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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Victor Hugo, son oeuvre poétique + +Author: Ernest Dupuy + +Release Date: November 21, 2011 [EBook #38074] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR HUGO, SON OEUVRE POÉTIQUE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) and by The Internet +Archive, University of Toronto) + + + + + + + +Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été +conservée et n'a pas été harmonisée. + +Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine +sont marqués =ainsi=. + + + + + COLLECTION DES CLASSIQUES POPULAIRES + + VICTOR HUGO + + SON OEUVRE POÉTIQUE + + + + + EN VENTE DANS CETTE COLLECTION + + _Prix de chaque volume, broché._ =1 50= + -- -- _cart. souple, tr. rouges._ =2 50= + + =Chaque volume contient de nombreuses illustrations= + + + HOMÈRE, par A. COUAT, Recteur de l'Académie de Lille, 1 vol. + + VIRGILE, par A. COLLIGNON, agrégé des lettres, professeur de + rhétorique au Lycée de Nancy, 1 vol. + + DÉMOSTHÈNE, par H. OUVRÉ, agrégé des lettres, maître de + conférences de littérature grecque à la Faculté des Lettres + de Bordeaux, 1 vol. + + CICÉRON, par M. PELLISSON, agrégé des lettres, inspecteur + d'Académie, 1 vol. + + PLUTARQUE, par J. DE CROZALS, professeur d'histoire à la Faculté + des lettres de Grenoble, 1 vol. + + LES CHRONIQUEURS, par A. DEBIDOUR, doyen de la Faculté des lettres + de Nancy. + + PREMIÈRE SÉRIE: _Villehardouin;--Joinville_, 1 vol. + + DEUXIÈME SÉRIE: _Froissart;--Commines_, 1 vol. + + LA FONTAINE, par EMILE FAGUET, docteur ès lettres, professeur de + rhétorique au Lycée Janson-de-Sailly, 1 vol. + + CORNEILLE, par LE MÊME, 1 vol. + + Mme DE SÉVIGNÉ, par R. VALLERY-RADOT, 1 vol. + + MOLIÈRE, par HIPPOLYTE DURAND, agrégé des lettres, inspecteur + général honoraire de l'Instruction publique, 1 vol. + + FÉNELON, par G. BIZOS, doyen de la Faculté des lettres d'Aix, 1 + vol. + + MONTESQUIEU, par EDGAR ZÉVORT, recteur de l'académie de Caen, 1 + vol. + + J.-J. ROUSSEAU, par L. DUCROS, professeur de littérature française + à la Faculté des lettres de Poitiers, 1 vol. + + BUFFON, par H. LEBASTEUR, professeur de rhétorique au Lycée de + Chambéry, 1 vol. + + FLORIAN, par LÉO CLARETIE, professeur agrégé des lettres au Lycée + de Douai, 1 vol. + + VICTOR HUGO, par ERNEST DUPUY, professeur de rhétorique au Lycée + Henri IV, 1 vol. + + MICHELET, par F. CORRÉARD, professeur agrégé d'histoire au Lycée + Charlemagne, 1 vol. + + SHAKESPEARE, par JAMES DARMESTETER, professeur au Collège de + France, 1 vol. + + + [Illustration: VICTOR HUGO EN 1828 + (_d'après la lithographie originale de Deveria_)] + + + + + COLLECTION DES CLASSIQUES POPULAIRES + + VICTOR HUGO + + SON OEUVRE POÉTIQUE + + PAR + + ERNEST DUPUY + + ANCIEN ÉLÈVE DE L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE + PROFESSEUR DE RHÉTORIQUE AU LYCÉE HENRI IV + LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + Ce volume est orné de 4 portraits de Victor Hugo + + _en 1828, 1847, 1862 et 1873 (reproductions d'originaux), et il + contient une vue d'Hauteville-House_. + + DEUXIÈME ÉDITION + + [Illustration] + + PARIS + + H. LECÈNE ET H. OUDIN, ÉDITEURS + + 17, RUE BONAPARTE, 17 + + + 1890 + + + + + LA VIE DE VICTOR HUGO + + + + +VICTOR HUGO + +SON OEUVRE POÉTIQUE + + + + +LA VIE DE VICTOR HUGO + + +Victor Hugo naquit à Besançon le septième jour de ventôse an X de la +République, date qui correspond au 26 février de l'année 1802. Il faut +donc restreindre un peu le sens de la formule qu'il a employée le +premier, et qu'après lui on a tant répétée pour indiquer l'époque de +sa naissance: «Ce siècle avait deux ans!» Si la date est donnée par le +poète d'une manière un peu trop vague, le commentaire dont il l'a +accompagnée mérite d'être retenu pour sa précision pleine de couleur +et d'éclat. + + . . . . Rome remplaçait Sparte; + Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, + Et du premier consul déjà, par maint endroit, + Le front de l'empereur brisait le masque étroit. + Alors dans Besançon, vieille ville espagnole, + Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole, + Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois + Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix, + Si débile, qu'il fut, ainsi qu'une chimère, + Abandonné de tous, excepté de sa mère, + Et que son cou, ployé comme un frêle roseau, + Fit faire en même temps sa bière et son berceau. + Cet enfant que la vie effaçait de son livre, + Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre, + C'est moi. + +Ce nouveau-né, dont la tête frappa par sa lourdeur disproportionnée +avec le corps très frêle, était le troisième fils d'un chef de +bataillon de la 20e demi-brigade, Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, +d'origine Lorraine; la mère, Sophie-Françoise Trébuchet, était fille +d'un capitaine-armateur du port de Nantes. Le poète a résumé lui-même +ses origines dans un vers bien souvent cité: + + Mon père vieux soldat, ma mère Vendéenne. + +Victor Hugo a parlé de son père et de sa mère avec une piété très +éloquente. Après avoir rappelé ses soins maternels qui protégèrent son +existence «en naissant condamnée,» et fortifièrent par un miracle +d'amour sa première enfance, triste, troublée, vouée aux larmes, il +laisse échapper ce cri touchant: + + Oh! l'amour d'une mère! amour que nul n'oublie! + Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie! + Table toujours servie au paternel foyer! + Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier! + +Il a aussi payé à la mémoire de son père un large tribut d'hommages. +Il l'a rendu immortel le jour où il a écrit en tête d'un de ses +volumes de vers cette dédicace qui est toute une biographie à la façon +des états de services gravés par les anciens Romains sur leurs +tombeaux: + + JOSEPH-LÉOPOLD-SIGISBERT + + COMTE HUGO, + + LIEUTENANT-GÉNÉRAL DES ARMÉES DU ROI + + NÉ EN 1774, + + VOLONTAIRE EN 1791, + + COLONEL EN 1803, + + GÉNÉRAL DE BRIGADE EN 1809, + + GOUVERNEUR DE PROVINCE EN 1810, + + LIEUTENANT-GÉNÉRAL EN 1825, + + MORT EN 1828, + + Non inscrit sur l'Arc de l'Etoile, + + _Son fils respectueux_, + + V. H. + +L'Arc de Triomphe, ce monument élevé aux héros des guerres de la +République et de l'Empire, peut périr; le souvenir du général comte +Hugo survivra dans l'oeuvre impérissable du poète. + +Ce serait une lacune, dans une étude biographique sur Victor Hugo, que +de ne pas marquer en quelques traits cette physionomie très +vigoureuse de son père. Le grand poète, dont le patriotisme éclatera +dans tant d'écrits, depuis l'_Ode à la colonne_ jusqu'au livre de +l'_Année terrible_, est le rejeton d'une souche vraiment héroïque. Son +père, Léopold Hugo, s'engagea comme volontaire à l'âge de 14 ans. Les +quatre frères de Léopold Hugo allèrent comme lui aux armées; deux +furent tués aux lignes de Wissembourg. Un autre frère, Louis, celui +que dans la famille on appelait «Louis XVII», parce que, sur dix-huit +enfants, il était le dix-septième, fut blessé. C'est cet oncle Louis +que le poète nous présentera dans un de ses derniers ouvrages, et dans +la bouche duquel il placera le merveilleux récit intitulé _le +Cimetière d'Eylau_. + +Léopold Hugo, attaché à l'état-major dès 1791, se lia d'amitié avec +Desaix et Kléber; il se signala en Vendée par des traits d'héroïsme et +de générosité dont le souvenir a inspiré bien des pages du dernier +romande Victor Hugo, _Quatre-vingt-treize_. Il suivit la fortune d'un +de ses amis, Lahorie, chef d'état-major de Moreau, prit part à +plusieurs combats, et, à l'aide d'une poutre jetée sur un pont rompu, +passa le premier le Danube au milieu d'un feu terrible de mitraille. +Cet exploit lui valut l'épaulette de chef de bataillon sur le lieu +même du combat. + +Après avoir commandé à Lunéville et tenu garnison à Besançon, où +naquit son troisième fils, Léopold Hugo partit avec les siens pour +l'île d'Elbe et pour la Corse. A la date de ce départ, Victor Hugo +était âgé de six semaines. Le commandant Hugo, appelé à l'armée +d'Italie, renvoya sa famille à Paris. Il la rappela auprès de lui, dès +que la faveur de Joseph, roi de Naples, l'eut élevé au grade de +colonel du régiment de Royal-Corse et de gouverneur d'Avellino. Victor +Hugo vit donc l'Italie dans l'automne de 1807. Son père rejoignit le +roi Joseph en Espagne, et une seconde fois la mère et les trois +enfants rentrèrent à Paris. Ils en repartirent pour aller retrouver le +chef de famille devenu général, gouverneur de Guadalaxara, et comte de +l'Empire. Dans son premier recueil de vers, le poète rappelait ainsi +ses voyages d'enfance: + + Je visitai cette île, en noirs débris féconde, + Plus tard premier degré d'une chute profonde; + Le haut Cenis, dont l'aigle aime les rocs lointains, + Entendit, de son antre où l'avalanche gronde, + Ses vieux glaçons crier sous mes pas enfantins. + + Vers l'Adige et l'Arno je vins des bords du Rhône. + Je vis de l'occident l'auguste Babylone, + Rome, toujours vivante au fond de ses tombeaux, + Reine du monde encor sur un débris de trône, + Avec une pourpre en lambeaux; + + Puis Turin, puis Florence aux plaisirs toujours prête, + Naple, aux bords embaumés, où le printemps s'arrête + Et que Vésuve en feu couvre d'un dais brûlant, + Comme un guerrier jaloux qui, témoin d'une fête, + Jette au milieu des fleurs son panache sanglant... + + L'Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles; + Burgos, sa cathédrale aux gothiques aiguilles; + Irun, ses toits de bois; Vittoria, ses tours; + Et toi, Valladolid, tes palais de familles, + Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours. + + Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée; + J'allais, chantant des vers d'une voix étouffée; + Et ma mère, en secret observant tous mes pas, + Pleurait et souriait, disant: C'est une fée + Qui lui parle, et qu'on ne voit pas! + +De tous ces voyages, c'est celui d'Espagne qui laissa dans l'esprit de +l'enfant la plus forte impression. Les premiers noms qu'il entendit +s'emparèrent de son imagination, et plus tard le poète les retrouvera +naturellement sous sa plume. Ainsi le carrosse qui portait la famille +Hugo, et qu'escortèrent, tout le chemin, les gardes du trésor de +l'armée, c'est-à-dire deux mille hommes et quatre canons, fit halte à +Ernani, et plus loin à Torquemada. Ces deux noms de villes fourniront +à Victor Hugo les titres de deux de ses drames. + +De même les souvenirs du séjour à Madrid suggéreront un jour au +romancier, à l'auteur dramatique, ce personnage de nain difforme et +formidable qui reviendra obstinément à travers toute l'oeuvre sous +les noms de Han d'Islande, de Triboulet, de Quasimodo, de Gucho. Cette +création puissante n'est que le portrait plus ou moins grossi, +enlaidi, burlesquement idéalisé, d'un valet du collège. En effet, +pendant que l'aîné des trois frères, Abel, entrait à la cour du roi +Joseph en qualité de page, les deux autres, Eugène et Victor, étaient +placés au collège des Nobles, rue Ortoleza. Tous les élèves de cette +maison étaient princes, comtes ou marquis; ils étaient servis par «un +nain bossu, à figure écarlate, à cheveux tors, en veste de laine +rouge, culotte de peluche bleue, bas jaunes et souliers couleur de +rouille.» L'effet de terreur que cet être, effrayant de laideur, +produisit sur l'imagination exaltée du jeune Victor Hugo, se traduira +plus tard comme on le sait. Sans doute aussi le contraste entre +l'élégance de toute cette jeunesse titrée, richissime, et les +disgrâces de ce misérable, frappa l'enfant déjà observateur, et il +faut faire remonter apparemment jusqu'à cette impression d'enfance le +goût de ces oppositions violentes, de ces effets d'ombre et de jour +que l'auteur de la préface de _Cromwell_ présentera comme la parfaite +expression de la vérité et de la vie. + +L'année 1812 vit pâlir l'étoile impériale, et les affaires d'Espagne +prirent une tournure si fâcheuse que la famille Hugo dut reprendre +rapidement le chemin de Paris. Elle rentra dans cette maison des +Feuillantines, qu'elle avait déjà habitée quelque temps entre le +voyage d'Italie et le séjour en Espagne, et qui a tant contribué, par +son caractère de solitude mystérieuse, à l'éducation morale et +poétique de Hugo. Le poète s'est montré reconnaissant pour ces lieux, +où, comme un maître très auguste, la nature lui parla. + +Dans l'admirable pièce, devenue presque populaire, qui est intitulée: +_Ce qui se passait aux Feuillantines vers 1813_, Victor Hugo a raconté +comment «un pédant» fut sur le point de l'arracher à cette maison +pleine de charme pour le faire entrer au collège, et comment la mère, +inquiète, ébranlée un moment par les raisons que faisait valoir +l'homme grave, se laissa pourtant aller à la douceur de retenir près +d'elle ses enfants, et de les laisser grandir au milieu des arbres, +des fleurs, sous la libre étendue du ciel. + + Tremblante, elle tenait cette lourde balance, + Et croyait bien la voir par moments en silence + Pencher vers le collège, hélas! en opposant + Mon bonheur à venir à mon bonheur présent. + Elle songeait ainsi sans sommeil et sans trêve. + C'était l'été; vers l'heure où la lune se lève, + Par un de ces beaux soirs qui ressemblent au jour + Avec moins de clarté, mais avec plus d'amour, + Dans son parc, où jouaient le rayon et la brise, + Elle errait, toujours triste et toujours indécise, + Questionnant tout bas l'eau, le ciel, la forêt, + Ecoutant au hasard les voix qu'elle entendrait. + C'est dans ces moments-là que le jardin paisible, + La broussaille où remue un insecte invisible, + Le scarabée ami des feuilles, le lézard + Courant au clair de lune au fond du vieux puisard, + La faïence à fleur bleue où vit la plante grasse, + Le dôme oriental du sombre Val-de-Grâce, + Le cloître du couvent, brisé, mais doux encor; + Les marronniers, la verte allée aux boutons-d'or, + La statue où sans bruit se meut l'ombre des branches, + Les pâles liserons, les pâquerettes blanches, + Les cent fleurs du buisson, de l'arbre, du roseau, + Qui rendent en parfums ses chansons à l'oiseau, + Se mirent dans la mare ou se cachent dans l'herbe, + Ou qui, de l'ébénier chargeant le front superbe, + Au bord des clairs étangs se mêlant au bouleau, + Tremblent en grappes d'or dans les moires de l'eau, + Et le ciel scintillant derrière les ramées, + Et les toits répandant de charmantes fumées, + C'est dans ces moments-là, comme je vous le dis, + Que tout ce beau jardin, radieux paradis, + Tous ces vieux murs croulants, toutes ces jeunes roses, + Tous ces objets pensifs, toutes ces douces choses, + Parlèrent à ma mère avec l'onde et le vent, + Et lui dirent tout bas:--«Laisse-nous cet enfant! + Laisse-nous cet enfant, pauvre mère troublée! + Cette prunelle ardente, ingénue, étoilée, + Cette tête au front pur qu'aucun deuil ne voila, + Cette âme neuve encor, mère, laisse-nous-la! + Ne va pas la jeter au hasard dans la foule. + La foule est un torrent qui brise ce qu'il roule, + Ainsi que les oiseaux, les enfants ont leurs peurs. + Laisse à notre air limpide, à nos moites vapeurs, + A nos soupirs, légers comme l'aile d'un songe, + Cette bouche où jamais n'a passé le mensonge, + Ce sourire naïf que sa candeur défend! + O mère au coeur profond, laisse-nous cet enfant! + Nous ne lui donnerons que de bonnes pensées; + Nous changerons en jour ses lueurs commencées; + Dieu deviendra visible à ses yeux enchantés; + Car nous sommes les fleurs, les rameaux, les clartés, + Nous sommes la nature et la source éternelle + Où toute soif s'épanche, où se lave toute aile; + Et les bois et les champs, du sage seul compris, + Font l'éducation de tous les grands esprits! + Laisse croître l'enfant parmi nos bruits sublimes. + Nous le pénétrerons de ces parfums intimes, + Nés du souffle céleste épars dans tout beau lieu, + Qui font sortir de l'homme et monter jusqu'à Dieu, + Comme le chant d'un luth, comme l'encens d'un vase + L'espérance, l'amour, la prière et l'extase! + Nous pencherons ses yeux vers l'ombre d'ici-bas, + Vers le secret de tout entr'ouvert sous ses pas. + D'enfant nous le ferons homme, et d'homme poète. + Pour former de ses sens la corolle inquiète, + C'est nous qu'il faut choisir; et nous lui montrerons + Comment, de l'aube au soir, du chêne aux moucherons, + Emplissant tout, reflets, couleurs, brumes, haleines, + La vie aux mille aspects rit dans les vertes plaines. + Nous te le rendrons simple et des cieux ébloui; + Et nous ferons germer de toutes parts en lui + Pour l'homme, triste effet perdu sous tant de causes, + Cette pitié qui naît du spectacle des choses! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ainsi parlaient, à l'heure où la ville se tait, + L'astre, la plante et l'arbre,--et ma mère écoutait. + +Pendant que les enfants et la mère jouissaient de cette heureuse +sécurité, le père s'illustrait par la défense énergique de Thionville. +Mais la guerre marchait vers son lugubre dénouement. L'invasion vint +jeter sur les jeux du jardin une ombre de tristesse inoubliable. La +famille Hugo dut loger dans la maison des Feuillantines un officier +prussien et quarante soldats. + +L'Empire tombé, le général Hugo eut le loisir d'intervenir dans +l'éducation de ses fils. Abel, qui avait porté l'épée, prit la plume. +Il se trouvera déjà littérateur connu au moment où son frère Victor +voudra débuter à son tour dans la carrière littéraire, et il montrera +le chemin à ce cadet dont le génie éblouissant éclipsera bientôt le +talent de l'aîné. + +Eugène et Victor furent placés à l'institution Cordier-Decotte. Victor +y révéla bientôt ses aptitudes. Il écrivit sur ses cahiers d'écolier +une foule d'essais poétiques, et d'abord une épopée sur la chevalerie. +Le héros était Roland, auquel le poète reviendra et qu'il honorera +plus d'une fois de son admiration émue dans la première et dans la +seconde _Légende des siècles_. Au milieu de traductions, de contes, +d'épîtres, de madrigaux, d'énigmes, d'acrostiches, émergeait quelque +plan de poème plus ambitieux, le _Déluge_, quelque titre de comédie, +d'opéra-comique: _A quelque chose hasard est bon_. C'était l'époque où +plus d'un écolier brillant rimait sa tragédie sur les bancs du +collège: le jeune Hugo fit une _Artamène_, une _Athélie ou les +Scandinaves_, et il semblait préluder à ses futures ambitions de +réformateur du théâtre en ébauchant un mélodrame à intermèdes, _Inès +de Castro_. Tous ces essais n'offraient qu'un mélange assez confus de +souvenirs personnels et de lambeaux de lectures: Victor Hugo a donné +leur véritable importance à ces premiers bégaiements de sa muse, en +écrivant sur un de ces cahiers ce titre spirituel: «Les bêtises que je +faisais avant ma naissance.» + +Cette vocation littéraire fut contrariée par la volonté paternelle. Le +général Hugo voulait faire de son fils un polytechnicien; et +l'écolier, ses études littéraires achevées, suivit les cours de +sciences du lycée Louis-le-Grand. Mais il avait déjà cette volonté de +fer qui plus tard fera de lui l'exilé irréconciliable. A la date du 10 +juillet 1816, il écrivait sur une page du livre où il notait ses +impressions de chaque jour: «Je veux être Chateaubriand ou rien.» + +En 1817, il envoya au concours annuel pour le prix de poésie décerné +par l'Académie française trois cents vers sur le sujet: «Le bonheur +que procure l'étude dans toutes les situations de la vie.» Il y +faisait allusion à son âge, et avouait ses «trois lustres» ou ses +quinze ans avec une modestie orgueilleuse dont la légende a +singulièrement exagéré l'effet. On a raconté que les juges du +concours, se croyant mystifiés, auraient puni l'auteur de la pièce en +lui infligeant une simple mention, au lieu du prix qu'il méritait. Le +rapport du secrétaire perpétuel a été consulté par M. Edmond Biré, un +des biographes de Hugo les plus préoccupés de diminuer sa gloire; le +document fait justice de l'anecdote. Mais la rectification ne rend pas +l'insuccès de Hugo moins piquant. Il est plaisant de savoir que le +plus grand lyrique de tous les âges a été classé dans un concours +après Lebrun, Delavigne, Loyson, Saintine, une princesse de Salm-Dyck +et un chevalier de Langeac. A dater de ce jour, le jeune poète trouva +dans quelques académiciens, tels que Campenon, M. de Neufchâteau, des +protecteurs qu'il faut nommer, car cet appui, dont il aurait pu se +passer, les honore. + +Introduit par son frère Abel dans un groupe de gens de lettres, jeunes +pour la plupart, et préoccupés de rajeunir la poésie, le roman, +l'histoire, Victor Hugo conquit aussitôt une place à part dans ce +petit cénacle. On avait projeté de faire en collaboration un volume +de nouvelles: le nouveau-venu s'engagea à écrire la sienne en quinze +jours, et, au jour dit, il apporta son premier roman, _Bug-Jargal_. + +A la même époque, il envoyait au concours poétique des Jeux Floraux +trois pièces lyriques qu'on retrouve dans son premier recueil des +_Odes: les Vierges de Verdun, le Rétablissement de la statue de Henri +IV, Moïse sur le Nil_. Un triple succès lui valut le titre de «maître +ès arts,» et c'est à l'occasion de ces débuts que Chateaubriand ou +tout autre écrivain appliqua au jeune poète la dénomination «d'enfant +sublime»[1]. + + [1] Le mot, attribué à Chateaubriand, est probablement + d'Alexandre Soumet. + +Au lieu de reprendre sa préparation pour l'entrée à l'École +polytechnique, Victor Hugo, sollicité par le besoin d'écrire, fonda un +journal, _le Conservateur littéraire_. Tout en suivant les cours de +l'Ecole de droit, il groupa autour de lui plusieurs auteurs déjà +connus, dont un ou deux pouvaient se dire illustres: c'étaient Emile +Deschamps, Alexandre Soumet, Alfred de Vigny, Lamennais, Alphonse de +Lamartine. Cette activité qu'il déployait au dehors cachait bien des +agitations intimes. Le jeune écrivain voulait épouser la jeune fille +qui devint sa femme un peu plus tard, Adèle Foucher. Il était sans +fortune; le général Hugo, irrité de voir son fils renoncer à la +carrière qu'il avait choisie pour lui, avait pensé le réduire ou le +châtier en lui supprimant sa pension; pendant un an, comme le Marius +des _Misérables_, l'étudiant vécut avec sept cents francs pour toutes +ressources. Sa fierté naturelle s'augmentait de l'humeur ombrageuse +qui est si souvent le résultat de ces situations précaires; pour un +incident futile de café, pour un journal arraché de ses mains un peu +trop brusquement, Victor Hugo se battit en duel avec un garde du +corps, et il fut blessé au bras gauche. Le souvenir de cette aventure +servira à l'auteur dramatique et donnera un caractère de vérité et +d'intérêt piquant aux détails du duel dans _Marion De Lorme_. + +Victor Hugo n'était plus absolument un inconnu; toutefois il n'aurait +pas réussi à publier son premier livre, faute d'argent pour en payer +l'impression au libraire, si son frère Abel n'eût fait les frais de la +publication. Le livre parut sous le titre _Odes et poésies diverses_. +Le roi Louis XVIII, qui se piquait d'aimer les lettres, lut l'ouvrage, +et retrouva le nom de l'auteur au bas d'une lettre interceptée, où +Victor Hugo offrait un asile à un conspirateur. Il se borna, pour +toute marque de sévérité, à donner au poète une pension de mille +francs sur sa cassette. Cette faveur décida du mariage tant souhaité +(octobre 1822). La joie des noces fut brusquement attristée par un +terrible événement. Eugène Hugo, le frère du marié, fut pris d'un +accès de folie au milieu de la fête. Le poète, qui avait vu le deuil +entrer chez lui par la même porte que le bonheur et presque à la même +heure, était fondé à écrire, cinq ans plus tard, que le drame, s'il +veut être une image exacte de la vie, ne peut pas séparer le rire des +larmes. + +L'année 1825 fut marquée par l'apparition de _Han d'Islande_. Ce roman +valut à son auteur une nouvelle pension de 2,000 fr. et le fit entrer +dans l'intimité d'un homme de lettres dans le salon duquel se +rassemblaient des musiciens, des peintres, des sculpteurs, des +écrivains déjà célèbres. C'est chez le «bon» Charles Nodier que Victor +Hugo se lia d'amitié avec David d'Angers, le statuaire, et avec les +peintres Charlet, Louis Boulanger, Eugène Deveria. Cette même année, +le jeune poète était fait chevalier de la Légion d'honneur, et son +père se réconciliait avec lui, en lui attachant la croix sur la +poitrine. Cette réconciliation eut lieu à Blois, où Victor Hugo +s'était rendu en toute hâte, et le souvenir de ce voyage se fixera, +quelques années après, dans des vers charmants du recueil des +_Feuilles d'automne_. + + Louis, quand vous irez, dans un de vos voyages, + Voir Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages, + Toulouse la Romaine, où, dans des jours meilleurs, + J'ai cueilli tout enfant la poésie en fleurs, + Passez par Blois.--Et là, bien volontiers sans doute, + Laissez dans le logis vos compagnons de route, + Et tandis qu'ils joueront, riront ou dormiront, + Vous, avec vos pensers qui haussent votre front, + Montez à travers Blois cet escalier de rues + Que n'inonde jamais la Loire au temps des crues; + Laissez là le château, quoique sombre et puissant, + Quoiqu'il ait à la face une tache de sang; + Admirez, en passant, cette tour octogone + Qui fait à ses huit pans hurler une gorgone; + Mais passez.--Et sorti de la ville, au midi, + Cherchez un tertre vert, circulaire, arrondi, + Que surmonte un grand arbre, un noyer, ce me semble, + Comme au cimier d'un casque une plume qui tremble. + Vous le reconnaîtrez, ami, car, tout rêvant, + Vous l'aurez vu de loin sans doute en arrivant. + Sur le tertre monté, que la plaine bleuâtre, + Que la ville étagée en long amphithéâtre, + Que l'église, ou la Loire et ses voiles aux vents, + Et ses mille archipels plus que ses flots mouvants, + Et de Chambord là-bas au loin les cent tourelles, + Ne fassent pas voler votre pensée entre elles. + Ne levez pas vos yeux si haut que l'horizon, + Regardez à vos pieds....-- + Louis, cette maison + Qu'on voit, bâtie en pierre et d'ardoise couverte, + Blanche et carrée, au bas de la colline verte, + Et qui, fermée à peine aux regards étrangers + S'épanouit charmante entre ses deux vergers, + C'est là.--Regardez bien. C'est le toit de mon père. + C'est ici qu'il s'en vint dormir après la guerre, + Celui que tant de fois mes vers vous ont nommé, + Que vous n'avez pas vu, qui vous aurait aimé! + + Alors, ô mon ami, plein d'une extase amère, + Pensez pieusement, d'abord à votre mère, + Et puis à votre soeur, et dites: «Notre ami + Ne reverra jamais son vieux père endormi!» + +D'autres voyages suivirent de près celui de Blois. Victor Hugo se +rendit à Reims, à l'occasion du Sacre de Charles X; il fit un détour +pour visiter Lamartine à Saint-Point. Il suivit Nodier en Suisse, dans +une excursion payée par l'éditeur Canel, qui se réservait de publier +la relation des deux touristes. Un accident de voiture manqua de les +faire périr, et la faillite de l'éditeur arrêta le projet de +publication de l'ouvrage. + +Le mois de février 1827 marque un des moments caractéristiques de la +vie de Victor Hugo. Il envoya au _Journal des Débats_, organe libéral +sous la Restauration, sa fameuse _Ode à la colonne de la place de +Vendôme_. Elle fut inspirée à l'auteur par un sentiment de patriotisme +indigné. Dans une réception à l'ambassade d'Autriche, on avait refusé +d'annoncer les Maréchaux de France en nommant les titres de noblesse +napoléonienne, qui semblaient instituer des fiefs à l'étranger. Le +fils de la Vendéenne s'était borné jusqu'à ce jour à célébrer le +trône et l'autel, le double culte de sa mère; le fils du vieux soldat +ne vit plus devant lui que l'image de la France, d'abord conquérante, +toute-puissante, puis vaincue, accablée par la coalition, aujourd'hui +injuriée, provoquée de nouveau par cet outrage à ses vétérans +glorieux. Avec un élan poétique qui avait l'allure emportée d'un +assaut, avec des expressions, des traits, des chutes de strophes qui +semblaient des éclairs d'épée, il menaçait l'étranger du réveil de la +nation assoupie: + + On nous a mutilés; mais le temps a peut-être + Fait croître l'ongle du lion. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Prenez garde!--La France, où grandit un autre âge, + N'est pas si morte encor qu'elle souffre un outrage! + Les partis pour un temps voileront leur tableau. + Contre une injure, ici, tout s'unit, tout se lève, + Tout s'arme, et la Vendée aiguisera son glaive + Sur la pierre de Waterloo... + + Que l'Autriche en rampant de noeuds vous environne, + Les deux géants de France ont foulé sa couronne! + L'histoire, qui des temps ouvre le Panthéon, + Montre empreints aux deux fronts du vautour d'Allemagne + La sandale de Charlemagne, + L'éperon de Napoléon. + + Allez!--Vous n'avez plus l'aigle qui, de son aire, + Sur tous les fronts trop hauts portait votre tonnerre; + Mais il vous reste encor l'oriflamme et les lis. + Mais c'est le coq gaulois qui réveille le monde; + Et son cri peut promettre à votre nuit profonde + L'aube du soleil d'Austerlitz! + +Une fois évoqué par le poète, le souvenir de Napoléon devait pendant +longtemps hanter son imagination. Nous voyons déjà que, chez V. Hugo +comme chez tous les hommes de son temps, le libéralisme a commencé par +l'admiration de la légende impériale et par le regret d'un passé dont +l'éloignement avait déjà presque effacé les misères et les tristesses. + +La réputation venait à Hugo, et il n'en était plus réduit à colporter +ses manuscrits chez des libraires dédaigneux. L'acteur Talma s'offrit +à jouer un rôle dramatique écrit par l'auteur de _Bug-Jargal_, de _Han +d'Islande_. Le poète entreprit son _Cromwell_. Talma mourut avant que +l'oeuvre fût finie; l'espoir d'une représentation immédiate s'en +allait avec lui. Victor Hugo, renonçant à l'idée de porter le drame à +la scène, le développa tout à son aise. Il écrivit une préface, où ses +théories dramatiques se trouvaient exposées, et le livre parut en +décembre 1827. Il souleva les applaudissements des uns, les clameurs +irritées des autres. Ce fut le signal de la guerre littéraire entre +les romantiques et les classiques. Victor Hugo fut reconnu le chef de +l'école nouvelle; autour de lui se rangèrent tous les soldats pleins +de talents dont se composa le groupe appelé le cénacle: Alfred de +Vigny, les deux Deschamps, Sainte-Beuve, Alfred de Musset, alors à ses +débuts, Théophile Gautier. Mérimée, l'illustre conteur, allait de ce +groupe littéraire au groupe des politiques, où dominaient les figures +de Benjamin Constant, de Stendhal (Henri Beyle). Il y présenta Victor +Hugo. + +Au mois de janvier 1829 parurent les _Orientales_. L'impression que +produisit ce volume de vers, musical comme une riche symphonie, coloré +comme le chef-d'oeuvre d'un peintre, fut immense. C'était un nouveau +monde poétique, dont la flore éblouissante ou la faune monstrueuse +surgissaient tout à coup devant les regards des lecteurs. Quelques +jours après, au mois de février, paraissait ce récit en prose, d'une +émotion poignante jusqu'à la souffrance, le _Dernier jour d'un +condamné_. La même main qui venait de jeter au public une oeuvre +lyrique et un pamphlet, apportait un drame. _Marion De Lorme_ fut +refusé par la censure, et le poète ne put obtenir ni du ministre, M. +de Martignac, ni du roi Charles X, qu'il visita à ce sujet, le retrait +de l'interdiction jetée sur une oeuvre où l'on peignait un roi de +France avec les couleurs peu flatteuses de la vérité. Faute de pouvoir +produire cet ouvrage dramatique, Victor Hugo en donna un second: le +25 février 1830, _Hernani_ fut représenté au Théâtre-Français. Nous +reviendrons sur cette oeuvre capitale; il faut rappeler ici l'effet +prodigieux qu'elle produisit sur les contemporains. _Hernani_ fut pour +eux ce que fut le _Cid_ pour la génération qui versa d'héroïques +pleurs aux premiers vers tragiques de Corneille. + +Entre la représentation d'_Hernani_ et celle de _Marion De Lorme_, qui +eut lieu après la chute des Bourbons, le 11 août 1831, au théâtre de +la Porte-Saint-Martin, Victor Hugo publia le grand roman de +_Notre-Dame de Paris_ et le poème des _Feuilles d'automne_. Le roman a +gardé l'immortelle saveur de la poésie; le poème eut, dès le premier +jour, la vogue d'une oeuvre romanesque. + +De 1832 à 1836, Victor Hugo produisit quatre drames: _Le roi s'amuse_, +interdit par le pouvoir royal sous prétexte d'immoralité, et qui n'eut +qu'une représentation, puis _Lucrèce Borgia_, _Marie Tudor_, _Angelo_, +oeuvres dramatiques écrites en prose; un nouveau pamphlet sous forme +de récit, _Claude Gueux_; un quatrième recueil de vers, _les Chants du +Crépuscule_; un volume de critique sous le titre de _Littérature et +Philosophie mêlées_; un opéra tiré de _Notre-Dame de Paris_, _la +Esméralda_. De l'été de 1837 au printemps de 1840, il donna un drame, +_Ruy-Blas_, et deux recueils de poésies lyriques, les _Voix +Intérieures_, _les Rayons_ et _les Ombres_. Le 2 juin 1841, il +prononçait son discours de réception à l'Académie française. Il n'y +entrait qu'après avoir échoué trois fois, et s'être vu préférer des +littérateurs comme Cabaret-Dupaty, le comte Molé et Flourens. + +L'année 1843 fut marquée par un grand échec littéraire de Victor Hugo, +et par le premier de ces revers douloureux qui devaient affliger +sa vie en le frappant successivement dans ses plus chères affections. +La trilogie dramatique des _Burgraves_ fut représentée au +Théâtre-Français, et tomba devant l'indifférence d'un public à qui la +curieuse banalité des intrigues et des imbroglios de Scribe suffisait. +La chute de la pièce eut lieu au printemps. Le poète l'oubliait dans +la joie d'un mariage récent entre sa fille Léopoldine et Charles +Vacquerie, frère de l'éminent écrivain qui écrira _Jean Baudry_, les +_Funérailles de l'honneur_, et _Profils et Grimaces_. Par une +admirable matinée d'automne, les jeunes mariés montèrent en bateau à +Villequier, sur la Seine. Quelle fatalité s'abattit sur ce couple +heureux? On ne retrouva que deux cadavres. + +Il y eut à ce moment de l'existence si vaillante de Hugo quelques +heures découragées. Le poète laissa échapper plus d'une parole +d'amertume; il eut même l'idée d'abandonner son labeur d'écrivain. +Afin d'échapper à l'égoïste contemplation de ses douleurs intimes, il +jugea opportun de se mêler à la vie politique, dont jusqu'alors il +n'avait été que le spectateur passionnément attentif, et généreusement +ému. + +On aurait pu d'avance déterminer sa ligne de conduite. Il avait +manifesté ses opinions dès l'année 1835 en rédigeant le programme du +journal la Presse, que fondait Emile de Girardin. Il voyait dans la +monarchie constitutionnelle et élue par le peuple une sorte de régime +transitoire entre la monarchie absolue qui avait fait son temps, et la +souveraineté du peuple, pour laquelle les temps n'étaient pas encore +venus. Il croyait à la mission sociale du poète: il assimilait +l'inspiration poétique à une sorte de conscience supérieure, +d'instinct infaillible, dont la voix devait avertir les faibles de +leurs droits, les forts de leurs devoirs. A ses yeux, le poète avait +un rôle auguste à remplir, et comme un sacerdoce à exercer. Il devait +prêcher la justice et faire appel à la clémence. C'est ainsi que, le +12 juillet 1839, à minuit, la veille même de l'exécution de Barbès, +Victor Hugo s'introduisait aux Tuileries et faisait remettre au roi +Louis-Philippe sa première demande de grâce, à laquelle tant d'autres +devaient succéder: + + Par votre ange envolée ainsi qu'une colombe! + Par ce royal enfant, doux et frêle roseau! + Grâce encore une fois! grâce au nom de la tombe! + Grâce au nom du berceau! + +Dans l'espoir de servir plus efficacement les misérables de tout +ordre, Victor Hugo accepta d'être présenté à la cour; il eut des +entrevues avec le roi; il reçut, sans l'avoir brigué, le titre de pair +de France. Son action politique, servie par un grand talent oratoire, +se marqua dans la Chambre haute par plusieurs discours restés fameux. +De 1846 à 1848, Victor Hugo défendit les intérêts et l'indépendance +des auteurs, en définissant les limites de la propriété littéraire que +Voltaire avait tant contribué à établir; il éleva la voix en faveur de +la Pologne opprimée; il soutint avec un patriotique bon sens le projet +de défense du littoral français; il céda à un sentiment de dangereuse +pitié, il obéit à une maxime de libéralisme maladroit dont, à vrai +dire, il fit bientôt l'expiation, en demandant pour les Bonaparte le +droit de rentrer dans la patrie française. Il justifia ce qu'il avait +dit du sens prophétique des poètes en signalant le danger que faisait +courir à l'ordre social l'oppression des classes laborieuses. Les +sceptiques qui virent peu après les feux de l'émeute rayer les rues de +Paris soulevé, durent regretter d'avoir souri et répété le mot de +Charles X: «ô poète!» le jour où le poète en effet, avec sa puissance +d'images, leur montrait ce fond d'humanité formé par les générations +déshéritées ouvrant brusquement un abîme où tout ce qui semblait +inébranlable courait risque de s'engloutir. + +La dynastie des Orléans s'effondra au mois de février 1848. Elu +représentant du peuple à Paris le 5 juin, Victor Hugo eut le courage +de ne pas flatter la démagogie. Il combattit la mesure des _ateliers +nationaux_, et, une fois de plus, il sembla prédire l'avenir en +montrant le danger qu'il y aurait à transformer les ouvriers «en +prétoriens de l'émeute au service de la dictature.» Après avoir, en +quelque sorte, montré à la liberté ses bornes naturelles, il la +défendit sous toutes les formes, et parla successivement pour la +liberté de la presse, pour la levée de l'état de siège, pour +l'abolition de la peine de mort, pour le maintien des subventions +littéraires et artistiques, enfin pour le projet d'achèvement du +palais du Louvre, qui était, selon lui, une demeure désignée pour +l'Institut. + +Les élections faites en mai 1849 envoyèrent Victor Hugo à l'_Assemblée +législative_ en qualité de représentant de Paris. Son libéralisme +s'accentua davantage, et, à partir de ce moment, il fut le républicain +qu'il est toujours resté. A partir de ce moment aussi, il tourna toute +son attention vers le problème social, et affirma qu'on devait en +chercher, qu'on pouvait en trouver la solution. «Je suis de ceux, +disait-il, qui pensent et espèrent qu'on peut supprimer la misère.» Sa +part dans les travaux de cette seconde Assemblée fut très active. Il +prit la parole sur la question de la liberté de l'enseignement, sur +celle du suffrage universel, sur celle de la révision de la +Constitution. Il s'éleva contre le châtiment de la déportation avec la +même éloquence qu'il avait mise à flétrir la peine de mort. Il dénonça +aux représentants du pays les projets latents du prince Bonaparte, +protesta contre la dotation qu'il réclamait, et prit déjà vis-à-vis du +conspirateur une attitude de défiance que le coup d'État ne devait pas +tarder à justifier. + +Le 2 décembre, Victor Hugo dicta au député Baudin, qu'il retrouva mort +le lendemain à la barricade du faubourg Saint-Antoine, la mise hors la +loi du prince Louis Bonaparte. Il fut traqué, mais le dévouement de +ses amis réussit à le soustraire aux poursuites. Il ne quitta Paris +que quand la lutte fut consommée; il s'était montré à plusieurs +barricades, rue Montorgueil, rue Mauconseil, rue Tiquetonne; il avait +le droit de chercher dans l'exil un refuge contre de plus odieux +châtiments. Il trouva un premier asile à Bruxelles, où il écrivit +l'_Histoire d'un crime_. La publication de ce livre, retardée +vingt-cinq ans, trouvera sa place naturelle le jour où une autre +République sera minée par des conspirations dites d'ordre moral et +menacée d'un nouveau coup d'État. La Belgique se fit un triste honneur +de rejeter le proscrit: on imagina une loi, la loi Faider, pour +expliquer ce regain de persécution. Le 5 août, après avoir traversé +Anvers, et touché en Angleterre, Victor Hugo débarqua sur le roc des +îles anglo-normandes. + +Parti pour l'exil vers le milieu de décembre de l'année 1852, Victor +Hugo ne rentrera en France qu'à la chute du régime impérial, le 4 +septembre 1870, jour anniversaire de la mort de sa fille Léopoldine. +En quittant son pays, Victor Hugo était l'un des trois ou quatre +grands poètes de son temps; en y rentrant, il était l'un des trois ou +quatre grands poètes de tous les âges. Ce n'est plus au-dessus des +Lamartine, des Vigny, des Musset qu'il semblait s'élever; c'est à côté +et au niveau d'Homère, de Dante, de Shakespeare. + +Le bienfait de la solitude avait opéré cette transformation. Il est +bon pour les hommes de pensée de se trouver, à un certain moment de +l'existence, jetés, par les événements ou par leur propre volonté, en +dehors des agitations de la foule. L'Américain Emerson, poète aussi, a +rendu cette idée par une image expressive. Selon lui, ce qui +par-dessus tout élève, agrandit l'esprit du penseur, c'est de +s'asseoir à l'écart, comme le sphinx des sables, et de «regarder +s'écouler un long lustre pythagoricien.» C'est dix-huit années, une +grande partie de l'existence humaine, que Victor Hugo a passées en +face de la mer inspiratrice, et pendant ce temps de paix, de +contemplation, de loisirs studieux, il a produit ses plus admirables +ouvrages. + + [Illustration: LA MAISON DE VICTOR HUGO + _à Hauteville-House_ (Guernesey).] + +L'année 1853 vit paraître _les Châtiments_. Le poète habitait alors à +Jersey, dans cette maison de Marine-Terrace à toit plat, à balcons, +protégée par un long mur, qu'à certains jours franchissait l'écume des +vagues. Expulsé de Jersey, il se réfugia à Guernesey, où il s'installa +dans Hauteville-House. Ce séjour a été bien souvent décrit. Au-dessus +de la maison meublée curieusement, à l'antique, s'élevait le +_look-out_, une chambre vitrée, sorte d'observatoire, de fenêtre +ouverte sur les quatre points de l'horizon. C'est là que le poète +venait s'exalter au spectacle toujours nouveau, toujours émouvant de +l'océan et du ciel agités ou paisibles. C'est là que sont nés vingt +chefs-d'oeuvre. C'est là que l'idée de presque tous les écrits parus +même après le retour en France est venue à Victor Hugo. Plus d'un +intime a pu lire, au début de l'exil, sur les cahiers du grand +écrivain, les titres d'oeuvres publiées près de trente ans plus tard, +comme les _Quatre vents de l'esprit_, comme _Torquemada_. + +Aux _Châtiments_, chef-d'oeuvre issu des circonstances, succédèrent +les _Contemplations_, oeuvre mûrie avec lenteur, et dont certaines +parties remontaient à plus de vingt ans en arrière. Victor Hugo a +donné des Contemplations cette définition qui dit tout: les Mémoires +d'une âme. + +L'amnistie offerte aux proscrits par le régime impérial fut repoussée +par Victor Hugo. Tout le monde a répété son vers devenu proverbial: + + Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là! + +Il a exprimé les raisons de son refus dans cette autre formule: «Quand +la liberté rentrera, je rentrerai.» Sa pensée continuait à franchir le +détroit qui le séparait de la terre natale. Il envoyait le meilleur de +lui-même à ses compatriotes. Mais le public banal et la presse vénale, +que les _Châtiments_ venaient d'irriter, que les _Contemplations_ +n'avaient pu émouvoir, étaient incapables de s'émerveiller devant ce +prodige de résurrection qui s'appelle la _Légende des siècles_. + +Jeté en dehors de la patrie française, Victor Hugo se fit concitoyen +de tous les pays, comme il s'était déjà fait contemporain de tous les +âges. Par delà les mers, il tendait la main à Garibaldi et lui +prêtait, à défaut d'épée, l'appui des souscriptions. Il élevait la +voix en faveur de John Brown; il arrachait au gibet les condamnés de +Charleroi; il répondait au Russe Herzen; il réconfortait les proscrits +de toute nation, tournés vers lui, comme vers une étoile. Enfin il +tirait de son coeur ému les _Misérables_, ce roman colossal qui devait +exciter l'admiration de la France, de l'Europe et du monde. + +Son fils François-Victor travaillait à une oeuvre restée unique dans +son genre, la traduction complète et littérale de Shakespeare. Un an +avant que cette traduction parût, Victor Hugo donna, en guise de +préface, tout un volume en prose, l'étude critique intitulée _William +Shakespeare_. En 1865 parurent les _Chansons des rues et des bois_, +recueil lyrique qu'on a défini heureusement «le printemps qui fait +explosion.» + +En 1866 parut le roman des _Travailleurs de la mer_, moins vaste, mais +aussi puissant et plus parfait que les _Misérables_. Et au moment où +l'auteur semblait le plus absorbé par les fantômes que créait, +qu'animait son imagination, il ressentait l'émotion de toutes les +grandes choses qui se faisaient en Europe au nom du droit et de la +justice pour le bonheur ou l'honneur de l'humanité. Il était de la +commission chargée d'élever une statue au philanthrope Beccaria; il +envoyait l'hommage de ses vers au centenaire de Dante; il demandait +au gouvernement britannique la grâce des rebelles d'Irlande ou +fenians, et il était assez heureux pour l'obtenir; il demandait +vainement aux Mexicains révoltés la grâce de leur roi détrôné, +Maximilien. + +La renommée littéraire de Victor Hugo était une renommée européenne, +universelle. Quand la France convia l'univers entier à venir dans les +murs de Paris, à l'occasion de l'exposition de 1867, elle s'adressa au +proscrit pour écrire les premières pages d'un livre auquel une élite +d'écrivains français collabora. Les Parisiens eurent la surprise de +trouver au bas de la préface de _Paris-Guide_ le nom de Victor Hugo. +Il n'en fallut pas davantage aux directeurs de théâtre pour s'attacher +aussitôt à remonter ses pièces. Un vent d'opposition à l'Empire +commençait à s'élever. La reprise d'_Hernani_ à la Comédie-Française, +le 20 juin, provoqua des acclamations d'enthousiasme. L'Odéon +préparait, de son côté, une reprise de _Ruy Blas_. Le gouvernement +s'inquiéta. Il interdit la représentation de _Ruy Blas_, et fit +retirer _Hernani_ de l'affiche. + +L'année suivante fut affligée par des deuils domestiques. Victor Hugo +vit mourir son premier petit-fils, et il perdit sa femme. + +En 1879, il envoyait un nouveau roman, _l'Homme qui rit_, pour servir +de feuilleton à un journal nouveau, _le Rappel_, fondé par les deux +fils du poète, avec la collaboration d'Henri Rochefort, d'Auguste +Vacquerie, de Paul Meurice. Ce journal fut un des béliers qui +ébranlèrent l'absolutisme impérial. L'année d'après, le plébiscite eut +lieu. La guerre avec la Prusse fut déclarée; les défaites se +succédèrent; la révolution du 4 septembre détrôna «l'homme de +décembre,» et Victor Hugo vint réclamer sa place sur le sol de la +patrie envahie. Il rentra dans la capitale assez tôt pour assister au +siège. Le 20 octobre, une édition des _Châtiments_ paraissait à Paris; +les droits d'auteur du premier tirage furent offerts à la souscription +pour les canons. Deux lectures publiques du livre eurent lieu aux +théâtres de la Porte-Saint-Martin et de l'Opéra. Avec le produit des +places on fit deux canons, le _Victor Hugo_ et le _Châtiment_. «Usez +de moi comme vous voudrez pour l'intérêt public, disait le poète; +dispensez-moi comme l'eau.» Il s'est dépeint lui-même, dans cette page +de l'_Année terrible_ écrite le 1er janvier 1871: + + Enfants, on vous dira plus tard que le grand-père + Vous adorait; qu'il fit de son mieux sur la terre, + Qu'il eut fort peu de joie et beaucoup d'envieux, + Qu'au temps où vous étiez petits il était vieux, + Qu'il n'avait pas de mots bourrus ni d'airs moroses, + Et qu'il vous a quittés dans la saison des roses; + Qu'il est mort, que c'était un bonhomme clément; + Que dans l'hiver fameux du grand bombardement, + Il traversait Paris tragique et plein d'épées, + Pour vous porter des tas de jouets, des poupées, + Et des pantins faisant mille gestes bouffons; + Et vous serez pensifs sous les arbres profonds. + +Il faut relire aussi la pièce qui a pour titre: «Lettre à une femme. +Par ballon monté, 10 janvier». Elle rend à la fois la physionomie du +siège et l'état d'âme du poète, qui était venu communiquer aux +assiégés sa flamme d'héroïsme. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Moi, je suis là, joyeux de ne voir rien plier. + Je dis à tous d'aimer, de lutter, d'oublier, + De n'avoir d'ennemi que l'ennemi; je crie: + «Je ne sais plus mon nom, je m'appelle Patrie!» + Quant aux femmes, soyez très fière, en ce moment + Où tout penche, elles sont sublimes simplement. + Ce qui fit la beauté des Romaines antiques, + C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques, + Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs, + Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs, + Et leurs maris debout sur la porte Colline. + Ces temps sont revenus. La géante féline, + La Prusse tient Paris, et, tigresse, elle mord + Ce grand coeur palpitant du monde à moitié mort. + Eh bien! dans ce Paris, sous l'étreinte inhumaine, + L'homme n'est que Français, et la femme est Romaine. + Elles acceptent tout, les femmes de Paris, + Leur âtre éteint, leurs pieds par le verglas meurtris, + Au seuil noir des bouchers les attentes nocturnes, + La neige et l'ouragan vidant leurs froides urnes, + La famine, l'horreur, le combat, sans rien voir + Que la grande patrie et que le grand devoir; + Et Juvénal[2] au fond de l'ombre est content d'elles. + + [2] Juvénal, poète satirique latin. + +Après le siège, le Tyrtée de Paris vaincu fut envoyé à l'Assemblée +nationale par plus de deux cent mille voix. Son attitude l'y rendit +vite impopulaire. Il parla contre la paix; il demanda que les députés +d'Alsace-Lorraine gardassent leur siège de représentants; il protesta +contre le transfert du gouvernement hors de Paris. Il souleva de tels +orages, que, le 8 mars, après avoir longtemps occupé la tribune au +milieu du tumulte, il donna sa démission de député. Mais en renonçant +à son mandat, il n'abandonnait pas la défense de ce qui lui semblait +la vérité. + +Un mois après la perte de son fils Charles, qui mourut à Bordeaux le +13 mars, d'une rupture d'anévrisme, Victor Hugo, retenu à Bruxelles +par les intérêts de ses petits-enfants dont il fallait régler la +succession, apprenait par les journaux les tragiques horreurs de la +guerre civile, et une fois de plus il poussait son superbe appel à la +concorde, à la clémence. Le 15 avril, dans la pièce intitulée _Un +cri_, il disait: + + Combattants! combattants! qu'est-ce que vous voulez? + Vous êtes comme un feu qui dévore les blés, + Et vous tuez l'honneur, la raison, l'espérance! + Quoi! d'un côté la France et de l'autre la France! + Arrêtez! c'est le deuil qui sort de vos succès. + Chaque coup de canon de Français à Français + Jette--car l'attentat à sa source remonte,-- + Devant lui le trépas, derrière lui la honte. + Verser, mêler, après Septembre et Février, + Le sang du paysan, le sang de l'ouvrier, + Sans plus s'en soucier que de l'eau des fontaines! + Les Latins contre Rome et les Grecs contre Athènes! + Qui donc a décrété ce sombre égorgement? + +Dans la pièce intitulée _Pas de représailles_, une semaine après, il +protestait, avec une éloquence admirable, contre la loi du talion: + + Non, je n'ai pas besoin, Dieu, que tu m'avertisses; + Pas plus que deux soleils je ne vois deux justices; + Nos ennemis tombés sont là; leur liberté + Et la nôtre, ô vainqueurs, c'est la même clarté. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Quoi! bannir celui-ci, jeter l'autre aux bastilles! + Jamais! Quoi! déclarer que les prisons, les grilles, + Les barreaux, les geôliers et l'exil ténébreux, + Ayant été mauvais pour nous, sont bons pour eux! + Non, je n'ôterai, moi, la patrie à personne; + Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne. + On comprendra qu'ancien banni, je ne veux pas + Faire en dehors du juste et de l'honnête un pas; + J'ai payé de vingt ans d'exil ce droit austère + D'opposer aux fureurs un refus solitaire + Et de fermer mon âme aux aveugles courroux; + Si je vois les cachots sinistres, les verrous, + Les chaînes menacer mon ennemi, je l'aime, + Et je donne un asile à mon prescripteur même... + +La même voix, qui cherchait à fléchir par avance les rigueurs des +assiégeants, flétrit, le jour venu, le stupide vandalisme des assiégés +qui renversaient la colonne Vendôme et mettaient le feu aux +merveilleux monuments de Paris. + + Si la Prusse à l'orgueil sauvage habituée, + Voyant ses noirs drapeaux enflés par l'aquilon, + Si la Prusse, tenant Paris sous son talon, + Nous eût crié:--Je veux que vos gloires s'enfuient. + Français, vous avez là deux restes qui m'ennuient, + Ce pilastre d'airain, cet arc de pierre; il faut + M'en délivrer; ici, dressez un échafaud, + Là, braquez des canons; ce soin sera le vôtre. + Vous démolirez l'un; vous mitraillerez l'autre. + Je l'ordonne.--O fureur! comme on eût dit: Souffrons! + Luttons! C'est trop! ceci passe tous les affronts! + Plutôt mourir cent fois! nos morts seront nos fêtes! + Comme on eût dit: Jamais! jamais!-- + Et vous le faites! + +Ces vers étaient écrits à la date du 6 mai dans la pièce qui a pour +titre _Les deux trophées_. Dans _Paris incendié_ éclataient d'autres +reproches non moins indignés. + + O torche misérable, abjecte, aveugle, ingrate! + Quoi! disperser la ville unique à tous les vents! + Ce Paris qui remplit de son coeur les vivants, + Et fait planer qui rampe et penser qui végète! + Jeter au feu Paris comme le pâtre y jette, + En le poussant du pied, un rameau de sapin! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Pour qui travaillez-vous? où va votre démence? + +Mais, tout en répudiant le crime, le poète avait encore plus de pitié +que de haine pour les criminels; il leur accordait le bénéfice des +circonstances atténuantes, l'ignorance, la misère, l'inconscience. + +Il fit plus que de solliciter la clémence pour les vaincus; il leur +offrit un asile, pour protester contre l'attitude du gouvernement +belge qui leur refusait le titre de réfugiés politiques. Lui-même fut +expulsé, après avoir vu sa maison assaillie et ses fenêtres lapidées +par la jeunesse réactionnaire. Il revint en France, et dès que le +journal _le Rappel_ reparut, il y écrivit un mot que personne n'osait +encore prononcer: amnistie. + +Victor Hugo atteignait ses soixante-dix ans. Chez la plupart des +hommes, cet âge est celui du repos absolu et, trop souvent, de la +caducité. Pour le grand poète, ce fut comme le début d'une +renaissance, et pendant treize années encore il n'a cessé de produire, +pareil à ces chênes plusieurs fois séculaires, dont le trône usé et +dévoré menace ruine, mais dont la cime continue à verdir sous +l'influence d'une sève circulant comme par miracle à travers les +puissants rameaux. + +L'_Année terrible_, qui avait été écrite au jour le jour entre le mois +d'août 1870 et le mois de juillet 1871, parut au printemps de 1872. +Certains vers, qui avaient été supprimés à cause de l'état de siège, +furent rétablis dans les éditions ultérieures. En septembre 1873, +Victor Hugo ajoutait à son livre une dernière page admirable d'émotion +patriotique, et dont un seul vers ne saurait être retranché: la +_Libération du territoire_. Aucune pièce ne justifie mieux ce que, +l'ancien proscrit Eugène Despois écrivait de l'_Année terrible_ à son +apparition: «Et maintenant, ô nos vainqueurs, vous avez conquis des +milliards, des provinces, et les fracas des triomphes; il ne vous +manque parmi tout cela qu'un rien, une superfluité, un accessoire, je +veux dire un poète qui chante vos victoires comme nous en avons un +pour pleurer nos désastres.» + +Le besoin d'oublier les tristesses et les hontes de l'heure présente +poussa le poète à regarder, vers ce passé si glorieux où la France +tenait tête à l'Europe coalisée; il se consola en remuant les +souvenirs + + De tous nos ouragans, de toutes nos aurores + Et des vastes efforts des Titans endormis. + +A la fin de l'année 1874, le grand roman, ou, pour mieux dire, +l'épopée en prose de _Quatre-vingt-treize_ paraissait. Ce livre avait +été écrit en cinq mois et vingt-sept jours. + +Le 30 janvier 1875, Victor Hugo était repris par les occupations de la +politique. Un siège de sénateur lui était offert par les électeurs de +Paris. Ce fut pour lui l'occasion de réunir les écrits de la seconde +et de la troisième série des _Actes et paroles_. Ces écrits furent +publiés avec les sous-titres _Pendant l'exil_, _Depuis l'exil_. + +Le 26 février 1877, Victor Hugo donnait les deux volumes de la +_Seconde légende des siècles_, et, le 14 mai, l'_Art d'être +grand-père_. Le poète achevait à peine de parler, que le politique +reprenait la plume pour conjurer les périls du présent en achevant le +récit toujours frémissant des attentats passés. Le 1er octobre, +l'_Histoire d'un crime_ sortait des presses, et contribuait à faire +avorter une conspiration. La suite de l'ouvrage parut au printemps de +l'année suivante. + +D'avril 1878 à octobre 1880, Victor Hugo écrivit quatre poèmes qui +forment comme les quatre parties d'un système philosophique dont nous +donnerons ailleurs l'explication aisée. Ces poèmes ont pour titres _le +Pape_, _la Pitié suprême_, _Religions et Religion_, _l'Ane_. + +Il semblait que la source fût épuisée. Comme si le poète eût abdiqué, +on fêta triomphalement l'anniversaire de sa 80e année. Vivant, on +l'honora comme le plus illustre des morts. On avait déjà célébré la +cinquantaine d'_Hernani_, et renouvelé à ce propos les ovations que +Paris fit à Voltaire à l'occasion de la pièce d'_Irène_. On dépassa de +beaucoup ces hommages le jour anniversaire de la 80e année du poète. +Mais cette manifestation, si spontanée et si frappante qu'elle fût, le +cède encore au spectacle inouï que, trois années plus tard, devaient +offrir les funérailles. Pourtant ce ne fut pas une pompe vulgaire que +cette démarche de la ville de Paris, venant, par la bouche du préfet +de la Seine, Hérold, lire à Victor Hugo le double décret qui +attribuait son nom à une rue et à une place de la capitale française. + +Victor Hugo répondit à ces honneurs quasi posthumes en donnant une +éclatante preuve de vitalité; le même mois de la même année (mai +1881), il publiait les _Quatre vents de l'esprit_, cet ouvrage dont la +partie satirique rappelait les _Châtiments_, et par endroits les +égalait sans les imiter, dont la partie tragique avait la fraîcheur +des premiers drames et rayonnait de la même lumière idéale +qu'_Hernani_ ou _Marion De Lorme_, dont la partie lyrique semblait +neuve après les _Orientales_, les _Feuilles d'automne_, les _Chansons +des rues et des bois_, dont la partie épique apportait aux lecteurs et +aux poètes à venir les éléments d'un merveilleux qui égalait, dans sa +puissante nouveauté, celui des Milton et celui des Homère. + +Un an plus tard, _Torquemada_ paraissait, et inaugurait une nouvelle +série d'oeuvres dont les titres seuls furent connus du vivant de Hugo. +Plusieurs de ces écrits posthumes ont été édités par les soins des +fidèles compagnons d'exil du poète, Auguste Vacquerie et Paul Meurice. +Le _Théâtre en liberté_, publié tout d'abord, n'a rien ôté, mais n'a +rien ajouté à l'idée qu'on pouvait se faire des ressources du poète +dans la fantaisie dramatique. Aucune pièce de ce volume ne surpasse le +chef-d'oeuvre dramatique des _Quatre vents de l'esprit_, la seconde +trouvaille de Gallus. Quant à l'épopée _Miltonienne_ qui s'appelle _la +Fin de Satan_, c'est une superbe ébauche, rappelant, en certaines +parties, pour l'exécution impeccable, la merveille des _Châtiments_. + +Victor Hugo est mort à 83 ans deux mois vingt-six jours à la date du +23 mai 1885. Il s'en est allé, selon sa prophétie, «dans la saison des +roses». Il repose au Panthéon, où tout un peuple l'a conduit; jamais +triomphe d'empereur n'a égalé la majesté de ces obsèques de poète. + +Dans cette étude détaillée de la longue et laborieuse vie de Victor +Hugo nous n'avons pas tracé un seul portrait de lui. Mais quel lecteur +ne se représente, au seul nom de Hugo, un beau vieillard aux cheveux +blancs, droits et serrés, au large front bombé, et comme agrandi par +l'effort de la réflexion! Ceux qui ont eu le bonheur d'approcher +l'homme, n'oublieront jamais ses yeux, d'une couleur un peu +insaisissable, mais singulièrement lumineux et vivants; ils entendent +encore, dans leur mémoire, l'accent profond de sa voix au timbre très +pur; ils resteront toujours sous le charme de sa bonté. + +C'est là le Hugo des dernières années, celui du quatrième âge, +semblable à quelque aède grec, qui se plaît dans les longs récits: +c'est le Hugo des épopées. + +Si nous remontions de vingt-cinq ans en arrière, jusqu'au milieu de la +période d'exil, nous rencontrerions, sur la grève de Guernesey, un +promeneur solitaire, dialoguant avec le vent, avec la houle de la mer, +et, comme l'antique orateur, jetant aux flots en rumeur des lambeaux +de satire. + +Théophile Gautier compare le Hugo de cette époque à un lion. «Son +front, coupé de plis augustes, secoue une crinière plus longue, plus +épaisse et plus formidablement échevelée.... Ses yeux jaunes sont +comme des soleils dans des cavernes; et, s'il rugit, les autres +animaux se taisent.» + +Cette attitude farouche de l'exilé répond à l'accent des poèmes que +lui soufflait alors l'indignation; il semblait que le charbon dont +parle Isaïe eût brûlé ses lèvres, et à voir ses traits comme +irréconciliables, on se souvenait des prophètes hébreux. + +Trente ans plus tôt, Victor Hugo vient de remporter la grande victoire +d'_Hernani_. Son chef-d'oeuvre dramatique a soulevé les acclamations +de tout ce qu'on nommait la jeune France. David d'Angers, le +statuaire, va sculpter ce visage de poète triomphateur; il lui donnera +la sereine beauté d'un marbre antique; mais les marbres antiques ne +pensent pas; devant le buste moderne, on devine quel flot d'idées, +d'images, de symboles bouillonne sous ce vaste front couronné de +lauriers. + +Dix ans auparavant, Lamartine, déjà tout rayonnant de gloire, allait +visiter Hugo, dont il avait lu et apprécié les premiers vers. «Dans +une maison obscure, au fond d'une cour, au rez-de-chaussée, une mère +grave, triste, affairée, faisait réciter des devoirs à des enfants de +différents âges: c'étaient ses fils. Elle nous ouvrit une salle basse, +un peu isolée, au fond de laquelle un adolescent studieux, d'une belle +tête lourde et sérieuse, écrivait ou lisait: c'était Victor Hugo, +celui dont la plume aujourd'hui fait l'effroi ou le charme du monde.» + +Ces quatre portraits, qui semblent différer si fort, offrent un trait +commun qui domine les différences. Le front puissant, les yeux +contemplateurs, se retrouvent aussi bien dans les rares lithographies +représentant l'auteur des premières _Odes_, que dans les portraits +répandus partout du «grand-père», du poète blanchi par les ans. + + + + +L'OEUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO + + + + +L'OEUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO + + + + +L'ODE + + +Victor Hugo a ramené lui-même à quatre formes de poésie, ou, si l'on +veut, à quatre inspirations tous les vers qu'il a pu écrire. La +classification s'impose à nous. + +Il compare l'idéal à une croix immense dont les extrémités forment les +quatre angles des cieux. Il personnifie la pensée dans l'aigle à +quatre ailes; chacune de ses ailes a un nom: ode, drame, iambe, +épopée. L'âme du poète ressemble à un sonore instrument dont les +cordes sont agitées tour à tour par des souffles venus des quatre +points de l'horizon. Chacun de ces «vents de l'esprit» produit une +harmonie distincte et donne ainsi naissance à un genre spécial, et +toute poésie est lyrique, ou dramatique, ou satirique, ou épique. +Parfois pourtant deux souffles se mêlent, et l'oeuvre est alors, comme +il arrive si souvent chez Hugo, lyrique et satirique en même temps +(les _Châtiments_, les _Contemplations_), ou dramatique et épique à la +fois (les _Burgraves_). Et le rêve du poète, qui vécut vingt ans au +seuil des tempêtes, c'était de rivaliser avec l'ouragan, de faire +chanter toutes les voix de l'espace dans un seul écrit, d'inaugurer un +concert tout-puissant où résonnât «toute la lyre.» + +De ces quatre vents de l'Esprit, celui qui le premier a fait frémir +l'âme de Hugo, c'est le souffle lyrique. C'est par le chant que le +poète de vingt ans a débuté, et l'on peut dire que ce lyrisme, qui +s'est épanché à flots dans les _Odes et Ballades_, les _Orientales_, +les _Feuilles d'automne_, les _Chants du Crépuscule_, les _Rayons et +les Ombres_, n'a pas cessé de circuler à travers ses autres écrits. +Drame, satire, épopée, tout genre poétique dans Hugo est soulevé, +transposé, superbement dénaturé par une émotion, par un ébranlement +d'images et d'idées qui appartient plus proprement à l'_Ode_. +_Hernanie_ ne vit pas seulement, il vibre; la satire des _Châtiments_ +n'est pas empennée comme une flèche qui vole à peine jusqu'au but; +elle a l'aile des oiseaux de mer; elle plane au-dessus des flots et +des écueils; elle surgit, vers le zénith, dans la lumière. En l'épopée +de la _Légende des siècles_ n'est-elle pas traversée de musique comme +une tragédie d'Eschyle ou une comédie d'Aristophane? Rappelez-vous la +sérénade de Zéno, la chanson des Aventuriers de la mer, et le +Romancero du Cid Rodrigue de Bivar. + +Hugo, toute sa vie, a été un lyrique; mais, au début de sa carrière +poétique, il l'a été plus exclusivement. Dès son premier recueil de +vers, il prétendait renouveler le genre, et il avait quelques droits à +cette prétention. Dans sa préface datée de décembre 1822, il indique +très justement pourquoi l'ode française est restée monotone et froide. +C'est qu'elle est toute faite de procédés, de moyens, pour ainsi dire, +extérieurs. On y prodigue l'exclamation, l'apostrophe, la prosopopée. +«Asseoir la composition sur une idée fondamentale» tirée du coeur et +des entrailles du sujet, «placer le mouvement de l'ode dans les idées +plutôt que dans les mots,» rejeter comme des oripeaux usés, fripés, +les vaines ressources d'une mythologie que l'on avait cessé +d'interpréter, et y substituer l'expression d'un sentiment religieux +moins profond qu'exalté, mais moderne du moins, et, par certains +côtés, sincère, telle était, dans ses traits essentiels, la doctrine +poétique professée, je ne dis pas inventée, à vingt ans par le précoce +auteur des _Odes_. + + +LES ODES ET BALLADES. + +_Les Odes et Ballades_ marquent une date illustre dans l'histoire des +lettres françaises. + +La préface de 1822 contient ce mot qui est à lui seul toute une +poétique: «La poésie c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout.» Ce +premier recueil des _Odes_ se réduit en effet à l'expression de +quelques sentiments personnels, à la traduction de certains états +d'âme. L'enthousiasme pour la cause royaliste s'exhale dans les pièces +qui ont pour titre _la Vendée_, _les Vierges de Verdun_, _Quiberon_, +_Louis XVII_, _le Rétablissement de la statue de Henri IV_, _la Mort +du duc de Berry_, _la Naissance du duc de Bordeaux_, _les Funérailles +de Louis XVIII_, _le Sacre de Charles X_. A relire tous ces morceaux +de circonstance, il semblerait que l'ambition du jeune auteur fût +d'être adopté comme un héraut du trône aux fleurs de lis, et qu'il y +eût surtout en lui l'étoffe d'un «poète-lauréat.» On trouve même qu'il +va loin dans cette voie de la louange; et si on l'excuse de définir en +ces deux vers la carrière de «Buonaparte»: + + Il passa par la gloire, il passa par le crime, + Et n'est arrivé qu'au malheur, + +on ne peut guère s'expliquer qu'il arrache à l'usurpateur déchu le +prestige de la victoire pour en décorer, à l'occasion d'une promenade +aux frontières, le moins belliqueux des Bourbons. + +Un catholicisme mystique anime et colore à des degrés divers le +dialogue de la Voix et du Siècle qui a pour titre _Vision_, l'ode +intitulée _La Liberté_ avec l'épigraphe _Christus nos liberavit, le +Dernier chant_, qui contient ces vers souvent cités: + + Le Seigneur m'a donné le don de sa parole. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Mes chants volent à Dieu, comme l'aigle au soleil. + +Citons encore _la Lyre et la Harpe_, où la Muse antique et la pensée +chrétienne sont mises en regard comme dans un diptyque; _la Mort de +Mademoiselle de Sombreuil_, qui est un hymne à la charité, à la +sainteté virginale; _le Dévouement_, où l'adolescent exalté n'aspire à +rien moins qu'au martyre. + +Cette religion sent quelque peu la mode, la mode littéraire, celle +qu'avait créée Chateaubriand et qui a influencé Lamartine et Hugo. +Pour le poète des _Odes_ comme pour son maître l'éloquent prosateur, +le christianisme a surtout l'avantage de fournir des sujets de +tableaux inédits; il est la source précieuse du pittoresque. Il +ramène la pensée aux fêtes sanglantes de Néron et aux sacrifices +humains du cirque impérial; il rouvre la Bible avec l'Evangile; il +montre au poète, à travers les roseaux du Nil, tous les berceaux +prédestinés; il l'incite à paraphraser le nom presque oublié de +Jéhovah. + +Si l'accent de l'Ecole ne nous frappait pas en lisant, après soixante +ans, la plupart de ces vers, il faudrait le reconnaître au moins dans +les pièces où le disciple rend hommage au maître (A Monsieur de +Chateaubriand), où l'éphèbe, récemment armé, choisit son frère d'armes +(A Monsieur Alphonse de Lamartine): + + Montés au même char, comme un couple homérique, + Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique, + Toi la lance, moi les coursiers. + +Mais, où la rhétorique perd ses droits, et où la poésie apparaît avec +la fraîche pureté et l'éclat touchant d'une aurore, c'est dans +l'expression des vraies intimités. Les souvenirs d'enfance idéalisés +par le regret d'une félicité qu'on s'exagère d'autant plus qu'elle ne +peut pas revenir; les impressions de l'heure présente notées avec une +fidélité qui sait choisir et un goût du détail précis qui n'exclut pas +l'émotion; le sentiment de la nature en soi uni au sens du paysage; +la contemplation de la terre et de l'air, de la pluie d'été et des +merveilles de l'arc-en-ciel qui lui succède, voilà les éléments d'un +lyrisme nouveau et incapable de vieillir. + +Dans cette poésie nouvelle, la forme était plus neuve que le fond. La +pensée n'est pas très puissante encore; mais le dessein de l'ode est +grand; Hugo ne remplit pas ses sujets comme il le fera dans la suite; +mais il excelle déjà à les circonscrire et à les embrasser. On peut +s'en assurer en relisant la pièce des _Deux Iles_. + + Il est deux îles dont un monde + Sépare les deux Océans, + Et qui de loin dominent l'onde, + Comme des têtes de géants. + On devine, en voyant leurs cimes, + Que Dieu les tira des abîmes + Pour un formidable dessein; + Leur front de coups de foudre fume, + Sur leurs flancs nus la mer écume, + Des volcans grondent dans leur sein. + + Ces îles, où le flot se broie + Entre des écueils décharnés, + Sont comme deux vaisseaux de proie, + D'une ancre éternelle enchaînés. + La main qui de ces noirs rivages + Disposa les sites sauvages + Et d'effroi les voulut couvrir, + Les fit si terribles peut-être, + Pour que Bonaparte y pût naître, + Et Napoléon y mourir! + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Enfant, des visions, dans la Corse, sa mère, + Lui révélaient déjà sa couronne éphémère, + Et l'aigle impérial planant sur son pavois; + Il entendait d'avance, en sa superbe attente, + L'hymne qu'en toute langue, aux portes de sa tente, + Son peuple universel chantait tout d'une voix: + + «Gloire à Napoléon! gloire au maître suprême! + Dieu même a sur son front posé le diadème. + Du Nil au Borysthène il règne triomphant. + Les rois, fils de cent rois, s'inclinent quand il passe, + Et dans Rome il ne voit d'espace + Que pour le trône d'un enfant! + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Il a bâti si haut son aire impériale, + Qu'il nous semble habiter cette sphère idéale + Où jamais on n'entend un orage éclater! + Ce n'est plus qu'à ses pieds que gronde la tempête; + Il faudrait, pour frapper sa tête, + Que la foudre pût remonter!» + + La foudre remonta!--Renversé de son aire, + Il tomba tout fumant de cent coups de tonnerre. + Les rois punirent leur tyran. + On l'exposa vivant sur un roc solitaire; + Et le géant captif fut remis par la terre + A la garde de l'Océan. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Voilà l'image de la gloire; + D'abord un prisme éblouissant, + Puis un miroir expiatoire, + Où la pourpre paraît du sang! + Tour à tour puissante, asservie, + Voilà quel double aspect sa vie + Offrit à ses âges divers. + Il faut à son nom deux histoires: + Jeune, il inventait ses victoires; + Vieux, il méditait ses revers. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + S'il perdit un empire, il aura deux patries, + De son seul souvenir illustres et flétries, + L'une aux mers d'Annibal, l'autre aux mers de Vasco; + Et jamais, de ce siècle attestant la merveille, + On ne prononcera son nom, sans qu'il n'éveille + Aux bouts du monde un double écho! + + Telles, quand une bombe ardente, meurtrière, + Décrit dans un ciel noir sa courbe incendiaire, + Se balance au-dessus des murs épouvantés, + Puis, comme un vautour chauve, à la serre cruelle, + Qui frappe, en s'abattant, la terre de son aile, + Tombe, et fouille à grand bruit le pavé des cités, + + Longtemps après sa chute, on voit fumer encore + La bouche du mortier, large, noire et sonore, + D'où monta pour tomber le globe au vol pesant, + Et la place où la bombe, éclatée en mitrailles, + Mourut en vomissant la mort de ses entrailles, + Et s'éteignit en embrasant! + + _Juillet_ 1825. + +On le voit, l'auteur des _Deux Iles_ sait conduire l'effort poétique, +par un chemin hardi autant qu'arrêté, à son but, et ce but est un +point radieux, une image finale, une formule symbolique dont le poème +est tout illuminé. + +Quant à l'habileté de main du versificateur, elle est déjà +incomparable. Jamais, avant l'apparition des _Ballades_, on n'aurait +soupçonné que le clavier poétique pût produire de tels effets. L'éclat +des rimes, la richesse du vocabulaire, la nouveauté et la hardiesse du +rythme, toutes les formes de la virtuosité sont déjà rassemblées dans +ces vers de la première heure. + +Hugo a procédé comme les maîtres musiciens, les Bach et les Beethoven. +Il s'est cru obligé de posséder à fond tous les secrets de son métier; +il a compris qu'on est malaisément le premier de son art, si l'on n'a +pas pour soi la supériorité même de la technique. + + +LES ORIENTALES. + +Il y a plus d'un Orient sur la mappemonde terrestre. Il y en a plus +d'un aussi dans le livre de Victor Hugo. Il faut s'attendre à y +trouver surtout l'Orient de l'actualité, celui qui hantait à ce +moment-là, grâce au journal, grâce au roman, les imaginations même les +plus vulgaires, l'Orient qui avait passionné Byron, et fait du viveur +un héros, l'Orient de Janina et de Missolonghi, d'Ali-Pacha, de +l'évêque Joseph, et du «bon» Canaris. Le poète a été ému, comme toute +la jeunesse d'alors, par le départ de Fabvier; fils de soldat, le +bruit que font au loin les fusils français «éveillés de leur long +sommeil,» le remplit d'enthousiasme; il oppose avec mélancolie le +magnifique emportement de cette vie d'aventures et de batailles aux +délicates émotions de sa destinée de rêveur: + + J'en ai pour tout un jour d'un soupir de hautbois, + D'un bruit de feuilles remuées. + +Mais sa pensée franchit l'espace, et cette Grèce, où se joue le drame +sanglant de l'émancipation du peuple jadis le plus libre des peuples, +il la devine, il la voit, il la met sous nos yeux. Voici Corinthe et +son haut promontoire, voici les blancs écueils de l'Archipel, voici la +colline de Sparte, ou le torrent de l'Ilyssus, voici l'étang d'Arta, +et Mikos, la ville carrée aux coupoles d'étain, et Navarin, la ville +aux maisons peintes. + + La ville aux dômes d'or, la blanche Navarin, + Sur la colline assise entre les térébinthes. + +Avec les paysages lumineux, que de figures animées paraissent devant +nous: les icoglans bercés sur la mer dans les caravelles légères, les +spahis, les timariots aux triangles d'or, aux étriers tranchants sur +leurs juments «échevelées,» le klephte à l'oeil noir, au long fusil +sculpté, et l'enfant de Chio aux pieds nus, aux prunelles bleues comme +des lis du puits sombre d'Iran, qui pleure près des murs noircis et +veut «de la poudre et des balles.» + +Les tableaux turcs des _Orientales_ ont vieilli. Ces odalisques +rêveuses, romanesques, attendries, dont chaque coup d'éventail est +suivi d'un coup de hache, ces sultans ou ces pachas hérissés d'armes +comme une panoplie, et laissant voir un arsenal sous leur pelisse, +donnent l'impression du banal, du poncif. A leur apparition, ils +firent le succès. Ils sont démodés aujourd'hui comme les troubadours +des _Odes et Ballades_. + +En revanche, l'Orient espagnol a gardé tout son éclat de coloris, +toute sa vivace fraîcheur. Le charme de l'art mauresque, la magie du +ciel de Grenade ne sont-ils pas traduits définitivement dans ces +aquarelles faites d'un seul vers? + + Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes, + Sème les murs de trèfles blancs. + +C'est là l'Espagne pittoresque. L'odeur de sainteté qui s'exhale de +ses cités peuplées de vierges, de martyrs, et tout illustrées de +légendes, n'a-t-elle pas persisté dans ce distique curieux? + + Le poisson qui rouvrit l'oeil mort du vieux Tobie + Se joue au fond du golfe où dort Fontarabie. + +Et ses moeurs animées, joyeuses, picaresques, ne parlent-elles pas +dans cette fin de couplet, sonore et rythmée comme un concert de +bandouras? + + Salamanque en riant s'assied sur trois collines, + S'endort au son des mandolines, + Et s'éveille en sursaut aux cris des écoliers. + +Le sens musical, qui s'exprimera si puissamment dans la pièce des +_Rayons et des Ombres_, intitulée «Que la musique date du XVIe +siècle,» se manifeste d'un bout à l'autre des _Orientales_ par des +raffinements de facture, des recherches d'harmonie, des effets de +rythme dont le crescendo des _Djinns_ donne l'idée: + + La rumeur approche, + L'écho la redit. + C'est comme la cloche + D'un couvent maudit; + Comme un bruit de foule, + Qui tonne et qui roule, + Et tantôt s'écroule + Et tantôt grandit... + + C'est l'essaim des Djinns qui passe, + Et tourbillonne en sifflant. + Les ifs, que leur vol fracasse, + Craquent comme un pin brûlant. + Leur troupeau lourd et rapide, + Volant dans l'espace vide, + Semble un nuage livide, + Qui porte un éclair au flanc. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure! + L'horrible essaim, poussé par l'aquilon, + Sans doute, ô ciel! s'abat sur ma demeure. + Le mur fléchit sous le noir bataillon. + La maison crie et chancelle, penchée, + Et l'on dirait que, du sol arrachée, + Ainsi qu'il chasse une feuille séchée, + Le vent la roule avec leur tourbillon! + +Ce chef-d'oeuvre d'industrie lyrique montre quel doigté merveilleux le +musicien avait acquis. D'autres pièces, l'_Ode du feu de ciel_, par +exemple, nous laissent voir quelle richesse de tons le peintre avait +sur sa palette, et avec quel pinceau hardi, expressif, lumineux, il +pouvait, à son gré, peupler la toile ou animer le mur. N'est-ce pas en +effet une fresque déjà puissante que cette suprême orgie des deux +villes damnées, Sodome et Gomorrhe, avec leurs pâles lampes de +débauche, et au-dessus, dans un ciel noir, la nuée fulgurante? Qui n'a +pas dans le souvenir ce voyage grandiose du nuage vengeur sur le vent +de la nuit; et ces tableaux brillants, le golfe aux claires eaux +habité par une tribu qui mêle au bruit de la grande mer la voix grêle +de ses cymbales; le «Nil jaune, tacheté d'îles,» bordé «de monts bâtis +par l'homme» et gardé par le sphinx rose ou le dieu vert, dont le +simoun enflammé «ne fait pas baisser les paupières;» et l'édifice +immense de Babel, dont les tours portent des palmiers qui d'en bas +semblent des brins d'herbe, dont les murs lézardés laissent passer des +éléphants par leurs fissures colossales? Toute cette couleur, si +neuve, si riche, si éclatante, n'a rien perdu de sa valeur. Cette +manière n'est pas la plus originale ni la plus grande de Hugo; mais, +en dépit des efforts et des ambitions de poètes venus depuis et +coloristes exclusifs, Hugo seul l'a dépassée. + +N'y a-t-il donc que de la couleur dans les _Orientales_? On a ressassé +cette erreur. N'y a-t-il pas de pensée dans cette superbe définition +du génie et de sa destinée cruelle, fatale, mais glorieuse et +souveraine, que personnifie, qu'incarne en quelque sorte le héros de +l'Ukraine garrotté, emporté, jusqu'au trône, sur son cheval que la +mort seule arrêtera? + + Ainsi, quand Mazeppa, qui rugit et qui pleure, + A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu'un sabre effleure, + Tous ses membres liés + Sur un fougueux cheval, nourri d'herbes marines, + Qui fume, et fait jaillir le feu de ses narines + Et le feu de ses pieds; + + Quand il s'est dans ses noeuds roulé comme un reptile, + Qu'il a bien réjoui de sa rage inutile + Ses bourreaux tout joyeux, + Et qu'il retombe enfin sur la croupe farouche, + La sueur sur le front, l'écume dans la bouche + Et du sang dans les yeux, + + Un cri part; et soudain voilà que par la plaine + Et l'homme et le cheval, emportés, hors d'haleine, + Sur les sables mouvants, + Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudre + Pareil au noir nuage où serpente la foudre; + Volent avec les vents! + + Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent, + Comme ces ouragans qui dans les monts s'entassent, + Comme un globe de feu; + Puis déjà ne sont plus qu'un point noir dans la brume, + Puis s'effacent dans l'air comme un flocon d'écume + Au vaste océan bleu. + + Ils vont. L'espace est grand. Dans le désert immense, + Dans l'horizon sans fin qui toujours recommence, + Ils se plongent tous deux + Leur course comme un vol les emporte, et grands chênes, + Villes et tours, monts noirs liés en longues chaînes, + Tout chancelle autour d'eux. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Enfin après trois jours d'une course insensée, + Après avoir franchi fleuves à l'eau glacée, + Steppes, forêts, déserts, + Le cheval tombe aux cris des mille oiseaux de proie, + Et son ongle de fer sur la pierre qu'il broie + Eteint ses quatre éclairs. + + Voilà l'infortuné gisant, nu, misérable, + Tout tacheté de sang, plus rouge que l'érable + Dans la saison des fleurs. + Le nuage d'oiseaux sur lui tourne et s'arrête; + Maint bec ardent aspire à ronger dans sa tête + Ses yeux brûlés de pleurs. + + Eh bien! ce condamné qui hurle et qui se traîne, + Ce cadavre vivant, les tribus de l'Ukraine + Le feront prince un jour. + Un jour, semant les champs de morts sans sépultures, + Il dédommagera par de larges pâtures + L'orfraie et le vautour. + + Sa sauvage grandeur naîtra de son supplice. + Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pelisse, + Grand à l'oeil ébloui; + Et quand il passera, ces peuples de la tente, + Prosternés, entendront la fanfare éclatante + Bondir autour de lui! + + Ainsi, lorsqu'un mortel, sur qui son dieu s'étale, + S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale, + Génie, ardent coursier, + En vain il lutte, hélas! tu bondis, tu l'emportes + Hors du monde réel, dont tu brises les portes + Avec tes pieds d'acier! + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Il traverse d'un vol, sur tes ailes de flamme, + Tous les champs du possible, et les mondes de l'âme, + Boit au fleuve éternel; + Dans la nuit orageuse ou la nuit étoilée, + Sa chevelure, aux crins des comètes mêlée, + Flamboie au front du ciel. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Il crie épouvanté, tu poursuis implacable. + Pâle, épuisé, béant, sous ton vol qui l'accable, + Il ploie avec effroi; + Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe + Enfin le terme arrive..., il court, il vole, il tombe, + Et se relève roi! + + +LES FEUILLES D'AUTOMNE. + +On risque de surprendre le lecteur en écrivant que les _Feuilles +d'automne_, les _Chants du Crépuscule_, les _Voix intérieures_, les +_Rayons et les Ombres_ ne marquent pas un progrès sur les +_Orientales_. Ce qui a le plus fait pour mettre ces recueils, les +_Feuilles d'automne_ surtout, très en faveur chez les esprits +d'éducation classique, c'est l'absence ou l'atténuation de défauts +qui, dans les _Orientales_, s'accusaient vigoureusement. A notre avis, +c'est au retour de ces défauts qu'il faudra applaudir; car, avec eux, +les qualités sortiront aussi à outrance. + +Demandez au peintre Rembrandt s'il produirait sa lumière sans ombre. +Le contraste violent, qui caractérise la poésie de Hugo, s'effaça donc +à un certain moment, et les yeux délicats, amoureux du tempérament, de +la transition ménagée, du convenable, ou peut-être du convenu, en +furent tout réjouis. Qu'il nous soit permis de penser qu'en faisant +jusqu'au bout ces concessions au goût moyen, Hugo aurait perdu une +bonne part de son originalité, de sa toute-puissance. Heureusement +l'exil l'isolera de toute influence, le rendra tout entier à +lui-même, et il écrira, avec ses procédés originaux et sa poétique +exclusive, les _Contemplations_, les _Châtiments_, la triple _Légende +des siècles_. + +Est-ce à dire qu'il faille dédaigner les ouvrages en vers qui ont +suivi les _Orientales_? Ce serait une puérile et inepte rigueur. Il y +a dans chacun d'eux des beautés de l'ordre le plus élevé; il y a même +des accents nouveaux; la forme seule a perdu de son étrange éclat; +mais peut-être a-t-elle gagné quelques qualités de délicatesse, et je +ne sais quel parfum d'intimité; quant au fond, il s'est enrichi; le +champ s'est amendé, et il produit de plus nourrissantes moissons. + +Dans les _Orientales_, le poète avait éprouvé le besoin de voir, ne +fût-ce qu'en rêve, des pays lointains, presque fabuleux. Avec les +_Feuilles d'automne_ nous le trouvons assis au foyer, les yeux tournés +sur ses enfants, la pensée attachée au souvenir de ceux qui ne sont +plus, le coeur ému de la fuite de la jeunesse. Préoccupé de la +destinée, il analyse les grandes conceptions du temps, de l'espace, de +l'éternité. Il affirme sa double foi, faite de sentiment, à +l'existence de Dieu, à l'immortalité des âmes. + +Ce qui domine ici, c'est le _Moi_, qui tiendra désormais tant de place +dans l'oeuvre du poète et qui donnera un accent si personnel même à +ses tragédies, même à ses épopées. Il se révèle dès la première pièce, +qui est une autobiographie. Il se dissimule mal sous des affectations +de modestie ou des explosions de dédain dans les odes au statuaire +David et à Lamartine, dans l'expressive allégorie _Æstuat infelix_, +dans les confidences _A Monsieur Fontaney_. Dans toutes ces pages, le +poète poursuit la définition du génie, et, sans le vouloir, il définit +son génie propre. Quelle destinée rêve-t-il? Il convoite la couronne +de Dante, faute d'oser aspirer au sceptre de Napoléon. C'est encore le +moi qui se glorifie dans les ascendants, quand Hugo fait un retour +vers son père, et se repaît du souvenir des guerres impériales; c'est +le moi qui s'enivre d'orgueil mélancolique, en exprimant le regret, +peut-être un peu prématuré, des jeunes ans, et des «lettres d'amour;» +c'est le moi qui persiste, mais cette fois sous sa forme la plus +désintéressée et la plus touchante, dans les effusions de la tendresse +paternelle, dans la contemplation émue du «doux sourire» de l'enfance. + + Laissez.--Tous ces enfants sont bien là.--Qui vous dit + Que la bulle d'azur que mon souffle agrandit + A leur souffle indiscret s'écroule? + Qui vous dit que leurs voix, leurs pas, leurs jeux, leurs cris, + Effarouchent la muse et chassent les péris...-- + Venez, enfants, venez en foule! + + Venez autour de moi! Riez, chantez, courez! + Votre oeil me jettera quelques rayons dorés, + Votre voix charmera mes heures. + C'est la seule en ce monde, où rien ne nous sourit, + Qui vienne du dehors sans troubler dans l'esprit + Le choeur des voix intérieures! + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Venez, enfants!--A vous, jardins, cours, escaliers! + Ebranlez et planchers, et plafonds, et piliers! + Que le jour s'achève ou renaisse, + Courez et bourdonnez comme l'abeille aux champs! + Ma joie et mon bonheur et mon âme et mes chants + Iront où vous irez, jeunesse! + + Il est pour les coeurs sourds aux vulgaires clameurs + D'harmonieuses voix, des accords, des rumeurs, + Qu'on n'entend que dans les retraites, + Notes d'un grand concert interrompu souvent, + Vents, flots, feuilles des bois, bruit dont l'âme en rêvant + Se fait des musiques secrètes! + + Moi, quel que soit le monde, et l'homme, et l'avenir, + Soit qu'il faille oublier ou se ressouvenir, + Que Dieu m'afflige ou me console, + Je ne veux habiter la cité des vivants + Que dans une maison qu'une rumeur d'enfants + Fasse toujours vivante et folle. + + De même, si jamais enfin je vous revois, + Beau pays, dont la langue est faite pour ma voix, + Dont mes yeux aimaient les campagnes, + Bords où mes pas enfants suivaient Napoléon, + Fortes villes du Cid! ô Valence, ô Léon, + Castille, Aragon, mes Espagnes! + + Je ne veux traverser vos plaines, vos cités, + Franchir vos ponts d'une arche entre deux monts jetés, + Voir vos palais romains ou maures, + Votre Guadalquivir qui serpente et s'enfuit, + Que dans ces chars dorés qu'emplissent de leur bruit + Les grelots des mules sonores. + +Les trois pièces qui terminent le recueil ne relèvent plus de cette +inspiration égoïste. L'une, _la Prière pour tous_, rappelle les +premières odes pour la couleur religieuse et chrétienne; mais il s'y +mêle un sentiment de pitié tendre, d'universelle sympathie, qui, en +s'élevant jusqu'à l'oubli de soi, produira la doctrine humanitaire des +_Contemplations_. + + Comme une aumône, enfant, donne donc ta prière + A ton père, à ta mère, aux pères de ton père; + Donne au riche à qui Dieu refuse le bonheur, + Donne au pauvre, à la veuve, au crime, au vice immonde. + _Fais en priant le tour des misères du monde._ + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Ce superbe vers semble être resté la devise du grand romancier qui +écrira les _Misérables_, les _Travailleurs de la Mer_, l'_Homme qui +rit_, _Quatre-vingt-treize_. + +Le futur auteur du _Satyre_ commence aussi à pénétrer le sens de la +nature; il n'est pas loin de la diviniser, puisqu'il aspire déjà à +s'unir avec elle: + + O poètes sacrés, échevelés, sublimes, + Allez, et répandez vos âmes sur les cimes, + Sur les sommets de neige en butte aux aquilons, + Sur les déserts pieux où l'esprit se recueille, + Sur les bois que l'automne emporte feuille à feuille, + Sur les lacs endormis dans l'ombre des vallons! + + Partout où la nature est gracieuse et belle, + Où l'herbe s'épaissit pour le troupeau qui bêle, + Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs, + Où chante un pâtre assis sous une antique arcade, + Où la brise du soir fouette avec la cascade + Le rocher tout en pleurs; + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Partout où le couchant grandit l'ombre des chênes, + Partout où les coteaux croisent leurs molles chaînes, + Partout où sont des champs, des moissons, des cités, + Partout où pend un fruit à la branche épuisée, + Partout où l'oiseau boit des gouttes de rosée, + Allez, voyez, chantez! + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Enivrez-vous de tout! enivrez-vous, poètes, + Des gazons, des ruisseaux, des feuilles inquiètes, + Du voyageur de nuit dont on entend la voix, + De ces premières fleurs dont février s'étonne, + Des eaux, de l'air, des prés, et du bruit monotone + Que font les chariots qui passent dans les bois! + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Contemplez du matin la pureté divine, + Quand la brume en flocons inonde la ravine, + Quand le soleil, que cache à demi la forêt, + Montrant sur l'horizon sa rondeur échancrée, + Grandit comme ferait la coupole dorée + D'un palais d'Orient dont on approcherait! + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Enivrez-vous du soir! A cette heure où, dans l'ombre, + Le paysage obscur, plein de formes sans nombre, + S'efface, des chemins et des fleuves rayé; + Quand le mont, dont la tête à l'horizon s'élève, + Semble un géant couché qui regarde et qui rêve, + Sur son coude appuyé! + + Si vous avez en vous, vivantes et pressées, + Un monde intérieur d'images, de pensées, + De sentiments, d'amour, d'ardente passion, + Pour féconder ce monde échangez-le sans cesse + Avec l'autre univers visible qui vous presse! + Mêlez toute votre âme à la création! + +Enfin est-ce aux _Feuilles d'automne_ ou aux _Châtiments_ +qu'appartient la clameur satirique de l'Epilogue? Est-ce en novembre +1831 ou après décembre 1852 que ces vers ont été frappés sur «la corde +d'airain?» + + Je hais l'oppression d'une haine profonde. + Aussi, lorsque j'entends, dans quelque coin du monde, + Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier, + Un peuple qu'on égorge appeler et crier: + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Alors, oh! je maudis dans leur cour, dans leur antre, + Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre! + Je sens que le poète est leur juge! je sens + Que la muse indignée, avec ses poings puissants, + Peut, comme au pilori, les lier sur leur trône, + Et leur faire un carcan de leur lâche couronne, + Et renvoyer ces rois qu'on aurait pu bénir, + Marqués au front d'un vers que lira l'avenir! + Oh! la muse se doit aux peuples sans défense. + J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance, + Et les molles chansons, et le loisir serein, + Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain! + + _Novembre_ 1831. + + +LES CHANTS DU CRÉPUSCULE. + +Ce qui manque le plus aux _Chants du Crépuscule_, c'est l'unité +d'impression. L'auteur s'est laissé aller, plus que dans aucun autre +recueil, à la tentation de grossir son volume avec des vers d'album, +des romances, des madrigaux, des pièces de circonstance. Ces crayons +un peu improvisés feraient honneur à de moindres poètes; chez Hugo, +ils ont l'inconvénient de détourner à leur profit une attention, +parfois même une admiration qui s'adresserait mieux à des beautés plus +hautes. Je ne citerai qu'un exemple. Dans quelle mémoire ne s'est pas +logée cette déclaration d'amour où la passion est symbolisée dans la +prière de la fleur au papillon? Tout à côté de cette odelette +gracieuse, se trouve l'admirable contemplation qui a pour titre _Au +bord de la mer_, et, un peu plus loin, la merveille même de ce +recueil, la méditation puissante sur la cloche. + + Seule en ta sombre tour aux faîtes dentelés, + D'où ton souffle descend sur les toits ébranlés, + O cloche suspendue au milieu des nuées + Par ton vaste roulis si souvent remuées, + Tu dors en ce moment dans l'ombre, et rien ne luit + Sous ta voûte profonde où sommeille le bruit. + Oh! tandis qu'un esprit qui jusqu'à toi s'élance, + Silencieux aussi, contemple ton silence, + Sens-tu, par cet instinct vague plein de douceur + Qui révèle toujours une soeur à la soeur, + Qu'à cette heure où s'endort la soirée expirante, + Une âme est près de toi, non moins que toi vibrante, + Qui bien souvent aussi jette un bruit solennel, + Et se plaint dans l'amour comme toi dans le ciel! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Mais qu'importe à la cloche et qu'importe à mon âme! + Qu'à son heure, à son jour, l'esprit saint les réclame, + Les touche l'une et l'autre, et leur dise: chantez! + Soudain, par toute voie et de tous les côtés, + De leur sein ébranlé, rempli d'ombres obscures, + A travers leur surface, à travers leurs souillures, + Et la cendre et la rouille, amas injurieux, + Quelque chose de grand s'épandra dans les cieux! + + Ce sera l'hosanna de toute créature! + Ta pensée, ô Seigneur! ta parole, ô nature! + Oui, ce qui sortira par sanglots, par éclairs, + Comme l'eau du glacier, comme le vent des mers, + Comme le jour à flots des urnes de l'aurore, + Ce qu'on verra jaillir, et puis jaillir encore, + Du clocher toujours droit, du front toujours debout, + Ce sera l'harmonie immense qui dit tout! + Tout! les soupirs du coeur, les élans de la foule: + Le cri de ce qui monte et de ce qui s'écroule; + Le discours de chaque homme à chaque passion; + L'adieu qu'en s'en allant chante l'illusion; + L'espoir éteint, la barque échouée à la grève; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + La vertu qui se fait de ce que le malheur + A de plus douloureux, hélas! et de meilleur; + L'autel enveloppé d'encens et de fidèles; + Les mères retenant les enfants auprès d'elles; + La nuit qui chaque soir fait taire l'univers + Et ne laisse ici-bas la parole qu'aux mers; + Les couchants flamboyants; les aubes étoilées; + Les heures de soleil et de lune mêlées, + Et les monts et les flots proclamant à la fois + Ce grand nom qu'on retrouve au fond de toute voix; + Et l'hymne inexpliqué qui, parmi des bruits d'ailes, + Va de l'aire de l'aigle au nid des hirondelles; + Et ce cercle dont l'homme a sitôt fait le tour, + L'innocence, la foi, la prière et l'amour! + Et l'éternel reflet de lumière et de flamme + Que l'âme verse au monde et que Dieu verse à l'âme! + +C'est dans de pareilles pages qu'il faut chercher l'originalité du +volume, et non dans les aubades, les effusions de tendresse ou les +actes de foi, antérieurs de quelques années, et animés d'un autre +esprit. On reconnaît sans peine ces poèmes de la vingtième année à +leur caractère élégiaque, et à cette tendance mystique, à ce besoin +d'adoration que sûrement en 1835 (date de la publication des _Chants +du crépuscule_) Victor Hugo ne ressent plus. S'il y a eu dans la +période de sa vie antérieure à l'exil une heure de doute, de +mélancolie morose, de pessimisme amer, douloureux, agressif, cette +heure est arrivée. + +Ce mécontentement s'explique assez par le regret très vif de la +première jeunesse. + + Il fut un temps, un temps d'ivresse, + Où l'aurore qui te caresse + Rayonnait sur mon beau printemps, + Où l'orgueil, la joie et l'extase, + Comme un vin pur d'un riche vase, + Débordaient de mes dix-sept ans. + +A ce moment il avait la gloire devant lui; elle brillait dans le +lointain, mais il bondissait vers ce but: + + Et comme un vif essaim d'abeilles, + Mes pensers volaient au soleil. + +Le but est atteint, et le mirage est dissipé; la coupe est bue, et la +«lie» est au fond. + +Tout poète est irritable. Que dire de celui-ci? On se rappelle son +enfance hypéresthésique. Le tempérament qui ébranla jusqu'à la folie +le cerveau surexcitable de plus d'un des siens, devait se retrouver +chez lui et souffrir très cruellement de certaines hostilités: + + Toujours quelque bouche flétrie, + Souvent par ma pitié nourrie, + Dans tous mes travaux m'outragea. + +Il s'exagérait la violence ou la portée de ces attaques: + + Moi que déchire tant de rage... + +Il ne pouvait pas pardonner au régime royal qui s'était établi, avec +la liberté, le droit pour champions, de manquer à ses engagements, de +renier son principe, de laisser subsister «des abus de granit,» +auxquels les tribuns du jour ne pouvaient opposer «qu'une charte de +plâtre.» Et de tous ces abus, à ce qu'il semble, celui qui a le plus +blessé le poète, celui qui a fait surgir de son seuil naguère égayé +par les rires d'enfant, la «muse Indignation,» c'est la persécution +qu'on a infligée à sa pensée, c'est l'interdiction jetée sur telle ou +telle de ses oeuvres: + + Chacun se sent troublé comme l'eau sous le vent; + Et moi-même, à cette heure, à mon foyer rêvant, + Voilà, depuis cinq ans qu'on oubliait Procuste, + Que j'entends aboyer au seuil du drame auguste + La censure à l'haleine immonde, aux ongles noirs, + Cette chienne au front bas qui suit tous les pouvoirs, + Vile, et mâchant toujours dans sa gueule souillée, + O Muse! quelque pan de ta robe étoilée! + +Il proteste contre ces «tristes libertés qu'on donne et qu'on +reprend»; il se fait l'adversaire de toutes les mesures de réaction +provoquées par un pouvoir inquiet, et consenties par les «trois cents +avocats,» par «ces rhéteurs» que leur toge neuve embarrasse. Il oppose +au régime sans éclat, sous lequel la France s'agite, le souvenir du +Césarisme triomphant, et il compare avec dédain les lampions des +fêtes officielles au soleil d'Austerlitz; lui qui, dix ans plus tôt, +maudissait Buonaparte, il s'attendrit comme la bonne vieille de +Béranger, ou comme les vétérans en demi-solde de la Restauration, +devant l'image du captif de Sainte-Hélène, regrettant non pas le +Kremlin, non pas le bivac, non pas les dragons chevelus, ou les rouges +lanciers, ou les grenadiers épiques, mais l'enfant blond, rose, +«divin,» qu'allaite sa nourrice éblouie, souriante. + +Napoléon n'est pas le seul repoussoir lumineux qu'il imagine de placer +en regard des obscurs artisans de la politique présente. A deux +reprises, il évoque le souvenir d'un autre soldat, le héros de +l'indépendance grecque, Canaris. Comme le passé, l'éloignement grandit +les hommes: pour Hugo, Napoléon mort est une sorte de Dieu terrifiant; +Canaris disparu et entré dans l'oubli est le dieu bon, aux «traits +sereins,» au «regard pur,» au coeur «candide.» Il envie la destinée de +ce fils de l'Archipel, qui vit au pays de l'héroïsme et de la gloire, +qui voit + + Décroître à l'horizon Mantinée ou Mégare, + +qui a échangé la popularité bruyante, banale, éphémère, contre + + .................la douceur d'entrevoir + Tantôt un fronton blanc dans les brumes du soir, + Tantôt, sur le sentier qui près des mers chemine, + Une femme de Thèbe ou bien de Salamine, + Paysanne à l'oeil fier qui va vendre ses blés, + Et pique gravement deux grands boeufs accouplés, + Assise sur un char d'homérique origine, + Comme l'antique Isis des bas-reliefs d'Egine! + +Hugo ne se borne pas à cette satire indirecte. Il blâme ouvertement +les désintéressements de la politique française, et s'indigne qu'aucun +écho ne réponde au cri de la Pologne piétinée par les clous des +Baskirs. En maudissant «l'homme qui a livré une femme,» il inflige un +blâme sanglant aux ministres qui ont soldé et provoqué ce louche +trafic. Ses éloges mêmes, tels que le remerciement au duc d'Orléans, +ont quelque chose d'un peu humiliant pour le trône; ils ne diffèrent +guère du conseil, et quand le _conseil_ se fait jour, il est gros de +menaces. Hugo montre aux rois le flot populaire qui monte; rien ne +l'arrêtera dans sa fureur inconsciente, sinon le pouvoir du bienfait, +et l'obstacle d'une bonne action. + +La préoccupation des misérables de tout ordre vient servir d'excuse à +ces plaintes, mais elle fournit à cette satire naissante un aliment +nouveau. + +Voici l'antithèse du riche et du pauvre; voici le contraste entre la +foule heureuse, éclatante, enivrée, que rassemble le bal flamboyant, +et le groupe des créatures dégradées, + + Voilant leur deuil affreux d'un sourire moqueur, + Les fleurs au front, la boue aux pieds, la haine au coeur! + +Où trouver un refuge contre tant de causes de tristesse? + +Dans l'amour tout divin de l'humanité. A la prière qui s'est tue un +autre hymne succédera. + + Ce sera l'hosanna de toute créature, + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ce sera l'harmonie immense qui dit tout. + +Et cette harmonie s'annonce déjà, comme par une note préparatoire de +l'accord, dans ce vers curieux: + + Et le sage attentif aux _voix intérieures_. + +Le titre et le sujet du recueil suivant étaient trouvés. + + +LES VOIX INTÉRIEURES. + +Deux pièces du nouveau livre, les deux premières, sont encore +inspirées par le spectacle des événements et la préoccupation +politique. _Sunt lacrymæ rerum_ est une sorte de chant funéraire, de +panégyrique attendri, que la mort de Charles X, exilé, inspire au +poète du sacre. Dans la pièce _A l'Arc de triomphe_, on retrouve une +fois de plus la glorification de l'idée impériale, que l'auteur des +_Chants du crépuscule_ avait entreprise dans _la Colonne_ et _Napoléon +II_. Si l'éloge de l'Empire était opportun, et de nature à flatter le +sentiment public, on ne saurait faire le même reproche à l'hymne en +l'honneur de la royauté légitime. Cette manifestation venait à +l'encontre du sentiment populaire, et, à ce propos, il n'est pas +inutile de remarquer à quel point se trompent ceux qui voient dans +Victor Hugo un courtisan de l'opinion. Qui la flattait en 1825, Victor +Hugo, chantre de l'autel et du trône, ou Casimir Delavigne, le poète +des _Messéniennes_, ou Béranger, le chansonnier du _Roi d'Yvetot_, le +prêtre narquois du _Dieu des Bonnes Gens_? Et plus tard, sera-ce un +sacrifice au goût dominant des Français de 1852 que de flétrir le +régime devant lequel ils se sont prosternés? Sera-ce une tactique +d'opportuniste, au lendemain de la Commune de 1871, et au plus fort de +représailles dont personne, à ce moment-là, n'eût osé mettre en doute +la légitimité, que de jeter le cri d'appel à la clémence, que de +s'opposer aux revanches de l'ordre, que de flétrir la basse loi du +talion? + +La conséquence d'une si habile conduite devait être ce qu'elle fut. En +1871, on lapida les fenêtres de celui qui avait dit: «Pas de +représailles;» après 1853, et pendant de longues années, ce fut la +mode et la marque du goût que de décrier, de railler, de renier +l'auteur des _Châtiments_; en 1837, après la publication des _Voix +intérieures_, les attaques dont Victor Hugo avait déjà souffert si +vivement, redoublèrent de violence. + +Mais cette fois le poète pouvait les braver. Il avait trouvé le grand +secret de consolation, la source inépuisable de courage, de sérénité. +Las des agitations stériles de la politique et de son fracas irritant, +il s'était remis à écouter, de plus près que jamais, «cette musique +que tout homme a en soi» et «dont parle la Porcia de Shakespeare.» Ce +chant continu, cette voix intérieure, «écho affaibli» et «confus» du +grondement de la Nature, voilà surtout ce que le poète notait cette +fois, et fixait en des vers, singulièrement beaux. + +Il retrouvait le verbe imagé, les traits de feu des _Orientales_ avec +un attrait tout nouveau de puissante mélancolie. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + La morne Palenquè gît dans les marais verts; + A peine entre ses blocs d'herbe haute couverts + Entend-on le lézard qui bouge. + Ses murs sont obstrués d'arbres au fruit vermeil + Où volent, tout moirés par l'ombre et le soleil, + De beaux oiseaux de cuivre rouge. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Comme une mère sombre, et qui, dans sa fierté, + Cache sous son manteau son enfant souffleté, + L'Egypte au bord du Nil assise + Dans sa robe de sable enfonce enveloppés + Ses colosses camards à la face frappés + Par le pied brutal de Cambyse. + +Mais, à côté de ce vers fulgurant, Hugo en apportait un autre plus +original peut-être, je veux dire le vers simple et pénétrant, +virgilien par la pureté et l'harmonie, homérique par la vérité de +l'impression, le vers avec lequel il décrit: + + Les coteaux renversés dans le lac qui miroite, + +«l'antre obstrué d'herbe verte,» et + + ... les vieilles forêts où la sève à grands flots + Court du fût noir de l'aulne au tronc blanc des bouleaux. + +Ce ne sont là que des aspects de la nature. Hugo soulève le voile +riant et rayé de couleurs dont l'éternelle Isis enveloppe son sein +palpitant. Il ne s'arrête pas longtemps à l'églogue ancienne, malgré +la douceur de regarder «fumer le feu du pâtre,» et d'entrevoir, «à +travers les buissons,» sous «la lune», «à la dérobée,» + +Il cherche le pourquoi de la nature; il la trouve compatissante, +charitable, providentielle; elle est l'intermédiaire auguste qui +dispense à l'homme les bienfaits de Dieu: + + L'hiver, l'été, la nuit, le jour, + Avec des urnes différentes, + Dieu verse à grands flots son amour. + +Cette première conception est justement le contraire de celle qui +s'exprimera dans la _Tristesse d'Olympio_; mais on la voit se modifier +déjà, rien qu'en tournant les feuillets des _Voix intérieures_. La +pièce _A Albert Durer_ nous révèle une nature autrement vraie, toute +livrée au travail de la vie, et tourmentée par de sourds mais visibles +efforts: + + Le cresson boit; l'eau court; les frênes sur les pentes, + Sous la broussaille horrible et les ronces grimpantes, + Contractent lentement leurs pieds noueux et noirs. + +La terre ne vit pas seulement; elle fait vivre. Elle est la _Mater +Alma_ que célèbre le mythe ancien; elle est la nourrice universelle. + +C'est ce qu'exprime avec une puissance singulière la pièce fameuse qui +a pour titre _la Vache_. + + LA VACHE. + + Devant la blanche ferme où parfois vers midi + Un vieillard vient s'asseoir sur le seuil attiédi, + Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges, + Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges + Ecoutent les chansons du gardien du réveil, + Du beau coq vernissé qui reluit au soleil, + Une vache était là tout à l'heure arrêtée. + Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée, + Douce comme une biche avec ses jeunes faons, + Elle avait sous le ventre un beau groupe d'enfants, + D'enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles, + Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles, + Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant + D'autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant, + Dérobant sans pitié quelque laitière absente, + Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante + Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous, + Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux. + Elle, bonne et puissante et de son trésor pleine, + Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine + Son beau flanc plus ombré qu'un flanc de léopard, + Distraite, regardait vaguement quelque part. + Ainsi, nature! abri de toute créature! + O mère universelle! indulgente nature! + Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels, + Cherchant l'ombre et le lait sous tes flancs éternels, + Nous sommes là, savants, poètes, pêle-mêle, + Pendus de toutes parts à ta forte mamelle! + Et tandis qu'affamés, avec des cris vainqueurs, + A tes sources sans fin désaltérant nos coeurs, + Pour en faire plus tard notre sang et notre âme, + Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme, + Les feuillages, les monts, les prés verts, le ciel bleu, + Toi, sans te déranger, tu rêves à ton Dieu! + +La terre fait plus que de nourrir ses fils; elle leur parle. Elle +élève et elle agrandit le coeur qui sait l'entendre. + + De partout sort un flot de sagesse abondante. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tout objet dont le bois se compose répond + A quelque objet pareil dans la forêt de l'âme. + +Avec la voix de la Terre, éclate, pour la première fois[3], dans +l'oeuvre de Hugo, le chant de la Mer, qui grondera si puissamment dans +les _Contemplations_, dans les _Châtiments_, et dans la _Légende des +siècles_. Cette intimité merveilleuse qui s'établira, pendant les +années de l'exil, entre le poète et l'Océan, s'explique, s'annonce, +avant l'heure de la rélégation sur les rochers anglo-normands, par des +affinités dont voici la première preuve. Qu'on relise _Soirée en Mer_, +ou encore _Une nuit qu'on entendait la mer sans la voir_. Qu'on joigne +à ces premières impressions les deux pièces des Rayons et Ombres, +_Cæruleum Mare_, où s'exprime l'idée qu'éveille le spectacle de +l'Océan, et _Oceano Nox_, où se traduit plus fortement le sentiment +qui se dégage de ses murmures. On aura dans ces quatre odes comme un +prélude de cette symphonie immense de la mer, que Hugo écrira plus +tard, et qu'il jettera par lambeaux à travers ses chants lyriques, ses +romans, ses satires, ses épopées. + + [3] La pièce des Chants du Crépuscule, Au bord de la mer, en + dépit de son titre, ne s'oppose pas à cette assertion. Le poète y + définit la Terre, l'Ether, l'Amour. L'Océan n'entre que pour + trois vers dans cette triple synthèse. + + +LES RAYONS ET LES OMBRES. + +On peut rapprocher, sur d'autres points, _les Rayons et les Ombres_ +des _Voix intérieures_. L'un et l'autre de ces deux recueils offrent, +dans un petit nombre de pièces, de facture exquise, l'union très +heureuse de deux éléments très divers, la nature et l'art, associés +ici d'une façon presque classique. On songe à Versailles et à la +préface de la _Psyché_ de La Fontaine, quand le poète s'achemine + + Vers la grotte où le lierre + Met une barbe verte au vieux fleuve de pierre! + +Et lui-même, en décrivant le parc austère, au grand «bassin dormant,» +où moisit maintenant «un Neptune verdâtre» et où jadis le roi Louis, +tenant par la main ou Caussade ou Candale, errait sous les ombrages, +il éveille, non sans raillerie, le souvenir des rimes de Boileau. + +Cette inspiration si gracieuse gagne, d'un volume à l'autre, en +profondeur mélancolique, et elle produit, sous le titre de _la +Statue_, ce délicieux entretien avec le Faune isolé, immobile, oublié +«dans sa gaine de marbre.» La musique seule égalerait ce que produit +ici la poésie, évoquant, avec je ne sais quel ineffable mystère, les +élégances somptueuses, royales, galantes du passé, dans ce puissant +paysage d'hiver: + + D'autres arbres plus loin croisaient leurs sombres fûts; + Plus loin d'autres encore, estompés par l'espace, + Poussaient dans le ciel gris où le vent du soir passe, + Mille petits rameaux noirs, tordus et mêlés, + Et se posaient partout, l'un par l'autre voilés, + Sur l'horizon, perdu dans les vapeurs informes, + Comme un grand troupeau roux de hérissons énormes. + Rien de plus. Ce vieux faune, un ciel morne, un bois noir. + +Poésie ou musique, à quel art rattacher la méditation sur «l'Orphée +moderne,» le vieux maître Palestrina? + + Ecoutez, écoutez! du maître qui palpite, + Sur tous les violons l'archet se précipite. + L'orchestre tressaillant rit dans son antre noir. + Tout parle. C'est ainsi qu'on entend sans les voir, + Le soir, quand la campagne élève un sourd murmure, + Rire les vendangeurs dans une vigne mûre. + Comme sur la colonne un frêle chapiteau, + La flûte épanouie a monté sur l'alto. + Les gammes, chastes soeurs dans la vapeur cachées, + Vidant et remplissant leurs amphores penchées, + Se tiennent par la main et chantent tour à tour, + Tandis qu'un vent léger fait flotter alentour, + Comme un voile folâtre autour d'un divin groupe, + Ces dentelles du son que le fifre découpe. + + Ciel! voilà le clairon qui sonne. A cette voix, + Tout s'éveille en sursaut, tout bondit à la fois. + La caisse aux mille échos, battant ses flancs énormes, + Fait hurler le troupeau des instruments difformes, + Et l'air s'emplit d'accords furieux et sifflants + Que les serpents de cuivre ont tordus dans leurs flancs. + Vaste tumulte où passe un hautbois qui soupire! + Soudain du haut en bas le rideau se déchire: + Plus sombre et plus vivante à l'oeil qu'une forêt, + Toute la symphonie en un hymne apparaît. + Puis, comme en un chaos qui reprendrait un monde, + Tout se perd dans les plis d'une brume profonde. + Chaque forme du chant passe en disant: Assez! + Les sons étincelants s'éteignent dispersés. + Une nuit qui répand ses vapeurs agrandies + Efface le contour vague des mélodies, + Telle que des esquifs dont l'eau couvre les mâts, + Et la strette jetant sur leurs confus amas + Ses tremblantes lueurs largement étalées + Retombe dans cette ombre en grappes étoilées! + + O concert qui s'envole en flamme à tous les vents! + Gouffre où le crescendo gonfle ses flots mouvants! + Comme l'âme s'émeut! Comme les coeurs écoutent! + Et comme cet archet d'où les notes dégouttent, + Tantôt dans la lumière et tantôt dans la nuit, + Remue avec fierté cet orage de bruit! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Singulière puissance du génie! Il entre de plain-pied, et sans effort, +de l'art où il règne en maître dans les arts qui lui semblent le plus +fermés. Hugo n'a point reçu d'instruction musicale; il n'a point +cherché à y remédier, même superficiellement, par l'audition, +fréquente des musiciens; mais, d'instinct, il a évité de s'associer à +l'admiration banale des gens de son temps pour les manifestations +vulgaires de l'art le plus tenu de s'élever, et, quand il veut +glorifier un maître de l'harmonie, il ne se prosterne pas devant des +idoles de bois doré, de carton-pierre ou de simili-bronze; il n'adore +que les vrais dieux. Et lui-même il saisit l'archet, et il conduit +l'orchestre, et il en explique les voix, avec une intuition des +ressources symphoniques, avec un bonheur d'images, une puissance de +transcription, de transposition des effets, qui confond les initiés. + +Comme dans les _Voix intérieures_, la Nature, dans _les Rayons et les +Ombres_, occupe une place très large. Elle paraît ici pour la première +fois dans ce rôle d'éducatrice que Hugo lui conservera jusque dans ses +poèmes des derniers jours (_l'Ane_). Tout le monde a dans la mémoire +les souvenirs des Feuillantines; pour en parler ici, ce serait un abus +que dépasser l'allusion. + +On peut en dire autant de la _Tristesse d'Olympio_. Qui n'a lu cette +sonate pathétique où gémit le souvenir douloureux de l'amour passé, +tandis que le bois, la fontaine, les chambres de feuillage, jadis +témoins et complices de ces tendresses, poursuivent, dans l'oubli de +tout, leur rythme régulier, fatal, inconscient, et enchantent +d'autres amoureux de leurs sereines harmonies? Qui n'a comparé cette +élégie inoubliable au _Lac_ de Lamartine, au _Souvenir_ d'Alfred de +Musset? Qui n'a cru, à vingt ans, que, des trois poètes traitant le +même sujet, Hugo fut le moins inspiré? Qui peut le croire après avoir +vécu? Les vers profonds, révélateurs du mystère de l'âme, surgissent +ici à chaque strophe; ils traversent la trame de l'oeuvre comme autant +de traits lumineux. + + ..... Nos pensées + S'envolent un moment sur leurs ailes blessées, + Puis retombent soudain. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Les fils mystérieux où nos coeurs sont liés. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ma maison me regarde et ne me connaît plus. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + L'impassible nature a déjà tout repris. + +Et quelle couleur revêt ici la pensée! Beaucoup d'images, même dans +Hugo, dans le Hugo de la _Légende_, ont-elles la nouveauté, le charme +saisissant de celles-ci? + + Les grands chars gémissants qui reviennent le soir. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Comme un essaim chantant d'histrions en voyage + Dont le groupe décroît derrière le coteau. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Dans ces jours où la tête au poids des ans s'incline, + Où l'homme, sans projets, sans but, sans visions, + Sent qu'il n'est déjà plus qu'une tombe en ruine + Où gisent ses vertus et ses illusions; + + Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles, + Comptant dans notre coeur, qu'enfin la glace atteint, + Comme on compte les morts sur un champ de batailles, + Chaque douleur tombée et chaque songe éteint, + + Comme quelqu'un qui cherche en tenant une lampe, + Loin des objets réels, loin du monde rieur, + Elle arrive à pas lents par une obscure rampe + Jusqu'au fond désolé du gouffre intérieur; + + Et là dans cette nuit qu'aucun rayon n'étoile, + L'âme, en un repli sombre où tout semble finir, + Sent quelque chose encor palpiter sous un voile.-- + C'est toi qui dors dans l'ombre, ô sacré souvenir! + +On a dit des _Rayons et des Ombres_ que le poète y résumait en quelque +sorte toute son oeuvre lyrique antérieure. On y retrouverait, par +exemple, l'inspiration dominante des _Feuilles d'automne_, +c'est-à-dire les souvenirs de l'enfance, et l'expression des +sentiments qui se rattachent au foyer, l'amitié fraternelle, l'amour +filial, l'adoration, ou, pour emprunter le mot de Sévigné, la triple +«idolâtrie» de la mère, de l'épouse, et des enfants. Ce serait la +«pitié aumônière» déjà exprimée dans les _Chants du crépuscule_, qui +reparaîtrait dans des pièces comme la _Rencontre_ des quatre enfants +sans parents, sans abri, sans souliers et sans pain. + +Je n'énumère pas jusqu'au bout ces prétendues analogies; car je suis +beaucoup plus frappé des différences. Ce n'est pas aux écrits +antérieurs de Hugo que ces pièces me font penser: j'y vois déjà l'idée +et le dessein des grands écrits de sa maturité. Je trouve dans la +_Rencontre_ un avant-goût de la satire toute sociale des +_Contemplations_, et je démêle un coin de la philosophie des +_Misérables_ dans cette leçon que la nature donne à l'homme, en +prodiguant aux mendiants toutes les douceurs de la tiède saison. + + Et son oeil ne vit rien que l'éther calme et chaud. + Le soleil bienveillant, l'air plein d'ailes dorées, + Et la sérénité des voûtes azurées, + Et le bonheur, les cris, les rires triomphants + Qui des oiseaux du ciel tombaient sur ces enfants. + +C'est encore à la doctrine philosophique des _Contemplations_, non pas +à la religion des premiers écrits, que nous achemine la pièce, où le +poète, après avoir jeté un regard sur le problème du destin, relève +des yeux effarés comme s'il avait aperçu quelque puits insondable: + + Cryptes! palais! tombeaux, pleins de vagues tonnerres! + Vous êtes moins brumeux, moins noirs, moins ignorés, + Vous êtes moins profonds et moins désespérés, + Que le destin, cet astre habité par nos craintes, + Où l'âme entend, perdue en d'affreux labyrinthes, + Au fond, à travers l'ombre, avec mille bruits sourds, + Dans un gouffre inconnu tomber le flot des jours! + +Si ce gouffre rappelle une conception de Hugo, c'est sûrement la +_Bouche d'ombre_. + +Et quand on a lu les poèmes de la vieillesse de Hugo, quand on a +l'esprit encore ému de cette sanction morale jusqu'à laquelle s'était +haussé son coeur de patriarche, la suprême pitié, n'est-on pas en +droit de vouloir retrouver comme un lointain pressentiment de cette +évolution dernière, dans les vers par où le recueil des chants de +jeunesse finit: + + Et de ce triple aspect des choses d'ici-bas, + De ce triple conseil que l'homme n'entend pas, + Pour mon coeur où Dieu vit, où la haine s'émousse, + Sort une bienveillance universelle et douce + Qui dore comme une aube et d'avance attendrit + Le vers qu'à moitié fait j'emporte en mon esprit, + Pour l'achever aux champs avec l'odeur des plaines, + Et l'ombre du nuage et le bruit des fontaines! + +Mais la lecture des _Rayons et des Ombres_ révèle autre chose que les +desseins poétiques de Hugo: elle fait prévoir son entrée dans la +politique. Chez Victor Hugo, les ambitions d'homme d'Etat ont pris +leur source dans l'idée qu'il se fait de la mission du poète. Nous +avons dit qu'il lui donnait les attributs du _vates_ antique, et +faisait de lui l'interprète de Dieu, l'oracle «de l'éternelle vérité.» +Il se prend ici pour un visionnaire, pour un prophète, dans le sens +biblique du mot: + + Pour des regards distraits la France était sereine, + Mais dans ce ciel troublé d'un peu de brume à peine, + Où tout semblait azur, où rien n'agitait l'air, + Lui, rêveur, il voyait par instants un éclair! + +Ce qu'il y avait de fâcheux dans cette conviction, c'est qu'elle +allait détourner Hugo de sa «fonction» vraie, et contrarier son +instinct naturel. La coulée lumineuse de poésie lyrique sur laquelle +il nous a paru essentiel d'arrêter longtemps les regards du lecteur, +va se refroidir, s'obscurcir, s'arrêter. Mais de nouveau, à dater de +l'exil, elle débordera, et pour un très long temps, avec l'éclat +brûlant et le fracas, majestueux d'une éruption volcanique. + + [Illustration: VICTOR HUGO EN 1847. + (_fac simile d'une lithographie d'après nature_)] + + + + +LE DRAME + + +Quand Hugo écrivit _Cromwell_, il atteignait à peine à ses vingt-cinq +ans; il en avait quatre-vingts passés, lorsque parut _Torquemada_. +Toutefois, la production dramatique ne se rencontre, au début ou à la +fin de la carrière poétique de Hugo, qu'à titre d'exception. Elle +s'est concentrée dans une période de treize années, comprise entre le +mois de février 1830, où _Hernani_ souleva l'enthousiasme au +Théâtre-Français, et le mois de mars 1843, où, sur la même scène, eut +lieu la chute mémorable des _Burgraves_. Elle comprend donc, pour les +oeuvres en vers, les seules qui rentrent dans le plan de cet ouvrage +sur le poète, _Hernani_, _Marion De Lorme_, _Le Roi s'amuse_, _Ruy +Blas_, et les _Burgraves_. _Cromwell_ et _Torquemada_ sont deux écrits +à part: dans l'un, Hugo n'a pas encore trouvé sa formule dramatique, +en dépit des fameuses préfaces; dans l'autre, Hugo, ne s'inquiète plus +de retrouver le moule trop étroit où il avait coulé ses pièces de +théâtre. + +Qu'est-ce que _Cromwell_? une tragédie démesurée. Les unités n'y sont +pas plus sacrifiées que dans le _Cid_; le lieu de la scène varie +trois fois; le décor change à tous les actes; mais l'action est une, +et elle se développe dans les vingt-quatre heures réglementaires. +Peut-être la pièce déborde-t-elle un peu dans la nuit qui précède le +premier jour et dans le jour qui succède à la seconde nuit; Hugo +lui-même nous fait observer que son drame «ne sort pas de Londres; +qu'il commence le 25 juin 1657, à trois heures, du matin, et finit le +26 à midi. On voit, ajoute-t-il, qu'il entrerait presque dans la +prescription classique, telle que les professeurs de poésie la +rédigent maintenant.» La tragédie nouvelle est entrée, en effet, dans +le corset à vertugadin; mais il a fallu desserrer les lacets, et +l'étoffe craque aux coutures. + +Le sujet est pourtant entendu à la façon classique, c'est-à-dire qu'il +développe une action très simple, et réductible, en quelque sorte, à +une seule situation. La tragédie d'_Andromaque_, de Racine, pourrait, +à la rigueur, se ramener à cette formule: Andromaque, veuve d'Hector +et mère d'Astyanax, épousera-t-elle Pyrrhus? Le drame de _Cromwell_ ne +peut non plus donner lieu qu'à cette question: Le Protecteur sera-t-il +roi? La question se pose, au premier acte, et, comme dans une pièce de +Racine, elle reçoit à chaque acte suivant, non pas une solution, mais +une réponse provisoire. _Oui_, dit le second acte, au moment où le +rideau tombe; _non_, dit le troisième acte, quand il arrive à sa +conclusion. Oui et non, dit tour à tour l'acte quatrième; mais le +rideau tombe une fois de plus sur le mot oui: Décidément non, voilà la +solution qu'apporte le cinquième acte. + +Ainsi, de ce drame énorme, si l'on, voulait ébrancher tout ce qui ne +tient pas à l'action, il resterait à peine la matière d'une tragédie +classique. Tragédie ou drame, c'est, par bien des côtés, une oeuvre +d'imitation. Le jeune auteur a lu Shakespeare, et il se souvient +d'_Hamlet_, de _Macbeth_, en plus d'un endroit. Le «Tu seras roi» se +retrouve dans la formule «Honneur au roi Cromwell», que le Protecteur +a par trois fois entendue en songe. _Macbeth_ a fourni encore l'idée +du réveil de Rochester, visiblement calqué sur le réveil du portier... + + Suis-je déjà perdu? Serais-je dans l'enfer? + Ce palais flamboyant, ces spectres, ces armées + De démons secouant des torches enflammées, + C'est l'enfer! + +_Jules César_ a inspiré plus d'une scène de cette pièce, dont le sujet +est également une conspiration. C'est bien un effet à la Shakespeare +que ce revirement de la foule, exprimant d'abord par un silence plein +d'éloquence ses sentiments hostiles pour Cromwell, et dès que Cromwell +a parlé, huant les conjurés, jetant l'un d'eux à la Tamise (acte V, +dernière scène). + +Mais les classiques peuvent aussi réclamer leur bien. Le coup de +théâtre du troisième acte est emprunté au dénouement original de +_Rodogue_. Le narcotique offert par Rochester au Protecteur est bu, +comme le poison dans la tragédie de Corneille, par la bouche même qui +l'offre. + + LORD ROCHESTER, _à part._ + + Le vase est plein. + Il faut que Noll le boive. Il va faire un fier somme! + J'ai mis toute la fiole!--Hé! je sers le pauvre homme + Je l'arrache aux remords; grâce à mes soins d'ami, + Il n'aura de longtemps, d'honneur, si bien dormi! + + _(Il prend le plat des mains du page, et il le présente à + Cromwell. (Haut.)_ + + Milord.... + + _(A part.)_ + + Il faut encor de la cérémonie. + + _(Haut.)_ + + Buvez cette liqueur que mes mains ont bénie. + + CROMWELL, _ricanant._ + + Ah! vous l'avez bénie? + + LORD ROCHESTER + + Oui.... + + _(A part.)_ + + Quel regard! + + CROMWELL. + + Fort bien. + Ce breuvage, est-ce pas, me doit faire du bien? + + LORD ROCHESTER. + + Oui, l'hypocras contient une vertu suprême + Pour bien dormir, Mylord. + + CROMWELL. + + Alors, buvez vous-même! + + _Il prend le gobelet sur le plat et le lui présente + brusquement._) + + LORD ROCHESTER, _épouvanté et reculant._ + + Milord.... + + _(A part.)_ + + Quel coup de foudre!.... + + CROMWELL, _avec un sourire équivoque._ + + Eh bien! vous hésitez? + Accoutumez-vous donc, jeune homme, à nos bontés. + Vous n'êtes pas au bout encor.... Prenez, mon maître! + Surmontez le respect, qui vous troubla peut-être, + Buvez.-- + + _Il force Rochester confondu à prendre le gobelet._ + + Saviez-vous pas que nous vous chérissions? + Que retombent sur vous vos bénédictions! + + LORD ROCHESTER, _à part._ + + Je suis écrasé! + + _(Haut.)_ + + Mais, Milord... + + CROMWELL. + + Buvez, vous dis-je! + + LORD ROCHESTER, _à part._ + + Il s'est depuis tantôt passé quelque prodige. + + _(Haut.)_ + + Je vous jure... + + CROMWELL. + + Buvez; vous jurerez après. + + LORD ROCHESTER, _à part._ + + Et notre grand complot? et nos savants apprêts? + + CROMWELL. + + Buvez donc! + + LORD ROCHESTER, _à part._ + + Noll encor nous surpasse en malice. + + CROMWELL. + + Vous vous faites prier? + + LORD ROCHESTER, _à part._ + + Buvons donc ce calice! + + _Il boit._ + + CROMWELL, _avec un rire sardonique._ + + Comment le trouvez-vous? + + LORD ROCHESTER, _remettant le gobelet sur la table._ + + Que Dieu sauve le Roi! + +Il faudrait reporter aussi dans l'arsenal dramatique classique le +songe, les tirades, les vers à effet, les inversions, les expressions +surannées, les formules de style noble. A côté du vers cornélien et +du vers imagé, du parler familier et de la touche pittoresque, +Cromwell abonde en traits vieillis, en détails d'une élégance +pompeuse, à rendre jaloux Parseval-Grandmaison. + +Ce qui appartient à Hugo, c'est un charme piquant de couleur locale +répandu sur tout le sujet. + + LORD ORMOND, _vivement_. + + Saint-George! à la douceur je ne suis pas enclin. + Pour une goutte d'eau déborde un vase plein. + --Milord! Le pire fat qui dans Paris s'étale, + Le dernier dameret de la place Royale, + Avec tous ses plumets sur son chapeau tombants, + Son rabat de dentelle et ses noeuds de rubans, + Sa perruque à tuyaux, ses bottes évasées, + A l'esprit, moins que vous, plein de billevesées! + + LORD ROCHESTER, _furieux_. + + Milord! vous n'êtes point mon père!... A vos discours + Vos cheveux gris pourraient porter un vain secours. + Votre parole est jeune et nous fait de même âge. + Vous me rendrez, pardieu, raison de cet outrage! + + LORD ORMOND. + + De grand coeur!--Votre épée au vent, beau damoiseau! + + _Ils tirent tous deux leurs épées_. + + D'honneur! je m'en soucie autant que d'un roseau! + + _Ils croisent leurs épées_. + + DAVENANT, _se jetant entre eux_. + + Milords, y pensez-vous?--La paix! la paix sur l'heure! + + LORD ROCHESTER, _ferraillant_. + + L'ami! la paix est bonne, et la guerre est meilleure. + + DAVENANT, _s'efforçant de les séparer_. + + Si le crieur de nuit vous entendait?.... + + _On frappe à la porte_. + + Je croi + Qu'on frappe.... + + _On frappe plus fort._ + + Au nom de Dieu, Milords! + + _Les combattants continuent. Voix_ (au dehors). + + Au nom du Roi! + + _Les deux adversaires s'arrêtent et baissent leurs épées._ + +La pièce est une galerie de portraits, ou, si l'on veut, de mannequins +d'atelier très richement et très exactement vêtus. On a cette +impression, qui se retrouvera d'un bout à l'autre du théâtre de Hugo, +que l'on visite une merveilleuse collection d'armes et de costumes +sous les lambris d'un vieux palais. Les décors sont brossés, et il ne +reste aux peintres qu'à glaner un détail ou deux, après tous ceux que +le poète a moissonnés, pour reconstituer la salle des Banquets à +White-hall, la chambre peinte, la grand'salle de Westminster. Dans ces +cadres majestueux, toute une foule tient à l'aise, et, à l'exemple de +Shakespeare, l'auteur de _Cromwell_ introduit l'acteur aux mille +têtes, le peuple; s'il n'a pas encore le pouvoir de le faire agir, il +le fait parler, s'agiter d'une façon assez nouvelle. + + SYNDERCOMB, _bas à Garland_. + + Carr est le seul de nous qui soit homme. + + VOIX DANS LA FOULE. + + Hosannah! + Gloire aux saints! Gloire au Christ! Gloire au Dieu du Sina! + --Longs jours au Protecteur! + + _Syndercomb, exaspéré par les imprécations de Carr et les acclamations + du peuple, tire son poignard et s'élance vers l'estrade._ + + SYNDERCOMB, _agitant son poignard_. + + Mort au roi de Sodome! + + LORD CARLISLE, _aux hallebardiers_. + + Arrêtez l'assassin. + + CROMWELL, _écartant le garde du geste_. + + Faites place à cet homme. + + (_A Syndercomb._) + + Que voulez-vous? + + SYNDERCOMB. + + Ta mort. + + CROMWELL. + + Allez en liberté, + Allez en paix. + + SYNDERCOMB. + + Je suis le vengeur suscité. + Si ton cortège impur ne me fermait la bouche.... + + CROMWELL, _faisant signe aux soldats de le laisser libre_. + + Parlez. + + SYNDERCOMB. + + Ah! ce n'est point un discours qui te touche. + Mais si l'on n'arrêtait mon bras.... + + CROMWELL. + + Frappez. + + SYNDERCOMB, _faisant un pas et levant sa dague_. + + Meurs donc + Tyran! + + _Le peuple se précipite sur lui et le désarme._ + + VOIX DANS LA FOULE. + + Quoi! par le meurtre il répond au pardon! + Périsse l'assassin! Meure le parricide! + + _Syndercomb est entraîné hors de la Salle._ + + CROMWELL, _à Thurloë_. + + Voyez ce qu'ils en font? + + VOIX DU PEUPLE + + Assommez le perfide! + + CROMWELL. + + Frères, je lui pardonne. Il ne sait ce qu'il fait. + + VOIX DU PEUPLE. + + A la Tamise! à l'eau! + + _Rentre Turloë_. + + THURLOË, _à Cromwell_. + + Le peuple est satisfait. + La Tamise a reçu le furieux apôtre. + + CROMWELL, _à part_. + + La clémence est, au fait, un moyen comme un autre. + C'est toujours un de moins.... Mais qu'à de tels trépas + Ce bon peuple pourtant ne s'accoutume pas. + +_Hernani_ fut écrit en vingt-cinq jours. La censure prononça sur +l'oeuvre cet étrange jugement: «Il est d'une sage politique de n'en +pas retrancher un mot. Il est bon que le public voie jusqu'à quel +point d'égarement peut aller l'esprit humain, affranchi de toute règle +et de toute bienséance.» Quelques académiciens pétitionnèrent auprès +du roi, pour qu'il interdit à la pièce nouvelle l'accès de la +Comédie-Française. Charles X répondit, non sans à propos, «qu'en fait +de littérature, il n'avait que sa place au parterre.» L'oeuvre fut +donc jouée, ou, pour parler plus justement, la bataille fut engagée le +25 février 1830. On a raconté bien des fois comment les jeunes gens du +groupe romantique vinrent soutenir leur vaillant chef, comment les +bravos et les sifflets se mêlèrent pendant plusieurs soirs, comment la +jeune armée littéraire, battue sur quelques points, remporta, dès le +premier jour, des avantages décisifs, comment telle tirade épique, le +monologue de Don Carlos au tombeau de Charlemagne notamment, subjugua +par sa majesté jusqu'aux railleurs les plus hostiles, comment surtout +cette fleur d'héroïsme, cette hauteur de vertu castillane, cette +tendresse emportée qui remplissent la fin du drame, enivrèrent tous +les esprits. Un souffle de passion amoureuse exalte tous les +personnages de ce drame; un accent d'héroïsme juvénile, étrange, et +parfois emphatique, y résonne et en fait vibrer tous les vers. La plus +haute émotion qu'on puisse exciter au théâtre se dégage du quatrième +acte, où le ressort cornélien de l'admiration est mis en oeuvre une +fois de plus et puissamment renouvelé par la clémence inattendue de +Don Carlos proclamé empereur. + + DON CARLOS, _l'oeil fixé sur sa bannière_. + + L'empereur est pareil à l'aigle, sa compagne. + A la place du coeur il n'a qu'un écusson. + + HERNANI. + + Ah! vous êtes César! + + DON CARLOS, _à Hernani_. + + De ta noble maison, + Don Juan, ton coeur est digne. + + _Montrant dona Sol._ + + Il est digne aussi d'elle. + --A genoux, duc. + + (_Hernani s'agenouille. Don Carlos détache sa toison d'or et la lui + passe autour du cou._) + + Reçois ce collier. + + _Don Carlos tire son épée et l'en frappe trois fois sur l'épaule._ + + Sois fidèle! + Par saint Etienne, duc, je te fais chevalier. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + _Aux conjurés._ + + Je veux tout oublier. Allez, je vous pardonne! + C'est la leçon qu'au monde il convient que je donne. + Ce n'est pas vainement qu'à Charles premier, roi, + L'empereur Charles-Quint succède, et qu'une loi + Change, aux yeux de l'Europe, orpheline éplorée, + L'altesse catholique en majesté sacrée. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + DON CARLOS, _seul. Il s'incline devant le tombeau de Charlemagne._ + + Es-tu content de moi? + Ai-je bien dépouillé les misères du roi, + Charlemagne? Empereur, suis-je bien un autre homme? + Puis-je accoupler mon casque à la mitre de Rome? + Aux fortunes du monde ai-je droit de toucher? + Ai-je un pied sûr et ferme, et qui puisse marcher + Dans ce sentier, semé des ruines vandales, + Que tu nous as battu de tes larges sandales? + Ai-je bien à ta flamme allumé mon flambeau? + Ai-je compris la voix qui parle en ton tombeau? + --Ah! j'étais seul, perdu, seul devant un empire, + Tout un monde qui hurle, et menace, et conspire, + Le Danois à punir, le Saint-Père à payer, + Venise, Soliman, Luther, François premier, + Mille poignards jaloux, luisant déjà dans l'ombre, + Des pièges, des écueils, des ennemis sans nombre. + Vingt peuples dont un seul ferait peur à vingt rois, + Tout pressé, tout pressant, tout à faire à la fois; + Je t'ai crié:--Par où faut-il que je commence? + Et tu m'as répondu:--Mon fils, par la clémence! + +C'est le ressort racinien de la pitié qui a fourni à l'auteur +d'_Hernani_ tout le pathétique du cinquième acte. Les deux êtres, que +tout semblait séparer à jamais, sont unis. La tendresse déborde du +coeur de ces jeunes époux, et, cherchant une forme de langage qui +l'exprime, elle s'identifie avec la douceur de la nuit et la sérénité +des astres: + + Tout s'est éteint, flambeaux et musique de fête. + Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose. + Viens, respire avec moi l'air embaumé de rose! + Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait. + La lune tout à l'heure à l'horizon montait. + Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble + Et ta voix, toutes deux m'allaient au coeur ensemble. + +Et voici l'amour et la haine en présence. La haine est implacable; +l'amour semble succomber. L'approche de la mort lui révèle qu'il est +immortel; il voit «des feux dans l'ombre»; il a sondé d'un suprême +regard l'éternité qui lui reste. + + ..... Vers des clartés nouvelles + Nous allons tout à l'heure ensemble ouvrir nos ailes. + Partons d'un vol égal vers un monde meilleur. + +La loi des contrastes domine fortement toutes les conceptions +dramatiques de Victor Hugo, et s'applique également à la conduite de +la pièce, au développement de l'intrigue, à la construction des +personnages, à l'expression des caractères et des moeurs. On peut le +vérifier à l'occasion de _Marion De Lorme_. Deux figures traversent +toute la pièce, en s'opposant, pour ainsi dire, trait pour trait, en +se contredisant parole pour parole: Saverny, noble, élégant, +insouciant, gai, lumineux; Didier, sans famille, passionné, +mélancolique, et comme vêtu d'ombre. Si romanesque et si artificiel +que soit ce personnage de Didier, il exprime pourtant certains traits +de la physionomie de Hugo lui-même; telle aventure de la première +jeunesse de l'auteur, par exemple son duel à Versailles avec un garde +du corps, s'est reflétée dans l'oeuvre et a inspiré la scène que +voici: + + SAVERNY, _à Didier_. + + Holà! hé! l'homme au grand manteau! + L'ami!--Mon cher!-- + + _A Brichanteau._ + + Je crois qu'il est sourd, Brichanteau. + + DIDIER, _levant lentement la tête_. + + Me parlez-vous? + + SAVERNY. + + Pardieu!--Pour récompense honnête, + Lisez-nous l'écriteau placé sur votre tête. + + DIDIER. + + Moi! + + SAVERNY. + + Vous. Savez-vous pas épeler l'alphabet? + + DIDIER, _se levant_. + + C'est l'édit qui punit tout bretteur du gibet, + Qu'il soit noble ou vilain. + + SAVERNY. + + Vous vous trompez, brave homme. + Sachez qu'on ne doit pas pendre un bon gentilhomme; + Et qu'il n'est dans ce monde, où tous droits nous sont dus, + Que les vilains qui soient faits pour être pendus. + + (_Aux gentilshommes._) + + Ce peuple est insolent! + + (_Didier en ricanant._) + + Vous lisez mal, mon maître! + Mais vous avez la vue un peu basse peut-être. + Otez votre chapeau, vous lirez mieux. Otez! + + DIDIER, _renversant la table qui est devant lui_. + + Ah! prenez garde à vous, Monsieur! vous m'insultez. + Maintenant que j'ai lu, ma récompense honnête, + Il me la faut!--Marquis, c'est ton sang, c'est ta tête! + + SAVERNY, _souriant_. + + Nos titres à tous deux, certes, sont bien acquis. + Je le devine peuple, il me flaire marquis. + + DIDIER. + + Peuple et marquis pourront se colleter ensemble. + Marquis, si nous mêlions notre sang, que t'en semble? + + SAVERNY, _reprenant son sérieux_. + + Monsieur, vous allez vite, et tout n'est pas fini. + Je me nomme Gaspard, marquis de Saverny. + + DIDIER. + + Que m'importe? + + SAVERNY, _froidement_. + + Voici mes deux témoins. Le comte + De Gassé, l'on n'a rien à dire sur son compte, + Et monsieur de Villac, qui tient à la maison + La Feuillade, dont est le marquis d'Aubusson. + Maintenant êtes-vous noble homme? + + DIDIER. + + Que t'importe? + Je ne suis qu'un enfant trouvé sur une porte, + Et je n'ai pas de nom. Mais cela suffit bien. + J'ai du sang à répandre en échange du tien! + + SAVERNY. + + Non pas, Monsieur, cela ne peut suffire, en somme. + Mais un enfant trouvé de droit est gentilhomme, + Attendu qu'il peut l'être; et que c'est plus grand mal + Dégrader un seigneur qu'anoblir un vassal. + Je vous rendrai raison.--Votre heure? + + DIDIER. + + Tout de suite + + SAVERNY. + + Soit.--Vous n'usurpez pas la qualité susdite? + + DIDIER. + + Une épée! + + SAVERNY. + + Il n'a pas d'épée! Ah! pasque dieu! + C'est mal. On vous prendrait pour quelqu'un de bas lieu. + + _Offrant sa propre épée à Didier._ + + La voulez-vous? Elle est fidèle et bien trempée. + + L'ANGELY, _fou du roi, offrant la sienne_. + + Pour faire une folie, ami, prenez l'épée + D'un fou.--Vous êtes brave, et lui ferez honneur. + + _Ricanant_. + + En échange, écoutez, pour me porter bonheur + Vous me laisserez prendre un bout de votre corde. + + DIDIER, _prenant l'épée._ + + Soit. Maintenant Dieu fasse aux bons miséricorde! + + BRICHANTEAU, _sautant de joie_. + + Un bon duel! c'est charmant! + + SAVERNY, _à Didier_. + + Mais où nous mettre? + + DIDIER. + + Sous + Ce réverbère. + + GASSÉ. + + Allons! messieurs, êtes-vous fous? + On n'y voit pas. Ils vont s'éborgner, par saint Georges! + + DIDIER. + + On y voit assez clair pour se couper la gorge. + + SAVERNY. + + Bien dit. + + VILLAC. + + On n'y voit pas! + + DIDIER. + + On y voit assez clair, + Vous dis-je! et chaque épée est dans l'ombre un éclair! + Allons, marquis! + + _Tous deux jettent leurs manteaux, ôtent leurs chapeaux, dont ils + se saluent et qu'ils jettent derrière eux. Puis ils tirent leurs + épées._ + + SAVERNY. + + Monsieur, à vos ordres. + + DIDIER. + + En garde! + +C'est encore le souvenir d'un événement réel qui a suggéré au poète ce +cruel dénouement du drame intitulé _le Roi s'amuse_. Le père de Victor +Hugo avait été, pour ainsi dire, le témoin d'une très tragique +aventure. C'était pendant la guerre de Vendée. Un soldat de l'armée du +Rhin revenait au pays, en congé de convalescence. Aux approches de son +village, il descend de la diligence, afin d'abréger le chemin. Un +paysan le voit passer, l'ajuste derrière une haie, le tue, le +dépouille en toute hâte. Il apporte au logis le havresac et la feuille +de route du mort. Sa femme et lui sont illettrés; mais un voisin lit +le papier, et leur apprend que le mort est leur fils. La mère saisit +un couteau et se tue; le meurtrier va se remettre aux mains de la +justice. Cette fatalité sanglante a fait tant d'impression sur +l'imagination de Hugo qu'il a transporté la situation dans son roman +de _Notre-Dame de Paris_, où la Sachette fait tuer sa fille Esméralda, +et dans Lucrèce Borgia, où Gennaro est perdu par la volonté +maternelle: de même dans _le Roi s'amuse_, Triboulet, ce père qui +n'aime au monde qu'un seul être, sa fille Blanche, paiera de tout son +or le coup d'épée qui la tuera. + +Dans _Ruy Blas_, Hugo semble avoir voulu égaler les conditions les +plus extrêmes, en faisant aimer un laquais par une reine, ou même +avait voulu unir ces extrêmes dans une seule condition, en faisant de +ce laquais le plus misérable et le plus glorieux, le plus faible et le +plus héroïque des hommes. Mais ce sujet singulier est traité avec plus +de dextérité de main qu'aucune pièce dramatique de Hugo; et il +suffirait, pour avoir l'idée des mérites de structure de ce drame, de +le réduire au scénario. Le premier acte est si vif, si promptement +noué dans son exposition déjà très dramatique; le second nous présente +un tableau si touchant de l'abandon de la jeune reine, il est si +gracieusement romanesque dans le détail des aventures mystérieuses de +l'inconnu qui risque sa vie pour apporter à l'exilée la petite fleur +bleue du pays natal; le troisième offre un coup de théâtre si +saisissant, quand l'arrivée de don Salluste, et les ordres qu'il donne +à son valet devenu grand seigneur, éveillent le malheureux Ruy Blas de +son rêve d'amour et de gloire; le quatrième, tout entier rempli par +l'aventurier à la fois héroïque comme le Cid et plaisant comme +Mascarille qui a nom don César, pétille d'une gaieté si vive et d'un +éclat de coloris si poétique; le cinquième, où la reine pardonne au +laquais qui s'est donné la mort, et verse sur lui des larmes de pitié, +peut-être de tendresse, fait succéder à toute cette gaîté folle de +l'acte ou, pour parler pour justement, de l'intermède précédent, des +scènes si pathétiques! Il attendrit, non pas comme le dénouement du +_Cid_, ou même comme celui d'_Andromaque_, mais comme la conclusion +mélancolique d'un roman. + +Mais ce qui fait surtout de _Ruy Blas_ l'oeuvre peut-être la plus +précieuse du théâtre de Hugo, c'est le charme du style et sa splendeur +toute lyrique. Comment veut-on que l'auteur des _Orientales_, abordant +ce sujet espagnol, se retienne, et résiste à l'envie de faire +étinceler son coloris, de donner à tous ses personnages des attitudes, +des costumes, des physionomies à faire envie à Vélasquez? + +Dans ce sujet naturellement ouvert à la fantaisie, comment cette +imagination de poète, éprise d'idéal et affamée de merveilleux, +n'aiderait-elle pas le fantastique à triompher? «J'habite dans la +lune,» dit un des personnages du drame; le dramaturge n'est-il pas de +ceux qui, «rêveurs,» «écoutent les récits». + + Et souhaitent le soir, devant leur porte assis, + De s'en aller dans les étoiles? + +Les drames d'_Hernani_ et de _Ruy Blas_ sont tout imprégnés de +lyrisme: qu'est-ce que le drame des _Burgraves_, sinon une épopée? Les +personnages, ici, prennent un caractère symbolique. Otto, Magnus et +Job représentent trois siècles; l'idée féodale s'exprime et agit par +leur intermédiaire; l'idée impériale, après une éclipse de tant +d'années, reparaît et triomphe avec Frédéric Barberousse, et la +légende, plus vraie que l'histoire, a bien raison de le ressusciter. +«Je n'ai plus rien d'humain, dit Guanhumara, je suis le meurtre et la +vengeance;» les prisonniers, qui la contemplent d'un regard terrifié, +murmurent tout bas: «Cette esclave est la haine.» Ce drame n'est plus +une lutte entre des êtres passionnés; c'est le conflit des passions +mêmes. + +Le cadre a les proportions légendaires du sujet. Le repaire féodal, +qui retentit en même temps du cliquetis des entraves et du choc des +verres, garde l'écho de douleurs plus sinistres et de fêtes plus +colossales; Job, le burgrave centenaire, rappelle les jours de gloire +où des convives, grands et forts autrement que ceux d'aujourd'hui, +chantaient à voix retentissante, + + Autour d'un boeuf entier posé sur un plat d'or. + +De ces promenoirs mystérieux, qui vont se perdant dans le mur +circulaire, on s'attend à voir surgir de terribles apparitions. +Pourquoi ne serait-ce pas le destin qui, sous les traits et les +haillons du mendiant, se dresse tout à coup au haut «du degré de six +marches»? + + GORLOIS, _à Hatto_. + + Ah! père, viens donc voir ce vieux à barbe blanche! + + LE COMTE LUPUS, _courant à la fenêtre_. + + Comme il monte à pas lents le sentier! son front penche. + + GIANNILARO, _s'approchant_. + + Est-il las! + + LE COMTE LUPUS. + + Le vent souffle aux trous de son manteau. + + GORLOIS. + + On dirait qu'il demande abri dans le château. + + LE MARGRAVE GILISSA. + + C'est quelque mendiant! + + LE BURGRAVE CADWALA. + + Quelque espion! + + LE BURGRAVE DARIUS. + + Arrière! + + HATTO, _à la fenêtre_. + + Qu'on me chasse à l'instant ce drôle à coups de pierre! + + LUPUS, GORLOIS _et les pages jetant des pierres_. + + Va-t'en, chien! + + MAGNUS, _comme se réveillant en sursaut_. + + En quel temps sommes-nous, Dieu puissant! + Et qu'est-ce donc que ceux qui vivent à présent? + On chasse à coups de pierre un vieillard qui supplie! + + _Les regardant tous en face._ + + De mon temps,--nous avions aussi notre folie, + Nos festins, nos chansons...--On était jeune, enfin!-- + Mais qu'un vieillard, vaincu par l'âge et par la faim, + Au milieu d'un banquet, au milieu d'une orgie, + Vînt à passer, tremblant, la main de froid rougie, + Soudain on remplissait, cessant tout propos vain, + Un casque de monnaie, un verre de bon vin. + C'était pour ce passant, que Dieu peut-être envoie! + Après, nous reprenions nos chants, car, plein de joie, + Un peu de vin au coeur, un peu d'or dans la main, + Le vieillard souriant poursuivait son chemin. + --Sur ce que nous faisions jugez ce que vous faites! + + JOB, _se redressant, faisant un pas, et touchant l'épaule de Magnus_. + + Jeune homme, taisez-vous.--De mon temps, dans nos fêtes, + Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor, + Autour d'un boeuf entier posé sur un plat d'or + S'il arrivait qu'un vieux passât devant la porte, + Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant, une escorte + L'allait chercher; sitôt qu'il entrait, les clairons + Eclataient; on voyait se lever les barons; + Les jeunes, sans parler, sans chanter, sans sourire, + S'inclinaient, fussent-ils princes du saint-empire; + Et les vieillards tendaient la main à l'inconnu + En lui disant: Seigneur, soyez le bienvenu! + + _A Gorlois._ + + --Va quérir l'étranger............ + + GORLOIS, _rentrant, à Job_. + + Il monte, monseigneur, + + JOB, _à ceux des princes qui sont restés assis._ + + Debout! + + _A ses fils._ + + --Autour de moi. + + _A Gorlois._ + + Ici! + + _Aux hérauts et aux trompettes._ + + Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi! + +Et dans le caveau sombre, humide, hideux, que continue la noire +galerie avec ses piliers vaguement entrevus, où la lumière s'infiltre +à peine par un grillage éventré, témoin de quelque antique et +formidable violence, quelle tragédie peut paraître trop atroce, quel +merveilleux dénouement ne semblera pas naturel? + +Quel style aussi sera trop poétique, pour exprimer cette conception +grandiose? Quelles paroles seront trop hautes, trop nobles, trop +épiques, tombant de ces lèvres princières, et traduisant non pas les +sentiments d'un être humain, mais les aspirations de tout un peuple, +mais les terreurs d'un très long âge, mais les réminiscences +glorieuses d'un passé «descendu derrière l'horizon?» + +On comprend qu'après avoir entrevu cet idéal dramatique, et après +avoir reconnu, par l'échec de sa trilogie, combien il dépassait les +besoins du public et les ressources de la scène, Hugo ait renoncé aux +avantages de la représentation qu'il fallait acheter par tant de +sacrifices. Il y a gagné de pouvoir écrire tout un _Théâtre en +liberté_. Et par cette dénomination je n'entends pas seulement le +livre posthume qui a paru avec ce titre, mais le livre dramatique des +_Quatre vents de l'esprit_ et cette tragédie vraiment unique, d'une +puissance dantesque, _Torquemada_. + +Ceux qui mesurent au patron des pièces classiques, ou des comédies +réalistes modernes, ces idylles dialoguées qui s'appellent _la +Grand'Mère, la Forêt mouillée_, ou _les Deux trouvailles de Gallus_, +commettent une injustice qui n'est peut-être qu'une erreur. Pour moi, +en relisant cette comédie un peu délirante, _Margarita_, et cette +tragédie condensée, _Esca, la marquise Zabeth_, dont chaque vers +est un dard aigu, une épigramme amère et lumineuse, je me surprends à +préférer dans le ciel poétique de Hugo ces étoiles reconnues les +dernières et dont l'éclat est d'une si étrange pureté. + +Quant à Torquemada, Hugo le regardait non sans raison comme «sa +conception la plus grande.» C'est la lecture des Epîtres de saint Paul +qui avait déposé dans l'esprit du poète le germe de cette oeuvre +imaginée dès les premières heures de l'exil et produite au grand jour, +trente ans plus tard, en 1882. + +De ce drame étrange et puissant une scène d'épopée se détache, pour +ainsi dire, d'elle-même: c'est celle où les députés des Juifs, suivis +d'une foule déguenillée, et conduite par Moïse-ben-Habib, leur grand +rabbin, viennent implorer la clémence simoniaque du roi Ferdinand et +de la reine Isabelle, les très chrétiens. + + MOÏSE-BEN-HABIB, _grand rabbin, à genoux_. + + Altesse de Castille, Altesse d'Aragon, + Roi, reine! ô notre maître, et vous, notre maîtresse, + Nous, vos tremblants sujets, nous sommes en détresse + Et, pieds nus, corde au cou, nous prions Dieu d'abord, + Et vous ensuite, étant dans l'ombre de la mort, + Ayant plusieurs de nous qu'on va livrer aux flammes, + Et tout le reste étant chassé, vieillards et femmes, + Et, sous l'oeil qui voit tout du fond du firmament, + Rois, nous vous apportons notre gémissement. + Altesses, vos décrets sur nous se précipitent; + Nous pleurons, et les os de nos pères palpitent; + Le sépulcre pensif tremble à cause de vous. + Ayez pitié. Nos coeurs sont fidèles et doux; + Nous vivons enfermés dans nos maisons étroites, + Humbles, seuls; nos lois sont très simples et très droites, + Tellement qu'un enfant les mettrait en écrit. + Jamais le juif ne chante et jamais il ne rit. + Nous payons le tribut, n'importe quelles sommes. + On nous remue à terre avec le pied; nous sommes + Comme le vêtement d'un homme assassiné. + Gloire à Dieu! Mais faut-il qu'avec le nouveau-né, + Avec l'enfant qui tette, avec l'enfant qu'on sèvre, + Nu, poussant devant lui son chien, son boeuf, sa chèvre, + Israël fuie et coure épars dans tous les sens? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + _Montrant l'or sur la table._ + + Voici notre rançon, hélas! daignez la prendre. + O rois, protégez-nous. Voyez nos désespoirs. + Soyez sur nous, mais non comme des anges noirs; + Soyez des anges bons et doux, car l'aile sombre + Et l'aile blanche, ô rois, ne font pas la même ombre. + Révoquez votre arrêt. Rois, nous vous supplions + Par vos aïeux sacrés, grands comme les lions, + Par les tombeaux des rois, par les tombeaux des reines, + Profonds et pénétrés de lumières sereines, + Et nous mettons nos coeurs, ô maîtres des humains, + Nos prières, nos deuils, dans les petites mains + De votre infante Jeanne, innocente et pareille + A la fraise des bois où se pose l'abeille. + + + + +LA SATIRE + + +LES CHATIMENTS. + +Le poète qui a le plus noblement parlé de Hugo, Sir Algernon +Swinburne, a donné des _Châtiments_ cette large définition: «Entre le +prologue _Nox_ et l'épilogue _Lux_ des _Châtiments_, les +quatre-vingt-dix-huit poèmes qui roulent, qui brisent, qui éclairent, +qui tonnent comme les vagues d'une mer visible, exécutent leur choeur +d'harmonies montantes et descendantes avec presque autant de +profondeur, de variété, de force musicale, avec autant de puissance, +de vie, autant d'unité passionnée, que les eaux des rivages sur +lesquels ils furent écrits.» + +Un seul sentiment, l'indignation, anime et soulève toute cette oeuvre; +mais que de formes il revêt, et que d'accents divers il fait jaillir! +C'est d'abord le contraste cruel des deux Napoléon, qui se poursuit, +tantôt avec une ironie cuisante, dans la chanson «Petit, petit,» +tantôt avec une fougue passionnée dans les iambes de la _Reculade_. + +Cette antithèse s'éclaire de toutes les couleurs de la poésie +orientale dans l'entrevue avec Abd-el-Kader; elle s'étale surtout avec +une puissance d'imagination tout à fait saisissante dans la pièce si +connue de l'_Expiation_, qui est à elle seule une grande épopée. + +Ce n'est pas l'usurpateur seulement et ses forfaits que poursuit +l'imprécation vengeresse du satirique; elle s'attache à ses complices +de tout ordre, juristes corrompus, journalistes gagés, pamphlétaires +de robe courte. + +Elle nous crie toutes les misères actuelles. Voici la rumeur qui monte +à travers le soupirail des caves de Lille. Ailleurs c'est le bruit des +violons de l'Hôtel-de-Ville, et le gala du Luxembourg; l'écho répond +par des râles d'agonisants, des lamentations de veuves et de mères. + +Le souvenir des morts de décembre et des autres victimes du coup +d'Etat, des déportés de Cayenne ou de Lambessa, des martyrs des +pontons et des silos, a donné naissance à des récits puissamment +douloureux. Le _Souvenir de la nuit du 4_ et _Pauline Roland_, pour +n'en nommer que deux, expriment tout ce qu'il y a d'horreur dans le +meurtre stupide d'un enfant, tout ce qu'il y a de grandeur dans +l'agonie héroïque d'une femme. Mais cette inspiration pathétique ou +funèbre se traduit le plus souvent sous la forme lyrique, la seule qui +puisse épuiser la plainte, ou adoucir l'aigreur du deuil par des +rythmes assoupissants. C'est là le dessein de l'Ode aux morts du 4 +décembre, de la Parabole sur les Oiseaux, de l'Hymne aux transportés, +de la Chanson des exilés, du Chant de ceux qui s'en vont sur mer. + +Comment la nature, et surtout la mer, ne tiendrait-elle pas ici la +place qu'elle occupait déjà dans les écrits de la jeunesse de Hugo? +Dans la pièce de _Nox_, le poète la maudissait comme une complice. Il +ne lui reprochera plus sa noirceur qu'une seule fois, le jour où le +naufrage d'un chasse-marée, perdu presque sous ses yeux, ramènera +violemment son esprit vers cette autre fatalité, l'engloutissement de +la France. Mais, le plus souvent, c'est à la nature, c'est à la mer +qu'il demandera l'oubli, la consolation, et comme la bouffée d'air +vivifiant, le parfum de brise libre, le rayon de blanche lumière qui +lui fera oublier les soupirs de la geôle, les odeurs des victuailles +et du sang, le râle des mourants, le visage des morts. + + Oh! laissez! laissez-moi m'enfuir sur le rivage! + Laissez-moi respirer l'odeur du flot sauvage! + Jersey rit, terre libre, au sein des sombres mers, + Les genêts sont en fleur, l'agneau paît les prés verts: + L'écume jette aux rocs ses blanches mousselines; + Par moments apparaît, au sommet des collines, + Livrant ses crins épars au vent âpre et joyeux, + Un cheval effaré qui hennit dans les cieux! + +Le rivage, la mer, le ciel n'apaisent pas toujours ses pensées. Tel +sentier, où l'herbe se balance, est triste et semble pleurer ceux qui +ne repasseront plus. Tel crépuscule est sépulcral; l'ombre y paraît un +«linceul frissonnant;» la lune sanglante y «roule, ainsi qu'une tête +coupée.» + +Ailleurs la nature est consciente et vengeresse en quelque sorte: + + O soleil, ô face divine, + Fleurs sauvages de la ravine, + Grottes où l'on entend des voix, + Parfums que sous l'herbe on devine, + O ronces farouches des bois, + + Monts sacrés, hauts comme l'exemple, + Blancs comme le fronton d'un temple, + Vieux rocs, chêne des ans vainqueur, + Dont je sens, quand je vous contemple, + L'âme éparse entrer dans mon coeur, + + O vierge forêt, source pure, + Lac limpide que l'ombre azure, + Eau chaste où le ciel resplendit; + Conscience de la nature, + Que pensez-vous de ce bandit? + +Toutefois la conception la plus haute, et aussi la dernière à laquelle +le poète des _Châtiments_ soit parvenu, est celle d'une nature aussi +peu ébranlée par une défaite de la liberté que par un deuil amoureux, +aussi peu troublée dans son vaste dessein, dans sa marche vers le +progrès, par la douleur présente du proscrit, qu'elle l'avait été +jadis par la _Tristesse d'Olympio_. Envisagée sous cet aspect, elle +rayonne déjà de l'éclat des âges à venir. Le poète, ébloui, éperdu de +joie, incline son regard sur les êtres futurs, et son oreille, ou son +esprit entend + + La palpitation de ces millions d'ailes. + +Quant à l'idée de la revanche, de la victoire du droit, du triomphe de +la justice, il n'y a pas de symbole qui ne l'ait traduite. Le peuple +est le lion du désert au repos; il dort, mais son réveil sera +terrible. Les «lois de mort» se rompront, à la fin; les portes se +rouvriront, et la cité s'emplira de torches enflammées; les chastes +buveuses de rosée, les abeilles s'envoleront du manteau impérial, et +se rueront «sur l'infâme;» les trompettes feront sept fois le tour des +murailles de Jéricho, et la musique des Hébreux fera tomber les tours +inexpugnables. + + Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée; + + Quand Josué rêveur, la tête aux cieux dressée, + Suivi des siens, marchait, et, prophète irrité, + Sonnait de la trompette autour de la cité, + Au premier tour qu'il fit, le roi se mit à rire; + Au second tour, riant toujours, il lui fit dire: + --Crois-tu donc renverser ma ville avec du vent? + A la troisième fois l'arche allait en avant, + Puis les trompettes, puis toute l'armée en marche, + Et les petits enfants venaient cracher sur l'arche, + Et soufflant dans leur trompe, imitaient le clairon; + Au quatrième tour, bravant les fils d'Aaron, + Entre les vieux créneaux tout brunis par la rouille, + Les femmes s'asseyaient en filant leur quenouille, + Et se moquaient, jetant des pierre aux Hébreux; + A la cinquième fois, sur ces murs ténébreux, + Aveugles et boiteux vinrent, et leurs huées + Raillaient le noir clairon sonnant sous les nuées; + A la sixième fois, sur sa tour de granit + Si haute qu'au sommet l'aigle faisait son nid, + Si dure que l'éclair l'eût en vain foudroyée, + Le roi revint, riant à gorge déployée, + Et cria:--Ces Hébreux sont bons musiciens!-- + Autour du roi joyeux, riaient tous les anciens + Qui le soir sont assis au temple et délibèrent. + + A la septième fois, les murailles tombèrent. + +Mais parfois l'impatience gagne le poète, et il adresse son appel à la +Révolution. Il invoque le _Chasseur noir_, et sonne l'hallali pour une +meute humaine forçant un czar ou un empereur. Il rappelle au peuple +qu'il ressemble à l'Océan; mais que l'Océan ne fait jamais attendre sa +marée. Il lui reproche son sommeil il le somme de surgir du tombeau, +où il s'est laissé coucher emmaillotté comme Lazare. Il n'y a pas de +poésie au monde qui surpasse, pour la puissance du sentiment et pour +l'accent tragique des paroles, cet hymne de l'insurrection, ce sonore, +implacable et funèbre tocsin: + + Partout pleurs, sanglots, cris funèbres. + Pourquoi dors-tu dans les ténèbres? + Je ne veux pas que tu sois mort. + Pourquoi dors-tu dans les ténèbres? + Ce n'est pas l'instant où l'on dort. + La pâle liberté gît sanglante à ta porte. + Tu le sais, toi mort, elle est morte. + Voici le chacal sur ton seuil, + Voici les rats et les belettes, + Pourquoi t'es-tu laissé lier de bandelettes? + Ils te mordent dans ton cercueil! + De tous les peuples on prépare + Le convoi....-- + Lazare! Lazare! Lazare! + Lève-toi! + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Mais il semble qu'on se réveille! + Est-ce toi que j'ai dans l'oreille, + Bourdonnement du sombre essaim? + Dans la ruche frémit l'abeille; + J'entends sourdre un vague tocsin. + Les césars, oubliant qu'il est des gémonies, + S'endorment dans les symphonies, + Du lac Baltique au mont Etna; + Les peuples sont dans la nuit noire; + Dormez, rois; le clairon dit aux tyrans: Victoire! + Et l'orgue leur chante: Hosanna! + Qui répond à cette fanfare? + Le beffroi...-- + Lazare! Lazare! Lazare! + Lève-toi! + +Si sacré que soit pour le poète le droit à l'insurrection, il n'a pas +pour corollaire le droit de représailles. «Non, ne le tuez pas.» + + Non, liberté, non, peuple, il ne faut pas qu'il meure! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le progrès, calme et fort, et toujours innocent, + Ne sait pas ce que c'est que de verser le sang. + +Déjà l'on voit poindre cette doctrine de la pitié que le poète +exprimera sans restriction au retour de l'exil, et qui lui suscitera +autant et plus d'inimitiés que ses cris de colère. + +Faire grâce de la mort au tyran, ce n'est pas l'amnistier. Le poète +tient son engagement de le clouer à tous les piloris. Il donne à la +muse une geôle à garder. + + Les Calliopes étoilées + Tiennent des registres d'écrou. + +Devant lui marche la Peine, un fouet aux clous d'airain sous le bras; +lui-même est armé d'un fer rouge, et il a vu «fumer la chair.» Homme +ou «singe», il a marqué l'épaule de ce maître, et il l'affublera «d'un +bonnet vert,» de la «casaque du forçat:» il lui fermera le charnier +des rois, il lui interdira l'histoire. Il lui infligera, comme +suprême affront, des parodies d'apothéose: + + Sur les frises où sont les victoires aptères, + Au milieu des césars traînés par des panthères, + Vêtus de pourpre et ceints du laurier souverain, + Parmi les aigles d'or et les louves d'airain, + Comme un astre apparaît parmi ses satellites, + Voici qu'à la hauteur des empereurs stylites, + Entre Auguste à l'oeil calme et Trajan au front pur, + Resplendit, immobile en l'éternel azur, + Sur vous, ô Panthéons, sur vous, ô Propylées, + Robert Macaire avec ses bottes éculées! + +Attentat, Usurpation, Basse Gloire, Orgie, Meurtre, Sacre, Nature, +Revanche, Châtiment, toutes ces abstractions s'animent et forment +comme les personnages symboliques de trois ou quatre drames, de la +dimension d'une épigramme antique. Les rôles y sont de la longueur +d'un hémistiche. Chaque mot est un exergue de médaille, et semble +frappé par le coin sur un métal impérissable. + +Et toute cette satire virulente aboutit au rêve le plus candide, à la +vision lumineuse du bonheur à venir. + +La guerre est éteinte. Des canons et des bombardes d'autrefois il ne +reste pas un débris assez grand pour puiser aux fontaines. + + «De quoi faire boire un oiseau.» + +Désormais toutes les pensées des hommes forment un faisceau, et Dieu, +pour lier cette gerbe idéale, prend la corde même du tocsin. Chacun +fait effort pour le bonheur de tous, et l'humanité tressaille de joie +au bienfait minuscule du plus humble de ses enfants, comme le chêne +frémit sous le poids du brin d'herbe que l'oiseau apporte à son nid. + +Au doute de l'heure sombre il est temps que la foi des jours +d'espérance succède: + + Les césars sont plus fiers que les vagues marines, + Mais Dieu dit:--«Je mettrai ma boucle en leurs marines, + Et dans leur bouche un mors, + Et je les traînerai, qu'on cède ou bien qu'on lutte, + Eux et leurs histrions et leurs joueurs de flûte, + Dans l'ombre où sont les morts!» + +Sur les débris des tyrannies, l'arbre du Progrès s'élèvera; sa ramure, +traversée par la lumière, sera voisine des cieux, et les martyrs, +couchés sur la terre, se réveilleront du sommeil de la mort «pour +baiser sa racine» au fond de leurs tombeaux. + +Ce rayon d'espérance ne luit pas seulement au bout du chemin suivi par +le poète; il traverse, à plus d'un moment, la poésie orageuse et +sombre de ce libre; il brille surtout d'une ineffable pureté dans la +pièce intitulée _Stella_, la merveille de cet admirable recueil. + + Je m'étais endormi la nuit près de la grève. + Un vent frais m'éveilla, je sortis de mon rêve, + J'ouvris les yeux, je vis l'étoile du matin. + Elle resplendissait au fond du ciel lointain + Dans une blancheur molle, infinie et charmante. + Aquilon s'enfuyait emportant la tourmente. + L'astre éclatent changeait la nuée en duvet. + C'était une clarté qui pensait, qui vivait; + Elle apaisait l'écueil où la vague déferle; + On croyait voir une âme à travers une perle. + Il faisait nuit encor, l'ombre régnait en vain, + Le ciel s'illuminait d'un sourire divin. + La lueur argentait le haut du mât qui penche; + Le navire était noir, mais la voile était blanche; + Des goëlands debout sur un escarpement, + Attentifs, contemplaient l'étoile gravement, + Comme un oiseau céleste et fait d'une étincelle; + L'océan, qui ressemble au peuple, allait vers elle, + Et, rugissant tout bas, la regardait briller, + Et semblait avoir peur de la faire envoler. + Un ineffable amour emplissait l'étendue. + L'herbe verte à mes pieds frissonnait éperdue, + Les oiseaux se parlaient dans les nids; une fleur + Qui s'éveillait me dit: C'est l'étoile ma soeur. + Et pendant qu'à longs plis l'ombre levait son voile, + J'entendis une voix qui venait de l'étoile, + Et qui disait:--Je suis l'astre qui vient d'abord. + Je suis celle qu'on croit dans la tombe et qui sort. + J'ai lui sur le Sina, j'ai lui sur le Taygète; + Je suis le caillou d'or et de feu que Dieu jette, + Comme avec une fronde, au front noir de la nuit. + Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit. + O nations! je suis la poésie ardente. + J'ai brillé sur Moïse et j'ai brillé sur Dante. + Le lion Océan est amoureux de moi. + J'arrive. Levez-vous, vertu, courage, foi! + Penseurs, esprits, montez sur la tour, sentinelles! + Paupières, ouvrez-vous! allumez-vous prunelles! + Terre, émeus le sillon! vie, éveille le bruit! + Debout!--vous qui dormez, car celui qui me suit, + Car celui qui m'envoie en avant la première, + C'est l'ange Liberté, c'est le géant Lumière! + + Jersey, 31 août 1855. + + +LES CONTEMPLATIONS. + +Dans le livre des _Châtiments_, le poète regarde le monde extérieur; +dans le livre des _Contemplations_, il tient ses yeux et son esprit +attachés sur lui-même. Quelques jours, quelques mois, au plus, +d'inspiration fougueuse avaient produit les _Châtiments_; les +_Contemplations_ réfléchissent l'aspect et traduisent les joies ou les +douleurs de «vint-cinq années,» autant dire de toute une existence. Ce +sont là, pour employer l'expression même de Hugo, «les Mémoires d'une +âme.» + +Toute la destinée humaine est dans ce livre. Il s'ouvre par la +contemplation de l'enfance. + +Cet avant-printemps de la vie est bien vite passé. L'âme s'épanouit, +comme la flore au mois de mai. C'est le temps où les oiseaux chantent. +Qu'exprime leur chant? Les «strophes invisibles» qui s'exhalent des +coeurs amoureux. Et ce que disent les oiseaux, tout le répète à +l'envi: la caresse du vent, le rayonnement de l'étoile, la fumée du +vieux toit, le parfum des meules de foin, l'odeur des fraises mûres, +la fraîcheur du ruisseau normand «troublé de sels marins,» la +palpitation d'ailes du martinet sous un portail de cathédrale, +l'ombre épaisse des ifs, le frisson de l'étang, et l'ondulation des +herbes, qui semble le tressaillement des morts. + +Aux enchantements éphémères de la passion succèdent les efforts +virils, et le combat, non sans angoisse, du devoir. Quel est le devoir +du poète? S'isoler dans l'art, et vivre pour le culte d'un idéal sans +utilité, ou au contraire mettre le beau au service du vrai, et +chercher le vrai dans le progrès de tous les hommes? Hugo avait déjà +écrit ailleurs que le poète «a charge d'âmes.» On peut donc s'attendre +à le trouver ici, comme ailleurs, préoccupé d'agir jusque dans le +rêve, et soucieux d'être utile, «grossièrement utile,» comme il dit, +même sur les hauteurs de la spéculation. N'est-ce pas lui qui condamne +en ces termes les partisans de l'art pour l'art: «L'amphore qui refuse +d'aller à la fontaine mérite la huée des cruches?» Il est poète, mais +il est homme, et sa première manifestation de poète a été une +protestation contre la tendance qui faisait de l'oeuvre poétique une +affaire de caste, qui donnait au lettré français des prétentions de +«mandarin;» il a proclamé la Révolution des mots. + + Tous les mots à présent planent dans la clarté. + Les écrivains ont mis la langue en liberté, + Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes, + Le vrai, chassant l'essaim des pédagogues tristes, + L'imagination, tapageuse aux cent voix, + Qui casse des carreaux dans l'esprit des bourgeois, + La poésie au front triple, qui vit, soupire + Et chante, raille et croit; que Plaute et que Shakespeare + Semaient, l'un sur la plebs, et l'autre sur le mob; + Qui verse aux nations la sagesse de Job + Et la raison d'Horace à travers la démence; + Qu'enivre de l'azur la frénésie immense, + Et qui, folle sacrée aux regards éclatants, + Monte à l'éternité sur les degrés du temps, + La muse reparaît, nous reprend, nous ramène, + Se remet à pleurer sur la misère humaine, + Frappe et console, va du zénith au nadir, + Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir + Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d'étincelles, + Et ses millions d'yeux sur ses millions d'ailes. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Ce n'est pas seulement l'intérêt de son art qui passionne cet esprit +viril; il contemple avec émotion, et décrit d'une plume tragique, avec +d'inoubliables traits, les misères de tous les humbles. + +Lui-même il a sa large part de misère et de deuil. Sa fille meurt. Le +poète, qui s'était longtemps attardé à contempler le ciel, et à rêver, +comme le pâtre, à la lumière de l'étoile, se tourne désormais vers la +terre, et s'acharne, pour ainsi parler, à pénétrer le secret du +tombeau. Il y va chercher ce qu'il a perdu; il ne l'y trouve pas. Il +refuse de croire que tout l'être humain tienne, comme disait Bossuet, +«dans le débris inévitable.» Il veut savoir où le souffle qui animait +l'organisme détruit, s'est retiré; il s'élance, à travers les régions +du ciel, à la poursuite de cette âme. + +Il en arrive à concevoir ce qu'on nomme la mort comme un éveil à la +vraie vie: + + Ne dites pas: mourir; dites: naître. Croyez. + On voit ce que je vois et ce que vous voyez; + On est l'homme mauvais que je suis, que vous êtes; + On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes; + On tâche d'oublier le bas, la fin, l'écueil, + La sombre égalité du mal et du cercueil; + Quoique le plus petit vaille le plus prospère, + Car tous les hommes sont les fils d'un même père, + Ils sont la même larme et sortent du même oeil, + On vit, usant ses jours à se remplir d'orgueil; + On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe, + On monte. Quelle est donc cette aube? c'est la tombe. + Où suis-je? dans la mort. Viens! un vent inconnu + Vous jette au seuil des cieux. On tremble; on se voit nu + Impur, hideux, noué des mille noeuds funèbres + De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres; + Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini + Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est béni, + Sans voir la main d'où tombe à notre âme méchante + L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante. + On arrive homme, deuil, glaçon, neige; on se sent + Fondre et vivre; et, d'extase et d'azur s'emplissant, + Tout notre être frémit de la défaite étrange + Du monstre qui devient dans la lumière un ange. + +Si forte que soit l'expression de cette espérance, si passionné que +soit l'acte de foi en l'immortalité qui remplit toute la dernière +partie des _Contemplations_, ce qui nous touche le plus, dans le +livre, c'est encore l'expression de la douleur paternelle, et cette +admirable lamentation funèbre, tour à tour aiguë ou apaisée, dont rien +n'égale par moments la simplicité pénétrante: + + Mère, voilà douze ans que notre fille est morte; + Et, depuis, moi le père et vous la femme forte, + Nous n'avons pas été, Dieu le sait, un seul jour + Sans parfumer son nom de prière et d'amour. + Nous avons pris la sombre et charmante habitude + De voir son ombre vivre en notre solitude, + De la sentir passer et de l'entendre errer, + Et nous sommes restés à genoux à pleurer. + Nous avons persisté dans cette douleur douce; + Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse + Emporté dans l'orage avec les deux oiseaux. + Mère, nous n'avons pas plié, quoique roseaux, + _Ni perdu la bonté vis-à-vis l'un de l'autre; + Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre + A cette lâcheté qu'on appelle l'oubli_. + Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli + Les cieux, les champs, les fleurs, l'étoile, l'aube pure, + Et toutes les splendeurs de la sombre nature, + Avec les trois enfants qui nous restent, trésor + De courage et d'amour que Dieu nous laisse encor, + Nous avons essuyé des fortunes diverses, + Ce qu'on nomme malheur, adversité, traverses, + Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils, + Donnant aux deuils du coeur, à l'absence, aux cercueils, + Aux souffrances dont saigne ou l'âme ou la famille, + Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille, + Aux vieux parents repris par un monde meilleur, + Nos pleurs,--et le sourire à toute autre douleur. + + _Marine-Terrace, août 1855._ + + +LES CHANSONS DES RUES ET DES BOIS. + +Dans une page charmante des _Contemplations_, le poète s'adresse à la +Strophe. Il lui rappelle avec mélancolie le temps où elle errait en +liberté parmi les fleurs, faisant du miel, et conduisant le groupe +lumineux de ses soeurs, les Chansons. Mais, dès que le deuil et l'exil +sont venus, le chercheur du «gouffre obscur» l'a saisie au vol; et +maintenant, «captive et reine en même temps,» il la retient dans la +sombre prison de son âme. + +Un matin de printemps, le geôlier a dû s'attendrir, et la fantaisie +lyrique, par la porte qu'il entre-bâillait, s'est évadée, et envolée à +tire d'aile. Une fois le bois retrouvé, elle s'est mise à chanter, non +plus douloureusement, comme au temps de captivité des _Châtiments_ ou +des _Contemplations_, mais à tue-tête, à bouche que veux-tu, avec +l'emportement de plaisir de l'oiseau délivré, avec le rythme continu +et frénétique des cigales. + +Le parti pris de rusticité, de familiarité, de bonhomie, de poésie aux +allures pédestres est visible dès les premiers vers du Recueil des +_Chansons des rues et des bois_. + +La préoccupation littéraire jette, il faut l'avouer, une ombre de +pédantisme sur ces idylles. Le naturel y abonde pourtant, et la poésie +pure, à travers les broussailles d'une fantaisie excessive ou les +herbes folles d'une luxuriante érudition, y fait luire ses filets +d'eau vive. L'impression la plus exquise sort, par exemple, du +contraste entre les rires amoureux de deux jeunes époux et la +mélancolie des ruines de l'abbaye, «jadis pleine de fronts blancs,» de +«coeurs sombres.» Les aspects du champ, du bois, de l'étang, n'ont +jamais été rendus d'un trait plus rapide et plus suggestif. + + Je vois ramper dans le champ noir + Avec des reflets de cuirasse, + Les grands socs qu'on traîne le soir. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + La sarcelle des roseaux plats + Sort, ayant au bec une perle. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Les étangs de Sologne + Sont de pâles miroirs. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + J'ai pour joie et pour merveille + De voir dans ton pré d'Honfleur + Trembler au poids d'une abeille + Un brin de lavande en fleur. + +L'idylle rieuse s'attendrit aussi par endroits, et même certaines de +ses strophes ont la beauté grave et recueillie d'une action de +grâces, d'un hommage rendu à ce que la nature a de devin. + + C'est le moment crépusculaire. + J'admire, assis sous un portail, + Ce reste de jour dont s'éclaire + La dernière heure du travail. + + Dans les terres, de nuit baignées, + Je contemple, ému, les haillons + D'un vieillard qui jette à poignées + La moisson future aux sillons. + + Sa haute silhouette noire + Domine les profonds labours. + On sent à quel point il doit croire + A la fuite utile des jours. + + Il marche dans la plaine immense, + Va, vient, lance la graine au loin, + Rouvre sa main, et recommence, + Et je médite, obscur témoin, + + Pendant que, déployant ses voiles, + L'ombre, où se mêle une rumeur, + Semble élargir jusqu'aux étoiles + Le geste auguste du semeur. + +Toute cette fantaisie de rusticité n'est qu'un intermède entre deux +voyages de puissant vol, à travers l'inconnu, sur la croupe «du cheval +de gloire.» Le poète l'avait, malgré lui, mis au vert, et parqué. Il +lui ôte son licol; il se suspend une fois de plus à cette crinière +«dont tous ses songes font partie;» les quatre fers de Pégase +frappent soudain l'espace infini, «galopent sur l'ombre insondable» et +font étinceler, à chaque bond, dans le ciel noir, «une éclaboussure +d'étoiles.» + + +L'ANNÉE TERRIBLE. + +La prédiction des _Châtiments_ devait s'accomplir: l'épilogue du livre +satirique contre Napoléon III devait s'écrire après dix-huit ans, dans +les premières pages de l'_Année terrible_. Le poète qui, dans sa +jeunesse, avait chanté la Colonne et l'Arc de triomphe, eut, à +soixante-huit ans, la douloureuse stupeur de compter toutes nos +défaites et, pendant de longs mois, d'enregistrer tous les jours +quelque deuil. + +Le livre s'ouvre, pour ainsi dire, par le désastre de Sedan. Les +victoires de la vieille France, avec leurs noms éclatants, radieux, +les chefs de guerre illustres, les hommes du dernier carré de Waterloo +se lèvent, s'avancent et, par la main du dernier empereur, ces +fantômes de héros, ces nobles abstractions rendent ensemble leur épée. + +Il faut remercier Hugo d'avoir, autant qu'il le pouvait, dépouillé +l'homme de parti pour raconter ces temps de péril national, et de +s'être montré surtout citoyen de la France. C'est le patriotisme dans +ce qu'il a de plus touchant, de filial, qui lui a dicté certaines +pièces, ou plutôt qui lui a arraché certains cris, comme: «O ma +mère!» à la suite du triomphant portrait de l'Allemagne; comme +l'hommage à la France: + + Tu ne peux pas mourir, c'est le regret qu'on a. + Tu penches dans la nuit ton front qui rayonna; + L'aigle de l'ombre est là qui te mange le foie; + C'est à qui reniera la vaincue; et la joie + Des rois pillards, pareils aux bandits des Adrets, + Charme l'Europe et plaît au monde.--Ah! je voudrais, + Je voudrais n'être pas Français pour pouvoir dire + Que je te choisis, France, et que, dans ton martyre, + Je te proclame, toi que ronge le vautour, + Ma patrie et ma gloire et mon unique amour! + +Ce livre de l'_Année terrible_, encore qu'il ait été écrit heure par +heure, comme un journal de bord, a l'air d'un long poème unique en +deux parties. La première moitié de l'ouvrage est remplie par la lutte +avec l'ennemi étranger; la seconde moitié, par la guerre civile. + +Dans le récit de la guerre avec l'étranger, Hugo se retrouve tel qu'il +s'était révélé en 1827 dans l'Ode à la Colonne, c'est-à-dire fils de +soldat. Il a eu, tout enfant, «pour hochet, le gland d'or d'une épée;» +il regarde sans peur «l'épée effrayante du ciel;» il écoute, avec un +battement de coeur qui n'a rien de pusillanime, la voix des forts +gardant l'enceinte de Paris, et quand on rapporte sur les civières les +jeunes gens que le combat a moissonnés, il est ému d'une héroïque +admiration: + + Ils gisent dans le champ terrible et solitaire. + Leur sang fait une mare affreuse sur la terre; + Les vautours monstrueux fouillent leur ventre ouvert; + Leurs corps farouches, froids, épars sur le pré vert, + Effroyables, tordus, noirs, ont toutes les formes + Que le tonnerre donne aux foudroyés énormes; + Leur crâne est à la pierre aveugle ressemblant; + La neige les modèle avec son linceul blanc; + On dirait que leur main lugubre, âpre et crispée, + Tâche encor de chasser quelqu'un à coups d'épée; + Ils n'ont pas de parole, ils n'ont pas de regard; + Sur l'immobilité de leur sommeil hagard + Les nuits passent; ils ont plus de chocs et de plaies + Que les suppliciés promenés sur des claies; + Sous eux rampent le ver, la larve et la fourmi; + Ils s'enfoncent déjà dans la terre à demi, + Comme dans l'eau profonde un navire qui sombre; + Leurs pâles os, couverts de pourriture et d'ombre, + Sont comme ceux auxquels Ezéchiel parlait; + On voit partout sur eux l'affreux coup du boulet, + La balafre du sabre et le trou de la lance; + Le vaste vent glacé souffle sur ce silence; + Ils sont nus et sanglants sous le ciel pluvieux. + + O morts pour mon pays, je suis votre envieux. + +A ses yeux, la haine du Saxon se justifie par des raisons plus élevées +que l'antagonisme de race, que le conflit des intérêts, que le devoir +de lutter _pro aris et focis_: c'est la féodalité avec tous ses abus, +c'est le passé avec toutes ses noirceurs, qui vient, sous la forme des +sept chefs allemands, + + Hideux, casqués, dorés, tatoués de blasons, + +assiéger la cité libre et progressive, châtier l'esprit moderne, et, +s'il se peut, étouffer l'avenir. + +Le caractère de la conquête, avec ses violences, ses rapts, ses +impositions systématiques, ses formidables exactions, ses conditions +de paix inexorables, ne peut qu'exaspérer cet amour du pays natal et +cet orgueil du nom français héréditaires chez Hugo. Celui qui +cherchait sur l'Arc de l'Etoile le nom oublié de son père, devait +songer à élever, en quelque sorte, un monument à la honte du +vainqueur, et à graver sur cet airain les _Prouesses Borusses_. Elle +restera «anonyme» la gloire de ces princes. Aucun d'eux n'arrivera à +se dresser sur les ruines qu'ils ont accumulées. Pas un laurier ne +sentira «la sève» lui venir des flots de sang qu'ils ont versés; et +quant au groupe altier des Renommées, il referme ses ailes, il +détourne les yeux, + + ..... refuse de rien voir, + Et l'on distingue au fond de ce firmament noir + Le morne abaissement de leurs trompettes sombres. + +La victoire définitive ne saurait être aux nations qui luttent «pour +le mal,» qui veulent faire prévaloir «les ténèbres.» C'est le vaincu +qui les conquerra, qui les enveloppera de sa volonté, qui les poussera +au progrès, qui les soumettra à la raison du droit, qui les courbera +sous le joug de l'idée. La France sera l'étincelle, et la forêt +germanique s'embrasera à son contact, et l'incendie éclairera une +«Europe idéale.» + +Dans le livre de Victor Hugo, l'hiver neigeux, sombre, sanglant, est +par moments traversé d'un sourire, et comme illuminé par les yeux +bleus d'un tout petit enfant. De temps à autre le poète oublie presque +les scènes désolées ou formidables du dehors, et, à la lueur de sa +lampe de travail, il regarde le visage un peu pâli de Jeanne. Elle +grandit pendant ces mois du siège. Elle n'est déjà plus en mars la +même minuscule personne qu'en novembre ou qu'en janvier. L'aïeul +attendri a noté ces métamorphoses, et il écrit ces vers, prélude +exquis de _l'Art d'être grand-père_: + + A chaque pas qu'il fait, l'enfant derrière lui + Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même. + +L'hiver n'avait pas épuisé les tristesses de cette année. Dès le mois +de mars, Hugo est attaqué avec violence. Il se console de cette +impopularité inattendue à l'idée qu'il la partage avec le héros de +l'indépendance italienne «Sortons,» dit le solitaire de Guernesey à +celui de Caprera. + + Et regagnons chacun notre haute falaise, + Où, si l'on est hué, du moins c'est par la mer; + Allons chercher l'insulte auguste de l'éclair, + La fureur jamais basse et la grande amertume, + Le vrai gouffre, et quittons la bave pour l'écume. + +Avril amène la guerre civile. Le poète de la clémence pousse le cri +qu'on lui a tant reproché, et qui ne sera pas son moindre honneur: Pas +de représailles. Aujourd'hui ces paroles de miséricorde, d'apaisement, +de fraternelle passion, resplendissent dans leur idéale beauté. + + Si l'on savait la langue obscure des enfers, + De cette profondeur pleine du bruit des fers, + De ce chaos hurlant d'affreuses destinées, + De tous ces pauvres coeurs, de ces bouches damnées, + De ces pleurs, de ces maux sans fin, de ces courroux, + On entendrait sortir ce chant sombre: «Aimons-nous!» + +Quel plaidoyer pour l'ignorance dans ces cinq mots: «je ne sais pas +lire,» prononcés par l'homme surpris, une torche à la main, devant la +Bibliothèque qui flambe! Quel réquisitoire contre la misère, et non +contre les misérables, dans les pièces tragiques qui suivent, et +quelle farouche expression que celle de tous ces visages: la +prisonnière blessée, la femme dont le nourrisson est mort, l'enfant +qui est revenu pour être fusillé! Quelle lumière jetée sur ces +tragédies de la borne et du mur par des vers tout abstraits, mais plus +puissants qu'aucune image: + + Cette facilité sinistre de mourir. + +L'attitude de Hugo fut alors ce qu'elle a été presque toute sa vie, +une attitude de résistance au flot. Il proclama sans peur ce qui lui +semblait l'équité. Il écrivait une fois de plus que la peine de mort +ne réparait aucun dommage: + + Et je ne pense pas qu'on se tire d'affaire + Par l'élargissement tragique du tombeau. + +Mais, tout en prévoyant ce que pouvaient semer de haine pour les temps +à venir les vengeances de l'heure présente, il se rattacha, dès qu'il +le put, à sa foi au progrès, il reprit son rêve d'univers pacifié et +heureux. Et avec quel accent passionné s'exprime cette idée de retour +du droit et de la justice! Il s'est approché, dit-il, du lion de +bronze de Waterloo. Que sort-il de cette mâchoire ouverte? Un chant +d'oiseau. Le rouge-gorge a pris cet antre pour y faire son nid. + + .... Je compris que j'entendais chanter + L'espoir dans ce qui fut le désespoir naguère, + Et la paix dans la gueule horrible de la guerre. + +Quant aux nains, qui s'acharnent à garrotter une fois de plus ce +géant, le peuple, l'Histoire, «la grande muse noire,» les attend. Tous +leurs efforts n'empêcheront pas la France de surgir, et de jeter une +fois de plus aux peuples le mot d'ordre de l'humanité: + + Nous n'avons pas encor fini d'être Français; + Le monde attend la suite et veut d'autres essais; + Nous entendrons encor des raptures de chaînes, + Et nous verrons encor frissonner les grands chênes. + +Certes, si les Romains de Rome rendirent tant d'honneur à un consul +vaincu pour n'avoir pas, après un grand désastre, désespéré de la +fortune de l'Etat, que ne doit-on pas de gratitude, en France, au +poète qui, voyant la patrie saignante, la consolait avec une +orgueilleuse tendresse: + + .... Du coup de lance à ton côté, + Les rois tremblants verront jaillir la liberté; + +qui, devant les ruines fumantes de Paris, tirait du souvenir de +l'incendie atroce, impitoyable, un symbole réconfortant: + + Est-ce un écroulement? Non. C'est une genèse. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Est-ce que tu t'éteins sous l'haleine de Dieu? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Les peuples devant toi feront cercle à genoux. + + + [Illustration: VICTOR HUGO EN 1862 + _d'après une photographie de Franck_.] + + + + +L'ÉPOPÉE + + +LA LÉGENDE DES SIÈCLES. + +Ce n'est pas une succession de mètres, ou une combinaison de rythmes +qui constitue un poème; c'est avant tout une pensée neuve ou profonde, +un germe intellectuel, pour ainsi dire, doué de vie, doué de passion, +et, comme l'âme d'une plante, se répandant en rameaux d'une structure +déterminée, s'épanouissant dans une frondaison dont le caractère est +immuable, aboutissant à des fleurs, à des fruits dont la naissance et +dont le développement sont la suprême expression de cette vie +végétative. Plus un poème est digne de ce nom, plus on trouve à +l'origine, et comme à la base de l'oeuvre, de sève nourricière ou de +pensée. + +L'oeuvre poétique peut, à la façon de certains roseaux hâtifs, germer +et croître en un moment. Beaucoup d'écrivains, se croyant inspirés, +improvisent. Le temps ne respecte guère les pages qu'on a eu la +prétention de produire sans son secours. + + Jéhovah, dont les yeux s'ouvrent de tous côtés, + Veut que l'oeuvre soit lente, et que l'arbre se fonde + Sur un pied fort, scellé dans l'argile profonde. + Pendant qu'un arbre naît, bien des hommes mourront; + La pluie est sa servante, et, par le bois du tronc, + La racine aux rameaux frissonnants distribue + L'eau qui se change en sève aussitôt qu'elle est bue, + Dieu le nourrit de sève, et, l'en rassasiant, + Veut que l'arbre soit dur, solide et patient, + Pour qu'il brave, à travers sa rude carapace, + Les coups de fouet du vent tumultueux qui passe, + Pour qu'il porte le temps comme l'âne son bât, + Et qu'on puisse compter, quand la hache l'abat, + Les ans de sa durée aux anneaux de sa sève. + Un cèdre n'est pas fait pour croître comme un rêve; + Ce que l'heure a construit, l'instant peut le briser. + +J'emprunterais volontiers à Victor Hugo cette superbe image pour +rendre l'impression que produit son unique et vaste épopée, la triple +_Légende des siècles_. Celui qui a écrit ce vers mémorable, + + Gravir le dur sentier de l'inspiration, + +n'a jamais laissé sa pensée sourdre plus lentement, germer avec plus +de mystère, grandir avec plus d'effort; fleurir et fructifier avec +plus de puissance. + +Ce serait donc trahir le poète que d'étudier seulement dans son +ouvrage la couleur des tableaux, le relief des portraits, le +pathétique des sujets, le tragique des situations, l'éloquence du +verbe imagé, la puissance du rythme. Il faut, avant tout, remonter à +la source de ces beautés, et s'attacher au principe générateur, à la +pensée originelle. + +Avec sa puissance d'images qui n'a d'égale que celle de Platon, Victor +Hugo a exprimé mythologiquement, dans _Vision_, quel était le sens +élevé et le but moral de son livre. Il voit, «dans un lieu quelconque +des ténèbres,» se dresser devant lui le mur des siècles, un «chaos +d'êtres» reliant le nadir au zénith. Tandis qu'il contemple ce mur +«semé d'âmes,» ce «bloc d'obscurité» éclairé, au faîte, par la lueur +d'une aube profonde, deux chars célestes se sont croisés: l'un portait +l'esprit de l'Orestie, l'autre celui de l'Apocalypse; de l'un montait +le cri: Fatalité; de l'autre est tombé le mot: Dieu. Ce passage +effrayant a remué les ténèbres; le mur reparaît, lézardé. Les temps se +sont dissociés, et l'oeil a devant lui un «archipel» de siècles +mutilés. Sur ces débris plane un nuage sidéral, où, «sans voir de +foudre,» on sent la présence de Dieu. Un «charnier-palais» en ruines, +bâti par la fatalité, habité par la mort, mais sur les débris duquel +se posent parfois le rayon de la liberté et les ailes de l'espérance, +voilà, selon les propres paroles du poète, l'édifice qu'il a +reconstitué avec le secours de la légende et de l'histoire. + +Dans un si vaste recueil de poèmes, il ne faut pas songer à prendre +chaque ouvrage à part et à l'analyser, à isoler chaque personnage +d'importance, avec la prétention d'en indiquer les traits. La légende +des siècles, c'est, selon l'expression de Paul de Saint-Victor, le +monde «vu à vol d'aigle.» On ne peut guère en dénombrer que les +grandes régions. + +1º Voici d'abord la région des dieux. Ceux de l'Inde ou de la Perse +attirent le poète; il adore, comme les peuples de l'Asie, l'esprit de +lumière, et il exprime cette adoration avec toute la splendeur +d'imagination, toute la puissance de trait des mythes orientaux. + + .... Le dieu rouge, Agni, que l'eau redoute, + Et devant qui médite à genoux le bouddha, + Alla vers la clarté sereine et demanda: + Qu'es-tu, clarté?--Qu'es-tu toi-même? lui dit-elle. + --Le dieu du Feu.--Quelle est ta puissance? + --Elle est telle + Que, si je veux, je peux brûler le ciel noirci, + Les mondes, les soleils, et tout. + --Brûle ceci, + Dit la Clarté, montrant au dieu le brin de paille. + Alors, comme un bélier défonce une muraille, + Agni, frappant du pied, fit jaillir de partout + La flamme formidable, et fauve, ardent, debout, + Crachant des jets de lave entre ses dents de braise + Fit sur l'humble fétu crouler une fournaise; + Un soufflement de forge emplit le firmament; + Et le jour s'éclipsa dans un vomissement + D'étincelles, mêlé de tant de nuit et d'ombre + Qu'une moitié du ciel en resta longtemps sombre + Ainsi bout le Vésuve, ainsi flambe l'Hékla. + Lorsqu'enfin la vapeur énorme s'envola, + Quand le dieu rouge Agni, dont l'incendie est l'âme, + Eut éteint ce tumulte effroyable de flamme, + Où grondait on ne sait quel monstrueux soufflet, + Il vit le brin de paille à ses pieds, qui semblait + N'avoir pas même été touché par la fumée. + +La mythologie païenne a inspiré à Victor Hugo quelques pièces qui sont +parmi les plus belles de la _Légende des siècles_. Elles expriment +toutes la protestation de la nature contre l'usurpation des Olympiens. + +Ici c'est un géant qui les brave, et, sans s'émouvoir du tonnerre de +Jupiter, poursuit son chant de flûte sur le penchant de la montagne. +Il n'a ni la grâce ni la beauté idéalement humaines de ces nouveaux +dieux; ses membres sont vastes, ses pieds robustes sont rugueux, comme +le tronc des saules; il est de la pâte grossière dont est faite la +terre auguste; mais s'il se dresse, il est trois fois «plus haut que +n'est profond l'océan plein de voix.» + +Là, c'est la douleur des choses devant ce triomphe qui se poursuit +sur la terre et aux cieux. Les immortels chantent une sorte de péan +superbement sinistre: + + L'ouragan tourne autour de nos faces sereines; + Les saisons sont des chars dont nous tenons les rênes. + Nous régnons, nous mettons à la tempête un mors, + Et nous sommes au fond de la pâleur des morts. + +Ils n'ont plus leur antique sujet de terreur: les premiers-nés du +gouffre, ces Titans, plus grands qu'eux, sont écrasés sous un amas de +roches: l'horreur règne dans les forêts de la terre vaincue; les +Bacchantes déchirent Orphée: + + Une peau de satyre écorché pend dans l'ombre; + +trois fleuves, le Styx, l'Alphée et le Stymphale, + + Se sont enfuis sous terre, et n'ont plus reparu; + +les fils puînés des Géants, les Cyclopes, sont lâches, et ils servent +les Olympiens. La terre a perdu ses fleurs; les lacs réfléchissent +tristement les monts maudits qui ont trahi leurs premiers maîtres. + + .... Sur un faîte où blanchissent + Des os d'enfants percés par les flèches du ciel, + Cime aride et pareille aux lieux semés de sel, + La pierre qui jadis fut Niobé médite. + +Le torrent et la nuée gémissent: + + Les vagues voix du soir murmurent: Oublions. + L'absence des géants attriste les lions. + +Mais ce triomphe est éphémère. Le Titan ne se borne pas, comme dans +Eschyle, à prédire aux dieux de l'Olympe leur chute; il brise ses +fers, il sort de sa prison, il surgit soudain devant eux, il se repaît +de leur silencieuse et tragique épouvante. Quelle conception que cette +évasion de Phthos à travers l'épaisseur du globe de la terre! Quelle +émotion s'attache à ce drame si fabuleux! Quel merveilleux, puissant +autant qu'inédit, jaillit de l'idée morale! Phthos lié, enfermé dans +les cavernes de l'Olympe, songe au fier passé des Terrigènes, +autrefois si forts, gisants aujourd'hui + + Plus morts que le sarment qu'un pâtre casse en deux. + +Il entend les rires des dieux vainqueurs. Il trouve ces rires trop +justifiés par la défaite, et par la lâcheté des éléments. L'eau, la +flamme, l'air subtil ne se sont pas défendus; ils se sont laissé +«museler» ainsi que des dogues. Mais lui, restera-t-il, aussi, captif? +O triomphe! D'un terrible effort, il a brisé ses entraves. Il est +libre! Non! la montagne est sur lui. Il fuira. Il se fraiera une route +à travers les roches; il creuse déjà dans l'abîme du globe. + +Rien de plus colossal que cet effort, et pourtant rien de plus humain. +On suit avec angoisse la marche souterraine du géant. On a peur que +les rires des dieux ne le troublent, que les déceptions du mystère et +l'obstacle sans fin des ténèbres ne le déconcertent. Il s'arrête, il +doute un instant; il ne se lasse pas. Il est descendu si loin qu'il a +maintenant sur la tête, non plus l'Olympe, mais la terre, et qu'il +n'entend plus même le rire exaspérant des dieux. Le désespoir l'a +gagné, mais non l'abattement. Il se rue encore à la roche, écarte un +dernier bloc, et recule comme foudroyé. Il a retrouvé la lumière. + +Il avait pris sa prison pour l'abîme. Voici l'abîme absolu, l'infini, +le gouffre insondable, l'énigme dont le mot est l'Eternel. + +Et tout à coup les Immortels voient se dresser devant eux le géant. +Aux rires de la victoire succède un silence inouï, et le Titan au +corps tout couturé par les éclairs terrasse cet Olympe en lui criant: +«O dieux, il est un Dieu!» + +L'Olympe reparaîtra, dans la _Légende des siècles_, pour figurer +l'époque de la Renaissance, et exprimer l'un des aspects de ce +seizième siècle, Janus au double visage, attaché au passé et avide de +l'avenir. Le paganisme de la pièce du _Satyre_ est tout animé de +sentiments modernes. Dans le chant qu'il entonne pour divertir les +olympiens, le sylvain, empêtré de fange, qu'Hercule a saisi par +l'oreille, et amené aux pieds de Jupiter, s'enivre d'une sorte de +panthéisme plus poétique encore que philosophique, et, après avoir +tracé à larges traits la genèse des êtres, l'apparition de la forêt, +la profusion d'ébauches animées, enfin la création de l'homme, il +célèbre ce dernier-venu. Il décrit l'âge d'or, la déchéance des +mortels, l'asservissement des races, la suprématie des tyrans, le +fléau de la guerre. La matière elle-même se fait complice de cette +oppression; le gouffre s'acharne contre l'âme. Et toutefois le progrès +se poursuit, et les images du progrès à venir, même le plus lointain, +se pressent sur les lèvres du satyre transfiguré. Et c'est une pensée +toute démocratique, c'est la vision d'un monde pacifié, et conquis par +l'amour, qui termine cet hymne souverain, en l'honneur du Grand Tout: + + Place au rayonnement de l'âme universelle! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Amour! Tout s'entendra, tout étant l'harmonie! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Place à tout! Je suis Pan! Jupiter, à genoux! + +Chaque mythologie représente, dans la _Légende des siècles_, un aspect +de la propre doctrine de Hugo. Ainsi Mahomet, le sombre et ascétique +prophète de l'Islam proclame une dernière fois, avant de mourir, les +principes de son Koran. «Il n'est pas d'autre dieu que Dieu.--La mort +ne délivre pas le pécheur, elle n'anéantit pas le juste: + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + La face des élus sera charmante et fière». + +Affirmation d'un Dieu unique, croyance à l'âme immortelle, besoin +d'une sanction supérieure de la loi morale, ce sont là des traits +persistants dans le spiritualisme de Hugo. + +Le mythe chrétien attire, à certaines heures d'exaltation, +l'imagination démesurée de l'auteur de _Torquemada_. La maxime de +l'Ecclésiaste: «Tout est vanité», trouve, après Tertullien et ses +images barbares, après Bossuet et ses mépris hautains, un commentaire +bien puissant dans la satire énorme des _Sept Merveilles du monde_, +dans le lyrisme déréglé de l'_Epopée du ver_. A son tour, le poète +s'est abîmé dans la contemplation de l'idée de néant, et cette idée +qui semble défier l'analyse, il a trouvé le moyen d'y introduire des +degrés, de les descendre un à un, comme l'échelle plongeant dans la +nuit des sépultures égyptiennes. La parole biblique: «vous voilà +blessé comme nous, vous voilà devenu semblable à nous», il l'adresse +non seulement aux conquérants et aux despotes, «au porte-glaive et au +porte-sceptre mangeurs de peuples,» mais à toutes les grandeurs, à +toutes les gloires, même à celle de l'astre errant: + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le Zodiaque errant, que Rhamsès a beau mettre + Sur son sanglant écu, + Craint le ver du sépulcre, et l'aube est ma sujette, + L'escarboucle est ma proie, et le soleil me jette + Des regards de vaincu. + +Ainsi parle le ver de terre, ce minuscule et suprême bourreau, qui +travaille aux desseins de Dieu, et qui rétablit l'égalité des +conditions dans la commune pourriture: + + Il faut bien que le ver soit là pour l'équilibre. + +Mais qu'il ne prétende pas outrepasser ses droits, et attenter sur la +vie de l'esprit comme sur celle du cadavre. Le poète lui interdit tout +blasphème injurieux pour l'âme: + + Ton lâche effort finit où le réel commence, + Et le juste, le vrai, la vertu, la raison, + L'esprit pur, le coeur droit, bravent ta trahison, + Tu n'es que le mangeur de l'abjecte matière. + La vie incorruptible est hors de ta frontière; + Les âmes vont s'aimer au-dessus de la mort. + Tu n'y peux rien. + +2º Après les dieux viennent les rois. Le poète a tracé pour eux comme +un cercle dantesque, où les plus monstrueux sont réunis. C'est le fils +de Thémos, dont l'inscription sépulcrale raconte en style lapidaire +les sinistres exploits: + + J'ai chargé de butins quatre cents éléphants, + J'ai cloué sur des croix tous les petits enfants. + Ma droite a balayé toutes ces races viles. + +C'est Clytemnestre, qui veut tuer la farouche captive Cassandre du +même glaive que le roi Agamemnon, et qui d'une voix à la fois hautaine +et insidieuse, crie à l'étrangère de descendre du char: + + Crois-tu que j'ai le temps de t'attendre à la porte? + Hâte-toi. Car bientôt il faut que le roi sorte. + Peut-être entends-tu mal notre langue d'ici? + Si ce que je te dis ne se dit pas ainsi + Au pays dont tu viens et dont tu te sépares, + Parle en signes alors, fais comme les barbares. + +C'est le Grand Roi, précédé d'un «nuage de deux millions d'hommes». +Derrière les Immortels, le sérail, les eunuques, les bourreaux, le +haras sacré, les cavaliers d'élite vêtus d'or sous des peaux de zèbre +ou de loup, les prêtres de la reine, il s'avance sur le char même de +Jupiter tiré par huit chevaux blancs que mène un serviteur à pied. Il +fait battre la mer qui a fracassé, englouti son chemin de vaisseaux. +Les trois cents coups de fouet que le Dieu a reçus feront surgir les +trois cents Spartiates. + + Et de ces trois cents coups il fit trois cents soldats, + Gardiens des monts, gardiens des lois, gardiens des villes, + Et Xercès les trouva debout aux Thermopyles. + +Attila passe dans ce coin sombre d'épopée avec les traits fatidiques +et le verbe implacable de l'homme qui s'appelle le fléau de Dieu. + +3º En regard de ce premier groupe de rois barbares se détachent les +visages purs de Léonidas, de Thémistocle, des Bannis. L'antithèse du +tyran et du héros se poursuit et s'accuse avec une netteté très +expressive dans le _Romancero du Cid_, dans le _Cid exilé_. Le roi +Ramire, le roi Sanche, le roi Alphonse servent de sombres repoussoirs +à la figure lumineuse du Cid Campeador Rodrigue de Bivar. + +Quelle héroïque apparition que celle de ce justicier! Le tonnerre a +reconnu l'épée céleste dans sa main, et il s'éloigne. Le Cid est déjà +un vieillard. Il vit dans son donjon, au pied duquel coule une source +aussi pure que lui. Banni volontaire avant d'être proscrit redouté, il +a laissé pousser l'herbe dans sa cour, «la fierté dans son âme.» +L'eau du rocher, la mûre du buisson apaisent sa soif et sa faim. Il +songe dans la solitude, en «mordant sa barbe blanche,» en regardant +dans sa bannière «les déchirures du vent.» Mais tout frémit, jusqu'au +roi qu'il défend, quand son cheval secoue ses crins, et tout tremble, +aussitôt qu'on entend le timbre de ses cymbales. + +La félonie, la fourberie d'un maître qui force les chênes attristés à +«plier sous le poids des héros,» qui montre, avec des rires, auprès +des portes, + + Sous des tas de femmes mortes + Des tas d'enfants éventrés, + +ne parviennent pas à détruire dans le coeur du sujet courroucé le +sentiment de la fidélité et du respect. Dans un jour de fureur, il a +pensé prendre la couronne de ce roi déloyal, et ferrer d'or Babieça. +Mais le souvenir de Chimène, que Sanche a voulu lui voler, au lieu de +crier vengeance, l'apaise, l'attendrit. Il se revoit marchant à +l'autel avec elle: + + L'évêque avait sa barrette, + On marchait sur des tapis. + Chimène eut sa gorgerette + Pleine de fleurs et d'épis. + + J'avais un habit de moire + Sous l'acier de mon corset. + Je ne garde en ma mémoire + Que le soleil qu'il faisait. + +Il continue donc à protéger ce roi qui tomberait s'il retirait l'appui +de son épée. Il se borne à rester héroïque, féal; pour toute +récompense, il a l'admiration, le respect, l'amour des villageois: il +est le Cid pour qui les pâtres tressent des «chapeaux de fleurs.» +Esclave de l'honneur, il a vécu, il vieillit, il mourra les yeux fixés +sur cet astre idéal: + + Moi sur qui le soir murmure, + Moi qui vais mourir, je veux + + Que, le jour où sous son voile + Chimène prendra le deuil, + On allume à cette étoile + Le cierge de mon cercueil. + +Toute la grandeur morale du Cid, n'est pas exprimée par ce double +trait de la fidélité et de l'honneur. Il est aussi l'incarnation de la +piété filiale. Lui, qui, devant le roi, se montre avec toute la fierté +de son rang, + + Dans une préséance éblouissante aux yeux, + +qui marche «entouré d'un ordre de bataille,» qui se dresse au-dessus +de tout homme et de toute loi, + + Absolu, lance au poing, panache au front... + +il se retrouve à Bivar en veste de page, bras nus, tête nue, l'étrille +en main, devant l'auge et le caveçon, brossant, lavant, épongeant un +cheval. Occupation héroïque, à vrai dire, et qui ne rabaisse pas plus +Rodrigue que la condescendance avec laquelle il prend de l'avoine dans +l'auge et fait manger Babieça «dans le creux de sa main.» Le scheik +toutefois est surpris de voir le grand Cid, qu'il connut jadis si +superbe, redevenu «aussi petit garçon.» Faut-il citer la double +réponse du Cid? «Je n'étais alors que chez le roi.--Je suis maintenant +chez mon père.» + +Cette manifestation de la tendresse filiale a son pendant dans ce +délicieux crayon oriental: + + Le roi de Perse habite, inquiet, redouté, + En hiver Ispahan et Tiflis en été; + Son jardin, paradis où la rose fourmille, + Est plein d'hommes armés, de peur de sa famille; + Ce qui fait que parfois il va dehors songer + Un matin, dans la plaine il rencontre un berger + Vieux, ayant près de lui son fils, un beau jeune homme + --Comment te nommes-tu? dit le roi.--Je me nomme + Karam, dit le vieillard, interrompant un chant + Qu'il chantait au milieu des chèvres, en marchant; + J'habite un toit de jonc sous la roche penchante, + Et j'ai mon fils que j'aime, et c'est pourquoi je chante, + Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi, + Et comme la cigale à l'heure de midi.-- + Et le jeune homme alors, figure humble et touchante, + Baise la main du pâtre harmonieux qui chante, + Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz. + --Il t'aime, dit le roi, pourtant il est ton fils. + +Evidemment, dans l'esprit de Hugo, c'est l'un des châtiments, et ce +n'est pas le moins cruel, de cette destinée de l'oppresseur: il voit +un ennemi dans son enfant. + +L'héroïsme chrétien est personnifié au delà des Pyrénées par un seul +preux. Dans une image souveraine, le poète compare ce grand Cid, que +«l'Histoire voit,» au pic du Midi. A distance, le voyageur n'aperçoit +plus que lui; tous les monts, qui, de près, lui cachaient sa vue, se +sont effacés, «sous la pourpre du soir,» dans un éloignement +mystérieux. + +Les héros de notre tradition nationale sont plus nombreux, plus +souriants, plus pétris de vertus et de beauté humaines. C'est Charles, +l'empereur à la barbe fleurie; c'est Olivier, le blond chevalier, le +frère fier et gracieux de la belle Aude au bras blanc; c'est +Aymerillot, l'adolescent au teint rose, sans panache, sans écusson, +doux et frêle comme une vierge, mais qui paraît avoir la taille et le +bras d'un géant, quand il s'avance gravement, et dénonce sa +résolution: + + Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres, + Mais tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon coeur. + J'entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur. + Après, je châtierai les railleurs, s'il en reste. + +C'est surtout Roland, promenant à travers les monts ténébreux, +complices des bandits, son épée Durandal, qui est, dans ces jours de +meurtre et de deuil, le glaive de justice. Cette Durandal est une +conscience. Dans le combat que Roland soutient contre dix rois et cent +coupe-jarrets + + Coiffés de monteras et chaussés d'alpargates, + +de quel éclat joyeux elle brille aux paroles du chevalier, avec quelle +fougue indignée «elle mord» ses traîtres adversaires; avec quel +dévouement elle s'ébrèche et se brise «en ce labeur» qui a jonché la +terre de morts et fait le champ + + Plus vermeil qu'un nuage où le soleil se couche. + +Comme Durandal, et comme la jument du Cid, le blanc palefroi de Roland +entend les paroles humaines. Il aurait refusé de s'enfuir, si son +maître avait tourné bride, à l'entrée du ravin d'Ernula. Il dit au +petit roi de Galice: «c'est bien!» quand l'enfant, à genoux, et mains +jointes, devant le christ de pierre et la Madone, auprès du pont de +Compostelle, prononce ses voeux de justice et d'honneur. + + Vous m'êtes apparu dans cet homme, Seigneur; + J'ai vu le jour, j'ai vu la foi, j'ai vu l'honneur, + Et j'ai compris qu'il faut qu'un prince compatisse + Au malheur, c'est-à-dire, ô père! à la justice. + O Madame Marie! O Jésus! à genoux + Devant le crucifix où vous saignez pour nous, + Je jure de garder ce souvenir, et d'être + Doux au faible, loyal au bon, terrible au traître, + Et juste et secourable à jamais, écolier + De ce qu'a fait pour moi ce vaillant chevalier, + Et j'en prends à témoin vos saintes auréoles. + +Le Cid et Roland sont des héros presque sacrés. Le poète a respecté en +eux le sceau de l'admiration des peuples; il les montre, comme il les +trouve, un peu déifiés. En voici d'autres plus humains, mais grands +encore, et enveloppés d'un prestige mystérieux. Ce sont les paladins +errants, qui portent dans «la lueur de leur corset d'acier,» dans +l'ombre de leur taille colossale, «la terreur des pays inconnus.» Ils +viennent du Cydnus; ils ont dompté le Maure; ils sont «rois dans +l'Inde, en Europe barons;» ils habitent, aux terres étranges, quelque +capitale fabuleuse «d'or, de brume et d'azur,» Césarée, Héliopolis. +Ils «surgissent» du nord ou du sud; ils portent sur leur targe +«l'hydre ou l'alérion;» les «noirs oiseaux du taillis héraldique» +ouvrent des ailes de métal sur leur casque baissé: + + Et les aigles, les cris des combats, les clairons, + Les batailles, les rois, les dieux, les épopées + Tourbillonnent dans l'ombre au vent de leurs épées. + +Leurs noms? Bernard, Lahire, Eviradnus. + +Le Cid combat tout seul; il n'a que sa jument Babieça. Roland est seul +aussi, avec son arme fée. Eviradnus emmène un compagnon dans ses +voyages sans fin; c'est le page de guerre, le fidèle et brave écuyer, +Gasclin, qui ne veut pas quitter son maître à l'heure du péril, et +sollicite cette grâce «avec des yeux de fils.» + +L'aventure tragique, où le poète a introduit ce justicier, est dans le +souvenir de tous ceux qui ont seulement ouvert la _Légende des +siècles_: ils ne me pardonneraient pas de la défigurer en la contant. + +Est-il besoin de leur rappeler ce qu'il y a de fantaisie dans cette +arrivée de la marquise Mahaud entrant au manoir de Corbus, avec le +bruit léger d'une chanson qui se dessine vaguement sur les frissons +de la guitare? Est-il besoin de leur révéler ce qu'il y a de couleur +charmante dans cette scène du banquet où la jeune femme sourit, rougit +et rêve, entre le rire hardi et brûlant de Zéno et les madrigaux +délicieusement ampoulés de Joss, le blond chanteur? Est-il besoin de +leur faire admirer de nouveau, s'il leur a paru grand, ou railler une +fois de plus, si déjà il leur déplaisait, ce dénouement gigantesque? + + Hé! dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue! + Et prenant aux talons le cadavre du roi, + Il marche à l'empereur qui chancelle d'effroi; + Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue, + Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue + Au-dessus de sa tête, en murmurant: Tout beau! + Cette espèce de fronde horrible du tombeau....... + +Il ne faut pas se le dissimuler, le grandiose confine au grotesque, et +plus d'une fois, dans cette recherche presque constante de l'effet de +grandeur, de l'effet de stupeur, Hugo détruit par quelque excès +l'impression qu'il voudrait produire. Il donne un tour de clef de +trop, et brise le ressort sur lequel il avait compté. Mais le plus +souvent, c'est la faute des lecteurs, s'ils n'éprouvent pas une +artistique admiration devant ces constructions herculéennes. Ils +n'aperçoivent pas ce qu'il y a d'harmonie dans la conception de +l'ouvrage et de vigueur d'exécution dans ses moindres détails; ils ne +voient pas ce que la magie des images, pareille au stuc dont +l'architecte grec enveloppait la roche travertine, répand d'éclat sur +cette maçonnerie et sur cette charpente colossales: + + Comme sort de la brume + Un sévère sapin, vieilli par l'Appenzell, + A l'heure où le matin, au souffle universel, + Passe, des bois profonds balayant la lisière, + Le preux ouvre son casque, et hors de la visière + Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît. + +Comment s'étonner que ce héros mystérieux ne s'en tienne pas à des +exploits vulgaires? D'ailleurs n'est-il pas l'incarnation de l'idée de +justice? Et quelle n'est pas la puissance d'une idée? N'a-t-il pas +raison le poète qui proportionne la force de ses héros à la grandeur +de la pensée qui les a fait surgir? Puisqu'Ajax est assez hardi pour +défier les dieux, il peut bien lancer à l'armée ennemie des pierres +que l'effort de dix hommes ne ferait pas remuer sur le sol. Mais, ici, +le bras humain est soutenu, est dirigé, est renforcé par une volonté +toute céleste. Eviradnus est un levier providentiel: + + Sa grande épée était le contrepoids de Dieu. + +Or, Dieu n'a pas besoin d'un géant, toutes les fois qu'il veut +s'appesantir sur un tyran, ou délivrer un peuple. Il suscite David +aussi bien que Samson, Aymerillot aussi bien que Roland; et le Lion, +qui broie le paladin, qui chasse avec mépris le saint ermite, qui fait +fuir d'un rugissement les mille archers munis de flèches et de lances, +s'effraie du cri de tendresse, de la menace inoffensive d'une +fillette, nue et seule, dans son berceau[4]. + + [4] _L'Art d'être grand-père_: l'Epopée du Lion. + +La puissance de ces chevaliers errants, c'est qu'ils protègent la +faiblesse. Leurs adversaires, si violents, si terribles qu'ils soient, +seront à leur merci: ils ont contre eux l'innocence de la victime. A +l'époque des paladins, cette victime est arrachée au monstre, comme +une Andromède, ou une Hémione. Eviradnus sauve, sans l'éveiller, la +marquise Mahaud. Le petit roi de Galice, Nuno, se dérobe aux bandits, +grâce au blanc palefroi, et rentre «dans sa ville au son joyeux des +cloches.» + +L'âge des preux passé, le sang de la victime coulera. Et pour nous +inspirer l'horreur de ces meurtres sacrilèges, le poète épuisera les +ressources de la pitié. Angus, qu'égorge Tiphaine, est un garçon +«doré, vermeil,» habillé «de soie et de lin,» souriant, ébloui, comme +éclairé de confiance virginale: + + Et l'on croit voir l'entrée aimable de l'aurore + +Il tient du moins une épée. Mais Isora, que Ratbert va faire +étrangler, porte un jouet dans chaque main! Sa parole est un +gazouillement d'oiseau; avec son oeil bleu et ses cheveux d'or, elle +ressemble aux chérubins peints à fresque dans le corridor du château: + + Et ses beaux petits bras ont des mouvements d'ailes. + +La conscience du lecteur, oppressée douloureusement par ces tragédies +impitoyables, accepte comme une délivrance des dénouements pleins +d'horreur. Si réaliste que soit l'exécution de Tiphaine par l'aigle du +casque, on n'est plus libre d'en souffrir, on songe à peine à s'en +épouvanter; et, quand la tête du marquis Fabrice est tranchée par le +«misérable porte-glaive,» le coup qui fait tomber celle du roi Ratbert +peut seul absoudre la Providence: + + Le glaive qui frappa ne fut point aperçu; + D'où vint ce sombre coup, personne ne l'a su; + Seulement, ce soir-là, bêchant pour se distraire, + Héraclius le chauve, abbé de Joug-Dieu, frère + D'Acceptus, archevêque et primat de Lyon, + Etant aux champs avec le diacre Pollion, + Vit, dans les profondeurs par les vents remuées, + Un archange essuyer son épée aux nuées. + +4º Après la file glorieuse des héros, après la théorie charmante et +douloureuse des victimes, voici les monstres. Ce ne sont pas, comme on +pourrait s'y attendre, les tarasques, les hydres aux cent noeuds +gonflés de venin. Ce sont les bêtes féroces à face humaine, le hideux +«sanglier» Tiphaine, le «tigre» implacable Ratbert, Ruy, «subtil» +comme le renard, Rostabat, «prince carnassier.» Ce sont les rois +pyrénéens partant pour l'aventure, au retour du printemps, avec des +«mouvements d'ours engourdis.» + +Ces misérables couronnés emportent la plus hideuse part du legs de +Caïn: ils ont hérité de son crime. Gaïffer Jorge, chasseur rusé, a +conduit son frère jumeau, Astolphe, au fond d'une clairière, et, par +derrière, il l'a frappé de son couteau. + +Le roi Kanut, + + ....... A l'heure où l'assoupissement + Ferme partout les yeux sous l'obscur firmament, + Ayant pour seul témoin la nuit, l'aveugle immense, + Vit son père Swéno, vieillard presque en démence, + Qui dormait, sans un garde à ses pieds, sans un chien; + Il le tua, disant: Lui-même n'en sait rien. + Puis il fut un grand roi. + +Il faut remarquer que toute cette sombre épopée du moyen âge est +enclavée dans la _Légende des siècles_ entre deux pièces où le +sentiment de la paternité s'exprime en traits de terreur et de +pathétique vraiment sublimes. Ou il n'y a pas de merveilleux épique, +ou celui du poème _Le Parricide_ remuera toute imagination et toute +sensibilité aussi puissamment que les scènes de l'évocation des ombres +dans l'Odyssée. + +Kanut est mort. L'évêque d'Aarhus vient de déclarer qu'il est saint, +et les prêtres le voient assis à la droite du Père. + +Mais la première nuit qu'il est dans le tombeau de pierre, le mort se +lève, «rouvre ses yeux obscurs,» traverse la mer qui reflète les dômes +et les tours d'Altona, d'Elseneur, va droit au mont Savo, se taille +avec son épée un manteau de neige, et «dans la grande nuit» s'avance +du côté de Dieu. La blancheur du linceul le rassure. + +Tout à coup une étoile noire y paraît. Elle s'y élargit. C'est une +goutte de sang tombée on ne sait d'où. Et à mesure que le spectre +chemine, à chaque pas qu'il fait vers la demeure du juge éternel, une +autre goutte tombe sur son suaire. Quand le parricide arrive à la +porte des cieux et entend l'hosanna des anges, le linceul de neige est +tout empourpré. + +Et c'est pourquoi le roi n'a pas osé paraître au tribunal de Dieu. Il +s'est enfui devant l'aurore. Il recule toujours dans la nuit. + + Et sans pouvoir rentrer dans sa blancheur première, + Sentant, à chaque pas qu'il fait vers la lumière, + Une goutte de sang sur sa tête pleuvoir, + Rôde éternellement sous l'énorme ciel noir. + +Dans _la Paternité_, le vieux duc Jayme, sorte de Titan chrétien, +bardé de fer, sans reproche, sans peur, sans faiblesse, résume en lui +toutes les fières vertus de l'ancien preux. Il est du temps où + + Le mal, le bien, + Le bon, le beau, vivaient dans la chevalerie; + L'épée avait fini par être une patrie. + +Son fils Ascagne est brave; mais il laisse accomplir à ses soldats +«des actes de bandits;» il a mis une ville à feu et à sang; le meurtre +a duré trois jours; on a brûlé les maisons. Des enfants ont été jetés +dans les fournaises. Le duc Jayme a souffleté son fils, et le fils +s'en est allé dans la sierra, hors la loi, loin du toit natal, +retranché du tronc paternel. + +«Ce père aimait ce fils.» Resté seul, il descend dans la crypte où son +propre père est enterré. La statue d'airain de don Alonze est +au-dessus de son tombeau. Le colosse est assis comme un dieu égyptien, +les mains sur les genoux. Jayme s'agenouille devant ce juge. La «digue +des sanglots» se rompt dans son vieux coeur, et il épanche aux pieds +de l'ancêtre presque divin sa tendresse de fils héroïque, sa +désolation de père justicier. + + Il cria:--Père! Ah! Dieu! tu n'es plus sur la terre, + Je ne t'ai plus! Comment peut-on quitter son père? + Comme on est différent de son fils, ô douleur! + Mon père! ô toi le plus terrible, le meilleur, + Je viens à toi. Je suis dans ta sombre chapelle, + Je tombe à tes genoux, m'entends-tu? Je t'appelle. + Tu dois me voir, le bronze ayant d'étranges yeux. + Ah! j'ai vécu; je suis un homme glorieux, + Un soldat, un vainqueur; mes trompettes altières + Ont passé bien des fois par-dessus des frontières; + Je marche sur les rois et sur les généraux; + Mais je baise tes pieds. Le rêve du héros, + C'est d'être grand partout et petit chez son père. + Le père, c'est le toit béni, l'abri prospère, + Une lumière d'astre à travers les cyprès, + C'est l'honneur, c'est l'orgueil, c'est Dieu qu'on sent tout près. + Hélas! le père absent c'est le fils misérable. + O toi, l'habitant vrai de la tour vénérable, + Géant de la montagne et sire du manoir, + Superbement assis devant le grand ciel noir, + Occupé du lever de l'aurore éternelle, + Comte, baisse un moment ta tranquille prunelle + Jusqu'aux vivants, passants confus, roseaux tremblants, + Et regarde à tes pieds cet homme en cheveux blancs, + Abandonné, tout près du sépulcre, qui pleure, + Et qui va désormais songer dans sa demeure, + Tandis que les tombeaux seront silencieux + Et que le vent profond soufflera dans les cieux. + Mon fils sort de chez moi, comme un loup d'un repaire. + Mais est-ce qu'on peut être offensé par son père? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +5º Du panégyrique naïvement dénonciateur de Cantemir, l'historien +turc, prosterné «à plat ventre» devant le succès, et glorifiant sans +vergogne le souverain même le plus sanglant, Hugo a tiré deux satires +puissantes: _Sultan Mourad_ et _Zim-Zizimi_. + +Ce qui frappe dans ces sinistres _Orientales_, c'est le mérite étrange +de couleur, et la puissance de style imagé qui éclatent dans les deux +morceaux. Dans _Zim-Zizimi_ notamment il faut voir ce qu'une +imagination nourrie de la langue biblique, et imprégnée de mystère +comme celle d'un prêtre égyptien, d'un pâtre chaldéen, d'un mage de +Médie, peut faire, en la soulevant de son souffle, d'une déclamation +de Juvénal. Voici des traits venus du satirique latin: + + Pour le mur qui sera la cloison de sa tombe, + Des potiers font sécher de la brique au soleil. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Elle a pris de la terre et bouché l'ouverture. + +Mais comme la puissance de ces expressions d'emprunt est dépassée, +chez Hugo, par tant d'autres qu'il crée! Toute la sombre poésie des +nécropoles n'est-elle pas contenue dans ces paroles si singulièrement +évocatrices? + + Et nul ne pourrait dire à quelle profondeur, + Ni dans quel sombre puits, ce Pharaon sévère + Flotte, plongé dans l'huile, en son cercueil de verre. + +Les réponses ironiques et glaciales des dix Sphinx tombent comme des +coups de marteau répétés sur l'orgueil d'un souverain dont le poète a +défini ainsi le despotisme: + + Il règne; et le morceau qu'il coupe de la terre + S'agrandit chaque jour sous son noir cimeterre. + +Et quand le sultan veut chasser de sa pensée le spectacle affreux que +les Sphinx viennent d'évoquer, quelle image de la vie heureuse, +sereine, souriante, s'offre à ses yeux dans la coupe + + ..... Où brillait + Le vin semé de sauge et de feuilles d'oeillet. + +Mais si l'on entreprend d'énumérer les beautés d'expression de ces +pièces de la _Légende_, où s'arrêter? Il faudrait citer, rapporter +tous les cadres, celui du combat de Roland, si expressif et si réel, +avec deux traits de description: + + Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône. + Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune; + Le vent trempe en sifflant les brins d'herbe dans l'eau; +celui de Bivar, ce patio étroit de manoir aragonais avec sa grille, +apparemment forgée en plein métal; celui du ravin d'Ernula, celui du +pont de Crassus, celui du manoir de Corbus avec ses panoplies rangées +au mur; celui du tournoi de Tiphaine et d'Angus: + + ... Une enceinte, une clairière ouverte + Sur des champs où la Tweed coule dans l'herbe verte, + Lente et molle rivière aux roseaux murmurants; + +et pour borner, au premier détour du chemin, cette revue de paysages +merveilleux, le castillo de Masferrer bâti sur le rocher, dans cette +zone redoutable où commence + + La semelle des ours marquant dans les chemins + Des espèces de pas horribles, presque humains. + +Le même peintre qui faisait fourmiller sur de vastes toiles les +innombrables bataillons de l'armée perse, et qui jette, quand il lui +plaît, la couleur à pleine pâte, brossant avec fougue, ou écrasant +ocres et outremers du bout du couteau à palette, avec des effets +hardis, imprévus, offensants, s'arme aussi d'un pinceau précis, aigu, +impérieux comme un burin: + + ........ Voilà le régiment + De mes hallebardiers qui va superbement. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ils marchent droits, tendant la pointe de leurs guêtres; + Leur pas est si correct, sans tarder ni courir, + Qu'on croit voir des ciseaux se fermer et s'ouvrir. + +Le même sculpteur qui taille dans le jade vert les bouddhas et les +pharaons, qui ébauche dans la neige du glacier le pâle spectre de +Kanut, ou dans la roche granitique le masque noir de Masferrer, se +divertit à ciseler le drap d'or d'un pourpoint, le point d'une +dentelle; il rivaliserait avec le fameux Gil, si habile à cacher + + .......... Au gré des jeunes filles + Dans un pommeau d'épée une boîte à pastilles. + +Le trait moral d'une physionomie n'est pas perdu dans ce souci de la +couleur et du relief saisissant. L'âme de Philippe II surgit devant +nous aussi bien que son corps, dans ces vers à la fois pittoresques et +psychologiques: + + Son pas funèbre est lent comme un glas de beffroi. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Et le lugubre roi sourit de voir groupées + Sur quatre cents vaisseaux quatre cent mille épées. + +Il suffit de parcourir le livre pour rencontrer à côté de pièces, +effrayantes d'énergie et d'une poésie toute biblique, des idylles +telles que celle des _Pauvres Gens_, ou le roman, réaliste +d'inspiration, si poétique de forme, qui s'appelle le _Petit Paul_. Je +ne crois pas rabaisser ces deux récits poignants en reconnaissant +qu'ils font verser de vraies larmes. + +Telle autre pièce, le _Cimetière d'Eylau_, dégage une émotion bien +singulière. Aucune altération de la réalité brutale, aucun prestige +lyrique, enveloppant d'une auréolé lumineuse les détails cruels de +l'action; et pourtant, sur cette misère mise à nu, sur cette neige +ensanglantée planent des souffles d'héroïsme, brillent des traits de +courage enflammé. Il y a dans le dénouement de ce drame autant de +beauté morale que dans un trait de valeur de Cynégyre ou de Léonidas. + + Mon sergent me parla, je dis au hasard: oui. + Car je ne voulais pas tomber évanoui. + Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire. + Et l'on criait: Victoire! et je criai: Victoire! + J'aperçus des clartés qui s'approchaient de nous. + Sanglant, sur une main et sur les deux genoux + Je me traînai; je dis: Voyons où nous en sommes. + J'ajoutai: Debout, tous! Et je comptai mes hommes. + --Présent! dit le sergent.--Présent! dit le gamin. + Je vis mon colonel venir, l'épée en main. + --Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée? + --Par vous, dit-il.--La neige étant de sang baignée, + Il reprit:--C'est bien vous, Hugo? c'est votre voix? + --Oui.--Combien de vivants êtes-vous ici?--Trois. + +Il faut, pour marquer une qualité essentielle de la _Légende des +siècles_, parler des rythmes. Et ce n'est pas seulement les morceaux +lyriques dont il faut louer la variété toujours renouvelée, l'élan +puissant, la marche presque ailée. Il faut montrer quelle souplesse le +poète a su donner à cet alexandrin, jadis si uniforme, comment il en +a, le premier, compté les jointures, et comment il fait jouer toutes +ces articulations. + + Et je sentis mes yeux se fermer, comme si, + Dans la brume, à chacun des cils de mes paupières, + Une main invisible avait lié des pierres. + J'étais comme est un peuple au seuil du saint parvis, + Songeant, et, quand mes yeux se rouvrirent, je vis + L'ombre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Non, je ne donne pas à la mort ceux que j'aime. + Je les garde; je veux le firmament pour eux, + Pour moi, pour tous. + +On voit suffisamment ce que le vers, ainsi brisé, a de puissance. + +Personne pourtant n'a su l'enfermer dans une gaine plus rigide, ou +plutôt, ce n'est pas au fourreau de l'épée que le vers de Hugo fait +songer, c'est à l'épée elle-même, trempée, tranchante, aiguë, +flexible, ferme, légère, assénée, sifflante, lumineuse. + +Que dire de la composition, tour à tour une et implacablement logique, +dans _Caïn_, _Gaïffer_, _le Parricide_; ou symétrique, comme un +diptyque colossal, dans _Pleine Mer_ et _Plein Ciel_, dans _Tout le +passé_ et _Tout l'Avenir_, ou singulière, gigantesque, comme les +colonnades des temples d'Egypte et d'Asie, dans le dialogue de +_Zim-Zizimi_ et des dix Sphinx; ou tragique, et pleine de péripéties, +de surprises, de coups de théâtre, de contrastes, d'effets de drame, +dans _Eviradnus_, dans _la Défiance d'Onfroy_, dans _la Confiance de +Fabrice_? + + +L'ART D'ÊTRE GRAND'PÈRE. + +Dans la série des oeuvres de Hugo, _l'Art d'être grand-père_ peut être +indiqué comme un écrit caractéristique de sa dernière manière. + +L'idée dominante du livre est originale et touchante: s'il y a une +réponse aux objections tirées du mal moral contre la Providence, c'est +l'enfant. Cette idée se résume dans des vers comme celui-ci: + + La souveraineté des choses innocentes, + +ou au contraire se développe, avec une pleine clarté, par exemple dans +cette fin de pièce très expressive: + + Certe, il est salutaire et bon pour la pensée, + Sous l'entre-croisement de tant de noirs rameaux, + De contempler parfois, à travers tous nos maux, + Qui sont entre le ciel et nous comme des voiles, + Une profonde paix toute faite d'étoiles; + C'est à cela que Dieu songeait quand il a mis + Les poètes auprès des berceaux endormis. + +Pour ce poète aïeul, le sommeil de l'enfance est comme un retour +momentané de l'âme dans l'azur céleste. Il se penche donc sur le +berceau de Jeanne, et il tire de cette contemplation toutes les +espérances d'avenir que lui donnait jadis la méditation sur le bord de +la tombe. + + [Illustration: VICTOR HUGO EN 1873 + (_d'après une photographie de Cariat_).] + +Le titre «_Jeanne endormie_» revient quatre fois dans _l'Art d'être +grand-père_. Dans la première pièce, c'est la grâce étrange de ce +repos obstiné «d'une rose» qui préoccupe le poète, et l'explication +qu'il en donne est celle-ci: l'enfant, qui vient du ciel, à besoin de +le revoir en rêve: + + Oh! comme nous serions surpris si nous voyions, + Au fond de ce sommeil sacré, plein de rayons, + Ces paradis ouverts dans l'ombre, et ces passages + D'étoiles qui font signe aux enfants d'être sages, + Ces apparitions, ces éblouissements! + +Dans la seconde pièce, Jeanne endormie retient dans sa petite main le +doigt du grand-père, qui parcourt un journal et lit les attaques dont +il est l'objet. + + Cependant l'enfant dort, et comme si son rêve + Me disait: Sois tranquille, ô père, et sois clément! + Je sens sa main presser la mienne doucement. + +Ce contact de l'enfant est pour le poète aussi révélateur que la +conscience. + +Un troisième tableau nous montre le sourire de Jeanne qui rêve, et +l'on nous explique une fois de plus le secret de sa douce extase: + + Jeanne au fond du sommeil médite et se compose + Je ne sais quoi de plus céleste que le ciel. + +Ce sourire, l'aïeul l'entend, et il devine, en le voyant, tout ce que +«l'ombre» recèle de clarté, tout ce qu'il doit en apparaître à la +jeune âme. + +Enfin ce berceau, où l'enfant s'enivre de songes, n'est que l'emblème +d'un autre berceau où l'homme s'assouvira de la réalité: les promesses +de Dieu au nouveau-né s'acquitteront, après la mort, dans le tombeau. +Ces quatre pièces marquent en quelque sorte le chemin parcouru par la +pensée du poète à travers les développements divers de son ouvrage. + + Rose, elle est là qui dort sous les branches fleuries, + Dans son berceau tremblant comme un nid d'alcyon, + Douce, les yeux fermés sans faire attention + Au glissement de l'ombre et du soleil sur elle. + Elle est toute petite! elle est surnaturelle. + O suprême beauté de l'enfant innocent, + Moi je pense, elle rêve; et sur son front descend + Un entrelacement de visions sereines; + Des femmes de l'azur qu'on prendrait pour des reines, + Des anges, des lions, ayant des airs bénins, + De pauvres bons géants protégés par des nains, + Des triomphes de fleurs dans les bois, des trophées + D'arbres célestes, pleins de la lueur des fées, + Un nuage où l'éden apparaît à demi, + Voilà ce qui s'abat sur l'enfant endormi. + Le berceau des enfants est le palais des songes; + Dieu se met à leur faire un tas de doux mensonges; + De là leur frais sourire et leur profonde paix. + Plus d'un dira plus tard: Bon Dieu, tu me trompais. + Mais le bon Dieu répond dans la profondeur sombre; + --Non. Ton rêve est le ciel. Je t'en ai donné l'ombre. + Mais ce ciel, tu l'auras. Attends l'autre berceau, + La tombe.--Ainsi je songe. O printemps! Chante, oiseau! + +Ce n'était pas la première fois que le poète s'extasiait devant +l'enfance. La tendresse du père s'était exprimée dans les premiers +recueils avec un charme qui ne contribua pas peu à les populariser. +Que de gens n'ont connu de Hugo que des vers de la nature de ceux-ci: + + Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire, + Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire, + Ses pleurs vite apaisés, + Laissant errer sa vue étonnée et ravie, + Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie, + Et sa bouche aux baisers. + +Ce chant de gloire en l'honneur de l'enfance, le lyrique l'a répété +sous toutes les formes. Quant aux figures d'enfant qui traversent sa +grande épopée, on a vu à quel point elles sont délicates, touchantes, +et combien cette imagination vigoureuse s'est attendrie pour nous +parler d'Angus ou d'Isora. + +On s'explique aisément les enchantements du grand-père. Hugo lui-même +a défini, avec son sourire de sage, ce délire, à la fois involontaire +et conscient: + + L'adorable hasard d'être aïeul est tombé + Sur ma tête, et m'a fait une douce fêlure. + +L'amour de Hugo pour ses deux petits-enfants ne s'exprime pas de la +même manière à l'égard de l'un et de l'autre. Il y a plus d'orgueil et +peut-être plus d'emportement passionné dans les cris que lui a +inspirés le petit-fils, Georges, l'héritier du nom, le prince +présomptif: + + Viens, mon George. Ah! les fils de nos fils nous enchantent! + +Il y a plus de tendresse émue, et je ne sais quelle abdication +touchante de tout autre sentiment que l'admiration dans les paroles de +l'aïeul tenant la main de Jeanne, ou l'écoutant jaser, ou la regardant +marcher, rire, dormir. Le poète a pour cette frêle créature aux yeux +de «myosotis» la même dévotion qu'un courtisan d'Aranjuez pour son +Infante, et il ne passe pas devant le frais berceau sans y laisser +tomber un madrigal: + + Car on se lasse même à servir une rose. + +Entre ces deux apparitions lumineuses, une ombre arrive à se glisser: +c'est celle d'un autre enfant qui n'a guère fait que naître, briller +un moment, et mourir. La pièce exquise intitulée «Un manque» nous +révèle discrètement ce qui peut se mêler de tristesse et de deuil à la +gaîté du grand-père, même alors que son rire éclate et se mêle aux +«divins vacarmes.» + +Le poète note ces cris, ces rires, ces propos ingénus où il croit +découvrir par instants le dernier mot de la sagesse: + + C'est le langage vague et lumineux des êtres + Nouveau-nés, que la vie attire à ses fenêtres, + Et qui devant Avril éperdus, hésitants, + Bourdonnent à la vitre immense du printemps. + +Mais, quelque poésie qu'il mette dans la définition de ce langage, +Hugo se garde bien de le dénaturer, de l'embellir par l'expression. Il +le reproduit avec une franchise de réalisme dont le vers semblait +incapable. Le dialogue de Jeanne et du Grand-Père, la minuscule +comédie du Jardin des Plantes intitulée _Ce que dit le public_, avec +ses trois personnages qui ont pour noms _Cinq Ans_, _Six ans_, _Sept +Ans_, sont, par le ton, par la nature des idées, aussi loin que +possible des formules placées dans la bouche d'Eliacin: il ne faut pas +le regretter. + +La contemplation de cette génération qui bégaye à peine suggère au +vieillard des réminiscences du passé, des mouvements de colère ou des +cris de fierté au sujet du présent, des visions de l'avenir. + +Dans le passé, ce qu'il revoit d'abord, c'est le fils qu'il a perdu, +et il entend encore le bruit de source que faisait la voix de Charles +tout enfant, lorsqu'il parlait «à la tante Dédé.» + +Sa mémoire remonte plus loin. Il se retrouve à Rome, au grand soleil, +avec ses frères, au temps où Léopold Hugo, jeune officier, regardait +tous ses fils jouer dans la caserne, + + A cheval sur sa grande épée, et tout petits. + +La préoccupation du temps présent se marque par des retours satiriques +pareils aux grondements affaiblis d'une fin d'orage. (A propos de la +loi dite liberté de l'Enseignement.) Elle se fait jour aussi dans +quelques odes, comme la _Chanson d'Ancêtre_. + + Parlons de nos aïeux sous la verte feuillée. + Parlons des pères, fils!--Ils ont rompu leurs fers + Et vaincu; leur armure est aujourd'hui rouillée. + Comme il tombe de l'eau d'une éponge mouillée, + De leur âme dans l'ombre il tombait des éclairs, + Comme si dans la foudre on les avait trempées. + Frappez, écoliers, + Avec les épées, + Sur les boucliers. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Quand une ligue était par les princes construite, + Ils grondaient, et, pour peu que la chose en valût + La peine, et que leur chef leur criât: Tout de suite! + Ils accouraient: alors les rois prenaient la fuite + En hâte, et les chansons d'un vil joueur de luth + Ne sont pas dans les airs plus vite dissipées. + Frappez, écoliers, + Avec les épées, + Sur les boucliers. + + Lutteurs du gouffre, ils ont découronné le crime, + Brisé les autels noirs, détruit les dieux brigands; + C'est pourquoi, moi vieillard, penché sur leur abîme, + Je les déclare grands; car rien n'est plus sublime + Que l'océan avec les profonds ouragans, + Si ce n'est l'homme avec ses sombres épopées. + Frappez, écoliers, + Avec les épées, + Sur les boucliers. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Levez vos fronts; voyez ce pur sommet, la gloire. + Ils étaient là: voyez cette cime, l'honneur, + Ils étaient là: voyez ce hautain promontoire, + La liberté: mourir libres fut leur victoire. + Il faudra, car l'orgie est un lâche bonheur, + Se remettre à gravir ces pentes escarpées. + Frappez, chevaliers, + Avec les épées, + Sur les boucliers. + +Quant à l'avenir, il remplit toute la dernière partie de _l'Art +d'être grand-père_, celle qui porte le titre: «QUE LES PETITS +LIRONT QUAND ILS SERONT GRANDS». Nous y retrouvons le rêve +généreux du progrès absolu, et la marche en avant vers ce but +déjà visible, qui est l'évènement de la loi de justice. Jamais +Hugo ne s'est peut-être élevé à une plus pure expression de ces +nobles idées. + +On ne peut pas parler avec quelque détail de _l'Art d'être +grand-père_, et négliger les cadres divers dans lesquels le poète a +placé les visages de ses petits-enfants. C'est la chambre où le +berceau semble rayonner; c'est la salle dont le parquet sera jonché, +en un jour de malheur, par les débris du vase merveilleux qui +racontait «toute la Chine;» c'est le jardin, où Jeanne, assise sur le +gazon, s'avise tout à coup d'exiger qu'on lui donne la lune à croquer +comme une friandise. C'est le bois, où courent les faons, les biches, +les chevreuils et les cerfs, effrayés par le seul mouvement des +branches: + + Car les fauves sont pleins d'une telle vapeur + Que le frais tremblement des feuilles leur fait peur. + +C'est la vallée, où la perdrix, court lestement «le long des berges.» + + Petit Georges? veux-tu? nous allons tous les deux + Nous en aller jouer là-bas sous le vieux saule? + +C'est la grève de Guernesey et sa rumeur vivante. + + J'entends des voix. Lueurs à travers ma paupière. + Une cloche est en branle à l'église Saint-Pierre. + Cris des baigneurs. Plus près! plus loin! non, par ici! + Non, par là! Les oiseaux gazouillent, Jeanne aussi. + Georges l'appelle. Chant des coqs. Une truelle + Racle un toit. Des chevaux passent dans la ruelle. + Grincement d'une faulx qui coupe le gazon. + Chocs. Rumeurs. Des couvreurs marchent sur la maison. + Bruits du port. Sifflements des machines chauffées. + Musique militaire arrivant par bouffées. + Brouhaha sur le quai. Voix françaises. Merci. + Bonjour. Adieu. Sans doute il est tard, car voici + Que vient tout près de moi chanter mon rouge-gorge. + Vacarme de marteaux lointains dans une forge. + L'eau clapote. On entend haleter un steamer. + Une mouche entre. Souffle immense de la mer. + +En regard des cadres fournis par la nature libre, voici la nature +artificielle, le jardin de M. de Buffon, avec ses marbres alignés, son +parterre au cordeau, son chêne classique et son cèdre qui se +«résigne.» Les enfants y cherchent «la vision des bois;» ils y +trouvent «un raccourci» de l'immense univers. Mais pendant que les +bambins contemplent, «les yeux grands ouverts,» les monstres des +contrées les plus lointaines, l'imagination du poète franchit la +clôture de ce jardin, et elle parcourt d'un vol d'aigle les terres +mystérieuses d'où cette faune aux formes effrayantes a jailli. + +En lisant les vers qui composent ce recueil, on ne peut pas croire que +la faculté poétique de Hugo se soit affaiblie. Elle s'est accommodée, +d'une part aux nécessités du sujet, de l'autre aux sollicitations de +l'âge. Le vers, d'une souplesse infinie, serait capable, à l'occasion, +des effets de vigueur: le poète ne les recherche plus. Il a laissé +l'épée, le harnais, le cheval de combat; il s'en tient à l'allure +pédestre. Mais dans les sentiers où il mène ses petits-enfants, que de +fleurs inaperçues son clair regard découvre; que d'impressions +fraîches et inédites il ressent! Et qu'il nous suggère de visions +vives, inoubliables, depuis ces «paysages de lune où rôde la chimère» +jusqu'à ce bouquet qui jaillit du rocher, et frissonne au «baiser» de +l'air, jusqu'à cette fête des ajoncs dorant les ravins, jusqu'à cette +folle foison «du petit peuple des fougères!» + +Si le sujet comportait les grandes images, les symboles puissants, on +peut s'assurer que la source n'en est pas tarie. Qu'une idée comme +celle de l'immortalité traverse un moment ce cerveau attentif à de +moindres objets, elle en sort transfigurée, éblouissante. Le poète +écrit ce drame de l'oiseau, fuyant, à travers sa prison, la main du +géant qui ne vient le saisir que pour le rendre au bois natal, à +l'espace et à la lumière: + + Tout rayonne; et j'ai dit, ouvrant la main: Sois libre! + L'oiseau s'est évadé dans les rameaux flottants, + Et dans l'immensité splendide du printemps; + Et j'ai vu s'en aller au loin la petite âme + Dans cette clarté rose où se mêle une flamme, + Dans l'air profond, parmi les arbres infinis, + Volant au vague appel des amours et des nids, + Planant éperdument vers d'autres ailes blanches, + Ne sachant quel palais choisir, courant aux branches, + Aux fleurs, aux flots, aux bois fraîchement reverdis, + Avec l'effarement d'entrer au paradis. + + Alors, dans la lumière et dans la transparence, + Regardant cette fuite et cette délivrance, + Et ce pauvre être ainsi disparu dans le port, + Pensif, je me suis dit: Je viens d'être la mort. + + +LE PAPE.--RELIGIONS ET RELIGION.--L'ANE.--LA PITIÉ SUPRÊME. + +On ne peut pas séparer les quatre ouvrages qui ont pour titres: _Le +Pape. Religions et Religion. L'Ane. La Pitié suprême._ C'est tout le +système philosophique de Hugo vieillissant, qui s'exprime dans cette +tétralogie. Je renvoie les jeunes lecteurs curieux d'approfondir cette +partie abstruse de l'oeuvre poétique de Hugo, et capables de l'effort +d'esprit que cette étude exige, à l'analyse que j'en ai donnée +ailleurs[5]. Je me bornerai ici à indiquer le trait dominant de chacun +de ces quatre poèmes. + + [5] Voir: VICTOR HUGO: L'HOMME ET LE POÈTE. _Les quatre cultes._ + (Librairie Lecène et Oudin.) + +Dans _Religions et Religion_, Hugo s'est attaché surtout à réfuter la +superstition religieuse, et à montrer qu'il n'y a pas de pire athéisme +qu'une religion étroite, obscure, édifiée avec les préjugés humains. + +Dans _l'Ane_ il fait la guerre à la fausse science, cet auxiliaire +redoutable de la fausse religion; il voit en elle un instrument de +dégradation des âmes au service de la tyrannie: + + En forgeant des pédants, vous créez des valets. + +Dans la _Pitié suprême_, il développe cette idée que du bourreau et de +la victime, celui qui est le plus malheureux, le plus à plaindre, +c'est le bourreau. On a remarqué avec raison que cette théorie +étrangement haute revient à ce mot de Danton: «J'aime mieux être +guillotiné que guillotineur.» + +_Le Pape_ est de ces quatre ouvrages le plus accessible; c'est en +quelque sorte la traduction figurée, symbolique, ou, comme disaient +les philosophes grecs, le mythe du système philosophique de Hugo. Le +poète a imaginé là une figure dans laquelle il a rassemblé tous les +traits de la vertu idéale dont Dieu ou la conscience éternelle est la +parfaite expression. Dans ce livre, le Pape commence par répudier +toute la grandeur usurpée dont les autres hommes l'ont revêtu; il +abdique son trône; il sort de Rome pour rentrer dans l'humanité; il +pénètre dans le synode d'Orient pour reprocher au patriarche et aux +évêques d'avoir doré l'autel, trahi le peuple et fait aux souverains +le sacrifice de la loi; il s'introduit dans la mansarde où l'enfant du +pauvre meurt de froid et de faim, et il rend la foi au père désespéré +en lui donnant la moitié de son pain. + + UN GRENIER + _L'hiver. Un grabat._ + UN PAUVRE. _Sa famille près de lui._ + + LE PAUVRE. + + Je ne crois pas en Dieu. + + LE PAPE, _entrant_. + + Tu dois avoir faim. Mange. + + _Il partage son pain et en donne la moitié au pauvre._ + + LE PAUVRE. + + Et mon enfant? + + LE PAPE. + + Prends tout. + + _Il donne à l'enfant le reste de son pain._ + + L'ENFANT, _mangeant_. + + C'est bon. + + LE PAPE, _au pauvre_. + + L'enfant, c'est l'ange. + Laisse-moi le bénir. + + LE PAUVRE. + + Fais ce que tu voudras. + + LE PAPE, _vidant une bourse sur le grabat_. + + Tiens, voici de l'argent pour t'acheter des draps. + + LE PAUVRE. + + Et du bois. + + LE PAPE. + + Et de quoi vêtir l'enfant, la mère, + Et toi, mon frère. Hélas! cette vie est amère. + Je te procurerai du travail. Ces grands froids + Sont durs. Et maintenant parlons de Dieu. + + LE PAUVRE. + + J'y crois. + +Ce père des peuples parcourt les foules, et il y cherche, comme +d'autres un trésor, les misères, les maladies, les lèpres de toute +sorte; il se fait un cortège de toutes ces infirmités; il a sa légion, +sa cour de misérables. Il frissonne de sympathie à la vue du troupeau +des hommes grelottant comme un parc de brebis dont le tondeur a fait +tomber la laine; il implore pour eux la grâce des vents sans merci. Il +veut que dans l'église, ce + + Large espace, enclos + De bons murs, préservé des vents et des tempêtes,» + +on range «des lits pour les pauvres.» Il se jette entre deux armées +qui vont s'entre-tuer pour obéir aux caprices des rois, entre deux +ennemis qui vont s'entr'égorger, quoique fils de la même France. Il +proclame le droit du pauvre à la bonté du riche, le droit du riche à +la clémence, à la pitié du pauvre. Il nie le droit du talion. Il +proscrit le code barbare qui fait de la mort la sanction des lois. +Amour, pitié, paix à tous, voilà le dernier mot de ce _credo_ sublime. + + + + +LA FIN DE L'OEUVRE POÉTIQUE ET LES ÉCRITS POSTHUMES. + + +I + +Le livre des _Quatre vents de l'esprit_ présente en raccourci l'oeuvre +poétique de Hugo, ou tout au moins nous en résume les aspects, satire, +drame, ode, épopée. + +Dans la partie du livre consacrée à la satire, Hugo définit la satire +même. Il montre quel rôle social a pris, de notre temps, cette forme +de la poésie. + +Du temps que le poète était écolier, le genre satirique en vigueur +n'était guère qu'une façon de critique littéraire agressive et +mesquine, l'art de découvrir des défauts et de ne pas entendre les +beautés inusitées: + + Dévidant sa leçon et filant sa quenouille, + Le petit Andrieux, à face de grenouille, + Mordait Shakspeare, Hamlet, Macbeth, Lear, Othello, + Avec ses fausses dents prises au vieux Boileau. + +Dans la pensée de Hugo, la satire de ce siècle-ci ne peut s'en tenir à +ces gloses superficielles. Il ne lui suffit même plus de s'attaquer à +un métier, à une caste, et de s'égayer aux dépens des marquis ou des +médecins. Elle a pour mission de condamner et de flétrir les +oppresseurs, elle doit sa pitié aux vaincus, son aide aux misérables, +son admiration exaltée aux grands esprits persécutés ou méconnus; il +faut qu'elle surgisse, à la façon du spectre de Shakespeare, à l'heure +du banquet, et qu'au milieu du triomphe immoral, + + Elle apporte cynique un rire d'Euménide, + +Mais son devoir le plus impérieux, c'est d'arracher le peuple à sa +torpeur, de l'éveiller de son sommeil, de rallumer en lui +l'indignation éteinte. + +Le poète est donc une sorte de champion du droit; il ressemble à ces +chevaliers, à ces preux de la légende; sa destinée est de lutter comme +eux pour la justice. + + Lorsque j'étais encore un tout jeune homme pâle, + Et que j'allais entrer dans la lice fatale, + Sombre arène où plus d'un avant moi se perdit, + L'âpre Muse aux regards mystérieux m'a dit: + --Tu pars; mais, quand le Cid se mettait en campagne, + Pour son Dieu, pour son droit et pour sa chère Espagne, + Il était bien armé; ce vaillant Cid avait + Deux casques, deux estocs, sa lance de chevet, + Deux boucliers: il faut des armes de rechange; + Puis il tirait l'épée et devenait archange. + As-tu ta dague au flanc? voyons, soldat martyr, + Quelle armure vas-tu choisir et revêtir? + Quels glaives va-t-on voir luire à ton bras robuste? + --J'ai la haine du mal et j'ai l'amour du juste, + Muse; et je suis armé mieux que le paladin. + --Et tes deux boucliers?--J'ai mépris et dédain. + +Une comédie de salon et une tragédie de paravent remplissent tout le +livre dramatique. La comédie, _Margarita_, n'est guère qu'une idylle +où la galanterie la moins naïve vient émousser toutes ses armes contre +le charme et la candeur de l'amour vrai. Le drame, _Esca_, est quelque +chose comme un proverbe à dénouement tragique. Le sujet se résumerait +dans un titre comme celui-ci: _Plus que femme ne peut_, ou encore: +_Qui tue l'amour, l'amour le tue._ + +Des quatre parties du livre, la plus originale (il ne faut pas s'en +étonner) est encore la partie lyrique. Les premières pièces de ce +suprême recueil d'odes ne donnent pas précisément cette impression de +nouveauté. On les rattacherait très justement aux _Châtiments_: elles +en constituent comme le revers élégiaque. Mais voici que la nature +entre en scène, et tout change. + +D'abord le poète ne semble la voir que par les plus sombres aspects. +Du haut de la falaise, il jette sur la mer le même regard navré que +sur un immense sépulcre. S'il nous parle du bois, c'est pour nous +traduire l'impression de deuil qui s'en dégage aux heures troubles de +la nuit: + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + On entend passer un coche, + Le lourd coche de la mort. + Il vient, il roule, il approche, + L'eau hurle et la bise mord. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Il emporte beauté, gloire, + Joie, amours, plaisirs bruyants; + La voiture est toute noire, + Les chevaux sont effrayants. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + L'air sanglote et le vent râle, + Et sous l'obscur firmament + La nuit sombre et la mort pâle + Se regardent fixement. + +A cette vue pessimiste de la nature succède une interprétation tout +opposée des choses: elles prennent soudain comme un aspect +réconfortant, réparateur; elles ne sont plus que l'expression +enveloppée, mais irréfutable de l'absolue Bonté, de l'absolue Justice. +C'est ce sentiment qui donne tant de profondeur et de puissance aux +quatre méditations intitulées _Promenades dans les Rochers_. + +PREMIÈRE PROMENADE. + + Un tourbillon d'écume, au centre de la baie + Formé par de secrets et profonds entonnoirs, + Se berce mollement sur l'onde qu'il égaie, + Vasque immense d'albâtre au milieu des flots noirs. + + Seigneur! que faites-vous de cette urne de neige? + Qu'y versez-vous dès l'aube et qu'en sort-il la nuit? + La mer lui jette en vain sa vague qui l'assiège, + Le nuage sa brume et l'ouragan son bruit. + + L'orage avec son bruit, le flot avec sa fange, + Passent; le tourbillon vénéré du pêcheur, + Reparaît, conservant, dans l'abîme où tout change, + Toujours la même place et la même blancheur. + + Le pêcheur dit:--C'est là qu'en une onde bénie, + Les petits enfants morts, chaque nuit de Noël, + Viennent blanchir leur aile au souffle humain ternie, + Avant de s'enrôler pour être anges au ciel. + + Moi je dis:--Dieu mit là cette coupe si pure, + Blanche en dépit des flots et des rochers penchants, + Pour être, dans le sein de la grande nature, + La figure du juste au milieu des méchants. + +DEUXIÈME PROMENADE. + + La mer donne l'écume et la terre le sable. + L'or se mêle à l'argent dans les plis du flot vert. + J'entends le bruit que fait l'éther infranchissable, + Bruit immense et lointain, de silence couvert. + + Un enfant chante auprès de la mer qui murmure, + Rien n'est grand, ni petit. Vous avez mis, mon Dieu, + Sur la création et sur la créature + Les mêmes astres d'or et le même ciel bleu. + + Notre sort est chétif; nos visions sont belles. + L'esprit saisit le corps et l'enlève au grand jour. + L'homme est un point qui vole avec deux grandes ailes, + Dont l'une est la pensée et dont l'autre est l'amour. + + Sérénité de tout! majesté! force et grâce! + La voile rentre au port et les oiseaux aux nids. + Tout va se reposer, et j'entends dans l'espace + Palpiter vaguement des baisers infinis. + + Le vent courbe les joncs sur le rocher superbe + Et de l'enfant qui chante il emporte la voix. + O vent! que vous courbez à la fois de brins d'herbe, + Et que vous emportez de chansons à la fois! + + Qu'importe! Ici tout berce, et rassure, et caresse. + Plus d'ombre dans le coeur! plus de soucis amers! + Une ineffable paix monte et descend sans cesse + Du plus profond de l'âme au plus profond des mers. + +On voudrait tout citer; mais il faut se borner à résumer les deux +autres pièces. La _Troisième promenade_ met en présence du soleil qui +descend, le vieillard déclinant vers la tombe. L'homme sait bien que +le soleil meurt pour renaître, et le soleil pourrait dire si l'homme +est né seulement pour mourir. N'est-ce pas ce secret que l'astre et le +vieillard se confient en silence et par l'échange d'un regard? + + O moment solennel! les monts, la mer farouche, + Les vents faisaient silence et cessaient leur clameur. + Le vieillard regardait le soleil qui se couche; + Le soleil regardait le vieillard qui se meurt. + +Enfin la _Quatrième promenade_ est comme l'expression de cette loi +d'amour qui est la vraie formule du Très-Haut. Cette loi, la nature la +balbutie. Le poète, assemblant tous les sons que l'univers bégaye, la +proclame. + + Tous les objets créés, feu qui luit, mer qui tremble, + Ne savent qu'à demi le grand nom du Très-Haut. + Ils jettent vaguement les sons que seul j'assemble; + Chacun dit sa syllabe, et moi je dis le mot. + + Ma voix s'élève aux cieux, comme la tienne, abîme! + Mer, je rêve avec toi! monts, je prie avec vous! + La nature est l'encens, pur, éternel, sublime; + Moi je suis l'encensoir intelligent et doux. + +Le livre épique est rempli par un seul poème, _la Révolution_. Hugo +s'empare de ce lieu commun historique: les fautes des rois ont +condamné la royauté, et il le traduit puissamment par la chevauchée +des Statues. + +Du terre-plein du Pont-Neuf, au milieu d'une noire nuit, le cavalier +d'airain, qui fut Henri de France et de Navarre, se détache. Il +s'achemine à travers les rues de l'antique Paris. Il arrive à la +grande place «aux arcades de pierre» où se dresse un cavalier de +marbre blanc couronné de lauriers. Le lourd fantôme de Louis XIII +s'ébranle à son tour. Le roi batailleur, bardé de fer, et le pâle roi +justicier vont éveiller, dans son carrefour, l'ombre du roi soleil, du +roi divin, et les trois souverains s'en vont chercher «celui que ces +sujets appelaient Bien-Aimé.» + +Avec ce marbre et ces bronzes en marche, toute une face du passé, la +royauté, terrible et triomphante, se dresse devant nous. Voici l'autre +face, le peuple. Sur la route des «quais noirs» que suivent les +statues, apparaît le Pont-Neuf avec ses mascarons étranges. Toutes ces +«gueules douloureuses,» ouvrage d'un «rude ouvrier,» figurent la foule +sans nom des «souffrants» et des «lamentables...» Dans le regard de +ces masques tordus par les sanglots ou convulsés par les ricanements +s'allume une lueur vengeresse, et l'un de ces visages de damnés prend +une voix pour dire au troupeau des manants ce que furent ces rois qui +passent. Avec ce réquisitoire brûlant, la satire, une fois de plus, +enflamme l'épopée. + +Et voici l'élément tragique. Les rois sont arrivés au bout de leur +course nocturne. Sur la place déserte, au lieu où le regard de ces +aïeux cherche le descendant, se dressent deux poteaux noirs surmontant +un triangle livide: + + L'oeil qui dans ce moment suprême eût observé + Ces figures, de glace et de calme vêtues, + Eût vu distinctement pâlir les trois statues. + + Ils se taisaient; et tout se taisait autour d'eux: + Si la mort eût tourné son tablier hideux, + On en eût entendu glisser le grain de sable. + + Une tête passa dans l'ombre formidable; + Cette tête était blême; il en tombait du sang, + + Et les trois cavaliers frémirent; et, froissant + Vaguement le pommeau de sa lugubre épée, + L'aïeul de bronze dit à la tête coupée + (Dialogue funèbre et du gouffre écouté): + + --Ah! l'expiation, dans ce lieu redouté, + Règne sans doute avec quelque ange pour ministre? + Quel est ton crime, ô toi qui vas, tête sinistre, + Plus pâle que le Christ sur son noir crucifix? + --Je suis le petit-fils de votre petit-fils. + --Et d'où viens-tu? + --Du trône. O rois, l'aube est terrible! + --Spectre, quelle est là-bas cette machine horrible? + --C'est la fin, dit la tête au regard sombre et doux. + --Et qui donc l'a construite? + --O mes pères, c'est vous, + + +II + +Un lien assez étroit relie ce livre épique des Quatre _Vents de +l'esprit_ à l'ouvrage posthume qui a pour titre _La Fin de Satan_. +C'est encore la Révolution qui devait occuper la place d'honneur dans +ce vaste poème: on en peut juger par les titres: _Les Squelettes_, +_Camille et Lucile_, _La Prise de la Bastille_, qui nous disent assez +clairement le dessein du poète dans ce chant tout moderne de _la +prison_ resté malheureusement à l'état de projet. + +La Prison est avec le Gibet et le Glaive, le legs terrible de Caïn: + + Lorsque Caïn, l'aïeul des noires créatures, + Eut terrassé son frère, Abel au front serein, + Il le frappa d'abord avec un clou d'airain, + Puis avec un bâton, puis avec une pierre; + Puis il cacha ses trois complices sous la terre + Où ma main qui s'ouvrait dans l'ombre les a pris. + Je les ai. + +Ainsi parle Isis, fils de l'Esprit du mal, que la Bible a flétri du +nom de Satan. + + Et comme s'il parlait à quelqu'un sous l'abîme: + --O père, j'ai sauvé les trois germes du crime! + Sous la terre profonde un bruit sourd répondit. + Il reprit:--Clou d'airain qui servis au bandit, + Tu t'appelleras Glaive et tu seras la guerre; + Toi, bois hideux, ton nom sera Gibet; toi, pierre, + Vis, creuse-toi, grandis, monte sur l'horizon, + Et le pâle avenir te nommera Prison. + +L'Esprit du mal, qui hait le Créateur divin, ne peut le frapper que +dans la création; il s'acharne donc après elle. + + Je défigurerai la face universelle, + +s'écrie Lucifer, du fond de l'abîme sombre où Dieu le retient +enchaîné. + +Mais du débris de ses ailes consumées une plume blanche, une plume +animée s'est détachée, et est restée sur le seuil de l'abîme; un rayon +de l'oeil divin, qui crée le monde, s'est arrêté sur elle, et ce +débris est devenu un être, un ange éblouissant, la _Liberté_. C'est la +Liberté qui descendra dans le gouffre des ténèbres, écartera Isis, +arrivera jusqu'aux pieds de Satan, fondra sa haine et son orgueil à la +chaleur d'une incantation suppliante et divinement tendre, et lui +arrachera le cri de clémence qui doit délivrer l'Humanité. + + «Permets que, grâce à moi, dans l'azur baptismal + Le monde rentre, afin que l'éden reparaisse! + Hélas! sens-tu mon coeur tremblant qui te caresse? + M'entends-tu sangloter dans ton cachot? Consens, + Que je sauve les bons, les purs, les innocents; + Laisse s'envoler l'âme et finir la souffrance. + Dieu me fit Liberté; toi, fais-moi Délivrance! + + «Oh! ne me défends pas de jeter, dans les cieux + Et les enfers, le cri de l'amour factieux; + Laisse-moi prodiguer à la terrestre sphère + L'air vaste, le ciel bleu, l'espoir sans borne, et faire + Sortir du front de l'homme un rayon d'infini. + Laisse-moi sauver tout, moi, ton côté béni! + Consens! Oh! moi qui viens de toi, permets que j'aille + Chez ces vivants, afin d'achever la bataille + Entre leur ignorance, hélas! et leur raison, + Pour mettre une rougeur sacrée à l'horizon, + Pour que l'affreux passé dans les ténèbres roule, + Pour que la terre tremble et que la prison croule, + Pour que l'éruption se fasse, et pour qu'enfin + L'homme voie, au-dessus des douleurs, de la faim, + De la guerre, des rois, des dieux, de la démence, + Le volcan de la joie enfler sa lave immense!» + + Tandis que cette vierge adorable parlait, + Pareille au sein versant goutte à goutte le lait + A l'enfant nouveau-né qui dort, la bouche ouverte, + Satan, toujours flottant comme une herbe en l'eau verte, + Remuait dans le gouffre, et semblait par moment + A travers son sommeil frémir éperdûment; + Ainsi qu'en un brouillard l'aube éclôt, puis s'efface, + Le démon s'éclairait, puis pâlissait; sa face + Etait comme le champ d'un combat ténébreux; + Le bien, le mal, luttaient sur son visage entre eux + Avec tous les reflux de deux sombres armées; + Ses lèvres se crispaient, sinistrement fermées; + Ses poings s'entre-heurtaient, monstrueux et noircis; + Il n'ouvrait pas les yeux, mais sous ses noirs sourcils + On voyait les lueurs de cette âme inconnue; + Tel le tonnerre fait des pourpres sur la nue. + L'ange le regardait les mains jointes. + Enfin + Une clarté, qu'eût pu jeter un séraphin, + Sortit de ce grand front tout brûlé par les fièvres. + Ainsi que deux rochers qui se fendent, ses lèvres + S'écartèrent, un souffle orageux souleva + Son flanc terrible; et l'ange entendit ce mot: + --Va! + +On devine quelle est la mission de l'ange: il va briser les portes de +la prison symbolique; la Bastille rend au jour ses squelettes et ses +captifs; l'aurore de la liberté éclaire les amours de Camille et de +Lucile; à l'affranchissement de l'homme sur la terre succède +l'affranchissement de Lucifer, le pardon de Satan. + +Dans cette analyse rapide du poème, une partie superbe a disparu, +c'est la vie et la mort de Jésus. Sous ce titre _le Gibet_, Hugo a +réuni les souvenirs les plus puissants du drame évangélique, et on ne +trouverait nulle part dans l'oeuvre du poète des pages supérieures à +la merveilleuse imitation du Cantique des Cantiques, au triomphe du +jour des Rameaux, à la Cène, à la Passion. + +Ceux qui ont cru que la vieillesse de Hugo avait entraîné une +décadence de son génie poétique, n'ont qu'à lire cette merveilleuse +ébauche de la _Fin de Satan_. + +Il faut donc modifier la formule que le poète anglais Swinburne +applique à la dernière _Légende des siècles_, où il croyait voir comme +le testament poétique de Victor Hugo: «Une fois de plus, le monde a +reçu un présent, le dernier cette fois, de la main toujours vivante du +plus grand homme qui ait paru depuis Shakespeare.» Cette main n'a pas +encore donné tous ses trésors; Hugo n'est pas entré dans le repos +définitif, en entrant dans cette gloire, qui, nous le voyons déjà, ne +peut pas subir d'éclipse durable, et sûrement ne s'éteindra plus. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages. + + LA VIE DE VICTOR HUGO 7 + + L'OEUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO 57 + + L'ODE 59 + + Les Odes et Ballades 62 + + Les Orientales 69 + + Les Feuilles d'Automne 77 + + Les Chants du Crépuscule 85 + + Les Voix intérieures 93 + + Les Rayons et les Ombres 100 + + LE DRAME 111 + + LA SATIRE 139 + + Les Châtiments 139 + + Les Contemplations 151 + + Les Chansons des Rues et des Bois 157 + + L'Année terrible 161 + + L'ÉPOPÉE 171 + + La Légende des Siècles 171 + + L'Art d'être Grand'Père 206 + + Le Pape.--Religions et Religion.--L'Ane.--La + pitié suprême 220 + + LA FIN DE L'OEUVRE POÉTIQUE ET LES ÉCRITS POSTHUMES. 225 + + +POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN. + + + + + +End of Project Gutenberg's Victor Hugo, son oeuvre poétique, by Ernest Dupuy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VICTOR HUGO, SON OEUVRE POÉTIQUE *** + +***** This file should be named 38074-8.txt or 38074-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/0/7/38074/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) and by The Internet +Archive, University of Toronto) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. 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