occupé par le maréchal Clauzel le 6 +décembre 1835, Abd-el-Kader montra à El-Mezari une méfiance qui fit +naître en lui de justes craintes et réveilla peut-être d'anciens +ressentiments. El-Mezari, d'ailleurs, doué d'une grande pénétration, dut +regarder la cause de l'émir comme perdue, et fit secrètement des +ouvertures à Ibrahim, notre bey de Mustaganem. Dès qu'il fut certain +d'en être bien reçu, il se réfugia dans cette ville, entraînant avec lui +une partie des Douairs et des Zmélas restés jusqu'alors fidèles à +Abd-el-Kader. Le maréchal Clauzel, instruit de son arrivée, lui envoya +le commandant Jusuf pour l'assurer de sa bienveillance et le conduire à +Oran.</p> + +<p>Au commencement de janvier 1836, El-Mezari fit son entrée dans cette +ville à la tête d'une nombreuse escorte d'Arabes bien armés; plusieurs +d'entre eux portaient des étendards rouges et verts au milieu desquels +était peinte une main blanche, étendue en signe de commandement. Une +maison était assignée pour l'habitation d'El-Mezari, et des rations pour +ses hommes et ses chevaux. Il descendit d'abord dans le logement qui lui +avait été prépare, et après une heure consacrée aux ablutions +religieuses et aux soins de sa toilette, il reparut vêtu d'un haïk d'une +blancheur éclatante, la tête ceinte, suivant l'usage, d'une corde de +chameau, et monté sur un cheval richement harnaché à la mode arabe. Il +se dirigea vers la Kasbah, accompagné du commandant Jusuf, d'Ibrahim-Bey +et de Kadour-ben-Morphi, ancien kaïd des Bordjias, qui avait aussi +abandonné l'émir avec quelques hommes de sa tribu, et qui est en ce +moment notre kaïd des Flitahs.</p> + +<p>Le maréchal Clauzel, en uniforme, environné de tout son état-major en +grande tenue et des principaux fonctionnaires civils, donna audience à +El-Mezari dans la magnifique salle de réception de la Kasbah. Après +quelques compliments réciproques, échangés par l'entremise des +interprètes, il le fit revêtir d'un superbe burnous, et lui offrit une +fort belle paire de pistolets. El-Mezari reçut ces présents avec un +sourire de satisfaction. Cependant les principaux d'entre les Arabes de +sa suite, et les chefs des Douairs et des Zmélas, demeurés nos alliés, +se prodiguaient entre eux force embrassements: les uns se baisaient les +joues ou le haut de la tête, les autres déposaient humblement leurs +lèvres sur le bras, sur la main, ou même sur le bas du burnous, en +s'agenouillant, selon leurs qualités respectives.</p> + +<p>Dans cette première entrevue, on remarqua le tact naturel d'El-Mezari, +dont la convenance parfaite, quoique instinctive, n'avait rien à +emprunter à notre civilisation. Il se tenait debout, écoutait +attentivement ce qu'on lui disait, et répondait lentement et avec +réflexion. A sa sortie, comme à son entrée, il prit la main du maréchal +et la baisa respectueusement, mais sans affectation servile. La +déférence hiérarchique est tellement enracinée dans les moeurs arabes +que, malgré son âge et son rang, on a vu parfois El-Mezari descendre de +cheval sur la place publique d'Oran pour tenir l'étrier à son oncle +Mustapha-ben-Ismaël. Le maréchal Clauzel assigna à El-Mezari un +traitement et le nomma khalifah (lieutenant) du bey Ibrahim.</p> + +<p>Depuis cette époque El-Mezari prit une part active à toutes nos +expéditions. Après la prise de Tlemsen (janvier 1836), chargé de +poursuivre, de concert avec Mustapha-ben-Ismaël, les troupes de l'émir +qui fuyaient du côté du Maroc, il défit, à la tête de son goum, une +partie de l'infanterie ennemie; sa coopération ne fut pas moins efficace +dans l'expédition dirigée quelques mois plus lard par le général +Perregaux contre les tribus de la vallée du Chélif,</p> + +<p>Lorsque le traité conclu à la Tafna, le .30 mai 1837, eut rétabli la +paix, El-Mezari, qui supportait impatiemment le repos, fut partagé entre +le désir de faire le pèlerinage de la Mecque et de suivre l'expédition +de Constantine. Vers le même temps, un homme de la tribu des Bordjias +qui s'était réfugié à Mostaganem, ayant voulu retourner vers +Abd-el-Kader, Mezari, au lieu de lui en accorder la permission, lui fit +donner cinquante coups de bâton et payer une amende de cent piastres.</p> + +<p>Depuis la reprise des hostilités en novembre 1839 jusqu'au mois de +juillet 1842, El-Mezari a constamment combattu dans nos rangs. Investi, +le 12 août 1841, par M. le lieutenant-général Bugeaud, des fonctions +d'agha des troupes indigènes placées sous les ordres de +Hadj-Mustapha-Ould-Osman, bey de Mostaganem et de Mascara, il a obtenu +de nombreuses soumissions qui ont fourni des contingents à son goum. En +juillet 1842, El-Mezari annonça de nouveau l'intention de se rendre en +pèlerinage à la Mecque, et cette fois il réalisa ce projet avec +l'assistance du gouvernement français. Embarqué d'Alger à Marseille, et +de Marseille à Alexandrie, sur les paquebots de l'État, ainsi que ses +deux fils, il est revenu en Algérie de la même manière. Au moment même +où il reparaissait dans la province d'Oran, le général Mustapha tombait +frappé d'une balle, au retour d'une heureuse rhazia, Mezari a été +sur-le-champ appelé au commandement des Douairs, des Zmélas et des +Gharabas, et il s'est mis presque aussitôt en campagne pour venger la +mort de son oncle,</p> + +<p>Mohammed-E-Mezari est un homme d'environ cinquante-six ans; sa +physionomie est empreinte d'un mélange de douceur et de ruse; son regard +est fin et pénétrant; sa taille est au-dessus de la moyenne. Comme +presque tous les Arabes, il monte parfaitement à cheval. Sa bravoure est +incontestable. Au passage de l'IJabra, une balle française lui enleva +deux doigts. Il a déjà rendu, comme Mustapha, des services réels à notre +cause. Il affectait, même avant son pèlerinage à la Mecque, un grand +rigorisme religieux, et c'était encore là un trait de ressemblance avec +le général Mustapha-Ben-Ismaël.</p> + +<p class="mid">II. Mohammed-el-Aboudi, sous-lieutenant de saphis (escadrons d'Alger),</p> + +<p>Si Hadj-Mohammed-el-Mezari, dont la famille appartient à l'aristocratie +de la tribu des Douairs d'Oran, est, dans l'armée française, le +représentant de la milice indigène au service des anciens beys de la +province, le jeune sous-lieutenant de saphis, Mohammed-el-Aboudi, +originaire de la tribu des Douairs de Médéah, représente, de son côté, +dans nos escadrons indigènes d'Alger, les chefs de la cavalerie +régulière au service de l'émir Abd-el-Kader.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>El-Aboudi, actuellement à Paris.</b></p> + +<p>Agé aujourd'hui de vingt-trois ans, Mohammed-el-Aboudi, depuis l'âge de +onze ans, monte à cheval; aussi est-il un parfait cavalier. En 1838, +pendant la paix, il alla rejoindre Abd-el-Kader dans la vallée du +Chélif, au pays des Shihen, après de 50 lieues à l'ouest de Blidah, et +prit du service dans la cavalerie que l'émir organisait. Il s'y lit +bientôt remarquer, et obtint successivement, les grades de brigadier, de +maréchal-des-logis et d'officier. Pendant une expédition dans le désert +de Constantine, au sac de Sidi-Okbah, ville des Ziban, une jeune fille, +parente de notre. Cheikh-el-Arab, Bou-Azis-ben-Gannah, se jeta à ses +pieds en implorant sa protection contre les insultes d'une soldatesque +effrénée. Il la couvrit de son burnous, et déclara, avec cette énergie +calme qui le caractérise, qu'il tuerait le premier qui oserait lever les +yeux sur celle qu'il choisissait dès ce moment pour sa compagne. En +effet, il ne tarda pas à épouser la jeune Arabe. Les différents combats +auxquels il prit part, dans les provinces de Constantine et de Titteri, +lui valurent trois décorations d'Abd-el-Kader. Suivant l'habitude des +Arabes, qui n'estiment la valeur d'un guerrier qu'en proportion du +nombre des têtes coupées à l'ennemi, El-Aboudi compte, dans ses états de +services, vingt-cinq têtes coupées dans le combat à des Arabes hostiles +à la cause qu'il servait.</p> + +<p>A l'affaire du bois des Oliviers, le 20 mai 1840, El-Aboudi fit +prisonniers deux soldats français, dont un blessé. Il commandait le +détachement qui, sur la route de Douéra, enleva M. le sous-intendant +militaire Massot dans la voiture publique chargée de la correspondance +entre cette ville et Alger. L'arrivée de quelques cavaliers du poste le +plus voisin obligea ce détachement à abandonner la voiture, avec deux +femmes et une somme d'argent assez considérable qui se trouvaient dans +l'intérieur, les Arabes ayant vainement essayé d'y pénétrer par le coupé +et par la rotonde.</p> + +<p>Après deux ans de luttes sanglantes, en 1842, les tribus, épuisées par +la guerre et mourant de faim, demandaient la paix. El-Aboudi, grâce aux +bons conseils que lui donna sa jeune femme, parente d'un de nos chefs +les plus dévoués de la province de. Constantine, vint dans le camp +français et s'enrôla dans les spahis comme simple cavalier. Il fut nommé +brigadier après six mois de services brillants et signalés. Le duc +d'Aumale ayant pris le commandement de la province de Titteri, El-Aboudi +lui fut désigné parmi les plus grands cavaliers du régiment. Le prince +le choisit pour porter son <i>fanon</i> de guerre. A la suite d'une +expédition, au mois de mars 1843 il obtint le grade de +maréchal-des-logis. A la prise de la Zméla, cette capitale nomade +d'Abd-el-Kader, composée de tribus nombreuses dont le convoi, au retour +sus Médéah, occupait cinq lieues de long, El-Aboudi, toujours à côté du +prince, faisait flotter nos nobles couleurs au-dessus de la tête de son +jeune général.</p> + + + +<p>Quand M. le duc d'Aumale dut retourner en France, El-Aboudi demanda à +l'accompagner, et il est venu avec le prince à Paris, qu'il habite en ce +moment. Nommé chevalier de la Légion-d'Honneur par ordonnance du 5 +juillet 1843, il a reçu des mains du roi la décoration que son général +avait demandée pour lui, «Voilà une décoration, s'est-il écrié, qui vaut +mille de celles que distribuait l'émir!» Et lorsque, le soir, un vieil +officier lui demandait qui lui avait donné cette croix, l'Arabe répondit +fièrement: «C'est mon sabre et elle a été demandée au grand sultan des +Français par le duc d'Aumale.» Une ordonnance du 9 juillet l'a promu au +grade de sous-lieutenant de spahis (escadrons d'Alger).</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/010c.png"><br> + +<p>El-Aboudi a été, depuis son séjour à Paris et dans les différents lieux +publics où il a paru, l'objet d'une curiosité souvent importune et +quelquefois gênante. Homme bien élevé, plein de mesure et de retenue +dans ses relations comprenant et parlant le français, il est à sa place +partout, et devine, plutôt qu il n'apprend, tous les usages de notre +société française. El-Aboudi ne sourit guère, et surtout il ne s'étonne +de rien. A l'orchestre de l'Opéra, on eût dit un spectateur blasé par +l'habitude. Au Cirque des Champs-Elysées, il a admiré <i>la fantasia</i> de +M. Gaucher sur <i>Partisan</i>, mais beaucoup moins le cavalier que le +cheval, et un retour sur lui-même lui a arraché cette exclamation tout +arabe: «Pauvre cheval noir! lu fais gagner quelques boudjoux à ton +maître: mais si tu appartenais à El-Aboudi, combien ne lui vaudrai-tu +pas de moutons, de boeufs et de chameaux!»</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"></p> + +<h2>Bulletin bibliographique.</h2> + +<p><i>Les Constitutions des Jésuites</i> avec les déclarations; texte latin +d'après l'édition de Prague. Traduction nouvelle.--Paris. 1843. 1 vol. +in-18 de 522 pages. Paulin. 3 fr. 50 c.</p> + +<p>Depuis quelques années, la France se croyait heureusement débarrassée +des jésuites, A son grand étonnement et à son grand effroi, elle vient +d'apprendre qu'elle était encore affligée de ce terrible fléau. Après +s'être tenus longtemps cachés, muets et silencieux on ne sait où, les +disciples de Loyola ont reparu tout à coup au milieu de ce monde qui a +tant de raisons de les haïr et de les redouter; ils ont le verbe haut; +ils ne se contentent pas de prêcher, ils écrivent, ils ont des +journaux,--je voulais dire un journal dans lequel ils impriment +sérieusement les absurdités les plus révoltantes; ils fabriquent un ils +font fabriquer des livres remplis d'injures et de grossièretés. En un +mot, ils deviennent aussi insolents, aussi audacieux, aussi francs, +qu'ils étaient naguère humbles, timides et hypocrites.</p> + +<p>Que veulent-ils donc? A quoi bon le demander? ce qu'ils ont toujours +voulu: devenir les souverains absolus de l'univers entier. Que tous les +hommes qui seraient tentés de les regarder comme les victimes d'une +erreur de l'opinion publique, se donnent la peine de lire le volume que +vient de réimprimer M. Paulin, et ils apprendront à les connaître. C'est +là, c'est dans ses constitutions, dans ses lois organiques, dans ses +règlements officiels, que la trop fameuse société de Jésus se montre +réellement telle qu'elle est, telle surtout qu'elle voudrait être. C'est +là que, tout en admirant le puissant génie et la force de volonté de ses +illustres fondateurs, on apprend à détester leurs maximes, et surtout à +craindre pour l'humanité que leurs espérances et leurs projets ne +parviennent à se réaliser un jour.</p> + +<p>Ce volume, dont la publication est si opportune, ne contient pas toutes +les lois auxquelles sont soumis les jésuites, et qui, publiées à Prague, +en 1757, par ordre de la dix-huitième et dernière assemblée générale, +sous le titre d'<i>institutum societatis Jesu</i>, remplissent deux gros +volumes in-folio. L'<i>Institutum</i> est trop considérable pour que +l'éditeur des <i>Constitutions</i> ait pu songer à le remettre en entier +sous les yeux du public. Obligé de faire un choix, il a fait traduire +et il a réimprime de préférence les ouvrages fondamentaux de la société, +ceux qui sont sortis de la plume d'Ignare de Loyola: les +<i>Constitutions</i>, suivies des <i>Déclarations</i>; les <i>Exercices spirituels</i>; +la <i>Lettre sur l'obéissance</i>.--l'<i>Examen général</i> que doivent +préalablement subir tous ceux qui demandent à entrer dans la société de +Jésus, précède les <i>Constitutions</i>.</p> + +<p>Les <i>Constitutions</i> ne sont plus maintenant telles qu'elles furent +écrites par Ignace de Loyola. Le texte n'en a été fixé que deux ans +après la mort du célèbre fonda leur de l'ordre des jésuites, par la +première assemblée générale, qui, comme on peut le voir dans le +compte-rendu de ses décrets, changea plusieurs articles, en ajouta +quelques-uns, en retrancha d'autres, en fit passer des <i>Déclarations</i> +dans les <i>Constitutions</i>, ou des <i>Constitutions</i> dans les +<i>Déclarations</i>, et enfin en fit faire une traduction latine, imprimée en +1538. Toutefois, divers changements eurent encore lieu par la suite, et +ce ne fut qu'en 1593, qu'on cessa de corriger le texte primitif, qui +avait déjà subi tant d'altérations.</p> + +<p>Les premières éditions des <i>Constitutions</i> n'étaient point destinées à +être publiées; elles devaient au contraire être tenues très-secrètes. +Aquaviva (<i>Institut</i>, I. XI, p. 243) défend de communiquer, sans le +consentement du provincial, aux autres membres de la société, les +exemplaires qu'on doit avoir dans chaque maison et dans chaque collège +pour l'usage particulier des supérieurs et des consulteurs, «de manière, +dit-il, qu'on ne puisse ni les montrer aux étrangers ni les transporter +ailleurs;» à plus forte raison ne les laissait-on pas lire aux novices +avant qu'ils eussent fait leurs voeux. Cependant les éditions des +<i>Constitutions</i> se multiplièrent à tel point que le secret devint +impossible à garder. La grande édition de Prague se répandit rapidement +dans toute l'Europe, et ce fut d'après cette édition que les parlements +de France et les tribunaux étrangers jugèrent et condamnèrent les +jésuites.</p> + +<p>«Malgré l'importance des divers documents que nous avons réunis dans ce +volume, dit le traducteur, notre travail serait de peu d'utilité, si +nous laissions entièrement de côté les antres parties de <i>l'Institut</i>. +Dans un ouvrage qui n'est à proprement parler qu'un recueil de pièces +mises sous les yeux du public, nous devions du moins donner une idée des +principales règles et du <i>ratio studiorum</i>. Nous devions aussi insister +sur les points contestés, et mettre en évidence, par le rapprochement +impartial de passages extraits des Bulles, des formules de toutes les +parties de l'<i>Institut</i>, l'esprit des <i>Constitutions</i>. C'est ce que nous +avons essayé de faire dans les notes rejetées à la fin du volume. Ces +notes ne sont pas un commentaire epigrammatique, elles viennent toujours +à propos de quelques passages des <i>Constitutions</i> qu'elles expliquent et +développent au moyen de citations textuelles. Nous aurions pu +facilement, à l'aide de ces notes, rédiger une exposition suivie des +lois de la société; nous avons mieux aimé laisser chacun en particulier +faire ce travail, et nous nous contentons de l'avoir préparé en en +réunissant les matériaux.»</p> + +<p><i>Catalogue des livres composant la bibliothèque poétique de M. Viollet +Le Duc</i>.--Paris, chez <i>L. Hachette</i>, libraire de l'Université royale de +France, rue Pierre-Sarrazin, 12.</p> + +<p>M. Viollet Le Duc nous fait connaître dans la préface de son livre par +quelles circonstances il a été amené à former la précieuse collection +dont il nous donne aujourd'hui le catalogue raisonné. Il se vit forcé en +93, à l'époque où les collèges furent fermés, d'abandonner ses études +commencées à peine. Plus tard, il les reprit n'étant plus un enfant et +cherchant lui-même sa route dans les origines de la littérature +française. Les recherches auxquelles il se livra étaient alors faciles. +La spoliation des grandes bibliothèques avait couvert de livres curieux +les quais et les boulevards. Ces livres, alors à vil prix, sont +aujourd'hui introuvables et surtout horriblement coûteux. Les Anglais +accourus en 1814 ont fait main basse sur tout ce qui restait de ces +inappréciables bouquins.</p> + +<p>Depuis longtemps la bibliothèque de M. Viollet Le Duc était bien connue +de tous ceux qui s'occupent en antiquaires de la poésie française; +trésor d'autant plus précieux que le propriétaire y laissait puiser à +pleines mains, appelant lui-même l'attention des curieux sur ce qu'il +avait de plus rare et leur prodiguant les conseils de son érudition en +même temps que les documents par lui rassemblés à grands frais. Bien des +gens ont ainsi contracté envers lui des obligations qu'ils ont eu le +soin de tenir secrètes. D'autres, au contraire, les ont hautement +avouées, M. Sainte-Beuve notamment, dans le <i>Tableau historique et +critique de la poésie française</i>, porte à plusieurs de ses pages +l'expression d'une reconnaissance honorable.</p> + +<p>M. Viollet Le Duc n'est donc pas un de ces <i>bibliotaphes</i>--le mot est de +lui.--qui achètent de vieux livres pour les enfouir sous l'acajou et le +palissandre, et qui se garderaient bien d'y toucher eux-mêmes, tant ils +ont de respect pour ces reliques chèrement payées. Par une conséquence +bien naturelle, le catalogue de M. Viollet Le Duc ne ressemble point aux +sèches nomenclatures dressées par un commissaire-priseur. C'est un +véritable livre, un véritable <i>cours de littérature poétique</i>, tel qu'il +n'en existait aucun avant la publication de ce beau travail. Nous +trouvons au début et en guise d'introduction, un tableau de toutes les +Poétiques, depuis le <i>Grand et vray Art de plaine rhétoricque</i>, par +Pierre Fabry (très-expert scientifique et vray orateur), jusqu'au poème +de François de Neufchâteau sur les <i>Tropes</i>. Viennent ensuite les +dictionnaires d'épithètes, de synonymes et de rimes, depuis l'ouvrage de +M. de La Porte, <i>Parisien</i> (1602), jusqu'au <i>Dictionnaire de Michelet</i> +(1760), le meilleur ouvrage de cette espèce. Après cela, les recueils de +poésies mêlées, tels que ceux de Sinner, bibliothécaire de Berne, de M. +de Bock, de Lambert Doux fils, gentilhomme bruxellois; <i>les Quinze Joyes +de Mariage; les Blasons</i>, colligés par Méon; <i>le Parnasse</i>, de Gille +Corozet; <i>les Marguerites</i>, d'Esprit Aubert; <i>les Muses illustres</i>, de +Colletet; le célèbre <i>Recueil de Sercy</i>; les <i>Pièces choisies</i> de La +Monnoye; <i>les Epigrammatismes</i>, de La Martinière; <i>tes Annales +poétiques</i>, attribuées à Sauterau de Marsy et Imbert, le tout finissant +aux <i>Bijoux des neuf Soeurs</i>, publiés en 1796, chez Didot jeune.</p> + +<p>Parmi les notices qui suivent, et qui comprennent le plus grand nombre +des ouvrages de poésie publiés en France depuis le treizième jusqu'à la +fin du dix-septième siècle, nous aurions à citer trop d'études +nouvelles, trop de points de science habilement discutés et éclaircis, +trop de morceaux charmants pour la première fois mis en lumière, et les +bornes de cet article nous permettent à peine de signaler sommairement +l'analyse du <i>Livre des Quatre Dames</i>, par Alain Chartier; les pages +consacrées à François Villon et à Martin Franck; les détails donnés sur +le <i>Jardin de plaisance de l'Infortuné</i>; enfin, un long et complet +travail sur le <i>Séjour d'honneur</i> d'Octavien de Saint-Gellais. Ce livre, +presque totalement inconnu, qui contient et décrit des faits historiques +et des traits de moeurs du plus grand intérêt, n'avait jamais été +suffisamment examiné. Il devra désormais une véritable importance au +catalogue de M. Viollet Le Duc.</p> + +<p>Nous terminerons cette appréciation bien sommaire et bien insuffisante +par quelques beaux vers tires des oeuvres de Jean et de Jacques de La +Taille. Ils sont placés dans la bouche d'un vieux courtisan, qui décrit +ainsi les ennuis de son état:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Il (le courtisan) doit négocier pour parents importuns,</p> +<p class="i14"> Demander pour autruy, entretenir les uns;</p> +<p class="i14"> Il doit, estant gesné, n'en faire aucun murmure,</p> +<p class="i14"> Prester des charitez et forcer sa nature;</p> +<p class="i14"> Jeusner s'il fault manger; s'il fault s'asseoir, aller ;</p> +<p class="i14"> S'il fault parler, se taire, et si dormir, veiller;</p> +<p class="i14"> Se transformer du tout et combattre l'envie :</p> +<p class="i14"> Voilà l'aise si grand de la cour, et ma vie!</p> +<p class="i14"> .....................................................</p> +<p class="i14"> N'est-ce la pitié lors de voir un gentilhomme,</p> +<p class="i14"> Qui, défavorisé, rompt mille fois son somme?</p> +<p class="i14"> De le voir tourmenté comme s'il fust couché</p> +<p class="i14"> Dessus un lict qu'on eust d'orties enjonché?</p> +<p class="i14"> De voir comme il tient haut son chevet, et se veautre</p> +<p class="i14"> Tantost sur un costé et tantost dessus l'autre?</p> +<p class="i14"> De voir comme il ne fait que resver, murmurer,</p> +<p class="i14"> Regretter sa maison, maudire et souspirer?</p> +<p class="i14"> .....................................................</p> +<p class="i14"> La cour est un théâtre où nul n'est remarqué</p> +<p class="i14"> Ce qu'il est; mais chascun s'y mocque, estant mocqué.</p> +<p class="i14"> L'esprit bon s'y fait lourd, la femme s'y diffame,</p> +<p class="i14"> La fille y perd sa honte, la veufve y acquiert blasme.</p> +<p class="i14"> Les sçavants s'y font sots, les hardis esperdus,</p> +<p class="i14"> Le jeune homme s'y perd, les vieux y sont perdus.</p> +</div></div> + +<p><i>Lettres de lord Chesterfield</i> à son fils Philippe Stanhope. Traduction +par <span class="sc">M. Amédée Renée</span>. 2 vol. in-18.--Paris, 1843. <i>Jules Labitte</i>. 5 Fr. +50 c. le volume.</p> + +<p>N'est-ce pas une chose étrange qu'en pleine fleur du dix-huitième +siècle, alors que la société française était à l'apogée de son éclat, de +sa politesse et de son esprit, il ait été donné à un Anglais de +promulguer le code des bienséances, les lois de cette politique mondaine +à l'aide de laquelle un jeune homme s'avance et se pousse dans la +société? L'amour paternel fit ce miracle, et aussi, ajoutons-le, +l'influence de l'éducation toute française que recevaient alors, au +sortir des universités, les jeunes héritiers de l'aristocratie +britannique. Avant d'être un homme d'État, Philippe Stanhope, comte de +Chesterfield, avait fait son apprentissage dans la diplomatie amoureuse +des boudoirs parisiens. Ce qu'il appelait dédaigneusement «la croûte +anglaise,» il l'avait perdue en venant à plusieurs reprises visiter la +France. Ajoutons qu'il était aidé dans ce travail sur lui-même par un +ardent désir de plaire qui le caractérisa toujours. Sans cette émulation +naturelle, sans ce naturel besoin de charmer, sans cette ferme croyance +à l'irrésistible pouvoir des formes et du beau langage, il n'est pas +d'homme, en effet, qui trouvât en lui la patience de s'astreindre aux +minutieuses exigences de la vie de salon, telle surtout qu'on la +pratiquait à la brillante époque dont nous parlons.</p> + +<p>Orateur, homme du monde, homme de lettres tout à la fois, lord +Chesterfield fut toujours,--nous nous servons d'une expression de M. +Amédée Renée, l'<i>esclave favorite</i> de la société brillante où il vivait. +Au milieu de toutes les préoccupations qui lui étaient imposées par un +grand rôle, un seul sentiment naturel s'était fait jour, l'affection qui +dicta au noble comte les fameuses <i>Lettres à son Fils</i>. Et le destin, +qui semble se plaire quelquefois à se jouer des prévisions humaines, +voulut justement que tous les discours du grand politique, les mesures +importantes adoptées par le vice-roi d'Irlande, les savants écrits de +l'ami de Pope et d'Addison fussent à peu près inconnus de la postérité; +tandis que la correspondance familière, les épanchements paternels que +le lord Chesterfield vouait d'avance, au mystère de l'intimité, devaient +être en fin de compte son titre le plus durable au souvenir des hommes.</p> + +<p>De sévères moralistes se sont fortement récriés contre la tendance de +ces lettres et l'espèce d'immoralité mondaine prêchée à son fils par le +courtisan émérite. Il est certain que, absolument parlant, comme système +général d'éducation, les doctrines morales de lord Chesterfield sont +loin d'être irréprochables. Mais on les jugerait mal en se plaçant à ce +point de vue: il faut se rappeler, en les lisant, que les lettres furent +écrites à un jeune diplomate par un ex-ministre, et qu'elles durent se +ressentir naturellement du génie des cours au milieu desquelles le +second avait vécu, au milieu desquelles le premier allait vivre. Il faut +se rappeler, en outre, que lord Chesterfield avait à combattre un de ces +naturels froids et contraints, sobres et gauches, apathiques et +scrupuleux, qui réussissent ordinairement si mal dans la vie publique; +avec un jeune homme de cette trempe, les conseils sérieux étaient pour +ainsi dire superflus. Chesterfield voyait à son fils Philippe plus de +dispositions qu'il ne lui en souhaitait pour l'étude, la retraite, les +<i>in-quarto</i> poudreux, les vieilles médailles. Tout au contraire, il ne +lui trouvait pas l'esprit assez délié, les manières assez gracieuses, la +parole assez facile pour un futur courtisan. N'est-il pas convenable, +dès lors, qu'il lui recommande le commerce de la bonne compagnie, les +artifices quelquefois légitimes par lesquels on y réussit, et, jusqu'à +un certain point, le culte des femmes, qui pouvaient seules, au +dix-huitième siècle, commencer la réputation d'un jeune homme?</p> + +<p>La réimpression des <i>Lettres de lord Chesterfield</i> est d'autant plus +appropriée aux besoins de notre époque, que notre époque ressemble un +peu, par son caractère général, à celui de Philippe Stanhope. Elle donne +plus au fond qu'à la forme, et, cherchant à prévaloir par le mérite, +elle ne s'occupe peut-être pas assez des qualités futiles auxquelles le +mérite peut devoir son lustre: il est assez superflu de lui prêcher +l'économie, les fortes études, l'application sérieuse aux choses utiles, +mais non pas de la rappeler à l'élégance des manières, à l'agrément des +causeries, à la bonne grâce dans les mille menus détails qui composent +la vie de société. Aussi félicitons-nous M. Amédée Renée de nous avoir +donné en deux beaux volumes à bon marché ce manuel de la politesse, que +nos ancêtres, spirituels et raffinés comme ils étaient, jugeaient +suffisant pour eux; nous le félicitons aussi de sa traduction élégante +et fidèle, et nous rendons enfin justice au travail dont il l'a fait +précéder, et où se trouvent réunis avec bonheur tous les documents +relatifs soit à la vie de lord Chesterfield, soit à ses autres écrits, +dont il n'existe aucune traduction française(2).</p> + +<blockquote>Note 2: On a extrait des recueils et des publications périodiques de +nombreux échantillons de sa critique morale et littéraire, des poésies +légères, etc., qui ont formé, sous le titre de <i>Mélanges</i>, deux volumes +in-4. Il a été composé, en outre, d'autres recueils de ses discours el +de ses écrits politiques, puis une vaste collection de lettres divisées +en trois livres.</blockquote> + +<p><i>Mexique et Guatemala</i>, par<span class="sc"> M. de La Renardière</span>; <i>Pérou et Bolivie</i>, par +<span class="sc">M. Lacroix</span>. 1 vol. in-8°, avec 2 cartes et 76 gravures.--Paris, <i>Firmin +Didot</i>. (Tome quatrième de l'<i>Amérique</i>, dans la collection de +l'<i>Univers pittoresque</i>.)--6 francs.</p> + +<p><i>L'Univers pittoresque</i>, cette importante collection qui doit embrasser +l'histoire et la description de tous les peuples de la terre, vient de +s'enrichir d'un nouveau volume: c'est le quatrième publié sur +l'Amérique. Il comprend le Mexique, le Guatemala, le Pérou et la +Bolivie. Un de nos plus savants géographes, M. de La Renaudière, s'est +chargé d'écrire, en 500 pages, l'histoire et la description du Mexique +et du Guatemala; M, Frédéric. Lacroix, jeune écrivain dont le nom est +déjà avantageusement connu dans lu science, a résumé en 200 pages tout +ce que les historiens et les voyageurs nous ont appris jusqu'à ce jour +concernant le Pérou et la Bolivie. Ce double travail est d'autant plus +estimable et plus digne d'un grand succès, qu'il n'existait pas encore +en français. Nous possédions sans doute une foule d'ouvrages +recommandables sur ces contrées si fameuses des deux Amériques; mais de +tous ces fragments détachés, il eut été même fort difficile de former un +ensemble complètement satisfaisant. MM. de La Renaudière et Frédéric +Lacroix ont rempli avec conscience et avec talent l'utile tâche qu'ils +s'étaient imposée; ils ont rendu un véritable service à toutes les +personnes qui désirent apprendre à connaître en peu de temps et à peu de +frais le Mexique, le Guatemala, le Pérou et la Bolivie, sous le rapport +historique, comme sous le rapport descriptif. Les nombreuses gravures +qui ornent ce volume représentent pour la plupart les curieux monuments +des Mexicains et des Péruviens, avant la découverte de l'Amérique et les +conquêtes de Cortez et de Pizarre.</p> + +<p><i>Méthode complète et progressive de Piano</i>; par <span class="sc">Henri Bertini.</span>--Chez +Schonenberger, éditeur, boulevard Poissonnière.</p> + +<p>Un ouvrage élémentaire écrit pour faciliter l'étude d'un instrument ne +mérite l'attention du public, qu'autant qu'il diffère des autres, et +qu'il ajoute quelque chose à la masse des procédés connus avant son +apparition. A ce titre, le travail de M. Bertini doit être +particulièrement remarque. Ce n'est pas, comme les anciennes méthodes, +un recueil d'airs plus ou moins connus, plus ou moins vulgaires, que +l'élève sait d'avance et joue de mémoire; ce n'est pas non plus une +série aride d'exercices mécaniques, dont un homme fait et doué d'une +volonté forte peut seul surmonter l'ennui et la fatigue, grand défaut +qui s'opposera toujours à ce que la méthode de M. Kalkbrenner puisse +être mise entre les mains d'un enfant.</p> + +<p>M. Bertini a su éviter ces deux inconvénients. Sa méthode est simple et +sagement progressive. L'élève n'y rencontre jamais deux difficultés à la +fois, chacune de ces difficultés est habilement présentée dans un air +très-court, facile à comprendre, d'une mélodie agréable, et dont +l'harmonie correcte et distinguée forme de bonne heure le goût de +l'élève, et lui donne le sentiment de l'élégance de la forme et de la +pureté du style. Fruit de l'expérience acquise par l'auteur dans une +longue et honorable carrière consacrée à l'enseignement, l'ouvrage de M. +Bertini nous paraît un des mieux faits qui aient jamais paru en ce +genre, et tous les professeurs qui en adopteront l'usage ne tarderont +pas sans doute à en constater l'utilité.</p> +<br><br> + +<h2>Modes.</h2> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/012a.png"></p> + +<p>Nous avons assisté cette semaine à l'emballage de quelques toilettes de +genres si différents, qu'on les croirait les unes pour l'été, les autres +pour l'hiver.</p> + +<p>La première, celle dont nous donnons le dessin, se compose d'un chapeau +de crêpe blanc à plumet russe et d'une robe de soie glacée scarabée. La +jupe est ouverte sur un jupon de mousseline; le corsage, demi-décolleté, +laisse voir une chemisette à jabot; l'ombrelle douairière vient seule +nous indiquer que ce costume est pour l'été.</p> + +<p>Pour les jours heureux, les beaux jours, il y avait des robes de barège +èolien laine et soie, et des robes de barège de soie sur lesquelles +serpentait une petite guirlande de fleurs. Ces dernières étaient +charmantes de fraîcheur et de légèreté: deux grands volants ou des plis, +les corsages décolletés et les manches courtes.--Fichus de mousseline +brodée, des chapeaux de crêpe ornés de fleurs.</p> + +<p>Une robe de mousseline de l'Inde, le devant brodé en tablier à dessins +de guipures, dentelle bordant la broderie, relevée de chaque côté de la +jupe par un noeud de ruban; corsage juste, décolleté et brodé devant, la +dentelle de la jupe se continuant au bord de la broderie et entourant le +corsage. Turban en point d'Angleterre.--Une robe de tarlatane blanche à +deux jupes sans broderie, corsage à la grecque, ceinture très-étroite +attachée devant par une agrafe formée de deux plaques ovales, émail bien +entouré de perles. Ces deux dernières toilettes étaient envoyées à Bade.</p> + +<p>Toutes les robes d'étoffes un peu lourdes se garnissent en tablier, et +les biais, les petits plissés à la vieille, les passementeries, font de +jolis ornements dans ce genre.</p> + +<br><br> + +<h2>Correspondance.</h2> + +<p><i>A M. Bonj... de Pezenus</i>.--Ce que vous nous écrivez de M. votre fils +nous paraît tout à fait admirable; mais l'avis de madame sa tante nous +semble aussi bien sage. Ne vaut-il pas mieux attendre, pour publier le +portrait de M. Alexandre Bonj..., qu'il se soit fait un peu plus +connaître par ses oeuvres? Vous devez être parfaitement persuadé, +monsieur, que vous n'attendrez pas longtemps.</p> + +<p><i>A M. Na..., de Montpellier</i>.--Il est inutile de faire acheter le livre. +Le libraire Tes... en a vendu un exemplaire à l'un de vos compatriotes, +M. Renouv..., qui est trop ami du vrai savoir pour ne pas vous le +laisser consulter.</p> + +<p><i>A madame J. R. d'Ar</i>.--Un de nos rédacteurs en a trois ou quatre, mais +ils ne sont pas à vendre.</p> + +<p><i>A M. Rob..., de Nantes.</i>--La recommandation de deux députés vous sera +plus utile que celle de la presse tout entière.</p> + +<p><i>A MM. R., de Lyon; J., d'Avallon; F. et Ob., de Prov.; mademoiselle +Jos. Ri..., de Gisors; De., Leb., Val., Lorm., de Paris.</i>--Il est +singulier que l'un fasse de pareilles communications à un journal. Dans +quel but? Est-ce pour économiser les frais de correspondance? +L'administration des postes se plaindra. En somme et pour cette fois, +voici les réponses dans l'ordre où nous avons placé les noms des +correspondants:--Oui.--L'adresse est inexacte.--Mort +insolvable.--Consultez votre avocat.--Soit; mais nous ne vous remercions +pas.--25 myriamètres.--En onyx.--Assez, de grâce. Faites-vous soigner et +ne lisez rien, pas même l'<i>Illustration</i>; faites-nous lire par +d'autres.--Nous aimons mieux le croire.</p> + +<p><i>A M. Math. d'Arg...</i>--Le pilier n'est pas détruit. Obtenez +l'autorisation de le faire abattre à vos frais; si le chandelier d'or +s'y trouve, nous le publierons. A S..., on dit que depuis 400 ans un +cierge brille dans le troisième pilier de la nef de Saint-Et., à gauche. +Ne serait-ce pas le cierge de votre chandelier?</p> + +<p><i>A MM. Lum. et Rod.</i>--Il avait à cette époque vingt-deux ans. C'était à +son retour de C. La rencontre ont lieu à environ deux cents pas du L. Un +signe particulier marque la place. E. M. a toujours affirmé que l'un des +témoins était une femme. Le garde de M. d'Arb. raconte des circonstances +qui ne paraissent point croyables. Il n'y a pas eu de commencement +d'instruction. C'est tout ce que l'on veut nous confier, au moins pour +cette première fois. Avant de rien ajouter, on veut savoir quel intérêt +a dicté la lettre du 2 juillet.</p> + +<p><i>A M. O. Vard...</i>-L'intention est digne d'éloges; l'exécution serait +difficile, le succès nul. Le conseil que M. Suard donnait à M. votre +père est encore bon à suivre aujourd'hui; il en sera peut-être autrement +pour votre petit-fils. <i>L'Illustration</i> ne peut pas accepter +actuellement une si grave responsabilité; si elle vit un quart de +siècle, comptez sur elle.</p> + +<p><i>A M le professeur Is...</i>--Très-certainement. Ce serait une économie +considérable; mais l'invention est encore très-imparfaite. Nous +accueillerons, du reste, avec reconnaissance, tous les renseignements +que vous voudrez bien nous communiquer dans cette direction.</p> +<br><br> + +<h2>Ascension du Ballon de M. Kirsch</h2> + +<h4>EMPORTANT IN ENFANT.</h4> + +<p>Un aéronaute, M. Kirsch, avait annoncé à Nantes une ascension pour le +dimanche 16 juillet dernier. Une foule immense était réunie sur la +promenade, de la Fosse; mais le ballon, par suite de la rupture de la +corde qui le retenait attaché à deux mâts, s'éleva tout à coup, traînant +après lui la nacelle attachée par un de ses côtés seulement, et la corde +de sauvetage terminée par son grappin comme ancre de salut. Ce grappin, +balayant ainsi le pavé, rencontre sur son passage un enfant âgé de douze +ans et demi, nommé Guérin, apprenti charron, qui cherchait alors à fuir; +il le saisit par son pantalon de laine, qu'il crève au-dessus du genou +gauche pour sortir par le flanc droit, en opérant en outre une large +solution de continuité dans la direction transversale du ventre.</p> + +<p>Ainsi cramponné et traîné quelques instants avant de perdre pied, +l'enfant ne se doute pas encore du sort qui l'attend; cependant, par un +mouvement instinctif, il s'empare à deux mains de la corde, et, +solidement établi dans cette position, comme s'il s'y fût préparé à +l'avance et avec connaissance de cause, il est lancé dans les airs à 500 +mètres au-dessus du sol, au grand effroi de la foule. Une catastrophe +affreuse semblait inévitable. Par un hasard providentiel, le ballon est +tombé dans une prairie, à peu de distance de la ville, et l'enfant est +sorti sain et sauf de cette terrible épreuve. Reconduit aussitôt à sa +mère, qui ignorait tout encore, voici les détails qu'il a donnés sur les +diverses sensations qu'il avait éprouvées pendant cette ascension +improvisée.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/012b.png"><br><b> + Ascension forcée du jeune Guérin,<br> + à Nantes, le dimanche 16 juillet.</b></p> + +<p>Sa première pensée fut de faire une invocation à Dieu pour sa petite +soeur et pour lui-même; ensuite il appela à grands cris à son secours; +il n'éprouvait ni vertiges ni éblouissements. Jetant les yeux sur la +terre, il se rendait compte de ce qui se passait, remarquant bien que la +foule, qui lui faisait l'effet d'une fourmilière, suivait le ballon et +paraissait se diriger vers le lieu présumé de la chute.</p> + +<p>Sans avoir sérieusement réfléchi que la mort le touchait de bien près, +il avoue cependant avoir été vivement préoccupé de la crainte de tomber +sur une maison ou dans la Loire. Dans cette double hypothèse, sa +préférence était pour la rivière, pensant avec juste raison y trouver +plus de chances de salut. En regardant tour à tour la terre et le +ballon, il voyait les maisons de la grosseur de son doigt, dit-il, et la +ville de Nantes réunie en un seul point.</p> + +<p>A la vue du ballon qui perdait de sa tension et semblait lui annoncer +une prompte délivrance, il sentait son courage se ranimer; mais en même +temps que la descente s'opérait, il tournait sur lui-même et voyait tout +tourner au-dessous de lui.</p> + +<p>Enfin, sur le point de toucher la terre, l'incertitude sur la manière +dont s'opérerait sa chute a réveillé ses craintes, et, apercevant dans +la prairie attenant à la propriété de Beau-Séjour plusieurs personnes +près d'une meule de foin, il leur cria: «A moi, mes amis! sauvez-moi, je +suis perdu!» On lui répondit: «N'aie pas peur; tu es sauvé.»</p> + + + +<p>En effet, deux hommes accourus immédiatement l'ont reçu dans leurs bras; +et aussitôt le jeune Guérin leur demanda à être conduit chez un de ses +cousins demeurant près du pont de la Madeleine.</p> + +<p>Sa santé n'a pas été altérée. Il a seulement été très-agité pendant la +nuit qui a suivi l'événement: il se figurait encore voyager dans son +ballon à travers les airs, et appelait sa mère à son secours.</p> + +<h2>Rébus.</h2> + +<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:<br> Mademoiselle Lenormand est décédée dans un +âge très-avancé.</p> + +<br> + +<h4>UNE IMPRUDENCE.</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012c.png"><br> + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0022, 29 *** + +***** This file should be named 38210-h.htm or 38210-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/2/1/38210/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + diff --git a/38210-h/images/001.png b/38210-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f0cd9a1 --- /dev/null +++ b/38210-h/images/001.png diff --git a/38210-h/images/001a.png b/38210-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..45ac20a --- /dev/null +++ b/38210-h/images/001a.png diff --git a/38210-h/images/001b.png b/38210-h/images/001b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bee687f --- /dev/null +++ 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