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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:09:21 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cinq années de ma vie + 1894-1899 + +Author: Alfred Dreyfus + +Release Date: November 16, 2011 [EBook #38031] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ ANNÉES DE MA VIE *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/Canadian Libraries) + + + + + + + + + + Au lecteur + + Cette version électronique reproduit, dans son intégralité, + la version originale. + + La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures. + + L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. + La liste des modifications se trouve à la fin du texte. + + + + + CINQ ANNÉES DE MA VIE + + + IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: + + 500 exemplaires in-8º, imposition spéciale, sur vélin. + + Et 50 exemplaires in-8º, imposition spéciale sur papier du Japon, + numérotés à la presse. + + Cet ouvrage a été composé et imprimé en français et en anglais dans les + Etats-Unis d'Amérique, où le texte français et la composition anglaise + sont protégés par le "Copyright". + + Copyright 1901 par A. F. Jaccaci. + + + + + ALFRED DREYFUS + + + CINQ ANNÉES + DE MA VIE + + 1894-1899 + + + PARIS + + BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + FASQUELLE ÉDITEURS + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + + Tous droits réservés. + + + _Je raconte uniquement dans ces pages ma vie pendant les cinq années où + j'ai été retranché du monde des vivants._ + + _Les événements qui se sont déroulés autour du procès de 1894 et dans + les années suivantes, en France, me sont restés inconnus jusqu'au + procès de Rennes._ + + _A. D._ + + +_A MES ENFANTS_ + + + + +CINQ ANNÉES DE MA VIE + +I + + +Je suis né à Mulhouse, en Alsace, le 9 octobre 1859. Mon enfance +s'écoula doucement sous l'influence bienfaisante de ma mère et de mes +soeurs, d'un père profondément dévoué à ses enfants, sous la touchante +protection de frères plus âgés. + +Ma première impression triste, dont le souvenir douloureux ne s'est +jamais effacé de ma mémoire, a été la guerre de 1870. La paix conclue, +mon père opta pour la nationalité française; nous dûmes quitter +l'Alsace. Je me rendis à Paris pour poursuivre mes études. + +Je fus reçu en 1878 à l'École Polytechnique, d'où je sortis en 1880 pour +entrer comme sous-lieutenant élève d'artillerie à l'École d'application +de Fontainebleau. Le 1er octobre 1882 j'étais nommé lieutenant au 31e +régiment d'artillerie en garnison au Mans. A la fin de l'année 1883, +j'étais classé aux batteries à cheval de la 1re division de cavalerie +indépendante à Paris. + +Le 12 septembre 1889, je fus nommé capitaine au 21e régiment +d'artillerie, détaché comme adjoint à l'École centrale de pyrotechnie +militaire à Bourges. Dans le courant de l'hiver, je me fiançai à Mlle +Lucie Hadamard, qui est devenue ma compagne dévouée et héroïque. + +Durant mes fiançailles, je préparai mes examens à l'École supérieure de +guerre où je fus reçu le 20 avril 1890; le lendemain 21 avril, je me +mariai. Je sortis de l'École supérieure de guerre en 1892 avec la +mention très bien et le brevet d'état-major. Mon numéro de classement à +la sortie de l'École de guerre me valut d'être appelé comme stagiaire à +l'état-major de l'armée. J'y entrai le 1er janvier 1893. + +La carrière m'était ouverte brillante et facile; l'avenir se montrait +sous de beaux auspices. Après les journées de travail, je trouvais le +repos et le charme de la vie familiale. Curieux de toutes les +manifestations de l'esprit humain, je me complaisais aux longues +lectures durant les chères soirées passées auprès de ma femme. Nous +étions parfaitement heureux, un premier enfant égayait notre intérieur; +je n'avais pas de soucis matériels, la même affection profonde +m'unissait aux membres de ma famille et de la famille de ma femme. + +Tout dans la vie semblait me sourire. + + + + +II + + +L'année 1893 se passa sans incidents. Ma fille Jeanne vint éclairer mon +intérieur d'un nouveau rayon de joie. + +L'année 1894 devait être la dernière de mon séjour à l'état-major de +l'armée. Je fus désigné pour faire, durant le dernier trimestre de cette +année, le stage réglementaire dans un régiment d'infanterie, stationné à +Paris. + +Je commençai ce stage le 1er octobre; le samedi 13 octobre 1894, je +reçus une note de service m'invitant à me rendre le lundi suivant à neuf +heures du matin au ministère de la guerre pour l'inspection générale; il +y était expressément indiqué d'être en «tenue bourgeoise». L'heure me +parut bien matinale pour l'inspection générale qui, d'ordinaire, se +passait le soir; l'indication de la tenue bourgeoise m'étonna +également. Mais après avoir fait ces remarques à la lecture de la note +de service, je les oubliai vite, n'y attachant aucune importance. + +Le dimanche soir, nous dînâmes comme d'habitude, ma femme et moi, chez +mes beaux-parents, d'où nous partîmes forts gais, heureux comme toujours +de ces soirées passées en famille, dans un milieu affectueux. + +Le lundi matin je pris congé des miens. Mon fils Pierre, alors âgé de +trois ans et demi, qui s'était accoutumé à me conduire jusqu'à la porte +quand je sortais, m'accompagna ce matin-là comme d'habitude. Ce fut un +de mes plus vifs souvenirs dans mon infortune; bien souvent, dans mes +nuits de douleur et de désespoir, j'ai revécu cette minute où j'avais +serré dans mes bras pour la dernière fois mon enfant; j'y puisais une +nouvelle dose de force et de volonté. + +La matinée était belle et fraîche; le soleil s'élevait à l'horizon, +chassant le brouillard léger et ténu; tout annonçait une superbe +journée. Comme j'étais arrivé un peu à l'avance au ministère, je me +promenai quelques minutes devant la façade; puis je montai aux bureaux. +Dès mon entrée, je fus reçu par le commandant Picquart, qui semblait +m'attendre et qui m'introduisit aussitôt dans son cabinet. Je fus +surpris de ne trouver aucun de mes camarades, les officiers étant +toujours convoqués par groupes à l'inspection générale. Après quelques +minutes de conversation banale, le commandant Picquart me conduisit dans +le cabinet du chef d'état-major général. Mon étonnement fut grand en y +pénétrant; au lieu de me trouver en présence du chef d'état-major +général, je fus reçu par le commandant du Paty de Clam en uniforme. +Trois personnes en civil, qui m'étaient complètement inconnues, s'y +trouvaient également. Ces trois personnes étaient M. Cochefert, chef de +la sûreté, son secrétaire et l'archiviste Gribelin. + +Le commandant du Paty vint à moi et me dit d'une voix étranglée: «Le +général va venir. En l'attendant, comme j'ai une lettre à écrire et que +j'ai mal au doigt, voulez-vous l'écrire pour moi?» Si étrange que fut +cette demande, faite dans de pareilles conditions, j'y accédai aussitôt. +Je m'assis à une petite table toute préparée, le commandant du Paty +assis à côté et tout près de moi, suivant ma main de l'oeil. Après +m'avoir fait remplir d'abord une feuille d'inspection, il me dicta une +lettre dont certains passages rappelaient la lettre accusatrice que je +connus par la suite et qui prit le nom de «Bordereau». Au cours de la +dictée, le commandant m'interpella vivement, me disant: «Vous +tremblez.» (Je ne tremblais pas. Au Conseil de guerre de 1894, il +expliqua cette brusque interpellation en disant qu'il s'était aperçu que +je ne tremblais pas durant la dictée, que dès lors il avait pensé avoir +affaire à un simulateur et avait cherché à ébranler mon assurance.) +Cette remarque véhémente me surprit singulièrement, ainsi que l'attitude +hostile du commandant du Paty. Mais comme tout soupçon était fort loin +de mon esprit, je crus qu'il trouvait que j'écrivais mal. J'avais froid +aux doigts, car la température était très fraîche au dehors, et je +n'étais que depuis quelques minutes dans une salle chauffée. Aussi lui +répondis-je: «J'ai froid aux doigts.» + +Comme je continuais à écrire sans présenter aucun trouble, le commandant +du Paty tenta une nouvelle interpellation et me dit violemment: «Faites +attention, c'est grave!» Quelle que fût ma surprise de ce procédé aussi +grossier qu'insolite, je ne dis rien et m'appliquai simplement à mieux +écrire. Dès lors, le commandant du Paty, ainsi qu'il l'expliqua au +Conseil de guerre de 1894, considéra que j'avais tout mon sang-froid et +qu'il était inutile de poursuivre plus loin l'expérience. La scène de la +dictée avait été préparée dans tous ses détails; elle n'avait pas +répondu aux espérances qui l'avaient inspirée. + +Aussitôt la dictée terminée, le commandant du Paty se leva et, posant la +main sur moi, s'écria d'une voix tonnante: «Au nom de la loi, je vous +arrête; vous êtes accusé du crime de haute trahison.» La foudre tombant +à mes pieds n'eut pas produit en moi une commotion plus violente; je +prononçai des paroles sans suite, protestant contre une accusation aussi +infâme que rien dans ma vie ne permettait de justifier. + +Puis, M. Cochefert et son secrétaire s'élancèrent sur moi et me +fouillèrent. Je n'opposai pas la moindre résistance et leur criai: +«Prenez mes clefs, ouvrez tout chez moi, je suis innocent!» J'ajoutai: +«Montrez-moi au moins les preuves de l'infamie que vous prétendez que +j'ai commise.» Les charges sont accablantes, me répondit-on, sans +vouloir préciser ces charges. + +Je fus ensuite conduit à la prison du Cherche-Midi par le commandant +Henry, accompagné d'un agent de la sûreté. Durant ce trajet, le +commandant Henry, qui était d'ailleurs parfaitement au courant de ce qui +venait de se passer, car il avait assisté, caché derrière un rideau, à +toute la scène, me demanda de quoi j'étais accusé. Ma réponse fut +l'objet d'un rapport du commandant Henry, rapport dont le mensonge +éclata par les interrogatoires mêmes que je venais de subir et que je +devais subir encore pendant plusieurs jours. + +A mon arrivée dans la prison, je fus incarcéré dans une cellule, dont la +fenêtre donnait sur la cour des condamnés. Je fus mis au secret le plus +absolu; toute communication avec les miens me fut interdite. Je n'eus à +ma disposition ni papier, ni plume, ni encre, ni crayon. Les premiers +jours, je fus mis au régime des condamnés; puis cette mesure illégale +fût annulée. + +Les hommes qui apportaient ma nourriture, étaient toujours accompagnés +du sergent de garde et de l'agent principal, qui seul possédait la clef +de ma cellule. Il était interdit de m'adresser la parole. + +Quand je me vis dans cette sombre cellule, sous l'impression atroce de +la scène que je venais de subir et de l'accusation monstrueuse portée +contre moi, quand je pensai à tous ceux que je venais de quitter il y a +quelques heures à peine, dans la joie et le bonheur, je tombai dans un +état de surexcitation terrible, je hurlai de douleur. + +Je marchais dans ma cellule, heurtant ma tête aux murs. Le commandant +des prisons vint me voir, accompagné de l'agent principal, et me calma +pour quelques instants. + +Je suis heureux de pouvoir rendre ici mon reconnaissant hommage au +commandant Forzinetti, directeur des prisons militaires, qui sut allier +les devoirs stricts du soldat aux sentiments les plus élevés d'humanité. + +Durant les dix-sept jours qui suivirent, je subis de nombreux +interrogatoires du commandant du Paty, faisant fonctions d'officier de +police judiciaire. Il arrivait toujours le soir, fort tard, accompagné +de son greffier, l'archiviste Gribelin; il me dictait des bouts de +phrases pris dans la lettre incriminée, faisait passer rapidement sous +mes yeux, à la lumière, des mots ou des fractions de mots pris dans la +même lettre, en me demandant si je reconnaissais ou non mon écriture. En +dehors de ce qui a été consigné dans les interrogatoires, il faisait +toutes sortes d'allusions voilées à des faits auxquels je ne comprenais +rien, puis se retirait théâtralement, laissant mon cerveau en face +d'énigmes indéchiffrables. J'ignorais toujours quelle était la base de +l'accusation; malgré mes demandes pressantes, je ne pouvais obtenir +aucun éclaircissement sur l'accusation monstrueuse portée contre moi. Je +me débattais dans le vide. + +Si mon cerveau n'a pas sombré dans ces journées et dans ces nuits +interminables, ce ne fut pas la faute du commandant du Paty. Je ne +possédais ni papier ni encre permettant de fixer mes idées; à toutes les +minutes je retournais dans ma tête les lambeaux de phrases que je lui +arrachais et qui ne faisaient que me dérouter davantage. Mais quelles +que fussent mes tortures, ma conscience veillait et me dictait +infailliblement mon devoir. «Si tu meurs, me disait-elle, on te croira +coupable; quoi qu'il arrive, il faut que tu vives pour crier ton +innocence à la face du monde.» + +Le quinzième jour enfin après mon arrestation, le commandant du Paty me +montra une photographie de la lettre accusatrice, appelée depuis le +Bordereau. + +Cette lettre, je ne l'avais pas écrite, je n'en étais pas l'auteur. + + + + +III + + +Après la clôture de l'instruction du commandant du Paty, l'ordre +d'ouvrir une instruction régulière fut donné par le général Mercier, +ministre de la Guerre. Ma conduite cependant était irréprochable; rien +dans ma vie, dans mes actes, dans mes relations ne pouvait prêter à une +méprise quelconque. + +Le 3 novembre, le général Saussier, gouverneur de Paris, signa l'ordre +d'informer. + +L'information fut confiée au commandant d'Ormescheville, rapporteur près +le 1er Conseil de guerre de Paris; il ne put relever aucune charge +précise. Son rapport est un tissu d'allusions et d'insinuations +mensongères; il en a été déjà fait bonne justice au Conseil de guerre de +1894; à la dernière audience, le commissaire du Gouvernement termina +son réquisitoire en reconnaissant que tout avait disparu, sauf le +bordereau. La Préfecture de police, ayant fait des investigations sur ma +vie privée, avait remis un rapport officiel absolument favorable; +l'agent Guénée, attaché au service des renseignements du ministère de la +Guerre, produisit, d'autre part, un rapport anonyme; ce n'étaient que +racontars calomnieux. Ce dernier rapport fut seul produit au procès de +1894; le rapport officiel de la Préfecture de police, qui avait été +remis à Henry, disparut. Les magistrats de la Cour suprême en +retrouvèrent la minute dans les dossiers de la Préfecture et firent +connaître la vérité en 1899. + +Après sept semaines d'instruction, durant lesquelles je suis resté comme +précédemment au secret le plus absolu, le commissaire du Gouvernement, +commandant Brisset, conclut, le 3 décembre 1894, à la mise en +accusation, «les présomptions étant suffisamment établies». Ces +présomptions étaient fondées sur les rapports contradictoires des +experts en écriture. Deux experts, M. Gobert, expert près la Banque de +France et M. Pelletier, concluaient en ma faveur; deux experts, MM. +Teyssonnières et Charavay, concluaient contre moi, tout en constatant de +nombreuses dissemblances entre l'écriture du bordereau et la mienne. M. +Bertillon, qui n'était pas expert, avait conclu contre moi par de +prétendues raisons scientifiques. On sait qu'au procès de Rennes, en +1899, M. Charavay a solennellement reconnu son erreur. + +Le 4 décembre 1894, le général Saussier, gouverneur militaire de Paris, +signa l'ordre de mise en jugement. + +Je fus mis alors en communication avec Me Demange, dont l'admirable +dévouement m'a soutenu à travers toutes mes épreuves. + +On me refusait toujours le droit de voir ma femme. Le 5 décembre, je +reçus enfin l'autorisation de lui écrire à lettre ouverte. + + + Mardi, 5 décembre 1894. + + Ma chère Lucie, + + Enfin je puis t'écrire un mot, on vient de me signifier ma mise en + jugement pour le 19 de ce mois. On me refuse le droit de te voir. + + Je ne veux pas te décrire tout ce que j'ai souffert, il n'y a pas au + monde de termes assez saisissants pour cela. + + Te rappelles-tu quand je te disais combien nous étions heureux? Tout + nous souriait dans la vie. Puis tout à coup un coup de foudre + épouvantable, dont mon cerveau est encore ébranlé. Moi, accusé du + crime le plus monstrueux qu'un soldat puisse commettre! Encore + aujourd'hui je me crois l'objet d'un cauchemar épouvantable. + + La vérité finira bien par se faire jour. Ma conscience est calme et + tranquille, elle ne me reproche rien. J'ai toujours fait mon devoir, + jamais je n'ai fléchi la tête. J'ai été accablé, atterré dans ma + prison sombre, en tête à tête avec mon cerveau; j'ai eu des moments de + folie farouche, j'ai même divagué, mais ma conscience veillait. Elle + me disait: «Haut la tête et regarde le monde en face. Fort de ta + conscience marche droit et relève-toi. C'est une épreuve épouvantable, + mais il faut la subir.» + + Je ne t'écris pas plus longuement, car je veux que cette lettre parte + ce soir. + + Je t'embrasse mille fois comme je t'aime, comme je t'adore. + + Mille baisers aux enfants. Je n'ose t'en parler plus longuement, les + pleurs me viennent aux yeux en pensant à eux. + + ALFRED. + + +La veille de l'ouverture des débats j'écrivis à ma femme la lettre +suivante; elle exprime toute la confiance que j'avais dans la loyauté +et la conscience des juges. + + + J'arrive enfin au terme de mes souffrances, au terme de mon martyre. + Demain je paraîtrai devant mes juges, le front haut, l'âme tranquille. + + L'épreuve que je viens de subir, épreuve terrible s'il en fut, a épuré + mon âme. Je te reviendrai meilleur que je n'ai été. Je veux te + consacrer, à toi, à mes enfants, à nos chères familles, tout ce qui me + reste à vivre. + + Comme je te l'ai dit, j'ai passé par des crises épouvantables. J'ai eu + de vrais moments de folie furieuse à la pensée d'être accusé d'un + crime aussi monstrueux. + + Je suis prêt à paraître devant des soldats, comme un soldat qui n'a + rien à se reprocher. Ils verront sur ma figure, ils liront dans mon + âme, ils acquerront la conviction de mon innocence comme tous ceux qui + me connaissent. + + Dévoué à mon pays auquel j'ai consacré toutes mes forces, toute mon + intelligence, je n'ai rien à craindre. Dors donc tranquille, ma + chérie, et ne te fais aucun souci. Pense seulement à la joie que nous + éprouverons à nous trouver bientôt dans les bras l'un de l'autre, à + oublier bien vite ces jours tristes et sombres... + + ALFRED. + + +Le 19 décembre 1894 commencèrent les débats du procès qui eut lieu à +huis clos, malgré les énergiques protestations de mon avocat; je +désirais ardemment la publicité des audiences afin que mon innocence +éclatât au grand jour. + +Lorsque je fus introduit dans la salle d'audience, accompagné par un +lieutenant de la garde républicaine, je ne vis rien, je n'entendis rien. +J'ignorais tout ce qui se passait autour de moi; j'avais l'esprit +complètement absorbé par l'affreux cauchemar qui pesait sur moi depuis +de si longues semaines, par l'accusation monstrueuse de trahison dont +j'allais démontrer l'inanité, le néant. + +Je distinguai seulement, au fond, sur l'estrade, les juges du Conseil de +guerre, des officiers comme moi, des camarades devant lesquels j'allais +enfin pouvoir faire éclater mon innocence. Quand je fus assis devant mon +défenseur, Me Demange, je regardai mes juges. Ils étaient impassibles. + +Derrière eux, les juges suppléants, le commandant Picquart, délégué du +Ministre de la Guerre, M. Lépine, Préfet de police. En face de moi, le +commandant Brisset, commissaire du Gouvernement et le greffier +Valecalle. + +Les premiers incidents, la bataille que Demange livra pour obtenir du +Conseil la publicité des débats, les violentes interruptions du +Président du Conseil de guerre, l'évacuation de la salle, tout cela ne +détourna pas mon esprit du but vers lequel il était tendu. J'avais hâte +d'être face à face avec mes accusateurs. J'avais hâte de détruire les +misérables arguments d'une infâme accusation, de défendre mon honneur. + +J'entendis la déposition erronée et haineuse du commandant du Paty de +Clam, la déposition mensongère du commandant Henry, au sujet de la +conversation que nous échangeâmes dans le trajet du Ministère de la +Guerre à la prison du Cherche-Midi, le jour de mon arrestation. Je les +réfutai l'une et l'autre, énergiquement, avec calme. Mais quand ce +dernier revint une seconde fois à la barre, lorsqu'il dit tenir d'une +personne honorable qu'un officier du 2e bureau trahissait, je me levai +indigné et je demandai avec violence la comparution de la personne dont +il invoquait les propos. Alors, avec une attitude théâtrale, et en se +frappant la poitrine, il ajouta: «Quand un officier a un secret dans sa +tête, il ne le confie pas même à son képi.» Puis se tournant vers moi: +«Et le traître, le voilà!» Malgré mes violentes protestations, je ne pus +obtenir que ces paroles fussent éclaircies; je ne pus donc en montrer +la fausseté. + +J'entendis les rapports contradictoires des experts; deux déposèrent en +ma faveur, deux déposèrent contre moi, tout en constatant de nombreuses +dissemblances entre l'écriture du bordereau et la mienne. Je n'attachai +aucune importance à la déposition de Bertillon, car elle me parut +l'oeuvre d'un fou. + +Toutes les allégations accessoires furent réfutées dans ces audiences. +Aucun mobile ne put être invoqué pour expliquer un crime aussi +abominable. + +Dans la quatrième et dernière audience, le commissaire du Gouvernement +abandonna tous les griefs accessoires pour ne retenir comme pièce à +charge que le bordereau; il s'empara de cette pièce et la brandit en +s'écriant: + + «Il ne reste plus que le bordereau, mais cela suffit. Que les juges + prennent leurs loupes.» + +Me Demange, dans son éloquente plaidoirie, réfuta les rapports des +experts, en démontra toutes les contradictions et termina en demandant +comment on avait pu échafauder une pareille accusation sans produire +aucun mobile. + +L'acquittement me parut certain. + +Je fus condamné. + +J'appris, quatre ans et demi plus tard, que la bonne foi des juges +avait été surprise autant par la déposition d'Henry que par la +communication en chambre du Conseil de pièces secrètes et inconnues de +la défense, pièces dont les unes m'étaient inapplicables, les autres +fausses. + +La communication en chambre du Conseil de ces pièces fut ordonnée par le +général Mercier. + + + + +IV + + +Mon désespoir fut immense; la nuit qui suivit ma condamnation fut une +des plus tragiques de ma tragique existence. Je roulais dans ma tête les +projets les plus extravagants; j'étais las de tant d'atrocités, révolté +de tant d'iniquités. Mais le souvenir de ma femme, de mes enfants +m'empêcha de prendre une décision suprême et je me résolus à attendre. + +Le lendemain, j'écrivis la lettre suivante: + + + 23 décembre 1894. + + Ma chérie, + + Je souffre beaucoup, mais je te plains encore plus que moi. Je sais + combien tu m'aimes; ton coeur doit saigner. De mon côté, mon adorée, + ma pensée a toujours été vers toi, nuit et jour. + + Être innocent, avoir eu une vie sans tache et se voir condamné pour le + crime le plus monstrueux qu'un soldat puisse commettre, quoi de plus + épouvantable! Il me semble parfois que je suis le jouet d'un horrible + cauchemar. + + C'est pour toi seule que j'ai résisté jusqu'aujourd'hui; c'est pour + toi seule, mon adorée, que j'ai supporté ce long martyre. Mes forces + me permettront-elles d'aller jusqu'au bout? Je n'en sais rien. Il n'y + a que toi qui puisses me donner du courage; c'est dans ton amour que + j'espère le puiser... + + J'ai signé mon pourvoi en revision. + + Je n'ose te parler des enfants, leur souvenir m'arrache le coeur. + Parle-m'en; qu'ils soient ta consolation. + + Mon amertume est telle, mon coeur si ulcéré, que je me serais déjà + débarrassé de cette triste vie, si ton souvenir ne m'arrêtait, si la + crainte d'augmenter encore ton chagrin ne retenait mon bras. + + Avoir entendu tout ce qu'on m'a dit, quand on sait en son âme et + conscience n'avoir jamais failli, n'avoir même jamais commis la plus + légère imprudence, c'est la torture morale la plus épouvantable. + + J'essaierai donc de vivre pour toi, mais j'ai besoin de ton aide. + + Ce qu'il faut surtout, quoi qu'il advienne de moi, c'est chercher la + vérité, c'est remuer ciel et terre pour la découvrir, c'est y + engloutir, s'il le faut, notre fortune, afin de réhabiliter mon nom + traîné dans la boue. Il faut à tout prix laver cette tache imméritée. + + Je n'ai pas le courage de t'écrire plus longuement. Embrasse tes chers + parents, nos enfants, tout le monde pour moi. + + ALFRED. + + Tâche d'obtenir la permission de me voir. Il me semble qu'on ne peut + te la refuser maintenant. + + +Le 23 décembre, dans la même journée, ma femme m'écrivait: + + + 23 décembre 1894. + + Quel malheur, quelle torture, quelle ignominie! Nous en sommes tous + terrifiés, anéantis. Je sais comme tu es courageux, je t'admire. Tu es + un malheureux martyr. Je t'en supplie, supporte encore vaillamment ces + nouvelles tortures. Notre vie, notre fortune à tous sera sacrifiée à + la recherche des coupables. Nous les trouverons, il le faut. Tu seras + réhabilité. + + Nous avons passé près de cinq années de bonheur absolu, vivons sur ce + souvenir; un jour justice se fera et nous serons encore heureux, les + enfants t'adoreront. Nous ferons de ton fils un homme tel que toi, je + ne pourrai pas lui choisir de plus bel exemple. J'espère bien que je + serai autorisée à te voir. En tout cas, sois certain d'une chose, + c'est que je te suivrai si loin qu'on t'enverra. Je ne sais si la loi + m'autorise à t'accompagner, mais elle ne peut m'empêcher de te + rejoindre et je le ferai. + + Encore une fois, courage, il faut que tu vives pour nos enfants, pour + moi. + + + 23 décembre, soir. + + Je viens d'avoir, dans mon immense chagrin, la joie d'avoir de tes + nouvelles, d'entendre parler Me Demange dans des termes si chauds, si + cordiaux, que mon pauvre coeur en a été réconforté. + + Tu sais si je t'aime, si je t'adore, mon bien cher mari; notre immense + malheur, l'horrible infamie dont nous sommes l'objet ne font que + resserrer encore les liens de mon affection. + + Partout où tu iras, où l'on t'enverra, je te suivrai; à deux nous + supporterons plus facilement l'expatriement, nous vivrons l'un pour + l'autre...; nous élèverons nos enfants, nous leur donnerons une âme + bien trempée contre les vicissitudes de la vie. + + Je ne puis me passer de toi, tu es ma consolation; la seule lueur de + bonheur qui me reste est de finir mes jours à tes côtés. Tu as été un + martyr, et tu as encore horriblement à souffrir. La peine qui va + t'être infligée est odieuse. Promets-moi que tu la supporteras + courageusement. + + Tu es fort de ton innocence; imagine-toi que c'est un autre que + toi-même que l'on déshonore, accepte le châtiment immérité, fais-le + pour moi, pour ta femme qui t'adore. Donne-lui ce témoignage + d'affection, fais-le pour tes enfants; ils t'en seront reconnaissants + un jour. Ils t'embrassent bien et demandent beaucoup leur papa, ces + pauvres petits. + + LUCIE. + + +J'avais signé, sans espoir, mon pourvoi en revision devant le tribunal +de revision militaire. La revision, en effet, ne pouvait être invoquée +devant ce tribunal que pour vice de forme; j'ignorais alors que la +condamnation avait été illégalement prononcée. + +Les journées s'écoulèrent dans une attente angoissante; j'étais ballotté +entre mon devoir et l'horreur que m'inspirait un supplice aussi infâme +qu'immérité. Ma femme, qui n'avait pas encore pu obtenir l'autorisation +de me voir, m'écrivit de longues lettres pour me soutenir et +m'encourager à supporter le supplice de la dégradation. + + + 24 décembre 1894. + + Je souffre au delà de tout ce qu'on peut imaginer des horribles + tortures que tu supportes; ma pensée ne te quitte pas une seconde. Je + te vois seul dans ta triste prison en proie aux plus sombres + réflexions, je compare nos années de bonheur, les douces journées que + nous avons passées ensemble à l'heure actuelle. Comme nous étions + heureux, comme tu as été bon et dévoué pour moi, avec quel entier + dévouement tu m'as soignée quand j'étais malade, quel père tu étais + pour nos pauvres chéris. Tout cela passe et repasse dans mon esprit; + je suis malheureuse de ne pas t'avoir près de moi, de me sentir seule. + Mon cher adoré, il faut, il faut absolument que nous nous retrouvions + ensemble, que nous vivions l'un pour l'autre, car nous ne pouvons plus + exister l'un sans l'autre. Il faut que tu te résignes à tout, que tu + supportes les terribles épreuves qui t'attendent, que tu sois fort et + fier dans le malheur... + + + 25 décembre. + + Je pleure, je pleure et je recommence à pleurer. Tes lettres seules + viennent me consoler dans mon extrême douleur, seules elles me + soutiennent et me réconfortent. Vis pour moi, je t'en conjure, mon + cher ami; rassemble tes forces, lutte, luttons ensemble jusqu'à la + découverte du coupable. Que deviendrai-je sans toi? je n'aurai plus + rien qui me rattacherait au monde, je mourrais de chagrin si je + n'avais l'espoir de me retrouver auprès de toi et de passer encore + d'heureuses années à tes côtés... + + Nos enfants sont ravissants. Ton pauvre petit Pierre demande tant + après toi, je ne puis lui répondre que par des larmes. Ce matin encore + il me demandait si tu rentrerais ce soir. Je m'ennuie beaucoup, + beaucoup après mon papa, m'a-t-il dit. Jeanne change énormément; elle + cause bien, fait des phrases et embellit beaucoup. Du courage, tu les + retrouveras un jour; nos rêves, nos projets renaîtront et nous + pourrons les accomplir. + + + 26 décembre 1894. + + J'ai été porter moi-même tes effets au greffe de la prison; je suis + entrée dans cette triste maison où tu subis cet horrible martyre. Pour + un moment j'ai eu la sensation que je me rapprochais de toi; j'aurais + voulu briser ces froides murailles qui nous séparaient et venir + t'embrasser. Malheureusement il est des choses pour lesquelles la + volonté est impuissante, des cas où toutes les forces physiques et + morales ne suffisent pas pour vaincre. J'attends très impatiemment le + moment où on nous permettra de nous jeter enfin dans les bras l'un de + l'autre... + + Je te demande un immense sacrifice, celui de vivre pour moi, pour nos + enfants, de lutter jusqu'à la réhabilitation... Je mourrais de chagrin + si tu n'étais plus, je n'aurais pas la force de soutenir une lutte + pour laquelle toi seul au monde peux me fortifier. + + + 27 décembre 1894. + + Je ne puis me lasser de t'écrire, de venir te causer, ce sont mes + seuls bons moments; je ne sais faire que cela et pleurer. Tes lettres + me font tant de bien, merci. Continue à me gâter. Je donnerai aux + enfants des jouets de ta part; ils n'ont pas besoin de cela pour + penser à toi. Tu étais si bon pour eux que ces petits ne t'oublient + pas. Pierre demande beaucoup après toi et le matin ils viennent tous + deux dans ma chambre admirer ta photographie... Pauvre ami, comme tu + dois souffrir de ne pas les voir. Mais garde ton beau courage; un jour + viendra où nous serons tous réunis, tous heureux, où tu pourras les + caresser, les adorer. + + Je t'en supplie, ne t'occupe pas de ce que pense la foule. Tu sais + combien les opinions tournent... Qu'il te suffise de savoir que tous + tes amis, tous ceux qui te connaissent sont pour toi; les gens + intelligents cherchent à débrouiller le mystère. + + + 21 décembre 1894. + + Je vois que tu as repris courage et tu m'en as redonné... Supporte + vaillamment cette triste cérémonie, relève la tête et crie ton + innocence, ton martyre à la face de tes exécuteurs. + + Cet horrible supplice passé, je mettrai tout mon amour, toute ma + tendresse, toute ma reconnaissance à t'aider à supporter le reste. + Lorsqu'on a sa conscience pour soi, la conviction qu'on a fait son + devoir toujours et de tout temps, l'espérance dans l'avenir, on peut + tout supporter... + + LUCIE. + + +Le 31 décembre 1894, j'appris que le pourvoi en revision avait été +repoussé. + +Le soir même, le commandant du Paty de Clam se présenta à la prison. Il +venait me demander si je n'avais pas commis quelque acte d'imprudence, +quelque acte d'amorçage. Je ne lui répondis qu'en protestant toujours +aussi énergiquement de mon innocence. + +Aussitôt après son départ, j'écrivis la lettre suivante au Ministre de +la Guerre: + + + Monsieur le Ministre, + + J'ai reçu, par votre ordre, la visite du commandant du Paty de Clam, + auquel j'ai déclaré encore que j'étais innocent et que je n'avais même + jamais commis la moindre imprudence. Je suis condamné, je n'ai aucune + grâce à demander. Mais au nom de mon honneur, qui je l'espère me sera + rendu un jour, j'ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer + vos recherches. Moi parti, qu'on cherche toujours, c'est la seule + grâce que je sollicite. + + +J'écrivis ensuite à Maître Demange pour lui rendre compte de cette +visite. + +J'avais précédemment informé ma femme du rejet du pourvoi. + + + 31 décembre 1894. + + Ma chère Lucie, + + Le pourvoi est rejeté, comme il fallait s'y attendre. On vient de me + le signifier; demande de suite la permission de me voir. + + Le supplice cruel et horrible approche, je vais l'affronter avec la + dignité d'une conscience pure et tranquille. Te dire que je ne + souffrirai pas, ce serait mentir, mais je n'aurai pas de + défaillance... + + ALFRED. + + +Ma femme me répondit: + + + 1er janvier 1895. + + J'ai envoyé hier après-midi à la Place porter ma demande et on a + vainement attendu la réponse... Pourvu que mon autorisation de te voir + m'arrive demain! Car enfin quelle raison pourraient-ils invoquer + encore maintenant si ce n'est celle de la cruauté, de la barbarie? + Pauvre, pauvre ami... Que je voudrais donc t'embrasser, te consoler, + te réconforter. Non, vois-tu, mon coeur saigne à la pensée des + tortures que tu as à subir. + + Avoir une belle âme comme la tienne, des sentiments aussi élevés, une + bonté inaltérable, un patriotisme exalté, et se voir torturé avec + cette cruauté, cet acharnement, et payer, toi innocent, pour un autre + qui se dérobe lâchement derrière son infamie. Il n'est pas admissible, + s'il existe une justice, que ce traître ne se dévoile pas, que la + vérité ne se fasse pas jour. + + LUCIE. + + +Enfin, ma femme fut autorisée à me voir. L'entrevue eut lieu dans le +parloir de la prison. C'est une pièce grise, séparée au milieu par deux +grilles parallèles, treillagées; ma femme était d'un côté de l'une des +grilles, moi de l'autre côté de la deuxième grille. + +C'est dans ces conditions pénibles qu'il me fut permis de voir ma femme, +après tant de semaines douloureuses. Je ne pus même pas l'embrasser, la +serrer dans mes bras; nous dûmes causer à distance. Cependant ma joie +fut grande de revoir ce cher visage; je cherchai à y lire et à y voir +quelles traces y avaient laissées la souffrance et la douleur. + +Après son départ, je lui écrivis: + + + Mercredi, 5 heures. + + Ma chérie. + + Je veux encore t'écrire ces quelques mots pour que tu les trouves + demain matin à ton réveil. + + Notre conversation, même à travers les barreaux de la prison, m'a fait + du bien. Je tremblais sur mes jambes en descendant, mais je me suis + raidi pour ne pas tomber par terre d'émotion. A l'heure qu'il est, ma + main n'est pas encore bien assurée: cette entrevue m'a violemment + secoué. Si je n'ai pas insisté pour que tu restes plus longtemps, + c'est que j'étais à bout de forces; j'avais besoin d'aller me cacher + pour pleurer un peu. Ne crois pas pour cela que mon âme soit moins + vaillante ni moins forte, mais le corps est un peu affaibli par trois + mois de prison... + + Ce qui m'a fait le plus de bien, c'est de te sentir si courageuse et + si vaillante, si pleine d'affection pour moi. Continue, ma chère + femme, imposons le respect au monde par notre attitude et notre + courage. Quant à moi, tu as dû sentir que j'étais décidé à tout; je + veux mon honneur et je l'aurai; aucun obstacle ne m'arrêtera. + + Remercie bien tout le monde, remercie de ma part Me Demange de tout ce + qu'il a fait pour un innocent. Dis-lui toute la gratitude que j'ai + pour lui, j'ai été incapable de l'exprimer moi-même. Dis-lui que je + compte sur lui dans cette lutte pour mon honneur. + + ALFRED. + + +La première entrevue avait eu lieu dans le parloir de la prison. Elle +avait revêtu par les circonstances un caractère si tragique que le +commandant Forzinetti demanda et obtint l'autorisation de me laisser +voir ma femme dans son cabinet, lui étant présent. + +Ma femme vint me voir une seconde fois; c'est alors que je lui fis la +promesse de vivre et d'affronter courageusement la douleur de la lugubre +cérémonie qui m'attendait. A la suite de sa visite, je lui écrivis: + + + «Je suis plus calme, ta vue m'a fait du bien. Le plaisir de + t'embrasser pleinement et entièrement m'a fait un bien immense. + + «Je ne pouvais attendre ce moment. Merci de la joie que tu m'as + donnée. + + «Comme je t'aime, ma bonne chérie! Enfin espérons que tout cela aura + une fin. Il faut que je conserve toute mon énergie.» + + +Je vis aussi quelques instants mon frère Mathieu, dont je connaissais +l'admirable dévouement. + +Le jeudi 3 janvier 1895, j'appris que le supplice était pour le +surlendemain. + + + Jeudi matin. + + On m'apprend que l'humiliation suprême est pour après-demain. Je m'y + attendais, j'y étais préparé, le coup a cependant été violent. Je + résisterai, je te l'ai promis. Je puiserai les forces qui me sont + encore nécessaires dans ton amour, dans l'affection de vous tous, dans + le souvenir de mes enfants chéris, dans l'espoir suprême que la vérité + se fera jour. Mais il faut que je sente votre affection à tous + rayonner autour de moi, il faut que je vous sente lutter avec moi. + Continuez donc vos recherches sans trêve ni repos... + + ALFRED. + + + + +V + + +La dégradation eut lieu le samedi 5 janvier; je subis cet horrible +supplice sans faiblesse. + +Avant la lugubre cérémonie, j'attendis une heure dans la salle de +l'adjudant de garnison à l'École militaire. Durant ces longues minutes, +je tendis toutes les forces de mon être; les souvenirs des atroces mois +que je venais de passer revinrent à ma mémoire et, en phrases +entrecoupées, je rappelai la dernière visite que me fit le commandant du +Paty de Clam dans ma prison. Je protestai contre l'infâme accusation +portée contre moi; je rappelai que j'avais encore écrit au ministre pour +lui dire que j'étais innocent. C'est en travestissant ces paroles que le +capitaine Lebrun-Renault, avec une rare inconscience, créa ou laissa +créer cette légende des aveux dont je n'appris l'existence qu'en +janvier 1899. S'il m'en eût été parlé avant mon départ de France, qui +n'eut lieu qu'en février 1895, c'est-à-dire plus de sept semaines après +la dégradation, j'aurais cherché à tuer cette légende dans l'oeuf. + +Je fus conduit ensuite, entre quatre hommes et un gradé, au centre de la +place. + +Neuf heures sonnèrent; le général Darras, commandant la parade +d'exécution, fit porter les armes. + +Je souffrais le martyre, je me raidissais pour concentrer toutes mes +forces, j'évoquais pour me soutenir le souvenir de ma femme, de mes +enfants. + +Aussitôt après la lecture du jugement, je m'écriai, m'adressant aux +troupes: + + «Soldats, on dégrade un innocent; soldats, on déshonore un innocent. + + «Vive la France, vive l'armée!» + +Un adjudant de la garde républicaine s'approcha de moi. Rapidement, il +arracha boutons, bandes de pantalon, insignes de grade du képi et des +manches, puis il brisa mon sabre. Je vis tomber à mes pieds tous ces +lambeaux d'honneur. Alors, dans cette secousse effroyable de tout mon +être, mais le corps droit, la tête haute, je clamai toujours et encore +mon cri à ces soldats, à ce peuple assemblé: «Je suis innocent!» + +La cérémonie continua. Je dus faire le tour du carré. J'entendis les +hurlements d'une foule abusée, je sentis le frisson qui devait la faire +vibrer, puisqu'on lui présentait un homme condamné pour trahison, et +j'essayai de faire passer dans cette foule un autre frisson, celui de +mon innocence. + +Le tour du carré s'acheva; le supplice était terminé, je le croyais du +moins. + +L'agonie de cette longue journée ne faisait que commencer. + +On me lia les poings et une voiture cellulaire me conduisit au Dépôt, en +passant par le pont de l'Alma. En arrivant à l'extrémité du pont, je vis +par la lucarne de la voiture les fenêtres de l'appartement où venaient +de s'écouler de si douces années, où je laissais tout mon bonheur. +L'angoisse fut atroce. + +Au Dépôt, je fus, dans mon costume déchiré et en loques, traîné de salle +en salle, fouillé, photographié, mensuré. Enfin, vers midi, je fus +conduit à la prison de la Santé et enfermé dans une cellule. + +Ma femme fut autorisée à me voir deux fois par semaine, dans le cabinet +du directeur de la prison. Celui-ci se montra d'ailleurs parfaitement +correct durant tout mon séjour. + +Ma femme et moi, nous continuâmes à échanger de nombreuses lettres. + + + Prison de la Santé, samedi 5 janvier 1895. + + Ma chérie, + + Te dire ce que j'ai souffert aujourd'hui, je ne le veux pas, ton + chagrin est déjà assez grand pour que je ne vienne pas encore + l'augmenter. + + En te promettant de vivre, en te promettant de résister jusqu'à la + réhabilitation de mon nom, je t'ai fait le plus grand sacrifice qu'un + homme de coeur, qu'un honnête homme auquel on vient d'arracher son + honneur, puisse faire. Pourvu, mon Dieu, que mes forces physiques ne + m'abandonnent pas! Le moral tient, ma conscience qui ne me reproche + rien me soutient, mais je commence à être à bout de patience et de + force... + + Je te raconterai plus tard, quand nous serons de nouveau heureux, ce + que j'ai souffert aujourd'hui, combien de fois, au milieu de ces + nombreuses pérégrinations parmi de vrais coupables, mon coeur a + saigné. Je me demandais ce que je faisais là, pourquoi j'étais là... + il me semblait que j'étais le jouet d'une hallucination; mais hélas, + mes vêtements déchirés, souillés, me rappelaient brutalement à la + réalité, les regards de mépris qu'on me jetait me disaient trop + clairement pourquoi j'étais là. + + Hélas, pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scalpel le coeur des + gens et y lire! Tous les braves gens qui me voyaient passer y auraient + lu, gravé en lettres d'or: «Cet homme est un homme d'honneur.» Mais + comme je les comprends! A leur place je n'aurais pas non plus pu + contenir mon mépris à la vue d'un officier qu'on leur dit être un + traître. Mais hélas, c'est là ce qu'il y a de tragique, c'est que le + traître, ce n'est pas moi!... + + + 5 janvier 1895. Samedi, 7 heures soir. + + Je viens d'avoir un moment de détente terrible, des pleurs entremêlés + de sanglots, tout le corps secoué par la fièvre. C'est la réaction des + horribles tortures de la journée, elle devait fatalement arriver; + mais, hélas, au lieu de pouvoir sangloter dans tes bras, au lieu de + pouvoir m'appuyer sur toi, mes sanglots ont résonné dans le vide de ma + prison. + + C'est fini, haut les coeurs! Je concentre toute mon énergie. Fort de + ma conscience pure et sans tache, je me dois à ma famille, je me dois + à mon nom. Je n'ai pas le droit de déserter tant qu'il me restera un + souffle de vie; je lutterai avec l'espoir prochain de voir la lumière + se faire. Donc, poursuivez vos recherches... + + ALFRED. + + +De ma femme: + + + Samedi soir, 5 janvier 1895. + + Quelle horrible matinée! Quels atroces moments! Non! je ne puis y + penser, cela me fait trop souffrir. Toi, mon pauvre ami, un homme + d'honneur, toi qui adores la France, toi qui as une âme si belle, des + sentiments aussi élevés, subir la peine la plus infamante qu'on puisse + infliger, c'est abominable! + + Tu m'avais promis d'être courageux, tu as tenu parole, je t'en + remercie. Ta dignité, ta belle attitude, ont frappé bien des coeurs et + lorsque l'heure de la réhabilitation arrivera, le souvenir des + souffrances que tu as endurées dans ces horribles moments sera gravé + dans la mémoire des hommes. + + J'aurais tant voulu être auprès de toi, te donner des forces, te + réconforter, j'avais tant espéré te voir, mon pauvre ami, et mon coeur + saigne à l'idée que mon autorisation ne m'est pas encore parvenue et + que je devrai peut-être attendre encore pour avoir l'immense bonheur + de t'embrasser... + + Nos chéris sont bien gentils; ils sont si gais, si heureux. C'est une + consolation dans notre immense malheur de les avoir si jeunes, si + inconscients de la vie. Pierre parle de toi et avec tant de coeur, que + je ne puis m'empêcher de pleurer. + + LUCIE. + + +De la prison de la Santé: + + + Dimanche 6 janvier 1895, 5 heures. + + Pardon, mon adorée, si dans mes lettres d'hier j'ai exhalé ma douleur, + étalé ma torture. Il fallait bien que je la confie à quelqu'un! Quel + coeur est plus préparé que le tien à recevoir le trop-plein du mien? + C'est ton amour qui m'a donné le courage de vivre; il faut que je le + sente vibrer près du mien. + + Courage donc! Ne pense pas trop à moi, tu as d'autres devoirs à + remplir. Tu te dois à nos enfants, à notre nom qu'il faut réhabiliter. + Pense donc à toutes les nobles missions qui t'incombent; elles sont + lourdes, mais je te sais capable de les entreprendre à condition de ne + pas te laisser abattre, à condition de conserver tes forces. + + Il faut donc lutter contre toi-même, rassembler toute ton énergie et + ne penser qu'à tes devoirs... + + ALFRED. + + +De ma femme: + + + Dimanche 6 janvier 1895. + + Je suis bien tourmentée de ne pas avoir encore reçu de tes nouvelles. + Je suis anxieuse de savoir comment tu as supporté ces horribles + moments... On m'apporte tes deux lettres, c'est un soulagement pour + moi, merci de me gâter ainsi, je reconnais là ton bon coeur. Je ne + puis te dire combien cela me navre, quels déchirements je ressens à la + pensée de tes souffrances. Quelle vie, mon Dieu, quel martyre! Je + m'attendais à ce que tu aies un moment de détente terrible, une crise; + je suis sûre que cela t'a fait du bien de pleurer. Pauvre ami, nous + étions si heureux, si tranquilles, nous ne vivions que pour nous, que + pour faire le bonheur de nos parents, de nos enfants, de notre + famille. Si seulement je pouvais être auprès de toi, partager tes + douleurs, tes souffrances, rester dans ta cellule, vivre de la même + vie que toi, je serais presque heureuse. J'aurais au moins l'immense + bonheur de te soulager un peu, de te consoler avec mon immense + affection, de t'entourer de tous les soins qu'une femme qui t'adore + pourrait te donner. Mais je t'en supplie, garde ton courage, ne te + laisse pas abattre... + + + Lundi 7 janvier 1895. + + Ma première occupation, aussitôt levée, est de venir causer un peu + avec toi, de tâcher de t'envoyer un petit rayon de chaleur dans ta + triste cellule. Je souffre tellement, tellement de te sentir si + malheureux, de ne pouvoir soulager ta douleur, que tout ce qui + m'entoure, tout ce qui se passe autour de moi, en un mot tout ce qui + n'est pas toi, me laisse indifférente. + + Je ne pense qu'à toi, je ne veux vivre que pour toi et dans l'espoir + de te retrouver bientôt. Dis moi, je t'en prie, tout ce que tu + ressens, dans quel état physique tu es? J'ai des angoisses, des + inquiétudes terribles que ta santé ne te trahisse. Ah! si je pouvais + te voir, si je pouvais rester auprès de toi, te faire oublier un peu + ton malheur. Que ne donnerais-je pour cela! + + + 7 janvier soir. + + Que pourrais-je te dire, si ce n'est que je ne pense qu'à toi, que je + ne parle que de toi, que toute mon âme, tout mon esprit sont tendus + vers toi? Je te demande, je te supplie d'avoir du courage, de ne pas + te laisser abattre, de ne pas te laisser ronger par le chagrin et de + lutter pour que tes forces physiques ne t'abandonnent pas. Il faut que + nous arrivions à te réhabiliter; nous faisons tout et nous ferons tout + pour cela. Qu'est-ce que notre fortune à côté de l'honneur d'un homme, + d'enfants, de deux familles; je serai heureuse d'avoir consacré tout + notre avoir à cette noble tâche... + + Nous avons tous la conviction qu'il n'est pas d'erreur qui ne se + reconnaisse un jour, que le coupable se trouvera et que nos efforts + seront couronnés de succès... + + LUCIE. + + + De la prison de la Santé, mardi 8 janvier 1895. + + ... Dans mes plus tristes moments, dans mes moments de crise violente, + une étoile vient tout à coup briller dans mon cerveau et me sourire. + C'est ton image, ma chérie, c'est ton image adorée, que j'espère + revoir bientôt et auprès de laquelle j'attendrai patiemment qu'on me + rende ce que j'ai de plus cher en ce monde, mon honneur, mon honneur + qui n'a jamais failli... + + ALFRED. + + +De ma femme: + + Mardi 8 janvier 1895. + + J'étais terriblement inquiète de ne pas avoir de tes nouvelles et j'ai + passé une nuit atroce; enfin ce matin j'ai reçu ta bonne lettre et + cela m'a fait du bien. Je ne m'explique pas du tout comment tes + lettres sont si longues à parvenir; ainsi une lettre de toi écrite le + dimanche ne m'arrive que le mardi... + + Je viens de recevoir l'autorisation de te voir les lundi et vendredi à + deux heures, dans le cabinet de monsieur le Directeur; tu penses si + j'en ai été heureuse... + + LUCIE. + + +De la prison de la Santé: + + + Mercredi 9 janvier 1895. + + ... Vraiment, quand j'y pense encore, je me demande comment j'ai pu + avoir le courage de te promettre de vivre après ma condamnation. Cette + journée du samedi reste dans mon esprit gravée en lettres de feu. J'ai + le courage du soldat qui affronte le danger en face, mais hélas! + aurai-je l'âme du martyr?... + + Je vis d'espoir, je vis dans la conviction qu'il est impossible que la + vérité ne se fasse pas jour, que mon innocence ne soit pas reconnue et + proclamée par cette chère France, ma patrie... + + + Jeudi 10 janvier 1895. + + Depuis ce matin deux heures, je ne dors plus, dans l'attente où je + suis de te voir aujourd'hui. Il me semble que j'entends déjà ta voix + chérie me parler de nos chers enfants, de nos chères familles... et + si je pleure, je n'en ai pas honte, car le martyre que j'endure est + vraiment cruel pour un innocent... + + ALFRED. + + +De ma femme: + + + Jeudi 10 janvier 1895. + + J'ai reçu hier soir ta lettre de mardi et je l'aie lue, relue; j'ai + pleuré étant seule dans ma chambre et ce matin encore à mon réveil. + J'avais joui cette nuit d'un peu de calme, j'avais rêvé que nous + causions; mais quel réveil, quelles angoisses quand je me suis trouvée + de nouveau en proie à mon sombre chagrin! Si je souffre tant, c'est + pour toi qui subis héroïquement le plus terrible des martyres, pour + toi qui as été torturé moralement de la façon la plus épouvantable et + la plus imméritée... + + LUCIE. + + +De la prison de la Santé: + + + Vendredi 11 janvier 1895. + + Pardonne-moi, si parfois je gémis... mais que veux-tu, il m'arrive, + sous l'amertume des souvenirs, d'avoir besoin d'épancher dans ton + coeur le trop plein du mien. Nous nous sommes toujours si bien + compris, mon adorée, que je suis sûr que ton âme forte et généreuse + palpite d'indignation avec la mienne. + + Nous étions si heureux! Tout nous souriait dans la vie. Te souviens-tu + quand je te disais que nous n'avions rien à envier à personne? + Situation, fortune, amour réciproque de l'un pour l'autre, des enfants + adorables... nous avions tout enfin. + + Pas un nuage à l'horizon... puis un coup de foudre épouvantable, + inattendu, si incroyable même, qu'aujourd'hui encore il me semble + parfois que je suis le jouet d'un horrible cauchemar. + + Je ne me plains pas de mes souffrances physiques, tu sais que + celles-là je les méprise, mais sentir planer sur son nom une + accusation épouvantable, infâme, quand on est innocent... Ah! cela + non! Et c'est pourquoi j'ai supporté toutes les tortures, tous les + affronts, car je suis convaincu que tôt ou tard la vérité se + découvrira et qu'on me rendra justice. + + J'excuse très bien cette colère, cette rage de tout un noble peuple + auquel on apprend qu'il y a un traître... mais je veux vivre, pour + qu'il sache que ce traître ce n'est pas moi. + + Soutenu par ton amour, par l'affection sans bornes de tous les nôtres, + je vaincrai la fatalité. Je ne prétends pas que je n'aurai pas encore + parfois des moments d'abattement, de désespoir même. Vraiment, pour ne + pas se plaindre d'une erreur aussi monstrueuse, il faudrait une + grandeur d'âme à laquelle je ne prétends pas, mais mon coeur restera + fort et vaillant... + + Je vivrai, mon adorée, parce que je veux que tu puisses continuer à + porter mon nom comme tu l'as fait jusqu'à présent, avec honneur, avec + joie et avec amour, parce qu'enfin je veux le transmettre intact à nos + enfants. + + Ne vous laissez donc pas abattre par l'adversité ni les uns ni les + autres; cherchez la vérité sans trêve ni repos... + + ALFRED. + + +De ma femme: + + + Vendredi 11 janvier 1895. + + Comme j'ai été contente de passer quelques moments avec toi et combien + ils m'ont semblé courts. J'avais tant d'émotion que je ne pouvais te + parler, t'exhorter au courage; pauvre ami, que j'aurais voulu te dire + ce que je pense de toi, combien je t'admire, combien je t'aime et + toute la reconnaissance que j'ai de l'immense sacrifice que tu as fait + pour moi, pour tes enfants. J'ai eu des remords, je ne t'ai pas assez + parlé de l'espoir que nous avions de découvrir la vérité; nous avons + la conviction absolue d'arriver. Te dire dans combien de temps, c'est + une chose impossible, mais il faut prendre patience et ne pas + désespérer. Comme je te l'ai dit tout à l'heure, nous n'avons qu'une + préoccupation, du matin au soir, et toute la nuit nous nous torturons + l'esprit pour avoir un indice, un fil quelconque qui puisse nous faire + trouver le misérable, l'infâme personnage qui nous a détruit notre + honneur. + + Nous réunissons toutes nos intelligences, toutes nos volontés; eh + bien! avec tous ces éléments et la persévérance que nous y mettons, il + est impossible que nous n'arrivions pas à te réhabiliter. + + Ne te tourmente pas pour les enfants, ce sont tous les deux de braves + petits coeurs... + + + Samedi 12 janvier 1895. + + Je suis encore toute émue de notre entrevue d'hier; j'ai été + terriblement impressionnée en te voyant, en te causant; j'en ai + éprouvé un tel plaisir que j'ai été incapable de fermer l'oeil cette + nuit. Tu es admirable de conserver, malgré tes souffrances, une âme + aussi vaillante, des sentiments aussi nobles, aussi élevés. Oui, il + faut bien l'espérer, un jour viendra où la lumière sera faite, où ton + innocence sera reconnue, où la France reconnaîtra son erreur et verra + en toi un de ses plus braves, de ses plus nobles enfants. Tu auras + encore du bonheur, nous passerons d'heureuses années ensemble; toi, + qui faisais tant de projets, qui rêvais de faire de ton fils un homme, + tu auras encore cette joie. Il est bien bon, ton petit Pierre, et sa + soeur est très gentille également. J'étais sévère pour eux, tu le + sais, mais j'avoue que maintenant, tout en exigeant d'eux + l'obéissance, je me laisse souvent aller à les gâter. Qu'ils + profitent, ces pauvres petits, avant de connaître les tristesses de la + vie... + + + Dimanche 13 janvier 1895. + + Quelle patience, quelle abnégation, quel courage il te faut avoir pour + supporter ces longues humiliations! Je ne peux pas te dire quelle + profonde admiration j'ai pour toi; la dignité, la volonté avec + lesquelles tu acceptes le martyre pour moi, pour nos enfants sont + surhumaines; je suis fière de porter ton nom et lorsque les enfants + auront l'âge de comprendre, ils te seront reconnaissants des + souffrances que tu as endurées pour eux... + + + Lundi 14 janvier 1895. + + Quel dommage que ces instants si courts et si désirés de notre + entrevue soient déjà passés! Que les minutes d'ennui sont longues, + mais comme les minutes de bonheur passent vite! Cette entrevue s'est + de nouveau passée comme un rêve; je suis arrivée à la prison avec joie + et je suis rentrée saisie par une profonde tristesse. Ta vue m'a fait + du bien, je ne pouvais cesser de te regarder, de t'écouter; mais je + souffre horriblement en te quittant de te laisser seul dans cette + sombre prison en proie à ton chagrin, à cette horrible torture morale, + à cette souffrance imméritée... + + LUCIE. + + +Ma femme, épuisée par cette succession ininterrompue d'émotions, fut +obligée de prendre le lit. + + + Vendredi 18 janvier 1895. + + Quelle triste journée je passe, pire que les autres si cela est + possible, car la seule ombre de bonheur qui nous est accordée m'est + aujourd'hui refusée. J'ai pu me lever, mais je ne suis pas encore + assez solide pour sortir; le docteur, malgré l'immense désir que + j'avais de venir t'embrasser, craignait pour moi un refroidissement, + il désire que je garde encore la chambre demain. Cela me fait beaucoup + de peine et je dois t'avouer que j'ai été peu raisonnable, je me suis + cachée pour pleurer. + + LUCIE. + + +Cette lettre ne me parvint qu'à l'île de Ré; ma femme ignorait encore +mon départ. + + + + +VI + + +Je quittai la prison de la Santé le 17 janvier 1895. J'avais préparé +comme d'habitude ma cellule, rabattu ma couchette, et je m'étais couché +à l'heure réglementaire, sans qu'aucun indice pût me faire soupçonner +mon départ. J'avais même été prévenu dans la journée que ma femme avait +reçu l'autorisation de me voir le surlendemain, n'ayant pas pu venir +depuis près d'une semaine. + +Entre dix heures et onze heures du soir, je fus brusquement réveillé; on +me dit de me préparer aussitôt pour le départ. Je n'eus que le temps de +m'habiller à la hâte. Le délégué du ministère de l'intérieur chargé, +avec trois gardiens, du transbordement, fut d'une brutalité révoltante; +à peine vêtu, il me fit mettre les menottes et ne me donna même pas le +temps de prendre mon lorgnon. Il faisait un froid terrible. Je fus +conduit à la gare d'Orléans dans une voiture cellulaire, puis dirigé, +par l'entrée de la petite vitesse, sur le quai de départ, où se trouvait +un wagon spécial pour le transport des prisonniers destinés au bagne. Ce +wagon comprend un certain nombre de cellules qui ont juste la dimension +d'un homme assis; chacune est close par une porte qui empêche d'étendre +les jambes. Je fus enfermé dans l'une d'elles, les menottes aux poings +et les fers aux pieds. La nuit fut horriblement longue, tous mes membres +étaient engourdis. Dans la matinée du lendemain, je pus obtenir, après +de nombreuses demandes, un peu de café noir, du pain et du fromage. Je +grelottais la fièvre. + +Enfin, vers midi, nous arrivâmes à La Rochelle. Notre départ de Paris +n'avait pas été signalé, et si, à l'arrivée, on m'eût embarqué tout de +suite pour l'île de Ré, j'aurais passé inaperçu. + +Mais il y avait quelques personnes à la gare, ayant l'habitude de venir +voir débarquer les forçats en partance pour l'île de Ré. On voulut +attendre leur départ. A chaque instant le gardien-chef était appelé hors +du wagon par le délégué du ministère de l'intérieur, puis venait donner +des ordres mystérieux aux autres gardiens. Ceux-ci sortaient, chacun à +son tour, revenaient, fermaient tantôt une persienne, tantôt l'autre, se +parlaient à l'oreille. Il était évident que ce singulier manège allait +éveiller l'attention de ces quelques curieux, qui se dirent qu'il devait +y avoir un prisonnier important dans la voiture cellulaire, et comme on +ne l'en faisait pas descendre, cherchèrent à l'y voir. Aussitôt, +affolement des gardiens, du délégué du ministère de l'intérieur. Puis, +une indiscrétion fut, paraît-il, commise; mon nom fut prononcé. La +nouvelle se répandit et la foule ne fit que grossir. Je dus rester tout +l'après-midi dans la voiture cellulaire, entendant au dehors la foule +qui devenait de plus en plus houleuse. Enfin, à la nuit, on me fit +sortir du wagon. Dès que je parus, les clameurs redoublèrent. Les coups +pleuvaient sur moi; autour de moi, des bousculades eurent lieu. Je +restai impassible au milieu de cette foule, je me trouvai même un +instant presque seul au milieu d'elle, prêt à lui livrer mon corps. Mais +mon âme était à moi et je comprenais trop bien la douleur de ce peuple +abusé; j'aurais voulu, en lui laissant mon être physique, lui crier son +erreur. Je repoussai même les gardiens qui vinrent à moi, ils me +répondirent qu'ils étaient responsables de moi. Mais quelle lourde +responsabilité incombe à ceux qui firent ainsi supplicier un homme, qui +abusèrent tout un peuple! + +Je parvins enfin à la voiture qui devait m'emmener et, après une course +mouvementée, nous arrivâmes au port de la Palice où je fus embarqué sur +une chaloupe. Le froid était atroce; j'avais le corps engourdi, la tête +en feu, les mains gelées et brisées par les menottes. Le trajet dura +près d'une heure! + +A mon arrivée à l'île de Ré, à la nuit noire, je dus marcher dans la +neige pour arriver au Dépôt; je fus reçu durement par le directeur et +conduit au greffe où l'on me déshabilla entièrement pour me fouiller. +Enfin, vers neuf heures du soir, brisé de corps et d'âme, je fus mené +dans la cellule que je devais habiter. A côté de cette cellule se +trouvait le poste des gardiens. Il communiquait avec ma cellule par une +large ouverture grillée placée au-dessus de ma couchette. Nuit et jour, +deux surveillants, relevés de deux heures en deux heures, étaient de +garde à cette ouverture et ne devaient pas perdre de vue un seul de mes +mouvements. + +Le directeur du dépôt me prévint le jour même que lorsque j'aurais des +entrevues avec ma femme, elles auraient lieu au greffe, en sa présence, +qu'il serait placé entre ma femme et moi, nous séparant l'un de +l'autre, et que je n'aurais pas le droit de m'approcher de ma femme ni +celui de l'embrasser. + +Durant mon séjour à l'île de Ré, je fus chaque jour mis à nu et fouillé, +après la promenade que j'étais autorisé à faire dans le préau attenant à +ma cellule. Le préau était complètement isolé des bâtiments et des cours +affectés aux condamnés, par un mur très élevé; une porte y donnait +accès, elle ne s'ouvrait que pour les besoins du service. Quand je +sortais pour me promener, tous les gardiens prenaient la faction le long +des murs. + +Les lettres que nous échangeâmes, ma femme et moi, rendent nos +impressions de cette époque. En voici quelques extraits: + + + Ile de Ré, 19 janvier 1895. + + Jeudi soir, on est venu me réveiller pour m'emmener ici, où je suis + arrivé seulement hier au soir. Je ne veux pas te raconter mon voyage + pour ne pas t'arracher le coeur; sache seulement que j'ai entendu les + cris légitimes d'un peuple contre celui qu'il croit un traître, + c'est-à-dire le dernier des misérables. Je ne sais plus si j'ai un + coeur... + + Veux-tu être assez bonne pour demander ou faire demander au ministre + les autorisations suivantes que lui seul peut accorder: 1º le droit + d'écrire à tous les membres de ma famille, père, mère, frères et + soeurs; 2º le droit d'écrire et de travailler dans ma cellule... + + Actuellement je n'ai ni papier, ni plume, ni encre! On me remet + seulement la feuille de papier sur laquelle je t'écris, puis on me + retire plume et encre. + + Je ne te conseille pas de venir avant que tu ne sois complètement + guérie. Le climat est très rigoureux et tu as besoin de toutes tes + forces pour nos chers enfants d'abord, pour le but que tu poursuis + ensuite. Quant à mon régime ici, il m'est interdit de t'en parler. + + Je te rappelle enfin qu'avant de venir ici il faut que tu te munisses + de toutes les autorisations nécessaires pour me voir, que tu demandes + le droit de m'embrasser, etc... + + + Ile de Ré, 21 janvier 1895. + + L'autre jour, quand on m'insultait à La Rochelle, j'aurais voulu + m'échapper des mains de mes gardiens et me présenter la poitrine + découverte à ceux pour lesquels j'étais un juste objet d'indignation + et leur dire: «Ne m'insultez pas, mon âme que vous ne pouvez pas + connaître est pure de toute souillure, mais si vous me croyez + coupable, tenez, prenez mon corps, je vous le livre sans regrets.» Au + moins alors, sous l'âpre morsure des souffrances physiques, quand + j'aurais encore crié «Vive la France», peut-être alors eût-on cru à + mon innocence! + + Enfin, qu'est-ce que je demande nuit et jour? Justice, justice! + Sommes-nous au XIXe siècle ou faut-il retourner de quelques siècles en + arrière? Est-il possible que l'innocence soit méconnue dans un siècle + de lumière et de vérité? Qu'on cherche; je ne demande aucune grâce, + mais je demande la justice qu'on doit à tout être humain. Qu'on + poursuive les recherches; que ceux qui possèdent de puissants moyens + d'investigation les utilisent dans ce but, c'est pour eux un devoir + sacré d'humanité et de justice. Il est impossible alors que la lumière + ne se fasse pas autour de ma mystérieuse et tragique affaire... + + Je n'ai que deux moments heureux dans la journée, mais si courts! Le + premier, quand on m'apporte cette feuille de papier afin de pouvoir + t'écrire; je passe ainsi quelques instants à causer avec toi. Le + second quand on m'apporte ta lettre journalière... + + Je n'ose te parler de nos enfants. Quand je regarde leurs + photographies, quand je vois leurs yeux si bons, si doux, les sanglots + me montent du coeur aux lèvres... + + + Ile de Ré, 23 janvier 1895. + + Je reçois tous les jours tes lettres; on ne m'a encore remis de lettre + d'aucun membre de la famille; de même, de mon côté, je n'ai pas encore + l'autorisation de leur écrire. Je t'ai écrit tous les jours depuis + samedi; j'espère que tu es en possession de mes lettres... + + Quand je pense à ce que j'étais il y a quelques mois à peine et quand + je le compare à ma situation misérable d'aujourd'hui, j'avoue que j'ai + des défaillances, des colères farouches contre l'injustice du sort. Je + suis, en effet, la victime de l'erreur la plus épouvantable de notre + siècle. Ma raison se refuse parfois à y croire; il me semble que je + suis le jouet d'une terrible hallucination, que tout cela va se + dissiper... mais, hélas! la réalité est tout autour de moi... + + ALFRED + + +De ma femme: + + + Paris, 20 janvier 1895. + + Je suis dans des transes épouvantables, dans une inquiétude terrible + de ne pas avoir encore de nouvelles de toi. Je souffre horriblement, + il me semble qu'à mesure qu'on te torture, on m'arrache des lambeaux + de moi-même, c'est atroce!... + + Que je voudrais donc être déjà près de toi, te soutenir par ma chaude + affection, te dire quelques douces paroles qui réchaufferaient un peu + ton pauvre coeur... + + + Paris, 21 janvier 1895. + + ... Fort heureusement, je n'avais pas lu les journaux hier matin et on + s'était efforcé de me cacher l'ignoble scène de La Rochelle, sinon je + serais devenue folle d'inquiétude... Quels épouvantables moments tu as + dû passer!... mais cette attitude de la foule ne m'étonne pas; elle + est le résultat de la lecture de ces vilaines feuilles qui ne vivent + que de diffamations et d'ordures et qui ont écrit force mensonges... + mais rassure-toi, parmi les gens qui raisonnent, il s'est fait un + grand changement. + + + Paris, 22 janvier 1895. + + Toujours pas de lettre de toi, depuis jeudi je suis sans nouvelles. Si + je n'avais été rassurée sur ta santé, je serais morte d'inquiétude... + + Je pense à toi sans cesse, pas une seconde ne s'écoule sans que je + souffre avec toi, et ma souffrance est d'autant plus terrible que je + suis loin, sans nouvelles, et qu'à cet horrible tourment de toute + heure se joint l'inquiétude. Je ne puis attendre le moment d'avoir + l'autorisation de te rejoindre, de te tenir dans mes bras. Que de + choses j'ai à te dire, d'abord des nouvelles de nous tous, de nos + pauvres enfants, de toute la famille, puis les efforts surhumains que + nous faisons pour trouver dans notre pauvre intelligence la clef de + l'énigme... + + + Paris, 23 janvier 1895. + + Je viens de télégraphier à Monsieur le Directeur du Dépôt pour lui + demander de tes nouvelles, je ne me possède plus d'inquiétude. Je n'ai + reçu aucune lettre de toi depuis ton départ de Paris, je ne m'explique + pas du tout ce qui arrive et me tourmente horriblement. Je me doute + bien que tu m'as écrit tous les jours, mais alors quelle est la raison + de ce retard? Je suis incapable de me répondre. Pourvu que tu aies + reçu mes lettres, que tu ne sois pas inquiet. C'est atroce d'être + aussi loin l'un de l'autre et d'être privé de nouvelles. Je voudrais + te savoir fort et courageux, n'avoir aucun doute sur ta santé, te + savoir à un régime moins rigoureux... + + LUCIE. + + +De l'île de Ré: + + + 24 janvier 1895. + + D'après ta lettre datée de mardi, tu n'as encore reçu aucune lettre de + moi. Comme tu dois souffrir, ma pauvre chérie! Quel horrible martyre + pour tous deux!... + + + Ile de Ré, 25 janvier 1895. + + Ta lettre d'hier m'a navré, la douleur y perçait à chaque mot... + + Je ne sais ni sur qui, ni sur quoi fixer mes idées. Quand je regarde + le passé, la colère me monte au cerveau, tant il me semble impossible + que tout me soit ainsi ravi; quand je regarde le présent, ma situation + est si misérable que je pense à la mort comme à l'oubli de tout; il + n'y a que lorsque je regarde l'avenir, que j'ai un moment de + soulagement... + + Tout à l'heure, j'ai regardé, pendant quelques instants, les portraits + de nos chers enfants; mais je n'ai pu supporter leur vue longtemps, + tant les sanglots m'étreignaient la gorge. Oui, ma chérie, il faut que + je vive; il faut que je supporte mon martyre jusqu'au bout pour le nom + que portent ces chers petits. Il faut qu'ils apprennent un jour que ce + nom est digne d'être honoré, d'être respecté; il faut qu'ils sachent + que si je mets l'honneur de beaucoup de personnes au-dessous du mien, + je n'en mets aucun au-dessus... + + Je n'aurai plus dorénavant le droit de t'écrire que deux fois par + semaine... + + + Ile de Ré, 28 janvier 1895. + + Voilà un des jours heureux de ma triste existence, puisque je puis + venir passer une demi-heure avec toi, à causer et à t'entretenir... + + Chaque fois qu'on m'apporte une lettre de toi, un rayon de joie + pénètre dans mon coeur profondément ulcéré. + + Regarder en arrière, je ne le puis. Les larmes me saisissent quand je + pense à notre bonheur passé. Je ne puis que regarder en avant, avec le + suprême espoir que bientôt luira le grand jour de la lumière et de la + vérité. + + + Ile de Ré, 31 janvier 1895. + + Enfin, voici de nouveau le jour heureux où je puis t'écrire. Je les + compte, hélas, les jours heureux! En effet, je n'ai plus reçu de + lettres de toi depuis celle qui m'a été remise dimanche dernier. + Quelle souffrance épouvantable! Jusqu'à présent, j'avais chaque jour + un moment de bonheur en recevant ta lettre. C'était un écho de vous + tous, un écho de toutes vos sympathies qui réchauffait mon pauvre + coeur glacé. Je relisais ta lettre quatre ou cinq fois, je + m'imprégnais de chaque mot, peu à peu les mots écrits se + transformaient en paroles dites, il me semblait bientôt t'entendre me + parler tout près de moi. Oh! musique délicieuse qui allait à mon âme! + Puis, depuis quatre jours, plus rien, la morne tristesse, + l'épouvantable solitude... + + ALFRED. + + +De ma femme: + + + Paris, 24 janvier 1895. + + Enfin, j'ai reçu une lettre de toi! Ce matin seulement, elle m'est + parvenue, j'étais dans une inquiétude folle. Que de larmes j'ai + versées sur cette pauvre petite lettre, sur cette pauvre partie si + petite de toi-même qui m'arrive après tant de jours d'inquiétude. Et + encore les nouvelles que je reçois sont du 19, lendemain du jour de + ton arrivée, et je les reçois seulement le 24, c'est-à-dire cinq jours + après. Faut-il qu'on ait peu de pitié pour maltraiter, pour torturer + ainsi deux pauvres êtres qui s'adorent et qui n'ont dans le coeur que + des sentiments droits et honnêtes, qui n'ont qu'un but, qu'un rêve: + trouver le coupable et réhabiliter leur nom, celui de leurs enfants + qui a été injustement avili... + + + Paris, 27 janvier 1895. + + J'ai reçu ce matin ta bonne et chère lettre; elle m'a procuré un + instant de joie. Pardonne-moi mes premières lettres si navrées; j'ai + eu un moment de découragement, c'est vrai. J'étais sans nouvelles de + toi et malade d'inquiétude. + + Cette période est passée, la volonté a repris le dessus; je suis de + nouveau forte pour la lutte. Il faut que nous vivions tous deux, il + faut que nous arrivions à ta réhabilitation, il faut que la lumière + soit éclatante. Nous n'aurons le droit de mourir que lorsque notre + tâche sera accomplie, lorsque notre nom sera lavé de cette souillure. + Mais alors des jours heureux reviendront; je t'aimerai tant, tes + enfants reconnaissants te témoigneront une telle affection que toutes + tes souffrances, si épouvantables qu'elles aient été, s'effaceront... + + Je sais que toutes ces paroles ne t'enlèvent pas les atroces + souffrances actuelles; mais tu as une âme d'élite, une volonté de fer, + une conscience absolument pure, et, avec des armes pareilles, il faut + que tu résistes, il faut que nous résistions tous deux. + + Pierre s'est amusé ce matin à regarder toutes les photographies que + j'ai de toi: à cheval, en voyage, à Bourges. Il était heureux de les + montrer à sa petite soeur et de détailler toutes les remarques qui lui + passaient par la tête. Jeanne l'écoutait avec respect... + + + Paris, 31 janvier 1895. + + Pas de nouvelles ce matin, comme je l'espérais. Mon Dieu, quelle vie + au jour le jour, dans l'attente d'un meilleur lendemain. + + LUCIE + + +De l'île de Ré: + + + 3 février 1895. + + Je viens de passer une semaine atroce. Je suis sans nouvelles de toi + depuis dimanche dernier, c'est-à-dire depuis huit jours. Je me suis + imaginé que tu étais malade, puis que l'un des enfants l'était... J'ai + fait ensuite toutes sortes de suppositions dans mon cerveau malade... + J'ai bâti toutes sortes de chimères. + + Tu peux t'imaginer, ma chérie, tout ce que j'ai souffert, tout ce que + je souffre encore. Dans mon horrible solitude, dans la situation + tragique dans laquelle des événements aussi bizarres + qu'incompréhensibles m'ont placé, j'avais au moins cette unique + consolation, c'est de sentir près de moi ton coeur battre à l'unisson + du mien, partager toutes mes tortures.... + + + Ile de Ré, 7 février 1895. + + Je suis sans nouvelles de toi depuis dix jours. Te dire mes tortures + est impossible. + + Quant à toi, il faut que tu gardes tout ton courage et toute ton + énergie. C'est au nom de notre profond amour que je te le demande, car + il faut que tu sois là pour laver mon nom de la souillure qui lui a + été faite, il faut que tu sois là pour faire de nos enfants de braves + et honnêtes gens. Il faut que tu sois là pour leur dire un jour ce + qu'était leur père, un brave et loyal soldat, écrasé par une fatalité + épouvantable. + + Aurai-je des nouvelles de toi aujourd'hui? Quand apprendrai-je que + j'aurai le plaisir et la joie de t'embrasser? Chaque jour je l'espère + et rien ne vient rompre mon horrible martyre. + + Du courage, ma chérie, il t'en faut beaucoup, beaucoup, il vous en + faut à tous, à nos deux familles. Vous n'avez pas le droit de vous + laisser abattre, car vous avez une grande mission à remplir, quoi + qu'il advienne de moi. + + ALFRED. + + +De ma femme: + + + Paris, 3 février 1895. + + Tous les matins une nouvelle déception, car le courrier ne m'apporte + rien. Que penser? Par moments je me demande si tu es malade, ce que tu + deviens. Je me représente toutes les choses les plus épouvantables et + dans ces longues nuits je suis en proie à des cauchemars terribles. Je + voudrais être là près de toi, pour te consoler, pour te soigner, pour + te faire reprendre des forces... + + Je n'ai pas encore obtenu l'autorisation de venir te voir; c'est long, + mon Dieu, voilà bientôt trois semaines que tu es parti pour l'île de + Ré sans que personne de ta famille ait pu t'embrasser... + + + Paris, 4 février 1895. + + J'ai eu le bonheur de recevoir ton excellente lettre. Pense un peu + comme j'ai été heureuse d'avoir de tes nouvelles, quoiqu'elles soient + bien lointaines, puisqu'elles datent de lundi il y a huit jours. Une + longue semaine, pour que tes douces paroles me parviennent... + + + Paris, 6 février 1895. + + ..... Cela me fait tant de chagrin quand je regarde nos pauvres chers + enfants, de penser que tu aurais un tel bonheur de les avoir autour de + toi, de les voir grandir, se développer, d'assister à l'ouverture de + leurs intelligences, que parfois les larmes me montent aux yeux. + + Voilà près de quatre mois que tu ne les as vus, ces pauvres petits, et + ils ont bien changé... + + + Paris, 7 février 1895. + + Ta dernière lettre est datée du 28 janvier, elle a mis huit jours pour + me parvenir et depuis je suis sans nouvelles; c'est bien dur. + J'espérais de tout coeur pouvoir causer avec toi, sinon verbalement, + du moins par lettres, et ces malheureuses nouvelles, déjà si longues à + venir, s'espacent de plus en plus. + + Enfin j'attends toujours impatiemment mon autorisation et je compte + l'avoir bientôt; j'ai le plus grand désir de te voir, de t'embrasser, + de lire dans tes yeux ton courage, ta patience, ton admirable + abnégation et ton dévouement à nos enfants... + + + Paris, 9 février 1895. + + J'ai reçu ce matin ta lettre du 31 janvier. Tes souffrances me + navrent. J'ai pleuré, pleuré bien longuement, la tête entre mes deux + mains et il m'a fallu une chaude caresse de notre bon petit Pierre + pour ramener un sourire sur mes lèvres et encore mes souffrances ne + sont rien comparées aux tiennes... + + Ne te chagrine pas, quand tu ne reçois pas de lettres de moi; je + t'écris tous les jours, je n'ai que ce bon moment, je ne veux pas m'en + priver... + + + Paris, 10 février 1895. + + J'ai eu une joie enfantine hier soir en recevant enfin l'autorisation + de te voir deux fois par semaine. + + Enfin le moment va venir où j'aurai le bonheur extrême de te serrer + sur mon coeur et de te rendre par ma présence de nouvelles forces. + + Je suis navrée que tu ne reçoives pas mes lettres; je n'ai pas manqué + un seul jour de venir causer avec toi. Je ne puis m'expliquer la + raison de cette rigueur; mes lettres cependant n'indiquent que des + sentiments parfaitement honnêtes, le chagrin amer d'une situation + aussi injustement épouvantable et l'espoir d'une réhabilitation + prochaine... + + LUCIE. + + +Ma femme avait été autorisée à me voir deux fois par semaine, pendant +une heure chaque fois, en deux jours consécutifs. Je la vis pour la +première fois, le 13 février, sans avoir été prévenu de son arrivée. Je +fus conduit au greffe, situé à quelques pas de la porte de sortie du +préau. Le greffe est une petite salle étroite et longue, blanchie à la +chaux et presque nue. Ma femme était assise au fond; le directeur du +dépôt, au milieu de la salle, entre ma femme et moi; je dus rester près +de la porte. Devant la porte et en dehors, les gardiens. + +Le directeur nous prévint qu'il nous était interdit de parler de toute +chose se rapportant à mon procès. + +Si cruellement blessés que nous fussions par les conditions atroces dans +lesquelles on permit de nous revoir, si angoissés que nous fussions de +voir les minutes s'écouler avec une rapidité vertigineuse, nous +éprouvâmes un grand bonheur intérieur de nous retrouver. Mais la +situation était trop poignante pour qu'elle pût être exprimée par des +paroles. Ce qui fut pour nous un puissant réconfort, c'est que nous +sentîmes fortement que nos deux âmes n'en faisaient plus qu'une, que +l'intelligence, la volonté de tous ne seraient plus tendues que vers un +seul but: la découverte de la vérité, du coupable. + +Ma femme revint me voir le lendemain 14 février, puis repartit pour +Paris. + +Le 20 février, elle était de retour à l'île de Ré; nos deux dernières +entrevues eurent lieu les 20 et 21 février. + +De l'île de Ré, après l'entrevue avec ma femme: + + + Ile de Ré, 14 février 1895. + + Les quelques moments que j'ai passés avec toi m'ont été bien doux, + quoiqu'il m'ait été impossible de te dire tout ce que j'avais sur le + coeur. + + Mon temps se passait à te regarder, à m'imprégner de ton visage, à me + demander par quelle fatalité inouïe du sort j'étais séparé de toi... + + +De ma femme, à son retour à Paris: + + + Paris, 16 février 1895. + + Quelle émotion, quelle terrible secousse nous avons ressenties tous + deux en nous revoyant, toi surtout, mon pauvre et bien-aimé mari; tu + as dû être terriblement ébranlé, n'étant pas prévenu de mon + arrivée!... + + Les conditions dans lesquelles on nous a autorisés à nous voir étaient + vraiment par trop terribles! Lorsqu'on est séparé aussi cruellement + depuis quatre mois, n'avoir le droit de se parler qu'à distance, c'est + atroce. Comme j'aurais voulu te presser sur mon coeur, te serrer les + mains, pouvoir aussi te réchauffer un peu, pauvre solitaire. Ah! quel + déchirement j'ai éprouvé en quittant Saint-Martin, en m'éloignant de + toi... + + LUCIE. + + +De l'île de Ré, après avoir vu ma femme: + + + Ile de Ré, 21 février 1895. + (jour même de mon départ, que j'ignorais.) + + Quand je te vois, le temps est si court, je suis si angoissé de voir + l'heure s'écouler avec une rapidité que je ne connaissais plus, tant + les autres heures que je passe me semblent horriblement longues, que + j'oublie de te dire la moitié de ce que j'avais préparé... + + Je voulais te demander si le voyage ne te fatiguait pas, si la mer + t'avait été clémente? Je voulais te dire toute l'admiration que j'ai + pour ton noble caractère, pour ton admirable dévouement! Plus d'une + femme aurait vu son cerveau sombrer sous les coups répétés d'un sort + aussi cruel, aussi immérité. + + Je voulais te parler longuement des enfants... + + Comme je te l'ai dit, je ferai mon possible pour dompter les + battements de mon coeur ulcéré, pour supporter cet horrible et long + martyre, afin de voir luire avec vous le jour heureux de la + réhabilitation. + + ALFRED. + + +Ma femme supplia en vain dans la seconde entrevue qu'on lui liât les +mains derrière le dos et qu'on la laissât s'approcher de moi, +m'embrasser; le directeur refusa brutalement. + +Le 21 février, je vis ma femme pour la dernière fois. Après l'entrevue +qui eût lieu de deux heures à trois heures, et sans en avoir été +informés l'un et l'autre, je fus prévenu subitement d'avoir à m'apprêter +pour le départ. Les apprêts consistaient à faire un ballot d'effets. + +Avant le départ, je fus encore déshabillé et fouillé, puis conduit +entre six gardiens au quai. Je fus embarqué sur une chaloupe à vapeur +qui m'amena dans la soirée dans la rade de Rochefort. Je fus transbordé +directement de la chaloupe sur le transport le «Saint-Nazaire». Pas un +mot ne m'avait été adressé, pas une indication ne m'avait été donnée sur +le lieu où j'allais être déporté. + +A mon arrivée sur le «Saint-Nazaire», je fus conduit dans une cellule de +condamné, fermée par un simple grillage, située sous le pont, à l'avant. +La partie du pont, en avant des cellules des condamnés, était +découverte. Le froid était terrible--près de 14 degrés au-dessous de +zéro--la nuit noire. Un hamac me fut jeté et je fus laissé sans +nourriture. + +Le souvenir de ma femme que je venais de quitter quelques heures +auparavant, dans l'ignorance de mon départ, que je n'avais même pas pu +embrasser, le souvenir de mes enfants, de tous les miens, de tous ces +chers êtres que je laissais derrière moi dans la douleur et le +désespoir, l'incertitude du lieu où j'allais être conduit, la situation +qui m'était faite, tout cela me mit dans un état indescriptible et je ne +pus que me jeter sur le sol, dans un coin de ma cellule, et pleurer à +chaudes larmes dans la nuit sombre et froide. + +Le lendemain soir, le «Saint-Nazaire» levait l'ancre. + + + + +VII + + +Les premiers jours de la traversée furent atroces; le froid était +terrible dans la cellule ouverte, le sommeil dans le hamac pénible. +Comme nourriture, la ration des condamnés, servie dans de vieilles +boîtes de conserve. J'étais gardé à vue, le jour par un surveillant, la +nuit par deux surveillants, revolver au côté, avec défense absolue de +m'adresser la parole. + +A partir du cinquième jour, je fus autorisé à monter une heure par jour +sur le pont, gardé par deux surveillants. + +Après le huitième jour, la température devint plus douce, puis torride. +Je me rendis compte que nous approchions de l'équateur, mais j'ignorais +toujours où l'on me transportait. + +Après quinze jours de cette horrible traversée, nous arrivâmes le 12 +mars 1895 en rade des îles du Salut. J'eus l'intuition du lieu par +quelques bribes de conversation échangées entre les surveillants, +parlant entre eux des postes où ils pensaient être envoyés, postes dont +les noms se rapportaient à des localités de la Guyane. + +J'espérais que j'allais être débarqué aussitôt. Mais je dus attendre +près de quatre jours, sans monter sur le pont, par une chaleur torride, +enfermé dans ma cellule. Rien, en effet, n'avait été préparé pour me +recevoir et on dut tout organiser à la hâte. + +[Illustration: Ile du Diable, à l'arrivée.--Plan.] + +[Illustration: Plan de la première case, avant les palissades.] + +Le 15 mars, je fus débarqué et enfermé dans une chambre du bagne de +l'île Royale. Cette réclusion absolue dura environ un mois. Le 13 +avril je fus transporté à l'île du Diable, rocher inculte qui avait +servi précédemment de lieu de détention pour les lépreux. + +Les îles du Salut se composent d'un groupe de trois petites îles: l'île +Royale, où séjourne le commandant supérieur des pénitenciers des trois +îles, l'île Saint-Joseph et l'île du Diable. + +A mon arrivée à l'île du Diable, les dispositions prises à mon égard et +qui durèrent jusqu'en 1895, furent les suivantes: + +La case qui me fut affectée était en pierres et mesurait 4 mètres sur 4 +mètres. Les fenêtres étaient grillées. La porte était à claire-voie, +munie d'un simple barreautage en fer. Cette porte s'ouvrait sur un +tambour de 2 mètres sur 3 mètres accolé à la façade de la case, tambour +fermé par une porte pleine en bois. Dans ce tambour séjournait le +surveillant de garde. Les surveillants étaient relevés de deux heures en +deux heures, ils ne devaient me perdre de vue ni de jour ni de nuit. +Pour l'exécution de cette dernière partie du service, la case était +éclairée de nuit. + +Durant la nuit, la porte du tambour était fermée extérieurement et +intérieurement, de telle sorte que toutes les deux heures, pour la +relève du surveillant de garde, il se faisait un bruit infernal de +clefs et de ferraille. + +Cinq surveillants et un surveillant-chef furent chargés de l'exécution +du service et de ma garde. + +Je n'avais la faculté de circuler, durant le jour, que dans la partie de +l'île comprise entre le débarcadère et le petit vallon où se trouvait +l'ancien campement des lépreux, soit sur un espace de 200 mètres +environ, complètement découvert, et défense absolue m'était faite de +franchir cette limite sous peine d'être renfermé dans ma case. Dès que +je sortais, j'étais accompagné par le surveillant de garde qui ne devait +pas perdre de vue un seul de mes gestes. Le surveillant de garde était +armé du revolver; plus tard on y ajouta le fusil et une ceinture garnie +de cartouches. Il m'était formellement interdit d'adresser la parole à +qui que ce fût. + +La ration au début fut celle du soldat aux colonies, sans le vin. Je +devais faire la cuisine moi-même, faire d'ailleurs tout moi-même. + + +_Les pages qui suivent sont la reproduction intégrale du journal que +j'écrivis depuis le mois d'avril 1894 jusqu'à l'automne 1896, et qui +était destiné à ma femme. Ce journal fut saisi avec tous mes papiers en +1896. Je ne pus l'obtenir qu'à l'époque du procès de Rennes, en 1899._ + + +MON JOURNAL + +(Pour être remis à ma femme). + + + Dimanche 14 avril 1895. + +Je commence aujourd'hui le journal de ma triste et épouvantable vie. +C'est, en effet, à partir d'aujourd'hui seulement que j'ai du papier à +ma disposition, papier numéroté et parafé d'ailleurs, afin que je ne +puisse en distraire. Je suis responsable de son emploi. Qu'en ferais-je +d'ailleurs? A quoi pourrait-il me servir? A qui le donnerais-je? +Qu'ai-je de secret à confier au papier? Autant de questions, autant +d'énigmes! + +J'avais jusqu'à présent le culte de la raison, je croyais à la logique +des choses et des événements, je croyais enfin à la justice humaine! +Tout ce qui était bizarre, extravagant, avait de la peine à entrer dans +ma cervelle. Hélas! quel effondrement de toutes mes croyances, de toute +ma saine raison. + +Quels horribles mois je viens de passer, combien de tristes mois +m'attendent encore? + +J'étais décidé à me tuer après mon inique condamnation. Etre condamné +pour le crime le plus infâme qu'un homme puisse commettre, sur la foi +d'un papier suspect dont l'écriture était imitée ou ressemblait à la +mienne, il y avait certes là de quoi désespérer un homme qui place +l'honneur au-dessus de tout. Ma chère femme, si dévouée, si courageuse, +m'a fait comprendre, dans cette déroute de tout mon être, qu'innocent je +n'avais pas le droit de l'abandonner, de déserter volontairement mon +poste. J'ai bien senti qu'elle avait raison, que là était mon devoir; +mais, d'autre part, j'avais peur--oui, peur--des horribles souffrances +morales que j'allais avoir à endurer. Physiquement je me sentais fort, +ma conscience nette et pure me donnait des forces surhumaines. Mais mes +tortures physiques et morales ont été pires que ce que j'attendais même, +et aujourd'hui je suis brisé de corps et d'âme. + +J'ai cependant cédé aux instances de ma femme, j'ai donc eu le courage +de vivre! J'ai subi d'abord le plus effroyable supplice qu'on puisse +infliger à un soldat, supplice pire que toutes les morts, puis j'ai +suivi pas à pas cet horrible chemin qui m'a mené jusqu'ici en passant +par la prison de la Santé et le dépôt de l'île de Ré, supportant sans +fléchir insultes et cris, mais laissant un lambeau de mon coeur à +chaque détour du chemin. + +Ma conscience me soutenait; ma raison me disait chaque jour: enfin la +vérité va éclater triomphante; dans un siècle comme le nôtre, la lumière +ne peut tarder à se faire; mais hélas! chaque jour apportait une +nouvelle déception. Non seulement la lumière ne jaillissait pas, mais on +faisait tout pour l'empêcher de se produire. + +J'étais, je le suis encore, au secret le plus absolu, ma correspondance +lue partout, contrôlée au ministère, souvent non transmise. On +m'interdisait même de parler à ma femme des recherches que je lui +conseillais de faire. Il m'était impossible de me défendre. + +Je pensais qu'une fois en exil je trouverais sinon le repos,--je ne +saurais en avoir avant que l'honneur me soit rendu,--du moins une +certaine tranquillité d'esprit et de vie me permettant d'attendre le +jour de la réhabilitation. Quelle nouvelle et amère déception! + +Après une traversée de quinze jours dans une cage, je suis resté d'abord +en rade des îles du Salut pendant quatre jours sans monter sur le pont, +par une chaleur torride. Mon cerveau se liquéfiait, tout mon être se +fondait dans une désespérance terrible. + +A mon débarquement, j'ai été enfermé dans une chambre de la maison de +détention, les volets clos, avec défense de parler à qui que ce soit, en +tête à tête avec mon cerveau, au régime des forçats. Ma correspondance +devait être d'abord envoyée à Cayenne; je ne sais pas encore si elle y +est parvenue. + +Je suis resté ainsi pendant un mois enfermé dans ma chambre, sans +sortir, après toutes les fatigues physiques de mon horrible traversée. A +plusieurs reprises, je faillis devenir fou; j'eus plusieurs congestions +du cerveau, et mon horreur de la vie était telle, que j'eus la pensée de +ne pas me faire soigner et d'en finir ainsi avec ce martyre. C'eût été +la délivrance, la fin de mes maux, puisque je ne me parjurais pas, la +mort étant naturelle. + +Le souvenir de ma femme, mon devoir vis-à-vis de mes enfants, m'ont +donné la force de me ressaisir; je n'ai pas voulu démentir ses efforts, +l'abandonner ainsi dans sa mission, la recherche de la vérité, du +coupable. Aussi fis-je demander le médecin, quelle que fût ma répugnance +farouche pour toute figure nouvelle. + +Enfin, après trente jours de cette réclusion, on vient de me transporter +à l'île du Diable, où je jouirai d'un semblant de liberté. Le jour, en +effet, je pourrai me promener dans un espace de quelques centaines de +mètres carrés, suivi, pas à pas, par un surveillant; à la nuit tombante +(entre six heures et six heures et demie), je serai enfermé dans un +cabanon de 4 mètres carrés, clos par une porte faite de barreaux de fer +à claire-voie, devant laquelle les surveillants se relayeront toute la +nuit. + +Un surveillant-chef, cinq surveillants sont préposés à ce service et à +ma garde; la ration est d'un demi-pain par jour, de 300 grammes de +viande trois fois par semaine, les autres jours de l'endaubage ou du +lard conservé. Comme boisson, de l'eau. + +Quelle horrible existence de suspicion continuelle, de surveillance +ininterrompue, pour un homme dont l'honneur est aussi haut placé que +celui de qui que ce soit au monde! + +Et puis, toujours pas de nouvelles de ma femme, de mes enfants. Je sais +cependant que depuis le 29 mars, c'est-à-dire depuis près de trois +semaines, il y a des lettres pour moi à Cayenne. J'ai fait télégraphier +à Cayenne, j'ai fait télégraphier en France pour avoir des nouvelles des +miens,--pas de réponse! + +Ah! que je voudrais vivre jusqu'au jour de la réhabilitation pour hurler +mes souffrances, pour dégonfler mon coeur ulcéré. Irai-je jusque-là? +J'ai souvent des doutes, tant mon coeur est brisé, tant ma santé est +chancelante. + + + Nuit de dimanche 14 au lundi 15 avril 1895. + +Impossible de dormir. Cette cage, devant laquelle se promène le +surveillant comme un fantôme qui m'apparaît dans mes rêves, le prurit de +toutes les bêtes qui courent sur ma peau, la colère qui gronde dans mon +coeur, d'en être là quand on a toujours et partout fait son devoir, tout +cela surexcite mes nerfs déjà si ébranlés et chasse le sommeil. Quand +passerai-je de nouveau une nuit calme et tranquille? Peut-être pas avant +d'être dans la tombe, quand je jouirai du sommeil éternel! Que ce sera +bon, de ne plus penser à la vilenie, à la lâcheté humaines. + +La mer, que j'entends gronder sous ma lucarne, produit toujours sur moi +sa fascination étrange. Elle berce mes pensées comme jadis, mais +aujourd'hui elles sont bien tristes et sombres. Elle évoque en moi de +chers souvenirs, des moments heureux passés auprès de ma femme, de mes +enfants adorés. + +Je retrouve la sensation violente, déjà éprouvée sur le bateau, d'une +attirance profonde, presque irrésistible vers la mer, dont les eaux +mugissantes semblent m'appeler comme une grande consolatrice. Cette +tyrannie de la mer sur moi est violente; sur le bateau, il me fallait +fermer les yeux, évoquer l'image de ma femme pour ne pas y céder. + +Où sont mes beaux rêves de jeunesse, mes aspirations de l'âge mûr. Rien +ne vit plus en moi, mon cerveau s'égare sous l'effort de ma pensée. Quel +est le mystère de ce drame! Aujourd'hui encore, je ne comprends rien à +ce qui s'est passé. Être condamné sans preuves tangibles, sur la foi +d'une écriture! Quelles que soient l'âme et la conscience d'un homme, +n'y a-t-il pas là plus qu'il n'en faut pour le démoraliser? + +La sensibilité de mes nerfs, après toutes ces tortures, est devenue +tellement aiguë, que toute impression nouvelle, même extérieure, produit +sur moi l'effet d'une profonde blessure. + + + Même nuit. + +Je viens d'essayer de dormir, mais après un assoupissement de quelques +minutes, je me réveille avec une fièvre ardente: et il en est ainsi +toutes les nuits depuis six mois. Comment mon corps a-t-il pu résister à +une telle coïncidence de tourments aussi bien physiques que moraux? Je +pense qu'une conscience nette, sûre d'elle-même, donne des forces +invincibles. + +J'ouvre la jalousie qui ferme la lucarne et je contemple encore la mer. +Le ciel est chargé de gros nuages, mais la lumière de la lune qui filtre +au travers vient iriser certaines parties de la mer et lui donner une +teinte argentée. Les vagues se brisent impuissantes au pied des roches +qui forment le contour de l'île; c'est un bruissement continu d'eau qui +déferle, c'est un rythme brutal et saccadé qui plaît à mon âme ulcérée. + +Et dans cette nuit, dans ce calme profond, se retracent dans mon esprit +les images chéries de ma femme, de mes enfants. Comme ma pauvre Lucie +doit souffrir d'un sort aussi immérité, après avoir eu tout pour être +heureuse! Et heureuse, elle méritait tant de l'être, par sa profonde +droiture, son caractère élevé, son coeur tendre et dévoué. Pauvre, +pauvre chère femme; je ne puis penser à elle, aux enfants, sans que tout +s'amollisse en moi, sans sangloter; mais aussi ils m'inspirent mon +devoir. + +Je vais essayer de faire de l'anglais. Peut-être arriverai-je à +m'oublier un peu dans le travail. + + + Lundi 15 avril 1895. + +Pluie torrentielle ce matin. Comme premier déjeuner, rien. Les +surveillants ont pitié de moi; ils me donnent un peu de café noir et de +pain. + +Pendant une éclaircie, je fais le tour de la petite portion de cette +petite île qui m'est réservée. Triste île! Quelques bananiers, quelques +cocotiers, un sol aride, d'où émergent partout des roches basaltiques. + +A dix heures, on m'apporte les vivres pour la journée: un morceau de +lard conservé, quelques grains de riz, quelques grains de café vert et +un peu de cassonade. Je jette tout cela à la mer,[1] puis je m'évertue à +faire du feu. Après quelques tentatives infructueuses, j'y parviens. Je +fais chauffer de l'eau pour le thé. Mon déjeuner comprend du pain et du +thé. + +Quelle agonie de toutes mes forces! Quel sacrifice j'ai fait en +acceptant de vivre! Rien ne m'aura été épargné, ni tortures morales, ni +souffrances physiques. + +Oh! cette mer mugissante qui toujours gronde et hurle à mes pieds! Quel +écho à mon âme! L'écume de la vague qui se brise sur les rochers est +d'une blancheur si laiteuse que je voudrais m'y rouler et m'y perdre. + + [1] Je jetai tout cela à la mer, car le lard conservé n'était + pas mangeable; je n'avais rien pour brûler le café, qui m'était remis + vert. + + + Lundi 15 avril, soir. + +J'allais encore être réduit à dîner avec un morceau de pain, je +défaillais. Les surveillants, voyant ma faiblesse physique, me passent +un bol de leur bouillon. + +Puis je fume, je fume pour calmer et mon cerveau et les tiraillements de +mon estomac. Je renouvelle auprès du gouverneur de la Guyane la demande +que j'avais déjà formulée, il y a quinze jours, de vivre à mes frais en +faisant venir des conserves de Cayenne ainsi que la loi m'y autorise. + +Et toi, chère femme, à ce moment même, ta pensée répond-elle comme un +écho à ma pensée? As-tu la perception de l'horrible martyre que +j'endure? Oui, certes, tu sens tout ce que je souffre d'une situation +morale pareille. + +Quelle idée lancinante, atroce, d'être condamné pour un crime aussi +abominable sans y rien comprendre! + +S'il y a une justice en ce monde, mon honneur doit m'être rendu, et le +coupable, le monstre doit recevoir le châtiment que mérite un pareil +crime. + + + Mardi 16 avril 1895. + +Enfin j'ai pu dormir, grâce à un immense épuisement. + +Ma première pensée, en m'éveillant, a été pour toi, ma chère et adorée +femme. Je me suis demandé ce que tu faisais au même moment. Probablement +tu es occupée avec nos chers enfants. Qu'ils soient pour toi une +consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir, si je succombe avant la fin. + +Puis, je vais couper du bois. Après deux heures d'efforts, suant sang +et eau, je parviens à constituer une provision de bois suffisante. A +huit heures, on m'apporte un morceau de viande crue et le pain. J'allume +le feu, il finit par prendre. Mais la fumée est rabattue sur moi par la +brise de mer, mes yeux en pleurent. Dès que j'ai des braises en quantité +suffisante, je mets ma viande sur quelques bouts de fer ramassés de +droite et de gauche et je la grille. Je déjeune un peu mieux qu'hier, +mais que cette viande est dure et sèche! Quant au menu du dîner, il a +été plus simple: du pain et de l'eau. Tous ces efforts m'ont brisé. + + + Vendredi 19 avril 1895. + +Je n'ai pas écrit ces jours-ci. Tout mon temps a été employé à la lutte +pour la vie, car je veux résister jusqu'à la dernière goutte de sang, +quels que soient les supplices qu'on m'inflige. Le régime n'a pas varié, +on attend toujours des ordres. + +Aujourd'hui, j'ai fait du bouilli avec la viande, du sel et du piment +que j'ai trouvé dans l'île. Cela a duré trois heures durant lesquelles +mes yeux ont horriblement souffert; quelle misère! + +Et toujours pas de nouvelles de ma femme, des miens. Les lettres sont +donc interceptées? + +Énervé, je me dis qu'en fendant du bois pour la provision du lendemain, +je calmerai mes nerfs. Je vais chercher la hachette à la cuisine. «On +n'entre pas à la cuisine», interpelle un surveillant. Et je m'en vais, +sans rien dire, mais sans baisser la tête. Ah! si je pouvais seulement +vivre dans mon cabanon, sans jamais en sortir. Mais il faut bien prendre +quelque nourriture. + +J'essaye de temps à autre de faire de l'anglais, des traductions, de +m'oublier dans le travail. Mais mon cerveau complètement ébranlé s'y +refuse; au bout d'un quart d'heure, je suis obligé d'y renoncer. + +Et puis, ce que je trouve d'inouï, d'inhumain, c'est qu'on intercepte +toute ma correspondance. Qu'on prenne toutes les précautions possibles +et imaginables pour empêcher toute évasion, je le conçois: c'est le +droit, je dirai même le devoir strict de l'administration. Mais qu'on +m'enterre vivant dans un tombeau, qu'on empêche toute communication, +même à lettre ouverte avec ma famille, c'est contraire à toute justice. +On se croirait volontiers rejeté de quelques siècles en arrière; voilà +six mois que je suis au secret, sans pouvoir aider à me faire rendre +mon honneur. + + + Samedi 20 avril 1895, 11 heures matin. + +J'ai terminé ma cuisine pour la journée. J'ai coupé ce matin mon morceau +de viande en deux; l'un des morceaux a constitué un bouilli, l'autre un +bifteck. Pour faire ce dernier, j'ai fabriqué un gril avec un vieux +morceau de tôle ramassé dans l'île. Comme boisson, de l'eau. Et tout +cela fait dans des casseroles de vieille tôle rouillée, sans rien pour +les nettoyer, sans assiettes. Il faut que je rassemble tout mon courage +pour vivre dans des conditions pareilles, auxquelles il faut ajouter +toutes mes tortures morales. + +Totalement épuisé, je vais m'étendre un peu sur mon lit. + + + Même jour, 2 heures soir. + +Dire que dans notre siècle, dans un pays comme la France, imbu des idées +de justice et de vérité, il puisse se passer des faits semblables, +aussi profondément immérités. J'ai écrit à M. le Président de la +République, j'ai écrit aux ministres, demandant toujours la recherche de +la vérité. On n'a pas le droit de laisser sombrer ainsi l'honneur d'un +officier, de sa famille, sans autre preuve qu'une preuve d'écriture, +quand un gouvernement possède les moyens d'investigation nécessaires +pour faire la lumière. C'est de la justice que je demande, à cor et à +cri, au nom de mon honneur. + +J'ai eu tellement faim cet après-midi que, pour apaiser les +tiraillements de mon estomac, j'ai dévoré crues une dizaine de tomates +trouvées dans l'île[2]. + + [2] Les lépreux avaient fait dans l'île quelques plantations, dont il + restait des vestiges. Les tomates, à l'état sauvage maintenant, + poussaient nombreuses. + + + Nuit du samedi 20 au dimanche 21 avril 1895. + +Nuit fiévreuse. J'ai rêvé de toi, ma chère Lucie, de nos chers enfants, +comme toutes les nuits d'ailleurs. + +Comme tu dois souffrir, ma pauvre chérie! + +Heureusement que nos chers enfants sont encore inconscients; autrement, +quel apprentissage de la vie! Quant à moi, quel que soit mon martyre, +mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, sans faiblir. +J'irai. + +Je viens d'écrire au commandant du Paty pour lui rappeler les deux +promesses qu'il m'avait faites, après ma condamnation: 1º au nom du +ministre, de faire poursuivre les recherches; 2º en son nom personnel, +de me prévenir dès que la fuite reprendrait au ministère. + +Le misérable qui a commis ce crime est sur une pente fatale, il ne peut +plus s'arrêter. + + + Dimanche 21 avril 1895. + +Le commandant supérieur des îles a eu la bonté de m'envoyer ce matin +avec la viande deux boîtes de lait concentré. Chaque boîte peut produire +environ trois litres de lait; en buvant un litre et demi de lait par +jour, j'en aurai ainsi pour quatre jours. + +Je supprime le bouilli que je n'arrivais pas à faire mangeable. J'ai +coupé ce matin la viande en deux tranches; chacune sera grillée pour le +matin et le soir. + +Et toujours dans les intervalles que me laisse la nécessité de m'occuper +de ma vie, je pense à ma chère femme, à tous les miens, à tout ce qu'ils +doivent souffrir. Pauvre, pauvre chérie! + +Viendra-t-il bientôt le jour de la justice! + +Les journées sont longues, les minutes des heures. Je suis incapable +d'aucun travail physique sérieux; d'ailleurs, depuis dix heures du matin +jusqu'à trois heures du soir, la chaleur est telle qu'il devient +impossible de sortir. Je ne puis travailler l'anglais toute la journée, +mon cerveau s'y refuse. Et rien à lire. Enfin le tête-à-tête perpétuel +avec mon cerveau! + +J'étais en train d'allumer du feu pour faire mon thé. Le canot arrive de +l'île Royale; il faut rentrer dans sa case, c'est la consigne. On craint +donc que je communique avec les forçats? + + + Lundi 22 avril 1895. + +Je me suis levé au petit jour pour laver mon linge et faire sécher +ensuite au soleil mes vêtements de drap. Tout moisit ici par suite de +ce mélange d'humidité et de chaleur. Ce ne sont que pluies torrentielles +et courtes, suivies d'une chaleur torride. + +J'ai demandé hier au commandant des îles une ou deux assiettes de +n'importe quoi; il m'a répondu qu'il n'en possédait pas. Je suis obligé +de m'ingénier pour manger soit sur du papier, soit sur de vieilles +plaques de tôle ramassées dans l'île. Ce que je mange ainsi de +malpropretés est inimaginable. Et je résiste toujours envers et contre +tout, pour ma femme, pour mes enfants. Et toujours seul, vivant replié +sur moi-même, avec mes pensées. Quel martyre pour un innocent, plus +grand certes que celui d'aucun martyr de la chrétienté. + +Toujours aucune nouvelle des miens, malgré mes demandes réitérées; voilà +deux mois que je suis sans lettres. + +J'ai reçu tout à l'heure des légumes secs dans de vieilles boîtes de +conserve. En me servant de ces boîtes et en les lavant pour tenter de +les transformer en assiettes, je me suis coupé les doigts. + +Je viens d'être prévenu également que je devrai laver mon linge +moi-même. Or, je n'ai rien pour cela. Je me mets à la besogne deux +heures durant, le résultat est médiocre. Le linge aura toujours trempé +dans l'eau. + +Je suis exténué. Pourrai-je dormir? J'en doute. Il y a en moi un tel +mélange de faiblesse physique et de nervosité extrême que, dès que je +suis au lit, les nerfs me dominent, ma pensée se tourne anxieuse vers +les miens. + + + Mardi 23 avril 1895. + +Toujours la lutte pour la vie. Je n'ai jamais autant transpiré que ce +matin, en allant couper du bois. + +J'ai simplifié encore mes repas. J'ai fait ce matin une espèce de rata +avec le boeuf et les haricots blancs; j'en ai mangé la moitié ce matin, +l'autre moitié sera pour ce soir. Cela ne fera qu'une cuisine par jour. + +Mais cette cuisine faite dans de vieux ustensiles de tôle rouillée me +donne de violents maux de ventre. + + + Mercredi 24 avril 1895. + +Aujourd'hui, lard conservé. Je le jette. Je vais me faire une potée de +pois secs; ce sera ma nourriture de la journée. + +Tranchées froides presque continuelles. + + + Jeudi 25 avril 1895. + +On me remet les boîtes d'allumettes une à une--je n'ai pas encore +compris pourquoi, puisque ce sont des allumettes amorphes--et je dois +toujours présenter la boîte vide. Ce matin, je ne retrouvais pas la +boîte vide, d'où scène et menaces. J'ai fini par la retrouver dans une +poche. + + + Nuit de jeudi à vendredi. + +Ces nuits sans sommeil sont atroces. Les journées passent encore à peu +près, à cause des mille occupations de ma vie matérielle. Je suis, en +effet, obligé de nettoyer ma case, de faire ma cuisine, de chercher et +de couper du bois, de laver mon linge. + +Mais dès que je me couche, si épuisé que je sois, les nerfs reprennent +le dessus, le cerveau se met à travailler. Je pense à ma femme, aux +souffrances qu'elle doit endurer; je pense à mes chers petits, à leur +gai et insouciant babillement. + + + Vendredi 26 avril 1895. + +Aujourd'hui, lard conservé, je le jette. Le commandant des îles vient +ensuite et m'apporte du tabac et du thé. Au lieu de thé, j'eusse préféré +du lait condensé que j'ai également fait demander à Cayenne, car les +coliques ne me quittent pas. On me remet à titre de prêt: quatre +assiettes plates, deux creuses, deux casseroles, mais rien pour mettre +dedans. + +On me remet également les revues que ma femme m'envoie. Mais toujours +pas de lettres, c'est vraiment trop inhumain. + +J'écris à ma femme; c'est un de mes rares moments d'accalmie. Je +l'exhorte toujours au courage, à l'énergie, car il faut que notre +honneur apparaisse à tous sans exception, ce qu'il a toujours été, pur +et sans tache. + +La chaleur, terrible, vous enlève toute force et toute énergie physique. + + + Samedi 27 avril 1895. + +A cause de la chaleur qu'il fait dès dix heures du matin, je change mon +emploi du temps. Je me lève au jour (5h. 1/2), j'allume le feu pour +faire le café ou le thé. Puis je mets les légumes secs sur le feu, +ensuite je fais mon lit, ma chambre et ma toilette sommaire. + +A huit heures, on m'apporte la ration du jour. Je termine la cuisson des +légumes secs; les jours de viande je fais ensuite cuire celle-ci. Toute +ma cuisine est ainsi terminée vers dix heures, car je mange froid le +soir ce qui me reste du repas du matin, ne me souciant pas de passer +encore trois heures devant le feu dans l'après-midi. + +A dix heures, je déjeune. Je lis, je travaille, je rêve et souffre +surtout, jusqu'à trois heures. Je fais alors ma toilette à fond. Puis, +dès que la chaleur est tombée, c'est-à-dire vers cinq heures, je vais +couper du bois, chercher de l'eau au puits, laver le linge, etc. A six +heures je mange froid ce qui reste du déjeuner. Puis on m'enferme. C'est +le moment le plus long. Je n'ai pas obtenu qu'on me donne une lampe dans +mon cabanon. Il y a bien un fanal dans le poste qui me garde, mais la +lumière est trop faible pour que je puisse travailler longtemps. J'en +suis donc réduit à me coucher, et c'est alors que mon cerveau se met à +travailler, que toutes mes pensées se tournent vers l'affreux drame dont +je suis la victime, que tous mes souvenirs vont à ma femme, à mes +enfants, à tous ceux qui me sont chers. Comme ils doivent tous également +souffrir! + + + Dimanche 28 avril 1895. + +Le vent souffle en tempête. Les rafales qui se succèdent ébranlent tout +et produisent une sonorité violente, un heurt de choses qui +s'entrechoquent. Comme c'est bien parfois l'état de mon âme en ses +emportements violents! Je voudrais être fort et puissant comme le vent +qui secoue les arbres à les déraciner pour écarter tous les obstacles +qui barrent le chemin à la vérité. + +Je voudrais hurler toutes mes souffrances, crier les révoltes de mon +coeur contre l'ignominie qu'on a déversée sur un innocent, sur les +siens. Ah! quel châtiment ne méritera pas celui qui a commis ce crime! +Criminel envers son pays, envers un innocent, envers toute une famille +livrée au désespoir, cet homme doit être quelque chose de hors nature. + +J'ai appris aujourd'hui à nettoyer les ustensiles de cuisine. Jusqu'ici +je les nettoyais simplement avec de l'eau chaude en employant mes +mouchoirs en guise de torchons. Malgré tout, ils restaient sales et +gras. J'ai pensé à la cendre, qui contient une forte proportion de +potasse. Cela m'a admirablement réussi; mais dans quel état sont mes +mains et mes mouchoirs! + +Je viens d'être prévenu que jusqu'à nouvel ordre mon linge serait lavé à +l'hôpital. C'est heureux, car je transpire tellement que mes flanelles +sont complètement imbibées et ont besoin d'un lavage sérieux. Espérons +que ce provisoire deviendra définitif. + + + Même journée, 7 heures du soir. + +J'ai beaucoup pensé à toi, ma chère femme, à nos enfants. La journée de +dimanche, nous la passions en effet, tout entière ensemble. Aussi le +temps a-t-il coulé lentement, bien lentement, mes pensées +s'assombrissant au fur et à mesure que la journée s'avançait. + + + Lundi 29 avril, 10 heures matin. + +Jamais je n'ai été aussi fatigué que ce matin, j'ai dû faire plusieurs +corvées d'eau et de bois. Avec cela, le déjeuner qui m'attend se compose +de vieux haricots, sur le feu depuis quatre heures déjà, et qui ne +veulent pas cuire, d'un peu d'endaubage et comme boisson de l'eau. +Malgré toute mon énergie morale, les forces me manqueront si ce régime +dure longtemps, surtout sous un climat aussi débilitant. + + + Midi. + +Je viens d'essayer en vain de dormir un peu. Je suis épuisé de fatigue; +mais, dès que je suis couché, toutes mes tristesses me reviennent à la +mémoire, tant l'amertume d'un sort aussi immérité me monte du coeur aux +lèvres. Les nerfs sont trop tendus pour que je puisse jouir d'un sommeil +réparateur. + +Il fait avec cela un temps d'orage, le ciel est couvert, la chaleur +lourde et étouffante. + +On voudrait voir tomber des nuées pour rafraîchir cette atmosphère +éternellement doucereuse. La mer est d'un vert glauque, les lames +semblent lourdes et massives, comme se concentrant pour un grand +bouleversement. Comme la mort serait préférable à cette agonie lente, à +ce martyre moral de tous les instants! Mais je n'ai pas ce droit, pour +Lucie, pour mes enfants, je suis obligé de lutter jusqu'à la limite de +mes forces. + + + Mercredi 1er mai 1895. + +Ah! les horribles nuits! Je me suis cependant levé hier comme d'habitude +à cinq heures et demie, j'ai peiné tout le jour, je n'ai pas fait de +sieste, vers le soir j'ai scié du bois pendant près d'une heure, à tel +point que jambes et bras tremblaient, et, malgré tout cela, je n'ai pas +pu m'endormir avant minuit. + +Si encore je pouvais lire ou travailler le soir, mais on m'enferme sans +lumière dès six heures ou six heures et demie; mon cabanon est +simplement et insuffisamment éclairé par le fanal du poste, il l'est par +contre beaucoup trop, quand je suis au lit. + + + Jeudi 2 mai, 11 heures. + +Le courrier venant de Cayenne est arrivé hier au soir. M'apporte-t-il +enfin mes lettres, des nouvelles des miens? C'est une question que je me +pose à chaque instant depuis ce matin! Mais j'ai éprouvé tant de +déceptions depuis quelques mois, j'ai entendu des choses si décevantes +pour la conscience humaine que je doute de tout et de tous, sauf des +miens. J'espère bien, je suis sûr qu'ils feront la lumière, tant ils +portent haut le sentiment de l'honneur; ils n'auront ni trêve ni repos, +tant que ce but ne sera pas atteint. + +Je me demande aussi si mes lettres parviennent à ma femme. Quel +douloureux et épouvantable martyre pour tous deux, pour tous! + +Mais il faut être fort, il me faut mon honneur, celui de mes enfants. + +Mon isolement est si profond qu'il me semble souvent être tout vivant +couché dans la tombe. + + + Même jour, 5 heures soir. + +Le canot est en vue, venant de l'île Royale. Mon coeur bat à se rompre. +M'apporte-t-il enfin les lettres de ma femme qui sont à Cayenne depuis +plus d'un mois? Lirai-je enfin ses chères pensées, recevrai-je l'écho de +son affection? + +J'ai eu une joie immense en constatant qu'il y avait enfin des lettres +pour moi, suivie aussitôt d'une déception cruelle, horrible, en voyant +que c'étaient des lettres adressées encore à l'île de Ré et antérieures +à mon départ de France. On supprime donc les lettres qui me sont +adressées ici? Ou peut-être les renvoie-t-on en France pour qu'elles y +soient lues d'abord? Ne pourrait-on pas au moins prévenir ma famille +d'avoir à déposer les lettres au ministère? + +Malgré cela, j'ai sangloté longuement sur ces lettres datées de plus de +deux mois et demi. Est-il possible d'imaginer un drame pareil? Toute la +nuit je vais rêver de Lucie, de mes enfants adorés pour lesquels je dois +vivre. + +Rien non plus de ce que j'ai demandé à Cayenne comme batterie de cuisine +ou comme vivres ne me parvient. + + + Samedi 4 mai 1895. + +Quelles longues journées en tête à tête avec moi-même, sans nouvelles +des miens. A chaque instant, je me demande ce qu'ils font, ce qu'ils +deviennent, quel est l'état de leur santé, où en sont les recherches? La +dernière lettre reçue date du 18 février. + +Les matinées passent encore, tant je suis occupé à cette lutte pour la +vie depuis cinq heures et demie du matin jusqu'à dix heures. Mais la +nourriture que je prends est loin de soutenir mes forces. Aujourd'hui: +lard conservé. J'ai déjeuné avec des pois secs et du pain. Menu du +dîner: idem. + +Je note parfois les menus faits de ma vie journalière, mais ils +disparaissent bien vite devant un souci bien supérieur: celui de mon +honneur. + +Je souffre non seulement de mes tortures, mais de celles de Lucie, de ma +famille. Reçoivent-ils seulement mes lettres? Quelles inquiétudes ils +doivent avoir sur mon sort, en dehors de toutes leurs autres +préoccupations! + + + Même jour, soir. + +Dans le silence qui règne autour de moi, interrompu seulement par le +choc des vagues qui déferlent contre les roches, je me suis rappelé les +lettres que j'ai écrites à Lucie, au début de mon séjour ici, et dans +lesquelles je lui décrivais toutes mes douleurs. Et ma pauvre femme doit +assez souffrir de cette épouvantable situation, sans que je vienne +encore lui arracher le coeur par mes lamentations. Il faut donc qu'à +force de volonté, je me surmonte; il faut que je donne à ma femme par +mon exemple les forces nécessaires à l'accomplissement de sa mission. + + + Lundi 6 mai 1895. + +Toujours le tête-à-tête avec mon cerveau, sans nouvelles des miens. + +Et il faut que je vive avec toutes mes douleurs, il faut que je supporte +dignement mon horrible martyre, en inspirant du courage à ma femme, à +toute ma famille, qui doit certes souffrir autant que moi. Plus de +faiblesse donc! Accepte ton sort jusqu'au jour de l'éclatante lumière, +il le faut pour tes enfants. + +J'essaye en vain d'abattre mes nerfs par le travail physique, mais ni le +climat, ni mes forces ne me le permettent. + + + Mardi 7 mai 1895. + +Depuis hier, averses torrentielles. Dans les intervalles, humidité +chaude et accablante. + + + Mercredi 8 mai 1895. + +J'étais tellement énervé aujourd'hui par ce silence de tombe, sans +nouvelles depuis bientôt trois mois des miens, que j'ai cherché à +abattre mes nerfs en sciant et hachant du bois pendant près de deux +heures. + +J'arrive aussi à force de volonté à travailler de nouveau l'anglais; +j'en fais pendant deux à trois heures par jour. + + + Jeudi 9 mai 1895. + +Ce matin, après m'être levé comme d'habitude au petit jour et avoir fait +mon café, j'ai eu une faiblesse suivie d'une abondante transpiration. +J'ai dû m'étendre sur mon lit. + +Il faut que je lutte contre mon corps, il ne faut pas que celui-ci cède +avant que l'honneur me soit rendu. Alors seulement j'aurai le droit +d'avoir des faiblesses. + +Malgré toute ma volonté, j'ai eu une violente crise de larmes en +pensant à ma femme, à mes enfants. Ah! il faut que la lumière se fasse, +que l'honneur nous soit rendu. J'aimerais mieux sans cela savoir mes +enfants morts tous deux. + +Journée épouvantable. Crise de larmes, crise de nerfs, rien n'a manqué. +Mais il faut que l'âme domine le corps. + + + Vendredi 10 mai 1895. + +Fièvre violente la nuit dernière. La pharmacie portative que ma femme +m'avait donnée ne m'a pas été remise. + + + Samedi 11, dimanche 12, lundi 13 mai. + +Mauvaises journées. Fièvre, embarras gastrique, dégoût de tout. Et que +se passe-t-il en France pendant ce temps? 0ù en sont les recherches? + +Coup de soleil aussi sur un pied pour être sorti quelques secondes pieds +nus. + + + Jeudi 16 mai 1895. + +Fièvre continuelle. Accès plus fort hier au soir, suivi de congestion +cérébrale. J'ai fait cependant demander le médecin, car je ne veux pas +lâcher pied ainsi. + + + Vendredi 17 mai 1895. + +Le médecin est venu hier au soir. Il m'a ordonné 40 centigrammes de +quinine chaque jour et m'enverra douze boîtes de lait condensé ainsi que +du bicarbonate de soude. Enfin je pourrai me mettre au régime du lait et +ne plus manger cette cuisine qui me répugne d'ailleurs tellement que je +n'ai rien pris depuis quatre jours. Jamais je n'aurais cru que le corps +humain eût une pareille force de résistance. + + + Samedi 18 mai 1895. + +Pas très fraîches les boîtes de lait condensé de l'hôpital. Enfin, cela +vaut mieux que rien. J'ai absorbé il y a quelques minutes 40 +centigrammes de quinine. + + + Dimanche 19 mai 1895. + +Journée lugubre. Pluie tropicale sans discontinuer. La fièvre est tombée +grâce à la quinine. + +J'ai mis sur ma table, pour les avoir constamment sous les yeux, les +images de ma femme, de mes enfants. Il faut que j'y puise toute mon +énergie, toute ma volonté. + + + Lundi 27 mai 1895. + +Les journées se ressemblent, lugubres et monotones. Je viens d'écrire à +ma femme pour lui dire que mon énergie morale est plus grande que +jamais. + +Il faut, je veux la lumière entière, absolue sur cette ténébreuse +affaire. + +Ah! mes enfants! Je suis comme la bête qui veut d'abord qu'on passe sur +son corps avant qu'on atteigne ses petits. + + + Mercredi 29 mai 1895. + +Pluies continuelles; temps lourd, étouffant, énervant. Ah! mes nerfs, ce +qu'ils me font souffrir! Dire que je ne peux même pas dépenser mon +immense énergie, ma volonté, sinon à vivre, à végéter plutôt! + +Mais enfin chacun aura son heure! Le misérable qui a commis ce crime +infâme sera démasqué. Ah! si je le tenais seulement cinq minutes, je lui +ferais subir toutes les tortures qu'il m'a fait endurer, je lui +arracherais sans pitié le coeur et les entrailles. + + + Samedi 1er juin 1895. + +Le courrier venant de Cayenne vient de passer sous mes yeux. Aurai-je +enfin des nouvelles récentes de ma femme, de mes enfants? Depuis mon +départ de France, c'est-à-dire depuis le 20 février, aucune nouvelle des +miens. Ah! j'aurai connu toutes les souffrances, toutes les tortures. + + + Dimanche 2 juin 1895. + +Rien. Rien. Ni lettres, ni instructions à mon sujet, le silence de tombe +toujours. + +Mais je résisterai, fort de ma conscience et de mon droit. + + + Lundi 3 juin 1895. + +Je viens de voir passer le courrier se dirigeant vers la France. Mon +coeur a tressailli et battu à se rompre. + +Le courrier va t'apporter mes dernières lettres, ma chère Lucie, où je +te crie toujours courage et courage. Il faut que la France entière +apprenne que je suis une victime et non un coupable. + +Un traître! à ce mot seul, tout mon sang afflue au cerveau, tout en moi +tressaille de colère et d'indignation, un traître, le dernier des +gredins... Ah! non, il faut que je vive, il faut que je domine mes +souffrances pour voir le jour du triomphe de l'innocence pleinement +reconnue. + + + Mercredi 5 juin 1895. + +Quelles longues heures! Plus de papier pour écrire, pour travailler, +malgré mes demandes réitérées depuis trois semaines, rien à lire, rien +pour échapper à mes pensées. + +Pas de nouvelles des miens depuis trois mois et demi. + + + Vendredi 7 juin 1895. + +Je viens de recevoir enfin du papier, ainsi que des revues. + +Pluie torrentielle aujourd'hui. + +Le cerveau, sous la tension de la pensée, me fait atrocement souffrir. + + + Dimanche 9 juin 1895. + +Tout pour moi est blessure, tant mon coeur saigne. La mort serait une +délivrance: je n'ai pas le droit d'y penser. + +Toujours sans lettres des miens. + + + Mercredi 12 juin 1895. + +J'ai enfin reçu des lettres de ma femme, de ma famille. Ce sont celles +qui sont arrivées ici fin mars; elles ont été certainement renvoyées en +France. Plus de trois mois donc pour que les lettres me parviennent. + +Comme on sent la douleur, le chagrin épouvantable de tous, percer entre +chaque ligne. Je me reproche encore davantage d'avoir écrit, au début de +mon arrivée ici, des lettres navrantes à ma femme. Je devrais savoir +souffrir tout seul, sans faire partager à ceux qui souffrent déjà assez +par eux-mêmes, mes cruelles tortures. + +Puis, une suspicion continuelle, inouïe, incompréhensible, qui fait +saigner plus encore mon pauvre coeur déjà si ulcéré. + +En m'apportant mes lettres, le commandant des Iles me dit: + +«On demande à Paris si vous n'avez pas un dictionnaire de mots +conventionnels.» + +--Cherchez, lui dis-je, que pense-t-on encore? + +--Oh! me répondit-il, on n'a pas l'air de croire à votre innocence. + +--Ah! j'espère bien vivre assez longtemps pour répondre à toutes les +calomnies infâmes, nées dans l'imagination de gens aveuglés par la haine +et la passion.» + +Aussi nous faut-il, à tous, la lumière complète, éclatante, non +seulement sur la condamnation, mais encore sur tout ce qui a été dit, +commis depuis. + +J'ai reçu ma batterie de cuisine et pour la première fois des conserves +de Cayenne. La vie matérielle m'est indifférente, mais je pourrai +soutenir ainsi mes forces. + +Les ouvriers forçats viennent travailler ces jours-ci. Aussi +m'enferme-t-on dans mon cabanon, de crainte que je ne communique avec +eux! Oh! laideur humaine! + + + * + * * + + +J'interromps ici mon Journal pour donner quelques extraits des lettres +de ma femme que je reçus le 12 juin. Ces lettres étaient bien +effectivement arrivées à Cayenne fin mars, puis avaient été renvoyées en +France pour qu'elles pussent être lues au Ministère des Colonies ainsi +qu'au Ministère de la Guerre. Plus tard, ma femme fut prévenue d'avoir à +déposer au Ministère des Colonies, le 25 de chaque mois, les lettres qui +m'étaient destinées. Il lui était interdit de parler de l'Affaire, des +événements même connus et publics. Ses lettres étaient lues, étudiées, +passaient entre bien des mains, souvent ne me parvenaient pas; elles ne +pouvaient donc avoir aucun caractère intime. Enfin, étant donné la +surveillance dont elle était l'objet, elle ne voulait livrer aucun des +efforts faits pour arriver à la découverte de la vérité, de peur que +ceux qui étaient intéressés à nous perdre et à étouffer la lumière n'en +fissent leur profit. + + + Paris, 23 février 1895. + + Mon cher Alfred, + + J'ai été profondément affectée en apprenant, aussitôt mon retour, que + tu avais quitté l'île de Ré. Tu étais bien loin de moi, il est vrai, + et cependant je pouvais te voir chaque semaine et ces entrevues + étaient ardemment attendues. Je lisais dans tes yeux tes atroces + souffrances et je ne rêvais qu'à te les diminuer un peu. Maintenant je + n'ai plus qu'un espoir, qu'un désir, venir te rejoindre, t'exhorter à + la patience et à force d'affection et de tendresse te faire attendre + avec calme l'heure de la réhabilitation. Voici maintenant ta dernière + étape de souffrance, j'espère au moins que sur le bateau, pendant + cette longue traversée, tu auras rencontré des gens humains, que la + pensée d'un innocent, d'un martyr, aura attendris!... + + Pas une seconde ne se passe, mon mari adoré, sans que ma pensée ne + soit avec toi. Mes journées et mes nuits se passent en angoisses + continues pour ta santé, pour ton moral. Pense que je ne sais rien de + toi et que je ne saurai rien de toi jusqu'à ton arrivée!... + + + Paris, 26 février 1895. + + Jour et nuit je pense à toi, je partage tes souffrances, j'ai des + angoisses atroces en te sentant t'éloigner ainsi, naviguer sur une mer + peut-être déchaînée et augmenter ainsi tes tortures morales par un + malaise physique. Par quelle fatalité nous trouvons nous aussi + cruellement éprouvés?... + + J'ai hâte d'être près de toi et de pouvoir dominer un peu par mon + affection, ma tendresse, notre immense chagrin; j'ai demandé au ministre + des colonies l'autorisation de te rejoindre, la loi permettant aux + femmes et enfants des déportés de les accompagner; je ne vois pas qu'il + puisse y avoir d'objection à cet égard; aussi j'attends ma réponse avec + une impatience fébrile... + + + Paris, 28 février 1895. + + Te décrire ma tristesse, mon chagrin à mesure que je te sens t'éloigner + m'est impossible; mes journées se passent en réflexions atroces, mes + nuits en cauchemars épouvantables; les enfants seuls par leurs gentilles + manières, leur âme si fraîche, arrivent à me rappeler que j'ai un grand + devoir à remplir et que je n'ai pas le droit de me laisser aller; je me + ressaisis alors et je tiens à coeur de les élever comme tu as toujours + désiré le faire, de suivre tes excellents conseils, d'en faire de nobles + coeurs, de façon qu'à ton retour tu trouves ces petites âmes telles que + tu les rêvais. + + + Paris, 5 mars 1895. + + Je t'ai expédié avec ma dernière lettre un paquet de revues de toutes + sortes qui t'intéresseront et qui t'aideront dans la mesure du possible + à te faire trouver les heures un peu moins longues en attendant que tu + reçoives la bonne nouvelle de la découverte du coupable. Pourvu, mon + Dieu, que la vie qui t'attend là-bas ne soit pas trop pénible, que tu ne + manques pas du strict nécessaire et que tu supportes physiquement les + rigueurs qui te seront imposées... + + Depuis que tu as quitté la France mes souffrances ont doublé, rien ne + peut égaler les angoisses affreuses qui me torturent. Je serais mille + fois moins malheureuse si j'étais avec toi; je saurais au moins comment + tu te trouves, quel est ton état de santé, ton moral, et mes inquiétudes + de ce côté seraient au moins calmées... + + LUCIE. + + +_Suite de mon Journal._ + + + Samedi 15 juin 1895. + +Je suis resté enfermé toute la semaine dans mon cabanon, par suite de la +présence des forçats qui sont venus travailler à la caserne des +surveillants. + +Tous les supplices. + +Cette nuit, coliques sèches qui me tordaient sur mon lit. + + + Mercredi 19 juin 1895. + +Chaleur sèche; la saison des pluies tire à sa fin. Je suis couvert de +boutons produits par les piqûres des moustiques et autres insectes. + +Mais tout cela n'est rien! Que sont les souffrances physiques à côté de +mes horribles tortures morales? des infiniment petits. + +C'est mon cerveau, c'est mon coeur qui souffrent et hurlent de douleur. +Quand donc découvrira-t-on le coupable, quand donc connaîtrai-je enfin +la vérité sur cette tragique histoire? Vivrai-je jusque là? J'en doute +parfois, tant je sens tout mon être se dissoudre dans une désespérance +terrible. Et ma pauvre et chère Lucie, et mes enfants! Non, je ne les +abandonnerai pas; je soutiendrai les miens de toute l'ardeur de mon âme +tant que j'aurai ombre de forces. Il me faut tout mon honneur, tout +l'honneur de mes enfants. + + + Samedi 22 juin, 11 heures soir + +Impossible de dormir. Je suis enfermé dès six heures et demie du soir, +éclairé seulement par le fanal du corps de garde. D'ailleurs, je ne puis +faire de l'anglais toute la nuit, les quelques revues qui me parviennent +sont bien vite lues. + +Puis toute la nuit, c'est un va et vient continu dans le corps de garde, +un bruit incessant de portes brusquement ouvertes, puis verrouillées. +D'abord, la relève toutes les deux heures du surveillant de garde; en +outre, le surveillant de ronde vient signer chaque heure au corps de +garde. Ces allées et venues continuelles, ces grincements de serrures +deviennent comme des choses fantasmagoriques dans mes cauchemars. + +Quand finira ce martyre aussi horrible qu'immérité? + + + Mardi 25 juin 1895. + +Les condamnés viennent de nouveau travailler dans l'île. Me voilà +enfermé dans mon cabanon. + + + Vendredi 28 juin 1895. + +Toujours enfermé, à cause de la présence des condamnés ici! + +J'arrive, à force de volonté, en tendant mes nerfs, à travailler +l'anglais trois ou quatre heures par jour, mais, le reste du temps, ma +pensée se reporte toujours à cet horrible drame. Il me semble parfois +que le coeur, que le cerveau vont éclater. + + + Samedi 29 juin 1895. + +Je viens de voir passer le courrier venant de France. Comme ce mot fait +tressaillir mon âme. Penser que ma patrie, à laquelle j'ai consacré +toutes mes forces, toute mon intelligence, peut me croire un vil gredin! +Ah! c'est parfois trop lourd pour des épaules humaines. + + + Jeudi 4 juillet 1895. + +Je n'ai pas eu la force d'écrire ces jours-ci, tant j'ai été bouleversé, +en recevant enfin, après une si longue attente, des lettres relativement +récentes de ma femme, de toute ma famille; les dernières lettres reçues +datent du 25 mai, on a enfin prévenu ma famille que les lettres devaient +passer par la voie du Ministère. + +Toujours rien; le coupable n'est pas découvert. Je souffre de toutes les +tortures de ma famille, comme des miennes propres. Je ne parle même pas +des mille misères de chaque jour, qui sont autant de blessures pour mon +coeur ulcéré. + +Mais je ne lâcherai pas pied; il faut que j'insuffle l'énergie à ma +femme, je veux l'honneur de mon nom, de mes enfants. + + + * + * * + + +Voici quelques extraits des lettres que je reçus de ma femme à cette +date: + + + Paris, 25 mars 1895. + + J'espère que cette lettre te trouvera en bonne santé... J'attends de + mon côté avec une très grande impatience la nouvelle de ton arrivée, + elle ne peut plus tarder, car voilà bientôt trois semaines que tu es + en route. Quel calvaire tu as traversé et quels moments épouvantables + tu as encore à passer jusqu'à ce que nous arrivions à la vérité... + + Mathieu ne peut se décider à s'absenter. Je sais combien tu l'as + toujours aimé, combien tu admirais son beau caractère... + + + Paris, 27 mars 1895. + + J'ai le coeur déchiré en pensant à tes souffrances, au chagrin que tu + dois ressentir tout seul, exilé, n'ayant même pas une âme auprès de toi + qui puisse te soutenir, te donner de l'espoir, du courage. Je voudrais + tant être près de toi, partager ta douleur et la diminuer un peu par ma + présence. Je t'assure que ma pensée est bien plus aux îles du Salut + qu'ici; je vis là-bas avec toi, je cherche à te voir dans cette île + perdue, à me représenter ta vie... + + + Paris, 6 avril 1895. + + J'ai lu ce matin, non sans émotion, le récit de ton arrivée aux îles du + Salut; d'après les journaux, c'est l'île du Diable qui t'a été réservée. + Mais si la nouvelle de ton arrivée est parvenue jusqu'en France, je n'ai + encore absolument rien reçu de toi. Je ne puis te dire combien je + souffre ainsi, séparée complètement de mon mari tant aimé, privée + totalement de nouvelles et ne sachant comment tu supportes cet horrible + martyre... + + Ton abnégation si admirable, ton courage si héroïque, ton âme si + énergique nous donnent des forces pour accomplir la tâche qui nous + incombe; nous la mènerons à bien, j'en suis sûre... + + + Paris, 12 avril 1895. + + Toujours sans nouvelles de toi, c'est terrible. Il va y avoir deux mois + que je t'ai vu et depuis rien, absolument rien. Pas une ligne de ton + écriture, m'apportant quelque chose de toi, c'est bien dur!... + + Pour moi ce sont des angoisses terribles de te sentir aussi malheureux; + mon coeur, tout mon être est torturé à cette pensée... + + + Paris, 21 avril 1895. + + 21 avril! Cette date me rappelle d'excellents souvenirs. Il y a + aujourd'hui cinq ans nous étions heureux, parfaitement contents; quatre + ans et demi se sont écoulés d'une existence délicieuse, nous ne + connaissions que le bonheur. Puis, tout à coup, le coup de foudre, un + effondrement épouvantable. Je t'ai toujours dit que je n'avais rien à + désirer, que je possédais tout. Eh bien, cette fois je forme des voeux + ardents, ce ne sont plus des désirs, c'est une supplication, une prière + que j'adresse à Dieu pour que cette année nous ramène le bonheur, pour + que notre honneur qui nous a été dérobé nous soit rendu, pour que tu + retrouves, avec la force, la joie, le bonheur, la santé... + + + Paris, 24 avril 1895. + + Je n'ai encore rien reçu de toi et je suis navrée. Chaque matin + j'espère, j'attends. Chaque soir je me couche avec la même déception. + Ah! mon pauvre coeur, comme il est torturé... + + + Paris, 26 avril 1895. + + ... Je viens de passer la journée la plus épouvantable de mon existence. + Un journal n'a-t-il pas annoncé que tu étais malade! Les tortures que + j'ai subies après cette lecture sont indescriptibles. Te sentir malade + là-bas, seul, n'avoir même pas la consolation de te soigner, de te faire + du bien, c'était atroce. Mon coeur, tout mon être, me faisait + horriblement mal. Moi qui t'avais supplié de vivre, qui n'avais plus + qu'un espoir, celui de te voir encore heureux et de contribuer à ce + bonheur; toutes les idées les plus noires m'ont passé par la tête. + Affolée, je me suis adressée au ministère des colonies. La nouvelle + était fausse... + + Quand m'arrivera ta première lettre? Je l'attends avec une impatience + enfantine... + + + Paris, 5 mai 1895. + + La lettre que j'attends de toi, depuis ton arrivée, avec une si grande + impatience, ne m'est pas encore parvenue. Depuis que je sais que le + courrier français est arrivé (depuis le 23 avril), j'ai des battements + de coeur chaque fois que le facteur arrive et chaque fois j'ai le même + désappointement. Il en est de même pour mon autorisation de venir te + rejoindre; le ministre des colonies n'a pas encore répondu à mes deux + demandes successives qui datent du mois de février! Que faire? Que + penser? + + Ton petit Pierre fait tous les soirs une ardente prière pour demander + ton prompt retour. Le pauvre petit, qui a l'habitude que tout lui sourie + dans la vie, ne comprend pas pourquoi ses voeux n'ont pas été exaucés; + il la répète deux fois, de peur de ne l'avoir pas dite assez bien... + + + Paris 9 mai 1895. + + Enfin j'ai reçu une lettre de toi. Je ne puis te dire quelle joie j'ai + éprouvée et combien mon coeur a battu en revoyant ton écriture chérie, + en lisant ces lignes que tu avais écrites, les premières qui me + parviennent depuis ton arrivée, c'est-à-dire depuis près de deux mois. + Tes souffrances, tes tortures, je les partage. + + LUCIE. + + +_Suite de mon journal._ + + + Samedi 6 juillet 1895. + +Toujours cette vie atroce de suspicion, de surveillance continuelle, de +mille piqûres journalières. Mon coeur bout de colère et d'indignation et +je suis obligé pour moi-même, pour ma dignité, de n'en rien laisser +paraître. + + + Dimanche 7 juillet 1895. + +Les forçats ont enfin terminé leurs travaux. Aussi, hier et aujourd'hui, +ai-je lavé mes torchons, nettoyé ma vaisselle à l'eau chaude, ravaudé +mon linge qui est dans un piteux état. + + + Mercredi 10 juillet 1895. + +Les vexations de tout genre recommencent de plus belle. Je ne puis plus +me promener autour de ma case, je ne peux plus m'asseoir derrière ma +case, devant la mer, seul endroit où il faisait frais et de l'ombre. +Enfin je suis mis au régime des forçats, c'est-à-dire plus de café, plus +de cassonade; un morceau de pain de deuxième qualité chaque jour et +deux fois par semaine 250 grammes de viande. Les autres jours, endaubage +ou lard conservé. Il est possible que ce nouveau régime comporte aussi +la suppression des vivres de conserve que je recevais de Cayenne. + +Je ne sortirai plus de mon cabanon, je vivrai de pain et d'eau; cela +durera tant que cela pourra. + + + Vendredi 12 juin 1895. + +Ce n'est point, paraît-il, la ration des forçats qui m'est délivrée, +mais une ration spéciale pour moi. Enfin, cela ne comporte pas la +suppression des vivres de conserve que je reçois de Cayenne. + +Mais peu importe tout cela. + +Ce sont mes nerfs, mon cerveau, mon coeur qui souffrent! + +Impossible d'aller m'asseoir au seul endroit où il y avait un peu +d'ombre dans la journée, où le vent de la mer qui me fouettait la figure +faisait écho aux vibrations de mon âme. + + + Même jour, soir. + +Je viens de recevoir des vivres de conserve de Cayenne. Mais qu'importe +la nourriture du corps, le martyre qu'on me fait endurer est effroyable. +On doit me garder, m'empêcher de partir--si tant est que j'en aie jamais +manifesté l'intention, car la seule chose que je cherche, que je veux, +c'est mon honneur--mais je suis poursuivi partout, tout ce que je fais +est critiqué, matière à suspicion. Quand je marche trop vite, on dit que +j'épuise le surveillant qui doit m'accompagner; quand je déclare alors +que je ne sortirai plus de mon cabanon, on menace de me punir! Enfin le +jour de la lumière finira bien par arriver, par venir. + + + Dimanche 14 juillet 1895. + +J'ai vu flotter partout le drapeau tricolore, ce drapeau que j'ai servi +avec honneur, avec loyauté. Ma douleur est telle, que la plume me tombe +des mains; il y a des sensations qui n'ont pas de mots pour être +exprimées. + + + Mardi 16 juillet 1895. + +Les chaleurs deviennent terribles. La partie de l'île qui m'est réservée +est complètement découverte; les cocotiers ne s'étendent que dans +l'autre partie. + +Je passe la plus grande partie des journées dans mon cabanon. Et rien à +lire! Les revues du mois dernier ne me sont pas parvenues. + +Et pendant ce temps, que deviennent ma femme, mes enfants? + +Et toujours ce silence de tombe autour de moi + + + Samedi 20 juillet 1895. + +Les journées s'écoulent terriblement monotones dans l'attente anxieuse +d'un meilleur lendemain. + +Ma seule occupation est de travailler un peu l'anglais. + +C'est la tombe, avec la douleur en plus d'avoir encore un coeur. + +Pluie torrentielle dans la soirée, suivie d'une buée chaude et +accablante. Fièvre pour moi. + + + Dimanche 21 juillet 1895. + +Fièvre toute la nuit dernière; envie de vomir continuelle. Les +surveillants paraissent au moins aussi déprimés que moi par le climat. + + + Mardi 23 juillet 1895. + +Encore une mauvaise nuit. Douleur rhumatismale, plutôt nerveuse, qui se +déplaçait constamment, tantôt intercostale, tantôt se fixant entre les +deux épaules. Mais je lutterai aussi contre mon corps; je veux vivre, +voir la fin. + + + Mercredi 24 juillet 1895. + +Le spleen me prend aussi. Jamais une figure sympathique, jamais ouvrir +la bouche, comprimer nuit et jour son cerveau et son coeur! + + + Dimanche 28 juillet 1895. + +Le courrier venant de France vient d'arriver. Mais mes lettres vont +d'abord à Cayenne, puis reviennent ici, quoique déjà lues et contrôlées +en France. + + + Lundi 29 juillet 1895. + +Toujours la même chose, hélas! Les journées, les nuits se passent à +lutter avec moi-même, à éteindre les bouillonnements de mon cerveau, à +étouffer les impatiences de mon coeur, à surmonter enfin les horreurs de +la vie. + + + Soir. + +Journée lourde, étouffante, énervante au suprême degré. Mes nerfs sont +tendus comme des cordes à violon. Nous sommes dans la saison sèche et +cela va durer jusqu'en janvier. Espérons qu'à ce moment tout sera fini. + + + Mardi 30 juillet 1895. + +Un surveillant vient de partir, accablé par les fièvres du pays. C'est +le deuxième qui est obligé de s'en aller depuis que je suis ici. Je le +regrette, car c'était un brave homme, faisant strictement le service qui +lui était imposé, mais loyalement, avec tact et mesure. + + + Mercredi 31 juillet 1895. + +Toute la nuit dernière, j'ai rêvé de toi, ma chère Lucie, de nos +enfants. J'attends avec une impatience fébrile le courrier venant de +Cayenne. J'espère qu'il m'apportera mes lettres. Les nouvelles +seront-elles bonnes? A-t-on enfin la piste du misérable qui a commis cet +horrible forfait? + + + Jeudi 1er août, midi. + +Le courrier venant de Cayenne est arrivé ce matin à 7h. 1/4. + +M'apporte-t-il mes lettres et quelles nouvelles? Jusqu'à présent, je +n'ai encore rien reçu. + + + 4 heures 1/2. + +Toujours rien. Terribles heures d'attente. + + + 9 heures du soir. + +Rien ne m'est parvenu. Quelle amère déception! + + + Vendredi 2 août 1895, matin. + +Quelle horrible nuit je viens de passer! Et il faut que je lutte +toujours et encore. J'ai parfois de folles envies de sangloter, tant ma +douleur est immense, mais il faut que je ravale mes pleurs, car j'ai +honte de ma faiblesse devant les surveillants qui me gardent nuit et +jour. + +Pas même un instant seul avec ma douleur! + +Ces secousses m'épuisent et aujourd'hui je suis brisé de corps et d'âme. +Et cependant je vais écrire à Lucie, lui cacher mes douleurs, lui crier +courage. Il faut que nos enfants entrent dans la vie la tête haute et +fière, quoi qu'il advienne de moi. + + + 7 heures soir. + +Mon courrier était arrivé, on vient seulement de me l'apporter. Toujours +rien. Mais j'aurai la patience qu'il faut; la machination dont je suis +la victime doit être découverte, il faut qu'elle le soit. + +Je saurai souffrir encore. + + + * + * * + + +Voici quelques extraits des lettres de ma femme, que je reçus le 2 août +au soir: + + + Paris, 6 juin 1895. + + J'attends avec une bien vive anxiété quelques bonnes lettres de toi et + des nouvelles qui me rassurent un peu sur ta santé pour laquelle je me + fais tant de soucis. Le bateau est arrivé le 23 mai, nous sommes + aujourd'hui le 6 juin et ton courrier ne m'est pas encore parvenu. + Chaque fois le facteur me donne une nouvelle émotion, émotion bien + inutile. Ma pensée n'est que vers toi, ma vie pour toi... + + + Paris, 7 juin 1895. + + ... Je viens d'être interrompue en t'écrivant par l'arrivée de tes + excellentes lettres... C'est dans ton énergie que je puise des forces, + c'est toi qui me soutiens... D'autre part, si je puis vivre séparée + ainsi de toi, torturée par tes cruelles souffrances, c'est que mon + espoir est immense, ma confiance en l'avenir absolue. Mais je souffre + tellement d'être séparée de toi, que j'ai adressé une nouvelle demande + pour venir partager ton exil. J'aurai au moins le bonheur de vivre de + ta vie, d'être auprès de toi, de te témoigner mon immense affection. + + Je passe des heures à lire et relire tes bonnes lettres; elles sont ma + consolation en attendant le bonheur de venir te retrouver... + + LUCIE. + + +Quand je vis la situation qui m'était faite aux îles du Salut, je ne me +fis aucune illusion sur la suite qui serait donnée aux demandes faites +par ma femme pour venir me rejoindre. Je compris qu'elles seraient +constamment repoussées. + + +_Suite de mon journal._ + + + Samedi 3 août 1895. + +Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Ces émotions me brisent. + +Voir tant de douleurs accumulées si injustement autour de soi, et ne +rien pouvoir faire pour les dissiper! + + + Samedi 4 août 1895. + +Je viens de passer deux heures, de 5h. 1/2 à 7h. 1/2, à laver mes +torchons, mes pantalons de drap, ma vaisselle. Ces efforts me brisent, +mais me font du bien quand même. Ah! je lutte tant que je peux contre le +climat, contre mes tortures, car je voudrais avant de succomber savoir +que mon honneur m'est rendu. + +Mais que ces journées et ces nuits sont longues! + +Je n'ai pas reçu de revue depuis deux mois, je n'ai rien à lire. + +Je n'ouvre jamais la bouche, plus silencieux qu'un trappiste. + +J'avais fait demander à Cayenne une boîte d'instruments de menuiserie +afin de pouvoir m'occuper un peu physiquement. Ils m'ont été refusés. +Pourquoi? Encore une énigme que je ne veux pas chercher à résoudre. Je +me trouve depuis neuf mois devant tant d'énigmes qui déroutent ma +raison, que je préfère éteindre mon cerveau et vivre en inconscient. + + + Lundi 5 août 1895. + +La chaleur devient terrible et je me sens si brisé, si las de cet +effroyable martyre que je supporte depuis neuf mois. + + + Samedi 10 août 1895. + +Je ne sais jusqu'où j'irai, tant mon coeur, mon cerveau me font +souffrir, tant ce drame affreux déroute ma raison, tant toutes mes +croyances en la justice humaine, en l'honnêteté, au bien, ont sombré +devant des faits aussi horribles. + +Si donc je succombe et que ces lignes te parviennent, ma chère Lucie, +crois bien que j'aurai fait tout ce qui est humainement possible pour +résister à un aussi long et aussi pénible martyre. + +Sois alors courageuse et forte, que tes enfants deviennent ta +consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir. + +Quand on a la conscience pour soi, d'avoir toujours et partout fait son +devoir, on peut se présenter partout la tête haute, on doit revendiquer +son bien, notre honneur. + + + Lundi 2 septembre 1895. + +Il y a bien longtemps que je n'ai rien ajouté à mon journal. + +A quoi bon? Je lutte pour vivre, si horrible que soit ma situation, si +broyé que soit mon coeur, car je voudrais voir, entre ma femme et mes +enfants, au milieu des miens, le jour où l'honneur nous sera rendu. + +Mais souhaitons que cela ait un terme, mon coeur est bien malade. Hier +j'ai eu une syncope, mon coeur a tout d'un coup cessé de battre. Je me +sentais partir, sans souffrance. Qu'était-ce au juste, je n'ai pu m'en +rendre compte moi-même. + +J'attends mon courrier. + + + Vendredi 6 septembre 1895. + +Je n'ai toujours pas de lettres! Il n'existe pas de mots pour exprimer +un martyre pareil! Heureux les morts! + +Et être obligé de vivre jusqu'à mon dernier souffle, tant que mon coeur +battra! + + + Samedi 7 septembre 1895. + +Je viens de recevoir les lettres. Le coupable n'est pas encore +découvert. + + + * + * * + + +(Quelques extraits des lettres de ma femme reçues à cette date.) + + + Paris, 8 juillet 1895. + + Tes lettres de mai et du 3 juin me sont parvenues. Elles m'ont fait un + bien immense. Il me semblait que je t'entendais parler, que ta voix + chérie résonnait à mes oreilles; il me parvenait enfin quelque chose + de toi, tes pensées si nobles et si belles venaient se refléter dans + mon esprit. Te dire que je n'ai pas pleuré en recevant ces lignes si + impatiemment attendues serait mentir; mais j'ai vu avec un bonheur + immense que tu t'étais ressaisi. Tu es si vaillant que tu nous + soutiens tous. Ton exemple nous fortifie dans la tâche que nous nous + sommes tracée... + + J'ai été touchée jusqu'au fond de l'âme de la lettre que tu as écrite + à notre Pierre; lui était enchanté et sa petite physionomie d'enfant + s'éclaire quand je lui relis tes lignes, il les sait par coeur. Quand + il parle de toi, il y met toute son ardeur. + + + Paris, 10 juillet 1895. + + Je viens encore te dire courage et patience; avec une grande volonté, + beaucoup d'énergie, nous surmonterons toutes les difficultés, nous + arriverons à nous rendre maîtres de cet effroyable mystère qui nous a + si profondément atteints. C'est mon but, mon unique désir, mon idée + fixe, celle de Mathieu, de tous, que de te donner le suprême bonheur + de voir ton innocence éclater au grand jour. Je veux arriver à + démasquer les coupables d'une infamie pareille, d'une monstruosité + sans exemple. Si nous n'étions pas nous-mêmes les victimes d'un si + horrible crime, je n'admettrais pas qu'il pût exister des hommes assez + bas, assez lâches, assez pervers, pour arracher l'honneur d'une + famille qui était fière de son nom intact, pour laisser condamner un + officier irréprochable, sans que leurs consciences au moment décisif + ne leur arrachent un cri d'aveu. + + LUCIE. + + +_Suite de mon journal._ + + + 22 septembre 1895. + +Palpitations de coeur toute la nuit dernière. Aussi suis-je bien fatigué +ce matin. + +Vraiment l'esprit reste perplexe devant de pareils faits. + +Condamné sur une preuve d'écriture, voilà bientôt un an que je demande +justice, et cette justice, que je réclame, ce n'est pas une discussion +sur l'écriture, mais la recherche, la découverte du misérable qui a +écrit cette lettre infâme. Le gouvernement a tous les moyens pour cela. +Nous ne sommes pas en face d'un crime banal, dont on ne connaisse ni +tenants ni aboutissants. Les aboutissants sont connus, donc la lumière +peut être faite, quand on voudra bien la faire. + +D'ailleurs, le moyen m'importe peu. + +C'est là où mon esprit, ma raison se perdent, c'est qu'on n'ait pas +encore fait cette lumière, éclairci cet horrible drame. + +Ah! cette justice que je demande, il me la faut, pour mes enfants, pour +les miens, et je resterai debout, jusqu'à mon dernier souffle, si +horrible que soit mon supplice, pour la réclamer. + +Mais quelle vie pour un homme qui ne place l'honneur de personne +au-dessus du sien! + +La mort certes eût été un bienfait! Je n'ai même pas le droit d'y +penser. + + + 27 septembre 1895. + +Un supplice pareil finit par dépasser la limite des forces humaines. +C'est renouveler chaque jour les angoisses de l'agonie, c'est faire +descendre un innocent tout vivant dans la tombe. + +Ah! je laisse leurs consciences comme juges à ceux qui m'ont fait +condamner sur une preuve d'écriture, sans preuves tangibles, sans +témoins, sans mobile pour faire concevoir un acte aussi infâme. + +Si encore, après ma condamnation, comme on me l'a promis au nom du +ministre de la Guerre, on avait poursuivi résolument, activement les +recherches pour démasquer le coupable! + +Et puis, il y a la voie diplomatique. + +Un gouvernement a tous les moyens nécessaires pour éclairer un pareil +mystère; c'est son devoir strict et absolu. + +Ah! l'humanité, avec ses passions et ses haines, avec ses laideurs +morales! + +Ah! les hommes, avec leurs intérêts personnels qui les guident! peu leur +importe tout le reste. + +De la justice! C'est bon quand on a le temps, ou que cela ne gêne pas, +ne nuit à personne! + +Parfois je suis tellement écoeuré, tellement las, que j'ai envie de +m'étendre, de me laisser aller et d'en finir ainsi avec la vie, sans y +porter atteinte moi-même, car ce droit, hélas! je ne l'ai, je ne l'aurai +jamais. + +Ce supplice devient trop horrible. + +Il faut que cela finisse. Il faut que ma femme fasse entendre sa voix, +la voix d'innocents qui demandent justice. + +Si je n'avais que ma vie à disputer, je ne lutterais certes pas ainsi; +mais c'est pour mon honneur que je vis, et je lutterai pied à pied. + +Les peines du corps ne sont rien, celles du coeur sont atroces. + + + 29 septembre 1895. + +Violentes palpitations du coeur ce matin. J'étouffais. La machine lutte, +combien de temps durera-t-elle encore? + +La nuit dernière aussi, j'ai eu un horrible cauchemar, dans lequel je +t'appelais à grands cris, ma pauvre et chère Lucie! + +Ah! s'il n'y avait que moi, mon dégoût des hommes et des choses est +tellement profond que je n'aspirerais plus qu'au grand repos, au repos +éternel. + + + 1er octobre 1895. + +Je ne sais plus comment traduire mes sensations. Les heures me +paraissent des siècles. + + + 5 octobre 1895. + +J'ai reçu les lettres de ma famille. Toujours rien. Il s'élevait de +toutes ces lettres un tel cri d'agonie, un tel cri de souffrances, que +tout mon être en a été profondément secoué. + +Aussi, je viens d'adresser la lettre suivante à Monsieur le Président de +la République: + + + «Accusé, puis condamné sur une preuve d'écriture, pour le crime le + plus infâme qu'un soldat puisse commettre, j'ai déclaré et je déclare + encore que je n'ai pas écrit la lettre qu'on m'impute, que je n'ai + jamais forfait à l'honneur. + + «Depuis un an, je lutte, seul avec ma conscience, contre la fatalité + la plus épouvantable qui puisse s'acharner après un homme. + + «Je ne parle pas des souffrances physiques, elles ne sont rien; les + peines du coeur sont tout. + + «Souffrir ainsi est déjà épouvantable, mais sentir souffrir tous les + siens autour de soi, est horrible. C'est l'agonie de toute une famille + pour un crime abominable que je n'ai jamais commis. + + «Je ne viens solliciter ni grâces, ni faveurs, ni convictions morales; + je demande, je supplie qu'on fasse la lumière pleine, entière, sur + cette machination dont ma famille et moi sommes les malheureuses et + épouvantables victimes. + + «Si j'ai vécu, Monsieur le Président, si j'arrive encore à vivre, + c'est que le devoir sacré que j'ai à remplir vis-à-vis de tous les + miens remplit mon âme et la gouverne; autrement j'aurais déjà succombé + sous un fardeau trop lourd pour des épaules humaines. + + «Au nom de mon honneur arraché par une erreur épouvantable, au nom de + ma femme, au nom de mes enfants--oh! Monsieur le Président, rien qu'à + cette dernière pensée, mon coeur de père, de Français, d'honnête + homme, rugit et hurle de douleur--je vous demande justice, et cette + justice pour laquelle je vous sollicite, avec toute mon âme, avec + toutes les forces de mon coeur, les mains jointes dans une prière + suprême, c'est de faire faire la lumière sur cette tragique histoire, + de faire cesser ainsi le martyre effroyable d'un soldat et d'une + famille pour lesquels l'honneur est tout.» + + +J'écris aussi à Lucie d'agir par elle-même, énergiquement, résolument, +car ce martyre finira par nous jeter tous par terre. + +On me dit que je pense plus aux souffrances des autres qu'aux miennes +propres. Ah! certes oui, car si j'étais seul au monde, si je me laissais +aller à ne penser qu'à moi, il y a longtemps que ma tombe serait +creusée. + +Ce qui me donne précisément ma force, c'est la pensée de Lucie, celle de +mes enfants. + +Ah! mes chers enfants! Mourir, peu m'importe. Mais avant de mourir, je +veux savoir que le nom de mes enfants est lavé de cette souillure. + + + * + * * + + +Quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en octobre: + + + Paris, 4 août 1895. + + Je n'ai pas la patience d'attendre ton courrier pour t'écrire, j'ai + besoin de causer un peu avec toi, de me rapprocher de ton âme si + belle, si éprouvée, et de puiser en toi une nouvelle provision de + force et de courage. + + + Paris, 12 août 1895. + + Enfin, j'ai reçu tes lettres, je les dévore, je les lis, je les relis, + avec une avidité insatiable. + + Quand pourrai-je, par ma sollicitude, par mon affection, effacer + complètement en toi le souvenir de ces atroces journées, de cette + terrible année qui a tracé dans ton coeur une blessure si profonde. Je + voudrais pouvoir tripler mes forces pour hâter ce moment si + anxieusement attendu et montrer au monde entier que nous sommes purs + de cette boue infâme que l'on nous a jetée à la face... + + + Paris, 19 août 1895. + + Quand je veux diminuer un peu l'énervement de l'attente, quand je veux + atténuer ma fièvre d'impatience, c'est auprès de toi que je viens + reprendre du calme, de nouvelles forces. + + Ce qui me navre, c'est de penser que seul, loin de tous ceux que tu + aimes et qui t'aiment de toute leur âme, tu es en proie à une attente + terrible; tu te tortures l'esprit à éclaircir ce mystère et ton pauvre + coeur si bon, ta conscience si droite, ne peuvent croire à tant + d'infamie... + + LUCIE. + + +_Suite de mon journal._ + + + 6 octobre 1895. + +Chaleur terrible. Les heures sont de plomb. + + + 14 octobre 1895. + +Vent violent. Impossible de sortir. Journée d'une longueur terrible. + + + 26 octobre 1895. + +Je ne sais plus comment je vis. Mon cerveau est broyé. Ah! dire que je +ne souffre pas au delà de toute expression, que souvent je n'aspire pas +au repos éternel, que cette lutte entre mon dégoût profond des hommes et +des choses, et mon devoir n'est pas terrible, ce serait mentir! + +Mais chaque fois que je défaille, dans mes longues nuits ou dans mes +journées solitaires, chaque fois que ma raison, ébranlée par tant de +secousses, se demande enfin comment, après une vie de travail, +d'honneur, il est possible que j'en sois là, et qu'alors je voudrais +fermer les yeux pour ne plus voir, pour ne plus penser, pour ne plus +souffrir enfin, je me raidis dans un effort violent de tout l'être et je +me crie à moi-même: «Tu n'es pas seul, tu es père, tu dois défendre ton +honneur, celui de ta femme, de tes enfants» et je repars d'un nouvel +élan, pour retomber, hélas! un peu plus loin, et repartir encore. + +Voilà ma vie journalière. + + + 30 octobre 1895. + +Spasmes violents du coeur. + +Temps lourd qui abat toute énergie. Temps de transition, avant la saison +des pluies, la plus mauvaise période aussi à la Guyane. Me +jettera-t-elle définitivement par terre? + + + Nuit du 2 au 3 novembre 1895. + +Le courrier venant de Cayenne est arrivé, mais pas de lettres. + +Je crois qu'il est impossible de se figurer la déception poignante que +l'on éprouve, quand, après avoir attendu pendant un long mois, +anxieusement, des nouvelles des siens, rien ne vient. + +Enfin, il est entré tant de douleurs dans mon âme depuis plus d'un an +que je n'en suis plus à compter avec les plaies de mon coeur. + +Cependant, cette émotion, que je devrais connaître, tant elle s'est +fréquemment renouvelée, m'a tant brisé que quoique je sois levé depuis +ce matin à cinq heures et demie, quoique j'aie marché au moins six +heures pour briser mes nerfs, il m'est impossible de dormir. + +Quel supplice, et combien de temps durera-t-il encore? + + + 4 novembre 1895. + +Chaleur terrible, au moins 45°. + +Rien de plus déprimant, rien qui use autant les énergies du coeur et de +l'âme, que ces longs silences angoissés, sans jamais entendre parole +humaine, sans jamais voir figure amie, ou seulement sympathique. + + + 7 novembre 1895. + +Qu'est devenu le courrier qui m'est adressé? Où s'est-il arrêté? Est-il +resté à Paris ou à Cayenne? Autant de questions angoissantes que je me +pose, presque à chaque heure du jour. + +Je me demande souvent si je suis éveillé ou si je rêve, tant tout ce qui +se passe depuis un an est incroyable, inimaginable. + +Avoir abandonné son pays, l'Alsace, avoir quitté une situation +indépendante au milieu des siens, avoir servi sa patrie avec tout son +coeur, toute son intelligence, pour se voir un beau jour accusé, puis +condamné pour un crime aussi infâme qu'odieux, sur la foi de l'écriture +d'un papier suspect, n'y a-t-il pas de quoi démoraliser un homme à +jamais! + +Mais je suis obligé de résister, de lutter, pour ma chère Lucie, pour +mes enfants. + + + 9 novembre 1895. + +Journée terriblement longue. Premières pluies. Obligé de me confiner +dans mon cabanon. Rien à lire. Les livres annoncés par la lettre du mois +d'août ne me sont pas encore parvenus. + + + 15 novembre 1895. + +J'ai enfin reçu mon courrier. Le coupable n'est pas encore découvert. + +Enfin, j'irai jusqu'au bout de mes forces qui déclinent chaque jour; +c'est une lutte incessante pour pouvoir résister à cet isolement +profond, à ce silence perpétuel, sous un climat qui abat toute énergie, +n'ayant rien à faire, rien à lire, en tête à tête avec mes tristes et +décevantes pensées. + + + * + * * + + +Quelques extraits des lettres de ma femme, que je reçus le 15 novembre +1895: + + + Paris, 5 septembre 1895. + + Que de longues heures, que de pénibles journées nous avons traversées + depuis le jour où le malheur effroyable est venu nous atterrer comme + un coup de massue! Espérons que nous avons enfin gravi le plus dur de + notre calvaire; nous avons traversé les plus atroces angoisses, nous + avons trouvé en notre conscience la force de supporter le plus pénible + des martyres; Dieu qui nous a si cruellement éprouvés nous donnera la + volonté d'accomplir jusqu'au bout notre devoir... + + Je comprends tes angoisses et je les partage; comme toi j'ai des + moments terribles où la patience m'échappe, tant je trouve le temps + long et les heures d'attente cruelles, mais alors je pense à toi, au + bel exemple de courage et de volonté que tu me donnes et je puise des + forces dans ton amour... + + + Paris, 25 septembre 1895. + + C'est la dernière lettre que je t'écris avant de t'expédier ce + courrier; je fais des voeux ardents pour qu'il te trouve en bonne + santé et toujours fort et courageux; je ne puis venir te rejoindre, je + n'ai pas encore l'autorisation. Pour moi cette attente est cruelle, et + c'est une amère déception à ajouter à tant d'autres... + + LUCIE. + + +Au bas de cette lettre, se trouvaient les quelques lignes suivantes de +mon frère Mathieu: + + + J'ai reçu ta bonne lettre, mon cher frère, et ce m'est une grande + consolation et un grand réconfort de te savoir si fort et si + courageux. Ce n'est pas espère que je te dis: aie foi, aie confiance! + Il est impossible qu'un innocent paye pour un coupable. + + Il n'est pas de jour que je ne sois avec toi de pensée et de coeur. + + MATHIEU. + + +_Suite de mon journal_ + + + 30 novembre 1895. + +Je ne veux pas parler des piqûres journalières, car je les méprise. Il +me suffit de demander n'importe quelle chose insignifiante, de nécessité +banale, au surveillant-chef, pour voir ma demande aussitôt repoussée. +Aussi je ne renouvelle jamais aucune demande, préférant me passer de +tout, n'ayant à m'humilier devant personne. + +Mais ma raison finira par sombrer sous cet incroyable martyre. + + + 3 décembre 1895. + +Je n'ai pas encore reçu le courrier du mois d'octobre. Journée lugubre, +pluie incessante. Le cerveau se rompt, le coeur se brise. + +Le ciel est noir comme de l'encre, l'atmosphère embrumée; vraie journée +de mort, d'enterrement. + +Combien souvent me revient à l'esprit cette exclamation de +Schopenhauer, qui, à la vue des iniquités humaines, s'écriait: + + «Si Dieu a créé le monde, je ne voudrais pas être Dieu.» + +Le courrier venant de Cayenne est arrivé, paraît-il, mais n'a pas +apporté mes lettres. Que de douleurs! + +Rien à lire, rien pour échapper à mes pensées. Ni livres, ni revues ne +me parviennent plus. + +Je marche dans la journée jusqu'à épuisement de forces, pour calmer mon +cerveau, pour briser mes nerfs. + + + 5 décembre 1895. + +Vraiment, je me demande ce que valent les consciences d'aujourd'hui? + +Dire qu'il y a des hommes, soi-disant honnêtes, comme le nommé +Bertillon, qui ont osé jurer, sans restriction, que du moment où c'était +ressemblant à mon écriture, il n'y avait que moi ayant pu écrire cette +lettre infâme. Preuves morales ou autres, peu leur importait. + +Ah! j'espère que le jour où le véritable coupable sera démasqué, s'il +reste un peu de coeur à ces hommes-là, ils trouveront encore une balle +de pistolet pour se la loger dans la tête, pour se faire justice à +eux-mêmes d'avoir fait souffrir un pareil martyre à un homme, à toute +une famille. + + + 7 décembre 1895. + +Ah! j'en ai souvent assez de cette vie de suspicion continuelle, de +surveillance ininterrompue ni de jour, ni de nuit, traité en bête fauve +comme le plus vil des criminels. + + + 8 décembre 1895. + +Les névralgies de la tête augmentent chaque jour et me font atrocement +souffrir. Quel martyre de toutes les heures, de toutes les minutes! + +Et toujours ce silence de tombe, sans entendre voix humaine. + +Une parole sympathique, un regard ami, apportent quelquefois un léger +baume aux plus cruelles blessures et en endorment pour un temps les +cuisantes douleurs. Ici rien. + + + 9 décembre 1895. + +Toujours pas de lettres. Elles sont probablement restées à Cayenne où +elles traînent pendant une quinzaine de jours. Le courrier a passé sous +mes yeux venant de France, le 29 novembre, et depuis ce moment les +lettres doivent être à Cayenne. + + + Même jour, 6 heures soir. + +Le deuxième courrier venant de Cayenne est arrivé aujourd'hui à une +heure. M'apporte-t-il cette fois mon courrier et quelles sont les +nouvelles? + + + 11 décembre, 6 heures soir. + +Pas de lettres! mon coeur est labouré, déchiré. + + + 12 décembre 1895, matin. + +Mon courrier n'est effectivement pas arrivé. Où est-il resté? J'ai fait +télégraphier à Cayenne pour le demander. + + + Même jour, soir. + +Mon courrier est resté en France! Mon coeur me fait souffrir comme si on +le labourait à coups de poignard. + +Oh! cette plainte incessante de la mer. Quel écho à mon âme ulcérée! + +Une colère si sourde et si âpre envahit parfois mon coeur contre +l'iniquité humaine, que je voudrais m'arracher la peau pour oublier, +dans une douleur physique, cette horrible torture morale. + + + 13 décembre 1895. + +On finira certainement par me tuer à force de souffrances, ou par +m'obliger à me tuer pour échapper à la folie. Je laisserai l'opprobre +de ma mort au commandant du Paty, à Bertillon, à tous ceux qui ont +trempé dans cette iniquité. + +Chaque nuit, je rêve à ma femme, à mes enfants. Mais quels terribles +réveils! Quand j'entr'ouvre les yeux, que je me vois dans ce cabanon, +j'ai un moment d'angoisse tellement horrible, que je voudrais fermer les +yeux à jamais, pour ne plus voir, pour ne plus penser. + + + Soir. + +Spasmes violents du coeur, nombreux étouffements. + + + 14 décembre 1895. + +Je demande à prendre un bain, ainsi que j'y ai été autorisé, sur la +demande du médecin. Non, me fait répondre le surveillant-chef. Quelques +instants après, il y allait lui-même. Je ne sais pourquoi je m'abaisse à +lui demander quoi que ce soit. Jusqu'à présent, je ne renouvelais aucune +demande; dorénavant, je n'en ferai plus. + + + 16 décembre 1895. + +De dix heures à trois heures, les heures sont terribles et rien pour +faire diversion à mes décevantes pensées. + + + 18 décembre 1895. + +Cher petit Pierre, chère petite Jeanne, chère Lucie, comme je vous vois +tous trois par la pensée, comme votre souvenir me donne la force de tout +subir, de tout supporter. + + + 20 décembre 1895. + +Aucune avanie ne m'est épargnée. Quand je reçois mon linge, lavé à l'île +Royale, on le déplie, on le fouille de toutes façons, puis on me le +jette ainsi qu'à un vil criminel. + +Chaque fois que je contemple la mer, me revient le souvenir des bons et +heureux moments que j'y ai passés avec ma femme, avec mes enfants. Je +me vois promenant mon petit Pierre sur la plage, jouant et gambadant +avec lui, faisant de beaux rêves d'avenir pour lui. + +Puis me revient l'horrible situation présente, l'infamie jetée sur mon +nom, sur celui de mes enfants; mes yeux se troublent, le sang afflue au +cerveau, le coeur bat à se rompre, l'indignation s'empare de mon être. +Il faut que la lumière soit faite, il faut que la vérité soit +découverte, quel que soit notre supplice. + + + 22 décembre 1895. + +Toujours aucune nouvelle des miens. Le silence de tombe. Quelle nuit +épouvantable je viens de passer! Ces allées et venues, durant la nuit, +des surveillants dans le poste, les lumières qui passent et repassent, +alimentent mes cauchemars. + + + 25 décembre 1895. + +Hélas! toujours la même chose, pas de lettres. Le courrier anglais a +passé il y a deux jours; mes lettres ne sont probablement pas encore +arrivées car je pense que, sans cela, on me les eût remises; que penser, +que croire? + +La pluie tombe en permanence. + +Pendant une éclaircie, je sors pour me détendre un peu. Il tombait +encore quelques gouttes d'eau. Le chef arrive et dit au surveillant qui +m'accompagne: «Il ne faut pas rester dehors quand il pleut.» Dans quelle +consigne est-ce écrit? Mais je dédaigne de répondre, tant je me place +au-dessus de toutes ces petitesses, de toutes ces mesquineries +journalières. + + + Nuit du 26 au 27 décembre 1895. + +Impossible de dormir. + +Dans quel cauchemar vis-je depuis bientôt quinze mois et quand +prendra-t-il fin? + + + 28 décembre 1895. + +Quelle profonde lassitude! Mon cerveau est broyé. Que se passe-t-il? +Pourquoi les lettres du mois d'octobre ne me sont-elles pas parvenues? +Oh! Lucie, si tu lis ces lignes, si je succombe avant le terme de cet +effroyable martyre, tu pourras mesurer tout ce que j'ai souffert! + +Dans les nombreux moments où je défaille, dans ce profond dégoût de +toutes choses, trois noms que je murmure tout bas me réveillent, +relèvent mon énergie et me donnent des forces toujours nouvelles: Lucie, +Pierre, Jeanne. + + + Même jour, 11 heures matin. + +Je viens de voir passer le courrier venant de France. Mais, hélas! mes +lettres vont d'abord à Cayenne. Enfin, j'espère que le premier courrier +venant de Cayenne me les apportera et que j'aurai enfin des nouvelles de +ma chère femme, de mes enfants, des miens; que je saurai si l'énigme de +cette monstrueuse affaire est résolue, si j'aperçois enfin un terme à +cet effroyable supplice. + + + Dimanche 29 décembre 1895. + +Quelle bonne journée je passais le Dimanche, au milieu des miens, à +jouer avec mes enfants! + +Mon petit Pierre a maintenant tout près de cinq ans; c'est presque un +grand garçon. J'attendais avec impatience ce moment pour l'emmener avec +moi, causer avec lui, ouvrir sa jeune intelligence, lui donner le culte +du beau, du vrai, lui faire une âme tellement haute que les laideurs de +la vie ne puissent l'entamer; où est tout cela, et cet éternel pourquoi? + + + 30 décembre 1895. + +Le sang me brûle la peau, la fièvre me dévore. Quand donc ce supplice +finira-t-il? + + + Même jour, soir. + +Mes nerfs me font tellement souffrir que je crains de me coucher. Ce +silence de tombe, sans nouvelles depuis trois mois des miens, sans rien +à lire, m'écrase et m'accable. + +Il me faut rassembler toutes mes forces pour résister toujours et +encore, murmurer tout bas ces trois noms, mon talisman: Lucie, Pierre, +Jeanne. + + + 31 décembre 1895. + +Quelle horrible nuit! Des rêves étranges, des cauchemars absurdes suivis +d'abondantes transpirations. + +J'ai vu arriver ce matin, aux premières heures du jour, le bateau venant +de Cayenne. Depuis ce matin, je suis dans une anxiété étrange, je me +demande à chaque instant si j'ai enfin des nouvelles des miens. + +Et le coeur bat à se rompre, dans cette attente angoissée. + + + 1er janvier 1896. + +J'ai enfin reçu hier au soir les lettres d'octobre et de novembre. +Toujours rien; la vérité n'est pas encore découverte. + +Mais aussi quelle douleur j'ai causée à Lucie par mes dernières lettres; +comme je lui arrache l'âme par mon impatience, et la sienne est +cependant aussi grande que la mienne! + + + * + * * + + +Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus le 1er +janvier 1896: + + + Paris, 10 octobre 1895. + + Ce courrier, mon cher mari, ne m'a apporté qu'une seule lettre de toi; + celle que tu m'as écrite le 5 août ne m'est pas parvenue; comme + toujours ces chères lignes écrites de ta main, la seule manifestation + que j'aie de ton existence, viennent me réconforter, ton courage + ravive le mien, ton énergie me donne des forces pour supporter la + lutte... + + + Paris, 15 octobre 1895. + + Cette date me rappelle de si pénibles souvenirs que je ne puis me + passer de venir un moment auprès de toi. Je me sens mieux, et il me + semble que je te fais du bien à toi aussi. Je ne veux plus te reparler + de ces horribles journées que nous avons supportées chacun souffrant + de son côté; il vaut mieux ne plus y penser, la plaie est toujours + ouverte et il est inutile de la rendre plus cuisante encore; mais je + veux te dire que nous sommes pleins de confiance et d'espoir, que + notre volonté d'arriver nous fera triompher des obstacles et que nous + aurons enfin raison des misérables qui ont commis ce crime infâme... + + + Paris, 25 octobre 1895. + + Les mois sont longs lorsqu'on souffre aussi cruellement; ils se + ressemblent tous par leur monotonie, leur tristesse. Voici un nouveau + courrier; comme les précédents, il t'apportera des paroles d'espoir et + l'écho de notre immense affection... L'attente est longue et atroce, + mais compte sur nous, elle ne sera pas vaine... + + + Paris, 10 novembre 1895. + + Je lis et relis la seule lettre que j'aie de toi, la seule que ce + courrier m'ait remise et que je viens de recevoir seulement ce matin. + C'est bien peu, mais je suis encore trop heureuse de posséder ce + pauvre petit écho de ta personne chérie. Je ne doute pas que tu sois + venu souvent causer avec moi, si pénible que cela puisse t'être + d'écrire, ne pouvant rien me dire, et t'abstenant de déverser ton + coeur de crainte de me faire trop mal. + + Pourquoi ne pas me remettre ces lettres qui sont ma seule consolation? + Pourquoi rendre encore plus pénible la situation de deux êtres déjà si + malheureux?... + + Nos petits Pierre et Jeanne continuent à être de bons et braves + enfants pleins de coeur, aimables pour tout le monde; ils ont bonne + mine tous deux, deviennent de jour en jour plus grands et plus forts. + Quel bonheur ce sera pour toi quand nous aurons enfin fait connaître + la vérité, de tenir dans tes bras ces chers petits êtres que tu aimes + tant, pour qui tu souffres si cruellement et qui te rendront par leur + affection la vie heureuse et douce. + + + Paris, 25 novembre 1895, minuit. + + Je dois remettre les lettres demain matin pour qu'elles prennent le + bateau du 9 décembre, et malgré l'heure avancée de la nuit, je ne puis + m'empêcher de venir causer encore une fois avec toi. C'est pour moi un + déchirement que de laisser partir ces lignes inanimées, banales et + froides qui sont si loin de répondre à ma pensée, à ma tendresse, à + mon affection. Je ne peux t'exprimer ce que je ressens pour toi, le + sentiment est trop violent pour que je puisse le décrire; mais il me + semble que je ne suis plus qu'une partie de moi-même: mon âme, mon + coeur sont là-bas, dans ces îles lointaines, auprès de toi, mon mari + bien aimé. Ma pensée nuit et jour est avec toi; cela m'aide à vivre et + m'est un puissant soutien... + + LUCIE. + + +_Suite de mon journal._ + + + 8 janvier 1896. + +Les journées, les nuits s'écoulent terribles, monotones, d'une longueur +qui n'en finit pas. Le jour, j'attends avec impatience la nuit, +espérant goûter quelque repos dans le sommeil; la nuit, j'attends, avec +non moins d'impatience, le jour, espérant calmer mes nerfs par un peu +d'activité. + +En lisant et relisant toutes les lettres de ce dernier courrier, j'ai +compris combien ma disparition serait un choc terrible pour les miens; +que mon devoir, envers et contre tout, était de résister jusqu'à mon +dernier souffle. + + + 12 janvier 1896. + +Réponse de M. le Président de la République à la supplique que je lui ai +adressée le 5 octobre 1895: + + «Repoussée, sans commentaires.» + + + 24 janvier 1896. + +Je n'ai plus rien à ajouter; les heures se ressemblent dans l'attente +angoissante, énervante d'un meilleur lendemain. + + + 27 janvier 1896. + +J'ai enfin reçu un colis sérieux de livres; il m'est parvenu après de +longs mois d'attente. + +J'arrive ainsi, en forçant ma pensée à se fixer, à donner quelques +instants de repos à mon cerveau; mais, hélas! je ne puis plus lire +longtemps, tant tout est ébranlé en moi. + + + 2 février 1896. + +Le courrier venant de Cayenne est arrivé; il n'y a pas de lettres pour +moi. + + + 12 février 1896. + +Je viens seulement de recevoir mon courrier. Toujours rien, et il faut +que je lutte, que je résiste toujours. + + + * + * * + + +Quelques extraits de lettres de ma femme reçues à cette date. + + + Paris, 9 décembre 1895. + + Comme toujours, tes lettres attendues avec une vive anxiété, m'ont + causé une forte émotion, un rayon de bonheur, le seul instant de + détente et de joie que j'aie durant ces longs mois, ces journées + lourdes et pénibles. Lorsque je lis ces lignes si pleines de volonté + et d'énergie, je sens que ton être tout entier vibre avec moi; ton + activité morale entretient mes forces et il me semble qu'elles sont + doublées par la puissance de ta volonté... + + + Paris, 19 décembre 1895. + + L'année dernière, à cette date, nous espérions être arrivés à la fin + de notre calvaire. Nous avions mis notre confiance entière dans la + justice, l'abominable erreur qui a été commise nous a remplis de + stupeur. Une année entière s'est passée dans les plus atroces + souffrances, tant par la blessure indigne qu'on nous a faite que pour + la vie cruelle à laquelle tu es exposé physiquement et moralement... + + + Paris, 25 décembre 1895. + + Je ne puis m'empêcher avant le départ du courrier de venir encore une + fois causer avec toi. Ce sont toujours les mêmes choses que je te + redis, mais qu'importe, je te parle, je me rapproche de toi pendant un + instant et cela me fait du bien... + + Je ne t'ai pour ainsi dire pas parlé des enfants et ce sont cependant + eux qui nous rattachent à la vie, c'est pour ces pauvres petits que + nous supportons cette situation intolérable, et Dieu merci, ils ne + s'en doutent pas. Tout est joie pour eux, ils chantent, ils rient, ils + bavardent, ils animent la maison... + + LUCIE. + + +_Suite de mon journal._ + + + 28 février 1896. + +Plus rien à lire. Journées, nuits, tout se ressemble. Je n'ouvre jamais +la bouche, je ne demande même plus rien. Mes conversations se bornaient +à demander si le courrier était arrivé ou non? Mais on m'interdit de +parler ou du moins, ce qui est la même chose, on interdit aux +surveillants de répondre à des questions aussi banales, aussi +insignifiantes que celles que je faisais. + +Je voudrais bien vivre jusqu'au jour de la découverte de la vérité, pour +hurler ma douleur, les supplices qu'on m'inflige. + + + 3 mars, 6 heures soir. + +Le courrier venant de Cayenne est arrivé ce matin à neuf heures. Ai-je +des lettres? + + + 4 mars 1896. + +Pas de lettres. Quel supplice atroce, trop souvent renouvelé. + + + 8 mars 1896. + +Journées lugubres. Tout m'est interdit, le tête-à-tête perpétuel avec +mes pensées. + + + 9 mars 1896. + +J'ai vu arriver ce matin, de très bonne heure, le canot du commandant du +pénitencier. Était-ce enfin quelque chose pour moi? + +Hélas, ce n'était rien; une simple visite de logement. + +Je ne vis plus que par une tension inouïe des nerfs, de la volonté, dans +l'attente anxieuse de la fin de ces tortures sans nom. + + + 12 mars 1896. + +Je viens de recevoir enfin mon courrier. Toujours rien, hélas! + + + * + * * + + +Extraits des lettres de ma femme reçues à cette date: + + + Paris, 1er janvier 1896. + + Cette journée du 1er janvier est encore plus longue, plus pénible. + Pourquoi? je me le demande; les raisons de souffrir sont les mêmes, + qu'il fasse jour, qu'il fasse nuit; tant que ton innocence ne sera pas + reconnue, le poids qui nous oppresse est trop lourd pour que nous + puissions prendre part à la vie extérieure et faire une différence + entre les jours quels qu'ils soient. Et cependant nous sommes sous une + impression plus triste encore. Sans doute, cela tient à ce que ces + journées, chez des êtres qui s'aiment tendrement, sont des moments de + très grand bonheur, de grande joie, et nous, si malheureux, si + cruellement atteints, nous éprouvons plus vivement encore le besoin de + nous rapprocher, de nous soutenir et de maintenir nos forces par une + solide affection... + + + Paris, 7 janvier 1896. + + Je viens de recevoir tes lettres. Comme toujours elles m'ont remuée + jusqu'au plus profond de l'âme; ma joie et mon émotion sont intenses + lorsque j'aperçois ta chère écriture, lorsque je me pénètre de ta + pensée... + + Tes lettres montrent une grande énergie, mais comme je sens percer ton + impatience et comme je la comprends. Comment pourrait-il en être + autrement? Livré à toi-même, dans un isolement complet, rongé + continuellement par des angoisses atroces, ne connaissant rien de + l'infamie commise et qui nous rend si malheureux, arraché à tous les + tiens en plein bonheur, la situation est certes la plus épouvantable + qui puisse exister!... + + LUCIE. + + +A la dernière lettre du courrier du mois de janvier étaient jointes les +lignes suivantes de mon frère: + + + Mon cher frère, + + Oui, comme tu le dis dans ta lettre du 20 novembre, toute ma volonté, + toute mon intelligence sont tendues vers un seul but: découvrir la + vérité et nous y arriverons. + + Je ne puis que me répéter jusqu'au jour où je pourrai te dire: la + vérité est connue, la lumière est faite; mais il faut que tu vives + jusqu'à ce jour, il faut que tu tendes toutes les forces de ton être + pour résister à tes tortures morales et physiques et ce n'est pas + au-dessus de ton courage... + + MATHIEU. + + +_Suite de mon journal._ + + + 15 mars 1896, 4 heures du matin. + +Impossible de dormir. Ma tête est horriblement fatiguée par cette +terrible inactivité physique et intellectuelle. + +Les envois de livres que Lucie m'annonçait dans ses trois derniers +courriers ne me sont pas encore parvenus. D'ailleurs mon cerveau est si +fatigué, si ébranlé, qu'il m'est impossible de lire pendant un long +temps. Cependant ces quelques instants où je puis échapper à mes pensées +me procurent un léger soulagement. + + + 27 mars 1896. + +Je viens enfin de recevoir l'envoi de livres que comportait l'expédition +faite le 25 novembre 1895. + + + 5 avril 1896. + +Le courrier du mois de février vient de me parvenir. Le coupable n'est +toujours pas démasqué. + +Quelles que soient mes souffrances, il faut que la lumière se fasse; +donc, arrière toutes les plaintes! + + + * + * * + + +Extraits des lettres de ma femme reçues le 5 avril: + + + Paris, 11 février 1896. + + Je n'ai pas encore reçu tes lettres du mois de décembre; je ne me + plaindrai pas des tortures que me fait endurer ce retard, c'est + inutile, personne ne peut comprendre à quel point les souffrances + causées par l'inquiétude sont vives; il n'y a rien de plus atroce que + d'être privé des nouvelles d'un être que l'on sait très malheureux, et + dont la vie m'est cent fois plus chère que la mienne propre... + + Souvent, dans mes heures de calme, je me demande pourquoi nous sommes + si éprouvés, pour quelle raison nous sommes appelés à supporter un + supplice à côté duquel la mort serait douce... + + + Paris, 18 février 1896. + + Je suis toujours sans nouvelles de toi; cependant je sais que les + lettres que tu m'as écrites sont au ministère depuis plus de trois + semaines; je suis bien impatiente de les avoir et de recevoir enfin ma + consolation de chaque mois, chaque retard apporté dans le courrier me + cause de pénibles émotions... + + + Paris, 25 février 1896. + + A l'instant même où je terminais ma dernière lettre pour le départ du + courrier, on m'apporte enfin tes lettres. Merci de tout coeur de ton + admirable fermeté, des lignes si rassurantes que tu m'envoies... + + LUCIE. + + +_Suite de mon journal._ + + + 5 mai 1897. + +Je n'ai plus rien à dire. Tout se ressemble dans son atrocité. + +Quelle horrible vie! Pas un moment de repos, ni de jour ni de nuit. +Jusqu'à ces derniers temps, les surveillants restaient assis la nuit +dans le corps de garde, je n'étais réveillé que toutes les heures. +Maintenant ils doivent marcher sans jamais s'arrêter; la plupart sont en +sabots! + + + * + * * + + +Puis, le journal s'arrête pendant plus de deux mois. Les journées se +passaient également tristes, également angoissantes, mais je gardais la +ferme volonté de lutter, de ne me laisser abattre par aucun des +supplices qui m'étaient infligés. Je fus en outre atteint en juin de +forts accès de fièvre, qui provoquèrent même des congestions cérébrales. + +Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en mai et +juin 1896: + + + Paris, 29 février 1896. + + Lorsque j'ai reçu ton courrier de décembre, mes lettres étaient toutes + prêtes à partir; les quelques lignes que j'ai encore pu y ajouter + n'ont pu t'exprimer qu'insuffisamment le bonheur, la joie immense + qu'il m'a procurés. Tes paroles affectueuses m'ont bien émue. + Lorsqu'on est bien malheureux, lorsqu'on a le coeur déchiré, l'âme + triste, rien n'est plus doux que de sentir au milieu de tous ses + chagrins une affection sûre, un dévouement intense, dont toutes les + forces vives, la volonté, l'intelligence, sont concentrées et tendues + pour vous soutenir et vous apportent, à défaut d'un aide efficace, un + secours moral, qui, présent à toute heure, décuple les forces et vous + empêche de défaillir lâchement dans les moments de douleur trop + grande... + + + Paris, 20 mars 1896. + + Tu peux t'imaginer l'angoisse que j'éprouve quand je vois arriver la + deuxième quinzaine du mois, ce qui signifie pour moi le départ du + courrier. Tant que ce moment n'est pas tout proche, j'espère même + jusqu'à la dernière minute pouvoir t'annoncer le terme de tes + souffrances, la fin de notre chagrin. Et puis, les lettres s'en vont, + elles sont comme toujours vides de nouvelles, et un atroce déchirement + se fait en moi à la pensée de la profonde déception que tu vas + avoir... + + + Paris, 1er avril 1896. + + J'ai vu partir avec une grande tristesse le dernier courrier; jusqu'au + dernier instant j'avais espéré pouvoir te mettre une parole + réconfortante... + + Mais courage, je te le demande avec toute la force, toutes les + supplications de ta femme qui t'adore, au nom de tes enfants + bien-aimés, qui t'aiment déjà de tout leur petit coeur et qui auront + pour toi une reconnaissance infinie, lorsqu'ils comprendront la + grandeur du sacrifice que tu leur as fait. Pour moi, je ne pourrai + assez te dire quelle admiration j'ai pour toi, avec quelle tendresse + ma pensée t'accompagne nuit et jour, combien je souffre de te sentir + malheureux. Tes chagrins, ta douleur, toutes les sensations qui te + torturent trouvent un écho dans mon être et me font subir des + angoisses atroces. Rien ne peut me consoler de ne pouvoir vivre auprès + de toi, de ne pas être là pour te soutenir, pour éviter les + défaillances, pour atténuer tes souffrances. Dans cet épouvantable + malheur, c'eût été pour moi un bien grand apaisement que de pouvoir + t'entourer, de te faire sentir à tous moments qu'une nature aimante et + dévouée veillait à tes côtés, toujours prête à entendre tes plaintes, + à recevoir le débordement de ta douleur, de ta peine. Eh bien, cette + affection si intense que j'aurais tant voulu t'apporter pendant ces + chagrins, s'accroît encore si cela est possible par les angoisses + atroces que me donnent la distance qui nous sépare, le manque de + nouvelles, la vie si triste, si isolée que tu subis. Je renonce enfin + à te décrire cet ensemble d'impressions; elles sont trop douloureuses + pour que je vienne t'en affecter, trop intenses et trop profondes pour + les confier à cette feuille de papier si froide et si banale... + + LUCIE. + + +_Suite de mon journal._ + + + 26 juillet 1896. + +Voilà bien longtemps que je n'ai rien ajouté à mon journal. + +Mes pensées, mes sentiments, ma tristesse sont les mêmes; mais si la +faiblesse physique et cérébrale s'accentue chaque jour, ma volonté reste +toujours aussi forte. + +Je n'ai même pas reçu ce mois-ci les lettres de ma femme. + + + 2 août 1896. + +Enfin je viens de recevoir les courriers de mai et de juin. Toujours +encore rien, peu importe. Je lutterai contre mon corps, contre mon +cerveau, contre mon coeur, tant qu'il me restera ombre de forces, tant +qu'on ne m'aura pas jeté dans la tombe, car je veux voir la fin de ce +sinistre drame. + +Je souhaite pour nous tous que ce moment ne tarde plus. + + + * + * * + + +Extraits des lettres de ma femme reçues le 2 août 1896. + + + Paris, 10 juin 1896. + + Je t'écris, encore toute troublée par tes chères et bonnes lettres que + je viens de recevoir. Au premier moment, quand je vois ton écriture + chérie, quand je lis ces lignes qui m'apportent ta pensée, les seules + nouvelles que j'aie pendant un grand mois, je suis comme folle de + chagrin, ma tête gonflée ne comprend plus, je pleure à chaudes larmes. + Puis je me ressaisis, j'ai honte de m'être laissée abattre par + l'émotion, honte de ma faiblesse et je puise dans ta fermeté, dans ton + énergie, dans ma puissante affection, une nouvelle provision de + courage. Néanmoins, tes lettres me font un bien énorme, et si + l'émotion me brise, j'ai le bonheur de te lire, l'illusion d'entendre + quelques instants ta voix aimée... + + + Paris, 25 juin 1896. + + J'ajoute encore quelques lignes à mes lettres avant le départ du + courrier; je tiens à te dire que je suis forte, que ma volonté est + inébranlable, que j'arriverai à te faire rendre ton honneur, et je te + supplie d'avoir avec moi cet espoir absolu en l'avenir, cette foi qui + nous fait accepter les plus dures situations pour arriver à rendre à + nos enfants un nom sans tache, un nom respecté... + + LUCIE. + + +_Suite de mon journal._ + + + 30 août 1896. + +Voici de nouveau cette période si énervante où j'attends mon courrier, +où je me demande quel jour il me parviendra, et quelles nouvelles il +m'apportera? + +Quel pénible mois d'août ma pauvre Lucie a dû avoir! D'abord, la lettre +que je lui ai écrite au commencement de juillet, au milieu des fièvres +qui me tenaient depuis une dizaine de jours, et ne recevant pas mon +courrier. C'était tout à la fois, venant ajouter à mes tortures. Je n'ai +pas su me contenir, me dominer et lui ai encore jeté mes cris de +détresse et de douleur, comme si elle ne souffrait pas déjà assez, comme +si son impatience de voir arriver la fin de cet horrible drame n'était +pas aussi grande que la mienne. Ma pauvre et chère Lucie! Puis le jour +de sa fête a dû passer bien tristement. Je croyais qu'il ne m'était plus +possible de souffrir davantage que je souffre; ce jour-là cependant a +été encore plus atroce que les autres. Si je ne m'étais pas retenu avec +une volonté farouche, comprimant mon coeur, tout mon être, j'aurais +hurlé de douleur, tant ma souffrance était âpre, vive, violente. + +A travers l'espace, ma chère Lucie, je t'envoie en ce moment +l'expression de ma profonde affection, de toute ma tendresse, et ce cri +toujours le même, ardent, invariable: Courage et courage! + +Devant le but à atteindre, toute la vérité, tout l'honneur de notre nom, +souffrances, tortures sans nom, tout doit disparaître, tout doit +s'effacer. + + + 1er septembre 1896. + +Journée atrocement longue, dans l'attente, comme chaque mois, de mon +courrier, à me demander aussi ce qu'il m'apportera? + +Je suis comme cristallisé dans ma douleur; je suis obligé de concentrer +toutes mes forces pour ne plus penser, pour ne plus voir. + +Quelle douleur, quel supplice, pour toute une famille dont la vie tout +entière est une vie d'honneur, de droiture, de loyauté. + + + Mercredi 2 septembre 1896, 10 heures matin. + +Les nerfs m'ont fait horriblement souffrir toute la nuit; j'aurais voulu +les calmer ce matin en marchant un peu. Mais il tombe une pluie +torrentielle, extraordinaire à cette période de l'année, car nous sommes +dans la saison sèche. + +Et de nouveau plus rien à lire. + +Aucun de tous les envois de livres, faits par ma chère Lucie depuis le +mois de mars, ne m'est encore parvenu. Rien enfin pour tuer l'atroce +longueur des heures. J'avais demandé, il y a longtemps, n'importe quel +travail manuel pour m'occuper un peu; il ne m'a pas été répondu! + +Je scrute l'horizon, à travers le grillage de la lucarne, pour voir si +je n'apercevrai pas quelque fumée, l'annonce de l'arrivée du courrier +venant de Cayenne. + + + Même jour, midi. + +J'aperçois à l'horizon du côté de Cayenne un panache de fumée. Ce doit +être le courrier. + + + Même jour, 7 heures soir. + +Le courrier est arrivé en rade à une heure du soir; je n'ai toujours pas +de lettres, je pense qu'il ne me les a pas apportées. Quel infernal +supplice! + +Mais au-dessus de tout, plane immuablement le souci de notre honneur; le +but est là, invariable, quelles que soient toutes nos souffrances. + + + Jeudi 3 septembre, 6 heures matin. + +Nuit horrible de fièvre et de délire. + + + 9 heures matin. + +Le canot est arrivé et n'a toujours pas apporté mes lettres. Il est donc +évident qu'elles sont restées à Cayenne, où elles sont depuis le 28 du +mois dernier. + + + Vendredi 4 septembre 1896. + +J'ai reçu hier au soir le courrier qui était arrivé et il n'y avait +qu'une seule des lettres que ma chère Lucie m'a écrites. Comme on sent +chez tous une souffrance horrible, un désespoir farouche, de ne pas +encore pouvoir m'annoncer la découverte du coupable, le terme de nos +tortures à tous. + +L'eau me perlait du front à la lecture des lettres des membres de ma +famille, les jambes tremblaient sous moi. + +Est-il possible que des êtres humains puissent souffrir ainsi et d'une +manière aussi imméritée? + +Devant une situation aussi atroce, les mots n'ont plus aucune valeur; on +ne souffre même plus, tant on est hébété. + +Oh! ma pauvre Lucie, oh! mes chers et bons enfants. + +Ah! que le poids de toutes ces tortures sans nom retombe sur ceux qui +ont poursuivi ainsi un innocent, toute sa famille, le jour où la lumière +sera faite, où le coupable sera démasqué. + + + Samedi 5 septembre 1896. + +Je viens d'écrire trois longues lettres, successivement, à ma chère +Lucie, pour lui dire de ne pas se laisser abattre, mais d'agir, de faire +appel à tous les concours, car une situation pareille, supportée depuis +si longtemps, devient trop écrasante, trop atroce. Il s'agit de +l'honneur de notre nom, de la vie de nos enfants; devant ce but, tout +doit se taire, tout ce qui gronde dans nos coeurs, tout ce qui +bouleverse nos esprits, tout ce qui fait monter l'amertume du coeur aux +lèvres. + +Je ne parle même plus de mes journées, de mes nuits; tout se ressemble +dans son atrocité. + + + Dimanche 6 septembre 1896. + +Je viens d'être prévenu que je ne pourrai plus me promener dans la +partie de l'île qui m'était réservée, je ne pourrai plus marcher +qu'autour de ma case. + +Combien de temps résisterai-je encore? Je n'en sais rien! Je souhaite +que cet horrible supplice finisse bientôt, sinon je lègue mes enfants à +la France, à la patrie, que j'ai toujours servie avec dévouement, avec +loyauté, en suppliant de toute mon âme, de toutes mes forces, ceux qui +sont à la tête des affaires de notre pays de faire la lumière la plus +complète sur cet effroyable drame. Et ce jour-là, à eux de comprendre ce +que des êtres humains ont souffert d'atroces tortures imméritées et de +reporter sur mes pauvres enfants toute la pitié que mérite une pareille +infortune. + + + Même jour, 2 heures soir. + +Que ma tête me fait souffrir, comme la mort me serait douce. + +Oh! ma chère Lucie, mes pauvres enfants, tous les chers miens. + +Qu'ai-je donc fait sur terre pour être appelé à souffrir ainsi? + + + Lundi 7 septembre 1896. + +J'ai été mis aux fers hier au soir! + +Pourquoi, je l'ignore? + +Depuis que je suis ici, j'ai toujours suivi strictement le chemin qui +m'était tracé, observé intégralement les consignes qui m'étaient +données. + +Comment ne suis-je pas devenu fou dans la longueur de cette nuit atroce? +Quelle force nous donnent la conscience, le sentiment du devoir à +remplir vis-à-vis de ses enfants! + +Innocent, mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, tant que +l'on ne m'aura pas tué; je remplirai simplement mon devoir. + +Quant à ceux qui se sont constitués ainsi mes bourreaux, ah! je leur +laisse leur conscience pour juge quand la lumière sera faite, la vérité +découverte, car, tôt ou tard, tout se découvre dans la vie. + + + Même jour. + +Tout ce que je souffre est horrible, mais je n'ai même plus de colère +contre ceux qui font ainsi supplicier un innocent, une grande pitié +seulement. + + + Mardi 8 septembre 1896. + +Ces nuits aux fers! Je ne parle même pas du supplice physique, mais quel +supplice moral! Et sans aucune explication, sans savoir pourquoi, sans +savoir pour quelle cause! Dans quel horrible et atroce cauchemar vis-je +depuis tantôt deux ans? + +Enfin, mon devoir est d'aller jusqu'à la limite de mes forces; j'irai, +tout simplement. + +Quelle agonie morale, pour un innocent, pire que toutes les agonies +physiques! + +Et dans cette détresse profonde de tout mon être, je vous envoie encore +toute l'expression de mon affection, de mon amour, ma chère Lucie, mes +chers et adorés enfants. + + + Même jour, 2 heures soir. + +Mon cerveau est tellement frappé, tellement bouleversé par tout ce qui +m'arrive depuis bientôt deux ans, que je n'en peux plus, que tout +défaille en moi. + +C'est vraiment trop pour des épaules humaines. + +Que ne suis-je dans la tombe. Oh! le repos éternel! + +Encore une fois, quand la lumière sera faite, oh! je lègue mes enfants à +la France, à ma chère patrie. + +Mon cher petit Pierre, ma chère petite Jeanne, ma chère Lucie, vous tous +que j'aime du plus profond de mon coeur, de toute l'ardeur de mon âme, +croyez bien, si ces lignes vous parviennent, que j'aurai fait tout ce +qui est humainement possible pour résister. + + + Mercredi 9 septembre 1896. + +Le commandant des îles est venu hier soir[3]. Il m'a dit que la mesure +qui était prise à mon égard n'était pas une punition, mais «une mesure +de sûreté», car l'administration n'avait aucune plainte à élever contre +moi. + +La mise aux fers, une mesure de sûreté! Quand je suis déjà gardé nuit et +jour comme une bête fauve par un surveillant armé d'un revolver et d'un +fusil! Non, il faut dire les choses comme elles sont. C'est une mesure +de haine, de torture, ordonnée de Paris par ceux qui ne pouvant frapper +une famille, frappent un innocent, parce que ni lui, ni sa famille, ne +veulent, ne doivent s'incliner devant la plus épouvantable des erreurs +judiciaires qui ait jamais été commise. + +Qui est-ce qui s'est constitué ainsi mon bourreau, le bourreau des +miens, je ne saurais le dire. + +On sent bien que l'administration locale (sauf le surveillant-chef, +spécialement envoyé de Paris) a elle-même l'horreur de mesures aussi +arbitraires, aussi inhumaines, mais qu'elle est obligée de m'appliquer, +n'ayant pas à discuter avec des consignes qui lui sont imposées. + +Non, la responsabilité monte plus haut, à l'auteur, ou aux auteurs de +ces consignes inhumaines. + +Enfin, quels que soient les supplices, les tortures physiques et morales +qu'on m'inflige, mon devoir, celui des miens, reste toujours le même: il +est de demander, de vouloir la lumière la plus éclatante sur cet +effroyable drame, en innocents qui n'ont rien à craindre, qui ne +craignent rien, puisque la seule chose qu'ils demandent, c'est la +vérité. + +Quand je pense à tout cela, je n'ai même plus de colère; une immense +pitié seulement pour ceux qui torturent ainsi tant d'êtres humains. +Quels remords ils se préparent quand la lumière sera faite, car +l'histoire, elle, ne connaît pas de secrets. + +Tout est si triste en moi, mon coeur tellement labouré, mon cerveau +tellement broyé, que c'est avec peine que je puis encore rassembler mes +idées; c'est vraiment trop souffrir, et toujours devant moi cette énigme +épouvantable. + + [3] Ce commandant, qui avait toujours gardé une attitude correcte, et + dont je n'ai jamais connu le nom, fut remplacé peu de temps après par + Deniel. + + + Jeudi 10 septembre 1896. + +Je suis tellement las, tellement brisé de corps et d'âme, que j'arrête +aujourd'hui ce Journal, ne pouvant prévoir jusqu'où iront mes forces, +quel jour mon cerveau éclatera sous le poids de tant de tortures. + +Je le termine en adressant à Monsieur le Président de la République +cette supplique suprême, au cas où je succomberais avant d'avoir vu la +fin de cet horrible drame: + + + «Monsieur le Président de la République, + + «Je me permets de vous demander que ce journal, écrit au jour le jour, + soit remis à ma femme. + + «On y trouvera peut-être, Monsieur le Président, des cris de colère, + d'épouvante contre la condamnation la plus effroyable qui ait jamais + frappé un être humain, et un être humain qui n'a jamais forfait à + l'honneur. Je ne me sens plus le courage de le relire, de refaire cet + horrible voyage. + + «Je ne récrimine aujourd'hui contre personne; chacun a cru agir dans + la plénitude de ses droits, de sa conscience. + + «Je déclare simplement encore que je suis innocent de ce crime + abominable, et je ne demande toujours qu'une chose, toujours la même, + la recherche du véritable coupable, l'auteur de cet abominable + forfait. + + «Et le jour où la lumière sera faite, je, demande qu'on reporte sur ma + chère femme, sur mes chers enfants, toute la pitié que pourra inspirer + une si grande infortune.» + + +FIN DU JOURNAL. + + +[Illustration: Fac-similé de la première et de la dernière feuille d'un +cahier.] + +[Illustration: Fac-similé de l'annotation que mettait Deniel sur le +cahier terminé.] + + + + +VIII + + +Les journées s'écoulèrent ainsi, tristes et douloureuses, pendant la +première période de ma captivité aux îles du Salut. Je recevais chaque +trimestre quelques livres qui m'étaient adressés par ma femme, mais je +n'avais aucune occupation physique; les nuits surtout, qui sous ce +climat sont presque invariablement de douze heures, étaient atrocement +longues. Dans le courant de juillet 1895, j'avais fait une demande pour +que l'on me permît d'acheter quelques outils de menuiserie; un refus +catégorique me fut opposé par le Directeur du Service pénitentiaire, +sous prétexte que les outils pouvaient constituer des moyens d'évasion. +Je ne me vois pas m'évadant sur un rabot d'une île où j'étais gardé à +vue nuit et jour! + +A l'automne de 1896, le régime déjà si sévère auquel j'étais soumis +devint plus rigoureux encore. + +Le 4 septembre 1896, l'administration pénitentiaire reçut de M. André +Lebon, ministre des Colonies, l'ordre de me maintenir jusqu'à nouvel +ordre enfermé dans ma case nuit et jour, avec double boucle de nuit, +d'entourer le périmètre du promenoir autour de ma case d'une solide +palissade avec sentinelle intérieure en plus du surveillant de garde +dans ma case. En outre, on suspendit la remise des lettres et des envois +qui m'étaient adressés; la transmission de ma correspondance ne devait +plus être opérée qu'en copie. + +Conformément à ces instructions, je fus enfermé nuit et jour dans ma +case, sans même une minute de promenade. Cette réclusion absolue fut +maintenue durant tout le temps que nécessita l'arrivée des bois et la +construction de la palissade, c'est-à-dire environ deux mois et demi. La +chaleur fut cette année-là particulièrement torride; elle était si +grande dans la case que les surveillants de garde firent plainte sur +plainte, déclarant qu'ils sentaient leur crâne éclater; on dut, sur +leurs réclamations, arroser chaque jour l'intérieur du tambour accolé à +ma case, dans lequel ils se tenaient. Quant à moi, je fondais +littéralement. + +A dater du 6 septembre, je fus mis à la double boucle de nuit, et ce +supplice, qui dura près de deux mois, consista dans les mesures +suivantes. Deux fers en forme d'U, AA, furent fixés par leur partie +inférieure aux côtés du lit. Dans ces fers s'engageait une barre en fer +B, à laquelle étaient fixées deux boucles CC. + +[Illustration: La double boucle.] + +A l'extrémité de la barre, d'un côté un plein terminal D, de l'autre +côté un cadenas E, de telle sorte que la barre était fixée aux fers A A +et par suite au lit. Quand les pieds étaient donc engagés dans les deux +boucles, je n'avais plus la possibilité de remuer; j'étais +invariablement fixé au lit. Le supplice était horrible, surtout par ces +nuits torrides. Bientôt les boucles très serrées aux chevilles me +blessèrent. + +La case fut entourée d'une palissade de 2m,50 de hauteur, distante de +1m,50 environ de la case. Cette palissade dépassait de beaucoup en +hauteur les petites fenêtres grillées de la case, qui étaient à environ +1 mètre au-dessus du sol, de telle sorte que je n'eus plus ni air ni +lumière dans l'intérieur de la case. En dehors de cette première +palissade complètement jointe, qui était une palissade de défense, fut +construite une deuxième palissade, non moins jointe, d'égale hauteur, et +qui, comme la première, me cachait toute vue du dehors. Dans l'intérieur +de cette dernière palissade, qui constituait ainsi un petit promenoir, +je reçus, après environ trois mois de réclusion absolue, l'autorisation +de circuler dans le jour, sous un soleil ardent, sans trace d'ombre, et +toujours accompagné par le surveillant de garde. + +[Illustration: Plan de la première case après la construction des +palissades.] + +Jusqu'au 4 septembre 1896, je n'avais occupé ma case que la nuit et aux +heures trop chaudes de la journée. En dehors des heures que je +consacrais à de petites promenades dans les 200 mètres de l'île qui +m'avaient été réservés, je m'asseyais souvent à l'ombre de la case, face +à la mer, et si mes pensées étaient tristes et obsédantes, si souvent +je grelottais la fièvre, j'avais du moins cette consolation, dans mon +extrême douleur, de voir la mer, de laisser errer ma vue sur les flots, +de sentir souvent mon âme se soulever, les jours de tempête, avec les +ondes furieuses. A partir du 4 septembre 1896, plus rien; la vue de la +mer, du dehors, m'est interdite, j'étouffe dans ma case où je n'ai plus +ni air ni lumière. Uniquement le promenoir entre deux palissades, dans +la journée, en plein soleil, sans apparence d'ombre. + +Dans le courant du mois de juin 1896, j'avais eu de violents accès de +fièvre, suivis de congestion cérébrale. Dans une de ces nuits tragiques +de douleur et de fièvre, je voulus me lever; je tombai comme une masse +sur le sol de la case et y restai évanoui. Le surveillant de garde dut +me relever inanimé et couvert de sang. Les jours qui suivirent, +l'estomac se refusa à toute nourriture. Je dépéris beaucoup et ma santé +fut fortement ébranlée. J'étais encore extrêmement faible quand furent +prises les mesures arbitraires et inhumaines du mois de septembre 1896; +aussi fût-ce une nouvelle chute. C'est dans ces conditions que je crus +ne pas pouvoir aller plus loin; quelles que soient la volonté et +l'énergie d'un homme, les forces humaines ont une limite et celle-ci +était dépassée. Aussi arrêtai-je mon journal avec mission de le +remettre à ma femme. D'ailleurs, peu de jours après, tous mes papiers +furent saisis; je n'eus plus en ma possession qu'une quantité limitée de +papier, papier numéroté et paraphé comme depuis le premier jour, mais +que je dus remettre aussitôt qu'il était écrit, avant de pouvoir en +recevoir d'autre. + +Mais dans une de ces longues nuits de torture, où cloué sur mon lit, le +sommeil fuyant mes paupières, je cherchais l'étoile directrice, le guide +des instants de suprême résolution, je la vis tout à coup lumineuse +luire devant moi et me dicter mon devoir: «Aujourd'hui moins que jamais, +tu n'as le droit de déserter ton poste, moins que jamais tu n'as le +droit d'abréger, fût-ce d'un seul jour, ta vie triste et misérable. +Quels que soient les supplices qu'on t'inflige, il faut que tu marches, +jusqu'à ce qu'on te jette dans la tombe, il faut que tu restes debout +devant tes bourreaux, tant que tu auras ombre de forces, épave vivante à +maintenir sous leurs yeux, par l'intangible souveraineté de l'âme.» + +Dès lors, je pris la résolution de lutter plus énergiquement que jamais. + +Dans la période qui s'écoula ensuite, depuis le mois de septembre 1896 +jusqu'en août 1897, la surveillance directe devint chaque jour plus +rigoureuse. + +Le nombre des surveillants avait été au début, outre le surveillant +chef, de 5 surveillants; il fut porté à 6, puis à 10 surveillants, dans +le courant de l'année 1897. Il fut encore augmenté plus tard. Jusqu'en +1896, je reçus des livres chaque trimestre, envoyés par ma femme. A +dater du mois de septembre 1896, ces envois furent supprimés. On me +prévint, il est vrai, que j'étais autorisé à faire, chaque trimestre, +une demande de vingt livres qui seraient achetés à mes frais; je fis une +première demande qui ne me parvint que plusieurs mois après, une seconde +qui mit encore un plus grand nombre de mois pour me parvenir, enfin une +troisième à laquelle il ne fut jamais répondu. Dès lors je dus vivre sur +le fonds qui s'était créé avec les premiers envois reçus. + +Ce fonds comprenait, outre un certain nombre de Revues littéraires et +scientifiques, quelques livres de lecture courante, les _Etudes sur la +littérature contemporaine_ de Schérer, l'_Histoire de la littérature_ de +Lanson, quelques oeuvres de Balzac, les _Mémoires_ de Barras, la petite +_Critique_ de Janin, une Histoire de la peinture, l'_Histoire des +Francs_, les _Récits des temps mérovingiens_ d'Augustin Thierry, les +tomes VII et VIII de l'_Histoire générale du IVe siècle jusqu'à nos +jours_ de Lavisse et Rambaud, les _Essais_ de Montaigne, et surtout les +oeuvres complètes de Shakespeare. Je n'ai jamais aussi bien compris le +grand écrivain que durant cette époque si tragique; je le lus et le +relus; Hamlet et le roi Lear m'apparurent avec toute leur puissance +dramatique. + +Je refis aussi des sciences, et ne possédant pas les livres nécessaires, +je dus reconstituer les éléments du calcul intégral et différentiel. + +J'obligeais ainsi, par moments--trop courts, hélas!--mon cerveau à +s'absorber dans un ordre d'idées tout différent de celui qui l'occupait +habituellement. + +Mes livres, au bout de peu de temps, furent en assez piteux état; les +bêtes y établissaient domicile, les rongeaient et y déposaient leurs +oeufs. + +Les animaux pullulaient dans ma case; les moustiques, au moment de la +saison des pluies, les fourmis, en toute saison, en nombre si +considérable que j'avais dû isoler ma table, en en plaçant les pieds +dans de vieilles boîtes de conserves, remplies de pétrole. + +L'eau avait été insuffisante, car les fourmis formaient chaîne à la +surface, et dès que la chaîne était complète, les fourmis traversaient +comme sur un pont. + +La bête la plus malfaisante était l'araignée crabe; sa morsure est +venimeuse. L'araignée crabe est un animal dont le corps a l'aspect de +celui du crabe, les pattes la longueur de celle de l'araignée. +L'ensemble est de la grosseur d'une main d'homme. J'en tuai de +nombreuses dans ma case, où elles pénétraient par l'intervalle entre la +toiture et les murs. + +En résumé, après les coups de massue du mois de septembre 1896, j'eus un +moment de détresse, puis un relèvement d'énergie morale, l'âme se +dressant plus pure et plus hautaine dans ses revendications. + +En octobre, j'écrivis à ma femme: + + + Iles du Salut, 3 octobre 1896. + + Je n'ai pas encore reçu le courrier du mois d'août. Je veux cependant + t'écrire quelques mots et t'envoyer l'écho de mon immense affection. + + Je t'ai écrit le mois dernier et t'ai ouvert mon coeur, dit toutes + mes pensées. Je ne saurais rien y ajouter. J'espère qu'on t'apportera + ce concours que tu as le devoir de demander, et je ne puis souhaiter + qu'une chose: c'est d'apprendre bientôt que la lumière est faite sur + celle horrible affaire. Ce que je veux te dire encore, c'est qu'il ne + faut pas que l'horrible acuité de nos souffrances dénature nos coeurs. + Il faut que notre nom, que nous-mêmes sortions de cette horrible + aventure tels que nous étions quand on nous y a fait entrer. + + Mais, devant de telles souffrances, il faut que les courages + grandissent, non pour récriminer ni pour se plaindre, mais pour + demander, vouloir enfin la lumière sur cet horrible drame, démasquer + celui ou ceux dont nous sommes les victimes. + + Si je t'écris souvent et si longuement, c'est qu'il y a une chose que + je voudrais pouvoir exprimer mieux que je ne le fais, c'est que forts + de nos consciences il faut que nous nous élevions au-dessus de tout, + sans gémir, sans nous plaindre, en gens de coeur qui souffrent le + martyre, qui peuvent y succomber, en faisant simplement notre devoir, + et ce devoir, si, pour moi, il est de tenir debout, tant que je + pourrai, il est pour toi, pour vous tous, de vouloir la lumière sur ce + lugubre drame, en faisant appel à tous les concours, car vraiment je + doute que des êtres humains aient jamais souffert plus que nous. + + + Iles du Salut, 5 octobre 1896. + + Je viens de recevoir à l'instant ta chère et bonne lettre du mois + d'août, ainsi que toutes celles de la famille, et c'est sous + l'impression profonde non seulement des souffrances que nous endurons + tous, mais de la douleur que je t'ai causée par ma lettre du 6 + juillet, que je t'écris. + + Ah! chère Lucie, comme l'être humain est faible, comme il est parfois + lâche et égoïste. Ainsi que je te l'ai dit, je crois, j'étais à ce + moment en proie aux fièvres qui me brûlaient corps et cerveau, moi + dont l'esprit est si frappé, dont les tortures sont si grandes. Et + alors, dans cette détresse profonde de tout l'être, où l'on aurait + besoin d'une main amie, d'une figure sympathique, halluciné par la + fièvre, par la douleur, ne recevant pas ton courrier, il a fallu que + je te jette mes cris de douleur que je ne pouvais exhaler ailleurs. + + Je me ressaisis, d'ailleurs, je suis redevenu ce que j'étais, ce que + je resterai jusqu'au dernier souffle. + + Comme je te l'ai dit dans ma lettre d'avant-hier, il faut que, forts + de nos consciences, nous nous élevions au-dessus de tout, mais avec + cette volonté ferme, inflexible de faire éclater mon innocence aux + yeux de la France entière. + + Il faut que notre nom sorte de cette horrible aventure tel qu'il était + quand on l'y a fait entrer; il faut que nos enfants entrent dans la + vie la tête haute et fière. + + Quant aux conseils que je puis te donner, que je t'ai développés dans + mes lettres précédentes, tu dois bien comprendre que les seuls + conseils que je puisse te donner sont ceux que me suggère mon coeur. + Tu es, vous êtes tous mieux placés, mieux conseillés, pour savoir ce + que vous avez à faire. + + Je souhaite avec toi que cette situation atroce ne tarde pas trop à + s'éclaircir, que nos souffrances à tous aient bientôt un terme. Quoi + qu'il en soit, il faut avoir cette foi qui fait diminuer toutes les + souffrances, surmonter toutes les douleurs, pour arriver à rendre à + nos enfants un nom sans tache, un nom respecté. + + ALFRED. + + +La lettre de ma femme, que je reçus le 5 octobre 1896, était une lettre +datée du 13 août, la seule qui me parvint de toutes les lettres que +m'écrivit ma femme durant ce mois. J'en extrais ce simple passage: + + + Paris, 13 août 1896. + + Je reçois à l'instant ta lettre du 6 juillet, et c'est les yeux encore + tout gonflés de larmes que je t'écris. Pauvre, pauvre cher mari, quel + calvaire tu supportes, à quel martyre tu es soumis. C'est tellement + atroce, tellement épouvantable, que cette pensée seule m'affole. + + LUCIE. + + +En novembre, je ne reçus pas une seule des lettres que ma femme +m'écrivit en septembre; elles ne me parvinrent jamais. + +En décembre, je reçus, parmi toutes les lettres du mois d'octobre de ma +femme, une seule lettre, celle du 10 octobre, dont voici un extrait: + + + Paris, 10 octobre 1896. + + J'attends avec une bien vive anxiété des lettres de toi. Songe que je + n'ai pas de tes nouvelles depuis le 9 août, c'est-à-dire depuis près + de deux mois et demi; ce sont de longues semaines d'inquiétudes, + celles qui s'écoulent entre chaque courrier, et chaque jour de retard + m'apporte d'autres angoisses. + + LUCIE. + + +Le 4 janvier 1897, j'écrivis à ma femme: + + + Iles du Salut, 4 janvier 1897. + + Je viens de recevoir tes lettres de novembre ainsi que celles de la + famille. L'émotion profonde qu'elles me causent est toujours la même: + indescriptible. + + Comme toi, ma chère Lucie, ma pensée ne te quitte pas, ne quitte pas + nos chers enfants, vous tous, et quand mon coeur n'en peut plus, est à + bout de forces pour résister à ce martyre qui broie le coeur sans + s'arrêter comme le grain sous la meule, qui déchire tout ce qu'on a de + plus noble, de plus pur, de plus élevé, qui brise tous les ressorts de + l'âme, je me crie à moi-même toujours les mêmes paroles: «Si atroce + que soit ton supplice, marche encore afin de pouvoir mourir + tranquille, sachant que tu laisses à tes enfants un nom honoré, un nom + respecté.» + + Mon coeur, tu le connais, il n'a pas changé, C'est celui d'un soldat, + indifférent à toutes les souffrances physiques, qui met l'honneur + avant, au-dessus de tout, qui a vécu, qui a résisté à cet effondrement + effroyable, invraisemblable, de tout ce qui fait le Français, l'homme, + de ce qui seul enfin permet de vivre, parce qu'il était père et qu'il + faut que l'honneur soit rendu au nom que portent nos enfants. + + Je t'ai écrit longuement déjà, j'ai essayé de te résumer lucidement, + de t'exposer pourquoi ma confiance, ma foi, étaient absolues, aussi + bien dans les efforts des uns, que dans ceux des autres, car, crois-le + bien, aies-en l'absolue certitude, l'appel que j'ai encore fait, au + nom de nos enfants, crée un devoir auquel des hommes de coeur ne se + soustraient jamais; d'autre part, je connais trop tous les sentiments + qui vous animent pour penser jamais qu'il puisse y avoir un moment de + lassitude chez aucun, tant que la vérité ne sera pas découverte. + + Donc, tous les coeurs, toutes les énergies vont converger vers le but + suprême, courir sus à la bête jusqu'à ce qu'elle soit forcée: l'auteur + ou les auteurs de ce crime infâme. Mais, hélas! comme je te l'ai dit + aussi, si ma confiance est absolue, les énergies du coeur, celles du + cerveau, ont des limites, dans une situation aussi atrocement + épouvantable, supportée depuis si longtemps. Je sais aussi ce que tu + souffres et c'est horrible. + + Or, il n'est pas en ton pouvoir d'abréger mon martyre, le nôtre. Le + gouvernement seul possède des moyens d'investigation assez puissants, + assez décisifs pour le faire, s'il ne veut pas qu'un Français, qui ne + demande à sa patrie que la justice, la pleine lumière, toute la vérité + sur ce lugubre drame, qui n'a plus qu'une chose à demander à la vie, + voir encore pour ses chers petits le jour où l'honneur leur sera + rendu, ne succombe sous une situation aussi écrasante, pour un crime + abominable qu'il n'a pas commis. + + J'espère donc que le gouvernement aussi t'apportera son concours. + Quoiqu'il en soit de moi, je ne puis donc que te répéter de toutes les + forces de mon âme d'avoir confiance, d'être toujours courageuse et + forte et t'embrasser de tout mon coeur, de toutes mes forces, comme je + t'aime, ainsi que nos chers et adorés enfants. + + ALFRED. + + +J'extrais des lettres que je reçus de ma femme à cette date les passages +qui suivent: + + + Paris, 12 novembre 1896. + + Je viens de recevoir tes bonnes lettres des 3 et 5 octobre; je suis + encore tout impressionnée et heureuse de m'être laissée aller quelques + instants à l'émotion si douce que me causent tes paroles. Je t'en + prie, mon mari bien-aimé, ne pense pas à ma douleur, aux souffrances + que je puis endurer; comme je te l'ai déjà dit, ma personnalité n'est + que secondaire et je serais navrée d'ajouter encore par mes plaintes + une douleur de plus à tes tortures. Ne te préoccupe donc pas de moi; + tu as besoin de toutes tes forces, de tout ton courage, pour résister + à cette lutte morale, si pénible, si dure, pour ne pas te laisser + déprimer par la fatigue physique, par le climat, par les privations de + toutes sortes qui te sont imposées. + + + Paris, 24 novembre 1895. + + Je voudrais pouvoir venir causer avec toi tous les jours... Mais à + quoi bon répéter constamment les mêmes choses? Je sais très bien que + mes lettres se ressemblent, qu'elles sont toutes imprégnées de la même + idée, l'unique idée qui nous occupe tous, celle dont dépendent nos + vies, celles de nos enfants, l'avenir de toute une famille. Comme toi, + je ne puis m'attacher qu'à une chose, à ta réhabilitation, je ne + poursuis qu'un but, celui de te faire rendre ton honneur; en dehors de + cette pensée fixe, qui me hante, rien ne m'intéresse, rien ne me + touche... + + LUCIE. + + +Puis en février: + + + Paris, 15 décembre 1896. + + J'espérais recevoir ce mois encore quelques bonnes lettres de toi; je + me réjouissais de lire une bonne causerie; n'ayant rien reçu, j'ai + repris tes lettres du mois d'octobre, je les ai lues et relues. + + + Paris, 25 décembre 1896. + + Une fois encore je vais remettre le courrier pour qu'il te soit + envoyé, avec l'amer chagrin de ne pouvoir te donner encore la nouvelle + que tu désires, que nous attendons avec tant d'anxiété, celle de ta + réhabilitation. Je sais que ce sera pour toi une nouvelle déception, + une prolongation de tes souffrances, c'est pourquoi j'en suis + doublement navrée... Pauvre ami, j'ai des angoisses affreuses, des + serrements de coeur épouvantables devant ton supplice que toutes nos + activités, nos volontés ne peuvent abréger. + + LUCIE. + + +Au mois de mars 1897, on me fit attendre jusqu'au 28 du mois la remise +des lettres du mois de janvier de ma femme. Pour la première fois, ces +lettres m'étaient transmises seulement en copie. Jusqu'à quel point le +texte, écrit par une main banale, représente-t-il le texte original? +C'est ce que je ne saurais dire[4]. Je ressentis vivement ce nouvel +outrage, venant après tant d'autres, et j'en fus blessé jusqu'au plus +profond de mon âme; mais rien ne put amoindrir ma volonté. + + [4] Depuis que j'ai écrit ces lignes, j'ai demandé au ministère + des Colonies la remise des lettres de ma femme, aussi bien de celles qui + ne m'étaient jamais parvenues que de celles qui ne m'étaient parvenues + qu'en copie, ainsi que la remise des écrits que j'avais faits durant mon + séjour à l'île du Diable et pour lesquels chaque cahier de papier, + numéroté et paraphé, page par page, m'était enlevé aussitôt son + achèvement, avant de pouvoir recevoir un nouveau cahier. + + Tous les papiers écrits par moi à l'île du Diable ont été retrouvés et + m'ont été rendus. Mais des nombreuses lettres de ma femme, non parvenues + ou parvenues en copie, il n'a pu m'en être rendu que quatre, toutes les + autres ayant été détruites sur l'ordre de M. Lebon, alors ministre des + Colonies. + +J'écrivis à ma femme: + + + Iles du Salut, 28 mars 1897. + + Après une longue et anxieuse attente, je viens de recevoir la copie de + deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te plains de ce que je ne + t'écris plus longuement. Je t'ai écrit de nombreuses lettres fin + janvier, peut-être te seront-elles parvenues maintenant. + + Et puis, les sentiments qui sont dans nos coeurs, qui régissent nos + âmes, nous les connaissons. D'ailleurs, nous avons épuisé tous deux, + nous tous enfin, la coupe de toutes les souffrances. + + Tu me demandes encore, ma chère Lucie, de te parler longuement de moi. + Je ne le puis, hélas! Lorsqu'on souffre aussi atrocement, quand on + supporte de telles misères morales, il est impossible de savoir la + veille où l'on sera le lendemain. + + Tu me pardonneras aussi si je n'ai pas toujours été stoïque, si + souvent je t'ai fait partager mon extrême douleur, à toi qui souffrais + déjà tant. Mais c'était parfois trop, et j'étais trop seul. + + Mais aujourd'hui, comme hier, arrière toutes les plaintes, toutes les + récriminations. La vie n'est rien, il faut que tu triomphes de toutes + tes douleurs, quelles qu'elles puissent être, de toutes tes + souffrances, comme une âme humaine très haute et très pure, qui a un + devoir sacré à remplir. + + Sois invinciblement forte et vaillante, les yeux fixés droit devant + toi, vers le but, sans regarder ni à droite, ni à gauche. + + Ah! je sais bien que tu n'es aussi qu'un être humain; mais quand la + douleur devient trop grande, si les épreuves que l'avenir te réserve + sont trop fortes, regarde nos chers enfants et dis-toi qu'il faut que + tu vives, qu'il faut que tu sois là, leur soutien, jusqu'au jour où + la patrie reconnaîtra ce que j'ai été, ce que je suis... + + Mais ce que je veux te répéter de toutes les forces de mon âme, de + cette voix que tu devras toujours entendre, c'est courage et courage! + Ta patience, ta volonté, les nôtres, ne devront jamais se lasser + jusqu'à ce que la vérité tout entière soit révélée et reconnue. + + Ce que je ne saurais assez mettre dans mes lettres, c'est tout ce que + mon coeur contient d'affection pour toi, pour tous. Si j'ai pu + résister jusqu'ici à tant de misères morales, c'est que j'ai puisé + cette force dans ta pensée, dans celle des enfants... + + ALFRED. + + +Des deux lettres de ma femme, copiées par une main banale, reçues +seulement le 28 mars, j'extrais le passage suivant: + + + Paris, 1er janvier 1897. + + Aujourd'hui, plus particulièrement encore, j'ai besoin de venir auprès + de toi, de me rapprocher, de m'entretenir de nos chagrins, comme aussi + de nos espérances. Cette journée plus triste, par cela même qu'elle me + rappelle d'excellents souvenirs bien lointains déjà, je voudrais la + passer tout entière à causer avec toi, elle me semblerait moins + longue, moins amère; je ne saurais exprimer à nouveau des voeux + répétés si souvent et depuis si longtemps. J'appelle de toutes mes + forces le moment si tardif où nous pourrons enfin vivre en paix, où je + pourrai te rendre un nom honoré, où je pourrai te serrer dans mes + bras... Espérons que cette nouvelle année nous apportera la + réalisation de nos voeux... + + Dans l'attente continuelle dans laquelle je vis, tes lettres seules + peuvent m'apporter un peu de détente; c'est quelque chose de toi, + c'est une petite parcelle de ta pensée qui vient me retrouver, me + consoler pendant un long mois... + + LUCIE. + + +Je n'avais pu me rendre compte, par les quelques lettres copiées que +j'avais reçues, des événements qui se passaient vers cette époque en +France; je les rappelle sommairement: + +L'article de l'_Éclair_ du 15 septembre 1896, révélant la communication +aux juges seuls, dans la salle des délibérations, d'une pièce secrète; + +La courageuse initiative de Bernard Lazare, publiant, en novembre 1896, +sa brochure: _Une erreur judiciaire_. + +La publication, par le _Matin_ du 10 novembre 1896, du fac-similé du +bordereau; + +L'interpellation Castelin, du 18 novembre, à la Chambre des députés. + +Je n'appris ces événements qu'à mon retour, en 1899. + +Ni ma femme, ni personne en dehors du ministère de la Guerre, ne +connaissait alors la découverte du véritable traître par le +lieutenant-colonel Picquart, l'héroïque conduite de cet admirable +officier et les criminelles manoeuvres qui l'empêchèrent d'aboutir dans +l'oeuvre de vérité et de justice. + +Puis les lettres originales reprennent. En avril, je reçus une seule +lettre de ma femme, celle du 20 février dont je donne un extrait; +j'appris par cette lettre que mes lettres étaient également transmises +en copie: + + + Paris, 20 février 1897. + + J'ai eu la joie de recevoir une bonne et nouvelle lettre de toi, j'en + suis encore tout heureuse, bien qu'il ne m'ait été communiqué qu'une + copie. C'était toujours une grande satisfaction pour moi que de voir + ton écriture, il me semblait que je tenais ainsi une parcelle de toi; + une copie supprime tout le caractère intime de la lettre et vous ôte + l'impression que peut seul donner le travail machinal et tout + personnel qui accompagne la pensée. C'est cette impression qui me + manque lorsque la lettre est copiée par une main indifférente et ce + m'est une des choses les plus pénibles parmi tous les chagrins + secondaires que j'ai eus à subir... + + LUCIE. + + +En mai, j'écrivis à ma femme: + + + Iles du Salut, 4 mai 1897. + + Je viens de recevoir ton courrier de mars, celui de la famille, et + c'est toujours avec la même émotion poignante, avec la même douleur + que je te lis, que je vous lis tous, tant nos coeurs sont blessés, + déchirés par tant de souffrances. + + Je t'ai déjà écrit il y a quelques jours en attendant tes chères + lettres et je te disais que je ne voulais ni chercher, ni comprendre, + ni savoir pourquoi l'on me faisait succomber ainsi sous tous les + supplices. Mais si dans la force de ma conscience, dans le sentiment + de mon devoir, j'ai pu m'élever ainsi au-dessus de tout, étouffer + toujours et encore mon coeur, éteindre toutes les révoltes de mon + être, il ne s'ensuit pas que mon coeur n'ait profondément souffert, + que tout, hélas! ne soit en lambeaux. + + Mais aussi je t'ai dit qu'il n'entrait jamais un moment de + découragement dans mon âme, qu'il n'en doit pas plus entrer dans la + tienne, dans les vôtres à tous. + + Oui, il est atroce de souffrir ainsi, oui, tout cela est épouvantable + et déroute toutes les croyances en ce qui fait la vie noble et belle; + mais aujourd'hui il ne saurait y avoir d'autre consolation pour les + uns comme pour les autres que la découverte de la vérité, la pleine + lumière. + + Quelle que soit donc ta douleur, quelles que puissent être vos + souffrances à tous, dis-toi qu'il y a un devoir sacré à remplir que + rien ne saurait ébranler: ce devoir est de rétablir un nom, dans toute + son intégrité, aux yeux de la France entière. + + Maintenant, te dire tout ce que mon coeur contient pour toi, pour nos + enfants, pour vous tous, c'est inutile, n'est-ce pas? + + Dans le bonheur, on ne s'aperçoit même pas de toute la profondeur, de + toute la puissance de tendresse qui réside au fond du coeur pour ceux + que l'on aime. Il faut le malheur, le sentiment des souffrances + qu'endurent ceux pour qui l'on donnerait jusqu'à la dernière goutte de + son sang, pour en comprendre la force, pour en saisir la puissance. Si + tu savais combien j'ai dû appeler à mon aide, dans les moments de + détresse, ta pensée, celle des enfants, pour me forcer à vivre encore, + pour accepter ce que je n'aurais jamais accepté sans le sentiment du + devoir. + + Et cela me ramène toujours à cela, ma chérie: fais ton devoir, + héroïquement, invinciblement, comme une âme humaine très haute et très + fière qui est mère et qui veut que le nom qu'elle porte, que portent + ses enfants, soit lavé de cette horrible souillure. + + Donc, à toi, comme à tous, toujours et encore, courage et courage... + + ALFRED. + + +Quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus à cette date: + + + Paris, 5 mars 1897. + + Je voulais attendre, pour venir causer avec toi, l'arrivée de ton + courrier, mais je ne puis tenir d'impatience, je suis incapable de + m'imposer un supplice aussi long; j'ai besoin de me détendre, de venir + près de toi, de réchauffer mon coeur auprès du tien et de ne pas me + concentrer, sans un instant de repos, dans la pensée affolante de + cette longue, interminable séparation. Quand je t'écris, au moins, + j'ai quelques instants d'illusion, la plume, l'imagination, la tension + de la volonté me transportent près de toi, là, tout près, comme je + voudrais être, te soutenant, te consolant, te rassurant sur l'avenir, + et t'apportant tout l'espoir que mon coeur contient renfermé et que je + voudrais tant te communiquer. C'est un moment bien fugitif, mais ce + bonheur d'être auprès de toi, je le possède ainsi quelques instants et + je me sens revivre... + + LUCIE. + + + Paris, 16 mars 1897. + + J'étais venue causer avec toi il y a quelques jours, j'étais alors + dans l'angoisse de l'attente de nouvelles; je les ai reçues, ces + chères lettres si attendues, si ardemment désirées. Depuis, je me + pénètre de tes paroles, je ne me lasse pas de te relire; ce sont mes + seuls bons instants, ceux que je vis un peu plus près de toi. + + Comme le mois dernier, je n'ai pas eu la joie de voir ton écriture, + c'est une copie qui m'a été transmise, et tu peux t'imaginer ce que + mon coeur saigne d'être privée de cette seule consolation qui, jusqu'à + cet été, ne m'avait pas été refusée. Quel chemin d'amertume et de + douleur nous avons à traverser; ce sont de petites choses qu'on + devrait passer sous silence si on les compare à la grandeur de notre + tâche; mais pour des natures sensibles toutes ces blessures n'en sont + pas moins cuisantes. + + Puisqu'il le faut, ne nous arrêtons pas à cela, et puisque nous sommes + malheureusement appelés à remplir un devoir sacré par respect pour + notre nom, pour celui que portent nos enfants, élevons-nous à la + hauteur de notre mission et ne nous abaissons pas à envisager toutes + ces misères. Si nous sommes anéantis par le chagrin, ayons au moins la + satisfaction du devoir accompli, raidissons-nous dans la tranquillité + de notre conscience, et gardons toute notre énergie, toute notre + force, pour mener à bien notre réhabilitation... + + LUCIE. + + +En juin 1897 eut lieu une alerte qui eût pu avoir les suites les plus +tragiques. Les consignes disaient qu'à la moindre démonstration de ma +part, où de celle de l'extérieur, pour une tentative d'évasion, je +courrais risque même de la vie. Le surveillant de garde devait, même par +les moyens les plus décisifs, prévenir l'enlèvement ou l'évasion. On +comprend donc combien étaient dangereuses, avec de pareilles consignes, +les alertes causées dans le service du personnel préposé à ma garde. +Ces consignes étaient d'ailleurs odieuses, car je ne pouvais être rendu +responsable d'une tentative venant de l'extérieur, si elle se fût +produite, à laquelle j'eusse été totalement étranger. + +Le 6 juin, vers neuf heures du soir, une fusée fut lancée de l'île +Royale. On prétendit qu'une goélette avait été aperçue dans le golfe +formé par l'île Saint-Joseph et l'île du Diable. Le commandant du +pénitencier donna l'ordre de tirer dessus à blanc et de prendre les +postes de combat. Lui-même vint renforcer, avec un personnel +supplémentaire, le détachement de l'île du Diable. J'étais couché et +enfermé dans ma case avec le surveillant de garde, comme d'habitude +chaque nuit; je fus réveillé en sursaut par les coups de canon suivis de +coups de fusil, et je vis le surveillant de garde, les armes prêtes, me +regarder fixement. Je demandai: «Qu'y a-t-il?». Le surveillant de garde +ne me répondit pas. Mais comme je ne me préoccupais pas des incidents +qui se passaient autour de moi, la pensée tendue vers un seul but: mon +honneur, je m'étendis de nouveau sur mon lit. Heureusement peut-être; le +surveillant de garde avait des consignes rigoureuses et l'on peut se +demander s'il n'eût pas tiré sur moi, si, surpris par ces bruits +insolites, je m'étais jeté à bas du lit. + +Le 10 août 1807, j'écrivis à ma femme: + + + Je viens de recevoir à l'instant tes trois lettres du mois de juin, + toutes celles de la famille, et c'est sous l'impression toujours aussi + vive, aussi poignante, qu'évoquent en moi tant de doux souvenirs, tant + d'aussi épouvantables souffrances, que je veux y répondre. + + Je te dirai encore une fois, d'abord toute ma profonde affection, + toute mon immense tendresse, toute mon admiration pour ton noble + caractère; je t'ouvrirai aussi toute mon âme et je te dirai ton + devoir, ton droit, ce droit que tu ne dois abandonner que devant la + mort. + + Et ce droit, ce devoir imprescriptible, aussi bien pour mon pays que + pour toi, que pour vous tous, c'est de vouloir la lumière pleine et + entière sur cet horrible drame, c'est de vouloir, sans faiblesse comme + sans jactance, mais avec une énergie indomptable, que notre nom, le + nom que portent nos chers enfants, soit lavé de cette horrible + souillure. + + Et ce but, tu dois, vous devez l'atteindre en bons et vaillants + Français qui souffrent le martyre, mais qui, ni les uns, ni les + autres, quels qu'aient été les outrages, les amertumes, n'ont jamais + oublié un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour où la + lumière sera faite, où toute la vérité sera découverte, et il faut + qu'elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volonté ne doivent + compter devant un but pareil; eh bien, si je ne suis plus là, il + t'appartiendra de laver ma mémoire de ce nouvel outrage, aussi + injuste, que rien n'a jamais justifié. Et, je le répète, quelles + qu'aient été mes souffrances, si atroces qu'aient été les tortures qui + m'ont été infligées, tortures inoubliables et que les passions qui + égarent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n'ai jamais + oublié qu'au-dessus des hommes, qu'au-dessus de leurs passions, + qu'au-dessus de leurs égarements, il y a la patrie. C'est alors à elle + qu'il appartiendra d'être mon juge suprême. + + Être un honnête homme ne consiste pas seulement à ne pas être capable + de voler cent sous dans la poche de son voisin; être un honnête homme, + dis-je, c'est pouvoir toujours se mirer dans ce miroir qui n'oublie + pas, qui voit tout, qui connaît tout, pouvoir se mirer, en un mot, + dans sa conscience, avec la certitude d'avoir toujours et partout fait + son devoir. Cette certitude, je l'ai. + + Donc, chère et bonne Lucie, fais ton devoir courageusement, + impitoyablement, en bonne et vaillante Française qui souffre le + martyre, mais qui veut que le nom qu'elle porte, que portent ses + enfants, soit lavé de cette épouvantable souillure. Il faut que la + lumière soit faite, qu'elle soit éclatante. Le temps ne fait plus rien + à l'affaire. + + D'ailleurs, je sais trop bien que les sentiments qui m'animent vous + animent tous, nous sont communs à tous, à ta chère famille comme à la + mienne. + + Te parler des enfants, je ne le puis. D'ailleurs je te connais trop + bien pour douter un seul instant de la manière dont tu les élèves. Ne + les quitte jamais, sois toujours avec eux de coeur et d'âme, + écoute-les toujours, quelque importunes que puissent être leurs + questions. + + Comme je te l'ai dit souvent, élever ses enfants ne consiste pas + seulement à leur assurer la vie matérielle et même intellectuelle, + mais à leur assurer aussi l'appui qu'ils doivent trouver auprès de + leurs parents, la confiance que ceux-ci doivent leur inspirer, la + certitude qu'ils doivent toujours avoir de savoir où épancher leur + coeur, où trouver l'oubli de leurs peines, de leurs déboires, si + petits, si naïfs qu'ils paraissent parfois. + + Et, dans ces dernières lignes, je voudrais encore mettre toute ma + profonde affection pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers + parents, pour vous tous enfin, tous ceux que j'aime du plus profond de + mon coeur, pour tous nos amis dont je devine, dont je connais le + dévouement inaltérable, te dire et te redire encore courage et + courage, que rien ne doit ébranler ta volonté, qu'au-dessus de ma vie + plane le souci suprême, celui de l'honneur de mon nom, du nom que tu + portes, que portent nos enfants, t'embraser du feu ardent qui anime + mon âme, feu ardent qui ne s'éteindra qu'avec ma vie... + + ALFRED. + + +Depuis la construction des palissades autour de ma case, celle-ci était +devenue complètement inhabitable; c'était la mort. A partir de ce +moment, il n'y eut plus ni air, ni lumière; la chaleur y était torride, +étouffante, pendant la saison sèche; pendant la période des pluies, le +logement était très humide, dans ce pays où l'humidité est un des plus +grands fléaux de l'Européen. J'étais totalement épuisé, non pas +seulement par le manque d'exercice, mais par l'influence pernicieuse du +climat. La construction d'une nouvelle case fut décidée sur le rapport +du médecin. + +Pendant le mois d'août 1897, la palissade du promenoir fut démolie pour +être affectée à la palissade de la nouvelle case. Je fus de nouveau +enfermé durant cette période. + +[Illustration: Courbes de température à l'intérieur de la case. +Température relevée à l'époque de la saison sèche.] + + + + +IX + + +Le 25 août 1897, je fus transporté dans la nouvelle case qui avait été +construite sur le mamelon s'étendant entre le quai et l'ancien campement +des lépreux. Cette case était divisée en deux par une solide grille en +fer qui s'étendait sur toute la largeur; j'étais d'un côté de cette +grille, le surveillant de garde de l'autre côté, de telle sorte qu'il ne +pouvait me perdre de vue un seul instant, de jour comme de nuit. Des +fenêtres grillées, que je ne pouvais atteindre, laissaient passer la +lumière et un peu d'air. Plus tard, aux barreaux de fer, fut ajouté un +grillage en mailles serrées de fil de fer, interceptant encore davantage +l'air; puis, pour m'empêcher absolument l'approche de la fenêtre, ce qui +ne me permit même plus de respirer un peu d'air par les journées et les +nuits étouffantes de la Guyane, on établit à l'intérieur, devant chaque +fenêtre, deux panneaux qui, avec la fenêtre, constituaient un prisme +triangulaire. L'un des panneaux était formé d'une plaque pleine en tôle, +l'autre de barreaux de fer verticaux et transversaux. Une palissade en +bois, à bouts pointus, de 2 mètres 80 de hauteur, entourait la case; +cette palissade reposait sur un mur en pierres sèches de 2 mètres à 2 +mètres 50 sur les faces sud et ouest, de telle sorte que la vue de +l'extérieur, la vue de l'île comme celle de la mer, m'était complètement +masquée. + +Quoi qu'il en soit, cette case plus haute et plus spacieuse était +préférable à la première; d'autre part, d'un côté, la palissade avait +été éloignée de la case, enfin il ne subsistait plus qu'une seule +palissade. Mais l'humidité vint me retrouver; bien souvent, au moment +des grandes pluies, j'eus plusieurs centimètres d'eau dans ma case; +quant aux bêtes, elles étaient aussi nombreuses, sinon plus, que dans la +première case. + +[Illustration: Plan de la deuxième case habitée depuis août 1897 +jusqu'au départ de l'île du Diable en juin 1899.] + +Les vexations furent plus fréquentes et plus nombreuses encore à dater +de cette époque; l'attitude qu'on avait à mon égard variait avec les +fluctuations de la situation en France, situation que j'ignorais +complétement. Des mesures nouvelles furent prises pour m'isoler +encore davantage, si possible. Plus que jamais je dus maintenir une +attitude hautaine pour empêcher qu'on eût prise sur moi. Des pièges me +furent souvent tendus, des questions insidieuses me furent posées par +les surveillants, par ordre. Dans mes nuits d'énervement, quand j'étais +en proie aux cauchemars, le surveillant de garde s'approchait de mon lit +pour chercher à surprendre les paroles qui s'échappaient de mes lèvres. +Dans cette période, le commandant du pénitencier, Deniel, au lieu de se +borner à ses devoirs stricts de fonctionnaire, fit le bas et misérable +métier de mouchard; il crut évidemment s'attirer ainsi des faveurs. + +L'extrait suivant de la consigne générale de la déportation à l'île du +Diable fût affiché dans ma case: + + Art. 22.--Le déporté assure la propreté de sa case et de l'enceinte + qui lui est réservée et prépare lui-même ses aliments. + + Art. 23.--Il lui est délivré la ration réglementaire et il est + autorisé à améliorer cette ration par la réception de denrées et + liquides dans une mesure raisonnable dont l'appréciation appartient à + l'administration. + + Les différents objets destinés au déporté ne lui seront remis qu'après + avoir été minutieusement visités, et au fur et à mesure de ses besoins + journaliers. + + Art. 24.--Le déporté doit remettre au surveillant-chef toutes les + lettres et écrits rédigés par lui. + + Art. 26.--Les demandes ou réclamations que le déporté aurait à + formuler ne peuvent être reçues que par le surveillant-chef. + + Art. 27.--Au jour, les portes de la case du déporté sont ouvertes et + jusqu'à la nuit il a la faculté de circuler dans l'enceinte + palissadée. + + Toute communication avec l'extérieur lui est interdite. + + Dans le cas où, contrairement aux dispositions de l'article 4, les + éventualités du service nécessiteraient, dans l'île la présence de + surveillants ou de transportés autres que ceux du service ordinaire, + le déporté serait enfermé dans sa case jusqu'au départ des corvées + temporaires. + + Art. 28.--Pendant la nuit, le local affecté au déporté est éclairé + intérieurement et occupé, comme le jour, par un surveillant.» + +J'ai su depuis qu'à dater de cette époque les surveillants reçurent +aussi l'ordre de relater tous mes gestes, tous les jeux de ma +physionomie, et l'on peut concevoir comment ces ordres furent exécutés. +Mais ce qui est plus grave, c'est que tous ces gestes, toutes ces +manifestations de ma douleur, parfois de mon impatience, furent +interprétés par Deniel avec une passion aussi vile que haineuse. Esprit +aussi mal équilibré que vaniteux, cet agent attacha aux plus petits +incidents une portée immense; le plus léger panache de fumée rompant à +l'horizon la monotonie du ciel, était l'indice certain d'une attaque +possible et provoquait des mesures de rigueur et des précautions +nouvelles. On voit aisément combien une surveillance ainsi comprise, +dont l'intensité haineuse se traduisait forcément dans l'attitude des +surveillants, était de nature à aggraver le régime. + +Je ne connais d'ailleurs pas de supplice plus énervant, plus atroce que +celui que j'ai subi pendant cinq années, d'avoir deux yeux braqués sur +moi, jour et nuit, à tous les moments, dans toutes les conditions, sans +une minute de répit. + +Le 4 septembre 1897, j'écrivais à ma femme: + + + Je viens de recevoir le courrier du mois de juillet. Tu me dis encore + d'avoir la certitude de l'entière lumière, cette certitude est dans + mon âme, elle s'inspire des droits qu'a tout homme de la demander, de + la vouloir, quand il ne veut qu'une chose: la vérité. + + Tant que j'aurai la force de vivre dans une situation aussi inhumaine + qu'imméritée, je t'écrirai donc pour t'animer de mon indomptable + volonté. + + D'ailleurs, les dernières lettres que je t'ai écrites sont comme mon + testament moral. Je t'y parlais d'abord de mon affection; je t'y + avouais aussi des défaillances physiques et cérébrales, mais je t'y + disais non moins énergiquement ton devoir, tout ton devoir. + + Cette grandeur d'âme que nous avons tous montrée, les uns comme les + autres, qu'on ne se fasse nulle illusion, cette grandeur d'âme ne doit + être ni de la faiblesse, ni de la jactance; elle doit s'allier, au + contraire, à une volonté chaque jour grandissante, grandissante à + chaque heure du jour, pour marcher au but: la découverte de la vérité, + de toute la vérité pour la France entière. + + Certes, parfois la blessure est par trop saignante, et le coeur se + soulève, se révolte; certes, souvent, épuisé comme je le suis, je + m'effondre sous les coups de massue, et je ne suis plus alors qu'un + pauvre être humain d'agonie et de souffrances; mais mon âme indomptée + me relève, vibrant de douleur, d'énergie, d'implacable volonté devant + ce que nous avons de plus précieux au monde: notre honneur, celui de + nos enfants, le nôtre à tous; et je me redresse encore pour jeter à + tous le cri d'appel vibrant de l'homme qui ne demande, qui ne veut que + de la justice, pour venir toujours et encore vous embraser tous du feu + ardent qui anime mon âme, qui ne s'éteindra qu'avec ma vie. + + Moi, je ne vis que de ma fièvre, depuis si longtemps, au jour le jour, + fier quand j'ai gagné une longue journée de vingt-quatre heures... + + Quant à toi, tu n'as à savoir ni ce que l'on dit, ni ce que l'on + pense. Tu as à faire inflexiblement ton devoir, vouloir non moins + inflexiblement ton droit: le droit de la justice et de la vérité. Oui, + il faut que la lumière soit faite, je formule nettement ma pensée... + + Je ne puis donc que souhaiter, pour tous deux, pour tous, que cet + effroyable, horrible et immérité martyre ait enfin un terme... + + Te parler longuement de moi, de toutes les petites choses, c'est + inutile: je le fais parfois malgré moi, car le coeur a des révoltes + irrésistibles; l'amertume, quoi qu'on en veuille, monte du coeur aux + lèvres quand on voit ainsi tout méconnaître, tout ce qui fait la vie + noble et belle; et, certes, s'il ne s'agissait que de moi, de ma + propre personne, il y a longtemps que j'eusse été chercher dans la + paix de la tombe, l'oubli de ce que j'ai vu, de ce que j'ai entendu, + l'oubli de ce que je vois chaque jour. + + J'ai vécu pour te soutenir, vous soutenir tous de mon indomptable + volonté, car il ne s'agissait plus là de ma vie, il s'agissait de mon + honneur, de notre honneur à tous, de la vie de nos enfants; j'ai tout + supporté sans fléchir, sans baisser la tête, j'ai étouffé mon coeur, + je refrène chaque jour toutes les révoltes de l'être, réclamant + toujours et encore à tous, sans lassitude comme sans jactance, la + vérité. + + Je souhaite cependant pour nous deux, pauvre amie, pour tous, que les + efforts soit des uns, soit des autres, aboutissent bientôt; que le + jour de la justice luise enfin pour nous tous, qui l'attendons depuis + si longtemps. + + Chaque fois que je t'écris, je ne puis presque pas quitter la plume, + non pour ce que j'ai à te dire, mais je vais te quitter de nouveau, + pour de longs jours, ne vivant que par ta pensée, celle des enfants, + de vous tous. + + Je termine cependant en t'embrassant ainsi que nos chers enfants, tes + chers parents, tous nos chers frères et soeurs, en te serrant dans mes + bras de toutes mes forces et en te répétant avec une énergie que rien + n'ébranle, et tant que j'aurai souffle de vie: courage, courage et + volonté! + + ALFRED. + + +Dans le courrier du mois de juillet 1897, que je reçus le 4 septembre, +se trouvait la lettre suivante de ma femme, dont je donne un extrait, et +qui resta pour moi énigmatique. La lettre du 1er juillet, dont on y +parle, ne me parvint jamais. + + + Paris, 15 juillet 1897. + + Tu as dû être mieux impressionné par la lettre que je t'ai écrite le + 1er juillet que par les précédentes. J'étais moins angoissée et + l'avenir m'apparaissait enfin sous des couleurs moins sombres... + + Nous avons fait un pas immense vers la vérité, malheureusement, je ne + puis pas t'en dire davantage... + + LUCIE. + + +En octobre, je reçus la lettre dont j'extrais le passage suivant: + + + Paris, 15 août 1897. + + Je suis toute soucieuse et bien angoissée de ne pas avoir encore de + tes nouvelles; voilà près de sept semaines que je n'ai pas eu de + lettres de toi et les semaines comptent triple quand on les passe dans + l'inquiétude; j'espère qu'il n'y a là qu'un retard et que je vais + recevoir bien vite un bon courrier. Je mets toute ma joie dans la + lecture des lignes si pleines de courage que tu m'adresses, en + attendant mieux, en attendant que tu me sois rendu et que je puisse, + dans le profond bonheur de vivre auprès de toi, me consoler de toutes + mes peines... + + Efforce-toi de ne pas penser, de ne pas faire travailler ta pauvre + cervelle, ne t'épuise pas en conjectures inutiles. Ne pense qu'au but, + à la fin; laisse reposer ta pauvre tête, ébranlée par tant de chocs. + + LUCIE. + + +Puis en novembre: + + + Paris 1er septembre 1897. + + C'est avec joie que je viens te confirmer encore la nouvelle que je + t'ai donnée dans mes lettres du mois dernier. Je suis tout à fait + heureuse de constater que nous entrons dans la bonne voie. Je ne puis + que te répéter d'avoir confiance, de ne plus te désoler, de te bien + pénétrer de la certitude que nous avons d'aboutir... + + + Paris, 25 septembre 1897. + + Je n'ajouterai qu'un mot à mes longues lettres de ce mois[5]; je suis + bien heureuse à la pensée qu'elles t'auront redonné, avec un immense + espoir, les forces nécessaires pour attendre ta réhabilitation. Je ne + puis t'en dire plus que dans mes dernières lettres... + + LUCIE. + + [5] La lettre du 1er septembre et celle du 25 furent les seules + du mois qui me parvinrent. + + +Je répondais à ces lettres: + + + Iles du Salut, 4 novembre 1897. + + Je viens à l'instant de recevoir tes lettres; les paroles, ma bonne + chérie, sont bien impuissantes à rendre tout ce que la vue de la chère + écriture réveille d'émotions poignantes dans mon coeur, et cependant ce + sont les sentiments de puissante affection que cette émotion réveille en + moi qui me donnent la force d'attendre le jour suprême où la vérité sera + enfin faite sur ce lugubre et terrible drame. + + Tes lettres respirent un tel sentiment de confiance qu'elles ont + rasséréné mon coeur qui souffre tant pour toi, pour nos chers enfants. + + Tu me fais la recommandation, pauvre chérie, de ne plus chercher à + penser, de ne plus chercher à comprendre, je ne l'ai jamais fait, cela + m'est impossible, mais comment ne plus penser? Tout ce que je puis + faire, c'est de chercher à attendre, comme je te l'ai dit, le jour + suprême de la vérité. + + Dans ces derniers mois, je t'ai écrit de longues lettres où mon coeur + trop gonflé s'est détendu. Que veux-tu, depuis trois ans je me vois le + jouet de tant d'événements auxquels je suis étranger, ne sortant pas + de la règle de conduite absolue que je me suis imposée, que ma + conscience de soldat loyal et dévoué à son pays m'a imposée d'une + façon inéluctable, que, quoi qu'on en veuille, l'amertume monte du + coeur aux lèvres, la colère vous prend parfois à la gorge, et les cris + de douleur s'échappent. Je m'étais bien juré jadis de ne jamais parler + de moi, de fermer les yeux sur tout, ne pouvant avoir comme toi, comme + tous, qu'une consolation suprême, celle de la vérité, de la pleine + lumière. + + Mais la trop longue souffrance, une situation épouvantable, le climat + qui à lui seul embrase le cerveau, si tout cela ne m'a jamais fait + oublier aucun de mes devoirs, tout cela a fini par me mettre dans un + état d'éréthisme cérébral et nerveux qui est terrible... + + Je bavarde avec toi, quoique je n'aie rien à te dire, mais cela me + fait du bien, repose mon coeur, détend mes nerfs. Vois-tu, souvent le + coeur se crispe de douleur poignante quand je pense à toi, à nos + enfants, et je me demande alors ce que j'ai bien pu commettre sur + cette terre pour que ceux que j'aime le plus, ceux pour qui je + donnerais mon sang goutte à goutte, soient éprouvés par un pareil + martyre. + + Mais même quand la coupe trop pleine déborde, c'est dans ta chère + pensée, dans celle des enfants, pensées qui font vibrer et frémir tout + mon être, qui l'exaltent à sa plus haute puissance, que je puise + encore la force de me relever, pour jeter le cri d'appel vibrant de + l'homme qui pour lui, pour les siens, ne demande depuis si longtemps + que de la justice, de la vérité, rien que la vérité. + + Je t'ai d'ailleurs formulé nettement ma volonté, que je sais être la + tienne, la vôtre et que rien n'a jamais pu abattre. + + C'est ce sentiment, associé à celui de tous mes devoirs, qui m'a fait + vivre, c'est lui aussi qui m'a fait encore demander pour toi, pour + tous, tous les concours, un effort plus puissant que jamais de tous + dans une simple oeuvre de justice et de réparation, en s'élevant + au-dessus de toutes les questions de personnes, au-dessus de toutes + les passions. + + Puis-je encore te parler de mon affection? C'est inutile, n'est-ce + pas, car tu la connais, mais ce que je veux te dire encore, c'est que + l'autre jour je relisais toutes tes lettres pour passer quelques-unes + de ces minutes trop longues auprès d'un coeur aimant, et un immense + sentiment d'admiration s'élevait en moi pour ta dignité et ton + courage. Si l'épreuve des grands malheurs est la pierre de touche des + belles âmes, oh! ma chérie, la tienne est une des plus belles et des + plus nobles qu'il soit possible de rêver. + + ALFRED. + + +Le mois de novembre s'écoula, puis le mois de décembre 1897, sans +m'apporter de lettres. Enfin, le 9 janvier 1898, après une longue et +anxieuse attente, je reçus tout à la fois les lettres de ma femme des +mois d'octobre et de novembre, dont j'extrais les passages suivants: + + + Paris, 6 octobre 1897. + + Je n'ai pas réussi à t'exprimer dans ma dernière lettre et surtout, je + crois, à te communiquer d'une façon absolue la confiance si grande que + j'avais et qui n'a fait que s'accentuer depuis, dans le retour de + notre bonheur. Je voudrais te dire la joie que je ressens en voyant + l'horizon s'éclaircir ainsi, en apercevant le terme de nos + souffrances, et je me sens bien inhabile à te faire partager mes + sentiments, car pour toi, pauvre exilé, c'est toujours l'attente, + l'attente angoissante, l'ignorance de tout ce que nous faisons, et les + phrases vagues, les assemblages de mots ne t'apportent rien, si ce + n'est l'assurance de notre profonde affection et la promesse souvent + renouvelée que nous arriverons à te réhabiliter. Si tu pouvais comme + moi te rendre compte des progrès accomplis, du chemin que nous avons + fait à travers les ténèbres pour gagner enfin la pleine lumière, comme + tu te sentirais allégé, soulagé! Cela me crève le coeur de ne pouvoir + te raconter tout ce qui me passionne, tout ce qui fait que j'ai tant + d'espoir. Je souffre à l'idée que tu subis un martyre, qui, s'il doit + se prolonger physiquement jusqu'à ce que l'erreur soit officiellement + reconnue, est au moins inutile moralement, et que, tandis que je me + sens plus rassurée, plus tranquille, tu passes par des alternatives + d'angoisses et d'inquiétudes qui pourraient t'être épargnées... + + + Paris, 17 novembre 1897. + + Je suis inquiète de n'avoir pas de lettre de toi. Ta dernière lettre + datée du 4 septembre m'est arrivée dans les premiers jours d'octobre, + et depuis je suis absolument sans nouvelles. Je n'ai jamais exhalé de + plaintes et ce n'est certes pas maintenant que je commencerai, et + cependant Dieu sait ce que j'ai souffert, restant pendant des semaines + et des semaines dans cette angoisse affolante que me causait l'absence + totale de lettres. De jour en jour, je pense que mes tourments vont + cesser, que je vais être rassurée, autant que je le puis, étant + données tes horribles souffrances. Mais espère de toutes tes forces! + Comment pourrais-je te dire ma confiance, en restant dans les limites + qui me sont permises? C'est difficile et je ne puis que te donner + l'assurance formelle que dans un temps très, très rapproché tu seras + réhabilité. Ah! si je pouvais te parler à coeur ouvert, te dire toutes + les péripéties de ce drame épouvantable... + + Quand cette lettre arrivera à la Guyane, j'espère que tu auras reçu la + bonne nouvelle que ta conscience attend depuis trois longues années. + + LUCIE. + + +Quand ces lettres me parvinrent en janvier 1898, à l'île du Diable, +après une longue et anxieuse attente, non seulement je n'avais pas reçu +la bonne nouvelle qu'elles me faisaient prévoir, mais les vexations +avaient redoublé d'intensité, la surveillance était devenue encore plus +rigoureuse. De dix surveillants et un surveillant-chef, le nombre avait +été porté à treize surveillants et un surveillant-chef; des sentinelles +avaient été placées autour de ma case, un souffle de terreur régnait +autour de moi, terreur dont je m'apercevais par l'attitude des +surveillants. + +Vers cette époque également, on élevait une tour dépassant en hauteur la +caserne des surveillants et sur la plate-forme de laquelle fut placé le +canon Hotchkiss destiné à défendre les approches de l'île. + +Aussi renouvelai-je auprès du Président de la République, auprès des +membres du Gouvernement, les appels que j'avais faits précédemment. + +Dans les premiers jours du mois de février 1898, je reçus deux lettres +de ma femme, datées du 4 décembre 1897 et du 26 décembre 1897; ces deux +lettres étaient des copies partielles des lettres que ma femme m'avait +écrites. + +J'ai su depuis que ma femme m'avait fait connaître, en termes discrets, +dans les lettres qu'elle m'écrivit en août ou septembre 1897, qu'une +haute personnalité du Sénat avait pris ma cause en main; le passage, +bien entendu, fut supprimé et je n'appris l'admirable initiative de M. +Scheurer-Kestner qu'à mon retour en France, en 1899, comme je n'appris +qu'à cette époque les événements qui se déroulaient alors en France. + +Un extrait qu'on m'avait transmis de la lettre du 4 décembre 1897 de ma +femme était particulièrement triste. + + + J'ai reçu deux lettres de toi. Quoique tu ne me dises rien de tes + souffrances et que ces lettres, comme les précédentes, soient + empreintes d'une belle dignité, d'un courage admirable, j'ai senti + percer ta douleur avec une telle acuité que j'éprouve le besoin de + t'apporter du réconfort, de te faire entendre quelques paroles + d'affection, venant d'un coeur aimant et dont la tendresse, + l'attachement sont, comme tu le sais, aussi profonds qu'inaltérables. + + Mais que de jours se sont passés depuis que tu m'as écrit ces lettres + et que de temps s'écoulera encore jusqu'à ce que ces quelques lignes + viennent te rappeler que ma pensée est avec toi jour et nuit et qu'à + toutes les heures, à toutes les minutes de ta longue torture, mon âme, + mon coeur, tout ce qu'il y a de sensible en moi, vibre avec toi, que + je suis l'écho de tes cruelles souffrances et que je donnerais ma vie + pour abréger tes tortures. Si tu savais quel chagrin j'éprouve de ne + pas être là-bas auprès de toi, et avec quelle joie j'aurais accepté la + vie la plus dure, la plus atroce, pour partager ton exil et être à tes + côtés à toute heure, à tout moment, pour te soutenir dans les moments + de défaillance, t'entourer de toute mon affection et panser, si peu + que ce soit, tes blessures. + + Mais il était dit que nous n'aurions même pas la consolation de + souffrir ensemble et que nous boirions l'amertume jusqu'à la dernière + goutte... + + +Puis suivaient quelques phrases vagues d'espoir, si souvent renouvelées. + +En réponse à ce courrier, j'écrivis à ma femme: + + + Iles du Salut, 7 février 1898. + + Je viens de recevoir tes chères lettres de décembre, et mon coeur se + brise, se déchire devant tant de souffrances imméritées. Je te l'ai + dit: ta pensée, celle des enfants me relèvent toujours, vibrant de + douleur, de suprême volonté devant ce que nous avons de plus précieux + au monde: notre honneur, la vie de nos enfants, pour jeter le cri + d'appel de plus en plus vibrant de l'homme qui ne demande que la + justice pour lui et les siens et qui y a droit. + + Depuis trois mois, dans la fièvre et le délire, souffrant le martyre + nuit et jour pour toi, pour nos enfants, j'adresse appels sur appels + au chef de l'État, au Gouvernement, à ceux qui m'ont fait condamner, + pour obtenir de la justice enfin, un terme à notre effroyable martyre, + sans obtenir de solution. + + Je réitère aujourd'hui mes demandes précédentes au chef de l'État, au + Gouvernement, avec plus d'énergie encore s'il se peut, car tu n'as pas + à subir un pareil martyre, nos enfants n'ont pas à grandir déshonorés, + je n'ai pas à agoniser dans un cachot pour un crime abominable que je + n'ai pas commis. Et j'attends chaque jour d'apprendre que le jour de + la justice a enfin lui pour nous... + + ALFRED. + + +Dans le courant du mois de février, les mesures de rigueur ne faisant +que s'accentuer encore, et ne recevant aucune réponse à mes précédents +appels au chef de l'État et aux membres du Gouvernement, j'adressai la +lettre suivante au Président de la Chambre des Députés et aux députés. + + + Iles du Salut, 28 février 1898. + + «Monsieur le Président de la Chambre + des Députés, + + «Messieurs les Députés, + + «Dès le lendemain de ma condamnation, c'est-à-dire il y a déjà plus de + trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est venu me trouver au + nom de M. le Ministre de la Guerre pour me demander, après qu'on m'eut + fait condamner pour un crime abominable que je n'avais pas commis, si + j'étais innocent ou coupable, j'ai déclaré que non seulement j'étais + innocent, mais que je demandais la lumière, la pleine et éclatante + lumière, et j'ai aussitôt sollicité l'aide de tous les moyens + d'investigation habituels, soit par les attachés militaires, soit par + tout autre dont dispose un gouvernement. + + «Il me fut répondu alors que des intérêts supérieurs aux miens, à cause + de l'origine de cette lugubre et tragique histoire, à cause de l'origine + de la lettre incriminée, empêchaient les moyens d'investigation + habituels, mais que les recherches seraient poursuivies. + + «J'ai attendu pendant trois ans, dans la situation la plus effroyable + qu'il soit possible d'imaginer, frappé sans cesse et sans cause, et ces + recherches n'aboutissent pas. + + «Si donc des intérêts supérieurs aux miens devaient empêcher, doivent + toujours empêcher l'emploi des moyens d'investigation qui seuls peuvent + mettre enfin un terme à cet horrible martyre de tant d'êtres humains, + qui seuls peuvent faire enfin la pleine et éclatante lumière sur cette + lugubre et tragique affaire, ces mêmes intérêts ne sauraient exiger + qu'une femme, des enfants, un innocent leur soient immolés. Agir + autrement serait nous reporter aux siècles les plus sombres de notre + histoire, où l'on étouffait la vérité, où l'on étouffait la lumière. + + «J'ai soumis, il y a quelques mois déjà, toute l'horreur tragique et + imméritée de cette situation à la haute équité des membres du + Gouvernement; je viens également la soumettre à la haute équité de + messieurs les Députés, pour leur demander de la justice pour les miens, + la vie de mes enfants, un terme à cet effroyable martyre de tant d'êtres + humains.» + + +La même lettre, conçue dans des termes identiques, fut adressée à la +même date au Président et aux membres du Sénat. Ces appels furent +renouvelés peu de temps après. + +M. Méline, qui présidait alors le Gouvernement, étouffa mes cris et +garda ces lettres qui ne parvinrent jamais à leurs destinataires. + +Et ces lettres arrivaient au moment où l'auteur du crime était glorifié, +pendant qu'ignorant de tous les événements qui se passaient en France, +j'étais cloué sur mon rocher, criant mon innocence aux pouvoirs publics, +multipliant les appels à ceux qui étaient chargés de faire la lumière, +d'assurer la justice! + +En mars, je reçus les lettres de ma femme du commencement de janvier, +conçues toujours en termes vagues, exprimant le même espoir, sans +qu'elle pût préciser sur quelles espérances se fondait cet espoir. + +Puis, en avril, nouveau et profond silence. Les lettres que m'écrivit ma +femme dans les derniers jours de janvier et dans le courant du mois de +février 1898 ne me parvinrent jamais. + +Quant aux lettres que j'écrivis à partir de cette époque à ma femme, +elle n'en reçut aucune originale et nous n'en possédons que des +extraits copiés et tronqués. D'ailleurs, durant toute cette période, +les lettres que m'adressait ma femme ne me parvinrent également qu'en +copie. + +Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en copie +durant cette période: + + + Paris, 6 mars 1898. + + Quoique mes lettres soient bien banales et d'une monotonie + désespérante, je ne puis pas résister au désir de me rapprocher de + toi, de venir causer un peu. + + Vois-tu, il y a des moments où mon coeur est tellement gonflé, où + l'écho de tes souffrances retentit en moi avec une telle force, une + telle acuité que je ne peux plus me dominer, ma volonté m'abandonne, + j'étouffe de chagrin, la séparation me pèse trop, elle est trop + cruelle; dans un élan de tout mon être je tends les bras vers toi, + dans un effort suprême je cherche à t'atteindre, à te consoler, à te + ranimer. Je crois alors être près de toi, je te parle doucement, je te + redonne courage, je te fais espérer. Trop vite je suis tirée de mon + rêve par la voix d'un enfant, par un bruit du dehors qui me ramène + brusquement à la réalité. Je me retrouve alors bien isolée, bien + triste en face de mes pensées et surtout de tes souffrances. Combien + tu as dû être malheureux d'être privé de nouvelles, ainsi que tu me le + dis dans ta lettre du 6 janvier. N'oublie pas, quand tu ne reçois pas + mes lettres, que je suis en pensée avec toi, que je ne t'abandonne ni + nuit ni jour, et que si la parole ne peut t'apporter l'expression de + mon profond amour, aucun obstacle ne peut entraver l'union de nos + coeurs, de nos pensées. + + + Paris, 7 avril 1898. + + Je viens de recevoir ta lettre du 5 mars, ce sont des nouvelles + relativement récentes pour nous qui sommes habitués à tant souffrir de + l'irrégularité des courriers, et j'ai eu une agréable surprise en + voyant une date aussi rapprochée. Comme les malheurs vous changent! + Avec quelle résignation on est obligé d'accepter des choses qui vous + semblent impossible à supporter... Quand je dis que j'accepte avec + résignation, c'est inexact. Je ne récrimine pas, parce que, jusqu'à ce + que ta pleine innocence soit reconnue, je dois vivre et souffrir + ainsi, mais au fond mon être se révolte, s'indigne et, comprimé par + ces longues années d'attente, il déborde d'impatience à peine + contenue... + + + Paris, 5 juin 1898. + + Me voici encore accoudée à ma table, songeant tristement et perdue + dans mes pensées; je venais t'écrire et comme il m'arrive vingt fois + par jour, je me suis laissée aller à une longue rêverie. C'est vers + toi que je me sauve ainsi à tout instant, je donne à mes nerfs une + détente en m'échappant, et ma pensée va rejoindre mon coeur qui est + toujours avec toi dans ton lointain exil. Je viens te rendre visite + souvent, bien souvent, et puisqu'il ne m'a pas encore été permis de + venir te rejoindre, je t'apporte tout ce qui est moi-même, toute ma + personne morale, toute ma pensée, ma volonté, mon énergie et surtout + mon amour, toutes choses intangibles et qu'aucune force humaine ne + pourrait enchaîner... + + + Paris, 25 juillet 1898. + + Quand je me sens trop triste et que le fardeau de la vie me semble + trop lourd, trop difficile à supporter, je me détourne du présent, + j'évoque mes souvenirs et je retrouve des forces pour continuer la + lutte... + + LUCIE. + + +Cette lettre fut la seule du mois de juillet qui me parvint. A partir de +cette époque les lettres originales reprennent. + +Pour moi, les journées s'écoulaient dans une impatience extrême, ne +comprenant rien à ce qui se passait autour de moi. Quant aux demandes +que j'adressais au chef de l'État, il m'était invariablement répondu: +«Vos demandes ont été transmises suivant la forme constitutionnelle aux +membres du Gouvernement.» Puis, plus rien; j'attendais toujours quelle +était la suite définitive donnée à mes demandes de revision. J'ignorais +totalement la loi, à plus forte raison la loi nouvelle sur la revision +qui date de 1895, c'est-à-dire d'une époque où j'étais déjà en +captivité. Une demande faite pour obtenir un code en communication fut +repoussée. + +Au mois d'août 1898, j'écrivis à ma femme: + + + Iles du Salut, 7 août 1898. + + Quoique je t'aie écrit deux longues lettres par le précédent courrier, + je ne veux pas laisser partir ce courrier sans t'envoyer l'écho de mon + immense affection, sans venir te parler, te faire entendre toujours + les mêmes paroles qui doivent soutenir ton invincible courage. + + La claire conscience de notre devoir doit nous rendre stoïques envers + le reste. Si atroce que soit le destin, il faut avoir l'âme assez + haute pour le dominer jusqu'à ce qu'il s'incline devant toi. + + Les paroles que je te redis depuis si longtemps sont et demeurent + invariables. Mon honneur est mon bien propre, le patrimoine de nos + enfants et doit leur être rendu; cet honneur, je l'ai réclamé à la + patrie. Je ne puis que souhaiter que notre effroyable martyre ait + enfin un terme. + + Dans mes précédentes lettres, je t'ai parlé longuement de nos enfants, + de leur sensibilité dont tu te plaignais, quoique je sois assuré que + tu élèves admirablement ces chers petits. Si j'y reviens, c'est que + dans le bonheur ils étaient le but unique de nos pensées; dans le + malheur immérité qui nous a frappés, ils sont notre raison de vivre. + La sensibilité donc, toujours celle qui s'adresse aux choses de + l'esprit et du coeur, est le grand ressort de l'éducation. Quelle + prise peut-on avoir sur une nature indolente ou insensible? + + C'est surtout par l'influence morale qu'il faut agir, aussi bien pour + l'éducation que pour le développement de l'intelligence, et celle-ci + ne peut s'exercer que sur un être sensible. Je ne suis pas partisan + des châtiments corporels, quoiqu'ils soient parfois nécessaires pour + les enfants d'un naturel indocile. Une âme menée par la crainte en + reste toujours plus faible. Un visage triste, une attitude sévère + suffisent à un enfant sensible pour lui faire comprendre sa faute. + + Cela me fait toujours du bien de venir me rapprocher de toi, te parler + de nos enfants, d'un sujet qui après avoir été, dans le bonheur, celui + de nos conversations familières, est aujourd'hui celui de notre + raison de vivre. + + Et si je n'écoutais que mon coeur, je t'écrirais plus souvent, car il + me semble ainsi--pure illusion, je le sais, mais qui soulage + néanmoins--qu'au même instant, à la même minute, tu sentiras à travers + la distance qui nous sépare, battre un coeur qui ne vit que pour toi, + pour nos enfants, un coeur qui t'aime... + + Mais au-dessus de tout plane le culte de l'honneur, au sens absolu du + mot. Il faut se dégager tout aussi bien des passions intérieures que + la douleur soulève, que de l'oppression produite par les choses + extérieures. Cet honneur donc, qui est mon bien propre, le patrimoine + de nos enfants, leur vie, il faut le vouloir courageusement, + infatigablement, sans jactance, mais aussi sans faiblesse. + + ALFRED. + + +En même temps, je demandai par lettre, par télégramme, quelle était la +suite définitive donnée à mes demandes de revision pour lesquelles +j'obtenais toujours la même réponse énigmatique. Mais le silence, le +silence toujours, était la seule réponse que j'obtenais. J'ignorais les +événements qui s'étaient passés, qui se passaient encore en France. +Enfin, espérant obtenir par un moyen extrême une réponse, je déclarai +en septembre 1898 que je cessais ma correspondance en attendant la +réponse à mes demandes de revision. Cette déclaration fut inexactement +transmise par câble à ma femme et l'on verra à quels incidents elle +donna lieu. + +En octobre, je reçus le courrier du mois d'août de ma femme, exprimant +toujours le même espoir, qu'il lui était malheureusement impossible, +dans sa correspondance épluchée et si souvent supprimée, d'étayer par +des faits précis. + +Je renouvelai ma demande tendant à obtenir une réponse à mes demandes de +revision. Le 27 octobre 1898, alors que j'ignorais encore qu'une demande +en revision avait été introduite par ma femme, que cette demande avait +été transmise à la Cour de cassation pour y être examinée, on me fit +dire enfin que: «j'allais recevoir une réponse définitive à mes demandes +de revision adressées au chef de l'État». + +J'écrivis aussitôt à ma femme la lettre suivante: + + + Iles du Salut, 27 octobre 1898. + + Quelques lignes pour t'envoyer l'écho de mon immense affection, + l'expression de toute ma tendresse. Je viens d'être informé que je + recevrai la réponse définitive à mes demandes de revision. Je + l'attends avec calme et confiance, ne doutant pas cette réponse soit + ma réhabilitation... + + ALFRED. + + +Quelques jours plus tard, dans les premiers jours de novembre, je reçus +le courrier du mois de septembre de ma femme, par lequel elle +m'annonçait qu'il s'était produit des événements graves que j'apprendrai +plus tard et qu'elle avait introduit une demande en revision qui avait +été acceptée par le Gouvernement. + +Cette nouvelle venait donc coïncider avec la réponse qui m'avait été +donnée le 27 octobre précédent. J'écrivis aussitôt à ma femme: + + + Iles du Salut, 5 novembre 1898. + + Je viens de recevoir ton courrier du mois de septembre, par lequel tu + me donnes de si bonnes nouvelles. + + Par ma lettre du 27 octobre dernier, je t'ai fait connaître que + j'étais déjà informé que je recevrais la réponse définitive à mes + demandes de revision. Je t'ai dit dès alors que j'attendais avec + confiance, ne doutant pas que cette réponse soit enfin ma + réhabilitation... + + ALFRED. + + +J'ignorais toujours que la demande en revision avait été transmise par +le Gouvernement à la Cour de cassation et que même des débats avaient +déjà eu lieu. + +Le 16 novembre 1898, je reçus un télégramme ainsi conçu: + + + Cayenne, 16 novembre 1898. + + Gouverneur à déporté Dreyfus, par commandant + supérieur des îles du Salut. + + Vous informe que Chambre criminelle de la Cour de cassation a déclaré + recevable en la forme demande en revision de votre jugement et décidé + que vous seriez avisé de cet arrêt et invité à produire vos moyens de + défense. + + +Je compris que la demande avait été déclarée recevable en la forme par +la Cour et qu'il allait s'ouvrir des débats sur le fond. Je fis +connaître que je désirais être mis en communication avec Me Demange, mon +défenseur en 1894. Je ne savais d'ailleurs rien de ce qui s'était passé +depuis cette époque, j'en étais toujours au bordereau, pièce unique du +dossier. Je n'avais pour ma part rien à ajouter à ce que j'avais déjà +dit devant le premier Conseil de guerre, rien à modifier à la discussion +du bordereau. J'ignorais qu'on avait modifié la date d'arrivée du +bordereau, modifié les hypothèses qui avaient été émises au premier +procès sur les différentes pièces énumérées au bordereau. Je croyais +donc l'affaire bien simple, et réduite, comme au premier Conseil de +guerre, à une discussion sur l'écriture. + +Le 28 novembre 1898, je fus autorisé à circuler de 7h. à 11h. et de 2 +à 5h. du soir, dans l'enceinte du camp retranché. On appelait camp +retranché l'espace compris dans une enceinte en pierres sèches de 0m,80 +environ de hauteur, enceinte qui entourait la caserne des surveillants +située à côté de ma case. La promenade consistait donc en réalité en un +couloir, en plein soleil, qui contournait la caserne et ses dépendances. +Mais je revoyais la mer que je n'avais plus vue depuis plus de deux ans, +je revoyais la maigre verdure des îles; mes yeux pouvaient se reposer +sur autre chose que sur les quatre murs de la case. + +En décembre, je ne reçus pas de courrier de ma femme. Aucune des lettres +qu'elle m'écrivit dans le courant du mois d'octobre 1898 ne me parvint +jamais. L'impatience me gagna durant ce mois; je demandai des +explications, je demandai quand les débats s'ouvriraient sur le fond à +la Cour de cassation? (Je ne savais pas que des débats avaient eu lieu +les 27, 28 et 29 octobre.) Aucune réponse ne me fut donnée. + +Le 28 décembre 1898, je reçus une lettre de ma femme ainsi conçue: + + + Paris, 22 novembre 1898. + + Je ne sais si tu as reçu mes lettres du mois dernier dans + lesquelles[6] je te racontais dans leurs grandes lignes les efforts + que nous avions faits pour arriver à pouvoir demander la revision de + ton procès, puis la procédure engagée et la recevabilité de la + demande. Chaque nouveau succès, quoiqu'il me rendit bien heureuse, + était empoisonné par l'idée que toi, pauvre malheureux, tu étais dans + l'ignorance des faits et que sans doute tu étais en train de + désespérer. + + Enfin, la semaine dernière, j'ai eu l'immense joie d'apprendre que le + Gouvernement t'envoyait un télégramme t'avertissant de la recevabilité + de la demande. + + J'ai eu connaissance il y a quinze jours d'une lettre de toi dans + laquelle tu aurais, paraît-il, déclaré ta résolution de ne plus + écrire, même à moi... + + LUCIE. + + + [6] Aucune de ces lettres ne me parvint jamais. + +Outré par une interprétation aussi inexacte de ma pensée, j'écrivis +aussitôt à M. le Gouverneur de la Guyane une lettre conçue à peu près +dans ces termes: + + + «Par la lettre que je viens de recevoir de madame Dreyfus, je vois + qu'il lui a été donné connaissance, en partie seulement, d'une lettre + que je vous avais adressée en septembre dernier, vous déclarant que je + cessais ma correspondance, en _attendant la réponse_ aux demandes de + revision que j'avais adressées au chef de l'État. En ne communiquant à + madame Dreyfus qu'un extrait de ma lettre, on lui a donné une + interprétation qui a dû être plus que douloureuse pour ma chère femme. + Il y a donc un devoir de conscience pour celui--que j'ignore et que je + veux ignorer--qui a commis cet acte et à qui il appartient de le + réparer.» + + +J'appris que ce dont on avait donné connaissance à ma femme était une +transmission par câble de ma lettre et que celle-ci avait été +inexactement câblée! + +En même temps, j'écrivis à ma femme la lettre suivante: + + + Iles du Salut, 26 décembre 1898. + + J'étais sans lettres de toi depuis deux mois. J'ai reçu il y a + quelques jours ta lettre du 22 novembre. Si j'ai momentanément clos ma + correspondance, c'est que j'attendais la réponse à mes demandes de + revision et que je ne pouvais plus que me répéter. Depuis, tu as dû + recevoir de nombreuses lettres de moi. + + Si ma voix eût cessé de se faire entendre, c'est qu'elle eût été + éteinte à tout jamais, car si j'ai vécu, c'est pour vouloir mon + honneur, mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, pour faire mon + devoir, comme je l'ai fait partout et toujours, et comme il faut + toujours le faire, quand on a pour soi le bon droit et la justice, + sans jamais craindre rien ni personne... + + ALFRED. + + +Les nouvelles que j'avais reçues dans ces derniers mois m'avaient +apporté un soulagement immense. Je n'avais jamais désespéré, je n'avais +jamais perdu foi en l'avenir, convaincu dès le premier jour que la +vérité serait connue, qu'il était impossible qu'un crime aussi +abominable, auquel j'étais si complètement étranger, pût rester impuni. +Mais ne connaissant rien des événements qui se passaient en France, +voyant au contraire chaque jour la situation qui m'était faite devenir +plus atroce, frappé sans cesse et sans cause, obligé de lutter nuit et +jour contre les éléments, contre le climat, contre les hommes, j'avais +commencé à douter de voir pour moi-même la fin de cet horrible drame. Ma +volonté n'en était pas amoindrie, elle était restée aussi inflexible, +mais j'avais des moments de désespoir farouche, pour ma chère femme, +pour mes chers enfants, en pensant à la situation qui leur était faite. + +Enfin l'horizon s'éclaircissait; j'entrevoyais pour les miens comme pour +moi-même un terme à cet affreux martyre. Il me sembla que le coeur se +déchargeait d'un poids immense, je respirai plus librement. + +Fin décembre, je reçus le réquisitoire introductif du 15 octobre 1898 du +procureur général à la Cour de cassation. Je le lus avec une profonde +stupéfaction. + +J'appris l'accusation portée par mon frère contre le commandant +Esterhazy que je ne connaissais pas, son acquittement, le faux, l'aveu +et le suicide d'Henry. Mais le sens de bien des incidents m'échappa. + +Le 5 janvier 1899, je fus interrogé sur commission rogatoire, par le +président de la Cour d'appel de Cayenne. Mon étonnement fut grand +d'entendre parler pour la première fois de ces prétendus aveux, de cette +misérable transformation de paroles prononcées le jour de la dégradation +et qui étaient au contraire une protestation, une déclaration véhémente +de mon innocence. + +Puis les journées, les mois s'écoulèrent, sans recevoir de nouvelles +précises, ignorant ce que devenait l'enquête de la Cour. Chaque mois, ma +femme, dans ses lettres qui me parvenaient souvent avec un retard +considérable, dans ses dépêches, me disait son espoir d'un terme +prochain à nos souffrances, et ce terme je ne le voyais pas venir. + +Dans les derniers jours de février, je remis comme d'habitude, au +commandant du pénitencier, Deniel, la demande de vivres et objets +nécessaires pour le mois suivant. Je ne reçus rien. J'avais pris la +résolution absolue, dont je ne m'étais pas départi depuis le premier +jour, de ne pas réclamer, de ne jamais discuter sur l'application de la +peine, car c'eût été en admettre le principe, principe que je n'avais +jamais admis; aussi je ne dis rien et je me passai de tout durant le +mois de mars. A la fin du mois, Deniel vint me dire qu'il avait égaré +ma commande et qu'il me priait d'en refaire une autre. S'il l'avait +réellement égarée, il s'en serait aperçu dès le retour du bateau chargé +de chercher les vivres à Cayenne. Cet acte a trop bien coïncidé avec le +vote de la loi de dessaisissement pour ne pas penser que ce fait en a +été la cause. A ce moment, je ne connaissais pas la basse besogne à +laquelle cet homme s'était livré, je ne l'appris qu'à mon retour en +France; je le croyais un simple instrument, d'autant plus qu'il +s'empressait toujours de me dire: «Je ne suis qu'un agent d'exécution», +et je savais qu'on trouve des individus pour toutes les besognes. +Aujourd'hui, j'ai tout lieu de penser que bien des mesures furent prises +sur sa propre initiative, que l'attitude de certains surveillants lui +est due. + +Quant à moi, j'ignorais la loi de dessaisissement et je ne pouvais +comprendre la longueur de l'enquête; celle-ci me paraissait toute +simple, puisque je ne connaissais que le bordereau. Je demandai à +plusieurs reprises des renseignements; il est presque inutile de dire +qu'ils ne me furent jamais donnés. + +Si mon énergie morale ne faiblit pas durant ces huit longs mois, où +j'attendais chaque jour, à chaque heure du jour, la décision de la Cour +suprême, par contre mon épuisement physique et cérébral ne fit que +s'accentuer dans cette attente angoissante et affolante. + + + + +X + + +Le lundi 5 juin 1899, à midi et demi, le surveillant chef vint +précipitamment dans ma case et me remit la note suivante: + + + «Veuillez faire connaître immédiatement capitaine Dreyfus dispositif + cassation ainsi conçu: «La Cour casse et annule jugement rendu le 22 + décembre 1894 contre Alfred Dreyfus par le 1er Conseil de guerre du + Gouvernement militaire de Paris et renvoie l'accusé devant le Conseil de + guerre de Rennes, etc., etc. + + «Dit que le présent arrêté sera imprimé et transcrit sur les registres + du 1er Conseil de guerre du Gouvernement militaire de Paris en marge de + la décision annulée; en vertu de cet arrêt, le capitaine Dreyfus cesse + d'être soumis au régime déportation, devient simple prévenu, est + replacé dans son grade et peut reprendre son uniforme.» + + «Faites opérer levée d'écrou par l'administration pénitentiaire et + retirer surveillants militaires de l'île du Diable; en même temps faites + prendre en charge le prévenu par le commandant des troupes et remplacer + surveillants par brigade de gendarmerie qui assurera le service de garde + de l'île du Diable dans position réglementaire des prisons militaires. + + «Croiseur _Sfax_ part aujourd'hui de Fort-de-France avec ordre d'aller + chercher prévenu île du Diable pour le ramener en France. + + «Communiquez à capitaine Dreyfus dispositif arrêt et départ _Sfax_.» + + +Ma joie fut immense, indicible. J'échappais enfin au chevalet de torture +où j'avais été cloué pendant cinq ans, souffrant le martyre pour les +miens, pour mes enfants, autant que pour moi-même. Le bonheur succédait +à l'effroi des angoisses inexprimées, l'aube de la justice se levait +enfin pour moi. Après l'arrêt de la Cour, je croyais que tout allait en +être fini, qu'il ne s'agissait plus que d'une simple formalité. + +De mon histoire, je ne savais rien. J'en étais resté à 1894, au bordereau +pièce unique du dossier, à la sentence du Conseil de guerre, à +l'effroyable parade d'exécution, aux cris de mort d'une foule abusée; je +croyais à la loyauté du général de Boisdeffre, je croyais à un chef de +l'État, Félix Faure, tous anxieux de justice et de vérité. Un voile +s'était ensuite étendu devant mes yeux, rendu plus impénétrable chaque +jour; les quelques faits que j'avais appris depuis quelques mois +m'étaient restés incompréhensibles. Je venais d'apprendre le nom +d'Esterhazy, le faux du lieutenant-colonel Henry, son suicide; je +n'avais eu que des rapports de service avec l'héroïque lieutenant-colonel +Picquart. La lutte grandiose engagée par quelques grands esprits, épris +de lumière et de vérité, m'était totalement inconnue. + +Dans l'arrêt de la Cour, j'avais lu que mon innocence était reconnue et +qu'il ne restait plus au Conseil de guerre devant lequel j'étais renvoyé +que l'honneur de réparer une effroyable erreur judiciaire. + +Dans le même après-midi du 5 juin, je remis la dépêche suivante, pour +être adressée à ma femme: + + + «De coeur et d'âme avec toi, enfants, tous. Pars vendredi. Attends avec + immense joie le moment de bonheur suprême de te serrer dans mes bras. + Mille baisers.» + + +Dans la soirée arriva de Cayenne la brigade de gendarmerie chargée +d'assurer ma garde jusqu'au départ. Je vis partir les surveillants; il +me semblait marcher dans un rêve, au sortir d'un long et épouvantable +cauchemar. + +J'attendis anxieusement l'arrivée du _Sfax_. Le jeudi soir, je vis +apparaître au loin un panache de fumée; bientôt je reconnus un navire de +guerre. Mais il était trop tard pour que je pusse embarquer. + +Grâce à l'obligeance de M. le maire de Cayenne, j'avais pu recevoir un +costume, un chapeau, quelque linge, ce qui m'était, en un mot, +strictement nécessaire pour mon retour en France. + +Le vendredi matin, 9 juin, à 7 heures, on vint me chercher à l'île du +Diable, dans la chaloupe du pénitencier. Je quittai enfin cette île +maudite où j'avais tant souffert. Le _Sfax_, à cause de son tirant +d'eau, était stationné fort loin. La chaloupe me conduisit jusqu'à +l'endroit où il était ancré, mais là je dus attendre pendant deux heures +qu'on voulût bien me recevoir. La mer était forte et la chaloupe, vraie +coquille de noix, dansait sur les grandes lames de l'Atlantique. Je fus +malade, comme tous ceux qui étaient à bord. + +Vers 10 heures, l'ordre vint d'accoster, je montai à bord du _Sfax_, où +je fus reçu par le commandant en second qui me conduisit à la cabine de +sous-officier qui avait été spécialement aménagée pour moi. La fenêtre +de la cabine avait été grillée (je pense que c'est cette opération qui a +provoqué ma longue attente à bord de la chaloupe du pénitencier); la +porte, vitrée, était gardée par un factionnaire en armes. Le soir je +compris, au mouvement du navire, que le _Sfax_ venait de lever l'ancre +et se mettait en marche. + +Mon régime à bord du _Sfax_ était celui d'un officier aux arrêts de +rigueur; j'avais une heure le matin, une heure le soir pour me promener +sur le pont. Le reste du temps, j'étais renfermé dans ma cabine. Pendant +mon séjour à bord du _Sfax_, je me conformais à la conduite que j'avais +adoptée dès le début, par sentiment de dignité personnelle, me +considérant comme l'égal de tous. En dehors des besoins du service, je +ne parlai à personne. + +Le dimanche 18 juin nous arrivâmes aux îles du Cap Vert, où le _Sfax_ +fit du charbon, et nous en repartîmes le mardi 20. La marche du navire +était lente, 8 à 9 noeuds à l'heure. + +Le 30 juin nous fûmes en vue des côtes françaises. Après cinq années de +martyre, je revenais pour chercher la justice. L'horrible cauchemar +prenait fin. Je croyais que les hommes avaient reconnu leur erreur, je +m'attendais à trouver les miens, puis, derrière les miens, mes camarades +qui m'attendaient les bras ouverts, les larmes aux yeux. + +Le jour même, j'eus la première désillusion, la première impression +triste et douloureuse. + +Dans la matinée du 30, le _Sfax_ stoppa. Je fus informé qu'un bateau +viendrait me chercher pour me débarquer, sans qu'on voulût me dire où +serait effectué le débarquement. Un premier bateau parut, il apportait +simplement l'ordre de faire des exercices en pleine mer. Le débarquement +était remis. Toutes ces précautions, toutes ces allées et venues +mystérieuses produisirent en moi une pénible impression. J'eus comme une +vague intuition des événements. + +Dans l'après-midi le _Sfax_ reprit sa marche lentement, en longeant les +côtes. Vers 7 heures du soir, le croiseur stoppa de nouveau. La nuit +était noire, l'atmosphère brumeuse, la pluie tombait par rafales. Je fus +prévenu que le bateau à vapeur viendrait me prendre dans la soirée. + +A 9 heures du soir, on vint me dire qu'un canot était au bas de +l'échelle du _Sfax_ pour me conduire au bateau à vapeur qui était +arrivé, mais qui ne pouvait se rapprocher davantage à cause du mauvais +temps. La mer était démontée, le vent soufflait en tempête, la pluie +tombait abondamment. Le canot, soulevé par les flots, faisait des bonds +effrayants au bas de l'échelle du _Sfax_ où il avait peine à se +maintenir. Je ne pus que m'y précipiter et je me heurtai violemment +contre le bordage, me blessant assez profondément. Le canot se mit en +marche sous les rafales de pluie. Saisi aussi bien par les émotions de +ce débarquement que par le froid et l'humidité pénétrante, je fus pris +d'un violent accès de fièvre et me mis à claquer des dents. A force de +volonté et d'énergie, je pus cependant me dominer. Après une course +folle sur les vagues écumantes, nous abordâmes au bateau à vapeur, dont +je pus à peine gravir l'échelle, souffrant de la blessure que je m'étais +faite aux jambes, en me précipitant dans le canot. J'observai toujours +le même silence. Le bateau à vapeur se mit en marche, puis stoppa. +J'ignorais totalement où j'étais, où j'allais; pas un mot ne m'avait été +adressé. Après une heure ou deux d'attente, je fus invité à descendre +dans le canot du bord. La nuit était toujours aussi noire, la pluie +continuait à tomber, mais la mer était plus calme. Je me rendis compte +que nous devions être dans un port. A deux heures et quart du matin, +j'abordai à un endroit que je sus depuis être Port-Houliguen. + +Là je fus introduit dans une calèche, avec un capitaine de gendarmerie +et deux gendarmes. Entre deux haies de soldats, cette calèche me mena à +une gare. En gare, je montai, toujours avec les mêmes compagnons, sans +qu'une parole ait été échangée, dans un train qui, après deux ou trois +heures de marche, m'amena à une autre gare où je descendis. J'y trouvai +une nouvelle calèche qui me mena au grand trot à une ville, puis pénétra +dans une cour. Je descendis et je m'aperçus alors, au personnel qui +m'entourait, que j'étais dans la prison militaire de Rennes; il était +environ six heures du matin. + +On comprend quelles avaient été successivement ma surprise, ma +stupéfaction, ma tristesse, ma douleur extrême d'un pareil retour dans +ma patrie. Là où je croyais trouver des hommes unis dans une commune +pensée de justice et de vérité, désireux de faire oublier toute la +douleur d'une effroyable erreur judiciaire, je ne trouvais que des +visages anxieux, des précautions minutieuses, un débarquement fou en +pleine nuit sur une mer démontée, des souffrances physiques venant se +joindre à ma douleur morale. Heureusement que pendant les longs et +tristes mois de ma captivité, j'avais su imposer à mon moral, à mes +nerfs, à mon corps, une immense force de résistance. + +Nous étions au 1er juillet. A neuf heures du matin, je fus prévenu que +je verrais ma femme quelques instants après dans la chambre voisine de +celle que j'occupais. Cette chambre était comme la mienne fermée par un +grillage serré en bois, qui ne permettait pas de voir dans la cour; elle +avait été garnie d'une table et de chaises. Toutes les entrevues avec +les miens, avec mes défenseurs, y eurent lieu. Si fort que je fusse, un +violent tremblement me saisit, les larmes coulèrent, ces larmes que je +ne connaissais plus depuis si longtemps, mais je pus bientôt me +ressaisir. + +L'émotion que nous éprouvâmes, ma femme et moi, en nous revoyant, fut +trop forte pour qu'aucune parole humaine puisse en rendre l'intensité. +Il y avait de tout, de la joie, de la douleur; nous cherchions à lire +sur nos visages les traces de nos souffrances, nous aurions voulu nous +dire tout ce que nous avions sur le coeur, toutes les sensations +comprimées et étouffées pendant de si longues années, et les paroles +expiraient sur nos lèvres. Nous nous contentâmes de nous regarder, +puisant, dans les regards échangés, toute la puissance de notre +affection comme de notre volonté. La présence d'un lieutenant +d'infanterie, chargé par ordre d'assister à nos entretiens, gênait aussi +toute intimité. D'autre part, je ne savais rien des événements qui +s'étaient écoulés depuis cinq ans, j'étais revenu avec confiance; cette +confiance avait été fortement ébranlée par les péripéties de la nuit +émouvante que je venais de passer. Mais je n'osai interroger ma chère +femme de crainte de lui procurer une douleur; de même, elle préféra +laisser à mes avocats le soin de me mettre au courant. + +Ma femme fut autorisée à me voir tous les jours pendant une heure. Je +revis aussi successivement tous les membres de nos familles et rien +n'égale la joie que nous eûmes de pouvoir enfin nous embrasser après +tant d'années douloureuses. + +Le 3 juillet, Me Demange, Me Labori étaient auprès de moi. Je me jetai +dans les bras de Me Demange, puis je fus présenté à Me Labori. Ma +confiance en Me Demange, en son admirable dévouement, était restée +inaltérée; je ressentis tout de suite une vive sympathie pour Me Labori +qui avait été, avec tant d'éloquence et de courage, l'avocat de la +vérité et à qui j'exprimai ma profonde gratitude. Puis Me Demange me fit +succinctement le récit de l'«Affaire». J'écoutai haletant et dans mon +esprit peu à peu s'enchaînèrent tous les anneaux de cette dramatique +histoire. Ce premier exposé fut complété par Me Labori. J'appris la +longue suite de méfaits, de scélératesses, de crimes constatés contre +mon innocence. J'appris les actes héroïques, le suprême effort tenté par +tant d'esprits d'élite; la superbe lutte entreprise par une poignée +d'hommes de grand coeur et de grand caractère contre toutes les +coalitions du mensonge et de l'iniquité. Pour moi, qui n'avais jamais +douté de la justice, quel effondrement de toutes mes croyances! Mes +illusions à l'égard de quelques-uns de mes anciens chefs s'envolèrent +une à une, mon âme s'emplit de trouble et de douleur. Je fus saisi d'une +immense pitié, d'une grande douleur pour cette armée que j'aimais. + +Dans l'après-midi, je vis mon cher frère Mathieu, qui s'était dévoué à +moi depuis le premier jour, qui était resté sur la brèche pendant ces +cinq années, avec un courage, une sagesse, une volonté admirables; qui a +donné le plus bel exemple de dévouement fraternel. + +Le lendemain 4 juillet, les avocats me remirent les comptes rendus des +procès de 1898, l'enquête de la chambre criminelle, les débats +définitifs devant les chambres réunies de la Cour de cassation. Je lus +le procès Zola dans la nuit qui suivit, sans pouvoir m'en détacher. Je +vis comment Zola fut condamné pour avoir voulu et dit la vérité, je lus +le serment du général de Boisdeffre, jurant l'authenticité du faux +Henry. Mais en même temps que ma tristesse s'augmentait, en considérant +avec douleur combien les passions égarent les hommes, en lisant tous les +crimes commis contre l'innocence, un profond sentiment de reconnaissance +et d'admiration s'élevait dans mon coeur pour tous les hommes courageux, +savants ou travailleurs, grands ou humbles, qui s'étaient jetés +vaillamment dans la lutte pour le triomphe de la justice et de la +vérité, pour le maintien des principes qui sont le patrimoine de +l'humanité. Et ce sera dans l'histoire l'honneur de la France que cette +levée d'hommes de toutes les catégories, de savants jusqu'ici enfouis +dans les travaux silencieux du laboratoire ou du cabinet d'études, de +travailleurs attachés au dur labeur journalier, d'hommes politiques +mettant l'intérêt général au-dessus de leur intérêt personnel, pour la +suprématie des nobles idées de justice, de liberté et de vérité. + +Puis je lus l'admirable mémoire présenté devant la Cour de cassation par +Me Mornard et le sentiment de profonde estime que j'eus dès lors pour +l'éminent avocat ne fit que se fortifier encore quand je le connus et +que je pus apprécier sa haute et libre intelligence. + +Levé de bonne heure, entre quatre heures et cinq heures du matin, je +travaillais tout le jour. Je compulsais avec avidité les dossiers, +marchant de surprise en surprise devant cet amas formidable d'incidents. +J'appris l'illégalité du procès de 1894, la communication secrète aux +membres du 1er Conseil de guerre, de pièces fausses ou inapplicables, +ordonnée par le général Mercier, les collusions pour sauver le coupable. + +Je reçus aussi dans cette période des milliers de lettres d'amis connus +ou inconnus, de tous les coins de France, de tous les coins de l'Europe +et du monde; je n'ai pu les remercier individuellement, mais je tiens à +leur dire ici combien mon coeur s'est fondu à ces touchantes +manifestations de sympathie, quel bien j'en ai éprouvé, quelle force j'y +ai puisée. + +J'avais été très sensible au changement de climat. J'avais constamment +froid et je dus me couvrir très chaudement, quoique nous fussions en +plein été. Dans les derniers jours du mois de juillet, je fus saisi de +violents accès de fièvre, suivis de congestion du foie. Je dus m'aliter, +mais, grâce à une médicamentation énergique, je fus bientôt debout. Je +me mis alors au régime unique du lait et des oeufs et je maintins ce +régime durant tout mon séjour à Rennes. J'y ajoutai cependant de la kola +durant les débats, afin de pouvoir résister et de tenir debout pendant +ces longues et interminables audiences. + +L'ouverture des débats fut fixée au 9 août. Je dus ronger mon frein; +j'étais impatient pour ma chère femme, que je sentais épuisée par ces +continuelles émotions, comme pour moi-même, de voir arriver le terme de +cet effroyable martyre. J'étais impatient de revoir mes chers et adorés +enfants qui ignoraient encore tout, et de pouvoir, dans la tranquillité, +entre ma femme et eux, oublier toutes les tristesses du passé et +renaître à la vie. + + + + +XI + + +Je ne raconterai pas ici les débats du procès de Rennes. + +Malgré l'évidence la plus manifeste, contre toute justice et toute +équité, je fus condamné. + +Et le verdict fut prononcé avec circonstances atténuantes! Depuis quand +y a-t-il des circonstances atténuantes pour le crime de trahison? + +Deux voix cependant se prononcèrent pour moi. Deux consciences furent +capables de s'élever au-dessus de l'esprit de parti pour ne regarder que +le droit humain, la justice, et s'incliner devant l'idéal supérieur. + +Quant au verdict, que cinq juges ont osé prononcer, je ne l'accepte pas. + +Je signai mon pourvoi en revision le lendemain de ma condamnation. Les +jugements des conseils de guerre ne relèvent que du conseil de revision +militaire; celui-ci n'est appelé à se prononcer que sur la forme. + +Je savais ce qui s'était déjà passé lors du conseil de revision de 1894; +je ne fondais donc aucun espoir sur ce pourvoi. Mon but était d'aller +devant la Cour de cassation pour lui permettre d'achever l'oeuvre de +justice et de vérité qu'elle avait commencée. Mais je n'en avais alors +aucun moyen, car en justice militaire, pour aller devant la Cour de +cassation, il faut, aux termes de la loi de 1895, avoir un fait nouveau +ou la preuve d'un faux témoignage. + +Mon pourvoi en revision devant la justice militaire me permettait donc +simplement de gagner du temps. + +J'avais signé mon pourvoi le 9 septembre. Le 12 septembre, à 6 heures du +matin, mon frère Mathieu était dans ma cellule, autorisé par le général +de Galliffet, ministre de la Guerre, à me voir sans témoin. La grâce +m'était offerte, mais il fallait, pour qu'elle pût être signée, que je +retirasse mon pourvoi. Quoique je n'attendisse rien de ce pourvoi, +j'hésitai cependant à le retirer, car je n'avais nul besoin de grâce, +j'avais soif de justice. Mais, d'autre part, mon frère me dit que ma +santé fort ébranlée me laissait peu d'espoir de résister encore +longtemps dans les conditions où j'allais être placé, que la liberté me +permettrait de poursuivre plus facilement la réparation de l'atroce +erreur judiciaire dont j'étais encore victime, puisqu'elle me donnait le +temps, seule raison du pourvoi devant le tribunal de revision militaire. +Mathieu ajouta que le retrait de mon pourvoi était conseillé, approuvé +par les hommes qui avaient été, dans la presse, devant l'opinion, les +principaux défenseurs de ma cause. Enfin je songeai à la souffrance de +ma femme, des miens, à mes enfants que je n'avais pas encore revus et +dont la pensée me hantait depuis mon retour en France. Je consentis donc +à retirer mon pourvoi, mais en spécifiant bien nettement mon intention +absolue, irréductible, de poursuivre la revision légale du verdict de +Rennes. + +Le jour même de ma libération, je fis paraître une note qui traduisait +ma pensée et mon invincible volonté. + +La voici: + + + «Le Gouvernement de la République me rend la liberté. Elle n'est rien + pour moi sans l'honneur. Dès aujourd'hui, je vais continuer à + poursuivre la réparation de l'effroyable erreur judiciaire dont je suis + encore victime. + + «Je veux que la France entière sache par un jugement définitif que je + suis innocent. Mon coeur ne sera apaisé que lorsqu'il n'y aura pas un + Français qui m'impute le crime abominable qu'un autre a commis.» + + +FIN + + + + +APPENDICE + + + LETTRE + A + M. CHARLES DUPUY + + Ministre de L'Intérieur.--Président du Conseil + + + Dépôt de St-Martin-de-Ré, le 26 janvier 1895. + + Monsieur le Ministre, + + J'ai été condamné pour le crime le plus infâme qu'un soldat puisse + commettre, et je suis innocent. + + Après ma condamnation, j'étais résolu à me tuer. Ma famille, mes amis + m'ont fait comprendre que, moi mort, tout était fini; mon nom, ce nom + que portent mes chers enfants, déshonoré à jamais. + + Il m'a donc fallu vivre! + + Ma plume est impuissante à vous retracer le martyre que j'endure; + votre coeur de Français vous le fera sentir mieux que je ne saurais le + faire. + + Vous connaissez, monsieur le Ministre, la lettre missive qui a + constitué l'accusation formulée contre moi. + + Cette lettre, ce n'est pas moi qui l'ai écrite. + + Est-elle apocryphe?... A-t-elle été réellement adressée, accompagnée + des documents qui y sont énumérés?... A-t-on imité mon écriture, en + vue de me viser spécialement?... Ou bien n'y faut-il voir qu'une + similitude fatale d'écriture? + + Autant de questions auxquelles mon cerveau seul est impuissant à + répondre. + + Je ne viens vous demander, monsieur le Ministre, ni grâce, ni pitié, + mais justice seulement. + + Au nom de mon honneur de soldat qu'on m'a arraché, au nom de ma + malheureuse femme, au nom enfin de mes pauvres enfants, je viens vous + supplier de faire poursuivre les recherches pour découvrir le + véritable coupable. + + Dans un siècle comme le nôtre, dans un pays comme la France, imbu des + nobles idées de justice et de vérité, il est impossible que, avec les + puissants moyens d'investigation dont vous disposez, vous n'arriviez + pas à éclaircir cette tragique histoire, à démasquer le monstre qui a + jeté le malheur et le déshonneur dans une honnête famille. + + Je vous en supplie encore une fois, monsieur le Ministre, au nom de ce + que vous avez vous-même de plus cher en ce monde, justice, justice, en + faisant poursuivre les recherches. + + Quant à moi, je ne demande que l'oubli et le silence autour de mon + nom, jusqu'au jour où mon innocence sera reconnue. + + Jusqu'à mon arrivée ici, j'avais pu écrire et travailler dans ma + cellule, correspondre avec les divers membres de ma famille, écrire + chaque jour à ma femme. C'était pour moi une consolation, dans + l'épouvantable situation dans laquelle je me trouve, si épouvantable, + monsieur le Ministre, qu'aucun cerveau humain ne saurait en rêver une + plus tragique. + + Hier encore heureux, n'ayant rien à envier à personne! Aujourd'hui, + sans avoir rien fait pour cela, jeté au ban de la société! Ah! + monsieur le Ministre, je ne crois pas qu'aucun homme, dans notre + siècle, a enduré un martyre pareil. Avoir l'honneur aussi haut placé + que qui que ce soit au monde et se le voir enlevé par ses pairs; y + a-t-il pour un innocent une torture plus effroyable! + + Je suis, monsieur le Ministre, nuit et jour dans ma cellule en tête à + tête avec mon cerveau, sans occupation aucune. Ma tête, déjà ébranlée + par ces catastrophes aussi tragiques qu'inattendues, n'est plus très + solide. Aussi, vous demanderai-je de vouloir bien m'autoriser à écrire + et à travailler dans ma cellule. + + Je vous demanderai aussi de me permettre de correspondre de temps en + temps avec les divers membres de ma famille (beaux-parents, frères et + soeurs). + + Enfin, j'ai été avisé hier que je ne pourrai plus écrire que deux fois + par semaine à ma femme. Je vous supplie de me permettre d'écrire plus + souvent à cette malheureuse enfant, qui a si grand besoin d'être + consolée et soutenue dans l'épouvantable situation que la fatalité + nous a faite. + + Justice donc, monsieur le Ministre, et du travail pour permettre à son + cerveau d'attendre l'heure éclatante où son innocence sera reconnue, + c'est tout ce que vous demande le plus infortuné des Français. + + Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l'assurance de ma haute + considération. + + ALFRED DREYFUS. + + + LETTRES + AU + PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE + + + Iles du Salut, 8 juillet 1897. + + A Monsieur le Président de la République, + + Monsieur le Président, + + Je me permets de venir faire encore un appel à votre haute équité, + jeter à vos pieds l'expression de mon profond désespoir, les cris de + mon immense douleur. + + Je vous ouvrirai tout mon coeur, Monsieur le Président, sûr que vous + me comprendrez. J'appelle simplement votre indulgence sur la forme, le + décousu peut-être de ma pensée. J'ai trop souffert, je suis trop + brisé, moralement et physiquement, j'ai le cerveau trop broyé pour + pouvoir faire encore l'effort de rassembler mes idées. + + Comme vous le savez, Monsieur le Président de la République, accusé, + puis condamné sur une preuve d'écriture, pour le crime le plus + abominable, le forfait le plus atroce qu'un homme, qu'un soldat puisse + commettre, j'ai voulu vivre, pour attendre l'éclaircissement de cet + horrible drame, pour voir encore, pour mes chers enfants, le jour où + l'honneur leur serait rendu. + + Ce que j'ai souffert, Monsieur le Président de la République, depuis + le début de ce lugubre drame, mon coeur seul le sait! J'ai souvent + appelé la mort de toutes mes forces et je me raidissais encore, + espérant toujours enfin voir luire l'heure de la justice. + + Je me suis soumis intégralement, scrupuleusement à tout, je défie qui + que ce soit de me faire le reproche d'un procédé incorrect. Je n'ai + jamais oublié, je n'oublierai pas jusqu'à mon dernier souffle que, + dans cette horrible affaire, s'agite un double intérêt: celui de la + Patrie, le mien et celui de mes enfants; l'un est aussi sacré que + l'autre. + + Certes, j'ai souffert de ne pouvoir alléger l'horrible douleur de ma + femme, des miens; j'ai souffert de ne pas pouvoir me vouer corps et + âme à la découverte de la vérité; mais jamais la pensée ne m'est + venue, ne me viendra, de parvenir à obtenir cette vérité par des + moyens qui puissent être nuisibles aux intérêts supérieurs de la + Patrie. Je passerais sous silence la pureté de ma pensée, si je + n'avais pour garant la loyauté de mes actes, depuis le début de ce + lugubre drame. + + Je me suis permis, Monsieur le Président, de faire un appel à votre + haute justice, pour faire cette vérité; j'ai imploré aussi le + Gouvernement de mon pays, parce que je pensais qu'il lui serait + possible de concilier tout à la fois les intérêts de la Justice, de la + pitié enfin, que doit inspirer une situation aussi épouvantable, aussi + atroce, avec les intérêts du pays. + + Quant à moi, Monsieur le Président, sous les injures les plus + abominables, quand ma douleur devenait telle, que la mort m'eût été un + bienfait, quand ma raison s'effondrait, quand tout en moi se déchirait + de me voir traité ainsi comme le dernier des misérables, quand enfin + un cri de révolte s'échappait de mon coeur à la pensée de mes enfants + qui grandissent, dont le nom est déshonoré... c'est vers vous, + Monsieur le Président, c'est vers le Gouvernement de mon pays que + s'élevait mon cri d'appel suprême, c'est de ce côté que se tournaient + toujours mes yeux, mon regard éploré. J'espérais tout au moins, + Monsieur le Président, que l'on me jugerait sur mes actes. Depuis le + début de ce lugubre drame, je n'ai jamais dévié de la ligne de + conduite que je m'étais tracée, que me dictait inflexiblement ma + conscience. J'ai tout subi, j'ai tout supporté, j'ai été frappé + impitoyablement sans que j'aie jamais su pourquoi... et, fort de ma + conscience, j'ai su résister. + + Ah! certes, j'ai eu des moments de colère, des mouvements + d'impatience, j'ai laissé exhaler parfois tout ce qui peut jaillir + d'amertume d'un coeur ulcéré, dévoré d'affronts, déchiré dans ses + sentiments les plus intimes. Mais je n'ai jamais oublié un seul + instant qu'au-dessus de toutes les passions humaines, il y avait la + Patrie. + + Et cependant, Monsieur le Président, la situation qui m'était faite + est devenue plus atroce chaque jour, les coups ont continué à pleuvoir + sur moi, sans trêve, sans jamais rien y comprendre, sans jamais les + avoir provoqués, ni par mes paroles ni par mes actes. + + Ajoutez à ma douleur propre, si atroce, si intense, le supplice de + l'infamie, celui du climat, de la quasi-réclusion, me voir l'objet du + mépris, souvent non dissimulé, et de la suspicion constante de ceux + qui me gardent nuit et jour, n'est-ce pas trop, Monsieur le + Président... pour un être humain qui a toujours et partout fait son + devoir? + + Et ce qu'il y a d'épouvantable pour mon cerveau déjà si halluciné, + déjà si hébété, qui chavire à tous les coups qui le frappent sans + cesse, c'est de voir que, quelle que soit la rectitude de sa conduite, + sa volonté invincible qu'aucun supplice n'entamera, de mourir comme il + a vécu, en honnête homme, en loyal Français, c'est de se voir, dis-je, + traité chaque jour plus durement, plus misérablement. + + Ma misère est à nulle autre pareille, il n'est pas une minute de ma + vie qui ne soit une douleur. Quelle que soit la conscience, la force + d'âme d'un homme, je m'effondre, et la tombe me serait un bienfait. + + Et alors, Monsieur le Président, dans cette détresse profonde de tout + mon être broyé par les supplices, par cette situation d'infamie qui me + brise, par la douleur qui m'étreint à la gorge et qui m'étouffe, le + cerveau halluciné par tous les coups qui me frappent sans trêve, + c'est vers vous, Monsieur le Président, c'est vers le Gouvernement de + mon pays que je jette le cri d'appel, sûr qu'il sera écouté. + + Ma vie, Monsieur le Président, je n'en parlerai pas. Aujourd'hui comme + hier, elle appartient à mon pays. Ce que je lui demande simplement + comme une faveur suprême, c'est de la prendre vite, de ne pas me + laisser succomber aussi lentement par une agonie atroce, sous tant de + supplices infamants que je n'ai pas mérités, que je ne mérite pas. + + Mais ce que je demande aussi à mon pays, c'est de faire faire la + lumière pleine et entière sur cet horrible drame; car mon honneur ne + lui appartient pas, c'est le patrimoine de mes enfants, c'est le bien + propre de deux familles. + + Et je supplie aussi, avec toutes les forces de mon âme, que l'on pense + à cette situation atroce, intolérable, pire que la mort, de ma femme, + des miens; que l'on pense aussi à mes enfants, à mes chers petits qui + grandissent, qui sont des parias; que l'on fasse tous les efforts + possibles, tout ce qui en un mot est compatible avec les intérêts du + pays, pour mettre le plus tôt possible un terme au supplice de tant + d'êtres humains. + + Confiant dans votre équité, je vous prie, Monsieur le Président de la + République, de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments + respectueux. + + A. DREYFUS. + + + Iles du Salut, 25 novembre 1897. + + Monsieur le Président, + + Je me permets de faire un nouvel et pressant appel à votre haute + équité, jeter aussi à vos pieds l'expression de mon profond désespoir. + + Depuis plus de trois ans, innocent du crime abominable pour lequel + j'ai été condamné, je ne demande que de la justice, la découverte de + la vérité. + + Dès le lendemain de ma condamnation, quand M. le commandant du Paty de + Clam est venu me trouver, au nom de M. le Ministre de la Guerre, pour + me demander si j'étais innocent ou coupable, je lui ai répondu que non + seulement j'étais innocent, mais que je demandais la lumière, toute la + lumière, et j'ai sollicité aussitôt l'aide des moyens d'investigation + habituels, soit par les attachés militaires, soit par tout autre moyen + dont dispose le Gouvernement. + + Il me fut répondu que des intérêts supérieurs empêchaient l'emploi de + ces moyens d'investigation, mais que les recherches se poursuivraient. + + Depuis plus de trois ans donc, j'attends dans la situation la plus + effroyable qu'il soit possible de rêver, j'attends toujours, et les + recherches n'aboutissent pas. + + Si donc, d'une part, des intérêts supérieurs ont empêché, empêchent + probablement toujours, l'emploi des moyens d'investigation qui seuls + peuvent permettre de mettre un terme à cet effroyable martyre de tant + d'êtres humains, à plus forte raison devais-je les respecter, et c'est + ce que j'ai fait invinciblement. + + Mais, d'autre part, Monsieur le Président, voilà plus de trois ans que + dure cette effroyable situation, mes enfants grandissent déshonorés, + ce sont des parias; leur éducation est impossible, et j'en deviens fou + de douleur... Les mêmes intérêts ne peuvent cependant pas exiger que + ma chère femme, mes pauvres enfants leur soient immolés. + + Je viens simplement soumettre cette horrible situation à votre haute + équité, à celle du Gouvernement. Je viens simplement demander de la + justice pour les miens, pour mes enfants, qui sont les premières et + les plus épouvantables victimes. + + Confiant dans votre haute équité, je vous demande Monsieur le + Président, de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments + dévoués et respectueux. + + A. DREYFUS. + + + Iles du Salut, 20 décembre 1897. + + Monsieur le Président, + + Je me permets de venir faire un appel suprême à votre haute justice, à + celle du Gouvernement. + + Je déclare simplement encore que je ne suis pas l'auteur de la lettre + qui m'a été imputée; j'ajoute que tout mon passé, sur lequel la + lumière doit être faite aujourd'hui, que toute ma vie s'élève et + proteste contre la seule pensée d'un acte aussi infâme. + + Depuis le premier jour de ce terrible drame, j'attends son + éclaircissement, un meilleur lendemain, la lumière. + + La situation supportée ainsi depuis plus de trois ans est aussi + effroyable pour ma chère femme, pour mes malheureux enfants, que pour + moi. Je viens simplement remettre leur sort, le mien, entre vos mains, + entre celles de M. le Ministre de la Guerre, entre les mains de M. le + Ministre de la Justice, de mon pays, pour demander s'il ne serait pas + possible de donner une solution, de mettre enfin un terme à cet + épouvantable martyre de tant d'êtres humains. + + Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien + agréer l'expression de mes sentiments respectueux. + + A. DREYFUS. + + + Iles du Salut, 12 janvier 1898. + + Monsieur le Président, + + Innocent du crime abominable pour lequel j'ai été condamné, depuis le + premier jour de ce lugubre drame je ne demande que la lumière. + + Chaque fois que j'ai sollicité l'intervention des moyens + d'investigation dont dispose le Gouvernement, pour mettre enfin un + terme à cet horrible martyre de tant d'êtres humains, il me fut + répondu qu'il y avait en cause des intérêts supérieurs au mien. Je me + suis incliné, comme je m'incline, comme je m'inclinerai toujours + devant ces intérêts, comme c'est mon devoir. + + Voilà trois ans que j'attends. + + La situation est effroyable pour tous les miens, intolérable pour moi. + + Il n'y a pas d'intérêts qui puissent exiger qu'une famille, que mes + enfants, qu'un innocent leur soient immolés. + + Je viens donc simplement faire appel à votre haute justice, à celle du + Gouvernement, pour demander mon honneur, de la justice enfin pour tant + de victimes innocentes. + + Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien + agréer l'expression de mes sentiments respectueux. + + A. DREYFUS. + + + Iles du Salut, 16 janvier 1898. + + Monsieur le Président de la République, + + Je résume et renouvelle l'appel suprême que j'adresse au Chef de + l'État, au Gouvernement, à M. le Ministre de la Guerre, pour demander + mon honneur, de la justice enfin, si l'on ne veut pas qu'un innocent, + qui est au bout de ses forces, succombe sous un pareil supplice de + toutes les heures, de toutes les minutes, avec la pensée épouvantable + de laisser derrière lui ses enfants déshonorés. + + Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, dans + celle de M. le Ministre de la Guerre, je vous demande de vouloir bien + agréer l'expression de mes sentiments respectueux. + + A. DREYFUS. + + + Iles du Salut, 1er février 1898. + + Monsieur le Président, + + Je vous renouvelle, avec toutes les forces de mon être, l'appel que + j'ai déjà adressé au Chef de l'État, au Gouvernement, à M. le Ministre + de la Guerre. + + Je ne suis pas coupable. Je ne saurais l'être. + + Au nom de ma femme, de mes enfants, des miens, je viens demander la + revision de mon procès, la vie de mes enfants, de la justice enfin + pour tant de victimes innocentes. + + Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, dans + celle de M. le Ministre de la Guerre, je vous demande de vouloir bien + agréer l'expression de mes sentiments respectueux. + + A. DREYFUS. + + + Iles du Salut, 7 février 1898. + + Monsieur le Président, + + Depuis trois mois, dans la fièvre et le délire, j'ai adressé de + nombreux appels au chef de l'État, au Gouvernement, sans pouvoir + obtenir de solution, un terme à cet effroyable martyre de tant d'être + humains. + + J'ai adressé un nouvel appel il y a quelques jours. + + Mais je viens de recevoir les lettres de ma chère femme, de mes + enfants, et si mon coeur se brise, se déchire, devant tant de + souffrances imméritées, il se révolte aussi. + + Comme je l'ai déjà dit, comme je le répète encore, car tout cela est + trop épouvantable, dès le lendemain de ma condamnation, c'est-à-dire + il y a plus de trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est + venu me trouver, au nom du Ministre de la Guerre, pour me demander si + j'étais innocent ou coupable, j'ai déclaré que non seulement j'étais + innocent, mais que je demandais la lumière, toute la lumière, et j'ai + sollicité aussitôt l'aide des moyens d'investigation habituels, soit + par les attachés militaires, soit par tout autre dont dispose le + Gouvernement. + + Il me fut répondu alors que des intérêts supérieurs empêchaient les + moyens d'investigation habituels, mais que les recherches se + poursuivraient. + + J'ai attendu ainsi pendant plus de trois ans, dans la situation la + plus effroyable qu'il soit possible; et les recherches n'aboutissent + pas. + + Si donc, d'une part, des intérêts supérieurs ont toujours empêché, + doivent toujours empêcher l'emploi des moyens d'investigation qui, + seuls, peuvent mettre enfin un terme à cet effroyable martyre de tant + d'êtres humains, à plus forte raison devais-je respecter ces intérêts, + et c'est ce que j'ai toujours fait invinciblement. + + Mais, d'autre part, cette situation dure depuis plus de trois ans, ma + chère femme subit un martyre épouvantable, mes enfants grandissent + déshonorés, en parias, j'agonise dans un cachot sous tant de supplices + de l'infamie; il n'y a pas d'intérêt au monde, car ce serait un crime + de lèse-humanité, qui puisse exiger qu'une femme, que des enfants, + qu'un innocent leur soient immolés. + + Je viens soumettre une dernière fois toute l'horreur tragique de cette + situation à votre haute équité et à celle du Gouvernement. Je viens + demander de la justice pour les miens, la vie de mes enfants, un terme + enfin à ce martyre aussi effroyable de tant d'êtres humains. + + Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, je vous + demande de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments + respectueux. + + A. DREYFUS. + + + Iles du Salut, 12 mars 1898. + + Monsieur le Président, + + Je vous ai adressé un appel, le 20 novembre dernier, pour demander la + revision de mon procès. + + A la même date, j'ai fait appel à la loyauté du général de Boisdeffre, + chef d'état-major général de l'armée, pour lui demander de vouloir + bien exprimer au Chef de l'État son avis sur la revision. + + Cet avis ayant été favorable, votre avis, Monsieur le Président, a été + également favorable à la revision, puisqu'il m'a été déclaré + officiellement que la demande que je vous avais adressée à cette date + avait été transmise suivant la forme constitutionnelle au + Gouvernement. + + Je réitère donc purement et simplement aujourd'hui ces appels. + + Je fais donc appel à votre haute équité, à celle du Gouvernement, pour + demander, conformément aux avis exprimés à la suite de cet appel du 20 + novembre 1897, avis qui ne sauraient être contraires aujourd'hui, dont + la suite a été favorable, puisqu'il m'a été déclaré officiellement que + transmission en avait été faite au Gouvernement, pour demander, + dis-je, que justice soit enfin faite, que la revision ait enfin lieu. + + Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, je vous + demande de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments + respectueux. + + A. DREYFUS. + + + Iles du Salut, 20 mars 1898. + + Monsieur le Président, + + Je résume tous les appels précédents. Innocent du crime abominable + pour lequel j'ai été condamné, je viens faire appel à la haute justice + du Chef de l'État, pour demander la revision de mon procès. + + Confiant dans votre équité, je vous demande de vouloir bien agréer + l'expression de mes sentiments respectueux. + + A. DREYFUS. + + + Iles du Salut, 22 avril 1898. + + Monsieur le Président, + + Ignorant quelle suite a été donnée aux demandes de revision que je + vous ai adressées, je les résume toutes en ces quelques mots. + + Innocent du crime abominable pour lequel j'ai été condamné, je fais + appel à la haute justice du Chef de l'État, pour obtenir la revision + de mon procès. + + Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien + agréer l'expression de mes sentiments respectueux. + + A. DREYFUS. + + + Iles du Salut, 28 mai 1898. + + Monsieur le Président, + + Depuis le mois de novembre 1897, j'ai adressé de nombreux appels au + Chef de l'État pour demander de la justice pour les miens, un terme à + ce martyre aussi effroyable qu'immérité de tant d'êtres humains, la + revision de mon procès. + + J'ai fait appel également au Gouvernement, au Sénat, à la Chambre des + Députés, à ceux qui m'ont fait condamner, à la Patrie en un mot, à qui + il appartient de prendre cette cause en mains. Car c'est la cause de + la justice, du bon droit, parce que, depuis le premier jour de ce + lugubre drame, je ne demande ni grâces, ni faveurs, de la vérité + simplement, parce qu'enfin, quand il s'agit de ces deux choses, qui se + nomment «Justice, Honneur», toutes les questions de personnes doivent + s'effacer, toutes les passions doivent se taire. + + Tout cela dure depuis six mois, j'ignore toujours quelle est la suite + définitive donnée à toutes les demandes de revision, je ne sais + toujours rien... si, je sais qu'une noble femme, épouse, mère, que + deux familles pour qui l'honneur est tout, souffrent le martyre... + + Si, je sais qu'un soldat qui a toujours loyalement et fidèlement servi + sa patrie, qui lui a tout sacrifié, situation, fortune, pour lui + consacrer toutes ses forces, toute son intelligence, je sais que ce + soldat agonise dans un cachot, livré nuit et jour à tous les supplices + de l'infamie, à toutes les suspicions imméritées, à tous les outrages. + + Encore une fois, Monsieur le Président de la République, au nom de ma + femme et de mes enfants, des miens, je fais appel à la Patrie, au + premier magistrat du pays, pour demander de la justice pour tant de + victimes innocentes, la revision de mon procès. + + Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien + agréer l'expression de mes sentiments respectueux. + + A. DREYFUS. + + + Iles du Salut, 7 juin 1898. + + Monsieur le Président, + + Depuis de longs mois, j'adresse appels sur appels au Chef de l'État, + pour demander la revision de mon procès. + + J'ai réitéré encore cet appel, le 26 mai dernier. De jour en jour, + d'heure en heure, j'attends une réponse qui ne vient pas. + + Mes forces physiques, morales, diminuent chaque jour... Je ne demande + plus qu'une chose à la vie, pouvoir descendre apaisé dans la tombe, + sachant le nom de mes enfants lavé de cette horrible souillure. + + S'il faut mourir victime innocente, je saurai mourir, Monsieur le + Président, léguant mes pauvres malheureux enfants à ma chère Patrie, + que j'ai toujours fidèlement et loyalement servie... Mais tout au + moins, Monsieur le Président, je sollicite de votre bienveillance une + réponse à mes demandes de revision, réponse que je vais attendre + anxieusement, de jour en jour. Mettant toute ma confiance dans la + haute équité du Chef de l'État, je vous demande de vouloir bien agréer + l'expression de mes sentiments respectueux. + + A. DREYFUS. + + +DEUX LETTRES +A +M. LE GÉNÉRAL DE BOISDEFFRE + + + Iles du Salut, 5 juillet 1898. + + Mon Général, + + Le coeur perdu, le cerveau en lambeaux, c'est vers vous, mon général, + que je viens encore jeter un nouveau cri de détresse, un cri d'appel + plus poignant, plus déchirant que jamais. Je ne vous parlerai ni de + mes souffrances, ni des coups qui pleuvent sans repos ni trêve sur moi + sans jamais rien y comprendre, sans jamais les avoir provoqués ni par + un acte, ni par une parole. Mais je vous parlerai, oh! mon général, de + l'horrible douleur de ma famille, des miens, d'une situation tellement + tragique, que tous finiraient par y succomber. Je vous parlerai + toujours et encore de mes enfants, de mes chers petits qui grandissent + déshonorés, qui sont des parias, pour vous supplier, de toutes les + forces de mon âme, les mains jointes dans une prière suprême, avec + tout mon coeur de Français, de père, de faire tout ce qui est + humainement faisable pour mettre le plus tôt possible un terme à cet + effroyable martyre de tant d'êtres humains. + + Oh! mon général, dites-vous bien que depuis deux ans et demi, bientôt + trois ans, il n'est pas une minute de ma vie, pas une seconde de mon + existence, qui ne soit une douleur et que, si j'ai vécu ces minutes, + ces secondes épouvantables, oh! mon général, c'est que j'aurais voulu + pouvoir mourir tranquille, apaisé, sachant le nom que portent mes + enfants honoré et respecté. Aujourd'hui, mon général, ma situation est + devenue trop atroce, les souffrances trop grandes, et... je chavire + totalement. C'est pourquoi je viens encore jeter le cri de détresse + poignante, le cri d'un père qui vous lègue ce qu'il a de plus précieux + au monde, la vie de ses enfants, cette vie qui n'est pas possible tant + que leur nom n'aura pas été lavé de cette horrible souillure. + + C'est avec toute mon âme qui s'élance vers vous dans cette + épouvantable agonie, c'est avec tout mon coeur saignant et pantelant + que je vous écris ces quelques lignes, sûr que vous me comprendrez. + + Et je vous en supplie aussi, mon général, une bonne parole à ma pauvre + femme et l'assurance d'une aide puissante et honorable. + + Veuillez agréer l'expression de mes sentiments respectueux. + + ALFRED DREYFUS. + + + Iles du Salut, 8 septembre 1898. + + Mon Général, + + Je me permets de renouveler simplement la demande que je vous ai + adressée, il y a deux mois, sollicitant votre bienveillance, votre + intervention pour appuyer mes demandes à l'effet de mettre un terme à + notre épouvantable martyre, sollicitant aussi toujours votre + protection pour mes malheureux enfants, les plus terribles victimes + dans ce drame. + + Confiant dans votre équité, je vous demande de vouloir bien agréer + l'expression de mes sentiments dévoués et respectueux. + + ALFRED DREYFUS. + + +453.--Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris. + + + * * * * * + + + Liste des modifications: + + Page 40: «dmissible» remplacé par «admissible» (Il n'est pas + admissible,) + Page 51: «nons» par «nous» (Pauvre ami, nous étions si heureux,) + Page 71: «d'autan» par «d'autant» (et ma souffrance est d'autant + plus terrible) + Page 75: «qne» par «que» (Nous n'aurons le droit de mourir que + lorsque) + Page 141: «infiniments» par «infiniment» (des infiniment petits.) + Page 151: «cassonnade» par «cassonade» (c'est-à-dire plus de café, + plus de cassonade;) + Page 216: «courrrier» par «courrier» (j'attends mon courrier,) + Page 278: «dispopositions» par «dispositions» (Dans le cas où, + contrairement aux dispositions) + Page 279: «munifestations» par «manifestations» (toutes ces + manifestations de ma douleur,) + Page 311: «persone» par «personne» (sans jamais craindre rien ni + personne...) + Page 341: «hautre» par «haute» (un appel à votre haute équité,) + Page 347: «délare» par «déclare» (Je déclare simplement encore) + Page 357: «me» par «ne» (Je ne demande plus qu'une chose à la + vie) + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cinq années de ma vie, by Alfred Dreyfus + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ ANNÉES DE MA VIE *** + +***** This file should be named 38031-8.txt or 38031-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/0/3/38031/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/Canadian Libraries) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38031-8.zip b/38031-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..59b1866 --- /dev/null +++ b/38031-8.zip diff --git a/38031-h.zip b/38031-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2181933 --- /dev/null +++ b/38031-h.zip diff --git a/38031-h/38031-h.htm b/38031-h/38031-h.htm new file mode 100644 index 0000000..df3a599 --- /dev/null +++ b/38031-h/38031-h.htm @@ -0,0 +1,8494 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title>The Project Gutenberg eBook of Cinq années de ma vie, by Alfred Dreyfus</title> + +<style type="text/css"> + +body {margin-left: 20%; margin-right: 20%;} + +p {margin-top: 0.75em; text-align: justify; margin-bottom: 0.75em; text-indent: 1.5em;} + +/* all headings centered */ +h1, h2, h3, h4, h5, h6 {text-align: center;} +h1 {font-size: 2em; margin-top: 1.5em; margin-bottom: 1em;} +h2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1.5em;} + +hr.full {width: 100%; margin: 5em auto 5em auto; height: 4px; +border-width: 4px 0 0 0; border-style: solid; border-color: #000000; +clear: both;} + +hr.small {width: 30%; border-color: #C0C0C0; border-style: solid; +margin: 4em auto 4em auto; clear: both;} + +hr.small2 {width: 10%; border-color: #000000; border-style: solid; +margin: 2em auto 4em auto; clear: both;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + +sup {font-size: 80%; vertical-align: 30%;} + +.left {text-align: left;} +.right {text-align: right;} + +/* letters */ +.letter {margin: 4em 10% 4em 10%;} + +.right2 {text-align: right; margin-right: 2em; margin-bottom: 1em;} +.right3 {text-align: right; margin-top: 1em; margin-right: 3em;} +.right4 {text-align: right; margin-right: 10em;} + +.left2 {text-align: left; margin-left: 2em;} +.left3 {text-align: left; margin-left: 4em;} + +/* journal */ +.right5 {text-align: right; margin-top: 3em; margin-right: 2em;} + +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.centern {text-align: center; text-indent: 0em; margin-left: 20%; margin-right: 20%;} +.center2 {text-align: center; text-indent: 0em; margin-top: 4em; margin-bottom: 4em;} + +.blockquote {margin: 1em 5% 1em 5%;} +.liste {margin-left: 2em; text-indent: -1.5em;} +.liste2 {margin-left: 2em;} + +/* images */ +img {margin-left: auto; margin-right: auto;} + +.figcenter2 {margin: 4em auto 4em auto; text-align: center; text-indent: 0;} + +.floatr {float: right; clear: right; text-indent: 0em; width: auto; +margin: 0 0 0 4px; padding: 10px; text-align: center;} + +.caption {text-align: center; margin: 0.75em 0 0 0; font-size: 95%; +color: #62696f; text-indent: 0;} + +.footnotes {border: none;} +.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%;} +.fnanchor {vertical-align: super; font-size: 0.6em; text-decoration: none;} +.footnote .label {position: absolute; right: 80%; text-align: right;} + +/* page numbers */ +.pagenum {position: absolute; left: 5%; font-size: 90%; +font-weight: normal; font-style: normal; text-align: right; +color: #C0C0C0; background-color: inherit; text-indent: 0em;} + +a {text-decoration: none;} +.link {font-size: small; text-align: center; margin-top: 0em; font-weight: 400;} + +/* note au lecteur */ +.tnote {border: dashed 1px; margin: 20px 20% 20px 20%; padding: 10px 10px 10px 10px; +font-family: sans-serif; font-size: 80%;} + +/* correction popup */ +ins.correction {text-decoration: none; border-bottom: thin dotted silver;} +--> + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Cinq années de ma vie, by Alfred Dreyfus + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cinq années de ma vie + 1894-1899 + +Author: Alfred Dreyfus + +Release Date: November 16, 2011 [EBook #38031] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ ANNÉES DE MA VIE *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/Canadian Libraries) + + + + + + +</pre> + + +<hr class="full" /> + +<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p> + +<h1>CINQ ANNÉES DE MA VIE</h1> + +<hr class="small" /> + +<p class="center">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p> + +<p class="center">500 exemplaires in-8<sup>o</sup>, imposition spéciale, sur vélin.</p> + +<p class="center">Et 50 exemplaires in-8<sup>o</sup>, imposition spéciale<br /> sur papier du Japon, +numérotés à la presse.<br /><br /></p> + +<div class="centern"> + <p>Cet ouvrage a été composé et imprimé en français et en anglais dans les + Etats-Unis d'Amérique, où le texte français et la composition anglaise + sont protégés par le "Copyright".<br /></p> + + <p class="right">Copyright 1901 par A. F. Jaccaci.</p> +</div> + +<hr class="small" /> + +<h2>ALFRED DREYFUS</h2> + +<hr class="small2" /> + +<h1>CINQ ANNÉES<br /> + +<big>DE MA VIE</big></h1> + +<h3>1894-1899</h3> + +<hr class="small2" /> + +<p class="center"><big>PARIS</big></p> + +<p class="center">BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</p> + +<p class="center">FASQUELLE ÉDITEURS</p> + +<p class="center">11, <span class="smcap">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p> + +<p class="center">——</p> + +<p class="center">Tous droits réservés.</p> + +<hr class="small" /> + +<div class="centern"> + <p><i>Je raconte uniquement dans ces pages ma vie pendant les cinq années où + j'ai été retranché du monde des vivants.</i></p> + + <p><i>Les événements qui se sont déroulés autour du procès de 1894 et dans + les années suivantes, en France, me sont restés inconnus jusqu'au procès + de Rennes.</i></p> + +<p class="right2"><i>A. D.</i></p> +</div> + +<hr class="small" /> + +<p class="center"><i>A MES ENFANTS</i></p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p> + +<h2>I</h2> + +<p>Je suis né à Mulhouse, en Alsace, le 9 octobre 1859. Mon enfance +s'écoula doucement sous l'influence bienfaisante de ma mère et de mes +sœurs, d'un père profondément dévoué à ses enfants, sous la touchante +protection de frères plus âgés.</p> + +<p>Ma première impression triste, dont le souvenir douloureux ne s'est +jamais effacé de ma mémoire, a été la guerre de 1870. La paix conclue, +mon père opta pour la nationalité française; nous dûmes quitter +l'Alsace. Je me rendis à Paris pour poursuivre mes études.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span></p> + +<p>Je fus reçu en 1878 à l'École Polytechnique, d'où je sortis en 1880 pour +entrer comme sous-lieutenant élève d'artillerie à l'École d'application +de Fontainebleau. Le 1<sup>er</sup> octobre 1882 j'étais nommé lieutenant au +31<sup>e</sup> régiment d'artillerie en garnison au Mans. A la fin de l'année +1883, j'étais classé aux batteries à cheval de la 1<sup>re</sup> division de +cavalerie indépendante à Paris.</p> + +<p>Le 12 septembre 1889, je fus nommé capitaine au 21<sup>e</sup> régiment +d'artillerie, détaché comme adjoint à l'École centrale de pyrotechnie +militaire à Bourges. Dans le courant de l'hiver, je me fiançai à M<sup>lle</sup> +Lucie Hadamard, qui est devenue ma compagne dévouée et héroïque.</p> + +<p>Durant mes fiançailles, je préparai mes examens à l'École supérieure de +guerre où je fus reçu le 20 avril 1890; le lendemain 21 avril, je me +mariai. Je sortis de l'École supérieure de guerre en 1892 avec la +mention très bien et le brevet d'état-major. Mon numéro de classement à +la sortie de l'École de guerre me valut d'être appelé comme stagiaire à +l'état-major de l'armée. J'y entrai le 1<sup>er</sup> janvier 1893.</p> + +<p>La carrière m'était ouverte brillante et facile; l'avenir se montrait +sous de beaux auspices. Après les journées de travail, je trouvais le +repos <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> et le charme de la vie familiale. Curieux de toutes les +manifestations de l'esprit humain, je me complaisais aux longues +lectures durant les chères soirées passées auprès de ma femme. Nous +étions parfaitement heureux, un premier enfant égayait notre intérieur; +je n'avais pas de soucis matériels, la même affection profonde +m'unissait aux membres de ma famille et de la famille de ma femme.</p> + +<p>Tout dans la vie semblait me sourire.</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span></p> + +<h2>II</h2> + +<p>L'année 1893 se passa sans incidents. Ma fille Jeanne vint éclairer mon +intérieur d'un nouveau rayon de joie.</p> + +<p>L'année 1894 devait être la dernière de mon séjour à l'état-major de +l'armée. Je fus désigné pour faire, durant le dernier trimestre de cette +année, le stage réglementaire dans un régiment d'infanterie, stationné à +Paris.</p> + +<p>Je commençai ce stage le 1<sup>er</sup> octobre; le samedi 13 octobre 1894, je +reçus une note de service m'invitant à me rendre le lundi suivant à neuf +heures du matin au ministère de la guerre pour l'inspection générale; il +y était expressément indiqué d'être en «tenue bourgeoise». L'heure me +parut bien matinale pour l'inspection générale qui, d'ordinaire, se +passait le soir; l'indication de la tenue bourgeoise <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> m'étonna +également. Mais après avoir fait ces remarques à la lecture de la note +de service, je les oubliai vite, n'y attachant aucune importance.</p> + +<p>Le dimanche soir, nous dînâmes comme d'habitude, ma femme et moi, chez +mes beaux-parents, d'où nous partîmes forts gais, heureux comme toujours +de ces soirées passées en famille, dans un milieu affectueux.</p> + +<p>Le lundi matin je pris congé des miens. Mon fils Pierre, alors âgé de +trois ans et demi, qui s'était accoutumé à me conduire jusqu'à la porte +quand je sortais, m'accompagna ce matin-là comme d'habitude. Ce fut un +de mes plus vifs souvenirs dans mon infortune; bien souvent, dans mes +nuits de douleur et de désespoir, j'ai revécu cette minute où j'avais +serré dans mes bras pour la dernière fois mon enfant; j'y puisais une +nouvelle dose de force et de volonté.</p> + +<p>La matinée était belle et fraîche; le soleil s'élevait à l'horizon, +chassant le brouillard léger et ténu; tout annonçait une superbe +journée. Comme j'étais arrivé un peu à l'avance au ministère, je me +promenai quelques minutes devant la façade; puis je montai aux bureaux. +Dès mon entrée, je fus reçu par le commandant Picquart, qui semblait +m'attendre et qui m'introduisit aussitôt dans <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> son cabinet. Je fus +surpris de ne trouver aucun de mes camarades, les officiers étant +toujours convoqués par groupes à l'inspection générale. Après quelques +minutes de conversation banale, le commandant Picquart me conduisit dans +le cabinet du chef d'état-major général. Mon étonnement fut grand en y +pénétrant; au lieu de me trouver en présence du chef d'état-major +général, je fus reçu par le commandant du Paty de Clam en uniforme. +Trois personnes en civil, qui m'étaient complètement inconnues, s'y +trouvaient également. Ces trois personnes étaient M. Cochefert, chef de +la sûreté, son secrétaire et l'archiviste Gribelin.</p> + +<p>Le commandant du Paty vint à moi et me dit d'une voix étranglée: «Le +général va venir. En l'attendant, comme j'ai une lettre à écrire et que +j'ai mal au doigt, voulez-vous l'écrire pour moi?» Si étrange que fut +cette demande, faite dans de pareilles conditions, j'y accédai aussitôt. +Je m'assis à une petite table toute préparée, le commandant du Paty +assis à côté et tout près de moi, suivant ma main de l'œil. Après +m'avoir fait remplir d'abord une feuille d'inspection, il me dicta une +lettre dont certains passages rappelaient la lettre accusatrice que je +connus par la suite et qui prit le nom de «Bordereau». Au cours de la +dictée, <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> le commandant m'interpella vivement, me disant: «Vous +tremblez.» (Je ne tremblais pas. Au Conseil de guerre de 1894, il +expliqua cette brusque interpellation en disant qu'il s'était aperçu que +je ne tremblais pas durant la dictée, que dès lors il avait pensé avoir +affaire à un simulateur et avait cherché à ébranler mon assurance.) +Cette remarque véhémente me surprit singulièrement, ainsi que l'attitude +hostile du commandant du Paty. Mais comme tout soupçon était fort loin +de mon esprit, je crus qu'il trouvait que j'écrivais mal. J'avais froid +aux doigts, car la température était très fraîche au dehors, et je +n'étais que depuis quelques minutes dans une salle chauffée. Aussi lui +répondis-je: «J'ai froid aux doigts.»</p> + +<p>Comme je continuais à écrire sans présenter aucun trouble, le commandant +du Paty tenta une nouvelle interpellation et me dit violemment: «Faites +attention, c'est grave!» Quelle que fût ma surprise de ce procédé aussi +grossier qu'insolite, je ne dis rien et m'appliquai simplement à mieux +écrire. Dès lors, le commandant du Paty, ainsi qu'il l'expliqua au +Conseil de guerre de 1894, considéra que j'avais tout mon sang-froid et +qu'il était inutile de poursuivre plus loin l'expérience. La scène de la +dictée avait été préparée dans tous <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> ses détails; elle n'avait pas +répondu aux espérances qui l'avaient inspirée.</p> + +<p>Aussitôt la dictée terminée, le commandant du Paty se leva et, posant la +main sur moi, s'écria d'une voix tonnante: «Au nom de la loi, je vous +arrête; vous êtes accusé du crime de haute trahison.» La foudre tombant +à mes pieds n'eut pas produit en moi une commotion plus violente; je +prononçai des paroles sans suite, protestant contre une accusation aussi +infâme que rien dans ma vie ne permettait de justifier.</p> + +<p>Puis, M. Cochefert et son secrétaire s'élancèrent sur moi et me +fouillèrent. Je n'opposai pas la moindre résistance et leur criai: +«Prenez mes clefs, ouvrez tout chez moi, je suis innocent!» J'ajoutai: +«Montrez-moi au moins les preuves de l'infamie que vous prétendez que +j'ai commise.» Les charges sont accablantes, me répondit-on, sans +vouloir préciser ces charges.</p> + +<p>Je fus ensuite conduit à la prison du Cherche-Midi par le commandant +Henry, accompagné d'un agent de la sûreté. Durant ce trajet, le +commandant Henry, qui était d'ailleurs parfaitement au courant de ce qui +venait de se passer, car il avait assisté, caché derrière un rideau, à +toute la scène, me demanda de quoi j'étais accusé. Ma réponse fut <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +l'objet d'un rapport du commandant Henry, rapport dont le mensonge +éclata par les interrogatoires mêmes que je venais de subir et que je +devais subir encore pendant plusieurs jours.</p> + +<p>A mon arrivée dans la prison, je fus incarcéré dans une cellule, dont la +fenêtre donnait sur la cour des condamnés. Je fus mis au secret le plus +absolu; toute communication avec les miens me fut interdite. Je n'eus à +ma disposition ni papier, ni plume, ni encre, ni crayon. Les premiers +jours, je fus mis au régime des condamnés; puis cette mesure illégale +fût annulée.</p> + +<p>Les hommes qui apportaient ma nourriture, étaient toujours accompagnés +du sergent de garde et de l'agent principal, qui seul possédait la clef +de ma cellule. Il était interdit de m'adresser la parole.</p> + +<p>Quand je me vis dans cette sombre cellule, sous l'impression atroce de +la scène que je venais de subir et de l'accusation monstrueuse portée +contre moi, quand je pensai à tous ceux que je venais de quitter il y a +quelques heures à peine, dans la joie et le bonheur, je tombai dans un +état de surexcitation terrible, je hurlai de douleur.</p> + +<p>Je marchais dans ma cellule, heurtant ma tête aux murs. Le commandant +des prisons vint me <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> voir, accompagné de l'agent principal, et me +calma pour quelques instants.</p> + +<p>Je suis heureux de pouvoir rendre ici mon reconnaissant hommage au +commandant Forzinetti, directeur des prisons militaires, qui sut allier +les devoirs stricts du soldat aux sentiments les plus élevés d'humanité.</p> + +<p>Durant les dix-sept jours qui suivirent, je subis de nombreux +interrogatoires du commandant du Paty, faisant fonctions d'officier de +police judiciaire. Il arrivait toujours le soir, fort tard, accompagné +de son greffier, l'archiviste Gribelin; il me dictait des bouts de +phrases pris dans la lettre incriminée, faisait passer rapidement sous +mes yeux, à la lumière, des mots ou des fractions de mots pris dans la +même lettre, en me demandant si je reconnaissais ou non mon écriture. En +dehors de ce qui a été consigné dans les interrogatoires, il faisait +toutes sortes d'allusions voilées à des faits auxquels je ne comprenais +rien, puis se retirait théâtralement, laissant mon cerveau en face +d'énigmes indéchiffrables. J'ignorais toujours quelle était la base de +l'accusation; malgré mes demandes pressantes, je ne pouvais obtenir +aucun éclaircissement sur l'accusation monstrueuse portée contre moi. Je +me débattais dans le vide.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span></p> + +<p>Si mon cerveau n'a pas sombré dans ces journées et dans ces nuits +interminables, ce ne fut pas la faute du commandant du Paty. Je ne +possédais ni papier ni encre permettant de fixer mes idées; à toutes les +minutes je retournais dans ma tête les lambeaux de phrases que je lui +arrachais et qui ne faisaient que me dérouter davantage. Mais quelles +que fussent mes tortures, ma conscience veillait et me dictait +infailliblement mon devoir. «Si tu meurs, me disait-elle, on te croira +coupable; quoi qu'il arrive, il faut que tu vives pour crier ton +innocence à la face du monde.»</p> + +<p>Le quinzième jour enfin après mon arrestation, le commandant du Paty me +montra une photographie de la lettre accusatrice, appelée depuis le +Bordereau.</p> + +<p>Cette lettre, je ne l'avais pas écrite, je n'en étais pas l'auteur.</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p> + +<h2>III</h2> + +<p>Après la clôture de l'instruction du commandant du Paty, l'ordre +d'ouvrir une instruction régulière fut donné par le général Mercier, +ministre de la Guerre. Ma conduite cependant était irréprochable; rien +dans ma vie, dans mes actes, dans mes relations ne pouvait prêter à une +méprise quelconque.</p> + +<p>Le 3 novembre, le général Saussier, gouverneur de Paris, signa l'ordre +d'informer.</p> + +<p>L'information fut confiée au commandant d'Ormescheville, rapporteur près +le 1<sup>er</sup> Conseil de guerre de Paris; il ne put relever aucune charge +précise. Son rapport est un tissu d'allusions et d'insinuations +mensongères; il en a été déjà fait bonne justice au Conseil de guerre de +1894; à la dernière audience, le commissaire du Gouvernement <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> +termina son réquisitoire en reconnaissant que tout avait disparu, sauf +le bordereau. La Préfecture de police, ayant fait des investigations sur +ma vie privée, avait remis un rapport officiel absolument favorable; +l'agent Guénée, attaché au service des renseignements du ministère de la +Guerre, produisit, d'autre part, un rapport anonyme; ce n'étaient que +racontars calomnieux. Ce dernier rapport fut seul produit au procès de +1894; le rapport officiel de la Préfecture de police, qui avait été +remis à Henry, disparut. Les magistrats de la Cour suprême en +retrouvèrent la minute dans les dossiers de la Préfecture et firent +connaître la vérité en 1899.</p> + +<p>Après sept semaines d'instruction, durant lesquelles je suis resté comme +précédemment au secret le plus absolu, le commissaire du Gouvernement, +commandant Brisset, conclut, le 3 décembre 1894, à la mise en +accusation, «les présomptions étant suffisamment établies». Ces +présomptions étaient fondées sur les rapports contradictoires des +experts en écriture. Deux experts, M. Gobert, expert près la Banque de +France et M. Pelletier, concluaient en ma faveur; deux experts, MM. +Teyssonnières et Charavay, concluaient contre moi, tout en constatant de +nombreuses dissemblances <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> entre l'écriture du bordereau et la +mienne. M. Bertillon, qui n'était pas expert, avait conclu contre moi +par de prétendues raisons scientifiques. On sait qu'au procès de Rennes, +en 1899, M. Charavay a solennellement reconnu son erreur.</p> + +<p>Le 4 décembre 1894, le général Saussier, gouverneur militaire de Paris, +signa l'ordre de mise en jugement.</p> + +<p>Je fus mis alors en communication avec M<sup>e</sup> Demange, dont l'admirable +dévouement m'a soutenu à travers toutes mes épreuves.</p> + +<p>On me refusait toujours le droit de voir ma femme. Le 5 décembre, je +reçus enfin l'autorisation de lui écrire à lettre ouverte.</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Mardi, 5 décembre 1894.</p> + + <p class="left2">Ma chère Lucie,</p> + + <p>Enfin je puis t'écrire un mot, on vient de me signifier ma mise en + jugement pour le 19 de ce mois. On me refuse le droit de te voir.</p> + + <p>Je ne veux pas te décrire tout ce que j'ai souffert, il n'y a pas au + monde de termes assez saisissants pour cela.</p> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span></p> + + <p>Te rappelles-tu quand je te disais combien nous étions heureux? Tout + nous souriait dans la vie. Puis tout à coup un coup de foudre + épouvantable, dont mon cerveau est encore ébranlé. Moi, accusé du + crime le plus monstrueux qu'un soldat puisse commettre! Encore + aujourd'hui je me crois l'objet d'un cauchemar épouvantable.</p> + + <p>La vérité finira bien par se faire jour. Ma conscience est calme et + tranquille, elle ne me reproche rien. J'ai toujours fait mon devoir, + jamais je n'ai fléchi la tête. J'ai été accablé, atterré dans ma + prison sombre, en tête à tête avec mon cerveau; j'ai eu des moments de + folie farouche, j'ai même divagué, mais ma conscience veillait. Elle + me disait: «Haut la tête et regarde le monde en face. Fort de ta + conscience marche droit et relève-toi. C'est une épreuve épouvantable, + mais il faut la subir.»</p> + + <p>Je ne t'écris pas plus longuement, car je veux que cette lettre parte + ce soir.</p> + + <p>Je t'embrasse mille fois comme je t'aime, comme je t'adore.</p> + + <p>Mille baisers aux enfants. Je n'ose t'en parler plus longuement, les + pleurs me viennent aux yeux en pensant à eux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>La veille de l'ouverture des débats j'écrivis à ma femme la lettre +suivante; elle exprime toute <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> la confiance que j'avais dans la +loyauté et la conscience des juges.</p> + +<div class="letter"> + <p>J'arrive enfin au terme de mes souffrances, au terme de mon martyre. + Demain je paraîtrai devant mes juges, le front haut, l'âme tranquille.</p> + + <p>L'épreuve que je viens de subir, épreuve terrible s'il en fut, a épuré + mon âme. Je te reviendrai meilleur que je n'ai été. Je veux te + consacrer, à toi, à mes enfants, à nos chères familles, tout ce qui me + reste à vivre.</p> + + <p>Comme je te l'ai dit, j'ai passé par des crises épouvantables. J'ai eu + de vrais moments de folie furieuse à la pensée d'être accusé d'un + crime aussi monstrueux.</p> + + <p>Je suis prêt à paraître devant des soldats, comme un soldat qui n'a + rien à se reprocher. Ils verront sur ma figure, ils liront dans mon + âme, ils acquerront la conviction de mon innocence comme tous ceux qui + me connaissent.</p> + + <p>Dévoué à mon pays auquel j'ai consacré toutes mes forces, toute mon + intelligence, je n'ai rien à craindre. Dors donc tranquille, ma + chérie, et ne te fais aucun souci. Pense seulement à la joie que nous + éprouverons à nous trouver bientôt dans les bras l'un de l'autre, à + oublier bien vite ces jours tristes et sombres...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p> + +<p>Le 19 décembre 1894 commencèrent les débats du procès qui eut lieu à +huis clos, malgré les énergiques protestations de mon avocat; je +désirais ardemment la publicité des audiences afin que mon innocence +éclatât au grand jour.</p> + +<p>Lorsque je fus introduit dans la salle d'audience, accompagné par un +lieutenant de la garde républicaine, je ne vis rien, je n'entendis rien. +J'ignorais tout ce qui se passait autour de moi; j'avais l'esprit +complètement absorbé par l'affreux cauchemar qui pesait sur moi depuis +de si longues semaines, par l'accusation monstrueuse de trahison dont +j'allais démontrer l'inanité, le néant.</p> + +<p>Je distinguai seulement, au fond, sur l'estrade, les juges du Conseil de +guerre, des officiers comme moi, des camarades devant lesquels j'allais +enfin pouvoir faire éclater mon innocence. Quand je fus assis devant mon +défenseur, M<sup>e</sup> Demange, je regardai mes juges. Ils étaient impassibles.</p> + +<p>Derrière eux, les juges suppléants, le commandant Picquart, délégué du +Ministre de la Guerre, M. Lépine, Préfet de police. En face de moi, le +commandant Brisset, commissaire du Gouvernement et le greffier +Valecalle.</p> + +<p>Les premiers incidents, la bataille que Demange <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> livra pour obtenir +du Conseil la publicité des débats, les violentes interruptions du +Président du Conseil de guerre, l'évacuation de la salle, tout cela ne +détourna pas mon esprit du but vers lequel il était tendu. J'avais hâte +d'être face à face avec mes accusateurs. J'avais hâte de détruire les +misérables arguments d'une infâme accusation, de défendre mon honneur.</p> + +<p>J'entendis la déposition erronée et haineuse du commandant du Paty de +Clam, la déposition mensongère du commandant Henry, au sujet de la +conversation que nous échangeâmes dans le trajet du Ministère de la +Guerre à la prison du Cherche-Midi, le jour de mon arrestation. Je les +réfutai l'une et l'autre, énergiquement, avec calme. Mais quand ce +dernier revint une seconde fois à la barre, lorsqu'il dit tenir d'une +personne honorable qu'un officier du 2<sup>e</sup> bureau trahissait, je me levai +indigné et je demandai avec violence la comparution de la personne dont +il invoquait les propos. Alors, avec une attitude théâtrale, et en se +frappant la poitrine, il ajouta: «Quand un officier a un secret dans sa +tête, il ne le confie pas même à son képi.» Puis se tournant vers moi: +«Et le traître, le voilà!» Malgré mes violentes protestations, je ne pus +obtenir que ces paroles fussent éclaircies; <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> je ne pus donc en +montrer la fausseté.</p> + +<p>J'entendis les rapports contradictoires des experts; deux déposèrent en +ma faveur, deux déposèrent contre moi, tout en constatant de nombreuses +dissemblances entre l'écriture du bordereau et la mienne. Je n'attachai +aucune importance à la déposition de Bertillon, car elle me parut +l'œuvre d'un fou.</p> + +<p>Toutes les allégations accessoires furent réfutées dans ces audiences. +Aucun mobile ne put être invoqué pour expliquer un crime aussi +abominable.</p> + +<p>Dans la quatrième et dernière audience, le commissaire du Gouvernement +abandonna tous les griefs accessoires pour ne retenir comme pièce à +charge que le bordereau; il s'empara de cette pièce et la brandit en +s'écriant:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Il ne reste plus que le bordereau, mais cela suffit. Que les juges + prennent leurs loupes.»</p> +</div> + +<p>M<sup>e</sup> Demange, dans son éloquente plaidoirie, réfuta les rapports des +experts, en démontra toutes les contradictions et termina en demandant +comment on avait pu échafauder une pareille accusation sans produire +aucun mobile.</p> + +<p>L'acquittement me parut certain.</p> + +<p>Je fus condamné.</p> + +<p>J'appris, quatre ans et demi plus tard, que la <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> bonne foi des juges +avait été surprise autant par la déposition d'Henry que par la +communication en chambre du Conseil de pièces secrètes et inconnues de +la défense, pièces dont les unes m'étaient inapplicables, les autres +fausses.</p> + +<p>La communication en chambre du Conseil de ces pièces fut ordonnée par le +général Mercier.</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p> + +<h2>IV</h2> + +<p>Mon désespoir fut immense; la nuit qui suivit ma condamnation fut une +des plus tragiques de ma tragique existence. Je roulais dans ma tête les +projets les plus extravagants; j'étais las de tant d'atrocités, révolté +de tant d'iniquités. Mais le souvenir de ma femme, de mes enfants +m'empêcha de prendre une décision suprême et je me résolus à attendre.</p> + +<p>Le lendemain, j'écrivis la lettre suivante:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">23 décembre 1894.</p> + + <p class="left2">Ma chérie,</p> + + <p>Je souffre beaucoup, mais je te plains encore plus que moi. Je sais + combien tu m'aimes; ton cœur doit <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> saigner. De mon côté, mon + adorée, ma pensée a toujours été vers toi, nuit et jour.</p> + + <p>Être innocent, avoir eu une vie sans tache et se voir condamné pour le + crime le plus monstrueux qu'un soldat puisse commettre, quoi de plus + épouvantable! Il me semble parfois que je suis le jouet d'un horrible + cauchemar.</p> + + <p>C'est pour toi seule que j'ai résisté jusqu'aujourd'hui; c'est pour + toi seule, mon adorée, que j'ai supporté ce long martyre. Mes forces + me permettront-elles d'aller jusqu'au bout? Je n'en sais rien. Il n'y + a que toi qui puisses me donner du courage; c'est dans ton amour que + j'espère le puiser...</p> + + <p>J'ai signé mon pourvoi en revision.</p> + + <p>Je n'ose te parler des enfants, leur souvenir m'arrache le cœur. + Parle-m'en; qu'ils soient ta consolation.</p> + + <p>Mon amertume est telle, mon cœur si ulcéré, que je me serais déjà + débarrassé de cette triste vie, si ton souvenir ne m'arrêtait, si la + crainte d'augmenter encore ton chagrin ne retenait mon bras.</p> + + <p>Avoir entendu tout ce qu'on m'a dit, quand on sait en son âme et + conscience n'avoir jamais failli, n'avoir même jamais commis la plus + légère imprudence, c'est la torture morale la plus épouvantable.</p> + + <p>J'essaierai donc de vivre pour toi, mais j'ai besoin de ton aide.</p> + + <p>Ce qu'il faut surtout, quoi qu'il advienne de moi, c'est chercher la + vérité, c'est remuer ciel et terre pour la découvrir, c'est y + engloutir, s'il le faut, notre fortune, <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> afin de réhabiliter mon + nom traîné dans la boue. Il faut à tout prix laver cette tache + imméritée.</p> + + <p>Je n'ai pas le courage de t'écrire plus longuement. Embrasse tes chers + parents, nos enfants, tout le monde pour moi.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> + + <p>Tâche d'obtenir la permission de me voir. Il me semble qu'on ne peut + te la refuser maintenant.</p> +</div> + +<p>Le 23 décembre, dans la même journée, ma femme m'écrivait:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">23 décembre 1894.</p> + + <p>Quel malheur, quelle torture, quelle ignominie! Nous en sommes tous + terrifiés, anéantis. Je sais comme tu es courageux, je t'admire. Tu es + un malheureux martyr. Je t'en supplie, supporte encore vaillamment ces + nouvelles tortures. Notre vie, notre fortune à tous sera sacrifiée à + la recherche des coupables. Nous les trouverons, il le faut. Tu seras + réhabilité.</p> + + <p>Nous avons passé près de cinq années de bonheur absolu, vivons sur ce + souvenir; un jour justice se fera et nous serons encore heureux, les + enfants t'adoreront. Nous ferons de ton fils un homme tel que toi, je + ne <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> pourrai pas lui choisir de plus bel exemple. J'espère bien que + je serai autorisée à te voir. En tout cas, sois certain d'une chose, + c'est que je te suivrai si loin qu'on t'enverra. Je ne sais si la loi + m'autorise à t'accompagner, mais elle ne peut m'empêcher de te + rejoindre et je le ferai.</p> + + <p>Encore une fois, courage, il faut que tu vives pour nos enfants, pour + moi.</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">23 décembre, soir.</p> + + <p>Je viens d'avoir, dans mon immense chagrin, la joie d'avoir de tes + nouvelles, d'entendre parler M<sup>e</sup> Demange dans des termes si chauds, si + cordiaux, que mon pauvre cœur en a été réconforté.</p> + + <p>Tu sais si je t'aime, si je t'adore, mon bien cher mari; notre immense + malheur, l'horrible infamie dont nous sommes l'objet ne font que + resserrer encore les liens de mon affection.</p> + + <p>Partout où tu iras, où l'on t'enverra, je te suivrai; à deux nous + supporterons plus facilement l'expatriement, nous vivrons l'un pour + l'autre...; nous élèverons nos enfants, nous leur donnerons une âme + bien trempée contre les vicissitudes de la vie.</p> + + <p>Je ne puis me passer de toi, tu es ma consolation; la seule lueur de + bonheur qui me reste est de finir mes jours à tes côtés. Tu as été un + martyr, et tu as encore horriblement à souffrir. La peine qui va + t'être infligée <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> est odieuse. Promets-moi que tu la supporteras + courageusement.</p> + + <p>Tu es fort de ton innocence; imagine-toi que c'est un autre que + toi-même que l'on déshonore, accepte le châtiment immérité, fais-le + pour moi, pour ta femme qui t'adore. Donne-lui ce témoignage + d'affection, fais-le pour tes enfants; ils t'en seront reconnaissants + un jour. Ils t'embrassent bien et demandent beaucoup leur papa, ces + pauvres petits.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>J'avais signé, sans espoir, mon pourvoi en revision devant le tribunal +de revision militaire. La revision, en effet, ne pouvait être invoquée +devant ce tribunal que pour vice de forme; j'ignorais alors que la +condamnation avait été illégalement prononcée.</p> + +<p>Les journées s'écoulèrent dans une attente angoissante; j'étais ballotté +entre mon devoir et l'horreur que m'inspirait un supplice aussi infâme +qu'immérité. Ma femme, qui n'avait pas encore pu obtenir l'autorisation +de me voir, m'écrivit de longues lettres pour me soutenir et +m'encourager à supporter le supplice de la dégradation.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">24 décembre 1894.</p> + + <p>Je souffre au delà de tout ce qu'on peut imaginer des horribles + tortures que tu supportes; ma pensée ne te quitte pas une seconde. Je + te vois seul dans ta triste prison en proie aux plus sombres + réflexions, je compare nos années de bonheur, les douces journées que + nous avons passées ensemble à l'heure actuelle. Comme nous étions + heureux, comme tu as été bon et dévoué pour moi, avec quel entier + dévouement tu m'as soignée quand j'étais malade, quel père tu étais + pour nos pauvres chéris. Tout cela passe et repasse dans mon esprit; + je suis malheureuse de ne pas t'avoir près de moi, de me sentir seule. + Mon cher adoré, il faut, il faut absolument que nous nous retrouvions + ensemble, que nous vivions l'un pour l'autre, car nous ne pouvons plus + exister l'un sans l'autre. Il faut que tu te résignes à tout, que tu + supportes les terribles épreuves qui t'attendent, que tu sois fort et + fier dans le malheur...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">25 décembre.</p> + + <p>Je pleure, je pleure et je recommence à pleurer. Tes lettres seules + viennent me consoler dans mon extrême douleur, seules elles me + soutiennent et me réconfortent. Vis pour moi, je t'en conjure, mon + cher ami; <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> rassemble tes forces, lutte, luttons ensemble jusqu'à + la découverte du coupable. Que deviendrai-je sans toi? je n'aurai plus + rien qui me rattacherait au monde, je mourrais de chagrin si je + n'avais l'espoir de me retrouver auprès de toi et de passer encore + d'heureuses années à tes côtés...</p> + + <p>Nos enfants sont ravissants. Ton pauvre petit Pierre demande tant + après toi, je ne puis lui répondre que par des larmes. Ce matin encore + il me demandait si tu rentrerais ce soir. Je m'ennuie beaucoup, + beaucoup après mon papa, m'a-t-il dit. Jeanne change énormément; elle + cause bien, fait des phrases et embellit beaucoup. Du courage, tu les + retrouveras un jour; nos rêves, nos projets renaîtront et nous + pourrons les accomplir.</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">26 décembre 1894.</p> + + <p>J'ai été porter moi-même tes effets au greffe de la prison; je suis + entrée dans cette triste maison où tu subis cet horrible martyre. Pour + un moment j'ai eu la sensation que je me rapprochais de toi; j'aurais + voulu briser ces froides murailles qui nous séparaient et venir + t'embrasser. Malheureusement il est des choses pour lesquelles la + volonté est impuissante, des cas où toutes les forces physiques et + morales ne suffisent pas pour vaincre. J'attends très impatiemment le + moment où on nous permettra de nous jeter enfin dans les bras l'un de + l'autre...</p> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p> + + <p>Je te demande un immense sacrifice, celui de vivre pour moi, pour nos + enfants, de lutter jusqu'à la réhabilitation... Je mourrais de chagrin + si tu n'étais plus, je n'aurais pas la force de soutenir une lutte + pour laquelle toi seul au monde peux me fortifier.</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">27 décembre 1894.</p> + + <p>Je ne puis me lasser de t'écrire, de venir te causer, ce sont mes + seuls bons moments; je ne sais faire que cela et pleurer. Tes lettres + me font tant de bien, merci. Continue à me gâter. Je donnerai aux + enfants des jouets de ta part; ils n'ont pas besoin de cela pour + penser à toi. Tu étais si bon pour eux que ces petits ne t'oublient + pas. Pierre demande beaucoup après toi et le matin ils viennent tous + deux dans ma chambre admirer ta photographie... Pauvre ami, comme tu + dois souffrir de ne pas les voir. Mais garde ton beau courage; un jour + viendra où nous serons tous réunis, tous heureux, où tu pourras les + caresser, les adorer.</p> + + <p>Je t'en supplie, ne t'occupe pas de ce que pense la foule. Tu sais + combien les opinions tournent... Qu'il te suffise de savoir que tous + tes amis, tous ceux qui te connaissent sont pour toi; les gens + intelligents cherchent à débrouiller le mystère.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">21 décembre 1894.</p> + + <p>Je vois que tu as repris courage et tu m'en as redonné... Supporte + vaillamment cette triste cérémonie, relève la tête et crie ton + innocence, ton martyre à la face de tes exécuteurs.</p> + + <p>Cet horrible supplice passé, je mettrai tout mon amour, toute ma + tendresse, toute ma reconnaissance à t'aider à supporter le reste. + Lorsqu'on a sa conscience pour soi, la conviction qu'on a fait son + devoir toujours et de tout temps, l'espérance dans l'avenir, on peut + tout supporter...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>Le 31 décembre 1894, j'appris que le pourvoi en revision avait été +repoussé.</p> + +<p>Le soir même, le commandant du Paty de Clam se présenta à la prison. Il +venait me demander si je n'avais pas commis quelque acte d'imprudence, +quelque acte d'amorçage. Je ne lui répondis qu'en protestant toujours +aussi énergiquement de mon innocence.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span></p> + +<p>Aussitôt après son départ, j'écrivis la lettre suivante au Ministre de +la Guerre:</p> + +<div class="letter"> + <p class="left2">Monsieur le Ministre,</p> + + <p>J'ai reçu, par votre ordre, la visite du commandant du Paty de Clam, + auquel j'ai déclaré encore que j'étais innocent et que je n'avais même + jamais commis la moindre imprudence. Je suis condamné, je n'ai aucune + grâce à demander. Mais au nom de mon honneur, qui je l'espère me sera + rendu un jour, j'ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer + vos recherches. Moi parti, qu'on cherche toujours, c'est la seule + grâce que je sollicite.</p> +</div> + +<p>J'écrivis ensuite à Maître Demange pour lui rendre compte de cette +visite.</p> + +<p>J'avais précédemment informé ma femme du rejet du pourvoi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">31 décembre 1894.</p> + + <p class="left2">Ma chère Lucie,</p> + + <p>Le pourvoi est rejeté, comme il fallait s'y attendre. On vient de me + le signifier; demande de suite la permission de me voir.</p> + + <p>Le supplice cruel et horrible approche, je vais l'affronter avec la + dignité d'une conscience pure et tranquille. Te dire que je ne + souffrirai pas, ce serait mentir, mais je n'aurai pas de + défaillance...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>Ma femme me répondit:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">1<sup>er</sup> janvier 1895.</p> + + <p>J'ai envoyé hier après-midi à la Place porter ma demande et on a + vainement attendu la réponse... Pourvu que mon autorisation de te voir + m'arrive demain! Car enfin quelle raison pourraient-ils invoquer + encore maintenant si ce n'est celle de la cruauté, de la barbarie? + Pauvre, pauvre ami... Que je voudrais donc t'embrasser, te consoler, + te réconforter. Non, <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> vois-tu, mon cœur saigne à la pensée des + tortures que tu as à subir.</p> + + <p>Avoir une belle âme comme la tienne, des sentiments aussi élevés, une + bonté inaltérable, un patriotisme exalté, et se voir torturé avec + cette cruauté, cet acharnement, et payer, toi innocent, pour un autre + qui se dérobe lâchement derrière son infamie. Il n'est pas <ins class="correction" title="dmissible">admissible</ins>, + s'il existe une justice, que ce traître ne se dévoile pas, que la + vérité ne se fasse pas jour.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>Enfin, ma femme fut autorisée à me voir. L'entrevue eut lieu dans le +parloir de la prison. C'est une pièce grise, séparée au milieu par deux +grilles parallèles, treillagées; ma femme était d'un côté de l'une des +grilles, moi de l'autre côté de la deuxième grille.</p> + +<p>C'est dans ces conditions pénibles qu'il me fut permis de voir ma femme, +après tant de semaines douloureuses. Je ne pus même pas l'embrasser, la +serrer dans mes bras; nous dûmes causer à distance. Cependant ma joie +fut grande de revoir ce cher visage; je cherchai à y lire et à y voir +quelles traces y avaient laissées la souffrance et la douleur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p> + +<p>Après son départ, je lui écrivis:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Mercredi, 5 heures.</p> + + <p class="left2">Ma chérie.</p> + + <p>Je veux encore t'écrire ces quelques mots pour que tu les trouves + demain matin à ton réveil.</p> + + <p>Notre conversation, même à travers les barreaux de la prison, m'a fait + du bien. Je tremblais sur mes jambes en descendant, mais je me suis + raidi pour ne pas tomber par terre d'émotion. A l'heure qu'il est, ma + main n'est pas encore bien assurée: cette entrevue m'a violemment + secoué. Si je n'ai pas insisté pour que tu restes plus longtemps, + c'est que j'étais à bout de forces; j'avais besoin d'aller me cacher + pour pleurer un peu. Ne crois pas pour cela que mon âme soit moins + vaillante ni moins forte, mais le corps est un peu affaibli par trois + mois de prison...</p> + + <p>Ce qui m'a fait le plus de bien, c'est de te sentir si courageuse et + si vaillante, si pleine d'affection pour moi. Continue, ma chère + femme, imposons le respect au monde par notre attitude et notre + courage. Quant à moi, tu as dû sentir que j'étais décidé à tout; je + veux mon honneur et je l'aurai; aucun obstacle ne m'arrêtera.</p> + + <p>Remercie bien tout le monde, remercie de ma part M<sup>e</sup> Demange de tout + ce qu'il a fait pour un innocent. <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> Dis-lui toute la gratitude que + j'ai pour lui, j'ai été incapable de l'exprimer moi-même. Dis-lui que + je compte sur lui dans cette lutte pour mon honneur.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>La première entrevue avait eu lieu dans le parloir de la prison. Elle +avait revêtu par les circonstances un caractère si tragique que le +commandant Forzinetti demanda et obtint l'autorisation de me laisser +voir ma femme dans son cabinet, lui étant présent.</p> + +<p>Ma femme vint me voir une seconde fois; c'est alors que je lui fis la +promesse de vivre et d'affronter courageusement la douleur de la lugubre +cérémonie qui m'attendait. A la suite de sa visite, je lui écrivis:</p> + +<div class="letter"> + <p>«Je suis plus calme, ta vue m'a fait du bien. Le plaisir de + t'embrasser pleinement et entièrement m'a fait un bien immense.</p> + + <p>«Je ne pouvais attendre ce moment. Merci de la joie que tu m'as + donnée.</p> + + <p>«Comme je t'aime, ma bonne chérie! Enfin espérons <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> que tout cela + aura une fin. Il faut que je conserve toute mon énergie.»</p> +</div> + +<p>Je vis aussi quelques instants mon frère Mathieu, dont je connaissais +l'admirable dévouement.</p> + +<p>Le jeudi 3 janvier 1895, j'appris que le supplice était pour le +surlendemain.</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Jeudi matin.</p> + + <p>On m'apprend que l'humiliation suprême est pour après-demain. Je m'y + attendais, j'y étais préparé, le coup a cependant été violent. Je + résisterai, je te l'ai promis. Je puiserai les forces qui me sont + encore nécessaires dans ton amour, dans l'affection de vous tous, dans + le souvenir de mes enfants chéris, dans l'espoir suprême que la vérité + se fera jour. Mais il faut que je sente votre affection à tous + rayonner autour de moi, il faut que je vous sente lutter avec moi. + Continuez donc vos recherches sans trêve ni repos...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></p> + +<h2>V</h2> + +<p>La dégradation eut lieu le samedi 5 janvier; je subis cet horrible +supplice sans faiblesse.</p> + +<p>Avant la lugubre cérémonie, j'attendis une heure dans la salle de +l'adjudant de garnison à l'École militaire. Durant ces longues minutes, +je tendis toutes les forces de mon être; les souvenirs des atroces mois +que je venais de passer revinrent à ma mémoire et, en phrases +entrecoupées, je rappelai la dernière visite que me fit le commandant du +Paty de Clam dans ma prison. Je protestai contre l'infâme accusation +portée contre moi; je rappelai que j'avais encore écrit au ministre pour +lui dire que j'étais innocent. C'est en travestissant ces paroles que le +capitaine Lebrun-Renault, avec une rare inconscience, créa ou laissa +créer cette légende des aveux dont je n'appris l'existence <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> qu'en +janvier 1899. S'il m'en eût été parlé avant mon départ de France, qui +n'eut lieu qu'en février 1895, c'est-à-dire plus de sept semaines après +la dégradation, j'aurais cherché à tuer cette légende dans l'œuf.</p> + +<p>Je fus conduit ensuite, entre quatre hommes et un gradé, au centre de la +place.</p> + +<p>Neuf heures sonnèrent; le général Darras, commandant la parade +d'exécution, fit porter les armes.</p> + +<p>Je souffrais le martyre, je me raidissais pour concentrer toutes mes +forces, j'évoquais pour me soutenir le souvenir de ma femme, de mes +enfants.</p> + +<p>Aussitôt après la lecture du jugement, je m'écriai, m'adressant aux +troupes:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Soldats, on dégrade un innocent; soldats, on déshonore un innocent.</p> + + <p>«Vive la France, vive l'armée!»</p> +</div> + +<p>Un adjudant de la garde républicaine s'approcha de moi. Rapidement, il +arracha boutons, bandes de pantalon, insignes de grade du képi et des +manches, puis il brisa mon sabre. Je vis tomber à mes pieds tous ces +lambeaux d'honneur. Alors, dans cette secousse effroyable de tout mon +être, mais le corps droit, la tête haute, je clamai toujours <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> et +encore mon cri à ces soldats, à ce peuple assemblé: «Je suis innocent!»</p> + +<p>La cérémonie continua. Je dus faire le tour du carré. J'entendis les +hurlements d'une foule abusée, je sentis le frisson qui devait la faire +vibrer, puisqu'on lui présentait un homme condamné pour trahison, et +j'essayai de faire passer dans cette foule un autre frisson, celui de +mon innocence.</p> + +<p>Le tour du carré s'acheva; le supplice était terminé, je le croyais du +moins.</p> + +<p>L'agonie de cette longue journée ne faisait que commencer.</p> + +<p>On me lia les poings et une voiture cellulaire me conduisit au Dépôt, en +passant par le pont de l'Alma. En arrivant à l'extrémité du pont, je vis +par la lucarne de la voiture les fenêtres de l'appartement où venaient +de s'écouler de si douces années, où je laissais tout mon bonheur. +L'angoisse fut atroce.</p> + +<p>Au Dépôt, je fus, dans mon costume déchiré et en loques, traîné de salle +en salle, fouillé, photographié, mensuré. Enfin, vers midi, je fus +conduit à la prison de la Santé et enfermé dans une cellule.</p> + +<p>Ma femme fut autorisée à me voir deux fois par semaine, dans le cabinet +du directeur de la prison. <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> Celui-ci se montra d'ailleurs +parfaitement correct durant tout mon séjour.</p> + +<p>Ma femme et moi, nous continuâmes à échanger de nombreuses lettres.</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Prison de la Santé, samedi 5 janvier 1895.</p> + + <p class="left2">Ma chérie,</p> + + <p>Te dire ce que j'ai souffert aujourd'hui, je ne le veux pas, ton + chagrin est déjà assez grand pour que je ne vienne pas encore + l'augmenter.</p> + + <p>En te promettant de vivre, en te promettant de résister jusqu'à la + réhabilitation de mon nom, je t'ai fait le plus grand sacrifice qu'un + homme de cœur, qu'un honnête homme auquel on vient d'arracher son + honneur, puisse faire. Pourvu, mon Dieu, que mes forces physiques ne + m'abandonnent pas! Le moral tient, ma conscience qui ne me reproche + rien me soutient, mais je commence à être à bout de patience et de + force...</p> + + <p>Je te raconterai plus tard, quand nous serons de nouveau heureux, ce + que j'ai souffert aujourd'hui, combien de fois, au milieu de ces + nombreuses pérégrinations parmi de vrais coupables, mon cœur a + saigné. Je me demandais ce que je faisais là, pourquoi j'étais là... + il me semblait que j'étais le jouet d'une hallucination; mais hélas, + mes vêtements déchirés, souillés, me rappelaient <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> brutalement à la + réalité, les regards de mépris qu'on me jetait me disaient trop + clairement pourquoi j'étais là.</p> + + <p>Hélas, pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scalpel le cœur des + gens et y lire! Tous les braves gens qui me voyaient passer y auraient + lu, gravé en lettres d'or: «Cet homme est un homme d'honneur.» Mais + comme je les comprends! A leur place je n'aurais pas non plus pu + contenir mon mépris à la vue d'un officier qu'on leur dit être un + traître. Mais hélas, c'est là ce qu'il y a de tragique, c'est que le + traître, ce n'est pas moi!...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">5 janvier 1895. Samedi, 7 heures soir.</p> + + <p>Je viens d'avoir un moment de détente terrible, des pleurs entremêlés + de sanglots, tout le corps secoué par la fièvre. C'est la réaction des + horribles tortures de la journée, elle devait fatalement arriver; + mais, hélas, au lieu de pouvoir sangloter dans tes bras, au lieu de + pouvoir m'appuyer sur toi, mes sanglots ont résonné dans le vide de ma + prison.</p> + + <p>C'est fini, haut les cœurs! Je concentre toute mon énergie. Fort de + ma conscience pure et sans tache, je me dois à ma famille, je me dois + à mon nom. Je n'ai pas le droit de déserter tant qu'il me restera un + souffle de vie; je lutterai avec l'espoir prochain de voir la lumière + se faire. Donc, poursuivez vos recherches...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span></p> + +<p>De ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Samedi soir, 5 janvier 1895.</p> + + <p>Quelle horrible matinée! Quels atroces moments! Non! je ne puis y + penser, cela me fait trop souffrir. Toi, mon pauvre ami, un homme + d'honneur, toi qui adores la France, toi qui as une âme si belle, des + sentiments aussi élevés, subir la peine la plus infamante qu'on puisse + infliger, c'est abominable!</p> + + <p>Tu m'avais promis d'être courageux, tu as tenu parole, je t'en + remercie. Ta dignité, ta belle attitude, ont frappé bien des cœurs + et lorsque l'heure de la réhabilitation arrivera, le souvenir des + souffrances que tu as endurées dans ces horribles moments sera gravé + dans la mémoire des hommes.</p> + + <p>J'aurais tant voulu être auprès de toi, te donner des forces, te + réconforter, j'avais tant espéré te voir, mon pauvre ami, et mon + cœur saigne à l'idée que mon autorisation ne m'est pas encore + parvenue et que je devrai peut-être attendre encore pour avoir + l'immense bonheur de t'embrasser...</p> + + <p>Nos chéris sont bien gentils; ils sont si gais, si heureux. C'est une + consolation dans notre immense malheur de les avoir si jeunes, si + inconscients de la vie. Pierre parle de toi et avec tant de cœur, + que je ne puis m'empêcher de pleurer.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span></p> + +<p>De la prison de la Santé:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Dimanche 6 janvier 1895, 5 heures.</p> + + <p>Pardon, mon adorée, si dans mes lettres d'hier j'ai exhalé ma douleur, + étalé ma torture. Il fallait bien que je la confie à quelqu'un! Quel + cœur est plus préparé que le tien à recevoir le trop-plein du mien? + C'est ton amour qui m'a donné le courage de vivre; il faut que je le + sente vibrer près du mien.</p> + + <p>Courage donc! Ne pense pas trop à moi, tu as d'autres devoirs à + remplir. Tu te dois à nos enfants, à notre nom qu'il faut réhabiliter. + Pense donc à toutes les nobles missions qui t'incombent; elles sont + lourdes, mais je te sais capable de les entreprendre à condition de ne + pas te laisser abattre, à condition de conserver tes forces.</p> + + <p>Il faut donc lutter contre toi-même, rassembler toute ton énergie et + ne penser qu'à tes devoirs...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>De ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Dimanche 6 janvier 1895.</p> + + <p>Je suis bien tourmentée de ne pas avoir encore reçu de tes nouvelles. + Je suis anxieuse de savoir comment <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> tu as supporté ces horribles + moments... On m'apporte tes deux lettres, c'est un soulagement pour + moi, merci de me gâter ainsi, je reconnais là ton bon cœur. Je ne + puis te dire combien cela me navre, quels déchirements je ressens à la + pensée de tes souffrances. Quelle vie, mon Dieu, quel martyre! Je + m'attendais à ce que tu aies un moment de détente terrible, une crise; + je suis sûre que cela t'a fait du bien de pleurer. Pauvre ami, <ins class="correction" title="nons">nous</ins> + étions si heureux, si tranquilles, nous ne vivions que pour nous, que + pour faire le bonheur de nos parents, de nos enfants, de notre + famille. Si seulement je pouvais être auprès de toi, partager tes + douleurs, tes souffrances, rester dans ta cellule, vivre de la même + vie que toi, je serais presque heureuse. J'aurais au moins l'immense + bonheur de te soulager un peu, de te consoler avec mon immense + affection, de t'entourer de tous les soins qu'une femme qui t'adore + pourrait te donner. Mais je t'en supplie, garde ton courage, ne te + laisse pas abattre...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Lundi 7 janvier 1895.</p> + + <p>Ma première occupation, aussitôt levée, est de venir causer un peu + avec toi, de tâcher de t'envoyer un petit rayon de chaleur dans ta + triste cellule. Je souffre tellement, tellement de te sentir si + malheureux, de ne pouvoir soulager ta douleur, que tout ce qui + m'entoure, tout ce qui se passe autour de moi, en un mot tout ce qui + n'est pas toi, me laisse indifférente.</p> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span></p> + + <p>Je ne pense qu'à toi, je ne veux vivre que pour toi et dans l'espoir + de te retrouver bientôt. Dis moi, je t'en prie, tout ce que tu + ressens, dans quel état physique tu es? J'ai des angoisses, des + inquiétudes terribles que ta santé ne te trahisse. Ah! si je pouvais + te voir, si je pouvais rester auprès de toi, te faire oublier un peu + ton malheur. Que ne donnerais-je pour cela!</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">7 janvier soir.</p> + + <p>Que pourrais-je te dire, si ce n'est que je ne pense qu'à toi, que je + ne parle que de toi, que toute mon âme, tout mon esprit sont tendus + vers toi? Je te demande, je te supplie d'avoir du courage, de ne pas + te laisser abattre, de ne pas te laisser ronger par le chagrin et de + lutter pour que tes forces physiques ne t'abandonnent pas. Il faut que + nous arrivions à te réhabiliter; nous faisons tout et nous ferons tout + pour cela. Qu'est-ce que notre fortune à côté de l'honneur d'un homme, + d'enfants, de deux familles; je serai heureuse d'avoir consacré tout + notre avoir à cette noble tâche...</p> + + <p>Nous avons tous la conviction qu'il n'est pas d'erreur qui ne se + reconnaisse un jour, que le coupable se trouvera et que nos efforts + seront couronnés de succès...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">De la prison de la Santé, mardi 8 janvier 1895.</p> + + <p>... Dans mes plus tristes moments, dans mes moments de crise violente, + une étoile vient tout à coup briller dans mon cerveau et me sourire. + C'est ton image, ma chérie, c'est ton image adorée, que j'espère + revoir bientôt et auprès de laquelle j'attendrai patiemment qu'on me + rende ce que j'ai de plus cher en ce monde, mon honneur, mon honneur + qui n'a jamais failli...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>De ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Mardi 8 janvier 1895.</p> + + <p>J'étais terriblement inquiète de ne pas avoir de tes nouvelles et j'ai + passé une nuit atroce; enfin ce matin j'ai reçu ta bonne lettre et + cela m'a fait du bien. Je ne m'explique pas du tout comment tes + lettres sont si longues à parvenir; ainsi une lettre de toi écrite le + dimanche ne m'arrive que le mardi...</p> + + <p>Je viens de recevoir l'autorisation de te voir les lundi et vendredi à + deux heures, dans le cabinet de <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> monsieur le Directeur; tu penses + si j'en ai été heureuse...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>De la prison de la Santé:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Mercredi 9 janvier 1895.</p> + + <p>... Vraiment, quand j'y pense encore, je me demande comment j'ai pu + avoir le courage de te promettre de vivre après ma condamnation. Cette + journée du samedi reste dans mon esprit gravée en lettres de feu. J'ai + le courage du soldat qui affronte le danger en face, mais hélas! + aurai-je l'âme du martyr?...</p> + + <p>Je vis d'espoir, je vis dans la conviction qu'il est impossible que la + vérité ne se fasse pas jour, que mon innocence ne soit pas reconnue et + proclamée par cette chère France, ma patrie...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Jeudi 10 janvier 1895.</p> + + <p>Depuis ce matin deux heures, je ne dors plus, dans l'attente où je + suis de te voir aujourd'hui. Il me semble que j'entends déjà ta voix + chérie me parler de nos <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> chers enfants, de nos chères familles... + et si je pleure, je n'en ai pas honte, car le martyre que j'endure est + vraiment cruel pour un innocent...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>De ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Jeudi 10 janvier 1895.</p> + + <p>J'ai reçu hier soir ta lettre de mardi et je l'aie lue, relue; j'ai + pleuré étant seule dans ma chambre et ce matin encore à mon réveil. + J'avais joui cette nuit d'un peu de calme, j'avais rêvé que nous + causions; mais quel réveil, quelles angoisses quand je me suis trouvée + de nouveau en proie à mon sombre chagrin! Si je souffre tant, c'est + pour toi qui subis héroïquement le plus terrible des martyres, pour + toi qui as été torturé moralement de la façon la plus épouvantable et + la plus imméritée...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span></p> + +<p>De la prison de la Santé:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Vendredi 11 janvier 1895.</p> + + <p>Pardonne-moi, si parfois je gémis... mais que veux-tu, il m'arrive, + sous l'amertume des souvenirs, d'avoir besoin d'épancher dans ton + cœur le trop plein du mien. Nous nous sommes toujours si bien + compris, mon adorée, que je suis sûr que ton âme forte et généreuse + palpite d'indignation avec la mienne.</p> + + <p>Nous étions si heureux! Tout nous souriait dans la vie. Te souviens-tu + quand je te disais que nous n'avions rien à envier à personne? + Situation, fortune, amour réciproque de l'un pour l'autre, des enfants + adorables... nous avions tout enfin.</p> + + <p>Pas un nuage à l'horizon... puis un coup de foudre épouvantable, + inattendu, si incroyable même, qu'aujourd'hui encore il me semble + parfois que je suis le jouet d'un horrible cauchemar.</p> + + <p>Je ne me plains pas de mes souffrances physiques, tu sais que + celles-là je les méprise, mais sentir planer sur son nom une + accusation épouvantable, infâme, quand on est innocent... Ah! cela + non! Et c'est pourquoi j'ai supporté toutes les tortures, tous les + affronts, car je suis convaincu que tôt ou tard la vérité se + découvrira et qu'on me rendra justice.</p> + + <p>J'excuse très bien cette colère, cette rage de tout un noble peuple + auquel on apprend qu'il y a un traître... <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> mais je veux vivre, + pour qu'il sache que ce traître ce n'est pas moi.</p> + + <p>Soutenu par ton amour, par l'affection sans bornes de tous les nôtres, + je vaincrai la fatalité. Je ne prétends pas que je n'aurai pas encore + parfois des moments d'abattement, de désespoir même. Vraiment, pour ne + pas se plaindre d'une erreur aussi monstrueuse, il faudrait une + grandeur d'âme à laquelle je ne prétends pas, mais mon cœur restera + fort et vaillant...</p> + + <p>Je vivrai, mon adorée, parce que je veux que tu puisses continuer à + porter mon nom comme tu l'as fait jusqu'à présent, avec honneur, avec + joie et avec amour, parce qu'enfin je veux le transmettre intact à nos + enfants.</p> + + <p>Ne vous laissez donc pas abattre par l'adversité ni les uns ni les + autres; cherchez la vérité sans trêve ni repos...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>De ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Vendredi 11 janvier 1895.</p> + + <p>Comme j'ai été contente de passer quelques moments avec toi et combien + ils m'ont semblé courts. J'avais tant d'émotion que je ne pouvais te + parler, t'exhorter au courage; pauvre ami, que j'aurais voulu te dire + ce que je pense de toi, combien je t'admire, combien je <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> t'aime et + toute la reconnaissance que j'ai de l'immense sacrifice que tu as fait + pour moi, pour tes enfants. J'ai eu des remords, je ne t'ai pas assez + parlé de l'espoir que nous avions de découvrir la vérité; nous avons + la conviction absolue d'arriver. Te dire dans combien de temps, c'est + une chose impossible, mais il faut prendre patience et ne pas + désespérer. Comme je te l'ai dit tout à l'heure, nous n'avons qu'une + préoccupation, du matin au soir, et toute la nuit nous nous torturons + l'esprit pour avoir un indice, un fil quelconque qui puisse nous faire + trouver le misérable, l'infâme personnage qui nous a détruit notre + honneur.</p> + + <p>Nous réunissons toutes nos intelligences, toutes nos volontés; eh + bien! avec tous ces éléments et la persévérance que nous y mettons, il + est impossible que nous n'arrivions pas à te réhabiliter.</p> + + <p>Ne te tourmente pas pour les enfants, ce sont tous les deux de braves + petits cœurs...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Samedi 12 janvier 1895.</p> + + <p>Je suis encore toute émue de notre entrevue d'hier; j'ai été + terriblement impressionnée en te voyant, en te causant; j'en ai + éprouvé un tel plaisir que j'ai été incapable de fermer l'œil cette + nuit. Tu es admirable de conserver, malgré tes souffrances, une âme + aussi vaillante, des sentiments aussi nobles, aussi élevés. Oui, il + faut bien l'espérer, un jour viendra où la lumière <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> sera faite, où + ton innocence sera reconnue, où la France reconnaîtra son erreur et + verra en toi un de ses plus braves, de ses plus nobles enfants. Tu + auras encore du bonheur, nous passerons d'heureuses années ensemble; + toi, qui faisais tant de projets, qui rêvais de faire de ton fils un + homme, tu auras encore cette joie. Il est bien bon, ton petit Pierre, + et sa sœur est très gentille également. J'étais sévère pour eux, tu + le sais, mais j'avoue que maintenant, tout en exigeant d'eux + l'obéissance, je me laisse souvent aller à les gâter. Qu'ils + profitent, ces pauvres petits, avant de connaître les tristesses de la + vie...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Dimanche 13 janvier 1895.</p> + + <p>Quelle patience, quelle abnégation, quel courage il te faut avoir pour + supporter ces longues humiliations! Je ne peux pas te dire quelle + profonde admiration j'ai pour toi; la dignité, la volonté avec + lesquelles tu acceptes le martyre pour moi, pour nos enfants sont + surhumaines; je suis fière de porter ton nom et lorsque les enfants + auront l'âge de comprendre, ils te seront reconnaissants des + souffrances que tu as endurées pour eux...</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Lundi 14 janvier 1895.</p> + + <p>Quel dommage que ces instants si courts et si désirés de notre + entrevue soient déjà passés! Que les minutes d'ennui sont longues, + mais comme les minutes de bonheur passent vite! Cette entrevue s'est + de nouveau passée comme un rêve; je suis arrivée à la prison avec joie + et je suis rentrée saisie par une profonde tristesse. Ta vue m'a fait + du bien, je ne pouvais cesser de te regarder, de t'écouter; mais je + souffre horriblement en te quittant de te laisser seul dans cette + sombre prison en proie à ton chagrin, à cette horrible torture morale, + à cette souffrance imméritée...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>Ma femme, épuisée par cette succession ininterrompue d'émotions, fut +obligée de prendre le lit.</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Vendredi 18 janvier 1895.</p> + + <p>Quelle triste journée je passe, pire que les autres si cela est + possible, car la seule ombre de bonheur qui nous est accordée m'est + aujourd'hui refusée. J'ai pu <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> me lever, mais je ne suis pas encore + assez solide pour sortir; le docteur, malgré l'immense désir que + j'avais de venir t'embrasser, craignait pour moi un refroidissement, + il désire que je garde encore la chambre demain. Cela me fait beaucoup + de peine et je dois t'avouer que j'ai été peu raisonnable, je me suis + cachée pour pleurer.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>Cette lettre ne me parvint qu'à l'île de Ré; ma femme ignorait encore +mon départ.</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span></p> + +<h2>VI</h2> + +<p>Je quittai la prison de la Santé le 17 janvier 1895. J'avais préparé +comme d'habitude ma cellule, rabattu ma couchette, et je m'étais couché +à l'heure réglementaire, sans qu'aucun indice pût me faire soupçonner +mon départ. J'avais même été prévenu dans la journée que ma femme avait +reçu l'autorisation de me voir le surlendemain, n'ayant pas pu venir +depuis près d'une semaine.</p> + +<p>Entre dix heures et onze heures du soir, je fus brusquement réveillé; on +me dit de me préparer aussitôt pour le départ. Je n'eus que le temps de +m'habiller à la hâte. Le délégué du ministère de l'intérieur chargé, +avec trois gardiens, du transbordement, fut d'une brutalité révoltante; +à peine vêtu, il me fit mettre les menottes et ne me donna même pas le +temps de prendre mon lorgnon. <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> Il faisait un froid terrible. Je fus +conduit à la gare d'Orléans dans une voiture cellulaire, puis dirigé, +par l'entrée de la petite vitesse, sur le quai de départ, où se trouvait +un wagon spécial pour le transport des prisonniers destinés au bagne. Ce +wagon comprend un certain nombre de cellules qui ont juste la dimension +d'un homme assis; chacune est close par une porte qui empêche d'étendre +les jambes. Je fus enfermé dans l'une d'elles, les menottes aux poings +et les fers aux pieds. La nuit fut horriblement longue, tous mes membres +étaient engourdis. Dans la matinée du lendemain, je pus obtenir, après +de nombreuses demandes, un peu de café noir, du pain et du fromage. Je +grelottais la fièvre.</p> + +<p>Enfin, vers midi, nous arrivâmes à La Rochelle. Notre départ de Paris +n'avait pas été signalé, et si, à l'arrivée, on m'eût embarqué tout de +suite pour l'île de Ré, j'aurais passé inaperçu.</p> + +<p>Mais il y avait quelques personnes à la gare, ayant l'habitude de venir +voir débarquer les forçats en partance pour l'île de Ré. On voulut +attendre leur départ. A chaque instant le gardien-chef était appelé hors +du wagon par le délégué du ministère de l'intérieur, puis venait donner +des ordres mystérieux aux autres gardiens. Ceux-ci <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> sortaient, +chacun à son tour, revenaient, fermaient tantôt une persienne, tantôt +l'autre, se parlaient à l'oreille. Il était évident que ce singulier +manège allait éveiller l'attention de ces quelques curieux, qui se +dirent qu'il devait y avoir un prisonnier important dans la voiture +cellulaire, et comme on ne l'en faisait pas descendre, cherchèrent à l'y +voir. Aussitôt, affolement des gardiens, du délégué du ministère de +l'intérieur. Puis, une indiscrétion fut, paraît-il, commise; mon nom fut +prononcé. La nouvelle se répandit et la foule ne fit que grossir. Je dus +rester tout l'après-midi dans la voiture cellulaire, entendant au dehors +la foule qui devenait de plus en plus houleuse. Enfin, à la nuit, on me +fit sortir du wagon. Dès que je parus, les clameurs redoublèrent. Les +coups pleuvaient sur moi; autour de moi, des bousculades eurent lieu. Je +restai impassible au milieu de cette foule, je me trouvai même un +instant presque seul au milieu d'elle, prêt à lui livrer mon corps. Mais +mon âme était à moi et je comprenais trop bien la douleur de ce peuple +abusé; j'aurais voulu, en lui laissant mon être physique, lui crier son +erreur. Je repoussai même les gardiens qui vinrent à moi, ils me +répondirent qu'ils étaient responsables de moi. Mais <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> quelle lourde +responsabilité incombe à ceux qui firent ainsi supplicier un homme, qui +abusèrent tout un peuple!</p> + +<p>Je parvins enfin à la voiture qui devait m'emmener et, après une course +mouvementée, nous arrivâmes au port de la Palice où je fus embarqué sur +une chaloupe. Le froid était atroce; j'avais le corps engourdi, la tête +en feu, les mains gelées et brisées par les menottes. Le trajet dura +près d'une heure!</p> + +<p>A mon arrivée à l'île de Ré, à la nuit noire, je dus marcher dans la +neige pour arriver au Dépôt; je fus reçu durement par le directeur et +conduit au greffe où l'on me déshabilla entièrement pour me fouiller. +Enfin, vers neuf heures du soir, brisé de corps et d'âme, je fus mené +dans la cellule que je devais habiter. A côté de cette cellule se +trouvait le poste des gardiens. Il communiquait avec ma cellule par une +large ouverture grillée placée au-dessus de ma couchette. Nuit et jour, +deux surveillants, relevés de deux heures en deux heures, étaient de +garde à cette ouverture et ne devaient pas perdre de vue un seul de mes +mouvements.</p> + +<p>Le directeur du dépôt me prévint le jour même que lorsque j'aurais des +entrevues avec ma femme, elles auraient lieu au greffe, en sa présence, +qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> serait placé entre ma femme et moi, nous séparant l'un de +l'autre, et que je n'aurais pas le droit de m'approcher de ma femme ni +celui de l'embrasser.</p> + +<p>Durant mon séjour à l'île de Ré, je fus chaque jour mis à nu et fouillé, +après la promenade que j'étais autorisé à faire dans le préau attenant à +ma cellule. Le préau était complètement isolé des bâtiments et des cours +affectés aux condamnés, par un mur très élevé; une porte y donnait +accès, elle ne s'ouvrait que pour les besoins du service. Quand je +sortais pour me promener, tous les gardiens prenaient la faction le long +des murs.</p> + +<p>Les lettres que nous échangeâmes, ma femme et moi, rendent nos +impressions de cette époque. En voici quelques extraits:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Ile de Ré, 19 janvier 1895.</p> + + <p>Jeudi soir, on est venu me réveiller pour m'emmener ici, où je suis + arrivé seulement hier au soir. Je ne veux pas te raconter mon voyage + pour ne pas t'arracher le cœur; sache seulement que j'ai entendu + les cris légitimes d'un peuple contre celui qu'il croit un traître, + <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> c'est-à-dire le dernier des misérables. Je ne sais plus si j'ai + un cœur...</p> + + <p>Veux-tu être assez bonne pour demander ou faire demander au ministre + les autorisations suivantes que lui seul peut accorder: 1<sup>o</sup> le droit + d'écrire à tous les membres de ma famille, père, mère, frères et + sœurs; 2<sup>o</sup> le droit d'écrire et de travailler dans ma cellule...</p> + + <p>Actuellement je n'ai ni papier, ni plume, ni encre! On me remet + seulement la feuille de papier sur laquelle je t'écris, puis on me + retire plume et encre.</p> + + <p>Je ne te conseille pas de venir avant que tu ne sois complètement + guérie. Le climat est très rigoureux et tu as besoin de toutes tes + forces pour nos chers enfants d'abord, pour le but que tu poursuis + ensuite. Quant à mon régime ici, il m'est interdit de t'en parler.</p> + + <p>Je te rappelle enfin qu'avant de venir ici il faut que tu te munisses + de toutes les autorisations nécessaires pour me voir, que tu demandes + le droit de m'embrasser, etc...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Ile de Ré, 21 janvier 1895.</p> + + <p>L'autre jour, quand on m'insultait à La Rochelle, j'aurais voulu + m'échapper des mains de mes gardiens et me présenter la poitrine + découverte à ceux pour lesquels j'étais un juste objet d'indignation + et leur dire: «Ne m'insultez pas, mon âme que vous ne pouvez pas + connaître est pure de toute souillure, mais si vous me <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> croyez + coupable, tenez, prenez mon corps, je vous le livre sans regrets.» Au + moins alors, sous l'âpre morsure des souffrances physiques, quand + j'aurais encore crié «Vive la France», peut-être alors eût-on cru à + mon innocence!</p> + + <p>Enfin, qu'est-ce que je demande nuit et jour? Justice, justice! + Sommes-nous au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle ou faut-il retourner de quelques siècles + en arrière? Est-il possible que l'innocence soit méconnue dans un + siècle de lumière et de vérité? Qu'on cherche; je ne demande aucune + grâce, mais je demande la justice qu'on doit à tout être humain. Qu'on + poursuive les recherches; que ceux qui possèdent de puissants moyens + d'investigation les utilisent dans ce but, c'est pour eux un devoir + sacré d'humanité et de justice. Il est impossible alors que la lumière + ne se fasse pas autour de ma mystérieuse et tragique affaire...</p> + + <p>Je n'ai que deux moments heureux dans la journée, mais si courts! Le + premier, quand on m'apporte cette feuille de papier afin de pouvoir + t'écrire; je passe ainsi quelques instants à causer avec toi. Le + second quand on m'apporte ta lettre journalière...</p> + + <p>Je n'ose te parler de nos enfants. Quand je regarde leurs + photographies, quand je vois leurs yeux si bons, si doux, les sanglots + me montent du cœur aux lèvres...</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Ile de Ré, 23 janvier 1895.</p> + + <p>Je reçois tous les jours tes lettres; on ne m'a encore remis de lettre + d'aucun membre de la famille; de même, de mon côté, je n'ai pas encore + l'autorisation de leur écrire. Je t'ai écrit tous les jours depuis + samedi; j'espère que tu es en possession de mes lettres...</p> + + <p>Quand je pense à ce que j'étais il y a quelques mois à peine et quand + je le compare à ma situation misérable d'aujourd'hui, j'avoue que j'ai + des défaillances, des colères farouches contre l'injustice du sort. Je + suis, en effet, la victime de l'erreur la plus épouvantable de notre + siècle. Ma raison se refuse parfois à y croire; il me semble que je + suis le jouet d'une terrible hallucination, que tout cela va se + dissiper... mais, hélas! la réalité est tout autour de moi...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>De ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 20 janvier 1895.</p> + + <p>Je suis dans des transes épouvantables, dans une inquiétude terrible + de ne pas avoir encore de nouvelles <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> de toi. Je souffre + horriblement, il me semble qu'à mesure qu'on te torture, on m'arrache + des lambeaux de moi-même, c'est atroce!...</p> + + <p>Que je voudrais donc être déjà près de toi, te soutenir par ma chaude + affection, te dire quelques douces paroles qui réchaufferaient un peu + ton pauvre cœur...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 21 janvier 1895.</p> + + <p>... Fort heureusement, je n'avais pas lu les journaux hier matin et on + s'était efforcé de me cacher l'ignoble scène de La Rochelle, sinon je + serais devenue folle d'inquiétude... Quels épouvantables moments tu as + dû passer!... mais cette attitude de la foule ne m'étonne pas; elle + est le résultat de la lecture de ces vilaines feuilles qui ne vivent + que de diffamations et d'ordures et qui ont écrit force mensonges... + mais rassure-toi, parmi les gens qui raisonnent, il s'est fait un + grand changement.</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2"> Paris, 22 janvier 1895.</p> + + <p>Toujours pas de lettre de toi, depuis jeudi je suis sans nouvelles. Si + je n'avais été rassurée sur ta santé, je serais morte d'inquiétude...</p> + + <p>Je pense à toi sans cesse, pas une seconde ne s'écoule <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> sans que + je souffre avec toi, et ma souffrance est <ins class="correction" title="d'autan">d'autant</ins> plus terrible que + je suis loin, sans nouvelles, et qu'à cet horrible tourment de toute + heure se joint l'inquiétude. Je ne puis attendre le moment d'avoir + l'autorisation de te rejoindre, de te tenir dans mes bras. Que de + choses j'ai à te dire, d'abord des nouvelles de nous tous, de nos + pauvres enfants, de toute la famille, puis les efforts surhumains que + nous faisons pour trouver dans notre pauvre intelligence la clef de + l'énigme...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 23 janvier 1895.</p> + + <p>Je viens de télégraphier à Monsieur le Directeur du Dépôt pour lui + demander de tes nouvelles, je ne me possède plus d'inquiétude. Je n'ai + reçu aucune lettre de toi depuis ton départ de Paris, je ne m'explique + pas du tout ce qui arrive et me tourmente horriblement. Je me doute + bien que tu m'as écrit tous les jours, mais alors quelle est la raison + de ce retard? Je suis incapable de me répondre. Pourvu que tu aies + reçu mes lettres, que tu ne sois pas inquiet. C'est atroce d'être + aussi loin l'un de l'autre et d'être privé de nouvelles. Je voudrais + te savoir fort et courageux, n'avoir aucun doute sur ta santé, te + savoir à un régime moins rigoureux...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span></p> + +<p>De l'île de Ré:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">24 janvier 1895.</p> + + <p>D'après ta lettre datée de mardi, tu n'as encore reçu aucune lettre de + moi. Comme tu dois souffrir, ma pauvre chérie! Quel horrible martyre + pour tous deux!...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Ile de Ré, 25 janvier 1895.</p> + + <p>Ta lettre d'hier m'a navré, la douleur y perçait à chaque mot...</p> + + <p>Je ne sais ni sur qui, ni sur quoi fixer mes idées. Quand je regarde + le passé, la colère me monte au cerveau, tant il me semble impossible + que tout me soit ainsi ravi; quand je regarde le présent, ma situation + est si misérable que je pense à la mort comme à l'oubli de tout; il + n'y a que lorsque je regarde l'avenir, que j'ai un moment de + soulagement...</p> + + <p>Tout à l'heure, j'ai regardé, pendant quelques instants, les portraits + de nos chers enfants; mais je n'ai pu supporter leur vue longtemps, + tant les sanglots m'étreignaient la gorge. Oui, ma chérie, il faut que + je vive; il faut que je supporte mon martyre jusqu'au bout pour le nom + que portent ces chers petits. Il faut qu'ils apprennent un jour que ce + nom est digne <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> d'être honoré, d'être respecté; il faut qu'ils + sachent que si je mets l'honneur de beaucoup de personnes au-dessous + du mien, je n'en mets aucun au-dessus...</p> + + <p>Je n'aurai plus dorénavant le droit de t'écrire que deux fois par + semaine...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Ile de Ré, 28 janvier 1895.</p> + + <p>Voilà un des jours heureux de ma triste existence, puisque je puis + venir passer une demi-heure avec toi, à causer et à t'entretenir...</p> + + <p>Chaque fois qu'on m'apporte une lettre de toi, un rayon de joie + pénètre dans mon cœur profondément ulcéré.</p> + + <p>Regarder en arrière, je ne le puis. Les larmes me saisissent quand je + pense à notre bonheur passé. Je ne puis que regarder en avant, avec le + suprême espoir que bientôt luira le grand jour de la lumière et de la + vérité.</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Ile de Ré, 31 janvier 1895.</p> + + <p>Enfin, voici de nouveau le jour heureux où je puis t'écrire. Je les + compte, hélas, les jours heureux! En effet, je n'ai plus reçu de + lettres de toi depuis celle qui m'a été remise dimanche dernier. + Quelle souffrance épouvantable! Jusqu'à présent, j'avais chaque jour + un moment <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> de bonheur en recevant ta lettre. C'était un écho de + vous tous, un écho de toutes vos sympathies qui réchauffait mon pauvre + cœur glacé. Je relisais ta lettre quatre ou cinq fois, je + m'imprégnais de chaque mot, peu à peu les mots écrits se + transformaient en paroles dites, il me semblait bientôt t'entendre me + parler tout près de moi. Oh! musique délicieuse qui allait à mon âme! + Puis, depuis quatre jours, plus rien, la morne tristesse, + l'épouvantable solitude...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>De ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 24 janvier 1895.</p> + + <p>Enfin, j'ai reçu une lettre de toi! Ce matin seulement, elle m'est + parvenue, j'étais dans une inquiétude folle. Que de larmes j'ai + versées sur cette pauvre petite lettre, sur cette pauvre partie si + petite de toi-même qui m'arrive après tant de jours d'inquiétude. Et + encore les nouvelles que je reçois sont du 19, lendemain du jour de + ton arrivée, et je les reçois seulement le 24, c'est-à-dire cinq jours + après. Faut-il qu'on ait peu de pitié pour maltraiter, pour torturer + ainsi deux pauvres êtres qui s'adorent et qui n'ont dans le cœur + que des sentiments droits et honnêtes, qui n'ont qu'un but, qu'un <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> + rêve: trouver le coupable et réhabiliter leur nom, celui de leurs + enfants qui a été injustement avili...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 27 janvier 1895.</p> + + <p>J'ai reçu ce matin ta bonne et chère lettre; elle m'a procuré un + instant de joie. Pardonne-moi mes premières lettres si navrées; j'ai + eu un moment de découragement, c'est vrai. J'étais sans nouvelles de + toi et malade d'inquiétude.</p> + + <p>Cette période est passée, la volonté a repris le dessus; je suis de + nouveau forte pour la lutte. Il faut que nous vivions tous deux, il + faut que nous arrivions à ta réhabilitation, il faut que la lumière + soit éclatante. Nous n'aurons le droit de mourir <ins class="correction" title="qne">que</ins> lorsque notre + tâche sera accomplie, lorsque notre nom sera lavé de cette souillure. + Mais alors des jours heureux reviendront; je t'aimerai tant, tes + enfants reconnaissants te témoigneront une telle affection que toutes + tes souffrances, si épouvantables qu'elles aient été, s'effaceront...</p> + + <p>Je sais que toutes ces paroles ne t'enlèvent pas les atroces + souffrances actuelles; mais tu as une âme d'élite, une volonté de fer, + une conscience absolument pure, et, avec des armes pareilles, il faut + que tu résistes, il faut que nous résistions tous deux.</p> + + <p>Pierre s'est amusé ce matin à regarder toutes les photographies que + j'ai de toi: à cheval, en voyage, à <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> Bourges. Il était heureux de + les montrer à sa petite sœur et de détailler toutes les remarques + qui lui passaient par la tête. Jeanne l'écoutait avec respect...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 31 janvier 1895.</p> + + <p>Pas de nouvelles ce matin, comme je l'espérais. Mon Dieu, quelle vie + au jour le jour, dans l'attente d'un meilleur lendemain.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>De l'île de Ré:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">3 février 1895.</p> + + <p>Je viens de passer une semaine atroce. Je suis sans nouvelles de + toi depuis dimanche dernier, c'est-à-dire depuis huit jours. Je me + suis imaginé que tu étais malade, puis que l'un des enfants + l'était... J'ai fait ensuite toutes sortes de suppositions dans mon + cerveau malade... J'ai bâti toutes sortes de chimères.</p> + + <p>Tu peux t'imaginer, ma chérie, tout ce que j'ai souffert, tout ce que + je souffre encore. Dans mon horrible solitude, dans la situation + tragique dans laquelle des <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> événements aussi bizarres + qu'incompréhensibles m'ont placé, j'avais au moins cette unique + consolation, c'est de sentir près de moi ton cœur battre à + l'unisson du mien, partager toutes mes tortures....</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Ile de Ré, 7 février 1895.</p> + + <p>Je suis sans nouvelles de toi depuis dix jours. Te dire mes tortures + est impossible.</p> + + <p>Quant à toi, il faut que tu gardes tout ton courage et toute ton + énergie. C'est au nom de notre profond amour que je te le demande, car + il faut que tu sois là pour laver mon nom de la souillure qui lui a + été faite, il faut que tu sois là pour faire de nos enfants de braves + et honnêtes gens. Il faut que tu sois là pour leur dire un jour ce + qu'était leur père, un brave et loyal soldat, écrasé par une fatalité + épouvantable.</p> + + <p>Aurai-je des nouvelles de toi aujourd'hui? Quand apprendrai-je que + j'aurai le plaisir et la joie de t'embrasser? Chaque jour je l'espère + et rien ne vient rompre mon horrible martyre.</p> + + <p>Du courage, ma chérie, il t'en faut beaucoup, beaucoup, il vous en + faut à tous, à nos deux familles. Vous n'avez pas le droit de vous + laisser abattre, car vous avez une grande mission à remplir, quoi + qu'il advienne de moi.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span></p> + +<p>De ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 3 février 1895.</p> + + <p>Tous les matins une nouvelle déception, car le courrier ne m'apporte + rien. Que penser? Par moments je me demande si tu es malade, ce que tu + deviens. Je me représente toutes les choses les plus épouvantables et + dans ces longues nuits je suis en proie à des cauchemars terribles. Je + voudrais être là près de toi, pour te consoler, pour te soigner, pour + te faire reprendre des forces...</p> + + <p>Je n'ai pas encore obtenu l'autorisation de venir te voir; c'est long, + mon Dieu, voilà bientôt trois semaines que tu es parti pour l'île de + Ré sans que personne de ta famille ait pu t'embrasser...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 4 février 1895.</p> + + <p>J'ai eu le bonheur de recevoir ton excellente lettre. Pense un peu + comme j'ai été heureuse d'avoir de tes nouvelles, quoiqu'elles soient + bien lointaines, puisqu'elles datent de lundi il y a huit jours. Une + longue semaine, pour que tes douces paroles me parviennent...</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 6 février 1895.</p> + + <p>..... Cela me fait tant de chagrin quand je regarde nos pauvres chers + enfants, de penser que tu aurais un tel bonheur de les avoir autour de + toi, de les voir grandir, se développer, d'assister à l'ouverture de + leurs intelligences, que parfois les larmes me montent aux yeux.</p> + + <p> Voilà près de quatre mois que tu ne les as vus, ces pauvres petits, et + ils ont bien changé...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 7 février 1895.</p> + + <p>Ta dernière lettre est datée du 28 janvier, elle a mis huit jours pour + me parvenir et depuis je suis sans nouvelles; c'est bien dur. + J'espérais de tout cœur pouvoir causer avec toi, sinon verbalement, + du moins par lettres, et ces malheureuses nouvelles, déjà si longues à + venir, s'espacent de plus en plus.</p> + + <p>Enfin j'attends toujours impatiemment mon autorisation et je compte + l'avoir bientôt; j'ai le plus grand désir de te voir, de t'embrasser, + de lire dans tes yeux ton courage, ta patience, ton admirable + abnégation et ton dévouement à nos enfants...</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 9 février 1895.</p> + + <p>J'ai reçu ce matin ta lettre du 31 janvier. Tes souffrances me + navrent. J'ai pleuré, pleuré bien longuement, la tête entre mes deux + mains et il m'a fallu une chaude caresse de notre bon petit Pierre + pour ramener un sourire sur mes lèvres et encore mes souffrances ne + sont rien comparées aux tiennes...</p> + + <p> Ne te chagrine pas, quand tu ne reçois pas de lettres de moi; je + t'écris tous les jours, je n'ai que ce bon moment, je ne veux pas m'en + priver...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 10 février 1895.</p> + + <p>J'ai eu une joie enfantine hier soir en recevant enfin l'autorisation + de te voir deux fois par semaine.</p> + + <p>Enfin le moment va venir où j'aurai le bonheur extrême de te serrer + sur mon cœur et de te rendre par ma présence de nouvelles forces.</p> + + <p>Je suis navrée que tu ne reçoives pas mes lettres; je n'ai pas manqué + un seul jour de venir causer avec toi. Je ne puis m'expliquer la + raison de cette rigueur; mes lettres cependant n'indiquent que des + sentiments parfaitement honnêtes, le chagrin amer d'une situation <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> + aussi injustement épouvantable et l'espoir d'une réhabilitation + prochaine...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>Ma femme avait été autorisée à me voir deux fois par semaine, pendant +une heure chaque fois, en deux jours consécutifs. Je la vis pour la +première fois, le 13 février, sans avoir été prévenu de son arrivée. Je +fus conduit au greffe, situé à quelques pas de la porte de sortie du +préau. Le greffe est une petite salle étroite et longue, blanchie à la +chaux et presque nue. Ma femme était assise au fond; le directeur du +dépôt, au milieu de la salle, entre ma femme et moi; je dus rester près +de la porte. Devant la porte et en dehors, les gardiens.</p> + +<p>Le directeur nous prévint qu'il nous était interdit de parler de toute +chose se rapportant à mon procès.</p> + +<p>Si cruellement blessés que nous fussions par les conditions atroces dans +lesquelles on permit de nous revoir, si angoissés que nous fussions de +voir les minutes s'écouler avec une rapidité vertigineuse, nous +éprouvâmes un grand bonheur intérieur de nous retrouver. Mais la +situation était trop poignante pour qu'elle pût être exprimée par des +<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> paroles. Ce qui fut pour nous un puissant réconfort, c'est que nous +sentîmes fortement que nos deux âmes n'en faisaient plus qu'une, que +l'intelligence, la volonté de tous ne seraient plus tendues que vers un +seul but: la découverte de la vérité, du coupable.</p> + +<p>Ma femme revint me voir le lendemain 14 février, puis repartit pour +Paris.</p> + +<p>Le 20 février, elle était de retour à l'île de Ré; nos deux dernières +entrevues eurent lieu les 20 et 21 février.</p> + +<p>De l'île de Ré, après l'entrevue avec ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Ile de Ré, 14 février 1895.</p> + + <p>Les quelques moments que j'ai passés avec toi m'ont été bien doux, + quoiqu'il m'ait été impossible de te dire tout ce que j'avais sur le + cœur.</p> + + <p>Mon temps se passait à te regarder, à m'imprégner de ton visage, à me + demander par quelle fatalité inouïe du sort j'étais séparé de toi...</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span></p> + +<p>De ma femme, à son retour à Paris:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 16 février 1895.</p> + + <p>Quelle émotion, quelle terrible secousse nous avons ressenties tous + deux en nous revoyant, toi surtout, mon pauvre et bien-aimé mari; tu + as dû être terriblement ébranlé, n'étant pas prévenu de mon + arrivée!...</p> + + <p>Les conditions dans lesquelles on nous a autorisés à nous voir étaient + vraiment par trop terribles! Lorsqu'on est séparé aussi cruellement + depuis quatre mois, n'avoir le droit de se parler qu'à distance, c'est + atroce. Comme j'aurais voulu te presser sur mon cœur, te serrer les + mains, pouvoir aussi te réchauffer un peu, pauvre solitaire. Ah! quel + déchirement j'ai éprouvé en quittant Saint-Martin, en m'éloignant de + toi...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>De l'île de Ré, après avoir vu ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Ile de Ré, 21 février 1895.<br /> + (jour même de mon départ, que j'ignorais.)</p> + + <p>Quand je te vois, le temps est si court, je suis si angoissé de voir + l'heure s'écouler avec une rapidité que <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> je ne connaissais plus, + tant les autres heures que je passe me semblent horriblement longues, + que j'oublie de te dire la moitié de ce que j'avais préparé...</p> + + <p>Je voulais te demander si le voyage ne te fatiguait pas, si la mer + t'avait été clémente? Je voulais te dire toute l'admiration que j'ai + pour ton noble caractère, pour ton admirable dévouement! Plus d'une + femme aurait vu son cerveau sombrer sous les coups répétés d'un sort + aussi cruel, aussi immérité.</p> + + <p>Je voulais te parler longuement des enfants...</p> + + <p>Comme je te l'ai dit, je ferai mon possible pour dompter les + battements de mon cœur ulcéré, pour supporter cet horrible et long + martyre, afin de voir luire avec vous le jour heureux de la + réhabilitation.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>Ma femme supplia en vain dans la seconde entrevue qu'on lui liât les +mains derrière le dos et qu'on la laissât s'approcher de moi, +m'embrasser; le directeur refusa brutalement.</p> + +<p>Le 21 février, je vis ma femme pour la dernière fois. Après l'entrevue +qui eût lieu de deux heures à trois heures, et sans en avoir été +informés l'un et l'autre, je fus prévenu subitement d'avoir à m'apprêter +pour le départ. Les apprêts consistaient à faire un ballot d'effets.</p> + +<p>Avant le départ, je fus encore déshabillé et <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> fouillé, puis conduit +entre six gardiens au quai. Je fus embarqué sur une chaloupe à vapeur +qui m'amena dans la soirée dans la rade de Rochefort. Je fus transbordé +directement de la chaloupe sur le transport le «Saint-Nazaire». Pas un +mot ne m'avait été adressé, pas une indication ne m'avait été donnée sur +le lieu où j'allais être déporté.</p> + +<p>A mon arrivée sur le «Saint-Nazaire», je fus conduit dans une cellule de +condamné, fermée par un simple grillage, située sous le pont, à l'avant. +La partie du pont, en avant des cellules des condamnés, était +découverte. Le froid était terrible—près de 14 degrés au-dessous de +zéro—la nuit noire. Un hamac me fut jeté et je fus laissé sans +nourriture.</p> + +<p>Le souvenir de ma femme que je venais de quitter quelques heures +auparavant, dans l'ignorance de mon départ, que je n'avais même pas pu +embrasser, le souvenir de mes enfants, de tous les miens, de tous ces +chers êtres que je laissais derrière moi dans la douleur et le +désespoir, l'incertitude du lieu où j'allais être conduit, la situation +qui m'était faite, tout cela me mit dans un état indescriptible et je ne +pus que me jeter sur le sol, dans un coin de ma cellule, et pleurer à +<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> chaudes larmes dans la nuit sombre et froide.</p> + +<p>Le lendemain soir, le «Saint-Nazaire» levait l'ancre.</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p> + +<h2>VII</h2> + +<p>Les premiers jours de la traversée furent atroces; le froid était +terrible dans la cellule ouverte, le sommeil dans le hamac pénible. +Comme nourriture, la ration des condamnés, servie dans de vieilles +boîtes de conserve. J'étais gardé à vue, le jour par un surveillant, la +nuit par deux surveillants, revolver au côté, avec défense absolue de +m'adresser la parole.</p> + +<p>A partir du cinquième jour, je fus autorisé à monter une heure par jour +sur le pont, gardé par deux surveillants.</p> + +<p>Après le huitième jour, la température devint plus douce, puis torride. +Je me rendis compte que nous approchions de l'équateur, mais j'ignorais +toujours où l'on me transportait.</p> + +<p>Après quinze jours de cette horrible traversée, <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> nous arrivâmes le +12 mars 1895 en rade des îles du Salut. J'eus l'intuition du lieu par +quelques bribes de conversation échangées entre les surveillants, +parlant entre eux des postes où ils pensaient être envoyés, postes dont +les noms se rapportaient à des localités de la Guyane.</p> + +<p>J'espérais que j'allais être débarqué aussitôt. Mais je dus attendre +près de quatre jours, sans monter sur le pont, par une chaleur torride, +enfermé dans ma cellule. Rien, en effet, n'avait été préparé pour me +recevoir et on dut tout organiser à la hâte.</p> + +<div class="figcenter2" style="width: 600px;"> +<img src="images/page-88.jpg" alt="" title="" width="600" height="310" /> +<p class="caption">Plan de la première case, avant les palissades.</p> +<span class="link"><a href="images/x-page-88.jpg">Image plus grande</a></span> +</div> + +<div class="figcenter2" style="width: 600px;"> +<img src="images/page-89.jpg" alt="" title="" width="600" height="322" /> +<p class="caption">Ile du Diable, à l'arrivée.—Plan.</p> +<span class="link"><a href="images/x-page-89.jpg">Image plus grande</a></span> +</div> + +<p>Le 15 mars, je fus débarqué et enfermé dans une chambre du bagne de +l'île Royale. Cette réclusion <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> absolue dura environ un mois. Le 13 +avril je fus transporté à l'île du Diable, rocher inculte qui avait +servi précédemment de lieu de détention pour les lépreux.</p> + +<p>Les îles du Salut se composent d'un groupe de trois petites îles: l'île +Royale, où séjourne le commandant supérieur des pénitenciers des trois +îles, l'île Saint-Joseph et l'île du Diable.</p> + +<p>A mon arrivée à l'île du Diable, les dispositions prises à mon égard et +qui durèrent jusqu'en 1895, furent les suivantes:</p> + +<p>La case qui me fut affectée était en pierres et mesurait 4 mètres sur 4 +mètres. Les fenêtres étaient grillées. La porte était à claire-voie, +munie d'un simple barreautage en fer. Cette porte s'ouvrait sur un +tambour de 2 mètres sur 3 mètres accolé à la façade de la case, tambour +fermé par une porte pleine en bois. Dans ce tambour séjournait le +surveillant de garde. Les surveillants étaient relevés de deux heures en +deux heures, ils ne devaient me perdre de vue ni de jour ni de nuit. +Pour l'exécution de cette dernière partie du service, la case était +éclairée de nuit.</p> + +<p>Durant la nuit, la porte du tambour était fermée extérieurement et +intérieurement, de telle sorte que toutes les deux heures, pour la +relève du surveillant <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> de garde, il se faisait un bruit infernal de +clefs et de ferraille.</p> + +<p>Cinq surveillants et un surveillant-chef furent chargés de l'exécution +du service et de ma garde.</p> + +<p>Je n'avais la faculté de circuler, durant le jour, que dans la partie de +l'île comprise entre le débarcadère et le petit vallon où se trouvait +l'ancien campement des lépreux, soit sur un espace de 200 mètres +environ, complètement découvert, et défense absolue m'était faite de +franchir cette limite sous peine d'être renfermé dans ma case. Dès que +je sortais, j'étais accompagné par le surveillant de garde qui ne devait +pas perdre de vue un seul de mes gestes. Le surveillant de garde était +armé du revolver; plus tard on y ajouta le fusil et une ceinture garnie +de cartouches. Il m'était formellement interdit d'adresser la parole à +qui que ce fût.</p> + +<p>La ration au début fut celle du soldat aux colonies, sans le vin. Je +devais faire la cuisine moi-même, faire d'ailleurs tout moi-même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p> + +<hr class="small" /> + +<p><i>Les pages qui suivent sont la reproduction intégrale du journal que +j'écrivis depuis le mois d'avril 1894 jusqu'à l'automne 1896, et qui +était destiné à ma femme. Ce journal fut saisi avec tous mes papiers en +1896. Je ne pus l'obtenir qu'à l'époque du procès de Rennes, en 1899.</i></p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p> + +<h3>MON JOURNAL</h3> + +<p class="right4">(Pour être remis à ma femme).</p> + +<p class="right5">Dimanche 14 avril 1895.</p> + +<p>Je commence aujourd'hui le journal de ma triste et épouvantable vie. +C'est, en effet, à partir d'aujourd'hui seulement que j'ai du papier à +ma disposition, papier numéroté et parafé d'ailleurs, afin que je ne +puisse en distraire. Je suis responsable de son emploi. Qu'en ferais-je +d'ailleurs? A quoi pourrait-il me servir? A qui le donnerais-je? +Qu'ai-je de secret à confier au papier? Autant de questions, autant +d'énigmes!</p> + +<p>J'avais jusqu'à présent le culte de la raison, je croyais à la logique +des choses et des événements, je croyais enfin à la justice humaine! +Tout ce qui était bizarre, extravagant, avait de la peine à entrer dans +ma cervelle. Hélas! quel effondrement de toutes mes croyances, de toute +ma saine raison.</p> + +<p>Quels horribles mois je viens de passer, combien de tristes mois +m'attendent encore?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span></p> + +<p>J'étais décidé à me tuer après mon inique condamnation. Etre condamné +pour le crime le plus infâme qu'un homme puisse commettre, sur la foi +d'un papier suspect dont l'écriture était imitée ou ressemblait à la +mienne, il y avait certes là de quoi désespérer un homme qui place +l'honneur au-dessus de tout. Ma chère femme, si dévouée, si courageuse, +m'a fait comprendre, dans cette déroute de tout mon être, qu'innocent je +n'avais pas le droit de l'abandonner, de déserter volontairement mon +poste. J'ai bien senti qu'elle avait raison, que là était mon devoir; +mais, d'autre part, j'avais peur—oui, peur—des horribles souffrances +morales que j'allais avoir à endurer. Physiquement je me sentais fort, +ma conscience nette et pure me donnait des forces surhumaines. Mais mes +tortures physiques et morales ont été pires que ce que j'attendais même, +et aujourd'hui je suis brisé de corps et d'âme.</p> + +<p>J'ai cependant cédé aux instances de ma femme, j'ai donc eu le courage +de vivre! J'ai subi d'abord le plus effroyable supplice qu'on puisse +infliger à un soldat, supplice pire que toutes les morts, puis j'ai +suivi pas à pas cet horrible chemin qui m'a mené jusqu'ici en passant +par la prison de la Santé et le dépôt de l'île de Ré, supportant sans +fléchir <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> insultes et cris, mais laissant un lambeau de mon cœur à +chaque détour du chemin.</p> + +<p>Ma conscience me soutenait; ma raison me disait chaque jour: enfin la +vérité va éclater triomphante; dans un siècle comme le nôtre, la lumière +ne peut tarder à se faire; mais hélas! chaque jour apportait une +nouvelle déception. Non seulement la lumière ne jaillissait pas, mais on +faisait tout pour l'empêcher de se produire.</p> + +<p>J'étais, je le suis encore, au secret le plus absolu, ma correspondance +lue partout, contrôlée au ministère, souvent non transmise. On +m'interdisait même de parler à ma femme des recherches que je lui +conseillais de faire. Il m'était impossible de me défendre.</p> + +<p>Je pensais qu'une fois en exil je trouverais sinon le repos,—je ne +saurais en avoir avant que l'honneur me soit rendu,—du moins une +certaine tranquillité d'esprit et de vie me permettant d'attendre le +jour de la réhabilitation. Quelle nouvelle et amère déception!</p> + +<p>Après une traversée de quinze jours dans une cage, je suis resté d'abord +en rade des îles du Salut pendant quatre jours sans monter sur le pont, +par une chaleur torride. Mon cerveau se liquéfiait, tout mon être se +fondait dans une désespérance terrible.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span></p> + +<p>A mon débarquement, j'ai été enfermé dans une chambre de la maison de +détention, les volets clos, avec défense de parler à qui que ce soit, en +tête à tête avec mon cerveau, au régime des forçats. Ma correspondance +devait être d'abord envoyée à Cayenne; je ne sais pas encore si elle y +est parvenue.</p> + +<p>Je suis resté ainsi pendant un mois enfermé dans ma chambre, sans +sortir, après toutes les fatigues physiques de mon horrible traversée. A +plusieurs reprises, je faillis devenir fou; j'eus plusieurs congestions +du cerveau, et mon horreur de la vie était telle, que j'eus la pensée de +ne pas me faire soigner et d'en finir ainsi avec ce martyre. C'eût été +la délivrance, la fin de mes maux, puisque je ne me parjurais pas, la +mort étant naturelle.</p> + +<p>Le souvenir de ma femme, mon devoir vis-à-vis de mes enfants, m'ont +donné la force de me ressaisir; je n'ai pas voulu démentir ses efforts, +l'abandonner ainsi dans sa mission, la recherche de la vérité, du +coupable. Aussi fis-je demander le médecin, quelle que fût ma répugnance +farouche pour toute figure nouvelle.</p> + +<p>Enfin, après trente jours de cette réclusion, on vient de me transporter +à l'île du Diable, où je jouirai d'un semblant de liberté. Le jour, en +effet, je pourrai me promener dans un espace de quelques <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> centaines +de mètres carrés, suivi, pas à pas, par un surveillant; à la nuit +tombante (entre six heures et six heures et demie), je serai enfermé +dans un cabanon de 4 mètres carrés, clos par une porte faite de barreaux +de fer à claire-voie, devant laquelle les surveillants se relayeront +toute la nuit.</p> + +<p>Un surveillant-chef, cinq surveillants sont préposés à ce service et à +ma garde; la ration est d'un demi-pain par jour, de 300 grammes de +viande trois fois par semaine, les autres jours de l'endaubage ou du +lard conservé. Comme boisson, de l'eau.</p> + +<p>Quelle horrible existence de suspicion continuelle, de surveillance +ininterrompue, pour un homme dont l'honneur est aussi haut placé que +celui de qui que ce soit au monde!</p> + +<p>Et puis, toujours pas de nouvelles de ma femme, de mes enfants. Je sais +cependant que depuis le 29 mars, c'est-à-dire depuis près de trois +semaines, il y a des lettres pour moi à Cayenne. J'ai fait télégraphier +à Cayenne, j'ai fait télégraphier en France pour avoir des nouvelles des +miens,—pas de réponse!</p> + +<p>Ah! que je voudrais vivre jusqu'au jour de la réhabilitation pour hurler +mes souffrances, pour dégonfler mon cœur ulcéré. Irai-je jusque-là? +J'ai <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> souvent des doutes, tant mon cœur est brisé, tant ma santé +est chancelante.</p> + +<p class="right5">Nuit de dimanche 14 au lundi 15 avril 1895.</p> + +<p>Impossible de dormir. Cette cage, devant laquelle se promène le +surveillant comme un fantôme qui m'apparaît dans mes rêves, le prurit de +toutes les bêtes qui courent sur ma peau, la colère qui gronde dans mon +cœur, d'en être là quand on a toujours et partout fait son devoir, +tout cela surexcite mes nerfs déjà si ébranlés et chasse le sommeil. +Quand passerai-je de nouveau une nuit calme et tranquille? Peut-être pas +avant d'être dans la tombe, quand je jouirai du sommeil éternel! Que ce +sera bon, de ne plus penser à la vilenie, à la lâcheté humaines.</p> + +<p>La mer, que j'entends gronder sous ma lucarne, produit toujours sur moi +sa fascination étrange. Elle berce mes pensées comme jadis, mais +aujourd'hui elles sont bien tristes et sombres. Elle évoque en moi de +chers souvenirs, des moments heureux passés auprès de ma femme, de mes +enfants adorés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p> + +<p>Je retrouve la sensation violente, déjà éprouvée sur le bateau, d'une +attirance profonde, presque irrésistible vers la mer, dont les eaux +mugissantes semblent m'appeler comme une grande consolatrice. Cette +tyrannie de la mer sur moi est violente; sur le bateau, il me fallait +fermer les yeux, évoquer l'image de ma femme pour ne pas y céder.</p> + +<p>Où sont mes beaux rêves de jeunesse, mes aspirations de l'âge mûr. Rien +ne vit plus en moi, mon cerveau s'égare sous l'effort de ma pensée. Quel +est le mystère de ce drame! Aujourd'hui encore, je ne comprends rien à +ce qui s'est passé. Être condamné sans preuves tangibles, sur la foi +d'une écriture! Quelles que soient l'âme et la conscience d'un homme, +n'y a-t-il pas là plus qu'il n'en faut pour le démoraliser?</p> + +<p>La sensibilité de mes nerfs, après toutes ces tortures, est devenue +tellement aiguë, que toute impression nouvelle, même extérieure, produit +sur moi l'effet d'une profonde blessure.</p> + +<p class="right5">Même nuit.</p> + +<p>Je viens d'essayer de dormir, mais après un assoupissement de quelques +minutes, je me réveille <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> avec une fièvre ardente: et il en est ainsi +toutes les nuits depuis six mois. Comment mon corps a-t-il pu résister à +une telle coïncidence de tourments aussi bien physiques que moraux? Je +pense qu'une conscience nette, sûre d'elle-même, donne des forces +invincibles.</p> + +<p>J'ouvre la jalousie qui ferme la lucarne et je contemple encore la mer. +Le ciel est chargé de gros nuages, mais la lumière de la lune qui filtre +au travers vient iriser certaines parties de la mer et lui donner une +teinte argentée. Les vagues se brisent impuissantes au pied des roches +qui forment le contour de l'île; c'est un bruissement continu d'eau qui +déferle, c'est un rythme brutal et saccadé qui plaît à mon âme ulcérée.</p> + +<p>Et dans cette nuit, dans ce calme profond, se retracent dans mon esprit +les images chéries de ma femme, de mes enfants. Comme ma pauvre Lucie +doit souffrir d'un sort aussi immérité, après avoir eu tout pour être +heureuse! Et heureuse, elle méritait tant de l'être, par sa profonde +droiture, son caractère élevé, son cœur tendre et dévoué. Pauvre, +pauvre chère femme; je ne puis penser à elle, aux enfants, sans que tout +s'amollisse en moi, sans sangloter; mais aussi ils m'inspirent mon +devoir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p> + +<p>Je vais essayer de faire de l'anglais. Peut-être arriverai-je à +m'oublier un peu dans le travail.</p> + +<p class="right5">Lundi 15 avril 1895.</p> + +<p>Pluie torrentielle ce matin. Comme premier déjeuner, rien. Les +surveillants ont pitié de moi; ils me donnent un peu de café noir et de +pain.</p> + +<p>Pendant une éclaircie, je fais le tour de la petite portion de cette +petite île qui m'est réservée. Triste île! Quelques bananiers, quelques +cocotiers, un sol aride, d'où émergent partout des roches basaltiques.</p> + +<p>A dix heures, on m'apporte les vivres pour la journée: un morceau de +lard conservé, quelques grains de riz, quelques grains de café vert et +un peu de cassonade. Je jette tout cela à la mer,<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> puis je m'évertue à +faire du feu. Après quelques tentatives infructueuses, j'y parviens. Je +fais chauffer <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> de l'eau pour le thé. Mon déjeuner comprend du pain +et du thé.</p> + +<p>Quelle agonie de toutes mes forces! Quel sacrifice j'ai fait en +acceptant de vivre! Rien ne m'aura été épargné, ni tortures morales, ni +souffrances physiques.</p> + +<p>Oh! cette mer mugissante qui toujours gronde et hurle à mes pieds! Quel +écho à mon âme! L'écume de la vague qui se brise sur les rochers est +d'une blancheur si laiteuse que je voudrais m'y rouler et m'y perdre.</p> + +<p class="right5">Lundi 15 avril, soir.</p> + +<p>J'allais encore être réduit à dîner avec un morceau de pain, je +défaillais. Les surveillants, voyant ma faiblesse physique, me passent +un bol de leur bouillon.</p> + +<p>Puis je fume, je fume pour calmer et mon cerveau et les tiraillements de +mon estomac. Je renouvelle auprès du gouverneur de la Guyane la demande +que j'avais déjà formulée, il y a quinze jours, de vivre à mes frais en +faisant venir des conserves de Cayenne ainsi que la loi m'y autorise.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p> + +<p>Et toi, chère femme, à ce moment même, ta pensée répond-elle comme un +écho à ma pensée? As-tu la perception de l'horrible martyre que +j'endure? Oui, certes, tu sens tout ce que je souffre d'une situation +morale pareille.</p> + +<p>Quelle idée lancinante, atroce, d'être condamné pour un crime aussi +abominable sans y rien comprendre!</p> + +<p>S'il y a une justice en ce monde, mon honneur doit m'être rendu, et le +coupable, le monstre doit recevoir le châtiment que mérite un pareil +crime.</p> + +<p class="right5">Mardi 16 avril 1895.</p> + +<p>Enfin j'ai pu dormir, grâce à un immense épuisement.</p> + +<p>Ma première pensée, en m'éveillant, a été pour toi, ma chère et adorée +femme. Je me suis demandé ce que tu faisais au même moment. Probablement +tu es occupée avec nos chers enfants. Qu'ils soient pour toi une +consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir, si je succombe avant la fin.</p> + +<p>Puis, je vais couper du bois. Après deux heures <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> d'efforts, suant +sang et eau, je parviens à constituer une provision de bois suffisante. +A huit heures, on m'apporte un morceau de viande crue et le pain. +J'allume le feu, il finit par prendre. Mais la fumée est rabattue sur +moi par la brise de mer, mes yeux en pleurent. Dès que j'ai des braises +en quantité suffisante, je mets ma viande sur quelques bouts de fer +ramassés de droite et de gauche et je la grille. Je déjeune un peu mieux +qu'hier, mais que cette viande est dure et sèche! Quant au menu du +dîner, il a été plus simple: du pain et de l'eau. Tous ces efforts m'ont +brisé.</p> + +<p class="right5">Vendredi 19 avril 1895.</p> + +<p>Je n'ai pas écrit ces jours-ci. Tout mon temps a été employé à la lutte +pour la vie, car je veux résister jusqu'à la dernière goutte de sang, +quels que soient les supplices qu'on m'inflige. Le régime n'a pas varié, +on attend toujours des ordres.</p> + +<p>Aujourd'hui, j'ai fait du bouilli avec la viande, du sel et du piment +que j'ai trouvé dans l'île. Cela a duré trois heures durant lesquelles +mes yeux ont horriblement souffert; quelle misère!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span></p> + +<p>Et toujours pas de nouvelles de ma femme, des miens. Les lettres sont +donc interceptées?</p> + +<p>Énervé, je me dis qu'en fendant du bois pour la provision du lendemain, +je calmerai mes nerfs. Je vais chercher la hachette à la cuisine. «On +n'entre pas à la cuisine», interpelle un surveillant. Et je m'en vais, +sans rien dire, mais sans baisser la tête. Ah! si je pouvais seulement +vivre dans mon cabanon, sans jamais en sortir. Mais il faut bien prendre +quelque nourriture.</p> + +<p>J'essaye de temps à autre de faire de l'anglais, des traductions, de +m'oublier dans le travail. Mais mon cerveau complètement ébranlé s'y +refuse; au bout d'un quart d'heure, je suis obligé d'y renoncer.</p> + +<p>Et puis, ce que je trouve d'inouï, d'inhumain, c'est qu'on intercepte +toute ma correspondance. Qu'on prenne toutes les précautions possibles +et imaginables pour empêcher toute évasion, je le conçois: c'est le +droit, je dirai même le devoir strict de l'administration. Mais qu'on +m'enterre vivant dans un tombeau, qu'on empêche toute communication, +même à lettre ouverte avec ma famille, c'est contraire à toute justice. +On se croirait volontiers rejeté de quelques siècles en arrière; voilà +six mois que je suis au secret, <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> sans pouvoir aider à me faire +rendre mon honneur.</p> + +<p class="right5">Samedi 20 avril 1895, 11 heures matin.</p> + +<p>J'ai terminé ma cuisine pour la journée. J'ai coupé ce matin mon morceau +de viande en deux; l'un des morceaux a constitué un bouilli, l'autre un +bifteck. Pour faire ce dernier, j'ai fabriqué un gril avec un vieux +morceau de tôle ramassé dans l'île. Comme boisson, de l'eau. Et tout +cela fait dans des casseroles de vieille tôle rouillée, sans rien pour +les nettoyer, sans assiettes. Il faut que je rassemble tout mon courage +pour vivre dans des conditions pareilles, auxquelles il faut ajouter +toutes mes tortures morales.</p> + +<p>Totalement épuisé, je vais m'étendre un peu sur mon lit.</p> + +<p class="right5">Même jour, 2 heures soir.</p> + +<p>Dire que dans notre siècle, dans un pays comme la France, imbu des idées +de justice et de vérité, il <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> puisse se passer des faits semblables, +aussi profondément immérités. J'ai écrit à M. le Président de la +République, j'ai écrit aux ministres, demandant toujours la recherche de +la vérité. On n'a pas le droit de laisser sombrer ainsi l'honneur d'un +officier, de sa famille, sans autre preuve qu'une preuve d'écriture, +quand un gouvernement possède les moyens d'investigation nécessaires +pour faire la lumière. C'est de la justice que je demande, à cor et à +cri, au nom de mon honneur.</p> + +<p>J'ai eu tellement faim cet après-midi que, pour apaiser les +tiraillements de mon estomac, j'ai dévoré crues une dizaine de tomates +trouvées dans l'île<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p class="right5"> Nuit du samedi 20 au dimanche 21 avril 1895.</p> + +<p>Nuit fiévreuse. J'ai rêvé de toi, ma chère Lucie, de nos chers enfants, +comme toutes les nuits d'ailleurs.</p> + +<p>Comme tu dois souffrir, ma pauvre chérie!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span></p> + +<p>Heureusement que nos chers enfants sont encore inconscients; autrement, +quel apprentissage de la vie! Quant à moi, quel que soit mon martyre, +mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, sans faiblir. +J'irai.</p> + +<p>Je viens d'écrire au commandant du Paty pour lui rappeler les deux +promesses qu'il m'avait faites, après ma condamnation: 1<sup>o</sup> au nom du +ministre, de faire poursuivre les recherches; 2<sup>o</sup> en son nom personnel, +de me prévenir dès que la fuite reprendrait au ministère.</p> + +<p>Le misérable qui a commis ce crime est sur une pente fatale, il ne peut +plus s'arrêter.</p> + +<p class="right5">Dimanche 21 avril 1895.</p> + +<p>Le commandant supérieur des îles a eu la bonté de m'envoyer ce matin +avec la viande deux boîtes de lait concentré. Chaque boîte peut produire +environ trois litres de lait; en buvant un litre et demi de lait par +jour, j'en aurai ainsi pour quatre jours.</p> + +<p>Je supprime le bouilli que je n'arrivais pas à faire mangeable. J'ai +coupé ce matin la viande en <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> deux tranches; chacune sera grillée +pour le matin et le soir.</p> + +<p>Et toujours dans les intervalles que me laisse la nécessité de m'occuper +de ma vie, je pense à ma chère femme, à tous les miens, à tout ce qu'ils +doivent souffrir. Pauvre, pauvre chérie!</p> + +<p>Viendra-t-il bientôt le jour de la justice!</p> + +<p>Les journées sont longues, les minutes des heures. Je suis incapable +d'aucun travail physique sérieux; d'ailleurs, depuis dix heures du matin +jusqu'à trois heures du soir, la chaleur est telle qu'il devient +impossible de sortir. Je ne puis travailler l'anglais toute la journée, +mon cerveau s'y refuse. Et rien à lire. Enfin le tête-à-tête perpétuel +avec mon cerveau!</p> + +<p>J'étais en train d'allumer du feu pour faire mon thé. Le canot arrive de +l'île Royale; il faut rentrer dans sa case, c'est la consigne. On craint +donc que je communique avec les forçats?</p> + +<p class="right5">Lundi 22 avril 1895.</p> + +<p>Je me suis levé au petit jour pour laver mon linge et faire sécher +ensuite au soleil mes vêtements <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> de drap. Tout moisit ici par suite +de ce mélange d'humidité et de chaleur. Ce ne sont que pluies +torrentielles et courtes, suivies d'une chaleur torride.</p> + +<p>J'ai demandé hier au commandant des îles une ou deux assiettes de +n'importe quoi; il m'a répondu qu'il n'en possédait pas. Je suis obligé +de m'ingénier pour manger soit sur du papier, soit sur de vieilles +plaques de tôle ramassées dans l'île. Ce que je mange ainsi de +malpropretés est inimaginable. Et je résiste toujours envers et contre +tout, pour ma femme, pour mes enfants. Et toujours seul, vivant replié +sur moi-même, avec mes pensées. Quel martyre pour un innocent, plus +grand certes que celui d'aucun martyr de la chrétienté.</p> + +<p>Toujours aucune nouvelle des miens, malgré mes demandes réitérées; voilà +deux mois que je suis sans lettres.</p> + +<p>J'ai reçu tout à l'heure des légumes secs dans de vieilles boîtes de +conserve. En me servant de ces boîtes et en les lavant pour tenter de +les transformer en assiettes, je me suis coupé les doigts.</p> + +<p>Je viens d'être prévenu également que je devrai laver mon linge +moi-même. Or, je n'ai rien pour cela. Je me mets à la besogne deux +heures <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> durant, le résultat est médiocre. Le linge aura toujours +trempé dans l'eau.</p> + +<p>Je suis exténué. Pourrai-je dormir? J'en doute. Il y a en moi un tel +mélange de faiblesse physique et de nervosité extrême que, dès que je +suis au lit, les nerfs me dominent, ma pensée se tourne anxieuse vers +les miens.</p> + +<p class="right5">Mardi 23 avril 1895.</p> + +<p>Toujours la lutte pour la vie. Je n'ai jamais autant transpiré que ce +matin, en allant couper du bois.</p> + +<p>J'ai simplifié encore mes repas. J'ai fait ce matin une espèce de rata +avec le bœuf et les haricots blancs; j'en ai mangé la moitié ce +matin, l'autre moitié sera pour ce soir. Cela ne fera qu'une cuisine par +jour.</p> + +<p>Mais cette cuisine faite dans de vieux ustensiles de tôle rouillée me +donne de violents maux de ventre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span></p> + +<p class="right5">Mercredi 24 avril 1895.</p> + +<p>Aujourd'hui, lard conservé. Je le jette. Je vais me faire une potée de +pois secs; ce sera ma nourriture de la journée.</p> + +<p>Tranchées froides presque continuelles.</p> + +<p class="right5">Jeudi 25 avril 1895.</p> + +<p>On me remet les boîtes d'allumettes une à une—je n'ai pas encore +compris pourquoi, puisque ce sont des allumettes amorphes—et je dois +toujours présenter la boîte vide. Ce matin, je ne retrouvais pas la +boîte vide, d'où scène et menaces. J'ai fini par la retrouver dans une +poche.</p> + +<p class="right5">Nuit de jeudi à vendredi.</p> + +<p>Ces nuits sans sommeil sont atroces. Les journées passent encore à peu +près, à cause des mille <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> occupations de ma vie matérielle. Je suis, +en effet, obligé de nettoyer ma case, de faire ma cuisine, de chercher +et de couper du bois, de laver mon linge.</p> + +<p>Mais dès que je me couche, si épuisé que je sois, les nerfs reprennent +le dessus, le cerveau se met à travailler. Je pense à ma femme, aux +souffrances qu'elle doit endurer; je pense à mes chers petits, à leur +gai et insouciant babillement.</p> + +<p class="right5">Vendredi 26 avril 1895.</p> + +<p>Aujourd'hui, lard conservé, je le jette. Le commandant des îles vient +ensuite et m'apporte du tabac et du thé. Au lieu de thé, j'eusse préféré +du lait condensé que j'ai également fait demander à Cayenne, car les +coliques ne me quittent pas. On me remet à titre de prêt: quatre +assiettes plates, deux creuses, deux casseroles, mais rien pour mettre +dedans.</p> + +<p>On me remet également les revues que ma femme m'envoie. Mais toujours +pas de lettres, c'est vraiment trop inhumain.</p> + +<p>J'écris à ma femme; c'est un de mes rares <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> moments d'accalmie. Je +l'exhorte toujours au courage, à l'énergie, car il faut que notre +honneur apparaisse à tous sans exception, ce qu'il a toujours été, pur +et sans tache.</p> + +<p>La chaleur, terrible, vous enlève toute force et toute énergie physique.</p> + +<p class="right5">Samedi 27 avril 1895.</p> + +<p>A cause de la chaleur qu'il fait dès dix heures du matin, je change mon +emploi du temps. Je me lève au jour (5 h. 1/2), j'allume le feu pour +faire le café ou le thé. Puis je mets les légumes secs sur le feu, +ensuite je fais mon lit, ma chambre et ma toilette sommaire.</p> + +<p>A huit heures, on m'apporte la ration du jour. Je termine la cuisson des +légumes secs; les jours de viande je fais ensuite cuire celle-ci. Toute +ma cuisine est ainsi terminée vers dix heures, car je mange froid le +soir ce qui me reste du repas du matin, ne me souciant pas de passer +encore trois heures devant le feu dans l'après-midi.</p> + +<p>A dix heures, je déjeune. Je lis, je travaille, je rêve et souffre +surtout, jusqu'à trois heures. Je fais <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> alors ma toilette à fond. +Puis, dès que la chaleur est tombée, c'est-à-dire vers cinq heures, je +vais couper du bois, chercher de l'eau au puits, laver le linge, etc. A +six heures je mange froid ce qui reste du déjeuner. Puis on m'enferme. +C'est le moment le plus long. Je n'ai pas obtenu qu'on me donne une +lampe dans mon cabanon. Il y a bien un fanal dans le poste qui me garde, +mais la lumière est trop faible pour que je puisse travailler longtemps. +J'en suis donc réduit à me coucher, et c'est alors que mon cerveau se +met à travailler, que toutes mes pensées se tournent vers l'affreux +drame dont je suis la victime, que tous mes souvenirs vont à ma femme, à +mes enfants, à tous ceux qui me sont chers. Comme ils doivent tous +également souffrir!</p> + +<p class="right5">Dimanche 28 avril 1895.</p> + +<p>Le vent souffle en tempête. Les rafales qui se succèdent ébranlent tout +et produisent une sonorité violente, un heurt de choses qui +s'entrechoquent. Comme c'est bien parfois l'état de mon âme en ses +emportements violents! Je voudrais être fort et puissant comme le vent +qui secoue les <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> arbres à les déraciner pour écarter tous les +obstacles qui barrent le chemin à la vérité.</p> + +<p>Je voudrais hurler toutes mes souffrances, crier les révoltes de mon +cœur contre l'ignominie qu'on a déversée sur un innocent, sur les +siens. Ah! quel châtiment ne méritera pas celui qui a commis ce crime! +Criminel envers son pays, envers un innocent, envers toute une famille +livrée au désespoir, cet homme doit être quelque chose de hors nature.</p> + +<p>J'ai appris aujourd'hui à nettoyer les ustensiles de cuisine. Jusqu'ici +je les nettoyais simplement avec de l'eau chaude en employant mes +mouchoirs en guise de torchons. Malgré tout, ils restaient sales et +gras. J'ai pensé à la cendre, qui contient une forte proportion de +potasse. Cela m'a admirablement réussi; mais dans quel état sont mes +mains et mes mouchoirs!</p> + +<p>Je viens d'être prévenu que jusqu'à nouvel ordre mon linge serait lavé à +l'hôpital. C'est heureux, car je transpire tellement que mes flanelles +sont complètement imbibées et ont besoin d'un lavage sérieux. Espérons +que ce provisoire deviendra définitif.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span></p> + +<p class="right5">Même journée, 7 heures du soir.</p> + +<p>J'ai beaucoup pensé à toi, ma chère femme, à nos enfants. La journée de +dimanche, nous la passions en effet, tout entière ensemble. Aussi le +temps a-t-il coulé lentement, bien lentement, mes pensées +s'assombrissant au fur et à mesure que la journée s'avançait.</p> + +<p class="right5">Lundi 29 avril, 10 heures matin.</p> + +<p>Jamais je n'ai été aussi fatigué que ce matin, j'ai dû faire plusieurs +corvées d'eau et de bois. Avec cela, le déjeuner qui m'attend se compose +de vieux haricots, sur le feu depuis quatre heures déjà, et qui ne +veulent pas cuire, d'un peu d'endaubage et comme boisson de l'eau. +Malgré toute mon énergie morale, les forces me manqueront si ce régime +dure longtemps, surtout sous un climat aussi débilitant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p> + +<p class="right5">Midi.</p> + +<p>Je viens d'essayer en vain de dormir un peu. Je suis épuisé de fatigue; +mais, dès que je suis couché, toutes mes tristesses me reviennent à la +mémoire, tant l'amertume d'un sort aussi immérité me monte du cœur +aux lèvres. Les nerfs sont trop tendus pour que je puisse jouir d'un +sommeil réparateur.</p> + +<p>Il fait avec cela un temps d'orage, le ciel est couvert, la chaleur +lourde et étouffante.</p> + +<p>On voudrait voir tomber des nuées pour rafraîchir cette atmosphère +éternellement doucereuse. La mer est d'un vert glauque, les lames +semblent lourdes et massives, comme se concentrant pour un grand +bouleversement. Comme la mort serait préférable à cette agonie lente, à +ce martyre moral de tous les instants! Mais je n'ai pas ce droit, pour +Lucie, pour mes enfants, je suis obligé de lutter jusqu'à la limite de +mes forces.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p> + +<p class="right5">Mercredi 1<sup>er</sup> mai 1895.</p> + +<p>Ah! les horribles nuits! Je me suis cependant levé hier comme d'habitude +à cinq heures et demie, j'ai peiné tout le jour, je n'ai pas fait de +sieste, vers le soir j'ai scié du bois pendant près d'une heure, à tel +point que jambes et bras tremblaient, et, malgré tout cela, je n'ai pas +pu m'endormir avant minuit.</p> + +<p>Si encore je pouvais lire ou travailler le soir, mais on m'enferme sans +lumière dès six heures ou six heures et demie; mon cabanon est +simplement et insuffisamment éclairé par le fanal du poste, il l'est par +contre beaucoup trop, quand je suis au lit.</p> + +<p class="right5">Jeudi 2 mai, 11 heures.</p> + +<p>Le courrier venant de Cayenne est arrivé hier au soir. M'apporte-t-il +enfin mes lettres, des nouvelles des miens? C'est une question que je me +pose à chaque instant depuis ce matin! Mais j'ai éprouvé tant de +déceptions depuis quelques mois, j'ai entendu des choses si décevantes +pour la conscience <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> humaine que je doute de tout et de tous, sauf +des miens. J'espère bien, je suis sûr qu'ils feront la lumière, tant ils +portent haut le sentiment de l'honneur; ils n'auront ni trêve ni repos, +tant que ce but ne sera pas atteint.</p> + +<p>Je me demande aussi si mes lettres parviennent à ma femme. Quel +douloureux et épouvantable martyre pour tous deux, pour tous!</p> + +<p>Mais il faut être fort, il me faut mon honneur, celui de mes enfants.</p> + +<p>Mon isolement est si profond qu'il me semble souvent être tout vivant +couché dans la tombe.</p> + +<p class="right5">Même jour, 5 heures soir.</p> + +<p>Le canot est en vue, venant de l'île Royale. Mon cœur bat à se +rompre. M'apporte-t-il enfin les lettres de ma femme qui sont à Cayenne +depuis plus d'un mois? Lirai-je enfin ses chères pensées, recevrai-je +l'écho de son affection?</p> + +<p>J'ai eu une joie immense en constatant qu'il y avait enfin des lettres +pour moi, suivie aussitôt d'une déception cruelle, horrible, en voyant +que c'étaient des lettres adressées encore à l'île de Ré <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> et +antérieures à mon départ de France. On supprime donc les lettres qui me +sont adressées ici? Ou peut-être les renvoie-t-on en France pour +qu'elles y soient lues d'abord? Ne pourrait-on pas au moins prévenir ma +famille d'avoir à déposer les lettres au ministère?</p> + +<p>Malgré cela, j'ai sangloté longuement sur ces lettres datées de plus de +deux mois et demi. Est-il possible d'imaginer un drame pareil? Toute la +nuit je vais rêver de Lucie, de mes enfants adorés pour lesquels je dois +vivre.</p> + +<p>Rien non plus de ce que j'ai demandé à Cayenne comme batterie de cuisine +ou comme vivres ne me parvient.</p> + +<p class="right5">Samedi 4 mai 1895.</p> + +<p>Quelles longues journées en tête à tête avec moi-même, sans nouvelles +des miens. A chaque instant, je me demande ce qu'ils font, ce qu'ils +deviennent, quel est l'état de leur santé, où en sont les recherches? La +dernière lettre reçue date du 18 février.</p> + +<p>Les matinées passent encore, tant je suis occupé <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> à cette lutte pour +la vie depuis cinq heures et demie du matin jusqu'à dix heures. Mais la +nourriture que je prends est loin de soutenir mes forces. Aujourd'hui: +lard conservé. J'ai déjeuné avec des pois secs et du pain. Menu du +dîner: idem.</p> + +<p>Je note parfois les menus faits de ma vie journalière, mais ils +disparaissent bien vite devant un souci bien supérieur: celui de mon +honneur.</p> + +<p>Je souffre non seulement de mes tortures, mais de celles de Lucie, de ma +famille. Reçoivent-ils seulement mes lettres? Quelles inquiétudes ils +doivent avoir sur mon sort, en dehors de toutes leurs autres +préoccupations!</p> + +<p class="right5">Même jour, soir.</p> + +<p>Dans le silence qui règne autour de moi, interrompu seulement par le +choc des vagues qui déferlent contre les roches, je me suis rappelé les +lettres que j'ai écrites à Lucie, au début de mon séjour ici, et dans +lesquelles je lui décrivais toutes mes douleurs. Et ma pauvre femme doit +assez souffrir de cette épouvantable situation, sans que je vienne +encore lui arracher le cœur par mes lamentations. <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> Il faut donc +qu'à force de volonté, je me surmonte; il faut que je donne à ma femme +par mon exemple les forces nécessaires à l'accomplissement de sa +mission.</p> + +<p class="right5">Lundi 6 mai 1895.</p> + +<p>Toujours le tête-à-tête avec mon cerveau, sans nouvelles des miens.</p> + +<p>Et il faut que je vive avec toutes mes douleurs, il faut que je supporte +dignement mon horrible martyre, en inspirant du courage à ma femme, à +toute ma famille, qui doit certes souffrir autant que moi. Plus de +faiblesse donc! Accepte ton sort jusqu'au jour de l'éclatante lumière, +il le faut pour tes enfants.</p> + +<p>J'essaye en vain d'abattre mes nerfs par le travail physique, mais ni le +climat, ni mes forces ne me le permettent.</p> + +<p class="right5">Mardi 7 mai 1895.</p> + +<p>Depuis hier, averses torrentielles. Dans les intervalles, humidité +chaude et accablante.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p> + +<p class="right5">Mercredi 8 mai 1895.</p> + +<p>J'étais tellement énervé aujourd'hui par ce silence de tombe, sans +nouvelles depuis bientôt trois mois des miens, que j'ai cherché à +abattre mes nerfs en sciant et hachant du bois pendant près de deux +heures.</p> + +<p>J'arrive aussi à force de volonté à travailler de nouveau l'anglais; +j'en fais pendant deux à trois heures par jour.</p> + +<p class="right5">Jeudi 9 mai 1895.</p> + +<p>Ce matin, après m'être levé comme d'habitude au petit jour et avoir fait +mon café, j'ai eu une faiblesse suivie d'une abondante transpiration. +J'ai dû m'étendre sur mon lit.</p> + +<p>Il faut que je lutte contre mon corps, il ne faut pas que celui-ci cède +avant que l'honneur me soit rendu. Alors seulement j'aurai le droit +d'avoir des faiblesses.</p> + +<p>Malgré toute ma volonté, j'ai eu une violente <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> crise de larmes en +pensant à ma femme, à mes enfants. Ah! il faut que la lumière se fasse, +que l'honneur nous soit rendu. J'aimerais mieux sans cela savoir mes +enfants morts tous deux.</p> + +<p>Journée épouvantable. Crise de larmes, crise de nerfs, rien n'a manqué. +Mais il faut que l'âme domine le corps.</p> + +<p class="right5">Vendredi 10 mai 1895.</p> + +<p>Fièvre violente la nuit dernière. La pharmacie portative que ma femme +m'avait donnée ne m'a pas été remise.</p> + +<p class="right5">Samedi 11, dimanche 12, lundi 13 mai.</p> + +<p>Mauvaises journées. Fièvre, embarras gastrique, dégoût de tout. Et que +se passe-t-il en France pendant ce temps? 0ù en sont les recherches?</p> + +<p>Coup de soleil aussi sur un pied pour être sorti quelques secondes pieds +nus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span></p> + +<p class="right5">Jeudi 16 mai 1895.</p> + +<p>Fièvre continuelle. Accès plus fort hier au soir, suivi de congestion +cérébrale. J'ai fait cependant demander le médecin, car je ne veux pas +lâcher pied ainsi.</p> + +<p class="right5">Vendredi 17 mai 1895.</p> + +<p>Le médecin est venu hier au soir. Il m'a ordonné 40 centigrammes de +quinine chaque jour et m'enverra douze boîtes de lait condensé ainsi que +du bicarbonate de soude. Enfin je pourrai me mettre au régime du lait et +ne plus manger cette cuisine qui me répugne d'ailleurs tellement que je +n'ai rien pris depuis quatre jours. Jamais je n'aurais cru que le corps +humain eût une pareille force de résistance.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span></p> + +<p class="right5">Samedi 18 mai 1895.</p> + +<p>Pas très fraîches les boîtes de lait condensé de l'hôpital. Enfin, cela +vaut mieux que rien. J'ai absorbé il y a quelques minutes 40 +centigrammes de quinine.</p> + +<p class="right5">Dimanche 19 mai 1895.</p> + +<p>Journée lugubre. Pluie tropicale sans discontinuer. La fièvre est tombée +grâce à la quinine.</p> + +<p>J'ai mis sur ma table, pour les avoir constamment sous les yeux, les +images de ma femme, de mes enfants. Il faut que j'y puise toute mon +énergie, toute ma volonté.</p> + +<p class="right5">Lundi 27 mai 1895.</p> + +<p>Les journées se ressemblent, lugubres et monotones. Je viens d'écrire à +ma femme pour lui dire <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> que mon énergie morale est plus grande que +jamais.</p> + +<p>Il faut, je veux la lumière entière, absolue sur cette ténébreuse +affaire.</p> + +<p>Ah! mes enfants! Je suis comme la bête qui veut d'abord qu'on passe sur +son corps avant qu'on atteigne ses petits.</p> + +<p class="right5">Mercredi 29 mai 1895.</p> + +<p>Pluies continuelles; temps lourd, étouffant, énervant. Ah! mes nerfs, ce +qu'ils me font souffrir! Dire que je ne peux même pas dépenser mon +immense énergie, ma volonté, sinon à vivre, à végéter plutôt!</p> + +<p>Mais enfin chacun aura son heure! Le misérable qui a commis ce crime +infâme sera démasqué. Ah! si je le tenais seulement cinq minutes, je lui +ferais subir toutes les tortures qu'il m'a fait endurer, je lui +arracherais sans pitié le cœur et les entrailles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p> + +<p class="right5">Samedi 1<sup>er</sup> juin 1895.</p> + +<p>Le courrier venant de Cayenne vient de passer sous mes yeux. Aurai-je +enfin des nouvelles récentes de ma femme, de mes enfants? Depuis mon +départ de France, c'est-à-dire depuis le 20 février, aucune nouvelle des +miens. Ah! j'aurai connu toutes les souffrances, toutes les tortures.</p> + +<p class="right5">Dimanche 2 juin 1895.</p> + +<p>Rien. Rien. Ni lettres, ni instructions à mon sujet, le silence de tombe +toujours.</p> + +<p>Mais je résisterai, fort de ma conscience et de mon droit.</p> + +<p class="right5">Lundi 3 juin 1895.</p> + +<p>Je viens de voir passer le courrier se dirigeant vers la France. Mon +cœur a tressailli et battu à se rompre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p> + +<p>Le courrier va t'apporter mes dernières lettres, ma chère Lucie, où je +te crie toujours courage et courage. Il faut que la France entière +apprenne que je suis une victime et non un coupable.</p> + +<p>Un traître! à ce mot seul, tout mon sang afflue au cerveau, tout en moi +tressaille de colère et d'indignation, un traître, le dernier des +gredins... Ah! non, il faut que je vive, il faut que je domine mes +souffrances pour voir le jour du triomphe de l'innocence pleinement +reconnue.</p> + +<p class="right5">Mercredi 5 juin 1895.</p> + +<p>Quelles longues heures! Plus de papier pour écrire, pour travailler, +malgré mes demandes réitérées depuis trois semaines, rien à lire, rien +pour échapper à mes pensées.</p> + +<p>Pas de nouvelles des miens depuis trois mois et demi.</p> + +<p class="right5">Vendredi 7 juin 1895.</p> + +<p>Je viens de recevoir enfin du papier, ainsi que des revues.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p> + +<p>Pluie torrentielle aujourd'hui.</p> + +<p>Le cerveau, sous la tension de la pensée, me fait atrocement souffrir.</p> + +<p class="right5">Dimanche 9 juin 1895.</p> + +<p>Tout pour moi est blessure, tant mon cœur saigne. La mort serait une +délivrance: je n'ai pas le droit d'y penser.</p> + +<p>Toujours sans lettres des miens.</p> + +<p class="right5">Mercredi 12 juin 1895.</p> + +<p>J'ai enfin reçu des lettres de ma femme, de ma famille. Ce sont celles +qui sont arrivées ici fin mars; elles ont été certainement renvoyées en +France. Plus de trois mois donc pour que les lettres me parviennent.</p> + +<p>Comme on sent la douleur, le chagrin épouvantable de tous, percer entre +chaque ligne. Je me reproche encore davantage d'avoir écrit, au début de +mon arrivée ici, des lettres navrantes à ma <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> femme. Je devrais +savoir souffrir tout seul, sans faire partager à ceux qui souffrent déjà +assez par eux-mêmes, mes cruelles tortures.</p> + +<p>Puis, une suspicion continuelle, inouïe, incompréhensible, qui fait +saigner plus encore mon pauvre cœur déjà si ulcéré.</p> + +<p>En m'apportant mes lettres, le commandant des Iles me dit:</p> + +<p>«On demande à Paris si vous n'avez pas un dictionnaire de mots + conventionnels.»</p> + +<p>—Cherchez, lui dis-je, que pense-t-on encore?</p> + +<p>—Oh! me répondit-il, on n'a pas l'air de croire à votre innocence.</p> + +<p>—Ah! j'espère bien vivre assez longtemps pour répondre à toutes les +calomnies infâmes, nées dans l'imagination de gens aveuglés par la haine +et la passion.»</p> + +<p>Aussi nous faut-il, à tous, la lumière complète, éclatante, non +seulement sur la condamnation, mais encore sur tout ce qui a été dit, +commis depuis.</p> + +<p>J'ai reçu ma batterie de cuisine et pour la première fois des conserves +de Cayenne. La vie matérielle m'est indifférente, mais je pourrai +soutenir ainsi mes forces.</p> + +<p>Les ouvriers forçats viennent travailler ces jours-ci. <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> Aussi +m'enferme-t-on dans mon cabanon, de crainte que je ne communique avec +eux! Oh! laideur humaine!</p> + +<p class="center2">*<br /> + +* *</p> + +<p>J'interromps ici mon Journal pour donner quelques extraits des lettres +de ma femme que je reçus le 12 juin. Ces lettres étaient bien +effectivement arrivées à Cayenne fin mars, puis avaient été renvoyées en +France pour qu'elles pussent être lues au Ministère des Colonies ainsi +qu'au Ministère de la Guerre. Plus tard, ma femme fut prévenue d'avoir à +déposer au Ministère des Colonies, le 25 de chaque mois, les lettres qui +m'étaient destinées. Il lui était interdit de parler de l'Affaire, des +événements même connus et publics. Ses lettres étaient lues, étudiées, +passaient entre bien des mains, souvent ne me parvenaient pas; elles ne +pouvaient donc avoir aucun caractère intime. Enfin, étant donné la +surveillance dont elle était l'objet, elle ne voulait livrer aucun des +efforts faits <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> pour arriver à la découverte de la vérité, de peur +que ceux qui étaient intéressés à nous perdre et à étouffer la lumière +n'en fissent leur profit.</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 23 février 1895.</p> + + <p class="left2">Mon cher Alfred,</p> + + <p>J'ai été profondément affectée en apprenant, aussitôt mon retour, que + tu avais quitté l'île de Ré. Tu étais bien loin de moi, il est vrai, + et cependant je pouvais te voir chaque semaine et ces entrevues + étaient ardemment attendues. Je lisais dans tes yeux tes atroces + souffrances et je ne rêvais qu'à te les diminuer un peu. Maintenant je + n'ai plus qu'un espoir, qu'un désir, venir te rejoindre, t'exhorter à + la patience et à force d'affection et de tendresse te faire attendre + avec calme l'heure de la réhabilitation. Voici maintenant ta dernière + étape de souffrance, j'espère au moins que sur le bateau, pendant + cette longue traversée, tu auras rencontré des gens humains, que la + pensée d'un innocent, d'un martyr, aura attendris!...</p> + + <p>Pas une seconde ne se passe, mon mari adoré, sans que ma pensée ne + soit avec toi. Mes journées et mes nuits se passent en angoisses + continues pour ta santé, pour ton moral. Pense que je ne sais rien de + toi et que je ne saurai rien de toi jusqu'à ton arrivée!...</p> +</div> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 26 février 1895.</p> + + <p>Jour et nuit je pense à toi, je partage tes souffrances, j'ai des + angoisses atroces en te sentant t'éloigner ainsi, naviguer sur une mer + peut-être déchaînée et augmenter ainsi tes tortures morales par un + malaise physique. Par quelle fatalité nous trouvons nous aussi + cruellement éprouvés?...</p> + + <p>J'ai hâte d'être près de toi et de pouvoir dominer un peu par mon + affection, ma tendresse, notre immense chagrin; j'ai demandé au ministre + des colonies l'autorisation de te rejoindre, la loi permettant aux + femmes et enfants des déportés de les accompagner; je ne vois pas qu'il + puisse y avoir d'objection à cet égard; aussi j'attends ma réponse avec + une impatience fébrile...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 28 février 1895.</p> + + <p>Te décrire ma tristesse, mon chagrin à mesure que je te sens t'éloigner + m'est impossible; mes journées se passent en réflexions atroces, mes + nuits en cauchemars épouvantables; les enfants seuls par leurs gentilles + manières, leur âme si fraîche, arrivent à me rappeler que j'ai un grand + devoir à remplir et que je n'ai pas le <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> droit de me laisser aller; + je me ressaisis alors et je tiens à cœur de les élever comme tu as + toujours désiré le faire, de suivre tes excellents conseils, d'en faire + de nobles cœurs, de façon qu'à ton retour tu trouves ces petites âmes + telles que tu les rêvais.</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 5 mars 1895.</p> + + <p>Je t'ai expédié avec ma dernière lettre un paquet de revues de toutes + sortes qui t'intéresseront et qui t'aideront dans la mesure du possible + à te faire trouver les heures un peu moins longues en attendant que tu + reçoives la bonne nouvelle de la découverte du coupable. Pourvu, mon + Dieu, que la vie qui t'attend là-bas ne soit pas trop pénible, que tu ne + manques pas du strict nécessaire et que tu supportes physiquement les + rigueurs qui te seront imposées...</p> + + <p>Depuis que tu as quitté la France mes souffrances ont doublé, rien ne + peut égaler les angoisses affreuses qui me torturent. Je serais mille + fois moins malheureuse si j'étais avec toi; je saurais au moins comment + tu te trouves, quel est ton état de santé, ton moral, et mes inquiétudes + de ce côté seraient au moins calmées...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p> + +<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p> + +<p class="right5">Samedi 15 juin 1895.</p> + +<p>Je suis resté enfermé toute la semaine dans mon cabanon, par suite de la +présence des forçats qui sont venus travailler à la caserne des +surveillants.</p> + +<p>Tous les supplices.</p> + +<p>Cette nuit, coliques sèches qui me tordaient sur mon lit.</p> + +<p class="right5">Mercredi 19 juin 1895.</p> + +<p>Chaleur sèche; la saison des pluies tire à sa fin. Je suis couvert de +boutons produits par les piqûres des moustiques et autres insectes.</p> + +<p>Mais tout cela n'est rien! Que sont les souffrances physiques à côté de +mes horribles tortures morales? des <ins class="correction" title="infiniments">infiniment</ins> petits.</p> + +<p>C'est mon cerveau, c'est mon cœur qui souffrent <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> et hurlent de +douleur. Quand donc découvrira-t-on le coupable, quand donc +connaîtrai-je enfin la vérité sur cette tragique histoire? Vivrai-je +jusque là? J'en doute parfois, tant je sens tout mon être se dissoudre +dans une désespérance terrible. Et ma pauvre et chère Lucie, et mes +enfants! Non, je ne les abandonnerai pas; je soutiendrai les miens de +toute l'ardeur de mon âme tant que j'aurai ombre de forces. Il me faut +tout mon honneur, tout l'honneur de mes enfants.</p> + +<p class="right5">Samedi 22 juin, 11 heures soir</p> + +<p>Impossible de dormir. Je suis enfermé dès six heures et demie du soir, +éclairé seulement par le fanal du corps de garde. D'ailleurs, je ne puis +faire de l'anglais toute la nuit, les quelques revues qui me parviennent +sont bien vite lues.</p> + +<p>Puis toute la nuit, c'est un va et vient continu dans le corps de garde, +un bruit incessant de portes brusquement ouvertes, puis verrouillées. +D'abord, la relève toutes les deux heures du surveillant de garde; en +outre, le surveillant de ronde vient signer chaque heure au corps de +garde. Ces allées <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> et venues continuelles, ces grincements de +serrures deviennent comme des choses fantasmagoriques dans mes +cauchemars.</p> + +<p>Quand finira ce martyre aussi horrible qu'immérité?</p> + +<p class="right5">Mardi 25 juin 1895.</p> + +<p>Les condamnés viennent de nouveau travailler dans l'île. Me voilà +enfermé dans mon cabanon.</p> + +<p class="right5">Vendredi 28 juin 1895.</p> + +<p>Toujours enfermé, à cause de la présence des condamnés ici!</p> + +<p>J'arrive, à force de volonté, en tendant mes nerfs, à travailler +l'anglais trois ou quatre heures par jour, mais, le reste du temps, ma +pensée se reporte toujours à cet horrible drame. Il me semble parfois +que le cœur, que le cerveau vont éclater.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span></p> + +<p class="right5">Samedi 29 juin 1895.</p> + +<p>Je viens de voir passer le courrier venant de France. Comme ce mot fait +tressaillir mon âme. Penser que ma patrie, à laquelle j'ai consacré +toutes mes forces, toute mon intelligence, peut me croire un vil gredin! +Ah! c'est parfois trop lourd pour des épaules humaines.</p> + +<p class="right5">Jeudi 4 juillet 1895.</p> + +<p>Je n'ai pas eu la force d'écrire ces jours-ci, tant j'ai été bouleversé, +en recevant enfin, après une si longue attente, des lettres relativement +récentes de ma femme, de toute ma famille; les dernières lettres reçues +datent du 25 mai, on a enfin prévenu ma famille que les lettres devaient +passer par la voie du Ministère.</p> + +<p>Toujours rien; le coupable n'est pas découvert. Je souffre de toutes les +tortures de ma famille, comme des miennes propres. Je ne parle même <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> +pas des mille misères de chaque jour, qui sont autant de blessures pour +mon cœur ulcéré.</p> + +<p>Mais je ne lâcherai pas pied; il faut que j'insuffle l'énergie à ma +femme, je veux l'honneur de mon nom, de mes enfants.</p> + +<p class="center2">*<br /> + +* *</p> + +<p>Voici quelques extraits des lettres que je reçus de ma femme à cette +date:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 25 mars 1895.</p> + + <p>J'espère que cette lettre te trouvera en bonne santé... J'attends de + mon côté avec une très grande impatience la nouvelle de ton arrivée, + elle ne peut plus tarder, car voilà bientôt trois semaines que tu es + en route. Quel calvaire tu as traversé et quels moments épouvantables + tu as encore à passer jusqu'à ce que nous arrivions à la vérité...</p> + + <p>Mathieu ne peut se décider à s'absenter. Je sais combien tu l'as + toujours aimé, combien tu admirais son beau caractère...</p> +</div> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 27 mars 1895.</p> + + <p>J'ai le cœur déchiré en pensant à tes souffrances, au chagrin que tu + dois ressentir tout seul, exilé, n'ayant même pas une âme auprès de toi + qui puisse te soutenir, te donner de l'espoir, du courage. Je voudrais + tant être près de toi, partager ta douleur et la diminuer un peu par ma + présence. Je t'assure que ma pensée est bien plus aux îles du Salut + qu'ici; je vis là-bas avec toi, je cherche à te voir dans cette île + perdue, à me représenter ta vie...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 6 avril 1895.</p> + + <p>J'ai lu ce matin, non sans émotion, le récit de ton arrivée aux îles du + Salut; d'après les journaux, c'est l'île du Diable qui t'a été réservée. + Mais si la nouvelle de ton arrivée est parvenue jusqu'en France, je n'ai + encore absolument rien reçu de toi. Je ne puis te dire combien je + souffre ainsi, séparée complètement de mon mari tant aimé, privée + totalement de nouvelles et ne sachant comment tu supportes cet horrible + martyre...</p> + + <p>Ton abnégation si admirable, ton courage si héroïque, ton âme si + énergique nous donnent des forces pour accomplir la tâche qui nous + incombe; nous la mènerons à bien, j'en suis sûre...</p> +</div> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 12 avril 1895.</p> + + <p>Toujours sans nouvelles de toi, c'est terrible. Il va y avoir deux mois + que je t'ai vu et depuis rien, absolument rien. Pas une ligne de ton + écriture, m'apportant quelque chose de toi, c'est bien dur!...</p> + + <p>Pour moi ce sont des angoisses terribles de te sentir aussi malheureux; + mon cœur, tout mon être est torturé à cette pensée...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 21 avril 1895.</p> + + <p>21 avril! Cette date me rappelle d'excellents souvenirs. Il y a + aujourd'hui cinq ans nous étions heureux, parfaitement contents; quatre + ans et demi se sont écoulés d'une existence délicieuse, nous ne + connaissions que le bonheur. Puis, tout à coup, le coup de foudre, un + effondrement épouvantable. Je t'ai toujours dit que je n'avais rien à + désirer, que je possédais tout. Eh bien, cette fois je forme des vœux + ardents, ce ne sont plus des désirs, c'est une supplication, une prière + que j'adresse à Dieu pour que cette année nous ramène le bonheur, pour + que notre honneur qui nous a été dérobé nous soit rendu, pour que tu + retrouves, avec la force, la joie, le bonheur, la santé...</p> +</div> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 24 avril 1895.</p> + + <p>Je n'ai encore rien reçu de toi et je suis navrée. Chaque matin + j'espère, j'attends. Chaque soir je me couche avec la même déception. + Ah! mon pauvre cœur, comme il est torturé...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 26 avril 1895.</p> + + <p>... Je viens de passer la journée la plus épouvantable de mon existence. + Un journal n'a-t-il pas annoncé que tu étais malade! Les tortures que + j'ai subies après cette lecture sont indescriptibles. Te sentir malade + là-bas, seul, n'avoir même pas la consolation de te soigner, de te faire + du bien, c'était atroce. Mon cœur, tout mon être, me faisait + horriblement mal. Moi qui t'avais supplié de vivre, qui n'avais plus + qu'un espoir, celui de te voir encore heureux et de contribuer à ce + bonheur; toutes les idées les plus noires m'ont passé par la tête. + Affolée, je me suis adressée au ministère des colonies. La nouvelle + était fausse...</p> + + <p>Quand m'arrivera ta première lettre? Je l'attends avec une impatience + enfantine...</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 5 mai 1895.</p> + + <p>La lettre que j'attends de toi, depuis ton arrivée, avec une si grande + impatience, ne m'est pas encore parvenue. Depuis que je sais que le + courrier français est arrivé (depuis le 23 avril), j'ai des battements + de cœur chaque fois que le facteur arrive et chaque fois j'ai le même + désappointement. Il en est de même pour mon autorisation de venir te + rejoindre; le ministre des colonies n'a pas encore répondu à mes deux + demandes successives qui datent du mois de février! Que faire? Que + penser?</p> + + <p>Ton petit Pierre fait tous les soirs une ardente prière pour demander + ton prompt retour. Le pauvre petit, qui a l'habitude que tout lui sourie + dans la vie, ne comprend pas pourquoi ses vœux n'ont pas été exaucés; + il la répète deux fois, de peur de ne l'avoir pas dite assez bien...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris 9 mai 1895.</p> + + <p>Enfin j'ai reçu une lettre de toi. Je ne puis te dire quelle joie j'ai + éprouvée et combien mon cœur a battu en revoyant ton écriture chérie, + en lisant ces lignes que tu avais écrites, les premières qui me + parviennent depuis <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> ton arrivée, c'est-à-dire depuis près de deux + mois. Tes souffrances, tes tortures, je les partage.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p> + +<p class="right5">Samedi 6 juillet 1895.</p> + +<p>Toujours cette vie atroce de suspicion, de surveillance continuelle, de +mille piqûres journalières. Mon cœur bout de colère et d'indignation +et je suis obligé pour moi-même, pour ma dignité, de n'en rien laisser +paraître.</p> + +<p class="right5">Dimanche 7 juillet 1895.</p> + +<p>Les forçats ont enfin terminé leurs travaux. Aussi, hier et aujourd'hui, +ai-je lavé mes torchons, nettoyé ma vaisselle à l'eau chaude, ravaudé +mon linge qui est dans un piteux état.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p> + +<p class="right5">Mercredi 10 juillet 1895.</p> + +<p>Les vexations de tout genre recommencent de plus belle. Je ne puis plus +me promener autour de ma case, je ne peux plus m'asseoir derrière ma +case, devant la mer, seul endroit où il faisait frais et de l'ombre. +Enfin je suis mis au régime des forçats, c'est-à-dire plus de café, plus +de <ins class="correction" title="cassonnade">cassonade</ins>; un morceau de pain de deuxième qualité chaque jour et +deux fois par semaine 250 grammes de viande. Les autres jours, endaubage +ou lard conservé. Il est possible que ce nouveau régime comporte aussi +la suppression des vivres de conserve que je recevais de Cayenne.</p> + +<p>Je ne sortirai plus de mon cabanon, je vivrai de pain et d'eau; cela +durera tant que cela pourra.</p> + +<p class="right5">Vendredi 12 juin 1895.</p> + +<p>Ce n'est point, paraît-il, la ration des forçats qui m'est délivrée, +mais une ration spéciale pour moi. <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> Enfin, cela ne comporte pas la +suppression des vivres de conserve que je reçois de Cayenne.</p> + +<p>Mais peu importe tout cela.</p> + +<p>Ce sont mes nerfs, mon cerveau, mon cœur qui souffrent!</p> + +<p>Impossible d'aller m'asseoir au seul endroit où il y avait un peu +d'ombre dans la journée, où le vent de la mer qui me fouettait la figure +faisait écho aux vibrations de mon âme.</p> + +<p class="right5">Même jour, soir.</p> + +<p>Je viens de recevoir des vivres de conserve de Cayenne. Mais qu'importe +la nourriture du corps, le martyre qu'on me fait endurer est effroyable. +On doit me garder, m'empêcher de partir—si tant est que j'en aie jamais +manifesté l'intention, car la seule chose que je cherche, que je veux, +c'est mon honneur—mais je suis poursuivi partout, tout ce que je fais +est critiqué, matière à suspicion. Quand je marche trop vite, on dit que +j'épuise le surveillant qui doit m'accompagner; quand je déclare alors +que je ne sortirai plus de mon cabanon, on <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> menace de me punir! +Enfin le jour de la lumière finira bien par arriver, par venir.</p> + +<p class="right5">Dimanche 14 juillet 1895.</p> + +<p>J'ai vu flotter partout le drapeau tricolore, ce drapeau que j'ai servi +avec honneur, avec loyauté. Ma douleur est telle, que la plume me tombe +des mains; il y a des sensations qui n'ont pas de mots pour être +exprimées.</p> + +<p class="right5">Mardi 16 juillet 1895.</p> + +<p>Les chaleurs deviennent terribles. La partie de l'île qui m'est réservée +est complètement découverte; les cocotiers ne s'étendent que dans +l'autre partie.</p> + +<p>Je passe la plus grande partie des journées dans mon cabanon. Et rien à +lire! Les revues du mois dernier ne me sont pas parvenues.</p> + +<p>Et pendant ce temps, que deviennent ma femme, mes enfants?</p> + +<p>Et toujours ce silence de tombe autour de moi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span></p> + +<p class="right5">Samedi 20 juillet 1895.</p> + +<p>Les journées s'écoulent terriblement monotones dans l'attente anxieuse +d'un meilleur lendemain.</p> + +<p>Ma seule occupation est de travailler un peu l'anglais.</p> + +<p>C'est la tombe, avec la douleur en plus d'avoir encore un cœur.</p> + +<p>Pluie torrentielle dans la soirée, suivie d'une buée chaude et +accablante. Fièvre pour moi.</p> + +<p class="right5">Dimanche 21 juillet 1895.</p> + +<p>Fièvre toute la nuit dernière; envie de vomir continuelle. Les +surveillants paraissent au moins aussi déprimés que moi par le climat.</p> + +<p class="right5">Mardi 23 juillet 1895.</p> + +<p>Encore une mauvaise nuit. Douleur rhumatismale, plutôt nerveuse, qui se +déplaçait constamment, <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> tantôt intercostale, tantôt se fixant entre +les deux épaules. Mais je lutterai aussi contre mon corps; je veux +vivre, voir la fin.</p> + +<p class="right5">Mercredi 24 juillet 1895.</p> + +<p>Le spleen me prend aussi. Jamais une figure sympathique, jamais ouvrir +la bouche, comprimer nuit et jour son cerveau et son cœur!</p> + +<p class="right5">Dimanche 28 juillet 1895.</p> + +<p>Le courrier venant de France vient d'arriver. Mais mes lettres vont +d'abord à Cayenne, puis reviennent ici, quoique déjà lues et contrôlées +en France.</p> + +<p class="right5">Lundi 29 juillet 1895.</p> + +<p>Toujours la même chose, hélas! Les journées, les nuits se passent à +lutter avec moi-même, à <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> éteindre les bouillonnements de mon +cerveau, à étouffer les impatiences de mon cœur, à surmonter enfin +les horreurs de la vie.</p> + +<p class="right5">Soir.</p> + +<p>Journée lourde, étouffante, énervante au suprême degré. Mes nerfs sont +tendus comme des cordes à violon. Nous sommes dans la saison sèche et +cela va durer jusqu'en janvier. Espérons qu'à ce moment tout sera fini.</p> + +<p class="right5">Mardi 30 juillet 1895.</p> + +<p>Un surveillant vient de partir, accablé par les fièvres du pays. C'est +le deuxième qui est obligé de s'en aller depuis que je suis ici. Je le +regrette, car c'était un brave homme, faisant strictement le service qui +lui était imposé, mais loyalement, avec tact et mesure.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p> + +<p class="right5">Mercredi 31 juillet 1895.</p> + +<p>Toute la nuit dernière, j'ai rêvé de toi, ma chère Lucie, de nos +enfants. J'attends avec une impatience fébrile le courrier venant de +Cayenne. J'espère qu'il m'apportera mes lettres. Les nouvelles +seront-elles bonnes? A-t-on enfin la piste du misérable qui a commis cet +horrible forfait?</p> + +<p class="right5">Jeudi 1<sup>er</sup> août, midi.</p> + +<p>Le courrier venant de Cayenne est arrivé ce matin à 7 h. 1/4.</p> + +<p>M'apporte-t-il mes lettres et quelles nouvelles? Jusqu'à présent, je +n'ai encore rien reçu.</p> + +<p class="right5">4 heures 1/2.</p> + +<p>Toujours rien. Terribles heures d'attente.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p> + +<p class="right5">9 heures du soir.</p> + +<p>Rien ne m'est parvenu. Quelle amère déception!</p> + +<p class="right5">Vendredi 2 août 1895, matin.</p> + +<p>Quelle horrible nuit je viens de passer! Et il faut que je lutte +toujours et encore. J'ai parfois de folles envies de sangloter, tant ma +douleur est immense, mais il faut que je ravale mes pleurs, car j'ai +honte de ma faiblesse devant les surveillants qui me gardent nuit et +jour.</p> + +<p>Pas même un instant seul avec ma douleur!</p> + +<p>Ces secousses m'épuisent et aujourd'hui je suis brisé de corps et d'âme. +Et cependant je vais écrire à Lucie, lui cacher mes douleurs, lui crier +courage. Il faut que nos enfants entrent dans la vie la tête haute et +fière, quoi qu'il advienne de moi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p> + +<p class="right5">7 heures soir.</p> + +<p>Mon courrier était arrivé, on vient seulement de me l'apporter. Toujours +rien. Mais j'aurai la patience qu'il faut; la machination dont je suis +la victime doit être découverte, il faut qu'elle le soit.</p> + +<p>Je saurai souffrir encore.</p> + +<p class="center2">*<br /> + +* *</p> + +<p>Voici quelques extraits des lettres de ma femme, que je reçus le 2 août +au soir:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 6 juin 1895.</p> + + <p>J'attends avec une bien vive anxiété quelques bonnes lettres de toi et + des nouvelles qui me rassurent un peu sur ta santé pour laquelle je me + fais tant de soucis. Le <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> bateau est arrivé le 23 mai, nous sommes + aujourd'hui le 6 juin et ton courrier ne m'est pas encore parvenu. + Chaque fois le facteur me donne une nouvelle émotion, émotion bien + inutile. Ma pensée n'est que vers toi, ma vie pour toi...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 7 juin 1895.</p> + <p>... Je viens d'être interrompue en t'écrivant par l'arrivée de tes + excellentes lettres... C'est dans ton énergie que je puise des forces, + c'est toi qui me soutiens... D'autre part, si je puis vivre séparée + ainsi de toi, torturée par tes cruelles souffrances, c'est que mon + espoir est immense, ma confiance en l'avenir absolue. Mais je souffre + tellement d'être séparée de toi, que j'ai adressé une nouvelle demande + pour venir partager ton exil. J'aurai au moins le bonheur de vivre de + ta vie, d'être auprès de toi, de te témoigner mon immense affection.</p> + + <p>Je passe des heures à lire et relire tes bonnes lettres; elles sont ma + consolation en attendant le bonheur de venir te retrouver...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>Quand je vis la situation qui m'était faite aux îles du Salut, je ne me +fis aucune illusion sur la <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> suite qui serait donnée aux demandes +faites par ma femme pour venir me rejoindre. Je compris qu'elles +seraient constamment repoussées.</p> + +<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p> + +<p class="right5">Samedi 3 août 1895.</p> + +<p>Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Ces émotions me brisent.</p> + +<p>Voir tant de douleurs accumulées si injustement autour de soi, et ne +rien pouvoir faire pour les dissiper!</p> + +<p class="right5">Samedi 4 août 1895.</p> + +<p>Je viens de passer deux heures, de 5 h. 1/2 à 7 h. 1/2, à laver mes +torchons, mes pantalons de drap, ma vaisselle. Ces efforts me brisent, +mais me font du bien quand même. Ah! je lutte tant que je peux contre le +climat, contre mes tortures, <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> car je voudrais avant de succomber +savoir que mon honneur m'est rendu.</p> + +<p>Mais que ces journées et ces nuits sont longues!</p> + +<p>Je n'ai pas reçu de revue depuis deux mois, je n'ai rien à lire.</p> + +<p>Je n'ouvre jamais la bouche, plus silencieux qu'un trappiste.</p> + +<p>J'avais fait demander à Cayenne une boîte d'instruments de menuiserie +afin de pouvoir m'occuper un peu physiquement. Ils m'ont été refusés. +Pourquoi? Encore une énigme que je ne veux pas chercher à résoudre. Je +me trouve depuis neuf mois devant tant d'énigmes qui déroutent ma +raison, que je préfère éteindre mon cerveau et vivre en inconscient.</p> + +<p class="right5">Lundi 5 août 1895.</p> + +<p>La chaleur devient terrible et je me sens si brisé, si las de cet +effroyable martyre que je supporte depuis neuf mois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p> + +<p class="right5">Samedi 10 août 1895.</p> + +<p>Je ne sais jusqu'où j'irai, tant mon cœur, mon cerveau me font +souffrir, tant ce drame affreux déroute ma raison, tant toutes mes +croyances en la justice humaine, en l'honnêteté, au bien, ont sombré +devant des faits aussi horribles.</p> + +<p>Si donc je succombe et que ces lignes te parviennent, ma chère Lucie, +crois bien que j'aurai fait tout ce qui est humainement possible pour +résister à un aussi long et aussi pénible martyre.</p> + +<p>Sois alors courageuse et forte, que tes enfants deviennent ta +consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir.</p> + +<p>Quand on a la conscience pour soi, d'avoir toujours et partout fait son +devoir, on peut se présenter partout la tête haute, on doit revendiquer +son bien, notre honneur.</p> + +<p class="right5">Lundi 2 septembre 1895.</p> + +<p>Il y a bien longtemps que je n'ai rien ajouté à mon journal.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p> + +<p>A quoi bon? Je lutte pour vivre, si horrible que soit ma situation, si +broyé que soit mon cœur, car je voudrais voir, entre ma femme et mes +enfants, au milieu des miens, le jour où l'honneur nous sera rendu.</p> + +<p>Mais souhaitons que cela ait un terme, mon cœur est bien malade. Hier +j'ai eu une syncope, mon cœur a tout d'un coup cessé de battre. Je me +sentais partir, sans souffrance. Qu'était-ce au juste, je n'ai pu m'en +rendre compte moi-même.</p> + +<p>J'attends mon courrier.</p> + +<p class="right5">Vendredi 6 septembre 1895.</p> + +<p>Je n'ai toujours pas de lettres! Il n'existe pas de mots pour exprimer +un martyre pareil! Heureux les morts!</p> + +<p>Et être obligé de vivre jusqu'à mon dernier souffle, tant que mon +cœur battra!</p> + +<p class="right5">Samedi 7 septembre 1895.</p> + +<p>Je viens de recevoir les lettres. Le coupable n'est pas encore +découvert.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p> + +<p class="center2">*<br /> + +* *</p> + +<p class="center">(Quelques extraits des lettres de ma femme reçues à cette date.)</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 8 juillet 1895.</p> + + Tes lettres de mai et du 3 juin me sont parvenues. Elles m'ont fait un + bien immense. Il me semblait que je t'entendais parler, que ta voix + chérie résonnait à mes oreilles; il me parvenait enfin quelque chose + de toi, tes pensées si nobles et si belles venaient se refléter dans + mon esprit. Te dire que je n'ai pas pleuré en recevant ces lignes si + impatiemment attendues serait mentir; mais j'ai vu avec un bonheur + immense que tu t'étais ressaisi. Tu es si vaillant que tu nous + soutiens tous. Ton exemple nous fortifie dans la tâche que nous nous + sommes tracée... + + J'ai été touchée jusqu'au fond de l'âme de la lettre que tu as écrite + à notre Pierre; lui était enchanté et sa petite physionomie d'enfant + s'éclaire quand je lui relis tes lignes, il les sait par cœur. + Quand il parle de toi, il y met toute son ardeur. +</div> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 10 juillet 1895.</p> + + Je viens encore te dire courage et patience; avec une grande volonté, + beaucoup d'énergie, nous surmonterons toutes les difficultés, nous + arriverons à nous rendre maîtres de cet effroyable mystère qui nous a + si profondément atteints. C'est mon but, mon unique désir, mon idée + fixe, celle de Mathieu, de tous, que de te donner le suprême bonheur + de voir ton innocence éclater au grand jour. Je veux arriver à + démasquer les coupables d'une infamie pareille, d'une monstruosité + sans exemple. Si nous n'étions pas nous-mêmes les victimes d'un si + horrible crime, je n'admettrais pas qu'il pût exister des hommes assez + bas, assez lâches, assez pervers, pour arracher l'honneur d'une + famille qui était fière de son nom intact, pour laisser condamner un + officier irréprochable, sans que leurs consciences au moment décisif + ne leur arrachent un cri d'aveu. + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span></p> + +<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p> + +<p class="right5">22 septembre 1895.</p> + +<p>Palpitations de cœur toute la nuit dernière. Aussi suis-je bien +fatigué ce matin.</p> + +<p>Vraiment l'esprit reste perplexe devant de pareils faits.</p> + +<p>Condamné sur une preuve d'écriture, voilà bientôt un an que je demande +justice, et cette justice, que je réclame, ce n'est pas une discussion +sur l'écriture, mais la recherche, la découverte du misérable qui a +écrit cette lettre infâme. Le gouvernement a tous les moyens pour cela. +Nous ne sommes pas en face d'un crime banal, dont on ne connaisse ni +tenants ni aboutissants. Les aboutissants sont connus, donc la lumière +peut être faite, quand on voudra bien la faire.</p> + +<p>D'ailleurs, le moyen m'importe peu.</p> + +<p>C'est là où mon esprit, ma raison se perdent, c'est qu'on n'ait pas +encore fait cette lumière, éclairci cet horrible drame.</p> + +<p>Ah! cette justice que je demande, il me la faut, <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> pour mes enfants, +pour les miens, et je resterai debout, jusqu'à mon dernier souffle, si +horrible que soit mon supplice, pour la réclamer.</p> + +<p>Mais quelle vie pour un homme qui ne place l'honneur de personne +au-dessus du sien!</p> + +<p>La mort certes eût été un bienfait! Je n'ai même pas le droit d'y +penser.</p> + +<p class="right5">27 septembre 1895.</p> + +<p>Un supplice pareil finit par dépasser la limite des forces humaines. +C'est renouveler chaque jour les angoisses de l'agonie, c'est faire +descendre un innocent tout vivant dans la tombe.</p> + +<p>Ah! je laisse leurs consciences comme juges à ceux qui m'ont fait +condamner sur une preuve d'écriture, sans preuves tangibles, sans +témoins, sans mobile pour faire concevoir un acte aussi infâme.</p> + +<p>Si encore, après ma condamnation, comme on me l'a promis au nom du +ministre de la Guerre, on avait poursuivi résolument, activement les +recherches pour démasquer le coupable!</p> + +<p>Et puis, il y a la voie diplomatique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span></p> + +<p>Un gouvernement a tous les moyens nécessaires pour éclairer un pareil +mystère; c'est son devoir strict et absolu.</p> + +<p>Ah! l'humanité, avec ses passions et ses haines, avec ses laideurs +morales!</p> + +<p>Ah! les hommes, avec leurs intérêts personnels qui les guident! peu leur +importe tout le reste.</p> + +<p>De la justice! C'est bon quand on a le temps, ou que cela ne gêne pas, +ne nuit à personne!</p> + +<p>Parfois je suis tellement écœuré, tellement las, que j'ai envie de +m'étendre, de me laisser aller et d'en finir ainsi avec la vie, sans y +porter atteinte moi-même, car ce droit, hélas! je ne l'ai, je ne l'aurai +jamais.</p> + +<p>Ce supplice devient trop horrible.</p> + +<p>Il faut que cela finisse. Il faut que ma femme fasse entendre sa voix, +la voix d'innocents qui demandent justice.</p> + +<p>Si je n'avais que ma vie à disputer, je ne lutterais certes pas ainsi; +mais c'est pour mon honneur que je vis, et je lutterai pied à pied.</p> + +<p>Les peines du corps ne sont rien, celles du cœur sont atroces.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span></p> + +<p class="right5">29 septembre 1895.</p> + +<p>Violentes palpitations du cœur ce matin. J'étouffais. La machine +lutte, combien de temps durera-t-elle encore?</p> + +<p>La nuit dernière aussi, j'ai eu un horrible cauchemar, dans lequel je +t'appelais à grands cris, ma pauvre et chère Lucie!</p> + +<p>Ah! s'il n'y avait que moi, mon dégoût des hommes et des choses est +tellement profond que je n'aspirerais plus qu'au grand repos, au repos +éternel.</p> + +<p class="right5">1<sup>er</sup> octobre 1895.</p> + +<p>Je ne sais plus comment traduire mes sensations. Les heures me +paraissent des siècles.</p> + +<p class="right5">5 octobre 1895.</p> + +<p>J'ai reçu les lettres de ma famille. Toujours rien. Il s'élevait de +toutes ces lettres un tel cri <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> d'agonie, un tel cri de souffrances, +que tout mon être en a été profondément secoué.</p> + +<p>Aussi, je viens d'adresser la lettre suivante à Monsieur le Président de +la République:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Accusé, puis condamné sur une preuve d'écriture, pour le crime le + plus infâme qu'un soldat puisse commettre, j'ai déclaré et je déclare + encore que je n'ai pas écrit la lettre qu'on m'impute, que je n'ai + jamais forfait à l'honneur.</p> + + <p>«Depuis un an, je lutte, seul avec ma conscience, contre la fatalité + la plus épouvantable qui puisse s'acharner après un homme.</p> + + <p>«Je ne parle pas des souffrances physiques, elles ne sont rien; les + peines du cœur sont tout.</p> + + <p>«Souffrir ainsi est déjà épouvantable, mais sentir souffrir tous les + siens autour de soi, est horrible. C'est l'agonie de toute une famille + pour un crime abominable que je n'ai jamais commis.</p> + + <p>«Je ne viens solliciter ni grâces, ni faveurs, ni convictions morales; + je demande, je supplie qu'on fasse la lumière pleine, entière, sur + cette machination dont ma famille et moi sommes les malheureuses et + épouvantables victimes.</p> + + <p>«Si j'ai vécu, Monsieur le Président, si j'arrive encore à vivre, + c'est que le devoir sacré que j'ai <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> à remplir vis-à-vis de tous + les miens remplit mon âme et la gouverne; autrement j'aurais déjà + succombé sous un fardeau trop lourd pour des épaules humaines.</p> + + <p>«Au nom de mon honneur arraché par une erreur épouvantable, au nom de + ma femme, au nom de mes enfants—oh! Monsieur le Président, rien qu'à + cette dernière pensée, mon cœur de père, de Français, d'honnête + homme, rugit et hurle de douleur—je vous demande justice, et cette + justice pour laquelle je vous sollicite, avec toute mon âme, avec + toutes les forces de mon cœur, les mains jointes dans une prière + suprême, c'est de faire faire la lumière sur cette tragique histoire, + de faire cesser ainsi le martyre effroyable d'un soldat et d'une + famille pour lesquels l'honneur est tout.»</p> +</div> + +<p>J'écris aussi à Lucie d'agir par elle-même, énergiquement, résolument, +car ce martyre finira par nous jeter tous par terre.</p> + +<p>On me dit que je pense plus aux souffrances des autres qu'aux miennes +propres. Ah! certes oui, car si j'étais seul au monde, si je me laissais +aller à ne penser qu'à moi, il y a longtemps que ma tombe serait +creusée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p> + +<p>Ce qui me donne précisément ma force, c'est la pensée de Lucie, celle de +mes enfants.</p> + +<p>Ah! mes chers enfants! Mourir, peu m'importe. Mais avant de mourir, je +veux savoir que le nom de mes enfants est lavé de cette souillure.</p> + +<p class="center2">*<br /> + +* *</p> + +<p>Quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en octobre:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 4 août 1895.</p> + + <p>Je n'ai pas la patience d'attendre ton courrier pour t'écrire, j'ai + besoin de causer un peu avec toi, de me rapprocher de ton âme si + belle, si éprouvée, et de puiser en toi une nouvelle provision de + force et de courage.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 12 août 1895..</p> + + <p>Enfin, j'ai reçu tes lettres, je les dévore, je les lis, je les relis, + avec une avidité insatiable.</p> + + <p>Quand pourrai-je, par ma sollicitude, par mon affection, effacer + complètement en toi le souvenir de ces atroces journées, de cette + terrible année qui a tracé dans ton cœur une blessure si profonde. + Je voudrais pouvoir tripler mes forces pour hâter ce moment si + anxieusement attendu et montrer au monde entier que nous sommes purs + de cette boue infâme que l'on nous a jetée à la face...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 19 août 1895.</p> + + <p>Quand je veux diminuer un peu l'énervement de l'attente, quand je veux + atténuer ma fièvre d'impatience, c'est auprès de toi que je viens + reprendre du calme, de nouvelles forces.</p> + + <p>Ce qui me navre, c'est de penser que seul, loin de tous ceux que tu + aimes et qui t'aiment de toute leur âme, tu es en proie à une attente + terrible; tu te tortures l'esprit à éclaircir ce mystère et ton pauvre + cœur si bon, ta conscience si droite, ne peuvent croire à tant + d'infamie...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span></p> + +<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p> + +<p class="right5">6 octobre 1895.</p> + +<p>Chaleur terrible. Les heures sont de plomb.</p> + +<p class="right5">14 octobre 1895.</p> + +<p>Vent violent. Impossible de sortir. Journée d'une longueur terrible.</p> + +<p class="right5">26 octobre 1895.</p> + +<p>Je ne sais plus comment je vis. Mon cerveau est broyé. Ah! dire que je +ne souffre pas au delà de toute expression, que souvent je n'aspire pas +au repos éternel, que cette lutte entre mon dégoût profond des hommes et +des choses, et mon devoir n'est pas terrible, ce serait mentir!</p> + +<p>Mais chaque fois que je défaille, dans mes longues <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> nuits ou dans +mes journées solitaires, chaque fois que ma raison, ébranlée par tant de +secousses, se demande enfin comment, après une vie de travail, +d'honneur, il est possible que j'en sois là, et qu'alors je voudrais +fermer les yeux pour ne plus voir, pour ne plus penser, pour ne plus +souffrir enfin, je me raidis dans un effort violent de tout l'être et je +me crie à moi-même: «Tu n'es pas seul, tu es père, tu dois défendre ton +honneur, celui de ta femme, de tes enfants» et je repars d'un nouvel +élan, pour retomber, hélas! un peu plus loin, et repartir encore.</p> + +<p>Voilà ma vie journalière.</p> + +<p class="right5">30 octobre 1895.</p> + +<p>Spasmes violents du cœur.</p> + +<p>Temps lourd qui abat toute énergie. Temps de transition, avant la saison +des pluies, la plus mauvaise période aussi à la Guyane. Me +jettera-t-elle définitivement par terre?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span></p> + +<p class="right5">Nuit du 2 au 3 novembre 1895.</p> + +<p>Le courrier venant de Cayenne est arrivé, mais pas de lettres.</p> + +<p>Je crois qu'il est impossible de se figurer la déception poignante que +l'on éprouve, quand, après avoir attendu pendant un long mois, +anxieusement, des nouvelles des siens, rien ne vient.</p> + +<p>Enfin, il est entré tant de douleurs dans mon âme depuis plus d'un an +que je n'en suis plus à compter avec les plaies de mon cœur.</p> + +<p>Cependant, cette émotion, que je devrais connaître, tant elle s'est +fréquemment renouvelée, m'a tant brisé que quoique je sois levé depuis +ce matin à cinq heures et demie, quoique j'aie marché au moins six +heures pour briser mes nerfs, il m'est impossible de dormir.</p> + +<p>Quel supplice, et combien de temps durera-t-il encore?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span></p> + +<p class="right5">4 novembre 1895.</p> + +<p>Chaleur terrible, au moins 45°.</p> + +<p>Rien de plus déprimant, rien qui use autant les énergies du cœur et +de l'âme, que ces longs silences angoissés, sans jamais entendre parole +humaine, sans jamais voir figure amie, ou seulement sympathique.</p> + +<p class="right5">7 novembre 1895.</p> + +<p>Qu'est devenu le courrier qui m'est adressé? Où s'est-il arrêté? Est-il +resté à Paris ou à Cayenne? Autant de questions angoissantes que je me +pose, presque à chaque heure du jour.</p> + +<p>Je me demande souvent si je suis éveillé ou si je rêve, tant tout ce qui +se passe depuis un an est incroyable, inimaginable.</p> + +<p>Avoir abandonné son pays, l'Alsace, avoir quitté une situation +indépendante au milieu des siens, avoir servi sa patrie avec tout son +cœur, toute son intelligence, pour se voir un beau jour accusé, puis +condamné pour un crime aussi infâme qu'odieux, <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> sur la foi de +l'écriture d'un papier suspect, n'y a-t-il pas de quoi démoraliser un +homme à jamais!</p> + +<p>Mais je suis obligé de résister, de lutter, pour ma chère Lucie, pour +mes enfants.</p> + +<p class="right5">9 novembre 1895.</p> + +<p>Journée terriblement longue. Premières pluies. Obligé de me confiner +dans mon cabanon. Rien à lire. Les livres annoncés par la lettre du mois +d'août ne me sont pas encore parvenus.</p> + +<p class="right5">15 novembre 1895.</p> + +<p>J'ai enfin reçu mon courrier. Le coupable n'est pas encore découvert.</p> + +<p>Enfin, j'irai jusqu'au bout de mes forces qui déclinent chaque jour; +c'est une lutte incessante pour pouvoir résister à cet isolement +profond, à ce silence perpétuel, sous un climat qui abat toute énergie, +n'ayant rien à faire, rien à lire, en tête à tête avec mes tristes et +décevantes pensées.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p> + +<p class="center2">*<br /> + +* *</p> + +<p>Quelques extraits des lettres de ma femme, que je reçus le 15 novembre +1895:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 5 septembre 1895.</p> + + <p>Que de longues heures, que de pénibles journées nous avons traversées + depuis le jour où le malheur effroyable est venu nous atterrer comme + un coup de massue! Espérons que nous avons enfin gravi le plus dur de + notre calvaire; nous avons traversé les plus atroces angoisses, nous + avons trouvé en notre conscience la force de supporter le plus pénible + des martyres; Dieu qui nous a si cruellement éprouvés nous donnera la + volonté d'accomplir jusqu'au bout notre devoir...</p> + + <p>Je comprends tes angoisses et je les partage; comme toi j'ai des + moments terribles où la patience m'échappe, tant je trouve le temps + long et les heures d'attente cruelles, mais alors je pense à toi, au + bel exemple de courage et de volonté que tu me donnes et je puise des + forces dans ton amour...</p> +</div> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 25 septembre 1895.</p> + + <p>C'est la dernière lettre que je t'écris avant de t'expédier ce + courrier; je fais des vœux ardents pour qu'il te trouve en bonne + santé et toujours fort et courageux; je ne puis venir te rejoindre, je + n'ai pas encore l'autorisation. Pour moi cette attente est cruelle, et + c'est une amère déception à ajouter à tant d'autres...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>Au bas de cette lettre, se trouvaient les quelques lignes suivantes de +mon frère Mathieu:</p> + +<div class="letter"> + <p>J'ai reçu ta bonne lettre, mon cher frère, et ce m'est une grande + consolation et un grand réconfort de te savoir si fort et si + courageux. Ce n'est pas espère que je te dis: aie foi, aie confiance! + Il est impossible qu'un innocent paye pour un coupable.</p> + + <p>Il n'est pas de jour que je ne sois avec toi de pensée et de cœur.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Mathieu.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span></p> + +<p class="center"><i>Suite de mon journal</i></p> + +<p class="right5">30 novembre 1895.</p> + +<p>Je ne veux pas parler des piqûres journalières, car je les méprise. Il +me suffit de demander n'importe quelle chose insignifiante, de nécessité +banale, au surveillant-chef, pour voir ma demande aussitôt repoussée. +Aussi je ne renouvelle jamais aucune demande, préférant me passer de +tout, n'ayant à m'humilier devant personne.</p> + +<p>Mais ma raison finira par sombrer sous cet incroyable martyre.</p> + +<p class="right5">3 décembre 1895.</p> + +<p>Je n'ai pas encore reçu le courrier du mois d'octobre. Journée lugubre, +pluie incessante. Le cerveau se rompt, le cœur se brise.</p> + +<p>Le ciel est noir comme de l'encre, l'atmosphère embrumée; vraie journée +de mort, d'enterrement.</p> + +<p>Combien souvent me revient à l'esprit cette <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> exclamation de +Schopenhauer, qui, à la vue des iniquités humaines, s'écriait:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Si Dieu a créé le monde, je ne voudrais pas être Dieu.»</p> +</div> + +<p>Le courrier venant de Cayenne est arrivé, paraît-il, mais n'a pas +apporté mes lettres. Que de douleurs!</p> + +<p>Rien à lire, rien pour échapper à mes pensées. Ni livres, ni revues ne +me parviennent plus.</p> + +<p>Je marche dans la journée jusqu'à épuisement de forces, pour calmer mon +cerveau, pour briser mes nerfs.</p> + +<p class="right5">5 décembre 1895.</p> + +<p>Vraiment, je me demande ce que valent les consciences d'aujourd'hui?</p> + +<p>Dire qu'il y a des hommes, soi-disant honnêtes, comme le nommé +Bertillon, qui ont osé jurer, sans restriction, que du moment où c'était +ressemblant à mon écriture, il n'y avait que moi ayant pu écrire cette +lettre infâme. Preuves morales ou autres, peu leur importait.</p> + +<p>Ah! j'espère que le jour où le véritable coupable <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> sera démasqué, +s'il reste un peu de cœur à ces hommes-là, ils trouveront encore une +balle de pistolet pour se la loger dans la tête, pour se faire justice à +eux-mêmes d'avoir fait souffrir un pareil martyre à un homme, à toute +une famille.</p> + +<p class="right5">7 décembre 1895.</p> + +<p>Ah! j'en ai souvent assez de cette vie de suspicion continuelle, de +surveillance ininterrompue ni de jour, ni de nuit, traité en bête fauve +comme le plus vil des criminels.</p> + +<p class="right5">8 décembre 1895.</p> + +<p>Les névralgies de la tête augmentent chaque jour et me font atrocement +souffrir. Quel martyre de toutes les heures, de toutes les minutes!</p> + +<p>Et toujours ce silence de tombe, sans entendre voix humaine.</p> + +<p>Une parole sympathique, un regard ami, apportent quelquefois un léger +baume aux plus cruelles <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> blessures et en endorment pour un temps les +cuisantes douleurs. Ici rien.</p> + +<p class="right5">9 décembre 1895.</p> + +<p>Toujours pas de lettres. Elles sont probablement restées à Cayenne où +elles traînent pendant une quinzaine de jours. Le courrier a passé sous +mes yeux venant de France, le 29 novembre, et depuis ce moment les +lettres doivent être à Cayenne.</p> + +<p class="right5">Même jour, 6 heures soir.</p> + +<p>Le deuxième courrier venant de Cayenne est arrivé aujourd'hui à une +heure. M'apporte-t-il cette fois mon courrier et quelles sont les +nouvelles?</p> + +<p class="right5">11 décembre, 6 heures soir.</p> + +<p>Pas de lettres! mon cœur est labouré, déchiré.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span></p> + +<p class="right5">12 décembre 1895, matin.</p> + +<p>Mon courrier n'est effectivement pas arrivé. Où est-il resté? J'ai fait +télégraphier à Cayenne pour le demander.</p> + +<p class="right5">Même jour, soir.</p> + +<p>Mon courrier est resté en France! Mon cœur me fait souffrir comme si +on le labourait à coups de poignard.</p> + +<p>Oh! cette plainte incessante de la mer. Quel écho à mon âme ulcérée!</p> + +<p>Une colère si sourde et si âpre envahit parfois mon cœur contre +l'iniquité humaine, que je voudrais m'arracher la peau pour oublier, +dans une douleur physique, cette horrible torture morale.</p> + +<p class="right5">13 décembre 1895.</p> + +<p>On finira certainement par me tuer à force de souffrances, ou par +m'obliger à me tuer pour <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> échapper à la folie. Je laisserai +l'opprobre de ma mort au commandant du Paty, à Bertillon, à tous ceux +qui ont trempé dans cette iniquité.</p> + +<p>Chaque nuit, je rêve à ma femme, à mes enfants. Mais quels terribles +réveils! Quand j'entr'ouvre les yeux, que je me vois dans ce cabanon, +j'ai un moment d'angoisse tellement horrible, que je voudrais fermer les +yeux à jamais, pour ne plus voir, pour ne plus penser.</p> + +<p class="right5">Soir.</p> + +<p>Spasmes violents du cœur, nombreux étouffements.</p> + +<p class="right5">14 décembre 1895.</p> + +<p>Je demande à prendre un bain, ainsi que j'y ai été autorisé, sur la +demande du médecin. Non, me fait répondre le surveillant-chef. Quelques +instants après, il y allait lui-même. Je ne sais pourquoi je m'abaisse à +lui demander quoi que ce soit. Jusqu'à présent, je ne renouvelais aucune +demande; dorénavant, je n'en ferai plus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p> + +<p class="right5">16 décembre 1895.</p> + +<p>De dix heures à trois heures, les heures sont terribles et rien pour +faire diversion à mes décevantes pensées.</p> + +<p class="right5">18 décembre 1895.</p> + +<p>Cher petit Pierre, chère petite Jeanne, chère Lucie, comme je vous vois +tous trois par la pensée, comme votre souvenir me donne la force de tout +subir, de tout supporter.</p> + +<p class="right5">20 décembre 1895.</p> + +<p>Aucune avanie ne m'est épargnée. Quand je reçois mon linge, lavé à l'île +Royale, on le déplie, on le fouille de toutes façons, puis on me le +jette ainsi qu'à un vil criminel.</p> + +<p>Chaque fois que je contemple la mer, me revient le souvenir des bons et +heureux moments que j'y <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> ai passés avec ma femme, avec mes enfants. +Je me vois promenant mon petit Pierre sur la plage, jouant et gambadant +avec lui, faisant de beaux rêves d'avenir pour lui.</p> + +<p>Puis me revient l'horrible situation présente, l'infamie jetée sur mon +nom, sur celui de mes enfants; mes yeux se troublent, le sang afflue au +cerveau, le cœur bat à se rompre, l'indignation s'empare de mon être. +Il faut que la lumière soit faite, il faut que la vérité soit +découverte, quel que soit notre supplice.</p> + +<p class="right5">22 décembre 1895.</p> + +<p>Toujours aucune nouvelle des miens. Le silence de tombe. Quelle nuit +épouvantable je viens de passer! Ces allées et venues, durant la nuit, +des surveillants dans le poste, les lumières qui passent et repassent, +alimentent mes cauchemars.</p> + +<p class="right5">25 décembre 1895.</p> + +<p>Hélas! toujours la même chose, pas de lettres. Le courrier anglais a +passé il y a deux jours; <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> mes lettres ne sont probablement pas +encore arrivées car je pense que, sans cela, on me les eût remises; que +penser, que croire?</p> + +<p>La pluie tombe en permanence.</p> + +<p>Pendant une éclaircie, je sors pour me détendre un peu. Il tombait +encore quelques gouttes d'eau. Le chef arrive et dit au surveillant qui +m'accompagne: «Il ne faut pas rester dehors quand il pleut.» Dans quelle +consigne est-ce écrit? Mais je dédaigne de répondre, tant je me place +au-dessus de toutes ces petitesses, de toutes ces mesquineries +journalières.</p> + +<p class="right5">Nuit du 26 au 27 décembre 1895.</p> + +<p>Impossible de dormir.</p> + +<p>Dans quel cauchemar vis-je depuis bientôt quinze mois et quand +prendra-t-il fin?</p> + +<p class="right5">28 décembre 1895.</p> + +<p>Quelle profonde lassitude! Mon cerveau est broyé. Que se passe-t-il? +Pourquoi les lettres du mois <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> d'octobre ne me sont-elles pas +parvenues? Oh! Lucie, si tu lis ces lignes, si je succombe avant le +terme de cet effroyable martyre, tu pourras mesurer tout ce que j'ai +souffert!</p> + +<p>Dans les nombreux moments où je défaille, dans ce profond dégoût de +toutes choses, trois noms que je murmure tout bas me réveillent, +relèvent mon énergie et me donnent des forces toujours nouvelles: Lucie, +Pierre, Jeanne.</p> + +<p class="right5">Même jour, 11 heures matin.</p> + +<p>Je viens de voir passer le courrier venant de France. Mais, hélas! mes +lettres vont d'abord à Cayenne. Enfin, j'espère que le premier courrier +venant de Cayenne me les apportera et que j'aurai enfin des nouvelles de +ma chère femme, de mes enfants, des miens; que je saurai si l'énigme de +cette monstrueuse affaire est résolue, si j'aperçois enfin un terme à +cet effroyable supplice.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span></p> + +<p class="right5">Dimanche 29 décembre 1895.</p> + +<p>Quelle bonne journée je passais le Dimanche, au milieu des miens, à +jouer avec mes enfants!</p> + +<p>Mon petit Pierre a maintenant tout près de cinq ans; c'est presque un +grand garçon. J'attendais avec impatience ce moment pour l'emmener avec +moi, causer avec lui, ouvrir sa jeune intelligence, lui donner le culte +du beau, du vrai, lui faire une âme tellement haute que les laideurs de +la vie ne puissent l'entamer; où est tout cela, et cet éternel pourquoi?</p> + +<p class="right5">30 décembre 1895.</p> + +<p>Le sang me brûle la peau, la fièvre me dévore. Quand donc ce supplice +finira-t-il?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p> + +<p class="right5">Même jour, soir.</p> + +<p>Mes nerfs me font tellement souffrir que je crains de me coucher. Ce +silence de tombe, sans nouvelles depuis trois mois des miens, sans rien +à lire, m'écrase et m'accable.</p> + +<p>Il me faut rassembler toutes mes forces pour résister toujours et +encore, murmurer tout bas ces trois noms, mon talisman: Lucie, Pierre, +Jeanne.</p> + +<p class="right5">31 décembre 1895.</p> + +<p>Quelle horrible nuit! Des rêves étranges, des cauchemars absurdes suivis +d'abondantes transpirations.</p> + +<p>J'ai vu arriver ce matin, aux premières heures du jour, le bateau venant +de Cayenne. Depuis ce matin, je suis dans une anxiété étrange, je me +demande à chaque instant si j'ai enfin des nouvelles des miens.</p> + +<p>Et le cœur bat à se rompre, dans cette attente angoissée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span></p> + +<p class="right5">1<sup>er</sup> janvier 1896.</p> + +<p>J'ai enfin reçu hier au soir les lettres d'octobre et de novembre. +Toujours rien; la vérité n'est pas encore découverte.</p> + +<p>Mais aussi quelle douleur j'ai causée à Lucie par mes dernières lettres; +comme je lui arrache l'âme par mon impatience, et la sienne est +cependant aussi grande que la mienne!</p> + +<p class="center2">*<br /> + +* *</p> + +<p>Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus le 1<sup>er</sup> +janvier 1896:</p> + +<div class="letter"> + + <p class="right2">Paris, 10 octobre 1895.</p> + + <p>Ce courrier, mon cher mari, ne m'a apporté qu'une seule lettre de toi; + celle que tu m'as écrite le 5 août ne <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> m'est pas parvenue; comme + toujours ces chères lignes écrites de ta main, la seule manifestation + que j'aie de ton existence, viennent me réconforter, ton courage + ravive le mien, ton énergie me donne des forces pour supporter la + lutte...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 15 octobre 1895.</p> + + <p>Cette date me rappelle de si pénibles souvenirs que je ne puis me + passer de venir un moment auprès de toi. Je me sens mieux, et il me + semble que je te fais du bien à toi aussi. Je ne veux plus te reparler + de ces horribles journées que nous avons supportées chacun souffrant + de son côté; il vaut mieux ne plus y penser, la plaie est toujours + ouverte et il est inutile de la rendre plus cuisante encore; mais je + veux te dire que nous sommes pleins de confiance et d'espoir, que + notre volonté d'arriver nous fera triompher des obstacles et que nous + aurons enfin raison des misérables qui ont commis ce crime infâme...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 25 octobre 1895.</p> + + <p>Les mois sont longs lorsqu'on souffre aussi cruellement; ils se + ressemblent tous par leur monotonie, <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> leur tristesse. Voici un + nouveau courrier; comme les précédents, il t'apportera des paroles + d'espoir et l'écho de notre immense affection... L'attente est longue + et atroce, mais compte sur nous, elle ne sera pas vaine...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 10 novembre 1895.</p> + + <p>Je lis et relis la seule lettre que j'aie de toi, la seule que ce + courrier m'ait remise et que je viens de recevoir seulement ce matin. + C'est bien peu, mais je suis encore trop heureuse de posséder ce + pauvre petit écho de ta personne chérie. Je ne doute pas que tu sois + venu souvent causer avec moi, si pénible que cela puisse t'être + d'écrire, ne pouvant rien me dire, et t'abstenant de déverser ton + cœur de crainte de me faire trop mal.</p> + + <p>Pourquoi ne pas me remettre ces lettres qui sont ma seule consolation? + Pourquoi rendre encore plus pénible la situation de deux êtres déjà si + malheureux?...</p> + + <p>Nos petits Pierre et Jeanne continuent à être de bons et braves + enfants pleins de cœur, aimables pour tout le monde; ils ont bonne + mine tous deux, deviennent de jour en jour plus grands et plus forts. + Quel bonheur ce sera pour toi quand nous aurons enfin fait connaître + la vérité, de tenir dans tes bras ces chers petits êtres que tu aimes + tant, pour qui tu souffres si cruellement et qui te rendront par leur + affection la vie heureuse et douce.</p> +</div> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 25 novembre 1895, minuit.</p> + + <p>Je dois remettre les lettres demain matin pour qu'elles prennent le + bateau du 9 décembre, et malgré l'heure avancée de la nuit, je ne puis + m'empêcher de venir causer encore une fois avec toi. C'est pour moi un + déchirement que de laisser partir ces lignes inanimées, banales et + froides qui sont si loin de répondre à ma pensée, à ma tendresse, à + mon affection. Je ne peux t'exprimer ce que je ressens pour toi, le + sentiment est trop violent pour que je puisse le décrire; mais il me + semble que je ne suis plus qu'une partie de moi-même: mon âme, mon + cœur sont là-bas, dans ces îles lointaines, auprès de toi, mon mari + bien aimé. Ma pensée nuit et jour est avec toi; cela m'aide à vivre et + m'est un puissant soutien...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p> + +<p class="right5">8 janvier 1896.</p> + +<p>Les journées, les nuits s'écoulent terribles, monotones, d'une longueur +qui n'en finit pas. Le <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> jour, j'attends avec impatience la nuit, +espérant goûter quelque repos dans le sommeil; la nuit, j'attends, avec +non moins d'impatience, le jour, espérant calmer mes nerfs par un peu +d'activité.</p> + +<p>En lisant et relisant toutes les lettres de ce dernier courrier, j'ai +compris combien ma disparition serait un choc terrible pour les miens; +que mon devoir, envers et contre tout, était de résister jusqu'à mon +dernier souffle.</p> + +<p class="right5">12 janvier 1896.</p> + +<p>Réponse de M. le Président de la République à la supplique que je lui ai +adressée le 5 octobre 1895:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Repoussée, sans commentaires.»</p> +</div> + +<p class="right5">24 janvier 1896.</p> + +<p>Je n'ai plus rien à ajouter; les heures se ressemblent dans l'attente +angoissante, énervante d'un meilleur lendemain.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p> + +<p class="right5">27 janvier 1896.</p> + +<p>J'ai enfin reçu un colis sérieux de livres; il m'est parvenu après de +longs mois d'attente.</p> + +<p>J'arrive ainsi, en forçant ma pensée à se fixer, à donner quelques +instants de repos à mon cerveau; mais, hélas! je ne puis plus lire +longtemps, tant tout est ébranlé en moi.</p> + +<p class="right5">2 février 1896.</p> + +<p>Le courrier venant de Cayenne est arrivé; il n'y a pas de lettres pour +moi.</p> + +<p class="right5">12 février 1896.</p> + +<p>Je viens seulement de recevoir mon courrier. Toujours rien, et il faut +que je lutte, que je résiste toujours.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p> + +<p class="center2">*<br /> + +* *</p> + +<p>Quelques extraits de lettres de ma femme reçues à cette date.</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 9 décembre 1895.</p> + + <p>Comme toujours, tes lettres attendues avec une vive anxiété, m'ont + causé une forte émotion, un rayon de bonheur, le seul instant de + détente et de joie que j'aie durant ces longs mois, ces journées + lourdes et pénibles. Lorsque je lis ces lignes si pleines de volonté + et d'énergie, je sens que ton être tout entier vibre avec moi; ton + activité morale entretient mes forces et il me semble qu'elles sont + doublées par la puissance de ta volonté...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 19 décembre 1895.</p> + + <p>L'année dernière, à cette date, nous espérions être arrivés à la fin + de notre calvaire. Nous avions mis <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> notre confiance entière dans + la justice, l'abominable erreur qui a été commise nous a remplis de + stupeur. Une année entière s'est passée dans les plus atroces + souffrances, tant par la blessure indigne qu'on nous a faite que pour + la vie cruelle à laquelle tu es exposé physiquement et moralement...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 25 décembre 1895.</p> + + <p>Je ne puis m'empêcher avant le départ du courrier de venir encore une + fois causer avec toi. Ce sont toujours les mêmes choses que je te + redis, mais qu'importe, je te parle, je me rapproche de toi pendant un + instant et cela me fait du bien...</p> + + <p>Je ne t'ai pour ainsi dire pas parlé des enfants et ce sont cependant + eux qui nous rattachent à la vie, c'est pour ces pauvres petits que + nous supportons cette situation intolérable, et Dieu merci, ils ne + s'en doutent pas. Tout est joie pour eux, ils chantent, ils rient, ils + bavardent, ils animent la maison...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span></p> + +<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p> + +<p class="right5">28 février 1896.</p> + +<p>Plus rien à lire. Journées, nuits, tout se ressemble. Je n'ouvre jamais +la bouche, je ne demande même plus rien. Mes conversations se bornaient +à demander si le courrier était arrivé ou non? Mais on m'interdit de +parler ou du moins, ce qui est la même chose, on interdit aux +surveillants de répondre à des questions aussi banales, aussi +insignifiantes que celles que je faisais.</p> + +<p>Je voudrais bien vivre jusqu'au jour de la découverte de la vérité, pour +hurler ma douleur, les supplices qu'on m'inflige.</p> + +<p class="right5">3 mars, 6 heures soir.</p> + +<p>Le courrier venant de Cayenne est arrivé ce matin à neuf heures. Ai-je +des lettres?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p> + +<p class="right5">4 mars 1896.</p> + +<p>Pas de lettres. Quel supplice atroce, trop souvent renouvelé.</p> + +<p class="right5">8 mars 1896.</p> + +<p>Journées lugubres. Tout m'est interdit, le tête-à-tête perpétuel avec +mes pensées.</p> + +<p class="right5">9 mars 1896.</p> + +<p>J'ai vu arriver ce matin, de très bonne heure, le canot du commandant du +pénitencier. Était-ce enfin quelque chose pour moi?</p> + +<p>Hélas, ce n'était rien; une simple visite de logement.</p> + +<p>Je ne vis plus que par une tension inouïe des nerfs, de la volonté, dans +l'attente anxieuse de la fin de ces tortures sans nom.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span></p> + +<p class="right5">12 mars 1896.</p> + +<p>Je viens de recevoir enfin mon courrier. Toujours rien, hélas!</p> + +<p class="center2">*<br /> + +* *</p> + +<p>Extraits des lettres de ma femme reçues à cette date:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 1<sup>er</sup> janvier 1896.</p> + + <p>Cette journée du 1<sup>er</sup> janvier est encore plus longue, plus pénible. + Pourquoi? je me le demande; les raisons de souffrir sont les mêmes, + qu'il fasse jour, qu'il fasse nuit; tant que ton innocence ne sera pas + reconnue, le poids qui nous oppresse est trop lourd pour que nous + puissions prendre part à la vie extérieure et faire une différence + entre les jours quels qu'ils soient. Et cependant nous sommes sous une + impression plus triste <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> encore. Sans doute, cela tient à ce que + ces journées, chez des êtres qui s'aiment tendrement, sont des moments + de très grand bonheur, de grande joie, et nous, si malheureux, si + cruellement atteints, nous éprouvons plus vivement encore le besoin de + nous rapprocher, de nous soutenir et de maintenir nos forces par une + solide affection...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 7 janvier 1896.</p> + + <p>Je viens de recevoir tes lettres. Comme toujours elles m'ont remuée + jusqu'au plus profond de l'âme; ma joie et mon émotion sont intenses + lorsque j'aperçois ta chère écriture, lorsque je me pénètre de ta + pensée...</p> + + <p>Tes lettres montrent une grande énergie, mais comme je sens percer ton + impatience et comme je la comprends. Comment pourrait-il en être + autrement? Livré à toi-même, dans un isolement complet, rongé + continuellement par des angoisses atroces, ne connaissant rien de + l'infamie commise et qui nous rend si malheureux, arraché à tous les + tiens en plein bonheur, la situation est certes la plus épouvantable + qui puisse exister!...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>A la dernière lettre du courrier du mois de janvier <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> étaient jointes +les lignes suivantes de mon frère:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Mon cher frère,</p> + + <p>Oui, comme tu le dis dans ta lettre du 20 novembre, toute ma volonté, + toute mon intelligence sont tendues vers un seul but: découvrir la + vérité et nous y arriverons.</p> + + <p>Je ne puis que me répéter jusqu'au jour où je pourrai te dire: la + vérité est connue, la lumière est faite; mais il faut que tu vives + jusqu'à ce jour, il faut que tu tendes toutes les forces de ton être + pour résister à tes tortures morales et physiques et ce n'est pas + au-dessus de ton courage...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Mathieu.</span></p> +</div> + +<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p> + +<p class="right5">15 mars 1896, 4 heures du matin.</p> + +<p>Impossible de dormir. Ma tête est horriblement fatiguée par cette +terrible inactivité physique et intellectuelle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p> + +<p>Les envois de livres que Lucie m'annonçait dans ses trois derniers +courriers ne me sont pas encore parvenus. D'ailleurs mon cerveau est si +fatigué, si ébranlé, qu'il m'est impossible de lire pendant un long +temps. Cependant ces quelques instants où je puis échapper à mes pensées +me procurent un léger soulagement.</p> + +<p class="right5">27 mars 1896.</p> + +<p>Je viens enfin de recevoir l'envoi de livres que comportait l'expédition +faite le 25 novembre 1895.</p> + +<p class="right5">5 avril 1896.</p> + +<p>Le courrier du mois de février vient de me parvenir. Le coupable n'est +toujours pas démasqué.</p> + +<p>Quelles que soient mes souffrances, il faut que la lumière se fasse; +donc, arrière toutes les plaintes!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span></p> + +<p class="center2">*<br /> + +* *</p> + +<p>Extraits des lettres de ma femme reçues le 5 avril:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 11 février 1896.</p> + + <p>Je n'ai pas encore reçu tes lettres du mois de décembre; je ne me + plaindrai pas des tortures que me fait endurer ce retard, c'est + inutile, personne ne peut comprendre à quel point les souffrances + causées par l'inquiétude sont vives; il n'y a rien de plus atroce que + d'être privé des nouvelles d'un être que l'on sait très malheureux, et + dont la vie m'est cent fois plus chère que la mienne propre...</p> + + <p>Souvent, dans mes heures de calme, je me demande pourquoi nous sommes + si éprouvés, pour quelle raison nous sommes appelés à supporter un + supplice à côté duquel la mort serait douce...</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 18 février 1896.</p> + + <p>Je suis toujours sans nouvelles de toi; cependant je sais que les + lettres que tu m'as écrites sont au ministère depuis plus de trois + semaines; je suis bien impatiente de les avoir et de recevoir enfin ma + consolation de chaque mois, chaque retard apporté dans le courrier me + cause de pénibles émotions...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 25 février 1896.</p> + + <p>A l'instant même où je terminais ma dernière lettre pour le départ du + courrier, on m'apporte enfin tes lettres. Merci de tout cœur de ton + admirable fermeté, des lignes si rassurantes que tu m'envoies...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p> + +<p class="right5">5 mai 1897.</p> + +<p>Je n'ai plus rien à dire. Tout se ressemble dans son atrocité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span></p> + +<p>Quelle horrible vie! Pas un moment de repos, ni de jour ni de nuit. +Jusqu'à ces derniers temps, les surveillants restaient assis la nuit +dans le corps de garde, je n'étais réveillé que toutes les heures. +Maintenant ils doivent marcher sans jamais s'arrêter; la plupart sont en +sabots!</p> + +<p class="center2">*<br /> + +* *</p> + +<p>Puis, le journal s'arrête pendant plus de deux mois. Les journées se +passaient également tristes, également angoissantes, mais je gardais la +ferme volonté de lutter, de ne me laisser abattre par aucun des +supplices qui m'étaient infligés. Je fus en outre atteint en juin de +forts accès de fièvre, qui provoquèrent même des congestions cérébrales.</p> + +<p>Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en mai et +juin 1896:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 29 février 1896.</p> + + <p>Lorsque j'ai reçu ton courrier de décembre, mes lettres étaient toutes + prêtes à partir; les quelques lignes que j'ai encore pu y ajouter + n'ont pu t'exprimer qu'insuffisamment le bonheur, la joie immense + qu'il m'a procurés. Tes paroles affectueuses m'ont bien émue. + Lorsqu'on est bien malheureux, lorsqu'on a le cœur déchiré, l'âme + triste, rien n'est plus doux que de sentir au milieu de tous ses + chagrins une affection sûre, un dévouement intense, dont toutes les + forces vives, la volonté, l'intelligence, sont concentrées et tendues + pour vous soutenir et vous apportent, à défaut d'un aide efficace, un + secours moral, qui, présent à toute heure, décuple les forces et vous + empêche de défaillir lâchement dans les moments de douleur trop + grande...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 20 mars 1896.</p> + + <p>Tu peux t'imaginer l'angoisse que j'éprouve quand je vois arriver la + deuxième quinzaine du mois, ce qui signifie pour moi le départ du + courrier. Tant que ce moment n'est pas tout proche, j'espère même + jusqu'à la dernière minute pouvoir t'annoncer le terme de tes + souffrances, la fin de notre chagrin. Et puis, les lettres <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> s'en + vont, elles sont comme toujours vides de nouvelles, et un atroce + déchirement se fait en moi à la pensée de la profonde déception que tu + vas avoir...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 1<sup>er</sup> avril 1896.</p> + + <p>J'ai vu partir avec une grande tristesse le dernier courrier; jusqu'au + dernier instant j'avais espéré pouvoir te mettre une parole + réconfortante...</p> + + <p>Mais courage, je te le demande avec toute la force, toutes les + supplications de ta femme qui t'adore, au nom de tes enfants + bien-aimés, qui t'aiment déjà de tout leur petit cœur et qui auront + pour toi une reconnaissance infinie, lorsqu'ils comprendront la + grandeur du sacrifice que tu leur as fait. Pour moi, je ne pourrai + assez te dire quelle admiration j'ai pour toi, avec quelle tendresse + ma pensée t'accompagne nuit et jour, combien je souffre de te sentir + malheureux. Tes chagrins, ta douleur, toutes les sensations qui te + torturent trouvent un écho dans mon être et me font subir des + angoisses atroces. Rien ne peut me consoler de ne pouvoir vivre auprès + de toi, de ne pas être là pour te soutenir, pour éviter les + défaillances, pour atténuer tes souffrances. Dans cet épouvantable + malheur, c'eût été pour moi un bien grand apaisement que de pouvoir + t'entourer, de te faire sentir à tous moments qu'une nature aimante et + dévouée veillait à tes côtés, toujours prête à entendre tes plaintes, + à recevoir le débordement de ta douleur, <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> de ta peine. Eh bien, + cette affection si intense que j'aurais tant voulu t'apporter pendant + ces chagrins, s'accroît encore si cela est possible par les angoisses + atroces que me donnent la distance qui nous sépare, le manque de + nouvelles, la vie si triste, si isolée que tu subis. Je renonce enfin + à te décrire cet ensemble d'impressions; elles sont trop douloureuses + pour que je vienne t'en affecter, trop intenses et trop profondes pour + les confier à cette feuille de papier si froide et si banale...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p> + +<p class="right5">26 juillet 1896.</p> + +<p>Voilà bien longtemps que je n'ai rien ajouté à mon journal.</p> + +<p>Mes pensées, mes sentiments, ma tristesse sont les mêmes; mais si la +faiblesse physique et cérébrale s'accentue chaque jour, ma volonté reste +toujours aussi forte.</p> + +<p>Je n'ai même pas reçu ce mois-ci les lettres de ma femme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p> + +<p class="right5">2 août 1896.</p> + +<p>Enfin je viens de recevoir les courriers de mai et de juin. Toujours +encore rien, peu importe. Je lutterai contre mon corps, contre mon +cerveau, contre mon cœur, tant qu'il me restera ombre de forces, tant +qu'on ne m'aura pas jeté dans la tombe, car je veux voir la fin de ce +sinistre drame.</p> + +<p>Je souhaite pour nous tous que ce moment ne tarde plus.</p> + +<p class="center2">*<br /> + +* *</p> + +<p>Extraits des lettres de ma femme reçues le 2 août 1896.</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 10 juin 1896.</p> + + <p>Je t'écris, encore toute troublée par tes chères et bonnes lettres que + je viens de recevoir. Au premier <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> moment, quand je vois ton + écriture chérie, quand je lis ces lignes qui m'apportent ta pensée, + les seules nouvelles que j'aie pendant un grand mois, je suis comme + folle de chagrin, ma tête gonflée ne comprend plus, je pleure à + chaudes larmes. Puis je me ressaisis, j'ai honte de m'être laissée + abattre par l'émotion, honte de ma faiblesse et je puise dans ta + fermeté, dans ton énergie, dans ma puissante affection, une nouvelle + provision de courage. Néanmoins, tes lettres me font un bien énorme, + et si l'émotion me brise, j'ai le bonheur de te lire, l'illusion + d'entendre quelques instants ta voix aimée...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 25 juin 1896.</p> + + <p>J'ajoute encore quelques lignes à mes lettres avant le départ du + courrier; je tiens à te dire que je suis forte, que ma volonté est + inébranlable, que j'arriverai à te faire rendre ton honneur, et je te + supplie d'avoir avec moi cet espoir absolu en l'avenir, cette foi qui + nous fait accepter les plus dures situations pour arriver à rendre à + nos enfants un nom sans tache, un nom respecté...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span></p> + +<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p> + +<p class="right5">30 août 1896.</p> + +<p>Voici de nouveau cette période si énervante où j'attends mon <ins class="correction" title="courrrier">courrier</ins>, +où je me demande quel jour il me parviendra, et quelles nouvelles il +m'apportera?</p> + +<p>Quel pénible mois d'août ma pauvre Lucie a dû avoir! D'abord, la +lettre que je lui ai écrite au commencement de juillet, au milieu +des fièvres qui me tenaient depuis une dizaine de jours, et ne +recevant pas mon courrier. C'était tout à la fois, venant ajouter à +mes tortures. Je n'ai pas su me contenir, me dominer et lui ai +encore jeté mes cris de détresse et de douleur, comme si elle ne +souffrait pas déjà assez, comme si son impatience de voir arriver la +fin de cet horrible drame n'était pas aussi grande que la mienne. Ma +pauvre et chère Lucie! Puis le jour de sa fête a dû passer bien +tristement. Je croyais qu'il ne m'était plus possible de souffrir +davantage que je souffre; ce jour-là cependant a été encore plus atroce que les autres. Si je ne <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> m'étais +pas retenu avec une volonté farouche, comprimant mon cœur, tout mon +être, j'aurais hurlé de douleur, tant ma souffrance était âpre, vive, +violente.</p> + +<p>A travers l'espace, ma chère Lucie, je t'envoie en ce moment +l'expression de ma profonde affection, de toute ma tendresse, et ce cri +toujours le même, ardent, invariable: Courage et courage!</p> + +<p>Devant le but à atteindre, toute la vérité, tout l'honneur de notre nom, +souffrances, tortures sans nom, tout doit disparaître, tout doit +s'effacer.</p> + +<p class="right5">1<sup>er</sup> septembre 1896.</p> + +<p>Journée atrocement longue, dans l'attente, comme chaque mois, de mon +courrier, à me demander aussi ce qu'il m'apportera?</p> + +<p>Je suis comme cristallisé dans ma douleur; je suis obligé de concentrer +toutes mes forces pour ne plus penser, pour ne plus voir.</p> + +<p>Quelle douleur, quel supplice, pour toute une famille dont la vie tout +entière est une vie d'honneur, de droiture, de loyauté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span></p> + +<p class="right5">Mercredi 2 septembre 1896, 10 heures matin.</p> + +<p>Les nerfs m'ont fait horriblement souffrir toute la nuit; j'aurais voulu +les calmer ce matin en marchant un peu. Mais il tombe une pluie +torrentielle, extraordinaire à cette période de l'année, car nous sommes +dans la saison sèche.</p> + +<p>Et de nouveau plus rien à lire.</p> + +<p>Aucun de tous les envois de livres, faits par ma chère Lucie depuis le +mois de mars, ne m'est encore parvenu. Rien enfin pour tuer l'atroce +longueur des heures. J'avais demandé, il y a longtemps, n'importe quel +travail manuel pour m'occuper un peu; il ne m'a pas été répondu!</p> + +<p>Je scrute l'horizon, à travers le grillage de la lucarne, pour voir si +je n'apercevrai pas quelque fumée, l'annonce de l'arrivée du courrier +venant de Cayenne.</p> + +<p class="right5">Même jour, midi.</p> + +<p>J'aperçois à l'horizon du côté de Cayenne un panache de fumée. Ce doit +être le courrier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span></p> + +<p class="right5">Même jour, 7 heures soir.</p> + +<p>Le courrier est arrivé en rade à une heure du soir; je n'ai toujours pas +de lettres, je pense qu'il ne me les a pas apportées. Quel infernal +supplice!</p> + +<p>Mais au-dessus de tout, plane immuablement le souci de notre honneur; le +but est là, invariable, quelles que soient toutes nos souffrances.</p> + +<p class="right5">Jeudi 3 septembre, 6 heures matin.</p> + +<p>Nuit horrible de fièvre et de délire.</p> + +<p class="right5">9 heures matin.</p> + +<p>Le canot est arrivé et n'a toujours pas apporté mes lettres. Il est donc +évident qu'elles sont restées à Cayenne, où elles sont depuis le 28 du +mois dernier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span></p> + +<p class="right5">Vendredi 4 septembre 1896.</p> + +<p>J'ai reçu hier au soir le courrier qui était arrivé et il n'y avait +qu'une seule des lettres que ma chère Lucie m'a écrites. Comme on sent +chez tous une souffrance horrible, un désespoir farouche, de ne pas +encore pouvoir m'annoncer la découverte du coupable, le terme de nos +tortures à tous.</p> + +<p>L'eau me perlait du front à la lecture des lettres des membres de ma +famille, les jambes tremblaient sous moi.</p> + +<p>Est-il possible que des êtres humains puissent souffrir ainsi et d'une +manière aussi imméritée?</p> + +<p>Devant une situation aussi atroce, les mots n'ont plus aucune valeur; on +ne souffre même plus, tant on est hébété.</p> + +<p>Oh! ma pauvre Lucie, oh! mes chers et bons enfants.</p> + +<p>Ah! que le poids de toutes ces tortures sans nom retombe sur ceux qui +ont poursuivi ainsi un innocent, toute sa famille, le jour où la lumière +sera faite, où le coupable sera démasqué.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span></p> + +<p class="right5">Samedi 5 septembre 1896.</p> + +<p>Je viens d'écrire trois longues lettres, successivement, à ma chère +Lucie, pour lui dire de ne pas se laisser abattre, mais d'agir, de faire +appel à tous les concours, car une situation pareille, supportée depuis +si longtemps, devient trop écrasante, trop atroce. Il s'agit de +l'honneur de notre nom, de la vie de nos enfants; devant ce but, tout +doit se taire, tout ce qui gronde dans nos cœurs, tout ce qui +bouleverse nos esprits, tout ce qui fait monter l'amertume du cœur +aux lèvres.</p> + +<p>Je ne parle même plus de mes journées, de mes nuits; tout se ressemble +dans son atrocité.</p> + +<p class="right5">Dimanche 6 septembre 1896.</p> + +<p>Je viens d'être prévenu que je ne pourrai plus me promener dans la +partie de l'île qui m'était réservée, je ne pourrai plus marcher +qu'autour de ma case.</p> + +<p>Combien de temps résisterai-je encore? Je n'en <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> sais rien! Je +souhaite que cet horrible supplice finisse bientôt, sinon je lègue mes +enfants à la France, à la patrie, que j'ai toujours servie avec +dévouement, avec loyauté, en suppliant de toute mon âme, de toutes mes +forces, ceux qui sont à la tête des affaires de notre pays de faire la +lumière la plus complète sur cet effroyable drame. Et ce jour-là, à eux +de comprendre ce que des êtres humains ont souffert d'atroces tortures +imméritées et de reporter sur mes pauvres enfants toute la pitié que +mérite une pareille infortune.</p> + +<p class="right5">Même jour, 2 heures soir.</p> + +<p>Que ma tête me fait souffrir, comme la mort me serait douce.</p> + +<p>Oh! ma chère Lucie, mes pauvres enfants, tous les chers miens.</p> + +<p>Qu'ai-je donc fait sur terre pour être appelé à souffrir ainsi?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span></p> + +<p class="right5">Lundi 7 septembre 1896.</p> + +<p>J'ai été mis aux fers hier au soir!</p> + +<p>Pourquoi, je l'ignore?</p> + +<p>Depuis que je suis ici, j'ai toujours suivi strictement le chemin qui +m'était tracé, observé intégralement les consignes qui m'étaient +données.</p> + +<p>Comment ne suis-je pas devenu fou dans la longueur de cette nuit atroce? +Quelle force nous donnent la conscience, le sentiment du devoir à +remplir vis-à-vis de ses enfants!</p> + +<p>Innocent, mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, tant que +l'on ne m'aura pas tué; je remplirai simplement mon devoir.</p> + +<p>Quant à ceux qui se sont constitués ainsi mes bourreaux, ah! je leur +laisse leur conscience pour juge quand la lumière sera faite, la vérité +découverte, car, tôt ou tard, tout se découvre dans la vie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span></p> + +<p class="right5">Même jour.</p> + +<p>Tout ce que je souffre est horrible, mais je n'ai même plus de colère +contre ceux qui font ainsi supplicier un innocent, une grande pitié +seulement.</p> + +<p class="right5">Mardi 8 septembre 1896.</p> + +<p>Ces nuits aux fers! Je ne parle même pas du supplice physique, mais quel +supplice moral! Et sans aucune explication, sans savoir pourquoi, sans +savoir pour quelle cause! Dans quel horrible et atroce cauchemar vis-je +depuis tantôt deux ans?</p> + +<p>Enfin, mon devoir est d'aller jusqu'à la limite de mes forces; j'irai, +tout simplement.</p> + +<p>Quelle agonie morale, pour un innocent, pire que toutes les agonies +physiques!</p> + +<p>Et dans cette détresse profonde de tout mon être, je vous envoie encore +toute l'expression de <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> mon affection, de mon amour, ma chère Lucie, +mes chers et adorés enfants.</p> + +<p class="right5">Même jour, 2 heures soir.</p> + +<p>Mon cerveau est tellement frappé, tellement bouleversé par tout ce qui +m'arrive depuis bientôt deux ans, que je n'en peux plus, que tout +défaille en moi.</p> + +<p>C'est vraiment trop pour des épaules humaines.</p> + +<p>Que ne suis-je dans la tombe. Oh! le repos éternel!</p> + +<p>Encore une fois, quand la lumière sera faite, oh! je lègue mes enfants à +la France, à ma chère patrie.</p> + +<p>Mon cher petit Pierre, ma chère petite Jeanne, ma chère Lucie, vous tous +que j'aime du plus profond de mon cœur, de toute l'ardeur de mon âme, +croyez bien, si ces lignes vous parviennent, que j'aurai fait tout ce +qui est humainement possible pour résister.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p> + +<p class="right5">Mercredi 9 septembre 1896.</p> + +<p>Le commandant des îles est venu hier soir<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Il m'a dit que la mesure +qui était prise à mon égard n'était pas une punition, mais «une mesure +de sûreté», car l'administration n'avait aucune plainte à élever contre +moi.</p> + +<p>La mise aux fers, une mesure de sûreté! Quand je suis déjà gardé nuit et +jour comme une bête fauve par un surveillant armé d'un revolver et d'un +fusil! Non, il faut dire les choses comme elles sont. C'est une mesure +de haine, de torture, ordonnée de Paris par ceux qui ne pouvant frapper +une famille, frappent un innocent, parce que ni lui, ni sa famille, ne +veulent, ne doivent s'incliner devant la plus épouvantable des erreurs +judiciaires qui ait jamais été commise.</p> + +<p>Qui est-ce qui s'est constitué ainsi mon bourreau, le bourreau des +miens, je ne saurais le dire.</p> + +<p>On sent bien que l'administration locale (sauf le <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> surveillant-chef, +spécialement envoyé de Paris) a elle-même l'horreur de mesures aussi +arbitraires, aussi inhumaines, mais qu'elle est obligée de m'appliquer, +n'ayant pas à discuter avec des consignes qui lui sont imposées.</p> + +<p>Non, la responsabilité monte plus haut, à l'auteur, ou aux auteurs de +ces consignes inhumaines.</p> + +<p>Enfin, quels que soient les supplices, les tortures physiques et morales +qu'on m'inflige, mon devoir, celui des miens, reste toujours le même: il +est de demander, de vouloir la lumière la plus éclatante sur cet +effroyable drame, en innocents qui n'ont rien à craindre, qui ne +craignent rien, puisque la seule chose qu'ils demandent, c'est la +vérité.</p> + +<p>Quand je pense à tout cela, je n'ai même plus de colère; une immense +pitié seulement pour ceux qui torturent ainsi tant d'êtres humains. +Quels remords ils se préparent quand la lumière sera faite, car +l'histoire, elle, ne connaît pas de secrets.</p> + +<p>Tout est si triste en moi, mon cœur tellement labouré, mon cerveau +tellement broyé, que c'est avec peine que je puis encore rassembler mes +idées; c'est vraiment trop souffrir, et toujours devant moi cette énigme +épouvantable.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span></p> + +<p class="right5">Jeudi 10 septembre 1896.</p> + +<p>Je suis tellement las, tellement brisé de corps et d'âme, que j'arrête +aujourd'hui ce Journal, ne pouvant prévoir jusqu'où iront mes forces, +quel jour mon cerveau éclatera sous le poids de tant de tortures.</p> + +<p>Je le termine en adressant à Monsieur le Président de la République +cette supplique suprême, au cas où je succomberais avant d'avoir vu la +fin de cet horrible drame:</p> + +<div class="letter"> + <p>«Monsieur le Président de la République,</p> + + <p>«Je me permets de vous demander que ce journal, écrit au jour le jour, + soit remis à ma femme.</p> + + <p>«On y trouvera peut-être, Monsieur le Président, des cris de colère, + d'épouvante contre la condamnation la plus effroyable qui ait jamais + frappé un être humain, et un être humain qui n'a jamais forfait à + l'honneur. Je ne me sens plus le <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> courage de le relire, de refaire + cet horrible voyage.</p> + + <p>«Je ne récrimine aujourd'hui contre personne; chacun a cru agir dans + la plénitude de ses droits, de sa conscience.</p> + + <p>«Je déclare simplement encore que je suis innocent de ce crime + abominable, et je ne demande toujours qu'une chose, toujours la même, + la recherche du véritable coupable, l'auteur de cet abominable + forfait.</p> + + <p>«Et le jour où la lumière sera faite, je, demande qu'on reporte sur ma + chère femme, sur mes chers enfants, toute la pitié que pourra inspirer + une si grande infortune.»</p> +</div> + +<p class="center">FIN DU JOURNAL.</p> + +<div class="figcenter2" style="width: 600px;"> +<img src="images/page-231.jpg" alt="" title="" width="600" height="367" /> +<p class="caption">Fac-similé de la première et de la dernière feuille d'un +cahier.</p><span class="link"><a href="images/x-page-231.jpg">Image plus grande</a></span></div> + +<div class="figcenter2" style="width: 600px;"> +<img src="images/page-233.jpg" alt="" title="" width="600" height="351" /> +<p class="caption">Fac-similé de l'annotation que mettait Deniel sur le cahier terminé.</p> +<span class="link"><a href="images/x-page-233.jpg">Image plus grande</a></span></div> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span></p> + +<h2>VIII</h2> + +<p>Les journées s'écoulèrent ainsi, tristes et douloureuses, pendant la +première période de ma captivité aux îles du Salut. Je recevais chaque +trimestre quelques livres qui m'étaient adressés par ma femme, mais je +n'avais aucune occupation physique; les nuits surtout, qui sous ce +climat sont presque invariablement de douze heures, étaient atrocement +longues. Dans le courant de juillet 1895, j'avais fait une demande pour +que l'on me permît d'acheter quelques outils de menuiserie; un refus +catégorique me fut opposé par le Directeur du Service pénitentiaire, +sous prétexte que les outils pouvaient constituer des moyens d'évasion. +Je ne me vois pas m'évadant sur un rabot d'une île où j'étais gardé à +vue nuit et jour!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span></p> + +<p>A l'automne de 1896, le régime déjà si sévère auquel j'étais soumis +devint plus rigoureux encore.</p> + +<p>Le 4 septembre 1896, l'administration pénitentiaire reçut de M. André +Lebon, ministre des Colonies, l'ordre de me maintenir jusqu'à nouvel +ordre enfermé dans ma case nuit et jour, avec double boucle de nuit, +d'entourer le périmètre du promenoir autour de ma case d'une solide +palissade avec sentinelle intérieure en plus du surveillant de garde +dans ma case. En outre, on suspendit la remise des lettres et des envois +qui m'étaient adressés; la transmission de ma correspondance ne devait +plus être opérée qu'en copie.</p> + +<p>Conformément à ces instructions, je fus enfermé nuit et jour dans ma +case, sans même une minute de promenade. Cette réclusion absolue fut +maintenue durant tout le temps que nécessita l'arrivée des bois et la +construction de la palissade, c'est-à-dire environ deux mois et demi. La +chaleur fut cette année-là particulièrement torride; elle était si +grande dans la case que les surveillants de garde firent plainte sur +plainte, déclarant qu'ils sentaient leur crâne éclater; on dut, sur +leurs réclamations, arroser chaque jour l'intérieur du tambour accolé +<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> à ma case, dans lequel ils se tenaient. Quant à moi, je fondais +littéralement.</p> + +<div class="floatr" style="width: 183px"> +<img src="images/page-237.jpg" alt="" title="" width="183" height="237" /> +<p class="caption">La double boucle.</p> +<span class="link"><a href="images/x-page-237.jpg">Image plus grande</a></span></div> + +<p>A dater du 6 septembre, je fus mis à la double boucle de nuit, et ce +supplice, qui dura près de deux mois, consista dans les mesures +suivantes. Deux fers en forme d'U, AA, furent fixés par leur partie +inférieure aux côtés du lit. Dans ces fers s'engageait une barre en fer +B, à laquelle étaient fixées deux boucles CC.</p> + +<p>A l'extrémité de la barre, d'un côté un plein terminal D, de l'autre +côté un cadenas E, de telle sorte que la barre était fixée aux fers A A +et par suite au lit. Quand les pieds étaient donc engagés dans les deux +boucles, je n'avais plus la possibilité de remuer; j'étais +invariablement fixé au lit. Le supplice était horrible, surtout par ces +nuits torrides. <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> Bientôt les boucles très serrées aux chevilles me +blessèrent.</p> + +<p>La case fut entourée d'une palissade de 2<sup>m</sup>,50 de hauteur, distante de +1<sup>m</sup>,50 environ de la case. Cette palissade dépassait de beaucoup en +hauteur les petites fenêtres grillées de la case, qui étaient à environ +1 mètre au-dessus du sol, de telle sorte que je n'eus plus ni air ni +lumière dans l'intérieur de la case. En dehors de cette première +palissade complètement jointe, qui était une palissade de défense, fut +construite une deuxième palissade, non moins jointe, d'égale hauteur, et +qui, comme la première, me cachait toute vue du dehors. Dans l'intérieur +de cette dernière palissade, qui constituait ainsi un petit promenoir, +je reçus, après environ trois mois de réclusion absolue, l'autorisation +de circuler dans le jour, sous un soleil ardent, sans trace d'ombre, et +toujours accompagné par le surveillant de garde.</p> + +<div class="figcenter2" style="width: 600px;"> +<img src="images/page-239.jpg" alt="" title="" width="600" height="410" /> +<p class="caption">Plan de la première case après la construction des +palissades.</p> +<span class="link"><a href="images/x-page-239.jpg">Image plus grande</a></span></div> + +<p>Jusqu'au 4 septembre 1896, je n'avais occupé ma case que la nuit et aux +heures trop chaudes de la journée. En dehors des heures que je +consacrais à de petites promenades dans les 200 mètres de l'île qui +m'avaient été réservés, je m'asseyais souvent à l'ombre de la case, face +à la mer, et si mes pensées étaient tristes et obsédantes, si souvent + +<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> + +je grelottais la fièvre, j'avais du moins cette consolation, dans mon +extrême douleur, de voir la mer, de laisser errer ma vue sur les flots, +de sentir souvent mon âme se soulever, les jours de tempête, avec les +ondes furieuses. A partir du 4 septembre 1896, plus rien; la vue de la +mer, du dehors, m'est interdite, j'étouffe dans ma case où je n'ai plus +ni air ni lumière. Uniquement le promenoir entre deux palissades, dans +la journée, en plein soleil, sans apparence d'ombre.</p> + +<p>Dans le courant du mois de juin 1896, j'avais eu de violents accès de +fièvre, suivis de congestion cérébrale. Dans une de ces nuits tragiques +de douleur et de fièvre, je voulus me lever; je tombai comme une masse +sur le sol de la case et y restai évanoui. Le surveillant de garde dut +me relever inanimé et couvert de sang. Les jours qui suivirent, +l'estomac se refusa à toute nourriture. Je dépéris beaucoup et ma santé +fut fortement ébranlée. J'étais encore extrêmement faible quand furent +prises les mesures arbitraires et inhumaines du mois de septembre 1896; +aussi fût-ce une nouvelle chute. C'est dans ces conditions que je crus +ne pas pouvoir aller plus loin; quelles que soient la volonté et +l'énergie d'un homme, les forces humaines ont une limite et celle-ci +était <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> dépassée. Aussi arrêtai-je mon journal avec mission de le +remettre à ma femme. D'ailleurs, peu de jours après, tous mes papiers +furent saisis; je n'eus plus en ma possession qu'une quantité limitée de +papier, papier numéroté et paraphé comme depuis le premier jour, mais +que je dus remettre aussitôt qu'il était écrit, avant de pouvoir en +recevoir d'autre.</p> + +<p>Mais dans une de ces longues nuits de torture, où cloué sur mon lit, le +sommeil fuyant mes paupières, je cherchais l'étoile directrice, le guide +des instants de suprême résolution, je la vis tout à coup lumineuse +luire devant moi et me dicter mon devoir: «Aujourd'hui moins que jamais, +tu n'as le droit de déserter ton poste, moins que jamais tu n'as le +droit d'abréger, fût-ce d'un seul jour, ta vie triste et misérable. +Quels que soient les supplices qu'on t'inflige, il faut que tu marches, +jusqu'à ce qu'on te jette dans la tombe, il faut que tu restes debout +devant tes bourreaux, tant que tu auras ombre de forces, épave vivante à +maintenir sous leurs yeux, par l'intangible souveraineté de l'âme.»</p> + +<p>Dès lors, je pris la résolution de lutter plus énergiquement que jamais.</p> + +<p>Dans la période qui s'écoula ensuite, depuis le <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> mois de septembre +1896 jusqu'en août 1897, la surveillance directe devint chaque jour plus +rigoureuse.</p> + +<p>Le nombre des surveillants avait été au début, outre le surveillant +chef, de 5 surveillants; il fut porté à 6, puis à 10 surveillants, dans +le courant de l'année 1897. Il fut encore augmenté plus tard. Jusqu'en +1896, je reçus des livres chaque trimestre, envoyés par ma femme. A +dater du mois de septembre 1896, ces envois furent supprimés. On me +prévint, il est vrai, que j'étais autorisé à faire, chaque trimestre, +une demande de vingt livres qui seraient achetés à mes frais; je fis une +première demande qui ne me parvint que plusieurs mois après, une seconde +qui mit encore un plus grand nombre de mois pour me parvenir, enfin une +troisième à laquelle il ne fut jamais répondu. Dès lors je dus vivre sur +le fonds qui s'était créé avec les premiers envois reçus.</p> + +<p>Ce fonds comprenait, outre un certain nombre de Revues littéraires et +scientifiques, quelques livres de lecture courante, les <i>Etudes sur la +littérature contemporaine</i> de Schérer, l'<i>Histoire de la littérature</i> de +Lanson, quelques œuvres de Balzac, les <i>Mémoires</i> de Barras, la +petite <i>Critique</i> de Janin, une Histoire de la peinture, l'<i>Histoire +des <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> Francs</i>, les <i>Récits des temps mérovingiens</i> d'Augustin +Thierry, les tomes VII et VIII de l'<i>Histoire générale du <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle +jusqu'à nos jours</i> de Lavisse et Rambaud, les <i>Essais</i> de Montaigne, et +surtout les œuvres complètes de Shakespeare. Je n'ai jamais aussi +bien compris le grand écrivain que durant cette époque si tragique; je +le lus et le relus; Hamlet et le roi Lear m'apparurent avec toute leur +puissance dramatique.</p> + +<p>Je refis aussi des sciences, et ne possédant pas les livres nécessaires, +je dus reconstituer les éléments du calcul intégral et différentiel.</p> + +<p>J'obligeais ainsi, par moments—trop courts, hélas!—mon cerveau à +s'absorber dans un ordre d'idées tout différent de celui qui l'occupait +habituellement.</p> + +<p>Mes livres, au bout de peu de temps, furent en assez piteux état; les +bêtes y établissaient domicile, les rongeaient et y déposaient leurs +œufs.</p> + +<p>Les animaux pullulaient dans ma case; les moustiques, au moment de la +saison des pluies, les fourmis, en toute saison, en nombre si +considérable que j'avais dû isoler ma table, en en plaçant les pieds +dans de vieilles boîtes de conserves, remplies de pétrole.</p> + +<p>L'eau avait été insuffisante, car les fourmis formaient <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> chaîne à la +surface, et dès que la chaîne était complète, les fourmis traversaient +comme sur un pont.</p> + +<p>La bête la plus malfaisante était l'araignée crabe; sa morsure est +venimeuse. L'araignée crabe est un animal dont le corps a l'aspect de +celui du crabe, les pattes la longueur de celle de l'araignée. +L'ensemble est de la grosseur d'une main d'homme. J'en tuai de +nombreuses dans ma case, où elles pénétraient par l'intervalle entre la +toiture et les murs.</p> + +<p>En résumé, après les coups de massue du mois de septembre 1896, j'eus un +moment de détresse, puis un relèvement d'énergie morale, l'âme se +dressant plus pure et plus hautaine dans ses revendications.</p> + +<p>En octobre, j'écrivis à ma femme:</p> + +<div class="letter"> +<p class="right2">Iles du Salut, 3 octobre 1896.</p> + <p>Je n'ai pas encore reçu le courrier du mois d'août. Je veux cependant + t'écrire quelques mots et t'envoyer l'écho de mon immense affection.</p> + + <p>Je t'ai écrit le mois dernier et t'ai ouvert mon cœur, <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> dit + toutes mes pensées. Je ne saurais rien y ajouter. J'espère qu'on + t'apportera ce concours que tu as le devoir de demander, et je ne puis + souhaiter qu'une chose: c'est d'apprendre bientôt que la lumière est + faite sur celle horrible affaire. Ce que je veux te dire encore, c'est + qu'il ne faut pas que l'horrible acuité de nos souffrances dénature + nos cœurs. Il faut que notre nom, que nous-mêmes sortions de cette + horrible aventure tels que nous étions quand on nous y a fait entrer.</p> + + <p>Mais, devant de telles souffrances, il faut que les courages + grandissent, non pour récriminer ni pour se plaindre, mais pour + demander, vouloir enfin la lumière sur cet horrible drame, démasquer + celui ou ceux dont nous sommes les victimes.</p> + + <p>Si je t'écris souvent et si longuement, c'est qu'il y a une chose que + je voudrais pouvoir exprimer mieux que je ne le fais, c'est que forts + de nos consciences il faut que nous nous élevions au-dessus de tout, + sans gémir, sans nous plaindre, en gens de cœur qui souffrent le + martyre, qui peuvent y succomber, en faisant simplement notre devoir, + et ce devoir, si, pour moi, il est de tenir debout, tant que je + pourrai, il est pour toi, pour vous tous, de vouloir la lumière sur ce + lugubre drame, en faisant appel à tous les concours, car vraiment je + doute que des êtres humains aient jamais souffert plus que nous.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 5 octobre 1896.</p> + + <p>Je viens de recevoir à l'instant ta chère et bonne lettre du mois + d'août, ainsi que toutes celles de la famille, et c'est sous + l'impression profonde non seulement des souffrances que nous endurons + tous, mais de la douleur que je t'ai causée par ma lettre du 6 + juillet, que je t'écris.</p> + + <p>Ah! chère Lucie, comme l'être humain est faible, comme il est parfois + lâche et égoïste. Ainsi que je te l'ai dit, je crois, j'étais à ce + moment en proie aux fièvres qui me brûlaient corps et cerveau, moi + dont l'esprit est si frappé, dont les tortures sont si grandes. Et + alors, dans cette détresse profonde de tout l'être, où l'on aurait + besoin d'une main amie, d'une figure sympathique, halluciné par la + fièvre, par la douleur, ne recevant pas ton courrier, il a fallu que + je te jette mes cris de douleur que je ne pouvais exhaler ailleurs.</p> + + <p>Je me ressaisis, d'ailleurs, je suis redevenu ce que j'étais, ce que + je resterai jusqu'au dernier souffle.</p> + + <p>Comme je te l'ai dit dans ma lettre d'avant-hier, il faut que, forts + de nos consciences, nous nous élevions au-dessus de tout, mais avec + cette volonté ferme, inflexible de faire éclater mon innocence aux + yeux de la France entière.</p> + + <p>Il faut que notre nom sorte de cette horrible aventure tel qu'il était + quand on l'y a fait entrer; il faut <span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> que nos enfants entrent dans + la vie la tête haute et fière.</p> + + <p>Quant aux conseils que je puis te donner, que je t'ai développés dans + mes lettres précédentes, tu dois bien comprendre que les seuls + conseils que je puisse te donner sont ceux que me suggère mon cœur. + Tu es, vous êtes tous mieux placés, mieux conseillés, pour savoir ce + que vous avez à faire.</p> + + <p>Je souhaite avec toi que cette situation atroce ne tarde pas trop à + s'éclaircir, que nos souffrances à tous aient bientôt un terme. Quoi + qu'il en soit, il faut avoir cette foi qui fait diminuer toutes les + souffrances, surmonter toutes les douleurs, pour arriver à rendre à + nos enfants un nom sans tache, un nom respecté.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>La lettre de ma femme, que je reçus le 5 octobre 1896, était une lettre +datée du 13 août, la seule qui me parvint de toutes les lettres que +m'écrivit ma femme durant ce mois. J'en extrais ce simple passage:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 13 août 1896.</p> + + <p>Je reçois à l'instant ta lettre du 6 juillet, et c'est les yeux encore + tout gonflés de larmes que je t'écris. Pauvre, pauvre cher mari, quel + calvaire tu supportes, à quel martyre tu es soumis. C'est tellement + atroce, tellement épouvantable, que cette pensée seule m'affole.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>En novembre, je ne reçus pas une seule des lettres que ma femme +m'écrivit en septembre; elles ne me parvinrent jamais.</p> + +<p>En décembre, je reçus, parmi toutes les lettres du mois d'octobre de ma +femme, une seule lettre, celle du 10 octobre, dont voici un extrait:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 10 octobre 1896.</p> + + <p>J'attends avec une bien vive anxiété des lettres de toi. Songe que je + n'ai pas de tes nouvelles depuis le <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> 9 août, c'est-à-dire depuis + près de deux mois et demi; ce sont de longues semaines d'inquiétudes, + celles qui s'écoulent entre chaque courrier, et chaque jour de retard + m'apporte d'autres angoisses.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>Le 4 janvier 1897, j'écrivis à ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 4 janvier 1897.</p> + + <p>Je viens de recevoir tes lettres de novembre ainsi que celles de la + famille. L'émotion profonde qu'elles me causent est toujours la même: + indescriptible.</p> + + <p>Comme toi, ma chère Lucie, ma pensée ne te quitte pas, ne quitte pas + nos chers enfants, vous tous, et quand mon cœur n'en peut plus, est + à bout de forces pour résister à ce martyre qui broie le cœur sans + s'arrêter comme le grain sous la meule, qui déchire tout ce qu'on a de + plus noble, de plus pur, de plus élevé, qui brise tous les ressorts de + l'âme, je me crie à moi-même toujours les mêmes paroles: «Si atroce + que soit ton supplice, marche encore afin de pouvoir mourir + tranquille, sachant que tu laisses à tes enfants un nom honoré, un nom + respecté.»</p> + + <p>Mon cœur, tu le connais, il n'a pas changé, C'est <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> celui d'un + soldat, indifférent à toutes les souffrances physiques, qui met + l'honneur avant, au-dessus de tout, qui a vécu, qui a résisté à cet + effondrement effroyable, invraisemblable, de tout ce qui fait le + Français, l'homme, de ce qui seul enfin permet de vivre, parce qu'il + était père et qu'il faut que l'honneur soit rendu au nom que portent + nos enfants.</p> + + <p>Je t'ai écrit longuement déjà, j'ai essayé de te résumer lucidement, + de t'exposer pourquoi ma confiance, ma foi, étaient absolues, aussi + bien dans les efforts des uns, que dans ceux des autres, car, crois-le + bien, aies-en l'absolue certitude, l'appel que j'ai encore fait, au + nom de nos enfants, crée un devoir auquel des hommes de cœur ne se + soustraient jamais; d'autre part, je connais trop tous les sentiments + qui vous animent pour penser jamais qu'il puisse y avoir un moment de + lassitude chez aucun, tant que la vérité ne sera pas découverte.</p> + + <p>Donc, tous les cœurs, toutes les énergies vont converger vers le + but suprême, courir sus à la bête jusqu'à ce qu'elle soit forcée: + l'auteur ou les auteurs de ce crime infâme. Mais, hélas! comme je te + l'ai dit aussi, si ma confiance est absolue, les énergies du cœur, + celles du cerveau, ont des limites, dans une situation aussi + atrocement épouvantable, supportée depuis si longtemps. Je sais aussi + ce que tu souffres et c'est horrible.</p> + + <p>Or, il n'est pas en ton pouvoir d'abréger mon martyre, le nôtre. Le + gouvernement seul possède des moyens d'investigation assez puissants, + assez décisifs <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> pour le faire, s'il ne veut pas qu'un Français, + qui ne demande à sa patrie que la justice, la pleine lumière, toute la + vérité sur ce lugubre drame, qui n'a plus qu'une chose à demander à la + vie, voir encore pour ses chers petits le jour où l'honneur leur sera + rendu, ne succombe sous une situation aussi écrasante, pour un crime + abominable qu'il n'a pas commis.</p> + + <p>J'espère donc que le gouvernement aussi t'apportera son concours. + Quoiqu'il en soit de moi, je ne puis donc que te répéter de toutes les + forces de mon âme d'avoir confiance, d'être toujours courageuse et + forte et t'embrasser de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme + je t'aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>J'extrais des lettres que je reçus de ma femme à cette date les passages +qui suivent:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 12 novembre 1896.</p> + + <p>Je viens de recevoir tes bonnes lettres des 3 et 5 octobre; je suis + encore tout impressionnée et heureuse de m'être laissée aller quelques + instants à l'émotion si douce que me causent tes paroles. Je t'en + prie, mon <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> mari bien-aimé, ne pense pas à ma douleur, aux + souffrances que je puis endurer; comme je te l'ai déjà dit, ma + personnalité n'est que secondaire et je serais navrée d'ajouter encore + par mes plaintes une douleur de plus à tes tortures. Ne te préoccupe + donc pas de moi; tu as besoin de toutes tes forces, de tout ton + courage, pour résister à cette lutte morale, si pénible, si dure, pour + ne pas te laisser déprimer par la fatigue physique, par le climat, par + les privations de toutes sortes qui te sont imposées.</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 24 novembre 1895.</p> + + Je voudrais pouvoir venir causer avec toi tous les jours... Mais à + quoi bon répéter constamment les mêmes choses? Je sais très bien que + mes lettres se ressemblent, qu'elles sont toutes imprégnées de la même + idée, l'unique idée qui nous occupe tous, celle dont dépendent nos + vies, celles de nos enfants, l'avenir de toute une famille. Comme toi, + je ne puis m'attacher qu'à une chose, à ta réhabilitation, je ne + poursuis qu'un but, celui de te faire rendre ton honneur; en dehors de + cette pensée fixe, qui me hante, rien ne m'intéresse, rien ne me + touche... + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span></p> + +<p>Puis en février:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 15 décembre 1896.</p> + + <p>J'espérais recevoir ce mois encore quelques bonnes lettres de toi; je + me réjouissais de lire une bonne causerie; n'ayant rien reçu, j'ai + repris tes lettres du mois d'octobre, je les ai lues et relues.</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 25 décembre 1896.</p> + + <p>Une fois encore je vais remettre le courrier pour qu'il te soit + envoyé, avec l'amer chagrin de ne pouvoir te donner encore la nouvelle + que tu désires, que nous attendons avec tant d'anxiété, celle de ta + réhabilitation. Je sais que ce sera pour toi une nouvelle déception, + une prolongation de tes souffrances, c'est pourquoi j'en suis + doublement navrée... Pauvre ami, j'ai des angoisses affreuses, des + serrements de cœur épouvantables devant ton supplice que toutes nos + activités, nos volontés ne peuvent abréger.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span></p> + +<p>Au mois de mars 1897, on me fit attendre jusqu'au 28 du mois la remise +des lettres du mois de janvier de ma femme. Pour la première fois, ces +lettres m'étaient transmises seulement en copie. Jusqu'à quel point le +texte, écrit par une main banale, représente-t-il le texte original? +C'est ce que je ne saurais dire<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Je ressentis vivement ce nouvel +outrage, venant après tant d'autres, et j'en fus blessé jusqu'au plus +profond de mon âme; mais rien ne put amoindrir ma volonté.</p> + +<p>J'écrivis à ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 28 mars 1897.</p> + + <p>Après une longue et anxieuse attente, je viens de + <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> + recevoir la copie de deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te + plains de ce que je ne t'écris plus longuement. Je t'ai écrit de + nombreuses lettres fin janvier, peut-être te seront-elles parvenues + maintenant.</p> + + <p>Et puis, les sentiments qui sont dans nos cœurs, qui régissent nos + âmes, nous les connaissons. D'ailleurs, nous avons épuisé tous deux, + nous tous enfin, la coupe de toutes les souffrances.</p> + + <p>Tu me demandes encore, ma chère Lucie, de te parler longuement de moi. + Je ne le puis, hélas! Lorsqu'on souffre aussi atrocement, quand on + supporte de telles misères morales, il est impossible de savoir la + veille où l'on sera le lendemain.</p> + + <p>Tu me pardonneras aussi si je n'ai pas toujours été stoïque, si + souvent je t'ai fait partager mon extrême douleur, à toi qui souffrais + déjà tant. Mais c'était parfois trop, et j'étais trop seul.</p> + + <p>Mais aujourd'hui, comme hier, arrière toutes les plaintes, toutes les + récriminations. La vie n'est rien, il faut que tu triomphes de toutes + tes douleurs, quelles qu'elles puissent être, de toutes tes + souffrances, comme une âme humaine très haute et très pure, qui a un + devoir sacré à remplir.</p> + + <p>Sois invinciblement forte et vaillante, les yeux fixés droit devant + toi, vers le but, sans regarder ni à droite, ni à gauche.</p> + + <p>Ah! je sais bien que tu n'es aussi qu'un être humain; mais quand la + douleur devient trop grande, si les épreuves que l'avenir te réserve + sont trop fortes, regarde nos chers enfants et dis-toi qu'il faut que + tu vives, qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> faut que tu sois là, leur soutien, jusqu'au jour + où la patrie reconnaîtra ce que j'ai été, ce que je suis...</p> + + <p>Mais ce que je veux te répéter de toutes les forces de mon âme, de + cette voix que tu devras toujours entendre, c'est courage et courage! + Ta patience, ta volonté, les nôtres, ne devront jamais se lasser + jusqu'à ce que la vérité tout entière soit révélée et reconnue.</p> + + <p>Ce que je ne saurais assez mettre dans mes lettres, c'est tout ce que + mon cœur contient d'affection pour toi, pour tous. Si j'ai pu + résister jusqu'ici à tant de misères morales, c'est que j'ai puisé + cette force dans ta pensée, dans celle des enfants...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>Des deux lettres de ma femme, copiées par une main banale, reçues +seulement le 28 mars, j'extrais le passage suivant:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 1<sup>er</sup> janvier 1897.</p> + + <p>Aujourd'hui, plus particulièrement encore, j'ai besoin de venir auprès + de toi, de me rapprocher, de m'entretenir de nos chagrins, comme aussi + de nos espérances. Cette journée plus triste, par cela même qu'elle me + rappelle d'excellents souvenirs bien lointains déjà, je <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> voudrais + la passer tout entière à causer avec toi, elle me semblerait moins + longue, moins amère; je ne saurais exprimer à nouveau des vœux + répétés si souvent et depuis si longtemps. J'appelle de toutes mes + forces le moment si tardif où nous pourrons enfin vivre en paix, où je + pourrai te rendre un nom honoré, où je pourrai te serrer dans mes + bras... Espérons que cette nouvelle année nous apportera la + réalisation de nos vœux...</p> + + <p>Dans l'attente continuelle dans laquelle je vis, tes lettres seules + peuvent m'apporter un peu de détente; c'est quelque chose de toi, + c'est une petite parcelle de ta pensée qui vient me retrouver, me + consoler pendant un long mois...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>Je n'avais pu me rendre compte, par les quelques lettres copiées que +j'avais reçues, des événements qui se passaient vers cette époque en +France; je les rappelle sommairement:</p> + +<p>L'article de l'<i>Éclair</i> du 15 septembre 1896, révélant la communication +aux juges seuls, dans la salle des délibérations, d'une pièce secrète;</p> + +<p>La courageuse initiative de Bernard Lazare, publiant, en novembre 1896, +sa brochure: <i>Une erreur judiciaire</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span></p> + +<p>La publication, par le <i>Matin</i> du 10 novembre 1896, du fac-similé du +bordereau;</p> + +<p>L'interpellation Castelin, du 18 novembre, à la Chambre des députés.</p> + +<p>Je n'appris ces événements qu'à mon retour, en 1899.</p> + +<p>Ni ma femme, ni personne en dehors du ministère de la Guerre, ne +connaissait alors la découverte du véritable traître par le +lieutenant-colonel Picquart, l'héroïque conduite de cet admirable +officier et les criminelles manœuvres qui l'empêchèrent d'aboutir +dans l'œuvre de vérité et de justice.</p> + +<p>Puis les lettres originales reprennent. En avril, je reçus une seule +lettre de ma femme, celle du 20 février dont je donne un extrait; +j'appris par cette lettre que mes lettres étaient également transmises +en copie:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 20 février 1897.</p> + + <p>J'ai eu la joie de recevoir une bonne et nouvelle lettre de toi, j'en + suis encore tout heureuse, bien qu'il ne m'ait été communiqué qu'une + copie. C'était <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> toujours une grande satisfaction pour moi que de + voir ton écriture, il me semblait que je tenais ainsi une parcelle de + toi; une copie supprime tout le caractère intime de la lettre et vous + ôte l'impression que peut seul donner le travail machinal et tout + personnel qui accompagne la pensée. C'est cette impression qui me + manque lorsque la lettre est copiée par une main indifférente et ce + m'est une des choses les plus pénibles parmi tous les chagrins + secondaires que j'ai eus à subir...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>En mai, j'écrivis à ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 4 mai 1897.</p> + + <p>Je viens de recevoir ton courrier de mars, celui de la famille, et + c'est toujours avec la même émotion poignante, avec la même douleur + que je te lis, que je vous lis tous, tant nos cœurs sont blessés, + déchirés par tant de souffrances.</p> + + <p>Je t'ai déjà écrit il y a quelques jours en attendant tes chères + lettres et je te disais que je ne voulais ni chercher, ni comprendre, + ni savoir pourquoi l'on me faisait succomber ainsi sous tous les + supplices. Mais si <span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> dans la force de ma conscience, dans le + sentiment de mon devoir, j'ai pu m'élever ainsi au-dessus de tout, + étouffer toujours et encore mon cœur, éteindre toutes les révoltes + de mon être, il ne s'ensuit pas que mon cœur n'ait profondément + souffert, que tout, hélas! ne soit en lambeaux.</p> + + <p>Mais aussi je t'ai dit qu'il n'entrait jamais un moment de + découragement dans mon âme, qu'il n'en doit pas plus entrer dans la + tienne, dans les vôtres à tous.</p> + + <p>Oui, il est atroce de souffrir ainsi, oui, tout cela est épouvantable + et déroute toutes les croyances en ce qui fait la vie noble et belle; + mais aujourd'hui il ne saurait y avoir d'autre consolation pour les + uns comme pour les autres que la découverte de la vérité, la pleine + lumière.</p> + + <p>Quelle que soit donc ta douleur, quelles que puissent être vos + souffrances à tous, dis-toi qu'il y a un devoir sacré à remplir que + rien ne saurait ébranler: ce devoir est de rétablir un nom, dans toute + son intégrité, aux yeux de la France entière.</p> + + <p>Maintenant, te dire tout ce que mon cœur contient pour toi, pour + nos enfants, pour vous tous, c'est inutile, n'est-ce pas?</p> + + <p>Dans le bonheur, on ne s'aperçoit même pas de toute la profondeur, de + toute la puissance de tendresse qui réside au fond du cœur pour + ceux que l'on aime. Il faut le malheur, le sentiment des souffrances + qu'endurent ceux pour qui l'on donnerait jusqu'à la dernière goutte de + son sang, pour en comprendre la force, pour en saisir la puissance. Si + tu savais combien j'ai <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> dû appeler à mon aide, dans les moments de + détresse, ta pensée, celle des enfants, pour me forcer à vivre encore, + pour accepter ce que je n'aurais jamais accepté sans le sentiment du + devoir.</p> + + <p>Et cela me ramène toujours à cela, ma chérie: fais ton devoir, + héroïquement, invinciblement, comme une âme humaine très haute et très + fière qui est mère et qui veut que le nom qu'elle porte, que portent + ses enfants, soit lavé de cette horrible souillure.</p> + + <p>Donc, à toi, comme à tous, toujours et encore, courage et courage...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>Quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus à cette date:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 5 mars 1897.</p> + + <p>Je voulais attendre, pour venir causer avec toi, l'arrivée de ton + courrier, mais je ne puis tenir d'impatience, je suis incapable de + m'imposer un supplice aussi long; j'ai besoin de me détendre, de venir + près de toi, de réchauffer mon cœur auprès du tien et de ne pas me + concentrer, sans un instant de repos, dans la pensée affolante de + cette longue, interminable séparation. <span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> Quand je t'écris, au + moins, j'ai quelques instants d'illusion, la plume, l'imagination, la + tension de la volonté me transportent près de toi, là, tout près, + comme je voudrais être, te soutenant, te consolant, te rassurant sur + l'avenir, et t'apportant tout l'espoir que mon cœur contient + renfermé et que je voudrais tant te communiquer. C'est un moment bien + fugitif, mais ce bonheur d'être auprès de toi, je le possède ainsi + quelques instants et je me sens revivre...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 16 mars 1897.</p> + + <p>J'étais venue causer avec toi il y a quelques jours, j'étais alors + dans l'angoisse de l'attente de nouvelles; je les ai reçues, ces + chères lettres si attendues, si ardemment désirées. Depuis, je me + pénètre de tes paroles, je ne me lasse pas de te relire; ce sont mes + seuls bons instants, ceux que je vis un peu plus près de toi.</p> + + <p>Comme le mois dernier, je n'ai pas eu la joie de voir ton écriture, + c'est une copie qui m'a été transmise, et tu peux t'imaginer ce que + mon cœur saigne d'être privée de cette seule consolation qui, + jusqu'à cet été, ne m'avait pas été refusée. Quel chemin d'amertume et + de douleur nous avons à traverser; ce sont de petites choses qu'on + devrait passer sous silence si on les compare <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> à la grandeur de + notre tâche; mais pour des natures sensibles toutes ces blessures n'en + sont pas moins cuisantes.</p> + + <p>Puisqu'il le faut, ne nous arrêtons pas à cela, et puisque nous sommes + malheureusement appelés à remplir un devoir sacré par respect pour + notre nom, pour celui que portent nos enfants, élevons-nous à la + hauteur de notre mission et ne nous abaissons pas à envisager toutes + ces misères. Si nous sommes anéantis par le chagrin, ayons au moins la + satisfaction du devoir accompli, raidissons-nous dans la tranquillité + de notre conscience, et gardons toute notre énergie, toute notre + force, pour mener à bien notre réhabilitation...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>En juin 1897 eut lieu une alerte qui eût pu avoir les suites les plus +tragiques. Les consignes disaient qu'à la moindre démonstration de ma +part, où de celle de l'extérieur, pour une tentative d'évasion, je +courrais risque même de la vie. Le surveillant de garde devait, même par +les moyens les plus décisifs, prévenir l'enlèvement ou l'évasion. On +comprend donc combien étaient dangereuses, avec de pareilles consignes, +les alertes causées dans le service du personnel préposé à ma <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> +garde. Ces consignes étaient d'ailleurs odieuses, car je ne pouvais être +rendu responsable d'une tentative venant de l'extérieur, si elle se fût +produite, à laquelle j'eusse été totalement étranger.</p> + +<p>Le 6 juin, vers neuf heures du soir, une fusée fut lancée de l'île +Royale. On prétendit qu'une goélette avait été aperçue dans le golfe +formé par l'île Saint-Joseph et l'île du Diable. Le commandant du +pénitencier donna l'ordre de tirer dessus à blanc et de prendre les +postes de combat. Lui-même vint renforcer, avec un personnel +supplémentaire, le détachement de l'île du Diable. J'étais couché et +enfermé dans ma case avec le surveillant de garde, comme d'habitude +chaque nuit; je fus réveillé en sursaut par les coups de canon suivis de +coups de fusil, et je vis le surveillant de garde, les armes prêtes, me +regarder fixement. Je demandai: «Qu'y a-t-il?». Le surveillant de garde +ne me répondit pas. Mais comme je ne me préoccupais pas des incidents +qui se passaient autour de moi, la pensée tendue vers un seul but: mon +honneur, je m'étendis de nouveau sur mon lit. Heureusement peut-être; le +surveillant de garde avait des consignes rigoureuses et l'on peut se +demander s'il n'eût pas tiré sur moi, si, surpris par ces bruits +insolites, je m'étais jeté à bas du lit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span></p> + +<p>Le 10 août 1807, j'écrivis à ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p>Je viens de recevoir à l'instant tes trois lettres du mois de juin, + toutes celles de la famille, et c'est sous l'impression toujours aussi + vive, aussi poignante, qu'évoquent en moi tant de doux souvenirs, tant + d'aussi épouvantables souffrances, que je veux y répondre.</p> + + <p>Je te dirai encore une fois, d'abord toute ma profonde affection, + toute mon immense tendresse, toute mon admiration pour ton noble + caractère; je t'ouvrirai aussi toute mon âme et je te dirai ton + devoir, ton droit, ce droit que tu ne dois abandonner que devant la + mort.</p> + + <p>Et ce droit, ce devoir imprescriptible, aussi bien pour mon pays que + pour toi, que pour vous tous, c'est de vouloir la lumière pleine et + entière sur cet horrible drame, c'est de vouloir, sans faiblesse comme + sans jactance, mais avec une énergie indomptable, que notre nom, le + nom que portent nos chers enfants, soit lavé de cette horrible + souillure.</p> + + <p>Et ce but, tu dois, vous devez l'atteindre en bons et vaillants + Français qui souffrent le martyre, mais qui, ni les uns, ni les + autres, quels qu'aient été les outrages, les amertumes, n'ont jamais + oublié un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour où la + lumière sera faite, où toute la vérité sera découverte, et il faut + qu'elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volonté ne doivent + compter devant un but pareil; eh bien, si je ne <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> suis plus là, il + t'appartiendra de laver ma mémoire de ce nouvel outrage, aussi + injuste, que rien n'a jamais justifié. Et, je le répète, quelles + qu'aient été mes souffrances, si atroces qu'aient été les tortures qui + m'ont été infligées, tortures inoubliables et que les passions qui + égarent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n'ai jamais + oublié qu'au-dessus des hommes, qu'au-dessus de leurs passions, + qu'au-dessus de leurs égarements, il y a la patrie. C'est alors à elle + qu'il appartiendra d'être mon juge suprême.</p> + + <p>Être un honnête homme ne consiste pas seulement à ne pas être capable + de voler cent sous dans la poche de son voisin; être un honnête homme, + dis-je, c'est pouvoir toujours se mirer dans ce miroir qui n'oublie + pas, qui voit tout, qui connaît tout, pouvoir se mirer, en un mot, + dans sa conscience, avec la certitude d'avoir toujours et partout fait + son devoir. Cette certitude, je l'ai.</p> + + <p>Donc, chère et bonne Lucie, fais ton devoir courageusement, + impitoyablement, en bonne et vaillante Française qui souffre le + martyre, mais qui veut que le nom qu'elle porte, que portent ses + enfants, soit lavé de cette épouvantable souillure. Il faut que la + lumière soit faite, qu'elle soit éclatante. Le temps ne fait plus rien + à l'affaire.</p> + + <p>D'ailleurs, je sais trop bien que les sentiments qui m'animent vous + animent tous, nous sont communs à tous, à ta chère famille comme à la + mienne.</p> + + <p>Te parler des enfants, je ne le puis. D'ailleurs je te connais trop + bien pour douter un seul instant de la manière dont tu les élèves. Ne + les quitte jamais, sois <span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> toujours avec eux de cœur et d'âme, + écoute-les toujours, quelque importunes que puissent être leurs + questions.</p> + + <p>Comme je te l'ai dit souvent, élever ses enfants ne consiste pas + seulement à leur assurer la vie matérielle et même intellectuelle, + mais à leur assurer aussi l'appui qu'ils doivent trouver auprès de + leurs parents, la confiance que ceux-ci doivent leur inspirer, la + certitude qu'ils doivent toujours avoir de savoir où épancher leur + cœur, où trouver l'oubli de leurs peines, de leurs déboires, si + petits, si naïfs qu'ils paraissent parfois.</p> + + <p>Et, dans ces dernières lignes, je voudrais encore mettre toute ma + profonde affection pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers + parents, pour vous tous enfin, tous ceux que j'aime du plus profond de + mon cœur, pour tous nos amis dont je devine, dont je connais le + dévouement inaltérable, te dire et te redire encore courage et + courage, que rien ne doit ébranler ta volonté, qu'au-dessus de ma vie + plane le souci suprême, celui de l'honneur de mon nom, du nom que tu + portes, que portent nos enfants, t'embraser du feu ardent qui anime + mon âme, feu ardent qui ne s'éteindra qu'avec ma vie...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>Depuis la construction des palissades autour de ma case, celle-ci était +devenue complètement inhabitable; <span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> c'était la mort. A partir de ce +moment, il n'y eut plus ni air, ni lumière; la chaleur y était torride, +étouffante, pendant la saison sèche; pendant la période des pluies, le +logement était très humide, dans ce pays où l'humidité est un des plus +grands fléaux de l'Européen. J'étais totalement épuisé, non pas +seulement par le manque d'exercice, mais par l'influence pernicieuse du +climat. La construction d'une nouvelle case fut décidée sur le rapport +du médecin.</p> + +<p>Pendant le mois d'août 1897, la palissade du promenoir fut démolie pour +être affectée à la palissade de la nouvelle case. Je fus de nouveau +enfermé durant cette période.</p> + +<div class="figcenter2" style="width: 600px;"> +<img src="images/page-271.jpg" alt="" title="" width="600" height="257" /> +<p class="caption">Courbes de température à l'intérieur de la case. +Température relevée à l'époque de la saison sèche.</p> +<span class="link"><a href="images/x-page-271.jpg">Image plus grande</a></span></div> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span></p> + +<h2>IX</h2> + +<p>Le 25 août 1897, je fus transporté dans la nouvelle case qui avait été +construite sur le mamelon s'étendant entre le quai et l'ancien campement +des lépreux. Cette case était divisée en deux par une solide grille en +fer qui s'étendait sur toute la largeur; j'étais d'un côté de cette +grille, le surveillant de garde de l'autre côté, de telle sorte qu'il ne +pouvait me perdre de vue un seul instant, de jour comme de nuit. Des +fenêtres grillées, que je ne pouvais atteindre, laissaient passer la +lumière et un peu d'air. Plus tard, aux barreaux de fer, fut ajouté un +grillage en mailles serrées de fil de fer, interceptant encore davantage +l'air; puis, pour m'empêcher absolument l'approche de la fenêtre, ce qui +ne me permit même plus de respirer un peu d'air par les journées et les +nuits étouffantes <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> de la Guyane, on établit à l'intérieur, devant +chaque fenêtre, deux panneaux qui, avec la fenêtre, constituaient un +prisme triangulaire. L'un des panneaux était formé d'une plaque pleine +en tôle, l'autre de barreaux de fer verticaux et transversaux. Une +palissade en bois, à bouts pointus, de 2 mètres 80 de hauteur, entourait +la case; cette palissade reposait sur un mur en pierres sèches de 2 +mètres à 2 mètres 50 sur les faces sud et ouest, de telle sorte que la +vue de l'extérieur, la vue de l'île comme celle de la mer, m'était +complètement masquée.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, cette case plus haute et plus spacieuse était +préférable à la première; d'autre part, d'un côté, la palissade avait +été éloignée de la case, enfin il ne subsistait plus qu'une seule +palissade. Mais l'humidité vint me retrouver; bien souvent, au moment +des grandes pluies, j'eus plusieurs centimètres d'eau dans ma case; +quant aux bêtes, elles étaient aussi nombreuses, sinon plus, que dans la +première case.</p> + +<div class="figcenter2" style="width: 324px;"> +<img src="images/page-275.jpg" alt="" title="" width="324" height="600" /> +<p class="caption">Plan de la deuxième case habitée depuis août 1897 +jusqu'au départ de l'île du Diable en juin 1899.</p> +<span class="link"><a href="images/x-page-275.jpg">Image plus grande</a></span></div> + +<p>Les vexations furent plus fréquentes et plus nombreuses encore à dater +de cette époque; l'attitude qu'on avait à mon égard variait avec les +fluctuations de la situation en France, situation que j'ignorais +complétement. Des mesures nouvelles <span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> +furent prises pour m'isoler encore davantage, si possible. Plus que +jamais je dus maintenir une attitude hautaine pour empêcher qu'on eût +prise sur moi. Des pièges me furent souvent tendus, des questions +insidieuses me furent posées par les surveillants, par ordre. Dans mes +nuits d'énervement, quand j'étais en proie aux cauchemars, le +surveillant de garde s'approchait de mon lit pour chercher à surprendre +les paroles qui s'échappaient de mes lèvres. Dans cette période, le +commandant du pénitencier, Deniel, au lieu de se borner à ses devoirs +stricts de fonctionnaire, fit le bas et misérable métier de mouchard; il +crut évidemment s'attirer ainsi des faveurs.</p> + +<p>L'extrait suivant de la consigne générale de la déportation à l'île du +Diable fût affiché dans ma case:</p> + +<div class="blockquote"> +<p class="liste">Art. 22.—Le déporté assure la propreté de sa case et de l'enceinte + qui lui est réservée et prépare lui-même ses aliments.</p> + +<p class="liste">Art. 23.—Il lui est délivré la ration réglementaire et il est + autorisé à améliorer cette ration par la réception de denrées et + liquides <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> dans une mesure raisonnable dont l'appréciation + appartient à l'administration.</p> + +<p class="liste2">Les différents objets destinés au déporté ne lui seront remis qu'après +avoir été minutieusement visités, et au fur et à mesure de ses besoins +journaliers.</p> + +<p class="liste">Art. 24.—Le déporté doit remettre au surveillant-chef toutes les +lettres et écrits rédigés par lui.</p> + +<p class="liste">Art. 26.—Les demandes ou réclamations que le déporté aurait à +formuler ne peuvent être reçues que par le surveillant-chef.</p> + +<p class="liste">Art. 27.—Au jour, les portes de la case du déporté sont ouvertes et +jusqu'à la nuit il a la faculté de circuler dans l'enceinte +palissadée.</p> + +<p class="liste2">Toute communication avec l'extérieur lui est interdite.</p> + +<p class="liste2">Dans le cas où, contrairement aux <ins class="correction" title="dispopositions">dispositions</ins> de l'article 4, les +éventualités du service nécessiteraient, dans l'île la présence de +surveillants ou de transportés autres que ceux du service ordinaire, +le déporté serait enfermé dans sa case jusqu'au départ des corvées +temporaires.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span></p> + +<p class="liste">Art. 28.—Pendant la nuit, le local affecté au déporté est éclairé +intérieurement et occupé, comme le jour, par un surveillant.»</p> +</div> + +<p>J'ai su depuis qu'à dater de cette époque les surveillants reçurent +aussi l'ordre de relater tous mes gestes, tous les jeux de ma +physionomie, et l'on peut concevoir comment ces ordres furent exécutés. +Mais ce qui est plus grave, c'est que tous ces gestes, toutes ces +<ins class="correction" title="munifestations">manifestations</ins> de ma douleur, parfois de mon impatience, furent +interprétés par Deniel avec une passion aussi vile que haineuse. Esprit +aussi mal équilibré que vaniteux, cet agent attacha aux plus petits +incidents une portée immense; le plus léger panache de fumée rompant à +l'horizon la monotonie du ciel, était l'indice certain d'une attaque +possible et provoquait des mesures de rigueur et des précautions +nouvelles. On voit aisément combien une surveillance ainsi comprise, +dont l'intensité haineuse se traduisait forcément dans l'attitude des +surveillants, était de nature à aggraver le régime.</p> + +<p>Je ne connais d'ailleurs pas de supplice plus énervant, plus atroce que +celui que j'ai subi pendant cinq années, d'avoir deux yeux braqués sur +<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> moi, jour et nuit, à tous les moments, dans toutes les conditions, +sans une minute de répit.</p> + +<p>Le 4 septembre 1897, j'écrivais à ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p>Je viens de recevoir le courrier du mois de juillet. Tu me dis encore + d'avoir la certitude de l'entière lumière, cette certitude est dans + mon âme, elle s'inspire des droits qu'a tout homme de la demander, de + la vouloir, quand il ne veut qu'une chose: la vérité.</p> + + <p> Tant que j'aurai la force de vivre dans une situation aussi inhumaine + qu'imméritée, je t'écrirai donc pour t'animer de mon indomptable + volonté.</p> + + <p>D'ailleurs, les dernières lettres que je t'ai écrites sont comme mon + testament moral. Je t'y parlais d'abord de mon affection; je t'y + avouais aussi des défaillances physiques et cérébrales, mais je t'y + disais non moins énergiquement ton devoir, tout ton devoir.</p> + + <p>Cette grandeur d'âme que nous avons tous montrée, les uns comme les + autres, qu'on ne se fasse nulle illusion, cette grandeur d'âme ne doit + être ni de la faiblesse, ni de la jactance; elle doit s'allier, au + contraire, à une volonté chaque jour grandissante, grandissante à + chaque heure du jour, pour marcher au but: la découverte de la vérité, + de toute la vérité pour la France entière.</p> + + <p>Certes, parfois la blessure est par trop saignante, et le cœur se + soulève, se révolte; certes, souvent, épuisé <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> comme je le suis, je + m'effondre sous les coups de massue, et je ne suis plus alors qu'un + pauvre être humain d'agonie et de souffrances; mais mon âme indomptée + me relève, vibrant de douleur, d'énergie, d'implacable volonté devant + ce que nous avons de plus précieux au monde: notre honneur, celui de + nos enfants, le nôtre à tous; et je me redresse encore pour jeter à + tous le cri d'appel vibrant de l'homme qui ne demande, qui ne veut que + de la justice, pour venir toujours et encore vous embraser tous du feu + ardent qui anime mon âme, qui ne s'éteindra qu'avec ma vie.</p> + + <p>Moi, je ne vis que de ma fièvre, depuis si longtemps, au jour le jour, + fier quand j'ai gagné une longue journée de vingt-quatre heures...</p> + + <p>Quant à toi, tu n'as à savoir ni ce que l'on dit, ni ce que l'on + pense. Tu as à faire inflexiblement ton devoir, vouloir non moins + inflexiblement ton droit: le droit de la justice et de la vérité. Oui, + il faut que la lumière soit faite, je formule nettement ma pensée...</p> + + <p>Je ne puis donc que souhaiter, pour tous deux, pour tous, que cet + effroyable, horrible et immérité martyre ait enfin un terme...</p> + + <p>Te parler longuement de moi, de toutes les petites choses, c'est + inutile: je le fais parfois malgré moi, car le cœur a des révoltes + irrésistibles; l'amertume, quoi qu'on en veuille, monte du cœur aux + lèvres quand on voit ainsi tout méconnaître, tout ce qui fait la vie + noble et belle; et, certes, s'il ne s'agissait que de moi, de ma + propre personne, il y a longtemps que j'eusse été chercher dans la + paix de la tombe, l'oubli de ce que j'ai <span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> vu, de ce que j'ai + entendu, l'oubli de ce que je vois chaque jour.</p> + + <p>J'ai vécu pour te soutenir, vous soutenir tous de mon indomptable + volonté, car il ne s'agissait plus là de ma vie, il s'agissait de mon + honneur, de notre honneur à tous, de la vie de nos enfants; j'ai tout + supporté sans fléchir, sans baisser la tête, j'ai étouffé mon cœur, + je refrène chaque jour toutes les révoltes de l'être, réclamant + toujours et encore à tous, sans lassitude comme sans jactance, la + vérité.</p> + + <p>Je souhaite cependant pour nous deux, pauvre amie, pour tous, que les + efforts soit des uns, soit des autres, aboutissent bientôt; que le + jour de la justice luise enfin pour nous tous, qui l'attendons depuis + si longtemps.</p> + + <p>Chaque fois que je t'écris, je ne puis presque pas quitter la plume, + non pour ce que j'ai à te dire, mais je vais te quitter de nouveau, + pour de longs jours, ne vivant que par ta pensée, celle des enfants, + de vous tous.</p> + + <p>Je termine cependant en t'embrassant ainsi que nos chers enfants, tes + chers parents, tous nos chers frères et sœurs, en te serrant dans + mes bras de toutes mes forces et en te répétant avec une énergie que + rien n'ébranle, et tant que j'aurai souffle de vie: courage, courage + et volonté!</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span></p> + +<p>Dans le courrier du mois de juillet 1897, que je reçus le 4 septembre, +se trouvait la lettre suivante de ma femme, dont je donne un extrait, et +qui resta pour moi énigmatique. La lettre du 1<sup>er</sup> juillet, dont on y +parle, ne me parvint jamais.</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 15 juillet 1897.</p> + + <p>Tu as dû être mieux impressionné par la lettre que je t'ai écrite le + 1<sup>er</sup> juillet que par les précédentes. J'étais moins angoissée et + l'avenir m'apparaissait enfin sous des couleurs moins sombres...</p> + + <p>Nous avons fait un pas immense vers la vérité, malheureusement, je ne + puis pas t'en dire davantage...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>En octobre, je reçus la lettre dont j'extrais le passage suivant:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 15 août 1897.</p> + + <p>Je suis toute soucieuse et bien angoissée de ne pas avoir encore de + tes nouvelles; voilà près de sept semaines que je n'ai pas eu de + lettres de toi et les semaines comptent triple quand on les passe dans + l'inquiétude; j'espère qu'il n'y a là qu'un retard et que je vais + recevoir bien vite un bon courrier. Je mets toute ma joie dans la + lecture des lignes si pleines de courage que tu m'adresses, en + attendant mieux, en attendant que tu me sois rendu et que je puisse, + dans le profond bonheur de vivre auprès de toi, me consoler de toutes + mes peines...</p> + + <p>Efforce-toi de ne pas penser, de ne pas faire travailler ta pauvre + cervelle, ne t'épuise pas en conjectures inutiles. Ne pense qu'au but, + à la fin; laisse reposer ta pauvre tête, ébranlée par tant de chocs.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>Puis en novembre:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris 1<sup>er</sup> septembre 1897.</p> + + <p>C'est avec joie que je viens te confirmer encore la nouvelle que je + t'ai donnée dans mes lettres du mois dernier. <span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> Je suis tout à fait + heureuse de constater que nous entrons dans la bonne voie. Je ne puis + que te répéter d'avoir confiance, de ne plus te désoler, de te bien + pénétrer de la certitude que nous avons d'aboutir...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 25 septembre 1897.</p> + + <p>Je n'ajouterai qu'un mot à mes longues lettres de ce mois<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>; je suis + bien heureuse à la pensée qu'elles t'auront redonné, avec un immense + espoir, les forces nécessaires pour attendre ta réhabilitation. Je ne + puis t'en dire plus que dans mes dernières lettres...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>Je répondais à ces lettres:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 4 novembre 1897.</p> + + <p>Je viens à l'instant de recevoir tes lettres; les paroles, ma bonne + chérie, sont bien impuissantes à + <span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> + rendre tout ce que la vue de la chère écriture réveille d'émotions + poignantes dans mon cœur, et cependant ce sont les sentiments de + puissante affection que cette émotion réveille en moi qui me donnent + la force d'attendre le jour suprême où la vérité sera enfin faite sur + ce lugubre et terrible drame.</p> + + <p>Tes lettres respirent un tel sentiment de confiance qu'elles ont + rasséréné mon cœur qui souffre tant pour toi, pour nos chers + enfants.</p> + + <p>Tu me fais la recommandation, pauvre chérie, de ne plus chercher à + penser, de ne plus chercher à comprendre, je ne l'ai jamais fait, cela + m'est impossible, mais comment ne plus penser? Tout ce que je puis + faire, c'est de chercher à attendre, comme je te l'ai dit, le jour + suprême de la vérité.</p> + + <p>Dans ces derniers mois, je t'ai écrit de longues lettres où mon + cœur trop gonflé s'est détendu. Que veux-tu, depuis trois ans je me + vois le jouet de tant d'événements auxquels je suis étranger, ne + sortant pas de la règle de conduite absolue que je me suis imposée, + que ma conscience de soldat loyal et dévoué à son pays m'a imposée + d'une façon inéluctable, que, quoi qu'on en veuille, l'amertume monte + du cœur aux lèvres, la colère vous prend parfois à la gorge, et les + cris de douleur s'échappent. Je m'étais bien juré jadis de ne jamais + parler de moi, de fermer les yeux sur tout, ne pouvant avoir comme + toi, comme tous, qu'une consolation suprême, celle de la vérité, de la + pleine lumière.</p> + + <p>Mais la trop longue souffrance, une situation épouvantable, <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> le + climat qui à lui seul embrase le cerveau, si tout cela ne m'a jamais + fait oublier aucun de mes devoirs, tout cela a fini par me mettre dans + un état d'éréthisme cérébral et nerveux qui est terrible...</p> + + <p>Je bavarde avec toi, quoique je n'aie rien à te dire, mais cela me + fait du bien, repose mon cœur, détend mes nerfs. Vois-tu, souvent + le cœur se crispe de douleur poignante quand je pense à toi, à nos + enfants, et je me demande alors ce que j'ai bien pu commettre sur + cette terre pour que ceux que j'aime le plus, ceux pour qui je + donnerais mon sang goutte à goutte, soient éprouvés par un pareil + martyre.</p> + + <p>Mais même quand la coupe trop pleine déborde, c'est dans ta chère + pensée, dans celle des enfants, pensées qui font vibrer et frémir tout + mon être, qui l'exaltent à sa plus haute puissance, que je puise + encore la force de me relever, pour jeter le cri d'appel vibrant de + l'homme qui pour lui, pour les siens, ne demande depuis si longtemps + que de la justice, de la vérité, rien que la vérité.</p> + + <p>Je t'ai d'ailleurs formulé nettement ma volonté, que je sais être la + tienne, la vôtre et que rien n'a jamais pu abattre.</p> + + <p>C'est ce sentiment, associé à celui de tous mes devoirs, qui m'a fait + vivre, c'est lui aussi qui m'a fait encore demander pour toi, pour + tous, tous les concours, un effort plus puissant que jamais de tous + dans une simple œuvre de justice et de réparation, en s'élevant + au-dessus de toutes les questions de personnes, au-dessus de toutes + les passions.</p> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span></p> + + <p>Puis-je encore te parler de mon affection? C'est inutile, n'est-ce + pas, car tu la connais, mais ce que je veux te dire encore, c'est que + l'autre jour je relisais toutes tes lettres pour passer quelques-unes + de ces minutes trop longues auprès d'un cœur aimant, et un immense + sentiment d'admiration s'élevait en moi pour ta dignité et ton + courage. Si l'épreuve des grands malheurs est la pierre de touche des + belles âmes, oh! ma chérie, la tienne est une des plus belles et des + plus nobles qu'il soit possible de rêver.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>Le mois de novembre s'écoula, puis le mois de décembre 1897, sans +m'apporter de lettres. Enfin, le 9 janvier 1898, après une longue et +anxieuse attente, je reçus tout à la fois les lettres de ma femme des +mois d'octobre et de novembre, dont j'extrais les passages suivants:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 6 octobre 1897.</p> + + <p>Je n'ai pas réussi à t'exprimer dans ma dernière lettre et surtout, je + crois, à te communiquer d'une façon absolue la confiance si grande que + j'avais et qui n'a fait que s'accentuer depuis, dans le retour de + notre <span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span> bonheur. Je voudrais te dire la joie que je ressens en + voyant l'horizon s'éclaircir ainsi, en apercevant le terme de nos + souffrances, et je me sens bien inhabile à te faire partager mes + sentiments, car pour toi, pauvre exilé, c'est toujours l'attente, + l'attente angoissante, l'ignorance de tout ce que nous faisons, et les + phrases vagues, les assemblages de mots ne t'apportent rien, si ce + n'est l'assurance de notre profonde affection et la promesse souvent + renouvelée que nous arriverons à te réhabiliter. Si tu pouvais comme + moi te rendre compte des progrès accomplis, du chemin que nous avons + fait à travers les ténèbres pour gagner enfin la pleine lumière, comme + tu te sentirais allégé, soulagé! Cela me crève le cœur de ne + pouvoir te raconter tout ce qui me passionne, tout ce qui fait que + j'ai tant d'espoir. Je souffre à l'idée que tu subis un martyre, qui, + s'il doit se prolonger physiquement jusqu'à ce que l'erreur soit + officiellement reconnue, est au moins inutile moralement, et que, + tandis que je me sens plus rassurée, plus tranquille, tu passes par + des alternatives d'angoisses et d'inquiétudes qui pourraient t'être + épargnées...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 17 novembre 1897.</p> + + Je suis inquiète de n'avoir pas de lettre de toi. Ta dernière lettre + datée du 4 septembre m'est arrivée dans les premiers jours d'octobre, + et depuis je suis absolument <span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> sans nouvelles. Je n'ai jamais + exhalé de plaintes et ce n'est certes pas maintenant que je + commencerai, et cependant Dieu sait ce que j'ai souffert, restant + pendant des semaines et des semaines dans cette angoisse affolante que + me causait l'absence totale de lettres. De jour en jour, je pense que + mes tourments vont cesser, que je vais être rassurée, autant que je le + puis, étant données tes horribles souffrances. Mais espère de toutes + tes forces! Comment pourrais-je te dire ma confiance, en restant dans + les limites qui me sont permises? C'est difficile et je ne puis que te + donner l'assurance formelle que dans un temps très, très rapproché tu + seras réhabilité. Ah! si je pouvais te parler à cœur ouvert, te + dire toutes les péripéties de ce drame épouvantable... + + <p>Quand cette lettre arrivera à la Guyane, j'espère que tu auras reçu la + bonne nouvelle que ta conscience attend depuis trois longues années.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>Quand ces lettres me parvinrent en janvier 1898, à l'île du Diable, +après une longue et anxieuse attente, non seulement je n'avais pas reçu +la bonne nouvelle qu'elles me faisaient prévoir, mais les vexations +avaient redoublé d'intensité, la surveillance était devenue encore plus +rigoureuse. De dix surveillants et un surveillant-chef, le nombre avait +été porté à treize surveillants et un surveillant-chef; <span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> des +sentinelles avaient été placées autour de ma case, un souffle de terreur +régnait autour de moi, terreur dont je m'apercevais par l'attitude des +surveillants.</p> + +<p>Vers cette époque également, on élevait une tour dépassant en hauteur la +caserne des surveillants et sur la plate-forme de laquelle fut placé le +canon Hotchkiss destiné à défendre les approches de l'île.</p> + +<p>Aussi renouvelai-je auprès du Président de la République, auprès des +membres du Gouvernement, les appels que j'avais faits précédemment.</p> + +<p>Dans les premiers jours du mois de février 1898, je reçus deux lettres +de ma femme, datées du 4 décembre 1897 et du 26 décembre 1897; ces deux +lettres étaient des copies partielles des lettres que ma femme m'avait +écrites.</p> + +<p>J'ai su depuis que ma femme m'avait fait connaître, en termes discrets, +dans les lettres qu'elle m'écrivit en août ou septembre 1897, qu'une +haute personnalité du Sénat avait pris ma cause en main; le passage, +bien entendu, fut supprimé et je n'appris l'admirable initiative de M. +Scheurer-Kestner qu'à mon retour en France, en 1899, comme je n'appris +qu'à cette époque les événements qui se déroulaient alors en France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span></p> + +<p>Un extrait qu'on m'avait transmis de la lettre du 4 décembre 1897 de ma +femme était particulièrement triste.</p> + +<div class="letter"> + <p>J'ai reçu deux lettres de toi. Quoique tu ne me dises rien de tes + souffrances et que ces lettres, comme les précédentes, soient + empreintes d'une belle dignité, d'un courage admirable, j'ai senti + percer ta douleur avec une telle acuité que j'éprouve le besoin de + t'apporter du réconfort, de te faire entendre quelques paroles + d'affection, venant d'un cœur aimant et dont la tendresse, + l'attachement sont, comme tu le sais, aussi profonds qu'inaltérables.</p> + + <p>Mais que de jours se sont passés depuis que tu m'as écrit ces lettres + et que de temps s'écoulera encore jusqu'à ce que ces quelques lignes + viennent te rappeler que ma pensée est avec toi jour et nuit et qu'à + toutes les heures, à toutes les minutes de ta longue torture, mon âme, + mon cœur, tout ce qu'il y a de sensible en moi, vibre avec toi, que + je suis l'écho de tes cruelles souffrances et que je donnerais ma vie + pour abréger tes tortures. Si tu savais quel chagrin j'éprouve de ne + pas être là-bas auprès de toi, et avec quelle joie j'aurais accepté la + vie la plus dure, la plus atroce, pour partager ton exil et être à tes + côtés à toute heure, à tout moment, pour te soutenir dans les moments + de défaillance, t'entourer de toute mon affection et panser, si peu + que ce soit, tes blessures.</p> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span></p> + + <p>Mais il était dit que nous n'aurions même pas la consolation de + souffrir ensemble et que nous boirions l'amertume jusqu'à la dernière + goutte...</p> +</div> + +<p>Puis suivaient quelques phrases vagues d'espoir, si souvent renouvelées.</p> + +<p>En réponse à ce courrier, j'écrivis à ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 7 février 1898.</p> + + <p>Je viens de recevoir tes chères lettres de décembre, et mon cœur se + brise, se déchire devant tant de souffrances imméritées. Je te l'ai + dit: ta pensée, celle des enfants me relèvent toujours, vibrant de + douleur, de suprême volonté devant ce que nous avons de plus précieux + au monde: notre honneur, la vie de nos enfants, pour jeter le cri + d'appel de plus en plus vibrant de l'homme qui ne demande que la + justice pour lui et les siens et qui y a droit.</p> + + <p>Depuis trois mois, dans la fièvre et le délire, souffrant le martyre + nuit et jour pour toi, pour nos enfants, j'adresse appels sur appels + au chef de l'État, au Gouvernement, à ceux qui m'ont fait condamner, + pour obtenir de la justice enfin, un terme à notre effroyable martyre, + sans obtenir de solution.</p> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span></p> + + <p>Je réitère aujourd'hui mes demandes précédentes au chef de l'État, au + Gouvernement, avec plus d'énergie encore s'il se peut, car tu n'as pas + à subir un pareil martyre, nos enfants n'ont pas à grandir déshonorés, + je n'ai pas à agoniser dans un cachot pour un crime abominable que je + n'ai pas commis. Et j'attends chaque jour d'apprendre que le jour de + la justice a enfin lui pour nous...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>Dans le courant du mois de février, les mesures de rigueur ne faisant +que s'accentuer encore, et ne recevant aucune réponse à mes précédents +appels au chef de l'État et aux membres du Gouvernement, j'adressai la +lettre suivante au Président de la Chambre des Députés et aux députés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 28 février 1898.</p> + + <p class="left2">«Monsieur le Président de la Chambre + des Députés,<br /> + + «Messieurs les Députés,</p> + +<p>«Dès le lendemain de ma condamnation, c'est-à-dire il y a déjà plus de +trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est venu me trouver au +nom de M. le Ministre de la Guerre pour me demander, après qu'on m'eut +fait condamner pour un crime abominable que je n'avais pas commis, si +j'étais innocent ou coupable, j'ai déclaré que non seulement j'étais +innocent, mais que je demandais la lumière, la pleine et éclatante +lumière, et j'ai aussitôt sollicité l'aide de tous les moyens +d'investigation habituels, soit par les attachés militaires, soit par +tout autre dont dispose un gouvernement.</p> + +<p>«Il me fut répondu alors que des intérêts supérieurs aux miens, à cause +de l'origine de cette lugubre et tragique histoire, à cause de l'origine +de la lettre incriminée, empêchaient les moyens d'investigation +habituels, mais que les recherches seraient poursuivies.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span></p> + +<p>«J'ai attendu pendant trois ans, dans la situation la plus effroyable +qu'il soit possible d'imaginer, frappé sans cesse et sans cause, et ces +recherches n'aboutissent pas.</p> + +<p>«Si donc des intérêts supérieurs aux miens devaient empêcher, doivent +toujours empêcher l'emploi des moyens d'investigation qui seuls peuvent +mettre enfin un terme à cet horrible martyre de tant d'êtres humains, +qui seuls peuvent faire enfin la pleine et éclatante lumière sur cette +lugubre et tragique affaire, ces mêmes intérêts ne sauraient exiger +qu'une femme, des enfants, un innocent leur soient immolés. Agir +autrement serait nous reporter aux siècles les plus sombres de notre +histoire, où l'on étouffait la vérité, où l'on étouffait la lumière.</p> + +<p>«J'ai soumis, il y a quelques mois déjà, toute l'horreur tragique et +imméritée de cette situation à la haute équité des membres du +Gouvernement; je viens également la soumettre à la haute équité de +messieurs les Députés, pour leur demander de la justice pour les miens, +la vie de mes enfants, un terme à cet effroyable martyre de tant d'êtres +humains.»</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span></p> + +<p>La même lettre, conçue dans des termes identiques, fut adressée à la +même date au Président et aux membres du Sénat. Ces appels furent +renouvelés peu de temps après.</p> + +<p>M. Méline, qui présidait alors le Gouvernement, étouffa mes cris et +garda ces lettres qui ne parvinrent jamais à leurs destinataires.</p> + +<p>Et ces lettres arrivaient au moment où l'auteur du crime était glorifié, +pendant qu'ignorant de tous les événements qui se passaient en France, +j'étais cloué sur mon rocher, criant mon innocence aux pouvoirs publics, +multipliant les appels à ceux qui étaient chargés de faire la lumière, +d'assurer la justice!</p> + +<p>En mars, je reçus les lettres de ma femme du commencement de janvier, +conçues toujours en termes vagues, exprimant le même espoir, sans +qu'elle pût préciser sur quelles espérances se fondait cet espoir.</p> + +<p>Puis, en avril, nouveau et profond silence. Les lettres que m'écrivit ma +femme dans les derniers jours de janvier et dans le courant du mois de +février 1898 ne me parvinrent jamais.</p> + +<p>Quant aux lettres que j'écrivis à partir de cette époque à ma femme, +elle n'en reçut aucune originale et nous n'en possédons que des extraits +<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> copiés et tronqués. D'ailleurs, durant toute cette période, les +lettres que m'adressait ma femme ne me parvinrent également qu'en copie.</p> + +<p>Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en copie +durant cette période:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 6 mars 1898.</p> + + <p>Quoique mes lettres soient bien banales et d'une monotonie + désespérante, je ne puis pas résister au désir de me rapprocher de + toi, de venir causer un peu.</p> + + <p>Vois-tu, il y a des moments où mon cœur est tellement gonflé, où + l'écho de tes souffrances retentit en moi avec une telle force, une + telle acuité que je ne peux plus me dominer, ma volonté m'abandonne, + j'étouffe de chagrin, la séparation me pèse trop, elle est trop + cruelle; dans un élan de tout mon être je tends les bras vers toi, + dans un effort suprême je cherche à t'atteindre, à te consoler, à te + ranimer. Je crois alors être près de toi, je te parle doucement, je te + redonne courage, je te fais espérer. Trop vite je suis tirée de mon + rêve par la voix d'un enfant, par un bruit du dehors qui me ramène + brusquement à la réalité. Je me retrouve alors bien isolée, bien + triste en face de mes pensées et surtout de tes souffrances. Combien + tu as dû être malheureux d'être privé de nouvelles, ainsi que tu me le + dis dans ta lettre du 6 janvier. N'oublie pas, quand tu ne <span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> reçois + pas mes lettres, que je suis en pensée avec toi, que je ne t'abandonne + ni nuit ni jour, et que si la parole ne peut t'apporter l'expression + de mon profond amour, aucun obstacle ne peut entraver l'union de nos + cœurs, de nos pensées.</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 7 avril 1898.</p> + + Je viens de recevoir ta lettre du 5 mars, ce sont des nouvelles + relativement récentes pour nous qui sommes habitués à tant souffrir de + l'irrégularité des courriers, et j'ai eu une agréable surprise en + voyant une date aussi rapprochée. Comme les malheurs vous changent! + Avec quelle résignation on est obligé d'accepter des choses qui vous + semblent impossible à supporter... Quand je dis que j'accepte avec + résignation, c'est inexact. Je ne récrimine pas, parce que, jusqu'à ce + que ta pleine innocence soit reconnue, je dois vivre et souffrir + ainsi, mais au fond mon être se révolte, s'indigne et, comprimé par + ces longues années d'attente, il déborde d'impatience à peine + contenue... +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 5 juin 1898.</p> + + <p>Me voici encore accoudée à ma table, songeant tristement et perdue + dans mes pensées; je venais t'écrire <span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> et comme il m'arrive vingt + fois par jour, je me suis laissée aller à une longue rêverie. C'est + vers toi que je me sauve ainsi à tout instant, je donne à mes nerfs + une détente en m'échappant, et ma pensée va rejoindre mon cœur qui + est toujours avec toi dans ton lointain exil. Je viens te rendre + visite souvent, bien souvent, et puisqu'il ne m'a pas encore été + permis de venir te rejoindre, je t'apporte tout ce qui est moi-même, + toute ma personne morale, toute ma pensée, ma volonté, mon énergie et + surtout mon amour, toutes choses intangibles et qu'aucune force + humaine ne pourrait enchaîner...</p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 25 juillet 1898.</p> + + <p>Quand je me sens trop triste et que le fardeau de la vie me semble + trop lourd, trop difficile à supporter, je me détourne du présent, + j'évoque mes souvenirs et je retrouve des forces pour continuer la + lutte...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p>Cette lettre fut la seule du mois de juillet qui me parvint. A partir de +cette époque les lettres originales reprennent.</p> + +<p>Pour moi, les journées s'écoulaient dans une <span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> impatience extrême, ne +comprenant rien à ce qui se passait autour de moi. Quant aux demandes +que j'adressais au chef de l'État, il m'était invariablement répondu: +«Vos demandes ont été transmises suivant la forme constitutionnelle aux +membres du Gouvernement.» Puis, plus rien; j'attendais toujours quelle +était la suite définitive donnée à mes demandes de revision. J'ignorais +totalement la loi, à plus forte raison la loi nouvelle sur la revision +qui date de 1895, c'est-à-dire d'une époque où j'étais déjà en +captivité. Une demande faite pour obtenir un code en communication fut +repoussée.</p> + +<p>Au mois d'août 1898, j'écrivis à ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 7 août 1898.</p> + + <p>Quoique je t'aie écrit deux longues lettres par le précédent courrier, + je ne veux pas laisser partir ce courrier sans t'envoyer l'écho de mon + immense affection, sans venir te parler, te faire entendre toujours + les mêmes paroles qui doivent soutenir ton invincible courage.</p> + + <p>La claire conscience de notre devoir doit nous rendre stoïques envers + le reste. Si atroce que soit le destin, <span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span> il faut avoir l'âme assez + haute pour le dominer jusqu'à ce qu'il s'incline devant toi.</p> + + <p>Les paroles que je te redis depuis si longtemps sont et demeurent + invariables. Mon honneur est mon bien propre, le patrimoine de nos + enfants et doit leur être rendu; cet honneur, je l'ai réclamé à la + patrie. Je ne puis que souhaiter que notre effroyable martyre ait + enfin un terme.</p> + + <p>Dans mes précédentes lettres, je t'ai parlé longuement de nos enfants, + de leur sensibilité dont tu te plaignais, quoique je sois assuré que + tu élèves admirablement ces chers petits. Si j'y reviens, c'est que + dans le bonheur ils étaient le but unique de nos pensées; dans le + malheur immérité qui nous a frappés, ils sont notre raison de vivre. + La sensibilité donc, toujours celle qui s'adresse aux choses de + l'esprit et du cœur, est le grand ressort de l'éducation. Quelle + prise peut-on avoir sur une nature indolente ou insensible?</p> + + <p>C'est surtout par l'influence morale qu'il faut agir, aussi bien pour + l'éducation que pour le développement de l'intelligence, et celle-ci + ne peut s'exercer que sur un être sensible. Je ne suis pas partisan + des châtiments corporels, quoiqu'ils soient parfois nécessaires pour + les enfants d'un naturel indocile. Une âme menée par la crainte en + reste toujours plus faible. Un visage triste, une attitude sévère + suffisent à un enfant sensible pour lui faire comprendre sa faute.</p> + + <p>Cela me fait toujours du bien de venir me rapprocher de toi, te parler + de nos enfants, d'un sujet qui après avoir été, dans le bonheur, celui + de nos conversations <span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> familières, est aujourd'hui celui de notre + raison de vivre.</p> + + <p>Et si je n'écoutais que mon cœur, je t'écrirais plus souvent, car + il me semble ainsi—pure illusion, je le sais, mais qui soulage + néanmoins—qu'au même instant, à la même minute, tu sentiras à travers + la distance qui nous sépare, battre un cœur qui ne vit que pour + toi, pour nos enfants, un cœur qui t'aime...</p> + + <p>Mais au-dessus de tout plane le culte de l'honneur, au sens absolu du + mot. Il faut se dégager tout aussi bien des passions intérieures que + la douleur soulève, que de l'oppression produite par les choses + extérieures. Cet honneur donc, qui est mon bien propre, le patrimoine + de nos enfants, leur vie, il faut le vouloir courageusement, + infatigablement, sans jactance, mais aussi sans faiblesse.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>En même temps, je demandai par lettre, par télégramme, quelle était la +suite définitive donnée à mes demandes de revision pour lesquelles +j'obtenais toujours la même réponse énigmatique. Mais le silence, le +silence toujours, était la seule réponse que j'obtenais. J'ignorais les +événements qui s'étaient passés, qui se passaient encore en France. +Enfin, espérant obtenir par un moyen extrême <span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> une réponse, je +déclarai en septembre 1898 que je cessais ma correspondance en attendant +la réponse à mes demandes de revision. Cette déclaration fut +inexactement transmise par câble à ma femme et l'on verra à quels +incidents elle donna lieu.</p> + +<p>En octobre, je reçus le courrier du mois d'août de ma femme, exprimant +toujours le même espoir, qu'il lui était malheureusement impossible, +dans sa correspondance épluchée et si souvent supprimée, d'étayer par +des faits précis.</p> + +<p>Je renouvelai ma demande tendant à obtenir une réponse à mes demandes de +revision. Le 27 octobre 1898, alors que j'ignorais encore qu'une demande +en revision avait été introduite par ma femme, que cette demande avait +été transmise à la Cour de cassation pour y être examinée, on me fit +dire enfin que: «j'allais recevoir une réponse définitive à mes demandes +de revision adressées au chef de l'État».</p> + +<p>J'écrivis aussitôt à ma femme la lettre suivante:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 27 octobre 1898.</p> + + <p>Quelques lignes pour t'envoyer l'écho de mon immense affection, + l'expression de toute ma tendresse. Je viens d'être informé que je + recevrai la réponse définitive à mes demandes de revision. Je + l'attends avec calme et confiance, ne doutant pas cette réponse soit + ma réhabilitation...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>Quelques jours plus tard, dans les premiers jours de novembre, je reçus +le courrier du mois de septembre de ma femme, par lequel elle +m'annonçait qu'il s'était produit des événements graves que j'apprendrai +plus tard et qu'elle avait introduit une demande en revision qui avait +été acceptée par le Gouvernement.</p> + +<p>Cette nouvelle venait donc coïncider avec la réponse qui m'avait été +donnée le 27 octobre précédent. J'écrivis aussitôt à ma femme:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 5 novembre 1898.</p> + + <p>Je viens de recevoir ton courrier du mois de septembre, par lequel tu + me donnes de si bonnes nouvelles.</p> + + <p>Par ma lettre du 27 octobre dernier, je t'ai fait connaître que + j'étais déjà informé que je recevrais la réponse définitive à mes + demandes de revision. Je t'ai dit dès alors que j'attendais avec + confiance, ne doutant pas que cette réponse soit enfin ma + réhabilitation...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>J'ignorais toujours que la demande en revision avait été transmise par +le Gouvernement à la Cour de cassation et que même des débats avaient +déjà eu lieu.</p> + +<p>Le 16 novembre 1898, je reçus un télégramme ainsi conçu:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Cayenne, 16 novembre 1898.</p> + + <p class="left2">Gouverneur à déporté Dreyfus, par commandant + supérieur des îles du Salut.</p> + + <p>Vous informe que Chambre criminelle de la Cour de cassation a déclaré + recevable en la forme demande en revision de votre jugement et décidé + que vous seriez avisé de cet arrêt et invité à produire vos moyens de + défense.</p> +</div> + +<p>Je compris que la demande avait été déclarée recevable en la forme par +la Cour et qu'il allait s'ouvrir des débats sur le fond. Je fis +connaître que je désirais être mis en communication avec M<sup>e</sup> Demange, +mon défenseur en 1894. Je ne savais d'ailleurs rien de ce qui s'était +passé depuis cette époque, j'en étais toujours au bordereau, pièce +unique du dossier. Je n'avais pour ma part rien à ajouter à ce que +j'avais déjà dit devant le premier Conseil de guerre, rien à modifier à +la discussion du bordereau. J'ignorais qu'on avait modifié la date +d'arrivée du bordereau, modifié les hypothèses <span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span> qui avaient été +émises au premier procès sur les différentes pièces énumérées au +bordereau. Je croyais donc l'affaire bien simple, et réduite, comme au +premier Conseil de guerre, à une discussion sur l'écriture.</p> + +<p>Le 28 novembre 1898, je fus autorisé à circuler de 7 h. à 11 h. et de 2 +à 5 h. du soir, dans l'enceinte du camp retranché. On appelait camp +retranché l'espace compris dans une enceinte en pierres sèches de 0<sup>m</sup>,80 +environ de hauteur, enceinte qui entourait la caserne des surveillants +située à côté de ma case. La promenade consistait donc en réalité en un +couloir, en plein soleil, qui contournait la caserne et ses dépendances. +Mais je revoyais la mer que je n'avais plus vue depuis plus de deux ans, +je revoyais la maigre verdure des îles; mes yeux pouvaient se reposer +sur autre chose que sur les quatre murs de la case.</p> + +<p>En décembre, je ne reçus pas de courrier de ma femme. Aucune des lettres +qu'elle m'écrivit dans le courant du mois d'octobre 1898 ne me parvint +jamais. L'impatience me gagna durant ce mois; je demandai des +explications, je demandai quand les débats s'ouvriraient sur le fond à +la Cour de cassation? (Je ne savais pas que des débats avaient <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> eu +lieu les 27, 28 et 29 octobre.) Aucune réponse ne me fut donnée.</p> + +<p>Le 28 décembre 1898, je reçus une lettre de ma femme ainsi conçue:</p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Paris, 22 novembre 1898.</p> + + <p>Je ne sais si tu as reçu mes lettres du mois dernier dans + lesquelles<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> je te racontais dans leurs grandes lignes les efforts + que nous avions faits pour arriver à pouvoir demander la revision de + ton procès, puis la procédure engagée et la recevabilité de la + demande. Chaque nouveau succès, quoiqu'il me rendit bien heureuse, + était empoisonné par l'idée que toi, pauvre malheureux, tu étais dans + l'ignorance des faits et que sans doute tu étais en train de + désespérer.</p> + + <p>Enfin, la semaine dernière, j'ai eu l'immense joie d'apprendre que le + Gouvernement t'envoyait un télégramme t'avertissant de la recevabilité + de la demande.</p> + + <p>J'ai eu connaissance il y a quinze jours d'une lettre de toi dans + laquelle tu aurais, paraît-il, déclaré ta résolution de ne plus + écrire, même à moi...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span></p> + +<p>Outré par une interprétation aussi inexacte de ma pensée, j'écrivis +aussitôt à M. le Gouverneur de la Guyane une lettre conçue à peu près +dans ces termes:</p> + +<div class="letter"> + <p>«Par la lettre que je viens de recevoir de madame Dreyfus, je vois + qu'il lui a été donné connaissance, en partie seulement, d'une lettre + que je vous avais adressée en septembre dernier, vous déclarant que je + cessais ma correspondance, en <i>attendant la réponse</i> aux demandes de + revision que j'avais adressées au chef de l'État. En ne communiquant à + madame Dreyfus qu'un extrait de ma lettre, on lui a donné une + interprétation qui a dû être plus que douloureuse pour ma chère femme. + Il y a donc un devoir de conscience pour celui—que j'ignore et que je + veux ignorer—qui a commis cet acte et à qui il appartient de le + réparer.»</p> +</div> + +<p>J'appris que ce dont on avait donné connaissance à ma femme était une +transmission par câble de ma lettre et que celle-ci avait été +inexactement câblée!</p> + +<p>En même temps, j'écrivis à ma femme la lettre suivante:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 26 décembre 1898.</p> + + <p>J'étais sans lettres de toi depuis deux mois. J'ai reçu il y a + quelques jours ta lettre du 22 novembre. Si j'ai momentanément clos ma + correspondance, c'est que j'attendais la réponse à mes demandes de + revision et que je ne pouvais plus que me répéter. Depuis, tu as dû + recevoir de nombreuses lettres de moi.</p> + + <p>Si ma voix eût cessé de se faire entendre, c'est qu'elle eût été + éteinte à tout jamais, car si j'ai vécu, c'est pour vouloir mon + honneur, mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, pour faire mon + devoir, comme je l'ai fait partout et toujours, et comme il faut + toujours le faire, quand on a pour soi le bon droit et la justice, + sans jamais craindre rien ni <ins class="correction" title="persone">personne</ins>...</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p> +</div> + +<p>Les nouvelles que j'avais reçues dans ces derniers mois m'avaient +apporté un soulagement immense. Je n'avais jamais désespéré, je n'avais +jamais perdu foi en l'avenir, convaincu dès le premier jour que la +vérité serait connue, qu'il était impossible qu'un crime aussi +abominable, auquel j'étais si complètement étranger, pût rester impuni. +Mais <span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> ne connaissant rien des événements qui se passaient en France, +voyant au contraire chaque jour la situation qui m'était faite devenir +plus atroce, frappé sans cesse et sans cause, obligé de lutter nuit et +jour contre les éléments, contre le climat, contre les hommes, j'avais +commencé à douter de voir pour moi-même la fin de cet horrible drame. Ma +volonté n'en était pas amoindrie, elle était restée aussi inflexible, +mais j'avais des moments de désespoir farouche, pour ma chère femme, +pour mes chers enfants, en pensant à la situation qui leur était faite.</p> + +<p>Enfin l'horizon s'éclaircissait; j'entrevoyais pour les miens comme pour +moi-même un terme à cet affreux martyre. Il me sembla que le cœur se +déchargeait d'un poids immense, je respirai plus librement.</p> + +<p>Fin décembre, je reçus le réquisitoire introductif du 15 octobre 1898 du +procureur général à la Cour de cassation. Je le lus avec une profonde +stupéfaction.</p> + +<p>J'appris l'accusation portée par mon frère contre le commandant +Esterhazy que je ne connaissais pas, son acquittement, le faux, l'aveu +et le suicide d'Henry. Mais le sens de bien des incidents m'échappa.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span></p> + +<p>Le 5 janvier 1899, je fus interrogé sur commission rogatoire, par le +président de la Cour d'appel de Cayenne. Mon étonnement fut grand +d'entendre parler pour la première fois de ces prétendus aveux, de cette +misérable transformation de paroles prononcées le jour de la dégradation +et qui étaient au contraire une protestation, une déclaration véhémente +de mon innocence.</p> + +<p>Puis les journées, les mois s'écoulèrent, sans recevoir de nouvelles +précises, ignorant ce que devenait l'enquête de la Cour. Chaque mois, ma +femme, dans ses lettres qui me parvenaient souvent avec un retard +considérable, dans ses dépêches, me disait son espoir d'un terme +prochain à nos souffrances, et ce terme je ne le voyais pas venir.</p> + +<p>Dans les derniers jours de février, je remis comme d'habitude, au +commandant du pénitencier, Deniel, la demande de vivres et objets +nécessaires pour le mois suivant. Je ne reçus rien. J'avais pris la +résolution absolue, dont je ne m'étais pas départi depuis le premier +jour, de ne pas réclamer, de ne jamais discuter sur l'application de la +peine, car c'eût été en admettre le principe, principe que je n'avais +jamais admis; aussi je ne dis rien et je me passai de tout durant le +mois de mars. A la fin du mois, Deniel vint me dire qu'il avait égaré ma +<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span> commande et qu'il me priait d'en refaire une autre. S'il l'avait +réellement égarée, il s'en serait aperçu dès le retour du bateau chargé +de chercher les vivres à Cayenne. Cet acte a trop bien coïncidé avec le +vote de la loi de dessaisissement pour ne pas penser que ce fait en a +été la cause. A ce moment, je ne connaissais pas la basse besogne à +laquelle cet homme s'était livré, je ne l'appris qu'à mon retour en +France; je le croyais un simple instrument, d'autant plus qu'il +s'empressait toujours de me dire: «Je ne suis qu'un agent d'exécution», +et je savais qu'on trouve des individus pour toutes les besognes. +Aujourd'hui, j'ai tout lieu de penser que bien des mesures furent prises +sur sa propre initiative, que l'attitude de certains surveillants lui +est due.</p> + +<p>Quant à moi, j'ignorais la loi de dessaisissement et je ne pouvais +comprendre la longueur de l'enquête; celle-ci me paraissait toute +simple, puisque je ne connaissais que le bordereau. Je demandai à +plusieurs reprises des renseignements; il est presque inutile de dire +qu'ils ne me furent jamais donnés.</p> + +<p>Si mon énergie morale ne faiblit pas durant ces huit longs mois, où +j'attendais chaque jour, à chaque heure du jour, la décision de la Cour +<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> suprême, par contre mon épuisement physique et cérébral ne fit que +s'accentuer dans cette attente angoissante et affolante.</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span></p> + +<h2>X</h2> + +<p>Le lundi 5 juin 1899, à midi et demi, le surveillant chef vint +précipitamment dans ma case et me remit la note suivante:</p> + +<div class="letter"> + <p>«Veuillez faire connaître immédiatement capitaine Dreyfus dispositif + cassation ainsi conçu: «La Cour casse et annule jugement rendu le 22 + décembre 1894 contre Alfred Dreyfus par le 1<sup>er</sup> Conseil de guerre du + Gouvernement militaire de Paris et renvoie l'accusé devant le Conseil de + guerre de Rennes, etc., etc.</p> + + <p>«Dit que le présent arrêté sera imprimé et transcrit sur les registres + du 1<sup>er</sup> Conseil de guerre du Gouvernement militaire de Paris en marge + de la décision annulée; en vertu de cet arrêt, le capitaine Dreyfus + cesse d'être soumis au régime déportation, devient simple prévenu, <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> + est replacé dans son grade et peut reprendre son uniforme.»</p> + + <p>«Faites opérer levée d'écrou par l'administration pénitentiaire et + retirer surveillants militaires de l'île du Diable; en même temps faites + prendre en charge le prévenu par le commandant des troupes et remplacer + surveillants par brigade de gendarmerie qui assurera le service de garde + de l'île du Diable dans position réglementaire des prisons militaires.</p> + + <p>«Croiseur <i>Sfax</i> part aujourd'hui de Fort-de-France avec ordre d'aller + chercher prévenu île du Diable pour le ramener en France.</p> + + <p>«Communiquez à capitaine Dreyfus dispositif arrêt et départ <i>Sfax</i>.»</p> +</div> + +<p>Ma joie fut immense, indicible. J'échappais enfin au chevalet de torture +où j'avais été cloué pendant cinq ans, souffrant le martyre pour les +miens, pour mes enfants, autant que pour moi-même. Le bonheur succédait +à l'effroi des angoisses inexprimées, l'aube de la justice se levait +enfin pour moi. Après l'arrêt de la Cour, je croyais que tout allait en +être fini, qu'il ne s'agissait plus que d'une simple formalité.</p> + +<p>De mon histoire, je ne savais rien. J'en étais resté à 1894, au +bordereau pièce unique du dossier, <span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span> à la sentence du Conseil de +guerre, à l'effroyable parade d'exécution, aux cris de mort d'une foule +abusée; je croyais à la loyauté du général de Boisdeffre, je croyais à +un chef de l'État, Félix Faure, tous anxieux de justice et de vérité. Un +voile s'était ensuite étendu devant mes yeux, rendu plus impénétrable +chaque jour; les quelques faits que j'avais appris depuis quelques mois +m'étaient restés incompréhensibles. Je venais d'apprendre le nom +d'Esterhazy, le faux du lieutenant-colonel Henry, son suicide; je +n'avais eu que des rapports de service avec l'héroïque +lieutenant-colonel Picquart. La lutte grandiose engagée par quelques +grands esprits, épris de lumière et de vérité, m'était totalement +inconnue.</p> + +<p>Dans l'arrêt de la Cour, j'avais lu que mon innocence était reconnue et +qu'il ne restait plus au Conseil de guerre devant lequel j'étais renvoyé +que l'honneur de réparer une effroyable erreur judiciaire.</p> + +<p>Dans le même après-midi du 5 juin, je remis la dépêche suivante, pour +être adressée à ma femme:</p> + +<div class="letter"> + <p>«De cœur et d'âme avec toi, enfants, tous. Pars vendredi. Attends + avec immense joie le moment de bonheur suprême de te serrer dans mes + bras. Mille baisers.»</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span></p> + +<p>Dans la soirée arriva de Cayenne la brigade de gendarmerie chargée +d'assurer ma garde jusqu'au départ. Je vis partir les surveillants; il +me semblait marcher dans un rêve, au sortir d'un long et épouvantable +cauchemar.</p> + +<p>J'attendis anxieusement l'arrivée du <i>Sfax</i>. Le jeudi soir, je vis +apparaître au loin un panache de fumée; bientôt je reconnus un navire de +guerre. Mais il était trop tard pour que je pusse embarquer.</p> + +<p>Grâce à l'obligeance de M. le maire de Cayenne, j'avais pu recevoir un +costume, un chapeau, quelque linge, ce qui m'était, en un mot, +strictement nécessaire pour mon retour en France.</p> + +<p>Le vendredi matin, 9 juin, à 7 heures, on vint me chercher à l'île du +Diable, dans la chaloupe du pénitencier. Je quittai enfin cette île +maudite où j'avais tant souffert. Le <i>Sfax</i>, à cause de son tirant +d'eau, était stationné fort loin. La chaloupe me conduisit jusqu'à +l'endroit où il était ancré, mais là je dus attendre pendant deux heures +qu'on voulût bien me recevoir. La mer était forte et la chaloupe, vraie +coquille de noix, dansait sur les grandes lames de l'Atlantique. Je fus +malade, comme tous ceux qui étaient à bord.</p> + +<p>Vers 10 heures, l'ordre vint d'accoster, je montai à bord du <i>Sfax</i>, où +je fus reçu par le commandant <span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> en second qui me conduisit à la +cabine de sous-officier qui avait été spécialement aménagée pour moi. La +fenêtre de la cabine avait été grillée (je pense que c'est cette +opération qui a provoqué ma longue attente à bord de la chaloupe du +pénitencier); la porte, vitrée, était gardée par un factionnaire en +armes. Le soir je compris, au mouvement du navire, que le <i>Sfax</i> venait +de lever l'ancre et se mettait en marche.</p> + +<p>Mon régime à bord du <i>Sfax</i> était celui d'un officier aux arrêts de +rigueur; j'avais une heure le matin, une heure le soir pour me promener +sur le pont. Le reste du temps, j'étais renfermé dans ma cabine. Pendant +mon séjour à bord du <i>Sfax</i>, je me conformais à la conduite que j'avais +adoptée dès le début, par sentiment de dignité personnelle, me +considérant comme l'égal de tous. En dehors des besoins du service, je +ne parlai à personne.</p> + +<p>Le dimanche 18 juin nous arrivâmes aux îles du Cap Vert, où le <i>Sfax</i> +fit du charbon, et nous en repartîmes le mardi 20. La marche du navire +était lente, 8 à 9 nœuds à l'heure.</p> + +<p>Le 30 juin nous fûmes en vue des côtes françaises. Après cinq années de +martyre, je revenais pour chercher la justice. L'horrible cauchemar +prenait fin. Je croyais que les hommes avaient <span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> reconnu leur erreur, +je m'attendais à trouver les miens, puis, derrière les miens, mes +camarades qui m'attendaient les bras ouverts, les larmes aux yeux.</p> + +<p>Le jour même, j'eus la première désillusion, la première impression +triste et douloureuse.</p> + +<p>Dans la matinée du 30, le <i>Sfax</i> stoppa. Je fus informé qu'un bateau +viendrait me chercher pour me débarquer, sans qu'on voulût me dire où +serait effectué le débarquement. Un premier bateau parut, il apportait +simplement l'ordre de faire des exercices en pleine mer. Le débarquement +était remis. Toutes ces précautions, toutes ces allées et venues +mystérieuses produisirent en moi une pénible impression. J'eus comme une +vague intuition des événements.</p> + +<p>Dans l'après-midi le <i>Sfax</i> reprit sa marche lentement, en longeant les +côtes. Vers 7 heures du soir, le croiseur stoppa de nouveau. La nuit +était noire, l'atmosphère brumeuse, la pluie tombait par rafales. Je fus +prévenu que le bateau à vapeur viendrait me prendre dans la soirée.</p> + +<p>A 9 heures du soir, on vint me dire qu'un canot était au bas de +l'échelle du <i>Sfax</i> pour me conduire au bateau à vapeur qui était +arrivé, mais qui ne pouvait se rapprocher davantage à cause du <span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> +mauvais temps. La mer était démontée, le vent soufflait en tempête, la +pluie tombait abondamment. Le canot, soulevé par les flots, faisait des +bonds effrayants au bas de l'échelle du <i>Sfax</i> où il avait peine à se +maintenir. Je ne pus que m'y précipiter et je me heurtai violemment +contre le bordage, me blessant assez profondément. Le canot se mit en +marche sous les rafales de pluie. Saisi aussi bien par les émotions de +ce débarquement que par le froid et l'humidité pénétrante, je fus pris +d'un violent accès de fièvre et me mis à claquer des dents. A force de +volonté et d'énergie, je pus cependant me dominer. Après une course +folle sur les vagues écumantes, nous abordâmes au bateau à vapeur, dont +je pus à peine gravir l'échelle, souffrant de la blessure que je m'étais +faite aux jambes, en me précipitant dans le canot. J'observai toujours +le même silence. Le bateau à vapeur se mit en marche, puis stoppa. +J'ignorais totalement où j'étais, où j'allais; pas un mot ne m'avait été +adressé. Après une heure ou deux d'attente, je fus invité à descendre +dans le canot du bord. La nuit était toujours aussi noire, la pluie +continuait à tomber, mais la mer était plus calme. Je me rendis compte +que nous devions être dans un port. A deux heures et quart du matin, +j'abordai <span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> à un endroit que je sus depuis être Port-Houliguen.</p> + +<p>Là je fus introduit dans une calèche, avec un capitaine de gendarmerie +et deux gendarmes. Entre deux haies de soldats, cette calèche me mena à +une gare. En gare, je montai, toujours avec les mêmes compagnons, sans +qu'une parole ait été échangée, dans un train qui, après deux ou trois +heures de marche, m'amena à une autre gare où je descendis. J'y trouvai +une nouvelle calèche qui me mena au grand trot à une ville, puis pénétra +dans une cour. Je descendis et je m'aperçus alors, au personnel qui +m'entourait, que j'étais dans la prison militaire de Rennes; il était +environ six heures du matin.</p> + +<p>On comprend quelles avaient été successivement ma surprise, ma +stupéfaction, ma tristesse, ma douleur extrême d'un pareil retour dans +ma patrie. Là où je croyais trouver des hommes unis dans une commune +pensée de justice et de vérité, désireux de faire oublier toute la +douleur d'une effroyable erreur judiciaire, je ne trouvais que des +visages anxieux, des précautions minutieuses, un débarquement fou en +pleine nuit sur une mer démontée, des souffrances physiques venant se +joindre à ma douleur morale. Heureusement que pendant les longs et +tristes mois de ma captivité, <span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> j'avais su imposer à mon moral, à mes +nerfs, à mon corps, une immense force de résistance.</p> + +<p>Nous étions au 1<sup>er</sup> juillet. A neuf heures du matin, je fus prévenu +que je verrais ma femme quelques instants après dans la chambre voisine +de celle que j'occupais. Cette chambre était comme la mienne fermée par +un grillage serré en bois, qui ne permettait pas de voir dans la cour; +elle avait été garnie d'une table et de chaises. Toutes les entrevues +avec les miens, avec mes défenseurs, y eurent lieu. Si fort que je +fusse, un violent tremblement me saisit, les larmes coulèrent, ces +larmes que je ne connaissais plus depuis si longtemps, mais je pus +bientôt me ressaisir.</p> + +<p>L'émotion que nous éprouvâmes, ma femme et moi, en nous revoyant, fut +trop forte pour qu'aucune parole humaine puisse en rendre l'intensité. +Il y avait de tout, de la joie, de la douleur; nous cherchions à lire +sur nos visages les traces de nos souffrances, nous aurions voulu nous +dire tout ce que nous avions sur le cœur, toutes les sensations +comprimées et étouffées pendant de si longues années, et les paroles +expiraient sur nos lèvres. Nous nous contentâmes de nous regarder, +puisant, dans les regards échangés, toute la puissance de notre +affection comme de notre volonté. La présence d'un <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> lieutenant +d'infanterie, chargé par ordre d'assister à nos entretiens, gênait aussi +toute intimité. D'autre part, je ne savais rien des événements qui +s'étaient écoulés depuis cinq ans, j'étais revenu avec confiance; cette +confiance avait été fortement ébranlée par les péripéties de la nuit +émouvante que je venais de passer. Mais je n'osai interroger ma chère +femme de crainte de lui procurer une douleur; de même, elle préféra +laisser à mes avocats le soin de me mettre au courant.</p> + +<p>Ma femme fut autorisée à me voir tous les jours pendant une heure. Je +revis aussi successivement tous les membres de nos familles et rien +n'égale la joie que nous eûmes de pouvoir enfin nous embrasser après +tant d'années douloureuses.</p> + +<p>Le 3 juillet, M<sup>e</sup> Demange, M<sup>e</sup> Labori étaient auprès de moi. Je me jetai +dans les bras de M<sup>e</sup> Demange, puis je fus présenté à M<sup>e</sup> Labori. Ma +confiance en M<sup>e</sup> Demange, en son admirable dévouement, était restée +inaltérée; je ressentis tout de suite une vive sympathie pour M<sup>e</sup> Labori +qui avait été, avec tant d'éloquence et de courage, l'avocat de la +vérité et à qui j'exprimai ma profonde gratitude. Puis M<sup>e</sup> Demange me +fit succinctement le récit de l'«Affaire». J'écoutai haletant et dans +mon esprit peu à peu s'enchaînèrent tous les <span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> anneaux de cette +dramatique histoire. Ce premier exposé fut complété par M<sup>e</sup> Labori. +J'appris la longue suite de méfaits, de scélératesses, de crimes +constatés contre mon innocence. J'appris les actes héroïques, le suprême +effort tenté par tant d'esprits d'élite; la superbe lutte entreprise par +une poignée d'hommes de grand cœur et de grand caractère contre +toutes les coalitions du mensonge et de l'iniquité. Pour moi, qui +n'avais jamais douté de la justice, quel effondrement de toutes mes +croyances! Mes illusions à l'égard de quelques-uns de mes anciens chefs +s'envolèrent une à une, mon âme s'emplit de trouble et de douleur. Je +fus saisi d'une immense pitié, d'une grande douleur pour cette armée que +j'aimais.</p> + +<p>Dans l'après-midi, je vis mon cher frère Mathieu, qui s'était dévoué à +moi depuis le premier jour, qui était resté sur la brèche pendant ces +cinq années, avec un courage, une sagesse, une volonté admirables; qui a +donné le plus bel exemple de dévouement fraternel.</p> + +<p>Le lendemain 4 juillet, les avocats me remirent les comptes rendus des +procès de 1898, l'enquête de la chambre criminelle, les débats +définitifs devant les chambres réunies de la Cour de cassation. Je lus +le procès Zola dans la nuit qui suivit, sans <span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span> pouvoir m'en détacher. +Je vis comment Zola fut condamné pour avoir voulu et dit la vérité, je +lus le serment du général de Boisdeffre, jurant l'authenticité du faux +Henry. Mais en même temps que ma tristesse s'augmentait, en considérant +avec douleur combien les passions égarent les hommes, en lisant tous les +crimes commis contre l'innocence, un profond sentiment de reconnaissance +et d'admiration s'élevait dans mon cœur pour tous les hommes +courageux, savants ou travailleurs, grands ou humbles, qui s'étaient +jetés vaillamment dans la lutte pour le triomphe de la justice et de la +vérité, pour le maintien des principes qui sont le patrimoine de +l'humanité. Et ce sera dans l'histoire l'honneur de la France que cette +levée d'hommes de toutes les catégories, de savants jusqu'ici enfouis +dans les travaux silencieux du laboratoire ou du cabinet d'études, de +travailleurs attachés au dur labeur journalier, d'hommes politiques +mettant l'intérêt général au-dessus de leur intérêt personnel, pour la +suprématie des nobles idées de justice, de liberté et de vérité.</p> + +<p>Puis je lus l'admirable mémoire présenté devant la Cour de cassation par +M<sup>e</sup> Mornard et le sentiment de profonde estime que j'eus dès lors pour +l'éminent avocat ne fit que se fortifier encore <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> quand je le connus +et que je pus apprécier sa haute et libre intelligence.</p> + +<p>Levé de bonne heure, entre quatre heures et cinq heures du matin, je +travaillais tout le jour. Je compulsais avec avidité les dossiers, +marchant de surprise en surprise devant cet amas formidable d'incidents. +J'appris l'illégalité du procès de 1894, la communication secrète aux +membres du 1<sup>er</sup> Conseil de guerre, de pièces fausses ou inapplicables, +ordonnée par le général Mercier, les collusions pour sauver le coupable.</p> + +<p>Je reçus aussi dans cette période des milliers de lettres d'amis connus +ou inconnus, de tous les coins de France, de tous les coins de l'Europe +et du monde; je n'ai pu les remercier individuellement, mais je tiens à +leur dire ici combien mon cœur s'est fondu à ces touchantes +manifestations de sympathie, quel bien j'en ai éprouvé, quelle force j'y +ai puisée.</p> + +<p>J'avais été très sensible au changement de climat. J'avais constamment +froid et je dus me couvrir très chaudement, quoique nous fussions en +plein été. Dans les derniers jours du mois de juillet, je fus saisi de +violents accès de fièvre, suivis de congestion du foie. Je dus m'aliter, +mais, grâce à une médicamentation énergique, je fus bientôt debout. <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> +Je me mis alors au régime unique du lait et des œufs et je maintins +ce régime durant tout mon séjour à Rennes. J'y ajoutai cependant de la +kola durant les débats, afin de pouvoir résister et de tenir debout +pendant ces longues et interminables audiences.</p> + +<p>L'ouverture des débats fut fixée au 9 août. Je dus ronger mon frein; +j'étais impatient pour ma chère femme, que je sentais épuisée par ces +continuelles émotions, comme pour moi-même, de voir arriver le terme de +cet effroyable martyre. J'étais impatient de revoir mes chers et adorés +enfants qui ignoraient encore tout, et de pouvoir, dans la tranquillité, +entre ma femme et eux, oublier toutes les tristesses du passé et +renaître à la vie.</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span></p> + +<h2>XI</h2> + +<p>Je ne raconterai pas ici les débats du procès de Rennes.</p> + +<p>Malgré l'évidence la plus manifeste, contre toute justice et toute +équité, je fus condamné.</p> + +<p>Et le verdict fut prononcé avec circonstances atténuantes! Depuis quand +y a-t-il des circonstances atténuantes pour le crime de trahison?</p> + +<p>Deux voix cependant se prononcèrent pour moi. Deux consciences furent +capables de s'élever au-dessus de l'esprit de parti pour ne regarder que +le droit humain, la justice, et s'incliner devant l'idéal supérieur.</p> + +<p>Quant au verdict, que cinq juges ont osé prononcer, je ne l'accepte pas.</p> + +<p>Je signai mon pourvoi en revision le lendemain <span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> de ma condamnation. +Les jugements des conseils de guerre ne relèvent que du conseil de +revision militaire; celui-ci n'est appelé à se prononcer que sur la +forme.</p> + +<p>Je savais ce qui s'était déjà passé lors du conseil de revision de 1894; +je ne fondais donc aucun espoir sur ce pourvoi. Mon but était d'aller +devant la Cour de cassation pour lui permettre d'achever l'œuvre de +justice et de vérité qu'elle avait commencée. Mais je n'en avais alors +aucun moyen, car en justice militaire, pour aller devant la Cour de +cassation, il faut, aux termes de la loi de 1895, avoir un fait nouveau +ou la preuve d'un faux témoignage.</p> + +<p>Mon pourvoi en revision devant la justice militaire me permettait donc +simplement de gagner du temps.</p> + +<p>J'avais signé mon pourvoi le 9 septembre. Le 12 septembre, à 6 heures du +matin, mon frère Mathieu était dans ma cellule, autorisé par le général +de Galliffet, ministre de la Guerre, à me voir sans témoin. La grâce +m'était offerte, mais il fallait, pour qu'elle pût être signée, que je +retirasse mon pourvoi. Quoique je n'attendisse rien de ce pourvoi, +j'hésitai cependant à le retirer, car je n'avais nul besoin de grâce, +j'avais soif de justice. <span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span> Mais, d'autre part, mon frère me dit que +ma santé fort ébranlée me laissait peu d'espoir de résister encore +longtemps dans les conditions où j'allais être placé, que la liberté me +permettrait de poursuivre plus facilement la réparation de l'atroce +erreur judiciaire dont j'étais encore victime, puisqu'elle me donnait le +temps, seule raison du pourvoi devant le tribunal de revision militaire. +Mathieu ajouta que le retrait de mon pourvoi était conseillé, approuvé +par les hommes qui avaient été, dans la presse, devant l'opinion, les +principaux défenseurs de ma cause. Enfin je songeai à la souffrance de +ma femme, des miens, à mes enfants que je n'avais pas encore revus et +dont la pensée me hantait depuis mon retour en France. Je consentis donc +à retirer mon pourvoi, mais en spécifiant bien nettement mon intention +absolue, irréductible, de poursuivre la revision légale du verdict de +Rennes.</p> + +<p>Le jour même de ma libération, je fis paraître une note qui traduisait +ma pensée et mon invincible volonté.</p> + +<p>La voici:</p> + +<div class="letter"> +<p>«Le Gouvernement de la République me rend la liberté. Elle n'est rien +pour moi sans l'honneur. <span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span> Dès aujourd'hui, je vais continuer à +poursuivre la réparation de l'effroyable erreur judiciaire dont je suis +encore victime.</p> + +<p>«Je veux que la France entière sache par un jugement définitif que je +suis innocent. Mon cœur ne sera apaisé que lorsqu'il n'y aura pas un +Français qui m'impute le crime abominable qu'un autre a commis.»</p> +</div> + +<p class="center">FIN</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span></p> + +<h2>APPENDICE</h2> + +<h3>LETTRE<br /><br /> + +A<br /><br /> + +<big>M. CHARLES DUPUY</big><br /></h3> + +<h5>Ministre de L'Intérieur.—Président du Conseil</h5> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Dépôt de St-Martin-de-Ré, le 26 janvier 1895.</p> + + <p class="left2">Monsieur le Ministre,</p> + + <p>J'ai été condamné pour le crime le plus infâme qu'un soldat puisse + commettre, et je suis innocent.</p> + + <p>Après ma condamnation, j'étais résolu à me tuer. Ma famille, mes amis + m'ont fait comprendre que, moi mort, tout était fini; mon nom, ce nom + que portent mes chers enfants, déshonoré à jamais.</p> + + <p>Il m'a donc fallu vivre!</p> + + <p>Ma plume est impuissante à vous retracer le martyre que j'endure; + votre cœur de Français vous le fera sentir mieux que je ne saurais + le faire.</p> + + <p>Vous connaissez, monsieur le Ministre, la lettre missive <span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span> qui a + constitué l'accusation formulée contre moi.</p> + + <p>Cette lettre, ce n'est pas moi qui l'ai écrite.</p> + + <p>Est-elle apocryphe?... A-t-elle été réellement adressée, accompagnée + des documents qui y sont énumérés?... A-t-on imité mon écriture, en + vue de me viser spécialement?... Ou bien n'y faut-il voir qu'une + similitude fatale d'écriture?</p> + + <p>Autant de questions auxquelles mon cerveau seul est impuissant à + répondre.</p> + + <p>Je ne viens vous demander, monsieur le Ministre, ni grâce, ni pitié, + mais justice seulement.</p> + + <p>Au nom de mon honneur de soldat qu'on m'a arraché, au nom de ma + malheureuse femme, au nom enfin de mes pauvres enfants, je viens vous + supplier de faire poursuivre les recherches pour découvrir le + véritable coupable.</p> + + <p>Dans un siècle comme le nôtre, dans un pays comme la France, imbu des + nobles idées de justice et de vérité, il est impossible que, avec les + puissants moyens d'investigation dont vous disposez, vous n'arriviez + pas à éclaircir cette tragique histoire, à démasquer le monstre qui a + jeté le malheur et le déshonneur dans une honnête famille.</p> + + <p>Je vous en supplie encore une fois, monsieur le Ministre, au nom de ce + que vous avez vous-même de plus cher en ce monde, justice, justice, en + faisant poursuivre les recherches.</p> + + <p>Quant à moi, je ne demande que l'oubli et le silence autour de mon + nom, jusqu'au jour où mon innocence sera reconnue.</p> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span></p> + + <p>Jusqu'à mon arrivée ici, j'avais pu écrire et travailler dans ma + cellule, correspondre avec les divers membres de ma famille, écrire + chaque jour à ma femme. C'était pour moi une consolation, dans + l'épouvantable situation dans laquelle je me trouve, si épouvantable, + monsieur le Ministre, qu'aucun cerveau humain ne saurait en rêver une + plus tragique.</p> + + <p>Hier encore heureux, n'ayant rien à envier à personne! Aujourd'hui, + sans avoir rien fait pour cela, jeté au ban de la société! Ah! + monsieur le Ministre, je ne crois pas qu'aucun homme, dans notre + siècle, a enduré un martyre pareil. Avoir l'honneur aussi haut placé + que qui que ce soit au monde et se le voir enlevé par ses pairs; y + a-t-il pour un innocent une torture plus effroyable!</p> + + <p>Je suis, monsieur le Ministre, nuit et jour dans ma cellule en tête à + tête avec mon cerveau, sans occupation aucune. Ma tête, déjà ébranlée + par ces catastrophes aussi tragiques qu'inattendues, n'est plus très + solide. Aussi, vous demanderai-je de vouloir bien m'autoriser à écrire + et à travailler dans ma cellule.</p> + + <p>Je vous demanderai aussi de me permettre de correspondre de temps en + temps avec les divers membres de ma famille (beaux-parents, frères et + sœurs).</p> + + <p>Enfin, j'ai été avisé hier que je ne pourrai plus écrire que deux fois + par semaine à ma femme. Je vous supplie de me permettre d'écrire plus + souvent à cette malheureuse enfant, qui a si grand besoin d'être + consolée et soutenue dans l'épouvantable situation que la fatalité + nous a faite.</p> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span></p> + + <p>Justice donc, monsieur le Ministre, et du travail pour permettre à son + cerveau d'attendre l'heure éclatante où son innocence sera reconnue, + c'est tout ce que vous demande le plus infortuné des Français.</p> + + <p>Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l'assurance de ma haute + considération.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred Dreyfus.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span></p> + +<h3>LETTRES<br /><br /> + +AU<br /><br /> + +<big>PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE</big></h3> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 8 juillet 1897.</p> + + <p class="left2">A Monsieur le Président de la République,</p> + + <p class="left3">Monsieur le Président,</p> + + <p>Je me permets de venir faire encore un appel à votre <ins class="correction" title="hautre">haute</ins> équité, + jeter à vos pieds l'expression de mon profond désespoir, les cris de + mon immense douleur.</p> + + <p>Je vous ouvrirai tout mon cœur, Monsieur le Président, sûr que vous + me comprendrez. J'appelle simplement votre indulgence sur la forme, le + décousu peut-être de ma pensée. J'ai trop souffert, je suis trop + brisé, moralement et physiquement, j'ai le cerveau trop broyé <span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> + pour pouvoir faire encore l'effort de rassembler mes idées.</p> + + <p>Comme vous le savez, Monsieur le Président de la République, accusé, + puis condamné sur une preuve d'écriture, pour le crime le plus + abominable, le forfait le plus atroce qu'un homme, qu'un soldat puisse + commettre, j'ai voulu vivre, pour attendre l'éclaircissement de cet + horrible drame, pour voir encore, pour mes chers enfants, le jour où + l'honneur leur serait rendu.</p> + + <p>Ce que j'ai souffert, Monsieur le Président de la République, depuis + le début de ce lugubre drame, mon cœur seul le sait! J'ai souvent + appelé la mort de toutes mes forces et je me raidissais encore, + espérant toujours enfin voir luire l'heure de la justice.</p> + + <p>Je me suis soumis intégralement, scrupuleusement à tout, je défie qui + que ce soit de me faire le reproche d'un procédé incorrect. Je n'ai + jamais oublié, je n'oublierai pas jusqu'à mon dernier souffle que, + dans cette horrible affaire, s'agite un double intérêt: celui de la + Patrie, le mien et celui de mes enfants; l'un est aussi sacré que + l'autre.</p> + + <p>Certes, j'ai souffert de ne pouvoir alléger l'horrible douleur de ma + femme, des miens; j'ai souffert de ne pas pouvoir me vouer corps et + âme à la découverte de la vérité; mais jamais la pensée ne m'est + venue, ne me viendra, de parvenir à obtenir cette vérité par des + moyens qui puissent être nuisibles aux intérêts supérieurs de la + Patrie. Je passerais sous silence la pureté de ma pensée, si je + n'avais pour garant la loyauté de mes actes, depuis le début de ce + lugubre drame.</p> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span></p> + + <p>Je me suis permis, Monsieur le Président, de faire un appel à votre + haute justice, pour faire cette vérité; j'ai imploré aussi le + Gouvernement de mon pays, parce que je pensais qu'il lui serait + possible de concilier tout à la fois les intérêts de la Justice, de la + pitié enfin, que doit inspirer une situation aussi épouvantable, aussi + atroce, avec les intérêts du pays.</p> + + <p>Quant à moi, Monsieur le Président, sous les injures les plus + abominables, quand ma douleur devenait telle, que la mort m'eût été un + bienfait, quand ma raison s'effondrait, quand tout en moi se déchirait + de me voir traité ainsi comme le dernier des misérables, quand enfin + un cri de révolte s'échappait de mon cœur à la pensée de mes + enfants qui grandissent, dont le nom est déshonoré... c'est vers vous, + Monsieur le Président, c'est vers le Gouvernement de mon pays que + s'élevait mon cri d'appel suprême, c'est de ce côté que se tournaient + toujours mes yeux, mon regard éploré. J'espérais tout au moins, + Monsieur le Président, que l'on me jugerait sur mes actes. Depuis le + début de ce lugubre drame, je n'ai jamais dévié de la ligne de + conduite que je m'étais tracée, que me dictait inflexiblement ma + conscience. J'ai tout subi, j'ai tout supporté, j'ai été frappé + impitoyablement sans que j'aie jamais su pourquoi... et, fort de ma + conscience, j'ai su résister.</p> + + <p>Ah! certes, j'ai eu des moments de colère, des mouvements + d'impatience, j'ai laissé exhaler parfois tout ce qui peut jaillir + d'amertume d'un cœur ulcéré, dévoré d'affronts, déchiré dans ses + sentiments les plus intimes. Mais je n'ai jamais oublié un seul + instant qu'au-dessus <span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span> de toutes les passions humaines, il y avait + la Patrie.</p> + + <p>Et cependant, Monsieur le Président, la situation qui m'était faite + est devenue plus atroce chaque jour, les coups ont continué à pleuvoir + sur moi, sans trêve, sans jamais rien y comprendre, sans jamais les + avoir provoqués, ni par mes paroles ni par mes actes.</p> + + <p>Ajoutez à ma douleur propre, si atroce, si intense, le supplice de + l'infamie, celui du climat, de la quasi-réclusion, me voir l'objet du + mépris, souvent non dissimulé, et de la suspicion constante de ceux + qui me gardent nuit et jour, n'est-ce pas trop, Monsieur le + Président... pour un être humain qui a toujours et partout fait son + devoir?</p> + + <p>Et ce qu'il y a d'épouvantable pour mon cerveau déjà si halluciné, + déjà si hébété, qui chavire à tous les coups qui le frappent sans + cesse, c'est de voir que, quelle que soit la rectitude de sa conduite, + sa volonté invincible qu'aucun supplice n'entamera, de mourir comme il + a vécu, en honnête homme, en loyal Français, c'est de se voir, dis-je, + traité chaque jour plus durement, plus misérablement.</p> + + <p>Ma misère est à nulle autre pareille, il n'est pas une minute de ma + vie qui ne soit une douleur. Quelle que soit la conscience, la force + d'âme d'un homme, je m'effondre, et la tombe me serait un bienfait.</p> + + <p>Et alors, Monsieur le Président, dans cette détresse profonde de tout + mon être broyé par les supplices, par cette situation d'infamie qui me + brise, par la douleur qui m'étreint à la gorge et qui m'étouffe, le + cerveau halluciné par tous les coups qui me frappent sans trêve, <span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span> + c'est vers vous, Monsieur le Président, c'est vers le Gouvernement de + mon pays que je jette le cri d'appel, sûr qu'il sera écouté.</p> + + <p>Ma vie, Monsieur le Président, je n'en parlerai pas. Aujourd'hui comme + hier, elle appartient à mon pays. Ce que je lui demande simplement + comme une faveur suprême, c'est de la prendre vite, de ne pas me + laisser succomber aussi lentement par une agonie atroce, sous tant de + supplices infamants que je n'ai pas mérités, que je ne mérite pas.</p> + + <p>Mais ce que je demande aussi à mon pays, c'est de faire faire la + lumière pleine et entière sur cet horrible drame; car mon honneur ne + lui appartient pas, c'est le patrimoine de mes enfants, c'est le bien + propre de deux familles.</p> + + <p>Et je supplie aussi, avec toutes les forces de mon âme, que l'on pense + à cette situation atroce, intolérable, pire que la mort, de ma femme, + des miens; que l'on pense aussi à mes enfants, à mes chers petits qui + grandissent, qui sont des parias; que l'on fasse tous les efforts + possibles, tout ce qui en un mot est compatible avec les intérêts du + pays, pour mettre le plus tôt possible un terme au supplice de tant + d'êtres humains.</p> + + <p>Confiant dans votre équité, je vous prie, Monsieur le Président de la + République, de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments + respectueux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 25 novembre 1897.</p> + + <p class="left2">Monsieur le Président,</p> + + <p>Je me permets de faire un nouvel et pressant appel à votre haute + équité, jeter aussi à vos pieds l'expression de mon profond désespoir.</p> + + <p>Depuis plus de trois ans, innocent du crime abominable pour lequel + j'ai été condamné, je ne demande que de la justice, la découverte de + la vérité.</p> + + <p>Dès le lendemain de ma condamnation, quand M. le commandant du Paty de + Clam est venu me trouver, au nom de M. le Ministre de la Guerre, pour + me demander si j'étais innocent ou coupable, je lui ai répondu que non + seulement j'étais innocent, mais que je demandais la lumière, toute la + lumière, et j'ai sollicité aussitôt l'aide des moyens d'investigation + habituels, soit par les attachés militaires, soit par tout autre moyen + dont dispose le Gouvernement.</p> + + <p>Il me fut répondu que des intérêts supérieurs empêchaient l'emploi de + ces moyens d'investigation, mais que les recherches se poursuivraient.</p> + + <p>Depuis plus de trois ans donc, j'attends dans la situation la plus + effroyable qu'il soit possible de rêver, j'attends toujours, et les + recherches n'aboutissent pas.</p> + + <p>Si donc, d'une part, des intérêts supérieurs ont empêché, empêchent + probablement toujours, l'emploi des moyens d'investigation qui seuls + peuvent permettre de <span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span> mettre un terme à cet effroyable martyre de + tant d'êtres humains, à plus forte raison devais-je les respecter, et + c'est ce que j'ai fait invinciblement.</p> + + <p>Mais, d'autre part, Monsieur le Président, voilà plus de trois ans que + dure cette effroyable situation, mes enfants grandissent déshonorés, + ce sont des parias; leur éducation est impossible, et j'en deviens fou + de douleur... Les mêmes intérêts ne peuvent cependant pas exiger que + ma chère femme, mes pauvres enfants leur soient immolés.</p> + + <p>Je viens simplement soumettre cette horrible situation à votre haute + équité, à celle du Gouvernement. Je viens simplement demander de la + justice pour les miens, pour mes enfants, qui sont les premières et + les plus épouvantables victimes.</p> + + <p>Confiant dans votre haute équité, je vous demande Monsieur le + Président, de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments + dévoués et respectueux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 20 décembre 1897.</p> + + <p class="left2">Monsieur le Président,</p> + + <p>Je me permets de venir faire un appel suprême à votre haute justice, à + celle du Gouvernement.</p> + + <p>Je <ins class="correction" title="délare">déclare</ins> simplement encore que je ne suis pas l'auteur de la lettre + qui m'a été imputée; j'ajoute que tout <span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span> mon passé, sur lequel la + lumière doit être faite aujourd'hui, que toute ma vie s'élève et + proteste contre la seule pensée d'un acte aussi infâme.</p> + + <p>Depuis le premier jour de ce terrible drame, j'attends son + éclaircissement, un meilleur lendemain, la lumière.</p> + + <p>La situation supportée ainsi depuis plus de trois ans est aussi + effroyable pour ma chère femme, pour mes malheureux enfants, que pour + moi. Je viens simplement remettre leur sort, le mien, entre vos mains, + entre celles de M. le Ministre de la Guerre, entre les mains de M. le + Ministre de la Justice, de mon pays, pour demander s'il ne serait pas + possible de donner une solution, de mettre enfin un terme à cet + épouvantable martyre de tant d'êtres humains.</p> + + <p>Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien + agréer l'expression de mes sentiments respectueux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 12 janvier 1898.</p> + + <p class="left2">Monsieur le Président,</p> + + <p>Innocent du crime abominable pour lequel j'ai été condamné, depuis le + premier jour de ce lugubre drame je ne demande que la lumière.</p> + + <p>Chaque fois que j'ai sollicité l'intervention des <span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span> moyens + d'investigation dont dispose le Gouvernement, pour mettre enfin un + terme à cet horrible martyre de tant d'êtres humains, il me fut + répondu qu'il y avait en cause des intérêts supérieurs au mien. Je me + suis incliné, comme je m'incline, comme je m'inclinerai toujours + devant ces intérêts, comme c'est mon devoir.</p> + + <p>Voilà trois ans que j'attends.</p> + + <p>La situation est effroyable pour tous les miens, intolérable pour moi.</p> + + <p>Il n'y a pas d'intérêts qui puissent exiger qu'une famille, que mes + enfants, qu'un innocent leur soient immolés.</p> + + <p>Je viens donc simplement faire appel à votre haute justice, à celle du + Gouvernement, pour demander mon honneur, de la justice enfin pour tant + de victimes innocentes.</p> + + <p>Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien + agréer l'expression de mes sentiments respectueux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 16 janvier 1898.</p> + + <p class="left2">Monsieur le Président de la République,</p> + + <p>Je résume et renouvelle l'appel suprême que j'adresse au Chef de + l'État, au Gouvernement, à M. le Ministre <span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> de la Guerre, pour + demander mon honneur, de la justice enfin, si l'on ne veut pas qu'un + innocent, qui est au bout de ses forces, succombe sous un pareil + supplice de toutes les heures, de toutes les minutes, avec la pensée + épouvantable de laisser derrière lui ses enfants déshonorés.</p> + + <p>Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, dans + celle de M. le Ministre de la Guerre, je vous demande de vouloir bien + agréer l'expression de mes sentiments respectueux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 1<sup>er</sup> février 1898.</p> + + <p class="left2">Monsieur le Président,</p> + + <p>Je vous renouvelle, avec toutes les forces de mon être, l'appel que + j'ai déjà adressé au Chef de l'État, au Gouvernement, à M. le Ministre + de la Guerre.</p> + + <p>Je ne suis pas coupable. Je ne saurais l'être.</p> + + <p>Au nom de ma femme, de mes enfants, des miens, je viens demander la + revision de mon procès, la vie de mes enfants, de la justice enfin + pour tant de victimes innocentes.</p> + + <p>Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, dans + celle de M. le Ministre de la Guerre, je vous demande de vouloir bien + agréer l'expression de mes sentiments respectueux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 7 février 1898.</p> + + <p class="left2">Monsieur le Président,</p> + + <p>Depuis trois mois, dans la fièvre et le délire, j'ai adressé de + nombreux appels au chef de l'État, au Gouvernement, sans pouvoir + obtenir de solution, un terme à cet effroyable martyre de tant d'être + humains.</p> + + <p>J'ai adressé un nouvel appel il y a quelques jours.</p> + + <p>Mais je viens de recevoir les lettres de ma chère femme, de mes + enfants, et si mon cœur se brise, se déchire, devant tant de + souffrances imméritées, il se révolte aussi.</p> + + <p>Comme je l'ai déjà dit, comme je le répète encore, car tout cela est + trop épouvantable, dès le lendemain de ma condamnation, c'est-à-dire + il y a plus de trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est + venu me trouver, au nom du Ministre de la Guerre, pour me demander si + j'étais innocent ou coupable, j'ai déclaré que non seulement j'étais + innocent, mais que je demandais la lumière, toute la lumière, et j'ai + sollicité aussitôt l'aide des moyens d'investigation habituels, soit + par les attachés militaires, soit par tout autre dont dispose le + Gouvernement.</p> + + <p>Il me fut répondu alors que des intérêts supérieurs empêchaient les + moyens d'investigation habituels, mais que les recherches se + poursuivraient.</p> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span></p> + + <p>J'ai attendu ainsi pendant plus de trois ans, dans la situation la + plus effroyable qu'il soit possible; et les recherches n'aboutissent + pas.</p> + + <p>Si donc, d'une part, des intérêts supérieurs ont toujours empêché, + doivent toujours empêcher l'emploi des moyens d'investigation qui, + seuls, peuvent mettre enfin un terme à cet effroyable martyre de tant + d'êtres humains, à plus forte raison devais-je respecter ces intérêts, + et c'est ce que j'ai toujours fait invinciblement.</p> + + <p>Mais, d'autre part, cette situation dure depuis plus de trois ans, ma + chère femme subit un martyre épouvantable, mes enfants grandissent + déshonorés, en parias, j'agonise dans un cachot sous tant de supplices + de l'infamie; il n'y a pas d'intérêt au monde, car ce serait un crime + de lèse-humanité, qui puisse exiger qu'une femme, que des enfants, + qu'un innocent leur soient immolés.</p> + + <p>Je viens soumettre une dernière fois toute l'horreur tragique de cette + situation à votre haute équité et à celle du Gouvernement. Je viens + demander de la justice pour les miens, la vie de mes enfants, un terme + enfin à ce martyre aussi effroyable de tant d'êtres humains.</p> + + <p>Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, je vous + demande de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments + respectueux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 12 mars 1898.</p> + + <p class="left2">Monsieur le Président,</p> + + <p>Je vous ai adressé un appel, le 20 novembre dernier, pour demander la + revision de mon procès.</p> + + <p>A la même date, j'ai fait appel à la loyauté du général de Boisdeffre, + chef d'état-major général de l'armée, pour lui demander de vouloir + bien exprimer au Chef de l'État son avis sur la revision.</p> + + <p>Cet avis ayant été favorable, votre avis, Monsieur le Président, a été + également favorable à la revision, puisqu'il m'a été déclaré + officiellement que la demande que je vous avais adressée à cette date + avait été transmise suivant la forme constitutionnelle au + Gouvernement.</p> + + <p>Je réitère donc purement et simplement aujourd'hui ces appels.</p> + + <p>Je fais donc appel à votre haute équité, à celle du Gouvernement, pour + demander, conformément aux avis exprimés à la suite de cet appel du 20 + novembre 1897, avis qui ne sauraient être contraires aujourd'hui, dont + la suite a été favorable, puisqu'il m'a été déclaré officiellement que + transmission en avait été faite au Gouvernement, pour demander, + dis-je, que justice soit enfin faite, que la revision ait enfin lieu.</p> + + <p>Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, <span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span> je + vous demande de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments + respectueux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 20 mars 1898.</p> + + <p class="left2">Monsieur le Président,</p> + + <p>Je résume tous les appels précédents. Innocent du crime abominable + pour lequel j'ai été condamné, je viens faire appel à la haute justice + du Chef de l'État, pour demander la revision de mon procès.</p> + + <p>Confiant dans votre équité, je vous demande de vouloir bien agréer + l'expression de mes sentiments respectueux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 22 avril 1898.</p> + + <p class="left2">Monsieur le Président,</p> + + <p>Ignorant quelle suite a été donnée aux demandes de revision que je + vous ai adressées, je les résume toutes en ces quelques mots.</p> + + <p>Innocent du crime abominable pour lequel j'ai été <span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span> condamné, je + fais appel à la haute justice du Chef de l'État, pour obtenir la + revision de mon procès.</p> + + <p>Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien + agréer l'expression de mes sentiments respectueux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 28 mai 1898.</p> + + <p class="left2">Monsieur le Président,</p> + + <p>Depuis le mois de novembre 1897, j'ai adressé de nombreux appels au + Chef de l'État pour demander de la justice pour les miens, un terme à + ce martyre aussi effroyable qu'immérité de tant d'êtres humains, la + revision de mon procès.</p> + + <p>J'ai fait appel également au Gouvernement, au Sénat, à la Chambre des + Députés, à ceux qui m'ont fait condamner, à la Patrie en un mot, à qui + il appartient de prendre cette cause en mains. Car c'est la cause de + la justice, du bon droit, parce que, depuis le premier jour de ce + lugubre drame, je ne demande ni grâces, ni faveurs, de la vérité + simplement, parce qu'enfin, quand il s'agit de ces deux choses, qui se + nomment «Justice, Honneur», toutes les questions de personnes doivent + s'effacer, toutes les passions doivent se taire.</p> + + <p>Tout cela dure depuis six mois, j'ignore toujours quelle est la suite + définitive donnée à toutes les <span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span> demandes de revision, je ne sais + toujours rien... si, je sais qu'une noble femme, épouse, mère, que + deux familles pour qui l'honneur est tout, souffrent le martyre...</p> + + <p>Si, je sais qu'un soldat qui a toujours loyalement et fidèlement servi + sa patrie, qui lui a tout sacrifié, situation, fortune, pour lui + consacrer toutes ses forces, toute son intelligence, je sais que ce + soldat agonise dans un cachot, livré nuit et jour à tous les supplices + de l'infamie, à toutes les suspicions imméritées, à tous les outrages.</p> + + <p>Encore une fois, Monsieur le Président de la République, au nom de ma + femme et de mes enfants, des miens, je fais appel à la Patrie, au + premier magistrat du pays, pour demander de la justice pour tant de + victimes innocentes, la revision de mon procès.</p> + + <p>Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien + agréer l'expression de mes sentiments respectueux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p> +</div> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 7 juin 1898.</p> + + <p class="left2">Monsieur le Président,</p> + + <p>Depuis de longs mois, j'adresse appels sur appels au Chef de l'État, + pour demander la revision de mon procès.</p> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span></p> + + <p>J'ai réitéré encore cet appel, le 26 mai dernier. De jour en jour, + d'heure en heure, j'attends une réponse qui ne vient pas.</p> + + <p>Mes forces physiques, morales, diminuent chaque jour... Je <ins class="correction" title="me">ne</ins> demande + plus qu'une chose à la vie, pouvoir descendre apaisé dans la tombe, + sachant le nom de mes enfants lavé de cette horrible souillure.</p> + + <p>S'il faut mourir victime innocente, je saurai mourir, Monsieur le + Président, léguant mes pauvres malheureux enfants à ma chère Patrie, + que j'ai toujours fidèlement et loyalement servie... Mais tout au + moins, Monsieur le Président, je sollicite de votre bienveillance une + réponse à mes demandes de revision, réponse que je vais attendre + anxieusement, de jour en jour. Mettant toute ma confiance dans la + haute équité du Chef de l'État, je vous demande de vouloir bien agréer + l'expression de mes sentiments respectueux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span></p> + +<h3>DEUX LETTRES<br /><br /> + +A<br /><br /> + +<big>M. LE GÉNÉRAL DE BOISDEFFRE</big></h3> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 5 juillet 1898.</p> + + <p class="left2">Mon Général,</p> + + <p>Le cœur perdu, le cerveau en lambeaux, c'est vers vous, mon + général, que je viens encore jeter un nouveau cri de détresse, un cri + d'appel plus poignant, plus déchirant que jamais. Je ne vous parlerai + ni de mes souffrances, ni des coups qui pleuvent sans repos ni trêve + sur moi sans jamais rien y comprendre, sans jamais les avoir provoqués + ni par un acte, ni par une parole. Mais je vous parlerai, oh! mon + général, de l'horrible douleur de ma famille, des miens, d'une + situation tellement tragique, que tous finiraient par y succomber. Je + vous parlerai toujours et encore de mes enfants, de mes chers petits + qui grandissent déshonorés, qui sont des parias, pour vous supplier, + de toutes les forces de mon âme, les mains jointes dans une prière + <span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span> suprême, avec tout mon cœur de Français, de père, de faire + tout ce qui est humainement faisable pour mettre le plus tôt possible + un terme à cet effroyable martyre de tant d'êtres humains.</p> + + <p>Oh! mon général, dites-vous bien que depuis deux ans et demi, bientôt + trois ans, il n'est pas une minute de ma vie, pas une seconde de mon + existence, qui ne soit une douleur et que, si j'ai vécu ces minutes, + ces secondes épouvantables, oh! mon général, c'est que j'aurais voulu + pouvoir mourir tranquille, apaisé, sachant le nom que portent mes + enfants honoré et respecté. Aujourd'hui, mon général, ma situation est + devenue trop atroce, les souffrances trop grandes, et... je chavire + totalement. C'est pourquoi je viens encore jeter le cri de détresse + poignante, le cri d'un père qui vous lègue ce qu'il a de plus précieux + au monde, la vie de ses enfants, cette vie qui n'est pas possible tant + que leur nom n'aura pas été lavé de cette horrible souillure.</p> + + <p>C'est avec toute mon âme qui s'élance vers vous dans cette + épouvantable agonie, c'est avec tout mon cœur saignant et pantelant + que je vous écris ces quelques lignes, sûr que vous me comprendrez.</p> + + <p>Et je vous en supplie aussi, mon général, une bonne parole à ma pauvre + femme et l'assurance d'une aide puissante et honorable.</p> + + <p>Veuillez agréer l'expression de mes sentiments respectueux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred Dreyfus.</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span></p> + +<div class="letter"> + <p class="right2">Iles du Salut, 8 septembre 1898.</p> + + <p class="left2">Mon Général,</p> + + <p>Je me permets de renouveler simplement la demande que je vous ai + adressée, il y a deux mois, sollicitant votre bienveillance, votre + intervention pour appuyer mes demandes à l'effet de mettre un terme à + notre épouvantable martyre, sollicitant aussi toujours votre + protection pour mes malheureux enfants, les plus terribles victimes + dans ce drame.</p> + + <p>Confiant dans votre équité, je vous demande de vouloir bien agréer + l'expression de mes sentiments dévoués et respectueux.</p> + + <p class="right3"><span class="smcap">Alfred Dreyfus.</span></p> +</div> + +<p class="center">453.—Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>NOTES</h2> + +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Je jetai tout cela à la mer, car le lard conservé n'était +pas mangeable; je n'avais rien pour brûler le café, qui m'était remis +vert.</p> + +<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Les lépreux avaient fait dans l'île quelques plantations, +dont il restait des vestiges. Les tomates, à l'état sauvage maintenant, +poussaient nombreuses.</p> + +<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Ce commandant, qui avait toujours gardé une attitude +correcte, et dont je n'ai jamais connu le nom, fut remplacé peu de temps +après par Deniel.</p> + +<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Depuis que j'ai écrit ces lignes, j'ai demandé au ministère +des Colonies la remise des lettres de ma femme, aussi bien de celles qui +ne m'étaient jamais parvenues que de celles qui ne m'étaient parvenues +qu'en copie, ainsi que la remise des écrits que j'avais faits durant mon +séjour à l'île du Diable et pour lesquels chaque cahier de papier, +numéroté et paraphé, page par page, m'était enlevé aussitôt son +achèvement, avant de pouvoir recevoir un nouveau cahier.</p> + +<p>Tous les papiers écrits par moi à l'île du Diable ont été retrouvés et +m'ont été rendus. Mais des nombreuses lettres de ma femme, non parvenues +ou parvenues en copie, il n'a pu m'en être rendu que quatre, toutes les +autres ayant été détruites sur l'ordre de M. Lebon, alors ministre des +Colonies.</p> + +<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> La lettre du 1<sup>er</sup> septembre et celle du 25 furent les +seules du mois qui me parvinrent.</p> + +<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Aucune de ces lettres ne me parvint jamais.</p> + +<hr class="small2" /> + +<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3>Au lecteur</h3> + + <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité + la version originale.</p> + + <p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures.</p> + + <p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. + Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur + le mot pour voir le texte original.</p> + +</div> + +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cinq années de ma vie, by Alfred Dreyfus + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ ANNÉES DE MA VIE *** + +***** This file should be named 38031-h.htm or 38031-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/0/3/38031/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/Canadian Libraries) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + + </body> +</html> diff --git a/38031-h/images/page-231.jpg b/38031-h/images/page-231.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cc7da9c --- /dev/null +++ b/38031-h/images/page-231.jpg diff --git a/38031-h/images/page-233.jpg b/38031-h/images/page-233.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7983202 --- /dev/null +++ b/38031-h/images/page-233.jpg diff --git a/38031-h/images/page-237.jpg b/38031-h/images/page-237.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4f77f69 --- /dev/null +++ b/38031-h/images/page-237.jpg diff --git a/38031-h/images/page-239.jpg b/38031-h/images/page-239.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8153674 --- /dev/null +++ b/38031-h/images/page-239.jpg diff --git a/38031-h/images/page-271.jpg b/38031-h/images/page-271.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9f51e57 --- /dev/null +++ b/38031-h/images/page-271.jpg diff --git a/38031-h/images/page-275.jpg b/38031-h/images/page-275.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..08d0ecd --- /dev/null +++ b/38031-h/images/page-275.jpg diff --git a/38031-h/images/page-88.jpg b/38031-h/images/page-88.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c5cd7ab --- /dev/null +++ b/38031-h/images/page-88.jpg diff --git a/38031-h/images/page-89.jpg b/38031-h/images/page-89.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ed50ba9 --- /dev/null +++ b/38031-h/images/page-89.jpg diff --git a/38031-h/images/x-page-231.jpg b/38031-h/images/x-page-231.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fb41c12 --- /dev/null +++ b/38031-h/images/x-page-231.jpg diff --git a/38031-h/images/x-page-233.jpg b/38031-h/images/x-page-233.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6d4ca03 --- /dev/null +++ b/38031-h/images/x-page-233.jpg diff --git a/38031-h/images/x-page-237.jpg b/38031-h/images/x-page-237.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b2d6f7d --- /dev/null +++ b/38031-h/images/x-page-237.jpg diff --git a/38031-h/images/x-page-239.jpg b/38031-h/images/x-page-239.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ef41c00 --- /dev/null +++ b/38031-h/images/x-page-239.jpg diff --git a/38031-h/images/x-page-271.jpg b/38031-h/images/x-page-271.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0a5492c --- /dev/null +++ b/38031-h/images/x-page-271.jpg diff --git a/38031-h/images/x-page-275.jpg b/38031-h/images/x-page-275.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c4c898e --- /dev/null +++ b/38031-h/images/x-page-275.jpg diff --git a/38031-h/images/x-page-88.jpg b/38031-h/images/x-page-88.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f2194b3 --- /dev/null +++ b/38031-h/images/x-page-88.jpg diff --git a/38031-h/images/x-page-89.jpg b/38031-h/images/x-page-89.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2b2ad8b --- /dev/null +++ b/38031-h/images/x-page-89.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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