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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de France
+sous Napoléon, Tome 1/2, by Gaspard Gourgaud
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 1/2
+ écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité
+
+Author: Gaspard Gourgaud
+
+Release Date: November 29, 2011 [EBook #38166]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOME I/II ***
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée. Cette version intègre les corrections de
+l'errata.
+
+Dans le chapitre «MARENGO», les paragraphes de l'original étaient
+numérotés I, II, VII, VIII, V, VI VII, VIII, IX etc. Compte tenu que
+le texte continue normalement et que les numéros III et IV manquent,
+les premiers numéros VII et VIII ont été changés en III et IV dans ce
+texte. Par ailleurs, les numéros de page 123 et 124 figurent deux fois
+dans l'original, mais comme le texte de ces pages est différent et se
+suit sans interruption ou répétition, il faut en conclure que non
+seulement le manuscrit du général Gourgaud était difficile à lire,
+comme il est dit au début de l'errata (en fin du livre), mais que
+l'imprimeur voyait double.
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+ DE NAPOLÉON.
+
+
+
+
+ DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
+ RUE JACOB, No 24.
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+
+ POUR SERVIR
+
+ A L'HISTOIRE DE FRANCE,
+
+ SOUS NAPOLÉON,
+
+ ÉCRITS A SAINTE-HÉLÈNE,
+
+ Par les généraux qui ont partagé sa captivité,
+
+ ET PUBLIÉS SUR LES MANUSCRITS ENTIÈREMENT CORRIGÉS DE LA MAIN
+
+ DE NAPOLÉON.
+
+ TOME PREMIER,
+
+ ÉCRIT PAR LE GÉNÉRAL GOURGAUD,
+
+ SON AIDE-DE-CAMP.
+
+ PARIS,
+
+ FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, LIBRAIRES,
+
+ RUE JACOB, No 24.
+
+ BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES,
+
+ RUE DE SEINE, No 12.
+
+ 1823.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
+
+
+
+
+SIÈGE DE TOULON.
+
+ Premières opérations de l'armée d'Italie, en 1792.--Expédition de
+ Sardaigne.--Toulon livré aux Anglais.--Plan d'attaque adopté
+ contre Toulon.--Siège et prise de la place.--Principes sur
+ l'armement des côtes.--Armement des côtes de la
+ Méditerranée.--Prise de Saorgio.--Positions de l'armée
+ française.--Napoléon accusé.--Combat du
+ Cair.--Montenotte.--Napoléon se rend à Paris.--Kellermann,
+ général en chef de l'armée d'Italie.--Schérer.--Loano.
+
+
+§ 1er.
+
+Le général Anselme, à la tête de 12 à 15,000 hommes, passa le Var, le
+28 septembre 1792; il s'empara de Nice, du fort de Montalban, dit
+château de Villefranche, sans presque éprouver de résistance.
+L'attaque faite sur Chambéry par le général Montesquiou, paraissant
+plus pressante, avait attiré l'attention de la cour de Sardaigne, qui
+avait renoncé à défendre la ligne du Var; elle avait placé sa ligne de
+défense dans le comté de Nice, occupant les camps d'Hutel sur la
+droite, de Lantosque sur le centre, et ceux de Rans et des Fourches à
+Saorgio sur la gauche.
+
+L'armée française trouva les forts de Montalban et de Villefranche
+garnis de leur artillerie, soit que la résolution d'abandonner ces
+places n'ait été prise qu'au dernier moment, soit que l'on craignît de
+répandre l'alarme dans tout le pays.
+
+A la fin de l'année, on prit Sospello, l'ennemi le reprit de nouveau;
+mais, en novembre, il resta définitivement aux Français.
+
+Le quartier-général de l'avant-garde fut porté à l'Escarène: l'on se
+trouva maître de Breglio, et l'on eut ainsi un point sur la Roya.
+
+La ligne des camps sardes, ou la position de Saorgio, était par
+elle-même inexpugnable: les ennemis s'y fortifièrent, et y amenèrent
+un grand nombre de bouches à feu, en profitant de la chaussée du col
+de Tende; ils étaient dégoûtés des attaques malheureuses qu'ils
+avaient tentées contre nos positions de Sospello; ils nous y
+laissèrent tranquilles. Les deux armées restèrent long-temps en
+présence, en gardant leurs mêmes positions. Le génie construisit un
+pont sur pilotis sur le Var, la limite de l'ancienne France. La
+source, le centre et l'embouchure de cette rivière, sont défendus par
+les places de Colmars, Entrevaux et Antibes, construites par Vauban.
+C'est un torrent guéable; mais lors de la saison des pluies et de la
+fonte des neiges, il devient très-large, rapide et profond. La force
+des eaux occasionne des affouillements considérables près des piles
+des ponts; les pilotis ont besoin de fréquentes réparations.
+
+L'artillerie fut chargée d'établir la défense des hauteurs de Nice;
+elle les arma d'une trentaine de bouches à feu, en appuyant ces
+batteries au Poglion, petit torrent qui prend sa source dans les
+monticules du troisième ordre; il baigne les murs de la ville. Ces
+dispositions permettaient de disputer Nice quelque temps.
+
+Les militaires attachaient peu d'importance à ces travaux, parce
+qu'ils pensaient que, si on était dans le cas d'être menacé dans Nice,
+l'ennemi se porterait sur le Var, et qu'aussitôt qu'on se verrait au
+moment d'être tourné, on serait contraint d'évacuer la ville et de
+repasser le Var.
+
+Le général Biron succéda au général Anselme dans le commandement de
+l'armée d'Italie; il y resta peu, et fut remplacé par le général
+Brunet. Ce dernier était actif et entreprenant. Le 8 juin 1793, ce
+général, fier d'avoir sous ses ordres 20 à 25,000 hommes d'élite, et
+qui brûlaient d'impatience et de patriotisme, prend la résolution
+d'attaquer l'ennemi. Son but était de le jeter dans la plaine, de
+s'emparer du comté de Nice, et de prendre position sur la grande
+chaîne de montagnes des Alpes. En conséquence, il exécuta diverses
+attaques contre les camps ennemis. Tout ce qu'il était possible de
+faire, les troupes françaises le firent dans cette attaque. L'ennemi
+fut chassé de toutes ses positions isolées; mais il se réfugia dans
+toutes les positions centrales: là, il était inexpugnable. Le général
+s'obstina, mal à propos, à tenter de nouvelles attaques sur ce point.
+Le résultat fut d'y perdre l'élite de nos troupes, sans causer à
+l'ennemi une perte proportionnée à la nôtre. Nous fûmes, et nous
+devions l'être, repoussés partout.
+
+
+§ II.
+
+Au commencement de l'hiver de 1793, l'armée d'Italie avait éprouvé un
+autre échec: la première expédition maritime que tenta la république,
+l'expédition de Sardaigne tourna à notre confusion. Jamais expédition
+ne fut conduite avec plus d'imprévoyance et moins de talent.
+
+L'amiral Truguet, qui commandait l'escadre, était maître de la mer: il
+avait attaqué et brûlé la petite ville d'Oneille, qui appartient au
+roi de Sardaigne; ses équipages y avaient commis des excès qui avaient
+révolté toute l'Italie.
+
+Les uns croient que l'expédition de Sardaigne fut proposée par cet
+amiral; d'autres, qu'elle le fut par le conseil exécutif: mais, dans
+tous les cas, il fut chargé en chef de la concerter et de la diriger.
+
+Le général de l'armée d'Italie devait lui fournir des troupes; il ne
+voulut point lui donner celles qui avaient passé le Var: il mit à la
+disposition de l'amiral 4 à 5,000 hommes de la phalange marseillaise,
+qui étaient encore à Marseille. Le général Paoli, qui commandait en
+Corse, mit aussi à sa disposition trois bataillons de troupes de
+ligne, qui étaient dans cette île. La phalange marseillaise était
+aussi indisciplinée que lâche, la composition des officiers aussi
+mauvaise que celle des soldats; ils traînaient avec eux tous les
+désordres et les excès révolutionnaires. Il n'y avait rien à attendre
+de pareilles gens: mais les trois bataillons, tirés de la
+vingt-troisième division, étaient des troupes d'élite.
+
+Dans le courant de décembre, l'amiral mena sa flotte en Corse,
+manoeuvra malheureusement, et perdit plusieurs frégates et vaisseaux
+de haut-bord, entre autres le _Vengeur_, vaisseau tout neuf de
+quatre-vingts canons, qui toucha en entrant à Ajaccio. Cependant cet
+amiral, croyant pouvoir suffire à tout, ne s'était point occupé du
+soin de désigner le général qui devait commander les troupes à terre;
+ce qui était pourtant l'opération la plus importante et la plus
+décisive pour l'expédition. Il trouva en Corse le général de brigade
+Casa-Bianca, depuis sénateur, brave homme, mais sans expérience, et
+qui n'avait jamais servi dans les troupes de ligne: l'amiral, sans le
+connaître, le prit avec lui, et lui donna le commandement des troupes.
+C'est avec de telles troupes et de tels généraux que l'expédition se
+dirigea sur Cagliari.
+
+Cependant, comme cette escadre avait séjourné plus de deux mois en
+Corse, et que d'ailleurs le plan de l'expédition était public dans le
+port de Marseille, toute la Sardaigne fut en alarme, toutes ses
+troupes furent mises sur pied, et toutes les dispositions prises pour
+repousser cette attaque.
+
+Dans le courant de février 1793, les troupes de l'expédition française
+furent mises à terre malgré le feu des batteries, qui défendaient les
+plages de Cagliari. Le lendemain, à la pointe du jour, un régiment de
+dragons sardes chargea les avant-postes marseillais, qui, au lieu de
+tenir, prirent la fuite en criant à la trahison: ils massacrèrent un
+bon officier de la ligne, qui leur avait été donné pour les conduire.
+Ce régiment de dragons aurait enlevé toute la phalange marseillaise;
+mais les trois bataillons de la ligne, venant de la Corse, arrêtèrent
+cette charge, et donnèrent le temps à l'amiral de venir rembarquer ses
+troupes sans aucune perte. L'amiral regagna Toulon, après avoir perdu
+plusieurs vaisseaux, qu'il brûla lui-même sur les plages de Cagliari.
+
+Cette expédition ne pouvait avoir aucun but; elle eut lieu sous
+prétexte de faciliter l'arrivée des blés de l'Afrique en Provence, où
+l'on en manquait, et même de s'en procurer dans cette île abondante en
+grains. Mais alors le conseil exécutif aurait dû faire choix d'un
+officier-général propre à ce commandement, lui donner les officiers
+d'artillerie et de génie nécessaires: il aurait fallu quelques
+escadrons de cavalerie et quelques chevaux d'artillerie; et ce n'était
+point des levées révolutionnaires qu'il fallait y envoyer, mais bien
+15,000 hommes de bonnes troupes.
+
+On rejeta depuis la faute sur le général commandant l'armée d'Italie,
+et ce fut à tort: ce général avait désapprouvé l'expédition; et il
+avait agi conformément aux intérêts de la république, en conservant
+les troupes de ligne pour défendre la frontière et le comté de Nice.
+Il fut jugé, et il périt sur l'échafaud sous le prétexte de trahison,
+tant en Sardaigne qu'à Toulon; il était aussi innocent d'un côté que
+de l'autre.
+
+L'escadre était composée de bons vaisseaux, les équipages complets,
+les matelots habiles, mais indisciplinés et anarchistes, à la manière
+de la phalange marseillaise, se réunissant en clubs et sociétés
+populaires: ils délibéraient et pesaient les intérêts de la patrie;
+dans tous les ports, ils signalaient leur arrivée en voulant pendre
+quelques citoyens, sous prétexte qu'ils étaient nobles ou prêtres: ils
+portaient partout la terreur.
+
+
+§ III.
+
+A la suite des événements qui eurent lieu à Paris, le 31 mai,
+Marseille s'insurgea, leva plusieurs bataillons, et les fit partir
+pour aller au secours de Lyon. Le général Cartaux qui avait été
+détaché de l'armée des Alpes avec 2,000 hommes, battit les
+Marseillais, à Orange, les chassa d'Avignon et entra dans Marseille le
+24 août 1793. Toulon avait pris part à l'insurrection de Marseille:
+elle reçut dans ses murs les principaux sectionnaires marseillais; et,
+de concert avec eux, les Toulonnais appelèrent les Anglais, et leur
+livrèrent cette place, l'une de nos plus importantes: nous y avions
+vingt à vingt-cinq vaisseaux de ligne, des établissements superbes, un
+matériel immense. A cette nouvelle, le général Lapoype partit de Nice
+avec 4,000 hommes, accompagné des représentants du peuple, Fréron et
+Barras; il se porta sur Saulnier, observant les redoutes du cap Brun,
+que les ennemis occupaient avec une partie de la garnison du fort la
+Malgue, le rideau des forts de Pharaon, et la ligne comprise entre le
+cap Brun et le fort Pharaon.
+
+D'un autre côté, le général Cartaux, avec les représentants du peuple,
+Albitte, Gasparin et Salicetty, se porta sur le Beausset, et observa
+les gorges d'Ollioules, dont l'ennemi était maître. Les coalisés
+Anglais, Espagnols, Napolitains, Sardes, etc., accourus de partout,
+étaient non-seulement en possession de la place, mais encore des
+défilés et avenues, à deux lieues de la ville.
+
+Le 10 septembre, le général Cartaux attaqua les gorges d'Ollioules,
+et s'en empara: ses avant-postes arrivèrent à la vue de Toulon et de
+la mer; on s'empara de Sixfours; on réarma le petit port de Nazer. La
+division du général Cartaux n'était que de 7 à 8,000 hommes, et elle
+ne pouvait avoir de communications directes avec celle de l'armée
+d'Italie, commandée par le général Lapoype: s'en trouvant séparée par
+les montagnes du Pharaon, elle ne pouvait communiquer que très en
+arrière.
+
+L'armée de Cartaux, à droite, et celle de Lapoype, à gauche, n'avaient
+donc rien de commun: les postes mêmes ne pouvaient pas s'apercevoir.
+
+
+§ IV.
+
+De grandes discussions eurent lieu sur la conduite du siège. La
+principale attaque devait-elle se faire par la gauche ou bien par la
+droite? La gauche était arrêtée par les forts Pharaon et la Malgue: ce
+dernier est un des forts construits avec le plus de soin que nous
+ayons dans aucune de nos places fortes. La droite n'avait à prendre
+que le fort Malbosquet qui est plutôt un ouvrage de campagne qu'un
+ouvrage permanent, mais qui tire une certaine force de sa situation.
+Maître de ce fort, on arrivait jusqu'aux remparts de la ville; ainsi
+il n'était pas douteux que la véritable attaque ne dût avoir lieu par
+la droite. C'est aussi sur ce point que furent dirigés tous les
+renforts envoyés de l'intérieur.
+
+Douze à quinze jours après la prise des gorges d'Ollioules, Napoléon,
+alors chef de bataillon d'artillerie, vint de Paris, envoyé par le
+comité de salut public, pour commander l'artillerie du siège. La
+révolution avait porté au grade supérieur de l'artillerie les
+sous-officiers et les lieutenants en troisième. Un grand nombre
+d'entre eux étaient susceptibles de faire de bons généraux dans cette
+arme; mais beaucoup n'avaient ni la capacité, ni les connaissances
+nécessaires pour remplir les grades élevés où l'ancienneté et l'esprit
+du temps, seulement, les avaient placés.
+
+A son arrivée, Napoléon trouva le quartier général au Beausset; on
+s'occupait des préparatifs à faire pour brûler l'escadre coalisée dans
+la rade de Toulon. Le lendemain, le commandant de l'artillerie alla,
+avec le général en chef, visiter les batteries. Quel fut son
+étonnement de trouver une batterie de six pièces de vingt-quatre,
+placée à un quart de lieue des gorges d'Ollioules, à trois portées de
+distance des bâtiments anglais, et à deux du rivage; et tous les
+volontaires de la Côte-d'Or et les soldats du régiment de Bourgogne
+occupés à faire rougir les boulets dans toutes les bastides[1]! Il
+témoigna son mécontentement au commandant de la batterie, qui s'excusa
+sur ce qu'il n'avait fait qu'obéir aux ordres de l'état-major.
+
+ [1] Nom qu'on donne, dans le midi, aux maisons de campagne.
+
+Le premier soin du commandant de l'artillerie fut d'appeler près de
+lui un grand nombre d'officiers de cette arme, que les circonstances
+de la révolution avaient éloignés. Au bout de six semaines, il était
+parvenu à réunir, à former et à approvisionner un parc de deux cents
+bouches à feu. Le colonel Gassendi fut mis à la tête de l'arsenal de
+construction de Marseille.
+
+Les batteries furent avancées et placées sur les points les plus
+avantageux du rivage: leur effet fut tel que de gros bâtiments ennemis
+furent démâtés, des bâtiments légers coulés, et les Anglais contraints
+de s'éloigner de cette partie de la rade.
+
+Pendant que l'équipage de siège se complettait, l'armée se
+grossissait. Le comité de salut public envoya des plans et des
+instructions relatifs à la conduite du siège. Ils avaient été rédigés
+au comité des fortifications par le général du génie d'Arçon, officier
+d'un grand mérite. Le chef de bataillon, Marescot, et plusieurs
+brigades d'officiers du génie arrivèrent.
+
+Tout paraissait prêt pour commencer. Un conseil fut réuni sous la
+présidence de Gasparin, représentant, homme sage, éclairé, et qui
+avait servi. On y lut les instructions envoyées de Paris; elles
+indiquaient, en grand détail, toutes les opérations à faire pour se
+rendre maître de Toulon, par un siège en règle.
+
+Le commandant d'artillerie qui, depuis un mois, avait reconnu
+exactement le terrain, qui en connaissait parfaitement tous les
+détails, proposa le plan d'attaque auquel on dut Toulon. Il regardait
+toutes les propositions du comité des fortifications, comme inutiles
+d'après les circonstances où l'on se trouvait: il pensait qu'un siège
+en règle n'était pas nécessaire. En effet, en supposant qu'il y eût un
+emplacement tel, qu'en y plaçant quinze à vingt mortiers, trente à
+quarante pièces de canon, et des grils à boulets rouges, l'on pût
+battre tous les points de la petite et de la grande rade, il était
+évident que l'escadre combinée abandonnerait ces rades; et dès-lors la
+garnison serait bloquée, ne pouvant communiquer avec l'escadre qui
+serait dans la haute mer. Dans cette hypothèse, le commandant
+d'artillerie mettait en principe que les coalisés préféreraient
+retirer la garnison, brûler les vaisseaux français, les
+établissements, plutôt que de laisser dans la place 15 à 20,000 hommes
+qui, tôt ou tard, seraient pris sans pouvoir alors rien détruire,
+afin de se ménager une capitulation.
+
+Enfin, il déclara que ce n'était pas contre la place qu'il fallait
+marcher, mais bien qu'il fallait marcher à la position supposée; que
+cette position existait à l'extrémité du promontoire de Balagnier et
+de l'Éguillette; que, depuis un mois qu'il avait reconnu ce point, il
+l'avait indiqué au général en chef, en lui disant qu'en l'occupant
+avec trois bataillons, il aurait Toulon en quatre jours; que, depuis
+ce temps, les Anglais en avaient si bien senti l'importance, qu'ils y
+avaient débarqué 4,000 hommes, avaient coupé tous les bois qui
+couronnaient le promontoire du Cair qui domine toute la position, et
+avaient employé toutes les ressources de Toulon, les forçats même,
+pour s'y retrancher; ils en avaient fait, ainsi qu'ils l'appelaient,
+un petit Gibraltar; que ce qui pouvait être occupé sans combat, il y a
+un mois, exigeait actuellement une attaque sérieuse; qu'il ne fallait
+point en risquer une, de vive force, mais établir en batterie des
+pièces de vingt-quatre, et des mortiers, afin de briser les
+épaulements qui étaient en bois, rompre les palissades, et couvrir de
+bombes l'intérieur du fort; qu'alors, après un feu très-vif, pendant
+quarante-huit heures, des troupes d'élite s'empareraient de
+l'ouvrage; que deux jours après la prise de ce fort, Toulon serait à
+la république. Ce plan d'attaque fut longuement discuté, mais les
+officiers du génie, présents au conseil, ayant émis l'avis que le
+projet du commandant d'artillerie était un préliminaire nécessaire aux
+sièges en règle, le premier principe de tout siège étant de bloquer
+étroitement la place, les opinions devinrent unanimes.
+
+
+§ V.
+
+Les ennemis construisirent deux redoutes sur les deux mamelons qui
+dominent immédiatement, l'un l'Éguillette, l'autre Balaguier. Ces deux
+redoutes flanquaient le petit Gibraltar, et battaient les deux revers
+du promontoire.
+
+En conséquence du plan adopté, les Français élevèrent cinq ou six
+batteries contre le petit Gibraltar, et construisirent des
+plates-formes pour une quinzaine de mortiers. On avait élevé une
+batterie de huit pièces de vingt-quatre, et de quatre mortiers contre
+le fort Malbosquet: ce travail avait été fait dans un grand secret;
+les ouvriers avaient été couverts par des oliviers qui en dérobaient
+la connaissance aux ennemis. On ne devait démasquer cette batterie
+qu'au moment de marcher contre le petit Gibraltar; mais, le 20
+novembre, des représentants du peuple allèrent la visiter. Les
+canonniers leur dirent qu'elle était terminée depuis huit jours, et
+qu'on ne s'en servait pas, quoiqu'elle dût faire un bon effet. Sans
+autre explication, les représentants ordonnent de commencer le feu, et
+aussitôt les canonniers pleins de joie font un feu roulant.
+
+Le général O'Hara, qui commandait l'armée combinée dans Toulon, fut
+étrangement surpris de l'établissement d'une batterie si considérable,
+près d'un fort de l'importance de Malbosquet, et il donna des ordres
+pour faire une sortie à la pointe du jour. La batterie était placée au
+centre de la gauche de l'armée; les troupes, dans cette partie,
+montaient à environ 6,000 hommes: elles occupaient la ligne du fort
+Rouge au Malbosquet, et étaient disposées de manière à empêcher toute
+communication individuelle; mais trop disséminées partout, elles ne
+pouvaient faire de résistance nulle part.
+
+Une heure avant le jour, le général O'Hara sort de la place avec 6,000
+hommes; il ne rencontre pas d'obstacle, ses tirailleurs seulement
+sont engagés, et les pièces de la batterie sont enclouées.
+
+La générale bat au quartier-général; Dugommier s'empresse de rallier
+ses troupes: en même temps, le commandant de l'artillerie se rend sur
+un mamelon, en arrière de la batterie, et sur lequel il avait établi
+un dépôt de munitions. La communication de ce mamelon avec la batterie
+était assurée au moyen d'un boyau qui suppléait à la tranchée. De là
+voyant que les ennemis s'étaient formés à la droite et à la gauche de
+la batterie, il conçut l'idée de conduire, par le boyau, un bataillon
+qui était près de lui. En effet, il débouche, par ce moyen, sans être
+vu, au milieu des broussailles, près de la batterie, et fait aussitôt
+feu sur les Anglais. Ceux-ci sont tellement surpris qu'ils croient que
+ce sont les troupes de leur droite qui se trompent et qui tirent sur
+celles de leur gauche. Le général O'Hara lui-même s'avance vers les
+Français, pour faire cesser cette erreur: aussitôt il est blessé d'un
+coup de fusil à la main. Un sergent le saisit et l'entraîne prisonnier
+dans ce boyau; de sorte que le général en chef anglais disparaît, sans
+que les troupes anglaises sachent ce qu'il est devenu.
+
+Pendant ce temps, Dugommier, avec les troupes qu'il avait ralliées,
+s'était placé entre la ville et la batterie: ce mouvement acheva de
+déconcerter les ennemis qui firent à l'instant leur retraite. Ils
+furent poussés vivement jusqu'aux portes de la place où ils rentrèrent
+dans la plus grande confusion, et sans savoir encore le sort de leur
+général en chef. Dugommier fut légèrement blessé dans cette affaire.
+Un bataillon de volontaires de l'Isère s'y distingua.
+
+Le général Cartaux avait commencé le siège; mais le comité de salut
+public s'était vu obligé de lui ôter ce commandement. Cet homme qui,
+de peintre, était devenu adjudant dans les troupes parisiennes, avait
+ensuite été employé à l'armée; ayant été heureux contre les
+Marseillais, les députés de la montagne l'avaient fait nommer dans le
+même jour général de brigade et général de division. Il était
+très-ignorant, nullement militaire; du reste il n'était pas méchant et
+n'avait point fait de mal à Marseille, lors de la prise de cette
+ville.
+
+Le général Doppet avait succédé à Cartaux: il était savoyard, médecin
+et méchant; son esprit ne se fondait que sur des dénonciations. Il
+était ennemi déclaré de tout ce qui avait des talents. Il n'avait
+aucune idée de la guerre, et n'était rien moins que brave. Cependant
+ce Doppet, par un singulier hasard, faillit prendre Toulon, 48 heures
+après son arrivée. Un bataillon de la Côte-d'Or et un bataillon du
+régiment de Bourgogne étant de tranchée contre le petit Gibraltar,
+eurent un homme pris par une compagnie espagnole de garde à la
+redoute; ils le virent maltraiter, bâtonner, et en même temps les
+Espagnols les insultèrent par des cris et par des gestes indécents.
+Furieux, les Français courent aux armes; ils engagent une vive
+fusillade et marchent contre la redoute.
+
+Le commandant d'artillerie se rend aussitôt chez le général en chef
+qui ignorait lui-même ce que c'était; ils vont au galop sur le
+terrain, et là, voyant ce qui se passait, Napoléon engagea le général
+à appuyer cette attaque, attendu qu'ils n'en coûterait pas plus de
+marcher en avant que de se retirer. Le général ordonna donc que toutes
+les réserves se missent en mouvement: tout s'ébranla, Napoléon marcha
+à la tête; malheureusement un aide-de-camp est tué aux côtés du
+général en chef. La peur s'empare du général, il fait battre la
+retraite sur tous les points, et rappelle ses troupes au moment où les
+grenadiers, après avoir repoussé les tirailleurs ennemis, parvenaient
+à la gorge de la redoute et allaient s'en rendre maîtres. Les soldats
+furent indignés; ils se plaignirent qu'on leur envoyait
+des.......peintres et des médecins pour les commander. Le comité de
+salut public rappela Doppet et sentit enfin la nécessité d'y envoyer
+un militaire; il envoya Dugommier, officier de 50 ans de service,
+couvert de blessures et brave comme son épée.
+
+L'ennemi recevait tous les jours des renforts dans la place: le public
+voyait avec peine la direction des travaux du siège. On ne concevait
+pas pourquoi tous les efforts se portaient contre le petit Gibraltar,
+tout l'opposé de la place. On n'en est encore qu'à assiéger un fort
+qui n'entre pas dans le système permanent de la défense de la place,
+disait-on dans tout le pays, ensuite il faudra prendre Malbosquet et
+ouvrir la tranchée contre la ville. Toutes les sociétés populaires
+faisaient dénonciations sur dénonciations à ce sujet. La Provence se
+plaignit de la longueur du siège. La disette s'y faisait vivement
+sentir; elle devint même telle qu'ayant perdu l'espoir de la prompte
+reddition de Toulon, Fréron et Barras, saisis de terreur, écrivirent
+de Marseille, à la convention, pour l'engager à délibérer, s'il ne
+vaudrait pas mieux que l'armée levât le siège et repassât la Durance,
+manoeuvre qui avait été faite par François Ier, lors de l'invasion de
+Charles-Quint. Il se retira derrière la Durance; l'ennemi ravagea la
+Provence; et, quand la famine força ce dernier à la retraite, il le
+fit attaquer vigoureusement.
+
+Les représentants disaient qu'en évacuant la Provence, les Anglais
+seraient obligés de la nourrir, et qu'après la récolte on reprendrait
+avantageusement l'offensive avec une armée bien entière et bien
+reposée. «C'était même indispensable, disaient-ils: car enfin, après
+quatre mois, Toulon n'est pas encore attaqué; et l'ennemi recevant
+toujours des renforts, il est à craindre que nous ne soyons obligés de
+faire précipitamment, et en déroute, ce que nous pouvons en ce moment
+opérer en règle et avec ordre.»
+
+Mais peu de jours après que la lettre fut parvenue à la convention,
+Toulon fut pris. Elle fut alors désavouée par ces représentants comme
+apocryphe. Ce fut à tort; car cette lettre était vraie et donnait une
+juste idée de l'opinion que l'on avait de la mauvaise issue du siège,
+et des embarras qui existaient en Provence. Dugommier s'était décidé à
+faire une attaque décisive sur le petit Gibraltar. Le commandant de
+l'artillerie y fit jeter 7 à 8,000 bombes, pendant qu'une trentaine de
+pièces de 24 en rasaient la défense.
+
+Le 18 décembre, à quatre heures du soir, les troupes s'ébranlent de
+leurs camps et se dirigent sur le village de la Seine; le projet
+était d'attaquer à minuit, afin d'éviter le feu du fort et des
+redoutes intermédiaires. Au moment où tout est prêt, les représentants
+du peuple convoquent un conseil pour délibérer s'il faut attaquer ou
+non: soit qu'ils craignissent l'issue de cette attaque, et voulussent
+en rejeter toute la responsabilité sur le général Dugommier; soit
+qu'ils se fussent laissés gagner par les raisons de beaucoup
+d'officiers qui jugeaient cette entreprise impossible, surtout par le
+temps affreux qu'il faisait, la pluie tombait par torrents.
+
+Dugommier et le commandant d'artillerie se rient de ces craintes: deux
+colonnes sont formées, et l'on marche à l'ennemi.
+
+Les coalisés, pour éviter l'effet des bombes et des boulets qui
+foudroyaient le fort, avaient l'habitude de se tenir à une certaine
+distance en arrière. Les Français espéraient arriver aux ouvrages
+avant eux; mais les ennemis avaient établi en avant du fort une
+nombreuse ligne de tirailleurs, et la fusillade s'étant engagée au
+pied même de la montagne, les troupes accoururent à la défense du
+fort, dont le feu devint des plus vifs. La mitraille pleuvait partout.
+Enfin, après une attaque extrêmement chaude, Dugommier qui, selon sa
+coutume, marchait à la tête de la 1re colonne, fut obligé de céder.
+Désolé, il s'écrie, _Je suis perdu_.
+
+En effet, dans ces temps, il fallait des succès: l'échafaud attendait
+le général malheureux.
+
+Cependant la canonnade et la fusillade duraient toujours. Muiron,
+capitaine d'artillerie, jeune homme plein de bravoure et de moyens, et
+qui était l'adjoint du commandant d'artillerie, est détaché avec un
+bataillon de chasseurs et soutenu par la 2e colonne qui le suit à
+portée de fusil. Il connaissait parfaitement la position, et il
+profita si bien des sinuosités du terrain, qu'il gravit la montagne
+avec sa troupe, sans presque éprouver de perte: il débouche au pied du
+fort, s'élance par une embrasure; son bataillon le suit, et le fort
+est pris!
+
+Tous les canonniers anglais ou espagnols sont tués sur leurs pièces,
+et Muiron est blessé grièvement d'un coup de pique par un Anglais.
+
+Maîtres du fort, les Français tournent aussitôt les pièces contre
+l'ennemi.
+
+Dugommier était déja depuis trois heures dans la redoute, lorsque les
+représentants du peuple vinrent, le sabre à la main, combler d'éloges
+les troupes qui l'occupaient. (Ceci dément positivement les relations
+du temps, qui, à tort, disent que les représentants marchaient à la
+tête des colonnes.)
+
+A la pointe du jour, on marcha sur Balagnier et l'Éguillette. Les
+ennemis avaient déja évacué ces deux positions. Les pièces de 24 et
+les mortiers furent mis en mouvement, pour armer ces batteries d'où
+l'on espérait canonner la flotte combinée avant midi; mais le
+commandant d'artillerie jugea impossible de s'y établir. Elles étaient
+en pierre, et les ingénieurs qui les avaient construites avaient
+commis la faute de placer à leur gorge une grosse tour en maçonnerie,
+si près des plates-formes que tous les boulets qui l'auraient frappée
+seraient retombés sur les canonniers ainsi que les éclats et les
+débris. On plaça des bouches à feu sur les hauteurs, derrière les
+batteries. Elles ne purent commencer leur feu que le lendemain; mais
+l'amiral Anglais Hood n'eut pas plutôt vu les Français maîtres de ces
+positions, qu'il fit le signal de lever l'ancre et de quitter les
+rades.
+
+Cet amiral se rendit à Toulon, pour faire connaître qu'il ne fallait
+pas perdre un moment et gagner au plutôt la haute mer. Le temps était
+sombre, couvert de nuages, et tout annonçait l'arrivée prochaine du
+vent d'Olliibech, terrible dans cette saison. Le conseil des coalisés
+se réunit aussitôt, et, après une mûre délibération, les membres
+tombèrent d'accord que Toulon n'était plus tenable. On se hâta de
+prendre toutes les mesures, tant pour l'embarquement que pour brûler
+ou couler les vaisseaux français qu'on ne pouvait pas emmener, et
+incendier les établissements de la marine. Enfin, on prévint les
+habitants que tous ceux qui voudraient quitter la ville pourraient
+s'embarquer à bord des flottes anglaise et espagnole.
+
+A l'annonce de ce désastre, on se peindrait difficilement
+l'étonnement, la confusion, le désordre de la garnison et de cette
+malheureuse population, qui, peu d'heures auparavant, en considérant
+la grande distance où les assiégeants étaient de la place, le peu de
+progrès du siège depuis quatre mois, et l'arrivée prochaine des
+renforts, s'attendaient à faire lever le siège et même à envahir la
+Provence.
+
+Dans la nuit les Anglais firent sauter le fort Poné; une heure après,
+on vit en feu une partie de l'escadre française; neuf vaisseaux de 74
+et quatre frégates ou corvettes devinrent la proie des flammes.
+
+Le tourbillon de flammes et de fumée qui sortait de l'arsenal,
+ressemblait à l'éruption d'un volcan, et les treize vaisseaux qui
+brûlaient dans la rade, à treize magnifiques feux d'artifice. Le feu
+dessinait les mâts et la forme des vaisseaux; il dura plusieurs heures
+et présentait un spectacle unique. Les Français avaient l'ame déchirée
+en voyant se consumer, en si peu de temps, d'aussi grandes ressources
+et tant de richesses. On craignit un instant que les Anglais ne
+fissent sauter le fort la Malgue. Il paraît qu'ils n'en ont point eu
+le temps.
+
+Le commandant de l'artillerie se rendit à Malbosquet. Ce fort était
+déja évacué. Il fit venir l'artillerie de campagne, pour balayer
+sur-le-champ les remparts de la place, et accroître le désordre en
+jetant des obus sur le port, jusqu'à ce que les mortiers qui
+arrivaient sur leurs caissons, fussent mis en batterie et pussent
+envoyer des bombes dans la même direction.
+
+Le général Lapoype, de son côté, se porta contre le fort Pharaon que
+l'ennemi évacuait, et s'en empara. Pendant tout ce temps les batteries
+de l'Éguillette et de Balagnier ne cessaient de faire un feu des plus
+vifs sur la rade. Plusieurs vaisseaux anglais éprouvèrent de notables
+avaries, et un assez grand nombre d'embarcations chargées de troupes
+furent coulées. Les batteries tirèrent toute la nuit, et à la pointe
+du jour on distingua la flotte anglaise hors la rade. Sur les neuf
+heures du matin, il s'éleva un très-grand vent d'Olliibech; les
+vaisseaux anglais furent obligés de chercher un refuge aux îles
+d'Hyères.
+
+Plusieurs milliers de familles toulonnaises avaient suivi les Anglais,
+de sorte que les tribunaux révolutionnaires ne trouvèrent que peu de
+coupables dans la ville: tous les principaux en étaient partis.
+Néanmoins, dans la première quinzaine, plus de cent malheureux furent
+fusillés.
+
+Depuis, des ordres de la convention arrivèrent pour démolir les
+maisons de Toulon; l'absurdité de cette mesure n'en arrêta pas
+l'exécution: on en démolit plusieurs qu'on fut obligé de rebâtir
+après.
+
+Pendant le siège de Toulon, l'armée d'Italie avait été attaquée sur le
+Var. Les Piémontais avaient voulu essayer d'entrer en Provence: ils
+s'étaient approchés d'Entrevaux; mais, ayant été battus à Gillette,
+ils se mirent en retraite et rentrèrent dans leurs lignes.
+
+La nouvelle de la prise de Toulon fit d'autant plus d'effet en
+Provence et dans toute la France, qu'elle était inattendue et presque
+inespérée.
+
+Ce fut là que commença la réputation de Napoléon. Il fut alors fait
+général de brigade d'artillerie, et nommé au commandement de cette
+arme à l'armée d'Italie. Le général Dugommier venait d'être nommé
+commandant en chef de l'armée des Pyrénées-Orientales.
+
+
+§ VI.
+
+Avant de se rendre à l'armée d'Italie, Napoléon arma les côtes de la
+Provence et les îles d'Hyères, aussitôt après leur évacuation par les
+Anglais.
+
+On n'a en France aucun principe fixe sur l'armement des côtes. Ce qui
+donne lieu à des discussions perpétuelles, entre les officiers
+d'artillerie et les autorités locales; celles-ci en voudraient
+partout, les officiers d'artillerie en voudraient trop peu.
+
+Il n'y a pas de règles certaines sur le tracé des batteries de côtes.
+On établit des magasins à poudre et des corps-de-garde dans de
+mauvaises positions; ils sont souvent mal construits, quoique coûtant
+beaucoup, exigent de fréquentes réparations, sont inutiles à la
+défense, et ne durent qu'une ou deux campagnes. On construit des
+fourneaux à reverbère, on établit des grils à rougir les boulets, sans
+discernement; on les place dans des positions où, pendant le feu, il
+est impossible aux canonniers de les approcher sans danger, etc., etc.
+
+On doit distinguer trois espèces de batteries de côtes, savoir: 1º
+celles destinées à défendre l'entrée d'un grand port et à protéger des
+escadres de guerre;
+
+2º Celles destinées à protéger l'entrée d'un port marchand, des
+rades, des mouillages et l'arrivage des convois marchands;
+
+3º Celles établies sur les extrémités des promontoires pour favoriser
+le cabotage et défendre un débarquement sur une plage.
+
+Les batteries de la première classe doivent être armées d'un grand
+nombre de bouches à feu. Elles doivent avoir leur gorge fermée par une
+tour (1er modèle), capable de contenir sur sa plate-forme quatre
+pièces de campagne, ou caronades de vingt-quatre; et dans son
+intérieur, un logement pour 60 hommes, et les vivres nécessaires pour
+douze à quinze jours, ainsi que l'approvisionnement en poudre pour les
+bouches à feu. De semblables tours ont été construites pour soixante
+mille francs; et, comme on le voit, elles remplacent le magasin à
+poudre, le corps-de-garde, et le magasin des vivres. Il y a donc
+économie. Les batteries défendues par de pareilles tours se trouvent à
+l'abri d'un coup de main, et ne craignent point un débarquement de
+plusieurs milliers d'hommes qui les auraient tournées. Ces batteries
+doivent avoir un fourneau ou un gril à rougir les boulets: mais ce
+fourneau ou ce gril ne doivent point être placés au centre de la
+batterie et en arrière des plates-formes; car c'est là que frappent
+tous les projectiles ennemis. Il faut placer les fourneaux à
+reverbère ou les grils contre l'épaulement, en augmentant à cet effet
+la ligne de la batterie: dans cette position on est à l'abri des
+boulets ennemis, et l'on peut faire le service avec sûreté. Le service
+du tir à boulets rouges est par lui-même dangereux, pénible et
+difficile; les canonniers y répugnent tant, que pour peu qu'il y ait
+encore d'autres dangers, ils y renoncent et ne tirent qu'à boulets
+froids. La tour à la gorge doit être éloignée de trente à quarante
+toises au moins des plates-formes, afin que les éclats et les boulets
+qui la frappent, ne retombent pas sur la plate-forme.
+
+Les batteries de la deuxième espèce doivent, comme celles de la
+première, avoir à leur gorge une tour en maçonnerie (2e modèle), ne
+contenant sur la plate-forme que deux pièces de campagne ou caronades
+de dix-huit, et ayant dans son intérieur des magasins et des logements
+pour 25 à 30 hommes. On en a construit pour 40,000 francs. Les
+batteries de la seconde espèce n'ont pas besoin d'être armées de
+beaucoup de bouches à feu. Elles sont rarement susceptibles d'être
+attaquées. Quelque intérêt que l'ennemi ait à les prendre, il
+n'emploiera jamais autant de moyens ni autant d'opiniâtreté que pour
+prendre des bâtiments de guerre.
+
+Enfin, les batteries de la troisième classe doivent être armées de peu
+de pièces. Dans de semblables batteries, un gril est inutile; car
+aucun bâtiment ne viendra s'exposer assez long-temps à son feu, pour
+que l'on puisse en faire usage: une tour à la gorge est nécessaire
+comme aux deux premières classes; mais moins grande, et de troisième
+modèle, n'ayant qu'un canon ou caronade de douze sur la plate-forme.
+Une pareille tour peut résister à toute attaque de vive force; on en a
+fait pour 6,000 francs; elles remplacent, comme les autres, le magasin
+à poudre, le corps-de-garde, et ces tours de troisième espèce n'ont ni
+contre-coupe ni chemin couvert.
+
+Lorsque ce systême sera établi sur toutes les côtes de l'empire, il
+n'y aura plus de discussions à chaque guerre sur la nature de
+l'armement.
+
+En temps de paix, on opérera un prompt désarmement en entrant les
+affûts dans les tours; ce qui évitera des frais considérables de
+transport. On a l'habitude aujourd'hui de ramener les affûts dans les
+arsenaux. D'après la nouvelle méthode, le réarmement peut être aussi
+rapide que les besoins peuvent l'exiger.
+
+C'est faute de classer ainsi les batteries de côtes d'après leur but,
+que l'on voit des batteries de cinq à six pièces pour protéger le
+cabotage; on en voit d'autres destinées à protéger le mouillage
+accidentel de bâtiments marchands, armées comme s'il était question de
+protéger une escadre de guerre.
+
+La première dépense de l'armement des côtes, d'après ces principes,
+serait compensée bien au-delà par l'économie qui en résulterait, tant
+par la durée des affûts qui en serait beaucoup augmentée, que par la
+non-construction et l'entretien des magasins à poudre et des
+corps-de-garde.
+
+L'artillerie a construit les affûts de côtes de manière à ne pouvoir
+tirer que sous l'angle de 17°; elle a eu raison. Il ne fallait pas
+mettre les canonniers à même de tirer trop loin, ce qui abîme l'affût
+sans produire un grand effet. Cela a constamment donné lieu à des
+réclamations qui ont jeté l'alarme; c'est à cela qu'on doit la plupart
+des plaintes contre la poudre, la portée de nos pièces, etc. Les
+boulets des vaisseaux arrivaient, et les nôtres n'arrivaient pas aux
+vaisseaux. Mais cela vient de ce que les canons des vaisseaux peuvent
+tirer sur les affûts marins à 25°. Cet angle, combiné avec celui que
+donne souvent la bande des bâtiments, en produit quelquefois un de 30
+à 40°. Le général d'artillerie, chargé de réarmer les côtes de la
+Méditerranée, voyant que les officiers d'artillerie étaient dénoncés
+partout, parce que les boulets français n'allaient pas si loin que
+ceux des Anglais, prit le parti de faire disposer quelques affûts de
+côte pour tirer à 43°; de sorte que s'il arrivait une dénonciation, on
+prouvait, à l'instant, que la poudre et la portée des boulets étaient
+aussi bonnes que celles des Anglais. Mais ces affûts, ainsi disposés,
+sont bien plutôt hors de service que ceux qui tirent à 17°. Il n'en
+faut faire usage que dans les batteries qui défendent des mouillages
+éloignés de plus de 1,500 toises. Un vaisseau ne mouille jamais là où
+il peut tomber des boulets à son bord. Les mortiers que M. de
+Gribeauval a fait couler, n'ont qu'une faible portée, parce qu'on la
+trouvait suffisante pour bombarder les places, et qu'avec une plus
+grande portée le tir devient trop incertain. Il se présente pourtant
+des circonstances où les mortiers à grande portée sont utiles. La rade
+d'Hyères, par exemple, a un mouillage éloigné de 1,800 toises de la
+côte, et est par conséquent hors de portée des pièces sur affûts de
+côte ordinaire, des mortiers à la Gomer, et de ceux de dix pouces.
+L'ennemi a donc pu impunément mouiller dans cette rade sans y être
+inquiété; mais, aussitôt qu'on eut placé aux batteries quelques
+pièces de 24 ou de 36 sur affût, à 43°, et des mortiers à la
+Villantroys, ou de ceux de Séville qui envoient des bombes à deux
+mille cinq cents et trois mille toises, les ennemis cessèrent de
+mouiller dans cette rade. Il en est de même du golfe de la Spezzia;
+les ennemis pourraient, sans rien craindre, mouiller au milieu de ce
+golfe, si les batteries des côtes n'étaient pas armées ainsi qu'on
+vient de l'indiquer.
+
+Ces principes ont reçu, depuis, les plus grands développements, et ont
+été appliqués en grand, principalement pour défendre de grandes
+rivières, comme l'Escaut, la Gironde, les rades foraines de Brest, de
+l'île d'Aix, etc. Ces principes ne sont point contraires à ceux de
+l'artillerie de M. de Gribeauval; car il sera toujours vrai que
+l'artillerie est de mauvais service, quand elle tire trop loin; elle
+fait peu d'effet, et a l'inconvénient de briser les affûts, les
+plates-formes, et les pièces même. Notre métal n'a pas assez de
+ténacité pour résister long-temps à une explosion de vingt à trente
+livres de poudre.
+
+
+§ VII.
+
+Napoléon se rendit aux Bouches-du-Rhône, d'où il commença sa tournée
+pour l'armement des côtes de la Méditerranée. Il eut dans toutes les
+villes de vives discussions avec les autorités et les sociétés
+populaires; elles auraient voulu voir des batteries établies à chaque
+village, à chaque hameau situé sur le bord de la mer.
+
+Le fond du golfe de Lyon était considéré par les navigateurs de la
+Méditerranée comme une mer impraticable; mais les Anglais ont changé
+ces idées. On les a vus mouiller à l'embouchure du Rhône, et s'y tenir
+par les plus gros temps. Ce mouillage les mettait à même de profiter
+du fleuve pour faire de l'eau. Le mouillage du Buc est bon, il est
+défendu par un petit château. La passe est très-étroite; mais les
+vaisseaux de guerre peuvent y entrer.
+
+Lorsque le canal d'Arles sera terminé, le Buc sera le port du Rhône,
+et fera éviter la barre qui est difficile, n'ayant que sept pieds
+d'eau; ce qui fait qu'il n'y passe que des allèges qui naviguent mal
+et ne vont que vent arrière. Le canal d'Arles mettra Marseille,
+Toulon, l'armée d'Italie, en communication régulière avec Lyon, Paris,
+Strasbourg. Le Buc est destiné à être dans la Méditerranée le port de
+construction des vaisseaux de guerre, comme Toulon et la Spezzia sont
+des ports d'armement et de désarmement.
+
+Depuis le Buc jusqu'à Marseille, il n'y a que de petites batteries
+pour protéger le cabotage, et de petites anses où des chaloupes
+seulement peuvent mouiller.
+
+A Marseille, le vrai mouillage est à l'Istac. Le général d'artillerie
+y fit construire deux fortes batteries, armées chacune de huit pièces.
+Elles furent placées de manière à pouvoir appuyer fortement les deux
+ailes d'une ligne d'embossage: elles n'ont jamais servi; mais dans
+l'infériorité où se trouvaient nos forces de mer, il était utile
+d'assurer la protection de ce mouillage. Le port de Marseille ne peut
+recevoir que des frégates, et les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas
+l'assurent suffisamment. De Marseille à Toulon, il n'y a que des
+batteries de la troisième espèce, hormis celles qui protègent les
+petits ports et mouillages de Cain, la Ciotat, Bandolle, qui sont de
+la deuxième. Une tour est nécessaire sur la petite île en avant de la
+Ciotat.
+
+La défense de Toulon est de la plus haute importance: c'est là où il
+ne faut rien épargner. La rade est défendue par les batteries du cap
+Cepé et du cap Brun. Il était d'usage d'avoir beaucoup de batteries à
+la presqu'île de Cepé; ce qui avait le grand inconvénient, dans le cas
+où, à la suite d'un débarquement, l'ennemi s'emparerait brusquement de
+cette presqu'île, de lui permettre d'en employer les batteries contre
+notre escadre mouillée dans la rade. Cette considération a fait
+prendre la résolution de n'avoir au cap Cepé qu'une seule batterie,
+protégée par un fort appuyé à la croix des signaux: en sorte que
+l'ennemi, maître de la presqu'île, n'aurait pas en son pouvoir la
+batterie qui défend l'entrée de la rade: cette batterie fut armée de
+trente bouches à feu. De tout temps il a fallu, pour rassurer les
+officiers de marine, avoir un camp dans la presqu'île, au lieu que
+désormais avec la seule garnison de la batterie on est à l'abri de
+toute crainte.
+
+La batterie du cap Brun est dominée par la hauteur qui se trouve à six
+cents toises du fort la Malgue. Ce qui fait que l'ennemi, qui aurait
+débarqué aux îles d'Hyères, pourrait s'emparer de la batterie malgré
+le fort la Malgue, et fermer ainsi les rades.
+
+Le fort la Malgue aurait dû être placé sur la hauteur dite du cap
+Brun. Il serait, il est vrai, plus éloigné de la place de six cents
+toises; mais il protégerait le cap qui ferme la rade: d'ailleurs, il
+aurait une force double, placé sur ce point culminant. Une redoute de
+cent cinquante mille francs aurait été suffisante sur l'emplacement
+actuel du fort la Malgue.
+
+Les batteries de l'Éguillette et de Balagnier défendent la petite
+rade, et sont défendues par les hauteurs du Cair où était situé le
+petit Gibraltar. L'ennemi, en s'emparant de ces hauteurs, aurait pu
+brûler l'escadre française en rade, même en négligeant la presqu'île
+de Cepé; aussi était-il d'usage de placer là un deuxième camp. On a
+établi sur ce promontoire une redoute (modèle no 1) d'un million, qui,
+avec deux ou trois cents hommes de garnison, en assure la possession.
+
+Les batteries de la grande tour, opposées à Balagnier et l'Éguillette,
+se trouvent dominées par le fort la Malgue.
+
+Pour empêcher l'ennemi de mouiller dans la rade d'Hyères, il faut des
+mortiers dits à la Villantroys qui lancent leurs projectiles à deux
+mille cinq cents toises au moins, ainsi que des pièces sur affût de
+43°. Le mouillage est éloigné de deux mille trois cents toises de
+toutes côtes; avant que les batteries de ces rades ne fussent ainsi
+armées, les Anglais y mouillaient constamment. Des îles d'Hyères à
+Saint-Tropez, toutes les batteries sont de la troisième espèce ou
+seulement destinées à protéger les caboteurs. Saint-Tropez doit être
+considéré comme batterie de la deuxième espèce. Fréjus et Juan offrent
+des mouillages à des escadres de guerre; il était nécessaire d'y
+établir des batteries de la première espèce.
+
+Le golfe Juan qui touche à Antibes, est la meilleure rade des côtes de
+Provence depuis Toulon. On y a vu des escadres de douze vaisseaux,
+bloquées par des escadres anglaises supérieures, y rester en sûreté
+sous la protection des batteries que le général d'artillerie avait
+fait construire. Le mouillage d'Antibes et de Nice ne doit être
+défendu que par des batteries de la deuxième espèce. Villefranche a
+une excellente rade, capable de recevoir de grandes escadres. Elle fut
+armée avec des batteries de la première espèce. Aucune escadre n'a
+jamais été dans le cas de s'y refugier; mais tout avait été disposé
+pour y assurer une bonne protection. De Nice à Vado, ce qui fait la
+distance d'une trentaine de lieues, il n'y a que des batteries de la
+troisième espèce. Vado est une rade qui, quoique médiocre, est
+regardée comme la quatrième dans cette partie de la Méditerranée: on y
+avait élevé de fortes batteries.
+
+De là à Gênes, il n'y a que des batteries pour la protection du
+cabotage.
+
+Gênes est un port médiocre; il peut cependant servir de refuge à
+quelques vaisseaux. On avait projeté de faire une nouvelle levée pour
+rendre le mouillage plus sûr.
+
+
+§ VIII.
+
+Napoléon joignit à Nice le quartier-général de l'armée d'Italie, en
+mars 1794. Elle était alors commandée par le général Dumerbion, vieil
+et brave officier, qui avait été dix ans capitaine de grenadiers, dans
+les troupes de ligne. Il avait des connaissances; mais la goutte le
+retenait au lit, la moitié du temps: il avait fait la guerre entre le
+Var et la Roya, et connaissait parfaitement toutes les positions des
+montagnes qui couvraient Nice.
+
+Le nouveau général d'artillerie alla visiter tous les avant-postes, et
+reconnaître la ligne occupée par l'armée. Il est du devoir d'un
+général d'artillerie de connaître l'ensemble des opérations de
+l'armée, étant obligé de fournir les divisions d'armes et de
+munitions. Ses relations avec les commandants d'artillerie, dans
+chacune d'elles, le mettent au courant de tous les mouvements, et la
+conduite de son grand parc dépend de ces renseignements.
+
+Au retour de cette tournée, il remit au général Dumerbion un mémoire
+sur l'attaque malheureuse du général Brunet, sur les moyens de prendre
+Saorgio, et de rejeter l'ennemi au delà des grandes Alpes, en
+s'emparant du col de Tende. Si l'on réussissait à se porter ainsi sur
+la chaîne supérieure des Alpes, on aurait des positions inexpugnables,
+qui, n'exigeant que peu de monde pour leur défense, rendraient
+disponibles beaucoup de troupes.
+
+Ces idées, développées devant un conseil où siégeaient Robespierre
+jeune et Ricord, représentants du peuple, furent adoptées sans aucune
+opposition. Depuis la prise de Toulon, la réputation du général
+d'artillerie accréditait suffisamment ses projets.
+
+Le territoire de Nice est compris entre le Var et la Roya. La chaussée
+de Nice à Turin qui passe à Saorgio ne suit aucune vallée; elle passe
+à travers les collines et les montagnes. La vallée du col de Tende est
+la Roya. Cette rivière prend sa source dans le col même, et descend à
+la mer près de Vintimille; elle offre des débouchés.
+
+La Nervia prenant sa source près de Montjove, plus bas que Saorgio et
+que le col Ardente, ne descend pas de la haute chaîne des Alpes, non
+plus que le Taggio, dont la source est entre Triola et le col Ardente.
+
+
+§ IX.
+
+Le 8 avril, en conséquence des plans du général d'artillerie, une
+partie de l'armée, sous les ordres du général Masséna (le général
+Dumerbion étant retenu au lit par un accès de goutte), filant le long
+de la corniche, par Menton, passa la Roya. Elle se divisa en quatre
+colonnes: la première remonta la Roya; la deuxième, la Nervia; la
+troisième, le Taggio; la quatrième se dirigea sur Oneille.
+
+La colonne d'Oneille rencontra un corps autrichien et piémontais, sur
+les hauteurs de Sainte-Agathe, le battit et le repoussa: dans ce
+combat, le général de brigade Brûlé fut tué. Le quartier-général fut
+porté à Oneille, et on mit sur-le-champ des troupes en marche, pour
+s'emparer de Loano.
+
+D'Oneille, les troupes françaises marchèrent aux sources du Tanaro,
+battirent les ennemis sur les hauteurs de Ponte-Dinave, s'emparèrent
+du château d'Orméa, où elles firent 400 prisonniers; elles entrèrent à
+Garezzio, et se trouvèrent maîtresses de la chaussée qui conduit de
+Garezzio à Turin. On communiqua avec Loano par Bardinetto et le petit
+Saint-Bernard.
+
+Cependant le mouvement des trois colonnes qui avaient suivi les
+vallées de la Roya, du Taggio, et de la Nervia, et celui des troupes
+qui avaient débouché en Piémont par les sources du Tanaro, répandirent
+de justes alarmes à la cour de Sardaigne. L'armée piémontaise,
+occupant les camps appuyés à Saorgio, allait être coupée: elle pouvait
+être prise, et la perte d'une armée piémontaise de 20,000 hommes eût
+entraîné celle de la monarchie. L'armée piémontaise se hâta donc
+d'abandonner ces fameuses positions qui avaient été arrosées de tant
+de sang, et où les troupes piémontaises avaient acquis quelque gloire.
+Saorgio fut aussitôt investie, et cette place capitula. Le 29 avril,
+les troupes piémontaises vinrent occuper le col de Tende; mais elles
+n'y restèrent pas long-temps: le 7 mai, après une attaque très-vive,
+elles en furent chassées. Ainsi tomba au pouvoir des Français toute la
+crête supérieure des Alpes.
+
+
+§ X.
+
+La ligne de l'armée française fut établie ainsi: la droite était
+appuyée à Loano; ensuite la ligne passait à San-Bardinetto, et le
+petit Saint-Bernard, dominait le Tanaro, traversait la vallée,
+arrivait au col de Terme qui domine les sources du Tanaro, sur la
+gauche, au-delà d'Orméa; de là elle arrivait, par la crête supérieure
+des Alpes, au col de Tende. La ligne continuait sur le col supérieur
+qui domine la vallée de Lastrera, et venait appuyer la gauche à la
+droite de l'armée des Alpes, au camp de Tormes.
+
+Le résultat de ces manoeuvres avait mis au pouvoir de l'armée
+d'Italie, plus de soixante bouches à feu. Saorgio avait été trouvée
+bien approvisionnée en vivres et munitions de toute espèce: c'était le
+dépôt principal de toute l'armée piémontaise.
+
+Le roi de Sardaigne fit juger et passer par les armes le commandant de
+Saorgio: il fit bien. Ce commandant pouvait se défendre encore douze
+ou quinze jours. Il est vrai que le résultat eût été le même; car les
+Piémontais ne pouvaient le secourir. Mais, à la guerre, un commandant
+de place n'est pas juge des évènements; il doit défendre la place
+jusqu'à la dernière heure; il mérite la mort quand il la rend un
+moment plus tôt qu'il n'y est obligé. L'armée française resta dans ces
+positions jusqu'en septembre, que l'on apprit à Nice qu'un corps
+considérable d'Autrichiens se portait sur la Bormida: alors le général
+Dumerbion mit en mouvement l'armée, pour aller reconnaître l'armée
+autrichienne, et s'emparer de ses magasins que l'on disait avoir été
+avancés jusqu'à Cairo. Les représentants Albitte et Salicetti
+accompagnaient l'armée française: le général, commandant de
+l'artillerie, dirigeait les opérations; ce qui le sauva de comparaître
+à la barre de la convention.
+
+
+§ XI.
+
+Napoléon, faisant son inspection à Marseille, fut interpelé par le
+représentant..........., qui lui fit connaître que les sociétés
+populaires voulaient piller les magasins à poudre. Le général
+d'artillerie lui remit un plan pour construire une petite muraille
+crénelée sur les ruines des forts Saint-Jacques et Saint-Nicolas: ces
+deux forts avaient été démolis par les Marseillais, au commencement de
+la révolution. C'était un objet de peu de dépense; quelques mois
+après, il y eut un décret qui appela à la barre de la convention le
+commandant d'artillerie de Marseille, comme ayant présenté un projet
+de rétablir les forts Saint-Jacques et Saint-Nicolas, contre les
+patriotes.
+
+Le décret désignait le commandant d'artillerie de Marseille, et
+Napoléon était général d'artillerie de l'armée d'Italie. Le colonel
+Sugny, que cela regardait textuellement, se rendit, suivant la lettre
+du décret, à Paris.
+
+Arrivé à la barre, il prouva que le plan et les mémoires n'étaient pas
+de sa main, et que cette affaire lui était étrangère: le tout
+s'éclaircit, et l'on revint à Napoléon; mais les représentants près de
+l'armée d'Italie, qui avaient besoin de lui pour la direction des
+affaires de cette armée, écrivirent à Paris, et donnèrent des
+explications à la convention, qui s'en contenta.
+
+
+§ XII.
+
+Les Français se rendirent de Loano à Bardinetto, où l'on passa les
+gorges de la Bormida; et, le 26 septembre, ils vinrent sur Balestrino,
+d'où ils descendirent sur Cairo ou le Cair. On rencontra alors un
+corps de 12 à 15,000 Autrichiens manoeuvrant dans la plaine, et qui, à
+la vue de l'armée française, se mit aussitôt en retraite et se porta
+sur Dego. Les Français l'y attaquèrent bientôt; et après un combat
+d'arrière-garde, où les Autrichiens perdirent quelques prisonniers,
+ceux-ci se retirèrent sur Acqui. Maîtres de Dego, les Français
+s'arrêtèrent; leur but était atteint: ils avaient pris plusieurs
+magasins et reconnu que l'on n'avait rien à craindre de l'expédition
+des Autrichiens. La marche des Français jeta l'alarme dans toute
+l'Italie. L'armée revint sur Savone, en traversant Montenotte
+supérieure et Montenotte inférieure.
+
+La droite de l'armée fut portée de Loano sur les hauteurs de Vado,
+afin de rester maîtresse de cette rade qui est la meilleure et la plus
+importante qui soit dans ces mers, et d'empêcher les corsaires anglais
+d'y venir mouiller. La ligne de l'armée française passait alors par
+Settipani, Melogno, Saint-Jacques, et gagnait Bardinetto et le col de
+Tende.
+
+Le reste de l'année 1794 se passa à mettre en état de défense les
+positions occupées par l'armée, principalement Vado. La connaissance
+que Napoléon acquit, dans ces circonstances, de toutes les positions
+de Montenotte, lui fut bientôt utile, lorsqu'il vint commander en chef
+la même armée, et lui permit de faire la manoeuvre hardie qui lui
+valut les succès de la bataille de Montenotte, à l'ouverture de la
+campagne d'Italie, en 1796. Au mois de mai 1795, Napoléon quitta le
+commandement de l'armée d'Italie, et se rendit à Paris: il avait été
+placé sur la liste des généraux destinés à servir dans l'armée de la
+Vendée. On lui avait donné le commandement d'une brigade d'infanterie:
+il refusa cette destination, et réclama.
+
+
+§ XIII.
+
+Cependant le commandement de l'armée d'Italie avait été confié à
+Kellermann: ce général était brave de sa personne: mais, n'ayant pas
+l'habitude des grands commandements, il ne fit que de mauvaises
+dispositions, et, à la fin de juin, l'armée perdit les positions de
+Vado, de Saint-Jacques et de Bardinetto. Le général Kellermann menaça
+même d'évacuer la rivière de Gênes, et jeta l'alarme dans le comité de
+salut public, où on avait réuni tous les représentants qui avaient été
+aux armées d'Italie, pour les consulter. Ils désignèrent Napoléon,
+comme connaissant parfaitement les localités; le comité le fit
+appeler, et le mit en réquisition. Il se trouva attaché au comité
+topographique; il prescrivit à l'armée d'Italie la ligne de Borghetto,
+ligne tellement forte, qu'il ne fallait, pour la garder, qu'une armée
+moitié moins considérable que la nôtre; elle sauva l'armée française,
+et lui conserva la rivière de Gênes. Les ennemis l'attaquèrent
+plusieurs fois avec de grandes forces; ils furent toujours repoussés,
+et y perdirent un monde considérable.
+
+A la fin de l'année, le gouvernement, convaincu de l'incapacité du
+général Kellermann, le remplaça, dans son commandement, par le général
+Schérer.
+
+Le 22 novembre, ce général, ayant reçu quelques renforts de l'armée
+des Pyrénées, attaqua le général ennemi Devins, à Loano, s'empara de
+ses lignes, fit beaucoup de prisonniers, prit un nombre considérable
+de canons; et, s'il eût été entreprenant, il aurait fait la conquête
+de l'Italie. Il ne pouvait y avoir un meilleur moment: mais Schérer
+était incapable d'une opération aussi importante; et, loin de chercher
+à profiter de ces avantages, il retourna à Nice, et fit entrer ses
+troupes dans les quartiers d'hiver.
+
+Les généraux ennemis, après avoir rallié les leurs, prirent également
+des quartiers d'hiver.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
+
+
+
+
+DIX-HUIT BRUMAIRE.
+
+ Arrivée de Napoléon en France.--Sensation qu'elle
+ produit.--Napoléon à Paris.--Les directeurs Roger-Ducos,
+ Moulins, Gohier, Siéyes.--Conduite de Napoléon. Roedérer,
+ Lucien et Joseph, Talleyrand, Fouché, Réal.--État des partis.
+ Ils s'adressent tous à Napoléon.--Barras.--Napoléon d'accord
+ avec Siéyes.--Esprit des troupes de la capitale.--Dispositions
+ adoptées pour le 18.--Journée du 18 brumaire. Décret du conseil
+ des anciens, qui transfère à Saint-Cloud le siège du
+ corps-législatif.--Napoléon aux anciens.--Séance orageuse à
+ Saint-Cloud.--Ajournement des conseils, à trois mois.
+
+
+Lorsqu'une déplorable faiblesse et une versatilité sans fin se
+manifestent dans les conseils du pouvoir; lorsque cédant tour à tour à
+l'influence de partis contraires, et vivant au jour le jour, sans
+plan fixe, sans marche assurée, il a donné la mesure de son
+insuffisance, et que les citoyens les plus modérés sont forcés de
+convenir que l'état n'est plus gouverné; lorsqu'enfin, à sa nullité au
+dedans, l'administration joint le tort le plus grave qu'elle puisse
+avoir aux yeux d'un peuple fier, je veux dire l'avilissement au
+dehors, alors une inquiétude vague se répand dans la société, le
+besoin de sa conservation l'agite, et promenant sur elle-même ses
+regards, elle semble chercher un homme qui puisse la sauver.
+
+Ce génie tutélaire, une nation nombreuse le renferme toujours dans son
+sein; mais quelquefois il tarde à paraître. En effet, il ne suffit pas
+qu'il existe, il faut qu'il soit connu; il faut qu'il se connaisse
+lui-même. Jusque-là toutes les tentatives sont vaines, toutes les
+menées impuissantes; l'inertie du grand nombre protège le gouvernement
+nominal, et, malgré son impéritie et sa faiblesse, les efforts de ses
+ennemis ne prévalent point contre lui. Mais que ce sauveur,
+impatiemment attendu, donne tout à coup un signe d'existence,
+l'instinct national le devine et l'appelle, les obstacles
+s'applanissent devant lui, et tout un grand peuple volant sur son
+passage semble dire: Le voilà!
+
+
+§ 1er.
+
+Telle était la situation des esprits en France, en l'année 1799,
+lorsque le 9 octobre (16 vendémiaire an VIII), les frégates _la
+Muiron_, _la Carrére_, les chebecks _la Revanchae_ et _la Fortune_,
+vinrent à la pointe du jour mouiller dans le golfe de Fréjus.
+
+Dès qu'on eut reconnu des frégates françaises, on soupçonna qu'elles
+venaient d'Égypte. Le desir d'avoir des nouvelles de l'armée fit
+accourir en foule les citoyens sur le rivage. Bientôt la nouvelle se
+répandit que Napoléon était à bord. L'enthousiasme fut tel que même
+les soldats blessés sortirent des hôpitaux malgré les gardes, pour se
+rendre au rivage. Tout le monde pleurait de joie. En un moment la mer
+fut couverte de canots. Les officiers des batteries, les douaniers,
+les équipages des bâtiments mouillés dans la rade, enfin tout le
+peuple, assaillirent les frégates. Le général Pereymont qui commandait
+sur la côte, aborda le premier. C'est ainsi qu'elles eurent l'entrée;
+avant l'arrivée des préposés de la santé, la communication avait eu
+lieu avec toute la côte.
+
+L'Italie venait d'être perdue, la guerre allait être reportée sur le
+Var, et dès-lors Fréjus craignait une invasion. Le besoin d'avoir un
+chef à la tête des affaires était trop impérieux; l'impression de
+l'apparition soudaine de Napoléon agitait trop vivement tous les
+esprits pour laisser place à aucune des considérations ordinaires; les
+préposés de la santé déclarèrent qu'il n'y avait pas lieu à la
+quarantaine, motivant leur procès-verbal _sur ce que la pratique avait
+eu lieu à Ajaccio_. Cependant cette raison n'était pas valable,
+c'était seulement un motif pour mettre la Corse en quarantaine.
+L'administration de Marseille en fit quinze jours après l'observation
+avec raison. Il est vrai que depuis cinquante jours que les bâtiments
+avaient quitté l'Égypte, aucune maladie ne s'était déclarée à bord, et
+qu'avant leur départ la peste avait cessé depuis trois mois.
+
+Sur les six heures du soir, Napoléon, accompagné de Berthier, monta en
+voiture pour se rendre à Paris.
+
+
+§ II.
+
+Les fatigues de la traversée et les effets de la transition d'un
+climat sec à une température humide, décidérent Napoléon à s'arrêter
+six heures à Aix. Tous les habitants de la ville et des villages
+voisins accouraient en foule et témoignaient le bonheur qu'ils
+éprouvaient de le revoir. Partout la joie était extrême: ceux qui des
+campagnes n'avaient pas le temps d'arriver sur la route sonnaient les
+cloches, et plaçaient des drapeaux sur les clochers. La nuit, ils les
+couvraient de feux. Ce n'était pas un citoyen qui rentrait dans sa
+patrie, ce n'était pas un général qui revenait d'une armée
+victorieuse; c'était déja un souverain qui retournait dans ses états.
+L'enthousiasme d'Avignon, Montélimar, Valence, Vienne, ne fut surpassé
+que par les élans de Lyon.
+
+Cette ville, où Napoléon séjourna douze heures, fut dans un délire
+universel. De tout temps les Lyonnais ont montré une grande affection
+à Napoléon, soit que cela tienne à cette générosité de caractère, qui
+est propre aux Lyonnais; soit que Lyon se considérant comme la
+métropole du Midi, tout ce qui était relatif à la sûreté des
+frontières du côté de l'Italie, touchât vivement ses habitants; soit
+enfin que cette ville, composée en grande partie de Bourguignons et de
+Dauphinois, partageât les sentiments plus fortement existants dans ces
+deux provinces. Toutes les imaginations étaient encore exaltées par la
+nouvelle qui circulait depuis huit jours de la bataille d'Aboukir et
+des brillants succès des Français en Égypte, qui contrastaient tant
+avec les défaites de nos armées d'Allemagne et d'Italie. De toute
+part le peuple semblait dire: «Nous sommes nombreux, nous sommes
+braves, et cependant nous sommes vaincus: il nous manque un chef pour
+nous diriger; il arrive, nos jours de gloire vont revenir»!
+
+Cependant la nouvelle du retour de Napoléon était parvenue à Paris: on
+l'annonça sur tous les théâtres; elle produisit une sensation extrême,
+une ivresse générale. Les membres du directoire la durent partager.
+Quelques membres de la société du manège en pâlirent; mais, ainsi que
+les partisans de l'étranger, ils dissimulèrent et se livrèrent au
+torrent de la joie générale. Baudin, député des Ardennes, homme de
+bien, vivement tourmenté de la fâcheuse direction qu'avaient prise les
+affaires de la république, mourut de joie en apprenant le retour de
+Napoléon.
+
+Napoléon avait déja passé Lyon, lorsque son débarquement fut annoncé à
+Paris. Par une précaution bien convenable à sa situation, il avait
+indiqué à ses courriers une route différente de celle qu'il prit; de
+sorte que sa femme, sa famille, ses amis, se trompèrent en voulant
+aller à sa rencontre: ce qui retarda de plusieurs jours le moment où
+il put les revoir. Arrivé ainsi à Paris, tout-à-fait inattendu, il
+était dans sa maison, rue Chantereine, qu'on ignorait encore son
+arrivée dans la capitale. Deux heures après il se présenta au
+directoire: reconnu par des soldats de garde, des cris d'allégresse
+l'annoncèrent. Chacun des membres du directoire semblait partager la
+joie publique; il n'eut qu'à se louer de l'accueil qu'il reçut.
+
+La nature des évènements passés l'instruisait de la situation de la
+France, et les renseignements qu'il s'était procurés sur la route,
+l'avaient mis au fait de tout. Sa résolution était prise. Ce qu'il
+n'avait pas voulu tenter à son retour d'Italie, il était déterminé à
+le faire aujourd'hui. Son mépris pour le gouvernement du directoire et
+pour les meneurs des conseils était extrême.
+
+Résolu de s'emparer de l'autorité, de rendre à la France ses jours de
+gloire, en donnant une direction forte aux affaires publiques: c'était
+pour l'exécution de ce projet qu'il était parti d'Égypte; et tout ce
+qu'il venait de voir dans l'intérieur de la France avait accru ce
+sentiment et fortifié sa résolution.
+
+
+§ III.
+
+De l'ancien directoire, il ne restait que Barras: les autres membres
+étaient Roger-Ducos, Moulins, Gohier, et Siéyes.
+
+--Ducos était un homme d'un caractère borné et facile.
+
+--Moulins, général de division, n'avait pas fait la guerre, il sortait
+des gardes-françaises, et avait reçu son avancement dans l'armée de
+l'intérieur. C'était un honnête homme, patriote chaud et droit.
+
+--Gohier était un avocat de réputation, d'un patriotisme exalté,
+jurisconsulte distingué; homme intègre et franc.
+
+--Siéyes était depuis long-temps connu de Napoléon. Né à Fréjus, en
+Provence, il avait commencé sa réputation avec la révolution; il avait
+été nommé à l'assemblée constituante par les électeurs du tiers-état
+de Paris, après avoir été repoussé par l'assemblée du clergé, qui se
+tint à Chartres. C'est lui qui fit la brochure, _Qu'est-ce que le
+tiers_? qui eut une si grande vogue. Il n'est pas homme d'exécution:
+connaissant peu les hommes, il ne sait pas les faire agir. Ses études
+ayant toutes été dirigées vers la métaphysique, il a les défauts des
+métaphysiciens, et dédaigne trop souvent les notions positives; mais
+il est capable de donner des avis utiles et lumineux dans les
+circonstances et dans les crises les plus sérieuses. C'est à lui que
+l'on doit la division de la France en départements, qui a détruit
+l'esprit de province. Quoiqu'il n'ait jamais occupé la tribune avec
+éclat, il a été utile au succès de la révolution par ses conseils dans
+les comités.
+
+Il avait été nommé directeur, lors de la création du directoire; mais,
+ayant refusé alors, Lareveillère le remplaça. Envoyé depuis en
+ambassade à Berlin, il puisa dans cette mission une grande défiance de
+la politique de la Prusse.
+
+Il siégeait depuis peu au directoire, mais il avait déja rendu de
+grands services, en s'opposant aux succès de la société du manège,
+qu'il voyait prête à saisir le timon de l'état. Il était en horreur à
+cette faction; et, sans craindre de s'attirer l'inimitié de ce
+puissant parti, il combattait avec courage les menées de ces hommes de
+sang, pour sauver la république du désastre dont elle était menacée.
+
+A l'époque du 13 vendémiaire, le trait suivant avait mis Napoléon à
+même de le bien juger. Dans le moment le plus critique de cette
+journée, lorsque le comité des quarante avait perdu la tête, Siéyes
+s'approcha de Napoléon, l'emmena dans une embrasure de croisée,
+pendant que le comité délibérait sur la réponse à faire à la sommation
+des sections. «Vous les entendez, général; ils parlent quand il
+faudrait agir: les corps ne valent rien pour diriger les armées, car
+ils ne connaissent pas le prix du temps et de l'occasion. Vous n'avez
+rien à faire ici: allez, général, prenez conseil de votre génie et de
+la position de la patrie: l'espérance de la république n'est qu'en
+vous.»
+
+
+§ IV.
+
+Napoléon accepta un dîner chez chaque directeur, sous la condition que
+ce serait en famille, et sans aucun étranger. Un repas d'apparat lui
+fut donné par le directoire. Le corps-législatif voulut suivre cet
+exemple: lorsque la proposition en fut faite au comité-général, il
+s'éleva une vive opposition; la minorité ne voulant rendre aucun
+hommage au général Moreau, que l'on proposait d'y associer; elle
+l'accusait de s'être mal conduit au 18 fructidor. La majorité eut
+recours, pour lever toute difficulté, à l'expédient d'ouvrir une
+souscription. Le festin fut donné dans l'église Saint-Sulpice; la
+table était de sept cents couverts. Napoléon y resta peu, y parut
+inquiet et fort préoccupé. Chaque ministre voulait lui donner une
+fête; il n'accepta qu'un dîner chez celui de la justice, qu'il
+estimait beaucoup: il desira que les principaux jurisconsultes de la
+république s'y trouvassent; il y fut fort gai, disserta longuement sur
+le code civil et criminel, au grand étonnement de Tronchet, de
+Treilhard, de Merlin, de Target, et exprima le desir qu'un code
+simple, et approprié aux lumières du siècle, régit les personnes et
+les propriétés de la république.
+
+Constant dans son systême, il goûta peu ces fêtes publiques, et adopta
+le même plan de conduite qu'il avait suivi à son premier retour
+d'Italie. Toujours vêtu de l'uniforme de membre de l'Institut, il ne
+se montrait en public qu'avec cette société: il n'admettait dans sa
+maison que les savants, les généraux de sa suite, et quelques amis;
+Regnault-de-Saint-Jean-d'Angély, qu'il avait employé en Italie, en
+1797, et que depuis il avait placé à Malte; Volney, auteur d'un
+très-bon _Voyage en Égypte_; Roedérer, dont il estimait les nobles
+sentiments et la probité; Lucien Bonaparte, un des orateurs les plus
+influents du conseil des cinq-cents: il avait soustrait la république
+au régime révolutionnaire, en s'opposant à la déclaration de la patrie
+en danger; Joseph Bonaparte, qui tenait une grande maison, et était
+fort accrédité.
+
+Il fréquentait l'Institut; mais il ne se rendait aux théâtres qu'aux
+moments où il n'y était pas attendu, et toujours dans des loges
+grillées.
+
+Cependant toute l'Europe retentissait de l'arrivée de Napoléon; toutes
+les troupes, les amis de la république, l'Italie même, se livraient
+aux plus hautes espérances: l'Angleterre et l'Autriche frémirent. La
+rage des Anglais se tourna contre Sidney-Smith et Nelson, qui
+commandaient les forces navales anglaises dans la Méditerranée. Un
+grand nombre de caricatures sur ce sujet tapissèrent les rues de
+Londres[2].
+
+ [2] Dans l'une, on représentait Nelson s'amusant à draper lady
+ Hamilton, pendant que la frégate _la Muiron_ passait entre les
+ jambes de l'amiral.
+
+--Talleyrand craignait d'être mal reçu de Napoléon. Il avait été
+convenu avec le directoire et avec Talleyrand qu'aussitôt après le
+départ de l'expédition d'Égypte, des négociations seraient ouvertes
+sur son objet, avec la Porte. Talleyrand devait même être le
+négociateur, et partir pour Constantinople vingt-quatre heures après
+que l'expédition d'Égypte aurait quitté le port de Toulon.
+
+Cet engagement, formellement exigé, et positivement consenti, avait
+été mis en oubli; non-seulement Talleyrand était resté à Paris, mais
+aucune négociation n'avait eu lieu. Talleyrand ne supposait pas que
+Napoléon en eût perdu le souvenir; mais l'influence de la société du
+manège avait fait renvoyer ce ministre: sa position était une
+garantie; Napoléon ne le repoussa point. Talleyrand d'ailleurs employa
+toutes les ressources d'un esprit souple et insinuant, pour se
+concilier un suffrage qu'il lui importait de captiver.
+
+--Fouché était ministre de la police depuis plusieurs mois; il avait
+eu, après le 13 vendémiaire, quelques relations avec Napoléon, qui
+connaissait son immoralité et la versatilité de son esprit. Siéyes
+avait fait fermer le manège, sans sa participation. Napoléon fit le 18
+brumaire, sans mettre Fouché dans le secret.
+
+--Réal, commissaire du directoire près le département de Paris,
+inspirait plus de confiance à Napoléon. Zélé pour la révolution, il
+avait été, dans un temps d'orages et de troubles, substitut du
+procureur de la commune de Paris. Son coeur était ardent, mais pénétré
+de sentiments nobles et généreux.
+
+
+§ V.
+
+Toutes les classes de citoyens, toutes les contrées de la France,
+attendaient avec une grande impatience ce que ferait Napoléon. De
+toutes parts on lui offrait des bras et une soumission entière à ses
+volontés.
+
+Napoléon passait son temps à écouter les propositions qui lui étaient
+faites, à observer tous les partis; et enfin à se bien pénétrer de la
+vraie situation des affaires. Tous les partis voulaient un changement,
+et tous le voulaient faire avec lui, même les coryphées du manège.
+
+Bernadotte, Augereau, Jourdan, Marbot, etc., qui étaient à la tête des
+meneurs de cette société, offrirent à Napoléon une dictature
+militaire, lui proposèrent de le reconnaître pour chef, et de lui
+confier les destinées de la république, pourvu qu'il secondât les
+principes de la société du manège.
+
+Siéyes, qui disposait au directoire de la voix de Roger-Ducos et de la
+majorité du conseil des anciens, et seulement d'une petite minorité
+dans celui des cinq-cents, lui proposait de le placer à la tête du
+gouvernement, en changeant la Constitution de l'an III, qu'il jugeait
+mauvaise, et d'adopter les institutions et la constitution qu'il avait
+méditées, et qui étaient encore dans son porte-feuille.
+
+Régnier, Boulay, un parti nombreux du conseil des anciens, et beaucoup
+de membres de celui des cinq-cents, voulaient aussi remettre entre ses
+mains le sort de la république.
+
+Ce parti était celui des modérés et des hommes les plus sages de la
+législature; c'est celui qui s'était opposé avec Lucien Bonaparte à la
+déclaration de la patrie en danger.
+
+Les directeurs Barras, Moulins, Gohier, lui insinuaient de reprendre
+le commandement de l'armée d'Italie, de rétablir la république
+cisalpine et la gloire des armes françaises. Moulins et Gohier
+n'avaient point d'arrière-pensée: ils étaient de bonne foi dans le
+système du moment; ils croyaient que tout irait bien, dès l'instant
+que Napoléon aurait donné de nouveaux succès à nos armées.
+
+Barras était loin de partager cette sécurité: il savait que tout
+allait mal, que la république périssait; mais, soit qu'il eût
+contracté des engagements avec le prétendant, comme on l'a dit dans
+le temps[3], soit que s'abusant sur sa situation personnelle, car de
+quelle erreur ne sont pas capables la vanité et l'amour-propre d'un
+homme ignorant, il crut pouvoir se maintenir à la tête des affaires.
+Barras fit les mêmes propositions que Moulins et Gohier.
+
+ [3] On sait aujourd'hui que Barras avait alors des entrevues avec
+ des agents de la maison de Bourbon. Ce fut David Monnier qui
+ servit d'intermédiaire à Barras, dans la négociation qui fut
+ entamée à cette époque. Barras l'avait envoyé en Allemagne; mais,
+ comme il n'osait espérer que le roi lui pardonnerait sa conduite
+ révolutionnaire, il n'avait pu donner à cet émissaire aucune
+ espèce d'instruction positive. Monnier négocia donc en faveur de
+ Barras, sans que celui-ci eût connaissance d'aucune des clauses
+ de la négociation; et ce fut ainsi que Monnier stipula que Barras
+ consentait à rétablir la monarchie en France, à condition que le
+ roi Louis XVIII lui accorderait sûreté et indemnité: «sûreté,
+ c'est-à-dire l'entier oubli de sa conduite révolutionnaire,
+ l'engagement sacré du roi d'annuler, par son pouvoir souverain,
+ toutes recherches à cet égard; indemnité, c'est-à-dire une somme
+ au moins équivalente à celle que pourraient lui valoir deux
+ années qu'il devait passer au directoire, somme qu'il évaluait à
+ douze millions de livres tournois, y compris les deux millions
+ qu'il devait distribuer entre ses coopérateurs.» Sa majesté
+ voulut bien, en cette occasion, accorder des lettres-patentes,
+ qui furent transmises à Barras par le chevalier Tropès-de-Guerin,
+ et échangées contre l'engagement souscrit par ce directeur, pour
+ le rétablissement de la monarchie. Barras prit alors des mesures
+ pour rappeler en France les Bourbons. Le 29 vendémiaire, dix-neuf
+ jours avant le 18 brumaire, il se croyait assuré du succès; mais
+ ce grand dessein échoua, et par le trop de confiance de Barras,
+ et par les lenteurs qu'occasionna, dans l'exécution, un des
+ agents du roi, qui, afin de se rendre nécessaire, éleva des
+ contestations sur les pouvoirs que sa majesté avait donnés au duc
+ de Fleury, pour négocier cette affaire, etc.
+
+ _Biographie des hommes vivants._ Michaud, 1816, tom. I, page 214.
+
+Cependant toutes les factions étaient en mouvement. Celle des
+fructidorisés paraissait persuadée de son influence; mais elle n'avait
+aucun partisan dans les autorités existantes. Napoléon pouvait choisir
+entre plusieurs partis à prendre.
+
+Consolider la constitution existante, et donner de l'appui au
+directoire en se faisant nommer directeur: mais cette constitution
+était tombée dans le mépris, et une magistrature partagée ne pouvait
+conduire à aucun résultat satisfaisant; c'eût été s'associer aux
+préjugés révolutionnaires, aux passions de Barras et de Siéyes, et par
+contre-coup se mettre en butte à la haine de leurs ennemis.
+
+Changer la constitution et parvenir au pouvoir par le moyen de la
+société du manège; elle renfermait un grand nombre des plus chauds
+jacobins; ils avaient la majorité dans le conseil des cinq-cents, et
+une minorité énergique dans celui des anciens. En se servant de ces
+hommes, la victoire était assurée, on n'éprouverait aucune résistance.
+C'était la voie la plus sûre pour culbuter ce qui existait: mais les
+jacobins ne s'affectionnent à aucun chef; ils sont exclusifs, extrêmes
+dans leurs passions. Il faudrait donc après être arrivé par eux, s'en
+défaire et les persécuter. Cette trahison était indigne d'un homme
+généreux.
+
+--Barras offrait l'appui de ses amis; mais c'étaient des hommes de
+moeurs suspectes et publiquement accusés de dilapider la fortune
+publique: comment gouverner avec de pareilles gens? car sans une
+rigide probité il était impossible de rétablir les finances et de
+faire rien de bien.
+
+A Siéyes s'attachaient un grand nombre d'hommes instruits, probes et
+républicains par principes, ayant en général peu d'énergie, et fort
+intimidés de la faction du manège et des mouvements populaires, mais
+qui pouvaient être conservés après la victoire et être employés avec
+succès dans un gouvernement régulier. Le caractère de Siéyes ne
+donnait aucun ombrage, dans aucun cas, ce ne pouvait être un rival
+dangereux. Mais, en prenant ce parti, c'était se déclarer contre
+Barras et contre le manège qui avaient Siéyes en horreur.
+
+--Le 8 brumaire (30 octobre), Napoléon dîna chez Barras: il y avait
+peu de monde. Une conversation eut lieu après le dîner: «La république
+périt, dit le directeur: rien ne peut plus aller; le gouvernement est
+sans force; il faut faire un changement, et nommer Hédouville,
+président de la république. Quant à vous, général, votre intention est
+de vous rendre à l'armée; et moi, malade, dépopularisé, usé, je ne
+suis bon qu'à rentrer dans une classe privée.»
+
+Napoléon le regarda fixement sans lui rien répondre. Barras baissa les
+yeux et demeura interdit. La conversation finit là. Le général
+Hédouville était un homme d'une excessive médiocrité. Barras ne disait
+pas sa pensée; sa contenance trahissait son secret.
+
+
+§ VI.
+
+Cette conversation fut décisive. Peu d'instants après, Napoléon
+descendit chez Siéyes: il lui fit connaître que depuis dix jours tous
+les partis s'adressaient à lui; qu'il était résolu de marcher avec lui
+Siéyes et la majorité du conseil des anciens, et qu'il venait lui en
+donner l'assurance positive. On convint que, du 15 au 20 brumaire, le
+changement pourrait se faire.
+
+Rentré chez lui, Napoléon y trouva Talleyrand, Fouché, Roedérer et
+Réal. Il leur raconta naïvement, avec simplicité, et sans aucun
+mouvement de physionomie qui pût faire préjuger son opinion, ce que
+Barras venait de lui dire. Réal et Fouché qui étaient attachés à ce
+directeur, sentirent tout ce qu'avait d'intempestif sa dissimulation.
+Ils se rendirent chez lui pour lui en faire des reproches. Le
+lendemain Barras vint à huit heures chez Napoléon, qui était encore au
+lit: il voulut absolument le voir, entra et lui dit qu'il craignait de
+s'être mal expliqué la veille; que Napoléon seul pouvait sauver la
+république; qu'il venait se mettre à sa disposition; faire tout ce
+qu'il voudrait, et prendre tel rôle qu'il lui donnerait. Il le pria de
+lui donner l'assurance que s'il méditait quelque projet, il compterait
+sur Barras.
+
+Mais Napoléon avait déja pris son parti: il répondit qu'il ne voulait
+rien; qu'il était fatigué, indisposé; qu'il ne pouvait s'accoutumer à
+l'humidité de l'atmosphère de la capitale, sortant du climat sec des
+sables de l'Arabie; et il termina l'entretien par de semblables lieux
+communs.
+
+Cependant Moulins se rendait tous les matins, entre huit et neuf
+heures, chez Napoléon, pour lui demander conseil sur les affaires du
+jour. C'étaient des nouvelles militaires ou des affaires civiles sur
+lesquelles il desirait avoir une direction. Sur ce qui avait rapport
+au militaire, Napoléon répondait d'après son opinion; mais sur les
+affaires civiles, ne croyant pas devoir lui faire connaître toute sa
+pensée, il ne lui répondait que des choses vagues.
+
+Gohier venait aussi de temps à autre faire visite à Napoléon, lui
+faire des propositions et demander des conseils.
+
+
+§ VII.
+
+Le corps des officiers de la garnison, ayant à sa tête le général
+Morand, commandant la place de Paris, demanda à être présenté à
+Napoléon; il ne put l'être: remis de jour en jour, les officiers
+commençaient à se plaindre du peu d'empressement qu'il montrait à
+revoir ses anciens camarades.
+
+Les quarante adjudants de la garde nationale de Paris, qui avaient été
+nommés par Napoléon lorsqu'il commandait l'armée de l'intérieur,
+avaient sollicité la faveur de le voir. Il les connaissait presque
+tous; mais, pour cacher ses desseins, il différa l'instant de les
+recevoir.
+
+Les huitième et neuvième régiments de dragons qui étaient en garnison
+dans Paris, étaient de vieux régiments de l'armée d'Italie; ils
+ambitionnaient de défiler devant leur ancien général. Napoléon accepta
+cette offre, et leur fit dire qu'il leur indiquerait le jour.
+
+Le vingt-unième des chasseurs à cheval, qui avait contribué au succès
+de la journée du 13 vendémiaire, était aussi à Paris. Murat sortait de
+ce corps, et tous les officiers allaient sans cesse chez lui pour lui
+demander quel jour Napoléon verrait le régiment. Ils n'obtenaient pas
+davantage que les autres.
+
+Les citoyens de Paris se plaignaient de l'incognito du général; ils
+allaient aux théâtres, aux revues, où il était annoncé, et il n'y
+venait pas. Personne ne pouvait concevoir cette conduite; l'impatience
+gagnait tout le monde. On murmurait contre Napoléon: «Voilà quinze
+jours qu'il est arrivé, disait-on, et il n'a encore rien fait.
+Prétend-il agir comme à son retour d'Italie, et laisser périr la
+république dans l'agonie des factions qui la déchirent?»
+
+Le moment décisif approchait.
+
+
+§ VIII.
+
+Le 15 brumaire, Siéyes et Napoléon eurent une entrevue, dans laquelle
+ils arrêtèrent toutes les dispositions pour la journée du 18. Il fut
+convenu que le conseil des anciens profitant de l'article 102 de la
+constitution, décréterait la translation du corps-législatif à
+Saint-Cloud, et nommerait Napoléon commandant en chef de la garde du
+corps-législatif, des troupes de la division militaire de Paris et de
+la garde nationale.
+
+Ce décret devant passer le 18, à sept heures du matin; à huit heures,
+Napoléon devait se rendre aux Tuileries où les troupes seraient
+réunies, et prendre là le commandement de la capitale.
+
+Le 17, Napoléon fit prévenir les officiers qu'il les recevrait le
+lendemain à six heures du matin. Comme cette heure pouvait paraître
+indue, il prétexta un voyage; il fit donner la même invitation aux
+quarante adjudants de la garde nationale; et il fit dire aux trois
+régiments de cavalerie qu'il les passerait en revue aux Champs-Élysées
+le même jour 18, à sept heures du matin. Il prévint en même temps les
+généraux qui étaient revenus d'Égypte avec lui, et tous ceux dont il
+connaissait les sentiments, qu'il serait bien aise de les voir à cette
+heure-là. Chacun d'eux crut que l'invitation était pour lui seul, et
+supposait que Napoléon avait des ordres à lui donner; car on savait
+que le ministre de la guerre Dubois-Crancé avait porté chez lui les
+états de l'armée, et prenait ses conseils sur tout ce qu'il fallait
+faire, tant sur les frontières du Rhin qu'en Italie.
+
+--Moreau, qui avait été du dîner du conseil législatif, et que
+Napoléon avait vu là pour la première fois, ayant appris par le bruit
+public qu'il se préparait un changement, déclara à Napoléon qu'il se
+mettait à sa disposition, qu'il n'avait pas besoin d'être mis dans
+aucun secret, et qu'il ne fallait que le prévenir une heure d'avance.
+
+--Macdonald, qui se trouvait aussi à Paris, avait fait les mêmes
+offres de service.
+
+A deux heures du matin, Napoléon leur fit dire qu'il desirait les voir
+à sept heures chez lui et à cheval. Il ne prévint ni Augereau, ni
+Bernadotte; cependant Joseph amena ce dernier[4].
+
+ [4] Lorsque Napoléon se rendait au conseil des anciens,
+ Bernadotte, au lieu de suivre le cortège, s'esquiva et fut se
+ joindre à la faction du manège.
+
+--Le général Lefèvre commandait la division militaire; il était tout
+dévoué au directoire. Napoléon lui envoya, à minuit, un aide-de-camp,
+pour lui dire de venir chez lui à six heures.
+
+
+§ IX.
+
+Tout se passa comme il avait été convenu. Sur les sept heures du
+matin, le conseil des anciens s'assembla sous la présidence de
+Lemercier. Cornudet, Lebrun, Fargues, peignirent vivement les malheurs
+de la république, les dangers dont elle était environnée, et la
+conspiration permanente des coryphées du manège pour rétablir le règne
+de la terreur. Régnier, député de la Meurthe, demanda, par motion
+d'ordre, qu'en conséquence de l'article 102 de la constitution, le
+siège des séances du corps-législatif fût transféré à Saint-Cloud, et
+que Napoléon fût investi du commandement en chef des troupes de la 17e
+division militaire, et chargé de faire exécuter cette translation. Il
+développa alors sa motion: «La république est menacée, dit-il, par les
+anarchistes et le parti de l'étranger: il faut prendre des mesures de
+salut public; on est assuré de l'appui du général Bonaparte; ce sera à
+l'ombre de son bras protecteur, que les conseils pourront délibérer
+sur les changements que nécessite l'intérêt public.» Aussitôt que la
+majorité du conseil se fut assurée que cela était d'accord avec
+Napoléon, le décret passa, mais non sans une forte opposition. Il
+était conçu en ces termes:
+
+ _Décret du conseil des anciens._
+
+ Le conseil des anciens, en vertu des articles 102, 103 et 104, de
+ la constitution, décrète ce qui suit:
+
+ Art. 1er Le corps législatif est transféré à Saint-Cloud; les
+ deux conseils y siégeront dans les deux ailes du palais.
+
+ 2. Ils y seront rendus demain, 19 brumaire, à midi; toute
+ continuation de fonctions, de délibérations, est interdite
+ ailleurs et avant ce terme.
+
+ 3. Le général Bonaparte est chargé de l'exécution du présent
+ décret. Il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté
+ de la représentation nationale. Le général commandant la 17e
+ division militaire, les gardes du corps-législatif, les gardes
+ nationales sédentaires, les troupes de ligne qui se trouvent dans
+ la commune de Paris, et dans toute l'étendue de la 17e division
+ militaire, sont mis immédiatement sous ses ordres, et tenus de le
+ reconnaître en cette qualité; tous les citoyens lui prêteront
+ main-forte à sa première réquisition.
+
+ 4. Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil pour y
+ recevoir une expédition du présent décret, et prêter serment; il
+ se concertera avec les commissions des inspecteurs des deux
+ conseils.
+
+ 5. Le présent décret sera de suite transmis par un messager au
+ conseil des cinq-cents, et au directoire exécutif; il sera
+ imprimé, affiché, promulgué, et envoyé dans toutes les communes
+ de la république par des courriers extraordinaires.
+
+Ce décret fut rendu à huit heures; et à huit heures et demie, le
+messager d'état qui en était porteur arriva au logement de Napoléon.
+Il trouva les avenues remplies d'officiers de la garnison; d'adjudants
+de la garde nationale, de généraux, et des trois régiments de
+cavalerie. Napoléon fit ouvrir les battants des portes; et sa maison
+étant trop petite pour contenir tant de personnes, il s'avança sur le
+perron, reçut les compliments des officiers, les harangua, et leur dit
+qu'il comptait sur eux tous pour sauver la France. En même temps, il
+leur fit connaître que le conseil des anciens, autorisé par la
+constitution, venait de le revêtir du commandement de toutes les
+troupes; qu'il s'agissait de prendre de grandes mesures, pour tirer la
+patrie de la position affreuse où elle se trouvait; qu'il comptait sur
+leurs bras et leur volonté; qu'il allait monter à cheval, pour se
+rendre aux Tuileries. L'enthousiasme fût extrême: tous les officiers
+tirèrent leurs épées, et promirent assistance et fidélité. Alors
+Napoléon se tourna vers Lefèvre, lui demandant s'il voulait rester
+près de lui, ou retourner près du directoire. Lefèvre, fortement ému,
+ne balança pas. Napoléon monta aussitôt à cheval, et se mit à la tête
+des généraux et officiers, et des 1,500 chevaux auxquels il avait fait
+faire halte sur le boulevard, au coin de la rue du Mont-Blanc. Il
+donna ordre aux adjudants de la garde nationale de retourner dans
+leurs quartiers, d'y faire battre la générale, de faire connaître le
+décret qu'ils venaient d'entendre, et d'annoncer qu'on ne devait plus
+reconnaître que les ordres émanés de lui.
+
+
+§ X.
+
+Il se rendit à la barre du conseil des anciens, environné de ce
+brillant cortège. Il dit: «Vous êtes la sagesse de la nation, c'est à
+vous d'indiquer dans cette circonstance les mesures qui peuvent sauver
+la patrie: je viens, environné de tous les généraux, vous promettre
+l'appui de tous leurs bras. Je nomme le général Lefèvre mon
+lieutenant.
+
+«Je remplirai fidèlement la mission que vous m'avez confiée: qu'on ne
+cherche pas dans le passé des exemples sur ce qui se passe. Rien dans
+l'histoire ne ressemble à la fin du XVIIIe siècle; rien dans le XVIIIe
+siècle ne ressemble au moment actuel.»
+
+Toutes les troupes étaient réunies aux Tuileries; il en passa la revue
+aux acclamations unanimes des citoyens et des soldats. Il donna le
+commandement des troupes chargées de la garde du corps-législatif, au
+général Lannes; et au général Murat, le commandement de celles
+envoyées à Saint-Cloud.
+
+Il chargea le général Moreau de garder le Luxembourg; et, pour cet
+effet, il mit sous ses ordres 500 hommes du 86e régiment. Mais, au
+moment de partir, ces troupes refusèrent d'obéir, elles n'avaient pas
+de confiance en Moreau, qui, disaient-elles, n'était pas patriote.
+Napoléon fut obligé de les haranguer, en les assurant que Moreau
+marcherait droit. Moreau avait acquis cette réputation depuis sa
+conduite en fructidor.
+
+Le bruit se répandit bientôt dans toute la capitale, que Napoléon
+était aux Tuileries, et que ce n'était qu'à lui seul qu'il fallait
+obéir. Le peuple y courut en foule: les uns, mus par la simple
+curiosité de voir un général si renommé, les autres, par élan
+patriotique et par zèle, pour lui offrir leur assistance. La
+proclamation suivante fut affichée partout.
+
+«Citoyens, le conseil des anciens, dépositaire de la sagesse
+nationale, vient de rendre un décret; il y est autorisé par les
+articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel: il me charge de prendre
+des mesures pour la sûreté de la représentation nationale. Sa
+translation est nécessaire et momentanée; le corps-législatif se
+trouvera à même de tirer la république du danger imminent où la
+désorganisation de toutes les parties de l'administration nous
+conduit. Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union
+et de la confiance. Ralliez-vous autour de lui: c'est le seul moyen
+d'asseoir la république sur les bases de la liberté civile, du bonheur
+intérieur, de la victoire, et de la paix.»
+
+ Il dit aux soldats:
+
+«Soldats, le décret extraordinaire du conseil des anciens, est
+conforme aux articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel. Il m'a
+remis le commandement de la ville et de l'armée. Je l'ai accepté pour
+seconder les mesures qu'il va prendre et qui sont tout entières en
+faveur du peuple. La république est mal gouvernée depuis deux ans;
+vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux. Vous
+l'avez célébré avec une union qui m'impose des obligations que je
+remplis; vous remplirez les vôtres, et vous seconderez votre général
+avec l'énergie, la fermeté, et la confiance que j'ai toujours eue en
+vous. La liberté, la victoire et la paix, replaceront la république
+française au rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie et la
+trahison ont pu seules lui faire perdre.»
+
+En ce moment, Napoléon envoya un aide-de-camp à la garde du
+directoire, pour lui communiquer le décret, et lui prescrire de ne
+recevoir d'ordre que de lui. La garde sonna à cheval; le chef consulta
+ses soldats, ils répondirent par des cris de joie. A l'instant même
+venait d'arriver un ordre du directoire, contraire à celui de
+Napoléon; mais les soldats n'obéissant qu'au sien, se mirent en marche
+pour le joindre. Siéyes et Roger-Ducos s'étaient déja rendus dès le
+matin aux Tuileries. On dit que Barras, en voyant Siéyes monter à
+cheval, se moqua de la gaucherie du nouvel écuyer. Il était loin de se
+douter où ils allaient. Peu après, instruit du décret, il se réunit
+avec Gohier et Moulins; ils apprirent alors que toutes les troupes
+environnaient Napoléon; ils virent même leur garde les abandonner.
+Dès-lors Moulins se rendit aux Tuileries, et donna sa démission, comme
+l'avaient déja fait Siéyes et Roger-Ducos. Bottot, secrétaire de
+Barras, se rendit près de Napoléon, qui lui témoigna toute son
+indignation sur les dilapidations qui avaient perdu la république, et
+insista pour que Barras donnât sa démission. Talleyrand fut chez ce
+directeur, et la rapporta. Barras se rendit à Gros-Bois, accompagné
+d'une garde d'honneur de dragons. Dès ce moment, le directoire se
+trouva dissous, et Napoléon seul chargé du pouvoir exécutif de la
+république.
+
+Cependant le conseil des cinq-cents s'était assemblé sous la
+présidence de Lucien. La constitution était précise, le décret du
+conseil des anciens était dans ses attributions: il n'y avait rien à
+objecter. Les membres du conseil, en traversant les rues de Paris et
+les Tuileries, avaient appris les évènements qui se passaient; ils
+avaient été témoins de l'enthousiasme public. Ils étaient dans
+l'étonnement et la stupeur de tout le mouvement qu'ils voyaient. Ils
+se conformèrent à la nécessité, et ajournèrent la séance pour le
+lendemain 19, à Saint-Cloud.
+
+--Bernadotte avait épousé la belle-soeur de Joseph Bonaparte. Il avait
+été deux mois au ministère de la guerre, et ensuite renvoyé par
+Siéyes: il n'y faisait que des fautes.
+
+C'était un des membres les plus chauds de la société du manège dont
+les opinions politiques étaient alors fort exaltées et réprouvées par
+tous les gens de bien. Joseph l'avait mené le matin chez Napoléon,
+mais, lorsqu'il vit ce dont il s'agissait, il s'esquiva, et alla
+instruire ses amis du manège de ce qui se passait.
+
+Jourdan et Augereau vinrent trouver Napoléon aux Tuileries, lorsqu'il
+passait la revue des troupes: il leur conseilla de ne pas retourner à
+Saint-Cloud à la séance du lendemain, de rester tranquilles, de ne pas
+compromettre les services qu'ils avaient rendus à la patrie; car aucun
+effort ne pouvait s'opposer au mouvement qui était commencé. Augereau
+l'assura de son devouement et du desir qu'il avait de marcher sous ses
+ordres. Il ajouta même: «Eh quoi! général, est-ce que vous ne comptez
+pas toujours sur votre petit Augereau?»
+
+Cambacérès, ministre de la justice; Fouché, ministre de la police, et
+tous les autres ministres furent aux Tuileries, et reconnurent la
+nouvelle autorité. Fouché fit de grandes protestations d'attachement
+et de dévouement; extrêmement opposé à Siéyes, il n'avait pas été dans
+le secret de la journée. Il avait ordonné de fermer les barrières,
+d'arrêter le départ des courriers et des diligences: «Eh, bon dieu!
+lui dit le général, pourquoi toutes ces précautions? nous marchons
+avec la nation et par sa seule force; qu'aucun citoyen ne soit
+inquiété, et que le triomphe de l'opinion n'ait rien de commun avec
+ces journées faites par une minorité factieuse.»
+
+Les membres de la majorité des cinq-cents, de la minorité des anciens,
+et les coryphées du manège, passèrent toute la journée et la nuit en
+conciliabules.
+
+A sept heures du soir, Napoléon tint un conseil aux Tuileries. Siéyes
+proposait d'arrêter les quarante principaux meneurs opposants. Cet
+avis était sage; mais Napoléon croyait avoir trop de force, pour
+employer tant de prudence. «J'ai juré ce matin, dit-il, de protéger la
+représentation nationale; je ne veux point ce soir violer mon serment:
+je ne crains pas de si faibles ennemis.» Tout le monde se rangea au
+conseil de Siéyes; mais rien ne put vaincre cette obstination ou cette
+délicatesse du général. On verra bientôt qu'il eut tort.
+
+C'est dans cette réunion que l'on convint de l'établissement de trois
+consuls provisoires, qui seraient Siéyes, Roger-Ducos et Napoléon; de
+l'ajournement des conseils à trois mois. Les meneurs des deux
+conseils s'entendirent sur la manière dont ils devaient se conduire
+dans la séance de Saint-Cloud. Lucien, Boulay, Émile Gaudin, Chazal,
+Cabanis, étaient les meneurs du conseil des cinq-cents; Régnier,
+Lemercier, Cornudet, Fargues, l'étaient des anciens.
+
+Le général Murat, ainsi qu'on l'a dit, commandait la force publique à
+Saint-Cloud; Ponsard commandait le bataillon de la garde du
+corps-législatif; le général Serrurier avait sous ses ordres une
+réserve, placée au Point-du-Jour.
+
+On travaillait avec activité pour préparer les salles du palais de
+Saint-Cloud. L'orangerie fut destinée au conseil des cinq-cents; et la
+galerie de Mars, à celui des anciens: les appartements, devenus depuis
+le salon des princes et le cabinet de l'empereur, furent préparés pour
+Napoléon et son état-major. Les inspecteurs de la salle occupèrent les
+appartements de l'impératrice. Il était deux heures après-midi, et le
+local destiné au conseil des cinq-cents n'était pas encore prêt. Ce
+retard de quelques heures devint funeste. Les députés, arrivés depuis
+midi, se formèrent en groupes dans le jardin: les esprits
+s'échauffèrent; ils se sondèrent réciproquement, se communiquèrent,
+et organisèrent leur opposition. Ils demandaient au conseil des
+anciens ce qu'il voulait, pourquoi il les avait fait venir à
+Saint-Cloud? Était-ce pour changer le directoire? Ils convenaient
+généralement que Barras était corrompu, Moulins sans considération;
+ils nommeraient sans difficulté, disaient-ils, Napoléon et deux autres
+citoyens pour compléter le gouvernement. Le petit nombre d'individus
+qui étaient dans le secret laissèrent alors percer que l'on voulait
+régénérer l'état, en améliorant la constitution, et ajourner les
+conseils. Ces insinuations ne réussissant pas, une hésitation se
+manifesta parmi les membres sur lesquels on comptait le plus.
+
+
+§ XI.
+
+La séance s'ouvrit enfin. Émile Gaudin monta à la tribune, peignit
+vivement les dangers de la patrie, et proposa de remercier le conseil
+des anciens des mesures de salut public dont il avait pris
+l'initiative, et de lui demander, par un message, qu'il fît connaître
+sa pensée toute entière. En même temps, il proposa de nommer une
+commission de sept personnes pour faire un rapport sur la situation de
+la république.
+
+Les vents, renfermés dans les outres d'Éole, s'en échappant avec
+furie, n'excitèrent jamais une plus grande tempête. L'orateur fut
+précipité avec fureur en bas de la tribune. L'agitation devint
+extrême.
+
+Delbred demanda que les membres prêtassent de nouveau serment à la
+constitution de l'an III. Lucien, Boulay et leurs amis, pâlirent.
+L'appel nominal eut lieu.
+
+Pendant cet appel nominal, qui dura plus de deux heures, les nouvelles
+de ce qui se passait circulèrent dans la capitale. Les meneurs de
+l'assemblée du manège, les tricoteuses, etc., accoururent. Jourdan et
+Augereau se tenaient à l'écart; croyant Napoléon perdu, ils
+s'empressèrent d'arriver. Augereau s'approcha de Napoléon, et lui dit:
+«_Eh bien! vous voici dans une jolie position!_»--Augereau, reprit
+Napoléon, souviens-toi d'Arcole: les affaires paraissaient bien plus
+désespérées. Crois-moi, reste tranquille, si tu ne veux pas en être la
+victime. Dans une demi-heure tu verras comme les choses tourneront.
+
+L'assemblée paraissait se prononcer avec tant d'unanimité, qu'aucun
+député n'osa refuser de prêter serment à la constitution: Lucien
+lui-même y fut contraint. Des hurlements, des bravos, se faisaient
+entendre dans toute la salle. Le moment était pressant. Beaucoup de
+membres, en prononçant ce serment, y ajoutèrent des développements, et
+l'influence de tels discours pouvaient se faire sentir sur les
+troupes. Tous les esprits étaient en suspens: les zélés devenaient
+neutres; les timides avaient déja changé de bannière. Il n'y avait pas
+un instant à perdre. Napoléon traversa le salon de Mars, entra au
+conseil des anciens, et se plaça vis-à-vis le président. (C'était la
+barre.)
+
+«Vous êtes sur un volcan, leur dit-il: la république n'a plus de
+gouvernement; le directoire est dissous; les factions s'agitent;
+l'heure de prendre un parti est arrivée. Vous avez appelé mon bras et
+celui de mes compagnons d'armes au secours de votre sagesse: mais les
+instants sont précieux; il faut se prononcer. Je sais que l'on parle
+de César, de Cromwell, comme si l'époque actuelle pouvait se comparer
+aux temps passés. Non, je ne veux que le salut de la république, et
+appuyer les décisions que vous allez prendre..... Et vous, grenadiers,
+dont j'aperçois les bonnets aux portes de cette salle, dites-le: vous
+ai-je jamais trompés? Ai-je jamais trahi mes promesses, lorsque, dans
+les camps, au milieu des privations, je vous promettais la victoire,
+l'abondance, et lorsqu'à votre tête, je vous conduisais de succès en
+succès? Dites-le maintenant: était-ce pour mes intérêts, ou pour ceux
+de la république?»
+
+Le général parlait avec véhémence. Les grenadiers furent comme
+électrisés; et, agitant en l'air leurs bonnets, leurs armes, ils
+semblaient tous dire: Oui, c'est vrai! il a toujours tenu parole!
+
+Alors un membre (Linglet) se leva, et d'une voix forte dit: «Général,
+nous applaudissons à ce que vous dites: jurez donc avec nous
+obéissance à la constitution de l'an III, qui peut seule maintenir la
+république.»
+
+L'étonnement que causa ces paroles produisit le plus grand silence.
+
+Napoléon se recueillit un moment; après quoi, il reprit avec force:
+«La constitution de l'an III, vous n'en avez plus: vous l'avez violée
+au 18 fructidor, quand le gouvernement a attenté à l'indépendance du
+corps-législatif; vous l'avez violée au 30 prairial an VII, quand le
+corps-législatif a attenté à l'indépendance du gouvernement; vous
+l'avez violée au 22 floréal, quand, par un décret sacrilège, le
+gouvernement et le corps-législatif ont attenté à la souveraineté du
+peuple, en cassant les élections faites par lui. La constitution
+violée, il faut un nouveau pacte, de nouvelles garanties.»
+
+La force de ce discours, l'énergie du général, entraînèrent les trois
+quarts des membres du conseil, qui se levèrent en signe d'approbation.
+Cornudet et Régnier parlèrent avec force dans le même sens: un membre
+s'éleva contre; il dénonça le général comme le seul conspirateur qui
+voulait attenter à la liberté publique. Napoléon interrompit
+l'orateur, déclara qu'il avait le secret de tous les partis, que tous
+méprisaient la constitution de l'an III; que la seule différence qui
+existait entre eux était que les uns voulaient une république modérée,
+où tous les intérêts nationaux, toutes les propriétés, fussent
+garantis; tandis que les autres voulaient un gouvernement
+révolutionnaire, motivé sur les dangers de la patrie. En ce moment on
+vint prévenir Napoléon que, dans le conseil des cinq-cents, l'appel
+nominal était terminé, et que l'on voulait forcer le président Lucien
+à mettre aux voix la mise hors la loi de son frère. Napoléon se rend
+aussitôt aux cinq-cents, entre dans la salle, le chapeau bas, ordonne
+aux officiers et soldats qui l'accompagnent de rester aux portes; il
+voulait se présenter à la barre pour rallier son parti, qui était
+nombreux, mais qui avait perdu tout ralliement et toute audace. Mais,
+pour arriver à la barre, il fallait traverser la moitié de la salle,
+parce que le président siégeait sur un des côtés latéraux. Lorsque
+Napoléon se fut avancé seul au tiers de l'orangerie, deux ou trois
+cents membres se levèrent subitement, en s'écriant: Mort au tyran! à
+bas le dictateur!
+
+Deux grenadiers que l'ordre du général avait retenus à la porte, et
+qui n'avaient obéi qu'à regret et en lui disant, «Vous ne les
+connaissez pas, ils sont capables de tout,» culbutèrent, le sabre à la
+main, ce qui s'opposait à leur passage, pour rejoindre leur général,
+l'investir et le couvrir de leurs corps. Tous les autres grenadiers
+suivirent cet exemple et entraînèrent Napoléon en dehors de la salle.
+Dans ce tumulte, l'un d'eux nommé Thomé fut légèrement blessé d'un
+coup de poignard; un autre reçut plusieurs coups dans ses habits.
+
+Le général descendit dans la cour du château, fit battre au cercle,
+monta à cheval, et harangua les troupes: «J'allais, dit-il, leur faire
+connaître les moyens de sauver la république, et de nous rendre notre
+gloire. Ils m'ont répondu à coups de poignard. Ils voulaient ainsi
+réaliser le desir des rois coalisés. Qu'aurait pu faire de plus
+l'Angleterre!
+
+«Soldats, puis-je compter sur vous?»
+
+Des acclamations unanimes répondirent à ce discours. Napoléon aussitôt
+ordonna à un capitaine d'entrer avec dix hommes dans la salle des
+cinq-cents, et de délivrer le président.
+
+Lucien venait de déposer sa toge. «Misérables! s'écriait-il, vous
+exigez que je mette hors la loi mon frère, le sauveur de la patrie,
+celui dont le nom seul fait trembler les rois! Je dépose les marques
+de la magistrature populaire; je me présente à cette tribune comme
+défenseur de celui que vous m'ordonnez d'immoler sans l'entendre.»
+
+En disant ces mots, il quitte le fauteuil et s'élance à la tribune.
+L'officier de grenadiers se présente alors à la porte de la salle, en
+criant, Vive la république! On croit que les troupes envoient une
+députation pour exprimer leur dévouement aux conseils. Ce capitaine
+est accueilli par un mouvement d'allégresse. Il profite de cette
+erreur, s'approche de la tribune, s'empare du président, en lui disant
+à voix basse, _C'est l'ordre de votre frère_. Les grenadiers crient en
+même temps, A bas les assassins!
+
+A ces cris, la joie se change en tristesse; un morne silence témoigne
+l'abattement de toute l'assemblée. On ne met aucun obstacle au départ
+du président, qui sort de la salle, se rend dans la cour, monte à
+cheval, et s'écrie de sa voix de Stentor: «Général, et vous, soldats,
+le président du conseil des cinq-cents vous déclare que des factieux,
+le poignard à la main, en ont violé les délibérations. Il vous
+requiert d'employer la force contre ces factieux. Le conseil des
+cinq-cents est dissous.
+
+«Président, répondit le général, cela sera fait.»
+
+Il ordonne en même temps à Murat de se porter dans la salle en colonne
+serrée. En cet instant le général B*** osa lui demander cinquante
+hommes pour se placer en embuscade sur la route et fusiller les
+fuyards. Napoléon ne répondit à sa demande qu'en recommandant aux
+grenadiers de ne pas commettre d'excès. «Je ne veux pas, leur dit-il,
+qu'il y ait une goutte de sang versée.»
+
+Murat se présente à la porte, et somme le conseil de se séparer. Les
+cris, les vociférations continuent. Le colonel Moulins, aide-de-camp
+de Brune, qui venait d'arriver de Hollande, fait battre la charge. Le
+tambour mit fin à ces clameurs. Les soldats entrent dans la salle, la
+baïonnette en avant. Les députés sautent par les fenêtres, et se
+dispersent en abandonnant les toges, les toques, etc.: en un instant
+la salle fut vide. Les membres de ce conseil qui s'étaient le plus
+prononcés, s'enfuient en toute hâte jusqu'à Paris.
+
+Une centaine de députés des cinq-cents se rallièrent au bureau et aux
+inspecteurs de la salle. Ils se rendirent en corps au conseil des
+anciens. Lucien fit connaître que les cinq-cents avaient été dissous
+sur son réquisitoire; que chargé de maintenir l'ordre dans
+l'assemblée, il avait été environné de poignards; qu'il avait envoyé
+des huissiers pour réunir de nouveau le conseil; que rien n'était
+contraire aux formes, et que les troupes n'avaient fait qu'obéir à son
+réquisitoire. Le conseil des anciens, qui voyait avec inquiétude ce
+coup d'autorité du pouvoir militaire, fut satisfait de cette
+explication. A onze heures du soir, les deux conseils se réunirent de
+nouveau, ils étaient en très-grande majorité. Deux commissions furent
+chargées de faire leur rapport sur la situation de la république. On
+décréta, sur le rapport de Béranger, des remerciements à Napoléon et
+aux troupes. Boulay de la Meurthe aux Cinq-cents, Villetard aux
+Anciens, exposèrent la situation de la république et les mesures à
+prendre. La loi du 19 brumaire fut décrétée; elle ajournait les
+conseils au 1er ventose suivant; elle créait deux commissions de
+vingt-cinq membres chacune, pour les remplacer provisoirement. Elles
+devaient aussi préparer un code civil. Une commission consulaire
+provisoire, composée de Siéyes, Roger-Ducos et Napoléon, fut chargée
+du pouvoir exécutif.
+
+Cette loi mit fin à la constitution de l'an III.
+
+Les consuls provisoires se rendirent le 20, à deux heures du matin,
+dans la salle de l'orangerie où s'étaient réunis les deux conseils.
+Lucien, président, leur adressa la parole en ces termes:
+
+Citoyens consuls,
+
+Le plus grand peuple de la terre vous confie ses destinées. Sous trois
+mois l'opinion vous attend. Le bonheur de 30 millions d'hommes, la
+tranquillité intérieure, les besoins des armées, la paix, tel est le
+mandat qui vous est donné. Il faut sans doute du courage et du
+dévouement pour se charger d'aussi importantes fonctions: mais la
+confiance du peuple et des guerriers vous environne, et le
+corps-législatif sait que vos ames sont tout entières à la patrie.
+Citoyens consuls; nous venons, avant de nous ajourner, de prêter le
+serment que vous allez répéter au milieu de nous: le serment sacré de
+«fidélité inviolable à la souveraineté du peuple, à la république
+française une et indivisible, à la liberté, à l'égalité, et au systême
+représentatif.»
+
+L'assemblée se sépara, et les consuls se rendirent à Paris, au palais
+du Luxembourg.
+
+La révolution du 18 brumaire fut ainsi consommée.
+
+Siéyes, pendant le moment le plus critique, était resté dans sa
+voiture à la grille de Saint-Cloud, afin de pouvoir suivre la marche
+des troupes. Sa conduite dans le danger fut convenable; il fit preuve
+de fermeté, de résolution et de sang-froid.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
+
+
+
+
+CONSULS PROVISOIRES.
+
+ État de la capitale.--Proclamation de Napoléon.--Première séance
+ des consuls; Napoléon, président.--Ministère: divers
+ changements.--Maret, Dubois-Crancé, Robert-Lindet, Gaudin,
+ Reinhart, Forfait, Laplace.--Premiers actes des
+ consuls.--Honneurs funèbres rendus au pape.--Naufragés de
+ Calais. Nappertandy, Blackwell.--Suppression de la fête du 21
+ janvier.--Entrevue de deux agents royalistes avec
+ Napoléon.--Vendée. Châtillon, Bernier, d'Autichamp;
+ Georges.--Pacification. Discussion sur la
+ constitution.--Opinions de Siéyes et de
+ Napoléon.--Daunou.--Constitution.--Nomination des consuls
+ Cambacérès, Lebrun.
+
+
+§ 1er.
+
+On se peindrait difficilement les angoisses qu'avait éprouvées la
+capitale, pendant cette révolution du 18 brumaire; les bruits les
+plus sinistres circulaient partout, on disait Napoléon renversé, on
+s'attendait au règne de la terreur. C'était encore moins le danger de
+la chose publique qui effrayait, que celui où chaque famille allait se
+trouver.
+
+Sur les neuf heures du soir, les nouvelles de Saint-Cloud se
+répandirent, et l'on apprit les évènements arrivés; alors la joie la
+plus vive succéda aux plus cruelles alarmes. La proclamation suivante
+fut faite aux flambeaux.
+
+ _Proclamation de Napoléon._
+
+ Citoyens!
+
+ «A mon retour à Paris, j'ai trouvé la division dans toutes les
+ autorités, et l'accord établi sur cette seule vérité _que la
+ constitution était à moitié détruite et ne pouvait plus sauver la
+ liberté_. Tous les partis sont venus à moi, m'ont confié leurs
+ desseins, dévoilé leurs secrets, et m'ont demandé mon appui; j'ai
+ refusé d'être l'homme d'un parti. Le conseil des anciens m'a
+ appelé. J'ai répondu à son appel. Un plan de restauration
+ générale avait été concerté par des hommes en qui la nation est
+ accoutumée à voir des défenseurs de la liberté, de l'égalité, de
+ la propriété; ce plan demandait un examen calme, libre, exempt
+ de toute influence et de toute crainte. En conséquence le conseil
+ des anciens a résolu la translation du corps-législatif à
+ Saint-Cloud. Il m'a chargé de la disposition de la force
+ nécessaire à son indépendance. J'ai cru devoir à nos concitoyens,
+ aux soldats périssant dans nos armées, à la gloire acquise au
+ prix de leur sang, d'accepter le commandement. Les conseils se
+ rassemblent à Saint-Cloud; les troupes républicaines garantissent
+ la sûreté au dehors; mais des assassins établissent la terreur au
+ dedans. Plusieurs députés du conseil des cinq-cents, armés de
+ stylets et d'armes à feu, font circuler autour d'eux des menaces
+ de mort. Les plans qui devaient être développés sont resserrés,
+ la majorité désorganisée, les orateurs les plus intrépides
+ déconcertés, et l'inutilité de toute proposition sage, évidente.
+ Je porte mon indignation et ma douleur au conseil des anciens: je
+ lui demande d'assurer l'exécution de mes généreux desseins; je
+ lui représente les maux de la patrie qui les ont fait concevoir.
+ Il s'unit à moi par de nouveaux témoignages de sa constante
+ volonté. Je me présente au conseil des cinq-cents, seul, sans
+ armes, la tête découverte, tel que les anciens m'avaient reçu et
+ applaudi. Je venais rappeler à la majorité sa volonté et
+ l'assurer de son pouvoir. Les stylets qui menaçaient les députés
+ sont aussitôt levés sur leur libérateur. Vingt assassins se
+ précipitent sur moi et cherchent ma poitrine. Les grenadiers du
+ corps législatif, que j'avais laissés à la porte de la salle,
+ accourent et se mettent entre les assassins et moi. L'un de ces
+ braves grenadiers (Thomé) est frappé d'un coup de stylet dont ses
+ habits sont percés. Ils m'enlèvent. Au même moment, des cris de
+ hors la loi se font entendre contre le défenseur _de la loi_.
+ C'était le cri farouche des assassins contre la force destinée à
+ les réprimer. Ils se pressent autour du président, la menace à la
+ bouche, les armes à la main; ils lui ordonnent de prononcer la
+ mise hors la loi. L'on m'avertit, je donne ordre de l'arracher à
+ leur fureur, et dix grenadiers du corps-législatif entrent au pas
+ de charge dans la salle et la font évacuer. Les factieux
+ intimidés se dispersent et s'éloignent. La majorité, soustraite à
+ leurs coups, rentre librement et paisiblement dans la salle de
+ ses séances, entend les propositions qui devaient lui être faites
+ pour le salut public; délibère et prépare la résolution salutaire
+ qui doit devenir la loi nouvelle et provisoire de la république.
+ Français! vous reconnaîtrez sans doute à cette conduite le zèle
+ d'un soldat de la liberté, d'un citoyen dévoué à la république.
+ Les idées conservatrices, tutélaires, libérales, sont rentrées
+ dans leurs droits par la dispersion des factieux qui opprimaient
+ les conseils, et qui, pour n'être pas devenus les plus odieux des
+ hommes, n'ont pas cessé d'être les plus misérables.»
+
+
+§ II.
+
+Dans la matinée du 11 novembre, les consuls tinrent leur première
+séance. Il s'agissait d'abord de nommer à la présidence. La question
+devait être décidée par le suffrage de Roger-Ducos; l'opinion de
+celui-ci avait toujours été, dans le directoire, subordonnée à celle
+de Siéyes; ce dernier s'attendait donc à lui voir tenir une pareille
+conduite dans le consulat. Il en fut tout autrement. Le consul
+Roger-Ducos, à peine entré dans le cabinet, dit, en se tournant vers
+Napoléon: «Il est bien inutile d'aller aux voix pour la présidence;
+elle vous appartient de droit.» Napoléon prit donc le fauteuil.
+Roger-Ducos continua de voter dans le sens de Napoléon. Il eut même
+avec Siéyes de vives explications à ce sujet; mais il resta
+inébranlable dans son système. Cette conduite était le résultat de la
+conviction où il était, que Napoléon seul pouvait tout rétablir et
+tout maintenir. Roger-Ducos n'était pas un homme d'un grand talent;
+mais il avait le sens droit et était bien intentionné.
+
+Le secrétaire du directoire Lagarde ne jouissait pas d'une réputation
+à l'abri du reproche. Maret, depuis duc de Bassano, fut nommé à cette
+place. Il était né à Dijon. Il montra de l'attachement aux principes
+de la révolution de 89. Il fut employé dans les négociations avec
+l'Angleterre avant le 10 août; depuis il traita avec lord Malmesbury à
+Lille. Maret est un homme très-habile, d'un caractère doux, de fort
+bonnes manières, d'une probité et d'une délicatesse à toute épreuve.
+Il avait échappé au règne de la terreur; ayant été arrêté avec
+Sémonville comme il traversait le pays des Grisons pour se rendre à
+Venise, devant de là se rendre à Naples en qualité d'ambassadeur.
+Après le 9 thermidor il fut échangé contre Madame fille de Louis XVI,
+qui était alors prisonnière au Temple.
+
+La première séance des consuls dura plusieurs heures. Siéyes avait
+espéré que Napoléon ne se mêlerait que des affaires militaires, et lui
+laisserait la conduite des affaires civiles; mais il fut très-étonné
+lorsqu'il reconnut que Napoléon avait des opinions faites sur la
+politique, sur les finances, sur la justice, même sur la
+jurisprudence, et enfin sur toutes les branches de l'administration;
+qu'il soutenait ses idées avec une logique pressante et serrée, et
+qu'il n'était pas facile à convaincre. Il dit le soir en entrant chez
+lui, en présence de Chazal, Talleyrand, Boulay, Roedérer, Cabanis,
+etc.: «Messieurs, vous avez un maître, Napoléon veut tout faire, sait
+tout faire, et peut tout faire. Dans la position déplorable où nous
+nous trouvons, il vaut mieux nous soumettre que d'exciter des
+divisions qui ameneraient une perte certaine.»
+
+
+§ III.
+
+Le premier acte du gouvernement fut l'organisation du ministère.
+Dubois-Crancé était ministre de la guerre. Il était incapable de
+remplir de telles fonctions; c'était un homme de parti, peu estimé, et
+qui n'avait aucune habitude du travail et de l'ordre. Ses bureaux
+étaient occupés par des gens de la faction, qui, au lieu de faire leur
+besogne, passaient le temps en délibérations; c'était un vrai chaos.
+On aura peine à croire que Dubois-Crancé ne put fournir au consul un
+seul état de situation de l'armée. Berthier fut nommé ministre de la
+guerre. Il fut obligé d'envoyer de suite une douzaine d'officiers dans
+les divisions militaires et aux corps d'armée, pour obtenir les états
+de situation des corps, leur emplacement, l'état de leur
+administration. Le bureau de l'artillerie était le seul où l'on eût
+des renseignements. Un grand nombre de corps avaient été créés, tant
+par les généraux que par les administrations départementales; ils
+existaient sans qu'on le sût au ministère. On disait à Dubois-Crancé:
+«Vous payez l'armée, vous pouvez du moins nous donner les états
+de la solde.--Nous ne la payons pas.--Vous nourrissez l'armée,
+donnez-nous les états du bureau des vivres.--Nous ne la nourrissons
+pas.--Vous habillez l'armée, donnez-nous les états du bureau de
+l'habillement.--Nous ne l'habillons pas.»
+
+L'armée dans l'intérieur était payée au moyen des violations de
+caisse; elle était nourrie et habillée au moyen des requisitions, et
+les bureaux n'exerçaient aucun contrôle. Il fallut un mois avant que
+le général Berthier pût avoir un état de l'armée, et ce ne fut
+qu'alors qu'on put procéder à sa réorganisation.
+
+L'armée du nord était en Hollande; elle venait d'en chasser les
+Anglais. Sa situation était satisfaisante. La Hollande, d'après les
+traités, fournissait à tous ses besoins.
+
+Les armées du Rhin et de l'Helvétie souffraient beaucoup; le désordre
+y était extrême.
+
+L'armée d'Italie acculée sur la rivière de Gênes était sans
+subsistances et privée de tout. L'insubordination y était devenue
+telle, que des corps quittaient sans ordre leur position devant
+l'ennemi pour se porter sur des points où ils espéraient trouver des
+vivres.
+
+L'administration ayant été améliorée, la discipline fut bientôt
+rétablie.
+
+--Le ministère des finances était occupé par Robert Lindet, qui avait
+été membre du comité de salut public, du temps de Robespierre. C'était
+un homme probe, mais n'ayant aucune des connaissances nécessaires pour
+l'administration des finances d'un grand empire. Sous le gouvernement
+révolutionnaire, il avait cependant obtenu la réputation d'un grand
+financier; mais sous ce gouvernement, le vrai ministre des finances,
+c'était le prote de la planche aux assignats.
+
+--Lindet fut remplacé par Gaudin, depuis duc de Gaëte, qui avait
+occupé pendant long-temps la place de premier commis des finances.
+C'était un homme de moeurs douces et d'une sévère probité.
+
+Le trésor était vide, il ne s'y trouvait pas de quoi expédier un
+courrier. Toutes les rentrées se faisaient en bons de requisitions,
+cédules, rescriptions, papiers de toutes espèces avec lesquels on
+avait dévoré d'avance toutes les recettes de l'armée. Les
+fournisseurs, payés avec des délégations, puisaient eux-mêmes
+directement dans la caisse des receveurs, au fur et à mesure des
+rentrées, et cependant ils ne faisaient aucun service. La rente était
+à six francs. Toutes les sources étaient taries, le crédit anéanti;
+tout était désordre, dilapidation, gaspillage. Les payeurs, qui
+faisaient en même temps les fonctions de receveurs, s'enrichissaient
+par un agiotage d'autant plus difficile à réprimer, que tous ces
+papiers avaient des valeurs réelles différentes.
+
+Le nouveau ministre Gaudin prit des mesures qui mirent un frein aux
+abus, et rétablirent la confiance. Il supprima l'emprunt forcé et
+progressif[5].
+
+ [5] La loi de l'emprunt forcé et progressif de cent millions
+ avait eu sur les propriétés des effets plus funestes encore que
+ ceux de la loi des ôtages sur la liberté des citoyens. L'emprunt
+ forcé et progressif pesait sur toutes les propriétés agricoles et
+ commerciales, meubles et immeubles. Les citoyens devaient
+ contribuer en vertu d'une cotte délibérée par un jury, et fondée:
+ 1º sur la quotité de l'imposition directe; 2º sur une base
+ arbitraire. Tout contribuable au-dessous de trois cents francs
+ n'était pas passible de cet emprunt. Tout contribuable qui payait
+ cinq cents francs, était taxé aux quatre dixièmes, celui de
+ quatre mille francs et au-dessus, pour la totalité de son revenu.
+ La deuxième base était relative à l'opinion: les parents
+ d'émigrés, les nobles pouvaient être taxés arbitrairement par le
+ jury: l'effet de cette loi fut ce qu'il devait être.
+ L'enregistrement cessa de produire, car il n'y eut plus de
+ transactions. Les domaines nationaux cessèrent de se vendre, car
+ la propriété fut décriée; les riches devinrent pauvres sans que
+ les pauvres devinssent plus riches: cette loi absurde produisit
+ un effet contraire à celui qu'en avaient attendu ses auteurs:
+ elle tarit toutes les sources du revenu public. Le ministre
+ Gaudin ne voulut pas se coucher ni dormir une seule nuit, chargé
+ du porte-feuille des finances, sans avoir rédigé et proposé une
+ loi pour rapporter cette loi désastreuse, qu'il remplaça par
+ vingt-cinq centimes additionnels aux contributions directes ou
+ indirectes, qui rentrèrent sans effort, et produisirent cinquante
+ millions. Les sommes déja versées à l'emprunt forcé, furent
+ reçues à compte sur les centimes additionnels ou liquidées sur le
+ grand-livre.
+
+Plusieurs citoyens offrirent au gouvernement des sommes considérables.
+Le commerce de Paris remplit un emprunt de 12 millions; ce qui dans ce
+moment était d'une grande importance. La vente des domaines de la
+maison d'Orange que la France s'était réservée par le traité de la
+Haye fut négociée et produisit 24 millions. On créa pour 150 millions
+de bons de rescription de rachats de rente.
+
+Les impositions directes ne rentraient pas à cause du retard
+qu'éprouvait la confection des rôles. Le ministre créa une commission
+des contributions publiques. L'assemblée constituante, dont les
+principes en administration étaient fautifs, parce qu'ils étaient le
+résultat d'une vaine théorie et non le fruit de l'expérience, avait
+chargé les municipalités de la formation des rôles qui étaient rendus
+exécutoires par la décision des administrateurs de département. Cette
+organisation était désastreuse; on y fut peu sensible: en 1792, 93,
+94, les assignats pourvoyaient à tout. Lors de la constitution de l'an
+III, cinq mille préposés furent chargés de la formation des rôles. On
+avait adopté en même temps une administration mixte qui coûtait 5
+millions d'extraordinaire, et n'atteignait pas plus le but que la loi
+de la constituante. Gaudin, éclairé par l'expérience, confia la
+confection de ces rôles à cent directeurs généraux ayant sous eux cent
+inspecteurs et huit cent quarante contrôleurs, qui ne coûtaient que 3
+millions. L'économie était de 2 millions.
+
+Il créa la caisse d'amortissement, soumit les receveurs des finances à
+un cautionnement du vingtième de leurs recettes, et organisa le
+systême des obligations des receveurs-généraux, payables par douzième
+par mois du montant de leurs recettes. Dès ce moment, toutes les
+contributions directes rentrèrent au trésor avant le commencement de
+l'exercice et en masse; il put en disposer pour le service dans toutes
+les parties de la France. Il n'y eut plus aucune incertitude que les
+recouvrements éprouvassent plus ou moins de retard, ou s'opérassent
+avec plus ou moins d'activité; cela n'influait pas sur les opérations
+du trésor. Cette loi a été une des sources de la prospérité et de
+l'ordre qui ont depuis régné dans les finances.
+
+La république possédait pour 40 millions de rentes en forêts; mais
+elles étaient mal administrées: la régie de l'enregistrement, préposée
+pour recevoir ce revenu, celui du timbre, et exercer des droits
+domaniaux, ne convenait pas pour diriger une administration qui
+exigeait des connaissances particulières et de l'activité. Le ministre
+Gaudin établit une administration spéciale. Ce changement excita des
+réclamations. On craignit de voir se renouveler les abus attachés à
+l'ancienne administration des eaux et forêts. On établit, disait-on,
+l'administration; on ne tardera pas à établir sa juridiction, les
+tribunaux spéciaux; nous verrons renaître tous les abus qui ont excité
+nos réclamations en 1789. Ces craintes étaient chimériques: les abus
+de l'ancienne administration avaient disparu pour toujours, et la
+nouvelle administration forestière soigna bien l'aménagement des
+forêts, leur vente, leur coupe, et porta une attention toute
+particulière aux semis et plantations. Elle fit aussi rentrer au
+domaine une grande quantité de bois usurpés par les communes ou les
+particuliers; enfin elle n'eut que de bons effets, et se concilia
+l'opinion publique.
+
+Tout ce qu'il est possible de faire en peu de jours, pour détruire les
+abus d'un régime vicieux et fâcheux, remettre en honneur les principes
+du crédit et de la modération, le ministre Gaudin le fit. C'était un
+administrateur, de probité et d'ordre, qui savait se rendre agréable à
+ses subordonnés, marchant doucement, mais sûrement. Tout ce qu'il fit
+et proposa dans ces premiers moments, il l'a maintenu et perfectionné
+pendant quinze années d'une sage administration. Jamais il n'est
+revenu sur aucune mesure, parce que ses connaissances étaient
+positives et le fruit d'une longue expérience.
+
+Cambacérès conserva le ministère de la justice. Un grand nombre de
+changements furent faits dans les tribunaux.
+
+Talleyrand avait été renvoyé du ministère des relations extérieures
+par l'influence de la société du manège. Reinhart qui l'avait
+remplacé était natif de Wurtemberg. C'était un homme honnête et d'une
+capacité ordinaire. Cette place était naturellement due à Talleyrand;
+mais, pour ne pas trop froisser l'opinion publique fort indisposée
+contre lui, surtout pour les affaires d'Amérique, Reinhart fut
+conservé dans les premiers moments; d'ailleurs, ce poste était de peu
+d'importance dans la situation critique où la république se trouvait.
+On ne pouvait en effet entamer aucune espèce de négociation avant
+d'avoir rétabli l'ordre dans l'intérieur, réuni la nation, et remporté
+des victoires sur les ennemis extérieurs.
+
+--Bourdon fut remplacé au ministère de la marine par Forfait, et nommé
+commissaire de la marine à Anvers. Forfait, né en Normandie, avait la
+réputation d'être le meilleur ingénieur constructeur de vaisseaux;
+mais c'était un homme à systême, et il n'a pas justifié ce que l'on
+attendait de lui. Le ministère de la marine était très-important par
+la nécessité où se trouvait la république, de secourir l'armée
+d'Égypte, la garnison de Malte, et les colonies.
+
+--A l'intérieur, le ministre Quinette fut remplacé par Laplace,
+géomètre du premier rang; mais qui ne tarda pas à se montrer
+administrateur plus que médiocre; dès son premier travail, les
+consuls s'aperçurent qu'ils s'étaient trompés: Laplace ne saisissait
+aucune question sous son vrai point de vue; il cherchait des
+subtilités partout, n'avait que des idées problématiques, et portait
+enfin l'esprit des infiniment petits dans l'administration.
+
+--Les nominations furent faites par les consuls d'un commun accord; la
+première dissension d'opinion eut lieu pour Fouché, qui était ministre
+de la police. Siéyes le haïssait, et croyait la sûreté du gouvernement
+compromise, si la direction de la police restait dans ses mains.
+Fouché, né à Nantes, avait été oratorien avant la révolution; il avait
+ensuite exercé un emploi subalterne dans son département, et s'était
+distingué par l'exaltation de ses principes. Député à la convention,
+il marcha dans la même direction que Collot d'Herbois. Après la
+révolution de thermidor, il fut proscrit comme terroriste. Sous le
+directoire, il s'était attaché à Barras, et avait commencé sa fortune
+dans des compagnies de fournitures, où l'on avait imaginé de faire
+entrer un grand nombre d'hommes de la révolution: idée qui avait jeté
+une nouvelle déconsidération sur des hommes que les évènements
+politiques avaient déja dépopularisés. Fouché, appelé au ministère de
+la police depuis plusieurs mois, avait pris parti contre la faction
+du manège qui s'agitait encore, et qu'il fallait détruire; mais Siéyes
+n'attribuait pas cette conduite à des principes fixes, et seulement à
+la haine qu'il portait à ces sociétés, où sans aucune retenue, on
+déclamait constamment contre les dilapidations et contre ceux qui
+avaient eu part aux fournitures. Siéyes proposait Alquier pour
+remplacer Fouché: ce changement ne parut pas indispensable; quoique
+Fouché n'eût pas été dans le secret du 18 brumaire, il s'était bien
+comporté. Napoléon convenait avec Siéyes, qu'on ne pouvait, en rien,
+compter sur la moralité d'un tel ministre et sur son esprit versatile,
+mais enfin sa conduite avait été utile à la république. _Nous formons
+une nouvelle époque_, disait Napoléon; _du passé, il ne faut nous
+souvenir que du bien et oublier le mal. L'âge, l'habitude des affaires
+et l'expérience, ont formé bien des têtes et modifié bien des
+caractères_. Fouché conserva son ministère.
+
+La nomination de Gaudin au ministère des finances, laissa vacante la
+place de commissaire du gouvernement près l'administration des postes,
+place de confiance fort importante. Elle fut confiée à Laforêt, qui
+alors était chef de la division des fonds aux relations extérieures.
+C'était un homme habile qui avait été long-temps consul-général de
+France, en Amérique.
+
+
+§ IV.
+
+L'école polytechnique n'était qu'ébauchée; Monge fut chargé d'en
+rédiger l'organisation définitive, qui depuis a été sanctionnée par
+l'expérience. Cette école est devenue la plus célèbre du monde. Elle a
+fourni une foule d'officiers, de mécaniciens, de chimistes, qui ont
+recruté les corps savants de l'armée, ou qui, répandus dans les
+manufactures, ont porté si haut la perfection des arts, et donné à
+l'industrie française sa haute supériorité.
+
+Cependant le nouveau gouvernement était environné d'ennemis qui
+s'agitaient publiquement. La Vendée, le Languedoc et la Belgique
+étaient déchirés par les troubles et les insurrections. Le parti de
+l'étranger, qui, depuis plusieurs mois, faisait tous les jours des
+progrès, voyait avec dépit un changement qui détruisait ses
+espérances. Les anarchistes n'écoutaient que leur animosité contre
+Siéyes[6]. La loi rendue le 19 brumaire à Saint-Cloud, avait chargé
+le gouvernement de prendre les mesures qui seraient nécessaires pour
+rétablir la tranquillité de la république. Elle avait expulsé du
+corps-législatif cinquante-cinq députés. Un grand nombre d'autres
+étaient mécontents de l'ajournement des chambres; ils persistaient à
+rester à Paris et à s'y réunir. C'était la première fois, depuis la
+révolution, que la tribune était muette et le corps-législatif en
+vacances. Les bruits les plus sinistres agitaient l'opinion; le
+ministre de la police proposa en conséquence des mesures qui devaient
+réprimer l'audace du parti anarchiste. Un décret condamna à la
+déportation cinquante-neuf des principaux meneurs: trente-sept à la
+Guyane, et vingt-deux à l'île d'Oléron; ce décret fut généralement
+désapprouvé, l'opinion répugnait à toute mesure violente: cependant il
+eut un effet salutaire. Les anarchistes, frappés à leur tour de
+terreur, se dispersèrent. C'était tout ce qu'on voulait, et peu de
+temps après le décret de déportation fut converti en une simple mesure
+de surveillance qui cessa bientôt elle-même.
+
+ [6] Siéyes était fréquemment alarmé de ce que les jacobins
+ tramaient dans Paris, et des menaces qu'ils faisaient d'enlever
+ les consuls. Ce qui fit dire à Napoléon réveillé à trois heures
+ du matin par ce consul que venait d'inquiéter un rapport de
+ police: «_Laissez-les faire, en guerre comme en amour, pour en
+ finir, il faut se voir de près; qu'ils viennent. Autant terminer
+ aujourd'hui qu'un autre jour._»
+
+ Ces craintes étaient exagérées. Les menaces sont plus faciles à
+ faire qu'à effectuer, et dans la manière des anarchistes, elles
+ précèdent toujours de beaucoup toute espèce d'exécution.
+
+Le public s'attribua le rapport de ce décret. On crut que
+l'administration avait rétrogradé: on eut tort, elle n'avait voulu
+qu'épouvanter; elle avait atteint son but.
+
+Bientôt l'esprit public changea dans toute la France. Les citoyens
+s'étaient réunis, les actes d'adhésion des départements arrivaient en
+foule, et les malveillants de quelque parti qu'ils fussent, cessaient
+d'être dangereux. La loi des ôtages, qui avait jeté un grand nombre de
+citoyens dans les prisons fut rapportée[7]. Des lois intolérantes
+avaient été rendues contre les prêtres par les gouvernements
+précédents; la persécution avait été poussée aussi loin que le pouvait
+faire la haine des théophilanthropes. Prêtres réfractaires ou prêtres
+assermentés, tous étaient cependant dans la même proscription; les uns
+avaient été déportés à l'île de Rhé, d'autres à la Guyane, d'autres à
+l'étranger, d'autres gémissaient dans les prisons. On adopta pour
+principe que la conscience n'était pas du domaine de la loi, et que le
+droit du souverain devait se borner à exiger obéissance et fidélité.
+
+ [7] La loi des ôtages avait été rendue le 12 juillet 1799: elle
+ avait été dictée par les jacobins du manège; elle pesait sur cent
+ cinquante à deux cents mille citoyens qu'elle mettait hors de la
+ protection des lois; elle les rendait responsables, dans leurs
+ personnes et leurs propriétés, de tous les évènements provenant
+ des troubles civils. Ces individus étaient les parents des
+ émigrés, les nobles, les aïeuls, aïeules, pères et mères de tout
+ ce qui faisait partie des bandes armées, chouans ou voleurs de
+ diligence. Par l'article 5, les administrateurs des départements
+ étaient autorisés à réunir des ôtages pris dans ces classes, dans
+ une commune centrale de leur département, et à déporter, à la
+ Guyane, quatre de ces ôtages pour tout fonctionnaire public,
+ militaire ou acquéreur de domaines nationaux, assassiné: ces
+ classes devaient en outre pourvoir, par des amendes
+ extraordinaires, aux dépenses qu'occasioneraient les
+ dénonciateurs et surveillants; ils étaient passibles des
+ indemnités dues aux patriotes par l'effet des troubles civils. En
+ conséquence de cette loi, plusieurs milliers de vieillards, de
+ femmes, étaient arrêtés. Un grand nombre était en fuite. Cette
+ loi fut rapportée. Des courriers furent envoyés aussitôt dans
+ tous les départements pour faire ouvrir les prisons.
+
+
+§ V.
+
+Si la question eût été ainsi posée à l'assemblée constituante, et
+qu'on n'eût point exigé un serment à la constitution civile du
+clergé, ce qui était entrer dans des discussions théologiques, aucun
+prêtre n'eût été réfractaire. Mais Talleyrand et d'autres membres de
+cette assemblée imposèrent ce serment, dont les conséquences ont été
+si funestes à la France.
+
+La constitution civile du clergé, devenue loi de l'état, il fallait
+protéger les prêtres, en assez grand nombre, qui s'y étaient
+conformés, et il est probable que ce clergé aurait formé l'église
+nationale; mais, quand l'assemblée législative et la convention firent
+fermer les églises, supprimèrent les dimanches, et traitèrent avec le
+même mépris les prêtres assermentés et les réfractaires, on donna gain
+de cause à ces derniers.
+
+Napoléon, qui avait beaucoup médité sur les matières de religion, en
+Italie et en Égypte, avait à cet égard des idées arrêtées; il se hâta
+de faire cesser les persécutions. Son premier acte fut d'ordonner la
+mise en liberté de tous les prêtres mariés ou assermentés, qui étaient
+détenus ou déportés. L'emportement des factions avait été tel, que
+même ces deux classes avaient été persécutées en masse.--On décréta
+que tout prêtre déporté, emprisonné, etc., qui ferait serment d'être
+fidèle au gouvernement établi, serait sur-le-champ mis en liberté. Peu
+de temps après ce décret, plus de vingt mille vieillards rentrèrent
+dans leurs familles. Quelques prêtres ignorants persistèrent dans leur
+obstination, ils restèrent dans l'exil. Mais alors ils se condamnaient
+eux-mêmes; car les préceptes du christianisme ne sont pas susceptibles
+d'interprétation, et le serment de fidélité au gouvernement ne peut
+être refusé sans crime.
+
+Dans le même temps, les lois sur les décades furent rapportées, les
+églises rendues au culte et des pensions accordées aux religieux et
+religieuses qui prêteraient serment de fidélité au gouvernement. La
+plupart se soumirent, et, par là, des milliers d'individus furent
+arrachés à la misère. Les églises se rouvrirent dans les campagnes,
+les cérémonies intérieures furent permises, tous les cultes furent
+protégés, et le nombre des théophilanthropes diminua beaucoup.
+
+
+§ VI.
+
+Le pape Pie VI était mort, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, à
+Valence, où il s'était retiré après les évènements d'Italie. Napoléon,
+revenant d'Égypte, s'était entretenu quelques instants dans cette
+ville avec monsignor Spina, aumônier du pape, et que depuis il fit
+nommer cardinal et archevêque de Gênes. Il apprit qu'aucun honneur
+funèbre n'avait été rendu à ce pontife; et que son corps était déposé
+dans la sacristie de la cathédrale. Un décret des consuls ordonna que
+les honneurs accoutumés lui fussent décernés, et qu'un monument en
+marbre fût élevé sur sa tombe. C'était un hommage à un souverain
+malheureux, et au chef de la religion du premier consul et de la
+pluralité des Français.
+
+Chaque jour le gouvernement consulaire, par des actes de justice et de
+générosité, s'efforçait de réparer les fautes et les injustices des
+gouvernements précédents. Les membres de l'assemblée constituante, qui
+avaient reconnu la souveraineté du peuple, furent rayés de la liste
+des émigrés par une décision adoptée comme principe. Cela excita
+beaucoup d'inquiétudes; les émigrés vont rentrer en foule, disait-on;
+le parti royal va relever la tête, comme en fructidor; les
+républicains vont être massacrés.
+
+La Fayette[8], Latour-Maubourg, Bureau de Puzy, etc., rentrèrent en
+France, et dans la jouissance de leurs biens, qui n'étaient pas
+aliénés.
+
+ [8] Le général La Fayette qui avait commencé la révolution, avait
+ abandonné son armée devant Sedan, et passé à l'étranger. Arrêté
+ par les Prussiens, il avait été livré au gouvernement autrichien,
+ qui le tenait en prison. A l'époque du traité de Léoben, quoique
+ le gouvernement français ne prît aucun intérêt à ce général,
+ Napoléon crut de l'honneur de la France, d'exiger que la cour
+ d'Autriche le mît en liberté; il l'obtint; mais La Fayette était
+ sur la liste des émigrés, et ne pouvait encore rentrer en France.
+
+ Cet homme, qui a joué un si grand rôle dans nos premières
+ dissensions politiques, est né en Auvergne. Lors de la guerre
+ d'Amérique, il avait servi sous Washington, et s'y était
+ distingué. C'était un homme sans talents, ni civils ni militaires;
+ esprit borné, caractère dissimulé, dominé par des idées vagues de
+ liberté, mal digérées chez lui et mal conçues. Du reste, dans la
+ vie privée, La Fayette était un honnête homme.
+
+Depuis le 18 fructidor un grand nombre d'individus restaient déportés
+à la Guyane, à Sinnamary, à l'île d'Oléron. Ils avaient été traités
+ainsi sans jugement. Plusieurs d'entre eux étaient plus distingués par
+leurs talents que par leur caractère. Napoléon voulut user
+d'indulgence à leur égard, mais le parti à prendre était difficile et
+fort contesté; c'était faire le procès au 18 fructidor. Les
+commissions législatives étaient composées de députés qui avaient pris
+part à la loi du 19. Rapporter cette loi eût été une véritable
+réaction; Pichegru, Imbert Colombès, Willot, rentreraient donc en
+France! D'ailleurs, la révolution de fructidor, quelque injuste,
+quelque illégale qu'elle fût, avait évidemment sauvé la république; et
+dès lors, on ne pouvait pas la condamner. On conçut l'idée de déclarer
+que les déportés seraient considérés comme émigrés. C'était les mettre
+à la disposition du gouvernement, qui ne tarda pas de laisser rentrer
+tous ceux qui n'avaient pas eu des intelligences coupables avec
+l'étranger. Leur conduite fut surveillée pendant quelque temps, et ils
+finirent par être définitivement rayés de la liste des émigrés.
+Plusieurs d'entre eux, tels que Portalis, Carnot, Barbé-Marbois, etc.,
+furent même appelés à remplir des fonctions publiques. C'était le
+règne d'un gouvernement fort et au-dessus des factions. Napoléon
+disait: «J'ai ouvert un grand chemin; qui marchera droit sera protégé;
+qui se jettera à droite ou à gauche, sera puni.»
+
+
+§ VII.
+
+D'autres malheureux gémissaient entre la vie et la mort. Il y avait
+quelques années qu'un bâtiment parti d'Angleterre, pour se rendre dans
+la Vendée, ayant à bord neuf personnes des plus anciennes familles de
+France, des Talmont, des Montmorency, des Choiseul, avait fait
+naufrage sur la côte de Calais; ces passagers étaient des émigrés. On
+les avait arrêtés, et, depuis lors, ils avaient été traînés de prisons
+en prisons, de tribunaux en tribunaux, sans que leur sort fût décidé.
+Le fait de leur arrivée en France n'était pas de leur volonté;
+c'étaient des naufragés: mais on arguait contre eux du lieu de leur
+destination. Ils disaient bien qu'ils allaient dans l'Inde; mais le
+bâtiment, ses provisions, tout témoignait qu'ils allaient dans la
+Vendée. Sans entrer dans ces discussions, Napoléon vit que la position
+de ces hommes était sacrée; ils étaient sous les lois de
+l'hospitalité. Envoyer au supplice des malheureux qui avaient mieux
+aimé se livrer à la générosité de la France, que de se jeter dans les
+flots, eût été une singulière barbarie. Napoléon jugea que les lois
+contre les émigrés étaient des lois politiques, et que la politique
+de ces lois ne serait pas violée, s'il usait d'indulgence envers des
+personnes qui se trouvaient dans un cas tout-à-fait extraordinaire.
+
+Il avait déja jugé une question pareille, lorsque étant général
+d'artillerie, il armait les côtes du midi. Des membres de la famille
+Chabrillant, se rendant d'Espagne en Italie, avaient été pris par un
+corsaire, et amenés à Toulon; ils avaient été aussitôt jetés dans les
+prisons. Le peuple, sachant qu'ils étaient émigrés, voulait les
+massacrer. Napoléon profita de sa popularité; par le moyen des
+canonniers et des ouvriers de l'arsenal, qui étaient les plus exaltés,
+il préserva cette famille de tout malheur; mais craignant une nouvelle
+insurrection du peuple, il la fit monter dans des caissons vides qu'il
+envoya aux îles d'Hyères, et la sauva.
+
+Le gouvernement anglais ne montra pas une générosité pareille envers
+Napper-Thandy, Blackwell et autres Irlandais, qui, jetés par un
+naufrage sur les côtes de Norwège, traversaient le territoire de
+Hambourg pour retourner à Paris. Ils avaient été naturalisés Français,
+et étaient officiers au service de la république. Le ministre anglais,
+à Hambourg, força le sénat de les arrêter à leur passage; et, qui le
+croirait? l'Europe entière s'ameuta contre ces malheureux! Les
+gouvernements russe et autrichien appuyaient les demandes de celui
+d'Angleterre, pour qu'ils lui fussent remis. Les citoyens de Hambourg
+avaient résisté quelque temps; mais, voyant la France déchue de sa
+considération, et accablée de revers, tant en Allemagne qu'en Italie,
+ils avaient fini par céder.
+
+La France avait d'autant plus de raisons de se trouver offensée de
+cette conduite, que la ville de Hambourg avait été long-temps le
+refuge de vingt mille émigrés français, qui, de là, avaient organisé
+des armées, et tramé des complots contre la république; tandis que
+deux malheureux officiers au service de la république, ayant le
+caractère sacré du malheur et du naufrage, étaient livrés à leurs
+bourreaux.
+
+Un décret des consuls mit un embargo sur les bâtiments hambourgeois
+qui se trouvaient dans les ports de France, rappela de Hambourg les
+agents diplomatiques et commerciaux français, et renvoya ceux de cette
+ville.
+
+Bientôt, après ce temps, les armées françaises ayant eu des succès, et
+les heureux changements du 18 brumaire se faisant sentir chaque jour,
+le sénat se hâta d'écrire une longue lettre à Napoléon pour lui
+témoigner son repentir. Napoléon répondit celle-ci:
+
+«J'ai reçu votre lettre, messieurs; elle ne vous justifie pas. Le
+courage et la vertu sont les conservateurs des états: la lâcheté et le
+crime sont leur ruine. Vous avez violé l'hospitalité, ce qui n'est
+jamais arrivé parmi les hordes les plus barbares du désert. Vos
+concitoyens vous le reprocheront à jamais. Les deux infortunés que
+vous avez livrés meurent illustres; mais leur sang fera plus de mal à
+leurs persécuteurs que ne le pourrait faire une armée.»
+
+Une députation solennelle du sénat vint aux Tuileries faire des
+excuses publiques à Napoléon. Il leur témoigna de nouveau toute son
+indignation, et lorsque ces envoyés alléguèrent leur faiblesse, il
+leur dit: «Eh bien! n'aviez-vous pas la ressource des états faibles?
+n'étiez-vous pas les maîtres de les laisser échapper?»
+
+Le directoire avait adopté le principe d'entretenir les prisonniers
+français en Angleterre, pendant que l'Angleterre entretiendrait les
+siens en France: nous avions en Angleterre, plus de prisonniers que
+cette puissance n'en avait en France. Les vivres en Angleterre étaient
+plus chers qu'en France; dès lors cet état de choses était onéreux
+pour celle-ci. A cet inconvénient se joignait celui d'autoriser le
+gouvernement anglais à avoir, sous le prétexte de comptabilité, des
+intelligences dans l'intérieur de la république. Le gouvernement
+consulaire s'empressa de changer cet arrangement. Chaque nation se
+trouva chargée du soin des prisonniers qu'elle gardait.
+
+
+§ VIII.
+
+Dans la situation où se trouvaient les esprits, on avait besoin de
+rallier, de réunir les différents partis qui avaient divisé la nation,
+afin de pouvoir l'opposer tout entière à ses ennemis extérieurs.
+
+Le serment de haine à la royauté fut supprimé comme inutile et
+contraire à la majesté de la république, qui, reconnue partout,
+n'avait pas besoin de pareils moyens. Il fut également décidé qu'on ne
+célébrerait plus le 21 janvier. Cet anniversaire ne pouvait être
+considéré que comme un jour de calamité nationale. Napoléon s'en était
+déja expliqué au sujet du 10 août. On célèbre une victoire, disait-il;
+mais on pleure sur les victimes même ennemies. La fête du 21 janvier
+est immorale, continuait-il, sans juger si la mort de Louis XVI fut
+juste ou injuste, politique ou impolitique, utile ou inutile; et même
+dans le cas où elle serait jugée juste, politique et utile, ce n'en
+serait pas moins un malheur. En pareille circonstance, l'oubli est ce
+qu'il y a de mieux.
+
+Les emplois furent donnés à des hommes de tous les partis et de toutes
+les opinions modérées. L'effet fut tel, qu'en peu de jours il se fit
+un changement général dans l'esprit de la nation. Celui qui, hier,
+prêtait l'oreille aux propositions de l'étranger et aux commissaires
+des Bourbons, parce qu'il craignait par-dessus tout les principes de
+la société du Manège et le retour de la terreur, prenant aujourd'hui
+confiance dans le gouvernement vraiment national, fort et généreux,
+qui venait de s'établir, rompait ses engagements, et se replaçait dans
+le parti de la nation et de la révolution. La faction de l'étranger en
+fut un moment étonnée; bientôt elle se consola, et voulut donner le
+change à l'opinion, en cherchant à persuader que Napoléon travaillait
+pour les Bourbons.
+
+
+§ IX.
+
+Un des principaux agents du corps diplomatique demanda et obtint une
+audience de Napoléon. Il lui avoua qu'il connaissait le comité des
+agents des Bourbons, à Paris; que, désespérant du salut de la patrie,
+il avait pris des engagements avec eux, parce qu'il préférait tout au
+règne de la terreur: mais, le 18 brumaire, venant de recréer un
+gouvernement national, non-seulement il renonçait à ses relations,
+mais venait lui faire connaître ce qu'il savait, à condition toutefois
+que son honneur ne serait pas compromis, et que ces individus
+pourraient s'éloigner en sûreté.
+
+Il présenta même à Napoléon deux des agents, Hyde-de-Neuville et
+Dandigné. Napoléon les reçut à dix heures du soir dans un des petits
+appartements du Luxembourg. Il y a peu de jours, lui dirent-ils, nous
+étions assurés du triomphe, aujourd'hui tout a changé. Mais, général,
+seriez-vous assez imprudent pour vous fier à de pareils évènements!
+vous êtes en position de rétablir le trône, de le rendre à son maître
+légitime; nous agissons de concert avec les chefs de la Vendée, nous
+pouvons les faire tous venir ici. Dites-nous ce que vous voulez faire;
+comment vous voulez marcher; et si vos intentions s'accordent avec les
+nôtres, nous serons tous à votre disposition.
+
+Hyde-de-Neuville parut un jeune homme spirituel, ardent sans être
+passionné. Dandigné parut un furibond. Napoléon leur répondit: «Qu'il
+ne fallait pas songer à rétablir le trône des Bourbons en France,
+qu'ils n'y pourraient arriver qu'en marchant sur cinq cent mille
+cadavres; que son intention était d'oublier le passé, et de recevoir
+les soumissions de tous ceux qui voudraient marcher dans le sens de la
+nation; qu'il traiterait volontiers avec Châtillon, Bernier, Bourmont,
+Suzannet, d'Autichamp, etc.: mais à condition que ces chefs seraient
+désormais fidèles au gouvernement national, et cesseraient toute
+intelligence avec les Bourbons et l'étranger.»
+
+Cette conférence dura une demi-heure, et l'on se convainquit de part
+et d'autre, qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre sur une pareille
+base.
+
+Les nouveaux principes adoptés par les consuls, et les nouveaux
+fonctionnaires firent disparaître les troubles de Toulouse, les
+mécontents du midi, et l'insurrection de la Belgique. La réputation de
+Napoléon était chère aux Belges, et influa heureusement sur les
+affaires publiques dans ces départements, que la persécution des
+prêtres avait mis en feu l'année précédente.
+
+Cependant la Vendée et la chouannerie troublaient dix-huit
+départements de la république. Les affaires allaient si mal, que
+Châtillon, chef des Vendéens, s'était emparé de Nantes; il est vrai
+qu'il n'avait pu s'y maintenir vingt-quatre heures. Mais les chouans
+exerçaient leurs ravages jusqu'aux portes de la capitale. Les chefs
+repondaient aux proclamations du gouvernement par d'autres
+proclamations, où ils disaient qu'ils se battaient pour le
+rétablissement du trône et de l'autel, et qu'ils ne voyaient dans le
+directoire ou les consuls que des usurpateurs.
+
+Un grand nombre de généraux et d'officiers de l'armée, trahissaient la
+république, et s'entendaient avec les chefs des chouans. Le peu de
+confiance que leur avait inspiré le directoire, l'ancien désordre qui
+régnait dans toutes les parties de l'administration, avaient porté ces
+officiers à oublier leur honneur et leur devoir, pour se ménager un
+parti qu'ils croyaient au moment de triompher. Plusieurs furent assez
+éhontés pour en venir faire la confidence à Napoléon, en lui déclarant
+avoir obéi aux circonstances, et lui offrant de racheter ce moment
+d'incertitude par des services d'autant plus importants, qu'ils
+étaient dans la confidence des chouans et des Vendéens.
+
+Des négociations furent ouvertes avec des chefs de la Vendée, en même
+temps que des forces considérables furent dirigées contre eux. Tout
+annonçait la destruction prochaine de leurs bandes; mais les causes
+morales agissaient davantage. La renommée de Napoléon qui était grande
+dans la Vendée, fit craindre aux chefs que l'opinion du pays ne les
+abandonnât.
+
+Le 17 janvier, à Montluçon, Châtillon, Suzannet, d'Autichamp, l'abbé
+Bernier, chefs de l'insurrection de la rive gauche de la Loire, se
+soumirent.
+
+Le général Hédouville négocia le traité qui fut signé, le 17 janvier,
+à Montluçon. Cette pacification n'avait rien de commun avec celles qui
+avaient précédé: c'étaient des Français qui rentraient dans le sein de
+la nation, et se soumettaient avec confiance au gouvernement. Toutes
+les mesures administratives, financières, ecclésiastiques,
+consolidèrent de jour en jour davantage la tranquillité de ces
+départements.
+
+Ces chefs vendéens furent reçus plusieurs fois à la Malmaison. La paix
+une fois faite, Napoléon n'eut qu'à se louer de leur conduite.
+
+Bernier était curé de Saint-Lô. C'était un homme de peu de taille et
+d'une mince apparence. Il était bon prédicateur, rusé, et savait
+inspirer le fanatisme à ses paysans sans le partager. Il avait eu une
+grande influence dans la Vendée; son crédit avait un peu diminué, mais
+restait cependant encore assez considérable pour rendre des services
+au gouvernement. Il s'attacha au premier consul, et fut fidèle à ses
+engagements: il fut chargé de négocier le concordat avec la cour de
+Rome. Napoléon le nomma évêque d'Orléans.
+
+--Châtillon était un vieux gentilhomme de soixante ans, bon, loyal,
+ayant peu d'esprit, mais quelque vigueur. Il venait de se marier, ce
+qui contribua à le rendre fidèle à ses promesses. Il habitait
+alternativement Paris, Nantes, et ses terres. Il obtint dans la suite
+plusieurs graces du premier consul. Châtillon pensait qu'on aurait pu
+continuer la guerre de la Vendée quelques mois de plus; mais que,
+depuis le 18 brumaire, les chefs ne pouvaient plus compter sur la
+masse de la population. Il avouait aussi que vers la fin des campagnes
+d'Italie, la réputation du général Bonaparte avait tant exalté
+l'imagination des paysans vendéens, qu'on avait été au moment de
+laisser là les droits des Bourbons, et d'envoyer une députation pour
+lui proposer de se mettre sous son influence.
+
+--d'Autichamp avait fait plusieurs campagnes comme simple hussard dans
+les troupes de la république, pendant la grande terreur. C'était un
+homme d'un esprit borné; mais ayant le ton, les manières et l'élégance
+que comportaient son éducation et l'usage du grand monde.
+
+--Sur la rive droite de la Loire, Georges et la Prévelaye étaient à la
+tête des bandes de Bretagne; Bourmont commandait celles du Maine;
+Frotté, celles de Normandie. La Prevelaye et Bourmont se soumirent, et
+vinrent à Paris. Georges et Frotté voulurent continuer la guerre.
+C'était un état de licence qui leur permettait, sous des couleurs
+politiques, de se livrer à toute espèce de brigandage; de rançonner
+les riches, sous prétexte qu'ils étaient acquéreurs de domaines
+nationaux; de voler les diligences, parce qu'elles portaient les
+déniers de l'état; de piller les banquiers, parce qu'ils avaient des
+relations avec les caisses publiques, etc. Ils interceptaient les
+communications entre Brest et Paris. Ils entretenaient des
+intelligences avec tout ce que la capitale nourrit de plus vil, avec
+des hommes qui vivent dans les antres de jeu et les mauvais lieux: ils
+y apportaient leurs rapines, y faisaient leurs enrôlements, y
+puisaient des renseignements pour rendre profitables les guet-apens
+qu'ils tendaient sur les routes.
+
+Les généraux Chambarlhac et Gardanne entrèrent dans le département de
+l'Orne, à la tête de deux colonnes mobiles, pour se saisir de Frotté.
+Ce chef, jeune, actif, rusé, était redouté et causait beaucoup de
+désordres. Il fut surpris dans la maison du nommé Guidal, général
+commandant à Alençon, qui avait des intelligences avec lui, qui
+jouissait de sa confiance, et qui le trahit. Il fut jugé, et passa par
+les armes.
+
+Ce coup d'éclat rétablit la tranquillité dans cette province. Il ne
+resta plus que Brulard et quelques chefs de peu de valeur, qui,
+profitant de la facilité que leur offrait la croisière anglaise,
+débarquaient sur les côtes, répandaient des libelles, et exerçaient
+l'espionnage en faveur de l'Angleterre.
+
+Georges se soutenait dans le Morbihan, au moyen des secours d'armes et
+d'argent que lui fournissaient les Anglais. Attaqué, battu, cerné à
+Grand-Champ par le général Brune, il capitula, rendit ses canons, ses
+armes, et promit de vivre en bon et paisible sujet. Il demanda
+l'honneur d'être présenté au premier consul, et reçut la permission de
+se rendre à Paris. Napoléon chercha inutilement à faire sur lui
+l'impression qu'il avait faite sur un grand nombre de Vendéens, à
+faire parler la fibre française, l'honneur national, l'amour de la
+patrie: aucune de ces cordes ne vibra....
+
+La guerre de l'Ouest se trouvait ainsi terminée; plusieurs bons
+régiments devinrent disponibles.
+
+Pendant que tout s'améliorait, le travail de la constitution touchait
+à sa fin; les deux consuls et les deux commissions s'en occupaient
+sans relâche. Le gouvernement s'occupa peu de politique extérieure.
+Toutes ses démarches se bornèrent à la Prusse. Le roi avait une armée
+sur pied au moment où le duc d'Yorck avait débarqué en Hollande; cela
+avait donné de l'inquiétude.
+
+L'aide-de-camp Duroc fut envoyé à Berlin avec une lettre au roi; son
+but était de sonder les dispositions du cabinet. Il réussit dans sa
+mission, fut accueilli avec distinction, avec bienveillance, par la
+reine. Les courtisans de cette cour, toute militaire, se complaisaient
+dans le récit des guerres d'Italie et d'Égypte; ils étaient fort
+satisfaits du triomphe qu'avait obtenu le parti militaire en France,
+en arrachant aux avocats les rênes du gouvernement. On eut tout lieu
+d'être content des dispositions de la Prusse, qui peu après mit son
+armée sur le pied de paix.
+
+
+§ X.
+
+La commission législative, intermédiaire des cinq-cents, fut
+successivement présidée par Lucien, Boulay de la Meurthe, Daunou,
+Jacqueminot; celle des anciens, par Lemercier, Lebrun, Regnier.
+
+Boulay fut depuis ministre d'état, président de la section de
+législation au conseil d'état.
+
+Daunou était oratorien, député du Pas-de-Calais, homme de bonnes
+moeurs, bon écrivain: il avait rédigé la constitution de l'an III, il
+fut le rédacteur de celle de l'an VIII: il a été archiviste impérial.
+
+Jacqueminot était de Nancy, il est mort sénateur.
+
+Lebrun fut troisième consul.
+
+Regnier devint grand-juge et duc de Massa.
+
+Les commissions législatives intermédiaires délibéraient en secret. Il
+eût été d'un mauvais effet de rendre publiques les discussions d'une
+assemblée qui ne se trouvait souvent formée que de 15 ou 16 membres.
+Ces deux commissions, aux termes de la loi du 19 brumaire, ne
+pouvaient rien sans l'initiative du gouvernement qui l'exerçait, en
+provoquant l'attention de la commission des cinq-cents sur un objet
+déterminé; celle-ci rédigeait sa résolution, qui était convertie en
+loi par la commission des anciens.
+
+La première loi importante de cette session extraordinaire fut
+relative au serment. On ne pouvait le prêter qu'à la constitution qui
+n'existait plus; il fut conçu en ces termes: «Je jure fidélité à la
+république une et indivisible, fondée sur la souveraineté du peuple,
+le régime représentatif, le maintien de l'égalité, la liberté et la
+sûreté des personnes et des propriétés.»
+
+Les deux conseils se réunissaient de droit, le 19 février 1800; le
+seul moyen de les prévenir était de promulguer une nouvelle
+constitution, et de la présenter à l'acceptation du peuple, avant
+cette époque. Les trois consuls et les deux commissions législatives
+intermédiaires se réunirent à cet effet en comité, pendant le mois de
+décembre, dans l'appartement de Napoléon, depuis neuf heures du soir
+jusqu'à trois heures du matin. Daunou fut chargé de la rédaction. La
+confiance de l'assemblée reposait entièrement dans la réputation et
+les connaissances de Siéyes. On vantait depuis long-temps la
+constitution qu'il avait dans son porte-feuille. Il en avait laissé
+percer quelques idées qui avaient germé parmi ses nombreux partisans,
+et qui de là s'étant répandues dans le public, avaient porté au plus
+haut point cette réputation que, dès la constituante, Mirabeau s'était
+plu à lui faire, lorsqu'il disait à la tribune: «_Le silence de Siéyes
+est une calamité nationale._» En effet, il s'était fait connaître par
+plusieurs écrits profondément pensés: il avait suggéré, à la chambre
+du tiers-état, l'idée-mère de se déclarer assemblée nationale; il
+avait proposé le serment du jeu de paume, la suppression des
+provinces et le partage du territoire de la république en
+départements: il avait professé une théorie du gouvernement
+représentatif et de la souveraineté du peuple, pleine d'idées
+lumineuses et qui étaient passées en principes. Le comité s'attendait
+à prendre connaissance de son projet de constitution, tant médité; il
+pensait n'avoir à s'occuper que de le reviser, le modifier, et le
+perfectionner par des discussions profondes. Mais, à la première
+séance, Siéyes ne dit rien: il avoua qu'il avait beaucoup de matériaux
+en porte-feuille, mais qu'ils n'étaient ni classés, ni coordonnés. A
+la séance suivante, il lut un rapport sur les listes de notabilité. La
+souveraineté était dans le peuple; c'était le peuple qui devait
+directement ou indirectement commettre à toutes les fonctions; or, le
+peuple, qui est merveilleusement propre à distinguer ceux qui méritent
+sa confiance, ne l'est pas à assigner le genre de fonctions qu'ils
+doivent occuper. Il établissait trois listes de notabilité: 1º
+communale, 2º départementale, 3º nationale. La première se composait
+du dixième de tous les citoyens de chaque commune, choisis parmi les
+habitants eux-mêmes; la deuxième, du dixième des citoyens portés sur
+les listes communales du département; la troisième, du dixième des
+individus inscrits sur les listes départementales: cette liste se
+réduisait à six mille personnes, qui formaient la notabilité
+nationale. Cette opération devait se faire tous les cinq ans; et tous
+les fonctionnaires publics, dans tous les ordres, devaient être pris
+sur ces listes, savoir: le gouvernement, les ministres, la
+législature, le sénat ou grand-jury, le conseil-d'état, le tribunal de
+cassation, et les ambassadeurs, sur la liste nationale; les préfets,
+les juges, les administrateurs, sur la liste départementale; les
+administrations communales, les juges-de-paix, sur la liste communale.
+Par là, tout fonctionnaire public, les ministres même seraient
+représentants du peuple, auraient un caractère populaire. Ces idées
+eurent le plus grand succès: répandues dans le public, elles firent
+concevoir les plus heureuses espérances; elles étaient neuves, et l'on
+était fatigué de tout ce qui avait été proposé depuis 1789; elles
+venaient d'ailleurs d'un homme qui avait une grande réputation dans le
+parti républicain; elles paraissaient être une analyse de ce qui avait
+existé dans tous les siècles. Ces listes de notabilité étaient des
+espèces de listes de noblesse non héréditaire, mais de choix.
+Cependant les gens sensés virent tout d'abord le défaut de ce
+systême, qui gênerait le gouvernement, en l'empêchant d'employer un
+grand nombre d'individus propres aux fonctions, parce qu'ils ne
+seraient pas sur les listes nationale, départementale, communale.
+Cependant le peuple serait privé de toute influence directe dans la
+nomination de la législature; il n'y aurait qu'une participation fort
+illusoire et toute métaphysique.
+
+Encouragé par ce succès, Siéyes fit connaître dans les séances
+suivantes la théorie de son jury constitutionnel, qu'il consentit à
+nommer sénat conservateur. Il avait cette idée dès la constitution de
+l'an III, mais elle avait été repoussée par la convention. «La
+constitution, disait-il, n'est pas vivante, il faut un corps de juges
+en permanence, qui prennent ses intérêts, et l'interprètent dans tous
+les cas douteux. Quelle que soit l'organisation sociale, elle sera
+composée de divers corps: l'un aura le soin de gouverner; l'autre de
+discuter et de sanctionner les lois. Ces corps, dont les attributions
+seront fixées par la constitution, se choqueront souvent,
+l'interpréteront différemment, le jury national sera là, pour les
+raccorder et faire rentrer chaque corps dans son orbite.» Le nombre
+des membres fut fixé à quatre-vingts, au moins âgés de quarante ans.
+Ces quatre-vingts sages, dont la carrière politique était terminée, ne
+pourraient plus occuper aucune fonction publique. Cette idée plut
+généralement, et fut commentée de diverses manières: les sénateurs
+étaient à vie, c'était une nouveauté depuis la révolution, et
+l'opinion souriait à toute idée de stabilité; elle était fatiguée des
+incertitudes et de la variété qui s'étaient succédé depuis dix ans.
+
+Peu après il fit connaître sa théorie de la représentation nationale;
+il la composait de deux branches: un corps-législatif de deux-cents
+cinquante députés, ne discutant pas, mais qui semblable à la
+grand'chambre du parlement, voterait et délibérerait au scrutin; un
+tribunal de cent députés, qui, semblable aux enquêtes, discuterait,
+rapporterait, plaiderait contre les résolutions rédigées par un
+conseil d'état, nommé par le gouvernement, qui se trouverait investi
+de la prérogative de rédiger les lois. Au lieu d'un corps-législatif,
+turbulent, agité par des factions et par ses motions d'ordre si
+intempestives, on aurait un corps grave, qui délibérerait après avoir
+écouté une longue discussion dans le silence des passions. Cependant
+le tribunat aurait la double fonction de dénoncer au sénat les actes
+du gouvernement inconstitutionnels, même les lois adoptées par le
+corps-législatif; et, à cet effet, le gouvernement ne pourrait les
+proclamer que dix jours après leur adoption par le corps-législatif.
+Ces idées furent accueillies favorablement du comité et du public. On
+était si ennuyé des bavardages des tribunes, de ces intempestives
+motions d'ordre qui avaient fait tant de mal et si peu de bien, et
+d'où étaient nées tant de sottises et si peu de bonnes choses, qu'on
+se flatta de plus de stabilité dans la législation, et de plus de
+tranquillité et de repos; c'était ce que l'on desirait.
+
+Plusieurs séances furent employées à la rédaction, et à des objets de
+détails relatifs à la comptabilité et aux lois. Le moment vint enfin
+où Siéyes fit connaître l'organisation de son gouvernement; c'était le
+chapiteau, la portion la plus importante de cette belle architecture,
+et dont l'influence devait être le plus sentie par le peuple. Il
+proposa un grand-électeur à vie, choisi par le sénat conservateur,
+ayant un revenu de six millions, une garde de trois mille hommes, et
+habitant le palais de Versailles: les ambassadeurs étrangers seraient
+accrédités près de lui; il accréditerait les ambassadeurs et ministres
+français dans les cours étrangères. Les actes du gouvernement, les
+lois, la justice, seraient rendus en son nom. Il serait le seul
+représentant de la gloire, de la puissance, de la dignité nationales;
+il nommerait deux consuls, un de la paix, un de la guerre; mais là se
+bornerait toute son influence sur les affaires: il pourrait, il est
+vrai, destituer les consuls et les changer; mais aussi le sénat
+pourrait, lorsqu'il jugerait cet acte arbitraire et contraire à
+l'intérêt national, _absorber le grand-électeur_. L'effet de cette
+absorption équivaudrait à une destitution; la place devenait vacante,
+le grand-électeur prenait place dans le sénat pour le reste de sa vie.
+
+
+§ XI.
+
+Napoléon avait peu parlé dans les séances précédentes, il n'avait
+aucune expérience des assemblées: il ne pouvait que s'en rapporter à
+Siéyes, qui avait assisté aux constitutions de 1791, 93, 95; à Daunou,
+qui passait pour un des principaux auteurs de cette dernière; enfin,
+aux trente ou quarante membres des commissions, qui tous s'étaient
+distingués dans la législature, et qui prenaient d'autant plus
+d'intérêt à l'organisation des corps, qui devaient faire la loi,
+qu'ils étaient appelés à faire partie de ces corps. Mais le
+gouvernement le regardait; il s'éleva donc contre des idées si
+extraordinaires. Le grand-électeur disait-il, s'il s'en tient
+strictement aux fonctions que vous lui assignez, sera l'ombre, mais
+l'ombre décharnée d'un roi fainéant. Connaissez-vous un homme d'un
+caractère assez vil pour se complaire dans une pareille singerie; s'il
+abuse de sa prérogative, vous lui donnez un pouvoir absolu. Si, par
+exemple, j'étais grand-électeur, je dirais, en nommant le consul de la
+guerre et celui de la paix, Si vous faites un ministre, si vous signez
+un acte sans que je l'approuve, je vous destitue. Mais, dites-vous, le
+sénat à son tour absorbera le grand-électeur: le remède est pire que
+le mal, personne, dans ce projet, n'a de garantie. D'un autre côté,
+quelle sera la situation de ces deux premiers ministres? l'un aura
+sous ses ordres les ministres de la justice, de l'intérieur, de la
+police, des finances, du trésor; l'autre, ceux de la marine, de la
+guerre, des relations extérieures. Le premier ne sera environné que de
+juges, d'administrateurs, de financiers, d'hommes en robes longues; le
+deuxième, que d'épaulettes et d'hommes d'épée: l'un voudra de l'argent
+et des recrues pour ses armées; l'autre n'en voudra pas donner. Un
+pareil gouvernement est une création monstrueuse, composée d'idées
+hétérogènes, qui n'offrent rien de raisonnable. C'est une grande
+erreur de croire que l'ombre d'une chose puisse tenir lieu de la
+réalité.
+
+Siéyes répondit mal, fut réduit au silence, montra de l'indécision, de
+l'embarras; cachait-il quelque vue profonde? était-il dupe de sa
+propre analyse? c'est ce qui sera toujours incertain; quoiqu'il en
+soit, cette idée fut trouvée insensée. S'il eût commencé le
+développement de tout son projet de constitution, par le titre de
+gouvernement, rien n'eût passé, il eût été discrédité tout d'abord;
+mais déja tout était adopté en partie, sur la foi qu'on avait en lui.
+
+L'adoption des formes purement républicaines fut proposée: la création
+d'un président, à l'instar des États-Unis, le fut aussi; celui-ci
+aurait le gouvernement de la république pour dix ans, et aurait le
+choix de ses ministres, de son conseil-d'état et de tous les agents de
+l'administration. Mais les circonstances étaient telles, que l'on
+pensa qu'il fallait encore déguiser la magistrature unique du
+président. On concilia les opinions diverses, en composant un
+gouvernement de trois consuls, dont l'un serait le chef du
+gouvernement, aurait toute l'autorité, puisque seul il nommait à
+toutes les places, et seul avait voix délibérative; et les deux
+autres, ses conseillers nécessaires. Avec un premier consul, on avait
+l'avantage de l'unité dans la direction; avec les deux autres
+consuls, qui devaient nécessairement être consultés, et qui avaient le
+droit d'inscrire leurs opinions au procès-verbal, on conserverait
+l'unité, et l'on ménagerait l'esprit républicain. Il parut que les
+circonstances et l'esprit public du temps ne pouvaient alors rien
+suggérer de meilleur. Le but de la révolution qui venait de s'opérer
+n'était pas d'arriver à une forme de gouvernement plus ou moins
+aristocratique, plus ou moins démocratique; mais le succès dépendait
+de la consolidation de tous les intérêts, du triomphe de tous les
+principes pour lesquels le voeu national s'était prononcé unanimement,
+en 1789. Napoléon était convaincu que la France ne pouvait être que
+monarchique; mais le peuple français tenant plus à l'égalité qu'à la
+liberté, et le principe de la révolution étant fondé sur l'égalité de
+toutes les classes, il y avait absence absolue d'aristocratie. Si une
+république était difficile à constituer fortement, sans aristocratie,
+la difficulté était bien plus grande pour une monarchie. Faire une
+constitution dans un pays qui n'aurait aucune espèce d'aristocratie,
+ce serait tenter de naviguer dans un seul élément. La révolution
+française a entrepris un problême aussi insoluble que celui de la
+direction des ballons.
+
+Siéyes eût pu, s'il l'eût voulu, obtenir la place de deuxième consul;
+mais il desira se retirer: il fut nommé sénateur, contribua à
+organiser ce corps, et en fut le premier président. En reconnaissance
+des services qu'il avait rendus en tant de circonstances importantes,
+les commissions législatives, par une loi, lui firent don de la terre
+de Crosne, à titre de récompense nationale. Il dit depuis à
+l'empereur: «Je n'avais pas supposé que vous me traiteriez avec tant
+de distinction, et que vous laisseriez tant d'influence aux consuls,
+qui paraissaient devoir vous importuner et vous embarrasser.» Siéyes
+était l'homme du monde le moins propre au gouvernement; mais essentiel
+à consulter, car quelquefois il avait des aperçus lumineux et d'une
+grande importance. Il aimait l'argent; mais il était d'une probité
+sévère, ce qui plaisait fort à Napoléon: c'était la qualité première
+qu'il estimait dans un homme public.
+
+Pendant tout le mois de décembre, la santé de Napoléon fut fort
+altérée. Ces longues veilles, ces discussions où il fallait entendre
+tant de sottises, lui faisaient perdre un temps précieux, et
+cependant ces discussions lui inspiraient un certain intérêt. Il
+remarqua que des hommes, qui écrivaient très-bien, et qui avaient de
+l'éloquence, étaient cependant privés de toute solidité dans le
+jugement, n'avaient pas de logique, et discutaient pitoyablement:
+c'est qu'il est des personnes qui ont reçu de la nature le don
+d'écrire et de bien exprimer leurs pensées, comme d'autres ont le
+génie de la musique, de la peinture, de la sculpture, etc. Pour les
+affaires publiques, administratives et militaires, il faut une forte
+pensée, une analyse profonde, et la faculté de pouvoir fixer
+long-temps les objets, sans être fatigué.
+
+
+§ XII.
+
+Napoléon choisit pour deuxième consul Cambacérès, et pour troisième
+Lebrun. Cambacérès, d'une famille honorable de Languedoc, était âgé de
+cinquante ans; il avait été membre de la convention, et s'était
+conservé dans une mesure de modération: il était généralement estimé.
+Sa carrière politique n'avait été déshonorée par aucun excès. Il
+jouissait, à juste titre, de la réputation d'un des premiers
+jurisconsultes de la république. Lebrun, âgé de soixante ans, était
+de Normandie. Il avait rédigé toutes les ordonnances du chancelier
+Maupeou, il s'était fait remarquer par la pureté et l'élégance de son
+style. C'était un des meilleurs écrivains de France. Député au conseil
+des anciens, par le département de la Manche, il était d'une probité
+sévère, n'approuvant les changements de la révolution que sous le
+point de vue des avantages qui en résultaient pour la masse du peuple;
+car il était né d'une famille de paysans.
+
+La constitution de l'an VIII, si vivement attendue de tous les
+citoyens, fut publiée et soumise à la sanction du peuple, le 13
+décembre 1799, et proclamée le 24 du même mois; la durée du
+gouvernement provisoire fut ainsi de quarante-trois jours.
+
+Les idées de Napoléon étaient fixées; mais il lui fallait, pour les
+réaliser, le secours du temps et des évènements. L'organisation du
+consulat n'avait rien de contradictoire avec elles; il accoutumait à
+l'unité, et c'était un premier pas. Ce pas fait, Napoléon demeurait
+assez indifférent aux formes et dénominations des différents corps
+constitués. Il était étranger à la révolution. La volonté des hommes
+qui en avaient suivi toutes les phases, dut prévaloir dans des
+questions aussi difficiles qu'abstraites. La sagesse était de marcher
+à la journée sans s'écarter d'un point fixe, étoile polaire sur
+laquelle Napoléon va prendre sa direction pour conduire la révolution
+au port où il veut la faire aborder.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
+
+
+
+
+ULM.--MOREAU.
+
+ Défauts des plans de campagne, suivis en 1795, 1796,
+ 1797.--Position des armées françaises en 1800.--3. Position des
+ armées autrichiennes.--Plan du premier consul. Dispositions
+ qu'il prend.--Ouverture de la campagne.--Bataille
+ d'Engen.--Bataille de Moeskirch.--Bataille de
+ Biberach.--Manoeuvres et combats autour d'Ulm.--Kray quitte
+ Ulm. Prise de Munich. Combat de Neubourg.--11. Armistice de
+ Parsdorf, le 15 juillet 1800.--Remarques critiques.
+
+§ 1er.
+
+La république française avait eu sur le Rhin trois armées pendant les
+campagnes de 1795, 1796 et 1797. L'une, désignée sous le nom d'armée
+du Nord, avait son quartier-général à Amsterdam, et était composée
+des troupes bataves, environ vingt mille hommes, et d'un pareil nombre
+de troupes françaises. Par les traités existants entre les deux
+républiques, celle de Hollande devait entretenir un corps de
+vingt-cinq mille Français pour protéger ce pays. Cette armée de
+quarante à quarante-cinq mille hommes, était chargée de la garde des
+côtes de la Hollande depuis l'Escaut jusqu'à l'Ems, et du côté de
+terre des frontières jusque vis-à-vis Wésel. La deuxième armée, sous
+le nom de Sambre-et-Meuse, avait son quartier-général à Dusseldorf,
+bloquait Mayence et Erenbreisten. La troisième, sous le nom d'armée du
+Rhin, avait son quartier-général à Strasbourg; elle s'appuyait à la
+Suisse, et formait le blocus de Philisbourg.
+
+L'armée du Nord n'était en réalité qu'une armée d'observation, qui
+n'avait plus pour but, que de contenir les partisans de la maison
+d'Orange, et de s'opposer aux tentatives que l'Angleterre pourrait
+faire pour débarquer des troupes en Hollande. La paix conclue à Bâle
+avec la Prusse, les maisons de Saxe et de Hesse, avait rétabli la
+tranquillité dans tout le nord de l'Allemagne.
+
+L'armée de Sambre-et-Meuse, nécessaire tant que la Prusse faisait
+partie de la coalition, était devenue inutile du moment que la
+république française n'avait plus à soutenir la guerre que contre
+l'Autriche et l'Allemagne méridionale. Dans la campagne de 1796, cette
+armée, commandée par Jourdan, marcha sur le Mein, s'empara de
+Wurtzbourg et prit position sur le Rednitz; sa gauche appuyée au
+débouché de la Bohême par Egra, tandis que sa droite débouchait sur la
+vallée du Danube. L'armée du Rhin, commandée par Moreau, partit de
+Strasbourg, traversa les montagnes noires et le Vurtemberg, passa le
+Lech et entra en Bavière. Pendant que ces deux armées manoeuvraient
+sous le commandement de deux généraux indépendants l'un de l'autre,
+l'armée autrichienne, opposée à ces deux armées du Rhin et de
+Sambre-et-Meuse, était réunie sous le commandement unique de
+l'archiduc Charles. Elle se centralisa sur le Danube à Ingolstadt et
+Ratisbonne et se trouva placée entre les armées françaises, dont elle
+parvint à empêcher la jonction. L'archiduc battit Bernadotte qui
+commandait la droite de l'armée de Sambre-et-Meuse, l'accula sur
+Vurtzbourg et enfin le rejeta au delà du Rhin. L'armée du Rhin resta
+spectatrice de cette marche de l'Archiduc sur l'armée de
+Sambre-et-Meuse; et ce fut trop tard que Moreau ordonna à la division
+Desaix de passer sur la rive gauche du Danube pour secourir Jourdan;
+ce défaut de résolution du général de l'armée du Rhin, obligea bientôt
+cette même armée à se mettre en retraite. Elle repassa le Rhin, et
+reprit la première position sur la rive gauche. Ainsi l'armée
+autrichienne, en nombre très-inférieur aux armées françaises réunies,
+fit échouer, sans aucune bataille générale, le plan de campagne des
+Français, et reconquit toute l'Allemagne.
+
+Le plan des Français était vicieux pour la défensive comme pour
+l'offensive. Du moment que l'on n'avait pour ennemie que l'Autriche,
+il ne fallait avoir qu'une seule armée, n'agissant que sur une seule
+ligne et conduite par une seule tête.
+
+En 1799, la France était maîtresse de la Suisse. On forma deux armées:
+l'une appelée armée du Rhin; l'autre, armée d'Helvétie. La première
+qui prit ensuite le nom d'armée du Danube, sous le commandement de
+Jourdan, passa le Rhin, traversa les montagnes noires, arriva à
+Stockach, où ayant été battue par l'archiduc, elle fut obligée de
+repasser le Rhin, dans le temps même que l'armée d'Helvétie restait
+dans ses positions, maîtresse de toute la Suisse. On commit donc
+encore la même faute, d'avoir deux armées indépendantes au lieu d'une
+seule; et lorsque Jourdan fut battu à Stockach, c'est sur la Suisse
+qu'il aurait dû se replier, et non sur Strasbourg et Brisack. Depuis,
+l'armée du Rhin fut chargée de la défense de la rive gauche du fleuve,
+vis-à-vis Strasbourg; et l'armée d'Helvétie, qui devenait l'armée
+principale de la république, perdit une partie de la Suisse, et garda
+long-temps la Limath; mais à Zurich, conduite par Masséna, et
+profitant de la faute que firent les alliés en se divisant aussi en
+deux armées, elle battit les Russes, et reprit toute la Suisse.
+
+
+§ II.
+
+Au mois de janvier 1800, cette armée d'Helvétie était cantonnée en
+Suisse; celle du Bas-Rhin, sous le général Lecourbe, dans ses
+quartiers d'hiver, sur la rive gauche du Rhin; celle de Hollande, sous
+Brune, voyait s'embarquer la dernière division du duc d'Yorck[9].
+
+ [9] Les généraux Masséna, Brune, Lecourbe, Championnet étaient
+ attachés à la personne de Napoléon, mais fort ennemis de Siéyes;
+ ils partageaient plus ou moins les opinions des jacobins du
+ manège: il devenait nécessaire de rompre tous les fils en
+ changeant sans retard tous les généraux en chef. Si jamais
+ l'armée devait donner de l'inquiétude, ce ne serait que par
+ l'influence du parti exagéré et non pas celui des modérés, qui
+ était alors en grande minorité.
+
+L'armée d'Italie, battue à Genola, se ralliait en désordre sur les
+cols des Apennins; Coni capitulait; Gênes était menacée, mais le
+lieutenant-général Saint-Cyr repoussa un des corps de l'armée
+autrichienne au delà de la Bocchetta, ce qui lui mérita un sabre
+d'honneur; ce fut la première récompense nationale que Napoléon
+décerna, comme chef de l'état.
+
+Les deux armées entrèrent en quartier d'hiver: les Autrichiens sur les
+belles plaines du Piémont et du Mont-Ferrat; les Français, sur les
+revers de l'Apennin, de Gênes au Var. Ce pays, bloqué par mer depuis
+long-temps, sans communication avec la vallée du Pô, était épuisé.
+L'administration française mal organisée, était confiée à des mains
+infidèles.
+
+La cavalerie, les charrois périrent de misère; les maladies
+contagieuses et la désertion désorganisèrent l'armée; enfin le mal
+empira au point que des corps entiers, tambour battant, drapeau
+déployé, abandonnèrent leur position, et repassèrent le Var. Ce qui
+donna lieu à divers ordres du jour de Napoléon aux soldats d'Italie.
+Il leur disait:
+
+«Soldats, les circonstances qui me retiennent à la tête du
+gouvernement, m'empêchent de me trouver au milieu de vous; vos besoins
+sont grands; toutes les mesures sont prises pour y pourvoir. La
+première qualité du soldat est la constance à supporter la fatigue et
+la privation; la valeur n'est que la seconde. Plusieurs corps ont
+quitté leurs positions; ils ont été sourds à la voix de leurs
+officiers: la dix-septième légère est de ce nombre. Sont-ils donc
+morts les braves de Castiglione, de Rivoli, de Newmarkt! Ils eussent
+péri plutôt que de quitter leurs drapeaux, et ils eussent ramené leurs
+jeunes camarades à l'honneur et au devoir. Soldats, vos distributions
+ne vous sont pas régulièrement faites, dites-vous? Qu'eussiez-vous
+fait, si comme les quatrième et vingt-deuxième légères, les
+dix-huitième et trente-deuxième de ligne, vous vous fussiez trouvés au
+milieu du désert, sans pain, ni eau, mangeant du cheval et du chameau?
+_La victoire nous donnera du pain_, disaient-elles; et vous, vous
+désertez vos drapeaux! Soldats d'Italie, un nouveau général vous
+commande; il fut toujours à l'avant-garde, dans les plus beaux moments
+de votre gloire; entourez-le de votre confiance, il ramènera la
+victoire dans vos rangs. Je me ferai rendre un compte journalier de la
+conduite de tous les corps, et spécialement de la dix-septième légère
+et de la soixante-troisième de ligne; _elles se ressouviendront de la
+confiance que j'avais en elles_.»
+
+Ces paroles magiques arrêtèrent le mal comme par enchantement: l'armée
+se réorganisa, les subsistances furent assurées, les déserteurs
+réjoignirent.
+
+Napoléon rappela Masséna d'Helvétie, et lui confia l'armée d'Italie;
+ce général, qui connaissait parfaitement les débouchés des Apennins,
+était plus propre que personne à cette guerre de chicane; il arriva le
+10 février à son quartier-général de Gênes.
+
+Le général Brune, d'abord appelé au conseil-d'état, fut quelques
+semaines après envoyé sur la Loire pour commander l'armée de l'Ouest;
+le général Augereau le remplaça dans le commandement de la Hollande;
+la proclamation suivante fut mise à l'ordre des armées:
+
+«Soldats! en promettant la paix au peuple français, j'ai été votre
+organe, je connais votre valeur, vous êtes les mêmes hommes qui
+conquirent la Hollande, le Rhin, l'Italie, et donnèrent la paix sous
+les murs de Vienne. Soldats! ce ne sont plus vos frontières qu'il faut
+défendre, ce sont les états ennemis qu'il faut envahir. Il n'est aucun
+de vous qui n'ait fait campagne, qui ne sache que la qualité la plus
+essentielle d'un soldat, c'est de savoir supporter les privations avec
+constance: plusieurs années d'une mauvaise administration ne peuvent
+être réparées dans un jour. Premier magistrat de la république, il me
+sera doux de faire connaître à la nation entière les corps qui
+mériteront, par leur discipline et leur valeur, d'être les soutiens de
+la patrie. Soldats! lorsqu'il en sera temps je serai au milieu de
+vous, et l'Europe se souviendra que vous êtes de la race des braves.»
+
+Telle était la position des armées; le premier consul ordonna
+sur-le-champ la réunion de celles du Rhin et d'Helvétie en une seule
+sous le nom d'armée du Rhin; il en donna le commandement au général
+Moreau, qui lui avait montré le dévouement le plus absolu dans la
+journée du 18 brumaire[10]. Les troupes françaises manquaient de tout,
+leur dénuement était extrême, tout l'hiver fut employé à recruter,
+habiller, solder cette armée. Un détachement de l'armée de Hollande
+fut dirigé sur Mayence, et bientôt l'armée du Rhin devint une des
+plus belles qu'ait jamais eues la république; elle comptait 150,000
+hommes, et était formée de toute les vieilles bandes.
+
+ [10] Moreau était ennemi du directoire, et surtout de la société
+ du manège; quoiqu'il n'eût eu que des revers dans la campagne qui
+ venait de se terminer, qu'il eût alors moins de considération que
+ les généraux qui venaient de sauver la Suisse, à Zurich, et la
+ Hollande à Alkmaer, en faisant capituler le fils du roi
+ d'Angleterre, il avait une connaissance particulière du champ
+ d'opération de l'armée d'Allemagne: ce qui décida le premier
+ consul à lui donner toute sa confiance, et à le mettre à la tête
+ de l'armée.
+
+
+§ III.
+
+Paul I était mécontent de la politique de l'Autriche et de
+l'Angleterre; l'élite de son armée avait péri en Italie sous Suvarow,
+en Suisse sous Korsakow, en Hollande sous Hermann. Les prétentions
+anciennes et nouvelles des Anglais sur la navigation des neutres,
+l'indisposaient tous les jours davantage; le commerce des neutres,
+surtout celui des puissances de la Baltique était troublé; des convois
+escortés par des bâtiments de guerre étaient insultés et soumis à des
+visites. D'un autre côté les changemens survenus dans les principes du
+gouvernement français, depuis le 18 brumaire, avaient neutralisé,
+suspendu sa haine contre la révolution: il estimait le caractère que
+le premier consul avait montré en Italie, en Égypte, et qu'il
+déployait tous les jours; ces dernières circonstances déterminèrent sa
+conduite, et s'il n'abandonna pas la coalition, du moins ordonna-t-il
+à ses armées de quitter le champ de bataille et de repasser la
+Vistule.
+
+L'abandon de l'armée russe ne découragea pas l'Autriche, elle déploya
+tous ses moyens et mit deux grandes armées sur pied.
+
+L'une en Italie, forte de 140,000 hommes, sous les ordres du
+feld-maréchal Mélas, fut destinée à prendre l'offensive, s'emparer de
+Gênes, de Nice et de Toulon. Sous les murs de cette place, elle devait
+être rejointe par l'armée anglaise de 18,000 hommes qui devaient se
+rassembler à Mahon, et par l'armée napolitaine de 20,000 hommes.
+Willot était au quartier-général de Mélas, pour insurger le Midi de la
+république, où les Bourbons pensaient avoir des partisans.
+
+L'autre en Allemagne, commandée par le feld-maréchal Kray, forte de
+120,000 hommes, y comprises les troupes de l'empire et celles à la
+solde de l'Angleterre. Cette dernière armée était destinée à rester
+sur la défensive pour couvrir l'Allemagne. L'expérience de la campagne
+passée avait convaincu l'Autriche de toutes les difficultés attachées
+à la guerre de Suisse.
+
+Le feld-maréchal Kray avait son quartier-général à Donau-Schingen; ses
+principaux magasins à Stockach, Engen, Moerskirch, Biberach. Son armée
+était composée de quatre corps.
+
+Celui de droite, commandé par le feld-maréchal-lieutenant Starray,
+était sur le Mein.
+
+Celui de gauche, sous les ordres du prince de Reuss, était en Tyrol.
+
+Les deux autres étaient sur le Danube, tenant des avant-gardes: l'une
+sous le général Kienmayer, vis-à-vis de Kehl; l'autre sous les ordres
+du général-major Giulay, dans le Brisgaw; une troisième sous les
+ordres du prince Ferdinand, dans les villes forestières aux environs
+de Bâle; une quatrième sous les ordres du prince de Vaudémont,
+vis-à-vis Schaffhouse.
+
+Dans ces circonstances, il devenait donc urgent que l'armée du Rhin
+prît vigoureusement l'offensive; ses forces étaient presque doubles de
+celles de l'ennemi, tandis que l'armée autrichienne d'Italie était
+plus que double de l'armée française, qui, complétée à 40,000 hommes,
+gardait l'Apennin et les hauteurs de Gênes. Une armée de réserve de
+35,000 hommes fut réunie sur la Saône, pour se porter au soutien de
+l'armée d'Allemagne si cela était nécessaire, déboucher par la Suisse
+sur le Pô, et prendre l'armée autrichienne d'Italie à revers.
+
+Le cabinet de Vienne comptait que ses armées seraient, au milieu de
+l'été, au coeur de la Provence; et celui des Tuileries avait calculé
+que son armée du Rhin serait avant ce temps-là sur l'Inn.
+
+
+§ IV.
+
+Le premier consul ordonna au général Moreau de prendre l'offensive et
+d'entrer en Allemagne, afin d'arrêter le mouvement de l'armée
+autrichienne d'Italie, qui déja était arrivée sur Gênes. Toute l'armée
+du Rhin devait se réunir en Suisse et passer le Rhin à la hauteur de
+Schaffhouse; le mouvement de la gauche de l'armée sur sa droite devant
+se faire derrière le rideau du Rhin, et d'ailleurs, étant préparé
+beaucoup à l'avance, l'ennemi n'en aurait aucune connaissance. En
+jetant quatre ponts à la fois à la hauteur de Schaffhouse, toute
+l'armée française passerait en vingt-quatre heures, arriverait sur
+Stockach, et culbuterait la gauche de l'ennemi, prendrait par derrière
+tous les Autrichiens placés entre la rive droite du Rhin et les
+défilés de la forêt Noire. En six ou sept jours de l'ouverture de la
+campagne, l'armée serait devant Ulm; ce qui pourrait s'échapper de
+l'armée autrichienne se rejetterait en Bohême. Ainsi, le premier
+mouvement de la campagne aurait eu pour résultat de séparer l'armée
+autrichienne de Ulm, Philisbourg et Ingolstadt, et de mettre en notre
+pouvoir le Wurtemberg, toute la Souabe et la Bavière. Ce plan
+d'opération devait donner lieu à des évènements plus ou moins
+décisifs, selon les chances de la fortune, l'audace et la rapidité des
+mouvements du général français. Le général Moreau était incapable
+d'exécuter et même de comprendre un pareil mouvement; il envoya le
+général Dessolles à Paris, présenter un autre projet au ministre de la
+guerre, suivant la routine des campagnes de 1796 et 1797; il proposait
+de passer le Rhin à Mayence, Strasbourg et Bâle. Le premier consul,
+fortement contrarié, pensa un moment à aller lui-même se mettre à la
+tête de cette armée, il calculait qu'il serait sous les murs de Vienne
+avant que l'armée autrichienne d'Italie ne fût devant Nice. Mais
+l'agitation intérieure de la république s'opposa à ce qu'il quittât sa
+capitale, et s'en éloignât pour autant de temps: le projet de Moreau
+fut modifié, et le général fut autorisé à exécuter un projet mitoyen,
+qui consistait à faire passer le fleuve par sa gauche à Brisach, par
+son centre à Bâle, par sa droite au-dessus de Schaffhouse. Il lui
+était surtout prescrit de n'avoir qu'une seule ligne d'opération;
+encore dans l'exécution ce dernier plan lui parut-il trop hardi, et il
+y fit des changements.
+
+
+§ V.
+
+Moreau avait son quartier-général à Bâle; son armée était composée de
+quatre corps d'infanterie, d'une réserve de grosse cavalerie et de
+deux divisions détachées, savoir
+
+Le lieutenant-général Sainte-Suzanne commandant la gauche: les
+divisions Souham et Legrand; le lieutenant-général Saint-Cyr
+commandant le centre: les divisions Baraguai-d'Hilliers et Ney; le
+général en chef commandant la réserve: les divisions Delmas, Leclerc
+et Richepanse; le lieutenant-général Lecourbe commandant la droite:
+les divisions Vandamme, Montrichard et Lorge.
+
+Le général d'Hautpoult commandant la réserve de grosse cavalerie; le
+général Éblé, l'artillerie.
+
+Les corps détachés étaient commandés par les généraux Collaud et
+Moncey, en Suisse.
+
+Le 25 avril Sainte-Suzanne, commandant la gauche, passa le Rhin à
+Strasbourg; Saint-Cyr, avec le centre, le passa le même jour à
+Brisach; le général Moreau, à la tête d'un corps de réserve, passa le
+27 à Bâle.
+
+Le corps de Sainte-Suzanne culbuta un corps ennemi de 12 à 15,000
+hommes, qui était en position en avant d'Offembourg; Saint-Cyr entra
+à Fribourg, que l'ennemi ne lui disputa pas; de là il se porta sur
+Saint-Blaise, où déja la réserve, qui avait passé à Bâle, était
+arrivée. Richepanse resta à Saint-Blaise, les deux autres divisions,
+remontant la rive droite du Rhin, se portèrent à l'embouchure de
+l'Alb. Le 26 et le 27, les trois divisions se réunirent sur le
+Wuttach; le 28, elles prirent position à Neukirch; Saint-Cyr se porta
+de Saint-Blaise sur le Wuttach à Stühlingen.
+
+Cependant Moreau sentit la nécessité de rappeler Sainte-Suzanne, qui
+dut passer à Kehl le 27, pour venir par la rive gauche du Rhin à
+Vieux-Brisach, passer de nouveau le fleuve et se trouver en deuxième
+ligne du corps de Saint-Cyr; il marcha sur Fribourg, traversa le
+Val-d'Enfer, et prit position à Neustadt.
+
+Telle était la position de la réserve du centre et de la gauche
+française, lorsque le 1er mai la droite, sous Lecourbe, passa le Rhin
+près Stein, sans presque aucun obstacle, et se porta sur le fort
+Hohentwoel, qui capitula. Il avait quatre-vingts bouches à feu; ainsi,
+ce fut cinq jours après le signal de l'ouverture de la campagne, que
+Lecourbe put entrer en opération. Le 2 mai, l'armée resta inactive
+dans ses positions, où elle se trouvait en bataille sur une ligne de
+quinze lieues obliques au Danube, depuis le fort Hohentwoel jusqu'à
+Neustadt.
+
+
+§ VI.
+
+Le feld-maréchal Kray eut ainsi le temps de réunir ses troupes le 2
+mai; il était en position avec 45,000 hommes en avant de la petite
+ville d'Engen, ayant sur sa gauche, à Stockach, à six lieues, le
+prince de Vaudémont, avec un corps de 12,000 hommes, liant sa position
+d'Engen avec le lac de Constance, gardant ses magasins, et assurant sa
+retraite sur Moeskirch. Le 3, à la pointe du jour, Lecourbe, avec ses
+trois divisions, se dirigea sur Stockach; Moreau, avec les trois
+divisions de la réserve, sur Engen; Saint-Cyr et Sainte-Suzanne, trop
+éloignés du champ de bataille, ne purent y arriver à temps. Lecourbe
+marcha sur trois colonnes; Vandamme, à la droite, tourna Stockach;
+Montrichard, au centre, entra au pas de charge dans la ville; le
+général Lorge, à la gauche, coupa avec une brigade la communication de
+Stockach avec Engen, et seconda avec son autre brigade l'attaque de la
+réserve. Le prince de Vaudémont fut mis en déroute; il se retira en
+toute hâte sur Moeskirch, laissant 3,000 prisonniers, cinq pièces de
+canon et des drapeaux au pouvoir de Lecourbe. Pendant ce temps, les
+trois divisions de la réserve s'engagèrent avec les avant-gardes du
+feld-maréchal Kray sur un chemin d'Engen, aux approches de la rivière
+d'Aach. Le combat devint bientôt vif à Wetterdingen, à Mulhausem; mais
+Moreau étendit bientôt sa ligne sur sa gauche: il fit attaquer par
+Richepanse le mamelon de Hohenhoven, celui-ci l'attaqua en vain toute
+la journée; les trois divisions de la réserve, avec la brigade de la
+division Lorge et la réserve de grosse cavalerie, formaient une force
+de 40,000 hommes, c'est-à-dire un peu moins que l'ennemi n'avait
+devant Engen. La victoire penchait en faveur des Autrichiens, lorsque
+Kray fut instruit de la défaite du prince de Vaudémont, des grands
+succès de Lecourbe et de l'arrivée de Saint-Cyr sur Hohenhoven; il
+battit en retraite. Saint-Cyr était parti le matin de Stühlingen; il
+avait remonté la rive droite du Wuttach, et il fut arrêté au défilé de
+Zollhaus; à la nuit, sa brigade d'avant-garde, commandée par le
+général Roussel, occupa le plateau de Hohenhoven. La perte fut de 6 à
+7,000 hommes de chaque côté, les Autrichiens perdirent en outre 4,000
+prisonniers et quelques pièces de canon, la plupart pris par Lecourbe
+à Stockach.
+
+ _Bataille de Moeskirch._
+
+Pendant la journée du 4, le feld-maréchal Kray joignit à Moeskirch le
+prince de Vaudémont, et fut rejoint par la division que commandait
+l'archiduc Ferdinand; il ordonna l'évacuation de ses magasins, et fit
+ses dispositions pour se porter sur le Danube, qu'il voulait passer
+sur le pont de Sigmaringen: pendant cette journée l'armée française ne
+fit aucun mouvement; mais le général Lecourbe se porta de Stockach sur
+Moeskirch. St.-Cyr, qui n'avait pas donné à Engen, se porta sur
+Liptingen: les trois divisions de la réserve marchèrent en deuxième
+ligne à l'appui de Lecourbe; celui-ci marcha sur Moeskirch sur trois
+colonnes; Vandamme à la droite sur Kloster-Wald; Montrichard au
+centre, appuyé par la réserve de grosse cavalerie; Lorge à la gauche,
+par Neuhausen: il couvrait ainsi un front de deux grandes lieues. La
+rencontre des troupes légères de l'ennemi ne tarda pas à lui indiquer
+la présence de l'armée: bientôt les trois divisions furent aux mains
+contre toute l'armée autrichienne; elles étaient fort compromises,
+lorsque, dans l'après-midi, elles furent soutenues par trois divisions
+de la réserve. Le combat devint fort chaud, les armées se maintinrent
+sur leur champ de bataille. Saint-Cyr eut décidé de la victoire; mais
+il n'arriva à Liptingen que la nuit, encore éloigné du champ de
+bataille de plusieurs lieues. Pendant la nuit Kray battit en retraite:
+la moitié de ses troupes avaient passé le Danube à Sigmaringen;
+l'autre moitié était sur la rive droite, lorsque Saint-Cyr, qui avait
+suivi la rive droite du Danube, arriva le 6 sur les hauteurs qui
+dominent ce fleuve. Si Moreau eût marché, de son côté, à la suite de
+l'ennemi, une partie de l'armée autrichienne aurait été détruite, mais
+Moreau ne connaissait pas le prix du temps; il le passait toujours le
+lendemain des batailles, dans une fâcheuse indécision.
+
+ _Bataille de Biberach._
+
+Quelques jours après la bataille de Moeskirch, Lecourbe se porta sur
+Wurzach et envoya ses flanqueurs au pied des montagnes du Tyrol.
+Saint-Cyr se porta sur Buchau; Moreau, avec la réserve, marcha en
+deuxième ligne; Sainte-Suzanne continua son mouvement par la rive
+gauche du Danube, et se porta à Geissingen, séparé de l'armée par le
+fleuve. Kray avait fait sa retraite sans être inquiété. Se trouvant le
+7 à Riedlingen, et ayant eu avis du mouvement décousu de la droite de
+l'armée sur le Tyrol, et de celui de Sainte-Suzanne sur la rive gauche
+du Danube, il passa ce fleuve au pont de Riedlingen, et se porta
+derrière Biberach, plaçant une avant-garde de dix mille hommes sur la
+route de Buchau, et toute son armée derrière la Riess, la gauche à
+Ochsenhausen, la droite sur le plateau de Mettenberg. Le 9 mai,
+Saint-Cyr partit de Buchau, attaqua cette avant-garde, qui était
+séparée du corps de bataille par la Riess, la culbuta dans la rivière,
+lui fit quinze cents prisonniers, et lui prit du canon; il la suivit
+sur la rive droite; deux divisions de la réserve étaient survenues
+dans ces entrefaites. Kray se mit en route sur l'Iller; Lecourbe
+l'attaqua à Memmingen, lui fit douze cents prisonniers, et lui prit du
+canon; il se refugia dans son camp d'Ulm.
+
+ _Manoeuvres et combats autour d'Ulm._
+
+Du 10 au 12 mai, l'armée française occupait les positions suivantes:
+la droite, sous Lecourbe, avait son quartier-général à Memmingen; la
+réserve et le centre le long de l'Iller, jusqu'au Danube; le général
+Sainte-Suzanne, sur la gauche du Danube, à une journée d'Ulm. L'armée
+autrichienne était toute réunie dans le camp retranché d'Ulm, hormis
+le corps du prince de Reuss, de 20,000 hommes, qui était dans le
+Tyrol. Ulm avait une enceinte bastionnée; le mont Saint-Michel qui la
+domine, était occupé par des fortifications de campagne faites avec
+soin, et armées d'une nombreuse artillerie: sur la rive droite, de
+forts retranchements protégeaient deux ponts. De grands magasins de
+fourrages, vivres et munitions de guerre y étaient réunis. Le général
+autrichien pouvait manoeuvrer sur les deux rives du Danube, protégeant
+à la fois la Souabe et la Bavière, couvrant la Bohême comme
+l'Autriche; il recevait tous les jours des recrues, des vivres, et
+paraissait résolu à vouloir se maintenir dans cette position centrale,
+malgré l'infériorité bien constatée de ses forces, et les échecs qu'il
+avait essuyés.
+
+Moreau, pour le déposter, résolut de marcher en avant, la droite en
+tête: Lecourbe quitta Memmingen, et s'approcha du Lech. Le
+quartier-général passa le Günt; Saint-Cyr, avec le centre, le suivit
+en échelon, longeant le Danube; Sainte-Suzanne s'approcha d'Ulm par la
+rive gauche. La division Legrand prit position à Erbach sur le Danube,
+à deux lieues de la place; la division Souham, à la même distance sur
+la Blau. Les deux divisions couvraient ainsi une ligne de deux lieues.
+Sainte-Suzanne n'avait aucun pont sur le Danube; il affrontait avec
+son seul corps toute l'armée de Kray, qui s'était contenté d'envoyer
+le général Merfeld derrière le Lech, et continua à occuper en force
+toute la rive gauche du Danube, depuis Ulm jusqu'à l'embouchure de
+cette rivière, poussant des avant-gardes jusque sur la chaussée
+d'Augsbourg, où elles escarmouchaient avec les flanqueurs de gauche de
+l'armée française.
+
+Le 16, à la pointe du jour, l'archiduc Ferdinand déboucha sur le
+général Legrand, ainsi qu'une autre colonne sur le général Souham. Les
+avant-postes des deux divisions françaises furent bientôt reployés,
+leurs communications coupées, le corps des divisions rejeté deux
+lieues en arrière; à mesure qu'elles reculaient, la distance qui les
+séparait s'augmentait.
+
+Sainte-Suzanne était percé; il ordonna au général Legrand d'abandonner
+le Danube, afin de se rapprocher de la division Souham: ce mouvement
+de concentration, avantageux sous ce point de vue, avait le terrible
+inconvénient de l'éloigner de l'armée; mais Saint-Cyr, au bruit de la
+canonade, rétrograda avec son arrière-garde, et plaça sur la rive
+droite du Danube des batteries, qui battaient la route d'Ulm à
+Erbach, et donnèrent de l'inquiétude à l'archiduc: il crut que toute
+l'armée allait passer ce fleuve, et le couper; il se reploya sur Ulm.
+La perte du corps de Sainte-Suzanne fut considérable en tués et
+blessés, moindre cependant qu'elle n'aurait dû l'être, vu la fausse
+position où on l'avait abandonné: l'intrépidité des troupes,
+l'habileté du général, sauvèrent ce corps d'une destruction totale.
+
+Moreau, étonné de cet évènement, contremanda la marche sur le Lech;
+ordonna à Saint-Cyr et à d'Hautpoult de passer le Danube à Erbach,
+pour soutenir Sainte-Suzanne; se porta lui-même sur l'Iller, et
+rappela Lecourbe. Sainte-Suzanne passa la Blau, de sorte que des onze
+divisions qui composaient son armée, cinq étaient sur la rive gauche,
+et six étaient sur la rive droite du Danube, à cheval sur ce fleuve,
+occupant une ligne de quatorze lieues; il passa plusieurs jours dans
+cette position.
+
+Attaquera-t-il Kray sur la rive gauche? repassera-t-il sur la rive
+droite? il se décida de nouveau à ce dernier parti. Lecourbe se
+reporta sur Landsberg, où il arriva le 27 mai; le 28, sur Augsbourg,
+où il passa le Lech; St.-Cyr se porta sur la Günzt; Sainte-Suzanne
+passa sur la droite du Danube, et prit position à cheval sur l'Iller.
+L'armée française se trouva en bataille, la gauche au Danube, la
+droite au Lech, occupant une ligne de vingt lieues. Le 24 mai, le
+feld-maréchal Kray fit passer une avant-garde sur la rive droite, qui
+attaqua à la fois les deux divisions de Sainte-Suzanne: le combat fut
+vif, il dura toute la journée: la perte de part et d'autre fut
+considérable; mais le soir, les Autrichiens repassèrent le Danube.
+
+A cette nouvelle, le général Moreau changea encore de résolution: il
+arrêta son mouvement, et se rapprocha du Danube. Lecourbe abandonna
+pour la deuxième fois le Lech. Mais le 4 juin, le feld-maréchal Kray,
+ayant réuni une partie de ses forces, passa sur le pont d'Ulm, et
+attaqua le corps de Sainte-Suzanne, conduit par Richepanse.
+Sainte-Suzanne avait été prendre le commandement des troupes de
+Mayence, qui se trouvaient en position sur l'Iller. Richepanse,
+environné par des forces supérieures, se reploya toute la journée: sa
+position devenait des plus critiques, lorsque le général Grenier (il
+avait remplacé Saint-Cyr, renvoyé de l'armée par Moreau), fit
+déboucher par le pont de Kellmuntz sur l'Iller la division Ney; le
+combat se rétablit. Le général Moreau se concentra tout-à-fait sur
+l'Iller: c'était justement ce que voulait Kray, qui, trop faible pour
+faire tête à l'armée française, voulait l'empêcher de cheminer, et la
+consumer dans des combats de détail.
+
+Après avoir séjourné plusieurs jours dans cette position, enhardi par
+l'attitude défensive de Kray, qui ne faisait aucun mouvement, et
+restait dans son camp retranché, Moreau reprit pour la troisième fois
+son projet d'attaque sur la Bavière; il fit mine de passer le Lech.
+
+Lecourbe repassa de nouveau le Lech, et les 10, 11 et 12 juin, toute
+l'armée se rapprocha de cette rivière. Ainsi il y avait un mois que le
+combat de Biberach avait eu lieu, et l'armée était toujours dans la
+même position; elle avait perdu ce temps en marches et contre-marches,
+qui l'avaient compromise, et avaient donné lieu à des combats où les
+troupes françaises, en nombre inférieur, avaient perdu beaucoup de
+monde. L'arrière-garde de Lecourbe avait perdu deux mille hommes, en
+évacuant Augsbourg, au combat de Shwamunchen. Cette hésitation avait
+indisposé quelques généraux de l'armée. Moreau avait renvoyé
+Saint-Cyr, qu'il avait remplacé par le général Grenier; il reprochait
+à ce général les lenteurs de sa marche à Engen, surtout à Moeskirch,
+et d'être mauvais camarade, de laisser écraser les divisions voisines,
+lorsqu'il pouvait les secourir; de son côté, Saint-Cyr critiquait
+amèrement la conduite de son général en chef, et manifestait
+hautement la désapprobation des manoeuvres qui avaient été faites
+depuis l'ouverture de la campagne. On voit dans les dépêches de
+Lecourbe plusieurs lettres pleines d'énergie et de plaintes sur ses
+lenteurs, ses incertitudes, ses hésitations, ses ordres et
+contre-ordres. Cela décida enfin le général en chef à se porter sur la
+rive gauche du Danube, en passant la rivière, du 19 au 20 juin, 40
+jours après être arrivé sur le fleuve, à la hauteur d'Ulm.
+
+
+§ VII.
+
+Lecourbe, avec la droite, se porta vis-à-vis Hochstet; Moreau, avec la
+réserve, vis-à-vis Dillingen; Grenier, avec le centre, à Guntzbourg;
+Richepanse, avec la gauche, resta en observation sur l'Iller,
+vis-à-vis Ulm. Le 19, à la pointe du jour, Lecourbe fit raccommoder le
+pont du Danube à Blindheim, fit passer son corps d'armée, se porta
+avec une division sur Schwoningen, en descendant à deux lieues, du
+côté de Donawert, et renvoya deux autres sur Lauingen, en remontant le
+Danube. A peine arrivé à Schwoningen, la division fut attaquée par une
+brigade de quatre mille hommes que commandait le général Devaux, qui
+avait son quartier-général à Donawert. Le combat fut assez vif, mais
+ce corps fut défait, la moitié resta sur le champ de bataille, et dans
+les mains des Français. Peu après, l'ennemi attaqua les divisions
+placées sur Lauingen; après un combat fort vif, il fut repoussé.
+Moreau, avec la réserve, passa au pont de Dillingen. Grenier voulut
+rétablir le pont de Gunztbourg, mais il en fut empêché par le général
+Giulay; ce qui l'obligea à aller passer au pont de Dillingen. Aussitôt
+que Kray apprit que le passage était effectué, il résolut de se
+retirer; ce qu'il fit, sous la protection d'un corps de cavalerie
+qu'il plaça sur la Brenzt: mais, pendant les journées du 20, 21, 22 et
+23, l'armée française resta immobile et ne fit rien. C'était perdre un
+temps précieux, et qui, bien employé, pouvait devenir funeste à son
+ennemi: le général autrichien en profita; il passa par Neresheim,
+Nordlingen, et arriva sur la Wernitz le 23 au soir. Le général
+Richepanse cerna Ulm, avec son corps. L'armée se mit trop tard à la
+suite de l'armée autrichienne, dont elle n'atteignit que
+l'arrière-garde. La division Decaen fut dirigée sur Munich; après un
+léger combat contre le général Merfeld, il entra dans cette capitale.
+
+Lecourbe repassa sur la rive droite du Danube, se porta sur Rain et
+Neubourg. Kray était en position avec vingt-cinq mille hommes. En
+avant de cette ville, sur la rive droite du Danube, Montrichard, qui
+osa l'y attaquer, fut vivement repoussé et ramené pendant deux lieues.
+Lecourbe rétablit le combat avec la division Grandjean: la valeur des
+troupes et l'énergie du général remédièrent au mal qui eût pu être
+beaucoup plus grand. Le champ de bataille resta à l'ennemi; mais dans
+la nuit il sentit qu'il n'était plus à temps de gagner le Lech, et que
+le reste de l'armée française allait l'accabler; il repassa le Danube,
+se porta sur Ingolstadt, passa de nouveau le fleuve, et porta son
+quartier-général à Landshut, derrière l'Iser. Le général Moreau entra
+à Ausgbourg; y plaça son quartier-général, il envoya la division
+Leclerc sur Freysing, qui y entra après un combat très-vif contre
+l'avant-garde autrichienne.
+
+Dans ce temps, Sainte-Suzanne sortit de Mayence avec deux divisions
+réunies de ce côté, et il entra dans la Franconie, se rapprochant du
+Danube.
+
+Cependant le prince de Reuss, occupant toujours Feldkirch, Fuessen et
+tous les débouchés du Tyrol, Lecourbe repassa le Lech, avec vingt
+mille hommes, et se porta sur trois colonnes, la gauche sur Scharnitz,
+le centre sur Fuessen, et la droite sur Feldkirch. Le 14 juillet,
+Molitor entra dans cette place; l'ennemi lui abandonna le camp
+retranché. Le prince de Reuss se retira derrière les défilés et les
+retranchements qui couvraient le Tyrol.
+
+
+§ VIII.
+
+L'armistice fut conclue le 15 juillet à Parsdorf: les trois places
+d'Ingolstadt, Ulm, Philipsbourg durent rester bloquées, mais
+approvisionnées jour par jour, pendant le temps de la suspension
+d'armes. Tout le Tyrol resta au pouvoir de l'Autriche, et la ligne de
+démarcation passa par l'Iser, au pied des montagnes du Tyrol. Dès le
+24 juin, le feld-maréchal Kray avait proposé de se conformer à
+l'armistice conclu à Marengo, dont il venait de recevoir la nouvelle.
+Le reste de juillet, août, septembre, octobre, novembre, les armées
+restèrent en présence, et les hostilités ne recommencèrent qu'en
+novembre. L'armistice disait:
+
+Article premier. Il y aura armistice et suspension des hostilités
+entre l'armée de sa majesté impériale et de ses alliés, en Allemagne,
+dans la Suisse, le Tyrol et les Grisons, et l'armée française dans les
+mêmes pays. La reprise des hostilités devra être annoncée
+respectivement douze jours d'avance.--Art. 2. L'armée française
+occupera tout le pays qui est compris dans la ligne de démarcation
+suivante: cette ligne s'étend depuis Balzers, dans les Grisons, sur la
+rive droite du Rhin, jusqu'aux sources de l'Inn, dont elle comprend
+toute la vallée; de là aux sources du Lech, par le revers des
+montagnes du Vorarlberg, jusqu'à Reuti, le long de la rive gauche du
+Lech. L'armée autrichienne reste en possession de tous les passages
+qui conduisent à la rive droite du Lech; elle forme une ligne qui
+comprend Reuti, s'étend au delà de Scebach, près de Breitenwang, le
+long de la rive septentrionale du lac dont sort le Scebach, s'élève
+sur la gauche, dans Lechtal, jusqu'à la source de l'Ammer; delà, par
+les frontières, du comté de Werdenfels, jusqu'à la Loisach. Elle
+s'étend jusqu'à la rive gauche de cette rivière, jusqu'à Kochelsée,
+qu'elle traverse, jusqu'au Walchensée, où elle coupe le lac de ce nom,
+et se prolonge le long de la rive septentrionale de la Jachnai jusqu'à
+son embouchure dans l'Iser; et, traversant cette rivière, elle se
+dirige sur Reitu, sur le Tegernsée, au delà de la Manguald, près de
+Gmünd, et sur la rive gauche de celle-ci, au delà de la Falley: de là,
+elle prend la direction par Ob-Laus, Reifing, Elkhofin, Frafing,
+Ecking, Ébersberg, Malckirchen, Hohenlinden, Krainacher, Weting,
+Reting, Aidberg, Isen, Penzing, Zuphtenbach, le long de l'Iser jusqu'à
+Furden et Sendorff, où elle passe vers la source de la Vilz, qu'elle
+suit jusqu'à son embouchure dans le Danube, et ensuite sur la rive
+droite de la Vilz jusqu'à Vilsbibourg, et au delà de cette rivière
+jusqu'à Binabibourg, où elle suit le cours de la Bina jusqu'à
+Dornaich. Elle coupe près de Sculmshansen, s'étend vers la source du
+Colbach, ensuite la rive gauche jusqu'à son embouchure dans la Vilz,
+et, se portant sur la gauche, vers la Vilz, se prolonge jusqu'à son
+embouchure dans le Danube. La même ligne s'étend sur la rive droite du
+Danube jusqu'à Kehlheim, où elle passe le fleuve, et se prolonge sur
+la rive droite de l'Altmühl jusqu'à Pappenheim; elle se dirige ensuite
+par la ville de Weissembourg, vers la Bednitz, dont elle longe la rive
+gauche jusqu'au point où elle se jette dans le Mein; elle suit de là
+la rive gauche de cette dernière rivière jusqu'à son embouchure. La
+ligne de démarcation, sur la rive droite du Mein, entre cette rivière
+et Dusseldorff, ne s'étendra plus vers Mayence jusqu'à la Nidda. Dans
+le cas où les troupes françaises auraient fait, dans l'intervalle, des
+progrès de ce côté, elles conserveront ou reprendront la même ligne
+qu'elles occupent aujourd'hui, 15 juillet.--Art. 3. L'armée impériale
+occupera de nouveau le haut et bas Engadin, c'est-à-dire la partie des
+Grisons, dont les rivières se jettent dans l'Inn, et de la vallée de
+Sainte-Marie, dans l'Adige. La ligne de démarcation française
+s'étendra depuis Balzers, sur le lac de Como, par Coire, Tossana,
+Splugen, Chiavenna, y compris le Luciensteig. La partie des Grisons,
+située entre cette ligne et l'Engadin, sera évacuée par les deux
+parties. Ce pays conservera sa forme de gouvernement actuelle.--Art.
+4. Les places qui sont dans la ligne de démarcation, telles que Ulm,
+Ingolstadt et Philipsbourg, lesquelles sont occupées par les
+impériaux, resteront, sous tous les rapports, dans l'état où elles
+auront été trouvées par les commissaires nommés à cet effet, par les
+généraux en chef; la garnison n'en sera pas augmentée, et elles ne
+troubleront point la navigation sur les rivières, et le passage sur
+les grandes routes. Le territoire de ces places fortes s'étend jusqu'à
+deux mille toises des fortifications; elles s'approvisionneront tous
+les dix jours, et, pour ce qui regarde cet approvisionnement
+déterminé, elles ne seront pas censées comprises dans les pays occupés
+par l'armée française, laquelle, de son côté, ne pourra pas non plus
+empêcher les transports des munitions dans lesdites places.--Art. 5.
+Le général, commandant l'armée impériale, est autorisé à envoyer dans
+chacune de ces places une personne chargée d'informer les commandants
+de la conduite qu'il auront à tenir.--Art. 6. Il n'y aura pas de ponts
+sur les rivières qui séparent les deux armées, à moins que ces
+rivières ne soient coupées par la ligne de démarcation, et alors les
+ponts ne pourront être établis que derrière cette ligne, sans
+préjudice cependant des dispositions qui pourraient être faites à
+l'avenir pour l'utilité des armées et du commerce. Les chefs
+respectifs s'entendront sur cet article.--Art. 7. Partout où des
+rivières navigables séparent les deux armées, la navigation sera libre
+pour elles et pour les habitants. La même chose aura lieu pour les
+grandes routes comprises dans la ligne de démarcation, et cela pendant
+le temps de l'armistice.--Art. 8. Les territoires de l'empire et des
+états autrichiens qui se trouvent dans la ligne de démarcation de
+l'armée française, sont sous la sauve-garde de la loyauté et de la
+bonne foi. Les propriétés et les gouvernements actuels seront
+respectés, et aucun des habitants de ces contrées ne pourra être
+inquiété, soit pour services rendus à l'armée impériale, soit pour
+opinion politique, soit pour avoir pris une part effective à la
+guerre.--Art. 9. La présente convention sera expédiée avec la plus
+grande célérité possible.--Art. 10. Les avant-postes des deux armées
+ne communiqueront pas entre eux.
+
+ _Plan de campagne._
+
+_Première remarque._--1º Un plan de campagne doit avoir prévu tout ce
+que l'ennemi peut faire, et contenir en lui-même les moyens de le
+déjouer. La frontière d'Allemagne était, dans cette campagne, la
+frontière prédominante; la frontière de la rivière de Gênes était la
+frontière secondaire. Effectivement, les évènements, qui auraient lieu
+en Italie, n'auraient aucune action directe, immédiate et nécessaire
+sur les affaires du Rhin; tandis que les évènements, qui auraient lieu
+en Allemagne, auraient une action nécessaire et immédiate sur
+l'Italie. En conséquence, le premier consul réunit toutes les forces
+de la république sur la frontière prédominante, savoir: l'armée
+d'Allemagne, qu'il renforça, et l'armée de Hollande et du Bas-Rhin;
+l'armée de réserve, qu'il réunit sur la Saône, à portée d'entrer en
+Allemagne, si cela était nécessaire.
+
+Le conseil aulique réunit sa principale armée sur la frontière
+secondaire, en Italie. Ce contre-sens, cette violation de ce grand
+principe, fut la véritable cause de la catastrophe des Autrichiens
+dans cette campagne.
+
+2º Le gouvernement avait ordonné au général Moreau de réunir son armée
+derrière le lac de Constance, par la Suisse; de dérober cette marche à
+l'ennemi, en interdisant toute communication de la rive gauche à la
+rive droite du Rhin; de jeter, à la fin d'avril, quatre ponts entre
+Schaffhausen, Stein et le lac de Constance; de passer sur la rive
+droite du Danube avec toute son armée; de se porter sur Stockach et
+Engen; d'appuyer sa droite au Danube, sa gauche au lac de Constance;
+de prendre à dos toutes les divisions ennemies qui se trouveraient en
+position sur les Montagnes Noires et dans la vallée du Rhin, de les
+séparer de leurs magasins, de se porter ensuite sur Ulm avant
+l'ennemi. Moreau ne comprit pas ce plan; il envoya le général
+Dessolles au ministre de la guerre, pour proposer de passer le Rhin à
+Mayence, Strasbourg et Bâle. Napoléon résolut alors de se mettre
+lui-même à la tête de cette armée; mais les évènements exigèrent
+qu'elle entrât en opération en avril, et les circonstances intérieures
+de la république ne lui permettant pas de quitter alors Paris, il se
+contenta de prescrire que l'armée du Rhin n'eût qu'une seule ligne
+d'opération.
+
+_Deuxième remarque._ MOREAU.--1º Sainte-Suzanne passa le Rhin à Kelh;
+Saint-Cyr, à Neuf-Brisach: ils devaient se joindre dans le Brisgaw.
+Moreau en sentit le danger; il rappela Sainte-Suzanne sur la rive
+gauche, pour lui faire repasser le Rhin sur le pont de Neuf-Brisach:
+ce fut un faux mouvement, et non pas une ruse de guerre. La marche de
+trente lieues, depuis Vieux-Brisach à Bâle et Schaffhausen, par la
+rive droite du Rhin, était fâcheuse, l'armée prêtait son flanc droit
+au Rhin, et son flanc gauche à l'ennemi; elle était dans un
+cul-de-sac, au milieu des ravins, des forêts et des défilés. Le
+feld-maréchal Kray fut ainsi prévenu où voulait aller son ennemi; il
+eut huit jours pour se concerter; aussi fût-il réuni en bataille à
+Engen et Stobach, et en mesure de couvrir ses magasins et Ulm avant le
+général français, qui cependant avait l'initiative du mouvement. Si
+Moreau eût débouché par le lac de Constance avec toute l'armée, il eût
+surpris, défait et pris la moitié de l'armée autrichienne; les débris
+n'auraient pu se rallier que sur le Necker: il fut arrivé à Ulm avant
+elle. Que de grands résultats! La campagne eût été décidée dans les
+quinze premiers jours.
+
+2º L'armée française était beaucoup plus forte que celle de l'ennemi
+dans un arrondissement de quinze lieues, et cependant l'ennemi fut
+supérieur en nombre sur le champ de bataille d'Engen. Moreau éparpilla
+son armée, et la compromit; il manoeuvra par sa gauche pour se réunir
+à Saint-Cyr, qui était trop loin; il fit attaquer, par Richepanse
+seul, le pic de Hohenhoven, qui était une position forte. Il eût dû
+tenir ses troupes réunies, et manoeuvrer par sa droite, s'appuyer à
+Lecourbe, et couper la ligne de retraite de l'ennemi; là il n'eût été
+arrêté par aucune forte position.
+
+3º Kray fit sa retraite, dans la nuit du 3 au 4, sur Moeskirch; il en
+était éloigné de six lieues: Lecourbe n'en était éloigné que de trois
+lieues. Si celui-ci eût reçu l'ordre de marcher, le 4, il eût coupé
+l'armée ennemie, l'eût attaquée en tête et en flanc, dans le temps que
+Saint-Cyr et la réserve eussent attaqué en queue; Kray eût été fort
+compromis, la bataille de Moeskirch n'eût pas eu lieu. Moreau est
+resté, le 4, oisif, sans aucune raison. Cette fatale indécision remit
+en question, le lendemain, ce qui avait été décidé à Engen, et rendit
+inutile le sang versé sur le champ de bataille.
+
+4º Sainte-Suzanne était à Donauschingen pendant la bataille d'Engen:
+il eût pu au moins se trouver à la bataille de Moeskirch; il n'y fut
+pas non plus que Saint-Cyr, de sorte que les six divisions de Lecourbe
+et de la réserve s'y trouvèrent seules; ce qui faisait une force
+inférieure à celle de l'ennemi.
+
+5º La conduite de Saint-Cyr a donné lieu à des plaintes; il n'est
+arrivé que la nuit à Liptingen, à plusieurs lieues du champ de
+bataille.
+
+6º Si Moreau eût marché, le 6, à la pointe du jour, à la poursuite de
+l'ennemi; qu'il eût appuyé Saint-Cyr, le 6, il eût détruit une partie
+de l'armée ennemie pendant qu'elle était occupée au passage du Danube:
+mais, le 6, comme le 4, Moreau resta inactif sur son champ de
+bataille.
+
+7º Que devait faire le général français pour déposter le feld-maréchal
+Kray, de son camp retranché? Une seule chose: avoir une volonté,
+suivre un plan; car l'initiative était à lui: il était vainqueur, plus
+nombreux, et avait une meilleure armée. Le 14 mai, il eût dû passer
+l'Iller, se mettre en marche sur trois colonnes, ne pas occuper plus
+de six lieues de terrain, passer le Lech, et arriver en deux jours, au
+plus en trois à Augsbourg passer le Lech. Le général autrichien eût
+aussitôt suivi le mouvement par la rive gauche du Danube, se fût porté
+par Neubourg, derrière le Lech, pour couvrir la Bavière et les états
+héréditaires; il ne se fût pas exposé à suivre l'armée française sur
+la rive droite, puisqu'il aurait fallu qu'il s'avançât sous les murs
+d'Augsbourg pour l'atteindre, et que, faisant volte-face, elle
+l'aurait battu, coupé d'Ulm, et rejeté dans les Montagnes Noires.
+L'armée autrichienne pouvait avoir encore la prétention de combattre
+et de vaincre des divisions isolées; mais elle n'avait plus celle de
+lutter contre l'armée française réunie.
+
+Les Français devaient être le 18 mai à Munich, et maîtres de la
+Bavière. Kray se serait estimé fort heureux de regagner l'Inn à temps:
+on voit par ses dépêches, qu'il juge parfaitement de l'irrésolution de
+son ennemi. Lorsque celui-ci poussa un corps sur Augsbourg, il
+écrivit: l'armée française fait une démonstration sur la Bavière, qui
+n'est pas sérieuse, puisque ses divisions sont en échelons jusqu'à
+l'Iller, et que sa ligne est déja trop étendue; il avait raison.
+
+7º Moreau a trois fois, en quarante jours, réitéré les mêmes
+démonstrations; mais toutes les trois fois, sans leur donner un
+caractère de vérité, il n'a reussi qu'à enhardir son rival, et lui a
+offert des occasions de battre des divisions isolées. En effet,
+l'armée française avait dans ses manoeuvres, la gauche sur Ulm, et la
+droite à vingt lieues, menaçant la Bavière; c'était défier l'armée
+ennemie et la fortune. Pendant cette campagne, l'armée française qui
+était plus nombreuse, a presque toujours été inférieure en nombre sur
+le champ de bataille; c'est ce qui arrive aux généraux qui sont
+irrésolus, et agissent sans principes et sans plans; les tâtonnements,
+les _mezzo termine_ perdent tout à la guerre.
+
+8º Le projet de passer sur la rive gauche du Danube, au-dessous d'Ulm,
+était périlleux et fort hasardeux; si Kray et le prince de Reuss
+réunis eussent manoeuvré la gauche au Danube, la droite au Tyrol,
+l'armée française pouvait être prise en flagrant délit et être fort
+compromise. Mais, puisque le général français était résolu à cette
+opération inutile et téméraire, il la fallait faire avec résolution et
+d'un seul trait; il fallait que le passage ayant été surpris le 19, le
+20 toute l'armée se trouvât sur la rive gauche, laissant seulement
+quelques colonnes mobiles en observation sur la rive droite, et
+qu'elle se portât droit sur Ulm et Nordlingen, afin d'attaquer en
+flanc l'armée autrichienne, et de l'obliger, si Kray prenait le parti
+de la retraite, à recevoir la bataille, et de s'emparer de son camp
+retranché, si Kray se décidait à passer sur la rive droite pour
+marcher sur l'armée française. De cette manière le général Moreau
+n'avait rien à redouter; son armée supérieure comme elle l'était en
+forces et en moral, si elle perdait la rive droite, s'établissait sur
+la rive gauche: toutes les chances étaient pour elle; elle profitait
+de son initiative pour marcher réunie, surprendre l'ennemi pendant ses
+mouvements, dans le temps qu'elle ne laissait rien exposé aux coups de
+l'initiative de l'ennemi. C'est l'avantage de toute armée qui marche
+toujours réunie; qu'eût pu faire le général Richepanse, qui était le
+plus près d'Ulm, si Kray et le prince de Reuss l'eussent attaqué avec
+60,000 hommes; et que fût devenue l'armée, si le corps de Richepanse
+eût été défait, qu'elle eût perdu sa ligne d'opération sur la rive
+droite, en y éprouvant un si grand échec, lorsqu'elle n'avait pas
+encore pris pied sur la rive gauche?
+
+9º La marche du général Decaen sur Munich, celle de Lecourbe sur
+Neubourg, celle de Leclerc sur Freysing, étaient des mouvements
+isolés, où les troupes françaises se sont trouvées en nombre inférieur
+de l'ennemi; elles y ont payé d'audace, atteint le point qu'elles
+voulaient occuper, ont obtenu peu de résultat, et perdu autant que
+l'ennemi.
+
+10º La marche rétrograde de Lecourbe sur le Vorarlberg était inutile:
+il fallait qu'il marchât sur Inspruck; il y serait arrivé dix jours
+plus tôt avec moins de difficultés, et en perdant moins de monde qu'il
+n'en a perdu à tous ces débouchés du Tyrol, pour n'obtenir aucun
+résultat: la possession d'Inspruck était d'une toute autre importance,
+l'armée se fût alors trouvée en ligne sur l'Inn.
+
+11º L'armistice ne remplit pas le but du gouvernement qui voulait
+avoir les quatre places d'Ulm, Philipsbourg, Ingolstadt et Inspruck,
+pour bien assurer la position des armées.
+
+_Troisième remarque._--KRAY.--1º le feld-maréchal Kray compromit son
+armée en la tenant disséminée à l'approche de l'ouverture de la
+campagne; son quartier-général à Donauschingen et surtout ses magasins
+de Stockach, Engen, Moeskirch, étaient mal placés. Il agissait comme
+si la Suisse eût été neutre; son quartier-général et ses magasins
+eussent alors été couverts par les défilés des Montagnes Noires. Mais
+les Français étaient maîtres de la Suisse et de tout le cours du Rhin
+de Constance à Bâle; ses magasins se trouvaient à une demi-journée
+d'eux, et tout-à-fait aux avant-postes.
+
+2º Le feld-maréchal Kray a montré de l'habileté autour d'Ulm: il a
+obtenu un grand succès, puisque avec une armée battue trois fois en un
+mois, et fort inférieure, il a retenu, pendant quarante jours sous le
+canon de son camp retranché, une armée supérieure et victorieuse; les
+marches, les manoeuvres, les fortifications n'ont pas d'autre but.
+Mais ce maréchal n'eût-il pas pu faire davantage, lorsque
+Sainte-Suzanne, avec moins de 20,000 hommes, se trouvait, le 16 mai,
+séparé par le Danube du reste de l'armée, à une heure de marche de son
+camp retranché; pourquoi ne l'attaqua-t-il pas avec ses forces
+réunies? De si belles occasions sont rares; il fallait déboucher sur
+les deux divisions de Sainte-Suzanne avec 60,000 hommes, et les
+détruire.
+
+3º Lorsque, le 26 mai, l'armée française était disséminée sur une
+ligne de vingt lieues du Danube au Lech, pourquoi n'a-t-il pas
+débouché avec toutes ses forces sur les deux divisions Sainte-Suzanne
+et Richepanse? Il ne les a attaquées qu'avec 16,000 hommes; son
+attaque sur l'Iller, le 4 juin, fut faite avec trop de circonspection
+et avec trop peu de troupes: le prince de Reuss aurait dû y
+concourir, en descendant du Tyrol avec toutes ses forces. Si le
+général autrichien eût profité de ses avantages, de l'indécision de
+son adversaire, de ses fausses manoeuvres, il l'eût, malgré ses succès
+et sa supériorité, rejeté en Suisse.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
+
+
+
+
+GÊNES.--MASSÉNA.
+
+1800.
+
+ Positions respectives des armées d'Italie.--Gênes.--Mélas coupe
+ en deux l'armée française.--Masséna tente inutilement de
+ rétablir ses communications avec sa gauche. Il est investi dans
+ Gênes.--Blocus de Gênes. Mélas marche sur le Var: Suchet
+ abandonne Nice.--Masséna cherche à faire lever le
+ blocus.--Masséna, pressé par la famine, entre en négociation.
+ Reddition de Gênes.--Les Autrichiens repassent les Alpes pour
+ se porter à la rencontre de l'armée de réserve. Suchet les
+ poursuit.--Effets de la victoire de Marengo. Suchet prend
+ possession de Gênes.--Remarques critiques.
+
+
+§ 1er.
+
+La principale armée de la maison d'Autriche était celle d'Italie; le
+feld-maréchal Mélas la commandait; son effectif était de 140,000
+hommes, 130,000 sous les armes. Toute l'Italie était sous le
+commandement des Autrichiens, de Rome à Milan, de l'Isonzo aux Alpes
+cotiennes: ni le grand-duc, ni le roi de Sardaigne, ni le pape,
+n'avaient pu obtenir la permission de rentrer dans leurs états; le
+ministre Thugut retenait le premier à Vienne, le second à Florence, et
+le troisième à Venise.
+
+L'action de l'administration autrichienne s'étendait sur toute
+l'Italie. Rien ne la contrariait: toutes les richesses de ce beau pays
+étaient employées à raviver, améliorer le matériel de l'armée, qui,
+fière des succès qu'elle avait obtenus dans la campagne précédente,
+avait à se rendre digne de fixer l'attention de l'Europe, d'être
+appelée à jouer le principal rôle dans la campagne qui allait
+s'ouvrir. Rien ne lui semblait au-dessus de ses destinées: elle se
+flattait d'entrer dans Gênes, dans Nice; de passer le Var, de se
+réunir à l'armée anglaise de Mahon, dans le port de Toulon, de planter
+l'aigle autrichienne sur les tours de l'antique Marseille, et de
+prendre ses quartiers d'hiver sur le Rhône et la Durance.
+
+Dès le commencement de mars, le feld-maréchal Mélas leva ses
+cantonnements; il laissa toute sa cavalerie, ses parcs de réserve,
+sa grosse artillerie, dans les plaines d'Italie: tout cela ne
+lui était utile que lorsqu'il aurait passé le Var. Il mit 30,000
+hommes d'infanterie sous les ordres des généraux Wuccassowich,
+Laudon, Haddich et Kaim, pour garder les places et les débouchés
+du Splugen, du Saint-Gothard, du Simplon, du Saint-Bernard,
+du mont Cenis, du mont Genèvre, d'Argentière, et avec 70 à 80,000
+hommes il s'approcha del'Apennin ligurien. Sa gauche, sous les ordres
+du feld-maréchal-lieutenant Ott, se porta sur Bobbio, d'où il poussa
+une avant-garde sur Sestri de Levante, pour communiquer avec l'escadre
+anglaise, et attirer de ce côté l'attention du général français. Avec
+le centre et le quartier général, il se porta à Acqui; il confia sa
+droite au feld-maréchal-lieutenant Elsnitz.
+
+L'armée française voyait avec confiance à sa tête le vainqueur de
+Zurich; elle était appelée à combattre sur un terrain où chaque pas
+lui retraçait un souvenir de gloire. Il n'y avait pas encore quatre
+ans révolus qu'elle avait, quoique peu nombreuse et dans le plus grand
+dénuement, suppléant à tout par son courage et la force de sa volonté,
+remporté de nombreuses victoires, planté en cinquante jours ses
+drapeaux sur les rives de l'Adige, sur les confins du Tyrol, et porté
+si haut la gloire du nom français. L'administration avait été
+organisée pendant janvier, février et mars; la solde était alignée,
+et des convois considérables de subsistances avaient fait succéder
+l'abondance à la disette; les ports de Marseille, Toulon, Antibes,
+étaient encore pleins de bâtiments employés à son approvisionnement:
+elle commençait à perdre le souvenir des défaites qu'elle avait
+éprouvées l'année précédente; elle était aussi bien que le pouvait
+permettre la pauvreté du pays où elle se trouvait. Cette armée se
+montait à 40,000 hommes; mais elle avait des cadres pour une armée de
+100,000. Toutes les nouvelles qui lui arrivaient de l'intérieur de la
+France, pendant la dernière campagne, excitaient l'esprit de faction,
+de division et de découragement; la république était alors dans les
+angoisses de l'agonie: mais aujourd'hui tout était propre à autoriser
+son émulation; la France était régénérée. Ces trente millions de
+Français, réunis autour de leur chef, si forts de la confiance
+réciproque qu'ils s'inspiraient, offraient le spectacle de l'Hercule
+gaulois armé de sa massue, prêt à terrasser les ennemis de sa liberté
+et de son indépendance.
+
+Le quartier-général était à Gênes; le général de brigade Oudinot était
+chef d'état-major; le général Lamartellière commandait l'artillerie.
+Masséna avait confié la gauche de son armée au lieutenant-général
+Suchet, qui avait sous ses ordres quatre divisions: la première
+occupait Rocca-Barbena; la deuxième, Settepani et Mélogno; la
+troisième, Saint-Jacques et Notre-Dame de Nève; la quatrième était en
+réserve à Finale et sur les hauteurs de San-Pantaléone: sa force était
+de 12,000 hommes. Le lieutenant-général Soult commandait le centre,
+fort de 12,000 hommes, et partagé en trois divisions: celle du général
+Gardanne défendait Cadibone, Vado, Montélegino, Savone; les
+flanqueurs, les hauteurs de Stella; le général Gasan défendait les
+débouchés en avant et en arrière, et sur les flancs de la Bocchetta;
+le général Marbot commandait la réserve; le lieutenant-général Miollis
+commandait la droite, forte de 5,000 hommes: il barrait la rivière du
+Levant, occupant Recco par sa droite, le Mont-Cornua par son centre,
+et par sa gauche le col de Toriglio, situé à la naissance de la vallée
+de la Trébia. Une réserve de 5,000 hommes était dans la ville; l'armée
+entière était forte de 34 à 36,000 hommes. Les cols, depuis Argentière
+jusqu'aux sources du Tanaro, étaient encore obstrués de neige. Une
+division de 4,000 hommes, sous les ordres du général Garnier, était
+repartie pour les observer, et fournir aux garnisons de Saorgio, de
+Nice, de Montalban, de Vintimille et des batteries des côtes.
+L'approche de l'armée ennemie décida le général en chef à ordonner la
+levée des cantonnements; et, quoique la saison fût rigoureuse, qu'il y
+eût encore des neiges sur les hauteurs, les troupes prirent leurs
+camps, et occupèrent des positions culminantes. Des escarmouches ne
+tardèrent pas à avoir lieu entre les avant-postes. La situation de
+l'armée française était délicate; elle exigeait beaucoup de vigilance:
+tous les jours elle poussait en avant de fortes reconnaissances, dans
+lesquelles elle avait toujours l'avantage; elle faisait des
+prisonniers, enlevait des magasins et des bagages. L'occupation de
+Sestri de Levante gênait l'arrivée des convois de blé; les paysans de
+la vallée de la Fontana-Bona, de tout temps, dévoués à l'oligarchie,
+profitant du voisinage de l'armée autrichienne, s'étaient mis sous les
+armes, et déclarés pour l'ennemi. Le lieutenant-général Miollis y
+marcha sur deux colonnes: l'une entra dans la vallée, désarma les
+insurgés, brûla cinq de leurs villages, et prit des ôtages; l'autre
+longea la mer, chassa de Sestri l'avant-garde de Ott, la poussa au
+delà des Apennins, et se saisit d'un convoi de six mille quintaux de
+blé qu'elle fit entrer dans Gênes.
+
+
+§ II.
+
+La ville de Gênes est située au bord de la mer, sur le revers d'une
+arête de l'Apennin, qui se détache au-dessus de la Bocchetta. Cette
+arête est coupée à pic par deux torrents, la Polcevera à l'ouest, et
+la Bisagno à l'est, qui ont leur embouchure dans la mer, à deux mille
+toises l'un de l'autre. Gênes a deux enceintes bastionnées; la
+première est un triangle de neuf mille toises de développement: le
+côté du sud, bordé par la mer, s'étend depuis la lanterne, à
+l'embouchure de la Polcevera, jusqu'au lazaret, à l'embouchure du
+Bisagno; les deux môles, le port, les quais l'occupent dans toute son
+étendue: le côté d'ouest longe la rive gauche de la Polcevera; celui
+de l'est, la rive droite du Bisagno: ils ont chacun trois mille cinq
+cents toises d'étendue, et se joignent en formant un angle aigu au
+fort de l'Éperon. Le plan qui passe par ces trois angles fait un angle
+de 15° avec l'horizon. Cette enceinte est bien revêtue, bien tracée,
+bien flanquée; le terrain a été saisi avec art. Le côté de l'ouest
+domine toute la vallée de la Polcevera, où est le faubourg de
+Saint-Pierre-d'Arena: le côté de l'est, au contraire, est dominé par
+les mamelons de Monte-Ratti et du Monte-Faccio; ce qui a obligé
+l'ingénieur à les occuper par les trois forts extérieurs de Quezzi sur
+Monte Valpura, de Richelieu sur le Manego, de San Tecla, entre le
+Monte Albaro et la Madone-del-Monte. Au-delà de ces montagnes est le
+torrent de Sturla; au-dessus du fort de l'Éperon est le plateau des
+Deux-Frères, parallèle à la mer, et dominé, pris à revers, par le fort
+de Diamant, situé à douze cents toises du fort de l'Éperon. La ville
+de Gênes est bâtie près de l'embouchure du Bisagno; elle est couverte
+par la deuxième enceinte, dessinée avec art, et susceptible de quelque
+résistance. Elle ne peut être bombardée ni du côté du nord, ni du côté
+de l'ouest, puisqu'elle se trouve à plus de deux mille toises du fort
+de l'Éperon, et à neuf cents toises de la lanterne; elle ne peut
+l'être du côté de l'est que par celui qui serait maître des trois
+forts extérieurs, et qui occuperait la position de Notre-Dame del
+Monte. La première enceinte a été bâtie en 1632; la deuxième est plus
+ancienne. Le port n'est précédé par aucune rade; la mer bat avec force
+dans l'intérieur; ce qui rend nécessaire la prolongation des môles,
+tel que cela avait été projeté en 1807. Les deux enceintes étaient
+parfaitement armées; l'arsenal abondamment fourni de toutes espèces
+de munitions de guerre. Le parti démocratique qui gouvernait la
+république depuis la convention de Montebello était exclusivement
+dévoué à la France. La répugnance du peuple pour les Autrichiens avait
+été soigneusement entretenue par le sénat depuis 1747. Gênes, par
+l'esprit de ceux qui la gouvernaient, par son opinion, par son
+dévouement, était une ville française.
+
+Le vice-amiral Keith, commandant l'escadre anglaise dans la
+Méditerranée, notifia, en mars, aux consuls des diverses nations le
+blocus de tous les ports et côtes de la république de Gênes, depuis
+Vintimille à Sarzane: il interdisait aux neutres le commerce avec
+soixante lieues de côtes, qu'il ne pouvait cependant pas surveiller
+réellement; c'était, d'un coup de plume, les déclarer déchus de la
+protection du pavillon de leur souverain. Dans les premiers jours
+d'avril, il établit sa croisière devant Gênes; ce qui rendit
+difficiles les communications avec la Provence et l'arrivée des
+approvisionnements qui étaient en abondance dans les magasins de
+Marseille, Toulon, Antibes, Nice, etc.
+
+
+§ III.
+
+Le 6 avril les grandes opérations commencèrent. Le feld-maréchal Mélas
+avec quatre divisions attaqua à la fois Montelegino et Stella: le
+lieutenant-général Soult accourut avec sa réserve au secours de la
+gauche. Le combat fut assez vif tout le jour: la division Palfy entra
+dans Cadibone et Vado; celles de Saint-Julien et de Lattermann
+entrèrent à Montelegino et Arbizola; Soult rallia sa gauche sur
+Savone, compléta la garnison de la citadelle, et se retira sur
+Varaggio pour couvrir Gênes; trois vaisseaux de guerre anglais
+mouillèrent dans la rade de Vado. Mélas porta son quartier-général à
+la Madona de Savone, et fit investir le fort: il trouva à Vado
+plusieurs pièces de 36 et de gros mortiers qui armaient les batteries
+des côtes. Dès cette première journée la ligne française se trouva
+coupée. Suchet, avec la gauche, fut séparé du reste de l'armée; mais
+il conserva sa communication avec la France.
+
+Le même jour, Ott, avec la gauche, déboucha par trois colonnes sur
+Miollis; celle de gauche, le long de la mer, celle du centre par
+Monte-Cornua, celle de droite par le col de Toriglio: il fut partout
+vainqueur; occupa le Monte-Faccio, le Monte-Ratti, et investit les
+trois forts de Quezzi, de Richelieu et de San-Tecla; il établit le feu
+de ses bivouacs à une portée de canon de cette ville. L'atmosphère,
+jusqu'au ciel, en était embrasé: les Génois, hommes, femmes,
+vieillards, enfants, accoururent sur les murailles pour considérer un
+spectacle si nouveau et si important pour eux: ils attendaient le jour
+avec impatience; ils allaient donc devenir la proie de ces Allemands,
+que leurs pères avaient repoussés, chassés de leur ville avec tant de
+gloire! Le parti oligarque souriait en secret, et dissimulait mal sa
+joie; mais le peuple tout entier était consterné. Au premier rayon du
+soleil, Masséna fit ouvrir les portes; il sortit avec la division
+Miollis et la réserve, attaqua le Monte-Faccio, le Monte-Ratti, les
+prit à revers, et précipita dans les ravins et les fondrières les
+divisions de l'imprudent Ott, qui s'était approché avec tant
+d'inconsidération, seul et si loin du reste de son armée. La victoire
+fut complète; le Monte-Cornua, Recco, le col de Toriglio, furent
+repris. Le soir, mille cinq cents prisonniers, un général, des canons
+et sept drapeaux, trophées de cette journée, entrèrent dans Gênes au
+bruit des acclamations et des élans de joie de tout ce bon peuple.
+
+Pendant cette même journée du 7, Elsnitz, avec la droite de Mélas,
+attaqua par cinq colonnes le lieutenant-général Suchet; celle qui
+déboucha par le Tanaro et le Saint-Bernard fut battue, rejetée au-delà
+du fleuve par la division française qui était à Rocca-Barbena; celles
+qui attaquèrent Settepani, Melogno, Notre-Dame de Nève, Saint-Jacques,
+eurent des succès variés; le général Séras se maintint à Melogno; mais
+Saint-Jacques fut occupé par Elsnitz, comme les hauteurs de Vado
+l'étaient de la veille par le général Palfy. Suchet se retira sur la
+Pietra et Loano; il prit la ligne de Borghetto, et renforça sa gauche
+pour assurer ses communications avec la France, sa seule retraite.
+
+Le 9, le feld-maréchal-lieutenant Ott fit attaquer et occuper par le
+général Hohenzollern la Bocchetta. Mélas avait obtenu son principal
+objet; il avait coupé l'armée française de la France, et en avait
+séparé un corps: mais il fallait prévenir le retour offensif des
+Français, marcher sur Gênes, cerner la ville, et concentrer son armée.
+L'intervalle de quatorze lieues qui existait entre sa gauche et son
+centre était bien périlleux; il déboucha, le 10, avec son centre sur
+plusieurs colonnes: celle de droite, commandée par Lattermann, longea
+la mer par Varaggio; celle du centre, conduite par Palfy, se porta
+sur les hauteurs de cette ville; celle de Saint-Julien partit de
+Sospello pour se porter sur Monte-Fayale, dans le temps que
+Hohenzollern de la Bocchetta, se portait sur Ponte-Decimo, et
+dirigeait ses flanqueurs de droite par Marcarolo sur les hauteurs de
+la Madona-dell'Aqua, près Voltri, pour effectuer sa jonction avec le
+centre.
+
+
+§ IV.
+
+Masséna, le même jour, 9 avril, était à Varaggio avec la moitié de ses
+forces; Soult, à Voltri, avec l'autre moitié; Miollis gardait Gênes;
+Suchet, prévenu par mer, sortait des lignes de Borghetto, et se
+portait à l'attaque de Saint-Jacques. Le but du général Masséna était
+de rétablir, à quelque prix que ce fût, ses communications avec sa
+gauche et la France. Soult devait se porter de Voltri sur Sassello;
+Masséna sur Melta; Suchet sur Cadibone: sa jonction devait se faire
+sur Montenotte-Supérieur. A l'aube du jour, Soult se mit en marche;
+mais, ses coureurs ayant eu connaissance que des flanqueurs de
+Hohenzollern s'approchaient de Voltri, il quitta sa route, fit un à
+droite, marcha sur eux, les poussa de hauteurs en hauteurs, les
+précipita, le soir, dans la fondrière du torrent de la Piota, tua,
+blessa ou prit 3,000 hommes. Le 11, il exécuta son mouvement sur
+Sassello, où il entra, et apprit que le général Saint-Julien en était
+parti le matin pour se porter sur Monte-Fayale; il marcha aussitôt à
+lui, le défit et le rejeta sur Montenotte, après lui avoir fait grand
+nombre de prisonniers; de là, il se porta sur le Monte-l'Hermette,
+dont il s'empara, après des combats fort vifs, où l'audace,
+l'intrépidité et la nécessité de vaincre, suppléèrent au nombre.
+Pendant ce temps, Masséna avait été moins heureux; il attendit, le 10,
+avec impatience que Soult arrivât sur sa droite: ne le voyant pas
+venir, il partit, le 11, de Varaggio, et marcha sur Stella; mais
+Lattermann, qui longeait la mer, entra dans Varaggio, et menaça
+Voltri, dans le temps que Palfy et Bellegarde l'attaquaient de front;
+il craignit d'être cerné: il battit en retraite sur Cogareto. Le
+lendemain, il détacha le général Fressinet par sa droite pour soutenir
+Soult: Fressinet arriva à propos; il décida de l'occupation du
+Monte-l'Hermette. De son côté, Suchet attaqua et prit Settepani,
+Melogno, San-Pantaleone; mais il fut repoussé à Saint-Jacques. Les 10,
+11, 12, 13, 14 et 15 se passèrent en marches, manoeuvres et combats:
+souvent les colonnes des deux armées se côtoyèrent en sens inverse,
+séparées entre elles par des torrents, des fondrières, qui les
+empêchaient de se combattre dans leurs marches, quoique très-près
+l'une de l'autre. Masséna reconnut l'impossibilité de rétablir ses
+communications: le défaut de concert entre les attaques de Masséna et
+celles de Suchet empêcha qu'elles ne fussent simultanées; mais la
+perte de l'ennemi, dans les combats, fut double de celle des Français.
+Le 21, Masséna évacua Voltri pour s'approcher des remparts de Gênes,
+dans laquelle il fit défiler devant lui cinq mille prisonniers. Le
+colonel Mouton, du troisième de ligne, depuis le comte de Lobau, se
+couvrit de gloire dans toutes ces attaques; il sauva l'arrière-garde
+au passage du pont de Voltri, par sa bonne contenance. Le peuple de
+Gênes, témoin de l'intrépidité du soldat français, du dévouement, de
+la résolution des généraux, se prit d'enthousiasme et d'amour pour
+l'armée.
+
+L'armée de Masséna, dès ce jour, 21 avril, cessa d'avoir l'attitude
+d'une armée en campagne; elle n'eut plus que celle d'une forte et
+courageuse garnison d'une place de premier ordre. Cette situation lui
+offrit encore des lauriers à cueillir; peu de positions étaient plus
+avantageuses que celle que Masséna occupait. Maître d'un aussi grand
+camp retranché, qui barre toute la chaîne de l'Apennin, il pouvait en
+peu d'heures se porter de la droite à la gauche, en traversant la
+ville; ce que l'ennemi n'aurait pu faire qu'en plusieurs jours de
+marche. Le général autrichien ne tarda pas à sentir tous les avantages
+que donnait à son ennemi un pareil théâtre. Le 30, par une attaque
+combinée, il s'approcha des murailles de Gênes, dans le temps que
+l'amiral Keith engageait une vive canonnade avec les batteries des
+môles et des quais. La fortune sourit d'abord à toutes ses
+combinaisons, il s'empara du plateau des Deux-Frères, cerna le fort de
+Diamant, surprit le fort de Quezzi, bloqua celui de Richelieu, occupa
+tous les revers de Monte Ratti, de Monte Faccio, et même de la Madone
+del Monte; il voulait y mettre vingt mortiers en batterie, pendant la
+nuit, sur la position d'Albana, brûler la superbe Gênes, et y porter
+l'incendie et la révolte. Mais, dans l'après-midi, Masséna, ayant
+concentré toutes les forces derrière ses remparts, confia la garde de
+la ville à la garde nationale, et déboucha sur Monte-Faccio, qu'il
+cerna de tous côtés, le reprit malgré la plus vive résistance: ses
+troupes rentrèrent dans le fort de Quezzi. Soult marcha alors par le
+plateau des Deux-Frères; il s'en rendit maître. L'ennemi perdit toutes
+les positions qu'il avait prises le matin. Le soir, le général en chef
+rentra dans Gênes, menant à sa suite douze cents prisonniers, des
+drapeaux, les échelles dont l'armée autrichienne s'était munie pour
+l'escalade qu'elle avait voulu tenter au point de réunion des deux
+enceintes, du côté de Bisogno.
+
+Suchet se maintint long-temps maître de Saint-Pantaléone et de
+Melogno; mais enfin il se retira dans la position de Borghetto,
+n'espérant plus rien de ses efforts pour rétablir la ligne de l'armée.
+
+
+§ V.
+
+Après le désastre de cette journée, les généraux autrichiens
+renoncèrent à toute attaque de vive force sur un théâtre qui leur
+était si contraire. Gênes n'avait pas de vivres, et ne pouvait tarder
+à capituler. Conformément aux principes de la guerre de montagnes, ils
+occupèrent de fortes positions autour de cette place, pour empêcher
+les vivres d'y entrer par terre, comme l'escadre anglaise les
+interceptait par mer: ce serait donc au général français à prendre
+l'offensive, à les déposter s'il voulait communiquer avec la
+campagne, ouvrir les routes pour se procurer les fourrages et les
+vivres qui lui étaient indispensables.
+
+D'un autre côté, la cour de Vienne était alarmée de la grande
+supériorité de l'armée française du Rhin, et des immenses préparatifs
+que faisait le premier consul pour porter la guerre sur le Danube:
+elle pressait une diversion sur la Provence. Mélas se porta sur le
+Var, et laissa le feld-maréchal-lieutenant Ott avec 30,000 hommes,
+pour bloquer Gênes de concert avec l'escadre anglaise. Ott occupa
+plusieurs camps, déja fortifiés par la nature, et auxquels il ajouta
+tous les secours de l'art, qui lui donnait le double avantage de
+maîtriser les débouchés, de s'opposer ainsi à l'arrivée des convois,
+et de placer les troupes dans de fortes positions, où elles n'avaient
+rien à redouter de la _furie française_.
+
+Tranquille sur le sort de Gênes, qui devait lui ouvrir ses portes sous
+quinze jours, Mélas avec 30,000 hommes marchait à Suchet; il fit
+tourner la ligne de Borghetto par une division qui déboucha par Ormea,
+Ponte di Nave et la Pieva. Il attaqua, le 7 mai, les hauteurs de
+San-Bartolomeo, espérant couper aux Français le chemin de la Corniche
+à port Maurice, et obliger ainsi Suchet à poser les armes. Mais le
+général Pujet, qui était en position à Saint-Pantaléone, donna le
+temps à son général de faire sa retraite, bien qu'avec quelque
+désordre, et une assez grande perte, derrière la Taggia, où il eût pu
+tenir quelques jours, si la brigade Gorrup, partie de Coni, ne s'était
+pas emparée, dès le 6, du col de Tende. Déja ses avant-postes étaient
+au défilé de Saorgio. Suchet jugea, avec raison, devoir repasser la
+Roya et le Var en toute hâte. Il fit aussitôt travailler à retrancher
+la tête de pont et fit venir de la grosse artillerie d'Antibes, et des
+canonniers de la côte. Il avait laissé garnison dans le fort
+Vintimille, dans le château de Ville-Franche, et au fort Montalban,
+qui, situé sur la hauteur qui sépare le golfe de Ville-Franche de la
+rade de Nice, domine ces deux villes et tout le cours du Paglione. Il
+y fit établir un télégraphe, et eut ainsi sur les derrières de
+l'ennemi une vedette qui l'instruisait de tous ses mouvements, soit
+sur le chemin de Gênes par le col de Turbie, soit sur la chaussée de
+Turin par la vallée du Paglione.
+
+Le général de division Saint-Hilaire commandait la 8º division
+militaire: il accourut sur le Var ramassant à Marseille et à Toulon
+toutes les troupes disponibles; des compagnies de garde nationale se
+rangèrent aussi sous ses ordres. Les places de Colmars, Entrevaux,
+Antibes, étaient en bon état de défense; dès le 15 mai, le corps de
+troupes réunies sur le Var était de 14,000 hommes.
+
+Tous les courriers de Paris apportaient en Provence des nouvelles de
+la marche de l'armée de réserve; déja l'avant-garde arrivait sur le
+Saint-Bernard. Le résultat de cette manoeuvre était évident pour les
+soldats comme pour les citoyens; le moral des troupes, comme celui des
+habitants, était au plus haut degré d'espérance. Le général Willot,
+qui se trouvait à la suite de l'armée autrichienne, formait une légion
+de déserteurs. Pichegru devait se mettre à la tête des mécontents du
+Midi. Willot avait commandé en Provence en 1797, avant le 18
+fructidor, dans ce moment de réaction, où les ennemis de la république
+exerçaient tant d'influence dans l'intérieur. Il correspondait avec
+eux; il avait sous main organisé, dans les départements du Var et des
+Bouches-du-Rhône, une espèce de chouannerie. Dans le midi, les
+passions sont vives; les partisans de la république étaient exaltés,
+c'étaient les anarchistes les plus forcenés de France: le parti opposé
+n'était pas plus modéré. Il avait levé l'étendard de la révolte et de
+la guerre civile après le 31 mai; et livré Toulon, le principal
+arsenal de la France, à son plus mortel ennemi. Marseille ne vit que
+par le commerce: la supériorité maritime des Anglais l'avait réduite
+au simple cabotage, ce qui pesait beaucoup sur elle; c'est d'ailleurs
+le pays de France où il s'est moins vendu de domaines nationaux, les
+moines et les prêtres y avaient peu de biens-fonds, et hormis dans le
+district de Tarascon, les propriétés y ont éprouvé peu de changements.
+Cependant tous les efforts des partisans des Bourbons furent
+impuissants; les principes du 18 brumaire avaient réuni la très-grande
+majorité des citoyens; et enfin les mouvements de l'armée de réserve
+suspendaient les pensées, fixaient toutes les attentions, excitaient
+tous les intérêts.
+
+Le 11 mai, Mélas fit son entrée à Nice: l'ivresse des officiers
+autrichiens était extrême; ils arrivaient enfin sur le territoire de
+la république, après avoir vu les armées françaises aux portes de
+Vienne. Une croisière anglaise mouilla à l'embouchure du Var; elle
+annonçait l'arrivée de l'armée embarquée à Mahon, qui devait investir
+la place de Toulon. Pour cette fois l'Angleterre voulait faire sauter
+les superbes bassins et détruire de fond en comble cet arsenal, d'où
+était sortie l'armée qui menaçait son empire des Indes.
+
+Le Var est un torrent guéable, mais qui en peu d'heures grossit. Les
+gués n'y sont pas sûrs, d'ailleurs la ligne que défendait Suchet
+était courte, la gauche s'appuyait à des montagnes difficiles, la
+droite à la mer, à six cents toises. Il avait eu le temps de couvrir
+de retranchements et de batteries de gros calibre la tête de pont
+qu'il occupait en avant du village de Saint-Laurent. Dès la première
+entrée des Français dans le comté de Nice, en 1792, le génie avait
+construit grand nombre de batteries sur la rive droite pour protéger
+le pont qui a trois cents toises de longueur; un défilé aussi
+considérable avait attiré toute la sollicitude des généraux français,
+pendant les années 1792, 1793, 1794, 1795. Le champ de bataille
+qu'allait défendre Suchet était préparé de longue main. Le 14, après
+quelques jours de repos, les divisions Elsnitz, Bellegarde et
+Lattermann, attaquèrent la tête de pont avec opiniâtreté: la défense
+fut brillante; l'ennemi, écrasé par les batteries de la rive droite,
+reconnut l'impossibilité de réussir; il prit position; il poussa par
+la gauche des postes jusqu'à la croisière anglaise, et appuya sa
+droite aux montagnes. Mélas était résolu à passer le Var plus haut: le
+corps de Suchet tourné eût été obligé de se reployer sur Cagnes et les
+défilés de l'Esterelles, lorsque le 21 il reçut enfin les nouvelles du
+passage du Saint-Bernard par l'armée de réserve, et de l'arrivée de
+Napoléon à Aoste. Mélas partit aussitôt avec deux divisions, passa le
+col de Tende, entra à Coni le 23; le 24 il apprit à Savigliano la
+prise d'Ivrée: il s'était fait précéder depuis quelques jours par la
+division Palfy. Il se flattait encore que toutes ces nouvelles étaient
+exagérées; que cette armée, si redoutable, ne serait qu'un corps de 15
+à 20,000 hommes au plus qu'il pouvait facilement contenir avec les
+troupes qu'il amenait avec lui et ce qu'il avait réuni dans la plaine
+d'Italie, sans renoncer à Gênes, ajournant seulement ses projets sur
+la Provence. Il ordonna à Elsnitz de conserver, de prendre position
+derrière la ligne de la Roya, appuyant sa droite au col de Tende, son
+centre sur les hauteurs de Breglio, sa gauche à Vintimille. Des
+officiers de génie, de nombreux corps de sapeurs, se rendirent sur
+cette ligne de retraite pour y construire des retranchements. La Roya
+est effectivement la meilleure ligne pour couvrir Gênes du côté de la
+France, en même temps que la chaussée de Tende; car la Taggia qui est
+en arrière, laisse à découvert la chaussée de Nice à Sospello, Tende
+et Turin.
+
+
+§ VI.
+
+Aussitôt que Masséna fut instruit qu'il n'était plus bloqué que par
+30 à 35,000 hommes, que Mélas avec une partie de l'armée s'était porté
+sur le Var, il sortit de Gênes avec l'espérance fondée de culbuter le
+corps d'armée du blocus, et de terminer la campagne. 15,000 Français
+dans sa position valaient mieux que 30,000 Autrichiens: l'ennemi fut
+effectivement repoussé de tous ses postes avancés.
+
+Le 10 mai, le lieutenant-général Soult avec 6,000 hommes, se porta
+dans la rivière du Levant sur les derrières de la gauche de Ott, et
+rentra dans Gênes avec des vivres et des prisonniers par Monte-Faccio;
+les attaques furent renouvelées le 13 mai. Ott concentra ses troupes
+sur Monte-Creto: le combat fut opiniâtre et sanglant; Soult, après
+avoir fait des prodiges de valeur, tomba grièvement blessé et resta au
+pouvoir de l'ennemi.
+
+Masséna rentra dans Gênes, ayant perdu l'espoir de faire lever le
+blocus; les vivres devenaient rares et fort chers. La population
+souffrait, la ration du soldat avait été diminuée; cependant, malgré
+la vigilance des Anglais, quelques bâtiments de Marseille, de Toulon,
+et de Corse, parvinrent à entrer dans Gênes. Ce secours eût été
+suffisant pour l'armée, mais était bien faible pour une population de
+cinquante mille ames. On parlait de capituler, lorsque, le 26 mai,
+arriva le chef d'escadron Franceschi, qui, le 24 avril, avait quitté
+cette ville pour se rendre à Paris: témoin du passage du
+Saint-Bernard, il annonçait la prochaine arrivée de Napoléon sous les
+murs de Gênes. Cet intrépide officier s'était embarqué à Antibes sur
+un bâtiment léger; au moment d'entrer dans le port, sa félouque étant
+sur le point d'être prise, il n'eut d'autre ressource, pour sauver les
+dépêches, que de se jeter à la nage. Les nouvelles qu'il apportait
+remplirent d'allégresse l'armée et les Génois: l'idée d'une prompte
+délivrance fit endurer avec patience les maux présents. Les ennemis de
+la France furent consternés, leurs complots s'évanouirent; le peuple
+suivait sur les cartes exposées aux portes des boutiques le mouvement
+d'une armée en laquelle il avait placé sa confiance, et que conduisait
+un général qu'il aimait: il savait, par l'expérience des campagnes
+précédentes, tout ce qu'il devait en attendre.
+
+
+§ VII.
+
+Cependant un convoi de blé, annoncé de Marseille, était attendu avec
+la plus grande impatience; un des bâtiments qui en faisait partie,
+entra le 30 mai dans le port, et annonça qu'il était suivi par le
+reste du convoi: la population tout entière se porta sur le quai, dès
+la pointe du jour, pour devancer l'arrivée de ce secours si ardemment
+attendu. Son espérance fut trompée, rien n'arriva, et le soir on
+annonça qu'il était tombé au pouvoir de l'ennemi. Le découragement
+devint extrême, les magistrats de la ville eurent recours aux magasins
+de cacao, dont il existait une grande quantité chez les négociants.
+Cette ville est l'entrepôt qui en fournit à toute l'Italie. Il s'y
+trouvait aussi des magasins de millet, d'orge, de fèves. Dès le 24
+mai, la distribution du pain avait cessé; on ne recevait plus que du
+cacao. Les denrées de première nécessité étaient hors de prix: une
+livre de mauvais pain coûtait trente francs; la livre de viande, six
+francs; une poule, trente-deux francs. Dans la nuit du premier au
+deux, on crut entendre le canon. Les soldats, les habitants se
+portèrent avant le jour sur les remparts; vaine illusion, ces
+espérances déchues accroissaient le découragement: la désertion était
+assez considérable, ce qui est rare dans les troupes françaises; mais
+les soldats n'avaient pas une nourriture suffisante. 8,000 prisonniers
+autrichiens étaient sur les pontons et dans les bagnes: ils avaient
+reçu jusque alors les mêmes distributions que les soldats; mais enfin
+il n'était plus possible de leur en délivrer. Masséna le fit
+connaître au général Ott; il demanda qu'il leur fît passer des vivres,
+et donna sa parole qu'il n'en serait rien distrait. Ott pria l'amiral
+anglais d'en envoyer à ses prisonniers, celui-ci s'y refusa; ce qui
+fut une première source d'aigreur entre eux. L'armée de blocus
+elle-même ne vivait que par le secours de la mer, et dépendait en cela
+de la flotte. Le 2 juin, la patience du peuple parut à bout; les
+femmes s'assemblèrent tumultueusement, demandant du pain ou la mort.
+Il y avait tout à craindre du désespoir d'une aussi nombreuse
+population; il n'y avait que dix jours que le colonel Franceschi était
+arrivé, mais déja dix jours sont longs pour des affamés! «Depuis qu'on
+nous annonce l'armée de réserve, disaient-ils, si elle devait venir,
+elle serait déja arrivée; ce n'est point avec cette lenteur que marche
+Napoléon, il a été arrêté par des obstacles qu'il n'a pu surmonter, il
+a eu quatre fois le temps de faire le chemin. L'armée autrichienne est
+trop forte, la sienne trop faible, il n'a pu déboucher des montagnes,
+nous n'avons aucune chance, cependant la population entière de notre
+ville contracte des maladies qui vont nous faire tous périr.
+N'avons-nous donc pas montré assez de patience et d'attachement à la
+cause de nos alliés? N'y a-t-il pas de la férocité à exiger davantage
+d'une population si nombreuse, composée de vieillards, de femmes et
+d'enfants, de citoyens paisibles peu accoutumés aux horreurs de la
+guerre?»
+
+Masséna céda enfin à la nécessité: il promit au peuple que si, sous
+vingt-quatre heures, il n'était pas secouru, il négocierait. Il tint
+parole: le 3 juin, il envoya l'adjudant-général Andrieux au général
+Ott. Fatalité des choses humaines! Il se rencontra dans l'antichambre
+de ce général avec un officier d'ordonnance autrichien qui arrivait en
+poste du quartier-général de Mélas: il était porteur de l'ordre de
+lever le blocus et de se rendre en toute hâte sur le Pô; il lui
+annonçait que Napoléon était à Chivasso depuis le 26, et marchait sur
+Milan. Il n'y avait plus un moment à perdre pour sauver l'armée.
+
+Andrieux entra à son tour; il débuta, comme c'est l'usage, par
+déclarer que son général avait encore des vivres pour un mois pour son
+armée; mais que la population souffrait, que son coeur en était ému et
+qu'il rendrait la place si on consentait qu'il sortît avec ses armes,
+bagages et canons sans être prisonnier.
+
+Ott accepta avec empressement en déguisant sa surprise et sa joie.
+Les négociations commencèrent de suite; elles durèrent vingt-quatre
+heures. Masséna se rendit en personne aux conférences, au pont de
+Conegliano, où se trouvèrent l'amiral Keith et le général Ott:
+l'embarras de ce dernier était extrême; d'un côté, le temps était bien
+précieux, il sentait toute la conséquence d'une heure de retard dans
+de pareilles circonstances. Le 4, dans la journée, il apprit que
+l'armée de réserve avait forcé le passage du Tésin, était entrée à
+Milan, occupant Pavie, et que déja les coureurs étaient sur l'Adda:
+cependant, s'il accédait aux demandes de Masséna, et qu'il le laissât
+sortir de Gênes sans être prisonnier de guerre, avec armes et canons,
+il n'aurait rien gagné. Le général avait encore 12,000 hommes, il se
+réunirait à Suchet qui en avait autant, et, ainsi réunis,
+manoeuvrerait contre lui Ott, qui se serait affaibli d'une division
+qu'il fallait qu'il laissât à Gênes. Il ne pourrait donc se porter sur
+le Pô qu'avec environ trente bataillons, qui, réduits par les pertes
+de la campagne, fourniraient à peine 15,000 hommes.
+
+Ott proposa que l'armée française se rendît à Antibes par mer, avec
+armes et bagages, et sans être prisonnière. Cela fut rejeté, et on
+convint que 8,500 hommes de la garnison sortiraient par terre et
+prendraient la chaussée de Voltri, et que le reste serait transporté
+par mer. (Voyez la capitulation.) Le lendemain 6, la plus grande
+partie de la garnison sortit au nombre de 8,500 hommes avec armes et
+bagages, mais sans canons, et se rendit à Voltri: le général en chef
+s'embarqua à bord de cinq corsaires français avec 1,500 hommes et 20
+pièces de campagne; les malades, les blessés, restèrent dans les
+hôpitaux sous le soin des officiers de santé français. Ott confia
+Gênes au général Hohenzollern, auquel il laissa 10,000 hommes.
+L'amiral anglais prit possession du port et des établissements
+maritimes; des convois de subsistances arrivèrent de tous côtés: en
+peu de jours la plus grande abondance remplaça la disette. La conduite
+des Anglais indisposa le peuple; ils mirent la main sur tout: à les
+entendre c'étaient eux qui avaient pris Gênes, puisqu'elle ne s'était
+rendue que par famine, et que c'était la croisière qui avait arrêté
+tous les convois de vivres.
+
+
+§ VIII.
+
+Le général Elsnitz avait employé six jours à préparer sa retraite; il
+avait quitté Nice, dans la nuit du 28 au 29 mai, avec l'intention de
+prendre la ligne de la Roya et de couvrir le blocus de Gênes. Avant de
+démasquer son mouvement de retraite, et conformément à un usage assez
+habituel des généraux autrichiens, il insulta deux fois, le 22 et le
+26 mai, la tête du pont du Var. Il fut repoussé et eut 5 à 600 hommes
+hors de combat.
+
+Le but de ces attaques était d'en imposer à Suchet, de lui masquer son
+véritable projet, et de l'empêcher de détacher une colonne, par la
+crête supérieure des Alpes, sur le col de Tende. Suchet ne fut
+instruit, que le 29, par le télégraphe du fort Montalban, de la
+retraite de son ennemi; il passa sur-le-champ le pont, et entra à
+Nice, dans la journée. Les habitants envoyèrent une députation
+implorer sa clémence. Ils en avaient besoin; leur conduite avait été
+mauvaise.
+
+Les généraux Menard et Rochambeau marchèrent avec rapidité, par la
+chaussée de Nice à Turin, pour joindre la droite de l'ennemi; ils
+rattrapèrent le temps perdu, et rencontrèrent, sur les hauteurs de
+Breglio, Braillo et Saorgio, les troupes du général Gorrup, qui
+formaient la droite autrichienne; ils le débordèrent, le battirent, et
+l'obligèrent à se jeter du côté de la mer, abandonnant ainsi la route
+du col de Tende, dont ils s'emparèrent. Cependant le général Elsnitz
+avait conservé long-temps la volonté de se maintenir sur la Roya. Il
+venait de recevoir l'ordre de se rendre en toute hâte sur le Pô, par
+le col de Tende, ce qui ne lui était plus possible depuis la défaite
+du corps du général Gorrup. Il se décida à exécuter ce mouvement de
+retraite par le chemin de la Corniche. Arrivé à Oneille, il se porta
+sur Pieva, Ormea et Ceva. Cette marche était pleine de difficultés; il
+l'exécuta avec bonheur. Son arrière-garde, attaquée à Pieva, éprouva
+un échec; cependant, dans ce mouvement si difficile, il ne perdit que
+1,500 à 2,000 hommes, quelques canons et quelques bagages. Suchet
+arriva le 6 juin à Savone, il y fut rejoint par le général Gazan qui
+commandait les 8,500 hommes sortis de Gênes par terre. Il prit des
+cantonnements sur la Bormida, et cerna la citadelle de Savone, qui
+avait garnison autrichienne. Du 29 mai au 6 juin, où les troupes
+françaises poussèrent l'ennemi avec la plus grande activité, elles
+firent de 1,500 à 2,000 prisonniers, et déployèrent, dans plusieurs
+combats, la plus grande intrépidité. Elles avaient un avantage
+inappréciable sur leur ennemi, la connaissance du pays: d'ailleurs les
+habitants leur étaient en tout favorables.
+
+
+§ IX.
+
+Après la bataille de Marengo, Suchet eut ordre de se porter sur Gênes:
+il établit son quartier-général à Conegliano, entra dans la place le
+24 juin, conformément à la convention d'Alexandrie; cependant, dès le
+20 juin, il signa une convention particulière avec le général
+Hohenzollern, (voy. Pièces officielles). Aussitôt que le peuple génois
+ne sentit plus les angoisses de la famine, il revint à ses sentiments
+naturels. L'avidité des Anglais excitait vivement son indignation; ils
+voulaient tout emporter. Ils convoitaient jusqu'aux marchandises en
+port franc. Il y eut des discussions vives, des voies de fait avec le
+peuple: plusieurs Anglais furent massacrés. Suchet, instruit de la
+conduite de l'amiral anglais, réclama les dispositions de la
+convention; ce qui donna lieu à une correspondance curieuse entre lui
+et le général Hohenzollern, qui s'opposa à toutes les entreprises des
+Anglais, mit des gardes à l'arsenal et au port pour les empêcher de
+rien enlever: il se comporta avec honneur.
+
+La première nouvelle de la reddition de Gênes fut apportée à Napoléon
+par quelques patriotes milanais réfugiés dans cette ville, et qui
+avaient regagné leur patrie par les montagnes; ce ne fut que
+vingt-quatre heures plus tard, qu'il en reçut la nouvelle officielle.
+Quand les Génois apprirent la victoire de Marengo, leur joie fut
+extrême; leur patrie était délivrée. Ils s'associèrent sincèrement à
+la gloire de leurs alliés. Le parti oligarque rentra dans le néant.
+Les Anglais et les Autrichiens furent davantage en butte aux menaces
+et aux insultes de la populace; le sang coula; un régiment autrichien
+fut presque entièrement détruit. Hohenzollern fut obligé de s'adresser
+à Suchet pour demander justice et son intervention pour que, pendant
+le peu de jours qu'il avait à rester encore dans la place, jusqu'au
+moment désigné pour sa remise, le peuple restât tranquille. L'entrée
+de Suchet dans cette grande ville fut un triomphe: 400 demoiselles,
+habillées aux couleurs françaises et liguriennes, accueillirent
+l'armée. Le général Hohenzollern remplit tous ses engagements;
+l'escadre anglaise prit le large; les Génois se livrèrent au regret
+de n'avoir pas tenu plus long-temps. Ils s'accusaient réciproquement
+d'avoir été pusillanimes; d'avoir eu peu de confiance dans la destinée
+du premier magistrat de la France: car, s'ils eussent été assurés
+qu'il ne fallait plus souffrir que cinq à six jours, ils eussent
+encore trouvé la force de le faire.
+
+Pendant que ces importants évènements se succédaient, Masséna
+débarquait à Antibes et y séjournait. Il arriva enfin à Milan, avant
+le départ de Napoléon pour retourner à Paris, et prit le commandement
+de la nouvelle armée d'Italie.
+
+ _Remarques critiques._
+
+_Première observation._--MASSÉNA.--L'armée autrichienne était plus que
+double de l'armée française; mais les positions que pouvait occuper
+celle-ci, étaient tellement fortes, qu'elle eût dû triompher. Masséna
+fit une faute essentielle dans sa défense.
+
+Les deux armées étaient séparées par les Alpes et l'Apennin, dont les
+Autrichiens occupaient le revers du côté de l'Italie, depuis le pied
+du col d'Argentière jusqu'à Bobbio; les Français, la crête supérieure
+et tout le revers du côté de la mer: leur quartier-général était à
+Gênes. De Gênes à Nice il y a quarante lieues, tandis que la division
+Kuinel, qui était en avant de Coni, n'était qu'à dix-huit lieues de
+Nice; Oneille est à vingt lieues de Gênes. La division autrichienne
+qui occupait le Tanaro, n'est qu'à neuf lieues; Savone est à dix
+lieues de Gênes: la division qui occupait la Bormida, n'était qu'à
+trois lieues de Savone. L'armée autrichienne était plus nombreuse;
+elle prenait l'offensive; elle avait l'initiative, et elle pouvait
+arriver à Nice, à Oneille, à Savone, avant le quartier-général
+français. Le pays de Gênes à Nice est appelé du nom de rivière, à
+cause de son peu de largeur: ce pays est compris entre la crête des
+Apennins et la mer; par rapport à sa longueur, c'est un boyau qui n'a
+pas assez de profondeur et de largeur, pour être défendu dans toute
+cette longueur. Il fallait donc opter, ou porter son quartier-général
+à Nice, en mettant la défensive sur la crête supérieure d'Argentière à
+Tende, de là au Tanarello, à la Taggia ou à la Roya, ou bien
+concentrer la défense autour de Gênes: ce dernier parti était conforme
+au plan de campagne du premier consul. Gênes est une très-grande ville
+qui offre beaucoup de ressources; c'est une place forte; elle est en
+outre couverte par la petite place de Gavi, et a, sur son flanc
+gauche, la citadelle de Savone. Ce parti une fois adopté, le général
+Masséna eut dû agir comme s'il eût été général de la république
+ligurienne, et que son unique objet fût d'en défendre la capitale. La
+division de 3 à 4,000 hommes qu'il laissa dans Nice, et pour
+l'observation des cols, était suffisante. Le général Masséna ne sut
+pas opter; il voulut conserver les communications de son armée avec
+Nice et avec Gênes: cela était impossible; il fut coupé. Il eût dû
+placer son armée d'une des trois manières suivantes:
+
+1º Donner au général Suchet, qui commandait la gauche, 14,000 hommes,
+et l'établir avec ses principales forces sur les hauteurs de
+Monte-Legino, en les couvrant de retranchements; observer Settépani,
+la tour de Melogno, la Madone di Neve, Saint-Jacques, Cadibone, par
+des colonnes mobiles; retirer toute l'artillerie des forts de Vado;
+donner au lieutenant-général Soult, qui commandait le centre, 10,000
+hommes pour défendre la Bocchetta et le Monte-Fayale; donner au
+général Miollis, qui commandait la droite, 3,000 hommes, qui se
+seraient retranchés derrière le torrent de Sturt, sur Monte-Ratti et
+Monte-Faccio. Enfin, garder 7,000 hommes de réserve dans la ville.
+L'attaque de Monte-Legino, de la Bocchetta, de Montefaccio eut été
+difficile; l'ennemi, obligé de se diviser en un grand nombre de
+colonnes, eût pu être attaqué et battu en détail; au lieu de vingt
+lieues d'étendue qu'avait la position qu'occupa Masséna, celle-ci n'en
+aurait eu que dix: l'armée ennemie eût coupé la route de la Corniche,
+eût tourné toute l'armée par sa gauche; elle se fût emparée de
+Saint-Jacques, de Cadibone, de Vado; mais l'armée française fût restée
+entière et concentrée. Lorsque sa gauche aurait été forcée sur les
+hauteurs de Monte-Legino, elle se fût repliée sur Monte-Fayale, sous
+le canon de Voltri, et enfin sur Gênes.
+
+2º Ou placer la gauche sur Voltri, à la Madone dell'aqua, le centre
+derrière la Bocchetta, et la droite derrière la Sturla. Cette ligne,
+beaucoup moins étendue, pouvait être occupée par beaucoup moins de
+troupes; les fortifications eussent pu être faites avec plus de soin;
+plus de moitié de l'armée eût pu être tenue en réserve aux portes de
+Gênes. Masséna eût pu prendre l'offensive par la rivière du Levant,
+par la vallée de Bisogno, par la Bocchetta, par les montagnes de
+Sassello, par la rivière du Ponent, et écraser les colonnes ennemies,
+obligées de se diviser dans ce pays difficile.
+
+3º Ou occuper, sur les hauteurs de Gênes, un camp retranché, menaçant
+l'Italie; en appuyer les flancs à deux forts de campagne, en couvrir
+le front par des redoutes et une centaine de pièces de canon, non
+attelées, indépendamment de l'équipage de campagne; enfin tenir une
+réserve, en garnison, à Gênes. Une armée française de 30,000 hommes,
+commandée par Masséna, placée dans cette formidable position, n'aurait
+pu être forcée par une armée de 60,000 Autrichiens. Si Mélas
+respectait cette armée, et manoeuvrait pour la couper de Nice, cela
+n'était d'aucune conséquence; Masséna fût entré en Piémont. Si Mélas
+eût manoeuvré sur Gênes, les places de Gavi et de Seravale, la nature
+du terrain, ne lui eussent pas permis, ou eussent offert à Masséna,
+des occasions avantageuses de prendre l'initiative de tomber sur le
+flanc de l'armée ennemie, et de la défaire.
+
+_Deuxième observation._ 1º Gênes a ouvert ses portes lorsqu'elle était
+sauvée. Le général Masséna savait que l'armée de secours était arrivée
+sur le Pô: il était assuré qu'elle n'avait éprouvé depuis aucun échec,
+car l'ennemi se fût empressé de le lui faire connaître. Quand César
+assiégea Alise, il la bloqua avec tant de soin, que cette place n'eut
+aucune nouvelle de ce qui se passait au dehors. L'époque où l'armée
+de secours avait promis d'arriver, était passée; le conseil des
+Gaulois s'assembla sous la présidence de Vercingétorix; Crotogno se
+leva, et dit: «Vous n'avez pas de nouvelles de votre armée de secours;
+mais César ne vous en donne-t-il pas tous les jours? Croyez-vous qu'il
+travaillerait, avec tant d'ardeur, à élever retranchements sur
+retranchements, s'il ne craignait l'armée que les Gaulois ont réunie,
+et qui s'approche? ayez donc de la persévérance, vous serez sauvé.»
+Effectivement, l'armée gauloise arriva forte de 20,000 hommes, et
+attaqua les légions de César.
+
+2º La proposition admise par le général Ott et l'amiral Keith, de
+permettre à la garnison de sortir de la ville, avec ses armes, et sans
+être prisonnière de guerre, n'était-elle pas aussi explicative qu'une
+lettre même de Napoléon, qui eût annoncé son approche? Quand cette
+base fut acceptée par l'ennemi, quand il insista pour que la garnison
+se rendît à Nice, par mer, ne décèlait-il pas la position critique
+dans laquelle il se trouvait? Masséna eût dû rompre alors, bien
+certain que, sous quatre ou cinq jours, il serait débloqué; par le
+fait, il l'eût été douze heures après. Les généraux ennemis savaient
+l'extrême disette qui régnait dans la ville: ils n'eussent jamais
+accordé la capitulation, à l'armée française, d'en sortir, sans être
+prisonnière de guerre, si déja l'armée de secours n'eût été proche, et
+en position de faire lever le siège.
+
+3º. 5,500 hommes de la garnison sortirent de la ville de Gênes, par
+terre, mais sans canons. Masséna s'embarqua avec vingt pièces de canon
+de campagne, 1,500 hommes, et débarqua à Antibes. Il laissa 1,500
+hommes, dans la ville, pour garder ses malades: son devoir était de
+partager le sort de ces troupes; et il devait bien comprendre
+l'intérêt que mettait l'ennemi, à l'en séparer. Effectivement, les
+troupes ne furent pas plutôt arrivées à Voltri, qu'elles apprirent
+l'approche de l'armée de secours et du corps de Suchet, à Finale. Si
+Masséna eût été à leur tête, il eût renforcé Suchet, marché sur le
+champ de bataille de Marengo. Sa conduite, dans cette dernière
+circonstance, n'est point à imiter. C'est une faute bien fâcheuse, et
+qui eut des suites funestes; ses motifs sont encore inconnus. On a
+beaucoup parlé des flatteries que les généraux ennemis lui
+prodiguèrent pendant les conférences; mais elles eussent dû accroître
+sa méfiance. Lorsque Napoléon voulait accréditer le général
+autrichien, Provera, officier très-médiocre, il le loua beaucoup, et
+parvint à en imposer à la cour de Vienne qui le remploya de nouveau.
+Il fut repris plus tard à la Favorite. Lorsque le général français qui
+commandait à Mantoue, rendit cette place, le feld-maréchal Kray lui
+fit cadeau d'un drapeau, en vantant beaucoup sa valeur. Les louanges
+des ennemis sont suspectes; elles ne peuvent flatter un homme
+d'honneur, que lorsqu'elles sont données après la cessation des
+hostilités.
+
+A Dieu ne plaise que l'on veuille comparer le héros de Rivoli et de
+Zurich à un homme sans énergie et sans caractère. Masséna était
+éminemment noble et brillant au milieu du feu et du désordre des
+batailles: le bruit du canon lui éclaircissait les idées, lui donnait
+de l'esprit, de la pénétration et de la gaieté.
+
+On a fort exagéré le mauvais état de l'armée d'Italie; le mal avait
+été grand, mais il avait été, en grande partie, réparé pendant
+février, mars et avril. On a dit que l'armée n'avait que 25,000
+hommes: elle était de 40,000 hommes sous les armes, depuis le Var à
+Gênes; et, en outre, la garde nationale de Gênes était dévouée, formée
+de la faction démocratique, et passionnément attachée à la France. Il
+y avait aussi, à Gênes, beaucoup de patriotes, d'Italiens réfugiés,
+qui furent formés en bataillon.
+
+Au moment de la reddition de Gênes, il s'y trouvait 12,000 Français
+sous les armes; 3,000 Italiens, Liguriens ou Sardes, qui ne suivirent
+pas l'armée; il y avait 6,000 hommes dans les hôpitaux: Suchet avait,
+à son arrivée à Savone, 10,000 hommes. C'était donc 25,000 hommes qui
+restaient sous les armes, de cette armée qui avait perdu en morts,
+blessés ou prisonniers, ou évacués sur la France, 17,000 hommes.
+
+ * * * * *
+
+ Le 6 prairial, le chef d'escadron, Franceschi, aide-de-camp du
+ général Soult, envoyé par le général Masséna, au premier consul,
+ dans les premiers jours de floréal, arrive et apporte les
+ dépêches de Bonaparte, qui donnent lieu à la notice suivante,
+ transmise officiellement et de suite à l'armée et au gouvernement
+ ligurien.
+
+ «Un des officiers que j'ai envoyés près du premier consul, à
+ Paris, est revenu cette nuit.
+
+ «Il a laissé le général Bonaparte descendant le grand
+ Saint-Bernard, et ayant avec lui le général Carnot, ministre de
+ la guerre.
+
+ «Le général Bonaparte me mande que, du 28 au 30 floréal, il sera
+ arrivé, avec toute son armée, à Yvrée, et que de là, il marchera,
+ à grandes journées, sur Gênes.
+
+ «Le général Lecourbe fait, en même temps, son mouvement sur
+ Milan, par la Valteline.
+
+ «L'armée du Rhin a obtenu de nouveaux avantages sur l'ennemi;
+ elle a remporté une victoire décisive à Biberach, elle a fait
+ beaucoup de prisonniers, et a dirigé sa marche sur Ulm.
+
+ «Le général Bonaparte, à qui j'ai fait connaître la conduite des
+ habitants de Gênes, me témoigne toute la confiance qu'il a en
+ eux, et m'écrit: _Vous êtes dans une position difficile; mais ce
+ qui me rassure, c'est que vous êtes dans Gênes._ Cette ville
+ dirigée par un excellent esprit, et éclairée sur ses véritables
+ intérêts, trouvera bientôt, dans sa délivrance, le prix des
+ sacrifices qu'elle a faits».
+
+ _Signé_, MASSÉNA.
+
+ SOLDATS,
+
+ «Les rapports qu'on me fait m'annoncent que votre patience et
+ votre courage s'éteignent, qu'il s'élève quelques plaintes et
+ quelques manoeuvres dans vos rangs, que quelques-uns d'entre vous
+ désertent à l'ennemi, et qu'il se forme des complots pour
+ exécuter, en troupes, des desseins aussi lâches.
+
+ «Je dois vous rappeler la gloire de votre défense dans Gênes, et
+ ce que vous devez à l'accomplissement de vos devoirs, à votre
+ honneur et à votre délivrance qui ne tient plus qu'à quelques
+ jours de persévérance.
+
+ «Que la conduite de vos généraux et de vos chefs soit votre
+ exemple: voyez-les partager vos privations, manger le même pain
+ et les mêmes aliments que vous; songez encore que, pour assurer
+ votre subsistance, il faut veiller le jour et la nuit. Vous
+ souffrez de quelques besoins physiques; ils souffrent ainsi que
+ vous, et ont, de plus, les inquiétudes de votre position.
+ N'auriez-vous fait, jusqu'à ce jour, tant de sacrifices, que pour
+ vous abandonner à des sentiments de faiblesse ou de lâcheté?
+ cette idée doit révolter des soldats français.
+
+ «Soldats, une armée, commandée par Bonaparte, marche à nous; il
+ ne faut qu'un instant pour nous délivrer; et, cet instant perdu,
+ nous perdrions avec lui tout le prix de nos travaux, et un
+ avenir de captivité et de privation bien plus amère s'ouvrirait
+ devant vous.
+
+ «Soldats, je charge vos chefs de vous rassembler, et de vous lire
+ cette proclamation; j'espère que vous ne donnerez pas à ces
+ braves, si respectables par leur vertu, et dont le sang a coulé
+ si souvent, en combattant à votre tête; à ces braves qui ont
+ toute mon estime, et qui méritent toute votre confiance, la
+ douleur de m'entretenir de nouvelles plaintes, et à moi celle de
+ punir.
+
+ «L'honneur et la gloire furent toujours les plus puissants
+ aiguillons des soldats français, et vous prouverez encore que
+ vous êtes dignes de ce titre respectable.»
+
+ «Cette proclamation sera mise à l'ordre, et lue à la tête des
+ compagnies.
+
+ _Signé_, MASSÉNA.
+
+ * * * * *
+
+ SUCHET, _lieutenant du général en chef_,
+
+ _Aux habitants de la Ligurie._
+
+ Au quartier-général de Conegliano, le 5 messidor an VIII de la
+ république.
+
+ LIGURIENS,
+
+ La célèbre bataille de Marengo vient d'entraîner la conclusion
+ d'une convention entre les généraux et chefs Berthier et Mélas,
+ approuvée par le premier consul Bonaparte. Elle porte en
+ substance: «Qu'il y aura armistice et suspension d'hostilités
+ entre l'armée impériale et celle de la république française, en
+ Italie, jusqu'à la réponse de Vienne; que les hostilités ne
+ peuvent recommencer sans s'être prévenus dix jours à l'avance.
+
+ «Que l'armée autrichienne se retirera derrière l'Oglio et sur la
+ rive gauche du Pô; que les Français prendront de suite possession
+ des places de Tortone, d'Alexandrie, du château de Milan, de la
+ citadelle de Turin, de Pizzighottone, d'Arona et de Plaisance; et
+ que la place de Coni, les forteresses de Ceva et Savone, la ville
+ de Gênes, seront remises à l'armée française, du 16 au 24 juin,
+ ou 27 prairial au 5 messidor.
+
+ «Le fort Urbin, le 26 juin, ou 7 messidor.
+
+ «Que les individus qui auraient été arrêtés dans la république
+ cisalpine, pour opinions politiques, et qui se trouveraient
+ encore dans les forteresses occupées par les troupes impériales,
+ seront sur-le-champ relâchés.
+
+ «Qu'aucun individu ne pourra être maltraité pour raison de
+ services rendus à l'armée autrichienne, ou pour opinions
+ politiques.
+
+ «Chargé par le général en chef Masséna, de conduire les troupes
+ françaises dans votre capitale, j'y entre avec la ferme volonté
+ de faire respecter les personnes et les propriétés, de protéger
+ votre culte et ses ministres, d'empêcher toute vengeance
+ particulière....
+
+ «Habitants des vallées de Fontana-Bona, de la Polcevera et de
+ Bisagno, retournez dans le sein de vos familles; allez cueillir
+ vos moissons, déposer des armes que vos pères n'eussent jamais
+ tournées contre des Français; et désormais soumettez-vous aux
+ lois; méfiez-vous de ces brigands sans patrie, qui ont troublé
+ votre repos et égaré vos bras: le général en chef vous promet
+ oubli du passé.
+
+ «Peuple de la Ligurie, le génie du premier consul, Bonaparte, de
+ ce héros du monde, veille désormais sur les destinées de
+ l'Italie. Encore une fois, la victoire fidèle à ses armes, vient
+ de lui en ouvrir les portes: il y fixera le bonheur et sans doute
+ la paix. La Ligurie entière sera libre sous peu de jours. Que le
+ bienfait qui vous est encore offert par une nation généreuse,
+ soit apprécié et vous rende à toutes vos vertus.
+
+ «Habitants de Gênes, la paix est prête à cicatriser toutes vos
+ plaies: les ravages de la guerre, les souffrances d'un blocus qui
+ vous honore, seront bientôt oubliés.
+
+ «Le général en chef Masséna, les soldats qu'il commande, et qui
+ ont déployé, sous nos yeux, tant de bravoure et de fermeté, ont
+ partagé vos privations, ont été témoins de vos souffrances; ils
+ le publient déja à l'Europe étonnée de votre constance.
+
+ «Ne vous alarmez pas, Liguriens, des mesures de ces insulaires
+ accoutumés à violer tous les traités, qui n'ont pour dieu que le
+ crime, et pour but, que ruine et destruction. La victoire et les
+ Français vous offrent et vous assurent l'abondance: les plaines
+ du Piémont, celles de la Cisalpine, sont chargées d'une récolte
+ superbe. Encore quelques jours, et la rage des Anglais sera, de
+ nouveau, aussi impuissante que leurs tentatives sur le continent
+ méprisées.»
+
+ _Signé_, LOUIS-GABRIEL SUCHET.
+
+ * * * * *
+
+ KELLERMAN, _général de brigade_,
+
+ _Au général Dupont, chef de l'état-major-général_.
+
+ Au quartier-général, le 3 messidor an VIII.
+
+ MON GÉNÉRAL,
+
+ «Je m'empresse de vous rendre compte que la ville de Gênes ne
+ sera évacuée que le 24 du courant. J'ai vu le général
+ Hohenzollern, qui m'a dit avoir reçu de M. de Mélas ordre de
+ remettre la ville et les forts de Gênes aux troupes françaises,
+ avec les munitions et artillerie convenues, le 24 juin, à quatre
+ heures du matin. Il m'a assuré, d'une manière à n'en pas douter,
+ que les ordres qu'il avait reçus seraient exécutés par lui, avec
+ toute l'exactitude et la loyauté possibles, quoiqu'il ne se soit
+ pas caché du mécontentement qu'il éprouve de la convention, dont
+ Mélas ne lui a pas donné connaissance.
+
+ «Vous pouvez donc être tranquille sur son compte, ainsi que sur
+ celui des Anglais qui, dès hier, étaient prêts à mettre à la
+ voile, mais qui s'en vont de fort mauvaise humeur: ils avaient la
+ prétention de s'emparer de toutes les munitions et de
+ l'artillerie; mais M. Hohenzollern s'y est opposé, et a même fait
+ marcher deux bataillons pour l'empêcher. Nous ne pouvons que nous
+ louer de sa franchise et de sa loyauté, et les Génois eux-mêmes
+ n'ont eu contre lui aucun motif de plaintes.
+
+ «Les Anglais enlèvent tout le grain qui n'est pas débarqué:
+ soixante mille charges de blé vont sortir de Gênes, pour
+ retourner à Livourne, quoique les négociants aient offert six
+ francs de gratification par charge. Cette fois, le dépit des
+ Anglais l'a emporté sur leur cupidité; et lord Keith a déclaré
+ qu'il allait recommencer, plus strictement que jamais, le blocus
+ du port et de la rivière, pour se venger sur cette ville
+ innocente de nos victoires.
+
+ «Hier, le général Willot s'est embarqué avec un corps formé de
+ quelques aventuriers, et payé par l'Angleterre. Pichegru était
+ attendu incessamment: c'est du comte de Bussy que je le tiens.
+ Gênes a été imposée à un million de contributions, en a déja payé
+ deux cent mille francs.
+
+ «La ville a cruellement souffert, et cependant elle a conservé de
+ l'attachement pour les Français. Dès que la convention a été
+ connue, le peuple a voulu reprendre la cocarde; il en est
+ résulté quelques rixes qui ont été apaisées: la cocarde a été
+ permise aux officiers de ligne.»
+
+ Salut et respect.
+
+ _Signé_, KELLERMAN.
+
+ * * * * *
+
+ CONVENTION
+
+ _Faite pour l'occupation de la ville de Gênes et de ses forts, le
+ 5 messidor an VIII, ou 24 juin 1800, conformément au traité fait
+ entre les généraux en chef Berthier et Mélas._
+
+ Les commissaires et officiers, munis d'ordres du général Suchet,
+ pourront entrer demain à huit heures.
+
+ --Convenu.
+
+ Les forts extérieurs seront occupés par les troupes françaises, à
+ trois heures du soir.
+
+ --Convenu.
+
+ Les trois ou quatre cents malades, qui ne sont pas
+ transportables, auront les mêmes soins que ceux des troupes
+ françaises.
+
+ --Convenu.
+
+ La flottille restera dans le port jusqu'à ce que les vents lui
+ permettent de sortir: elle sera neutre jusqu'à Livourne.
+
+ --Convenu.
+
+ A quatre heures du matin, le 5 messidor (24 juin), M. le comte
+ Hohenzollern sortira avec la garnison.
+
+ --Convenu.
+
+ Les dépêches, les transports de recrues et de boeufs, qui
+ arriveront après le départ, seront libres de suivre l'armée
+ autrichienne.
+
+ --Convenu.
+
+ Sur la demande de M. le général comte de Hohenzollern, il ne sera
+ point rendu d'honneur à sa troupe.
+
+ --Convenu.
+
+ _Signé_, le comte DE BUSSY, général-major, fondé
+ de pouvoir de M. le comte de Hohenzollern.
+
+ Conegliano, le 3 messidor, an VIII de la république française, ou
+ 22 juin 1800.
+
+ _Pour copie conforme_:
+
+ Le lieutenant-général, _signé_, L. G. SUCHET.
+
+ * * * * *
+
+ NÉGOCIATION
+
+ _Pour l'évacuation de Gênes, par l'aile droite de l'armée
+ française, entre le vice-amiral lord Keith, commandant en chef la
+ flotte anglaise; le lieutenant-général baron d'Ott, commandant le
+ blocus, et le général en chef Masséna._
+
+ Art. 1er L'aile droite de l'armée française, chargée de la
+ défense de Gênes, le général en chef et son état-major,
+ sortiront, avec armes et bagages, pour aller rejoindre le centre
+ de ladite armée.
+
+ Réponse: _L'aile droite, chargée de la défense de Gênes, sortira
+ au nombre de huit mille cent dix hommes, et prendra la route de
+ terre pour aller, par Nice, en France: le reste sera transporté
+ par mer à Antibes. L'amiral Keith s'engage à fournir à cette
+ troupe la subsistance en biscuits, sur le pied de la troupe
+ anglaise. Par contre, tous les prisonniers autrichiens, faits
+ dans la rivière de Gênes, par l'armée de Masséna, dans la
+ présente année, seront rendus en masse. Se trouvent exceptés ceux
+ déja échangés au terme d'à présent; au surplus, l'article premier
+ sera exécuté en entier._
+
+ 2. Tout ce qui appartient à ladite aile droite, comme artillerie
+ et munitions en tous genres, sera transporté par la flotte
+ anglaise, à Antibes, ou au golfe de Jouan.
+
+ Réponse: _Accordé._
+
+ 3. Les convalescents et ceux qui ne sont pas en état de marcher,
+ seront transportés par mer jusqu'à Antibes, et nourris ainsi
+ qu'il est dit dans l'article premier.
+
+ Réponse: _Ils seront transportés par la flotte anglaise, et
+ nourris._
+
+ 4. Les soldats français, restés dans les hôpitaux de Gênes, y
+ seront traités comme les Autrichiens; à mesure qu'ils seront en
+ état de sortir, ils seront transportés ainsi qu'il est dit dans
+ l'article premier.
+
+ Réponse: _Accordé._
+
+ 5. La ville de Gênes, ainsi que son port, seront déclarés
+ neutres: la ligne qui déterminera sa neutralité, sera fixée par
+ les parties contractantes.
+
+ Réponse: _Cet article roulant sur des objets purement politiques,
+ il n'est pas au pouvoir des généraux des troupes alliées, d'y
+ donner un assentiment quelconque. Cependant les soussignés sont
+ autorisés à déclarer que S. M. l'empereur, s'étant déterminée à
+ accorder, aux habitants de Gênes, son auguste protection, la
+ ville de Gênes peut être assurée que tous les établissements
+ provisoires, que les circonstances exigeront, n'auront d'autre
+ but que la félicité et la tranquillité publiques._
+
+ 6. L'indépendance du peuple ligurien sera respectée aucune
+ puissance, actuellement en guerre avec la république ligurienne,
+ ne pourra opérer aucun changement dans son gouvernement.
+
+ Réponse: _Comme à l'article précédent._
+
+ 7. Aucun Ligurien, ayant exercé ou exerçant encore des fonctions
+ publiques, ne pourra être recherché pour ses opinions politiques.
+
+ Réponse: _Personne ne sera molesté pour ses opinions, ni pour
+ avoir pris part au gouvernement précédent, à l'époque actuelle._
+
+ _Les perturbateurs du repos public, après l'entrée des
+ Autrichiens dans Gênes, seront punis conformément aux lois._
+
+ 8. Il sera libre aux Français, Génois, et aux Italiens domiciliés
+ ou refugiés à Gênes, de se retirer avec ce qui leur appartient,
+ soit argent, marchandises, meubles, ou tels autres effets, soit
+ par la voie de mer ou par celle de terre, partout où ils le
+ jugeront convenable: il leur sera délivré, à cet effet, des
+ passe-ports, lesquels seront valables pour six mois.
+
+ Réponse: _Accordé._
+
+ 9. Les habitants de la ville de Gênes seront libres de
+ communiquer avec les deux rivières, et de continuer de commercer
+ librement.
+
+ Réponse: _Accordé d'après la réponse à l'article 5._
+
+ 10. Aucun paysan armé ne pourra entrer, ni individuellement, ni
+ en corps, à Gênes.
+
+ Réponse: _Accordé._
+
+ 11. La population de Gênes sera approvisionnée dans le plus court
+ délai.
+
+ Réponse: _Accordé._
+
+ 12. Les mouvements de l'évacuation de la troupe française, qui
+ doivent avoir lieu, conformément à l'article premier, seront
+ réglés, dans la journée, avec le chef de l'état-major des armées
+ respectives.
+
+ Réponse: _Accordé._
+
+ 13. Le général autrichien, commandant à Gênes, accordera toutes
+ les gardes et escortes nécessaires pour la sûreté des
+ embarcations des effets appartenant à l'armée française.
+
+ Réponse: _Accordé._
+
+ 14. Il sera laissé un commissaire français, pour le soin des
+ blessés malades, et pour surveiller leur évacuation: il sera
+ nommé un autre commissaire des guerres, pour assurer, recevoir et
+ distribuer les subsistances de la troupe française, soit à Gênes,
+ soit en marche.
+
+ Réponse: _Accordé._
+
+ 15. Le général Masséna enverra en Piémont, ou partout ailleurs,
+ un officier au général Bonaparte, pour le prévenir de
+ l'évacuation de Gênes: il lui sera fourni passeport et
+ sauve-garde.
+
+ Réponse: _Accordé._
+
+ 16. Les officiers de tous grades de l'armée du général en chef
+ Masséna, faits prisonniers de guerre depuis le commencement de la
+ présente année, rentreront en France sur parole, et ne pourront
+ servir qu'après leur échange.
+
+ Réponse: _Accordé._
+
+ ARTICLES ADDITIONNELS.
+
+ La porte de la Lanterne, où se trouve le pont-levis, et l'entrée
+ du port, seront remises à un détachement de la troupe
+ autrichienne, et à douze vaisseaux anglais, aujourd'hui 4 mars, à
+ deux heures après-midi.
+
+ Immédiatement après la signature, il sera donné des ôtages de
+ part et d'autre.
+
+ L'artillerie, les munitions, plans et autres effets militaires,
+ appartenant à la ville de Gênes et à son territoire, seront remis
+ fidèlement, par les commissaires français, aux commissaires des
+ troupes alliées.
+
+ Fait double sur le pont de Conegliano, le 4 mai 1800.
+
+ _Signé_, B. D'OTT, lieutenant général;
+
+ KEITH, vice-amiral, commandant en chef.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
+
+
+
+
+MARENGO.
+
+ Armée de réserve.--Départ du premier consul. Revue de Dijon.--Le
+ quartier-général à Genève. Lausanne.--Passage du
+ Saint-Bernard.--L'armée française passe la Sésia, la Trebbia.
+ Entrée à Milan.--Position de l'armée française, lorsqu'elle
+ apprend la prise de Gênes.--Combat de Montebello.--Arrivée du
+ général Desaix au grand-quartier-général.--Bataille de
+ Marengo.--Armistice de Marengo.--Gênes remise aux
+ Français.--Retour du premier consul en France.
+
+
+§ 1er.
+
+Le 7 janvier 1800, un arrêté des consuls ordonna la formation d'une
+armée de réserve.--Un appel fut fait à tous les anciens soldats, pour
+venir servir la patrie sous les ordres du premier consul. Une levée de
+30,000 conscrits fut ordonnée pour recruter cette armée. Le général
+Berthier, ministre de la guerre, partit de Paris, le 2 avril, pour la
+commander; car les principes de la constitution de l'an VIII, ne
+permettaient pas au premier consul d'en prendre lui-même le
+commandement. La magistrature consulaire étant essentiellement civile,
+le principe de la division des pouvoirs et de la responsabilité des
+ministres, ne voulait pas que le premier magistrat de la république
+commandât immédiatement en chef une armée; mais aucune disposition,
+comme aucun principe, ne s'opposait à ce qu'il y fût présent. Dans le
+fait, le premier consul commanda l'armée de réserve, et Berthier, son
+major-général, eut le titre de général en chef.
+
+Aussitôt que l'on eut des nouvelles du commencement des hostilités, en
+Italie, et de la tournure que prenaient les opérations de l'ennemi, le
+premier consul jugea indispensable de marcher directement au secours
+de l'armée d'Italie; mais il préféra déboucher par le grand
+Saint-Bernard, afin de tomber sur les derrières de l'armée de Mélas,
+enlever ses magasins, ses parcs, ses hôpitaux, et enfin lui présenter
+la bataille, après l'avoir coupé de l'Autriche. La perte d'une seule
+bataille devait entraîner la perte totale de l'armée autrichienne, et
+opérer la conquête de toute l'Italie. Un pareil plan exigeait, pour
+son exécution, de la célérité, un profond secret, et beaucoup
+d'audace: le secret était le plus difficile à conserver; comment tenir
+caché aux nombreux espions de l'Angleterre et de l'Autriche, le
+mouvement de l'armée? Le moyen que le premier consul jugea le plus
+propre, fut de le divulguer lui-même, d'y mettre une telle ostentation
+qu'il devînt un objet de raillerie par l'ennemi, et de faire en sorte
+que celui-ci considérât toutes ces pompeuses annonces comme un moyen
+de faire une diversion aux opérations de l'armée autrichienne qui
+bloquait Gênes. Il était nécessaire de donner aux observateurs et aux
+espions un point de direction précis: on déclara donc par des
+messages, au corps-législatif, au sénat, et par des décrets, par la
+publication dans les journaux, et enfin par des intimations de toute
+espèce, que le point de réunion de l'armée de réserve était Dijon; que
+le premier consul en passerait la revue, etc. Aussitôt tous les
+espions et les observateurs se dirigèrent sur cette ville: ils y
+virent, dans les premiers jours d'avril, un grand état-major sans
+armée; et dans le courant de ce mois, 5 à 6,000 conscrits et
+militaires retirés, dont même plusieurs estropiés consultaient plutôt
+leur zèle que leurs forces. Bientôt cette armée devint un objet de
+ridicule; et, lorsque le premier consul en passa lui-même la revue, le
+6 mai, on fut étonné de n'y voir que 7 à 8,000 hommes, la plupart
+n'étant pas même habillés. On s'étonna comment le premier magistrat de
+la république quittait son palais pour passer une revue que pouvait
+faire un général de brigade.--Ces doubles rapports allèrent par la
+Bretagne, Genève, Bâle, à Londres, à Vienne et en Italie: l'Europe fut
+pleine de caricatures: l'une d'elles représentait un enfant de douze
+ans, et un invalide avec une jambe de bois; au bas on lisait: _Armée
+de réserve de Bonaparte._
+
+Cependant la véritable armée s'était formée en route; sur divers
+points de rendez-vous, les divisions s'étaient organisées. Ces lieux
+étaient isolés, et n'avaient point de rapports entre eux.--Les mesures
+conciliantes qui avaient été employées par le gouvernement consulaire,
+pendant l'hiver, jointes à la rapidité des opérations militaires,
+avaient pacifié la Vendée et la chouannerie.--Une grande partie des
+troupes qui composaient l'armée de réserve, avait été retirée de ce
+pays. Le directoire avait senti le besoin d'avoir à Paris plusieurs
+régiments pour sa garde, et pour comprimer les factieux.--Le
+gouvernement du premier consul étant éminemment national, la présence
+de ces troupes dans la capitale devenait tout-à-fait inutile: elles
+furent dirigées sur l'armée de réserve.--Bon nombre de ces régiments
+n'avaient pas fait la désastreuse campagne de 1799, et avaient tout
+entier le sentiment de leur supériorité et de leur gloire.--Le parc
+d'artillerie s'était formé avec des pièces, des caissons envoyés
+partiellement d'un grand nombre d'arsenaux et de places fortes. Le
+plus difficile à cacher, était le mouvement des vivres indispensables
+pour une armée qui doit faire un passage de montagnes arides, et où
+l'on ne peut rien trouver: l'ordonnateur Lambret fit confectionner à
+Lyon deux millions de rations de biscuits. On en expédia sur Toulon
+une centaine de mille, pour être envoyées à Gênes; mais dix-huit cent
+mille rations furent dirigées sur Genève, embarquées sur le lac, et
+débarquées à Ville-Neuve, au moment où l'armée y arrivait.
+
+En même temps que l'on annonçait, avec la plus grande ostentation, la
+formation de l'armée de réserve, on faisait faire à la main des petits
+bulletins, où, au milieu de beaucoup d'anecdotes scandaleuses sur le
+premier consul et sa cour, on prouvait que l'armée de réserve
+n'existait pas et ne pouvait pas exister; qu'au plus, on pourrait
+réunir 12 à 15,000 conscrits. On en donnait la preuve par les efforts
+qui avaient été faits, la campagne précédente, pour former les
+diverses armées qui avaient été battues en Italie, par ceux qu'on
+avait faits pour compléter cette formidable armée du Rhin; enfin,
+disait-on, laisserait-on l'armée d'Italie si faible, si on avait pu la
+renforcer? L'ensemble de tous ces moyens de donner le change aux
+espions, fut couronné du plus heureux succès. On disait à Paris, comme
+à Dijon, comme à Vienne: «Il n'y a point d'armée de réserve.» Au
+quartier-général de Mélas, on ajoutait: «L'armée de réserve dont on
+nous menace tant, est une bande de 7 à 8,000 conscrits ou invalides,
+avec laquelle on espère nous tromper pour nous faire quitter le siège
+de Gênes. Les Français comptent trop sur notre simplicité: ils
+voudraient nous faire réaliser la fable du chien qui quitte sa proie
+pour l'ombre.»
+
+
+§ II.
+
+Le 6 mai 1800, le premier consul partit de Paris; il se rendit à Dijon
+pour passer, comme nous venons de le dire, cette revue des militaires
+isolés, et des conscrits qui s'y trouvaient. Il arriva à Genève, le 8.
+Le fameux Necker qui était dans cette ville, brigua l'honneur d'être
+présenté au premier consul de la république française: il s'entretint
+une heure avec lui, parla beaucoup du crédit public, de la moralité
+nécessaire à un ministre des finances; il laissa percer, dans tout son
+discours, le desir et l'espoir d'arriver à la direction des finances
+de la France, et il ne connaissait pas même de quelle manière on
+faisait le service avec des obligations du trésor. Il loua beaucoup
+l'opération militaire qu'il voyait faire sous ses yeux.--Le premier
+consul fut médiocrement satisfait de sa conversation.
+
+Le 13 mai, le premier consul passa, à Lausanne, la revue de la
+véritable avant-garde de l'armée de réserve; c'était le général Lannes
+qui la commandait: elle était composée de six vieux régiments d'élite,
+parfaitement habillés, équipés et munis de tout. Elle se dirigea
+aussitôt sur Saint-Pierre; les divisions suivaient en échelons: cela
+formait une armée de 36,000 combattants, en qui l'on pouvait avoir
+confiance; elle avait un parc de quarante bouches à feu. Les généraux
+Victor, Loison, Vatrin, Boudet, Chambarlhac, Murat, Monnier,
+commandaient dans cette armée.
+
+
+§ III.
+
+Le premier consul avait préféré le passage du Grand-Saint-Bernard, à
+celui du Mont-Cenis: l'un n'était pas plus difficile que l'autre. Il y
+a de Lausanne à Saint-Pierre, village au pied du Saint-Bernard, un
+chemin praticable pour l'artillerie; et depuis le village de
+Saint-Remi à Aoste, on trouve également un chemin praticable aux
+voitures. La difficulté ne consistait donc que dans la montée et dans
+la descente du Saint-Bernard: cette difficulté était la même pour le
+passage du Mont-Cenis; mais, en passant par le Saint-Bernard, on avait
+l'avantage de laisser Turin sur sa droite, et d'agir dans un pays plus
+couvert et moins connu, et où les mouvements seraient plus cachés que
+sur la grande communication de la Savoie, où l'ennemi devait
+nécessairement avoir beaucoup d'espions. Le passage prompt de
+l'artillerie paraissait une chose impossible. On s'était pourvu d'un
+grand nombre de mulets; on avait fabriqué une grande quantité de
+petites caisses pour contenir les cartouches d'infanterie et les
+munitions des pièces. Ces caisses devaient être portées par les
+mulets, ainsi que des forges de montagne, de sorte que la difficulté
+réelle à vaincre, était le transport des pièces. Mais on avait préparé
+à l'avance une centaine de troncs d'arbre, creusés de manière à
+pouvoir recevoir les pièces qui y étaient fixées par les tourillons: à
+chaque bouche à feu ainsi disposée, 100 soldats devaient s'atteler;
+les affûts devaient être démontés et portés à dos de mulets. Toutes
+ces dispositions se firent avec tant d'intelligence, par les généraux
+d'artillerie, Gassendy et Marmont, que la marche de l'artillerie ne
+causa aucun retard: les troupes même se piquèrent d'honneur de ne
+point laisser leur artillerie en arrière, et se chargèrent de la
+traîner. Pendant toute la durée du passage, la musique des régiments
+se faisait entendre; ce n'était que dans les pas difficiles, que le
+pas de charge donnait une nouvelle vigueur aux soldats. Une division
+entière aima mieux, pour attendre son artillerie, bivouaquer sur le
+sommet de la montagne, au milieu de la neige et d'un froid excessif,
+que de descendre dans la plaine, quoiqu'elle en eût eu le temps avant
+la nuit. Deux demi-compagnies d'ouvriers d'artillerie avaient été
+établies dans les villages de Saint-Pierre et de Saint-Remi, avec
+quelques forges de campagne, pour le démontage et le remontage de
+diverses voitures d'artillerie. On parvint à passer une centaine de
+caissons.
+
+Le 16 mai, le premier consul alla coucher au couvent de Saint-Maurice,
+et toute l'armée passa le Saint-Bernard, les 17, 18, 19 et 20 mai. Le
+premier consul passa lui-même le 20; il montait, dans les plus mauvais
+pas, le mulet d'un habitant de Saint-Pierre, désigné par le prieur du
+couvent, comme le mulet le plus sûr de tout le pays. Le guide du
+premier consul était un grand et vigoureux jeune homme de vingt-deux
+ans, qui s'entretint beaucoup avec lui, en s'abandonnant à cette
+confiance propre à son âge et à la simplicité des habitants des
+montagnes: il confia au premier consul toutes ses peines, ainsi que
+les rêves de bonheur qu'il faisait pour l'avenir. Arrivé au couvent,
+le premier consul qui jusque-là ne lui avait rien témoigné, écrivit un
+billet, et le donna à ce paysan, pour le remettre à son adresse; ce
+billet était un ordre qui prescrivait diverses dispositions qui eurent
+lieu immédiatement après le passage, et qui réalisaient toutes les
+espérances du jeune paysan; telles que la bâtisse d'une maison,
+l'achat d'un terrain, etc. Quelque temps après son retour,
+l'étonnement du jeune montagnard fut bien grand de voir tant de monde
+s'empresser de satisfaire ses desirs, et la fortune lui arriver de
+tous côtés.
+
+Le premier consul s'arrêta une heure au couvent des hospitaliers,
+et opéra la descente à la Ramasse, sur un glacier presque
+perpendiculaire. Le froid était encore vif; la descente du
+Grand-Saint-Bernard fut plus difficile pour les chevaux, que ne
+l'avait été la montée; néanmoins on n'eut que peu d'accidents. Les
+moines du couvent étaient approvisionnés d'une grande quantité de
+vins, pains, fromages; et en passant, chaque soldat recevait de ces
+bons religieux une forte ration.
+
+Le 16 mai, le général Lannes, avec les sixième demi-brigade légère,
+vingt-huitième et quarante-quatrième de ligne, onzième, douzième
+régiments de hussards, et vingt-unième de chasseurs, arriva à Aoste,
+ville qui fut pour l'armée, d'une grande ressource. Le 17, cette
+avant-garde arriva à Châtillon, où un corps autrichien de 4 à 5,000
+hommes, que l'on avait cru suffisant pour défendre la vallée, était en
+position; il fut aussitôt attaqué et culbuté: on lui prit trois pièces
+et quelques centaines de prisonniers.
+
+L'armée française croyait avoir franchi tous les obstacles; elle
+suivait une vallée assez belle, où elle retrouvait des maisons, de la
+verdure et le printemps, lorsque tout-à-coup elle fut arrêtée par le
+canon du fort de Bard.
+
+Ce fort, entre Aoste et Ivrée, est situé sur un mamelon conique, et
+entre deux montagnes, à vingt-cinq toises l'une de l'autre; à son pied
+coule le torrent de la Doria, dont il ferme absolument la vallée; la
+route passe dans les fortifications de la ville de Bard, qui a une
+enceinte et est dominée par le feu du fort. Les officiers du génie,
+attachés à l'avant-garde, s'approchèrent pour reconnaître un passage,
+et firent le rapport qu'il n'en existait pas d'autre que celui de la
+ville. Le général Lannes ordonna, dans la nuit, une attaque pour tâter
+le fort; mais il était partout à l'abri d'un coup de main. Comme il
+arrive toujours, en pareille circonstance, l'alarme se communiqua
+rapidement dans toute l'armée, et reflua sur ses derrières. Des ordres
+même furent donnés pour arrêter le passage de l'artillerie sur le
+Saint-Bernard; mais le premier consul, déja arrivé à Aoste, se porta
+aussitôt devant Bard: il gravit sur la montagne de gauche, le rocher
+Albarédo, qui domine à la fois et la ville et le fort, et bientôt
+reconnut la possibilité de s'emparer de la ville. Il n'y avait pas un
+moment à perdre: le 25, à la nuit tombante, la cinquante-huitième
+demi-brigade, conduite par le chef Dufour, escalada l'enceinte, et
+s'empara de la ville qui n'est séparée du fort que par le torrent de
+la Doria. Vainement, toute la nuit, il plut une grêle de mitraille, à
+une demi-portée de fusil, sur les Français qui étaient dans la ville:
+ils s'y maintinrent, et enfin, par considération pour les habitants,
+le feu du fort cessa.
+
+L'infanterie et la cavalerie passèrent un à un, par le sentier de la
+montagne de gauche, qu'avait gravie le premier consul, et où jamais
+n'avait passé aucun cheval: c'était un sentier connu seulement des
+chevriers.
+
+Les nuits suivantes, les officiers d'artillerie, avec une rare
+intelligence, et les canonniers, avec la plus grande intrépidité,
+firent passer leurs pièces par la ville. Toutes les précautions
+avaient été prises pour en cacher la connaissance au commandant du
+fort: le chemin avait été couvert de matelas et de fumier; les pièces
+couvertes de branchages et de paille, étaient traînées, à la bricole,
+dans le plus grand silence. On traversait ainsi un espace de plusieurs
+centaines de toises, à la portée de pistolet des batteries du fort. La
+garnison ne se doutant de rien, faisait cependant des décharges de
+temps en temps, qui tuèrent ou blessèrent bon nombre de canonniers;
+mais cela ne ralentit en rien leur zèle: le fort ne se rendit que dans
+les premiers jours de juin. On était alors parvenu, avec des peines
+extrêmes, à monter plusieurs pièces sur l'Albaredo, d'où elles
+foudroyèrent les batteries du fort. S'il en eût fallu attendre la
+prise, pour faire passer l'artillerie, tout l'espoir de la campagne
+eût été perdu.
+
+Cet obstacle fut plus considérable que celui du Grand-Saint-Bernard
+lui-même; et cependant ni l'un ni l'autre ne retardèrent d'un seul
+jour la marche de l'armée. Le premier consul connaissait bien
+l'existence du fort de Bard; mais tous les plans et tous les
+renseignements à ce sujet, permettaient de le supposer facile à
+enlever. Cette difficulté, une fois surmontée, eut un effet
+avantageux. L'officier autrichien qui commandait le fort, expédia
+lettre sur lettre à Mélas, pour l'instruire qu'il voyait passer plus
+de 30,000 hommes au moins, 3 ou 4,000 chevaux, et un nombreux
+état-major; que ces masses se dirigeaient sur sa droite, par un
+escalier dans le rocher Albarédo: mais qu'il promettait que ni un
+caisson, ni une pièce d'artillerie, ne pourraient passer; qu'il
+pouvait tenir un mois, et qu'ainsi, jusqu'à cette époque, il n'était
+pas probable que l'armée française osât se hasarder en plaine, n'ayant
+pas encore reçu son artillerie. Lors de la reddition du fort, tous les
+officiers de la garnison furent étrangement surpris d'apprendre que
+toute l'artillerie française avait passé de nuit, à trente ou quarante
+toises de leurs remparts.
+
+S'il eût été tout-à-fait impossible de faire passer l'artillerie par
+la ville de Bard, l'armée française aurait-elle repassé le
+Grand-Saint-Bernard? Non: elle aurait également débouché jusqu'à
+Ivrée, mouvement qui eût nécessairement rappelé Mélas de Nice. Elle
+n'avait rien à craindre, même sans artillerie, dans les excellentes
+positions que lui offrait l'entrée des gorges, d'où, protégeant le
+siège du fort de Bard, elle en eût attendu la prise.--Ce fort est
+tombé naturellement au pouvoir des Français, le 1er juin; mais il est
+probable qu'il eût été pris plus tôt, s'il avait arrêté le passage de
+l'armée, et qu'il en eût attiré tous les efforts, au lieu de ceux
+d'une brigade de conscrits commandés par le général Chabran, qui avait
+été laissée pour en faire le siège. Ce dernier corps avait passé par
+le Petit-Saint-Bernard.
+
+Cependant, depuis le 12 mai, Mélas avait fait refluer des troupes sur
+Turin et renforcé les divisions qui gardaient la vallée d'Aoste et
+celle du Mont-Cenis; lui-même, de sa personne, était arrivé le 22 à
+Turin. Le même jour, le général Turreau, qui commandait sur les Alpes,
+attaqua avec 3,000, hommes le Mont-Cenis, s'en empara, fit des
+prisonniers, et prit position entre Suse et Turin: diversion qui
+inquiéta Mélas, et l'empêcha de porter tous ses efforts sur la Dora
+Baltéa.
+
+Le 24, le général Lannes, avec l'avant-garde, arriva devant Ivrée; il
+y trouva une division de 5 à 6,000 hommes: depuis huit jours, on avait
+commencé l'armement de cette place et de la citadelle, quinze bouches
+à feu étaient déja en batterie; mais sur cette division de 6,000
+hommes, il y en avait 3,000 de cavalerie qui n'étaient pas propres à
+la défense d'Ivrée, et l'infanterie était celle qui avait été déja
+battue à Châtillon. La ville, attaquée avec la plus grande
+intrépidité, d'un côté par le général Lannes et de l'autre par le
+général Vatrin, fut bientôt enlevée, ainsi que la citadelle, où l'on
+trouva de nombreux magasins de toutes espèces: l'ennemi se retira
+derrière la Chiusella, et prit position à Romano pour couvrir Turin,
+d'où il reçut des renforts considérables.
+
+Le 26, le général Lannes marcha contre l'ennemi, il l'attaqua dans sa
+position; et, après un combat fort chaud, le culbuta et le rejeta en
+désordre sur Turin. L'avant-garde prit aussitôt la position de
+Chivasso, d'où elle intercepta le cours du Pô, et s'empara d'un grand
+nombre de barques chargées de vivres, de blessés, et enfin de toute
+l'évacuation de Turin. Le premier consul passa, le 28 mai, la revue de
+l'avant-garde à Chivasso, harangua les troupes, et distribua des
+éloges aux corps qui la composaient.
+
+Cependant on disposa les barques prises sur le Pô pour la construction
+d'un pont; cette menace produisit l'effet qu'on en attendait: Mélas
+affaiblit les troupes qui couvraient Turin sur la rive gauche, et
+envoya ses principales forces pour s'opposer à la construction du
+pont.
+
+C'était ce que souhaitait le premier consul, afin de pouvoir opérer
+sur Milan sans être inquiété.
+
+Un parlementaire autrichien, choisi parmi les officiers de l'armée
+autrichienne, qui avait l'honneur de connaître le premier consul, fut
+envoyé aux avant-postes par le général Mélas. Son étonnement fut
+extrême en voyant le premier consul si près de l'armée autrichienne;
+cette nouvelle, rapportée par cet officier à Mélas, le remplit de
+terreur et de confusion. Toute l'armée de réserve, avec son
+artillerie, arriva à Ivrée les 26 et 27 mai.
+
+
+§ IV.
+
+Le quartier-général de l'armée autrichienne était à Turin; mais la
+moitié des forces ennemies était devant Gênes, et l'autre moitié était
+supposée, et était effectivement en chemin pour venir par le col de
+Tende, renforcer les corps qui étaient à Turin. Dans cette
+circonstance, quel parti prendra le premier consul? marchera-t-il sur
+Turin, pour en chasser Mélas, se réunir avec Turreau et se trouver
+ainsi assuré de ses communications avec la France et avec ses arsenaux
+de Grenoble et de Briançon? jettera-t-il un pont à Chivasso, profitant
+des barques que la fortune a fait tomber en son pouvoir? et se
+dirigera-t-il à tire-d'aile sur Gênes pour débloquer cette place
+importante? ou bien, laissant Mélas sur ses derrières, passera-t-il la
+Sésia, le Tésin, pour se porter sur Milan et sur l'Adda, faire sa
+jonction avec le corps de Moncey, composé de 15,000 hommes, qui
+venaient de l'armée du Rhin, et qui avaient débouché par le
+Saint-Gothard?
+
+De ces trois partis, le premier était contraire aux vrais principes de
+la guerre, puisque Mélas avait des forces assez considérables avec
+lui: l'armée française courait donc la chance de livrer une bataille,
+n'ayant pas de retraite assurée; le fort de Bard n'étant pas encore
+pris. D'ailleurs, si Mélas abandonnait Turin et se portait sur
+Alexandrie, la campagne était manquée, chaque armée se trouvait dans
+une position naturelle: l'armée française appuyée au Mont-Blanc et au
+Dauphiné; et celle de Mélas aurait eu sa gauche à Gênes: et derrière
+elle les places de Mantoue, Plaisance et Milan.
+
+Le deuxième parti ne paraissait pas praticable: comment s'aventurer au
+milieu d'une armée aussi puissante que l'armée autrichienne, entre le
+Pô et Gênes, sans avoir aucune ligne d'opération, aucune retraite
+assurée?
+
+Le troisième parti, au contraire, offrait tous les avantages: l'armée
+française, maîtresse de Milan, on s'emparait de tous les magasins, de
+tous les dépôts, de tous les hôpitaux de l'armée ennemie; on se
+joignait à la gauche que commandait le général Moncey; on avait une
+retraite assurée par le Simplon et le Saint-Gothard. Le Simplon
+conduisait sur le Valais et sur Sion, où l'on avait dirigé tous les
+magasins de vivres pour l'armée. Le Saint-Gothard conduisait sur la
+Suisse, dont nous étions en possession depuis deux ans, et que
+couvrait l'armée du Rhin alors sur l'Iller? Dans cette position, le
+général français pouvait agir selon sa volonté: Mélas marchait-il avec
+son armée réunie de Turin, sur la Sésia et le Tésin; l'armée française
+pouvait lui livrer bataille avec l'immense avantage que, si elle était
+victorieuse, Mélas, sans retraite, serait poursuivi et jeté en Savoie;
+et, dans le cas où l'armée française serait battue, elle se retirait
+par le Simplon et le Saint-Gothard. Si Mélas, comme il était naturel
+de le supposer, se dirigeait sur Alexandrie pour s'y réunir à l'armée
+qui venait de Gênes, on pouvait espérer, en se portant à sa rencontre,
+en passant le Pô, de le prévenir et de lui livrer bataille. L'armée
+française, ayant ses derrières assurés sur le fleuve et Milan, le
+Simplon et le Saint-Gothard; tandis que l'armée autrichienne, ayant sa
+retraite coupée, et n'ayant aucune communication avec Mantoue et
+l'Autriche, serait exposée à être jetée sur les montagnes de la
+rivière du Ponent, et entièrement détruite ou prise au pied des Alpes,
+au col de Tende et dans le comté de Nice. Enfin, en adoptant le
+troisième parti, si une fois maître de Milan, il convenait au général
+français de laisser passer Mélas, et de rester entre le Pô, l'Adda et
+le Tésin; il avait ainsi, sans bataille, reconquis la Lombardie et le
+Piémont, les Alpes maritimes, la rivière de Gênes, et fait lever le
+blocus de cette ville: c'étaient des résultats assez beaux.
+
+Un corps de 2,000 Italiens réfugiés, commandé par le général Lecchi,
+s'était porté, le 21 mai, de Châtillon sur la haute Sésia. Ce corps
+eut un combat avec la légion de Rohan, la battit; et vint prendre
+position aux débouchés du Simplon, dans la vallée de Domo-d'Ossola,
+afin d'assurer les communications de l'armée par le Simplon.
+
+Le 27, le général Murat se dirigea sur Verceil et passa la Sésia.
+
+Le 31 mai, le premier consul se porta rapidement sur le Tésin; les
+corps d'observation, que le général Mélas avait laissés contre les
+débouchés de la Suisse, et les divisions de cavalerie et d'artillerie
+qu'il n'avait pas menées avec lui au siége de Gênes, se réunirent pour
+défendre le passage du fleuve et couvrir Milan. Le Tésin est
+extrêmement large et rapide.
+
+L'adjudant-général Girard, officier du plus haut mérite et de la plus
+rare intrépidité, passa le premier le fleuve. Le combat fut chaud
+toute la journée sur la rive gauche. L'armée française n'avait pas de
+pont, elle passait sur quatre nacelles: mais comme le pays est
+très-coupé et boisé, et que l'on était favorisé par la position du
+Naviglio de Milan, la cavalerie ennemie ne s'engagea qu'avec
+répugnance sur un tel terrain.
+
+Le 2 juin, le premier consul entra dans Milan; il fit aussitôt cerner
+la citadelle. Le général Lannes, avec l'avant-garde, s'était mis en
+marche forcée le 30; et, laissant un corps d'observation sur la gauche
+de la Dora Baltéa, et une garnison dans Ivrée, il marcha en toute hâte
+sur Pavie, où il entra le 1er juin. Il y trouva des magasins
+considérables et deux cents bouches à feu, dont trente de campagne.
+
+Cependant, le 4, la division Duhesme entra à Lodi; le 15, elle cerna
+Pizzighitone, sa cavalerie légère occupa Crémone: l'alarme fut bientôt
+dans Mantoue, désapprovisionnée et sans garnison. Le corps de Moncey,
+avec 15,000 hommes de l'armée du Rhin, arriva à Belinzona le 31 mai.
+
+On se peindrait difficilement l'étonnement et l'enthousiasme des
+Milanais, en voyant arriver l'armée française: le premier consul
+marchait avec l'avant-garde, de sorte qu'une des premières personnes
+qui s'offrit aux regards des Milanais, que l'enthousiasme et la
+curiosité faisaient arriver par tous les chemins détournés au-devant
+de l'armée française, fut le général Bonaparte. Le peuple de Milan ne
+voulait pas le croire: on avait dit qu'il était mort dans la mer
+Rouge, et que c'était un de ses frères qui commandait l'armée
+française.
+
+Du 2 au 8 juin, c'est-à-dire, pendant six jours, le premier consul fut
+occupé à recevoir les députations, et à se montrer aux peuples
+accourus de tous les points de la Lombardie, pour voir leur
+libérateur. Le gouvernement de la république cisalpine fut réorganisé;
+mais un grand nombre des plus chauds patriotes italiens gémissaient
+dans les cachots de l'Autriche. Le premier consul adressa à l'armée la
+proclamation suivante.
+
+ * * * * *
+
+ARMÉE DE RÉSERVE.
+
+ Milan, le 17 prairial an VIII.
+
+ LE PREMIER CONSUL A L'ARMÉE.
+
+ Soldats!
+
+ Un de nos départements était au pouvoir de l'ennemi; la
+ consternation était dans tout le midi de la France.
+
+ La plus grande partie du territoire du peuple ligurien, le plus
+ fidèle ami de la république, était envahie.
+
+ La république cisalpine, anéantie dès la campagne passée, était
+ devenue le jouet du grotesque régime féodal.
+
+ Soldats! vous marchez..... et déja le territoire français est
+ délivré! La joie et l'espérance succèdent, dans notre patrie, à
+ la consternation et à la crainte.
+
+ Vous rendrez la liberté et l'indépendance au peuple de Gênes; il
+ sera pour toujours délivré de ses éternels ennemis.
+
+ Vous êtes dans la capitale de la Cisalpine!
+
+ L'ennemi, épouvanté, n'aspire plus qu'à regagner les frontières.
+ Vous lui avez enlevé ses hôpitaux, ses magasins, ses parcs de
+ réserve.
+
+ Le premier acte de la campagne est terminé.
+
+ Des millions d'hommes, vous l'entendez tous les jours, vous
+ adressent des actes de reconnaissance.
+
+ Mais aura-t-on donc impunément violé le sol français?
+ Laisserez-vous retourner dans ses foyers l'armée qui a porté
+ l'alarme dans vos familles? Vous courez aux armes!.... Eh bien!
+ marchez à sa rencontre, opposez-vous à sa retraite; arrachez-lui
+ les lauriers dont elle s'est parée, et par là apprenez au monde
+ que la malédiction est sur les insensés qui osent insulter le
+ territoire du grand peuple.
+
+ Le résultat de tous nos efforts sera, _Gloire sans nuage et paix
+ solide_.
+
+ Le premier consul, _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+§ V.
+
+Les 15,000 hommes, que conduisait le général Moncey, arrivaient
+lentement; leur marche ne se faisait que par régiment. Ce retard fut
+nuisible; le premier consul passa la revue de ces troupes, les 6 et 7
+juin. Le 9, il partit pour se rendre à Pavie.
+
+Le général Murat s'était porté, le 6 mai, devant Plaisance, l'ennemi y
+avait un pont et une tête de pont; Murat eut le bonheur de surprendre
+la tête de pont et de s'emparer de la presque totalité des bateaux. Le
+même jour, il intercepta une dépêche du ministère de Vienne à M. de
+Mélas; cette dépêche contenait des renseignements curieux sur la
+prétendue armée de réserve de Bonaparte. Elle n'existait pas, et l'on
+prescrivait à Mélas de continuer avec vigueur ses opérations
+offensives en Provence. Le ministre espérait que Gênes aurait
+capitulé, et que l'armée anglaise serait arrivée. On lui mandait
+également qu'il fallait des succès; que l'armée française du Rhin
+était au coeur de l'Allemagne, et que des succès forceraient à la
+rappeler au secours de la Provence; que des mouvements, qui avaient eu
+lieu à Paris, avaient obligé le premier consul à retourner promptement
+de Genève en cette capitale; que la cour de Vienne mettait toute sa
+confiance dans les talents du général Mélas et dans l'intrépidité de
+sa victorieuse armée d'Italie.
+
+Le corps d'observation, que nous avions sur la rive gauche de la Dora
+Baltéa, était tranquille, ainsi que la garnison d'Ivrée. Depuis le 1er
+juin, le fort de Bard était pris, et Ivrée se remplissait de toute
+espèce de munitions de guerre, de vivres et des embarras de l'armée.
+Mélas avait abandonné Turin, et paraissait se porter sur Alexandrie
+pour opérer sur la rive droite du Pô.
+
+Le premier consul envoya la division Lapoype, du corps du général
+Moncey, pour border le Pô depuis Pavie jusqu'à la Dora Baltéa, et
+éclairer le mouvement de l'ennemi vis-à-vis Plaisance; et résolut de
+se porter à la Stradella, sur la rive droite du Pô, afin de couper à
+Mélas la route de Mantoue, et l'obliger à recevoir une bataille, ayant
+sa ligne d'opération coupée; débloquer à la fois Gênes, et poursuivre
+l'ennemi en l'acculant aux Alpes.
+
+Le général Lannes, avec l'avant-garde, passa le Pô vis-à-vis Pavie à
+Belgiojoso, dans la journée du 6.--Le 7, le général Murat passa le Pô
+à Nocetta, et s'empara de Plaisance, où il trouva des magasins
+considérables. Le lendemain, il battit un corps autrichien qui était
+venu l'attaquer, et lui fit 2,000 prisonniers. Le général Murat eut
+l'ordre de se porter sur la Stradella pour s'y joindre à
+l'avant-garde; toute l'armée se réunissait sur ce point important.
+
+Cependant, au milieu de si grands succès, et l'esprit livré aux plus
+belles espérances, on apprit une fâcheuse nouvelle: Gênes avait
+capitulé le 4, et les troupes autrichiennes, du blocus, revenaient à
+marche forcée se joindre à l'armée de Mélas sur Alexandrie. Des
+refugiés milanais, qui avaient été renfermés dans Gênes, donnèrent des
+détails sur les opérations de ce siège. Masséna, après la
+capitulation, avait commis la faute impardonnable de s'embarquer de sa
+personne sur un corsaire pour se rendre à Antibes. Une partie de son
+armée avait été également embarquée pour la même destination;
+seulement un corps de 8,500 hommes se dirigeait par terre.--Les
+troupes avaient conservé leurs armes, munitions, etc. La capitulation
+ne pouvait pas être plus honorable; mais cette funeste disposition du
+général Masséna, d'autant moins excusable, qu'il connaissait l'arrivée
+de l'armée du premier consul sur le Pô, annula tout ce que les
+conditions de la capitulation avaient d'avantageux. Si, d'après la
+capitulation, Masséna était sorti à la tête de toutes ses troupes (et
+il avait encore 12,000 hommes disponibles, armés, et son artillerie),
+et qu'arrivé à Voltri, il eût repris ses opérations, il aurait contenu
+un pareil nombre de troupes autrichiennes; il eût été promptement
+joint par les troupes du général Suchet, qui étaient en marche sur
+Port-Maurice, et aurait alors manoeuvré contre l'ennemi avec une
+vingtaine de mille hommes. Mais ces troupes sortirent sans leur
+général; elles se dirigèrent par la rivière de Gênes: leur mouvement
+ne fut arrêté que lorsqu'elles furent rencontrées par le général
+Suchet. Trois ou quatre jours avaient été ainsi perdus; ces troupes
+furent inutiles. La victoire de Marengo avait remédié à tout.
+
+
+§ VI.
+
+Le premier consul vit alors qu'il ne pouvait compter que sur ses
+propres forces, et qu'il allait avoir affaire à toute l'armée. Le 8,
+au soir, les coureurs ennemis vinrent observer les Français, qui
+avaient passé le Pô, et étaient bivouaqués sur la rive droite; ils les
+crurent peu nombreux, et une avant-garde de quatre à cinq mille
+Autrichiens vint les attaquer; mais toute l'avant-garde et une partie
+de l'armée française avaient déja passé. Le général Lannes mena
+battant cette avant-garde ennemie; et, à la nuit, il prit position
+devant l'armée autrichienne, qui occupait Montebello et Casteggio.
+
+Cette armée était commandée par le général Ott, le même qui avait
+commandé le blocus de Gênes. Ce corps était venu en trois marches.
+L'observation des feux des bivouacs, le rapport des prisonniers et des
+déserteurs, faisaient monter cette partie de l'armée autrichienne à
+trente bataillons, formant 18,000 hommes. Les grenadiers d'Ott,
+l'élite de l'armée autrichienne, en faisaient partie.
+
+Le général Lannes était en position, et, attendant à chaque instant
+des renforts, il n'avait pas intérêt d'attaquer; mais le général
+autrichien, à la pointe du jour, engagea la bataille. Le général
+Lannes n'avait avec lui que 8,000 hommes; mais la division Victor, qui
+avait passé le fleuve, n'était qu'à trois lieues. La bataille fut
+sanglante: Lannes s'y couvrit de gloire; ses troupes firent des
+prodiges d'intrépidité. Sur le midi, l'arrivée de la division Victor
+décida entièrement la victoire. Les Autrichiens se battirent en
+désespérés: ils étaient encore fiers des succès qu'ils avaient
+obtenus, la campagne précédente; ils sentaient que leur position les
+mettait dans la nécessité d'être vainqueurs.
+
+Le premier consul, à la première nouvelle de l'attaque de l'ennemi
+contre l'avant-garde française, était accouru sur le champ de
+bataille; mais, à son arrivée, la victoire était déja décidée: les
+ennemis avaient perdu 3,000 hommes tués, et six mille prisonniers. Le
+champ de bataille était tout jonché de morts. Le général Lannes était
+couvert de sang: les troupes, qui avaient le sentiment de s'être bien
+comportées, étaient exténuées de fatigue, mais ivres de joie.
+
+Les 10, 11 et 12, le premier consul resta à la position de la
+Stradella, employant ce temps à réunir son armée, à assurer sa
+retraite par l'établissement de deux ponts sur le Pô, avec des têtes
+de pont. Plus rien ne le pressait; Gênes était tombée.
+
+Il envoya par des affidés, à travers les montagnes, l'ordre au général
+Suchet de marcher sur la Scrivia par le débouché du col de Cadibone.
+
+L'ennemi avait une cavalerie formidable et une artillerie
+très-nombreuse. Ni l'une ni l'autre de ces armes n'avaient
+souffert, tandis que notre cavalerie et notre artillerie étaient
+très-inférieures en nombre: il était donc hasardeux de s'engager dans
+la plaine de Marengo. Si l'ennemi voulait rouvrir ses communications,
+et regagner Mantoue, c'était par la Stradella qu'il fallait qu'il
+passât, et qu'il marchât sur le ventre de l'armée française. Cette
+position de la Stradella semblait avoir été faite exprès pour l'armée
+française: la cavalerie ennemie ne pouvait rien contre elle, et la
+très-grande supériorité de son artillerie était moindre là que partout
+ailleurs. La droite de l'armée du premier consul s'appuyait au Pô et
+aux plaines marécageuses et impraticables qui l'avoisinaient: le
+centre, placé sur la chaussée, était appuyé de gros villages, ayant de
+grandes maisons en maçonnerie solide; et la gauche, sur de belles
+hauteurs.
+
+
+§ VII.
+
+Dans la journée du 11, Desaix, qui revenait d'Égypte, et qui avait
+fait la quarantaine à Toulon, arriva au quartier-général de Montebello
+avec ses aides-de-camp, Rapp et Savary. La nuit entière se passa en
+longues conférences entre le premier consul et Desaix sur tout ce qui
+s'était passé en Égypte depuis que le premier consul en était parti;
+sur les détails de la campagne de la Haute-Égypte; sur les
+négociations d'El-Arisch, et la composition de la grande-armée turque
+du grand-visir; enfin sur la bataille d'Héliopolis, et la situation
+actuelle de l'armée française. «Comment, dit le premier consul,
+avez-vous pu, vous, Desaix, attacher votre nom à la capitulation
+d'El-Arisch?--Je l'ai fait, répondit Desaix; je le ferais encore,
+parce que le général en chef ne voulait plus rester en Égypte; et que,
+dans une armée éloignée et hors de l'influence du gouvernement, les
+dispositions du général en chef, équivalent à celles des cinq sixièmes
+de l'armée. J'ai toujours eu le plus grand mépris pour l'armée du
+grand-visir, que j'ai observée de près. J'ai écrit à Kléber que je me
+faisais fort de la repousser avec ma seule division. Si vous m'aviez
+laissé le commandement de l'armée d'Égypte, et que vous eussiez emmené
+Kléber, je vous aurais conservé cette belle province, et vous
+n'eussiez jamais entendu parler de capitulation: mais enfin les choses
+ont bien tourné; et Kléber, à Héliopolis, a réparé les fautes qu'il
+avait faites depuis six mois.»
+
+Desaix brûlait de se signaler. Son coeur était ulcéré des mauvais
+traitements que lui avait fait éprouver, à Livourne, l'amiral Keith;
+il avait soif de se venger. Le premier consul lui donna sur-le-champ
+le commandement de la division Boudet.
+
+
+§ VIII.
+
+Mélas avait son quartier-général à Alexandrie: toute son armée y était
+réunie depuis deux jours; sa position était critique, parce qu'il
+avait perdu sa ligne d'opération. Plus il tardait à prendre un parti,
+plus sa position s'empirait, parce que d'un côté le corps de Suchet
+arrivait sur les derrières, et que d'un autre côté l'armée du premier
+consul se fortifiait et se retranchait, chaque jour davantage, à sa
+position de la Stradella.
+
+Cependant le général Mélas ne faisait aucun mouvement; dans la
+situation où il se trouvait il avait trois partis à prendre: le
+premier était de passer sur le ventre de l'armée du premier consul,
+l'armée autrichienne lui était très-supérieure en nombre, de gagner
+Plaisance, et de reprendre sa ligne d'opération sur Mantoue.
+
+Le deuxième parti était de passer le Pô à Turin, ou entre cette ville
+et l'embouchure de la Sézia, de se porter ensuite à grandes marches
+sur le Tésin, de le passer; et, arrivant à Milan avant l'armée du
+premier consul, de lui couper sa ligne et le jeter derrière l'Adda.
+
+Le troisième parti était de se jeter d'Alexandrie sur Novi, de
+s'appuyer à Gênes et à l'escadre anglaise de l'amiral Keith, de ne
+point prendre l'offensive jusqu'à l'arrivée de l'armée anglaise déja
+réunie à Mahon. L'armée autrichienne était sûre de ne point manquer de
+vivres ni de munitions, et même de recevoir des renforts, puisque par
+sa droite elle eût communiqué avec Florence et Bologne; qu'en Toscane,
+il y avait une division napolitaine, et qu'en outre les communications
+par mer étaient en son pouvoir. De cette position le général Mélas
+pouvait, quand il le voulait, regagner Mantoue, en faisant
+transporter, par mer, en Toscane, une grande partie de sa grosse
+artillerie.
+
+Le général Lapoype, qui était le long du Pô, avait l'ordre de se plier
+sur le Tésin dans le cas où l'ennemi se porterait sur la rive gauche;
+il y aurait été joint par cinq ou six mille hommes, que pouvait réunir
+le général Moncey qui commandait à Milan. Ces dix mille hommes étaient
+plus que suffisants pour retarder le passage, et donner le temps au
+premier consul de revenir par les deux ponts, derrière le Tésin.
+
+Le 12, dans l'après midi, le premier consul, surpris de l'inaction du
+général Mélas, conçut des inquiétudes, et craignit que l'armée
+autrichienne ne se fût portée sur Gênes ou sur le Tésin, ou bien
+qu'elle n'eût marché contre Suchet, pour l'écraser et revenir ensuite
+contre le premier consul; ce dernier résolut de quitter la Stradella,
+et de se porter sur la Scrivia en forme d'une grande reconnaissance,
+afin de pouvoir agir selon le parti que prendrait l'ennemi. Le soir,
+l'armée française[11] prit position sur la Scrivia, Tortone était
+cernée, le quartier-général fut placé à Voghera: dans ce mouvement, on
+n'obtint aucune nouvelle de l'ennemi; on n'aperçut que quelques
+coureurs de cavalerie, qui n'indiquaient pas la présence d'une armée
+dans les plaines de Marengo.--Le premier consul ne douta plus que
+l'armée autrichienne ne lui eût échappé.
+
+ [11] Armée française, les 12 et 13 juin.
+
+ Divisions Vatrin et Mainoni. Lannes; aile droite à Castelnovo di
+ Scrivia.
+
+ Divisions Boudet et Monnier. Desaix; centre. Ponte Curone.
+
+ Division Lapoype; ordre de rejoindre Desaix.
+
+ La cavalerie sous Murat, entre Ponte-Curone et Tortone, ayant une
+ avant-garde au delà de Tortone, sous Kellermann.
+
+ Divisions Gardanne et Chambarlhac. Victor; aile gauche en avant de
+ Tortone, et soutenant l'avant-garde Kellermann.
+
+Le 13, à la pointe du jour, il passa la Scrivia, et se porta à
+Saint-Juliano, au milieu de l'immense plaine de Marengo. La cavalerie
+légère ne reconnut pas d'ennemi; il n'y eut plus aucun doute qu'il ne
+fût en pleine manoeuvre, puisque, s'il eût voulu attendre l'armée
+française, il n'eût pas négligé le beau champ de bataille que lui
+offrait la plaine de Marengo, si avantageuse au développement de son
+immense cavalerie: il parut probable que l'ennemi marchait sur Gênes.
+
+Le premier consul, dans cette pensée, dirigea en toute hâte le corps
+de Desaix en forme d'avant-garde sur son extrême gauche, avec ordre
+d'observer la chaussée qui de Novi conduit à Alexandrie: il ordonna à
+la division Victor de se porter sur le village de Marengo, et
+d'envoyer des coureurs sur la Bormida, pour s'assurer si l'ennemi n'y
+avait point de pont. Victor arriva à Marengo: il y trouva une
+arrière-garde de trois à quatre mille Autrichiens; il l'attaqua, la
+mit en déroute, et s'empara du village. Ses coureurs arrivèrent sur la
+Bormida à la nuit tombante; ils mandèrent que l'ennemi n'y avait point
+de pont, et qu'il n'y avait qu'une simple garnison dans Alexandrie;
+ils ne donnèrent point de nouvelles de l'armée de Mélas.
+
+Le corps de Lannes bivouaqua diagonalement en arrière de Marengo, sur
+la droite.
+
+Le premier consul était fort inquiet; à la nuit, il résolut de se
+rendre à son quartier-général de la veille, afin d'aller à la
+rencontre des nouvelles du général Moncey, du général Lapoype et des
+agents qui avaient été envoyés du côté de Gênes, et qui avaient
+rendez-vous à ce quartier-général, mais la Scrivia était débordée. Ce
+torrent en peu d'heures grossit considérablement, et peu d'heures lui
+suffisent aussi pour le remettre en son premier état. Cela décida le
+premier consul à arrêter son quartier-général à Torre di Garafolo
+entre Tortone et Alexandrie. La nuit se passa dans cette situation.
+
+Cependant la plus horrible confusion régnait dans Alexandrie, depuis
+le combat de Montebello. Les plus sinistres pressentiments agitaient
+le conseil autrichien; il voyait l'armée autrichienne, coupée de sa
+ligne d'opération, de ses dépôts, et placée entre l'armée du premier
+consul et celle du général Suchet, dont les avant-postes avaient passé
+les montagnes, et commençaient à se faire sentir sur les derrières du
+flanc droit des Autrichiens. La plus grande irrésolution agitait les
+esprits.
+
+Après bien des hésitations, le 11, Mélas se décida à faire un gros
+détachement sur Suchet, le reste de l'armée autrichienne restant
+couvert par la Bormida et la citadelle d'Alexandrie; mais, dans la
+nuit du 11 au 12, Mélas apprit le mouvement du premier consul sur la
+Scrivia. Il rappela, le 12, son détachement, et passa, tout le 13 et
+la nuit du 13 au 14, en délibérations: enfin, après de vives et
+orageuses discussions, le conseil de Mélas décida que l'existence de
+l'armée de réserve lui avait été inconnue; que les ordres et les
+instructions du conseil aulique n'avaient mentionné que l'armée de
+Masséna; que la fâcheuse position où l'on se trouvait devait donc être
+attribuée au ministère, et non au général; que dans cette circonstance
+imprévue, de braves soldats devaient faire leur devoir; qu'il fallait
+donc passer sur le ventre de l'armée du premier consul, et rouvrir
+ainsi les communications avec Vienne; que si l'on réussissait, tout
+était gagné, puisque l'on était maître de la place de Gênes, et qu'en
+retournant très-vite sur Nice, on exécuterait le plan d'opérations
+arrêté à Vienne; et qu'enfin, si l'on échouait et que l'on perdît la
+bataille, la position serait affreuse sans doute, mais que la
+responsabilité en tomberait tout entière sur le ministère.
+
+Ce raisonnement fixa toutes les opinions; il n'y eut plus qu'un cri:
+Aux armes! aux armes! et chacun alla faire ses dispositions pour la
+bataille du lendemain.
+
+Toutes les chances, pour le succès de la bataille, étaient en faveur
+de l'armée autrichienne; cette armée était très-nombreuse; sa
+cavalerie était au moins triple de celle de l'armée française. On ne
+savait pas positivement quelle était la force de celle-ci; mais
+l'armée autrichienne, malgré la perte éprouvée à la bataille de
+Montebello, malgré celles essuyées du côté de Gênes et du côté de Nice
+depuis la retraite, l'armée autrichienne devait être encore bien
+supérieure à l'armée de réserve. (_Voyez_ le tableau ci-contre.)
+
+Le 14, à l'aube du jour, les Autrichiens défilèrent sur les trois
+ponts de la Bormida, et attaquèrent avec fureur le village de Marengo.
+La résistance fut opiniâtre et longue.
+
+Le premier consul, instruit par la vivacité de la canonnade, que
+l'armée autrichienne attaquait, expédia sur-le-champ l'ordre au
+général Desaix de revenir avec son corps sur San-Juliano. Il était à
+une demi-marche de distance, sur la gauche.
+
+Le premier consul arriva sur le champ de bataille à dix heures du
+matin, entre San-Juliano et Marengo. L'ennemi avait enfin emporté
+Marengo, et la division Victor, après la plus vive résistance, ayant
+été forcée, s'était mise dans une complète déroute. La plaine sur la
+gauche était couverte de nos fuyards, qui répandaient partout
+l'alarme, et même plusieurs faisaient entendre ce cri funeste: Tout
+est perdu!
+
+Le corps du général Lannes, un peu en arrière de la droite de Marengo,
+était aux mains avec l'ennemi, qui, après la prise de ce village, se
+déployant sur sa gauche, se mettait en bataille devant notre droite
+qu'elle débordait déja. Le premier consul envoya aussitôt son
+bataillon de la garde consulaire, composé de huit cents grenadiers,
+l'élite de l'armée, se placer à cinq cents toises sur la droite de
+Lannes, dans une bonne position, pour contenir l'ennemi. Le premier
+consul se porta lui-même, avec la soixante-douzième demi-brigade au
+secours du corps de Lannes, et dirigea la division de réserve Cara
+Saint-Cyr sur l'extrême droite à Castel-Cériolo, pour prendre en flanc
+toute la gauche de l'ennemi.
+
+Cependant, au milieu de cette immense plaine, l'armée reconnaît le
+premier consul, entouré de son état-major et de deux cents grenadiers
+à cheval, avec leurs bonnets à poil; ce seul aspect suffit pour rendre
+aux troupes l'espoir de la victoire: la confiance renaît; les fuyards
+se rallient sur San-Juliano, en arrière de la gauche du général
+Lannes. Celui-ci, attaqué par une grande partie de l'armée ennemie,
+opérait sa retraite au milieu de cette vaste plaine, avec un ordre et
+un sang-froid admirables. Ce corps mit trois heures pour faire en
+arrière trois-quarts de lieue, exposé en entier au feu de mitraille de
+quatre-vingts bouches à feu, dans le temps que, par un mouvement
+inverse, Cara Saint-Cyr marchait en avant sur l'extrême droite, et
+tournait la gauche de l'ennemi.
+
+Sur les trois heures après midi, le corps de Desaix arriva: le premier
+consul lui fit prendre position sur la chaussée, en avant de
+San-Juliano.
+
+Mélas qui croyait la victoire décidée, accablé de fatigue, repassa les
+ponts et rentra dans Alexandrie, laissant au général Zach, son chef
+d'état-major, le soin de poursuivre l'armée française. Celui-ci
+croyant que la retraite de cette armée s'opérait sur la chaussée de
+Tortone, cherchait à arriver sur cette chaussée derrière San-Juliano;
+mais, au commencement de l'action, le premier consul avait changé sa
+ligne de retraite, et l'avait dirigée entre Sale et Tortone, de sorte
+que la chaussée de Tortone n'était d'aucune importance pour l'armée
+française.
+
+En opérant sa retraite, le corps de Lannes refusait constamment sa
+gauche, se dirigeant ainsi sur le nouveau point de retraite; et Cara
+Saint-Cyr, qui était à l'extrémité de la droite, se trouvait presque
+sur la ligne de retraite dans le temps que le général Zach croyait ses
+deux corps coupés.
+
+Cependant la division Victor s'était ralliée et brûlait d'impatience
+d'en venir de nouveau aux mains. Toute la cavalerie de l'armée était
+massée en avant de San-Juliano, sur la droite de Desaix, et en arrière
+de la gauche du général Lannes. Les boulets et les obus tombaient sur
+San-Juliano; une colonne de six mille grenadiers de Zach en avait déja
+gagné la gauche. Le premier consul envoya l'ordre au général Desaix de
+se précipiter, avec sa division toute fraîche, sur cette colonne
+ennemie. Desaix fit aussitôt ses dispositions pour exécuter cet ordre;
+mais, comme il marchait à la tête de deux cents éclaireurs de la
+neuvième légère, il fut frappé d'une balle au coeur, et tomba roide
+mort au moment où il venait d'ordonner la charge: ce coup enleva à
+l'empereur l'homme qu'il jugeait le plus digne de devenir son
+lieutenant.
+
+Ce malheur ne dérangea en rien le mouvement, et le général Boudet fit
+passer facilement dans l'ame de ses soldats ce vif desir dont il était
+lui-même pénétré, de venger à l'instant un chef tant aimé. La
+neuvième légère, qui, là, mérita le titre d'incomparable, se couvrit
+de gloire. En même temps le général Kellermann, avec 800 hommes,
+grosse cavalerie, faisait une charge intrépide sur le milieu du flanc
+gauche de la colonne: en moins d'une demi-heure, ces six mille
+grenadiers furent enfoncés, culbutés, dispersés; ils disparurent.
+
+Le général Zach et tout son état-major furent faits prisonniers.
+
+Le général Lannes marcha sur-le-champ en avant au pas de charge. Cara
+Saint-Cyr, qui à notre droite se trouvait en potence sur le flanc
+gauche de l'ennemi, était beaucoup plus près des ponts sur la Bormida
+que l'ennemi lui-même. Dans un moment, l'armée autrichienne fut dans
+la plus épouvantable confusion. Huit à dix mille hommes de cavalerie,
+qui couvraient la plaine, craignant que l'infanterie de Saint-Cyr
+n'arrivât au pont avant eux, se mirent en retraite au galop, en
+culbutant tout ce qui se trouvait sur leur passage. La division Victor
+se porta en toute hâte pour reprendre son champ de bataille au village
+de Marengo. L'armée ennemie était dans la plus horrible déroute;
+chacun ne pensait plus qu'à fuir. L'encombrement devint extrême sur
+les ponts de la Bormida, où la masse des fuyards était obligée de se
+resserrer; et à la nuit tout ce qui était resté sur la rive gauche
+tomba au pouvoir de la république.
+
+
+§ IX.
+
+Il serait difficile de se peindre la confusion et le désespoir de
+l'armée autrichienne. D'un côté, l'armée française était sur les bords
+de la Bormida, et il était à croire qu'à la pointe du jour elle la
+passerait; d'un autre côté, le général Suchet, avec son armée, était
+sur ses derrières, dans la direction de sa droite.
+
+Où opérer sa retraite? En arrière, elle se trouverait acculée aux
+Alpes et aux frontières de France; sur la droite, vers Gênes, elle eût
+pu faire ce mouvement avant la bataille: mais elle ne pouvait plus
+espérer pouvoir le faire après sa défaite, et pressée par l'armée
+victorieuse. Dans cette position désespérée, le général Mélas résolut
+de donner toute la nuit pour rallier et faire reposer ses troupes, de
+profiter pour cela du rideau de la Bormida et de la protection de la
+citadelle d'Alexandrie, et ensuite, s'il le fallait, de repasser le
+Tanaro, et de se maintenir ainsi dans cette position; que cependant on
+chercherait, en ouvrant des négociations, à sauver l'armée par une
+capitulation.
+
+Le 15, à la pointe du jour, un parlementaire autrichien vint proposer
+une suspension d'armes; ce qui donna lieu le même jour à la convention
+suivante, par laquelle la place de Gênes, toutes celles du Piémont, de
+la Lombardie, des légations, furent remises à l'armée française; et
+l'armée autrichienne obtint ainsi la permission de retourner derrière
+Mantoue, sans être prisonnière de guerre. Par là toute l'Italie fut
+conquise.
+
+ * * * * *
+
+CONVENTION
+
+_Entre les généraux en chef des armées française et impériale._
+
+Art. 1er. Il y aura armistice et suspension d'hostilités entre l'armée
+de sa majesté impériale et celle de la république française en Italie,
+jusqu'à la réponse de la cour de Vienne.
+
+2. L'armée de sa majesté impériale occupera tous les pays compris
+entre le Mincio, la Fossa-Maestra et le Pô; c'est-à-dire, Peschiera,
+Mantoue, Borgo-Forte, et depuis là, la rive gauche du Pô; et, à la
+rive droite, la ville et citadelle de Ferrare.
+
+3. L'armée de sa majesté impériale occupera également la Toscane et
+Ancône.
+
+4. L'armée française occupera le pays compris entre la Chiesa,
+l'Oglio et le Pô.
+
+5. Le pays, entre la Chiesa et le Mincio, ne sera occupé par aucune
+des deux armées. L'armée de sa majesté impériale pourra tirer des
+vivres des pays qui faisaient partie du duché de Mantoue. L'armée
+française tirera des vivres des pays qui faisaient partie de la
+province de Brescia.
+
+6. Les châteaux de Tortone, d'Alexandrie, de Milan, de Turin, de
+Pizzighettone, d'Arona, de Plaisance, seront remis à l'armée
+française, du 27 prairial au 1er messidor (ou du 16 juin au 20 du même
+mois).
+
+7. La place de Coni, les châteaux de Ceva, Savone, la ville de Gênes,
+seront remis à l'armée française, du 16 au 24 juin (ou du 27 prairial
+au 5 messidor).
+
+8. Le fort Urbin sera remis le 26 juin (7 messidor).
+
+9. L'artillerie des places sera classée de la manière suivante: 1º
+toute l'artillerie des calibres et fonderies autrichiennes
+appartiendra à l'armée autrichienne; 2º celle des calibres et
+fonderies italiennes, piémontaises et françaises, à l'armée française;
+3º les approvisionnements de bouche seront partagés; moitié sera à la
+disposition du commissaire ordonnateur de l'armée française, et moitié
+à celle du commissaire ordonnateur de l'armée autrichienne.
+
+10. Les garnisons sortiront avec les honneurs militaires, et se
+rendront, avec armes et bagages, par le plus court chemin, à Mantoue.
+
+11. L'armée autrichienne se rendra à Mantoue par Plaisance en trois
+colonnes: la première, du 27 prairial au 1er messidor (du 16 au 20
+juin); la seconde, du 1er messidor au 5 messidor (ou du 20 au 24
+juin); la troisième, du 5 au 7 messidor (ou du 24 au 26 juin).
+
+12. Messieurs _le général St.-Julien_, _de Schvertinck_, de
+l'artillerie; _de Brun_, du génie; _Telsiegé_, commissaire des vivres;
+et les citoyens _Dejean_, conseiller d'état, et _Daru_, inspecteur des
+revues; l'adjudant-général _Léopold Stabedrath_, et le chef de brigade
+d'artillerie _Mossel_, sont nommés commissaires, à l'effet de pourvoir
+à l'exécution des articles de la présente convention, soit à la
+formation des inventaires, aux subsistances et aux transports, soit
+pour tout autre objet.
+
+13. Aucun individu ne pourra être maltraité pour raison de services
+rendus à l'armée autrichienne, ou pour opinions politiques. Le général
+en chef de l'armée autrichienne fera relâcher les individus qui
+auraient été arrêtés dans la république cisalpine, pour opinions
+politiques, et qui se trouveraient dans les forteresses sous son
+commandement.
+
+14. Quelle que soit la réponse de Vienne, aucune des deux armées ne
+pourra attaquer l'autre qu'en se prévenant dix jours d'avance.
+
+15. Pendant la suspension d'armes, aucune armée ne fera des
+détachements pour l'Allemagne.
+
+Alexandrie, le 26 prairial an VIII de la république française (15 juin
+1800).
+
+ _signé_, ALEXANDRE BERTHIER;
+
+ MÉLAS, général de cavalerie.
+
+ * * * * *
+
+Le général Mélas agit conformément aux intérêts de son souverain, en
+sauvant le fond de l'armée autrichienne; et rendant des places, qui,
+mal approvisionnées, mal pourvues de garnisons, ne pouvaient pas faire
+de longues résistances, et être d'ailleurs d'aucune utilité, l'armée
+étant détruite.
+
+De l'autre part, le premier consul considérait qu'une armée de vingt
+mille Anglais allait arriver à Gênes; ce qui, avec les dix mille
+Autrichiens qui étaient restés dans cette place, formait une armée;
+que, sans aucune place forte en Italie, la position des Français était
+chanceuse; qu'ils avaient beaucoup souffert aux batailles de
+Montebello et de Marengo; que l'armée française de Gênes et celle de
+Suchet avaient également fait de grandes pertes, tant avant le siége,
+que pendant sa durée, tant pendant les mouvements sur Nice, qu'à la
+poursuite des Autrichiens; que le général Mélas, en passant le Tanaro
+était pour plusieurs jours à l'abri de toute attaque; qu'il pouvait
+donc parfaitement se rallier, se remettre, et qu'une fois l'armée
+autrichienne réorganisée, il suffirait qu'il surprît une marche
+d'avance, pour se dégager, soit en se jetant sur Gênes, soit en
+gagnant par une marche de nuit la Stradella; que sa grande supériorité
+en cavalerie lui donnait beaucoup d'avantages pour cacher ses
+mouvements; et que, enfin, si l'armée autrichienne, perdant même son
+artillerie et ses bagages, parvenait à se dégager, il faudrait bien du
+temps et bien des peines pour reprendre tant de places fortes.
+
+
+§ X.
+
+Le général Suchet, avec son corps, se dirigea sur Gênes, et entra le
+24 juin dans cette ville, que lui remit le prince Hohenzollern, au
+grand déplaisir des Anglais, dont l'avant-garde venant de Mahon, était
+arrivée à la vue du port, pour prendre possession de cette place. Les
+places de Tortone, Alexandrie, Coni, Fenestrelles, Milan,
+Pizzighitone, Peschiera, Urbin et Ferrare furent successivement
+remises à l'armée française, avec toute leur artillerie. L'armée de
+Mélas traversa la Stradella et Plaisance, par divisions, et reprit sa
+position derrière Mantoue.
+
+La joie des Piémontais, des Génois, des Italiens, ne peut s'exprimer;
+ils se voyaient rendus à la liberté, sans passer par les horreurs
+d'une longue guerre, que déja ils voyaient reportée sur leurs
+frontières, et sans éprouver les inconvénients de siège de places
+fortes, toujours si désastreux pour les villes et les campagnes
+environnantes.
+
+En France, cette nouvelle parut d'abord incroyable. Le premier
+courrier, arrivé à Paris, fut un courrier du commerce: il portait la
+nouvelle que l'armée française avait été battue; il était parti le 14
+juin entre dix heures et midi, au moment où le premier consul arrivait
+sur le champ de bataille. La joie n'en fut que plus grande, quand on
+apprit la victoire remportée par le premier consul, et tout ce que ses
+suites avaient d'avantageux pour la république. Les soldats de l'armée
+du Rhin furent honteux du peu qu'ils avaient fait; et une noble
+émulation les poussa à ne conclure d'armistice, que lorsqu'ils
+seraient maîtres de toute la Bavière.
+
+Les troupes anglaises entassées sur le rocher de Mahon, furent en
+proie à de nombreuses maladies, et perdirent beaucoup de soldats.
+
+Peu de jours après cette célèbre journée du 14 juin, tous les
+patriotes italiens sortirent des cachots de l'Autriche, et entrèrent
+en triomphe dans la capitale de leur patrie, au milieu des
+acclamations de tous leurs compatriotes, et des _Viva el liberatore
+dell' Italia!_
+
+
+§ XI.
+
+Le premier consul partit le 17 juin, de Marengo, et se rendit à Milan,
+où il arriva de nuit: il trouva la ville illuminée, et dans la plus
+vive allégresse; il déclara le rétablissement de la république
+cisalpine; mais la constitution qui l'avait gérée, étant susceptible
+de modification, il établit un gouvernement provisoire, qui laissait
+plus de facilités pour terminer, à la paix, l'organisation complète et
+définitive de cette république. Il chargea l'ordonnateur Petiet, qui
+avait été ministre de la guerre, en France, de remplir les fonctions
+de ministre de France, près la république cisalpine, d'en diriger
+l'administration, et de pourvoir aux besoins de l'armée française, en
+surveillant et en s'opposant à tous les abus.
+
+La république ligurienne fut aussi réorganisée, et réacquit son
+indépendance. Les Autrichiens, lorsqu'ils étaient maîtres du Piémont,
+n'y avaient pas rétabli le roi de Sardaigne, et avaient administré ce
+pays à leur profit. Ils avaient en cela différé de sentiment avec les
+Russes, qui auraient voulu le rétablissement du roi dans le Piémont:
+ce prince qui avait débarqué de la Sardaigne, était en Toscane, et
+n'avait pas eu la permission de se rendre à Turin.
+
+Le premier consul établit un gouvernement provisoire en Piémont, et
+nomma le général Jourdan, ministre de la république française près de
+ce gouvernement. Il était chargé de le diriger, et de concilier les
+intérêts des peuples du Piémont avec ceux de la république française.
+Ce général, dont la conduite avait été douteuse, lors du 18 brumaire,
+fut reconnaissant de voir que le premier consul, non-seulement avait
+oublié entièrement les évènements passés, mais encore qu'il lui
+donnait une si haute marque de confiance. Il consacra tout son zèle au
+bien public.
+
+Quoique le général Masséna eût commis une faute, en s'embarquant de
+Gênes, au lieu de conduire son armée par terre, il avait toutefois
+montré beaucoup de caractère et d'énergie: les services qu'il avait
+rendus dans les premières campagnes, et dernièrement à Zurich,
+parlaient aussi en sa faveur. Le premier consul le nomma au
+commandement en chef de l'armée d'Italie.
+
+Les affaires de la république française nécessitaient la présence du
+premier consul, à Paris. Il partit le 5 messidor (24 juin), passa à
+Turin, et ne s'y arrêta que deux heures, pour en visiter la citadelle;
+il traversa le Mont-Cenis, et arriva à Lyon, où il s'arrêta pour
+donner une consolation à cette ville, et poser la première pierre de
+la reconstruction de la place Bellecourt; cette cérémonie fut belle
+par le concours et l'enthousiasme d'un peuple immense. Il arriva à
+Paris, le 13 messidor (2 juillet) au milieu de la nuit, et sans être
+attendu; mais aussitôt que, le lendemain, la nouvelle en fut répandue
+dans les divers quartiers de cette vaste capitale, toute la ville et
+les faubourgs accoururent dans les cours et les jardins du palais des
+Tuileries: les ouvriers quittaient leurs ateliers, simultanément;
+toute la population se pressait sous les fenêtres, dans l'espoir de
+voir celui à qui la France devait tant. Dans le jardin, les cours et
+sur les quais, partout les acclamations de la joie se faisaient
+entendre. Le soir, riche ou pauvre, chacun à l'envi illumina sa
+maison.
+
+Ce fut un bien beau jour.
+
+
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES.
+
+_Lettre de Barras et Fréron, représentants du peuple, près l'armée
+ sous Toulon_,
+
+_A leurs collègues composant le comité de salut public._
+
+ Marseille, 11 frimaire, l'an II de la république française, une
+ et indivisible. (1793.)
+
+
+Citoyens nos collègues, dans ce moment, nous renonçons à tout autre
+objet, pour vous entretenir exclusivement de notre position dans les
+départements du Var et des Bouches-du-Rhône; vous qui êtes au timon de
+la république, vous avez reconnu que l'arme la plus meurtrière des
+despotes coalisés contre notre liberté, c'est l'espoir de nous
+affamer. Malheureusement nos greniers, dans l'intérieur, ne nous
+laissent pas sans inquiétudes; nos efforts, depuis long-temps, se sont
+réunis ainsi que ceux de tous les députés dans les départements, au
+zèle des bons citoyens, pour trouver des mesures qui nous procurassent
+du blé. Depuis l'entrée des troupes de la république dans le pays
+rebelle, nous vivons au jour le jour, et c'est avec une peine
+excessive que nous faisons vivre et notre armée en Italie, et celle
+sous Toulon. Ces deux départements étaient déja affamés par la longue
+présence des escadres combinées, avant même que la ville sacrilège
+tombât en leur pouvoir; nous nous flattions de parvenir à tirer
+considérablement des grains de l'Italie et du Levant; il faut y
+renoncer depuis que Naples et la Toscane sont entrés dans la ligue.
+Tunis, selon toutes les apparences, vient d'être gagnée par les forces
+et l'or des Anglais; tout annonce que le Dey devient notre ennemi; le
+convoi immense qui s'y trouvait est perdu pour la république, trois
+frégates seulement ont échappé et ont pu se refugier en Corse; mais y
+seront-elles long-temps en sûreté, et de quels secours pour nous?
+
+D'un autre côté, les esclaves s'accumulent à Toulon; d'après le
+rapport de tous nos espions, il y sont en force de trente-cinq mille
+hommes, et en attendent encore trente mille; les Portugais y
+paraissent fournir. Il est certain que s'ils se déployaient, ils
+forceraient nos lignes; mais ils craignent l'armée de Nice, qui
+pourrait les mettre entre deux feux, et il y a un plan de la couper.
+La valeur de nos troupes et la surveillance de nos généraux déjoueront
+sans doute ces combinaisons; mais nos défenseurs courent risque d'être
+affamés. Le mauvais temps dégrade les chemins, les greniers y sont
+vides, tout y est transporté à dos de mulet; avec les pluies, ces
+braves gens sont exposés. Robespierre jeune est ici, et nous confirme
+ces tristes détails. Quinze jours de pluies pourraient nous jeter dans
+le plus grand malheur. Dès le second, la rivière de la Durance
+déborde et nous tue; elle nous retient des bestiaux depuis long-temps.
+
+Il faut observer en outre que le vent d'Est, qui nous prive de tout
+secours par mer, soit d'Arles, soit de Cette, est presque continuel,
+et ce même vent mène tout à nos ennemis. Enfin, ne recevraient-ils pas
+d'autres forces, avec la position de Toulon, ils sont plus que
+suffisants pour ne pas craindre nos attaques. Il faudrait mieux de la
+moitié de monde que nous sommes; faire des tentatives avec ce nombre,
+c'est sacrifier inutilement nos frères; attendre d'être renforcés, nos
+ennemis peuvent l'être proportionnellement, et la famine est certaine.
+
+Qu'est-ce qui fait la force de la ci-devant Provence? c'est
+exclusivement Toulon. Pourquoi ne leur abandonnerions-nous pas tout le
+terrain stérile jusqu'à la Durance, après avoir enlevé les provisions
+en tout genre? Les égoïstes de Marseille ont déja payé de leur bourse;
+alors il se forme un boulevard immense sur les bords de cette rivière;
+vous y accumulez deux cent mille hommes, et les y nourrissez avec
+aisance; vous laissez aux infâmes Anglais le soin de nourrir toute la
+Provence. La belle saison revient, le temps des moissons approche, les
+végétaux rendent déja; comme un torrent les républicains repoussent la
+horde esclave, et les rendent à la mer qui les vomit. Ce serait la
+façon de penser des généraux; la crainte de manquer de vivres enlève
+le courage aux soldats. Pesez ces réflexions en comité, et délibérez.
+Nous ferons exécuter les ordres qui nous seront donnés; mais il n'y a
+pas un instant à perdre. Salut et fraternité.
+
+ Vos coopérateurs, BARRAS, FRÉRON.
+
+ * * * * *
+
+_Séance du 7 nivose._
+
+Carnot, au nom du comité de salut public, donne lecture des lettres
+suivantes:
+
+_Fréron et Paul Barras, représentants du peuple près l'armée sous
+Toulon_,
+
+_A leurs collègues composant le comité de salut public._
+
+ Au quartier-général de Toulon, ce 30 frimaire, l'an II
+ de la république, une et indivisible.
+
+Nous avons lu avec indignation, citoyens collègues, la lettre fausse
+qui nous était attribuée, et dont le comité n'a pas été la dupe. Ce
+trait est parti de Marseille, dans le même temps que cette ville a
+tenté de produire un mouvement contre-révolutionnaire que nous avons
+étouffé.
+
+Remarquez que c'est au moment que nous allions nous réunir à Ollioule,
+avec nos collègues, pour frapper le grand coup, que l'on a voulu nous
+perdre; que nos calomniateurs, que nos dénonciateurs continuaient à
+nous noircir, à nous prêter des crimes. Nous avons contribué à
+prendre Toulon, nous avons répondu.
+
+ Signé, BARRAS et FRÉRON.
+
+_P. S._ Un patriote de Toulon, qui n'était sorti de prison que depuis
+quinze jours, et qui, depuis cinq mois n'a pas lu les papiers publics,
+nous a dit qu'on avait répandu le bruit ici pendant le siége, et que
+l'on disait publiquement que les représentants du peuple avaient
+décidé de faire rétrograder l'armée française jusqu'aux bords de la
+Durance, et que c'était Robespierre aîné qui avait fait prédominer cet
+avis au comité de salut public. Ce fut pour nous un trait de lumière;
+il est évident que ce sont les émissaires de Pitt qui sont les auteurs
+de cette calomnie et de la lettre où nos signatures ont été
+contrefaites.
+
+ * * * * *
+
+_Adresse de la Convention nationale_,
+
+_A l'armée de la république, sous les murs de Toulon._
+
+ 30 frimaire, l'an II de la république, une et
+ indivisible.
+
+Soldats républicains, vous avez trop long-temps différé la vengeance
+nationale; trop long-temps vous avez ajourné votre gloire. Les infâmes
+traîtres de Toulon sont debout; nos ennemis nous bravent; la tyrannie
+nous menace, et vous demeurez les tranquilles témoins de ce spectacle
+honteux: n'existeriez-vous donc plus, puisqu'ils vivent encore!
+
+A vos yeux flotte le drapeau du royalisme; il défie votre courage et
+vous dérobe la vue de la Méditerranée. L'étendard tricolore a-t-il
+donc perdu ses couleurs? ne rallie-t-il plus les défenseurs de la
+patrie?
+
+Un vil troupeau d'esclaves, parqué dans des murs odieux, insulte à la
+république, et ses nombreux bataillons cernent en vain les brigands de
+Londres et de Madrid.
+
+Le Nord a triomphé; les rebelles sont vaincus dans la Sarthe. Le Midi
+serait-il seul deshérité de la portion qu'il doit avoir dans la gloire
+nationale?
+
+Habitants des contrées méridionales, vous, dans l'ame de qui un ciel
+de feu a versé des passions généreuses et cet enthousiasme brûlant qui
+fait les grands succès, non, vous n'avez pas été assez fortement
+indignés des trahisons toulonnaises, de la corruption anglaise et de
+la lâcheté espagnole. Les travaux du siége languissent. Faudra-t-il
+donc appeler le Nord pour vous défendre? Faudra-t-il d'autres bras
+pour remuer la terre qui doit former les retranchements protecteurs de
+la vie du soldat, et garants de la victoire? Direz-vous que la
+conquête de Toulon est votre gloire, si le Nord doit l'émouvoir pour
+l'obtenir? Laisserez-vous moissonner par d'autres mains les lauriers
+que la liberté a fait naître à côté de vous?
+
+Oseriez-vous rentrer dans vos foyers, si la victoire ne vous en ouvre
+bientôt la route glorieuse? Souffrirez-vous qu'on dise en France, en
+Europe, dans l'avenir: La république leur commanda de vaincre, ils
+craignirent de mourir.
+
+Ombre malheureuse et respectable des représentants du peuple victimes
+de la barbarie anglaise! apparais à nos troupes, et montre-leur le
+chemin de la gloire. Que le bruit des chaînes des patriotes français
+déportés à Gibraltar retentisse à vos oreilles; ils demandent
+vengeance, ils doivent l'obtenir.
+
+Oui, braves républicains, la convention nationale la confie à votre
+courage; vous rendrez à la France le domaine de la Méditerranée, aux
+subsistances leur circulation, au commerce ses ports, à la marine ses
+vaisseaux, et à la politique les routes de l'Italie et des
+Dardanelles.
+
+Marchez, soldats de la patrie, que le crime de Toulon ne reste plus
+impuni! La république vous commande la victoire.
+
+Soldats, vous êtes Français, vous êtes libres: voilà des Espagnols,
+des Anglais, des esclaves; la liberté vous observe!
+
+ * * * * *
+
+_Séance du 4 nivose an II._
+
+_Les représentants du peuple auprès de l'armée dirigée contre Toulon_,
+
+_Au comité de salut public._
+
+ Au quartier-général d'Ollioule, le 28 frimaire, l'an II
+ de la république, une et indivisible.
+
+Nous vous avions annoncé, citoyens collègues, que le résultat de
+l'affaire du 10, n'était que l'avant-coureur de plus grands succès.
+L'évènement vient de justifier notre prédiction.
+
+En conformité de votre arrêté, toutes les mesures avaient été prises
+pour que les brigands qui s'étaient lâchement emparés de l'infâme
+Toulon, en fussent bientôt chassés avec ignominie.
+
+Nous n'avons pas perdu un seul instant, et avant même que toutes les
+forces attendues fussent réunies, nous avons commencé notre attaque;
+elle a été principalement dirigée sur la redoute anglaise, dominant
+les forts de l'Aiguillette et de Balaguier, défendue par plus de trois
+mille hommes, vingt pièces de canon et plusieurs mortiers.
+
+Les ennemis avaient épuisé les ressources de l'art pour la rendre
+imprenable; et nous vous assurons qu'il est peu de forts qui
+présentent une défense aussi inexpugnable que cette redoute, cependant
+elle n'a pu tenir à l'ardeur et au courage des braves défenseurs de
+la patrie. Les forces de cette division, sous les ordres du général
+Laborde, et où le général Dugommier s'est honorablement distingué, ont
+attaqué la redoute à cinq heures du matin, et à six heures le pavillon
+de la république y flottait. Si ce premier succès coûte à la patrie
+environ deux cents hommes tués et plus de cinq cents blessés, l'ennemi
+y a perdu toute la garnison dont 500 hommes sont prisonniers, parmi
+lesquels on compte huit officiers et un principal napolitain.
+
+La malveillance n'avait rien négligé pour faire manquer cette
+importante expédition; mais, distribués dans les différentes colonnes,
+nous avons rallié ceux qu'on avait effrayés un instant. A notre voix,
+au nom de la liberté, au nom de la république, tous ont volé à la
+victoire, et la redoute anglaise et les forts de l'Aiguillette et de
+Balaguier ont été emportés de vive force.
+
+La prise de cette redoute, dans laquelle les ennemis mettaient tout
+leur espoir, et qui était pour ainsi dire le boulevard de toutes les
+puissances coalisées, les a déroutés; effrayés de ce succès, ils ont
+abandonné, pendant la nuit, les forts de _Malbosquet_ et du _Tomet_;
+ils ont fait sauter le dernier de désespoir; ils ont évacué aussi les
+redoutes _rouge_ et _blanche_, la redoute et le fort _Pharon_; ils ont
+pris des mesures pour mettre leur flotte à l'abri de nos canons et de
+nos bombes, qui n'ont cessé de les accabler.
+
+La flotte est dans ce moment hors de la grande rade: les ennemis ont
+embarqué beaucoup de Toulonnais et la plus grande partie de leurs
+forces; ils ont pourtant laissé des troupes au fort _Lamalgue_, et
+dans la ville, pour protéger leur retraite. Nous sommes maîtres de la
+croix des signaux, du fort l'_Artigue_ et du cap _Brun_. Nous espérons
+que dans la nuit nous serons maîtres du fort _Lamalgue_, et demain
+nous serons dans Toulon, occupés à venger la république.
+
+Plus de quatre cents boeufs, des moutons, des cochons, seules troupes
+que le pape ait envoyées avec quelques moines, des fourrages, des
+provisions de toutes espèces, des tentes, tous les équipages que les
+ennemis avaient dans leurs forts et redoutes, et plus de cent pièces
+de gros calibre sont en notre pouvoir; nous vous donnerons, sous peu
+de jours, l'état de ceux qui se sont le plus distingués, et à qui nous
+aurons accordé des récompenses. Vous verrez par cet état que nous
+avions tiré de la diversion de Nice toutes les forces qui se
+trouvaient disponibles, et que nous n'avons rien négligé pour prendre
+cette ville à jamais exécrable. Notre première lettre sera datée des
+ruines de Toulon. Nous ne vous avons pas écrit plutôt, par la raison
+qu'étant à cheval depuis plusieurs jours et plusieurs nuits, tous nos
+moments ont été tellement employés, que nous n'avons pu disposer d'un
+seul pour vous écrire.
+
+ _Signés_, RICORD, FRÉRON et ROBESPIERRE jeune.
+
+_P. S._ Notre collègue Barras, qui se trouve à la division commandée
+par le général Lapoype, nous a annoncé la prise de vive force de
+toutes les hauteurs de la montagne du Pharon, et de l'évacuation de la
+redoute du fort de ce nom, et de quatre-vingt prisonniers, y compris
+un lieutenant anglais. Il vous fera part des succès que cette division
+a obtenus, et qui sont le résultat de l'exécution du plan arrêté par
+le comité de salut public.
+
+En un mot, l'attaque générale a été si bien combinée, que, dans
+vingt-quatre heures, tous les postes ont été attaqués et occupés par
+les deux divisions de l'armée de la république.
+
+ Salut et fraternité.
+
+ * * * * *
+
+_Lettre du général en chef Dugommier, au ministre de la guerre._
+
+ Du quartier-général d'Ollioule, le 10 frimaire, l'an II
+ de la république, une et indivisible.
+
+ Citoyen ministre,
+
+Cette journée a été chaude, mais heureuse; depuis deux jours une
+batterie essentielle faisait feu sur Malbosquet et inquiétait
+beaucoup, vraisemblablement, ce poste et ses environs. Ce matin, à
+cinq heures, l'ennemi a fait une sortie vigoureuse, qui l'a rendu
+maître d'abord, de tous nos avant-postes de la gauche et de cette
+batterie, à la première fusillade. Nous nous sommes transportés avec
+célérité à l'aile gauche, je trouvai presque toutes ses forces en
+déroute; le général Garnier se plaignant que ses troupes l'avaient
+abandonné, je lui ordonnai de les rallier et de se porter à la reprise
+de notre batterie; je me mis à la tête du troisième bataillon de
+l'Isère, pour me porter de même par un autre chemin à la même
+batterie. Nous avons eu le bonheur de réussir; bientôt ce poste est
+repris; les ennemis vivement repoussés se replient de tous côtés, en
+laissant sur le terrain un grand nombre de morts et de blessés; cette
+sortie enlève à leur armée plus de douze cents hommes, tant tués que
+blessés et faits prisonniers; parmi ces derniers, plusieurs officiers
+d'un grade supérieur; et enfin, leur général en chef, M. Ohara, blessé
+d'un coup de feu au bras droit; les deux généraux devaient être
+touchés dans cette action, car j'ai reçu deux fortes contusions, dont
+une au bras droit, et l'autre à l'épaule, mais sans danger. Après
+avoir renvoyé vivement l'ennemi d'où il revenait, nos républicains,
+par un élan généreux, mais désordonné, ont marché vers Malbosquet,
+sous le feu vraiment formidable de ce fort; ils ont enlevé les tentes
+d'un camp qu'ils avaient fait évacuer par leur intrépidité; cette
+action, qui est un vrai triomphe pour les armes de la république, est
+d'un excellent augure pour nos opérations ultérieures; car, que ne
+devons-nous pas attendre d'une attaque concertée et bien mesurée,
+lorsque nous faisons bien à l'improviste.
+
+Je ne saurais trop louer la bonne conduite de tous ceux de nos frères
+d'armes qui ont voulu se battre; parmi ceux qui se sont le plus
+distingués, et qui m'ont le plus aidé à rallier et pousser en avant,
+ce sont les citoyens Buonaparte, commandant l'artillerie; Arena et
+Gervoni, adjudants-généraux.
+
+ DUGOMMIER, _général en chef_.
+
+ * * * * *
+
+_Lettre adressée au ministre de la guerre par le général en chef de
+ l'armée d'Italie._
+
+ Du quartier-général d'Ollioule, le 29 frimaire an II
+ de la république, une et indivisible.
+
+Citoyen ministre, Toulon est rendu à la république, et le succès de
+nos armes est complet. Le promontoire de l'Aiguillette devant décider
+le sort de la ville infâme, comme je vous l'avais mandé, les positions
+qu'il présente devant assurer la retraite des ennemis, ou le brûlement
+de leurs vaisseaux par l'effet de nos bombes, le 26 frimaire, tous les
+moyens furent réunis pour la conquête de cette position; le temps nous
+contraria et nous persécuta jusqu'à près d'une heure du matin; mais
+rien ne put éteindre l'ardeur des hommes libres combattant des tyrans.
+Ainsi, malgré tous les obstacles du temps, nos frères s'élancèrent
+dans le chemin de la gloire aussitôt l'ordre donné.
+
+Les représentants du peuple, Robespierre, Salicetti, Ricord et Fréron,
+étaient avec nous; ils donnaient à nos frères l'exemple du dévouement
+le plus signalé. Cet ensemble fraternel et héroïque était bien fait
+pour mériter la victoire; aussi ne tarda-t-elle pas à se déclarer pour
+nous, et nous livra bientôt, par un prodige à citer dans l'histoire,
+la redoute anglaise défendue par une double enceinte, un camp
+retranché de buissons composé des chevaux de frise, des abattis, des
+ponts, treize pièces de canons de 36, 24, etc., cinq mortiers, et deux
+mille hommes de troupes choisies; elle était soutenue en outre par les
+feux croisés de trois autres redoutes qui renfermaient trois mille
+hommes.
+
+L'impétuosité des républicains et l'enlèvement subit de cette terrible
+redoute, qui paraissait à ses hauteurs un volcan inaccessible,
+épouvantèrent tellement l'ennemi, qu'il nous abandonna bientôt le
+reste du promontoire, et répandit dans Toulon une terreur panique qui
+acquit son dernier degré, lorsqu'on apprit que les escadres venaient
+d'évacuer les rades.
+
+Je fis continuer, dans la même journée, les attaques de Malbosquet et
+autres postes; alors Toulon perdit tout espoir, et les redoutes
+rouges, celles des Pommets, de Pharon, et plusieurs autres, furent
+abandonnées dans la nuit suivante.
+
+Enfin, Toulon fut aussi évacué à son tour; mais l'ennemi, en se
+retirant, eut l'adresse de couvrir sa fuite, et nous ne pûmes le
+poursuivre. Il était garanti par les remparts de la ville, dont les
+portes, fermées avec le plus grand soin, rendaient impossible le
+moindre avis.
+
+Le feu qui parut à la tête du port fut le seul indice de son départ;
+nous nous approchâmes aussitôt de Toulon, et ce ne fut qu'après
+minuit, que nous fûmes assurés qu'il était abandonné par ses vils
+habitants, et l'infâme coalition qui prétendait follement nous
+soumettre à son révoltant régime.
+
+La précipitation avec laquelle l'évacuation générale a été faite, nous
+a sauvé presque toutes nos propriétés et la plus grande partie des
+vaisseaux. Toulon nous rend par la force tout ce que sa trahison nous
+avait ravi. Je vous enverrai incessamment l'état que je fais dresser
+de tous les objets qui méritent attention.
+
+Tandis que la division de l'ouest de notre armée préparait ce grand
+évènement, celle de l'est, commandée par le général Lapoype, s'était
+portée avec le citoyen Barras, représentant du peuple, sur la montagne
+de Pharon, et avait enlevé la première redoute; toutes les autres,
+ainsi que le fort Pharon, furent évacuées par l'ennemi comme celles de
+l'ouest. Nous avons perdu soixante-quinze à quatre-vingt de nos
+frères, et le nombre des blessés est d'environ deux cent cinquante. Il
+n'est guère possible de connaître la perte de l'ennemi que par leurs
+blessés arrivés dans notre ambulance; mais on peut assurer qu'en y
+ajoutant les morts et les prisonniers, nous lui avons enlevé dans
+cette journée plus de douze mille combattants.
+
+Ainsi se termine, citoyen ministre, la contre-révolution du Midi:
+nous le devons aux braves républicains formant cette armée, qui toute
+entière a bien mérité de la patrie, et dont quelques individus doivent
+être distingués par la reconnaissance nationale. Je vous en envoie la
+liste, et vous prie de bien accueillir mes demandes; elle vous fera
+connaître tous ceux qui ont été les plus saillants dans l'action, et
+j'attends avec confiance l'avancement que je sollicite pour eux.
+
+ Salut et fraternité, DUGOMMIER.
+
+ * * * * *
+
+_Lettre de Fouché à Collot-d'Herbois son collègue et son ami, membre
+ du comité de salut public._
+
+ Toulon, 28 frimaire l'an II de la république, une
+ et indivisible.
+
+Et nous aussi, mon ami, nous avons contribué à la prise de Toulon, en
+portant l'épouvante parmi les lâches qui y sont entrés en offrant à
+leurs regards des milliers de cadavres de leurs complices.
+
+La guerre est terminée, si nous savons mettre à profit cette mémorable
+victoire. Soyons terribles, pour ne pas craindre de devenir faibles ou
+cruels; anéantissons dans notre colère et d'un seul coup tous les
+rebelles, tous les conspirateurs, tous les traîtres, pour nous
+épargner la douleur, le long supplice de les punir en rois. Exerçons
+la justice à l'exemple de la nature, vengeons-nous en peuple; frappons
+comme la foudre, et que la cendre même de nos ennemis disparaisse du
+sol de la liberté.
+
+Que de toutes parts les perfides et féroces Anglais soient assaillis;
+que la république entière ne forme qu'un volcan qui lance sur eux la
+lave dévorante; que l'île infâme qui produisit ces monstres, qui
+n'appartiennent plus à l'humanité, soit à jamais ensevelie sous les
+flots de la mer!
+
+Adieu, mon ami, les larmes de la joie coulent de mes yeux, elles
+inondent mon ame. Le courrier part, je t'écrirai par le courrier
+ordinaire.
+
+ _Signé_, FOUCHÉ.
+
+_P. S._ Nous n'avons qu'une manière de célébrer la victoire; nous
+envoyons ce soir deux cent treize rebelles sous le feu de la foudre.
+Des courriers extraordinaires vont partir dans le moment pour donner
+la nouvelle aux armées.
+
+ * * * * *
+
+_Salicetti, Ricord, Fréron, Robespierre, Barras, représentants du
+ peuple près l'armée dirigée contre Toulon_,
+
+_A leurs collègues composant le comité de salut public_.
+
+ Toulon, au quartier-général, le 30 frimaire l'an II
+ de la république, une et indivisible.
+
+L'armée de la république, chers collègues, est entrée dans Toulon, le
+29 frimaire, à sept heures du matin, après cinq jours et cinq nuits de
+combats et de fatigues; elle brûlait d'impatience de donner l'assaut;
+quatre mille échelles étaient prêtes: mais la lâcheté des ennemis, qui
+avaient évacué la place après avoir encloué tous les canons des
+remparts, a rendu l'escalade inutile.
+
+Quand ils surent la prise de la redoute anglaise et de tout le
+promontoire, et que, d'un autre côté, ils virent toutes les hauteurs
+du Pharon occupées par la division du général Lapoype, l'épouvante les
+saisit; ils étaient entrés ici en traîtres, ils s'y sont maintenus en
+lâches, ils en sont sortis en scélérats. Ils ont fait sauter en l'air
+le _Thémistocle_, qui servait de prison aux patriotes: heureusement
+ces derniers, à l'exception de six, ont trouvé le moyen de se sauver
+pendant l'incendie. Ils nous ont brûlé neuf vaisseaux, et en ont
+emmené trois; quinze sont conservés à la république, parmi lesquels il
+faut remarquer le superbe sans-culotte, de cent trente pièces de
+canon; des canots s'en sont approchés jusque dans le port, tandis que
+nous étions dans Toulon; deux pièces de campagne, placées sur le quai,
+les ont écartés. Déja quatre frégates brûlaient, quand les galériens,
+qui sont les plus honnêtes gens qu'il y ait à Toulon, ont coupé les
+câbles et éteint le feu. La corderie et le magasin de bois ne sont pas
+endommagés; des flammes menaçaient de dévorer le magasin général, nous
+avons commandé cinq cents travailleurs qui ont coupé la communication.
+Il nous reste encore des frégates, de manière que la république a
+encore ici des forces navales respectables. Nous avons trouvé des
+provisions de toute espèce; on travaille à en faire un état que nous
+vous enverrons.
+
+La vengeance nationale se déploie, l'on fusille à force; déja tous les
+officiers de la marine sont exterminés; la république sera vengée
+d'une manière digne d'elle: les mânes des patriotes seront apaisés.
+
+Comme quelques soldats, dans l'ivresse de la victoire, se portèrent au
+pillage, nous avons fait proclamer dans toute la ville que le butin de
+tous les rebelles était la propriété de l'armée triomphante, mais
+qu'il fallait déposer tous les meubles et effets dans un vaste local
+que nous avons indiqué, pour être estimés et vendus sur-le-champ au
+profit de nos braves défenseurs, et nous avons promis en sus un
+million à l'armée. Cette proclamation a produit le plus heureux effet.
+Beauvais a été délivré de son cachot; il est méconnaissable; nous
+l'avons fait transférer dans une maison commode; il nous a embrassés
+avec attendrissement; quand il a passé au travers des rangs, l'armée a
+fait en l'air un feu général en signe d'allégresse. Le père de Pierre
+Bagle est aussi délivré. Une de nos batteries a coulé bas une frégate
+anglaise.
+
+A demain d'autres détails: vous concevez facilement nos occupations et
+nos fatigues.
+
+ Salut et fraternité.
+
+ _Signé_, SALICETTI, FRÉRON, RICORD, ROBESPIERRE
+ et BARRAS.
+
+ * * * * *
+
+_Extrait du Moniteur universel, du 20 brumaire an VIII de la
+ république française, une et indivisible._
+
+Le 19 brumaire, à neuf heures du matin, le directoire ignorait encore
+ce qui se passait: Gohier, Moulins et Barras étaient réunis: Siéyes se
+promenait dans le jardin du Luxembourg, et Roger-Ducos était chez lui;
+Siéyes ayant été instruit du décret du conseil des anciens, se rendit
+aux Tuileries. Roger-Ducos demanda à ses trois autres collègues quelle
+foi on devait ajouter aux bruits qui se répandaient? Ceux-ci n'ayant
+pu lui donner d'éclaircissements, se rendirent au conseil des anciens.
+
+A dix heures, Gohier, Barras et Moulin formant la majorité du
+directoire, ont mandé le général Lefèvre, commandant la dix-septième
+division militaire, pour rendre compte de sa conduite et de ce qui se
+passait: Lefèvre répondit que, d'après le décret que venait de rendre
+le conseil des anciens, il n'avait plus de compte à rendre qu'à
+Bonaparte, qui était devenu son général.
+
+A cette nouvelle, les trois directeurs furent consternés. Moulin entra
+en fureur et voulait envoyer un bataillon pour cerner la maison
+Bonaparte: mais il n'y avait plus moyen de faire exécuter aucun ordre;
+la garde du directoire l'avait quitté pour se rendre aux Tuileries.
+Cependant les barrières furent fermées pendant quelques instants, et
+l'on croit que l'ordre en fut donné par les trois directeurs.
+
+Dans la matinée, on vit venir au conseil des anciens, Bellot,
+secrétaire de Barras, qui venait parler à Bonaparte. Il entretint le
+général pendant quelque temps en particulier, puis Bonaparte élevant
+la voix, lui dit en présence d'une foule d'officiers et de soldats:
+«Qu'avez-vous fait de cette France que je vous ai laissée si
+brillante? Je vous ai laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre; je vous
+ai laissé des victoires, j'ai trouvé partout des lois spoliatrices et
+la misère. Qu'avez-vous fait de cent mille Français que je
+connaissais, tous mes compagnons de gloire? ils sont morts!
+
+«Cet état de choses ne peut durer. Avant trois ans il nous menerait au
+despotisme. Mais nous voulons la république, la république assise sur
+les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté civile, et de la
+tolérance politique: avec une bonne administration, tous les
+individus oublieront les factions dont on les fit membres, pour leur
+permettre d'être Français. Il est temps enfin que l'on rende aux
+défenseurs de la patrie la confiance à laquelle ils ont tant de
+droits. A entendre quelques factieux, bientôt nous serions tous des
+ennemis de la république, nous qui l'avons affermie par nos travaux et
+notre courage. Nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les
+braves qui sont mutilés au service de la république.»
+
+ * * * * *
+
+_Lettre de Barras, adressée au conseil des Cinq-Cents._
+
+ 18 brumaire.
+
+Engagé dans les affaires publiques, uniquement par ma passion pour la
+liberté, je n'ai consenti à accepter la première magistrature de
+l'état que pour la soutenir dans les périls par mon dévouement; pour
+préserver des atteintes de ses ennemis les patriotes compromis dans sa
+cause, et pour assurer aux défenseurs de la patrie ces soins
+particuliers qui ne pouvaient leur être plus constamment donnés que
+par un citoyen anciennement témoin de leurs vertus héroïques, et
+toujours touché de leurs besoins.
+
+La gloire qui accompagne le retour du guerrier illustre à qui j'ai eu
+le bonheur d'ouvrir le chemin de la gloire, les marques éclatantes de
+confiance que lui donne le corps législatif, et le décret de la
+représentation nationale, m'ont convaincu que quelque soit le poste où
+m'appelle désormais l'intérêt public, les périls de la liberté sont
+surmontés et les intérêts des armées garantis. Je rentre avec joie
+dans les rangs de simple citoyen; heureux, après tant d'orages, de
+remettre entiers et plus respectables que jamais les destins de la
+république, dont j'ai partagé le dépôt!
+
+ Salut et respect, BARRAS.
+
+ * * * * *
+
+PROCLAMATION
+
+_Du ministre de la police générale_,
+
+_A ses concitoyens._
+
+ 18 brumaire.
+
+La république était menacée d'une dissolution prochaine.
+
+Le corps législatif vient de saisir la liberté sur le penchant du
+précipice, pour la replacer sur d'inébranlables bases.
+
+Les évènements sont enfin préparés pour notre bonheur et pour celui de
+la postérité.
+
+Que tous les républicains soient calmes, puisque leurs voeux doivent
+être remplis; qu'ils résistent aux suggestions perfides de ceux qui
+ne cherchent dans les évènements politiques que les moyens de
+troubles, et dans les troubles que la perpétuité des mouvements et des
+vengeances.
+
+Que les faibles se rassurent, ils sont avec les forts; que chacun
+suive avec sécurité le cours de ses affaires et de ses habitudes
+domestiques.
+
+Ceux-là seuls ont à craindre et doivent s'arrêter, qui sèment les
+inquiétudes, égarent les esprits et préparent le désordre. Toutes les
+mesures de répression sont prises et assurées; les instigateurs des
+troubles, les provocateurs à la royauté, tous ceux qui pourraient
+attenter à la sûreté publique ou particulière, seront saisis et livrés
+à la justice.
+
+_Signé_, FOUCHÉ.
+
+ * * * * *
+
+_Séance du conseil des Anciens._
+
+ 18 brumaire.
+
+Le conseil des anciens s'assembla le 19 brumaire, à deux heures, dans
+la grande galerie du château de Saint-Cloud. A quatre heures, le
+général Bonaparte fut introduit, et ayant reçu du président le droit
+de parler, il s'exprima ainsi:
+
+Représentants du peuple, vous n'êtes point dans des circonstances
+ordinaires; vous êtes sur un volcan. Permettez-moi de vous parler
+avec la franchise d'un soldat, avec celle d'un citoyen zélé pour le
+bien de son pays, et suspendez, je vous en prie, votre jugement
+jusqu'à ce que vous m'ayez entendu jusqu'à la fin.
+
+J'étais tranquille à Paris, lorsque je reçus le décret du conseil des
+anciens, qui me parla de ses dangers, de ceux de la république. A
+l'instant j'appelai, je retrouvai mes frères d'armes, et nous vînmes
+vous donner notre appui; nous vînmes vous offrir les bras de la
+nation, parce que vous en étiez la tête. Nos intentions furent pures,
+désintéressées; et pour prix du dévouement que nous avons montré hier,
+aujourd'hui déja on nous abreuve de calomnies. On parle d'un nouveau
+César, d'un nouveau Cromwell; on répand que je veux établir un
+gouvernement militaire.
+
+Représentants du peuple, si j'avais voulu opprimer la liberté de mon
+pays, si j'avais voulu usurper l'autorité suprême, je ne me serais pas
+rendu aux ordres que vous m'avez donnés, je n'aurais pas eu besoin de
+recevoir cette autorité du sénat. Plus d'une fois, et dans des
+circonstances très-favorables, j'ai été appelé à la prendre. Après nos
+triomphes en Italie, j'y ai été appelé par le voeu de mes camarades,
+par celui de ces soldats qu'on a tant maltraités depuis qu'ils ne sont
+plus sous mes ordres; de ces soldats qui sont obligés, encore
+aujourd'hui, d'aller faire dans les déserts de l'ouest une guerre
+horrible, que la sagesse et le retour aux principes avaient calmée,
+et que l'ineptie ou la trahison vient de rallumer.
+
+Je vous le jure, représentants du peuple, la patrie n'a pas de plus
+zélé défenseur que moi; je me dévoue tout entier pour faire exécuter
+vos ordres; mais c'est sur vous seuls que repose son salut: car il n'y
+a plus de directoire; quatre des membres qui en faisaient partie ont
+donné leur démission, et le cinquième a été mis en surveillance pour
+sa sûreté. Les dangers sont pressants, le mal s'accroît; le ministre
+de la police vient de m'avertir que dans la Vendée plusieurs places
+étaient tombées entre les mains des chouans. Représentants du peuple,
+le conseil des anciens est investi d'un grand pouvoir; mais il est
+encore animé d'une plus grande sagesse: ne consultez qu'elle et
+l'imminence du danger, prévenez les déchirements; évitons de perdre
+ces deux choses pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la
+liberté et l'égalité!....
+
+(Interrompu par un membre qui lui rappelait la constitution, Bonaparte
+continua de cette manière):
+
+La constitution! vous l'avez violée au 18 fructidor; vous l'avez
+violée au 22 floréal; vous l'avez violée au 30 prairial. La
+constitution! elle est invoquée par toutes les factions, et elle a été
+violée par toutes; elle est méprisée par toutes; elle ne peut plus
+être pour nous un moyen de salut, parce qu'elle n'obtient plus le
+respect de personne. Représentants du peuple, vous ne voyez pas en moi
+un misérable intrigant qui se couvre d'un masque hypocrite. J'ai fait
+mes preuves de dévouement à la république, et toute dissimulation
+m'est inutile. Je ne vous tiens ce langage que parce que je desire que
+tant de sacrifices ne soient pas perdus. La constitution, les droits
+du peuple ont été violés plusieurs fois: et puisqu'il ne nous est plus
+permis de rendre à cette constitution le respect qu'elle devait avoir,
+sauvons les bases sur lesquelles elle se repose; sauvons l'égalité, la
+liberté; trouvons des moyens d'assurer à chaque homme la liberté qui
+lui est due et que la constitution n'a pas su lui garantir. Je vous
+déclare qu'aussitôt que les dangers qui m'ont fait confier des
+pouvoirs extraordinaires seront passés, j'abdiquerai ces pouvoirs. Je
+ne veux être, à l'égard de la magistrature que vous aurez nommée, que
+le bras qui la soutiendra et fera exécuter ses ordres.
+
+(Un membre demande que le général Bonaparte fournisse des preuves des
+dangers qu'il annonce.)
+
+_Bonaparte._ S'il faut s'expliquer tout-à-fait; s'il faut nommer les
+hommes, je les nommerai; je dirai que les directeurs Barras et Moulin
+m'ont proposé de me mettre à la tête d'un parti tendant à renverser
+tous les hommes qui ont des idées libérales....
+
+(On discute si Bonaparte continuera de s'énoncer publiquement et si
+l'assemblée ne se formera pas en comité secret. Il est décidé que le
+général sera entendu en public.)
+
+_Bonaparte._ Je vous le répète, représentants du peuple; la
+constitution, trois fois violée, n'offre plus de garantie aux
+citoyens; elle ne peut entretenir l'harmonie, parce qu'elle n'est
+respectée de personne. Je le répète encore, qu'on ne croie point que
+je tiens ce langage pour m'emparer du pouvoir après la chute des
+autorités; le pouvoir, on me l'a offert encore depuis mon retour à
+Paris. Les différentes factions sont venues sonner à ma porte, je ne
+les ai pas écoutées, parce que je ne suis d'aucune cotterie, parce que
+je ne suis que du grand parti du peuple français.
+
+Plusieurs membres du conseil des anciens savent que je les ai
+entretenus des propositions qui ont été faites, et je n'ai accepté
+l'autorité que vous m'avez confiée que pour soutenir la cause de la
+république. Je ne vous le cache pas, représentants du peuple, en
+prenant le commandement, je n'ai compté que sur le conseil des
+anciens. Je n'ai point compté sur le conseil des cinq-cents qui est
+divisé, sur le conseil des cinq-cents où se trouvent des hommes qui
+voudraient nous rendre la convention, les comités révolutionnaires et
+les échafauds; sur le conseil des cinq-cents où les chefs de ce parti
+viennent de prendre séance en ce moment; sur le conseil des
+cinq-cents, d'où viennent de partir des émissaires chargés d'aller
+organiser un mouvement à Paris.
+
+Que ces projets criminels ne vous effraient point, représentants du
+peuple: environné de mes frères d'armes, je saurai vous en préserver;
+j'en atteste votre courage, vous mes braves camarades, vous aux yeux
+de qui l'on voudrait me peindre comme un ennemi de la liberté; vous
+grenadiers dont j'aperçois les bonnets, vous braves soldats dont
+j'aperçois les baïonnettes que j'ai si souvent fait tourner à la
+honte de l'ennemi, à l'humiliation des rois, que j'ai employées à
+fonder des républiques: et si quelque orateur, payé par l'étranger,
+parlait de me mettre _hors la loi_, qu'il prenne garde de porter cet
+arrêt contre lui-même! S'il parlait de me mettre _hors la loi_, j'en
+appellerais à vous, mes braves compagnons d'armes; à vous, braves
+soldats que j'ai tant de fois menés à la victoire; à vous, braves
+défenseurs de la république avec lesquels j'ai partagé tant de périls
+pour affermir la liberté et l'égalité: je m'en remettrais, mes braves
+amis, au courage de vous tous et à ma fortune.
+
+Je vous invite, représentants du peuple, à vous former en comité
+général, et à y prendre des mesures salutaires que l'urgence des
+dangers commande impérieusement. Vous trouverez toujours mon bras pour
+faire exécuter vos résolutions.
+
+(Le président invite le général, au nom du conseil, à dévoiler dans
+toute son étendue le complot dont la république était menacée.)
+
+_Bonaparte._ J'ai eu l'honneur de dire au conseil que la constitution
+ne pouvait sauver la patrie, et qu'il fallait arriver à un ordre de
+choses tel que nous puissions la retirer de l'abyme où elle se trouve.
+La première partie de ce que je viens de vous répéter, m'a été dite
+par deux membres du directoire que je vous ai nommés, et qui ne
+seraient pas plus coupables qu'un très-grand nombre d'autres Français,
+s'ils n'eussent fait qu'articuler une chose qui est connue de la
+France entière. Puisqu'il est reconnu que la constitution ne peut pas
+sauver la république, hâtez-vous donc de prendre des moyens pour la
+retirer du danger, si vous ne voulez pas recevoir de sanglants et
+d'éternels reproches du peuple français, de vos familles et de
+vous-mêmes.
+
+ * * * * *
+
+_Décret de déportation du 29 brumaire an VIII de la république
+ française, une et indivisible._
+
+Les consuls de la république, en exécution de l'article III de la loi
+du 19 de ce mois, qui les charge spécialement de rétablir la
+tranquillité intérieure, ont arrêté, le 25 brumaire:
+
+ART. Ier Les individus ci-après nommés: Destrem, ex-député; Aréna,
+ex-député; Marquesi, ex-député; Truc, ex-député; Félix Lepelletier;
+Charles Hesse; Scipion-du-Roure; Gagny; Massard; Fournier; Giraud;
+Fiquet; Basch; Marchand; Gabriel; Mamin; J. Sabathier; Clémence;
+Marné; Jourdeuil; Metge; Mourgoing; Corchaut; Maignant (de Marseille);
+Henriot; Lebois; Soulavie; Dubrueil; Didier; Lamberté; Daubigny;
+Xavier Audouin, sortiront du territoire continental de la république
+française. Ils seront à cet effet tenus de se rendre à Rochefort pour
+être ensuite conduits et retenus dans le département de la Guyane
+française.
+
+II. Les individus ci-après nommés: Briot; Antonelle; Lachevardière;
+Poulain-Grandpré; Grandmaison; Talot; Quirot; Daubermesnil; Frison;
+Declercq; Jourdan (de la Haute-Vienne); Lesage-Sénault; Prudhon;
+Groscassand-Dorimond; Guesdon; Julien (de Toulouse); Sonthonax; Tilly,
+ex-chargé des affaires de Gênes; Stévenette; Castaing; Bouvier et
+Delbrel, seront tenus de se rendre dans la commune de la Rochelle,
+département de la Charente-Inférieure, pour être ensuite conduits et
+retenus dans tel lieu de ce département qui sera indiqué par le
+ministre de la police générale.
+
+III. Immédiatement après la publication du présent arrêté, les
+individus compris dans les deux articles précédents, seront déssaisis
+de l'exercice de tout droit de propriété, et la remise ne leur en sera
+faite que sur la preuve authentique de leur arrivée au lieu fixé par
+le présent arrêté.
+
+IV. Seront pareillement déssaisis de ce droit, ceux qui quitteront le
+lieu où ils se seront rendus, ou celui où ils auront été conduits en
+vertu des dispositions précédentes.
+
+V. Le présent arrêté sera inséré au bulletin des lois; les ministres
+de la police générale, de la marine et des finances seront chargés,
+chacun en ce qui le concerne, d'en surveiller et d'en assurer
+l'exécution.
+
+ _Par les consuls de la république_,
+
+ SIÉYES, ROGER-DUCOS, BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+_Arrêté du directoire exécutif, en date du 26 vendémiaire._
+
+Le directoire exécutif, sur le rapport du ministre des relations
+extérieures; considérant, 1º Que l'emprisonnement dans les cachots de
+Hambourg, des citoyens Napper-Tandy et Blackwell, naturalisés
+français, et attachés au service de la république, ainsi que celui des
+citoyens Morris et Corbett, et leur extradition dans les mains des
+agens de l'Angleterre, est un attentat contre le droit des gens, un
+crime contre l'humanité, une grave offense faite à la république
+française;
+
+2º Que les lois de la neutralité imposent aux états qui jouissent de
+ses bienfaits, des devoirs qui tiennent à tout ce que les principes de
+la sociabilité et ceux du droit public ont de plus sacré;
+
+3º Que le plus impérieux de ces devoirs est d'éloigner tout acte
+d'hostilité du territoire neutre, et par-là, d'offrir à la personne de
+tous les citoyens et sujets des nations belligérantes, une protection
+assurée et un asyle égal contre toute violence exercée en vertu des
+lois de la guerre;
+
+4º Considérant que depuis que l'orgueil et le fanatisme de quelques
+gouvernements sont parvenus à rallumer le feu de la guerre, les
+attentats contre le droit des gens, se multiplient d'une manière
+effrayante; que c'est surtout le chef d'un empire reculé au nord de
+l'Europe et de l'Asie, qui, sans provocation de la part des Français,
+s'est fait l'instrument de la haine du gouvernement anglais contre la
+république française, et contre les principes libéraux et
+philanthropiques sur lesquels elle est fondée; que ce chef prodigua
+les menaces et les insultes à tous les gouvernements qui ne partagent
+pas sa politique aveugle et passionnée;
+
+5º Que si le cours de cette corruption morale et politique n'était pas
+arrêté par un appel à tous les gouvernements qui n'ont pas encore
+participé à cet état de dégradation, et par la punition de ceux qui en
+ont partagé la honte; si, enfin, ces attentats n'étaient pas signalés
+à l'opinion publique avec la réprobation qu'ils méritent, on pourrait
+craindre qu'un jour les lois de la guerre fussent sans frein, et les
+droits de la paix sans garantie; qu'il n'existât plus de barrières
+contre les progrès d'une dissolution générale, et que l'Europe
+rétrogradât rapidement vers l'état de barbarie;
+
+Considérant enfin que la déférence d'un gouvernement à des ordres
+atroces, ne peut être excusée par la considération de sa faiblesse,
+surtout quand ce gouvernement s'est rendu coupable de la dépendance de
+la position dans laquelle il s'est volontairement placé, et que tel
+est le cas où se sont mis les magistrats de Hambourg, en ordonnant
+l'incarcération des citoyens Napper-Tandy, Blackwell, Moris et
+Corbett, et en refusant leur délivrance sur la preuve officielle
+qu'ils étaient citoyens et officiers français;
+
+A arrêté, le 17 vendémiaire:
+
+ART. Ier. L'attentat commis par le gouvernement de Hambourg, sera
+dénoncé à tous les gouvernements alliés et neutres, par les ministres
+de la république, en résidence auprès de ces gouvernements.
+
+II. Les agents consulaires et diplomatiques, en résidence auprès du
+sénat de Hambourg, quitteront sur le champ la ville et son territoire.
+
+III. Tout agent du gouvernement Hambourgeois, résidant en France,
+recevra l'ordre de quitter le lieu de sa résidence dans les
+vingt-quatre heures, et le territoire français dans huit jours.
+
+IV. Un embargo général sera mis sur tous les bâtiments et vaisseaux
+portant pavillon Hambourgeois, et existants dans les ports de la
+république.
+
+ * * * * *
+
+PROCLAMATION
+
+_De Bonaparte, général en chef_,
+
+_Aux citoyens composant la garde nationale sédentaire de Paris._
+
+ 18 brumaire, an VIII de la république, une et indivisible.
+
+Citoyens, le conseil des anciens, dépositaire de la sagesse nationale,
+vient de rendre le décret ci-joint; il est autorisé par les articles
+102 et 103 de l'acte constitutionnel.
+
+Il me charge de prendre les mesures nécessaires pour la sûreté de la
+représentation nationale. Sa translation est nécessaire et
+momentanée. Le corps législatif se trouvera à même de tirer la
+représentation du danger imminent où la désorganisation nous conduit.
+
+Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et de la
+confiance des patriotes. Ralliez-vous autour de lui: c'est le seul
+moyen d'asseoir la république sur les bases de la liberté civile, du
+bonheur intérieur, de la victoire et de la paix.
+
+ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+PROCLAMATION
+
+_De Bonaparte général en chef_,
+
+_A l'armée._
+
+Le général Lefebvre conserve le commandement de la dix-septième
+division militaire.
+
+Les troupes rentreront dans leurs quartiers respectifs; le service se
+fera comme à l'ordinaire.
+
+Le général Bonaparte est très-satisfait de la conduite des troupes de
+ligne, des invalides, des gardes nationales sédentaires, qui, dans la
+journée d'hier, si heureuse pour la république, se sont montrés les
+vrais amis du peuple; il témoigne sa satisfaction particulière aux
+braves grenadiers près la représentation nationale, qui se sont
+couverts de gloire en sauvant la vie à leur général près de tomber
+sous les coups de représentants armés de poignards.
+
+ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+PROCLAMATION
+
+_Des consuls de la république_,
+
+_Au peuple français_.
+
+La constitution de l'an III périssait; elle n'avait su, ni garantir
+vos droits, ni se garantir elle-même. Des atteintes multipliées lui
+ravissaient sans retour le respect du peuple; des factions haineuses
+et cupides se partageaient la république. La France approchait enfin
+du dernier terme d'une désorganisation générale.
+
+Les patriotes se sont entendus. Tout ce qui pouvait vous nuire a été
+écarté; tout ce qui pouvait vous servir, tout ce qui était resté pur
+dans la représentation nationale, s'est réuni sous les bannières de la
+liberté.
+
+Français, la république, affermie et replacée dans l'Europe au rang
+qu'elle n'aurait jamais dû perdre, verra se réaliser toutes les
+espérances des citoyens, et accomplira ses glorieuses destinées.
+
+Prêtez avec nous le serment que nous faisons _d'être fidèles à la
+république, une et indivisible, fondée sur l'égalité, la liberté et le
+systême représentatif_.
+
+Par les consuls de la république,
+
+ ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIÉYES.
+
+ * * * * *
+
+_Les consuls de la République_,
+
+_A la commission législative du conseil des cinq-cents._
+
+ 24 brumaire.
+
+ Citoyens représentants,
+
+Par un rapport joint au présent message, le ministre des finances
+vient d'exposer aux consuls de la république la nécessité de rapporter
+la loi sur l'emprunt forcé, et de lui substituer une subvention de
+guerre, réglée dans la proportion des vingt-cinq centimes des
+contributions foncière, mobilière et somptuaire.
+
+En conformité de l'art. 9 de la loi du 19 de ce mois, les consuls de
+la république vous font la proposition formellement nécessaire de
+statuer sur cet objet.
+
+Par les consuls de la république,
+
+ ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIÉYES.
+
+ * * * * *
+
+_Bonaparte, premier consul de la république_,
+
+_Aux Français._
+
+Rendre la république chère aux citoyens, respectable aux étrangers,
+formidable aux ennemis, telles sont les obligations que nous avons
+contractées en acceptant la première magistrature.
+
+Elle sera chère aux citoyens, si les lois, si les actes de l'autorité
+sont toujours empreints de l'esprit d'ordre, de justice, de
+modération.
+
+Sans l'ordre, l'administration n'est qu'un chaos; point de finances,
+point de crédit public; et avec la fortune de l'état s'écroulent les
+fortunes particulières. Sans justice, il n'y a que des partis, des
+oppresseurs et des victimes.
+
+La modération imprime un caractère auguste aux gouvernements comme aux
+nations. Elle est toujours la compagne de la force et de la durée des
+institutions sociales.
+
+La république sera imposante aux étrangers, si elle sait respecter
+dans leur indépendance le titre de sa propre indépendance; si ses
+engagements préparés par la sagesse, formés par la franchise, sont
+gardés par la fidélité.
+
+Elle sera enfin formidable aux ennemis, si ses armées de terre et de
+mer sont fortement constituées, si chacun de ses défenseurs trouve une
+famille dans le corps auquel il appartient, et dans cette famille un
+héritage de vertus et de gloire; si l'officier formé par de longues
+études, obtient par un avancement régulier la récompense due à ses
+talents et à ses services.
+
+A ces principes tiennent la stabilité du gouvernement, les succès du
+commerce et de l'agriculture, la grandeur et la prospérité des
+nations.
+
+En les développant, nous avons tracé la règle qui doit nous juger.
+Français, nous avons dit nos devoirs; ce sera vous qui nous direz si
+nous les avons remplis.
+
+ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+_Le premier consul_,
+
+_Au sénat conservateur._
+
+ 6 nivose.
+
+ Sénateurs,
+
+Les consuls de la république s'empressent de vous faire connaître que
+le gouvernement est installé. Ils emploieront dans toutes les
+circonstances, tous leurs moyens pour détruire l'esprit de faction,
+créer l'esprit public, et consolider la constitution qui est l'objet
+des espérances du peuple français. Le sénat conservateur sera animé du
+même esprit, et par sa réunion avec les consuls, seront déjoués les
+mal intentionnés, s'il pouvait en exister dans les premiers corps de
+l'état.
+
+ _Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+PROCLAMATION
+
+_Du premier consul_,
+
+_Aux habitants des départements de l'Ouest._
+
+Une guerre impie menace d'embraser une seconde fois les départements
+de l'Ouest. Le devoir des premiers magistrats de la république est
+d'en arrêter les progrès et de l'éteindre dans son foyer; mais ils ne
+veulent déployer la force qu'après avoir épuisé les voies de la
+persuasion et de la justice.
+
+Les artisans de ces troubles sont des traîtres vendus à l'Anglais, et
+instruments de ses fureurs, ou des brigands qui ne cherchent dans les
+discordes civiles que l'aliment et l'impunité de leurs forfaits.
+
+A de tels hommes, le gouvernement ne doit ni ménagement, ni
+déclaration de ses principes.
+
+Mais il est des citoyens chers à la patrie qui ont été séduits par
+leurs artifices; c'est à ces citoyens que sont dues les lumières et la
+vérité.
+
+Des lois injustes ont été promulguées et exécutées; des actes
+arbitraires ont alarmé la sécurité des citoyens et la liberté des
+consciences; partout des inscriptions hasardées sur des listes
+d'émigrés, ont frappé des citoyens qui n'avaient jamais abandonné ni
+leur patrie, ni même leurs foyers; enfin, de grands principes d'ordre
+social ont été violés.
+
+C'est pour réparer ces injustices et ces erreurs qu'un gouvernement,
+fondé sur les bases sacrées de la liberté, de l'égalité, du systême
+représentatif, a été proclamé et reconnu par la nation. La volonté
+constante, comme l'intérêt et la gloire des premiers magistrats
+qu'elle s'est donnés, sera de fermer toutes les plaies de la France,
+et déja cette volonté est garantie par des actes qui sont émanés
+d'eux.
+
+Ainsi la loi désastreuse de l'emprunt forcé, la loi plus désastreuse
+des ôtages, ont été révoquées; des individus déportés sans jugement
+préalable, sont rendus à leur patrie et à leur famille. Chaque jour
+est et sera marqué par des actes de justice; et le conseil d'état
+travaille sans relâche à préparer la réformation des mauvaises lois,
+et une combinaison plus heureuse des contributions publiques.
+
+Les consuls déclarent encore que la liberté des cultes est garantie
+par la constitution; qu'aucun magistrat ne peut y porter atteinte;
+qu'aucun homme ne peut dire à un autre: _Tu exerceras un tel culte, tu
+ne l'exerceras qu'un tel jour._
+
+La loi du II prairial an III qui laisse aux citoyens l'usage des
+édifices destinés au culte religieux, sera exécutée.
+
+Tous les départements doivent être également soumis à l'empire des
+lois générales; mais les premiers magistrats accorderont toujours et
+des soins et un intérêt plus marqué à l'agriculture, aux fabriques et
+au commerce, dans ceux qui ont éprouvé de plus grandes calamités.
+
+Le gouvernement pardonnera; il fera grace au repentir; l'indulgence
+sera entière et absolue: mais il frappera quiconque, après cette
+déclaration, oserait encore résister à la souveraineté nationale.
+
+Français habitants des départements de l'Ouest, ralliez-vous autour
+d'une constitution qui donne aux magistrats qu'elle a créés, la force
+comme le devoir de protéger les citoyens, qui les garantit également
+et de l'instabilité et de l'intempérance des lois!
+
+Que ceux qui veulent le bonheur de la France, se séparent des hommes
+qui persisteraient à vouloir les égarer pour les livrer au fer de la
+tyrannie, ou à la domination de l'étranger!
+
+Que les bons habitants des campagnes rentrent dans leurs foyers et
+reprennent leurs utiles travaux; qu'ils se défendent des insinuations
+de ceux qui voudraient les ramener à la servitude féodale!
+
+Si, malgré toutes les mesures que vient de prendre le gouvernement, il
+était encore des hommes qui osassent provoquer la guerre civile, il ne
+resterait aux premiers magistrats qu'un devoir triste, mais nécessaire
+à remplir, celui de les subjuguer par la force.
+
+Mais non: tous ne connaîtront qu'un seul sentiment, l'amour de la
+patrie. Les ministres d'un Dieu de paix seront les premiers moteurs de
+la réconciliation et de la concorde; qu'ils parlent aux coeurs le
+langage qu'ils apprirent à l'école de leur maître; qu'ils aillent dans
+ces temples qui se rouvrent pour eux, offrir, avec leurs concitoyens,
+le sacrifice qui expiera les crimes de la guerre et le sang qu'elle a
+fait verser.
+
+ _Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+PROCLAMATION
+
+_Du premier consul_,
+
+_A l'armée de l'Ouest._
+
+ 15 nivose.
+
+ Soldats!
+
+Le gouvernement a pris les mesures pour éclairer les habitants égarés
+des départements de l'Ouest; avant de prononcer, il les a entendus. Il
+a fait droit à leurs griefs, parce qu'ils étaient raisonnables. La
+masse des bons habitants a posé les armes. Il ne reste plus que des
+brigands, des émigrés, des stipendiés de l'Angleterre.
+
+Des Français stipendiés de l'Angleterre! ce ne peut être que des
+hommes sans aveu, sans coeur et sans honneur. Marchez contre eux; vous
+ne serez pas appelés à déployer une grande valeur.
+
+L'armée est composée de plus de soixante mille braves: que j'apprenne
+bientôt que les chefs des rebelles ont vécu. Que les généraux donnent
+l'exemple de l'activité! La gloire ne s'acquiert que par les fatigues,
+et si l'on pouvait l'acquérir en tenant son quartier-général dans les
+grandes villes, ou en restant dans de bonnes casernes, qui n'en aurait
+pas?
+
+Soldats, quel que soit le rang que vous occupiez dans l'armée, la
+reconnaissance de la nation vous attend. Pour en être dignes, il faut
+braver l'intempérie des saisons, les glaces, les neiges, le froid
+excessif des nuits; surprendre vos ennemis à la pointe du jour, et
+exterminer ces misérables, le déshonneur du nom français.
+
+_Faites une campagne courte et bonne._ Soyez inexorables pour les
+brigands; mais observez une discipline sévère.
+
+ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+PROCLAMATION
+
+_Du premier consul_,
+
+_Aux habitants des départements de l'Ouest._
+
+ 21 nivose an VIII.
+
+Tout ce que la raison a pu conseiller, le gouvernement l'a fait pour
+ramener le calme et la paix au sein de vos foyers; après de longs
+délais, un nouveau délai a été donné pour le repentir. Un grand nombre
+de citoyens a reconnu ses erreurs et s'est rallié au gouvernement qui,
+sans haine et sans vengeance, sans crainte et sans soupçon, protége
+également tous les citoyens, et punit ceux qui en méconnaissent les
+devoirs.
+
+Il ne peut plus rester armés contre la France que des hommes sans foi
+comme sans patrie, des perfides instruments d'un ennemi étranger, ou
+des brigands noircis de crimes, que l'indulgence même ne saurait
+pardonner.
+
+La sûreté de l'état et la sécurité des citoyens veulent que de pareils
+hommes périssent par le fer, et tombent sous le glaive de la force
+nationale; une plus longue patience ferait le triomphe des ennemis de
+la république.
+
+Des forces redoutables n'attendent que le signal pour disperser et
+détruire ces brigands, que le signal soit donné.
+
+Gardes nationales, joignez les efforts de vos bras à celui des troupes
+de ligne! Si vous connaissez parmi vous des hommes partisans des
+brigands, arrêtez-les; que nulle part ils ne trouvent d'asyle contre
+le soldat qui va les poursuivre; et s'il était des traîtres qui
+osassent les recevoir et les défendre, qu'ils périssent avec eux!
+
+Habitants de l'Ouest, de ce dernier effort dépend la tranquillité de
+votre pays, la sécurité de vos familles, la sûreté de vos propriétés;
+d'un même coup vous terrasserez et les scélérats qui vous dépouillent,
+et l'ennemi qui achète et paie leurs forfaits!
+
+ _Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+_Proclamation de la constitution._
+
+ 18 pluviose an VIII.
+
+Les consuls de la république, en conformité de l'art. 5 de la loi du
+23 frimaire, qui règle la manière dont la constitution sera présentée
+au peuple français, après avoir entendu le rapport des ministres de la
+justice, de l'intérieur, de la guerre et de la marine.
+
+Proclament le résultat des votes émis par les citoyens français sur
+l'acte constitutionnel.
+
+Sur trois millions douze mille cinq cent soixante-neuf votants, 1562
+ont rejeté; trois millions onze mille sept cents ont accepté la
+constitution.
+
+ _Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+_Extrait du rapport du ministre de la police générale, sur les
+naufragés de Calais._
+
+Je suis loin d'atténuer le délit d'hommes coupables envers la patrie,
+et d'affaiblir le sentiment d'une juste indignation qu'ils inspirent;
+mais les émigrés naufragés à Calais ont subi plusieurs fois la peine
+portée contre le crime de l'émigration: car la mort n'est pas dans le
+coup qui frappe et qui nous enlève à la vie, elle est dans les
+angoisses et les tourments qui la précèdent. Depuis quatre années
+révolues, ces individus, jetés par la tempête sur le sol de leur
+patrie, n'y ont respiré que l'air des tombeaux. Quel que soit leur
+désir, ils l'ont donc expié, et ils en sont absous par le naufrage. A
+la suite de ce rapport, les consuls ont adopté l'arrêté suivant:
+
+Les consuls de la république, chargés spécialement du rétablissement
+de l'ordre dans l'intérieur, après avoir entendu le rapport du
+ministre de la police générale;
+
+Considérant 1º, que les émigrés détenus au château de Ham, ont fait
+naufrage sur les côtes de Calais;
+
+2º Qu'ils ne sont dans aucun cas prévu par les lois sur les émigrés;
+
+3º Qu'il est hors du droit des nations policées de profiter de
+l'accident d'un naufrage, pour livrer, même au juste courroux des
+lois, des malheureux échappés aux flots, arrêtent:
+
+ART. Ier. Les émigrés français, naufragés à Calais le 23 brumaire an
+IV, et dénommés dans le jugement de la commission militaire établie à
+Calais le 9 nivôse an IV, _seront déportés hors du territoire de la
+république_.
+
+II. Les ministres de la police générale et de la guerre sont chargés,
+chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent arrêté, qui
+sera imprimé au bulletin des lois.
+
+ _Signé_, ROGER-DUCOS, SIÉYES et BONAPARTE.
+
+ _Le ministre de la police générale_,
+
+ Signé, FOUCHÉ.
+
+ * * * * *
+
+_Lettre du ministre des relations extérieures de la république
+française_,
+
+_Au lord Grenville, ministre des affaires étrangères._
+
+ Paris, 5 nivose, an VIII de la république.
+
+ Milord,
+
+J'expédie, par l'ordre du général Bonaparte, premier consul de la
+république française, un courrier à Londres. Il est porteur d'une
+lettre du premier consul de la république, pour Sa Majesté le roi
+d'Angleterre. Je vous prie de donner les ordres nécessaires pour qu'il
+puisse vous la remettre sans intermédiaire. Cette démarche annonce
+d'elle-même l'importance de son objet.
+
+Recevez, milord, l'assurance de ma plus haute considération.
+
+ Ch. Mau. TALLEYRAND.
+
+ * * * * *
+
+RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.--SOUVERAINETÉ DU PEUPLE.--LIBERTÉ.--ÉGALITÉ.
+
+_Bonaparte, premier consul de la république_,
+
+_A S. M. le roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande._
+
+Appelé par les voeux de la nation française à occuper la première
+magistrature de la république, je crois convenable, en entrant en
+charge, d'en faire directement part à votre majesté.
+
+La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde,
+doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre?
+
+Comment les deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes et
+fortes plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance,
+peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du
+commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles? Comment
+ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la
+première des gloires?
+
+Ces sentiments ne peuvent pas être étrangers au coeur de votre majesté
+qui gouverne une nation libre et dans le seul but de la rendre
+heureuse.
+
+Votre majesté ne verra dans cette ouverture que mon desir sincère de
+contribuer efficacement, pour la seconde fois, à la pacification
+générale, par une démarche prompte, toute de confiance, et dégagée de
+ces formes qui, nécessaires peut-être pour déguiser la dépendance des
+états faibles, ne décèlent dans les états forts que le désir mutuel de
+se tromper.
+
+La France, l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent
+long-temps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder
+l'épuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations
+civilisées est attaché à la fin d'une guerre qui embrase le monde
+entier.
+
+ _De votre majesté, etc., etc._
+
+ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+_Réponse de lord Grenville_,
+
+_Au Ministre des relations extérieures, à Paris._
+
+ Monsieur,
+
+J'ai reçu et remis sous les yeux de sa majesté les deux lettres que
+vous m'avez adressées. Sa majesté ne voyant point de raison pour se
+départir des formes depuis long-temps établies en Europe, au sujet des
+affaires qui se transigent entre les états, m'a ordonné de vous
+rendre, en son nom, la réponse officielle qui se trouve incluse dans
+cette note.
+
+_J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération, monsieur, votre
+très-humble serviteur_,
+
+ GRENVILLE.
+
+ * * * * *
+
+_Note au ministre des relations extérieures, à Paris._
+
+ Downing-Street, 4 janvier 1800.
+
+Le roi a donné des preuves fréquentes de son desir sincère pour le
+rétablissement d'une tranquillité sûre et permanente en Europe. Il
+n'est, ni n'a été engagé dans aucune contestation pour une vaine et
+fausse gloire. Il n'a eu d'autres vues que celles de maintenir,
+contre toute agression, les droits et le bonheur de ses sujets.
+
+C'est pour ces objets que jusque ici il a lutté contre une attaque non
+provoquée; c'est pour les mêmes objets qu'il est forcé de lutter
+encore; et il ne saurait espérer, dans le moment actuel, qu'il pût
+écarter cette nécessité, en négociant avec ceux qu'une révolution
+nouvelle a si récemment investis du pouvoir en France. En effet, il ne
+peut résulter d'une telle négociation aucun avantage réel, pour ce
+grand objet si desirable d'une paix générale, jusqu'à ce qu'il
+paraisse distinctement qu'elles ont cessé d'agir, ces causes qui
+originairement ont produit la guerre, qui en ont depuis prolongé la
+durée, et qui, plus d'une fois, en ont renouvelé les effets.
+
+Ce même systême, dont la France accuse à juste titre l'influence
+dominante, comme la cause de ses malheurs présents, est aussi celui
+qui a enveloppé le reste de l'Europe dans une guerre longue et
+destructive, et d'une nature inconnue, depuis bien des années, aux
+usages des nations civilisées.
+
+C'est pour étendre ce systême et exterminer tous les gouvernements
+établis, que, d'année en année, les ressources de la France ont été
+prodiguées et épuisées, au milieu même d'une détresse sans exemple.
+
+A cet esprit de destruction qui ne savait rien distinguer, on a
+sacrifié les Pays-Bas, les Provinces-Unies, et les Cantons Suisses,
+ces anciens amis et alliés de sa majesté. L'Allemagne a été ravagée;
+l'Italie, maintenant arrachée à ses envahisseurs, a été le théâtre de
+rapines et d'anarchie sans bornes. Sa majesté s'est vue elle-même dans
+la nécessité de soutenir une lutte difficile et onéreuse, pour
+garantir l'indépendance et l'existence de ses royaumes.
+
+Et ces calamités ne sont pas bornées à l'Europe seule; elles se sont
+étendues aux parties les plus reculées du monde, et même jusqu'à des
+pays si éloignés de la contestation présente, tant par leur situation
+que par leurs intérêts, que l'existence même de la guerre était
+peut-être inconnue à ceux qui se sont trouvés subitement enveloppés
+dans toutes ses horreurs.
+
+Tant que dominera un systême pareil, et que le sang et les trésors
+d'une nation populeuse et puissante peuvent être prodigués pour
+soutenir ce systême, l'expérience a démontré qu'on ne pouvait s'en
+garantir efficacement d'aucune autre manière que par des hostilités
+ouvertes et fermes. Les traités les plus solennels n'ont fait que
+préparer la voie à de nouvelles agressions. C'est uniquement à une
+résistance déterminée que l'on doit aujourd'hui la conservation de ce
+qui reste en Europe, de stabilité pour les propriétés, pour la liberté
+personnelle, l'ordre social, et le libre exercice de la religion.
+
+En veillant donc à la garantie de ces objets essentiels, sa majesté ne
+peut placer sa confiance dans le simple renouvellement de profession
+générale, annonçant des dispositions pacifiques. Ces professions ont
+été réitérativement proclamées par tous ceux qui ont successivement
+dirigé les ressources de la France vers la destruction de l'Europe;
+par ceux-là mêmes que les gouvernants actuels de la France ont
+déclarés, depuis le commencement et dans tous les temps, être tous
+incapables de maintenir les rapports d'amitié et de paix.
+
+Sa majesté ne pourra que ressentir un plaisir particulier, dès qu'elle
+s'apercevra qu'il n'existe plus réellement, ce danger qui a si
+long-temps menacé et ses propres domaines, et ceux de ses alliés; dès
+qu'elle pourra se convaincre que la résistance n'est plus une
+nécessité; qu'enfin, après l'expérience de tant d'années de crimes et
+de malheurs, elle verra régner en France de meilleurs principes; en un
+mot, quand on aura totalement abandonné ces projets gigantesques
+d'ambition, et les plans inquiets de destruction qui ont mis en
+problême jusqu'à l'existence de la société civile.
+
+Mais la conviction d'un pareil changement, quelque agréable qu'il
+doive être au voeu de sa majesté, ne peut résulter que de l'expérience
+et de l'évidence des faits.
+
+Le garant le plus naturel et le meilleur, en même temps, et de la
+réalité et de la stabilité de ce changement, se trouverait dans le
+rétablissement de cette race de princes qui, durant tant de siècles,
+surent maintenir au dedans la prospérité de la nation française, et
+lui assurer de la considération et du respect au dehors. Un tel
+évènement aurait écarté à l'instant, et dans tous les temps il
+écartera les obstacles qui s'opposeraient aux négociations de paix.
+Il assurerait à la France la jouissance incontestée de son ancien
+territoire, et donnerait à toutes les nations de l'Europe, par des
+moyens tranquilles et paisibles, la sécurité qu'elles sont maintenant
+forcées de chercher par d'autres moyens.
+
+Mais, quelque desirable que puisse être un pareil évènement, et pour
+la France et pour le monde entier, sa majesté n'y attache pas
+exclusivement la possibilité d'une pacification solide et durable. Sa
+majesté ne prétend pas prescrire à la France quelle sera la forme de
+son gouvernement, ni dans quelles mains elle déposera l'autorité
+nécessaire pour conduire les affaires d'une grande et puissante
+nation.
+
+Sa majesté ne regarde que la sécurité de ses propres états, de ceux de
+ses alliés, ainsi que celle de l'Europe en général. Dès qu'elle jugera
+que cette sécurité peut s'obtenir d'une manière quelconque, soit
+qu'elle résulte de la situation intérieure de ce pays-là, dont la
+situation intérieure a causé le danger primitif; soit qu'elle
+provienne de toute autre circonstance qui mène à la même fin, sa
+majesté embrassera avec ardeur l'occasion de se concerter avec ses
+alliés sur les moyens d'une pacification immédiate et générale.
+
+Malheureusement jusque ici il n'existe point une telle sécurité: nulle
+garantie des principes qui doivent diriger le nouveau gouvernement;
+nul motif raisonnable pour juger de sa stabilité.
+
+Dans cette situation, il ne reste pour le présent à sa majesté, qu'à
+poursuivre de concert avec les autres puissances une guerre juste et
+défensive; que son zèle pour le bonheur de ses sujets ne lui permettra
+jamais, ni de continuer au-delà de la nécessité à laquelle elle doit
+son origine, ni de cesser à d'autres conditions que celles qu'elle
+croira devoir contribuer à leur garantir la jouissance de leur
+tranquillité, de leur constitution et de leur indépendance.
+
+ GRENVILLE.
+
+ * * * * *
+
+PROCLAMATION
+
+_Du premier consul de la république_,
+
+_Aux Français._
+
+ Français!
+
+Vous desirez la paix; votre gouvernement la desire avec plus d'ardeur
+encore. Ses premiers voeux, ses démarches constantes ont été pour
+elle. Le ministère anglais la repousse; le ministère anglais a trahi
+le secret de son horrible politique. Déchirer la France, détruire sa
+marine et ses ports, l'effacer du tableau de l'Europe, ou l'abaisser
+au rang des puissances secondaires, tenir toutes les nations du
+continent divisées, pour s'emparer du commerce de toutes et s'enrichir
+de leurs dépouilles; c'est pour obtenir ces affreux succès que
+l'Angleterre répand l'or, prodigue les promesses, et multiplie les
+intrigues.
+
+Mais ni l'or, ni les promesses, ni les intrigues de l'Angleterre
+n'enchaîneront à ses vues les puissances du continent. Elles ont
+entendu le voeu de la France; elles connaissent la modération des
+principes qui la dirigent; elles écouteront la voix de l'humanité et
+la voix puissante de leur intérêt.
+
+S'il en était autrement, le gouvernement, qui n'a pas craint d'offrir
+et de solliciter la paix, se souviendra que c'est à vous de la
+commander. Pour la commander, il faut de l'argent, du fer et des
+soldats.
+
+Que tous s'empressent de payer le tribut qu'ils doivent à la défense
+commune; que les jeunes citoyens marchent; ce n'est plus pour le choix
+des tyrans qu'ils vont s'armer: c'est pour la garantie de ce qu'ils
+ont de plus cher; c'est pour l'honneur de la France; c'est pour les
+intérêts sacrés de l'humanité et de la liberté. Déja les armées ont
+repris cette attitude, présage de la victoire; à leur aspect, à
+l'aspect de la nation entière, réunie dans les mêmes intérêts et dans
+les mêmes voeux, n'en doutez point, Français, vous n'aurez plus
+d'ennemis sur le continent. Que si quelque puissance encore veut
+tenter le sort des combats, le premier consul a promis la paix; il ira
+la conquérir à la tête de ces guerriers qu'il a plus d'une fois
+conduits à la victoire. Avec eux il saura retrouver ces champs encore
+pleins du souvenir de leurs exploits; mais, au milieu des batailles,
+il invoquera la paix, et il jure de ne combattre que pour le bonheur
+de la France et le repos du monde.
+
+ _Le premier consul_, BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+CONSTITUTION CONSULAIRE DE 1799.
+
+_Loi qui supprime le directoire exécutif, et organise un gouvernement
+ provisoire._
+
+ 19 brumaire an VIII (10 novembre 1799).
+
+Le conseil des anciens, adoptant les motifs de la déclaration
+d'urgence qui précède la résolution ci-après, approuve l'acte
+d'urgence.
+
+(_Teneur de la déclaration d'urgence et de la résolution du 19
+brumaire._)
+
+Le conseil des cinq-cents, considérant la situation de la république,
+déclare l'urgence, et prend la résolution suivante:
+
+ART. 1er. Il n'y a plus de directoire; et ne sont plus membres de la
+représentation nationale, pour les excès et les attentats auxquels ils
+se sont constamment portés, et notamment le plus grand nombre d'entre
+eux, dans la séance de ce matin, les individus ci-après nommés[12].
+
+ [12] Dénommés dans l'article, au nombre de soixante-un députés du
+ conseil des cinq-cents.
+
+2. Le corps législatif crée provisoirement une commission consulaire
+exécutive, composée des citoyens _Siéyes_, _Roger-Ducos_,
+ex-directeurs, et _Bonaparte_, général, qui porteront le nom de
+_consuls de la république française_.
+
+3. Cette commission est investie de la plénitude du pouvoir
+directorial, et spécialement chargée d'organiser l'ordre dans toutes
+les parties de l'administration, de rétablir la tranquillité
+intérieure, et de procurer une paix honorable et solide.
+
+4. Elle est autorisée à envoyer des délégués, avec un pouvoir
+déterminé, et dans les limites du sien.
+
+5. Le corps législatif s'ajourne au premier ventôse prochain; il se
+réunira de plein droit à cette époque, à Paris, dans ses palais.
+
+6. Pendant l'ajournement du corps législatif, les membres ajournés
+conservent leur indemnité, et leur garantie constitutionnelle.
+
+7. Ils peuvent, sans perdre leur qualité de représentants du peuple,
+être employés comme ministres, agents diplomatiques, délégués de la
+commission consulaire exécutive, et dans toutes les autres fonctions
+civiles. Ils sont même invités, au nom du bien public, à les accepter.
+
+8. Avant sa séparation, et séance tenante, chaque conseil nommera
+dans son sein une commission composée de vingt-cinq membres.
+
+9. Les commissions nommées par les deux conseils, statueront, avec la
+proposition formelle et nécessaire de la commission consulaire
+exécutive, sur tous les objets urgents de police, de législation et de
+finances.
+
+10. La commission des cinq-cents exercera l'initiative; la commission
+des anciens, l'approbation.
+
+11. Les deux commissions sont encore chargées de préparer dans le même
+ordre de travail et de concours, les changements à apporter aux
+dispositions organiques de la constitution, dont l'expérience a fait
+sentir les vices et les inconvénients.
+
+12. Ces changements ne peuvent avoir pour but que de consolider,
+garantir et consacrer inviolablement la souveraineté du peuple
+français, la république une et indivisible, le systême représentatif,
+la division des pouvoirs, la liberté, l'égalité, la sûreté, et la
+propriété.
+
+13. La commission consulaire exécutive pourra leur présenter ses vues
+à cet égard.
+
+14. Enfin, les deux commissions sont chargées de préparer un code
+civil.
+
+15. Elles siégeront à Paris, dans les palais du corps législatif, et
+elles pourront le convoquer extraordinairement pour la ratification de
+la paix, ou dans un plus grand danger public.
+
+16. La présente sera imprimée, envoyée par des courriers
+extraordinaires dans les départements, et solennellement publiée et
+affichée dans toutes les communes de la république.
+
+Après une seconde lecture, le conseil des anciens approuve la
+résolution ci-dessus.
+
+A Saint-Cloud, le 19 brumaire an VIII de la république française.
+
+Les consuls de la république ordonnent que la loi ci-dessus sera
+publiée, exécutée, et qu'elle sera munie du sceau de la république.
+
+Fait au palais national des consuls de la république française, le 20
+brumaire an VIII de la république.
+
+ ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIÉYES.
+
+ * * * * *
+
+CONSTITUTION DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE,
+
+DÉCRÉTÉE PAR LES COMMISSIONS LÉGISLATIVES DES DEUX CONSEILS, ET PAR
+ LES CONSULS.
+
+ 22 frimaire an VIII (13 décembre 1799).
+
+
+TITRE Ier.
+
+De l'Exercice des Droits de cité.
+
+Art. 1er. La république française est une et indivisible.
+
+Son territoire européen est distribué en départements et
+arrondissements communaux.
+
+2. Tout homme né et résidant en France, qui, âgé de vingt-un ans
+accomplis, s'est fait inscrire sur le registre civique de son
+arrondissement communal, et qui a demeuré depuis pendant un an sur le
+territoire de la république, est citoyen français.
+
+3. Un étranger devient citoyen français, lorsque après avoir atteint
+l'âge de vingt-un ans accomplis, et avoir déclaré l'intention de se
+fixer en France, il y a résidé pendant dix années consécutives.
+
+4. La qualité de citoyen français se perd,
+
+Par la naturalisation en pays étranger;
+
+Par l'acceptation de fonctions ou de pensions offertes par un
+gouvernement étranger;
+
+Par l'affiliation à toute corporation étrangère qui supposerait des
+distinctions de naissance;
+
+Par la condamnation à des peines afflictives ou infamantes.
+
+5. L'exercice des droits de citoyen français est suspendu, par l'état
+de débiteur failli, ou d'héritier immédiat détenteur à titre gratuit
+de la succession totale ou partielle d'un failli;
+
+Par l'état de domestique à gages, attaché au service de la personne ou
+du ménage;
+
+Par l'état d'interdiction judiciaire, d'accusation ou de contumace.
+
+6. Pour exercer les droits de cité dans un arrondissement communal, il
+faut y avoir acquis domicile par une année de résidence, et ne l'avoir
+pas perdu par une année d'absence.
+
+7. Les citoyens de chaque arrondissement communal désignent par leurs
+suffrages ceux d'entre eux qu'ils croient les plus propres à gérer les
+affaires publiques. Il en résulte une liste de confiance, contenant un
+nombre de noms égal au dixième du nombre des citoyens ayant droit d'y
+coopérer. C'est dans cette première liste communale que doivent être
+pris les fonctionnaires publics de l'arrondissement.
+
+8. Les citoyens compris dans les listes communales d'un département,
+désignent également un dixième d'entre eux. Il en résulte une seconde
+liste départementale, dans laquelle doivent être pris les
+fonctionnaires publics du département.
+
+9. Les citoyens portés dans la liste départementale, désignent
+pareillement un dixième d'entre eux: il en résulte une troisième liste
+qui comprend les citoyens de ce département éligibles aux fonctions
+publiques nationales.
+
+10. Les citoyens ayant droit de coopérer à la formation de l'une des
+listes mentionnées aux trois articles précédents, sont appelés tous
+les trois ans à pourvoir au remplacement des inscrits décédés, ou
+absents pour toute autre cause que l'exercice d'une fonction publique.
+
+11. Ils peuvent, en même temps, retirer de la liste les inscrits
+qu'ils ne jugent pas à propos d'y maintenir, et les remplacer par
+d'autres citoyens dans lesquels ils ont une plus grande confiance.
+
+12. Nul n'est retiré d'une liste que par les votes de la majorité
+absolue des citoyens ayant droit de coopérer à sa formation.
+
+13. On n'est point retiré d'une liste d'éligibles par cela seul qu'on
+n'est pas maintenu sur une autre liste d'un degré inférieur ou
+supérieur.
+
+14. L'inscription sur une liste d'éligibles n'est nécessaire qu'à
+l'égard de celles des fonctions publiques pour lesquelles cette
+condition est expressément exigée par la constitution ou par la loi.
+Les listes d'éligibles seront formées pour la première fois dans le
+cours de l'an IX.
+
+Les citoyens qui seront nommés pour la première formation des
+autorités constituées, feront partie nécessaire des premières listes
+d'éligibles.
+
+
+TITRE II.
+
+_Du Sénat conservateur._
+
+15. Le sénat conservateur est composé de quatre-vingts membres,
+inamovibles et à vie, âgés de quarante ans au moins.
+
+Pour la formation du sénat, il sera d'abord nommé soixante membres: ce
+nombre sera porté à soixante-deux dans le cours de l'an VIII, à
+soixante-quatre en l'an IX, et s'élèvera ainsi graduellement à
+quatre-vingts par l'addition de deux membres en chacune des dix
+premières années.
+
+16. La nomination à une place de sénateur se fait par le sénat, qui
+choisit entre trois candidats présentés: le premier, par le corps
+législatif; le second, par le tribunat; et le troisième, par le
+premier consul.
+
+Il ne choisit qu'entre deux candidats, si l'un d'eux est proposé par
+deux des trois autorités présentantes: il est tenu d'admettre celui
+qui serait proposé à la fois par les trois autorités.
+
+17. Le premier consul sortant de place, soit par l'expiration de ses
+fonctions, soit par démission, devient sénateur de plein droit et
+nécessairement.
+
+Les deux autres consuls, durant le mois qui suit l'expiration de leurs
+fonctions, peuvent prendre place dans le sénat, et ne sont pas obligés
+d'user de ce droit.
+
+Ils ne l'ont point quand ils quittent leurs fonctions consulaires par
+démission.
+
+18. Un sénateur est à jamais inéligible à toute autre fonction
+publique.
+
+19. Toutes les listes faites dans les départements en vertu de l'art.
+9, sont adressées au sénat: elles composent la liste nationale.
+
+20. Il élit dans cette liste les législateurs, les tribuns, les
+consuls, les juges de cassation, et les commissaires à la
+comptabilité.
+
+21. Il maintient ou annulle tous les actes qui lui sont déférés comme
+inconstitutionnels par le tribunat ou par le gouvernement. Les listes
+d'éligibles sont comprises parmi ces actes.
+
+22. Des revenus de domaines nationaux déterminés sont affectés aux
+dépenses du sénat. Le traitement annuel de chacun de ses membres se
+prend sur ces revenus, et il est égal au vingtième de celui du premier
+consul.
+
+23. Les séances du sénat ne sont pas publiques.
+
+24. Les citoyens _Siéyes_ et _Roger-Ducos_, consuls sortants, sont
+nommés membres du sénat conservateur; ils se réuniront avec le second
+et le troisième consul nommés par la présente constitution. Ces quatre
+citoyens nomment la majorité du sénat, qui se complète ensuite
+lui-même, et procède aux élections qui lui sont confiées.
+
+
+TITRE III.
+
+_Du Pouvoir législatif._
+
+25. Il ne sera promulgué des lois nouvelles que lorsque le projet en
+aura été proposé par le gouvernement, communiqué au tribunat, et
+décrété par le corps législatif.
+
+26. Les projets que le gouvernement propose, sont rédigés en articles.
+En tout état de la discussion de ces projets, le gouvernement peut les
+retirer; il peut les reproduire modifiés.
+
+27. Le tribunat est composé de cent membres, âgés de vingt-cinq ans au
+moins, ils sont renouvelés par cinquième tous les ans, et indéfiniment
+rééligibles tant qu'ils demeurent sur la liste nationale.
+
+28. Le tribunat discute les projets de loi; il en vote l'adoption ou
+le rejet.
+
+Il envoie trois orateurs pris dans son sein, par lesquels les motifs
+du voeu qu'il a exprimé sur chacun de ces projets, sont exposés et
+défendus devant le corps législatif.
+
+Il défère au sénat, pour cause d'inconstitutionnalité seulement, les
+listes d'éligibles, les actes du corps législatif, et ceux du
+gouvernement.
+
+29. Il exprime son voeu sur les lois faites et à faire, sur les abus à
+corriger, sur les améliorations à entreprendre dans toutes les parties
+de l'administration publique, mais jamais sur les affaires civiles ou
+criminelles portées devant les tribunaux.
+
+Les voeux qu'il manifeste, en vertu du présent article, n'ont aucune
+suite nécessaire, et n'obligent aucune autorité constituée à une
+délibération.
+
+30. Quand le tribunat s'ajourne, il peut nommer une commission de dix
+à quinze membres, chargée de le convoquer si elle le juge convenable.
+
+31. Le corps législatif est composé de trois cents membres, âgés de
+trente ans au moins: ils sont renouvelés par cinquième tous les ans.
+
+Il doit toujours s'y trouver un citoyen au moins de chaque département
+de la république.
+
+32. Un membre sortant du corps législatif ne peut y rentrer qu'après
+un an d'intervalle; mais il peut être immédiatement élu à toute autre
+fonction publique y compris celle de tribun, s'il y est d'ailleurs
+éligible.
+
+33. La session du corps législatif commence chaque année le 1er
+frimaire, et ne dure que quatre mois; il peut être extraordinairement
+convoqué durant les huit autres par le gouvernement.
+
+34. Le corps législatif fait la loi en statuant par scrutin secret, et
+sans aucune discussion de la part de ses membres, sur les projets de
+loi débattus devant lui par les orateurs du tribunat et du
+gouvernement.
+
+35. Les séances du tribunat et celles du corps législatif sont
+publiques; le nombre des assistants, soit aux unes, soit aux autres,
+ne peut excéder deux cents.
+
+36. Le traitement annuel d'un tribun est de quinze mille francs; celui
+d'un législateur, de dix mille francs.
+
+37. Tout décret du corps législatif, le dixième jour après son
+émission, est promulgué par le premier consul, à moins que,
+dans ce délai, il n'y ait eu recours au sénat pour cause
+d'inconstitutionnalité. Ce recours n'a point lieu contre les lois
+promulguées.
+
+38. Le premier renouvellement du corps législatif et du tribunat,
+n'aura lieu que dans le cours de l'an X.
+
+
+TITRE IV.
+
+_Du Gouvernement._
+
+39. Le gouvernement est confié à trois consuls nommés pour dix ans et
+indéfiniment rééligibles.
+
+Chacun d'eux est élu individuellement, avec la qualité distincte ou de
+premier, ou de second, ou de troisième consul.
+
+La constitution nomme premier consul le citoyen _Bonaparte_, ex-consul
+provisoire; second consul, le citoyen _Cambacérès_, ex-ministre de la
+justice; et troisième consul, le citoyen _Lebrun_, ex-membre de la
+commission du conseil des anciens.
+
+Pour cette fois, le troisième consul n'est nommé que pour cinq ans.
+
+40. Le premier consul a des fonctions et des attributions
+particulières, dans lesquelles il est momentanément suppléé, quand il
+y a lieu, par un de ses collègues.
+
+41. Le premier consul promulgue les lois; il nomme et révoque à
+volonté les membres du conseil d'état, les ministres, les ambassadeurs
+et les autres agents extérieurs en chef, les officiers de l'armée de
+terre et de mer, les membres des administrations locales, et les
+commissaires du gouvernement près les tribunaux. Il nomme tous les
+juges criminels et civils, autres que les juges de paix et les juges
+de cassation, sans pouvoir les révoquer.
+
+42. Dans les autres actes du gouvernement, le second et le troisième
+consul ont voix consultative; ils signent le registre de ces actes
+pour constater leur présence; et s'ils le veulent, ils y consignent
+leurs opinions: après quoi la décision du premier consul suffit.
+
+43. Le traitement du premier consul sera de cinq cent mille francs en
+l'an VIII. Le traitement de chacun des deux autres consuls est égal
+aux trois dixièmes de celui du premier.
+
+44. Le gouvernement propose les lois, et fait les réglements
+nécessaires pour assurer leur exécution.
+
+45. Le gouvernement dirige les recettes et les dépenses de l'état,
+conformément à la loi annuelle qui détermine le montant des unes et
+des autres; il surveille la fabrication des monnaies, dont la loi
+seule ordonne l'émission, fixe le titre, le poids, et le type.
+
+46. Si le gouvernement est informé qu'il se trame quelque conspiration
+contre l'état, il peut décerner des mandats d'amener et des mandats
+d'arrêt contre les personnes qui en sont présumées les auteurs ou les
+complices; mais si, dans un délai de dix jours après leur arrestation,
+elles ne sont mises en liberté ou en justice réglée, il y a de la part
+du ministre signataire du mandat, crime de détention arbitraire.
+
+47. Le gouvernement pourvoit à la sûreté intérieure et à la défense
+extérieure de l'état; il distribue les forces de terre et de mer, et
+en règle la direction.
+
+48. La garde nationale en activité est soumise aux réglements
+d'administration publique: la garde nationale sédentaire n'est soumise
+qu'à la loi.
+
+49. Le gouvernement entretient des relations politiques au-dehors,
+conduit les négociations, fait les stipulations préliminaires, signe,
+fait signer et conclut tous les traités de paix, d'alliance, de trève,
+de neutralité, de commerce, et autres conventions.
+
+50. Les déclarations de guerre et les traités de paix, d'alliance et
+de commerce, sont proposés, discutés, décrétés et promulgués comme des
+lois.
+
+Seulement les discussions et délibérations sur ces objets, tant dans
+le tribunat que dans le corps législatif, se font en comité secret
+quand le gouvernement le demande.
+
+51. Les articles secrets d'un traité ne peuvent être destructifs des
+articles patents.
+
+52. Sous la direction des consuls, le conseil d'état est chargé de
+rédiger les projets de lois et les réglements d'administration
+publique, et de résoudre les difficultés qui s'élèvent en matière
+administrative.
+
+53. C'est parmi les membres du conseil d'état que sont toujours pris
+les orateurs chargés de porter la parole au nom du gouvernement devant
+le corps législatif.
+
+Ces orateurs ne sont jamais envoyés au nombre de plus de trois pour la
+défense d'un même projet de loi.
+
+54. Les ministres procurent l'exécution des lois et des réglements
+d'administration publique.
+
+55. Aucun acte du gouvernement ne peut avoir d'effet, s'il n'est signé
+par un ministre.
+
+56. L'un des ministres est spécialement chargé de l'administration du
+trésor public: il assure les recettes, ordonne les mouvements de fonds
+et les paiements autorisés par la loi. Il ne peut rien faire payer
+qu'en vertu, 1º d'une loi, et jusqu'à la concurrence des fonds qu'elle
+a déterminés pour un genre de dépenses; 2º d'un arrêté du
+gouvernement; 3º d'un mandat signé par un ministre.
+
+57. Les comptes détaillés de la dépense de chaque ministre, signés et
+certifiés par lui, sont rendus publics.
+
+58. Le gouvernement ne peut élire ou conserver pour conseillers
+d'état, pour ministres, que des citoyens dont les noms se trouvent
+inscrits sur la liste nationale.
+
+59. Les administrations locales établies, soit pour chaque
+arrondissement communal, soit pour des portions plus étendues du
+territoire, sont subordonnées aux ministres. Nul ne peut devenir ou
+rester membre de ces administrations, s'il n'est porté ou maintenu sur
+l'une des listes mentionnées aux art. 7 et 8.
+
+
+TITRE V.
+
+_Des Tribunaux._
+
+60. Chaque arrondissement communal a un ou plusieurs juges de paix,
+élus immédiatement par les citoyens pour trois années.
+
+Leur principale fonction consiste à concilier les parties, qu'ils
+invitent, dans le cas de non-conciliation, à se faire juger par des
+arbitres.
+
+61. En matière civile, il y a des tribunaux de première instance et
+des tribunaux d'appel. La loi détermine l'organisation des uns et des
+autres, leur compétence, et le territoire formant le ressort de
+chacun.
+
+62. En matière de délits emportant peine afflictive ou infamante, un
+premier jury admet ou rejette l'accusation: si elle est admise, un
+second jury reconnaît le fait, et les juges, formant un tribunal
+criminel, appliquent la peine. Leur jugement est sans appel.
+
+63. La fonction d'accusateur public près un tribunal criminel est
+remplie par le commissaire du gouvernement.
+
+64. Les délits qui n'emportent pas peine afflictive ou infamante,
+sont jugés par des tribunaux de police correctionnelle, sauf l'appel
+aux tribunaux criminels.
+
+65. Il y a, pour toute la république, un tribunal de cassation, qui
+prononce sur les demandes en cassation contre les jugements en dernier
+ressort rendus par les tribunaux, sur les demandes en renvoi d'un
+tribunal à un autre pour cause de suspicion légitime ou de sûreté
+publique, sur les prises à partie contre un tribunal entier.
+
+66. Le tribunal de cassation ne connaît point du fond des affaires;
+mais il casse les jugements rendus sur des procédures dans lesquelles
+les formes ont été violées, ou qui contiennent quelque contravention
+expresse à la loi, et il renvoie le fond du procès au tribunal qui
+doit en connaître.
+
+67. Les juges composant les tribunaux de première instance, et les
+commissaires du gouvernement établis près ces tribunaux, sont pris
+dans la liste communale ou dans la liste départementale.
+
+Les juges formant les tribunaux d'appel, et les commissaires placés
+près d'eux, sont pris dans la liste départementale.
+
+Les juges composant le tribunal de cassation, et les commissaires
+établis près ce tribunal, sont pris dans la liste nationale.
+
+68. Les juges, autres que les juges de paix, conservent leurs
+fonctions toute leur vie, à moins qu'ils ne soient condamnés pour
+forfaiture, ou qu'ils ne soient pas maintenus sur les listes
+d'éligibles.
+
+
+TITRE VI.
+
+_De la Responsabilité des fonctionnaires publics._
+
+69. Les fonctions des membres soit du sénat, soit du corps législatif,
+soit du tribunat, celles des consuls et des conseillers d'état, ne
+donnent lieu à aucune responsabilité.
+
+70. Les délits personnels emportant peine afflictive ou infamante,
+commis par un membre, soit du sénat, soit du tribunat, soit du corps
+législatif, soit du conseil d'état, sont poursuivis devant les
+tribunaux ordinaires, après qu'une délibération du corps auquel le
+prévenu appartient, a autorisé cette poursuite.
+
+71. Les ministres prévenus de délits privés emportant peine afflictive
+ou infamante, sont considérés comme membres du conseil d'état.
+
+72. Les ministres sont responsables, 1º de tout acte de gouvernement
+signé par eux, et déclaré inconstitutionnel par le sénat; 2º de
+l'inexécution des lois et des réglements d'administration publique; 3º
+des ordres particuliers qu'ils ont donnés, si ces ordres sont
+contraires à la constitution, aux lois, et aux réglements.
+
+73. Dans les cas de l'article précédent, le tribunat dénonce le
+ministre par un acte sur lequel le corps législatif délibère dans les
+formes ordinaires, après avoir entendu ou appelé le dénoncé. Le
+ministre mis en jugement par un décret du corps législatif, est jugé
+par une haute-cour, sans appel et sans recours en cassation.
+
+La haute-cour est composée de juges et de jurés. Les juges sont
+choisis par le tribunal de cassation, et dans son sein; les jurés sont
+pris dans la liste nationale: le tout suivant les formes que la loi
+détermine.
+
+74. Les juges civils et criminels sont, pour les délits relatifs à
+leurs fonctions, poursuivis devant les tribunaux auxquels celui de
+cassation les renvoie après avoir annulé leurs actes.
+
+73. Les agents du gouvernement, autres que les ministres, ne peuvent
+être poursuivis pour des faits relatifs à leurs fonctions, qu'en vertu
+d'une décision du conseil d'état: en ce cas, la poursuite a lieu
+devant les tribunaux ordinaires.
+
+
+TITRE VII.
+
+_Dispositions générales._
+
+76. La maison de toute personne habitant le territoire français, est
+un asyle inviolable.
+
+Pendant la nuit, nul n'a le droit d'y entrer que dans le cas
+d'incendie, d'inondation, ou de réclamation faite de l'intérieur de la
+maison.
+
+Pendant le jour, on peut y entrer pour un objet spécial déterminé, ou
+par une loi, ou par un ordre émané d'une autorité publique.
+
+77. Pour que l'acte qui ordonne l'arrestation d'une personne puisse
+être exécuté, il faut, 1º qu'il exprime formellement le motif de
+l'arrestation, et la loi en exécution de laquelle elle est ordonnée;
+2º qu'il émane d'un fonctionnaire à qui la loi ait donné formellement
+ce pouvoir; 3º qu'il soit notifié à la personne arrêtée, et qu'il lui
+en soit laissé copie.
+
+78. Un gardien ou geolier ne peut recevoir ou détenir aucune personne
+qu'après avoir transcrit sur son registre l'acte qui ordonne
+l'arrestation: cet acte doit être un mandat donné dans les formes
+prescrites par l'article précédent, ou une ordonnance de prise de
+corps, ou un décret d'accusation, ou un jugement.
+
+79. Tout gardien ou geolier est tenu sans qu'aucun ordre puisse l'en
+dispenser, de représenter la personne détenue à l'officier civil ayant
+la police de la maison de détention, toutes les fois qu'il en sera
+requis par cet officier.
+
+80. La représentation de la personne détenue ne pourra être refusée à
+ses parents et amis porteurs de l'ordre de l'officier civil, lequel
+sera toujours tenu de l'accorder, à moins que le gardien ou geolier ne
+représente une ordonnance du juge pour tenir la personne au secret.
+
+81. Tous ceux qui, n'ayant point reçu de la loi le pouvoir de faire
+arrêter, donneront, signeront, exécuteront l'arrestation d'une
+personne quelconque; tous ceux qui, même dans le cas de l'arrestation
+autorisée par la loi, recevront ou retiendront la personne arrêtée,
+dans un lieu de détention non publiquement et légalement désigné comme
+tel, et tous les gardiens ou geoliers qui contreviendront aux
+dispositions des trois articles précédents, seront coupables du crime
+de détention arbitraire.
+
+82. Toutes rigueurs employées dans les arrestations, détentions ou
+exécutions, autres que celles autorisées par les lois, sont des
+crimes.
+
+83. Toute personne a le droit d'adresser des pétitions individuelles à
+toute autorité constituée, et spécialement au tribunat.
+
+84. La force publique est essentiellement obéissante; nul corps armé
+ne peut délibérer.
+
+85. Les délits des militaires sont soumis à des tribunaux spéciaux, et
+à des formes particulières de jugement.
+
+86. La nation française déclare qu'il sera accordé des pensions à tous
+les militaires blessés à la défense de la patrie, ainsi qu'aux veuves
+et enfants des militaires morts sur le champ de bataille ou des suites
+de leurs blessures.
+
+87. Il sera décerné des récompenses nationales aux guerriers qui
+auront rendu des services éclatants en combattant pour la république.
+
+88. Un institut national est chargé de recueillir les découvertes, de
+perfectionner les sciences et les arts.
+
+89. Une commission de comptabilité nationale règle et vérifie les
+comptes des recettes et des dépenses de la république. Cette
+commission est composée de sept membres choisis par le sénat dans la
+liste nationale.
+
+90. Un corps constitué ne peut prendre de délibération que dans une
+séance où les deux tiers au moins de ses membres se trouvent présents.
+
+91. Le régime des colonies françaises est déterminé par des lois
+spéciales.
+
+92. Dans le cas de révolte à main armée, ou de troubles qui menacent
+la sûreté de l'état, la loi peut suspendre, dans les lieux et pour le
+temps qu'elle détermine, l'empire de la constitution.
+
+Cette suspension peut être provisoirement déclarée dans les mêmes cas,
+par un arrêté du gouvernement, le corps législatif étant en vacance,
+pourvu que ce corps soit convoqué au plus court terme par un article
+du même arrêté.
+
+93. La nation française déclare qu'en aucun cas elle ne souffrira le
+retour des Français qui, ayant abandonné leur patrie depuis le 14
+juillet 1789, ne sont pas compris dans les exceptions portées aux lois
+rendues contre les émigrés; elle interdit toute exception nouvelle sur
+ce point.
+
+Les biens des émigrés sont irrévocablement acquis au profit de la
+république.
+
+94. La nation française déclare qu'après une vente légalement
+consommée de biens nationaux, quelle qu'en soit l'origine, l'acquéreur
+légitime ne peut en être dépossédé, sauf aux tiers réclamants à être,
+s'il y a lieu, indemnisés par le trésor public.
+
+95. La présente constitution sera offerte de suite à l'acceptation du
+peuple français.
+
+Fait à Paris, le 22 frimaire an VIII de la république française, une
+et indivisible.
+
+ * * * * *
+
+_Loi qui règle la manière dont la constitution sera présentée au
+peuple français._
+
+ 23 frimaire an VIII (14 décembre 1799).
+
+La commission du conseil des anciens, créée par la loi du 19 brumaire,
+adoptant les motifs de la déclaration d'urgence qui précède la
+résolution ci-après, approuve l'acte d'urgence.
+
+(_Teneur de la déclaration d'urgence et de la résolution du 23
+frimaire._)
+
+La commission du conseil des cinq-cents, créée par la loi du 19
+brumaire dernier;
+
+Délibérant sur la proposition formelle contenue dans le message des
+consuls en date de ce jour, de régler par une loi la manière dont la
+constitution sera présentée au peuple français;
+
+Considérant que la constitution qui doit substituer à un gouvernement
+provisoire un ordre de choses définitif et invariable, doit être sans
+délai présentée à l'acceptation des citoyens;
+
+Que le mode d'acceptation le plus convenable et le plus populaire est
+celui qui répond le plus promptement et le plus facilement aux besoins
+et à la juste impatience de la nation,
+
+Déclare qu'il y a urgence.
+
+La commission, après avoir déclaré l'urgence, prend la résolution
+suivante:
+
+Art. Ier. Il sera ouvert dans chaque commune des registres
+d'acceptation et de non-acceptation: les citoyens sont appelés à y
+consigner ou y faire consigner leur vote sur la constitution.
+
+II. Les registres seront ouverts au secrétariat de toutes les
+administrations, aux greffes de tous les tribunaux, entre les mains
+des agents communaux, des juges de paix, et des notaires: les citoyens
+ont droit de choisir à leur gré entre ces divers dépôts.
+
+III. Le délai pour voter dans chaque département est de quinze jours,
+à dater de celui où la constitution est parvenue à l'administration
+centrale: il est de trois jours pour chaque commune, à dater de celui
+où l'acte constitutionnel est arrivé au chef-lieu du canton.
+
+IV. Les consuls de la république sont chargés de régulariser et
+d'activer la formation, l'ouverture, la tenue, la clôture, et l'envoi
+des registres.
+
+V. Les consuls sont pareillement chargés d'en proclamer le résultat.
+
+VI. La présente résolution sera imprimée.
+
+Après une seconde lecture, la commission du conseil des anciens
+approuve la résolution ci-dessus (23 frimaire an VIII).
+
+LES CONSULS de la république ordonnent que la loi ci-dessus sera
+publiée, exécutée, et qu'elle sera munie du sceau de la république.
+
+Fait au palais national des consuls de la république, le 23 frimaire
+an VIII de la république.
+
+ ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIÉYES.
+
+ * * * * *
+
+PROCLAMATION
+
+_Des consuls de la république._
+
+ 24 frimaire an VIII (15 décembre 1799).
+
+
+LES CONSULS de la république, aux Français.
+
+Une constitution vous est présentée.
+
+Elle fait cesser les incertitudes que le gouvernement provisoire
+mettait dans les relations extérieures, et dans la situation
+intérieure et militaire de la république.
+
+Elle place dans les institutions qu'elle établit, les premiers
+magistrats dont le dévouement a paru nécessaire à son activité.
+
+La constitution est fondée sur les vrais principes du gouvernement
+représentatif, sur les droits sacrés de la propriété, de l'égalité, de
+la liberté.
+
+Les pouvoirs qu'elle institue, seront forts et stables, tels qu'ils
+doivent être pour garantir les droits des citoyens et les intérêts de
+l'état.
+
+Citoyens, la révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée:
+elle est finie.
+
+ ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIÉYES.
+
+ * * * * *
+
+_Loi concernant les opérations et communications respectives des
+autorités chargées par la constitution de concourir à la formation de
+la loi._
+
+ 19 nivose an VIII (9 janvier 1800).
+
+AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS, Bonaparte, premier consul, proclame loi de
+la république le décret suivant, rendu par le corps législatif le 19
+nivôse an VIII, sur la proposition faite par le gouvernement le 12
+dudit mois, communiquée au tribunat le 13 du même mois.
+
+_Décret._
+
+Le corps législatif, réuni au nombre des membres prescrit par l'art.
+90 de la constitution;
+
+Lecture faite du projet de loi concernant les opérations et
+communications respectives des autorités chargées par la constitution
+de concourir à la formation de la loi, proposé par le gouvernement le
+12 nivose présent mois, et communiqué au tribunat le lendemain;
+
+Les orateurs du tribunat et ceux du gouvernement entendus dans la
+séance du 19 nivose; les suffrages recueillis au scrutin secret,
+
+Décrète:
+
+Art. 1er. Quand le gouvernement a arrêté qu'un projet de loi sera
+proposé, il en prévient le corps législatif par un message.
+
+2. Le gouvernement indique le jour auquel il croit que doit être
+ouverte la discussion sur le projet de loi.
+
+3. Après qu'un orateur du conseil d'état a lu au corps législatif le
+projet de loi, et en a exposé les motifs, il en dépose sur le bureau
+trois expéditions.
+
+4. Sur l'une de ces expéditions mention est faite de la proposition de
+la loi; et elle est remise, signée du président et des secrétaires, à
+l'orateur ou aux orateurs du gouvernement.
+
+5. Une des autres expéditions est déposée aux archives du corps
+législatif.
+
+6. La troisième expédition est adressée, sans délai, par le corps
+législatif au tribunat.
+
+7. Au jour indiqué par le gouvernement, le tribunat envoie au corps
+législatif ses orateurs pour faire connaître son voeu sur la
+proposition de loi.
+
+8. Si, au jour indiqué, le tribunat demande une prorogation de délai,
+le corps législatif, après avoir entendu l'orateur ou les orateurs du
+gouvernement, prononce s'il y a eu lieu ou non à la prorogation
+demandée.
+
+9. Si le corps législatif décide qu'il y a lieu à prorogation, le
+gouvernement propose un nouveau délai.
+
+10. Si le corps législatif décide qu'il n'y a pas lieu à prorogation,
+la discussion est ouverte.
+
+11. Si le tribunat ne fait pas connaître son voeu sur le projet de
+loi, il est censé en consentir la proposition.
+
+12. Le bureau du corps législatif ne peut fermer la discussion ni sur
+les propositions de loi, ni sur les demandes de nouveau délai,
+qu'après que chacun des orateurs du gouvernement ou du tribunat aura
+été entendu au moins une fois, s'il le demande.
+
+13. Pour mettre le gouvernement en état de délibérer s'il y a lieu ou
+non à retirer le projet de loi, les orateurs du gouvernement peuvent
+toujours demander l'ajournement, et l'ajournement ne peut leur être
+refusé.
+
+14. Le Corps législatif vote, dans tous les cas, de la manière
+suivante: deux urnes sont placées sur le bureau; un secrétaire fait
+l'appel nominal des votants; à mesure qu'ils se présentent au bureau,
+un autre secrétaire remet à chacun une boule blanche destinée à
+exprimer le _oui_, et une boule noire destinée à exprimer le _non_:
+une des urnes seulement est destinée à recevoir les votes; dans
+l'autre sont jetées les boules inutiles. Quand l'appel est achevé, les
+secrétaires ouvrent, à la vue de l'assemblée, l'urne du scrutin, et
+font le compte des voix; le président proclame le résultat.
+
+Soit la présente loi revêtue du sceau de l'état, insérée au bulletin
+des lois, inscrite dans les registres des autorités judiciaires et
+administratives, et le ministre de la justice chargé d'en surveiller
+la publication.
+
+A Paris, le 29 nivose an VIII de la république.
+
+ BONAPARTE, premier consul.
+
+ * * * * *
+
+PROCLAMATION.
+
+_Des consuls de la république._
+
+ 18 pluviose an VIII (7 février 1800)
+
+LES CONSULS DE LA RÉPUBLIQUE, en conformité de l'article 5 de la loi
+du 23 frimaire, qui règle la manière dont la constitution sera
+présentée au peuple français; après avoir entendu le rapport des
+ministres de la justice, de l'intérieur, de la guerre, et de la
+marine,
+
+Proclament le résultat des votes émis par les citoyens français sur
+l'acte constitutionnel:
+
+Sur trois millions douze mille cinq cent soixante-neuf votants, quinze
+cent soixante-deux ont rejeté, trois millions onze mille sept ont
+accepté la constitution.
+
+Les consuls de la république, arrêtent:
+
+Art. 1er. Le résultat des votes émis, sur la constitution, sera
+proclamé, publié et affiché dans toutes les communes de la république.
+
+2. Il sera célébré dans toutes les communes, pour l'acceptation de la
+constitution, une fête nationale consacrée à l'union des citoyens
+français.
+
+3. Cette fête sera célébrée dans la décade qui suivra l'entière
+pacification des départements de l'Ouest.
+
+ * * * * *
+
+ Paris, 29 ventose an VIII (20 mars).
+
+_Aux jeunes Français._
+
+Le premier consul reçoit beaucoup de lettres de jeunes citoyens
+empressés de lui témoigner leur attachement à la république et le
+desir qu'ils ont de s'associer aux efforts qu'il va faire pour
+conquérir la paix. Touché de leur dévouement, il en reçoit l'assurance
+avec un vif intérêt; la gloire les attend à Dijon. C'est lorsqu'il
+les verra réunis sous les drapeaux de l'armée de réserve, qu'il se
+propose de les remercier et d'applaudir à leur zèle.
+
+ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+ Paris, le 12 germinal an VIII (2 avril 1800).
+
+_Au général Berthier, ministre de la guerre._
+
+Les talents militaires dont vous avez donné tant de preuves, citoyen
+général, et la confiance du gouvernement vous appellent au
+commandement d'une armée[13]. Vous avez pendant l'hiver réorganisé le
+ministère de la guerre; vous avez pourvu, autant que les circonstances
+l'ont permis, aux besoins de nos armées; il vous reste à conduire
+pendant le printemps et l'été, nos soldats à la victoire, moyen
+efficace d'arriver à la paix et de consolider la république.
+
+Recevez, je vous prie, citoyen général, les témoignages de
+satisfaction du gouvernement sur votre conduite au ministère.
+
+ BONAPARTE.
+
+ [13] Celui de l'armée de réserve, auquel il était nommé par un
+ arrêté transmis avec la lettre.
+
+ * * * * *
+
+ Au quartier-général de Martigni, le 28 floréal an VIII
+ (18 mai 1800).
+
+_Au ministre de l'intérieur._
+
+ Citoyen ministre,
+
+Je suis au pied des grandes Alpes, au milieu du Valais.
+
+Le grand Saint-Bernard a offert bien des obstacles qui ont été
+surmontés avec ce courage héroïque qui distingue les troupes
+françaises dans toutes les circonstances. Le tiers de l'artillerie est
+déja en Italie; l'armée descend à force; Berthier est en Piémont; dans
+trois jours tout sera passé.
+
+ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+ Au quartier-général de Milan, le 20 prairial
+ an VIII (9 juin 1800).
+
+_Aux deux consuls restés à Paris._
+
+Vous aurez vu, citoyens consuls, par les lettres de M. de Mélas, qui
+étaient jointes à ma précédente lettre, que le même jour que l'ordre
+de lever le blocus de Gênes arrivait au général Ott, le général
+Masséna, forcé par le manque absolu de vivres, a demandé à capituler.
+Il paraît que le général Masséna a dix mille combattants; le général
+Suchet en a à peu près autant; si ces deux corps se sont, comme je le
+pense, réunis entre Oneille et Savone, ils pourront entrer rapidement
+en Piémont par le Tanaro, et être fort utiles, dans le temps que
+l'ennemi serait obligé de laisser quelques troupes dans Gênes.
+
+La plus grande partie de l'armée est dans ce moment à Stradella. Nous
+avons un pont à Plaisance, et plusieurs trailles vis-à-vis Pavie.
+Orsi, Novi, Brescia et Crémone sont à nous.
+
+Vous trouverez ci-joints plusieurs bulletins et différentes lettres
+interceptées, qu'il vous paraîtra utile de rendre publiques.
+
+Je vous salue.
+
+ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+Au quartier-général de Broui, le 21 prairial an VIII (10 juin 1800).
+
+ _Au citoyen Petiet, conseiller d'état._
+
+Nous avons eu hier une affaire fort brillante. Sans exagération,
+l'ennemi a eu quinze cents hommes tués, deux fois autant de blessés;
+nous avons fait quatre mille prisonniers et pris cinq pièces de canon.
+C'est le corps du lieutenant-général Ott, qui est venu de Gênes à
+marches forcées; il voulait rouvrir la communication avec Plaisance.
+
+Comme je n'ai pas le temps d'expédier un courrier à Paris, je vous
+prie de donner ces nouvelles aux consuls par un courrier
+extraordinaire.
+
+L'armée continue sa marche sur Tortone et Alexandrie.
+
+La division de l'armée du Rhin est arrivée en entier; il y en a déja
+une partie au-delà du Pô.
+
+ BONAPARTE.
+
+ * * * * *
+
+Au quartier-général de Torre de Garofola, le 7 prairial an VII
+ (16 juin 1800).
+
+_Aux consuls de la république._
+
+Le lendemain de la bataille de Marengo, citoyens consuls, le général
+Mélas a fait demander aux avant-postes qu'il lui fût permis de
+m'envoyer le général Zach. On a arrêté, dans la journée, la convention
+dont vous trouverez ci-joint la copie[14]. Elle a été signée dans la
+nuit, par le général Berthier et le général Mélas. J'espère que le
+peuple français sera content de son armée.
+
+ BONAPARTE.
+
+ [14] C'est la fameuse capitulation du général Mélas à Alexandrie.
+ Voyez page 246.
+
+ * * * * *
+
+ Lyon, le 10 messidor an VIII (29 juin 1800).
+
+_Aux consuls de la république._
+
+J'arrive à Lyon, citoyens consuls; je m'y arrête pour poser la
+première pierre des façades de la place Bellecourt, que l'on va
+rétablir. Cette seule circonstance pouvait retarder mon arrivée à
+Paris; mais je n'ai pas tenu à l'ambition d'accélérer le
+rétablissement de cette place que j'ai vue si belle et qui est
+aujourd'hui si hideuse. On me fait espérer que dans deux ans elle sera
+entièrement achevée.
+
+J'espère qu'avant cette époque, le commerce de cette ville, dont
+s'énorgueillissait l'Europe entière, aura repris sa première
+prospérité.
+
+Je vous salue.
+
+ BONAPARTE.
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME DES MÉMOIRES.
+
+
+
+
+ERRATA
+
+DU TOME PREMIER DES MÉMOIRES.
+
+(NOTA. M. le général Gourgaud se trouvant hors de France lors de
+l'impression de ce volume, et le manuscrit étant très-difficile à
+lire, il s'est glissé plusieurs erreurs ou omissions que nous nous
+empressons de rétablir.)
+
+
+ Page 2, ligne 21, un pont, _lisez_: un point.
+
+ -- 11, ligne 4, après _de l'intérieur_, il doit y avoir (.) un point
+ et l'alinéa suivant commencera par ces mots: _douze à quinze
+ jours après, etc... Napoléon_.
+
+ -- 18, ligne 23, considérations, _lisez_: dénonciations.
+
+ -- 19, dernière ligne, des......, _lisez_: des peintres.
+
+ -- 26, ligne 10, caissons, _lisez_: camions.
+
+ -- 36, ligne 21, il ne fut rien épargné, _lisez_: il ne faut
+ rien épargner.
+
+ -- 43, ligne 11, le 20 avril, _lisez_: le 29 avril.
+
+ -- 47, ligne 9, Malague, _lisez_: Melogno.
+
+ -- 79, ligne 24, Moreau marcherait, _ajoutez_: droit.
+
+ -- 86, ligne 7, nommèrent, _lisez_: nommeraient sans difficulté,
+ disaient-ils.
+
+ -- 86, ligne 10, laissaient, _lisez_: laissèrent.
+
+ -- 109, ligne 7, incertitude, _lisez_: incertitude;
+
+ -- _ib._, ligne 9, activité; _lisez_: activité,
+
+ -- 130, ligne 16, marches, _lisez_: mesures.
+
+ -- 145, ligne 4, noms, _lisez_: opinions.
+
+ -- 166, ligne 16, supprimer _y_.
+
+ -- 172, ligne 5, Fellichel, _lisez_: Saint-Michel.
+
+ -- 173, ligne 3, point, _lisez_: pont.
+
+ -- 177, ligne 10, après 20 juin, _lisez_: 40 jours.
+
+ -- 177, ligne 21, environ, _lisez_: renvoya.
+
+ -- 179, ligne 2, (deux mille cinq cents) _lisez_: vingt-cinq mille.
+
+ -- 187, lignes 10 et 11, étant fâcheuse, l'armée pressait, _lisez_:
+ était fâcheuse, l'armée prêtait.
+
+ -- 189, lignes 25 et 26, passer le Lech etc., _lisez_: et arriver en
+ deux jours, au plus en trois à Augsbourg passer le Lech.
+
+ -- 190, ligne 5, pour l'attendre, _lisez_: atteindre.
+
+ -- 191, ligne 12, au-dessus, _lisez_: au-dessous.
+
+ -- 199, ligne 9, sa droite, _lisez_: sa gauche.
+
+ -- 209, ligne 13, par moi, _lisez_: par mer.
+
+ -- 212, ligne 25, de la ville, _ajoutez_: à la garde nationale.
+
+ -- 235, ligne 17, après _offert_, _ajoutez_: à Masséna.
+
+ -- 254, ligne 19, sous, _lisez_: sur.
+
+ -- 256, ligne 2, consul, _ajoutez_: et sa cour.
+
+ -- 266, ligne 18, trouve, _lisez_: trouva.
+
+ -- 283, ligne 15, mouvement dans, _lisez_: mouvement; dans
+
+ -- _id._, ligne _id._, se trouvait; _lisez_: se trouvait
+
+
+[Illustration: PLAN _DU SIEGE DE_ TOULON.]
+
+[Illustration: CAMPAGNE D'ALLEMAGNE _DE L'ARMÉE FRANÇAISE_ commandée
+par Moreau _en 1800_.]
+
+[Illustration: CARTE _DE LA DÉFENSE DE GÊNES ET DU VAR_, par Masséna
+et Suchet _en 1800_.]
+
+[Illustration: _CAMPAGNE_ DE L'ARMÉE DE RÉSERVE Commandée par le 1er
+Consul _en 1800_.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de
+France sous Napoléon, Tome 1/2, by Gaspard Gourgaud
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOME I/II ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
+
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