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+Project Gutenberg's Victor Hugo, son oeuvre poétique, by Ernest Dupuy
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Victor Hugo, son oeuvre poétique
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+Author: Ernest Dupuy
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+Release Date: November 21, 2011 [EBook #38074]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR HUGO, SON OEUVRE POÉTIQUE ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+ COLLECTION DES CLASSIQUES POPULAIRES
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+ VICTOR HUGO
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+ SON OEUVRE POÉTIQUE
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+ _Prix de chaque volume, broché._ =1 50=
+ -- -- _cart. souple, tr. rouges._ =2 50=
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+ =Chaque volume contient de nombreuses illustrations=
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+ HOMÈRE, par A. COUAT, Recteur de l'Académie de Lille, 1 vol.
+
+ VIRGILE, par A. COLLIGNON, agrégé des lettres, professeur de
+ rhétorique au Lycée de Nancy, 1 vol.
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+ DÉMOSTHÈNE, par H. OUVRÉ, agrégé des lettres, maître de
+ conférences de littérature grecque à la Faculté des Lettres
+ de Bordeaux, 1 vol.
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+ CICÉRON, par M. PELLISSON, agrégé des lettres, inspecteur
+ d'Académie, 1 vol.
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+ PLUTARQUE, par J. DE CROZALS, professeur d'histoire à la Faculté
+ des lettres de Grenoble, 1 vol.
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+ LES CHRONIQUEURS, par A. DEBIDOUR, doyen de la Faculté des lettres
+ de Nancy.
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+ PREMIÈRE SÉRIE: _Villehardouin;--Joinville_, 1 vol.
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+ DEUXIÈME SÉRIE: _Froissart;--Commines_, 1 vol.
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+ LA FONTAINE, par EMILE FAGUET, docteur ès lettres, professeur de
+ rhétorique au Lycée Janson-de-Sailly, 1 vol.
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+ CORNEILLE, par LE MÊME, 1 vol.
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+ Mme DE SÉVIGNÉ, par R. VALLERY-RADOT, 1 vol.
+
+ MOLIÈRE, par HIPPOLYTE DURAND, agrégé des lettres, inspecteur
+ général honoraire de l'Instruction publique, 1 vol.
+
+ FÉNELON, par G. BIZOS, doyen de la Faculté des lettres d'Aix, 1
+ vol.
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+ MONTESQUIEU, par EDGAR ZÉVORT, recteur de l'académie de Caen, 1
+ vol.
+
+ J.-J. ROUSSEAU, par L. DUCROS, professeur de littérature française
+ à la Faculté des lettres de Poitiers, 1 vol.
+
+ BUFFON, par H. LEBASTEUR, professeur de rhétorique au Lycée de
+ Chambéry, 1 vol.
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+ FLORIAN, par LÉO CLARETIE, professeur agrégé des lettres au Lycée
+ de Douai, 1 vol.
+
+ VICTOR HUGO, par ERNEST DUPUY, professeur de rhétorique au Lycée
+ Henri IV, 1 vol.
+
+ MICHELET, par F. CORRÉARD, professeur agrégé d'histoire au Lycée
+ Charlemagne, 1 vol.
+
+ SHAKESPEARE, par JAMES DARMESTETER, professeur au Collège de
+ France, 1 vol.
+
+
+ [Illustration: VICTOR HUGO EN 1828
+ (_d'après la lithographie originale de Deveria_)]
+
+
+
+
+ COLLECTION DES CLASSIQUES POPULAIRES
+
+ VICTOR HUGO
+
+ SON OEUVRE POÉTIQUE
+
+ PAR
+
+ ERNEST DUPUY
+
+ ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE
+ PROFESSEUR DE RHÉTORIQUE AU LYCÉE HENRI IV
+ LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+ Ce volume est orné de 4 portraits de Victor Hugo
+
+ _en 1828, 1847, 1862 et 1873 (reproductions d'originaux), et il
+ contient une vue d'Hauteville-House_.
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ H. LECÈNE ET H. OUDIN, ÉDITEURS
+
+ 17, RUE BONAPARTE, 17
+
+
+ 1890
+
+
+
+
+ LA VIE DE VICTOR HUGO
+
+
+
+
+VICTOR HUGO
+
+SON OEUVRE POÉTIQUE
+
+
+
+
+LA VIE DE VICTOR HUGO
+
+
+Victor Hugo naquit à Besançon le septième jour de ventôse an X de la
+République, date qui correspond au 26 février de l'année 1802. Il faut
+donc restreindre un peu le sens de la formule qu'il a employée le
+premier, et qu'après lui on a tant répétée pour indiquer l'époque de
+sa naissance: «Ce siècle avait deux ans!» Si la date est donnée par le
+poète d'une manière un peu trop vague, le commentaire dont il l'a
+accompagnée mérite d'être retenu pour sa précision pleine de couleur
+et d'éclat.
+
+ . . . . Rome remplaçait Sparte;
+ Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
+ Et du premier consul déjà, par maint endroit,
+ Le front de l'empereur brisait le masque étroit.
+ Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,
+ Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole,
+ Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois
+ Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix,
+ Si débile, qu'il fut, ainsi qu'une chimère,
+ Abandonné de tous, excepté de sa mère,
+ Et que son cou, ployé comme un frêle roseau,
+ Fit faire en même temps sa bière et son berceau.
+ Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
+ Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre,
+ C'est moi.
+
+Ce nouveau-né, dont la tête frappa par sa lourdeur disproportionnée
+avec le corps très frêle, était le troisième fils d'un chef de
+bataillon de la 20e demi-brigade, Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo,
+d'origine Lorraine; la mère, Sophie-Françoise Trébuchet, était fille
+d'un capitaine-armateur du port de Nantes. Le poète a résumé lui-même
+ses origines dans un vers bien souvent cité:
+
+ Mon père vieux soldat, ma mère Vendéenne.
+
+Victor Hugo a parlé de son père et de sa mère avec une piété très
+éloquente. Après avoir rappelé ses soins maternels qui protégèrent son
+existence «en naissant condamnée,» et fortifièrent par un miracle
+d'amour sa première enfance, triste, troublée, vouée aux larmes, il
+laisse échapper ce cri touchant:
+
+ Oh! l'amour d'une mère! amour que nul n'oublie!
+ Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie!
+ Table toujours servie au paternel foyer!
+ Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier!
+
+Il a aussi payé à la mémoire de son père un large tribut d'hommages.
+Il l'a rendu immortel le jour où il a écrit en tête d'un de ses
+volumes de vers cette dédicace qui est toute une biographie à la façon
+des états de services gravés par les anciens Romains sur leurs
+tombeaux:
+
+ JOSEPH-LÉOPOLD-SIGISBERT
+
+ COMTE HUGO,
+
+ LIEUTENANT-GÉNÉRAL DES ARMÉES DU ROI
+
+ NÉ EN 1774,
+
+ VOLONTAIRE EN 1791,
+
+ COLONEL EN 1803,
+
+ GÉNÉRAL DE BRIGADE EN 1809,
+
+ GOUVERNEUR DE PROVINCE EN 1810,
+
+ LIEUTENANT-GÉNÉRAL EN 1825,
+
+ MORT EN 1828,
+
+ Non inscrit sur l'Arc de l'Etoile,
+
+ _Son fils respectueux_,
+
+ V. H.
+
+L'Arc de Triomphe, ce monument élevé aux héros des guerres de la
+République et de l'Empire, peut périr; le souvenir du général comte
+Hugo survivra dans l'oeuvre impérissable du poète.
+
+Ce serait une lacune, dans une étude biographique sur Victor Hugo, que
+de ne pas marquer en quelques traits cette physionomie très
+vigoureuse de son père. Le grand poète, dont le patriotisme éclatera
+dans tant d'écrits, depuis l'_Ode à la colonne_ jusqu'au livre de
+l'_Année terrible_, est le rejeton d'une souche vraiment héroïque. Son
+père, Léopold Hugo, s'engagea comme volontaire à l'âge de 14 ans. Les
+quatre frères de Léopold Hugo allèrent comme lui aux armées; deux
+furent tués aux lignes de Wissembourg. Un autre frère, Louis, celui
+que dans la famille on appelait «Louis XVII», parce que, sur dix-huit
+enfants, il était le dix-septième, fut blessé. C'est cet oncle Louis
+que le poète nous présentera dans un de ses derniers ouvrages, et dans
+la bouche duquel il placera le merveilleux récit intitulé _le
+Cimetière d'Eylau_.
+
+Léopold Hugo, attaché à l'état-major dès 1791, se lia d'amitié avec
+Desaix et Kléber; il se signala en Vendée par des traits d'héroïsme et
+de générosité dont le souvenir a inspiré bien des pages du dernier
+romande Victor Hugo, _Quatre-vingt-treize_. Il suivit la fortune d'un
+de ses amis, Lahorie, chef d'état-major de Moreau, prit part à
+plusieurs combats, et, à l'aide d'une poutre jetée sur un pont rompu,
+passa le premier le Danube au milieu d'un feu terrible de mitraille.
+Cet exploit lui valut l'épaulette de chef de bataillon sur le lieu
+même du combat.
+
+Après avoir commandé à Lunéville et tenu garnison à Besançon, où
+naquit son troisième fils, Léopold Hugo partit avec les siens pour
+l'île d'Elbe et pour la Corse. A la date de ce départ, Victor Hugo
+était âgé de six semaines. Le commandant Hugo, appelé à l'armée
+d'Italie, renvoya sa famille à Paris. Il la rappela auprès de lui, dès
+que la faveur de Joseph, roi de Naples, l'eut élevé au grade de
+colonel du régiment de Royal-Corse et de gouverneur d'Avellino. Victor
+Hugo vit donc l'Italie dans l'automne de 1807. Son père rejoignit le
+roi Joseph en Espagne, et une seconde fois la mère et les trois
+enfants rentrèrent à Paris. Ils en repartirent pour aller retrouver le
+chef de famille devenu général, gouverneur de Guadalaxara, et comte de
+l'Empire. Dans son premier recueil de vers, le poète rappelait ainsi
+ses voyages d'enfance:
+
+ Je visitai cette île, en noirs débris féconde,
+ Plus tard premier degré d'une chute profonde;
+ Le haut Cenis, dont l'aigle aime les rocs lointains,
+ Entendit, de son antre où l'avalanche gronde,
+ Ses vieux glaçons crier sous mes pas enfantins.
+
+ Vers l'Adige et l'Arno je vins des bords du Rhône.
+ Je vis de l'occident l'auguste Babylone,
+ Rome, toujours vivante au fond de ses tombeaux,
+ Reine du monde encor sur un débris de trône,
+ Avec une pourpre en lambeaux;
+
+ Puis Turin, puis Florence aux plaisirs toujours prête,
+ Naple, aux bords embaumés, où le printemps s'arrête
+ Et que Vésuve en feu couvre d'un dais brûlant,
+ Comme un guerrier jaloux qui, témoin d'une fête,
+ Jette au milieu des fleurs son panache sanglant...
+
+ L'Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles;
+ Burgos, sa cathédrale aux gothiques aiguilles;
+ Irun, ses toits de bois; Vittoria, ses tours;
+ Et toi, Valladolid, tes palais de familles,
+ Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours.
+
+ Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée;
+ J'allais, chantant des vers d'une voix étouffée;
+ Et ma mère, en secret observant tous mes pas,
+ Pleurait et souriait, disant: C'est une fée
+ Qui lui parle, et qu'on ne voit pas!
+
+De tous ces voyages, c'est celui d'Espagne qui laissa dans l'esprit de
+l'enfant la plus forte impression. Les premiers noms qu'il entendit
+s'emparèrent de son imagination, et plus tard le poète les retrouvera
+naturellement sous sa plume. Ainsi le carrosse qui portait la famille
+Hugo, et qu'escortèrent, tout le chemin, les gardes du trésor de
+l'armée, c'est-à-dire deux mille hommes et quatre canons, fit halte à
+Ernani, et plus loin à Torquemada. Ces deux noms de villes fourniront
+à Victor Hugo les titres de deux de ses drames.
+
+De même les souvenirs du séjour à Madrid suggéreront un jour au
+romancier, à l'auteur dramatique, ce personnage de nain difforme et
+formidable qui reviendra obstinément à travers toute l'oeuvre sous
+les noms de Han d'Islande, de Triboulet, de Quasimodo, de Gucho. Cette
+création puissante n'est que le portrait plus ou moins grossi,
+enlaidi, burlesquement idéalisé, d'un valet du collège. En effet,
+pendant que l'aîné des trois frères, Abel, entrait à la cour du roi
+Joseph en qualité de page, les deux autres, Eugène et Victor, étaient
+placés au collège des Nobles, rue Ortoleza. Tous les élèves de cette
+maison étaient princes, comtes ou marquis; ils étaient servis par «un
+nain bossu, à figure écarlate, à cheveux tors, en veste de laine
+rouge, culotte de peluche bleue, bas jaunes et souliers couleur de
+rouille.» L'effet de terreur que cet être, effrayant de laideur,
+produisit sur l'imagination exaltée du jeune Victor Hugo, se traduira
+plus tard comme on le sait. Sans doute aussi le contraste entre
+l'élégance de toute cette jeunesse titrée, richissime, et les
+disgrâces de ce misérable, frappa l'enfant déjà observateur, et il
+faut faire remonter apparemment jusqu'à cette impression d'enfance le
+goût de ces oppositions violentes, de ces effets d'ombre et de jour
+que l'auteur de la préface de _Cromwell_ présentera comme la parfaite
+expression de la vérité et de la vie.
+
+L'année 1812 vit pâlir l'étoile impériale, et les affaires d'Espagne
+prirent une tournure si fâcheuse que la famille Hugo dut reprendre
+rapidement le chemin de Paris. Elle rentra dans cette maison des
+Feuillantines, qu'elle avait déjà habitée quelque temps entre le
+voyage d'Italie et le séjour en Espagne, et qui a tant contribué, par
+son caractère de solitude mystérieuse, à l'éducation morale et
+poétique de Hugo. Le poète s'est montré reconnaissant pour ces lieux,
+où, comme un maître très auguste, la nature lui parla.
+
+Dans l'admirable pièce, devenue presque populaire, qui est intitulée:
+_Ce qui se passait aux Feuillantines vers 1813_, Victor Hugo a raconté
+comment «un pédant» fut sur le point de l'arracher à cette maison
+pleine de charme pour le faire entrer au collège, et comment la mère,
+inquiète, ébranlée un moment par les raisons que faisait valoir
+l'homme grave, se laissa pourtant aller à la douceur de retenir près
+d'elle ses enfants, et de les laisser grandir au milieu des arbres,
+des fleurs, sous la libre étendue du ciel.
+
+ Tremblante, elle tenait cette lourde balance,
+ Et croyait bien la voir par moments en silence
+ Pencher vers le collège, hélas! en opposant
+ Mon bonheur à venir à mon bonheur présent.
+ Elle songeait ainsi sans sommeil et sans trêve.
+ C'était l'été; vers l'heure où la lune se lève,
+ Par un de ces beaux soirs qui ressemblent au jour
+ Avec moins de clarté, mais avec plus d'amour,
+ Dans son parc, où jouaient le rayon et la brise,
+ Elle errait, toujours triste et toujours indécise,
+ Questionnant tout bas l'eau, le ciel, la forêt,
+ Ecoutant au hasard les voix qu'elle entendrait.
+ C'est dans ces moments-là que le jardin paisible,
+ La broussaille où remue un insecte invisible,
+ Le scarabée ami des feuilles, le lézard
+ Courant au clair de lune au fond du vieux puisard,
+ La faïence à fleur bleue où vit la plante grasse,
+ Le dôme oriental du sombre Val-de-Grâce,
+ Le cloître du couvent, brisé, mais doux encor;
+ Les marronniers, la verte allée aux boutons-d'or,
+ La statue où sans bruit se meut l'ombre des branches,
+ Les pâles liserons, les pâquerettes blanches,
+ Les cent fleurs du buisson, de l'arbre, du roseau,
+ Qui rendent en parfums ses chansons à l'oiseau,
+ Se mirent dans la mare ou se cachent dans l'herbe,
+ Ou qui, de l'ébénier chargeant le front superbe,
+ Au bord des clairs étangs se mêlant au bouleau,
+ Tremblent en grappes d'or dans les moires de l'eau,
+ Et le ciel scintillant derrière les ramées,
+ Et les toits répandant de charmantes fumées,
+ C'est dans ces moments-là, comme je vous le dis,
+ Que tout ce beau jardin, radieux paradis,
+ Tous ces vieux murs croulants, toutes ces jeunes roses,
+ Tous ces objets pensifs, toutes ces douces choses,
+ Parlèrent à ma mère avec l'onde et le vent,
+ Et lui dirent tout bas:--«Laisse-nous cet enfant!
+ Laisse-nous cet enfant, pauvre mère troublée!
+ Cette prunelle ardente, ingénue, étoilée,
+ Cette tête au front pur qu'aucun deuil ne voila,
+ Cette âme neuve encor, mère, laisse-nous-la!
+ Ne va pas la jeter au hasard dans la foule.
+ La foule est un torrent qui brise ce qu'il roule,
+ Ainsi que les oiseaux, les enfants ont leurs peurs.
+ Laisse à notre air limpide, à nos moites vapeurs,
+ A nos soupirs, légers comme l'aile d'un songe,
+ Cette bouche où jamais n'a passé le mensonge,
+ Ce sourire naïf que sa candeur défend!
+ O mère au coeur profond, laisse-nous cet enfant!
+ Nous ne lui donnerons que de bonnes pensées;
+ Nous changerons en jour ses lueurs commencées;
+ Dieu deviendra visible à ses yeux enchantés;
+ Car nous sommes les fleurs, les rameaux, les clartés,
+ Nous sommes la nature et la source éternelle
+ Où toute soif s'épanche, où se lave toute aile;
+ Et les bois et les champs, du sage seul compris,
+ Font l'éducation de tous les grands esprits!
+ Laisse croître l'enfant parmi nos bruits sublimes.
+ Nous le pénétrerons de ces parfums intimes,
+ Nés du souffle céleste épars dans tout beau lieu,
+ Qui font sortir de l'homme et monter jusqu'à Dieu,
+ Comme le chant d'un luth, comme l'encens d'un vase
+ L'espérance, l'amour, la prière et l'extase!
+ Nous pencherons ses yeux vers l'ombre d'ici-bas,
+ Vers le secret de tout entr'ouvert sous ses pas.
+ D'enfant nous le ferons homme, et d'homme poète.
+ Pour former de ses sens la corolle inquiète,
+ C'est nous qu'il faut choisir; et nous lui montrerons
+ Comment, de l'aube au soir, du chêne aux moucherons,
+ Emplissant tout, reflets, couleurs, brumes, haleines,
+ La vie aux mille aspects rit dans les vertes plaines.
+ Nous te le rendrons simple et des cieux ébloui;
+ Et nous ferons germer de toutes parts en lui
+ Pour l'homme, triste effet perdu sous tant de causes,
+ Cette pitié qui naît du spectacle des choses!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ainsi parlaient, à l'heure où la ville se tait,
+ L'astre, la plante et l'arbre,--et ma mère écoutait.
+
+Pendant que les enfants et la mère jouissaient de cette heureuse
+sécurité, le père s'illustrait par la défense énergique de Thionville.
+Mais la guerre marchait vers son lugubre dénouement. L'invasion vint
+jeter sur les jeux du jardin une ombre de tristesse inoubliable. La
+famille Hugo dut loger dans la maison des Feuillantines un officier
+prussien et quarante soldats.
+
+L'Empire tombé, le général Hugo eut le loisir d'intervenir dans
+l'éducation de ses fils. Abel, qui avait porté l'épée, prit la plume.
+Il se trouvera déjà littérateur connu au moment où son frère Victor
+voudra débuter à son tour dans la carrière littéraire, et il montrera
+le chemin à ce cadet dont le génie éblouissant éclipsera bientôt le
+talent de l'aîné.
+
+Eugène et Victor furent placés à l'institution Cordier-Decotte. Victor
+y révéla bientôt ses aptitudes. Il écrivit sur ses cahiers d'écolier
+une foule d'essais poétiques, et d'abord une épopée sur la chevalerie.
+Le héros était Roland, auquel le poète reviendra et qu'il honorera
+plus d'une fois de son admiration émue dans la première et dans la
+seconde _Légende des siècles_. Au milieu de traductions, de contes,
+d'épîtres, de madrigaux, d'énigmes, d'acrostiches, émergeait quelque
+plan de poème plus ambitieux, le _Déluge_, quelque titre de comédie,
+d'opéra-comique: _A quelque chose hasard est bon_. C'était l'époque où
+plus d'un écolier brillant rimait sa tragédie sur les bancs du
+collège: le jeune Hugo fit une _Artamène_, une _Athélie ou les
+Scandinaves_, et il semblait préluder à ses futures ambitions de
+réformateur du théâtre en ébauchant un mélodrame à intermèdes, _Inès
+de Castro_. Tous ces essais n'offraient qu'un mélange assez confus de
+souvenirs personnels et de lambeaux de lectures: Victor Hugo a donné
+leur véritable importance à ces premiers bégaiements de sa muse, en
+écrivant sur un de ces cahiers ce titre spirituel: «Les bêtises que je
+faisais avant ma naissance.»
+
+Cette vocation littéraire fut contrariée par la volonté paternelle. Le
+général Hugo voulait faire de son fils un polytechnicien; et
+l'écolier, ses études littéraires achevées, suivit les cours de
+sciences du lycée Louis-le-Grand. Mais il avait déjà cette volonté de
+fer qui plus tard fera de lui l'exilé irréconciliable. A la date du 10
+juillet 1816, il écrivait sur une page du livre où il notait ses
+impressions de chaque jour: «Je veux être Chateaubriand ou rien.»
+
+En 1817, il envoya au concours annuel pour le prix de poésie décerné
+par l'Académie française trois cents vers sur le sujet: «Le bonheur
+que procure l'étude dans toutes les situations de la vie.» Il y
+faisait allusion à son âge, et avouait ses «trois lustres» ou ses
+quinze ans avec une modestie orgueilleuse dont la légende a
+singulièrement exagéré l'effet. On a raconté que les juges du
+concours, se croyant mystifiés, auraient puni l'auteur de la pièce en
+lui infligeant une simple mention, au lieu du prix qu'il méritait. Le
+rapport du secrétaire perpétuel a été consulté par M. Edmond Biré, un
+des biographes de Hugo les plus préoccupés de diminuer sa gloire; le
+document fait justice de l'anecdote. Mais la rectification ne rend pas
+l'insuccès de Hugo moins piquant. Il est plaisant de savoir que le
+plus grand lyrique de tous les âges a été classé dans un concours
+après Lebrun, Delavigne, Loyson, Saintine, une princesse de Salm-Dyck
+et un chevalier de Langeac. A dater de ce jour, le jeune poète trouva
+dans quelques académiciens, tels que Campenon, M. de Neufchâteau, des
+protecteurs qu'il faut nommer, car cet appui, dont il aurait pu se
+passer, les honore.
+
+Introduit par son frère Abel dans un groupe de gens de lettres, jeunes
+pour la plupart, et préoccupés de rajeunir la poésie, le roman,
+l'histoire, Victor Hugo conquit aussitôt une place à part dans ce
+petit cénacle. On avait projeté de faire en collaboration un volume
+de nouvelles: le nouveau-venu s'engagea à écrire la sienne en quinze
+jours, et, au jour dit, il apporta son premier roman, _Bug-Jargal_.
+
+A la même époque, il envoyait au concours poétique des Jeux Floraux
+trois pièces lyriques qu'on retrouve dans son premier recueil des
+_Odes: les Vierges de Verdun, le Rétablissement de la statue de Henri
+IV, Moïse sur le Nil_. Un triple succès lui valut le titre de «maître
+ès arts,» et c'est à l'occasion de ces débuts que Chateaubriand ou
+tout autre écrivain appliqua au jeune poète la dénomination «d'enfant
+sublime»[1].
+
+ [1] Le mot, attribué à Chateaubriand, est probablement
+ d'Alexandre Soumet.
+
+Au lieu de reprendre sa préparation pour l'entrée à l'École
+polytechnique, Victor Hugo, sollicité par le besoin d'écrire, fonda un
+journal, _le Conservateur littéraire_. Tout en suivant les cours de
+l'Ecole de droit, il groupa autour de lui plusieurs auteurs déjà
+connus, dont un ou deux pouvaient se dire illustres: c'étaient Emile
+Deschamps, Alexandre Soumet, Alfred de Vigny, Lamennais, Alphonse de
+Lamartine. Cette activité qu'il déployait au dehors cachait bien des
+agitations intimes. Le jeune écrivain voulait épouser la jeune fille
+qui devint sa femme un peu plus tard, Adèle Foucher. Il était sans
+fortune; le général Hugo, irrité de voir son fils renoncer à la
+carrière qu'il avait choisie pour lui, avait pensé le réduire ou le
+châtier en lui supprimant sa pension; pendant un an, comme le Marius
+des _Misérables_, l'étudiant vécut avec sept cents francs pour toutes
+ressources. Sa fierté naturelle s'augmentait de l'humeur ombrageuse
+qui est si souvent le résultat de ces situations précaires; pour un
+incident futile de café, pour un journal arraché de ses mains un peu
+trop brusquement, Victor Hugo se battit en duel avec un garde du
+corps, et il fut blessé au bras gauche. Le souvenir de cette aventure
+servira à l'auteur dramatique et donnera un caractère de vérité et
+d'intérêt piquant aux détails du duel dans _Marion De Lorme_.
+
+Victor Hugo n'était plus absolument un inconnu; toutefois il n'aurait
+pas réussi à publier son premier livre, faute d'argent pour en payer
+l'impression au libraire, si son frère Abel n'eût fait les frais de la
+publication. Le livre parut sous le titre _Odes et poésies diverses_.
+Le roi Louis XVIII, qui se piquait d'aimer les lettres, lut l'ouvrage,
+et retrouva le nom de l'auteur au bas d'une lettre interceptée, où
+Victor Hugo offrait un asile à un conspirateur. Il se borna, pour
+toute marque de sévérité, à donner au poète une pension de mille
+francs sur sa cassette. Cette faveur décida du mariage tant souhaité
+(octobre 1822). La joie des noces fut brusquement attristée par un
+terrible événement. Eugène Hugo, le frère du marié, fut pris d'un
+accès de folie au milieu de la fête. Le poète, qui avait vu le deuil
+entrer chez lui par la même porte que le bonheur et presque à la même
+heure, était fondé à écrire, cinq ans plus tard, que le drame, s'il
+veut être une image exacte de la vie, ne peut pas séparer le rire des
+larmes.
+
+L'année 1825 fut marquée par l'apparition de _Han d'Islande_. Ce roman
+valut à son auteur une nouvelle pension de 2,000 fr. et le fit entrer
+dans l'intimité d'un homme de lettres dans le salon duquel se
+rassemblaient des musiciens, des peintres, des sculpteurs, des
+écrivains déjà célèbres. C'est chez le «bon» Charles Nodier que Victor
+Hugo se lia d'amitié avec David d'Angers, le statuaire, et avec les
+peintres Charlet, Louis Boulanger, Eugène Deveria. Cette même année,
+le jeune poète était fait chevalier de la Légion d'honneur, et son
+père se réconciliait avec lui, en lui attachant la croix sur la
+poitrine. Cette réconciliation eut lieu à Blois, où Victor Hugo
+s'était rendu en toute hâte, et le souvenir de ce voyage se fixera,
+quelques années après, dans des vers charmants du recueil des
+_Feuilles d'automne_.
+
+ Louis, quand vous irez, dans un de vos voyages,
+ Voir Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,
+ Toulouse la Romaine, où, dans des jours meilleurs,
+ J'ai cueilli tout enfant la poésie en fleurs,
+ Passez par Blois.--Et là, bien volontiers sans doute,
+ Laissez dans le logis vos compagnons de route,
+ Et tandis qu'ils joueront, riront ou dormiront,
+ Vous, avec vos pensers qui haussent votre front,
+ Montez à travers Blois cet escalier de rues
+ Que n'inonde jamais la Loire au temps des crues;
+ Laissez là le château, quoique sombre et puissant,
+ Quoiqu'il ait à la face une tache de sang;
+ Admirez, en passant, cette tour octogone
+ Qui fait à ses huit pans hurler une gorgone;
+ Mais passez.--Et sorti de la ville, au midi,
+ Cherchez un tertre vert, circulaire, arrondi,
+ Que surmonte un grand arbre, un noyer, ce me semble,
+ Comme au cimier d'un casque une plume qui tremble.
+ Vous le reconnaîtrez, ami, car, tout rêvant,
+ Vous l'aurez vu de loin sans doute en arrivant.
+ Sur le tertre monté, que la plaine bleuâtre,
+ Que la ville étagée en long amphithéâtre,
+ Que l'église, ou la Loire et ses voiles aux vents,
+ Et ses mille archipels plus que ses flots mouvants,
+ Et de Chambord là-bas au loin les cent tourelles,
+ Ne fassent pas voler votre pensée entre elles.
+ Ne levez pas vos yeux si haut que l'horizon,
+ Regardez à vos pieds....--
+ Louis, cette maison
+ Qu'on voit, bâtie en pierre et d'ardoise couverte,
+ Blanche et carrée, au bas de la colline verte,
+ Et qui, fermée à peine aux regards étrangers
+ S'épanouit charmante entre ses deux vergers,
+ C'est là.--Regardez bien. C'est le toit de mon père.
+ C'est ici qu'il s'en vint dormir après la guerre,
+ Celui que tant de fois mes vers vous ont nommé,
+ Que vous n'avez pas vu, qui vous aurait aimé!
+
+ Alors, ô mon ami, plein d'une extase amère,
+ Pensez pieusement, d'abord à votre mère,
+ Et puis à votre soeur, et dites: «Notre ami
+ Ne reverra jamais son vieux père endormi!»
+
+D'autres voyages suivirent de près celui de Blois. Victor Hugo se
+rendit à Reims, à l'occasion du Sacre de Charles X; il fit un détour
+pour visiter Lamartine à Saint-Point. Il suivit Nodier en Suisse, dans
+une excursion payée par l'éditeur Canel, qui se réservait de publier
+la relation des deux touristes. Un accident de voiture manqua de les
+faire périr, et la faillite de l'éditeur arrêta le projet de
+publication de l'ouvrage.
+
+Le mois de février 1827 marque un des moments caractéristiques de la
+vie de Victor Hugo. Il envoya au _Journal des Débats_, organe libéral
+sous la Restauration, sa fameuse _Ode à la colonne de la place de
+Vendôme_. Elle fut inspirée à l'auteur par un sentiment de patriotisme
+indigné. Dans une réception à l'ambassade d'Autriche, on avait refusé
+d'annoncer les Maréchaux de France en nommant les titres de noblesse
+napoléonienne, qui semblaient instituer des fiefs à l'étranger. Le
+fils de la Vendéenne s'était borné jusqu'à ce jour à célébrer le
+trône et l'autel, le double culte de sa mère; le fils du vieux soldat
+ne vit plus devant lui que l'image de la France, d'abord conquérante,
+toute-puissante, puis vaincue, accablée par la coalition, aujourd'hui
+injuriée, provoquée de nouveau par cet outrage à ses vétérans
+glorieux. Avec un élan poétique qui avait l'allure emportée d'un
+assaut, avec des expressions, des traits, des chutes de strophes qui
+semblaient des éclairs d'épée, il menaçait l'étranger du réveil de la
+nation assoupie:
+
+ On nous a mutilés; mais le temps a peut-être
+ Fait croître l'ongle du lion.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Prenez garde!--La France, où grandit un autre âge,
+ N'est pas si morte encor qu'elle souffre un outrage!
+ Les partis pour un temps voileront leur tableau.
+ Contre une injure, ici, tout s'unit, tout se lève,
+ Tout s'arme, et la Vendée aiguisera son glaive
+ Sur la pierre de Waterloo...
+
+ Que l'Autriche en rampant de noeuds vous environne,
+ Les deux géants de France ont foulé sa couronne!
+ L'histoire, qui des temps ouvre le Panthéon,
+ Montre empreints aux deux fronts du vautour d'Allemagne
+ La sandale de Charlemagne,
+ L'éperon de Napoléon.
+
+ Allez!--Vous n'avez plus l'aigle qui, de son aire,
+ Sur tous les fronts trop hauts portait votre tonnerre;
+ Mais il vous reste encor l'oriflamme et les lis.
+ Mais c'est le coq gaulois qui réveille le monde;
+ Et son cri peut promettre à votre nuit profonde
+ L'aube du soleil d'Austerlitz!
+
+Une fois évoqué par le poète, le souvenir de Napoléon devait pendant
+longtemps hanter son imagination. Nous voyons déjà que, chez V. Hugo
+comme chez tous les hommes de son temps, le libéralisme a commencé par
+l'admiration de la légende impériale et par le regret d'un passé dont
+l'éloignement avait déjà presque effacé les misères et les tristesses.
+
+La réputation venait à Hugo, et il n'en était plus réduit à colporter
+ses manuscrits chez des libraires dédaigneux. L'acteur Talma s'offrit
+à jouer un rôle dramatique écrit par l'auteur de _Bug-Jargal_, de _Han
+d'Islande_. Le poète entreprit son _Cromwell_. Talma mourut avant que
+l'oeuvre fût finie; l'espoir d'une représentation immédiate s'en
+allait avec lui. Victor Hugo, renonçant à l'idée de porter le drame à
+la scène, le développa tout à son aise. Il écrivit une préface, où ses
+théories dramatiques se trouvaient exposées, et le livre parut en
+décembre 1827. Il souleva les applaudissements des uns, les clameurs
+irritées des autres. Ce fut le signal de la guerre littéraire entre
+les romantiques et les classiques. Victor Hugo fut reconnu le chef de
+l'école nouvelle; autour de lui se rangèrent tous les soldats pleins
+de talents dont se composa le groupe appelé le cénacle: Alfred de
+Vigny, les deux Deschamps, Sainte-Beuve, Alfred de Musset, alors à ses
+débuts, Théophile Gautier. Mérimée, l'illustre conteur, allait de ce
+groupe littéraire au groupe des politiques, où dominaient les figures
+de Benjamin Constant, de Stendhal (Henri Beyle). Il y présenta Victor
+Hugo.
+
+Au mois de janvier 1829 parurent les _Orientales_. L'impression que
+produisit ce volume de vers, musical comme une riche symphonie, coloré
+comme le chef-d'oeuvre d'un peintre, fut immense. C'était un nouveau
+monde poétique, dont la flore éblouissante ou la faune monstrueuse
+surgissaient tout à coup devant les regards des lecteurs. Quelques
+jours après, au mois de février, paraissait ce récit en prose, d'une
+émotion poignante jusqu'à la souffrance, le _Dernier jour d'un
+condamné_. La même main qui venait de jeter au public une oeuvre
+lyrique et un pamphlet, apportait un drame. _Marion De Lorme_ fut
+refusé par la censure, et le poète ne put obtenir ni du ministre, M.
+de Martignac, ni du roi Charles X, qu'il visita à ce sujet, le retrait
+de l'interdiction jetée sur une oeuvre où l'on peignait un roi de
+France avec les couleurs peu flatteuses de la vérité. Faute de pouvoir
+produire cet ouvrage dramatique, Victor Hugo en donna un second: le
+25 février 1830, _Hernani_ fut représenté au Théâtre-Français. Nous
+reviendrons sur cette oeuvre capitale; il faut rappeler ici l'effet
+prodigieux qu'elle produisit sur les contemporains. _Hernani_ fut pour
+eux ce que fut le _Cid_ pour la génération qui versa d'héroïques
+pleurs aux premiers vers tragiques de Corneille.
+
+Entre la représentation d'_Hernani_ et celle de _Marion De Lorme_, qui
+eut lieu après la chute des Bourbons, le 11 août 1831, au théâtre de
+la Porte-Saint-Martin, Victor Hugo publia le grand roman de
+_Notre-Dame de Paris_ et le poème des _Feuilles d'automne_. Le roman a
+gardé l'immortelle saveur de la poésie; le poème eut, dès le premier
+jour, la vogue d'une oeuvre romanesque.
+
+De 1832 à 1836, Victor Hugo produisit quatre drames: _Le roi s'amuse_,
+interdit par le pouvoir royal sous prétexte d'immoralité, et qui n'eut
+qu'une représentation, puis _Lucrèce Borgia_, _Marie Tudor_, _Angelo_,
+oeuvres dramatiques écrites en prose; un nouveau pamphlet sous forme
+de récit, _Claude Gueux_; un quatrième recueil de vers, _les Chants du
+Crépuscule_; un volume de critique sous le titre de _Littérature et
+Philosophie mêlées_; un opéra tiré de _Notre-Dame de Paris_, _la
+Esméralda_. De l'été de 1837 au printemps de 1840, il donna un drame,
+_Ruy-Blas_, et deux recueils de poésies lyriques, les _Voix
+Intérieures_, _les Rayons_ et _les Ombres_. Le 2 juin 1841, il
+prononçait son discours de réception à l'Académie française. Il n'y
+entrait qu'après avoir échoué trois fois, et s'être vu préférer des
+littérateurs comme Cabaret-Dupaty, le comte Molé et Flourens.
+
+L'année 1843 fut marquée par un grand échec littéraire de Victor Hugo,
+et par le premier de ces revers douloureux qui devaient affliger
+sa vie en le frappant successivement dans ses plus chères affections.
+La trilogie dramatique des _Burgraves_ fut représentée au
+Théâtre-Français, et tomba devant l'indifférence d'un public à qui la
+curieuse banalité des intrigues et des imbroglios de Scribe suffisait.
+La chute de la pièce eut lieu au printemps. Le poète l'oubliait dans
+la joie d'un mariage récent entre sa fille Léopoldine et Charles
+Vacquerie, frère de l'éminent écrivain qui écrira _Jean Baudry_, les
+_Funérailles de l'honneur_, et _Profils et Grimaces_. Par une
+admirable matinée d'automne, les jeunes mariés montèrent en bateau à
+Villequier, sur la Seine. Quelle fatalité s'abattit sur ce couple
+heureux? On ne retrouva que deux cadavres.
+
+Il y eut à ce moment de l'existence si vaillante de Hugo quelques
+heures découragées. Le poète laissa échapper plus d'une parole
+d'amertume; il eut même l'idée d'abandonner son labeur d'écrivain.
+Afin d'échapper à l'égoïste contemplation de ses douleurs intimes, il
+jugea opportun de se mêler à la vie politique, dont jusqu'alors il
+n'avait été que le spectateur passionnément attentif, et généreusement
+ému.
+
+On aurait pu d'avance déterminer sa ligne de conduite. Il avait
+manifesté ses opinions dès l'année 1835 en rédigeant le programme du
+journal la Presse, que fondait Emile de Girardin. Il voyait dans la
+monarchie constitutionnelle et élue par le peuple une sorte de régime
+transitoire entre la monarchie absolue qui avait fait son temps, et la
+souveraineté du peuple, pour laquelle les temps n'étaient pas encore
+venus. Il croyait à la mission sociale du poète: il assimilait
+l'inspiration poétique à une sorte de conscience supérieure,
+d'instinct infaillible, dont la voix devait avertir les faibles de
+leurs droits, les forts de leurs devoirs. A ses yeux, le poète avait
+un rôle auguste à remplir, et comme un sacerdoce à exercer. Il devait
+prêcher la justice et faire appel à la clémence. C'est ainsi que, le
+12 juillet 1839, à minuit, la veille même de l'exécution de Barbès,
+Victor Hugo s'introduisait aux Tuileries et faisait remettre au roi
+Louis-Philippe sa première demande de grâce, à laquelle tant d'autres
+devaient succéder:
+
+ Par votre ange envolée ainsi qu'une colombe!
+ Par ce royal enfant, doux et frêle roseau!
+ Grâce encore une fois! grâce au nom de la tombe!
+ Grâce au nom du berceau!
+
+Dans l'espoir de servir plus efficacement les misérables de tout
+ordre, Victor Hugo accepta d'être présenté à la cour; il eut des
+entrevues avec le roi; il reçut, sans l'avoir brigué, le titre de pair
+de France. Son action politique, servie par un grand talent oratoire,
+se marqua dans la Chambre haute par plusieurs discours restés fameux.
+De 1846 à 1848, Victor Hugo défendit les intérêts et l'indépendance
+des auteurs, en définissant les limites de la propriété littéraire que
+Voltaire avait tant contribué à établir; il éleva la voix en faveur de
+la Pologne opprimée; il soutint avec un patriotique bon sens le projet
+de défense du littoral français; il céda à un sentiment de dangereuse
+pitié, il obéit à une maxime de libéralisme maladroit dont, à vrai
+dire, il fit bientôt l'expiation, en demandant pour les Bonaparte le
+droit de rentrer dans la patrie française. Il justifia ce qu'il avait
+dit du sens prophétique des poètes en signalant le danger que faisait
+courir à l'ordre social l'oppression des classes laborieuses. Les
+sceptiques qui virent peu après les feux de l'émeute rayer les rues de
+Paris soulevé, durent regretter d'avoir souri et répété le mot de
+Charles X: «ô poète!» le jour où le poète en effet, avec sa puissance
+d'images, leur montrait ce fond d'humanité formé par les générations
+déshéritées ouvrant brusquement un abîme où tout ce qui semblait
+inébranlable courait risque de s'engloutir.
+
+La dynastie des Orléans s'effondra au mois de février 1848. Elu
+représentant du peuple à Paris le 5 juin, Victor Hugo eut le courage
+de ne pas flatter la démagogie. Il combattit la mesure des _ateliers
+nationaux_, et, une fois de plus, il sembla prédire l'avenir en
+montrant le danger qu'il y aurait à transformer les ouvriers «en
+prétoriens de l'émeute au service de la dictature.» Après avoir, en
+quelque sorte, montré à la liberté ses bornes naturelles, il la
+défendit sous toutes les formes, et parla successivement pour la
+liberté de la presse, pour la levée de l'état de siège, pour
+l'abolition de la peine de mort, pour le maintien des subventions
+littéraires et artistiques, enfin pour le projet d'achèvement du
+palais du Louvre, qui était, selon lui, une demeure désignée pour
+l'Institut.
+
+Les élections faites en mai 1849 envoyèrent Victor Hugo à l'_Assemblée
+législative_ en qualité de représentant de Paris. Son libéralisme
+s'accentua davantage, et, à partir de ce moment, il fut le républicain
+qu'il est toujours resté. A partir de ce moment aussi, il tourna toute
+son attention vers le problème social, et affirma qu'on devait en
+chercher, qu'on pouvait en trouver la solution. «Je suis de ceux,
+disait-il, qui pensent et espèrent qu'on peut supprimer la misère.» Sa
+part dans les travaux de cette seconde Assemblée fut très active. Il
+prit la parole sur la question de la liberté de l'enseignement, sur
+celle du suffrage universel, sur celle de la révision de la
+Constitution. Il s'éleva contre le châtiment de la déportation avec la
+même éloquence qu'il avait mise à flétrir la peine de mort. Il dénonça
+aux représentants du pays les projets latents du prince Bonaparte,
+protesta contre la dotation qu'il réclamait, et prit déjà vis-à-vis du
+conspirateur une attitude de défiance que le coup d'État ne devait pas
+tarder à justifier.
+
+Le 2 décembre, Victor Hugo dicta au député Baudin, qu'il retrouva mort
+le lendemain à la barricade du faubourg Saint-Antoine, la mise hors la
+loi du prince Louis Bonaparte. Il fut traqué, mais le dévouement de
+ses amis réussit à le soustraire aux poursuites. Il ne quitta Paris
+que quand la lutte fut consommée; il s'était montré à plusieurs
+barricades, rue Montorgueil, rue Mauconseil, rue Tiquetonne; il avait
+le droit de chercher dans l'exil un refuge contre de plus odieux
+châtiments. Il trouva un premier asile à Bruxelles, où il écrivit
+l'_Histoire d'un crime_. La publication de ce livre, retardée
+vingt-cinq ans, trouvera sa place naturelle le jour où une autre
+République sera minée par des conspirations dites d'ordre moral et
+menacée d'un nouveau coup d'État. La Belgique se fit un triste honneur
+de rejeter le proscrit: on imagina une loi, la loi Faider, pour
+expliquer ce regain de persécution. Le 5 août, après avoir traversé
+Anvers, et touché en Angleterre, Victor Hugo débarqua sur le roc des
+îles anglo-normandes.
+
+Parti pour l'exil vers le milieu de décembre de l'année 1852, Victor
+Hugo ne rentrera en France qu'à la chute du régime impérial, le 4
+septembre 1870, jour anniversaire de la mort de sa fille Léopoldine.
+En quittant son pays, Victor Hugo était l'un des trois ou quatre
+grands poètes de son temps; en y rentrant, il était l'un des trois ou
+quatre grands poètes de tous les âges. Ce n'est plus au-dessus des
+Lamartine, des Vigny, des Musset qu'il semblait s'élever; c'est à côté
+et au niveau d'Homère, de Dante, de Shakespeare.
+
+Le bienfait de la solitude avait opéré cette transformation. Il est
+bon pour les hommes de pensée de se trouver, à un certain moment de
+l'existence, jetés, par les événements ou par leur propre volonté, en
+dehors des agitations de la foule. L'Américain Emerson, poète aussi, a
+rendu cette idée par une image expressive. Selon lui, ce qui
+par-dessus tout élève, agrandit l'esprit du penseur, c'est de
+s'asseoir à l'écart, comme le sphinx des sables, et de «regarder
+s'écouler un long lustre pythagoricien.» C'est dix-huit années, une
+grande partie de l'existence humaine, que Victor Hugo a passées en
+face de la mer inspiratrice, et pendant ce temps de paix, de
+contemplation, de loisirs studieux, il a produit ses plus admirables
+ouvrages.
+
+ [Illustration: LA MAISON DE VICTOR HUGO
+ _à Hauteville-House_ (Guernesey).]
+
+L'année 1853 vit paraître _les Châtiments_. Le poète habitait alors à
+Jersey, dans cette maison de Marine-Terrace à toit plat, à balcons,
+protégée par un long mur, qu'à certains jours franchissait l'écume des
+vagues. Expulsé de Jersey, il se réfugia à Guernesey, où il s'installa
+dans Hauteville-House. Ce séjour a été bien souvent décrit. Au-dessus
+de la maison meublée curieusement, à l'antique, s'élevait le
+_look-out_, une chambre vitrée, sorte d'observatoire, de fenêtre
+ouverte sur les quatre points de l'horizon. C'est là que le poète
+venait s'exalter au spectacle toujours nouveau, toujours émouvant de
+l'océan et du ciel agités ou paisibles. C'est là que sont nés vingt
+chefs-d'oeuvre. C'est là que l'idée de presque tous les écrits parus
+même après le retour en France est venue à Victor Hugo. Plus d'un
+intime a pu lire, au début de l'exil, sur les cahiers du grand
+écrivain, les titres d'oeuvres publiées près de trente ans plus tard,
+comme les _Quatre vents de l'esprit_, comme _Torquemada_.
+
+Aux _Châtiments_, chef-d'oeuvre issu des circonstances, succédèrent
+les _Contemplations_, oeuvre mûrie avec lenteur, et dont certaines
+parties remontaient à plus de vingt ans en arrière. Victor Hugo a
+donné des Contemplations cette définition qui dit tout: les Mémoires
+d'une âme.
+
+L'amnistie offerte aux proscrits par le régime impérial fut repoussée
+par Victor Hugo. Tout le monde a répété son vers devenu proverbial:
+
+ Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là!
+
+Il a exprimé les raisons de son refus dans cette autre formule: «Quand
+la liberté rentrera, je rentrerai.» Sa pensée continuait à franchir le
+détroit qui le séparait de la terre natale. Il envoyait le meilleur de
+lui-même à ses compatriotes. Mais le public banal et la presse vénale,
+que les _Châtiments_ venaient d'irriter, que les _Contemplations_
+n'avaient pu émouvoir, étaient incapables de s'émerveiller devant ce
+prodige de résurrection qui s'appelle la _Légende des siècles_.
+
+Jeté en dehors de la patrie française, Victor Hugo se fit concitoyen
+de tous les pays, comme il s'était déjà fait contemporain de tous les
+âges. Par delà les mers, il tendait la main à Garibaldi et lui
+prêtait, à défaut d'épée, l'appui des souscriptions. Il élevait la
+voix en faveur de John Brown; il arrachait au gibet les condamnés de
+Charleroi; il répondait au Russe Herzen; il réconfortait les proscrits
+de toute nation, tournés vers lui, comme vers une étoile. Enfin il
+tirait de son coeur ému les _Misérables_, ce roman colossal qui devait
+exciter l'admiration de la France, de l'Europe et du monde.
+
+Son fils François-Victor travaillait à une oeuvre restée unique dans
+son genre, la traduction complète et littérale de Shakespeare. Un an
+avant que cette traduction parût, Victor Hugo donna, en guise de
+préface, tout un volume en prose, l'étude critique intitulée _William
+Shakespeare_. En 1865 parurent les _Chansons des rues et des bois_,
+recueil lyrique qu'on a défini heureusement «le printemps qui fait
+explosion.»
+
+En 1866 parut le roman des _Travailleurs de la mer_, moins vaste, mais
+aussi puissant et plus parfait que les _Misérables_. Et au moment où
+l'auteur semblait le plus absorbé par les fantômes que créait,
+qu'animait son imagination, il ressentait l'émotion de toutes les
+grandes choses qui se faisaient en Europe au nom du droit et de la
+justice pour le bonheur ou l'honneur de l'humanité. Il était de la
+commission chargée d'élever une statue au philanthrope Beccaria; il
+envoyait l'hommage de ses vers au centenaire de Dante; il demandait
+au gouvernement britannique la grâce des rebelles d'Irlande ou
+fenians, et il était assez heureux pour l'obtenir; il demandait
+vainement aux Mexicains révoltés la grâce de leur roi détrôné,
+Maximilien.
+
+La renommée littéraire de Victor Hugo était une renommée européenne,
+universelle. Quand la France convia l'univers entier à venir dans les
+murs de Paris, à l'occasion de l'exposition de 1867, elle s'adressa au
+proscrit pour écrire les premières pages d'un livre auquel une élite
+d'écrivains français collabora. Les Parisiens eurent la surprise de
+trouver au bas de la préface de _Paris-Guide_ le nom de Victor Hugo.
+Il n'en fallut pas davantage aux directeurs de théâtre pour s'attacher
+aussitôt à remonter ses pièces. Un vent d'opposition à l'Empire
+commençait à s'élever. La reprise d'_Hernani_ à la Comédie-Française,
+le 20 juin, provoqua des acclamations d'enthousiasme. L'Odéon
+préparait, de son côté, une reprise de _Ruy Blas_. Le gouvernement
+s'inquiéta. Il interdit la représentation de _Ruy Blas_, et fit
+retirer _Hernani_ de l'affiche.
+
+L'année suivante fut affligée par des deuils domestiques. Victor Hugo
+vit mourir son premier petit-fils, et il perdit sa femme.
+
+En 1879, il envoyait un nouveau roman, _l'Homme qui rit_, pour servir
+de feuilleton à un journal nouveau, _le Rappel_, fondé par les deux
+fils du poète, avec la collaboration d'Henri Rochefort, d'Auguste
+Vacquerie, de Paul Meurice. Ce journal fut un des béliers qui
+ébranlèrent l'absolutisme impérial. L'année d'après, le plébiscite eut
+lieu. La guerre avec la Prusse fut déclarée; les défaites se
+succédèrent; la révolution du 4 septembre détrôna «l'homme de
+décembre,» et Victor Hugo vint réclamer sa place sur le sol de la
+patrie envahie. Il rentra dans la capitale assez tôt pour assister au
+siège. Le 20 octobre, une édition des _Châtiments_ paraissait à Paris;
+les droits d'auteur du premier tirage furent offerts à la souscription
+pour les canons. Deux lectures publiques du livre eurent lieu aux
+théâtres de la Porte-Saint-Martin et de l'Opéra. Avec le produit des
+places on fit deux canons, le _Victor Hugo_ et le _Châtiment_. «Usez
+de moi comme vous voudrez pour l'intérêt public, disait le poète;
+dispensez-moi comme l'eau.» Il s'est dépeint lui-même, dans cette page
+de l'_Année terrible_ écrite le 1er janvier 1871:
+
+ Enfants, on vous dira plus tard que le grand-père
+ Vous adorait; qu'il fit de son mieux sur la terre,
+ Qu'il eut fort peu de joie et beaucoup d'envieux,
+ Qu'au temps où vous étiez petits il était vieux,
+ Qu'il n'avait pas de mots bourrus ni d'airs moroses,
+ Et qu'il vous a quittés dans la saison des roses;
+ Qu'il est mort, que c'était un bonhomme clément;
+ Que dans l'hiver fameux du grand bombardement,
+ Il traversait Paris tragique et plein d'épées,
+ Pour vous porter des tas de jouets, des poupées,
+ Et des pantins faisant mille gestes bouffons;
+ Et vous serez pensifs sous les arbres profonds.
+
+Il faut relire aussi la pièce qui a pour titre: «Lettre à une femme.
+Par ballon monté, 10 janvier». Elle rend à la fois la physionomie du
+siège et l'état d'âme du poète, qui était venu communiquer aux
+assiégés sa flamme d'héroïsme.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Moi, je suis là, joyeux de ne voir rien plier.
+ Je dis à tous d'aimer, de lutter, d'oublier,
+ De n'avoir d'ennemi que l'ennemi; je crie:
+ «Je ne sais plus mon nom, je m'appelle Patrie!»
+ Quant aux femmes, soyez très fière, en ce moment
+ Où tout penche, elles sont sublimes simplement.
+ Ce qui fit la beauté des Romaines antiques,
+ C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques,
+ Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs,
+ Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs,
+ Et leurs maris debout sur la porte Colline.
+ Ces temps sont revenus. La géante féline,
+ La Prusse tient Paris, et, tigresse, elle mord
+ Ce grand coeur palpitant du monde à moitié mort.
+ Eh bien! dans ce Paris, sous l'étreinte inhumaine,
+ L'homme n'est que Français, et la femme est Romaine.
+ Elles acceptent tout, les femmes de Paris,
+ Leur âtre éteint, leurs pieds par le verglas meurtris,
+ Au seuil noir des bouchers les attentes nocturnes,
+ La neige et l'ouragan vidant leurs froides urnes,
+ La famine, l'horreur, le combat, sans rien voir
+ Que la grande patrie et que le grand devoir;
+ Et Juvénal[2] au fond de l'ombre est content d'elles.
+
+ [2] Juvénal, poète satirique latin.
+
+Après le siège, le Tyrtée de Paris vaincu fut envoyé à l'Assemblée
+nationale par plus de deux cent mille voix. Son attitude l'y rendit
+vite impopulaire. Il parla contre la paix; il demanda que les députés
+d'Alsace-Lorraine gardassent leur siège de représentants; il protesta
+contre le transfert du gouvernement hors de Paris. Il souleva de tels
+orages, que, le 8 mars, après avoir longtemps occupé la tribune au
+milieu du tumulte, il donna sa démission de député. Mais en renonçant
+à son mandat, il n'abandonnait pas la défense de ce qui lui semblait
+la vérité.
+
+Un mois après la perte de son fils Charles, qui mourut à Bordeaux le
+13 mars, d'une rupture d'anévrisme, Victor Hugo, retenu à Bruxelles
+par les intérêts de ses petits-enfants dont il fallait régler la
+succession, apprenait par les journaux les tragiques horreurs de la
+guerre civile, et une fois de plus il poussait son superbe appel à la
+concorde, à la clémence. Le 15 avril, dans la pièce intitulée _Un
+cri_, il disait:
+
+ Combattants! combattants! qu'est-ce que vous voulez?
+ Vous êtes comme un feu qui dévore les blés,
+ Et vous tuez l'honneur, la raison, l'espérance!
+ Quoi! d'un côté la France et de l'autre la France!
+ Arrêtez! c'est le deuil qui sort de vos succès.
+ Chaque coup de canon de Français à Français
+ Jette--car l'attentat à sa source remonte,--
+ Devant lui le trépas, derrière lui la honte.
+ Verser, mêler, après Septembre et Février,
+ Le sang du paysan, le sang de l'ouvrier,
+ Sans plus s'en soucier que de l'eau des fontaines!
+ Les Latins contre Rome et les Grecs contre Athènes!
+ Qui donc a décrété ce sombre égorgement?
+
+Dans la pièce intitulée _Pas de représailles_, une semaine après, il
+protestait, avec une éloquence admirable, contre la loi du talion:
+
+ Non, je n'ai pas besoin, Dieu, que tu m'avertisses;
+ Pas plus que deux soleils je ne vois deux justices;
+ Nos ennemis tombés sont là; leur liberté
+ Et la nôtre, ô vainqueurs, c'est la même clarté.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Quoi! bannir celui-ci, jeter l'autre aux bastilles!
+ Jamais! Quoi! déclarer que les prisons, les grilles,
+ Les barreaux, les geôliers et l'exil ténébreux,
+ Ayant été mauvais pour nous, sont bons pour eux!
+ Non, je n'ôterai, moi, la patrie à personne;
+ Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne.
+ On comprendra qu'ancien banni, je ne veux pas
+ Faire en dehors du juste et de l'honnête un pas;
+ J'ai payé de vingt ans d'exil ce droit austère
+ D'opposer aux fureurs un refus solitaire
+ Et de fermer mon âme aux aveugles courroux;
+ Si je vois les cachots sinistres, les verrous,
+ Les chaînes menacer mon ennemi, je l'aime,
+ Et je donne un asile à mon prescripteur même...
+
+La même voix, qui cherchait à fléchir par avance les rigueurs des
+assiégeants, flétrit, le jour venu, le stupide vandalisme des assiégés
+qui renversaient la colonne Vendôme et mettaient le feu aux
+merveilleux monuments de Paris.
+
+ Si la Prusse à l'orgueil sauvage habituée,
+ Voyant ses noirs drapeaux enflés par l'aquilon,
+ Si la Prusse, tenant Paris sous son talon,
+ Nous eût crié:--Je veux que vos gloires s'enfuient.
+ Français, vous avez là deux restes qui m'ennuient,
+ Ce pilastre d'airain, cet arc de pierre; il faut
+ M'en délivrer; ici, dressez un échafaud,
+ Là, braquez des canons; ce soin sera le vôtre.
+ Vous démolirez l'un; vous mitraillerez l'autre.
+ Je l'ordonne.--O fureur! comme on eût dit: Souffrons!
+ Luttons! C'est trop! ceci passe tous les affronts!
+ Plutôt mourir cent fois! nos morts seront nos fêtes!
+ Comme on eût dit: Jamais! jamais!--
+ Et vous le faites!
+
+Ces vers étaient écrits à la date du 6 mai dans la pièce qui a pour
+titre _Les deux trophées_. Dans _Paris incendié_ éclataient d'autres
+reproches non moins indignés.
+
+ O torche misérable, abjecte, aveugle, ingrate!
+ Quoi! disperser la ville unique à tous les vents!
+ Ce Paris qui remplit de son coeur les vivants,
+ Et fait planer qui rampe et penser qui végète!
+ Jeter au feu Paris comme le pâtre y jette,
+ En le poussant du pied, un rameau de sapin!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Pour qui travaillez-vous? où va votre démence?
+
+Mais, tout en répudiant le crime, le poète avait encore plus de pitié
+que de haine pour les criminels; il leur accordait le bénéfice des
+circonstances atténuantes, l'ignorance, la misère, l'inconscience.
+
+Il fit plus que de solliciter la clémence pour les vaincus; il leur
+offrit un asile, pour protester contre l'attitude du gouvernement
+belge qui leur refusait le titre de réfugiés politiques. Lui-même fut
+expulsé, après avoir vu sa maison assaillie et ses fenêtres lapidées
+par la jeunesse réactionnaire. Il revint en France, et dès que le
+journal _le Rappel_ reparut, il y écrivit un mot que personne n'osait
+encore prononcer: amnistie.
+
+Victor Hugo atteignait ses soixante-dix ans. Chez la plupart des
+hommes, cet âge est celui du repos absolu et, trop souvent, de la
+caducité. Pour le grand poète, ce fut comme le début d'une
+renaissance, et pendant treize années encore il n'a cessé de produire,
+pareil à ces chênes plusieurs fois séculaires, dont le trône usé et
+dévoré menace ruine, mais dont la cime continue à verdir sous
+l'influence d'une sève circulant comme par miracle à travers les
+puissants rameaux.
+
+L'_Année terrible_, qui avait été écrite au jour le jour entre le mois
+d'août 1870 et le mois de juillet 1871, parut au printemps de 1872.
+Certains vers, qui avaient été supprimés à cause de l'état de siège,
+furent rétablis dans les éditions ultérieures. En septembre 1873,
+Victor Hugo ajoutait à son livre une dernière page admirable d'émotion
+patriotique, et dont un seul vers ne saurait être retranché: la
+_Libération du territoire_. Aucune pièce ne justifie mieux ce que,
+l'ancien proscrit Eugène Despois écrivait de l'_Année terrible_ à son
+apparition: «Et maintenant, ô nos vainqueurs, vous avez conquis des
+milliards, des provinces, et les fracas des triomphes; il ne vous
+manque parmi tout cela qu'un rien, une superfluité, un accessoire, je
+veux dire un poète qui chante vos victoires comme nous en avons un
+pour pleurer nos désastres.»
+
+Le besoin d'oublier les tristesses et les hontes de l'heure présente
+poussa le poète à regarder, vers ce passé si glorieux où la France
+tenait tête à l'Europe coalisée; il se consola en remuant les
+souvenirs
+
+ De tous nos ouragans, de toutes nos aurores
+ Et des vastes efforts des Titans endormis.
+
+A la fin de l'année 1874, le grand roman, ou, pour mieux dire,
+l'épopée en prose de _Quatre-vingt-treize_ paraissait. Ce livre avait
+été écrit en cinq mois et vingt-sept jours.
+
+Le 30 janvier 1875, Victor Hugo était repris par les occupations de la
+politique. Un siège de sénateur lui était offert par les électeurs de
+Paris. Ce fut pour lui l'occasion de réunir les écrits de la seconde
+et de la troisième série des _Actes et paroles_. Ces écrits furent
+publiés avec les sous-titres _Pendant l'exil_, _Depuis l'exil_.
+
+Le 26 février 1877, Victor Hugo donnait les deux volumes de la
+_Seconde légende des siècles_, et, le 14 mai, l'_Art d'être
+grand-père_. Le poète achevait à peine de parler, que le politique
+reprenait la plume pour conjurer les périls du présent en achevant le
+récit toujours frémissant des attentats passés. Le 1er octobre,
+l'_Histoire d'un crime_ sortait des presses, et contribuait à faire
+avorter une conspiration. La suite de l'ouvrage parut au printemps de
+l'année suivante.
+
+D'avril 1878 à octobre 1880, Victor Hugo écrivit quatre poèmes qui
+forment comme les quatre parties d'un système philosophique dont nous
+donnerons ailleurs l'explication aisée. Ces poèmes ont pour titres _le
+Pape_, _la Pitié suprême_, _Religions et Religion_, _l'Ane_.
+
+Il semblait que la source fût épuisée. Comme si le poète eût abdiqué,
+on fêta triomphalement l'anniversaire de sa 80e année. Vivant, on
+l'honora comme le plus illustre des morts. On avait déjà célébré la
+cinquantaine d'_Hernani_, et renouvelé à ce propos les ovations que
+Paris fit à Voltaire à l'occasion de la pièce d'_Irène_. On dépassa de
+beaucoup ces hommages le jour anniversaire de la 80e année du poète.
+Mais cette manifestation, si spontanée et si frappante qu'elle fût, le
+cède encore au spectacle inouï que, trois années plus tard, devaient
+offrir les funérailles. Pourtant ce ne fut pas une pompe vulgaire que
+cette démarche de la ville de Paris, venant, par la bouche du préfet
+de la Seine, Hérold, lire à Victor Hugo le double décret qui
+attribuait son nom à une rue et à une place de la capitale française.
+
+Victor Hugo répondit à ces honneurs quasi posthumes en donnant une
+éclatante preuve de vitalité; le même mois de la même année (mai
+1881), il publiait les _Quatre vents de l'esprit_, cet ouvrage dont la
+partie satirique rappelait les _Châtiments_, et par endroits les
+égalait sans les imiter, dont la partie tragique avait la fraîcheur
+des premiers drames et rayonnait de la même lumière idéale
+qu'_Hernani_ ou _Marion De Lorme_, dont la partie lyrique semblait
+neuve après les _Orientales_, les _Feuilles d'automne_, les _Chansons
+des rues et des bois_, dont la partie épique apportait aux lecteurs et
+aux poètes à venir les éléments d'un merveilleux qui égalait, dans sa
+puissante nouveauté, celui des Milton et celui des Homère.
+
+Un an plus tard, _Torquemada_ paraissait, et inaugurait une nouvelle
+série d'oeuvres dont les titres seuls furent connus du vivant de Hugo.
+Plusieurs de ces écrits posthumes ont été édités par les soins des
+fidèles compagnons d'exil du poète, Auguste Vacquerie et Paul Meurice.
+Le _Théâtre en liberté_, publié tout d'abord, n'a rien ôté, mais n'a
+rien ajouté à l'idée qu'on pouvait se faire des ressources du poète
+dans la fantaisie dramatique. Aucune pièce de ce volume ne surpasse le
+chef-d'oeuvre dramatique des _Quatre vents de l'esprit_, la seconde
+trouvaille de Gallus. Quant à l'épopée _Miltonienne_ qui s'appelle _la
+Fin de Satan_, c'est une superbe ébauche, rappelant, en certaines
+parties, pour l'exécution impeccable, la merveille des _Châtiments_.
+
+Victor Hugo est mort à 83 ans deux mois vingt-six jours à la date du
+23 mai 1885. Il s'en est allé, selon sa prophétie, «dans la saison des
+roses». Il repose au Panthéon, où tout un peuple l'a conduit; jamais
+triomphe d'empereur n'a égalé la majesté de ces obsèques de poète.
+
+Dans cette étude détaillée de la longue et laborieuse vie de Victor
+Hugo nous n'avons pas tracé un seul portrait de lui. Mais quel lecteur
+ne se représente, au seul nom de Hugo, un beau vieillard aux cheveux
+blancs, droits et serrés, au large front bombé, et comme agrandi par
+l'effort de la réflexion! Ceux qui ont eu le bonheur d'approcher
+l'homme, n'oublieront jamais ses yeux, d'une couleur un peu
+insaisissable, mais singulièrement lumineux et vivants; ils entendent
+encore, dans leur mémoire, l'accent profond de sa voix au timbre très
+pur; ils resteront toujours sous le charme de sa bonté.
+
+C'est là le Hugo des dernières années, celui du quatrième âge,
+semblable à quelque aède grec, qui se plaît dans les longs récits:
+c'est le Hugo des épopées.
+
+Si nous remontions de vingt-cinq ans en arrière, jusqu'au milieu de la
+période d'exil, nous rencontrerions, sur la grève de Guernesey, un
+promeneur solitaire, dialoguant avec le vent, avec la houle de la mer,
+et, comme l'antique orateur, jetant aux flots en rumeur des lambeaux
+de satire.
+
+Théophile Gautier compare le Hugo de cette époque à un lion. «Son
+front, coupé de plis augustes, secoue une crinière plus longue, plus
+épaisse et plus formidablement échevelée.... Ses yeux jaunes sont
+comme des soleils dans des cavernes; et, s'il rugit, les autres
+animaux se taisent.»
+
+Cette attitude farouche de l'exilé répond à l'accent des poèmes que
+lui soufflait alors l'indignation; il semblait que le charbon dont
+parle Isaïe eût brûlé ses lèvres, et à voir ses traits comme
+irréconciliables, on se souvenait des prophètes hébreux.
+
+Trente ans plus tôt, Victor Hugo vient de remporter la grande victoire
+d'_Hernani_. Son chef-d'oeuvre dramatique a soulevé les acclamations
+de tout ce qu'on nommait la jeune France. David d'Angers, le
+statuaire, va sculpter ce visage de poète triomphateur; il lui donnera
+la sereine beauté d'un marbre antique; mais les marbres antiques ne
+pensent pas; devant le buste moderne, on devine quel flot d'idées,
+d'images, de symboles bouillonne sous ce vaste front couronné de
+lauriers.
+
+Dix ans auparavant, Lamartine, déjà tout rayonnant de gloire, allait
+visiter Hugo, dont il avait lu et apprécié les premiers vers. «Dans
+une maison obscure, au fond d'une cour, au rez-de-chaussée, une mère
+grave, triste, affairée, faisait réciter des devoirs à des enfants de
+différents âges: c'étaient ses fils. Elle nous ouvrit une salle basse,
+un peu isolée, au fond de laquelle un adolescent studieux, d'une belle
+tête lourde et sérieuse, écrivait ou lisait: c'était Victor Hugo,
+celui dont la plume aujourd'hui fait l'effroi ou le charme du monde.»
+
+Ces quatre portraits, qui semblent différer si fort, offrent un trait
+commun qui domine les différences. Le front puissant, les yeux
+contemplateurs, se retrouvent aussi bien dans les rares lithographies
+représentant l'auteur des premières _Odes_, que dans les portraits
+répandus partout du «grand-père», du poète blanchi par les ans.
+
+
+
+
+L'OEUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO
+
+
+
+
+L'OEUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO
+
+
+
+
+L'ODE
+
+
+Victor Hugo a ramené lui-même à quatre formes de poésie, ou, si l'on
+veut, à quatre inspirations tous les vers qu'il a pu écrire. La
+classification s'impose à nous.
+
+Il compare l'idéal à une croix immense dont les extrémités forment les
+quatre angles des cieux. Il personnifie la pensée dans l'aigle à
+quatre ailes; chacune de ses ailes a un nom: ode, drame, iambe,
+épopée. L'âme du poète ressemble à un sonore instrument dont les
+cordes sont agitées tour à tour par des souffles venus des quatre
+points de l'horizon. Chacun de ces «vents de l'esprit» produit une
+harmonie distincte et donne ainsi naissance à un genre spécial, et
+toute poésie est lyrique, ou dramatique, ou satirique, ou épique.
+Parfois pourtant deux souffles se mêlent, et l'oeuvre est alors, comme
+il arrive si souvent chez Hugo, lyrique et satirique en même temps
+(les _Châtiments_, les _Contemplations_), ou dramatique et épique à la
+fois (les _Burgraves_). Et le rêve du poète, qui vécut vingt ans au
+seuil des tempêtes, c'était de rivaliser avec l'ouragan, de faire
+chanter toutes les voix de l'espace dans un seul écrit, d'inaugurer un
+concert tout-puissant où résonnât «toute la lyre.»
+
+De ces quatre vents de l'Esprit, celui qui le premier a fait frémir
+l'âme de Hugo, c'est le souffle lyrique. C'est par le chant que le
+poète de vingt ans a débuté, et l'on peut dire que ce lyrisme, qui
+s'est épanché à flots dans les _Odes et Ballades_, les _Orientales_,
+les _Feuilles d'automne_, les _Chants du Crépuscule_, les _Rayons et
+les Ombres_, n'a pas cessé de circuler à travers ses autres écrits.
+Drame, satire, épopée, tout genre poétique dans Hugo est soulevé,
+transposé, superbement dénaturé par une émotion, par un ébranlement
+d'images et d'idées qui appartient plus proprement à l'_Ode_.
+_Hernanie_ ne vit pas seulement, il vibre; la satire des _Châtiments_
+n'est pas empennée comme une flèche qui vole à peine jusqu'au but;
+elle a l'aile des oiseaux de mer; elle plane au-dessus des flots et
+des écueils; elle surgit, vers le zénith, dans la lumière. En l'épopée
+de la _Légende des siècles_ n'est-elle pas traversée de musique comme
+une tragédie d'Eschyle ou une comédie d'Aristophane? Rappelez-vous la
+sérénade de Zéno, la chanson des Aventuriers de la mer, et le
+Romancero du Cid Rodrigue de Bivar.
+
+Hugo, toute sa vie, a été un lyrique; mais, au début de sa carrière
+poétique, il l'a été plus exclusivement. Dès son premier recueil de
+vers, il prétendait renouveler le genre, et il avait quelques droits à
+cette prétention. Dans sa préface datée de décembre 1822, il indique
+très justement pourquoi l'ode française est restée monotone et froide.
+C'est qu'elle est toute faite de procédés, de moyens, pour ainsi dire,
+extérieurs. On y prodigue l'exclamation, l'apostrophe, la prosopopée.
+«Asseoir la composition sur une idée fondamentale» tirée du coeur et
+des entrailles du sujet, «placer le mouvement de l'ode dans les idées
+plutôt que dans les mots,» rejeter comme des oripeaux usés, fripés,
+les vaines ressources d'une mythologie que l'on avait cessé
+d'interpréter, et y substituer l'expression d'un sentiment religieux
+moins profond qu'exalté, mais moderne du moins, et, par certains
+côtés, sincère, telle était, dans ses traits essentiels, la doctrine
+poétique professée, je ne dis pas inventée, à vingt ans par le précoce
+auteur des _Odes_.
+
+
+LES ODES ET BALLADES.
+
+_Les Odes et Ballades_ marquent une date illustre dans l'histoire des
+lettres françaises.
+
+La préface de 1822 contient ce mot qui est à lui seul toute une
+poétique: «La poésie c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout.» Ce
+premier recueil des _Odes_ se réduit en effet à l'expression de
+quelques sentiments personnels, à la traduction de certains états
+d'âme. L'enthousiasme pour la cause royaliste s'exhale dans les pièces
+qui ont pour titre _la Vendée_, _les Vierges de Verdun_, _Quiberon_,
+_Louis XVII_, _le Rétablissement de la statue de Henri IV_, _la Mort
+du duc de Berry_, _la Naissance du duc de Bordeaux_, _les Funérailles
+de Louis XVIII_, _le Sacre de Charles X_. A relire tous ces morceaux
+de circonstance, il semblerait que l'ambition du jeune auteur fût
+d'être adopté comme un héraut du trône aux fleurs de lis, et qu'il y
+eût surtout en lui l'étoffe d'un «poète-lauréat.» On trouve même qu'il
+va loin dans cette voie de la louange; et si on l'excuse de définir en
+ces deux vers la carrière de «Buonaparte»:
+
+ Il passa par la gloire, il passa par le crime,
+ Et n'est arrivé qu'au malheur,
+
+on ne peut guère s'expliquer qu'il arrache à l'usurpateur déchu le
+prestige de la victoire pour en décorer, à l'occasion d'une promenade
+aux frontières, le moins belliqueux des Bourbons.
+
+Un catholicisme mystique anime et colore à des degrés divers le
+dialogue de la Voix et du Siècle qui a pour titre _Vision_, l'ode
+intitulée _La Liberté_ avec l'épigraphe _Christus nos liberavit, le
+Dernier chant_, qui contient ces vers souvent cités:
+
+ Le Seigneur m'a donné le don de sa parole.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Mes chants volent à Dieu, comme l'aigle au soleil.
+
+Citons encore _la Lyre et la Harpe_, où la Muse antique et la pensée
+chrétienne sont mises en regard comme dans un diptyque; _la Mort de
+Mademoiselle de Sombreuil_, qui est un hymne à la charité, à la
+sainteté virginale; _le Dévouement_, où l'adolescent exalté n'aspire à
+rien moins qu'au martyre.
+
+Cette religion sent quelque peu la mode, la mode littéraire, celle
+qu'avait créée Chateaubriand et qui a influencé Lamartine et Hugo.
+Pour le poète des _Odes_ comme pour son maître l'éloquent prosateur,
+le christianisme a surtout l'avantage de fournir des sujets de
+tableaux inédits; il est la source précieuse du pittoresque. Il
+ramène la pensée aux fêtes sanglantes de Néron et aux sacrifices
+humains du cirque impérial; il rouvre la Bible avec l'Evangile; il
+montre au poète, à travers les roseaux du Nil, tous les berceaux
+prédestinés; il l'incite à paraphraser le nom presque oublié de
+Jéhovah.
+
+Si l'accent de l'Ecole ne nous frappait pas en lisant, après soixante
+ans, la plupart de ces vers, il faudrait le reconnaître au moins dans
+les pièces où le disciple rend hommage au maître (A Monsieur de
+Chateaubriand), où l'éphèbe, récemment armé, choisit son frère d'armes
+(A Monsieur Alphonse de Lamartine):
+
+ Montés au même char, comme un couple homérique,
+ Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique,
+ Toi la lance, moi les coursiers.
+
+Mais, où la rhétorique perd ses droits, et où la poésie apparaît avec
+la fraîche pureté et l'éclat touchant d'une aurore, c'est dans
+l'expression des vraies intimités. Les souvenirs d'enfance idéalisés
+par le regret d'une félicité qu'on s'exagère d'autant plus qu'elle ne
+peut pas revenir; les impressions de l'heure présente notées avec une
+fidélité qui sait choisir et un goût du détail précis qui n'exclut pas
+l'émotion; le sentiment de la nature en soi uni au sens du paysage;
+la contemplation de la terre et de l'air, de la pluie d'été et des
+merveilles de l'arc-en-ciel qui lui succède, voilà les éléments d'un
+lyrisme nouveau et incapable de vieillir.
+
+Dans cette poésie nouvelle, la forme était plus neuve que le fond. La
+pensée n'est pas très puissante encore; mais le dessein de l'ode est
+grand; Hugo ne remplit pas ses sujets comme il le fera dans la suite;
+mais il excelle déjà à les circonscrire et à les embrasser. On peut
+s'en assurer en relisant la pièce des _Deux Iles_.
+
+ Il est deux îles dont un monde
+ Sépare les deux Océans,
+ Et qui de loin dominent l'onde,
+ Comme des têtes de géants.
+ On devine, en voyant leurs cimes,
+ Que Dieu les tira des abîmes
+ Pour un formidable dessein;
+ Leur front de coups de foudre fume,
+ Sur leurs flancs nus la mer écume,
+ Des volcans grondent dans leur sein.
+
+ Ces îles, où le flot se broie
+ Entre des écueils décharnés,
+ Sont comme deux vaisseaux de proie,
+ D'une ancre éternelle enchaînés.
+ La main qui de ces noirs rivages
+ Disposa les sites sauvages
+ Et d'effroi les voulut couvrir,
+ Les fit si terribles peut-être,
+ Pour que Bonaparte y pût naître,
+ Et Napoléon y mourir!
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Enfant, des visions, dans la Corse, sa mère,
+ Lui révélaient déjà sa couronne éphémère,
+ Et l'aigle impérial planant sur son pavois;
+ Il entendait d'avance, en sa superbe attente,
+ L'hymne qu'en toute langue, aux portes de sa tente,
+ Son peuple universel chantait tout d'une voix:
+
+ «Gloire à Napoléon! gloire au maître suprême!
+ Dieu même a sur son front posé le diadème.
+ Du Nil au Borysthène il règne triomphant.
+ Les rois, fils de cent rois, s'inclinent quand il passe,
+ Et dans Rome il ne voit d'espace
+ Que pour le trône d'un enfant!
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Il a bâti si haut son aire impériale,
+ Qu'il nous semble habiter cette sphère idéale
+ Où jamais on n'entend un orage éclater!
+ Ce n'est plus qu'à ses pieds que gronde la tempête;
+ Il faudrait, pour frapper sa tête,
+ Que la foudre pût remonter!»
+
+ La foudre remonta!--Renversé de son aire,
+ Il tomba tout fumant de cent coups de tonnerre.
+ Les rois punirent leur tyran.
+ On l'exposa vivant sur un roc solitaire;
+ Et le géant captif fut remis par la terre
+ A la garde de l'Océan.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Voilà l'image de la gloire;
+ D'abord un prisme éblouissant,
+ Puis un miroir expiatoire,
+ Où la pourpre paraît du sang!
+ Tour à tour puissante, asservie,
+ Voilà quel double aspect sa vie
+ Offrit à ses âges divers.
+ Il faut à son nom deux histoires:
+ Jeune, il inventait ses victoires;
+ Vieux, il méditait ses revers.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ S'il perdit un empire, il aura deux patries,
+ De son seul souvenir illustres et flétries,
+ L'une aux mers d'Annibal, l'autre aux mers de Vasco;
+ Et jamais, de ce siècle attestant la merveille,
+ On ne prononcera son nom, sans qu'il n'éveille
+ Aux bouts du monde un double écho!
+
+ Telles, quand une bombe ardente, meurtrière,
+ Décrit dans un ciel noir sa courbe incendiaire,
+ Se balance au-dessus des murs épouvantés,
+ Puis, comme un vautour chauve, à la serre cruelle,
+ Qui frappe, en s'abattant, la terre de son aile,
+ Tombe, et fouille à grand bruit le pavé des cités,
+
+ Longtemps après sa chute, on voit fumer encore
+ La bouche du mortier, large, noire et sonore,
+ D'où monta pour tomber le globe au vol pesant,
+ Et la place où la bombe, éclatée en mitrailles,
+ Mourut en vomissant la mort de ses entrailles,
+ Et s'éteignit en embrasant!
+
+ _Juillet_ 1825.
+
+On le voit, l'auteur des _Deux Iles_ sait conduire l'effort poétique,
+par un chemin hardi autant qu'arrêté, à son but, et ce but est un
+point radieux, une image finale, une formule symbolique dont le poème
+est tout illuminé.
+
+Quant à l'habileté de main du versificateur, elle est déjà
+incomparable. Jamais, avant l'apparition des _Ballades_, on n'aurait
+soupçonné que le clavier poétique pût produire de tels effets. L'éclat
+des rimes, la richesse du vocabulaire, la nouveauté et la hardiesse du
+rythme, toutes les formes de la virtuosité sont déjà rassemblées dans
+ces vers de la première heure.
+
+Hugo a procédé comme les maîtres musiciens, les Bach et les Beethoven.
+Il s'est cru obligé de posséder à fond tous les secrets de son métier;
+il a compris qu'on est malaisément le premier de son art, si l'on n'a
+pas pour soi la supériorité même de la technique.
+
+
+LES ORIENTALES.
+
+Il y a plus d'un Orient sur la mappemonde terrestre. Il y en a plus
+d'un aussi dans le livre de Victor Hugo. Il faut s'attendre à y
+trouver surtout l'Orient de l'actualité, celui qui hantait à ce
+moment-là, grâce au journal, grâce au roman, les imaginations même les
+plus vulgaires, l'Orient qui avait passionné Byron, et fait du viveur
+un héros, l'Orient de Janina et de Missolonghi, d'Ali-Pacha, de
+l'évêque Joseph, et du «bon» Canaris. Le poète a été ému, comme toute
+la jeunesse d'alors, par le départ de Fabvier; fils de soldat, le
+bruit que font au loin les fusils français «éveillés de leur long
+sommeil,» le remplit d'enthousiasme; il oppose avec mélancolie le
+magnifique emportement de cette vie d'aventures et de batailles aux
+délicates émotions de sa destinée de rêveur:
+
+ J'en ai pour tout un jour d'un soupir de hautbois,
+ D'un bruit de feuilles remuées.
+
+Mais sa pensée franchit l'espace, et cette Grèce, où se joue le drame
+sanglant de l'émancipation du peuple jadis le plus libre des peuples,
+il la devine, il la voit, il la met sous nos yeux. Voici Corinthe et
+son haut promontoire, voici les blancs écueils de l'Archipel, voici la
+colline de Sparte, ou le torrent de l'Ilyssus, voici l'étang d'Arta,
+et Mikos, la ville carrée aux coupoles d'étain, et Navarin, la ville
+aux maisons peintes.
+
+ La ville aux dômes d'or, la blanche Navarin,
+ Sur la colline assise entre les térébinthes.
+
+Avec les paysages lumineux, que de figures animées paraissent devant
+nous: les icoglans bercés sur la mer dans les caravelles légères, les
+spahis, les timariots aux triangles d'or, aux étriers tranchants sur
+leurs juments «échevelées,» le klephte à l'oeil noir, au long fusil
+sculpté, et l'enfant de Chio aux pieds nus, aux prunelles bleues comme
+des lis du puits sombre d'Iran, qui pleure près des murs noircis et
+veut «de la poudre et des balles.»
+
+Les tableaux turcs des _Orientales_ ont vieilli. Ces odalisques
+rêveuses, romanesques, attendries, dont chaque coup d'éventail est
+suivi d'un coup de hache, ces sultans ou ces pachas hérissés d'armes
+comme une panoplie, et laissant voir un arsenal sous leur pelisse,
+donnent l'impression du banal, du poncif. A leur apparition, ils
+firent le succès. Ils sont démodés aujourd'hui comme les troubadours
+des _Odes et Ballades_.
+
+En revanche, l'Orient espagnol a gardé tout son éclat de coloris,
+toute sa vivace fraîcheur. Le charme de l'art mauresque, la magie du
+ciel de Grenade ne sont-ils pas traduits définitivement dans ces
+aquarelles faites d'un seul vers?
+
+ Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes,
+ Sème les murs de trèfles blancs.
+
+C'est là l'Espagne pittoresque. L'odeur de sainteté qui s'exhale de
+ses cités peuplées de vierges, de martyrs, et tout illustrées de
+légendes, n'a-t-elle pas persisté dans ce distique curieux?
+
+ Le poisson qui rouvrit l'oeil mort du vieux Tobie
+ Se joue au fond du golfe où dort Fontarabie.
+
+Et ses moeurs animées, joyeuses, picaresques, ne parlent-elles pas
+dans cette fin de couplet, sonore et rythmée comme un concert de
+bandouras?
+
+ Salamanque en riant s'assied sur trois collines,
+ S'endort au son des mandolines,
+ Et s'éveille en sursaut aux cris des écoliers.
+
+Le sens musical, qui s'exprimera si puissamment dans la pièce des
+_Rayons et des Ombres_, intitulée «Que la musique date du XVIe
+siècle,» se manifeste d'un bout à l'autre des _Orientales_ par des
+raffinements de facture, des recherches d'harmonie, des effets de
+rythme dont le crescendo des _Djinns_ donne l'idée:
+
+ La rumeur approche,
+ L'écho la redit.
+ C'est comme la cloche
+ D'un couvent maudit;
+ Comme un bruit de foule,
+ Qui tonne et qui roule,
+ Et tantôt s'écroule
+ Et tantôt grandit...
+
+ C'est l'essaim des Djinns qui passe,
+ Et tourbillonne en sifflant.
+ Les ifs, que leur vol fracasse,
+ Craquent comme un pin brûlant.
+ Leur troupeau lourd et rapide,
+ Volant dans l'espace vide,
+ Semble un nuage livide,
+ Qui porte un éclair au flanc.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure!
+ L'horrible essaim, poussé par l'aquilon,
+ Sans doute, ô ciel! s'abat sur ma demeure.
+ Le mur fléchit sous le noir bataillon.
+ La maison crie et chancelle, penchée,
+ Et l'on dirait que, du sol arrachée,
+ Ainsi qu'il chasse une feuille séchée,
+ Le vent la roule avec leur tourbillon!
+
+Ce chef-d'oeuvre d'industrie lyrique montre quel doigté merveilleux le
+musicien avait acquis. D'autres pièces, l'_Ode du feu de ciel_, par
+exemple, nous laissent voir quelle richesse de tons le peintre avait
+sur sa palette, et avec quel pinceau hardi, expressif, lumineux, il
+pouvait, à son gré, peupler la toile ou animer le mur. N'est-ce pas en
+effet une fresque déjà puissante que cette suprême orgie des deux
+villes damnées, Sodome et Gomorrhe, avec leurs pâles lampes de
+débauche, et au-dessus, dans un ciel noir, la nuée fulgurante? Qui n'a
+pas dans le souvenir ce voyage grandiose du nuage vengeur sur le vent
+de la nuit; et ces tableaux brillants, le golfe aux claires eaux
+habité par une tribu qui mêle au bruit de la grande mer la voix grêle
+de ses cymbales; le «Nil jaune, tacheté d'îles,» bordé «de monts bâtis
+par l'homme» et gardé par le sphinx rose ou le dieu vert, dont le
+simoun enflammé «ne fait pas baisser les paupières;» et l'édifice
+immense de Babel, dont les tours portent des palmiers qui d'en bas
+semblent des brins d'herbe, dont les murs lézardés laissent passer des
+éléphants par leurs fissures colossales? Toute cette couleur, si
+neuve, si riche, si éclatante, n'a rien perdu de sa valeur. Cette
+manière n'est pas la plus originale ni la plus grande de Hugo; mais,
+en dépit des efforts et des ambitions de poètes venus depuis et
+coloristes exclusifs, Hugo seul l'a dépassée.
+
+N'y a-t-il donc que de la couleur dans les _Orientales_? On a ressassé
+cette erreur. N'y a-t-il pas de pensée dans cette superbe définition
+du génie et de sa destinée cruelle, fatale, mais glorieuse et
+souveraine, que personnifie, qu'incarne en quelque sorte le héros de
+l'Ukraine garrotté, emporté, jusqu'au trône, sur son cheval que la
+mort seule arrêtera?
+
+ Ainsi, quand Mazeppa, qui rugit et qui pleure,
+ A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu'un sabre effleure,
+ Tous ses membres liés
+ Sur un fougueux cheval, nourri d'herbes marines,
+ Qui fume, et fait jaillir le feu de ses narines
+ Et le feu de ses pieds;
+
+ Quand il s'est dans ses noeuds roulé comme un reptile,
+ Qu'il a bien réjoui de sa rage inutile
+ Ses bourreaux tout joyeux,
+ Et qu'il retombe enfin sur la croupe farouche,
+ La sueur sur le front, l'écume dans la bouche
+ Et du sang dans les yeux,
+
+ Un cri part; et soudain voilà que par la plaine
+ Et l'homme et le cheval, emportés, hors d'haleine,
+ Sur les sables mouvants,
+ Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudre
+ Pareil au noir nuage où serpente la foudre;
+ Volent avec les vents!
+
+ Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent,
+ Comme ces ouragans qui dans les monts s'entassent,
+ Comme un globe de feu;
+ Puis déjà ne sont plus qu'un point noir dans la brume,
+ Puis s'effacent dans l'air comme un flocon d'écume
+ Au vaste océan bleu.
+
+ Ils vont. L'espace est grand. Dans le désert immense,
+ Dans l'horizon sans fin qui toujours recommence,
+ Ils se plongent tous deux
+ Leur course comme un vol les emporte, et grands chênes,
+ Villes et tours, monts noirs liés en longues chaînes,
+ Tout chancelle autour d'eux.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Enfin après trois jours d'une course insensée,
+ Après avoir franchi fleuves à l'eau glacée,
+ Steppes, forêts, déserts,
+ Le cheval tombe aux cris des mille oiseaux de proie,
+ Et son ongle de fer sur la pierre qu'il broie
+ Eteint ses quatre éclairs.
+
+ Voilà l'infortuné gisant, nu, misérable,
+ Tout tacheté de sang, plus rouge que l'érable
+ Dans la saison des fleurs.
+ Le nuage d'oiseaux sur lui tourne et s'arrête;
+ Maint bec ardent aspire à ronger dans sa tête
+ Ses yeux brûlés de pleurs.
+
+ Eh bien! ce condamné qui hurle et qui se traîne,
+ Ce cadavre vivant, les tribus de l'Ukraine
+ Le feront prince un jour.
+ Un jour, semant les champs de morts sans sépultures,
+ Il dédommagera par de larges pâtures
+ L'orfraie et le vautour.
+
+ Sa sauvage grandeur naîtra de son supplice.
+ Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pelisse,
+ Grand à l'oeil ébloui;
+ Et quand il passera, ces peuples de la tente,
+ Prosternés, entendront la fanfare éclatante
+ Bondir autour de lui!
+
+ Ainsi, lorsqu'un mortel, sur qui son dieu s'étale,
+ S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale,
+ Génie, ardent coursier,
+ En vain il lutte, hélas! tu bondis, tu l'emportes
+ Hors du monde réel, dont tu brises les portes
+ Avec tes pieds d'acier!
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Il traverse d'un vol, sur tes ailes de flamme,
+ Tous les champs du possible, et les mondes de l'âme,
+ Boit au fleuve éternel;
+ Dans la nuit orageuse ou la nuit étoilée,
+ Sa chevelure, aux crins des comètes mêlée,
+ Flamboie au front du ciel.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Il crie épouvanté, tu poursuis implacable.
+ Pâle, épuisé, béant, sous ton vol qui l'accable,
+ Il ploie avec effroi;
+ Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe
+ Enfin le terme arrive..., il court, il vole, il tombe,
+ Et se relève roi!
+
+
+LES FEUILLES D'AUTOMNE.
+
+On risque de surprendre le lecteur en écrivant que les _Feuilles
+d'automne_, les _Chants du Crépuscule_, les _Voix intérieures_, les
+_Rayons et les Ombres_ ne marquent pas un progrès sur les
+_Orientales_. Ce qui a le plus fait pour mettre ces recueils, les
+_Feuilles d'automne_ surtout, très en faveur chez les esprits
+d'éducation classique, c'est l'absence ou l'atténuation de défauts
+qui, dans les _Orientales_, s'accusaient vigoureusement. A notre avis,
+c'est au retour de ces défauts qu'il faudra applaudir; car, avec eux,
+les qualités sortiront aussi à outrance.
+
+Demandez au peintre Rembrandt s'il produirait sa lumière sans ombre.
+Le contraste violent, qui caractérise la poésie de Hugo, s'effaça donc
+à un certain moment, et les yeux délicats, amoureux du tempérament, de
+la transition ménagée, du convenable, ou peut-être du convenu, en
+furent tout réjouis. Qu'il nous soit permis de penser qu'en faisant
+jusqu'au bout ces concessions au goût moyen, Hugo aurait perdu une
+bonne part de son originalité, de sa toute-puissance. Heureusement
+l'exil l'isolera de toute influence, le rendra tout entier à
+lui-même, et il écrira, avec ses procédés originaux et sa poétique
+exclusive, les _Contemplations_, les _Châtiments_, la triple _Légende
+des siècles_.
+
+Est-ce à dire qu'il faille dédaigner les ouvrages en vers qui ont
+suivi les _Orientales_? Ce serait une puérile et inepte rigueur. Il y
+a dans chacun d'eux des beautés de l'ordre le plus élevé; il y a même
+des accents nouveaux; la forme seule a perdu de son étrange éclat;
+mais peut-être a-t-elle gagné quelques qualités de délicatesse, et je
+ne sais quel parfum d'intimité; quant au fond, il s'est enrichi; le
+champ s'est amendé, et il produit de plus nourrissantes moissons.
+
+Dans les _Orientales_, le poète avait éprouvé le besoin de voir, ne
+fût-ce qu'en rêve, des pays lointains, presque fabuleux. Avec les
+_Feuilles d'automne_ nous le trouvons assis au foyer, les yeux tournés
+sur ses enfants, la pensée attachée au souvenir de ceux qui ne sont
+plus, le coeur ému de la fuite de la jeunesse. Préoccupé de la
+destinée, il analyse les grandes conceptions du temps, de l'espace, de
+l'éternité. Il affirme sa double foi, faite de sentiment, à
+l'existence de Dieu, à l'immortalité des âmes.
+
+Ce qui domine ici, c'est le _Moi_, qui tiendra désormais tant de place
+dans l'oeuvre du poète et qui donnera un accent si personnel même à
+ses tragédies, même à ses épopées. Il se révèle dès la première pièce,
+qui est une autobiographie. Il se dissimule mal sous des affectations
+de modestie ou des explosions de dédain dans les odes au statuaire
+David et à Lamartine, dans l'expressive allégorie _Æstuat infelix_,
+dans les confidences _A Monsieur Fontaney_. Dans toutes ces pages, le
+poète poursuit la définition du génie, et, sans le vouloir, il définit
+son génie propre. Quelle destinée rêve-t-il? Il convoite la couronne
+de Dante, faute d'oser aspirer au sceptre de Napoléon. C'est encore le
+moi qui se glorifie dans les ascendants, quand Hugo fait un retour
+vers son père, et se repaît du souvenir des guerres impériales; c'est
+le moi qui s'enivre d'orgueil mélancolique, en exprimant le regret,
+peut-être un peu prématuré, des jeunes ans, et des «lettres d'amour;»
+c'est le moi qui persiste, mais cette fois sous sa forme la plus
+désintéressée et la plus touchante, dans les effusions de la tendresse
+paternelle, dans la contemplation émue du «doux sourire» de l'enfance.
+
+ Laissez.--Tous ces enfants sont bien là.--Qui vous dit
+ Que la bulle d'azur que mon souffle agrandit
+ A leur souffle indiscret s'écroule?
+ Qui vous dit que leurs voix, leurs pas, leurs jeux, leurs cris,
+ Effarouchent la muse et chassent les péris...--
+ Venez, enfants, venez en foule!
+
+ Venez autour de moi! Riez, chantez, courez!
+ Votre oeil me jettera quelques rayons dorés,
+ Votre voix charmera mes heures.
+ C'est la seule en ce monde, où rien ne nous sourit,
+ Qui vienne du dehors sans troubler dans l'esprit
+ Le choeur des voix intérieures!
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Venez, enfants!--A vous, jardins, cours, escaliers!
+ Ebranlez et planchers, et plafonds, et piliers!
+ Que le jour s'achève ou renaisse,
+ Courez et bourdonnez comme l'abeille aux champs!
+ Ma joie et mon bonheur et mon âme et mes chants
+ Iront où vous irez, jeunesse!
+
+ Il est pour les coeurs sourds aux vulgaires clameurs
+ D'harmonieuses voix, des accords, des rumeurs,
+ Qu'on n'entend que dans les retraites,
+ Notes d'un grand concert interrompu souvent,
+ Vents, flots, feuilles des bois, bruit dont l'âme en rêvant
+ Se fait des musiques secrètes!
+
+ Moi, quel que soit le monde, et l'homme, et l'avenir,
+ Soit qu'il faille oublier ou se ressouvenir,
+ Que Dieu m'afflige ou me console,
+ Je ne veux habiter la cité des vivants
+ Que dans une maison qu'une rumeur d'enfants
+ Fasse toujours vivante et folle.
+
+ De même, si jamais enfin je vous revois,
+ Beau pays, dont la langue est faite pour ma voix,
+ Dont mes yeux aimaient les campagnes,
+ Bords où mes pas enfants suivaient Napoléon,
+ Fortes villes du Cid! ô Valence, ô Léon,
+ Castille, Aragon, mes Espagnes!
+
+ Je ne veux traverser vos plaines, vos cités,
+ Franchir vos ponts d'une arche entre deux monts jetés,
+ Voir vos palais romains ou maures,
+ Votre Guadalquivir qui serpente et s'enfuit,
+ Que dans ces chars dorés qu'emplissent de leur bruit
+ Les grelots des mules sonores.
+
+Les trois pièces qui terminent le recueil ne relèvent plus de cette
+inspiration égoïste. L'une, _la Prière pour tous_, rappelle les
+premières odes pour la couleur religieuse et chrétienne; mais il s'y
+mêle un sentiment de pitié tendre, d'universelle sympathie, qui, en
+s'élevant jusqu'à l'oubli de soi, produira la doctrine humanitaire des
+_Contemplations_.
+
+ Comme une aumône, enfant, donne donc ta prière
+ A ton père, à ta mère, aux pères de ton père;
+ Donne au riche à qui Dieu refuse le bonheur,
+ Donne au pauvre, à la veuve, au crime, au vice immonde.
+ _Fais en priant le tour des misères du monde._
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Ce superbe vers semble être resté la devise du grand romancier qui
+écrira les _Misérables_, les _Travailleurs de la Mer_, l'_Homme qui
+rit_, _Quatre-vingt-treize_.
+
+Le futur auteur du _Satyre_ commence aussi à pénétrer le sens de la
+nature; il n'est pas loin de la diviniser, puisqu'il aspire déjà à
+s'unir avec elle:
+
+ O poètes sacrés, échevelés, sublimes,
+ Allez, et répandez vos âmes sur les cimes,
+ Sur les sommets de neige en butte aux aquilons,
+ Sur les déserts pieux où l'esprit se recueille,
+ Sur les bois que l'automne emporte feuille à feuille,
+ Sur les lacs endormis dans l'ombre des vallons!
+
+ Partout où la nature est gracieuse et belle,
+ Où l'herbe s'épaissit pour le troupeau qui bêle,
+ Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs,
+ Où chante un pâtre assis sous une antique arcade,
+ Où la brise du soir fouette avec la cascade
+ Le rocher tout en pleurs;
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Partout où le couchant grandit l'ombre des chênes,
+ Partout où les coteaux croisent leurs molles chaînes,
+ Partout où sont des champs, des moissons, des cités,
+ Partout où pend un fruit à la branche épuisée,
+ Partout où l'oiseau boit des gouttes de rosée,
+ Allez, voyez, chantez!
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Enivrez-vous de tout! enivrez-vous, poètes,
+ Des gazons, des ruisseaux, des feuilles inquiètes,
+ Du voyageur de nuit dont on entend la voix,
+ De ces premières fleurs dont février s'étonne,
+ Des eaux, de l'air, des prés, et du bruit monotone
+ Que font les chariots qui passent dans les bois!
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Contemplez du matin la pureté divine,
+ Quand la brume en flocons inonde la ravine,
+ Quand le soleil, que cache à demi la forêt,
+ Montrant sur l'horizon sa rondeur échancrée,
+ Grandit comme ferait la coupole dorée
+ D'un palais d'Orient dont on approcherait!
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Enivrez-vous du soir! A cette heure où, dans l'ombre,
+ Le paysage obscur, plein de formes sans nombre,
+ S'efface, des chemins et des fleuves rayé;
+ Quand le mont, dont la tête à l'horizon s'élève,
+ Semble un géant couché qui regarde et qui rêve,
+ Sur son coude appuyé!
+
+ Si vous avez en vous, vivantes et pressées,
+ Un monde intérieur d'images, de pensées,
+ De sentiments, d'amour, d'ardente passion,
+ Pour féconder ce monde échangez-le sans cesse
+ Avec l'autre univers visible qui vous presse!
+ Mêlez toute votre âme à la création!
+
+Enfin est-ce aux _Feuilles d'automne_ ou aux _Châtiments_
+qu'appartient la clameur satirique de l'Epilogue? Est-ce en novembre
+1831 ou après décembre 1852 que ces vers ont été frappés sur «la corde
+d'airain?»
+
+ Je hais l'oppression d'une haine profonde.
+ Aussi, lorsque j'entends, dans quelque coin du monde,
+ Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier,
+ Un peuple qu'on égorge appeler et crier:
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Alors, oh! je maudis dans leur cour, dans leur antre,
+ Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre!
+ Je sens que le poète est leur juge! je sens
+ Que la muse indignée, avec ses poings puissants,
+ Peut, comme au pilori, les lier sur leur trône,
+ Et leur faire un carcan de leur lâche couronne,
+ Et renvoyer ces rois qu'on aurait pu bénir,
+ Marqués au front d'un vers que lira l'avenir!
+ Oh! la muse se doit aux peuples sans défense.
+ J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance,
+ Et les molles chansons, et le loisir serein,
+ Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain!
+
+ _Novembre_ 1831.
+
+
+LES CHANTS DU CRÉPUSCULE.
+
+Ce qui manque le plus aux _Chants du Crépuscule_, c'est l'unité
+d'impression. L'auteur s'est laissé aller, plus que dans aucun autre
+recueil, à la tentation de grossir son volume avec des vers d'album,
+des romances, des madrigaux, des pièces de circonstance. Ces crayons
+un peu improvisés feraient honneur à de moindres poètes; chez Hugo,
+ils ont l'inconvénient de détourner à leur profit une attention,
+parfois même une admiration qui s'adresserait mieux à des beautés plus
+hautes. Je ne citerai qu'un exemple. Dans quelle mémoire ne s'est pas
+logée cette déclaration d'amour où la passion est symbolisée dans la
+prière de la fleur au papillon? Tout à côté de cette odelette
+gracieuse, se trouve l'admirable contemplation qui a pour titre _Au
+bord de la mer_, et, un peu plus loin, la merveille même de ce
+recueil, la méditation puissante sur la cloche.
+
+ Seule en ta sombre tour aux faîtes dentelés,
+ D'où ton souffle descend sur les toits ébranlés,
+ O cloche suspendue au milieu des nuées
+ Par ton vaste roulis si souvent remuées,
+ Tu dors en ce moment dans l'ombre, et rien ne luit
+ Sous ta voûte profonde où sommeille le bruit.
+ Oh! tandis qu'un esprit qui jusqu'à toi s'élance,
+ Silencieux aussi, contemple ton silence,
+ Sens-tu, par cet instinct vague plein de douceur
+ Qui révèle toujours une soeur à la soeur,
+ Qu'à cette heure où s'endort la soirée expirante,
+ Une âme est près de toi, non moins que toi vibrante,
+ Qui bien souvent aussi jette un bruit solennel,
+ Et se plaint dans l'amour comme toi dans le ciel!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Mais qu'importe à la cloche et qu'importe à mon âme!
+ Qu'à son heure, à son jour, l'esprit saint les réclame,
+ Les touche l'une et l'autre, et leur dise: chantez!
+ Soudain, par toute voie et de tous les côtés,
+ De leur sein ébranlé, rempli d'ombres obscures,
+ A travers leur surface, à travers leurs souillures,
+ Et la cendre et la rouille, amas injurieux,
+ Quelque chose de grand s'épandra dans les cieux!
+
+ Ce sera l'hosanna de toute créature!
+ Ta pensée, ô Seigneur! ta parole, ô nature!
+ Oui, ce qui sortira par sanglots, par éclairs,
+ Comme l'eau du glacier, comme le vent des mers,
+ Comme le jour à flots des urnes de l'aurore,
+ Ce qu'on verra jaillir, et puis jaillir encore,
+ Du clocher toujours droit, du front toujours debout,
+ Ce sera l'harmonie immense qui dit tout!
+ Tout! les soupirs du coeur, les élans de la foule:
+ Le cri de ce qui monte et de ce qui s'écroule;
+ Le discours de chaque homme à chaque passion;
+ L'adieu qu'en s'en allant chante l'illusion;
+ L'espoir éteint, la barque échouée à la grève;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ La vertu qui se fait de ce que le malheur
+ A de plus douloureux, hélas! et de meilleur;
+ L'autel enveloppé d'encens et de fidèles;
+ Les mères retenant les enfants auprès d'elles;
+ La nuit qui chaque soir fait taire l'univers
+ Et ne laisse ici-bas la parole qu'aux mers;
+ Les couchants flamboyants; les aubes étoilées;
+ Les heures de soleil et de lune mêlées,
+ Et les monts et les flots proclamant à la fois
+ Ce grand nom qu'on retrouve au fond de toute voix;
+ Et l'hymne inexpliqué qui, parmi des bruits d'ailes,
+ Va de l'aire de l'aigle au nid des hirondelles;
+ Et ce cercle dont l'homme a sitôt fait le tour,
+ L'innocence, la foi, la prière et l'amour!
+ Et l'éternel reflet de lumière et de flamme
+ Que l'âme verse au monde et que Dieu verse à l'âme!
+
+C'est dans de pareilles pages qu'il faut chercher l'originalité du
+volume, et non dans les aubades, les effusions de tendresse ou les
+actes de foi, antérieurs de quelques années, et animés d'un autre
+esprit. On reconnaît sans peine ces poèmes de la vingtième année à
+leur caractère élégiaque, et à cette tendance mystique, à ce besoin
+d'adoration que sûrement en 1835 (date de la publication des _Chants
+du crépuscule_) Victor Hugo ne ressent plus. S'il y a eu dans la
+période de sa vie antérieure à l'exil une heure de doute, de
+mélancolie morose, de pessimisme amer, douloureux, agressif, cette
+heure est arrivée.
+
+Ce mécontentement s'explique assez par le regret très vif de la
+première jeunesse.
+
+ Il fut un temps, un temps d'ivresse,
+ Où l'aurore qui te caresse
+ Rayonnait sur mon beau printemps,
+ Où l'orgueil, la joie et l'extase,
+ Comme un vin pur d'un riche vase,
+ Débordaient de mes dix-sept ans.
+
+A ce moment il avait la gloire devant lui; elle brillait dans le
+lointain, mais il bondissait vers ce but:
+
+ Et comme un vif essaim d'abeilles,
+ Mes pensers volaient au soleil.
+
+Le but est atteint, et le mirage est dissipé; la coupe est bue, et la
+«lie» est au fond.
+
+Tout poète est irritable. Que dire de celui-ci? On se rappelle son
+enfance hypéresthésique. Le tempérament qui ébranla jusqu'à la folie
+le cerveau surexcitable de plus d'un des siens, devait se retrouver
+chez lui et souffrir très cruellement de certaines hostilités:
+
+ Toujours quelque bouche flétrie,
+ Souvent par ma pitié nourrie,
+ Dans tous mes travaux m'outragea.
+
+Il s'exagérait la violence ou la portée de ces attaques:
+
+ Moi que déchire tant de rage...
+
+Il ne pouvait pas pardonner au régime royal qui s'était établi, avec
+la liberté, le droit pour champions, de manquer à ses engagements, de
+renier son principe, de laisser subsister «des abus de granit,»
+auxquels les tribuns du jour ne pouvaient opposer «qu'une charte de
+plâtre.» Et de tous ces abus, à ce qu'il semble, celui qui a le plus
+blessé le poète, celui qui a fait surgir de son seuil naguère égayé
+par les rires d'enfant, la «muse Indignation,» c'est la persécution
+qu'on a infligée à sa pensée, c'est l'interdiction jetée sur telle ou
+telle de ses oeuvres:
+
+ Chacun se sent troublé comme l'eau sous le vent;
+ Et moi-même, à cette heure, à mon foyer rêvant,
+ Voilà, depuis cinq ans qu'on oubliait Procuste,
+ Que j'entends aboyer au seuil du drame auguste
+ La censure à l'haleine immonde, aux ongles noirs,
+ Cette chienne au front bas qui suit tous les pouvoirs,
+ Vile, et mâchant toujours dans sa gueule souillée,
+ O Muse! quelque pan de ta robe étoilée!
+
+Il proteste contre ces «tristes libertés qu'on donne et qu'on
+reprend»; il se fait l'adversaire de toutes les mesures de réaction
+provoquées par un pouvoir inquiet, et consenties par les «trois cents
+avocats,» par «ces rhéteurs» que leur toge neuve embarrasse. Il oppose
+au régime sans éclat, sous lequel la France s'agite, le souvenir du
+Césarisme triomphant, et il compare avec dédain les lampions des
+fêtes officielles au soleil d'Austerlitz; lui qui, dix ans plus tôt,
+maudissait Buonaparte, il s'attendrit comme la bonne vieille de
+Béranger, ou comme les vétérans en demi-solde de la Restauration,
+devant l'image du captif de Sainte-Hélène, regrettant non pas le
+Kremlin, non pas le bivac, non pas les dragons chevelus, ou les rouges
+lanciers, ou les grenadiers épiques, mais l'enfant blond, rose,
+«divin,» qu'allaite sa nourrice éblouie, souriante.
+
+Napoléon n'est pas le seul repoussoir lumineux qu'il imagine de placer
+en regard des obscurs artisans de la politique présente. A deux
+reprises, il évoque le souvenir d'un autre soldat, le héros de
+l'indépendance grecque, Canaris. Comme le passé, l'éloignement grandit
+les hommes: pour Hugo, Napoléon mort est une sorte de Dieu terrifiant;
+Canaris disparu et entré dans l'oubli est le dieu bon, aux «traits
+sereins,» au «regard pur,» au coeur «candide.» Il envie la destinée de
+ce fils de l'Archipel, qui vit au pays de l'héroïsme et de la gloire,
+qui voit
+
+ Décroître à l'horizon Mantinée ou Mégare,
+
+qui a échangé la popularité bruyante, banale, éphémère, contre
+
+ .................la douceur d'entrevoir
+ Tantôt un fronton blanc dans les brumes du soir,
+ Tantôt, sur le sentier qui près des mers chemine,
+ Une femme de Thèbe ou bien de Salamine,
+ Paysanne à l'oeil fier qui va vendre ses blés,
+ Et pique gravement deux grands boeufs accouplés,
+ Assise sur un char d'homérique origine,
+ Comme l'antique Isis des bas-reliefs d'Egine!
+
+Hugo ne se borne pas à cette satire indirecte. Il blâme ouvertement
+les désintéressements de la politique française, et s'indigne qu'aucun
+écho ne réponde au cri de la Pologne piétinée par les clous des
+Baskirs. En maudissant «l'homme qui a livré une femme,» il inflige un
+blâme sanglant aux ministres qui ont soldé et provoqué ce louche
+trafic. Ses éloges mêmes, tels que le remerciement au duc d'Orléans,
+ont quelque chose d'un peu humiliant pour le trône; ils ne diffèrent
+guère du conseil, et quand le _conseil_ se fait jour, il est gros de
+menaces. Hugo montre aux rois le flot populaire qui monte; rien ne
+l'arrêtera dans sa fureur inconsciente, sinon le pouvoir du bienfait,
+et l'obstacle d'une bonne action.
+
+La préoccupation des misérables de tout ordre vient servir d'excuse à
+ces plaintes, mais elle fournit à cette satire naissante un aliment
+nouveau.
+
+Voici l'antithèse du riche et du pauvre; voici le contraste entre la
+foule heureuse, éclatante, enivrée, que rassemble le bal flamboyant,
+et le groupe des créatures dégradées,
+
+ Voilant leur deuil affreux d'un sourire moqueur,
+ Les fleurs au front, la boue aux pieds, la haine au coeur!
+
+Où trouver un refuge contre tant de causes de tristesse?
+
+Dans l'amour tout divin de l'humanité. A la prière qui s'est tue un
+autre hymne succédera.
+
+ Ce sera l'hosanna de toute créature,
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ce sera l'harmonie immense qui dit tout.
+
+Et cette harmonie s'annonce déjà, comme par une note préparatoire de
+l'accord, dans ce vers curieux:
+
+ Et le sage attentif aux _voix intérieures_.
+
+Le titre et le sujet du recueil suivant étaient trouvés.
+
+
+LES VOIX INTÉRIEURES.
+
+Deux pièces du nouveau livre, les deux premières, sont encore
+inspirées par le spectacle des événements et la préoccupation
+politique. _Sunt lacrymæ rerum_ est une sorte de chant funéraire, de
+panégyrique attendri, que la mort de Charles X, exilé, inspire au
+poète du sacre. Dans la pièce _A l'Arc de triomphe_, on retrouve une
+fois de plus la glorification de l'idée impériale, que l'auteur des
+_Chants du crépuscule_ avait entreprise dans _la Colonne_ et _Napoléon
+II_. Si l'éloge de l'Empire était opportun, et de nature à flatter le
+sentiment public, on ne saurait faire le même reproche à l'hymne en
+l'honneur de la royauté légitime. Cette manifestation venait à
+l'encontre du sentiment populaire, et, à ce propos, il n'est pas
+inutile de remarquer à quel point se trompent ceux qui voient dans
+Victor Hugo un courtisan de l'opinion. Qui la flattait en 1825, Victor
+Hugo, chantre de l'autel et du trône, ou Casimir Delavigne, le poète
+des _Messéniennes_, ou Béranger, le chansonnier du _Roi d'Yvetot_, le
+prêtre narquois du _Dieu des Bonnes Gens_? Et plus tard, sera-ce un
+sacrifice au goût dominant des Français de 1852 que de flétrir le
+régime devant lequel ils se sont prosternés? Sera-ce une tactique
+d'opportuniste, au lendemain de la Commune de 1871, et au plus fort de
+représailles dont personne, à ce moment-là, n'eût osé mettre en doute
+la légitimité, que de jeter le cri d'appel à la clémence, que de
+s'opposer aux revanches de l'ordre, que de flétrir la basse loi du
+talion?
+
+La conséquence d'une si habile conduite devait être ce qu'elle fut. En
+1871, on lapida les fenêtres de celui qui avait dit: «Pas de
+représailles;» après 1853, et pendant de longues années, ce fut la
+mode et la marque du goût que de décrier, de railler, de renier
+l'auteur des _Châtiments_; en 1837, après la publication des _Voix
+intérieures_, les attaques dont Victor Hugo avait déjà souffert si
+vivement, redoublèrent de violence.
+
+Mais cette fois le poète pouvait les braver. Il avait trouvé le grand
+secret de consolation, la source inépuisable de courage, de sérénité.
+Las des agitations stériles de la politique et de son fracas irritant,
+il s'était remis à écouter, de plus près que jamais, «cette musique
+que tout homme a en soi» et «dont parle la Porcia de Shakespeare.» Ce
+chant continu, cette voix intérieure, «écho affaibli» et «confus» du
+grondement de la Nature, voilà surtout ce que le poète notait cette
+fois, et fixait en des vers, singulièrement beaux.
+
+Il retrouvait le verbe imagé, les traits de feu des _Orientales_ avec
+un attrait tout nouveau de puissante mélancolie.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ La morne Palenquè gît dans les marais verts;
+ A peine entre ses blocs d'herbe haute couverts
+ Entend-on le lézard qui bouge.
+ Ses murs sont obstrués d'arbres au fruit vermeil
+ Où volent, tout moirés par l'ombre et le soleil,
+ De beaux oiseaux de cuivre rouge.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Comme une mère sombre, et qui, dans sa fierté,
+ Cache sous son manteau son enfant souffleté,
+ L'Egypte au bord du Nil assise
+ Dans sa robe de sable enfonce enveloppés
+ Ses colosses camards à la face frappés
+ Par le pied brutal de Cambyse.
+
+Mais, à côté de ce vers fulgurant, Hugo en apportait un autre plus
+original peut-être, je veux dire le vers simple et pénétrant,
+virgilien par la pureté et l'harmonie, homérique par la vérité de
+l'impression, le vers avec lequel il décrit:
+
+ Les coteaux renversés dans le lac qui miroite,
+
+«l'antre obstrué d'herbe verte,» et
+
+ ... les vieilles forêts où la sève à grands flots
+ Court du fût noir de l'aulne au tronc blanc des bouleaux.
+
+Ce ne sont là que des aspects de la nature. Hugo soulève le voile
+riant et rayé de couleurs dont l'éternelle Isis enveloppe son sein
+palpitant. Il ne s'arrête pas longtemps à l'églogue ancienne, malgré
+la douceur de regarder «fumer le feu du pâtre,» et d'entrevoir, «à
+travers les buissons,» sous «la lune», «à la dérobée,»
+
+Il cherche le pourquoi de la nature; il la trouve compatissante,
+charitable, providentielle; elle est l'intermédiaire auguste qui
+dispense à l'homme les bienfaits de Dieu:
+
+ L'hiver, l'été, la nuit, le jour,
+ Avec des urnes différentes,
+ Dieu verse à grands flots son amour.
+
+Cette première conception est justement le contraire de celle qui
+s'exprimera dans la _Tristesse d'Olympio_; mais on la voit se modifier
+déjà, rien qu'en tournant les feuillets des _Voix intérieures_. La
+pièce _A Albert Durer_ nous révèle une nature autrement vraie, toute
+livrée au travail de la vie, et tourmentée par de sourds mais visibles
+efforts:
+
+ Le cresson boit; l'eau court; les frênes sur les pentes,
+ Sous la broussaille horrible et les ronces grimpantes,
+ Contractent lentement leurs pieds noueux et noirs.
+
+La terre ne vit pas seulement; elle fait vivre. Elle est la _Mater
+Alma_ que célèbre le mythe ancien; elle est la nourrice universelle.
+
+C'est ce qu'exprime avec une puissance singulière la pièce fameuse qui
+a pour titre _la Vache_.
+
+ LA VACHE.
+
+ Devant la blanche ferme où parfois vers midi
+ Un vieillard vient s'asseoir sur le seuil attiédi,
+ Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges,
+ Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges
+ Ecoutent les chansons du gardien du réveil,
+ Du beau coq vernissé qui reluit au soleil,
+ Une vache était là tout à l'heure arrêtée.
+ Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée,
+ Douce comme une biche avec ses jeunes faons,
+ Elle avait sous le ventre un beau groupe d'enfants,
+ D'enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles,
+ Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles,
+ Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant
+ D'autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant,
+ Dérobant sans pitié quelque laitière absente,
+ Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante
+ Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous,
+ Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux.
+ Elle, bonne et puissante et de son trésor pleine,
+ Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine
+ Son beau flanc plus ombré qu'un flanc de léopard,
+ Distraite, regardait vaguement quelque part.
+ Ainsi, nature! abri de toute créature!
+ O mère universelle! indulgente nature!
+ Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels,
+ Cherchant l'ombre et le lait sous tes flancs éternels,
+ Nous sommes là, savants, poètes, pêle-mêle,
+ Pendus de toutes parts à ta forte mamelle!
+ Et tandis qu'affamés, avec des cris vainqueurs,
+ A tes sources sans fin désaltérant nos coeurs,
+ Pour en faire plus tard notre sang et notre âme,
+ Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme,
+ Les feuillages, les monts, les prés verts, le ciel bleu,
+ Toi, sans te déranger, tu rêves à ton Dieu!
+
+La terre fait plus que de nourrir ses fils; elle leur parle. Elle
+élève et elle agrandit le coeur qui sait l'entendre.
+
+ De partout sort un flot de sagesse abondante.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tout objet dont le bois se compose répond
+ A quelque objet pareil dans la forêt de l'âme.
+
+Avec la voix de la Terre, éclate, pour la première fois[3], dans
+l'oeuvre de Hugo, le chant de la Mer, qui grondera si puissamment dans
+les _Contemplations_, dans les _Châtiments_, et dans la _Légende des
+siècles_. Cette intimité merveilleuse qui s'établira, pendant les
+années de l'exil, entre le poète et l'Océan, s'explique, s'annonce,
+avant l'heure de la rélégation sur les rochers anglo-normands, par des
+affinités dont voici la première preuve. Qu'on relise _Soirée en Mer_,
+ou encore _Une nuit qu'on entendait la mer sans la voir_. Qu'on joigne
+à ces premières impressions les deux pièces des Rayons et Ombres,
+_Cæruleum Mare_, où s'exprime l'idée qu'éveille le spectacle de
+l'Océan, et _Oceano Nox_, où se traduit plus fortement le sentiment
+qui se dégage de ses murmures. On aura dans ces quatre odes comme un
+prélude de cette symphonie immense de la mer, que Hugo écrira plus
+tard, et qu'il jettera par lambeaux à travers ses chants lyriques, ses
+romans, ses satires, ses épopées.
+
+ [3] La pièce des Chants du Crépuscule, Au bord de la mer, en
+ dépit de son titre, ne s'oppose pas à cette assertion. Le poète y
+ définit la Terre, l'Ether, l'Amour. L'Océan n'entre que pour
+ trois vers dans cette triple synthèse.
+
+
+LES RAYONS ET LES OMBRES.
+
+On peut rapprocher, sur d'autres points, _les Rayons et les Ombres_
+des _Voix intérieures_. L'un et l'autre de ces deux recueils offrent,
+dans un petit nombre de pièces, de facture exquise, l'union très
+heureuse de deux éléments très divers, la nature et l'art, associés
+ici d'une façon presque classique. On songe à Versailles et à la
+préface de la _Psyché_ de La Fontaine, quand le poète s'achemine
+
+ Vers la grotte où le lierre
+ Met une barbe verte au vieux fleuve de pierre!
+
+Et lui-même, en décrivant le parc austère, au grand «bassin dormant,»
+où moisit maintenant «un Neptune verdâtre» et où jadis le roi Louis,
+tenant par la main ou Caussade ou Candale, errait sous les ombrages,
+il éveille, non sans raillerie, le souvenir des rimes de Boileau.
+
+Cette inspiration si gracieuse gagne, d'un volume à l'autre, en
+profondeur mélancolique, et elle produit, sous le titre de _la
+Statue_, ce délicieux entretien avec le Faune isolé, immobile, oublié
+«dans sa gaine de marbre.» La musique seule égalerait ce que produit
+ici la poésie, évoquant, avec je ne sais quel ineffable mystère, les
+élégances somptueuses, royales, galantes du passé, dans ce puissant
+paysage d'hiver:
+
+ D'autres arbres plus loin croisaient leurs sombres fûts;
+ Plus loin d'autres encore, estompés par l'espace,
+ Poussaient dans le ciel gris où le vent du soir passe,
+ Mille petits rameaux noirs, tordus et mêlés,
+ Et se posaient partout, l'un par l'autre voilés,
+ Sur l'horizon, perdu dans les vapeurs informes,
+ Comme un grand troupeau roux de hérissons énormes.
+ Rien de plus. Ce vieux faune, un ciel morne, un bois noir.
+
+Poésie ou musique, à quel art rattacher la méditation sur «l'Orphée
+moderne,» le vieux maître Palestrina?
+
+ Ecoutez, écoutez! du maître qui palpite,
+ Sur tous les violons l'archet se précipite.
+ L'orchestre tressaillant rit dans son antre noir.
+ Tout parle. C'est ainsi qu'on entend sans les voir,
+ Le soir, quand la campagne élève un sourd murmure,
+ Rire les vendangeurs dans une vigne mûre.
+ Comme sur la colonne un frêle chapiteau,
+ La flûte épanouie a monté sur l'alto.
+ Les gammes, chastes soeurs dans la vapeur cachées,
+ Vidant et remplissant leurs amphores penchées,
+ Se tiennent par la main et chantent tour à tour,
+ Tandis qu'un vent léger fait flotter alentour,
+ Comme un voile folâtre autour d'un divin groupe,
+ Ces dentelles du son que le fifre découpe.
+
+ Ciel! voilà le clairon qui sonne. A cette voix,
+ Tout s'éveille en sursaut, tout bondit à la fois.
+ La caisse aux mille échos, battant ses flancs énormes,
+ Fait hurler le troupeau des instruments difformes,
+ Et l'air s'emplit d'accords furieux et sifflants
+ Que les serpents de cuivre ont tordus dans leurs flancs.
+ Vaste tumulte où passe un hautbois qui soupire!
+ Soudain du haut en bas le rideau se déchire:
+ Plus sombre et plus vivante à l'oeil qu'une forêt,
+ Toute la symphonie en un hymne apparaît.
+ Puis, comme en un chaos qui reprendrait un monde,
+ Tout se perd dans les plis d'une brume profonde.
+ Chaque forme du chant passe en disant: Assez!
+ Les sons étincelants s'éteignent dispersés.
+ Une nuit qui répand ses vapeurs agrandies
+ Efface le contour vague des mélodies,
+ Telle que des esquifs dont l'eau couvre les mâts,
+ Et la strette jetant sur leurs confus amas
+ Ses tremblantes lueurs largement étalées
+ Retombe dans cette ombre en grappes étoilées!
+
+ O concert qui s'envole en flamme à tous les vents!
+ Gouffre où le crescendo gonfle ses flots mouvants!
+ Comme l'âme s'émeut! Comme les coeurs écoutent!
+ Et comme cet archet d'où les notes dégouttent,
+ Tantôt dans la lumière et tantôt dans la nuit,
+ Remue avec fierté cet orage de bruit!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Singulière puissance du génie! Il entre de plain-pied, et sans effort,
+de l'art où il règne en maître dans les arts qui lui semblent le plus
+fermés. Hugo n'a point reçu d'instruction musicale; il n'a point
+cherché à y remédier, même superficiellement, par l'audition,
+fréquente des musiciens; mais, d'instinct, il a évité de s'associer à
+l'admiration banale des gens de son temps pour les manifestations
+vulgaires de l'art le plus tenu de s'élever, et, quand il veut
+glorifier un maître de l'harmonie, il ne se prosterne pas devant des
+idoles de bois doré, de carton-pierre ou de simili-bronze; il n'adore
+que les vrais dieux. Et lui-même il saisit l'archet, et il conduit
+l'orchestre, et il en explique les voix, avec une intuition des
+ressources symphoniques, avec un bonheur d'images, une puissance de
+transcription, de transposition des effets, qui confond les initiés.
+
+Comme dans les _Voix intérieures_, la Nature, dans _les Rayons et les
+Ombres_, occupe une place très large. Elle paraît ici pour la première
+fois dans ce rôle d'éducatrice que Hugo lui conservera jusque dans ses
+poèmes des derniers jours (_l'Ane_). Tout le monde a dans la mémoire
+les souvenirs des Feuillantines; pour en parler ici, ce serait un abus
+que dépasser l'allusion.
+
+On peut en dire autant de la _Tristesse d'Olympio_. Qui n'a lu cette
+sonate pathétique où gémit le souvenir douloureux de l'amour passé,
+tandis que le bois, la fontaine, les chambres de feuillage, jadis
+témoins et complices de ces tendresses, poursuivent, dans l'oubli de
+tout, leur rythme régulier, fatal, inconscient, et enchantent
+d'autres amoureux de leurs sereines harmonies? Qui n'a comparé cette
+élégie inoubliable au _Lac_ de Lamartine, au _Souvenir_ d'Alfred de
+Musset? Qui n'a cru, à vingt ans, que, des trois poètes traitant le
+même sujet, Hugo fut le moins inspiré? Qui peut le croire après avoir
+vécu? Les vers profonds, révélateurs du mystère de l'âme, surgissent
+ici à chaque strophe; ils traversent la trame de l'oeuvre comme autant
+de traits lumineux.
+
+ ..... Nos pensées
+ S'envolent un moment sur leurs ailes blessées,
+ Puis retombent soudain.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Les fils mystérieux où nos coeurs sont liés.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ma maison me regarde et ne me connaît plus.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ L'impassible nature a déjà tout repris.
+
+Et quelle couleur revêt ici la pensée! Beaucoup d'images, même dans
+Hugo, dans le Hugo de la _Légende_, ont-elles la nouveauté, le charme
+saisissant de celles-ci?
+
+ Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Comme un essaim chantant d'histrions en voyage
+ Dont le groupe décroît derrière le coteau.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Dans ces jours où la tête au poids des ans s'incline,
+ Où l'homme, sans projets, sans but, sans visions,
+ Sent qu'il n'est déjà plus qu'une tombe en ruine
+ Où gisent ses vertus et ses illusions;
+
+ Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles,
+ Comptant dans notre coeur, qu'enfin la glace atteint,
+ Comme on compte les morts sur un champ de batailles,
+ Chaque douleur tombée et chaque songe éteint,
+
+ Comme quelqu'un qui cherche en tenant une lampe,
+ Loin des objets réels, loin du monde rieur,
+ Elle arrive à pas lents par une obscure rampe
+ Jusqu'au fond désolé du gouffre intérieur;
+
+ Et là dans cette nuit qu'aucun rayon n'étoile,
+ L'âme, en un repli sombre où tout semble finir,
+ Sent quelque chose encor palpiter sous un voile.--
+ C'est toi qui dors dans l'ombre, ô sacré souvenir!
+
+On a dit des _Rayons et des Ombres_ que le poète y résumait en quelque
+sorte toute son oeuvre lyrique antérieure. On y retrouverait, par
+exemple, l'inspiration dominante des _Feuilles d'automne_,
+c'est-à-dire les souvenirs de l'enfance, et l'expression des
+sentiments qui se rattachent au foyer, l'amitié fraternelle, l'amour
+filial, l'adoration, ou, pour emprunter le mot de Sévigné, la triple
+«idolâtrie» de la mère, de l'épouse, et des enfants. Ce serait la
+«pitié aumônière» déjà exprimée dans les _Chants du crépuscule_, qui
+reparaîtrait dans des pièces comme la _Rencontre_ des quatre enfants
+sans parents, sans abri, sans souliers et sans pain.
+
+Je n'énumère pas jusqu'au bout ces prétendues analogies; car je suis
+beaucoup plus frappé des différences. Ce n'est pas aux écrits
+antérieurs de Hugo que ces pièces me font penser: j'y vois déjà l'idée
+et le dessein des grands écrits de sa maturité. Je trouve dans la
+_Rencontre_ un avant-goût de la satire toute sociale des
+_Contemplations_, et je démêle un coin de la philosophie des
+_Misérables_ dans cette leçon que la nature donne à l'homme, en
+prodiguant aux mendiants toutes les douceurs de la tiède saison.
+
+ Et son oeil ne vit rien que l'éther calme et chaud.
+ Le soleil bienveillant, l'air plein d'ailes dorées,
+ Et la sérénité des voûtes azurées,
+ Et le bonheur, les cris, les rires triomphants
+ Qui des oiseaux du ciel tombaient sur ces enfants.
+
+C'est encore à la doctrine philosophique des _Contemplations_, non pas
+à la religion des premiers écrits, que nous achemine la pièce, où le
+poète, après avoir jeté un regard sur le problème du destin, relève
+des yeux effarés comme s'il avait aperçu quelque puits insondable:
+
+ Cryptes! palais! tombeaux, pleins de vagues tonnerres!
+ Vous êtes moins brumeux, moins noirs, moins ignorés,
+ Vous êtes moins profonds et moins désespérés,
+ Que le destin, cet astre habité par nos craintes,
+ Où l'âme entend, perdue en d'affreux labyrinthes,
+ Au fond, à travers l'ombre, avec mille bruits sourds,
+ Dans un gouffre inconnu tomber le flot des jours!
+
+Si ce gouffre rappelle une conception de Hugo, c'est sûrement la
+_Bouche d'ombre_.
+
+Et quand on a lu les poèmes de la vieillesse de Hugo, quand on a
+l'esprit encore ému de cette sanction morale jusqu'à laquelle s'était
+haussé son coeur de patriarche, la suprême pitié, n'est-on pas en
+droit de vouloir retrouver comme un lointain pressentiment de cette
+évolution dernière, dans les vers par où le recueil des chants de
+jeunesse finit:
+
+ Et de ce triple aspect des choses d'ici-bas,
+ De ce triple conseil que l'homme n'entend pas,
+ Pour mon coeur où Dieu vit, où la haine s'émousse,
+ Sort une bienveillance universelle et douce
+ Qui dore comme une aube et d'avance attendrit
+ Le vers qu'à moitié fait j'emporte en mon esprit,
+ Pour l'achever aux champs avec l'odeur des plaines,
+ Et l'ombre du nuage et le bruit des fontaines!
+
+Mais la lecture des _Rayons et des Ombres_ révèle autre chose que les
+desseins poétiques de Hugo: elle fait prévoir son entrée dans la
+politique. Chez Victor Hugo, les ambitions d'homme d'Etat ont pris
+leur source dans l'idée qu'il se fait de la mission du poète. Nous
+avons dit qu'il lui donnait les attributs du _vates_ antique, et
+faisait de lui l'interprète de Dieu, l'oracle «de l'éternelle vérité.»
+Il se prend ici pour un visionnaire, pour un prophète, dans le sens
+biblique du mot:
+
+ Pour des regards distraits la France était sereine,
+ Mais dans ce ciel troublé d'un peu de brume à peine,
+ Où tout semblait azur, où rien n'agitait l'air,
+ Lui, rêveur, il voyait par instants un éclair!
+
+Ce qu'il y avait de fâcheux dans cette conviction, c'est qu'elle
+allait détourner Hugo de sa «fonction» vraie, et contrarier son
+instinct naturel. La coulée lumineuse de poésie lyrique sur laquelle
+il nous a paru essentiel d'arrêter longtemps les regards du lecteur,
+va se refroidir, s'obscurcir, s'arrêter. Mais de nouveau, à dater de
+l'exil, elle débordera, et pour un très long temps, avec l'éclat
+brûlant et le fracas, majestueux d'une éruption volcanique.
+
+ [Illustration: VICTOR HUGO EN 1847.
+ (_fac simile d'une lithographie d'après nature_)]
+
+
+
+
+LE DRAME
+
+
+Quand Hugo écrivit _Cromwell_, il atteignait à peine à ses vingt-cinq
+ans; il en avait quatre-vingts passés, lorsque parut _Torquemada_.
+Toutefois, la production dramatique ne se rencontre, au début ou à la
+fin de la carrière poétique de Hugo, qu'à titre d'exception. Elle
+s'est concentrée dans une période de treize années, comprise entre le
+mois de février 1830, où _Hernani_ souleva l'enthousiasme au
+Théâtre-Français, et le mois de mars 1843, où, sur la même scène, eut
+lieu la chute mémorable des _Burgraves_. Elle comprend donc, pour les
+oeuvres en vers, les seules qui rentrent dans le plan de cet ouvrage
+sur le poète, _Hernani_, _Marion De Lorme_, _Le Roi s'amuse_, _Ruy
+Blas_, et les _Burgraves_. _Cromwell_ et _Torquemada_ sont deux écrits
+à part: dans l'un, Hugo n'a pas encore trouvé sa formule dramatique,
+en dépit des fameuses préfaces; dans l'autre, Hugo, ne s'inquiète plus
+de retrouver le moule trop étroit où il avait coulé ses pièces de
+théâtre.
+
+Qu'est-ce que _Cromwell_? une tragédie démesurée. Les unités n'y sont
+pas plus sacrifiées que dans le _Cid_; le lieu de la scène varie
+trois fois; le décor change à tous les actes; mais l'action est une,
+et elle se développe dans les vingt-quatre heures réglementaires.
+Peut-être la pièce déborde-t-elle un peu dans la nuit qui précède le
+premier jour et dans le jour qui succède à la seconde nuit; Hugo
+lui-même nous fait observer que son drame «ne sort pas de Londres;
+qu'il commence le 25 juin 1657, à trois heures, du matin, et finit le
+26 à midi. On voit, ajoute-t-il, qu'il entrerait presque dans la
+prescription classique, telle que les professeurs de poésie la
+rédigent maintenant.» La tragédie nouvelle est entrée, en effet, dans
+le corset à vertugadin; mais il a fallu desserrer les lacets, et
+l'étoffe craque aux coutures.
+
+Le sujet est pourtant entendu à la façon classique, c'est-à-dire qu'il
+développe une action très simple, et réductible, en quelque sorte, à
+une seule situation. La tragédie d'_Andromaque_, de Racine, pourrait,
+à la rigueur, se ramener à cette formule: Andromaque, veuve d'Hector
+et mère d'Astyanax, épousera-t-elle Pyrrhus? Le drame de _Cromwell_ ne
+peut non plus donner lieu qu'à cette question: Le Protecteur sera-t-il
+roi? La question se pose, au premier acte, et, comme dans une pièce de
+Racine, elle reçoit à chaque acte suivant, non pas une solution, mais
+une réponse provisoire. _Oui_, dit le second acte, au moment où le
+rideau tombe; _non_, dit le troisième acte, quand il arrive à sa
+conclusion. Oui et non, dit tour à tour l'acte quatrième; mais le
+rideau tombe une fois de plus sur le mot oui: Décidément non, voilà la
+solution qu'apporte le cinquième acte.
+
+Ainsi, de ce drame énorme, si l'on, voulait ébrancher tout ce qui ne
+tient pas à l'action, il resterait à peine la matière d'une tragédie
+classique. Tragédie ou drame, c'est, par bien des côtés, une oeuvre
+d'imitation. Le jeune auteur a lu Shakespeare, et il se souvient
+d'_Hamlet_, de _Macbeth_, en plus d'un endroit. Le «Tu seras roi» se
+retrouve dans la formule «Honneur au roi Cromwell», que le Protecteur
+a par trois fois entendue en songe. _Macbeth_ a fourni encore l'idée
+du réveil de Rochester, visiblement calqué sur le réveil du portier...
+
+ Suis-je déjà perdu? Serais-je dans l'enfer?
+ Ce palais flamboyant, ces spectres, ces armées
+ De démons secouant des torches enflammées,
+ C'est l'enfer!
+
+_Jules César_ a inspiré plus d'une scène de cette pièce, dont le sujet
+est également une conspiration. C'est bien un effet à la Shakespeare
+que ce revirement de la foule, exprimant d'abord par un silence plein
+d'éloquence ses sentiments hostiles pour Cromwell, et dès que Cromwell
+a parlé, huant les conjurés, jetant l'un d'eux à la Tamise (acte V,
+dernière scène).
+
+Mais les classiques peuvent aussi réclamer leur bien. Le coup de
+théâtre du troisième acte est emprunté au dénouement original de
+_Rodogue_. Le narcotique offert par Rochester au Protecteur est bu,
+comme le poison dans la tragédie de Corneille, par la bouche même qui
+l'offre.
+
+ LORD ROCHESTER, _à part._
+
+ Le vase est plein.
+ Il faut que Noll le boive. Il va faire un fier somme!
+ J'ai mis toute la fiole!--Hé! je sers le pauvre homme
+ Je l'arrache aux remords; grâce à mes soins d'ami,
+ Il n'aura de longtemps, d'honneur, si bien dormi!
+
+ _(Il prend le plat des mains du page, et il le présente à
+ Cromwell. (Haut.)_
+
+ Milord....
+
+ _(A part.)_
+
+ Il faut encor de la cérémonie.
+
+ _(Haut.)_
+
+ Buvez cette liqueur que mes mains ont bénie.
+
+ CROMWELL, _ricanant._
+
+ Ah! vous l'avez bénie?
+
+ LORD ROCHESTER
+
+ Oui....
+
+ _(A part.)_
+
+ Quel regard!
+
+ CROMWELL.
+
+ Fort bien.
+ Ce breuvage, est-ce pas, me doit faire du bien?
+
+ LORD ROCHESTER.
+
+ Oui, l'hypocras contient une vertu suprême
+ Pour bien dormir, Mylord.
+
+ CROMWELL.
+
+ Alors, buvez vous-même!
+
+ _Il prend le gobelet sur le plat et le lui présente
+ brusquement._)
+
+ LORD ROCHESTER, _épouvanté et reculant._
+
+ Milord....
+
+ _(A part.)_
+
+ Quel coup de foudre!....
+
+ CROMWELL, _avec un sourire équivoque._
+
+ Eh bien! vous hésitez?
+ Accoutumez-vous donc, jeune homme, à nos bontés.
+ Vous n'êtes pas au bout encor.... Prenez, mon maître!
+ Surmontez le respect, qui vous troubla peut-être,
+ Buvez.--
+
+ _Il force Rochester confondu à prendre le gobelet._
+
+ Saviez-vous pas que nous vous chérissions?
+ Que retombent sur vous vos bénédictions!
+
+ LORD ROCHESTER, _à part._
+
+ Je suis écrasé!
+
+ _(Haut.)_
+
+ Mais, Milord...
+
+ CROMWELL.
+
+ Buvez, vous dis-je!
+
+ LORD ROCHESTER, _à part._
+
+ Il s'est depuis tantôt passé quelque prodige.
+
+ _(Haut.)_
+
+ Je vous jure...
+
+ CROMWELL.
+
+ Buvez; vous jurerez après.
+
+ LORD ROCHESTER, _à part._
+
+ Et notre grand complot? et nos savants apprêts?
+
+ CROMWELL.
+
+ Buvez donc!
+
+ LORD ROCHESTER, _à part._
+
+ Noll encor nous surpasse en malice.
+
+ CROMWELL.
+
+ Vous vous faites prier?
+
+ LORD ROCHESTER, _à part._
+
+ Buvons donc ce calice!
+
+ _Il boit._
+
+ CROMWELL, _avec un rire sardonique._
+
+ Comment le trouvez-vous?
+
+ LORD ROCHESTER, _remettant le gobelet sur la table._
+
+ Que Dieu sauve le Roi!
+
+Il faudrait reporter aussi dans l'arsenal dramatique classique le
+songe, les tirades, les vers à effet, les inversions, les expressions
+surannées, les formules de style noble. A côté du vers cornélien et
+du vers imagé, du parler familier et de la touche pittoresque,
+Cromwell abonde en traits vieillis, en détails d'une élégance
+pompeuse, à rendre jaloux Parseval-Grandmaison.
+
+Ce qui appartient à Hugo, c'est un charme piquant de couleur locale
+répandu sur tout le sujet.
+
+ LORD ORMOND, _vivement_.
+
+ Saint-George! à la douceur je ne suis pas enclin.
+ Pour une goutte d'eau déborde un vase plein.
+ --Milord! Le pire fat qui dans Paris s'étale,
+ Le dernier dameret de la place Royale,
+ Avec tous ses plumets sur son chapeau tombants,
+ Son rabat de dentelle et ses noeuds de rubans,
+ Sa perruque à tuyaux, ses bottes évasées,
+ A l'esprit, moins que vous, plein de billevesées!
+
+ LORD ROCHESTER, _furieux_.
+
+ Milord! vous n'êtes point mon père!... A vos discours
+ Vos cheveux gris pourraient porter un vain secours.
+ Votre parole est jeune et nous fait de même âge.
+ Vous me rendrez, pardieu, raison de cet outrage!
+
+ LORD ORMOND.
+
+ De grand coeur!--Votre épée au vent, beau damoiseau!
+
+ _Ils tirent tous deux leurs épées_.
+
+ D'honneur! je m'en soucie autant que d'un roseau!
+
+ _Ils croisent leurs épées_.
+
+ DAVENANT, _se jetant entre eux_.
+
+ Milords, y pensez-vous?--La paix! la paix sur l'heure!
+
+ LORD ROCHESTER, _ferraillant_.
+
+ L'ami! la paix est bonne, et la guerre est meilleure.
+
+ DAVENANT, _s'efforçant de les séparer_.
+
+ Si le crieur de nuit vous entendait?....
+
+ _On frappe à la porte_.
+
+ Je croi
+ Qu'on frappe....
+
+ _On frappe plus fort._
+
+ Au nom de Dieu, Milords!
+
+ _Les combattants continuent. Voix_ (au dehors).
+
+ Au nom du Roi!
+
+ _Les deux adversaires s'arrêtent et baissent leurs épées._
+
+La pièce est une galerie de portraits, ou, si l'on veut, de mannequins
+d'atelier très richement et très exactement vêtus. On a cette
+impression, qui se retrouvera d'un bout à l'autre du théâtre de Hugo,
+que l'on visite une merveilleuse collection d'armes et de costumes
+sous les lambris d'un vieux palais. Les décors sont brossés, et il ne
+reste aux peintres qu'à glaner un détail ou deux, après tous ceux que
+le poète a moissonnés, pour reconstituer la salle des Banquets à
+White-hall, la chambre peinte, la grand'salle de Westminster. Dans ces
+cadres majestueux, toute une foule tient à l'aise, et, à l'exemple de
+Shakespeare, l'auteur de _Cromwell_ introduit l'acteur aux mille
+têtes, le peuple; s'il n'a pas encore le pouvoir de le faire agir, il
+le fait parler, s'agiter d'une façon assez nouvelle.
+
+ SYNDERCOMB, _bas à Garland_.
+
+ Carr est le seul de nous qui soit homme.
+
+ VOIX DANS LA FOULE.
+
+ Hosannah!
+ Gloire aux saints! Gloire au Christ! Gloire au Dieu du Sina!
+ --Longs jours au Protecteur!
+
+ _Syndercomb, exaspéré par les imprécations de Carr et les acclamations
+ du peuple, tire son poignard et s'élance vers l'estrade._
+
+ SYNDERCOMB, _agitant son poignard_.
+
+ Mort au roi de Sodome!
+
+ LORD CARLISLE, _aux hallebardiers_.
+
+ Arrêtez l'assassin.
+
+ CROMWELL, _écartant le garde du geste_.
+
+ Faites place à cet homme.
+
+ (_A Syndercomb._)
+
+ Que voulez-vous?
+
+ SYNDERCOMB.
+
+ Ta mort.
+
+ CROMWELL.
+
+ Allez en liberté,
+ Allez en paix.
+
+ SYNDERCOMB.
+
+ Je suis le vengeur suscité.
+ Si ton cortège impur ne me fermait la bouche....
+
+ CROMWELL, _faisant signe aux soldats de le laisser libre_.
+
+ Parlez.
+
+ SYNDERCOMB.
+
+ Ah! ce n'est point un discours qui te touche.
+ Mais si l'on n'arrêtait mon bras....
+
+ CROMWELL.
+
+ Frappez.
+
+ SYNDERCOMB, _faisant un pas et levant sa dague_.
+
+ Meurs donc
+ Tyran!
+
+ _Le peuple se précipite sur lui et le désarme._
+
+ VOIX DANS LA FOULE.
+
+ Quoi! par le meurtre il répond au pardon!
+ Périsse l'assassin! Meure le parricide!
+
+ _Syndercomb est entraîné hors de la Salle._
+
+ CROMWELL, _à Thurloë_.
+
+ Voyez ce qu'ils en font?
+
+ VOIX DU PEUPLE
+
+ Assommez le perfide!
+
+ CROMWELL.
+
+ Frères, je lui pardonne. Il ne sait ce qu'il fait.
+
+ VOIX DU PEUPLE.
+
+ A la Tamise! à l'eau!
+
+ _Rentre Turloë_.
+
+ THURLOË, _à Cromwell_.
+
+ Le peuple est satisfait.
+ La Tamise a reçu le furieux apôtre.
+
+ CROMWELL, _à part_.
+
+ La clémence est, au fait, un moyen comme un autre.
+ C'est toujours un de moins.... Mais qu'à de tels trépas
+ Ce bon peuple pourtant ne s'accoutume pas.
+
+_Hernani_ fut écrit en vingt-cinq jours. La censure prononça sur
+l'oeuvre cet étrange jugement: «Il est d'une sage politique de n'en
+pas retrancher un mot. Il est bon que le public voie jusqu'à quel
+point d'égarement peut aller l'esprit humain, affranchi de toute règle
+et de toute bienséance.» Quelques académiciens pétitionnèrent auprès
+du roi, pour qu'il interdit à la pièce nouvelle l'accès de la
+Comédie-Française. Charles X répondit, non sans à propos, «qu'en fait
+de littérature, il n'avait que sa place au parterre.» L'oeuvre fut
+donc jouée, ou, pour parler plus justement, la bataille fut engagée le
+25 février 1830. On a raconté bien des fois comment les jeunes gens du
+groupe romantique vinrent soutenir leur vaillant chef, comment les
+bravos et les sifflets se mêlèrent pendant plusieurs soirs, comment la
+jeune armée littéraire, battue sur quelques points, remporta, dès le
+premier jour, des avantages décisifs, comment telle tirade épique, le
+monologue de Don Carlos au tombeau de Charlemagne notamment, subjugua
+par sa majesté jusqu'aux railleurs les plus hostiles, comment surtout
+cette fleur d'héroïsme, cette hauteur de vertu castillane, cette
+tendresse emportée qui remplissent la fin du drame, enivrèrent tous
+les esprits. Un souffle de passion amoureuse exalte tous les
+personnages de ce drame; un accent d'héroïsme juvénile, étrange, et
+parfois emphatique, y résonne et en fait vibrer tous les vers. La plus
+haute émotion qu'on puisse exciter au théâtre se dégage du quatrième
+acte, où le ressort cornélien de l'admiration est mis en oeuvre une
+fois de plus et puissamment renouvelé par la clémence inattendue de
+Don Carlos proclamé empereur.
+
+ DON CARLOS, _l'oeil fixé sur sa bannière_.
+
+ L'empereur est pareil à l'aigle, sa compagne.
+ A la place du coeur il n'a qu'un écusson.
+
+ HERNANI.
+
+ Ah! vous êtes César!
+
+ DON CARLOS, _à Hernani_.
+
+ De ta noble maison,
+ Don Juan, ton coeur est digne.
+
+ _Montrant dona Sol._
+
+ Il est digne aussi d'elle.
+ --A genoux, duc.
+
+ (_Hernani s'agenouille. Don Carlos détache sa toison d'or et la lui
+ passe autour du cou._)
+
+ Reçois ce collier.
+
+ _Don Carlos tire son épée et l'en frappe trois fois sur l'épaule._
+
+ Sois fidèle!
+ Par saint Etienne, duc, je te fais chevalier.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ _Aux conjurés._
+
+ Je veux tout oublier. Allez, je vous pardonne!
+ C'est la leçon qu'au monde il convient que je donne.
+ Ce n'est pas vainement qu'à Charles premier, roi,
+ L'empereur Charles-Quint succède, et qu'une loi
+ Change, aux yeux de l'Europe, orpheline éplorée,
+ L'altesse catholique en majesté sacrée.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ DON CARLOS, _seul. Il s'incline devant le tombeau de Charlemagne._
+
+ Es-tu content de moi?
+ Ai-je bien dépouillé les misères du roi,
+ Charlemagne? Empereur, suis-je bien un autre homme?
+ Puis-je accoupler mon casque à la mitre de Rome?
+ Aux fortunes du monde ai-je droit de toucher?
+ Ai-je un pied sûr et ferme, et qui puisse marcher
+ Dans ce sentier, semé des ruines vandales,
+ Que tu nous as battu de tes larges sandales?
+ Ai-je bien à ta flamme allumé mon flambeau?
+ Ai-je compris la voix qui parle en ton tombeau?
+ --Ah! j'étais seul, perdu, seul devant un empire,
+ Tout un monde qui hurle, et menace, et conspire,
+ Le Danois à punir, le Saint-Père à payer,
+ Venise, Soliman, Luther, François premier,
+ Mille poignards jaloux, luisant déjà dans l'ombre,
+ Des pièges, des écueils, des ennemis sans nombre.
+ Vingt peuples dont un seul ferait peur à vingt rois,
+ Tout pressé, tout pressant, tout à faire à la fois;
+ Je t'ai crié:--Par où faut-il que je commence?
+ Et tu m'as répondu:--Mon fils, par la clémence!
+
+C'est le ressort racinien de la pitié qui a fourni à l'auteur
+d'_Hernani_ tout le pathétique du cinquième acte. Les deux êtres, que
+tout semblait séparer à jamais, sont unis. La tendresse déborde du
+coeur de ces jeunes époux, et, cherchant une forme de langage qui
+l'exprime, elle s'identifie avec la douceur de la nuit et la sérénité
+des astres:
+
+ Tout s'est éteint, flambeaux et musique de fête.
+ Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose.
+ Viens, respire avec moi l'air embaumé de rose!
+ Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait.
+ La lune tout à l'heure à l'horizon montait.
+ Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble
+ Et ta voix, toutes deux m'allaient au coeur ensemble.
+
+Et voici l'amour et la haine en présence. La haine est implacable;
+l'amour semble succomber. L'approche de la mort lui révèle qu'il est
+immortel; il voit «des feux dans l'ombre»; il a sondé d'un suprême
+regard l'éternité qui lui reste.
+
+ ..... Vers des clartés nouvelles
+ Nous allons tout à l'heure ensemble ouvrir nos ailes.
+ Partons d'un vol égal vers un monde meilleur.
+
+La loi des contrastes domine fortement toutes les conceptions
+dramatiques de Victor Hugo, et s'applique également à la conduite de
+la pièce, au développement de l'intrigue, à la construction des
+personnages, à l'expression des caractères et des moeurs. On peut le
+vérifier à l'occasion de _Marion De Lorme_. Deux figures traversent
+toute la pièce, en s'opposant, pour ainsi dire, trait pour trait, en
+se contredisant parole pour parole: Saverny, noble, élégant,
+insouciant, gai, lumineux; Didier, sans famille, passionné,
+mélancolique, et comme vêtu d'ombre. Si romanesque et si artificiel
+que soit ce personnage de Didier, il exprime pourtant certains traits
+de la physionomie de Hugo lui-même; telle aventure de la première
+jeunesse de l'auteur, par exemple son duel à Versailles avec un garde
+du corps, s'est reflétée dans l'oeuvre et a inspiré la scène que
+voici:
+
+ SAVERNY, _à Didier_.
+
+ Holà! hé! l'homme au grand manteau!
+ L'ami!--Mon cher!--
+
+ _A Brichanteau._
+
+ Je crois qu'il est sourd, Brichanteau.
+
+ DIDIER, _levant lentement la tête_.
+
+ Me parlez-vous?
+
+ SAVERNY.
+
+ Pardieu!--Pour récompense honnête,
+ Lisez-nous l'écriteau placé sur votre tête.
+
+ DIDIER.
+
+ Moi!
+
+ SAVERNY.
+
+ Vous. Savez-vous pas épeler l'alphabet?
+
+ DIDIER, _se levant_.
+
+ C'est l'édit qui punit tout bretteur du gibet,
+ Qu'il soit noble ou vilain.
+
+ SAVERNY.
+
+ Vous vous trompez, brave homme.
+ Sachez qu'on ne doit pas pendre un bon gentilhomme;
+ Et qu'il n'est dans ce monde, où tous droits nous sont dus,
+ Que les vilains qui soient faits pour être pendus.
+
+ (_Aux gentilshommes._)
+
+ Ce peuple est insolent!
+
+ (_Didier en ricanant._)
+
+ Vous lisez mal, mon maître!
+ Mais vous avez la vue un peu basse peut-être.
+ Otez votre chapeau, vous lirez mieux. Otez!
+
+ DIDIER, _renversant la table qui est devant lui_.
+
+ Ah! prenez garde à vous, Monsieur! vous m'insultez.
+ Maintenant que j'ai lu, ma récompense honnête,
+ Il me la faut!--Marquis, c'est ton sang, c'est ta tête!
+
+ SAVERNY, _souriant_.
+
+ Nos titres à tous deux, certes, sont bien acquis.
+ Je le devine peuple, il me flaire marquis.
+
+ DIDIER.
+
+ Peuple et marquis pourront se colleter ensemble.
+ Marquis, si nous mêlions notre sang, que t'en semble?
+
+ SAVERNY, _reprenant son sérieux_.
+
+ Monsieur, vous allez vite, et tout n'est pas fini.
+ Je me nomme Gaspard, marquis de Saverny.
+
+ DIDIER.
+
+ Que m'importe?
+
+ SAVERNY, _froidement_.
+
+ Voici mes deux témoins. Le comte
+ De Gassé, l'on n'a rien à dire sur son compte,
+ Et monsieur de Villac, qui tient à la maison
+ La Feuillade, dont est le marquis d'Aubusson.
+ Maintenant êtes-vous noble homme?
+
+ DIDIER.
+
+ Que t'importe?
+ Je ne suis qu'un enfant trouvé sur une porte,
+ Et je n'ai pas de nom. Mais cela suffit bien.
+ J'ai du sang à répandre en échange du tien!
+
+ SAVERNY.
+
+ Non pas, Monsieur, cela ne peut suffire, en somme.
+ Mais un enfant trouvé de droit est gentilhomme,
+ Attendu qu'il peut l'être; et que c'est plus grand mal
+ Dégrader un seigneur qu'anoblir un vassal.
+ Je vous rendrai raison.--Votre heure?
+
+ DIDIER.
+
+ Tout de suite
+
+ SAVERNY.
+
+ Soit.--Vous n'usurpez pas la qualité susdite?
+
+ DIDIER.
+
+ Une épée!
+
+ SAVERNY.
+
+ Il n'a pas d'épée! Ah! pasque dieu!
+ C'est mal. On vous prendrait pour quelqu'un de bas lieu.
+
+ _Offrant sa propre épée à Didier._
+
+ La voulez-vous? Elle est fidèle et bien trempée.
+
+ L'ANGELY, _fou du roi, offrant la sienne_.
+
+ Pour faire une folie, ami, prenez l'épée
+ D'un fou.--Vous êtes brave, et lui ferez honneur.
+
+ _Ricanant_.
+
+ En échange, écoutez, pour me porter bonheur
+ Vous me laisserez prendre un bout de votre corde.
+
+ DIDIER, _prenant l'épée._
+
+ Soit. Maintenant Dieu fasse aux bons miséricorde!
+
+ BRICHANTEAU, _sautant de joie_.
+
+ Un bon duel! c'est charmant!
+
+ SAVERNY, _à Didier_.
+
+ Mais où nous mettre?
+
+ DIDIER.
+
+ Sous
+ Ce réverbère.
+
+ GASSÉ.
+
+ Allons! messieurs, êtes-vous fous?
+ On n'y voit pas. Ils vont s'éborgner, par saint Georges!
+
+ DIDIER.
+
+ On y voit assez clair pour se couper la gorge.
+
+ SAVERNY.
+
+ Bien dit.
+
+ VILLAC.
+
+ On n'y voit pas!
+
+ DIDIER.
+
+ On y voit assez clair,
+ Vous dis-je! et chaque épée est dans l'ombre un éclair!
+ Allons, marquis!
+
+ _Tous deux jettent leurs manteaux, ôtent leurs chapeaux, dont ils
+ se saluent et qu'ils jettent derrière eux. Puis ils tirent leurs
+ épées._
+
+ SAVERNY.
+
+ Monsieur, à vos ordres.
+
+ DIDIER.
+
+ En garde!
+
+C'est encore le souvenir d'un événement réel qui a suggéré au poète ce
+cruel dénouement du drame intitulé _le Roi s'amuse_. Le père de Victor
+Hugo avait été, pour ainsi dire, le témoin d'une très tragique
+aventure. C'était pendant la guerre de Vendée. Un soldat de l'armée du
+Rhin revenait au pays, en congé de convalescence. Aux approches de son
+village, il descend de la diligence, afin d'abréger le chemin. Un
+paysan le voit passer, l'ajuste derrière une haie, le tue, le
+dépouille en toute hâte. Il apporte au logis le havresac et la feuille
+de route du mort. Sa femme et lui sont illettrés; mais un voisin lit
+le papier, et leur apprend que le mort est leur fils. La mère saisit
+un couteau et se tue; le meurtrier va se remettre aux mains de la
+justice. Cette fatalité sanglante a fait tant d'impression sur
+l'imagination de Hugo qu'il a transporté la situation dans son roman
+de _Notre-Dame de Paris_, où la Sachette fait tuer sa fille Esméralda,
+et dans Lucrèce Borgia, où Gennaro est perdu par la volonté
+maternelle: de même dans _le Roi s'amuse_, Triboulet, ce père qui
+n'aime au monde qu'un seul être, sa fille Blanche, paiera de tout son
+or le coup d'épée qui la tuera.
+
+Dans _Ruy Blas_, Hugo semble avoir voulu égaler les conditions les
+plus extrêmes, en faisant aimer un laquais par une reine, ou même
+avait voulu unir ces extrêmes dans une seule condition, en faisant de
+ce laquais le plus misérable et le plus glorieux, le plus faible et le
+plus héroïque des hommes. Mais ce sujet singulier est traité avec plus
+de dextérité de main qu'aucune pièce dramatique de Hugo; et il
+suffirait, pour avoir l'idée des mérites de structure de ce drame, de
+le réduire au scénario. Le premier acte est si vif, si promptement
+noué dans son exposition déjà très dramatique; le second nous présente
+un tableau si touchant de l'abandon de la jeune reine, il est si
+gracieusement romanesque dans le détail des aventures mystérieuses de
+l'inconnu qui risque sa vie pour apporter à l'exilée la petite fleur
+bleue du pays natal; le troisième offre un coup de théâtre si
+saisissant, quand l'arrivée de don Salluste, et les ordres qu'il donne
+à son valet devenu grand seigneur, éveillent le malheureux Ruy Blas de
+son rêve d'amour et de gloire; le quatrième, tout entier rempli par
+l'aventurier à la fois héroïque comme le Cid et plaisant comme
+Mascarille qui a nom don César, pétille d'une gaieté si vive et d'un
+éclat de coloris si poétique; le cinquième, où la reine pardonne au
+laquais qui s'est donné la mort, et verse sur lui des larmes de pitié,
+peut-être de tendresse, fait succéder à toute cette gaîté folle de
+l'acte ou, pour parler pour justement, de l'intermède précédent, des
+scènes si pathétiques! Il attendrit, non pas comme le dénouement du
+_Cid_, ou même comme celui d'_Andromaque_, mais comme la conclusion
+mélancolique d'un roman.
+
+Mais ce qui fait surtout de _Ruy Blas_ l'oeuvre peut-être la plus
+précieuse du théâtre de Hugo, c'est le charme du style et sa splendeur
+toute lyrique. Comment veut-on que l'auteur des _Orientales_, abordant
+ce sujet espagnol, se retienne, et résiste à l'envie de faire
+étinceler son coloris, de donner à tous ses personnages des attitudes,
+des costumes, des physionomies à faire envie à Vélasquez?
+
+Dans ce sujet naturellement ouvert à la fantaisie, comment cette
+imagination de poète, éprise d'idéal et affamée de merveilleux,
+n'aiderait-elle pas le fantastique à triompher? «J'habite dans la
+lune,» dit un des personnages du drame; le dramaturge n'est-il pas de
+ceux qui, «rêveurs,» «écoutent les récits».
+
+ Et souhaitent le soir, devant leur porte assis,
+ De s'en aller dans les étoiles?
+
+Les drames d'_Hernani_ et de _Ruy Blas_ sont tout imprégnés de
+lyrisme: qu'est-ce que le drame des _Burgraves_, sinon une épopée? Les
+personnages, ici, prennent un caractère symbolique. Otto, Magnus et
+Job représentent trois siècles; l'idée féodale s'exprime et agit par
+leur intermédiaire; l'idée impériale, après une éclipse de tant
+d'années, reparaît et triomphe avec Frédéric Barberousse, et la
+légende, plus vraie que l'histoire, a bien raison de le ressusciter.
+«Je n'ai plus rien d'humain, dit Guanhumara, je suis le meurtre et la
+vengeance;» les prisonniers, qui la contemplent d'un regard terrifié,
+murmurent tout bas: «Cette esclave est la haine.» Ce drame n'est plus
+une lutte entre des êtres passionnés; c'est le conflit des passions
+mêmes.
+
+Le cadre a les proportions légendaires du sujet. Le repaire féodal,
+qui retentit en même temps du cliquetis des entraves et du choc des
+verres, garde l'écho de douleurs plus sinistres et de fêtes plus
+colossales; Job, le burgrave centenaire, rappelle les jours de gloire
+où des convives, grands et forts autrement que ceux d'aujourd'hui,
+chantaient à voix retentissante,
+
+ Autour d'un boeuf entier posé sur un plat d'or.
+
+De ces promenoirs mystérieux, qui vont se perdant dans le mur
+circulaire, on s'attend à voir surgir de terribles apparitions.
+Pourquoi ne serait-ce pas le destin qui, sous les traits et les
+haillons du mendiant, se dresse tout à coup au haut «du degré de six
+marches»?
+
+ GORLOIS, _à Hatto_.
+
+ Ah! père, viens donc voir ce vieux à barbe blanche!
+
+ LE COMTE LUPUS, _courant à la fenêtre_.
+
+ Comme il monte à pas lents le sentier! son front penche.
+
+ GIANNILARO, _s'approchant_.
+
+ Est-il las!
+
+ LE COMTE LUPUS.
+
+ Le vent souffle aux trous de son manteau.
+
+ GORLOIS.
+
+ On dirait qu'il demande abri dans le château.
+
+ LE MARGRAVE GILISSA.
+
+ C'est quelque mendiant!
+
+ LE BURGRAVE CADWALA.
+
+ Quelque espion!
+
+ LE BURGRAVE DARIUS.
+
+ Arrière!
+
+ HATTO, _à la fenêtre_.
+
+ Qu'on me chasse à l'instant ce drôle à coups de pierre!
+
+ LUPUS, GORLOIS _et les pages jetant des pierres_.
+
+ Va-t'en, chien!
+
+ MAGNUS, _comme se réveillant en sursaut_.
+
+ En quel temps sommes-nous, Dieu puissant!
+ Et qu'est-ce donc que ceux qui vivent à présent?
+ On chasse à coups de pierre un vieillard qui supplie!
+
+ _Les regardant tous en face._
+
+ De mon temps,--nous avions aussi notre folie,
+ Nos festins, nos chansons...--On était jeune, enfin!--
+ Mais qu'un vieillard, vaincu par l'âge et par la faim,
+ Au milieu d'un banquet, au milieu d'une orgie,
+ Vînt à passer, tremblant, la main de froid rougie,
+ Soudain on remplissait, cessant tout propos vain,
+ Un casque de monnaie, un verre de bon vin.
+ C'était pour ce passant, que Dieu peut-être envoie!
+ Après, nous reprenions nos chants, car, plein de joie,
+ Un peu de vin au coeur, un peu d'or dans la main,
+ Le vieillard souriant poursuivait son chemin.
+ --Sur ce que nous faisions jugez ce que vous faites!
+
+ JOB, _se redressant, faisant un pas, et touchant l'épaule de Magnus_.
+
+ Jeune homme, taisez-vous.--De mon temps, dans nos fêtes,
+ Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor,
+ Autour d'un boeuf entier posé sur un plat d'or
+ S'il arrivait qu'un vieux passât devant la porte,
+ Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant, une escorte
+ L'allait chercher; sitôt qu'il entrait, les clairons
+ Eclataient; on voyait se lever les barons;
+ Les jeunes, sans parler, sans chanter, sans sourire,
+ S'inclinaient, fussent-ils princes du saint-empire;
+ Et les vieillards tendaient la main à l'inconnu
+ En lui disant: Seigneur, soyez le bienvenu!
+
+ _A Gorlois._
+
+ --Va quérir l'étranger............
+
+ GORLOIS, _rentrant, à Job_.
+
+ Il monte, monseigneur,
+
+ JOB, _à ceux des princes qui sont restés assis._
+
+ Debout!
+
+ _A ses fils._
+
+ --Autour de moi.
+
+ _A Gorlois._
+
+ Ici!
+
+ _Aux hérauts et aux trompettes._
+
+ Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi!
+
+Et dans le caveau sombre, humide, hideux, que continue la noire
+galerie avec ses piliers vaguement entrevus, où la lumière s'infiltre
+à peine par un grillage éventré, témoin de quelque antique et
+formidable violence, quelle tragédie peut paraître trop atroce, quel
+merveilleux dénouement ne semblera pas naturel?
+
+Quel style aussi sera trop poétique, pour exprimer cette conception
+grandiose? Quelles paroles seront trop hautes, trop nobles, trop
+épiques, tombant de ces lèvres princières, et traduisant non pas les
+sentiments d'un être humain, mais les aspirations de tout un peuple,
+mais les terreurs d'un très long âge, mais les réminiscences
+glorieuses d'un passé «descendu derrière l'horizon?»
+
+On comprend qu'après avoir entrevu cet idéal dramatique, et après
+avoir reconnu, par l'échec de sa trilogie, combien il dépassait les
+besoins du public et les ressources de la scène, Hugo ait renoncé aux
+avantages de la représentation qu'il fallait acheter par tant de
+sacrifices. Il y a gagné de pouvoir écrire tout un _Théâtre en
+liberté_. Et par cette dénomination je n'entends pas seulement le
+livre posthume qui a paru avec ce titre, mais le livre dramatique des
+_Quatre vents de l'esprit_ et cette tragédie vraiment unique, d'une
+puissance dantesque, _Torquemada_.
+
+Ceux qui mesurent au patron des pièces classiques, ou des comédies
+réalistes modernes, ces idylles dialoguées qui s'appellent _la
+Grand'Mère, la Forêt mouillée_, ou _les Deux trouvailles de Gallus_,
+commettent une injustice qui n'est peut-être qu'une erreur. Pour moi,
+en relisant cette comédie un peu délirante, _Margarita_, et cette
+tragédie condensée, _Esca, la marquise Zabeth_, dont chaque vers
+est un dard aigu, une épigramme amère et lumineuse, je me surprends à
+préférer dans le ciel poétique de Hugo ces étoiles reconnues les
+dernières et dont l'éclat est d'une si étrange pureté.
+
+Quant à Torquemada, Hugo le regardait non sans raison comme «sa
+conception la plus grande.» C'est la lecture des Epîtres de saint Paul
+qui avait déposé dans l'esprit du poète le germe de cette oeuvre
+imaginée dès les premières heures de l'exil et produite au grand jour,
+trente ans plus tard, en 1882.
+
+De ce drame étrange et puissant une scène d'épopée se détache, pour
+ainsi dire, d'elle-même: c'est celle où les députés des Juifs, suivis
+d'une foule déguenillée, et conduite par Moïse-ben-Habib, leur grand
+rabbin, viennent implorer la clémence simoniaque du roi Ferdinand et
+de la reine Isabelle, les très chrétiens.
+
+ MOÏSE-BEN-HABIB, _grand rabbin, à genoux_.
+
+ Altesse de Castille, Altesse d'Aragon,
+ Roi, reine! ô notre maître, et vous, notre maîtresse,
+ Nous, vos tremblants sujets, nous sommes en détresse
+ Et, pieds nus, corde au cou, nous prions Dieu d'abord,
+ Et vous ensuite, étant dans l'ombre de la mort,
+ Ayant plusieurs de nous qu'on va livrer aux flammes,
+ Et tout le reste étant chassé, vieillards et femmes,
+ Et, sous l'oeil qui voit tout du fond du firmament,
+ Rois, nous vous apportons notre gémissement.
+ Altesses, vos décrets sur nous se précipitent;
+ Nous pleurons, et les os de nos pères palpitent;
+ Le sépulcre pensif tremble à cause de vous.
+ Ayez pitié. Nos coeurs sont fidèles et doux;
+ Nous vivons enfermés dans nos maisons étroites,
+ Humbles, seuls; nos lois sont très simples et très droites,
+ Tellement qu'un enfant les mettrait en écrit.
+ Jamais le juif ne chante et jamais il ne rit.
+ Nous payons le tribut, n'importe quelles sommes.
+ On nous remue à terre avec le pied; nous sommes
+ Comme le vêtement d'un homme assassiné.
+ Gloire à Dieu! Mais faut-il qu'avec le nouveau-né,
+ Avec l'enfant qui tette, avec l'enfant qu'on sèvre,
+ Nu, poussant devant lui son chien, son boeuf, sa chèvre,
+ Israël fuie et coure épars dans tous les sens?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ _Montrant l'or sur la table._
+
+ Voici notre rançon, hélas! daignez la prendre.
+ O rois, protégez-nous. Voyez nos désespoirs.
+ Soyez sur nous, mais non comme des anges noirs;
+ Soyez des anges bons et doux, car l'aile sombre
+ Et l'aile blanche, ô rois, ne font pas la même ombre.
+ Révoquez votre arrêt. Rois, nous vous supplions
+ Par vos aïeux sacrés, grands comme les lions,
+ Par les tombeaux des rois, par les tombeaux des reines,
+ Profonds et pénétrés de lumières sereines,
+ Et nous mettons nos coeurs, ô maîtres des humains,
+ Nos prières, nos deuils, dans les petites mains
+ De votre infante Jeanne, innocente et pareille
+ A la fraise des bois où se pose l'abeille.
+
+
+
+
+LA SATIRE
+
+
+LES CHATIMENTS.
+
+Le poète qui a le plus noblement parlé de Hugo, Sir Algernon
+Swinburne, a donné des _Châtiments_ cette large définition: «Entre le
+prologue _Nox_ et l'épilogue _Lux_ des _Châtiments_, les
+quatre-vingt-dix-huit poèmes qui roulent, qui brisent, qui éclairent,
+qui tonnent comme les vagues d'une mer visible, exécutent leur choeur
+d'harmonies montantes et descendantes avec presque autant de
+profondeur, de variété, de force musicale, avec autant de puissance,
+de vie, autant d'unité passionnée, que les eaux des rivages sur
+lesquels ils furent écrits.»
+
+Un seul sentiment, l'indignation, anime et soulève toute cette oeuvre;
+mais que de formes il revêt, et que d'accents divers il fait jaillir!
+C'est d'abord le contraste cruel des deux Napoléon, qui se poursuit,
+tantôt avec une ironie cuisante, dans la chanson «Petit, petit,»
+tantôt avec une fougue passionnée dans les iambes de la _Reculade_.
+
+Cette antithèse s'éclaire de toutes les couleurs de la poésie
+orientale dans l'entrevue avec Abd-el-Kader; elle s'étale surtout avec
+une puissance d'imagination tout à fait saisissante dans la pièce si
+connue de l'_Expiation_, qui est à elle seule une grande épopée.
+
+Ce n'est pas l'usurpateur seulement et ses forfaits que poursuit
+l'imprécation vengeresse du satirique; elle s'attache à ses complices
+de tout ordre, juristes corrompus, journalistes gagés, pamphlétaires
+de robe courte.
+
+Elle nous crie toutes les misères actuelles. Voici la rumeur qui monte
+à travers le soupirail des caves de Lille. Ailleurs c'est le bruit des
+violons de l'Hôtel-de-Ville, et le gala du Luxembourg; l'écho répond
+par des râles d'agonisants, des lamentations de veuves et de mères.
+
+Le souvenir des morts de décembre et des autres victimes du coup
+d'Etat, des déportés de Cayenne ou de Lambessa, des martyrs des
+pontons et des silos, a donné naissance à des récits puissamment
+douloureux. Le _Souvenir de la nuit du 4_ et _Pauline Roland_, pour
+n'en nommer que deux, expriment tout ce qu'il y a d'horreur dans le
+meurtre stupide d'un enfant, tout ce qu'il y a de grandeur dans
+l'agonie héroïque d'une femme. Mais cette inspiration pathétique ou
+funèbre se traduit le plus souvent sous la forme lyrique, la seule qui
+puisse épuiser la plainte, ou adoucir l'aigreur du deuil par des
+rythmes assoupissants. C'est là le dessein de l'Ode aux morts du 4
+décembre, de la Parabole sur les Oiseaux, de l'Hymne aux transportés,
+de la Chanson des exilés, du Chant de ceux qui s'en vont sur mer.
+
+Comment la nature, et surtout la mer, ne tiendrait-elle pas ici la
+place qu'elle occupait déjà dans les écrits de la jeunesse de Hugo?
+Dans la pièce de _Nox_, le poète la maudissait comme une complice. Il
+ne lui reprochera plus sa noirceur qu'une seule fois, le jour où le
+naufrage d'un chasse-marée, perdu presque sous ses yeux, ramènera
+violemment son esprit vers cette autre fatalité, l'engloutissement de
+la France. Mais, le plus souvent, c'est à la nature, c'est à la mer
+qu'il demandera l'oubli, la consolation, et comme la bouffée d'air
+vivifiant, le parfum de brise libre, le rayon de blanche lumière qui
+lui fera oublier les soupirs de la geôle, les odeurs des victuailles
+et du sang, le râle des mourants, le visage des morts.
+
+ Oh! laissez! laissez-moi m'enfuir sur le rivage!
+ Laissez-moi respirer l'odeur du flot sauvage!
+ Jersey rit, terre libre, au sein des sombres mers,
+ Les genêts sont en fleur, l'agneau paît les prés verts:
+ L'écume jette aux rocs ses blanches mousselines;
+ Par moments apparaît, au sommet des collines,
+ Livrant ses crins épars au vent âpre et joyeux,
+ Un cheval effaré qui hennit dans les cieux!
+
+Le rivage, la mer, le ciel n'apaisent pas toujours ses pensées. Tel
+sentier, où l'herbe se balance, est triste et semble pleurer ceux qui
+ne repasseront plus. Tel crépuscule est sépulcral; l'ombre y paraît un
+«linceul frissonnant;» la lune sanglante y «roule, ainsi qu'une tête
+coupée.»
+
+Ailleurs la nature est consciente et vengeresse en quelque sorte:
+
+ O soleil, ô face divine,
+ Fleurs sauvages de la ravine,
+ Grottes où l'on entend des voix,
+ Parfums que sous l'herbe on devine,
+ O ronces farouches des bois,
+
+ Monts sacrés, hauts comme l'exemple,
+ Blancs comme le fronton d'un temple,
+ Vieux rocs, chêne des ans vainqueur,
+ Dont je sens, quand je vous contemple,
+ L'âme éparse entrer dans mon coeur,
+
+ O vierge forêt, source pure,
+ Lac limpide que l'ombre azure,
+ Eau chaste où le ciel resplendit;
+ Conscience de la nature,
+ Que pensez-vous de ce bandit?
+
+Toutefois la conception la plus haute, et aussi la dernière à laquelle
+le poète des _Châtiments_ soit parvenu, est celle d'une nature aussi
+peu ébranlée par une défaite de la liberté que par un deuil amoureux,
+aussi peu troublée dans son vaste dessein, dans sa marche vers le
+progrès, par la douleur présente du proscrit, qu'elle l'avait été
+jadis par la _Tristesse d'Olympio_. Envisagée sous cet aspect, elle
+rayonne déjà de l'éclat des âges à venir. Le poète, ébloui, éperdu de
+joie, incline son regard sur les êtres futurs, et son oreille, ou son
+esprit entend
+
+ La palpitation de ces millions d'ailes.
+
+Quant à l'idée de la revanche, de la victoire du droit, du triomphe de
+la justice, il n'y a pas de symbole qui ne l'ait traduite. Le peuple
+est le lion du désert au repos; il dort, mais son réveil sera
+terrible. Les «lois de mort» se rompront, à la fin; les portes se
+rouvriront, et la cité s'emplira de torches enflammées; les chastes
+buveuses de rosée, les abeilles s'envoleront du manteau impérial, et
+se rueront «sur l'infâme;» les trompettes feront sept fois le tour des
+murailles de Jéricho, et la musique des Hébreux fera tomber les tours
+inexpugnables.
+
+ Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée;
+
+ Quand Josué rêveur, la tête aux cieux dressée,
+ Suivi des siens, marchait, et, prophète irrité,
+ Sonnait de la trompette autour de la cité,
+ Au premier tour qu'il fit, le roi se mit à rire;
+ Au second tour, riant toujours, il lui fit dire:
+ --Crois-tu donc renverser ma ville avec du vent?
+ A la troisième fois l'arche allait en avant,
+ Puis les trompettes, puis toute l'armée en marche,
+ Et les petits enfants venaient cracher sur l'arche,
+ Et soufflant dans leur trompe, imitaient le clairon;
+ Au quatrième tour, bravant les fils d'Aaron,
+ Entre les vieux créneaux tout brunis par la rouille,
+ Les femmes s'asseyaient en filant leur quenouille,
+ Et se moquaient, jetant des pierre aux Hébreux;
+ A la cinquième fois, sur ces murs ténébreux,
+ Aveugles et boiteux vinrent, et leurs huées
+ Raillaient le noir clairon sonnant sous les nuées;
+ A la sixième fois, sur sa tour de granit
+ Si haute qu'au sommet l'aigle faisait son nid,
+ Si dure que l'éclair l'eût en vain foudroyée,
+ Le roi revint, riant à gorge déployée,
+ Et cria:--Ces Hébreux sont bons musiciens!--
+ Autour du roi joyeux, riaient tous les anciens
+ Qui le soir sont assis au temple et délibèrent.
+
+ A la septième fois, les murailles tombèrent.
+
+Mais parfois l'impatience gagne le poète, et il adresse son appel à la
+Révolution. Il invoque le _Chasseur noir_, et sonne l'hallali pour une
+meute humaine forçant un czar ou un empereur. Il rappelle au peuple
+qu'il ressemble à l'Océan; mais que l'Océan ne fait jamais attendre sa
+marée. Il lui reproche son sommeil il le somme de surgir du tombeau,
+où il s'est laissé coucher emmaillotté comme Lazare. Il n'y a pas de
+poésie au monde qui surpasse, pour la puissance du sentiment et pour
+l'accent tragique des paroles, cet hymne de l'insurrection, ce sonore,
+implacable et funèbre tocsin:
+
+ Partout pleurs, sanglots, cris funèbres.
+ Pourquoi dors-tu dans les ténèbres?
+ Je ne veux pas que tu sois mort.
+ Pourquoi dors-tu dans les ténèbres?
+ Ce n'est pas l'instant où l'on dort.
+ La pâle liberté gît sanglante à ta porte.
+ Tu le sais, toi mort, elle est morte.
+ Voici le chacal sur ton seuil,
+ Voici les rats et les belettes,
+ Pourquoi t'es-tu laissé lier de bandelettes?
+ Ils te mordent dans ton cercueil!
+ De tous les peuples on prépare
+ Le convoi....--
+ Lazare! Lazare! Lazare!
+ Lève-toi!
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Mais il semble qu'on se réveille!
+ Est-ce toi que j'ai dans l'oreille,
+ Bourdonnement du sombre essaim?
+ Dans la ruche frémit l'abeille;
+ J'entends sourdre un vague tocsin.
+ Les césars, oubliant qu'il est des gémonies,
+ S'endorment dans les symphonies,
+ Du lac Baltique au mont Etna;
+ Les peuples sont dans la nuit noire;
+ Dormez, rois; le clairon dit aux tyrans: Victoire!
+ Et l'orgue leur chante: Hosanna!
+ Qui répond à cette fanfare?
+ Le beffroi...--
+ Lazare! Lazare! Lazare!
+ Lève-toi!
+
+Si sacré que soit pour le poète le droit à l'insurrection, il n'a pas
+pour corollaire le droit de représailles. «Non, ne le tuez pas.»
+
+ Non, liberté, non, peuple, il ne faut pas qu'il meure!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le progrès, calme et fort, et toujours innocent,
+ Ne sait pas ce que c'est que de verser le sang.
+
+Déjà l'on voit poindre cette doctrine de la pitié que le poète
+exprimera sans restriction au retour de l'exil, et qui lui suscitera
+autant et plus d'inimitiés que ses cris de colère.
+
+Faire grâce de la mort au tyran, ce n'est pas l'amnistier. Le poète
+tient son engagement de le clouer à tous les piloris. Il donne à la
+muse une geôle à garder.
+
+ Les Calliopes étoilées
+ Tiennent des registres d'écrou.
+
+Devant lui marche la Peine, un fouet aux clous d'airain sous le bras;
+lui-même est armé d'un fer rouge, et il a vu «fumer la chair.» Homme
+ou «singe», il a marqué l'épaule de ce maître, et il l'affublera «d'un
+bonnet vert,» de la «casaque du forçat:» il lui fermera le charnier
+des rois, il lui interdira l'histoire. Il lui infligera, comme
+suprême affront, des parodies d'apothéose:
+
+ Sur les frises où sont les victoires aptères,
+ Au milieu des césars traînés par des panthères,
+ Vêtus de pourpre et ceints du laurier souverain,
+ Parmi les aigles d'or et les louves d'airain,
+ Comme un astre apparaît parmi ses satellites,
+ Voici qu'à la hauteur des empereurs stylites,
+ Entre Auguste à l'oeil calme et Trajan au front pur,
+ Resplendit, immobile en l'éternel azur,
+ Sur vous, ô Panthéons, sur vous, ô Propylées,
+ Robert Macaire avec ses bottes éculées!
+
+Attentat, Usurpation, Basse Gloire, Orgie, Meurtre, Sacre, Nature,
+Revanche, Châtiment, toutes ces abstractions s'animent et forment
+comme les personnages symboliques de trois ou quatre drames, de la
+dimension d'une épigramme antique. Les rôles y sont de la longueur
+d'un hémistiche. Chaque mot est un exergue de médaille, et semble
+frappé par le coin sur un métal impérissable.
+
+Et toute cette satire virulente aboutit au rêve le plus candide, à la
+vision lumineuse du bonheur à venir.
+
+La guerre est éteinte. Des canons et des bombardes d'autrefois il ne
+reste pas un débris assez grand pour puiser aux fontaines.
+
+ «De quoi faire boire un oiseau.»
+
+Désormais toutes les pensées des hommes forment un faisceau, et Dieu,
+pour lier cette gerbe idéale, prend la corde même du tocsin. Chacun
+fait effort pour le bonheur de tous, et l'humanité tressaille de joie
+au bienfait minuscule du plus humble de ses enfants, comme le chêne
+frémit sous le poids du brin d'herbe que l'oiseau apporte à son nid.
+
+Au doute de l'heure sombre il est temps que la foi des jours
+d'espérance succède:
+
+ Les césars sont plus fiers que les vagues marines,
+ Mais Dieu dit:--«Je mettrai ma boucle en leurs marines,
+ Et dans leur bouche un mors,
+ Et je les traînerai, qu'on cède ou bien qu'on lutte,
+ Eux et leurs histrions et leurs joueurs de flûte,
+ Dans l'ombre où sont les morts!»
+
+Sur les débris des tyrannies, l'arbre du Progrès s'élèvera; sa ramure,
+traversée par la lumière, sera voisine des cieux, et les martyrs,
+couchés sur la terre, se réveilleront du sommeil de la mort «pour
+baiser sa racine» au fond de leurs tombeaux.
+
+Ce rayon d'espérance ne luit pas seulement au bout du chemin suivi par
+le poète; il traverse, à plus d'un moment, la poésie orageuse et
+sombre de ce libre; il brille surtout d'une ineffable pureté dans la
+pièce intitulée _Stella_, la merveille de cet admirable recueil.
+
+ Je m'étais endormi la nuit près de la grève.
+ Un vent frais m'éveilla, je sortis de mon rêve,
+ J'ouvris les yeux, je vis l'étoile du matin.
+ Elle resplendissait au fond du ciel lointain
+ Dans une blancheur molle, infinie et charmante.
+ Aquilon s'enfuyait emportant la tourmente.
+ L'astre éclatent changeait la nuée en duvet.
+ C'était une clarté qui pensait, qui vivait;
+ Elle apaisait l'écueil où la vague déferle;
+ On croyait voir une âme à travers une perle.
+ Il faisait nuit encor, l'ombre régnait en vain,
+ Le ciel s'illuminait d'un sourire divin.
+ La lueur argentait le haut du mât qui penche;
+ Le navire était noir, mais la voile était blanche;
+ Des goëlands debout sur un escarpement,
+ Attentifs, contemplaient l'étoile gravement,
+ Comme un oiseau céleste et fait d'une étincelle;
+ L'océan, qui ressemble au peuple, allait vers elle,
+ Et, rugissant tout bas, la regardait briller,
+ Et semblait avoir peur de la faire envoler.
+ Un ineffable amour emplissait l'étendue.
+ L'herbe verte à mes pieds frissonnait éperdue,
+ Les oiseaux se parlaient dans les nids; une fleur
+ Qui s'éveillait me dit: C'est l'étoile ma soeur.
+ Et pendant qu'à longs plis l'ombre levait son voile,
+ J'entendis une voix qui venait de l'étoile,
+ Et qui disait:--Je suis l'astre qui vient d'abord.
+ Je suis celle qu'on croit dans la tombe et qui sort.
+ J'ai lui sur le Sina, j'ai lui sur le Taygète;
+ Je suis le caillou d'or et de feu que Dieu jette,
+ Comme avec une fronde, au front noir de la nuit.
+ Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit.
+ O nations! je suis la poésie ardente.
+ J'ai brillé sur Moïse et j'ai brillé sur Dante.
+ Le lion Océan est amoureux de moi.
+ J'arrive. Levez-vous, vertu, courage, foi!
+ Penseurs, esprits, montez sur la tour, sentinelles!
+ Paupières, ouvrez-vous! allumez-vous prunelles!
+ Terre, émeus le sillon! vie, éveille le bruit!
+ Debout!--vous qui dormez, car celui qui me suit,
+ Car celui qui m'envoie en avant la première,
+ C'est l'ange Liberté, c'est le géant Lumière!
+
+ Jersey, 31 août 1855.
+
+
+LES CONTEMPLATIONS.
+
+Dans le livre des _Châtiments_, le poète regarde le monde extérieur;
+dans le livre des _Contemplations_, il tient ses yeux et son esprit
+attachés sur lui-même. Quelques jours, quelques mois, au plus,
+d'inspiration fougueuse avaient produit les _Châtiments_; les
+_Contemplations_ réfléchissent l'aspect et traduisent les joies ou les
+douleurs de «vint-cinq années,» autant dire de toute une existence. Ce
+sont là, pour employer l'expression même de Hugo, «les Mémoires d'une
+âme.»
+
+Toute la destinée humaine est dans ce livre. Il s'ouvre par la
+contemplation de l'enfance.
+
+Cet avant-printemps de la vie est bien vite passé. L'âme s'épanouit,
+comme la flore au mois de mai. C'est le temps où les oiseaux chantent.
+Qu'exprime leur chant? Les «strophes invisibles» qui s'exhalent des
+coeurs amoureux. Et ce que disent les oiseaux, tout le répète à
+l'envi: la caresse du vent, le rayonnement de l'étoile, la fumée du
+vieux toit, le parfum des meules de foin, l'odeur des fraises mûres,
+la fraîcheur du ruisseau normand «troublé de sels marins,» la
+palpitation d'ailes du martinet sous un portail de cathédrale,
+l'ombre épaisse des ifs, le frisson de l'étang, et l'ondulation des
+herbes, qui semble le tressaillement des morts.
+
+Aux enchantements éphémères de la passion succèdent les efforts
+virils, et le combat, non sans angoisse, du devoir. Quel est le devoir
+du poète? S'isoler dans l'art, et vivre pour le culte d'un idéal sans
+utilité, ou au contraire mettre le beau au service du vrai, et
+chercher le vrai dans le progrès de tous les hommes? Hugo avait déjà
+écrit ailleurs que le poète «a charge d'âmes.» On peut donc s'attendre
+à le trouver ici, comme ailleurs, préoccupé d'agir jusque dans le
+rêve, et soucieux d'être utile, «grossièrement utile,» comme il dit,
+même sur les hauteurs de la spéculation. N'est-ce pas lui qui condamne
+en ces termes les partisans de l'art pour l'art: «L'amphore qui refuse
+d'aller à la fontaine mérite la huée des cruches?» Il est poète, mais
+il est homme, et sa première manifestation de poète a été une
+protestation contre la tendance qui faisait de l'oeuvre poétique une
+affaire de caste, qui donnait au lettré français des prétentions de
+«mandarin;» il a proclamé la Révolution des mots.
+
+ Tous les mots à présent planent dans la clarté.
+ Les écrivains ont mis la langue en liberté,
+ Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes,
+ Le vrai, chassant l'essaim des pédagogues tristes,
+ L'imagination, tapageuse aux cent voix,
+ Qui casse des carreaux dans l'esprit des bourgeois,
+ La poésie au front triple, qui vit, soupire
+ Et chante, raille et croit; que Plaute et que Shakespeare
+ Semaient, l'un sur la plebs, et l'autre sur le mob;
+ Qui verse aux nations la sagesse de Job
+ Et la raison d'Horace à travers la démence;
+ Qu'enivre de l'azur la frénésie immense,
+ Et qui, folle sacrée aux regards éclatants,
+ Monte à l'éternité sur les degrés du temps,
+ La muse reparaît, nous reprend, nous ramène,
+ Se remet à pleurer sur la misère humaine,
+ Frappe et console, va du zénith au nadir,
+ Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir
+ Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d'étincelles,
+ Et ses millions d'yeux sur ses millions d'ailes.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Ce n'est pas seulement l'intérêt de son art qui passionne cet esprit
+viril; il contemple avec émotion, et décrit d'une plume tragique, avec
+d'inoubliables traits, les misères de tous les humbles.
+
+Lui-même il a sa large part de misère et de deuil. Sa fille meurt. Le
+poète, qui s'était longtemps attardé à contempler le ciel, et à rêver,
+comme le pâtre, à la lumière de l'étoile, se tourne désormais vers la
+terre, et s'acharne, pour ainsi parler, à pénétrer le secret du
+tombeau. Il y va chercher ce qu'il a perdu; il ne l'y trouve pas. Il
+refuse de croire que tout l'être humain tienne, comme disait Bossuet,
+«dans le débris inévitable.» Il veut savoir où le souffle qui animait
+l'organisme détruit, s'est retiré; il s'élance, à travers les régions
+du ciel, à la poursuite de cette âme.
+
+Il en arrive à concevoir ce qu'on nomme la mort comme un éveil à la
+vraie vie:
+
+ Ne dites pas: mourir; dites: naître. Croyez.
+ On voit ce que je vois et ce que vous voyez;
+ On est l'homme mauvais que je suis, que vous êtes;
+ On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes;
+ On tâche d'oublier le bas, la fin, l'écueil,
+ La sombre égalité du mal et du cercueil;
+ Quoique le plus petit vaille le plus prospère,
+ Car tous les hommes sont les fils d'un même père,
+ Ils sont la même larme et sortent du même oeil,
+ On vit, usant ses jours à se remplir d'orgueil;
+ On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe,
+ On monte. Quelle est donc cette aube? c'est la tombe.
+ Où suis-je? dans la mort. Viens! un vent inconnu
+ Vous jette au seuil des cieux. On tremble; on se voit nu
+ Impur, hideux, noué des mille noeuds funèbres
+ De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres;
+ Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini
+ Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est béni,
+ Sans voir la main d'où tombe à notre âme méchante
+ L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.
+ On arrive homme, deuil, glaçon, neige; on se sent
+ Fondre et vivre; et, d'extase et d'azur s'emplissant,
+ Tout notre être frémit de la défaite étrange
+ Du monstre qui devient dans la lumière un ange.
+
+Si forte que soit l'expression de cette espérance, si passionné que
+soit l'acte de foi en l'immortalité qui remplit toute la dernière
+partie des _Contemplations_, ce qui nous touche le plus, dans le
+livre, c'est encore l'expression de la douleur paternelle, et cette
+admirable lamentation funèbre, tour à tour aiguë ou apaisée, dont rien
+n'égale par moments la simplicité pénétrante:
+
+ Mère, voilà douze ans que notre fille est morte;
+ Et, depuis, moi le père et vous la femme forte,
+ Nous n'avons pas été, Dieu le sait, un seul jour
+ Sans parfumer son nom de prière et d'amour.
+ Nous avons pris la sombre et charmante habitude
+ De voir son ombre vivre en notre solitude,
+ De la sentir passer et de l'entendre errer,
+ Et nous sommes restés à genoux à pleurer.
+ Nous avons persisté dans cette douleur douce;
+ Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse
+ Emporté dans l'orage avec les deux oiseaux.
+ Mère, nous n'avons pas plié, quoique roseaux,
+ _Ni perdu la bonté vis-à-vis l'un de l'autre;
+ Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre
+ A cette lâcheté qu'on appelle l'oubli_.
+ Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli
+ Les cieux, les champs, les fleurs, l'étoile, l'aube pure,
+ Et toutes les splendeurs de la sombre nature,
+ Avec les trois enfants qui nous restent, trésor
+ De courage et d'amour que Dieu nous laisse encor,
+ Nous avons essuyé des fortunes diverses,
+ Ce qu'on nomme malheur, adversité, traverses,
+ Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils,
+ Donnant aux deuils du coeur, à l'absence, aux cercueils,
+ Aux souffrances dont saigne ou l'âme ou la famille,
+ Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,
+ Aux vieux parents repris par un monde meilleur,
+ Nos pleurs,--et le sourire à toute autre douleur.
+
+ _Marine-Terrace, août 1855._
+
+
+LES CHANSONS DES RUES ET DES BOIS.
+
+Dans une page charmante des _Contemplations_, le poète s'adresse à la
+Strophe. Il lui rappelle avec mélancolie le temps où elle errait en
+liberté parmi les fleurs, faisant du miel, et conduisant le groupe
+lumineux de ses soeurs, les Chansons. Mais, dès que le deuil et l'exil
+sont venus, le chercheur du «gouffre obscur» l'a saisie au vol; et
+maintenant, «captive et reine en même temps,» il la retient dans la
+sombre prison de son âme.
+
+Un matin de printemps, le geôlier a dû s'attendrir, et la fantaisie
+lyrique, par la porte qu'il entre-bâillait, s'est évadée, et envolée à
+tire d'aile. Une fois le bois retrouvé, elle s'est mise à chanter, non
+plus douloureusement, comme au temps de captivité des _Châtiments_ ou
+des _Contemplations_, mais à tue-tête, à bouche que veux-tu, avec
+l'emportement de plaisir de l'oiseau délivré, avec le rythme continu
+et frénétique des cigales.
+
+Le parti pris de rusticité, de familiarité, de bonhomie, de poésie aux
+allures pédestres est visible dès les premiers vers du Recueil des
+_Chansons des rues et des bois_.
+
+La préoccupation littéraire jette, il faut l'avouer, une ombre de
+pédantisme sur ces idylles. Le naturel y abonde pourtant, et la poésie
+pure, à travers les broussailles d'une fantaisie excessive ou les
+herbes folles d'une luxuriante érudition, y fait luire ses filets
+d'eau vive. L'impression la plus exquise sort, par exemple, du
+contraste entre les rires amoureux de deux jeunes époux et la
+mélancolie des ruines de l'abbaye, «jadis pleine de fronts blancs,» de
+«coeurs sombres.» Les aspects du champ, du bois, de l'étang, n'ont
+jamais été rendus d'un trait plus rapide et plus suggestif.
+
+ Je vois ramper dans le champ noir
+ Avec des reflets de cuirasse,
+ Les grands socs qu'on traîne le soir.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ La sarcelle des roseaux plats
+ Sort, ayant au bec une perle.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Les étangs de Sologne
+ Sont de pâles miroirs.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ J'ai pour joie et pour merveille
+ De voir dans ton pré d'Honfleur
+ Trembler au poids d'une abeille
+ Un brin de lavande en fleur.
+
+L'idylle rieuse s'attendrit aussi par endroits, et même certaines de
+ses strophes ont la beauté grave et recueillie d'une action de
+grâces, d'un hommage rendu à ce que la nature a de devin.
+
+ C'est le moment crépusculaire.
+ J'admire, assis sous un portail,
+ Ce reste de jour dont s'éclaire
+ La dernière heure du travail.
+
+ Dans les terres, de nuit baignées,
+ Je contemple, ému, les haillons
+ D'un vieillard qui jette à poignées
+ La moisson future aux sillons.
+
+ Sa haute silhouette noire
+ Domine les profonds labours.
+ On sent à quel point il doit croire
+ A la fuite utile des jours.
+
+ Il marche dans la plaine immense,
+ Va, vient, lance la graine au loin,
+ Rouvre sa main, et recommence,
+ Et je médite, obscur témoin,
+
+ Pendant que, déployant ses voiles,
+ L'ombre, où se mêle une rumeur,
+ Semble élargir jusqu'aux étoiles
+ Le geste auguste du semeur.
+
+Toute cette fantaisie de rusticité n'est qu'un intermède entre deux
+voyages de puissant vol, à travers l'inconnu, sur la croupe «du cheval
+de gloire.» Le poète l'avait, malgré lui, mis au vert, et parqué. Il
+lui ôte son licol; il se suspend une fois de plus à cette crinière
+«dont tous ses songes font partie;» les quatre fers de Pégase
+frappent soudain l'espace infini, «galopent sur l'ombre insondable» et
+font étinceler, à chaque bond, dans le ciel noir, «une éclaboussure
+d'étoiles.»
+
+
+L'ANNÉE TERRIBLE.
+
+La prédiction des _Châtiments_ devait s'accomplir: l'épilogue du livre
+satirique contre Napoléon III devait s'écrire après dix-huit ans, dans
+les premières pages de l'_Année terrible_. Le poète qui, dans sa
+jeunesse, avait chanté la Colonne et l'Arc de triomphe, eut, à
+soixante-huit ans, la douloureuse stupeur de compter toutes nos
+défaites et, pendant de longs mois, d'enregistrer tous les jours
+quelque deuil.
+
+Le livre s'ouvre, pour ainsi dire, par le désastre de Sedan. Les
+victoires de la vieille France, avec leurs noms éclatants, radieux,
+les chefs de guerre illustres, les hommes du dernier carré de Waterloo
+se lèvent, s'avancent et, par la main du dernier empereur, ces
+fantômes de héros, ces nobles abstractions rendent ensemble leur épée.
+
+Il faut remercier Hugo d'avoir, autant qu'il le pouvait, dépouillé
+l'homme de parti pour raconter ces temps de péril national, et de
+s'être montré surtout citoyen de la France. C'est le patriotisme dans
+ce qu'il a de plus touchant, de filial, qui lui a dicté certaines
+pièces, ou plutôt qui lui a arraché certains cris, comme: «O ma
+mère!» à la suite du triomphant portrait de l'Allemagne; comme
+l'hommage à la France:
+
+ Tu ne peux pas mourir, c'est le regret qu'on a.
+ Tu penches dans la nuit ton front qui rayonna;
+ L'aigle de l'ombre est là qui te mange le foie;
+ C'est à qui reniera la vaincue; et la joie
+ Des rois pillards, pareils aux bandits des Adrets,
+ Charme l'Europe et plaît au monde.--Ah! je voudrais,
+ Je voudrais n'être pas Français pour pouvoir dire
+ Que je te choisis, France, et que, dans ton martyre,
+ Je te proclame, toi que ronge le vautour,
+ Ma patrie et ma gloire et mon unique amour!
+
+Ce livre de l'_Année terrible_, encore qu'il ait été écrit heure par
+heure, comme un journal de bord, a l'air d'un long poème unique en
+deux parties. La première moitié de l'ouvrage est remplie par la lutte
+avec l'ennemi étranger; la seconde moitié, par la guerre civile.
+
+Dans le récit de la guerre avec l'étranger, Hugo se retrouve tel qu'il
+s'était révélé en 1827 dans l'Ode à la Colonne, c'est-à-dire fils de
+soldat. Il a eu, tout enfant, «pour hochet, le gland d'or d'une épée;»
+il regarde sans peur «l'épée effrayante du ciel;» il écoute, avec un
+battement de coeur qui n'a rien de pusillanime, la voix des forts
+gardant l'enceinte de Paris, et quand on rapporte sur les civières les
+jeunes gens que le combat a moissonnés, il est ému d'une héroïque
+admiration:
+
+ Ils gisent dans le champ terrible et solitaire.
+ Leur sang fait une mare affreuse sur la terre;
+ Les vautours monstrueux fouillent leur ventre ouvert;
+ Leurs corps farouches, froids, épars sur le pré vert,
+ Effroyables, tordus, noirs, ont toutes les formes
+ Que le tonnerre donne aux foudroyés énormes;
+ Leur crâne est à la pierre aveugle ressemblant;
+ La neige les modèle avec son linceul blanc;
+ On dirait que leur main lugubre, âpre et crispée,
+ Tâche encor de chasser quelqu'un à coups d'épée;
+ Ils n'ont pas de parole, ils n'ont pas de regard;
+ Sur l'immobilité de leur sommeil hagard
+ Les nuits passent; ils ont plus de chocs et de plaies
+ Que les suppliciés promenés sur des claies;
+ Sous eux rampent le ver, la larve et la fourmi;
+ Ils s'enfoncent déjà dans la terre à demi,
+ Comme dans l'eau profonde un navire qui sombre;
+ Leurs pâles os, couverts de pourriture et d'ombre,
+ Sont comme ceux auxquels Ezéchiel parlait;
+ On voit partout sur eux l'affreux coup du boulet,
+ La balafre du sabre et le trou de la lance;
+ Le vaste vent glacé souffle sur ce silence;
+ Ils sont nus et sanglants sous le ciel pluvieux.
+
+ O morts pour mon pays, je suis votre envieux.
+
+A ses yeux, la haine du Saxon se justifie par des raisons plus élevées
+que l'antagonisme de race, que le conflit des intérêts, que le devoir
+de lutter _pro aris et focis_: c'est la féodalité avec tous ses abus,
+c'est le passé avec toutes ses noirceurs, qui vient, sous la forme des
+sept chefs allemands,
+
+ Hideux, casqués, dorés, tatoués de blasons,
+
+assiéger la cité libre et progressive, châtier l'esprit moderne, et,
+s'il se peut, étouffer l'avenir.
+
+Le caractère de la conquête, avec ses violences, ses rapts, ses
+impositions systématiques, ses formidables exactions, ses conditions
+de paix inexorables, ne peut qu'exaspérer cet amour du pays natal et
+cet orgueil du nom français héréditaires chez Hugo. Celui qui
+cherchait sur l'Arc de l'Etoile le nom oublié de son père, devait
+songer à élever, en quelque sorte, un monument à la honte du
+vainqueur, et à graver sur cet airain les _Prouesses Borusses_. Elle
+restera «anonyme» la gloire de ces princes. Aucun d'eux n'arrivera à
+se dresser sur les ruines qu'ils ont accumulées. Pas un laurier ne
+sentira «la sève» lui venir des flots de sang qu'ils ont versés; et
+quant au groupe altier des Renommées, il referme ses ailes, il
+détourne les yeux,
+
+ ..... refuse de rien voir,
+ Et l'on distingue au fond de ce firmament noir
+ Le morne abaissement de leurs trompettes sombres.
+
+La victoire définitive ne saurait être aux nations qui luttent «pour
+le mal,» qui veulent faire prévaloir «les ténèbres.» C'est le vaincu
+qui les conquerra, qui les enveloppera de sa volonté, qui les poussera
+au progrès, qui les soumettra à la raison du droit, qui les courbera
+sous le joug de l'idée. La France sera l'étincelle, et la forêt
+germanique s'embrasera à son contact, et l'incendie éclairera une
+«Europe idéale.»
+
+Dans le livre de Victor Hugo, l'hiver neigeux, sombre, sanglant, est
+par moments traversé d'un sourire, et comme illuminé par les yeux
+bleus d'un tout petit enfant. De temps à autre le poète oublie presque
+les scènes désolées ou formidables du dehors, et, à la lueur de sa
+lampe de travail, il regarde le visage un peu pâli de Jeanne. Elle
+grandit pendant ces mois du siège. Elle n'est déjà plus en mars la
+même minuscule personne qu'en novembre ou qu'en janvier. L'aïeul
+attendri a noté ces métamorphoses, et il écrit ces vers, prélude
+exquis de _l'Art d'être grand-père_:
+
+ A chaque pas qu'il fait, l'enfant derrière lui
+ Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même.
+
+L'hiver n'avait pas épuisé les tristesses de cette année. Dès le mois
+de mars, Hugo est attaqué avec violence. Il se console de cette
+impopularité inattendue à l'idée qu'il la partage avec le héros de
+l'indépendance italienne «Sortons,» dit le solitaire de Guernesey à
+celui de Caprera.
+
+ Et regagnons chacun notre haute falaise,
+ Où, si l'on est hué, du moins c'est par la mer;
+ Allons chercher l'insulte auguste de l'éclair,
+ La fureur jamais basse et la grande amertume,
+ Le vrai gouffre, et quittons la bave pour l'écume.
+
+Avril amène la guerre civile. Le poète de la clémence pousse le cri
+qu'on lui a tant reproché, et qui ne sera pas son moindre honneur: Pas
+de représailles. Aujourd'hui ces paroles de miséricorde, d'apaisement,
+de fraternelle passion, resplendissent dans leur idéale beauté.
+
+ Si l'on savait la langue obscure des enfers,
+ De cette profondeur pleine du bruit des fers,
+ De ce chaos hurlant d'affreuses destinées,
+ De tous ces pauvres coeurs, de ces bouches damnées,
+ De ces pleurs, de ces maux sans fin, de ces courroux,
+ On entendrait sortir ce chant sombre: «Aimons-nous!»
+
+Quel plaidoyer pour l'ignorance dans ces cinq mots: «je ne sais pas
+lire,» prononcés par l'homme surpris, une torche à la main, devant la
+Bibliothèque qui flambe! Quel réquisitoire contre la misère, et non
+contre les misérables, dans les pièces tragiques qui suivent, et
+quelle farouche expression que celle de tous ces visages: la
+prisonnière blessée, la femme dont le nourrisson est mort, l'enfant
+qui est revenu pour être fusillé! Quelle lumière jetée sur ces
+tragédies de la borne et du mur par des vers tout abstraits, mais plus
+puissants qu'aucune image:
+
+ Cette facilité sinistre de mourir.
+
+L'attitude de Hugo fut alors ce qu'elle a été presque toute sa vie,
+une attitude de résistance au flot. Il proclama sans peur ce qui lui
+semblait l'équité. Il écrivait une fois de plus que la peine de mort
+ne réparait aucun dommage:
+
+ Et je ne pense pas qu'on se tire d'affaire
+ Par l'élargissement tragique du tombeau.
+
+Mais, tout en prévoyant ce que pouvaient semer de haine pour les temps
+à venir les vengeances de l'heure présente, il se rattacha, dès qu'il
+le put, à sa foi au progrès, il reprit son rêve d'univers pacifié et
+heureux. Et avec quel accent passionné s'exprime cette idée de retour
+du droit et de la justice! Il s'est approché, dit-il, du lion de
+bronze de Waterloo. Que sort-il de cette mâchoire ouverte? Un chant
+d'oiseau. Le rouge-gorge a pris cet antre pour y faire son nid.
+
+ .... Je compris que j'entendais chanter
+ L'espoir dans ce qui fut le désespoir naguère,
+ Et la paix dans la gueule horrible de la guerre.
+
+Quant aux nains, qui s'acharnent à garrotter une fois de plus ce
+géant, le peuple, l'Histoire, «la grande muse noire,» les attend. Tous
+leurs efforts n'empêcheront pas la France de surgir, et de jeter une
+fois de plus aux peuples le mot d'ordre de l'humanité:
+
+ Nous n'avons pas encor fini d'être Français;
+ Le monde attend la suite et veut d'autres essais;
+ Nous entendrons encor des raptures de chaînes,
+ Et nous verrons encor frissonner les grands chênes.
+
+Certes, si les Romains de Rome rendirent tant d'honneur à un consul
+vaincu pour n'avoir pas, après un grand désastre, désespéré de la
+fortune de l'Etat, que ne doit-on pas de gratitude, en France, au
+poète qui, voyant la patrie saignante, la consolait avec une
+orgueilleuse tendresse:
+
+ .... Du coup de lance à ton côté,
+ Les rois tremblants verront jaillir la liberté;
+
+qui, devant les ruines fumantes de Paris, tirait du souvenir de
+l'incendie atroce, impitoyable, un symbole réconfortant:
+
+ Est-ce un écroulement? Non. C'est une genèse.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Est-ce que tu t'éteins sous l'haleine de Dieu?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Les peuples devant toi feront cercle à genoux.
+
+
+ [Illustration: VICTOR HUGO EN 1862
+ _d'après une photographie de Franck_.]
+
+
+
+
+L'ÉPOPÉE
+
+
+LA LÉGENDE DES SIÈCLES.
+
+Ce n'est pas une succession de mètres, ou une combinaison de rythmes
+qui constitue un poème; c'est avant tout une pensée neuve ou profonde,
+un germe intellectuel, pour ainsi dire, doué de vie, doué de passion,
+et, comme l'âme d'une plante, se répandant en rameaux d'une structure
+déterminée, s'épanouissant dans une frondaison dont le caractère est
+immuable, aboutissant à des fleurs, à des fruits dont la naissance et
+dont le développement sont la suprême expression de cette vie
+végétative. Plus un poème est digne de ce nom, plus on trouve à
+l'origine, et comme à la base de l'oeuvre, de sève nourricière ou de
+pensée.
+
+L'oeuvre poétique peut, à la façon de certains roseaux hâtifs, germer
+et croître en un moment. Beaucoup d'écrivains, se croyant inspirés,
+improvisent. Le temps ne respecte guère les pages qu'on a eu la
+prétention de produire sans son secours.
+
+ Jéhovah, dont les yeux s'ouvrent de tous côtés,
+ Veut que l'oeuvre soit lente, et que l'arbre se fonde
+ Sur un pied fort, scellé dans l'argile profonde.
+ Pendant qu'un arbre naît, bien des hommes mourront;
+ La pluie est sa servante, et, par le bois du tronc,
+ La racine aux rameaux frissonnants distribue
+ L'eau qui se change en sève aussitôt qu'elle est bue,
+ Dieu le nourrit de sève, et, l'en rassasiant,
+ Veut que l'arbre soit dur, solide et patient,
+ Pour qu'il brave, à travers sa rude carapace,
+ Les coups de fouet du vent tumultueux qui passe,
+ Pour qu'il porte le temps comme l'âne son bât,
+ Et qu'on puisse compter, quand la hache l'abat,
+ Les ans de sa durée aux anneaux de sa sève.
+ Un cèdre n'est pas fait pour croître comme un rêve;
+ Ce que l'heure a construit, l'instant peut le briser.
+
+J'emprunterais volontiers à Victor Hugo cette superbe image pour
+rendre l'impression que produit son unique et vaste épopée, la triple
+_Légende des siècles_. Celui qui a écrit ce vers mémorable,
+
+ Gravir le dur sentier de l'inspiration,
+
+n'a jamais laissé sa pensée sourdre plus lentement, germer avec plus
+de mystère, grandir avec plus d'effort; fleurir et fructifier avec
+plus de puissance.
+
+Ce serait donc trahir le poète que d'étudier seulement dans son
+ouvrage la couleur des tableaux, le relief des portraits, le
+pathétique des sujets, le tragique des situations, l'éloquence du
+verbe imagé, la puissance du rythme. Il faut, avant tout, remonter à
+la source de ces beautés, et s'attacher au principe générateur, à la
+pensée originelle.
+
+Avec sa puissance d'images qui n'a d'égale que celle de Platon, Victor
+Hugo a exprimé mythologiquement, dans _Vision_, quel était le sens
+élevé et le but moral de son livre. Il voit, «dans un lieu quelconque
+des ténèbres,» se dresser devant lui le mur des siècles, un «chaos
+d'êtres» reliant le nadir au zénith. Tandis qu'il contemple ce mur
+«semé d'âmes,» ce «bloc d'obscurité» éclairé, au faîte, par la lueur
+d'une aube profonde, deux chars célestes se sont croisés: l'un portait
+l'esprit de l'Orestie, l'autre celui de l'Apocalypse; de l'un montait
+le cri: Fatalité; de l'autre est tombé le mot: Dieu. Ce passage
+effrayant a remué les ténèbres; le mur reparaît, lézardé. Les temps se
+sont dissociés, et l'oeil a devant lui un «archipel» de siècles
+mutilés. Sur ces débris plane un nuage sidéral, où, «sans voir de
+foudre,» on sent la présence de Dieu. Un «charnier-palais» en ruines,
+bâti par la fatalité, habité par la mort, mais sur les débris duquel
+se posent parfois le rayon de la liberté et les ailes de l'espérance,
+voilà, selon les propres paroles du poète, l'édifice qu'il a
+reconstitué avec le secours de la légende et de l'histoire.
+
+Dans un si vaste recueil de poèmes, il ne faut pas songer à prendre
+chaque ouvrage à part et à l'analyser, à isoler chaque personnage
+d'importance, avec la prétention d'en indiquer les traits. La légende
+des siècles, c'est, selon l'expression de Paul de Saint-Victor, le
+monde «vu à vol d'aigle.» On ne peut guère en dénombrer que les
+grandes régions.
+
+1º Voici d'abord la région des dieux. Ceux de l'Inde ou de la Perse
+attirent le poète; il adore, comme les peuples de l'Asie, l'esprit de
+lumière, et il exprime cette adoration avec toute la splendeur
+d'imagination, toute la puissance de trait des mythes orientaux.
+
+ .... Le dieu rouge, Agni, que l'eau redoute,
+ Et devant qui médite à genoux le bouddha,
+ Alla vers la clarté sereine et demanda:
+ Qu'es-tu, clarté?--Qu'es-tu toi-même? lui dit-elle.
+ --Le dieu du Feu.--Quelle est ta puissance?
+ --Elle est telle
+ Que, si je veux, je peux brûler le ciel noirci,
+ Les mondes, les soleils, et tout.
+ --Brûle ceci,
+ Dit la Clarté, montrant au dieu le brin de paille.
+ Alors, comme un bélier défonce une muraille,
+ Agni, frappant du pied, fit jaillir de partout
+ La flamme formidable, et fauve, ardent, debout,
+ Crachant des jets de lave entre ses dents de braise
+ Fit sur l'humble fétu crouler une fournaise;
+ Un soufflement de forge emplit le firmament;
+ Et le jour s'éclipsa dans un vomissement
+ D'étincelles, mêlé de tant de nuit et d'ombre
+ Qu'une moitié du ciel en resta longtemps sombre
+ Ainsi bout le Vésuve, ainsi flambe l'Hékla.
+ Lorsqu'enfin la vapeur énorme s'envola,
+ Quand le dieu rouge Agni, dont l'incendie est l'âme,
+ Eut éteint ce tumulte effroyable de flamme,
+ Où grondait on ne sait quel monstrueux soufflet,
+ Il vit le brin de paille à ses pieds, qui semblait
+ N'avoir pas même été touché par la fumée.
+
+La mythologie païenne a inspiré à Victor Hugo quelques pièces qui sont
+parmi les plus belles de la _Légende des siècles_. Elles expriment
+toutes la protestation de la nature contre l'usurpation des Olympiens.
+
+Ici c'est un géant qui les brave, et, sans s'émouvoir du tonnerre de
+Jupiter, poursuit son chant de flûte sur le penchant de la montagne.
+Il n'a ni la grâce ni la beauté idéalement humaines de ces nouveaux
+dieux; ses membres sont vastes, ses pieds robustes sont rugueux, comme
+le tronc des saules; il est de la pâte grossière dont est faite la
+terre auguste; mais s'il se dresse, il est trois fois «plus haut que
+n'est profond l'océan plein de voix.»
+
+Là, c'est la douleur des choses devant ce triomphe qui se poursuit
+sur la terre et aux cieux. Les immortels chantent une sorte de péan
+superbement sinistre:
+
+ L'ouragan tourne autour de nos faces sereines;
+ Les saisons sont des chars dont nous tenons les rênes.
+ Nous régnons, nous mettons à la tempête un mors,
+ Et nous sommes au fond de la pâleur des morts.
+
+Ils n'ont plus leur antique sujet de terreur: les premiers-nés du
+gouffre, ces Titans, plus grands qu'eux, sont écrasés sous un amas de
+roches: l'horreur règne dans les forêts de la terre vaincue; les
+Bacchantes déchirent Orphée:
+
+ Une peau de satyre écorché pend dans l'ombre;
+
+trois fleuves, le Styx, l'Alphée et le Stymphale,
+
+ Se sont enfuis sous terre, et n'ont plus reparu;
+
+les fils puînés des Géants, les Cyclopes, sont lâches, et ils servent
+les Olympiens. La terre a perdu ses fleurs; les lacs réfléchissent
+tristement les monts maudits qui ont trahi leurs premiers maîtres.
+
+ .... Sur un faîte où blanchissent
+ Des os d'enfants percés par les flèches du ciel,
+ Cime aride et pareille aux lieux semés de sel,
+ La pierre qui jadis fut Niobé médite.
+
+Le torrent et la nuée gémissent:
+
+ Les vagues voix du soir murmurent: Oublions.
+ L'absence des géants attriste les lions.
+
+Mais ce triomphe est éphémère. Le Titan ne se borne pas, comme dans
+Eschyle, à prédire aux dieux de l'Olympe leur chute; il brise ses
+fers, il sort de sa prison, il surgit soudain devant eux, il se repaît
+de leur silencieuse et tragique épouvante. Quelle conception que cette
+évasion de Phthos à travers l'épaisseur du globe de la terre! Quelle
+émotion s'attache à ce drame si fabuleux! Quel merveilleux, puissant
+autant qu'inédit, jaillit de l'idée morale! Phthos lié, enfermé dans
+les cavernes de l'Olympe, songe au fier passé des Terrigènes,
+autrefois si forts, gisants aujourd'hui
+
+ Plus morts que le sarment qu'un pâtre casse en deux.
+
+Il entend les rires des dieux vainqueurs. Il trouve ces rires trop
+justifiés par la défaite, et par la lâcheté des éléments. L'eau, la
+flamme, l'air subtil ne se sont pas défendus; ils se sont laissé
+«museler» ainsi que des dogues. Mais lui, restera-t-il, aussi, captif?
+O triomphe! D'un terrible effort, il a brisé ses entraves. Il est
+libre! Non! la montagne est sur lui. Il fuira. Il se fraiera une route
+à travers les roches; il creuse déjà dans l'abîme du globe.
+
+Rien de plus colossal que cet effort, et pourtant rien de plus humain.
+On suit avec angoisse la marche souterraine du géant. On a peur que
+les rires des dieux ne le troublent, que les déceptions du mystère et
+l'obstacle sans fin des ténèbres ne le déconcertent. Il s'arrête, il
+doute un instant; il ne se lasse pas. Il est descendu si loin qu'il a
+maintenant sur la tête, non plus l'Olympe, mais la terre, et qu'il
+n'entend plus même le rire exaspérant des dieux. Le désespoir l'a
+gagné, mais non l'abattement. Il se rue encore à la roche, écarte un
+dernier bloc, et recule comme foudroyé. Il a retrouvé la lumière.
+
+Il avait pris sa prison pour l'abîme. Voici l'abîme absolu, l'infini,
+le gouffre insondable, l'énigme dont le mot est l'Eternel.
+
+Et tout à coup les Immortels voient se dresser devant eux le géant.
+Aux rires de la victoire succède un silence inouï, et le Titan au
+corps tout couturé par les éclairs terrasse cet Olympe en lui criant:
+«O dieux, il est un Dieu!»
+
+L'Olympe reparaîtra, dans la _Légende des siècles_, pour figurer
+l'époque de la Renaissance, et exprimer l'un des aspects de ce
+seizième siècle, Janus au double visage, attaché au passé et avide de
+l'avenir. Le paganisme de la pièce du _Satyre_ est tout animé de
+sentiments modernes. Dans le chant qu'il entonne pour divertir les
+olympiens, le sylvain, empêtré de fange, qu'Hercule a saisi par
+l'oreille, et amené aux pieds de Jupiter, s'enivre d'une sorte de
+panthéisme plus poétique encore que philosophique, et, après avoir
+tracé à larges traits la genèse des êtres, l'apparition de la forêt,
+la profusion d'ébauches animées, enfin la création de l'homme, il
+célèbre ce dernier-venu. Il décrit l'âge d'or, la déchéance des
+mortels, l'asservissement des races, la suprématie des tyrans, le
+fléau de la guerre. La matière elle-même se fait complice de cette
+oppression; le gouffre s'acharne contre l'âme. Et toutefois le progrès
+se poursuit, et les images du progrès à venir, même le plus lointain,
+se pressent sur les lèvres du satyre transfiguré. Et c'est une pensée
+toute démocratique, c'est la vision d'un monde pacifié, et conquis par
+l'amour, qui termine cet hymne souverain, en l'honneur du Grand Tout:
+
+ Place au rayonnement de l'âme universelle!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Amour! Tout s'entendra, tout étant l'harmonie!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Place à tout! Je suis Pan! Jupiter, à genoux!
+
+Chaque mythologie représente, dans la _Légende des siècles_, un aspect
+de la propre doctrine de Hugo. Ainsi Mahomet, le sombre et ascétique
+prophète de l'Islam proclame une dernière fois, avant de mourir, les
+principes de son Koran. «Il n'est pas d'autre dieu que Dieu.--La mort
+ne délivre pas le pécheur, elle n'anéantit pas le juste:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ La face des élus sera charmante et fière».
+
+Affirmation d'un Dieu unique, croyance à l'âme immortelle, besoin
+d'une sanction supérieure de la loi morale, ce sont là des traits
+persistants dans le spiritualisme de Hugo.
+
+Le mythe chrétien attire, à certaines heures d'exaltation,
+l'imagination démesurée de l'auteur de _Torquemada_. La maxime de
+l'Ecclésiaste: «Tout est vanité», trouve, après Tertullien et ses
+images barbares, après Bossuet et ses mépris hautains, un commentaire
+bien puissant dans la satire énorme des _Sept Merveilles du monde_,
+dans le lyrisme déréglé de l'_Epopée du ver_. A son tour, le poète
+s'est abîmé dans la contemplation de l'idée de néant, et cette idée
+qui semble défier l'analyse, il a trouvé le moyen d'y introduire des
+degrés, de les descendre un à un, comme l'échelle plongeant dans la
+nuit des sépultures égyptiennes. La parole biblique: «vous voilà
+blessé comme nous, vous voilà devenu semblable à nous», il l'adresse
+non seulement aux conquérants et aux despotes, «au porte-glaive et au
+porte-sceptre mangeurs de peuples,» mais à toutes les grandeurs, à
+toutes les gloires, même à celle de l'astre errant:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le Zodiaque errant, que Rhamsès a beau mettre
+ Sur son sanglant écu,
+ Craint le ver du sépulcre, et l'aube est ma sujette,
+ L'escarboucle est ma proie, et le soleil me jette
+ Des regards de vaincu.
+
+Ainsi parle le ver de terre, ce minuscule et suprême bourreau, qui
+travaille aux desseins de Dieu, et qui rétablit l'égalité des
+conditions dans la commune pourriture:
+
+ Il faut bien que le ver soit là pour l'équilibre.
+
+Mais qu'il ne prétende pas outrepasser ses droits, et attenter sur la
+vie de l'esprit comme sur celle du cadavre. Le poète lui interdit tout
+blasphème injurieux pour l'âme:
+
+ Ton lâche effort finit où le réel commence,
+ Et le juste, le vrai, la vertu, la raison,
+ L'esprit pur, le coeur droit, bravent ta trahison,
+ Tu n'es que le mangeur de l'abjecte matière.
+ La vie incorruptible est hors de ta frontière;
+ Les âmes vont s'aimer au-dessus de la mort.
+ Tu n'y peux rien.
+
+2º Après les dieux viennent les rois. Le poète a tracé pour eux comme
+un cercle dantesque, où les plus monstrueux sont réunis. C'est le fils
+de Thémos, dont l'inscription sépulcrale raconte en style lapidaire
+les sinistres exploits:
+
+ J'ai chargé de butins quatre cents éléphants,
+ J'ai cloué sur des croix tous les petits enfants.
+ Ma droite a balayé toutes ces races viles.
+
+C'est Clytemnestre, qui veut tuer la farouche captive Cassandre du
+même glaive que le roi Agamemnon, et qui d'une voix à la fois hautaine
+et insidieuse, crie à l'étrangère de descendre du char:
+
+ Crois-tu que j'ai le temps de t'attendre à la porte?
+ Hâte-toi. Car bientôt il faut que le roi sorte.
+ Peut-être entends-tu mal notre langue d'ici?
+ Si ce que je te dis ne se dit pas ainsi
+ Au pays dont tu viens et dont tu te sépares,
+ Parle en signes alors, fais comme les barbares.
+
+C'est le Grand Roi, précédé d'un «nuage de deux millions d'hommes».
+Derrière les Immortels, le sérail, les eunuques, les bourreaux, le
+haras sacré, les cavaliers d'élite vêtus d'or sous des peaux de zèbre
+ou de loup, les prêtres de la reine, il s'avance sur le char même de
+Jupiter tiré par huit chevaux blancs que mène un serviteur à pied. Il
+fait battre la mer qui a fracassé, englouti son chemin de vaisseaux.
+Les trois cents coups de fouet que le Dieu a reçus feront surgir les
+trois cents Spartiates.
+
+ Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats,
+ Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes,
+ Et Xercès les trouva debout aux Thermopyles.
+
+Attila passe dans ce coin sombre d'épopée avec les traits fatidiques
+et le verbe implacable de l'homme qui s'appelle le fléau de Dieu.
+
+3º En regard de ce premier groupe de rois barbares se détachent les
+visages purs de Léonidas, de Thémistocle, des Bannis. L'antithèse du
+tyran et du héros se poursuit et s'accuse avec une netteté très
+expressive dans le _Romancero du Cid_, dans le _Cid exilé_. Le roi
+Ramire, le roi Sanche, le roi Alphonse servent de sombres repoussoirs
+à la figure lumineuse du Cid Campeador Rodrigue de Bivar.
+
+Quelle héroïque apparition que celle de ce justicier! Le tonnerre a
+reconnu l'épée céleste dans sa main, et il s'éloigne. Le Cid est déjà
+un vieillard. Il vit dans son donjon, au pied duquel coule une source
+aussi pure que lui. Banni volontaire avant d'être proscrit redouté, il
+a laissé pousser l'herbe dans sa cour, «la fierté dans son âme.»
+L'eau du rocher, la mûre du buisson apaisent sa soif et sa faim. Il
+songe dans la solitude, en «mordant sa barbe blanche,» en regardant
+dans sa bannière «les déchirures du vent.» Mais tout frémit, jusqu'au
+roi qu'il défend, quand son cheval secoue ses crins, et tout tremble,
+aussitôt qu'on entend le timbre de ses cymbales.
+
+La félonie, la fourberie d'un maître qui force les chênes attristés à
+«plier sous le poids des héros,» qui montre, avec des rires, auprès
+des portes,
+
+ Sous des tas de femmes mortes
+ Des tas d'enfants éventrés,
+
+ne parviennent pas à détruire dans le coeur du sujet courroucé le
+sentiment de la fidélité et du respect. Dans un jour de fureur, il a
+pensé prendre la couronne de ce roi déloyal, et ferrer d'or Babieça.
+Mais le souvenir de Chimène, que Sanche a voulu lui voler, au lieu de
+crier vengeance, l'apaise, l'attendrit. Il se revoit marchant à
+l'autel avec elle:
+
+ L'évêque avait sa barrette,
+ On marchait sur des tapis.
+ Chimène eut sa gorgerette
+ Pleine de fleurs et d'épis.
+
+ J'avais un habit de moire
+ Sous l'acier de mon corset.
+ Je ne garde en ma mémoire
+ Que le soleil qu'il faisait.
+
+Il continue donc à protéger ce roi qui tomberait s'il retirait l'appui
+de son épée. Il se borne à rester héroïque, féal; pour toute
+récompense, il a l'admiration, le respect, l'amour des villageois: il
+est le Cid pour qui les pâtres tressent des «chapeaux de fleurs.»
+Esclave de l'honneur, il a vécu, il vieillit, il mourra les yeux fixés
+sur cet astre idéal:
+
+ Moi sur qui le soir murmure,
+ Moi qui vais mourir, je veux
+
+ Que, le jour où sous son voile
+ Chimène prendra le deuil,
+ On allume à cette étoile
+ Le cierge de mon cercueil.
+
+Toute la grandeur morale du Cid, n'est pas exprimée par ce double
+trait de la fidélité et de l'honneur. Il est aussi l'incarnation de la
+piété filiale. Lui, qui, devant le roi, se montre avec toute la fierté
+de son rang,
+
+ Dans une préséance éblouissante aux yeux,
+
+qui marche «entouré d'un ordre de bataille,» qui se dresse au-dessus
+de tout homme et de toute loi,
+
+ Absolu, lance au poing, panache au front...
+
+il se retrouve à Bivar en veste de page, bras nus, tête nue, l'étrille
+en main, devant l'auge et le caveçon, brossant, lavant, épongeant un
+cheval. Occupation héroïque, à vrai dire, et qui ne rabaisse pas plus
+Rodrigue que la condescendance avec laquelle il prend de l'avoine dans
+l'auge et fait manger Babieça «dans le creux de sa main.» Le scheik
+toutefois est surpris de voir le grand Cid, qu'il connut jadis si
+superbe, redevenu «aussi petit garçon.» Faut-il citer la double
+réponse du Cid? «Je n'étais alors que chez le roi.--Je suis maintenant
+chez mon père.»
+
+Cette manifestation de la tendresse filiale a son pendant dans ce
+délicieux crayon oriental:
+
+ Le roi de Perse habite, inquiet, redouté,
+ En hiver Ispahan et Tiflis en été;
+ Son jardin, paradis où la rose fourmille,
+ Est plein d'hommes armés, de peur de sa famille;
+ Ce qui fait que parfois il va dehors songer
+ Un matin, dans la plaine il rencontre un berger
+ Vieux, ayant près de lui son fils, un beau jeune homme
+ --Comment te nommes-tu? dit le roi.--Je me nomme
+ Karam, dit le vieillard, interrompant un chant
+ Qu'il chantait au milieu des chèvres, en marchant;
+ J'habite un toit de jonc sous la roche penchante,
+ Et j'ai mon fils que j'aime, et c'est pourquoi je chante,
+ Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi,
+ Et comme la cigale à l'heure de midi.--
+ Et le jeune homme alors, figure humble et touchante,
+ Baise la main du pâtre harmonieux qui chante,
+ Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz.
+ --Il t'aime, dit le roi, pourtant il est ton fils.
+
+Evidemment, dans l'esprit de Hugo, c'est l'un des châtiments, et ce
+n'est pas le moins cruel, de cette destinée de l'oppresseur: il voit
+un ennemi dans son enfant.
+
+L'héroïsme chrétien est personnifié au delà des Pyrénées par un seul
+preux. Dans une image souveraine, le poète compare ce grand Cid, que
+«l'Histoire voit,» au pic du Midi. A distance, le voyageur n'aperçoit
+plus que lui; tous les monts, qui, de près, lui cachaient sa vue, se
+sont effacés, «sous la pourpre du soir,» dans un éloignement
+mystérieux.
+
+Les héros de notre tradition nationale sont plus nombreux, plus
+souriants, plus pétris de vertus et de beauté humaines. C'est Charles,
+l'empereur à la barbe fleurie; c'est Olivier, le blond chevalier, le
+frère fier et gracieux de la belle Aude au bras blanc; c'est
+Aymerillot, l'adolescent au teint rose, sans panache, sans écusson,
+doux et frêle comme une vierge, mais qui paraît avoir la taille et le
+bras d'un géant, quand il s'avance gravement, et dénonce sa
+résolution:
+
+ Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres,
+ Mais tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon coeur.
+ J'entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur.
+ Après, je châtierai les railleurs, s'il en reste.
+
+C'est surtout Roland, promenant à travers les monts ténébreux,
+complices des bandits, son épée Durandal, qui est, dans ces jours de
+meurtre et de deuil, le glaive de justice. Cette Durandal est une
+conscience. Dans le combat que Roland soutient contre dix rois et cent
+coupe-jarrets
+
+ Coiffés de monteras et chaussés d'alpargates,
+
+de quel éclat joyeux elle brille aux paroles du chevalier, avec quelle
+fougue indignée «elle mord» ses traîtres adversaires; avec quel
+dévouement elle s'ébrèche et se brise «en ce labeur» qui a jonché la
+terre de morts et fait le champ
+
+ Plus vermeil qu'un nuage où le soleil se couche.
+
+Comme Durandal, et comme la jument du Cid, le blanc palefroi de Roland
+entend les paroles humaines. Il aurait refusé de s'enfuir, si son
+maître avait tourné bride, à l'entrée du ravin d'Ernula. Il dit au
+petit roi de Galice: «c'est bien!» quand l'enfant, à genoux, et mains
+jointes, devant le christ de pierre et la Madone, auprès du pont de
+Compostelle, prononce ses voeux de justice et d'honneur.
+
+ Vous m'êtes apparu dans cet homme, Seigneur;
+ J'ai vu le jour, j'ai vu la foi, j'ai vu l'honneur,
+ Et j'ai compris qu'il faut qu'un prince compatisse
+ Au malheur, c'est-à-dire, ô père! à la justice.
+ O Madame Marie! O Jésus! à genoux
+ Devant le crucifix où vous saignez pour nous,
+ Je jure de garder ce souvenir, et d'être
+ Doux au faible, loyal au bon, terrible au traître,
+ Et juste et secourable à jamais, écolier
+ De ce qu'a fait pour moi ce vaillant chevalier,
+ Et j'en prends à témoin vos saintes auréoles.
+
+Le Cid et Roland sont des héros presque sacrés. Le poète a respecté en
+eux le sceau de l'admiration des peuples; il les montre, comme il les
+trouve, un peu déifiés. En voici d'autres plus humains, mais grands
+encore, et enveloppés d'un prestige mystérieux. Ce sont les paladins
+errants, qui portent dans «la lueur de leur corset d'acier,» dans
+l'ombre de leur taille colossale, «la terreur des pays inconnus.» Ils
+viennent du Cydnus; ils ont dompté le Maure; ils sont «rois dans
+l'Inde, en Europe barons;» ils habitent, aux terres étranges, quelque
+capitale fabuleuse «d'or, de brume et d'azur,» Césarée, Héliopolis.
+Ils «surgissent» du nord ou du sud; ils portent sur leur targe
+«l'hydre ou l'alérion;» les «noirs oiseaux du taillis héraldique»
+ouvrent des ailes de métal sur leur casque baissé:
+
+ Et les aigles, les cris des combats, les clairons,
+ Les batailles, les rois, les dieux, les épopées
+ Tourbillonnent dans l'ombre au vent de leurs épées.
+
+Leurs noms? Bernard, Lahire, Eviradnus.
+
+Le Cid combat tout seul; il n'a que sa jument Babieça. Roland est seul
+aussi, avec son arme fée. Eviradnus emmène un compagnon dans ses
+voyages sans fin; c'est le page de guerre, le fidèle et brave écuyer,
+Gasclin, qui ne veut pas quitter son maître à l'heure du péril, et
+sollicite cette grâce «avec des yeux de fils.»
+
+L'aventure tragique, où le poète a introduit ce justicier, est dans le
+souvenir de tous ceux qui ont seulement ouvert la _Légende des
+siècles_: ils ne me pardonneraient pas de la défigurer en la contant.
+
+Est-il besoin de leur rappeler ce qu'il y a de fantaisie dans cette
+arrivée de la marquise Mahaud entrant au manoir de Corbus, avec le
+bruit léger d'une chanson qui se dessine vaguement sur les frissons
+de la guitare? Est-il besoin de leur révéler ce qu'il y a de couleur
+charmante dans cette scène du banquet où la jeune femme sourit, rougit
+et rêve, entre le rire hardi et brûlant de Zéno et les madrigaux
+délicieusement ampoulés de Joss, le blond chanteur? Est-il besoin de
+leur faire admirer de nouveau, s'il leur a paru grand, ou railler une
+fois de plus, si déjà il leur déplaisait, ce dénouement gigantesque?
+
+ Hé! dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue!
+ Et prenant aux talons le cadavre du roi,
+ Il marche à l'empereur qui chancelle d'effroi;
+ Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue,
+ Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue
+ Au-dessus de sa tête, en murmurant: Tout beau!
+ Cette espèce de fronde horrible du tombeau.......
+
+Il ne faut pas se le dissimuler, le grandiose confine au grotesque, et
+plus d'une fois, dans cette recherche presque constante de l'effet de
+grandeur, de l'effet de stupeur, Hugo détruit par quelque excès
+l'impression qu'il voudrait produire. Il donne un tour de clef de
+trop, et brise le ressort sur lequel il avait compté. Mais le plus
+souvent, c'est la faute des lecteurs, s'ils n'éprouvent pas une
+artistique admiration devant ces constructions herculéennes. Ils
+n'aperçoivent pas ce qu'il y a d'harmonie dans la conception de
+l'ouvrage et de vigueur d'exécution dans ses moindres détails; ils ne
+voient pas ce que la magie des images, pareille au stuc dont
+l'architecte grec enveloppait la roche travertine, répand d'éclat sur
+cette maçonnerie et sur cette charpente colossales:
+
+ Comme sort de la brume
+ Un sévère sapin, vieilli par l'Appenzell,
+ A l'heure où le matin, au souffle universel,
+ Passe, des bois profonds balayant la lisière,
+ Le preux ouvre son casque, et hors de la visière
+ Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît.
+
+Comment s'étonner que ce héros mystérieux ne s'en tienne pas à des
+exploits vulgaires? D'ailleurs n'est-il pas l'incarnation de l'idée de
+justice? Et quelle n'est pas la puissance d'une idée? N'a-t-il pas
+raison le poète qui proportionne la force de ses héros à la grandeur
+de la pensée qui les a fait surgir? Puisqu'Ajax est assez hardi pour
+défier les dieux, il peut bien lancer à l'armée ennemie des pierres
+que l'effort de dix hommes ne ferait pas remuer sur le sol. Mais, ici,
+le bras humain est soutenu, est dirigé, est renforcé par une volonté
+toute céleste. Eviradnus est un levier providentiel:
+
+ Sa grande épée était le contrepoids de Dieu.
+
+Or, Dieu n'a pas besoin d'un géant, toutes les fois qu'il veut
+s'appesantir sur un tyran, ou délivrer un peuple. Il suscite David
+aussi bien que Samson, Aymerillot aussi bien que Roland; et le Lion,
+qui broie le paladin, qui chasse avec mépris le saint ermite, qui fait
+fuir d'un rugissement les mille archers munis de flèches et de lances,
+s'effraie du cri de tendresse, de la menace inoffensive d'une
+fillette, nue et seule, dans son berceau[4].
+
+ [4] _L'Art d'être grand-père_: l'Epopée du Lion.
+
+La puissance de ces chevaliers errants, c'est qu'ils protègent la
+faiblesse. Leurs adversaires, si violents, si terribles qu'ils soient,
+seront à leur merci: ils ont contre eux l'innocence de la victime. A
+l'époque des paladins, cette victime est arrachée au monstre, comme
+une Andromède, ou une Hémione. Eviradnus sauve, sans l'éveiller, la
+marquise Mahaud. Le petit roi de Galice, Nuno, se dérobe aux bandits,
+grâce au blanc palefroi, et rentre «dans sa ville au son joyeux des
+cloches.»
+
+L'âge des preux passé, le sang de la victime coulera. Et pour nous
+inspirer l'horreur de ces meurtres sacrilèges, le poète épuisera les
+ressources de la pitié. Angus, qu'égorge Tiphaine, est un garçon
+«doré, vermeil,» habillé «de soie et de lin,» souriant, ébloui, comme
+éclairé de confiance virginale:
+
+ Et l'on croit voir l'entrée aimable de l'aurore
+
+Il tient du moins une épée. Mais Isora, que Ratbert va faire
+étrangler, porte un jouet dans chaque main! Sa parole est un
+gazouillement d'oiseau; avec son oeil bleu et ses cheveux d'or, elle
+ressemble aux chérubins peints à fresque dans le corridor du château:
+
+ Et ses beaux petits bras ont des mouvements d'ailes.
+
+La conscience du lecteur, oppressée douloureusement par ces tragédies
+impitoyables, accepte comme une délivrance des dénouements pleins
+d'horreur. Si réaliste que soit l'exécution de Tiphaine par l'aigle du
+casque, on n'est plus libre d'en souffrir, on songe à peine à s'en
+épouvanter; et, quand la tête du marquis Fabrice est tranchée par le
+«misérable porte-glaive,» le coup qui fait tomber celle du roi Ratbert
+peut seul absoudre la Providence:
+
+ Le glaive qui frappa ne fut point aperçu;
+ D'où vint ce sombre coup, personne ne l'a su;
+ Seulement, ce soir-là, bêchant pour se distraire,
+ Héraclius le chauve, abbé de Joug-Dieu, frère
+ D'Acceptus, archevêque et primat de Lyon,
+ Etant aux champs avec le diacre Pollion,
+ Vit, dans les profondeurs par les vents remuées,
+ Un archange essuyer son épée aux nuées.
+
+4º Après la file glorieuse des héros, après la théorie charmante et
+douloureuse des victimes, voici les monstres. Ce ne sont pas, comme on
+pourrait s'y attendre, les tarasques, les hydres aux cent noeuds
+gonflés de venin. Ce sont les bêtes féroces à face humaine, le hideux
+«sanglier» Tiphaine, le «tigre» implacable Ratbert, Ruy, «subtil»
+comme le renard, Rostabat, «prince carnassier.» Ce sont les rois
+pyrénéens partant pour l'aventure, au retour du printemps, avec des
+«mouvements d'ours engourdis.»
+
+Ces misérables couronnés emportent la plus hideuse part du legs de
+Caïn: ils ont hérité de son crime. Gaïffer Jorge, chasseur rusé, a
+conduit son frère jumeau, Astolphe, au fond d'une clairière, et, par
+derrière, il l'a frappé de son couteau.
+
+Le roi Kanut,
+
+ ....... A l'heure où l'assoupissement
+ Ferme partout les yeux sous l'obscur firmament,
+ Ayant pour seul témoin la nuit, l'aveugle immense,
+ Vit son père Swéno, vieillard presque en démence,
+ Qui dormait, sans un garde à ses pieds, sans un chien;
+ Il le tua, disant: Lui-même n'en sait rien.
+ Puis il fut un grand roi.
+
+Il faut remarquer que toute cette sombre épopée du moyen âge est
+enclavée dans la _Légende des siècles_ entre deux pièces où le
+sentiment de la paternité s'exprime en traits de terreur et de
+pathétique vraiment sublimes. Ou il n'y a pas de merveilleux épique,
+ou celui du poème _Le Parricide_ remuera toute imagination et toute
+sensibilité aussi puissamment que les scènes de l'évocation des ombres
+dans l'Odyssée.
+
+Kanut est mort. L'évêque d'Aarhus vient de déclarer qu'il est saint,
+et les prêtres le voient assis à la droite du Père.
+
+Mais la première nuit qu'il est dans le tombeau de pierre, le mort se
+lève, «rouvre ses yeux obscurs,» traverse la mer qui reflète les dômes
+et les tours d'Altona, d'Elseneur, va droit au mont Savo, se taille
+avec son épée un manteau de neige, et «dans la grande nuit» s'avance
+du côté de Dieu. La blancheur du linceul le rassure.
+
+Tout à coup une étoile noire y paraît. Elle s'y élargit. C'est une
+goutte de sang tombée on ne sait d'où. Et à mesure que le spectre
+chemine, à chaque pas qu'il fait vers la demeure du juge éternel, une
+autre goutte tombe sur son suaire. Quand le parricide arrive à la
+porte des cieux et entend l'hosanna des anges, le linceul de neige est
+tout empourpré.
+
+Et c'est pourquoi le roi n'a pas osé paraître au tribunal de Dieu. Il
+s'est enfui devant l'aurore. Il recule toujours dans la nuit.
+
+ Et sans pouvoir rentrer dans sa blancheur première,
+ Sentant, à chaque pas qu'il fait vers la lumière,
+ Une goutte de sang sur sa tête pleuvoir,
+ Rôde éternellement sous l'énorme ciel noir.
+
+Dans _la Paternité_, le vieux duc Jayme, sorte de Titan chrétien,
+bardé de fer, sans reproche, sans peur, sans faiblesse, résume en lui
+toutes les fières vertus de l'ancien preux. Il est du temps où
+
+ Le mal, le bien,
+ Le bon, le beau, vivaient dans la chevalerie;
+ L'épée avait fini par être une patrie.
+
+Son fils Ascagne est brave; mais il laisse accomplir à ses soldats
+«des actes de bandits;» il a mis une ville à feu et à sang; le meurtre
+a duré trois jours; on a brûlé les maisons. Des enfants ont été jetés
+dans les fournaises. Le duc Jayme a souffleté son fils, et le fils
+s'en est allé dans la sierra, hors la loi, loin du toit natal,
+retranché du tronc paternel.
+
+«Ce père aimait ce fils.» Resté seul, il descend dans la crypte où son
+propre père est enterré. La statue d'airain de don Alonze est
+au-dessus de son tombeau. Le colosse est assis comme un dieu égyptien,
+les mains sur les genoux. Jayme s'agenouille devant ce juge. La «digue
+des sanglots» se rompt dans son vieux coeur, et il épanche aux pieds
+de l'ancêtre presque divin sa tendresse de fils héroïque, sa
+désolation de père justicier.
+
+ Il cria:--Père! Ah! Dieu! tu n'es plus sur la terre,
+ Je ne t'ai plus! Comment peut-on quitter son père?
+ Comme on est différent de son fils, ô douleur!
+ Mon père! ô toi le plus terrible, le meilleur,
+ Je viens à toi. Je suis dans ta sombre chapelle,
+ Je tombe à tes genoux, m'entends-tu? Je t'appelle.
+ Tu dois me voir, le bronze ayant d'étranges yeux.
+ Ah! j'ai vécu; je suis un homme glorieux,
+ Un soldat, un vainqueur; mes trompettes altières
+ Ont passé bien des fois par-dessus des frontières;
+ Je marche sur les rois et sur les généraux;
+ Mais je baise tes pieds. Le rêve du héros,
+ C'est d'être grand partout et petit chez son père.
+ Le père, c'est le toit béni, l'abri prospère,
+ Une lumière d'astre à travers les cyprès,
+ C'est l'honneur, c'est l'orgueil, c'est Dieu qu'on sent tout près.
+ Hélas! le père absent c'est le fils misérable.
+ O toi, l'habitant vrai de la tour vénérable,
+ Géant de la montagne et sire du manoir,
+ Superbement assis devant le grand ciel noir,
+ Occupé du lever de l'aurore éternelle,
+ Comte, baisse un moment ta tranquille prunelle
+ Jusqu'aux vivants, passants confus, roseaux tremblants,
+ Et regarde à tes pieds cet homme en cheveux blancs,
+ Abandonné, tout près du sépulcre, qui pleure,
+ Et qui va désormais songer dans sa demeure,
+ Tandis que les tombeaux seront silencieux
+ Et que le vent profond soufflera dans les cieux.
+ Mon fils sort de chez moi, comme un loup d'un repaire.
+ Mais est-ce qu'on peut être offensé par son père?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+5º Du panégyrique naïvement dénonciateur de Cantemir, l'historien
+turc, prosterné «à plat ventre» devant le succès, et glorifiant sans
+vergogne le souverain même le plus sanglant, Hugo a tiré deux satires
+puissantes: _Sultan Mourad_ et _Zim-Zizimi_.
+
+Ce qui frappe dans ces sinistres _Orientales_, c'est le mérite étrange
+de couleur, et la puissance de style imagé qui éclatent dans les deux
+morceaux. Dans _Zim-Zizimi_ notamment il faut voir ce qu'une
+imagination nourrie de la langue biblique, et imprégnée de mystère
+comme celle d'un prêtre égyptien, d'un pâtre chaldéen, d'un mage de
+Médie, peut faire, en la soulevant de son souffle, d'une déclamation
+de Juvénal. Voici des traits venus du satirique latin:
+
+ Pour le mur qui sera la cloison de sa tombe,
+ Des potiers font sécher de la brique au soleil.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Elle a pris de la terre et bouché l'ouverture.
+
+Mais comme la puissance de ces expressions d'emprunt est dépassée,
+chez Hugo, par tant d'autres qu'il crée! Toute la sombre poésie des
+nécropoles n'est-elle pas contenue dans ces paroles si singulièrement
+évocatrices?
+
+ Et nul ne pourrait dire à quelle profondeur,
+ Ni dans quel sombre puits, ce Pharaon sévère
+ Flotte, plongé dans l'huile, en son cercueil de verre.
+
+Les réponses ironiques et glaciales des dix Sphinx tombent comme des
+coups de marteau répétés sur l'orgueil d'un souverain dont le poète a
+défini ainsi le despotisme:
+
+ Il règne; et le morceau qu'il coupe de la terre
+ S'agrandit chaque jour sous son noir cimeterre.
+
+Et quand le sultan veut chasser de sa pensée le spectacle affreux que
+les Sphinx viennent d'évoquer, quelle image de la vie heureuse,
+sereine, souriante, s'offre à ses yeux dans la coupe
+
+ ..... Où brillait
+ Le vin semé de sauge et de feuilles d'oeillet.
+
+Mais si l'on entreprend d'énumérer les beautés d'expression de ces
+pièces de la _Légende_, où s'arrêter? Il faudrait citer, rapporter
+tous les cadres, celui du combat de Roland, si expressif et si réel,
+avec deux traits de description:
+
+ Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône.
+ Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune;
+ Le vent trempe en sifflant les brins d'herbe dans l'eau;
+celui de Bivar, ce patio étroit de manoir aragonais avec sa grille,
+apparemment forgée en plein métal; celui du ravin d'Ernula, celui du
+pont de Crassus, celui du manoir de Corbus avec ses panoplies rangées
+au mur; celui du tournoi de Tiphaine et d'Angus:
+
+ ... Une enceinte, une clairière ouverte
+ Sur des champs où la Tweed coule dans l'herbe verte,
+ Lente et molle rivière aux roseaux murmurants;
+
+et pour borner, au premier détour du chemin, cette revue de paysages
+merveilleux, le castillo de Masferrer bâti sur le rocher, dans cette
+zone redoutable où commence
+
+ La semelle des ours marquant dans les chemins
+ Des espèces de pas horribles, presque humains.
+
+Le même peintre qui faisait fourmiller sur de vastes toiles les
+innombrables bataillons de l'armée perse, et qui jette, quand il lui
+plaît, la couleur à pleine pâte, brossant avec fougue, ou écrasant
+ocres et outremers du bout du couteau à palette, avec des effets
+hardis, imprévus, offensants, s'arme aussi d'un pinceau précis, aigu,
+impérieux comme un burin:
+
+ ........ Voilà le régiment
+ De mes hallebardiers qui va superbement.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ils marchent droits, tendant la pointe de leurs guêtres;
+ Leur pas est si correct, sans tarder ni courir,
+ Qu'on croit voir des ciseaux se fermer et s'ouvrir.
+
+Le même sculpteur qui taille dans le jade vert les bouddhas et les
+pharaons, qui ébauche dans la neige du glacier le pâle spectre de
+Kanut, ou dans la roche granitique le masque noir de Masferrer, se
+divertit à ciseler le drap d'or d'un pourpoint, le point d'une
+dentelle; il rivaliserait avec le fameux Gil, si habile à cacher
+
+ .......... Au gré des jeunes filles
+ Dans un pommeau d'épée une boîte à pastilles.
+
+Le trait moral d'une physionomie n'est pas perdu dans ce souci de la
+couleur et du relief saisissant. L'âme de Philippe II surgit devant
+nous aussi bien que son corps, dans ces vers à la fois pittoresques et
+psychologiques:
+
+ Son pas funèbre est lent comme un glas de beffroi.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Et le lugubre roi sourit de voir groupées
+ Sur quatre cents vaisseaux quatre cent mille épées.
+
+Il suffit de parcourir le livre pour rencontrer à côté de pièces,
+effrayantes d'énergie et d'une poésie toute biblique, des idylles
+telles que celle des _Pauvres Gens_, ou le roman, réaliste
+d'inspiration, si poétique de forme, qui s'appelle le _Petit Paul_. Je
+ne crois pas rabaisser ces deux récits poignants en reconnaissant
+qu'ils font verser de vraies larmes.
+
+Telle autre pièce, le _Cimetière d'Eylau_, dégage une émotion bien
+singulière. Aucune altération de la réalité brutale, aucun prestige
+lyrique, enveloppant d'une auréolé lumineuse les détails cruels de
+l'action; et pourtant, sur cette misère mise à nu, sur cette neige
+ensanglantée planent des souffles d'héroïsme, brillent des traits de
+courage enflammé. Il y a dans le dénouement de ce drame autant de
+beauté morale que dans un trait de valeur de Cynégyre ou de Léonidas.
+
+ Mon sergent me parla, je dis au hasard: oui.
+ Car je ne voulais pas tomber évanoui.
+ Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.
+ Et l'on criait: Victoire! et je criai: Victoire!
+ J'aperçus des clartés qui s'approchaient de nous.
+ Sanglant, sur une main et sur les deux genoux
+ Je me traînai; je dis: Voyons où nous en sommes.
+ J'ajoutai: Debout, tous! Et je comptai mes hommes.
+ --Présent! dit le sergent.--Présent! dit le gamin.
+ Je vis mon colonel venir, l'épée en main.
+ --Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée?
+ --Par vous, dit-il.--La neige étant de sang baignée,
+ Il reprit:--C'est bien vous, Hugo? c'est votre voix?
+ --Oui.--Combien de vivants êtes-vous ici?--Trois.
+
+Il faut, pour marquer une qualité essentielle de la _Légende des
+siècles_, parler des rythmes. Et ce n'est pas seulement les morceaux
+lyriques dont il faut louer la variété toujours renouvelée, l'élan
+puissant, la marche presque ailée. Il faut montrer quelle souplesse le
+poète a su donner à cet alexandrin, jadis si uniforme, comment il en
+a, le premier, compté les jointures, et comment il fait jouer toutes
+ces articulations.
+
+ Et je sentis mes yeux se fermer, comme si,
+ Dans la brume, à chacun des cils de mes paupières,
+ Une main invisible avait lié des pierres.
+ J'étais comme est un peuple au seuil du saint parvis,
+ Songeant, et, quand mes yeux se rouvrirent, je vis
+ L'ombre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Non, je ne donne pas à la mort ceux que j'aime.
+ Je les garde; je veux le firmament pour eux,
+ Pour moi, pour tous.
+
+On voit suffisamment ce que le vers, ainsi brisé, a de puissance.
+
+Personne pourtant n'a su l'enfermer dans une gaine plus rigide, ou
+plutôt, ce n'est pas au fourreau de l'épée que le vers de Hugo fait
+songer, c'est à l'épée elle-même, trempée, tranchante, aiguë,
+flexible, ferme, légère, assénée, sifflante, lumineuse.
+
+Que dire de la composition, tour à tour une et implacablement logique,
+dans _Caïn_, _Gaïffer_, _le Parricide_; ou symétrique, comme un
+diptyque colossal, dans _Pleine Mer_ et _Plein Ciel_, dans _Tout le
+passé_ et _Tout l'Avenir_, ou singulière, gigantesque, comme les
+colonnades des temples d'Egypte et d'Asie, dans le dialogue de
+_Zim-Zizimi_ et des dix Sphinx; ou tragique, et pleine de péripéties,
+de surprises, de coups de théâtre, de contrastes, d'effets de drame,
+dans _Eviradnus_, dans _la Défiance d'Onfroy_, dans _la Confiance de
+Fabrice_?
+
+
+L'ART D'ÊTRE GRAND'PÈRE.
+
+Dans la série des oeuvres de Hugo, _l'Art d'être grand-père_ peut être
+indiqué comme un écrit caractéristique de sa dernière manière.
+
+L'idée dominante du livre est originale et touchante: s'il y a une
+réponse aux objections tirées du mal moral contre la Providence, c'est
+l'enfant. Cette idée se résume dans des vers comme celui-ci:
+
+ La souveraineté des choses innocentes,
+
+ou au contraire se développe, avec une pleine clarté, par exemple dans
+cette fin de pièce très expressive:
+
+ Certe, il est salutaire et bon pour la pensée,
+ Sous l'entre-croisement de tant de noirs rameaux,
+ De contempler parfois, à travers tous nos maux,
+ Qui sont entre le ciel et nous comme des voiles,
+ Une profonde paix toute faite d'étoiles;
+ C'est à cela que Dieu songeait quand il a mis
+ Les poètes auprès des berceaux endormis.
+
+Pour ce poète aïeul, le sommeil de l'enfance est comme un retour
+momentané de l'âme dans l'azur céleste. Il se penche donc sur le
+berceau de Jeanne, et il tire de cette contemplation toutes les
+espérances d'avenir que lui donnait jadis la méditation sur le bord de
+la tombe.
+
+ [Illustration: VICTOR HUGO EN 1873
+ (_d'après une photographie de Cariat_).]
+
+Le titre «_Jeanne endormie_» revient quatre fois dans _l'Art d'être
+grand-père_. Dans la première pièce, c'est la grâce étrange de ce
+repos obstiné «d'une rose» qui préoccupe le poète, et l'explication
+qu'il en donne est celle-ci: l'enfant, qui vient du ciel, à besoin de
+le revoir en rêve:
+
+ Oh! comme nous serions surpris si nous voyions,
+ Au fond de ce sommeil sacré, plein de rayons,
+ Ces paradis ouverts dans l'ombre, et ces passages
+ D'étoiles qui font signe aux enfants d'être sages,
+ Ces apparitions, ces éblouissements!
+
+Dans la seconde pièce, Jeanne endormie retient dans sa petite main le
+doigt du grand-père, qui parcourt un journal et lit les attaques dont
+il est l'objet.
+
+ Cependant l'enfant dort, et comme si son rêve
+ Me disait: Sois tranquille, ô père, et sois clément!
+ Je sens sa main presser la mienne doucement.
+
+Ce contact de l'enfant est pour le poète aussi révélateur que la
+conscience.
+
+Un troisième tableau nous montre le sourire de Jeanne qui rêve, et
+l'on nous explique une fois de plus le secret de sa douce extase:
+
+ Jeanne au fond du sommeil médite et se compose
+ Je ne sais quoi de plus céleste que le ciel.
+
+Ce sourire, l'aïeul l'entend, et il devine, en le voyant, tout ce que
+«l'ombre» recèle de clarté, tout ce qu'il doit en apparaître à la
+jeune âme.
+
+Enfin ce berceau, où l'enfant s'enivre de songes, n'est que l'emblème
+d'un autre berceau où l'homme s'assouvira de la réalité: les promesses
+de Dieu au nouveau-né s'acquitteront, après la mort, dans le tombeau.
+Ces quatre pièces marquent en quelque sorte le chemin parcouru par la
+pensée du poète à travers les développements divers de son ouvrage.
+
+ Rose, elle est là qui dort sous les branches fleuries,
+ Dans son berceau tremblant comme un nid d'alcyon,
+ Douce, les yeux fermés sans faire attention
+ Au glissement de l'ombre et du soleil sur elle.
+ Elle est toute petite! elle est surnaturelle.
+ O suprême beauté de l'enfant innocent,
+ Moi je pense, elle rêve; et sur son front descend
+ Un entrelacement de visions sereines;
+ Des femmes de l'azur qu'on prendrait pour des reines,
+ Des anges, des lions, ayant des airs bénins,
+ De pauvres bons géants protégés par des nains,
+ Des triomphes de fleurs dans les bois, des trophées
+ D'arbres célestes, pleins de la lueur des fées,
+ Un nuage où l'éden apparaît à demi,
+ Voilà ce qui s'abat sur l'enfant endormi.
+ Le berceau des enfants est le palais des songes;
+ Dieu se met à leur faire un tas de doux mensonges;
+ De là leur frais sourire et leur profonde paix.
+ Plus d'un dira plus tard: Bon Dieu, tu me trompais.
+ Mais le bon Dieu répond dans la profondeur sombre;
+ --Non. Ton rêve est le ciel. Je t'en ai donné l'ombre.
+ Mais ce ciel, tu l'auras. Attends l'autre berceau,
+ La tombe.--Ainsi je songe. O printemps! Chante, oiseau!
+
+Ce n'était pas la première fois que le poète s'extasiait devant
+l'enfance. La tendresse du père s'était exprimée dans les premiers
+recueils avec un charme qui ne contribua pas peu à les populariser.
+Que de gens n'ont connu de Hugo que des vers de la nature de ceux-ci:
+
+ Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire,
+ Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
+ Ses pleurs vite apaisés,
+ Laissant errer sa vue étonnée et ravie,
+ Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie,
+ Et sa bouche aux baisers.
+
+Ce chant de gloire en l'honneur de l'enfance, le lyrique l'a répété
+sous toutes les formes. Quant aux figures d'enfant qui traversent sa
+grande épopée, on a vu à quel point elles sont délicates, touchantes,
+et combien cette imagination vigoureuse s'est attendrie pour nous
+parler d'Angus ou d'Isora.
+
+On s'explique aisément les enchantements du grand-père. Hugo lui-même
+a défini, avec son sourire de sage, ce délire, à la fois involontaire
+et conscient:
+
+ L'adorable hasard d'être aïeul est tombé
+ Sur ma tête, et m'a fait une douce fêlure.
+
+L'amour de Hugo pour ses deux petits-enfants ne s'exprime pas de la
+même manière à l'égard de l'un et de l'autre. Il y a plus d'orgueil et
+peut-être plus d'emportement passionné dans les cris que lui a
+inspirés le petit-fils, Georges, l'héritier du nom, le prince
+présomptif:
+
+ Viens, mon George. Ah! les fils de nos fils nous enchantent!
+
+Il y a plus de tendresse émue, et je ne sais quelle abdication
+touchante de tout autre sentiment que l'admiration dans les paroles de
+l'aïeul tenant la main de Jeanne, ou l'écoutant jaser, ou la regardant
+marcher, rire, dormir. Le poète a pour cette frêle créature aux yeux
+de «myosotis» la même dévotion qu'un courtisan d'Aranjuez pour son
+Infante, et il ne passe pas devant le frais berceau sans y laisser
+tomber un madrigal:
+
+ Car on se lasse même à servir une rose.
+
+Entre ces deux apparitions lumineuses, une ombre arrive à se glisser:
+c'est celle d'un autre enfant qui n'a guère fait que naître, briller
+un moment, et mourir. La pièce exquise intitulée «Un manque» nous
+révèle discrètement ce qui peut se mêler de tristesse et de deuil à la
+gaîté du grand-père, même alors que son rire éclate et se mêle aux
+«divins vacarmes.»
+
+Le poète note ces cris, ces rires, ces propos ingénus où il croit
+découvrir par instants le dernier mot de la sagesse:
+
+ C'est le langage vague et lumineux des êtres
+ Nouveau-nés, que la vie attire à ses fenêtres,
+ Et qui devant Avril éperdus, hésitants,
+ Bourdonnent à la vitre immense du printemps.
+
+Mais, quelque poésie qu'il mette dans la définition de ce langage,
+Hugo se garde bien de le dénaturer, de l'embellir par l'expression. Il
+le reproduit avec une franchise de réalisme dont le vers semblait
+incapable. Le dialogue de Jeanne et du Grand-Père, la minuscule
+comédie du Jardin des Plantes intitulée _Ce que dit le public_, avec
+ses trois personnages qui ont pour noms _Cinq Ans_, _Six ans_, _Sept
+Ans_, sont, par le ton, par la nature des idées, aussi loin que
+possible des formules placées dans la bouche d'Eliacin: il ne faut pas
+le regretter.
+
+La contemplation de cette génération qui bégaye à peine suggère au
+vieillard des réminiscences du passé, des mouvements de colère ou des
+cris de fierté au sujet du présent, des visions de l'avenir.
+
+Dans le passé, ce qu'il revoit d'abord, c'est le fils qu'il a perdu,
+et il entend encore le bruit de source que faisait la voix de Charles
+tout enfant, lorsqu'il parlait «à la tante Dédé.»
+
+Sa mémoire remonte plus loin. Il se retrouve à Rome, au grand soleil,
+avec ses frères, au temps où Léopold Hugo, jeune officier, regardait
+tous ses fils jouer dans la caserne,
+
+ A cheval sur sa grande épée, et tout petits.
+
+La préoccupation du temps présent se marque par des retours satiriques
+pareils aux grondements affaiblis d'une fin d'orage. (A propos de la
+loi dite liberté de l'Enseignement.) Elle se fait jour aussi dans
+quelques odes, comme la _Chanson d'Ancêtre_.
+
+ Parlons de nos aïeux sous la verte feuillée.
+ Parlons des pères, fils!--Ils ont rompu leurs fers
+ Et vaincu; leur armure est aujourd'hui rouillée.
+ Comme il tombe de l'eau d'une éponge mouillée,
+ De leur âme dans l'ombre il tombait des éclairs,
+ Comme si dans la foudre on les avait trempées.
+ Frappez, écoliers,
+ Avec les épées,
+ Sur les boucliers.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Quand une ligue était par les princes construite,
+ Ils grondaient, et, pour peu que la chose en valût
+ La peine, et que leur chef leur criât: Tout de suite!
+ Ils accouraient: alors les rois prenaient la fuite
+ En hâte, et les chansons d'un vil joueur de luth
+ Ne sont pas dans les airs plus vite dissipées.
+ Frappez, écoliers,
+ Avec les épées,
+ Sur les boucliers.
+
+ Lutteurs du gouffre, ils ont découronné le crime,
+ Brisé les autels noirs, détruit les dieux brigands;
+ C'est pourquoi, moi vieillard, penché sur leur abîme,
+ Je les déclare grands; car rien n'est plus sublime
+ Que l'océan avec les profonds ouragans,
+ Si ce n'est l'homme avec ses sombres épopées.
+ Frappez, écoliers,
+ Avec les épées,
+ Sur les boucliers.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Levez vos fronts; voyez ce pur sommet, la gloire.
+ Ils étaient là: voyez cette cime, l'honneur,
+ Ils étaient là: voyez ce hautain promontoire,
+ La liberté: mourir libres fut leur victoire.
+ Il faudra, car l'orgie est un lâche bonheur,
+ Se remettre à gravir ces pentes escarpées.
+ Frappez, chevaliers,
+ Avec les épées,
+ Sur les boucliers.
+
+Quant à l'avenir, il remplit toute la dernière partie de _l'Art
+d'être grand-père_, celle qui porte le titre: «QUE LES PETITS
+LIRONT QUAND ILS SERONT GRANDS». Nous y retrouvons le rêve
+généreux du progrès absolu, et la marche en avant vers ce but
+déjà visible, qui est l'évènement de la loi de justice. Jamais
+Hugo ne s'est peut-être élevé à une plus pure expression de ces
+nobles idées.
+
+On ne peut pas parler avec quelque détail de _l'Art d'être
+grand-père_, et négliger les cadres divers dans lesquels le poète a
+placé les visages de ses petits-enfants. C'est la chambre où le
+berceau semble rayonner; c'est la salle dont le parquet sera jonché,
+en un jour de malheur, par les débris du vase merveilleux qui
+racontait «toute la Chine;» c'est le jardin, où Jeanne, assise sur le
+gazon, s'avise tout à coup d'exiger qu'on lui donne la lune à croquer
+comme une friandise. C'est le bois, où courent les faons, les biches,
+les chevreuils et les cerfs, effrayés par le seul mouvement des
+branches:
+
+ Car les fauves sont pleins d'une telle vapeur
+ Que le frais tremblement des feuilles leur fait peur.
+
+C'est la vallée, où la perdrix, court lestement «le long des berges.»
+
+ Petit Georges? veux-tu? nous allons tous les deux
+ Nous en aller jouer là-bas sous le vieux saule?
+
+C'est la grève de Guernesey et sa rumeur vivante.
+
+ J'entends des voix. Lueurs à travers ma paupière.
+ Une cloche est en branle à l'église Saint-Pierre.
+ Cris des baigneurs. Plus près! plus loin! non, par ici!
+ Non, par là! Les oiseaux gazouillent, Jeanne aussi.
+ Georges l'appelle. Chant des coqs. Une truelle
+ Racle un toit. Des chevaux passent dans la ruelle.
+ Grincement d'une faulx qui coupe le gazon.
+ Chocs. Rumeurs. Des couvreurs marchent sur la maison.
+ Bruits du port. Sifflements des machines chauffées.
+ Musique militaire arrivant par bouffées.
+ Brouhaha sur le quai. Voix françaises. Merci.
+ Bonjour. Adieu. Sans doute il est tard, car voici
+ Que vient tout près de moi chanter mon rouge-gorge.
+ Vacarme de marteaux lointains dans une forge.
+ L'eau clapote. On entend haleter un steamer.
+ Une mouche entre. Souffle immense de la mer.
+
+En regard des cadres fournis par la nature libre, voici la nature
+artificielle, le jardin de M. de Buffon, avec ses marbres alignés, son
+parterre au cordeau, son chêne classique et son cèdre qui se
+«résigne.» Les enfants y cherchent «la vision des bois;» ils y
+trouvent «un raccourci» de l'immense univers. Mais pendant que les
+bambins contemplent, «les yeux grands ouverts,» les monstres des
+contrées les plus lointaines, l'imagination du poète franchit la
+clôture de ce jardin, et elle parcourt d'un vol d'aigle les terres
+mystérieuses d'où cette faune aux formes effrayantes a jailli.
+
+En lisant les vers qui composent ce recueil, on ne peut pas croire que
+la faculté poétique de Hugo se soit affaiblie. Elle s'est accommodée,
+d'une part aux nécessités du sujet, de l'autre aux sollicitations de
+l'âge. Le vers, d'une souplesse infinie, serait capable, à l'occasion,
+des effets de vigueur: le poète ne les recherche plus. Il a laissé
+l'épée, le harnais, le cheval de combat; il s'en tient à l'allure
+pédestre. Mais dans les sentiers où il mène ses petits-enfants, que de
+fleurs inaperçues son clair regard découvre; que d'impressions
+fraîches et inédites il ressent! Et qu'il nous suggère de visions
+vives, inoubliables, depuis ces «paysages de lune où rôde la chimère»
+jusqu'à ce bouquet qui jaillit du rocher, et frissonne au «baiser» de
+l'air, jusqu'à cette fête des ajoncs dorant les ravins, jusqu'à cette
+folle foison «du petit peuple des fougères!»
+
+Si le sujet comportait les grandes images, les symboles puissants, on
+peut s'assurer que la source n'en est pas tarie. Qu'une idée comme
+celle de l'immortalité traverse un moment ce cerveau attentif à de
+moindres objets, elle en sort transfigurée, éblouissante. Le poète
+écrit ce drame de l'oiseau, fuyant, à travers sa prison, la main du
+géant qui ne vient le saisir que pour le rendre au bois natal, à
+l'espace et à la lumière:
+
+ Tout rayonne; et j'ai dit, ouvrant la main: Sois libre!
+ L'oiseau s'est évadé dans les rameaux flottants,
+ Et dans l'immensité splendide du printemps;
+ Et j'ai vu s'en aller au loin la petite âme
+ Dans cette clarté rose où se mêle une flamme,
+ Dans l'air profond, parmi les arbres infinis,
+ Volant au vague appel des amours et des nids,
+ Planant éperdument vers d'autres ailes blanches,
+ Ne sachant quel palais choisir, courant aux branches,
+ Aux fleurs, aux flots, aux bois fraîchement reverdis,
+ Avec l'effarement d'entrer au paradis.
+
+ Alors, dans la lumière et dans la transparence,
+ Regardant cette fuite et cette délivrance,
+ Et ce pauvre être ainsi disparu dans le port,
+ Pensif, je me suis dit: Je viens d'être la mort.
+
+
+LE PAPE.--RELIGIONS ET RELIGION.--L'ANE.--LA PITIÉ SUPRÊME.
+
+On ne peut pas séparer les quatre ouvrages qui ont pour titres: _Le
+Pape. Religions et Religion. L'Ane. La Pitié suprême._ C'est tout le
+système philosophique de Hugo vieillissant, qui s'exprime dans cette
+tétralogie. Je renvoie les jeunes lecteurs curieux d'approfondir cette
+partie abstruse de l'oeuvre poétique de Hugo, et capables de l'effort
+d'esprit que cette étude exige, à l'analyse que j'en ai donnée
+ailleurs[5]. Je me bornerai ici à indiquer le trait dominant de chacun
+de ces quatre poèmes.
+
+ [5] Voir: VICTOR HUGO: L'HOMME ET LE POÈTE. _Les quatre cultes._
+ (Librairie Lecène et Oudin.)
+
+Dans _Religions et Religion_, Hugo s'est attaché surtout à réfuter la
+superstition religieuse, et à montrer qu'il n'y a pas de pire athéisme
+qu'une religion étroite, obscure, édifiée avec les préjugés humains.
+
+Dans _l'Ane_ il fait la guerre à la fausse science, cet auxiliaire
+redoutable de la fausse religion; il voit en elle un instrument de
+dégradation des âmes au service de la tyrannie:
+
+ En forgeant des pédants, vous créez des valets.
+
+Dans la _Pitié suprême_, il développe cette idée que du bourreau et de
+la victime, celui qui est le plus malheureux, le plus à plaindre,
+c'est le bourreau. On a remarqué avec raison que cette théorie
+étrangement haute revient à ce mot de Danton: «J'aime mieux être
+guillotiné que guillotineur.»
+
+_Le Pape_ est de ces quatre ouvrages le plus accessible; c'est en
+quelque sorte la traduction figurée, symbolique, ou, comme disaient
+les philosophes grecs, le mythe du système philosophique de Hugo. Le
+poète a imaginé là une figure dans laquelle il a rassemblé tous les
+traits de la vertu idéale dont Dieu ou la conscience éternelle est la
+parfaite expression. Dans ce livre, le Pape commence par répudier
+toute la grandeur usurpée dont les autres hommes l'ont revêtu; il
+abdique son trône; il sort de Rome pour rentrer dans l'humanité; il
+pénètre dans le synode d'Orient pour reprocher au patriarche et aux
+évêques d'avoir doré l'autel, trahi le peuple et fait aux souverains
+le sacrifice de la loi; il s'introduit dans la mansarde où l'enfant du
+pauvre meurt de froid et de faim, et il rend la foi au père désespéré
+en lui donnant la moitié de son pain.
+
+ UN GRENIER
+ _L'hiver. Un grabat._
+ UN PAUVRE. _Sa famille près de lui._
+
+ LE PAUVRE.
+
+ Je ne crois pas en Dieu.
+
+ LE PAPE, _entrant_.
+
+ Tu dois avoir faim. Mange.
+
+ _Il partage son pain et en donne la moitié au pauvre._
+
+ LE PAUVRE.
+
+ Et mon enfant?
+
+ LE PAPE.
+
+ Prends tout.
+
+ _Il donne à l'enfant le reste de son pain._
+
+ L'ENFANT, _mangeant_.
+
+ C'est bon.
+
+ LE PAPE, _au pauvre_.
+
+ L'enfant, c'est l'ange.
+ Laisse-moi le bénir.
+
+ LE PAUVRE.
+
+ Fais ce que tu voudras.
+
+ LE PAPE, _vidant une bourse sur le grabat_.
+
+ Tiens, voici de l'argent pour t'acheter des draps.
+
+ LE PAUVRE.
+
+ Et du bois.
+
+ LE PAPE.
+
+ Et de quoi vêtir l'enfant, la mère,
+ Et toi, mon frère. Hélas! cette vie est amère.
+ Je te procurerai du travail. Ces grands froids
+ Sont durs. Et maintenant parlons de Dieu.
+
+ LE PAUVRE.
+
+ J'y crois.
+
+Ce père des peuples parcourt les foules, et il y cherche, comme
+d'autres un trésor, les misères, les maladies, les lèpres de toute
+sorte; il se fait un cortège de toutes ces infirmités; il a sa légion,
+sa cour de misérables. Il frissonne de sympathie à la vue du troupeau
+des hommes grelottant comme un parc de brebis dont le tondeur a fait
+tomber la laine; il implore pour eux la grâce des vents sans merci. Il
+veut que dans l'église, ce
+
+ Large espace, enclos
+ De bons murs, préservé des vents et des tempêtes,»
+
+on range «des lits pour les pauvres.» Il se jette entre deux armées
+qui vont s'entre-tuer pour obéir aux caprices des rois, entre deux
+ennemis qui vont s'entr'égorger, quoique fils de la même France. Il
+proclame le droit du pauvre à la bonté du riche, le droit du riche à
+la clémence, à la pitié du pauvre. Il nie le droit du talion. Il
+proscrit le code barbare qui fait de la mort la sanction des lois.
+Amour, pitié, paix à tous, voilà le dernier mot de ce _credo_ sublime.
+
+
+
+
+LA FIN DE L'OEUVRE POÉTIQUE ET LES ÉCRITS POSTHUMES.
+
+
+I
+
+Le livre des _Quatre vents de l'esprit_ présente en raccourci l'oeuvre
+poétique de Hugo, ou tout au moins nous en résume les aspects, satire,
+drame, ode, épopée.
+
+Dans la partie du livre consacrée à la satire, Hugo définit la satire
+même. Il montre quel rôle social a pris, de notre temps, cette forme
+de la poésie.
+
+Du temps que le poète était écolier, le genre satirique en vigueur
+n'était guère qu'une façon de critique littéraire agressive et
+mesquine, l'art de découvrir des défauts et de ne pas entendre les
+beautés inusitées:
+
+ Dévidant sa leçon et filant sa quenouille,
+ Le petit Andrieux, à face de grenouille,
+ Mordait Shakspeare, Hamlet, Macbeth, Lear, Othello,
+ Avec ses fausses dents prises au vieux Boileau.
+
+Dans la pensée de Hugo, la satire de ce siècle-ci ne peut s'en tenir à
+ces gloses superficielles. Il ne lui suffit même plus de s'attaquer à
+un métier, à une caste, et de s'égayer aux dépens des marquis ou des
+médecins. Elle a pour mission de condamner et de flétrir les
+oppresseurs, elle doit sa pitié aux vaincus, son aide aux misérables,
+son admiration exaltée aux grands esprits persécutés ou méconnus; il
+faut qu'elle surgisse, à la façon du spectre de Shakespeare, à l'heure
+du banquet, et qu'au milieu du triomphe immoral,
+
+ Elle apporte cynique un rire d'Euménide,
+
+Mais son devoir le plus impérieux, c'est d'arracher le peuple à sa
+torpeur, de l'éveiller de son sommeil, de rallumer en lui
+l'indignation éteinte.
+
+Le poète est donc une sorte de champion du droit; il ressemble à ces
+chevaliers, à ces preux de la légende; sa destinée est de lutter comme
+eux pour la justice.
+
+ Lorsque j'étais encore un tout jeune homme pâle,
+ Et que j'allais entrer dans la lice fatale,
+ Sombre arène où plus d'un avant moi se perdit,
+ L'âpre Muse aux regards mystérieux m'a dit:
+ --Tu pars; mais, quand le Cid se mettait en campagne,
+ Pour son Dieu, pour son droit et pour sa chère Espagne,
+ Il était bien armé; ce vaillant Cid avait
+ Deux casques, deux estocs, sa lance de chevet,
+ Deux boucliers: il faut des armes de rechange;
+ Puis il tirait l'épée et devenait archange.
+ As-tu ta dague au flanc? voyons, soldat martyr,
+ Quelle armure vas-tu choisir et revêtir?
+ Quels glaives va-t-on voir luire à ton bras robuste?
+ --J'ai la haine du mal et j'ai l'amour du juste,
+ Muse; et je suis armé mieux que le paladin.
+ --Et tes deux boucliers?--J'ai mépris et dédain.
+
+Une comédie de salon et une tragédie de paravent remplissent tout le
+livre dramatique. La comédie, _Margarita_, n'est guère qu'une idylle
+où la galanterie la moins naïve vient émousser toutes ses armes contre
+le charme et la candeur de l'amour vrai. Le drame, _Esca_, est quelque
+chose comme un proverbe à dénouement tragique. Le sujet se résumerait
+dans un titre comme celui-ci: _Plus que femme ne peut_, ou encore:
+_Qui tue l'amour, l'amour le tue._
+
+Des quatre parties du livre, la plus originale (il ne faut pas s'en
+étonner) est encore la partie lyrique. Les premières pièces de ce
+suprême recueil d'odes ne donnent pas précisément cette impression de
+nouveauté. On les rattacherait très justement aux _Châtiments_: elles
+en constituent comme le revers élégiaque. Mais voici que la nature
+entre en scène, et tout change.
+
+D'abord le poète ne semble la voir que par les plus sombres aspects.
+Du haut de la falaise, il jette sur la mer le même regard navré que
+sur un immense sépulcre. S'il nous parle du bois, c'est pour nous
+traduire l'impression de deuil qui s'en dégage aux heures troubles de
+la nuit:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ On entend passer un coche,
+ Le lourd coche de la mort.
+ Il vient, il roule, il approche,
+ L'eau hurle et la bise mord.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Il emporte beauté, gloire,
+ Joie, amours, plaisirs bruyants;
+ La voiture est toute noire,
+ Les chevaux sont effrayants.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ L'air sanglote et le vent râle,
+ Et sous l'obscur firmament
+ La nuit sombre et la mort pâle
+ Se regardent fixement.
+
+A cette vue pessimiste de la nature succède une interprétation tout
+opposée des choses: elles prennent soudain comme un aspect
+réconfortant, réparateur; elles ne sont plus que l'expression
+enveloppée, mais irréfutable de l'absolue Bonté, de l'absolue Justice.
+C'est ce sentiment qui donne tant de profondeur et de puissance aux
+quatre méditations intitulées _Promenades dans les Rochers_.
+
+PREMIÈRE PROMENADE.
+
+ Un tourbillon d'écume, au centre de la baie
+ Formé par de secrets et profonds entonnoirs,
+ Se berce mollement sur l'onde qu'il égaie,
+ Vasque immense d'albâtre au milieu des flots noirs.
+
+ Seigneur! que faites-vous de cette urne de neige?
+ Qu'y versez-vous dès l'aube et qu'en sort-il la nuit?
+ La mer lui jette en vain sa vague qui l'assiège,
+ Le nuage sa brume et l'ouragan son bruit.
+
+ L'orage avec son bruit, le flot avec sa fange,
+ Passent; le tourbillon vénéré du pêcheur,
+ Reparaît, conservant, dans l'abîme où tout change,
+ Toujours la même place et la même blancheur.
+
+ Le pêcheur dit:--C'est là qu'en une onde bénie,
+ Les petits enfants morts, chaque nuit de Noël,
+ Viennent blanchir leur aile au souffle humain ternie,
+ Avant de s'enrôler pour être anges au ciel.
+
+ Moi je dis:--Dieu mit là cette coupe si pure,
+ Blanche en dépit des flots et des rochers penchants,
+ Pour être, dans le sein de la grande nature,
+ La figure du juste au milieu des méchants.
+
+DEUXIÈME PROMENADE.
+
+ La mer donne l'écume et la terre le sable.
+ L'or se mêle à l'argent dans les plis du flot vert.
+ J'entends le bruit que fait l'éther infranchissable,
+ Bruit immense et lointain, de silence couvert.
+
+ Un enfant chante auprès de la mer qui murmure,
+ Rien n'est grand, ni petit. Vous avez mis, mon Dieu,
+ Sur la création et sur la créature
+ Les mêmes astres d'or et le même ciel bleu.
+
+ Notre sort est chétif; nos visions sont belles.
+ L'esprit saisit le corps et l'enlève au grand jour.
+ L'homme est un point qui vole avec deux grandes ailes,
+ Dont l'une est la pensée et dont l'autre est l'amour.
+
+ Sérénité de tout! majesté! force et grâce!
+ La voile rentre au port et les oiseaux aux nids.
+ Tout va se reposer, et j'entends dans l'espace
+ Palpiter vaguement des baisers infinis.
+
+ Le vent courbe les joncs sur le rocher superbe
+ Et de l'enfant qui chante il emporte la voix.
+ O vent! que vous courbez à la fois de brins d'herbe,
+ Et que vous emportez de chansons à la fois!
+
+ Qu'importe! Ici tout berce, et rassure, et caresse.
+ Plus d'ombre dans le coeur! plus de soucis amers!
+ Une ineffable paix monte et descend sans cesse
+ Du plus profond de l'âme au plus profond des mers.
+
+On voudrait tout citer; mais il faut se borner à résumer les deux
+autres pièces. La _Troisième promenade_ met en présence du soleil qui
+descend, le vieillard déclinant vers la tombe. L'homme sait bien que
+le soleil meurt pour renaître, et le soleil pourrait dire si l'homme
+est né seulement pour mourir. N'est-ce pas ce secret que l'astre et le
+vieillard se confient en silence et par l'échange d'un regard?
+
+ O moment solennel! les monts, la mer farouche,
+ Les vents faisaient silence et cessaient leur clameur.
+ Le vieillard regardait le soleil qui se couche;
+ Le soleil regardait le vieillard qui se meurt.
+
+Enfin la _Quatrième promenade_ est comme l'expression de cette loi
+d'amour qui est la vraie formule du Très-Haut. Cette loi, la nature la
+balbutie. Le poète, assemblant tous les sons que l'univers bégaye, la
+proclame.
+
+ Tous les objets créés, feu qui luit, mer qui tremble,
+ Ne savent qu'à demi le grand nom du Très-Haut.
+ Ils jettent vaguement les sons que seul j'assemble;
+ Chacun dit sa syllabe, et moi je dis le mot.
+
+ Ma voix s'élève aux cieux, comme la tienne, abîme!
+ Mer, je rêve avec toi! monts, je prie avec vous!
+ La nature est l'encens, pur, éternel, sublime;
+ Moi je suis l'encensoir intelligent et doux.
+
+Le livre épique est rempli par un seul poème, _la Révolution_. Hugo
+s'empare de ce lieu commun historique: les fautes des rois ont
+condamné la royauté, et il le traduit puissamment par la chevauchée
+des Statues.
+
+Du terre-plein du Pont-Neuf, au milieu d'une noire nuit, le cavalier
+d'airain, qui fut Henri de France et de Navarre, se détache. Il
+s'achemine à travers les rues de l'antique Paris. Il arrive à la
+grande place «aux arcades de pierre» où se dresse un cavalier de
+marbre blanc couronné de lauriers. Le lourd fantôme de Louis XIII
+s'ébranle à son tour. Le roi batailleur, bardé de fer, et le pâle roi
+justicier vont éveiller, dans son carrefour, l'ombre du roi soleil, du
+roi divin, et les trois souverains s'en vont chercher «celui que ces
+sujets appelaient Bien-Aimé.»
+
+Avec ce marbre et ces bronzes en marche, toute une face du passé, la
+royauté, terrible et triomphante, se dresse devant nous. Voici l'autre
+face, le peuple. Sur la route des «quais noirs» que suivent les
+statues, apparaît le Pont-Neuf avec ses mascarons étranges. Toutes ces
+«gueules douloureuses,» ouvrage d'un «rude ouvrier,» figurent la foule
+sans nom des «souffrants» et des «lamentables...» Dans le regard de
+ces masques tordus par les sanglots ou convulsés par les ricanements
+s'allume une lueur vengeresse, et l'un de ces visages de damnés prend
+une voix pour dire au troupeau des manants ce que furent ces rois qui
+passent. Avec ce réquisitoire brûlant, la satire, une fois de plus,
+enflamme l'épopée.
+
+Et voici l'élément tragique. Les rois sont arrivés au bout de leur
+course nocturne. Sur la place déserte, au lieu où le regard de ces
+aïeux cherche le descendant, se dressent deux poteaux noirs surmontant
+un triangle livide:
+
+ L'oeil qui dans ce moment suprême eût observé
+ Ces figures, de glace et de calme vêtues,
+ Eût vu distinctement pâlir les trois statues.
+
+ Ils se taisaient; et tout se taisait autour d'eux:
+ Si la mort eût tourné son tablier hideux,
+ On en eût entendu glisser le grain de sable.
+
+ Une tête passa dans l'ombre formidable;
+ Cette tête était blême; il en tombait du sang,
+
+ Et les trois cavaliers frémirent; et, froissant
+ Vaguement le pommeau de sa lugubre épée,
+ L'aïeul de bronze dit à la tête coupée
+ (Dialogue funèbre et du gouffre écouté):
+
+ --Ah! l'expiation, dans ce lieu redouté,
+ Règne sans doute avec quelque ange pour ministre?
+ Quel est ton crime, ô toi qui vas, tête sinistre,
+ Plus pâle que le Christ sur son noir crucifix?
+ --Je suis le petit-fils de votre petit-fils.
+ --Et d'où viens-tu?
+ --Du trône. O rois, l'aube est terrible!
+ --Spectre, quelle est là-bas cette machine horrible?
+ --C'est la fin, dit la tête au regard sombre et doux.
+ --Et qui donc l'a construite?
+ --O mes pères, c'est vous,
+
+
+II
+
+Un lien assez étroit relie ce livre épique des Quatre _Vents de
+l'esprit_ à l'ouvrage posthume qui a pour titre _La Fin de Satan_.
+C'est encore la Révolution qui devait occuper la place d'honneur dans
+ce vaste poème: on en peut juger par les titres: _Les Squelettes_,
+_Camille et Lucile_, _La Prise de la Bastille_, qui nous disent assez
+clairement le dessein du poète dans ce chant tout moderne de _la
+prison_ resté malheureusement à l'état de projet.
+
+La Prison est avec le Gibet et le Glaive, le legs terrible de Caïn:
+
+ Lorsque Caïn, l'aïeul des noires créatures,
+ Eut terrassé son frère, Abel au front serein,
+ Il le frappa d'abord avec un clou d'airain,
+ Puis avec un bâton, puis avec une pierre;
+ Puis il cacha ses trois complices sous la terre
+ Où ma main qui s'ouvrait dans l'ombre les a pris.
+ Je les ai.
+
+Ainsi parle Isis, fils de l'Esprit du mal, que la Bible a flétri du
+nom de Satan.
+
+ Et comme s'il parlait à quelqu'un sous l'abîme:
+ --O père, j'ai sauvé les trois germes du crime!
+ Sous la terre profonde un bruit sourd répondit.
+ Il reprit:--Clou d'airain qui servis au bandit,
+ Tu t'appelleras Glaive et tu seras la guerre;
+ Toi, bois hideux, ton nom sera Gibet; toi, pierre,
+ Vis, creuse-toi, grandis, monte sur l'horizon,
+ Et le pâle avenir te nommera Prison.
+
+L'Esprit du mal, qui hait le Créateur divin, ne peut le frapper que
+dans la création; il s'acharne donc après elle.
+
+ Je défigurerai la face universelle,
+
+s'écrie Lucifer, du fond de l'abîme sombre où Dieu le retient
+enchaîné.
+
+Mais du débris de ses ailes consumées une plume blanche, une plume
+animée s'est détachée, et est restée sur le seuil de l'abîme; un rayon
+de l'oeil divin, qui crée le monde, s'est arrêté sur elle, et ce
+débris est devenu un être, un ange éblouissant, la _Liberté_. C'est la
+Liberté qui descendra dans le gouffre des ténèbres, écartera Isis,
+arrivera jusqu'aux pieds de Satan, fondra sa haine et son orgueil à la
+chaleur d'une incantation suppliante et divinement tendre, et lui
+arrachera le cri de clémence qui doit délivrer l'Humanité.
+
+ «Permets que, grâce à moi, dans l'azur baptismal
+ Le monde rentre, afin que l'éden reparaisse!
+ Hélas! sens-tu mon coeur tremblant qui te caresse?
+ M'entends-tu sangloter dans ton cachot? Consens,
+ Que je sauve les bons, les purs, les innocents;
+ Laisse s'envoler l'âme et finir la souffrance.
+ Dieu me fit Liberté; toi, fais-moi Délivrance!
+
+ «Oh! ne me défends pas de jeter, dans les cieux
+ Et les enfers, le cri de l'amour factieux;
+ Laisse-moi prodiguer à la terrestre sphère
+ L'air vaste, le ciel bleu, l'espoir sans borne, et faire
+ Sortir du front de l'homme un rayon d'infini.
+ Laisse-moi sauver tout, moi, ton côté béni!
+ Consens! Oh! moi qui viens de toi, permets que j'aille
+ Chez ces vivants, afin d'achever la bataille
+ Entre leur ignorance, hélas! et leur raison,
+ Pour mettre une rougeur sacrée à l'horizon,
+ Pour que l'affreux passé dans les ténèbres roule,
+ Pour que la terre tremble et que la prison croule,
+ Pour que l'éruption se fasse, et pour qu'enfin
+ L'homme voie, au-dessus des douleurs, de la faim,
+ De la guerre, des rois, des dieux, de la démence,
+ Le volcan de la joie enfler sa lave immense!»
+
+ Tandis que cette vierge adorable parlait,
+ Pareille au sein versant goutte à goutte le lait
+ A l'enfant nouveau-né qui dort, la bouche ouverte,
+ Satan, toujours flottant comme une herbe en l'eau verte,
+ Remuait dans le gouffre, et semblait par moment
+ A travers son sommeil frémir éperdûment;
+ Ainsi qu'en un brouillard l'aube éclôt, puis s'efface,
+ Le démon s'éclairait, puis pâlissait; sa face
+ Etait comme le champ d'un combat ténébreux;
+ Le bien, le mal, luttaient sur son visage entre eux
+ Avec tous les reflux de deux sombres armées;
+ Ses lèvres se crispaient, sinistrement fermées;
+ Ses poings s'entre-heurtaient, monstrueux et noircis;
+ Il n'ouvrait pas les yeux, mais sous ses noirs sourcils
+ On voyait les lueurs de cette âme inconnue;
+ Tel le tonnerre fait des pourpres sur la nue.
+ L'ange le regardait les mains jointes.
+ Enfin
+ Une clarté, qu'eût pu jeter un séraphin,
+ Sortit de ce grand front tout brûlé par les fièvres.
+ Ainsi que deux rochers qui se fendent, ses lèvres
+ S'écartèrent, un souffle orageux souleva
+ Son flanc terrible; et l'ange entendit ce mot:
+ --Va!
+
+On devine quelle est la mission de l'ange: il va briser les portes de
+la prison symbolique; la Bastille rend au jour ses squelettes et ses
+captifs; l'aurore de la liberté éclaire les amours de Camille et de
+Lucile; à l'affranchissement de l'homme sur la terre succède
+l'affranchissement de Lucifer, le pardon de Satan.
+
+Dans cette analyse rapide du poème, une partie superbe a disparu,
+c'est la vie et la mort de Jésus. Sous ce titre _le Gibet_, Hugo a
+réuni les souvenirs les plus puissants du drame évangélique, et on ne
+trouverait nulle part dans l'oeuvre du poète des pages supérieures à
+la merveilleuse imitation du Cantique des Cantiques, au triomphe du
+jour des Rameaux, à la Cène, à la Passion.
+
+Ceux qui ont cru que la vieillesse de Hugo avait entraîné une
+décadence de son génie poétique, n'ont qu'à lire cette merveilleuse
+ébauche de la _Fin de Satan_.
+
+Il faut donc modifier la formule que le poète anglais Swinburne
+applique à la dernière _Légende des siècles_, où il croyait voir comme
+le testament poétique de Victor Hugo: «Une fois de plus, le monde a
+reçu un présent, le dernier cette fois, de la main toujours vivante du
+plus grand homme qui ait paru depuis Shakespeare.» Cette main n'a pas
+encore donné tous ses trésors; Hugo n'est pas entré dans le repos
+définitif, en entrant dans cette gloire, qui, nous le voyons déjà, ne
+peut pas subir d'éclipse durable, et sûrement ne s'éteindra plus.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages.
+
+ LA VIE DE VICTOR HUGO 7
+
+ L'OEUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO 57
+
+ L'ODE 59
+
+ Les Odes et Ballades 62
+
+ Les Orientales 69
+
+ Les Feuilles d'Automne 77
+
+ Les Chants du Crépuscule 85
+
+ Les Voix intérieures 93
+
+ Les Rayons et les Ombres 100
+
+ LE DRAME 111
+
+ LA SATIRE 139
+
+ Les Châtiments 139
+
+ Les Contemplations 151
+
+ Les Chansons des Rues et des Bois 157
+
+ L'Année terrible 161
+
+ L'ÉPOPÉE 171
+
+ La Légende des Siècles 171
+
+ L'Art d'être Grand'Père 206
+
+ Le Pape.--Religions et Religion.--L'Ane.--La
+ pitié suprême 220
+
+ LA FIN DE L'OEUVRE POÉTIQUE ET LES ÉCRITS POSTHUMES. 225
+
+
+POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Victor Hugo, son oeuvre poétique, by Ernest Dupuy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR HUGO, SON OEUVRE POÉTIQUE ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the
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+available by the Bibliothèque nationale de France
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+Archive, University of Toronto)
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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