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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:09:39 -0700 |
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Vol. I.--SAMEDI 22 JUILLET 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + + Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr. + pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40 + + + +SOMMAIRE. + +Les Meetings d'Irlande. Un meeting.--Courrier de Paris.--Établissement +d'une École des Arts et Métiers à Aix.--Horticulture. Les roses. +_Tuteur anglais pour les Rosiers; Rosier maintenu par le Tuteur anglais, +Rosiers pyramidaux du Jardin botanique d'Édimbourg._--Nouvelles du +Muséum d'histoire naturelle. Animaux récemment arrivés (suite). _Lion +d'Arabie; Guépard d'Abyssinie; Civette, Paradoxure_.--Institut de +France. Séance de l'Académie Française du jeudi 20 Juillet 1843; +Histoire du monument élevé à Molière, par M. Aimé Martin; le Monument de +Molière, poème par madame Louise Colet, couronné par l'Académie. +_Portrait de madame Colet; Salle de l'Institut_.--Théâtres. _Une Scène +d'Oedipe à Colone; une scène de la Péri_ (1er acte) _et le Pas de +l'Abeille_ (2e acte); _les Contrebandiers espagnols; une Petite misère +de ta Vie humaine, par Grandville_.--Bulletin +bibliographique.--Annonces.--Réouverture du Musée royal. _Sculptures +chinoises_.--Amusements des Sciences.--Rébus. + +Les Meetings d'Irlande. + +L'agitation continue en Irlande, mais sans incidents nouveaux, les +_meetings_ se succèdent nombreux et énergiques, et cependant la question +n'avance point. L'Angleterre demeure calme et indifférente, en apparence +du moins. Sir Hubert Peel, qui semble avoir adopté pour devise, +_Impavidum ferient ruinae_, déclare qu'il ne veut ni du _repeal_, ni +d'une réforme religieuse en Irlande. La Chambre des Lords discute sans +conclure, et le duc de Wellington demande que le pouvoir se tienne prêt +à défendre les personnes et les propriétés. Espérons néanmoins qu'on +reculera devant les conséquences d'un combat. + +Les _meetings_ d'Irlande, présentent un spectacle vraiment +extraordinaire: trois ou quatre cent mille hommes accourant à un +rendez-vous commun, s'échelonnant au pied d'un coteau pour entendre un +orateur politique, voilà ce qui n'est d'accord ni avec nos moeurs, ni +avec nos lois. De même en Angleterre, dans ce pays dont la constitution +est si solide, si immuable, si inflexible on voit fréquemment des +_meetings_ qui ont pour but le renversement ce cette même constitution. +A l'heure indiquée, on hisse, les paroisses désertes, on suspend les +travaux agricoles et industriels; jeunes ou vieux, bravant la fatigue et +le soleil, n'hésitent pas à faire un voyage de vingt on trente milles +pour venir se grimper autour d'un _leader_. Le pays convoqué se met en +marche comme un seul homme. Des milliers d'individus arrivent par +escouades, avec des bannières sur lesquelles leurs voeux et leurs +espérances sont exprimés par une devise, par un signe emblématique. +Quelquefois, lorsque le _meeting_ doit être consacré à l'examen des +griefs des classes ouvrières, l'unique symbole est un pain porté au bout +d'une perche. Le _speaker_ paraît, monté sur une estrade et harangue la +foule. Aussitôt que le _speech_ commence, le plus profond silence +s'établit. Le recueillement de l'assemblée permet à l'orateur de se +faire entendre au loin, et les phrases dites passent de bouche en bouche +jusqu'aux personnes qui sont placées hors de la portée de sa voix. De +temps à autre des applaudissements prolongés, font vibrer l'air: des +grognements (grunts) accueillent les noms des adversaires, des +_hurrahs_, ceux des partisans, si l'orateur demande des subsides, +soudain toutes les bourses sont ouvertes; les _pounds_, les _shillings_, +_les pences_, le superflu du riche et le denier du pauvre sont offerts +avec libéralité. Le _speaker_ tonne; les acclamations redoublent; les +actes du pouvoir sont censurées avec hardiesse, les ministres attaqués +avec violence. Quand le chef du parti se tait, d'autres prennent sa +place; ou bien le grand _meeting_ se fractionne en petits cercles qui en +sont comme la monnaie. D'ordinaire la journée se termine par un banquet, +où les membres, les plus influents du _meeting_ fraternisent le verre à +la main pendant que la multitude regagne ses foyers. + +Ce mot _meeting_, qui signifie _assemblée_, s'applique à toute réunion +provoquée par des intérêts commerciaux, religieux philosophiques, +scientifiques, etc.; mais on donne plus particulièrement le nom de +_meetings_ aux séance publiques tenues en plein air, à la face du ciel. + +[Illustration: Un Meeting.] + +De tous les _meetings_ d'Irlande, le plus remarquable et le plus +caractéristique, est celui que O'Connell a présidé sur le champ de foire +de Donnybrook. Des affiches apposées sur tous les murs avaient annoncé +la réunion plusieurs jours à l'avance Les boutiques étaient fermées, les +travaux avaient cessé. Dès huit heures du matin, les charbonniers et +portefaix étaient assemblés devant l'hôtel du grand _agitateur_ à +Merrion-Square pour lui servir de gardes du corps Les corporations des +métiers se sont rendues dans la matinée au village de Phibsborough; +elles étaient au nombre de quarante-trois, comprenant chacune environ +quatre cents individus. On lisait sur les bannières, outre les devises +des corps d'état: _les Irlandais pour l'Irlande: l'Irlande pour les +Irlandais; rappel et pas de séparation; nous triompherons par l'union; +la reine. O'Connell et le rappel!_ L'un des drapeaux représentait la +banque d'Irlande à College-Green, avec ce refrain d'une chanson +populaire: + +_Notre vieille maison chez nous._ La plupart des étendards étaient +rangés en faisceaux dans des voitures découvertes et attelées de quatre +chevaux. Sur la voiture des potiers d'étain se tenait un jeune homme +coiffé d'un casque d'étain, portant un bouclier et une hache d'armes +d'étain, et qui semblait défendre la couronne d'Angleterre, en étain +poli placée à l'extrémité d'une longue pique. + +Il fallait traverser la ville pour se rendre de Phibsborough, qui est au +nord, à Donnybrook, situé au sud-est. Le cortège s'est mis en marche par +escouades, sous la direction de _gentlemen_ qui avaient pour signe +distinctif: les uns, un ruban bleu ou vert en sautoir: d'autres, une +étoile sur la poitrine. L'immense procession a défilé devant +Merrion-Square, saluant par des hourrahs O'Connell, qui, du haut de son +balcon, passait en revue son armée, et ralentissait ou pressait la +marche. Devant le Royal-Exchange, en vue du château de Dublin, les +musiciens ont exécuté le _God save the Queen_, et les hommes du peuple, +en jetant en l'air leurs chapeaux, les femmes, en agitant leurs +mouchoirs, ont applaudi avec enthousiasme cette démonstration pacifique. + +O'Connell a pris place à trois heures et demie sur la plateforme élevée +au centre du champ de foire. M. Harrison, fabricant de chandelles, M. +Hugues, ouvrier ciseleur en argent, M. Griffis, cordonnier, ont proposé +diverses résolutions qui ont été successivement adoptées. O'Connell a +fait ensuite entendre sa parole toujours puissante et forte, si propre à +impressionner le peuple par la rude franchise des expressions. +L'éloquence d'O'Connell ressemble à celle de Shakspeare: tantôt il +emploie les images les plus brillantes et les plus élevées; tantôt il +emprunte au langage populaire des leçons de parler pittoresques, des +dictons énergiques, d'heureuses trivialités. + +Dans cette assemblée, comme dans toutes les autres, O'Connell a +recommandé l'ordre et la paix. «Pas de violence, pas d'émeute,» a-t-il +dit; et le peuple a répondu par des cris de: Non, non! Ce sont ces +injonctions réitérées qui ont prévenu jusqu'à ce jour l'emploi de la +force armée contre les _meetings_. Supposez que cent mille individus se +forment en assemblée délibérante sur un point quelconque du territoire +français, ils passeront logiquement des paroles à l'action, de +l'opposition verbale à la résistance armée. Il n'en est pas de même dans +les Trois Royaumes; les discours les plus véhéments y engendrent +rarement une émeute; et d'ailleurs la vue de quelques soldats, de +quelques _policemen_ armés de bâtons, met en fuite les groupes les plus +compactes et les plus exaspérés. Ce fait, démontré par l'expérience, a +rassuré jusqu'à ce jour l'aristocratie britannique, et les _torys_ ont +regardé avec dédain des manifestations qui, malgré la gravité des +plaintes et la réalité des souffrances, ressemblent à la comédie de +Shakspeare: _Much ado about nothing_. + +On lit dans les journaux: «Depuis quelques années, le Palais-Royal voit +sa vogue et son crédit baisser. Aujourd'hui, plus de vingt arcades sont +en vente et ne trouvent que des offres bien inférieures à leur valeur +d'il y a dix ans. Un grand nombre de boutiques, riches magasins naguère, +sont abandonnées à des tailleurs de pacotille, et d'autres se louent +difficilement. On annonce que les propriétaires du Palais-Royal viennent +d'adresser une pétition au roi pour qu'il soit avisé au moyen d'arrêter +le mal de plus en plus flagrant, et de rendre la sécurité à tant de +graves intérêts, menacés par cette dépréciation.» + +Quoi donc! le Palais-Royal serait-il arrivé au temps de sa décadence +après une si longue prospérité et une si brillante histoire? + +Pendant près de deux siècles, de 1621, époque de sa fondation, aux +premières années de la Révolution, l'histoire du Palais-Royal a été, +pour ainsi dire, l'histoire du royaume de France. En élevant le +Palais-Cardinal sur les débris du vieil hôtel de Rambouillet et de +l'hôtel Mercoeur, Richelieu ne se donna pas seulement une royale +demeure, il ouvrit une scène où, après les grandes tragédies de son +règne, devait se jouer la comédie de deux régences turbulentes. Comme +s'il eut deviné la diversité infinie des représentations de toutes +sortes et des parades dont le Palais-Royal serait un jour le théâtre, +Richelieu y avait multiplié les décors propres aux pièces les plus +variées; il y en avait pour tous les goûts et pour tous les caractères: +ici de vastes et magnifiques galeries favorables au drame pompeux; là, +des cabinets discrets et solitaires où pouvait se nouer et se dénouer la +comédie d'intrigue; ailleurs, des escaliers complaisants et de +mystérieux boudoirs destinés à la comédie de genre; plus loin, une +chapelle sacrée avec ses saints calices, son sanctuaire, la Vierge et le +Christ. Ainsi le ciel avait son petit coin réservé dans cette demeure où +les appétits terrestres allaient élire domicile et habiter pendant deux +cents ans. D'autre part, plusieurs vastes cours s'ouvraient autour du +palais; c'était là que le peuple devait, de temps en temps, jouer aussi +son rôle, et éveiller en sursaut les ministres endormis dans l'ombre, +les belles marquises languissamment couchées sur l'or et la soie, les +princes étourdis par la fumée du petit souper. Le peuple était destiné à +remplir l'emploi du Raisonneur de la comédie, qui rappelle, un peu +brutalement quelquefois, les dissipateurs à l'économie et les filles +légères à la vertu. + +Quand Richelieu prit possession du Palais-Royal et vint promener son +manteau d'écarlate sous ces voûtes décorées par Vouët, Poërson et +Philippe de Champagne, les grands actes de la vie du cardinal étaient à +peu près accomplis! A peine lui restait-il encore le temps, avant d'en +faire la clôture définitive, de jeter bas la tête de Cinq-Mars et de De +Thon. Tout était silencieux et tout se courbait sous le sceptre du +ministre-roi. La Bastille et l'échafaud avaient débarrassé la scène des +acteurs les plus indociles; Montmorency reposait à côté de Chalais et de +Marillac; Soissons était enseveli sous les cadavres de la Marfée; +d'Épernon se taisait au fond de son gouvernement; Bouillon restait à +l'abri de sa citadelle; Lavallette et Beaufort et les principaux +mécontents s'étaient réfugiés en Espagne, en Angleterre, en Hollande. +L'histoire dramatique du Palais-Royal ne commence véritablement qu'à la +régence d'Anne d'Autriche. + +Richelieu mort, la régente prend possession du palais échu à la couronne +par donation du cardinal fondateur; elle y vient tenant par la main ses +deux fils, Louis XIV, roi de cinq ans, et son frère le duc d'Anjou. Avec +Anne d'Autriche et le monarque en bourrelet, la tragédie-comédie y fait +aussi son entrée. Alors comment un drame original si varié; l'intrigue, +les cabales, la galanterie, en sont les acteurs principaux, et les +femmes, on les devine, y jouent un grand rôle. Dans cette pièce sans +pareille, les soupirs amoureux se mêlent au cri de la révolte, le feu +des tendres oeillades au feu de mousqueterie; le bruit du canon +interrompt un langoureux quatrain et retarde la rime galante d'un +doucereux acrostiche. On s'amuse et l'on se bat, on s'adore et l'on se +trahit, on conspire en dansant, on se tue avec des épées ornées de +faveurs roses; ceux qui se sont embrassés le matin s'envoient le soir à +la Bastille. Des cardinaux se font tribuns; de frêles duchesses +chevauchent sur les grandes routes comme de rudes hommes d'armes, +allumant la bataille de leur douce voix, et mettant de leurs mains +blanches le feu aux poudres. Pour des fantaisies de femmes et des +vanités de courtisans, l'incendie est aux quatre coins du royaume. Le +sang coule en l'honneur des beaux yeux d'une divinité _aux dents de +perle et aux prunelles de turquoise_ A côté de ces folles escapades, le +Parlement insurgé, le roi en fuite, le peuple en armes et menaçant: le +peuple qui ne plaisante jamais, même dans les guerres pour rire. Des ce +temps-là, il semble annoncer, par un sourd et lointain mugissement, que +le jour viendra d'une autre bataille: formidable rencontre ou les +combattants ne se contenteront plus, comme ici, de quelques volées de +canons bourrés de rimes légères, de chansons et de madrigaux. + +Pour ce drame de la Fronde, l'unité de lien n'est pas scrupuleusement +observée, et l'abbé d'Aubignac y trouverait à redire. Tantôt la comédie +se joue à Saint-Germain, aux Halles, à l'hôtel de Retz, à Bordeaux, à la +porte Saint-Antoine; mais la scène principale est au Palais-Royal. Là se +démêlent et se brouillent les fils de l'intrigue; là naissent les +intérêts, là s'agitent les passions: haine, amour, ambition, jalousie, +vengeance. Si vous pouviez entendre ce qui s'est dit dans le grand +cabinet où la reine manqua d'étrangler le coadjuteur; si vous +interrogiez l'écho de la petite chambre grise où se tinrent les intimes +conférences de la régente et du Mazarin, et que l'écho vous répondit, +quelle curieuse et naïve confidence! quels secrets de politique et +d'amour! Les belles indiscrétions que feraient les murs de la salle des +bains et de l'oratoire, s'il est vrai, en effet, que les murs ont des +oreilles! + +Sous Louis XIV, la royauté abandonna le Palais-Royal; il lui fallait +Versailles pour étaler à l'aise les anneaux de sa chevelure et les +vastes plis de son manteau. Le palais du cardinal sembla bon tout au +plus pour le frère du grand roi; MONSIEUR en prit possession. Avant lui, +une pauvre reine détrônée, Henriette d'Angleterre, femme de Charles 1er, +l'avait habité. L'auguste mendiante, contrainte de demander des secours +et un refuge au Parlement, obtint l'asile du Palais-Royal. Du moins elle +n'y manqua pas de feu pendant l'hiver, comme cela lui était arrivé au +couvent de Chaillot. + +L'émeute populaire, le Parlement, la turbulence féodale, se taisent et +s'éclipsent dans les splendeurs monarchiques du règne de Louis XIV. Le +Parlement prend l'habit de courtisan; la noblesse quitte les rudes +soucis du château crénelé pour les douceurs du petit lever et du jeu du +roi; le peuple s'endort pour ne s'éveiller qu'un instant aux funérailles +du monarque. A dater de ce moment, l'histoire du Palais-Royal cesse +d'être une histoire publique: c'est une chronique de moeurs privées, et +rien de plus. Mansard agrandit le palais; Coypel y peint quatorze +tableaux représentant les principaux faits de l'énéide. Mais jusqu'à la +mort de Louis, le Palais-Royal ne recevra aucune grande confidence +politique. Le roi a tout absorbé et contient tout en lui seul. Le frère +du roi n'est que son très-humble serviteur et très-fidèle sujet. Il n'a +plus de complots à nourrir, ni places fortes à surprendre, ni de +cardinaux à poursuivre, et ne prend part aux affaires de l'État qu'en ce +qui concerne le menuet et la sarabande. MONSIEUR danse donc le menuet et +donne des fêtes. Une cour galante s'empresse sur les pas de sa femme, de +la jeune Henriette; l'aimable femme sourit aux lieux mêmes où sa mère, +l'autre Henriette, était venue naguère se réfugier, pauvre, vêtue de +deuil, et toute pâle encore de l'échafaud de White-Hall. Cette vie de +plaisirs est tout à coup interrompue par la voix qui s'écrie: «MADAME se +meurt! MADAME est morte!» Après quoi, MONSIEUR oublie MADAME et Bossuet, +et livre ses élégants boudoirs à une seconde femme, bonne et simple +Allemande qui n'affecte ni les grands airs ni le grand ton, et chaque +matin, à son déjeuner, se régale tout simplement d'une _beurrée_, comme +elle l'a raconté depuis. MONSIEUR, qui n'aimait pas la beurrée +apparemment, abandonne le Palais-Royal et se réfugie à Saint-Cloud. + +A la suite de cette échappée, l'histoire du Palais-Royal n'offre rien de +mémorable, et cette stérilité dure plus de vingt ans. Un certain +soufflet que la bonne Allemande donna de sa propre main à monseigneur le +duc de Chartres, distraction maternelle qu'elle confesse elle-même dans +ses mémoires, est à peu près le seul événement qui fasse quelque bruit +au Palais-Royal jusqu'à la seconde régence. Alors les peintres, les +sculpteurs, les architectes, les décorateurs, font irruption dans les +galeries du palais; le régent aime les constructions; le régent est +possédé de la passion des arts. Oppenort surcharge les murs d'ornements +lourds et bizarres dans le goût du temps. Mais, avec cette autre +régence, le Palais-Royal retrouve sa vie active, brillante, voluptueuse, +intriguée; l'histoire politique vient de nouveau s'asseoir sous ses +voûtes. L'affaire des légitimés, les querelles avec l'Espagne, le +système de Law, toutes les aventures de la régence ressuscitent le +Palais-Royal. Le Parlement relève la tête et recouvre la voix; le peuple +sort de son engourdissement et reprend son rôle de carrefour et de +places publiques; car les légèretés et les faiblesses de ses maîtres ont +réveille son audace et son vieux sang de frondeur. + +Louis XV enleva une seconde fois au Palais-Royal son importance +politique. Saint-Cloud et Versailles héritèrent des saintes façons de +vivre mises en pratique par la régence. Au spectacle de cette monarchie +de moeurs puis que faciles, le Palais-Royal eut des remords et devint +sage et pénitent dans la personne du fils et du successeur du régent. Ce +nouveau duc d'Orléans s'occupa surtout de lectures ascétiques, et +négligea pour la théologie, l'héritage de plaisirs et de galanterie que +son père avait recueilli avec soin et singulièrement accru. + +Nous voici en 89; pour le coup, la colère du peuple gronde sérieusement +et ne badine plus. Le Palais-Royal est un des champs de bataille où il +apporte ses agitations et sa curiosité. Les bons bourgeois de Paris, les +innocents nouvellistes, les oisifs pacifiques qui venaient lire la +_Gazette de Leyde_ à l'ombre de l'arbre de Cracovie et des marronniers +centenaires plantés par le cardinal de Richelieu, toute cette nation +candide de badauds a fait place à la foule active, inquiète, bruyante; +c'est le Paris révolutionnaire qui s'empare de la scène, le Paris jeune, +nouveau, plein de sève et de passion. Il envahit le Palais-Royal et y +jette, par toutes les rues, ses groupes impatients et ses orateurs +plébéiens; c'est du Palais-Royal que s'élève le premier cri républicain; +c'est au Palais-Royal que Camille Desmoulins, arrachant une verte +feuille aux jeunes tilleuls récemment plantés par le duc d'Orléans, en +fait une cocarde et arbore ce signe de l'insurrection. Tant que dura la +lutte, le jardin du Palais-Royal fut une espèce de rendez-vous +tumultueux de curieux et d'écouteurs aux portes. Les clubs et les +sections y dépêchaient leurs émissaires pour épier les impressions +populaires et récolter les _on dit_. Souvent les orateurs et les +auditeurs quittaient ces petites conventions en plein vent, éparpillées +çà et là sous les arbres, autour des parterres et dans les allées, pour +aller se mêler au combat de la journée et courir aux armes. + +Depuis, le Palais-Royal continua à servir de quartier-général aux +flâneurs et aux fabricants de nouvelles; mais il perdit peu à peu son +caractère officiel, et, sous le Directoire, le Consulat et l'Empire, il +se fit une autre espèce de renommée Le Palais-Royal devint célèbre par +l'audace de ses tripots et l'effronterie de ses déesses. Le vice se +promenait le long des galeries et débordait par-dessus les arcades. + +Aujourd'hui, l'histoire du Palais-Royal est aussi régulière, et, peu +s'en faut, aussi décente que ses parterres symétriques, ses allées +sablées avec soin, ses tilleuls rangés au cordeau et scrupuleusement +émondés: histoire revue, corrigée par les inspecteurs de police et +éclairée au gaz de tous côtés. Ce n'est plus aux princes qu'il faut en +demander le chapitre contemporain, mais aux libraires, aux orfèvres, aux +bijoutiers, aux restaurateurs, aux modistes et à M. Chevet. L'âge +poétique du Palais-Royal est clos: âge du caprice, de la fantaisie et de +l'erreur; l'âge de raison est en pleine floraison. Le Palais-Royal tient +comptoir, paie patente, monte sa garde à la mairie, additionne ses +comptes, et balaie scrupuleusement tous les matins l'avenue de sa +boutique. + +Quoi! le Palais-Royal tomberait en décadence et se ruinerait tout juste +au moment où il est devenu honnête homme! Ce serait là une mauvaise et +dangereuse conclusion; il est donc nécessaire d'aviser au péril. Nous +souhaitons, quant à nous, un plein succès aux âmes charitables qui +s'intéressent à sa décrépitude et pétitionnent pour qu'on étaie ce vieux +témoin d'un passé si original et si varié, ce monument de notre luxe, de +nos passions et de nos vices. + +--Rien de nouveau du reste: la semaine a été d'une stérilité +désespérante; c'est à grand'peine que je tire de ma besace les deux +maigres anecdotes que voici; à défaut d'autres qualités, elles ont du +moins le mérite d'être authentiques. + +Un de nos jeunes lions se trouvait l'autre jour au foyer de l'Opéra, je +parle du foyer des acteurs. Une douzaine de lionceaux secouaient leur +crinière et rugissaient à l'entour. Il était fort question de ces +demoiselles du ballet; chacun vantait la sienne et taillait sans +miséricorde dans le champ de la voisine. Un des plus étourdis et des +plus impertinents s'écria tout à coup: «Et mademoiselle *** (une de nos +danseuses en crédit), qu'en dites-vous? vous m'abandonnerez bien +celle-là, je pense.--Non pas, dit l'autre; je la trouve +charmante.--Allons donc! + +--Parole d'honneur.--Quoi! cette horreur! mais elle n'a plus de +dents.--Pardon, monsieur, dit un vieux lion, ami particulier de la +danseuse, et qui se tenait tapi dans un coin sans qu'on l'aperçut; +pardon, vous ne savez pas ce que vous dites: ces demoiselles ont +toujours des dents; quand elles n'en ont plus, elles en rachètent!» + +--Il y a eu pendant trois ou quatre jours de fréquents conciliabules au +bureau de la censure dramatique.--O ciel! est-ce que la sûreté de l'État +aurait été mise en péril par quelque drame scélérat? L'insurrection, la +république, se seraient-elles présentées audacieusement à MM. les +censeurs, cachées sous la peau d'une tragédie ou d'un opéra-comique, +comme le loup sous la peau de l'agneau? Quelque vaudeville ou quelque +ballet-pantomime aurait-il fait mine de casser les réverbères et de +dresser des barricades? Un ballet-pantomime, vous y êtes.--Ah! vraiment; +quoi de plus innocent cependant qu'un ballet? + +--Un ballet en dit souvent plus qu'on ne pense: _la Péri_, par +exemple!--Eh bien! _la Péri?_--Vous ne voyez donc pas tout le venin que +recèle ce seul mot: _la Péri!_--Je n'y vois pas la moindre ligue, en +vérité.--Aveugle que vous êtes! les factions ne peuvent-elles pas tirer +parti de ce titre dangereux?--Comment cela?--Écoutez bien: La Péri (la +pairie) va mal, la Péri ne bat que d'une aile, la Péri est boiteuse, la +Péri est tombée, la Péri la dansera. Hein! que dites-vous! C'est +affreux, en effet, et nous marchons sur un volcan. + +L'alarme de la censure, était si grande, que M. Théophile Gautier, +l'auteur du ballet, crut prudent de capituler; donc, le premier jour, +l'affiche annonça le ballet sous ce titre: _Léila_ ou _les péris_. Une +haute influence étant intervenue dans cette plaisante affaire, le +lendemain M. 'Théophile Gautier avait reconquis sa Péri: ce qui ne +signifie pas qu'il fût pair de France, quoi qu'en disent les maîtres +d'orthographe de la censure. + +Au reste, M. Théophile Gautier a du malheur avec ses titres; un autre +ballet de sa façon, _Giselle ou les Willis_. excita, dans son temps, les +mêmes inquiétudes, sous prétexte que l'ouvrage présentait le spectacle +d'un gouvernement à Willis. + + + +Établissement d'une École des Arts et Métiers à Aix. + +L'industrie est le grand fait qui domine notre époque; une longue +période de paix a développé dans tous les pays la puissance productive +et créé entre les nations, comme entre les diverses classes d'un même +peuple, des rapports nouveaux. Le travail et la production, les échanges +commerciaux ont pris un développement qui appelle une régularisation +intelligente. Le mode d'activité des peuples s'est déplacé; il y a un +quart de siècle à peine que l'Europe entière était en feu; la guerre +promenait ses ravages au sein des plaines les plus fertiles, dans les +cités les plus opulentes, parmi les populations les plus paisibles et +les plus laborieuses. La gloire consistait alors à se ruer intrépidement +contre les bataillons armés, à disposer sur les champs de bataille des +masses innombrables. Aujourd'hui, on ne chante point de _Te Deum_ pour +des victoires éclatantes, mais des populations entières se livrent à la +joie quand un chemin de fer a relié deux points jusque-là éloignés, +quand un canal a établi de nouveaux rapports entre des localités +jusque-là inconnues l'une à l'autre, et les grands corps de l'État et +les princes eux-mêmes se croient obligés de consacrer ces solennités +populaires, ces conquêtes du travail humain. + +La Prusse, puissance exclusivement militaire, est à la tête d'un vaste +système d'association douanière, et elle s'occupe des questions de +commerce et de tarif plus encore que d'organisation militaire. + +L'Autriche et la Russie, puissances si stationnaires jadis, créent des +chemins de fer, des banques, des écoles de droit et de commerce; elles +donnent à leur navigation un développement nouveau. L'Angleterre ouvre +la Chine à l'activité européenne; comment la France resterait-elle en +arriére d'un pareil mouvement? Malgré elle, elle marche dans cette voie +immense que la paix a ouverte. Les besoins industriels du pays, les +éléments si féconds du travail national poussent instinctivement nos +Chambres vers l'organisation industrielle qui doit assurer notre +puissance et nous faire garder en temps de paix le rang élevé que nous +avons pris parmi les nations en temps de guerre. Ainsi la session qui +vient de se terminer a réduit le budget de la guerre et voté +l'établissement d'une École royale d'Arts et Métiers à Aix en Provence. + +Une ordonnance du roi vient de mettre à exécution le vote de la Chambre. +Le nombre des élèves de l'école d'Aix est fixé à trois cents; ils seront +admis par tiers d'année en année, à partir du 1er octobre prochain. De +même qu'aux Écoles de Châlons et d'Angers, le nombre des pensions à la +charge de l'État est fixé ainsi qu'il suit: soixante-quinze pensions +entières soixante-quinze à trois quarts, soixante-quinze demi-pensions. + +Les conseils-généraux des départements des Bouches-du-Rhône et du Var, +les conseils municipaux des villes de Marseille et d'Aix, et la chambre +de commerce de Marseille devront voter des ressources nécessaires à +l'appropriation des bâtiments et dépendances de l'hospice de la Charité, +consacrés à l'établissement de l'École. + +On sait que les Écoles royales d'Arts et Métiers ont pour objet de +former des praticiens, des contre-maîtres, des chefs d'atelier habiles, +et qui offrent à l'industrie privée des garanties de talent et de +probité. Accroître le nombre de ces établissements, c'est contribuer au +progrès industriel, à l'amélioration du sort des classes ouvrières, et +c'est à ce titre que _l'Illustration_ mentionne cette création utile et +s'en réjouit. + + + +Horticulture + +LES ROSES. + +Heureux l'amateur qui peut s'enorgueillir d'une variété de roses +vraiment nouvelle, née dans son parterre, et lui chercher un nom nouveau +en la plaçant sous le patronage de la puissance ou de la beauté! Pour +tous ceux chez qui le goût des fleurs est passé à l'état de passion, et +l'on n'est pas véritablement amateur sans y mettre un peu de passion, la +culture des roses donne lieu à une suite d'émotions empreintes d'un +caractère que nous pourrions nommer moral, si l'on n'avait trop abusé de +cette expression; car ces émotions sont le prix d'un travail, travail +équivalant à un délassement, il est vrai, mais cependant travail assidu, +ayant, comme tous les travaux, ses phases, ses soucis, ses inquiétudes, +ses déceptions et ses récompenses. + +S'il entrait dans notre plan d'aborder le côté sérieux et philosophique +de ce sujet, il nous offrirait ample matière à dissertation; le goût des +fleurs, et celui des roses en particulier, ont une bien plus grande +portée que ne le pense le vulgaire. Comparez seulement, partout où la +floriculture est passée dans les moeurs du peuple, l'ouvrier qui donne +son dimanche aux cartes et au cabaret à celui qui consacre le jour du +repos tout entier à la culture de ses fleurs; considérez quelle heureuse +série de rapports toujours affectueux s'établit entre les hommes de +conditions diverses qui professent également le goût des fleurs, et +surtout le goût des mêmes fleurs! Bien des riches, qui ne rendraient pas +sans cela le coup de chapeau à un pauvre artisan, vont chez lui, lui +prodiguent les marques de bienveillance, lui font obtenir quelquefois ce +que jamais le droit le plus évident n'aurait pu gagner: et le tout pour +avoir un oignon, une greffe, une bouture, une simple graine, qu'ils ne +sauraient trouver nulle part à prix d'argent. La passion des fleurs +produit quelquefois dans ce sens d'étranges condescendances. Nous +citerons à ce propos une anecdote récente, à notre connaissance +personnelle. + +Un de nos amis, grand amateur de roses, entreprit, l'année dernière, un +voyage à Liège, Belgique, rien que pour visiter les belles et riches +collections de rosiers que renferme cette partie de la riante vallée de +la Meuse. On sait que la culture des roses est en grand honneur en +Belgique et particulièrement dans la province de Liège. Un amateur +belge, homme riche et titré, s'empressa de faire à l'amateur parisien +les honneurs des plus belles collections du pays, à commencer par la +sienne, qui ne comptait pas moins de 700 variétés. Le matin du jour fixé +pour son départ, le Parisien dormait encore lorsqu'il fut réveillé dès +la pointe du jour par son hôte liégeois. «Je n'ai pas voulu, lui dit +celui-ci, vous laisser partir sans vous faire voir la seule collection +de rosiers qui vaille ici la peine qu'on en parle; toutes les autres, y +compris la mienne, ne sont rien à côté; j'en donnerais tout ce qu'on +pourrait en demander si elle était à vendre; seulement, vous allez me +donner votre parole d'honneur que, ni maintenant, ni plus tard, vous ne +vous souviendrez pour personne d'avoir vu cette collection, et que vous +ne reconnaîtrez pas l'homme chez qui je vais vous conduire, si vous +venez à le rencontrer.» Ces conditions acceptées, le Parisien fut +conduit par des rues détournées dans un fort beau jardin situé au fond +d'une ruelle déserte du Faubourg de Vivegnis. Là, il fut ébloui de la +beauté de plus de 1,200 rosiers en pleine fleur qui surpassaient tout ce +qu'il avait pu se figurer, tant pour la beauté des variétés que pour la +perfection de chaque fleur en particulier. L'heureux possesseur de ces +merveilles végétales fit aux visiteurs un accueil plein de cordialité, +mais en même temps empreint d'une réserve et d'une humilité que la haute +position de son introducteur n'expliquait pas suffisamment aux yeux du +Parisien. Une voiture attendait les voyageurs au bout de la ruelle qui +donnait sur la campagne; ils firent un long détour pour rentrer en +ville. Le Parisien emportait comme souvenir de la visite une vingtaine +de greffes parfaitement emballées, d'une excessive rareté. + +Quelques heures plus tard, comme il traversait la place du marché pour +se rendre à son hôtel à la station du chemin de fer, il eut quelque +peine à se frayer un passage au travers de la foule assemblée au pied de +l'échafaud! où deux malheureux subissaient la peine de l'exposition; le +Parisien leva par hasard les yeux sur l'échafaud; il n'eut pas besoin +d'un second coup d'oeil pour reconnaître l'amateur de roses du faubourg +de Vivegnis: c'était le bourreau. + +Revenons aux roses. La France est par excellence le pays des roses; +aucun autre sol, aucun autre climat, n'est aussi favorable que le nôtre +à la végétation des rosiers, principalement à celle des rosiers de +collection. On sait que les rosiers dont se composent les collections +d'amateurs sont greffés à la hauteur d'un mètre environ sur des tiges +d'églantier ou rosier sauvage. Ce n'est pas que les rosiers de prix +végètent mieux ou donnent des fleurs plus belles que lorsqu'on les élève +francs de pied, mais les rosiers ainsi greffés forment plus facilement +une tête régulière sur laquelle les roses, également réparties, +s'offrent à la vue à la hauteur la plus convenable, pour qu'on puisse +les admirer sans être forcé de se baisser. Les rosiers greffés sur +églantier ont, en outre, l'avantage de se prêter beaucoup mieux que les +buissons de rosiers à l'arrangement régulier d'une collection dans les +plates-bandes qui lui sont destinées, sans qu'il en résulte encombrement +ni confusion. + +Nul autre pays en Europe ne produit d'aussi beaux églantiers que la +France. La consommation des églantiers, comme sujets pour recevoir la +greffe des roses de choix, paraîtrait fabuleuse à ceux de nos lecteurs +qui sont étrangers au commerce de l'horticulture parisienne. Dans un +rayon de plus de 50 kilomètres autour de Paris, la race des églantiers +sauvages est complètement épuisée: impossible d'en trouver un seul bon à +greffer dans les bois et les baies. Les jardiniers fleuristes de Paris +sont forcés de les multiplier actuellement par la voie des semis; +plusieurs d'entre eux se livrent exclusivement à cette culture, qui leur +est fort avantageuse. Des traités spéciaux ont été publiés récemment sur +les moyens de multiplier l'églantier destiné à être greffé. + +Les Anglais, nos maîtres dans tant d'autres branches de l'horticulture, +sont nos tributaires pour les rosiers greffés. C'est que le climat de +leur île ne convient point à l'églantier. Cet arbuste, comme tous les +rosiers connus, veut un air pur, exempt de vapeurs malsaines: la +Grande-Bretagne est constamment enveloppée d'un nuage de fumée de +charbon de terre mêlée de brouillard; toute l'habileté des jardiniers +anglais échoue contre un tel obstacle; aussi plusieurs roses, entre +autres la rose jaune double, n'ont jamais fleuri à l'air libre, ni à +Londres ni aux environs, dans un rayon de plusieurs milles. Paris, Rouen +et Angers approvisionnent de rosiers greffés les jardins de la +Grande-Bretagne. + +Bien des livres uni été écrits sur les rosiers; ils apprennent en +général peu de chose sur la culture de cet arbuste; ils sont presque +entièrement consacrer à discuter la nomenclature et la classification +des rosiers, deux choses sur lesquelles personne n'est d'accord; si bien +qu'il est fortement question de soumettre le débat à un congrès de +jardiniers convoqués tout exprès. Ne riez pas lecteurs, la chose en vaut +la peine ce sont des centaines de mille francs que remue tous les ans le +commerce des rosiers en France: or, le principal obstacle à ce commerce, +c'est la confusion de la nomenclature Il y a tel amateur riche qui ne +balancerait pas à donner un prix fort élevé d'une rose annoncée comme +nouvelle pour l'ajouter à sa collection, s'il était certain qu'elle fût +réellement nouvelle c'est précisément cette certitude qu'il ne peut +jamais acquérir, à moins d'avoir vu la rose par lui-même, de passer +par conséquent sa vie à voyager, il est donc toujours exposé à recevoir, +au lieu de ce qu'il attendait, une rose ancienne déjà connue, et qu'il +possédait sous un autre nom. + +Donnons maintenant au lecteur une idée non pas des deux mille variétés +de roses inscrites dans les catalogues des horticulteurs, mais seulement +les grande divisions où elles sont classées. Quelques-unes sont connues +de tout le monde et n'ont pas besoin de description: telles sont les +cent-feuilles les damas, les provins, les pimprenelles reconnaissables à +des caractères généraux bien tranchés. + +Dans les premières années de ce siècle, un botaniste anglais apporta de +l'Inde les premiers rosiers de ce pays, aujourd'hui répandus dans toute +l'Europe sous le nom de rosiers du Bengale. Quelques années plus tard, +M. Noisette apporta de l'Amérique du Nord la rose Noisette, qu'il +dédiait à son frère l'une des illustrations de l'horticulture +parisienne. Nous devons entrer dans quelques détails sur ces deux séries +de rosiers étrangers. + +Les rosiers du Bengale différent de tous ceux d'Europe en un point +essentiel: nos rosiers, pour la plupart ne fleurissent qu'une fois par +an, quelques-uns fleurissent deux fois et sont nommés, pour cette +raison, rosiers bifères, d'autres, en très petit nombre, fleurissent +plusieurs fois pendant la belle saison; tout le monde connaît, dans +cette série, la rose de tous les mois. Les rosiers de l'Inde, +originaires d'un pays où l'hiver est inconnu, sont ce que les jardiniers +nomment perpétuellement remontants; leur végétation n'est jamais +interrompue, lorsqu'ils reçoivent dans la serre tempérée une chaleur +convenable pendant l'hiver, ils refleurissent toujours, faculté que ne +possède aucun rosier d'Europe. + +Les rosiers Noisette paraissent avoir été obtenus en Amérique par le +croisement des rosiers du Bengale et des rosiers d'Europe. + +L'hybridation, conquête récente de l'horticulture moderne en a beaucoup +agrandi le domaine; les centaines de sous-variétés dont se composent les +collections de rosiers sont des résultats de l'hybridation. Le plus +souvent, on se contente, pour croiser les rosiers, de les placer +très-près les uns des autres, et d'abandonner les croisements au hasard. +En Italie, Fallarési, célèbre horticulteur, obtint une foule de +très-belles roses nouvelles en plantant au pied d'un mur les rosiers +qu'il voulait croiser; il entrelaçait les unes dans les autres leurs +branches palissées sur le treillage de l'espalier, de sorte qu'au moment +de la floraison, les roses d'espèce différentes se touchaient pour ainsi +dire et ne pouvaient manquer de se croiser Ce procédé est encore +actuellement fort en usage. + +[Illustration: Tuteur anglais pour les Rosiers.] + +Les collections de rosiers ne se plantent point au hasard, il y a un art +d'assortir les variétés pour en composer ce que les Anglais nomment un +_rosarium_, terme adopté par les jardiniers allemands et hollandais, et +qui mériterait de passer aussi dans notre langue On donne aux +plates-bandes du rosarium des formes gracieuses, dont l'ensemble compose +une sorte de labyrinthe; au centre se trouve un rocher, soit naturel, +soit artificiel, sur lequel rampent les rosiers à tiges sarmenteuses, +qui ne peuvent trouver place dans la collection. Quand cette ressource +manque, le compartiment central est occupé par les mêmes rosiers +attachés à de fortes perches, le long desquelles ils s'élèvent en +liberté. + +Il est un principe de placer toujours à côté l'une de l'autre des roses +qui se ressemblent le plus; par ce moyen, on rend perceptibles des +différences très-légères entre deux fleurs qui, vues loin l'une de +l'autre, sembleraient deux échantillons de la même espèce. + +En dehors de la collection, l'art du jardinier sait tirer un grand parti +de l'effet ornemental de certains rosiers aux formes simples et +très-développées. + +[Illustration: Rosier maintenu par le Tuteur anglais.] + +Rien n'égale, sous ce rapport, le rosier pyramidal; sa fleur n'est que +demi-double; mais elle compense largement, sous le double rapport de +l'odeur et de la variété des couleurs, ce qui peut lui manquer à +d'autres égards; d'ailleurs, ces roses rachètent la qualité par la +quantité. Un rosier pyramidal en bon terrain monte, pour ainsi dire, +indéfiniment, tant qu'il trouve à monter. A Liège (Belgique), ou l'on en +rencontre dans tous les jardins, on ne les arrête que par la difficulté +d'avoir des échelles doubles assez hautes pour pouvoir les tailler sans +trop risquer de se rompre le cou; nous en avons vu qui dépassaient la +hauteur de quinze mètres. Ils se couvrent de roses pendant près de deux +mois, depuis le niveau du sol jusqu'au sommet de leurs tiges grimpantes; +c'est un aspect réellement magnifique que celui d'un massif formé de +huit ou dix rosiers d'une si riche végétation. On cite parmi les plus +beaux rosiers pyramidaux qui existent en Europe, les deux rosiers +Boursault qui décorent, de chaque côté, la principale entrée du jardin +botanique d'Édimbourg: ils sont palissés sur deux peupliers d'Italie de +première grandeur, auxquels on a laissé seulement une touffe de +feuillage au sommet: leurs troncs sont couverts en ce moment de roses +pyramidales sur une longueur de plus de _dix-huit mètres._ + +[Illustration: Rosiers pyramidaux du Jardin botanique d'Édimbourg.] + +Le rosier Fellemberg et les autres rosiers de grandes dimensions se +plantent isolément à l'entrée d'une pièce de gazon dont la verdure fait +ressortir l'éclat de leurs fleurs innombrables. Les Anglais maintiennent +les têtes volumineuses de ces rosiers au moyen d'un support de forme +particulière, autour duquel sont attachées des ficelles maintenues par +des chevilles plantées circulairement dans le sol. + +Au milieu de ces centaines de variétés et sous-variétés, auxquelles tous +les ans se joignent les acquisitions nouvelles produites par +l'hybridation, la première place appartient toujours à la rose la plus +commune; la rose qui vient sans culture dans le jardin du paysan, la +rose des peintres, surnommée avec justice _reine des cent feuilles_, est +et sera toujours la véritable reine des fleurs. + +Les deux plus belles parmi les Bengales ont été obtenues à Paris dans la +belle collection du Luxembourg, que dirige l'habile et persévérant M. +Hardy; l'une porte le nom de triomphe du Luxembourg, l'autre est dédiée +au comte de Paris. + +Parmi les Provins à fleurs perpétuelles, aucune ne surpasse en beauté la +rose Prince-Albert, conquise de graine, en 1839, par M. Laffay, de +Bellevue. La reine d'Angleterre ayant chargé M. Laffay de lui composer +un rosarium, il fut invité, assure-t-on, à dédier au prince Albert une +de ses roses nouvelles non encore nommées. + +La rose Prince-Albert se distingue par la vivacité de ses couleurs; ses +pétales, tant ceux du dehors que ceux du coeur de la rose, sont d'un +rouge nacarat en dehors, et d'un beau violet velouté à l'intérieur. + +Nous ne terminerons pas sans dire quelques mots de l'utilité de +certaines roses et du commerce des roses coupées vendues sur les marchés +de Paris. + +La médecine fait un fréquent usage de la rose de Provins, cueillie un +peu avant son complet épanouissement, puis séchée et conservée pour être +employée comme médicament astringent. + +Les roses coupées se vendent en quantités énormes aux pharmaciens et +distillateurs pour la préparation de l'eau de rose et de l'altar, ou +essence de rose, l'un des parfums les plus chers et les plus recherchés. +Les roses les plus parfumées contiennent très-peu d'huile essentielle, +les pétales seuls, distillés sans leurs calices, n'en donnent pas au +delà de 1.3200 ou 1.3500 de leur poids; on ne distille pour cet usage +que les roses de Damas et les roses communes à cent feuilles. + +Quelques communes voisines de Paris, entre autres Poteaux et Fontenay, +cultivent en plein champ, sur une très-grande échelle, des rosiers dont +les fleurs sont coupées pour être vendues par bouquets aux Parisiens. +D'après des renseignements que nous avons pris sur les lieux, la +production est à peu près de cinquante roses par mètre carré dans les +années ordinaires, de sorte qu'un hectare consacré à cette culture ne +produit pas moins de cinq cent mille roses, vendues à la balle de Paris +au prix moyen de 40 cent. le cent aux revendeuses, qui les débitent en +détail en gagnant à peu près moitié; on peut juger par là des sommes +importantes que fait circuler rien qu'à Paris le seul commerce des roses +coupées. + +Mais le commerce des rosiers en pots est bien autre chose. Pas un des +mille et mille rosiers vendus tous les ans au marché aux fleurs pour les +_jardins de la fenêtre_, ne résiste au delà d'un an à l'air épais et +concentré et aux exhalaisons _du ruisseau de Paris_. C est un énorme +débouché, un tribut volontaire que paie la population parisienne à +l'infatigable population d'horticulteurs chargés du soin de fournir à +ses besoins et à ses plaisirs. Telles sont les obligations que nous +avons aux roses; telle est l'étendue des services que rend à la société +l'une des plus gracieuses productions de la nature, celle qui reste à +jamais et de si bon droit la reine des fleurs. + + + +Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle. + +ANIMAUX RÉCEMMENT ARRIVÉS. + +(Suite.--Voyez page 391.) + +Le lion d'Arabie (_felis leo_, Lin.) est la race à laquelle appartient +le lionceau envoyé à la Ménagerie par le premier médecin du vice-roi +d'Égypte, le docteur Clot, qui, par ses talents, a mérité de S. M. le +titre de Bey. Non-seulement Clot-Bey honore la France, qui l'a vu +naître, par les honneurs où son mérite l'a porté, mais encore par +l'amour qu'il a conservé pour sa patrie, et par les nombreux témoignages +qu'il ne cesse de lui en donner. C'est à lui que le Muséum d'histoire +naturelle doit une foule d'animaux africains, tous du plus haut intérêt +pour la France. + +Le lionceau nouvellement arrivé fut, comme tous les animaux du même +envoi, embarqué à Alexandrie. Il arriva sans accident à Marseille à la +fin de mai, et fut reçu là par un préposé du Muséum, gardien de la +Ménagerie, qui accompagna le convoi jusqu'à Paris. Ce jeune animal a +probablement été pris par des chasseurs nubiens ou abyssiniens, et il +paraît devoir appartenir à la race du lion d'Arabie, quoique son jeune +âge ne permette pas encore d'en juger rigoureusement. Cette race a été +parfaitement décrite sous le nom de _felis leo arabicus_, par Fisher, +_synon_; et par Temminck, _mon_. 1,86, sous le nom de _felis leo +persicus_. Il m'a semblé que ces deux animaux, l'_Arabicus_ et le +_Persicus_, ont trop de ressemblance entre eux pour en faire deux +variétés, et, en cela, je ne partage pas l'opinion de l'habile +naturaliste, M. Lesson, _Nouv. tab. du règ. anim_. Du reste, je regarde +ceci comme de peu d'importance. + +[Illustration: Lion d'Arabie, envoyé à la Ménagerie par le docteur +Clot-bey.] + +Notre jeune lion, si on en juge par sa taille et la livrée qu'il porte +encore, doit être âgé de quinze à dix-huit mois: ce qui semble le +confirmer, c'est qu'il n'a aucune trace de crinière, et l'on sait que +cet ornement du prétendu roi des animaux commence à pousser à l'àge de +trois ans. Il offre une particularité dont nous avons déjà parlé au +commencement de cet article: sa queue, au lieu d'être droite comme dans +les autres individus de son espère, est recourbée au point de former une +double spirale. J'ai supposé, plus haut, que ce phénomène résulte de ce +que l'animal a été renferme dans une cage trop petite, et ce qui +viendrait à l'appui de cette opinion c'est qu'il est sauvage, farouche +et fort méchant. Ses gardien mêmes ne peuvent pas approcher de sa loge +sans le faire _souffler_ et _cracher_ comme un chat en colère. Il faut +bien supposer qu'il a été maltraité dans les premiers temps de son +esclavage pour qu'il ait conservé son caractère sauvage, car le lion +pris jeune, s'apprivoise parfaitement. Le capitaine de génie Brun, mon +ami d'enfance, en avait amené un d'Alger qui le suivait librement comme +un chien, dans les rues de Mâcon, le caressait de même, et venait se +coucher à ses pieds pour l'écouter, avec, plaisir peut-être, pendant que +le capitaine jouait du violon. «J'ai vu au Cap, dit Cowper Rose, un +enfant buchisman qui avait trois lionceaux gros comme des mâtins; il +montait sur leur dos et les battait d'une manière qui me faisait +trembler pour lui; mais ils y étaient accoutumés et prenaient tout en +bonne part. C'était un singulier spectacle de les voir couchés autour de +lui, le regardant attentivement pendant qu'il exécutait en chantant une +danse sauvage de son pays.» + +Du reste, quand un jeune lion, à l'état sauvage, a saisi une proie, il +n'est pas facile de lui faire lâcher prise, et il montre en cela plus de +courage et de férocité qu'un vieil animal de son espèce. Poiret raconte, +dans son voyage en Barbarie, un fait qui en est un exemple remarquable. +Un lionceau s'était jeté sur une vache, dans un douar près de la Calle. +Un Maure, comptant sur sa force athlétique, s'élance sur l'animal +féroce, veut l'arracher de sa victime, et pour cela le serre dans ses +bras vigoureux, comme s'il eût voulu l'étouffer; mais il ne put lui +faire lâcher prise. Le père de l'Arabe arrive armé d'une hache, d'autres +viennent à son secours, et, malgré tant d'efforts réunis, on ne parvint +à arracher le lionceau de dessus sa proie que lorsqu'il eut rendu le +dernier soupir. + +[Illustration: Guépard d'Abyssinie, envoyé par le docteur Clot-Bey.] + +Le lion, parvenu à un certain âge, devient d'une prudence qui, +très-souvent, touche à la poltronnerie. Jamais il n'attaque l'homme s'il +n'en est lui-même attaqué, et la preuve qu'il ne lutte avec lui qu'en +désespoir de cause, c'est que, si la lutte cesse un instant, il en +profite aussitôt pour se retirer. Le naturaliste Thumberg nous en +fournira des exemples pleins d'intérêt. Il dit: «Je vis, au +Cap-de-Bonne-Espérance, plusieurs personnes qui avaient failli être +dévorées par ces animaux. Un lion s'était établi dans un îlot de joncs, +au milieu d'un ruisseau, voisin de l'habitation d'un nommé Korf. Aucun +de ses gens n'osa sortir pour aller chercher de l'eau, ou mener pâturer +les troupeaux; Korf résolut de déloger cet animal opiniâtre. Suivi de +quelques Hottentots très-timides, il va le relancer jusque dans sa +retraite; mais comme les joncs ne lui permettaient pas d'ajuster ni de +voir l'animal, il eut l'imprudence de tirer quelques coups de fusil au +hasard. A l'instant le lion irrité s'élance vers lui; les Hottentots +effrayés prennent la fuite, et le pauvre colon se trouve sans défense à +la discrétion de son cruel ennemi. Cependant il ne perd pas la tête et +lui enfonce le bras au fond du gosier, saisit sa langue et l'empêche +ainsi de mordre. Mais enfin, épuisé par la perte de son sang, il tombe +évanoui, et le lion retourne dans ses roseaux. Le paysan, revenu à lui, +eut encore la force de se traîner à sa ferme; il avait cependant les +flancs déchirés par les griffes du lion; sa main, surtout, était +tellement mâchée, qu'il ne pouvait espérer de guérison. Son parti fut +bientôt pris: il la posa tranquillement sur un bloc, plaça un couperet à +l'endroit où il voulait faire l'amputation, et ordonna à un de ses +domestiques de frapper dessus avec un maillet. L'opération faite, il +plaça son moignon dans une vessie pleine de fiente de vache, et se +guérit avec des décoctions de différentes plantes odoriférantes mêlées +de cire et de saindoux.» Le même auteur raconte le fait suivant: «Bota, +colon du Cap, à l'âge de quarante ans, s'avisa un jour de tirer un lion +dans des broussailles fort épaisses. L'animal tomba sur le coup; mais il +avait un compagnon que noire chasseur n'avait pas aperçu et qui fondit +sur lui avant qu'il ait eu le temps de recharger son fusil. L'animal +furieux non-seulement le blessa cruellement avec ses griffes, mais le +mordit au bras, le laissa pour mort sur la place, et s'enfuit. Les +domestiques de Bota transportèrent leur maître chez lui, et il guérit de +sa blessure, mais il resta estropié.» + +Nous ne pousserons pas plus loin, quant à présent, l'histoire générale +du lion. Nous nous bornerons à dire que presque tous les animaux +reconnaissent la supériorité de ses forces. «Lorsque la nuit a couvert +la terre de ténèbres, dit Poiret, cette tranquillité silencieuse qui +l'accompagne est interrompue par les cris de divers animaux féroces; les +chacals surtout glapissent en troupes nombreuses, les hyènes et les +loups hurlent dans le lointain: ce n'est souvent qu'une confusion de +cris difficiles à distinguer. Mais à peine les échos ont-ils répété les +longs rugissements du roi des animaux, que ceux-ci n'osent plus se faire +entendre; la seule voix du lion retentit dans ces vastes déserts, et +impose silence à tous les habitants des forêts. Saisis d'épouvante, ils +craindraient de se trahir par leurs cris, et d'attirer vers eux un +ennemi qu'ils n'osent attendre pour le combat, malgré le signal éclatant +qu'il donne à tous les animaux.» + +Le GUÉPARD D'ABYSSINIE. (_guepardus jubata_, Duvern.; _guepar jubata_ +Boit.; _felis guttata_. Herm.; _cynofelis guttata_. Less.) est, dans +l'envoi de Clot-Bey, l'animal le plus intéressant. Il a beaucoup occupé +les naturalistes, parce que ses formes générales semblent le placer avec +les chats, et que cependant, il n'en a pas le caractère essentiel, ses +ongles ne sont ni crochus, ni acérés, rétractiles. Par là, comme par ses +habitudes et ses moeurs, il se rapproche beaucoup des chiens. Sur ces +considération, MM. Davernoy, L. Geoffroy et moi, dans mon _Jardin des +Plantes_, nous en avons fait un genre séparé, auquel M. Lesson, en +l'adoptant, a jugé à propos de donner le nom de _cynofelis_ chien-chat, +nom qui, du reste lui convient fort bien. Ce dernier naturaliste ne me +paraît pas aussi heureux quand il trouve deux espèces dans deux +très-légères variétés de cet animal, ne se distinguant que une +très-petite différence dans la couleur, la taille et la longueur des +oreilles. A l'une il donne le nom de _cynofelis jubata_, et ce sérail le +guépard de Buffon: à l'autre celui de _cynofelis guttata_, il en serait +le guépard de Fr. Cuvier. Une chose assez singulière est qu'en se +fondant sur des caractères aussi peu importants, on pourrait établir une +troisième espèce avec notre guépard d'Abyssinie, car il ne ressemble +positivement à aucun des deux précédents. Quoi qu'il en soit, les Arabes +donnent à cet animal le nom de _fadh_, et c'est probablement celui qu'on +lui conservera à la ménagerie. + +[Illustration: Civettes.] + +Fadh est fort doux, privé comme un chien, et très-caressant. Il aime la +société de ses gardiens; il reçoit leurs caresses avec un plaisir qu'il +témoigne en remuant, non pas la queue tout entière, comme font les +chiens, mais seulement l'extrémité, à la manière des chats. Il n'est +nullement dangereux aussi lui a-t-on accordé une liberté beaucoup plus +grande qu'aux animaux féroces. Sa cage est placée dans le bâtiment de la +ménagerie, mais près d'une fenêtre par laquelle, lorsque le beau temps +le permet, il peut sortir et aller se promener dans un petit parc où le +conduit un couloir garni de paillassons. Notre planche représente ce +couloir et le filet dont on a couvert le parc afin que l'animal ne +puisse pas franchir les palissades et aller, s'il lui en prenait +fantaisie, rendre une visite dangereuse aux gazelles et aux antilopes +des parcs voisins. + +Le pauvre Fadh n'était qu'à demi prisonnier dans son pays et le vieux +collier qu'il porte au cou prouve assez que son premier maître, celui +qui l'a élevé et que sans doute l'animal regrette encore, le conduisait +à la laisse, s'il ne s'en faisait suivre librement. Aussi la boîte dans +laquelle il était renfermé pendant le voyage d'Alexandrie à Paris le +chagrinait beaucoup et ce ne peut être qu'à cela qu'il faut attribuer +l'état de maigreur au il était lors de son arrivée. Ce qui me fait +croire aussi qu'il n'était pas renfermé en Égypte, c'est qu'il est le +seul des carnassiers de l'envoi qui n'ait pas la queue tordue grâce aux +soins que l'on a pris de lui, une bonne nourriture à quelques caresse et +à une certaine liberté. Fadh a repris gaieté et a déjà beaucoup +engraissé. Aussitôt que l'heure d'ouvrir sa cage est arrivée, d'un bond +il s'élance par la fenêtre dans son pare; il saute, gambade, se roule et +joue comme ferait un jeune chien, surtout lorsque son gardien veut bien +avoir l'air de partager sa joie, et lui faire quelques agaceries. Dans +peu de temps ce sera probablement une très belle bête. + +[Illustration: Paradoxure de Pougomé.] + +Les guépards sont de jolis animaux qui se trouvent en Afrique et en +Asie. Il ont ordinairement trois pieds et demi de longueur, non compris +la queue, et deux pieds de hauteur Fadh n'a pas encore atteint ces +proportions, d'où je conclus qu'il n'a guère que quinze à dix-huit mois, +peut-être moins; son pelage est, en dessus, d'un fauve clair qui +deviendra plus brillant, et d'un blanc pur en dessous; des petites +taches noires, rondes et pleines, assez également parsemées; garnissent +toute la partie fauve; les poils du derrière de sa tête et de son cou +deviendront plus longs, plus laineux, et lui formeront comme une sorte +de petite crinière. + +A cette jolie robe, Fadh joint la légèreté des formes et la grâce des +mouvements. Il ne peut grimper sur les arbres comme les autres chats, +mais il bondit comme eux, et il a sur eux l'avantage de courir avec la +même facilité que les chiens. Comme tous les individus de son espèce, il +est obéissant et pourrait être utilisé à la chasse. Dans l'Inde, on +donne aux guépards le nom de _tigres chasseurs_, parce qu'on les dresse +très-facilement à cet exercice. L'empereur Léopold Ier en avait deux qui +étaient aussi privés que des chiens, et toutes les fois qu'il allait à +la chasse, l'un de ces animaux se plaçait de lui-même sur la croupe de +son cheval, l'autre derrière un de ses courtisans. Le bruit des cors, +les aboiements des chiens et les fanfares des chasseurs ne les +effrayaient nullement, et paraissaient même les exciter à bien faire +leur devoir. Aussitôt qu'une pièce de gibier était levée, tous deux +s'élançaient à sa poursuite, l'atteignaient et l'étranglaient; ils +revenaient ensuite tranquillement reprendre leurs places sur le cheval +de l'empereur et sur celui de son courtisan. En Perse, cette chasse est +très-aimée par les grands; aussi un _youse_ ou guépard bien dressé se +vend-il quelquefois une somme exorbitante. Il en est de même à Surate, +nu Malabar et dans plusieurs parties de l'Asie. + +Les CIVETTES (_viverra civetta_. Lin.) sont au nombre de deux dans +l'envoi de Clot-Bey. Comme ces animaux craignent excessivement le froid, +on est obligé de les tenir en cage dans l'intérieur de la ménagerie, où +le publie ne peut pénétrer qu'à l'aide de cartes délivrées par +l'administration; du reste, ce sont deux très-beaux individus, que leur +long voyage n'a que très-peu fatigués. Les civettes forment le genre +type de la famille des viverridées, appartenant à l'ordre des +carnassiers digitigrades; elles ont toutes cinq doigts à chaque pied, et +ce qui les distingue particulièrement, c'est une poche profonde qu'elles +ont entre l'anus et les organes de la génération, poche divisée en deux +sacs qui se remplissent d'une humeur grasse, abondante, exhalant une +forte, odeur de musc, et connue dans le commerce, parmi les parfums, +sous le nom de _civette_ Outre cette singulière poche, elles ont encore, +de chaque côté de l'anus, un petit trou d'où sort une liqueur épaisse, +noirâtre et très-fétide. + +Ces animaux ont environ deux pieds de longueur, non compris la queue; +leur museau est un peu moins pointu que celui d'un renard; leurs +oreilles sont courtes et arrondies; leur pelage est long, un peu +grossier, gris, tacheté et couvert de bandes brunes et noirâtres, avec +une crinière le long de l'échine; leur queue est brune, moins longue que +le corps; la tête est blanchâtre, excepté le tour des yeux, les joues et +le menton, qui sont bruns, ainsi que les quatre pattes. + +Les civettes sont communes en Abyssinie et en Éthiopie, où on les nomme +_kankan_; mais ou les trouve aussi dans le Sénaar et dans toute +l'Afrique tropicale. Elles sont rares en Asie. Quoique d'un caractère +farouche, elles s'apprivoisent assez facilement, mais jamais assez pour +caresser la main qui leur donne des soins et s'attacher à leur maître. +En captivité, la nourriture qui leur convient le mieux consiste en chair +crue et hachée mêlée à des oeufs et du riz, en poissons, en petits +mammifères, en oiseaux et en volaille. A l'état sauvage, ce sont des +animaux très-redoutés des fermières, parce que, lorsque la chasse leur +manque dans les bois, ils se rapprochent des habitations, se glissent +pendant la nuit dans les basses-cours, et font un grand dégât parmi les +volailles, qu'ils commencent par tuer toutes avant d'en manger une. Leur +caractère est courageux et cruel; agiles à la course comme le chien, +lestes à sauter comme le chat, rusées comme le renard, voyant très-bien +la nuit avec leur pupille nocturne, elles sont le fléau des oiseaux et +des petits mammifères sauvages ou domestiques. + +Il y a une quarantaine d'années que leur parfum était encore à la mode, +et alors des spéculateurs hollandais firent venir d'Afrique un grand +nombre de ces animaux vivants, qu'ils nourrissaient en captivité pour +leur faire produire de la _civette_. Il est bien singulier que cette +_civette_, recueillie en Hollande, était plus estimée que celle qui +venait d'Égypte et d'Abyssinie, probablement parce qu'elle n'était pas +frelatée, et que peut-être aussi les animaux avaient une nourriture +meilleure et plus abondante que dans leurs forêts, où souvent ils sont +obligés de vivre de fruits et de racines, faute de mieux. «Pour +recueillir ce parfum, ai-je dit dans mon _Jardin des Plantes_, ou met +l'animal dans une cage étroite, où il ne peut se retourner; on ouvre la +cage par un bout, et on tire la civette par la queue; on la contraint à +rester dans cette position en passant à travers les barreaux un bâton +qui entrave les jambes de derrière; alors on introduit une petite +cuiller dans le sac qui contient le parfum, on racle avec soin toutes +les parties intérieures des deux poches, et l'on met la matière odorante +qu'on en tire dans un vase que l'on ferme ensuite hermétiquement. Si +l'animal se porte bien et qu'il soit convenablement nourri, on peut +répéter cette opération deux ou trois fois par semaine.» Cette _civette, +l'abgallia_ des Arabes, est encore en grande estime en Arabie, dans le +Levant et dans l'Inde, où on lui attribue, ainsi que faisaient nos +pères, des propriétés merveilleuses. Chez nous, aujourd'hui, il n'y a +plus guère que les parfumeurs et les confiseurs qui en emploient +quelquefois. + +Les deux civettes de la ménagerie s'irritent facilement quand on les +tourmente; alors elles hérissent leur crinière, se secouent en grondant, +et répandent une odeur si violente, qu'à peine peut-on la supporter. +Cette espèce n'a jamais produit en captivité, mais on sait qu'elle ne +fait ordinairement que deux ou trois petits. + +Le PARADOXURE POUGOMÉ (_paradoxurus typus_. F. Cuvier) est le +_musang-sapulut_ des Indiens, la _marte des palmiers_ des voyageurs, la +_genette de France_ de Buffon, quoique jamais cet animal ne se soit +trouvé en France. L'erreur du grand écrivain résulte sans doute de ce +qu'il aura confondu cet animal avec la genette française dont j'ai parlé +plus haut. En effet, il y a entre ces deux animaux une grande +ressemblance de forme, de grosseur, de couleurs, et même d'habitudes. Le +pougomé est d'un noir jaunâtre, avec trois rangées de taches noirâtres +peu prononcées sur les côtés, et d'autres éparses sur les cuisses et les +épaules; il a une tache blanche au-dessus de l'oeil, et une autre +au-dessous; sa queue est noire, et, dans les deux individus de l'envoi +de Clot-Bey, elle est un peu tordue en spirale. Du reste, ces animaux +ont parfaitement résisté à la fatigue du voyage, et on les a placés dans +des cages dans l'intérieur de la ménagerie. Comme ils ont la pupille +nocturne, ils sont assez paresseux et endormis pendant le jour, mais +aussitôt que la nuit est venue, ils déploient une grande vivacité et +sont dans un mouvement perpétuel. + +On a toujours cru que cette espèce n'habitait que dans l'Inde +continentale, à Pondichéri et à Bombay; et cependant les deux individus +nouvellement arrivés viennent d'Égypte! Ont-ils été trouvés dans cette +partie de l'Afrique, ou Clot-Bey les avait-il reçus précédemment de +l'Inde? Voilà une question que je ne suis pas en état de résoudre. + +A l'état sauvage, les paradoxures habitent les bois, et souvent les +plantations de palmiers; toujours furetant, grimpant, sautant presque +avec la même légèreté que l'écureuil, ils s'occupent toute la nuit à +faire la chasse aux petits oiseaux, et à dénicher leurs oeufs et leurs +petits, dont ils sont très-friands. Avec les moeurs sauvages et cruelles +du putois, ils ont sur lui l'avantage d'avoir la queue prenante et de +pouvoir rester suspendus aux branches par cet organe, quand ils se +mettent à l'affût des petits mammifères grimpeurs, auxquels ils font une +guerre acharnée. Le jour, ils se retirent dans leur retraite, +probablement un trou d'arbre, et y dorment jusqu'à ce que le crépuscule +du soir vienne les inviter à recommencer leur chasse. J'ai lieu de +croire que ces petits animaux s'apprivoiseraient très-facilement, si +l'on voulait s'en donner la peine. Il y a quelques années qu'un individu +de cette espèce s'échappa du Jardin-des-Plantes et fut perdu pendant +plus d'un mois. Loin de se jeter dans les champs, il remonta de maisons +en maisons le long du boulevard intérieur jusqu'à la barrière d'Enfer, +ou je l'aperçus jouant avec un jeune chat sur le tuyau de la cheminée +d'un marbrier, M. Vossy. Aussitôt on se mit à sa poursuite, et l'animal +ne fit pas de grands efforts pour s'échapper; on le reprit sans +résistance, et, quand j'eus dit d'où il venait, on le reporta aussitôt à +la ménagerie, où il a vécu assez longtemps. Je crois, autant que je puis +me souvenir, que c'était l'individu même qui a servi de type à la +description et à rétablissement du genre _paradoxurus_ de F. Cuvier. La +liberté dont il avait joui pendant un mois avait rendu son pelage plus +beau et plus brillant, mais l'animal ne paraissait pas en être devenu +plus farouche. + + + +Académie Française, + +SÉANCE PUBLIQUE DU JEUDI 20 JUILLET 1843, +PRÉSIDÉE PAR M. FLOURENS, DIRECTEUR. + +Le nom de madame Louise Colet, qui avait remporté le prix de poésie et +surtout celui de M. Villemain, qui devait, en sa qualité de secrétaire +perpétuel, faire le rapport ordinaire sur le concours, avaient réuni, +jeudi dernier, à l'Institut, une assemblée brillante. Les bancs de MM. +les académiciens étaient au contraire fort dégarnis; on remarquait +cependant MM. Ballanche, Royer-Collard, de Jouy, Mignet, Dupaty, qui +représentaient presque seuls, au milieu des différentes sections de +l'Institut, celle de l'Académie Française. + +A deux heures précises, l'Académie est entrée en séance; MM. Flourens, +Patin et Villemain composaient le bureau. M. le secrétaire perpétuel a +lu d'abord son rapport sur le concours, énumérant les différents prix +que l'Académie a décernés aux ouvrages les plus utiles aux moeurs, et +insistant sur les qualités particulières de chacun de ces ouvrages. En +rendant compte du livre de M. Wilm; _Essai sur l'Éducation du Peuple_, +il a rappelé d'éloquentes paroles de M, Royer-Collard, que le public a +accueillies avec d'unanimes applaudissements. M. Villemain s'est ensuite +fait applaudir pour son propre compte en louant les _Glanes_ de +mademoiselle Louise Bertin, et les _Soupirs_ de madame Félicie d'Ayzac, +dont l'Académie a cru devoir récompenser la pieuse inspiration, les +sentiments élevés et l'élégante harmonie. Le spirituel rapporteur n'a nu +se défendre, en parlant des maîtres de l'école moderne, hardis +moissonneurs sur les pas desquels a glané mademoiselle Bertin, de +quelques fines épigrammes qui auraient fait sourire M. Victor Hugo +lui-même, s'il eut été présent. M. Villemain a terminé son rapport par +quelques vigoureuses paroles sur le talent et la vie de Molière, _ce +grand poète, ce grand philosophe et ce grand honnête homme._ + +M. Patin a fait ensuite lecture du poème de madame Louise Colet; et +cette fois encore, comme il y a deux ans, à pareille époque, chacun +regrettait que la rigueur excessive du règlement de l'Académie empêchait +l'auteur de donner lui-même lecture de ses beaux vers. Madame Louise +Colet, qui vient de couronner naguère sa réputation littéraire par un +charmant volume de poésies, a su mêler à son éloge de Molière des traits +d'une sensibilité exquise et d'une grâce naturelle. La lecture de ses +vers a été plusieurs fois interrompue par de vifs applaudissements. Nous +n'insisterons pas davantage sur cette pièce remarquable que, les +premiers, nous publions tout entière, avec l'excellente préface de M. +Aimé Martin.--L'Académie a cru, contre son habitude, devoir récompenser, +en leur accordant des accessit, deux autres poèmes, ceux de MM. _Alfred +des Essarts_ et _Bignan_. Enfin une pièce de vers anonyme, sous le nº +58, et celle de M Prosper Blanchemain, ont obtenu deux mentions +honorables. + +La séance a été terminée par un discours de M. le directeur sur les prix +de vertu. M. Flourens a raconté en détail, et en termes touchants les +belles actions de _Marie-Anne Linet_, qui, depuis de longues années, +travaille dix-huit heures par jour, malgré son grand âge, afin de +soutenir la misérable existence d'une orpheline sourde et aveugle; de +_Gilbert Bellard_, qui, pendant les inondations, a sauvé la vie à cinq +ou six personnes; de _Jean Prévot_, ancien marin, qui a, au péril de ses +jours, arraché six naufragés à une mort certaine; de _Catherine Ange, +Rosalie Prévot, Sophie Josserand_, dont le dévouement et la piété +filiale ont vivement ému toute l'assemblée. L'éloge de M. de Montyon +était naturellement amené par les prix de vertu, et M. de Flourens, à la +fin de son discours, s'est dignement acquitté de cette tâche. + + + +Histoire du Monument élevé à Molière. + +Lorsqu'un grand peuple élève des statues à ceux qui l'ont fait grand, il +fait quelque chose de plus que d'honorer le génie; il consacre sa propre +gloire. + +Cette consécration par la sculpture, de la gloire nationale qui chez les +anciens imprimait de nobles idées à la multitude, est presque nouvelle +en France. Nous reproduisions les héros de l'antiquité et nous +négligions les nôtres. Aussi le peuple restait-il dans l'ignorance de +ses propres vertus; excepté les statues de quelques-uns de ses rois, la +sculpture ne lui racontait rien de son histoire: les beaux-arts +n'avaient point encore personnifié la France dans ses grands hommes. +Cette personnification est de date toute moderne. + +Un écrivain dont les ouvrages sont une source inépuisable d'idées neuves +et patriotiques, Bernardin de Saint-Pierre le premier s'aperçut de cette +étrange anomalie. Il s'étonnait, en parcourant nos jardins et nos places +publiques, de n'y voir que les images des divinités du paganisme, les +statues des Grecs et des Romains, et des inscriptions toutes modernes +dans une langue morte depuis deux mille ans. «Quoi, disait-il, des +symboles mythologiques à des chrétiens, des inscriptions latines a des +Français! Nous continuons la gloire des anciens aux dépens de la nôtre, +aux dépens de notre esprit national! En vérité, l'avenir croira que les +Romains étaient, dans le dix-huitième siècle, les maîtres de notre +pays.» + +Frappé de cet oubli, Bernardin de Saint-Pierre songe à la réparer. +C'était le caractère de son génie; la vue du mal lui donnait l'idée du +bien. Il imagine donc un Elysée où s'élèveraient des monuments consacrés +aux bienfaiteurs du genre humain. Cet Elysée, il l'embellit de tous les +arbres étrangers apportés en Europe depuis deux siècles, et dont les +fleurs et les fruits font aujourd'hui nos délices. A l'ombre de chaque +arbre il place l'image de celui qui nous l'a donné. Là se trouvent aussi +les statues de Fénelon, de La Fontaine, de Racine: on y voit Catinat et +Duquesne, Buffon et Linné, Bernard Palissy, ce pauvre potier qui fut +martyr de la science, et Descartes, dont la méthode a sauvé une seconde +fois le monde; enfin toutes les gloires utiles, toutes les infortunes +glorieuses, car tel est le sort de l'humanité, qu'il n'y a pas un +monument élevé au génie et à la vertu qui ne réveille le souvenir de +quelque grande douleur. + +On voit combien cette idée était féconde. D'abord elle rappelait les +beaux-arts à leur plus haute mission, celle d'instruire les peuples de +leur histoire, et par leur histoire, de la vertu. La statuaire devenait +ainsi une école de patriotisme et de sagesse; elle développait le +sentiment du beau, elle vulgarisait l'héroïsme et les généreux +dévouements, elle plaçait dans la mémoire de tout un peuple les images +vivantes de ces génies aimés de Dieu qui nous ont versé l'amour et la +lumière. + +Noble et puissante institution ouverte à tous les bienfaiteurs des +hommes, quels que fussent leur langue et leur pays, et qui faisait de la +France le centre moral de l'univers. Le but de Bernardin de +Saint-Pierre, en créant cet Elysée, était donc de personnifier dans tout +ce qu'il y avait de grand, non plus un peuple, mais le genre humain. Que +les hautes intelligences apparaissent à l'orient ou à l'occident, +n'importe, les idées n'ont point de patrie: Télémaque et l'Esprit des +Lois appartiennent à la France par la langue; ils appartiennent au monde +par le bien qu'ils ont fait au monde, et Dieu a voulu que les fruits de +la vertu et du génie fussent le patrimoine de l'humanité. + +Aujourd'hui les voeux de Bernardin de Saint-Pierre sont en partie +réalisés. Ce qu'ils avaient de patriotique a été compris; la nationalité +universelle des belles âmes le sera plus tard. Alors l'Elysée s'ouvrira +et tous les hommes vertueux et bienfaisants, quel que soit leur pays, +seront réputés concitoyens. En attendant nous marchons vers un état +meilleur. Déjà les Grecs et les Romains sont rentrés dans nos musées: +ils serviront aux progrès de l'art après avoir servi aux progrès de la +pensée. A leur place s'élèvent de toutes parts les images de nos pères +et de nos aïeux. Le voyageur, en parcourant nos villes rajeunies, ne +croira plus qu'au dix-huitième siècle les Romains aient été nos maîtres; +il reconnaîtra la France aux monuments qu'elle consacre à ses propres +enfants. Cette France comprend enfin qu'elle n'est montée au rang des +premiers peuples du monde que parce que le monde l'a personnifiée dans +la personne de ses grands hommes. Déjà Cambrai, Dijon, Meaux, Bordeaux, +Montbart, Périgueux, ont orné leurs places publiques des glorieuses +images de Bossuet, de Fénelon, de Buffon, de Montesquieu et de +Montaigne. Château-Thierry s'est ressouvenu de La Fontaine, et La +Ferté-Milon de Racine. A Caen, je vois Malherbe; à Clermont, Pascal; à +Rouen, Corneille, un seul Corneille: la cité ingrate a cru pouvoir +séparer les deux frères. D'autres villes m'offrent, l'une Gutenberg, +l'autre Cuvier, l'autre Duguesclin. Arles, devançant la postérité, +s'empare de la plus grande renommée politique et poétique, du siècle, en +élevant une statue à notre Lamartine. Le Havre attend le bronze de +Bernardin de Saint-Pierre, confié au génie inspiré de David. Marseille +n'oubliera pas Belzunce; Lyon n'a point oublié Jacquart, le pauvre +ouvrier qui l'enrichit. Et toi, Bayard, te voilà donc enfin dans ta +patrie! je reconnais ta noble figure. C'est bien toi qui plaignais +Bourbon de combattre contre la France, au moment où tu mourais pour +elle! + +Certes, il y quelque chose de beau dans ce mouvement universel et +populaire, car ce ne sont pas seulement les riches cités qui se montrent +reconnaissantes envers leurs concitoyens: de simples bourgs, de chétifs +hameaux prennent l'initiative et réclament leur part de l'honneur +national. + +Ainsi vient de s'élever, sur le pont du petit village de Mausé, le buste +de René Caillié, ce jeune paysan qui sans autre lumière que son génie, +sans autre appui que son héroïque volonté, après des fatigues inouïes, +résolut la grande question géographique du siècle, par la découverte de +Tombouctou. + +Ainsi s'élèvera bientôt sur la petite place de Miramont, ombragée par +les arbres qu'il aimait, la statue de M. Martignac, de ce généreux et +brillant orateur, de ce martyr de l'héroïsme évangélique, du grand homme +qui fit acte de chrétien en donnant sa vie pour le salut de son ennemi. + +De pareilles apothéoses signalent une nouvelle ère. L'impulsion est +donnée, les monuments se multiplient, le pays veut se connaître, et +grâce à cet élan généreux, toutes les gloires vont grandir en devenant +populaires. Noble triomphe d'une noble pensée! Cet élysée que l'auteur +des _Etudes_ voulait placer dans une île de la Seine, près du pont de +Neuilly, le voilà qui se déroule sur la France entière. Il a passé de +ville en ville, il ira de bocage en bocage, et le vieux tilleul qui +verse son ombre sur l'église champêtre ne sera plus le seul monument du +hameau, lorsque ce hameau aura connu un bienfaiteur, ou qu'il aura vu +naître un grand homme. + +Au milieu de cet entraînement universel, qui le croirait? Paris seul +gardait le silence. Ce n'est pas qu'il fût ingrat, ce n'est pas que le +ciel lui eut refusé sa part de beaux génies. Un peuple de statues +sorties tout à coup des murs de son Hôtel-de-Ville vient aujourd'hui +même témoigner de la reconnaissance et de l'intelligence de cette reine +des cités. C'est son panthéon qu'elle élève: elle a trouvé dans ses +grands hommes la garde d'honneur qui doit veiller éternellement aux +portes de son palais. Et cependant il y a peu d'années encore, la noble +ville se taisait. Occupée d'élargir ses rues, de planter ses quais, +d'établir ses trottoirs, de multiplier ses marchés et ses fontaines, +absorbée dans le désir bienfaisant de répandre partout la salubrité et +la gaieté, toute parée de son bien-être et de sa magnificence, elle +sembla un moment oublier sa gloire. Ni Boileau, ni Voltaire, tous deux +nés dans la cour de la Sainte-Chapelle, où priait saint Louis, ni +Molière lui-même, le simple enfant de Paris, élevé sous les piliers des +Halles, ne se présentèrent à sa mémoire. Alors elle put paraître +ingrate, et elle le fut en effet, mais pour Molière seulement; car il +faut bien le dire, et comment le dire sans amertume? le monument qu'on +lui consacre aujourd'hui est dû plutôt à une rencontre fortuite, à un de +ces accidents imprévus qu'on qualifie de hasard, qu'à un mouvement +spontané de reconnaissance nationale. + +La reconnaissance ne pouvait manquer, elle se fit jour, mais plus lard; +pour être oubliée d'un conseil municipal, la gloire de Molière n'en +vivait pas moins dans toutes les âmes. + +Bien plus, des écrivains du grand siècle, Molière est peut-être le seul +dont le peuple ait gardé la mémoire. Les autres appartiennent +essentiellement au monde instruit et poli; lui, appartient à tout le +monde: il est du peuple, de la bourgeoisie et de la cour, mais il est +surtout du peuple. Et comment le peuple l'aurait-il oublié, lui, +l'enfant du peuple le plus gracieux, le plus charmant des amuseurs; le +plus profond, le plus joyeux des philosophes? Encore aujourd'hui, après +cent soixante-dix ans, n'est-ce pas le seul poète qui le divertisse, le +seul qui l'instruise, le seul qui parle son langage? N'est-il pas son +ami, l'ami du peuple, son moraliste, son fou, son sage, son législateur? +un législateur qui le fait rire, qui le corrige en l'amusant, le plus +joyeux des législateurs, élevé à la toute-puissance par la grâce de son +génie et de sa gaieté? Voilà ce que les mortels n'ont été appelés à voir +deux fois ni sur le trône de notre bon Henri IV, ni sur le trône que, +suivant la belle expression de Champfort, Molière a laissé vacant. + +Si le temps me le permettait, je voudrais dire ici quelle influence +Molière a exercée sur la moralité et sur les moeurs de la société +entière. Il faudrait peindre d'abord les habitudes grossières du peuple +à cette époque, sa brutalité sensuelle, son langage cynique, son égoïsme +impudent qui le ravalait au niveau de la bête; puis, à côté de ce +poitrail vigoureux, il faudrait placer le portrait vivant de la classe +bien élevée, là se concentrent les sentiments délicats, la naïveté +charmante, l'innocence et la pudeur dans leur expression la plus +gracieuse. Corneille avait peint l'amour héroïque, Molière peignit +l'amour aimable dans ses caprices, dans ses jeux, dans sa grâce, et +jusque dans ses emportements. Ses jeunes gens aiment pour le seul +plaisir d'aimer, comme si la vie n'était rien sans l'amour, comme si +l'amour était toute la vie. Tableau charmant qu'il oppose au tableau de +l'amour grossier du populaire, faisant rire de l'un, faisant admirer +l'autre, corrigeant les premiers par les derniers, et triomphant de tous +les vices que peut atteindre son ardente raillerie. On a dit que Molière +avait été obligé de former son public. L'éloge est plus grand qu'on ne +pense, car on n'a pas vu que former un public à des chefs-d'oeuvre, +c'était faire une nation. + +Et en effet celui qui sut rendre sensible à une foule grossière les +traits les plus fins de l'esprit, les sentiments les plus délicats du +coeur, qui lui fit comprendre, craindre et éviter le ridicule, +connaître, aimer et rechercher les convenances; celui qui épura son goût +jusqu'au point de lui rendre familières les sublimes beautés du +_Tartufe_ et du _Misanthrope_, que fit-il autre chose que de former une +nation? Les délicatesses du goût sont les premiers éléments de la vertu. + +Mais ce n'est là qu'une très-petite partie de Molière. Pour le +comprendre tout entier, il ne suffit pas de connaître ses ouvrages, il +faut connaître sa vie. Sans cette étude préliminaire, on ne saurait +jamais comment le fils du tapissier, destiné par sa naissance à meubler +les appartements du roi, put devenir un profond philosophe, et un grand +poète comique. Je dis un profond philosophe, car la philosophie ne se +concentre pas seulement dans l'étude des notions abstraites de la +pensée, elle comprend encore la connaissance morale que l'homme a de +lui-même et celle de ses relations avec ses semblables. La poésie, au +contraire, est le don de tout imiter, de tout sentir et de tout peindre. +Elle donne des images à la pensée et des émotions au sentiment; elle est +la lumière divine qui tombe du ciel sur les oeuvres du génie, car je ne +saurais définir autrement l'inspiration. Le poète et le philosophe sont +donc deux hommes bien caractérisés, bien distincts, et ce sont ces deux +hommes que l'on retrouve dans Molière. + +Comment se sont-ils développés? Je le vois à la cour observant les +ridicules des grands, et Louis XIV lui-même désignant ses modèles. Je le +vois au milieu de sa troupe, cette troupe à laquelle il devait tout +donner, même sa vie, observant Beauval, Brécourt, Du Croisy, les Béjart +et pour les forcer au naturel, glissant dans les rôles qu'il leur confie +quelques traits de leur propre caractère. Mais le peuple, le vrai +peuple, où l'a-t-il observé? Je le vois enfant dans la rue Saint-Honoré +ou sous les piliers des Halles, jouant avec les libres enfants de Paris, +et s'incarnant cet esprit goffe et facétieux dont plus tard il devait +reproduire le type; je le vois courant sur le Pont-Neuf, et s'inspirant +de cette muse grotesque qui animait alors les tréteaux de Gauthier +Garguille et de Turlupin. Voilà la source, non de sa gaieté franche et +railleuse, mais du trait bouffon qui dans ses pièces fait éternellement +éclater le rire. L'esprit populaire et parisien vivait en lui. + +Ce grand homme expira le 17 février 1675, en sortant du théâtre du +Palais-Royal où il venait de représenter pour la quatrième fois le +personnage du _Malade Imaginaire_. Des prêtres fanatiques lui refusèrent +les derniers secours de la religion; d'autres prêtres lui refusèrent la +sépulture. Il fallut les prières de sa veuve et un ordre du roi pour +obtenir qu'un peu de terre couvrit sa cendre; il fallut jeter de +l'argent à un peuple fanatisé et furieux qui insultait à sa mémoire et +menaçait de troubler ses funérailles; il fallut que le convoi funèbre +qui emportait sa dépouille mortelle se glissât furtivement la nuit dans +les rues du Paris, comme s'il cachait un coupable, comme si ce cercueil +allait dérober sa place au cimetière. Les prières mêmes pour le repos du +martyr, car il mourut martyr du devoir, les prières mêmes durent être +cachées, et c'est un fait prouvé par les registres de l'archevêché qu'il +y eut défense à toutes les paroisses du diocèse et aux églises des +réguliers de faire aucun service solennel en faveur de celui à qui la +France vient d'élever une statue. + +Tel fut le sort de Molière. Là s'arrête sa vie, mais ne s'arrêtent pas +les tribulations. L'histoire des monuments consacrés à sa mémoire est +pleine de vicissitudes et de singularités. Ses malheurs continuent en +quelque sorte après sa mort, et lorsque les persécutions ne peuvent plus +s'attacher à l'homme, elles s'attachent à sa statue. + +Cette statue ne devait s'élever que bien lard. Mais qu'importe le temps +à une gloire immortelle? Le temps, c'est notre juge, il grandit tout ce +qu'il ne tue pas. D'abord il se fit un silence de près de cent années. +Le peuple alors n'était pas assez instruit pour comprendre ses grands +hommes: il riait aux pièces de Molière, mais sans reconnaissance pour +son génie. L'idée ne lui venait pas que le pays pût devoir quelque chose +à ce farceur qui, rejeté avec exécration hors de l'Église, n'était pour +les sept huitièmes de la France qu'un réprouvé. L'anathème de Bossuet +pesait de tout son poids sur le comédien, et instruisait le peuple à le +mépriser et à le maudire. Ce n'était donc pas du peuple que devait +sortir la voix qui demande justice; il fallait qu'une autorité éclatante +et puissante se portât en avant de la multitude. L'impulsion devait +venir d'en haut comme la lumière, et c'est de là qu'elle vint en effet. +L'Académie Française prit l'initiative. Les temps étaient venus, et en +1769, dans un concours public, et solennel, elle appela l'éloge de celui +qu'elle regrettait de n'avoir pu compter parmi ses membres. Ah! ce fut +un jour glorieux pour le pays que celui où le premier corps littéraire +de l'Europe, une assemblée d'hommes également illustres par la vertu et +par le génie, après une étude consciencieuse de la vie et des ouvrages +de Molière, vint dire à la France: Cet homme qu'on abreuva de mépris, +cet homme dont on outragea les cendres, nous appelons sur lui la +reconnaissance du monde et nous proclamons son éloge. Les conséquences +morales de ce noble élan furent immenses. L'intelligence du pays, +représentée par l'Académie, avait porté son jugement. Elle effaçait +l'ingratitude par l'admiration, et l'anathème tombait devant l'apothème! + +En 1778, l'année même de la mort de Voltaire, l'Académie, continuant son +oeuvre, plaçait le buste de Molière dans le lieu de ses séances. Plus +tard elle inaugura sa statue et le hasard voulut que la statue de celui +qui n'avait pas été jugé digne même d'une prière, s'élevât +chrétiennement à côté de la statue de Bossuet. + +En 1778, une maison de la rue de la Tonnellerie fut ornée du buste de +Molière. Une inscription indiquait que Molière était né dans cette +maison en 1620. C'était une double erreur. Molière est né rue +Saint-Honoré, près la rue de l'Arbre-Sec, le 15 janvier 1622. Le buste +et l'inscription existent encore. + +Enfin, un autre buste de Molière décore le foyer de la Comédie-Française. + +Voilà les seuls monuments qui jusqu'à ce jour avaient été consacrés à la +mémoire de ce grand poète. + +A dater de 1818, plusieurs souscriptions furent, il est vrai, +successivement proposées, mais toutes se perdirent dans les embarras du +temps. + +Une seulement mérite d'être citée, par l'opposition qu'elle éprouva et +qui caractérise l'époque. Des artistes et des gens de lettres avaient eu +la pensée d'élever la statue de Molière sur la place de l'Odéon. L'un +d'eux, habile sculpteur, M. Galleaux, proposait d'exécuter le modèle +gratuitement. Ce projet fut soumis au ministre de l'intérieur, qui +refusa son approbation, «les places publiques de Paris étant +exclusivement consacrées aux monuments érigés en l'honneur des +souverains.» Ce fut sa réponse, et cette réponse est une date; on était +alors en 1829. + +Enfin le jour de la justice approchait. Le conseil municipal de Paris +venait de voter la construction d'une fontaine à l'angle de la rue +Traversière et de la rue Richelieu. Personne n'avait songé à Molière, +lorsqu'un artiste dramatique, amoureux de son art comme sont tous les +artistes supérieurs M. Régnier s'avisa de remarquer, dans une lettre +adressée à M. de Rambuteau, préfet de Paris, que la fontaine dont on +venait de décider l'érection se trouvait placée à la proximité du +Théâtre-Français, et précisément en face de la maison ou Molière avait +rendu le dernier soupir. M. Régnier, fort de cette double circonstance, +terminait en demandant que le monument projeté fût consacré à la mémoire +de celui qui fut le père de la comédie française. + +Cette lettre, écrite avec autant de modestie que de contenance(1) trouva +partout de la sympathie. M. de Rambuteau prit fait et cause, et devint +l'avocat de la ville de Paris auprès du conseil municipal, un peu confus +de son inadvertance, mais qui, on doit le dire à sa louange, devint le +promoteur le plus zélé du projet qu'il n'avait pas conçu. Et voilà +cependant comme les choses vont en France. Si la maison où mourut +Molière ne s'était trouvée en face du carrefour où la Ville voulait +construire une fontaine, et si un acteur de la Comédie-Française n'avait +fait cette remarque, Molière serait encore aujourd'hui sans monument. + + Note 1: + + «_A M. le Préfet de la Seine_ + + «Monsieur le préfet, + + «Le _Journal des Débats_, dans son numéro du 14 février, annonce + la prochaine construction d'une fontaine à l'angle des rues + Traversière et Richelieu. Permettez-moi, monsieur le préfet, de + saisir cette occasion pour rappeler à votre souvenir que c'est + précisément en face de la fontaine projetée, dans la maison du + passage Hulot, rue Richelieu, que Molière a rendu le dernier + soupir, et veuillez excuser la liberté que je prends de vous faire + remarquer que, si l'on considère cette circonstance et la + proximité du Théâtre Français, il serait impossible de trouver + aucun emplacement où il fut plus convenable d'élever à ce grand + homme un monument que Paris, sa ville natale, s'étonne encore de + ne pas posséder. + + «Ne serait-il pas possible de combiner le projet dont l'exécution + est confiée au talent de M. Visconti avec celui que j'ai l'honneur + de vous soumettre? Quand vos fonctions vous le permettront, + monsieur le préfet, vous venez assister à nos représentations, + vous applaudissez aux chefs-d'oeuvre de notre scène: le voeu que + j'exprime doit être compris par vous, et d'espère que vous + l'estimerez digne de votre attention. + + «Les modifications que l'on serait obligé de faire subir au projet + arrêté entraîneraient indubitablement de nouvelles dépenses; mais + cette difficulté serait, je le crois, facilement écartée. N'est-ce + pas à l'aide de dons volontaires que la ville de Rouen a élevé une + statue de bronze à Corneille? Assurément une souscription destinée + à élever la statue de Molière n'aurait pas moins de succès dans + Paris: les corps littéraires et les théâtres s'empresseraient de + s'inscrire collectivement; les auteurs et les acteurs + apporteraient leurs offrandes individuelles. Tous ceux qui aiment + les arts et qui révèrent la mémoire de Molière accueilleraient + cette souscription avec faveur, et s'intéresseraient à ce qu'elle + fût rapidement productive. Du moins c'est ma conviction, et je + souhaite vivement que vous la partagiez. + + «D'autres que moi, monsieur le préfet, auraient sans doute plus de + titres pour vous entretenir de ce projet, qui avait déjà préoccupé + le célèbre Le Kain; mais si la France entière s'enorgueillit du + nom de Molière, il sera toujours plus particulièrement cher aux + comédiens. Molière fut, tout à la fois, leur camarade et leur + père, et je crois obéir à un sentiment respectueux et presque + filial, en vous proposant de réunir au projet de l'administration + celui d'un monument que nous serions si glorieux de voir enfin + élever au grand génie qui, depuis près, de deux siècles attend + cette justice! + + «J'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, votre très-humble et + très-obéissant serviteur, + + «Régnier, + + «Sociétaire du Théâtre-Français + + Le Préfet de la Seine à M. Régnier. + + Paris, 14 mars. + + «Monsieur, + + «J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au + sujet de la fontaine que l'administration municipale va faire + construire à l'angle formé par la jonction des deux rues + Traversière et de Richelieu. Vous exprimez, à cette occasion, le + désir de voir s'élever à Molière un monument que sa ville natale + s'étonne de ne pas encore posséder, et vous pensez que l'on + pourrait d'autant mieux profiler de la circonstance que c'est + precisément en face de la fontaine projetée, dans la maison Mulot, + que ce grand homme a rendu le dernier soupir. + + «Je m'associe de voeu et d'intention à un pareil projet, et, + autant que personne au monde, je me réjouirais de voir la Ville de + Paris rendre enfin à Molière le même hommage que d'autres villes + de France ont déjà rendu à Montaigne et à Pascal, à Corneille et à + Racine, à Bossuet et à Fénelon. Mais il ne dépend pas de moi, + monsieur, de changer ni le caractère ni la destination d'un + monument dont le conseil municipal a voté la dépense et approuvé + les plans. Toutefois, comme en mainte circonstance le principe du + concours des particuliers a été admis par l'administration dans + les vues d'intérêt général, j'aime à croire que la Ville pourrait + accepter, pour être concurremment employé avec les fonds votés par + elle, le produit d'une souscription qui aurait été ouverte dans + une pensée aussi louable, et j'oserais presque dire aussi + parisienne, que celle que vous m'avez fait l'honneur de me + soumettre. Aussi n'hésiterai-je pas à en faire l'objet d'une + proposition au conseil municipal, avec la confiance que les hommes + honorables qui y siègent, fidèles interprètes des sympathies de + leurs concitoyens, accueilleront favorablement l'idée de payer un + juste tribut d'admiration à l'un des plus beaux génies de la + France, et peut-être à la plus grande des illustrations + parisiennes. + + «Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération + très-distinguée, + + «Le pair de France, préfet de la Seine. + + «Comte DE RAMBUTEAU.» + +L'histoire des hommages rendus à Molière se partage en deux époques bien +tranchées: l'époque académique et l'époque populaire: l'une conduisait à +l'autre. L'époque populaire commence seulement aujourd'hui. Elle s'est +manifestée par une souscription nationale, à laquelle tous les états, +toutes les classes de la société, se sont empressés de concourir. Les +souscriptions de ce genre sont des symptômes certains d'intelligence: +elles disent qu'une idée ou qu'un sentiment vient de pénétrer dans la +foule: elles sont grandes et puissantes parce qu'elles proclament la +reconnaissance d'un peuple. + +Certes, l'Académie Française, en voyant cette manifestation spontanée +d'une noble pensée, dut être fière de son ouvrage; car c'était bien là +son ouvrage, elle avait donné l'impulsion. Et quelle joie de reconnaître +dans le pays tout entier cette intelligence du bon goût, cette +sympathique admiration qu'elle avait eu l'honneur d'exprimer la +première. + +Le monument de Molière est donc un monument tout national. Il s'élève à +frais communs; c'est sa gloire et la nôtre. Nous y avons tous contribué, +et la Ville de Paris, et le roi, et le peuple, et les académies, et les +députés, et les membres du conseil municipal, et les hommes de goût, et +enfin les artistes de tous les théâtres. Parmi ces derniers, +mademoiselle Mars s'est surtout montrée généreuse: c'était son droit. +Molière lui devait trop et elle devait trop à Molière pour ne pas +l'aimer doublement. Comment se serait-elle montrée ingrate, celle dont +le naturel, la grâce, l'intelligence exquise, étaient devenus comme la +seconde couronne du poète? Les interprètes du génie sont presque aussi +rares que le génie même, et ici l'interprète se montra toujours digne du +l'oeuvre. N'était-ce donc pas devoir beaucoup à Molière? + +[Illustration: Madame Louise Colet.] + +C'est une femme aussi qui a remporté la palme offerte par l'Académie +Française au meilleur poème sur le monument dont nous venons d'esquisser +l'histoire. Cette muse charmante, il faut le dire, n'a chanté ni le +monument, ni la statue, comme semblait le demander le programme; elle a +fait mieux, elle a chanté Molière; elle a dit en vers harmonieux, dans +un rhythme varié et puissant, les illusions, les souffrances, les +talents de ce rare génie; la passion cruelle qui fit le tourment de sa +vie et le charme de ses beaux ouvrages; en un mot, elle a compris le +poète, elle a peint son âme, elle nous a donné l'homme tout entier. +Après cette belle poésie, restait encore à faire l'histoire du monument, +à justifier le programme académique. L'aimable lauréat nous a appelé à +cette oeuvre, péristyle modeste qu'elle veut bien placer à la tête de +son ouvrage, et que les lecteurs avides de beaux vers ne sauraient +traverser trop rapidement. + +L. AIMÉ MARTIN. + + + +Le Monument de Molière. + +POÈME COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE. +Molière.... C'est mon homme. +(La Fontaine, Lettre à M. de Maucroix.) + + I. + + Aux dernières lueurs d'un jour froid qui pâlit(2), + Deux soeurs de charité se penchaient près d'un lit. + Et de leurs soins touchants la douceur infinie + D'un poète mourant consolait l'agonie. + Un vif éclair brillait aux yeux du moribond; + Sa bouche s'agitait, et sur son large front, + Des images tantôt riantes, tantôt sombres, + S'échappait de son coeur, glissaient comme des ombres. + Parfois se soulevant, il appelait tout bas + Quelqu'un qu'il attendait et qui n'arrivait pas: + Et seules, l'entourant à cette heure dernière, + Les deux soeurs près de lui demeuraient en prière. + +Note 2: Molière est mort le 17 février vers six heures du soir, en 1673, +âgé de 51 ans. A quatre heures, il avait joué dans le _Malade +Imaginaire_. Après la représentation, se trouvant fort mal, il rentra +dans sa maison, rue Richelieu (qui porte aujourd'hui le n. 34). Il +expira au bout de quelques heures entre les bras de deux soeurs de +charité qui quêtaient pour les pauvres, et auxquelles il donnait +l'hospitalité chez lui. + + Autour du lit funèbre, on voyait, dispersés. + Des livres, des papiers, des travaux commencés. + Et sur les murs pendaient, parmi de vieux volumes. + Des attributs bouffons et d'étranges costumes; + Le mourant, l'oeil fixé sur ces objets divers. + Semblait se ranimer: il murmurait des vers. + Puis, se ressouvenant que son heure était proche, + Il écoutait des soeurs quelque pieux reproche, + Répétait leur prière, et, leur disant adieu, + Tranquille il élevait sa belle âme vers Dieu! + + Bientôt son oeil s'éteint, son visage est plus pâle, + Les accents de sa voix sont brisés par le râle. + Un dernier sentiment sur son front vient errer: + Il écoute, il sourit!... + + Il venait d'expirer, + Lorsqu'au pied de sa couche une femme éperdue + Accourt, se précipite, et, tombant étendue + Près de ce corps sans vie, elle fait retentir + Des sanglots où se mêle un tardif repentir; + Puis, à côté des soeurs se mettant en prière, + Elle pleure à genoux celui qui fut Molière!... + + II. + + Molière! noble enfant du peuple de Paris, + De ce siècle si grand un des plus grands esprits. + Né de parents obscurs, dans les bruits de la Halle (3), + Il a dû son bon sens, sa verve originale, + A ce contact du peuple, à ces libres instincts, + Qui, dans un plus haut rang, trop souvent sont éteints; + D'un esprit sain et fort, d'un coeur plein de droiture, + Nul préjugé d'abord n'a faussé sa nature. + A l'étude en naissant n'étant point asservi. + C'est son propre génie, enfant, qu'il a suivi. + Mais bientôt un désir inconnu le pénètre: + Tout ce qu'un homme apprend, il voudrait le connaître + Il doute de lui-même et brûle de savoir + Comment d'autres ont vu ce qu'il croit entrevoir. + Alors, à quatorze ans, il vient demander place + Sur les bancs du collège; il étonne, il dépasse + Tous ses jeunes rivaux. Là, de l'antiquité + Il apprend à goûter la sévère beauté; + Il parle, dans ce monde où l'étude l'exile, + La langue de Platon et celle de Virgile; + Il interroge, et suit, comme ses précurseurs, + Les poètes hardis et les profonds penseurs. + Puis, lorsque son esprit, errant de livre en livre, + Manque enfin de pâture... alors il songe à vivre. + Et la vie apparaît à son coeur de vingt ans + Belle, riche, éternelle: il est maître du temps! + +Note 3: Les parents de Molière avaient leur boutique de tapissier sous +les piliers des Halles, mais Molière est né rue Saint-Honoré. + + Que fera-t-il de sa jeunesse? + Fleuve dont l'onde enchanteresse + Semble se dérouler sans fin! + Trésor d'amour et de science, + Plaisirs dont l'inexpérience + Nous compose un philtre divin! + + Séduit par tout ce qu'il espère, + Dans l'humble sillon de son père + Pourra-t-il arrêter ses pas? + Non! son vol est tracé d'avance: + Le génie est une puissance + Que les hommes n'enchaînent pas. + + A son ardente inquiétude + Que dompta si longtemps l'étude, + Il faut enfin un élément; + A cette âme où l'instinct l'emporte, + Il faut la vie errante et forte, + La passion, le mouvement! + + L'art qui l'attire dans ses voies + Lui montre de faciles joies, + Folles amours, jours sans lien. + Succès, revers, pauvreté même, + Et, libre comme le Bohème, + Il part obscur comédien! + + De province en province il entraîne joyeuse + La troupe qu'il attache à sa jeunesse heureuse; + Pour des coeurs de vingt ans quel plus riant destin? + D'intrigues, de hasards, quel fertile butin! + Qu'ils sont gais ces labeurs si pleins d'insouciance + Que le public charmé chaque soir récompense! + Au riche en l'égayant on arrache un peu d'or. + Et le pauvre à sa part du modeste trésor. + + Du théâtre bouffon la gaité familière + D'abord a défrayé la verve de Molière. + Son génie incertain, aux farces se pliant, + Se se forme sous le masque et s'essaie en riant; + Mais bientôt ce grand coeur dédaigne un art futile; + Aux hommes qu'il amuse il voudrait être utile; + En lui deux sentiments profonds ont éclaté: + L'amour vrai de son art et de l'humanité. + Il fera parmi nous monter l'art dramatique, + Plus haut que ne l'ont vu Rome et la Grèce antique. + Et de l'humanité courageux défenseur, + Des vices de son siècle il sera le censeur. + Longtemps ce grand dessein a mûri dans sa tête; + Rien n'échappe au penseur, tout émeut le poète; + Pour les combattre un jour son âme a médité + Les fatales erreurs de la société: + + Il voit le faux dévot, enseignant l'imposture, + Au nom de Dieu prêcher une morale impure; + Le philosophe, au lieu d'éclairer le savoir, + En faire un puits obscur où l'on ne peut rien voir; + Courtisan ridicule et chargé de bassesse, + Il voit le gentilhomme avilir la noblesse. + Enfin, en descendant, des vices aux travers, + Tous les faux sentiments sont par lui découverts: + Le bourgeois, dédaignant les vertus paternelles. + Cherche parmi les grands de dangereux modèles; + Le valet qui naquit probe, sincère et bon, + Veut imiter son maître et devient un fripon; + Le médecin, gonflé d'orgueil et d'ignorance, + Assassine les gens au nom de la science; + Dans sa prose ou ses vers, un mauvais écrivain + Substitue à la langue un jargon fade et vain; + Et la femme, suivant de pédantesques traces. + Immole au faux savoir son esprit et ses grâces! + Des fourbes et des sots le règne est respecté. + Pourra-t-il, détrônant leur fausse royauté, + Proclamer la morale et le bon goût pour règle? + + Ah! cet essor nouveau qu'embrasse son oeil d'aigle, + Ce n'est plus un vain jeu de baladin, d'acteur: + C'est l'art du moraliste et du législateur. + En sévères leçons changeant la comédie, + Comment faire accepter la vérité hardie? + Sans fortune, sans nom, sans faveur, sans appui, + Que faire du démon qu'il sent grandir en lui? + + III. + + Alors, par droit divin, les princes de la terre + Avaient aux yeux du peuple un sacré caractère; + La volonté d'un seul était l'unique lui; + Tout, jusqu'au goût public, suivait le goût du roi. + + C'est ce maître absolu que pour auxiliaire + Dans l'oeuvre qu'il médite osé espérer Molière + Louis Quatorze avait des instincts généreux, + Pour réformer les moeurs il s'appuîra sur eux. + Dans le but qu'il poursuit dès lors rien ne l'arrête: + Il enchaîne l'orgueil dans son coeur de poète, + Humblement de son père il accepte l'emploi, + Et Molière à la cour est tapissier du roi! + + Il s'insinue ainsi; sous ce modeste titre. + Des plaisirs de Versailles il est bientôt l'arbitre + Contre le genre faux qui domine partout + Du monarque d'abord il excite le goût. + Puis, lorsque, secondé par une troupe habile + Il a fait applaudir et sa verve et son style, + Audacieux et franc, comme les novateurs, + Il ose de son art aborder les hauteurs. + Sûr du concours du roi que son génie amuse, + Il choisit hardiment la Vérité pour muse. + On le voit, affrontant leurs dédains méprisants, + Devant toute la cour jouer les courtisans. + Frappé de ce tableau pour lui si véridique, + Louis Quatorze absout le profond satirique; + Bientôt même à Molière il fournit des portraits. + Dont avec lui parfois il esquisse les traits. + +[Illustration: Salle de l'Institut.] + + Le voyez-vous caché dans la chambre royale. + A l'écart, épiant la foule qui s'étale? + Il suit les courtisans de son regard moqueur, + Au travers de leur masque il pénètre leur coeur; + Observateur discret, il devine en silence + Quelle servilité cache leur insolence; + Puis il rit de trouver parfois sur son chemin + Leur impuissant mépris qu'il châtira demain. + + C'est ainsi qu'il créa, protégé par le trône. + Ces chefs-d'oeuvre hardis dont notre esprit s'étonne; + Après les grands seigneurs, il raille tour à tour + Rambouillet, son cénacle et les rimeurs de cour + Enfin, comme Pascal, dans _Tartufe_, il flagelle + D'hypocrites puissants l'audace et le faux, zèle, + Et, par un noble élan qu'on tente d'étouffer, + Le roi cède au poète et le fait triompher! + + Il triomphe!... à sa gloire il a plié les âmes; + Mais que d'inimitiés, que de haineuses trames + Contre ce grand génie alors on voit s'ourdir! + Ceux qui devant le roi, forcés de l'applaudir. + N'osent pas à la cour montrer leur rage hostile, + Esclaves révoltes, l'insultent à la ville; + Les poètes sifflés et les mauvais acteurs. + Unis aux courtisans, se font ses détracteurs; + + Non contents d'outrager et de nier sa gloire, + Ils forgent sur ses moeurs une impudique histoire (4) + Au coeur il est frappé par ceux qu'il persiflait. + Avec cette arme occulte et lâche, le pamphlet... + Mais, le couvrant toujours de son pouvoir suprême. + Louis est le vengeur du poète qu'il aime. + +Note 4: On l'accusa d'avoir épousé sa propre fille. Il dédaigna +toujours de répondre à cette accusation. L'acte de mariage de Molière, +récemment découvert par M. Beffara, prouve que Molière avait épousé la +soeur et non la fille de Magdelaine Béjart, avec laquelle on suppose +qu'il avait eu des relations. + + A la table royale il le convie un jour; + Il fait plus: à Versailles, entouré de sa cour, + Avec cette princesse, alors heureuse et belle + Qu'un cri de Bossuet devait rendre immortelle (5) + De Molière outragé, que son grand coeur défend, + Sur les fonts de baptême il veut tenir l'enfant, + Et le fils d'un acteur, malgré l'intolérance, + A reçu devant Dieu le nom du roi de France. + + IV. + + Pourtant, toujours en proie à ce conflit brûlant + Qui consumait sa vie et doublait son talent, + Il n'était pas heureux; car la gloire et la haine + Sont un double fardeau qui pèse à l'âme humaine. + Dans un amour profond il avait cru trouver + Ce pur délassement que l'on aime à rêver + Après les grands travaux; oasis bien-aimée + Où l'âme se retire et repose calmée, + Où l'orgueil, que le monde irritait de ses coups + Cède au baume enivrant d'un sentiment plus doux. + + Une enfant, gracieuse et belle (6), + Comme Agnès ou comme Isabelle, + Sous ses regards avait grandi; + Partout il plaça son image: + Heureux, en lui rendant hommage. + De voir son modèle applaudi. + Toutes ces riantes figures, + Toutes ces jeunes filles pures, + Coeurs charmants aux fraîches amours: + Lucile, Angélique, Henriette, + Folle, aimante, sage ou coquette, + C'est elle! c'est elle toujours! + Elle! telle qu'il l'a rêvée!... + Par ce grand génie élevée, + Elle excelle aussi dans son art; + Pour former son intelligence, + D'une mère il eut l'indulgence + Et les tendres soins d'un vieillard. + + Il l'aimait... ce fut sa faiblesse. + Tant de beauté, tant de jeunesse, + L'enivrèrent à son déclin; + Il lui donna gloire et richesse, + Pour avoir de l'enchanteresse + Un peu d'amour... Ce fut en vain! + + A peine de l'hymen a-t-il formé la chaîne, + Que la naïve enfant se change en Célimène; + Alors plus de repos pour ce grand coeur blessé: + Il regrette aujourd'hui les tourments du passé. + Se vengeant du mari, dont ils torturent l'âme, + Les grands seigneurs raillés font la cour à sa femme. + Il est jaloux... il veut se venger, la haïr... + Il pardonne... A l'amour il ne sait qu'obéir! + Il souffre, mais toujours son art se développe: + Inspiré par ses maux, il fait le _Misanthrope_(7) + Il puise un nouveau feu dans ses transports brûlants; + Son amertume éclate en sublimes élans, + Sa verve est incisive; il fronde, il rit, il joue. + La mort est dans son coeur, le fard est sur sa joue... + L'artiste se surpasse et l'homme disparaît. + + Ah! quand nous pénétrons dans ce drame secret. + Notre esprit s'épouvante et notre coeur se serre + De voir tant de gaité couvrir tant de misère, + Et nous donnons des pleurs à l'héroïque effort + Qui le pousse au théâtre une heure avant sa mort! + + V. + + Si vous fûtes si grands, ô Molière! ô Shakspeare! + Si tant de vérité dans vos oeuvres respire. + C'est que par votre voix la nature a parlé: + Vos héros ont l'amour dont vous avez brûlé, + Vos haines sont en eux, comme vos sympathies; + Toutes les passions que vous avez senties, + Tous les secrets instincts par vos coeurs observés. + En types immortels vous les avez gravés; + L'art ne fut pas pour vous cette stérile étude + Qui peuple d'un rhéteur la froide solitude; + L'art, vous l'avez trouvé, lorsque, pauvres, errants. + Vous viviez au hasard mêlés à tous les rangs, + Personnages actifs des scènes toujours vraies + Qui passaient sous vos yeux, ou tragiques ou gaies; + L'art a jailli pour vous, nouveau, libre, animé + De tous les sentiments dont l'homme est consumé; + Vous avez découvert sa science profonde + Non dans les livres morts, mais au livre du monde. + + +Note 5: Louis XIV tint sur les fonts baptismaux le premier enfant de +Molière, avec Henriette d'Angleterre. Cet enfant, qui portait le nom de +Louis, ne vécut pas. + +Note 6: Armande Béjart, jeune soeur de Magdelaine Béjart, et actrice +comme elle de la troupe de Molière. + +Note 7: Ou a longtemps supposé que le duc de Montausier avait inspiré +Molière le caractère du _Misanthrope_; mais une étude plus approfondie +de notre grand poète dramatique a prouvé qu'il s'était peint lui-même +dans ce caractère. Les notes si précieuses de M. Aimé Martin (dans la +belle édition de Molière publiée par le libraire Lefèvre) ne laissent +aucun doute à ce sujet. + + La gloire est à ce prix; hélas! pour l'obtenir, + La vie est l'hécatombe offert à l'avenir; + L'âme va s'épuisant jour par jour tout entière, + Puis tout à coup se brise... + Ainsi mourut Molière! + Son âme remontait à peine vers les cieux, + Que tous ses ennemis, que tous les envieux + Se lèvent à la fois; une implacable haine, + La haine des dévots, contre lui se déchaîne: + «Il a pu nous railler et nous braver vivant; + «Il n'est plus, disent-ils, jetons sa cendre au vent; + «Que l'impie au saint lieu n'ait pas de sépulture! » + Mille hypocrites voix grossissent ce murmure; + Le peuple, qu'il aimait et dont il est sorti. + Insensé! contre lui le peuple prend parti; + Il vient, du fanatisme aveugle auxiliaire, + Frapper de ses clameurs la maison mortuaire. + + Mais tandis qu'au dehors ces cris retentissaient, + Près du corps de Molière en larmes se pressaient + Ses amis accourus, sa troupe désolée + Par qui sa noble vie est alors rappelée, + Qui redit ses bienfaits et pleure en révélant + La bonté de son coeur égale à son talent; + Quelques vieux serviteurs, et les pauvres encore + Qui recevaient de lui des secours qu'on ignore. + Tout en le bénissant l'appellent à la fois, + Et les bruits du dehors sont couverts par leurs voix. + Dominant le clergé, la volonté royale + Veille encor sur Molière et met fin au scandale; + Puis, sans pompe, le soir, tous ses amis en deuil + Parmi les morts obscurs vont, cacher son cercueil (8). + + VI. + + Deux siècles ont passé; ses oeuvres immortelles + Semblent, après ce temps, plus jeunes et plus belles + Dans l'art qu'il a créé toujours original, + Chez aucun peuple encor il n'a trouvé d'égal; + Par ses rivaux vaincus sa gloire est confirmée: + Chacun de leurs efforts accroît sa renommée: + Tout a changé, les lois, les usages, le goût; + Il peignit la nature et survécut à tout! + Et cependant, malgré l'universel hommage, + Dans Paris, de Molière on cherche en vain l'image. + Que de jours écoulés, avant qu'un monument + Ait convié la France à son couronnement! + Mais cette heure viendra; vieille et fidèle amie. + Revendiquant sa gloire, enfin l'Académie, + Qui l'avait vainement appelé dans son sein, + La première a conçu ce glorieux dessein (9). + +Note 8: L'enterrement fut fait par deux prêtres qui accompagnèrent le +corps sans chanter. Molière fut inhumé le soir, dans le cimetière qui +est derrière la chapelle de Saint-Joseph, rue Montmartre; tous ses amis +étaient présents. Vingt-deux ans plus tard, La Fontaine fut enterré au +même cimetière. + +Note 9: La première statue élevée à Molière l'a été par l'Académie +Française; mais ainsi qu'on a pu le voir dans la notice de M. Aime +Martin qui précède ce poème, l'idée du monument appartient à un de nos +acteurs comiques les plus distingués, M. Régnier, digne interprète de +Molière et sociétaire du Théâtre-Français. + + Déjà le marbre est prêt; vis-à-vis la demeure + Témoin de ses travaux et de sa dernière heure. + Du haut du monument il pourra voir encor + Ce théâtre où sa gloire en naissant prit l'essor; + Là, chaque âge est venu de ce rare génie + Applaudir le bon sens, l'audace et l'ironie, + Ce style inimitable et ce vrai goût du beau, + Cette ferme raison qui, radieux flambeau. + Dans les replis du coeur projette sa lumière. + Enfin cet art divin qu'atteignit seul Molière. + + Quand la foule du siècle, en tumulte à ses pieds + Passera... tout à coup si vous vous animiez + Comme le commandeur, marbre de sa statue, + Et si sa voix parlait à cette foule émue, + Que dirait-il? Hélas! pour nous, fils orgueilleux. + Il aurait des leçons comme pour nos aïeux: + De notre âge on verrait sa sévère justice + Censurer chaque erreur, combattre chaque vice; + Il oserait railler sous leur masque moral + L'intrigant philanthrope et le faux libéral. + L'avocat tout gonflé de sa creuse faconde, + L'utopiste en travail de refaire le monde, + Le souple ambitieux au pouvoir toujours prêt, + Ne servant pas l'État, mais son propre intérêt; + Le parvenu, malgré l'égalité conquise, + Parant d'un vieux blason sa moderne sottise; + A la fraude exercé, l'avide industriel + Méfiant en _actions_ l'eau, la terre et le ciel; + Anonyme assassin, l'abject folliculaire + Calomniant au prix d'un infâme salaire; + La femme, en homme libre osant se transformer, + Oubliant que sa force est de plaire et d'aimer! + Enfin, si tu vivais de nos jours, ô Molière, + Tu maudirais surtout, de la voix rude et fière, + L'amour de l'or, ardente et vile passion + Qui consume et qui perd la génération! + Cet amour a tué l'amour de la pairie; + Par son impur poison la jeunesse est flétrie; + L'or, des plus beaux instincts fait dévier le cours: + Plus d'élans généreux, plus de nobles amours... + Le poète lui-même, aurais-tu pu le croire? + Aime l'or, ô Molière! encore plus que la gloire; + Cet appât du vulgaire a gagné les esprits, + Tous encensent l'idole et s'en montrent épris. + + Lève-toi, dis à ceux qui gouvernent la France: + «Osez combattre aussi le vice et l'ignorance; + «Imitez du grand roi l'exemple glorieux, + «Enflammez pour le bien les coeurs ambitieux. + «Si quelque satirique à la sainte colère + «Flagelle comme moi les abus qu'on tolère, + «Vous-mêmes du génie encouragez l'effort: + «En s'appuyant sur lui le pouvoir est plus fort; + «Aux nations c'est lui qui trace la carrière; + «Devant le siècle en marche il porte la lumière; + «Sentinelle avancée, il voit les temps venir. + «Et toujours au génie appartient l'avenir!» + +Madame LOUISE COLET. + +Paris, février 1842. + + + +[Illustration.] + +Théâtres + +REPRISE D'OEDIPE A COLONE.--SACCHINI. + +_Oedipe à Colone_ est un des ouvrages qui ont obtenu le plus de succès +sur notre scène lyrique, et dont la popularité a duré le plus longtemps. +Sa première représentation eut lieu en Février 1787. La reine +Marie-Antoinette y assistait et donnait, de sa main royale, le signal +des applaudissements. Cela explique en partie pourquoi cette partition +ne fut point accueillie avec l'indécision et la froideur que rencontrent +à leur apparition presque toutes celles qui ont une grande valeur et qui +sont destinées à vivre. En attendant que l'on comprît l'ouvrage et qu'on +l'applaudît à bon escient pour les beautés réelles qu'il renfermait, on +l'applaudissait d'avance pour faire comme la cour, et on l'admirait de +confiance. + +D'ailleurs _Oedipe à Colone_ n'eut pas longtemps besoin de cette +puissante protection. Quelques représentations suffirent pour en établir +le succès et pour assurer la gloire de l'auteur. Malheureusement il ne +put voir ce succès ni jouir de cette gloire; il était mort depuis quatre +mois quand son ouvrage de prédilection vit le jour (à l'Opéra du moins, +car il y avait déjà plus d'un an qu'on l'avait exécuté à Versailles), il +n'en avait pas même dirigé les répétitions. Un accès de goutte l'avait +enlevé, le 7 octobre 1786, dans sa cinquante-unième année. + +Sacchini était né à Naples en 1735, et avait fait ses études musicales +dans cette ville au Conservatoire de _Santo-Onofrio_. Il avait en pour +maître Durante', l'un des plus habiles, peut-être même le plus habile +des professeurs de ce temps-là. Il se fit rapidement connaître, et n'y +eut pas plus de peine que n'en ont d'ordinaire les compositeurs +d'Italie, à qui l'on ouvre la carrière avec autant d'empressement qu'on +met chez nous d'obstination à la leur fermer. Il déploya pendant dix ans +une grande activité, et fit représenter des opéras sur toutes les scènes +importantes de l'Italie: à Naples, à Milan, à Turin, à Rome surtout. Dès +cette époque le goût de la musique italienne était répandu dans toute +l'Europe autant et plus qu'aujourd'hui, Vienne, Prague, Dresde, Berlin, +Londres, Madrid, avaient un théâtre italien; Paris seul n'en avait pas +encore. L'_impressario_ (l'entrepreneur) de celui de Londres fit à +Sacchini des offres magnifiques qu'il se hâta d'accepter. + +On prétend qu'en Angleterre il gagna jusqu'à 1,800 livres (44,000 fr.) +par an, et l'on ajoute qu'il n'en était pas plus riche au bout de chaque +année. Également fatigué par le travail et par les plaisirs, il fut +obligé, après douze ans de séjour, de quitter Londres, dont l'humide +climat était devenu dangereux pour sa santé chancelante. Ce fut alors +qu'il vint à Paris. + +Sa réputation l'y avait précédé et lui assurait un accueil flatteur. La +reine, qui aimait la musique, et, dit-on, la cultivait avec succès, lui +accorda son appui, comme elle l'avait déjà accordé à Gluck. L'Académie +royale de Musique fit avec lui un traité avantageux et honorable; il se +mit bientôt à l'oeuvre et fit, en moins de quatre ans, _Renaud et +Armide, la Colonie, Chimène, Dardanus, Oedipe à Colone, Arvire et +Evelina_. Les deux premiers de ces ouvrages n'étaient, à la vérité, que +deux opéras italiens composés par lui depuis longtemps, qui furent +seulement traduits sous sa direction, et qu'il arrangea pour la scène +française. C'est ainsi que, de nos jours, Rossini préluda par le _Siège +de Corinthe_ et par _Moïse_ au _Comte Ory_ et à _Guillaume Tell_. + +Sacchini produisait facilement et rapidement, comme la plupart des +Italiens. _Oedipe à Colone_ ne lui coûta pas, dit-on, six semaines de +travail. Ce n'en est pas moins le plus beau de ses ouvrages, et le seul, +il faut le dire, qui ait transmis son nom à la postérité. Qui pourrait +aujourd'hui citer une mesure d'_Arvire et Evelina_, de _Chimène_ ou de +_Dardanus_? C'est qu'il ne suffit pas chez nous, pour assurer le succès +d'un opéra et le faire vivre, que les chants en soient heureusement +trouvés et les parties vocales et instrumentales harmonieusement +disposées: il faut encore que ces chants et ces accords s'adaptent à une +action dramatique intéressante, et il ne paraît pas que _Chimène_ ou +_Dardanus_ aient été plus utiles à la réputation de Guillard qu'à la +gloire de Sacchini. + +Ce drame même d'_Oedipe à Colone_ ne prouve pas, après tout, de violents +efforts d'imagination. Voici le fait en peu de mots. Cela ne sera pas +inutile peut-être à la génération actuelle, qui doit peu connaître +_Oedipe à Colone_; et d'ailleurs, les savants qui ont lu Sophocle +seraient capables de se figurer que le livret ressemble à la tragédie, +et nous tenons à leur épargner ce désagrément. + +Chassé de Thèbes par son frère, après en avoir chassé son père, Polynice +s'est réfugié près de Thésée, qui a embrassé sa cause et arme pour lui. +Il fait plus encore peut-être que de lui confier ses soldats et son +argent, il lui confie sa fille Ériphile. On regrette de voir _le fils +des dieux et le successeur d'Alcide_ porter un intérêt si vif à un tel +garnement; mais ce garnement s'y est pris en habile homme: il s'est fait +d'abord aimer de la princesse, et _le fils des dieux_, bon homme au +rond, n'a su rien refuser à sa fille. + +Le jour est arrivé qui doit éclairer cet _illustre hyménée_, et le +départ des guerriers athéniens chargés de châtier connue il faut maître +Etéocle, il n'a qu'à se bien tenir, car il a affaire à des gaillards +déterminés: + + Nous braverons pour lui les plus sanglants hasards. + Qu'il guide nos braves cohortes! + Thèbes nous ouvrira ses portes. + Ou le dernier de nous mourras sous ses remparts. + +[Illustration: Académie royale de Musique.--_Oedipe_, 3e acte.--Oedipe, +Levasseur; Polynice, Massot; Antigone, madame Dorus.] + + Polynice lui-même est animé des plus nobles sentiments. + + Ah! le trône où j'aspire a cent fois moins de charmes + Que la main qu'à mes voeux vous daignez présenter. + Animé par ses yeux... + +Les yeux de cette main, apparemment. + + Soutenu par vos armes, + Est-il quelque ennemi qui puisse m'arrêter? + +Voilà qui est aussi galant que brave. Un chevalier français ne dirait +pas mieux. + +On chante, on danse. C'est ce qu'on peut faire de plus convenable un +jour de noce, où tout le monde a besoin de s'étourdir. Polynice surtout +n'est pas tranquille: il a tant de choses à se reprocher! Les dieux +voudront-ils recevoir son serment? et jugeront-ils que son mariage avec +une jeune et jolie princesse soit une expiation suffisante de tous les +crimes qu'il a commis? + +Non, par Hercule! Il n'en sera pas quitte à si bon marché. Au premier +pas qu'il fait vers le temple, le ciel s'obscurcit, l'éclair brille, le +tonnerre gronde; bientôt les portes du sombre édifice roulent +d'elles-mêmes sur leurs gonds d'airain, et les trois déesses qui +l'habitent se montrent à la foule tremblante, le visage courroucé, +l'oeil en feu, la chevelure en désordre, et faisant claquer leurs fouets +de serpents. De quoi s'avisait-il aussi, ce bon Thésée, de vouloir +marier sa fille à l'autel des Furies, au lieu de s'adresser, comme tout +le monde, à l'autorité compétente, à l'auguste Junon? La déesse _aux +yeux de boeuf_, comme l'appelle Homère, eût été attendrie peut-être par +les excellentes dispositions matrimoniales de Polynice; mais les +Eumènides sont inexorables. + +Au second acte, Oedipe et Antigone paraissent, et, avec eux, la passion +et la douleur antiques, et l'intérêt naît enfin. Il est puissant, et +l'on ne peut nier que l'imagination du spectateur ne soit vivement +ébranlée et son coeur profondément ému par la noble misère du vieillard +et par la piété de sa fille. + + Ta consolante voix a passé dans mon coeur. + J'oublie, en t'écoulant, soixante ans de malheur. + Mais, dis, où sommes-nous?--Sur un rocher terrible... + Plus loin sont des cyprès; sous leur ombre paisible + On voit un temple antique...--Un temple! ô jour d'effroi! + O supplice! ô tourments!--Ah! seigneur!...--Je les vois + Ce sont elles, ce sont ces fières Euménides... + J'entends les sifflements des serpents homicides... + Le voilà ce sentier, où mon bras furieux + A versé le sang de mon père. + Cithéron! Cithéron!... + +Antigone s'efforce de le rappeler à lui: il la repousse avec violence. + + Quoi! Jocaste, c'est vous! mon épouse! ma mère.' + Que voulez-vous?... + + Cachez-moi cet autel funeste + Où le ciel même osa consacrer notre inceste!... + + ...Dieux vengeurs, que vouliez-vous de moi? + + Mes yeux souillaient la lumière céleste, + Ma main les arracha.. + Qui me soulagera de ma douleur profonde? + Mon nom même, mon nom est en horreur au monde: + Les peuples effrayés me rejettent loin d'eux, etc., etc. + +Cette scène est fort belle; tout y est simplement et noblement exprimé, +et l'on s'explique sans peine, en la lisant, que l'Académie Française, +au jugement de laquelle il était d'usage, à cette époque, de soumettre +les ouvrages destinés à l'Opéra, ait couronné celui-ci, malgré les +puérilités du premier acte, et les froides amours de Polynice et +d'Ériphile. Heureusement celle-ci disparaît aussitôt qu'Antigone prend +possession de la scène. + +Au troisième acte, Oedipe est dans le palais de Thésée, qui a recueilli +son auguste misère, et Polynice, repentant, vient à ses pieds implorer +son pardon. Le vieillard résiste d'abord; il lutte longtemps contre les +supplications de son fils, contre les larmes d'Antigone et peut-être +contre lui-même, et prononce dans sa colère, une des malédictions que, +dans la poétique des Grecs, les dieux prenaient toujours au mot, et qui +ne manquaient jamais leur effet. Mais enfin il s'apaise et pardonne, et +le ciel désarmé, au moins pour quelque temps, ne s'oppose plus à ce +mariage si ardemment désiré par Polynice, mais qui est si indifférent au +spectateur, et qui vient refroidir le dénouement, comme il a refroidi +l'exposition. + +Tout le mérite de l'ouvrage de Guillard est dans le second acte et dans +quelques beaux détails du troisième. Ajoutez-y une versification +habituellement élégante et une noblesse de langage qui est toujours en +rapport avec la sévère majesté du sujet, et vous comprendrez sans peine +le succès qu'il obtint à un époque où l'on n'était pas encore blasé sur +les effets de la scène, et où les exagérations du drame moderne, son +agitation stérile et ses tours de passe-passe n'étaient pas encore +inventés.. + +La musique s'est empreinte du caractère et de la couleur des paroles, et +c'est là son principal mérite. Sacchini n'était peut-être, sous beaucoup +de rapports, qu'un musicien de second ordre. Ses mélodies n'ont par +elles-mêmes rien d'original, rien de piquant. Séparées du vers auquel +elles sont adaptées, exécutées par un instrument, elles n'auraient pour +la plupart aucune signification, aucune valeur; mais, réunies à la +parole elles lui donnent un accent qui en double l'éloquence et en +agrandit merveilleusement l'effet. Pris à ce point de vue, Sacchini est +réellement un homme de génie Les beautés d'expression qui abondent dans +son oeuvre pénètrent l'âme et la remuent si profondément, qu'on ne songe +plus à lui reprocher la pâleur de son instrumentation, ni la sagesse un +peu froide quelquefois de son harmonie. + +_Oedipe à Colone_ a produit peu d'effet à l'Opéra, mais c'est à +l'exécution qu'on doit s'en prendre. Les chanteurs d'aujourd'hui n'ont +plus le secret de cette musique qui, au lieu de briller par elle-même, +s'immole systématiquement à la poésie qui évite l'effet physique avec +autant de soin que la musique moderne le recherche, et qui se contente +d'intéresser l'intelligence et d'émouvoir le coeur, sans ébranler jamais +les nerfs. Le style de Sacchini n'était pas leur fait, et ils l'ont bien +prouvé. Et puis de simples chanteurs, quelque talent d'exécution qu'on +leur suppose, n'y sauraient suffire, s'ils ne sont en même temps +d'habiles acteurs. Mais quittons ce sujet un peu triste. Voici la +symphonie qui résonne, voici les blanches filles de l'air qui +m'appellent, et Carlotta Grisi qui va s'envoler Je n'ai plus d'oreilles +que pour M. Burgouiller, je n'ai plus d'yeux que pour Carlotta Grisi et +pour les merveilles de la mythologie orientale. + + + +Léila ou la Péri, ballet fantastique en deux actes, par MM. THÉOPHILE +GAUTHIER et CORALLI, musique de M. BURGMULLER, décorations de MM. +SECHAN, DIETERLI. DESPLÈCHIN, PHILASTRE et CAMBON. ACADÉMIE ROYALE DE +MUSIQUE. + +Achmet habite le Caire. Il est jeune, il est riche, et son harem +renferme beaucoup plus de femmes que ne lui en accorde la loi du +Prophète. Est-ce une raison pour qu'il soit heureux? J'en doute. La +richesse n'est pas le bonheur. Combien n'ai-je pas vu en France +d'honnêtes gens qui n'avaient qu'une femme et qui se trouvaient déjà +trop riches! Qu'eussent-ils dit, bon Dieu! si, au lien d'une femme, ils +en avaient eu vingt? + +Achmet en a plus de vingt: calculez, si vous le pouvez l'étendue de ses +tribulations, vous tous qui savez par expérience ce que c'est que le +poids d'un ménage. + +A la vérité Achmet ne porte pas tout seul cet énorme fardeau; il a des +lieutenants chargés de tous les menus détails de son administration; il +a des ministres, pauvres diables pour lesquels la responsabilité n'est +pas un vain mot. Roucem est le plus important de ceux-ci, et par +conséquent le plus affairé et celui de tous qui a le plus à craindre le +mécontentement du maître Si les sens épuisés d'Achmet s'émoussent comme +une lame qui a trop servi, si son imagination s'engourdit et s'affaisse, +si la régulière beauté de Circassienne lui paraît monotone et froide +s'il trouve la Géorgienne trop blanche et la Nubienne trop noire, si +toutes, à bout de ruses coquettes et d'artifices voluptueux, ne savent +plus _ranimer sa fantaisie distraite_, c'est à Roucem qu'il s'en prend: +«Allons, Roucem, mon ami, je commence à m'ennuyer; prends garde à loi. +Ton état est de me divertir; quand je bâille, tu es en faute, et si je +suis trop miséricordieux pour te faire couper la tête, à l'exemple du +grand Schahabaham, je suis trop juste du moins pour ne pas te décerner, +le cas échéant quelque vingtaine de coups de bâton. Aussi il faut voir +Roucem au milieu des odalisques confiées à sa direction; comme il +s'agite et se démène, et va sans cesse de l'une à l'autre! comme il les +excite et les tient en haleine, et, joignant l'exemple au précepte, leur +enseigne les secrets les plus mystérieux de l'art de plaire! Triste +condition! emploi trop pénible et trop envié, que celui _d'amuser un +homme qui n'est plus amusable,_ comme l'écrivait gravement madame de +Maintenon. + +[Illustration: Académie royale de Musique.--_La Péri_, ballet +fantastique. 1er acte.--Mademoiselle Carlotta Grisi et Petipa.] + +En effet, il a beau faire. Achmet s'ennuie, et la belle Nourmahal qui +fut longtemps sa favorite, commence elle-même à n'y pouvoir plus rien. +Roucem comprend qu'il en est réduit aux remèdes héroïques, et n'hésite +pas à les employer.--L'Afrique est vaincue, l'Asie est hors de combat, +mais l'Europe nous reste encore; par Mahomet! essayons de +l'Europe!--Ommeyl, le marchand d'esclaves arrive tout à point: il lui +achète d'un seul coup une Française, une Allemande, une Espagnole et une +Écossaise. La Française a des paniers, de la poudre et des mouches: +l'Allemande, de longs cheveux dorés qui flottent en tresses brillantes +sur ses hanches, épaules, sur son corsage étroit et bariolé, sur sa jupe +du bleu le plus tendre; l'Espagnole se fait remarquer par sa basquine et +sa mantille, moins noires que ses yeux et sa chevelure; l'Écossaise +étale sur sa robe toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; c'est d'ailleurs +une Écossaise comme on en voit peu: sa taille est petite, sa jambe +courte, son oeil brun, ses cheveux noirs. Je soupçonne un peu maître +Ommeyl d'avoir fait comme les marchands de vin, et de n'avoir livré au +trop confiant Roucem qu'une Écossaise frelatée. Mais, quelque opinion +qu'on adopte sur l'authenticité du cru, Achmet évidemment n'aura pas le +droit de se plaindre, et ne saurait exiger plus de variété. Vain espoir! +Roucem y perd son argent et sa peine. L'Allemande a beau valser devant +son nouveau maître, l'Écossaise, vraie ou fausse, a beau déployer son +agilité dans une gigue, et la Française dans une gavotte; l'Espagnole a +beau étaler dans un boléro ses formes gracieuses et ses poses +provoquantes, Achmet les regarde à peine, et continue à s'ennuyer; puis +enfin il les congédie toutes, et reste seul. Je me trompe, il s'enferme +tête à tête avec sa pipe, cette amie discrète et fidèle des poètes +rêveurs et des amoureux en disponibilité. + +La chibouque est chargée non de tabac, mais d'opium. Bientôt le +narcotique produit son effet: Achmet s'endort de ce sommeil plein de +rêves fantastiques que l'opium procure. Heureux Achmet! ce qu'il cherche +vainement quand il veille, il le trouve aussitôt qu'il est endormi. Et +que cherche-t-il? vous le savez déjà. Un objet qui l'intéresse, un être +qu'il puisse aimer. Il n'en existe pas dans ce monde, mais peut-être y +en a-t-il dans un autre. + +Il y en a. A peine a-t-il les yeux fermés, que l'appartement où il est +couché se remplit d'une vapeur mystérieuse, opaque d'abord, mais qui +s'éclaircit peu à peu et laisse apercevoir en se dissipant «un espace +immense plein d'azur et de soleil (c'est le livret qui parle), une oasis +féerique, avec des lacs de cristal, des palmiers d'émeraude, des arbres +aux fleurs de pierreries, des montagnes de lapis-lazuli et de nacre de +perle, éclairée par une lumière transparente et surnaturelle.» + +Ce paysage-là vous paraît-il assez merveilleux? C'est le séjour enchanté +des Péris qui, en ce moment même, entourent leur reine de respects et +d'hommages. Car les Péris sont soumises au gouvernement monarchique +aussi bien que les simples mortels. Cette reine des Péris a lu dans le +coeur d'Achmet et s'est dit: «C'est moi qu'il désire et qu'il aime sans +me connaître; c'est moi qui suis son rêve, et les femmes terrestres ne +sont que son cauchemar.» Comment ne serait-elle pas sensible à une +passion aussi involontaire et aussi désintéressée? La tendre Péri quitte +son royaume idéal et descend dans le monde réel, suivie de cet essaim de +beautés voltigeantes qui forme sa cour. Elle s'approche d'Achmet et se +penche sur son front. Il ouvre les yeux, il la regarde, il la reconnaît, +quoiqu'il ne l'ait jamais vue; il la reconnaît, et aussitôt il l'aime. +Il se lève, la poursuit et cherche à la saisir. Mais une Péri n'est pas +plus facile à saisir qu'une hirondelle. Il s'épuise en vains efforts +dans cette lutte, mais il y trouve du moins mille charmantes occasions +de juger combien une Péri est plus agile qu'une mortelle, combien ses +mouvements sont plus gracieux et ses formes plus élégantes. + +Je regrette seulement que les Péris réunissent à tant d'attraits un si +mauvais caractère. Croirez-vous bien que Léila (c'est le nom harmonieux +de la reine des Péris) s'avise tout à coup de prendre Nourmahal pour une +rivale, qu'elle exige du faible Achmet qu'il la maltraite, qu'il la +chasse, qu'il la vende, et ne lui laisse de repos qu'après qu'il s'est +montré méchant et cruel autant qu'elle-même. + +Cela du moins est une preuve d'amour qui paraît concluante et dont elle +devrait se contenter. Mais la Péri est naturellement défiante, et Léila +plus que toute autre Péri, «Qui m'assure, se dit-elle, qu'il m'aime pour +moi-même, et que ma puissance et ma couronne ne sont pour rien dans ses +désirs?» Ce scrupule lui vient un peu tard; mais que voulez-vous? la +logique n'est pas son fort. Elle aurait fait sa philosophie chez les +jésuites, qu'elle ne pourrait guère raisonner plus mal, ainsi que vous +l'allez voir. + +«Il faut, conclut-elle, que je mette ses sentiments à l'épreuve. +Devenons une simple femme, et moins encore, une pauvre esclave. S'il +m'aime ainsi, je serai bien sûre que c'est moi qu'il aimera.» + +Excusez-moi, charmante Léila, mais vous concluez fort mal. S'il aime +l'esclave, il sera infidèle à la Péri. Il faut que vous lui supposiez un +coeur bien changeant pour imaginer qu'il passe aussi rapidement de l'une +à l'autre. + +C'est ce qu'il fait pourtant. Il s'enflamme d'un tel amour pour cette +nouvelle venue, qu'il en oublie complètement la Péri, et qu'il sacrifie +pour elle son repos, sa fortune, sa vie même. Voici comment. + +Léila a pris la forme extérieure d'une esclave qui s'est échappée du +harem du pacha. Le pacha la réclame. Achmet la refuse, et la cache si +bien qu'on ne peut la trouver. On arrête Achmet et on le met en prison. + +Léila vient le visiter dans son cachot sous sa forme aérienne. +«Abandonne cette esclave, lui dit-elle, et tu en seras récompensé par +mon amour et par l'immortalité.--Non, dit Achmet; c'est elle que j'aime, +et non pas toi.»--Et Léila, si jalouse naguère de la pauvre Nourmahal, +s'en va toute charmée de cette déclaration. Qu'en pensez-vous, madame, +vous qui, en ce moment même, tenez l'_Illustration_ entre vos jolis +doigts? + +Arrive bientôt le pacha lui-même, en grand cafetan rouge, et coiffé d'un +turban fait de je ne sais quelle étoffe ou fourrure grise, qui ne +ressemble pas mal à une perruque mal poudrée. «Une dernière fois, +veux-tu me rendre mon esclave!--Jamais!--Songes-y bien: je te ferai +jeter par cette fenêtre, et tu sais que tu n'arriveras pas jusqu'à +terre; il y a le long du mur de grands crochets de fer qui t'épargneront +la moitié du chemin.--N'est-ce que cela? bagatelle!» dit le courageux +Achmet; et il saute de lui-même. + +Un moment après, la prison disparaît, le ciel s'ouvre, et l'on aperçoit +le paradis musulman, où Achmet vient s'établir accompagné de sa Péri, +qui sera désormais sa houri. N'est-ce que l'âme d'Achmet, ou bien Léila +lui a-t-elle épargné l'horreur de son supplice abominable? Je n'en sais +rien, et l'auteur pas davantage; et vous pouvez choisir le dénouement +qui sera le plus de votre goût, satisfaction dont on jouit rarement au +bout d'une pièce de théâtre. + +_La Péri_ est soeur cadette de _la Wili_; toutes deux sont filles de la +_Sylphide_ et ressemblent beaucoup à leur mère. + +Faut-il maintenant tirer de son étui mon affreux scalpel de critique et +démontrer qu'il y a dans l'ouvrage nouveau plus d'imagination que de bon +sens? que cette imagination même est celle d'un poète fantasque et non +d'un poète dramatique? Qu'il ne paraît pas que l'auteur se soit jamais +rendu compte des éléments dont se forme l'intérêt scénique, et des +moyens par lesquels on le fait naître et grandir? Qu'ayant eu +l'inadvertance de placer au commencement du premier acte les tableaux +les plus brillants et les plus agréables scènes, il a par cela seul +répandu sur tout le reste une froideur qui parfois ressemble presque à +de l'ennui? Non. Disséquer une Péri serait peu galant; et d'ailleurs un +être aussi aérien trouverait toujours le moyen d'échapper à l'opération. + +Je voudrais bien ne pas me brouiller avec les Péris. Comment faire +cependant pour dissimuler que M. Coralli me paraît avoir suivi les +errements de M. Gautier avec une fidélité un peu trop scrupuleuse, +peut-être? qu'il a, lui aussi, jeté tout son feu dès les premières +scènes, et n'a pas su garder, comme on dit, une poire pour la soif? _Son +lever de rideau_ est charmant. Le pas des châles, la tente mobile formée +des cachemires des odalisques, de laquelle sortent les quatre +Européennes que Roucem présente à son maître, est une idée ingénieuse +fort habilement exécutée. Cela sort presque des banalités +chorégraphiques dont on est si prodigue à l'Opéra. + +Il y a des détails très-heureux dans le premier tableau ou figurent les +Péris, et surtout dans le premier pas de Léila avec Achmet. Cela fait, +l'auteur se repose, et son imagination semble complètement épuisée. Le +_pas de quatre_, le _pas de trois_ du second acte ont paru plus que +vulgaires. Le _pas de l'abeille_. dont on attendait tant d'effet, n'en a +produit aucun. Ce pas était très-difficile à dessiner; pour y réussir il +n'eût pas moins fallu peut-être que l'audace et la merveilleuse habileté +d'Henry, cet homme de génie que l'Opéra s'est obstiné à méconnaître, qui +eût été sans rival en France, et qui, en Italie a eu l'honneur d'être le +rival de Vigan. + +Il y a dans _Léila_ deux décorations magnifiques: celle qui représente +le séjour fantastique des Péris, dont j'ai donné ci-dessus la +description, et celle qui offre au spectateur le _Paradis de Mahomet_. +On comprend néanmoins que dans ces tableaux d'un monde imaginaire la +plus grande difficulté que la peinture ait à vaincre se trouve écartée. +Elle n'est pas forcée d'imiter exactement la nature; elle peut se +dispenser d'être vraie. La troisième décoration, qui représente la ville +du Caire vue par les toits, est très-originale; mais il me semble que la +lumière y est trop jaune et les ombres trop transparentes. Ce n'est pas +là un clair de lune méridional, quelque splendide qu'on le suppose; +c'est un beau jour de soleil en Hollande ou en Angleterre. + +[Illustration: Académie royale de Musique.--_La Péri_, ballet +fantastique.--2e acte.--Pas de l'abeille: Mademoiselle Carlotta Grisi.] + +La musique est le début dramatique d'un jeune compositeur connu +seulement jusqu'ici par quelques morceaux de piano, quelques romances et +une valse intercalée dans _Giselle_. C'est cette valse qui a fait, +dit-on, baisser devant lui le pont-levis et la herse qui, à la porte de +l'Opéra, se dressent toujours à l'arrivée d'un nouveau venu. Son travail +a paru un peu monotone; les effets n'y sont pas assez variés; les +rhythmes dansants y occupent une trop large place: les scènes qui +exigent de l'expression y sont en général faiblement traitées; mais on y +remarque beaucoup d'invention, beaucoup d'idées, des mélodies faciles, +bien rhythmées et toujours élégantes; ce sont la des qualités devant +lesquelles tous les défauts disparaissent. + +Après tout, s'il y a dans le ballet nouveau quelques parties faibles et +quelques erreurs de plan, il y a aussi deux choses qui compensent tout, +qui suppléeraient à tout, et dont je ne vous ai pas encore parlé: c'est +l'élégance de. Petipa et la grâce enchanteresse de Carlotta Grisi. + +La danse, disait dernièrement un écrivain spirituel, est _la poésie du +corps humain_. A ce compte-là, Carlotta Grisi est un des plus charmants +poètes du notre époque. + + + +_Les Contrebandiers de la Sierra-Nevada, la Chasse aux Belles Filles_. +(THÉÂTRE DES VARIÉTÉS.)--_Les deux Soeurs_. (THÉÂTRE DU +GYMNASE.)--_L'autre Part du Diable_. (THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL.)--_Les +Petites Misères de la vie humaine._ THÉÂTRE DE VAUDEVILLE. + +[Théâtre des Variétés.--_Les contrebandiers_, ballet espagnol.] + +L'autre jour quelqu'un vous contait, ici même, les terribles aventures +du contrebandier Zurbano, le Zurbano de Barcelone; mes contrebandiers ne +sont pas de cette race féroce; ils rient sous la tonnelle, ils dansent +et boivent et trinquent à leurs amours, faisant une plus grande dépense +de boléros et de castagnettes que de poignards et de coups de fusil. Si +par hasard ils ont des velléités de bataille et de férocité, cela dure +peu, et nos drôles rentrent bientôt la lame au fourreau pour reprendre +la castagnette et le boléro, comme vous l'allez voir. + +Suivez-moi dans une des vallées de la Sierra-Nevada; là nous trouverons +une bande d'Espagnoles à l'oeil ardent et au teint bruni, jeunes femmes +et jeunes filles. Mais où sont les hommes? Les hommes sont à courir +l'aventure; ils se glissent le long des sentiers tortueux, ils rampent +sur le flanc des rochers, il» franchissent les ravins et jouent mille +tours pendables à messieurs les carabiniers, ennemis naturels des +contrebandiers. + +Cependant les femmes s'inquiètent: nos pères, nos frères, nos maris, nos +fiancés, reviendront-ils? Ils sont tous pleins de ruse, d'habileté et de +courage; mais qui sait où peut aller la balle d'un carabinero? Peut-être +a-t-elle frappé celui-ci au front, celui-là à la poitrine; peut-être nos +braves se traînent-ils de rochers en rochers, blessés et haletants, et +laissant des traces de sang aux ronces du chemin. + +On est donc en grand souci dans cette peuplade féminine de la +Sierra-Nevada: elles s'agitent, elles s'interrogent et toutes prêtent +l'oreille du côté où les contrebandiers doivent revenir. Mais partout un +silence profond; nul bruit de pas, nul écho favorable ne vient calmer +leur inquiétude. Tout à coup le vent apporte les sons douteux d'un chant +lointain, puis les sons se grossissent et approchent. O joie! c'est la +voix, c'est la chanson connue: «_Je suis le contrebandier!_» Les voici +en effet; ils reviennent pleins de vie et chargés de butin. Alors c'est +une grande explosion de plaisir; on se regarde, on se compte, on se +reconnaît, on se félicite, on se serre les mains avec passion. Les +danses commencent, la cigarette s'allume, la guitare résonne, la +castagnette babille; quelle vivacité! quelle ardeur! quelle souplesse! +voyez comme ces pieds se meuvent et glissent avec pétulance sur le sol! +comme ces bras s'arrondissent! comme ces jambes sautent et frétillent! +comme ces corps se renversent, se balancent et se plient! La bouche +sourit, l'oeil lance des flammes: dans cette danse, tout est passion, +abandon et bonheur. Avisez-vous de lutter avec ces vives et +étincelantes Espagnoles, mesdemoiselles de notre Académie royale de +Musique, à la jambe roide, au corps guindé, aux petites mines pointues, +au regard terne, au sourire de glace. + +Cependant le plaisir amène la fatigue, et après la danse il est bon de +faire halte et de se reposer. On quitte donc la forêt témoin de ces jeux +pétulants, et toute la peuplade va s'abriter sur un tertre de gazon, à +l'ombre des rochers; puis, peu à peu, nos bohémiens s'étendent, l'un à +côté de l'autre, à la belle étoile, et se laissent aller au sommeil. +Mais quand les contrebandiers dorment, les carabiniers veillent. +Voyez-vous cet homme qui rôde là-bas? c'est un carabinier en vedette; il +a flairé le gibier de contrebande et mis le nez au vent. Le voilà sur la +piste, faisant signe à deux ou trois limiers de son espèce; alors tout +le bataillon des carabiniers descend des hauteurs à pas de loup; ils +avancent, ils arrivent, ils sont au milieu des contrebandiers endormis, +et tendent la main pour les saisir; ceux-ci s'éveillent. Il faut les +voir debout, en un clin d'oeil, et bondissant comme des chevreaux +surpris par le chasseur; ceux-ci fuient, ceux-là tiennent tête; on se +pousse, on s'attaque, on se renverse; les stylets brillent et +l'escopette va chercher les poitrines. L'affaire menace d'être +sanglante: mais je vous l'ai dit, nos contrebandiers sont de bonnes gens +et les carabiniers aussi; Zurbano n'est pour rien dans l'histoire: au +lieu donc de s'égorger, on finit par se tendre la main: au lieu de se +tailler en morceaux, on pince de la guitare et l'on danse un boléro de +compagnie: carabiniers et contrebandiers, contrebandiers et carabiniers +signent la paix et fraternisent au bruit de la danse et des chansons; +c'est un avant-goût de l'harmonie universelle. + +Ainsi la pantomime espagnole et le boléro trônent, depuis quelques +jours, au théâtre des Variétés, et les amateurs de haut goût +applaudissent l'ardente Dolorès, la vive Manuela-Garcia et les deux +Camprubi. + + + +_La chasse aux Belles Filles_ n'a pas rencontré la même faveur. C'est en +effet un vaudeville fort peu digne de miséricorde, on y danse aussi, +mais malheureusement on y parle, et le dialogue y gâte l'entrechat. Il +s'agit d'un benêt que sa mère veut marier à toute force. D'abord elle +s'adresse à une couturière, mais la couturière fait défaut; de la, l'on +passe à la blanchisseuse, puis de la blanchisseuse à une jeune +pensionnaire, et de la pensionnaire à une danseuse; partout notre homme +est repoussé. Cette chasse au mariage est accompagnée d'une fanfare de +quolibets de si mauvais ton et de si mauvais goût, que le parterre des +Variétés lui-même a perdu patience. On a cependant nommé pour auteurs +responsables MM. Lopes et Laurentin. C'est, à proprement dire, appliquer +l'écriteau au front du coupable. + +Le Gymnase s'est montré plus honnête et plus retenu. Le petit drame de +M. Fournier, intitulé _les Deux Soeurs_ offre des scènes agréables +auxquelles le moraliste le plus susceptible n'aurait certainement rien à +redire. + +Louise et Geneviève sont les deux soeurs dont M. Fournier a mis les +innocentes aventures en prose mêlée de vaudevilles. Ce sont deux bonnes +et vertueuses filles qui s'aiment bien il travaillent de même. Réduites +pour tout palais, à une petite mansarde, elles n'en sont ni moins +satisfaites ni moins joyeuses; les heures se passent doucement entre le +devoir et l'amitié fraternelle. + +En sa qualité d'aînée, Louise a la direction matérielle et morale de +l'association: c'est elle qui règle la dépense du petit ménage: c'est +elle encore qui donne les conseils et dirige les actions. Pourtant il +arrive que Louise est près de s'égarer: son coeur est sur le point de +tromper sa raison: un jeune homme indigne d'elle l'occupe et la trouble. +Heureusement Geneviève est là; elle veille, elle dépiste le traître, et, +à force de dévouement, d'adresse et d'esprit, elle préserve Louise du +piège qu'il lui tend. Le ciel récompense les deux soeurs de leur vertu +et de leur dévouement en leur envoyant à chacune une bonne part +d'héritage et un bon mari. A la bonne heure! + +Mais, à peine quittons-nous ces honnêtes filles, que nous retombons dans +les mains du diable. Il est vrai que ce diable ne nous damnera pas: +c'est un diable fort peu dangereux et ne sentant l'enfer que de bien +loin. Il se glisse chez maître Aubriot, esprit faible, qui croit à la +nécromancie. A peine y est-il entré, que tout prend une face nouvelle +dans la maison dudit maître: ses affaires allaient mal, elles +prospèrent; il avait un commis stupide, il lui en arrive un qui n'est +qu'imbécile; Aubriot était sans le sou, l'argent lui tombe du ciel tout +rôti. Si donc il a affaire au diable, certes c'est à un assez bon +diable. + +Le diable est tout simplement un amoureux qui joue au compère Aubriot +ces tours non pendables, pour le distraire et l'empêcher de mettre +obstacle à ses amours; et, en effet, le mariage réussit, et le père +Aubriot n'y voit que du feu. Cela s'appelle une bluette agréable.. +L'auteur est M. Varner. + +Dieu nous garde de vous raconter le vaudeville des _Petites Misères de +la Vie humaine:_ cette grande Odyssée n'a-t-elle pas trouvé ses deux +poètes? Que dire après Old Nick? Que raconter après Grandville, le +compagnon de voyage d'Old Nick dans cette vallée de misères si risibles; +Je me tais devant ces deux grands noms, vous renvoyant à leur livre +adorable; M. Fournier, libraire-éditeur, se fera un plaisir de vous en +ouvrir les trésors à juste prix. Quant au vaudeville en question et à +son auteur M. Clairville, ce sont deux nains trottant timidement sur les +pas de nos deux géants. + +[Illustration.] + +Grandville, qui sème ses richesses à pleines mains, vous offre +d'ailleurs, en guise de gratification particulière, la petite misère +dont vous voyez ici la représentation plaisante et douloureuse. Il +s'agit d'un pauvre diable qui vient de mettre une glace en morceaux, au +moment de s'y mirer. Il entrait agréablement dans le salon, faisant des +mines à la maîtresse du logis; son pied glisse, mon homme trébuche, et +du bout de sa canne, brise la glace en éclats. Voyez sa grimace et sa +triste figure! Regardez, frémissez, et priez le ciel qu'il ne vous en +arrive pas autant! + + + +Bulletin bibliographique. + +_Goethe et Bettina_, correspondance inédite de Goethe et de madame +Bettina d'Arnim. Traduit de l'allemand, par M. SÉBASTIEN ALBIN. 2 vol. +in-8.--Paris, 1843. Au _Comptoir des imprimeurs-unis_, 15 fr. + +Madame Bettina d'Arnim naquit à Francfort-sur-le-Main en 1788. Son père, +d'origine italienne, s'appelait Maximilien Brentano. Il était venu dans +sa jeunesse fonder à Francfort une grande maison de commerce et de +banque, qui avait prospéré au delà de ses souhaits. Il se maria deux +fois, et Bettina fut son dernier enfant de second lit. Orpheline dès son +bas âge, cette jeune fille fut confiée tour à tour aux soins de ses +frères et soeurs du premier lit et de sa grand-mère. Sophie Laroche, +écrivain de talent, amie de Goethe; mais jamais enfant ne grandit et ne +se développa plus librement. Personne ne s'occupait de son éducation, à +peine même si on lui demandait compte de ses actions. Elle faisait, jour +et nuit, tout ce qui lui plaisait. Un passage de l'une de ses lettres +peut seul donner une idée de cette existence indépendante et singulière. +Prévenons toutefois le lecteur que Bettina s'était éprise d'une passion +étrange pour la nature. + +«J'habitais durant tout un hiver près de la montagne, au-dessus du vieux +château; notre jardin (à Marbourg) était entouré par le mur de la +forteresse. De ma fenêtre, j'avais une vue très-étendue sur le pays +hessois, si bien cultivé, et sur la ville, où je voyais les tours +gothiques s'élever au-dessus des toits couverts de neige. De ma chambre +j'allais dans le jardin planté sur la pente de la montagne. Je grimpais +par-dessus les fortifications, et j'errais dans les espaces déserts. +Quand je ne pouvais ouvrir les portes, je passais à travers les +charmilles... + +«Au-dessus du mur de la forteresse, qu'entourait le jardin, il y avait +une tour à laquelle conduisait une échelle cassée. On avait volé tout +près de chez nous, et comme il était impossible de retrouver les traces +des voleurs, on supposa qu'ils se cachaient dans la vieille tour. +J'avais attentivement regardé l'édifice pendant le jour, et j'avais +reconnu qu'un homme n'aurait jamais pu monter à cette échelle à moitié +pourrie, presque sans échelons, et qui allait jusqu'au ciel. L'envie me +prit cependant d'y grimper, mais j'en redescendis bientôt. Dans la nuit, +lorsque je fus au lit et que Méline fut endormie, l'idée d'escalader +l'échelle ne me laissa plus ni trêve ni repos Je m'enveloppai dans un +peignoir, je sortis par la fenêtre, et je passai près du vieux château +de Marbourg. L'électeur Philippe y était à la fenêtre avec sa femme +Élisabeth; ils semblaient rire tous deux. Souvent, pendant le jour, +j'avais contemplé ce groupe de pierre, qui, les bras entrelacés, regarde +par la fenêtre, comme s'il admirait ses États; mais au milieu de la nuit +il me fit peur, et je courus précipitamment à la tour. Là, je saisis +l'un des bâtons de l'échelle, et je montai. Dieu sait comment. Ce que je +n'aurais jamais pu ni osé faire de jour, me réussit de nuit, malgré +toute la frayeur de mon âme. Lorsque j'eus presque atteint le sommet, je +m'arrêtai, et je réfléchis que les voleurs pourraient bien être cachés +là, me saisir à l'improviste et me précipiter du haut de la tour. Je +restai donc un instant pour ainsi dire suspendue, sans pouvoir ni monter +ni redescendre; mais bientôt l'air frais qui soufflait sur ma figure +m'attira en haut. Que devins-je lorsqu'à travers la neige et à la clarté +de la lune j'embrassai tout à coup toute la nature! J'étais là, seule, +en sûreté, et la grande armée des étoiles passait au-dessus de moi ï +J'éprouvai sans doute alors ce que l'âme éprouve après la mort, et au +moment où elle va quitter cette enveloppe terrestre; l'âme qui soupire +après la liberté, à qui le corps pèse d'un poids si affreux, comme moi, +elle finit par triompher et se sentir délivrée de toute angoisse. Je +n'avais d'autre sentiment que celui de la solitude; rien ne m'était +aussi agréable et tout disparaissait devant cette jouissance. Tantôt je +m'asseyais sur la balustrade, laissant pendre mes jambes en dehors, +tantôt je courais en cercle sur le mur, large à peine de deux pieds, en +regardant gaiement les étoiles. Au commencement, j'avais le vertige; +mais bientôt je me sentis à mon aise comme si j'eusse été à terre. Je +poussai la hardiesse jusqu'à l'extravagance, parce que j'avais la +triomphante conviction que j'étais protégée par des esprits. Ce qu'il y +avait de singulier, c'est que j'oubliais souvent de faire mes courses; +alors je me réveillais la nuit, et quelque avancée que fût l'heure, je +courais vers la tour. J'avais toujours peur en chemin et sur l'échelle; +mais parvenue en haut, j'éprouvais toujours un bien-être comme si ma +poitrine était soulagée d'un grand poids. Quand il y avait de la neige +sur la tour, j'y écrivais le nom de mon amie Gunderode, et _Jesus +Nazarenus rex Judaeorum_, en guise de talisman au-dessus. Il me semblait +alors qu'elle était à l'abri des mauvaises tentations.» + +Une jeune fille qui, aujourd'hui, en France, satisferait souvent de +pareilles fantaisies, passerait pour folle et serait enfermée comme +telle dans une maison de santé. Les parents de Bettina ne s'inquiétèrent +même pas de ces promenades nocturnes et d'autres bizarreries non moins +étranges, dont les conséquences pouvaient cependant devenir fort graves. +La jeune orpheline resta donc parfaitement maîtresse de ses pensées et +de sa conduite. Quand elle eut grandi, elle s'ennuya d'adorer la nature +et elle soupira, dit M. Sébastien Albin, «après un être qui résumât pour +elle la poésie de toutes choses.» Un jour, qu'assise dans le jardin +parfumé et silencieux, elle rêvait à son isolement, Goethe se présenta +tout à coup à sa pensée; elle ne l'avait jamais vu, elle ne connaissait +de lui que sa renommée ou le mal qu'on disait chez Sophie Laroche de son +caractère. Elle se prit à l'aimer. Cette espèce de tendresse que la +femme ressent facilement pour ceux dont on médit ou qu'on persécute, +l'admiration du monde pour le génie de Goethe, ou bien peut-être une +sympathie innée, créèrent l'amour dans le coeur de Bettina. Elle se mit +à aimer Goethe de toute la force de son âme et de toute la force de son +esprit, et cet amour devint la forme sous laquelle s'exprima la poésie, +l'ardeur de sa jeune imagination. Goethe fut pour elle le miroir de +toutes les splendeurs de la nature, de toutes les splendeurs de la +divinité, et fut la divinité même. + +A peine amoureuse du fils, elle se lia avec la mère; elle la choisit +pour sa confidente; elle se plut à lui révéler un secret qu'elle se +sentait incapable de garder. Cette intimité entre ces deux femmes, l'une +âgée de soixante-dix-sept ans et l'autre de dix-huit, étonna tout le +monde, mais elle dura jusqu'à la mort de _madame la conseillère_. Une +mère et une femme qui aiment d'amour se comprennent facilement; car il y +a toujours dans la première de l'exaltation passionnée de la seconde, et +dans celle-ci, quelque chose de la sollicitude maternelle.» + +Bettina aimait Goethe depuis plus d'un an lorsque, en 1807, elle alla le +voir à Weimar. Il connaissait sa passion, mais il ne la partageait +point, car il avait quarante-deux ans de plus qu'elle. Il était +naturellement sec et froid, et ne voulait pas se rendre ridicule. «Quand +la porte s'ouvrit, dit madame d'Arnim, il était là, sérieux, solennel, +et il me regardait fixement. Je crois que j'étendis les mains vers lui. +Je me sentais défaillir; Goethe me reçut sur son coeur: _Pauvre enfant, +vous ai-je fait peur?_ Ce furent là les premières paroles qu'il prononça +et qui pénétrèrent dans mon âme. Il me conduisit dans sa chambre et me +fit asseoir sur le canapé, en face de lui. Nous nous taisions tous deux; +il rompit enfin le silence: «Vous aurez lu dans le journal, dit-il, que +nous avons fait il y a quelques jours une grande perte en la personne de +la duchesse Amélie?--Ah! lui répondis-je, je ne lis pas le +journal.--Vraiment, je croyais que tout ce qui arrivait à Weimar vous +intéressait.--Non, rien ne m'intéresse que vous, et je suis trop +impatiente pour feuilleter un journal.--Vous êtes une aimable enfant. +«Longue pause. J'étais toujours exilée sur ce fatal canapé, tremblante +et craintive. Vous savez qu'il m'est impossible de rester assise, en +personne bien élevée. Hélas! mère, peut-on se conduire connue je l'ai +fait? Je m'écriai: «Je ne puis rester sur ce canapé; et je me levai +précipitamment.--Eh bien! faites ce qu'il vous plaira,» me dit-il. Je me +jetai à son cou, et lui m'attira sur ses genoux et me pressa contre son +coeur. Tout devint silencieux, tout s'évanouit. Des années s'étaient +écoulées dans l'attente de le voir; il y avait longtemps que je n'avais +dormi. Je m'endormis sur son coeur, et, quand je me réveillai, une +nouvelle existence commençait pour moi.» + +A dater de ce voyage à Weimar et de cette entrevue, une active +correspondance s'engagea entre le vieillard et la jeune fille. Si Goethe +n'aima pas Bettina, il se complut à se laisser adorer. «Il excita même +cette affection, dit M. Sébastien Albin, tantôt par sa réserve, tantôt +par sa condescendance à la souffrir. En un mot, il joua à merveille son +rôle de Dieu. Aussi les lettres qu'il répond à Bettina nous +semblent-elles faire ressortir un des points saillants de caractère du +grand poète, l'égoïsme et la vanité. Goethe tirait profit et plaisir de +cette affection. Aussi engage-t-il souvent Bettina à continuer ses +communications, afin de les _traduire_, de les rimer, de s'en servir.» + +En 1811 Bettina épousa Achim d'Arnim, écrivain distingué. Sa passion +pour Goethe, connue de tout le monde, n'avait porté aucune atteinte à sa +considération. Peu de temps après son mariage, elle se brouilla avec +Goethe, mais elle continua à lui écrire de temps en temps, et elle ne +cessa jamais de l'adorer. Cependant elle se montra toujours aussi bonne +épouse que tendre mère. + +Achim d'Arnim mourut en 1851, et, deux années après, Goethe rendait le +dernier soupir à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. La nouvelle de sa +mort ne causa à Bettina que des émotions douces et sereines. «Je restai +calme, dit-elle, réfléchissant à l'influence que cet événement allait +exercer sur moi, et je vis bientôt que la mort ne tarirait pas cette +source d'amour.» + +En 1833 Bettina se décida à publier sa correspondance avec la mère de +Goethe et avec Goethe, et une partie de son journal. On voulait lui +persuader de retrancher et de changer différentes choses qui s'y +trouvent, par la raison qu'on pourrait les mal interpréter. Mais elle +s'aperçut bientôt qu'en fait de conseils, on n'accepte volontiers que +ceux qui ne contredisent pas l'inclination propre; il n'y eut que l'avis +de l'un de ses conseillers qui lui plut: «Ce livre est pour les bons et +non pour les méchante,» lui dit-il. Cette phrase est devenue depuis +l'épigraphe de sa préface. + +La correspondance de Bettina et de Goethe eut, lors de sa publication, +un immense, disons-le, un trop grand succès en Allemagne. L'élégante et +fidèle traduction de M. Sébastien Albin sera avidement lue en France, +nous en sommes certains. Toutefois madame d'Arnim ne passera pas en deçà +du Rhin pour une _sibylle inspirée, une prêtresse mystique de la +nature_; on ne verra en elle qu'une jeune fille pleine d'esprit et +d'imagination, mais manquant presque complètement de sentiment, poète et +artiste avant tout, s'amusant souvent à développer, pour sa satisfaction +personnelle, toutes les pensées qui traversent son cerveau, tantôt +naïve, simple, gracieuse, charmante, adorable: tantôt au contraire, +guindée, boursouflée, extravagante, grimacière et profondément +ennuyeuse. Plus d'une fois le lecteur laissera tomber ou fermera le +volume, mais il le rouvrira toujours et il en lira toutes les pages, car +il y trouvera, outre une foule d'idées poétiques curieusement +développées et une peinture originale de la société allemande de cette +époque, des anecdotes fort intéressantes sur Goethe, sur Beethoven, sur +madame de Staël et un grand nombre d'autres personnes célèbres avec +lesquels Bettina d'Arnim a eu des rapports fréquents ou passagers. + + + +_Guide pittoresque portatif et complet du Voyageur en France_, contenant +les relais de poste, dont la distance a été convertie en kilomètres, et +la Description des villes, bourgs, villages, châteaux, et généralement +de tous les lieux remarquables qui se trouvent tant sur les grandes +routes de poste que sur la droite ou sur la gauche de chaque route: par +GIRAULT DE SAINT-FARGEAU. 3e édition, ornée d'une belle carte routière +et de 30 gravures en taille-douce.--Paris, 1843. 1 vol. in-18. _Firmin +Didot frères_. + +Les _Guides Richard_ ont joui longtemps en France d'une réputation dont +ils ne furent jamais dignes. Tous les voyageurs qui s'en sont servis ont +appris à leurs dépens que cette collection ne contenait pas un seul +ouvrage exact et complet. Cependant elle continuait à s'imposer +tyranniquement au public trompé par des réclames payées. Malgré ses +nombreuses erreurs, malgré ses inconcevables lacunes, elle se vendait +toujours, car elle n'avait pas de rivale. Heureusement pour les +touristes, plusieurs libraires de Paris ont, depuis quelques années, +édité des guides ou itinéraires qui méritent à divers litres une +préférence marquée. Parmi ces ouvrages nouvellement publiés, nous +recommandons surtout le _Guide pittoresque, du Voyageur en France_ par +M. Girault de Saint-Fargeau. Sans doute ce livre n'est pas encore +parfait--un pareil ouvrage ne peut jamais l'être,--mais il est bien +supérieur, sous tous les rapports, au _Guide Richard_. Mieux imprimé, +beaucoup mieux écrit, plus exact, plus complet, il n'a plus qu'un petit +nombre d'omissions à réparer et de fautes à corriger pour devenir +irréprochable. Son succès est assuré: deux éditions, tirées à 4,500 +exemplaires et épuisées en moins de trois ans, ont enlevé au _Guide +Richard_ toute espérance de pouvoir soutenir avec avantage une lutte +désormais inutile. La 3e édition, dont nous annonçons la mise en vente, +contient, entre autres additions importantes: 1° la conversion en +kilomètres de toutes les distances précédemment indiquées en lieues de +poste, conversion qui ne se trouve jusqu'à présent dans aucun autre +guide du voyageur en France; 2º l'indication, pour chaque localité +importante, des voitures publiques, des chemins de fer et des bateaux à +vapeur: 3° l'indication des buts d'excursion intéressants situés à +proximité de chaque ville; la biographie locale, indiquant les titres +des ouvrages les plus remarquables publiés sur la topographie, +l'histoire ou la géographie de chaque département, de chaque ville, +bourg ou village; addition des plus importantes, qui a nécessité de +grandes recherches, et qui comprend les titres de plus de 1,800 ouvrages +anciens et modernes. + + + +_Histoire et description naturelle de la commune de Meudon_; par le +docteur L.-EUGÈNE ROBERT, membre des commissions scientifiques du Nord. +1 vol in-8.--Paris. 1843. _Paulin_. + +«A quoi bon, s'écrie le docteur L.-Eugène Robert dès le début de son +avant-propos, adressé aux naturalistes voyageurs, à quoi bon s'éloigner +de son pays, traverser les mers orageuses ou hérissées de glaces, +parcourir les contrées les plus sauvages, s'enfoncer dans les forêts +vierges, escalader les chaînes de montagnes ou les cimes neigeuses des +volcans? A quoi bon, en un mot, abandonner ses parents, ses amis, tout +ce que l'on a de plus cher, pour aller au bout du monde chercher du +nouveau, lorsque autour du toit paternel il y a tant d'éléments +susceptibles de remplir le même but?... Ne vaut-il pas mieux rester près +de ses pénates, employer son temps d'une manière quelconque là où l'on +respire l'air natal, ne fût-ce qu'à _planter des choux?... Experto crede +Roberto._» + +Convaincu de la justesse de ces réflexions, M. le docteur L.-Eugène +Robert s'est pris de passion, comme il l'avoue lui-même, «pour un humble +village dont la colline ne répète pas le cri de la mouette, mais au pied +de laquelle coule paisiblement un fleuve et vient mourir le bruit d'une +immense cité.» Considérée historiquement et physiquement, la commune de +Meudon offre plus de faits intéressants qu'on ne se l'imagine. M. le +docteur Robert n'a publié qu'un volume, mais, à l'en croire, son travail +eût pu être beaucoup plus long; il a rejeté tous les détails trop +minutieux, et il s'est contenté d'appeler l'attention de ses lecteurs +sur les points principaux de son sujet; il a toujours tâché d'être +concis, exact et vrai, ne voulant pas que ses chers compatriotes, les +Meudonnais, confondissent son livre avec les contes de _Robert son +oncle_. + +_L'Histoire et la description naturelle de la commune de Meudon_ se +divisent en sept chapitres. Le 1er, intitulé _Statistique_, contient +tous les renseignements désirables sur la situation, la population, les +édifices, les établissements publics, l'industrie et le commerce de +cette commune, la constitution physique et morale des habitants. Dans le +2e, consacré aux _Détails historiques_, M. Robert raconte l'histoire du +Village et du Château depuis leur fondation jusqu'à la catastrophe du 8 +mai 1842. Le 3e a pour titre et pour sujet _la Forêt_; le 4e, le 5e et +le 6e traitent de l'_Agriculture_, de la _Zoologie_ et de la _Géologie_. +Enfin le chapitre 7e et dernier s'occupe de la _Météorologie_, des +_Maladies_ et de _divers phénomènes physiques_ qui ont eu lieu sur le +territoire de la commune. + +Comme on le voit par cette analyse rapide, cet ouvrage de M. le docteur +Robert s'adresse non-seulement aux habitants du village de Meudon et des +villages voisins, mais à toutes les personnes qui voudront faire une +promenade instructive sous les beaux ombrages si justement renommés de +leurs magnifiques forêts. + + + +_Leçons élémentaires de Botanique_, fondées sur l'analyse de 50 plantes +vulgaires et formant un traité complet d'organographie et de physiologie +végétale, à l'usage des étudiants et des gens du monde; par M. EMM. LE +MAOUT, docteur en médecine, ex-démonstrateur de botanique à la Faculté +de Médecine de Paris. 1 beau vol. in-8, divisé en deux parties, illustré +d'un atlas de 50 plantes et de 500 figures intercalées dans le +texte.--Paris, 1843. _Fortin-Masson_. + +Cet ouvrage, destiné aux gens du monde et aux étudiants qui veulent +s'instruire seuls, n'est pas un essai de méthode; c'est, si nous en +croyons son auteur, «un enseignement confirmé par l'expérience et le +succès, mis en pratique depuis plusieurs années dans des leçons orales, +appliqué à de nombreux élèves des deux sexes, dont l'esprit, débarrasse +dès l'abord de la nomenclature et des études microscopiques, est +promptement devenu capable d'aborder les plus hautes questions de la +science.» + +M. Emm. Le Maout emploie, pour enseigner la botanique, le système +suivant: il choisit, comme sujets d'études, cinquante végétaux croissant +partout, végétant, fleurissant, fructifiant pendant les trois mois de la +belle saison, depuis le milieu de mai jusqu'au milieu d'août. Ce sont +des espèces offrant toutes les modifications de formes, dont l'étude +philosophique, savamment approfondie dans ces derniers temps, a jeté de +si vives lumières sur l'_organographie végétale_; puis, prenant tour à +tour pour type celle de ces cinquante plantes qui offre sous le point de +vue le plus favorable la partie qu'il veut faire connaître, il la +compare avec les autres, et observe ainsi chaque organe dans ses +dégradations insensibles, depuis le plus haut degré de développement +jusqu'à l'état rudimentaire. + +Ces premières études achevées, M. E. Le Maout met entre les mains de +l'élève un instrument d'optique plus grossissant que la loupe commune; +puis, après quelques recherches d'anatomie fine, il étudie les +phénomènes physiologiques, et se trouve ensuite amené naturellement à +l'exposition des préceptes généraux de l'agriculture et de +l'horticulture. Enfin il arrive aux principes de la classification. «Or, +on conçoit sans peine, dit-il, que celui qui connaît dans leurs plus +minutieux détails cinquante plantes différentes, appartenant aux groupes +les plus tranchés du règne végétal, connaît parfaitement _cinquante +familles, cinquante genres, cinquante espèces,_ et qu'avec ce fonds de +connaissances acquises, il lui suffira d'ouvrir la première _Flore_ pour +s'apercevoir que les déterminations les plus difficiles ne sont plus +qu'un jeu pour lui.» + +Les _Leçons élémentaires de Botanique_ sont illustrées par un atlas de +50 plantes et de 500 gravures sur bois intercalées dans le texte--Ce +n'est pas aux lecteurs de l'_Illustration_ que nous aurons besoin +d'énumérer et d'expliquer, pour les leur faire comprendre, les nombreux +avantages d'un si indispensable accessoire. + +_Guide auprès des Malades_, ou Précis des connaissances nécessaires aux +personnes qui se dévouent à leur soulagement; par le docteur C. +SAUCEROTTE, médecin en chef de l'hôpital civil et militaire de +Lunéville. Paris, chez Poussielgue-Rusand, rue Hautefeuille, 9. +Lunéville, chez madame George. 1843. 2 fr. 75 c. + +Qui n'a eu des malades à soigner? qui, en attendant l'arrivée du +médecin, n'a regretté vivement, dans certaines circonstances, de ne pas +savoir quel remède il fallait appliquer, quelles précautions il était +nécessaire de prendre? Que de fois un malade a succombé, si ce n'est +faute de soins, du moins victime de l'ignorance ou de l'imprudence des +parents ou des amis qui se pressaient avec un zèle mal dirigé autour de +son chevet!--Le _Guide auprès des malades_, que vient de publier M. le +docteur Saucerotte, donnera désormais aux gens du monde les +connaissances nécessaires pour soigner les malades dans tous les cas où +leur manque d'instruction pourrait entraîner des suites fâcheuses. C'est +un petit livre d'une utilité incontestable, qui devra désormais faire +partie de toutes les bibliothèques de famille. + + + +Réouverture du Musée royal. + +Les galeries de peinture et de sculpture ont été rendues aux études, le +8 juillet, après une intervalle de cinq mois. Pendant cinq mois entiers +les élèves avaient été privés de la vue inspiratrice des vieux +chefs-d'oeuvre; ils étaient réduits à copier l'école de l'empire dans la +galerie du Luxembourg. + +[Illustration: Sculptures chinoises exposées au Musée du Louvre.] + +Leur exil vient enfin de cesser, et il était beau de voir avec quelle +honorable ardeur ils se précipitaient vers leurs tableaux de +prédilection: _la Belle Jardinière, l'Archange saint Michel, les Noces +de Cana, la Kermesse flamande, les Bergers d'Arcadie_ ou _Saint Paul à +Éphèse_. Le public aussi s'est hâté d'aller redemander un peu de poésie +aux splendeurs du Musée. Le Parisien aime le Louvre; il souffre de le +voir fermé, et chaque année, renouvelant ses doléances, il s'écrie avec +amertume: «Pourquoi ne pas destiner un local spécial aux expositions? +Pourquoi masquer notre riche collection par de lourds échafaudages, et +encombrer de peintures modernes des salles rétrécies, où elles manquent +d'air et de soleil? A quoi bon bouleverser le Musée, quand les fonds +consacrés depuis tant d'années à de fâcheux dérangements auraient pu +suffire à la construction d'un magnifique palais? Ne touchez pas au +sanctuaire des écoles anciennes; abattez la galerie de bois qui +déshonore la façade intérieure du Louvre, et ménagez un emplacement +spacieux, commode, monumental, aux compositions annuelles de nos +artistes contemporains.» Puisse-t-il en être ainsi! + +Durant ces dernières vacances, le Musée s'est enrichi de trois statues +chinoises et du cabinet légué au roi des Français par M, Franck Hall +Standish (de Londres). Les trois Chinois, rapportés de leur pays natal +par un officier de marine, sont, dit-on, _un mandarin_ et _deux hommes +du peuple_ en bois sculpté, doré et peint. Il est, au contraire, hors de +doute que ce sont trois divinités. Ou les a placés dans la salle du +Globe, au Musée Charles X, où ils excitent plus d'étonnement que +d'admiration. Le prétendu mandarin, corpulent personnage, la tête +inclinée, les mains jointes, assis sur une chaise, est doré de la tête +aux pieds, à l'exception du dos, que recouvre une couche d'argent. Sa +mitre orientale est enrichie de perles blanches et bleues; sa barbe se +compose de quatre ou cinq mèches de crin blanc, qui flottent sur sa +poitrine; sa taille est celle d'un homme adulte surcharge d'embonpoint. +Lesdeux prolétaires ou plutôt les dieux inférieurs placés à ses côtés +sont de moindre dimension; ils ont la peau verte et brune, les habits +teints de plusieurs couleurs éclatantes, le corps demi-nu, et +d'affreuses physionomies. Ces trois échantillons de la sculpture +chinoise ne sauraient donner une grande idée des beaux-arts du +Céleste-Empire; mais on ne peut du moins leur contester le mérite de la +singularité. + +La collection de M. Franck Hall Sandish a remplacé le Musée de Marine, +et occupe sept salles entre les galeries des dessins et le Musée +espagnol. Le legs de cet amateur anglais est un témoignage d'estime dont +on doit assurément lui savoir gré, mais qui n'a guère de valeur +intrinsèque. M. Franck, comme la plupart des amateurs, s'abusait sur le +mérite des oeuvres d'art qu'il avait recueillies; sa collection, qui +émerveillait les visiteurs de Sandish-Hall, dépare presque le royal +palais du Louvre. Les rédacteurs du catalogue ont dû substituer aux +affirmations audacieuses, les: _attribué à, école de, imitation de, +genre de_, formules équivoques, équivalentes à une négation. Néanmoins, +au milieu des copies et des peintures apocryphes, on remarque dans le +cabinet Standish plusieurs tableaux de la possession desquels nous +pouvons nous féliciter: _un paysage avec figures_, d'Antoine Watteau; +_quatre dessus de porte du château de Belle-Vue_, par Carle Van Loo; des +tableaux de fruits et d'animaux, par Suyders; un portrait de Velasquez, +quelques toiles de Murillo et une dizaine de dessins. Le reste ne vaut +pas l'honneur d'être nommé. + +La bibliothèque qui fait partie de la collection renferme d'excellentes +éditions des classiques grecs et latins, de la Bible et des Pères de +l'Église: les savants ouvrages de L.-A. Muratori, le _Monasticon_ de +William Dugdale, _la Britannia_ de Cariden, _the Costumes of the +Ancient_ de Hope, _les Monuments de la Monarchie_ de Bernard de +Montfaucon et autres précieux recueils qui figureraient plus utilement à +la Bibliothèque Richelieu que dans les galeries de peinture et de +sculpture du Musée royal. + + + +SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO. + +[Illustration. Deco.] + +[Illustration.] + +I. Sur la surface de votre bille décrivez, avec un compas muni d'un +crayon, un arc de cercle d'une grandeur quelconque, que vous pourrez +effacer ensuite facilement, de sorte que la bille ne sera pas +endommagée. Cet arc de cercle ABC est représenté sur la figure 1. A E +est l'ouverture de compas employée, et est le _pôle_ que l'on a pris à +la surface de la sphère pour y faire ce tracé. Marquez ensuite trois +points quelconques, A, B, C, sur la circonférence ainsi décrite. +Construirez à part (figure 2) un triangle A, B, C, dont les sommets +soient précisément à des distances mutuelles respectivement égales à +celles des trois points A, B, C. Partagez deux des angles C'A'B' A'B'C' +en deux parties égales par deux droites A' D', B' D', qui se couperont +en un certain point D'. Ce point sera le centre d'un cercle circonscrit +un triangle, c'est-à-dire que la circonférence passera par les trois +sommets de ce triangle. Menez F' D' E' perpendiculaire à A' D', et +prenez le point E' par la condition que la distance A' E' soit égale à +l'ouverture de compas A E que vous avez employée pour le tracé de votre +cercle sur la bille. Enfin, achevez l'équerre E' A' F' de manière que +l'angle E' A' F' soit droit. E' F' sera le diamètre demande de la +sphère. Le rayon sera la moitié de ce diamètre. + +Pour faciliter à nos lecteurs l'intelligence des motifs de cette +construction, nous l'avons indiquée sur la figure 1 comme si elle était +exécutée dans l'intérieur de la sphère, et nous avons désigné, dans les +deux ligures, les mêmes points par les mêmes lettres, en ajoutant +seulement des accents à celles de la seconde. + +Rien n'est plus facile d'ailleurs que de construire le triangle A' B' +C', dont on connaît les trois côtés A' B', B' C', A' C', respectivement +égaux à A B, B C, A C. Il faut prendre A' B'. égal à A B: puis les +extrémités A' et B' comme centres, avec des rayons égaux à A C et à B C, +décrire des arcs de cercle qui se coupent au point C, et déterminent +ainsi le troisième sommet du triangle. + +II. Les nombres les plus simples qui satisfassent à la question sont 11 +pièces de 5 francs et 4 demi-ducats; car 11 pièces de 5 francs font 55 +francs et les 4 demi-ducats font 24 francs; le Français paie donc au +Hollandais 51 francs de plus qu'il ne reçoit. + +On trouvera une infinité d'autres solutions en augmentant le nombre des +pièces de 5 francs d'un multiple quelconque de 6 et celui îles +demi-ducats du même multiple de 5. Les couples de valeurs que voici +donneront donc des solutions. + + 17 pièces de 5 francs et 9 demi-ducats. + 23 » et 14 » + 29 » et 19 » + +Et ainsi de suite + + + +NOUVELLES QUESTIONS A RESOUDRE. + +I. On demande de déterminer le diamètre d'une bille d'ivoire sans +l'endommager, et même sans employer de compas, comme nous l'avons fait +dans la solution donnée aujourd'hui. + +II. Deviner le nombre que quelqu'un aura pensé. + + + +Rébus. + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS: + +Abeilard, ô martyr de l'amour, une plume éloquente a tristement dépeint +ta douleur atroce. + +[Illustration: Nouveau rébus.] + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0021, 22 JUILLET 1843 *** + +***** This file should be named 38159-8.txt or 38159-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/1/5/38159/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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