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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: November 18, 2011 [EBook #38042]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0019, 8 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
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+
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+
+
+L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843.
+
+
+
+[Illustration: L'ILLUSTRATION, JOURNAL. UNIVERSEL.]
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
+ pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40
+
+ Nº 19. Vol. I.--SAMEDI 8 JUILLET 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+Les Marbres de Magnésie et de Thessalonique; _une gravure_.--Courrier de
+Paris,--Observations météorologiques du mois de juin.--Nécrologie John
+Murray; _portrait_. Mademoiselle Lenormand; _portrait; Main gauche de
+l'impératrice Joséphine; une Consultation de mademoiselle
+Lenormand_.--Tombeaux de Casimir Périer et de Casimir-Pagès; _deux
+gravures_.--Le Major Anspech, nouvelle, par M. Marc Fournier (suite et
+fin); _une gravure._--Bâtiments à hélice. _Arrière du bâtiment à
+vapeur_ l'Archimède; _Hélice du_ Napoléon _vue de différents côtés;
+Hélices suivant le système de Rennie; Arrière du_ Napoléon; _Plan et
+Coupe du_ Napoléon.--Les deux Marquises, comédie, par M. E. L. (Suite et
+fin)--Théâtres. _Une Scène de Loïsa_.--Nouvelles du Muséum d'histoire
+naturelle. Animaux récemment arrivés: _l'Éléphant et la
+Genette_.--Annonces.--_Une Caricature_: Grande victoire remportée sur
+saint Médard.--Échecs.--Le Quêteur du Mont-Carmel; _portrait._--Rébus.
+
+
+
+Les Marbres
+
+DE MAGNÉSIE ET DE THESSALONIQUE SUR L'ESPLANADE DU LOUVRE.
+
+Depuis quelques années l'attention des antiquaires se portait vers
+l'Asie-Mineure, terre encore imparfaitement explorée et qui, d'après les
+récits de Walpole et de Leake, devait offrir au zèle des collecteurs une
+abondante moisson de monuments. MM. Charles Fellows et Texier, chacun
+dans un premier voyage d'exploration, avaient fait connaître à la France
+et à l'Angleterre, par les rapports qu'ils adressaient d'Asie à leur
+gouvernement respectif, l'existence de villes et de nécropoles presque
+entièrement debout et dont les constructions, encore toutes remplies de
+sculptures, méritaient d'être étudiées par les archéologues et les
+artistes européens. L'Angleterre expédia un brick vers les côtes de la
+Lycie, et M. Fellows dépouilla la vieille cité de Xanthus d'une
+admirable série de bas-reliefs aussi curieux sous le rapport historique
+et mythologique que précieux par leur exécution. La France ne voulut pas
+rester complètement, en arrière dans cette lutte artistique, et M.
+Charles Texier fut à son tour chargé d'enrichir nos Musées de quelques
+débris arrachés à l'Asie-Mineure. Il se transporta donc sur les bords du
+Méandre, dans la ville de Guselhissar, l'ancienne Magnésie. Cette
+colonie thessalienne, dont la fondation, suivant Pline, remonte à la
+guerre de Troie, conserve encore les restes imposants d'un théâtre, d'un
+aqueduc et de divers autres monuments, entre lesquels le voyageur avisa
+le Temple de Diane, renversé par un tremblement de terre à une époque
+très-reculée. M. Charles Texier remarqua qu'une partie de l'édifice
+était tombée dans la vase d'un marécage,-et devait en conséquence être
+exempte de fractures. En effet, les fouilles mirent à découvert une
+frise magnifique, longue de 81 mètres, sur 1 mètre environ de hauteur,
+représentant le _Combat des grecs contre les Amazones,_ et de la plus
+entière conservation.
+
+Au mois de mars 1843, la gabare l'_Expéditive_ entrait dans le port de
+Toulon, rapportant les marbre» de Magnésie. Elle reprit immédiatement la
+mer et se rendit au Havre, où ces marbres furent transbordés, arrimés et
+conduits à Pans, sous la surveillance de M. Texier. Ils sont
+actuellement déposés sur l'esplanade du Louvre, en attendant qu'on en
+fasse une exposition publique.
+
+Les archéologues ne sont pas d'accord sur l'époque à laquelle on doit
+faire remonter les bas-reliefs du _Temple de Diane Leucophryné._ Les uns
+les croient de la dernière époque de l'art et vont jusqu'à prétendre
+qu'ils n'ont pu être produits que du temps de Constantin, sans penser
+qu'alors le paganisme n'avait plus les ressources nécessaires à la
+construction d'un édifice aussi grandiose que l'est le temple de
+Magnésie; d'autres jugent, avec beaucoup plus de raison, que cette
+immense frise, taillée d'une façon large, et pleine de caractère, qui
+rappelle pour la composition les bas-reliefs de Phygalie, n'est aussi
+négligée en quelques points que parce que les artistes ont du sacrifier
+le fini à l'effet dans une oeuvre placée à 20 mètres au-dessus du
+spectateur. On est porté à assigner le milieu du quatrième siècle avant
+Jésus-Christ, c'est-à-dire le règne d'Alexandre le Grand, comme âge au
+temple de Magnésie.
+
+[Illustration.]
+
+La même gabare l'_Expéditive_ a ramené de Thessalonique un sarcophage
+qui avait été découvert en 1837 et acheté par M. Gillet, consul de
+France. Sur le socle doivent reposer d'eux figures assises: un jeune
+homme barbu, portant un rouleau de parchemin, et une dame aux cheveux
+nattés, vêtue d'une chlamyde légère, et tenant à la main une couronne de
+narcisses. Les faces antérieures et latérales du monument représentent
+les _combats d'Achille et de Penthesilée._ Sur la face postérieure sont
+deux guirlandes, un aigle et deux griffons. Le sarcophage, que
+représente notre gravure dans une proportion exagérée relativement au
+monument du Louvre, est romain et du troisième siècle de notre ère; il
+rappelle tout à fait le magnifique monument d'Alexandre Sévère et de
+Mamée que l'on admire au Musée du Capitole. On y a trouvé, dans une
+boîte de cèdre, une bague, deux colliers, des pendants d'oreilles et
+quelques bijoux, qui ont été remis au pacha, et achetés, tant par un
+antiquaire de Smyrne que par le cabinet de Vienne.
+
+
+
+Courrier de Paris.
+
+La semaine a été attristée par deux événements funestes qui sont venus
+désoler, presque le même jour, deux familles heureuses, deux hommes
+appartenant au monde éclatant et illustre, l'un par ses hautes fonctions
+dans l'État, l'autre par sa popularité. Le jeune fils d'un ministre, la
+fille unique d'un orateur célèbre, sont morts à quelques heures de
+distance, tous deux à la fleur de l'âge et frappés tous deux d'un trépas
+inexorable et subit. Un valet a trouvé le jeune homme sans mouvement et
+noyé dans son bain.--Ailleurs, des cris, des sanglots, troublent tout à
+coup le silence de la nuit; on s'éveille, on accourt, on s'empresse; les
+parents, pâles, haletants, désespérés, se penchent sur une couche
+virginale: la jeune fille menait d'y exhaler son âme! Il y a peu
+d'heures encore, à la chute du jour, elle courait dans ces vertes
+allées, effleurant d'un pied rapide le gazon et les fleurs, et, de son
+sourire de seize ans, souriant à l'azur du ciel et à la blancheur des
+étoiles; maintenant elle est immobile et sans vie. De ces deux pères si
+cruellement éprouvés, le premier est un des chefs du camp ministériel:
+le second, depuis douze ans, mène l'opposition au combat. Ils s'étaient
+rencontrés plus d'une fois dans la lutte ardente, chacun se distinguant
+par la couleur de sa bannière: les voici rapprochés et confondus dans la
+même infortune; la mort se mêle à tous les partis; la mort n'a pas
+d'opinion politique.
+
+Cette double catastrophe a touché les plus indifférents. On a plaint le
+jeune homme, on a plaint la jeune fille, on a plaint surtout les mères
+qui survivent. Il n'est pas de coeur assez froid et assez égoïste, pour
+rester inaccessible à l'émotion de ces grands et tristes exemples que
+Dieu donne, par intervalle, de la fragilité de la vie et du mensonge de
+cette lueur fugitive et trompeuse qu'on appelle le bonheur. Ce n'est pas
+que la mort soit une découverte nouvelle: chaque jour, dans cette
+immense ville si animée et si riante à la surface, il y a des yeux
+rouges de larmes qui veillent au chevet des mourante, et des cercueils
+qui s'acheminent à travers les rues d'un pas lent et lugubre. Mais
+toutes ces douleurs se perdent dans leur nombre même et dans leur
+obscurité; on les regarde passer sans émotion, parce qu'on ne sait ni
+qui elles sont ni d'où elles viennent. Ce n'est que dans ces occasions
+solennelles, où la mort arrive sur les sommets et coupe les grandes
+tiges, que tout le monde devient attentif. Le linceul funèbre, flottant
+dans les hauts lieux, frappe et avertit tous les regards: alors, les
+plus intrépides éprouvent un frémissement et examinent tout autour
+d'eux, comme si en effet la mort allait entrer; on pense avec une sorte
+d'effroi à ceux qu'on aime, et les mères, suivant les enfants d'un oeil
+plus occupé, leur donnent des baisers pleins d'inquiétude et de
+tendresse.
+
+Mademoiselle Barrot avait dix-sept ans à peine; elle s'appelait du nom
+de Marie, doux nom que portent deux autres jeunes filles, bonnes et
+charmantes comme elle, et soeurs par l'amitié, dont les fraîches années
+s'épanouissaient aussi, l'autre jour, dans la verdure et dans les
+fleurs, tandis que d'une oreille attentive et charmée j'écoutais le
+bruit du sable s'agitant sous leur course légère, et leur voix argentine
+qui égayait l'air de cris joyeux et doux.
+
+Lundi dernier, un char funèbre attelé de quatre chevaux caparaçonnés de
+deuil et suivi d'une foule attristée, gagnait l'église d'Argenteuil. Au
+milieu du char s'élevait un cercueil recouvert d'une tenture blanche et
+surmonté d'une blanche couronne: c'était la jeune morte qui partait avec
+ce nombreux cortège de pleurs et d'amers regrets. Les hommes mêlés aux
+intérêts les plus graves et aux luttes les plus acharnées étaient venus
+se ranger derrière cette simple, innocente et douloureuse couronne,
+oubliant le combat de tous les jours et concluant un armistice sur ce
+cercueil. Si quelque chose, en effet, peut rapprocher les partis et
+amollir les âmes les plus endurcies au jeu de l'ambition et aux haines
+de la politique, c'est une tombe qui s'ouvre pour saisir et dévorer
+éternellement tant de jeunesse, de beauté, de dons charmants et
+d'espérances!
+
+J'ai encore à vous parler d'une pauvre mère, mais d'une mère misérable
+et délaissée. Celle-ci n'a ni un nom célèbre pour abriter sa douleur, ni
+un cortège solennel d'amis illustres pour faire honneur à ses larmes:
+l'abandon, le malheur, la faim, sont ses hôtes et sa seule escorte. Si
+la mort était venue frapper à la porte de sa mansarde, elle aurait
+ouvert avec joie, lui disant de sa voix affamée: «Entre, toi qui
+délivres!» Mais la mort n'a pas voulu lui donner ce soulagement; la
+cruelle et la fantasque s'en est allée, comme nous l'avons vu, s'asseoir
+au seuil des heureux à qui la vie souriait de son plus beau sourire.
+
+Cette malheureuse femme se résignait à la faim pour elle-même; mais
+cette enfant, cette blonde petite fille aux yeux bleus, qui se plaint,
+souffre, et lui tend ses petits bras amaigris, qui apaisera ses cris,
+qui la nourrira? La mère est épuisée de travail; elle a vendu jusqu'à sa
+dernière loque: il n'y a plus rien dans son réduit désert, rien que le
+désespoir. Faut-il donc que son enfant meure! «Non!» dit la mère
+désespérée; et, la saisissant dans ses bras, elle descend rapidement
+l'escalier noir et tortueux, et se met à courir par les rues de la
+ville, au hasard, haletante, égarée. Enfin elle arrive dans le quartier
+du plaisir et de la richesse. Un équipage, attelé de deux chevaux
+coquets et piaffants, s'arrête à la porte d'un brillant magasin; une
+femme élégante, effleurant de sa main gantée l'épaule d'un grand valet
+galonné, s'élance et entre d'un pied fin et rapide dans ce bazar du luxe
+et de la fantaisie. La pauvre mère reste immobile à l'aspect de cette
+riche livrée; elle compare sa misère à cette fortune; elle se dit que la
+triste et pâle créature qu'elle presse contre son sein appauvri ne
+mourrait pas de faim si le ciel lui accordait seulement quelques restes
+de ce bonheur dépensé à pleines mains par cette grande dame. Puis,
+regardant autour d'elle d'un oeil inquiet si quelqu'un ne l'aperçoit
+pas, elle s'approche furtivement de la voilure et y glisse son cher et
+douloureux fardeau; l'enfant se roule et se blottit sous les moelleux
+coussins, poussant un cri mêlé de souffrance et de joie. Près de là,
+inquiète et l'oeil toujours fixé sur sa fille, la mère reste debout et
+attend.
+
+«Qu'est-ce! dit avec terreur la baronne en apercevant l'enfant dans sa
+calèche; d'où cela vient-il?--Je ne sais, madame,» répond le grand valet
+tout ahuri. Les passants s'assemblent; une femme pâle, tremblante,
+embarrassée, se mêle à cette foule. «Malheureuse! s'écrie un sergent de
+ville qui voit son trouble, c'est toi qui as mis l'enfant dans la
+voiture!»--Le sergent de ville est un fin renard.--«Oui», dit la pauvre
+mère, et la voilà qui raconte sa misère et son désespoir. Ah! vraiment,
+infortunée, on a bien le temps de l'écouter!--En prison,! en prison!--et
+on l'emmène en prison, et les chevaux hennissants emportent la souriante
+baronne, qui disparaît.
+
+La mère a comparu cette semaine devant la police correctionnelle,
+baissant les yeux, rougissant, pleine de sanglots; son récit naïf et
+mouillé de larmes sincères a ému la loi et l'a désarmée; le tribunal l'a
+déclarée absoute;--absoute de quoi?--absoute d'avoir voulu empêcher sa
+fille de mourir de maladie et de besoin! Un grand crime, en effet!
+Ainsi, nous avons des sergents de ville et des juges pour jeter en
+prison les pauvres mères qui n'ont pas de pain à donner à leurs enfants,
+tandis que les baronnes échappent à la main qui les supplie, et se
+débarrassent de la pitié et de l'aumône au grand galop de leurs chevaux.
+O justice des hommes! que vous laissez à faire à la justice de Dieu!
+
+Cette aventure m'avait jeté dans des idées de misanthropie, quand
+j'entendis frapper à ma porte d'un doigt résolu. «Entrez!» La clef
+tourne dans la serrure, le battant s'ouvre, et j'aperçois un homme, le
+chapeau à la main, qui s'avance vers moi d'un air à la fois humble et
+solennel.
+
+Il avait de cinquante à cinquante-cinq ans; son chef était recouvert
+d'une perruque blonde qui s'avançait en pointe sur le front, laissant,
+vers chaque oreille et derrière la nuque, passer quatre ou cinq mèches
+égarées de cheveux gris: tempes sillonnées de rides, sourcils épais,
+hérissés et formant l'arc-boutant habit vert-pomme déteint, gilet à
+collet droit, parsemé de gros bouquets de fleurs et descendant sur
+l'abdomen, chemise de calicot à petits plis, jabot d'étoffe de couleur
+soutenu par une énorme épingle en verroterie, cravate blanche à pointes
+empesées, pantalon prenant naissance au cou-de-pied, bas de coton,
+souliers à boucles, allure déhanchée et pieds en dehors, tel était mon
+homme. «A qui ai-je l'honneur de parler? lui dis-je.--Monsieur, me
+répondît-il en me saluant dans les règles, à la façon du maître à danser
+de M. Jourdain; monsieur, je suis le père de la débutante; je viens vous
+recommander la petite;» et son oeil, se fixant sur moi, s'illumina de
+tendresse et de joie paternelle.
+
+J'avais devant les yeux un de ces originaux que Vernet, le regrettable
+comédien, a saisis sur le fait et représentés avec tant de verve comique
+et de vérité. Qu'il me soit permis cependant d'ajouter quelques détails
+généalogiques à ce portrait exécuté de main de maître.
+
+Les débutantes ont des pères de toutes natures; il y en a
+d'authentiques, il y en a d'anonymes. Nous n'avons rien à dire de ceux
+qui se dérobent dans la nuit et les mystères de la paternité. Quant à
+ceux qui en acceptent les honneurs, les charges et les fonctions
+ouvertement, on peut en rendre bon compte. Cette classe de pères se
+compose d'espèces bizarres et se recrute à droite et à gauche. Les uns
+font partie des instruments de l'orchestre; ils sont tambours, flûtes,
+bassons, altos, violoncelles. Le tam-tam en donne en assez grand nombre
+et la clarinette en produit beaucoup; les autres sortent de la cabane du
+souffleur. On en trouve aussi parmi les machinistes, les contrôleurs,
+les régisseurs et les maris de mesdames les ouvreuses de loges.
+
+Hors des murs du théâtre, dans le monde extérieur, les pères en question
+se rencontrent particulièrement dans la nation des portiers. On ne sait
+pas combien cette estimable classe, vouée au cordon et au manche à
+balai, fournit de jeunes-premiers au vaudeville, d'ingénues à
+l'opéra-comique, de princesses innocentes à la tragédie et de féroces
+tyrans au mélodrame. Je puis citer pour exemple un très-honnête portier
+qui s'intitule concierge; celui-là, tout en ouvrant religieusement sa
+porte et en allumant avec zèle le bougeoir du locataire, a trouvé moyen
+de mettre au monde un Orosmane pour les départements, une Célimène pour
+le théâtre Chanteraine, deux Ruy-Blas et trois Antony à l'usage de la
+banlieue. Depuis ce temps, il est devenu un homme de très-belle
+littérature; tous les matins, mon gaillard récite une tirade de _Zaïre_,
+quelques vers du _Misanthrope_ et de Victor Hugo, en balayant sa cour.
+Cependant les portiers eux-mêmes cèdent le pas aux acteurs de province
+dans l'histoire de cette grande race que nous appelons les pères de
+débutantes; c'est dans les coulisses de canton et de chef-lieu qu'elle
+se recrute et s'alimente particulièrement.
+
+Le père de la débutante est donc, en général, un comédien, le plus
+souvent comédien en retraite, un vieux brave meurtri au feu de la rampe
+et qui a éprouvé des malheurs. Ordinairement ce n'est pas à Paris qu'il
+a combattu; notre héros a vieilli à la fumée de quelques quinquets
+obscurs et dans la poussière d'un théâtre souvent ignoré. Un jour, il
+est vrai, le père de la débutante a rêvé le bruit, l'éclat, la gloire.
+Perché sur l'impériale de la diligence, il est venu demander à Paris
+l'héritage de Talma, d'Ellévion ou de Fleury; mais une bourrasque, un
+vent aigu a déraciné ce grand chêne.
+
+Si le père de la débutante avait échappé à l'orage, si la fortune lui
+avait permis de mordre un peu à l'aise au fruit de l'arbre dramatique,
+peut-être n'y songerait-il pas pour sa fille. Ayant vu la gloire de
+près, il en connaîtrait le néant. Mais il a eu soif et faim toute sa
+vie; or, en bon père, Tantale veut procurer à ses enfants ce bonheur
+qu'il n'a jamais pu goûter, le bonheur d'étancher sa soif et d'apaiser
+sa faim; il veut les élever sur le piédestal où il n'a pas su monter; il
+veut s'illustrer et conquérir des bravos, sinon dans sa propre personne,
+du moins pour les siens, par son sang et dans sa race.
+
+Un beau matin donc, le père de la débutante arrive de
+Pont-Sainte-Maxence ou de Nogent-sur-Seine, avec un sac de nuit contenant
+une chemise, trois mouchoirs à carreaux, une paire de bas, un costume de
+père noble, et sa fille de dix-sept ans, son espoir, son trésor, son
+orgueil, l'ange, la fée qui doit redorer ses galons, peupler le désert
+de sa bourse, glorifier son nom et mettre des talons à ses bottes.
+
+Au moral le père de la débutante se mire dans sa fille; c'est lui-même
+qu'il adore en elle, sa propre personne, son esprit, son talent, son
+génie si longtemps méconnu; ce qu'elle a de grâces, de jeunesse, de
+beauté, d'intelligence, elle le tient directement de son père; elle ne
+hasarde ni un pas, ni un geste, ni une révérence, qu'il n'en soit fier:
+c'est pourtant lui qui a fait tout cela des pieds à la tête! Quant aux
+moeurs et à l'innocence, l'enfant est tout le portrait de madame sa
+mère, qui eut quatre ou cinq maris inscrits à la mairie, sans compter
+les aspirants.
+
+La petite ira certainement aussi loin qu'elle voudra: il y a de l'étoffe
+de quoi faire une Mars, une Malibran, une Dorval; dix Dorval, dix Mars,
+dix Malibran! Allons! monsieur le directeur, un engagement pour ma
+fille! Un rôle pour ma fille, monsieur l'auteur! Et vous, charmant
+journaliste, faites quelque chose pour la petite, qui vous le rendra
+bien!
+
+Vernet nous a montré le père de la débutante au moment décisif et fatal
+du début de l'enfant: on ne peut rien ajouter à ce tableau; toutes ses
+entrailles paternelles sont émues; sa nuit est pleine de cauchemars et
+de rêves couleur d'espérance. Au point du jour il est debout, éveillant
+sa fille, l'excitant par les conseils et par les remontrances, lui
+recommandant avec inquiétude d'être tranquille, de n'avoir pas peur, de
+penser à ses aïeux, de ne pas manger ses mots et de faire attention à
+ses entrées. Le soir, le voyez-vous dans la coulisse? il la suit de
+l'oeil, il l'encourage du geste, il tressaille au bruit le plus léger.
+Est-ce un bravo? est-ce un sifflet? Ici, l'âme du père de la débutante
+est en proie au flux et reflux et au roulis; tantôt les applaudissements
+l'enivrent; voilà enfin sa race et son nom au faîte de la colonne! il
+n'a plus qu'à se précipiter dans les bras de sa fille, en s'écriant
+comme ce héros enseveli dans sa propre victoire: «J'ai assez vécu!»
+Tantôt, un bruit aigu perce d'outre en outre son coeur paternel et
+dissipe ses rêves. Tel le coup de sifflet du machiniste fait disparaître
+le site riant et fleuri, et met à sa place une noire caverne ou un
+souterrain diabolique. Que de pères de débutantes ont vu s'évanouir
+ainsi l'image triomphante qu'ils se faisaient de leurs admirables
+filles, trop heureux de les retrouver le lendemain, en chair et en os,
+dans l'humble condition des utilités, des comparses ou des dames de
+choeur! _O vanitas vanitatum!_
+
+«C'est bien, dis-je à mon homme, j'irai ce soir entendre mademoiselle
+votre fille.--Ah! monsieur, que de bonté! J'espère qu'elle se conduira
+bien et que vous serez content d'elle.» Je tins parole au bonhomme. La
+merveille fut horriblement sifflée. A la chute du rideau, j'aperçus le
+père de la débutante qui me guettait au détour de l'orchestre.
+Embarrassé de sa déconfiture, je cherchais un biais pour l'éviter, mais
+lui se jetant sur moi comme un limier sur sa proie: «Eh bien! monsieur,
+que dites-vous de l'enfant?--Ce n'est pas trop mal, lui répliquai-je,
+croyant adoucir sa blessure.--Pas trop mal! parbleu, je le crois bien;
+elle a été tout simplement sublime! C'est que l'enfant me ressemble,
+voyez-vous!» Et il me quitta brusquement dans un état de satisfaction
+exaltée difficile à décrire.
+
+--Hier, une charmante petite fille, se roulant devant moi sur les genoux
+de sa mère, se mit à dire: «Maman, veux-tu me permettre d'aller dans le
+jardin jouer avec _ma carrosse?_» On rit beaucoup et l'on se moqua de la
+petite; un académicien qui se trouvait là, se retourne d'un air
+d'immortel et lui dit: «Ce n'est pas ma carrosse, mademoiselle, c'est
+mon carrosse.» Et notre docteur de se rengorger dans sa cravate blanche.
+
+Pardon, monsieur l'académicien, mais mademoiselle en sait plus long que
+vous et faisait tout simplement de la grammaire rétrospective. On
+parlait comme elle du temps de Malherbe et de Corneille; beaucoup de
+mots ont changé en effet de genre et de valeur de Louis XIII à Louis
+XIV. Malherbe emploie _énigme_ au masculin, et les belles marquises du
+siècle de Corneille disaient _une carrosse_, exactement comme cette
+enfant que vous venez de morigéner. Le jour où Louis XIV _faillît
+attendre_, il demanda, dans le trouble de sa colère, qui avait retardé
+l'arrivée de son carrosse. La reine-mère, prenant le contre-pied de la
+leçon de notre académicien, observa que c'était sans doute _sa carrosse_
+que S. M. avait voulu dire. Le roi, qui était dans un de ses beaux accès
+de despotisme naissant, répéta d'un ton haut et d'une voix impérieuse:
+«_Mon carrosse!_» Depuis ce jour-là, les carrosses sont devenus du genre
+masculin et n'en roulent pas moins.
+
+
+
+Observations Météorologiques
+
+FAITES A L'OBSERVATOIRE DE PARIS.
+
+1843--JUIN.
+
+[Tableau complexe]
+
+
+
+[Illustration.]
+
+Nécrologie.--John Murray,
+
+John Murray, le célèbre éditeur de Walter Scott et de lord Byron, est
+mort le mardi 25 juin dans sa maison d'Albemarle-Street, après une
+courte maladie.
+
+John Murray naquit le 22 novembre 1778, dans la maison n° 32 de
+Fleet-Street. Son père exerçait la profession de libraire, et ne vendait
+que des ouvrages de médecine. Il était fils unique, et il eut le malheur
+de devenir orphelin à l'âge de quinze ans. A sa majorité il s'associa
+avec le principal commis de son père, qui avait continué son commerce.
+Mais ils ne tardèrent pas à se séparer. M. Highley alla s'établir au nº
+21, où son fils tient encore aujourd'hui une librairie médicale, et John
+Murray resta au n° 32. Toutefois il ne voulut pas se borner à la
+spécialité dans laquelle son père avait fait sa fortune; et, à dater de
+1805, il commença l'importante série de livres historiques ou
+littéraires qui ont valu à sa maison la réputation universelle dont elle
+n'a pas cessé de jouir depuis cette époque. Nous ne mentionnerons pas
+ici les titres de tous les grands ouvrages qu'a publiés pendant quarante
+années John Murray. Il nous suffira de rappeler qu'il fut l'éditeur de
+lord Byron, de Walter Scott, de Thomas Moore, de Crabbe, de Washington
+Irving, de Milutan, de Southey, de Croker, de Lockhart, etc.; et qu'il
+fonda la _Quarterly Review_, cette revue tory qui a souvent vaincu sa
+redoutable rivale, la _Revue d'Édimbourg._
+
+[Illustration: John Murray, décédé le 25 juin.]
+
+En 1806, John Murray avait épousé miss Elliot, la fille de M. Elliot le
+libraire d'Édimbourg. En 1812, il acheta le fonds de librairie et la
+maison de Miller, et il quitta Fleet-Street pour revenir s'installer un
+nº 50 dans Albemarle-Street. A dater de cette époque, chacune de ses
+entreprises commerciales fut un nouveau succès. Ses dernières
+publications, les _Mémoires du Lieutenant Eyre et de Lady Sale,_ se sont
+vendues à un nombre considérable d'exemplaires. Une seule fois son
+bonheur l'abandonna; il essaya de créer un journal quotidien ayant pour
+titre: _le Représentatif_. Après un an de sacrifices inutiles, il se vit
+obligé de renoncer à cette publication trop coûteuse.
+
+Murray ne fut pas seulement l'éditeur heureux des plus grands écrivains
+anglais du dix-neuvième siècle, il sut mériter et conserver leur amitié.
+Byron,--personne ne l'ignore,--avait pour lui une affection et une
+estime particulières. Son salon d'Albemarle-Street fut, pendant bien des
+années, le lieu de réunion favori de tous les littérateurs, les artistes
+et les savants de Londres. Chaque jour, à deux heures de l'après-midi,
+on y trouvait une assemblée choisie. Lord Byron s'y rendait
+très-souvent: «Son grand plaisir, dit un jour Murray au rédacteur de
+_l'Athenaeum_, était de pousser des bottes aux livres élégants que
+j'avais disposés avec ordre sur mes rayons. Il mettait le désordre dans
+les rangs, atteignant toujours le volume qu'il avait pris pour but.
+Aussi, ajoute-t-il en riant, étais-je parfois très-satisfait d'être
+débarrassé de lui.»
+
+Murray se montra, durant tout le cours de sa longue carrière, digne du
+titre de _gentleman_. Il était bienveillant et généreux; il avait
+d'excellentes manières et des goûts distingués. On raconte de lui une
+foule d'anecdotes qui font honneur à son esprit ou à son coeur. Il
+payait très-chèrement les manuscrits qu'il avait le désir de publier;
+souvent même il donna aux auteurs le double de la somme convenue; ainsi
+il acheta à Campbell ses _Spécimens of the Poets_ 500 livres, et il les
+paya 1,000 livres. Allan Cuningham reçut de lui 50 livres sterl. en sus
+du prix fixé par leur contrat, pour chacune de ses biographies des
+artistes anglais. Il voulut avoir dans sa galerie de tableaux les
+portraits de tous les hommes de mérite dont il éditait les ouvrages, et
+il les fit peindre à ses frais par des artistes de talent. Cette
+curieuse collection renferme des chefs-d'oeuvre de Lawrence, de
+Philipps, de Pickersgill, de Hoppuez, de Wilkie, etc.
+
+Murray est mort à l'âge de soixante-six ans. Pendant quarante ans il n'a
+pas cessé de prodiguer aux principaux écrivains de l'Angleterre des
+encouragements efficaces. Il a été plus généreux envers eux qu'aucun
+autre libraire à aucune autre époque, dans aucun autre pays; c'est un
+hommage que nous nous plaisons à lui rendre. N'est-ce pas là une belle
+et noble profession? une vie honorablement et utilement remplie?
+
+Murray laisse une veuve, trois filles et un fils, l'auteur des
+excellents _Handbooks for Travellers_, qui jouissent déjà d'une
+réputation méritée.
+
+
+
+Mademoiselle Lenormand.
+
+Le mardi 27 juin la foule se pressait aux portes de l'église
+Saint-Jacques-du-Haut-Pas. L'église était tendue de blanc; Dans le
+choeur s'élevait un somptueux catafalque, dont les lames d'argent
+scintillaient à la clarté des cierges. Le corbillard, traîné par quatre
+chevaux, suivi de pleureuses et de dames en grand nombre, s'est dirigé
+lentement vers le Père-Lachaise, et les curieux assemblés, après avoir
+questionné les gens du convoi, se répétaient: «Mademoiselle Lenormand,
+la fameuse tireuse de cartes, l'amie de l'impératrice Joséphine, est
+morte!»
+
+Mademoiselle Lenormand, qui déjà avait doté l'une de ses nièces de
+300,000 francs, laisse 500,000 francs en propriétés foncières. Elle a
+gagné cette fortune à faire de _grandes et petites patiences_, à lire
+dans le marc de café, à examiner des blancs d'oeufs, à distribuer des
+espérances ou des alarmes. C'était la dernière représentante des
+antiques sibylles de Cumes, de Delphes, d'Érythée, d'Ancyr, de Tibur ou
+autres lieux. Elle pratiquait de bonne foi la science chimérique de
+Corneille Agrippa, de Cagliostro et d'Etteila; et comme elle avait par
+intervalle deviné juste, comme elle avait été servie parle hasard ou par
+sa pénétration, elle s'était acquis une célébrité qui lui survivra.
+
+Marie-Anne Lenormand, morte le 25 juin 1843, était née à Alençon (Orne)
+en 1772. Sa mère passait pour l'une des plus belles femmes de France. M.
+Lenormand ramena à Paris peu de temps après son mariage, et quand elle
+parut aux Tuileries, les admirateurs l'environnèrent avec un
+empressement si flatteur, mais en même temps si importun, qu'elle fut
+obligée de se dérober aux hommages par une retraite précipitée. À
+Versailles, au grand couvert, Louis XV remarqua la jeune Alençonnaise et
+demanda qui elle était. On vint dire, à M. Lenormand: «Le roi a
+distingué votre femme; votre fortune est assurée.» L'honnête homme
+savait à quel prix il la fallait acheter, et dès le lendemain les deux
+époux, fuyant les séductions de la cour, avaient repris le chemin de la
+Normandie.
+
+Élevée à l'abbaye royale des dames bénédictines d'Aleriçon, Marie-Anne
+Lenormand y fit des progrès rapides dans les langues mortes et vivantes,
+le dessin, la peinture, la musique, etc. Dès l'âge de sept ans, elle
+donnait des preuves d'une singulière aptitude à deviner les événements
+futurs. L'abbesse du couvent des Bénédictines fut destituée pour
+inconduite et enfermée dans une maison de correction. Grande rumeur
+parmi les soeurs et les pensionnaires: à qui sera confiée la direction
+du troupeau? Pendant qu'on délibérait là-dessus, la petite Lenormand
+prédit que le choix du roi tomberait sur une certaine dame de Livardie,
+et la prophétie se réalisa dix-huit mois après; il y avait alors six
+mois que mademoiselle Lenormand avait quitté les Bénédictines pour les
+dames de Sainte-Marie. La nouvelle abbesse renvoya chercher, lui donna
+une fonction d'honneur dans la cérémonie du sacre, et la présenta à
+l'évêque Grimaldi comme une enfant de haute espérance.
+
+A dix-sept ans, au commencement de 1789, mademoiselle Lenormand annonça
+la chute du trône, des changements dans la constitution du clergé et la
+suppression des couvents. Ces présages, inspirés par les circonstances,
+n'avaient rien de miraculeux; mais il était extraordinaire qu'une aussi
+jeune personne, s'élevant brusquement au niveau des esprits éclairés,
+comprit l'imminence et l'intensité des tempêtes politiques, et qu'elle
+proclamât hautement ce que les plus audacieux disaient tout bas.
+
+En 1790 elle vint à Paris, et fut placée en qualité de lectrice auprès
+d'un vieillard, M. d'Amerval de la Saussotte, dont Marat, dans son _Ami
+du Peuple_, désignait la maison, rue Honoré-Chevalier, nº 10, connue un
+rendez-vous de royalistes. Mademoiselle Lenormand se posa de prime abord
+comme devineresse, et fut promptement en vogue dans la haute société
+parisienne. Plus l'avenir devenait sombre et incertain, plus les
+privilégiés recherchaient des opérations cabalistiques qui
+éclaircissaient leurs doutes et raffermissaient leur courage. Quand
+Marie-Antoinette fut en prison, Marie Lenormand, royaliste ardente, ne
+s'en tint pas à tirer les cartes: elle entreprit de la faire évader.
+Déguisée en commissionnaire et portant un panier de fruits, elle fut
+introduite à la Conciergerie par madame Richard, femme du concierge et
+Machouis, administrateur des prisons. Elle trouva la reine accablée,
+désespérée, sourde à toute proposition de salut. La destitution de
+l'administrateur mit fin aux tentatives de la sibylle libératrice.
+
+Sibylle, telle était la qualité qu'elle s'arrogeait alors, car elle
+avait quitté sa place de lectrice pour établir un bureau de divination
+rue de Tournon, nº 153, aujourd'hui nº 5. A ses premiers clients,
+s'adjoignirent des hommes qui, embarqués, dans la Révolution, en
+appréhendaient, pour eux et pour leurs projets, les désordres
+aléatoires. Au mois de floréal an II (mai 1794). elle reçut la visite de
+Robespierre, de Saint-Just et de La Force, administrateur du bureau
+central de sûreté générale: «Vous serez, leur dit-elle, condamnés et
+exécutes dans l'année.» Peu de temps après, la sibylle était conduite à
+la Petite-Force, comme contre-révolutionnaire, ayant fait des prédiction
+pour troubler la tranquillité des citoyens et amener une guerre civile.
+En prison, elle fut la providence des femmes» nobles, auxquelles elle
+fit pressentir une délivrance prochaine. Mademoiselle Montansier,
+ex-directrice des théâtres de la cour, allait être transférée à la
+Conciergerie, lorsque mademoiselle Lenormand lui dit: «Mettez-vous au
+lit, faites la malade; un changement de prison serait la mort, mais vous
+l'éviterez et vous vivrez très-âgée.» En effet, les personnes
+transférées prirent sur l'échafaud, et mademoiselle Montansier fut sauvée
+par le 9 thermidor.
+
+Ce fut à la Petite-Force que Marie Lenormand entama avec Joséphine de
+Beauharnais, la future impératrice, des relations qui lui ont valu en
+grande partie sa popularité. Superstitieuse commue toutes les créoles,
+Joséphine lui fit passer des notes du Luxembourg, où elle était détenue,
+en la priant de lui prédire son sort et celui de son mari. «Le général
+Beauharnais, répondit l'oracle, sera victime de la Révolution. Sa veuve
+épousera un jeune officier, que son étoile appelle à de hautes
+destinées:»
+
+Délivrée par la cessation de la Terreur, Marie Lenormand reprit ses
+séances prophétiques. En 1795, consultée par Bonaparte, qui songeait à
+demander du service au Sultan, elle lui dit: «Vous n'obtiendrez point de
+passe-port; vous êtes appelé à jouer un grand rôle en France. Une dame
+veuve fera votre bonheur, et vous parviendrez à un rang très-élevé par
+son influence; mais gardez-vous d'être ingrat envers elle: il y va de
+votre bonheur et du sien.»
+
+[Illustration Mademoiselle Lenormand décédée le 25 juin.]
+
+Sous le Consulat, le 2 mai 1801, la sibylle fut mandée à la Malmaison
+par Joséphine, et lui présagea des grandeurs nouvelles. Lors de la
+formation du camp de Boulogne, ayant annoncé que le premier Consul
+échouerait s'il tentait une descente en Angleterre, elle fut conduite
+aux Madelonnettes, où on la garda du 16 décembre 1803 au 1er janvier
+1804. Elle subit une seconde détention en 1808, pour avoir prédit que
+l'Empereur voulait se rendre maître des États-Romains, et que la guerre
+d'Espagne lui serait funeste. Cette dernière persécution lui inspira un
+gros livre in-8: _les souvenirs prophétiques d'une sibylle sur les
+causes secrètes de son arrestation du 11 décembre 1809._ Persiflée à
+l'occasion de cet ouvrage, par le _Journal de Paris_, les _Débats_ et le
+_Nain Jaune_, elle inséra de longues réponses dans le _Courrier_ du 20
+septembre et le _Constitutionnel_ du 24 septembre 1815. Puis, comme pour
+défier la critique, elle se mit à publier volume sur volume:
+_Anniversaire de la mort de l'Impératrice Joséphine_, in-8, 1815; _la
+Sibylle au tombeau de Louis XVI._, in-8, 1816; _les Oracles sibyllins_,
+in-8, 1817; _la Sibylle ou congrès d'Aix-la-Chapelle_, in-8, 1819;
+_Mémoires historiques et secrets de L'Impératrice Joséphine_, 2 vol.
+in-8, 1820, réimprimés en 3 vol. en 1827. Tous ces ouvrages sont
+également écrits dans un style emphatique et diffus. L'auteur parle
+sérieusement de ses rapports avec _Ariel, esprit super-céleste
+tout-puissant_; du mérite admirable de Cagliostro, possesseur des _dix
+séphiroths_; de _Phaldarus_, génie de la recherche des choses occultes,
+qui lui apparaît sous la forme d'un vieillard vêtu d'une longue tunique
+verte. Ces rêveries ne méritaient pas l'honneur d'un procès; la
+magistrature belge jugea toutefois à propos de l'aire arrêter la
+pythonisse, qui était venue exercer à Bruxelles. Après plusieurs
+interrogatoires, elle fut renvoyée devant le tribunal de Louvain, comme
+s'étant vantée de posséder la _flèche d'Ahuris_, une _loupe magique_ et
+un _talisman_ précieux, et ayant ainsi employé des manoeuvres
+frauduleuses pour persuader l'existence d'un pouvoir et d'un crédit
+imaginaires, etc. Condamnée à un an de prison, elle fut acquittée en
+appel, aux acclamations de toute la ville. Les détails assez curieux de
+cette cause sont consignés dans les _Souvenirs de la Belgique, Cent
+jours d'infortune_, ou _le Procès mémorable_, in-8, 1822.
+
+Mademoiselle Lenormand a fait paraître encore _l'Ange protecteur de la
+France au tombeau de Louis XVIII_, in-8, 1824; le prospectus d'un
+ouvrage inédit, _Album de mademoiselle Lenormand_, 5 vol. in-4, et 80
+vol. in-8; _l'Ombre immortelle, de Catherine II au tombeau d'Alexandre
+Ier_, in-8, 1826; _l'Ombre de Henri II au palais d'Orléans_, in-8, 1831;
+_Manifeste des Dieux sur les affaires de France_, in-8, 1832; _Arrêt
+suprême des Dieux de l'Olympe en faveur de la duchesse de Berri et de
+son fils_ in-8, 1833.
+
+[Illustration: Main gauche de l'impératrice Joséphine, étudiée, «d'après
+les règles de la chiromancie, par mademoiselle Lenormand.]
+
+Marie-Anne Lenormand avait adopté un cérémonial uniforme pour tous ceux
+qui la consultaient. Un vieux domestique en habit noir introduisait le
+_consultant_ dans l'antichambre, en disant: «Mademoiselle est occupée,
+veuillez attendre.» Ce procédé dilatoire, en usage chez les médecins et
+les avocats, a pour but de persuader au client qu'il n'est qu'une unité
+d'une queue interminable. Au bout de dix minutes, le vieux domestique
+vous menait dans un cabinet oblong à l'extrémité duquel était assise la
+prêtresse, le front ombragé d'un turban. Le long du mur, à gauche de la
+porte, était une bibliothèque remplie des ouvrages de Jean de La Taille,
+Jean Helot, Nostradamus, Albert de Souabe, Le Loyer, Gaspard Poncer,
+Apomazar, Léonard Vair, etc. La sibylle vous adressait huit
+questions: «Quel est le mois et le quantième de votre naissance?--Quel
+est votre âge?--Quelles sont les premières lettres de vos prénoms et du
+lieu de votre naissance?--Quelle couleur préférez-vous?--Quel animal
+aimez-vous le mieux?--Pour quel animal éprouvez-vous le plus
+d'antipathie?--Quelle est la fleur de votre choix?--Voulez-vous le
+_grand jeu_ ou le _petit jeu?_» Elle commençait ensuite ses opérations
+chiromanciennes, cartomanciennes, captromanciennes, ooscopiennes ou
+cafémanciennes.
+
+[Illustration: (Une consultation de mademoiselle Lenormand.)]
+
+Nous ne pensons pas devoir nous étendre sur ces puérilités divinatoires.
+A quoi bon expliquer, d'après Delrio, Taisnier ou de La Chambre, comment
+chacun des doigts est consacré à une planète, le pouce à Vénus, l'index
+à Jupiter, le doigt du milieu à Saturne, etc.? A quoi bon chercher ce
+qu'on peut voir dans un jeu de cartes ou dans quelques gouttes d'eau
+versées sur un miroir? Nous sommes de l'avis de saint Ouen, évêque de
+Rouen, qui disait à ses ouailles: «Ne croyez point aux sorciers, je vous
+en conjure; ne les consultez pour aucun objet.» La seule divination
+admissible est celle dont les résultats sont amenés par la perspicacité
+naturelle; la méthode d'induction est le véritable esprit divinatoire.
+S'il s'agit des États, les événements passés ou présents ont des
+conséquences faciles à pronostiquer; s'il s'agit des individus, le
+tempérament, la physionomie, l'âge, les manières, nous signalent le
+caractère du _consultant_; et les actions étant toujours conformes aux
+penchants, nous arrivons à des hypothèses assez exactes.
+
+Ce qui a rendu mademoiselle Lenormand si fameuse, c'est d'avoir compté
+parmi ses adeptes Fouché, Barras, David, Denon, Moreau, madame de Staël,
+Talma, le chanteur Garât, le prince de Talleyrand et la plupart des
+hommes illustres de l'Empire. Nous reconnaissons volontiers qu'elle ne
+manquait ni d'esprit ni d'érudition; mais puisse-t-elle, pour l'honneur
+du dix-neuvième siècle, avoir emporté l'art divinatoire dans son
+tombeau!
+
+
+
+Tombeaux de Casimir Périer et de Garnier-Pagès,
+
+AU PÈRE-LACHAISE.
+
+[Illustration: (Tombeau de Casimir Périer.--Architecte, M. Achille
+Leclerc; statuaire, M. Corlot)]
+
+Deux cérémonies funèbres ont eu lieu ces jours derniers au cimetière du
+Père-Lachaise. Deux monuments dont une souscription publique a fait les
+frais, ont reçu les restes de Casimir Périer, mort premier ministre, et
+ceux de Garnier-Pagès, enlevé si jeune à la tribune parlementaire. Les
+mots de services rendus au pays, de monument national, ont été prononcés
+au pied des deux tombeaux; et cependant les foules de chaque cortège,
+animées de sentiments bien divers, n'ont ni les mêmes voeux ni le même
+but. Nous n'avons pas à retracer la vie publique de Casimir Périer ni
+celle de Garnier-Pagès: le monument nous occupe ici plus que le
+personnage; cependant, qu'il nous soit permis de le remarquer, ces deux
+hommes, avant la révolution de 1830, auraient siégé sur les mêmes bancs,
+soutenu la même lutte, travaillé à la même oeuvre; s'ils avaient disparu
+alors, les mêmes voix auraient béni leur mémoire. Un grand événement
+arrive et imprime une marche nouvelle aux destinées de la France:
+Casimir Périer croit que la révolution est le dénouement du drame,
+Garnier-Pagès n'y voit que son exposition; de cette divergence dans les
+idées est née la différence dans la conduite. Les deux hommes politiques
+ont déployé dans la lutte, selon leur génie, beaucoup de talent et de
+courage; la mort, interrompant leur oeuvre commencée, a arraché l'un aux
+affaires; qu'il dirigeait avec énergie, l'autre à la tribune qu'il
+occupait avec distinction. Leurs partisans ont regardé la perte de ces
+illustres chefs comme un malheur public; de là un double élan national
+dont les monuments funèbres sont la solennelle manifestation.
+
+[Illustration: Tombeau de Garnier-Pagès, par David (d'Angers.)]
+
+Chacun de ces monuments a un caractère qui lui est propre, et convient
+tout à la fois au personnage qu'il honore et au parti qui l'élève.
+
+Le tombeau de Casimir Périer, banquier opulent, ancien régent de la
+banque de France, premier ministre, etc., est d'un beau style et d'une
+grande richesse; les proportions en sont larges et dénotent un
+architecte habitué à des conceptions d'une plus haute portée et à des
+constructions plus grandioses; les ornements en sont magnifiques. Le
+monument fait honneur au talent de M. Achille Leclerc.
+
+La statue est ressemblante: c'est bien là cette nature élevée, belle,
+énergique; la pose rappelle une volonté fière, le mouvement du bras une
+action ferme. Les bas-reliefs représentent les images de l'Éloquence t
+de la Justice et de la Force; le dessin en est correct et l'exécution
+savante.
+
+Voici les inscriptions gravées sur le tombeau: _La Ville de Paris, pour
+consacrer la mémoire d'un deuil général, a donné à perpétuité la terre
+ou repose un grand citoyen._
+
+On lit au-dessus de l'Éloquence: _Sept fois élu député, président du
+conseil des ministres sous le règne de Louis-Philippe Ier, il défendit
+avec conscience et courage l'ordre et la liberté dans l'intérieur, la
+paix et la dignité nationale à l'extérieur_.
+
+On lit au-dessus de la porte du caveau: _La reconnaissance publique a
+érigé ce monument sous la direction d'Achille Leclerc, architecte; de
+Corlot statuaire: et par les commissaires Aubé, président du Tribunal
+de Commerce; Benoist, colonel de la garde nationale; comte de
+Château-Giron, lieutenant-général; duc de Choiseul, pair de France;
+Philippe Dupin, député, bâtonnier de l'ordre des avocats; de Kératry,
+député; comte Lobin, maréchal de France: le baron Seguier, premier
+président; Philippe de Ségur, pair de France._
+
+Le monument s'élève isolé au centre de mille allées du jardin funèbre,
+au bas d'une colline, au milieu d'une pièce de gazon; de beaux arbres
+l'enveloppent à moitié de leur ombrage semi-circulaire.
+
+Le tombeau de Garnier-Pagès n'a pas cette magnificence qui n'aurait pas
+convenu à la destinée modeste du simple député, Garnier-Pagès repose au
+milieu de la foule; mais comme la place a été bien choisie! que de calme
+dans ce lieu solitaire! comme le style du monument et original et
+sévère! UNE TRIBUNE AU-DESSUS D'UN CERCUEIL! On découvre là-bas tout
+Paris dans le lointain. Le cercueil est en marbre noir, la tribune en
+marbre blanc et sa base en granit; l'oeil contemple avec recueillement,
+au-dessus de la tribune, la couronne civique et la liste éloquente des
+principaux discours du jeune orateur.
+
+On lit sur le tombeau, pour toute inscription:
+
+GARNIER-PAGÈS, SOUSCRIPTION NATIONALE.
+
+David (d'Angers), artiste si plein d'énergie et de nobles sentiments,
+que l'on trouve toujours quand il s'agit de gloire nationale, a donné le
+dessin de ce monument.
+
+
+
+Le Major Anspech.
+
+NOUVELLE.
+
+(Suite et fin--V. p. 261.)
+
+M. le major Anspech fredonna ces petits vers en se dandinant de la façon
+la plus galante dans le long fourreau noisette qu'il appelait sa
+redingote, ce qui donna quelque chose de si extravagant à sa tournure,
+que le factionnaire préposé à la porte des Tuileries eut quelque remords
+de l'avoir laissé passer.
+
+Néanmoins, le major, dès qu'il fut entré dans l'avenue des orangers,
+reprit un peu d'assiette et de décorum. De plus, il redressa si haut la
+tête et roidit tellement le jarret, qu'il parut tout à coup d'une
+longueur au-dessus de toute idée, et qu'on l'eut pris pour l'épée d'un
+Suisse de Marignan faisant un tour de jardin.
+
+La promenade offrait ce jour-là toutes les splendeurs imaginables. Le
+soleil miroitait sur les grands bassins rayés d'ombre et de clarté,
+tamisant ses larges rayons rouges au travers des ormes, et noyant toute
+l'atmosphère dans une vapeur flamboyante. Des torrents de lumière
+ruisselaient sur les statues de marbre et les couvraient d'étincelles,
+tandis que la rêverie, au cou penché, semblait sommeiller, invisible,
+sous les bosquets en fleurs, et que la brise, réfugiée au plus profond
+des charmilles, se jouait, escortée des voluptés nonchalantes, comme une
+nymphe de Délos sous les lauriers sacrés.
+
+Nous n'osons trop affirmer si ce fut précisément dans ces termes que
+l'ex-mousquetaire gris de Monsieur résuma les sensations caressantes
+dont l'aspect du jardin, à cette heure et par ce beau soleil, dut
+vraisemblablement l'inonder. D'ailleurs l'avis de tous les philosophes
+est que, de deux voluptés, c'est la plus pressante qui l'emporte
+généralement sur l'autre, et qu'un plaisir médiocre s'efface devant un
+plaisir extrême.
+
+Tel était pour lors l'état moral de M. le major Anspech.
+
+Ses yeux, en se dirigeant vers l'unique objet de ses pensées,--et
+comment dire à quelles pulsations bondissantes son coeur était alors
+livré,--venaient d'apercevoir le cher petit banc libre de tout indiscret
+promeneur!... Et plus, ô délices! plus il le regardait, plus il le
+trouvait embelli. Les jeunes pousses du chèvrefeuille, ayant fini par se
+rencontrer en montant, formaient un dôme de verdure sous lequel
+apparaissait le petit banc à demi voilé de fleurs.
+
+Un poids de dix-huit cent mille kilogrammes et quelque chose glissa tout
+d'un coup de la poitrine du major, et lui permit de respirer à l'aise
+pour la première fois depuis trois mois. L'émotion qu'il en conçut fut
+si vive, que ses jambes cotonnèrent et qu'il s'appuya contre une caisse
+d'orangers. Des larmes lui jaillirent des yeux, il voulut se parler à
+lui-même, entendre le son de sa propre voix, comme s'il eût douté du
+témoignage de ses sens, mais ses lèvres ne surent articuler que des
+exclamations convulsives. Ne pouvant parler, il médita. La brume un
+instant tombée sur sa vie venait de se dissiper enfin, et il n'aurait
+plus à combattre ce monstre aux doigts crochus, fils du Souvenir, et
+qu'on appelle Regret!
+
+En célébrant ainsi dans son âme sa félicité revenue, M. le major Anspech
+avait repris sa route, et marchait la tête penchée comme accablé sous le
+poids de son ravissement.
+
+Quand il la releva, il n'était plus qu'à deux pas à peine de sa petite
+cellule. Soudain le major fait un bond en arrière comme s'il eût marché
+sur un aspic, et demeure immobile la bouche béante, le regard terne et
+pétrifié.
+
+L'inconnu s'était assis sur le banc.
+
+Le lecteur aurait tort de se laisser dominer ici par des préventions
+fâcheuses. Rien n'annonçait chez l'inconnu qu'il fût animé de cet amour
+du mal et de ce penchant à la taquinerie dont l'accusait dans sa pensée
+M. Anspech, son vindicatif rival. La figure du vieillard était sillonnée
+de ces belles rides sévères que l'on voit chez les soldats d'Italie
+peints par M. Charlet, et ce qu'il y avait d'austère dans son regard
+était tempéré par l'ensemble doux et tendre de sa physionomie. Il était
+facile de s'apercevoir que cet homme avait beaucoup et longuement
+souffert. Son extérieur, comme ses traits, avait quelque chose de la
+rigidité militaire, mais l'habit bleu qu'il portait par-dessus une
+longue veste de basin blanc, datait d'une époque qui faisait de ce digne
+débris d'un autre âge une loque aussi détériorée qu'elle était sans
+tache. Il avait un pantalon de nankin visiblement fatigué par de trop
+nombreux blanchissages, et des souliers à boucles qui dissimulaient plus
+d'un mystère sous leur lustre menteur. En un mot, il existait entre ce
+personnage et M. Anspech tant de points de ressemblance, qu'il fallut
+réellement le degré de haine aveugle dont celui-ci était animé pour que,
+de sa part, un mouvement de sympathie ne le rapprochât pas à l'instant
+de son antagoniste.--Mais, loin d'apercevoir chez l'inconnu ces
+symptômes de pauvreté noble et fière qui eussent du inspirer au major
+plutôt des sentiments de frère que d'ennemi, le descendant des
+Phalsbourg, éperdu de stupeur et de rage, put à peine retrouver assez de
+sang-froid pour saluer son adversaire d'un coup de chapeau de fort
+méchant augure.
+
+L'inconnu lui rendit cette hautaine politesse avec autant d'aisance que
+d'urbanité.
+
+M. Anspech, ce devoir machinal accompli, enfonça son chapeau sur ses
+yeux et fit un pas en avant.
+
+A ce manifeste, l'inconnu sourit et jeta les yeux autour de lui, comme
+pour faire comprendre à son visiteur l'impossibilité où il était de lui
+donner l'hospitalité.
+
+M. Anspech saisit le jeu de cette pantomime et sourit aussi, mais d'un
+sourire amer. Il faisait d'incroyables efforts pour retrouver la voix.
+
+«Je crois vous reconnaître, monsieur, pour un amateur des Tuileries, dit
+enfin l'habit bleu en saluant de nouveau; vous venez, comme moi, jouir
+des charmes d'un beau jour.
+
+--Il y a trois mois que je n'en jouis plus, monsieur, parvint à dire le
+major d'une voix étranglée et en roulant les yeux.
+
+--En effet, monsieur, j'avais remarqué votre absence.
+
+--Ah! fit M. Anspech de Phalsbourg.»
+
+Ce _ah!_ fut sinistre.
+
+«Vous paraissez souffrant, reprit l'habit bleu du ton le plus
+affectueux,--et fatigué, ajouta-t-il, sans toutefois faire mine de céder
+sa place.
+
+--Vous avez deviné juste, répliqua, le major qui retrouva tout à coup
+l'exercice entier de son épiglotte; oui, je suis fatigué, monsieur, on
+ne peut plus fatigué...»
+
+Le major fit une pause comme s'il eût voulu se recueillir rapidement;
+ensuite il s'approcha jusque sous le nez de l'inconnu et continua:
+
+«Écoutez-moi, _mon cher m'sieu_; je n'ai pas l'honneur de vous
+connaître, mais je vous tiens pour un galant homme; d'ailleurs, votre
+extérieur me plaît, vous me convenez fort, et je serais honoré que vous
+consentissiez à vous couper la gorge avec moi.»
+
+L'habit bleu fit un soubresaut de surprise mêlé d'effroi. On présume
+qu'il crut avoir affaire à un fou; mais le major se méprit sur le sens
+de ce mouvement.
+
+«Ne jugez pas du cheval par son harnais, continua-t-il en se campant sur
+ses hanches avec beaucoup de noblesse; vous n'aurez pas en moi,
+_mossieu_, un antagoniste indigne de l'épée d'un honnête homme; et si
+des raisons toutes personnelles ne m'obligeaient pas, dés à présent, à
+vous demander comme une grâce de vous taire mon nom, vous reconnaîtriez
+que je suis d'un sang qui a toujours fait honneur aux veines où il a
+coulé.
+
+--Alors, monsieur, répliqua l'inconnu d'un ton presque sérieux, je suis
+charmé de l'occasion, quelle qu'elle soit, qui nous rapproche, car le
+nom que je porte, bien qu'il n'entre pas dans mes idées d'en faire un
+grand état, est pourtant un des plus estimés de l'Angoumois.
+
+--Cela se rencontre à ravir.
+
+--Toutefois, monsieur (l'inconnu s'était levé), vous plairait-il de me
+dire à quelle cause inattendue je dois l'honneur que vous venez de me
+faire en me proposant un cartel?
+
+--La voici en deux mots. Vous ne m'avez pas formellement insulté, je
+dois en convenir, mais vous avez failli me tuer, et je vois que, du
+train dont vous y allez, vous me tueriez tout à fait. J'aime mieux
+prendre les devants.»
+
+L'inconnu se rassit, car l'idée lui revint qu'il se querellait avec un
+lunatique. Mais, cette fois, le major parut comprendre de quelle nature
+étaient les soupçons de son ennemi, et fit un mouvement d'épaules en
+même temps qu'il sourit avec dédain.
+
+«J'avais espéré que votre âge, monsieur, reprit-il, vous mettrait à
+l'abri d'un jugement précipité. Je m'aperçois que je me suis trompé, car
+vous semblez partager cette tyrannie vulgaire qui met hors la loi tout
+ce qui se manifeste contrairement aux conventions communes. Recevez donc
+mes excuses pour l'étrangeté de mon début, et j'ose croire que vous
+reviendrez, sur mon compte, à une opinion plus sérieuse lorsque vous
+saurez à quel propos je désire si vivement obtenir l'honneur d'une
+rencontre avec vous.»
+
+La manière simple et naturelle dont ces derniers mots furent prononcés
+parut frapper l'inconnu, qui se leva pour la seconde fois. M. Anspech
+continua en jetant un coup d'oeil rapide sur l'habit bleu du vieillard:
+
+«Je m'assure, monsieur, que vous êtes dans une situation à éprouver
+quelque sympathie pour ceux que la fortune dédaigne de favoriser. Je
+puis donc sans rougir convenir devant vous que je suis une de ses
+victimes. Heureusement pour moi que je n'ai pas reçu dans le
+Nouveau-Monde, où j'ai passé nombre d'années, de sévères leçons de
+modération et de sagesse sans en retirer quelque philosophie pratique à
+mon usage. J'ai été ruiné deux fois de fond en comble, et je m'en suis
+consolé. De retour d'Amérique, je me suis vu négligé, je dirai même
+repoussé par des maîtres au service de qui j'avais consacré mes
+premières années: un roi, des princes qui n'ont pas daigné tendre la
+main à un ancien serviteur, et qui l'ont laissé vieillir dans l'abandon
+et dans le besoin. Eh bien! je m'y suis également résigné, et depuis
+plus de dix ans je supporte sans me plaindre un état voisin de la
+misère. Mais peut-être savez-vous, monsieur, que les forces de l'homme
+ne sont pas inépuisables, et qu'il est un point où elles se brisent,
+C'est à ce point que vous m'avez amené...
+
+--Moi, monsieur? moi!...
+
+--Vous allez me comprendre. La nécessité où j'ai été de rétrécir chaque
+jour le cercle de mes besoins m'a peu à peu conduit à une modestie de
+jouissances qui vous étonnera. Les désir croissent avec la fortune, mais
+un homme raisonnable les force à décroître en raison inverse de ses
+revers. Les miens, monsieur, s'étaient concentrés sur un objet tel que,
+grâce à ce choix modeste, je devais me croire à l'abri des caprices de
+la destinée. L'objet dont je vous parle, c'est le petit banc où vous
+êtes assis, où, depuis le 17 avril, _mossieu_, vous êtes venu vous
+asseoir chaque jour, à ce que je présume, et à une heure plus matinale
+que celle où j'avais coutume de sortir pour venir me reposer moi-même...
+Depuis deux ans je m'étais pris d'affection pour cet endroit du jardin,
+j'aimais ce banc, ce berceau, ces fleurs... En été, j'y venais goûter de
+douces heures paisibles, en profitant de l'ombre de ces charmilles qui
+se fait sentir vers onze heures du matin, comme vous avez pu le
+remarquer... En automne, en hiver, le plus mince soleil réchauffant les
+murailles du perron, ce petit coin, grâce à l'angle étroit qu'il occupe,
+devenait un lieu de délices pour les membres engourdis d'un vieillard...
+que vous dirai-je? cette douce habitude prît un tel empire sur moi que
+je n'eus bientôt plus qu'un but et qu'une pensée. Le moindre rayon
+effleurant les toits que ma lucarne domine, le plus pâle sourire du ciel
+avait pour moi, pauvre vieux, plus de charmes enivrants que n'en eut
+jamais pour un amant le sourire de celle qu'il aime. C'était une passion
+véritable, une passion avec toutes ses joies et toutes ses délicieuses
+douleurs. Un jour de brume ou de pluie me jetait dans le désespoir, et
+j'éprouvais alors tous les tourments de l'absence. Mais le lendemain
+était-il beau, je faisais la plus brillante toilette que je pusse
+imaginer, et j'accourais vers mon petit banc, convaincu que j'allais le
+retrouver embelli. A présent, monsieur, ai-je besoin de vous apprendre
+que, depuis le 17 avril, vous m'avez chassé de mon paradis et que vous
+êtes devenu mon bourreau!... Je n'ai plus que peu de chose à vous dire.
+Je me souviens que quand j'étais mousquetaire gris dans les gardes de
+Monsieur, j'aurais tué l'insolent qui eut levé les yeux sur ma
+maîtresse; vous, monsieur, vous avez mieux fait que de lever les yeux
+sur elle, car vous me l'avez volée... Vous m'avez pris mon petit banc;
+c'est plus qu'une insulte... croyez-moi, c'est un meurtre. Ainsi,
+monsieur, rendez-moi cette place; assurez-moi sur votre foi de
+gentilhomme que vous la respecterez à l'avenir... ou bien donnez-moi
+votre heure et choisissez les armes.»
+
+L'inconnu avait écouté le major avec une attention croissante. Mille
+sentiments contraires s'étaient peints tour à tour sur sa physionomie,
+et un observateur eût facilement deviné que, depuis un moment, de vifs
+combats se livraient dans son âme. Quand M. Anspech eut cessé de parler,
+attendant la réponse de l'habit bleu, celui-ci se promena quelque temps
+en silence, en proie à un trouble visible que le major crut devoir
+respecter. Enfin, l'habit bleu s'arrêta, et fixant sur M. Anspech un
+oeil grave et mélancolique:
+
+«Je suis un vieux soldat, dit-il, et l'alternative qu'il vous plaît de
+m'offrir ne me répugne pas. Moi aussi je m'étais depuis trois mois fait
+une chère habitude de ce petit réduit, et comme vous j'avais concentré
+là les dernières jouissances d'une vie désormais sans bonheur. Vous me
+parlez de vos infortunes, continua-t-il avec un sourire presque sombre;
+les miennes, monsieur, ne leur cèdent guère en âpreté. J'étais noble et
+riche avant la Révolution; mais au retour d'un long voyage, je trouvai
+la France républicaine, et je me fis républicain par amour pour elle. Ma
+noblesse devint un sujet de méfiance, j'abdiquai ma noblesse; ma fortune
+parut insulter à la pauvreté publique, je la déposai tout entière sur
+l'autel de la patrie; l'ennemi menaçait les frontières, je courus me
+mêler aux vieilles phalanges de Moreau; je donnai tout à la France, mon
+nom, mon pain, mon sang... Mais Buonaparte parut et je n'offris plus
+rien à la République mourante que mon désespoir et mes larmes... On me
+fit des avances que je repoussai; on voulut me rendre mon rang et ma
+fortune, je préférai ma misère, et ce ne fut qu'en 1815, lorsque la
+France se débattait dans un effort suprême, que je repris l'épée pour
+mourir à Waterloo... Hélas! mieux eût valu mourir! Prisonnier et oublié
+à dessein dans les échanges, car vous devinez bien qu'on ne voulut pas
+pardonner à un comte de s'être battu pour la France, je fus emmené dans
+le fond de la Russie, traîné jusqu'à Tobolsk et abandonné là, sans
+ressources, à toute l'horreur du dénuement et de la faim. Comment je me
+suis échappé de ces déserts, c'est ce qui vous intéresse peu. Le ciel a
+permis que je revisse la France, et m'y voici de retour, mais en butte
+aux ressentiments du trône, regardé comme traître à la monarchie et
+détesté par ceux-là même qui pourraient me venir en aide aujourd'hui.»
+
+Le vieillard, en achevant ces mots, croisa lentement les bras et pencha
+la tête, paraissant remonter dans sa mémoire le cours de ses amers
+souvenirs, et ne songeant plus à la présence de son interlocuteur.
+
+Celui-ci, disons-le à sa louange, avait également perdu de vue la
+première cause de cet entretien. Touché de ce récit, qui réveillait en
+lui une sensibilité quelque peu émoussée par l'âge, il se rapprocha de
+l'inconnu, et lui posant la main sur le bras, il lui dit d'une voix
+émue:
+
+«La Providence a eu ses vues secrètes, monsieur le comte, car je viens
+de m'apercevoir que vous portez ce titre, en permettant à deux
+infortunes comme les nôtres de se croiser sur leur route; et si
+j'éprouve quelque soulagement à la peine que me cause le récit de vos
+malheurs, c'est en pensant que vous avez trouvé la seule personne qui
+fût en situation de vous plaindre comme vous le méritez.
+
+--Vous oubliez, monsieur, reprit en souriant l'habit bleu, que nous
+devons nous couper la gorge demain matin.»
+
+Le major rougit et baissa les yeux.
+
+«Écoutez-moi, continua le vieux soldat de la République: Je ne pense
+réellement pas que l'affaire qui nous occupe vaille tout à fait un coup
+d'épée. Convenez d'ailleurs que de pareils passe-temps ne sont plus
+guère de notre âge. Ah! autrefois je ne dis pas. Au sortir de la
+comédie, j'allais indifféremment dégainer à la porte Maillot ou rire au
+café Procope. Tenez, monsieur, moi qui vous parle, j'ai reçu un coup
+d'épée et fait ensuite près de deux mille lieues à la recherche de mon
+rival, parce qu'un soir mademoiselle Guimard la jeune avait laissé
+tomber son mouchoir.
+
+--Qu'ai-je, entendu!... s'écria M. Anspech en faisant nu saut de
+surprise; vous avez dit... vous... ah! mon Dieu!...
+
+--Que vois-je? vous chancelez, vous pâlissez.,. Auriez-vous eu
+connaissance de cette malheureuse affaire?... Ah! monsieur, s'il est
+vrai que vous ayez quelque indice à ce sujet, rendez-moi un service que
+je n'oublierai de ma vie: apprenez-moi ce qu'est devenu le major
+Anspech... Mais j'y songe! vous étiez, m'avez-vous dit, des
+mousquetaires gris de Monsieur; vous avez pu connaître le major, vous
+l'avez certainement connu... Ah! parlez! je ne possède pour tout bien
+que six cents livres de rentes, mais je les donnerais pour retrouver le
+major avant de mourir...
+
+--Vous êtes donc le chevalier de Palissandre?... balbutia le petit-neveu
+maternel des Guises, qui venait de tomber sur le banc en proie à une
+défaillance qu'il essayait en vain de surmonter.
+
+--J'ai hérité du titre de comte à la mort de mes deux frères; mais vous,
+monsieur, dois-je croire... Mes yeux, mes souvenirs ne m'abusent-ils pas
+en ce moment? Ces traits... oh! encore une fois, parlez; vous seriez?...
+
+--Oui, chevalier, je suis... je suis ton ancien rival.
+
+--Eh bien! le ciel est juste!... il ne veut pas que je meure sans
+l'avoir revu... Oh! si tu savais, mon pauvre baron, combien de fois,
+depuis ton départ de France, depuis ta fuite, devrais-je dire, j'ai
+maudit le sort qui ne permit pas que j'arrivasse à Londres assez à temps
+pour te rejoindre... J'avais connaissance des mauvaises affaires de ton
+banquier, et, ne voulant pas lui remettre l'or que tu m'avais laissé
+avec ton carrosse, et qui m'eût paru trop aventuré dans ses mains, je
+partis pour te le rendre moi-même et pour l'avertir du danger que
+courait le reste de ta fortune... Je ne crus pas en être quitte à cette
+première tentative. J'appris que tu étais parti pour la Havane: je
+courus sur les traces; mais, battu par des vents contraires, le navire
+que je montais fut chassé de sa route... Il fallut renoncer à te
+rejoindre.
+
+--Eh bien! chevalier, c'est-à-dire monsieur le comte,--pardonnez-moi une
+ancienne habitude,--prenez cette main que je vous offre, et bénissons le
+sort qui permet que nous nous retrouvions dans des circonstances
+douloureuses où l'un et l'autre nous avons besoin de presser la main à
+un ami.
+
+--Que diable dis-tu là, d'Anspech! s'écria le comte en saisissant la
+main que le major lui tendait, que me parles-tu de circonstances
+douloureuses... Il n'en est plus pour toi, mon ami; tu es riche, tu es
+très riche; je crois, Dieu me damne, que tu es horriblement
+millionnaire!»
+
+Le vieux major fixa sur M. de Palissandre des yeux où se peignit un
+étonnement stupide.
+
+«Eh! sans doute, continua le comte, car désespérant de te rattraper, je
+pris le seul parti qui me restait, et qui fut d'attendre que tu
+revinsses de toi-même chercher les trois cent mille francs. Mais pour ne
+pas ressembler à cet homme de l'Évangile à qui l'on confia deux talents
+dont il ne sut que faire, je me gardai bien d'enfouir ton argent dans ma
+cave; et trouvant d'ailleurs que cet or n'était pas assez en sûreté en
+France, je retournai à Londres: je plaçai ta petite fortune chez un de
+mes amis, agent de la Compagnie des Indes, et songe, baron, qu'il y a
+quarante ans de cela! Du diable si je te dirai comment l'honorable
+baronnet s'y est pris pour multiplier ton avoir; mais son fils, qui lui
+a succédé depuis une quinzaine d'années, et avec qui j'ai renoué des
+relations dès mon arrivée de Russie, m'écrivait encore l'autre jour
+qu'il évaluait les fonds engagés dans la maison Ashbon et compagnie à
+près de huit cent mille livres sterling. Huit cent mille livres
+sterling, cela doit faire une somme fabuleuse!»
+
+Nous n'essaierons pas de peindre la figure du major Anspech. Il demeura
+fort longtemps sans voix et sans couleur, les yeux fermés, comme un
+homme à moitié tué par un coup de massue et qui cherche à ressaisir ses
+sens. Enfin, ses joues reprirent quelque chaleur, il poussa un long
+soupir, ouvrit les yeux, vit M. de Palissandre, debout devant lui, qui
+suivait d'un regard inquiet le dénouement de cette crise, étendit les
+bras et s'élança au cou de son vieil ami en versant un torrent de
+larmes.
+
+Quand cette première effervescence fut un peu calmée, le major Anspech
+saisit de nouveau la main du comte, et lui dit:
+
+«Écoute, Palissandre: si tu ne me promets pas de le soumettre sans la
+plus légère observation à ce que je vais l'ordonner, je prends à témoin
+mon arrière-grand'tante, qui était cousine au huitième degré de monsieur
+de Guise le Balafré, que je m'en vais à Londres, que je fais liquider
+mes millions, et qu'au retour je les jette à la mer. Tant pis, ma foi;
+c'est la seconde fortune que l'Océan me devra.
+
+--Sarpejeu! parle donc.
+
+--Eh bien! nous allons vivre ensemble, être heureux, être riches
+ensemble, être _réhabilités_ ensemble; et quand nous aurons assez de
+cette vie-là, j'espère que Dieu nous fera la grâce de nous en
+débarrasser ensemble. Je vais donner des ordres pour qu'on nous rachète,
+à quel prix que ce soit, nos terres de Phalsbourg et notre donjon de
+Palissandre. Non? aurons là deux belles propriétés; et tu verras qu'un
+tas de neveux, qui ne nous connaissent plus aujourd'hui, sortiront de
+terre à point nommé pour nous reconstruire toute la famille qui nous
+manque. Sois tranquille, nous ne manquerons pas d'héritiers.»
+
+Les deux amis tombèrent de nouveau dans les bras l'un de l'autre, et le
+pacte fui ainsi juré.
+
+Là-dessus le comte et le baron se prirent sous le bras, et sortirent du
+jardin des Tuileries d'un pas qui eût fait honneur à deux voltigeurs de
+Louis XV.
+
+Et le petit banc?... Nous éprouvons quelque confusion à l'avouer, mais
+nous dirons la vérité et rien que la vérité. Oui, ma belle lectrice, le
+major Anspech, en s'éloignant, oublia même de saluer d'un dernier regard
+ce pauvre petit banc, objet de tant de tracas et de tendresse, et pour
+lequel, une heure auparavant, il voulait se couper la gorge avec un
+inconnu... Hélas! madame, il n'y a pas d'éternelles amours, même à
+soixante-dix ans.
+
+Du reste, il faut le dire, le petit banc s'en est parfaitement consolé.
+
+MARC FOURNIER.
+
+
+
+Bâtiments à Hélices.
+
+ESSAIS AU HAVRE.--LE NAPOLÉON, GOELETTE À HÉLICE (1).
+
+ Note 1: Nous devons la communication des différents dessins qui
+ accompagnent cet article à M. Ernest Charton, du Havre.
+
+La découverte la plus merveilleuse des temps modernes est, sans
+contredit, l'application de la vapeur à la locomotion soit sur la terre,
+soit sur l'eau. Cette puissance, inconnue encore il y a peu de temps,
+est aujourd'hui l'agent le plus actif des relations commerciales ou
+sociales; aussi toutes les intelligences sont tendues vers
+l'amélioration de ses moyens d'action. La force est là, mais elle est,
+comme toutes les forces matérielles, inintelligente et inerte, elle
+attend que la main de l'homme la dirige et rapplique. Des volumes ne
+suffiraient pas à enregistrer tous les essais, toutes les inventions
+auxquels a donné naissance l'étude de cette puissance, la dernière
+arrivée et qui laisse déjà bien loin derrière elle ses devancières.
+
+L'application de la vapeur aux bâtiments de mer a commencé une ère
+nouvelle dans l'histoire des peuples. On ne l'a d'abord appliquée qu'aux
+bâtiments de commerce; c'était beaucoup, mais ce n'était pas tout: et
+cependant la première machine qui frappa l'eau de sa palette jetait les
+bases d'un avenir pacifique, en rendant plus fréquentes et plus faciles
+les communications de peuple à peuple. Aussi le cri des hommes
+intelligents, de ceux qui voient loin dans l'avenir, à l'aspect de ces
+étranges navires, qu'un peu d'eau et de charbon poussait _contre vent et
+marée_, le cri de ces hommes a été: Si l'on peut appliquer la vapeur à
+la marine royale, la guerre est désormais impossible. Chose étonnante!
+plus on perfectionne les moyens de destruction, moins on a à craindre
+d'avoir à les employer. Plus on se prépare à la guerre, à une guerre
+meurtrière et inexorable, plus les nations resserrent leurs liens;
+aussi, le jour où il sera possible de détruire une ville, de renverser
+des colonnes entières avec un boulet de canon, ce jour-là les portes du
+temple de Janus seront fermées pour jamais. _Si vis pacem, para bellum_:
+c'est le précepte ancien, qui est aujourd'hui plus vrai qu'il ne l'a
+jamais été.
+
+Ce progrès, appelé par les voeux de tous les hommes politiques, s'est
+réalisé, et aujourd'hui les bâtiments de l'État ont reçu des machines
+dont la force varie de 100 à 430 chevaux. Tous, il est vrai, ne sont pas
+encore munis de ces appareils. En France, on a procédé avec lenteur: on
+a songé que, pour un matériel nouveau, il fallait une installation
+nouvelle et des hommes nouveaux, ou au moins une éducation différente.
+Aussi peu à peu les bâtiments à vapeur se construisent, se forment et se
+complètent par un personnel en harmonie avec leur destination
+ultérieure.
+
+Cependant, à peine a-t-on eu fait un pas dans cette voie, que l'on s'est
+aperçu que, si la navigation à vapeur présentait, dans un grand nombre
+de cas, d'immenses avantages sur la navigation à la voile, la forme des
+machines, leur mécanisme, leur approvisionnement, offriraient de graves
+inconvénients quand on voudrait l'appliquer aux vaisseaux de premier
+rang; et toutefois, si nous ne voulons pas rester en arrière de nos
+voisins d'outre-Manche, il faut que la vapeur soit appliquée aux
+vaisseaux de ligne comme aux frégates, comme aux corvettes.
+
+Le problème à résoudre était donc celui-ci: Trouver une forme de
+_propulseur_ telle: 1° que la surface que le vaisseau présente à la mer
+en s'avançant ne fût pas augmentée; 2° que l'on pût se servir avec une
+égale facilité de la vapeur ou de la voile, ou de tous les deux
+ensemble; 3º que l'approvisionnement de charbon nécessaire à une machine
+puissante fût réduit le plus possible; 4° que le propulseur fût mis à
+l'abri du boulet et put agir par tous les temps et par toutes les mers.
+Nous omettons plusieurs autres conditions du problème, que
+l'intelligence du lecteur trouvera facilement en comparant le nouveau
+mode de propulsion à l'ancien.
+
+Nous ne faisons que désigner ici le premier système, qui est _déjà_ le
+système ancien, il consiste, comme l'on sait, en deux roues à palettes
+placées sur les côtés du navire et mises en mouvement par l'arbre d'une
+ou de deux machines, qui leur communique directement le mouvement de
+rotation nécessaire pour faire avancer le navire. Il est facile
+d'apercevoir de suite les inconvénients de ce système, inconvénients qui
+augmentent dans une proportion rapide avec la dimension et le rang du
+bâtiment, tellement que, si l'on n'avait que ce moyen d'appliquer la
+vapeur aux vaisseaux de ligne, il faudrait y renoncer.
+
+Le second système, celui qui, pour la marine royale, est peut-être
+appelé à remplacer les roues à palettes et leurs énormes tambours, est
+le propulseur à _hélice_ ou a _vis_. C'est celui qui est en essai en ce
+moment en Angleterre sur _l'Archimède_ et la _Princesse-Royale_, et en
+France sur le _Napoléon_.
+
+Disons d'abord que la première idée de l'application de l'hélice à la
+marche des vaisseaux appartient à des Français.
+
+On pense bien que nous ne parlons pas ici de l'invention de cette vis,
+qui est connue depuis des siècles sous le nom de vis d'Archimède. Mais
+déjà en 1699 et en 1713 deux Français, _Duquel_ et _Dubost_, l'avaient
+appliquée à faire mouvoir des moulins.
+
+Plus tard, en 1768, un mathématicien français, _Paucton_, imagina de
+l'appliquer sur les vaisseaux à divers usages. Qu'on nous permette de
+citer un fragment de ce que ce savant écrivait à ce sujet:
+
+«La rame est un instrument au moyen duquel on peut faire mouvoir un
+bateau sur l'eau. C'est un long levier terminé par une extrémité aplatie
+qui agit par sa pression sur l'eau, comme un coin sur le bois. Le point
+d'appui de ce levier est la cheville à laquelle il est attaché: la force
+motrice est le rameur, et le fluide la résistance. Je suis étonné que
+personne n'ait songé à changer la forme de la raine ordinaire, qui n'est
+pas évidemment parfaite. En effet, outre que l'action du rameur n'est
+pas calculée pour faire avancer le vaisseau uniformément, puisque la
+rame décrit des arcs de cercle dans son mouvement, il est obligé
+d'employer la moitié de son temps et de sa force à retirer la rame de
+l'eau et à la porter en avant. Pour remédier à cet inconvénient, il
+serait nécessaire de substituer à la rame ordinaire un instrument dont
+l'action fût, si c'est possible, uniforme et continuelle, et je pense
+qu'on trouvera parfaitement ces propriétés dans le ptérophore
+(révolution du filet d'une vis autour d'un cylindre). Ou pourrait en
+placer deux horizontalement et parallèlement à la longueur du navire, un
+de chaque côté, ou un seulement devant. On immergerait entièrement le
+plérophore on seulement jusqu'à l'axe. Ses dimensions dépendront de
+celles du navire, et l'inclinaison de l'hélice de la vitesse avec
+laquelle on veut ramer.»
+
+Pour qui lira attentive tient ce qui précède, ne sera-t-il pas évident
+que toute l'invention de l'application de la vis à la navigation est là?
+Restait à trouver le moyen de faire mouvoir ces propulseurs; c'était à
+la vapeur à résoudre le problème; aussi, du jour où on l'appliqua à
+faire tourner les roues d'un bâtiment, on songea à substituer aux roues
+la rame de Paneton.
+
+Dès l'année 1823, lorsqu'à peine la question de la navigation à vapeur
+était résolue, le capitaine du génie _Delisle_ avait proposé au ministre
+de la Marine d'appliquer l'hélice aux bâtiments, et les expériences
+qu'on fait en Angleterre prouvent avec quelle sagacité et quelle
+exactitude étaient faits les calculs de cet officier. Malheureusement on
+ne donna pas suite à son idée, et, sans les Anglais _Smith_ et
+_Ericson_, la question, il faut bien l'avouer, serait peut-être restée
+longtemps encore à l'état de simple théorie.
+
+[Illustration: Arrière du steam-vessel _Archimède._]
+
+Plus tard, en 1832, un habile, mécanicien, constructeur de navires à
+Boulogne, M. _Sauvage_, prit un brevet pour une vis de son invention,
+qui différait de la vis Delisle en ce qu'elle était pleine au lieu
+d'être évidée.
+
+Tels sont les deux systèmes de vis actuellement en expérience, nommées
+par les Anglais vis Ericson et vis Smith, et qu'on devrait bien
+réellement appeler, pour rendre justice à qui de droit, vis _Delisle_ et
+vis _Sauvage_; mais _sic vos non vobis!_
+
+Une explication préalable est nécessaire pour bien faire comprendre ce
+qui nous reste à dire sur le propulseur sous-marin, sur son mode
+d'action et sur ses avantages.
+
+[Illustration: Hélices suivant le système de Rennie.]
+
+Les vis de propulsion, de quelque manière qu'elles soient construites,
+tirent tout leur pouvoir propulsif de filets ou lames fixées sur un axe
+parallèle à la quille du vaisseau; ces filets forment des segments
+d'hélice ou de spirale, de telle sorte qu'en faisant tourner l'axe, les
+filets se fraient un chemin dans l'eau, comme la vis dans une pièce de
+bois. Il y a cependant cette différence distincte entre la vis à bois et
+la vis de propulsion, que cette dernière, agissant sur un fluide, ne
+peut pousser le vaisseau sans déplacer l'eau, tandis que la vis à bois
+s'avance dans le bois sans occasionner aucun déplacement nuisible.
+
+Si la vis agissait dans un corps solide, elle s'avancerait à chaque
+révolution, après avoir vaincu la résistance du frottement, de la
+distance déterminée sur l'axe par un tour de l'hélice, et entraînerait
+avec elle le bâtiment: dans ce cas, il y aurait avantage à réduire la
+largeur de l'hélice, de manière à ce qu'elle n'agît sur l'eau que dans
+la partie qui produit le plus grand effet utile. (Cette partie est à peu
+près celle dont la ligne de projection forme avec l'axe de la vis un
+angle de 45°.)
+
+[Illustration: (Arriére du Napoléon.--Hélice.)]
+
+Mais l'eau étant un corps excessivement mobile, on a été obligé de
+donner à l'hélice une grande résistance, c'est-à-dire une grande
+largeur, de telle sorte que les angles formés par les points rapprochés
+de l'axe avec cet axe différassent extrêmement de ceux formés par les
+points les plus éloignés. On conçoit, du reste, que les différents
+points de cette hélice sont doués de vitesses fort différentes, chacun
+devant décrire, dans le même temps, autour de l'axe, des circonférences
+d'autant plus grandes qu'ils sont plus éloignés du centre; il s'établit
+ainsi une moyenne entre les vitesses extrêmes, qui peut se représenter
+par la vitesse du point situé à égale distance de l'extrémité de
+l'hélice et de l'axe de rotation. L'eau est frappée ou poussée par
+l'hélice dans une direction oblique à la marche du navire; il y a donc
+là une perte de force qui varie suivant l'angle que fait l'élément
+propulseur avec l'axe. Nous avons dit plus haut que cet angle variait
+pour chaque élément de l'hélice; et pour bien comprendre la nature de
+cette perte, cherchons ce qui se passe dans deux positions extrêmes de
+la surface poussée par l'eau, par rapport à l'axe.
+
+Si l'eau ou la force agit sur un disque placé à l'extrémité de l'axe, et
+dans le sens de cet axe, aucune partie de la force ne sera perdue, et
+l'axe sera déplacé dans cette direction d'une quantité représentée par
+l'intensité de la force, abstraction faite du frottement.
+
+Si, au contraire, la force agit perpendiculairement à l'axe, cet axe ne
+pourrait avoir qu'un mouvement de déplacement parallèlement à lui-même;
+le mouvement en avant serait tout a fait nul.
+
+C'est donc entre ces deux manières d'appliquer la force de propulsion
+qu'il faut chercher celle qui donnera le plus grand effet utile,
+c'est-à-dire celle dont l'action sera le plus grande possible dans le
+sens de l'avancement, et la moindre possible dans le sens du déplacement
+latéral. Il est inutile d'ajouter que le propulseur sous-marin étant
+invariablement lié au bâtiment, ne peut qu'avancer et faire avancer la
+quille avec lui et jamais se déplacer latéralement. Il y a donc toujours
+une perte de force dans l'action du propulseur, et c'est à diminuer le
+plus possible cette perte que se sont appliqués ceux qui ont imaginé
+diverses modifications de la vis.
+
+Nous ne pousserons pas plus loin ces explications, dans l'impossibilité
+où nous serions de les continuer sans appeler à notre aide le calcul:
+qu'il nous suffise de dire que l'effet utile, c'est-à-dire la partie de
+la force qui sert à faire avancer le bâtiment, dépend de la surface de
+la vis, qui est déterminée par son diamètre et par sa longueur, de
+l'angle d'inclinaison de l'hélice et de la hauteur de son pas. (Cette
+hauteur est la distance qui, sur la même arête du cylindre, autour
+duquel s'enroule la vis, sépare deux filets de cette vis.)
+
+Les deux seuls systèmes en expérience maintenant sont le système Delisle
+et le système Sauvage. Le système Delisle est construit de la manière
+suivante: Sur un arbre qui pénètre dans le navire, sont fixées à angle
+droit trois branches en tôle très-épaisses, et tordues comme le serait
+cette partie de la vis elle-même, si elle était prolongée jusqu'à l'axe.
+Un cercle boulonné sur ces branches reçoit six segments hélicoïdes, qui
+forment ensemble presque un tour entier de la vis. L'angle milieu est de
+45°. Le but du capitaine Delisle, en évidant sa vis, était de supprimer
+la partie la plus rapprochée, de l'axe, parce que c'est celle qui
+déplace l'eau le plus latéralement, et que dans ce cas, comme nous
+l'avons dit plus haut, l'effet était nul ou à peu près nul pour faire
+avancer le navire.
+
+M. Ericson a pris en Angleterre un brevet pour une vis identiquement
+semblable à celle de M. Delisle, mais les expériences n'ont pas donné
+des résultats très-avantageux.
+
+Le système Sauvage, établi par M. Smith à bord de _l'Archimède_ et de _la
+Princesse-Royale_, se compose de deux segments hélicoïdes, formant
+ensemble un tour entier dont l'angle milieu d'inclinaison est de 45° Ces
+hélices reposent sur l'arbre lui-même, et, par conséquent, la vis est
+entièrement pleine.
+
+Des expériences faites sur _l'Archimède_, il semble qu'on peut conclure:
+
+1º Que la surface de la vis doit être dans un rapport donné avec la
+force de la machine, quel que soit d'ailleurs l'angle d'inclinaison de
+l'hélice;
+
+2° Que l'angle milieu ne doit pas, dans les circonstances ordinaires,
+excéder 45º.
+
+[Illustration: (Hélice du _Napoléon_ vue de différents côtés.)]
+
+M. Rennie, observateur attentif des formes que la nature a données aux
+animaux qui se meuvent dans l'eau, et notamment à ceux qui s'y meuvent
+le plus vite, a imaginé un système de vis dont nous donnons le dessin.
+Il avait remarqué que la queue des poissons, qui est leur véritable
+propulseur, prenait un accroissement rapide vers la partie postérieure,
+et que les arêtes de la queue rayonnaient à peu près du même point, loi
+qu'il a suivie en composant son hélice d'un plan incliné enroulé autour
+d'un cône, et en disposant les arêtes guidantes de son propulseur de
+telle sorte qu'elles soient tangentes de toutes parts à la surface
+intérieure du cône. La pratique n'est pas encore venue démontrer la
+bonté de ce système ingénieux, mais il sera prochainement installé sur
+un bâtiment de l'amirauté.
+
+[Illustration: Plan du Napoléon.--A. Mât de beaupré.--B. Poulaine.--C.
+Guindeau.--D. Capot du logement de l'équipage.--E. Petite forge.--F. Mât
+de misaine.--G. Capot de la chambre des passagers de l'avant.--H.
+Claire-voie de ladite chambre.--1. Prison.--J. Cuisine.--K. Cheminée de
+la mécanique.--L. Grand mât.--M. Recouvrement de la mécanique.--N.
+Escalier de la mécanique.--O. Recouvrement de la grande roue.--P.
+Claire-voie de la chambre du chef mécanicien.--Q. Claire-voie du
+logement des officiers et passagers de l'arriére.--R. Mât d'artimon.--S.
+Escalier du logement des officiers et passagers de l'arrière.--T.
+Claire-voie de la chambre du commandant.--U. Dunette.--1. Bossoirs.--2.
+Porte-haubans.--3. Puits aux chaînes.--4. Soutes à charbon de terre.--5.
+Pompe alimentaire.--6. Gouvernail.--7. Pistolets de porte-manteau.]
+
+[Illustration: Coupe du Napoléon.--A. Mal de beaupré.--B. Poulaine.--C.
+Logement de l'équipage.--D. Logement des maîtres.--E. Mât de
+misaine.--F. Escalier de la chambre des passagers de l'avant.--G. Ladite
+chamhre.--H. Prison.--I. Cheminée de la mécanique.--J. Chaudière de la
+mécanique.--K. Grand mât.--L. Mécanique.--M. Escalier de la
+mécanique.--N Roues qui font tourner l'arbre de l'hélice.--O. Chambre du
+chef mécanicien.--P. Logements des officiers et passagers de
+l'arriére.--R. Escaliers desdits logements.--S. Chambre du
+commandant.--T. Calles et soutes.--1. Bossoir.--2. Guindeau.--3. Petite
+forge.--Sabords.--5. Pistolets de porte-manteau.--6. Gouvernail.--7.
+L'hélice.--8. Arbre de l'hélice.]
+
+Les effets produits par la vis, comparés à ceux qu'ont donnés les roues
+à palettes pour la vitesse des bâtiments, donnent un désavantage de 10 à
+12 pour 100 au premier de ces deux systèmes. Ainsi il a été démontré par
+les expériences que sur une mer calme et par une brise faible, un bateau
+à roues gagnait de 12 pour 100 sur un bateau à hélice. Tel est, du
+reste, le seul inconvénient de ce système.
+
+Quant aux avantages, ils sont immenses:
+
+1º La vis est à l'abri du boulet et des avaries qui peuvent résulter des
+abordages; la machine peut être entièrement placée au-dessous de la
+flottaison, dans les vaisseaux de ligne.
+
+2° On peut établir des batteries dans toute la longueur du bâtiment.
+
+3° Les bâtiments à vis ayant environ deux cinquièmes de moins de largeur
+que les bâtiments à roues, peuvent pénétrer dans les bassins et docks
+qui ne sauraient recevoir ces derniers.
+
+4º La vis étant toujours immergée, quelle que soit l'inclinaison du
+navire, les mouvements de roulis et de tangage l'emportent de beaucoup
+sur le système à roues: en effet, souvent les roues sont émergées, et la
+machine acquiert, dans ce cas, une si grande vitesse, qu'on est obligé,
+pour préserver le bâtis, de fermer les registres de la vapeur, tandis
+que la vis fonctionne avec la même régularité.
+
+5° Cette immersion constante permet de faire de la toile par le vent du
+travers et au plus près; ce qui donne la faculté de gréer les bâtiments
+à vis à peu près comme les bâtiments à voiles.
+
+6° Le navire pouvant marcher à la voile, la machine peut être plus
+puissante et l'approvisionnement de charbon moins considérable.
+
+7º Quel que soit le chargement du bâtiment, la marche est régulière,
+tandis que les bâtiments à roues perdent une partie de leur marche par
+suite de la trop grande immersion des roues, au moment du départ,
+lorsque le chargement de charbon est complet.
+
+8º Enfin par un bon vent, lorsqu'on peut se servir de la voile, ou peut
+désembrayer la machine, et le bâtiment peut marcher comme les bâtiments
+à voiles ordinaires, sur lesquels il n'aura qu'une infériorité de
+vitesse d'un vingt-cinquième, par l'effet du propulseur que le navire
+traîne en ce cas; mais si on soustrait entièrement la vis à l'action de
+l'eau, ce qui est possible en la remontant à bord, il n'y a plus de
+différence dans la vitesse de la marche.
+
+Tout ce que nous venons de dire sur les divers systèmes de vis et sur
+leurs avantages nous dispensera d'entrer dans de longs détails sur les
+essais qu'on tente en ce moment au Havre sur la goélette à hélice
+_Napoléon_, dont nous donnons le plan, la coupe et l'élévation. Rien
+dans sa construction n'indique un bateau à vapeur; l'oeil glisse d'une
+extrémité à l'autre le long de ses courbes élégantes, sans être arrêté
+par ces lourds tambours qui coupent si gracieusement les lignes de
+carène. Il a toute la grâce du bâtiment fin voilier et toute la
+puissance du bâtiment à vapeur. Le système de propulsion consiste en une
+vis placée à l'arrière et qui tourne avec une grande vitesse. Cette vis,
+fixée à un axe, mise en communication avec la machine par une série
+d'engrenages, est adaptée entre deux _étambots_ qui supportent les
+extrémités de l'axe et sont séparés seulement par l'épaisseur de
+l'instrument. Cette installation de l'arrière, invisible quand le navire
+flotte, est la seule, disposition qui révèle à l'extérieur les moyens de
+propulsion.
+
+La longueur du _Napoléon_ de tête à tête est de 17 m. 50.
+
+Sa plus grande largeur, de 8 m. 50.
+
+Son tirant d'eau, quand il est chargé, de 3 m. 60.
+
+La force de ses machines est de 120 chevaux.
+
+Le diamètre de l'hélice, de 2 m. 29.
+
+Sa longueur, de 1 m. 07.
+
+L'hélice, qui aujourd'hui est en fonte et sort des ateliers de M.
+Niblus, sera construite en cuivre pour éviter l'action corrodante des
+sels de la mer. Dans les essais, on a expérimenté plusieurs systèmes de
+vis dans lesquelles on a fait varier le diamètre, l'inclinaison de
+l'hélice et la hauteur du pas. Celle de M. Sauvage n'a pas pu être
+soumise aux expériences, à cause de sa longueur qui dépasse les
+dimensions de la cage destinée à recevoir le propulseur.
+
+Ces essais ont d'ailleurs été très-satisfaisants: le navire, qui
+d'ailleurs ne filait que 9 noeuds 3 dixièmes, a obtenu bientôt une
+marche de 10 noeuds, soit 12 miles anglais; _l'Archimède_ n'a pas
+dépassé 9 milles 1 dixième. Au plus près du vent, _le Napoléon_ a filé
+10 noeuds et demi; en plein vent, 12 et demi. La machine seule a obtenu
+11 noeuds, et, les voiles agissant en même temps que la machine, 13
+noeuds et demi.
+
+C'est avec grand plaisir que nous enregistrons ces résultat
+remarquables, car nous y découvrons une nouvelle ère. La vapeur, qui,
+depuis son application à la locomotion, a déjà produit tant de
+merveilleux rapprochements, va contribuer encore à resserrer les liens
+des peuples en activant leurs relations et en confondant leurs intérêts.
+Déjà nous apprenons que le constructeur du _le Napoléon_ termine en ce
+moment un magnifique bateau à hélice, destiné à faire un service
+régulier entre Saint-Malo et le Havre.
+
+[Illustration: _le Napoléon_, goélette à hélice.]
+
+
+
+LES DEUX MARQUISES,
+
+COMÉDIE EN TROIS ACTES.
+
+(Suite et fin.--V. p. 282)
+
+PERSONNAGES.
+
+LE MARQUIS DE FAVOLI, colonel des carabiniers, commandant à Modène;
+trente-six ans. LA MARQUISE, sa femme. FRANCESCA, jeune veuve, marquise
+de Montenero, sa cousine. LA CHANOINESSE SANTA-CROCE, tante de
+Francesca. LE COMTE ODOARD, capitaine des carabiniers. RANNUCCIO,
+lieutenant des carabiniers; cinquante ans. MATTEO, domestique du
+colonel.
+
+La scène se passe à Modène.
+
+ACTE DEUXIÈME..
+
+Le théâtre représente un salon; au fond, à droite, un cabinet ouvert;
+porte latérale, table, etc.
+
+Scène Ire.
+
+LE MARQUIS, MATTEO.
+
+LE MARQUIS, _à Matteo_.--Le conseil de guerre est-il rassemble?
+
+MATTEO.--Tous les membres sont réunis.
+
+LE MARQUIS, _montrant la porte de gauche_.--Ici, dans cette salle, comme
+je l'ai dit.
+
+MATTEO.--Oui, monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.--A-t-on amené le comte de sa prison?
+
+(_Francesca parait au fond._)
+
+MATTEO.--Le capitaine Rannuccio et un autre juge l'interrogent en ce
+moment.
+
+FRANCESCA, _toujours au fond_.--La prison! interrogé!... (_Elle descend
+la scène et s'approche du marquis._)
+
+LE MARQUIS, _à Matteo_.--Prévenir le conseil que je vais venir; que le
+palais soit sévèrement fermé; des gardes à toutes les portes. Allez.
+
+(_ Matteo sort._)
+
+Scène II.
+
+LE MARQUIS, FRANCESCA.
+
+FRANCESCA.--O ciel, mon cousin! Il est donc vrai! votre agitation...
+votre voix menaçante... ces ordres plus menaçants encore!
+
+LE MARQUIS, _après avoir jeté un coup d'oeil autour de lui en
+souriant._--Pauvre petite cousine, je vous ai donc fait bien peur avec
+mon air de sévérité! c'est mon air de colonel; je le prenais pour le
+commandant Rannuccio et pour le prince. Mais rassurez-vous, tout cela
+n'est pas aussi terrible en réalité qu'en apparence.
+
+FRANCESCA.--Mais cette arrestation?
+
+LE MARQUIS.--Elle cessera ce soir.
+
+FRANCESCA.--Mais ce conseil de guerre?
+
+LE MARQUIS.--Il ne condamnera personne.
+
+FRANCESCA.--Pourquoi donc alors le comte Odoard...
+
+LE MARQUIS.--Ecoutez. Vous connaissez les immenses ruines de
+San-Severino?
+
+FRANCESCA.--Qui sont toutes voisines de votre villa?
+
+LE MARQUIS.--Celles-là même. On parlait depuis quelques jours d'une
+conspiration de carbonari, où étaient engagés plusieurs officiers de
+carabiniers. Hier, j'apprends qu'ils doivent se réunir dans la nuit aux
+ruines de San-Severino. Je donne ordre à Rannuccio de faire cerner les
+ruines; il s'y rend; mais les conspirateurs avertis s'échappent, et l'on
+ne saisit que quelques papiers, preuves manifestes de leur présence et
+de leur complot.
+
+FRANCESCA.--Mais... comment le comte?...
+
+LE MARQUIS.--Attendez. Rannuccio, avant de partir, ordonne de nouvelles
+perquisitions; tout à coup on voit à une des entrées un homme enveloppé
+d'un manteau et qui cherchait à se cacher: on court, on se saisit de
+lui; il lutte, se défend, et, après de longs efforts, parvient à
+s'échapper.
+
+FRANCESCA.--Eh bien?
+
+LE MARQUIS.--Mais en fuyant, il laisse aux mains des soldats un manteau
+d'officier de carabiniers, et Rannuccio soutient, ainsi qu'eux, qu'à la
+clarté de la lune, il a reconnu Odoard.
+
+FRANCESCA.--Ciel! _A part._ La villa!
+
+LE MARQUIS.--Rannuccio revint; on court à l'hôtel d'Odoard; il n'y avait
+point passé la nuit: nouvelle circonstance qui l'accuse. Il y a une
+heure enfin, il rentre; il est arrêté, interrogé, et va paraître devant
+le conseil de guerre. Tout va bien.
+
+FRANCESCA.--Que dites-vous?
+
+LE MARQUIS.--Vous ne comprenez pas! Vous voilà vengée d'elle!
+
+FRANCESCA.--D'elle?
+
+LE MARQUIS.--Sans doute. Odoard était chez cette femme, et non à
+l'abbaye. Rannuccio aura prêté les traits de son ennemi à l'homme au
+manteau.
+
+FRANCESCA.--Mais si c'était lui cependant?
+
+LE MARQUIS.--Lui! conspirer!... contre les maris, peut-être; mais contre
+l'État!... Il était chez cette femme! (_Riant._) Et il faudra qu'il
+prouve son alibi devant le conseil de guerre, et pour le prouver, il
+faudra qu'il dise tout.
+
+FRANCESCA.--Il ne le dira jamais!
+
+LE MARQUIS, _souriant_.--Se faire fusiller par discrétion!
+
+FRANCESCA, _avec un cri de terreur_.--Fusillé! Que dites-vous?
+
+LE MARQUIS.--Pas moins. Le prince est furieux... et si Odoard se
+taisait...
+
+FRANCESCA.--Mais s'il était forcé de se taire?
+
+LE MARQUIS.--On n'est jamais forcé d'être un héros.
+
+FRANCESCA.--Mais s'il l'était enfin, s'il l'était?
+
+LE MARQUIS, _avec plus de sérieux_.--Ah! s'il l'était... son affaire
+serait très-grave. Le prince veut un exemple, et la prise de ces papiers
+de révolte, la complicité des officiers de carabiniers...
+
+FRANCESCA.--Ciel!
+
+LE MARQUIS.--Mais, non! non! il ne court aucun danger! Quand même il
+n'avouerait rien, la vérité ne se saurait pas moins; on fera une visite
+chez lui, sur lui; il y a des lettres, un portrait, il y en a toujours;
+tout se découvrira, et, grâce à un coup d'épée avec le mari...
+
+FRANCESCA.--Ciel!
+
+LE MARQUIS.--Rassurez-vous; Odoard ne connaît qu'un maître l'épée à la
+main... c'est moi. (_Riant._) Cela sera charmant! Voyez-vous ce conseil
+de guerre assemblé pour juger... quoi? un rendez-vous d'amour. Si
+c'était la femme de Rannuccio! lui qui est juge!... J'ai toujours aimé
+les procès, parce qu'on y trouve ce qu'on n'y cherche pas.
+
+MATTEO, _entrant._--Monsieur le marquis, le conseil de guerre vient de
+s'ouvrir.
+
+LE MARQUIS.--J'y vais. (_A Francesca_.) Odoard a demandé, à vous parler,
+sans doute pour quelque révélation. Je vais vous l'envoyer après
+l'interrogatoire. Allons, consolez-vous! tout ira bien, je vous en
+réponds. Il sera libre et puni; vous serez vengée et comtesse. Adieu.
+(_II sort._)
+
+Scène III.
+
+FRANCESCA, _seule_.
+
+Il est perdu! Parler? il ne le peut pas... c'est se déshonorer. Se
+taire? c'est se condamner. Si on ne découvre rien, un arrêt affreux! Si
+on découvre toit, un duel sans merci! L'épée du marquis est impitoyable!
+De tous côtés, la mort! Mourir!... lui!... Oh! il faut que je le sauve!
+Tant qu'il sera en danger, je sens que je l'aimerai encore! Allons,
+encore ce jour donné au monde, et puis adieu! Le voici.
+
+Scène IV.
+
+FRANCESCA, ODOARD.
+
+FRANCESCA.--Vous me cherchiez, monsieur le comte?
+
+ODOARD.--Oui; j'avais un service à demander, j'ai pensé à vous, madame.
+
+FRANCESCA.--Parlez.
+
+ODOARD.--Vous savez; un hasard que je bénis vous a livré notre secret,
+et, à défaut du hasard, c'est moi qui vous l'aurais confié, car je sens
+en vous une amie.
+
+FRANCESCA, _d'une voix tremblante_.--Et vous avez raison, monsieur le
+comte.
+
+ODOARD.--Je sors du conseil de guerre.
+
+FRANCESCA, _vivement_.--Où vous avez dit...
+
+ODOARD.--Ce que vous étiez bien sûre que je dirais, n'est-ce pas? Son
+honneur est sauf; mais j'ai encore une crainte, et vous seule pouvez la
+détruire.
+
+FRANCESCA.--Comment?
+
+ODOARD.--Un portefeuille caché chez moi renferme des lettres qui
+pourraient la perdre. Jusqu'à présent elles ont échappé à toutes les
+recherches; mais un instant pourrait tout découvrir. Sauvez-la,
+sauvez-nous! (_Lui remettant un papier_.) Voici quelques mots qui vous
+diront ce qu'il faut faire. Faites enlever ces lettres, et
+remettez-les-lui avec les adieux de celui qu'elle ne reverra pas.
+
+FRANCESCA, _qui, pendant qu'il parlait, a semblé en proie à une vive
+agitation, s'écrie avec résolution:_--Vous la reverrez!
+
+ODOARD, _vivement et avec crainte_.--Ciel! Est-ce qu'elle serait à
+Modène?
+
+FRANCESCA.--Pas encore.
+
+ODOARD.--Est-ce qu'elle a quitté sa villa?
+
+FRANCESCA.--Elle la quittera.
+
+ODOARD.--Comment?
+
+FRANCESCA--Elle saura votre danger.
+
+ODOARD.--Qui l'avertira?
+
+FRANCESCA.--Moi, monsieur le comte.
+
+ODOARD.--Vous!
+
+FRANCESCA.--Croyez-vous donc que celle que vous avez appelée votre amie
+vous laissera mourir sans rien tenter pour votre défense?
+
+ODOARD.--Que voulez-vous donc faire?
+
+FRANCESCA.--Ce que je voudrais qu'un fit pour moi: allez trouver ma
+cousine, lui écrire, lui dire que vous mourez, lui dire de vous faire
+vivre!
+
+ODOARD.--L'infortunée! Que peut elle?
+
+FRANCESCA.--Qu'elle coure chez le prince son père, qu'elle se jette à
+ses genoux, qu'elle lui avoue tout; je ne demande rien, mais qu'elle
+vous sauve!
+
+ODOARD.--Se déshonorer aux yeux de son père!
+
+FRANCESCA.--Grandir aux vôtres!
+
+ODOARD.--Le prince ne le croira pas. Elle n'obtiendra rien!
+
+FRANCESCA.--Elle n'obtiendra rien? Vous ne savez pas ce que c'est que la
+voix d'une femme qui demande grâce pour celui qu'elle aime! J'y vais.
+
+ODOARD, _l'arrêtant_.--Mais ce serait se perdre!
+
+FRANCESCA.--Mais ce serait vous faire mourir!
+
+ODOARD.--Eh bien! je mourrai! qu'importe? Mourir pour la femme qui vous
+a tout sacrifié, mourir pour épargner une tache à son nom, et cela sans
+qu'elle le sache, sans qu'elle le veuille, quelle plus belle mort
+pouvais-je jamais rêver?...
+
+FRANCESCA.--Mais elle! elle! vous ne pensez donc pas à elle? Que
+va-t-elle devenir? Quoi! vous l'aimez, et vous voulez que votre sang
+retombe sur elle, et qu'elle se dise chaque jour avec désespoir: C'est
+moi qui l'ai lue! (_Faisant un pas pour s'éloigner_). Non! non! elle
+saura...
+
+ODOARD, _vivement et lui prenant la main_.--Arrêtez!.. Vous ne la
+connaissez pas!... Rien ne l'épouvanterait... Eperdue, elle accourrait
+ici... et si le prince la repousse... bravant la honte, dédaignant la
+crainte... devant le conseil, devant son mari... elle avouerait tout...
+
+FRANCESCA.--Si vous aviez tant de joie à vous sacrifier pour elle,
+pourquoi l'empêcher de se sacrifier pour vous?... (_Elle va pour
+s'éloigner_.)
+
+ODOARD, _l'arrêtant_.--Je vous en supplie!... Il faut qu'il y ait une
+victime... ne m'enviez pas...
+
+Scène V.
+
+Les Mêmes, LA CHANOINESSE.
+
+LA CHANOINESSE.--Ah!... vous enfin, Francesca. La marquise vous cherche
+partout!
+
+FRANCESCA, _avec un cri de joie_.--La marquise est ici?
+
+ODOARD, _à part_.--Il est trop tard.
+
+LA CHANOINESSE.--Elle arrive à l'instant même de sa villa!...
+
+FRANCESCA.--Vous l'avez vue?
+
+LA CHANOINESSE.--Sans doute--mais comme vous êtes pâle... agitée...
+(_Apercevant Odoard, qui s'était retiré au fond._) Ah! je comprends!...
+Pauvre jeune homme!...
+
+_(Matteo, qui vient d'entrer, présente une déclaration à Odoard, qui va
+la signer dans le cabinet ouvert du fond. Tout ceci se passe sans
+arrêter la scène entre les deux femmes.)_
+
+LA CHANOINESSE, _à Francesca_.--Son affaire est donc bien grave?...
+
+FRANCESCA, _avec agitation_.--Oui... bien grave... elle l'était du
+moins... mais la marquise revient!...
+
+LA CHANOINESSE.--On parlait de...
+
+FRANCESCA.--De mort!... oh! que c'était noble à lui!... Mais non! il ne
+mourra pas!... La marquise me cherche?...
+
+LA CHANOINESSE.--La marquise! la marquise!... Quel rapport entre la
+marquise et ce danger?...
+
+FRANCESCA.--Rien!... je suis si malheureuse... si heureuse...
+
+LA CHANOINESSE.--Votre tête s'égare, mon enfant... Qu'avez-vous?
+
+FRANCESCA.--Où est-elle?... où est-elle?... La voici!...
+
+Scène VI.
+
+Les Mêmes, LA MARQUISE. _(Elle entre d'un air indiffèrent et sans voir
+Odoard, qui écrit toujours au fond.)_
+
+FRANCESCA, _courant à elle_.--Vous me cherchiez, ma cousine?
+
+LA MARQUISE.--Oui... pour vous consulter sur une toilette de bal...
+
+FRANCESCA.--Et... pour ces tristes événements... peut-être...
+
+LA MARQUISE, _froidement_.--Quels événements?
+
+FRANCESCA.--Ignorez-vous ce qui se passe ici?
+
+LA MARQUISE.--Que se passe-t-il donc?... _(Avec indifférence._) Ah!...
+oui... une conspiration...
+
+FRANCESCA.--Et... quelqu'un que nous connaissons... arrêté.
+
+LA MARQUISE.--Qui donc?
+
+FRANCESCA.--Le comte Odoard.
+
+LA MARQUISE, _a un dédain._--Le comte?... se mêler dans des
+conspirations... c'est de bien mauvais goût... c'est bien roturier.
+
+FRANCESCA, avec un accent plus marqué.--Ne pourrait-on pas le secourir?
+
+LA MARQUISE.--Ne me parlez pas d'un conspirateur!
+
+FRANCESCA.--On dit qu'il n'est pas coupable.
+
+LA MARQUISE.--- Tant mieux... son innocence le sauvera.
+
+FRANCESCA, _avec crainte_.--Mais... si son innocence ne suffisait pas
+pour le sauver?
+
+LA CHANOINESSE, _qui observe tout à l'écart_.--Comme elle
+l'interroge!...
+
+LA MARQUISE.--Eh bien?
+
+FRANCESCA.--Eh bien... alors... on viendrait à son aide, n'est-ce
+pas?... On ne le laisserait pas condamner...
+
+LA MARQUISE, _froidement._--Qui pourrait le défendre?
+
+FRANCESCA, _malgré elle_.--Des personnes qui n'auraient peut-être qu'un
+mot à dire pour cela!
+
+LA CHANOINESSE, _à part_.--C'est elle.
+
+ODOARD, _qui s'est levé, apercevant la marquise._--Ciel!... la
+marquise!...
+
+LA MARQUISE, _qui s'est retournée au bruit._-Le comte!... LA
+CHANOINESSE, _à part_.--Elle a tressailli.
+
+_(Odoard est au fond, très-agité; la marquise le regarde et lui fait
+signe par un coup d'oeil qu'elle veut lui parler.)_
+
+FRANCESCA, _qui a saisi ce regard_.--Elle veut lui parler... pour le
+sauver, sans doute... mais, devant la chanoinesse... elle ne peut...
+Comment l'écarter?... Ah!... le portefeuille?... _(Elle s'approche
+vivement de la chanoinesse, et à voix basse.)_ Ma tante, voulez-vous me
+sauver?...
+
+LA CHANOINESSE.--Comment?
+
+FRANCESCA.--Voulez-vous me sauver?
+
+LA CHANOINESSE.--Si je le veux!... mais...
+
+FRANCESCA.--Je suis perdue si vous me refusez!...
+
+LA CHANOINESSE.--Parlez.
+
+FRANCESCA, _tirant le papier que lui a donné Odoard_.--Vous voyez ce
+papier?... (_Elle l'emmené hors delà scène tout en parlant._) Prenez-le,
+lisez-le... exécutez tout ce qu'il prescrit... _(Elle l'éloigné toujours
+et sort avec elle.)_
+
+ODOARD, _dés qu'il les voit parties, s'approche vivement de la marquise,
+et à voix basse._--Eloignez-vous.
+
+_(La marquise, sans le regarder, mais suivant de l'oeil Francesca et la
+chanoinesse, qui disparaissent, lui met vivement un billet dans la main,
+et sort par la porte latérale sans dire un mot.)_
+
+FRANCESCA, _rentrant_.--Déjà seul! _(Elle s'approche de lui.)_
+
+ODOARD, _lui montrant la lettre_.--Vous l'avais-je dit?... Elle
+accourt!... mais je n'accepterai pas son sacrifice!... je ne le veux
+pas... _(Il ouvre la lettre.)_ C'est étrange! elle a déguisé sa main.
+_(Il lit; la consternation se peint sur son visage.)_ Est-ce un rêve?...
+
+FRANCESCA.--Que vous êtes pâle!...
+
+ODOARD.--Ce n'est pas possible!... j'ai mal lu!... _(Il relit la
+lettre.)_ Non! je ne me suis pas trompé!...
+
+FRANCESCA.--Parlez, monsieur le comte; qu'y a-t-il?
+
+ODOARD, _avec explosion_.--Ah! lâcheté!... lâcheté!... et trahison!...
+
+FRANCESCA.--Qu'avez-vous donc? vous m'épouvantez!
+
+ODOARD.--Vous m'avez vu, madame! vous m'avez entendu! vous savez si je
+l'adorais!... Eh bien! tenez... lisez!... mais non, je veux lire
+moi-même! «J'apprends votre danger... je tremble!... j'envoie un homme
+sûr à votre hôtel pour prendre le portefeuille et mes lettres!...
+Surtout ne me nommez pas! si notre secret était révélé, je ne pourrais
+rien pour vous; mais n'étant pas compromise, je vous ferai évader,
+j'espère!»
+
+FRANCESCA, _avec indignation_.--J'espère!...
+
+ODOARD.--N'est-ce pas, madame, que c'est affreux? Oh! je me dévouais
+pour elle avec bonheur!... mais cette lettre!... pas un regret, pas une
+larme! «Je tremble!... j'envoie chercher mes lettres!...» Quel soin! Au
+nombre de ses vertus j'avais oublié la prudence! et cette phrase
+menteuse!... ce mot d'espérance jeté à la fois pour me soutenir et
+s'assurer mon silence!... Je ne me connais plus!... La colère...
+l'indignation... je la hais, je la méprise!
+
+FRANCESCA.--Calmez-vous! calmez-vous!
+
+ODOARD.--Mon Dieu! passer en un instant de l'adoration au mépris!...
+voir cette image que l'on idolâtrait se souiller... s'avilir... Ah!!
+puisque le monde est ainsi fait... puisqu'il n'est plein que de coeurs
+faux et vils... il vaut mieux le quitter, et je meurs sans regret.
+
+FRANCESCA, _avec des larmes_.--Vous êtes cruel, monsieur le comte!
+
+ODOARD.--Vous pleurez?... Pardon!... je suis un ingrat... on ne devrait
+pas maudire la terre quand on rencontre des êtres tels que vous!...
+Ah!... si elle avait eu votre âme!... Adieu!... le condamné vous a dû sa
+dernière consolation... adieu!...
+
+Scène VII.
+
+Les Mêmes, LE MARQUIS.
+
+LE MARQUIS, _vivement_.--Tout n'est pas encore perdu, ou plutôt tout est
+sauvé!
+
+FRANCESCA.--O ciel!... mon cousin!...
+
+ODOARD.--Que dites-vous?
+
+LE MARQUIS.--La sentence était prononcée... il ne restait plus qu'à y
+mettre ma signature et à la porter au prince, quand une pensée m'est
+venue. J'ai fait sentir la générosité de votre silence, et j'ai obtenu
+du conseil de venir vous trouver seul, de vous interroger seul, de
+recevoir seul vos déclarations... Ainsi, parlez.
+
+_(Francesca, qui l'avait d'abord écouté avec espoir, se cache le front
+dans les deux mains.)_
+
+ODOARD, _avec effort._--Je ne puis que répéter ce que j'ai dit, monsieur
+le marquis... je suis coupable.
+
+LE MARQUIS.--Et moi, je vous dis que vous ne l'êtes pas! Croyez-vous
+donc que je ne voie point qu'il s'agit d'une femme?
+
+ODOARD.--Je ne puis parler!
+
+LE MARQUIS.--Mais... devant moi... Le conseil s'en rapporte à moi... à
+moi seul. _(Odoard se tait.)_ Ah! c'est de la folie qu'une telle
+générosité! Qu'on se batte pour une femme, qu'on se ruine pour une
+femme... soit! mais se faire fusiller pour elle, c'est trop fort! Que
+feriez-vous donc pour votre mère?
+
+ODOARD, _avec émotion_.--Pas davantage... de grâce... je suis touché
+jusqu'au fond de l'âme...
+
+LE MARQUIS.--Il ne s'agit pas d'être touché, mais de vivre! Je ne veux
+pas, moi, que vous vous fassiez tuer pour quelque coquette, qui rira de
+vous avec un autre le lendemain du jour où voua serez mort pour elle...
+Vous gardez le silence... Eh bien, je vous sauverai malgré vous!... _(Se
+tournant vivement vers Francesca.)_ Francesca, vous savez le nom de
+cette femme, voulez-vous le révéler?
+
+FRANCESCA.--Ciel!...
+
+ODOARD, _vivement_.--Madame, ne parlez pas!
+
+LE MARQUIS.--Vous savez tout, puisqu'il vous dit de vous taire!...
+Parlez!... je, vous en supplie comme ami... je vous l'ordonne comme
+juge!
+
+FRANCESCA.--Mon Dieu! mon Dieu!
+
+LE MARQUIS.--Si vous ne parlez pas... c'est vous qui le condamnez!...
+
+FRANCESCA.--Grâce!
+
+LE MARQUIS, _bas à Francesca_.--Laisserez-vous périr celui que vous
+aimez?
+
+ODOARD, _bas aussi_.--Vous ne me sauveriez, pas!... Un combat à mort...
+
+LE MARQUIS.--Parlez!
+
+_(Francesca sans répondre cache sa tête dans ses deux mains.)_
+
+LE MARQUIS, _avec résolution_.--Vous vous taisez?... Eh! bien donc, ce
+dernier moyen!... _(Il tire un portefeuille.)_ Vous voyez, ce
+portefeuille?
+
+ODOARD, _à part_.--Ciel!... mes lettres!
+
+LE MARQUIS.--On l'a saisi chez vous et on me l'apporte à l'instant. Je
+voulais vous le rendre sans l'ouvrir, mais puisque vous vous taisez....
+
+ODOARD, _vivement_.--Monsieur le marquis... mon arrêt! mais n'ouvrez pas
+ces lettres!..,
+
+LE MARQUIS.--Vos instances mêmes vous accusent...
+
+ODOARD.--Par pitié pour moi-même, je vous en supplie...
+
+_(Le marquis s'apprête à ouvrir le portefeuille; Odoard et Francesca le
+regardent avec angoisse... il l'ouvre... le portefeuille est vide.)_
+
+LE MARQUIS, _stupéfait_.-Rien!...
+
+ODOARD et FRANCESCA, avec étonnement.--Rien!...
+
+ODOARD, _à part_.--Ah!... la marquise, sans doute...
+
+FRANCESCA, _à part_.--Ma tante peut-être.
+
+LE MARQUIS, _à Odoard_.--Pour la dernière fois, voulez-vous parler?
+
+ODOARD.--Je n'ai rien à dire.
+
+LE MARQUIS.--Soit donc!... _(Aux deux soldats.)_ Qu'on reconduise
+l'accusé dans sa prison!... _(.A Matteo.)_ Avertissez les membres du
+conseil que nous allons porter l'arrêt au prince...
+
+FRANCESCA--Mon cousin!...
+
+LE MARQUIS.--C'est vous qui l'avez voulu!
+
+_(Odoard s'éloigne avec les deux soldats; Matteo entre dans la salle du
+conseil; le marquis s'assied vivement à la table et signe la sentence;
+Francesca est sur le devant de la scène.)_
+
+FRANCESCA._avec désespoir_.--Perdu'.... et rien à faire!... rien pour le
+sauver!... O ma cousine! ma cousine qui n'aurait qu'un mot à
+prononcer!... Quoi!... j'ai là son salut dans mes mains... et je ne puis
+rien... moi... pour lui!... ah!...
+
+Scène VII et dernière.
+
+LES MÊMES, MATTEO.
+
+MATTEO, _annonçant_.--Messieurs les jupes!
+
+_(Les juges paraissent; le marquis ne joint à eux; Francesca s'élance
+vers eux.)_ FRANCESCA.--Arrêtez!... arrêtez!... j'ai une révélation à
+faire!...
+
+LE MARQUIS.--Oui, approchez... Elle peut nous éclairer... elle sait
+tout!
+
+_(Les juges s'approchent.)_
+
+LE MARQUIS.--Qu'avez-vous à révéler?
+
+FRANCESCA.--Le comte n'est pas coupable!... je puis le prouver!...
+
+LE MARQUIS.--Jurez-vous de dire la vérité?
+
+FRANCESCA, _après un moment de silence_.-Oui.
+
+LE MARQUIS.--Toute la vérité?
+
+FRANCESCA.--Oui.
+
+LE MARQUIS.--Rien que la vérité?...
+
+FRANCESCA.--Oui... _(à part.)_ Mon Dieu! pardonnez-moi ce parjure!...
+
+LE MARQUIS.--Parlez donc.
+
+FRANCESCA.--Le comte Odoard n'est pas coupable... car il n'était pas
+cette nuit au lieu de la conspiration.
+
+LE MARQUIS.--Où donc était-il?...
+
+FRANCESCA.--Chez, moi!
+
+_(Cri général. La toile tombe.)_
+
+ACTE TROISIÈME,
+
+(Même décoration qu'au deuxième acte.)
+
+Scène 1re.
+
+LE MARQUIS, MATTEO.
+
+LE MARQUIS, _il marche avec agitation_.--Plus j'y pense, plus je
+m'assure dans cette conviction! Ce n'est pas Francesca... j'en suis
+certain._(A Matteo.)_ Où est la marquise, ma femme?
+
+MATTEO, _montrant le cabinet de gauche_.--Madame la marquise s'est fait
+conduire ici dans ce petit salon.
+
+LE MARQUIS.--Comment se trouve-t-elle?
+
+MATTEO.--Mieux... le prince son père est auprès d'elle.
+
+LE MARQUIS.--Le prince est là?
+
+MATTEO.--Vous pouvez entendre sa voix.
+
+LE MARQUIS.--C'est bien. _(A lui-même.)_ Ma femme lui demande peut-être
+la réclusion de Francesca!... Elle est si sévère sur ce point-là!... Et
+puis une telle tache pour la famille!... Elle s'est trouvée mal en
+apprenant cet aveu!... Et je jurerais que c'est un sublime mensonge! _(A
+Matteo.)_ Qu'on amène le prévenu.
+
+MATTEO.--Oui, monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.--Son ignorance ce matin, son silence jusqu'à ce moment...
+tout me dit que ce n'est pas elle... Mais comment la justifier aux yeux
+de tous!... comment savoir quelle est la femme?... Voici Odoard... si je
+pouvais surprendre... _(Il se retire au fond.)_
+
+Scène II.
+
+LES MÊMES, ODOARD, SOLDATS, MATTEO.
+
+MATTEO, _à Odoard_.--Veuillez attendre ici la décision du conseil,
+monsieur le comte. _(Matteo s'éloigne.)_
+
+ODOARD, _sur le devant de la scène_.--Allons, encore cette dernière
+épreuve!... j'ai un supplice de moins que les accusés ordinaires...
+l'incertitude!... ah!... la marquise!... la marquise!... _(Après un
+instant de silence.)_ Qu'a-t-elle fait après tout?... Ce qu'auraient
+fait toutes les femmes à sa place!... Il n'y a qu'une créature
+surhumaine, un ange... _(Nouveau silence.)_ Eh bien! je suis sûr que sa
+jeune cousine Francesca l'aurait fait... Quelle chaleur de coeur!.... Je
+ne la connaissais pas!... Quel intérêt pour moi, qui ne suis rien pour
+elle!... Elle me pleurera... _(Souriant.)_ Et même, c'est assez
+étrange... je mourrai pour une femme, et je serai pleuré par une
+autre... _(Le marquis et Milieu descendent la scène.)_ Ah! voici le
+marquis et le secrétaire du conseil... On a beau dire... le coeur bat
+plus vite... n'importe, il n'en paraîtra rien.
+
+Scène III.
+
+ODOARD, LE MARQUIS. MATTEO, deux greffiers.
+
+LE MARQUIS, _d'une voix sévère, à Matteo._--Lisez à M. le comte le
+jugement du conseil.
+
+MATTEO, _lisant_.--«Le conseil de guerre assemblé pour juger le complot
+de l'abbaye de San-Severino, et appelé à statuer sur le sort du
+capitaine comte Odoard, après les informations, interrogatoires et
+audition des témoins... déclare que le comte...»
+
+ODOARD, _l'interrompant_.--Est condamné à mort... Ne prenez pas le soin
+d'achever...
+
+MATTEO.--«Déclare que le comte est acquitté à l'unanimité.»
+
+ODOARD, _avec un cri de surprise_.--Acquitté! acquitté!
+
+MATTEO, _continuant_.--L'alibi ayant été prouvé en sa faveur.
+
+ODOARD.--L'alibi.
+
+LE MARQUIS, sévèrement à Odoard.--Une femme a déclaré que vous étiez
+chez elle!...
+
+ODOARD.--Une femme!... Qu'entends-je?... Ce n'est pas possible... Elle
+serait venue!
+
+LE MARQUIS, _avec un accent marqué_.--Oui, monsieur le comte, elle est
+venue.
+
+ODOARD, _à part_.--Ah!... je comprends... voici le revers de la
+médaille! Le marquis... j'aimais mieux l'autre péril... Enfin!...
+
+_(Matteo et les greffiers sortent.)_
+
+Scène IV.
+
+LE MARQUIS, ODOARD.
+
+LE MARQUIS, _à part_.--Plaidons le faux pour savoir le vrai. _(Il
+s'approche d'Odoard.)_ Monsieur le comte, vous sentez qu'un entretien
+est nécessaire entre nous.
+
+ODOARD.--Je suis à vos ordres, monsieur.
+
+LE MARQUIS.--Cette affaire ne peut se terminer ainsi, et vous êtes trop
+homme d'honneur pour refuser une réparation.
+
+ODOARD.--Désignez le lieu et les armes.
+
+LE MARQUIS.--Comment! des armes... Avec qui donc voulez-vous vous
+battre?...
+
+ODOARD.--Mais... monsieur le marquis... puisque vous venez...
+
+LE MARQUIS.--Vous refusez donc de l'épouser?
+
+ODOARD.--L'épouser!... _(A part.)_ Il veut que j'épouse sa femme!
+
+LE MARQUIS.--Est-ce que vous avez des objections contre ce mariage?
+
+ODOARD, _au comble de l'embarras_.--Pas... précisément... mais il me
+semble... que... peut-être...
+
+LE MARQUIS.--Lesquelles?... n'est-elle pas libre?
+
+ODOARD, _malgré lui_,--Elle est libre!... _(A part.)_ Ce n'est pas la
+marquise!
+
+LE MARQUIS, _à part_.--Ce n'est pas Francesca!... j'en étais sùr.
+
+ODOARD, _à part._--Qui ce peut-il être?
+
+LE MARQUIS, _à part_.--Qui ce peut-il être?... (_Haut et l'observant.)_
+Mais, mon cher Odoard, quel air étrange vous avez avec vos exclamations
+de surprime.. l'épouser!... elle est libre!... On dirait que vous ne
+connaissez pas votre libératrice.
+
+ODOARD.--Moi!... ne pas la connaître!... si bonne!... si belle!...
+
+LE MARQUIS.--Si bonne!... si belle!... Toujours des faux-fuyants...
+Décidément il y avait donc bien des femmes qui pouvaient dire que vous
+ne conspiriez, pas la nuit dernière... puisque vous ne savez pas le nom
+de celle...
+
+ODOARD.--Ne pas savoir son nom!... moi!...
+
+LE MARQUIS.--Dites-le donc...
+
+ODOARD.--Oh!... monsieur le marquis... la discrétion...
+
+LE MARQUIS.--De la discrétion... après ce qu'elle est venue avouer dans
+le conseil!... mais pourquoi donc vouliez-vous vous battre tout à
+l'heure?...
+
+ODOARD, _au comble de l'embarras_.--Mais... colonel... rien de plus
+simple.
+
+LE MARQUIS.--Tant mieux... vous me l'expliquerez,
+
+ODOARD.--Je vous croyais... envoyé... par celui qui...
+
+LE MARQUIS--Par celui qui...
+
+ODOARD.--Comme... c'est devant le conseil de guerre... que... elle est
+venue... je croyais que c'était...son mari qui..
+
+LE MARQUIS.--C'est donc un des membres du conseil? Est-ce Rannuccio...
+
+ODOARD.--Ne m'en demandez pas d'avantage... La joie... le
+saisissement!... vous comprenez... n'est-ce pas?... s'être cru mort...
+et puis sauvé par celle...
+
+_(Francesca apparaît au fond.)_
+
+LE MARQUIS, _l'apercevant, et à part_.--Francesca!... je ne savait rien.
+
+ODOARD.--Mais où est-elle?... que je la voie!.... je veux la voir!...
+
+LE MARQUIS, _lui montrant Francesca qui s'avance_--La voici!...
+
+Scène V.
+
+LES MÊMES, FRANCESCA.
+
+ODOARD, _se retournant et voyant Francesca._--Ciel!... vous...
+madame!... vous!...
+
+LE MARQUIS.--Qui voulez-vous donc que ce soit?.... ODOARD, _comme
+égaré_.--Vous... qui êtes venue dire... quoi! tant de générosité... de
+dévouement!... si pure! vous perdre pour moi!.. non!... je ne puis pas,
+je ne dois pas... Oh!... trop de sentiments se pressent dans mon
+coeur!... Pardonnez.... je ne puis que tomber à vos pieds... _(Il se
+jette à ses genoux.)_
+
+FRANCESCA, _d'une voix troublée_.--Relevez-vous monsieur le comte!
+
+LE MARQUIS, _s'avançant entre eux deux_.--Eh bien... comme vous voila
+troublés tous deux!... lui, muet de stupéfaction et n'osant pas
+s'approcherr... vous, immobile... et n'osant pas le regarder... Vraiment
+ce serait à ne pas croire que Francesca ait dit vrai... _geste de
+Francesca_ Si elle ne l'avait pas juré, _Il prend la main d'Odoard,
+celle de Francesca et les réunifiant dans la sienne_. Vous êtes bien les
+deux amants les plus dissimulés!... _(A Odoard.)_ Quand je pense que ce
+matin elle se plaignait que vous ne l'eussiez jamais remarquée.,,
+qu'elle me demandait des conseils pour vous plaire...
+
+ODOARD.--Ciel!...
+
+FRANCESCA, _vivement_.--Mon cousin!...
+
+LE MARQUIS.--Ne craignez-vous pas que je vous compromette?... qu'elle
+feignait d'être jalouse...
+
+FRANCESCA.--Mon cousin!...
+
+ODOARD.--Jalouse!... Elle m'aimait donc!
+
+LE MARQUIS.--Bien!... il demande si elle l'aime après que... Décidément,
+mon ami... vous êtes fou.
+
+ODOARD.--Oui, vous avez raison, monsieur le marquis... je suis fou!...
+fou de bonheur!... C'est que vous ne pouvez savoir ce qui se passe dans
+mon âme... un monde nouveau... _(A Francesca.)_ Ah!... madame!...
+madame!... un mot... un mot de votre bouche qui me confirme...
+
+LE MARQUIS.--Il ne se croira aimé qu'après le mariage...
+
+ODOARD, _avec un cri de joie_.--Un mariage! quoi! elle consentirait...
+
+FRANCESCA, _avec effort, mais d'une voix ferme_.--Ce mariage n'aura
+jamais lieu.
+
+ODOARD.--Que dites-vous?
+
+LE MARQUIS. _vivement._--Malheureuse enfant!... Mais c'est le
+déshonneur.
+
+FRANCESCA.--Je le sais.
+
+LE MARQUIS.--Rien ne pourra vous défendre du courroux de la princesse.
+
+FRANCESCA.--Je le sais.
+
+LE MARQUIS.--Rappelez-vous que la comtesse Pazzi, sur le simple soupçon
+d'une faute, a été chassée de la cour.
+
+FRANCESCA.--Je le sais; mais ce mariage ne se fera pas.
+
+LE MARQUIS.--Quels sont vos motifs?
+
+FRANCESCA.--Une seule personne doit les connaître et peut les
+comprendre. M. le comte.
+
+LE MARQUIS.--Eh bien! je vous laisse. Ah! Odoard, priez, suppliez,
+persuadez, car il y va vie tout entière. _(Il sort.)_
+
+Scène VI.
+
+FRANCESCA, ODOARD.
+
+ODOARD.--Oh! avant toute parole, laissez mon coeur se répandre,
+laissez-moi vous contempler, vous adorer... Mais non, non, parlez...
+Comment, après m'avoir conservé la vie,, refusez-vous d'achever votre
+ouvrage?
+
+FRANCESCA.--Monsieur le comte promettez-moi d'écouter sérieusement ce
+que je vais vous dire, malheureusement j'ai juré que si je vous sauvais,
+jamais je n'accepterais votre main.
+
+ODOARD.--Et pourquoi? grand Dieu! Pourquoi?
+
+FRANCESCA.--Parce que vous aimez une autre femme, monsieur le comte.
+
+ODOARD, _avec mépris_.--La marquise!...
+
+FRANCESCA.--Oubliez-vous donc tout ce que vous m'avez dit, à propos
+d'elle?
+
+ODOARD.--Oubliez-vous donc ce qu'elle m'a fait?
+
+FRANCESCA.--Eh bien! je ne l'imiterai pas en vous sacrifiant à moi.
+ODOARD.--Mais, vous l'avez entendu, vous êtes déshonorée.
+
+FRANCESCA.--Eh bien! vous apporterai-je un nom flétri?
+
+ODOARD.--Je n'étais que victime, ne me forcez pas à être bourreau.
+
+FRANCESCA.--Je suis votre libératrice, je ne paierai pas mon bienfait!
+Moi, moi! vous faire acheter mon dévouement, faire de l'abnégation un
+calcul... et profiter de votre reconnaissance pour surprendre votre main!
+Non, monsieur le comte, non... ce n'est pas ainsi que mon coeur comprend
+le sacrifice!... Je vous ai fait l'abandon de ma réputation sans
+arrière-pensée, sans regret... sans hésitation, acceptez-la de même,..
+Tendez-moi la main et j'ai ma récompense.
+
+ODOARD, _avec tendresse._--Eh bien! si ce n'était pas assez pour moi...
+si j'osais... Malheureux, je ne puis parler, je vous offenserais sans
+doute... Ah! si je pouvais vous faire comprendre toute la grandeur de ce
+que vous avez fait!... Imaginez-vous que la mort vous menace, une mort
+terrible, inévitable... et que tout à coup un être charmant, beau et pur
+comme un ange, accourt et sacrifie pour vous plus que sa vie, sa pudeur;
+plus que sa pudeur, son honneur; plus que son honneur, la vérité!...
+Dites... dites... qu'éprouveriez-vous? Ah! madame! ah! Francesca! quand
+j'arrivai ici, le coeur déchiré par un lâche abandon, que soudain vous
+m'apparûtes... et que le marquis me dit... C'est elle!... ce qui se
+passa en moi, je ne puis vous le rendre... Tant de dévouement à côté de
+tant d'égoïsme!... Cet amour que j'avais tant rêvé en elle
+m'apparaissant en vous!... une révolution tout entière se fit dans mon
+coeur! C'est impossible... c'est contre la nature... et cependant c'est
+vrai... j'aimais, je n'aime plus... je n'aimais pas et j'aime!
+
+FRANCESCA.--Bien, monsieur le comte;;; bien! je n'attendais pas moins de
+vous.
+
+ODOARD.--Que voulez-vous dire?
+
+FRANCESCA.--Je vous remercie de chercher à me tromper.
+
+ODOARD.--Vous tromper!
+
+FRANCESCA.--Vous voulez me relever aux yeux du monde, et, comme je
+n'accepterais pas un sacrifice, vous feignez de m'aimer... par
+générosité.
+
+ODOARD.--Je n'ai pas de générosité...
+
+FRANCESCA.--Votre honneur..,
+
+ODOARD.--Ce n'est pas de l'honneur...
+
+FRANCESCA.--Votre devoir...
+
+ODOARD.--Ce n'est pas du devoir, c'est de l'amour; m'entendez-vous? de
+l'amour!
+
+FRANCESCA,--Vous devez parler ainsi; mais moi, je dois vous refuser, et
+je n'accepte que votre amitié.
+
+ODOARD.--Mon amitié! ah! ne comptez pas sur elle... Il faut que je vous
+adore ou que je vous déteste... car, si vous me repoussez, si vous
+refusez nia main, c'est que vous ne m'aimez pas!
+
+FRANCESCA,._souriant_.--Vous croyez!
+
+ODOARD.--Pardon... je m'égare... mais c'est qu'il y a de quoi en
+devenir fou!... Avoir là mille sentiments qui bouillonnent, qui
+débordent... et ne pouvoir les exprimer! Oh! que faut-il faire pour vous
+convaincre? Voulez-vous que je me frappe de mon épée?... Voulez-vous?...
+
+FRANCESCA, _tristement_.--Ce matin vous m'auriez convaincue sans tant de
+peine.
+
+ODOARD.--Ne me dites pas cela, vous me désespérez... Oh! comment ai-je
+été assez aveugle, assez insensé pour ne pas voir...
+
+FRANCESCA.--Ne vous accusez pas: lorsque, comme vous, on n'est pas
+présomptueux, on ne s'aperçoit de l'affection qu'on inspire que quand on
+la partage.
+
+ODOARD.--Ah! chaque parole de vous me ravit, me touche.., et je me
+laisserais arracher un tel trésor! Quoi! il est là, devant moi, je le
+tiens... rien ne nous sépare, et vous, vous nous sépareriez? Ce n'est
+pas possible! vous m'aimez, le marquis l'a dit... Vous ne pouvez vous en
+défendre...
+
+FRANCESCA, _avec entraînement_.--Eh bien!... oui, je vous aime. Oui, le
+seul espoir de ma jeunesse était de vous voir devant moi comme je vous
+vois à cette heure, et me disant... ce que vous me dites, hélas! et qui
+me fait tant de mal... Et quand aujourd'hui je vous ai trouvé si
+généreux, si dévoué, si ressemblant au portrait idéal que je m'étais
+tracé de vous, ma tendresse est devenue plus que de la tendresse!
+
+ODOARD.--Ah! que l'on est heureux de vivre!
+
+FRANCESCA.--Voilà ce qui met entre nous une barrière éternelle!
+Connaissez-moi tout entière: ce coeur qui se serait donné avec bonheur
+en échange du vôtre, s'indignerait de recevoir votre main comme une
+réparation! J'aime mieux l'amère joie d'être frappée de réprobation pour
+vous! Vous avoir tout donné et ne vous coûter rien, prendre pour moi
+tout le malheur, et vous laisser libre, heureux... Ah! je trouve dans
+cette pensée une force invincible, même contre vos prières; c'est parce
+que je vous aime que je suis restée, c'est parce que je vous aime que je
+vous ai sauvé, et c'est parce que je vous aime que je vous quitte...
+Adieu!...
+
+ODOARD.--Non, vous ne partirez pas!... Vous me croirez!... A défaut de
+ma bouche, le regard, le geste, le visage, tout parlera en moi. Celui
+qui m'a donné en un instant un immortel amour me donnera une voix... un
+cri pour l'exprimer, quand ce cri devrait être mon dernier soupir.
+
+FRANCESCA.--Arrêtez, monsieur le comte... vous déchireriez mon âme sans
+ébranler ma volonté... Aujourd'hui vous haïssez ma cousine... mais
+demain... Je sais bien, hélas! qu'on ne peut rien contre un amour
+profond... Adieu!...
+
+ODOARD.--Eh bien! puisque vous êtes sans pitié, je serai sans
+reconnaissance. Vous refusez ma main... je refuse la vie! Je cours
+trouver le marquis, et, n'écoutant que le désespoir, je dénonce toute la
+vérité!... Votre cousine, votre cousin, moi... nous serons tous
+perdus... N'importe, c'est vous qui l'aurez voulu!...
+
+Scène VII.
+
+Les mêmes, LE MARQUIS, RANNUCCIO, femmes
+
+DE LA COUR.
+
+LE MARQUIS, _vivement_.--Eh bien! Odoard, l'avez-vous décidée... Le
+prince est là _(montrant le cabinet de gauche)_ avec la marquise et la
+princesse... il ne veut plus de délai... il ordonne que ce mariage se
+fasse aujourd'hui même, ou sinon une réclusion sévère.
+
+ODOARD.--Acceptez, madame, acceptez!
+
+FRANCESCA.--Je refuse.
+
+LE MARQUIS.--Mais l'ordre est donné,.. Une décision sévère...
+
+FRANCESCA.--Ma résolution est prise...
+
+ODOARD.--Et la mienne aussi. _(Il s'élance pour parler.)_
+
+FRANCESCA, _l'arrêtant, et à voix basse_.--Que dites-vous? vous n'avez
+pas de preuves.
+
+ODOARD, _accablé_.--C'est vrai!
+
+LE MARQUIS, _s'approchant_.--Qu'y a-t-il donc?
+
+FRANCESCA,--Rien... rien,,. Quel est l'arrêt du prince?...
+
+Scène VIII.
+
+Les mêmes, LA CHANOINESSE, _entrant vivement_.
+
+LA CHANOINESSE.--C'est une calomnie!... une affreuse calomnie!...
+
+LE MARQUIS.--Comment?...
+
+LA CHANOINESSE.--Arrêtez, Francesca, vous ne partirez pas... _(Au
+marquis.)_ Qu'est-ce que j'apprends? Que Francesca est renvoyée de la
+cour pour un rendez-vous donné à M. le comte, que cette nuit il était
+chez elle... Celui qui a dit cela... calomnie!
+
+RANNUCCIO.--C'est elle-même qui le dit.
+
+LA CHANOINESSE.--N'importe... cela n'est pas!
+
+FRANCESCA, _bas_.--De grâce, taisez-vous.
+
+LA CHANOINESSE.--Oh! vous avez beau me dire de me taire, je ne vous
+laisserai accuser par personne, pas même par vous...
+
+LE MARQUIS,--Parlez!
+
+LA CHANOINESSE.--Francesca n'a reçu personne cette nuit; elle l'a passée
+tout entière chez moi, auprès de moi... deux de mes femmes le savent; on
+peut les interroger...
+
+LE MARQUIS.--Ah! j'étais bien sûr.,.
+
+ODOARD.--Vous me rendez la vie...
+
+RANNUCCIO, froidement.--C'est-à-dire qu'elle vous l'ôte, monsieur le
+comte.
+
+FRANCESCA.--O mon Dieu!
+
+RANNUCCIO.--Si madame est innocente, M, le comte est coupable; s'il
+n'était pas chez elle, il était au lieu de la conspiration; il redevient
+accusé, et nous redevenons ses juges.
+
+LA CHANOINESSE.--Attendez!... attendez!... j'ai dit que M. le comte
+n'était pas chez Francesca, c'est vrai, mais je n'ai pas dit qu'il ne
+fût pas chez une autre femme... je ne réponds que pour une.
+
+RANNUCCIO.--Vaine défaite qui ne justifie pas le comte. Il ne s'agit pas
+d'accuser vainement une femme... il faudrait des preuves.
+
+LA CHANOINESSE.--Hé! qui vous dit que je n'en ai pas de preuves? J'en ai
+d'incontestables... d'infaillibles... _(Tirant un paquet de lettres.)_
+
+FRANCESCA. _à part._--Ciel! les lettres du portefeuille!
+
+ODOARD, à part.--Tant mieux!
+
+FRANCESCA, _bas à la chanoinesse_.--Trahirez-vous un dépôt sacré?
+
+LA CHANOINESSE, _bas_.-J'en ferai pénitence après.
+
+LE MARQUIS.--Eh bien! ces preuves, ces preuves?
+
+LA CHANOINESSE.--Ces preuves, je les produirai...
+
+LE MARQUIS.--Comment!... vous savez?...
+
+LA CHANOINESSE.--Oui... je sais quelle est cette femme!
+
+RANNUCCIO.--Son nom?...
+
+LA CHANOINESSE.--Son nom?... je vais vous le dire, son nom!... c'est...
+
+Scène IX et dernière.
+
+Les mêmes, LA MARQUISE.
+
+LA MARQUISE. _Elle sort du cabinet de gauche; elle est très-pâle; elle
+passe près de la chanoinesse et lui dit tout bas:_ Silence!
+
+TOUS.--La marquise!...
+
+_(Elle s'avance vers le marquis, et au milieu du silence général, lui
+remet un papier. Le marquis l'ouvre.)_
+
+LE MARQUIS.--De la part du prince. _(Lisant.)_ «Le comte n'est pas
+coupable. Que toute poursuite cesse centre lui. J'ordonne surtout qu'on
+proclame hautement l'innocence de la marquise Francesca. En s'accusant,
+elle se calomniait et se sacrifiait; j'en ai la preuve.»
+
+_La chanoinesse glisse les lettres dans la main de la marquise, lui
+disant tout bas: Lettres pour lettre. La marquise les froisse avec
+colère en les serrant._
+
+ODOARD, _à Francesca_.--Votre honneur rétabli! _(À la chanoinesse.)_ Ah!
+madame... madame.,.
+
+LA CHANOINESSE, _avec ironie_.--Remerciez madame la marquise. On ne peut
+pas venir plus à temps... ou dirait qu'elle a tout entendu!...
+
+LE MARQUIS, _continuant à lire_.--«Et pour qu'il ne reste aucun doute
+sur la conduite du comte, nous le nommons envoyé extraordinaire à
+Venise.»
+
+LE MARQUIS, _à la marquise_.--Comment donc avez-vous obtenu du prince...
+
+LA MARQUISE, _sèchement_.--Ce n'est pas moi.
+
+ODOARD, _à Francesca, avec tendresse_.--Eh bien! madame, maintenant que
+je n'ai plus de réparation à vous offrir... maintenant que la lettre du
+prince m'ayant donné la vie... je ne vous dois plus rien... absolument
+rien... me croirez-vous si je vous dis: Francesca, je vous aime du plus
+profond de mon âme, et cette vie que je retrouve me serait odieuse si
+vous ne la partagiez pas.
+
+LA CHANOINESSE.--Dites oui, ma nièce, ou je le dis pour vous.
+
+ODOARD, _à Francesca_.--Hé bien?
+
+FRANCESCA.--Partez pour Venise, monsieur le comte, et si dans un an
+votre coeur est toujours le même, venez au couvent de Santa-Croce, vous
+y trouverez la marquise Francesca de Montenero, qui sera heureuse alors
+de devenir la comtesse Odoard.
+
+ODOARD.--O ciel! un an!
+
+FRANCESCA.--Il me faut bien un an pour oublier le commencement de cette
+journée et m'habituer à en croire la fin.
+
+LE MARQUIS, _bas à Odoard_.--Revenez dans un mois.
+
+ODOARD, _à Francesca_.--Adieu donc, madame!
+
+FRANCESCA.--Est-ce que vous ne voulez pas que ce soit au revoir? _(Elle
+lui tend ta main, il la baise; elle s'éloigne de quelques pas.)_
+
+LE MARQUIS, _prenant Odoard et l'amenant sur le devant de la
+scène_.--Maintenant, mon ami, j'espère que pour prix de tout ce que j'ai
+fait pour vous, vous me direz le nom de la femme.
+
+E. L.
+
+FIN.
+
+
+
+Théâtres.
+
+THÉÂTRE DU VAUDEVILLE: _Le Marquis de quinze sous; Loïsa._-THÉÂTRE DES
+VARIÉTÉS: _La Jeune et la Vieille Garde_,-THÉÂTRE DE LAUSANNE:
+_Bonaparte en Suisse_.
+
+Ma foi, saute marquis! Mais notre marquis a tant sauté qu'il n'a plus de
+jambes! mais il a tant fait sauter les écus de son coffre-fort, que les
+écus sont partis en dansant et que le coffre-fort est resté vide!
+Aujourd'hui, M. le marquis est vieux, laid et ruiné, au lieu d'être
+riche, beau et jeune comme il y a vingt ans. Adieu la Guimard! adieu la
+petite Florence! adieu la baronne et la comtesse, le plaisir, la folie
+et les amours! Voyez-vous ce pauvre hère, maigre, râpé, courbé,
+efflanqué? c'est M. le marquis. Quoi! vraiment? le léger, le sémillant,
+l'impertinent, l'adorable compagnon de Richelieu? Où en sommes-nous,
+grand Dieu?
+
+Sans sou ni maille, sans jarret, sans fraîcheur, sans chevaux, sans
+boudoir, le marquis prend son parti avec philosophie: quittant les
+grands airs, mauvais vêtement quand on n'a plus rien à mettre dessous,
+il se conforme à sa triste fortune, vit de peu, et élit domicile au café
+du coin; c'est là son lieu d'asile: il s'y chauffe, il y passe ses
+heures, il s'y restaure. La consommation du marquis dans cet illustre
+établissement s'élève régulièrement à quinze sous par jour; sa position
+financière lui défend de plus grandes folies. De là lui vient le surnom
+de marquis de quinze sous.
+
+Tout en faisant sa partie de dominos et en remuant le sucre de sa
+demi-tasse ou de son verre d'eau, le marquis avise un grand gaillard,
+autocrate du café; César a toutes les attitudes de l'homme puissant et
+fort: il sourit à la demoiselle de comptoir d'un air vainqueur, il
+traite les garçons par-dessous la jambe. S'élève-t-il une grave
+discussion au jeu de dames, au billard, aux échecs; faut-il éclaircir
+une question de politique et de carambolage, c'est César qui est
+consulté! c'est César qui décide!
+
+Ce succès universel séduit le marquis de quinze sous et lui gagne le
+coeur; César devient son héros; il l'aime, il l'admire, il le vante. A
+son tour. César n'est pas ingrat; il n'est sorte de soins et de petits
+services dont il ne gratifie le marquis, égayant sa vieillesse d'un bon
+mot, et arrosant, de temps en temps, ses cheveux blancs d'un verre de
+rhum ou de punch... Le marquis et César sont des inséparables, des amis
+intimes, bien que César ail vingt-cinq ans et le marquis soixante.
+
+Tout à coup un grand événement vient se jeter à travers cette amitié et
+rompt la monotonie de la partie de dominos. César, brave comme son nom,
+sauve la vie à un passant attaqué par des bandits nocturnes. Le passant
+a une pupille, la pupille a 500,000 fr. de dot: «Je vous donne et dot et
+pupille, dit notre homme à César, ce sera l'acquit de ma reconnaissance.
+
+--Diable! s'écrie César, l'affaire me sourit assez;» et voilà mon brave
+qui se met en route pour aller conquérir le coeur et la main de la
+belle. Le marquis de quinze sous raccompagne; où passe César, en effet,
+le marquis de quinze sous doit passer!
+
+On arrive au château. César s'y présente de front, avec l'aplomb d'un
+homme ferré sur le bloc et le doublet; ces manières, charmantes à
+l'estaminet, déplaisent à mademoiselle; il lui faut quelque chose de
+plus délicat et de plus raffiné. D'ailleurs, il y a un petit monsieur
+frisé, pincé, verni, qui rôde par là et lui tient au coeur; César est
+donc éconduit ou à peu près. Grande douleur pour le marquis de quinze
+sous! Mais un vaillant César ne se rend pas au premier choc; donc,
+celui-ci se tient sur la hanche, provoque l'amant préféré et va mettre
+sens dessus dessous tuteur, dot et pupille. Soudain sa colère s'apaise;
+de lion qu'il était il devient doux comme un agneau. Qui opère cette
+métamorphose? un portrait, un simple portrait au pastel. A la vue de ce
+portrait suspendu dans la chambre de la pupille, César s'écrie; «C'est
+ma mère!» On se regarde, on s'explique, on s'examine, et il se trouve
+que César est le frère de cette charmante fille qu'il était près
+d'épouser. Par quel coup du sort le frère et la soeur ont-ils vécu si
+longtemps sans se connaître? demandez le au marquis de quinze sous, qui
+vous le dira sans doute; quant à moi, je ne suis pas si indiscret. Eh!
+voici bien un autre mystère! le marquis de quinze sous est le père de la
+soeur et du frère. Que vous dirai-je? tous ces gens-là finissent par
+être parfaitement heureux: père, frère, soeur, amant, pupille, marquis
+de quinze sous et le reste.
+
+Ce vaudeville n'est pas un prodige de vraisemblance ni de bon sens; mais
+quel vaudeville est tenu d'être vraisemblable et d'avoir le sens commun?
+Le _Marquis de quinze sous_ fait rire; point important. Il faut en
+remercier les auteurs, MM. Armand Dartois et de Bienville.
+
+Du rire nous passons aux larmes; madame Ancelot nous y invite et _Loïsa_
+s'en charge. Loïsa, en effet, a toutes les provisions nécessaires pour
+exécuter un drame larmoyant: elle aime un infidèle, elle cultive les
+fleurs, elle chante des romances; le moyen de ne pas s'attendrir et de
+ne pas pleurer!
+
+L'infidèle se nomme Loïs: Loïsa et Loïs, quoi de mieux? Un beau matin,
+je ne sais quel diable le tenant, Loïs abandonne la Bretagne, sa patrie,
+et l'innocence des champs, et les fleurs, et l'air pur, et le rossignol,
+et Loïsa. Le voilà à Paris! Qu'y vient-il faire, bon Dieu? Paris
+n'est-il pas le pays de perdition? A peine a-t-on mis le pied sur cette
+terre de Belzébuth, que tout est dit: le diable fait de vous sa proie!
+Certes, ce n'est pas faute d'avoir été averti par les romances, les
+vaudevilles et les opéras-comiques!
+
+Loïs, comme les autres, tombe dans le piège. Le luxe, le plaisir, les
+désirs coupables, les amours somptueux le saisissent au débotté. Une
+grande dame l'éblouit et s'empare de son coeur: la Bretagne est bien
+loin, et il ne s'agit plus de Loïsa!
+
+Que fait cependant la pauvre fille? L'âme toujours occupée et pleine de
+Loïs, elle quitte son village et vient à Paris, vêtue à la bretonne et
+apportant à Loïs un bouquet des fleurs qu'il aimait; elle entre: ô
+surprise!. qu'est devenu Loïs? Est-ce lui qui habile ce riche
+appartement? Est-ce Loïs qui fait à Loïsa cet accueil froid et
+embarrassé? D'abord, Loïsa doute de la trahison; mais comment douter
+longtemps? L'oubli de Loïs et son ingratitude ne sont-ils pas écris
+partout, dans sa voix, dans son regard, dans son geste. Loïsa comprend
+qu'elle a une rivale, dont les perfides attraits remplacent dans le
+coeur de Loïs l'image candide et naïve des premières amours.
+
+Convaincue de son malheur, désespérée de la froideur de Loïs, Loïsa
+s'échappe à travers la ville, éperdue, hors d'elle-même; tout en fuyant,
+la pauvre enfant rencontre les roues d'une calèche et tombe sous les
+pieds des chevaux; une femme brillante et parée la recueille; c'est sa
+rivale, c'est la comtesse!
+
+[Illustration: Vaudeville.--Loïsa, acte 1er.--Loïsa, madame Doche;
+Ernest de Kervin, Laferrière.]
+
+Vous voyez d'ici le tableau: Loïs est bientôt placé entre sa vanité et
+sa conscience, entre Loïsa et la grande dame; celle-là l'attendrit,
+celle-ci l'enivre. Quelquefois il revient à l'une malgré lui, avec un
+remords et un soupir; mais toujours l'autre l'attire et le domine.
+
+Alors Loïsa tente une lutte désespérée; la comtesse est belle, Loïsa le
+sera; la comtesse a de l'esprit, Loïsa en aura; et déjà elle plaît, elle
+charme, elle séduit par la grâce de ses manières et la vivacité de ses
+reparties. Les adorateurs de la comtesse commencent à déserter et à
+venir tournoyer autour de cet astre naissant. Un d'eux surtout se
+hasarde et entame la déclaration. Cette défection irrite la comtesse, en
+même temps qu'elle attire l'attention de Loïs et rallume son amour pour
+Loïsa. Cet amour va éclater, quand Loïs apprend que Loïsa n'est plus une
+simple fille des champs, mais une riche héritière; s'il parle, s'il
+annonce son repentir, ne croira-t-on pas que ce retour vers Loïsa a pour
+cause un vil intérêt? Il se tait donc et souffre; mais, peu à peu, Loïsa
+lit au fond de son âme et enfin lui pardonne. La comtesse vaincue se
+rejette sur le premier venu. Quant à Loïs et Loïsa, ils retournent en
+Bretagne, disant à Paris un éternel adieu et s'adorant plus que jamais.
+
+Ce petit roman, peu original au fond, a réussi par ces mots doux,
+aimables et couleur de rose, ordinaires aux vaudevilles signés de madame
+Ancelot.
+
+Un brave officier de la vieille garde vient d'être blessé à la bataille
+de Champaubert; il a pour garde-malade une jeune soeur de charité: la
+vieille garde et la jeune garde! La soeur est d'un dévouement admirable
+pour le lieutenant; je soupçonne même qu'à ce dévoilement un peu d'amour
+se mêle; toute sage qu'elle est, notre jeune garde a le coeur tendre.
+Veilles, consolations, potions calmantes, elle n'épargne rien pour
+guérir la blessure du lieutenant. Le brave se laisse faire volontiers et
+son coeur est plein de reconnaissance.
+
+Cependant, l'image de la patrie menacée l'assiège et le tourmente; il
+souffre de ce repos; la France est envahie de toutes parts: quand
+pourra-t-il reprendre son rang et se faire tuer pour elle? Ainsi
+s'inquiète-t-il, quand une horrible nouvelle lui est apportée:. un homme
+annonce que la France est vaincue et que Paris a capitulé. «Vous êtes un
+lâche et un imposteur! crie à cet homme le lieutenant exaspéré.--Vous
+m'insultez, réplique le donneur de nouvelles, et j'en demande
+raison.--Soit!--A ce soir!--A ce soir!» Déjà le lieutenant prépare ses
+pistolets.
+
+La jeune garde a tout entendu. Que faire? s'il se bat, il se fera tuer,
+faible encore et malade comme il est! Non, il ne se battra pas. A ces
+mots, la soeur prépare un narcotique et le fait boire au lieutenant, qui
+s'endort d'un sommeil profond. En même temps, elle quitte ses babils de
+femme, revêt un uniforme d'officier et va échanger un coup de pistolet à
+la place du lieutenant. Celui-ci s'éveille au bruit du combat, et en
+s'éveillant retrouve notre héroïne blessée à l'épaule.
+
+«Quoi! c'est pour moi?--Oui, pour vous,» répond-elle en baissant les
+yeux.
+
+La triste nouvelle se confirme: Paris a succombé. Le lieutenant, au
+désespoir, se retire devant l'ennemi et rejoint ses compagnons d'armes,
+non sans jeter en passant un regard reconnaissant à la jeune et jolie
+garde, qui lui répond par un sourire mélancolique.--Auteurs; MM.
+Clairville et Salvat. On ne peut malheureusement tenir compte à ces
+messieurs que d'une honnête idée et d'une bonne intention.
+
+Maintenant, permettez-moi de franchir les monts Jura et de faire une
+excursion à Lausanne; il y a un théâtre à Lausanne, et, outre le
+théâtre, un auteur plein de talent et d'esprit; le bruit en était venu
+jusqu'à nous. Mais comment se fier à un bruit? Il court tant de bruits
+de toute espèce; bruits faux et mauvais bruits. Nous aurions donc gardé
+le silence, si, à l'appui du bruit en question, la preuve n'était pas
+arrivée. J'ai en ce moment entre les mains une; très jolie comédie
+mêlée de couplets et représentée dernièrement à Lausanne au milieu des
+bravos. L'auteur est M. Porchat. Ce petit acte spirituel est intitulé
+_Bonaparte en Suisse_.
+
+Mais pourquoi, dites-vous, parler d'une comédie suisse? Pourquoi? En
+voici la raison: les comédies suisses de M. Porchat de Lausanne sont des
+comédies parfaitement françaises, par le goût et par les sentiments, si
+bien françaises, que M. Porchat a lu à nos comédiens de la rue Richelieu
+un ouvrage qu'ils ont écouté avec faveur; quand M. Porchat sera las de
+ses succès de Lausanne, il compte venir réussir à Paris. Demanderez-vous
+encore pourquoi nous avons parlé de Lausanne et de M. Porchat?
+
+
+
+Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle.
+
+ANIMAUX RÉCEMMENT ARRIVÉS.
+
+Le 17 du mois dernier, est arrivé à la Ménagerie Rogers, un jeune
+éléphant de l'Inde, dont l'âge parait être de onze à douze ans, si on en
+juge par sa taille, qui atteint à peine six pieds. Peu de jours avant,
+le Muséum avait reçu de Clot-Bey, médecin français du vice-roi d'Égypte,
+un envoi de plusieurs animaux, savoir:--En mammifères, 1º un jeune lion
+de Nubie; 2º un guépard d'Abyssinie; 3º deux civettes; 4º une genette;
+5º deux paradoxures; 6º deux gazelles.--En oiseaux: 1° deux autruches;
+2º deux demoiselles de Numidie; 3º deux poules sultanes; 4º deux oies
+d'Égypte. Ce qu'il y a de très-remarquable dans cet envoi, c'est que
+plusieurs de ces animaux, le lion, les paradoxures, la genette, par
+exemple, ont la queue plus on moins recourbée en spirale, ce qui est
+contraire aux habitudes ordinaires des autres individus de leur espèce.
+On ne peut expliquer cette singularité qu'en supposant que, avant d'être
+envoyés en France, ils ont subi une longue captivité dans des cages ou
+des boîtes proportionnellement trop petites.
+
+Nous croyons utile d'entrer dans quelques détails particuliers, relatifs
+aux espèces que nous venons de signaler à la curiosité publique.
+
+L'ÉLÉPHANT DE L'INDE (_elephas indicus_, Cuv.) diffère essentiellement
+de l'éléphant d'Afrique, et d'une manière d'autant plus facile à saisir
+à la Ménagerie, qu'il est placé à côté d'une femelle (_elephas
+africanus_, Blum.) de cette dernière partie du monde. Rogers, le nouveau
+venu, ici figuré, a les oreilles petites comparativement, le front
+concave, et quatre oncles aux pieds de derrière; _Chevrette_, la femelle
+d'Afrique, a la tête plus ronde, le front convexe, les oreilles
+très-grandes, et, ce qui est un caractère plus essentiel, elle n'a que
+trois oncles aux pieds de derrière. Ordinairement l'éléphant d'Afrique,
+mâle ou femelle, a des défenses énormes atteignant jusqu'à six et huit
+pieds de longueur, et pesant, selon Thumberg, depuis trente jusqu'à cent
+cinquante livre-; si _Chevrette_ n'en a pas d'apparentes, c'est parce
+qu'elle appartient à une race particulière, que les Hollandais du cap de
+Bonne-Espérance nomment _Koescops_, et que les chasseurs redoutent plus
+que ceux de la race ordinaire. Les éléphants d'Asie ont toujours les
+défenses très-petites. Rogers est un des mieux armés de son espèce; et
+cependant, quoiqu'on lui ait coupé la pointe de ses défenses pour éviter
+les accidents que son caractère irascible faisait craindre, il est
+facile de juger que jamais elles n'eussent pu atteindre les proportions
+de l'espèce africaine.
+
+Comme l'éléphant n'a que très-rarement multiplié dans la captivité, il
+est à croire que celui-ci a été pris dans un keddah, enceinte dans
+laquelle les éléphants sauvages sont conduits par d'autres dressés à cet
+usage. Les Anglais nomment ces individus privés _éléphants chasseurs_;
+mais les Hollandais de l'Inde leur ont donné le nom singulier de
+_Seelenverkaufer_ (vendeurs d'âme). Rogers fut envoyé à Londres, à la
+Ménagerie de la Société zoologique; là, il ne tarda pas à montrer son
+indocilité et la méchanceté de son caractère, et mainte fois la vie de
+ses gardiens fut en danger, il devenait sinon dangereux, du moins
+embarrassant de le garder. Le directeur de la Ménagerie anglaise apprit
+que le Jardin des Plantes de Paris venait de perdre un mâle qu'il
+possédait depuis quelques années; il y eut des négociations entamées
+entre les deux établissements. On demandait d'abord 8,000 francs pour
+prix de l'animal; mais, plus tard, avec un désintéressement aussi
+louable que rare, le directeur anglais fit présent de Rogers au Muséum
+de Paris. On le renferma dans une caisse de bois suffisamment solide, on
+plaça la caisse sur un paquebot, et peu de temps après il arriva au
+Havre. Embarqué une seconde fois sur un bateau à vapeur, en dix heures
+il vint du Havre à Rouen; là, on le hissa sur un wagon, et le chemin de
+fer nous l'amena à Paris. Il parait que, sur son wagon, l'animal fut un
+peu ému de la vitesse du mouvement qui l'entraînait, car quelques
+voyageurs ont dit que pendant les premiers instants il s'agita beaucoup
+dans caisse: néanmoins, et sans doute grâce aux soins du cornac anglais
+qui l'accompagnait, il arriva sans accident, bien portant, et fort peu
+fatigué d'un voyage aussi long fait avec une si grande rapidité.
+
+Parvenu au Jardin des Plantes, il s'agissait de le faire passer de sa
+prison de bois dans son écurie, placée au milieu de la rotonde; comme on
+le savait méchant, il y avait des précautions à prendre. On ouvrit la
+porte de l'écurie, on posa sa caisse en face de cette porte, on la
+décloua, et, dès que l'ouverture fut assez grande, Rogers franchit le
+passage sans faire de difficulté; il fit deux ou trois fois le tour de
+son nouveau domicile, et s'y établit paisiblement. Deux tours après, on
+lui laissa la liberté de se promener dans l'enceinte extérieure, où le
+public le voit tous les jours.
+
+Cette enceinte se trouve à côté de celle de la femelle d'Afrique.
+Aussitôt que ces deux animant se virent, ils se rapprochèrent l'un de
+l'autre, se regardèrent avec un plaisir qui se lisait dans leurs petits
+yeux humides et brillants; puis ils passèrent leur trompe à travers la
+palissade qui les séparait et se caressèrent. Mais comme ils sont de
+sexe différent, l'amour vint bientôt se mettre de la partie, et cette
+circonstance obligea de les séparer. La femelle étant très-douce,
+très-obéissante, son cornac la tient constamment éloignée de son nouvel
+ami, et, probablement, on ne leur laissera plus que le plaisir de se
+voir de loin, en élevant une double barrière à un intervalle qui ne leur
+permettra plus de se toucher avec leurs trompes.
+
+Une chose assez singulière, c'est que tous les auteurs qui ont écrit sur
+les éléphants ont avancé que l'espèce des Indes est plus douce, plus
+facile à apprivoiser que celle d'Afrique; et cependant les observations
+faites à la Ménagerie prouveraient nettement le contraire. Des deux qui
+y vivent maintenant, l'un est très-docile, c'est celui d'Afrique;
+l'autre est d'un caractère mauvais et presque indomptable, c'est celui
+de l'Inde. Le mâle, mort il y a quelque temps, était méchant, quoique
+d'Asie; celui que l'on fut obligé de tuer à coups de canon, à Genève, il
+y a peu d'années, était également un éléphant de l'Inde. Serait-ce parce
+que les éléphants d'Afrique ont l'air plus menaçant avec leurs longues
+défenses, qu'on leur aurait fait une réputation de férocité, ou bien
+est-ce parce que l'on n'a pas cherché, du moins dans ces derniers
+siècles, àl les soumettre au joug de l'esclavage pour les employer à des
+travaux utiles? D'ailleurs, tout le monde sait que les Carthaginois et
+que la colonie grecque établie en Éthiopie par Ptolémée Évergète étaient
+parvenus à dompter les éléphants d'Afrique, à les employer aux mêmes
+usages que ceux des Indes, sur lesquels, dit-on, ils l'emportaient par
+l'intelligence et la docilité.
+
+[Illustration: Rogers, arrivé au Muséum le 17 juin.]
+
+Quoi qu'il en soit, Rogers parait jouir d'une mauvaise constitution et
+être un peu attaqué de rachitisme, comme on peut le voir, même sur notre
+dessin, à la courbure extraordinaire des os de ses jambes et à d'autres
+irrégularités de ses formes. Comme je l'ai dit, il est capricieux,
+méchant, indocile, et n'obéit au commandement de son cornac anglais que
+lorsque celui-ci l'y force en le tirant par l'oreille au moyen de son
+crochet de fer. Probablement il montrera encore plus d'indocilité à son
+nouveau gardien français, parce que Rogers n'a jamais été commandé qu'en
+anglais, et qu'il ne comprendra pas ce qu'on lui demandera dans notre
+langue. Cependant, avec des soins, des bons traitements et du temps, on
+ne désespère pas de corriger son caractère en lui formant une nouvelle
+éducation.
+
+Je ne ferai pas ici l'histoire des éléphants, dont on a bercé notre
+jeunesse, car je n'aurais rien à apprendre de nouveau à personne; mais
+je dois relever les préjugés dont on a entaché cette histoire, et je le
+ferai d'une manière aussi succincte que possible.
+
+L'éléphant des Indes se trouve également sur le continent d'Asie et dans
+les grandes îles de la Malaisie. Sa taille a été beaucoup exagérée, et
+quelques anciens auteurs l'ont portée jusqu'à dix-huit et vingt pieds de
+hauteur; la vérité est que les plus grands mâles atteignent très
+rarement dix pieds de haut, et que leur taille ordinaire est de sept et
+demi à neuf pieds. M. Corse, qui dirigea dix ans, dans l'Inde, les
+éléphants de la compagnie anglaise, n'en a jamais vu qu'un de dix pieds
+sept pouces anglais, ce qui revient à neuf pieds sept pouces français,
+mesuré sur le garrot. Les femelles sont plus petites que les mâles, et
+ne dépassent guère sept pieds et demi. Les éléphants d'Afrique sont
+généralement un peu plus petits. Ils grandissent jusqu'à l'âge de
+vingt-deux ans, ce qui porterait approximativement la durée de leur vie
+à cent cinquante ans, si les observations de Buffon sur la longévité des
+animaux sont justes.
+
+L'éléphant est esclave, mais non pas domestique. Tel privé qu'il soit,
+il ne manque jamais de se sauver dans les bois pour reprendre sa vie
+sauvage, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion; aussi, lorsqu'il
+est en marche, faut-il qu'il ait toujours son cornac ou _mahoud_ sur le
+dos, pour le maintenir, l'intimider et l'empêcher de s'enfuir. Dans
+toute autre circonstance, on le tient renfermé dans une écurie ou
+attaché à un pieu.
+
+On a supposé à l'éléphant beaucoup plus d'intelligence qu'il n'en a,
+et, si l'on faisait l'histoire critique de ce monstrueux animal, il
+faudrait en retrancher un grand nombre de contes qui ont été accrédités
+par la crédulité des anciens écrivains, ou même de quelques savants
+modernes. Il a un caractère doux, d'une docilité passive que l'on a
+prise pour de l'intelligence et qui n'est probablement que le résultat
+de sa timidité. Il est en effet remarquable que son courage n'est
+nullement en rapport avec sa force prodigieuse et ses armes puissantes.
+Je n'en citerai qu'une preuve; jamais on n'a pu lui faire surmonter
+l'épouvante que lui cause la détonation d'une arme à feu, et depuis
+qu'on se sert de ces armes dans les batailles, on a été obligé de
+renoncer à l'employer, faute de pouvoir l'empêcher de prendre la fuite
+au premier coup de fusil. Si l'on s'en rapportait aux apparences,
+l'éléphant aurait l'organe de l'intelligence extrêmement développé, et
+MM. les phrénologues ne manqueraient pas de prendre parti contre mon
+opinion. Mais en réalité, malgré la grosseur de sa tête, sa cervelle est
+beaucoup plus petite, proportionnellement, que celle d'un chien, d'un
+cheval et même d'un cochon. Les os de son énorme crâne se composent de
+deux tables éloignées, aux frontaux surtout, de sept à huit pouces l'une
+de l'autre; l'intervalle en est rempli par une matière osseuse pleine de
+grandes cellules, et de lacunes dont quelques-unes ont plus d'un pouce
+de largeur sur deux ou trois de longueur. Il en résulte qu'avec une tête
+énorme, l'intérieur de la boîte qui contient la cervelle du plus gros
+éléphant, n'a guère que dix à douze pouces de longueur sur six à sept de
+largeur et quatre à cinq de profondeur, comme j'ai pu m'en assurer par
+moi-même.
+
+La première condition d'intelligence, c'est la mémoire; or, l'éléphant
+en a moins que le chien, moins que le cheval et le chameau. M. Corse
+affirme qu'un éléphant pris au piège et retourné à la vie sauvage peut
+donner deux fois dans le même piège sans le reconnaître, et il en cite
+plusieurs exemples. J'estime que leur intelligence, bien intérieure à
+celle de beaucoup de mammifères carnassiers, ne surpasse pas celle du
+cheval.
+
+Il existe un livre persan fort singulier, intitulé le _Miroir_, ou les
+_Institutes de l'empereur Akbar_. Cet ouvrage a été traduit en anglais
+par Francis Gladwin. Il renferme des détails extrêmement curieux sur
+toutes les manières de chasser les éléphants en Asie.
+
+La GENETTE BERBÉ (_geneta afra._, fr. cad. la _genette de barbarie_,
+ibid.) est arrivée très-fatiguée et dans un état de maladie si avancé
+qu'il n'a pas été possible de la sauver; elle est morte peu de jours
+après son entrée à la Ménagerie. C'était un fort joli petit animal,
+plein de grâce, de vivacité, et de la taille à peu près d'une fouine. Sa
+queue était également recourbée en spirale; son pelage était d'un gris
+blanchâtre isabelle, avec cinq bandes longitudinales d'un brun roux,
+celle du dos presque noire et formant une ligne continue, les deux de
+chaque côté composées de petites taches arrondies et assez rapprochées;
+le reste de sa robe était irrégulièrement parsemé de semblables taches;
+son nez était rose, son chanfrein blanc, et elle avait sous les yeux et
+au menton une macule noire. Ses yeux avaient la pupille nocturne; aussi
+s'agitait-elle dans sa cage beaucoup plus la nuit que le jour. Son
+espèce habite la Barbarie, la Kordolan et le Senaar; cette dernière
+contrée était probablement la patrie de l'individu envoyé par Clot-Bey.
+
+[Illustration: La Genette Berbé.]
+
+Les genettes habitent peu les grandes forêts; comme la fouine, dont
+elles ont absolument les moeurs et la cruauté, elles se plaisent dans
+les bocages, au fond des vallées, où elles habitent des terriers
+qu'elles se creusent sur le bord des ruisseaux. La finesse de leur
+petite figure à nez pointu n'est pas démentie par la ruse de leur
+caractère. Pleines d'agilité, elles poursuivent les petits mammifères
+dont elles se nourrissent, et elles surprennent les oiseaux sur leur nid
+pendant l'obscurité. Quoique cruelles et courageuses, elles ne sont pas
+très-farouches, et quand on les prend jeunes, elles s'apprivoisent
+parfaitement. Elles s'attachent à la maison des personnes qui les ont
+élevées, et, comme les chats, elles y font une guerre continuelle aux
+souris, aux rats et aux mulots. Je me rappelle en avoir vu deux à la
+Ménagerie qui y ont fait un petit. Dans la France méridionale et
+occidentale nous avons une espèce de genette qui diffère très-peu de
+celle-ci. M. Lesson dit que cette genette française (_siverra genetta_,
+Linné) est commune aux environs de Rochefort.
+
+_(La suite à un autre numéro.)_
+
+
+
+[Illustration: Grande victoire remportée sur saint Médard.]
+
+
+
+Échecs.
+
+SOLUTION DU PROBLÈME Nº 3, CONTENU DANS LA ONZIÈME LIVRAISON.
+
+ BLANCS.
+
+ 1. Le F à la huitième case de sa
+
+ D: échec double.
+
+ 2. La D à la sixième case de son
+
+ G: échec.
+ 3. Le F à la septième case du lt:
+ échec et mat.
+
+ NOIRS
+
+ 1. Le R à la quatrième case du
+
+ F de la D.
+
+ 2. Le C prend la D.
+
+N° 1.
+
+LES BLANCS FONT MAT EN CINQ COUPS SANS PRENDRE AUCUN DES PIONS NOIRS.
+
+[Illustration.]
+
+_(La solution à une prochaine livraison.)_
+
+
+
+Le Quêteur du Mont-Carmel.
+
+Ou rencontre souvent dans Paris, surtout aux alentours du Luxembourg et
+de Saint-Sulpice, un homme dont le costume et les manières éveillent
+l'attention. Il est âgé d'environ quarante-cinq ans, d'une taille
+moyenne, d'une physionomie douce et bienveillante; sa barbe est noire et
+frisée; il porte un tricorne, une large ceinture qui lui sert à la fois
+de bourse et de portefeuille, et une robe brune, dont les plis simples
+et sévères rappellent ceux des statues byzantines; un long manteau de
+bure tombe de ses épaules jusqu'à ses pieds. Ce personnage est frère
+Charles d'Oguisanti, moine du Mont-Carmel.
+
+Depuis 1209, il y a sur cette montagne, au sud-ouest et à peu de
+distance de Saint-Jean-d'Acre, un couvent où les voyageurs trouvent un
+asile, sans distinction de nation ni de croyances. L'hospice du Carmel
+est le Saint-Bernard de l'Orient. Le touriste curieux, le pèlerin
+fervent, le marchand nomade, l'Européen, le Turc, l'Égyptien, l'Arabe,
+le Druse, l'Arménien, peuvent frapper à la porte de cette maison, sûrs
+d'y être accueillis comme des frères. Des vivres, des médicaments, un
+abri, leur sont gratuitement offerts; le musulman est aussi bien traité
+que le catholique; tous les hommes sont égaux devant la tolérante
+charité des bons religieux. A l'époque du bombardement de Beyrouth, plus
+de quatre mille personnes ont reçu l'hospitalité sur la montagne.
+
+Et pourtant le couvent du Carmel est presque une ruine. En 1821,
+Abdallah, pacha d'Acre, écrivit au sultan Mahmoud qu'il était à craindre
+que les ennemis de la Porte ne transformassent le monastère en
+citadelle; la mine fit sauter le cloître et l'église; il ne restait que
+des débris inhabitables, quand frère Jean-Baptiste Casini, architecte de
+l'ordre, arriva de Rome pour restaurer le vieil édifice.
+
+[Illustration: Frère Charles d'Oguisanti, religieux du Mont-Carmel.]
+
+Frère Jean-Baptiste partit immédiatement pour Constantinople. Avec
+l'appui de l'ambassadeur français, M. le marquis de Latour-Manbourg, il
+obtint un firman qui l'autorisait à reconstruire le couvent. Il courut
+en Orient, et posa la première pierre du nouveau bâtiment en 1828, en
+présence du consul de France et du pacha Abdallah, le même qui avait
+dirigé l'oeuvre de destruction. Puis il parcourut l'Égypte, l'Italie,
+l'Espagne, l'Angleterre, la France, pour demander des secours aux
+populations catholiques. Partout il rencontra de généreuses sympathies.
+La reine de Naples lui donna un orgue magnifique; le roi de Naples lui
+fit présent de cloches, que les habitants des campagnes du Carmel,
+Turcs, juifs ou catholiques, hissèrent à force de bras jusque dans
+l'église. Quand les religieux demandèrent à Ibrahim-Pacha la permission
+de les sonner, contrairement aux prohibitions mahométanes, Ibrahim
+répondit: «Le Carmel est sous la garde de la France, je n'ai rien à
+refuser aux Français, qui sont amis de mon père.»
+
+En onze voyages consécutifs, frère Jean-Baptiste a recueilli 500,000
+fr., qui ont servi aux constructions les plus indispensables. Le
+registre dont il était porteur eût été précieux pour un amateur
+d'autographes.
+
+Aujourd'hui le grand âge de frère Jean-Baptiste le retient en Syrie,
+mais il a trouvé un digne successeur, frère Charles d'Oguisanti. Le
+nouveau quêteur a reçu une première offrande de huit cents francs du
+comité central de Terre-Sainte et de Syrie, présidé par M. le marquis de
+Pastoret. Frère Charles s'est ensuite adressé aux ministres, qui l'ont
+favorablement accueilli. Le président du conseil savait, par M. Reyau,
+colonel de cuirassiers, récemment envoyé en mission dans la Syrie, que
+les moines du Carmel avaient enterré dans leur église des soldats
+français massacrés par les janissaires, en 1799, à l'hôpital du couvent.
+Il s'est empressé de faire remettre au frère Charles une somme de 500
+francs.
+
+
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. L'esprit, par le temps qui court, n'est
+pas commun.
+
+[Illustration: Rébus.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet
+1843, by Various
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
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+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
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+
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+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843, by Various
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843
+
+Author: Various
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+Release Date: November 18, 2011 [EBook #38042]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0019, 8 ***
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+
+Produced by Rénald Lévesque
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+
+
+
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+
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+
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+
+
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+
+<p>L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<p class="mid">Nº 19. Vol. I.--SAMEDI 8 JUILLET 1843.<br>
+ Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.</p>
+
+<p class="mid">Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.<br>
+ Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.</p>
+
+<p class="mid">Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.<br>
+ pour l'Étranger. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;10 &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 20 &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 40</p>
+
+
+<div class="somm">
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+
+<p><b>Les Marbres de Magnésie et de Thessalonique</b>; <i>une gravure</i>.--<b>Courrier de
+Paris,--Observations météorologiques</b> du mois de juin.--<b>Nécrologie John
+Murray</b>; <i>portrait</i>. Mademoiselle Lenormand; <i>portrait; Main gauche de
+l'impératrice Joséphine; une Consultation de mademoiselle
+Lenormand</i>.--<b>Tombeaux de Casimir Périer et de Casimir-Pagès</b>; <i>deux
+gravures</i>.--<b>Le Major Anspech,</b> nouvelle, par M. Marc Fournier (suite et
+fin); <i>une gravure.</i> --Bâtiments à hélice. <i>Arrière du bâtiment à
+vapeur</i> l'Archimède; <i>Hélice du</i> Napoléon <i>vue de différents côtés;
+Hélices suivant le système de Rennie; Arrière du</i> Napoléon; <i>Plan et
+Coupe du</i> Napoléon.--<b>Les deux Marquises</b>, comédie, par M. E. L. (Suite et
+fin)--<b>Théâtres</b>. <i>Une Scène de Loïsa</i>.--<b>Nouvelles du Muséum d'histoire
+naturelle</b>. Animaux récemment arrivés: <i>l'Éléphant et la
+Genette</i>.--<b>Annonces</b>.--<i>Une Caricature</i>: Grande victoire remportée sur
+saint Médard.--<b>Échecs.--Le Quêteur du Mont-Carmel;</b> <i>portrait.</i>--<b>Rébus.</b></p>
+</div>
+
+<br>
+
+<h2>Les Marbres</h2>
+
+<h3>DE MAGNÉSIE ET DE THESSALONIQUE</h3>
+<h4> SUR L'ESPLANADE DU LOUVRE.</h4>
+
+<p>Depuis quelques années l'attention des antiquaires se portait vers
+l'Asie-Mineure, terre encore imparfaitement explorée et qui, d'après les
+récits de Walpole et de Leake, devait offrir au zèle des collecteurs une
+abondante moisson de monuments. MM. Charles Fellows et Texier, chacun
+dans un premier voyage d'exploration, avaient fait connaître à la France
+et à l'Angleterre, par les rapports qu'ils adressaient d'Asie à leur
+gouvernement respectif, l'existence de villes et de nécropoles presque
+entièrement debout et dont les constructions, encore toutes remplies de
+sculptures, méritaient d'être étudiées par les archéologues et les
+artistes européens. L'Angleterre expédia un brick vers les côtes de la
+Lycie, et M. Fellows dépouilla la vieille cité de Xanthus d'une
+admirable série de bas-reliefs aussi curieux sous le rapport historique
+et mythologique que précieux par leur exécution. La France ne voulut pas
+rester complètement, en arrière dans cette lutte artistique, et M.
+Charles Texier fut à son tour chargé d'enrichir nos Musées de quelques
+débris arrachés à l'Asie-Mineure. Il se transporta donc sur les bords du
+Méandre, dans la ville de Guselhissar, l'ancienne Magnésie. Cette
+colonie thessalienne, dont la fondation, suivant Pline, remonte à la
+guerre de Troie, conserve encore les restes imposants d'un théâtre, d'un
+aqueduc et de divers autres monuments, entre lesquels le voyageur avisa
+le Temple de Diane, renversé par un tremblement de terre à une époque
+très-reculée. M. Charles Texier remarqua qu'une partie de l'édifice
+était tombée dans la vase d'un marécage,-et devait en conséquence être
+exempte de fractures. En effet, les fouilles mirent à découvert une
+frise magnifique, longue de 81 mètres, sur 1 mètre environ de hauteur,
+représentant le <i>Combat des grecs contre les Amazones,</i> et de la plus
+entière conservation.</p>
+
+<p>Au mois de mars 1843, la gabare l'<i>Expéditive</i> entrait dans le port de
+Toulon, rapportant les marbre» de Magnésie. Elle reprit immédiatement la
+mer et se rendit au Havre, où ces marbres furent transbordés, arrimés et
+conduits à Pans, sous la surveillance de M. Texier. Ils sont
+actuellement déposés sur l'esplanade du Louvre, en attendant qu'on en
+fasse une exposition publique.</p>
+
+<p>Les archéologues ne sont pas d'accord sur l'époque à laquelle on doit
+faire remonter les bas-reliefs du <i>Temple de Diane Leucophryné.</i> Les uns
+les croient de la dernière époque de l'art et vont jusqu'à prétendre
+qu'ils n'ont pu être produits que du temps de Constantin, sans penser
+qu'alors le paganisme n'avait plus les ressources nécessaires à la
+construction d'un édifice aussi grandiose que l'est le temple de
+Magnésie; d'autres jugent, avec beaucoup plus de raison, que cette
+immense frise, taillée d'une façon large, et pleine de caractère, qui
+rappelle pour la composition les bas-reliefs de Phygalie, n'est aussi
+négligée en quelques points que parce que les artistes ont du sacrifier
+le fini à l'effet dans une oeuvre placée à 20 mètres au-dessus du
+spectateur. On est porté à assigner le milieu du quatrième siècle avant
+Jésus-Christ, c'est-à-dire le règne d'Alexandre le Grand, comme âge au
+temple de Magnésie.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"></p>
+
+<p>La même gabare l'<i>Expéditive</i> a ramené de Thessalonique un sarcophage
+qui avait été découvert en 1837 et acheté par M. Gillet, consul de
+France. Sur le socle doivent reposer d'eux figures assises: un jeune
+homme barbu, portant un rouleau de parchemin, et une dame aux cheveux
+nattés, vêtue d'une chlamyde légère, et tenant à la main une couronne de
+narcisses. Les faces antérieures et latérales du monument représentent
+les <i>combats d'Achille et de Penthesilée.</i> Sur la face postérieure sont
+deux guirlandes, un aigle et deux griffons. Le sarcophage, que
+représente notre gravure dans une proportion exagérée relativement au
+monument du Louvre, est romain et du troisième siècle de notre ère; il
+rappelle tout à fait le magnifique monument d'Alexandre Sévère et de
+Mamée que l'on admire au Musée du Capitole. On y a trouvé, dans une
+boîte de cèdre, une bague, deux colliers, des pendants d'oreilles et
+quelques bijoux, qui ont été remis au pacha, et achetés, tant par un
+antiquaire de Smyrne que par le cabinet de Vienne.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>Courrier de Paris.</h3>
+
+<p>La semaine a été attristée par deux événements funestes qui sont venus
+désoler, presque le même jour, deux familles heureuses, deux hommes
+appartenant au monde éclatant et illustre, l'un par ses hautes fonctions
+dans l'État, l'autre par sa popularité. Le jeune fils d'un ministre, la
+fille unique d'un orateur célèbre, sont morts à quelques heures de
+distance, tous deux à la fleur de l'âge et frappés tous deux d'un trépas
+inexorable et subit. Un valet a trouvé le jeune homme sans mouvement et
+noyé dans son bain.--Ailleurs, des cris, des sanglots, troublent tout à
+coup le silence de la nuit; on s'éveille, on accourt, on s'empresse; les
+parents, pâles, haletants, désespérés, se penchent sur une couche
+virginale: la jeune fille menait d'y exhaler son âme! Il y a peu
+d'heures encore, à la chute du jour, elle courait dans ces vertes
+allées, effleurant d'un pied rapide le gazon et les fleurs, et, de son
+sourire de seize ans, souriant à l'azur du ciel et à la blancheur des
+étoiles; maintenant elle est immobile et sans vie. De ces deux pères si
+cruellement éprouvés, le premier est un des chefs du camp ministériel:
+le second, depuis douze ans, mène l'opposition au combat. Ils s'étaient
+rencontrés plus d'une fois dans la lutte ardente, chacun se distinguant
+par la couleur de sa bannière: les voici rapprochés et confondus dans la
+même infortune; la mort se mêle à tous les partis; la mort n'a pas
+d'opinion politique.</p>
+
+<p>Cette double catastrophe a touché les plus indifférents. On a plaint le
+jeune homme, on a plaint la jeune fille, on a plaint surtout les mères
+qui survivent. Il n'est pas de coeur assez froid et assez égoïste, pour
+rester inaccessible à l'émotion de ces grands et tristes exemples que
+Dieu donne, par intervalle, de la fragilité de la vie et du mensonge de
+cette lueur fugitive et trompeuse qu'on appelle le bonheur. Ce n'est pas
+que la mort soit une découverte nouvelle: chaque jour, dans cette
+immense ville si animée et si riante à la surface, il y a des yeux
+rouges de larmes qui veillent au chevet des mourante, et des cercueils
+qui s'acheminent à travers les rues d'un pas lent et lugubre. Mais
+toutes ces douleurs se perdent dans leur nombre même et dans leur
+obscurité; on les regarde passer sans émotion, parce qu'on ne sait ni
+qui elles sont ni d'où elles viennent. Ce n'est que dans ces occasions
+solennelles, où la mort arrive sur les sommets et coupe les grandes
+tiges, que tout le monde devient attentif. Le linceul funèbre, flottant
+dans les hauts lieux, frappe et avertit tous les regards: alors, les
+plus intrépides éprouvent un frémissement et examinent tout autour
+d'eux, comme si en effet la mort allait entrer; on pense avec une sorte
+d'effroi à ceux qu'on aime, et les mères, suivant les enfants d'un oeil
+plus occupé, leur donnent des baisers pleins d'inquiétude et de
+tendresse.</p>
+
+<p>Mademoiselle Barrot avait dix-sept ans à peine; elle s'appelait du nom
+de Marie, doux nom que portent deux autres jeunes filles, bonnes et
+charmantes comme elle, et soeurs par l'amitié, dont les fraîches années
+s'épanouissaient aussi, l'autre jour, dans la verdure et dans les
+fleurs, tandis que d'une oreille attentive et charmée j'écoutais le
+bruit du sable s'agitant sous leur course légère, et leur voix argentine
+qui égayait l'air de cris joyeux et doux.</p>
+
+<p>Lundi dernier, un char funèbre attelé de quatre chevaux caparaçonnés de
+deuil et suivi d'une foule attristée, gagnait l'église d'Argenteuil. Au
+milieu du char s'élevait un cercueil recouvert d'une tenture blanche et
+surmonté d'une blanche couronne: c'était la jeune morte qui partait avec
+ce nombreux cortège de pleurs et d'amers regrets. Les hommes mêlés aux
+intérêts les plus graves et aux luttes les plus acharnées étaient venus
+se ranger derrière cette simple, innocente et douloureuse couronne,
+oubliant le combat de tous les jours et concluant un armistice sur ce
+cercueil. Si quelque chose, en effet, peut rapprocher les partis et
+amollir les âmes les plus endurcies au jeu de l'ambition et aux haines
+de la politique, c'est une tombe qui s'ouvre pour saisir et dévorer
+éternellement tant de jeunesse, de beauté, de dons charmants et
+d'espérances!</p>
+
+<p>J'ai encore à vous parler d'une pauvre mère, mais d'une mère misérable
+et délaissée. Celle-ci n'a ni un nom célèbre pour abriter sa douleur, ni
+un cortège solennel d'amis illustres pour faire honneur à ses larmes:
+l'abandon, le malheur, la faim, sont ses hôtes et sa seule escorte. Si
+la mort était venue frapper à la porte de sa mansarde, elle aurait
+ouvert avec joie, lui disant de sa voix affamée: «Entre, toi qui
+délivres!» Mais la mort n'a pas voulu lui donner ce soulagement; la
+cruelle et la fantasque s'en est allée, comme nous l'avons vu, s'asseoir
+au seuil des heureux à qui la vie souriait de son plus beau sourire.</p>
+
+<p>Cette malheureuse femme se résignait à la faim pour elle-même; mais
+cette enfant, cette blonde petite fille aux yeux bleus, qui se plaint,
+souffre, et lui tend ses petits bras amaigris, qui apaisera ses cris,
+qui la nourrira? La mère est épuisée de travail; elle a vendu jusqu'à sa
+dernière loque: il n'y a plus rien dans son réduit désert, rien que le
+désespoir. Faut-il donc que son enfant meure! «Non!» dit la mère
+désespérée; et, la saisissant dans ses bras, elle descend rapidement
+l'escalier noir et tortueux, et se met à courir par les rues de la
+ville, au hasard, haletante, égarée. Enfin elle arrive dans le quartier
+du plaisir et de la richesse. Un équipage, attelé de deux chevaux
+coquets et piaffants, s'arrête à la porte d'un brillant magasin; une
+femme élégante, effleurant de sa main gantée l'épaule d'un grand valet
+galonné, s'élance et entre d'un pied fin et rapide dans ce bazar du luxe
+et de la fantaisie. La pauvre mère reste immobile à l'aspect de cette
+riche livrée; elle compare sa misère à cette fortune; elle se dit que la
+triste et pâle créature qu'elle presse contre son sein appauvri ne
+mourrait pas de faim si le ciel lui accordait seulement quelques restes
+de ce bonheur dépensé à pleines mains par cette grande dame. Puis,
+regardant autour d'elle d'un oeil inquiet si quelqu'un ne l'aperçoit
+pas, elle s'approche furtivement de la voilure et y glisse son cher et
+douloureux fardeau; l'enfant se roule et se blottit sous les moelleux
+coussins, poussant un cri mêlé de souffrance et de joie. Près de là,
+inquiète et l'oeil toujours fixé sur sa fille, la mère reste debout et
+attend.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce! dit avec terreur la baronne en apercevant l'enfant dans sa
+calèche; d'où cela vient-il?--Je ne sais, madame,» répond le grand valet
+tout ahuri. Les passants s'assemblent; une femme pâle, tremblante,
+embarrassée, se mêle à cette foule. «Malheureuse! s'écrie un sergent de
+ville qui voit son trouble, c'est toi qui as mis l'enfant dans la
+voiture!» --Le sergent de ville est un fin renard.--«Oui», dit la pauvre
+mère, et la voilà qui raconte sa misère et son désespoir. Ah! vraiment,
+infortunée, on a bien le temps de l'écouter!--En prison,! en prison!--et
+on l'emmène en prison, et les chevaux hennissants emportent la souriante
+baronne, qui disparaît.</p>
+
+<p>La mère a comparu cette semaine devant la police correctionnelle,
+baissant les yeux, rougissant, pleine de sanglots; son récit naïf et
+mouillé de larmes sincères a ému la loi et l'a désarmée; le tribunal l'a
+déclarée absoute;--absoute de quoi?--absoute d'avoir voulu empêcher sa
+fille de mourir de maladie et de besoin! Un grand crime, en effet!
+Ainsi, nous avons des sergents de ville et des juges pour jeter en
+prison les pauvres mères qui n'ont pas de pain à donner à leurs enfants,
+tandis que les baronnes échappent à la main qui les supplie, et se
+débarrassent de la pitié et de l'aumône au grand galop de leurs chevaux.
+O justice des hommes! que vous laissez à faire à la justice de Dieu!</p>
+
+<p>Cette aventure m'avait jeté dans des idées de misanthropie, quand
+j'entendis frapper à ma porte d'un doigt résolu. «Entrez!» La clef
+tourne dans la serrure, le battant s'ouvre, et j'aperçois un homme, le
+chapeau à la main, qui s'avance vers moi d'un air à la fois humble et
+solennel.</p>
+
+<p>Il avait de cinquante à cinquante-cinq ans; son chef était recouvert
+d'une perruque blonde qui s'avançait en pointe sur le front, laissant,
+vers chaque oreille et derrière la nuque, passer quatre ou cinq mèches
+égarées de cheveux gris: tempes sillonnées de rides, sourcils épais,
+hérissés et formant l'arc-boutant habit vert-pomme déteint, gilet à
+collet droit, parsemé de gros bouquets de fleurs et descendant sur
+l'abdomen, chemise de calicot à petits plis, jabot d'étoffe de couleur
+soutenu par une énorme épingle en verroterie, cravate blanche à pointes
+empesées, pantalon prenant naissance au cou-de-pied, bas de coton,
+souliers à boucles, allure déhanchée et pieds en dehors, tel était mon
+homme. «A qui ai-je l'honneur de parler? lui dis-je.--Monsieur, me
+répondît-il en me saluant dans les règles, à la façon du maître à danser
+de M. Jourdain; monsieur, je suis le père de la débutante; je viens vous
+recommander la petite;» et son oeil, se fixant sur moi, s'illumina de
+tendresse et de joie paternelle.</p>
+
+<p>J'avais devant les yeux un de ces originaux que Vernet, le regrettable
+comédien, a saisis sur le fait et représentés avec tant de verve comique
+et de vérité. Qu'il me soit permis cependant d'ajouter quelques détails
+généalogiques à ce portrait exécuté de main de maître.</p>
+
+<p>Les débutantes ont des pères de toutes natures; il y en a
+d'authentiques, il y en a d'anonymes. Nous n'avons rien à dire de ceux
+qui se dérobent dans la nuit et les mystères de la paternité. Quant à
+ceux qui en acceptent les honneurs, les charges et les fonctions
+ouvertement, on peut en rendre bon compte. Cette classe de pères se
+compose d'espèces bizarres et se recrute à droite et à gauche. Les uns
+font partie des instruments de l'orchestre; ils sont tambours, flûtes,
+bassons, altos, violoncelles. Le tam-tam en donne en assez grand nombre
+et la clarinette en produit beaucoup; les autres sortent de la cabane du
+souffleur. On en trouve aussi parmi les machinistes, les contrôleurs,
+les régisseurs et les maris de mesdames les ouvreuses de loges.</p>
+
+<p>Hors des murs du théâtre, dans le monde extérieur, les pères en question
+se rencontrent particulièrement dans la nation des portiers. On ne sait
+pas combien cette estimable classe, vouée au cordon et au manche à
+balai, fournit de jeunes-premiers au vaudeville, d'ingénues à
+l'opéra-comique, de princesses innocentes à la tragédie et de féroces
+tyrans au mélodrame. Je puis citer pour exemple un très-honnête portier
+qui s'intitule concierge; celui-là, tout en ouvrant religieusement sa
+porte et en allumant avec zèle le bougeoir du locataire, a trouvé moyen
+de mettre au monde un Orosmane pour les départements, une Célimène pour
+le théâtre Chanteraine, deux Ruy-Blas et trois Antony à l'usage de la
+banlieue. Depuis ce temps, il est devenu un homme de très-belle
+littérature; tous les matins, mon gaillard récite une tirade de <i>Zaïre</i>,
+quelques vers du <i>Misanthrope</i> et de Victor Hugo, en balayant sa cour.
+Cependant les portiers eux-mêmes cèdent le pas aux acteurs de province
+dans l'histoire de cette grande race que nous appelons les pères de
+débutantes; c'est dans les coulisses de canton et de chef-lieu qu'elle
+se recrute et s'alimente particulièrement.</p>
+
+<p>Le père de la débutante est donc, en général, un comédien, le plus
+souvent comédien en retraite, un vieux brave meurtri au feu de la rampe
+et qui a éprouvé des malheurs. Ordinairement ce n'est pas à Paris qu'il
+a combattu; notre héros a vieilli à la fumée de quelques quinquets
+obscurs et dans la poussière d'un théâtre souvent ignoré. Un jour, il
+est vrai, le père de la débutante a rêvé le bruit, l'éclat, la gloire.
+Perché sur l'impériale de la diligence, il est venu demander à Paris
+l'héritage de Talma, d'Ellévion ou de Fleury; mais une bourrasque, un
+vent aigu a déraciné ce grand chêne.</p>
+
+<p>Si le père de la débutante avait échappé à l'orage, si la fortune lui
+avait permis de mordre un peu à l'aise au fruit de l'arbre dramatique,
+peut-être n'y songerait-il pas pour sa fille. Ayant vu la gloire de
+près, il en connaîtrait le néant. Mais il a eu soif et faim toute sa
+vie; or, en bon père, Tantale veut procurer à ses enfants ce bonheur
+qu'il n'a jamais pu goûter, le bonheur d'étancher sa soif et d'apaiser
+sa faim; il veut les élever sur le piédestal où il n'a pas su monter; il
+veut s'illustrer et conquérir des bravos, sinon dans sa propre personne,
+du moins pour les siens, par son sang et dans sa race.</p>
+
+<p>Un beau matin donc, le père de la débutante arrive de
+Pont-Sainte-Maxence ou de Nogent-sur-Seine, avec un sac de nuit contenant
+une chemise, trois mouchoirs à carreaux, une paire de bas, un costume de
+père noble, et sa fille de dix-sept ans, son espoir, son trésor, son
+orgueil, l'ange, la fée qui doit redorer ses galons, peupler le désert
+de sa bourse, glorifier son nom et mettre des talons à ses bottes.</p>
+
+<p>Au moral le père de la débutante se mire dans sa fille; c'est lui-même
+qu'il adore en elle, sa propre personne, son esprit, son talent, son
+génie si longtemps méconnu; ce qu'elle a de grâces, de jeunesse, de
+beauté, d'intelligence, elle le tient directement de son père; elle ne
+hasarde ni un pas, ni un geste, ni une révérence, qu'il n'en soit fier:
+c'est pourtant lui qui a fait tout cela des pieds à la tête! Quant aux
+moeurs et à l'innocence, l'enfant est tout le portrait de madame sa
+mère, qui eut quatre ou cinq maris inscrits à la mairie, sans compter
+les aspirants.</p>
+
+<p>La petite ira certainement aussi loin qu'elle voudra: il y a de l'étoffe
+de quoi faire une Mars, une Malibran, une Dorval; dix Dorval, dix Mars,
+dix Malibran! Allons! monsieur le directeur, un engagement pour ma
+fille! Un rôle pour ma fille, monsieur l'auteur! Et vous, charmant
+journaliste, faites quelque chose pour la petite, qui vous le rendra
+bien!</p>
+
+<p>Vernet nous a montré le père de la débutante au moment décisif et fatal
+du début de l'enfant: on ne peut rien ajouter à ce tableau; toutes ses
+entrailles paternelles sont émues; sa nuit est pleine de cauchemars et
+de rêves couleur d'espérance. Au point du jour il est debout, éveillant
+sa fille, l'excitant par les conseils et par les remontrances, lui
+recommandant avec inquiétude d'être tranquille, de n'avoir pas peur, de
+penser à ses aïeux, de ne pas manger ses mots et de faire attention à
+ses entrées. Le soir, le voyez-vous dans la coulisse? il la suit de
+l'oeil, il l'encourage du geste, il tressaille au bruit le plus léger.
+Est-ce un bravo? est-ce un sifflet? Ici, l'âme du père de la débutante
+est en proie au flux et reflux et au roulis; tantôt les applaudissements
+l'enivrent; voilà enfin sa race et son nom au faîte de la colonne! il
+n'a plus qu'à se précipiter dans les bras de sa fille, en s'écriant
+comme ce héros enseveli dans sa propre victoire: «J'ai assez vécu!»
+Tantôt, un bruit aigu perce d'outre en outre son coeur paternel et
+dissipe ses rêves. Tel le coup de sifflet du machiniste fait disparaître
+le site riant et fleuri, et met à sa place une noire caverne ou un
+souterrain diabolique. Que de pères de débutantes ont vu s'évanouir
+ainsi l'image triomphante qu'ils se faisaient de leurs admirables
+filles, trop heureux de les retrouver le lendemain, en chair et en os,
+dans l'humble condition des utilités, des comparses ou des dames de
+choeur! <i>O vanitas vanitatum!</i></p>
+
+<p>«C'est bien, dis-je à mon homme, j'irai ce soir entendre mademoiselle
+votre fille.--Ah! monsieur, que de bonté! J'espère qu'elle se conduira
+bien et que vous serez content d'elle.» Je tins parole au bonhomme. La
+merveille fut horriblement sifflée. A la chute du rideau, j'aperçus le
+père de la débutante qui me guettait au détour de l'orchestre.
+Embarrassé de sa déconfiture, je cherchais un biais pour l'éviter, mais
+lui se jetant sur moi comme un limier sur sa proie: «Eh bien! monsieur,
+que dites-vous de l'enfant?--Ce n'est pas trop mal, lui répliquai-je,
+croyant adoucir sa blessure. --Pas trop mal! parbleu, je le crois bien;
+elle a été tout simplement sublime! C'est que l'enfant me ressemble,
+voyez-vous!» Et il me quitta brusquement dans un état de satisfaction
+exaltée difficile à décrire.</p>
+
+<p>--Hier, une charmante petite fille, se roulant devant moi sur les genoux
+de sa mère, se mit à dire: «Maman, veux-tu me permettre d'aller dans le
+jardin jouer avec <i>ma carrosse?</i>» On rit beaucoup et l'on se moqua de la
+petite; un académicien qui se trouvait là, se retourne d'un air
+d'immortel et lui dit: «Ce n'est pas ma carrosse, mademoiselle, c'est
+mon carrosse.» Et notre docteur de se rengorger dans sa cravate blanche.</p>
+
+<p>Pardon, monsieur l'académicien, mais mademoiselle en sait plus long que
+vous et faisait tout simplement de la grammaire rétrospective. On
+parlait comme elle du temps de Malherbe et de Corneille; beaucoup de
+mots ont changé en effet de genre et de valeur de Louis XIII à Louis
+XIV. Malherbe emploie <i>énigme</i> au masculin, et les belles marquises du
+siècle de Corneille disaient <i>une carrosse</i>, exactement comme cette
+enfant que vous venez de morigéner. Le jour où Louis XIV <i>faillît
+attendre</i>, il demanda, dans le trouble de sa colère, qui avait retardé
+l'arrivée de son carrosse. La reine-mère, prenant le contre-pied de la
+leçon de notre académicien, observa que c'était sans doute <i>sa carrosse</i>
+que S. M. avait voulu dire. Le roi, qui était dans un de ses beaux accès
+de despotisme naissant, répéta d'un ton haut et d'une voix impérieuse:
+«<i>Mon carrosse!</i>» Depuis ce jour-là, les carrosses sont devenus du genre
+masculin et n'en roulent pas moins.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Observations Météorologiques</h2>
+
+<h4>FAITES A L'OBSERVATOIRE DE PARIS.</h4>
+
+<h3>1843--JUIN.</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"></p>
+
+<h3>Nécrologie.--John Murray,</h3>
+
+<p>John Murray, le célèbre éditeur de Walter Scott et de lord Byron, est
+mort le mardi 25 juin dans sa maison d'Albemarle-Street, après une
+courte maladie.</p>
+
+<p>John Murray naquit le 22 novembre 1778, dans la maison n° 32 de
+Fleet-Street. Son père exerçait la profession de libraire, et ne vendait
+que des ouvrages de médecine. Il était fils unique, et il eut le malheur
+de devenir orphelin à l'âge de quinze ans. A sa majorité il s'associa
+avec le principal commis de son père, qui avait continué son commerce.
+Mais ils ne tardèrent pas à se séparer. M. Highley alla s'établir au nº
+21, où son fils tient encore aujourd'hui une librairie médicale, et John
+Murray resta au n° 32. Toutefois il ne voulut pas se borner à la
+spécialité dans laquelle son père avait fait sa fortune; et, à dater de
+1805, il commença l'importante série de livres historiques ou
+littéraires qui ont valu à sa maison la réputation universelle dont elle
+n'a pas cessé de jouir depuis cette époque. Nous ne mentionnerons pas
+ici les titres de tous les grands ouvrages qu'a publiés pendant quarante
+années John Murray. Il nous suffira de rappeler qu'il fut l'éditeur de
+lord Byron, de Walter Scott, de Thomas Moore, de Crabbe, de Washington
+Irving, de Milutan, de Southey, de Croker, de Lockhart, etc.; et qu'il
+fonda la <i>Quarterly Review</i>, cette revue tory qui a souvent vaincu sa
+redoutable rivale, la <i>Revue d'Édimbourg.</i></p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/002b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>John Murray, décédé le 25 juin.</b></p>
+
+<p>En 1806, John Murray avait épousé miss Elliot, la fille de M. Elliot le
+libraire d'Édimbourg. En 1812, il acheta le fonds de librairie et la
+maison de Miller, et il quitta Fleet-Street pour revenir s'installer un
+nº 50 dans Albemarle-Street. A dater de cette époque, chacune de ses
+entreprises commerciales fut un nouveau succès. Ses dernières
+publications, les <i>Mémoires du Lieutenant Eyre et de Lady Sale,</i> se sont
+vendues à un nombre considérable d'exemplaires. Une seule fois son
+bonheur l'abandonna; il essaya de créer un journal quotidien ayant pour
+titre: <i>le Représentatif</i>. Après un an de sacrifices inutiles, il se vit
+obligé de renoncer à cette publication trop coûteuse.</p>
+
+<p>Murray ne fut pas seulement l'éditeur heureux des plus grands écrivains
+anglais du dix-neuvième siècle, il sut mériter et conserver leur amitié.
+Byron,--personne ne l'ignore, --avait pour lui une affection et une
+estime particulières. Son salon d'Albemarle-Street fut, pendant bien des
+années, le lieu de réunion favori de tous les littérateurs, les artistes
+et les savants de Londres. Chaque jour, à deux heures de l'après-midi,
+on y trouvait une assemblée choisie. Lord Byron s'y rendait
+très-souvent: «Son grand plaisir, dit un jour Murray au rédacteur de
+<i>l'Athenaeum</i>, était de pousser des bottes aux livres élégants que
+j'avais disposés avec ordre sur mes rayons. Il mettait le désordre dans
+les rangs, atteignant toujours le volume qu'il avait pris pour but.
+Aussi, ajoute-t-il en riant, étais-je parfois très-satisfait d'être
+débarrassé de lui.»</p>
+
+<p>Murray se montra, durant tout le cours de sa longue carrière, digne du
+titre de <i>gentleman</i>. Il était bienveillant et généreux; il avait
+d'excellentes manières et des goûts distingués. On raconte de lui une
+foule d'anecdotes qui font honneur à son esprit ou à son coeur. Il
+payait très-chèrement les manuscrits qu'il avait le désir de publier;
+souvent même il donna aux auteurs le double de la somme convenue; ainsi
+il acheta à Campbell ses <i>Spécimens of the Poets</i> 500 livres, et il les
+paya 1,000 livres. Allan Cuningham reçut de lui 50 livres sterl. en sus
+du prix fixé par leur contrat, pour chacune de ses biographies des
+artistes anglais. Il voulut avoir dans sa galerie de tableaux les
+portraits de tous les hommes de mérite dont il éditait les ouvrages, et
+il les fit peindre à ses frais par des artistes de talent. Cette
+curieuse collection renferme des chefs-d'oeuvre de Lawrence, de
+Philipps, de Pickersgill, de Hoppuez, de Wilkie, etc.</p>
+
+<p>Murray est mort à l'âge de soixante-six ans. Pendant quarante ans il n'a
+pas cessé de prodiguer aux principaux écrivains de l'Angleterre des
+encouragements efficaces. Il a été plus généreux envers eux qu'aucun
+autre libraire à aucune autre époque, dans aucun autre pays; c'est un
+hommage que nous nous plaisons à lui rendre. N'est-ce pas là une belle
+et noble profession? une vie honorablement et utilement remplie?</p>
+
+<p>Murray laisse une veuve, trois filles et un fils, l'auteur des
+excellents <i>Handbooks for Travellers</i>, qui jouissent déjà d'une
+réputation méritée.</p>
+
+<h3>Mademoiselle Lenormand.</h3>
+
+<p>Le mardi 27 juin la foule se pressait aux portes de l'église
+Saint-Jacques-du-Haut-Pas. L'église était tendue de blanc; Dans le
+choeur s'élevait un somptueux catafalque, dont les lames d'argent
+scintillaient à la clarté des cierges. Le corbillard, traîné par quatre
+chevaux, suivi de pleureuses et de dames en grand nombre, s'est dirigé
+lentement vers le Père-Lachaise, et les curieux assemblés, après avoir
+questionné les gens du convoi, se répétaient: «Mademoiselle Lenormand,
+la fameuse tireuse de cartes, l'amie de l'impératrice Joséphine, est
+morte!»</p>
+
+<p>Mademoiselle Lenormand, qui déjà avait doté l'une de ses nièces de
+300,000 francs, laisse 500,000 francs en propriétés foncières. Elle a
+gagné cette fortune à faire de <i>grandes et petites patiences</i>, à lire
+dans le marc de café, à examiner des blancs d'oeufs, à distribuer des
+espérances ou des alarmes. C'était la dernière représentante des
+antiques sibylles de Cumes, de Delphes, d'Érythée, d'Ancyr, de Tibur ou
+autres lieux. Elle pratiquait de bonne foi la science chimérique de
+Corneille Agrippa, de Cagliostro et d'Etteila; et comme elle avait par
+intervalle deviné juste, comme elle avait été servie parle hasard ou par
+sa pénétration, elle s'était acquis une célébrité qui lui survivra.</p>
+
+<p>Marie-Anne Lenormand, morte le 25 juin 1843, était née à Alençon (Orne)
+en 1772. Sa mère passait pour l'une des plus belles femmes de France. M.
+Lenormand ramena à Paris peu de temps après son mariage, et quand elle
+parut aux Tuileries, les admirateurs l'environnèrent avec un
+empressement si flatteur, mais en même temps si importun, qu'elle fut
+obligée de se dérober aux hommages par une retraite précipitée. À
+Versailles, au grand couvert, Louis XV remarqua la jeune Alençonnaise et
+demanda qui elle était. On vint dire, à M. Lenormand: «Le roi a
+distingué votre femme; votre fortune est assurée.» L'honnête homme
+savait à quel prix il la fallait acheter, et dès le lendemain les deux
+époux, fuyant les séductions de la cour, avaient repris le chemin de la
+Normandie.</p>
+
+<p>Élevée à l'abbaye royale des dames bénédictines d'Aleriçon, Marie-Anne
+Lenormand y fit des progrès rapides dans les langues mortes et vivantes,
+le dessin, la peinture, la musique, etc. Dès l'âge de sept ans, elle
+donnait des preuves d'une singulière aptitude à deviner les événements
+futurs. L'abbesse du couvent des Bénédictines fut destituée pour
+inconduite et enfermée dans une maison de correction. Grande rumeur
+parmi les soeurs et les pensionnaires: à qui sera confiée la direction
+du troupeau? Pendant qu'on délibérait là-dessus, la petite Lenormand
+prédit que le choix du roi tomberait sur une certaine dame de Livardie,
+et la prophétie se réalisa dix-huit mois après; il y avait alors six
+mois que mademoiselle Lenormand avait quitté les Bénédictines pour les
+dames de Sainte-Marie. La nouvelle abbesse renvoya chercher, lui donna
+une fonction d'honneur dans la cérémonie du sacre, et la présenta à
+l'évêque Grimaldi comme une enfant de haute espérance.</p>
+
+<p>A dix-sept ans, au commencement de 1789, mademoiselle Lenormand annonça
+la chute du trône, des changements dans la constitution du clergé et la
+suppression des couvents. Ces présages, inspirés par les circonstances,
+n'avaient rien de miraculeux; mais il était extraordinaire qu'une aussi
+jeune personne, s'élevant brusquement au niveau des esprits éclairés,
+comprit l'imminence et l'intensité des tempêtes politiques, et qu'elle
+proclamât hautement ce que les plus audacieux disaient tout bas.</p>
+
+<p>En 1790 elle vint à Paris, et fut placée en qualité de lectrice auprès
+d'un vieillard, M. d'Amerval de la Saussotte, dont Marat, dans son <i>Ami
+du Peuple</i>, désignait la maison, rue Honoré-Chevalier, nº 10, connue un
+rendez-vous de royalistes. Mademoiselle Lenormand se posa de prime abord
+comme devineresse, et fut promptement en vogue dans la haute société
+parisienne. Plus l'avenir devenait sombre et incertain, plus les
+privilégiés recherchaient des opérations cabalistiques qui
+éclaircissaient leurs doutes et raffermissaient leur courage. Quand
+Marie-Antoinette fut en prison, Marie Lenormand, royaliste ardente, ne
+s'en tint pas à tirer les cartes: elle entreprit de la faire évader.
+Déguisée en commissionnaire et portant un panier de fruits, elle fut
+introduite à la Conciergerie par madame Richard, femme du concierge et
+Machouis, administrateur des prisons. Elle trouva la reine accablée,
+désespérée, sourde à toute proposition de salut. La destitution de
+l'administrateur mit fin aux tentatives de la sibylle libératrice.</p>
+
+<p>Sibylle, telle était la qualité qu'elle s'arrogeait alors, car elle
+avait quitté sa place de lectrice pour établir un bureau de divination
+rue de Tournon, nº 153, aujourd'hui nº 5. A ses premiers clients,
+s'adjoignirent des hommes qui, embarqués, dans la Révolution, en
+appréhendaient, pour eux et pour leurs projets, les désordres
+aléatoires. Au mois de floréal an II (mai 1794). elle reçut la visite de
+Robespierre, de Saint-Just et de La Force, administrateur du bureau
+central de sûreté générale: «Vous serez, leur dit-elle, condamnés et
+exécutes dans l'année.» Peu de temps après, la sibylle était conduite à
+la Petite-Force, comme contre-révolutionnaire, ayant fait des prédiction
+pour troubler la tranquillité des citoyens et amener une guerre civile.
+En prison, elle fut la providence des femmes» nobles, auxquelles elle
+fit pressentir une délivrance prochaine. Mademoiselle Montansier,
+ex-directrice des théâtres de la cour, allait être transférée à la
+Conciergerie, lorsque mademoiselle Lenormand lui dit: «Mettez-vous au
+lit, faites la malade; un changement de prison serait la mort, mais vous
+l'éviterez et vous vivrez très-âgée.» En effet, les personnes
+transférées prirent sur l'échafaud, et mademoiselle Montansier fut sauvée
+par le 9 thermidor.</p>
+
+<p>Ce fut à la Petite-Force que Marie Lenormand entama avec Joséphine de
+Beauharnais, la future impératrice, des relations qui lui ont valu en
+grande partie sa popularité. Superstitieuse commue toutes les créoles,
+Joséphine lui fit passer des notes du Luxembourg, où elle était détenue,
+en la priant de lui prédire son sort et celui de son mari. «Le général
+Beauharnais, répondit l'oracle, sera victime de la Révolution. Sa veuve
+épousera un jeune officier, que son étoile appelle à de hautes
+destinées:»</p>
+
+<p>Délivrée par la cessation de la Terreur, Marie Lenormand reprit ses
+séances prophétiques. En 1795, consultée par Bonaparte, qui songeait à
+demander du service au Sultan, elle lui dit: «Vous n'obtiendrez point de
+passe-port; vous êtes appelé à jouer un grand rôle en France. Une dame
+veuve fera votre bonheur, et vous parviendrez à un rang très-élevé par
+son influence; mais gardez-vous d'être ingrat envers elle: il y va de
+votre bonheur et du sien.»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/002c.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Mademoiselle Lenormand décédée le<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;25 juin.</b></p>
+
+<p>Sous le Consulat, le 2 mai 1801, la sibylle fut mandée à la Malmaison
+par Joséphine, et lui présagea des grandeurs nouvelles. Lors de la
+formation du camp de Boulogne, ayant annoncé que le premier Consul
+échouerait s'il tentait une descente en Angleterre, elle fut conduite
+aux Madelonnettes, où on la garda du 16 décembre 1803 au 1er janvier
+1804. Elle subit une seconde détention en 1808, pour avoir prédit que
+l'Empereur voulait se rendre maître des États-Romains, et que la guerre
+d'Espagne lui serait funeste. Cette dernière persécution lui inspira un
+gros livre in-8: <i>les souvenirs prophétiques d'une sibylle sur les
+causes secrètes de son arrestation du 11 décembre 1809.</i> Persiflée à
+l'occasion de cet ouvrage, par le <i>Journal de Paris</i>, les <i>Débats</i> et le
+<i>Nain Jaune</i>, elle inséra de longues réponses dans le <i>Courrier</i> du 20
+septembre et le <i>Constitutionnel</i> du 24 septembre 1815. Puis, comme pour
+défier la critique, elle se mit à publier volume sur volume:
+<i>Anniversaire de la mort de l'Impératrice Joséphine</i>, in-8, 1815; <i>la
+Sibylle au tombeau de Louis XVI.</i>, in-8, 1816; <i>les Oracles sibyllins</i>,
+in-8, 1817; <i>la Sibylle ou congrès d'Aix-la-Chapelle</i>, in-8, 1819;
+<i>Mémoires historiques et secrets de L'Impératrice Joséphine</i>, 2 vol.
+in-8, 1820, réimprimés en 3 vol. en 1827. Tous ces ouvrages sont
+également écrits dans un style emphatique et diffus. L'auteur parle
+sérieusement de ses rapports avec <i>Ariel, esprit super-céleste
+tout-puissant</i>; du mérite admirable de Cagliostro, possesseur des <i>dix
+séphiroths</i>; de <i>Phaldarus</i>, génie de la recherche des choses occultes,
+qui lui apparaît sous la forme d'un vieillard vêtu d'une longue tunique
+verte. Ces rêveries ne méritaient pas l'honneur d'un procès; la
+magistrature belge jugea toutefois à propos de l'aire arrêter la
+pythonisse, qui était venue exercer à Bruxelles. Après plusieurs
+interrogatoires, elle fut renvoyée devant le tribunal de Louvain, comme
+s'étant vantée de posséder la <i>flèche d'Ahuris</i>, une <i>loupe magique</i> et
+un <i>talisman</i> précieux, et ayant ainsi employé des manoeuvres
+frauduleuses pour persuader l'existence d'un pouvoir et d'un crédit
+imaginaires, etc. Condamnée à un an de prison, elle fut acquittée en
+appel, aux acclamations de toute la ville. Les détails assez curieux de
+cette cause sont consignés dans les <i>Souvenirs de la Belgique, Cent
+jours d'infortune</i>, ou <i>le Procès mémorable</i>, in-8, 1822.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>
+Main gauche de l'impératrice Joséphine,<br>
+étudiée, «d'après les règles de la<br>
+chiromancie, par mademoiselle<br>
+Lenormand.</b></p>
+
+<p>Mademoiselle Lenormand a fait paraître encore <i>l'Ange protecteur de la
+France au tombeau de Louis XVIII</i>, in-8, 1824; le prospectus d'un
+ouvrage inédit, <i>Album de mademoiselle Lenormand</i>, 5 vol. in-4, et 80
+vol. in-8; <i>l'Ombre immortelle, de Catherine II au tombeau d'Alexandre
+Ier</i>, in-8, 1826; <i>l'Ombre de Henri II au palais d'Orléans</i>, in-8, 1831;
+<i>Manifeste des Dieux sur les affaires de France</i>, in-8, 1832; <i>Arrêt
+suprême des Dieux de l'Olympe en faveur de la duchesse de Berri et de
+son fils</i> in-8, 1833.</p>
+
+
+
+<p>Marie-Anne Lenormand avait adopté un cérémonial uniforme pour tous ceux
+qui la consultaient. Un vieux domestique en habit noir introduisait le
+<i>consultant</i> dans l'antichambre, en disant: «Mademoiselle est occupée,
+veuillez attendre.» Ce procédé dilatoire, en usage chez les médecins et
+les avocats, a pour but de persuader au client qu'il n'est qu'une unité
+d'une queue interminable. Au bout de dix minutes, le vieux domestique
+vous menait dans un cabinet oblong à l'extrémité duquel était assise la
+prêtresse, le front ombragé d'un turban. Le long du mur, à gauche de la
+porte, était une bibliothèque remplie des ouvrages de Jean de La Taille,
+Jean Helot, Nostradamus, Albert de Souabe, Le Loyer, Gaspard Poncer,
+Apomazar, Léonard Vair, etc. La sibylle vous adressait huit
+questions: «Quel est le mois et le quantième de votre naissance?--Quel
+est votre âge?--Quelles sont les premières lettres de vos prénoms et du
+lieu de votre naissance?--Quelle couleur préférez-vous?--Quel animal
+aimez-vous le mieux?--Pour quel animal éprouvez-vous le plus
+d'antipathie?--Quelle est la fleur de votre choix?--Voulez-vous le
+<i>grand jeu</i> ou le <i>petit jeu?</i>» Elle commençait ensuite ses opérations
+chiromanciennes, cartomanciennes, captromanciennes, ooscopiennes ou
+cafémanciennes.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>Une consultation de mademoiselle Lenormand.</b></p>
+
+<p>Nous ne pensons pas devoir nous étendre sur ces puérilités divinatoires.
+A quoi bon expliquer, d'après Delrio, Taisnier ou de La Chambre, comment
+chacun des doigts est consacré à une planète, le pouce à Vénus, l'index
+à Jupiter, le doigt du milieu à Saturne, etc.? A quoi bon chercher ce
+qu'on peut voir dans un jeu de cartes ou dans quelques gouttes d'eau
+versées sur un miroir? Nous sommes de l'avis de saint Ouen, évêque de
+Rouen, qui disait à ses ouailles: «Ne croyez point aux sorciers, je vous
+en conjure; ne les consultez pour aucun objet.» La seule divination
+admissible est celle dont les résultats sont amenés par la perspicacité
+naturelle; la méthode d'induction est le véritable esprit divinatoire.
+S'il s'agit des États, les événements passés ou présents ont des
+conséquences faciles à pronostiquer; s'il s'agit des individus, le
+tempérament, la physionomie, l'âge, les manières, nous signalent le
+caractère du <i>consultant</i>; et les actions étant toujours conformes aux
+penchants, nous arrivons à des hypothèses assez exactes.</p>
+
+<p>Ce qui a rendu mademoiselle Lenormand si fameuse, c'est d'avoir compté
+parmi ses adeptes Fouché, Barras, David, Denon, Moreau, madame de Staël,
+Talma, le chanteur Garât, le prince de Talleyrand et la plupart des
+hommes illustres de l'Empire. Nous reconnaissons volontiers qu'elle ne
+manquait ni d'esprit ni d'érudition; mais puisse-t-elle, pour l'honneur
+du dix-neuvième siècle, avoir emporté l'art divinatoire dans son
+tombeau!</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Tombeaux de Casimir Périer et de Garnier-Pagès,</h2>
+
+<h4>AU PÈRE-LACHAISE.</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003c.png"><br><b>Tombeau de Casimir Périer.</b>--Architecte, M. Achille
+Leclerc; statuaire, M. Corlot</p>
+
+<p>Deux cérémonies funèbres ont eu lieu ces jours derniers au cimetière du
+Père-Lachaise. Deux monuments dont une souscription publique a fait les
+frais, ont reçu les restes de Casimir Périer, mort premier ministre, et
+ceux de Garnier-Pagès, enlevé si jeune à la tribune parlementaire. Les
+mots de services rendus au pays, de monument national, ont été prononcés
+au pied des deux tombeaux; et cependant les foules de chaque cortège,
+animées de sentiments bien divers, n'ont ni les mêmes voeux ni le même
+but. Nous n'avons pas à retracer la vie publique de Casimir Périer ni
+celle de Garnier-Pagès: le monument nous occupe ici plus que le
+personnage; cependant, qu'il nous soit permis de le remarquer, ces deux
+hommes, avant la révolution de 1830, auraient siégé sur les mêmes bancs,
+soutenu la même lutte, travaillé à la même oeuvre; s'ils avaient disparu
+alors, les mêmes voix auraient béni leur mémoire. Un grand événement
+arrive et imprime une marche nouvelle aux destinées de la France:
+Casimir Périer croit que la révolution est le dénouement du drame,
+Garnier-Pagès n'y voit que son exposition; de cette divergence dans les
+idées est née la différence dans la conduite. Les deux hommes politiques
+ont déployé dans la lutte, selon leur génie, beaucoup de talent et de
+courage; la mort, interrompant leur oeuvre commencée, a arraché l'un aux
+affaires; qu'il dirigeait avec énergie, l'autre à la tribune qu'il
+occupait avec distinction. Leurs partisans ont regardé la perte de ces
+illustres chefs comme un malheur public; de là un double élan national
+dont les monuments funèbres sont la solennelle manifestation.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Tombeau de Garnier-Pagès, par David (d'Angers.</b></p>
+
+<p>Chacun de ces monuments a un caractère qui lui est propre, et convient
+tout à la fois au personnage qu'il honore et au parti qui l'élève.</p>
+
+<p>Le tombeau de Casimir Périer, banquier opulent, ancien régent de la
+banque de France, premier ministre, etc., est d'un beau style et d'une
+grande richesse; les proportions en sont larges et dénotent un
+architecte habitué à des conceptions d'une plus haute portée et à des
+constructions plus grandioses; les ornements en sont magnifiques. Le
+monument fait honneur au talent de M. Achille Leclerc.</p>
+
+<p>La statue est ressemblante: c'est bien là cette nature élevée, belle,
+énergique; la pose rappelle une volonté fière, le mouvement du bras une
+action ferme. Les bas-reliefs représentent les images de l'Éloquence t
+de la Justice et de la Force; le dessin en est correct et l'exécution
+savante.</p>
+
+<p>Voici les inscriptions gravées sur le tombeau: <i>La Ville de Paris, pour
+consacrer la mémoire d'un deuil général, a donné à perpétuité la terre
+ou repose un grand citoyen.</i></p>
+
+<p>On lit au-dessus de l'Éloquence: <i>Sept fois élu député, président du
+conseil des ministres sous le règne de Louis-Philippe Ier, il défendit
+avec conscience et courage l'ordre et la liberté dans l'intérieur, la
+paix et la dignité nationale à l'extérieur</i>.</p>
+
+<p>On lit au-dessus de la porte du caveau: <i>La reconnaissance publique a
+érigé ce monument sous la direction d'Achille Leclerc, architecte; de
+Corlot statuaire: et par les commissaires Aubé, président du Tribunal
+de Commerce; Benoist, colonel de la garde nationale; comte de
+Château-Giron, lieutenant-général; duc de Choiseul, pair de France;
+Philippe Dupin, député, bâtonnier de l'ordre des avocats; de Kératry,
+député; comte Lobin, maréchal de France: le baron Seguier, premier
+président; Philippe de Ségur, pair de France.</i></p>
+
+<p>Le monument s'élève isolé au centre de mille allées du jardin funèbre,
+au bas d'une colline, au milieu d'une pièce de gazon; de beaux arbres
+l'enveloppent à moitié de leur ombrage semi-circulaire.</p>
+
+<p>Le tombeau de Garnier-Pagès n'a pas cette magnificence qui n'aurait pas
+convenu à la destinée modeste du simple député, Garnier-Pagès repose au
+milieu de la foule; mais comme la place a été bien choisie! que de calme
+dans ce lieu solitaire! comme le style du monument et original et
+sévère! UNE TRIBUNE AU-DESSUS D'UN CERCUEIL! On découvre là-bas tout
+Paris dans le lointain. Le cercueil est en marbre noir, la tribune en
+marbre blanc et sa base en granit; l'oeil contemple avec recueillement,
+au-dessus de la tribune, la couronne civique et la liste éloquente des
+principaux discours du jeune orateur.</p>
+
+<p>On lit sur le tombeau, pour toute inscription:</p>
+
+<p class="mid">GARNIER-PAGÈS,</p>
+
+<p class="mid">SOUSCRIPTION NATIONALE.</p>
+
+<p>David (d'Angers), artiste si plein d'énergie et de nobles sentiments,
+que l'on trouve toujours quand il s'agit de gloire nationale, a donné le
+dessin de ce monument.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Le Major Anspech.</h2>
+
+<h4>NOUVELLE.</h4>
+
+<p class="mid">(Suite et fin--V. p. 261.)</p>
+
+<p>M. le major Anspech fredonna ces petits vers en se dandinant de la façon
+la plus galante dans le long fourreau noisette qu'il appelait sa
+redingote, ce qui donna quelque chose de si extravagant à sa tournure,
+que le factionnaire préposé à la porte des Tuileries eut quelque remords
+de l'avoir laissé passer.</p>
+
+<p>Néanmoins, le major, dès qu'il fut entré dans l'avenue des orangers,
+reprit un peu d'assiette et de décorum. De plus, il redressa si haut la
+tête et roidit tellement le jarret, qu'il parut tout à coup d'une
+longueur au-dessus de toute idée, et qu'on l'eut pris pour l'épée d'un
+Suisse de Marignan faisant un tour de jardin.</p>
+
+<p>La promenade offrait ce jour-là toutes les splendeurs imaginables. Le
+soleil miroitait sur les grands bassins rayés d'ombre et de clarté,
+tamisant ses larges rayons rouges au travers des ormes, et noyant toute
+l'atmosphère dans une vapeur flamboyante. Des torrents de lumière
+ruisselaient sur les statues de marbre et les couvraient d'étincelles,
+tandis que la rêverie, au cou penché, semblait sommeiller, invisible,
+sous les bosquets en fleurs, et que la brise, réfugiée au plus profond
+des charmilles, se jouait, escortée des voluptés nonchalantes, comme une
+nymphe de Délos sous les lauriers sacrés.</p>
+
+<p>Nous n'osons trop affirmer si ce fut précisément dans ces termes que
+l'ex-mousquetaire gris de Monsieur résuma les sensations caressantes
+dont l'aspect du jardin, à cette heure et par ce beau soleil, dut
+vraisemblablement l'inonder. D'ailleurs l'avis de tous les philosophes
+est que, de deux voluptés, c'est la plus pressante qui l'emporte
+généralement sur l'autre, et qu'un plaisir médiocre s'efface devant un
+plaisir extrême.</p>
+
+<p>Tel était pour lors l'état moral de M. le major Anspech.</p>
+
+<p>Ses yeux, en se dirigeant vers l'unique objet de ses pensées. --et
+comment dire à quelles pulsations bondissantes son coeur était alors
+livré,--venaient d'apercevoir le cher petit banc libre de tout indiscret
+promeneur!... Et plus, ô délices! plus il le regardait, plus il le
+trouvait embelli. Les jeunes pousses du chèvrefeuille, ayant fini par se
+rencontrer en montant, formaient un dôme de verdure sous lequel
+apparaissait le petit banc à demi voilé de fleurs.</p>
+
+<p>Un poids de dix-huit cent mille kilogrammes et quelque chose glissa tout
+d'un coup de la poitrine du major, et lui permit de respirer à l'aise
+pour la première fois depuis trois mois. L'émotion qu'il en conçut fut
+si vive, que ses jambes cotonnèrent et qu'il s'appuya contre une caisse
+d'orangers. Des larmes lui jaillirent des yeux, il voulut se parler à
+lui-même, entendre le son de sa propre voix, comme s'il eût douté du
+témoignage de ses sens, mais ses lèvres ne surent articuler que des
+exclamations convulsives. Ne pouvant parler, il médita. La brume un
+instant tombée sur sa vie venait de se dissiper enfin, et il n'aurait
+plus à combattre ce monstre aux doigts crochus, fils du Souvenir, et
+qu'on appelle Regret!</p>
+
+<p>En célébrant ainsi dans son âme sa félicité revenue, M. le major Anspech
+avait repris sa route, et marchait la tête penchée comme accablé sous le
+poids de son ravissement.</p>
+
+<p>Quand il la releva, il n'était plus qu'à deux pas à peine de sa petite
+cellule. Soudain le major fait un bond en arrière comme s'il eût marché
+sur un aspic, et demeure immobile la bouche béante, le regard terne et
+pétrifié.</p>
+
+<p>L'inconnu s'était assis sur le banc.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"></p>
+
+<p>Le lecteur aurait tort de se laisser dominer ici par des préventions
+fâcheuses. Rien n'annonçait chez l'inconnu qu'il fût animé de cet amour
+du mal et de ce penchant à la taquinerie dont l'accusait dans sa pensée
+M. Anspech, son vindicatif rival. La figure du vieillard était sillonnée
+de ces belles rides sévères que l'on voit chez les soldats d'Italie
+peints par M. Charlet, et ce qu'il y avait d'austère dans son regard
+était tempéré par l'ensemble doux et tendre de sa physionomie. Il était
+facile de s'apercevoir que cet homme avait beaucoup et longuement
+souffert. Son extérieur, comme ses traits, avait quelque chose de la
+rigidité militaire, mais l'habit bleu qu'il portait par-dessus une
+longue veste de basin blanc, datait d'une époque qui faisait de ce digne
+débris d'un autre âge une loque aussi détériorée qu'elle était sans
+tache. Il avait un pantalon de nankin visiblement fatigué par de trop
+nombreux blanchissages, et des souliers à boucles qui dissimulaient plus
+d'un mystère sous leur lustre menteur. En un mot, il existait entre ce
+personnage et M. Anspech tant de points de ressemblance, qu'il fallut
+réellement le degré de haine aveugle dont celui-ci était animé pour que,
+de sa part, un mouvement de sympathie ne le rapprochât pas à l'instant
+de son antagoniste.--Mais, loin d'apercevoir chez l'inconnu ces
+symptômes de pauvreté noble et fière qui eussent du inspirer au major
+plutôt des sentiments de frère que d'ennemi, le descendant des
+Phalsbourg, éperdu de stupeur et de rage, put à peine retrouver assez de
+sang-froid pour saluer son adversaire d'un coup de chapeau de fort
+méchant augure.</p>
+
+<p>L'inconnu lui rendit cette hautaine politesse avec autant d'aisance que
+d'urbanité.</p>
+
+<p>M. Anspech, ce devoir machinal accompli, enfonça son chapeau sur ses
+yeux et fit un pas en avant.</p>
+
+<p>A ce manifeste, l'inconnu sourit et jeta les yeux autour de lui, comme
+pour faire comprendre à son visiteur l'impossibilité où il était de lui
+donner l'hospitalité.</p>
+
+<p>M. Anspech saisit le jeu de cette pantomime et sourit aussi, mais d'un
+sourire amer. Il faisait d'incroyables efforts pour retrouver la voix.</p>
+
+<p>«Je crois vous reconnaître, monsieur, pour un amateur des Tuileries, dit
+enfin l'habit bleu en saluant de nouveau; vous venez, comme moi, jouir
+des charmes d'un beau jour.</p>
+
+<p>--Il y a trois mois que je n'en jouis plus, monsieur, parvint à dire le
+major d'une voix étranglée et en roulant les yeux.</p>
+
+<p>--En effet, monsieur, j'avais remarqué votre absence.</p>
+
+<p>--Ah! fit M. Anspech de Phalsbourg.»</p>
+
+<p>Ce <i>ah!</i> fut sinistre.</p>
+
+<p>«Vous paraissez souffrant, reprit l'habit bleu du ton le plus
+affectueux,--et fatigué, ajouta-t-il, sans toutefois faire mine de céder
+sa place.</p>
+
+<p>--Vous avez deviné juste, répliqua, le major qui retrouva tout à coup
+l'exercice entier de son épiglotte; oui, je suis fatigué, monsieur, on
+ne peut plus fatigué...»</p>
+
+<p>Le major fit une pause comme s'il eût voulu se recueillir rapidement;
+ensuite il s'approcha jusque sous le nez de l'inconnu et continua:</p>
+
+<p>«Écoutez-moi, <i>mon cher m'sieu</i>; je n'ai pas l'honneur de vous
+connaître, mais je vous tiens pour un galant homme; d'ailleurs, votre
+extérieur me plaît, vous me convenez fort, et je serais honoré que vous
+consentissiez à vous couper la gorge avec moi.»</p>
+
+<p>L'habit bleu fit un soubresaut de surprise mêlé d'effroi. On présume
+qu'il crut avoir affaire à un fou; mais le major se méprit sur le sens
+de ce mouvement.</p>
+
+<p>«Ne jugez pas du cheval par son harnais, continua-t-il en se campant sur
+ses hanches avec beaucoup de noblesse; vous n'aurez pas en moi,
+<i>mossieu</i>, un antagoniste indigne de l'épée d'un honnête homme; et si
+des raisons toutes personnelles ne m'obligeaient pas, dés à présent, à
+vous demander comme une grâce de vous taire mon nom, vous reconnaîtriez
+que je suis d'un sang qui a toujours fait honneur aux veines où il a
+coulé.</p>
+
+<p>--Alors, monsieur, répliqua l'inconnu d'un ton presque sérieux, je suis
+charmé de l'occasion, quelle qu'elle soit, qui nous rapproche, car le
+nom que je porte, bien qu'il n'entre pas dans mes idées d'en faire un
+grand état, est pourtant un des plus estimés de l'Angoumois.</p>
+
+<p>--Cela se rencontre à ravir.</p>
+
+<p>--Toutefois, monsieur (l'inconnu s'était levé), vous plairait-il de me
+dire à quelle cause inattendue je dois l'honneur que vous venez de me
+faire en me proposant un cartel?</p>
+
+<p>--La voici en deux mots. Vous ne m'avez pas formellement insulté, je
+dois en convenir, mais vous avez failli me tuer, et je vois que, du
+train dont vous y allez, vous me tueriez tout à fait. J'aime mieux
+prendre les devants.»</p>
+
+<p>L'inconnu se rassit, car l'idée lui revint qu'il se querellait avec un
+lunatique. Mais, cette fois, le major parut comprendre de quelle nature
+étaient les soupçons de son ennemi, et fit un mouvement d'épaules en
+même temps qu'il sourit avec dédain.</p>
+
+<p>«J'avais espéré que votre âge, monsieur, reprit-il, vous mettrait à
+l'abri d'un jugement précipité. Je m'aperçois que je me suis trompé, car
+vous semblez partager cette tyrannie vulgaire qui met hors la loi tout
+ce qui se manifeste contrairement aux conventions communes. Recevez donc
+mes excuses pour l'étrangeté de mon début, et j'ose croire que vous
+reviendrez, sur mon compte, à une opinion plus sérieuse lorsque vous
+saurez à quel propos je désire si vivement obtenir l'honneur d'une
+rencontre avec vous.»</p>
+
+<p>La manière simple et naturelle dont ces derniers mots furent prononcés
+parut frapper l'inconnu, qui se leva pour la seconde fois. M. Anspech
+continua en jetant un coup d'oeil rapide sur l'habit bleu du vieillard;</p>
+
+<p>«Je m'assure, monsieur, que vous êtes dans une situation à éprouver
+quelque sympathie pour ceux que la fortune dédaigne de favoriser. Je
+puis donc sans rougir convenir devant vous que je suis une de ses
+victimes. Heureusement pour moi que je n'ai pas reçu dans le
+Nouveau-Monde, où j'ai passé nombre d'années, de sévères leçons de
+modération et de sagesse sans en retirer quelque philosophie pratique à
+mon usage. J'ai été ruiné deux fois de fond en comble, et je m'en suis
+consolé. De retour d'Amérique, je me suis vu négligé, je dirai même
+repoussé par des maîtres au service de qui j'avais consacré mes
+premières années: un roi, des princes qui n'ont pas daigné tendre la
+main à un ancien serviteur, et qui l'ont laissé vieillir dans l'abandon
+et dans le besoin. Eh bien! je m'y suis également résigné, et depuis
+plus de dix ans je supporte sans me plaindre un état voisin de la
+misère. Mais peut-être savez-vous, monsieur, que les forces de l'homme
+ne sont pas inépuisables, et qu'il est un point où elles se brisent,
+C'est à ce point que vous m'avez amené...</p>
+
+<p>--Moi, monsieur? moi!...</p>
+
+<p>--Vous allez me comprendre. La nécessité où j'ai été de rétrécir chaque
+jour le cercle de mes besoins m'a peu à peu conduit à une modestie de
+jouissances qui vous étonnera. Les désir croissent avec la fortune, mais
+un homme raisonnable les force à décroître en raison inverse de ses
+revers. Les miens, monsieur, s'étaient concentrés sur un objet tel que,
+grâce à ce choix modeste, je devais me croire à l'abri des caprices de
+la destinée. L'objet dont je vous parle, c'est le petit banc où vous
+êtes assis, où, depuis le 17 avril, <i>mossieu</i>, vous êtes venu vous
+asseoir chaque jour, à ce que je présume, et à une heure plus matinale
+que celle où j'avais coutume de sortir pour venir me reposer moi-même...
+Depuis deux ans je m'étais pris d'affection pour cet endroit du jardin,
+j'aimais ce banc, ce berceau, ces fleurs... En été, j'y venais goûter de
+douces heures paisibles, en profitant de l'ombre de ces charmilles qui
+se fait sentir vers onze heures du matin, comme vous avez pu le
+remarquer... En automne, en hiver, le plus mince soleil réchauffant les
+murailles du perron, ce petit coin, grâce à l'angle étroit qu'il occupe,
+devenait un lieu de délices pour les membres engourdis d'un vieillard...
+que vous dirai-je? cette douce habitude prît un tel empire sur moi que
+je n'eus bientôt plus qu'un but et qu'une pensée. Le moindre rayon
+effleurant les toits que ma lucarne domine, le plus pâle sourire du ciel
+avait pour moi, pauvre vieux, plus de charmes enivrants que n'en eut
+jamais pour un amant le sourire de celle qu'il aime. C'était une passion
+véritable, une passion avec toutes ses joies et toutes ses délicieuses
+douleurs. Un jour de brume ou de pluie me jetait dans le désespoir, et
+j'éprouvais alors tous les tourments de l'absence. Mais le lendemain
+était-il beau, je faisais la plus brillante toilette que je pusse
+imaginer, et j'accourais vers mon petit banc, convaincu que j'allais le
+retrouver embelli. A présent, monsieur, ai-je besoin de vous apprendre
+que, depuis le 17 avril, vous m'avez chassé de mon paradis et que vous
+êtes devenu mon bourreau!... Je n'ai plus que peu de chose à vous dire.
+Je me souviens que quand j'étais mousquetaire gris dans les gardes de
+Monsieur, j'aurais tué l'insolent qui eut levé les yeux sur ma
+maîtresse; vous, monsieur, vous avez mieux fait que de lever les yeux
+sur elle, car vous me l'avez volée... Vous m'avez pris mon petit banc;
+c'est plus qu'une insulte... croyez-moi, c'est un meurtre. Ainsi,
+monsieur, rendez-moi cette place; assurez-moi sur votre foi de
+gentilhomme que vous la respecterez à l'avenir... ou bien donnez-moi
+votre heure et choisissez les armes.»</p>
+
+<p>L'inconnu avait écouté le major avec une attention croissante. Mille
+sentiments contraires s'étaient peints tour à tour sur sa physionomie,
+et un observateur eût facilement deviné que, depuis un moment, de vifs
+combats se livraient dans son âme. Quand M. Anspech eut cessé de parler,
+attendant la réponse de l'habit bleu, celui-ci se promena quelque temps
+en silence, en proie à un trouble visible que le major crut devoir
+respecter. Enfin, l'habit bleu s'arrêta, et fixant sur M. Anspech un
+oeil grave et mélancolique:</p>
+
+<p>«Je suis un vieux soldat, dit-il, et l'alternative qu'il vous plaît de
+m'offrir ne me répugne pas. Moi aussi je m'étais depuis trois mois fait
+une chère habitude de ce petit réduit, et comme vous j'avais concentré
+là les dernières jouissances d'une vie désormais sans bonheur. Vous me
+parlez de vos infortunes, continua-t-il avec un sourire presque sombre;
+les miennes, monsieur, ne leur cèdent guère en âpreté. J'étais noble et
+riche avant la Révolution; mais au retour d'un long voyage, je trouvai
+la France républicaine, et je me fis républicain par amour pour elle. Ma
+noblesse devint un sujet de méfiance, j'abdiquai ma noblesse; ma fortune
+parut insulter à la pauvreté publique, je la déposai tout entière sur
+l'autel de la patrie; l'ennemi menaçait les frontières, je courus me
+mêler aux vieilles phalanges de Moreau; je donnai tout à la France, mon
+nom, mon pain, mon sang... Mais Buonaparte parut et je n'offris plus
+rien à la République mourante que mon désespoir et mes larmes... On me
+fit des avances que je repoussai; on voulut me rendre mon rang et ma
+fortune, je préférai ma misère, et ce ne fut qu'en 1815, lorsque la
+France se débattait dans un effort suprême, que je repris l'épée pour
+mourir à Waterloo... Hélas! mieux eût valu mourir! Prisonnier et oublié
+à dessein dans les échanges, car vous devinez bien qu'on ne voulut pas
+pardonner à un comte de s'être battu pour la France, je fus emmené dans
+le fond de la Russie, traîné jusqu'à Tobolsk et abandonné là, sans
+ressources, à toute l'horreur du dénuement et de la faim. Comment je me
+suis échappé de ces déserts, c'est ce qui vous intéresse peu. Le ciel a
+permis que je revisse la France, et m'y voici de retour, mais en butte
+aux ressentiments du trône, regardé comme traître à la monarchie et
+détesté par ceux-là même qui pourraient me venir en aide aujourd'hui.»</p>
+
+<p>Le vieillard, en achevant ces mots, croisa lentement les bras et pencha
+la tête, paraissant remonter dans sa mémoire le cours de ses amers
+souvenirs, et ne songeant plus à la présence de son interlocuteur.</p>
+
+<p>Celui-ci, disons-le à sa louange, avait également perdu de vue la
+première cause de cet entretien. Touché de ce récit, qui réveillait en
+lui une sensibilité quelque peu émoussée par l'âge, il se rapprocha de
+l'inconnu, et lui posant la main sur le bras, il lui dit d'une voix
+émue:</p>
+
+<p>«La Providence a eu ses vues secrètes, monsieur le comte, car je viens
+de m'apercevoir que vous portez ce titre, en permettant à deux
+infortunes comme les nôtres de se croiser sur leur route; et si
+j'éprouve quelque soulagement à la peine que me cause le récit de vos
+malheurs, c'est en pensant que vous avez trouvé la seule personne qui
+fût en situation de vous plaindre comme vous le méritez.</p>
+
+<p>--Vous oubliez, monsieur, reprit en souriant l'habit bleu, que nous
+devons nous couper la gorge demain matin.»</p>
+
+<p>Le major rougit et baissa les yeux.</p>
+
+<p>«Écoutez-moi, continua le vieux soldat de la République: Je ne pense
+réellement pas que l'affaire qui nous occupe</p>
+
+<p>vaille tout à fait un coup d'épée. Convenez d'ailleurs que de pareils
+passe-temps ne sont plus guère de notre âge. Ah! autrefois je ne dis
+pas. Au sortir de la comédie, j'allais indifféremment dégainer à la
+porte Maillot ou rire au café Procope. Tenez, monsieur, moi qui vous
+parle, j'ai reçu un coup d'épée et fait ensuite près de deux mille
+lieues à la recherche de mon rival, parce qu'un soir mademoiselle
+Guimard la jeune avait laissé tomber son mouchoir.</p>
+
+<p>--Qu'ai-je, entendu!... s'écria M. Anspech en faisant nu saut de
+surprise; vous avez dit... vous... ah! mon Dieu!...</p>
+
+<p>--Que vois-je? vous chancelez, vous pâlissez.,. Auriez-vous eu
+connaissance de cette malheureuse affaire?... Ah! monsieur, s'il est
+vrai que vous ayez quelque indice à ce sujet, rendez-moi un service que
+je n'oublierai de ma vie: apprenez-moi ce qu'est devenu le major
+Anspech... Mais j'y songe! vous étiez, m'avez-vous dit, des
+mousquetaires gris de Monsieur; vous avez pu connaître le major, vous
+l'avez certainement connu... Ah! parlez! je ne possède pour tout bien
+que six cents livres de rentes, mais je les donnerais pour retrouver le
+major avant de mourir...</p>
+
+<p>--Vous êtes donc le chevalier de Palissandre?... balbutia le petit-neveu
+maternel des Guises, qui venait de tomber sur le banc en proie à une
+défaillance qu'il essayait en vain de surmonter.</p>
+
+<p>--J'ai hérité du titre de comte à la mort de mes deux frères; mais vous,
+monsieur, dois-je croire... Mes yeux, mes souvenirs ne m'abusent-ils pas
+en ce moment? Ces traits... oh! encore une fois, parlez; vous seriez?...</p>
+
+<p>--Oui, chevalier, je suis... je suis ton ancien rival.</p>
+
+<p>--Eh bien! le ciel est juste!... il ne veut pas que je meure sans
+l'avoir revu... Oh! si tu savais, mon pauvre baron, combien de fois,
+depuis ton départ de France, depuis ta fuite, devrais-je dire, j'ai
+maudit le sort qui ne permit pas que j'arrivasse à Londres assez à temps
+pour te rejoindre... J'avais connaissance des mauvaises affaires de ton
+banquier, et, ne voulant pas lui remettre l'or que tu m'avais laissé
+avec ton carrosse, et qui m'eût paru trop aventuré dans ses mains, je
+partis pour te le rendre moi-même et pour l'avertir du danger que
+courait le reste de ta fortune... Je ne crus pas en être quitte à cette
+première tentative. J'appris que tu étais parti pour la Havane: je
+courus sur les traces; mais, battu par des vents contraires, le navire
+que je montais fut chassé de sa route... Il fallut renoncer à te
+rejoindre.</p>
+
+<p>--Eh bien! chevalier, c'est-à-dire monsieur le comte,--pardonnez-moi une
+ancienne habitude,--prenez cette main que je vous offre, et bénissons le
+sort qui permet que nous nous retrouvions dans des circonstances
+douloureuses où l'un et l'autre nous avons besoin de presser la main à
+un ami.</p>
+
+<p>--Que diable dis-tu là, d'Anspech! s'écria le comte en saisissant la
+main que le major lui tendait, que me parles-tu de circonstances
+douloureuses... Il n'en est plus pour toi, mon ami; tu es riche, tu es
+très riche; je crois, Dieu me damne, que tu es horriblement
+millionnaire!»</p>
+
+<p>Le vieux major fixa sur M. de Palissandre des yeux où se peignit un
+étonnement stupide.</p>
+
+<p>«Eh! sans doute, continua le comte, car désespérant de te rattraper, je
+pris le seul parti qui me restait, et qui fut d'attendre que tu
+revinsses de toi-même chercher les trois cent mille francs. Mais pour ne
+pas ressembler à cet homme de l'Évangile à qui l'on confia deux talents
+dont il ne sut que faire, je me gardai bien d'enfouir ton argent dans ma
+cave; et trouvant d'ailleurs que cet or n'était pas assez en sûreté en
+France, je retournai à Londres: je plaçai ta petite fortune chez un de
+mes amis, agent de la Compagnie des Indes, et songe, baron, qu'il y a
+quarante ans de cela! Du diable si je te dirai comment l'honorable
+baronnet s'y est pris pour multiplier ton avoir; mais son fils, qui lui
+a succédé depuis une quinzaine d'années, et avec qui j'ai renoué des
+relations dès mon arrivée de Russie, m'écrivait encore l'autre jour
+qu'il évaluait les fonds engagés dans la maison Ashbon et compagnie à
+près de huit cent mille livres sterling. Huit cent mille livres
+sterling, cela doit faire une somme fabuleuse!»</p>
+
+<p>Nous n'essaierons pas de peindre la figure du major Anspech. Il demeura
+fort longtemps sans voix et sans couleur, les yeux fermés, comme un
+homme à moitié tué par un coup de massue et qui cherche à ressaisir ses
+sens. Enfin, ses joues reprirent quelque chaleur, il poussa un long
+soupir, ouvrit les yeux, vit M. de Palissandre, debout devant lui, qui
+suivait d'un regard inquiet le dénouement de cette crise, étendit les
+bras et s'élança au cou de son vieil ami en versant un torrent de
+larmes.</p>
+
+<p>Quand cette première effervescence fut un peu calmée, le major Anspech
+saisit de nouveau la main du comte, et lui dit:</p>
+
+<p>«Écoute, Palissandre: si tu ne me promets pas de le soumettre sans la
+plus légère observation à ce que je vais l'ordonner, je prends à témoin
+mon arrière-grand'tante, qui était cousine au huitième degré de monsieur
+de Guise le Balafré, que je m'en vais à Londres, que je fais liquider
+mes millions, et qu'au retour je les jette à la mer. Tant pis, ma foi;
+c'est la seconde fortune que l'Océan me devra.</p>
+
+<p>--Sarpejeu! parle donc.</p>
+
+<p>--Eh bien! nous allons vivre ensemble, être heureux, être riches
+ensemble, être <i>réhabilités</i> ensemble; et quand nous aurons assez de
+cette vie-là, j'espère que Dieu nous fera la grâce de nous en
+débarrasser ensemble. Je vais donner des ordres pour qu'on nous rachète,
+à quel prix que ce soit, nos terres de Phalsbourg et notre donjon de
+Palissandre. Non? aurons là deux belles propriétés; et tu verras qu'un
+tas de neveux, qui ne nous connaissent plus aujourd'hui, sortiront de
+terre à point nommé pour nous reconstruire toute la famille qui nous
+manque. Sois tranquille, nous ne manquerons pas d'héritiers.»</p>
+
+<p>Les deux amis tombèrent de nouveau dans les bras l'un de l'autre, et le
+pacte fui ainsi juré.</p>
+
+<p>Là-dessus le comte et le baron se prirent sous le bras, et sortirent du
+jardin des Tuileries d'un pas qui eût fait honneur à deux voltigeurs de
+Louis XV.</p>
+
+<p>Et le petit banc?... Nous éprouvons quelque confusion à l'avouer, mais
+nous dirons la vérité et rien que la vérité. Oui, ma belle lectrice, le
+major Anspech, en s'éloignant, oublia même de saluer d'un dernier regard
+ce pauvre petit banc, objet de tant de tracas et de tendresse, et pour
+lequel, une heure auparavant, il voulait se couper la gorge avec un
+inconnu... Hélas! madame, il n'y a pas d'éternelles amours, même à
+soixante-dix ans.</p>
+
+<p>Du reste, il faut le dire, le petit banc s'en est parfaitement consolé.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Marc Fournier.</span></span></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Bâtiments à Hélices.</h2>
+
+<h4>ESSAIS AU HAVRE.--LE NAPOLÉON, GOELETTE À HÉLICE (1).</h4>
+
+<blockquote>Note 1: Nous devons la communication des différents dessins qui accompagnent
+cet article à M. Ernest Charton, du Havre.</blockquote>
+
+<p>La découverte la plus merveilleuse des temps modernes est, sans
+contredit, l'application de la vapeur à la locomotion soit sur la terre,
+soit sur l'eau. Cette puissance, inconnue encore il y a peu de temps,
+est aujourd'hui l'agent le plus actif des relations commerciales ou
+sociales; aussi toutes les intelligences sont tendues vers
+l'amélioration de ses moyens d'action. La force est là, mais elle est,
+comme toutes les forces matérielles, inintelligente et inerte, elle
+attend que la main de l'homme la dirige et rapplique. Des volumes ne
+suffiraient pas à enregistrer tous les essais, toutes les inventions
+auxquels a donné naissance l'étude de cette puissance, la dernière
+arrivée et qui laisse déjà bien loin derrière elle ses devancières.</p>
+
+<p>L'application de la vapeur aux bâtiments de mer a commencé une ère
+nouvelle dans l'histoire des peuples. On ne l'a d'abord appliquée qu'aux
+bâtiments de commerce; c'était beaucoup, mais ce n'était pas tout: et
+cependant la première machine qui frappa l'eau de sa palette jetait les
+bases d'un avenir pacifique, en rendant plus fréquentes et plus faciles
+les communications de peuple à peuple. Aussi le cri des hommes
+intelligents, de ceux qui voient loin dans l'avenir, à l'aspect de ces
+étranges navires, qu'un peu d'eau et de charbon poussait <i>contre vent et
+marée</i>, le cri de ces hommes a été: Si l'on peut appliquer la vapeur à
+la marine royale, la guerre est désormais impossible. Chose étonnante!
+plus on perfectionne les moyens de destruction, moins on a à craindre
+d'avoir à les employer. Plus on se prépare à la guerre, à une guerre
+meurtrière et inexorable, plus les nations resserrent leurs liens;
+aussi, le jour où il sera possible de détruire une ville, de renverser
+des colonnes entières avec un boulet de canon, ce jour-là les portes du
+temple de Janus seront fermées pour jamais. <i>Si vis pacem, para bellum</i>:
+c'est le précepte ancien, qui est aujourd'hui plus vrai qu'il ne l'a
+jamais été.</p>
+
+<p>Ce progrès, appelé par les voeux de tous les hommes politiques, s'est
+réalisé, et aujourd'hui les bâtiments de l'État ont reçu des machines
+dont la force varie de 100 à 430 chevaux. Tous, il est vrai, ne sont pas
+encore munis de ces appareils. En France, on a procédé avec lenteur: on
+a songé que, pour un matériel nouveau, il fallait une installation
+nouvelle et des hommes nouveaux, ou au moins une éducation différente.
+Aussi peu à peu les bâtiments à vapeur se construisent, se forment et se
+complètent par un personnel en harmonie avec leur destination
+ultérieure.</p>
+
+<p>Cependant, à peine a-t-on eu fait un pas dans cette voie, que l'on s'est
+aperçu que, si la navigation à vapeur présentait, dans un grand nombre
+de cas, d'immenses avantages sur la navigation à la voile, la forme des
+machines, leur mécanisme, leur approvisionnement, offriraient de graves
+inconvénients quand on voudrait l'appliquer aux vaisseaux de premier
+rang; et toutefois, si nous ne voulons pas rester en arrière de nos
+voisins d'outre-Manche, il faut que la vapeur soit appliquée aux
+vaisseaux de ligne comme aux frégates, comme aux corvettes.</p>
+
+<p>Le problème à résoudre était donc celui-ci: Trouver une forme de
+<i>propulseur</i> telle: 1° que la surface que le vaisseau présente à la mer
+en s'avançant ne fût pas augmentée; 2° que l'on pût se servir avec une
+égale facilité de la vapeur ou de la voile, ou de tous les deux
+ensemble; 3º que l'approvisionnement de charbon nécessaire à une machine
+puissante fût réduit le plus possible; 4° que le propulseur fût mis à
+l'abri du boulet et put agir par tous les temps et par toutes les mers.
+Nous omettons plusieurs autres conditions du problème, que
+l'intelligence du lecteur trouvera facilement en comparant le nouveau
+mode de propulsion à l'ancien.</p>
+
+<p>Nous ne faisons que désigner ici le premier système, qui est <i>déjà</i> le
+système ancien, il consiste, comme l'on sait, en deux roues à palettes
+placées sur les côtés du navire et mises en mouvement par l'arbre d'une
+ou de deux machines, qui leur communique directement le mouvement de
+rotation nécessaire pour faire avancer le navire. Il est facile
+d'apercevoir de suite les inconvénients de ce système, inconvénients qui
+augmentent dans une proportion rapide avec la dimension et le rang du
+bâtiment, tellement que, si l'on n'avait que ce moyen d'appliquer la
+vapeur aux vaisseaux de ligne, il faudrait y renoncer.</p>
+
+<p>Le second système, celui qui, pour la marine royale, est peut-être
+appelé à remplacer les roues à palettes et leurs énormes tambours, est
+le propulseur à <i>hélice</i> ou a <i>vis</i>. C'est celui qui est en essai en ce
+moment en Angleterre sur <i>l'Archimède</i> et la <i>Princesse-Royale</i>, et en
+France sur le <i>Napoléon</i>.</p>
+
+<p>Disons d'abord que la première idée de l'application de l'hélice à la
+marche des vaisseaux appartient à des Français.</p>
+
+<p>On pense bien que nous ne parlons pas ici de l'invention de cette vis,
+qui est connue depuis des siècles sous le nom de vis d'Archimède. Mais
+déjà en 1699 et en 1713 deux Français, <i>Duquel</i> et <i>Dubost</i>, l'avaient
+appliquée à faire mouvoir des moulins.</p>
+
+<p>Plus tard, en 1768, un mathématicien français, <i>Paucton</i>, imagina de
+l'appliquer sur les vaisseaux à divers usages. Qu'on nous permette de
+citer un fragment de ce que ce savant écrivait à ce sujet:</p>
+
+<p>«La rame est un instrument au moyen duquel on peut faire mouvoir un
+bateau sur l'eau. C'est un long levier terminé par une extrémité aplatie
+qui agit par sa pression sur l'eau, comme un coin sur le bois. Le point
+d'appui de ce levier est la cheville à laquelle il est attaché: la force
+motrice est le rameur, et le fluide la résistance. Je suis étonné que
+personne n'ait songé à changer la forme de la raine ordinaire, qui n'est
+pas évidemment parfaite. En effet, outre que l'action du rameur n'est
+pas calculée pour faire avancer le vaisseau uniformément, puisque la
+rame décrit des arcs de cercle dans son mouvement, il est obligé
+d'employer la moitié de son temps et de sa force à retirer la rame de
+l'eau et à la porter en avant. Pour remédier à cet inconvénient, il
+serait nécessaire de substituer à la rame ordinaire un instrument dont
+l'action fût, si c'est possible, uniforme et continuelle, et je pense
+qu'on trouvera parfaitement ces propriétés dans le ptérophore
+(révolution du filet d'une vis autour d'un cylindre). Ou pourrait en
+placer deux horizontalement et parallèlement à la longueur du navire, un
+de chaque côté, ou un seulement devant. On immergerait entièrement le
+plérophore on seulement jusqu'à l'axe. Ses dimensions dépendront de
+celles du navire, et l'inclinaison de l'hélice de la vitesse avec
+laquelle on veut ramer.»</p>
+
+<p>Pour qui lira attentive tient ce qui précède, ne sera-t-il pas évident
+que toute l'invention de l'application de la vis à la navigation est là?
+Restait à trouver le moyen de faire mouvoir ces propulseurs; c'était à
+la vapeur à résoudre le problème; aussi, du jour où on l'appliqua à
+faire tourner les roues d'un bâtiment, on songea à substituer aux roues
+la rame de Paneton.</p>
+
+<p>Dès l'année 1823, lorsqu'à peine la question de la navigation à vapeur
+était résolue, le capitaine du génie <i>Delisle</i> avait proposé au ministre
+de la Marine d'appliquer l'hélice aux bâtiments, et les expériences
+qu'on fait en Angleterre prouvent avec quelle sagacité et quelle
+exactitude étaient faits les calculs de cet officier. Malheureusement on
+ne donna pas suite à son idée, et, sans les Anglais <i>Smith</i> et
+<i>Ericson</i>, la question, il faut bien l'avouer, serait peut-être restée
+longtemps encore à l'état de simple théorie.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Arrière du steam-vessel</b> <i>Archimède.</i></p>
+
+<p>Plus tard, en 1832, un habile, mécanicien, constructeur de navires à
+Boulogne, M. <i>Sauvage</i>, prit un brevet pour une vis de son invention,
+qui différait de la vis Delisle en ce qu'elle était pleine au lieu
+d'être évidée.</p>
+
+<p>Tels sont les deux systèmes de vis actuellement en expérience, nommées
+par les Anglais vis Ericson et vis Smith, et qu'on devrait bien
+réellement appeler, pour rendre justice à qui de droit, vis <i>Delisle</i> et
+vis <i>Sauvage</i>; mais <i>sic vos non vobis!</i></p>
+
+<p>Une explication préalable est nécessaire pour bien faire comprendre ce
+qui nous reste à dire sur le propulseur sous-marin, sur son mode
+d'action et sur ses avantages.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Hélices suivant le système de Rennie.</b></p>
+
+<p>Les vis de propulsion, de quelque manière qu'elles soient construites,
+tirent tout leur pouvoir propulsif de filets ou lames fixées sur un axe
+parallèle à la quille du vaisseau; ces filets forment des segments
+d'hélice ou de spirale, de telle sorte qu'en faisant tourner l'axe, les
+filets se fraient un chemin dans l'eau, comme la vis dans une pièce de
+bois. Il y a cependant cette différence distincte entre la vis à bois et
+la vis de propulsion, que cette dernière, agissant sur un fluide, ne
+peut pousser le vaisseau sans déplacer l'eau, tandis que la vis à bois
+s'avance dans le bois sans occasionner aucun déplacement nuisible.</p>
+
+<p>Si la vis agissait dans un corps solide, elle s'avancerait à chaque
+révolution, après avoir vaincu la résistance du frottement, de la
+distance déterminée sur l'axe par un tour de l'hélice, et entraînerait
+avec elle le bâtiment: dans ce cas, il y aurait avantage à réduire la
+largeur de l'hélice, de manière à ce qu'elle n'agît sur l'eau que dans
+la partie qui produit le plus grand effet utile. (Cette partie est à peu
+près celle dont la ligne de projection forme avec l'axe de la vis un
+angle de 45°.)</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illutration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Arriére du Napoléon.--Hélice.</b></p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<br><p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br><br><b>Hélice du <i>Napoléon</i> vue de différents côtés.</b></p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Mais l'eau étant un corps excessivement mobile, on a été obligé de
+donner à l'hélice une grande résistance, c'est-à-dire une grande
+largeur, de telle sorte que les angles formés par les points rapprochés
+de l'axe avec cet axe différassent extrêmement de ceux formés par les
+points les plus éloignés. On conçoit, du reste, que les différents
+points de cette hélice sont doués de vitesses fort différentes, chacun
+devant décrire, dans le même temps, autour de l'axe, des circonférences
+d'autant plus grandes qu'ils sont plus éloignés du centre; il s'établit
+ainsi une moyenne entre les vitesses extrêmes, qui peut se représenter
+par la vitesse du point situé à égale distance de l'extrémité de
+l'hélice et de l'axe de rotation. L'eau est frappée ou poussée par
+l'hélice dans une direction oblique à la marche du navire; il y a donc
+là une perte de force qui varie suivant l'angle que fait l'élément
+propulseur avec l'axe. Nous avons dit plus haut que cet angle variait
+pour chaque élément de l'hélice; et pour bien comprendre la nature de
+cette perte, cherchons ce qui se passe dans deux positions extrêmes de
+la surface poussée par l'eau, par rapport à l'axe.</p>
+
+<p>Si l'eau ou la force agit sur un disque placé à l'extrémité de l'axe, et
+dans le sens de cet axe, aucune partie de la force ne sera perdue, et
+l'axe sera déplacé dans cette direction d'une quantité représentée par
+l'intensité de la force, abstraction faite du frottement.</p>
+
+<p>Si, au contraire, la force agit perpendiculairement à l'axe, cet axe ne
+pourrait avoir qu'un mouvement de déplacement parallèlement à lui-même;
+le mouvement en avant serait tout a fait nul.</p>
+
+<p>C'est donc entre ces deux manières d'appliquer la force de propulsion
+qu'il faut chercher celle qui donnera le plus grand effet utile,
+c'est-à-dire celle dont l'action sera le plus grande possible dans le
+sens de l'avancement, et la moindre possible dans le sens du déplacement
+latéral. Il est inutile d'ajouter que le propulseur sous-marin étant
+invariablement lié au bâtiment, ne peut qu'avancer et faire avancer la
+quille avec lui et jamais se déplacer latéralement. Il y a donc toujours
+une perte de force dans l'action du propulseur, et c'est à diminuer le
+plus possible cette perte que se sont appliqués ceux qui ont imaginé
+diverses modifications de la vis.</p>
+
+<p>Nous ne pousserons pas plus loin ces explications, dans l'impossibilité
+où nous serions de les continuer sans appeler à notre aide le calcul:
+qu'il nous suffise de dire que l'effet utile, c'est-à-dire la partie de
+la force qui sert à faire avancer le bâtiment, dépend de la surface de
+la vis, qui est déterminée par son diamètre et par sa longueur, de
+l'angle d'inclinaison de l'hélice et de la hauteur de son pas. (Cette
+hauteur est la distance qui, sur la même arête du cylindre, autour
+duquel s'enroule la vis, sépare deux filets de cette vis.)</p>
+
+<p>Les deux seuls systèmes en expérience maintenant sont le système Delisle
+et le système Sauvage. Le système Delisle est construit de la manière
+suivante: Sur un arbre qui pénètre dans le navire, sont fixées à angle
+droit trois branches en tôle très-épaisses, et tordues comme le serait
+cette partie de la vis elle-même, si elle était prolongée jusqu'à l'axe.
+Un cercle boulonné sur ces branches reçoit six segments hélicoïdes, qui
+forment ensemble presque un tour entier de la vis. L'angle milieu est de
+45°. Le but du capitaine Delisle, en évidant sa vis, était de supprimer
+la partie la plus rapprochée, de l'axe, parce que c'est celle qui
+déplace l'eau le plus latéralement, et que dans ce cas, comme nous
+l'avons dit plus haut, l'effet était nul ou à peu près nul pour faire
+avancer le navire.</p>
+
+<p>M. Ericson a pris en Angleterre un brevet pour une vis identiquement
+semblable à celle de M. Delisle, mais les expériences n'ont pas donné
+des résultats très-avantageux.</p>
+
+<p>Le système Sauvage, établi par M. Smith à bord de <i>l'Archimède</i> et de <i>la
+Princesse-Royale</i>, se compose de deux segments hélicoïdes, formant
+ensemble un tour entier dont l'angle milieu d'inclinaison est de 45° Ces
+hélices reposent sur l'arbre lui-même, et, par conséquent, la vis est
+entièrement pleine.</p>
+
+<p>Des expériences faites sur <i>l'Archimède</i>, il semble qu'on peut conclure:</p>
+
+<p>1º Que la surface de la vis doit être dans un rapport donné avec la
+force de la machine, quel que soit d'ailleurs l'angle d'inclinaison de
+l'hélice;</p>
+
+<p>2° Que l'angle milieu ne doit pas, dans les circonstances ordinaires,
+excéder 45º.</p>
+
+<p>M. Rennie, observateur attentif des formes que la nature a données aux
+animaux qui se meuvent dans l'eau, et notamment à ceux qui s'y meuvent
+le plus vite, a imaginé un système de vis dont nous donnons le dessin.
+Il avait remarqué que la queue des poissons, qui est leur véritable
+propulseur, prenait un accroissement rapide vers la partie postérieure,
+et que les arêtes de la queue rayonnaient à peu près du même point, loi
+qu'il a suivie en composant son hélice d'un plan incliné enroulé autour
+d'un cône, et en disposant les arêtes guidantes de son propulseur de
+telle sorte qu'elles soient tangentes de toutes parts à la surface
+intérieure du cône. La pratique n'est pas encore venue démontrer la
+bonté de ce système ingénieux, mais il sera prochainement installé sur
+un bâtiment de l'amirauté.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006c.png"><br><b>Plan du Napoléon.--A. Mât de beaupré.--B. Poulaine.--C.
+Guindeau.--D. Capot du logement de l'équipage.--E. Petite forge.--F. Mât
+de misaine.--G. Capot de la chambre des passagers de l'avant.--H.
+Claire-voie de ladite chambre.--1. Prison.--J. Cuisine.--K. Cheminée de
+la mécanique.--L. Grand mât.--M. Recouvrement de la mécanique.--N.
+Escalier de la mécanique.--O. Recouvrement de la grande roue.--P.
+Claire-voie de la chambre du chef mécanicien.--Q. Claire-voie du
+logement des officiers et passagers de l'arriére.--R. Mât d'artimon.--S.
+Escalier du logement des officiers et passagers de l'arrière.--T.
+Claire-voie de la chambre du commandant.--U. Dunette.--1. Bossoirs.--2.
+Porte-haubans.--3. Puits aux chaînes.--4. Soutes à charbon de terre.--5.
+Pompe alimentaire.--6. Gouvernail.--7. Pistolets de porte-manteau.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006d.png"><br><b>Coupe du Napoléon.--A. Mal de beaupré.--B. Poulaine.--C.
+Logement de l'équipage.--D. Logement des maîtres.--E. Mât de
+misaine.--F. Escalier de la chambre des passagers de l'avant.--G. Ladite
+chamhre.--H. Prison.--I. Cheminée de la mécanique.--J. Chaudière de la
+mécanique.--K. Grand mât.--L. Mécanique.--M. Escalier de la
+mécanique.--N Roues qui font tourner l'arbre de l'hélice.--O. Chambre du
+chef mécanicien.--P. Logements des officiers et passagers de
+l'arriére.--R. Escaliers desdits logements.--S. Chambre du
+commandant.--T. Calles et soutes.--1. Bossoir.--2. Guindeau.--3. Petite
+forge.--Sabords.--5. Pistolets de porte-manteau.--6. Gouvernail.--7.
+L'hélice.--8. Arbre de l'hélice.</b></p>
+
+<p>Les effets produits par la vis, comparés à ceux qu'ont donnés les roues
+à palettes pour la vitesse des bâtiments, donnent un désavantage de 10 à
+12 pour 100 au premier de ces deux systèmes. Ainsi il a été démontré par
+les expériences que sur une mer calme et par une brise faible, un bateau
+à roues gagnait de 12 pour 100 sur un bateau à hélice. Tel est, du
+reste, le seul inconvénient de ce système.</p>
+
+<p>Quant aux avantages, ils sont immenses:</p>
+
+<p>1º La vis est à l'abri du boulet et des avaries qui peuvent résulter des
+abordages; la machine peut être entièrement placée au-dessous de la
+flottaison, dans les vaisseaux de ligne.</p>
+
+<p>2° On peut établir des batteries dans toute la longueur du bâtiment.</p>
+
+<p>3° Les bâtiments à vis ayant environ deux cinquièmes de moins de largeur
+que les bâtiments à roues, peuvent pénétrer dans les bassins et docks
+qui ne sauraient recevoir ces derniers.</p>
+
+<p>4º La vis étant toujours immergée, quelle que soit l'inclinaison du
+navire, les mouvements de roulis et de tangage l'emportent de beaucoup
+sur le système à roues: en effet, souvent les roues sont émergées, et la
+machine acquiert, dans ce cas, une si grande vitesse, qu'on est obligé,
+pour préserver le bâtis, de fermer les registres de la vapeur, tandis
+que la vis fonctionne avec la même régularité.</p>
+
+<p>5° Cette immersion constante permet de faire de la toile par le vent du
+travers et au plus près; ce qui donne la faculté de gréer les bâtiments
+à vis à peu près comme les bâtiments à voiles.</p>
+
+<p>6° Le navire pouvant marcher à la voile, la machine peut être plus
+puissante et l'approvisionnement de charbon moins considérable.</p>
+
+<p>7º Quel que soit le chargement du bâtiment, la marche est régulière,
+tandis que les bâtiments à roues perdent une partie de leur marche par
+suite de la trop grande immersion des roues, au moment du départ,
+lorsque le chargement de charbon est complet,</p>
+
+<p>8º Enfin par un bon vent, lorsqu'on peut se servir de la voile, ou peut
+désembrayer la machine, et le bâtiment peut marcher comme les bâtiments
+à voiles ordinaires, sur lesquels il n'aura qu'une infériorité de
+vitesse d'un vingt-cinquième, par l'effet du propulseur que le navire
+traîne en ce cas; mais si on soustrait entièrement la vis à l'action de
+l'eau, ce qui est possible en la remontant à bord, il n'y a plus de
+différence dans la vitesse de la marche.</p>
+
+<p>Tout ce que nous venons de dire sur les divers systèmes de vis et sur
+leurs avantages nous dispensera d'entrer dans de longs détails sur les
+essais qu'on tente en ce moment au Havre sur la goélette à hélice
+<i>Napoléon</i>, dont nous donnons le plan, la coupe et l'élévation. Rien
+dans sa construction n'indique un bateau à vapeur; l'oeil glisse d'une
+extrémité à l'autre le long de ses courbes élégantes, sans être arrêté
+par ces lourds tambours qui coupent si gracieusement les lignes de
+carène. Il a toute la grâce du bâtiment fin voilier et toute la
+puissance du bâtiment à vapeur. Le système de propulsion consiste en une
+vis placée à l'arrière et qui tourne avec une grande vitesse. Cette vis,
+fixée à un axe, mise en communication avec la machine par une série
+d'engrenages, est adaptée entre deux <i>étambots</i> qui supportent les
+extrémités de l'axe et sont séparés seulement par l'épaisseur de
+l'instrument. Cette installation de l'arrière, invisible quand le navire
+flotte, est la seule, disposition qui révèle à l'extérieur les moyens de
+propulsion.</p>
+
+<p>La longueur du <i>Napoléon</i> de tête à tête est de 17 m. 50.</p>
+
+<p>Sa plus grande largeur, de 8 m. 50.</p>
+
+<p>Son tirant d'eau, quand il est chargé, de 3 m. 60.</p>
+
+<p>La force de ses machines est de 120 chevaux.</p>
+
+<p>Le diamètre de l'hélice, de 2 m. 29.</p>
+
+<p>Sa longueur, de 1 m. 07.</p>
+
+<p>L'hélice, qui aujourd'hui est en fonte et sort des ateliers de M.
+Niblus, sera construite en cuivre pour éviter l'action corrodante des
+sels de la mer. Dans les essais, on a expérimenté plusieurs systèmes de
+vis dans lesquelles on a fait varier le diamètre, l'inclinaison de
+l'hélice et la hauteur du pas. Celle de M. Sauvage n'a pas pu être
+soumise aux expériences, à cause de sa longueur qui dépasse les
+dimensions de la cage destinée à recevoir le propulseur.</p>
+
+<p>Ces essais ont d'ailleurs été très-satisfaisants: le navire, qui
+d'ailleurs ne filait que 9 noeuds 3 dixièmes, a obtenu bientôt une
+marche de 10 noeuds, soit 12 miles anglais; <i>l'Archimède</i> n'a pas
+dépassé 9 milles 1 dixième. Au plus près du vent, <i>le Napoléon</i> a filé
+10 noeuds et demi; en plein vent, 12 et demi. La machine seule a obtenu
+11 noeuds, et, les voiles agissant en même temps que la machine, 13
+noeuds et demi.</p>
+
+<p>C'est avec grand plaisir que nous enregistrons ces résultat
+remarquables, car nous y découvrons une nouvelle ère. La vapeur, qui,
+depuis son application à la locomotion, a déjà produit tant de
+merveilleux rapprochements, va contribuer encore à resserrer les liens
+des peuples en activant leurs relations et en confondant leurs intérêts.
+Déjà nous apprenons que le constructeur du <i>le Napoléon</i> termine en ce
+moment un magnifique bateau à hélice, destiné à faire un service
+régulier entre Saint-Malo et le Havre.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b> <i>le Napoléon</i>, goélette à hélice.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LES DEUX MARQUISES,</h3>
+
+<h4>COMÉDIE EN TROIS ACTES.</h4>
+
+<p class="mid">(Suite et fin.--V. p. 282)</p>
+
+<h4>PERSONNAGES.</h4>
+
+<p>LE MARQUIS DE FAVOLI, colonel des carabiniers, commandant à Modène;
+trente-six ans.<br>
+LA MARQUISE, sa femme.<br>
+FRANCESCA, jeune veuve, marquise de Montenero, sa cousine. <br>
+LA CHANOINESSE SANTA-CROCE, tante de Francesca.<br>
+LE COMTE ODOARD), capitaine des carabiniers.<br>
+RANNUCCIO, lieutenant des carabiniers; cinquante ans.<br>
+MATTEO, domestique du colonel.</p>
+
+<p>La scène se passe à Modène.</p><br>
+
+<p class="mid">ACTE DEUXIÈME.</p>
+
+<p>Le théâtre représente un salon; au fond, à droite, un cabinet ouvert;
+porte latérale, table, etc.</p>
+
+<p class="mid">Scène Ire.</p>
+
+<p class="mid">LE MARQUIS, MATTEO.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>à Matteo</i>.--Le conseil de guerre est-il rassemble?</p>
+
+<p>MATTEO.--Tous les membres sont réunis.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>montrant la porte de gauche</i>.--Ici, dans cette salle, comme
+je l'ai dit.</p>
+
+<p>MATTEO.--Oui, monsieur le marquis.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--A-t-on amené le comte de sa prison?</p>
+
+<p>(<i>Francesca parait au fond.</i>)</p>
+
+<p>MATTEO.--Le capitaine Rannuccio et un autre juge l'interrogent en ce
+moment.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>toujours au fond</i>.--La prison! interrogé!... (<i>Elle descend
+la scène et s'approche du marquis.</i>)</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>à Matteo</i>.--Prévenir le conseil que je vais venir; que le
+palais soit sévèrement fermé; des gardes à toutes les portes. Allez.</p>
+
+<p>(<i> Matteo sort.</i>)</p>
+
+<p class="mid">Scène II.</p>
+
+<p class="mid">LE MARQUIS, FRANCESCA.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--O ciel, mon cousin! Il est donc vrai! votre agitation...
+votre voix menaçante... ces ordres plus menaçants encore!</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>après avoir jeté un coup d'oeil autour de lui en
+souriant.</i>--Pauvre petite cousine, je vous ai donc fait bien peur avec
+mon air de sévérité! c'est mon air de colonel; je le prenais pour le
+commandant Rannuccio et pour le prince. Mais rassurez-vous, tout cela
+n'est pas aussi terrible en réalité qu'en apparence.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Mais cette arrestation?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Elle cessera ce soir.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Mais ce conseil de guerre?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Il ne condamnera personne.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Pourquoi donc alors le comte Odoard...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Ecoutez. Vous connaissez les immenses ruines de
+San-Severino?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Qui sont toutes voisines de votre villa?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Celles-là même. On parlait depuis quelques jours d'une
+conspiration de carbonari, où étaient engagés plusieurs officiers de
+carabiniers. Hier, j'apprends qu'ils doivent se réunir dans la nuit aux
+ruines de San-Severino. Je donne ordre à Rannuccio de faire cerner les
+ruines; il s'y rend; mais les conspirateurs avertis s'échappent, et l'on
+ne saisit que quelques papiers, preuves manifestes de leur présence et
+de leur complot.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Mais... comment le comte?...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Attendez. Rannuccio, avant de partir, ordonne de nouvelles
+perquisitions; tout à coup on voit à une des entrées un homme enveloppé
+d'un manteau et qui cherchait à se cacher: on court, on se saisit de
+lui; il lutte, se défend, et, après de longs efforts, parvient à
+s'échapper.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Eh bien?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Mais en fuyant, il laisse aux mains des soldats un manteau
+d'officier de carabiniers, et Rannuccio soutient, ainsi qu'eux, qu'à la
+clarté de la lune, il a reconnu Odoard.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Ciel! <i>A part.</i> La villa!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Rannuccio revint; on court à l'hôtel d'Odoard; il n'y avait
+point passé la nuit: nouvelle circonstance qui l'accuse. Il y a une
+heure enfin, il rentre; il est arrêté, interrogé, et va paraître devant
+le conseil de guerre. Tout va bien.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Que dites-vous?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Vous ne comprenez pas! Vous voilà vengée d'elle!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--D'elle?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Sans doute. Odoard était chez cette femme, et non à
+l'abbaye. Rannuccio aura prêté les traits de son ennemi à l'homme au
+manteau.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Mais si c'était lui cependant?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Lui! conspirer!... contre les maris, peut-être; mais contre
+l'État!... Il était chez cette femme! (<i>Riant.</i>) Et il faudra qu'il
+prouve son alibi devant le conseil de guerre, et pour le prouver, il
+faudra qu'il dise tout.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Il ne le dira jamais!</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>souriant</i>.--Se faire fusiller par discrétion!</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>avec un cri de terreur</i>.--Fusillé! Que dites-vous?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Pas moins. Le prince est furieux... et si Odoard se
+taisait...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Mais s'il était forcé de se taire?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--On n'est jamais forcé d'être un héros.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Mais s'il l'était enfin, s'il l'était?</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>avec plus de sérieux</i>.--Ah! s'il l'était... son affaire
+serait très-grave. Le prince veut un exemple, et la prise de ces papiers
+de révolte, la complicité des officiers de carabiniers...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Ciel!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Mais, non! non! il ne court aucun danger! Quand même il
+n'avouerait rien, la vérité ne se saurait pas moins; on fera une visite
+chez lui, sur lui; il y a des lettres, un portrait, il y en a toujours;
+tout se découvrira, et, grâce à un coup d'épée avec le mari...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Ciel!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Rassurez-vous; Odoard ne connaît qu'un maître l'épée à la
+main... c'est moi. (<i>Riant.</i>) Cela sera charmant! Voyez-vous ce conseil
+de guerre assemblé pour juger... quoi? un rendez-vous d'amour. Si
+c'était la femme de Rannuccio! lui qui est juge!... J'ai toujours aimé
+les procès, parce qu'on y trouve ce qu'on n'y cherche pas.</p>
+
+<p>MATTEO, <i>entrant.</i>--Monsieur le marquis, le conseil de guerre vient de
+s'ouvrir.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--J'y vais. (<i>A Francesca</i>.) Odoard a demandé, à vous parler,
+sans doute pour quelque révélation. Je vais vous l'envoyer après
+l'interrogatoire. Allons, consolez-vous! tout ira bien, je vous en
+réponds. Il sera libre et puni; vous serez vengée et comtesse. Adieu.
+(<i>II sort.</i>)</p>
+
+<p class="mid">Scène III.</p>
+
+<p class="mid">FRANCESCA, <i>seule</i>.</p>
+
+<p>Il est perdu! Parler? il ne le peut pas... c'est se déshonorer. Se
+taire? c'est se condamner. Si on ne découvre rien, un arrêt affreux! Si
+on découvre toit, un duel sans merci! L'épée du marquis est impitoyable!
+De tous côtés, la mort! Mourir!... lui!... Oh! il faut que je le sauve!
+Tant qu'il sera en danger, je sens que je l'aimerai encore! Allons,
+encore ce jour donné au monde, et puis adieu! Le voici.</p>
+
+<p class="mid">Scène IV.</p>
+
+<p class="mid">FRANCESCA, ODOARD.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Vous me cherchiez, monsieur le comte?</p>
+
+<p>ODOARD.--Oui; j'avais un service à demander, j'ai pensé à vous, madame.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Parlez.</p>
+
+<p>ODOARD.--Vous savez; un hasard que je bénis vous a livré notre secret,
+et, à défaut du hasard, c'est moi qui vous l'aurais confié, car je sens
+en vous une amie.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>d'une voix tremblante</i>.--Et vous avez raison, monsieur le
+comte,</p>
+
+<p>ODOARD.--Je sors du conseil de guerre.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>vivement</i>.--Où vous avez dit...</p>
+
+<p>ODOARD.--Ce que vous étiez bien sûre que je dirais, n'est-ce pas? Son
+honneur est sauf; mais j'ai encore une crainte, et vous seule pouvez la
+détruire.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Comment?</p>
+
+<p>ODOARD.--Un portefeuille caché chez moi renferme des lettres qui
+pourraient la perdre. Jusqu'à présent elles ont échappé à toutes les
+recherches; mais un instant pourrait tout découvrir. Sauvez-la,
+sauvez-nous! (<i>Lui remettant un papier</i>.) Voici quelques mots qui vous
+diront ce qu'il faut faire. Faites enlever ces lettres, et
+remettez-les-lui avec les adieux de celui qu'elle ne reverra pas.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>qui, pendant qu'il parlait, a semblé en proie à une vive
+agitation, s'écrie avec résolution:</i>--Vous la reverrez!</p>
+
+<p>ODOARD, <i>vivement et avec crainte</i>.--Ciel! Est-ce qu'elle serait à
+Modène?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Pas encore.</p>
+
+<p>ODOARD.--Est-ce qu'elle a quitté sa villa?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Elle la quittera.</p>
+
+<p>ODOARD.--Comment?</p>
+
+<p>FRANCESCA--Elle saura votre danger.</p>
+
+<p>ODOARD.--Qui l'avertira?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Moi, monsieur le comte.</p>
+
+<p>ODOARD.--Vous!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Croyez-vous donc que celle que vous avez appelée votre amie
+vous laissera mourir sans rien tenter pour votre défense?</p>
+
+<p>ODOARD.--Que voulez-vous donc faire?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Ce que je voudrais qu'un fit pour moi: allez trouver ma
+cousine, lui écrire, lui dire que vous mourez, lui dire de vous faire
+vivre!</p>
+
+<p>ODOARD.--L'infortunée! Que peut elle?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Qu'elle coure chez le prince son père, qu'elle se jette à
+ses genoux, qu'elle lui avoue tout; je ne demande rien, mais qu'elle
+vous sauve!</p>
+
+<p>ODOARD.--Se déshonorer aux yeux de son père!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Grandir aux vôtres!</p>
+
+<p>ODOARD.--Le prince ne le croira pas. Elle n'obtiendra rien!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Elle n'obtiendra rien? Vous ne savez pas ce que c'est que la
+voix d'une femme qui demande grâce pour celui qu'elle aime! J'y vais.</p>
+
+<p>ODOARD, <i>l'arrêtant</i>.--Mais ce serait se perdre!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Mais ce serait vous faire mourir!</p>
+
+<p>ODOARD.--Eh bien! je mourrai! qu'importe? Mourir pour la femme qui vous
+a tout sacrifié, mourir pour épargner une tache à son nom, et cela sans
+qu'elle le sache, sans qu'elle le veuille, quelle plus belle mort
+pouvais-je jamais rêver?...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Mais elle! elle! vous ne pensez donc pas à elle? Que
+va-t-elle devenir? Quoi! vous l'aimez, et vous voulez que votre sang
+retombe sur elle, et qu'elle se dise chaque jour avec désespoir: C'est
+moi qui l'ai lue! (<i>Faisant un pas pour s'éloigner</i>. Non! non! elle
+saura...</p>
+
+<p>ODOARD, <i>vivement et lui prenant la main</i>.--Arrêtez!.. Vous ne la
+connaissez pas!... Rien ne l'épouvanterait... Eperdue, elle accourrait
+ici... et si le prince la repousse... bravant la honte, dédaignant la
+crainte... devant le conseil, devant son mari... elle avouerait tout...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Si vous aviez tant de joie à vous sacrifier pour elle,
+pourquoi l'empêcher de se sacrifier pour vous?... (<i>Elle va pour
+s'éloigner</i>.)</p>
+
+<p>ODOARD, <i>l'arrêtant</i>.--Je vous en supplie!... Il faut qu'il y ait une
+victime... ne m'enviez pas...</p>
+
+<p class="mid">Scène V.</p>
+
+<p class="mid">Les Mêmes, LA CHANOINESSE.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Ah!... vous enfin, Francesca. La marquise vous cherche
+partout!</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>avec un cri de joie</i>.--La marquise est ici?</p>
+
+<p>ODOARD, <i>à part</i>.--Il est trop tard.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Elle arrive à l'instant même de sa villa!...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Vous l'avez vue?</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Sans doute--mais comme vous êtes pâle... agitée...
+(<i>Apercevant Odoard, qui s'était retiré au fond.</i>) Ah! je comprends!...
+Pauvre jeune homme!...</p>
+
+<p><i>(Matteo, qui vient d'entrer, présente une déclaration à Odoard, qui va
+la signer dans le cabinet ouvert du fond. Tout ceci se passe sans
+arrêter la scène entre les deux femmes.)</i></p>
+
+<p>LA CHANOINESSE, <i>à Francesca</i>.--Son affaire est donc bien grave?...</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>avec agitation</i>.--Oui... bien grave... elle l'était du
+moins... mais la marquise revient!...</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--On parlait de...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--De mort!... oh! que c'était noble à lui!... Mais non! il ne
+mourra pas!... La marquise me cherche?...</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--La marquise! la marquise!... Quel rapport entre la
+marquise et ce danger?...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Rien!... je suis si malheureuse... si heureuse...</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Votre tête s'égare, mon enfant... Qu'avez-vous?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Où est-elle?... où est-elle?... La voici!...</p>
+
+<p class="mid">Scène VI.</p>
+
+<p class="mid">Les Mêmes, LA MARQUISE.<br> <i>(Elle entre d'un air indiffèrent et sans voir<br>
+Odoard, qui écrit toujours au fond.)</i></p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>courant à elle</i>.--Vous me cherchiez, ma cousine?</p>
+
+<p>LA MARQUISE.--Oui... pour vous consulter sur une toilette de bal...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Et... pour ces tristes événements... peut-être...</p>
+
+<p>LA MARQUISE, <i>froidement</i>.--Quels événements?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Ignorez-vous ce qui se passe ici?</p>
+
+<p>LA MARQUISE.--Que se passe-t-il donc?... <i>(Avec indifférence.</i>) Ah!...
+oui... une conspiration...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Et... quelqu'un que nous connaissons... arrêté.</p>
+
+<p>LA MARQUISE.--Qui donc?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Le comte Odoard.</p>
+
+<p>LA MARQUISE, <i>a un dédain.</i>--Le comte?... se mêler dans des
+conspirations... c'est de bien mauvais goût... c'est bien roturier.</p>
+
+<p>FRANCESCA, avec un accent plus marqué.--Ne pourrait-on pas le secourir?</p>
+
+<p>LA MARQUISE.--Ne me parlez pas d'un conspirateur!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--On dit qu'il n'est pas coupable.</p>
+
+<p>LA MARQUISE.--- Tant mieux... son innocence le sauvera.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>avec crainte</i>.--Mais... si son innocence ne suffisait pas
+pour le sauver?</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE, <i>qui observe tout à l'écart</i>.--Comme elle
+l'interroge!...</p>
+
+<p>LA MARQUISE.--Eh bien?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Eh bien... alors... on viendrait à son aide, n'est-ce
+pas?... On ne le laisserait pas condamner...</p>
+
+<p>LA MARQUISE, <i>froidement.</i>--Qui pourrait le défendre?</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>malgré elle</i>.--Des personnes qui n'auraient peut-être qu'un
+mot à dire pour cela!</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE, <i>à part</i>.--C'est elle.</p>
+
+<p>ODOARD, <i>qui s'est levé, apercevant la marquise.</i>--Ciel!... la
+marquise!...</p>
+
+<p>LA MARQUISE, <i>qui s'est retournée au bruit.</i>-Le comte!... LA
+CHANOINESSE, <i>à part</i>.--Elle a tressailli.</p>
+
+<p><i>(Odoard est au fond, très-agité; la marquise le regarde et lui fait
+signe par un coup d'oeil qu'elle veut lui parler.)</i></p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>qui a saisi ce regard</i>.--Elle veut lui parler... pour le
+sauver, sans doute... mais, devant la chanoinesse... elle ne peut...
+Comment l'écarter?... Ah!... le portefeuille?... <i>(Elle s'approche
+vivement de la chanoinesse, et à voix basse.)</i> Ma tante, voulez-vous me
+sauver?...</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Comment?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Voulez-vous me sauver?</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Si je le veux!... mais...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je suis perdue si vous me refusez!...</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Parlez.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>tirant le papier que lui a donné Odoard</i>.--Vous voyez ce
+papier?... <i>Elle l'emmené hors delà scène tout en parlant.</i>) Prenez-le,
+lisez-le... exécutez tout ce qu'il prescrit... <i>(Elle l'éloigné toujours
+et sort avec elle.)</i></p>
+
+<p>ODOARD, <i>dés qu'il les voit parties, s'approche vivement de la marquise,
+et à voix basse.</i>--Eloignez-vous.</p>
+
+<p><i>(La marquise, sans le regarder, mais suivant de l'oeil Francesca et la
+chanoinesse, qui disparaissent, lui met vivement un billet dans la main,
+et sort par la porte latérale sans dire un mot.)</i></p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>rentrant</i>.--Déjà seul! <i>(Elle s'approche de lui.)</i></p>
+
+<p>ODOARD, <i>lui montrant la lettre</i>.--Vous l'avais-je dit?... Elle
+accourt!... mais je n'accepterai pas son sacrifice!... je ne le veux
+pas... <i>(Il ouvre la lettre.)</i> C'est étrange! elle a déguisé sa main.
+<i>(Il lit; la consternation se peint sur son visage.)</i> Est-ce un rêve?...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Que vous êtes pâle!...</p>
+
+<p>ODOARD.--Ce n'est pas possible!... j'ai mal lu!... <i>(Il relit la
+lettre.)</i> Non! je ne me suis pas trompé!...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Parlez, monsieur le comte; qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>ODOARD, <i>avec explosion</i>.--Ah! lâcheté!... lâcheté!... et trahison!...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Qu'avez-vous donc? vous m'épouvantez!</p>
+
+<p>ODOARD.--Vous m'avez vu, madame! vous m'avez entendu! vous savez si je
+l'adorais!... Eh bien! tenez... lisez!... mais non, je veux lire
+moi-même! «J'apprends votre danger... je tremble!... j'envoie un homme
+sûr à votre hôtel pour prendre le portefeuille et mes lettres!...
+Surtout ne me nommez pas! si notre secret était révélé, je ne pourrais
+rien pour vous; mais n'étant pas compromise, je vous ferai évader,
+j'espère!»</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>avec indignation</i>.--J'espère!...</p>
+
+<p>ODOARD.--N'est-ce pas, madame, que c'est affreux? Oh! je me dévouais
+pour elle avec bonheur!... mais cette lettre!... pas un regret, pas une
+larme! «Je tremble!... j'envoie chercher mes lettres!...» Quel soin! Au
+nombre de ses vertus j'avais oublié la prudence! et cette phrase
+menteuse!... ce mot d'espérance jeté à la fois pour me soutenir et
+s'assurer mon silence!... Je ne me connais plus!... La colère...
+l'indignation... je la hais, je la méprise!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Calmez-vous! calmez-vous!</p>
+
+<p>ODOARD.--Mon Dieu! passer en un instant de l'adoration au mépris!...
+voir cette image que l'on idolâtrait se souiller... s'avilir... Ah!!
+puisque le monde est ainsi fait... puisqu'il n'est plein que de coeurs
+faux et vils... il vaut mieux le quitter, et je meurs sans regret.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>avec des larmes</i>.--Vous êtes cruel, monsieur le comte!</p>
+
+<p>ODOARD.--Vous pleurez?... Pardon!... je suis un ingrat... on ne devrait
+pas maudire la terre quand on rencontre des êtres tels que vous!...
+Ah!... si elle avait eu votre âme!... Adieu!... le condamné vous a dû sa
+dernière consolation... adieu!...</p>
+
+<p class="mid">Scène VII.</p>
+
+<p class="mid">Les Mêmes, LE MARQUIS.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>vivement</i>.--Tout n'est pas encore perdu, ou plutôt tout est
+sauvé!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--O ciel!... mon cousin!...</p>
+
+<p>ODOARD.--Que dites-vous?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--La sentence était prononcée... il ne restait plus qu'à y
+mettre ma signature et à la porter au prince, quand une pensée m'est
+venue. J'ai fait sentir la générosité de votre silence, et j'ai obtenu
+du conseil de venir vous trouver seul, de vous interroger seul, de
+recevoir seul vos déclarations... Ainsi, parlez.</p>
+
+<p><i>(Francesca, qui l'avait d'abord écouté avec espoir, se cache le front
+dans les deux mains.)</i></p>
+
+<p>ODOARD, <i>avec effort.</i>--Je ne puis que répéter ce que j'ai dit, monsieur
+le marquis... je suis coupable.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Et moi, je vous dis que vous ne l'êtes pas! Croyez-vous
+donc que je ne voie point qu'il s'agit d'une femme?</p>
+
+<p>ODOARD.--Je ne puis parler!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Mais... devant moi... Le conseil s'en rapporte à moi... à
+moi seul. <i>(Odoard se tait.)</i> Ah! c'est de la folie qu'une telle
+générosité! Qu'on se batte pour une femme, qu'on se ruine pour une
+femme... soit! mais se faire fusiller pour elle, c'est trop fort! Que
+feriez-vous donc pour votre mère?</p>
+
+<p>ODOARD, <i>avec émotion</i>.--Pas davantage... de grâce... je suis touché
+jusqu'au fond de l'âme...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Il ne s'agit pas d'être touché, mais de vivre! Je ne veux
+pas, moi, que vous vous fassiez tuer pour quelque coquette, qui rira de
+vous avec un autre le lendemain du jour où voua serez mort pour elle...
+Vous gardez le silence... Eh bien, je vous sauverai malgré vous!... <i>(Se
+tournant vivement vers Francesca.)</i> Francesca, vous savez le nom de
+cette femme, voulez-vous le révéler?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Ciel!...</p>
+
+<p>ODOARD, <i>vivement</i>.--Madame, ne parlez pas!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Vous savez tout, puisqu'il vous dit de vous taire!...
+Parlez!... je, vous en supplie comme ami... je vous l'ordonne comme
+juge!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Mon Dieu! mon Dieu!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Si vous ne parlez pas... c'est vous qui le condamnez!...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Grâce!</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>bas à Francesca</i>.--Laisserez-vous périr celui que vous
+aimez?</p>
+
+<p>ODOARD, <i>bas aussi</i>.--Vous ne me sauveriez, pas!... Un combat à mort...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Parlez!</p>
+
+<p><i>(Francesca sans répondre cache sa tête dans ses deux mains.)</i></p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>avec résolution</i>.--Vous vous taisez?... Eh ' bien donc, ce
+dernier moyen!... <i>(Il tire un portefeuille.)</i> Vous voyez, ce
+portefeuille?</p>
+
+<p>ODOARD, <i>à part</i>.--Ciel!... mes lettres!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--On l'a saisi chez vous et on me l'apporte à l'instant. Je
+voulais vous le rendre sans l'ouvrir, mais puisque vous vous taisez....</p>
+
+<p>ODOARD, <i>vivement</i>.--Monsieur le marquis... mon arrêt! mais n'ouvrez pas
+ces lettres!..,</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Vos instances mêmes vous accusent...</p>
+
+<p>ODOARD.--Par pitié pour moi-même, je vous en supplie...</p>
+
+<p><i>(Le marquis s'apprête à ouvrir le portefeuille; Odoard et Francesca le
+regardent avec angoisse... il l'ouvre... le portefeuille est vide.)</i></p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>stupéfait</i>.-Rien!...</p>
+
+<p>ODOARD et FRANCESCA, avec étonnement.--Rien!...</p>
+
+<p>ODOARD, <i>à part</i>.--Ah!... la marquise, sans doute...</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>à part</i>.--Ma tante peut-être.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>à Odoard</i>.--Pour la dernière fois, voulez-vous parler?</p>
+
+<p>ODOARD.--Je n'ai rien à dire.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Soit donc!... <i>(Aux deux soldats.)</i> Qu'on reconduise
+l'accusé dans sa prison!... <i>(.A Matteo.)</i> Avertissez les membres du
+conseil que nous allons porter l'arrêt au prince...</p>
+
+<p>FRANCESCA--Mon cousin!...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--C'est vous qui l'avez voulu!</p>
+
+<p><i>(Odoard s'éloigne avec les deux soldats; Matteo entre dans la salle du
+conseil; le marquis s'assied vivement à la table et signe la sentence;
+Francesca est sur le devant de la scène.)</i></p>
+
+<p>FRANCESCA.<i>avec désespoir</i>.--Perdu'.... et rien à faire!... rien pour le
+sauver!... O ma cousine! ma cousine qui n'aurait qu'un mot à
+prononcer!... Quoi!... j'ai là son salut dans mes mains... et je ne puis
+rien... moi... pour lui!... ah!...</p>
+
+<p class="mid">Scène VIII et dernière.</p>
+
+<p class="mid">LES MÊMES, MATTEO.</p>
+
+<p>MATTEO, <i>annonçant</i>.--Messieurs les jupes!</p>
+
+<p><i>(Les juges paraissent; le marquis ne joint à eux; Francesca s'élance
+vers eux.)</i> FRANCESCA.--Arrêtez!... arrêtez!... j'ai une révélation à
+faire!...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Oui, approchez... Elle peut nous éclairer... elle sait
+tout!</p>
+
+<p><i>(Les juges s'approchent.)</i></p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Qu'avez-vous à révéler?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Le comte n'est pas coupable!... je puis le prouver!...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Jurez-vous de dire la vérité?</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>après un moment de silence</i>.-Oui.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Toute la vérité?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Oui.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Rien que la vérité?...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Oui... <i>(à part.)</i> Mon Dieu! pardonnez-moi ce parjure!...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Parlez donc.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Le comte Odoard n'est pas coupable... car il n'était pas
+cette nuit au lieu de la conspiration.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Où donc était-il?...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Chez, moi!</p>
+
+<p><i>(Cri général. La toile tombe.)</i></p>
+<br>
+
+<p class="mid">ACTE TROISIÈME,</p>
+
+<p class="mid">(Même décoration qu'au deuxième acte.)</p>
+
+<p class="mid">Scène 1re.</p>
+
+<p class="mid">LE MARQUIS, MATTEO.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>il marche avec agitation</i>.--Plus j'y pense, plus je
+m'assure dans cette conviction! Ce n'est pas Francesca... j'en suis
+certain.<i>(A Matteo.)</i> Où est la marquise, ma femme?</p>
+
+<p>MATTEO, <i>montrant le cabinet de gauche</i>.--Madame la marquise s'est fait
+conduire ici dans ce petit salon.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Comment se trouve-t-elle?</p>
+
+<p>MATTEO.--Mieux... le prince son père est auprès d'elle.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Le prince est là?</p>
+
+<p>MATTEO.--Vous pouvez entendre sa voix.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--C'est bien. <i>(A lui-même.)</i> Ma femme lui demande peut-être
+la réclusion de Francesca!... Elle est si sévère sur ce point-là!... Et
+puis une telle tache pour la famille!... Elle s'est trouvée mal en
+apprenant cet aveu!... Et je jurerais que c'est un sublime mensonge! <i>(A
+Matteo.)</i> Qu'on amène le prévenu.</p>
+
+<p>MATTEO.--Oui, monsieur le marquis.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Son ignorance ce matin, son silence jusqu'à ce moment...
+tout me dit que ce n'est pas elle... Mais comment la justifier aux yeux
+de tous!... comment savoir quelle est la femme?... Voici Odoard... si je
+pouvais surprendre... <i>(Il se retire au fond.)</i></p>
+
+<p class="mid">Scène II.</p>
+
+<p class="mid">LES MÊMES, ODOARD, SOLDATS, MATTEO.</p>
+
+<p>MATTEO, <i>à Odoard</i>.--Veuillez attendre ici la décision du conseil,
+monsieur le comte. <i>(Matteo s'éloigne.)</i></p>
+
+<p>ODOARD, <i>sur le devant de la scène</i>.--Allons, encore cette dernière
+épreuve!... j'ai un supplice de moins que les accusés ordinaires...
+l'incertitude!... ah!... la marquise!... la marquise!... <i>(Après un
+instant de silence.)</i> Qu'a-t-elle fait après tout?... Ce qu'auraient
+fait toutes les femmes à sa place!... Il n'y a qu'une créature
+surhumaine, un ange... <i>(Nouveau silence.)</i> Eh bien! je suis sûr que sa
+jeune cousine Francesca l'aurait fait... Quelle chaleur de coeur!.... Je
+ne la connaissais pas!... Quel intérêt pour moi, qui ne suis rien pour
+elle!... Elle me pleurera... <i>(Souriant.)</i> Et même, c'est assez
+étrange... je mourrai pour une femme, et je serai pleuré par une
+autre... <i>(Le marquis et Milieu descendent la scène.)</i> Ah! voici le
+marquis et le secrétaire du conseil... On a beau dire... le coeur bat
+plus vite... n'importe, il n'en paraîtra rien.</p>
+
+<p class="mid">Scène III.</p>
+
+<p class="mid">ODOARD, LE MARQUIS. MATTEO, deux greffiers.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>d'une voix sévère, à Matteo.</i>--Lisez à M. le comte le
+jugement du conseil.</p>
+
+<p>MATTEO, <i>lisant</i>.--«Le conseil de guerre assemblé pour juger le complot
+de l'abbaye de San-Severino, et appelé à statuer sur le sort du
+capitaine comte Odoard, après les informations, interrogatoires et
+audition des témoins... déclare que le comte...»</p>
+
+<p>ODOARD, <i>l'interrompant</i>.--Est condamné à mort... Ne prenez pas le soin
+d'achever...</p>
+
+<p>MATTEO.--«Déclare que le comte est acquitté à l'unanimité.»</p>
+
+<p>ODOARD, <i>avec un cri de surprise</i>.--Acquitté! acquitté!</p>
+
+<p>MATTEO, <i>continuant</i>.--L'alibi ayant été prouvé en sa faveur.</p>
+
+<p>ODOARD.--L'alibi.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, sévèrement à Odoard.--Une femme a déclaré que vous étiez
+chez elle!...</p>
+
+<p>ODOARD.--Une femme!... Qu'entends-je?... Ce n'est pas possible... Elle
+serait venue!</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>avec un accent marqué</i>.--Oui, monsieur le comte, elle est
+venue.</p>
+
+<p>ODOARD, <i>à part</i>.--Ah!... je comprends... voici le revers de la
+médaille! Le marquis... j'aimais mieux l'autre péril... Enfin!...</p>
+
+<p><i>(Matteo et les greffiers sortent.)</i></p>
+
+<p class="mid">Scène IV.</p>
+
+<p class="mid">LE MARQUIS, ODOARD.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>à part</i>.--Plaidons le faux pour savoir le vrai. <i>(Il
+s'approche d'Odoard.)</i> Monsieur le comte, vous sentez qu'un entretien
+est nécessaire entre nous.</p>
+
+<p>ODOARD.--Je suis à vos ordres, monsieur.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Cette affaire ne peut se terminer ainsi, et vous êtes trop
+homme d'honneur pour refuser une réparation.</p>
+
+<p>ODOARD.--Désignez le lieu et les armes.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Comment! des armes... Avec qui donc voulez-vous vous
+battre?...</p>
+
+<p>ODOARD.--Mais... monsieur le marquis... puisque vous venez...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Vous refusez donc de l'épouser?</p>
+
+<p>ODOARD.--L'épouser!... <i>(A part.)</i> Il veut que j'épouse sa femme!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Est-ce que vous avez des objections contre ce mariage?</p>
+
+<p>ODOARD, <i>au comble de l'embarras</i>.--Pas... précisément... mais il me
+semble... que... peut-être...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Lesquelles?... n'est-elle pas libre?</p>
+
+<p>ODOARD, <i>malgré lui</i>,--Elle est libre!... <i>(A part.)</i> Ce n'est pas la
+marquise!</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>à part</i>.--Ce n'est pas Francesca!... j'en étais sùr.</p>
+
+<p>ODOARD, <i>à part.</i>--Qui ce peut-il être?</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>à part</i>.--Qui ce peut-il être?... <i>Haut et l'observant.)</i>
+Mais, mon cher Odoard, quel air étrange vous avez avec vos exclamations
+de surprime.. l'épouser!... elle est libre!... On dirait que vous ne
+connaissez pas votre libératrice.</p>
+
+<p>ODOARD.--Moi!... ne pas la connaître!... si bonne!... si belle!...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Si bonne!... si belle!... Toujours des faux-fuyants...
+Décidément il y avait donc bien des femmes qui pouvaient dire que vous
+ne conspiriez, pas la nuit dernière... puisque vous ne savez pas le nom
+de celle...</p>
+
+<p>ODOARD.--Ne pas savoir son nom!... moi!...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Dites-le donc...</p>
+
+<p>ODOARD.--Oh!... monsieur le marquis... la discrétion...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--De la discrétion... après ce qu'elle est venue avouer dans
+le conseil!... mais pourquoi donc vouliez-vous vous battre tout à
+l'heure?...</p>
+
+<p>ODOARD, <i>au comble de l'embarras</i>.--Mais... colonel... rien de plus
+simple.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Tant mieux... vous me l'expliquerez,</p>
+
+<p>ODOARD.--Je vous croyais... envoyé... par celui qui...</p>
+
+<p>LE MARQUIS--Par celui qui...</p>
+
+<p>ODOARD.--Comme... c'est devant le conseil de guerre... que... elle est
+venue... je croyais que c'était...son mari qui..</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--C'est donc un des membres du conseil? Est-ce Rannuccio...</p>
+
+<p>ODOARD.--Ne m'en demandez pas d'avantage... La joie... le
+saisissement!... vous comprenez... n'est-ce pas?... s'être cru mort...
+et puis sauvé par celle...</p>
+
+<p><i>(Francesca apparaît au fond.)</i></p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>l'apercevant, et à part</i>.--Francesca!... je ne savait rien.</p>
+
+<p>ODOARD.--Mais où est-elle?... que je la voie!.... je veux la voir!...</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>lui montrant Francesca qui s'avance</i>--La voici!...</p>
+
+<p class="mid">Scène V.</p>
+
+<p class="mid">LES MÊMES, FRANCESCA.</p>
+
+<p>ODOARD, <i>se retournant et voyant Francesca.</i>--Ciel!... vous...
+madame!... vous!...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Qui voulez-vous donc que ce soit?.... ODOARD, <i>comme
+égaré</i>.--Vous... qui êtes venue dire... quoi! tant de générosité... de
+dévouement!... si pure! vous perdre pour moi!.. non!... je ne puis pas,
+je ne dois pas... Oh!... trop de sentiments se pressent dans mon
+coeur!... Pardonnez.... je ne puis que tomber à vos pieds... <i>(Il se
+jette à ses genoux.)</i></p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>d'une voix troublée</i>.--Relevez-vous monsieur le comte!</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>s'avançant entre eux deux</i>.--Eh bien... comme vous voila
+troublés tous deux!... lui, muet de stupéfaction et n'osant pas
+s'approcherr... vous, immobile... et n'osant pas le regarder... Vraiment
+ce serait à ne pas croire que Francesca ait dit vrai... <i>geste de
+Francesca</i> Si elle ne l'avait pas juré, <i>Il prend la main d'Odoard,
+celle de Francesca et les réunifiant dans la sienne</i>. Vous êtes bien les
+deux amants les plus dissimulés!... <i>(A Odoard.)</i> Quand je pense que ce
+matin elle se plaignait que vous ne l'eussiez jamais remarquée.,,
+qu'elle me demandait des conseils pour vous plaire...</p>
+
+<p>ODOARD.--Ciel!...</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>vivement</i>.--Mon cousin!...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Ne craignez-vous pas que je vous compromette?... qu'elle
+feignait d'être jalouse...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Mon cousin!...</p>
+
+<p>ODOARD.--Jalouse!... Elle m'aimait donc!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Bien!... il demande si elle l'aime après que... Décidément,
+mon ami... vous êtes fou.</p>
+
+<p>ODOARD.--Oui, vous avez raison, monsieur le marquis... je suis fou!...
+fou de bonheur!... C'est que vous ne pouvez savoir ce qui se passe dans
+mon âme... un monde nouveau... <i>(A Francesca.)</i> Ah!... madame!...
+madame!... un mot... un mot de votre bouche qui me confirme...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Il ne se croira aimé qu'après le mariage...</p>
+
+<p>ODOARD, <i>avec un cri de joie</i>.--Un mariage! quoi! elle consentirait...</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>avec effort, mais d'une voix ferme</i>.--Ce mariage n'aura
+jamais lieu.</p>
+
+<p>ODOARD.--Que dites-vous?</p>
+
+<p>LE MARQUIS. <i>vivement.</i>--Malheureuse enfant!... Mais c'est le
+déshonneur.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je le sais.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Rien ne pourra vous défendre du courroux de la princesse.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je le sais.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Rappelez-vous que la comtesse Pazzi, sur le simple soupçon
+d'une faute, a été chassée de la cour.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je le sais; mais ce mariage ne se fera pas.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Quels sont vos motifs?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Une seule personne doit les connaître et peut les
+comprendre. M. le comte.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Eh bien! je vous laisse. Ah! Odoard, priez, suppliez,
+persuadez, car il y va vie tout entière. <i>(Il sort.)</i></p>
+
+<p class="mid">Scène VI.</p>
+
+<p class="mid">FRANCESCA, ODOARD.</p>
+
+<p>ODOARD.--Oh! avant toute parole, laissez mon coeur se répandre,
+laissez-moi vous contempler, vous adorer... Mais non, non, parlez...
+Comment, après m'avoir conservé la vie,, refusez-vous d'achever votre
+ouvrage?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Monsieur le comte promettez-moi d'écouter sérieusement ce
+que je vais vous dire, malheureusement j'ai juré que si je vous sauvais,
+jamais je n'accepterais votre main.</p>
+
+<p>ODOARD.--Et pourquoi? grand Dieu! Pourquoi?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Parce que vous aimez une autre femme, monsieur le comte.</p>
+
+<p>ODOARD, <i>avec mépris</i>.--La marquise!...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Oubliez-vous donc tout ce que vous m'avez dit, à propos
+d'elle?</p>
+
+<p>ODOARD.--Oubliez-vous donc ce qu'elle m'a fait?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Eh bien! je ne l'imiterai pas en vous sacrifiant à moi.
+ODOARD.--Mais, vous l'avez entendu, vous êtes déshonorée.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Eh bien! vous apporterai-je un nom flétri?</p>
+
+<p>ODOARD.--Je n'étais que victime, ne me forcez pas à être bourreau.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je suis votre libératrice, je ne paierai pas mon bienfait!
+Moi, moi! vous faire acheter mon dévouement, faire de l'abnégation un
+calcul... et profiter de votre reconnaissance pour surprendre votre main!
+Non, monsieur le comte, non... ce n'est pas ainsi que mon coeur comprend
+le sacrifice!... Je vous ai fait l'abandon de ma réputation sans
+arrière-pensée, sans regret... sans hésitation, acceptez-la de même,..
+Tendez-moi la main et j'ai ma récompense.</p>
+
+<p>ODOARD, <i>avec tendresse.</i>--Eh bien! si ce n'était pas assez pour moi...
+si j'osais... Malheureux, je ne puis parler, je vous offenserais sans
+doute... Ah! si je pouvais vous faire comprendre toute la grandeur de ce
+que vous avez fait!... Imaginez-vous que la mort vous menace, une mort
+terrible, inévitable... et que tout à coup un être charmant, beau et pur
+comme un ange, accourt et sacrifie pour vous plus que sa vie, sa pudeur;
+plus que sa pudeur, son honneur; plus que son honneur, la vérité!...
+Dites... dites... qu'éprouveriez-vous? Ah! madame! ah! Francesca! quand
+j'arrivai ici, le coeur déchiré par un lâche abandon, que soudain vous
+m'apparûtes... et que le marquis me dit... C'est elle!... ce qui se
+passa en moi, je ne puis vous le rendre... Tant de dévouement à côté de
+tant d'égoïsme!... Cet amour que j'avais tant rêvé en elle
+m'apparaissant en vous!... une révolution tout entière se fit dans mon
+coeur! C'est impossible... c'est contre la nature... et cependant c'est
+vrai... j'aimais, je n'aime plus... je n'aimais pas et j'aime!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Bien, monsieur le comte;;; bien! je n'attendais pas moins de
+vous.</p>
+
+<p>ODOARD.--Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je vous remercie de chercher à me tromper.</p>
+
+<p>ODOARD.--Vous tromper!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Vous voulez me relever aux yeux du monde, et, comme je
+n'accepterais pas un sacrifice, vous feignez de m'aimer... par
+générosité,</p>
+
+<p>ODOARD.--Je n'ai pas de générosité...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Votre honneur..,</p>
+
+<p>ODOARD.--Ce n'est pas de l'honneur...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Votre devoir...</p>
+
+<p>ODOARD.--Ce n'est pas du devoir, c'est de l'amour; m'entendez-vous? de
+l'amour!</p>
+
+<p>FRANCESCA,--Vous devez parler ainsi; mais moi, je dois vous refuser, et
+je n'accepte que votre amitié.</p>
+
+<p>ODOARD.--Mon amitié! ah! ne comptez pas sur elle... Il faut que je vous
+adore ou que je vous déteste... car, si vous me repoussez, si vous
+refusez nia main, c'est que vous ne m'aimez pas!</p>
+
+<p>FRANCESCA,.<i>souriant</i>.--Vous croyez!</p>
+
+<p>ODOARD.--Pardon... je m'égare... mais c'est qu'il y a de quoi en
+devenir fou!... Avoir là mille sentiments qui bouillonnent, qui
+débordent... et ne pouvoir les exprimer! Oh! que faut-il faire pour vous
+convaincre? Voulez-vous que je me frappe de mon épée?... Voulez-vous?...</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>tristement</i>.--Ce matin vous m'auriez convaincue sans tant de
+peine.</p>
+
+<p>ODOARD.--Ne me dites pas cela, vous me désespérez... Oh! comment ai-je
+été assez aveugle, assez insensé pour ne pas voir...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Ne vous accusez pas: lorsque, comme vous, on n'est pas
+présomptueux, on ne s'aperçoit de l'affection qu'on inspire que quand on
+la partage.</p>
+
+<p>ODOARD.--Ah! chaque parole de vous me ravit, me touche.., et je me
+laisserais arracher un tel trésor! Quoi! il est là, devant moi, je le
+tiens... rien ne nous sépare, et vous, vous nous sépareriez? Ce n'est
+pas possible! vous m'aimez, le marquis l'a dit... Vous ne pouvez vous en
+défendre...</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>avec entraînement</i>.--Eh bien!... oui, je vous aime. Oui, le
+seul espoir de ma jeunesse était de vous voir devant moi comme je vous
+vois à cette heure, et me disant... ce que vous me dites, hélas! et qui
+me fait tant de mal... Et quand aujourd'hui je vous ai trouvé si
+généreux, si dévoué, si ressemblant au portrait idéal que je m'étais
+tracé de vous, ma tendresse est devenue plus que de la tendresse!</p>
+
+<p>ODOARD.--Ah! que l'on est heureux de vivre!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Voilà ce qui met entre nous une barrière éternelle!
+Connaissez-moi tout entière: ce coeur qui se serait donné avec bonheur
+en échange du vôtre, s'indignerait de recevoir votre main comme une
+réparation! J'aime mieux l'amère joie d'être frappée de réprobation pour
+vous! Vous avoir tout donné et ne vous coûter rien, prendre pour moi
+tout le malheur, et vous laisser libre, heureux... Ah! je trouve dans
+cette pensée une force invincible, même contre vos prières; c'est parce
+que je vous aime que je suis restée, c'est parce que je vous aime que je
+vous ai sauvé, et c'est parce que je vous aime que je vous quitte...
+Adieu!...</p>
+
+<p>ODOARD.--Non, vous ne partirez pas!... Vous me croirez!... A défaut de
+ma bouche, le regard, le geste, le visage, tout parlera en moi. Celui
+qui m'a donné en un instant un immortel amour me donnera une voix... un
+cri pour l'exprimer, quand ce cri devrait être mon dernier soupir.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Arrêtez, monsieur le comte... vous déchireriez mon âme sans
+ébranler ma volonté... Aujourd'hui vous haïssez ma cousine... mais
+demain... Je sais bien, hélas! qu'on ne peut rien contre un amour
+profond... Adieu!...</p>
+
+<p>ODOARD.--Eh bien! puisque vous êtes sans pitié, je serai sans
+reconnaissance. Vous refusez ma main... je refuse la vie! Je cours
+trouver le marquis, et, n'écoutant que le désespoir, je dénonce toute la
+vérité!... Votre cousine, votre cousin, moi... nous serons tous
+perdus... N'importe, c'est vous qui l'aurez voulu!...</p>
+
+<p class="mid">Scène VII.</p>
+
+<p class="mid">Les mêmes, LE MARQUIS, RANNUCCIO, femmes DE LA COUR.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>vivement</i>.--Eh bien! Odoard, l'avez-vous décidée... Le
+prince est là <i>(montrant le cabinet de gauche)</i> avec la marquise et la
+princesse... il ne veut plus de délai... il ordonne que ce mariage se
+fasse aujourd'hui même, ou sinon une réclusion sévère.</p>
+
+<p>ODOARD.--Acceptez, madame, acceptez!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je refuse.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Mais l'ordre est donné,.. Une décision sévère...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Ma résolution est prise...</p>
+
+<p>ODOARD.--Et la mienne aussi. <i>(Il s'élance pour parler.)</i></p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>l'arrêtant, et à voix basse</i>.--Que dites-vous? vous n'avez
+pas de preuves.</p>
+
+<p>ODOARD, <i>accablé</i>.--C'est vrai!</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>s'approchant</i>.--Qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p>FRANCESCA,--Rien... rien,,. Quel est l'arrêt du prince?...</p>
+
+<p class="mid">Scène VIII.</p>
+
+<p class="mid">Les mêmes, LA CHANOINESSE, <i>entrant vivement</i>.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--C'est une calomnie!... une affreuse calomnie!...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Comment?...</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Arrêtez, Francesca, vous ne partirez pas... <i>(Au
+marquis.)</i> Qu'est-ce que j'apprends? Que Francesca est renvoyée de la
+cour pour un rendez-vous donné à M. le comte, que cette nuit il était
+chez elle... Celui qui a dit cela... calomnie!</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--C'est elle-même qui le dit.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--N'importe... cela n'est pas!</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>bas</i>.--De grâce, taisez-vous.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Oh! vous avez beau me dire de me taire, je ne vous
+laisserai accuser par personne, pas même par vous...</p>
+
+<p>LE MARQUIS,--Parlez!</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Francesca n'a reçu personne cette nuit; elle l'a passée
+tout entière chez moi, auprès de moi... deux de mes femmes le savent; on
+peut les interroger...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Ah! j'étais bien sûr.,.</p>
+
+<p>ODOARD.--Vous me rendez la vie...</p>
+
+<p>RANNUCCIO, froidement.--C'est-à-dire qu'elle vous l'ôte, monsieur le
+comte.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--O mon Dieu!</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Si madame est innocente, M, le comte est coupable; s'il
+n'était pas chez elle, il était au lieu de la conspiration; il redevient
+accusé, et nous redevenons ses juges.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Attendez!... attendez!... j'ai dit que M. le comte
+n'était pas chez Francesca, c'est vrai, mais je n'ai pas dit qu'il ne
+fût pas chez une autre femme... je ne réponds que pour une.</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Vaine défaite qui ne justifie pas le comte. Il ne s'agit pas
+d'accuser vainement une femme... il faudrait des preuves.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Hé! qui vous dit que je n'en ai pas de preuves? J'en ai
+d'incontestables... d'infaillibles... <i>(Tirant un paquet de lettres.)</i></p>
+
+<p>FRANCESCA. <i>à part.</i>--Ciel! les lettres du portefeuille!</p>
+
+<p>ODOARD, à part.--Tant mieux!</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>bas à la chanoinesse</i>.--Trahirez-vous un dépôt sacré?</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE, <i>bas</i>.-J'en ferai pénitence après.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Eh bien! ces preuves, ces preuves?</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Ces preuves, je les produirai...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Comment!... vous savez?...</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Oui... je sais quelle est cette femme!</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Son nom?...</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Son nom?... je vais vous le dire, son nom!... c'est...</p>
+
+<p>Scène IX et dernière.</p>
+
+<p>Les mêmes, LA MARQUISE.</p>
+
+<p>LA MARQUISE. <i>Elle sort du cabinet de gauche; elle est très-pâle; elle
+passe près de la chanoinesse et lui dit tout bas:</i> Silence!</p>
+
+<p>TOUS.--La marquise!...</p>
+
+<p><i>(Elle s'avance vers le marquis, et au milieu du silence général, lui
+remet un papier. Le marquis l'ouvre.)</i></p>
+
+<p>LE MARQUIS.--De la part du prince. <i>(Lisant.)</i> «Le comte n'est pas
+coupable. Que toute poursuite cesse centre lui. J'ordonne surtout qu'on
+proclame hautement l'innocence de la marquise Francesca. En s'accusant,
+elle se calomniait et se sacrifiait; j'en ai la preuve.»</p>
+
+<p><i>La chanoinesse glisse les lettres dans la main de la marquise, lui
+disant tout bas: Lettres pour lettre. La marquise les froisse avec
+colère en les serrant.</i></p>
+
+<p>ODOARD, <i>à Francesca</i>.--Votre honneur rétabli! <i>(À la chanoinesse.)</i> Ah!
+madame... madame.,.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE, <i>avec ironie</i>.--Remerciez madame la marquise. On ne peut
+pas venir plus à temps... ou dirait qu'elle a tout entendu!...</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>continuant à lire</i>.--«Et pour qu'il ne reste aucun doute
+sur la conduite du comte, nous le nommons envoyé extraordinaire à
+Venise.»</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>à la marquise</i>.--Comment donc avez-vous obtenu du prince...</p>
+
+<p>LA MARQUISE, <i>sèchement</i>.--Ce n'est pas moi.</p>
+
+<p>ODOARD, <i>à Francesca, avec tendresse</i>.--Eh bien! madame, maintenant que
+je n'ai plus de réparation à vous offrir... maintenant que la lettre du
+prince m'ayant donné la vie... je ne vous dois plus rien... absolument
+rien... me croirez-vous si je vous dis: Francesca, je vous aime du plus
+profond de mon âme, et cette vie que je retrouve me serait odieuse si
+vous ne la partagiez pas;</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Dites oui, ma nièce, ou je le dis pour vous.</p>
+
+<p>ODOARD, <i>à Francesca</i>.-Hé bien?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Partez pour Venise, monsieur le comte, et si dans un an
+votre coeur est toujours le même, venez au couvent de Santa-Croce, vous
+y trouverez la marquise Francesca de Montenero, qui sera heureuse alors
+de devenir la comtesse Odoard.</p>
+
+<p>ODOARD.--O ciel! un an!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Il me faut bien un an pour oublier le commencement de cette
+journée et m'habituer à en croire la fin.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>bas à Odoard</i>.--Revenez dans un mois.</p>
+
+<p>ODOARD, <i>à Francesca</i>.--Adieu donc, madame!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Est-ce que vous ne voulez pas que ce soit au revoir? <i>(Elle
+lui tend ta main, il la baise; elle s'éloigne de quelques pas.)</i></p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>prenant Odoard et l'amenant sur le devant de la
+scène</i>.--Maintenant, mon ami, j'espère que pour prix de tout ce que j'ai
+fait pour vous, vous me direz le nom de la femme.</p>
+
+<p class="rig">E. L.</p><br><br>
+
+<p class="mid">FIN.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Théâtres.</h2>
+
+<p><span class="sc">Théâtre du Vaudeville</span>: <i>Le Marquis de quinze sous; Loïsa.</i>-<span class="sc">Théâtre des
+Variétés</span>: <i>La Jeune et la Vieille Garde</i>,-<span class="sc">Théâtre de Lausanne</span>:
+<i>Bonaparte en Suisse</i>.</p>
+
+<p>Ma foi, saute marquis! Mais notre marquis a tant sauté qu'il n'a plus de
+jambes! mais il a tant fait sauter les écus de son coffre-fort, que les
+écus sont partis en dansant et que le coffre-fort est resté vide!
+Aujourd'hui, M. le marquis est vieux, laid et ruiné, au lieu d'être
+riche, beau et jeune comme il y a vingt ans. Adieu la Guimard! adieu la
+petite Florence! adieu la baronne et la comtesse, le plaisir, la folie
+et les amours! Voyez-vous ce pauvre hère, maigre, râpé, courbé,
+efflanqué? c'est M. le marquis. Quoi! vraiment? le léger, le sémillant,
+l'impertinent, l'adorable compagnon de Richelieu? Où en sommes-nous,
+grand Dieu?</p>
+
+<p>Sans sou ni maille, sans jarret, sans fraîcheur, sans chevaux, sans
+boudoir, le marquis prend son parti avec philosophie: quittant les
+grands airs, mauvais vêtement quand on n'a plus rien à mettre dessous,
+il se conforme à sa triste fortune, vit de peu, et élit domicile au café
+du coin; c'est là son lieu d'asile: il s'y chauffe, il y passe ses
+heures, il s'y restaure. La consommation du marquis dans cet illustre
+établissement s'élève régulièrement à quinze sous par jour; sa position
+financière lui défend de plus grandes folies. De là lui vient le surnom
+de marquis de quinze sous.</p>
+
+<p>Tout en faisant sa partie de dominos et en remuant le sucre de sa
+demi-tasse ou de son verre d'eau, le marquis avise un grand gaillard,
+autocrate du café; César a toutes les attitudes de l'homme puissant et
+fort: il sourit à la demoiselle de comptoir d'un air vainqueur, il
+traite les garçons par-dessous la jambe. S'élève-t-il une grave
+discussion au jeu de dames, au billard, aux échecs; faut-il éclaircir
+une question de politique et de carambolage, c'est César qui est
+consulté! c'est César qui décide!</p>
+
+<p>Ce succès universel séduit le marquis de quinze sous et lui gagne le
+coeur; César devient son héros; il l'aime, il l'admire, il le vante. A
+son tour. César n'est pas ingrat; il n'est sorte de soins et de petits
+services dont il ne gratifie le marquis, égayant sa vieillesse d'un bon
+mot, et arrosant, de temps en temps, ses cheveux blancs d'un verre de
+rhum ou de punch... Le marquis et César sont des inséparables, des amis
+intimes, bien que César ail vingt-cinq ans et le marquis soixante.</p>
+
+<p>Tout à coup un grand événement vient se jeter à travers cette amitié et
+rompt la monotonie de la partie de dominos. César, brave comme son nom,
+sauve la vie à un passant attaqué par des bandits nocturnes. Le passant
+a une pupille, la pupille a 500,000 fr. de dot: «Je vous donne et dot et
+pupille, dit notre homme à César, ce sera l'acquit de ma reconnaissance.</p>
+
+<p>--Diable! s'écrie César, l'affaire me sourit assez;» et voilà mon brave
+qui se met en route pour aller conquérir le coeur et la main de la
+belle. Le marquis de quinze sous raccompagne; où passe César, en effet,
+le marquis de quinze sous doit passer!</p>
+
+<p>On arrive au château. César s'y présente de front, avec l'aplomb d'un
+homme ferré sur le bloc et le doublet; ces manières, charmantes à
+l'estaminet, déplaisent à mademoiselle; il lui faut quelque chose de
+plus délicat et de plus raffiné. D'ailleurs, il y a un petit monsieur
+frisé, pincé, verni, qui rôde par là et lui tient au coeur; César est
+donc éconduit ou à peu près. Grande douleur pour le marquis de quinze
+sous! Mais un vaillant César ne se rend pas au premier choc; donc,
+celui-ci se tient sur la hanche, provoque l'amant préféré et va mettre
+sens dessus dessous tuteur, dot et pupille. Soudain sa colère s'apaise;
+de lion qu'il était il devient doux comme un agneau. Qui opère cette
+métamorphose? un portrait, un simple portrait au pastel. A la vue de ce
+portrait suspendu dans la chambre de la pupille, César s'écrie; «C'est
+ma mère!» On se regarde, on s'explique, on s'examine, et il se trouve
+que César est le frère de cette charmante fille qu'il était près
+d'épouser. Par quel coup du sort le frère et la soeur ont-ils vécu si
+longtemps sans se connaître? demandez le au marquis de quinze sous, qui
+vous le dira sans doute; quant à moi, je ne suis pas si indiscret. Eh!
+voici bien un autre mystère! le marquis de quinze sous est le père de la
+soeur et du frère. Que vous dirai-je? tous ces gens-là finissent par
+être parfaitement heureux: père, frère, soeur, amant, pupille, marquis
+de quinze sous et le reste.</p>
+
+<p>Ce vaudeville n'est pas un prodige de vraisemblance ni de bon sens; mais
+quel vaudeville est tenu d'être vraisemblable et d'avoir le sens commun?
+Le <i>Marquis de quinze sous</i> fait rire; point important. Il faut en
+remercier les auteurs, MM. Armand Dartois et de Bienville.</p>
+
+<p>Du rire nous passons aux larmes; madame Ancelot nous y invite et <i>Loïsa</i>
+s'en charge. Loïsa, en effet, a toutes les provisions nécessaires pour
+exécuter un drame larmoyant: elle aime un infidèle, elle cultive les
+fleurs, elle chante des romances; le moyen de ne pas s'attendrir et de
+ne pas pleurer!</p>
+
+<p>L'infidèle se nomme Loïs: Loïsa et Loïs, quoi de mieux? Un beau matin,
+je ne sais quel diable le tenant, Loïs abandonne la Bretagne, sa patrie,
+et l'innocence des champs, et les fleurs, et l'air pur, et le rossignol,
+et Loïsa. Le voilà à Paris! Qu'y vient-il faire, bon Dieu? Paris
+n'est-il pas le pays de perdition? A peine a-t-on mis le pied sur cette
+terre de Belzébuth, que tout est dit: le diable fait de vous sa proie!
+Certes, ce n'est pas faute d'avoir été averti par les romances, les
+vaudevilles et les opéras-comiques!</p>
+
+<p>Loïs, comme les autres, tombe dans le piège. Le luxe, le plaisir, les
+désirs coupables, les amours somptueux le saisissent au débotté. Une
+grande dame l'éblouit et s'empare de son coeur: la Bretagne est bien
+loin, et il ne s'agit plus de Loïsa!</p>
+
+<p>Que fait cependant la pauvre fille? L'âme toujours occupée et pleine de
+Loïs, elle quitte son village et vient à Paris, vêtue à la bretonne et
+apportant à Loïs un bouquet des fleurs qu'il aimait; elle entre: ô
+surprise!. qu'est devenu Loïs? Est-ce lui qui habile ce riche
+appartement? Est-ce Loïs qui fait à Loïsa cet accueil froid et
+embarrassé? D'abord, Loïsa doute de la trahison; mais comment douter
+longtemps? L'oubli de Loïs et son ingratitude ne sont-ils pas écris
+partout, dans sa voix, dans son regard, dans son geste. Loïsa comprend
+qu'elle a une rivale, dont les perfides attraits remplacent dans le
+coeur de Loïs l'image candide et naïve des premières amours.</p>
+
+<p>Convaincue de son malheur, désespérée de la froideur de Loïs, Loïsa
+s'échappe à travers la ville, éperdue, hors d'elle-même; tout en fuyant,
+la pauvre enfant rencontre les roues d'une calèche et tombe sous les
+pieds des chevaux; une femme brillante et parée la recueille; c'est sa
+rivale, c'est la comtesse!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br><b>
+Vaudeville.--Loïsa, acte 1er.--Loïsa, madame Doche;<br>
+Ernest de Kervin, Laferrière.</b></p>
+
+<p>Vous voyez d'ici le tableau: Loïs est bientôt placé entre sa vanité et
+sa conscience, entre Loïsa et la grande dame; celle-là l'attendrit,
+celle-ci l'enivre. Quelquefois il revient à l'une malgré lui, avec un
+remords et un soupir; mais toujours l'autre l'attire et le domine.</p>
+
+<p>Alors Loïsa tente une lutte désespérée; la comtesse est belle, Loïsa le
+sera; la comtesse a de l'esprit, Loïsa en aura; et déjà elle plaît, elle
+charme, elle séduit par la grâce de ses manières et la vivacité de ses
+reparties. Les adorateurs de la comtesse commencent à déserter et à
+venir tournoyer autour de cet astre naissant. Un d'eux surtout se
+hasarde et entame la déclaration. Cette défection irrite la comtesse, en
+même temps qu'elle attire l'attention de Loïs et rallume son amour pour
+Loïsa. Cet amour va éclater, quand Loïs apprend que Loïsa n'est plus une
+simple fille des champs, mais une riche héritière; s'il parle, s'il
+annonce son repentir, ne croira-t-on pas que ce retour vers Loïsa a pour
+cause un vil intérêt? Il se tait donc et souffre; mais, peu à peu, Loïsa
+lit au fond de son âme et enfin lui pardonne. La comtesse vaincue se
+rejette sur le premier venu. Quant à Loïs et Loïsa, ils retournent en
+Bretagne, disant à Paris un éternel adieu et s'adorant plus que jamais.</p>
+
+<p>Ce petit roman, peu original au fond, a réussi par ces mots doux,
+aimables et couleur de rose, ordinaires aux vaudevilles signés de madame
+Ancelot.</p>
+
+<p>Un brave officier de la vieille garde vient d'être blessé à la bataille
+de Champaubert; il a pour garde-malade une jeune soeur de charité: la
+vieille garde et la jeune garde! La soeur est d'un dévouement admirable
+pour le lieutenant; je soupçonne même qu'à ce dévoilement un peu d'amour
+se mêle; toute sage qu'elle est, notre jeune garde a le coeur tendre.
+Veilles, consolations, potions calmantes, elle n'épargne rien pour
+guérir la blessure du lieutenant. Le brave se laisse faire volontiers et
+son coeur est plein de reconnaissance.</p>
+
+<p>Cependant, l'image de la patrie menacée l'assiège et le tourmente; il
+souffre de ce repos; la France est envahie de toutes parts: quand
+pourra-t-il reprendre son rang et se faire tuer pour elle? Ainsi
+s'inquiète-t-il, quand une horrible nouvelle lui est apportée:. un homme
+annonce que la France est vaincue et que Paris a capitulé. «Vous êtes un
+lâche et un imposteur! crie à cet homme le lieutenant exaspéré.--Vous
+m'insultez, réplique le donneur de nouvelles, et j'en demande
+raison.--Soit!--A ce soir!--A ce soir!» Déjà le lieutenant prépare ses
+pistolets.</p>
+
+<p>La jeune garde a tout entendu. Que faire? s'il se bat, il se fera tuer,
+faible encore et malade comme il est! Non, il ne se battra pas. A ces
+mots, la soeur prépare un narcotique et le fait boire au lieutenant, qui
+s'endort d'un sommeil profond. En même temps, elle quitte ses babils de
+femme, revêt un uniforme d'officier et va échanger un coup de pistolet à
+la place du lieutenant. Celui-ci s'éveille au bruit du combat, et en
+s'éveillant retrouve notre héroïne blessée à l'épaule.</p>
+
+<p>«Quoi! c'est pour moi?--Oui, pour vous,» répond-elle en baissant les
+yeux.</p>
+
+<p>La triste nouvelle se confirme: Paris a succombé. Le lieutenant, au
+désespoir, se retire devant l'ennemi et rejoint ses compagnons d'armes,
+non sans jeter en passant un regard reconnaissant à la jeune et jolie
+garde, qui lui répond par un sourire mélancolique.--Auteurs; MM.
+Clairville et Salvat. On ne peut malheureusement tenir compte à ces
+messieurs que d'une honnête idée et d'une bonne intention.</p>
+
+<p>Maintenant, permettez-moi de franchir les monts Jura et de faire une
+excursion à Lausanne; il y a un théâtre à Lausanne, et, outre le
+théâtre, un auteur plein de talent et d'esprit; le bruit en était venu
+jusqu'à nous. Mais comment se fier à un bruit? Il court tant de bruits
+de toute espèce; bruits faux et mauvais bruits. Nous aurions donc gardé
+le silence, si, à l'appui du bruit en question, la preuve n'était pas
+arrivée. J'ai en ce moment entre les mains une; très jolie comédie
+mêlée de couplets et représentée dernièrement à Lausanne au milieu des
+bravos. L'auteur est M. Porchat. Ce petit acte spirituel est intitulé
+<i>Bonaparte en Suisse</i>.</p>
+
+<p>Mais pourquoi, dites-vous, parler d'une comédie suisse? Pourquoi? En
+voici la raison: les comédies suisses de M. Porchat de Lausanne sont des
+comédies parfaitement françaises, par le goût et par les sentiments, si
+bien françaises, que M. Porchat a lu à nos comédiens de la rue Richelieu
+un ouvrage qu'ils ont écouté avec faveur; quand M. Porchat sera las de
+ses succès de Lausanne, il compte venir réussir à Paris. Demanderez-vous
+encore pourquoi nous avons parlé de Lausanne et de M. Porchat?</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle.</h2>
+
+<h4>ANIMAUX RÉCEMMENT ARRIVÉS.</h4>
+
+<p>Le 17 du mois dernier, est arrivé à la Ménagerie, Rogers, un jeune
+éléphant de l'Inde, dont l'âge parait être de onze à douze ans, si on en
+juge par sa taille, qui atteint à peine six pieds. Peu de jours avant,
+le Muséum avait reçu de Clot-Bey, médecin français du vice-roi d'Égypte,
+un envoi de plusieurs animaux, savoir:--En mammifères, 1º un jeune lion
+de Nubie; 2º un guépard d'Abyssinie; 3º deux civettes; 4º une genette;
+5º deux paradoxures; 6º deux gazelles.--En oiseaux: 1° deux autruches;
+2º deux demoiselles de Numidie; 3º deux poules sultanes; 4º deux oies
+d'Égypte. Ce qu'il y a de très-remarquable dans cet envoi, c'est que
+plusieurs de ces animaux, le lion, les paradoxures, la genette, par
+exemple, ont la queue plus on moins recourbée en spirale, ce qui est
+contraire aux habitudes ordinaires des autres individus de leur espèce.
+On ne peut expliquer cette singularité qu'en supposant que, avant d'être
+envoyés en France, ils ont subi une longue captivité dans des cages ou
+des boîtes proportionnellement trop petites.</p>
+
+<p>Nous croyons utile d'entrer dans quelques détails particuliers, relatifs
+aux espèces que nous venons de signaler à la curiosité publique.</p>
+
+<p><span class="sc">L'Éléphant de l'Inde</span> (<i>elephas indicus</i>, Cuv.) diffère essentiellement
+de l'éléphant d'Afrique, et d'une manière d'autant plus facile à saisir
+à la Ménagerie, qu'il est placé à côté d'une femelle (<i>elephas
+africanus</i>, Blum.) de cette dernière partie du monde. Rogers, le nouveau
+venu, ici figuré, a les oreilles petites comparativement, le front
+concave, et quatre oncles aux pieds de derrière; <i>Chevrette</i>, la femelle
+d'Afrique, a la tête plus ronde, le front convexe, les oreilles
+très-grandes, et, ce qui est un caractère plus essentiel, elle n'a que
+trois oncles aux pieds de derrière. Ordinairement l'éléphant d'Afrique,
+mâle ou femelle, a des défenses énormes atteignant jusqu'à six et huit
+pieds de longueur, et pesant, selon Thumberg, depuis trente jusqu'à cent
+cinquante livre-; si <i>Chevrette</i> n'en a pas d'apparentes, c'est parce
+qu'elle appartient à une race particulière, que les Hollandais du cap de
+Bonne-Espérance nomment <i>Koescops</i>, et que les chasseurs redoutent plus
+que ceux de la race ordinaire. Les éléphants d'Asie ont toujours les
+défenses très-petites. Rogers est un des mieux armés de son espèce; et
+cependant, quoiqu'on lui ait coupé la pointe de ses défenses pour éviter
+les accidents que son caractère irascible faisait craindre, il est
+facile de juger que jamais elles n'eussent pu atteindre les proportions
+de l'espèce africaine.</p>
+
+<p>Comme l'éléphant n'a que très-rarement multiplié dans la captivité, il
+est à croire que celui-ci a été pris dans un keddah, enceinte dans
+laquelle les éléphants sauvages sont conduits par d'autres dressés à cet
+usage. Les Anglais nomment ces individus privés <i>éléphants chasseurs</i>;
+mais les Hollandais de l'Inde leur ont donné le nom singulier de
+<i>Seelenverkaufer</i> (vendeurs d'âme). Rogers fut envoyé à Londres, à la
+Ménagerie de la Société zoologique; là, il ne tarda pas à montrer son
+indocilité et la méchanceté de son caractère, et mainte fois la vie de
+ses gardiens fut en danger, il devenait sinon dangereux, du moins
+embarrassant de le garder. Le directeur de la Ménagerie anglaise apprit
+que le Jardin des Plantes de Paris venait de perdre un mâle qu'il
+possédait depuis quelques années; il y eut des négociations entamées
+entre les deux établissements. On demandait d'abord 8,000 francs pour
+prix de l'animal; mais, plus tard, avec un désintéressement aussi
+louable que rare, le directeur anglais fit présent de Rogers au Muséum
+de Paris. On le renferma dans une caisse de bois suffisamment solide, on
+plaça la caisse sur un paquebot, et peu de temps après il arriva au
+Havre. Embarqué une seconde fois sur un bateau à vapeur, en dix heures
+il vint du Havre à Rouen; là, on le hissa sur un wagon, et le chemin de
+fer nous l'amena à Paris. Il parait que, sur son wagon, l'animal fut un
+peu ému de la vitesse du mouvement qui l'entraînait, car quelques
+voyageurs ont dit que pendant les premiers instants il s'agita beaucoup
+dans caisse: néanmoins, et sans doute grâce aux soins du cornac anglais
+qui l'accompagnait, il arriva sans accident, bien portant, et fort peu
+fatigué d'un voyage aussi long fait avec une si grande rapidité.</p>
+
+<p>Parvenu au Jardin des Plantes, il s'agissait de le faire passer de sa
+prison de bois dans son écurie, placée au milieu de la rotonde; comme on
+le savait méchant, il y avait des précautions à prendre. On ouvrit la
+porte de l'écurie, on posa sa caisse en face de cette porte, on la
+décloua, et, dès que l'ouverture fut assez grande, Rogers franchit le
+passage sans faire de difficulté; il fit deux ou trois fois le tour de
+son nouveau domicile, et s'y établit paisiblement. Deux tours après, on
+lui laissa la liberté de se promener dans l'enceinte extérieure, où le
+public le voit tous les jours.</p>
+
+<p>Cette enceinte se trouve à côté de celle de la femelle d'Afrique.
+Aussitôt que ces deux animant se virent, ils se rapprochèrent l'un de
+l'autre, se regardèrent avec un plaisir qui se lisait dans leurs petits
+yeux humides et brillants; puis ils passèrent leur trompe à travers la
+palissade qui les séparait et se caressèrent. Mais comme ils sont de
+sexe différent, l'amour vint bientôt se mettre de la partie, et cette
+circonstance obligea de les séparer. La femelle étant très-douce,
+très-obéissante, son cornac la tient constamment éloignée de son nouvel
+ami, et, probablement, on ne leur laissera plus que le plaisir de se
+voir de loin, en élevant une double barrière à un intervalle qui ne leur
+permettra plus de se toucher avec leurs trompes.</p>
+
+<p>Une chose assez singulière, c'est que tous les auteurs qui ont écrit sur
+les éléphants ont avancé que l'espèce des Indes est plus douce, plus
+facile à apprivoiser que celle d'Afrique; et cependant les observations
+faites à la Ménagerie prouveraient nettement le contraire. Des deux qui
+y vivent maintenant, l'un est très-docile, c'est celui d'Afrique;
+l'autre est d'un caractère mauvais et presque indomptable, c'est celui
+de l'Inde. Le mâle, mort il y a quelque temps, était méchant, quoique
+d'Asie; celui que l'on fut obligé de tuer à coups de canon, à Genève, il
+y a peu d'années, était également un éléphant de l'Inde. Serait-ce parce
+que les éléphants d'Afrique ont l'air plus menaçant avec leurs longues
+défenses, qu'on leur aurait fait une réputation de férocité, ou bien
+est-ce parce que l'on n'a pas cherché, du moins dans ces derniers
+siècles, àl les soumettre au joug de l'esclavage pour les employer à des
+travaux utiles? D'ailleurs, tout le monde sait que les Carthaginois et
+que la colonie grecque établie en Éthiopie par Ptolémée Évergète étaient
+parvenus à dompter les éléphants d'Afrique, à les employer aux mêmes
+usages que ceux des Indes, sur lesquels, dit-on, ils l'emportaient par
+l'intelligence et la docilité.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Rogers, arrivé au Muséum le 17 juin.</b></p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, Rogers parait jouir d'une mauvaise constitution et
+être un peu attaqué de rachitisme, comme on peut le voir, même sur notre
+dessin, à la courbure extraordinaire des os de ses jambes et à d'autres
+irrégularités de ses formes. Comme je l'ai dit, il est capricieux,
+méchant, indocile, et n'obéit au commandement de son cornac anglais que
+lorsque celui-ci l'y force en le tirant par l'oreille au moyen de son
+crochet de fer. Probablement il montrera encore plus d'indocilité à son
+nouveau gardien français, parce que Rogers n'a jamais été commandé qu'en
+anglais, et qu'il ne comprendra pas ce qu'on lui demandera dans notre
+langue. Cependant, avec des soins, des bons traitements et du temps, on
+ne désespère pas de corriger son caractère en lui formant une nouvelle
+éducation.</p>
+
+<p>Je ne ferai pas ici l'histoire des éléphants, dont on a bercé notre
+jeunesse, car je n'aurais rien à apprendre de nouveau à personne; mais
+je dois relever les préjugés dont on a entaché cette histoire, et je le
+ferai d'une manière aussi succincte que possible.</p>
+
+<p>L'éléphant des Indes se trouve également sur le continent d'Asie et dans
+les grandes îles de la Malaisie. Sa taille a été beaucoup exagérée, et
+quelques anciens auteurs l'ont portée jusqu'à dix-huit et vingt pieds de
+hauteur; la vérité est que les plus grands mâles atteignent très
+rarement dix pieds de haut, et que leur taille ordinaire est de sept et
+demi à neuf pieds. M. Corse, qui dirigea dix ans, dans l'Inde, les
+éléphants de la compagnie anglaise, n'en a jamais vu qu'un de dix pieds
+sept pouces anglais, ce qui revient à neuf pieds sept pouces français,
+mesuré sur le garrot. Les femelles sont plus petites que les mâles, et
+ne dépassent guère sept pieds et demi. Les éléphants d'Afrique sont
+généralement un peu plus petits. Ils grandissent jusqu'à l'âge de
+vingt-deux ans, ce qui porterait approximativement la durée de leur vie
+à cent cinquante ans, si les observations de Buffon sur la longévité des
+animaux sont justes.</p>
+
+<p>L'éléphant est esclave, mais non pas domestique. Tel privé qu'il soit,
+il ne manque jamais de se sauver dans les bois pour reprendre sa vie
+sauvage, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion; aussi, lorsqu'il
+est en marche, faut-il qu'il ait toujours son cornac ou <i>mahoud</i> sur le
+dos, pour le maintenir, l'intimider et l'empêcher de s'enfuir. Dans
+toute autre circonstance, on le tient renfermé dans une écurie ou
+attaché à un pieu.</p>
+
+<p>On a supposé à l'éléphant beaucoup plus d'intelligence qu'il n'en a,
+et, si l'on faisait l'histoire critique de ce monstrueux animal, il
+faudrait en retrancher un grand nombre de contes qui ont été accrédités
+par la crédulité des anciens écrivains, ou même de quelques savants
+modernes. Il a un caractère doux, d'une docilité passive que l'on a
+prise pour de l'intelligence et qui n'est probablement que le résultat
+de sa timidité. Il est en effet remarquable que son courage n'est
+nullement en rapport avec sa force prodigieuse et ses armes puissantes.
+Je n'en citerai qu'une preuve; jamais on n'a pu lui faire surmonter
+l'épouvante que lui cause la détonation d'une arme à feu, et depuis
+qu'on se sert de ces armes dans les batailles, on a été obligé de
+renoncer à l'employer, faute de pouvoir l'empêcher de prendre la fuite
+au premier coup de fusil. Si l'on s'en rapportait aux apparences,
+l'éléphant aurait l'organe de l'intelligence extrêmement développé, et
+MM. les phrénologues ne manqueraient pas de prendre parti contre mon
+opinion. Mais en réalité, malgré la grosseur de sa tête, sa cervelle est
+beaucoup plus petite, proportionnellement, que celle d'un chien, d'un
+cheval et même d'un cochon. Les os de son énorme crâne se composent de
+deux tables éloignées, aux frontaux surtout, de sept à huit pouces l'une
+de l'autre; l'intervalle en est rempli par une matière osseuse pleine de
+grandes cellules, et de lacunes dont quelques-unes ont plus d'un pouce
+de largeur sur deux ou trois de longueur. Il en résulte qu'avec une tête
+énorme, l'intérieur de la boîte qui contient la cervelle du plus gros
+éléphant, n'a guère que dix à douze pouces de longueur sur six à sept de
+largeur et quatre à cinq de profondeur, comme j'ai pu m'en assurer par
+moi-même.</p>
+
+<p>La première condition d'intelligence, c'est la mémoire; or, l'éléphant
+en a moins que le chien, moins que le cheval et le chameau. M. Corse
+affirme qu'un éléphant pris au piège et retourné à la vie sauvage peut
+donner deux fois dans le même piège sans le reconnaître, et il en cite
+plusieurs exemples. J'estime que leur intelligence, bien intérieure à
+celle de beaucoup de mammifères carnassiers, ne surpasse pas celle du
+cheval.</p>
+
+<p>Il existe un livre persan fort singulier, intitulé le <i>Miroir</i>, ou les
+<i>Institutes de l'empereur Akbar</i>. Cet ouvrage a été traduit en anglais
+par Francis Gladwin. Il renferme des détails extrêmement curieux sur
+toutes les manières de chasser les éléphants en Asie.</p>
+
+<p>La GENETTE BERBÉ (<i>geneta afra.</i>, fr. cad. la <i>genette de barbarie</i>,
+ibid.) est arrivée très-fatiguée et dans un état de maladie si avancé
+qu'il n'a pas été possible de la sauver; elle est morte peu de jours
+après son entrée à la Ménagerie. C'était un fort joli petit animal,
+plein de grâce, de vivacité, et de la taille à peu près d'une fouine. Sa
+queue était également recourbée en spirale; son pelage était d'un gris
+blanchâtre isabelle, avec cinq bandes longitudinales d'un brun roux,
+celle du dos presque noire et formant une ligne continue, les deux de
+chaque côté composées de petites taches arrondies et assez rapprochées;
+le reste de sa robe était irrégulièrement parsemé de semblables taches;
+son nez était rose, son chanfrein blanc, et elle avait sous les yeux et
+au menton une macule noire. Ses yeux avaient la pupille nocturne; aussi
+s'agitait-elle dans sa cage beaucoup plus la nuit que le jour. Son
+espèce habite la Barbarie, la Kordolan et le Senaar; cette dernière
+contrée était probablement la patrie de l'individu envoyé par Clot-Bey.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/009b.png"><br> <b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La Genette Berbé.</b></p>
+
+<p>Les genettes habitent peu les grandes forêts; comme la fouine, dont
+elles ont absolument les moeurs et la cruauté, elles se plaisent dans
+les bocages, au fond des vallées, où elles habitent des terriers
+qu'elles se creusent sur le bord des ruisseaux. La finesse de leur
+petite figure à nez pointu n'est pas démentie par la ruse de leur
+caractère. Pleines d'agilité, elles poursuivent les petits mammifères
+dont elles se nourrissent, et elles surprennent les oiseaux sur leur nid
+pendant l'obscurité. Quoique cruelles et courageuses, elles ne sont pas
+très-farouches, et quand on les prend jeunes, elles s'apprivoisent
+parfaitement. Elles s'attachent à la maison des personnes qui les ont
+élevées, et, comme les chats, elles y font une guerre continuelle aux
+souris, aux rats et aux mulots. Je me rappelle en avoir vu deux à la
+Ménagerie qui y ont fait un petit. Dans la France méridionale et
+occidentale nous avons une espèce de genette qui diffère très-peu de
+celle-ci. M. Lesson dit que cette genette française (<i>siverra genetta</i>,
+Linné) est commune aux environs de Rochefort.</p>
+
+<p class="mid"><i>(La suite à un autre numéro.)</i></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>Grande victoire remportée sur saint Médard.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Échecs.</h2>
+
+<p>SOLUTION DU PROBLÈME Nº 3, CONTENU DANS LA ONZIÈME LIVRAISON.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illutration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<pre>
+BLANCS.
+
+1. Le F à la huitième case de sa
+ D: échec double.
+
+2. La D à la sixième case de son
+ G : échec.
+
+3. Le F à la septième case du lt:
+ échec et mat.
+</pre>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<pre>
+NOIRS
+
+1. Le R à la quatrième case du
+ F de la D.
+
+2. Le C prend la D.
+</pre>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<br>
+
+<p class="mid">N° 4.</p>
+
+<p class="mid">LES BLANCS FONT MAT EN CINQ COUPS<br> SANS PRENDRE AUCUN DES PIONS NOIRS.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"></p>
+
+<p class="mid"><i>(La solution à une prochaine livraison.)</i></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Le Quêteur du Mont-Carmel.</h2>
+
+<p>Ou rencontre souvent dans Paris, surtout aux alentours du Luxembourg et
+de Saint-Sulpice, un homme dont le costume et les manières éveillent
+l'attention. Il est âgé d'environ quarante-cinq ans, d'une taille
+moyenne, d'une physionomie douce et bienveillante; sa barbe est noire et
+frisée; il porte un tricorne, une large ceinture qui lui sert à la fois
+de bourse et de portefeuille, et une robe brune, dont les plis simples
+et sévères rappellent ceux des statues byzantines; un long manteau de
+bure tombe de ses épaules jusqu'à ses pieds. Ce personnage est frère
+Charles d'Oguisanti, moine du Mont-Carmel.</p>
+
+<p>Depuis 1209, il y a sur cette montagne, au sud-ouest et à peu de
+distance de Saint-Jean-d'Acre, un couvent où les voyageurs trouvent un
+asile, sans distinction de nation ni de croyances. L'hospice du Carmel
+est le Saint-Bernard de l'Orient. Le touriste curieux, le pèlerin
+fervent, le marchand nomade, l'Européen, le Turc, l'Égyptien, l'Arabe,
+le Druse, l'Arménien, peuvent frapper à la porte de cette maison, sûrs
+d'y être accueillis comme des frères. Des vivres, des médicaments, un
+abri, leur sont gratuitement offerts; le musulman est aussi bien traité
+que le catholique; tous les hommes sont égaux devant la tolérante
+charité des bons religieux. A l'époque du bombardement de Beyrouth, plus
+de quatre mille personnes ont reçu l'hospitalité sur la montagne.</p>
+
+<p>Et pourtant le couvent du Carmel est presque une ruine. En 1821,
+Abdallah, pacha d'Acre, écrivit au sultan Mahmoud qu'il était à craindre
+que les ennemis de la Porte ne transformassent le monastère en
+citadelle; la mine fit sauter le cloître et l'église; il ne restait que
+des débris inhabitables, quand frère Jean-Baptiste Casini, architecte de
+l'ordre, arriva de Rome pour restaurer le vieil édifice.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/010c.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Frère Charles d'Oguisanti, religieux du<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mont-Carmel.</b></p>
+
+<p>Frère Jean-Baptiste partit immédiatement pour Constantinople. Avec
+l'appui de l'ambassadeur français, M. le marquis de Latour-Manbourg, il
+obtint un firman qui l'autorisait à reconstruire le couvent. Il courut
+en Orient, et posa la première pierre du nouveau bâtiment en 1828, en
+présence du consul de France et du pacha Abdallah, le même qui avait
+dirigé l'oeuvre de destruction. Puis il parcourut l'Égypte, l'Italie,
+l'Espagne, l'Angleterre, la France, pour demander des secours aux
+populations catholiques. Partout il rencontra de généreuses sympathies.
+La reine de Naples lui donna un orgue magnifique; le roi de Naples lui
+fit présent de cloches, que les habitants des campagnes du Carmel,
+Turcs, juifs ou catholiques, hissèrent à force de bras jusque dans
+l'église. Quand les religieux demandèrent à Ibrahim-Pacha la permission
+de les sonner, contrairement aux prohibitions mahométanes, Ibrahim
+répondit: «Le Carmel est sous la garde de la France, je n'ai rien à
+refuser aux Français, qui sont amis de mon père.»</p>
+
+<p>En onze voyages consécutifs, frère Jean-Baptiste a recueilli 500,000
+fr., qui ont servi aux constructions les plus indispensables. Le
+registre dont il était porteur eût été précieux pour un amateur
+d'autographes.</p>
+
+<p>Aujourd'hui le grand âge de frère Jean-Baptiste le retient en Syrie,
+mais il a trouvé un digne successeur, frère Charles d'Oguisanti. Le
+nouveau quêteur a reçu une première offrande de huit cents francs du
+comité central de Terre-Sainte et de Syrie, présidé par M. le marquis de
+Pastoret. Frère Charles s'est ensuite adressé aux ministres, qui l'ont
+favorablement accueilli. Le président du conseil savait, par M. Reyau,
+colonel de cuirassiers, récemment envoyé en mission dans la Syrie, que
+les moines du Carmel avaient enterré dans leur église des soldats
+français massacrés par les janissaires, en 1799, à l'hôpital du couvent.
+Il s'est empressé de faire remettre au frère Charles une somme de 500
+francs.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Rébus</h2>
+
+<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4>
+
+<p class="mid">L'esprit, par le temps qui court, n'est
+pas commun.</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010d.png"></p>
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet
+1843, by Various
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0019, 8 ***
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
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+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+ Chief Executive and Director
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+
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+
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+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+
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+
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+
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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