diff options
Diffstat (limited to '38166-8.txt')
| -rw-r--r-- | 38166-8.txt | 9844 |
1 files changed, 9844 insertions, 0 deletions
diff --git a/38166-8.txt b/38166-8.txt new file mode 100644 index 0000000..ba97d63 --- /dev/null +++ b/38166-8.txt @@ -0,0 +1,9844 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de France +sous Napoléon, Tome 1/2, by Gaspard Gourgaud + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 1/2 + écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité + +Author: Gaspard Gourgaud + +Release Date: November 29, 2011 [EBook #38166] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOME I/II *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. Cette version intègre les corrections de +l'errata. + +Dans le chapitre «MARENGO», les paragraphes de l'original étaient +numérotés I, II, VII, VIII, V, VI VII, VIII, IX etc. Compte tenu que +le texte continue normalement et que les numéros III et IV manquent, +les premiers numéros VII et VIII ont été changés en III et IV dans ce +texte. Par ailleurs, les numéros de page 123 et 124 figurent deux fois +dans l'original, mais comme le texte de ces pages est différent et se +suit sans interruption ou répétition, il faut en conclure que non +seulement le manuscrit du général Gourgaud était difficile à lire, +comme il est dit au début de l'errata (en fin du livre), mais que +l'imprimeur voyait double. + + + + + MÉMOIRES + DE NAPOLÉON. + + + + + DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, + RUE JACOB, No 24. + + + + + MÉMOIRES + + POUR SERVIR + + A L'HISTOIRE DE FRANCE, + + SOUS NAPOLÉON, + + ÉCRITS A SAINTE-HÉLÈNE, + + Par les généraux qui ont partagé sa captivité, + + ET PUBLIÉS SUR LES MANUSCRITS ENTIÈREMENT CORRIGÉS DE LA MAIN + + DE NAPOLÉON. + + TOME PREMIER, + + ÉCRIT PAR LE GÉNÉRAL GOURGAUD, + + SON AIDE-DE-CAMP. + + PARIS, + + FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, LIBRAIRES, + + RUE JACOB, No 24. + + BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES, + + RUE DE SEINE, No 12. + + 1823. + + + + +MÉMOIRES DE NAPOLÉON. + + + + +SIÈGE DE TOULON. + + Premières opérations de l'armée d'Italie, en 1792.--Expédition de + Sardaigne.--Toulon livré aux Anglais.--Plan d'attaque adopté + contre Toulon.--Siège et prise de la place.--Principes sur + l'armement des côtes.--Armement des côtes de la + Méditerranée.--Prise de Saorgio.--Positions de l'armée + française.--Napoléon accusé.--Combat du + Cair.--Montenotte.--Napoléon se rend à Paris.--Kellermann, + général en chef de l'armée d'Italie.--Schérer.--Loano. + + +§ 1er. + +Le général Anselme, à la tête de 12 à 15,000 hommes, passa le Var, le +28 septembre 1792; il s'empara de Nice, du fort de Montalban, dit +château de Villefranche, sans presque éprouver de résistance. +L'attaque faite sur Chambéry par le général Montesquiou, paraissant +plus pressante, avait attiré l'attention de la cour de Sardaigne, qui +avait renoncé à défendre la ligne du Var; elle avait placé sa ligne de +défense dans le comté de Nice, occupant les camps d'Hutel sur la +droite, de Lantosque sur le centre, et ceux de Rans et des Fourches à +Saorgio sur la gauche. + +L'armée française trouva les forts de Montalban et de Villefranche +garnis de leur artillerie, soit que la résolution d'abandonner ces +places n'ait été prise qu'au dernier moment, soit que l'on craignît de +répandre l'alarme dans tout le pays. + +A la fin de l'année, on prit Sospello, l'ennemi le reprit de nouveau; +mais, en novembre, il resta définitivement aux Français. + +Le quartier-général de l'avant-garde fut porté à l'Escarène: l'on se +trouva maître de Breglio, et l'on eut ainsi un point sur la Roya. + +La ligne des camps sardes, ou la position de Saorgio, était par +elle-même inexpugnable: les ennemis s'y fortifièrent, et y amenèrent +un grand nombre de bouches à feu, en profitant de la chaussée du col +de Tende; ils étaient dégoûtés des attaques malheureuses qu'ils +avaient tentées contre nos positions de Sospello; ils nous y +laissèrent tranquilles. Les deux armées restèrent long-temps en +présence, en gardant leurs mêmes positions. Le génie construisit un +pont sur pilotis sur le Var, la limite de l'ancienne France. La +source, le centre et l'embouchure de cette rivière, sont défendus par +les places de Colmars, Entrevaux et Antibes, construites par Vauban. +C'est un torrent guéable; mais lors de la saison des pluies et de la +fonte des neiges, il devient très-large, rapide et profond. La force +des eaux occasionne des affouillements considérables près des piles +des ponts; les pilotis ont besoin de fréquentes réparations. + +L'artillerie fut chargée d'établir la défense des hauteurs de Nice; +elle les arma d'une trentaine de bouches à feu, en appuyant ces +batteries au Poglion, petit torrent qui prend sa source dans les +monticules du troisième ordre; il baigne les murs de la ville. Ces +dispositions permettaient de disputer Nice quelque temps. + +Les militaires attachaient peu d'importance à ces travaux, parce +qu'ils pensaient que, si on était dans le cas d'être menacé dans Nice, +l'ennemi se porterait sur le Var, et qu'aussitôt qu'on se verrait au +moment d'être tourné, on serait contraint d'évacuer la ville et de +repasser le Var. + +Le général Biron succéda au général Anselme dans le commandement de +l'armée d'Italie; il y resta peu, et fut remplacé par le général +Brunet. Ce dernier était actif et entreprenant. Le 8 juin 1793, ce +général, fier d'avoir sous ses ordres 20 à 25,000 hommes d'élite, et +qui brûlaient d'impatience et de patriotisme, prend la résolution +d'attaquer l'ennemi. Son but était de le jeter dans la plaine, de +s'emparer du comté de Nice, et de prendre position sur la grande +chaîne de montagnes des Alpes. En conséquence, il exécuta diverses +attaques contre les camps ennemis. Tout ce qu'il était possible de +faire, les troupes françaises le firent dans cette attaque. L'ennemi +fut chassé de toutes ses positions isolées; mais il se réfugia dans +toutes les positions centrales: là, il était inexpugnable. Le général +s'obstina, mal à propos, à tenter de nouvelles attaques sur ce point. +Le résultat fut d'y perdre l'élite de nos troupes, sans causer à +l'ennemi une perte proportionnée à la nôtre. Nous fûmes, et nous +devions l'être, repoussés partout. + + +§ II. + +Au commencement de l'hiver de 1793, l'armée d'Italie avait éprouvé un +autre échec: la première expédition maritime que tenta la république, +l'expédition de Sardaigne tourna à notre confusion. Jamais expédition +ne fut conduite avec plus d'imprévoyance et moins de talent. + +L'amiral Truguet, qui commandait l'escadre, était maître de la mer: il +avait attaqué et brûlé la petite ville d'Oneille, qui appartient au +roi de Sardaigne; ses équipages y avaient commis des excès qui avaient +révolté toute l'Italie. + +Les uns croient que l'expédition de Sardaigne fut proposée par cet +amiral; d'autres, qu'elle le fut par le conseil exécutif: mais, dans +tous les cas, il fut chargé en chef de la concerter et de la diriger. + +Le général de l'armée d'Italie devait lui fournir des troupes; il ne +voulut point lui donner celles qui avaient passé le Var: il mit à la +disposition de l'amiral 4 à 5,000 hommes de la phalange marseillaise, +qui étaient encore à Marseille. Le général Paoli, qui commandait en +Corse, mit aussi à sa disposition trois bataillons de troupes de +ligne, qui étaient dans cette île. La phalange marseillaise était +aussi indisciplinée que lâche, la composition des officiers aussi +mauvaise que celle des soldats; ils traînaient avec eux tous les +désordres et les excès révolutionnaires. Il n'y avait rien à attendre +de pareilles gens: mais les trois bataillons, tirés de la +vingt-troisième division, étaient des troupes d'élite. + +Dans le courant de décembre, l'amiral mena sa flotte en Corse, +manoeuvra malheureusement, et perdit plusieurs frégates et vaisseaux +de haut-bord, entre autres le _Vengeur_, vaisseau tout neuf de +quatre-vingts canons, qui toucha en entrant à Ajaccio. Cependant cet +amiral, croyant pouvoir suffire à tout, ne s'était point occupé du +soin de désigner le général qui devait commander les troupes à terre; +ce qui était pourtant l'opération la plus importante et la plus +décisive pour l'expédition. Il trouva en Corse le général de brigade +Casa-Bianca, depuis sénateur, brave homme, mais sans expérience, et +qui n'avait jamais servi dans les troupes de ligne: l'amiral, sans le +connaître, le prit avec lui, et lui donna le commandement des troupes. +C'est avec de telles troupes et de tels généraux que l'expédition se +dirigea sur Cagliari. + +Cependant, comme cette escadre avait séjourné plus de deux mois en +Corse, et que d'ailleurs le plan de l'expédition était public dans le +port de Marseille, toute la Sardaigne fut en alarme, toutes ses +troupes furent mises sur pied, et toutes les dispositions prises pour +repousser cette attaque. + +Dans le courant de février 1793, les troupes de l'expédition française +furent mises à terre malgré le feu des batteries, qui défendaient les +plages de Cagliari. Le lendemain, à la pointe du jour, un régiment de +dragons sardes chargea les avant-postes marseillais, qui, au lieu de +tenir, prirent la fuite en criant à la trahison: ils massacrèrent un +bon officier de la ligne, qui leur avait été donné pour les conduire. +Ce régiment de dragons aurait enlevé toute la phalange marseillaise; +mais les trois bataillons de la ligne, venant de la Corse, arrêtèrent +cette charge, et donnèrent le temps à l'amiral de venir rembarquer ses +troupes sans aucune perte. L'amiral regagna Toulon, après avoir perdu +plusieurs vaisseaux, qu'il brûla lui-même sur les plages de Cagliari. + +Cette expédition ne pouvait avoir aucun but; elle eut lieu sous +prétexte de faciliter l'arrivée des blés de l'Afrique en Provence, où +l'on en manquait, et même de s'en procurer dans cette île abondante en +grains. Mais alors le conseil exécutif aurait dû faire choix d'un +officier-général propre à ce commandement, lui donner les officiers +d'artillerie et de génie nécessaires: il aurait fallu quelques +escadrons de cavalerie et quelques chevaux d'artillerie; et ce n'était +point des levées révolutionnaires qu'il fallait y envoyer, mais bien +15,000 hommes de bonnes troupes. + +On rejeta depuis la faute sur le général commandant l'armée d'Italie, +et ce fut à tort: ce général avait désapprouvé l'expédition; et il +avait agi conformément aux intérêts de la république, en conservant +les troupes de ligne pour défendre la frontière et le comté de Nice. +Il fut jugé, et il périt sur l'échafaud sous le prétexte de trahison, +tant en Sardaigne qu'à Toulon; il était aussi innocent d'un côté que +de l'autre. + +L'escadre était composée de bons vaisseaux, les équipages complets, +les matelots habiles, mais indisciplinés et anarchistes, à la manière +de la phalange marseillaise, se réunissant en clubs et sociétés +populaires: ils délibéraient et pesaient les intérêts de la patrie; +dans tous les ports, ils signalaient leur arrivée en voulant pendre +quelques citoyens, sous prétexte qu'ils étaient nobles ou prêtres: ils +portaient partout la terreur. + + +§ III. + +A la suite des événements qui eurent lieu à Paris, le 31 mai, +Marseille s'insurgea, leva plusieurs bataillons, et les fit partir +pour aller au secours de Lyon. Le général Cartaux qui avait été +détaché de l'armée des Alpes avec 2,000 hommes, battit les +Marseillais, à Orange, les chassa d'Avignon et entra dans Marseille le +24 août 1793. Toulon avait pris part à l'insurrection de Marseille: +elle reçut dans ses murs les principaux sectionnaires marseillais; et, +de concert avec eux, les Toulonnais appelèrent les Anglais, et leur +livrèrent cette place, l'une de nos plus importantes: nous y avions +vingt à vingt-cinq vaisseaux de ligne, des établissements superbes, un +matériel immense. A cette nouvelle, le général Lapoype partit de Nice +avec 4,000 hommes, accompagné des représentants du peuple, Fréron et +Barras; il se porta sur Saulnier, observant les redoutes du cap Brun, +que les ennemis occupaient avec une partie de la garnison du fort la +Malgue, le rideau des forts de Pharaon, et la ligne comprise entre le +cap Brun et le fort Pharaon. + +D'un autre côté, le général Cartaux, avec les représentants du peuple, +Albitte, Gasparin et Salicetty, se porta sur le Beausset, et observa +les gorges d'Ollioules, dont l'ennemi était maître. Les coalisés +Anglais, Espagnols, Napolitains, Sardes, etc., accourus de partout, +étaient non-seulement en possession de la place, mais encore des +défilés et avenues, à deux lieues de la ville. + +Le 10 septembre, le général Cartaux attaqua les gorges d'Ollioules, +et s'en empara: ses avant-postes arrivèrent à la vue de Toulon et de +la mer; on s'empara de Sixfours; on réarma le petit port de Nazer. La +division du général Cartaux n'était que de 7 à 8,000 hommes, et elle +ne pouvait avoir de communications directes avec celle de l'armée +d'Italie, commandée par le général Lapoype: s'en trouvant séparée par +les montagnes du Pharaon, elle ne pouvait communiquer que très en +arrière. + +L'armée de Cartaux, à droite, et celle de Lapoype, à gauche, n'avaient +donc rien de commun: les postes mêmes ne pouvaient pas s'apercevoir. + + +§ IV. + +De grandes discussions eurent lieu sur la conduite du siège. La +principale attaque devait-elle se faire par la gauche ou bien par la +droite? La gauche était arrêtée par les forts Pharaon et la Malgue: ce +dernier est un des forts construits avec le plus de soin que nous +ayons dans aucune de nos places fortes. La droite n'avait à prendre +que le fort Malbosquet qui est plutôt un ouvrage de campagne qu'un +ouvrage permanent, mais qui tire une certaine force de sa situation. +Maître de ce fort, on arrivait jusqu'aux remparts de la ville; ainsi +il n'était pas douteux que la véritable attaque ne dût avoir lieu par +la droite. C'est aussi sur ce point que furent dirigés tous les +renforts envoyés de l'intérieur. + +Douze à quinze jours après la prise des gorges d'Ollioules, Napoléon, +alors chef de bataillon d'artillerie, vint de Paris, envoyé par le +comité de salut public, pour commander l'artillerie du siège. La +révolution avait porté au grade supérieur de l'artillerie les +sous-officiers et les lieutenants en troisième. Un grand nombre +d'entre eux étaient susceptibles de faire de bons généraux dans cette +arme; mais beaucoup n'avaient ni la capacité, ni les connaissances +nécessaires pour remplir les grades élevés où l'ancienneté et l'esprit +du temps, seulement, les avaient placés. + +A son arrivée, Napoléon trouva le quartier général au Beausset; on +s'occupait des préparatifs à faire pour brûler l'escadre coalisée dans +la rade de Toulon. Le lendemain, le commandant de l'artillerie alla, +avec le général en chef, visiter les batteries. Quel fut son +étonnement de trouver une batterie de six pièces de vingt-quatre, +placée à un quart de lieue des gorges d'Ollioules, à trois portées de +distance des bâtiments anglais, et à deux du rivage; et tous les +volontaires de la Côte-d'Or et les soldats du régiment de Bourgogne +occupés à faire rougir les boulets dans toutes les bastides[1]! Il +témoigna son mécontentement au commandant de la batterie, qui s'excusa +sur ce qu'il n'avait fait qu'obéir aux ordres de l'état-major. + + [1] Nom qu'on donne, dans le midi, aux maisons de campagne. + +Le premier soin du commandant de l'artillerie fut d'appeler près de +lui un grand nombre d'officiers de cette arme, que les circonstances +de la révolution avaient éloignés. Au bout de six semaines, il était +parvenu à réunir, à former et à approvisionner un parc de deux cents +bouches à feu. Le colonel Gassendi fut mis à la tête de l'arsenal de +construction de Marseille. + +Les batteries furent avancées et placées sur les points les plus +avantageux du rivage: leur effet fut tel que de gros bâtiments ennemis +furent démâtés, des bâtiments légers coulés, et les Anglais contraints +de s'éloigner de cette partie de la rade. + +Pendant que l'équipage de siège se complettait, l'armée se +grossissait. Le comité de salut public envoya des plans et des +instructions relatifs à la conduite du siège. Ils avaient été rédigés +au comité des fortifications par le général du génie d'Arçon, officier +d'un grand mérite. Le chef de bataillon, Marescot, et plusieurs +brigades d'officiers du génie arrivèrent. + +Tout paraissait prêt pour commencer. Un conseil fut réuni sous la +présidence de Gasparin, représentant, homme sage, éclairé, et qui +avait servi. On y lut les instructions envoyées de Paris; elles +indiquaient, en grand détail, toutes les opérations à faire pour se +rendre maître de Toulon, par un siège en règle. + +Le commandant d'artillerie qui, depuis un mois, avait reconnu +exactement le terrain, qui en connaissait parfaitement tous les +détails, proposa le plan d'attaque auquel on dut Toulon. Il regardait +toutes les propositions du comité des fortifications, comme inutiles +d'après les circonstances où l'on se trouvait: il pensait qu'un siège +en règle n'était pas nécessaire. En effet, en supposant qu'il y eût un +emplacement tel, qu'en y plaçant quinze à vingt mortiers, trente à +quarante pièces de canon, et des grils à boulets rouges, l'on pût +battre tous les points de la petite et de la grande rade, il était +évident que l'escadre combinée abandonnerait ces rades; et dès-lors la +garnison serait bloquée, ne pouvant communiquer avec l'escadre qui +serait dans la haute mer. Dans cette hypothèse, le commandant +d'artillerie mettait en principe que les coalisés préféreraient +retirer la garnison, brûler les vaisseaux français, les +établissements, plutôt que de laisser dans la place 15 à 20,000 hommes +qui, tôt ou tard, seraient pris sans pouvoir alors rien détruire, +afin de se ménager une capitulation. + +Enfin, il déclara que ce n'était pas contre la place qu'il fallait +marcher, mais bien qu'il fallait marcher à la position supposée; que +cette position existait à l'extrémité du promontoire de Balagnier et +de l'Éguillette; que, depuis un mois qu'il avait reconnu ce point, il +l'avait indiqué au général en chef, en lui disant qu'en l'occupant +avec trois bataillons, il aurait Toulon en quatre jours; que, depuis +ce temps, les Anglais en avaient si bien senti l'importance, qu'ils y +avaient débarqué 4,000 hommes, avaient coupé tous les bois qui +couronnaient le promontoire du Cair qui domine toute la position, et +avaient employé toutes les ressources de Toulon, les forçats même, +pour s'y retrancher; ils en avaient fait, ainsi qu'ils l'appelaient, +un petit Gibraltar; que ce qui pouvait être occupé sans combat, il y a +un mois, exigeait actuellement une attaque sérieuse; qu'il ne fallait +point en risquer une, de vive force, mais établir en batterie des +pièces de vingt-quatre, et des mortiers, afin de briser les +épaulements qui étaient en bois, rompre les palissades, et couvrir de +bombes l'intérieur du fort; qu'alors, après un feu très-vif, pendant +quarante-huit heures, des troupes d'élite s'empareraient de +l'ouvrage; que deux jours après la prise de ce fort, Toulon serait à +la république. Ce plan d'attaque fut longuement discuté, mais les +officiers du génie, présents au conseil, ayant émis l'avis que le +projet du commandant d'artillerie était un préliminaire nécessaire aux +sièges en règle, le premier principe de tout siège étant de bloquer +étroitement la place, les opinions devinrent unanimes. + + +§ V. + +Les ennemis construisirent deux redoutes sur les deux mamelons qui +dominent immédiatement, l'un l'Éguillette, l'autre Balaguier. Ces deux +redoutes flanquaient le petit Gibraltar, et battaient les deux revers +du promontoire. + +En conséquence du plan adopté, les Français élevèrent cinq ou six +batteries contre le petit Gibraltar, et construisirent des +plates-formes pour une quinzaine de mortiers. On avait élevé une +batterie de huit pièces de vingt-quatre, et de quatre mortiers contre +le fort Malbosquet: ce travail avait été fait dans un grand secret; +les ouvriers avaient été couverts par des oliviers qui en dérobaient +la connaissance aux ennemis. On ne devait démasquer cette batterie +qu'au moment de marcher contre le petit Gibraltar; mais, le 20 +novembre, des représentants du peuple allèrent la visiter. Les +canonniers leur dirent qu'elle était terminée depuis huit jours, et +qu'on ne s'en servait pas, quoiqu'elle dût faire un bon effet. Sans +autre explication, les représentants ordonnent de commencer le feu, et +aussitôt les canonniers pleins de joie font un feu roulant. + +Le général O'Hara, qui commandait l'armée combinée dans Toulon, fut +étrangement surpris de l'établissement d'une batterie si considérable, +près d'un fort de l'importance de Malbosquet, et il donna des ordres +pour faire une sortie à la pointe du jour. La batterie était placée au +centre de la gauche de l'armée; les troupes, dans cette partie, +montaient à environ 6,000 hommes: elles occupaient la ligne du fort +Rouge au Malbosquet, et étaient disposées de manière à empêcher toute +communication individuelle; mais trop disséminées partout, elles ne +pouvaient faire de résistance nulle part. + +Une heure avant le jour, le général O'Hara sort de la place avec 6,000 +hommes; il ne rencontre pas d'obstacle, ses tirailleurs seulement +sont engagés, et les pièces de la batterie sont enclouées. + +La générale bat au quartier-général; Dugommier s'empresse de rallier +ses troupes: en même temps, le commandant de l'artillerie se rend sur +un mamelon, en arrière de la batterie, et sur lequel il avait établi +un dépôt de munitions. La communication de ce mamelon avec la batterie +était assurée au moyen d'un boyau qui suppléait à la tranchée. De là +voyant que les ennemis s'étaient formés à la droite et à la gauche de +la batterie, il conçut l'idée de conduire, par le boyau, un bataillon +qui était près de lui. En effet, il débouche, par ce moyen, sans être +vu, au milieu des broussailles, près de la batterie, et fait aussitôt +feu sur les Anglais. Ceux-ci sont tellement surpris qu'ils croient que +ce sont les troupes de leur droite qui se trompent et qui tirent sur +celles de leur gauche. Le général O'Hara lui-même s'avance vers les +Français, pour faire cesser cette erreur: aussitôt il est blessé d'un +coup de fusil à la main. Un sergent le saisit et l'entraîne prisonnier +dans ce boyau; de sorte que le général en chef anglais disparaît, sans +que les troupes anglaises sachent ce qu'il est devenu. + +Pendant ce temps, Dugommier, avec les troupes qu'il avait ralliées, +s'était placé entre la ville et la batterie: ce mouvement acheva de +déconcerter les ennemis qui firent à l'instant leur retraite. Ils +furent poussés vivement jusqu'aux portes de la place où ils rentrèrent +dans la plus grande confusion, et sans savoir encore le sort de leur +général en chef. Dugommier fut légèrement blessé dans cette affaire. +Un bataillon de volontaires de l'Isère s'y distingua. + +Le général Cartaux avait commencé le siège; mais le comité de salut +public s'était vu obligé de lui ôter ce commandement. Cet homme qui, +de peintre, était devenu adjudant dans les troupes parisiennes, avait +ensuite été employé à l'armée; ayant été heureux contre les +Marseillais, les députés de la montagne l'avaient fait nommer dans le +même jour général de brigade et général de division. Il était +très-ignorant, nullement militaire; du reste il n'était pas méchant et +n'avait point fait de mal à Marseille, lors de la prise de cette +ville. + +Le général Doppet avait succédé à Cartaux: il était savoyard, médecin +et méchant; son esprit ne se fondait que sur des dénonciations. Il +était ennemi déclaré de tout ce qui avait des talents. Il n'avait +aucune idée de la guerre, et n'était rien moins que brave. Cependant +ce Doppet, par un singulier hasard, faillit prendre Toulon, 48 heures +après son arrivée. Un bataillon de la Côte-d'Or et un bataillon du +régiment de Bourgogne étant de tranchée contre le petit Gibraltar, +eurent un homme pris par une compagnie espagnole de garde à la +redoute; ils le virent maltraiter, bâtonner, et en même temps les +Espagnols les insultèrent par des cris et par des gestes indécents. +Furieux, les Français courent aux armes; ils engagent une vive +fusillade et marchent contre la redoute. + +Le commandant d'artillerie se rend aussitôt chez le général en chef +qui ignorait lui-même ce que c'était; ils vont au galop sur le +terrain, et là, voyant ce qui se passait, Napoléon engagea le général +à appuyer cette attaque, attendu qu'ils n'en coûterait pas plus de +marcher en avant que de se retirer. Le général ordonna donc que toutes +les réserves se missent en mouvement: tout s'ébranla, Napoléon marcha +à la tête; malheureusement un aide-de-camp est tué aux côtés du +général en chef. La peur s'empare du général, il fait battre la +retraite sur tous les points, et rappelle ses troupes au moment où les +grenadiers, après avoir repoussé les tirailleurs ennemis, parvenaient +à la gorge de la redoute et allaient s'en rendre maîtres. Les soldats +furent indignés; ils se plaignirent qu'on leur envoyait +des.......peintres et des médecins pour les commander. Le comité de +salut public rappela Doppet et sentit enfin la nécessité d'y envoyer +un militaire; il envoya Dugommier, officier de 50 ans de service, +couvert de blessures et brave comme son épée. + +L'ennemi recevait tous les jours des renforts dans la place: le public +voyait avec peine la direction des travaux du siège. On ne concevait +pas pourquoi tous les efforts se portaient contre le petit Gibraltar, +tout l'opposé de la place. On n'en est encore qu'à assiéger un fort +qui n'entre pas dans le système permanent de la défense de la place, +disait-on dans tout le pays, ensuite il faudra prendre Malbosquet et +ouvrir la tranchée contre la ville. Toutes les sociétés populaires +faisaient dénonciations sur dénonciations à ce sujet. La Provence se +plaignit de la longueur du siège. La disette s'y faisait vivement +sentir; elle devint même telle qu'ayant perdu l'espoir de la prompte +reddition de Toulon, Fréron et Barras, saisis de terreur, écrivirent +de Marseille, à la convention, pour l'engager à délibérer, s'il ne +vaudrait pas mieux que l'armée levât le siège et repassât la Durance, +manoeuvre qui avait été faite par François Ier, lors de l'invasion de +Charles-Quint. Il se retira derrière la Durance; l'ennemi ravagea la +Provence; et, quand la famine força ce dernier à la retraite, il le +fit attaquer vigoureusement. + +Les représentants disaient qu'en évacuant la Provence, les Anglais +seraient obligés de la nourrir, et qu'après la récolte on reprendrait +avantageusement l'offensive avec une armée bien entière et bien +reposée. «C'était même indispensable, disaient-ils: car enfin, après +quatre mois, Toulon n'est pas encore attaqué; et l'ennemi recevant +toujours des renforts, il est à craindre que nous ne soyons obligés de +faire précipitamment, et en déroute, ce que nous pouvons en ce moment +opérer en règle et avec ordre.» + +Mais peu de jours après que la lettre fut parvenue à la convention, +Toulon fut pris. Elle fut alors désavouée par ces représentants comme +apocryphe. Ce fut à tort; car cette lettre était vraie et donnait une +juste idée de l'opinion que l'on avait de la mauvaise issue du siège, +et des embarras qui existaient en Provence. Dugommier s'était décidé à +faire une attaque décisive sur le petit Gibraltar. Le commandant de +l'artillerie y fit jeter 7 à 8,000 bombes, pendant qu'une trentaine de +pièces de 24 en rasaient la défense. + +Le 18 décembre, à quatre heures du soir, les troupes s'ébranlent de +leurs camps et se dirigent sur le village de la Seine; le projet +était d'attaquer à minuit, afin d'éviter le feu du fort et des +redoutes intermédiaires. Au moment où tout est prêt, les représentants +du peuple convoquent un conseil pour délibérer s'il faut attaquer ou +non: soit qu'ils craignissent l'issue de cette attaque, et voulussent +en rejeter toute la responsabilité sur le général Dugommier; soit +qu'ils se fussent laissés gagner par les raisons de beaucoup +d'officiers qui jugeaient cette entreprise impossible, surtout par le +temps affreux qu'il faisait, la pluie tombait par torrents. + +Dugommier et le commandant d'artillerie se rient de ces craintes: deux +colonnes sont formées, et l'on marche à l'ennemi. + +Les coalisés, pour éviter l'effet des bombes et des boulets qui +foudroyaient le fort, avaient l'habitude de se tenir à une certaine +distance en arrière. Les Français espéraient arriver aux ouvrages +avant eux; mais les ennemis avaient établi en avant du fort une +nombreuse ligne de tirailleurs, et la fusillade s'étant engagée au +pied même de la montagne, les troupes accoururent à la défense du +fort, dont le feu devint des plus vifs. La mitraille pleuvait partout. +Enfin, après une attaque extrêmement chaude, Dugommier qui, selon sa +coutume, marchait à la tête de la 1re colonne, fut obligé de céder. +Désolé, il s'écrie, _Je suis perdu_. + +En effet, dans ces temps, il fallait des succès: l'échafaud attendait +le général malheureux. + +Cependant la canonnade et la fusillade duraient toujours. Muiron, +capitaine d'artillerie, jeune homme plein de bravoure et de moyens, et +qui était l'adjoint du commandant d'artillerie, est détaché avec un +bataillon de chasseurs et soutenu par la 2e colonne qui le suit à +portée de fusil. Il connaissait parfaitement la position, et il +profita si bien des sinuosités du terrain, qu'il gravit la montagne +avec sa troupe, sans presque éprouver de perte: il débouche au pied du +fort, s'élance par une embrasure; son bataillon le suit, et le fort +est pris! + +Tous les canonniers anglais ou espagnols sont tués sur leurs pièces, +et Muiron est blessé grièvement d'un coup de pique par un Anglais. + +Maîtres du fort, les Français tournent aussitôt les pièces contre +l'ennemi. + +Dugommier était déja depuis trois heures dans la redoute, lorsque les +représentants du peuple vinrent, le sabre à la main, combler d'éloges +les troupes qui l'occupaient. (Ceci dément positivement les relations +du temps, qui, à tort, disent que les représentants marchaient à la +tête des colonnes.) + +A la pointe du jour, on marcha sur Balagnier et l'Éguillette. Les +ennemis avaient déja évacué ces deux positions. Les pièces de 24 et +les mortiers furent mis en mouvement, pour armer ces batteries d'où +l'on espérait canonner la flotte combinée avant midi; mais le +commandant d'artillerie jugea impossible de s'y établir. Elles étaient +en pierre, et les ingénieurs qui les avaient construites avaient +commis la faute de placer à leur gorge une grosse tour en maçonnerie, +si près des plates-formes que tous les boulets qui l'auraient frappée +seraient retombés sur les canonniers ainsi que les éclats et les +débris. On plaça des bouches à feu sur les hauteurs, derrière les +batteries. Elles ne purent commencer leur feu que le lendemain; mais +l'amiral Anglais Hood n'eut pas plutôt vu les Français maîtres de ces +positions, qu'il fit le signal de lever l'ancre et de quitter les +rades. + +Cet amiral se rendit à Toulon, pour faire connaître qu'il ne fallait +pas perdre un moment et gagner au plutôt la haute mer. Le temps était +sombre, couvert de nuages, et tout annonçait l'arrivée prochaine du +vent d'Olliibech, terrible dans cette saison. Le conseil des coalisés +se réunit aussitôt, et, après une mûre délibération, les membres +tombèrent d'accord que Toulon n'était plus tenable. On se hâta de +prendre toutes les mesures, tant pour l'embarquement que pour brûler +ou couler les vaisseaux français qu'on ne pouvait pas emmener, et +incendier les établissements de la marine. Enfin, on prévint les +habitants que tous ceux qui voudraient quitter la ville pourraient +s'embarquer à bord des flottes anglaise et espagnole. + +A l'annonce de ce désastre, on se peindrait difficilement +l'étonnement, la confusion, le désordre de la garnison et de cette +malheureuse population, qui, peu d'heures auparavant, en considérant +la grande distance où les assiégeants étaient de la place, le peu de +progrès du siège depuis quatre mois, et l'arrivée prochaine des +renforts, s'attendaient à faire lever le siège et même à envahir la +Provence. + +Dans la nuit les Anglais firent sauter le fort Poné; une heure après, +on vit en feu une partie de l'escadre française; neuf vaisseaux de 74 +et quatre frégates ou corvettes devinrent la proie des flammes. + +Le tourbillon de flammes et de fumée qui sortait de l'arsenal, +ressemblait à l'éruption d'un volcan, et les treize vaisseaux qui +brûlaient dans la rade, à treize magnifiques feux d'artifice. Le feu +dessinait les mâts et la forme des vaisseaux; il dura plusieurs heures +et présentait un spectacle unique. Les Français avaient l'ame déchirée +en voyant se consumer, en si peu de temps, d'aussi grandes ressources +et tant de richesses. On craignit un instant que les Anglais ne +fissent sauter le fort la Malgue. Il paraît qu'ils n'en ont point eu +le temps. + +Le commandant de l'artillerie se rendit à Malbosquet. Ce fort était +déja évacué. Il fit venir l'artillerie de campagne, pour balayer +sur-le-champ les remparts de la place, et accroître le désordre en +jetant des obus sur le port, jusqu'à ce que les mortiers qui +arrivaient sur leurs caissons, fussent mis en batterie et pussent +envoyer des bombes dans la même direction. + +Le général Lapoype, de son côté, se porta contre le fort Pharaon que +l'ennemi évacuait, et s'en empara. Pendant tout ce temps les batteries +de l'Éguillette et de Balagnier ne cessaient de faire un feu des plus +vifs sur la rade. Plusieurs vaisseaux anglais éprouvèrent de notables +avaries, et un assez grand nombre d'embarcations chargées de troupes +furent coulées. Les batteries tirèrent toute la nuit, et à la pointe +du jour on distingua la flotte anglaise hors la rade. Sur les neuf +heures du matin, il s'éleva un très-grand vent d'Olliibech; les +vaisseaux anglais furent obligés de chercher un refuge aux îles +d'Hyères. + +Plusieurs milliers de familles toulonnaises avaient suivi les Anglais, +de sorte que les tribunaux révolutionnaires ne trouvèrent que peu de +coupables dans la ville: tous les principaux en étaient partis. +Néanmoins, dans la première quinzaine, plus de cent malheureux furent +fusillés. + +Depuis, des ordres de la convention arrivèrent pour démolir les +maisons de Toulon; l'absurdité de cette mesure n'en arrêta pas +l'exécution: on en démolit plusieurs qu'on fut obligé de rebâtir +après. + +Pendant le siège de Toulon, l'armée d'Italie avait été attaquée sur le +Var. Les Piémontais avaient voulu essayer d'entrer en Provence: ils +s'étaient approchés d'Entrevaux; mais, ayant été battus à Gillette, +ils se mirent en retraite et rentrèrent dans leurs lignes. + +La nouvelle de la prise de Toulon fit d'autant plus d'effet en +Provence et dans toute la France, qu'elle était inattendue et presque +inespérée. + +Ce fut là que commença la réputation de Napoléon. Il fut alors fait +général de brigade d'artillerie, et nommé au commandement de cette +arme à l'armée d'Italie. Le général Dugommier venait d'être nommé +commandant en chef de l'armée des Pyrénées-Orientales. + + +§ VI. + +Avant de se rendre à l'armée d'Italie, Napoléon arma les côtes de la +Provence et les îles d'Hyères, aussitôt après leur évacuation par les +Anglais. + +On n'a en France aucun principe fixe sur l'armement des côtes. Ce qui +donne lieu à des discussions perpétuelles, entre les officiers +d'artillerie et les autorités locales; celles-ci en voudraient +partout, les officiers d'artillerie en voudraient trop peu. + +Il n'y a pas de règles certaines sur le tracé des batteries de côtes. +On établit des magasins à poudre et des corps-de-garde dans de +mauvaises positions; ils sont souvent mal construits, quoique coûtant +beaucoup, exigent de fréquentes réparations, sont inutiles à la +défense, et ne durent qu'une ou deux campagnes. On construit des +fourneaux à reverbère, on établit des grils à rougir les boulets, sans +discernement; on les place dans des positions où, pendant le feu, il +est impossible aux canonniers de les approcher sans danger, etc., etc. + +On doit distinguer trois espèces de batteries de côtes, savoir: 1º +celles destinées à défendre l'entrée d'un grand port et à protéger des +escadres de guerre; + +2º Celles destinées à protéger l'entrée d'un port marchand, des +rades, des mouillages et l'arrivage des convois marchands; + +3º Celles établies sur les extrémités des promontoires pour favoriser +le cabotage et défendre un débarquement sur une plage. + +Les batteries de la première classe doivent être armées d'un grand +nombre de bouches à feu. Elles doivent avoir leur gorge fermée par une +tour (1er modèle), capable de contenir sur sa plate-forme quatre +pièces de campagne, ou caronades de vingt-quatre; et dans son +intérieur, un logement pour 60 hommes, et les vivres nécessaires pour +douze à quinze jours, ainsi que l'approvisionnement en poudre pour les +bouches à feu. De semblables tours ont été construites pour soixante +mille francs; et, comme on le voit, elles remplacent le magasin à +poudre, le corps-de-garde, et le magasin des vivres. Il y a donc +économie. Les batteries défendues par de pareilles tours se trouvent à +l'abri d'un coup de main, et ne craignent point un débarquement de +plusieurs milliers d'hommes qui les auraient tournées. Ces batteries +doivent avoir un fourneau ou un gril à rougir les boulets: mais ce +fourneau ou ce gril ne doivent point être placés au centre de la +batterie et en arrière des plates-formes; car c'est là que frappent +tous les projectiles ennemis. Il faut placer les fourneaux à +reverbère ou les grils contre l'épaulement, en augmentant à cet effet +la ligne de la batterie: dans cette position on est à l'abri des +boulets ennemis, et l'on peut faire le service avec sûreté. Le service +du tir à boulets rouges est par lui-même dangereux, pénible et +difficile; les canonniers y répugnent tant, que pour peu qu'il y ait +encore d'autres dangers, ils y renoncent et ne tirent qu'à boulets +froids. La tour à la gorge doit être éloignée de trente à quarante +toises au moins des plates-formes, afin que les éclats et les boulets +qui la frappent, ne retombent pas sur la plate-forme. + +Les batteries de la deuxième espèce doivent, comme celles de la +première, avoir à leur gorge une tour en maçonnerie (2e modèle), ne +contenant sur la plate-forme que deux pièces de campagne ou caronades +de dix-huit, et ayant dans son intérieur des magasins et des logements +pour 25 à 30 hommes. On en a construit pour 40,000 francs. Les +batteries de la seconde espèce n'ont pas besoin d'être armées de +beaucoup de bouches à feu. Elles sont rarement susceptibles d'être +attaquées. Quelque intérêt que l'ennemi ait à les prendre, il +n'emploiera jamais autant de moyens ni autant d'opiniâtreté que pour +prendre des bâtiments de guerre. + +Enfin, les batteries de la troisième classe doivent être armées de peu +de pièces. Dans de semblables batteries, un gril est inutile; car +aucun bâtiment ne viendra s'exposer assez long-temps à son feu, pour +que l'on puisse en faire usage: une tour à la gorge est nécessaire +comme aux deux premières classes; mais moins grande, et de troisième +modèle, n'ayant qu'un canon ou caronade de douze sur la plate-forme. +Une pareille tour peut résister à toute attaque de vive force; on en a +fait pour 6,000 francs; elles remplacent, comme les autres, le magasin +à poudre, le corps-de-garde, et ces tours de troisième espèce n'ont ni +contre-coupe ni chemin couvert. + +Lorsque ce systême sera établi sur toutes les côtes de l'empire, il +n'y aura plus de discussions à chaque guerre sur la nature de +l'armement. + +En temps de paix, on opérera un prompt désarmement en entrant les +affûts dans les tours; ce qui évitera des frais considérables de +transport. On a l'habitude aujourd'hui de ramener les affûts dans les +arsenaux. D'après la nouvelle méthode, le réarmement peut être aussi +rapide que les besoins peuvent l'exiger. + +C'est faute de classer ainsi les batteries de côtes d'après leur but, +que l'on voit des batteries de cinq à six pièces pour protéger le +cabotage; on en voit d'autres destinées à protéger le mouillage +accidentel de bâtiments marchands, armées comme s'il était question de +protéger une escadre de guerre. + +La première dépense de l'armement des côtes, d'après ces principes, +serait compensée bien au-delà par l'économie qui en résulterait, tant +par la durée des affûts qui en serait beaucoup augmentée, que par la +non-construction et l'entretien des magasins à poudre et des +corps-de-garde. + +L'artillerie a construit les affûts de côtes de manière à ne pouvoir +tirer que sous l'angle de 17°; elle a eu raison. Il ne fallait pas +mettre les canonniers à même de tirer trop loin, ce qui abîme l'affût +sans produire un grand effet. Cela a constamment donné lieu à des +réclamations qui ont jeté l'alarme; c'est à cela qu'on doit la plupart +des plaintes contre la poudre, la portée de nos pièces, etc. Les +boulets des vaisseaux arrivaient, et les nôtres n'arrivaient pas aux +vaisseaux. Mais cela vient de ce que les canons des vaisseaux peuvent +tirer sur les affûts marins à 25°. Cet angle, combiné avec celui que +donne souvent la bande des bâtiments, en produit quelquefois un de 30 +à 40°. Le général d'artillerie, chargé de réarmer les côtes de la +Méditerranée, voyant que les officiers d'artillerie étaient dénoncés +partout, parce que les boulets français n'allaient pas si loin que +ceux des Anglais, prit le parti de faire disposer quelques affûts de +côte pour tirer à 43°; de sorte que s'il arrivait une dénonciation, on +prouvait, à l'instant, que la poudre et la portée des boulets étaient +aussi bonnes que celles des Anglais. Mais ces affûts, ainsi disposés, +sont bien plutôt hors de service que ceux qui tirent à 17°. Il n'en +faut faire usage que dans les batteries qui défendent des mouillages +éloignés de plus de 1,500 toises. Un vaisseau ne mouille jamais là où +il peut tomber des boulets à son bord. Les mortiers que M. de +Gribeauval a fait couler, n'ont qu'une faible portée, parce qu'on la +trouvait suffisante pour bombarder les places, et qu'avec une plus +grande portée le tir devient trop incertain. Il se présente pourtant +des circonstances où les mortiers à grande portée sont utiles. La rade +d'Hyères, par exemple, a un mouillage éloigné de 1,800 toises de la +côte, et est par conséquent hors de portée des pièces sur affûts de +côte ordinaire, des mortiers à la Gomer, et de ceux de dix pouces. +L'ennemi a donc pu impunément mouiller dans cette rade sans y être +inquiété; mais, aussitôt qu'on eut placé aux batteries quelques +pièces de 24 ou de 36 sur affût, à 43°, et des mortiers à la +Villantroys, ou de ceux de Séville qui envoient des bombes à deux +mille cinq cents et trois mille toises, les ennemis cessèrent de +mouiller dans cette rade. Il en est de même du golfe de la Spezzia; +les ennemis pourraient, sans rien craindre, mouiller au milieu de ce +golfe, si les batteries des côtes n'étaient pas armées ainsi qu'on +vient de l'indiquer. + +Ces principes ont reçu, depuis, les plus grands développements, et ont +été appliqués en grand, principalement pour défendre de grandes +rivières, comme l'Escaut, la Gironde, les rades foraines de Brest, de +l'île d'Aix, etc. Ces principes ne sont point contraires à ceux de +l'artillerie de M. de Gribeauval; car il sera toujours vrai que +l'artillerie est de mauvais service, quand elle tire trop loin; elle +fait peu d'effet, et a l'inconvénient de briser les affûts, les +plates-formes, et les pièces même. Notre métal n'a pas assez de +ténacité pour résister long-temps à une explosion de vingt à trente +livres de poudre. + + +§ VII. + +Napoléon se rendit aux Bouches-du-Rhône, d'où il commença sa tournée +pour l'armement des côtes de la Méditerranée. Il eut dans toutes les +villes de vives discussions avec les autorités et les sociétés +populaires; elles auraient voulu voir des batteries établies à chaque +village, à chaque hameau situé sur le bord de la mer. + +Le fond du golfe de Lyon était considéré par les navigateurs de la +Méditerranée comme une mer impraticable; mais les Anglais ont changé +ces idées. On les a vus mouiller à l'embouchure du Rhône, et s'y tenir +par les plus gros temps. Ce mouillage les mettait à même de profiter +du fleuve pour faire de l'eau. Le mouillage du Buc est bon, il est +défendu par un petit château. La passe est très-étroite; mais les +vaisseaux de guerre peuvent y entrer. + +Lorsque le canal d'Arles sera terminé, le Buc sera le port du Rhône, +et fera éviter la barre qui est difficile, n'ayant que sept pieds +d'eau; ce qui fait qu'il n'y passe que des allèges qui naviguent mal +et ne vont que vent arrière. Le canal d'Arles mettra Marseille, +Toulon, l'armée d'Italie, en communication régulière avec Lyon, Paris, +Strasbourg. Le Buc est destiné à être dans la Méditerranée le port de +construction des vaisseaux de guerre, comme Toulon et la Spezzia sont +des ports d'armement et de désarmement. + +Depuis le Buc jusqu'à Marseille, il n'y a que de petites batteries +pour protéger le cabotage, et de petites anses où des chaloupes +seulement peuvent mouiller. + +A Marseille, le vrai mouillage est à l'Istac. Le général d'artillerie +y fit construire deux fortes batteries, armées chacune de huit pièces. +Elles furent placées de manière à pouvoir appuyer fortement les deux +ailes d'une ligne d'embossage: elles n'ont jamais servi; mais dans +l'infériorité où se trouvaient nos forces de mer, il était utile +d'assurer la protection de ce mouillage. Le port de Marseille ne peut +recevoir que des frégates, et les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas +l'assurent suffisamment. De Marseille à Toulon, il n'y a que des +batteries de la troisième espèce, hormis celles qui protègent les +petits ports et mouillages de Cain, la Ciotat, Bandolle, qui sont de +la deuxième. Une tour est nécessaire sur la petite île en avant de la +Ciotat. + +La défense de Toulon est de la plus haute importance: c'est là où il +ne faut rien épargner. La rade est défendue par les batteries du cap +Cepé et du cap Brun. Il était d'usage d'avoir beaucoup de batteries à +la presqu'île de Cepé; ce qui avait le grand inconvénient, dans le cas +où, à la suite d'un débarquement, l'ennemi s'emparerait brusquement de +cette presqu'île, de lui permettre d'en employer les batteries contre +notre escadre mouillée dans la rade. Cette considération a fait +prendre la résolution de n'avoir au cap Cepé qu'une seule batterie, +protégée par un fort appuyé à la croix des signaux: en sorte que +l'ennemi, maître de la presqu'île, n'aurait pas en son pouvoir la +batterie qui défend l'entrée de la rade: cette batterie fut armée de +trente bouches à feu. De tout temps il a fallu, pour rassurer les +officiers de marine, avoir un camp dans la presqu'île, au lieu que +désormais avec la seule garnison de la batterie on est à l'abri de +toute crainte. + +La batterie du cap Brun est dominée par la hauteur qui se trouve à six +cents toises du fort la Malgue. Ce qui fait que l'ennemi, qui aurait +débarqué aux îles d'Hyères, pourrait s'emparer de la batterie malgré +le fort la Malgue, et fermer ainsi les rades. + +Le fort la Malgue aurait dû être placé sur la hauteur dite du cap +Brun. Il serait, il est vrai, plus éloigné de la place de six cents +toises; mais il protégerait le cap qui ferme la rade: d'ailleurs, il +aurait une force double, placé sur ce point culminant. Une redoute de +cent cinquante mille francs aurait été suffisante sur l'emplacement +actuel du fort la Malgue. + +Les batteries de l'Éguillette et de Balagnier défendent la petite +rade, et sont défendues par les hauteurs du Cair où était situé le +petit Gibraltar. L'ennemi, en s'emparant de ces hauteurs, aurait pu +brûler l'escadre française en rade, même en négligeant la presqu'île +de Cepé; aussi était-il d'usage de placer là un deuxième camp. On a +établi sur ce promontoire une redoute (modèle no 1) d'un million, qui, +avec deux ou trois cents hommes de garnison, en assure la possession. + +Les batteries de la grande tour, opposées à Balagnier et l'Éguillette, +se trouvent dominées par le fort la Malgue. + +Pour empêcher l'ennemi de mouiller dans la rade d'Hyères, il faut des +mortiers dits à la Villantroys qui lancent leurs projectiles à deux +mille cinq cents toises au moins, ainsi que des pièces sur affût de +43°. Le mouillage est éloigné de deux mille trois cents toises de +toutes côtes; avant que les batteries de ces rades ne fussent ainsi +armées, les Anglais y mouillaient constamment. Des îles d'Hyères à +Saint-Tropez, toutes les batteries sont de la troisième espèce ou +seulement destinées à protéger les caboteurs. Saint-Tropez doit être +considéré comme batterie de la deuxième espèce. Fréjus et Juan offrent +des mouillages à des escadres de guerre; il était nécessaire d'y +établir des batteries de la première espèce. + +Le golfe Juan qui touche à Antibes, est la meilleure rade des côtes de +Provence depuis Toulon. On y a vu des escadres de douze vaisseaux, +bloquées par des escadres anglaises supérieures, y rester en sûreté +sous la protection des batteries que le général d'artillerie avait +fait construire. Le mouillage d'Antibes et de Nice ne doit être +défendu que par des batteries de la deuxième espèce. Villefranche a +une excellente rade, capable de recevoir de grandes escadres. Elle fut +armée avec des batteries de la première espèce. Aucune escadre n'a +jamais été dans le cas de s'y refugier; mais tout avait été disposé +pour y assurer une bonne protection. De Nice à Vado, ce qui fait la +distance d'une trentaine de lieues, il n'y a que des batteries de la +troisième espèce. Vado est une rade qui, quoique médiocre, est +regardée comme la quatrième dans cette partie de la Méditerranée: on y +avait élevé de fortes batteries. + +De là à Gênes, il n'y a que des batteries pour la protection du +cabotage. + +Gênes est un port médiocre; il peut cependant servir de refuge à +quelques vaisseaux. On avait projeté de faire une nouvelle levée pour +rendre le mouillage plus sûr. + + +§ VIII. + +Napoléon joignit à Nice le quartier-général de l'armée d'Italie, en +mars 1794. Elle était alors commandée par le général Dumerbion, vieil +et brave officier, qui avait été dix ans capitaine de grenadiers, dans +les troupes de ligne. Il avait des connaissances; mais la goutte le +retenait au lit, la moitié du temps: il avait fait la guerre entre le +Var et la Roya, et connaissait parfaitement toutes les positions des +montagnes qui couvraient Nice. + +Le nouveau général d'artillerie alla visiter tous les avant-postes, et +reconnaître la ligne occupée par l'armée. Il est du devoir d'un +général d'artillerie de connaître l'ensemble des opérations de +l'armée, étant obligé de fournir les divisions d'armes et de +munitions. Ses relations avec les commandants d'artillerie, dans +chacune d'elles, le mettent au courant de tous les mouvements, et la +conduite de son grand parc dépend de ces renseignements. + +Au retour de cette tournée, il remit au général Dumerbion un mémoire +sur l'attaque malheureuse du général Brunet, sur les moyens de prendre +Saorgio, et de rejeter l'ennemi au delà des grandes Alpes, en +s'emparant du col de Tende. Si l'on réussissait à se porter ainsi sur +la chaîne supérieure des Alpes, on aurait des positions inexpugnables, +qui, n'exigeant que peu de monde pour leur défense, rendraient +disponibles beaucoup de troupes. + +Ces idées, développées devant un conseil où siégeaient Robespierre +jeune et Ricord, représentants du peuple, furent adoptées sans aucune +opposition. Depuis la prise de Toulon, la réputation du général +d'artillerie accréditait suffisamment ses projets. + +Le territoire de Nice est compris entre le Var et la Roya. La chaussée +de Nice à Turin qui passe à Saorgio ne suit aucune vallée; elle passe +à travers les collines et les montagnes. La vallée du col de Tende est +la Roya. Cette rivière prend sa source dans le col même, et descend à +la mer près de Vintimille; elle offre des débouchés. + +La Nervia prenant sa source près de Montjove, plus bas que Saorgio et +que le col Ardente, ne descend pas de la haute chaîne des Alpes, non +plus que le Taggio, dont la source est entre Triola et le col Ardente. + + +§ IX. + +Le 8 avril, en conséquence des plans du général d'artillerie, une +partie de l'armée, sous les ordres du général Masséna (le général +Dumerbion étant retenu au lit par un accès de goutte), filant le long +de la corniche, par Menton, passa la Roya. Elle se divisa en quatre +colonnes: la première remonta la Roya; la deuxième, la Nervia; la +troisième, le Taggio; la quatrième se dirigea sur Oneille. + +La colonne d'Oneille rencontra un corps autrichien et piémontais, sur +les hauteurs de Sainte-Agathe, le battit et le repoussa: dans ce +combat, le général de brigade Brûlé fut tué. Le quartier-général fut +porté à Oneille, et on mit sur-le-champ des troupes en marche, pour +s'emparer de Loano. + +D'Oneille, les troupes françaises marchèrent aux sources du Tanaro, +battirent les ennemis sur les hauteurs de Ponte-Dinave, s'emparèrent +du château d'Orméa, où elles firent 400 prisonniers; elles entrèrent à +Garezzio, et se trouvèrent maîtresses de la chaussée qui conduit de +Garezzio à Turin. On communiqua avec Loano par Bardinetto et le petit +Saint-Bernard. + +Cependant le mouvement des trois colonnes qui avaient suivi les +vallées de la Roya, du Taggio, et de la Nervia, et celui des troupes +qui avaient débouché en Piémont par les sources du Tanaro, répandirent +de justes alarmes à la cour de Sardaigne. L'armée piémontaise, +occupant les camps appuyés à Saorgio, allait être coupée: elle pouvait +être prise, et la perte d'une armée piémontaise de 20,000 hommes eût +entraîné celle de la monarchie. L'armée piémontaise se hâta donc +d'abandonner ces fameuses positions qui avaient été arrosées de tant +de sang, et où les troupes piémontaises avaient acquis quelque gloire. +Saorgio fut aussitôt investie, et cette place capitula. Le 29 avril, +les troupes piémontaises vinrent occuper le col de Tende; mais elles +n'y restèrent pas long-temps: le 7 mai, après une attaque très-vive, +elles en furent chassées. Ainsi tomba au pouvoir des Français toute la +crête supérieure des Alpes. + + +§ X. + +La ligne de l'armée française fut établie ainsi: la droite était +appuyée à Loano; ensuite la ligne passait à San-Bardinetto, et le +petit Saint-Bernard, dominait le Tanaro, traversait la vallée, +arrivait au col de Terme qui domine les sources du Tanaro, sur la +gauche, au-delà d'Orméa; de là elle arrivait, par la crête supérieure +des Alpes, au col de Tende. La ligne continuait sur le col supérieur +qui domine la vallée de Lastrera, et venait appuyer la gauche à la +droite de l'armée des Alpes, au camp de Tormes. + +Le résultat de ces manoeuvres avait mis au pouvoir de l'armée +d'Italie, plus de soixante bouches à feu. Saorgio avait été trouvée +bien approvisionnée en vivres et munitions de toute espèce: c'était le +dépôt principal de toute l'armée piémontaise. + +Le roi de Sardaigne fit juger et passer par les armes le commandant de +Saorgio: il fit bien. Ce commandant pouvait se défendre encore douze +ou quinze jours. Il est vrai que le résultat eût été le même; car les +Piémontais ne pouvaient le secourir. Mais, à la guerre, un commandant +de place n'est pas juge des évènements; il doit défendre la place +jusqu'à la dernière heure; il mérite la mort quand il la rend un +moment plus tôt qu'il n'y est obligé. L'armée française resta dans ces +positions jusqu'en septembre, que l'on apprit à Nice qu'un corps +considérable d'Autrichiens se portait sur la Bormida: alors le général +Dumerbion mit en mouvement l'armée, pour aller reconnaître l'armée +autrichienne, et s'emparer de ses magasins que l'on disait avoir été +avancés jusqu'à Cairo. Les représentants Albitte et Salicetti +accompagnaient l'armée française: le général, commandant de +l'artillerie, dirigeait les opérations; ce qui le sauva de comparaître +à la barre de la convention. + + +§ XI. + +Napoléon, faisant son inspection à Marseille, fut interpelé par le +représentant..........., qui lui fit connaître que les sociétés +populaires voulaient piller les magasins à poudre. Le général +d'artillerie lui remit un plan pour construire une petite muraille +crénelée sur les ruines des forts Saint-Jacques et Saint-Nicolas: ces +deux forts avaient été démolis par les Marseillais, au commencement de +la révolution. C'était un objet de peu de dépense; quelques mois +après, il y eut un décret qui appela à la barre de la convention le +commandant d'artillerie de Marseille, comme ayant présenté un projet +de rétablir les forts Saint-Jacques et Saint-Nicolas, contre les +patriotes. + +Le décret désignait le commandant d'artillerie de Marseille, et +Napoléon était général d'artillerie de l'armée d'Italie. Le colonel +Sugny, que cela regardait textuellement, se rendit, suivant la lettre +du décret, à Paris. + +Arrivé à la barre, il prouva que le plan et les mémoires n'étaient pas +de sa main, et que cette affaire lui était étrangère: le tout +s'éclaircit, et l'on revint à Napoléon; mais les représentants près de +l'armée d'Italie, qui avaient besoin de lui pour la direction des +affaires de cette armée, écrivirent à Paris, et donnèrent des +explications à la convention, qui s'en contenta. + + +§ XII. + +Les Français se rendirent de Loano à Bardinetto, où l'on passa les +gorges de la Bormida; et, le 26 septembre, ils vinrent sur Balestrino, +d'où ils descendirent sur Cairo ou le Cair. On rencontra alors un +corps de 12 à 15,000 Autrichiens manoeuvrant dans la plaine, et qui, à +la vue de l'armée française, se mit aussitôt en retraite et se porta +sur Dego. Les Français l'y attaquèrent bientôt; et après un combat +d'arrière-garde, où les Autrichiens perdirent quelques prisonniers, +ceux-ci se retirèrent sur Acqui. Maîtres de Dego, les Français +s'arrêtèrent; leur but était atteint: ils avaient pris plusieurs +magasins et reconnu que l'on n'avait rien à craindre de l'expédition +des Autrichiens. La marche des Français jeta l'alarme dans toute +l'Italie. L'armée revint sur Savone, en traversant Montenotte +supérieure et Montenotte inférieure. + +La droite de l'armée fut portée de Loano sur les hauteurs de Vado, +afin de rester maîtresse de cette rade qui est la meilleure et la plus +importante qui soit dans ces mers, et d'empêcher les corsaires anglais +d'y venir mouiller. La ligne de l'armée française passait alors par +Settipani, Melogno, Saint-Jacques, et gagnait Bardinetto et le col de +Tende. + +Le reste de l'année 1794 se passa à mettre en état de défense les +positions occupées par l'armée, principalement Vado. La connaissance +que Napoléon acquit, dans ces circonstances, de toutes les positions +de Montenotte, lui fut bientôt utile, lorsqu'il vint commander en chef +la même armée, et lui permit de faire la manoeuvre hardie qui lui +valut les succès de la bataille de Montenotte, à l'ouverture de la +campagne d'Italie, en 1796. Au mois de mai 1795, Napoléon quitta le +commandement de l'armée d'Italie, et se rendit à Paris: il avait été +placé sur la liste des généraux destinés à servir dans l'armée de la +Vendée. On lui avait donné le commandement d'une brigade d'infanterie: +il refusa cette destination, et réclama. + + +§ XIII. + +Cependant le commandement de l'armée d'Italie avait été confié à +Kellermann: ce général était brave de sa personne: mais, n'ayant pas +l'habitude des grands commandements, il ne fit que de mauvaises +dispositions, et, à la fin de juin, l'armée perdit les positions de +Vado, de Saint-Jacques et de Bardinetto. Le général Kellermann menaça +même d'évacuer la rivière de Gênes, et jeta l'alarme dans le comité de +salut public, où on avait réuni tous les représentants qui avaient été +aux armées d'Italie, pour les consulter. Ils désignèrent Napoléon, +comme connaissant parfaitement les localités; le comité le fit +appeler, et le mit en réquisition. Il se trouva attaché au comité +topographique; il prescrivit à l'armée d'Italie la ligne de Borghetto, +ligne tellement forte, qu'il ne fallait, pour la garder, qu'une armée +moitié moins considérable que la nôtre; elle sauva l'armée française, +et lui conserva la rivière de Gênes. Les ennemis l'attaquèrent +plusieurs fois avec de grandes forces; ils furent toujours repoussés, +et y perdirent un monde considérable. + +A la fin de l'année, le gouvernement, convaincu de l'incapacité du +général Kellermann, le remplaça, dans son commandement, par le général +Schérer. + +Le 22 novembre, ce général, ayant reçu quelques renforts de l'armée +des Pyrénées, attaqua le général ennemi Devins, à Loano, s'empara de +ses lignes, fit beaucoup de prisonniers, prit un nombre considérable +de canons; et, s'il eût été entreprenant, il aurait fait la conquête +de l'Italie. Il ne pouvait y avoir un meilleur moment: mais Schérer +était incapable d'une opération aussi importante; et, loin de chercher +à profiter de ces avantages, il retourna à Nice, et fit entrer ses +troupes dans les quartiers d'hiver. + +Les généraux ennemis, après avoir rallié les leurs, prirent également +des quartiers d'hiver. + + + + +MÉMOIRES DE NAPOLÉON. + + + + +DIX-HUIT BRUMAIRE. + + Arrivée de Napoléon en France.--Sensation qu'elle + produit.--Napoléon à Paris.--Les directeurs Roger-Ducos, + Moulins, Gohier, Siéyes.--Conduite de Napoléon. Roedérer, + Lucien et Joseph, Talleyrand, Fouché, Réal.--État des partis. + Ils s'adressent tous à Napoléon.--Barras.--Napoléon d'accord + avec Siéyes.--Esprit des troupes de la capitale.--Dispositions + adoptées pour le 18.--Journée du 18 brumaire. Décret du conseil + des anciens, qui transfère à Saint-Cloud le siège du + corps-législatif.--Napoléon aux anciens.--Séance orageuse à + Saint-Cloud.--Ajournement des conseils, à trois mois. + + +Lorsqu'une déplorable faiblesse et une versatilité sans fin se +manifestent dans les conseils du pouvoir; lorsque cédant tour à tour à +l'influence de partis contraires, et vivant au jour le jour, sans +plan fixe, sans marche assurée, il a donné la mesure de son +insuffisance, et que les citoyens les plus modérés sont forcés de +convenir que l'état n'est plus gouverné; lorsqu'enfin, à sa nullité au +dedans, l'administration joint le tort le plus grave qu'elle puisse +avoir aux yeux d'un peuple fier, je veux dire l'avilissement au +dehors, alors une inquiétude vague se répand dans la société, le +besoin de sa conservation l'agite, et promenant sur elle-même ses +regards, elle semble chercher un homme qui puisse la sauver. + +Ce génie tutélaire, une nation nombreuse le renferme toujours dans son +sein; mais quelquefois il tarde à paraître. En effet, il ne suffit pas +qu'il existe, il faut qu'il soit connu; il faut qu'il se connaisse +lui-même. Jusque-là toutes les tentatives sont vaines, toutes les +menées impuissantes; l'inertie du grand nombre protège le gouvernement +nominal, et, malgré son impéritie et sa faiblesse, les efforts de ses +ennemis ne prévalent point contre lui. Mais que ce sauveur, +impatiemment attendu, donne tout à coup un signe d'existence, +l'instinct national le devine et l'appelle, les obstacles +s'applanissent devant lui, et tout un grand peuple volant sur son +passage semble dire: Le voilà! + + +§ 1er. + +Telle était la situation des esprits en France, en l'année 1799, +lorsque le 9 octobre (16 vendémiaire an VIII), les frégates _la +Muiron_, _la Carrére_, les chebecks _la Revanchae_ et _la Fortune_, +vinrent à la pointe du jour mouiller dans le golfe de Fréjus. + +Dès qu'on eut reconnu des frégates françaises, on soupçonna qu'elles +venaient d'Égypte. Le desir d'avoir des nouvelles de l'armée fit +accourir en foule les citoyens sur le rivage. Bientôt la nouvelle se +répandit que Napoléon était à bord. L'enthousiasme fut tel que même +les soldats blessés sortirent des hôpitaux malgré les gardes, pour se +rendre au rivage. Tout le monde pleurait de joie. En un moment la mer +fut couverte de canots. Les officiers des batteries, les douaniers, +les équipages des bâtiments mouillés dans la rade, enfin tout le +peuple, assaillirent les frégates. Le général Pereymont qui commandait +sur la côte, aborda le premier. C'est ainsi qu'elles eurent l'entrée; +avant l'arrivée des préposés de la santé, la communication avait eu +lieu avec toute la côte. + +L'Italie venait d'être perdue, la guerre allait être reportée sur le +Var, et dès-lors Fréjus craignait une invasion. Le besoin d'avoir un +chef à la tête des affaires était trop impérieux; l'impression de +l'apparition soudaine de Napoléon agitait trop vivement tous les +esprits pour laisser place à aucune des considérations ordinaires; les +préposés de la santé déclarèrent qu'il n'y avait pas lieu à la +quarantaine, motivant leur procès-verbal _sur ce que la pratique avait +eu lieu à Ajaccio_. Cependant cette raison n'était pas valable, +c'était seulement un motif pour mettre la Corse en quarantaine. +L'administration de Marseille en fit quinze jours après l'observation +avec raison. Il est vrai que depuis cinquante jours que les bâtiments +avaient quitté l'Égypte, aucune maladie ne s'était déclarée à bord, et +qu'avant leur départ la peste avait cessé depuis trois mois. + +Sur les six heures du soir, Napoléon, accompagné de Berthier, monta en +voiture pour se rendre à Paris. + + +§ II. + +Les fatigues de la traversée et les effets de la transition d'un +climat sec à une température humide, décidérent Napoléon à s'arrêter +six heures à Aix. Tous les habitants de la ville et des villages +voisins accouraient en foule et témoignaient le bonheur qu'ils +éprouvaient de le revoir. Partout la joie était extrême: ceux qui des +campagnes n'avaient pas le temps d'arriver sur la route sonnaient les +cloches, et plaçaient des drapeaux sur les clochers. La nuit, ils les +couvraient de feux. Ce n'était pas un citoyen qui rentrait dans sa +patrie, ce n'était pas un général qui revenait d'une armée +victorieuse; c'était déja un souverain qui retournait dans ses états. +L'enthousiasme d'Avignon, Montélimar, Valence, Vienne, ne fut surpassé +que par les élans de Lyon. + +Cette ville, où Napoléon séjourna douze heures, fut dans un délire +universel. De tout temps les Lyonnais ont montré une grande affection +à Napoléon, soit que cela tienne à cette générosité de caractère, qui +est propre aux Lyonnais; soit que Lyon se considérant comme la +métropole du Midi, tout ce qui était relatif à la sûreté des +frontières du côté de l'Italie, touchât vivement ses habitants; soit +enfin que cette ville, composée en grande partie de Bourguignons et de +Dauphinois, partageât les sentiments plus fortement existants dans ces +deux provinces. Toutes les imaginations étaient encore exaltées par la +nouvelle qui circulait depuis huit jours de la bataille d'Aboukir et +des brillants succès des Français en Égypte, qui contrastaient tant +avec les défaites de nos armées d'Allemagne et d'Italie. De toute +part le peuple semblait dire: «Nous sommes nombreux, nous sommes +braves, et cependant nous sommes vaincus: il nous manque un chef pour +nous diriger; il arrive, nos jours de gloire vont revenir»! + +Cependant la nouvelle du retour de Napoléon était parvenue à Paris: on +l'annonça sur tous les théâtres; elle produisit une sensation extrême, +une ivresse générale. Les membres du directoire la durent partager. +Quelques membres de la société du manège en pâlirent; mais, ainsi que +les partisans de l'étranger, ils dissimulèrent et se livrèrent au +torrent de la joie générale. Baudin, député des Ardennes, homme de +bien, vivement tourmenté de la fâcheuse direction qu'avaient prise les +affaires de la république, mourut de joie en apprenant le retour de +Napoléon. + +Napoléon avait déja passé Lyon, lorsque son débarquement fut annoncé à +Paris. Par une précaution bien convenable à sa situation, il avait +indiqué à ses courriers une route différente de celle qu'il prit; de +sorte que sa femme, sa famille, ses amis, se trompèrent en voulant +aller à sa rencontre: ce qui retarda de plusieurs jours le moment où +il put les revoir. Arrivé ainsi à Paris, tout-à-fait inattendu, il +était dans sa maison, rue Chantereine, qu'on ignorait encore son +arrivée dans la capitale. Deux heures après il se présenta au +directoire: reconnu par des soldats de garde, des cris d'allégresse +l'annoncèrent. Chacun des membres du directoire semblait partager la +joie publique; il n'eut qu'à se louer de l'accueil qu'il reçut. + +La nature des évènements passés l'instruisait de la situation de la +France, et les renseignements qu'il s'était procurés sur la route, +l'avaient mis au fait de tout. Sa résolution était prise. Ce qu'il +n'avait pas voulu tenter à son retour d'Italie, il était déterminé à +le faire aujourd'hui. Son mépris pour le gouvernement du directoire et +pour les meneurs des conseils était extrême. + +Résolu de s'emparer de l'autorité, de rendre à la France ses jours de +gloire, en donnant une direction forte aux affaires publiques: c'était +pour l'exécution de ce projet qu'il était parti d'Égypte; et tout ce +qu'il venait de voir dans l'intérieur de la France avait accru ce +sentiment et fortifié sa résolution. + + +§ III. + +De l'ancien directoire, il ne restait que Barras: les autres membres +étaient Roger-Ducos, Moulins, Gohier, et Siéyes. + +--Ducos était un homme d'un caractère borné et facile. + +--Moulins, général de division, n'avait pas fait la guerre, il sortait +des gardes-françaises, et avait reçu son avancement dans l'armée de +l'intérieur. C'était un honnête homme, patriote chaud et droit. + +--Gohier était un avocat de réputation, d'un patriotisme exalté, +jurisconsulte distingué; homme intègre et franc. + +--Siéyes était depuis long-temps connu de Napoléon. Né à Fréjus, en +Provence, il avait commencé sa réputation avec la révolution; il avait +été nommé à l'assemblée constituante par les électeurs du tiers-état +de Paris, après avoir été repoussé par l'assemblée du clergé, qui se +tint à Chartres. C'est lui qui fit la brochure, _Qu'est-ce que le +tiers_? qui eut une si grande vogue. Il n'est pas homme d'exécution: +connaissant peu les hommes, il ne sait pas les faire agir. Ses études +ayant toutes été dirigées vers la métaphysique, il a les défauts des +métaphysiciens, et dédaigne trop souvent les notions positives; mais +il est capable de donner des avis utiles et lumineux dans les +circonstances et dans les crises les plus sérieuses. C'est à lui que +l'on doit la division de la France en départements, qui a détruit +l'esprit de province. Quoiqu'il n'ait jamais occupé la tribune avec +éclat, il a été utile au succès de la révolution par ses conseils dans +les comités. + +Il avait été nommé directeur, lors de la création du directoire; mais, +ayant refusé alors, Lareveillère le remplaça. Envoyé depuis en +ambassade à Berlin, il puisa dans cette mission une grande défiance de +la politique de la Prusse. + +Il siégeait depuis peu au directoire, mais il avait déja rendu de +grands services, en s'opposant aux succès de la société du manège, +qu'il voyait prête à saisir le timon de l'état. Il était en horreur à +cette faction; et, sans craindre de s'attirer l'inimitié de ce +puissant parti, il combattait avec courage les menées de ces hommes de +sang, pour sauver la république du désastre dont elle était menacée. + +A l'époque du 13 vendémiaire, le trait suivant avait mis Napoléon à +même de le bien juger. Dans le moment le plus critique de cette +journée, lorsque le comité des quarante avait perdu la tête, Siéyes +s'approcha de Napoléon, l'emmena dans une embrasure de croisée, +pendant que le comité délibérait sur la réponse à faire à la sommation +des sections. «Vous les entendez, général; ils parlent quand il +faudrait agir: les corps ne valent rien pour diriger les armées, car +ils ne connaissent pas le prix du temps et de l'occasion. Vous n'avez +rien à faire ici: allez, général, prenez conseil de votre génie et de +la position de la patrie: l'espérance de la république n'est qu'en +vous.» + + +§ IV. + +Napoléon accepta un dîner chez chaque directeur, sous la condition que +ce serait en famille, et sans aucun étranger. Un repas d'apparat lui +fut donné par le directoire. Le corps-législatif voulut suivre cet +exemple: lorsque la proposition en fut faite au comité-général, il +s'éleva une vive opposition; la minorité ne voulant rendre aucun +hommage au général Moreau, que l'on proposait d'y associer; elle +l'accusait de s'être mal conduit au 18 fructidor. La majorité eut +recours, pour lever toute difficulté, à l'expédient d'ouvrir une +souscription. Le festin fut donné dans l'église Saint-Sulpice; la +table était de sept cents couverts. Napoléon y resta peu, y parut +inquiet et fort préoccupé. Chaque ministre voulait lui donner une +fête; il n'accepta qu'un dîner chez celui de la justice, qu'il +estimait beaucoup: il desira que les principaux jurisconsultes de la +république s'y trouvassent; il y fut fort gai, disserta longuement sur +le code civil et criminel, au grand étonnement de Tronchet, de +Treilhard, de Merlin, de Target, et exprima le desir qu'un code +simple, et approprié aux lumières du siècle, régit les personnes et +les propriétés de la république. + +Constant dans son systême, il goûta peu ces fêtes publiques, et adopta +le même plan de conduite qu'il avait suivi à son premier retour +d'Italie. Toujours vêtu de l'uniforme de membre de l'Institut, il ne +se montrait en public qu'avec cette société: il n'admettait dans sa +maison que les savants, les généraux de sa suite, et quelques amis; +Regnault-de-Saint-Jean-d'Angély, qu'il avait employé en Italie, en +1797, et que depuis il avait placé à Malte; Volney, auteur d'un +très-bon _Voyage en Égypte_; Roedérer, dont il estimait les nobles +sentiments et la probité; Lucien Bonaparte, un des orateurs les plus +influents du conseil des cinq-cents: il avait soustrait la république +au régime révolutionnaire, en s'opposant à la déclaration de la patrie +en danger; Joseph Bonaparte, qui tenait une grande maison, et était +fort accrédité. + +Il fréquentait l'Institut; mais il ne se rendait aux théâtres qu'aux +moments où il n'y était pas attendu, et toujours dans des loges +grillées. + +Cependant toute l'Europe retentissait de l'arrivée de Napoléon; toutes +les troupes, les amis de la république, l'Italie même, se livraient +aux plus hautes espérances: l'Angleterre et l'Autriche frémirent. La +rage des Anglais se tourna contre Sidney-Smith et Nelson, qui +commandaient les forces navales anglaises dans la Méditerranée. Un +grand nombre de caricatures sur ce sujet tapissèrent les rues de +Londres[2]. + + [2] Dans l'une, on représentait Nelson s'amusant à draper lady + Hamilton, pendant que la frégate _la Muiron_ passait entre les + jambes de l'amiral. + +--Talleyrand craignait d'être mal reçu de Napoléon. Il avait été +convenu avec le directoire et avec Talleyrand qu'aussitôt après le +départ de l'expédition d'Égypte, des négociations seraient ouvertes +sur son objet, avec la Porte. Talleyrand devait même être le +négociateur, et partir pour Constantinople vingt-quatre heures après +que l'expédition d'Égypte aurait quitté le port de Toulon. + +Cet engagement, formellement exigé, et positivement consenti, avait +été mis en oubli; non-seulement Talleyrand était resté à Paris, mais +aucune négociation n'avait eu lieu. Talleyrand ne supposait pas que +Napoléon en eût perdu le souvenir; mais l'influence de la société du +manège avait fait renvoyer ce ministre: sa position était une +garantie; Napoléon ne le repoussa point. Talleyrand d'ailleurs employa +toutes les ressources d'un esprit souple et insinuant, pour se +concilier un suffrage qu'il lui importait de captiver. + +--Fouché était ministre de la police depuis plusieurs mois; il avait +eu, après le 13 vendémiaire, quelques relations avec Napoléon, qui +connaissait son immoralité et la versatilité de son esprit. Siéyes +avait fait fermer le manège, sans sa participation. Napoléon fit le 18 +brumaire, sans mettre Fouché dans le secret. + +--Réal, commissaire du directoire près le département de Paris, +inspirait plus de confiance à Napoléon. Zélé pour la révolution, il +avait été, dans un temps d'orages et de troubles, substitut du +procureur de la commune de Paris. Son coeur était ardent, mais pénétré +de sentiments nobles et généreux. + + +§ V. + +Toutes les classes de citoyens, toutes les contrées de la France, +attendaient avec une grande impatience ce que ferait Napoléon. De +toutes parts on lui offrait des bras et une soumission entière à ses +volontés. + +Napoléon passait son temps à écouter les propositions qui lui étaient +faites, à observer tous les partis; et enfin à se bien pénétrer de la +vraie situation des affaires. Tous les partis voulaient un changement, +et tous le voulaient faire avec lui, même les coryphées du manège. + +Bernadotte, Augereau, Jourdan, Marbot, etc., qui étaient à la tête des +meneurs de cette société, offrirent à Napoléon une dictature +militaire, lui proposèrent de le reconnaître pour chef, et de lui +confier les destinées de la république, pourvu qu'il secondât les +principes de la société du manège. + +Siéyes, qui disposait au directoire de la voix de Roger-Ducos et de la +majorité du conseil des anciens, et seulement d'une petite minorité +dans celui des cinq-cents, lui proposait de le placer à la tête du +gouvernement, en changeant la Constitution de l'an III, qu'il jugeait +mauvaise, et d'adopter les institutions et la constitution qu'il avait +méditées, et qui étaient encore dans son porte-feuille. + +Régnier, Boulay, un parti nombreux du conseil des anciens, et beaucoup +de membres de celui des cinq-cents, voulaient aussi remettre entre ses +mains le sort de la république. + +Ce parti était celui des modérés et des hommes les plus sages de la +législature; c'est celui qui s'était opposé avec Lucien Bonaparte à la +déclaration de la patrie en danger. + +Les directeurs Barras, Moulins, Gohier, lui insinuaient de reprendre +le commandement de l'armée d'Italie, de rétablir la république +cisalpine et la gloire des armes françaises. Moulins et Gohier +n'avaient point d'arrière-pensée: ils étaient de bonne foi dans le +système du moment; ils croyaient que tout irait bien, dès l'instant +que Napoléon aurait donné de nouveaux succès à nos armées. + +Barras était loin de partager cette sécurité: il savait que tout +allait mal, que la république périssait; mais, soit qu'il eût +contracté des engagements avec le prétendant, comme on l'a dit dans +le temps[3], soit que s'abusant sur sa situation personnelle, car de +quelle erreur ne sont pas capables la vanité et l'amour-propre d'un +homme ignorant, il crut pouvoir se maintenir à la tête des affaires. +Barras fit les mêmes propositions que Moulins et Gohier. + + [3] On sait aujourd'hui que Barras avait alors des entrevues avec + des agents de la maison de Bourbon. Ce fut David Monnier qui + servit d'intermédiaire à Barras, dans la négociation qui fut + entamée à cette époque. Barras l'avait envoyé en Allemagne; mais, + comme il n'osait espérer que le roi lui pardonnerait sa conduite + révolutionnaire, il n'avait pu donner à cet émissaire aucune + espèce d'instruction positive. Monnier négocia donc en faveur de + Barras, sans que celui-ci eût connaissance d'aucune des clauses + de la négociation; et ce fut ainsi que Monnier stipula que Barras + consentait à rétablir la monarchie en France, à condition que le + roi Louis XVIII lui accorderait sûreté et indemnité: «sûreté, + c'est-à-dire l'entier oubli de sa conduite révolutionnaire, + l'engagement sacré du roi d'annuler, par son pouvoir souverain, + toutes recherches à cet égard; indemnité, c'est-à-dire une somme + au moins équivalente à celle que pourraient lui valoir deux + années qu'il devait passer au directoire, somme qu'il évaluait à + douze millions de livres tournois, y compris les deux millions + qu'il devait distribuer entre ses coopérateurs.» Sa majesté + voulut bien, en cette occasion, accorder des lettres-patentes, + qui furent transmises à Barras par le chevalier Tropès-de-Guerin, + et échangées contre l'engagement souscrit par ce directeur, pour + le rétablissement de la monarchie. Barras prit alors des mesures + pour rappeler en France les Bourbons. Le 29 vendémiaire, dix-neuf + jours avant le 18 brumaire, il se croyait assuré du succès; mais + ce grand dessein échoua, et par le trop de confiance de Barras, + et par les lenteurs qu'occasionna, dans l'exécution, un des + agents du roi, qui, afin de se rendre nécessaire, éleva des + contestations sur les pouvoirs que sa majesté avait donnés au duc + de Fleury, pour négocier cette affaire, etc. + + _Biographie des hommes vivants._ Michaud, 1816, tom. I, page 214. + +Cependant toutes les factions étaient en mouvement. Celle des +fructidorisés paraissait persuadée de son influence; mais elle n'avait +aucun partisan dans les autorités existantes. Napoléon pouvait choisir +entre plusieurs partis à prendre. + +Consolider la constitution existante, et donner de l'appui au +directoire en se faisant nommer directeur: mais cette constitution +était tombée dans le mépris, et une magistrature partagée ne pouvait +conduire à aucun résultat satisfaisant; c'eût été s'associer aux +préjugés révolutionnaires, aux passions de Barras et de Siéyes, et par +contre-coup se mettre en butte à la haine de leurs ennemis. + +Changer la constitution et parvenir au pouvoir par le moyen de la +société du manège; elle renfermait un grand nombre des plus chauds +jacobins; ils avaient la majorité dans le conseil des cinq-cents, et +une minorité énergique dans celui des anciens. En se servant de ces +hommes, la victoire était assurée, on n'éprouverait aucune résistance. +C'était la voie la plus sûre pour culbuter ce qui existait: mais les +jacobins ne s'affectionnent à aucun chef; ils sont exclusifs, extrêmes +dans leurs passions. Il faudrait donc après être arrivé par eux, s'en +défaire et les persécuter. Cette trahison était indigne d'un homme +généreux. + +--Barras offrait l'appui de ses amis; mais c'étaient des hommes de +moeurs suspectes et publiquement accusés de dilapider la fortune +publique: comment gouverner avec de pareilles gens? car sans une +rigide probité il était impossible de rétablir les finances et de +faire rien de bien. + +A Siéyes s'attachaient un grand nombre d'hommes instruits, probes et +républicains par principes, ayant en général peu d'énergie, et fort +intimidés de la faction du manège et des mouvements populaires, mais +qui pouvaient être conservés après la victoire et être employés avec +succès dans un gouvernement régulier. Le caractère de Siéyes ne +donnait aucun ombrage, dans aucun cas, ce ne pouvait être un rival +dangereux. Mais, en prenant ce parti, c'était se déclarer contre +Barras et contre le manège qui avaient Siéyes en horreur. + +--Le 8 brumaire (30 octobre), Napoléon dîna chez Barras: il y avait +peu de monde. Une conversation eut lieu après le dîner: «La république +périt, dit le directeur: rien ne peut plus aller; le gouvernement est +sans force; il faut faire un changement, et nommer Hédouville, +président de la république. Quant à vous, général, votre intention est +de vous rendre à l'armée; et moi, malade, dépopularisé, usé, je ne +suis bon qu'à rentrer dans une classe privée.» + +Napoléon le regarda fixement sans lui rien répondre. Barras baissa les +yeux et demeura interdit. La conversation finit là. Le général +Hédouville était un homme d'une excessive médiocrité. Barras ne disait +pas sa pensée; sa contenance trahissait son secret. + + +§ VI. + +Cette conversation fut décisive. Peu d'instants après, Napoléon +descendit chez Siéyes: il lui fit connaître que depuis dix jours tous +les partis s'adressaient à lui; qu'il était résolu de marcher avec lui +Siéyes et la majorité du conseil des anciens, et qu'il venait lui en +donner l'assurance positive. On convint que, du 15 au 20 brumaire, le +changement pourrait se faire. + +Rentré chez lui, Napoléon y trouva Talleyrand, Fouché, Roedérer et +Réal. Il leur raconta naïvement, avec simplicité, et sans aucun +mouvement de physionomie qui pût faire préjuger son opinion, ce que +Barras venait de lui dire. Réal et Fouché qui étaient attachés à ce +directeur, sentirent tout ce qu'avait d'intempestif sa dissimulation. +Ils se rendirent chez lui pour lui en faire des reproches. Le +lendemain Barras vint à huit heures chez Napoléon, qui était encore au +lit: il voulut absolument le voir, entra et lui dit qu'il craignait de +s'être mal expliqué la veille; que Napoléon seul pouvait sauver la +république; qu'il venait se mettre à sa disposition; faire tout ce +qu'il voudrait, et prendre tel rôle qu'il lui donnerait. Il le pria de +lui donner l'assurance que s'il méditait quelque projet, il compterait +sur Barras. + +Mais Napoléon avait déja pris son parti: il répondit qu'il ne voulait +rien; qu'il était fatigué, indisposé; qu'il ne pouvait s'accoutumer à +l'humidité de l'atmosphère de la capitale, sortant du climat sec des +sables de l'Arabie; et il termina l'entretien par de semblables lieux +communs. + +Cependant Moulins se rendait tous les matins, entre huit et neuf +heures, chez Napoléon, pour lui demander conseil sur les affaires du +jour. C'étaient des nouvelles militaires ou des affaires civiles sur +lesquelles il desirait avoir une direction. Sur ce qui avait rapport +au militaire, Napoléon répondait d'après son opinion; mais sur les +affaires civiles, ne croyant pas devoir lui faire connaître toute sa +pensée, il ne lui répondait que des choses vagues. + +Gohier venait aussi de temps à autre faire visite à Napoléon, lui +faire des propositions et demander des conseils. + + +§ VII. + +Le corps des officiers de la garnison, ayant à sa tête le général +Morand, commandant la place de Paris, demanda à être présenté à +Napoléon; il ne put l'être: remis de jour en jour, les officiers +commençaient à se plaindre du peu d'empressement qu'il montrait à +revoir ses anciens camarades. + +Les quarante adjudants de la garde nationale de Paris, qui avaient été +nommés par Napoléon lorsqu'il commandait l'armée de l'intérieur, +avaient sollicité la faveur de le voir. Il les connaissait presque +tous; mais, pour cacher ses desseins, il différa l'instant de les +recevoir. + +Les huitième et neuvième régiments de dragons qui étaient en garnison +dans Paris, étaient de vieux régiments de l'armée d'Italie; ils +ambitionnaient de défiler devant leur ancien général. Napoléon accepta +cette offre, et leur fit dire qu'il leur indiquerait le jour. + +Le vingt-unième des chasseurs à cheval, qui avait contribué au succès +de la journée du 13 vendémiaire, était aussi à Paris. Murat sortait de +ce corps, et tous les officiers allaient sans cesse chez lui pour lui +demander quel jour Napoléon verrait le régiment. Ils n'obtenaient pas +davantage que les autres. + +Les citoyens de Paris se plaignaient de l'incognito du général; ils +allaient aux théâtres, aux revues, où il était annoncé, et il n'y +venait pas. Personne ne pouvait concevoir cette conduite; l'impatience +gagnait tout le monde. On murmurait contre Napoléon: «Voilà quinze +jours qu'il est arrivé, disait-on, et il n'a encore rien fait. +Prétend-il agir comme à son retour d'Italie, et laisser périr la +république dans l'agonie des factions qui la déchirent?» + +Le moment décisif approchait. + + +§ VIII. + +Le 15 brumaire, Siéyes et Napoléon eurent une entrevue, dans laquelle +ils arrêtèrent toutes les dispositions pour la journée du 18. Il fut +convenu que le conseil des anciens profitant de l'article 102 de la +constitution, décréterait la translation du corps-législatif à +Saint-Cloud, et nommerait Napoléon commandant en chef de la garde du +corps-législatif, des troupes de la division militaire de Paris et de +la garde nationale. + +Ce décret devant passer le 18, à sept heures du matin; à huit heures, +Napoléon devait se rendre aux Tuileries où les troupes seraient +réunies, et prendre là le commandement de la capitale. + +Le 17, Napoléon fit prévenir les officiers qu'il les recevrait le +lendemain à six heures du matin. Comme cette heure pouvait paraître +indue, il prétexta un voyage; il fit donner la même invitation aux +quarante adjudants de la garde nationale; et il fit dire aux trois +régiments de cavalerie qu'il les passerait en revue aux Champs-Élysées +le même jour 18, à sept heures du matin. Il prévint en même temps les +généraux qui étaient revenus d'Égypte avec lui, et tous ceux dont il +connaissait les sentiments, qu'il serait bien aise de les voir à cette +heure-là. Chacun d'eux crut que l'invitation était pour lui seul, et +supposait que Napoléon avait des ordres à lui donner; car on savait +que le ministre de la guerre Dubois-Crancé avait porté chez lui les +états de l'armée, et prenait ses conseils sur tout ce qu'il fallait +faire, tant sur les frontières du Rhin qu'en Italie. + +--Moreau, qui avait été du dîner du conseil législatif, et que +Napoléon avait vu là pour la première fois, ayant appris par le bruit +public qu'il se préparait un changement, déclara à Napoléon qu'il se +mettait à sa disposition, qu'il n'avait pas besoin d'être mis dans +aucun secret, et qu'il ne fallait que le prévenir une heure d'avance. + +--Macdonald, qui se trouvait aussi à Paris, avait fait les mêmes +offres de service. + +A deux heures du matin, Napoléon leur fit dire qu'il desirait les voir +à sept heures chez lui et à cheval. Il ne prévint ni Augereau, ni +Bernadotte; cependant Joseph amena ce dernier[4]. + + [4] Lorsque Napoléon se rendait au conseil des anciens, + Bernadotte, au lieu de suivre le cortège, s'esquiva et fut se + joindre à la faction du manège. + +--Le général Lefèvre commandait la division militaire; il était tout +dévoué au directoire. Napoléon lui envoya, à minuit, un aide-de-camp, +pour lui dire de venir chez lui à six heures. + + +§ IX. + +Tout se passa comme il avait été convenu. Sur les sept heures du +matin, le conseil des anciens s'assembla sous la présidence de +Lemercier. Cornudet, Lebrun, Fargues, peignirent vivement les malheurs +de la république, les dangers dont elle était environnée, et la +conspiration permanente des coryphées du manège pour rétablir le règne +de la terreur. Régnier, député de la Meurthe, demanda, par motion +d'ordre, qu'en conséquence de l'article 102 de la constitution, le +siège des séances du corps-législatif fût transféré à Saint-Cloud, et +que Napoléon fût investi du commandement en chef des troupes de la 17e +division militaire, et chargé de faire exécuter cette translation. Il +développa alors sa motion: «La république est menacée, dit-il, par les +anarchistes et le parti de l'étranger: il faut prendre des mesures de +salut public; on est assuré de l'appui du général Bonaparte; ce sera à +l'ombre de son bras protecteur, que les conseils pourront délibérer +sur les changements que nécessite l'intérêt public.» Aussitôt que la +majorité du conseil se fut assurée que cela était d'accord avec +Napoléon, le décret passa, mais non sans une forte opposition. Il +était conçu en ces termes: + + _Décret du conseil des anciens._ + + Le conseil des anciens, en vertu des articles 102, 103 et 104, de + la constitution, décrète ce qui suit: + + Art. 1er Le corps législatif est transféré à Saint-Cloud; les + deux conseils y siégeront dans les deux ailes du palais. + + 2. Ils y seront rendus demain, 19 brumaire, à midi; toute + continuation de fonctions, de délibérations, est interdite + ailleurs et avant ce terme. + + 3. Le général Bonaparte est chargé de l'exécution du présent + décret. Il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté + de la représentation nationale. Le général commandant la 17e + division militaire, les gardes du corps-législatif, les gardes + nationales sédentaires, les troupes de ligne qui se trouvent dans + la commune de Paris, et dans toute l'étendue de la 17e division + militaire, sont mis immédiatement sous ses ordres, et tenus de le + reconnaître en cette qualité; tous les citoyens lui prêteront + main-forte à sa première réquisition. + + 4. Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil pour y + recevoir une expédition du présent décret, et prêter serment; il + se concertera avec les commissions des inspecteurs des deux + conseils. + + 5. Le présent décret sera de suite transmis par un messager au + conseil des cinq-cents, et au directoire exécutif; il sera + imprimé, affiché, promulgué, et envoyé dans toutes les communes + de la république par des courriers extraordinaires. + +Ce décret fut rendu à huit heures; et à huit heures et demie, le +messager d'état qui en était porteur arriva au logement de Napoléon. +Il trouva les avenues remplies d'officiers de la garnison; d'adjudants +de la garde nationale, de généraux, et des trois régiments de +cavalerie. Napoléon fit ouvrir les battants des portes; et sa maison +étant trop petite pour contenir tant de personnes, il s'avança sur le +perron, reçut les compliments des officiers, les harangua, et leur dit +qu'il comptait sur eux tous pour sauver la France. En même temps, il +leur fit connaître que le conseil des anciens, autorisé par la +constitution, venait de le revêtir du commandement de toutes les +troupes; qu'il s'agissait de prendre de grandes mesures, pour tirer la +patrie de la position affreuse où elle se trouvait; qu'il comptait sur +leurs bras et leur volonté; qu'il allait monter à cheval, pour se +rendre aux Tuileries. L'enthousiasme fût extrême: tous les officiers +tirèrent leurs épées, et promirent assistance et fidélité. Alors +Napoléon se tourna vers Lefèvre, lui demandant s'il voulait rester +près de lui, ou retourner près du directoire. Lefèvre, fortement ému, +ne balança pas. Napoléon monta aussitôt à cheval, et se mit à la tête +des généraux et officiers, et des 1,500 chevaux auxquels il avait fait +faire halte sur le boulevard, au coin de la rue du Mont-Blanc. Il +donna ordre aux adjudants de la garde nationale de retourner dans +leurs quartiers, d'y faire battre la générale, de faire connaître le +décret qu'ils venaient d'entendre, et d'annoncer qu'on ne devait plus +reconnaître que les ordres émanés de lui. + + +§ X. + +Il se rendit à la barre du conseil des anciens, environné de ce +brillant cortège. Il dit: «Vous êtes la sagesse de la nation, c'est à +vous d'indiquer dans cette circonstance les mesures qui peuvent sauver +la patrie: je viens, environné de tous les généraux, vous promettre +l'appui de tous leurs bras. Je nomme le général Lefèvre mon +lieutenant. + +«Je remplirai fidèlement la mission que vous m'avez confiée: qu'on ne +cherche pas dans le passé des exemples sur ce qui se passe. Rien dans +l'histoire ne ressemble à la fin du XVIIIe siècle; rien dans le XVIIIe +siècle ne ressemble au moment actuel.» + +Toutes les troupes étaient réunies aux Tuileries; il en passa la revue +aux acclamations unanimes des citoyens et des soldats. Il donna le +commandement des troupes chargées de la garde du corps-législatif, au +général Lannes; et au général Murat, le commandement de celles +envoyées à Saint-Cloud. + +Il chargea le général Moreau de garder le Luxembourg; et, pour cet +effet, il mit sous ses ordres 500 hommes du 86e régiment. Mais, au +moment de partir, ces troupes refusèrent d'obéir, elles n'avaient pas +de confiance en Moreau, qui, disaient-elles, n'était pas patriote. +Napoléon fut obligé de les haranguer, en les assurant que Moreau +marcherait droit. Moreau avait acquis cette réputation depuis sa +conduite en fructidor. + +Le bruit se répandit bientôt dans toute la capitale, que Napoléon +était aux Tuileries, et que ce n'était qu'à lui seul qu'il fallait +obéir. Le peuple y courut en foule: les uns, mus par la simple +curiosité de voir un général si renommé, les autres, par élan +patriotique et par zèle, pour lui offrir leur assistance. La +proclamation suivante fut affichée partout. + +«Citoyens, le conseil des anciens, dépositaire de la sagesse +nationale, vient de rendre un décret; il y est autorisé par les +articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel: il me charge de prendre +des mesures pour la sûreté de la représentation nationale. Sa +translation est nécessaire et momentanée; le corps-législatif se +trouvera à même de tirer la république du danger imminent où la +désorganisation de toutes les parties de l'administration nous +conduit. Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union +et de la confiance. Ralliez-vous autour de lui: c'est le seul moyen +d'asseoir la république sur les bases de la liberté civile, du bonheur +intérieur, de la victoire, et de la paix.» + + Il dit aux soldats: + +«Soldats, le décret extraordinaire du conseil des anciens, est +conforme aux articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel. Il m'a +remis le commandement de la ville et de l'armée. Je l'ai accepté pour +seconder les mesures qu'il va prendre et qui sont tout entières en +faveur du peuple. La république est mal gouvernée depuis deux ans; +vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux. Vous +l'avez célébré avec une union qui m'impose des obligations que je +remplis; vous remplirez les vôtres, et vous seconderez votre général +avec l'énergie, la fermeté, et la confiance que j'ai toujours eue en +vous. La liberté, la victoire et la paix, replaceront la république +française au rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie et la +trahison ont pu seules lui faire perdre.» + +En ce moment, Napoléon envoya un aide-de-camp à la garde du +directoire, pour lui communiquer le décret, et lui prescrire de ne +recevoir d'ordre que de lui. La garde sonna à cheval; le chef consulta +ses soldats, ils répondirent par des cris de joie. A l'instant même +venait d'arriver un ordre du directoire, contraire à celui de +Napoléon; mais les soldats n'obéissant qu'au sien, se mirent en marche +pour le joindre. Siéyes et Roger-Ducos s'étaient déja rendus dès le +matin aux Tuileries. On dit que Barras, en voyant Siéyes monter à +cheval, se moqua de la gaucherie du nouvel écuyer. Il était loin de se +douter où ils allaient. Peu après, instruit du décret, il se réunit +avec Gohier et Moulins; ils apprirent alors que toutes les troupes +environnaient Napoléon; ils virent même leur garde les abandonner. +Dès-lors Moulins se rendit aux Tuileries, et donna sa démission, comme +l'avaient déja fait Siéyes et Roger-Ducos. Bottot, secrétaire de +Barras, se rendit près de Napoléon, qui lui témoigna toute son +indignation sur les dilapidations qui avaient perdu la république, et +insista pour que Barras donnât sa démission. Talleyrand fut chez ce +directeur, et la rapporta. Barras se rendit à Gros-Bois, accompagné +d'une garde d'honneur de dragons. Dès ce moment, le directoire se +trouva dissous, et Napoléon seul chargé du pouvoir exécutif de la +république. + +Cependant le conseil des cinq-cents s'était assemblé sous la +présidence de Lucien. La constitution était précise, le décret du +conseil des anciens était dans ses attributions: il n'y avait rien à +objecter. Les membres du conseil, en traversant les rues de Paris et +les Tuileries, avaient appris les évènements qui se passaient; ils +avaient été témoins de l'enthousiasme public. Ils étaient dans +l'étonnement et la stupeur de tout le mouvement qu'ils voyaient. Ils +se conformèrent à la nécessité, et ajournèrent la séance pour le +lendemain 19, à Saint-Cloud. + +--Bernadotte avait épousé la belle-soeur de Joseph Bonaparte. Il avait +été deux mois au ministère de la guerre, et ensuite renvoyé par +Siéyes: il n'y faisait que des fautes. + +C'était un des membres les plus chauds de la société du manège dont +les opinions politiques étaient alors fort exaltées et réprouvées par +tous les gens de bien. Joseph l'avait mené le matin chez Napoléon, +mais, lorsqu'il vit ce dont il s'agissait, il s'esquiva, et alla +instruire ses amis du manège de ce qui se passait. + +Jourdan et Augereau vinrent trouver Napoléon aux Tuileries, lorsqu'il +passait la revue des troupes: il leur conseilla de ne pas retourner à +Saint-Cloud à la séance du lendemain, de rester tranquilles, de ne pas +compromettre les services qu'ils avaient rendus à la patrie; car aucun +effort ne pouvait s'opposer au mouvement qui était commencé. Augereau +l'assura de son devouement et du desir qu'il avait de marcher sous ses +ordres. Il ajouta même: «Eh quoi! général, est-ce que vous ne comptez +pas toujours sur votre petit Augereau?» + +Cambacérès, ministre de la justice; Fouché, ministre de la police, et +tous les autres ministres furent aux Tuileries, et reconnurent la +nouvelle autorité. Fouché fit de grandes protestations d'attachement +et de dévouement; extrêmement opposé à Siéyes, il n'avait pas été dans +le secret de la journée. Il avait ordonné de fermer les barrières, +d'arrêter le départ des courriers et des diligences: «Eh, bon dieu! +lui dit le général, pourquoi toutes ces précautions? nous marchons +avec la nation et par sa seule force; qu'aucun citoyen ne soit +inquiété, et que le triomphe de l'opinion n'ait rien de commun avec +ces journées faites par une minorité factieuse.» + +Les membres de la majorité des cinq-cents, de la minorité des anciens, +et les coryphées du manège, passèrent toute la journée et la nuit en +conciliabules. + +A sept heures du soir, Napoléon tint un conseil aux Tuileries. Siéyes +proposait d'arrêter les quarante principaux meneurs opposants. Cet +avis était sage; mais Napoléon croyait avoir trop de force, pour +employer tant de prudence. «J'ai juré ce matin, dit-il, de protéger la +représentation nationale; je ne veux point ce soir violer mon serment: +je ne crains pas de si faibles ennemis.» Tout le monde se rangea au +conseil de Siéyes; mais rien ne put vaincre cette obstination ou cette +délicatesse du général. On verra bientôt qu'il eut tort. + +C'est dans cette réunion que l'on convint de l'établissement de trois +consuls provisoires, qui seraient Siéyes, Roger-Ducos et Napoléon; de +l'ajournement des conseils à trois mois. Les meneurs des deux +conseils s'entendirent sur la manière dont ils devaient se conduire +dans la séance de Saint-Cloud. Lucien, Boulay, Émile Gaudin, Chazal, +Cabanis, étaient les meneurs du conseil des cinq-cents; Régnier, +Lemercier, Cornudet, Fargues, l'étaient des anciens. + +Le général Murat, ainsi qu'on l'a dit, commandait la force publique à +Saint-Cloud; Ponsard commandait le bataillon de la garde du +corps-législatif; le général Serrurier avait sous ses ordres une +réserve, placée au Point-du-Jour. + +On travaillait avec activité pour préparer les salles du palais de +Saint-Cloud. L'orangerie fut destinée au conseil des cinq-cents; et la +galerie de Mars, à celui des anciens: les appartements, devenus depuis +le salon des princes et le cabinet de l'empereur, furent préparés pour +Napoléon et son état-major. Les inspecteurs de la salle occupèrent les +appartements de l'impératrice. Il était deux heures après-midi, et le +local destiné au conseil des cinq-cents n'était pas encore prêt. Ce +retard de quelques heures devint funeste. Les députés, arrivés depuis +midi, se formèrent en groupes dans le jardin: les esprits +s'échauffèrent; ils se sondèrent réciproquement, se communiquèrent, +et organisèrent leur opposition. Ils demandaient au conseil des +anciens ce qu'il voulait, pourquoi il les avait fait venir à +Saint-Cloud? Était-ce pour changer le directoire? Ils convenaient +généralement que Barras était corrompu, Moulins sans considération; +ils nommeraient sans difficulté, disaient-ils, Napoléon et deux autres +citoyens pour compléter le gouvernement. Le petit nombre d'individus +qui étaient dans le secret laissèrent alors percer que l'on voulait +régénérer l'état, en améliorant la constitution, et ajourner les +conseils. Ces insinuations ne réussissant pas, une hésitation se +manifesta parmi les membres sur lesquels on comptait le plus. + + +§ XI. + +La séance s'ouvrit enfin. Émile Gaudin monta à la tribune, peignit +vivement les dangers de la patrie, et proposa de remercier le conseil +des anciens des mesures de salut public dont il avait pris +l'initiative, et de lui demander, par un message, qu'il fît connaître +sa pensée toute entière. En même temps, il proposa de nommer une +commission de sept personnes pour faire un rapport sur la situation de +la république. + +Les vents, renfermés dans les outres d'Éole, s'en échappant avec +furie, n'excitèrent jamais une plus grande tempête. L'orateur fut +précipité avec fureur en bas de la tribune. L'agitation devint +extrême. + +Delbred demanda que les membres prêtassent de nouveau serment à la +constitution de l'an III. Lucien, Boulay et leurs amis, pâlirent. +L'appel nominal eut lieu. + +Pendant cet appel nominal, qui dura plus de deux heures, les nouvelles +de ce qui se passait circulèrent dans la capitale. Les meneurs de +l'assemblée du manège, les tricoteuses, etc., accoururent. Jourdan et +Augereau se tenaient à l'écart; croyant Napoléon perdu, ils +s'empressèrent d'arriver. Augereau s'approcha de Napoléon, et lui dit: +«_Eh bien! vous voici dans une jolie position!_»--Augereau, reprit +Napoléon, souviens-toi d'Arcole: les affaires paraissaient bien plus +désespérées. Crois-moi, reste tranquille, si tu ne veux pas en être la +victime. Dans une demi-heure tu verras comme les choses tourneront. + +L'assemblée paraissait se prononcer avec tant d'unanimité, qu'aucun +député n'osa refuser de prêter serment à la constitution: Lucien +lui-même y fut contraint. Des hurlements, des bravos, se faisaient +entendre dans toute la salle. Le moment était pressant. Beaucoup de +membres, en prononçant ce serment, y ajoutèrent des développements, et +l'influence de tels discours pouvaient se faire sentir sur les +troupes. Tous les esprits étaient en suspens: les zélés devenaient +neutres; les timides avaient déja changé de bannière. Il n'y avait pas +un instant à perdre. Napoléon traversa le salon de Mars, entra au +conseil des anciens, et se plaça vis-à-vis le président. (C'était la +barre.) + +«Vous êtes sur un volcan, leur dit-il: la république n'a plus de +gouvernement; le directoire est dissous; les factions s'agitent; +l'heure de prendre un parti est arrivée. Vous avez appelé mon bras et +celui de mes compagnons d'armes au secours de votre sagesse: mais les +instants sont précieux; il faut se prononcer. Je sais que l'on parle +de César, de Cromwell, comme si l'époque actuelle pouvait se comparer +aux temps passés. Non, je ne veux que le salut de la république, et +appuyer les décisions que vous allez prendre..... Et vous, grenadiers, +dont j'aperçois les bonnets aux portes de cette salle, dites-le: vous +ai-je jamais trompés? Ai-je jamais trahi mes promesses, lorsque, dans +les camps, au milieu des privations, je vous promettais la victoire, +l'abondance, et lorsqu'à votre tête, je vous conduisais de succès en +succès? Dites-le maintenant: était-ce pour mes intérêts, ou pour ceux +de la république?» + +Le général parlait avec véhémence. Les grenadiers furent comme +électrisés; et, agitant en l'air leurs bonnets, leurs armes, ils +semblaient tous dire: Oui, c'est vrai! il a toujours tenu parole! + +Alors un membre (Linglet) se leva, et d'une voix forte dit: «Général, +nous applaudissons à ce que vous dites: jurez donc avec nous +obéissance à la constitution de l'an III, qui peut seule maintenir la +république.» + +L'étonnement que causa ces paroles produisit le plus grand silence. + +Napoléon se recueillit un moment; après quoi, il reprit avec force: +«La constitution de l'an III, vous n'en avez plus: vous l'avez violée +au 18 fructidor, quand le gouvernement a attenté à l'indépendance du +corps-législatif; vous l'avez violée au 30 prairial an VII, quand le +corps-législatif a attenté à l'indépendance du gouvernement; vous +l'avez violée au 22 floréal, quand, par un décret sacrilège, le +gouvernement et le corps-législatif ont attenté à la souveraineté du +peuple, en cassant les élections faites par lui. La constitution +violée, il faut un nouveau pacte, de nouvelles garanties.» + +La force de ce discours, l'énergie du général, entraînèrent les trois +quarts des membres du conseil, qui se levèrent en signe d'approbation. +Cornudet et Régnier parlèrent avec force dans le même sens: un membre +s'éleva contre; il dénonça le général comme le seul conspirateur qui +voulait attenter à la liberté publique. Napoléon interrompit +l'orateur, déclara qu'il avait le secret de tous les partis, que tous +méprisaient la constitution de l'an III; que la seule différence qui +existait entre eux était que les uns voulaient une république modérée, +où tous les intérêts nationaux, toutes les propriétés, fussent +garantis; tandis que les autres voulaient un gouvernement +révolutionnaire, motivé sur les dangers de la patrie. En ce moment on +vint prévenir Napoléon que, dans le conseil des cinq-cents, l'appel +nominal était terminé, et que l'on voulait forcer le président Lucien +à mettre aux voix la mise hors la loi de son frère. Napoléon se rend +aussitôt aux cinq-cents, entre dans la salle, le chapeau bas, ordonne +aux officiers et soldats qui l'accompagnent de rester aux portes; il +voulait se présenter à la barre pour rallier son parti, qui était +nombreux, mais qui avait perdu tout ralliement et toute audace. Mais, +pour arriver à la barre, il fallait traverser la moitié de la salle, +parce que le président siégeait sur un des côtés latéraux. Lorsque +Napoléon se fut avancé seul au tiers de l'orangerie, deux ou trois +cents membres se levèrent subitement, en s'écriant: Mort au tyran! à +bas le dictateur! + +Deux grenadiers que l'ordre du général avait retenus à la porte, et +qui n'avaient obéi qu'à regret et en lui disant, «Vous ne les +connaissez pas, ils sont capables de tout,» culbutèrent, le sabre à la +main, ce qui s'opposait à leur passage, pour rejoindre leur général, +l'investir et le couvrir de leurs corps. Tous les autres grenadiers +suivirent cet exemple et entraînèrent Napoléon en dehors de la salle. +Dans ce tumulte, l'un d'eux nommé Thomé fut légèrement blessé d'un +coup de poignard; un autre reçut plusieurs coups dans ses habits. + +Le général descendit dans la cour du château, fit battre au cercle, +monta à cheval, et harangua les troupes: «J'allais, dit-il, leur faire +connaître les moyens de sauver la république, et de nous rendre notre +gloire. Ils m'ont répondu à coups de poignard. Ils voulaient ainsi +réaliser le desir des rois coalisés. Qu'aurait pu faire de plus +l'Angleterre! + +«Soldats, puis-je compter sur vous?» + +Des acclamations unanimes répondirent à ce discours. Napoléon aussitôt +ordonna à un capitaine d'entrer avec dix hommes dans la salle des +cinq-cents, et de délivrer le président. + +Lucien venait de déposer sa toge. «Misérables! s'écriait-il, vous +exigez que je mette hors la loi mon frère, le sauveur de la patrie, +celui dont le nom seul fait trembler les rois! Je dépose les marques +de la magistrature populaire; je me présente à cette tribune comme +défenseur de celui que vous m'ordonnez d'immoler sans l'entendre.» + +En disant ces mots, il quitte le fauteuil et s'élance à la tribune. +L'officier de grenadiers se présente alors à la porte de la salle, en +criant, Vive la république! On croit que les troupes envoient une +députation pour exprimer leur dévouement aux conseils. Ce capitaine +est accueilli par un mouvement d'allégresse. Il profite de cette +erreur, s'approche de la tribune, s'empare du président, en lui disant +à voix basse, _C'est l'ordre de votre frère_. Les grenadiers crient en +même temps, A bas les assassins! + +A ces cris, la joie se change en tristesse; un morne silence témoigne +l'abattement de toute l'assemblée. On ne met aucun obstacle au départ +du président, qui sort de la salle, se rend dans la cour, monte à +cheval, et s'écrie de sa voix de Stentor: «Général, et vous, soldats, +le président du conseil des cinq-cents vous déclare que des factieux, +le poignard à la main, en ont violé les délibérations. Il vous +requiert d'employer la force contre ces factieux. Le conseil des +cinq-cents est dissous. + +«Président, répondit le général, cela sera fait.» + +Il ordonne en même temps à Murat de se porter dans la salle en colonne +serrée. En cet instant le général B*** osa lui demander cinquante +hommes pour se placer en embuscade sur la route et fusiller les +fuyards. Napoléon ne répondit à sa demande qu'en recommandant aux +grenadiers de ne pas commettre d'excès. «Je ne veux pas, leur dit-il, +qu'il y ait une goutte de sang versée.» + +Murat se présente à la porte, et somme le conseil de se séparer. Les +cris, les vociférations continuent. Le colonel Moulins, aide-de-camp +de Brune, qui venait d'arriver de Hollande, fait battre la charge. Le +tambour mit fin à ces clameurs. Les soldats entrent dans la salle, la +baïonnette en avant. Les députés sautent par les fenêtres, et se +dispersent en abandonnant les toges, les toques, etc.: en un instant +la salle fut vide. Les membres de ce conseil qui s'étaient le plus +prononcés, s'enfuient en toute hâte jusqu'à Paris. + +Une centaine de députés des cinq-cents se rallièrent au bureau et aux +inspecteurs de la salle. Ils se rendirent en corps au conseil des +anciens. Lucien fit connaître que les cinq-cents avaient été dissous +sur son réquisitoire; que chargé de maintenir l'ordre dans +l'assemblée, il avait été environné de poignards; qu'il avait envoyé +des huissiers pour réunir de nouveau le conseil; que rien n'était +contraire aux formes, et que les troupes n'avaient fait qu'obéir à son +réquisitoire. Le conseil des anciens, qui voyait avec inquiétude ce +coup d'autorité du pouvoir militaire, fut satisfait de cette +explication. A onze heures du soir, les deux conseils se réunirent de +nouveau, ils étaient en très-grande majorité. Deux commissions furent +chargées de faire leur rapport sur la situation de la république. On +décréta, sur le rapport de Béranger, des remerciements à Napoléon et +aux troupes. Boulay de la Meurthe aux Cinq-cents, Villetard aux +Anciens, exposèrent la situation de la république et les mesures à +prendre. La loi du 19 brumaire fut décrétée; elle ajournait les +conseils au 1er ventose suivant; elle créait deux commissions de +vingt-cinq membres chacune, pour les remplacer provisoirement. Elles +devaient aussi préparer un code civil. Une commission consulaire +provisoire, composée de Siéyes, Roger-Ducos et Napoléon, fut chargée +du pouvoir exécutif. + +Cette loi mit fin à la constitution de l'an III. + +Les consuls provisoires se rendirent le 20, à deux heures du matin, +dans la salle de l'orangerie où s'étaient réunis les deux conseils. +Lucien, président, leur adressa la parole en ces termes: + +Citoyens consuls, + +Le plus grand peuple de la terre vous confie ses destinées. Sous trois +mois l'opinion vous attend. Le bonheur de 30 millions d'hommes, la +tranquillité intérieure, les besoins des armées, la paix, tel est le +mandat qui vous est donné. Il faut sans doute du courage et du +dévouement pour se charger d'aussi importantes fonctions: mais la +confiance du peuple et des guerriers vous environne, et le +corps-législatif sait que vos ames sont tout entières à la patrie. +Citoyens consuls; nous venons, avant de nous ajourner, de prêter le +serment que vous allez répéter au milieu de nous: le serment sacré de +«fidélité inviolable à la souveraineté du peuple, à la république +française une et indivisible, à la liberté, à l'égalité, et au systême +représentatif.» + +L'assemblée se sépara, et les consuls se rendirent à Paris, au palais +du Luxembourg. + +La révolution du 18 brumaire fut ainsi consommée. + +Siéyes, pendant le moment le plus critique, était resté dans sa +voiture à la grille de Saint-Cloud, afin de pouvoir suivre la marche +des troupes. Sa conduite dans le danger fut convenable; il fit preuve +de fermeté, de résolution et de sang-froid. + + + + +MÉMOIRES DE NAPOLÉON. + + + + +CONSULS PROVISOIRES. + + État de la capitale.--Proclamation de Napoléon.--Première séance + des consuls; Napoléon, président.--Ministère: divers + changements.--Maret, Dubois-Crancé, Robert-Lindet, Gaudin, + Reinhart, Forfait, Laplace.--Premiers actes des + consuls.--Honneurs funèbres rendus au pape.--Naufragés de + Calais. Nappertandy, Blackwell.--Suppression de la fête du 21 + janvier.--Entrevue de deux agents royalistes avec + Napoléon.--Vendée. Châtillon, Bernier, d'Autichamp; + Georges.--Pacification. Discussion sur la + constitution.--Opinions de Siéyes et de + Napoléon.--Daunou.--Constitution.--Nomination des consuls + Cambacérès, Lebrun. + + +§ 1er. + +On se peindrait difficilement les angoisses qu'avait éprouvées la +capitale, pendant cette révolution du 18 brumaire; les bruits les +plus sinistres circulaient partout, on disait Napoléon renversé, on +s'attendait au règne de la terreur. C'était encore moins le danger de +la chose publique qui effrayait, que celui où chaque famille allait se +trouver. + +Sur les neuf heures du soir, les nouvelles de Saint-Cloud se +répandirent, et l'on apprit les évènements arrivés; alors la joie la +plus vive succéda aux plus cruelles alarmes. La proclamation suivante +fut faite aux flambeaux. + + _Proclamation de Napoléon._ + + Citoyens! + + «A mon retour à Paris, j'ai trouvé la division dans toutes les + autorités, et l'accord établi sur cette seule vérité _que la + constitution était à moitié détruite et ne pouvait plus sauver la + liberté_. Tous les partis sont venus à moi, m'ont confié leurs + desseins, dévoilé leurs secrets, et m'ont demandé mon appui; j'ai + refusé d'être l'homme d'un parti. Le conseil des anciens m'a + appelé. J'ai répondu à son appel. Un plan de restauration + générale avait été concerté par des hommes en qui la nation est + accoutumée à voir des défenseurs de la liberté, de l'égalité, de + la propriété; ce plan demandait un examen calme, libre, exempt + de toute influence et de toute crainte. En conséquence le conseil + des anciens a résolu la translation du corps-législatif à + Saint-Cloud. Il m'a chargé de la disposition de la force + nécessaire à son indépendance. J'ai cru devoir à nos concitoyens, + aux soldats périssant dans nos armées, à la gloire acquise au + prix de leur sang, d'accepter le commandement. Les conseils se + rassemblent à Saint-Cloud; les troupes républicaines garantissent + la sûreté au dehors; mais des assassins établissent la terreur au + dedans. Plusieurs députés du conseil des cinq-cents, armés de + stylets et d'armes à feu, font circuler autour d'eux des menaces + de mort. Les plans qui devaient être développés sont resserrés, + la majorité désorganisée, les orateurs les plus intrépides + déconcertés, et l'inutilité de toute proposition sage, évidente. + Je porte mon indignation et ma douleur au conseil des anciens: je + lui demande d'assurer l'exécution de mes généreux desseins; je + lui représente les maux de la patrie qui les ont fait concevoir. + Il s'unit à moi par de nouveaux témoignages de sa constante + volonté. Je me présente au conseil des cinq-cents, seul, sans + armes, la tête découverte, tel que les anciens m'avaient reçu et + applaudi. Je venais rappeler à la majorité sa volonté et + l'assurer de son pouvoir. Les stylets qui menaçaient les députés + sont aussitôt levés sur leur libérateur. Vingt assassins se + précipitent sur moi et cherchent ma poitrine. Les grenadiers du + corps législatif, que j'avais laissés à la porte de la salle, + accourent et se mettent entre les assassins et moi. L'un de ces + braves grenadiers (Thomé) est frappé d'un coup de stylet dont ses + habits sont percés. Ils m'enlèvent. Au même moment, des cris de + hors la loi se font entendre contre le défenseur _de la loi_. + C'était le cri farouche des assassins contre la force destinée à + les réprimer. Ils se pressent autour du président, la menace à la + bouche, les armes à la main; ils lui ordonnent de prononcer la + mise hors la loi. L'on m'avertit, je donne ordre de l'arracher à + leur fureur, et dix grenadiers du corps-législatif entrent au pas + de charge dans la salle et la font évacuer. Les factieux + intimidés se dispersent et s'éloignent. La majorité, soustraite à + leurs coups, rentre librement et paisiblement dans la salle de + ses séances, entend les propositions qui devaient lui être faites + pour le salut public; délibère et prépare la résolution salutaire + qui doit devenir la loi nouvelle et provisoire de la république. + Français! vous reconnaîtrez sans doute à cette conduite le zèle + d'un soldat de la liberté, d'un citoyen dévoué à la république. + Les idées conservatrices, tutélaires, libérales, sont rentrées + dans leurs droits par la dispersion des factieux qui opprimaient + les conseils, et qui, pour n'être pas devenus les plus odieux des + hommes, n'ont pas cessé d'être les plus misérables.» + + +§ II. + +Dans la matinée du 11 novembre, les consuls tinrent leur première +séance. Il s'agissait d'abord de nommer à la présidence. La question +devait être décidée par le suffrage de Roger-Ducos; l'opinion de +celui-ci avait toujours été, dans le directoire, subordonnée à celle +de Siéyes; ce dernier s'attendait donc à lui voir tenir une pareille +conduite dans le consulat. Il en fut tout autrement. Le consul +Roger-Ducos, à peine entré dans le cabinet, dit, en se tournant vers +Napoléon: «Il est bien inutile d'aller aux voix pour la présidence; +elle vous appartient de droit.» Napoléon prit donc le fauteuil. +Roger-Ducos continua de voter dans le sens de Napoléon. Il eut même +avec Siéyes de vives explications à ce sujet; mais il resta +inébranlable dans son système. Cette conduite était le résultat de la +conviction où il était, que Napoléon seul pouvait tout rétablir et +tout maintenir. Roger-Ducos n'était pas un homme d'un grand talent; +mais il avait le sens droit et était bien intentionné. + +Le secrétaire du directoire Lagarde ne jouissait pas d'une réputation +à l'abri du reproche. Maret, depuis duc de Bassano, fut nommé à cette +place. Il était né à Dijon. Il montra de l'attachement aux principes +de la révolution de 89. Il fut employé dans les négociations avec +l'Angleterre avant le 10 août; depuis il traita avec lord Malmesbury à +Lille. Maret est un homme très-habile, d'un caractère doux, de fort +bonnes manières, d'une probité et d'une délicatesse à toute épreuve. +Il avait échappé au règne de la terreur; ayant été arrêté avec +Sémonville comme il traversait le pays des Grisons pour se rendre à +Venise, devant de là se rendre à Naples en qualité d'ambassadeur. +Après le 9 thermidor il fut échangé contre Madame fille de Louis XVI, +qui était alors prisonnière au Temple. + +La première séance des consuls dura plusieurs heures. Siéyes avait +espéré que Napoléon ne se mêlerait que des affaires militaires, et lui +laisserait la conduite des affaires civiles; mais il fut très-étonné +lorsqu'il reconnut que Napoléon avait des opinions faites sur la +politique, sur les finances, sur la justice, même sur la +jurisprudence, et enfin sur toutes les branches de l'administration; +qu'il soutenait ses idées avec une logique pressante et serrée, et +qu'il n'était pas facile à convaincre. Il dit le soir en entrant chez +lui, en présence de Chazal, Talleyrand, Boulay, Roedérer, Cabanis, +etc.: «Messieurs, vous avez un maître, Napoléon veut tout faire, sait +tout faire, et peut tout faire. Dans la position déplorable où nous +nous trouvons, il vaut mieux nous soumettre que d'exciter des +divisions qui ameneraient une perte certaine.» + + +§ III. + +Le premier acte du gouvernement fut l'organisation du ministère. +Dubois-Crancé était ministre de la guerre. Il était incapable de +remplir de telles fonctions; c'était un homme de parti, peu estimé, et +qui n'avait aucune habitude du travail et de l'ordre. Ses bureaux +étaient occupés par des gens de la faction, qui, au lieu de faire leur +besogne, passaient le temps en délibérations; c'était un vrai chaos. +On aura peine à croire que Dubois-Crancé ne put fournir au consul un +seul état de situation de l'armée. Berthier fut nommé ministre de la +guerre. Il fut obligé d'envoyer de suite une douzaine d'officiers dans +les divisions militaires et aux corps d'armée, pour obtenir les états +de situation des corps, leur emplacement, l'état de leur +administration. Le bureau de l'artillerie était le seul où l'on eût +des renseignements. Un grand nombre de corps avaient été créés, tant +par les généraux que par les administrations départementales; ils +existaient sans qu'on le sût au ministère. On disait à Dubois-Crancé: +«Vous payez l'armée, vous pouvez du moins nous donner les états +de la solde.--Nous ne la payons pas.--Vous nourrissez l'armée, +donnez-nous les états du bureau des vivres.--Nous ne la nourrissons +pas.--Vous habillez l'armée, donnez-nous les états du bureau de +l'habillement.--Nous ne l'habillons pas.» + +L'armée dans l'intérieur était payée au moyen des violations de +caisse; elle était nourrie et habillée au moyen des requisitions, et +les bureaux n'exerçaient aucun contrôle. Il fallut un mois avant que +le général Berthier pût avoir un état de l'armée, et ce ne fut +qu'alors qu'on put procéder à sa réorganisation. + +L'armée du nord était en Hollande; elle venait d'en chasser les +Anglais. Sa situation était satisfaisante. La Hollande, d'après les +traités, fournissait à tous ses besoins. + +Les armées du Rhin et de l'Helvétie souffraient beaucoup; le désordre +y était extrême. + +L'armée d'Italie acculée sur la rivière de Gênes était sans +subsistances et privée de tout. L'insubordination y était devenue +telle, que des corps quittaient sans ordre leur position devant +l'ennemi pour se porter sur des points où ils espéraient trouver des +vivres. + +L'administration ayant été améliorée, la discipline fut bientôt +rétablie. + +--Le ministère des finances était occupé par Robert Lindet, qui avait +été membre du comité de salut public, du temps de Robespierre. C'était +un homme probe, mais n'ayant aucune des connaissances nécessaires pour +l'administration des finances d'un grand empire. Sous le gouvernement +révolutionnaire, il avait cependant obtenu la réputation d'un grand +financier; mais sous ce gouvernement, le vrai ministre des finances, +c'était le prote de la planche aux assignats. + +--Lindet fut remplacé par Gaudin, depuis duc de Gaëte, qui avait +occupé pendant long-temps la place de premier commis des finances. +C'était un homme de moeurs douces et d'une sévère probité. + +Le trésor était vide, il ne s'y trouvait pas de quoi expédier un +courrier. Toutes les rentrées se faisaient en bons de requisitions, +cédules, rescriptions, papiers de toutes espèces avec lesquels on +avait dévoré d'avance toutes les recettes de l'armée. Les +fournisseurs, payés avec des délégations, puisaient eux-mêmes +directement dans la caisse des receveurs, au fur et à mesure des +rentrées, et cependant ils ne faisaient aucun service. La rente était +à six francs. Toutes les sources étaient taries, le crédit anéanti; +tout était désordre, dilapidation, gaspillage. Les payeurs, qui +faisaient en même temps les fonctions de receveurs, s'enrichissaient +par un agiotage d'autant plus difficile à réprimer, que tous ces +papiers avaient des valeurs réelles différentes. + +Le nouveau ministre Gaudin prit des mesures qui mirent un frein aux +abus, et rétablirent la confiance. Il supprima l'emprunt forcé et +progressif[5]. + + [5] La loi de l'emprunt forcé et progressif de cent millions + avait eu sur les propriétés des effets plus funestes encore que + ceux de la loi des ôtages sur la liberté des citoyens. L'emprunt + forcé et progressif pesait sur toutes les propriétés agricoles et + commerciales, meubles et immeubles. Les citoyens devaient + contribuer en vertu d'une cotte délibérée par un jury, et fondée: + 1º sur la quotité de l'imposition directe; 2º sur une base + arbitraire. Tout contribuable au-dessous de trois cents francs + n'était pas passible de cet emprunt. Tout contribuable qui payait + cinq cents francs, était taxé aux quatre dixièmes, celui de + quatre mille francs et au-dessus, pour la totalité de son revenu. + La deuxième base était relative à l'opinion: les parents + d'émigrés, les nobles pouvaient être taxés arbitrairement par le + jury: l'effet de cette loi fut ce qu'il devait être. + L'enregistrement cessa de produire, car il n'y eut plus de + transactions. Les domaines nationaux cessèrent de se vendre, car + la propriété fut décriée; les riches devinrent pauvres sans que + les pauvres devinssent plus riches: cette loi absurde produisit + un effet contraire à celui qu'en avaient attendu ses auteurs: + elle tarit toutes les sources du revenu public. Le ministre + Gaudin ne voulut pas se coucher ni dormir une seule nuit, chargé + du porte-feuille des finances, sans avoir rédigé et proposé une + loi pour rapporter cette loi désastreuse, qu'il remplaça par + vingt-cinq centimes additionnels aux contributions directes ou + indirectes, qui rentrèrent sans effort, et produisirent cinquante + millions. Les sommes déja versées à l'emprunt forcé, furent + reçues à compte sur les centimes additionnels ou liquidées sur le + grand-livre. + +Plusieurs citoyens offrirent au gouvernement des sommes considérables. +Le commerce de Paris remplit un emprunt de 12 millions; ce qui dans ce +moment était d'une grande importance. La vente des domaines de la +maison d'Orange que la France s'était réservée par le traité de la +Haye fut négociée et produisit 24 millions. On créa pour 150 millions +de bons de rescription de rachats de rente. + +Les impositions directes ne rentraient pas à cause du retard +qu'éprouvait la confection des rôles. Le ministre créa une commission +des contributions publiques. L'assemblée constituante, dont les +principes en administration étaient fautifs, parce qu'ils étaient le +résultat d'une vaine théorie et non le fruit de l'expérience, avait +chargé les municipalités de la formation des rôles qui étaient rendus +exécutoires par la décision des administrateurs de département. Cette +organisation était désastreuse; on y fut peu sensible: en 1792, 93, +94, les assignats pourvoyaient à tout. Lors de la constitution de l'an +III, cinq mille préposés furent chargés de la formation des rôles. On +avait adopté en même temps une administration mixte qui coûtait 5 +millions d'extraordinaire, et n'atteignait pas plus le but que la loi +de la constituante. Gaudin, éclairé par l'expérience, confia la +confection de ces rôles à cent directeurs généraux ayant sous eux cent +inspecteurs et huit cent quarante contrôleurs, qui ne coûtaient que 3 +millions. L'économie était de 2 millions. + +Il créa la caisse d'amortissement, soumit les receveurs des finances à +un cautionnement du vingtième de leurs recettes, et organisa le +systême des obligations des receveurs-généraux, payables par douzième +par mois du montant de leurs recettes. Dès ce moment, toutes les +contributions directes rentrèrent au trésor avant le commencement de +l'exercice et en masse; il put en disposer pour le service dans toutes +les parties de la France. Il n'y eut plus aucune incertitude que les +recouvrements éprouvassent plus ou moins de retard, ou s'opérassent +avec plus ou moins d'activité; cela n'influait pas sur les opérations +du trésor. Cette loi a été une des sources de la prospérité et de +l'ordre qui ont depuis régné dans les finances. + +La république possédait pour 40 millions de rentes en forêts; mais +elles étaient mal administrées: la régie de l'enregistrement, préposée +pour recevoir ce revenu, celui du timbre, et exercer des droits +domaniaux, ne convenait pas pour diriger une administration qui +exigeait des connaissances particulières et de l'activité. Le ministre +Gaudin établit une administration spéciale. Ce changement excita des +réclamations. On craignit de voir se renouveler les abus attachés à +l'ancienne administration des eaux et forêts. On établit, disait-on, +l'administration; on ne tardera pas à établir sa juridiction, les +tribunaux spéciaux; nous verrons renaître tous les abus qui ont excité +nos réclamations en 1789. Ces craintes étaient chimériques: les abus +de l'ancienne administration avaient disparu pour toujours, et la +nouvelle administration forestière soigna bien l'aménagement des +forêts, leur vente, leur coupe, et porta une attention toute +particulière aux semis et plantations. Elle fit aussi rentrer au +domaine une grande quantité de bois usurpés par les communes ou les +particuliers; enfin elle n'eut que de bons effets, et se concilia +l'opinion publique. + +Tout ce qu'il est possible de faire en peu de jours, pour détruire les +abus d'un régime vicieux et fâcheux, remettre en honneur les principes +du crédit et de la modération, le ministre Gaudin le fit. C'était un +administrateur, de probité et d'ordre, qui savait se rendre agréable à +ses subordonnés, marchant doucement, mais sûrement. Tout ce qu'il fit +et proposa dans ces premiers moments, il l'a maintenu et perfectionné +pendant quinze années d'une sage administration. Jamais il n'est +revenu sur aucune mesure, parce que ses connaissances étaient +positives et le fruit d'une longue expérience. + +Cambacérès conserva le ministère de la justice. Un grand nombre de +changements furent faits dans les tribunaux. + +Talleyrand avait été renvoyé du ministère des relations extérieures +par l'influence de la société du manège. Reinhart qui l'avait +remplacé était natif de Wurtemberg. C'était un homme honnête et d'une +capacité ordinaire. Cette place était naturellement due à Talleyrand; +mais, pour ne pas trop froisser l'opinion publique fort indisposée +contre lui, surtout pour les affaires d'Amérique, Reinhart fut +conservé dans les premiers moments; d'ailleurs, ce poste était de peu +d'importance dans la situation critique où la république se trouvait. +On ne pouvait en effet entamer aucune espèce de négociation avant +d'avoir rétabli l'ordre dans l'intérieur, réuni la nation, et remporté +des victoires sur les ennemis extérieurs. + +--Bourdon fut remplacé au ministère de la marine par Forfait, et nommé +commissaire de la marine à Anvers. Forfait, né en Normandie, avait la +réputation d'être le meilleur ingénieur constructeur de vaisseaux; +mais c'était un homme à systême, et il n'a pas justifié ce que l'on +attendait de lui. Le ministère de la marine était très-important par +la nécessité où se trouvait la république, de secourir l'armée +d'Égypte, la garnison de Malte, et les colonies. + +--A l'intérieur, le ministre Quinette fut remplacé par Laplace, +géomètre du premier rang; mais qui ne tarda pas à se montrer +administrateur plus que médiocre; dès son premier travail, les +consuls s'aperçurent qu'ils s'étaient trompés: Laplace ne saisissait +aucune question sous son vrai point de vue; il cherchait des +subtilités partout, n'avait que des idées problématiques, et portait +enfin l'esprit des infiniment petits dans l'administration. + +--Les nominations furent faites par les consuls d'un commun accord; la +première dissension d'opinion eut lieu pour Fouché, qui était ministre +de la police. Siéyes le haïssait, et croyait la sûreté du gouvernement +compromise, si la direction de la police restait dans ses mains. +Fouché, né à Nantes, avait été oratorien avant la révolution; il avait +ensuite exercé un emploi subalterne dans son département, et s'était +distingué par l'exaltation de ses principes. Député à la convention, +il marcha dans la même direction que Collot d'Herbois. Après la +révolution de thermidor, il fut proscrit comme terroriste. Sous le +directoire, il s'était attaché à Barras, et avait commencé sa fortune +dans des compagnies de fournitures, où l'on avait imaginé de faire +entrer un grand nombre d'hommes de la révolution: idée qui avait jeté +une nouvelle déconsidération sur des hommes que les évènements +politiques avaient déja dépopularisés. Fouché, appelé au ministère de +la police depuis plusieurs mois, avait pris parti contre la faction +du manège qui s'agitait encore, et qu'il fallait détruire; mais Siéyes +n'attribuait pas cette conduite à des principes fixes, et seulement à +la haine qu'il portait à ces sociétés, où sans aucune retenue, on +déclamait constamment contre les dilapidations et contre ceux qui +avaient eu part aux fournitures. Siéyes proposait Alquier pour +remplacer Fouché: ce changement ne parut pas indispensable; quoique +Fouché n'eût pas été dans le secret du 18 brumaire, il s'était bien +comporté. Napoléon convenait avec Siéyes, qu'on ne pouvait, en rien, +compter sur la moralité d'un tel ministre et sur son esprit versatile, +mais enfin sa conduite avait été utile à la république. _Nous formons +une nouvelle époque_, disait Napoléon; _du passé, il ne faut nous +souvenir que du bien et oublier le mal. L'âge, l'habitude des affaires +et l'expérience, ont formé bien des têtes et modifié bien des +caractères_. Fouché conserva son ministère. + +La nomination de Gaudin au ministère des finances, laissa vacante la +place de commissaire du gouvernement près l'administration des postes, +place de confiance fort importante. Elle fut confiée à Laforêt, qui +alors était chef de la division des fonds aux relations extérieures. +C'était un homme habile qui avait été long-temps consul-général de +France, en Amérique. + + +§ IV. + +L'école polytechnique n'était qu'ébauchée; Monge fut chargé d'en +rédiger l'organisation définitive, qui depuis a été sanctionnée par +l'expérience. Cette école est devenue la plus célèbre du monde. Elle a +fourni une foule d'officiers, de mécaniciens, de chimistes, qui ont +recruté les corps savants de l'armée, ou qui, répandus dans les +manufactures, ont porté si haut la perfection des arts, et donné à +l'industrie française sa haute supériorité. + +Cependant le nouveau gouvernement était environné d'ennemis qui +s'agitaient publiquement. La Vendée, le Languedoc et la Belgique +étaient déchirés par les troubles et les insurrections. Le parti de +l'étranger, qui, depuis plusieurs mois, faisait tous les jours des +progrès, voyait avec dépit un changement qui détruisait ses +espérances. Les anarchistes n'écoutaient que leur animosité contre +Siéyes[6]. La loi rendue le 19 brumaire à Saint-Cloud, avait chargé +le gouvernement de prendre les mesures qui seraient nécessaires pour +rétablir la tranquillité de la république. Elle avait expulsé du +corps-législatif cinquante-cinq députés. Un grand nombre d'autres +étaient mécontents de l'ajournement des chambres; ils persistaient à +rester à Paris et à s'y réunir. C'était la première fois, depuis la +révolution, que la tribune était muette et le corps-législatif en +vacances. Les bruits les plus sinistres agitaient l'opinion; le +ministre de la police proposa en conséquence des mesures qui devaient +réprimer l'audace du parti anarchiste. Un décret condamna à la +déportation cinquante-neuf des principaux meneurs: trente-sept à la +Guyane, et vingt-deux à l'île d'Oléron; ce décret fut généralement +désapprouvé, l'opinion répugnait à toute mesure violente: cependant il +eut un effet salutaire. Les anarchistes, frappés à leur tour de +terreur, se dispersèrent. C'était tout ce qu'on voulait, et peu de +temps après le décret de déportation fut converti en une simple mesure +de surveillance qui cessa bientôt elle-même. + + [6] Siéyes était fréquemment alarmé de ce que les jacobins + tramaient dans Paris, et des menaces qu'ils faisaient d'enlever + les consuls. Ce qui fit dire à Napoléon réveillé à trois heures + du matin par ce consul que venait d'inquiéter un rapport de + police: «_Laissez-les faire, en guerre comme en amour, pour en + finir, il faut se voir de près; qu'ils viennent. Autant terminer + aujourd'hui qu'un autre jour._» + + Ces craintes étaient exagérées. Les menaces sont plus faciles à + faire qu'à effectuer, et dans la manière des anarchistes, elles + précèdent toujours de beaucoup toute espèce d'exécution. + +Le public s'attribua le rapport de ce décret. On crut que +l'administration avait rétrogradé: on eut tort, elle n'avait voulu +qu'épouvanter; elle avait atteint son but. + +Bientôt l'esprit public changea dans toute la France. Les citoyens +s'étaient réunis, les actes d'adhésion des départements arrivaient en +foule, et les malveillants de quelque parti qu'ils fussent, cessaient +d'être dangereux. La loi des ôtages, qui avait jeté un grand nombre de +citoyens dans les prisons fut rapportée[7]. Des lois intolérantes +avaient été rendues contre les prêtres par les gouvernements +précédents; la persécution avait été poussée aussi loin que le pouvait +faire la haine des théophilanthropes. Prêtres réfractaires ou prêtres +assermentés, tous étaient cependant dans la même proscription; les uns +avaient été déportés à l'île de Rhé, d'autres à la Guyane, d'autres à +l'étranger, d'autres gémissaient dans les prisons. On adopta pour +principe que la conscience n'était pas du domaine de la loi, et que le +droit du souverain devait se borner à exiger obéissance et fidélité. + + [7] La loi des ôtages avait été rendue le 12 juillet 1799: elle + avait été dictée par les jacobins du manège; elle pesait sur cent + cinquante à deux cents mille citoyens qu'elle mettait hors de la + protection des lois; elle les rendait responsables, dans leurs + personnes et leurs propriétés, de tous les évènements provenant + des troubles civils. Ces individus étaient les parents des + émigrés, les nobles, les aïeuls, aïeules, pères et mères de tout + ce qui faisait partie des bandes armées, chouans ou voleurs de + diligence. Par l'article 5, les administrateurs des départements + étaient autorisés à réunir des ôtages pris dans ces classes, dans + une commune centrale de leur département, et à déporter, à la + Guyane, quatre de ces ôtages pour tout fonctionnaire public, + militaire ou acquéreur de domaines nationaux, assassiné: ces + classes devaient en outre pourvoir, par des amendes + extraordinaires, aux dépenses qu'occasioneraient les + dénonciateurs et surveillants; ils étaient passibles des + indemnités dues aux patriotes par l'effet des troubles civils. En + conséquence de cette loi, plusieurs milliers de vieillards, de + femmes, étaient arrêtés. Un grand nombre était en fuite. Cette + loi fut rapportée. Des courriers furent envoyés aussitôt dans + tous les départements pour faire ouvrir les prisons. + + +§ V. + +Si la question eût été ainsi posée à l'assemblée constituante, et +qu'on n'eût point exigé un serment à la constitution civile du +clergé, ce qui était entrer dans des discussions théologiques, aucun +prêtre n'eût été réfractaire. Mais Talleyrand et d'autres membres de +cette assemblée imposèrent ce serment, dont les conséquences ont été +si funestes à la France. + +La constitution civile du clergé, devenue loi de l'état, il fallait +protéger les prêtres, en assez grand nombre, qui s'y étaient +conformés, et il est probable que ce clergé aurait formé l'église +nationale; mais, quand l'assemblée législative et la convention firent +fermer les églises, supprimèrent les dimanches, et traitèrent avec le +même mépris les prêtres assermentés et les réfractaires, on donna gain +de cause à ces derniers. + +Napoléon, qui avait beaucoup médité sur les matières de religion, en +Italie et en Égypte, avait à cet égard des idées arrêtées; il se hâta +de faire cesser les persécutions. Son premier acte fut d'ordonner la +mise en liberté de tous les prêtres mariés ou assermentés, qui étaient +détenus ou déportés. L'emportement des factions avait été tel, que +même ces deux classes avaient été persécutées en masse.--On décréta +que tout prêtre déporté, emprisonné, etc., qui ferait serment d'être +fidèle au gouvernement établi, serait sur-le-champ mis en liberté. Peu +de temps après ce décret, plus de vingt mille vieillards rentrèrent +dans leurs familles. Quelques prêtres ignorants persistèrent dans leur +obstination, ils restèrent dans l'exil. Mais alors ils se condamnaient +eux-mêmes; car les préceptes du christianisme ne sont pas susceptibles +d'interprétation, et le serment de fidélité au gouvernement ne peut +être refusé sans crime. + +Dans le même temps, les lois sur les décades furent rapportées, les +églises rendues au culte et des pensions accordées aux religieux et +religieuses qui prêteraient serment de fidélité au gouvernement. La +plupart se soumirent, et, par là, des milliers d'individus furent +arrachés à la misère. Les églises se rouvrirent dans les campagnes, +les cérémonies intérieures furent permises, tous les cultes furent +protégés, et le nombre des théophilanthropes diminua beaucoup. + + +§ VI. + +Le pape Pie VI était mort, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, à +Valence, où il s'était retiré après les évènements d'Italie. Napoléon, +revenant d'Égypte, s'était entretenu quelques instants dans cette +ville avec monsignor Spina, aumônier du pape, et que depuis il fit +nommer cardinal et archevêque de Gênes. Il apprit qu'aucun honneur +funèbre n'avait été rendu à ce pontife; et que son corps était déposé +dans la sacristie de la cathédrale. Un décret des consuls ordonna que +les honneurs accoutumés lui fussent décernés, et qu'un monument en +marbre fût élevé sur sa tombe. C'était un hommage à un souverain +malheureux, et au chef de la religion du premier consul et de la +pluralité des Français. + +Chaque jour le gouvernement consulaire, par des actes de justice et de +générosité, s'efforçait de réparer les fautes et les injustices des +gouvernements précédents. Les membres de l'assemblée constituante, qui +avaient reconnu la souveraineté du peuple, furent rayés de la liste +des émigrés par une décision adoptée comme principe. Cela excita +beaucoup d'inquiétudes; les émigrés vont rentrer en foule, disait-on; +le parti royal va relever la tête, comme en fructidor; les +républicains vont être massacrés. + +La Fayette[8], Latour-Maubourg, Bureau de Puzy, etc., rentrèrent en +France, et dans la jouissance de leurs biens, qui n'étaient pas +aliénés. + + [8] Le général La Fayette qui avait commencé la révolution, avait + abandonné son armée devant Sedan, et passé à l'étranger. Arrêté + par les Prussiens, il avait été livré au gouvernement autrichien, + qui le tenait en prison. A l'époque du traité de Léoben, quoique + le gouvernement français ne prît aucun intérêt à ce général, + Napoléon crut de l'honneur de la France, d'exiger que la cour + d'Autriche le mît en liberté; il l'obtint; mais La Fayette était + sur la liste des émigrés, et ne pouvait encore rentrer en France. + + Cet homme, qui a joué un si grand rôle dans nos premières + dissensions politiques, est né en Auvergne. Lors de la guerre + d'Amérique, il avait servi sous Washington, et s'y était + distingué. C'était un homme sans talents, ni civils ni militaires; + esprit borné, caractère dissimulé, dominé par des idées vagues de + liberté, mal digérées chez lui et mal conçues. Du reste, dans la + vie privée, La Fayette était un honnête homme. + +Depuis le 18 fructidor un grand nombre d'individus restaient déportés +à la Guyane, à Sinnamary, à l'île d'Oléron. Ils avaient été traités +ainsi sans jugement. Plusieurs d'entre eux étaient plus distingués par +leurs talents que par leur caractère. Napoléon voulut user +d'indulgence à leur égard, mais le parti à prendre était difficile et +fort contesté; c'était faire le procès au 18 fructidor. Les +commissions législatives étaient composées de députés qui avaient pris +part à la loi du 19. Rapporter cette loi eût été une véritable +réaction; Pichegru, Imbert Colombès, Willot, rentreraient donc en +France! D'ailleurs, la révolution de fructidor, quelque injuste, +quelque illégale qu'elle fût, avait évidemment sauvé la république; et +dès lors, on ne pouvait pas la condamner. On conçut l'idée de déclarer +que les déportés seraient considérés comme émigrés. C'était les mettre +à la disposition du gouvernement, qui ne tarda pas de laisser rentrer +tous ceux qui n'avaient pas eu des intelligences coupables avec +l'étranger. Leur conduite fut surveillée pendant quelque temps, et ils +finirent par être définitivement rayés de la liste des émigrés. +Plusieurs d'entre eux, tels que Portalis, Carnot, Barbé-Marbois, etc., +furent même appelés à remplir des fonctions publiques. C'était le +règne d'un gouvernement fort et au-dessus des factions. Napoléon +disait: «J'ai ouvert un grand chemin; qui marchera droit sera protégé; +qui se jettera à droite ou à gauche, sera puni.» + + +§ VII. + +D'autres malheureux gémissaient entre la vie et la mort. Il y avait +quelques années qu'un bâtiment parti d'Angleterre, pour se rendre dans +la Vendée, ayant à bord neuf personnes des plus anciennes familles de +France, des Talmont, des Montmorency, des Choiseul, avait fait +naufrage sur la côte de Calais; ces passagers étaient des émigrés. On +les avait arrêtés, et, depuis lors, ils avaient été traînés de prisons +en prisons, de tribunaux en tribunaux, sans que leur sort fût décidé. +Le fait de leur arrivée en France n'était pas de leur volonté; +c'étaient des naufragés: mais on arguait contre eux du lieu de leur +destination. Ils disaient bien qu'ils allaient dans l'Inde; mais le +bâtiment, ses provisions, tout témoignait qu'ils allaient dans la +Vendée. Sans entrer dans ces discussions, Napoléon vit que la position +de ces hommes était sacrée; ils étaient sous les lois de +l'hospitalité. Envoyer au supplice des malheureux qui avaient mieux +aimé se livrer à la générosité de la France, que de se jeter dans les +flots, eût été une singulière barbarie. Napoléon jugea que les lois +contre les émigrés étaient des lois politiques, et que la politique +de ces lois ne serait pas violée, s'il usait d'indulgence envers des +personnes qui se trouvaient dans un cas tout-à-fait extraordinaire. + +Il avait déja jugé une question pareille, lorsque étant général +d'artillerie, il armait les côtes du midi. Des membres de la famille +Chabrillant, se rendant d'Espagne en Italie, avaient été pris par un +corsaire, et amenés à Toulon; ils avaient été aussitôt jetés dans les +prisons. Le peuple, sachant qu'ils étaient émigrés, voulait les +massacrer. Napoléon profita de sa popularité; par le moyen des +canonniers et des ouvriers de l'arsenal, qui étaient les plus exaltés, +il préserva cette famille de tout malheur; mais craignant une nouvelle +insurrection du peuple, il la fit monter dans des caissons vides qu'il +envoya aux îles d'Hyères, et la sauva. + +Le gouvernement anglais ne montra pas une générosité pareille envers +Napper-Thandy, Blackwell et autres Irlandais, qui, jetés par un +naufrage sur les côtes de Norwège, traversaient le territoire de +Hambourg pour retourner à Paris. Ils avaient été naturalisés Français, +et étaient officiers au service de la république. Le ministre anglais, +à Hambourg, força le sénat de les arrêter à leur passage; et, qui le +croirait? l'Europe entière s'ameuta contre ces malheureux! Les +gouvernements russe et autrichien appuyaient les demandes de celui +d'Angleterre, pour qu'ils lui fussent remis. Les citoyens de Hambourg +avaient résisté quelque temps; mais, voyant la France déchue de sa +considération, et accablée de revers, tant en Allemagne qu'en Italie, +ils avaient fini par céder. + +La France avait d'autant plus de raisons de se trouver offensée de +cette conduite, que la ville de Hambourg avait été long-temps le +refuge de vingt mille émigrés français, qui, de là, avaient organisé +des armées, et tramé des complots contre la république; tandis que +deux malheureux officiers au service de la république, ayant le +caractère sacré du malheur et du naufrage, étaient livrés à leurs +bourreaux. + +Un décret des consuls mit un embargo sur les bâtiments hambourgeois +qui se trouvaient dans les ports de France, rappela de Hambourg les +agents diplomatiques et commerciaux français, et renvoya ceux de cette +ville. + +Bientôt, après ce temps, les armées françaises ayant eu des succès, et +les heureux changements du 18 brumaire se faisant sentir chaque jour, +le sénat se hâta d'écrire une longue lettre à Napoléon pour lui +témoigner son repentir. Napoléon répondit celle-ci: + +«J'ai reçu votre lettre, messieurs; elle ne vous justifie pas. Le +courage et la vertu sont les conservateurs des états: la lâcheté et le +crime sont leur ruine. Vous avez violé l'hospitalité, ce qui n'est +jamais arrivé parmi les hordes les plus barbares du désert. Vos +concitoyens vous le reprocheront à jamais. Les deux infortunés que +vous avez livrés meurent illustres; mais leur sang fera plus de mal à +leurs persécuteurs que ne le pourrait faire une armée.» + +Une députation solennelle du sénat vint aux Tuileries faire des +excuses publiques à Napoléon. Il leur témoigna de nouveau toute son +indignation, et lorsque ces envoyés alléguèrent leur faiblesse, il +leur dit: «Eh bien! n'aviez-vous pas la ressource des états faibles? +n'étiez-vous pas les maîtres de les laisser échapper?» + +Le directoire avait adopté le principe d'entretenir les prisonniers +français en Angleterre, pendant que l'Angleterre entretiendrait les +siens en France: nous avions en Angleterre, plus de prisonniers que +cette puissance n'en avait en France. Les vivres en Angleterre étaient +plus chers qu'en France; dès lors cet état de choses était onéreux +pour celle-ci. A cet inconvénient se joignait celui d'autoriser le +gouvernement anglais à avoir, sous le prétexte de comptabilité, des +intelligences dans l'intérieur de la république. Le gouvernement +consulaire s'empressa de changer cet arrangement. Chaque nation se +trouva chargée du soin des prisonniers qu'elle gardait. + + +§ VIII. + +Dans la situation où se trouvaient les esprits, on avait besoin de +rallier, de réunir les différents partis qui avaient divisé la nation, +afin de pouvoir l'opposer tout entière à ses ennemis extérieurs. + +Le serment de haine à la royauté fut supprimé comme inutile et +contraire à la majesté de la république, qui, reconnue partout, +n'avait pas besoin de pareils moyens. Il fut également décidé qu'on ne +célébrerait plus le 21 janvier. Cet anniversaire ne pouvait être +considéré que comme un jour de calamité nationale. Napoléon s'en était +déja expliqué au sujet du 10 août. On célèbre une victoire, disait-il; +mais on pleure sur les victimes même ennemies. La fête du 21 janvier +est immorale, continuait-il, sans juger si la mort de Louis XVI fut +juste ou injuste, politique ou impolitique, utile ou inutile; et même +dans le cas où elle serait jugée juste, politique et utile, ce n'en +serait pas moins un malheur. En pareille circonstance, l'oubli est ce +qu'il y a de mieux. + +Les emplois furent donnés à des hommes de tous les partis et de toutes +les opinions modérées. L'effet fut tel, qu'en peu de jours il se fit +un changement général dans l'esprit de la nation. Celui qui, hier, +prêtait l'oreille aux propositions de l'étranger et aux commissaires +des Bourbons, parce qu'il craignait par-dessus tout les principes de +la société du Manège et le retour de la terreur, prenant aujourd'hui +confiance dans le gouvernement vraiment national, fort et généreux, +qui venait de s'établir, rompait ses engagements, et se replaçait dans +le parti de la nation et de la révolution. La faction de l'étranger en +fut un moment étonnée; bientôt elle se consola, et voulut donner le +change à l'opinion, en cherchant à persuader que Napoléon travaillait +pour les Bourbons. + + +§ IX. + +Un des principaux agents du corps diplomatique demanda et obtint une +audience de Napoléon. Il lui avoua qu'il connaissait le comité des +agents des Bourbons, à Paris; que, désespérant du salut de la patrie, +il avait pris des engagements avec eux, parce qu'il préférait tout au +règne de la terreur: mais, le 18 brumaire, venant de recréer un +gouvernement national, non-seulement il renonçait à ses relations, +mais venait lui faire connaître ce qu'il savait, à condition toutefois +que son honneur ne serait pas compromis, et que ces individus +pourraient s'éloigner en sûreté. + +Il présenta même à Napoléon deux des agents, Hyde-de-Neuville et +Dandigné. Napoléon les reçut à dix heures du soir dans un des petits +appartements du Luxembourg. Il y a peu de jours, lui dirent-ils, nous +étions assurés du triomphe, aujourd'hui tout a changé. Mais, général, +seriez-vous assez imprudent pour vous fier à de pareils évènements! +vous êtes en position de rétablir le trône, de le rendre à son maître +légitime; nous agissons de concert avec les chefs de la Vendée, nous +pouvons les faire tous venir ici. Dites-nous ce que vous voulez faire; +comment vous voulez marcher; et si vos intentions s'accordent avec les +nôtres, nous serons tous à votre disposition. + +Hyde-de-Neuville parut un jeune homme spirituel, ardent sans être +passionné. Dandigné parut un furibond. Napoléon leur répondit: «Qu'il +ne fallait pas songer à rétablir le trône des Bourbons en France, +qu'ils n'y pourraient arriver qu'en marchant sur cinq cent mille +cadavres; que son intention était d'oublier le passé, et de recevoir +les soumissions de tous ceux qui voudraient marcher dans le sens de la +nation; qu'il traiterait volontiers avec Châtillon, Bernier, Bourmont, +Suzannet, d'Autichamp, etc.: mais à condition que ces chefs seraient +désormais fidèles au gouvernement national, et cesseraient toute +intelligence avec les Bourbons et l'étranger.» + +Cette conférence dura une demi-heure, et l'on se convainquit de part +et d'autre, qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre sur une pareille +base. + +Les nouveaux principes adoptés par les consuls, et les nouveaux +fonctionnaires firent disparaître les troubles de Toulouse, les +mécontents du midi, et l'insurrection de la Belgique. La réputation de +Napoléon était chère aux Belges, et influa heureusement sur les +affaires publiques dans ces départements, que la persécution des +prêtres avait mis en feu l'année précédente. + +Cependant la Vendée et la chouannerie troublaient dix-huit +départements de la république. Les affaires allaient si mal, que +Châtillon, chef des Vendéens, s'était emparé de Nantes; il est vrai +qu'il n'avait pu s'y maintenir vingt-quatre heures. Mais les chouans +exerçaient leurs ravages jusqu'aux portes de la capitale. Les chefs +repondaient aux proclamations du gouvernement par d'autres +proclamations, où ils disaient qu'ils se battaient pour le +rétablissement du trône et de l'autel, et qu'ils ne voyaient dans le +directoire ou les consuls que des usurpateurs. + +Un grand nombre de généraux et d'officiers de l'armée, trahissaient la +république, et s'entendaient avec les chefs des chouans. Le peu de +confiance que leur avait inspiré le directoire, l'ancien désordre qui +régnait dans toutes les parties de l'administration, avaient porté ces +officiers à oublier leur honneur et leur devoir, pour se ménager un +parti qu'ils croyaient au moment de triompher. Plusieurs furent assez +éhontés pour en venir faire la confidence à Napoléon, en lui déclarant +avoir obéi aux circonstances, et lui offrant de racheter ce moment +d'incertitude par des services d'autant plus importants, qu'ils +étaient dans la confidence des chouans et des Vendéens. + +Des négociations furent ouvertes avec des chefs de la Vendée, en même +temps que des forces considérables furent dirigées contre eux. Tout +annonçait la destruction prochaine de leurs bandes; mais les causes +morales agissaient davantage. La renommée de Napoléon qui était grande +dans la Vendée, fit craindre aux chefs que l'opinion du pays ne les +abandonnât. + +Le 17 janvier, à Montluçon, Châtillon, Suzannet, d'Autichamp, l'abbé +Bernier, chefs de l'insurrection de la rive gauche de la Loire, se +soumirent. + +Le général Hédouville négocia le traité qui fut signé, le 17 janvier, +à Montluçon. Cette pacification n'avait rien de commun avec celles qui +avaient précédé: c'étaient des Français qui rentraient dans le sein de +la nation, et se soumettaient avec confiance au gouvernement. Toutes +les mesures administratives, financières, ecclésiastiques, +consolidèrent de jour en jour davantage la tranquillité de ces +départements. + +Ces chefs vendéens furent reçus plusieurs fois à la Malmaison. La paix +une fois faite, Napoléon n'eut qu'à se louer de leur conduite. + +Bernier était curé de Saint-Lô. C'était un homme de peu de taille et +d'une mince apparence. Il était bon prédicateur, rusé, et savait +inspirer le fanatisme à ses paysans sans le partager. Il avait eu une +grande influence dans la Vendée; son crédit avait un peu diminué, mais +restait cependant encore assez considérable pour rendre des services +au gouvernement. Il s'attacha au premier consul, et fut fidèle à ses +engagements: il fut chargé de négocier le concordat avec la cour de +Rome. Napoléon le nomma évêque d'Orléans. + +--Châtillon était un vieux gentilhomme de soixante ans, bon, loyal, +ayant peu d'esprit, mais quelque vigueur. Il venait de se marier, ce +qui contribua à le rendre fidèle à ses promesses. Il habitait +alternativement Paris, Nantes, et ses terres. Il obtint dans la suite +plusieurs graces du premier consul. Châtillon pensait qu'on aurait pu +continuer la guerre de la Vendée quelques mois de plus; mais que, +depuis le 18 brumaire, les chefs ne pouvaient plus compter sur la +masse de la population. Il avouait aussi que vers la fin des campagnes +d'Italie, la réputation du général Bonaparte avait tant exalté +l'imagination des paysans vendéens, qu'on avait été au moment de +laisser là les droits des Bourbons, et d'envoyer une députation pour +lui proposer de se mettre sous son influence. + +--d'Autichamp avait fait plusieurs campagnes comme simple hussard dans +les troupes de la république, pendant la grande terreur. C'était un +homme d'un esprit borné; mais ayant le ton, les manières et l'élégance +que comportaient son éducation et l'usage du grand monde. + +--Sur la rive droite de la Loire, Georges et la Prévelaye étaient à la +tête des bandes de Bretagne; Bourmont commandait celles du Maine; +Frotté, celles de Normandie. La Prevelaye et Bourmont se soumirent, et +vinrent à Paris. Georges et Frotté voulurent continuer la guerre. +C'était un état de licence qui leur permettait, sous des couleurs +politiques, de se livrer à toute espèce de brigandage; de rançonner +les riches, sous prétexte qu'ils étaient acquéreurs de domaines +nationaux; de voler les diligences, parce qu'elles portaient les +déniers de l'état; de piller les banquiers, parce qu'ils avaient des +relations avec les caisses publiques, etc. Ils interceptaient les +communications entre Brest et Paris. Ils entretenaient des +intelligences avec tout ce que la capitale nourrit de plus vil, avec +des hommes qui vivent dans les antres de jeu et les mauvais lieux: ils +y apportaient leurs rapines, y faisaient leurs enrôlements, y +puisaient des renseignements pour rendre profitables les guet-apens +qu'ils tendaient sur les routes. + +Les généraux Chambarlhac et Gardanne entrèrent dans le département de +l'Orne, à la tête de deux colonnes mobiles, pour se saisir de Frotté. +Ce chef, jeune, actif, rusé, était redouté et causait beaucoup de +désordres. Il fut surpris dans la maison du nommé Guidal, général +commandant à Alençon, qui avait des intelligences avec lui, qui +jouissait de sa confiance, et qui le trahit. Il fut jugé, et passa par +les armes. + +Ce coup d'éclat rétablit la tranquillité dans cette province. Il ne +resta plus que Brulard et quelques chefs de peu de valeur, qui, +profitant de la facilité que leur offrait la croisière anglaise, +débarquaient sur les côtes, répandaient des libelles, et exerçaient +l'espionnage en faveur de l'Angleterre. + +Georges se soutenait dans le Morbihan, au moyen des secours d'armes et +d'argent que lui fournissaient les Anglais. Attaqué, battu, cerné à +Grand-Champ par le général Brune, il capitula, rendit ses canons, ses +armes, et promit de vivre en bon et paisible sujet. Il demanda +l'honneur d'être présenté au premier consul, et reçut la permission de +se rendre à Paris. Napoléon chercha inutilement à faire sur lui +l'impression qu'il avait faite sur un grand nombre de Vendéens, à +faire parler la fibre française, l'honneur national, l'amour de la +patrie: aucune de ces cordes ne vibra.... + +La guerre de l'Ouest se trouvait ainsi terminée; plusieurs bons +régiments devinrent disponibles. + +Pendant que tout s'améliorait, le travail de la constitution touchait +à sa fin; les deux consuls et les deux commissions s'en occupaient +sans relâche. Le gouvernement s'occupa peu de politique extérieure. +Toutes ses démarches se bornèrent à la Prusse. Le roi avait une armée +sur pied au moment où le duc d'Yorck avait débarqué en Hollande; cela +avait donné de l'inquiétude. + +L'aide-de-camp Duroc fut envoyé à Berlin avec une lettre au roi; son +but était de sonder les dispositions du cabinet. Il réussit dans sa +mission, fut accueilli avec distinction, avec bienveillance, par la +reine. Les courtisans de cette cour, toute militaire, se complaisaient +dans le récit des guerres d'Italie et d'Égypte; ils étaient fort +satisfaits du triomphe qu'avait obtenu le parti militaire en France, +en arrachant aux avocats les rênes du gouvernement. On eut tout lieu +d'être content des dispositions de la Prusse, qui peu après mit son +armée sur le pied de paix. + + +§ X. + +La commission législative, intermédiaire des cinq-cents, fut +successivement présidée par Lucien, Boulay de la Meurthe, Daunou, +Jacqueminot; celle des anciens, par Lemercier, Lebrun, Regnier. + +Boulay fut depuis ministre d'état, président de la section de +législation au conseil d'état. + +Daunou était oratorien, député du Pas-de-Calais, homme de bonnes +moeurs, bon écrivain: il avait rédigé la constitution de l'an III, il +fut le rédacteur de celle de l'an VIII: il a été archiviste impérial. + +Jacqueminot était de Nancy, il est mort sénateur. + +Lebrun fut troisième consul. + +Regnier devint grand-juge et duc de Massa. + +Les commissions législatives intermédiaires délibéraient en secret. Il +eût été d'un mauvais effet de rendre publiques les discussions d'une +assemblée qui ne se trouvait souvent formée que de 15 ou 16 membres. +Ces deux commissions, aux termes de la loi du 19 brumaire, ne +pouvaient rien sans l'initiative du gouvernement qui l'exerçait, en +provoquant l'attention de la commission des cinq-cents sur un objet +déterminé; celle-ci rédigeait sa résolution, qui était convertie en +loi par la commission des anciens. + +La première loi importante de cette session extraordinaire fut +relative au serment. On ne pouvait le prêter qu'à la constitution qui +n'existait plus; il fut conçu en ces termes: «Je jure fidélité à la +république une et indivisible, fondée sur la souveraineté du peuple, +le régime représentatif, le maintien de l'égalité, la liberté et la +sûreté des personnes et des propriétés.» + +Les deux conseils se réunissaient de droit, le 19 février 1800; le +seul moyen de les prévenir était de promulguer une nouvelle +constitution, et de la présenter à l'acceptation du peuple, avant +cette époque. Les trois consuls et les deux commissions législatives +intermédiaires se réunirent à cet effet en comité, pendant le mois de +décembre, dans l'appartement de Napoléon, depuis neuf heures du soir +jusqu'à trois heures du matin. Daunou fut chargé de la rédaction. La +confiance de l'assemblée reposait entièrement dans la réputation et +les connaissances de Siéyes. On vantait depuis long-temps la +constitution qu'il avait dans son porte-feuille. Il en avait laissé +percer quelques idées qui avaient germé parmi ses nombreux partisans, +et qui de là s'étant répandues dans le public, avaient porté au plus +haut point cette réputation que, dès la constituante, Mirabeau s'était +plu à lui faire, lorsqu'il disait à la tribune: «_Le silence de Siéyes +est une calamité nationale._» En effet, il s'était fait connaître par +plusieurs écrits profondément pensés: il avait suggéré, à la chambre +du tiers-état, l'idée-mère de se déclarer assemblée nationale; il +avait proposé le serment du jeu de paume, la suppression des +provinces et le partage du territoire de la république en +départements: il avait professé une théorie du gouvernement +représentatif et de la souveraineté du peuple, pleine d'idées +lumineuses et qui étaient passées en principes. Le comité s'attendait +à prendre connaissance de son projet de constitution, tant médité; il +pensait n'avoir à s'occuper que de le reviser, le modifier, et le +perfectionner par des discussions profondes. Mais, à la première +séance, Siéyes ne dit rien: il avoua qu'il avait beaucoup de matériaux +en porte-feuille, mais qu'ils n'étaient ni classés, ni coordonnés. A +la séance suivante, il lut un rapport sur les listes de notabilité. La +souveraineté était dans le peuple; c'était le peuple qui devait +directement ou indirectement commettre à toutes les fonctions; or, le +peuple, qui est merveilleusement propre à distinguer ceux qui méritent +sa confiance, ne l'est pas à assigner le genre de fonctions qu'ils +doivent occuper. Il établissait trois listes de notabilité: 1º +communale, 2º départementale, 3º nationale. La première se composait +du dixième de tous les citoyens de chaque commune, choisis parmi les +habitants eux-mêmes; la deuxième, du dixième des citoyens portés sur +les listes communales du département; la troisième, du dixième des +individus inscrits sur les listes départementales: cette liste se +réduisait à six mille personnes, qui formaient la notabilité +nationale. Cette opération devait se faire tous les cinq ans; et tous +les fonctionnaires publics, dans tous les ordres, devaient être pris +sur ces listes, savoir: le gouvernement, les ministres, la +législature, le sénat ou grand-jury, le conseil-d'état, le tribunal de +cassation, et les ambassadeurs, sur la liste nationale; les préfets, +les juges, les administrateurs, sur la liste départementale; les +administrations communales, les juges-de-paix, sur la liste communale. +Par là, tout fonctionnaire public, les ministres même seraient +représentants du peuple, auraient un caractère populaire. Ces idées +eurent le plus grand succès: répandues dans le public, elles firent +concevoir les plus heureuses espérances; elles étaient neuves, et l'on +était fatigué de tout ce qui avait été proposé depuis 1789; elles +venaient d'ailleurs d'un homme qui avait une grande réputation dans le +parti républicain; elles paraissaient être une analyse de ce qui avait +existé dans tous les siècles. Ces listes de notabilité étaient des +espèces de listes de noblesse non héréditaire, mais de choix. +Cependant les gens sensés virent tout d'abord le défaut de ce +systême, qui gênerait le gouvernement, en l'empêchant d'employer un +grand nombre d'individus propres aux fonctions, parce qu'ils ne +seraient pas sur les listes nationale, départementale, communale. +Cependant le peuple serait privé de toute influence directe dans la +nomination de la législature; il n'y aurait qu'une participation fort +illusoire et toute métaphysique. + +Encouragé par ce succès, Siéyes fit connaître dans les séances +suivantes la théorie de son jury constitutionnel, qu'il consentit à +nommer sénat conservateur. Il avait cette idée dès la constitution de +l'an III, mais elle avait été repoussée par la convention. «La +constitution, disait-il, n'est pas vivante, il faut un corps de juges +en permanence, qui prennent ses intérêts, et l'interprètent dans tous +les cas douteux. Quelle que soit l'organisation sociale, elle sera +composée de divers corps: l'un aura le soin de gouverner; l'autre de +discuter et de sanctionner les lois. Ces corps, dont les attributions +seront fixées par la constitution, se choqueront souvent, +l'interpréteront différemment, le jury national sera là, pour les +raccorder et faire rentrer chaque corps dans son orbite.» Le nombre +des membres fut fixé à quatre-vingts, au moins âgés de quarante ans. +Ces quatre-vingts sages, dont la carrière politique était terminée, ne +pourraient plus occuper aucune fonction publique. Cette idée plut +généralement, et fut commentée de diverses manières: les sénateurs +étaient à vie, c'était une nouveauté depuis la révolution, et +l'opinion souriait à toute idée de stabilité; elle était fatiguée des +incertitudes et de la variété qui s'étaient succédé depuis dix ans. + +Peu après il fit connaître sa théorie de la représentation nationale; +il la composait de deux branches: un corps-législatif de deux-cents +cinquante députés, ne discutant pas, mais qui semblable à la +grand'chambre du parlement, voterait et délibérerait au scrutin; un +tribunal de cent députés, qui, semblable aux enquêtes, discuterait, +rapporterait, plaiderait contre les résolutions rédigées par un +conseil d'état, nommé par le gouvernement, qui se trouverait investi +de la prérogative de rédiger les lois. Au lieu d'un corps-législatif, +turbulent, agité par des factions et par ses motions d'ordre si +intempestives, on aurait un corps grave, qui délibérerait après avoir +écouté une longue discussion dans le silence des passions. Cependant +le tribunat aurait la double fonction de dénoncer au sénat les actes +du gouvernement inconstitutionnels, même les lois adoptées par le +corps-législatif; et, à cet effet, le gouvernement ne pourrait les +proclamer que dix jours après leur adoption par le corps-législatif. +Ces idées furent accueillies favorablement du comité et du public. On +était si ennuyé des bavardages des tribunes, de ces intempestives +motions d'ordre qui avaient fait tant de mal et si peu de bien, et +d'où étaient nées tant de sottises et si peu de bonnes choses, qu'on +se flatta de plus de stabilité dans la législation, et de plus de +tranquillité et de repos; c'était ce que l'on desirait. + +Plusieurs séances furent employées à la rédaction, et à des objets de +détails relatifs à la comptabilité et aux lois. Le moment vint enfin +où Siéyes fit connaître l'organisation de son gouvernement; c'était le +chapiteau, la portion la plus importante de cette belle architecture, +et dont l'influence devait être le plus sentie par le peuple. Il +proposa un grand-électeur à vie, choisi par le sénat conservateur, +ayant un revenu de six millions, une garde de trois mille hommes, et +habitant le palais de Versailles: les ambassadeurs étrangers seraient +accrédités près de lui; il accréditerait les ambassadeurs et ministres +français dans les cours étrangères. Les actes du gouvernement, les +lois, la justice, seraient rendus en son nom. Il serait le seul +représentant de la gloire, de la puissance, de la dignité nationales; +il nommerait deux consuls, un de la paix, un de la guerre; mais là se +bornerait toute son influence sur les affaires: il pourrait, il est +vrai, destituer les consuls et les changer; mais aussi le sénat +pourrait, lorsqu'il jugerait cet acte arbitraire et contraire à +l'intérêt national, _absorber le grand-électeur_. L'effet de cette +absorption équivaudrait à une destitution; la place devenait vacante, +le grand-électeur prenait place dans le sénat pour le reste de sa vie. + + +§ XI. + +Napoléon avait peu parlé dans les séances précédentes, il n'avait +aucune expérience des assemblées: il ne pouvait que s'en rapporter à +Siéyes, qui avait assisté aux constitutions de 1791, 93, 95; à Daunou, +qui passait pour un des principaux auteurs de cette dernière; enfin, +aux trente ou quarante membres des commissions, qui tous s'étaient +distingués dans la législature, et qui prenaient d'autant plus +d'intérêt à l'organisation des corps, qui devaient faire la loi, +qu'ils étaient appelés à faire partie de ces corps. Mais le +gouvernement le regardait; il s'éleva donc contre des idées si +extraordinaires. Le grand-électeur disait-il, s'il s'en tient +strictement aux fonctions que vous lui assignez, sera l'ombre, mais +l'ombre décharnée d'un roi fainéant. Connaissez-vous un homme d'un +caractère assez vil pour se complaire dans une pareille singerie; s'il +abuse de sa prérogative, vous lui donnez un pouvoir absolu. Si, par +exemple, j'étais grand-électeur, je dirais, en nommant le consul de la +guerre et celui de la paix, Si vous faites un ministre, si vous signez +un acte sans que je l'approuve, je vous destitue. Mais, dites-vous, le +sénat à son tour absorbera le grand-électeur: le remède est pire que +le mal, personne, dans ce projet, n'a de garantie. D'un autre côté, +quelle sera la situation de ces deux premiers ministres? l'un aura +sous ses ordres les ministres de la justice, de l'intérieur, de la +police, des finances, du trésor; l'autre, ceux de la marine, de la +guerre, des relations extérieures. Le premier ne sera environné que de +juges, d'administrateurs, de financiers, d'hommes en robes longues; le +deuxième, que d'épaulettes et d'hommes d'épée: l'un voudra de l'argent +et des recrues pour ses armées; l'autre n'en voudra pas donner. Un +pareil gouvernement est une création monstrueuse, composée d'idées +hétérogènes, qui n'offrent rien de raisonnable. C'est une grande +erreur de croire que l'ombre d'une chose puisse tenir lieu de la +réalité. + +Siéyes répondit mal, fut réduit au silence, montra de l'indécision, de +l'embarras; cachait-il quelque vue profonde? était-il dupe de sa +propre analyse? c'est ce qui sera toujours incertain; quoiqu'il en +soit, cette idée fut trouvée insensée. S'il eût commencé le +développement de tout son projet de constitution, par le titre de +gouvernement, rien n'eût passé, il eût été discrédité tout d'abord; +mais déja tout était adopté en partie, sur la foi qu'on avait en lui. + +L'adoption des formes purement républicaines fut proposée: la création +d'un président, à l'instar des États-Unis, le fut aussi; celui-ci +aurait le gouvernement de la république pour dix ans, et aurait le +choix de ses ministres, de son conseil-d'état et de tous les agents de +l'administration. Mais les circonstances étaient telles, que l'on +pensa qu'il fallait encore déguiser la magistrature unique du +président. On concilia les opinions diverses, en composant un +gouvernement de trois consuls, dont l'un serait le chef du +gouvernement, aurait toute l'autorité, puisque seul il nommait à +toutes les places, et seul avait voix délibérative; et les deux +autres, ses conseillers nécessaires. Avec un premier consul, on avait +l'avantage de l'unité dans la direction; avec les deux autres +consuls, qui devaient nécessairement être consultés, et qui avaient le +droit d'inscrire leurs opinions au procès-verbal, on conserverait +l'unité, et l'on ménagerait l'esprit républicain. Il parut que les +circonstances et l'esprit public du temps ne pouvaient alors rien +suggérer de meilleur. Le but de la révolution qui venait de s'opérer +n'était pas d'arriver à une forme de gouvernement plus ou moins +aristocratique, plus ou moins démocratique; mais le succès dépendait +de la consolidation de tous les intérêts, du triomphe de tous les +principes pour lesquels le voeu national s'était prononcé unanimement, +en 1789. Napoléon était convaincu que la France ne pouvait être que +monarchique; mais le peuple français tenant plus à l'égalité qu'à la +liberté, et le principe de la révolution étant fondé sur l'égalité de +toutes les classes, il y avait absence absolue d'aristocratie. Si une +république était difficile à constituer fortement, sans aristocratie, +la difficulté était bien plus grande pour une monarchie. Faire une +constitution dans un pays qui n'aurait aucune espèce d'aristocratie, +ce serait tenter de naviguer dans un seul élément. La révolution +française a entrepris un problême aussi insoluble que celui de la +direction des ballons. + +Siéyes eût pu, s'il l'eût voulu, obtenir la place de deuxième consul; +mais il desira se retirer: il fut nommé sénateur, contribua à +organiser ce corps, et en fut le premier président. En reconnaissance +des services qu'il avait rendus en tant de circonstances importantes, +les commissions législatives, par une loi, lui firent don de la terre +de Crosne, à titre de récompense nationale. Il dit depuis à +l'empereur: «Je n'avais pas supposé que vous me traiteriez avec tant +de distinction, et que vous laisseriez tant d'influence aux consuls, +qui paraissaient devoir vous importuner et vous embarrasser.» Siéyes +était l'homme du monde le moins propre au gouvernement; mais essentiel +à consulter, car quelquefois il avait des aperçus lumineux et d'une +grande importance. Il aimait l'argent; mais il était d'une probité +sévère, ce qui plaisait fort à Napoléon: c'était la qualité première +qu'il estimait dans un homme public. + +Pendant tout le mois de décembre, la santé de Napoléon fut fort +altérée. Ces longues veilles, ces discussions où il fallait entendre +tant de sottises, lui faisaient perdre un temps précieux, et +cependant ces discussions lui inspiraient un certain intérêt. Il +remarqua que des hommes, qui écrivaient très-bien, et qui avaient de +l'éloquence, étaient cependant privés de toute solidité dans le +jugement, n'avaient pas de logique, et discutaient pitoyablement: +c'est qu'il est des personnes qui ont reçu de la nature le don +d'écrire et de bien exprimer leurs pensées, comme d'autres ont le +génie de la musique, de la peinture, de la sculpture, etc. Pour les +affaires publiques, administratives et militaires, il faut une forte +pensée, une analyse profonde, et la faculté de pouvoir fixer +long-temps les objets, sans être fatigué. + + +§ XII. + +Napoléon choisit pour deuxième consul Cambacérès, et pour troisième +Lebrun. Cambacérès, d'une famille honorable de Languedoc, était âgé de +cinquante ans; il avait été membre de la convention, et s'était +conservé dans une mesure de modération: il était généralement estimé. +Sa carrière politique n'avait été déshonorée par aucun excès. Il +jouissait, à juste titre, de la réputation d'un des premiers +jurisconsultes de la république. Lebrun, âgé de soixante ans, était +de Normandie. Il avait rédigé toutes les ordonnances du chancelier +Maupeou, il s'était fait remarquer par la pureté et l'élégance de son +style. C'était un des meilleurs écrivains de France. Député au conseil +des anciens, par le département de la Manche, il était d'une probité +sévère, n'approuvant les changements de la révolution que sous le +point de vue des avantages qui en résultaient pour la masse du peuple; +car il était né d'une famille de paysans. + +La constitution de l'an VIII, si vivement attendue de tous les +citoyens, fut publiée et soumise à la sanction du peuple, le 13 +décembre 1799, et proclamée le 24 du même mois; la durée du +gouvernement provisoire fut ainsi de quarante-trois jours. + +Les idées de Napoléon étaient fixées; mais il lui fallait, pour les +réaliser, le secours du temps et des évènements. L'organisation du +consulat n'avait rien de contradictoire avec elles; il accoutumait à +l'unité, et c'était un premier pas. Ce pas fait, Napoléon demeurait +assez indifférent aux formes et dénominations des différents corps +constitués. Il était étranger à la révolution. La volonté des hommes +qui en avaient suivi toutes les phases, dut prévaloir dans des +questions aussi difficiles qu'abstraites. La sagesse était de marcher +à la journée sans s'écarter d'un point fixe, étoile polaire sur +laquelle Napoléon va prendre sa direction pour conduire la révolution +au port où il veut la faire aborder. + + + + +MÉMOIRES DE NAPOLÉON. + + + + +ULM.--MOREAU. + + Défauts des plans de campagne, suivis en 1795, 1796, + 1797.--Position des armées françaises en 1800.--3. Position des + armées autrichiennes.--Plan du premier consul. Dispositions + qu'il prend.--Ouverture de la campagne.--Bataille + d'Engen.--Bataille de Moeskirch.--Bataille de + Biberach.--Manoeuvres et combats autour d'Ulm.--Kray quitte + Ulm. Prise de Munich. Combat de Neubourg.--11. Armistice de + Parsdorf, le 15 juillet 1800.--Remarques critiques. + +§ 1er. + +La république française avait eu sur le Rhin trois armées pendant les +campagnes de 1795, 1796 et 1797. L'une, désignée sous le nom d'armée +du Nord, avait son quartier-général à Amsterdam, et était composée +des troupes bataves, environ vingt mille hommes, et d'un pareil nombre +de troupes françaises. Par les traités existants entre les deux +républiques, celle de Hollande devait entretenir un corps de +vingt-cinq mille Français pour protéger ce pays. Cette armée de +quarante à quarante-cinq mille hommes, était chargée de la garde des +côtes de la Hollande depuis l'Escaut jusqu'à l'Ems, et du côté de +terre des frontières jusque vis-à-vis Wésel. La deuxième armée, sous +le nom de Sambre-et-Meuse, avait son quartier-général à Dusseldorf, +bloquait Mayence et Erenbreisten. La troisième, sous le nom d'armée du +Rhin, avait son quartier-général à Strasbourg; elle s'appuyait à la +Suisse, et formait le blocus de Philisbourg. + +L'armée du Nord n'était en réalité qu'une armée d'observation, qui +n'avait plus pour but, que de contenir les partisans de la maison +d'Orange, et de s'opposer aux tentatives que l'Angleterre pourrait +faire pour débarquer des troupes en Hollande. La paix conclue à Bâle +avec la Prusse, les maisons de Saxe et de Hesse, avait rétabli la +tranquillité dans tout le nord de l'Allemagne. + +L'armée de Sambre-et-Meuse, nécessaire tant que la Prusse faisait +partie de la coalition, était devenue inutile du moment que la +république française n'avait plus à soutenir la guerre que contre +l'Autriche et l'Allemagne méridionale. Dans la campagne de 1796, cette +armée, commandée par Jourdan, marcha sur le Mein, s'empara de +Wurtzbourg et prit position sur le Rednitz; sa gauche appuyée au +débouché de la Bohême par Egra, tandis que sa droite débouchait sur la +vallée du Danube. L'armée du Rhin, commandée par Moreau, partit de +Strasbourg, traversa les montagnes noires et le Vurtemberg, passa le +Lech et entra en Bavière. Pendant que ces deux armées manoeuvraient +sous le commandement de deux généraux indépendants l'un de l'autre, +l'armée autrichienne, opposée à ces deux armées du Rhin et de +Sambre-et-Meuse, était réunie sous le commandement unique de +l'archiduc Charles. Elle se centralisa sur le Danube à Ingolstadt et +Ratisbonne et se trouva placée entre les armées françaises, dont elle +parvint à empêcher la jonction. L'archiduc battit Bernadotte qui +commandait la droite de l'armée de Sambre-et-Meuse, l'accula sur +Vurtzbourg et enfin le rejeta au delà du Rhin. L'armée du Rhin resta +spectatrice de cette marche de l'Archiduc sur l'armée de +Sambre-et-Meuse; et ce fut trop tard que Moreau ordonna à la division +Desaix de passer sur la rive gauche du Danube pour secourir Jourdan; +ce défaut de résolution du général de l'armée du Rhin, obligea bientôt +cette même armée à se mettre en retraite. Elle repassa le Rhin, et +reprit la première position sur la rive gauche. Ainsi l'armée +autrichienne, en nombre très-inférieur aux armées françaises réunies, +fit échouer, sans aucune bataille générale, le plan de campagne des +Français, et reconquit toute l'Allemagne. + +Le plan des Français était vicieux pour la défensive comme pour +l'offensive. Du moment que l'on n'avait pour ennemie que l'Autriche, +il ne fallait avoir qu'une seule armée, n'agissant que sur une seule +ligne et conduite par une seule tête. + +En 1799, la France était maîtresse de la Suisse. On forma deux armées: +l'une appelée armée du Rhin; l'autre, armée d'Helvétie. La première +qui prit ensuite le nom d'armée du Danube, sous le commandement de +Jourdan, passa le Rhin, traversa les montagnes noires, arriva à +Stockach, où ayant été battue par l'archiduc, elle fut obligée de +repasser le Rhin, dans le temps même que l'armée d'Helvétie restait +dans ses positions, maîtresse de toute la Suisse. On commit donc +encore la même faute, d'avoir deux armées indépendantes au lieu d'une +seule; et lorsque Jourdan fut battu à Stockach, c'est sur la Suisse +qu'il aurait dû se replier, et non sur Strasbourg et Brisack. Depuis, +l'armée du Rhin fut chargée de la défense de la rive gauche du fleuve, +vis-à-vis Strasbourg; et l'armée d'Helvétie, qui devenait l'armée +principale de la république, perdit une partie de la Suisse, et garda +long-temps la Limath; mais à Zurich, conduite par Masséna, et +profitant de la faute que firent les alliés en se divisant aussi en +deux armées, elle battit les Russes, et reprit toute la Suisse. + + +§ II. + +Au mois de janvier 1800, cette armée d'Helvétie était cantonnée en +Suisse; celle du Bas-Rhin, sous le général Lecourbe, dans ses +quartiers d'hiver, sur la rive gauche du Rhin; celle de Hollande, sous +Brune, voyait s'embarquer la dernière division du duc d'Yorck[9]. + + [9] Les généraux Masséna, Brune, Lecourbe, Championnet étaient + attachés à la personne de Napoléon, mais fort ennemis de Siéyes; + ils partageaient plus ou moins les opinions des jacobins du + manège: il devenait nécessaire de rompre tous les fils en + changeant sans retard tous les généraux en chef. Si jamais + l'armée devait donner de l'inquiétude, ce ne serait que par + l'influence du parti exagéré et non pas celui des modérés, qui + était alors en grande minorité. + +L'armée d'Italie, battue à Genola, se ralliait en désordre sur les +cols des Apennins; Coni capitulait; Gênes était menacée, mais le +lieutenant-général Saint-Cyr repoussa un des corps de l'armée +autrichienne au delà de la Bocchetta, ce qui lui mérita un sabre +d'honneur; ce fut la première récompense nationale que Napoléon +décerna, comme chef de l'état. + +Les deux armées entrèrent en quartier d'hiver: les Autrichiens sur les +belles plaines du Piémont et du Mont-Ferrat; les Français, sur les +revers de l'Apennin, de Gênes au Var. Ce pays, bloqué par mer depuis +long-temps, sans communication avec la vallée du Pô, était épuisé. +L'administration française mal organisée, était confiée à des mains +infidèles. + +La cavalerie, les charrois périrent de misère; les maladies +contagieuses et la désertion désorganisèrent l'armée; enfin le mal +empira au point que des corps entiers, tambour battant, drapeau +déployé, abandonnèrent leur position, et repassèrent le Var. Ce qui +donna lieu à divers ordres du jour de Napoléon aux soldats d'Italie. +Il leur disait: + +«Soldats, les circonstances qui me retiennent à la tête du +gouvernement, m'empêchent de me trouver au milieu de vous; vos besoins +sont grands; toutes les mesures sont prises pour y pourvoir. La +première qualité du soldat est la constance à supporter la fatigue et +la privation; la valeur n'est que la seconde. Plusieurs corps ont +quitté leurs positions; ils ont été sourds à la voix de leurs +officiers: la dix-septième légère est de ce nombre. Sont-ils donc +morts les braves de Castiglione, de Rivoli, de Newmarkt! Ils eussent +péri plutôt que de quitter leurs drapeaux, et ils eussent ramené leurs +jeunes camarades à l'honneur et au devoir. Soldats, vos distributions +ne vous sont pas régulièrement faites, dites-vous? Qu'eussiez-vous +fait, si comme les quatrième et vingt-deuxième légères, les +dix-huitième et trente-deuxième de ligne, vous vous fussiez trouvés au +milieu du désert, sans pain, ni eau, mangeant du cheval et du chameau? +_La victoire nous donnera du pain_, disaient-elles; et vous, vous +désertez vos drapeaux! Soldats d'Italie, un nouveau général vous +commande; il fut toujours à l'avant-garde, dans les plus beaux moments +de votre gloire; entourez-le de votre confiance, il ramènera la +victoire dans vos rangs. Je me ferai rendre un compte journalier de la +conduite de tous les corps, et spécialement de la dix-septième légère +et de la soixante-troisième de ligne; _elles se ressouviendront de la +confiance que j'avais en elles_.» + +Ces paroles magiques arrêtèrent le mal comme par enchantement: l'armée +se réorganisa, les subsistances furent assurées, les déserteurs +réjoignirent. + +Napoléon rappela Masséna d'Helvétie, et lui confia l'armée d'Italie; +ce général, qui connaissait parfaitement les débouchés des Apennins, +était plus propre que personne à cette guerre de chicane; il arriva le +10 février à son quartier-général de Gênes. + +Le général Brune, d'abord appelé au conseil-d'état, fut quelques +semaines après envoyé sur la Loire pour commander l'armée de l'Ouest; +le général Augereau le remplaça dans le commandement de la Hollande; +la proclamation suivante fut mise à l'ordre des armées: + +«Soldats! en promettant la paix au peuple français, j'ai été votre +organe, je connais votre valeur, vous êtes les mêmes hommes qui +conquirent la Hollande, le Rhin, l'Italie, et donnèrent la paix sous +les murs de Vienne. Soldats! ce ne sont plus vos frontières qu'il faut +défendre, ce sont les états ennemis qu'il faut envahir. Il n'est aucun +de vous qui n'ait fait campagne, qui ne sache que la qualité la plus +essentielle d'un soldat, c'est de savoir supporter les privations avec +constance: plusieurs années d'une mauvaise administration ne peuvent +être réparées dans un jour. Premier magistrat de la république, il me +sera doux de faire connaître à la nation entière les corps qui +mériteront, par leur discipline et leur valeur, d'être les soutiens de +la patrie. Soldats! lorsqu'il en sera temps je serai au milieu de +vous, et l'Europe se souviendra que vous êtes de la race des braves.» + +Telle était la position des armées; le premier consul ordonna +sur-le-champ la réunion de celles du Rhin et d'Helvétie en une seule +sous le nom d'armée du Rhin; il en donna le commandement au général +Moreau, qui lui avait montré le dévouement le plus absolu dans la +journée du 18 brumaire[10]. Les troupes françaises manquaient de tout, +leur dénuement était extrême, tout l'hiver fut employé à recruter, +habiller, solder cette armée. Un détachement de l'armée de Hollande +fut dirigé sur Mayence, et bientôt l'armée du Rhin devint une des +plus belles qu'ait jamais eues la république; elle comptait 150,000 +hommes, et était formée de toute les vieilles bandes. + + [10] Moreau était ennemi du directoire, et surtout de la société + du manège; quoiqu'il n'eût eu que des revers dans la campagne qui + venait de se terminer, qu'il eût alors moins de considération que + les généraux qui venaient de sauver la Suisse, à Zurich, et la + Hollande à Alkmaer, en faisant capituler le fils du roi + d'Angleterre, il avait une connaissance particulière du champ + d'opération de l'armée d'Allemagne: ce qui décida le premier + consul à lui donner toute sa confiance, et à le mettre à la tête + de l'armée. + + +§ III. + +Paul I était mécontent de la politique de l'Autriche et de +l'Angleterre; l'élite de son armée avait péri en Italie sous Suvarow, +en Suisse sous Korsakow, en Hollande sous Hermann. Les prétentions +anciennes et nouvelles des Anglais sur la navigation des neutres, +l'indisposaient tous les jours davantage; le commerce des neutres, +surtout celui des puissances de la Baltique était troublé; des convois +escortés par des bâtiments de guerre étaient insultés et soumis à des +visites. D'un autre côté les changemens survenus dans les principes du +gouvernement français, depuis le 18 brumaire, avaient neutralisé, +suspendu sa haine contre la révolution: il estimait le caractère que +le premier consul avait montré en Italie, en Égypte, et qu'il +déployait tous les jours; ces dernières circonstances déterminèrent sa +conduite, et s'il n'abandonna pas la coalition, du moins ordonna-t-il +à ses armées de quitter le champ de bataille et de repasser la +Vistule. + +L'abandon de l'armée russe ne découragea pas l'Autriche, elle déploya +tous ses moyens et mit deux grandes armées sur pied. + +L'une en Italie, forte de 140,000 hommes, sous les ordres du +feld-maréchal Mélas, fut destinée à prendre l'offensive, s'emparer de +Gênes, de Nice et de Toulon. Sous les murs de cette place, elle devait +être rejointe par l'armée anglaise de 18,000 hommes qui devaient se +rassembler à Mahon, et par l'armée napolitaine de 20,000 hommes. +Willot était au quartier-général de Mélas, pour insurger le Midi de la +république, où les Bourbons pensaient avoir des partisans. + +L'autre en Allemagne, commandée par le feld-maréchal Kray, forte de +120,000 hommes, y comprises les troupes de l'empire et celles à la +solde de l'Angleterre. Cette dernière armée était destinée à rester +sur la défensive pour couvrir l'Allemagne. L'expérience de la campagne +passée avait convaincu l'Autriche de toutes les difficultés attachées +à la guerre de Suisse. + +Le feld-maréchal Kray avait son quartier-général à Donau-Schingen; ses +principaux magasins à Stockach, Engen, Moerskirch, Biberach. Son armée +était composée de quatre corps. + +Celui de droite, commandé par le feld-maréchal-lieutenant Starray, +était sur le Mein. + +Celui de gauche, sous les ordres du prince de Reuss, était en Tyrol. + +Les deux autres étaient sur le Danube, tenant des avant-gardes: l'une +sous le général Kienmayer, vis-à-vis de Kehl; l'autre sous les ordres +du général-major Giulay, dans le Brisgaw; une troisième sous les +ordres du prince Ferdinand, dans les villes forestières aux environs +de Bâle; une quatrième sous les ordres du prince de Vaudémont, +vis-à-vis Schaffhouse. + +Dans ces circonstances, il devenait donc urgent que l'armée du Rhin +prît vigoureusement l'offensive; ses forces étaient presque doubles de +celles de l'ennemi, tandis que l'armée autrichienne d'Italie était +plus que double de l'armée française, qui, complétée à 40,000 hommes, +gardait l'Apennin et les hauteurs de Gênes. Une armée de réserve de +35,000 hommes fut réunie sur la Saône, pour se porter au soutien de +l'armée d'Allemagne si cela était nécessaire, déboucher par la Suisse +sur le Pô, et prendre l'armée autrichienne d'Italie à revers. + +Le cabinet de Vienne comptait que ses armées seraient, au milieu de +l'été, au coeur de la Provence; et celui des Tuileries avait calculé +que son armée du Rhin serait avant ce temps-là sur l'Inn. + + +§ IV. + +Le premier consul ordonna au général Moreau de prendre l'offensive et +d'entrer en Allemagne, afin d'arrêter le mouvement de l'armée +autrichienne d'Italie, qui déja était arrivée sur Gênes. Toute l'armée +du Rhin devait se réunir en Suisse et passer le Rhin à la hauteur de +Schaffhouse; le mouvement de la gauche de l'armée sur sa droite devant +se faire derrière le rideau du Rhin, et d'ailleurs, étant préparé +beaucoup à l'avance, l'ennemi n'en aurait aucune connaissance. En +jetant quatre ponts à la fois à la hauteur de Schaffhouse, toute +l'armée française passerait en vingt-quatre heures, arriverait sur +Stockach, et culbuterait la gauche de l'ennemi, prendrait par derrière +tous les Autrichiens placés entre la rive droite du Rhin et les +défilés de la forêt Noire. En six ou sept jours de l'ouverture de la +campagne, l'armée serait devant Ulm; ce qui pourrait s'échapper de +l'armée autrichienne se rejetterait en Bohême. Ainsi, le premier +mouvement de la campagne aurait eu pour résultat de séparer l'armée +autrichienne de Ulm, Philisbourg et Ingolstadt, et de mettre en notre +pouvoir le Wurtemberg, toute la Souabe et la Bavière. Ce plan +d'opération devait donner lieu à des évènements plus ou moins +décisifs, selon les chances de la fortune, l'audace et la rapidité des +mouvements du général français. Le général Moreau était incapable +d'exécuter et même de comprendre un pareil mouvement; il envoya le +général Dessolles à Paris, présenter un autre projet au ministre de la +guerre, suivant la routine des campagnes de 1796 et 1797; il proposait +de passer le Rhin à Mayence, Strasbourg et Bâle. Le premier consul, +fortement contrarié, pensa un moment à aller lui-même se mettre à la +tête de cette armée, il calculait qu'il serait sous les murs de Vienne +avant que l'armée autrichienne d'Italie ne fût devant Nice. Mais +l'agitation intérieure de la république s'opposa à ce qu'il quittât sa +capitale, et s'en éloignât pour autant de temps: le projet de Moreau +fut modifié, et le général fut autorisé à exécuter un projet mitoyen, +qui consistait à faire passer le fleuve par sa gauche à Brisach, par +son centre à Bâle, par sa droite au-dessus de Schaffhouse. Il lui +était surtout prescrit de n'avoir qu'une seule ligne d'opération; +encore dans l'exécution ce dernier plan lui parut-il trop hardi, et il +y fit des changements. + + +§ V. + +Moreau avait son quartier-général à Bâle; son armée était composée de +quatre corps d'infanterie, d'une réserve de grosse cavalerie et de +deux divisions détachées, savoir + +Le lieutenant-général Sainte-Suzanne commandant la gauche: les +divisions Souham et Legrand; le lieutenant-général Saint-Cyr +commandant le centre: les divisions Baraguai-d'Hilliers et Ney; le +général en chef commandant la réserve: les divisions Delmas, Leclerc +et Richepanse; le lieutenant-général Lecourbe commandant la droite: +les divisions Vandamme, Montrichard et Lorge. + +Le général d'Hautpoult commandant la réserve de grosse cavalerie; le +général Éblé, l'artillerie. + +Les corps détachés étaient commandés par les généraux Collaud et +Moncey, en Suisse. + +Le 25 avril Sainte-Suzanne, commandant la gauche, passa le Rhin à +Strasbourg; Saint-Cyr, avec le centre, le passa le même jour à +Brisach; le général Moreau, à la tête d'un corps de réserve, passa le +27 à Bâle. + +Le corps de Sainte-Suzanne culbuta un corps ennemi de 12 à 15,000 +hommes, qui était en position en avant d'Offembourg; Saint-Cyr entra +à Fribourg, que l'ennemi ne lui disputa pas; de là il se porta sur +Saint-Blaise, où déja la réserve, qui avait passé à Bâle, était +arrivée. Richepanse resta à Saint-Blaise, les deux autres divisions, +remontant la rive droite du Rhin, se portèrent à l'embouchure de +l'Alb. Le 26 et le 27, les trois divisions se réunirent sur le +Wuttach; le 28, elles prirent position à Neukirch; Saint-Cyr se porta +de Saint-Blaise sur le Wuttach à Stühlingen. + +Cependant Moreau sentit la nécessité de rappeler Sainte-Suzanne, qui +dut passer à Kehl le 27, pour venir par la rive gauche du Rhin à +Vieux-Brisach, passer de nouveau le fleuve et se trouver en deuxième +ligne du corps de Saint-Cyr; il marcha sur Fribourg, traversa le +Val-d'Enfer, et prit position à Neustadt. + +Telle était la position de la réserve du centre et de la gauche +française, lorsque le 1er mai la droite, sous Lecourbe, passa le Rhin +près Stein, sans presque aucun obstacle, et se porta sur le fort +Hohentwoel, qui capitula. Il avait quatre-vingts bouches à feu; ainsi, +ce fut cinq jours après le signal de l'ouverture de la campagne, que +Lecourbe put entrer en opération. Le 2 mai, l'armée resta inactive +dans ses positions, où elle se trouvait en bataille sur une ligne de +quinze lieues obliques au Danube, depuis le fort Hohentwoel jusqu'à +Neustadt. + + +§ VI. + +Le feld-maréchal Kray eut ainsi le temps de réunir ses troupes le 2 +mai; il était en position avec 45,000 hommes en avant de la petite +ville d'Engen, ayant sur sa gauche, à Stockach, à six lieues, le +prince de Vaudémont, avec un corps de 12,000 hommes, liant sa position +d'Engen avec le lac de Constance, gardant ses magasins, et assurant sa +retraite sur Moeskirch. Le 3, à la pointe du jour, Lecourbe, avec ses +trois divisions, se dirigea sur Stockach; Moreau, avec les trois +divisions de la réserve, sur Engen; Saint-Cyr et Sainte-Suzanne, trop +éloignés du champ de bataille, ne purent y arriver à temps. Lecourbe +marcha sur trois colonnes; Vandamme, à la droite, tourna Stockach; +Montrichard, au centre, entra au pas de charge dans la ville; le +général Lorge, à la gauche, coupa avec une brigade la communication de +Stockach avec Engen, et seconda avec son autre brigade l'attaque de la +réserve. Le prince de Vaudémont fut mis en déroute; il se retira en +toute hâte sur Moeskirch, laissant 3,000 prisonniers, cinq pièces de +canon et des drapeaux au pouvoir de Lecourbe. Pendant ce temps, les +trois divisions de la réserve s'engagèrent avec les avant-gardes du +feld-maréchal Kray sur un chemin d'Engen, aux approches de la rivière +d'Aach. Le combat devint bientôt vif à Wetterdingen, à Mulhausem; mais +Moreau étendit bientôt sa ligne sur sa gauche: il fit attaquer par +Richepanse le mamelon de Hohenhoven, celui-ci l'attaqua en vain toute +la journée; les trois divisions de la réserve, avec la brigade de la +division Lorge et la réserve de grosse cavalerie, formaient une force +de 40,000 hommes, c'est-à-dire un peu moins que l'ennemi n'avait +devant Engen. La victoire penchait en faveur des Autrichiens, lorsque +Kray fut instruit de la défaite du prince de Vaudémont, des grands +succès de Lecourbe et de l'arrivée de Saint-Cyr sur Hohenhoven; il +battit en retraite. Saint-Cyr était parti le matin de Stühlingen; il +avait remonté la rive droite du Wuttach, et il fut arrêté au défilé de +Zollhaus; à la nuit, sa brigade d'avant-garde, commandée par le +général Roussel, occupa le plateau de Hohenhoven. La perte fut de 6 à +7,000 hommes de chaque côté, les Autrichiens perdirent en outre 4,000 +prisonniers et quelques pièces de canon, la plupart pris par Lecourbe +à Stockach. + + _Bataille de Moeskirch._ + +Pendant la journée du 4, le feld-maréchal Kray joignit à Moeskirch le +prince de Vaudémont, et fut rejoint par la division que commandait +l'archiduc Ferdinand; il ordonna l'évacuation de ses magasins, et fit +ses dispositions pour se porter sur le Danube, qu'il voulait passer +sur le pont de Sigmaringen: pendant cette journée l'armée française ne +fit aucun mouvement; mais le général Lecourbe se porta de Stockach sur +Moeskirch. St.-Cyr, qui n'avait pas donné à Engen, se porta sur +Liptingen: les trois divisions de la réserve marchèrent en deuxième +ligne à l'appui de Lecourbe; celui-ci marcha sur Moeskirch sur trois +colonnes; Vandamme à la droite sur Kloster-Wald; Montrichard au +centre, appuyé par la réserve de grosse cavalerie; Lorge à la gauche, +par Neuhausen: il couvrait ainsi un front de deux grandes lieues. La +rencontre des troupes légères de l'ennemi ne tarda pas à lui indiquer +la présence de l'armée: bientôt les trois divisions furent aux mains +contre toute l'armée autrichienne; elles étaient fort compromises, +lorsque, dans l'après-midi, elles furent soutenues par trois divisions +de la réserve. Le combat devint fort chaud, les armées se maintinrent +sur leur champ de bataille. Saint-Cyr eut décidé de la victoire; mais +il n'arriva à Liptingen que la nuit, encore éloigné du champ de +bataille de plusieurs lieues. Pendant la nuit Kray battit en retraite: +la moitié de ses troupes avaient passé le Danube à Sigmaringen; +l'autre moitié était sur la rive droite, lorsque Saint-Cyr, qui avait +suivi la rive droite du Danube, arriva le 6 sur les hauteurs qui +dominent ce fleuve. Si Moreau eût marché, de son côté, à la suite de +l'ennemi, une partie de l'armée autrichienne aurait été détruite, mais +Moreau ne connaissait pas le prix du temps; il le passait toujours le +lendemain des batailles, dans une fâcheuse indécision. + + _Bataille de Biberach._ + +Quelques jours après la bataille de Moeskirch, Lecourbe se porta sur +Wurzach et envoya ses flanqueurs au pied des montagnes du Tyrol. +Saint-Cyr se porta sur Buchau; Moreau, avec la réserve, marcha en +deuxième ligne; Sainte-Suzanne continua son mouvement par la rive +gauche du Danube, et se porta à Geissingen, séparé de l'armée par le +fleuve. Kray avait fait sa retraite sans être inquiété. Se trouvant le +7 à Riedlingen, et ayant eu avis du mouvement décousu de la droite de +l'armée sur le Tyrol, et de celui de Sainte-Suzanne sur la rive gauche +du Danube, il passa ce fleuve au pont de Riedlingen, et se porta +derrière Biberach, plaçant une avant-garde de dix mille hommes sur la +route de Buchau, et toute son armée derrière la Riess, la gauche à +Ochsenhausen, la droite sur le plateau de Mettenberg. Le 9 mai, +Saint-Cyr partit de Buchau, attaqua cette avant-garde, qui était +séparée du corps de bataille par la Riess, la culbuta dans la rivière, +lui fit quinze cents prisonniers, et lui prit du canon; il la suivit +sur la rive droite; deux divisions de la réserve étaient survenues +dans ces entrefaites. Kray se mit en route sur l'Iller; Lecourbe +l'attaqua à Memmingen, lui fit douze cents prisonniers, et lui prit du +canon; il se refugia dans son camp d'Ulm. + + _Manoeuvres et combats autour d'Ulm._ + +Du 10 au 12 mai, l'armée française occupait les positions suivantes: +la droite, sous Lecourbe, avait son quartier-général à Memmingen; la +réserve et le centre le long de l'Iller, jusqu'au Danube; le général +Sainte-Suzanne, sur la gauche du Danube, à une journée d'Ulm. L'armée +autrichienne était toute réunie dans le camp retranché d'Ulm, hormis +le corps du prince de Reuss, de 20,000 hommes, qui était dans le +Tyrol. Ulm avait une enceinte bastionnée; le mont Saint-Michel qui la +domine, était occupé par des fortifications de campagne faites avec +soin, et armées d'une nombreuse artillerie: sur la rive droite, de +forts retranchements protégeaient deux ponts. De grands magasins de +fourrages, vivres et munitions de guerre y étaient réunis. Le général +autrichien pouvait manoeuvrer sur les deux rives du Danube, protégeant +à la fois la Souabe et la Bavière, couvrant la Bohême comme +l'Autriche; il recevait tous les jours des recrues, des vivres, et +paraissait résolu à vouloir se maintenir dans cette position centrale, +malgré l'infériorité bien constatée de ses forces, et les échecs qu'il +avait essuyés. + +Moreau, pour le déposter, résolut de marcher en avant, la droite en +tête: Lecourbe quitta Memmingen, et s'approcha du Lech. Le +quartier-général passa le Günt; Saint-Cyr, avec le centre, le suivit +en échelon, longeant le Danube; Sainte-Suzanne s'approcha d'Ulm par la +rive gauche. La division Legrand prit position à Erbach sur le Danube, +à deux lieues de la place; la division Souham, à la même distance sur +la Blau. Les deux divisions couvraient ainsi une ligne de deux lieues. +Sainte-Suzanne n'avait aucun pont sur le Danube; il affrontait avec +son seul corps toute l'armée de Kray, qui s'était contenté d'envoyer +le général Merfeld derrière le Lech, et continua à occuper en force +toute la rive gauche du Danube, depuis Ulm jusqu'à l'embouchure de +cette rivière, poussant des avant-gardes jusque sur la chaussée +d'Augsbourg, où elles escarmouchaient avec les flanqueurs de gauche de +l'armée française. + +Le 16, à la pointe du jour, l'archiduc Ferdinand déboucha sur le +général Legrand, ainsi qu'une autre colonne sur le général Souham. Les +avant-postes des deux divisions françaises furent bientôt reployés, +leurs communications coupées, le corps des divisions rejeté deux +lieues en arrière; à mesure qu'elles reculaient, la distance qui les +séparait s'augmentait. + +Sainte-Suzanne était percé; il ordonna au général Legrand d'abandonner +le Danube, afin de se rapprocher de la division Souham: ce mouvement +de concentration, avantageux sous ce point de vue, avait le terrible +inconvénient de l'éloigner de l'armée; mais Saint-Cyr, au bruit de la +canonade, rétrograda avec son arrière-garde, et plaça sur la rive +droite du Danube des batteries, qui battaient la route d'Ulm à +Erbach, et donnèrent de l'inquiétude à l'archiduc: il crut que toute +l'armée allait passer ce fleuve, et le couper; il se reploya sur Ulm. +La perte du corps de Sainte-Suzanne fut considérable en tués et +blessés, moindre cependant qu'elle n'aurait dû l'être, vu la fausse +position où on l'avait abandonné: l'intrépidité des troupes, +l'habileté du général, sauvèrent ce corps d'une destruction totale. + +Moreau, étonné de cet évènement, contremanda la marche sur le Lech; +ordonna à Saint-Cyr et à d'Hautpoult de passer le Danube à Erbach, +pour soutenir Sainte-Suzanne; se porta lui-même sur l'Iller, et +rappela Lecourbe. Sainte-Suzanne passa la Blau, de sorte que des onze +divisions qui composaient son armée, cinq étaient sur la rive gauche, +et six étaient sur la rive droite du Danube, à cheval sur ce fleuve, +occupant une ligne de quatorze lieues; il passa plusieurs jours dans +cette position. + +Attaquera-t-il Kray sur la rive gauche? repassera-t-il sur la rive +droite? il se décida de nouveau à ce dernier parti. Lecourbe se +reporta sur Landsberg, où il arriva le 27 mai; le 28, sur Augsbourg, +où il passa le Lech; St.-Cyr se porta sur la Günzt; Sainte-Suzanne +passa sur la droite du Danube, et prit position à cheval sur l'Iller. +L'armée française se trouva en bataille, la gauche au Danube, la +droite au Lech, occupant une ligne de vingt lieues. Le 24 mai, le +feld-maréchal Kray fit passer une avant-garde sur la rive droite, qui +attaqua à la fois les deux divisions de Sainte-Suzanne: le combat fut +vif, il dura toute la journée: la perte de part et d'autre fut +considérable; mais le soir, les Autrichiens repassèrent le Danube. + +A cette nouvelle, le général Moreau changea encore de résolution: il +arrêta son mouvement, et se rapprocha du Danube. Lecourbe abandonna +pour la deuxième fois le Lech. Mais le 4 juin, le feld-maréchal Kray, +ayant réuni une partie de ses forces, passa sur le pont d'Ulm, et +attaqua le corps de Sainte-Suzanne, conduit par Richepanse. +Sainte-Suzanne avait été prendre le commandement des troupes de +Mayence, qui se trouvaient en position sur l'Iller. Richepanse, +environné par des forces supérieures, se reploya toute la journée: sa +position devenait des plus critiques, lorsque le général Grenier (il +avait remplacé Saint-Cyr, renvoyé de l'armée par Moreau), fit +déboucher par le pont de Kellmuntz sur l'Iller la division Ney; le +combat se rétablit. Le général Moreau se concentra tout-à-fait sur +l'Iller: c'était justement ce que voulait Kray, qui, trop faible pour +faire tête à l'armée française, voulait l'empêcher de cheminer, et la +consumer dans des combats de détail. + +Après avoir séjourné plusieurs jours dans cette position, enhardi par +l'attitude défensive de Kray, qui ne faisait aucun mouvement, et +restait dans son camp retranché, Moreau reprit pour la troisième fois +son projet d'attaque sur la Bavière; il fit mine de passer le Lech. + +Lecourbe repassa de nouveau le Lech, et les 10, 11 et 12 juin, toute +l'armée se rapprocha de cette rivière. Ainsi il y avait un mois que le +combat de Biberach avait eu lieu, et l'armée était toujours dans la +même position; elle avait perdu ce temps en marches et contre-marches, +qui l'avaient compromise, et avaient donné lieu à des combats où les +troupes françaises, en nombre inférieur, avaient perdu beaucoup de +monde. L'arrière-garde de Lecourbe avait perdu deux mille hommes, en +évacuant Augsbourg, au combat de Shwamunchen. Cette hésitation avait +indisposé quelques généraux de l'armée. Moreau avait renvoyé +Saint-Cyr, qu'il avait remplacé par le général Grenier; il reprochait +à ce général les lenteurs de sa marche à Engen, surtout à Moeskirch, +et d'être mauvais camarade, de laisser écraser les divisions voisines, +lorsqu'il pouvait les secourir; de son côté, Saint-Cyr critiquait +amèrement la conduite de son général en chef, et manifestait +hautement la désapprobation des manoeuvres qui avaient été faites +depuis l'ouverture de la campagne. On voit dans les dépêches de +Lecourbe plusieurs lettres pleines d'énergie et de plaintes sur ses +lenteurs, ses incertitudes, ses hésitations, ses ordres et +contre-ordres. Cela décida enfin le général en chef à se porter sur la +rive gauche du Danube, en passant la rivière, du 19 au 20 juin, 40 +jours après être arrivé sur le fleuve, à la hauteur d'Ulm. + + +§ VII. + +Lecourbe, avec la droite, se porta vis-à-vis Hochstet; Moreau, avec la +réserve, vis-à-vis Dillingen; Grenier, avec le centre, à Guntzbourg; +Richepanse, avec la gauche, resta en observation sur l'Iller, +vis-à-vis Ulm. Le 19, à la pointe du jour, Lecourbe fit raccommoder le +pont du Danube à Blindheim, fit passer son corps d'armée, se porta +avec une division sur Schwoningen, en descendant à deux lieues, du +côté de Donawert, et renvoya deux autres sur Lauingen, en remontant le +Danube. A peine arrivé à Schwoningen, la division fut attaquée par une +brigade de quatre mille hommes que commandait le général Devaux, qui +avait son quartier-général à Donawert. Le combat fut assez vif, mais +ce corps fut défait, la moitié resta sur le champ de bataille, et dans +les mains des Français. Peu après, l'ennemi attaqua les divisions +placées sur Lauingen; après un combat fort vif, il fut repoussé. +Moreau, avec la réserve, passa au pont de Dillingen. Grenier voulut +rétablir le pont de Gunztbourg, mais il en fut empêché par le général +Giulay; ce qui l'obligea à aller passer au pont de Dillingen. Aussitôt +que Kray apprit que le passage était effectué, il résolut de se +retirer; ce qu'il fit, sous la protection d'un corps de cavalerie +qu'il plaça sur la Brenzt: mais, pendant les journées du 20, 21, 22 et +23, l'armée française resta immobile et ne fit rien. C'était perdre un +temps précieux, et qui, bien employé, pouvait devenir funeste à son +ennemi: le général autrichien en profita; il passa par Neresheim, +Nordlingen, et arriva sur la Wernitz le 23 au soir. Le général +Richepanse cerna Ulm, avec son corps. L'armée se mit trop tard à la +suite de l'armée autrichienne, dont elle n'atteignit que +l'arrière-garde. La division Decaen fut dirigée sur Munich; après un +léger combat contre le général Merfeld, il entra dans cette capitale. + +Lecourbe repassa sur la rive droite du Danube, se porta sur Rain et +Neubourg. Kray était en position avec vingt-cinq mille hommes. En +avant de cette ville, sur la rive droite du Danube, Montrichard, qui +osa l'y attaquer, fut vivement repoussé et ramené pendant deux lieues. +Lecourbe rétablit le combat avec la division Grandjean: la valeur des +troupes et l'énergie du général remédièrent au mal qui eût pu être +beaucoup plus grand. Le champ de bataille resta à l'ennemi; mais dans +la nuit il sentit qu'il n'était plus à temps de gagner le Lech, et que +le reste de l'armée française allait l'accabler; il repassa le Danube, +se porta sur Ingolstadt, passa de nouveau le fleuve, et porta son +quartier-général à Landshut, derrière l'Iser. Le général Moreau entra +à Ausgbourg; y plaça son quartier-général, il envoya la division +Leclerc sur Freysing, qui y entra après un combat très-vif contre +l'avant-garde autrichienne. + +Dans ce temps, Sainte-Suzanne sortit de Mayence avec deux divisions +réunies de ce côté, et il entra dans la Franconie, se rapprochant du +Danube. + +Cependant le prince de Reuss, occupant toujours Feldkirch, Fuessen et +tous les débouchés du Tyrol, Lecourbe repassa le Lech, avec vingt +mille hommes, et se porta sur trois colonnes, la gauche sur Scharnitz, +le centre sur Fuessen, et la droite sur Feldkirch. Le 14 juillet, +Molitor entra dans cette place; l'ennemi lui abandonna le camp +retranché. Le prince de Reuss se retira derrière les défilés et les +retranchements qui couvraient le Tyrol. + + +§ VIII. + +L'armistice fut conclue le 15 juillet à Parsdorf: les trois places +d'Ingolstadt, Ulm, Philipsbourg durent rester bloquées, mais +approvisionnées jour par jour, pendant le temps de la suspension +d'armes. Tout le Tyrol resta au pouvoir de l'Autriche, et la ligne de +démarcation passa par l'Iser, au pied des montagnes du Tyrol. Dès le +24 juin, le feld-maréchal Kray avait proposé de se conformer à +l'armistice conclu à Marengo, dont il venait de recevoir la nouvelle. +Le reste de juillet, août, septembre, octobre, novembre, les armées +restèrent en présence, et les hostilités ne recommencèrent qu'en +novembre. L'armistice disait: + +Article premier. Il y aura armistice et suspension des hostilités +entre l'armée de sa majesté impériale et de ses alliés, en Allemagne, +dans la Suisse, le Tyrol et les Grisons, et l'armée française dans les +mêmes pays. La reprise des hostilités devra être annoncée +respectivement douze jours d'avance.--Art. 2. L'armée française +occupera tout le pays qui est compris dans la ligne de démarcation +suivante: cette ligne s'étend depuis Balzers, dans les Grisons, sur la +rive droite du Rhin, jusqu'aux sources de l'Inn, dont elle comprend +toute la vallée; de là aux sources du Lech, par le revers des +montagnes du Vorarlberg, jusqu'à Reuti, le long de la rive gauche du +Lech. L'armée autrichienne reste en possession de tous les passages +qui conduisent à la rive droite du Lech; elle forme une ligne qui +comprend Reuti, s'étend au delà de Scebach, près de Breitenwang, le +long de la rive septentrionale du lac dont sort le Scebach, s'élève +sur la gauche, dans Lechtal, jusqu'à la source de l'Ammer; delà, par +les frontières, du comté de Werdenfels, jusqu'à la Loisach. Elle +s'étend jusqu'à la rive gauche de cette rivière, jusqu'à Kochelsée, +qu'elle traverse, jusqu'au Walchensée, où elle coupe le lac de ce nom, +et se prolonge le long de la rive septentrionale de la Jachnai jusqu'à +son embouchure dans l'Iser; et, traversant cette rivière, elle se +dirige sur Reitu, sur le Tegernsée, au delà de la Manguald, près de +Gmünd, et sur la rive gauche de celle-ci, au delà de la Falley: de là, +elle prend la direction par Ob-Laus, Reifing, Elkhofin, Frafing, +Ecking, Ébersberg, Malckirchen, Hohenlinden, Krainacher, Weting, +Reting, Aidberg, Isen, Penzing, Zuphtenbach, le long de l'Iser jusqu'à +Furden et Sendorff, où elle passe vers la source de la Vilz, qu'elle +suit jusqu'à son embouchure dans le Danube, et ensuite sur la rive +droite de la Vilz jusqu'à Vilsbibourg, et au delà de cette rivière +jusqu'à Binabibourg, où elle suit le cours de la Bina jusqu'à +Dornaich. Elle coupe près de Sculmshansen, s'étend vers la source du +Colbach, ensuite la rive gauche jusqu'à son embouchure dans la Vilz, +et, se portant sur la gauche, vers la Vilz, se prolonge jusqu'à son +embouchure dans le Danube. La même ligne s'étend sur la rive droite du +Danube jusqu'à Kehlheim, où elle passe le fleuve, et se prolonge sur +la rive droite de l'Altmühl jusqu'à Pappenheim; elle se dirige ensuite +par la ville de Weissembourg, vers la Bednitz, dont elle longe la rive +gauche jusqu'au point où elle se jette dans le Mein; elle suit de là +la rive gauche de cette dernière rivière jusqu'à son embouchure. La +ligne de démarcation, sur la rive droite du Mein, entre cette rivière +et Dusseldorff, ne s'étendra plus vers Mayence jusqu'à la Nidda. Dans +le cas où les troupes françaises auraient fait, dans l'intervalle, des +progrès de ce côté, elles conserveront ou reprendront la même ligne +qu'elles occupent aujourd'hui, 15 juillet.--Art. 3. L'armée impériale +occupera de nouveau le haut et bas Engadin, c'est-à-dire la partie des +Grisons, dont les rivières se jettent dans l'Inn, et de la vallée de +Sainte-Marie, dans l'Adige. La ligne de démarcation française +s'étendra depuis Balzers, sur le lac de Como, par Coire, Tossana, +Splugen, Chiavenna, y compris le Luciensteig. La partie des Grisons, +située entre cette ligne et l'Engadin, sera évacuée par les deux +parties. Ce pays conservera sa forme de gouvernement actuelle.--Art. +4. Les places qui sont dans la ligne de démarcation, telles que Ulm, +Ingolstadt et Philipsbourg, lesquelles sont occupées par les +impériaux, resteront, sous tous les rapports, dans l'état où elles +auront été trouvées par les commissaires nommés à cet effet, par les +généraux en chef; la garnison n'en sera pas augmentée, et elles ne +troubleront point la navigation sur les rivières, et le passage sur +les grandes routes. Le territoire de ces places fortes s'étend jusqu'à +deux mille toises des fortifications; elles s'approvisionneront tous +les dix jours, et, pour ce qui regarde cet approvisionnement +déterminé, elles ne seront pas censées comprises dans les pays occupés +par l'armée française, laquelle, de son côté, ne pourra pas non plus +empêcher les transports des munitions dans lesdites places.--Art. 5. +Le général, commandant l'armée impériale, est autorisé à envoyer dans +chacune de ces places une personne chargée d'informer les commandants +de la conduite qu'il auront à tenir.--Art. 6. Il n'y aura pas de ponts +sur les rivières qui séparent les deux armées, à moins que ces +rivières ne soient coupées par la ligne de démarcation, et alors les +ponts ne pourront être établis que derrière cette ligne, sans +préjudice cependant des dispositions qui pourraient être faites à +l'avenir pour l'utilité des armées et du commerce. Les chefs +respectifs s'entendront sur cet article.--Art. 7. Partout où des +rivières navigables séparent les deux armées, la navigation sera libre +pour elles et pour les habitants. La même chose aura lieu pour les +grandes routes comprises dans la ligne de démarcation, et cela pendant +le temps de l'armistice.--Art. 8. Les territoires de l'empire et des +états autrichiens qui se trouvent dans la ligne de démarcation de +l'armée française, sont sous la sauve-garde de la loyauté et de la +bonne foi. Les propriétés et les gouvernements actuels seront +respectés, et aucun des habitants de ces contrées ne pourra être +inquiété, soit pour services rendus à l'armée impériale, soit pour +opinion politique, soit pour avoir pris une part effective à la +guerre.--Art. 9. La présente convention sera expédiée avec la plus +grande célérité possible.--Art. 10. Les avant-postes des deux armées +ne communiqueront pas entre eux. + + _Plan de campagne._ + +_Première remarque._--1º Un plan de campagne doit avoir prévu tout ce +que l'ennemi peut faire, et contenir en lui-même les moyens de le +déjouer. La frontière d'Allemagne était, dans cette campagne, la +frontière prédominante; la frontière de la rivière de Gênes était la +frontière secondaire. Effectivement, les évènements, qui auraient lieu +en Italie, n'auraient aucune action directe, immédiate et nécessaire +sur les affaires du Rhin; tandis que les évènements, qui auraient lieu +en Allemagne, auraient une action nécessaire et immédiate sur +l'Italie. En conséquence, le premier consul réunit toutes les forces +de la république sur la frontière prédominante, savoir: l'armée +d'Allemagne, qu'il renforça, et l'armée de Hollande et du Bas-Rhin; +l'armée de réserve, qu'il réunit sur la Saône, à portée d'entrer en +Allemagne, si cela était nécessaire. + +Le conseil aulique réunit sa principale armée sur la frontière +secondaire, en Italie. Ce contre-sens, cette violation de ce grand +principe, fut la véritable cause de la catastrophe des Autrichiens +dans cette campagne. + +2º Le gouvernement avait ordonné au général Moreau de réunir son armée +derrière le lac de Constance, par la Suisse; de dérober cette marche à +l'ennemi, en interdisant toute communication de la rive gauche à la +rive droite du Rhin; de jeter, à la fin d'avril, quatre ponts entre +Schaffhausen, Stein et le lac de Constance; de passer sur la rive +droite du Danube avec toute son armée; de se porter sur Stockach et +Engen; d'appuyer sa droite au Danube, sa gauche au lac de Constance; +de prendre à dos toutes les divisions ennemies qui se trouveraient en +position sur les Montagnes Noires et dans la vallée du Rhin, de les +séparer de leurs magasins, de se porter ensuite sur Ulm avant +l'ennemi. Moreau ne comprit pas ce plan; il envoya le général +Dessolles au ministre de la guerre, pour proposer de passer le Rhin à +Mayence, Strasbourg et Bâle. Napoléon résolut alors de se mettre +lui-même à la tête de cette armée; mais les évènements exigèrent +qu'elle entrât en opération en avril, et les circonstances intérieures +de la république ne lui permettant pas de quitter alors Paris, il se +contenta de prescrire que l'armée du Rhin n'eût qu'une seule ligne +d'opération. + +_Deuxième remarque._ MOREAU.--1º Sainte-Suzanne passa le Rhin à Kelh; +Saint-Cyr, à Neuf-Brisach: ils devaient se joindre dans le Brisgaw. +Moreau en sentit le danger; il rappela Sainte-Suzanne sur la rive +gauche, pour lui faire repasser le Rhin sur le pont de Neuf-Brisach: +ce fut un faux mouvement, et non pas une ruse de guerre. La marche de +trente lieues, depuis Vieux-Brisach à Bâle et Schaffhausen, par la +rive droite du Rhin, était fâcheuse, l'armée prêtait son flanc droit +au Rhin, et son flanc gauche à l'ennemi; elle était dans un +cul-de-sac, au milieu des ravins, des forêts et des défilés. Le +feld-maréchal Kray fut ainsi prévenu où voulait aller son ennemi; il +eut huit jours pour se concerter; aussi fût-il réuni en bataille à +Engen et Stobach, et en mesure de couvrir ses magasins et Ulm avant le +général français, qui cependant avait l'initiative du mouvement. Si +Moreau eût débouché par le lac de Constance avec toute l'armée, il eût +surpris, défait et pris la moitié de l'armée autrichienne; les débris +n'auraient pu se rallier que sur le Necker: il fut arrivé à Ulm avant +elle. Que de grands résultats! La campagne eût été décidée dans les +quinze premiers jours. + +2º L'armée française était beaucoup plus forte que celle de l'ennemi +dans un arrondissement de quinze lieues, et cependant l'ennemi fut +supérieur en nombre sur le champ de bataille d'Engen. Moreau éparpilla +son armée, et la compromit; il manoeuvra par sa gauche pour se réunir +à Saint-Cyr, qui était trop loin; il fit attaquer, par Richepanse +seul, le pic de Hohenhoven, qui était une position forte. Il eût dû +tenir ses troupes réunies, et manoeuvrer par sa droite, s'appuyer à +Lecourbe, et couper la ligne de retraite de l'ennemi; là il n'eût été +arrêté par aucune forte position. + +3º Kray fit sa retraite, dans la nuit du 3 au 4, sur Moeskirch; il en +était éloigné de six lieues: Lecourbe n'en était éloigné que de trois +lieues. Si celui-ci eût reçu l'ordre de marcher, le 4, il eût coupé +l'armée ennemie, l'eût attaquée en tête et en flanc, dans le temps que +Saint-Cyr et la réserve eussent attaqué en queue; Kray eût été fort +compromis, la bataille de Moeskirch n'eût pas eu lieu. Moreau est +resté, le 4, oisif, sans aucune raison. Cette fatale indécision remit +en question, le lendemain, ce qui avait été décidé à Engen, et rendit +inutile le sang versé sur le champ de bataille. + +4º Sainte-Suzanne était à Donauschingen pendant la bataille d'Engen: +il eût pu au moins se trouver à la bataille de Moeskirch; il n'y fut +pas non plus que Saint-Cyr, de sorte que les six divisions de Lecourbe +et de la réserve s'y trouvèrent seules; ce qui faisait une force +inférieure à celle de l'ennemi. + +5º La conduite de Saint-Cyr a donné lieu à des plaintes; il n'est +arrivé que la nuit à Liptingen, à plusieurs lieues du champ de +bataille. + +6º Si Moreau eût marché, le 6, à la pointe du jour, à la poursuite de +l'ennemi; qu'il eût appuyé Saint-Cyr, le 6, il eût détruit une partie +de l'armée ennemie pendant qu'elle était occupée au passage du Danube: +mais, le 6, comme le 4, Moreau resta inactif sur son champ de +bataille. + +7º Que devait faire le général français pour déposter le feld-maréchal +Kray, de son camp retranché? Une seule chose: avoir une volonté, +suivre un plan; car l'initiative était à lui: il était vainqueur, plus +nombreux, et avait une meilleure armée. Le 14 mai, il eût dû passer +l'Iller, se mettre en marche sur trois colonnes, ne pas occuper plus +de six lieues de terrain, passer le Lech, et arriver en deux jours, au +plus en trois à Augsbourg passer le Lech. Le général autrichien eût +aussitôt suivi le mouvement par la rive gauche du Danube, se fût porté +par Neubourg, derrière le Lech, pour couvrir la Bavière et les états +héréditaires; il ne se fût pas exposé à suivre l'armée française sur +la rive droite, puisqu'il aurait fallu qu'il s'avançât sous les murs +d'Augsbourg pour l'atteindre, et que, faisant volte-face, elle +l'aurait battu, coupé d'Ulm, et rejeté dans les Montagnes Noires. +L'armée autrichienne pouvait avoir encore la prétention de combattre +et de vaincre des divisions isolées; mais elle n'avait plus celle de +lutter contre l'armée française réunie. + +Les Français devaient être le 18 mai à Munich, et maîtres de la +Bavière. Kray se serait estimé fort heureux de regagner l'Inn à temps: +on voit par ses dépêches, qu'il juge parfaitement de l'irrésolution de +son ennemi. Lorsque celui-ci poussa un corps sur Augsbourg, il +écrivit: l'armée française fait une démonstration sur la Bavière, qui +n'est pas sérieuse, puisque ses divisions sont en échelons jusqu'à +l'Iller, et que sa ligne est déja trop étendue; il avait raison. + +7º Moreau a trois fois, en quarante jours, réitéré les mêmes +démonstrations; mais toutes les trois fois, sans leur donner un +caractère de vérité, il n'a reussi qu'à enhardir son rival, et lui a +offert des occasions de battre des divisions isolées. En effet, +l'armée française avait dans ses manoeuvres, la gauche sur Ulm, et la +droite à vingt lieues, menaçant la Bavière; c'était défier l'armée +ennemie et la fortune. Pendant cette campagne, l'armée française qui +était plus nombreuse, a presque toujours été inférieure en nombre sur +le champ de bataille; c'est ce qui arrive aux généraux qui sont +irrésolus, et agissent sans principes et sans plans; les tâtonnements, +les _mezzo termine_ perdent tout à la guerre. + +8º Le projet de passer sur la rive gauche du Danube, au-dessous d'Ulm, +était périlleux et fort hasardeux; si Kray et le prince de Reuss +réunis eussent manoeuvré la gauche au Danube, la droite au Tyrol, +l'armée française pouvait être prise en flagrant délit et être fort +compromise. Mais, puisque le général français était résolu à cette +opération inutile et téméraire, il la fallait faire avec résolution et +d'un seul trait; il fallait que le passage ayant été surpris le 19, le +20 toute l'armée se trouvât sur la rive gauche, laissant seulement +quelques colonnes mobiles en observation sur la rive droite, et +qu'elle se portât droit sur Ulm et Nordlingen, afin d'attaquer en +flanc l'armée autrichienne, et de l'obliger, si Kray prenait le parti +de la retraite, à recevoir la bataille, et de s'emparer de son camp +retranché, si Kray se décidait à passer sur la rive droite pour +marcher sur l'armée française. De cette manière le général Moreau +n'avait rien à redouter; son armée supérieure comme elle l'était en +forces et en moral, si elle perdait la rive droite, s'établissait sur +la rive gauche: toutes les chances étaient pour elle; elle profitait +de son initiative pour marcher réunie, surprendre l'ennemi pendant ses +mouvements, dans le temps qu'elle ne laissait rien exposé aux coups de +l'initiative de l'ennemi. C'est l'avantage de toute armée qui marche +toujours réunie; qu'eût pu faire le général Richepanse, qui était le +plus près d'Ulm, si Kray et le prince de Reuss l'eussent attaqué avec +60,000 hommes; et que fût devenue l'armée, si le corps de Richepanse +eût été défait, qu'elle eût perdu sa ligne d'opération sur la rive +droite, en y éprouvant un si grand échec, lorsqu'elle n'avait pas +encore pris pied sur la rive gauche? + +9º La marche du général Decaen sur Munich, celle de Lecourbe sur +Neubourg, celle de Leclerc sur Freysing, étaient des mouvements +isolés, où les troupes françaises se sont trouvées en nombre inférieur +de l'ennemi; elles y ont payé d'audace, atteint le point qu'elles +voulaient occuper, ont obtenu peu de résultat, et perdu autant que +l'ennemi. + +10º La marche rétrograde de Lecourbe sur le Vorarlberg était inutile: +il fallait qu'il marchât sur Inspruck; il y serait arrivé dix jours +plus tôt avec moins de difficultés, et en perdant moins de monde qu'il +n'en a perdu à tous ces débouchés du Tyrol, pour n'obtenir aucun +résultat: la possession d'Inspruck était d'une toute autre importance, +l'armée se fût alors trouvée en ligne sur l'Inn. + +11º L'armistice ne remplit pas le but du gouvernement qui voulait +avoir les quatre places d'Ulm, Philipsbourg, Ingolstadt et Inspruck, +pour bien assurer la position des armées. + +_Troisième remarque._--KRAY.--1º le feld-maréchal Kray compromit son +armée en la tenant disséminée à l'approche de l'ouverture de la +campagne; son quartier-général à Donauschingen et surtout ses magasins +de Stockach, Engen, Moeskirch, étaient mal placés. Il agissait comme +si la Suisse eût été neutre; son quartier-général et ses magasins +eussent alors été couverts par les défilés des Montagnes Noires. Mais +les Français étaient maîtres de la Suisse et de tout le cours du Rhin +de Constance à Bâle; ses magasins se trouvaient à une demi-journée +d'eux, et tout-à-fait aux avant-postes. + +2º Le feld-maréchal Kray a montré de l'habileté autour d'Ulm: il a +obtenu un grand succès, puisque avec une armée battue trois fois en un +mois, et fort inférieure, il a retenu, pendant quarante jours sous le +canon de son camp retranché, une armée supérieure et victorieuse; les +marches, les manoeuvres, les fortifications n'ont pas d'autre but. +Mais ce maréchal n'eût-il pas pu faire davantage, lorsque +Sainte-Suzanne, avec moins de 20,000 hommes, se trouvait, le 16 mai, +séparé par le Danube du reste de l'armée, à une heure de marche de son +camp retranché; pourquoi ne l'attaqua-t-il pas avec ses forces +réunies? De si belles occasions sont rares; il fallait déboucher sur +les deux divisions de Sainte-Suzanne avec 60,000 hommes, et les +détruire. + +3º Lorsque, le 26 mai, l'armée française était disséminée sur une +ligne de vingt lieues du Danube au Lech, pourquoi n'a-t-il pas +débouché avec toutes ses forces sur les deux divisions Sainte-Suzanne +et Richepanse? Il ne les a attaquées qu'avec 16,000 hommes; son +attaque sur l'Iller, le 4 juin, fut faite avec trop de circonspection +et avec trop peu de troupes: le prince de Reuss aurait dû y +concourir, en descendant du Tyrol avec toutes ses forces. Si le +général autrichien eût profité de ses avantages, de l'indécision de +son adversaire, de ses fausses manoeuvres, il l'eût, malgré ses succès +et sa supériorité, rejeté en Suisse. + + + + +MÉMOIRES DE NAPOLÉON. + + + + +GÊNES.--MASSÉNA. + +1800. + + Positions respectives des armées d'Italie.--Gênes.--Mélas coupe + en deux l'armée française.--Masséna tente inutilement de + rétablir ses communications avec sa gauche. Il est investi dans + Gênes.--Blocus de Gênes. Mélas marche sur le Var: Suchet + abandonne Nice.--Masséna cherche à faire lever le + blocus.--Masséna, pressé par la famine, entre en négociation. + Reddition de Gênes.--Les Autrichiens repassent les Alpes pour + se porter à la rencontre de l'armée de réserve. Suchet les + poursuit.--Effets de la victoire de Marengo. Suchet prend + possession de Gênes.--Remarques critiques. + + +§ 1er. + +La principale armée de la maison d'Autriche était celle d'Italie; le +feld-maréchal Mélas la commandait; son effectif était de 140,000 +hommes, 130,000 sous les armes. Toute l'Italie était sous le +commandement des Autrichiens, de Rome à Milan, de l'Isonzo aux Alpes +cotiennes: ni le grand-duc, ni le roi de Sardaigne, ni le pape, +n'avaient pu obtenir la permission de rentrer dans leurs états; le +ministre Thugut retenait le premier à Vienne, le second à Florence, et +le troisième à Venise. + +L'action de l'administration autrichienne s'étendait sur toute +l'Italie. Rien ne la contrariait: toutes les richesses de ce beau pays +étaient employées à raviver, améliorer le matériel de l'armée, qui, +fière des succès qu'elle avait obtenus dans la campagne précédente, +avait à se rendre digne de fixer l'attention de l'Europe, d'être +appelée à jouer le principal rôle dans la campagne qui allait +s'ouvrir. Rien ne lui semblait au-dessus de ses destinées: elle se +flattait d'entrer dans Gênes, dans Nice; de passer le Var, de se +réunir à l'armée anglaise de Mahon, dans le port de Toulon, de planter +l'aigle autrichienne sur les tours de l'antique Marseille, et de +prendre ses quartiers d'hiver sur le Rhône et la Durance. + +Dès le commencement de mars, le feld-maréchal Mélas leva ses +cantonnements; il laissa toute sa cavalerie, ses parcs de réserve, +sa grosse artillerie, dans les plaines d'Italie: tout cela ne +lui était utile que lorsqu'il aurait passé le Var. Il mit 30,000 +hommes d'infanterie sous les ordres des généraux Wuccassowich, +Laudon, Haddich et Kaim, pour garder les places et les débouchés +du Splugen, du Saint-Gothard, du Simplon, du Saint-Bernard, +du mont Cenis, du mont Genèvre, d'Argentière, et avec 70 à 80,000 +hommes il s'approcha del'Apennin ligurien. Sa gauche, sous les ordres +du feld-maréchal-lieutenant Ott, se porta sur Bobbio, d'où il poussa +une avant-garde sur Sestri de Levante, pour communiquer avec l'escadre +anglaise, et attirer de ce côté l'attention du général français. Avec +le centre et le quartier général, il se porta à Acqui; il confia sa +droite au feld-maréchal-lieutenant Elsnitz. + +L'armée française voyait avec confiance à sa tête le vainqueur de +Zurich; elle était appelée à combattre sur un terrain où chaque pas +lui retraçait un souvenir de gloire. Il n'y avait pas encore quatre +ans révolus qu'elle avait, quoique peu nombreuse et dans le plus grand +dénuement, suppléant à tout par son courage et la force de sa volonté, +remporté de nombreuses victoires, planté en cinquante jours ses +drapeaux sur les rives de l'Adige, sur les confins du Tyrol, et porté +si haut la gloire du nom français. L'administration avait été +organisée pendant janvier, février et mars; la solde était alignée, +et des convois considérables de subsistances avaient fait succéder +l'abondance à la disette; les ports de Marseille, Toulon, Antibes, +étaient encore pleins de bâtiments employés à son approvisionnement: +elle commençait à perdre le souvenir des défaites qu'elle avait +éprouvées l'année précédente; elle était aussi bien que le pouvait +permettre la pauvreté du pays où elle se trouvait. Cette armée se +montait à 40,000 hommes; mais elle avait des cadres pour une armée de +100,000. Toutes les nouvelles qui lui arrivaient de l'intérieur de la +France, pendant la dernière campagne, excitaient l'esprit de faction, +de division et de découragement; la république était alors dans les +angoisses de l'agonie: mais aujourd'hui tout était propre à autoriser +son émulation; la France était régénérée. Ces trente millions de +Français, réunis autour de leur chef, si forts de la confiance +réciproque qu'ils s'inspiraient, offraient le spectacle de l'Hercule +gaulois armé de sa massue, prêt à terrasser les ennemis de sa liberté +et de son indépendance. + +Le quartier-général était à Gênes; le général de brigade Oudinot était +chef d'état-major; le général Lamartellière commandait l'artillerie. +Masséna avait confié la gauche de son armée au lieutenant-général +Suchet, qui avait sous ses ordres quatre divisions: la première +occupait Rocca-Barbena; la deuxième, Settepani et Mélogno; la +troisième, Saint-Jacques et Notre-Dame de Nève; la quatrième était en +réserve à Finale et sur les hauteurs de San-Pantaléone: sa force était +de 12,000 hommes. Le lieutenant-général Soult commandait le centre, +fort de 12,000 hommes, et partagé en trois divisions: celle du général +Gardanne défendait Cadibone, Vado, Montélegino, Savone; les +flanqueurs, les hauteurs de Stella; le général Gasan défendait les +débouchés en avant et en arrière, et sur les flancs de la Bocchetta; +le général Marbot commandait la réserve; le lieutenant-général Miollis +commandait la droite, forte de 5,000 hommes: il barrait la rivière du +Levant, occupant Recco par sa droite, le Mont-Cornua par son centre, +et par sa gauche le col de Toriglio, situé à la naissance de la vallée +de la Trébia. Une réserve de 5,000 hommes était dans la ville; l'armée +entière était forte de 34 à 36,000 hommes. Les cols, depuis Argentière +jusqu'aux sources du Tanaro, étaient encore obstrués de neige. Une +division de 4,000 hommes, sous les ordres du général Garnier, était +repartie pour les observer, et fournir aux garnisons de Saorgio, de +Nice, de Montalban, de Vintimille et des batteries des côtes. +L'approche de l'armée ennemie décida le général en chef à ordonner la +levée des cantonnements; et, quoique la saison fût rigoureuse, qu'il y +eût encore des neiges sur les hauteurs, les troupes prirent leurs +camps, et occupèrent des positions culminantes. Des escarmouches ne +tardèrent pas à avoir lieu entre les avant-postes. La situation de +l'armée française était délicate; elle exigeait beaucoup de vigilance: +tous les jours elle poussait en avant de fortes reconnaissances, dans +lesquelles elle avait toujours l'avantage; elle faisait des +prisonniers, enlevait des magasins et des bagages. L'occupation de +Sestri de Levante gênait l'arrivée des convois de blé; les paysans de +la vallée de la Fontana-Bona, de tout temps, dévoués à l'oligarchie, +profitant du voisinage de l'armée autrichienne, s'étaient mis sous les +armes, et déclarés pour l'ennemi. Le lieutenant-général Miollis y +marcha sur deux colonnes: l'une entra dans la vallée, désarma les +insurgés, brûla cinq de leurs villages, et prit des ôtages; l'autre +longea la mer, chassa de Sestri l'avant-garde de Ott, la poussa au +delà des Apennins, et se saisit d'un convoi de six mille quintaux de +blé qu'elle fit entrer dans Gênes. + + +§ II. + +La ville de Gênes est située au bord de la mer, sur le revers d'une +arête de l'Apennin, qui se détache au-dessus de la Bocchetta. Cette +arête est coupée à pic par deux torrents, la Polcevera à l'ouest, et +la Bisagno à l'est, qui ont leur embouchure dans la mer, à deux mille +toises l'un de l'autre. Gênes a deux enceintes bastionnées; la +première est un triangle de neuf mille toises de développement: le +côté du sud, bordé par la mer, s'étend depuis la lanterne, à +l'embouchure de la Polcevera, jusqu'au lazaret, à l'embouchure du +Bisagno; les deux môles, le port, les quais l'occupent dans toute son +étendue: le côté d'ouest longe la rive gauche de la Polcevera; celui +de l'est, la rive droite du Bisagno: ils ont chacun trois mille cinq +cents toises d'étendue, et se joignent en formant un angle aigu au +fort de l'Éperon. Le plan qui passe par ces trois angles fait un angle +de 15° avec l'horizon. Cette enceinte est bien revêtue, bien tracée, +bien flanquée; le terrain a été saisi avec art. Le côté de l'ouest +domine toute la vallée de la Polcevera, où est le faubourg de +Saint-Pierre-d'Arena: le côté de l'est, au contraire, est dominé par +les mamelons de Monte-Ratti et du Monte-Faccio; ce qui a obligé +l'ingénieur à les occuper par les trois forts extérieurs de Quezzi sur +Monte Valpura, de Richelieu sur le Manego, de San Tecla, entre le +Monte Albaro et la Madone-del-Monte. Au-delà de ces montagnes est le +torrent de Sturla; au-dessus du fort de l'Éperon est le plateau des +Deux-Frères, parallèle à la mer, et dominé, pris à revers, par le fort +de Diamant, situé à douze cents toises du fort de l'Éperon. La ville +de Gênes est bâtie près de l'embouchure du Bisagno; elle est couverte +par la deuxième enceinte, dessinée avec art, et susceptible de quelque +résistance. Elle ne peut être bombardée ni du côté du nord, ni du côté +de l'ouest, puisqu'elle se trouve à plus de deux mille toises du fort +de l'Éperon, et à neuf cents toises de la lanterne; elle ne peut +l'être du côté de l'est que par celui qui serait maître des trois +forts extérieurs, et qui occuperait la position de Notre-Dame del +Monte. La première enceinte a été bâtie en 1632; la deuxième est plus +ancienne. Le port n'est précédé par aucune rade; la mer bat avec force +dans l'intérieur; ce qui rend nécessaire la prolongation des môles, +tel que cela avait été projeté en 1807. Les deux enceintes étaient +parfaitement armées; l'arsenal abondamment fourni de toutes espèces +de munitions de guerre. Le parti démocratique qui gouvernait la +république depuis la convention de Montebello était exclusivement +dévoué à la France. La répugnance du peuple pour les Autrichiens avait +été soigneusement entretenue par le sénat depuis 1747. Gênes, par +l'esprit de ceux qui la gouvernaient, par son opinion, par son +dévouement, était une ville française. + +Le vice-amiral Keith, commandant l'escadre anglaise dans la +Méditerranée, notifia, en mars, aux consuls des diverses nations le +blocus de tous les ports et côtes de la république de Gênes, depuis +Vintimille à Sarzane: il interdisait aux neutres le commerce avec +soixante lieues de côtes, qu'il ne pouvait cependant pas surveiller +réellement; c'était, d'un coup de plume, les déclarer déchus de la +protection du pavillon de leur souverain. Dans les premiers jours +d'avril, il établit sa croisière devant Gênes; ce qui rendit +difficiles les communications avec la Provence et l'arrivée des +approvisionnements qui étaient en abondance dans les magasins de +Marseille, Toulon, Antibes, Nice, etc. + + +§ III. + +Le 6 avril les grandes opérations commencèrent. Le feld-maréchal Mélas +avec quatre divisions attaqua à la fois Montelegino et Stella: le +lieutenant-général Soult accourut avec sa réserve au secours de la +gauche. Le combat fut assez vif tout le jour: la division Palfy entra +dans Cadibone et Vado; celles de Saint-Julien et de Lattermann +entrèrent à Montelegino et Arbizola; Soult rallia sa gauche sur +Savone, compléta la garnison de la citadelle, et se retira sur +Varaggio pour couvrir Gênes; trois vaisseaux de guerre anglais +mouillèrent dans la rade de Vado. Mélas porta son quartier-général à +la Madona de Savone, et fit investir le fort: il trouva à Vado +plusieurs pièces de 36 et de gros mortiers qui armaient les batteries +des côtes. Dès cette première journée la ligne française se trouva +coupée. Suchet, avec la gauche, fut séparé du reste de l'armée; mais +il conserva sa communication avec la France. + +Le même jour, Ott, avec la gauche, déboucha par trois colonnes sur +Miollis; celle de gauche, le long de la mer, celle du centre par +Monte-Cornua, celle de droite par le col de Toriglio: il fut partout +vainqueur; occupa le Monte-Faccio, le Monte-Ratti, et investit les +trois forts de Quezzi, de Richelieu et de San-Tecla; il établit le feu +de ses bivouacs à une portée de canon de cette ville. L'atmosphère, +jusqu'au ciel, en était embrasé: les Génois, hommes, femmes, +vieillards, enfants, accoururent sur les murailles pour considérer un +spectacle si nouveau et si important pour eux: ils attendaient le jour +avec impatience; ils allaient donc devenir la proie de ces Allemands, +que leurs pères avaient repoussés, chassés de leur ville avec tant de +gloire! Le parti oligarque souriait en secret, et dissimulait mal sa +joie; mais le peuple tout entier était consterné. Au premier rayon du +soleil, Masséna fit ouvrir les portes; il sortit avec la division +Miollis et la réserve, attaqua le Monte-Faccio, le Monte-Ratti, les +prit à revers, et précipita dans les ravins et les fondrières les +divisions de l'imprudent Ott, qui s'était approché avec tant +d'inconsidération, seul et si loin du reste de son armée. La victoire +fut complète; le Monte-Cornua, Recco, le col de Toriglio, furent +repris. Le soir, mille cinq cents prisonniers, un général, des canons +et sept drapeaux, trophées de cette journée, entrèrent dans Gênes au +bruit des acclamations et des élans de joie de tout ce bon peuple. + +Pendant cette même journée du 7, Elsnitz, avec la droite de Mélas, +attaqua par cinq colonnes le lieutenant-général Suchet; celle qui +déboucha par le Tanaro et le Saint-Bernard fut battue, rejetée au-delà +du fleuve par la division française qui était à Rocca-Barbena; celles +qui attaquèrent Settepani, Melogno, Notre-Dame de Nève, Saint-Jacques, +eurent des succès variés; le général Séras se maintint à Melogno; mais +Saint-Jacques fut occupé par Elsnitz, comme les hauteurs de Vado +l'étaient de la veille par le général Palfy. Suchet se retira sur la +Pietra et Loano; il prit la ligne de Borghetto, et renforça sa gauche +pour assurer ses communications avec la France, sa seule retraite. + +Le 9, le feld-maréchal-lieutenant Ott fit attaquer et occuper par le +général Hohenzollern la Bocchetta. Mélas avait obtenu son principal +objet; il avait coupé l'armée française de la France, et en avait +séparé un corps: mais il fallait prévenir le retour offensif des +Français, marcher sur Gênes, cerner la ville, et concentrer son armée. +L'intervalle de quatorze lieues qui existait entre sa gauche et son +centre était bien périlleux; il déboucha, le 10, avec son centre sur +plusieurs colonnes: celle de droite, commandée par Lattermann, longea +la mer par Varaggio; celle du centre, conduite par Palfy, se porta +sur les hauteurs de cette ville; celle de Saint-Julien partit de +Sospello pour se porter sur Monte-Fayale, dans le temps que +Hohenzollern de la Bocchetta, se portait sur Ponte-Decimo, et +dirigeait ses flanqueurs de droite par Marcarolo sur les hauteurs de +la Madona-dell'Aqua, près Voltri, pour effectuer sa jonction avec le +centre. + + +§ IV. + +Masséna, le même jour, 9 avril, était à Varaggio avec la moitié de ses +forces; Soult, à Voltri, avec l'autre moitié; Miollis gardait Gênes; +Suchet, prévenu par mer, sortait des lignes de Borghetto, et se +portait à l'attaque de Saint-Jacques. Le but du général Masséna était +de rétablir, à quelque prix que ce fût, ses communications avec sa +gauche et la France. Soult devait se porter de Voltri sur Sassello; +Masséna sur Melta; Suchet sur Cadibone: sa jonction devait se faire +sur Montenotte-Supérieur. A l'aube du jour, Soult se mit en marche; +mais, ses coureurs ayant eu connaissance que des flanqueurs de +Hohenzollern s'approchaient de Voltri, il quitta sa route, fit un à +droite, marcha sur eux, les poussa de hauteurs en hauteurs, les +précipita, le soir, dans la fondrière du torrent de la Piota, tua, +blessa ou prit 3,000 hommes. Le 11, il exécuta son mouvement sur +Sassello, où il entra, et apprit que le général Saint-Julien en était +parti le matin pour se porter sur Monte-Fayale; il marcha aussitôt à +lui, le défit et le rejeta sur Montenotte, après lui avoir fait grand +nombre de prisonniers; de là, il se porta sur le Monte-l'Hermette, +dont il s'empara, après des combats fort vifs, où l'audace, +l'intrépidité et la nécessité de vaincre, suppléèrent au nombre. +Pendant ce temps, Masséna avait été moins heureux; il attendit, le 10, +avec impatience que Soult arrivât sur sa droite: ne le voyant pas +venir, il partit, le 11, de Varaggio, et marcha sur Stella; mais +Lattermann, qui longeait la mer, entra dans Varaggio, et menaça +Voltri, dans le temps que Palfy et Bellegarde l'attaquaient de front; +il craignit d'être cerné: il battit en retraite sur Cogareto. Le +lendemain, il détacha le général Fressinet par sa droite pour soutenir +Soult: Fressinet arriva à propos; il décida de l'occupation du +Monte-l'Hermette. De son côté, Suchet attaqua et prit Settepani, +Melogno, San-Pantaleone; mais il fut repoussé à Saint-Jacques. Les 10, +11, 12, 13, 14 et 15 se passèrent en marches, manoeuvres et combats: +souvent les colonnes des deux armées se côtoyèrent en sens inverse, +séparées entre elles par des torrents, des fondrières, qui les +empêchaient de se combattre dans leurs marches, quoique très-près +l'une de l'autre. Masséna reconnut l'impossibilité de rétablir ses +communications: le défaut de concert entre les attaques de Masséna et +celles de Suchet empêcha qu'elles ne fussent simultanées; mais la +perte de l'ennemi, dans les combats, fut double de celle des Français. +Le 21, Masséna évacua Voltri pour s'approcher des remparts de Gênes, +dans laquelle il fit défiler devant lui cinq mille prisonniers. Le +colonel Mouton, du troisième de ligne, depuis le comte de Lobau, se +couvrit de gloire dans toutes ces attaques; il sauva l'arrière-garde +au passage du pont de Voltri, par sa bonne contenance. Le peuple de +Gênes, témoin de l'intrépidité du soldat français, du dévouement, de +la résolution des généraux, se prit d'enthousiasme et d'amour pour +l'armée. + +L'armée de Masséna, dès ce jour, 21 avril, cessa d'avoir l'attitude +d'une armée en campagne; elle n'eut plus que celle d'une forte et +courageuse garnison d'une place de premier ordre. Cette situation lui +offrit encore des lauriers à cueillir; peu de positions étaient plus +avantageuses que celle que Masséna occupait. Maître d'un aussi grand +camp retranché, qui barre toute la chaîne de l'Apennin, il pouvait en +peu d'heures se porter de la droite à la gauche, en traversant la +ville; ce que l'ennemi n'aurait pu faire qu'en plusieurs jours de +marche. Le général autrichien ne tarda pas à sentir tous les avantages +que donnait à son ennemi un pareil théâtre. Le 30, par une attaque +combinée, il s'approcha des murailles de Gênes, dans le temps que +l'amiral Keith engageait une vive canonnade avec les batteries des +môles et des quais. La fortune sourit d'abord à toutes ses +combinaisons, il s'empara du plateau des Deux-Frères, cerna le fort de +Diamant, surprit le fort de Quezzi, bloqua celui de Richelieu, occupa +tous les revers de Monte Ratti, de Monte Faccio, et même de la Madone +del Monte; il voulait y mettre vingt mortiers en batterie, pendant la +nuit, sur la position d'Albana, brûler la superbe Gênes, et y porter +l'incendie et la révolte. Mais, dans l'après-midi, Masséna, ayant +concentré toutes les forces derrière ses remparts, confia la garde de +la ville à la garde nationale, et déboucha sur Monte-Faccio, qu'il +cerna de tous côtés, le reprit malgré la plus vive résistance: ses +troupes rentrèrent dans le fort de Quezzi. Soult marcha alors par le +plateau des Deux-Frères; il s'en rendit maître. L'ennemi perdit toutes +les positions qu'il avait prises le matin. Le soir, le général en chef +rentra dans Gênes, menant à sa suite douze cents prisonniers, des +drapeaux, les échelles dont l'armée autrichienne s'était munie pour +l'escalade qu'elle avait voulu tenter au point de réunion des deux +enceintes, du côté de Bisogno. + +Suchet se maintint long-temps maître de Saint-Pantaléone et de +Melogno; mais enfin il se retira dans la position de Borghetto, +n'espérant plus rien de ses efforts pour rétablir la ligne de l'armée. + + +§ V. + +Après le désastre de cette journée, les généraux autrichiens +renoncèrent à toute attaque de vive force sur un théâtre qui leur +était si contraire. Gênes n'avait pas de vivres, et ne pouvait tarder +à capituler. Conformément aux principes de la guerre de montagnes, ils +occupèrent de fortes positions autour de cette place, pour empêcher +les vivres d'y entrer par terre, comme l'escadre anglaise les +interceptait par mer: ce serait donc au général français à prendre +l'offensive, à les déposter s'il voulait communiquer avec la +campagne, ouvrir les routes pour se procurer les fourrages et les +vivres qui lui étaient indispensables. + +D'un autre côté, la cour de Vienne était alarmée de la grande +supériorité de l'armée française du Rhin, et des immenses préparatifs +que faisait le premier consul pour porter la guerre sur le Danube: +elle pressait une diversion sur la Provence. Mélas se porta sur le +Var, et laissa le feld-maréchal-lieutenant Ott avec 30,000 hommes, +pour bloquer Gênes de concert avec l'escadre anglaise. Ott occupa +plusieurs camps, déja fortifiés par la nature, et auxquels il ajouta +tous les secours de l'art, qui lui donnait le double avantage de +maîtriser les débouchés, de s'opposer ainsi à l'arrivée des convois, +et de placer les troupes dans de fortes positions, où elles n'avaient +rien à redouter de la _furie française_. + +Tranquille sur le sort de Gênes, qui devait lui ouvrir ses portes sous +quinze jours, Mélas avec 30,000 hommes marchait à Suchet; il fit +tourner la ligne de Borghetto par une division qui déboucha par Ormea, +Ponte di Nave et la Pieva. Il attaqua, le 7 mai, les hauteurs de +San-Bartolomeo, espérant couper aux Français le chemin de la Corniche +à port Maurice, et obliger ainsi Suchet à poser les armes. Mais le +général Pujet, qui était en position à Saint-Pantaléone, donna le +temps à son général de faire sa retraite, bien qu'avec quelque +désordre, et une assez grande perte, derrière la Taggia, où il eût pu +tenir quelques jours, si la brigade Gorrup, partie de Coni, ne s'était +pas emparée, dès le 6, du col de Tende. Déja ses avant-postes étaient +au défilé de Saorgio. Suchet jugea, avec raison, devoir repasser la +Roya et le Var en toute hâte. Il fit aussitôt travailler à retrancher +la tête de pont et fit venir de la grosse artillerie d'Antibes, et des +canonniers de la côte. Il avait laissé garnison dans le fort +Vintimille, dans le château de Ville-Franche, et au fort Montalban, +qui, situé sur la hauteur qui sépare le golfe de Ville-Franche de la +rade de Nice, domine ces deux villes et tout le cours du Paglione. Il +y fit établir un télégraphe, et eut ainsi sur les derrières de +l'ennemi une vedette qui l'instruisait de tous ses mouvements, soit +sur le chemin de Gênes par le col de Turbie, soit sur la chaussée de +Turin par la vallée du Paglione. + +Le général de division Saint-Hilaire commandait la 8º division +militaire: il accourut sur le Var ramassant à Marseille et à Toulon +toutes les troupes disponibles; des compagnies de garde nationale se +rangèrent aussi sous ses ordres. Les places de Colmars, Entrevaux, +Antibes, étaient en bon état de défense; dès le 15 mai, le corps de +troupes réunies sur le Var était de 14,000 hommes. + +Tous les courriers de Paris apportaient en Provence des nouvelles de +la marche de l'armée de réserve; déja l'avant-garde arrivait sur le +Saint-Bernard. Le résultat de cette manoeuvre était évident pour les +soldats comme pour les citoyens; le moral des troupes, comme celui des +habitants, était au plus haut degré d'espérance. Le général Willot, +qui se trouvait à la suite de l'armée autrichienne, formait une légion +de déserteurs. Pichegru devait se mettre à la tête des mécontents du +Midi. Willot avait commandé en Provence en 1797, avant le 18 +fructidor, dans ce moment de réaction, où les ennemis de la république +exerçaient tant d'influence dans l'intérieur. Il correspondait avec +eux; il avait sous main organisé, dans les départements du Var et des +Bouches-du-Rhône, une espèce de chouannerie. Dans le midi, les +passions sont vives; les partisans de la république étaient exaltés, +c'étaient les anarchistes les plus forcenés de France: le parti opposé +n'était pas plus modéré. Il avait levé l'étendard de la révolte et de +la guerre civile après le 31 mai; et livré Toulon, le principal +arsenal de la France, à son plus mortel ennemi. Marseille ne vit que +par le commerce: la supériorité maritime des Anglais l'avait réduite +au simple cabotage, ce qui pesait beaucoup sur elle; c'est d'ailleurs +le pays de France où il s'est moins vendu de domaines nationaux, les +moines et les prêtres y avaient peu de biens-fonds, et hormis dans le +district de Tarascon, les propriétés y ont éprouvé peu de changements. +Cependant tous les efforts des partisans des Bourbons furent +impuissants; les principes du 18 brumaire avaient réuni la très-grande +majorité des citoyens; et enfin les mouvements de l'armée de réserve +suspendaient les pensées, fixaient toutes les attentions, excitaient +tous les intérêts. + +Le 11 mai, Mélas fit son entrée à Nice: l'ivresse des officiers +autrichiens était extrême; ils arrivaient enfin sur le territoire de +la république, après avoir vu les armées françaises aux portes de +Vienne. Une croisière anglaise mouilla à l'embouchure du Var; elle +annonçait l'arrivée de l'armée embarquée à Mahon, qui devait investir +la place de Toulon. Pour cette fois l'Angleterre voulait faire sauter +les superbes bassins et détruire de fond en comble cet arsenal, d'où +était sortie l'armée qui menaçait son empire des Indes. + +Le Var est un torrent guéable, mais qui en peu d'heures grossit. Les +gués n'y sont pas sûrs, d'ailleurs la ligne que défendait Suchet +était courte, la gauche s'appuyait à des montagnes difficiles, la +droite à la mer, à six cents toises. Il avait eu le temps de couvrir +de retranchements et de batteries de gros calibre la tête de pont +qu'il occupait en avant du village de Saint-Laurent. Dès la première +entrée des Français dans le comté de Nice, en 1792, le génie avait +construit grand nombre de batteries sur la rive droite pour protéger +le pont qui a trois cents toises de longueur; un défilé aussi +considérable avait attiré toute la sollicitude des généraux français, +pendant les années 1792, 1793, 1794, 1795. Le champ de bataille +qu'allait défendre Suchet était préparé de longue main. Le 14, après +quelques jours de repos, les divisions Elsnitz, Bellegarde et +Lattermann, attaquèrent la tête de pont avec opiniâtreté: la défense +fut brillante; l'ennemi, écrasé par les batteries de la rive droite, +reconnut l'impossibilité de réussir; il prit position; il poussa par +la gauche des postes jusqu'à la croisière anglaise, et appuya sa +droite aux montagnes. Mélas était résolu à passer le Var plus haut: le +corps de Suchet tourné eût été obligé de se reployer sur Cagnes et les +défilés de l'Esterelles, lorsque le 21 il reçut enfin les nouvelles du +passage du Saint-Bernard par l'armée de réserve, et de l'arrivée de +Napoléon à Aoste. Mélas partit aussitôt avec deux divisions, passa le +col de Tende, entra à Coni le 23; le 24 il apprit à Savigliano la +prise d'Ivrée: il s'était fait précéder depuis quelques jours par la +division Palfy. Il se flattait encore que toutes ces nouvelles étaient +exagérées; que cette armée, si redoutable, ne serait qu'un corps de 15 +à 20,000 hommes au plus qu'il pouvait facilement contenir avec les +troupes qu'il amenait avec lui et ce qu'il avait réuni dans la plaine +d'Italie, sans renoncer à Gênes, ajournant seulement ses projets sur +la Provence. Il ordonna à Elsnitz de conserver, de prendre position +derrière la ligne de la Roya, appuyant sa droite au col de Tende, son +centre sur les hauteurs de Breglio, sa gauche à Vintimille. Des +officiers de génie, de nombreux corps de sapeurs, se rendirent sur +cette ligne de retraite pour y construire des retranchements. La Roya +est effectivement la meilleure ligne pour couvrir Gênes du côté de la +France, en même temps que la chaussée de Tende; car la Taggia qui est +en arrière, laisse à découvert la chaussée de Nice à Sospello, Tende +et Turin. + + +§ VI. + +Aussitôt que Masséna fut instruit qu'il n'était plus bloqué que par +30 à 35,000 hommes, que Mélas avec une partie de l'armée s'était porté +sur le Var, il sortit de Gênes avec l'espérance fondée de culbuter le +corps d'armée du blocus, et de terminer la campagne. 15,000 Français +dans sa position valaient mieux que 30,000 Autrichiens: l'ennemi fut +effectivement repoussé de tous ses postes avancés. + +Le 10 mai, le lieutenant-général Soult avec 6,000 hommes, se porta +dans la rivière du Levant sur les derrières de la gauche de Ott, et +rentra dans Gênes avec des vivres et des prisonniers par Monte-Faccio; +les attaques furent renouvelées le 13 mai. Ott concentra ses troupes +sur Monte-Creto: le combat fut opiniâtre et sanglant; Soult, après +avoir fait des prodiges de valeur, tomba grièvement blessé et resta au +pouvoir de l'ennemi. + +Masséna rentra dans Gênes, ayant perdu l'espoir de faire lever le +blocus; les vivres devenaient rares et fort chers. La population +souffrait, la ration du soldat avait été diminuée; cependant, malgré +la vigilance des Anglais, quelques bâtiments de Marseille, de Toulon, +et de Corse, parvinrent à entrer dans Gênes. Ce secours eût été +suffisant pour l'armée, mais était bien faible pour une population de +cinquante mille ames. On parlait de capituler, lorsque, le 26 mai, +arriva le chef d'escadron Franceschi, qui, le 24 avril, avait quitté +cette ville pour se rendre à Paris: témoin du passage du +Saint-Bernard, il annonçait la prochaine arrivée de Napoléon sous les +murs de Gênes. Cet intrépide officier s'était embarqué à Antibes sur +un bâtiment léger; au moment d'entrer dans le port, sa félouque étant +sur le point d'être prise, il n'eut d'autre ressource, pour sauver les +dépêches, que de se jeter à la nage. Les nouvelles qu'il apportait +remplirent d'allégresse l'armée et les Génois: l'idée d'une prompte +délivrance fit endurer avec patience les maux présents. Les ennemis de +la France furent consternés, leurs complots s'évanouirent; le peuple +suivait sur les cartes exposées aux portes des boutiques le mouvement +d'une armée en laquelle il avait placé sa confiance, et que conduisait +un général qu'il aimait: il savait, par l'expérience des campagnes +précédentes, tout ce qu'il devait en attendre. + + +§ VII. + +Cependant un convoi de blé, annoncé de Marseille, était attendu avec +la plus grande impatience; un des bâtiments qui en faisait partie, +entra le 30 mai dans le port, et annonça qu'il était suivi par le +reste du convoi: la population tout entière se porta sur le quai, dès +la pointe du jour, pour devancer l'arrivée de ce secours si ardemment +attendu. Son espérance fut trompée, rien n'arriva, et le soir on +annonça qu'il était tombé au pouvoir de l'ennemi. Le découragement +devint extrême, les magistrats de la ville eurent recours aux magasins +de cacao, dont il existait une grande quantité chez les négociants. +Cette ville est l'entrepôt qui en fournit à toute l'Italie. Il s'y +trouvait aussi des magasins de millet, d'orge, de fèves. Dès le 24 +mai, la distribution du pain avait cessé; on ne recevait plus que du +cacao. Les denrées de première nécessité étaient hors de prix: une +livre de mauvais pain coûtait trente francs; la livre de viande, six +francs; une poule, trente-deux francs. Dans la nuit du premier au +deux, on crut entendre le canon. Les soldats, les habitants se +portèrent avant le jour sur les remparts; vaine illusion, ces +espérances déchues accroissaient le découragement: la désertion était +assez considérable, ce qui est rare dans les troupes françaises; mais +les soldats n'avaient pas une nourriture suffisante. 8,000 prisonniers +autrichiens étaient sur les pontons et dans les bagnes: ils avaient +reçu jusque alors les mêmes distributions que les soldats; mais enfin +il n'était plus possible de leur en délivrer. Masséna le fit +connaître au général Ott; il demanda qu'il leur fît passer des vivres, +et donna sa parole qu'il n'en serait rien distrait. Ott pria l'amiral +anglais d'en envoyer à ses prisonniers, celui-ci s'y refusa; ce qui +fut une première source d'aigreur entre eux. L'armée de blocus +elle-même ne vivait que par le secours de la mer, et dépendait en cela +de la flotte. Le 2 juin, la patience du peuple parut à bout; les +femmes s'assemblèrent tumultueusement, demandant du pain ou la mort. +Il y avait tout à craindre du désespoir d'une aussi nombreuse +population; il n'y avait que dix jours que le colonel Franceschi était +arrivé, mais déja dix jours sont longs pour des affamés! «Depuis qu'on +nous annonce l'armée de réserve, disaient-ils, si elle devait venir, +elle serait déja arrivée; ce n'est point avec cette lenteur que marche +Napoléon, il a été arrêté par des obstacles qu'il n'a pu surmonter, il +a eu quatre fois le temps de faire le chemin. L'armée autrichienne est +trop forte, la sienne trop faible, il n'a pu déboucher des montagnes, +nous n'avons aucune chance, cependant la population entière de notre +ville contracte des maladies qui vont nous faire tous périr. +N'avons-nous donc pas montré assez de patience et d'attachement à la +cause de nos alliés? N'y a-t-il pas de la férocité à exiger davantage +d'une population si nombreuse, composée de vieillards, de femmes et +d'enfants, de citoyens paisibles peu accoutumés aux horreurs de la +guerre?» + +Masséna céda enfin à la nécessité: il promit au peuple que si, sous +vingt-quatre heures, il n'était pas secouru, il négocierait. Il tint +parole: le 3 juin, il envoya l'adjudant-général Andrieux au général +Ott. Fatalité des choses humaines! Il se rencontra dans l'antichambre +de ce général avec un officier d'ordonnance autrichien qui arrivait en +poste du quartier-général de Mélas: il était porteur de l'ordre de +lever le blocus et de se rendre en toute hâte sur le Pô; il lui +annonçait que Napoléon était à Chivasso depuis le 26, et marchait sur +Milan. Il n'y avait plus un moment à perdre pour sauver l'armée. + +Andrieux entra à son tour; il débuta, comme c'est l'usage, par +déclarer que son général avait encore des vivres pour un mois pour son +armée; mais que la population souffrait, que son coeur en était ému et +qu'il rendrait la place si on consentait qu'il sortît avec ses armes, +bagages et canons sans être prisonnier. + +Ott accepta avec empressement en déguisant sa surprise et sa joie. +Les négociations commencèrent de suite; elles durèrent vingt-quatre +heures. Masséna se rendit en personne aux conférences, au pont de +Conegliano, où se trouvèrent l'amiral Keith et le général Ott: +l'embarras de ce dernier était extrême; d'un côté, le temps était bien +précieux, il sentait toute la conséquence d'une heure de retard dans +de pareilles circonstances. Le 4, dans la journée, il apprit que +l'armée de réserve avait forcé le passage du Tésin, était entrée à +Milan, occupant Pavie, et que déja les coureurs étaient sur l'Adda: +cependant, s'il accédait aux demandes de Masséna, et qu'il le laissât +sortir de Gênes sans être prisonnier de guerre, avec armes et canons, +il n'aurait rien gagné. Le général avait encore 12,000 hommes, il se +réunirait à Suchet qui en avait autant, et, ainsi réunis, +manoeuvrerait contre lui Ott, qui se serait affaibli d'une division +qu'il fallait qu'il laissât à Gênes. Il ne pourrait donc se porter sur +le Pô qu'avec environ trente bataillons, qui, réduits par les pertes +de la campagne, fourniraient à peine 15,000 hommes. + +Ott proposa que l'armée française se rendît à Antibes par mer, avec +armes et bagages, et sans être prisonnière. Cela fut rejeté, et on +convint que 8,500 hommes de la garnison sortiraient par terre et +prendraient la chaussée de Voltri, et que le reste serait transporté +par mer. (Voyez la capitulation.) Le lendemain 6, la plus grande +partie de la garnison sortit au nombre de 8,500 hommes avec armes et +bagages, mais sans canons, et se rendit à Voltri: le général en chef +s'embarqua à bord de cinq corsaires français avec 1,500 hommes et 20 +pièces de campagne; les malades, les blessés, restèrent dans les +hôpitaux sous le soin des officiers de santé français. Ott confia +Gênes au général Hohenzollern, auquel il laissa 10,000 hommes. +L'amiral anglais prit possession du port et des établissements +maritimes; des convois de subsistances arrivèrent de tous côtés: en +peu de jours la plus grande abondance remplaça la disette. La conduite +des Anglais indisposa le peuple; ils mirent la main sur tout: à les +entendre c'étaient eux qui avaient pris Gênes, puisqu'elle ne s'était +rendue que par famine, et que c'était la croisière qui avait arrêté +tous les convois de vivres. + + +§ VIII. + +Le général Elsnitz avait employé six jours à préparer sa retraite; il +avait quitté Nice, dans la nuit du 28 au 29 mai, avec l'intention de +prendre la ligne de la Roya et de couvrir le blocus de Gênes. Avant de +démasquer son mouvement de retraite, et conformément à un usage assez +habituel des généraux autrichiens, il insulta deux fois, le 22 et le +26 mai, la tête du pont du Var. Il fut repoussé et eut 5 à 600 hommes +hors de combat. + +Le but de ces attaques était d'en imposer à Suchet, de lui masquer son +véritable projet, et de l'empêcher de détacher une colonne, par la +crête supérieure des Alpes, sur le col de Tende. Suchet ne fut +instruit, que le 29, par le télégraphe du fort Montalban, de la +retraite de son ennemi; il passa sur-le-champ le pont, et entra à +Nice, dans la journée. Les habitants envoyèrent une députation +implorer sa clémence. Ils en avaient besoin; leur conduite avait été +mauvaise. + +Les généraux Menard et Rochambeau marchèrent avec rapidité, par la +chaussée de Nice à Turin, pour joindre la droite de l'ennemi; ils +rattrapèrent le temps perdu, et rencontrèrent, sur les hauteurs de +Breglio, Braillo et Saorgio, les troupes du général Gorrup, qui +formaient la droite autrichienne; ils le débordèrent, le battirent, et +l'obligèrent à se jeter du côté de la mer, abandonnant ainsi la route +du col de Tende, dont ils s'emparèrent. Cependant le général Elsnitz +avait conservé long-temps la volonté de se maintenir sur la Roya. Il +venait de recevoir l'ordre de se rendre en toute hâte sur le Pô, par +le col de Tende, ce qui ne lui était plus possible depuis la défaite +du corps du général Gorrup. Il se décida à exécuter ce mouvement de +retraite par le chemin de la Corniche. Arrivé à Oneille, il se porta +sur Pieva, Ormea et Ceva. Cette marche était pleine de difficultés; il +l'exécuta avec bonheur. Son arrière-garde, attaquée à Pieva, éprouva +un échec; cependant, dans ce mouvement si difficile, il ne perdit que +1,500 à 2,000 hommes, quelques canons et quelques bagages. Suchet +arriva le 6 juin à Savone, il y fut rejoint par le général Gazan qui +commandait les 8,500 hommes sortis de Gênes par terre. Il prit des +cantonnements sur la Bormida, et cerna la citadelle de Savone, qui +avait garnison autrichienne. Du 29 mai au 6 juin, où les troupes +françaises poussèrent l'ennemi avec la plus grande activité, elles +firent de 1,500 à 2,000 prisonniers, et déployèrent, dans plusieurs +combats, la plus grande intrépidité. Elles avaient un avantage +inappréciable sur leur ennemi, la connaissance du pays: d'ailleurs les +habitants leur étaient en tout favorables. + + +§ IX. + +Après la bataille de Marengo, Suchet eut ordre de se porter sur Gênes: +il établit son quartier-général à Conegliano, entra dans la place le +24 juin, conformément à la convention d'Alexandrie; cependant, dès le +20 juin, il signa une convention particulière avec le général +Hohenzollern, (voy. Pièces officielles). Aussitôt que le peuple génois +ne sentit plus les angoisses de la famine, il revint à ses sentiments +naturels. L'avidité des Anglais excitait vivement son indignation; ils +voulaient tout emporter. Ils convoitaient jusqu'aux marchandises en +port franc. Il y eut des discussions vives, des voies de fait avec le +peuple: plusieurs Anglais furent massacrés. Suchet, instruit de la +conduite de l'amiral anglais, réclama les dispositions de la +convention; ce qui donna lieu à une correspondance curieuse entre lui +et le général Hohenzollern, qui s'opposa à toutes les entreprises des +Anglais, mit des gardes à l'arsenal et au port pour les empêcher de +rien enlever: il se comporta avec honneur. + +La première nouvelle de la reddition de Gênes fut apportée à Napoléon +par quelques patriotes milanais réfugiés dans cette ville, et qui +avaient regagné leur patrie par les montagnes; ce ne fut que +vingt-quatre heures plus tard, qu'il en reçut la nouvelle officielle. +Quand les Génois apprirent la victoire de Marengo, leur joie fut +extrême; leur patrie était délivrée. Ils s'associèrent sincèrement à +la gloire de leurs alliés. Le parti oligarque rentra dans le néant. +Les Anglais et les Autrichiens furent davantage en butte aux menaces +et aux insultes de la populace; le sang coula; un régiment autrichien +fut presque entièrement détruit. Hohenzollern fut obligé de s'adresser +à Suchet pour demander justice et son intervention pour que, pendant +le peu de jours qu'il avait à rester encore dans la place, jusqu'au +moment désigné pour sa remise, le peuple restât tranquille. L'entrée +de Suchet dans cette grande ville fut un triomphe: 400 demoiselles, +habillées aux couleurs françaises et liguriennes, accueillirent +l'armée. Le général Hohenzollern remplit tous ses engagements; +l'escadre anglaise prit le large; les Génois se livrèrent au regret +de n'avoir pas tenu plus long-temps. Ils s'accusaient réciproquement +d'avoir été pusillanimes; d'avoir eu peu de confiance dans la destinée +du premier magistrat de la France: car, s'ils eussent été assurés +qu'il ne fallait plus souffrir que cinq à six jours, ils eussent +encore trouvé la force de le faire. + +Pendant que ces importants évènements se succédaient, Masséna +débarquait à Antibes et y séjournait. Il arriva enfin à Milan, avant +le départ de Napoléon pour retourner à Paris, et prit le commandement +de la nouvelle armée d'Italie. + + _Remarques critiques._ + +_Première observation._--MASSÉNA.--L'armée autrichienne était plus que +double de l'armée française; mais les positions que pouvait occuper +celle-ci, étaient tellement fortes, qu'elle eût dû triompher. Masséna +fit une faute essentielle dans sa défense. + +Les deux armées étaient séparées par les Alpes et l'Apennin, dont les +Autrichiens occupaient le revers du côté de l'Italie, depuis le pied +du col d'Argentière jusqu'à Bobbio; les Français, la crête supérieure +et tout le revers du côté de la mer: leur quartier-général était à +Gênes. De Gênes à Nice il y a quarante lieues, tandis que la division +Kuinel, qui était en avant de Coni, n'était qu'à dix-huit lieues de +Nice; Oneille est à vingt lieues de Gênes. La division autrichienne +qui occupait le Tanaro, n'est qu'à neuf lieues; Savone est à dix +lieues de Gênes: la division qui occupait la Bormida, n'était qu'à +trois lieues de Savone. L'armée autrichienne était plus nombreuse; +elle prenait l'offensive; elle avait l'initiative, et elle pouvait +arriver à Nice, à Oneille, à Savone, avant le quartier-général +français. Le pays de Gênes à Nice est appelé du nom de rivière, à +cause de son peu de largeur: ce pays est compris entre la crête des +Apennins et la mer; par rapport à sa longueur, c'est un boyau qui n'a +pas assez de profondeur et de largeur, pour être défendu dans toute +cette longueur. Il fallait donc opter, ou porter son quartier-général +à Nice, en mettant la défensive sur la crête supérieure d'Argentière à +Tende, de là au Tanarello, à la Taggia ou à la Roya, ou bien +concentrer la défense autour de Gênes: ce dernier parti était conforme +au plan de campagne du premier consul. Gênes est une très-grande ville +qui offre beaucoup de ressources; c'est une place forte; elle est en +outre couverte par la petite place de Gavi, et a, sur son flanc +gauche, la citadelle de Savone. Ce parti une fois adopté, le général +Masséna eut dû agir comme s'il eût été général de la république +ligurienne, et que son unique objet fût d'en défendre la capitale. La +division de 3 à 4,000 hommes qu'il laissa dans Nice, et pour +l'observation des cols, était suffisante. Le général Masséna ne sut +pas opter; il voulut conserver les communications de son armée avec +Nice et avec Gênes: cela était impossible; il fut coupé. Il eût dû +placer son armée d'une des trois manières suivantes: + +1º Donner au général Suchet, qui commandait la gauche, 14,000 hommes, +et l'établir avec ses principales forces sur les hauteurs de +Monte-Legino, en les couvrant de retranchements; observer Settépani, +la tour de Melogno, la Madone di Neve, Saint-Jacques, Cadibone, par +des colonnes mobiles; retirer toute l'artillerie des forts de Vado; +donner au lieutenant-général Soult, qui commandait le centre, 10,000 +hommes pour défendre la Bocchetta et le Monte-Fayale; donner au +général Miollis, qui commandait la droite, 3,000 hommes, qui se +seraient retranchés derrière le torrent de Sturt, sur Monte-Ratti et +Monte-Faccio. Enfin, garder 7,000 hommes de réserve dans la ville. +L'attaque de Monte-Legino, de la Bocchetta, de Montefaccio eut été +difficile; l'ennemi, obligé de se diviser en un grand nombre de +colonnes, eût pu être attaqué et battu en détail; au lieu de vingt +lieues d'étendue qu'avait la position qu'occupa Masséna, celle-ci n'en +aurait eu que dix: l'armée ennemie eût coupé la route de la Corniche, +eût tourné toute l'armée par sa gauche; elle se fût emparée de +Saint-Jacques, de Cadibone, de Vado; mais l'armée française fût restée +entière et concentrée. Lorsque sa gauche aurait été forcée sur les +hauteurs de Monte-Legino, elle se fût repliée sur Monte-Fayale, sous +le canon de Voltri, et enfin sur Gênes. + +2º Ou placer la gauche sur Voltri, à la Madone dell'aqua, le centre +derrière la Bocchetta, et la droite derrière la Sturla. Cette ligne, +beaucoup moins étendue, pouvait être occupée par beaucoup moins de +troupes; les fortifications eussent pu être faites avec plus de soin; +plus de moitié de l'armée eût pu être tenue en réserve aux portes de +Gênes. Masséna eût pu prendre l'offensive par la rivière du Levant, +par la vallée de Bisogno, par la Bocchetta, par les montagnes de +Sassello, par la rivière du Ponent, et écraser les colonnes ennemies, +obligées de se diviser dans ce pays difficile. + +3º Ou occuper, sur les hauteurs de Gênes, un camp retranché, menaçant +l'Italie; en appuyer les flancs à deux forts de campagne, en couvrir +le front par des redoutes et une centaine de pièces de canon, non +attelées, indépendamment de l'équipage de campagne; enfin tenir une +réserve, en garnison, à Gênes. Une armée française de 30,000 hommes, +commandée par Masséna, placée dans cette formidable position, n'aurait +pu être forcée par une armée de 60,000 Autrichiens. Si Mélas +respectait cette armée, et manoeuvrait pour la couper de Nice, cela +n'était d'aucune conséquence; Masséna fût entré en Piémont. Si Mélas +eût manoeuvré sur Gênes, les places de Gavi et de Seravale, la nature +du terrain, ne lui eussent pas permis, ou eussent offert à Masséna, +des occasions avantageuses de prendre l'initiative de tomber sur le +flanc de l'armée ennemie, et de la défaire. + +_Deuxième observation._ 1º Gênes a ouvert ses portes lorsqu'elle était +sauvée. Le général Masséna savait que l'armée de secours était arrivée +sur le Pô: il était assuré qu'elle n'avait éprouvé depuis aucun échec, +car l'ennemi se fût empressé de le lui faire connaître. Quand César +assiégea Alise, il la bloqua avec tant de soin, que cette place n'eut +aucune nouvelle de ce qui se passait au dehors. L'époque où l'armée +de secours avait promis d'arriver, était passée; le conseil des +Gaulois s'assembla sous la présidence de Vercingétorix; Crotogno se +leva, et dit: «Vous n'avez pas de nouvelles de votre armée de secours; +mais César ne vous en donne-t-il pas tous les jours? Croyez-vous qu'il +travaillerait, avec tant d'ardeur, à élever retranchements sur +retranchements, s'il ne craignait l'armée que les Gaulois ont réunie, +et qui s'approche? ayez donc de la persévérance, vous serez sauvé.» +Effectivement, l'armée gauloise arriva forte de 20,000 hommes, et +attaqua les légions de César. + +2º La proposition admise par le général Ott et l'amiral Keith, de +permettre à la garnison de sortir de la ville, avec ses armes, et sans +être prisonnière de guerre, n'était-elle pas aussi explicative qu'une +lettre même de Napoléon, qui eût annoncé son approche? Quand cette +base fut acceptée par l'ennemi, quand il insista pour que la garnison +se rendît à Nice, par mer, ne décèlait-il pas la position critique +dans laquelle il se trouvait? Masséna eût dû rompre alors, bien +certain que, sous quatre ou cinq jours, il serait débloqué; par le +fait, il l'eût été douze heures après. Les généraux ennemis savaient +l'extrême disette qui régnait dans la ville: ils n'eussent jamais +accordé la capitulation, à l'armée française, d'en sortir, sans être +prisonnière de guerre, si déja l'armée de secours n'eût été proche, et +en position de faire lever le siège. + +3º. 5,500 hommes de la garnison sortirent de la ville de Gênes, par +terre, mais sans canons. Masséna s'embarqua avec vingt pièces de canon +de campagne, 1,500 hommes, et débarqua à Antibes. Il laissa 1,500 +hommes, dans la ville, pour garder ses malades: son devoir était de +partager le sort de ces troupes; et il devait bien comprendre +l'intérêt que mettait l'ennemi, à l'en séparer. Effectivement, les +troupes ne furent pas plutôt arrivées à Voltri, qu'elles apprirent +l'approche de l'armée de secours et du corps de Suchet, à Finale. Si +Masséna eût été à leur tête, il eût renforcé Suchet, marché sur le +champ de bataille de Marengo. Sa conduite, dans cette dernière +circonstance, n'est point à imiter. C'est une faute bien fâcheuse, et +qui eut des suites funestes; ses motifs sont encore inconnus. On a +beaucoup parlé des flatteries que les généraux ennemis lui +prodiguèrent pendant les conférences; mais elles eussent dû accroître +sa méfiance. Lorsque Napoléon voulait accréditer le général +autrichien, Provera, officier très-médiocre, il le loua beaucoup, et +parvint à en imposer à la cour de Vienne qui le remploya de nouveau. +Il fut repris plus tard à la Favorite. Lorsque le général français qui +commandait à Mantoue, rendit cette place, le feld-maréchal Kray lui +fit cadeau d'un drapeau, en vantant beaucoup sa valeur. Les louanges +des ennemis sont suspectes; elles ne peuvent flatter un homme +d'honneur, que lorsqu'elles sont données après la cessation des +hostilités. + +A Dieu ne plaise que l'on veuille comparer le héros de Rivoli et de +Zurich à un homme sans énergie et sans caractère. Masséna était +éminemment noble et brillant au milieu du feu et du désordre des +batailles: le bruit du canon lui éclaircissait les idées, lui donnait +de l'esprit, de la pénétration et de la gaieté. + +On a fort exagéré le mauvais état de l'armée d'Italie; le mal avait +été grand, mais il avait été, en grande partie, réparé pendant +février, mars et avril. On a dit que l'armée n'avait que 25,000 +hommes: elle était de 40,000 hommes sous les armes, depuis le Var à +Gênes; et, en outre, la garde nationale de Gênes était dévouée, formée +de la faction démocratique, et passionnément attachée à la France. Il +y avait aussi, à Gênes, beaucoup de patriotes, d'Italiens réfugiés, +qui furent formés en bataillon. + +Au moment de la reddition de Gênes, il s'y trouvait 12,000 Français +sous les armes; 3,000 Italiens, Liguriens ou Sardes, qui ne suivirent +pas l'armée; il y avait 6,000 hommes dans les hôpitaux: Suchet avait, +à son arrivée à Savone, 10,000 hommes. C'était donc 25,000 hommes qui +restaient sous les armes, de cette armée qui avait perdu en morts, +blessés ou prisonniers, ou évacués sur la France, 17,000 hommes. + + * * * * * + + Le 6 prairial, le chef d'escadron, Franceschi, aide-de-camp du + général Soult, envoyé par le général Masséna, au premier consul, + dans les premiers jours de floréal, arrive et apporte les + dépêches de Bonaparte, qui donnent lieu à la notice suivante, + transmise officiellement et de suite à l'armée et au gouvernement + ligurien. + + «Un des officiers que j'ai envoyés près du premier consul, à + Paris, est revenu cette nuit. + + «Il a laissé le général Bonaparte descendant le grand + Saint-Bernard, et ayant avec lui le général Carnot, ministre de + la guerre. + + «Le général Bonaparte me mande que, du 28 au 30 floréal, il sera + arrivé, avec toute son armée, à Yvrée, et que de là, il marchera, + à grandes journées, sur Gênes. + + «Le général Lecourbe fait, en même temps, son mouvement sur + Milan, par la Valteline. + + «L'armée du Rhin a obtenu de nouveaux avantages sur l'ennemi; + elle a remporté une victoire décisive à Biberach, elle a fait + beaucoup de prisonniers, et a dirigé sa marche sur Ulm. + + «Le général Bonaparte, à qui j'ai fait connaître la conduite des + habitants de Gênes, me témoigne toute la confiance qu'il a en + eux, et m'écrit: _Vous êtes dans une position difficile; mais ce + qui me rassure, c'est que vous êtes dans Gênes._ Cette ville + dirigée par un excellent esprit, et éclairée sur ses véritables + intérêts, trouvera bientôt, dans sa délivrance, le prix des + sacrifices qu'elle a faits». + + _Signé_, MASSÉNA. + + SOLDATS, + + «Les rapports qu'on me fait m'annoncent que votre patience et + votre courage s'éteignent, qu'il s'élève quelques plaintes et + quelques manoeuvres dans vos rangs, que quelques-uns d'entre vous + désertent à l'ennemi, et qu'il se forme des complots pour + exécuter, en troupes, des desseins aussi lâches. + + «Je dois vous rappeler la gloire de votre défense dans Gênes, et + ce que vous devez à l'accomplissement de vos devoirs, à votre + honneur et à votre délivrance qui ne tient plus qu'à quelques + jours de persévérance. + + «Que la conduite de vos généraux et de vos chefs soit votre + exemple: voyez-les partager vos privations, manger le même pain + et les mêmes aliments que vous; songez encore que, pour assurer + votre subsistance, il faut veiller le jour et la nuit. Vous + souffrez de quelques besoins physiques; ils souffrent ainsi que + vous, et ont, de plus, les inquiétudes de votre position. + N'auriez-vous fait, jusqu'à ce jour, tant de sacrifices, que pour + vous abandonner à des sentiments de faiblesse ou de lâcheté? + cette idée doit révolter des soldats français. + + «Soldats, une armée, commandée par Bonaparte, marche à nous; il + ne faut qu'un instant pour nous délivrer; et, cet instant perdu, + nous perdrions avec lui tout le prix de nos travaux, et un + avenir de captivité et de privation bien plus amère s'ouvrirait + devant vous. + + «Soldats, je charge vos chefs de vous rassembler, et de vous lire + cette proclamation; j'espère que vous ne donnerez pas à ces + braves, si respectables par leur vertu, et dont le sang a coulé + si souvent, en combattant à votre tête; à ces braves qui ont + toute mon estime, et qui méritent toute votre confiance, la + douleur de m'entretenir de nouvelles plaintes, et à moi celle de + punir. + + «L'honneur et la gloire furent toujours les plus puissants + aiguillons des soldats français, et vous prouverez encore que + vous êtes dignes de ce titre respectable.» + + «Cette proclamation sera mise à l'ordre, et lue à la tête des + compagnies. + + _Signé_, MASSÉNA. + + * * * * * + + SUCHET, _lieutenant du général en chef_, + + _Aux habitants de la Ligurie._ + + Au quartier-général de Conegliano, le 5 messidor an VIII de la + république. + + LIGURIENS, + + La célèbre bataille de Marengo vient d'entraîner la conclusion + d'une convention entre les généraux et chefs Berthier et Mélas, + approuvée par le premier consul Bonaparte. Elle porte en + substance: «Qu'il y aura armistice et suspension d'hostilités + entre l'armée impériale et celle de la république française, en + Italie, jusqu'à la réponse de Vienne; que les hostilités ne + peuvent recommencer sans s'être prévenus dix jours à l'avance. + + «Que l'armée autrichienne se retirera derrière l'Oglio et sur la + rive gauche du Pô; que les Français prendront de suite possession + des places de Tortone, d'Alexandrie, du château de Milan, de la + citadelle de Turin, de Pizzighottone, d'Arona et de Plaisance; et + que la place de Coni, les forteresses de Ceva et Savone, la ville + de Gênes, seront remises à l'armée française, du 16 au 24 juin, + ou 27 prairial au 5 messidor. + + «Le fort Urbin, le 26 juin, ou 7 messidor. + + «Que les individus qui auraient été arrêtés dans la république + cisalpine, pour opinions politiques, et qui se trouveraient + encore dans les forteresses occupées par les troupes impériales, + seront sur-le-champ relâchés. + + «Qu'aucun individu ne pourra être maltraité pour raison de + services rendus à l'armée autrichienne, ou pour opinions + politiques. + + «Chargé par le général en chef Masséna, de conduire les troupes + françaises dans votre capitale, j'y entre avec la ferme volonté + de faire respecter les personnes et les propriétés, de protéger + votre culte et ses ministres, d'empêcher toute vengeance + particulière.... + + «Habitants des vallées de Fontana-Bona, de la Polcevera et de + Bisagno, retournez dans le sein de vos familles; allez cueillir + vos moissons, déposer des armes que vos pères n'eussent jamais + tournées contre des Français; et désormais soumettez-vous aux + lois; méfiez-vous de ces brigands sans patrie, qui ont troublé + votre repos et égaré vos bras: le général en chef vous promet + oubli du passé. + + «Peuple de la Ligurie, le génie du premier consul, Bonaparte, de + ce héros du monde, veille désormais sur les destinées de + l'Italie. Encore une fois, la victoire fidèle à ses armes, vient + de lui en ouvrir les portes: il y fixera le bonheur et sans doute + la paix. La Ligurie entière sera libre sous peu de jours. Que le + bienfait qui vous est encore offert par une nation généreuse, + soit apprécié et vous rende à toutes vos vertus. + + «Habitants de Gênes, la paix est prête à cicatriser toutes vos + plaies: les ravages de la guerre, les souffrances d'un blocus qui + vous honore, seront bientôt oubliés. + + «Le général en chef Masséna, les soldats qu'il commande, et qui + ont déployé, sous nos yeux, tant de bravoure et de fermeté, ont + partagé vos privations, ont été témoins de vos souffrances; ils + le publient déja à l'Europe étonnée de votre constance. + + «Ne vous alarmez pas, Liguriens, des mesures de ces insulaires + accoutumés à violer tous les traités, qui n'ont pour dieu que le + crime, et pour but, que ruine et destruction. La victoire et les + Français vous offrent et vous assurent l'abondance: les plaines + du Piémont, celles de la Cisalpine, sont chargées d'une récolte + superbe. Encore quelques jours, et la rage des Anglais sera, de + nouveau, aussi impuissante que leurs tentatives sur le continent + méprisées.» + + _Signé_, LOUIS-GABRIEL SUCHET. + + * * * * * + + KELLERMAN, _général de brigade_, + + _Au général Dupont, chef de l'état-major-général_. + + Au quartier-général, le 3 messidor an VIII. + + MON GÉNÉRAL, + + «Je m'empresse de vous rendre compte que la ville de Gênes ne + sera évacuée que le 24 du courant. J'ai vu le général + Hohenzollern, qui m'a dit avoir reçu de M. de Mélas ordre de + remettre la ville et les forts de Gênes aux troupes françaises, + avec les munitions et artillerie convenues, le 24 juin, à quatre + heures du matin. Il m'a assuré, d'une manière à n'en pas douter, + que les ordres qu'il avait reçus seraient exécutés par lui, avec + toute l'exactitude et la loyauté possibles, quoiqu'il ne se soit + pas caché du mécontentement qu'il éprouve de la convention, dont + Mélas ne lui a pas donné connaissance. + + «Vous pouvez donc être tranquille sur son compte, ainsi que sur + celui des Anglais qui, dès hier, étaient prêts à mettre à la + voile, mais qui s'en vont de fort mauvaise humeur: ils avaient la + prétention de s'emparer de toutes les munitions et de + l'artillerie; mais M. Hohenzollern s'y est opposé, et a même fait + marcher deux bataillons pour l'empêcher. Nous ne pouvons que nous + louer de sa franchise et de sa loyauté, et les Génois eux-mêmes + n'ont eu contre lui aucun motif de plaintes. + + «Les Anglais enlèvent tout le grain qui n'est pas débarqué: + soixante mille charges de blé vont sortir de Gênes, pour + retourner à Livourne, quoique les négociants aient offert six + francs de gratification par charge. Cette fois, le dépit des + Anglais l'a emporté sur leur cupidité; et lord Keith a déclaré + qu'il allait recommencer, plus strictement que jamais, le blocus + du port et de la rivière, pour se venger sur cette ville + innocente de nos victoires. + + «Hier, le général Willot s'est embarqué avec un corps formé de + quelques aventuriers, et payé par l'Angleterre. Pichegru était + attendu incessamment: c'est du comte de Bussy que je le tiens. + Gênes a été imposée à un million de contributions, en a déja payé + deux cent mille francs. + + «La ville a cruellement souffert, et cependant elle a conservé de + l'attachement pour les Français. Dès que la convention a été + connue, le peuple a voulu reprendre la cocarde; il en est + résulté quelques rixes qui ont été apaisées: la cocarde a été + permise aux officiers de ligne.» + + Salut et respect. + + _Signé_, KELLERMAN. + + * * * * * + + CONVENTION + + _Faite pour l'occupation de la ville de Gênes et de ses forts, le + 5 messidor an VIII, ou 24 juin 1800, conformément au traité fait + entre les généraux en chef Berthier et Mélas._ + + Les commissaires et officiers, munis d'ordres du général Suchet, + pourront entrer demain à huit heures. + + --Convenu. + + Les forts extérieurs seront occupés par les troupes françaises, à + trois heures du soir. + + --Convenu. + + Les trois ou quatre cents malades, qui ne sont pas + transportables, auront les mêmes soins que ceux des troupes + françaises. + + --Convenu. + + La flottille restera dans le port jusqu'à ce que les vents lui + permettent de sortir: elle sera neutre jusqu'à Livourne. + + --Convenu. + + A quatre heures du matin, le 5 messidor (24 juin), M. le comte + Hohenzollern sortira avec la garnison. + + --Convenu. + + Les dépêches, les transports de recrues et de boeufs, qui + arriveront après le départ, seront libres de suivre l'armée + autrichienne. + + --Convenu. + + Sur la demande de M. le général comte de Hohenzollern, il ne sera + point rendu d'honneur à sa troupe. + + --Convenu. + + _Signé_, le comte DE BUSSY, général-major, fondé + de pouvoir de M. le comte de Hohenzollern. + + Conegliano, le 3 messidor, an VIII de la république française, ou + 22 juin 1800. + + _Pour copie conforme_: + + Le lieutenant-général, _signé_, L. G. SUCHET. + + * * * * * + + NÉGOCIATION + + _Pour l'évacuation de Gênes, par l'aile droite de l'armée + française, entre le vice-amiral lord Keith, commandant en chef la + flotte anglaise; le lieutenant-général baron d'Ott, commandant le + blocus, et le général en chef Masséna._ + + Art. 1er L'aile droite de l'armée française, chargée de la + défense de Gênes, le général en chef et son état-major, + sortiront, avec armes et bagages, pour aller rejoindre le centre + de ladite armée. + + Réponse: _L'aile droite, chargée de la défense de Gênes, sortira + au nombre de huit mille cent dix hommes, et prendra la route de + terre pour aller, par Nice, en France: le reste sera transporté + par mer à Antibes. L'amiral Keith s'engage à fournir à cette + troupe la subsistance en biscuits, sur le pied de la troupe + anglaise. Par contre, tous les prisonniers autrichiens, faits + dans la rivière de Gênes, par l'armée de Masséna, dans la + présente année, seront rendus en masse. Se trouvent exceptés ceux + déja échangés au terme d'à présent; au surplus, l'article premier + sera exécuté en entier._ + + 2. Tout ce qui appartient à ladite aile droite, comme artillerie + et munitions en tous genres, sera transporté par la flotte + anglaise, à Antibes, ou au golfe de Jouan. + + Réponse: _Accordé._ + + 3. Les convalescents et ceux qui ne sont pas en état de marcher, + seront transportés par mer jusqu'à Antibes, et nourris ainsi + qu'il est dit dans l'article premier. + + Réponse: _Ils seront transportés par la flotte anglaise, et + nourris._ + + 4. Les soldats français, restés dans les hôpitaux de Gênes, y + seront traités comme les Autrichiens; à mesure qu'ils seront en + état de sortir, ils seront transportés ainsi qu'il est dit dans + l'article premier. + + Réponse: _Accordé._ + + 5. La ville de Gênes, ainsi que son port, seront déclarés + neutres: la ligne qui déterminera sa neutralité, sera fixée par + les parties contractantes. + + Réponse: _Cet article roulant sur des objets purement politiques, + il n'est pas au pouvoir des généraux des troupes alliées, d'y + donner un assentiment quelconque. Cependant les soussignés sont + autorisés à déclarer que S. M. l'empereur, s'étant déterminée à + accorder, aux habitants de Gênes, son auguste protection, la + ville de Gênes peut être assurée que tous les établissements + provisoires, que les circonstances exigeront, n'auront d'autre + but que la félicité et la tranquillité publiques._ + + 6. L'indépendance du peuple ligurien sera respectée aucune + puissance, actuellement en guerre avec la république ligurienne, + ne pourra opérer aucun changement dans son gouvernement. + + Réponse: _Comme à l'article précédent._ + + 7. Aucun Ligurien, ayant exercé ou exerçant encore des fonctions + publiques, ne pourra être recherché pour ses opinions politiques. + + Réponse: _Personne ne sera molesté pour ses opinions, ni pour + avoir pris part au gouvernement précédent, à l'époque actuelle._ + + _Les perturbateurs du repos public, après l'entrée des + Autrichiens dans Gênes, seront punis conformément aux lois._ + + 8. Il sera libre aux Français, Génois, et aux Italiens domiciliés + ou refugiés à Gênes, de se retirer avec ce qui leur appartient, + soit argent, marchandises, meubles, ou tels autres effets, soit + par la voie de mer ou par celle de terre, partout où ils le + jugeront convenable: il leur sera délivré, à cet effet, des + passe-ports, lesquels seront valables pour six mois. + + Réponse: _Accordé._ + + 9. Les habitants de la ville de Gênes seront libres de + communiquer avec les deux rivières, et de continuer de commercer + librement. + + Réponse: _Accordé d'après la réponse à l'article 5._ + + 10. Aucun paysan armé ne pourra entrer, ni individuellement, ni + en corps, à Gênes. + + Réponse: _Accordé._ + + 11. La population de Gênes sera approvisionnée dans le plus court + délai. + + Réponse: _Accordé._ + + 12. Les mouvements de l'évacuation de la troupe française, qui + doivent avoir lieu, conformément à l'article premier, seront + réglés, dans la journée, avec le chef de l'état-major des armées + respectives. + + Réponse: _Accordé._ + + 13. Le général autrichien, commandant à Gênes, accordera toutes + les gardes et escortes nécessaires pour la sûreté des + embarcations des effets appartenant à l'armée française. + + Réponse: _Accordé._ + + 14. Il sera laissé un commissaire français, pour le soin des + blessés malades, et pour surveiller leur évacuation: il sera + nommé un autre commissaire des guerres, pour assurer, recevoir et + distribuer les subsistances de la troupe française, soit à Gênes, + soit en marche. + + Réponse: _Accordé._ + + 15. Le général Masséna enverra en Piémont, ou partout ailleurs, + un officier au général Bonaparte, pour le prévenir de + l'évacuation de Gênes: il lui sera fourni passeport et + sauve-garde. + + Réponse: _Accordé._ + + 16. Les officiers de tous grades de l'armée du général en chef + Masséna, faits prisonniers de guerre depuis le commencement de la + présente année, rentreront en France sur parole, et ne pourront + servir qu'après leur échange. + + Réponse: _Accordé._ + + ARTICLES ADDITIONNELS. + + La porte de la Lanterne, où se trouve le pont-levis, et l'entrée + du port, seront remises à un détachement de la troupe + autrichienne, et à douze vaisseaux anglais, aujourd'hui 4 mars, à + deux heures après-midi. + + Immédiatement après la signature, il sera donné des ôtages de + part et d'autre. + + L'artillerie, les munitions, plans et autres effets militaires, + appartenant à la ville de Gênes et à son territoire, seront remis + fidèlement, par les commissaires français, aux commissaires des + troupes alliées. + + Fait double sur le pont de Conegliano, le 4 mai 1800. + + _Signé_, B. D'OTT, lieutenant général; + + KEITH, vice-amiral, commandant en chef. + + * * * * * + + + + +MÉMOIRES DE NAPOLÉON. + + + + +MARENGO. + + Armée de réserve.--Départ du premier consul. Revue de Dijon.--Le + quartier-général à Genève. Lausanne.--Passage du + Saint-Bernard.--L'armée française passe la Sésia, la Trebbia. + Entrée à Milan.--Position de l'armée française, lorsqu'elle + apprend la prise de Gênes.--Combat de Montebello.--Arrivée du + général Desaix au grand-quartier-général.--Bataille de + Marengo.--Armistice de Marengo.--Gênes remise aux + Français.--Retour du premier consul en France. + + +§ 1er. + +Le 7 janvier 1800, un arrêté des consuls ordonna la formation d'une +armée de réserve.--Un appel fut fait à tous les anciens soldats, pour +venir servir la patrie sous les ordres du premier consul. Une levée de +30,000 conscrits fut ordonnée pour recruter cette armée. Le général +Berthier, ministre de la guerre, partit de Paris, le 2 avril, pour la +commander; car les principes de la constitution de l'an VIII, ne +permettaient pas au premier consul d'en prendre lui-même le +commandement. La magistrature consulaire étant essentiellement civile, +le principe de la division des pouvoirs et de la responsabilité des +ministres, ne voulait pas que le premier magistrat de la république +commandât immédiatement en chef une armée; mais aucune disposition, +comme aucun principe, ne s'opposait à ce qu'il y fût présent. Dans le +fait, le premier consul commanda l'armée de réserve, et Berthier, son +major-général, eut le titre de général en chef. + +Aussitôt que l'on eut des nouvelles du commencement des hostilités, en +Italie, et de la tournure que prenaient les opérations de l'ennemi, le +premier consul jugea indispensable de marcher directement au secours +de l'armée d'Italie; mais il préféra déboucher par le grand +Saint-Bernard, afin de tomber sur les derrières de l'armée de Mélas, +enlever ses magasins, ses parcs, ses hôpitaux, et enfin lui présenter +la bataille, après l'avoir coupé de l'Autriche. La perte d'une seule +bataille devait entraîner la perte totale de l'armée autrichienne, et +opérer la conquête de toute l'Italie. Un pareil plan exigeait, pour +son exécution, de la célérité, un profond secret, et beaucoup +d'audace: le secret était le plus difficile à conserver; comment tenir +caché aux nombreux espions de l'Angleterre et de l'Autriche, le +mouvement de l'armée? Le moyen que le premier consul jugea le plus +propre, fut de le divulguer lui-même, d'y mettre une telle ostentation +qu'il devînt un objet de raillerie par l'ennemi, et de faire en sorte +que celui-ci considérât toutes ces pompeuses annonces comme un moyen +de faire une diversion aux opérations de l'armée autrichienne qui +bloquait Gênes. Il était nécessaire de donner aux observateurs et aux +espions un point de direction précis: on déclara donc par des +messages, au corps-législatif, au sénat, et par des décrets, par la +publication dans les journaux, et enfin par des intimations de toute +espèce, que le point de réunion de l'armée de réserve était Dijon; que +le premier consul en passerait la revue, etc. Aussitôt tous les +espions et les observateurs se dirigèrent sur cette ville: ils y +virent, dans les premiers jours d'avril, un grand état-major sans +armée; et dans le courant de ce mois, 5 à 6,000 conscrits et +militaires retirés, dont même plusieurs estropiés consultaient plutôt +leur zèle que leurs forces. Bientôt cette armée devint un objet de +ridicule; et, lorsque le premier consul en passa lui-même la revue, le +6 mai, on fut étonné de n'y voir que 7 à 8,000 hommes, la plupart +n'étant pas même habillés. On s'étonna comment le premier magistrat de +la république quittait son palais pour passer une revue que pouvait +faire un général de brigade.--Ces doubles rapports allèrent par la +Bretagne, Genève, Bâle, à Londres, à Vienne et en Italie: l'Europe fut +pleine de caricatures: l'une d'elles représentait un enfant de douze +ans, et un invalide avec une jambe de bois; au bas on lisait: _Armée +de réserve de Bonaparte._ + +Cependant la véritable armée s'était formée en route; sur divers +points de rendez-vous, les divisions s'étaient organisées. Ces lieux +étaient isolés, et n'avaient point de rapports entre eux.--Les mesures +conciliantes qui avaient été employées par le gouvernement consulaire, +pendant l'hiver, jointes à la rapidité des opérations militaires, +avaient pacifié la Vendée et la chouannerie.--Une grande partie des +troupes qui composaient l'armée de réserve, avait été retirée de ce +pays. Le directoire avait senti le besoin d'avoir à Paris plusieurs +régiments pour sa garde, et pour comprimer les factieux.--Le +gouvernement du premier consul étant éminemment national, la présence +de ces troupes dans la capitale devenait tout-à-fait inutile: elles +furent dirigées sur l'armée de réserve.--Bon nombre de ces régiments +n'avaient pas fait la désastreuse campagne de 1799, et avaient tout +entier le sentiment de leur supériorité et de leur gloire.--Le parc +d'artillerie s'était formé avec des pièces, des caissons envoyés +partiellement d'un grand nombre d'arsenaux et de places fortes. Le +plus difficile à cacher, était le mouvement des vivres indispensables +pour une armée qui doit faire un passage de montagnes arides, et où +l'on ne peut rien trouver: l'ordonnateur Lambret fit confectionner à +Lyon deux millions de rations de biscuits. On en expédia sur Toulon +une centaine de mille, pour être envoyées à Gênes; mais dix-huit cent +mille rations furent dirigées sur Genève, embarquées sur le lac, et +débarquées à Ville-Neuve, au moment où l'armée y arrivait. + +En même temps que l'on annonçait, avec la plus grande ostentation, la +formation de l'armée de réserve, on faisait faire à la main des petits +bulletins, où, au milieu de beaucoup d'anecdotes scandaleuses sur le +premier consul et sa cour, on prouvait que l'armée de réserve +n'existait pas et ne pouvait pas exister; qu'au plus, on pourrait +réunir 12 à 15,000 conscrits. On en donnait la preuve par les efforts +qui avaient été faits, la campagne précédente, pour former les +diverses armées qui avaient été battues en Italie, par ceux qu'on +avait faits pour compléter cette formidable armée du Rhin; enfin, +disait-on, laisserait-on l'armée d'Italie si faible, si on avait pu la +renforcer? L'ensemble de tous ces moyens de donner le change aux +espions, fut couronné du plus heureux succès. On disait à Paris, comme +à Dijon, comme à Vienne: «Il n'y a point d'armée de réserve.» Au +quartier-général de Mélas, on ajoutait: «L'armée de réserve dont on +nous menace tant, est une bande de 7 à 8,000 conscrits ou invalides, +avec laquelle on espère nous tromper pour nous faire quitter le siège +de Gênes. Les Français comptent trop sur notre simplicité: ils +voudraient nous faire réaliser la fable du chien qui quitte sa proie +pour l'ombre.» + + +§ II. + +Le 6 mai 1800, le premier consul partit de Paris; il se rendit à Dijon +pour passer, comme nous venons de le dire, cette revue des militaires +isolés, et des conscrits qui s'y trouvaient. Il arriva à Genève, le 8. +Le fameux Necker qui était dans cette ville, brigua l'honneur d'être +présenté au premier consul de la république française: il s'entretint +une heure avec lui, parla beaucoup du crédit public, de la moralité +nécessaire à un ministre des finances; il laissa percer, dans tout son +discours, le desir et l'espoir d'arriver à la direction des finances +de la France, et il ne connaissait pas même de quelle manière on +faisait le service avec des obligations du trésor. Il loua beaucoup +l'opération militaire qu'il voyait faire sous ses yeux.--Le premier +consul fut médiocrement satisfait de sa conversation. + +Le 13 mai, le premier consul passa, à Lausanne, la revue de la +véritable avant-garde de l'armée de réserve; c'était le général Lannes +qui la commandait: elle était composée de six vieux régiments d'élite, +parfaitement habillés, équipés et munis de tout. Elle se dirigea +aussitôt sur Saint-Pierre; les divisions suivaient en échelons: cela +formait une armée de 36,000 combattants, en qui l'on pouvait avoir +confiance; elle avait un parc de quarante bouches à feu. Les généraux +Victor, Loison, Vatrin, Boudet, Chambarlhac, Murat, Monnier, +commandaient dans cette armée. + + +§ III. + +Le premier consul avait préféré le passage du Grand-Saint-Bernard, à +celui du Mont-Cenis: l'un n'était pas plus difficile que l'autre. Il y +a de Lausanne à Saint-Pierre, village au pied du Saint-Bernard, un +chemin praticable pour l'artillerie; et depuis le village de +Saint-Remi à Aoste, on trouve également un chemin praticable aux +voitures. La difficulté ne consistait donc que dans la montée et dans +la descente du Saint-Bernard: cette difficulté était la même pour le +passage du Mont-Cenis; mais, en passant par le Saint-Bernard, on avait +l'avantage de laisser Turin sur sa droite, et d'agir dans un pays plus +couvert et moins connu, et où les mouvements seraient plus cachés que +sur la grande communication de la Savoie, où l'ennemi devait +nécessairement avoir beaucoup d'espions. Le passage prompt de +l'artillerie paraissait une chose impossible. On s'était pourvu d'un +grand nombre de mulets; on avait fabriqué une grande quantité de +petites caisses pour contenir les cartouches d'infanterie et les +munitions des pièces. Ces caisses devaient être portées par les +mulets, ainsi que des forges de montagne, de sorte que la difficulté +réelle à vaincre, était le transport des pièces. Mais on avait préparé +à l'avance une centaine de troncs d'arbre, creusés de manière à +pouvoir recevoir les pièces qui y étaient fixées par les tourillons: à +chaque bouche à feu ainsi disposée, 100 soldats devaient s'atteler; +les affûts devaient être démontés et portés à dos de mulets. Toutes +ces dispositions se firent avec tant d'intelligence, par les généraux +d'artillerie, Gassendy et Marmont, que la marche de l'artillerie ne +causa aucun retard: les troupes même se piquèrent d'honneur de ne +point laisser leur artillerie en arrière, et se chargèrent de la +traîner. Pendant toute la durée du passage, la musique des régiments +se faisait entendre; ce n'était que dans les pas difficiles, que le +pas de charge donnait une nouvelle vigueur aux soldats. Une division +entière aima mieux, pour attendre son artillerie, bivouaquer sur le +sommet de la montagne, au milieu de la neige et d'un froid excessif, +que de descendre dans la plaine, quoiqu'elle en eût eu le temps avant +la nuit. Deux demi-compagnies d'ouvriers d'artillerie avaient été +établies dans les villages de Saint-Pierre et de Saint-Remi, avec +quelques forges de campagne, pour le démontage et le remontage de +diverses voitures d'artillerie. On parvint à passer une centaine de +caissons. + +Le 16 mai, le premier consul alla coucher au couvent de Saint-Maurice, +et toute l'armée passa le Saint-Bernard, les 17, 18, 19 et 20 mai. Le +premier consul passa lui-même le 20; il montait, dans les plus mauvais +pas, le mulet d'un habitant de Saint-Pierre, désigné par le prieur du +couvent, comme le mulet le plus sûr de tout le pays. Le guide du +premier consul était un grand et vigoureux jeune homme de vingt-deux +ans, qui s'entretint beaucoup avec lui, en s'abandonnant à cette +confiance propre à son âge et à la simplicité des habitants des +montagnes: il confia au premier consul toutes ses peines, ainsi que +les rêves de bonheur qu'il faisait pour l'avenir. Arrivé au couvent, +le premier consul qui jusque-là ne lui avait rien témoigné, écrivit un +billet, et le donna à ce paysan, pour le remettre à son adresse; ce +billet était un ordre qui prescrivait diverses dispositions qui eurent +lieu immédiatement après le passage, et qui réalisaient toutes les +espérances du jeune paysan; telles que la bâtisse d'une maison, +l'achat d'un terrain, etc. Quelque temps après son retour, +l'étonnement du jeune montagnard fut bien grand de voir tant de monde +s'empresser de satisfaire ses desirs, et la fortune lui arriver de +tous côtés. + +Le premier consul s'arrêta une heure au couvent des hospitaliers, +et opéra la descente à la Ramasse, sur un glacier presque +perpendiculaire. Le froid était encore vif; la descente du +Grand-Saint-Bernard fut plus difficile pour les chevaux, que ne +l'avait été la montée; néanmoins on n'eut que peu d'accidents. Les +moines du couvent étaient approvisionnés d'une grande quantité de +vins, pains, fromages; et en passant, chaque soldat recevait de ces +bons religieux une forte ration. + +Le 16 mai, le général Lannes, avec les sixième demi-brigade légère, +vingt-huitième et quarante-quatrième de ligne, onzième, douzième +régiments de hussards, et vingt-unième de chasseurs, arriva à Aoste, +ville qui fut pour l'armée, d'une grande ressource. Le 17, cette +avant-garde arriva à Châtillon, où un corps autrichien de 4 à 5,000 +hommes, que l'on avait cru suffisant pour défendre la vallée, était en +position; il fut aussitôt attaqué et culbuté: on lui prit trois pièces +et quelques centaines de prisonniers. + +L'armée française croyait avoir franchi tous les obstacles; elle +suivait une vallée assez belle, où elle retrouvait des maisons, de la +verdure et le printemps, lorsque tout-à-coup elle fut arrêtée par le +canon du fort de Bard. + +Ce fort, entre Aoste et Ivrée, est situé sur un mamelon conique, et +entre deux montagnes, à vingt-cinq toises l'une de l'autre; à son pied +coule le torrent de la Doria, dont il ferme absolument la vallée; la +route passe dans les fortifications de la ville de Bard, qui a une +enceinte et est dominée par le feu du fort. Les officiers du génie, +attachés à l'avant-garde, s'approchèrent pour reconnaître un passage, +et firent le rapport qu'il n'en existait pas d'autre que celui de la +ville. Le général Lannes ordonna, dans la nuit, une attaque pour tâter +le fort; mais il était partout à l'abri d'un coup de main. Comme il +arrive toujours, en pareille circonstance, l'alarme se communiqua +rapidement dans toute l'armée, et reflua sur ses derrières. Des ordres +même furent donnés pour arrêter le passage de l'artillerie sur le +Saint-Bernard; mais le premier consul, déja arrivé à Aoste, se porta +aussitôt devant Bard: il gravit sur la montagne de gauche, le rocher +Albarédo, qui domine à la fois et la ville et le fort, et bientôt +reconnut la possibilité de s'emparer de la ville. Il n'y avait pas un +moment à perdre: le 25, à la nuit tombante, la cinquante-huitième +demi-brigade, conduite par le chef Dufour, escalada l'enceinte, et +s'empara de la ville qui n'est séparée du fort que par le torrent de +la Doria. Vainement, toute la nuit, il plut une grêle de mitraille, à +une demi-portée de fusil, sur les Français qui étaient dans la ville: +ils s'y maintinrent, et enfin, par considération pour les habitants, +le feu du fort cessa. + +L'infanterie et la cavalerie passèrent un à un, par le sentier de la +montagne de gauche, qu'avait gravie le premier consul, et où jamais +n'avait passé aucun cheval: c'était un sentier connu seulement des +chevriers. + +Les nuits suivantes, les officiers d'artillerie, avec une rare +intelligence, et les canonniers, avec la plus grande intrépidité, +firent passer leurs pièces par la ville. Toutes les précautions +avaient été prises pour en cacher la connaissance au commandant du +fort: le chemin avait été couvert de matelas et de fumier; les pièces +couvertes de branchages et de paille, étaient traînées, à la bricole, +dans le plus grand silence. On traversait ainsi un espace de plusieurs +centaines de toises, à la portée de pistolet des batteries du fort. La +garnison ne se doutant de rien, faisait cependant des décharges de +temps en temps, qui tuèrent ou blessèrent bon nombre de canonniers; +mais cela ne ralentit en rien leur zèle: le fort ne se rendit que dans +les premiers jours de juin. On était alors parvenu, avec des peines +extrêmes, à monter plusieurs pièces sur l'Albaredo, d'où elles +foudroyèrent les batteries du fort. S'il en eût fallu attendre la +prise, pour faire passer l'artillerie, tout l'espoir de la campagne +eût été perdu. + +Cet obstacle fut plus considérable que celui du Grand-Saint-Bernard +lui-même; et cependant ni l'un ni l'autre ne retardèrent d'un seul +jour la marche de l'armée. Le premier consul connaissait bien +l'existence du fort de Bard; mais tous les plans et tous les +renseignements à ce sujet, permettaient de le supposer facile à +enlever. Cette difficulté, une fois surmontée, eut un effet +avantageux. L'officier autrichien qui commandait le fort, expédia +lettre sur lettre à Mélas, pour l'instruire qu'il voyait passer plus +de 30,000 hommes au moins, 3 ou 4,000 chevaux, et un nombreux +état-major; que ces masses se dirigeaient sur sa droite, par un +escalier dans le rocher Albarédo: mais qu'il promettait que ni un +caisson, ni une pièce d'artillerie, ne pourraient passer; qu'il +pouvait tenir un mois, et qu'ainsi, jusqu'à cette époque, il n'était +pas probable que l'armée française osât se hasarder en plaine, n'ayant +pas encore reçu son artillerie. Lors de la reddition du fort, tous les +officiers de la garnison furent étrangement surpris d'apprendre que +toute l'artillerie française avait passé de nuit, à trente ou quarante +toises de leurs remparts. + +S'il eût été tout-à-fait impossible de faire passer l'artillerie par +la ville de Bard, l'armée française aurait-elle repassé le +Grand-Saint-Bernard? Non: elle aurait également débouché jusqu'à +Ivrée, mouvement qui eût nécessairement rappelé Mélas de Nice. Elle +n'avait rien à craindre, même sans artillerie, dans les excellentes +positions que lui offrait l'entrée des gorges, d'où, protégeant le +siège du fort de Bard, elle en eût attendu la prise.--Ce fort est +tombé naturellement au pouvoir des Français, le 1er juin; mais il est +probable qu'il eût été pris plus tôt, s'il avait arrêté le passage de +l'armée, et qu'il en eût attiré tous les efforts, au lieu de ceux +d'une brigade de conscrits commandés par le général Chabran, qui avait +été laissée pour en faire le siège. Ce dernier corps avait passé par +le Petit-Saint-Bernard. + +Cependant, depuis le 12 mai, Mélas avait fait refluer des troupes sur +Turin et renforcé les divisions qui gardaient la vallée d'Aoste et +celle du Mont-Cenis; lui-même, de sa personne, était arrivé le 22 à +Turin. Le même jour, le général Turreau, qui commandait sur les Alpes, +attaqua avec 3,000, hommes le Mont-Cenis, s'en empara, fit des +prisonniers, et prit position entre Suse et Turin: diversion qui +inquiéta Mélas, et l'empêcha de porter tous ses efforts sur la Dora +Baltéa. + +Le 24, le général Lannes, avec l'avant-garde, arriva devant Ivrée; il +y trouva une division de 5 à 6,000 hommes: depuis huit jours, on avait +commencé l'armement de cette place et de la citadelle, quinze bouches +à feu étaient déja en batterie; mais sur cette division de 6,000 +hommes, il y en avait 3,000 de cavalerie qui n'étaient pas propres à +la défense d'Ivrée, et l'infanterie était celle qui avait été déja +battue à Châtillon. La ville, attaquée avec la plus grande +intrépidité, d'un côté par le général Lannes et de l'autre par le +général Vatrin, fut bientôt enlevée, ainsi que la citadelle, où l'on +trouva de nombreux magasins de toutes espèces: l'ennemi se retira +derrière la Chiusella, et prit position à Romano pour couvrir Turin, +d'où il reçut des renforts considérables. + +Le 26, le général Lannes marcha contre l'ennemi, il l'attaqua dans sa +position; et, après un combat fort chaud, le culbuta et le rejeta en +désordre sur Turin. L'avant-garde prit aussitôt la position de +Chivasso, d'où elle intercepta le cours du Pô, et s'empara d'un grand +nombre de barques chargées de vivres, de blessés, et enfin de toute +l'évacuation de Turin. Le premier consul passa, le 28 mai, la revue de +l'avant-garde à Chivasso, harangua les troupes, et distribua des +éloges aux corps qui la composaient. + +Cependant on disposa les barques prises sur le Pô pour la construction +d'un pont; cette menace produisit l'effet qu'on en attendait: Mélas +affaiblit les troupes qui couvraient Turin sur la rive gauche, et +envoya ses principales forces pour s'opposer à la construction du +pont. + +C'était ce que souhaitait le premier consul, afin de pouvoir opérer +sur Milan sans être inquiété. + +Un parlementaire autrichien, choisi parmi les officiers de l'armée +autrichienne, qui avait l'honneur de connaître le premier consul, fut +envoyé aux avant-postes par le général Mélas. Son étonnement fut +extrême en voyant le premier consul si près de l'armée autrichienne; +cette nouvelle, rapportée par cet officier à Mélas, le remplit de +terreur et de confusion. Toute l'armée de réserve, avec son +artillerie, arriva à Ivrée les 26 et 27 mai. + + +§ IV. + +Le quartier-général de l'armée autrichienne était à Turin; mais la +moitié des forces ennemies était devant Gênes, et l'autre moitié était +supposée, et était effectivement en chemin pour venir par le col de +Tende, renforcer les corps qui étaient à Turin. Dans cette +circonstance, quel parti prendra le premier consul? marchera-t-il sur +Turin, pour en chasser Mélas, se réunir avec Turreau et se trouver +ainsi assuré de ses communications avec la France et avec ses arsenaux +de Grenoble et de Briançon? jettera-t-il un pont à Chivasso, profitant +des barques que la fortune a fait tomber en son pouvoir? et se +dirigera-t-il à tire-d'aile sur Gênes pour débloquer cette place +importante? ou bien, laissant Mélas sur ses derrières, passera-t-il la +Sésia, le Tésin, pour se porter sur Milan et sur l'Adda, faire sa +jonction avec le corps de Moncey, composé de 15,000 hommes, qui +venaient de l'armée du Rhin, et qui avaient débouché par le +Saint-Gothard? + +De ces trois partis, le premier était contraire aux vrais principes de +la guerre, puisque Mélas avait des forces assez considérables avec +lui: l'armée française courait donc la chance de livrer une bataille, +n'ayant pas de retraite assurée; le fort de Bard n'étant pas encore +pris. D'ailleurs, si Mélas abandonnait Turin et se portait sur +Alexandrie, la campagne était manquée, chaque armée se trouvait dans +une position naturelle: l'armée française appuyée au Mont-Blanc et au +Dauphiné; et celle de Mélas aurait eu sa gauche à Gênes: et derrière +elle les places de Mantoue, Plaisance et Milan. + +Le deuxième parti ne paraissait pas praticable: comment s'aventurer au +milieu d'une armée aussi puissante que l'armée autrichienne, entre le +Pô et Gênes, sans avoir aucune ligne d'opération, aucune retraite +assurée? + +Le troisième parti, au contraire, offrait tous les avantages: l'armée +française, maîtresse de Milan, on s'emparait de tous les magasins, de +tous les dépôts, de tous les hôpitaux de l'armée ennemie; on se +joignait à la gauche que commandait le général Moncey; on avait une +retraite assurée par le Simplon et le Saint-Gothard. Le Simplon +conduisait sur le Valais et sur Sion, où l'on avait dirigé tous les +magasins de vivres pour l'armée. Le Saint-Gothard conduisait sur la +Suisse, dont nous étions en possession depuis deux ans, et que +couvrait l'armée du Rhin alors sur l'Iller? Dans cette position, le +général français pouvait agir selon sa volonté: Mélas marchait-il avec +son armée réunie de Turin, sur la Sésia et le Tésin; l'armée française +pouvait lui livrer bataille avec l'immense avantage que, si elle était +victorieuse, Mélas, sans retraite, serait poursuivi et jeté en Savoie; +et, dans le cas où l'armée française serait battue, elle se retirait +par le Simplon et le Saint-Gothard. Si Mélas, comme il était naturel +de le supposer, se dirigeait sur Alexandrie pour s'y réunir à l'armée +qui venait de Gênes, on pouvait espérer, en se portant à sa rencontre, +en passant le Pô, de le prévenir et de lui livrer bataille. L'armée +française, ayant ses derrières assurés sur le fleuve et Milan, le +Simplon et le Saint-Gothard; tandis que l'armée autrichienne, ayant sa +retraite coupée, et n'ayant aucune communication avec Mantoue et +l'Autriche, serait exposée à être jetée sur les montagnes de la +rivière du Ponent, et entièrement détruite ou prise au pied des Alpes, +au col de Tende et dans le comté de Nice. Enfin, en adoptant le +troisième parti, si une fois maître de Milan, il convenait au général +français de laisser passer Mélas, et de rester entre le Pô, l'Adda et +le Tésin; il avait ainsi, sans bataille, reconquis la Lombardie et le +Piémont, les Alpes maritimes, la rivière de Gênes, et fait lever le +blocus de cette ville: c'étaient des résultats assez beaux. + +Un corps de 2,000 Italiens réfugiés, commandé par le général Lecchi, +s'était porté, le 21 mai, de Châtillon sur la haute Sésia. Ce corps +eut un combat avec la légion de Rohan, la battit; et vint prendre +position aux débouchés du Simplon, dans la vallée de Domo-d'Ossola, +afin d'assurer les communications de l'armée par le Simplon. + +Le 27, le général Murat se dirigea sur Verceil et passa la Sésia. + +Le 31 mai, le premier consul se porta rapidement sur le Tésin; les +corps d'observation, que le général Mélas avait laissés contre les +débouchés de la Suisse, et les divisions de cavalerie et d'artillerie +qu'il n'avait pas menées avec lui au siége de Gênes, se réunirent pour +défendre le passage du fleuve et couvrir Milan. Le Tésin est +extrêmement large et rapide. + +L'adjudant-général Girard, officier du plus haut mérite et de la plus +rare intrépidité, passa le premier le fleuve. Le combat fut chaud +toute la journée sur la rive gauche. L'armée française n'avait pas de +pont, elle passait sur quatre nacelles: mais comme le pays est +très-coupé et boisé, et que l'on était favorisé par la position du +Naviglio de Milan, la cavalerie ennemie ne s'engagea qu'avec +répugnance sur un tel terrain. + +Le 2 juin, le premier consul entra dans Milan; il fit aussitôt cerner +la citadelle. Le général Lannes, avec l'avant-garde, s'était mis en +marche forcée le 30; et, laissant un corps d'observation sur la gauche +de la Dora Baltéa, et une garnison dans Ivrée, il marcha en toute hâte +sur Pavie, où il entra le 1er juin. Il y trouva des magasins +considérables et deux cents bouches à feu, dont trente de campagne. + +Cependant, le 4, la division Duhesme entra à Lodi; le 15, elle cerna +Pizzighitone, sa cavalerie légère occupa Crémone: l'alarme fut bientôt +dans Mantoue, désapprovisionnée et sans garnison. Le corps de Moncey, +avec 15,000 hommes de l'armée du Rhin, arriva à Belinzona le 31 mai. + +On se peindrait difficilement l'étonnement et l'enthousiasme des +Milanais, en voyant arriver l'armée française: le premier consul +marchait avec l'avant-garde, de sorte qu'une des premières personnes +qui s'offrit aux regards des Milanais, que l'enthousiasme et la +curiosité faisaient arriver par tous les chemins détournés au-devant +de l'armée française, fut le général Bonaparte. Le peuple de Milan ne +voulait pas le croire: on avait dit qu'il était mort dans la mer +Rouge, et que c'était un de ses frères qui commandait l'armée +française. + +Du 2 au 8 juin, c'est-à-dire, pendant six jours, le premier consul fut +occupé à recevoir les députations, et à se montrer aux peuples +accourus de tous les points de la Lombardie, pour voir leur +libérateur. Le gouvernement de la république cisalpine fut réorganisé; +mais un grand nombre des plus chauds patriotes italiens gémissaient +dans les cachots de l'Autriche. Le premier consul adressa à l'armée la +proclamation suivante. + + * * * * * + +ARMÉE DE RÉSERVE. + + Milan, le 17 prairial an VIII. + + LE PREMIER CONSUL A L'ARMÉE. + + Soldats! + + Un de nos départements était au pouvoir de l'ennemi; la + consternation était dans tout le midi de la France. + + La plus grande partie du territoire du peuple ligurien, le plus + fidèle ami de la république, était envahie. + + La république cisalpine, anéantie dès la campagne passée, était + devenue le jouet du grotesque régime féodal. + + Soldats! vous marchez..... et déja le territoire français est + délivré! La joie et l'espérance succèdent, dans notre patrie, à + la consternation et à la crainte. + + Vous rendrez la liberté et l'indépendance au peuple de Gênes; il + sera pour toujours délivré de ses éternels ennemis. + + Vous êtes dans la capitale de la Cisalpine! + + L'ennemi, épouvanté, n'aspire plus qu'à regagner les frontières. + Vous lui avez enlevé ses hôpitaux, ses magasins, ses parcs de + réserve. + + Le premier acte de la campagne est terminé. + + Des millions d'hommes, vous l'entendez tous les jours, vous + adressent des actes de reconnaissance. + + Mais aura-t-on donc impunément violé le sol français? + Laisserez-vous retourner dans ses foyers l'armée qui a porté + l'alarme dans vos familles? Vous courez aux armes!.... Eh bien! + marchez à sa rencontre, opposez-vous à sa retraite; arrachez-lui + les lauriers dont elle s'est parée, et par là apprenez au monde + que la malédiction est sur les insensés qui osent insulter le + territoire du grand peuple. + + Le résultat de tous nos efforts sera, _Gloire sans nuage et paix + solide_. + + Le premier consul, _Signé_, BONAPARTE. + + +§ V. + +Les 15,000 hommes, que conduisait le général Moncey, arrivaient +lentement; leur marche ne se faisait que par régiment. Ce retard fut +nuisible; le premier consul passa la revue de ces troupes, les 6 et 7 +juin. Le 9, il partit pour se rendre à Pavie. + +Le général Murat s'était porté, le 6 mai, devant Plaisance, l'ennemi y +avait un pont et une tête de pont; Murat eut le bonheur de surprendre +la tête de pont et de s'emparer de la presque totalité des bateaux. Le +même jour, il intercepta une dépêche du ministère de Vienne à M. de +Mélas; cette dépêche contenait des renseignements curieux sur la +prétendue armée de réserve de Bonaparte. Elle n'existait pas, et l'on +prescrivait à Mélas de continuer avec vigueur ses opérations +offensives en Provence. Le ministre espérait que Gênes aurait +capitulé, et que l'armée anglaise serait arrivée. On lui mandait +également qu'il fallait des succès; que l'armée française du Rhin +était au coeur de l'Allemagne, et que des succès forceraient à la +rappeler au secours de la Provence; que des mouvements, qui avaient eu +lieu à Paris, avaient obligé le premier consul à retourner promptement +de Genève en cette capitale; que la cour de Vienne mettait toute sa +confiance dans les talents du général Mélas et dans l'intrépidité de +sa victorieuse armée d'Italie. + +Le corps d'observation, que nous avions sur la rive gauche de la Dora +Baltéa, était tranquille, ainsi que la garnison d'Ivrée. Depuis le 1er +juin, le fort de Bard était pris, et Ivrée se remplissait de toute +espèce de munitions de guerre, de vivres et des embarras de l'armée. +Mélas avait abandonné Turin, et paraissait se porter sur Alexandrie +pour opérer sur la rive droite du Pô. + +Le premier consul envoya la division Lapoype, du corps du général +Moncey, pour border le Pô depuis Pavie jusqu'à la Dora Baltéa, et +éclairer le mouvement de l'ennemi vis-à-vis Plaisance; et résolut de +se porter à la Stradella, sur la rive droite du Pô, afin de couper à +Mélas la route de Mantoue, et l'obliger à recevoir une bataille, ayant +sa ligne d'opération coupée; débloquer à la fois Gênes, et poursuivre +l'ennemi en l'acculant aux Alpes. + +Le général Lannes, avec l'avant-garde, passa le Pô vis-à-vis Pavie à +Belgiojoso, dans la journée du 6.--Le 7, le général Murat passa le Pô +à Nocetta, et s'empara de Plaisance, où il trouva des magasins +considérables. Le lendemain, il battit un corps autrichien qui était +venu l'attaquer, et lui fit 2,000 prisonniers. Le général Murat eut +l'ordre de se porter sur la Stradella pour s'y joindre à +l'avant-garde; toute l'armée se réunissait sur ce point important. + +Cependant, au milieu de si grands succès, et l'esprit livré aux plus +belles espérances, on apprit une fâcheuse nouvelle: Gênes avait +capitulé le 4, et les troupes autrichiennes, du blocus, revenaient à +marche forcée se joindre à l'armée de Mélas sur Alexandrie. Des +refugiés milanais, qui avaient été renfermés dans Gênes, donnèrent des +détails sur les opérations de ce siège. Masséna, après la +capitulation, avait commis la faute impardonnable de s'embarquer de sa +personne sur un corsaire pour se rendre à Antibes. Une partie de son +armée avait été également embarquée pour la même destination; +seulement un corps de 8,500 hommes se dirigeait par terre.--Les +troupes avaient conservé leurs armes, munitions, etc. La capitulation +ne pouvait pas être plus honorable; mais cette funeste disposition du +général Masséna, d'autant moins excusable, qu'il connaissait l'arrivée +de l'armée du premier consul sur le Pô, annula tout ce que les +conditions de la capitulation avaient d'avantageux. Si, d'après la +capitulation, Masséna était sorti à la tête de toutes ses troupes (et +il avait encore 12,000 hommes disponibles, armés, et son artillerie), +et qu'arrivé à Voltri, il eût repris ses opérations, il aurait contenu +un pareil nombre de troupes autrichiennes; il eût été promptement +joint par les troupes du général Suchet, qui étaient en marche sur +Port-Maurice, et aurait alors manoeuvré contre l'ennemi avec une +vingtaine de mille hommes. Mais ces troupes sortirent sans leur +général; elles se dirigèrent par la rivière de Gênes: leur mouvement +ne fut arrêté que lorsqu'elles furent rencontrées par le général +Suchet. Trois ou quatre jours avaient été ainsi perdus; ces troupes +furent inutiles. La victoire de Marengo avait remédié à tout. + + +§ VI. + +Le premier consul vit alors qu'il ne pouvait compter que sur ses +propres forces, et qu'il allait avoir affaire à toute l'armée. Le 8, +au soir, les coureurs ennemis vinrent observer les Français, qui +avaient passé le Pô, et étaient bivouaqués sur la rive droite; ils les +crurent peu nombreux, et une avant-garde de quatre à cinq mille +Autrichiens vint les attaquer; mais toute l'avant-garde et une partie +de l'armée française avaient déja passé. Le général Lannes mena +battant cette avant-garde ennemie; et, à la nuit, il prit position +devant l'armée autrichienne, qui occupait Montebello et Casteggio. + +Cette armée était commandée par le général Ott, le même qui avait +commandé le blocus de Gênes. Ce corps était venu en trois marches. +L'observation des feux des bivouacs, le rapport des prisonniers et des +déserteurs, faisaient monter cette partie de l'armée autrichienne à +trente bataillons, formant 18,000 hommes. Les grenadiers d'Ott, +l'élite de l'armée autrichienne, en faisaient partie. + +Le général Lannes était en position, et, attendant à chaque instant +des renforts, il n'avait pas intérêt d'attaquer; mais le général +autrichien, à la pointe du jour, engagea la bataille. Le général +Lannes n'avait avec lui que 8,000 hommes; mais la division Victor, qui +avait passé le fleuve, n'était qu'à trois lieues. La bataille fut +sanglante: Lannes s'y couvrit de gloire; ses troupes firent des +prodiges d'intrépidité. Sur le midi, l'arrivée de la division Victor +décida entièrement la victoire. Les Autrichiens se battirent en +désespérés: ils étaient encore fiers des succès qu'ils avaient +obtenus, la campagne précédente; ils sentaient que leur position les +mettait dans la nécessité d'être vainqueurs. + +Le premier consul, à la première nouvelle de l'attaque de l'ennemi +contre l'avant-garde française, était accouru sur le champ de +bataille; mais, à son arrivée, la victoire était déja décidée: les +ennemis avaient perdu 3,000 hommes tués, et six mille prisonniers. Le +champ de bataille était tout jonché de morts. Le général Lannes était +couvert de sang: les troupes, qui avaient le sentiment de s'être bien +comportées, étaient exténuées de fatigue, mais ivres de joie. + +Les 10, 11 et 12, le premier consul resta à la position de la +Stradella, employant ce temps à réunir son armée, à assurer sa +retraite par l'établissement de deux ponts sur le Pô, avec des têtes +de pont. Plus rien ne le pressait; Gênes était tombée. + +Il envoya par des affidés, à travers les montagnes, l'ordre au général +Suchet de marcher sur la Scrivia par le débouché du col de Cadibone. + +L'ennemi avait une cavalerie formidable et une artillerie +très-nombreuse. Ni l'une ni l'autre de ces armes n'avaient +souffert, tandis que notre cavalerie et notre artillerie étaient +très-inférieures en nombre: il était donc hasardeux de s'engager dans +la plaine de Marengo. Si l'ennemi voulait rouvrir ses communications, +et regagner Mantoue, c'était par la Stradella qu'il fallait qu'il +passât, et qu'il marchât sur le ventre de l'armée française. Cette +position de la Stradella semblait avoir été faite exprès pour l'armée +française: la cavalerie ennemie ne pouvait rien contre elle, et la +très-grande supériorité de son artillerie était moindre là que partout +ailleurs. La droite de l'armée du premier consul s'appuyait au Pô et +aux plaines marécageuses et impraticables qui l'avoisinaient: le +centre, placé sur la chaussée, était appuyé de gros villages, ayant de +grandes maisons en maçonnerie solide; et la gauche, sur de belles +hauteurs. + + +§ VII. + +Dans la journée du 11, Desaix, qui revenait d'Égypte, et qui avait +fait la quarantaine à Toulon, arriva au quartier-général de Montebello +avec ses aides-de-camp, Rapp et Savary. La nuit entière se passa en +longues conférences entre le premier consul et Desaix sur tout ce qui +s'était passé en Égypte depuis que le premier consul en était parti; +sur les détails de la campagne de la Haute-Égypte; sur les +négociations d'El-Arisch, et la composition de la grande-armée turque +du grand-visir; enfin sur la bataille d'Héliopolis, et la situation +actuelle de l'armée française. «Comment, dit le premier consul, +avez-vous pu, vous, Desaix, attacher votre nom à la capitulation +d'El-Arisch?--Je l'ai fait, répondit Desaix; je le ferais encore, +parce que le général en chef ne voulait plus rester en Égypte; et que, +dans une armée éloignée et hors de l'influence du gouvernement, les +dispositions du général en chef, équivalent à celles des cinq sixièmes +de l'armée. J'ai toujours eu le plus grand mépris pour l'armée du +grand-visir, que j'ai observée de près. J'ai écrit à Kléber que je me +faisais fort de la repousser avec ma seule division. Si vous m'aviez +laissé le commandement de l'armée d'Égypte, et que vous eussiez emmené +Kléber, je vous aurais conservé cette belle province, et vous +n'eussiez jamais entendu parler de capitulation: mais enfin les choses +ont bien tourné; et Kléber, à Héliopolis, a réparé les fautes qu'il +avait faites depuis six mois.» + +Desaix brûlait de se signaler. Son coeur était ulcéré des mauvais +traitements que lui avait fait éprouver, à Livourne, l'amiral Keith; +il avait soif de se venger. Le premier consul lui donna sur-le-champ +le commandement de la division Boudet. + + +§ VIII. + +Mélas avait son quartier-général à Alexandrie: toute son armée y était +réunie depuis deux jours; sa position était critique, parce qu'il +avait perdu sa ligne d'opération. Plus il tardait à prendre un parti, +plus sa position s'empirait, parce que d'un côté le corps de Suchet +arrivait sur les derrières, et que d'un autre côté l'armée du premier +consul se fortifiait et se retranchait, chaque jour davantage, à sa +position de la Stradella. + +Cependant le général Mélas ne faisait aucun mouvement; dans la +situation où il se trouvait il avait trois partis à prendre: le +premier était de passer sur le ventre de l'armée du premier consul, +l'armée autrichienne lui était très-supérieure en nombre, de gagner +Plaisance, et de reprendre sa ligne d'opération sur Mantoue. + +Le deuxième parti était de passer le Pô à Turin, ou entre cette ville +et l'embouchure de la Sézia, de se porter ensuite à grandes marches +sur le Tésin, de le passer; et, arrivant à Milan avant l'armée du +premier consul, de lui couper sa ligne et le jeter derrière l'Adda. + +Le troisième parti était de se jeter d'Alexandrie sur Novi, de +s'appuyer à Gênes et à l'escadre anglaise de l'amiral Keith, de ne +point prendre l'offensive jusqu'à l'arrivée de l'armée anglaise déja +réunie à Mahon. L'armée autrichienne était sûre de ne point manquer de +vivres ni de munitions, et même de recevoir des renforts, puisque par +sa droite elle eût communiqué avec Florence et Bologne; qu'en Toscane, +il y avait une division napolitaine, et qu'en outre les communications +par mer étaient en son pouvoir. De cette position le général Mélas +pouvait, quand il le voulait, regagner Mantoue, en faisant +transporter, par mer, en Toscane, une grande partie de sa grosse +artillerie. + +Le général Lapoype, qui était le long du Pô, avait l'ordre de se plier +sur le Tésin dans le cas où l'ennemi se porterait sur la rive gauche; +il y aurait été joint par cinq ou six mille hommes, que pouvait réunir +le général Moncey qui commandait à Milan. Ces dix mille hommes étaient +plus que suffisants pour retarder le passage, et donner le temps au +premier consul de revenir par les deux ponts, derrière le Tésin. + +Le 12, dans l'après midi, le premier consul, surpris de l'inaction du +général Mélas, conçut des inquiétudes, et craignit que l'armée +autrichienne ne se fût portée sur Gênes ou sur le Tésin, ou bien +qu'elle n'eût marché contre Suchet, pour l'écraser et revenir ensuite +contre le premier consul; ce dernier résolut de quitter la Stradella, +et de se porter sur la Scrivia en forme d'une grande reconnaissance, +afin de pouvoir agir selon le parti que prendrait l'ennemi. Le soir, +l'armée française[11] prit position sur la Scrivia, Tortone était +cernée, le quartier-général fut placé à Voghera: dans ce mouvement, on +n'obtint aucune nouvelle de l'ennemi; on n'aperçut que quelques +coureurs de cavalerie, qui n'indiquaient pas la présence d'une armée +dans les plaines de Marengo.--Le premier consul ne douta plus que +l'armée autrichienne ne lui eût échappé. + + [11] Armée française, les 12 et 13 juin. + + Divisions Vatrin et Mainoni. Lannes; aile droite à Castelnovo di + Scrivia. + + Divisions Boudet et Monnier. Desaix; centre. Ponte Curone. + + Division Lapoype; ordre de rejoindre Desaix. + + La cavalerie sous Murat, entre Ponte-Curone et Tortone, ayant une + avant-garde au delà de Tortone, sous Kellermann. + + Divisions Gardanne et Chambarlhac. Victor; aile gauche en avant de + Tortone, et soutenant l'avant-garde Kellermann. + +Le 13, à la pointe du jour, il passa la Scrivia, et se porta à +Saint-Juliano, au milieu de l'immense plaine de Marengo. La cavalerie +légère ne reconnut pas d'ennemi; il n'y eut plus aucun doute qu'il ne +fût en pleine manoeuvre, puisque, s'il eût voulu attendre l'armée +française, il n'eût pas négligé le beau champ de bataille que lui +offrait la plaine de Marengo, si avantageuse au développement de son +immense cavalerie: il parut probable que l'ennemi marchait sur Gênes. + +Le premier consul, dans cette pensée, dirigea en toute hâte le corps +de Desaix en forme d'avant-garde sur son extrême gauche, avec ordre +d'observer la chaussée qui de Novi conduit à Alexandrie: il ordonna à +la division Victor de se porter sur le village de Marengo, et +d'envoyer des coureurs sur la Bormida, pour s'assurer si l'ennemi n'y +avait point de pont. Victor arriva à Marengo: il y trouva une +arrière-garde de trois à quatre mille Autrichiens; il l'attaqua, la +mit en déroute, et s'empara du village. Ses coureurs arrivèrent sur la +Bormida à la nuit tombante; ils mandèrent que l'ennemi n'y avait point +de pont, et qu'il n'y avait qu'une simple garnison dans Alexandrie; +ils ne donnèrent point de nouvelles de l'armée de Mélas. + +Le corps de Lannes bivouaqua diagonalement en arrière de Marengo, sur +la droite. + +Le premier consul était fort inquiet; à la nuit, il résolut de se +rendre à son quartier-général de la veille, afin d'aller à la +rencontre des nouvelles du général Moncey, du général Lapoype et des +agents qui avaient été envoyés du côté de Gênes, et qui avaient +rendez-vous à ce quartier-général, mais la Scrivia était débordée. Ce +torrent en peu d'heures grossit considérablement, et peu d'heures lui +suffisent aussi pour le remettre en son premier état. Cela décida le +premier consul à arrêter son quartier-général à Torre di Garafolo +entre Tortone et Alexandrie. La nuit se passa dans cette situation. + +Cependant la plus horrible confusion régnait dans Alexandrie, depuis +le combat de Montebello. Les plus sinistres pressentiments agitaient +le conseil autrichien; il voyait l'armée autrichienne, coupée de sa +ligne d'opération, de ses dépôts, et placée entre l'armée du premier +consul et celle du général Suchet, dont les avant-postes avaient passé +les montagnes, et commençaient à se faire sentir sur les derrières du +flanc droit des Autrichiens. La plus grande irrésolution agitait les +esprits. + +Après bien des hésitations, le 11, Mélas se décida à faire un gros +détachement sur Suchet, le reste de l'armée autrichienne restant +couvert par la Bormida et la citadelle d'Alexandrie; mais, dans la +nuit du 11 au 12, Mélas apprit le mouvement du premier consul sur la +Scrivia. Il rappela, le 12, son détachement, et passa, tout le 13 et +la nuit du 13 au 14, en délibérations: enfin, après de vives et +orageuses discussions, le conseil de Mélas décida que l'existence de +l'armée de réserve lui avait été inconnue; que les ordres et les +instructions du conseil aulique n'avaient mentionné que l'armée de +Masséna; que la fâcheuse position où l'on se trouvait devait donc être +attribuée au ministère, et non au général; que dans cette circonstance +imprévue, de braves soldats devaient faire leur devoir; qu'il fallait +donc passer sur le ventre de l'armée du premier consul, et rouvrir +ainsi les communications avec Vienne; que si l'on réussissait, tout +était gagné, puisque l'on était maître de la place de Gênes, et qu'en +retournant très-vite sur Nice, on exécuterait le plan d'opérations +arrêté à Vienne; et qu'enfin, si l'on échouait et que l'on perdît la +bataille, la position serait affreuse sans doute, mais que la +responsabilité en tomberait tout entière sur le ministère. + +Ce raisonnement fixa toutes les opinions; il n'y eut plus qu'un cri: +Aux armes! aux armes! et chacun alla faire ses dispositions pour la +bataille du lendemain. + +Toutes les chances, pour le succès de la bataille, étaient en faveur +de l'armée autrichienne; cette armée était très-nombreuse; sa +cavalerie était au moins triple de celle de l'armée française. On ne +savait pas positivement quelle était la force de celle-ci; mais +l'armée autrichienne, malgré la perte éprouvée à la bataille de +Montebello, malgré celles essuyées du côté de Gênes et du côté de Nice +depuis la retraite, l'armée autrichienne devait être encore bien +supérieure à l'armée de réserve. (_Voyez_ le tableau ci-contre.) + +Le 14, à l'aube du jour, les Autrichiens défilèrent sur les trois +ponts de la Bormida, et attaquèrent avec fureur le village de Marengo. +La résistance fut opiniâtre et longue. + +Le premier consul, instruit par la vivacité de la canonnade, que +l'armée autrichienne attaquait, expédia sur-le-champ l'ordre au +général Desaix de revenir avec son corps sur San-Juliano. Il était à +une demi-marche de distance, sur la gauche. + +Le premier consul arriva sur le champ de bataille à dix heures du +matin, entre San-Juliano et Marengo. L'ennemi avait enfin emporté +Marengo, et la division Victor, après la plus vive résistance, ayant +été forcée, s'était mise dans une complète déroute. La plaine sur la +gauche était couverte de nos fuyards, qui répandaient partout +l'alarme, et même plusieurs faisaient entendre ce cri funeste: Tout +est perdu! + +Le corps du général Lannes, un peu en arrière de la droite de Marengo, +était aux mains avec l'ennemi, qui, après la prise de ce village, se +déployant sur sa gauche, se mettait en bataille devant notre droite +qu'elle débordait déja. Le premier consul envoya aussitôt son +bataillon de la garde consulaire, composé de huit cents grenadiers, +l'élite de l'armée, se placer à cinq cents toises sur la droite de +Lannes, dans une bonne position, pour contenir l'ennemi. Le premier +consul se porta lui-même, avec la soixante-douzième demi-brigade au +secours du corps de Lannes, et dirigea la division de réserve Cara +Saint-Cyr sur l'extrême droite à Castel-Cériolo, pour prendre en flanc +toute la gauche de l'ennemi. + +Cependant, au milieu de cette immense plaine, l'armée reconnaît le +premier consul, entouré de son état-major et de deux cents grenadiers +à cheval, avec leurs bonnets à poil; ce seul aspect suffit pour rendre +aux troupes l'espoir de la victoire: la confiance renaît; les fuyards +se rallient sur San-Juliano, en arrière de la gauche du général +Lannes. Celui-ci, attaqué par une grande partie de l'armée ennemie, +opérait sa retraite au milieu de cette vaste plaine, avec un ordre et +un sang-froid admirables. Ce corps mit trois heures pour faire en +arrière trois-quarts de lieue, exposé en entier au feu de mitraille de +quatre-vingts bouches à feu, dans le temps que, par un mouvement +inverse, Cara Saint-Cyr marchait en avant sur l'extrême droite, et +tournait la gauche de l'ennemi. + +Sur les trois heures après midi, le corps de Desaix arriva: le premier +consul lui fit prendre position sur la chaussée, en avant de +San-Juliano. + +Mélas qui croyait la victoire décidée, accablé de fatigue, repassa les +ponts et rentra dans Alexandrie, laissant au général Zach, son chef +d'état-major, le soin de poursuivre l'armée française. Celui-ci +croyant que la retraite de cette armée s'opérait sur la chaussée de +Tortone, cherchait à arriver sur cette chaussée derrière San-Juliano; +mais, au commencement de l'action, le premier consul avait changé sa +ligne de retraite, et l'avait dirigée entre Sale et Tortone, de sorte +que la chaussée de Tortone n'était d'aucune importance pour l'armée +française. + +En opérant sa retraite, le corps de Lannes refusait constamment sa +gauche, se dirigeant ainsi sur le nouveau point de retraite; et Cara +Saint-Cyr, qui était à l'extrémité de la droite, se trouvait presque +sur la ligne de retraite dans le temps que le général Zach croyait ses +deux corps coupés. + +Cependant la division Victor s'était ralliée et brûlait d'impatience +d'en venir de nouveau aux mains. Toute la cavalerie de l'armée était +massée en avant de San-Juliano, sur la droite de Desaix, et en arrière +de la gauche du général Lannes. Les boulets et les obus tombaient sur +San-Juliano; une colonne de six mille grenadiers de Zach en avait déja +gagné la gauche. Le premier consul envoya l'ordre au général Desaix de +se précipiter, avec sa division toute fraîche, sur cette colonne +ennemie. Desaix fit aussitôt ses dispositions pour exécuter cet ordre; +mais, comme il marchait à la tête de deux cents éclaireurs de la +neuvième légère, il fut frappé d'une balle au coeur, et tomba roide +mort au moment où il venait d'ordonner la charge: ce coup enleva à +l'empereur l'homme qu'il jugeait le plus digne de devenir son +lieutenant. + +Ce malheur ne dérangea en rien le mouvement, et le général Boudet fit +passer facilement dans l'ame de ses soldats ce vif desir dont il était +lui-même pénétré, de venger à l'instant un chef tant aimé. La +neuvième légère, qui, là, mérita le titre d'incomparable, se couvrit +de gloire. En même temps le général Kellermann, avec 800 hommes, +grosse cavalerie, faisait une charge intrépide sur le milieu du flanc +gauche de la colonne: en moins d'une demi-heure, ces six mille +grenadiers furent enfoncés, culbutés, dispersés; ils disparurent. + +Le général Zach et tout son état-major furent faits prisonniers. + +Le général Lannes marcha sur-le-champ en avant au pas de charge. Cara +Saint-Cyr, qui à notre droite se trouvait en potence sur le flanc +gauche de l'ennemi, était beaucoup plus près des ponts sur la Bormida +que l'ennemi lui-même. Dans un moment, l'armée autrichienne fut dans +la plus épouvantable confusion. Huit à dix mille hommes de cavalerie, +qui couvraient la plaine, craignant que l'infanterie de Saint-Cyr +n'arrivât au pont avant eux, se mirent en retraite au galop, en +culbutant tout ce qui se trouvait sur leur passage. La division Victor +se porta en toute hâte pour reprendre son champ de bataille au village +de Marengo. L'armée ennemie était dans la plus horrible déroute; +chacun ne pensait plus qu'à fuir. L'encombrement devint extrême sur +les ponts de la Bormida, où la masse des fuyards était obligée de se +resserrer; et à la nuit tout ce qui était resté sur la rive gauche +tomba au pouvoir de la république. + + +§ IX. + +Il serait difficile de se peindre la confusion et le désespoir de +l'armée autrichienne. D'un côté, l'armée française était sur les bords +de la Bormida, et il était à croire qu'à la pointe du jour elle la +passerait; d'un autre côté, le général Suchet, avec son armée, était +sur ses derrières, dans la direction de sa droite. + +Où opérer sa retraite? En arrière, elle se trouverait acculée aux +Alpes et aux frontières de France; sur la droite, vers Gênes, elle eût +pu faire ce mouvement avant la bataille: mais elle ne pouvait plus +espérer pouvoir le faire après sa défaite, et pressée par l'armée +victorieuse. Dans cette position désespérée, le général Mélas résolut +de donner toute la nuit pour rallier et faire reposer ses troupes, de +profiter pour cela du rideau de la Bormida et de la protection de la +citadelle d'Alexandrie, et ensuite, s'il le fallait, de repasser le +Tanaro, et de se maintenir ainsi dans cette position; que cependant on +chercherait, en ouvrant des négociations, à sauver l'armée par une +capitulation. + +Le 15, à la pointe du jour, un parlementaire autrichien vint proposer +une suspension d'armes; ce qui donna lieu le même jour à la convention +suivante, par laquelle la place de Gênes, toutes celles du Piémont, de +la Lombardie, des légations, furent remises à l'armée française; et +l'armée autrichienne obtint ainsi la permission de retourner derrière +Mantoue, sans être prisonnière de guerre. Par là toute l'Italie fut +conquise. + + * * * * * + +CONVENTION + +_Entre les généraux en chef des armées française et impériale._ + +Art. 1er. Il y aura armistice et suspension d'hostilités entre l'armée +de sa majesté impériale et celle de la république française en Italie, +jusqu'à la réponse de la cour de Vienne. + +2. L'armée de sa majesté impériale occupera tous les pays compris +entre le Mincio, la Fossa-Maestra et le Pô; c'est-à-dire, Peschiera, +Mantoue, Borgo-Forte, et depuis là, la rive gauche du Pô; et, à la +rive droite, la ville et citadelle de Ferrare. + +3. L'armée de sa majesté impériale occupera également la Toscane et +Ancône. + +4. L'armée française occupera le pays compris entre la Chiesa, +l'Oglio et le Pô. + +5. Le pays, entre la Chiesa et le Mincio, ne sera occupé par aucune +des deux armées. L'armée de sa majesté impériale pourra tirer des +vivres des pays qui faisaient partie du duché de Mantoue. L'armée +française tirera des vivres des pays qui faisaient partie de la +province de Brescia. + +6. Les châteaux de Tortone, d'Alexandrie, de Milan, de Turin, de +Pizzighettone, d'Arona, de Plaisance, seront remis à l'armée +française, du 27 prairial au 1er messidor (ou du 16 juin au 20 du même +mois). + +7. La place de Coni, les châteaux de Ceva, Savone, la ville de Gênes, +seront remis à l'armée française, du 16 au 24 juin (ou du 27 prairial +au 5 messidor). + +8. Le fort Urbin sera remis le 26 juin (7 messidor). + +9. L'artillerie des places sera classée de la manière suivante: 1º +toute l'artillerie des calibres et fonderies autrichiennes +appartiendra à l'armée autrichienne; 2º celle des calibres et +fonderies italiennes, piémontaises et françaises, à l'armée française; +3º les approvisionnements de bouche seront partagés; moitié sera à la +disposition du commissaire ordonnateur de l'armée française, et moitié +à celle du commissaire ordonnateur de l'armée autrichienne. + +10. Les garnisons sortiront avec les honneurs militaires, et se +rendront, avec armes et bagages, par le plus court chemin, à Mantoue. + +11. L'armée autrichienne se rendra à Mantoue par Plaisance en trois +colonnes: la première, du 27 prairial au 1er messidor (du 16 au 20 +juin); la seconde, du 1er messidor au 5 messidor (ou du 20 au 24 +juin); la troisième, du 5 au 7 messidor (ou du 24 au 26 juin). + +12. Messieurs _le général St.-Julien_, _de Schvertinck_, de +l'artillerie; _de Brun_, du génie; _Telsiegé_, commissaire des vivres; +et les citoyens _Dejean_, conseiller d'état, et _Daru_, inspecteur des +revues; l'adjudant-général _Léopold Stabedrath_, et le chef de brigade +d'artillerie _Mossel_, sont nommés commissaires, à l'effet de pourvoir +à l'exécution des articles de la présente convention, soit à la +formation des inventaires, aux subsistances et aux transports, soit +pour tout autre objet. + +13. Aucun individu ne pourra être maltraité pour raison de services +rendus à l'armée autrichienne, ou pour opinions politiques. Le général +en chef de l'armée autrichienne fera relâcher les individus qui +auraient été arrêtés dans la république cisalpine, pour opinions +politiques, et qui se trouveraient dans les forteresses sous son +commandement. + +14. Quelle que soit la réponse de Vienne, aucune des deux armées ne +pourra attaquer l'autre qu'en se prévenant dix jours d'avance. + +15. Pendant la suspension d'armes, aucune armée ne fera des +détachements pour l'Allemagne. + +Alexandrie, le 26 prairial an VIII de la république française (15 juin +1800). + + _signé_, ALEXANDRE BERTHIER; + + MÉLAS, général de cavalerie. + + * * * * * + +Le général Mélas agit conformément aux intérêts de son souverain, en +sauvant le fond de l'armée autrichienne; et rendant des places, qui, +mal approvisionnées, mal pourvues de garnisons, ne pouvaient pas faire +de longues résistances, et être d'ailleurs d'aucune utilité, l'armée +étant détruite. + +De l'autre part, le premier consul considérait qu'une armée de vingt +mille Anglais allait arriver à Gênes; ce qui, avec les dix mille +Autrichiens qui étaient restés dans cette place, formait une armée; +que, sans aucune place forte en Italie, la position des Français était +chanceuse; qu'ils avaient beaucoup souffert aux batailles de +Montebello et de Marengo; que l'armée française de Gênes et celle de +Suchet avaient également fait de grandes pertes, tant avant le siége, +que pendant sa durée, tant pendant les mouvements sur Nice, qu'à la +poursuite des Autrichiens; que le général Mélas, en passant le Tanaro +était pour plusieurs jours à l'abri de toute attaque; qu'il pouvait +donc parfaitement se rallier, se remettre, et qu'une fois l'armée +autrichienne réorganisée, il suffirait qu'il surprît une marche +d'avance, pour se dégager, soit en se jetant sur Gênes, soit en +gagnant par une marche de nuit la Stradella; que sa grande supériorité +en cavalerie lui donnait beaucoup d'avantages pour cacher ses +mouvements; et que, enfin, si l'armée autrichienne, perdant même son +artillerie et ses bagages, parvenait à se dégager, il faudrait bien du +temps et bien des peines pour reprendre tant de places fortes. + + +§ X. + +Le général Suchet, avec son corps, se dirigea sur Gênes, et entra le +24 juin dans cette ville, que lui remit le prince Hohenzollern, au +grand déplaisir des Anglais, dont l'avant-garde venant de Mahon, était +arrivée à la vue du port, pour prendre possession de cette place. Les +places de Tortone, Alexandrie, Coni, Fenestrelles, Milan, +Pizzighitone, Peschiera, Urbin et Ferrare furent successivement +remises à l'armée française, avec toute leur artillerie. L'armée de +Mélas traversa la Stradella et Plaisance, par divisions, et reprit sa +position derrière Mantoue. + +La joie des Piémontais, des Génois, des Italiens, ne peut s'exprimer; +ils se voyaient rendus à la liberté, sans passer par les horreurs +d'une longue guerre, que déja ils voyaient reportée sur leurs +frontières, et sans éprouver les inconvénients de siège de places +fortes, toujours si désastreux pour les villes et les campagnes +environnantes. + +En France, cette nouvelle parut d'abord incroyable. Le premier +courrier, arrivé à Paris, fut un courrier du commerce: il portait la +nouvelle que l'armée française avait été battue; il était parti le 14 +juin entre dix heures et midi, au moment où le premier consul arrivait +sur le champ de bataille. La joie n'en fut que plus grande, quand on +apprit la victoire remportée par le premier consul, et tout ce que ses +suites avaient d'avantageux pour la république. Les soldats de l'armée +du Rhin furent honteux du peu qu'ils avaient fait; et une noble +émulation les poussa à ne conclure d'armistice, que lorsqu'ils +seraient maîtres de toute la Bavière. + +Les troupes anglaises entassées sur le rocher de Mahon, furent en +proie à de nombreuses maladies, et perdirent beaucoup de soldats. + +Peu de jours après cette célèbre journée du 14 juin, tous les +patriotes italiens sortirent des cachots de l'Autriche, et entrèrent +en triomphe dans la capitale de leur patrie, au milieu des +acclamations de tous leurs compatriotes, et des _Viva el liberatore +dell' Italia!_ + + +§ XI. + +Le premier consul partit le 17 juin, de Marengo, et se rendit à Milan, +où il arriva de nuit: il trouva la ville illuminée, et dans la plus +vive allégresse; il déclara le rétablissement de la république +cisalpine; mais la constitution qui l'avait gérée, étant susceptible +de modification, il établit un gouvernement provisoire, qui laissait +plus de facilités pour terminer, à la paix, l'organisation complète et +définitive de cette république. Il chargea l'ordonnateur Petiet, qui +avait été ministre de la guerre, en France, de remplir les fonctions +de ministre de France, près la république cisalpine, d'en diriger +l'administration, et de pourvoir aux besoins de l'armée française, en +surveillant et en s'opposant à tous les abus. + +La république ligurienne fut aussi réorganisée, et réacquit son +indépendance. Les Autrichiens, lorsqu'ils étaient maîtres du Piémont, +n'y avaient pas rétabli le roi de Sardaigne, et avaient administré ce +pays à leur profit. Ils avaient en cela différé de sentiment avec les +Russes, qui auraient voulu le rétablissement du roi dans le Piémont: +ce prince qui avait débarqué de la Sardaigne, était en Toscane, et +n'avait pas eu la permission de se rendre à Turin. + +Le premier consul établit un gouvernement provisoire en Piémont, et +nomma le général Jourdan, ministre de la république française près de +ce gouvernement. Il était chargé de le diriger, et de concilier les +intérêts des peuples du Piémont avec ceux de la république française. +Ce général, dont la conduite avait été douteuse, lors du 18 brumaire, +fut reconnaissant de voir que le premier consul, non-seulement avait +oublié entièrement les évènements passés, mais encore qu'il lui +donnait une si haute marque de confiance. Il consacra tout son zèle au +bien public. + +Quoique le général Masséna eût commis une faute, en s'embarquant de +Gênes, au lieu de conduire son armée par terre, il avait toutefois +montré beaucoup de caractère et d'énergie: les services qu'il avait +rendus dans les premières campagnes, et dernièrement à Zurich, +parlaient aussi en sa faveur. Le premier consul le nomma au +commandement en chef de l'armée d'Italie. + +Les affaires de la république française nécessitaient la présence du +premier consul, à Paris. Il partit le 5 messidor (24 juin), passa à +Turin, et ne s'y arrêta que deux heures, pour en visiter la citadelle; +il traversa le Mont-Cenis, et arriva à Lyon, où il s'arrêta pour +donner une consolation à cette ville, et poser la première pierre de +la reconstruction de la place Bellecourt; cette cérémonie fut belle +par le concours et l'enthousiasme d'un peuple immense. Il arriva à +Paris, le 13 messidor (2 juillet) au milieu de la nuit, et sans être +attendu; mais aussitôt que, le lendemain, la nouvelle en fut répandue +dans les divers quartiers de cette vaste capitale, toute la ville et +les faubourgs accoururent dans les cours et les jardins du palais des +Tuileries: les ouvriers quittaient leurs ateliers, simultanément; +toute la population se pressait sous les fenêtres, dans l'espoir de +voir celui à qui la France devait tant. Dans le jardin, les cours et +sur les quais, partout les acclamations de la joie se faisaient +entendre. Le soir, riche ou pauvre, chacun à l'envi illumina sa +maison. + +Ce fut un bien beau jour. + + + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + +_Lettre de Barras et Fréron, représentants du peuple, près l'armée + sous Toulon_, + +_A leurs collègues composant le comité de salut public._ + + Marseille, 11 frimaire, l'an II de la république française, une + et indivisible. (1793.) + + +Citoyens nos collègues, dans ce moment, nous renonçons à tout autre +objet, pour vous entretenir exclusivement de notre position dans les +départements du Var et des Bouches-du-Rhône; vous qui êtes au timon de +la république, vous avez reconnu que l'arme la plus meurtrière des +despotes coalisés contre notre liberté, c'est l'espoir de nous +affamer. Malheureusement nos greniers, dans l'intérieur, ne nous +laissent pas sans inquiétudes; nos efforts, depuis long-temps, se sont +réunis ainsi que ceux de tous les députés dans les départements, au +zèle des bons citoyens, pour trouver des mesures qui nous procurassent +du blé. Depuis l'entrée des troupes de la république dans le pays +rebelle, nous vivons au jour le jour, et c'est avec une peine +excessive que nous faisons vivre et notre armée en Italie, et celle +sous Toulon. Ces deux départements étaient déja affamés par la longue +présence des escadres combinées, avant même que la ville sacrilège +tombât en leur pouvoir; nous nous flattions de parvenir à tirer +considérablement des grains de l'Italie et du Levant; il faut y +renoncer depuis que Naples et la Toscane sont entrés dans la ligue. +Tunis, selon toutes les apparences, vient d'être gagnée par les forces +et l'or des Anglais; tout annonce que le Dey devient notre ennemi; le +convoi immense qui s'y trouvait est perdu pour la république, trois +frégates seulement ont échappé et ont pu se refugier en Corse; mais y +seront-elles long-temps en sûreté, et de quels secours pour nous? + +D'un autre côté, les esclaves s'accumulent à Toulon; d'après le +rapport de tous nos espions, il y sont en force de trente-cinq mille +hommes, et en attendent encore trente mille; les Portugais y +paraissent fournir. Il est certain que s'ils se déployaient, ils +forceraient nos lignes; mais ils craignent l'armée de Nice, qui +pourrait les mettre entre deux feux, et il y a un plan de la couper. +La valeur de nos troupes et la surveillance de nos généraux déjoueront +sans doute ces combinaisons; mais nos défenseurs courent risque d'être +affamés. Le mauvais temps dégrade les chemins, les greniers y sont +vides, tout y est transporté à dos de mulet; avec les pluies, ces +braves gens sont exposés. Robespierre jeune est ici, et nous confirme +ces tristes détails. Quinze jours de pluies pourraient nous jeter dans +le plus grand malheur. Dès le second, la rivière de la Durance +déborde et nous tue; elle nous retient des bestiaux depuis long-temps. + +Il faut observer en outre que le vent d'Est, qui nous prive de tout +secours par mer, soit d'Arles, soit de Cette, est presque continuel, +et ce même vent mène tout à nos ennemis. Enfin, ne recevraient-ils pas +d'autres forces, avec la position de Toulon, ils sont plus que +suffisants pour ne pas craindre nos attaques. Il faudrait mieux de la +moitié de monde que nous sommes; faire des tentatives avec ce nombre, +c'est sacrifier inutilement nos frères; attendre d'être renforcés, nos +ennemis peuvent l'être proportionnellement, et la famine est certaine. + +Qu'est-ce qui fait la force de la ci-devant Provence? c'est +exclusivement Toulon. Pourquoi ne leur abandonnerions-nous pas tout le +terrain stérile jusqu'à la Durance, après avoir enlevé les provisions +en tout genre? Les égoïstes de Marseille ont déja payé de leur bourse; +alors il se forme un boulevard immense sur les bords de cette rivière; +vous y accumulez deux cent mille hommes, et les y nourrissez avec +aisance; vous laissez aux infâmes Anglais le soin de nourrir toute la +Provence. La belle saison revient, le temps des moissons approche, les +végétaux rendent déja; comme un torrent les républicains repoussent la +horde esclave, et les rendent à la mer qui les vomit. Ce serait la +façon de penser des généraux; la crainte de manquer de vivres enlève +le courage aux soldats. Pesez ces réflexions en comité, et délibérez. +Nous ferons exécuter les ordres qui nous seront donnés; mais il n'y a +pas un instant à perdre. Salut et fraternité. + + Vos coopérateurs, BARRAS, FRÉRON. + + * * * * * + +_Séance du 7 nivose._ + +Carnot, au nom du comité de salut public, donne lecture des lettres +suivantes: + +_Fréron et Paul Barras, représentants du peuple près l'armée sous +Toulon_, + +_A leurs collègues composant le comité de salut public._ + + Au quartier-général de Toulon, ce 30 frimaire, l'an II + de la république, une et indivisible. + +Nous avons lu avec indignation, citoyens collègues, la lettre fausse +qui nous était attribuée, et dont le comité n'a pas été la dupe. Ce +trait est parti de Marseille, dans le même temps que cette ville a +tenté de produire un mouvement contre-révolutionnaire que nous avons +étouffé. + +Remarquez que c'est au moment que nous allions nous réunir à Ollioule, +avec nos collègues, pour frapper le grand coup, que l'on a voulu nous +perdre; que nos calomniateurs, que nos dénonciateurs continuaient à +nous noircir, à nous prêter des crimes. Nous avons contribué à +prendre Toulon, nous avons répondu. + + Signé, BARRAS et FRÉRON. + +_P. S._ Un patriote de Toulon, qui n'était sorti de prison que depuis +quinze jours, et qui, depuis cinq mois n'a pas lu les papiers publics, +nous a dit qu'on avait répandu le bruit ici pendant le siége, et que +l'on disait publiquement que les représentants du peuple avaient +décidé de faire rétrograder l'armée française jusqu'aux bords de la +Durance, et que c'était Robespierre aîné qui avait fait prédominer cet +avis au comité de salut public. Ce fut pour nous un trait de lumière; +il est évident que ce sont les émissaires de Pitt qui sont les auteurs +de cette calomnie et de la lettre où nos signatures ont été +contrefaites. + + * * * * * + +_Adresse de la Convention nationale_, + +_A l'armée de la république, sous les murs de Toulon._ + + 30 frimaire, l'an II de la république, une et + indivisible. + +Soldats républicains, vous avez trop long-temps différé la vengeance +nationale; trop long-temps vous avez ajourné votre gloire. Les infâmes +traîtres de Toulon sont debout; nos ennemis nous bravent; la tyrannie +nous menace, et vous demeurez les tranquilles témoins de ce spectacle +honteux: n'existeriez-vous donc plus, puisqu'ils vivent encore! + +A vos yeux flotte le drapeau du royalisme; il défie votre courage et +vous dérobe la vue de la Méditerranée. L'étendard tricolore a-t-il +donc perdu ses couleurs? ne rallie-t-il plus les défenseurs de la +patrie? + +Un vil troupeau d'esclaves, parqué dans des murs odieux, insulte à la +république, et ses nombreux bataillons cernent en vain les brigands de +Londres et de Madrid. + +Le Nord a triomphé; les rebelles sont vaincus dans la Sarthe. Le Midi +serait-il seul deshérité de la portion qu'il doit avoir dans la gloire +nationale? + +Habitants des contrées méridionales, vous, dans l'ame de qui un ciel +de feu a versé des passions généreuses et cet enthousiasme brûlant qui +fait les grands succès, non, vous n'avez pas été assez fortement +indignés des trahisons toulonnaises, de la corruption anglaise et de +la lâcheté espagnole. Les travaux du siége languissent. Faudra-t-il +donc appeler le Nord pour vous défendre? Faudra-t-il d'autres bras +pour remuer la terre qui doit former les retranchements protecteurs de +la vie du soldat, et garants de la victoire? Direz-vous que la +conquête de Toulon est votre gloire, si le Nord doit l'émouvoir pour +l'obtenir? Laisserez-vous moissonner par d'autres mains les lauriers +que la liberté a fait naître à côté de vous? + +Oseriez-vous rentrer dans vos foyers, si la victoire ne vous en ouvre +bientôt la route glorieuse? Souffrirez-vous qu'on dise en France, en +Europe, dans l'avenir: La république leur commanda de vaincre, ils +craignirent de mourir. + +Ombre malheureuse et respectable des représentants du peuple victimes +de la barbarie anglaise! apparais à nos troupes, et montre-leur le +chemin de la gloire. Que le bruit des chaînes des patriotes français +déportés à Gibraltar retentisse à vos oreilles; ils demandent +vengeance, ils doivent l'obtenir. + +Oui, braves républicains, la convention nationale la confie à votre +courage; vous rendrez à la France le domaine de la Méditerranée, aux +subsistances leur circulation, au commerce ses ports, à la marine ses +vaisseaux, et à la politique les routes de l'Italie et des +Dardanelles. + +Marchez, soldats de la patrie, que le crime de Toulon ne reste plus +impuni! La république vous commande la victoire. + +Soldats, vous êtes Français, vous êtes libres: voilà des Espagnols, +des Anglais, des esclaves; la liberté vous observe! + + * * * * * + +_Séance du 4 nivose an II._ + +_Les représentants du peuple auprès de l'armée dirigée contre Toulon_, + +_Au comité de salut public._ + + Au quartier-général d'Ollioule, le 28 frimaire, l'an II + de la république, une et indivisible. + +Nous vous avions annoncé, citoyens collègues, que le résultat de +l'affaire du 10, n'était que l'avant-coureur de plus grands succès. +L'évènement vient de justifier notre prédiction. + +En conformité de votre arrêté, toutes les mesures avaient été prises +pour que les brigands qui s'étaient lâchement emparés de l'infâme +Toulon, en fussent bientôt chassés avec ignominie. + +Nous n'avons pas perdu un seul instant, et avant même que toutes les +forces attendues fussent réunies, nous avons commencé notre attaque; +elle a été principalement dirigée sur la redoute anglaise, dominant +les forts de l'Aiguillette et de Balaguier, défendue par plus de trois +mille hommes, vingt pièces de canon et plusieurs mortiers. + +Les ennemis avaient épuisé les ressources de l'art pour la rendre +imprenable; et nous vous assurons qu'il est peu de forts qui +présentent une défense aussi inexpugnable que cette redoute, cependant +elle n'a pu tenir à l'ardeur et au courage des braves défenseurs de +la patrie. Les forces de cette division, sous les ordres du général +Laborde, et où le général Dugommier s'est honorablement distingué, ont +attaqué la redoute à cinq heures du matin, et à six heures le pavillon +de la république y flottait. Si ce premier succès coûte à la patrie +environ deux cents hommes tués et plus de cinq cents blessés, l'ennemi +y a perdu toute la garnison dont 500 hommes sont prisonniers, parmi +lesquels on compte huit officiers et un principal napolitain. + +La malveillance n'avait rien négligé pour faire manquer cette +importante expédition; mais, distribués dans les différentes colonnes, +nous avons rallié ceux qu'on avait effrayés un instant. A notre voix, +au nom de la liberté, au nom de la république, tous ont volé à la +victoire, et la redoute anglaise et les forts de l'Aiguillette et de +Balaguier ont été emportés de vive force. + +La prise de cette redoute, dans laquelle les ennemis mettaient tout +leur espoir, et qui était pour ainsi dire le boulevard de toutes les +puissances coalisées, les a déroutés; effrayés de ce succès, ils ont +abandonné, pendant la nuit, les forts de _Malbosquet_ et du _Tomet_; +ils ont fait sauter le dernier de désespoir; ils ont évacué aussi les +redoutes _rouge_ et _blanche_, la redoute et le fort _Pharon_; ils ont +pris des mesures pour mettre leur flotte à l'abri de nos canons et de +nos bombes, qui n'ont cessé de les accabler. + +La flotte est dans ce moment hors de la grande rade: les ennemis ont +embarqué beaucoup de Toulonnais et la plus grande partie de leurs +forces; ils ont pourtant laissé des troupes au fort _Lamalgue_, et +dans la ville, pour protéger leur retraite. Nous sommes maîtres de la +croix des signaux, du fort l'_Artigue_ et du cap _Brun_. Nous espérons +que dans la nuit nous serons maîtres du fort _Lamalgue_, et demain +nous serons dans Toulon, occupés à venger la république. + +Plus de quatre cents boeufs, des moutons, des cochons, seules troupes +que le pape ait envoyées avec quelques moines, des fourrages, des +provisions de toutes espèces, des tentes, tous les équipages que les +ennemis avaient dans leurs forts et redoutes, et plus de cent pièces +de gros calibre sont en notre pouvoir; nous vous donnerons, sous peu +de jours, l'état de ceux qui se sont le plus distingués, et à qui nous +aurons accordé des récompenses. Vous verrez par cet état que nous +avions tiré de la diversion de Nice toutes les forces qui se +trouvaient disponibles, et que nous n'avons rien négligé pour prendre +cette ville à jamais exécrable. Notre première lettre sera datée des +ruines de Toulon. Nous ne vous avons pas écrit plutôt, par la raison +qu'étant à cheval depuis plusieurs jours et plusieurs nuits, tous nos +moments ont été tellement employés, que nous n'avons pu disposer d'un +seul pour vous écrire. + + _Signés_, RICORD, FRÉRON et ROBESPIERRE jeune. + +_P. S._ Notre collègue Barras, qui se trouve à la division commandée +par le général Lapoype, nous a annoncé la prise de vive force de +toutes les hauteurs de la montagne du Pharon, et de l'évacuation de la +redoute du fort de ce nom, et de quatre-vingt prisonniers, y compris +un lieutenant anglais. Il vous fera part des succès que cette division +a obtenus, et qui sont le résultat de l'exécution du plan arrêté par +le comité de salut public. + +En un mot, l'attaque générale a été si bien combinée, que, dans +vingt-quatre heures, tous les postes ont été attaqués et occupés par +les deux divisions de l'armée de la république. + + Salut et fraternité. + + * * * * * + +_Lettre du général en chef Dugommier, au ministre de la guerre._ + + Du quartier-général d'Ollioule, le 10 frimaire, l'an II + de la république, une et indivisible. + + Citoyen ministre, + +Cette journée a été chaude, mais heureuse; depuis deux jours une +batterie essentielle faisait feu sur Malbosquet et inquiétait +beaucoup, vraisemblablement, ce poste et ses environs. Ce matin, à +cinq heures, l'ennemi a fait une sortie vigoureuse, qui l'a rendu +maître d'abord, de tous nos avant-postes de la gauche et de cette +batterie, à la première fusillade. Nous nous sommes transportés avec +célérité à l'aile gauche, je trouvai presque toutes ses forces en +déroute; le général Garnier se plaignant que ses troupes l'avaient +abandonné, je lui ordonnai de les rallier et de se porter à la reprise +de notre batterie; je me mis à la tête du troisième bataillon de +l'Isère, pour me porter de même par un autre chemin à la même +batterie. Nous avons eu le bonheur de réussir; bientôt ce poste est +repris; les ennemis vivement repoussés se replient de tous côtés, en +laissant sur le terrain un grand nombre de morts et de blessés; cette +sortie enlève à leur armée plus de douze cents hommes, tant tués que +blessés et faits prisonniers; parmi ces derniers, plusieurs officiers +d'un grade supérieur; et enfin, leur général en chef, M. Ohara, blessé +d'un coup de feu au bras droit; les deux généraux devaient être +touchés dans cette action, car j'ai reçu deux fortes contusions, dont +une au bras droit, et l'autre à l'épaule, mais sans danger. Après +avoir renvoyé vivement l'ennemi d'où il revenait, nos républicains, +par un élan généreux, mais désordonné, ont marché vers Malbosquet, +sous le feu vraiment formidable de ce fort; ils ont enlevé les tentes +d'un camp qu'ils avaient fait évacuer par leur intrépidité; cette +action, qui est un vrai triomphe pour les armes de la république, est +d'un excellent augure pour nos opérations ultérieures; car, que ne +devons-nous pas attendre d'une attaque concertée et bien mesurée, +lorsque nous faisons bien à l'improviste. + +Je ne saurais trop louer la bonne conduite de tous ceux de nos frères +d'armes qui ont voulu se battre; parmi ceux qui se sont le plus +distingués, et qui m'ont le plus aidé à rallier et pousser en avant, +ce sont les citoyens Buonaparte, commandant l'artillerie; Arena et +Gervoni, adjudants-généraux. + + DUGOMMIER, _général en chef_. + + * * * * * + +_Lettre adressée au ministre de la guerre par le général en chef de + l'armée d'Italie._ + + Du quartier-général d'Ollioule, le 29 frimaire an II + de la république, une et indivisible. + +Citoyen ministre, Toulon est rendu à la république, et le succès de +nos armes est complet. Le promontoire de l'Aiguillette devant décider +le sort de la ville infâme, comme je vous l'avais mandé, les positions +qu'il présente devant assurer la retraite des ennemis, ou le brûlement +de leurs vaisseaux par l'effet de nos bombes, le 26 frimaire, tous les +moyens furent réunis pour la conquête de cette position; le temps nous +contraria et nous persécuta jusqu'à près d'une heure du matin; mais +rien ne put éteindre l'ardeur des hommes libres combattant des tyrans. +Ainsi, malgré tous les obstacles du temps, nos frères s'élancèrent +dans le chemin de la gloire aussitôt l'ordre donné. + +Les représentants du peuple, Robespierre, Salicetti, Ricord et Fréron, +étaient avec nous; ils donnaient à nos frères l'exemple du dévouement +le plus signalé. Cet ensemble fraternel et héroïque était bien fait +pour mériter la victoire; aussi ne tarda-t-elle pas à se déclarer pour +nous, et nous livra bientôt, par un prodige à citer dans l'histoire, +la redoute anglaise défendue par une double enceinte, un camp +retranché de buissons composé des chevaux de frise, des abattis, des +ponts, treize pièces de canons de 36, 24, etc., cinq mortiers, et deux +mille hommes de troupes choisies; elle était soutenue en outre par les +feux croisés de trois autres redoutes qui renfermaient trois mille +hommes. + +L'impétuosité des républicains et l'enlèvement subit de cette terrible +redoute, qui paraissait à ses hauteurs un volcan inaccessible, +épouvantèrent tellement l'ennemi, qu'il nous abandonna bientôt le +reste du promontoire, et répandit dans Toulon une terreur panique qui +acquit son dernier degré, lorsqu'on apprit que les escadres venaient +d'évacuer les rades. + +Je fis continuer, dans la même journée, les attaques de Malbosquet et +autres postes; alors Toulon perdit tout espoir, et les redoutes +rouges, celles des Pommets, de Pharon, et plusieurs autres, furent +abandonnées dans la nuit suivante. + +Enfin, Toulon fut aussi évacué à son tour; mais l'ennemi, en se +retirant, eut l'adresse de couvrir sa fuite, et nous ne pûmes le +poursuivre. Il était garanti par les remparts de la ville, dont les +portes, fermées avec le plus grand soin, rendaient impossible le +moindre avis. + +Le feu qui parut à la tête du port fut le seul indice de son départ; +nous nous approchâmes aussitôt de Toulon, et ce ne fut qu'après +minuit, que nous fûmes assurés qu'il était abandonné par ses vils +habitants, et l'infâme coalition qui prétendait follement nous +soumettre à son révoltant régime. + +La précipitation avec laquelle l'évacuation générale a été faite, nous +a sauvé presque toutes nos propriétés et la plus grande partie des +vaisseaux. Toulon nous rend par la force tout ce que sa trahison nous +avait ravi. Je vous enverrai incessamment l'état que je fais dresser +de tous les objets qui méritent attention. + +Tandis que la division de l'ouest de notre armée préparait ce grand +évènement, celle de l'est, commandée par le général Lapoype, s'était +portée avec le citoyen Barras, représentant du peuple, sur la montagne +de Pharon, et avait enlevé la première redoute; toutes les autres, +ainsi que le fort Pharon, furent évacuées par l'ennemi comme celles de +l'ouest. Nous avons perdu soixante-quinze à quatre-vingt de nos +frères, et le nombre des blessés est d'environ deux cent cinquante. Il +n'est guère possible de connaître la perte de l'ennemi que par leurs +blessés arrivés dans notre ambulance; mais on peut assurer qu'en y +ajoutant les morts et les prisonniers, nous lui avons enlevé dans +cette journée plus de douze mille combattants. + +Ainsi se termine, citoyen ministre, la contre-révolution du Midi: +nous le devons aux braves républicains formant cette armée, qui toute +entière a bien mérité de la patrie, et dont quelques individus doivent +être distingués par la reconnaissance nationale. Je vous en envoie la +liste, et vous prie de bien accueillir mes demandes; elle vous fera +connaître tous ceux qui ont été les plus saillants dans l'action, et +j'attends avec confiance l'avancement que je sollicite pour eux. + + Salut et fraternité, DUGOMMIER. + + * * * * * + +_Lettre de Fouché à Collot-d'Herbois son collègue et son ami, membre + du comité de salut public._ + + Toulon, 28 frimaire l'an II de la république, une + et indivisible. + +Et nous aussi, mon ami, nous avons contribué à la prise de Toulon, en +portant l'épouvante parmi les lâches qui y sont entrés en offrant à +leurs regards des milliers de cadavres de leurs complices. + +La guerre est terminée, si nous savons mettre à profit cette mémorable +victoire. Soyons terribles, pour ne pas craindre de devenir faibles ou +cruels; anéantissons dans notre colère et d'un seul coup tous les +rebelles, tous les conspirateurs, tous les traîtres, pour nous +épargner la douleur, le long supplice de les punir en rois. Exerçons +la justice à l'exemple de la nature, vengeons-nous en peuple; frappons +comme la foudre, et que la cendre même de nos ennemis disparaisse du +sol de la liberté. + +Que de toutes parts les perfides et féroces Anglais soient assaillis; +que la république entière ne forme qu'un volcan qui lance sur eux la +lave dévorante; que l'île infâme qui produisit ces monstres, qui +n'appartiennent plus à l'humanité, soit à jamais ensevelie sous les +flots de la mer! + +Adieu, mon ami, les larmes de la joie coulent de mes yeux, elles +inondent mon ame. Le courrier part, je t'écrirai par le courrier +ordinaire. + + _Signé_, FOUCHÉ. + +_P. S._ Nous n'avons qu'une manière de célébrer la victoire; nous +envoyons ce soir deux cent treize rebelles sous le feu de la foudre. +Des courriers extraordinaires vont partir dans le moment pour donner +la nouvelle aux armées. + + * * * * * + +_Salicetti, Ricord, Fréron, Robespierre, Barras, représentants du + peuple près l'armée dirigée contre Toulon_, + +_A leurs collègues composant le comité de salut public_. + + Toulon, au quartier-général, le 30 frimaire l'an II + de la république, une et indivisible. + +L'armée de la république, chers collègues, est entrée dans Toulon, le +29 frimaire, à sept heures du matin, après cinq jours et cinq nuits de +combats et de fatigues; elle brûlait d'impatience de donner l'assaut; +quatre mille échelles étaient prêtes: mais la lâcheté des ennemis, qui +avaient évacué la place après avoir encloué tous les canons des +remparts, a rendu l'escalade inutile. + +Quand ils surent la prise de la redoute anglaise et de tout le +promontoire, et que, d'un autre côté, ils virent toutes les hauteurs +du Pharon occupées par la division du général Lapoype, l'épouvante les +saisit; ils étaient entrés ici en traîtres, ils s'y sont maintenus en +lâches, ils en sont sortis en scélérats. Ils ont fait sauter en l'air +le _Thémistocle_, qui servait de prison aux patriotes: heureusement +ces derniers, à l'exception de six, ont trouvé le moyen de se sauver +pendant l'incendie. Ils nous ont brûlé neuf vaisseaux, et en ont +emmené trois; quinze sont conservés à la république, parmi lesquels il +faut remarquer le superbe sans-culotte, de cent trente pièces de +canon; des canots s'en sont approchés jusque dans le port, tandis que +nous étions dans Toulon; deux pièces de campagne, placées sur le quai, +les ont écartés. Déja quatre frégates brûlaient, quand les galériens, +qui sont les plus honnêtes gens qu'il y ait à Toulon, ont coupé les +câbles et éteint le feu. La corderie et le magasin de bois ne sont pas +endommagés; des flammes menaçaient de dévorer le magasin général, nous +avons commandé cinq cents travailleurs qui ont coupé la communication. +Il nous reste encore des frégates, de manière que la république a +encore ici des forces navales respectables. Nous avons trouvé des +provisions de toute espèce; on travaille à en faire un état que nous +vous enverrons. + +La vengeance nationale se déploie, l'on fusille à force; déja tous les +officiers de la marine sont exterminés; la république sera vengée +d'une manière digne d'elle: les mânes des patriotes seront apaisés. + +Comme quelques soldats, dans l'ivresse de la victoire, se portèrent au +pillage, nous avons fait proclamer dans toute la ville que le butin de +tous les rebelles était la propriété de l'armée triomphante, mais +qu'il fallait déposer tous les meubles et effets dans un vaste local +que nous avons indiqué, pour être estimés et vendus sur-le-champ au +profit de nos braves défenseurs, et nous avons promis en sus un +million à l'armée. Cette proclamation a produit le plus heureux effet. +Beauvais a été délivré de son cachot; il est méconnaissable; nous +l'avons fait transférer dans une maison commode; il nous a embrassés +avec attendrissement; quand il a passé au travers des rangs, l'armée a +fait en l'air un feu général en signe d'allégresse. Le père de Pierre +Bagle est aussi délivré. Une de nos batteries a coulé bas une frégate +anglaise. + +A demain d'autres détails: vous concevez facilement nos occupations et +nos fatigues. + + Salut et fraternité. + + _Signé_, SALICETTI, FRÉRON, RICORD, ROBESPIERRE + et BARRAS. + + * * * * * + +_Extrait du Moniteur universel, du 20 brumaire an VIII de la + république française, une et indivisible._ + +Le 19 brumaire, à neuf heures du matin, le directoire ignorait encore +ce qui se passait: Gohier, Moulins et Barras étaient réunis: Siéyes se +promenait dans le jardin du Luxembourg, et Roger-Ducos était chez lui; +Siéyes ayant été instruit du décret du conseil des anciens, se rendit +aux Tuileries. Roger-Ducos demanda à ses trois autres collègues quelle +foi on devait ajouter aux bruits qui se répandaient? Ceux-ci n'ayant +pu lui donner d'éclaircissements, se rendirent au conseil des anciens. + +A dix heures, Gohier, Barras et Moulin formant la majorité du +directoire, ont mandé le général Lefèvre, commandant la dix-septième +division militaire, pour rendre compte de sa conduite et de ce qui se +passait: Lefèvre répondit que, d'après le décret que venait de rendre +le conseil des anciens, il n'avait plus de compte à rendre qu'à +Bonaparte, qui était devenu son général. + +A cette nouvelle, les trois directeurs furent consternés. Moulin entra +en fureur et voulait envoyer un bataillon pour cerner la maison +Bonaparte: mais il n'y avait plus moyen de faire exécuter aucun ordre; +la garde du directoire l'avait quitté pour se rendre aux Tuileries. +Cependant les barrières furent fermées pendant quelques instants, et +l'on croit que l'ordre en fut donné par les trois directeurs. + +Dans la matinée, on vit venir au conseil des anciens, Bellot, +secrétaire de Barras, qui venait parler à Bonaparte. Il entretint le +général pendant quelque temps en particulier, puis Bonaparte élevant +la voix, lui dit en présence d'une foule d'officiers et de soldats: +«Qu'avez-vous fait de cette France que je vous ai laissée si +brillante? Je vous ai laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre; je vous +ai laissé des victoires, j'ai trouvé partout des lois spoliatrices et +la misère. Qu'avez-vous fait de cent mille Français que je +connaissais, tous mes compagnons de gloire? ils sont morts! + +«Cet état de choses ne peut durer. Avant trois ans il nous menerait au +despotisme. Mais nous voulons la république, la république assise sur +les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté civile, et de la +tolérance politique: avec une bonne administration, tous les +individus oublieront les factions dont on les fit membres, pour leur +permettre d'être Français. Il est temps enfin que l'on rende aux +défenseurs de la patrie la confiance à laquelle ils ont tant de +droits. A entendre quelques factieux, bientôt nous serions tous des +ennemis de la république, nous qui l'avons affermie par nos travaux et +notre courage. Nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les +braves qui sont mutilés au service de la république.» + + * * * * * + +_Lettre de Barras, adressée au conseil des Cinq-Cents._ + + 18 brumaire. + +Engagé dans les affaires publiques, uniquement par ma passion pour la +liberté, je n'ai consenti à accepter la première magistrature de +l'état que pour la soutenir dans les périls par mon dévouement; pour +préserver des atteintes de ses ennemis les patriotes compromis dans sa +cause, et pour assurer aux défenseurs de la patrie ces soins +particuliers qui ne pouvaient leur être plus constamment donnés que +par un citoyen anciennement témoin de leurs vertus héroïques, et +toujours touché de leurs besoins. + +La gloire qui accompagne le retour du guerrier illustre à qui j'ai eu +le bonheur d'ouvrir le chemin de la gloire, les marques éclatantes de +confiance que lui donne le corps législatif, et le décret de la +représentation nationale, m'ont convaincu que quelque soit le poste où +m'appelle désormais l'intérêt public, les périls de la liberté sont +surmontés et les intérêts des armées garantis. Je rentre avec joie +dans les rangs de simple citoyen; heureux, après tant d'orages, de +remettre entiers et plus respectables que jamais les destins de la +république, dont j'ai partagé le dépôt! + + Salut et respect, BARRAS. + + * * * * * + +PROCLAMATION + +_Du ministre de la police générale_, + +_A ses concitoyens._ + + 18 brumaire. + +La république était menacée d'une dissolution prochaine. + +Le corps législatif vient de saisir la liberté sur le penchant du +précipice, pour la replacer sur d'inébranlables bases. + +Les évènements sont enfin préparés pour notre bonheur et pour celui de +la postérité. + +Que tous les républicains soient calmes, puisque leurs voeux doivent +être remplis; qu'ils résistent aux suggestions perfides de ceux qui +ne cherchent dans les évènements politiques que les moyens de +troubles, et dans les troubles que la perpétuité des mouvements et des +vengeances. + +Que les faibles se rassurent, ils sont avec les forts; que chacun +suive avec sécurité le cours de ses affaires et de ses habitudes +domestiques. + +Ceux-là seuls ont à craindre et doivent s'arrêter, qui sèment les +inquiétudes, égarent les esprits et préparent le désordre. Toutes les +mesures de répression sont prises et assurées; les instigateurs des +troubles, les provocateurs à la royauté, tous ceux qui pourraient +attenter à la sûreté publique ou particulière, seront saisis et livrés +à la justice. + +_Signé_, FOUCHÉ. + + * * * * * + +_Séance du conseil des Anciens._ + + 18 brumaire. + +Le conseil des anciens s'assembla le 19 brumaire, à deux heures, dans +la grande galerie du château de Saint-Cloud. A quatre heures, le +général Bonaparte fut introduit, et ayant reçu du président le droit +de parler, il s'exprima ainsi: + +Représentants du peuple, vous n'êtes point dans des circonstances +ordinaires; vous êtes sur un volcan. Permettez-moi de vous parler +avec la franchise d'un soldat, avec celle d'un citoyen zélé pour le +bien de son pays, et suspendez, je vous en prie, votre jugement +jusqu'à ce que vous m'ayez entendu jusqu'à la fin. + +J'étais tranquille à Paris, lorsque je reçus le décret du conseil des +anciens, qui me parla de ses dangers, de ceux de la république. A +l'instant j'appelai, je retrouvai mes frères d'armes, et nous vînmes +vous donner notre appui; nous vînmes vous offrir les bras de la +nation, parce que vous en étiez la tête. Nos intentions furent pures, +désintéressées; et pour prix du dévouement que nous avons montré hier, +aujourd'hui déja on nous abreuve de calomnies. On parle d'un nouveau +César, d'un nouveau Cromwell; on répand que je veux établir un +gouvernement militaire. + +Représentants du peuple, si j'avais voulu opprimer la liberté de mon +pays, si j'avais voulu usurper l'autorité suprême, je ne me serais pas +rendu aux ordres que vous m'avez donnés, je n'aurais pas eu besoin de +recevoir cette autorité du sénat. Plus d'une fois, et dans des +circonstances très-favorables, j'ai été appelé à la prendre. Après nos +triomphes en Italie, j'y ai été appelé par le voeu de mes camarades, +par celui de ces soldats qu'on a tant maltraités depuis qu'ils ne sont +plus sous mes ordres; de ces soldats qui sont obligés, encore +aujourd'hui, d'aller faire dans les déserts de l'ouest une guerre +horrible, que la sagesse et le retour aux principes avaient calmée, +et que l'ineptie ou la trahison vient de rallumer. + +Je vous le jure, représentants du peuple, la patrie n'a pas de plus +zélé défenseur que moi; je me dévoue tout entier pour faire exécuter +vos ordres; mais c'est sur vous seuls que repose son salut: car il n'y +a plus de directoire; quatre des membres qui en faisaient partie ont +donné leur démission, et le cinquième a été mis en surveillance pour +sa sûreté. Les dangers sont pressants, le mal s'accroît; le ministre +de la police vient de m'avertir que dans la Vendée plusieurs places +étaient tombées entre les mains des chouans. Représentants du peuple, +le conseil des anciens est investi d'un grand pouvoir; mais il est +encore animé d'une plus grande sagesse: ne consultez qu'elle et +l'imminence du danger, prévenez les déchirements; évitons de perdre +ces deux choses pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la +liberté et l'égalité!.... + +(Interrompu par un membre qui lui rappelait la constitution, Bonaparte +continua de cette manière): + +La constitution! vous l'avez violée au 18 fructidor; vous l'avez +violée au 22 floréal; vous l'avez violée au 30 prairial. La +constitution! elle est invoquée par toutes les factions, et elle a été +violée par toutes; elle est méprisée par toutes; elle ne peut plus +être pour nous un moyen de salut, parce qu'elle n'obtient plus le +respect de personne. Représentants du peuple, vous ne voyez pas en moi +un misérable intrigant qui se couvre d'un masque hypocrite. J'ai fait +mes preuves de dévouement à la république, et toute dissimulation +m'est inutile. Je ne vous tiens ce langage que parce que je desire que +tant de sacrifices ne soient pas perdus. La constitution, les droits +du peuple ont été violés plusieurs fois: et puisqu'il ne nous est plus +permis de rendre à cette constitution le respect qu'elle devait avoir, +sauvons les bases sur lesquelles elle se repose; sauvons l'égalité, la +liberté; trouvons des moyens d'assurer à chaque homme la liberté qui +lui est due et que la constitution n'a pas su lui garantir. Je vous +déclare qu'aussitôt que les dangers qui m'ont fait confier des +pouvoirs extraordinaires seront passés, j'abdiquerai ces pouvoirs. Je +ne veux être, à l'égard de la magistrature que vous aurez nommée, que +le bras qui la soutiendra et fera exécuter ses ordres. + +(Un membre demande que le général Bonaparte fournisse des preuves des +dangers qu'il annonce.) + +_Bonaparte._ S'il faut s'expliquer tout-à-fait; s'il faut nommer les +hommes, je les nommerai; je dirai que les directeurs Barras et Moulin +m'ont proposé de me mettre à la tête d'un parti tendant à renverser +tous les hommes qui ont des idées libérales.... + +(On discute si Bonaparte continuera de s'énoncer publiquement et si +l'assemblée ne se formera pas en comité secret. Il est décidé que le +général sera entendu en public.) + +_Bonaparte._ Je vous le répète, représentants du peuple; la +constitution, trois fois violée, n'offre plus de garantie aux +citoyens; elle ne peut entretenir l'harmonie, parce qu'elle n'est +respectée de personne. Je le répète encore, qu'on ne croie point que +je tiens ce langage pour m'emparer du pouvoir après la chute des +autorités; le pouvoir, on me l'a offert encore depuis mon retour à +Paris. Les différentes factions sont venues sonner à ma porte, je ne +les ai pas écoutées, parce que je ne suis d'aucune cotterie, parce que +je ne suis que du grand parti du peuple français. + +Plusieurs membres du conseil des anciens savent que je les ai +entretenus des propositions qui ont été faites, et je n'ai accepté +l'autorité que vous m'avez confiée que pour soutenir la cause de la +république. Je ne vous le cache pas, représentants du peuple, en +prenant le commandement, je n'ai compté que sur le conseil des +anciens. Je n'ai point compté sur le conseil des cinq-cents qui est +divisé, sur le conseil des cinq-cents où se trouvent des hommes qui +voudraient nous rendre la convention, les comités révolutionnaires et +les échafauds; sur le conseil des cinq-cents où les chefs de ce parti +viennent de prendre séance en ce moment; sur le conseil des +cinq-cents, d'où viennent de partir des émissaires chargés d'aller +organiser un mouvement à Paris. + +Que ces projets criminels ne vous effraient point, représentants du +peuple: environné de mes frères d'armes, je saurai vous en préserver; +j'en atteste votre courage, vous mes braves camarades, vous aux yeux +de qui l'on voudrait me peindre comme un ennemi de la liberté; vous +grenadiers dont j'aperçois les bonnets, vous braves soldats dont +j'aperçois les baïonnettes que j'ai si souvent fait tourner à la +honte de l'ennemi, à l'humiliation des rois, que j'ai employées à +fonder des républiques: et si quelque orateur, payé par l'étranger, +parlait de me mettre _hors la loi_, qu'il prenne garde de porter cet +arrêt contre lui-même! S'il parlait de me mettre _hors la loi_, j'en +appellerais à vous, mes braves compagnons d'armes; à vous, braves +soldats que j'ai tant de fois menés à la victoire; à vous, braves +défenseurs de la république avec lesquels j'ai partagé tant de périls +pour affermir la liberté et l'égalité: je m'en remettrais, mes braves +amis, au courage de vous tous et à ma fortune. + +Je vous invite, représentants du peuple, à vous former en comité +général, et à y prendre des mesures salutaires que l'urgence des +dangers commande impérieusement. Vous trouverez toujours mon bras pour +faire exécuter vos résolutions. + +(Le président invite le général, au nom du conseil, à dévoiler dans +toute son étendue le complot dont la république était menacée.) + +_Bonaparte._ J'ai eu l'honneur de dire au conseil que la constitution +ne pouvait sauver la patrie, et qu'il fallait arriver à un ordre de +choses tel que nous puissions la retirer de l'abyme où elle se trouve. +La première partie de ce que je viens de vous répéter, m'a été dite +par deux membres du directoire que je vous ai nommés, et qui ne +seraient pas plus coupables qu'un très-grand nombre d'autres Français, +s'ils n'eussent fait qu'articuler une chose qui est connue de la +France entière. Puisqu'il est reconnu que la constitution ne peut pas +sauver la république, hâtez-vous donc de prendre des moyens pour la +retirer du danger, si vous ne voulez pas recevoir de sanglants et +d'éternels reproches du peuple français, de vos familles et de +vous-mêmes. + + * * * * * + +_Décret de déportation du 29 brumaire an VIII de la république + française, une et indivisible._ + +Les consuls de la république, en exécution de l'article III de la loi +du 19 de ce mois, qui les charge spécialement de rétablir la +tranquillité intérieure, ont arrêté, le 25 brumaire: + +ART. Ier Les individus ci-après nommés: Destrem, ex-député; Aréna, +ex-député; Marquesi, ex-député; Truc, ex-député; Félix Lepelletier; +Charles Hesse; Scipion-du-Roure; Gagny; Massard; Fournier; Giraud; +Fiquet; Basch; Marchand; Gabriel; Mamin; J. Sabathier; Clémence; +Marné; Jourdeuil; Metge; Mourgoing; Corchaut; Maignant (de Marseille); +Henriot; Lebois; Soulavie; Dubrueil; Didier; Lamberté; Daubigny; +Xavier Audouin, sortiront du territoire continental de la république +française. Ils seront à cet effet tenus de se rendre à Rochefort pour +être ensuite conduits et retenus dans le département de la Guyane +française. + +II. Les individus ci-après nommés: Briot; Antonelle; Lachevardière; +Poulain-Grandpré; Grandmaison; Talot; Quirot; Daubermesnil; Frison; +Declercq; Jourdan (de la Haute-Vienne); Lesage-Sénault; Prudhon; +Groscassand-Dorimond; Guesdon; Julien (de Toulouse); Sonthonax; Tilly, +ex-chargé des affaires de Gênes; Stévenette; Castaing; Bouvier et +Delbrel, seront tenus de se rendre dans la commune de la Rochelle, +département de la Charente-Inférieure, pour être ensuite conduits et +retenus dans tel lieu de ce département qui sera indiqué par le +ministre de la police générale. + +III. Immédiatement après la publication du présent arrêté, les +individus compris dans les deux articles précédents, seront déssaisis +de l'exercice de tout droit de propriété, et la remise ne leur en sera +faite que sur la preuve authentique de leur arrivée au lieu fixé par +le présent arrêté. + +IV. Seront pareillement déssaisis de ce droit, ceux qui quitteront le +lieu où ils se seront rendus, ou celui où ils auront été conduits en +vertu des dispositions précédentes. + +V. Le présent arrêté sera inséré au bulletin des lois; les ministres +de la police générale, de la marine et des finances seront chargés, +chacun en ce qui le concerne, d'en surveiller et d'en assurer +l'exécution. + + _Par les consuls de la république_, + + SIÉYES, ROGER-DUCOS, BONAPARTE. + + * * * * * + +_Arrêté du directoire exécutif, en date du 26 vendémiaire._ + +Le directoire exécutif, sur le rapport du ministre des relations +extérieures; considérant, 1º Que l'emprisonnement dans les cachots de +Hambourg, des citoyens Napper-Tandy et Blackwell, naturalisés +français, et attachés au service de la république, ainsi que celui des +citoyens Morris et Corbett, et leur extradition dans les mains des +agens de l'Angleterre, est un attentat contre le droit des gens, un +crime contre l'humanité, une grave offense faite à la république +française; + +2º Que les lois de la neutralité imposent aux états qui jouissent de +ses bienfaits, des devoirs qui tiennent à tout ce que les principes de +la sociabilité et ceux du droit public ont de plus sacré; + +3º Que le plus impérieux de ces devoirs est d'éloigner tout acte +d'hostilité du territoire neutre, et par-là, d'offrir à la personne de +tous les citoyens et sujets des nations belligérantes, une protection +assurée et un asyle égal contre toute violence exercée en vertu des +lois de la guerre; + +4º Considérant que depuis que l'orgueil et le fanatisme de quelques +gouvernements sont parvenus à rallumer le feu de la guerre, les +attentats contre le droit des gens, se multiplient d'une manière +effrayante; que c'est surtout le chef d'un empire reculé au nord de +l'Europe et de l'Asie, qui, sans provocation de la part des Français, +s'est fait l'instrument de la haine du gouvernement anglais contre la +république française, et contre les principes libéraux et +philanthropiques sur lesquels elle est fondée; que ce chef prodigua +les menaces et les insultes à tous les gouvernements qui ne partagent +pas sa politique aveugle et passionnée; + +5º Que si le cours de cette corruption morale et politique n'était pas +arrêté par un appel à tous les gouvernements qui n'ont pas encore +participé à cet état de dégradation, et par la punition de ceux qui en +ont partagé la honte; si, enfin, ces attentats n'étaient pas signalés +à l'opinion publique avec la réprobation qu'ils méritent, on pourrait +craindre qu'un jour les lois de la guerre fussent sans frein, et les +droits de la paix sans garantie; qu'il n'existât plus de barrières +contre les progrès d'une dissolution générale, et que l'Europe +rétrogradât rapidement vers l'état de barbarie; + +Considérant enfin que la déférence d'un gouvernement à des ordres +atroces, ne peut être excusée par la considération de sa faiblesse, +surtout quand ce gouvernement s'est rendu coupable de la dépendance de +la position dans laquelle il s'est volontairement placé, et que tel +est le cas où se sont mis les magistrats de Hambourg, en ordonnant +l'incarcération des citoyens Napper-Tandy, Blackwell, Moris et +Corbett, et en refusant leur délivrance sur la preuve officielle +qu'ils étaient citoyens et officiers français; + +A arrêté, le 17 vendémiaire: + +ART. Ier. L'attentat commis par le gouvernement de Hambourg, sera +dénoncé à tous les gouvernements alliés et neutres, par les ministres +de la république, en résidence auprès de ces gouvernements. + +II. Les agents consulaires et diplomatiques, en résidence auprès du +sénat de Hambourg, quitteront sur le champ la ville et son territoire. + +III. Tout agent du gouvernement Hambourgeois, résidant en France, +recevra l'ordre de quitter le lieu de sa résidence dans les +vingt-quatre heures, et le territoire français dans huit jours. + +IV. Un embargo général sera mis sur tous les bâtiments et vaisseaux +portant pavillon Hambourgeois, et existants dans les ports de la +république. + + * * * * * + +PROCLAMATION + +_De Bonaparte, général en chef_, + +_Aux citoyens composant la garde nationale sédentaire de Paris._ + + 18 brumaire, an VIII de la république, une et indivisible. + +Citoyens, le conseil des anciens, dépositaire de la sagesse nationale, +vient de rendre le décret ci-joint; il est autorisé par les articles +102 et 103 de l'acte constitutionnel. + +Il me charge de prendre les mesures nécessaires pour la sûreté de la +représentation nationale. Sa translation est nécessaire et +momentanée. Le corps législatif se trouvera à même de tirer la +représentation du danger imminent où la désorganisation nous conduit. + +Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et de la +confiance des patriotes. Ralliez-vous autour de lui: c'est le seul +moyen d'asseoir la république sur les bases de la liberté civile, du +bonheur intérieur, de la victoire et de la paix. + + BONAPARTE. + + * * * * * + +PROCLAMATION + +_De Bonaparte général en chef_, + +_A l'armée._ + +Le général Lefebvre conserve le commandement de la dix-septième +division militaire. + +Les troupes rentreront dans leurs quartiers respectifs; le service se +fera comme à l'ordinaire. + +Le général Bonaparte est très-satisfait de la conduite des troupes de +ligne, des invalides, des gardes nationales sédentaires, qui, dans la +journée d'hier, si heureuse pour la république, se sont montrés les +vrais amis du peuple; il témoigne sa satisfaction particulière aux +braves grenadiers près la représentation nationale, qui se sont +couverts de gloire en sauvant la vie à leur général près de tomber +sous les coups de représentants armés de poignards. + + BONAPARTE. + + * * * * * + +PROCLAMATION + +_Des consuls de la république_, + +_Au peuple français_. + +La constitution de l'an III périssait; elle n'avait su, ni garantir +vos droits, ni se garantir elle-même. Des atteintes multipliées lui +ravissaient sans retour le respect du peuple; des factions haineuses +et cupides se partageaient la république. La France approchait enfin +du dernier terme d'une désorganisation générale. + +Les patriotes se sont entendus. Tout ce qui pouvait vous nuire a été +écarté; tout ce qui pouvait vous servir, tout ce qui était resté pur +dans la représentation nationale, s'est réuni sous les bannières de la +liberté. + +Français, la république, affermie et replacée dans l'Europe au rang +qu'elle n'aurait jamais dû perdre, verra se réaliser toutes les +espérances des citoyens, et accomplira ses glorieuses destinées. + +Prêtez avec nous le serment que nous faisons _d'être fidèles à la +république, une et indivisible, fondée sur l'égalité, la liberté et le +systême représentatif_. + +Par les consuls de la république, + + ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIÉYES. + + * * * * * + +_Les consuls de la République_, + +_A la commission législative du conseil des cinq-cents._ + + 24 brumaire. + + Citoyens représentants, + +Par un rapport joint au présent message, le ministre des finances +vient d'exposer aux consuls de la république la nécessité de rapporter +la loi sur l'emprunt forcé, et de lui substituer une subvention de +guerre, réglée dans la proportion des vingt-cinq centimes des +contributions foncière, mobilière et somptuaire. + +En conformité de l'art. 9 de la loi du 19 de ce mois, les consuls de +la république vous font la proposition formellement nécessaire de +statuer sur cet objet. + +Par les consuls de la république, + + ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIÉYES. + + * * * * * + +_Bonaparte, premier consul de la république_, + +_Aux Français._ + +Rendre la république chère aux citoyens, respectable aux étrangers, +formidable aux ennemis, telles sont les obligations que nous avons +contractées en acceptant la première magistrature. + +Elle sera chère aux citoyens, si les lois, si les actes de l'autorité +sont toujours empreints de l'esprit d'ordre, de justice, de +modération. + +Sans l'ordre, l'administration n'est qu'un chaos; point de finances, +point de crédit public; et avec la fortune de l'état s'écroulent les +fortunes particulières. Sans justice, il n'y a que des partis, des +oppresseurs et des victimes. + +La modération imprime un caractère auguste aux gouvernements comme aux +nations. Elle est toujours la compagne de la force et de la durée des +institutions sociales. + +La république sera imposante aux étrangers, si elle sait respecter +dans leur indépendance le titre de sa propre indépendance; si ses +engagements préparés par la sagesse, formés par la franchise, sont +gardés par la fidélité. + +Elle sera enfin formidable aux ennemis, si ses armées de terre et de +mer sont fortement constituées, si chacun de ses défenseurs trouve une +famille dans le corps auquel il appartient, et dans cette famille un +héritage de vertus et de gloire; si l'officier formé par de longues +études, obtient par un avancement régulier la récompense due à ses +talents et à ses services. + +A ces principes tiennent la stabilité du gouvernement, les succès du +commerce et de l'agriculture, la grandeur et la prospérité des +nations. + +En les développant, nous avons tracé la règle qui doit nous juger. +Français, nous avons dit nos devoirs; ce sera vous qui nous direz si +nous les avons remplis. + + BONAPARTE. + + * * * * * + +_Le premier consul_, + +_Au sénat conservateur._ + + 6 nivose. + + Sénateurs, + +Les consuls de la république s'empressent de vous faire connaître que +le gouvernement est installé. Ils emploieront dans toutes les +circonstances, tous leurs moyens pour détruire l'esprit de faction, +créer l'esprit public, et consolider la constitution qui est l'objet +des espérances du peuple français. Le sénat conservateur sera animé du +même esprit, et par sa réunion avec les consuls, seront déjoués les +mal intentionnés, s'il pouvait en exister dans les premiers corps de +l'état. + + _Le premier consul_, BONAPARTE. + + * * * * * + +PROCLAMATION + +_Du premier consul_, + +_Aux habitants des départements de l'Ouest._ + +Une guerre impie menace d'embraser une seconde fois les départements +de l'Ouest. Le devoir des premiers magistrats de la république est +d'en arrêter les progrès et de l'éteindre dans son foyer; mais ils ne +veulent déployer la force qu'après avoir épuisé les voies de la +persuasion et de la justice. + +Les artisans de ces troubles sont des traîtres vendus à l'Anglais, et +instruments de ses fureurs, ou des brigands qui ne cherchent dans les +discordes civiles que l'aliment et l'impunité de leurs forfaits. + +A de tels hommes, le gouvernement ne doit ni ménagement, ni +déclaration de ses principes. + +Mais il est des citoyens chers à la patrie qui ont été séduits par +leurs artifices; c'est à ces citoyens que sont dues les lumières et la +vérité. + +Des lois injustes ont été promulguées et exécutées; des actes +arbitraires ont alarmé la sécurité des citoyens et la liberté des +consciences; partout des inscriptions hasardées sur des listes +d'émigrés, ont frappé des citoyens qui n'avaient jamais abandonné ni +leur patrie, ni même leurs foyers; enfin, de grands principes d'ordre +social ont été violés. + +C'est pour réparer ces injustices et ces erreurs qu'un gouvernement, +fondé sur les bases sacrées de la liberté, de l'égalité, du systême +représentatif, a été proclamé et reconnu par la nation. La volonté +constante, comme l'intérêt et la gloire des premiers magistrats +qu'elle s'est donnés, sera de fermer toutes les plaies de la France, +et déja cette volonté est garantie par des actes qui sont émanés +d'eux. + +Ainsi la loi désastreuse de l'emprunt forcé, la loi plus désastreuse +des ôtages, ont été révoquées; des individus déportés sans jugement +préalable, sont rendus à leur patrie et à leur famille. Chaque jour +est et sera marqué par des actes de justice; et le conseil d'état +travaille sans relâche à préparer la réformation des mauvaises lois, +et une combinaison plus heureuse des contributions publiques. + +Les consuls déclarent encore que la liberté des cultes est garantie +par la constitution; qu'aucun magistrat ne peut y porter atteinte; +qu'aucun homme ne peut dire à un autre: _Tu exerceras un tel culte, tu +ne l'exerceras qu'un tel jour._ + +La loi du II prairial an III qui laisse aux citoyens l'usage des +édifices destinés au culte religieux, sera exécutée. + +Tous les départements doivent être également soumis à l'empire des +lois générales; mais les premiers magistrats accorderont toujours et +des soins et un intérêt plus marqué à l'agriculture, aux fabriques et +au commerce, dans ceux qui ont éprouvé de plus grandes calamités. + +Le gouvernement pardonnera; il fera grace au repentir; l'indulgence +sera entière et absolue: mais il frappera quiconque, après cette +déclaration, oserait encore résister à la souveraineté nationale. + +Français habitants des départements de l'Ouest, ralliez-vous autour +d'une constitution qui donne aux magistrats qu'elle a créés, la force +comme le devoir de protéger les citoyens, qui les garantit également +et de l'instabilité et de l'intempérance des lois! + +Que ceux qui veulent le bonheur de la France, se séparent des hommes +qui persisteraient à vouloir les égarer pour les livrer au fer de la +tyrannie, ou à la domination de l'étranger! + +Que les bons habitants des campagnes rentrent dans leurs foyers et +reprennent leurs utiles travaux; qu'ils se défendent des insinuations +de ceux qui voudraient les ramener à la servitude féodale! + +Si, malgré toutes les mesures que vient de prendre le gouvernement, il +était encore des hommes qui osassent provoquer la guerre civile, il ne +resterait aux premiers magistrats qu'un devoir triste, mais nécessaire +à remplir, celui de les subjuguer par la force. + +Mais non: tous ne connaîtront qu'un seul sentiment, l'amour de la +patrie. Les ministres d'un Dieu de paix seront les premiers moteurs de +la réconciliation et de la concorde; qu'ils parlent aux coeurs le +langage qu'ils apprirent à l'école de leur maître; qu'ils aillent dans +ces temples qui se rouvrent pour eux, offrir, avec leurs concitoyens, +le sacrifice qui expiera les crimes de la guerre et le sang qu'elle a +fait verser. + + _Le premier consul_, BONAPARTE. + + * * * * * + +PROCLAMATION + +_Du premier consul_, + +_A l'armée de l'Ouest._ + + 15 nivose. + + Soldats! + +Le gouvernement a pris les mesures pour éclairer les habitants égarés +des départements de l'Ouest; avant de prononcer, il les a entendus. Il +a fait droit à leurs griefs, parce qu'ils étaient raisonnables. La +masse des bons habitants a posé les armes. Il ne reste plus que des +brigands, des émigrés, des stipendiés de l'Angleterre. + +Des Français stipendiés de l'Angleterre! ce ne peut être que des +hommes sans aveu, sans coeur et sans honneur. Marchez contre eux; vous +ne serez pas appelés à déployer une grande valeur. + +L'armée est composée de plus de soixante mille braves: que j'apprenne +bientôt que les chefs des rebelles ont vécu. Que les généraux donnent +l'exemple de l'activité! La gloire ne s'acquiert que par les fatigues, +et si l'on pouvait l'acquérir en tenant son quartier-général dans les +grandes villes, ou en restant dans de bonnes casernes, qui n'en aurait +pas? + +Soldats, quel que soit le rang que vous occupiez dans l'armée, la +reconnaissance de la nation vous attend. Pour en être dignes, il faut +braver l'intempérie des saisons, les glaces, les neiges, le froid +excessif des nuits; surprendre vos ennemis à la pointe du jour, et +exterminer ces misérables, le déshonneur du nom français. + +_Faites une campagne courte et bonne._ Soyez inexorables pour les +brigands; mais observez une discipline sévère. + + BONAPARTE. + + * * * * * + +PROCLAMATION + +_Du premier consul_, + +_Aux habitants des départements de l'Ouest._ + + 21 nivose an VIII. + +Tout ce que la raison a pu conseiller, le gouvernement l'a fait pour +ramener le calme et la paix au sein de vos foyers; après de longs +délais, un nouveau délai a été donné pour le repentir. Un grand nombre +de citoyens a reconnu ses erreurs et s'est rallié au gouvernement qui, +sans haine et sans vengeance, sans crainte et sans soupçon, protége +également tous les citoyens, et punit ceux qui en méconnaissent les +devoirs. + +Il ne peut plus rester armés contre la France que des hommes sans foi +comme sans patrie, des perfides instruments d'un ennemi étranger, ou +des brigands noircis de crimes, que l'indulgence même ne saurait +pardonner. + +La sûreté de l'état et la sécurité des citoyens veulent que de pareils +hommes périssent par le fer, et tombent sous le glaive de la force +nationale; une plus longue patience ferait le triomphe des ennemis de +la république. + +Des forces redoutables n'attendent que le signal pour disperser et +détruire ces brigands, que le signal soit donné. + +Gardes nationales, joignez les efforts de vos bras à celui des troupes +de ligne! Si vous connaissez parmi vous des hommes partisans des +brigands, arrêtez-les; que nulle part ils ne trouvent d'asyle contre +le soldat qui va les poursuivre; et s'il était des traîtres qui +osassent les recevoir et les défendre, qu'ils périssent avec eux! + +Habitants de l'Ouest, de ce dernier effort dépend la tranquillité de +votre pays, la sécurité de vos familles, la sûreté de vos propriétés; +d'un même coup vous terrasserez et les scélérats qui vous dépouillent, +et l'ennemi qui achète et paie leurs forfaits! + + _Le premier consul_, BONAPARTE. + + * * * * * + +_Proclamation de la constitution._ + + 18 pluviose an VIII. + +Les consuls de la république, en conformité de l'art. 5 de la loi du +23 frimaire, qui règle la manière dont la constitution sera présentée +au peuple français, après avoir entendu le rapport des ministres de la +justice, de l'intérieur, de la guerre et de la marine. + +Proclament le résultat des votes émis par les citoyens français sur +l'acte constitutionnel. + +Sur trois millions douze mille cinq cent soixante-neuf votants, 1562 +ont rejeté; trois millions onze mille sept cents ont accepté la +constitution. + + _Le premier consul_, BONAPARTE. + + * * * * * + +_Extrait du rapport du ministre de la police générale, sur les +naufragés de Calais._ + +Je suis loin d'atténuer le délit d'hommes coupables envers la patrie, +et d'affaiblir le sentiment d'une juste indignation qu'ils inspirent; +mais les émigrés naufragés à Calais ont subi plusieurs fois la peine +portée contre le crime de l'émigration: car la mort n'est pas dans le +coup qui frappe et qui nous enlève à la vie, elle est dans les +angoisses et les tourments qui la précèdent. Depuis quatre années +révolues, ces individus, jetés par la tempête sur le sol de leur +patrie, n'y ont respiré que l'air des tombeaux. Quel que soit leur +désir, ils l'ont donc expié, et ils en sont absous par le naufrage. A +la suite de ce rapport, les consuls ont adopté l'arrêté suivant: + +Les consuls de la république, chargés spécialement du rétablissement +de l'ordre dans l'intérieur, après avoir entendu le rapport du +ministre de la police générale; + +Considérant 1º, que les émigrés détenus au château de Ham, ont fait +naufrage sur les côtes de Calais; + +2º Qu'ils ne sont dans aucun cas prévu par les lois sur les émigrés; + +3º Qu'il est hors du droit des nations policées de profiter de +l'accident d'un naufrage, pour livrer, même au juste courroux des +lois, des malheureux échappés aux flots, arrêtent: + +ART. Ier. Les émigrés français, naufragés à Calais le 23 brumaire an +IV, et dénommés dans le jugement de la commission militaire établie à +Calais le 9 nivôse an IV, _seront déportés hors du territoire de la +république_. + +II. Les ministres de la police générale et de la guerre sont chargés, +chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent arrêté, qui +sera imprimé au bulletin des lois. + + _Signé_, ROGER-DUCOS, SIÉYES et BONAPARTE. + + _Le ministre de la police générale_, + + Signé, FOUCHÉ. + + * * * * * + +_Lettre du ministre des relations extérieures de la république +française_, + +_Au lord Grenville, ministre des affaires étrangères._ + + Paris, 5 nivose, an VIII de la république. + + Milord, + +J'expédie, par l'ordre du général Bonaparte, premier consul de la +république française, un courrier à Londres. Il est porteur d'une +lettre du premier consul de la république, pour Sa Majesté le roi +d'Angleterre. Je vous prie de donner les ordres nécessaires pour qu'il +puisse vous la remettre sans intermédiaire. Cette démarche annonce +d'elle-même l'importance de son objet. + +Recevez, milord, l'assurance de ma plus haute considération. + + Ch. Mau. TALLEYRAND. + + * * * * * + +RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.--SOUVERAINETÉ DU PEUPLE.--LIBERTÉ.--ÉGALITÉ. + +_Bonaparte, premier consul de la république_, + +_A S. M. le roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande._ + +Appelé par les voeux de la nation française à occuper la première +magistrature de la république, je crois convenable, en entrant en +charge, d'en faire directement part à votre majesté. + +La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde, +doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre? + +Comment les deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes et +fortes plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance, +peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du +commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles? Comment +ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la +première des gloires? + +Ces sentiments ne peuvent pas être étrangers au coeur de votre majesté +qui gouverne une nation libre et dans le seul but de la rendre +heureuse. + +Votre majesté ne verra dans cette ouverture que mon desir sincère de +contribuer efficacement, pour la seconde fois, à la pacification +générale, par une démarche prompte, toute de confiance, et dégagée de +ces formes qui, nécessaires peut-être pour déguiser la dépendance des +états faibles, ne décèlent dans les états forts que le désir mutuel de +se tromper. + +La France, l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent +long-temps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder +l'épuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations +civilisées est attaché à la fin d'une guerre qui embrase le monde +entier. + + _De votre majesté, etc., etc._ + + BONAPARTE. + + * * * * * + +_Réponse de lord Grenville_, + +_Au Ministre des relations extérieures, à Paris._ + + Monsieur, + +J'ai reçu et remis sous les yeux de sa majesté les deux lettres que +vous m'avez adressées. Sa majesté ne voyant point de raison pour se +départir des formes depuis long-temps établies en Europe, au sujet des +affaires qui se transigent entre les états, m'a ordonné de vous +rendre, en son nom, la réponse officielle qui se trouve incluse dans +cette note. + +_J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération, monsieur, votre +très-humble serviteur_, + + GRENVILLE. + + * * * * * + +_Note au ministre des relations extérieures, à Paris._ + + Downing-Street, 4 janvier 1800. + +Le roi a donné des preuves fréquentes de son desir sincère pour le +rétablissement d'une tranquillité sûre et permanente en Europe. Il +n'est, ni n'a été engagé dans aucune contestation pour une vaine et +fausse gloire. Il n'a eu d'autres vues que celles de maintenir, +contre toute agression, les droits et le bonheur de ses sujets. + +C'est pour ces objets que jusque ici il a lutté contre une attaque non +provoquée; c'est pour les mêmes objets qu'il est forcé de lutter +encore; et il ne saurait espérer, dans le moment actuel, qu'il pût +écarter cette nécessité, en négociant avec ceux qu'une révolution +nouvelle a si récemment investis du pouvoir en France. En effet, il ne +peut résulter d'une telle négociation aucun avantage réel, pour ce +grand objet si desirable d'une paix générale, jusqu'à ce qu'il +paraisse distinctement qu'elles ont cessé d'agir, ces causes qui +originairement ont produit la guerre, qui en ont depuis prolongé la +durée, et qui, plus d'une fois, en ont renouvelé les effets. + +Ce même systême, dont la France accuse à juste titre l'influence +dominante, comme la cause de ses malheurs présents, est aussi celui +qui a enveloppé le reste de l'Europe dans une guerre longue et +destructive, et d'une nature inconnue, depuis bien des années, aux +usages des nations civilisées. + +C'est pour étendre ce systême et exterminer tous les gouvernements +établis, que, d'année en année, les ressources de la France ont été +prodiguées et épuisées, au milieu même d'une détresse sans exemple. + +A cet esprit de destruction qui ne savait rien distinguer, on a +sacrifié les Pays-Bas, les Provinces-Unies, et les Cantons Suisses, +ces anciens amis et alliés de sa majesté. L'Allemagne a été ravagée; +l'Italie, maintenant arrachée à ses envahisseurs, a été le théâtre de +rapines et d'anarchie sans bornes. Sa majesté s'est vue elle-même dans +la nécessité de soutenir une lutte difficile et onéreuse, pour +garantir l'indépendance et l'existence de ses royaumes. + +Et ces calamités ne sont pas bornées à l'Europe seule; elles se sont +étendues aux parties les plus reculées du monde, et même jusqu'à des +pays si éloignés de la contestation présente, tant par leur situation +que par leurs intérêts, que l'existence même de la guerre était +peut-être inconnue à ceux qui se sont trouvés subitement enveloppés +dans toutes ses horreurs. + +Tant que dominera un systême pareil, et que le sang et les trésors +d'une nation populeuse et puissante peuvent être prodigués pour +soutenir ce systême, l'expérience a démontré qu'on ne pouvait s'en +garantir efficacement d'aucune autre manière que par des hostilités +ouvertes et fermes. Les traités les plus solennels n'ont fait que +préparer la voie à de nouvelles agressions. C'est uniquement à une +résistance déterminée que l'on doit aujourd'hui la conservation de ce +qui reste en Europe, de stabilité pour les propriétés, pour la liberté +personnelle, l'ordre social, et le libre exercice de la religion. + +En veillant donc à la garantie de ces objets essentiels, sa majesté ne +peut placer sa confiance dans le simple renouvellement de profession +générale, annonçant des dispositions pacifiques. Ces professions ont +été réitérativement proclamées par tous ceux qui ont successivement +dirigé les ressources de la France vers la destruction de l'Europe; +par ceux-là mêmes que les gouvernants actuels de la France ont +déclarés, depuis le commencement et dans tous les temps, être tous +incapables de maintenir les rapports d'amitié et de paix. + +Sa majesté ne pourra que ressentir un plaisir particulier, dès qu'elle +s'apercevra qu'il n'existe plus réellement, ce danger qui a si +long-temps menacé et ses propres domaines, et ceux de ses alliés; dès +qu'elle pourra se convaincre que la résistance n'est plus une +nécessité; qu'enfin, après l'expérience de tant d'années de crimes et +de malheurs, elle verra régner en France de meilleurs principes; en un +mot, quand on aura totalement abandonné ces projets gigantesques +d'ambition, et les plans inquiets de destruction qui ont mis en +problême jusqu'à l'existence de la société civile. + +Mais la conviction d'un pareil changement, quelque agréable qu'il +doive être au voeu de sa majesté, ne peut résulter que de l'expérience +et de l'évidence des faits. + +Le garant le plus naturel et le meilleur, en même temps, et de la +réalité et de la stabilité de ce changement, se trouverait dans le +rétablissement de cette race de princes qui, durant tant de siècles, +surent maintenir au dedans la prospérité de la nation française, et +lui assurer de la considération et du respect au dehors. Un tel +évènement aurait écarté à l'instant, et dans tous les temps il +écartera les obstacles qui s'opposeraient aux négociations de paix. +Il assurerait à la France la jouissance incontestée de son ancien +territoire, et donnerait à toutes les nations de l'Europe, par des +moyens tranquilles et paisibles, la sécurité qu'elles sont maintenant +forcées de chercher par d'autres moyens. + +Mais, quelque desirable que puisse être un pareil évènement, et pour +la France et pour le monde entier, sa majesté n'y attache pas +exclusivement la possibilité d'une pacification solide et durable. Sa +majesté ne prétend pas prescrire à la France quelle sera la forme de +son gouvernement, ni dans quelles mains elle déposera l'autorité +nécessaire pour conduire les affaires d'une grande et puissante +nation. + +Sa majesté ne regarde que la sécurité de ses propres états, de ceux de +ses alliés, ainsi que celle de l'Europe en général. Dès qu'elle jugera +que cette sécurité peut s'obtenir d'une manière quelconque, soit +qu'elle résulte de la situation intérieure de ce pays-là, dont la +situation intérieure a causé le danger primitif; soit qu'elle +provienne de toute autre circonstance qui mène à la même fin, sa +majesté embrassera avec ardeur l'occasion de se concerter avec ses +alliés sur les moyens d'une pacification immédiate et générale. + +Malheureusement jusque ici il n'existe point une telle sécurité: nulle +garantie des principes qui doivent diriger le nouveau gouvernement; +nul motif raisonnable pour juger de sa stabilité. + +Dans cette situation, il ne reste pour le présent à sa majesté, qu'à +poursuivre de concert avec les autres puissances une guerre juste et +défensive; que son zèle pour le bonheur de ses sujets ne lui permettra +jamais, ni de continuer au-delà de la nécessité à laquelle elle doit +son origine, ni de cesser à d'autres conditions que celles qu'elle +croira devoir contribuer à leur garantir la jouissance de leur +tranquillité, de leur constitution et de leur indépendance. + + GRENVILLE. + + * * * * * + +PROCLAMATION + +_Du premier consul de la république_, + +_Aux Français._ + + Français! + +Vous desirez la paix; votre gouvernement la desire avec plus d'ardeur +encore. Ses premiers voeux, ses démarches constantes ont été pour +elle. Le ministère anglais la repousse; le ministère anglais a trahi +le secret de son horrible politique. Déchirer la France, détruire sa +marine et ses ports, l'effacer du tableau de l'Europe, ou l'abaisser +au rang des puissances secondaires, tenir toutes les nations du +continent divisées, pour s'emparer du commerce de toutes et s'enrichir +de leurs dépouilles; c'est pour obtenir ces affreux succès que +l'Angleterre répand l'or, prodigue les promesses, et multiplie les +intrigues. + +Mais ni l'or, ni les promesses, ni les intrigues de l'Angleterre +n'enchaîneront à ses vues les puissances du continent. Elles ont +entendu le voeu de la France; elles connaissent la modération des +principes qui la dirigent; elles écouteront la voix de l'humanité et +la voix puissante de leur intérêt. + +S'il en était autrement, le gouvernement, qui n'a pas craint d'offrir +et de solliciter la paix, se souviendra que c'est à vous de la +commander. Pour la commander, il faut de l'argent, du fer et des +soldats. + +Que tous s'empressent de payer le tribut qu'ils doivent à la défense +commune; que les jeunes citoyens marchent; ce n'est plus pour le choix +des tyrans qu'ils vont s'armer: c'est pour la garantie de ce qu'ils +ont de plus cher; c'est pour l'honneur de la France; c'est pour les +intérêts sacrés de l'humanité et de la liberté. Déja les armées ont +repris cette attitude, présage de la victoire; à leur aspect, à +l'aspect de la nation entière, réunie dans les mêmes intérêts et dans +les mêmes voeux, n'en doutez point, Français, vous n'aurez plus +d'ennemis sur le continent. Que si quelque puissance encore veut +tenter le sort des combats, le premier consul a promis la paix; il ira +la conquérir à la tête de ces guerriers qu'il a plus d'une fois +conduits à la victoire. Avec eux il saura retrouver ces champs encore +pleins du souvenir de leurs exploits; mais, au milieu des batailles, +il invoquera la paix, et il jure de ne combattre que pour le bonheur +de la France et le repos du monde. + + _Le premier consul_, BONAPARTE. + + * * * * * + +CONSTITUTION CONSULAIRE DE 1799. + +_Loi qui supprime le directoire exécutif, et organise un gouvernement + provisoire._ + + 19 brumaire an VIII (10 novembre 1799). + +Le conseil des anciens, adoptant les motifs de la déclaration +d'urgence qui précède la résolution ci-après, approuve l'acte +d'urgence. + +(_Teneur de la déclaration d'urgence et de la résolution du 19 +brumaire._) + +Le conseil des cinq-cents, considérant la situation de la république, +déclare l'urgence, et prend la résolution suivante: + +ART. 1er. Il n'y a plus de directoire; et ne sont plus membres de la +représentation nationale, pour les excès et les attentats auxquels ils +se sont constamment portés, et notamment le plus grand nombre d'entre +eux, dans la séance de ce matin, les individus ci-après nommés[12]. + + [12] Dénommés dans l'article, au nombre de soixante-un députés du + conseil des cinq-cents. + +2. Le corps législatif crée provisoirement une commission consulaire +exécutive, composée des citoyens _Siéyes_, _Roger-Ducos_, +ex-directeurs, et _Bonaparte_, général, qui porteront le nom de +_consuls de la république française_. + +3. Cette commission est investie de la plénitude du pouvoir +directorial, et spécialement chargée d'organiser l'ordre dans toutes +les parties de l'administration, de rétablir la tranquillité +intérieure, et de procurer une paix honorable et solide. + +4. Elle est autorisée à envoyer des délégués, avec un pouvoir +déterminé, et dans les limites du sien. + +5. Le corps législatif s'ajourne au premier ventôse prochain; il se +réunira de plein droit à cette époque, à Paris, dans ses palais. + +6. Pendant l'ajournement du corps législatif, les membres ajournés +conservent leur indemnité, et leur garantie constitutionnelle. + +7. Ils peuvent, sans perdre leur qualité de représentants du peuple, +être employés comme ministres, agents diplomatiques, délégués de la +commission consulaire exécutive, et dans toutes les autres fonctions +civiles. Ils sont même invités, au nom du bien public, à les accepter. + +8. Avant sa séparation, et séance tenante, chaque conseil nommera +dans son sein une commission composée de vingt-cinq membres. + +9. Les commissions nommées par les deux conseils, statueront, avec la +proposition formelle et nécessaire de la commission consulaire +exécutive, sur tous les objets urgents de police, de législation et de +finances. + +10. La commission des cinq-cents exercera l'initiative; la commission +des anciens, l'approbation. + +11. Les deux commissions sont encore chargées de préparer dans le même +ordre de travail et de concours, les changements à apporter aux +dispositions organiques de la constitution, dont l'expérience a fait +sentir les vices et les inconvénients. + +12. Ces changements ne peuvent avoir pour but que de consolider, +garantir et consacrer inviolablement la souveraineté du peuple +français, la république une et indivisible, le systême représentatif, +la division des pouvoirs, la liberté, l'égalité, la sûreté, et la +propriété. + +13. La commission consulaire exécutive pourra leur présenter ses vues +à cet égard. + +14. Enfin, les deux commissions sont chargées de préparer un code +civil. + +15. Elles siégeront à Paris, dans les palais du corps législatif, et +elles pourront le convoquer extraordinairement pour la ratification de +la paix, ou dans un plus grand danger public. + +16. La présente sera imprimée, envoyée par des courriers +extraordinaires dans les départements, et solennellement publiée et +affichée dans toutes les communes de la république. + +Après une seconde lecture, le conseil des anciens approuve la +résolution ci-dessus. + +A Saint-Cloud, le 19 brumaire an VIII de la république française. + +Les consuls de la république ordonnent que la loi ci-dessus sera +publiée, exécutée, et qu'elle sera munie du sceau de la république. + +Fait au palais national des consuls de la république française, le 20 +brumaire an VIII de la république. + + ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIÉYES. + + * * * * * + +CONSTITUTION DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, + +DÉCRÉTÉE PAR LES COMMISSIONS LÉGISLATIVES DES DEUX CONSEILS, ET PAR + LES CONSULS. + + 22 frimaire an VIII (13 décembre 1799). + + +TITRE Ier. + +De l'Exercice des Droits de cité. + +Art. 1er. La république française est une et indivisible. + +Son territoire européen est distribué en départements et +arrondissements communaux. + +2. Tout homme né et résidant en France, qui, âgé de vingt-un ans +accomplis, s'est fait inscrire sur le registre civique de son +arrondissement communal, et qui a demeuré depuis pendant un an sur le +territoire de la république, est citoyen français. + +3. Un étranger devient citoyen français, lorsque après avoir atteint +l'âge de vingt-un ans accomplis, et avoir déclaré l'intention de se +fixer en France, il y a résidé pendant dix années consécutives. + +4. La qualité de citoyen français se perd, + +Par la naturalisation en pays étranger; + +Par l'acceptation de fonctions ou de pensions offertes par un +gouvernement étranger; + +Par l'affiliation à toute corporation étrangère qui supposerait des +distinctions de naissance; + +Par la condamnation à des peines afflictives ou infamantes. + +5. L'exercice des droits de citoyen français est suspendu, par l'état +de débiteur failli, ou d'héritier immédiat détenteur à titre gratuit +de la succession totale ou partielle d'un failli; + +Par l'état de domestique à gages, attaché au service de la personne ou +du ménage; + +Par l'état d'interdiction judiciaire, d'accusation ou de contumace. + +6. Pour exercer les droits de cité dans un arrondissement communal, il +faut y avoir acquis domicile par une année de résidence, et ne l'avoir +pas perdu par une année d'absence. + +7. Les citoyens de chaque arrondissement communal désignent par leurs +suffrages ceux d'entre eux qu'ils croient les plus propres à gérer les +affaires publiques. Il en résulte une liste de confiance, contenant un +nombre de noms égal au dixième du nombre des citoyens ayant droit d'y +coopérer. C'est dans cette première liste communale que doivent être +pris les fonctionnaires publics de l'arrondissement. + +8. Les citoyens compris dans les listes communales d'un département, +désignent également un dixième d'entre eux. Il en résulte une seconde +liste départementale, dans laquelle doivent être pris les +fonctionnaires publics du département. + +9. Les citoyens portés dans la liste départementale, désignent +pareillement un dixième d'entre eux: il en résulte une troisième liste +qui comprend les citoyens de ce département éligibles aux fonctions +publiques nationales. + +10. Les citoyens ayant droit de coopérer à la formation de l'une des +listes mentionnées aux trois articles précédents, sont appelés tous +les trois ans à pourvoir au remplacement des inscrits décédés, ou +absents pour toute autre cause que l'exercice d'une fonction publique. + +11. Ils peuvent, en même temps, retirer de la liste les inscrits +qu'ils ne jugent pas à propos d'y maintenir, et les remplacer par +d'autres citoyens dans lesquels ils ont une plus grande confiance. + +12. Nul n'est retiré d'une liste que par les votes de la majorité +absolue des citoyens ayant droit de coopérer à sa formation. + +13. On n'est point retiré d'une liste d'éligibles par cela seul qu'on +n'est pas maintenu sur une autre liste d'un degré inférieur ou +supérieur. + +14. L'inscription sur une liste d'éligibles n'est nécessaire qu'à +l'égard de celles des fonctions publiques pour lesquelles cette +condition est expressément exigée par la constitution ou par la loi. +Les listes d'éligibles seront formées pour la première fois dans le +cours de l'an IX. + +Les citoyens qui seront nommés pour la première formation des +autorités constituées, feront partie nécessaire des premières listes +d'éligibles. + + +TITRE II. + +_Du Sénat conservateur._ + +15. Le sénat conservateur est composé de quatre-vingts membres, +inamovibles et à vie, âgés de quarante ans au moins. + +Pour la formation du sénat, il sera d'abord nommé soixante membres: ce +nombre sera porté à soixante-deux dans le cours de l'an VIII, à +soixante-quatre en l'an IX, et s'élèvera ainsi graduellement à +quatre-vingts par l'addition de deux membres en chacune des dix +premières années. + +16. La nomination à une place de sénateur se fait par le sénat, qui +choisit entre trois candidats présentés: le premier, par le corps +législatif; le second, par le tribunat; et le troisième, par le +premier consul. + +Il ne choisit qu'entre deux candidats, si l'un d'eux est proposé par +deux des trois autorités présentantes: il est tenu d'admettre celui +qui serait proposé à la fois par les trois autorités. + +17. Le premier consul sortant de place, soit par l'expiration de ses +fonctions, soit par démission, devient sénateur de plein droit et +nécessairement. + +Les deux autres consuls, durant le mois qui suit l'expiration de leurs +fonctions, peuvent prendre place dans le sénat, et ne sont pas obligés +d'user de ce droit. + +Ils ne l'ont point quand ils quittent leurs fonctions consulaires par +démission. + +18. Un sénateur est à jamais inéligible à toute autre fonction +publique. + +19. Toutes les listes faites dans les départements en vertu de l'art. +9, sont adressées au sénat: elles composent la liste nationale. + +20. Il élit dans cette liste les législateurs, les tribuns, les +consuls, les juges de cassation, et les commissaires à la +comptabilité. + +21. Il maintient ou annulle tous les actes qui lui sont déférés comme +inconstitutionnels par le tribunat ou par le gouvernement. Les listes +d'éligibles sont comprises parmi ces actes. + +22. Des revenus de domaines nationaux déterminés sont affectés aux +dépenses du sénat. Le traitement annuel de chacun de ses membres se +prend sur ces revenus, et il est égal au vingtième de celui du premier +consul. + +23. Les séances du sénat ne sont pas publiques. + +24. Les citoyens _Siéyes_ et _Roger-Ducos_, consuls sortants, sont +nommés membres du sénat conservateur; ils se réuniront avec le second +et le troisième consul nommés par la présente constitution. Ces quatre +citoyens nomment la majorité du sénat, qui se complète ensuite +lui-même, et procède aux élections qui lui sont confiées. + + +TITRE III. + +_Du Pouvoir législatif._ + +25. Il ne sera promulgué des lois nouvelles que lorsque le projet en +aura été proposé par le gouvernement, communiqué au tribunat, et +décrété par le corps législatif. + +26. Les projets que le gouvernement propose, sont rédigés en articles. +En tout état de la discussion de ces projets, le gouvernement peut les +retirer; il peut les reproduire modifiés. + +27. Le tribunat est composé de cent membres, âgés de vingt-cinq ans au +moins, ils sont renouvelés par cinquième tous les ans, et indéfiniment +rééligibles tant qu'ils demeurent sur la liste nationale. + +28. Le tribunat discute les projets de loi; il en vote l'adoption ou +le rejet. + +Il envoie trois orateurs pris dans son sein, par lesquels les motifs +du voeu qu'il a exprimé sur chacun de ces projets, sont exposés et +défendus devant le corps législatif. + +Il défère au sénat, pour cause d'inconstitutionnalité seulement, les +listes d'éligibles, les actes du corps législatif, et ceux du +gouvernement. + +29. Il exprime son voeu sur les lois faites et à faire, sur les abus à +corriger, sur les améliorations à entreprendre dans toutes les parties +de l'administration publique, mais jamais sur les affaires civiles ou +criminelles portées devant les tribunaux. + +Les voeux qu'il manifeste, en vertu du présent article, n'ont aucune +suite nécessaire, et n'obligent aucune autorité constituée à une +délibération. + +30. Quand le tribunat s'ajourne, il peut nommer une commission de dix +à quinze membres, chargée de le convoquer si elle le juge convenable. + +31. Le corps législatif est composé de trois cents membres, âgés de +trente ans au moins: ils sont renouvelés par cinquième tous les ans. + +Il doit toujours s'y trouver un citoyen au moins de chaque département +de la république. + +32. Un membre sortant du corps législatif ne peut y rentrer qu'après +un an d'intervalle; mais il peut être immédiatement élu à toute autre +fonction publique y compris celle de tribun, s'il y est d'ailleurs +éligible. + +33. La session du corps législatif commence chaque année le 1er +frimaire, et ne dure que quatre mois; il peut être extraordinairement +convoqué durant les huit autres par le gouvernement. + +34. Le corps législatif fait la loi en statuant par scrutin secret, et +sans aucune discussion de la part de ses membres, sur les projets de +loi débattus devant lui par les orateurs du tribunat et du +gouvernement. + +35. Les séances du tribunat et celles du corps législatif sont +publiques; le nombre des assistants, soit aux unes, soit aux autres, +ne peut excéder deux cents. + +36. Le traitement annuel d'un tribun est de quinze mille francs; celui +d'un législateur, de dix mille francs. + +37. Tout décret du corps législatif, le dixième jour après son +émission, est promulgué par le premier consul, à moins que, +dans ce délai, il n'y ait eu recours au sénat pour cause +d'inconstitutionnalité. Ce recours n'a point lieu contre les lois +promulguées. + +38. Le premier renouvellement du corps législatif et du tribunat, +n'aura lieu que dans le cours de l'an X. + + +TITRE IV. + +_Du Gouvernement._ + +39. Le gouvernement est confié à trois consuls nommés pour dix ans et +indéfiniment rééligibles. + +Chacun d'eux est élu individuellement, avec la qualité distincte ou de +premier, ou de second, ou de troisième consul. + +La constitution nomme premier consul le citoyen _Bonaparte_, ex-consul +provisoire; second consul, le citoyen _Cambacérès_, ex-ministre de la +justice; et troisième consul, le citoyen _Lebrun_, ex-membre de la +commission du conseil des anciens. + +Pour cette fois, le troisième consul n'est nommé que pour cinq ans. + +40. Le premier consul a des fonctions et des attributions +particulières, dans lesquelles il est momentanément suppléé, quand il +y a lieu, par un de ses collègues. + +41. Le premier consul promulgue les lois; il nomme et révoque à +volonté les membres du conseil d'état, les ministres, les ambassadeurs +et les autres agents extérieurs en chef, les officiers de l'armée de +terre et de mer, les membres des administrations locales, et les +commissaires du gouvernement près les tribunaux. Il nomme tous les +juges criminels et civils, autres que les juges de paix et les juges +de cassation, sans pouvoir les révoquer. + +42. Dans les autres actes du gouvernement, le second et le troisième +consul ont voix consultative; ils signent le registre de ces actes +pour constater leur présence; et s'ils le veulent, ils y consignent +leurs opinions: après quoi la décision du premier consul suffit. + +43. Le traitement du premier consul sera de cinq cent mille francs en +l'an VIII. Le traitement de chacun des deux autres consuls est égal +aux trois dixièmes de celui du premier. + +44. Le gouvernement propose les lois, et fait les réglements +nécessaires pour assurer leur exécution. + +45. Le gouvernement dirige les recettes et les dépenses de l'état, +conformément à la loi annuelle qui détermine le montant des unes et +des autres; il surveille la fabrication des monnaies, dont la loi +seule ordonne l'émission, fixe le titre, le poids, et le type. + +46. Si le gouvernement est informé qu'il se trame quelque conspiration +contre l'état, il peut décerner des mandats d'amener et des mandats +d'arrêt contre les personnes qui en sont présumées les auteurs ou les +complices; mais si, dans un délai de dix jours après leur arrestation, +elles ne sont mises en liberté ou en justice réglée, il y a de la part +du ministre signataire du mandat, crime de détention arbitraire. + +47. Le gouvernement pourvoit à la sûreté intérieure et à la défense +extérieure de l'état; il distribue les forces de terre et de mer, et +en règle la direction. + +48. La garde nationale en activité est soumise aux réglements +d'administration publique: la garde nationale sédentaire n'est soumise +qu'à la loi. + +49. Le gouvernement entretient des relations politiques au-dehors, +conduit les négociations, fait les stipulations préliminaires, signe, +fait signer et conclut tous les traités de paix, d'alliance, de trève, +de neutralité, de commerce, et autres conventions. + +50. Les déclarations de guerre et les traités de paix, d'alliance et +de commerce, sont proposés, discutés, décrétés et promulgués comme des +lois. + +Seulement les discussions et délibérations sur ces objets, tant dans +le tribunat que dans le corps législatif, se font en comité secret +quand le gouvernement le demande. + +51. Les articles secrets d'un traité ne peuvent être destructifs des +articles patents. + +52. Sous la direction des consuls, le conseil d'état est chargé de +rédiger les projets de lois et les réglements d'administration +publique, et de résoudre les difficultés qui s'élèvent en matière +administrative. + +53. C'est parmi les membres du conseil d'état que sont toujours pris +les orateurs chargés de porter la parole au nom du gouvernement devant +le corps législatif. + +Ces orateurs ne sont jamais envoyés au nombre de plus de trois pour la +défense d'un même projet de loi. + +54. Les ministres procurent l'exécution des lois et des réglements +d'administration publique. + +55. Aucun acte du gouvernement ne peut avoir d'effet, s'il n'est signé +par un ministre. + +56. L'un des ministres est spécialement chargé de l'administration du +trésor public: il assure les recettes, ordonne les mouvements de fonds +et les paiements autorisés par la loi. Il ne peut rien faire payer +qu'en vertu, 1º d'une loi, et jusqu'à la concurrence des fonds qu'elle +a déterminés pour un genre de dépenses; 2º d'un arrêté du +gouvernement; 3º d'un mandat signé par un ministre. + +57. Les comptes détaillés de la dépense de chaque ministre, signés et +certifiés par lui, sont rendus publics. + +58. Le gouvernement ne peut élire ou conserver pour conseillers +d'état, pour ministres, que des citoyens dont les noms se trouvent +inscrits sur la liste nationale. + +59. Les administrations locales établies, soit pour chaque +arrondissement communal, soit pour des portions plus étendues du +territoire, sont subordonnées aux ministres. Nul ne peut devenir ou +rester membre de ces administrations, s'il n'est porté ou maintenu sur +l'une des listes mentionnées aux art. 7 et 8. + + +TITRE V. + +_Des Tribunaux._ + +60. Chaque arrondissement communal a un ou plusieurs juges de paix, +élus immédiatement par les citoyens pour trois années. + +Leur principale fonction consiste à concilier les parties, qu'ils +invitent, dans le cas de non-conciliation, à se faire juger par des +arbitres. + +61. En matière civile, il y a des tribunaux de première instance et +des tribunaux d'appel. La loi détermine l'organisation des uns et des +autres, leur compétence, et le territoire formant le ressort de +chacun. + +62. En matière de délits emportant peine afflictive ou infamante, un +premier jury admet ou rejette l'accusation: si elle est admise, un +second jury reconnaît le fait, et les juges, formant un tribunal +criminel, appliquent la peine. Leur jugement est sans appel. + +63. La fonction d'accusateur public près un tribunal criminel est +remplie par le commissaire du gouvernement. + +64. Les délits qui n'emportent pas peine afflictive ou infamante, +sont jugés par des tribunaux de police correctionnelle, sauf l'appel +aux tribunaux criminels. + +65. Il y a, pour toute la république, un tribunal de cassation, qui +prononce sur les demandes en cassation contre les jugements en dernier +ressort rendus par les tribunaux, sur les demandes en renvoi d'un +tribunal à un autre pour cause de suspicion légitime ou de sûreté +publique, sur les prises à partie contre un tribunal entier. + +66. Le tribunal de cassation ne connaît point du fond des affaires; +mais il casse les jugements rendus sur des procédures dans lesquelles +les formes ont été violées, ou qui contiennent quelque contravention +expresse à la loi, et il renvoie le fond du procès au tribunal qui +doit en connaître. + +67. Les juges composant les tribunaux de première instance, et les +commissaires du gouvernement établis près ces tribunaux, sont pris +dans la liste communale ou dans la liste départementale. + +Les juges formant les tribunaux d'appel, et les commissaires placés +près d'eux, sont pris dans la liste départementale. + +Les juges composant le tribunal de cassation, et les commissaires +établis près ce tribunal, sont pris dans la liste nationale. + +68. Les juges, autres que les juges de paix, conservent leurs +fonctions toute leur vie, à moins qu'ils ne soient condamnés pour +forfaiture, ou qu'ils ne soient pas maintenus sur les listes +d'éligibles. + + +TITRE VI. + +_De la Responsabilité des fonctionnaires publics._ + +69. Les fonctions des membres soit du sénat, soit du corps législatif, +soit du tribunat, celles des consuls et des conseillers d'état, ne +donnent lieu à aucune responsabilité. + +70. Les délits personnels emportant peine afflictive ou infamante, +commis par un membre, soit du sénat, soit du tribunat, soit du corps +législatif, soit du conseil d'état, sont poursuivis devant les +tribunaux ordinaires, après qu'une délibération du corps auquel le +prévenu appartient, a autorisé cette poursuite. + +71. Les ministres prévenus de délits privés emportant peine afflictive +ou infamante, sont considérés comme membres du conseil d'état. + +72. Les ministres sont responsables, 1º de tout acte de gouvernement +signé par eux, et déclaré inconstitutionnel par le sénat; 2º de +l'inexécution des lois et des réglements d'administration publique; 3º +des ordres particuliers qu'ils ont donnés, si ces ordres sont +contraires à la constitution, aux lois, et aux réglements. + +73. Dans les cas de l'article précédent, le tribunat dénonce le +ministre par un acte sur lequel le corps législatif délibère dans les +formes ordinaires, après avoir entendu ou appelé le dénoncé. Le +ministre mis en jugement par un décret du corps législatif, est jugé +par une haute-cour, sans appel et sans recours en cassation. + +La haute-cour est composée de juges et de jurés. Les juges sont +choisis par le tribunal de cassation, et dans son sein; les jurés sont +pris dans la liste nationale: le tout suivant les formes que la loi +détermine. + +74. Les juges civils et criminels sont, pour les délits relatifs à +leurs fonctions, poursuivis devant les tribunaux auxquels celui de +cassation les renvoie après avoir annulé leurs actes. + +73. Les agents du gouvernement, autres que les ministres, ne peuvent +être poursuivis pour des faits relatifs à leurs fonctions, qu'en vertu +d'une décision du conseil d'état: en ce cas, la poursuite a lieu +devant les tribunaux ordinaires. + + +TITRE VII. + +_Dispositions générales._ + +76. La maison de toute personne habitant le territoire français, est +un asyle inviolable. + +Pendant la nuit, nul n'a le droit d'y entrer que dans le cas +d'incendie, d'inondation, ou de réclamation faite de l'intérieur de la +maison. + +Pendant le jour, on peut y entrer pour un objet spécial déterminé, ou +par une loi, ou par un ordre émané d'une autorité publique. + +77. Pour que l'acte qui ordonne l'arrestation d'une personne puisse +être exécuté, il faut, 1º qu'il exprime formellement le motif de +l'arrestation, et la loi en exécution de laquelle elle est ordonnée; +2º qu'il émane d'un fonctionnaire à qui la loi ait donné formellement +ce pouvoir; 3º qu'il soit notifié à la personne arrêtée, et qu'il lui +en soit laissé copie. + +78. Un gardien ou geolier ne peut recevoir ou détenir aucune personne +qu'après avoir transcrit sur son registre l'acte qui ordonne +l'arrestation: cet acte doit être un mandat donné dans les formes +prescrites par l'article précédent, ou une ordonnance de prise de +corps, ou un décret d'accusation, ou un jugement. + +79. Tout gardien ou geolier est tenu sans qu'aucun ordre puisse l'en +dispenser, de représenter la personne détenue à l'officier civil ayant +la police de la maison de détention, toutes les fois qu'il en sera +requis par cet officier. + +80. La représentation de la personne détenue ne pourra être refusée à +ses parents et amis porteurs de l'ordre de l'officier civil, lequel +sera toujours tenu de l'accorder, à moins que le gardien ou geolier ne +représente une ordonnance du juge pour tenir la personne au secret. + +81. Tous ceux qui, n'ayant point reçu de la loi le pouvoir de faire +arrêter, donneront, signeront, exécuteront l'arrestation d'une +personne quelconque; tous ceux qui, même dans le cas de l'arrestation +autorisée par la loi, recevront ou retiendront la personne arrêtée, +dans un lieu de détention non publiquement et légalement désigné comme +tel, et tous les gardiens ou geoliers qui contreviendront aux +dispositions des trois articles précédents, seront coupables du crime +de détention arbitraire. + +82. Toutes rigueurs employées dans les arrestations, détentions ou +exécutions, autres que celles autorisées par les lois, sont des +crimes. + +83. Toute personne a le droit d'adresser des pétitions individuelles à +toute autorité constituée, et spécialement au tribunat. + +84. La force publique est essentiellement obéissante; nul corps armé +ne peut délibérer. + +85. Les délits des militaires sont soumis à des tribunaux spéciaux, et +à des formes particulières de jugement. + +86. La nation française déclare qu'il sera accordé des pensions à tous +les militaires blessés à la défense de la patrie, ainsi qu'aux veuves +et enfants des militaires morts sur le champ de bataille ou des suites +de leurs blessures. + +87. Il sera décerné des récompenses nationales aux guerriers qui +auront rendu des services éclatants en combattant pour la république. + +88. Un institut national est chargé de recueillir les découvertes, de +perfectionner les sciences et les arts. + +89. Une commission de comptabilité nationale règle et vérifie les +comptes des recettes et des dépenses de la république. Cette +commission est composée de sept membres choisis par le sénat dans la +liste nationale. + +90. Un corps constitué ne peut prendre de délibération que dans une +séance où les deux tiers au moins de ses membres se trouvent présents. + +91. Le régime des colonies françaises est déterminé par des lois +spéciales. + +92. Dans le cas de révolte à main armée, ou de troubles qui menacent +la sûreté de l'état, la loi peut suspendre, dans les lieux et pour le +temps qu'elle détermine, l'empire de la constitution. + +Cette suspension peut être provisoirement déclarée dans les mêmes cas, +par un arrêté du gouvernement, le corps législatif étant en vacance, +pourvu que ce corps soit convoqué au plus court terme par un article +du même arrêté. + +93. La nation française déclare qu'en aucun cas elle ne souffrira le +retour des Français qui, ayant abandonné leur patrie depuis le 14 +juillet 1789, ne sont pas compris dans les exceptions portées aux lois +rendues contre les émigrés; elle interdit toute exception nouvelle sur +ce point. + +Les biens des émigrés sont irrévocablement acquis au profit de la +république. + +94. La nation française déclare qu'après une vente légalement +consommée de biens nationaux, quelle qu'en soit l'origine, l'acquéreur +légitime ne peut en être dépossédé, sauf aux tiers réclamants à être, +s'il y a lieu, indemnisés par le trésor public. + +95. La présente constitution sera offerte de suite à l'acceptation du +peuple français. + +Fait à Paris, le 22 frimaire an VIII de la république française, une +et indivisible. + + * * * * * + +_Loi qui règle la manière dont la constitution sera présentée au +peuple français._ + + 23 frimaire an VIII (14 décembre 1799). + +La commission du conseil des anciens, créée par la loi du 19 brumaire, +adoptant les motifs de la déclaration d'urgence qui précède la +résolution ci-après, approuve l'acte d'urgence. + +(_Teneur de la déclaration d'urgence et de la résolution du 23 +frimaire._) + +La commission du conseil des cinq-cents, créée par la loi du 19 +brumaire dernier; + +Délibérant sur la proposition formelle contenue dans le message des +consuls en date de ce jour, de régler par une loi la manière dont la +constitution sera présentée au peuple français; + +Considérant que la constitution qui doit substituer à un gouvernement +provisoire un ordre de choses définitif et invariable, doit être sans +délai présentée à l'acceptation des citoyens; + +Que le mode d'acceptation le plus convenable et le plus populaire est +celui qui répond le plus promptement et le plus facilement aux besoins +et à la juste impatience de la nation, + +Déclare qu'il y a urgence. + +La commission, après avoir déclaré l'urgence, prend la résolution +suivante: + +Art. Ier. Il sera ouvert dans chaque commune des registres +d'acceptation et de non-acceptation: les citoyens sont appelés à y +consigner ou y faire consigner leur vote sur la constitution. + +II. Les registres seront ouverts au secrétariat de toutes les +administrations, aux greffes de tous les tribunaux, entre les mains +des agents communaux, des juges de paix, et des notaires: les citoyens +ont droit de choisir à leur gré entre ces divers dépôts. + +III. Le délai pour voter dans chaque département est de quinze jours, +à dater de celui où la constitution est parvenue à l'administration +centrale: il est de trois jours pour chaque commune, à dater de celui +où l'acte constitutionnel est arrivé au chef-lieu du canton. + +IV. Les consuls de la république sont chargés de régulariser et +d'activer la formation, l'ouverture, la tenue, la clôture, et l'envoi +des registres. + +V. Les consuls sont pareillement chargés d'en proclamer le résultat. + +VI. La présente résolution sera imprimée. + +Après une seconde lecture, la commission du conseil des anciens +approuve la résolution ci-dessus (23 frimaire an VIII). + +LES CONSULS de la république ordonnent que la loi ci-dessus sera +publiée, exécutée, et qu'elle sera munie du sceau de la république. + +Fait au palais national des consuls de la république, le 23 frimaire +an VIII de la république. + + ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIÉYES. + + * * * * * + +PROCLAMATION + +_Des consuls de la république._ + + 24 frimaire an VIII (15 décembre 1799). + + +LES CONSULS de la république, aux Français. + +Une constitution vous est présentée. + +Elle fait cesser les incertitudes que le gouvernement provisoire +mettait dans les relations extérieures, et dans la situation +intérieure et militaire de la république. + +Elle place dans les institutions qu'elle établit, les premiers +magistrats dont le dévouement a paru nécessaire à son activité. + +La constitution est fondée sur les vrais principes du gouvernement +représentatif, sur les droits sacrés de la propriété, de l'égalité, de +la liberté. + +Les pouvoirs qu'elle institue, seront forts et stables, tels qu'ils +doivent être pour garantir les droits des citoyens et les intérêts de +l'état. + +Citoyens, la révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée: +elle est finie. + + ROGER-DUCOS, BONAPARTE, SIÉYES. + + * * * * * + +_Loi concernant les opérations et communications respectives des +autorités chargées par la constitution de concourir à la formation de +la loi._ + + 19 nivose an VIII (9 janvier 1800). + +AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS, Bonaparte, premier consul, proclame loi de +la république le décret suivant, rendu par le corps législatif le 19 +nivôse an VIII, sur la proposition faite par le gouvernement le 12 +dudit mois, communiquée au tribunat le 13 du même mois. + +_Décret._ + +Le corps législatif, réuni au nombre des membres prescrit par l'art. +90 de la constitution; + +Lecture faite du projet de loi concernant les opérations et +communications respectives des autorités chargées par la constitution +de concourir à la formation de la loi, proposé par le gouvernement le +12 nivose présent mois, et communiqué au tribunat le lendemain; + +Les orateurs du tribunat et ceux du gouvernement entendus dans la +séance du 19 nivose; les suffrages recueillis au scrutin secret, + +Décrète: + +Art. 1er. Quand le gouvernement a arrêté qu'un projet de loi sera +proposé, il en prévient le corps législatif par un message. + +2. Le gouvernement indique le jour auquel il croit que doit être +ouverte la discussion sur le projet de loi. + +3. Après qu'un orateur du conseil d'état a lu au corps législatif le +projet de loi, et en a exposé les motifs, il en dépose sur le bureau +trois expéditions. + +4. Sur l'une de ces expéditions mention est faite de la proposition de +la loi; et elle est remise, signée du président et des secrétaires, à +l'orateur ou aux orateurs du gouvernement. + +5. Une des autres expéditions est déposée aux archives du corps +législatif. + +6. La troisième expédition est adressée, sans délai, par le corps +législatif au tribunat. + +7. Au jour indiqué par le gouvernement, le tribunat envoie au corps +législatif ses orateurs pour faire connaître son voeu sur la +proposition de loi. + +8. Si, au jour indiqué, le tribunat demande une prorogation de délai, +le corps législatif, après avoir entendu l'orateur ou les orateurs du +gouvernement, prononce s'il y a eu lieu ou non à la prorogation +demandée. + +9. Si le corps législatif décide qu'il y a lieu à prorogation, le +gouvernement propose un nouveau délai. + +10. Si le corps législatif décide qu'il n'y a pas lieu à prorogation, +la discussion est ouverte. + +11. Si le tribunat ne fait pas connaître son voeu sur le projet de +loi, il est censé en consentir la proposition. + +12. Le bureau du corps législatif ne peut fermer la discussion ni sur +les propositions de loi, ni sur les demandes de nouveau délai, +qu'après que chacun des orateurs du gouvernement ou du tribunat aura +été entendu au moins une fois, s'il le demande. + +13. Pour mettre le gouvernement en état de délibérer s'il y a lieu ou +non à retirer le projet de loi, les orateurs du gouvernement peuvent +toujours demander l'ajournement, et l'ajournement ne peut leur être +refusé. + +14. Le Corps législatif vote, dans tous les cas, de la manière +suivante: deux urnes sont placées sur le bureau; un secrétaire fait +l'appel nominal des votants; à mesure qu'ils se présentent au bureau, +un autre secrétaire remet à chacun une boule blanche destinée à +exprimer le _oui_, et une boule noire destinée à exprimer le _non_: +une des urnes seulement est destinée à recevoir les votes; dans +l'autre sont jetées les boules inutiles. Quand l'appel est achevé, les +secrétaires ouvrent, à la vue de l'assemblée, l'urne du scrutin, et +font le compte des voix; le président proclame le résultat. + +Soit la présente loi revêtue du sceau de l'état, insérée au bulletin +des lois, inscrite dans les registres des autorités judiciaires et +administratives, et le ministre de la justice chargé d'en surveiller +la publication. + +A Paris, le 29 nivose an VIII de la république. + + BONAPARTE, premier consul. + + * * * * * + +PROCLAMATION. + +_Des consuls de la république._ + + 18 pluviose an VIII (7 février 1800) + +LES CONSULS DE LA RÉPUBLIQUE, en conformité de l'article 5 de la loi +du 23 frimaire, qui règle la manière dont la constitution sera +présentée au peuple français; après avoir entendu le rapport des +ministres de la justice, de l'intérieur, de la guerre, et de la +marine, + +Proclament le résultat des votes émis par les citoyens français sur +l'acte constitutionnel: + +Sur trois millions douze mille cinq cent soixante-neuf votants, quinze +cent soixante-deux ont rejeté, trois millions onze mille sept ont +accepté la constitution. + +Les consuls de la république, arrêtent: + +Art. 1er. Le résultat des votes émis, sur la constitution, sera +proclamé, publié et affiché dans toutes les communes de la république. + +2. Il sera célébré dans toutes les communes, pour l'acceptation de la +constitution, une fête nationale consacrée à l'union des citoyens +français. + +3. Cette fête sera célébrée dans la décade qui suivra l'entière +pacification des départements de l'Ouest. + + * * * * * + + Paris, 29 ventose an VIII (20 mars). + +_Aux jeunes Français._ + +Le premier consul reçoit beaucoup de lettres de jeunes citoyens +empressés de lui témoigner leur attachement à la république et le +desir qu'ils ont de s'associer aux efforts qu'il va faire pour +conquérir la paix. Touché de leur dévouement, il en reçoit l'assurance +avec un vif intérêt; la gloire les attend à Dijon. C'est lorsqu'il +les verra réunis sous les drapeaux de l'armée de réserve, qu'il se +propose de les remercier et d'applaudir à leur zèle. + + BONAPARTE. + + * * * * * + + Paris, le 12 germinal an VIII (2 avril 1800). + +_Au général Berthier, ministre de la guerre._ + +Les talents militaires dont vous avez donné tant de preuves, citoyen +général, et la confiance du gouvernement vous appellent au +commandement d'une armée[13]. Vous avez pendant l'hiver réorganisé le +ministère de la guerre; vous avez pourvu, autant que les circonstances +l'ont permis, aux besoins de nos armées; il vous reste à conduire +pendant le printemps et l'été, nos soldats à la victoire, moyen +efficace d'arriver à la paix et de consolider la république. + +Recevez, je vous prie, citoyen général, les témoignages de +satisfaction du gouvernement sur votre conduite au ministère. + + BONAPARTE. + + [13] Celui de l'armée de réserve, auquel il était nommé par un + arrêté transmis avec la lettre. + + * * * * * + + Au quartier-général de Martigni, le 28 floréal an VIII + (18 mai 1800). + +_Au ministre de l'intérieur._ + + Citoyen ministre, + +Je suis au pied des grandes Alpes, au milieu du Valais. + +Le grand Saint-Bernard a offert bien des obstacles qui ont été +surmontés avec ce courage héroïque qui distingue les troupes +françaises dans toutes les circonstances. Le tiers de l'artillerie est +déja en Italie; l'armée descend à force; Berthier est en Piémont; dans +trois jours tout sera passé. + + BONAPARTE. + + * * * * * + + Au quartier-général de Milan, le 20 prairial + an VIII (9 juin 1800). + +_Aux deux consuls restés à Paris._ + +Vous aurez vu, citoyens consuls, par les lettres de M. de Mélas, qui +étaient jointes à ma précédente lettre, que le même jour que l'ordre +de lever le blocus de Gênes arrivait au général Ott, le général +Masséna, forcé par le manque absolu de vivres, a demandé à capituler. +Il paraît que le général Masséna a dix mille combattants; le général +Suchet en a à peu près autant; si ces deux corps se sont, comme je le +pense, réunis entre Oneille et Savone, ils pourront entrer rapidement +en Piémont par le Tanaro, et être fort utiles, dans le temps que +l'ennemi serait obligé de laisser quelques troupes dans Gênes. + +La plus grande partie de l'armée est dans ce moment à Stradella. Nous +avons un pont à Plaisance, et plusieurs trailles vis-à-vis Pavie. +Orsi, Novi, Brescia et Crémone sont à nous. + +Vous trouverez ci-joints plusieurs bulletins et différentes lettres +interceptées, qu'il vous paraîtra utile de rendre publiques. + +Je vous salue. + + BONAPARTE. + + * * * * * + +Au quartier-général de Broui, le 21 prairial an VIII (10 juin 1800). + + _Au citoyen Petiet, conseiller d'état._ + +Nous avons eu hier une affaire fort brillante. Sans exagération, +l'ennemi a eu quinze cents hommes tués, deux fois autant de blessés; +nous avons fait quatre mille prisonniers et pris cinq pièces de canon. +C'est le corps du lieutenant-général Ott, qui est venu de Gênes à +marches forcées; il voulait rouvrir la communication avec Plaisance. + +Comme je n'ai pas le temps d'expédier un courrier à Paris, je vous +prie de donner ces nouvelles aux consuls par un courrier +extraordinaire. + +L'armée continue sa marche sur Tortone et Alexandrie. + +La division de l'armée du Rhin est arrivée en entier; il y en a déja +une partie au-delà du Pô. + + BONAPARTE. + + * * * * * + +Au quartier-général de Torre de Garofola, le 7 prairial an VII + (16 juin 1800). + +_Aux consuls de la république._ + +Le lendemain de la bataille de Marengo, citoyens consuls, le général +Mélas a fait demander aux avant-postes qu'il lui fût permis de +m'envoyer le général Zach. On a arrêté, dans la journée, la convention +dont vous trouverez ci-joint la copie[14]. Elle a été signée dans la +nuit, par le général Berthier et le général Mélas. J'espère que le +peuple français sera content de son armée. + + BONAPARTE. + + [14] C'est la fameuse capitulation du général Mélas à Alexandrie. + Voyez page 246. + + * * * * * + + Lyon, le 10 messidor an VIII (29 juin 1800). + +_Aux consuls de la république._ + +J'arrive à Lyon, citoyens consuls; je m'y arrête pour poser la +première pierre des façades de la place Bellecourt, que l'on va +rétablir. Cette seule circonstance pouvait retarder mon arrivée à +Paris; mais je n'ai pas tenu à l'ambition d'accélérer le +rétablissement de cette place que j'ai vue si belle et qui est +aujourd'hui si hideuse. On me fait espérer que dans deux ans elle sera +entièrement achevée. + +J'espère qu'avant cette époque, le commerce de cette ville, dont +s'énorgueillissait l'Europe entière, aura repris sa première +prospérité. + +Je vous salue. + + BONAPARTE. + + +FIN DU PREMIER VOLUME DES MÉMOIRES. + + + + +ERRATA + +DU TOME PREMIER DES MÉMOIRES. + +(NOTA. M. le général Gourgaud se trouvant hors de France lors de +l'impression de ce volume, et le manuscrit étant très-difficile à +lire, il s'est glissé plusieurs erreurs ou omissions que nous nous +empressons de rétablir.) + + + Page 2, ligne 21, un pont, _lisez_: un point. + + -- 11, ligne 4, après _de l'intérieur_, il doit y avoir (.) un point + et l'alinéa suivant commencera par ces mots: _douze à quinze + jours après, etc... Napoléon_. + + -- 18, ligne 23, considérations, _lisez_: dénonciations. + + -- 19, dernière ligne, des......, _lisez_: des peintres. + + -- 26, ligne 10, caissons, _lisez_: camions. + + -- 36, ligne 21, il ne fut rien épargné, _lisez_: il ne faut + rien épargner. + + -- 43, ligne 11, le 20 avril, _lisez_: le 29 avril. + + -- 47, ligne 9, Malague, _lisez_: Melogno. + + -- 79, ligne 24, Moreau marcherait, _ajoutez_: droit. + + -- 86, ligne 7, nommèrent, _lisez_: nommeraient sans difficulté, + disaient-ils. + + -- 86, ligne 10, laissaient, _lisez_: laissèrent. + + -- 109, ligne 7, incertitude, _lisez_: incertitude; + + -- _ib._, ligne 9, activité; _lisez_: activité, + + -- 130, ligne 16, marches, _lisez_: mesures. + + -- 145, ligne 4, noms, _lisez_: opinions. + + -- 166, ligne 16, supprimer _y_. + + -- 172, ligne 5, Fellichel, _lisez_: Saint-Michel. + + -- 173, ligne 3, point, _lisez_: pont. + + -- 177, ligne 10, après 20 juin, _lisez_: 40 jours. + + -- 177, ligne 21, environ, _lisez_: renvoya. + + -- 179, ligne 2, (deux mille cinq cents) _lisez_: vingt-cinq mille. + + -- 187, lignes 10 et 11, étant fâcheuse, l'armée pressait, _lisez_: + était fâcheuse, l'armée prêtait. + + -- 189, lignes 25 et 26, passer le Lech etc., _lisez_: et arriver en + deux jours, au plus en trois à Augsbourg passer le Lech. + + -- 190, ligne 5, pour l'attendre, _lisez_: atteindre. + + -- 191, ligne 12, au-dessus, _lisez_: au-dessous. + + -- 199, ligne 9, sa droite, _lisez_: sa gauche. + + -- 209, ligne 13, par moi, _lisez_: par mer. + + -- 212, ligne 25, de la ville, _ajoutez_: à la garde nationale. + + -- 235, ligne 17, après _offert_, _ajoutez_: à Masséna. + + -- 254, ligne 19, sous, _lisez_: sur. + + -- 256, ligne 2, consul, _ajoutez_: et sa cour. + + -- 266, ligne 18, trouve, _lisez_: trouva. + + -- 283, ligne 15, mouvement dans, _lisez_: mouvement; dans + + -- _id._, ligne _id._, se trouvait; _lisez_: se trouvait + + +[Illustration: PLAN _DU SIEGE DE_ TOULON.] + +[Illustration: CAMPAGNE D'ALLEMAGNE _DE L'ARMÉE FRANÇAISE_ commandée +par Moreau _en 1800_.] + +[Illustration: CARTE _DE LA DÉFENSE DE GÊNES ET DU VAR_, par Masséna +et Suchet _en 1800_.] + +[Illustration: _CAMPAGNE_ DE L'ARMÉE DE RÉSERVE Commandée par le 1er +Consul _en 1800_.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de +France sous Napoléon, Tome 1/2, by Gaspard Gourgaud + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOME I/II *** + +***** This file should be named 38166-8.txt or 38166-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/1/6/38166/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
