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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: November 28, 2011 [EBook #38159]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0021, 22 JUILLET 1843 ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843
+
+L'ILLUSTRATION,
+JOURNAL UNIVERSEL.
+
+ Nº 21. Vol. I.--SAMEDI 22 JUILLET 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
+ pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+Les Meetings d'Irlande. Un meeting.--Courrier de Paris.--Établissement
+d'une École des Arts et Métiers à Aix.--Horticulture. Les roses.
+_Tuteur anglais pour les Rosiers; Rosier maintenu par le Tuteur anglais,
+Rosiers pyramidaux du Jardin botanique d'Édimbourg._--Nouvelles du
+Muséum d'histoire naturelle. Animaux récemment arrivés (suite). _Lion
+d'Arabie; Guépard d'Abyssinie; Civette, Paradoxure_.--Institut de
+France. Séance de l'Académie Française du jeudi 20 Juillet 1843;
+Histoire du monument élevé à Molière, par M. Aimé Martin; le Monument de
+Molière, poème par madame Louise Colet, couronné par l'Académie.
+_Portrait de madame Colet; Salle de l'Institut_.--Théâtres. _Une Scène
+d'Oedipe à Colone; une scène de la Péri_ (1er acte) _et le Pas de
+l'Abeille_ (2e acte); _les Contrebandiers espagnols; une Petite misère
+de ta Vie humaine, par Grandville_.--Bulletin
+bibliographique.--Annonces.--Réouverture du Musée royal. _Sculptures
+chinoises_.--Amusements des Sciences.--Rébus.
+
+Les Meetings d'Irlande.
+
+L'agitation continue en Irlande, mais sans incidents nouveaux, les
+_meetings_ se succèdent nombreux et énergiques, et cependant la question
+n'avance point. L'Angleterre demeure calme et indifférente, en apparence
+du moins. Sir Hubert Peel, qui semble avoir adopté pour devise,
+_Impavidum ferient ruinae_, déclare qu'il ne veut ni du _repeal_, ni
+d'une réforme religieuse en Irlande. La Chambre des Lords discute sans
+conclure, et le duc de Wellington demande que le pouvoir se tienne prêt
+à défendre les personnes et les propriétés. Espérons néanmoins qu'on
+reculera devant les conséquences d'un combat.
+
+Les _meetings_ d'Irlande, présentent un spectacle vraiment
+extraordinaire: trois ou quatre cent mille hommes accourant à un
+rendez-vous commun, s'échelonnant au pied d'un coteau pour entendre un
+orateur politique, voilà ce qui n'est d'accord ni avec nos moeurs, ni
+avec nos lois. De même en Angleterre, dans ce pays dont la constitution
+est si solide, si immuable, si inflexible on voit fréquemment des
+_meetings_ qui ont pour but le renversement ce cette même constitution.
+A l'heure indiquée, on hisse, les paroisses désertes, on suspend les
+travaux agricoles et industriels; jeunes ou vieux, bravant la fatigue et
+le soleil, n'hésitent pas à faire un voyage de vingt on trente milles
+pour venir se grimper autour d'un _leader_. Le pays convoqué se met en
+marche comme un seul homme. Des milliers d'individus arrivent par
+escouades, avec des bannières sur lesquelles leurs voeux et leurs
+espérances sont exprimés par une devise, par un signe emblématique.
+Quelquefois, lorsque le _meeting_ doit être consacré à l'examen des
+griefs des classes ouvrières, l'unique symbole est un pain porté au bout
+d'une perche. Le _speaker_ paraît, monté sur une estrade et harangue la
+foule. Aussitôt que le _speech_ commence, le plus profond silence
+s'établit. Le recueillement de l'assemblée permet à l'orateur de se
+faire entendre au loin, et les phrases dites passent de bouche en bouche
+jusqu'aux personnes qui sont placées hors de la portée de sa voix. De
+temps à autre des applaudissements prolongés, font vibrer l'air: des
+grognements (grunts) accueillent les noms des adversaires, des
+_hurrahs_, ceux des partisans, si l'orateur demande des subsides,
+soudain toutes les bourses sont ouvertes; les _pounds_, les _shillings_,
+_les pences_, le superflu du riche et le denier du pauvre sont offerts
+avec libéralité. Le _speaker_ tonne; les acclamations redoublent; les
+actes du pouvoir sont censurées avec hardiesse, les ministres attaqués
+avec violence. Quand le chef du parti se tait, d'autres prennent sa
+place; ou bien le grand _meeting_ se fractionne en petits cercles qui en
+sont comme la monnaie. D'ordinaire la journée se termine par un banquet,
+où les membres, les plus influents du _meeting_ fraternisent le verre à
+la main pendant que la multitude regagne ses foyers.
+
+Ce mot _meeting_, qui signifie _assemblée_, s'applique à toute réunion
+provoquée par des intérêts commerciaux, religieux philosophiques,
+scientifiques, etc.; mais on donne plus particulièrement le nom de
+_meetings_ aux séance publiques tenues en plein air, à la face du ciel.
+
+[Illustration: Un Meeting.]
+
+De tous les _meetings_ d'Irlande, le plus remarquable et le plus
+caractéristique, est celui que O'Connell a présidé sur le champ de foire
+de Donnybrook. Des affiches apposées sur tous les murs avaient annoncé
+la réunion plusieurs jours à l'avance Les boutiques étaient fermées, les
+travaux avaient cessé. Dès huit heures du matin, les charbonniers et
+portefaix étaient assemblés devant l'hôtel du grand _agitateur_ à
+Merrion-Square pour lui servir de gardes du corps Les corporations des
+métiers se sont rendues dans la matinée au village de Phibsborough;
+elles étaient au nombre de quarante-trois, comprenant chacune environ
+quatre cents individus. On lisait sur les bannières, outre les devises
+des corps d'état: _les Irlandais pour l'Irlande: l'Irlande pour les
+Irlandais; rappel et pas de séparation; nous triompherons par l'union;
+la reine. O'Connell et le rappel!_ L'un des drapeaux représentait la
+banque d'Irlande à College-Green, avec ce refrain d'une chanson
+populaire:
+
+_Notre vieille maison chez nous._ La plupart des étendards étaient
+rangés en faisceaux dans des voitures découvertes et attelées de quatre
+chevaux. Sur la voiture des potiers d'étain se tenait un jeune homme
+coiffé d'un casque d'étain, portant un bouclier et une hache d'armes
+d'étain, et qui semblait défendre la couronne d'Angleterre, en étain
+poli placée à l'extrémité d'une longue pique.
+
+Il fallait traverser la ville pour se rendre de Phibsborough, qui est au
+nord, à Donnybrook, situé au sud-est. Le cortège s'est mis en marche par
+escouades, sous la direction de _gentlemen_ qui avaient pour signe
+distinctif: les uns, un ruban bleu ou vert en sautoir: d'autres, une
+étoile sur la poitrine. L'immense procession a défilé devant
+Merrion-Square, saluant par des hourrahs O'Connell, qui, du haut de son
+balcon, passait en revue son armée, et ralentissait ou pressait la
+marche. Devant le Royal-Exchange, en vue du château de Dublin, les
+musiciens ont exécuté le _God save the Queen_, et les hommes du peuple,
+en jetant en l'air leurs chapeaux, les femmes, en agitant leurs
+mouchoirs, ont applaudi avec enthousiasme cette démonstration pacifique.
+
+O'Connell a pris place à trois heures et demie sur la plateforme élevée
+au centre du champ de foire. M. Harrison, fabricant de chandelles, M.
+Hugues, ouvrier ciseleur en argent, M. Griffis, cordonnier, ont proposé
+diverses résolutions qui ont été successivement adoptées. O'Connell a
+fait ensuite entendre sa parole toujours puissante et forte, si propre à
+impressionner le peuple par la rude franchise des expressions.
+L'éloquence d'O'Connell ressemble à celle de Shakspeare: tantôt il
+emploie les images les plus brillantes et les plus élevées; tantôt il
+emprunte au langage populaire des leçons de parler pittoresques, des
+dictons énergiques, d'heureuses trivialités.
+
+Dans cette assemblée, comme dans toutes les autres, O'Connell a
+recommandé l'ordre et la paix. «Pas de violence, pas d'émeute,» a-t-il
+dit; et le peuple a répondu par des cris de: Non, non! Ce sont ces
+injonctions réitérées qui ont prévenu jusqu'à ce jour l'emploi de la
+force armée contre les _meetings_. Supposez que cent mille individus se
+forment en assemblée délibérante sur un point quelconque du territoire
+français, ils passeront logiquement des paroles à l'action, de
+l'opposition verbale à la résistance armée. Il n'en est pas de même dans
+les Trois Royaumes; les discours les plus véhéments y engendrent
+rarement une émeute; et d'ailleurs la vue de quelques soldats, de
+quelques _policemen_ armés de bâtons, met en fuite les groupes les plus
+compactes et les plus exaspérés. Ce fait, démontré par l'expérience, a
+rassuré jusqu'à ce jour l'aristocratie britannique, et les _torys_ ont
+regardé avec dédain des manifestations qui, malgré la gravité des
+plaintes et la réalité des souffrances, ressemblent à la comédie de
+Shakspeare: _Much ado about nothing_.
+
+On lit dans les journaux: «Depuis quelques années, le Palais-Royal voit
+sa vogue et son crédit baisser. Aujourd'hui, plus de vingt arcades sont
+en vente et ne trouvent que des offres bien inférieures à leur valeur
+d'il y a dix ans. Un grand nombre de boutiques, riches magasins naguère,
+sont abandonnées à des tailleurs de pacotille, et d'autres se louent
+difficilement. On annonce que les propriétaires du Palais-Royal viennent
+d'adresser une pétition au roi pour qu'il soit avisé au moyen d'arrêter
+le mal de plus en plus flagrant, et de rendre la sécurité à tant de
+graves intérêts, menacés par cette dépréciation.»
+
+Quoi donc! le Palais-Royal serait-il arrivé au temps de sa décadence
+après une si longue prospérité et une si brillante histoire?
+
+Pendant près de deux siècles, de 1621, époque de sa fondation, aux
+premières années de la Révolution, l'histoire du Palais-Royal a été,
+pour ainsi dire, l'histoire du royaume de France. En élevant le
+Palais-Cardinal sur les débris du vieil hôtel de Rambouillet et de
+l'hôtel Mercoeur, Richelieu ne se donna pas seulement une royale
+demeure, il ouvrit une scène où, après les grandes tragédies de son
+règne, devait se jouer la comédie de deux régences turbulentes. Comme
+s'il eut deviné la diversité infinie des représentations de toutes
+sortes et des parades dont le Palais-Royal serait un jour le théâtre,
+Richelieu y avait multiplié les décors propres aux pièces les plus
+variées; il y en avait pour tous les goûts et pour tous les caractères:
+ici de vastes et magnifiques galeries favorables au drame pompeux; là,
+des cabinets discrets et solitaires où pouvait se nouer et se dénouer la
+comédie d'intrigue; ailleurs, des escaliers complaisants et de
+mystérieux boudoirs destinés à la comédie de genre; plus loin, une
+chapelle sacrée avec ses saints calices, son sanctuaire, la Vierge et le
+Christ. Ainsi le ciel avait son petit coin réservé dans cette demeure où
+les appétits terrestres allaient élire domicile et habiter pendant deux
+cents ans. D'autre part, plusieurs vastes cours s'ouvraient autour du
+palais; c'était là que le peuple devait, de temps en temps, jouer aussi
+son rôle, et éveiller en sursaut les ministres endormis dans l'ombre,
+les belles marquises languissamment couchées sur l'or et la soie, les
+princes étourdis par la fumée du petit souper. Le peuple était destiné à
+remplir l'emploi du Raisonneur de la comédie, qui rappelle, un peu
+brutalement quelquefois, les dissipateurs à l'économie et les filles
+légères à la vertu.
+
+Quand Richelieu prit possession du Palais-Royal et vint promener son
+manteau d'écarlate sous ces voûtes décorées par Vouët, Poërson et
+Philippe de Champagne, les grands actes de la vie du cardinal étaient à
+peu près accomplis! A peine lui restait-il encore le temps, avant d'en
+faire la clôture définitive, de jeter bas la tête de Cinq-Mars et de De
+Thon. Tout était silencieux et tout se courbait sous le sceptre du
+ministre-roi. La Bastille et l'échafaud avaient débarrassé la scène des
+acteurs les plus indociles; Montmorency reposait à côté de Chalais et de
+Marillac; Soissons était enseveli sous les cadavres de la Marfée;
+d'Épernon se taisait au fond de son gouvernement; Bouillon restait à
+l'abri de sa citadelle; Lavallette et Beaufort et les principaux
+mécontents s'étaient réfugiés en Espagne, en Angleterre, en Hollande.
+L'histoire dramatique du Palais-Royal ne commence véritablement qu'à la
+régence d'Anne d'Autriche.
+
+Richelieu mort, la régente prend possession du palais échu à la couronne
+par donation du cardinal fondateur; elle y vient tenant par la main ses
+deux fils, Louis XIV, roi de cinq ans, et son frère le duc d'Anjou. Avec
+Anne d'Autriche et le monarque en bourrelet, la tragédie-comédie y fait
+aussi son entrée. Alors comment un drame original si varié; l'intrigue,
+les cabales, la galanterie, en sont les acteurs principaux, et les
+femmes, on les devine, y jouent un grand rôle. Dans cette pièce sans
+pareille, les soupirs amoureux se mêlent au cri de la révolte, le feu
+des tendres oeillades au feu de mousqueterie; le bruit du canon
+interrompt un langoureux quatrain et retarde la rime galante d'un
+doucereux acrostiche. On s'amuse et l'on se bat, on s'adore et l'on se
+trahit, on conspire en dansant, on se tue avec des épées ornées de
+faveurs roses; ceux qui se sont embrassés le matin s'envoient le soir à
+la Bastille. Des cardinaux se font tribuns; de frêles duchesses
+chevauchent sur les grandes routes comme de rudes hommes d'armes,
+allumant la bataille de leur douce voix, et mettant de leurs mains
+blanches le feu aux poudres. Pour des fantaisies de femmes et des
+vanités de courtisans, l'incendie est aux quatre coins du royaume. Le
+sang coule en l'honneur des beaux yeux d'une divinité _aux dents de
+perle et aux prunelles de turquoise_ A côté de ces folles escapades, le
+Parlement insurgé, le roi en fuite, le peuple en armes et menaçant: le
+peuple qui ne plaisante jamais, même dans les guerres pour rire. Des ce
+temps-là, il semble annoncer, par un sourd et lointain mugissement, que
+le jour viendra d'une autre bataille: formidable rencontre ou les
+combattants ne se contenteront plus, comme ici, de quelques volées de
+canons bourrés de rimes légères, de chansons et de madrigaux.
+
+Pour ce drame de la Fronde, l'unité de lien n'est pas scrupuleusement
+observée, et l'abbé d'Aubignac y trouverait à redire. Tantôt la comédie
+se joue à Saint-Germain, aux Halles, à l'hôtel de Retz, à Bordeaux, à la
+porte Saint-Antoine; mais la scène principale est au Palais-Royal. Là se
+démêlent et se brouillent les fils de l'intrigue; là naissent les
+intérêts, là s'agitent les passions: haine, amour, ambition, jalousie,
+vengeance. Si vous pouviez entendre ce qui s'est dit dans le grand
+cabinet où la reine manqua d'étrangler le coadjuteur; si vous
+interrogiez l'écho de la petite chambre grise où se tinrent les intimes
+conférences de la régente et du Mazarin, et que l'écho vous répondit,
+quelle curieuse et naïve confidence! quels secrets de politique et
+d'amour! Les belles indiscrétions que feraient les murs de la salle des
+bains et de l'oratoire, s'il est vrai, en effet, que les murs ont des
+oreilles!
+
+Sous Louis XIV, la royauté abandonna le Palais-Royal; il lui fallait
+Versailles pour étaler à l'aise les anneaux de sa chevelure et les
+vastes plis de son manteau. Le palais du cardinal sembla bon tout au
+plus pour le frère du grand roi; MONSIEUR en prit possession. Avant lui,
+une pauvre reine détrônée, Henriette d'Angleterre, femme de Charles 1er,
+l'avait habité. L'auguste mendiante, contrainte de demander des secours
+et un refuge au Parlement, obtint l'asile du Palais-Royal. Du moins elle
+n'y manqua pas de feu pendant l'hiver, comme cela lui était arrivé au
+couvent de Chaillot.
+
+L'émeute populaire, le Parlement, la turbulence féodale, se taisent et
+s'éclipsent dans les splendeurs monarchiques du règne de Louis XIV. Le
+Parlement prend l'habit de courtisan; la noblesse quitte les rudes
+soucis du château crénelé pour les douceurs du petit lever et du jeu du
+roi; le peuple s'endort pour ne s'éveiller qu'un instant aux funérailles
+du monarque. A dater de ce moment, l'histoire du Palais-Royal cesse
+d'être une histoire publique: c'est une chronique de moeurs privées, et
+rien de plus. Mansard agrandit le palais; Coypel y peint quatorze
+tableaux représentant les principaux faits de l'énéide. Mais jusqu'à la
+mort de Louis, le Palais-Royal ne recevra aucune grande confidence
+politique. Le roi a tout absorbé et contient tout en lui seul. Le frère
+du roi n'est que son très-humble serviteur et très-fidèle sujet. Il n'a
+plus de complots à nourrir, ni places fortes à surprendre, ni de
+cardinaux à poursuivre, et ne prend part aux affaires de l'État qu'en ce
+qui concerne le menuet et la sarabande. MONSIEUR danse donc le menuet et
+donne des fêtes. Une cour galante s'empresse sur les pas de sa femme, de
+la jeune Henriette; l'aimable femme sourit aux lieux mêmes où sa mère,
+l'autre Henriette, était venue naguère se réfugier, pauvre, vêtue de
+deuil, et toute pâle encore de l'échafaud de White-Hall. Cette vie de
+plaisirs est tout à coup interrompue par la voix qui s'écrie: «MADAME se
+meurt! MADAME est morte!» Après quoi, MONSIEUR oublie MADAME et Bossuet,
+et livre ses élégants boudoirs à une seconde femme, bonne et simple
+Allemande qui n'affecte ni les grands airs ni le grand ton, et chaque
+matin, à son déjeuner, se régale tout simplement d'une _beurrée_, comme
+elle l'a raconté depuis. MONSIEUR, qui n'aimait pas la beurrée
+apparemment, abandonne le Palais-Royal et se réfugie à Saint-Cloud.
+
+A la suite de cette échappée, l'histoire du Palais-Royal n'offre rien de
+mémorable, et cette stérilité dure plus de vingt ans. Un certain
+soufflet que la bonne Allemande donna de sa propre main à monseigneur le
+duc de Chartres, distraction maternelle qu'elle confesse elle-même dans
+ses mémoires, est à peu près le seul événement qui fasse quelque bruit
+au Palais-Royal jusqu'à la seconde régence. Alors les peintres, les
+sculpteurs, les architectes, les décorateurs, font irruption dans les
+galeries du palais; le régent aime les constructions; le régent est
+possédé de la passion des arts. Oppenort surcharge les murs d'ornements
+lourds et bizarres dans le goût du temps. Mais, avec cette autre
+régence, le Palais-Royal retrouve sa vie active, brillante, voluptueuse,
+intriguée; l'histoire politique vient de nouveau s'asseoir sous ses
+voûtes. L'affaire des légitimés, les querelles avec l'Espagne, le
+système de Law, toutes les aventures de la régence ressuscitent le
+Palais-Royal. Le Parlement relève la tête et recouvre la voix; le peuple
+sort de son engourdissement et reprend son rôle de carrefour et de
+places publiques; car les légèretés et les faiblesses de ses maîtres ont
+réveille son audace et son vieux sang de frondeur.
+
+Louis XV enleva une seconde fois au Palais-Royal son importance
+politique. Saint-Cloud et Versailles héritèrent des saintes façons de
+vivre mises en pratique par la régence. Au spectacle de cette monarchie
+de moeurs puis que faciles, le Palais-Royal eut des remords et devint
+sage et pénitent dans la personne du fils et du successeur du régent. Ce
+nouveau duc d'Orléans s'occupa surtout de lectures ascétiques, et
+négligea pour la théologie, l'héritage de plaisirs et de galanterie que
+son père avait recueilli avec soin et singulièrement accru.
+
+Nous voici en 89; pour le coup, la colère du peuple gronde sérieusement
+et ne badine plus. Le Palais-Royal est un des champs de bataille où il
+apporte ses agitations et sa curiosité. Les bons bourgeois de Paris, les
+innocents nouvellistes, les oisifs pacifiques qui venaient lire la
+_Gazette de Leyde_ à l'ombre de l'arbre de Cracovie et des marronniers
+centenaires plantés par le cardinal de Richelieu, toute cette nation
+candide de badauds a fait place à la foule active, inquiète, bruyante;
+c'est le Paris révolutionnaire qui s'empare de la scène, le Paris jeune,
+nouveau, plein de sève et de passion. Il envahit le Palais-Royal et y
+jette, par toutes les rues, ses groupes impatients et ses orateurs
+plébéiens; c'est du Palais-Royal que s'élève le premier cri républicain;
+c'est au Palais-Royal que Camille Desmoulins, arrachant une verte
+feuille aux jeunes tilleuls récemment plantés par le duc d'Orléans, en
+fait une cocarde et arbore ce signe de l'insurrection. Tant que dura la
+lutte, le jardin du Palais-Royal fut une espèce de rendez-vous
+tumultueux de curieux et d'écouteurs aux portes. Les clubs et les
+sections y dépêchaient leurs émissaires pour épier les impressions
+populaires et récolter les _on dit_. Souvent les orateurs et les
+auditeurs quittaient ces petites conventions en plein vent, éparpillées
+çà et là sous les arbres, autour des parterres et dans les allées, pour
+aller se mêler au combat de la journée et courir aux armes.
+
+Depuis, le Palais-Royal continua à servir de quartier-général aux
+flâneurs et aux fabricants de nouvelles; mais il perdit peu à peu son
+caractère officiel, et, sous le Directoire, le Consulat et l'Empire, il
+se fit une autre espèce de renommée Le Palais-Royal devint célèbre par
+l'audace de ses tripots et l'effronterie de ses déesses. Le vice se
+promenait le long des galeries et débordait par-dessus les arcades.
+
+Aujourd'hui, l'histoire du Palais-Royal est aussi régulière, et, peu
+s'en faut, aussi décente que ses parterres symétriques, ses allées
+sablées avec soin, ses tilleuls rangés au cordeau et scrupuleusement
+émondés: histoire revue, corrigée par les inspecteurs de police et
+éclairée au gaz de tous côtés. Ce n'est plus aux princes qu'il faut en
+demander le chapitre contemporain, mais aux libraires, aux orfèvres, aux
+bijoutiers, aux restaurateurs, aux modistes et à M. Chevet. L'âge
+poétique du Palais-Royal est clos: âge du caprice, de la fantaisie et de
+l'erreur; l'âge de raison est en pleine floraison. Le Palais-Royal tient
+comptoir, paie patente, monte sa garde à la mairie, additionne ses
+comptes, et balaie scrupuleusement tous les matins l'avenue de sa
+boutique.
+
+Quoi! le Palais-Royal tomberait en décadence et se ruinerait tout juste
+au moment où il est devenu honnête homme! Ce serait là une mauvaise et
+dangereuse conclusion; il est donc nécessaire d'aviser au péril. Nous
+souhaitons, quant à nous, un plein succès aux âmes charitables qui
+s'intéressent à sa décrépitude et pétitionnent pour qu'on étaie ce vieux
+témoin d'un passé si original et si varié, ce monument de notre luxe, de
+nos passions et de nos vices.
+
+--Rien de nouveau du reste: la semaine a été d'une stérilité
+désespérante; c'est à grand'peine que je tire de ma besace les deux
+maigres anecdotes que voici; à défaut d'autres qualités, elles ont du
+moins le mérite d'être authentiques.
+
+Un de nos jeunes lions se trouvait l'autre jour au foyer de l'Opéra, je
+parle du foyer des acteurs. Une douzaine de lionceaux secouaient leur
+crinière et rugissaient à l'entour. Il était fort question de ces
+demoiselles du ballet; chacun vantait la sienne et taillait sans
+miséricorde dans le champ de la voisine. Un des plus étourdis et des
+plus impertinents s'écria tout à coup: «Et mademoiselle *** (une de nos
+danseuses en crédit), qu'en dites-vous? vous m'abandonnerez bien
+celle-là, je pense.--Non pas, dit l'autre; je la trouve
+charmante.--Allons donc!
+
+--Parole d'honneur.--Quoi! cette horreur! mais elle n'a plus de
+dents.--Pardon, monsieur, dit un vieux lion, ami particulier de la
+danseuse, et qui se tenait tapi dans un coin sans qu'on l'aperçut;
+pardon, vous ne savez pas ce que vous dites: ces demoiselles ont
+toujours des dents; quand elles n'en ont plus, elles en rachètent!»
+
+--Il y a eu pendant trois ou quatre jours de fréquents conciliabules au
+bureau de la censure dramatique.--O ciel! est-ce que la sûreté de l'État
+aurait été mise en péril par quelque drame scélérat? L'insurrection, la
+république, se seraient-elles présentées audacieusement à MM. les
+censeurs, cachées sous la peau d'une tragédie ou d'un opéra-comique,
+comme le loup sous la peau de l'agneau? Quelque vaudeville ou quelque
+ballet-pantomime aurait-il fait mine de casser les réverbères et de
+dresser des barricades? Un ballet-pantomime, vous y êtes.--Ah! vraiment;
+quoi de plus innocent cependant qu'un ballet?
+
+--Un ballet en dit souvent plus qu'on ne pense: _la Péri_, par
+exemple!--Eh bien! _la Péri?_--Vous ne voyez donc pas tout le venin que
+recèle ce seul mot: _la Péri!_--Je n'y vois pas la moindre ligue, en
+vérité.--Aveugle que vous êtes! les factions ne peuvent-elles pas tirer
+parti de ce titre dangereux?--Comment cela?--Écoutez bien: La Péri (la
+pairie) va mal, la Péri ne bat que d'une aile, la Péri est boiteuse, la
+Péri est tombée, la Péri la dansera. Hein! que dites-vous! C'est
+affreux, en effet, et nous marchons sur un volcan.
+
+L'alarme de la censure, était si grande, que M. Théophile Gautier,
+l'auteur du ballet, crut prudent de capituler; donc, le premier jour,
+l'affiche annonça le ballet sous ce titre: _Léila_ ou _les péris_. Une
+haute influence étant intervenue dans cette plaisante affaire, le
+lendemain M. 'Théophile Gautier avait reconquis sa Péri: ce qui ne
+signifie pas qu'il fût pair de France, quoi qu'en disent les maîtres
+d'orthographe de la censure.
+
+Au reste, M. Théophile Gautier a du malheur avec ses titres; un autre
+ballet de sa façon, _Giselle ou les Willis_. excita, dans son temps, les
+mêmes inquiétudes, sous prétexte que l'ouvrage présentait le spectacle
+d'un gouvernement à Willis.
+
+
+
+Établissement d'une École des Arts et Métiers à Aix.
+
+L'industrie est le grand fait qui domine notre époque; une longue
+période de paix a développé dans tous les pays la puissance productive
+et créé entre les nations, comme entre les diverses classes d'un même
+peuple, des rapports nouveaux. Le travail et la production, les échanges
+commerciaux ont pris un développement qui appelle une régularisation
+intelligente. Le mode d'activité des peuples s'est déplacé; il y a un
+quart de siècle à peine que l'Europe entière était en feu; la guerre
+promenait ses ravages au sein des plaines les plus fertiles, dans les
+cités les plus opulentes, parmi les populations les plus paisibles et
+les plus laborieuses. La gloire consistait alors à se ruer intrépidement
+contre les bataillons armés, à disposer sur les champs de bataille des
+masses innombrables. Aujourd'hui, on ne chante point de _Te Deum_ pour
+des victoires éclatantes, mais des populations entières se livrent à la
+joie quand un chemin de fer a relié deux points jusque-là éloignés,
+quand un canal a établi de nouveaux rapports entre des localités
+jusque-là inconnues l'une à l'autre, et les grands corps de l'État et
+les princes eux-mêmes se croient obligés de consacrer ces solennités
+populaires, ces conquêtes du travail humain.
+
+La Prusse, puissance exclusivement militaire, est à la tête d'un vaste
+système d'association douanière, et elle s'occupe des questions de
+commerce et de tarif plus encore que d'organisation militaire.
+
+L'Autriche et la Russie, puissances si stationnaires jadis, créent des
+chemins de fer, des banques, des écoles de droit et de commerce; elles
+donnent à leur navigation un développement nouveau. L'Angleterre ouvre
+la Chine à l'activité européenne; comment la France resterait-elle en
+arriére d'un pareil mouvement? Malgré elle, elle marche dans cette voie
+immense que la paix a ouverte. Les besoins industriels du pays, les
+éléments si féconds du travail national poussent instinctivement nos
+Chambres vers l'organisation industrielle qui doit assurer notre
+puissance et nous faire garder en temps de paix le rang élevé que nous
+avons pris parmi les nations en temps de guerre. Ainsi la session qui
+vient de se terminer a réduit le budget de la guerre et voté
+l'établissement d'une École royale d'Arts et Métiers à Aix en Provence.
+
+Une ordonnance du roi vient de mettre à exécution le vote de la Chambre.
+Le nombre des élèves de l'école d'Aix est fixé à trois cents; ils seront
+admis par tiers d'année en année, à partir du 1er octobre prochain. De
+même qu'aux Écoles de Châlons et d'Angers, le nombre des pensions à la
+charge de l'État est fixé ainsi qu'il suit: soixante-quinze pensions
+entières soixante-quinze à trois quarts, soixante-quinze demi-pensions.
+
+Les conseils-généraux des départements des Bouches-du-Rhône et du Var,
+les conseils municipaux des villes de Marseille et d'Aix, et la chambre
+de commerce de Marseille devront voter des ressources nécessaires à
+l'appropriation des bâtiments et dépendances de l'hospice de la Charité,
+consacrés à l'établissement de l'École.
+
+On sait que les Écoles royales d'Arts et Métiers ont pour objet de
+former des praticiens, des contre-maîtres, des chefs d'atelier habiles,
+et qui offrent à l'industrie privée des garanties de talent et de
+probité. Accroître le nombre de ces établissements, c'est contribuer au
+progrès industriel, à l'amélioration du sort des classes ouvrières, et
+c'est à ce titre que _l'Illustration_ mentionne cette création utile et
+s'en réjouit.
+
+
+
+Horticulture
+
+LES ROSES.
+
+Heureux l'amateur qui peut s'enorgueillir d'une variété de roses
+vraiment nouvelle, née dans son parterre, et lui chercher un nom nouveau
+en la plaçant sous le patronage de la puissance ou de la beauté! Pour
+tous ceux chez qui le goût des fleurs est passé à l'état de passion, et
+l'on n'est pas véritablement amateur sans y mettre un peu de passion, la
+culture des roses donne lieu à une suite d'émotions empreintes d'un
+caractère que nous pourrions nommer moral, si l'on n'avait trop abusé de
+cette expression; car ces émotions sont le prix d'un travail, travail
+équivalant à un délassement, il est vrai, mais cependant travail assidu,
+ayant, comme tous les travaux, ses phases, ses soucis, ses inquiétudes,
+ses déceptions et ses récompenses.
+
+S'il entrait dans notre plan d'aborder le côté sérieux et philosophique
+de ce sujet, il nous offrirait ample matière à dissertation; le goût des
+fleurs, et celui des roses en particulier, ont une bien plus grande
+portée que ne le pense le vulgaire. Comparez seulement, partout où la
+floriculture est passée dans les moeurs du peuple, l'ouvrier qui donne
+son dimanche aux cartes et au cabaret à celui qui consacre le jour du
+repos tout entier à la culture de ses fleurs; considérez quelle heureuse
+série de rapports toujours affectueux s'établit entre les hommes de
+conditions diverses qui professent également le goût des fleurs, et
+surtout le goût des mêmes fleurs! Bien des riches, qui ne rendraient pas
+sans cela le coup de chapeau à un pauvre artisan, vont chez lui, lui
+prodiguent les marques de bienveillance, lui font obtenir quelquefois ce
+que jamais le droit le plus évident n'aurait pu gagner: et le tout pour
+avoir un oignon, une greffe, une bouture, une simple graine, qu'ils ne
+sauraient trouver nulle part à prix d'argent. La passion des fleurs
+produit quelquefois dans ce sens d'étranges condescendances. Nous
+citerons à ce propos une anecdote récente, à notre connaissance
+personnelle.
+
+Un de nos amis, grand amateur de roses, entreprit, l'année dernière, un
+voyage à Liège, Belgique, rien que pour visiter les belles et riches
+collections de rosiers que renferme cette partie de la riante vallée de
+la Meuse. On sait que la culture des roses est en grand honneur en
+Belgique et particulièrement dans la province de Liège. Un amateur
+belge, homme riche et titré, s'empressa de faire à l'amateur parisien
+les honneurs des plus belles collections du pays, à commencer par la
+sienne, qui ne comptait pas moins de 700 variétés. Le matin du jour fixé
+pour son départ, le Parisien dormait encore lorsqu'il fut réveillé dès
+la pointe du jour par son hôte liégeois. «Je n'ai pas voulu, lui dit
+celui-ci, vous laisser partir sans vous faire voir la seule collection
+de rosiers qui vaille ici la peine qu'on en parle; toutes les autres, y
+compris la mienne, ne sont rien à côté; j'en donnerais tout ce qu'on
+pourrait en demander si elle était à vendre; seulement, vous allez me
+donner votre parole d'honneur que, ni maintenant, ni plus tard, vous ne
+vous souviendrez pour personne d'avoir vu cette collection, et que vous
+ne reconnaîtrez pas l'homme chez qui je vais vous conduire, si vous
+venez à le rencontrer.» Ces conditions acceptées, le Parisien fut
+conduit par des rues détournées dans un fort beau jardin situé au fond
+d'une ruelle déserte du Faubourg de Vivegnis. Là, il fut ébloui de la
+beauté de plus de 1,200 rosiers en pleine fleur qui surpassaient tout ce
+qu'il avait pu se figurer, tant pour la beauté des variétés que pour la
+perfection de chaque fleur en particulier. L'heureux possesseur de ces
+merveilles végétales fit aux visiteurs un accueil plein de cordialité,
+mais en même temps empreint d'une réserve et d'une humilité que la haute
+position de son introducteur n'expliquait pas suffisamment aux yeux du
+Parisien. Une voiture attendait les voyageurs au bout de la ruelle qui
+donnait sur la campagne; ils firent un long détour pour rentrer en
+ville. Le Parisien emportait comme souvenir de la visite une vingtaine
+de greffes parfaitement emballées, d'une excessive rareté.
+
+Quelques heures plus tard, comme il traversait la place du marché pour
+se rendre à son hôtel à la station du chemin de fer, il eut quelque
+peine à se frayer un passage au travers de la foule assemblée au pied de
+l'échafaud! où deux malheureux subissaient la peine de l'exposition; le
+Parisien leva par hasard les yeux sur l'échafaud; il n'eut pas besoin
+d'un second coup d'oeil pour reconnaître l'amateur de roses du faubourg
+de Vivegnis: c'était le bourreau.
+
+Revenons aux roses. La France est par excellence le pays des roses;
+aucun autre sol, aucun autre climat, n'est aussi favorable que le nôtre
+à la végétation des rosiers, principalement à celle des rosiers de
+collection. On sait que les rosiers dont se composent les collections
+d'amateurs sont greffés à la hauteur d'un mètre environ sur des tiges
+d'églantier ou rosier sauvage. Ce n'est pas que les rosiers de prix
+végètent mieux ou donnent des fleurs plus belles que lorsqu'on les élève
+francs de pied, mais les rosiers ainsi greffés forment plus facilement
+une tête régulière sur laquelle les roses, également réparties,
+s'offrent à la vue à la hauteur la plus convenable, pour qu'on puisse
+les admirer sans être forcé de se baisser. Les rosiers greffés sur
+églantier ont, en outre, l'avantage de se prêter beaucoup mieux que les
+buissons de rosiers à l'arrangement régulier d'une collection dans les
+plates-bandes qui lui sont destinées, sans qu'il en résulte encombrement
+ni confusion.
+
+Nul autre pays en Europe ne produit d'aussi beaux églantiers que la
+France. La consommation des églantiers, comme sujets pour recevoir la
+greffe des roses de choix, paraîtrait fabuleuse à ceux de nos lecteurs
+qui sont étrangers au commerce de l'horticulture parisienne. Dans un
+rayon de plus de 50 kilomètres autour de Paris, la race des églantiers
+sauvages est complètement épuisée: impossible d'en trouver un seul bon à
+greffer dans les bois et les baies. Les jardiniers fleuristes de Paris
+sont forcés de les multiplier actuellement par la voie des semis;
+plusieurs d'entre eux se livrent exclusivement à cette culture, qui leur
+est fort avantageuse. Des traités spéciaux ont été publiés récemment sur
+les moyens de multiplier l'églantier destiné à être greffé.
+
+Les Anglais, nos maîtres dans tant d'autres branches de l'horticulture,
+sont nos tributaires pour les rosiers greffés. C'est que le climat de
+leur île ne convient point à l'églantier. Cet arbuste, comme tous les
+rosiers connus, veut un air pur, exempt de vapeurs malsaines: la
+Grande-Bretagne est constamment enveloppée d'un nuage de fumée de
+charbon de terre mêlée de brouillard; toute l'habileté des jardiniers
+anglais échoue contre un tel obstacle; aussi plusieurs roses, entre
+autres la rose jaune double, n'ont jamais fleuri à l'air libre, ni à
+Londres ni aux environs, dans un rayon de plusieurs milles. Paris, Rouen
+et Angers approvisionnent de rosiers greffés les jardins de la
+Grande-Bretagne.
+
+Bien des livres uni été écrits sur les rosiers; ils apprennent en
+général peu de chose sur la culture de cet arbuste; ils sont presque
+entièrement consacrer à discuter la nomenclature et la classification
+des rosiers, deux choses sur lesquelles personne n'est d'accord; si bien
+qu'il est fortement question de soumettre le débat à un congrès de
+jardiniers convoqués tout exprès. Ne riez pas lecteurs, la chose en vaut
+la peine ce sont des centaines de mille francs que remue tous les ans le
+commerce des rosiers en France: or, le principal obstacle à ce commerce,
+c'est la confusion de la nomenclature Il y a tel amateur riche qui ne
+balancerait pas à donner un prix fort élevé d'une rose annoncée comme
+nouvelle pour l'ajouter à sa collection, s'il était certain qu'elle fût
+réellement nouvelle c'est précisément cette certitude qu'il ne peut
+jamais acquérir, à moins d'avoir vu la rose par lui-même, de passer
+par conséquent sa vie à voyager, il est donc toujours exposé à recevoir,
+au lieu de ce qu'il attendait, une rose ancienne déjà connue, et qu'il
+possédait sous un autre nom.
+
+Donnons maintenant au lecteur une idée non pas des deux mille variétés
+de roses inscrites dans les catalogues des horticulteurs, mais seulement
+les grande divisions où elles sont classées. Quelques-unes sont connues
+de tout le monde et n'ont pas besoin de description: telles sont les
+cent-feuilles les damas, les provins, les pimprenelles reconnaissables à
+des caractères généraux bien tranchés.
+
+Dans les premières années de ce siècle, un botaniste anglais apporta de
+l'Inde les premiers rosiers de ce pays, aujourd'hui répandus dans toute
+l'Europe sous le nom de rosiers du Bengale. Quelques années plus tard,
+M. Noisette apporta de l'Amérique du Nord la rose Noisette, qu'il
+dédiait à son frère l'une des illustrations de l'horticulture
+parisienne. Nous devons entrer dans quelques détails sur ces deux séries
+de rosiers étrangers.
+
+Les rosiers du Bengale différent de tous ceux d'Europe en un point
+essentiel: nos rosiers, pour la plupart ne fleurissent qu'une fois par
+an, quelques-uns fleurissent deux fois et sont nommés, pour cette
+raison, rosiers bifères, d'autres, en très petit nombre, fleurissent
+plusieurs fois pendant la belle saison; tout le monde connaît, dans
+cette série, la rose de tous les mois. Les rosiers de l'Inde,
+originaires d'un pays où l'hiver est inconnu, sont ce que les jardiniers
+nomment perpétuellement remontants; leur végétation n'est jamais
+interrompue, lorsqu'ils reçoivent dans la serre tempérée une chaleur
+convenable pendant l'hiver, ils refleurissent toujours, faculté que ne
+possède aucun rosier d'Europe.
+
+Les rosiers Noisette paraissent avoir été obtenus en Amérique par le
+croisement des rosiers du Bengale et des rosiers d'Europe.
+
+L'hybridation, conquête récente de l'horticulture moderne en a beaucoup
+agrandi le domaine; les centaines de sous-variétés dont se composent les
+collections de rosiers sont des résultats de l'hybridation. Le plus
+souvent, on se contente, pour croiser les rosiers, de les placer
+très-près les uns des autres, et d'abandonner les croisements au hasard.
+En Italie, Fallarési, célèbre horticulteur, obtint une foule de
+très-belles roses nouvelles en plantant au pied d'un mur les rosiers
+qu'il voulait croiser; il entrelaçait les unes dans les autres leurs
+branches palissées sur le treillage de l'espalier, de sorte qu'au moment
+de la floraison, les roses d'espèce différentes se touchaient pour ainsi
+dire et ne pouvaient manquer de se croiser Ce procédé est encore
+actuellement fort en usage.
+
+[Illustration: Tuteur anglais pour les Rosiers.]
+
+Les collections de rosiers ne se plantent point au hasard, il y a un art
+d'assortir les variétés pour en composer ce que les Anglais nomment un
+_rosarium_, terme adopté par les jardiniers allemands et hollandais, et
+qui mériterait de passer aussi dans notre langue On donne aux
+plates-bandes du rosarium des formes gracieuses, dont l'ensemble compose
+une sorte de labyrinthe; au centre se trouve un rocher, soit naturel,
+soit artificiel, sur lequel rampent les rosiers à tiges sarmenteuses,
+qui ne peuvent trouver place dans la collection. Quand cette ressource
+manque, le compartiment central est occupé par les mêmes rosiers
+attachés à de fortes perches, le long desquelles ils s'élèvent en
+liberté.
+
+Il est un principe de placer toujours à côté l'une de l'autre des roses
+qui se ressemblent le plus; par ce moyen, on rend perceptibles des
+différences très-légères entre deux fleurs qui, vues loin l'une de
+l'autre, sembleraient deux échantillons de la même espèce.
+
+En dehors de la collection, l'art du jardinier sait tirer un grand parti
+de l'effet ornemental de certains rosiers aux formes simples et
+très-développées.
+
+[Illustration: Rosier maintenu par le Tuteur anglais.]
+
+Rien n'égale, sous ce rapport, le rosier pyramidal; sa fleur n'est que
+demi-double; mais elle compense largement, sous le double rapport de
+l'odeur et de la variété des couleurs, ce qui peut lui manquer à
+d'autres égards; d'ailleurs, ces roses rachètent la qualité par la
+quantité. Un rosier pyramidal en bon terrain monte, pour ainsi dire,
+indéfiniment, tant qu'il trouve à monter. A Liège (Belgique), ou l'on en
+rencontre dans tous les jardins, on ne les arrête que par la difficulté
+d'avoir des échelles doubles assez hautes pour pouvoir les tailler sans
+trop risquer de se rompre le cou; nous en avons vu qui dépassaient la
+hauteur de quinze mètres. Ils se couvrent de roses pendant près de deux
+mois, depuis le niveau du sol jusqu'au sommet de leurs tiges grimpantes;
+c'est un aspect réellement magnifique que celui d'un massif formé de
+huit ou dix rosiers d'une si riche végétation. On cite parmi les plus
+beaux rosiers pyramidaux qui existent en Europe, les deux rosiers
+Boursault qui décorent, de chaque côté, la principale entrée du jardin
+botanique d'Édimbourg: ils sont palissés sur deux peupliers d'Italie de
+première grandeur, auxquels on a laissé seulement une touffe de
+feuillage au sommet: leurs troncs sont couverts en ce moment de roses
+pyramidales sur une longueur de plus de _dix-huit mètres._
+
+[Illustration: Rosiers pyramidaux du Jardin botanique d'Édimbourg.]
+
+Le rosier Fellemberg et les autres rosiers de grandes dimensions se
+plantent isolément à l'entrée d'une pièce de gazon dont la verdure fait
+ressortir l'éclat de leurs fleurs innombrables. Les Anglais maintiennent
+les têtes volumineuses de ces rosiers au moyen d'un support de forme
+particulière, autour duquel sont attachées des ficelles maintenues par
+des chevilles plantées circulairement dans le sol.
+
+Au milieu de ces centaines de variétés et sous-variétés, auxquelles tous
+les ans se joignent les acquisitions nouvelles produites par
+l'hybridation, la première place appartient toujours à la rose la plus
+commune; la rose qui vient sans culture dans le jardin du paysan, la
+rose des peintres, surnommée avec justice _reine des cent feuilles_, est
+et sera toujours la véritable reine des fleurs.
+
+Les deux plus belles parmi les Bengales ont été obtenues à Paris dans la
+belle collection du Luxembourg, que dirige l'habile et persévérant M.
+Hardy; l'une porte le nom de triomphe du Luxembourg, l'autre est dédiée
+au comte de Paris.
+
+Parmi les Provins à fleurs perpétuelles, aucune ne surpasse en beauté la
+rose Prince-Albert, conquise de graine, en 1839, par M. Laffay, de
+Bellevue. La reine d'Angleterre ayant chargé M. Laffay de lui composer
+un rosarium, il fut invité, assure-t-on, à dédier au prince Albert une
+de ses roses nouvelles non encore nommées.
+
+La rose Prince-Albert se distingue par la vivacité de ses couleurs; ses
+pétales, tant ceux du dehors que ceux du coeur de la rose, sont d'un
+rouge nacarat en dehors, et d'un beau violet velouté à l'intérieur.
+
+Nous ne terminerons pas sans dire quelques mots de l'utilité de
+certaines roses et du commerce des roses coupées vendues sur les marchés
+de Paris.
+
+La médecine fait un fréquent usage de la rose de Provins, cueillie un
+peu avant son complet épanouissement, puis séchée et conservée pour être
+employée comme médicament astringent.
+
+Les roses coupées se vendent en quantités énormes aux pharmaciens et
+distillateurs pour la préparation de l'eau de rose et de l'altar, ou
+essence de rose, l'un des parfums les plus chers et les plus recherchés.
+Les roses les plus parfumées contiennent très-peu d'huile essentielle,
+les pétales seuls, distillés sans leurs calices, n'en donnent pas au
+delà de 1.3200 ou 1.3500 de leur poids; on ne distille pour cet usage
+que les roses de Damas et les roses communes à cent feuilles.
+
+Quelques communes voisines de Paris, entre autres Poteaux et Fontenay,
+cultivent en plein champ, sur une très-grande échelle, des rosiers dont
+les fleurs sont coupées pour être vendues par bouquets aux Parisiens.
+D'après des renseignements que nous avons pris sur les lieux, la
+production est à peu près de cinquante roses par mètre carré dans les
+années ordinaires, de sorte qu'un hectare consacré à cette culture ne
+produit pas moins de cinq cent mille roses, vendues à la balle de Paris
+au prix moyen de 40 cent. le cent aux revendeuses, qui les débitent en
+détail en gagnant à peu près moitié; on peut juger par là des sommes
+importantes que fait circuler rien qu'à Paris le seul commerce des roses
+coupées.
+
+Mais le commerce des rosiers en pots est bien autre chose. Pas un des
+mille et mille rosiers vendus tous les ans au marché aux fleurs pour les
+_jardins de la fenêtre_, ne résiste au delà d'un an à l'air épais et
+concentré et aux exhalaisons _du ruisseau de Paris_. C est un énorme
+débouché, un tribut volontaire que paie la population parisienne à
+l'infatigable population d'horticulteurs chargés du soin de fournir à
+ses besoins et à ses plaisirs. Telles sont les obligations que nous
+avons aux roses; telle est l'étendue des services que rend à la société
+l'une des plus gracieuses productions de la nature, celle qui reste à
+jamais et de si bon droit la reine des fleurs.
+
+
+
+Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle.
+
+ANIMAUX RÉCEMMENT ARRIVÉS.
+
+(Suite.--Voyez page 391.)
+
+Le lion d'Arabie (_felis leo_, Lin.) est la race à laquelle appartient
+le lionceau envoyé à la Ménagerie par le premier médecin du vice-roi
+d'Égypte, le docteur Clot, qui, par ses talents, a mérité de S. M. le
+titre de Bey. Non-seulement Clot-Bey honore la France, qui l'a vu
+naître, par les honneurs où son mérite l'a porté, mais encore par
+l'amour qu'il a conservé pour sa patrie, et par les nombreux témoignages
+qu'il ne cesse de lui en donner. C'est à lui que le Muséum d'histoire
+naturelle doit une foule d'animaux africains, tous du plus haut intérêt
+pour la France.
+
+Le lionceau nouvellement arrivé fut, comme tous les animaux du même
+envoi, embarqué à Alexandrie. Il arriva sans accident à Marseille à la
+fin de mai, et fut reçu là par un préposé du Muséum, gardien de la
+Ménagerie, qui accompagna le convoi jusqu'à Paris. Ce jeune animal a
+probablement été pris par des chasseurs nubiens ou abyssiniens, et il
+paraît devoir appartenir à la race du lion d'Arabie, quoique son jeune
+âge ne permette pas encore d'en juger rigoureusement. Cette race a été
+parfaitement décrite sous le nom de _felis leo arabicus_, par Fisher,
+_synon_; et par Temminck, _mon_. 1,86, sous le nom de _felis leo
+persicus_. Il m'a semblé que ces deux animaux, l'_Arabicus_ et le
+_Persicus_, ont trop de ressemblance entre eux pour en faire deux
+variétés, et, en cela, je ne partage pas l'opinion de l'habile
+naturaliste, M. Lesson, _Nouv. tab. du règ. anim_. Du reste, je regarde
+ceci comme de peu d'importance.
+
+[Illustration: Lion d'Arabie, envoyé à la Ménagerie par le docteur
+Clot-bey.]
+
+Notre jeune lion, si on en juge par sa taille et la livrée qu'il porte
+encore, doit être âgé de quinze à dix-huit mois: ce qui semble le
+confirmer, c'est qu'il n'a aucune trace de crinière, et l'on sait que
+cet ornement du prétendu roi des animaux commence à pousser à l'àge de
+trois ans. Il offre une particularité dont nous avons déjà parlé au
+commencement de cet article: sa queue, au lieu d'être droite comme dans
+les autres individus de son espère, est recourbée au point de former une
+double spirale. J'ai supposé, plus haut, que ce phénomène résulte de ce
+que l'animal a été renferme dans une cage trop petite, et ce qui
+viendrait à l'appui de cette opinion c'est qu'il est sauvage, farouche
+et fort méchant. Ses gardien mêmes ne peuvent pas approcher de sa loge
+sans le faire _souffler_ et _cracher_ comme un chat en colère. Il faut
+bien supposer qu'il a été maltraité dans les premiers temps de son
+esclavage pour qu'il ait conservé son caractère sauvage, car le lion
+pris jeune, s'apprivoise parfaitement. Le capitaine de génie Brun, mon
+ami d'enfance, en avait amené un d'Alger qui le suivait librement comme
+un chien, dans les rues de Mâcon, le caressait de même, et venait se
+coucher à ses pieds pour l'écouter, avec, plaisir peut-être, pendant que
+le capitaine jouait du violon. «J'ai vu au Cap, dit Cowper Rose, un
+enfant buchisman qui avait trois lionceaux gros comme des mâtins; il
+montait sur leur dos et les battait d'une manière qui me faisait
+trembler pour lui; mais ils y étaient accoutumés et prenaient tout en
+bonne part. C'était un singulier spectacle de les voir couchés autour de
+lui, le regardant attentivement pendant qu'il exécutait en chantant une
+danse sauvage de son pays.»
+
+Du reste, quand un jeune lion, à l'état sauvage, a saisi une proie, il
+n'est pas facile de lui faire lâcher prise, et il montre en cela plus de
+courage et de férocité qu'un vieil animal de son espèce. Poiret raconte,
+dans son voyage en Barbarie, un fait qui en est un exemple remarquable.
+Un lionceau s'était jeté sur une vache, dans un douar près de la Calle.
+Un Maure, comptant sur sa force athlétique, s'élance sur l'animal
+féroce, veut l'arracher de sa victime, et pour cela le serre dans ses
+bras vigoureux, comme s'il eût voulu l'étouffer; mais il ne put lui
+faire lâcher prise. Le père de l'Arabe arrive armé d'une hache, d'autres
+viennent à son secours, et, malgré tant d'efforts réunis, on ne parvint
+à arracher le lionceau de dessus sa proie que lorsqu'il eut rendu le
+dernier soupir.
+
+[Illustration: Guépard d'Abyssinie, envoyé par le docteur Clot-Bey.]
+
+Le lion, parvenu à un certain âge, devient d'une prudence qui,
+très-souvent, touche à la poltronnerie. Jamais il n'attaque l'homme s'il
+n'en est lui-même attaqué, et la preuve qu'il ne lutte avec lui qu'en
+désespoir de cause, c'est que, si la lutte cesse un instant, il en
+profite aussitôt pour se retirer. Le naturaliste Thumberg nous en
+fournira des exemples pleins d'intérêt. Il dit: «Je vis, au
+Cap-de-Bonne-Espérance, plusieurs personnes qui avaient failli être
+dévorées par ces animaux. Un lion s'était établi dans un îlot de joncs,
+au milieu d'un ruisseau, voisin de l'habitation d'un nommé Korf. Aucun
+de ses gens n'osa sortir pour aller chercher de l'eau, ou mener pâturer
+les troupeaux; Korf résolut de déloger cet animal opiniâtre. Suivi de
+quelques Hottentots très-timides, il va le relancer jusque dans sa
+retraite; mais comme les joncs ne lui permettaient pas d'ajuster ni de
+voir l'animal, il eut l'imprudence de tirer quelques coups de fusil au
+hasard. A l'instant le lion irrité s'élance vers lui; les Hottentots
+effrayés prennent la fuite, et le pauvre colon se trouve sans défense à
+la discrétion de son cruel ennemi. Cependant il ne perd pas la tête et
+lui enfonce le bras au fond du gosier, saisit sa langue et l'empêche
+ainsi de mordre. Mais enfin, épuisé par la perte de son sang, il tombe
+évanoui, et le lion retourne dans ses roseaux. Le paysan, revenu à lui,
+eut encore la force de se traîner à sa ferme; il avait cependant les
+flancs déchirés par les griffes du lion; sa main, surtout, était
+tellement mâchée, qu'il ne pouvait espérer de guérison. Son parti fut
+bientôt pris: il la posa tranquillement sur un bloc, plaça un couperet à
+l'endroit où il voulait faire l'amputation, et ordonna à un de ses
+domestiques de frapper dessus avec un maillet. L'opération faite, il
+plaça son moignon dans une vessie pleine de fiente de vache, et se
+guérit avec des décoctions de différentes plantes odoriférantes mêlées
+de cire et de saindoux.» Le même auteur raconte le fait suivant: «Bota,
+colon du Cap, à l'âge de quarante ans, s'avisa un jour de tirer un lion
+dans des broussailles fort épaisses. L'animal tomba sur le coup; mais il
+avait un compagnon que noire chasseur n'avait pas aperçu et qui fondit
+sur lui avant qu'il ait eu le temps de recharger son fusil. L'animal
+furieux non-seulement le blessa cruellement avec ses griffes, mais le
+mordit au bras, le laissa pour mort sur la place, et s'enfuit. Les
+domestiques de Bota transportèrent leur maître chez lui, et il guérit de
+sa blessure, mais il resta estropié.»
+
+Nous ne pousserons pas plus loin, quant à présent, l'histoire générale
+du lion. Nous nous bornerons à dire que presque tous les animaux
+reconnaissent la supériorité de ses forces. «Lorsque la nuit a couvert
+la terre de ténèbres, dit Poiret, cette tranquillité silencieuse qui
+l'accompagne est interrompue par les cris de divers animaux féroces; les
+chacals surtout glapissent en troupes nombreuses, les hyènes et les
+loups hurlent dans le lointain: ce n'est souvent qu'une confusion de
+cris difficiles à distinguer. Mais à peine les échos ont-ils répété les
+longs rugissements du roi des animaux, que ceux-ci n'osent plus se faire
+entendre; la seule voix du lion retentit dans ces vastes déserts, et
+impose silence à tous les habitants des forêts. Saisis d'épouvante, ils
+craindraient de se trahir par leurs cris, et d'attirer vers eux un
+ennemi qu'ils n'osent attendre pour le combat, malgré le signal éclatant
+qu'il donne à tous les animaux.»
+
+Le GUÉPARD D'ABYSSINIE. (_guepardus jubata_, Duvern.; _guepar jubata_
+Boit.; _felis guttata_. Herm.; _cynofelis guttata_. Less.) est, dans
+l'envoi de Clot-Bey, l'animal le plus intéressant. Il a beaucoup occupé
+les naturalistes, parce que ses formes générales semblent le placer avec
+les chats, et que cependant, il n'en a pas le caractère essentiel, ses
+ongles ne sont ni crochus, ni acérés, rétractiles. Par là, comme par ses
+habitudes et ses moeurs, il se rapproche beaucoup des chiens. Sur ces
+considération, MM. Davernoy, L. Geoffroy et moi, dans mon _Jardin des
+Plantes_, nous en avons fait un genre séparé, auquel M. Lesson, en
+l'adoptant, a jugé à propos de donner le nom de _cynofelis_ chien-chat,
+nom qui, du reste lui convient fort bien. Ce dernier naturaliste ne me
+paraît pas aussi heureux quand il trouve deux espèces dans deux
+très-légères variétés de cet animal, ne se distinguant que une
+très-petite différence dans la couleur, la taille et la longueur des
+oreilles. A l'une il donne le nom de _cynofelis jubata_, et ce sérail le
+guépard de Buffon: à l'autre celui de _cynofelis guttata_, il en serait
+le guépard de Fr. Cuvier. Une chose assez singulière est qu'en se
+fondant sur des caractères aussi peu importants, on pourrait établir une
+troisième espèce avec notre guépard d'Abyssinie, car il ne ressemble
+positivement à aucun des deux précédents. Quoi qu'il en soit, les Arabes
+donnent à cet animal le nom de _fadh_, et c'est probablement celui qu'on
+lui conservera à la ménagerie.
+
+[Illustration: Civettes.]
+
+Fadh est fort doux, privé comme un chien, et très-caressant. Il aime la
+société de ses gardiens; il reçoit leurs caresses avec un plaisir qu'il
+témoigne en remuant, non pas la queue tout entière, comme font les
+chiens, mais seulement l'extrémité, à la manière des chats. Il n'est
+nullement dangereux aussi lui a-t-on accordé une liberté beaucoup plus
+grande qu'aux animaux féroces. Sa cage est placée dans le bâtiment de la
+ménagerie, mais près d'une fenêtre par laquelle, lorsque le beau temps
+le permet, il peut sortir et aller se promener dans un petit parc où le
+conduit un couloir garni de paillassons. Notre planche représente ce
+couloir et le filet dont on a couvert le parc afin que l'animal ne
+puisse pas franchir les palissades et aller, s'il lui en prenait
+fantaisie, rendre une visite dangereuse aux gazelles et aux antilopes
+des parcs voisins.
+
+Le pauvre Fadh n'était qu'à demi prisonnier dans son pays et le vieux
+collier qu'il porte au cou prouve assez que son premier maître, celui
+qui l'a élevé et que sans doute l'animal regrette encore, le conduisait
+à la laisse, s'il ne s'en faisait suivre librement. Aussi la boîte dans
+laquelle il était renfermé pendant le voyage d'Alexandrie à Paris le
+chagrinait beaucoup et ce ne peut être qu'à cela qu'il faut attribuer
+l'état de maigreur au il était lors de son arrivée. Ce qui me fait
+croire aussi qu'il n'était pas renfermé en Égypte, c'est qu'il est le
+seul des carnassiers de l'envoi qui n'ait pas la queue tordue grâce aux
+soins que l'on a pris de lui, une bonne nourriture à quelques caresse et
+à une certaine liberté. Fadh a repris gaieté et a déjà beaucoup
+engraissé. Aussitôt que l'heure d'ouvrir sa cage est arrivée, d'un bond
+il s'élance par la fenêtre dans son pare; il saute, gambade, se roule et
+joue comme ferait un jeune chien, surtout lorsque son gardien veut bien
+avoir l'air de partager sa joie, et lui faire quelques agaceries. Dans
+peu de temps ce sera probablement une très belle bête.
+
+[Illustration: Paradoxure de Pougomé.]
+
+Les guépards sont de jolis animaux qui se trouvent en Afrique et en
+Asie. Il ont ordinairement trois pieds et demi de longueur, non compris
+la queue, et deux pieds de hauteur Fadh n'a pas encore atteint ces
+proportions, d'où je conclus qu'il n'a guère que quinze à dix-huit mois,
+peut-être moins; son pelage est, en dessus, d'un fauve clair qui
+deviendra plus brillant, et d'un blanc pur en dessous; des petites
+taches noires, rondes et pleines, assez également parsemées; garnissent
+toute la partie fauve; les poils du derrière de sa tête et de son cou
+deviendront plus longs, plus laineux, et lui formeront comme une sorte
+de petite crinière.
+
+A cette jolie robe, Fadh joint la légèreté des formes et la grâce des
+mouvements. Il ne peut grimper sur les arbres comme les autres chats,
+mais il bondit comme eux, et il a sur eux l'avantage de courir avec la
+même facilité que les chiens. Comme tous les individus de son espèce, il
+est obéissant et pourrait être utilisé à la chasse. Dans l'Inde, on
+donne aux guépards le nom de _tigres chasseurs_, parce qu'on les dresse
+très-facilement à cet exercice. L'empereur Léopold Ier en avait deux qui
+étaient aussi privés que des chiens, et toutes les fois qu'il allait à
+la chasse, l'un de ces animaux se plaçait de lui-même sur la croupe de
+son cheval, l'autre derrière un de ses courtisans. Le bruit des cors,
+les aboiements des chiens et les fanfares des chasseurs ne les
+effrayaient nullement, et paraissaient même les exciter à bien faire
+leur devoir. Aussitôt qu'une pièce de gibier était levée, tous deux
+s'élançaient à sa poursuite, l'atteignaient et l'étranglaient; ils
+revenaient ensuite tranquillement reprendre leurs places sur le cheval
+de l'empereur et sur celui de son courtisan. En Perse, cette chasse est
+très-aimée par les grands; aussi un _youse_ ou guépard bien dressé se
+vend-il quelquefois une somme exorbitante. Il en est de même à Surate,
+nu Malabar et dans plusieurs parties de l'Asie.
+
+Les CIVETTES (_viverra civetta_. Lin.) sont au nombre de deux dans
+l'envoi de Clot-Bey. Comme ces animaux craignent excessivement le froid,
+on est obligé de les tenir en cage dans l'intérieur de la ménagerie, où
+le publie ne peut pénétrer qu'à l'aide de cartes délivrées par
+l'administration; du reste, ce sont deux très-beaux individus, que leur
+long voyage n'a que très-peu fatigués. Les civettes forment le genre
+type de la famille des viverridées, appartenant à l'ordre des
+carnassiers digitigrades; elles ont toutes cinq doigts à chaque pied, et
+ce qui les distingue particulièrement, c'est une poche profonde qu'elles
+ont entre l'anus et les organes de la génération, poche divisée en deux
+sacs qui se remplissent d'une humeur grasse, abondante, exhalant une
+forte, odeur de musc, et connue dans le commerce, parmi les parfums,
+sous le nom de _civette_ Outre cette singulière poche, elles ont encore,
+de chaque côté de l'anus, un petit trou d'où sort une liqueur épaisse,
+noirâtre et très-fétide.
+
+Ces animaux ont environ deux pieds de longueur, non compris la queue;
+leur museau est un peu moins pointu que celui d'un renard; leurs
+oreilles sont courtes et arrondies; leur pelage est long, un peu
+grossier, gris, tacheté et couvert de bandes brunes et noirâtres, avec
+une crinière le long de l'échine; leur queue est brune, moins longue que
+le corps; la tête est blanchâtre, excepté le tour des yeux, les joues et
+le menton, qui sont bruns, ainsi que les quatre pattes.
+
+Les civettes sont communes en Abyssinie et en Éthiopie, où on les nomme
+_kankan_; mais ou les trouve aussi dans le Sénaar et dans toute
+l'Afrique tropicale. Elles sont rares en Asie. Quoique d'un caractère
+farouche, elles s'apprivoisent assez facilement, mais jamais assez pour
+caresser la main qui leur donne des soins et s'attacher à leur maître.
+En captivité, la nourriture qui leur convient le mieux consiste en chair
+crue et hachée mêlée à des oeufs et du riz, en poissons, en petits
+mammifères, en oiseaux et en volaille. A l'état sauvage, ce sont des
+animaux très-redoutés des fermières, parce que, lorsque la chasse leur
+manque dans les bois, ils se rapprochent des habitations, se glissent
+pendant la nuit dans les basses-cours, et font un grand dégât parmi les
+volailles, qu'ils commencent par tuer toutes avant d'en manger une. Leur
+caractère est courageux et cruel; agiles à la course comme le chien,
+lestes à sauter comme le chat, rusées comme le renard, voyant très-bien
+la nuit avec leur pupille nocturne, elles sont le fléau des oiseaux et
+des petits mammifères sauvages ou domestiques.
+
+Il y a une quarantaine d'années que leur parfum était encore à la mode,
+et alors des spéculateurs hollandais firent venir d'Afrique un grand
+nombre de ces animaux vivants, qu'ils nourrissaient en captivité pour
+leur faire produire de la _civette_. Il est bien singulier que cette
+_civette_, recueillie en Hollande, était plus estimée que celle qui
+venait d'Égypte et d'Abyssinie, probablement parce qu'elle n'était pas
+frelatée, et que peut-être aussi les animaux avaient une nourriture
+meilleure et plus abondante que dans leurs forêts, où souvent ils sont
+obligés de vivre de fruits et de racines, faute de mieux. «Pour
+recueillir ce parfum, ai-je dit dans mon _Jardin des Plantes_, ou met
+l'animal dans une cage étroite, où il ne peut se retourner; on ouvre la
+cage par un bout, et on tire la civette par la queue; on la contraint à
+rester dans cette position en passant à travers les barreaux un bâton
+qui entrave les jambes de derrière; alors on introduit une petite
+cuiller dans le sac qui contient le parfum, on racle avec soin toutes
+les parties intérieures des deux poches, et l'on met la matière odorante
+qu'on en tire dans un vase que l'on ferme ensuite hermétiquement. Si
+l'animal se porte bien et qu'il soit convenablement nourri, on peut
+répéter cette opération deux ou trois fois par semaine.» Cette _civette,
+l'abgallia_ des Arabes, est encore en grande estime en Arabie, dans le
+Levant et dans l'Inde, où on lui attribue, ainsi que faisaient nos
+pères, des propriétés merveilleuses. Chez nous, aujourd'hui, il n'y a
+plus guère que les parfumeurs et les confiseurs qui en emploient
+quelquefois.
+
+Les deux civettes de la ménagerie s'irritent facilement quand on les
+tourmente; alors elles hérissent leur crinière, se secouent en grondant,
+et répandent une odeur si violente, qu'à peine peut-on la supporter.
+Cette espèce n'a jamais produit en captivité, mais on sait qu'elle ne
+fait ordinairement que deux ou trois petits.
+
+Le PARADOXURE POUGOMÉ (_paradoxurus typus_. F. Cuvier) est le
+_musang-sapulut_ des Indiens, la _marte des palmiers_ des voyageurs, la
+_genette de France_ de Buffon, quoique jamais cet animal ne se soit
+trouvé en France. L'erreur du grand écrivain résulte sans doute de ce
+qu'il aura confondu cet animal avec la genette française dont j'ai parlé
+plus haut. En effet, il y a entre ces deux animaux une grande
+ressemblance de forme, de grosseur, de couleurs, et même d'habitudes. Le
+pougomé est d'un noir jaunâtre, avec trois rangées de taches noirâtres
+peu prononcées sur les côtés, et d'autres éparses sur les cuisses et les
+épaules; il a une tache blanche au-dessus de l'oeil, et une autre
+au-dessous; sa queue est noire, et, dans les deux individus de l'envoi
+de Clot-Bey, elle est un peu tordue en spirale. Du reste, ces animaux
+ont parfaitement résisté à la fatigue du voyage, et on les a placés dans
+des cages dans l'intérieur de la ménagerie. Comme ils ont la pupille
+nocturne, ils sont assez paresseux et endormis pendant le jour, mais
+aussitôt que la nuit est venue, ils déploient une grande vivacité et
+sont dans un mouvement perpétuel.
+
+On a toujours cru que cette espèce n'habitait que dans l'Inde
+continentale, à Pondichéri et à Bombay; et cependant les deux individus
+nouvellement arrivés viennent d'Égypte! Ont-ils été trouvés dans cette
+partie de l'Afrique, ou Clot-Bey les avait-il reçus précédemment de
+l'Inde? Voilà une question que je ne suis pas en état de résoudre.
+
+A l'état sauvage, les paradoxures habitent les bois, et souvent les
+plantations de palmiers; toujours furetant, grimpant, sautant presque
+avec la même légèreté que l'écureuil, ils s'occupent toute la nuit à
+faire la chasse aux petits oiseaux, et à dénicher leurs oeufs et leurs
+petits, dont ils sont très-friands. Avec les moeurs sauvages et cruelles
+du putois, ils ont sur lui l'avantage d'avoir la queue prenante et de
+pouvoir rester suspendus aux branches par cet organe, quand ils se
+mettent à l'affût des petits mammifères grimpeurs, auxquels ils font une
+guerre acharnée. Le jour, ils se retirent dans leur retraite,
+probablement un trou d'arbre, et y dorment jusqu'à ce que le crépuscule
+du soir vienne les inviter à recommencer leur chasse. J'ai lieu de
+croire que ces petits animaux s'apprivoiseraient très-facilement, si
+l'on voulait s'en donner la peine. Il y a quelques années qu'un individu
+de cette espèce s'échappa du Jardin-des-Plantes et fut perdu pendant
+plus d'un mois. Loin de se jeter dans les champs, il remonta de maisons
+en maisons le long du boulevard intérieur jusqu'à la barrière d'Enfer,
+ou je l'aperçus jouant avec un jeune chat sur le tuyau de la cheminée
+d'un marbrier, M. Vossy. Aussitôt on se mit à sa poursuite, et l'animal
+ne fit pas de grands efforts pour s'échapper; on le reprit sans
+résistance, et, quand j'eus dit d'où il venait, on le reporta aussitôt à
+la ménagerie, où il a vécu assez longtemps. Je crois, autant que je puis
+me souvenir, que c'était l'individu même qui a servi de type à la
+description et à rétablissement du genre _paradoxurus_ de F. Cuvier. La
+liberté dont il avait joui pendant un mois avait rendu son pelage plus
+beau et plus brillant, mais l'animal ne paraissait pas en être devenu
+plus farouche.
+
+
+
+Académie Française,
+
+SÉANCE PUBLIQUE DU JEUDI 20 JUILLET 1843,
+PRÉSIDÉE PAR M. FLOURENS, DIRECTEUR.
+
+Le nom de madame Louise Colet, qui avait remporté le prix de poésie et
+surtout celui de M. Villemain, qui devait, en sa qualité de secrétaire
+perpétuel, faire le rapport ordinaire sur le concours, avaient réuni,
+jeudi dernier, à l'Institut, une assemblée brillante. Les bancs de MM.
+les académiciens étaient au contraire fort dégarnis; on remarquait
+cependant MM. Ballanche, Royer-Collard, de Jouy, Mignet, Dupaty, qui
+représentaient presque seuls, au milieu des différentes sections de
+l'Institut, celle de l'Académie Française.
+
+A deux heures précises, l'Académie est entrée en séance; MM. Flourens,
+Patin et Villemain composaient le bureau. M. le secrétaire perpétuel a
+lu d'abord son rapport sur le concours, énumérant les différents prix
+que l'Académie a décernés aux ouvrages les plus utiles aux moeurs, et
+insistant sur les qualités particulières de chacun de ces ouvrages. En
+rendant compte du livre de M. Wilm; _Essai sur l'Éducation du Peuple_,
+il a rappelé d'éloquentes paroles de M, Royer-Collard, que le public a
+accueillies avec d'unanimes applaudissements. M. Villemain s'est ensuite
+fait applaudir pour son propre compte en louant les _Glanes_ de
+mademoiselle Louise Bertin, et les _Soupirs_ de madame Félicie d'Ayzac,
+dont l'Académie a cru devoir récompenser la pieuse inspiration, les
+sentiments élevés et l'élégante harmonie. Le spirituel rapporteur n'a nu
+se défendre, en parlant des maîtres de l'école moderne, hardis
+moissonneurs sur les pas desquels a glané mademoiselle Bertin, de
+quelques fines épigrammes qui auraient fait sourire M. Victor Hugo
+lui-même, s'il eut été présent. M. Villemain a terminé son rapport par
+quelques vigoureuses paroles sur le talent et la vie de Molière, _ce
+grand poète, ce grand philosophe et ce grand honnête homme._
+
+M. Patin a fait ensuite lecture du poème de madame Louise Colet; et
+cette fois encore, comme il y a deux ans, à pareille époque, chacun
+regrettait que la rigueur excessive du règlement de l'Académie empêchait
+l'auteur de donner lui-même lecture de ses beaux vers. Madame Louise
+Colet, qui vient de couronner naguère sa réputation littéraire par un
+charmant volume de poésies, a su mêler à son éloge de Molière des traits
+d'une sensibilité exquise et d'une grâce naturelle. La lecture de ses
+vers a été plusieurs fois interrompue par de vifs applaudissements. Nous
+n'insisterons pas davantage sur cette pièce remarquable que, les
+premiers, nous publions tout entière, avec l'excellente préface de M.
+Aimé Martin.--L'Académie a cru, contre son habitude, devoir récompenser,
+en leur accordant des accessit, deux autres poèmes, ceux de MM. _Alfred
+des Essarts_ et _Bignan_. Enfin une pièce de vers anonyme, sous le nº
+58, et celle de M Prosper Blanchemain, ont obtenu deux mentions
+honorables.
+
+La séance a été terminée par un discours de M. le directeur sur les prix
+de vertu. M. Flourens a raconté en détail, et en termes touchants les
+belles actions de _Marie-Anne Linet_, qui, depuis de longues années,
+travaille dix-huit heures par jour, malgré son grand âge, afin de
+soutenir la misérable existence d'une orpheline sourde et aveugle; de
+_Gilbert Bellard_, qui, pendant les inondations, a sauvé la vie à cinq
+ou six personnes; de _Jean Prévot_, ancien marin, qui a, au péril de ses
+jours, arraché six naufragés à une mort certaine; de _Catherine Ange,
+Rosalie Prévot, Sophie Josserand_, dont le dévouement et la piété
+filiale ont vivement ému toute l'assemblée. L'éloge de M. de Montyon
+était naturellement amené par les prix de vertu, et M. de Flourens, à la
+fin de son discours, s'est dignement acquitté de cette tâche.
+
+
+
+Histoire du Monument élevé à Molière.
+
+Lorsqu'un grand peuple élève des statues à ceux qui l'ont fait grand, il
+fait quelque chose de plus que d'honorer le génie; il consacre sa propre
+gloire.
+
+Cette consécration par la sculpture, de la gloire nationale qui chez les
+anciens imprimait de nobles idées à la multitude, est presque nouvelle
+en France. Nous reproduisions les héros de l'antiquité et nous
+négligions les nôtres. Aussi le peuple restait-il dans l'ignorance de
+ses propres vertus; excepté les statues de quelques-uns de ses rois, la
+sculpture ne lui racontait rien de son histoire: les beaux-arts
+n'avaient point encore personnifié la France dans ses grands hommes.
+Cette personnification est de date toute moderne.
+
+Un écrivain dont les ouvrages sont une source inépuisable d'idées neuves
+et patriotiques, Bernardin de Saint-Pierre le premier s'aperçut de cette
+étrange anomalie. Il s'étonnait, en parcourant nos jardins et nos places
+publiques, de n'y voir que les images des divinités du paganisme, les
+statues des Grecs et des Romains, et des inscriptions toutes modernes
+dans une langue morte depuis deux mille ans. «Quoi, disait-il, des
+symboles mythologiques à des chrétiens, des inscriptions latines a des
+Français! Nous continuons la gloire des anciens aux dépens de la nôtre,
+aux dépens de notre esprit national! En vérité, l'avenir croira que les
+Romains étaient, dans le dix-huitième siècle, les maîtres de notre
+pays.»
+
+Frappé de cet oubli, Bernardin de Saint-Pierre songe à la réparer.
+C'était le caractère de son génie; la vue du mal lui donnait l'idée du
+bien. Il imagine donc un Elysée où s'élèveraient des monuments consacrés
+aux bienfaiteurs du genre humain. Cet Elysée, il l'embellit de tous les
+arbres étrangers apportés en Europe depuis deux siècles, et dont les
+fleurs et les fruits font aujourd'hui nos délices. A l'ombre de chaque
+arbre il place l'image de celui qui nous l'a donné. Là se trouvent aussi
+les statues de Fénelon, de La Fontaine, de Racine: on y voit Catinat et
+Duquesne, Buffon et Linné, Bernard Palissy, ce pauvre potier qui fut
+martyr de la science, et Descartes, dont la méthode a sauvé une seconde
+fois le monde; enfin toutes les gloires utiles, toutes les infortunes
+glorieuses, car tel est le sort de l'humanité, qu'il n'y a pas un
+monument élevé au génie et à la vertu qui ne réveille le souvenir de
+quelque grande douleur.
+
+On voit combien cette idée était féconde. D'abord elle rappelait les
+beaux-arts à leur plus haute mission, celle d'instruire les peuples de
+leur histoire, et par leur histoire, de la vertu. La statuaire devenait
+ainsi une école de patriotisme et de sagesse; elle développait le
+sentiment du beau, elle vulgarisait l'héroïsme et les généreux
+dévouements, elle plaçait dans la mémoire de tout un peuple les images
+vivantes de ces génies aimés de Dieu qui nous ont versé l'amour et la
+lumière.
+
+Noble et puissante institution ouverte à tous les bienfaiteurs des
+hommes, quels que fussent leur langue et leur pays, et qui faisait de la
+France le centre moral de l'univers. Le but de Bernardin de
+Saint-Pierre, en créant cet Elysée, était donc de personnifier dans tout
+ce qu'il y avait de grand, non plus un peuple, mais le genre humain. Que
+les hautes intelligences apparaissent à l'orient ou à l'occident,
+n'importe, les idées n'ont point de patrie: Télémaque et l'Esprit des
+Lois appartiennent à la France par la langue; ils appartiennent au monde
+par le bien qu'ils ont fait au monde, et Dieu a voulu que les fruits de
+la vertu et du génie fussent le patrimoine de l'humanité.
+
+Aujourd'hui les voeux de Bernardin de Saint-Pierre sont en partie
+réalisés. Ce qu'ils avaient de patriotique a été compris; la nationalité
+universelle des belles âmes le sera plus tard. Alors l'Elysée s'ouvrira
+et tous les hommes vertueux et bienfaisants, quel que soit leur pays,
+seront réputés concitoyens. En attendant nous marchons vers un état
+meilleur. Déjà les Grecs et les Romains sont rentrés dans nos musées:
+ils serviront aux progrès de l'art après avoir servi aux progrès de la
+pensée. A leur place s'élèvent de toutes parts les images de nos pères
+et de nos aïeux. Le voyageur, en parcourant nos villes rajeunies, ne
+croira plus qu'au dix-huitième siècle les Romains aient été nos maîtres;
+il reconnaîtra la France aux monuments qu'elle consacre à ses propres
+enfants. Cette France comprend enfin qu'elle n'est montée au rang des
+premiers peuples du monde que parce que le monde l'a personnifiée dans
+la personne de ses grands hommes. Déjà Cambrai, Dijon, Meaux, Bordeaux,
+Montbart, Périgueux, ont orné leurs places publiques des glorieuses
+images de Bossuet, de Fénelon, de Buffon, de Montesquieu et de
+Montaigne. Château-Thierry s'est ressouvenu de La Fontaine, et La
+Ferté-Milon de Racine. A Caen, je vois Malherbe; à Clermont, Pascal; à
+Rouen, Corneille, un seul Corneille: la cité ingrate a cru pouvoir
+séparer les deux frères. D'autres villes m'offrent, l'une Gutenberg,
+l'autre Cuvier, l'autre Duguesclin. Arles, devançant la postérité,
+s'empare de la plus grande renommée politique et poétique, du siècle, en
+élevant une statue à notre Lamartine. Le Havre attend le bronze de
+Bernardin de Saint-Pierre, confié au génie inspiré de David. Marseille
+n'oubliera pas Belzunce; Lyon n'a point oublié Jacquart, le pauvre
+ouvrier qui l'enrichit. Et toi, Bayard, te voilà donc enfin dans ta
+patrie! je reconnais ta noble figure. C'est bien toi qui plaignais
+Bourbon de combattre contre la France, au moment où tu mourais pour
+elle!
+
+Certes, il y quelque chose de beau dans ce mouvement universel et
+populaire, car ce ne sont pas seulement les riches cités qui se montrent
+reconnaissantes envers leurs concitoyens: de simples bourgs, de chétifs
+hameaux prennent l'initiative et réclament leur part de l'honneur
+national.
+
+Ainsi vient de s'élever, sur le pont du petit village de Mausé, le buste
+de René Caillié, ce jeune paysan qui sans autre lumière que son génie,
+sans autre appui que son héroïque volonté, après des fatigues inouïes,
+résolut la grande question géographique du siècle, par la découverte de
+Tombouctou.
+
+Ainsi s'élèvera bientôt sur la petite place de Miramont, ombragée par
+les arbres qu'il aimait, la statue de M. Martignac, de ce généreux et
+brillant orateur, de ce martyr de l'héroïsme évangélique, du grand homme
+qui fit acte de chrétien en donnant sa vie pour le salut de son ennemi.
+
+De pareilles apothéoses signalent une nouvelle ère. L'impulsion est
+donnée, les monuments se multiplient, le pays veut se connaître, et
+grâce à cet élan généreux, toutes les gloires vont grandir en devenant
+populaires. Noble triomphe d'une noble pensée! Cet élysée que l'auteur
+des _Etudes_ voulait placer dans une île de la Seine, près du pont de
+Neuilly, le voilà qui se déroule sur la France entière. Il a passé de
+ville en ville, il ira de bocage en bocage, et le vieux tilleul qui
+verse son ombre sur l'église champêtre ne sera plus le seul monument du
+hameau, lorsque ce hameau aura connu un bienfaiteur, ou qu'il aura vu
+naître un grand homme.
+
+Au milieu de cet entraînement universel, qui le croirait? Paris seul
+gardait le silence. Ce n'est pas qu'il fût ingrat, ce n'est pas que le
+ciel lui eut refusé sa part de beaux génies. Un peuple de statues
+sorties tout à coup des murs de son Hôtel-de-Ville vient aujourd'hui
+même témoigner de la reconnaissance et de l'intelligence de cette reine
+des cités. C'est son panthéon qu'elle élève: elle a trouvé dans ses
+grands hommes la garde d'honneur qui doit veiller éternellement aux
+portes de son palais. Et cependant il y a peu d'années encore, la noble
+ville se taisait. Occupée d'élargir ses rues, de planter ses quais,
+d'établir ses trottoirs, de multiplier ses marchés et ses fontaines,
+absorbée dans le désir bienfaisant de répandre partout la salubrité et
+la gaieté, toute parée de son bien-être et de sa magnificence, elle
+sembla un moment oublier sa gloire. Ni Boileau, ni Voltaire, tous deux
+nés dans la cour de la Sainte-Chapelle, où priait saint Louis, ni
+Molière lui-même, le simple enfant de Paris, élevé sous les piliers des
+Halles, ne se présentèrent à sa mémoire. Alors elle put paraître
+ingrate, et elle le fut en effet, mais pour Molière seulement; car il
+faut bien le dire, et comment le dire sans amertume? le monument qu'on
+lui consacre aujourd'hui est dû plutôt à une rencontre fortuite, à un de
+ces accidents imprévus qu'on qualifie de hasard, qu'à un mouvement
+spontané de reconnaissance nationale.
+
+La reconnaissance ne pouvait manquer, elle se fit jour, mais plus lard;
+pour être oubliée d'un conseil municipal, la gloire de Molière n'en
+vivait pas moins dans toutes les âmes.
+
+Bien plus, des écrivains du grand siècle, Molière est peut-être le seul
+dont le peuple ait gardé la mémoire. Les autres appartiennent
+essentiellement au monde instruit et poli; lui, appartient à tout le
+monde: il est du peuple, de la bourgeoisie et de la cour, mais il est
+surtout du peuple. Et comment le peuple l'aurait-il oublié, lui,
+l'enfant du peuple le plus gracieux, le plus charmant des amuseurs; le
+plus profond, le plus joyeux des philosophes? Encore aujourd'hui, après
+cent soixante-dix ans, n'est-ce pas le seul poète qui le divertisse, le
+seul qui l'instruise, le seul qui parle son langage? N'est-il pas son
+ami, l'ami du peuple, son moraliste, son fou, son sage, son législateur?
+un législateur qui le fait rire, qui le corrige en l'amusant, le plus
+joyeux des législateurs, élevé à la toute-puissance par la grâce de son
+génie et de sa gaieté? Voilà ce que les mortels n'ont été appelés à voir
+deux fois ni sur le trône de notre bon Henri IV, ni sur le trône que,
+suivant la belle expression de Champfort, Molière a laissé vacant.
+
+Si le temps me le permettait, je voudrais dire ici quelle influence
+Molière a exercée sur la moralité et sur les moeurs de la société
+entière. Il faudrait peindre d'abord les habitudes grossières du peuple
+à cette époque, sa brutalité sensuelle, son langage cynique, son égoïsme
+impudent qui le ravalait au niveau de la bête; puis, à côté de ce
+poitrail vigoureux, il faudrait placer le portrait vivant de la classe
+bien élevée, là se concentrent les sentiments délicats, la naïveté
+charmante, l'innocence et la pudeur dans leur expression la plus
+gracieuse. Corneille avait peint l'amour héroïque, Molière peignit
+l'amour aimable dans ses caprices, dans ses jeux, dans sa grâce, et
+jusque dans ses emportements. Ses jeunes gens aiment pour le seul
+plaisir d'aimer, comme si la vie n'était rien sans l'amour, comme si
+l'amour était toute la vie. Tableau charmant qu'il oppose au tableau de
+l'amour grossier du populaire, faisant rire de l'un, faisant admirer
+l'autre, corrigeant les premiers par les derniers, et triomphant de tous
+les vices que peut atteindre son ardente raillerie. On a dit que Molière
+avait été obligé de former son public. L'éloge est plus grand qu'on ne
+pense, car on n'a pas vu que former un public à des chefs-d'oeuvre,
+c'était faire une nation.
+
+Et en effet celui qui sut rendre sensible à une foule grossière les
+traits les plus fins de l'esprit, les sentiments les plus délicats du
+coeur, qui lui fit comprendre, craindre et éviter le ridicule,
+connaître, aimer et rechercher les convenances; celui qui épura son goût
+jusqu'au point de lui rendre familières les sublimes beautés du
+_Tartufe_ et du _Misanthrope_, que fit-il autre chose que de former une
+nation? Les délicatesses du goût sont les premiers éléments de la vertu.
+
+Mais ce n'est là qu'une très-petite partie de Molière. Pour le
+comprendre tout entier, il ne suffit pas de connaître ses ouvrages, il
+faut connaître sa vie. Sans cette étude préliminaire, on ne saurait
+jamais comment le fils du tapissier, destiné par sa naissance à meubler
+les appartements du roi, put devenir un profond philosophe, et un grand
+poète comique. Je dis un profond philosophe, car la philosophie ne se
+concentre pas seulement dans l'étude des notions abstraites de la
+pensée, elle comprend encore la connaissance morale que l'homme a de
+lui-même et celle de ses relations avec ses semblables. La poésie, au
+contraire, est le don de tout imiter, de tout sentir et de tout peindre.
+Elle donne des images à la pensée et des émotions au sentiment; elle est
+la lumière divine qui tombe du ciel sur les oeuvres du génie, car je ne
+saurais définir autrement l'inspiration. Le poète et le philosophe sont
+donc deux hommes bien caractérisés, bien distincts, et ce sont ces deux
+hommes que l'on retrouve dans Molière.
+
+Comment se sont-ils développés? Je le vois à la cour observant les
+ridicules des grands, et Louis XIV lui-même désignant ses modèles. Je le
+vois au milieu de sa troupe, cette troupe à laquelle il devait tout
+donner, même sa vie, observant Beauval, Brécourt, Du Croisy, les Béjart
+et pour les forcer au naturel, glissant dans les rôles qu'il leur confie
+quelques traits de leur propre caractère. Mais le peuple, le vrai
+peuple, où l'a-t-il observé? Je le vois enfant dans la rue Saint-Honoré
+ou sous les piliers des Halles, jouant avec les libres enfants de Paris,
+et s'incarnant cet esprit goffe et facétieux dont plus tard il devait
+reproduire le type; je le vois courant sur le Pont-Neuf, et s'inspirant
+de cette muse grotesque qui animait alors les tréteaux de Gauthier
+Garguille et de Turlupin. Voilà la source, non de sa gaieté franche et
+railleuse, mais du trait bouffon qui dans ses pièces fait éternellement
+éclater le rire. L'esprit populaire et parisien vivait en lui.
+
+Ce grand homme expira le 17 février 1675, en sortant du théâtre du
+Palais-Royal où il venait de représenter pour la quatrième fois le
+personnage du _Malade Imaginaire_. Des prêtres fanatiques lui refusèrent
+les derniers secours de la religion; d'autres prêtres lui refusèrent la
+sépulture. Il fallut les prières de sa veuve et un ordre du roi pour
+obtenir qu'un peu de terre couvrit sa cendre; il fallut jeter de
+l'argent à un peuple fanatisé et furieux qui insultait à sa mémoire et
+menaçait de troubler ses funérailles; il fallut que le convoi funèbre
+qui emportait sa dépouille mortelle se glissât furtivement la nuit dans
+les rues du Paris, comme s'il cachait un coupable, comme si ce cercueil
+allait dérober sa place au cimetière. Les prières mêmes pour le repos du
+martyr, car il mourut martyr du devoir, les prières mêmes durent être
+cachées, et c'est un fait prouvé par les registres de l'archevêché qu'il
+y eut défense à toutes les paroisses du diocèse et aux églises des
+réguliers de faire aucun service solennel en faveur de celui à qui la
+France vient d'élever une statue.
+
+Tel fut le sort de Molière. Là s'arrête sa vie, mais ne s'arrêtent pas
+les tribulations. L'histoire des monuments consacrés à sa mémoire est
+pleine de vicissitudes et de singularités. Ses malheurs continuent en
+quelque sorte après sa mort, et lorsque les persécutions ne peuvent plus
+s'attacher à l'homme, elles s'attachent à sa statue.
+
+Cette statue ne devait s'élever que bien lard. Mais qu'importe le temps
+à une gloire immortelle? Le temps, c'est notre juge, il grandit tout ce
+qu'il ne tue pas. D'abord il se fit un silence de près de cent années.
+Le peuple alors n'était pas assez instruit pour comprendre ses grands
+hommes: il riait aux pièces de Molière, mais sans reconnaissance pour
+son génie. L'idée ne lui venait pas que le pays pût devoir quelque chose
+à ce farceur qui, rejeté avec exécration hors de l'Église, n'était pour
+les sept huitièmes de la France qu'un réprouvé. L'anathème de Bossuet
+pesait de tout son poids sur le comédien, et instruisait le peuple à le
+mépriser et à le maudire. Ce n'était donc pas du peuple que devait
+sortir la voix qui demande justice; il fallait qu'une autorité éclatante
+et puissante se portât en avant de la multitude. L'impulsion devait
+venir d'en haut comme la lumière, et c'est de là qu'elle vint en effet.
+L'Académie Française prit l'initiative. Les temps étaient venus, et en
+1769, dans un concours public, et solennel, elle appela l'éloge de celui
+qu'elle regrettait de n'avoir pu compter parmi ses membres. Ah! ce fut
+un jour glorieux pour le pays que celui où le premier corps littéraire
+de l'Europe, une assemblée d'hommes également illustres par la vertu et
+par le génie, après une étude consciencieuse de la vie et des ouvrages
+de Molière, vint dire à la France: Cet homme qu'on abreuva de mépris,
+cet homme dont on outragea les cendres, nous appelons sur lui la
+reconnaissance du monde et nous proclamons son éloge. Les conséquences
+morales de ce noble élan furent immenses. L'intelligence du pays,
+représentée par l'Académie, avait porté son jugement. Elle effaçait
+l'ingratitude par l'admiration, et l'anathème tombait devant l'apothème!
+
+En 1778, l'année même de la mort de Voltaire, l'Académie, continuant son
+oeuvre, plaçait le buste de Molière dans le lieu de ses séances. Plus
+tard elle inaugura sa statue et le hasard voulut que la statue de celui
+qui n'avait pas été jugé digne même d'une prière, s'élevât
+chrétiennement à côté de la statue de Bossuet.
+
+En 1778, une maison de la rue de la Tonnellerie fut ornée du buste de
+Molière. Une inscription indiquait que Molière était né dans cette
+maison en 1620. C'était une double erreur. Molière est né rue
+Saint-Honoré, près la rue de l'Arbre-Sec, le 15 janvier 1622. Le buste
+et l'inscription existent encore.
+
+Enfin, un autre buste de Molière décore le foyer de la Comédie-Française.
+
+Voilà les seuls monuments qui jusqu'à ce jour avaient été consacrés à la
+mémoire de ce grand poète.
+
+A dater de 1818, plusieurs souscriptions furent, il est vrai,
+successivement proposées, mais toutes se perdirent dans les embarras du
+temps.
+
+Une seulement mérite d'être citée, par l'opposition qu'elle éprouva et
+qui caractérise l'époque. Des artistes et des gens de lettres avaient eu
+la pensée d'élever la statue de Molière sur la place de l'Odéon. L'un
+d'eux, habile sculpteur, M. Galleaux, proposait d'exécuter le modèle
+gratuitement. Ce projet fut soumis au ministre de l'intérieur, qui
+refusa son approbation, «les places publiques de Paris étant
+exclusivement consacrées aux monuments érigés en l'honneur des
+souverains.» Ce fut sa réponse, et cette réponse est une date; on était
+alors en 1829.
+
+Enfin le jour de la justice approchait. Le conseil municipal de Paris
+venait de voter la construction d'une fontaine à l'angle de la rue
+Traversière et de la rue Richelieu. Personne n'avait songé à Molière,
+lorsqu'un artiste dramatique, amoureux de son art comme sont tous les
+artistes supérieurs M. Régnier s'avisa de remarquer, dans une lettre
+adressée à M. de Rambuteau, préfet de Paris, que la fontaine dont on
+venait de décider l'érection se trouvait placée à la proximité du
+Théâtre-Français, et précisément en face de la maison ou Molière avait
+rendu le dernier soupir. M. Régnier, fort de cette double circonstance,
+terminait en demandant que le monument projeté fût consacré à la mémoire
+de celui qui fut le père de la comédie française.
+
+Cette lettre, écrite avec autant de modestie que de contenance(1) trouva
+partout de la sympathie. M. de Rambuteau prit fait et cause, et devint
+l'avocat de la ville de Paris auprès du conseil municipal, un peu confus
+de son inadvertance, mais qui, on doit le dire à sa louange, devint le
+promoteur le plus zélé du projet qu'il n'avait pas conçu. Et voilà
+cependant comme les choses vont en France. Si la maison où mourut
+Molière ne s'était trouvée en face du carrefour où la Ville voulait
+construire une fontaine, et si un acteur de la Comédie-Française n'avait
+fait cette remarque, Molière serait encore aujourd'hui sans monument.
+
+ Note 1:
+
+ «_A M. le Préfet de la Seine_
+
+ «Monsieur le préfet,
+
+ «Le _Journal des Débats_, dans son numéro du 14 février, annonce
+ la prochaine construction d'une fontaine à l'angle des rues
+ Traversière et Richelieu. Permettez-moi, monsieur le préfet, de
+ saisir cette occasion pour rappeler à votre souvenir que c'est
+ précisément en face de la fontaine projetée, dans la maison du
+ passage Hulot, rue Richelieu, que Molière a rendu le dernier
+ soupir, et veuillez excuser la liberté que je prends de vous faire
+ remarquer que, si l'on considère cette circonstance et la
+ proximité du Théâtre Français, il serait impossible de trouver
+ aucun emplacement où il fut plus convenable d'élever à ce grand
+ homme un monument que Paris, sa ville natale, s'étonne encore de
+ ne pas posséder.
+
+ «Ne serait-il pas possible de combiner le projet dont l'exécution
+ est confiée au talent de M. Visconti avec celui que j'ai l'honneur
+ de vous soumettre? Quand vos fonctions vous le permettront,
+ monsieur le préfet, vous venez assister à nos représentations,
+ vous applaudissez aux chefs-d'oeuvre de notre scène: le voeu que
+ j'exprime doit être compris par vous, et d'espère que vous
+ l'estimerez digne de votre attention.
+
+ «Les modifications que l'on serait obligé de faire subir au projet
+ arrêté entraîneraient indubitablement de nouvelles dépenses; mais
+ cette difficulté serait, je le crois, facilement écartée. N'est-ce
+ pas à l'aide de dons volontaires que la ville de Rouen a élevé une
+ statue de bronze à Corneille? Assurément une souscription destinée
+ à élever la statue de Molière n'aurait pas moins de succès dans
+ Paris: les corps littéraires et les théâtres s'empresseraient de
+ s'inscrire collectivement; les auteurs et les acteurs
+ apporteraient leurs offrandes individuelles. Tous ceux qui aiment
+ les arts et qui révèrent la mémoire de Molière accueilleraient
+ cette souscription avec faveur, et s'intéresseraient à ce qu'elle
+ fût rapidement productive. Du moins c'est ma conviction, et je
+ souhaite vivement que vous la partagiez.
+
+ «D'autres que moi, monsieur le préfet, auraient sans doute plus de
+ titres pour vous entretenir de ce projet, qui avait déjà préoccupé
+ le célèbre Le Kain; mais si la France entière s'enorgueillit du
+ nom de Molière, il sera toujours plus particulièrement cher aux
+ comédiens. Molière fut, tout à la fois, leur camarade et leur
+ père, et je crois obéir à un sentiment respectueux et presque
+ filial, en vous proposant de réunir au projet de l'administration
+ celui d'un monument que nous serions si glorieux de voir enfin
+ élever au grand génie qui, depuis près, de deux siècles attend
+ cette justice!
+
+ «J'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, votre très-humble et
+ très-obéissant serviteur,
+
+ «Régnier,
+
+ «Sociétaire du Théâtre-Français
+
+ Le Préfet de la Seine à M. Régnier.
+
+ Paris, 14 mars.
+
+ «Monsieur,
+
+ «J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au
+ sujet de la fontaine que l'administration municipale va faire
+ construire à l'angle formé par la jonction des deux rues
+ Traversière et de Richelieu. Vous exprimez, à cette occasion, le
+ désir de voir s'élever à Molière un monument que sa ville natale
+ s'étonne de ne pas encore posséder, et vous pensez que l'on
+ pourrait d'autant mieux profiler de la circonstance que c'est
+ precisément en face de la fontaine projetée, dans la maison Mulot,
+ que ce grand homme a rendu le dernier soupir.
+
+ «Je m'associe de voeu et d'intention à un pareil projet, et,
+ autant que personne au monde, je me réjouirais de voir la Ville de
+ Paris rendre enfin à Molière le même hommage que d'autres villes
+ de France ont déjà rendu à Montaigne et à Pascal, à Corneille et à
+ Racine, à Bossuet et à Fénelon. Mais il ne dépend pas de moi,
+ monsieur, de changer ni le caractère ni la destination d'un
+ monument dont le conseil municipal a voté la dépense et approuvé
+ les plans. Toutefois, comme en mainte circonstance le principe du
+ concours des particuliers a été admis par l'administration dans
+ les vues d'intérêt général, j'aime à croire que la Ville pourrait
+ accepter, pour être concurremment employé avec les fonds votés par
+ elle, le produit d'une souscription qui aurait été ouverte dans
+ une pensée aussi louable, et j'oserais presque dire aussi
+ parisienne, que celle que vous m'avez fait l'honneur de me
+ soumettre. Aussi n'hésiterai-je pas à en faire l'objet d'une
+ proposition au conseil municipal, avec la confiance que les hommes
+ honorables qui y siègent, fidèles interprètes des sympathies de
+ leurs concitoyens, accueilleront favorablement l'idée de payer un
+ juste tribut d'admiration à l'un des plus beaux génies de la
+ France, et peut-être à la plus grande des illustrations
+ parisiennes.
+
+ «Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération
+ très-distinguée,
+
+ «Le pair de France, préfet de la Seine.
+
+ «Comte DE RAMBUTEAU.»
+
+L'histoire des hommages rendus à Molière se partage en deux époques bien
+tranchées: l'époque académique et l'époque populaire: l'une conduisait à
+l'autre. L'époque populaire commence seulement aujourd'hui. Elle s'est
+manifestée par une souscription nationale, à laquelle tous les états,
+toutes les classes de la société, se sont empressés de concourir. Les
+souscriptions de ce genre sont des symptômes certains d'intelligence:
+elles disent qu'une idée ou qu'un sentiment vient de pénétrer dans la
+foule: elles sont grandes et puissantes parce qu'elles proclament la
+reconnaissance d'un peuple.
+
+Certes, l'Académie Française, en voyant cette manifestation spontanée
+d'une noble pensée, dut être fière de son ouvrage; car c'était bien là
+son ouvrage, elle avait donné l'impulsion. Et quelle joie de reconnaître
+dans le pays tout entier cette intelligence du bon goût, cette
+sympathique admiration qu'elle avait eu l'honneur d'exprimer la
+première.
+
+Le monument de Molière est donc un monument tout national. Il s'élève à
+frais communs; c'est sa gloire et la nôtre. Nous y avons tous contribué,
+et la Ville de Paris, et le roi, et le peuple, et les académies, et les
+députés, et les membres du conseil municipal, et les hommes de goût, et
+enfin les artistes de tous les théâtres. Parmi ces derniers,
+mademoiselle Mars s'est surtout montrée généreuse: c'était son droit.
+Molière lui devait trop et elle devait trop à Molière pour ne pas
+l'aimer doublement. Comment se serait-elle montrée ingrate, celle dont
+le naturel, la grâce, l'intelligence exquise, étaient devenus comme la
+seconde couronne du poète? Les interprètes du génie sont presque aussi
+rares que le génie même, et ici l'interprète se montra toujours digne du
+l'oeuvre. N'était-ce donc pas devoir beaucoup à Molière?
+
+[Illustration: Madame Louise Colet.]
+
+C'est une femme aussi qui a remporté la palme offerte par l'Académie
+Française au meilleur poème sur le monument dont nous venons d'esquisser
+l'histoire. Cette muse charmante, il faut le dire, n'a chanté ni le
+monument, ni la statue, comme semblait le demander le programme; elle a
+fait mieux, elle a chanté Molière; elle a dit en vers harmonieux, dans
+un rhythme varié et puissant, les illusions, les souffrances, les
+talents de ce rare génie; la passion cruelle qui fit le tourment de sa
+vie et le charme de ses beaux ouvrages; en un mot, elle a compris le
+poète, elle a peint son âme, elle nous a donné l'homme tout entier.
+Après cette belle poésie, restait encore à faire l'histoire du monument,
+à justifier le programme académique. L'aimable lauréat nous a appelé à
+cette oeuvre, péristyle modeste qu'elle veut bien placer à la tête de
+son ouvrage, et que les lecteurs avides de beaux vers ne sauraient
+traverser trop rapidement.
+
+L. AIMÉ MARTIN.
+
+
+
+Le Monument de Molière.
+
+POÈME COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
+Molière.... C'est mon homme.
+(La Fontaine, Lettre à M. de Maucroix.)
+
+ I.
+
+ Aux dernières lueurs d'un jour froid qui pâlit(2),
+ Deux soeurs de charité se penchaient près d'un lit.
+ Et de leurs soins touchants la douceur infinie
+ D'un poète mourant consolait l'agonie.
+ Un vif éclair brillait aux yeux du moribond;
+ Sa bouche s'agitait, et sur son large front,
+ Des images tantôt riantes, tantôt sombres,
+ S'échappait de son coeur, glissaient comme des ombres.
+ Parfois se soulevant, il appelait tout bas
+ Quelqu'un qu'il attendait et qui n'arrivait pas:
+ Et seules, l'entourant à cette heure dernière,
+ Les deux soeurs près de lui demeuraient en prière.
+
+Note 2: Molière est mort le 17 février vers six heures du soir, en 1673,
+âgé de 51 ans. A quatre heures, il avait joué dans le _Malade
+Imaginaire_. Après la représentation, se trouvant fort mal, il rentra
+dans sa maison, rue Richelieu (qui porte aujourd'hui le n. 34). Il
+expira au bout de quelques heures entre les bras de deux soeurs de
+charité qui quêtaient pour les pauvres, et auxquelles il donnait
+l'hospitalité chez lui.
+
+ Autour du lit funèbre, on voyait, dispersés.
+ Des livres, des papiers, des travaux commencés.
+ Et sur les murs pendaient, parmi de vieux volumes.
+ Des attributs bouffons et d'étranges costumes;
+ Le mourant, l'oeil fixé sur ces objets divers.
+ Semblait se ranimer: il murmurait des vers.
+ Puis, se ressouvenant que son heure était proche,
+ Il écoutait des soeurs quelque pieux reproche,
+ Répétait leur prière, et, leur disant adieu,
+ Tranquille il élevait sa belle âme vers Dieu!
+
+ Bientôt son oeil s'éteint, son visage est plus pâle,
+ Les accents de sa voix sont brisés par le râle.
+ Un dernier sentiment sur son front vient errer:
+ Il écoute, il sourit!...
+
+ Il venait d'expirer,
+ Lorsqu'au pied de sa couche une femme éperdue
+ Accourt, se précipite, et, tombant étendue
+ Près de ce corps sans vie, elle fait retentir
+ Des sanglots où se mêle un tardif repentir;
+ Puis, à côté des soeurs se mettant en prière,
+ Elle pleure à genoux celui qui fut Molière!...
+
+ II.
+
+ Molière! noble enfant du peuple de Paris,
+ De ce siècle si grand un des plus grands esprits.
+ Né de parents obscurs, dans les bruits de la Halle (3),
+ Il a dû son bon sens, sa verve originale,
+ A ce contact du peuple, à ces libres instincts,
+ Qui, dans un plus haut rang, trop souvent sont éteints;
+ D'un esprit sain et fort, d'un coeur plein de droiture,
+ Nul préjugé d'abord n'a faussé sa nature.
+ A l'étude en naissant n'étant point asservi.
+ C'est son propre génie, enfant, qu'il a suivi.
+ Mais bientôt un désir inconnu le pénètre:
+ Tout ce qu'un homme apprend, il voudrait le connaître
+ Il doute de lui-même et brûle de savoir
+ Comment d'autres ont vu ce qu'il croit entrevoir.
+ Alors, à quatorze ans, il vient demander place
+ Sur les bancs du collège; il étonne, il dépasse
+ Tous ses jeunes rivaux. Là, de l'antiquité
+ Il apprend à goûter la sévère beauté;
+ Il parle, dans ce monde où l'étude l'exile,
+ La langue de Platon et celle de Virgile;
+ Il interroge, et suit, comme ses précurseurs,
+ Les poètes hardis et les profonds penseurs.
+ Puis, lorsque son esprit, errant de livre en livre,
+ Manque enfin de pâture... alors il songe à vivre.
+ Et la vie apparaît à son coeur de vingt ans
+ Belle, riche, éternelle: il est maître du temps!
+
+Note 3: Les parents de Molière avaient leur boutique de tapissier sous
+les piliers des Halles, mais Molière est né rue Saint-Honoré.
+
+ Que fera-t-il de sa jeunesse?
+ Fleuve dont l'onde enchanteresse
+ Semble se dérouler sans fin!
+ Trésor d'amour et de science,
+ Plaisirs dont l'inexpérience
+ Nous compose un philtre divin!
+
+ Séduit par tout ce qu'il espère,
+ Dans l'humble sillon de son père
+ Pourra-t-il arrêter ses pas?
+ Non! son vol est tracé d'avance:
+ Le génie est une puissance
+ Que les hommes n'enchaînent pas.
+
+ A son ardente inquiétude
+ Que dompta si longtemps l'étude,
+ Il faut enfin un élément;
+ A cette âme où l'instinct l'emporte,
+ Il faut la vie errante et forte,
+ La passion, le mouvement!
+
+ L'art qui l'attire dans ses voies
+ Lui montre de faciles joies,
+ Folles amours, jours sans lien.
+ Succès, revers, pauvreté même,
+ Et, libre comme le Bohème,
+ Il part obscur comédien!
+
+ De province en province il entraîne joyeuse
+ La troupe qu'il attache à sa jeunesse heureuse;
+ Pour des coeurs de vingt ans quel plus riant destin?
+ D'intrigues, de hasards, quel fertile butin!
+ Qu'ils sont gais ces labeurs si pleins d'insouciance
+ Que le public charmé chaque soir récompense!
+ Au riche en l'égayant on arrache un peu d'or.
+ Et le pauvre à sa part du modeste trésor.
+
+ Du théâtre bouffon la gaité familière
+ D'abord a défrayé la verve de Molière.
+ Son génie incertain, aux farces se pliant,
+ Se se forme sous le masque et s'essaie en riant;
+ Mais bientôt ce grand coeur dédaigne un art futile;
+ Aux hommes qu'il amuse il voudrait être utile;
+ En lui deux sentiments profonds ont éclaté:
+ L'amour vrai de son art et de l'humanité.
+ Il fera parmi nous monter l'art dramatique,
+ Plus haut que ne l'ont vu Rome et la Grèce antique.
+ Et de l'humanité courageux défenseur,
+ Des vices de son siècle il sera le censeur.
+ Longtemps ce grand dessein a mûri dans sa tête;
+ Rien n'échappe au penseur, tout émeut le poète;
+ Pour les combattre un jour son âme a médité
+ Les fatales erreurs de la société:
+
+ Il voit le faux dévot, enseignant l'imposture,
+ Au nom de Dieu prêcher une morale impure;
+ Le philosophe, au lieu d'éclairer le savoir,
+ En faire un puits obscur où l'on ne peut rien voir;
+ Courtisan ridicule et chargé de bassesse,
+ Il voit le gentilhomme avilir la noblesse.
+ Enfin, en descendant, des vices aux travers,
+ Tous les faux sentiments sont par lui découverts:
+ Le bourgeois, dédaignant les vertus paternelles.
+ Cherche parmi les grands de dangereux modèles;
+ Le valet qui naquit probe, sincère et bon,
+ Veut imiter son maître et devient un fripon;
+ Le médecin, gonflé d'orgueil et d'ignorance,
+ Assassine les gens au nom de la science;
+ Dans sa prose ou ses vers, un mauvais écrivain
+ Substitue à la langue un jargon fade et vain;
+ Et la femme, suivant de pédantesques traces.
+ Immole au faux savoir son esprit et ses grâces!
+ Des fourbes et des sots le règne est respecté.
+ Pourra-t-il, détrônant leur fausse royauté,
+ Proclamer la morale et le bon goût pour règle?
+
+ Ah! cet essor nouveau qu'embrasse son oeil d'aigle,
+ Ce n'est plus un vain jeu de baladin, d'acteur:
+ C'est l'art du moraliste et du législateur.
+ En sévères leçons changeant la comédie,
+ Comment faire accepter la vérité hardie?
+ Sans fortune, sans nom, sans faveur, sans appui,
+ Que faire du démon qu'il sent grandir en lui?
+
+ III.
+
+ Alors, par droit divin, les princes de la terre
+ Avaient aux yeux du peuple un sacré caractère;
+ La volonté d'un seul était l'unique lui;
+ Tout, jusqu'au goût public, suivait le goût du roi.
+
+ C'est ce maître absolu que pour auxiliaire
+ Dans l'oeuvre qu'il médite osé espérer Molière
+ Louis Quatorze avait des instincts généreux,
+ Pour réformer les moeurs il s'appuîra sur eux.
+ Dans le but qu'il poursuit dès lors rien ne l'arrête:
+ Il enchaîne l'orgueil dans son coeur de poète,
+ Humblement de son père il accepte l'emploi,
+ Et Molière à la cour est tapissier du roi!
+
+ Il s'insinue ainsi; sous ce modeste titre.
+ Des plaisirs de Versailles il est bientôt l'arbitre
+ Contre le genre faux qui domine partout
+ Du monarque d'abord il excite le goût.
+ Puis, lorsque, secondé par une troupe habile
+ Il a fait applaudir et sa verve et son style,
+ Audacieux et franc, comme les novateurs,
+ Il ose de son art aborder les hauteurs.
+ Sûr du concours du roi que son génie amuse,
+ Il choisit hardiment la Vérité pour muse.
+ On le voit, affrontant leurs dédains méprisants,
+ Devant toute la cour jouer les courtisans.
+ Frappé de ce tableau pour lui si véridique,
+ Louis Quatorze absout le profond satirique;
+ Bientôt même à Molière il fournit des portraits.
+ Dont avec lui parfois il esquisse les traits.
+
+[Illustration: Salle de l'Institut.]
+
+ Le voyez-vous caché dans la chambre royale.
+ A l'écart, épiant la foule qui s'étale?
+ Il suit les courtisans de son regard moqueur,
+ Au travers de leur masque il pénètre leur coeur;
+ Observateur discret, il devine en silence
+ Quelle servilité cache leur insolence;
+ Puis il rit de trouver parfois sur son chemin
+ Leur impuissant mépris qu'il châtira demain.
+
+ C'est ainsi qu'il créa, protégé par le trône.
+ Ces chefs-d'oeuvre hardis dont notre esprit s'étonne;
+ Après les grands seigneurs, il raille tour à tour
+ Rambouillet, son cénacle et les rimeurs de cour
+ Enfin, comme Pascal, dans _Tartufe_, il flagelle
+ D'hypocrites puissants l'audace et le faux, zèle,
+ Et, par un noble élan qu'on tente d'étouffer,
+ Le roi cède au poète et le fait triompher!
+
+ Il triomphe!... à sa gloire il a plié les âmes;
+ Mais que d'inimitiés, que de haineuses trames
+ Contre ce grand génie alors on voit s'ourdir!
+ Ceux qui devant le roi, forcés de l'applaudir.
+ N'osent pas à la cour montrer leur rage hostile,
+ Esclaves révoltes, l'insultent à la ville;
+ Les poètes sifflés et les mauvais acteurs.
+ Unis aux courtisans, se font ses détracteurs;
+
+ Non contents d'outrager et de nier sa gloire,
+ Ils forgent sur ses moeurs une impudique histoire (4)
+ Au coeur il est frappé par ceux qu'il persiflait.
+ Avec cette arme occulte et lâche, le pamphlet...
+ Mais, le couvrant toujours de son pouvoir suprême.
+ Louis est le vengeur du poète qu'il aime.
+
+Note 4: On l'accusa d'avoir épousé sa propre fille. Il dédaigna
+toujours de répondre à cette accusation. L'acte de mariage de Molière,
+récemment découvert par M. Beffara, prouve que Molière avait épousé la
+soeur et non la fille de Magdelaine Béjart, avec laquelle on suppose
+qu'il avait eu des relations.
+
+ A la table royale il le convie un jour;
+ Il fait plus: à Versailles, entouré de sa cour,
+ Avec cette princesse, alors heureuse et belle
+ Qu'un cri de Bossuet devait rendre immortelle (5)
+ De Molière outragé, que son grand coeur défend,
+ Sur les fonts de baptême il veut tenir l'enfant,
+ Et le fils d'un acteur, malgré l'intolérance,
+ A reçu devant Dieu le nom du roi de France.
+
+ IV.
+
+ Pourtant, toujours en proie à ce conflit brûlant
+ Qui consumait sa vie et doublait son talent,
+ Il n'était pas heureux; car la gloire et la haine
+ Sont un double fardeau qui pèse à l'âme humaine.
+ Dans un amour profond il avait cru trouver
+ Ce pur délassement que l'on aime à rêver
+ Après les grands travaux; oasis bien-aimée
+ Où l'âme se retire et repose calmée,
+ Où l'orgueil, que le monde irritait de ses coups
+ Cède au baume enivrant d'un sentiment plus doux.
+
+ Une enfant, gracieuse et belle (6),
+ Comme Agnès ou comme Isabelle,
+ Sous ses regards avait grandi;
+ Partout il plaça son image:
+ Heureux, en lui rendant hommage.
+ De voir son modèle applaudi.
+ Toutes ces riantes figures,
+ Toutes ces jeunes filles pures,
+ Coeurs charmants aux fraîches amours:
+ Lucile, Angélique, Henriette,
+ Folle, aimante, sage ou coquette,
+ C'est elle! c'est elle toujours!
+ Elle! telle qu'il l'a rêvée!...
+ Par ce grand génie élevée,
+ Elle excelle aussi dans son art;
+ Pour former son intelligence,
+ D'une mère il eut l'indulgence
+ Et les tendres soins d'un vieillard.
+
+ Il l'aimait... ce fut sa faiblesse.
+ Tant de beauté, tant de jeunesse,
+ L'enivrèrent à son déclin;
+ Il lui donna gloire et richesse,
+ Pour avoir de l'enchanteresse
+ Un peu d'amour... Ce fut en vain!
+
+ A peine de l'hymen a-t-il formé la chaîne,
+ Que la naïve enfant se change en Célimène;
+ Alors plus de repos pour ce grand coeur blessé:
+ Il regrette aujourd'hui les tourments du passé.
+ Se vengeant du mari, dont ils torturent l'âme,
+ Les grands seigneurs raillés font la cour à sa femme.
+ Il est jaloux... il veut se venger, la haïr...
+ Il pardonne... A l'amour il ne sait qu'obéir!
+ Il souffre, mais toujours son art se développe:
+ Inspiré par ses maux, il fait le _Misanthrope_(7)
+ Il puise un nouveau feu dans ses transports brûlants;
+ Son amertume éclate en sublimes élans,
+ Sa verve est incisive; il fronde, il rit, il joue.
+ La mort est dans son coeur, le fard est sur sa joue...
+ L'artiste se surpasse et l'homme disparaît.
+
+ Ah! quand nous pénétrons dans ce drame secret.
+ Notre esprit s'épouvante et notre coeur se serre
+ De voir tant de gaité couvrir tant de misère,
+ Et nous donnons des pleurs à l'héroïque effort
+ Qui le pousse au théâtre une heure avant sa mort!
+
+ V.
+
+ Si vous fûtes si grands, ô Molière! ô Shakspeare!
+ Si tant de vérité dans vos oeuvres respire.
+ C'est que par votre voix la nature a parlé:
+ Vos héros ont l'amour dont vous avez brûlé,
+ Vos haines sont en eux, comme vos sympathies;
+ Toutes les passions que vous avez senties,
+ Tous les secrets instincts par vos coeurs observés.
+ En types immortels vous les avez gravés;
+ L'art ne fut pas pour vous cette stérile étude
+ Qui peuple d'un rhéteur la froide solitude;
+ L'art, vous l'avez trouvé, lorsque, pauvres, errants.
+ Vous viviez au hasard mêlés à tous les rangs,
+ Personnages actifs des scènes toujours vraies
+ Qui passaient sous vos yeux, ou tragiques ou gaies;
+ L'art a jailli pour vous, nouveau, libre, animé
+ De tous les sentiments dont l'homme est consumé;
+ Vous avez découvert sa science profonde
+ Non dans les livres morts, mais au livre du monde.
+
+
+Note 5: Louis XIV tint sur les fonts baptismaux le premier enfant de
+Molière, avec Henriette d'Angleterre. Cet enfant, qui portait le nom de
+Louis, ne vécut pas.
+
+Note 6: Armande Béjart, jeune soeur de Magdelaine Béjart, et actrice
+comme elle de la troupe de Molière.
+
+Note 7: Ou a longtemps supposé que le duc de Montausier avait inspiré
+Molière le caractère du _Misanthrope_; mais une étude plus approfondie
+de notre grand poète dramatique a prouvé qu'il s'était peint lui-même
+dans ce caractère. Les notes si précieuses de M. Aimé Martin (dans la
+belle édition de Molière publiée par le libraire Lefèvre) ne laissent
+aucun doute à ce sujet.
+
+ La gloire est à ce prix; hélas! pour l'obtenir,
+ La vie est l'hécatombe offert à l'avenir;
+ L'âme va s'épuisant jour par jour tout entière,
+ Puis tout à coup se brise...
+ Ainsi mourut Molière!
+ Son âme remontait à peine vers les cieux,
+ Que tous ses ennemis, que tous les envieux
+ Se lèvent à la fois; une implacable haine,
+ La haine des dévots, contre lui se déchaîne:
+ «Il a pu nous railler et nous braver vivant;
+ «Il n'est plus, disent-ils, jetons sa cendre au vent;
+ «Que l'impie au saint lieu n'ait pas de sépulture! »
+ Mille hypocrites voix grossissent ce murmure;
+ Le peuple, qu'il aimait et dont il est sorti.
+ Insensé! contre lui le peuple prend parti;
+ Il vient, du fanatisme aveugle auxiliaire,
+ Frapper de ses clameurs la maison mortuaire.
+
+ Mais tandis qu'au dehors ces cris retentissaient,
+ Près du corps de Molière en larmes se pressaient
+ Ses amis accourus, sa troupe désolée
+ Par qui sa noble vie est alors rappelée,
+ Qui redit ses bienfaits et pleure en révélant
+ La bonté de son coeur égale à son talent;
+ Quelques vieux serviteurs, et les pauvres encore
+ Qui recevaient de lui des secours qu'on ignore.
+ Tout en le bénissant l'appellent à la fois,
+ Et les bruits du dehors sont couverts par leurs voix.
+ Dominant le clergé, la volonté royale
+ Veille encor sur Molière et met fin au scandale;
+ Puis, sans pompe, le soir, tous ses amis en deuil
+ Parmi les morts obscurs vont, cacher son cercueil (8).
+
+ VI.
+
+ Deux siècles ont passé; ses oeuvres immortelles
+ Semblent, après ce temps, plus jeunes et plus belles
+ Dans l'art qu'il a créé toujours original,
+ Chez aucun peuple encor il n'a trouvé d'égal;
+ Par ses rivaux vaincus sa gloire est confirmée:
+ Chacun de leurs efforts accroît sa renommée:
+ Tout a changé, les lois, les usages, le goût;
+ Il peignit la nature et survécut à tout!
+ Et cependant, malgré l'universel hommage,
+ Dans Paris, de Molière on cherche en vain l'image.
+ Que de jours écoulés, avant qu'un monument
+ Ait convié la France à son couronnement!
+ Mais cette heure viendra; vieille et fidèle amie.
+ Revendiquant sa gloire, enfin l'Académie,
+ Qui l'avait vainement appelé dans son sein,
+ La première a conçu ce glorieux dessein (9).
+
+Note 8: L'enterrement fut fait par deux prêtres qui accompagnèrent le
+corps sans chanter. Molière fut inhumé le soir, dans le cimetière qui
+est derrière la chapelle de Saint-Joseph, rue Montmartre; tous ses amis
+étaient présents. Vingt-deux ans plus tard, La Fontaine fut enterré au
+même cimetière.
+
+Note 9: La première statue élevée à Molière l'a été par l'Académie
+Française; mais ainsi qu'on a pu le voir dans la notice de M. Aime
+Martin qui précède ce poème, l'idée du monument appartient à un de nos
+acteurs comiques les plus distingués, M. Régnier, digne interprète de
+Molière et sociétaire du Théâtre-Français.
+
+ Déjà le marbre est prêt; vis-à-vis la demeure
+ Témoin de ses travaux et de sa dernière heure.
+ Du haut du monument il pourra voir encor
+ Ce théâtre où sa gloire en naissant prit l'essor;
+ Là, chaque âge est venu de ce rare génie
+ Applaudir le bon sens, l'audace et l'ironie,
+ Ce style inimitable et ce vrai goût du beau,
+ Cette ferme raison qui, radieux flambeau.
+ Dans les replis du coeur projette sa lumière.
+ Enfin cet art divin qu'atteignit seul Molière.
+
+ Quand la foule du siècle, en tumulte à ses pieds
+ Passera... tout à coup si vous vous animiez
+ Comme le commandeur, marbre de sa statue,
+ Et si sa voix parlait à cette foule émue,
+ Que dirait-il? Hélas! pour nous, fils orgueilleux.
+ Il aurait des leçons comme pour nos aïeux:
+ De notre âge on verrait sa sévère justice
+ Censurer chaque erreur, combattre chaque vice;
+ Il oserait railler sous leur masque moral
+ L'intrigant philanthrope et le faux libéral.
+ L'avocat tout gonflé de sa creuse faconde,
+ L'utopiste en travail de refaire le monde,
+ Le souple ambitieux au pouvoir toujours prêt,
+ Ne servant pas l'État, mais son propre intérêt;
+ Le parvenu, malgré l'égalité conquise,
+ Parant d'un vieux blason sa moderne sottise;
+ A la fraude exercé, l'avide industriel
+ Méfiant en _actions_ l'eau, la terre et le ciel;
+ Anonyme assassin, l'abject folliculaire
+ Calomniant au prix d'un infâme salaire;
+ La femme, en homme libre osant se transformer,
+ Oubliant que sa force est de plaire et d'aimer!
+ Enfin, si tu vivais de nos jours, ô Molière,
+ Tu maudirais surtout, de la voix rude et fière,
+ L'amour de l'or, ardente et vile passion
+ Qui consume et qui perd la génération!
+ Cet amour a tué l'amour de la pairie;
+ Par son impur poison la jeunesse est flétrie;
+ L'or, des plus beaux instincts fait dévier le cours:
+ Plus d'élans généreux, plus de nobles amours...
+ Le poète lui-même, aurais-tu pu le croire?
+ Aime l'or, ô Molière! encore plus que la gloire;
+ Cet appât du vulgaire a gagné les esprits,
+ Tous encensent l'idole et s'en montrent épris.
+
+ Lève-toi, dis à ceux qui gouvernent la France:
+ «Osez combattre aussi le vice et l'ignorance;
+ «Imitez du grand roi l'exemple glorieux,
+ «Enflammez pour le bien les coeurs ambitieux.
+ «Si quelque satirique à la sainte colère
+ «Flagelle comme moi les abus qu'on tolère,
+ «Vous-mêmes du génie encouragez l'effort:
+ «En s'appuyant sur lui le pouvoir est plus fort;
+ «Aux nations c'est lui qui trace la carrière;
+ «Devant le siècle en marche il porte la lumière;
+ «Sentinelle avancée, il voit les temps venir.
+ «Et toujours au génie appartient l'avenir!»
+
+Madame LOUISE COLET.
+
+Paris, février 1842.
+
+
+
+[Illustration.]
+
+Théâtres
+
+REPRISE D'OEDIPE A COLONE.--SACCHINI.
+
+_Oedipe à Colone_ est un des ouvrages qui ont obtenu le plus de succès
+sur notre scène lyrique, et dont la popularité a duré le plus longtemps.
+Sa première représentation eut lieu en Février 1787. La reine
+Marie-Antoinette y assistait et donnait, de sa main royale, le signal
+des applaudissements. Cela explique en partie pourquoi cette partition
+ne fut point accueillie avec l'indécision et la froideur que rencontrent
+à leur apparition presque toutes celles qui ont une grande valeur et qui
+sont destinées à vivre. En attendant que l'on comprît l'ouvrage et qu'on
+l'applaudît à bon escient pour les beautés réelles qu'il renfermait, on
+l'applaudissait d'avance pour faire comme la cour, et on l'admirait de
+confiance.
+
+D'ailleurs _Oedipe à Colone_ n'eut pas longtemps besoin de cette
+puissante protection. Quelques représentations suffirent pour en établir
+le succès et pour assurer la gloire de l'auteur. Malheureusement il ne
+put voir ce succès ni jouir de cette gloire; il était mort depuis quatre
+mois quand son ouvrage de prédilection vit le jour (à l'Opéra du moins,
+car il y avait déjà plus d'un an qu'on l'avait exécuté à Versailles), il
+n'en avait pas même dirigé les répétitions. Un accès de goutte l'avait
+enlevé, le 7 octobre 1786, dans sa cinquante-unième année.
+
+Sacchini était né à Naples en 1735, et avait fait ses études musicales
+dans cette ville au Conservatoire de _Santo-Onofrio_. Il avait en pour
+maître Durante', l'un des plus habiles, peut-être même le plus habile
+des professeurs de ce temps-là. Il se fit rapidement connaître, et n'y
+eut pas plus de peine que n'en ont d'ordinaire les compositeurs
+d'Italie, à qui l'on ouvre la carrière avec autant d'empressement qu'on
+met chez nous d'obstination à la leur fermer. Il déploya pendant dix ans
+une grande activité, et fit représenter des opéras sur toutes les scènes
+importantes de l'Italie: à Naples, à Milan, à Turin, à Rome surtout. Dès
+cette époque le goût de la musique italienne était répandu dans toute
+l'Europe autant et plus qu'aujourd'hui, Vienne, Prague, Dresde, Berlin,
+Londres, Madrid, avaient un théâtre italien; Paris seul n'en avait pas
+encore. L'_impressario_ (l'entrepreneur) de celui de Londres fit à
+Sacchini des offres magnifiques qu'il se hâta d'accepter.
+
+On prétend qu'en Angleterre il gagna jusqu'à 1,800 livres (44,000 fr.)
+par an, et l'on ajoute qu'il n'en était pas plus riche au bout de chaque
+année. Également fatigué par le travail et par les plaisirs, il fut
+obligé, après douze ans de séjour, de quitter Londres, dont l'humide
+climat était devenu dangereux pour sa santé chancelante. Ce fut alors
+qu'il vint à Paris.
+
+Sa réputation l'y avait précédé et lui assurait un accueil flatteur. La
+reine, qui aimait la musique, et, dit-on, la cultivait avec succès, lui
+accorda son appui, comme elle l'avait déjà accordé à Gluck. L'Académie
+royale de Musique fit avec lui un traité avantageux et honorable; il se
+mit bientôt à l'oeuvre et fit, en moins de quatre ans, _Renaud et
+Armide, la Colonie, Chimène, Dardanus, Oedipe à Colone, Arvire et
+Evelina_. Les deux premiers de ces ouvrages n'étaient, à la vérité, que
+deux opéras italiens composés par lui depuis longtemps, qui furent
+seulement traduits sous sa direction, et qu'il arrangea pour la scène
+française. C'est ainsi que, de nos jours, Rossini préluda par le _Siège
+de Corinthe_ et par _Moïse_ au _Comte Ory_ et à _Guillaume Tell_.
+
+Sacchini produisait facilement et rapidement, comme la plupart des
+Italiens. _Oedipe à Colone_ ne lui coûta pas, dit-on, six semaines de
+travail. Ce n'en est pas moins le plus beau de ses ouvrages, et le seul,
+il faut le dire, qui ait transmis son nom à la postérité. Qui pourrait
+aujourd'hui citer une mesure d'_Arvire et Evelina_, de _Chimène_ ou de
+_Dardanus_? C'est qu'il ne suffit pas chez nous, pour assurer le succès
+d'un opéra et le faire vivre, que les chants en soient heureusement
+trouvés et les parties vocales et instrumentales harmonieusement
+disposées: il faut encore que ces chants et ces accords s'adaptent à une
+action dramatique intéressante, et il ne paraît pas que _Chimène_ ou
+_Dardanus_ aient été plus utiles à la réputation de Guillard qu'à la
+gloire de Sacchini.
+
+Ce drame même d'_Oedipe à Colone_ ne prouve pas, après tout, de violents
+efforts d'imagination. Voici le fait en peu de mots. Cela ne sera pas
+inutile peut-être à la génération actuelle, qui doit peu connaître
+_Oedipe à Colone_; et d'ailleurs, les savants qui ont lu Sophocle
+seraient capables de se figurer que le livret ressemble à la tragédie,
+et nous tenons à leur épargner ce désagrément.
+
+Chassé de Thèbes par son frère, après en avoir chassé son père, Polynice
+s'est réfugié près de Thésée, qui a embrassé sa cause et arme pour lui.
+Il fait plus encore peut-être que de lui confier ses soldats et son
+argent, il lui confie sa fille Ériphile. On regrette de voir _le fils
+des dieux et le successeur d'Alcide_ porter un intérêt si vif à un tel
+garnement; mais ce garnement s'y est pris en habile homme: il s'est fait
+d'abord aimer de la princesse, et _le fils des dieux_, bon homme au
+rond, n'a su rien refuser à sa fille.
+
+Le jour est arrivé qui doit éclairer cet _illustre hyménée_, et le
+départ des guerriers athéniens chargés de châtier connue il faut maître
+Etéocle, il n'a qu'à se bien tenir, car il a affaire à des gaillards
+déterminés:
+
+ Nous braverons pour lui les plus sanglants hasards.
+ Qu'il guide nos braves cohortes!
+ Thèbes nous ouvrira ses portes.
+ Ou le dernier de nous mourras sous ses remparts.
+
+[Illustration: Académie royale de Musique.--_Oedipe_, 3e acte.--Oedipe,
+Levasseur; Polynice, Massot; Antigone, madame Dorus.]
+
+ Polynice lui-même est animé des plus nobles sentiments.
+
+ Ah! le trône où j'aspire a cent fois moins de charmes
+ Que la main qu'à mes voeux vous daignez présenter.
+ Animé par ses yeux...
+
+Les yeux de cette main, apparemment.
+
+ Soutenu par vos armes,
+ Est-il quelque ennemi qui puisse m'arrêter?
+
+Voilà qui est aussi galant que brave. Un chevalier français ne dirait
+pas mieux.
+
+On chante, on danse. C'est ce qu'on peut faire de plus convenable un
+jour de noce, où tout le monde a besoin de s'étourdir. Polynice surtout
+n'est pas tranquille: il a tant de choses à se reprocher! Les dieux
+voudront-ils recevoir son serment? et jugeront-ils que son mariage avec
+une jeune et jolie princesse soit une expiation suffisante de tous les
+crimes qu'il a commis?
+
+Non, par Hercule! Il n'en sera pas quitte à si bon marché. Au premier
+pas qu'il fait vers le temple, le ciel s'obscurcit, l'éclair brille, le
+tonnerre gronde; bientôt les portes du sombre édifice roulent
+d'elles-mêmes sur leurs gonds d'airain, et les trois déesses qui
+l'habitent se montrent à la foule tremblante, le visage courroucé,
+l'oeil en feu, la chevelure en désordre, et faisant claquer leurs fouets
+de serpents. De quoi s'avisait-il aussi, ce bon Thésée, de vouloir
+marier sa fille à l'autel des Furies, au lieu de s'adresser, comme tout
+le monde, à l'autorité compétente, à l'auguste Junon? La déesse _aux
+yeux de boeuf_, comme l'appelle Homère, eût été attendrie peut-être par
+les excellentes dispositions matrimoniales de Polynice; mais les
+Eumènides sont inexorables.
+
+Au second acte, Oedipe et Antigone paraissent, et, avec eux, la passion
+et la douleur antiques, et l'intérêt naît enfin. Il est puissant, et
+l'on ne peut nier que l'imagination du spectateur ne soit vivement
+ébranlée et son coeur profondément ému par la noble misère du vieillard
+et par la piété de sa fille.
+
+ Ta consolante voix a passé dans mon coeur.
+ J'oublie, en t'écoulant, soixante ans de malheur.
+ Mais, dis, où sommes-nous?--Sur un rocher terrible...
+ Plus loin sont des cyprès; sous leur ombre paisible
+ On voit un temple antique...--Un temple! ô jour d'effroi!
+ O supplice! ô tourments!--Ah! seigneur!...--Je les vois
+ Ce sont elles, ce sont ces fières Euménides...
+ J'entends les sifflements des serpents homicides...
+ Le voilà ce sentier, où mon bras furieux
+ A versé le sang de mon père.
+ Cithéron! Cithéron!...
+
+Antigone s'efforce de le rappeler à lui: il la repousse avec violence.
+
+ Quoi! Jocaste, c'est vous! mon épouse! ma mère.'
+ Que voulez-vous?...
+
+ Cachez-moi cet autel funeste
+ Où le ciel même osa consacrer notre inceste!...
+
+ ...Dieux vengeurs, que vouliez-vous de moi?
+
+ Mes yeux souillaient la lumière céleste,
+ Ma main les arracha..
+ Qui me soulagera de ma douleur profonde?
+ Mon nom même, mon nom est en horreur au monde:
+ Les peuples effrayés me rejettent loin d'eux, etc., etc.
+
+Cette scène est fort belle; tout y est simplement et noblement exprimé,
+et l'on s'explique sans peine, en la lisant, que l'Académie Française,
+au jugement de laquelle il était d'usage, à cette époque, de soumettre
+les ouvrages destinés à l'Opéra, ait couronné celui-ci, malgré les
+puérilités du premier acte, et les froides amours de Polynice et
+d'Ériphile. Heureusement celle-ci disparaît aussitôt qu'Antigone prend
+possession de la scène.
+
+Au troisième acte, Oedipe est dans le palais de Thésée, qui a recueilli
+son auguste misère, et Polynice, repentant, vient à ses pieds implorer
+son pardon. Le vieillard résiste d'abord; il lutte longtemps contre les
+supplications de son fils, contre les larmes d'Antigone et peut-être
+contre lui-même, et prononce dans sa colère, une des malédictions que,
+dans la poétique des Grecs, les dieux prenaient toujours au mot, et qui
+ne manquaient jamais leur effet. Mais enfin il s'apaise et pardonne, et
+le ciel désarmé, au moins pour quelque temps, ne s'oppose plus à ce
+mariage si ardemment désiré par Polynice, mais qui est si indifférent au
+spectateur, et qui vient refroidir le dénouement, comme il a refroidi
+l'exposition.
+
+Tout le mérite de l'ouvrage de Guillard est dans le second acte et dans
+quelques beaux détails du troisième. Ajoutez-y une versification
+habituellement élégante et une noblesse de langage qui est toujours en
+rapport avec la sévère majesté du sujet, et vous comprendrez sans peine
+le succès qu'il obtint à un époque où l'on n'était pas encore blasé sur
+les effets de la scène, et où les exagérations du drame moderne, son
+agitation stérile et ses tours de passe-passe n'étaient pas encore
+inventés..
+
+La musique s'est empreinte du caractère et de la couleur des paroles, et
+c'est là son principal mérite. Sacchini n'était peut-être, sous beaucoup
+de rapports, qu'un musicien de second ordre. Ses mélodies n'ont par
+elles-mêmes rien d'original, rien de piquant. Séparées du vers auquel
+elles sont adaptées, exécutées par un instrument, elles n'auraient pour
+la plupart aucune signification, aucune valeur; mais, réunies à la
+parole elles lui donnent un accent qui en double l'éloquence et en
+agrandit merveilleusement l'effet. Pris à ce point de vue, Sacchini est
+réellement un homme de génie Les beautés d'expression qui abondent dans
+son oeuvre pénètrent l'âme et la remuent si profondément, qu'on ne songe
+plus à lui reprocher la pâleur de son instrumentation, ni la sagesse un
+peu froide quelquefois de son harmonie.
+
+_Oedipe à Colone_ a produit peu d'effet à l'Opéra, mais c'est à
+l'exécution qu'on doit s'en prendre. Les chanteurs d'aujourd'hui n'ont
+plus le secret de cette musique qui, au lieu de briller par elle-même,
+s'immole systématiquement à la poésie qui évite l'effet physique avec
+autant de soin que la musique moderne le recherche, et qui se contente
+d'intéresser l'intelligence et d'émouvoir le coeur, sans ébranler jamais
+les nerfs. Le style de Sacchini n'était pas leur fait, et ils l'ont bien
+prouvé. Et puis de simples chanteurs, quelque talent d'exécution qu'on
+leur suppose, n'y sauraient suffire, s'ils ne sont en même temps
+d'habiles acteurs. Mais quittons ce sujet un peu triste. Voici la
+symphonie qui résonne, voici les blanches filles de l'air qui
+m'appellent, et Carlotta Grisi qui va s'envoler Je n'ai plus d'oreilles
+que pour M. Burgouiller, je n'ai plus d'yeux que pour Carlotta Grisi et
+pour les merveilles de la mythologie orientale.
+
+
+
+Léila ou la Péri, ballet fantastique en deux actes, par MM. THÉOPHILE
+GAUTHIER et CORALLI, musique de M. BURGMULLER, décorations de MM.
+SECHAN, DIETERLI. DESPLÈCHIN, PHILASTRE et CAMBON. ACADÉMIE ROYALE DE
+MUSIQUE.
+
+Achmet habite le Caire. Il est jeune, il est riche, et son harem
+renferme beaucoup plus de femmes que ne lui en accorde la loi du
+Prophète. Est-ce une raison pour qu'il soit heureux? J'en doute. La
+richesse n'est pas le bonheur. Combien n'ai-je pas vu en France
+d'honnêtes gens qui n'avaient qu'une femme et qui se trouvaient déjà
+trop riches! Qu'eussent-ils dit, bon Dieu! si, au lien d'une femme, ils
+en avaient eu vingt?
+
+Achmet en a plus de vingt: calculez, si vous le pouvez l'étendue de ses
+tribulations, vous tous qui savez par expérience ce que c'est que le
+poids d'un ménage.
+
+A la vérité Achmet ne porte pas tout seul cet énorme fardeau; il a des
+lieutenants chargés de tous les menus détails de son administration; il
+a des ministres, pauvres diables pour lesquels la responsabilité n'est
+pas un vain mot. Roucem est le plus important de ceux-ci, et par
+conséquent le plus affairé et celui de tous qui a le plus à craindre le
+mécontentement du maître Si les sens épuisés d'Achmet s'émoussent comme
+une lame qui a trop servi, si son imagination s'engourdit et s'affaisse,
+si la régulière beauté de Circassienne lui paraît monotone et froide
+s'il trouve la Géorgienne trop blanche et la Nubienne trop noire, si
+toutes, à bout de ruses coquettes et d'artifices voluptueux, ne savent
+plus _ranimer sa fantaisie distraite_, c'est à Roucem qu'il s'en prend:
+«Allons, Roucem, mon ami, je commence à m'ennuyer; prends garde à loi.
+Ton état est de me divertir; quand je bâille, tu es en faute, et si je
+suis trop miséricordieux pour te faire couper la tête, à l'exemple du
+grand Schahabaham, je suis trop juste du moins pour ne pas te décerner,
+le cas échéant quelque vingtaine de coups de bâton. Aussi il faut voir
+Roucem au milieu des odalisques confiées à sa direction; comme il
+s'agite et se démène, et va sans cesse de l'une à l'autre! comme il les
+excite et les tient en haleine, et, joignant l'exemple au précepte, leur
+enseigne les secrets les plus mystérieux de l'art de plaire! Triste
+condition! emploi trop pénible et trop envié, que celui _d'amuser un
+homme qui n'est plus amusable,_ comme l'écrivait gravement madame de
+Maintenon.
+
+[Illustration: Académie royale de Musique.--_La Péri_, ballet
+fantastique. 1er acte.--Mademoiselle Carlotta Grisi et Petipa.]
+
+En effet, il a beau faire. Achmet s'ennuie, et la belle Nourmahal qui
+fut longtemps sa favorite, commence elle-même à n'y pouvoir plus rien.
+Roucem comprend qu'il en est réduit aux remèdes héroïques, et n'hésite
+pas à les employer.--L'Afrique est vaincue, l'Asie est hors de combat,
+mais l'Europe nous reste encore; par Mahomet! essayons de
+l'Europe!--Ommeyl, le marchand d'esclaves arrive tout à point: il lui
+achète d'un seul coup une Française, une Allemande, une Espagnole et une
+Écossaise. La Française a des paniers, de la poudre et des mouches:
+l'Allemande, de longs cheveux dorés qui flottent en tresses brillantes
+sur ses hanches, épaules, sur son corsage étroit et bariolé, sur sa jupe
+du bleu le plus tendre; l'Espagnole se fait remarquer par sa basquine et
+sa mantille, moins noires que ses yeux et sa chevelure; l'Écossaise
+étale sur sa robe toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; c'est d'ailleurs
+une Écossaise comme on en voit peu: sa taille est petite, sa jambe
+courte, son oeil brun, ses cheveux noirs. Je soupçonne un peu maître
+Ommeyl d'avoir fait comme les marchands de vin, et de n'avoir livré au
+trop confiant Roucem qu'une Écossaise frelatée. Mais, quelque opinion
+qu'on adopte sur l'authenticité du cru, Achmet évidemment n'aura pas le
+droit de se plaindre, et ne saurait exiger plus de variété. Vain espoir!
+Roucem y perd son argent et sa peine. L'Allemande a beau valser devant
+son nouveau maître, l'Écossaise, vraie ou fausse, a beau déployer son
+agilité dans une gigue, et la Française dans une gavotte; l'Espagnole a
+beau étaler dans un boléro ses formes gracieuses et ses poses
+provoquantes, Achmet les regarde à peine, et continue à s'ennuyer; puis
+enfin il les congédie toutes, et reste seul. Je me trompe, il s'enferme
+tête à tête avec sa pipe, cette amie discrète et fidèle des poètes
+rêveurs et des amoureux en disponibilité.
+
+La chibouque est chargée non de tabac, mais d'opium. Bientôt le
+narcotique produit son effet: Achmet s'endort de ce sommeil plein de
+rêves fantastiques que l'opium procure. Heureux Achmet! ce qu'il cherche
+vainement quand il veille, il le trouve aussitôt qu'il est endormi. Et
+que cherche-t-il? vous le savez déjà. Un objet qui l'intéresse, un être
+qu'il puisse aimer. Il n'en existe pas dans ce monde, mais peut-être y
+en a-t-il dans un autre.
+
+Il y en a. A peine a-t-il les yeux fermés, que l'appartement où il est
+couché se remplit d'une vapeur mystérieuse, opaque d'abord, mais qui
+s'éclaircit peu à peu et laisse apercevoir en se dissipant «un espace
+immense plein d'azur et de soleil (c'est le livret qui parle), une oasis
+féerique, avec des lacs de cristal, des palmiers d'émeraude, des arbres
+aux fleurs de pierreries, des montagnes de lapis-lazuli et de nacre de
+perle, éclairée par une lumière transparente et surnaturelle.»
+
+Ce paysage-là vous paraît-il assez merveilleux? C'est le séjour enchanté
+des Péris qui, en ce moment même, entourent leur reine de respects et
+d'hommages. Car les Péris sont soumises au gouvernement monarchique
+aussi bien que les simples mortels. Cette reine des Péris a lu dans le
+coeur d'Achmet et s'est dit: «C'est moi qu'il désire et qu'il aime sans
+me connaître; c'est moi qui suis son rêve, et les femmes terrestres ne
+sont que son cauchemar.» Comment ne serait-elle pas sensible à une
+passion aussi involontaire et aussi désintéressée? La tendre Péri quitte
+son royaume idéal et descend dans le monde réel, suivie de cet essaim de
+beautés voltigeantes qui forme sa cour. Elle s'approche d'Achmet et se
+penche sur son front. Il ouvre les yeux, il la regarde, il la reconnaît,
+quoiqu'il ne l'ait jamais vue; il la reconnaît, et aussitôt il l'aime.
+Il se lève, la poursuit et cherche à la saisir. Mais une Péri n'est pas
+plus facile à saisir qu'une hirondelle. Il s'épuise en vains efforts
+dans cette lutte, mais il y trouve du moins mille charmantes occasions
+de juger combien une Péri est plus agile qu'une mortelle, combien ses
+mouvements sont plus gracieux et ses formes plus élégantes.
+
+Je regrette seulement que les Péris réunissent à tant d'attraits un si
+mauvais caractère. Croirez-vous bien que Léila (c'est le nom harmonieux
+de la reine des Péris) s'avise tout à coup de prendre Nourmahal pour une
+rivale, qu'elle exige du faible Achmet qu'il la maltraite, qu'il la
+chasse, qu'il la vende, et ne lui laisse de repos qu'après qu'il s'est
+montré méchant et cruel autant qu'elle-même.
+
+Cela du moins est une preuve d'amour qui paraît concluante et dont elle
+devrait se contenter. Mais la Péri est naturellement défiante, et Léila
+plus que toute autre Péri, «Qui m'assure, se dit-elle, qu'il m'aime pour
+moi-même, et que ma puissance et ma couronne ne sont pour rien dans ses
+désirs?» Ce scrupule lui vient un peu tard; mais que voulez-vous? la
+logique n'est pas son fort. Elle aurait fait sa philosophie chez les
+jésuites, qu'elle ne pourrait guère raisonner plus mal, ainsi que vous
+l'allez voir.
+
+«Il faut, conclut-elle, que je mette ses sentiments à l'épreuve.
+Devenons une simple femme, et moins encore, une pauvre esclave. S'il
+m'aime ainsi, je serai bien sûre que c'est moi qu'il aimera.»
+
+Excusez-moi, charmante Léila, mais vous concluez fort mal. S'il aime
+l'esclave, il sera infidèle à la Péri. Il faut que vous lui supposiez un
+coeur bien changeant pour imaginer qu'il passe aussi rapidement de l'une
+à l'autre.
+
+C'est ce qu'il fait pourtant. Il s'enflamme d'un tel amour pour cette
+nouvelle venue, qu'il en oublie complètement la Péri, et qu'il sacrifie
+pour elle son repos, sa fortune, sa vie même. Voici comment.
+
+Léila a pris la forme extérieure d'une esclave qui s'est échappée du
+harem du pacha. Le pacha la réclame. Achmet la refuse, et la cache si
+bien qu'on ne peut la trouver. On arrête Achmet et on le met en prison.
+
+Léila vient le visiter dans son cachot sous sa forme aérienne.
+«Abandonne cette esclave, lui dit-elle, et tu en seras récompensé par
+mon amour et par l'immortalité.--Non, dit Achmet; c'est elle que j'aime,
+et non pas toi.»--Et Léila, si jalouse naguère de la pauvre Nourmahal,
+s'en va toute charmée de cette déclaration. Qu'en pensez-vous, madame,
+vous qui, en ce moment même, tenez l'_Illustration_ entre vos jolis
+doigts?
+
+Arrive bientôt le pacha lui-même, en grand cafetan rouge, et coiffé d'un
+turban fait de je ne sais quelle étoffe ou fourrure grise, qui ne
+ressemble pas mal à une perruque mal poudrée. «Une dernière fois,
+veux-tu me rendre mon esclave!--Jamais!--Songes-y bien: je te ferai
+jeter par cette fenêtre, et tu sais que tu n'arriveras pas jusqu'à
+terre; il y a le long du mur de grands crochets de fer qui t'épargneront
+la moitié du chemin.--N'est-ce que cela? bagatelle!» dit le courageux
+Achmet; et il saute de lui-même.
+
+Un moment après, la prison disparaît, le ciel s'ouvre, et l'on aperçoit
+le paradis musulman, où Achmet vient s'établir accompagné de sa Péri,
+qui sera désormais sa houri. N'est-ce que l'âme d'Achmet, ou bien Léila
+lui a-t-elle épargné l'horreur de son supplice abominable? Je n'en sais
+rien, et l'auteur pas davantage; et vous pouvez choisir le dénouement
+qui sera le plus de votre goût, satisfaction dont on jouit rarement au
+bout d'une pièce de théâtre.
+
+_La Péri_ est soeur cadette de _la Wili_; toutes deux sont filles de la
+_Sylphide_ et ressemblent beaucoup à leur mère.
+
+Faut-il maintenant tirer de son étui mon affreux scalpel de critique et
+démontrer qu'il y a dans l'ouvrage nouveau plus d'imagination que de bon
+sens? que cette imagination même est celle d'un poète fantasque et non
+d'un poète dramatique? Qu'il ne paraît pas que l'auteur se soit jamais
+rendu compte des éléments dont se forme l'intérêt scénique, et des
+moyens par lesquels on le fait naître et grandir? Qu'ayant eu
+l'inadvertance de placer au commencement du premier acte les tableaux
+les plus brillants et les plus agréables scènes, il a par cela seul
+répandu sur tout le reste une froideur qui parfois ressemble presque à
+de l'ennui? Non. Disséquer une Péri serait peu galant; et d'ailleurs un
+être aussi aérien trouverait toujours le moyen d'échapper à l'opération.
+
+Je voudrais bien ne pas me brouiller avec les Péris. Comment faire
+cependant pour dissimuler que M. Coralli me paraît avoir suivi les
+errements de M. Gautier avec une fidélité un peu trop scrupuleuse,
+peut-être? qu'il a, lui aussi, jeté tout son feu dès les premières
+scènes, et n'a pas su garder, comme on dit, une poire pour la soif? _Son
+lever de rideau_ est charmant. Le pas des châles, la tente mobile formée
+des cachemires des odalisques, de laquelle sortent les quatre
+Européennes que Roucem présente à son maître, est une idée ingénieuse
+fort habilement exécutée. Cela sort presque des banalités
+chorégraphiques dont on est si prodigue à l'Opéra.
+
+Il y a des détails très-heureux dans le premier tableau ou figurent les
+Péris, et surtout dans le premier pas de Léila avec Achmet. Cela fait,
+l'auteur se repose, et son imagination semble complètement épuisée. Le
+_pas de quatre_, le _pas de trois_ du second acte ont paru plus que
+vulgaires. Le _pas de l'abeille_. dont on attendait tant d'effet, n'en a
+produit aucun. Ce pas était très-difficile à dessiner; pour y réussir il
+n'eût pas moins fallu peut-être que l'audace et la merveilleuse habileté
+d'Henry, cet homme de génie que l'Opéra s'est obstiné à méconnaître, qui
+eût été sans rival en France, et qui, en Italie a eu l'honneur d'être le
+rival de Vigan.
+
+Il y a dans _Léila_ deux décorations magnifiques: celle qui représente
+le séjour fantastique des Péris, dont j'ai donné ci-dessus la
+description, et celle qui offre au spectateur le _Paradis de Mahomet_.
+On comprend néanmoins que dans ces tableaux d'un monde imaginaire la
+plus grande difficulté que la peinture ait à vaincre se trouve écartée.
+Elle n'est pas forcée d'imiter exactement la nature; elle peut se
+dispenser d'être vraie. La troisième décoration, qui représente la ville
+du Caire vue par les toits, est très-originale; mais il me semble que la
+lumière y est trop jaune et les ombres trop transparentes. Ce n'est pas
+là un clair de lune méridional, quelque splendide qu'on le suppose;
+c'est un beau jour de soleil en Hollande ou en Angleterre.
+
+[Illustration: Académie royale de Musique.--_La Péri_, ballet
+fantastique.--2e acte.--Pas de l'abeille: Mademoiselle Carlotta Grisi.]
+
+La musique est le début dramatique d'un jeune compositeur connu
+seulement jusqu'ici par quelques morceaux de piano, quelques romances et
+une valse intercalée dans _Giselle_. C'est cette valse qui a fait,
+dit-on, baisser devant lui le pont-levis et la herse qui, à la porte de
+l'Opéra, se dressent toujours à l'arrivée d'un nouveau venu. Son travail
+a paru un peu monotone; les effets n'y sont pas assez variés; les
+rhythmes dansants y occupent une trop large place: les scènes qui
+exigent de l'expression y sont en général faiblement traitées; mais on y
+remarque beaucoup d'invention, beaucoup d'idées, des mélodies faciles,
+bien rhythmées et toujours élégantes; ce sont la des qualités devant
+lesquelles tous les défauts disparaissent.
+
+Après tout, s'il y a dans le ballet nouveau quelques parties faibles et
+quelques erreurs de plan, il y a aussi deux choses qui compensent tout,
+qui suppléeraient à tout, et dont je ne vous ai pas encore parlé: c'est
+l'élégance de. Petipa et la grâce enchanteresse de Carlotta Grisi.
+
+La danse, disait dernièrement un écrivain spirituel, est _la poésie du
+corps humain_. A ce compte-là, Carlotta Grisi est un des plus charmants
+poètes du notre époque.
+
+
+
+_Les Contrebandiers de la Sierra-Nevada, la Chasse aux Belles Filles_.
+(THÉÂTRE DES VARIÉTÉS.)--_Les deux Soeurs_. (THÉÂTRE DU
+GYMNASE.)--_L'autre Part du Diable_. (THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL.)--_Les
+Petites Misères de la vie humaine._ THÉÂTRE DE VAUDEVILLE.
+
+[Théâtre des Variétés.--_Les contrebandiers_, ballet espagnol.]
+
+L'autre jour quelqu'un vous contait, ici même, les terribles aventures
+du contrebandier Zurbano, le Zurbano de Barcelone; mes contrebandiers ne
+sont pas de cette race féroce; ils rient sous la tonnelle, ils dansent
+et boivent et trinquent à leurs amours, faisant une plus grande dépense
+de boléros et de castagnettes que de poignards et de coups de fusil. Si
+par hasard ils ont des velléités de bataille et de férocité, cela dure
+peu, et nos drôles rentrent bientôt la lame au fourreau pour reprendre
+la castagnette et le boléro, comme vous l'allez voir.
+
+Suivez-moi dans une des vallées de la Sierra-Nevada; là nous trouverons
+une bande d'Espagnoles à l'oeil ardent et au teint bruni, jeunes femmes
+et jeunes filles. Mais où sont les hommes? Les hommes sont à courir
+l'aventure; ils se glissent le long des sentiers tortueux, ils rampent
+sur le flanc des rochers, il» franchissent les ravins et jouent mille
+tours pendables à messieurs les carabiniers, ennemis naturels des
+contrebandiers.
+
+Cependant les femmes s'inquiètent: nos pères, nos frères, nos maris, nos
+fiancés, reviendront-ils? Ils sont tous pleins de ruse, d'habileté et de
+courage; mais qui sait où peut aller la balle d'un carabinero? Peut-être
+a-t-elle frappé celui-ci au front, celui-là à la poitrine; peut-être nos
+braves se traînent-ils de rochers en rochers, blessés et haletants, et
+laissant des traces de sang aux ronces du chemin.
+
+On est donc en grand souci dans cette peuplade féminine de la
+Sierra-Nevada: elles s'agitent, elles s'interrogent et toutes prêtent
+l'oreille du côté où les contrebandiers doivent revenir. Mais partout un
+silence profond; nul bruit de pas, nul écho favorable ne vient calmer
+leur inquiétude. Tout à coup le vent apporte les sons douteux d'un chant
+lointain, puis les sons se grossissent et approchent. O joie! c'est la
+voix, c'est la chanson connue: «_Je suis le contrebandier!_» Les voici
+en effet; ils reviennent pleins de vie et chargés de butin. Alors c'est
+une grande explosion de plaisir; on se regarde, on se compte, on se
+reconnaît, on se félicite, on se serre les mains avec passion. Les
+danses commencent, la cigarette s'allume, la guitare résonne, la
+castagnette babille; quelle vivacité! quelle ardeur! quelle souplesse!
+voyez comme ces pieds se meuvent et glissent avec pétulance sur le sol!
+comme ces bras s'arrondissent! comme ces jambes sautent et frétillent!
+comme ces corps se renversent, se balancent et se plient! La bouche
+sourit, l'oeil lance des flammes: dans cette danse, tout est passion,
+abandon et bonheur. Avisez-vous de lutter avec ces vives et
+étincelantes Espagnoles, mesdemoiselles de notre Académie royale de
+Musique, à la jambe roide, au corps guindé, aux petites mines pointues,
+au regard terne, au sourire de glace.
+
+Cependant le plaisir amène la fatigue, et après la danse il est bon de
+faire halte et de se reposer. On quitte donc la forêt témoin de ces jeux
+pétulants, et toute la peuplade va s'abriter sur un tertre de gazon, à
+l'ombre des rochers; puis, peu à peu, nos bohémiens s'étendent, l'un à
+côté de l'autre, à la belle étoile, et se laissent aller au sommeil.
+Mais quand les contrebandiers dorment, les carabiniers veillent.
+Voyez-vous cet homme qui rôde là-bas? c'est un carabinier en vedette; il
+a flairé le gibier de contrebande et mis le nez au vent. Le voilà sur la
+piste, faisant signe à deux ou trois limiers de son espèce; alors tout
+le bataillon des carabiniers descend des hauteurs à pas de loup; ils
+avancent, ils arrivent, ils sont au milieu des contrebandiers endormis,
+et tendent la main pour les saisir; ceux-ci s'éveillent. Il faut les
+voir debout, en un clin d'oeil, et bondissant comme des chevreaux
+surpris par le chasseur; ceux-ci fuient, ceux-là tiennent tête; on se
+pousse, on s'attaque, on se renverse; les stylets brillent et
+l'escopette va chercher les poitrines. L'affaire menace d'être
+sanglante: mais je vous l'ai dit, nos contrebandiers sont de bonnes gens
+et les carabiniers aussi; Zurbano n'est pour rien dans l'histoire: au
+lieu donc de s'égorger, on finit par se tendre la main: au lieu de se
+tailler en morceaux, on pince de la guitare et l'on danse un boléro de
+compagnie: carabiniers et contrebandiers, contrebandiers et carabiniers
+signent la paix et fraternisent au bruit de la danse et des chansons;
+c'est un avant-goût de l'harmonie universelle.
+
+Ainsi la pantomime espagnole et le boléro trônent, depuis quelques
+jours, au théâtre des Variétés, et les amateurs de haut goût
+applaudissent l'ardente Dolorès, la vive Manuela-Garcia et les deux
+Camprubi.
+
+
+
+_La chasse aux Belles Filles_ n'a pas rencontré la même faveur. C'est en
+effet un vaudeville fort peu digne de miséricorde, on y danse aussi,
+mais malheureusement on y parle, et le dialogue y gâte l'entrechat. Il
+s'agit d'un benêt que sa mère veut marier à toute force. D'abord elle
+s'adresse à une couturière, mais la couturière fait défaut; de la, l'on
+passe à la blanchisseuse, puis de la blanchisseuse à une jeune
+pensionnaire, et de la pensionnaire à une danseuse; partout notre homme
+est repoussé. Cette chasse au mariage est accompagnée d'une fanfare de
+quolibets de si mauvais ton et de si mauvais goût, que le parterre des
+Variétés lui-même a perdu patience. On a cependant nommé pour auteurs
+responsables MM. Lopes et Laurentin. C'est, à proprement dire, appliquer
+l'écriteau au front du coupable.
+
+Le Gymnase s'est montré plus honnête et plus retenu. Le petit drame de
+M. Fournier, intitulé _les Deux Soeurs_ offre des scènes agréables
+auxquelles le moraliste le plus susceptible n'aurait certainement rien à
+redire.
+
+Louise et Geneviève sont les deux soeurs dont M. Fournier a mis les
+innocentes aventures en prose mêlée de vaudevilles. Ce sont deux bonnes
+et vertueuses filles qui s'aiment bien il travaillent de même. Réduites
+pour tout palais, à une petite mansarde, elles n'en sont ni moins
+satisfaites ni moins joyeuses; les heures se passent doucement entre le
+devoir et l'amitié fraternelle.
+
+En sa qualité d'aînée, Louise a la direction matérielle et morale de
+l'association: c'est elle qui règle la dépense du petit ménage: c'est
+elle encore qui donne les conseils et dirige les actions. Pourtant il
+arrive que Louise est près de s'égarer: son coeur est sur le point de
+tromper sa raison: un jeune homme indigne d'elle l'occupe et la trouble.
+Heureusement Geneviève est là; elle veille, elle dépiste le traître, et,
+à force de dévouement, d'adresse et d'esprit, elle préserve Louise du
+piège qu'il lui tend. Le ciel récompense les deux soeurs de leur vertu
+et de leur dévouement en leur envoyant à chacune une bonne part
+d'héritage et un bon mari. A la bonne heure!
+
+Mais, à peine quittons-nous ces honnêtes filles, que nous retombons dans
+les mains du diable. Il est vrai que ce diable ne nous damnera pas:
+c'est un diable fort peu dangereux et ne sentant l'enfer que de bien
+loin. Il se glisse chez maître Aubriot, esprit faible, qui croit à la
+nécromancie. A peine y est-il entré, que tout prend une face nouvelle
+dans la maison dudit maître: ses affaires allaient mal, elles
+prospèrent; il avait un commis stupide, il lui en arrive un qui n'est
+qu'imbécile; Aubriot était sans le sou, l'argent lui tombe du ciel tout
+rôti. Si donc il a affaire au diable, certes c'est à un assez bon
+diable.
+
+Le diable est tout simplement un amoureux qui joue au compère Aubriot
+ces tours non pendables, pour le distraire et l'empêcher de mettre
+obstacle à ses amours; et, en effet, le mariage réussit, et le père
+Aubriot n'y voit que du feu. Cela s'appelle une bluette agréable..
+L'auteur est M. Varner.
+
+Dieu nous garde de vous raconter le vaudeville des _Petites Misères de
+la Vie humaine:_ cette grande Odyssée n'a-t-elle pas trouvé ses deux
+poètes? Que dire après Old Nick? Que raconter après Grandville, le
+compagnon de voyage d'Old Nick dans cette vallée de misères si risibles;
+Je me tais devant ces deux grands noms, vous renvoyant à leur livre
+adorable; M. Fournier, libraire-éditeur, se fera un plaisir de vous en
+ouvrir les trésors à juste prix. Quant au vaudeville en question et à
+son auteur M. Clairville, ce sont deux nains trottant timidement sur les
+pas de nos deux géants.
+
+[Illustration.]
+
+Grandville, qui sème ses richesses à pleines mains, vous offre
+d'ailleurs, en guise de gratification particulière, la petite misère
+dont vous voyez ici la représentation plaisante et douloureuse. Il
+s'agit d'un pauvre diable qui vient de mettre une glace en morceaux, au
+moment de s'y mirer. Il entrait agréablement dans le salon, faisant des
+mines à la maîtresse du logis; son pied glisse, mon homme trébuche, et
+du bout de sa canne, brise la glace en éclats. Voyez sa grimace et sa
+triste figure! Regardez, frémissez, et priez le ciel qu'il ne vous en
+arrive pas autant!
+
+
+
+Bulletin bibliographique.
+
+_Goethe et Bettina_, correspondance inédite de Goethe et de madame
+Bettina d'Arnim. Traduit de l'allemand, par M. SÉBASTIEN ALBIN. 2 vol.
+in-8.--Paris, 1843. Au _Comptoir des imprimeurs-unis_, 15 fr.
+
+Madame Bettina d'Arnim naquit à Francfort-sur-le-Main en 1788. Son père,
+d'origine italienne, s'appelait Maximilien Brentano. Il était venu dans
+sa jeunesse fonder à Francfort une grande maison de commerce et de
+banque, qui avait prospéré au delà de ses souhaits. Il se maria deux
+fois, et Bettina fut son dernier enfant de second lit. Orpheline dès son
+bas âge, cette jeune fille fut confiée tour à tour aux soins de ses
+frères et soeurs du premier lit et de sa grand-mère. Sophie Laroche,
+écrivain de talent, amie de Goethe; mais jamais enfant ne grandit et ne
+se développa plus librement. Personne ne s'occupait de son éducation, à
+peine même si on lui demandait compte de ses actions. Elle faisait, jour
+et nuit, tout ce qui lui plaisait. Un passage de l'une de ses lettres
+peut seul donner une idée de cette existence indépendante et singulière.
+Prévenons toutefois le lecteur que Bettina s'était éprise d'une passion
+étrange pour la nature.
+
+«J'habitais durant tout un hiver près de la montagne, au-dessus du vieux
+château; notre jardin (à Marbourg) était entouré par le mur de la
+forteresse. De ma fenêtre, j'avais une vue très-étendue sur le pays
+hessois, si bien cultivé, et sur la ville, où je voyais les tours
+gothiques s'élever au-dessus des toits couverts de neige. De ma chambre
+j'allais dans le jardin planté sur la pente de la montagne. Je grimpais
+par-dessus les fortifications, et j'errais dans les espaces déserts.
+Quand je ne pouvais ouvrir les portes, je passais à travers les
+charmilles...
+
+«Au-dessus du mur de la forteresse, qu'entourait le jardin, il y avait
+une tour à laquelle conduisait une échelle cassée. On avait volé tout
+près de chez nous, et comme il était impossible de retrouver les traces
+des voleurs, on supposa qu'ils se cachaient dans la vieille tour.
+J'avais attentivement regardé l'édifice pendant le jour, et j'avais
+reconnu qu'un homme n'aurait jamais pu monter à cette échelle à moitié
+pourrie, presque sans échelons, et qui allait jusqu'au ciel. L'envie me
+prit cependant d'y grimper, mais j'en redescendis bientôt. Dans la nuit,
+lorsque je fus au lit et que Méline fut endormie, l'idée d'escalader
+l'échelle ne me laissa plus ni trêve ni repos Je m'enveloppai dans un
+peignoir, je sortis par la fenêtre, et je passai près du vieux château
+de Marbourg. L'électeur Philippe y était à la fenêtre avec sa femme
+Élisabeth; ils semblaient rire tous deux. Souvent, pendant le jour,
+j'avais contemplé ce groupe de pierre, qui, les bras entrelacés, regarde
+par la fenêtre, comme s'il admirait ses États; mais au milieu de la nuit
+il me fit peur, et je courus précipitamment à la tour. Là, je saisis
+l'un des bâtons de l'échelle, et je montai. Dieu sait comment. Ce que je
+n'aurais jamais pu ni osé faire de jour, me réussit de nuit, malgré
+toute la frayeur de mon âme. Lorsque j'eus presque atteint le sommet, je
+m'arrêtai, et je réfléchis que les voleurs pourraient bien être cachés
+là, me saisir à l'improviste et me précipiter du haut de la tour. Je
+restai donc un instant pour ainsi dire suspendue, sans pouvoir ni monter
+ni redescendre; mais bientôt l'air frais qui soufflait sur ma figure
+m'attira en haut. Que devins-je lorsqu'à travers la neige et à la clarté
+de la lune j'embrassai tout à coup toute la nature! J'étais là, seule,
+en sûreté, et la grande armée des étoiles passait au-dessus de moi ï
+J'éprouvai sans doute alors ce que l'âme éprouve après la mort, et au
+moment où elle va quitter cette enveloppe terrestre; l'âme qui soupire
+après la liberté, à qui le corps pèse d'un poids si affreux, comme moi,
+elle finit par triompher et se sentir délivrée de toute angoisse. Je
+n'avais d'autre sentiment que celui de la solitude; rien ne m'était
+aussi agréable et tout disparaissait devant cette jouissance. Tantôt je
+m'asseyais sur la balustrade, laissant pendre mes jambes en dehors,
+tantôt je courais en cercle sur le mur, large à peine de deux pieds, en
+regardant gaiement les étoiles. Au commencement, j'avais le vertige;
+mais bientôt je me sentis à mon aise comme si j'eusse été à terre. Je
+poussai la hardiesse jusqu'à l'extravagance, parce que j'avais la
+triomphante conviction que j'étais protégée par des esprits. Ce qu'il y
+avait de singulier, c'est que j'oubliais souvent de faire mes courses;
+alors je me réveillais la nuit, et quelque avancée que fût l'heure, je
+courais vers la tour. J'avais toujours peur en chemin et sur l'échelle;
+mais parvenue en haut, j'éprouvais toujours un bien-être comme si ma
+poitrine était soulagée d'un grand poids. Quand il y avait de la neige
+sur la tour, j'y écrivais le nom de mon amie Gunderode, et _Jesus
+Nazarenus rex Judaeorum_, en guise de talisman au-dessus. Il me semblait
+alors qu'elle était à l'abri des mauvaises tentations.»
+
+Une jeune fille qui, aujourd'hui, en France, satisferait souvent de
+pareilles fantaisies, passerait pour folle et serait enfermée comme
+telle dans une maison de santé. Les parents de Bettina ne s'inquiétèrent
+même pas de ces promenades nocturnes et d'autres bizarreries non moins
+étranges, dont les conséquences pouvaient cependant devenir fort graves.
+La jeune orpheline resta donc parfaitement maîtresse de ses pensées et
+de sa conduite. Quand elle eut grandi, elle s'ennuya d'adorer la nature
+et elle soupira, dit M. Sébastien Albin, «après un être qui résumât pour
+elle la poésie de toutes choses.» Un jour, qu'assise dans le jardin
+parfumé et silencieux, elle rêvait à son isolement, Goethe se présenta
+tout à coup à sa pensée; elle ne l'avait jamais vu, elle ne connaissait
+de lui que sa renommée ou le mal qu'on disait chez Sophie Laroche de son
+caractère. Elle se prit à l'aimer. Cette espèce de tendresse que la
+femme ressent facilement pour ceux dont on médit ou qu'on persécute,
+l'admiration du monde pour le génie de Goethe, ou bien peut-être une
+sympathie innée, créèrent l'amour dans le coeur de Bettina. Elle se mit
+à aimer Goethe de toute la force de son âme et de toute la force de son
+esprit, et cet amour devint la forme sous laquelle s'exprima la poésie,
+l'ardeur de sa jeune imagination. Goethe fut pour elle le miroir de
+toutes les splendeurs de la nature, de toutes les splendeurs de la
+divinité, et fut la divinité même.
+
+A peine amoureuse du fils, elle se lia avec la mère; elle la choisit
+pour sa confidente; elle se plut à lui révéler un secret qu'elle se
+sentait incapable de garder. Cette intimité entre ces deux femmes, l'une
+âgée de soixante-dix-sept ans et l'autre de dix-huit, étonna tout le
+monde, mais elle dura jusqu'à la mort de _madame la conseillère_. Une
+mère et une femme qui aiment d'amour se comprennent facilement; car il y
+a toujours dans la première de l'exaltation passionnée de la seconde, et
+dans celle-ci, quelque chose de la sollicitude maternelle.»
+
+Bettina aimait Goethe depuis plus d'un an lorsque, en 1807, elle alla le
+voir à Weimar. Il connaissait sa passion, mais il ne la partageait
+point, car il avait quarante-deux ans de plus qu'elle. Il était
+naturellement sec et froid, et ne voulait pas se rendre ridicule. «Quand
+la porte s'ouvrit, dit madame d'Arnim, il était là, sérieux, solennel,
+et il me regardait fixement. Je crois que j'étendis les mains vers lui.
+Je me sentais défaillir; Goethe me reçut sur son coeur: _Pauvre enfant,
+vous ai-je fait peur?_ Ce furent là les premières paroles qu'il prononça
+et qui pénétrèrent dans mon âme. Il me conduisit dans sa chambre et me
+fit asseoir sur le canapé, en face de lui. Nous nous taisions tous deux;
+il rompit enfin le silence: «Vous aurez lu dans le journal, dit-il, que
+nous avons fait il y a quelques jours une grande perte en la personne de
+la duchesse Amélie?--Ah! lui répondis-je, je ne lis pas le
+journal.--Vraiment, je croyais que tout ce qui arrivait à Weimar vous
+intéressait.--Non, rien ne m'intéresse que vous, et je suis trop
+impatiente pour feuilleter un journal.--Vous êtes une aimable enfant.
+«Longue pause. J'étais toujours exilée sur ce fatal canapé, tremblante
+et craintive. Vous savez qu'il m'est impossible de rester assise, en
+personne bien élevée. Hélas! mère, peut-on se conduire connue je l'ai
+fait? Je m'écriai: «Je ne puis rester sur ce canapé; et je me levai
+précipitamment.--Eh bien! faites ce qu'il vous plaira,» me dit-il. Je me
+jetai à son cou, et lui m'attira sur ses genoux et me pressa contre son
+coeur. Tout devint silencieux, tout s'évanouit. Des années s'étaient
+écoulées dans l'attente de le voir; il y avait longtemps que je n'avais
+dormi. Je m'endormis sur son coeur, et, quand je me réveillai, une
+nouvelle existence commençait pour moi.»
+
+A dater de ce voyage à Weimar et de cette entrevue, une active
+correspondance s'engagea entre le vieillard et la jeune fille. Si Goethe
+n'aima pas Bettina, il se complut à se laisser adorer. «Il excita même
+cette affection, dit M. Sébastien Albin, tantôt par sa réserve, tantôt
+par sa condescendance à la souffrir. En un mot, il joua à merveille son
+rôle de Dieu. Aussi les lettres qu'il répond à Bettina nous
+semblent-elles faire ressortir un des points saillants de caractère du
+grand poète, l'égoïsme et la vanité. Goethe tirait profit et plaisir de
+cette affection. Aussi engage-t-il souvent Bettina à continuer ses
+communications, afin de les _traduire_, de les rimer, de s'en servir.»
+
+En 1811 Bettina épousa Achim d'Arnim, écrivain distingué. Sa passion
+pour Goethe, connue de tout le monde, n'avait porté aucune atteinte à sa
+considération. Peu de temps après son mariage, elle se brouilla avec
+Goethe, mais elle continua à lui écrire de temps en temps, et elle ne
+cessa jamais de l'adorer. Cependant elle se montra toujours aussi bonne
+épouse que tendre mère.
+
+Achim d'Arnim mourut en 1851, et, deux années après, Goethe rendait le
+dernier soupir à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. La nouvelle de sa
+mort ne causa à Bettina que des émotions douces et sereines. «Je restai
+calme, dit-elle, réfléchissant à l'influence que cet événement allait
+exercer sur moi, et je vis bientôt que la mort ne tarirait pas cette
+source d'amour.»
+
+En 1833 Bettina se décida à publier sa correspondance avec la mère de
+Goethe et avec Goethe, et une partie de son journal. On voulait lui
+persuader de retrancher et de changer différentes choses qui s'y
+trouvent, par la raison qu'on pourrait les mal interpréter. Mais elle
+s'aperçut bientôt qu'en fait de conseils, on n'accepte volontiers que
+ceux qui ne contredisent pas l'inclination propre; il n'y eut que l'avis
+de l'un de ses conseillers qui lui plut: «Ce livre est pour les bons et
+non pour les méchante,» lui dit-il. Cette phrase est devenue depuis
+l'épigraphe de sa préface.
+
+La correspondance de Bettina et de Goethe eut, lors de sa publication,
+un immense, disons-le, un trop grand succès en Allemagne. L'élégante et
+fidèle traduction de M. Sébastien Albin sera avidement lue en France,
+nous en sommes certains. Toutefois madame d'Arnim ne passera pas en deçà
+du Rhin pour une _sibylle inspirée, une prêtresse mystique de la
+nature_; on ne verra en elle qu'une jeune fille pleine d'esprit et
+d'imagination, mais manquant presque complètement de sentiment, poète et
+artiste avant tout, s'amusant souvent à développer, pour sa satisfaction
+personnelle, toutes les pensées qui traversent son cerveau, tantôt
+naïve, simple, gracieuse, charmante, adorable: tantôt au contraire,
+guindée, boursouflée, extravagante, grimacière et profondément
+ennuyeuse. Plus d'une fois le lecteur laissera tomber ou fermera le
+volume, mais il le rouvrira toujours et il en lira toutes les pages, car
+il y trouvera, outre une foule d'idées poétiques curieusement
+développées et une peinture originale de la société allemande de cette
+époque, des anecdotes fort intéressantes sur Goethe, sur Beethoven, sur
+madame de Staël et un grand nombre d'autres personnes célèbres avec
+lesquels Bettina d'Arnim a eu des rapports fréquents ou passagers.
+
+
+
+_Guide pittoresque portatif et complet du Voyageur en France_, contenant
+les relais de poste, dont la distance a été convertie en kilomètres, et
+la Description des villes, bourgs, villages, châteaux, et généralement
+de tous les lieux remarquables qui se trouvent tant sur les grandes
+routes de poste que sur la droite ou sur la gauche de chaque route: par
+GIRAULT DE SAINT-FARGEAU. 3e édition, ornée d'une belle carte routière
+et de 30 gravures en taille-douce.--Paris, 1843. 1 vol. in-18. _Firmin
+Didot frères_.
+
+Les _Guides Richard_ ont joui longtemps en France d'une réputation dont
+ils ne furent jamais dignes. Tous les voyageurs qui s'en sont servis ont
+appris à leurs dépens que cette collection ne contenait pas un seul
+ouvrage exact et complet. Cependant elle continuait à s'imposer
+tyranniquement au public trompé par des réclames payées. Malgré ses
+nombreuses erreurs, malgré ses inconcevables lacunes, elle se vendait
+toujours, car elle n'avait pas de rivale. Heureusement pour les
+touristes, plusieurs libraires de Paris ont, depuis quelques années,
+édité des guides ou itinéraires qui méritent à divers litres une
+préférence marquée. Parmi ces ouvrages nouvellement publiés, nous
+recommandons surtout le _Guide pittoresque, du Voyageur en France_ par
+M. Girault de Saint-Fargeau. Sans doute ce livre n'est pas encore
+parfait--un pareil ouvrage ne peut jamais l'être,--mais il est bien
+supérieur, sous tous les rapports, au _Guide Richard_. Mieux imprimé,
+beaucoup mieux écrit, plus exact, plus complet, il n'a plus qu'un petit
+nombre d'omissions à réparer et de fautes à corriger pour devenir
+irréprochable. Son succès est assuré: deux éditions, tirées à 4,500
+exemplaires et épuisées en moins de trois ans, ont enlevé au _Guide
+Richard_ toute espérance de pouvoir soutenir avec avantage une lutte
+désormais inutile. La 3e édition, dont nous annonçons la mise en vente,
+contient, entre autres additions importantes: 1° la conversion en
+kilomètres de toutes les distances précédemment indiquées en lieues de
+poste, conversion qui ne se trouve jusqu'à présent dans aucun autre
+guide du voyageur en France; 2º l'indication, pour chaque localité
+importante, des voitures publiques, des chemins de fer et des bateaux à
+vapeur: 3° l'indication des buts d'excursion intéressants situés à
+proximité de chaque ville; la biographie locale, indiquant les titres
+des ouvrages les plus remarquables publiés sur la topographie,
+l'histoire ou la géographie de chaque département, de chaque ville,
+bourg ou village; addition des plus importantes, qui a nécessité de
+grandes recherches, et qui comprend les titres de plus de 1,800 ouvrages
+anciens et modernes.
+
+
+
+_Histoire et description naturelle de la commune de Meudon_; par le
+docteur L.-EUGÈNE ROBERT, membre des commissions scientifiques du Nord.
+1 vol in-8.--Paris. 1843. _Paulin_.
+
+«A quoi bon, s'écrie le docteur L.-Eugène Robert dès le début de son
+avant-propos, adressé aux naturalistes voyageurs, à quoi bon s'éloigner
+de son pays, traverser les mers orageuses ou hérissées de glaces,
+parcourir les contrées les plus sauvages, s'enfoncer dans les forêts
+vierges, escalader les chaînes de montagnes ou les cimes neigeuses des
+volcans? A quoi bon, en un mot, abandonner ses parents, ses amis, tout
+ce que l'on a de plus cher, pour aller au bout du monde chercher du
+nouveau, lorsque autour du toit paternel il y a tant d'éléments
+susceptibles de remplir le même but?... Ne vaut-il pas mieux rester près
+de ses pénates, employer son temps d'une manière quelconque là où l'on
+respire l'air natal, ne fût-ce qu'à _planter des choux?... Experto crede
+Roberto._»
+
+Convaincu de la justesse de ces réflexions, M. le docteur L.-Eugène
+Robert s'est pris de passion, comme il l'avoue lui-même, «pour un humble
+village dont la colline ne répète pas le cri de la mouette, mais au pied
+de laquelle coule paisiblement un fleuve et vient mourir le bruit d'une
+immense cité.» Considérée historiquement et physiquement, la commune de
+Meudon offre plus de faits intéressants qu'on ne se l'imagine. M. le
+docteur Robert n'a publié qu'un volume, mais, à l'en croire, son travail
+eût pu être beaucoup plus long; il a rejeté tous les détails trop
+minutieux, et il s'est contenté d'appeler l'attention de ses lecteurs
+sur les points principaux de son sujet; il a toujours tâché d'être
+concis, exact et vrai, ne voulant pas que ses chers compatriotes, les
+Meudonnais, confondissent son livre avec les contes de _Robert son
+oncle_.
+
+_L'Histoire et la description naturelle de la commune de Meudon_ se
+divisent en sept chapitres. Le 1er, intitulé _Statistique_, contient
+tous les renseignements désirables sur la situation, la population, les
+édifices, les établissements publics, l'industrie et le commerce de
+cette commune, la constitution physique et morale des habitants. Dans le
+2e, consacré aux _Détails historiques_, M. Robert raconte l'histoire du
+Village et du Château depuis leur fondation jusqu'à la catastrophe du 8
+mai 1842. Le 3e a pour titre et pour sujet _la Forêt_; le 4e, le 5e et
+le 6e traitent de l'_Agriculture_, de la _Zoologie_ et de la _Géologie_.
+Enfin le chapitre 7e et dernier s'occupe de la _Météorologie_, des
+_Maladies_ et de _divers phénomènes physiques_ qui ont eu lieu sur le
+territoire de la commune.
+
+Comme on le voit par cette analyse rapide, cet ouvrage de M. le docteur
+Robert s'adresse non-seulement aux habitants du village de Meudon et des
+villages voisins, mais à toutes les personnes qui voudront faire une
+promenade instructive sous les beaux ombrages si justement renommés de
+leurs magnifiques forêts.
+
+
+
+_Leçons élémentaires de Botanique_, fondées sur l'analyse de 50 plantes
+vulgaires et formant un traité complet d'organographie et de physiologie
+végétale, à l'usage des étudiants et des gens du monde; par M. EMM. LE
+MAOUT, docteur en médecine, ex-démonstrateur de botanique à la Faculté
+de Médecine de Paris. 1 beau vol. in-8, divisé en deux parties, illustré
+d'un atlas de 50 plantes et de 500 figures intercalées dans le
+texte.--Paris, 1843. _Fortin-Masson_.
+
+Cet ouvrage, destiné aux gens du monde et aux étudiants qui veulent
+s'instruire seuls, n'est pas un essai de méthode; c'est, si nous en
+croyons son auteur, «un enseignement confirmé par l'expérience et le
+succès, mis en pratique depuis plusieurs années dans des leçons orales,
+appliqué à de nombreux élèves des deux sexes, dont l'esprit, débarrasse
+dès l'abord de la nomenclature et des études microscopiques, est
+promptement devenu capable d'aborder les plus hautes questions de la
+science.»
+
+M. Emm. Le Maout emploie, pour enseigner la botanique, le système
+suivant: il choisit, comme sujets d'études, cinquante végétaux croissant
+partout, végétant, fleurissant, fructifiant pendant les trois mois de la
+belle saison, depuis le milieu de mai jusqu'au milieu d'août. Ce sont
+des espèces offrant toutes les modifications de formes, dont l'étude
+philosophique, savamment approfondie dans ces derniers temps, a jeté de
+si vives lumières sur l'_organographie végétale_; puis, prenant tour à
+tour pour type celle de ces cinquante plantes qui offre sous le point de
+vue le plus favorable la partie qu'il veut faire connaître, il la
+compare avec les autres, et observe ainsi chaque organe dans ses
+dégradations insensibles, depuis le plus haut degré de développement
+jusqu'à l'état rudimentaire.
+
+Ces premières études achevées, M. E. Le Maout met entre les mains de
+l'élève un instrument d'optique plus grossissant que la loupe commune;
+puis, après quelques recherches d'anatomie fine, il étudie les
+phénomènes physiologiques, et se trouve ensuite amené naturellement à
+l'exposition des préceptes généraux de l'agriculture et de
+l'horticulture. Enfin il arrive aux principes de la classification. «Or,
+on conçoit sans peine, dit-il, que celui qui connaît dans leurs plus
+minutieux détails cinquante plantes différentes, appartenant aux groupes
+les plus tranchés du règne végétal, connaît parfaitement _cinquante
+familles, cinquante genres, cinquante espèces,_ et qu'avec ce fonds de
+connaissances acquises, il lui suffira d'ouvrir la première _Flore_ pour
+s'apercevoir que les déterminations les plus difficiles ne sont plus
+qu'un jeu pour lui.»
+
+Les _Leçons élémentaires de Botanique_ sont illustrées par un atlas de
+50 plantes et de 500 gravures sur bois intercalées dans le texte--Ce
+n'est pas aux lecteurs de l'_Illustration_ que nous aurons besoin
+d'énumérer et d'expliquer, pour les leur faire comprendre, les nombreux
+avantages d'un si indispensable accessoire.
+
+_Guide auprès des Malades_, ou Précis des connaissances nécessaires aux
+personnes qui se dévouent à leur soulagement; par le docteur C.
+SAUCEROTTE, médecin en chef de l'hôpital civil et militaire de
+Lunéville. Paris, chez Poussielgue-Rusand, rue Hautefeuille, 9.
+Lunéville, chez madame George. 1843. 2 fr. 75 c.
+
+Qui n'a eu des malades à soigner? qui, en attendant l'arrivée du
+médecin, n'a regretté vivement, dans certaines circonstances, de ne pas
+savoir quel remède il fallait appliquer, quelles précautions il était
+nécessaire de prendre? Que de fois un malade a succombé, si ce n'est
+faute de soins, du moins victime de l'ignorance ou de l'imprudence des
+parents ou des amis qui se pressaient avec un zèle mal dirigé autour de
+son chevet!--Le _Guide auprès des malades_, que vient de publier M. le
+docteur Saucerotte, donnera désormais aux gens du monde les
+connaissances nécessaires pour soigner les malades dans tous les cas où
+leur manque d'instruction pourrait entraîner des suites fâcheuses. C'est
+un petit livre d'une utilité incontestable, qui devra désormais faire
+partie de toutes les bibliothèques de famille.
+
+
+
+Réouverture du Musée royal.
+
+Les galeries de peinture et de sculpture ont été rendues aux études, le
+8 juillet, après une intervalle de cinq mois. Pendant cinq mois entiers
+les élèves avaient été privés de la vue inspiratrice des vieux
+chefs-d'oeuvre; ils étaient réduits à copier l'école de l'empire dans la
+galerie du Luxembourg.
+
+[Illustration: Sculptures chinoises exposées au Musée du Louvre.]
+
+Leur exil vient enfin de cesser, et il était beau de voir avec quelle
+honorable ardeur ils se précipitaient vers leurs tableaux de
+prédilection: _la Belle Jardinière, l'Archange saint Michel, les Noces
+de Cana, la Kermesse flamande, les Bergers d'Arcadie_ ou _Saint Paul à
+Éphèse_. Le public aussi s'est hâté d'aller redemander un peu de poésie
+aux splendeurs du Musée. Le Parisien aime le Louvre; il souffre de le
+voir fermé, et chaque année, renouvelant ses doléances, il s'écrie avec
+amertume: «Pourquoi ne pas destiner un local spécial aux expositions?
+Pourquoi masquer notre riche collection par de lourds échafaudages, et
+encombrer de peintures modernes des salles rétrécies, où elles manquent
+d'air et de soleil? A quoi bon bouleverser le Musée, quand les fonds
+consacrés depuis tant d'années à de fâcheux dérangements auraient pu
+suffire à la construction d'un magnifique palais? Ne touchez pas au
+sanctuaire des écoles anciennes; abattez la galerie de bois qui
+déshonore la façade intérieure du Louvre, et ménagez un emplacement
+spacieux, commode, monumental, aux compositions annuelles de nos
+artistes contemporains.» Puisse-t-il en être ainsi!
+
+Durant ces dernières vacances, le Musée s'est enrichi de trois statues
+chinoises et du cabinet légué au roi des Français par M, Franck Hall
+Standish (de Londres). Les trois Chinois, rapportés de leur pays natal
+par un officier de marine, sont, dit-on, _un mandarin_ et _deux hommes
+du peuple_ en bois sculpté, doré et peint. Il est, au contraire, hors de
+doute que ce sont trois divinités. Ou les a placés dans la salle du
+Globe, au Musée Charles X, où ils excitent plus d'étonnement que
+d'admiration. Le prétendu mandarin, corpulent personnage, la tête
+inclinée, les mains jointes, assis sur une chaise, est doré de la tête
+aux pieds, à l'exception du dos, que recouvre une couche d'argent. Sa
+mitre orientale est enrichie de perles blanches et bleues; sa barbe se
+compose de quatre ou cinq mèches de crin blanc, qui flottent sur sa
+poitrine; sa taille est celle d'un homme adulte surcharge d'embonpoint.
+Lesdeux prolétaires ou plutôt les dieux inférieurs placés à ses côtés
+sont de moindre dimension; ils ont la peau verte et brune, les habits
+teints de plusieurs couleurs éclatantes, le corps demi-nu, et
+d'affreuses physionomies. Ces trois échantillons de la sculpture
+chinoise ne sauraient donner une grande idée des beaux-arts du
+Céleste-Empire; mais on ne peut du moins leur contester le mérite de la
+singularité.
+
+La collection de M. Franck Hall Sandish a remplacé le Musée de Marine,
+et occupe sept salles entre les galeries des dessins et le Musée
+espagnol. Le legs de cet amateur anglais est un témoignage d'estime dont
+on doit assurément lui savoir gré, mais qui n'a guère de valeur
+intrinsèque. M. Franck, comme la plupart des amateurs, s'abusait sur le
+mérite des oeuvres d'art qu'il avait recueillies; sa collection, qui
+émerveillait les visiteurs de Sandish-Hall, dépare presque le royal
+palais du Louvre. Les rédacteurs du catalogue ont dû substituer aux
+affirmations audacieuses, les: _attribué à, école de, imitation de,
+genre de_, formules équivoques, équivalentes à une négation. Néanmoins,
+au milieu des copies et des peintures apocryphes, on remarque dans le
+cabinet Standish plusieurs tableaux de la possession desquels nous
+pouvons nous féliciter: _un paysage avec figures_, d'Antoine Watteau;
+_quatre dessus de porte du château de Belle-Vue_, par Carle Van Loo; des
+tableaux de fruits et d'animaux, par Suyders; un portrait de Velasquez,
+quelques toiles de Murillo et une dizaine de dessins. Le reste ne vaut
+pas l'honneur d'être nommé.
+
+La bibliothèque qui fait partie de la collection renferme d'excellentes
+éditions des classiques grecs et latins, de la Bible et des Pères de
+l'Église: les savants ouvrages de L.-A. Muratori, le _Monasticon_ de
+William Dugdale, _la Britannia_ de Cariden, _the Costumes of the
+Ancient_ de Hope, _les Monuments de la Monarchie_ de Bernard de
+Montfaucon et autres précieux recueils qui figureraient plus utilement à
+la Bibliothèque Richelieu que dans les galeries de peinture et de
+sculpture du Musée royal.
+
+
+
+SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.
+
+[Illustration. Deco.]
+
+[Illustration.]
+
+I. Sur la surface de votre bille décrivez, avec un compas muni d'un
+crayon, un arc de cercle d'une grandeur quelconque, que vous pourrez
+effacer ensuite facilement, de sorte que la bille ne sera pas
+endommagée. Cet arc de cercle ABC est représenté sur la figure 1. A E
+est l'ouverture de compas employée, et est le _pôle_ que l'on a pris à
+la surface de la sphère pour y faire ce tracé. Marquez ensuite trois
+points quelconques, A, B, C, sur la circonférence ainsi décrite.
+Construirez à part (figure 2) un triangle A, B, C, dont les sommets
+soient précisément à des distances mutuelles respectivement égales à
+celles des trois points A, B, C. Partagez deux des angles C'A'B' A'B'C'
+en deux parties égales par deux droites A' D', B' D', qui se couperont
+en un certain point D'. Ce point sera le centre d'un cercle circonscrit
+un triangle, c'est-à-dire que la circonférence passera par les trois
+sommets de ce triangle. Menez F' D' E' perpendiculaire à A' D', et
+prenez le point E' par la condition que la distance A' E' soit égale à
+l'ouverture de compas A E que vous avez employée pour le tracé de votre
+cercle sur la bille. Enfin, achevez l'équerre E' A' F' de manière que
+l'angle E' A' F' soit droit. E' F' sera le diamètre demande de la
+sphère. Le rayon sera la moitié de ce diamètre.
+
+Pour faciliter à nos lecteurs l'intelligence des motifs de cette
+construction, nous l'avons indiquée sur la figure 1 comme si elle était
+exécutée dans l'intérieur de la sphère, et nous avons désigné, dans les
+deux ligures, les mêmes points par les mêmes lettres, en ajoutant
+seulement des accents à celles de la seconde.
+
+Rien n'est plus facile d'ailleurs que de construire le triangle A' B'
+C', dont on connaît les trois côtés A' B', B' C', A' C', respectivement
+égaux à A B, B C, A C. Il faut prendre A' B'. égal à A B: puis les
+extrémités A' et B' comme centres, avec des rayons égaux à A C et à B C,
+décrire des arcs de cercle qui se coupent au point C, et déterminent
+ainsi le troisième sommet du triangle.
+
+II. Les nombres les plus simples qui satisfassent à la question sont 11
+pièces de 5 francs et 4 demi-ducats; car 11 pièces de 5 francs font 55
+francs et les 4 demi-ducats font 24 francs; le Français paie donc au
+Hollandais 51 francs de plus qu'il ne reçoit.
+
+On trouvera une infinité d'autres solutions en augmentant le nombre des
+pièces de 5 francs d'un multiple quelconque de 6 et celui îles
+demi-ducats du même multiple de 5. Les couples de valeurs que voici
+donneront donc des solutions.
+
+ 17 pièces de 5 francs et 9 demi-ducats.
+ 23 » et 14 »
+ 29 » et 19 »
+
+Et ainsi de suite
+
+
+
+NOUVELLES QUESTIONS A RESOUDRE.
+
+I. On demande de déterminer le diamètre d'une bille d'ivoire sans
+l'endommager, et même sans employer de compas, comme nous l'avons fait
+dans la solution donnée aujourd'hui.
+
+II. Deviner le nombre que quelqu'un aura pensé.
+
+
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
+
+Abeilard, ô martyr de l'amour, une plume éloquente a tristement dépeint
+ta douleur atroce.
+
+[Illustration: Nouveau rébus.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0021, 22 JUILLET 1843 ***
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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