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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:09:21 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Cinq années de ma vie, by Alfred Dreyfus
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cinq années de ma vie
+ 1894-1899
+
+Author: Alfred Dreyfus
+
+Release Date: November 16, 2011 [EBook #38031]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ ANNÉES DE MA VIE ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
+Internet Archive/Canadian Libraries)
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+ Au lecteur
+
+ Cette version électronique reproduit, dans son intégralité,
+ la version originale.
+
+ La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.
+
+ L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+ La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
+
+
+
+
+ CINQ ANNÉES DE MA VIE
+
+
+ IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
+
+ 500 exemplaires in-8º, imposition spéciale, sur vélin.
+
+ Et 50 exemplaires in-8º, imposition spéciale sur papier du Japon,
+ numérotés à la presse.
+
+ Cet ouvrage a été composé et imprimé en français et en anglais dans les
+ Etats-Unis d'Amérique, où le texte français et la composition anglaise
+ sont protégés par le "Copyright".
+
+ Copyright 1901 par A. F. Jaccaci.
+
+
+
+
+ ALFRED DREYFUS
+
+
+ CINQ ANNÉES
+ DE MA VIE
+
+ 1894-1899
+
+
+ PARIS
+
+ BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+ FASQUELLE ÉDITEURS
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+ _Je raconte uniquement dans ces pages ma vie pendant les cinq années où
+ j'ai été retranché du monde des vivants._
+
+ _Les événements qui se sont déroulés autour du procès de 1894 et dans
+ les années suivantes, en France, me sont restés inconnus jusqu'au
+ procès de Rennes._
+
+ _A. D._
+
+
+_A MES ENFANTS_
+
+
+
+
+CINQ ANNÉES DE MA VIE
+
+I
+
+
+Je suis né à Mulhouse, en Alsace, le 9 octobre 1859. Mon enfance
+s'écoula doucement sous l'influence bienfaisante de ma mère et de mes
+soeurs, d'un père profondément dévoué à ses enfants, sous la touchante
+protection de frères plus âgés.
+
+Ma première impression triste, dont le souvenir douloureux ne s'est
+jamais effacé de ma mémoire, a été la guerre de 1870. La paix conclue,
+mon père opta pour la nationalité française; nous dûmes quitter
+l'Alsace. Je me rendis à Paris pour poursuivre mes études.
+
+Je fus reçu en 1878 à l'École Polytechnique, d'où je sortis en 1880 pour
+entrer comme sous-lieutenant élève d'artillerie à l'École d'application
+de Fontainebleau. Le 1er octobre 1882 j'étais nommé lieutenant au 31e
+régiment d'artillerie en garnison au Mans. A la fin de l'année 1883,
+j'étais classé aux batteries à cheval de la 1re division de cavalerie
+indépendante à Paris.
+
+Le 12 septembre 1889, je fus nommé capitaine au 21e régiment
+d'artillerie, détaché comme adjoint à l'École centrale de pyrotechnie
+militaire à Bourges. Dans le courant de l'hiver, je me fiançai à Mlle
+Lucie Hadamard, qui est devenue ma compagne dévouée et héroïque.
+
+Durant mes fiançailles, je préparai mes examens à l'École supérieure de
+guerre où je fus reçu le 20 avril 1890; le lendemain 21 avril, je me
+mariai. Je sortis de l'École supérieure de guerre en 1892 avec la
+mention très bien et le brevet d'état-major. Mon numéro de classement à
+la sortie de l'École de guerre me valut d'être appelé comme stagiaire à
+l'état-major de l'armée. J'y entrai le 1er janvier 1893.
+
+La carrière m'était ouverte brillante et facile; l'avenir se montrait
+sous de beaux auspices. Après les journées de travail, je trouvais le
+repos et le charme de la vie familiale. Curieux de toutes les
+manifestations de l'esprit humain, je me complaisais aux longues
+lectures durant les chères soirées passées auprès de ma femme. Nous
+étions parfaitement heureux, un premier enfant égayait notre intérieur;
+je n'avais pas de soucis matériels, la même affection profonde
+m'unissait aux membres de ma famille et de la famille de ma femme.
+
+Tout dans la vie semblait me sourire.
+
+
+
+
+II
+
+
+L'année 1893 se passa sans incidents. Ma fille Jeanne vint éclairer mon
+intérieur d'un nouveau rayon de joie.
+
+L'année 1894 devait être la dernière de mon séjour à l'état-major de
+l'armée. Je fus désigné pour faire, durant le dernier trimestre de cette
+année, le stage réglementaire dans un régiment d'infanterie, stationné à
+Paris.
+
+Je commençai ce stage le 1er octobre; le samedi 13 octobre 1894, je
+reçus une note de service m'invitant à me rendre le lundi suivant à neuf
+heures du matin au ministère de la guerre pour l'inspection générale; il
+y était expressément indiqué d'être en «tenue bourgeoise». L'heure me
+parut bien matinale pour l'inspection générale qui, d'ordinaire, se
+passait le soir; l'indication de la tenue bourgeoise m'étonna
+également. Mais après avoir fait ces remarques à la lecture de la note
+de service, je les oubliai vite, n'y attachant aucune importance.
+
+Le dimanche soir, nous dînâmes comme d'habitude, ma femme et moi, chez
+mes beaux-parents, d'où nous partîmes forts gais, heureux comme toujours
+de ces soirées passées en famille, dans un milieu affectueux.
+
+Le lundi matin je pris congé des miens. Mon fils Pierre, alors âgé de
+trois ans et demi, qui s'était accoutumé à me conduire jusqu'à la porte
+quand je sortais, m'accompagna ce matin-là comme d'habitude. Ce fut un
+de mes plus vifs souvenirs dans mon infortune; bien souvent, dans mes
+nuits de douleur et de désespoir, j'ai revécu cette minute où j'avais
+serré dans mes bras pour la dernière fois mon enfant; j'y puisais une
+nouvelle dose de force et de volonté.
+
+La matinée était belle et fraîche; le soleil s'élevait à l'horizon,
+chassant le brouillard léger et ténu; tout annonçait une superbe
+journée. Comme j'étais arrivé un peu à l'avance au ministère, je me
+promenai quelques minutes devant la façade; puis je montai aux bureaux.
+Dès mon entrée, je fus reçu par le commandant Picquart, qui semblait
+m'attendre et qui m'introduisit aussitôt dans son cabinet. Je fus
+surpris de ne trouver aucun de mes camarades, les officiers étant
+toujours convoqués par groupes à l'inspection générale. Après quelques
+minutes de conversation banale, le commandant Picquart me conduisit dans
+le cabinet du chef d'état-major général. Mon étonnement fut grand en y
+pénétrant; au lieu de me trouver en présence du chef d'état-major
+général, je fus reçu par le commandant du Paty de Clam en uniforme.
+Trois personnes en civil, qui m'étaient complètement inconnues, s'y
+trouvaient également. Ces trois personnes étaient M. Cochefert, chef de
+la sûreté, son secrétaire et l'archiviste Gribelin.
+
+Le commandant du Paty vint à moi et me dit d'une voix étranglée: «Le
+général va venir. En l'attendant, comme j'ai une lettre à écrire et que
+j'ai mal au doigt, voulez-vous l'écrire pour moi?» Si étrange que fut
+cette demande, faite dans de pareilles conditions, j'y accédai aussitôt.
+Je m'assis à une petite table toute préparée, le commandant du Paty
+assis à côté et tout près de moi, suivant ma main de l'oeil. Après
+m'avoir fait remplir d'abord une feuille d'inspection, il me dicta une
+lettre dont certains passages rappelaient la lettre accusatrice que je
+connus par la suite et qui prit le nom de «Bordereau». Au cours de la
+dictée, le commandant m'interpella vivement, me disant: «Vous
+tremblez.» (Je ne tremblais pas. Au Conseil de guerre de 1894, il
+expliqua cette brusque interpellation en disant qu'il s'était aperçu que
+je ne tremblais pas durant la dictée, que dès lors il avait pensé avoir
+affaire à un simulateur et avait cherché à ébranler mon assurance.)
+Cette remarque véhémente me surprit singulièrement, ainsi que l'attitude
+hostile du commandant du Paty. Mais comme tout soupçon était fort loin
+de mon esprit, je crus qu'il trouvait que j'écrivais mal. J'avais froid
+aux doigts, car la température était très fraîche au dehors, et je
+n'étais que depuis quelques minutes dans une salle chauffée. Aussi lui
+répondis-je: «J'ai froid aux doigts.»
+
+Comme je continuais à écrire sans présenter aucun trouble, le commandant
+du Paty tenta une nouvelle interpellation et me dit violemment: «Faites
+attention, c'est grave!» Quelle que fût ma surprise de ce procédé aussi
+grossier qu'insolite, je ne dis rien et m'appliquai simplement à mieux
+écrire. Dès lors, le commandant du Paty, ainsi qu'il l'expliqua au
+Conseil de guerre de 1894, considéra que j'avais tout mon sang-froid et
+qu'il était inutile de poursuivre plus loin l'expérience. La scène de la
+dictée avait été préparée dans tous ses détails; elle n'avait pas
+répondu aux espérances qui l'avaient inspirée.
+
+Aussitôt la dictée terminée, le commandant du Paty se leva et, posant la
+main sur moi, s'écria d'une voix tonnante: «Au nom de la loi, je vous
+arrête; vous êtes accusé du crime de haute trahison.» La foudre tombant
+à mes pieds n'eut pas produit en moi une commotion plus violente; je
+prononçai des paroles sans suite, protestant contre une accusation aussi
+infâme que rien dans ma vie ne permettait de justifier.
+
+Puis, M. Cochefert et son secrétaire s'élancèrent sur moi et me
+fouillèrent. Je n'opposai pas la moindre résistance et leur criai:
+«Prenez mes clefs, ouvrez tout chez moi, je suis innocent!» J'ajoutai:
+«Montrez-moi au moins les preuves de l'infamie que vous prétendez que
+j'ai commise.» Les charges sont accablantes, me répondit-on, sans
+vouloir préciser ces charges.
+
+Je fus ensuite conduit à la prison du Cherche-Midi par le commandant
+Henry, accompagné d'un agent de la sûreté. Durant ce trajet, le
+commandant Henry, qui était d'ailleurs parfaitement au courant de ce qui
+venait de se passer, car il avait assisté, caché derrière un rideau, à
+toute la scène, me demanda de quoi j'étais accusé. Ma réponse fut
+l'objet d'un rapport du commandant Henry, rapport dont le mensonge
+éclata par les interrogatoires mêmes que je venais de subir et que je
+devais subir encore pendant plusieurs jours.
+
+A mon arrivée dans la prison, je fus incarcéré dans une cellule, dont la
+fenêtre donnait sur la cour des condamnés. Je fus mis au secret le plus
+absolu; toute communication avec les miens me fut interdite. Je n'eus à
+ma disposition ni papier, ni plume, ni encre, ni crayon. Les premiers
+jours, je fus mis au régime des condamnés; puis cette mesure illégale
+fût annulée.
+
+Les hommes qui apportaient ma nourriture, étaient toujours accompagnés
+du sergent de garde et de l'agent principal, qui seul possédait la clef
+de ma cellule. Il était interdit de m'adresser la parole.
+
+Quand je me vis dans cette sombre cellule, sous l'impression atroce de
+la scène que je venais de subir et de l'accusation monstrueuse portée
+contre moi, quand je pensai à tous ceux que je venais de quitter il y a
+quelques heures à peine, dans la joie et le bonheur, je tombai dans un
+état de surexcitation terrible, je hurlai de douleur.
+
+Je marchais dans ma cellule, heurtant ma tête aux murs. Le commandant
+des prisons vint me voir, accompagné de l'agent principal, et me calma
+pour quelques instants.
+
+Je suis heureux de pouvoir rendre ici mon reconnaissant hommage au
+commandant Forzinetti, directeur des prisons militaires, qui sut allier
+les devoirs stricts du soldat aux sentiments les plus élevés d'humanité.
+
+Durant les dix-sept jours qui suivirent, je subis de nombreux
+interrogatoires du commandant du Paty, faisant fonctions d'officier de
+police judiciaire. Il arrivait toujours le soir, fort tard, accompagné
+de son greffier, l'archiviste Gribelin; il me dictait des bouts de
+phrases pris dans la lettre incriminée, faisait passer rapidement sous
+mes yeux, à la lumière, des mots ou des fractions de mots pris dans la
+même lettre, en me demandant si je reconnaissais ou non mon écriture. En
+dehors de ce qui a été consigné dans les interrogatoires, il faisait
+toutes sortes d'allusions voilées à des faits auxquels je ne comprenais
+rien, puis se retirait théâtralement, laissant mon cerveau en face
+d'énigmes indéchiffrables. J'ignorais toujours quelle était la base de
+l'accusation; malgré mes demandes pressantes, je ne pouvais obtenir
+aucun éclaircissement sur l'accusation monstrueuse portée contre moi. Je
+me débattais dans le vide.
+
+Si mon cerveau n'a pas sombré dans ces journées et dans ces nuits
+interminables, ce ne fut pas la faute du commandant du Paty. Je ne
+possédais ni papier ni encre permettant de fixer mes idées; à toutes les
+minutes je retournais dans ma tête les lambeaux de phrases que je lui
+arrachais et qui ne faisaient que me dérouter davantage. Mais quelles
+que fussent mes tortures, ma conscience veillait et me dictait
+infailliblement mon devoir. «Si tu meurs, me disait-elle, on te croira
+coupable; quoi qu'il arrive, il faut que tu vives pour crier ton
+innocence à la face du monde.»
+
+Le quinzième jour enfin après mon arrestation, le commandant du Paty me
+montra une photographie de la lettre accusatrice, appelée depuis le
+Bordereau.
+
+Cette lettre, je ne l'avais pas écrite, je n'en étais pas l'auteur.
+
+
+
+
+III
+
+
+Après la clôture de l'instruction du commandant du Paty, l'ordre
+d'ouvrir une instruction régulière fut donné par le général Mercier,
+ministre de la Guerre. Ma conduite cependant était irréprochable; rien
+dans ma vie, dans mes actes, dans mes relations ne pouvait prêter à une
+méprise quelconque.
+
+Le 3 novembre, le général Saussier, gouverneur de Paris, signa l'ordre
+d'informer.
+
+L'information fut confiée au commandant d'Ormescheville, rapporteur près
+le 1er Conseil de guerre de Paris; il ne put relever aucune charge
+précise. Son rapport est un tissu d'allusions et d'insinuations
+mensongères; il en a été déjà fait bonne justice au Conseil de guerre de
+1894; à la dernière audience, le commissaire du Gouvernement termina
+son réquisitoire en reconnaissant que tout avait disparu, sauf le
+bordereau. La Préfecture de police, ayant fait des investigations sur ma
+vie privée, avait remis un rapport officiel absolument favorable;
+l'agent Guénée, attaché au service des renseignements du ministère de la
+Guerre, produisit, d'autre part, un rapport anonyme; ce n'étaient que
+racontars calomnieux. Ce dernier rapport fut seul produit au procès de
+1894; le rapport officiel de la Préfecture de police, qui avait été
+remis à Henry, disparut. Les magistrats de la Cour suprême en
+retrouvèrent la minute dans les dossiers de la Préfecture et firent
+connaître la vérité en 1899.
+
+Après sept semaines d'instruction, durant lesquelles je suis resté comme
+précédemment au secret le plus absolu, le commissaire du Gouvernement,
+commandant Brisset, conclut, le 3 décembre 1894, à la mise en
+accusation, «les présomptions étant suffisamment établies». Ces
+présomptions étaient fondées sur les rapports contradictoires des
+experts en écriture. Deux experts, M. Gobert, expert près la Banque de
+France et M. Pelletier, concluaient en ma faveur; deux experts, MM.
+Teyssonnières et Charavay, concluaient contre moi, tout en constatant de
+nombreuses dissemblances entre l'écriture du bordereau et la mienne. M.
+Bertillon, qui n'était pas expert, avait conclu contre moi par de
+prétendues raisons scientifiques. On sait qu'au procès de Rennes, en
+1899, M. Charavay a solennellement reconnu son erreur.
+
+Le 4 décembre 1894, le général Saussier, gouverneur militaire de Paris,
+signa l'ordre de mise en jugement.
+
+Je fus mis alors en communication avec Me Demange, dont l'admirable
+dévouement m'a soutenu à travers toutes mes épreuves.
+
+On me refusait toujours le droit de voir ma femme. Le 5 décembre, je
+reçus enfin l'autorisation de lui écrire à lettre ouverte.
+
+
+ Mardi, 5 décembre 1894.
+
+ Ma chère Lucie,
+
+ Enfin je puis t'écrire un mot, on vient de me signifier ma mise en
+ jugement pour le 19 de ce mois. On me refuse le droit de te voir.
+
+ Je ne veux pas te décrire tout ce que j'ai souffert, il n'y a pas au
+ monde de termes assez saisissants pour cela.
+
+ Te rappelles-tu quand je te disais combien nous étions heureux? Tout
+ nous souriait dans la vie. Puis tout à coup un coup de foudre
+ épouvantable, dont mon cerveau est encore ébranlé. Moi, accusé du
+ crime le plus monstrueux qu'un soldat puisse commettre! Encore
+ aujourd'hui je me crois l'objet d'un cauchemar épouvantable.
+
+ La vérité finira bien par se faire jour. Ma conscience est calme et
+ tranquille, elle ne me reproche rien. J'ai toujours fait mon devoir,
+ jamais je n'ai fléchi la tête. J'ai été accablé, atterré dans ma
+ prison sombre, en tête à tête avec mon cerveau; j'ai eu des moments de
+ folie farouche, j'ai même divagué, mais ma conscience veillait. Elle
+ me disait: «Haut la tête et regarde le monde en face. Fort de ta
+ conscience marche droit et relève-toi. C'est une épreuve épouvantable,
+ mais il faut la subir.»
+
+ Je ne t'écris pas plus longuement, car je veux que cette lettre parte
+ ce soir.
+
+ Je t'embrasse mille fois comme je t'aime, comme je t'adore.
+
+ Mille baisers aux enfants. Je n'ose t'en parler plus longuement, les
+ pleurs me viennent aux yeux en pensant à eux.
+
+ ALFRED.
+
+
+La veille de l'ouverture des débats j'écrivis à ma femme la lettre
+suivante; elle exprime toute la confiance que j'avais dans la loyauté
+et la conscience des juges.
+
+
+ J'arrive enfin au terme de mes souffrances, au terme de mon martyre.
+ Demain je paraîtrai devant mes juges, le front haut, l'âme tranquille.
+
+ L'épreuve que je viens de subir, épreuve terrible s'il en fut, a épuré
+ mon âme. Je te reviendrai meilleur que je n'ai été. Je veux te
+ consacrer, à toi, à mes enfants, à nos chères familles, tout ce qui me
+ reste à vivre.
+
+ Comme je te l'ai dit, j'ai passé par des crises épouvantables. J'ai eu
+ de vrais moments de folie furieuse à la pensée d'être accusé d'un
+ crime aussi monstrueux.
+
+ Je suis prêt à paraître devant des soldats, comme un soldat qui n'a
+ rien à se reprocher. Ils verront sur ma figure, ils liront dans mon
+ âme, ils acquerront la conviction de mon innocence comme tous ceux qui
+ me connaissent.
+
+ Dévoué à mon pays auquel j'ai consacré toutes mes forces, toute mon
+ intelligence, je n'ai rien à craindre. Dors donc tranquille, ma
+ chérie, et ne te fais aucun souci. Pense seulement à la joie que nous
+ éprouverons à nous trouver bientôt dans les bras l'un de l'autre, à
+ oublier bien vite ces jours tristes et sombres...
+
+ ALFRED.
+
+
+Le 19 décembre 1894 commencèrent les débats du procès qui eut lieu à
+huis clos, malgré les énergiques protestations de mon avocat; je
+désirais ardemment la publicité des audiences afin que mon innocence
+éclatât au grand jour.
+
+Lorsque je fus introduit dans la salle d'audience, accompagné par un
+lieutenant de la garde républicaine, je ne vis rien, je n'entendis rien.
+J'ignorais tout ce qui se passait autour de moi; j'avais l'esprit
+complètement absorbé par l'affreux cauchemar qui pesait sur moi depuis
+de si longues semaines, par l'accusation monstrueuse de trahison dont
+j'allais démontrer l'inanité, le néant.
+
+Je distinguai seulement, au fond, sur l'estrade, les juges du Conseil de
+guerre, des officiers comme moi, des camarades devant lesquels j'allais
+enfin pouvoir faire éclater mon innocence. Quand je fus assis devant mon
+défenseur, Me Demange, je regardai mes juges. Ils étaient impassibles.
+
+Derrière eux, les juges suppléants, le commandant Picquart, délégué du
+Ministre de la Guerre, M. Lépine, Préfet de police. En face de moi, le
+commandant Brisset, commissaire du Gouvernement et le greffier
+Valecalle.
+
+Les premiers incidents, la bataille que Demange livra pour obtenir du
+Conseil la publicité des débats, les violentes interruptions du
+Président du Conseil de guerre, l'évacuation de la salle, tout cela ne
+détourna pas mon esprit du but vers lequel il était tendu. J'avais hâte
+d'être face à face avec mes accusateurs. J'avais hâte de détruire les
+misérables arguments d'une infâme accusation, de défendre mon honneur.
+
+J'entendis la déposition erronée et haineuse du commandant du Paty de
+Clam, la déposition mensongère du commandant Henry, au sujet de la
+conversation que nous échangeâmes dans le trajet du Ministère de la
+Guerre à la prison du Cherche-Midi, le jour de mon arrestation. Je les
+réfutai l'une et l'autre, énergiquement, avec calme. Mais quand ce
+dernier revint une seconde fois à la barre, lorsqu'il dit tenir d'une
+personne honorable qu'un officier du 2e bureau trahissait, je me levai
+indigné et je demandai avec violence la comparution de la personne dont
+il invoquait les propos. Alors, avec une attitude théâtrale, et en se
+frappant la poitrine, il ajouta: «Quand un officier a un secret dans sa
+tête, il ne le confie pas même à son képi.» Puis se tournant vers moi:
+«Et le traître, le voilà!» Malgré mes violentes protestations, je ne pus
+obtenir que ces paroles fussent éclaircies; je ne pus donc en montrer
+la fausseté.
+
+J'entendis les rapports contradictoires des experts; deux déposèrent en
+ma faveur, deux déposèrent contre moi, tout en constatant de nombreuses
+dissemblances entre l'écriture du bordereau et la mienne. Je n'attachai
+aucune importance à la déposition de Bertillon, car elle me parut
+l'oeuvre d'un fou.
+
+Toutes les allégations accessoires furent réfutées dans ces audiences.
+Aucun mobile ne put être invoqué pour expliquer un crime aussi
+abominable.
+
+Dans la quatrième et dernière audience, le commissaire du Gouvernement
+abandonna tous les griefs accessoires pour ne retenir comme pièce à
+charge que le bordereau; il s'empara de cette pièce et la brandit en
+s'écriant:
+
+ «Il ne reste plus que le bordereau, mais cela suffit. Que les juges
+ prennent leurs loupes.»
+
+Me Demange, dans son éloquente plaidoirie, réfuta les rapports des
+experts, en démontra toutes les contradictions et termina en demandant
+comment on avait pu échafauder une pareille accusation sans produire
+aucun mobile.
+
+L'acquittement me parut certain.
+
+Je fus condamné.
+
+J'appris, quatre ans et demi plus tard, que la bonne foi des juges
+avait été surprise autant par la déposition d'Henry que par la
+communication en chambre du Conseil de pièces secrètes et inconnues de
+la défense, pièces dont les unes m'étaient inapplicables, les autres
+fausses.
+
+La communication en chambre du Conseil de ces pièces fut ordonnée par le
+général Mercier.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Mon désespoir fut immense; la nuit qui suivit ma condamnation fut une
+des plus tragiques de ma tragique existence. Je roulais dans ma tête les
+projets les plus extravagants; j'étais las de tant d'atrocités, révolté
+de tant d'iniquités. Mais le souvenir de ma femme, de mes enfants
+m'empêcha de prendre une décision suprême et je me résolus à attendre.
+
+Le lendemain, j'écrivis la lettre suivante:
+
+
+ 23 décembre 1894.
+
+ Ma chérie,
+
+ Je souffre beaucoup, mais je te plains encore plus que moi. Je sais
+ combien tu m'aimes; ton coeur doit saigner. De mon côté, mon adorée,
+ ma pensée a toujours été vers toi, nuit et jour.
+
+ Être innocent, avoir eu une vie sans tache et se voir condamné pour le
+ crime le plus monstrueux qu'un soldat puisse commettre, quoi de plus
+ épouvantable! Il me semble parfois que je suis le jouet d'un horrible
+ cauchemar.
+
+ C'est pour toi seule que j'ai résisté jusqu'aujourd'hui; c'est pour
+ toi seule, mon adorée, que j'ai supporté ce long martyre. Mes forces
+ me permettront-elles d'aller jusqu'au bout? Je n'en sais rien. Il n'y
+ a que toi qui puisses me donner du courage; c'est dans ton amour que
+ j'espère le puiser...
+
+ J'ai signé mon pourvoi en revision.
+
+ Je n'ose te parler des enfants, leur souvenir m'arrache le coeur.
+ Parle-m'en; qu'ils soient ta consolation.
+
+ Mon amertume est telle, mon coeur si ulcéré, que je me serais déjà
+ débarrassé de cette triste vie, si ton souvenir ne m'arrêtait, si la
+ crainte d'augmenter encore ton chagrin ne retenait mon bras.
+
+ Avoir entendu tout ce qu'on m'a dit, quand on sait en son âme et
+ conscience n'avoir jamais failli, n'avoir même jamais commis la plus
+ légère imprudence, c'est la torture morale la plus épouvantable.
+
+ J'essaierai donc de vivre pour toi, mais j'ai besoin de ton aide.
+
+ Ce qu'il faut surtout, quoi qu'il advienne de moi, c'est chercher la
+ vérité, c'est remuer ciel et terre pour la découvrir, c'est y
+ engloutir, s'il le faut, notre fortune, afin de réhabiliter mon nom
+ traîné dans la boue. Il faut à tout prix laver cette tache imméritée.
+
+ Je n'ai pas le courage de t'écrire plus longuement. Embrasse tes chers
+ parents, nos enfants, tout le monde pour moi.
+
+ ALFRED.
+
+ Tâche d'obtenir la permission de me voir. Il me semble qu'on ne peut
+ te la refuser maintenant.
+
+
+Le 23 décembre, dans la même journée, ma femme m'écrivait:
+
+
+ 23 décembre 1894.
+
+ Quel malheur, quelle torture, quelle ignominie! Nous en sommes tous
+ terrifiés, anéantis. Je sais comme tu es courageux, je t'admire. Tu es
+ un malheureux martyr. Je t'en supplie, supporte encore vaillamment ces
+ nouvelles tortures. Notre vie, notre fortune à tous sera sacrifiée à
+ la recherche des coupables. Nous les trouverons, il le faut. Tu seras
+ réhabilité.
+
+ Nous avons passé près de cinq années de bonheur absolu, vivons sur ce
+ souvenir; un jour justice se fera et nous serons encore heureux, les
+ enfants t'adoreront. Nous ferons de ton fils un homme tel que toi, je
+ ne pourrai pas lui choisir de plus bel exemple. J'espère bien que je
+ serai autorisée à te voir. En tout cas, sois certain d'une chose,
+ c'est que je te suivrai si loin qu'on t'enverra. Je ne sais si la loi
+ m'autorise à t'accompagner, mais elle ne peut m'empêcher de te
+ rejoindre et je le ferai.
+
+ Encore une fois, courage, il faut que tu vives pour nos enfants, pour
+ moi.
+
+
+ 23 décembre, soir.
+
+ Je viens d'avoir, dans mon immense chagrin, la joie d'avoir de tes
+ nouvelles, d'entendre parler Me Demange dans des termes si chauds, si
+ cordiaux, que mon pauvre coeur en a été réconforté.
+
+ Tu sais si je t'aime, si je t'adore, mon bien cher mari; notre immense
+ malheur, l'horrible infamie dont nous sommes l'objet ne font que
+ resserrer encore les liens de mon affection.
+
+ Partout où tu iras, où l'on t'enverra, je te suivrai; à deux nous
+ supporterons plus facilement l'expatriement, nous vivrons l'un pour
+ l'autre...; nous élèverons nos enfants, nous leur donnerons une âme
+ bien trempée contre les vicissitudes de la vie.
+
+ Je ne puis me passer de toi, tu es ma consolation; la seule lueur de
+ bonheur qui me reste est de finir mes jours à tes côtés. Tu as été un
+ martyr, et tu as encore horriblement à souffrir. La peine qui va
+ t'être infligée est odieuse. Promets-moi que tu la supporteras
+ courageusement.
+
+ Tu es fort de ton innocence; imagine-toi que c'est un autre que
+ toi-même que l'on déshonore, accepte le châtiment immérité, fais-le
+ pour moi, pour ta femme qui t'adore. Donne-lui ce témoignage
+ d'affection, fais-le pour tes enfants; ils t'en seront reconnaissants
+ un jour. Ils t'embrassent bien et demandent beaucoup leur papa, ces
+ pauvres petits.
+
+ LUCIE.
+
+
+J'avais signé, sans espoir, mon pourvoi en revision devant le tribunal
+de revision militaire. La revision, en effet, ne pouvait être invoquée
+devant ce tribunal que pour vice de forme; j'ignorais alors que la
+condamnation avait été illégalement prononcée.
+
+Les journées s'écoulèrent dans une attente angoissante; j'étais ballotté
+entre mon devoir et l'horreur que m'inspirait un supplice aussi infâme
+qu'immérité. Ma femme, qui n'avait pas encore pu obtenir l'autorisation
+de me voir, m'écrivit de longues lettres pour me soutenir et
+m'encourager à supporter le supplice de la dégradation.
+
+
+ 24 décembre 1894.
+
+ Je souffre au delà de tout ce qu'on peut imaginer des horribles
+ tortures que tu supportes; ma pensée ne te quitte pas une seconde. Je
+ te vois seul dans ta triste prison en proie aux plus sombres
+ réflexions, je compare nos années de bonheur, les douces journées que
+ nous avons passées ensemble à l'heure actuelle. Comme nous étions
+ heureux, comme tu as été bon et dévoué pour moi, avec quel entier
+ dévouement tu m'as soignée quand j'étais malade, quel père tu étais
+ pour nos pauvres chéris. Tout cela passe et repasse dans mon esprit;
+ je suis malheureuse de ne pas t'avoir près de moi, de me sentir seule.
+ Mon cher adoré, il faut, il faut absolument que nous nous retrouvions
+ ensemble, que nous vivions l'un pour l'autre, car nous ne pouvons plus
+ exister l'un sans l'autre. Il faut que tu te résignes à tout, que tu
+ supportes les terribles épreuves qui t'attendent, que tu sois fort et
+ fier dans le malheur...
+
+
+ 25 décembre.
+
+ Je pleure, je pleure et je recommence à pleurer. Tes lettres seules
+ viennent me consoler dans mon extrême douleur, seules elles me
+ soutiennent et me réconfortent. Vis pour moi, je t'en conjure, mon
+ cher ami; rassemble tes forces, lutte, luttons ensemble jusqu'à la
+ découverte du coupable. Que deviendrai-je sans toi? je n'aurai plus
+ rien qui me rattacherait au monde, je mourrais de chagrin si je
+ n'avais l'espoir de me retrouver auprès de toi et de passer encore
+ d'heureuses années à tes côtés...
+
+ Nos enfants sont ravissants. Ton pauvre petit Pierre demande tant
+ après toi, je ne puis lui répondre que par des larmes. Ce matin encore
+ il me demandait si tu rentrerais ce soir. Je m'ennuie beaucoup,
+ beaucoup après mon papa, m'a-t-il dit. Jeanne change énormément; elle
+ cause bien, fait des phrases et embellit beaucoup. Du courage, tu les
+ retrouveras un jour; nos rêves, nos projets renaîtront et nous
+ pourrons les accomplir.
+
+
+ 26 décembre 1894.
+
+ J'ai été porter moi-même tes effets au greffe de la prison; je suis
+ entrée dans cette triste maison où tu subis cet horrible martyre. Pour
+ un moment j'ai eu la sensation que je me rapprochais de toi; j'aurais
+ voulu briser ces froides murailles qui nous séparaient et venir
+ t'embrasser. Malheureusement il est des choses pour lesquelles la
+ volonté est impuissante, des cas où toutes les forces physiques et
+ morales ne suffisent pas pour vaincre. J'attends très impatiemment le
+ moment où on nous permettra de nous jeter enfin dans les bras l'un de
+ l'autre...
+
+ Je te demande un immense sacrifice, celui de vivre pour moi, pour nos
+ enfants, de lutter jusqu'à la réhabilitation... Je mourrais de chagrin
+ si tu n'étais plus, je n'aurais pas la force de soutenir une lutte
+ pour laquelle toi seul au monde peux me fortifier.
+
+
+ 27 décembre 1894.
+
+ Je ne puis me lasser de t'écrire, de venir te causer, ce sont mes
+ seuls bons moments; je ne sais faire que cela et pleurer. Tes lettres
+ me font tant de bien, merci. Continue à me gâter. Je donnerai aux
+ enfants des jouets de ta part; ils n'ont pas besoin de cela pour
+ penser à toi. Tu étais si bon pour eux que ces petits ne t'oublient
+ pas. Pierre demande beaucoup après toi et le matin ils viennent tous
+ deux dans ma chambre admirer ta photographie... Pauvre ami, comme tu
+ dois souffrir de ne pas les voir. Mais garde ton beau courage; un jour
+ viendra où nous serons tous réunis, tous heureux, où tu pourras les
+ caresser, les adorer.
+
+ Je t'en supplie, ne t'occupe pas de ce que pense la foule. Tu sais
+ combien les opinions tournent... Qu'il te suffise de savoir que tous
+ tes amis, tous ceux qui te connaissent sont pour toi; les gens
+ intelligents cherchent à débrouiller le mystère.
+
+
+ 21 décembre 1894.
+
+ Je vois que tu as repris courage et tu m'en as redonné... Supporte
+ vaillamment cette triste cérémonie, relève la tête et crie ton
+ innocence, ton martyre à la face de tes exécuteurs.
+
+ Cet horrible supplice passé, je mettrai tout mon amour, toute ma
+ tendresse, toute ma reconnaissance à t'aider à supporter le reste.
+ Lorsqu'on a sa conscience pour soi, la conviction qu'on a fait son
+ devoir toujours et de tout temps, l'espérance dans l'avenir, on peut
+ tout supporter...
+
+ LUCIE.
+
+
+Le 31 décembre 1894, j'appris que le pourvoi en revision avait été
+repoussé.
+
+Le soir même, le commandant du Paty de Clam se présenta à la prison. Il
+venait me demander si je n'avais pas commis quelque acte d'imprudence,
+quelque acte d'amorçage. Je ne lui répondis qu'en protestant toujours
+aussi énergiquement de mon innocence.
+
+Aussitôt après son départ, j'écrivis la lettre suivante au Ministre de
+la Guerre:
+
+
+ Monsieur le Ministre,
+
+ J'ai reçu, par votre ordre, la visite du commandant du Paty de Clam,
+ auquel j'ai déclaré encore que j'étais innocent et que je n'avais même
+ jamais commis la moindre imprudence. Je suis condamné, je n'ai aucune
+ grâce à demander. Mais au nom de mon honneur, qui je l'espère me sera
+ rendu un jour, j'ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer
+ vos recherches. Moi parti, qu'on cherche toujours, c'est la seule
+ grâce que je sollicite.
+
+
+J'écrivis ensuite à Maître Demange pour lui rendre compte de cette
+visite.
+
+J'avais précédemment informé ma femme du rejet du pourvoi.
+
+
+ 31 décembre 1894.
+
+ Ma chère Lucie,
+
+ Le pourvoi est rejeté, comme il fallait s'y attendre. On vient de me
+ le signifier; demande de suite la permission de me voir.
+
+ Le supplice cruel et horrible approche, je vais l'affronter avec la
+ dignité d'une conscience pure et tranquille. Te dire que je ne
+ souffrirai pas, ce serait mentir, mais je n'aurai pas de
+ défaillance...
+
+ ALFRED.
+
+
+Ma femme me répondit:
+
+
+ 1er janvier 1895.
+
+ J'ai envoyé hier après-midi à la Place porter ma demande et on a
+ vainement attendu la réponse... Pourvu que mon autorisation de te voir
+ m'arrive demain! Car enfin quelle raison pourraient-ils invoquer
+ encore maintenant si ce n'est celle de la cruauté, de la barbarie?
+ Pauvre, pauvre ami... Que je voudrais donc t'embrasser, te consoler,
+ te réconforter. Non, vois-tu, mon coeur saigne à la pensée des
+ tortures que tu as à subir.
+
+ Avoir une belle âme comme la tienne, des sentiments aussi élevés, une
+ bonté inaltérable, un patriotisme exalté, et se voir torturé avec
+ cette cruauté, cet acharnement, et payer, toi innocent, pour un autre
+ qui se dérobe lâchement derrière son infamie. Il n'est pas admissible,
+ s'il existe une justice, que ce traître ne se dévoile pas, que la
+ vérité ne se fasse pas jour.
+
+ LUCIE.
+
+
+Enfin, ma femme fut autorisée à me voir. L'entrevue eut lieu dans le
+parloir de la prison. C'est une pièce grise, séparée au milieu par deux
+grilles parallèles, treillagées; ma femme était d'un côté de l'une des
+grilles, moi de l'autre côté de la deuxième grille.
+
+C'est dans ces conditions pénibles qu'il me fut permis de voir ma femme,
+après tant de semaines douloureuses. Je ne pus même pas l'embrasser, la
+serrer dans mes bras; nous dûmes causer à distance. Cependant ma joie
+fut grande de revoir ce cher visage; je cherchai à y lire et à y voir
+quelles traces y avaient laissées la souffrance et la douleur.
+
+Après son départ, je lui écrivis:
+
+
+ Mercredi, 5 heures.
+
+ Ma chérie.
+
+ Je veux encore t'écrire ces quelques mots pour que tu les trouves
+ demain matin à ton réveil.
+
+ Notre conversation, même à travers les barreaux de la prison, m'a fait
+ du bien. Je tremblais sur mes jambes en descendant, mais je me suis
+ raidi pour ne pas tomber par terre d'émotion. A l'heure qu'il est, ma
+ main n'est pas encore bien assurée: cette entrevue m'a violemment
+ secoué. Si je n'ai pas insisté pour que tu restes plus longtemps,
+ c'est que j'étais à bout de forces; j'avais besoin d'aller me cacher
+ pour pleurer un peu. Ne crois pas pour cela que mon âme soit moins
+ vaillante ni moins forte, mais le corps est un peu affaibli par trois
+ mois de prison...
+
+ Ce qui m'a fait le plus de bien, c'est de te sentir si courageuse et
+ si vaillante, si pleine d'affection pour moi. Continue, ma chère
+ femme, imposons le respect au monde par notre attitude et notre
+ courage. Quant à moi, tu as dû sentir que j'étais décidé à tout; je
+ veux mon honneur et je l'aurai; aucun obstacle ne m'arrêtera.
+
+ Remercie bien tout le monde, remercie de ma part Me Demange de tout ce
+ qu'il a fait pour un innocent. Dis-lui toute la gratitude que j'ai
+ pour lui, j'ai été incapable de l'exprimer moi-même. Dis-lui que je
+ compte sur lui dans cette lutte pour mon honneur.
+
+ ALFRED.
+
+
+La première entrevue avait eu lieu dans le parloir de la prison. Elle
+avait revêtu par les circonstances un caractère si tragique que le
+commandant Forzinetti demanda et obtint l'autorisation de me laisser
+voir ma femme dans son cabinet, lui étant présent.
+
+Ma femme vint me voir une seconde fois; c'est alors que je lui fis la
+promesse de vivre et d'affronter courageusement la douleur de la lugubre
+cérémonie qui m'attendait. A la suite de sa visite, je lui écrivis:
+
+
+ «Je suis plus calme, ta vue m'a fait du bien. Le plaisir de
+ t'embrasser pleinement et entièrement m'a fait un bien immense.
+
+ «Je ne pouvais attendre ce moment. Merci de la joie que tu m'as
+ donnée.
+
+ «Comme je t'aime, ma bonne chérie! Enfin espérons que tout cela aura
+ une fin. Il faut que je conserve toute mon énergie.»
+
+
+Je vis aussi quelques instants mon frère Mathieu, dont je connaissais
+l'admirable dévouement.
+
+Le jeudi 3 janvier 1895, j'appris que le supplice était pour le
+surlendemain.
+
+
+ Jeudi matin.
+
+ On m'apprend que l'humiliation suprême est pour après-demain. Je m'y
+ attendais, j'y étais préparé, le coup a cependant été violent. Je
+ résisterai, je te l'ai promis. Je puiserai les forces qui me sont
+ encore nécessaires dans ton amour, dans l'affection de vous tous, dans
+ le souvenir de mes enfants chéris, dans l'espoir suprême que la vérité
+ se fera jour. Mais il faut que je sente votre affection à tous
+ rayonner autour de moi, il faut que je vous sente lutter avec moi.
+ Continuez donc vos recherches sans trêve ni repos...
+
+ ALFRED.
+
+
+
+
+V
+
+
+La dégradation eut lieu le samedi 5 janvier; je subis cet horrible
+supplice sans faiblesse.
+
+Avant la lugubre cérémonie, j'attendis une heure dans la salle de
+l'adjudant de garnison à l'École militaire. Durant ces longues minutes,
+je tendis toutes les forces de mon être; les souvenirs des atroces mois
+que je venais de passer revinrent à ma mémoire et, en phrases
+entrecoupées, je rappelai la dernière visite que me fit le commandant du
+Paty de Clam dans ma prison. Je protestai contre l'infâme accusation
+portée contre moi; je rappelai que j'avais encore écrit au ministre pour
+lui dire que j'étais innocent. C'est en travestissant ces paroles que le
+capitaine Lebrun-Renault, avec une rare inconscience, créa ou laissa
+créer cette légende des aveux dont je n'appris l'existence qu'en
+janvier 1899. S'il m'en eût été parlé avant mon départ de France, qui
+n'eut lieu qu'en février 1895, c'est-à-dire plus de sept semaines après
+la dégradation, j'aurais cherché à tuer cette légende dans l'oeuf.
+
+Je fus conduit ensuite, entre quatre hommes et un gradé, au centre de la
+place.
+
+Neuf heures sonnèrent; le général Darras, commandant la parade
+d'exécution, fit porter les armes.
+
+Je souffrais le martyre, je me raidissais pour concentrer toutes mes
+forces, j'évoquais pour me soutenir le souvenir de ma femme, de mes
+enfants.
+
+Aussitôt après la lecture du jugement, je m'écriai, m'adressant aux
+troupes:
+
+ «Soldats, on dégrade un innocent; soldats, on déshonore un innocent.
+
+ «Vive la France, vive l'armée!»
+
+Un adjudant de la garde républicaine s'approcha de moi. Rapidement, il
+arracha boutons, bandes de pantalon, insignes de grade du képi et des
+manches, puis il brisa mon sabre. Je vis tomber à mes pieds tous ces
+lambeaux d'honneur. Alors, dans cette secousse effroyable de tout mon
+être, mais le corps droit, la tête haute, je clamai toujours et encore
+mon cri à ces soldats, à ce peuple assemblé: «Je suis innocent!»
+
+La cérémonie continua. Je dus faire le tour du carré. J'entendis les
+hurlements d'une foule abusée, je sentis le frisson qui devait la faire
+vibrer, puisqu'on lui présentait un homme condamné pour trahison, et
+j'essayai de faire passer dans cette foule un autre frisson, celui de
+mon innocence.
+
+Le tour du carré s'acheva; le supplice était terminé, je le croyais du
+moins.
+
+L'agonie de cette longue journée ne faisait que commencer.
+
+On me lia les poings et une voiture cellulaire me conduisit au Dépôt, en
+passant par le pont de l'Alma. En arrivant à l'extrémité du pont, je vis
+par la lucarne de la voiture les fenêtres de l'appartement où venaient
+de s'écouler de si douces années, où je laissais tout mon bonheur.
+L'angoisse fut atroce.
+
+Au Dépôt, je fus, dans mon costume déchiré et en loques, traîné de salle
+en salle, fouillé, photographié, mensuré. Enfin, vers midi, je fus
+conduit à la prison de la Santé et enfermé dans une cellule.
+
+Ma femme fut autorisée à me voir deux fois par semaine, dans le cabinet
+du directeur de la prison. Celui-ci se montra d'ailleurs parfaitement
+correct durant tout mon séjour.
+
+Ma femme et moi, nous continuâmes à échanger de nombreuses lettres.
+
+
+ Prison de la Santé, samedi 5 janvier 1895.
+
+ Ma chérie,
+
+ Te dire ce que j'ai souffert aujourd'hui, je ne le veux pas, ton
+ chagrin est déjà assez grand pour que je ne vienne pas encore
+ l'augmenter.
+
+ En te promettant de vivre, en te promettant de résister jusqu'à la
+ réhabilitation de mon nom, je t'ai fait le plus grand sacrifice qu'un
+ homme de coeur, qu'un honnête homme auquel on vient d'arracher son
+ honneur, puisse faire. Pourvu, mon Dieu, que mes forces physiques ne
+ m'abandonnent pas! Le moral tient, ma conscience qui ne me reproche
+ rien me soutient, mais je commence à être à bout de patience et de
+ force...
+
+ Je te raconterai plus tard, quand nous serons de nouveau heureux, ce
+ que j'ai souffert aujourd'hui, combien de fois, au milieu de ces
+ nombreuses pérégrinations parmi de vrais coupables, mon coeur a
+ saigné. Je me demandais ce que je faisais là, pourquoi j'étais là...
+ il me semblait que j'étais le jouet d'une hallucination; mais hélas,
+ mes vêtements déchirés, souillés, me rappelaient brutalement à la
+ réalité, les regards de mépris qu'on me jetait me disaient trop
+ clairement pourquoi j'étais là.
+
+ Hélas, pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scalpel le coeur des
+ gens et y lire! Tous les braves gens qui me voyaient passer y auraient
+ lu, gravé en lettres d'or: «Cet homme est un homme d'honneur.» Mais
+ comme je les comprends! A leur place je n'aurais pas non plus pu
+ contenir mon mépris à la vue d'un officier qu'on leur dit être un
+ traître. Mais hélas, c'est là ce qu'il y a de tragique, c'est que le
+ traître, ce n'est pas moi!...
+
+
+ 5 janvier 1895. Samedi, 7 heures soir.
+
+ Je viens d'avoir un moment de détente terrible, des pleurs entremêlés
+ de sanglots, tout le corps secoué par la fièvre. C'est la réaction des
+ horribles tortures de la journée, elle devait fatalement arriver;
+ mais, hélas, au lieu de pouvoir sangloter dans tes bras, au lieu de
+ pouvoir m'appuyer sur toi, mes sanglots ont résonné dans le vide de ma
+ prison.
+
+ C'est fini, haut les coeurs! Je concentre toute mon énergie. Fort de
+ ma conscience pure et sans tache, je me dois à ma famille, je me dois
+ à mon nom. Je n'ai pas le droit de déserter tant qu'il me restera un
+ souffle de vie; je lutterai avec l'espoir prochain de voir la lumière
+ se faire. Donc, poursuivez vos recherches...
+
+ ALFRED.
+
+
+De ma femme:
+
+
+ Samedi soir, 5 janvier 1895.
+
+ Quelle horrible matinée! Quels atroces moments! Non! je ne puis y
+ penser, cela me fait trop souffrir. Toi, mon pauvre ami, un homme
+ d'honneur, toi qui adores la France, toi qui as une âme si belle, des
+ sentiments aussi élevés, subir la peine la plus infamante qu'on puisse
+ infliger, c'est abominable!
+
+ Tu m'avais promis d'être courageux, tu as tenu parole, je t'en
+ remercie. Ta dignité, ta belle attitude, ont frappé bien des coeurs et
+ lorsque l'heure de la réhabilitation arrivera, le souvenir des
+ souffrances que tu as endurées dans ces horribles moments sera gravé
+ dans la mémoire des hommes.
+
+ J'aurais tant voulu être auprès de toi, te donner des forces, te
+ réconforter, j'avais tant espéré te voir, mon pauvre ami, et mon coeur
+ saigne à l'idée que mon autorisation ne m'est pas encore parvenue et
+ que je devrai peut-être attendre encore pour avoir l'immense bonheur
+ de t'embrasser...
+
+ Nos chéris sont bien gentils; ils sont si gais, si heureux. C'est une
+ consolation dans notre immense malheur de les avoir si jeunes, si
+ inconscients de la vie. Pierre parle de toi et avec tant de coeur, que
+ je ne puis m'empêcher de pleurer.
+
+ LUCIE.
+
+
+De la prison de la Santé:
+
+
+ Dimanche 6 janvier 1895, 5 heures.
+
+ Pardon, mon adorée, si dans mes lettres d'hier j'ai exhalé ma douleur,
+ étalé ma torture. Il fallait bien que je la confie à quelqu'un! Quel
+ coeur est plus préparé que le tien à recevoir le trop-plein du mien?
+ C'est ton amour qui m'a donné le courage de vivre; il faut que je le
+ sente vibrer près du mien.
+
+ Courage donc! Ne pense pas trop à moi, tu as d'autres devoirs à
+ remplir. Tu te dois à nos enfants, à notre nom qu'il faut réhabiliter.
+ Pense donc à toutes les nobles missions qui t'incombent; elles sont
+ lourdes, mais je te sais capable de les entreprendre à condition de ne
+ pas te laisser abattre, à condition de conserver tes forces.
+
+ Il faut donc lutter contre toi-même, rassembler toute ton énergie et
+ ne penser qu'à tes devoirs...
+
+ ALFRED.
+
+
+De ma femme:
+
+
+ Dimanche 6 janvier 1895.
+
+ Je suis bien tourmentée de ne pas avoir encore reçu de tes nouvelles.
+ Je suis anxieuse de savoir comment tu as supporté ces horribles
+ moments... On m'apporte tes deux lettres, c'est un soulagement pour
+ moi, merci de me gâter ainsi, je reconnais là ton bon coeur. Je ne
+ puis te dire combien cela me navre, quels déchirements je ressens à la
+ pensée de tes souffrances. Quelle vie, mon Dieu, quel martyre! Je
+ m'attendais à ce que tu aies un moment de détente terrible, une crise;
+ je suis sûre que cela t'a fait du bien de pleurer. Pauvre ami, nous
+ étions si heureux, si tranquilles, nous ne vivions que pour nous, que
+ pour faire le bonheur de nos parents, de nos enfants, de notre
+ famille. Si seulement je pouvais être auprès de toi, partager tes
+ douleurs, tes souffrances, rester dans ta cellule, vivre de la même
+ vie que toi, je serais presque heureuse. J'aurais au moins l'immense
+ bonheur de te soulager un peu, de te consoler avec mon immense
+ affection, de t'entourer de tous les soins qu'une femme qui t'adore
+ pourrait te donner. Mais je t'en supplie, garde ton courage, ne te
+ laisse pas abattre...
+
+
+ Lundi 7 janvier 1895.
+
+ Ma première occupation, aussitôt levée, est de venir causer un peu
+ avec toi, de tâcher de t'envoyer un petit rayon de chaleur dans ta
+ triste cellule. Je souffre tellement, tellement de te sentir si
+ malheureux, de ne pouvoir soulager ta douleur, que tout ce qui
+ m'entoure, tout ce qui se passe autour de moi, en un mot tout ce qui
+ n'est pas toi, me laisse indifférente.
+
+ Je ne pense qu'à toi, je ne veux vivre que pour toi et dans l'espoir
+ de te retrouver bientôt. Dis moi, je t'en prie, tout ce que tu
+ ressens, dans quel état physique tu es? J'ai des angoisses, des
+ inquiétudes terribles que ta santé ne te trahisse. Ah! si je pouvais
+ te voir, si je pouvais rester auprès de toi, te faire oublier un peu
+ ton malheur. Que ne donnerais-je pour cela!
+
+
+ 7 janvier soir.
+
+ Que pourrais-je te dire, si ce n'est que je ne pense qu'à toi, que je
+ ne parle que de toi, que toute mon âme, tout mon esprit sont tendus
+ vers toi? Je te demande, je te supplie d'avoir du courage, de ne pas
+ te laisser abattre, de ne pas te laisser ronger par le chagrin et de
+ lutter pour que tes forces physiques ne t'abandonnent pas. Il faut que
+ nous arrivions à te réhabiliter; nous faisons tout et nous ferons tout
+ pour cela. Qu'est-ce que notre fortune à côté de l'honneur d'un homme,
+ d'enfants, de deux familles; je serai heureuse d'avoir consacré tout
+ notre avoir à cette noble tâche...
+
+ Nous avons tous la conviction qu'il n'est pas d'erreur qui ne se
+ reconnaisse un jour, que le coupable se trouvera et que nos efforts
+ seront couronnés de succès...
+
+ LUCIE.
+
+
+ De la prison de la Santé, mardi 8 janvier 1895.
+
+ ... Dans mes plus tristes moments, dans mes moments de crise violente,
+ une étoile vient tout à coup briller dans mon cerveau et me sourire.
+ C'est ton image, ma chérie, c'est ton image adorée, que j'espère
+ revoir bientôt et auprès de laquelle j'attendrai patiemment qu'on me
+ rende ce que j'ai de plus cher en ce monde, mon honneur, mon honneur
+ qui n'a jamais failli...
+
+ ALFRED.
+
+
+De ma femme:
+
+ Mardi 8 janvier 1895.
+
+ J'étais terriblement inquiète de ne pas avoir de tes nouvelles et j'ai
+ passé une nuit atroce; enfin ce matin j'ai reçu ta bonne lettre et
+ cela m'a fait du bien. Je ne m'explique pas du tout comment tes
+ lettres sont si longues à parvenir; ainsi une lettre de toi écrite le
+ dimanche ne m'arrive que le mardi...
+
+ Je viens de recevoir l'autorisation de te voir les lundi et vendredi à
+ deux heures, dans le cabinet de monsieur le Directeur; tu penses si
+ j'en ai été heureuse...
+
+ LUCIE.
+
+
+De la prison de la Santé:
+
+
+ Mercredi 9 janvier 1895.
+
+ ... Vraiment, quand j'y pense encore, je me demande comment j'ai pu
+ avoir le courage de te promettre de vivre après ma condamnation. Cette
+ journée du samedi reste dans mon esprit gravée en lettres de feu. J'ai
+ le courage du soldat qui affronte le danger en face, mais hélas!
+ aurai-je l'âme du martyr?...
+
+ Je vis d'espoir, je vis dans la conviction qu'il est impossible que la
+ vérité ne se fasse pas jour, que mon innocence ne soit pas reconnue et
+ proclamée par cette chère France, ma patrie...
+
+
+ Jeudi 10 janvier 1895.
+
+ Depuis ce matin deux heures, je ne dors plus, dans l'attente où je
+ suis de te voir aujourd'hui. Il me semble que j'entends déjà ta voix
+ chérie me parler de nos chers enfants, de nos chères familles... et
+ si je pleure, je n'en ai pas honte, car le martyre que j'endure est
+ vraiment cruel pour un innocent...
+
+ ALFRED.
+
+
+De ma femme:
+
+
+ Jeudi 10 janvier 1895.
+
+ J'ai reçu hier soir ta lettre de mardi et je l'aie lue, relue; j'ai
+ pleuré étant seule dans ma chambre et ce matin encore à mon réveil.
+ J'avais joui cette nuit d'un peu de calme, j'avais rêvé que nous
+ causions; mais quel réveil, quelles angoisses quand je me suis trouvée
+ de nouveau en proie à mon sombre chagrin! Si je souffre tant, c'est
+ pour toi qui subis héroïquement le plus terrible des martyres, pour
+ toi qui as été torturé moralement de la façon la plus épouvantable et
+ la plus imméritée...
+
+ LUCIE.
+
+
+De la prison de la Santé:
+
+
+ Vendredi 11 janvier 1895.
+
+ Pardonne-moi, si parfois je gémis... mais que veux-tu, il m'arrive,
+ sous l'amertume des souvenirs, d'avoir besoin d'épancher dans ton
+ coeur le trop plein du mien. Nous nous sommes toujours si bien
+ compris, mon adorée, que je suis sûr que ton âme forte et généreuse
+ palpite d'indignation avec la mienne.
+
+ Nous étions si heureux! Tout nous souriait dans la vie. Te souviens-tu
+ quand je te disais que nous n'avions rien à envier à personne?
+ Situation, fortune, amour réciproque de l'un pour l'autre, des enfants
+ adorables... nous avions tout enfin.
+
+ Pas un nuage à l'horizon... puis un coup de foudre épouvantable,
+ inattendu, si incroyable même, qu'aujourd'hui encore il me semble
+ parfois que je suis le jouet d'un horrible cauchemar.
+
+ Je ne me plains pas de mes souffrances physiques, tu sais que
+ celles-là je les méprise, mais sentir planer sur son nom une
+ accusation épouvantable, infâme, quand on est innocent... Ah! cela
+ non! Et c'est pourquoi j'ai supporté toutes les tortures, tous les
+ affronts, car je suis convaincu que tôt ou tard la vérité se
+ découvrira et qu'on me rendra justice.
+
+ J'excuse très bien cette colère, cette rage de tout un noble peuple
+ auquel on apprend qu'il y a un traître... mais je veux vivre, pour
+ qu'il sache que ce traître ce n'est pas moi.
+
+ Soutenu par ton amour, par l'affection sans bornes de tous les nôtres,
+ je vaincrai la fatalité. Je ne prétends pas que je n'aurai pas encore
+ parfois des moments d'abattement, de désespoir même. Vraiment, pour ne
+ pas se plaindre d'une erreur aussi monstrueuse, il faudrait une
+ grandeur d'âme à laquelle je ne prétends pas, mais mon coeur restera
+ fort et vaillant...
+
+ Je vivrai, mon adorée, parce que je veux que tu puisses continuer à
+ porter mon nom comme tu l'as fait jusqu'à présent, avec honneur, avec
+ joie et avec amour, parce qu'enfin je veux le transmettre intact à nos
+ enfants.
+
+ Ne vous laissez donc pas abattre par l'adversité ni les uns ni les
+ autres; cherchez la vérité sans trêve ni repos...
+
+ ALFRED.
+
+
+De ma femme:
+
+
+ Vendredi 11 janvier 1895.
+
+ Comme j'ai été contente de passer quelques moments avec toi et combien
+ ils m'ont semblé courts. J'avais tant d'émotion que je ne pouvais te
+ parler, t'exhorter au courage; pauvre ami, que j'aurais voulu te dire
+ ce que je pense de toi, combien je t'admire, combien je t'aime et
+ toute la reconnaissance que j'ai de l'immense sacrifice que tu as fait
+ pour moi, pour tes enfants. J'ai eu des remords, je ne t'ai pas assez
+ parlé de l'espoir que nous avions de découvrir la vérité; nous avons
+ la conviction absolue d'arriver. Te dire dans combien de temps, c'est
+ une chose impossible, mais il faut prendre patience et ne pas
+ désespérer. Comme je te l'ai dit tout à l'heure, nous n'avons qu'une
+ préoccupation, du matin au soir, et toute la nuit nous nous torturons
+ l'esprit pour avoir un indice, un fil quelconque qui puisse nous faire
+ trouver le misérable, l'infâme personnage qui nous a détruit notre
+ honneur.
+
+ Nous réunissons toutes nos intelligences, toutes nos volontés; eh
+ bien! avec tous ces éléments et la persévérance que nous y mettons, il
+ est impossible que nous n'arrivions pas à te réhabiliter.
+
+ Ne te tourmente pas pour les enfants, ce sont tous les deux de braves
+ petits coeurs...
+
+
+ Samedi 12 janvier 1895.
+
+ Je suis encore toute émue de notre entrevue d'hier; j'ai été
+ terriblement impressionnée en te voyant, en te causant; j'en ai
+ éprouvé un tel plaisir que j'ai été incapable de fermer l'oeil cette
+ nuit. Tu es admirable de conserver, malgré tes souffrances, une âme
+ aussi vaillante, des sentiments aussi nobles, aussi élevés. Oui, il
+ faut bien l'espérer, un jour viendra où la lumière sera faite, où ton
+ innocence sera reconnue, où la France reconnaîtra son erreur et verra
+ en toi un de ses plus braves, de ses plus nobles enfants. Tu auras
+ encore du bonheur, nous passerons d'heureuses années ensemble; toi,
+ qui faisais tant de projets, qui rêvais de faire de ton fils un homme,
+ tu auras encore cette joie. Il est bien bon, ton petit Pierre, et sa
+ soeur est très gentille également. J'étais sévère pour eux, tu le
+ sais, mais j'avoue que maintenant, tout en exigeant d'eux
+ l'obéissance, je me laisse souvent aller à les gâter. Qu'ils
+ profitent, ces pauvres petits, avant de connaître les tristesses de la
+ vie...
+
+
+ Dimanche 13 janvier 1895.
+
+ Quelle patience, quelle abnégation, quel courage il te faut avoir pour
+ supporter ces longues humiliations! Je ne peux pas te dire quelle
+ profonde admiration j'ai pour toi; la dignité, la volonté avec
+ lesquelles tu acceptes le martyre pour moi, pour nos enfants sont
+ surhumaines; je suis fière de porter ton nom et lorsque les enfants
+ auront l'âge de comprendre, ils te seront reconnaissants des
+ souffrances que tu as endurées pour eux...
+
+
+ Lundi 14 janvier 1895.
+
+ Quel dommage que ces instants si courts et si désirés de notre
+ entrevue soient déjà passés! Que les minutes d'ennui sont longues,
+ mais comme les minutes de bonheur passent vite! Cette entrevue s'est
+ de nouveau passée comme un rêve; je suis arrivée à la prison avec joie
+ et je suis rentrée saisie par une profonde tristesse. Ta vue m'a fait
+ du bien, je ne pouvais cesser de te regarder, de t'écouter; mais je
+ souffre horriblement en te quittant de te laisser seul dans cette
+ sombre prison en proie à ton chagrin, à cette horrible torture morale,
+ à cette souffrance imméritée...
+
+ LUCIE.
+
+
+Ma femme, épuisée par cette succession ininterrompue d'émotions, fut
+obligée de prendre le lit.
+
+
+ Vendredi 18 janvier 1895.
+
+ Quelle triste journée je passe, pire que les autres si cela est
+ possible, car la seule ombre de bonheur qui nous est accordée m'est
+ aujourd'hui refusée. J'ai pu me lever, mais je ne suis pas encore
+ assez solide pour sortir; le docteur, malgré l'immense désir que
+ j'avais de venir t'embrasser, craignait pour moi un refroidissement,
+ il désire que je garde encore la chambre demain. Cela me fait beaucoup
+ de peine et je dois t'avouer que j'ai été peu raisonnable, je me suis
+ cachée pour pleurer.
+
+ LUCIE.
+
+
+Cette lettre ne me parvint qu'à l'île de Ré; ma femme ignorait encore
+mon départ.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Je quittai la prison de la Santé le 17 janvier 1895. J'avais préparé
+comme d'habitude ma cellule, rabattu ma couchette, et je m'étais couché
+à l'heure réglementaire, sans qu'aucun indice pût me faire soupçonner
+mon départ. J'avais même été prévenu dans la journée que ma femme avait
+reçu l'autorisation de me voir le surlendemain, n'ayant pas pu venir
+depuis près d'une semaine.
+
+Entre dix heures et onze heures du soir, je fus brusquement réveillé; on
+me dit de me préparer aussitôt pour le départ. Je n'eus que le temps de
+m'habiller à la hâte. Le délégué du ministère de l'intérieur chargé,
+avec trois gardiens, du transbordement, fut d'une brutalité révoltante;
+à peine vêtu, il me fit mettre les menottes et ne me donna même pas le
+temps de prendre mon lorgnon. Il faisait un froid terrible. Je fus
+conduit à la gare d'Orléans dans une voiture cellulaire, puis dirigé,
+par l'entrée de la petite vitesse, sur le quai de départ, où se trouvait
+un wagon spécial pour le transport des prisonniers destinés au bagne. Ce
+wagon comprend un certain nombre de cellules qui ont juste la dimension
+d'un homme assis; chacune est close par une porte qui empêche d'étendre
+les jambes. Je fus enfermé dans l'une d'elles, les menottes aux poings
+et les fers aux pieds. La nuit fut horriblement longue, tous mes membres
+étaient engourdis. Dans la matinée du lendemain, je pus obtenir, après
+de nombreuses demandes, un peu de café noir, du pain et du fromage. Je
+grelottais la fièvre.
+
+Enfin, vers midi, nous arrivâmes à La Rochelle. Notre départ de Paris
+n'avait pas été signalé, et si, à l'arrivée, on m'eût embarqué tout de
+suite pour l'île de Ré, j'aurais passé inaperçu.
+
+Mais il y avait quelques personnes à la gare, ayant l'habitude de venir
+voir débarquer les forçats en partance pour l'île de Ré. On voulut
+attendre leur départ. A chaque instant le gardien-chef était appelé hors
+du wagon par le délégué du ministère de l'intérieur, puis venait donner
+des ordres mystérieux aux autres gardiens. Ceux-ci sortaient, chacun à
+son tour, revenaient, fermaient tantôt une persienne, tantôt l'autre, se
+parlaient à l'oreille. Il était évident que ce singulier manège allait
+éveiller l'attention de ces quelques curieux, qui se dirent qu'il devait
+y avoir un prisonnier important dans la voiture cellulaire, et comme on
+ne l'en faisait pas descendre, cherchèrent à l'y voir. Aussitôt,
+affolement des gardiens, du délégué du ministère de l'intérieur. Puis,
+une indiscrétion fut, paraît-il, commise; mon nom fut prononcé. La
+nouvelle se répandit et la foule ne fit que grossir. Je dus rester tout
+l'après-midi dans la voiture cellulaire, entendant au dehors la foule
+qui devenait de plus en plus houleuse. Enfin, à la nuit, on me fit
+sortir du wagon. Dès que je parus, les clameurs redoublèrent. Les coups
+pleuvaient sur moi; autour de moi, des bousculades eurent lieu. Je
+restai impassible au milieu de cette foule, je me trouvai même un
+instant presque seul au milieu d'elle, prêt à lui livrer mon corps. Mais
+mon âme était à moi et je comprenais trop bien la douleur de ce peuple
+abusé; j'aurais voulu, en lui laissant mon être physique, lui crier son
+erreur. Je repoussai même les gardiens qui vinrent à moi, ils me
+répondirent qu'ils étaient responsables de moi. Mais quelle lourde
+responsabilité incombe à ceux qui firent ainsi supplicier un homme, qui
+abusèrent tout un peuple!
+
+Je parvins enfin à la voiture qui devait m'emmener et, après une course
+mouvementée, nous arrivâmes au port de la Palice où je fus embarqué sur
+une chaloupe. Le froid était atroce; j'avais le corps engourdi, la tête
+en feu, les mains gelées et brisées par les menottes. Le trajet dura
+près d'une heure!
+
+A mon arrivée à l'île de Ré, à la nuit noire, je dus marcher dans la
+neige pour arriver au Dépôt; je fus reçu durement par le directeur et
+conduit au greffe où l'on me déshabilla entièrement pour me fouiller.
+Enfin, vers neuf heures du soir, brisé de corps et d'âme, je fus mené
+dans la cellule que je devais habiter. A côté de cette cellule se
+trouvait le poste des gardiens. Il communiquait avec ma cellule par une
+large ouverture grillée placée au-dessus de ma couchette. Nuit et jour,
+deux surveillants, relevés de deux heures en deux heures, étaient de
+garde à cette ouverture et ne devaient pas perdre de vue un seul de mes
+mouvements.
+
+Le directeur du dépôt me prévint le jour même que lorsque j'aurais des
+entrevues avec ma femme, elles auraient lieu au greffe, en sa présence,
+qu'il serait placé entre ma femme et moi, nous séparant l'un de
+l'autre, et que je n'aurais pas le droit de m'approcher de ma femme ni
+celui de l'embrasser.
+
+Durant mon séjour à l'île de Ré, je fus chaque jour mis à nu et fouillé,
+après la promenade que j'étais autorisé à faire dans le préau attenant à
+ma cellule. Le préau était complètement isolé des bâtiments et des cours
+affectés aux condamnés, par un mur très élevé; une porte y donnait
+accès, elle ne s'ouvrait que pour les besoins du service. Quand je
+sortais pour me promener, tous les gardiens prenaient la faction le long
+des murs.
+
+Les lettres que nous échangeâmes, ma femme et moi, rendent nos
+impressions de cette époque. En voici quelques extraits:
+
+
+ Ile de Ré, 19 janvier 1895.
+
+ Jeudi soir, on est venu me réveiller pour m'emmener ici, où je suis
+ arrivé seulement hier au soir. Je ne veux pas te raconter mon voyage
+ pour ne pas t'arracher le coeur; sache seulement que j'ai entendu les
+ cris légitimes d'un peuple contre celui qu'il croit un traître,
+ c'est-à-dire le dernier des misérables. Je ne sais plus si j'ai un
+ coeur...
+
+ Veux-tu être assez bonne pour demander ou faire demander au ministre
+ les autorisations suivantes que lui seul peut accorder: 1º le droit
+ d'écrire à tous les membres de ma famille, père, mère, frères et
+ soeurs; 2º le droit d'écrire et de travailler dans ma cellule...
+
+ Actuellement je n'ai ni papier, ni plume, ni encre! On me remet
+ seulement la feuille de papier sur laquelle je t'écris, puis on me
+ retire plume et encre.
+
+ Je ne te conseille pas de venir avant que tu ne sois complètement
+ guérie. Le climat est très rigoureux et tu as besoin de toutes tes
+ forces pour nos chers enfants d'abord, pour le but que tu poursuis
+ ensuite. Quant à mon régime ici, il m'est interdit de t'en parler.
+
+ Je te rappelle enfin qu'avant de venir ici il faut que tu te munisses
+ de toutes les autorisations nécessaires pour me voir, que tu demandes
+ le droit de m'embrasser, etc...
+
+
+ Ile de Ré, 21 janvier 1895.
+
+ L'autre jour, quand on m'insultait à La Rochelle, j'aurais voulu
+ m'échapper des mains de mes gardiens et me présenter la poitrine
+ découverte à ceux pour lesquels j'étais un juste objet d'indignation
+ et leur dire: «Ne m'insultez pas, mon âme que vous ne pouvez pas
+ connaître est pure de toute souillure, mais si vous me croyez
+ coupable, tenez, prenez mon corps, je vous le livre sans regrets.» Au
+ moins alors, sous l'âpre morsure des souffrances physiques, quand
+ j'aurais encore crié «Vive la France», peut-être alors eût-on cru à
+ mon innocence!
+
+ Enfin, qu'est-ce que je demande nuit et jour? Justice, justice!
+ Sommes-nous au XIXe siècle ou faut-il retourner de quelques siècles en
+ arrière? Est-il possible que l'innocence soit méconnue dans un siècle
+ de lumière et de vérité? Qu'on cherche; je ne demande aucune grâce,
+ mais je demande la justice qu'on doit à tout être humain. Qu'on
+ poursuive les recherches; que ceux qui possèdent de puissants moyens
+ d'investigation les utilisent dans ce but, c'est pour eux un devoir
+ sacré d'humanité et de justice. Il est impossible alors que la lumière
+ ne se fasse pas autour de ma mystérieuse et tragique affaire...
+
+ Je n'ai que deux moments heureux dans la journée, mais si courts! Le
+ premier, quand on m'apporte cette feuille de papier afin de pouvoir
+ t'écrire; je passe ainsi quelques instants à causer avec toi. Le
+ second quand on m'apporte ta lettre journalière...
+
+ Je n'ose te parler de nos enfants. Quand je regarde leurs
+ photographies, quand je vois leurs yeux si bons, si doux, les sanglots
+ me montent du coeur aux lèvres...
+
+
+ Ile de Ré, 23 janvier 1895.
+
+ Je reçois tous les jours tes lettres; on ne m'a encore remis de lettre
+ d'aucun membre de la famille; de même, de mon côté, je n'ai pas encore
+ l'autorisation de leur écrire. Je t'ai écrit tous les jours depuis
+ samedi; j'espère que tu es en possession de mes lettres...
+
+ Quand je pense à ce que j'étais il y a quelques mois à peine et quand
+ je le compare à ma situation misérable d'aujourd'hui, j'avoue que j'ai
+ des défaillances, des colères farouches contre l'injustice du sort. Je
+ suis, en effet, la victime de l'erreur la plus épouvantable de notre
+ siècle. Ma raison se refuse parfois à y croire; il me semble que je
+ suis le jouet d'une terrible hallucination, que tout cela va se
+ dissiper... mais, hélas! la réalité est tout autour de moi...
+
+ ALFRED
+
+
+De ma femme:
+
+
+ Paris, 20 janvier 1895.
+
+ Je suis dans des transes épouvantables, dans une inquiétude terrible
+ de ne pas avoir encore de nouvelles de toi. Je souffre horriblement,
+ il me semble qu'à mesure qu'on te torture, on m'arrache des lambeaux
+ de moi-même, c'est atroce!...
+
+ Que je voudrais donc être déjà près de toi, te soutenir par ma chaude
+ affection, te dire quelques douces paroles qui réchaufferaient un peu
+ ton pauvre coeur...
+
+
+ Paris, 21 janvier 1895.
+
+ ... Fort heureusement, je n'avais pas lu les journaux hier matin et on
+ s'était efforcé de me cacher l'ignoble scène de La Rochelle, sinon je
+ serais devenue folle d'inquiétude... Quels épouvantables moments tu as
+ dû passer!... mais cette attitude de la foule ne m'étonne pas; elle
+ est le résultat de la lecture de ces vilaines feuilles qui ne vivent
+ que de diffamations et d'ordures et qui ont écrit force mensonges...
+ mais rassure-toi, parmi les gens qui raisonnent, il s'est fait un
+ grand changement.
+
+
+ Paris, 22 janvier 1895.
+
+ Toujours pas de lettre de toi, depuis jeudi je suis sans nouvelles. Si
+ je n'avais été rassurée sur ta santé, je serais morte d'inquiétude...
+
+ Je pense à toi sans cesse, pas une seconde ne s'écoule sans que je
+ souffre avec toi, et ma souffrance est d'autant plus terrible que je
+ suis loin, sans nouvelles, et qu'à cet horrible tourment de toute
+ heure se joint l'inquiétude. Je ne puis attendre le moment d'avoir
+ l'autorisation de te rejoindre, de te tenir dans mes bras. Que de
+ choses j'ai à te dire, d'abord des nouvelles de nous tous, de nos
+ pauvres enfants, de toute la famille, puis les efforts surhumains que
+ nous faisons pour trouver dans notre pauvre intelligence la clef de
+ l'énigme...
+
+
+ Paris, 23 janvier 1895.
+
+ Je viens de télégraphier à Monsieur le Directeur du Dépôt pour lui
+ demander de tes nouvelles, je ne me possède plus d'inquiétude. Je n'ai
+ reçu aucune lettre de toi depuis ton départ de Paris, je ne m'explique
+ pas du tout ce qui arrive et me tourmente horriblement. Je me doute
+ bien que tu m'as écrit tous les jours, mais alors quelle est la raison
+ de ce retard? Je suis incapable de me répondre. Pourvu que tu aies
+ reçu mes lettres, que tu ne sois pas inquiet. C'est atroce d'être
+ aussi loin l'un de l'autre et d'être privé de nouvelles. Je voudrais
+ te savoir fort et courageux, n'avoir aucun doute sur ta santé, te
+ savoir à un régime moins rigoureux...
+
+ LUCIE.
+
+
+De l'île de Ré:
+
+
+ 24 janvier 1895.
+
+ D'après ta lettre datée de mardi, tu n'as encore reçu aucune lettre de
+ moi. Comme tu dois souffrir, ma pauvre chérie! Quel horrible martyre
+ pour tous deux!...
+
+
+ Ile de Ré, 25 janvier 1895.
+
+ Ta lettre d'hier m'a navré, la douleur y perçait à chaque mot...
+
+ Je ne sais ni sur qui, ni sur quoi fixer mes idées. Quand je regarde
+ le passé, la colère me monte au cerveau, tant il me semble impossible
+ que tout me soit ainsi ravi; quand je regarde le présent, ma situation
+ est si misérable que je pense à la mort comme à l'oubli de tout; il
+ n'y a que lorsque je regarde l'avenir, que j'ai un moment de
+ soulagement...
+
+ Tout à l'heure, j'ai regardé, pendant quelques instants, les portraits
+ de nos chers enfants; mais je n'ai pu supporter leur vue longtemps,
+ tant les sanglots m'étreignaient la gorge. Oui, ma chérie, il faut que
+ je vive; il faut que je supporte mon martyre jusqu'au bout pour le nom
+ que portent ces chers petits. Il faut qu'ils apprennent un jour que ce
+ nom est digne d'être honoré, d'être respecté; il faut qu'ils sachent
+ que si je mets l'honneur de beaucoup de personnes au-dessous du mien,
+ je n'en mets aucun au-dessus...
+
+ Je n'aurai plus dorénavant le droit de t'écrire que deux fois par
+ semaine...
+
+
+ Ile de Ré, 28 janvier 1895.
+
+ Voilà un des jours heureux de ma triste existence, puisque je puis
+ venir passer une demi-heure avec toi, à causer et à t'entretenir...
+
+ Chaque fois qu'on m'apporte une lettre de toi, un rayon de joie
+ pénètre dans mon coeur profondément ulcéré.
+
+ Regarder en arrière, je ne le puis. Les larmes me saisissent quand je
+ pense à notre bonheur passé. Je ne puis que regarder en avant, avec le
+ suprême espoir que bientôt luira le grand jour de la lumière et de la
+ vérité.
+
+
+ Ile de Ré, 31 janvier 1895.
+
+ Enfin, voici de nouveau le jour heureux où je puis t'écrire. Je les
+ compte, hélas, les jours heureux! En effet, je n'ai plus reçu de
+ lettres de toi depuis celle qui m'a été remise dimanche dernier.
+ Quelle souffrance épouvantable! Jusqu'à présent, j'avais chaque jour
+ un moment de bonheur en recevant ta lettre. C'était un écho de vous
+ tous, un écho de toutes vos sympathies qui réchauffait mon pauvre
+ coeur glacé. Je relisais ta lettre quatre ou cinq fois, je
+ m'imprégnais de chaque mot, peu à peu les mots écrits se
+ transformaient en paroles dites, il me semblait bientôt t'entendre me
+ parler tout près de moi. Oh! musique délicieuse qui allait à mon âme!
+ Puis, depuis quatre jours, plus rien, la morne tristesse,
+ l'épouvantable solitude...
+
+ ALFRED.
+
+
+De ma femme:
+
+
+ Paris, 24 janvier 1895.
+
+ Enfin, j'ai reçu une lettre de toi! Ce matin seulement, elle m'est
+ parvenue, j'étais dans une inquiétude folle. Que de larmes j'ai
+ versées sur cette pauvre petite lettre, sur cette pauvre partie si
+ petite de toi-même qui m'arrive après tant de jours d'inquiétude. Et
+ encore les nouvelles que je reçois sont du 19, lendemain du jour de
+ ton arrivée, et je les reçois seulement le 24, c'est-à-dire cinq jours
+ après. Faut-il qu'on ait peu de pitié pour maltraiter, pour torturer
+ ainsi deux pauvres êtres qui s'adorent et qui n'ont dans le coeur que
+ des sentiments droits et honnêtes, qui n'ont qu'un but, qu'un rêve:
+ trouver le coupable et réhabiliter leur nom, celui de leurs enfants
+ qui a été injustement avili...
+
+
+ Paris, 27 janvier 1895.
+
+ J'ai reçu ce matin ta bonne et chère lettre; elle m'a procuré un
+ instant de joie. Pardonne-moi mes premières lettres si navrées; j'ai
+ eu un moment de découragement, c'est vrai. J'étais sans nouvelles de
+ toi et malade d'inquiétude.
+
+ Cette période est passée, la volonté a repris le dessus; je suis de
+ nouveau forte pour la lutte. Il faut que nous vivions tous deux, il
+ faut que nous arrivions à ta réhabilitation, il faut que la lumière
+ soit éclatante. Nous n'aurons le droit de mourir que lorsque notre
+ tâche sera accomplie, lorsque notre nom sera lavé de cette souillure.
+ Mais alors des jours heureux reviendront; je t'aimerai tant, tes
+ enfants reconnaissants te témoigneront une telle affection que toutes
+ tes souffrances, si épouvantables qu'elles aient été, s'effaceront...
+
+ Je sais que toutes ces paroles ne t'enlèvent pas les atroces
+ souffrances actuelles; mais tu as une âme d'élite, une volonté de fer,
+ une conscience absolument pure, et, avec des armes pareilles, il faut
+ que tu résistes, il faut que nous résistions tous deux.
+
+ Pierre s'est amusé ce matin à regarder toutes les photographies que
+ j'ai de toi: à cheval, en voyage, à Bourges. Il était heureux de les
+ montrer à sa petite soeur et de détailler toutes les remarques qui lui
+ passaient par la tête. Jeanne l'écoutait avec respect...
+
+
+ Paris, 31 janvier 1895.
+
+ Pas de nouvelles ce matin, comme je l'espérais. Mon Dieu, quelle vie
+ au jour le jour, dans l'attente d'un meilleur lendemain.
+
+ LUCIE
+
+
+De l'île de Ré:
+
+
+ 3 février 1895.
+
+ Je viens de passer une semaine atroce. Je suis sans nouvelles de toi
+ depuis dimanche dernier, c'est-à-dire depuis huit jours. Je me suis
+ imaginé que tu étais malade, puis que l'un des enfants l'était... J'ai
+ fait ensuite toutes sortes de suppositions dans mon cerveau malade...
+ J'ai bâti toutes sortes de chimères.
+
+ Tu peux t'imaginer, ma chérie, tout ce que j'ai souffert, tout ce que
+ je souffre encore. Dans mon horrible solitude, dans la situation
+ tragique dans laquelle des événements aussi bizarres
+ qu'incompréhensibles m'ont placé, j'avais au moins cette unique
+ consolation, c'est de sentir près de moi ton coeur battre à l'unisson
+ du mien, partager toutes mes tortures....
+
+
+ Ile de Ré, 7 février 1895.
+
+ Je suis sans nouvelles de toi depuis dix jours. Te dire mes tortures
+ est impossible.
+
+ Quant à toi, il faut que tu gardes tout ton courage et toute ton
+ énergie. C'est au nom de notre profond amour que je te le demande, car
+ il faut que tu sois là pour laver mon nom de la souillure qui lui a
+ été faite, il faut que tu sois là pour faire de nos enfants de braves
+ et honnêtes gens. Il faut que tu sois là pour leur dire un jour ce
+ qu'était leur père, un brave et loyal soldat, écrasé par une fatalité
+ épouvantable.
+
+ Aurai-je des nouvelles de toi aujourd'hui? Quand apprendrai-je que
+ j'aurai le plaisir et la joie de t'embrasser? Chaque jour je l'espère
+ et rien ne vient rompre mon horrible martyre.
+
+ Du courage, ma chérie, il t'en faut beaucoup, beaucoup, il vous en
+ faut à tous, à nos deux familles. Vous n'avez pas le droit de vous
+ laisser abattre, car vous avez une grande mission à remplir, quoi
+ qu'il advienne de moi.
+
+ ALFRED.
+
+
+De ma femme:
+
+
+ Paris, 3 février 1895.
+
+ Tous les matins une nouvelle déception, car le courrier ne m'apporte
+ rien. Que penser? Par moments je me demande si tu es malade, ce que tu
+ deviens. Je me représente toutes les choses les plus épouvantables et
+ dans ces longues nuits je suis en proie à des cauchemars terribles. Je
+ voudrais être là près de toi, pour te consoler, pour te soigner, pour
+ te faire reprendre des forces...
+
+ Je n'ai pas encore obtenu l'autorisation de venir te voir; c'est long,
+ mon Dieu, voilà bientôt trois semaines que tu es parti pour l'île de
+ Ré sans que personne de ta famille ait pu t'embrasser...
+
+
+ Paris, 4 février 1895.
+
+ J'ai eu le bonheur de recevoir ton excellente lettre. Pense un peu
+ comme j'ai été heureuse d'avoir de tes nouvelles, quoiqu'elles soient
+ bien lointaines, puisqu'elles datent de lundi il y a huit jours. Une
+ longue semaine, pour que tes douces paroles me parviennent...
+
+
+ Paris, 6 février 1895.
+
+ ..... Cela me fait tant de chagrin quand je regarde nos pauvres chers
+ enfants, de penser que tu aurais un tel bonheur de les avoir autour de
+ toi, de les voir grandir, se développer, d'assister à l'ouverture de
+ leurs intelligences, que parfois les larmes me montent aux yeux.
+
+ Voilà près de quatre mois que tu ne les as vus, ces pauvres petits, et
+ ils ont bien changé...
+
+
+ Paris, 7 février 1895.
+
+ Ta dernière lettre est datée du 28 janvier, elle a mis huit jours pour
+ me parvenir et depuis je suis sans nouvelles; c'est bien dur.
+ J'espérais de tout coeur pouvoir causer avec toi, sinon verbalement,
+ du moins par lettres, et ces malheureuses nouvelles, déjà si longues à
+ venir, s'espacent de plus en plus.
+
+ Enfin j'attends toujours impatiemment mon autorisation et je compte
+ l'avoir bientôt; j'ai le plus grand désir de te voir, de t'embrasser,
+ de lire dans tes yeux ton courage, ta patience, ton admirable
+ abnégation et ton dévouement à nos enfants...
+
+
+ Paris, 9 février 1895.
+
+ J'ai reçu ce matin ta lettre du 31 janvier. Tes souffrances me
+ navrent. J'ai pleuré, pleuré bien longuement, la tête entre mes deux
+ mains et il m'a fallu une chaude caresse de notre bon petit Pierre
+ pour ramener un sourire sur mes lèvres et encore mes souffrances ne
+ sont rien comparées aux tiennes...
+
+ Ne te chagrine pas, quand tu ne reçois pas de lettres de moi; je
+ t'écris tous les jours, je n'ai que ce bon moment, je ne veux pas m'en
+ priver...
+
+
+ Paris, 10 février 1895.
+
+ J'ai eu une joie enfantine hier soir en recevant enfin l'autorisation
+ de te voir deux fois par semaine.
+
+ Enfin le moment va venir où j'aurai le bonheur extrême de te serrer
+ sur mon coeur et de te rendre par ma présence de nouvelles forces.
+
+ Je suis navrée que tu ne reçoives pas mes lettres; je n'ai pas manqué
+ un seul jour de venir causer avec toi. Je ne puis m'expliquer la
+ raison de cette rigueur; mes lettres cependant n'indiquent que des
+ sentiments parfaitement honnêtes, le chagrin amer d'une situation
+ aussi injustement épouvantable et l'espoir d'une réhabilitation
+ prochaine...
+
+ LUCIE.
+
+
+Ma femme avait été autorisée à me voir deux fois par semaine, pendant
+une heure chaque fois, en deux jours consécutifs. Je la vis pour la
+première fois, le 13 février, sans avoir été prévenu de son arrivée. Je
+fus conduit au greffe, situé à quelques pas de la porte de sortie du
+préau. Le greffe est une petite salle étroite et longue, blanchie à la
+chaux et presque nue. Ma femme était assise au fond; le directeur du
+dépôt, au milieu de la salle, entre ma femme et moi; je dus rester près
+de la porte. Devant la porte et en dehors, les gardiens.
+
+Le directeur nous prévint qu'il nous était interdit de parler de toute
+chose se rapportant à mon procès.
+
+Si cruellement blessés que nous fussions par les conditions atroces dans
+lesquelles on permit de nous revoir, si angoissés que nous fussions de
+voir les minutes s'écouler avec une rapidité vertigineuse, nous
+éprouvâmes un grand bonheur intérieur de nous retrouver. Mais la
+situation était trop poignante pour qu'elle pût être exprimée par des
+paroles. Ce qui fut pour nous un puissant réconfort, c'est que nous
+sentîmes fortement que nos deux âmes n'en faisaient plus qu'une, que
+l'intelligence, la volonté de tous ne seraient plus tendues que vers un
+seul but: la découverte de la vérité, du coupable.
+
+Ma femme revint me voir le lendemain 14 février, puis repartit pour
+Paris.
+
+Le 20 février, elle était de retour à l'île de Ré; nos deux dernières
+entrevues eurent lieu les 20 et 21 février.
+
+De l'île de Ré, après l'entrevue avec ma femme:
+
+
+ Ile de Ré, 14 février 1895.
+
+ Les quelques moments que j'ai passés avec toi m'ont été bien doux,
+ quoiqu'il m'ait été impossible de te dire tout ce que j'avais sur le
+ coeur.
+
+ Mon temps se passait à te regarder, à m'imprégner de ton visage, à me
+ demander par quelle fatalité inouïe du sort j'étais séparé de toi...
+
+
+De ma femme, à son retour à Paris:
+
+
+ Paris, 16 février 1895.
+
+ Quelle émotion, quelle terrible secousse nous avons ressenties tous
+ deux en nous revoyant, toi surtout, mon pauvre et bien-aimé mari; tu
+ as dû être terriblement ébranlé, n'étant pas prévenu de mon
+ arrivée!...
+
+ Les conditions dans lesquelles on nous a autorisés à nous voir étaient
+ vraiment par trop terribles! Lorsqu'on est séparé aussi cruellement
+ depuis quatre mois, n'avoir le droit de se parler qu'à distance, c'est
+ atroce. Comme j'aurais voulu te presser sur mon coeur, te serrer les
+ mains, pouvoir aussi te réchauffer un peu, pauvre solitaire. Ah! quel
+ déchirement j'ai éprouvé en quittant Saint-Martin, en m'éloignant de
+ toi...
+
+ LUCIE.
+
+
+De l'île de Ré, après avoir vu ma femme:
+
+
+ Ile de Ré, 21 février 1895.
+ (jour même de mon départ, que j'ignorais.)
+
+ Quand je te vois, le temps est si court, je suis si angoissé de voir
+ l'heure s'écouler avec une rapidité que je ne connaissais plus, tant
+ les autres heures que je passe me semblent horriblement longues, que
+ j'oublie de te dire la moitié de ce que j'avais préparé...
+
+ Je voulais te demander si le voyage ne te fatiguait pas, si la mer
+ t'avait été clémente? Je voulais te dire toute l'admiration que j'ai
+ pour ton noble caractère, pour ton admirable dévouement! Plus d'une
+ femme aurait vu son cerveau sombrer sous les coups répétés d'un sort
+ aussi cruel, aussi immérité.
+
+ Je voulais te parler longuement des enfants...
+
+ Comme je te l'ai dit, je ferai mon possible pour dompter les
+ battements de mon coeur ulcéré, pour supporter cet horrible et long
+ martyre, afin de voir luire avec vous le jour heureux de la
+ réhabilitation.
+
+ ALFRED.
+
+
+Ma femme supplia en vain dans la seconde entrevue qu'on lui liât les
+mains derrière le dos et qu'on la laissât s'approcher de moi,
+m'embrasser; le directeur refusa brutalement.
+
+Le 21 février, je vis ma femme pour la dernière fois. Après l'entrevue
+qui eût lieu de deux heures à trois heures, et sans en avoir été
+informés l'un et l'autre, je fus prévenu subitement d'avoir à m'apprêter
+pour le départ. Les apprêts consistaient à faire un ballot d'effets.
+
+Avant le départ, je fus encore déshabillé et fouillé, puis conduit
+entre six gardiens au quai. Je fus embarqué sur une chaloupe à vapeur
+qui m'amena dans la soirée dans la rade de Rochefort. Je fus transbordé
+directement de la chaloupe sur le transport le «Saint-Nazaire». Pas un
+mot ne m'avait été adressé, pas une indication ne m'avait été donnée sur
+le lieu où j'allais être déporté.
+
+A mon arrivée sur le «Saint-Nazaire», je fus conduit dans une cellule de
+condamné, fermée par un simple grillage, située sous le pont, à l'avant.
+La partie du pont, en avant des cellules des condamnés, était
+découverte. Le froid était terrible--près de 14 degrés au-dessous de
+zéro--la nuit noire. Un hamac me fut jeté et je fus laissé sans
+nourriture.
+
+Le souvenir de ma femme que je venais de quitter quelques heures
+auparavant, dans l'ignorance de mon départ, que je n'avais même pas pu
+embrasser, le souvenir de mes enfants, de tous les miens, de tous ces
+chers êtres que je laissais derrière moi dans la douleur et le
+désespoir, l'incertitude du lieu où j'allais être conduit, la situation
+qui m'était faite, tout cela me mit dans un état indescriptible et je ne
+pus que me jeter sur le sol, dans un coin de ma cellule, et pleurer à
+chaudes larmes dans la nuit sombre et froide.
+
+Le lendemain soir, le «Saint-Nazaire» levait l'ancre.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Les premiers jours de la traversée furent atroces; le froid était
+terrible dans la cellule ouverte, le sommeil dans le hamac pénible.
+Comme nourriture, la ration des condamnés, servie dans de vieilles
+boîtes de conserve. J'étais gardé à vue, le jour par un surveillant, la
+nuit par deux surveillants, revolver au côté, avec défense absolue de
+m'adresser la parole.
+
+A partir du cinquième jour, je fus autorisé à monter une heure par jour
+sur le pont, gardé par deux surveillants.
+
+Après le huitième jour, la température devint plus douce, puis torride.
+Je me rendis compte que nous approchions de l'équateur, mais j'ignorais
+toujours où l'on me transportait.
+
+Après quinze jours de cette horrible traversée, nous arrivâmes le 12
+mars 1895 en rade des îles du Salut. J'eus l'intuition du lieu par
+quelques bribes de conversation échangées entre les surveillants,
+parlant entre eux des postes où ils pensaient être envoyés, postes dont
+les noms se rapportaient à des localités de la Guyane.
+
+J'espérais que j'allais être débarqué aussitôt. Mais je dus attendre
+près de quatre jours, sans monter sur le pont, par une chaleur torride,
+enfermé dans ma cellule. Rien, en effet, n'avait été préparé pour me
+recevoir et on dut tout organiser à la hâte.
+
+[Illustration: Ile du Diable, à l'arrivée.--Plan.]
+
+[Illustration: Plan de la première case, avant les palissades.]
+
+Le 15 mars, je fus débarqué et enfermé dans une chambre du bagne de
+l'île Royale. Cette réclusion absolue dura environ un mois. Le 13
+avril je fus transporté à l'île du Diable, rocher inculte qui avait
+servi précédemment de lieu de détention pour les lépreux.
+
+Les îles du Salut se composent d'un groupe de trois petites îles: l'île
+Royale, où séjourne le commandant supérieur des pénitenciers des trois
+îles, l'île Saint-Joseph et l'île du Diable.
+
+A mon arrivée à l'île du Diable, les dispositions prises à mon égard et
+qui durèrent jusqu'en 1895, furent les suivantes:
+
+La case qui me fut affectée était en pierres et mesurait 4 mètres sur 4
+mètres. Les fenêtres étaient grillées. La porte était à claire-voie,
+munie d'un simple barreautage en fer. Cette porte s'ouvrait sur un
+tambour de 2 mètres sur 3 mètres accolé à la façade de la case, tambour
+fermé par une porte pleine en bois. Dans ce tambour séjournait le
+surveillant de garde. Les surveillants étaient relevés de deux heures en
+deux heures, ils ne devaient me perdre de vue ni de jour ni de nuit.
+Pour l'exécution de cette dernière partie du service, la case était
+éclairée de nuit.
+
+Durant la nuit, la porte du tambour était fermée extérieurement et
+intérieurement, de telle sorte que toutes les deux heures, pour la
+relève du surveillant de garde, il se faisait un bruit infernal de
+clefs et de ferraille.
+
+Cinq surveillants et un surveillant-chef furent chargés de l'exécution
+du service et de ma garde.
+
+Je n'avais la faculté de circuler, durant le jour, que dans la partie de
+l'île comprise entre le débarcadère et le petit vallon où se trouvait
+l'ancien campement des lépreux, soit sur un espace de 200 mètres
+environ, complètement découvert, et défense absolue m'était faite de
+franchir cette limite sous peine d'être renfermé dans ma case. Dès que
+je sortais, j'étais accompagné par le surveillant de garde qui ne devait
+pas perdre de vue un seul de mes gestes. Le surveillant de garde était
+armé du revolver; plus tard on y ajouta le fusil et une ceinture garnie
+de cartouches. Il m'était formellement interdit d'adresser la parole à
+qui que ce fût.
+
+La ration au début fut celle du soldat aux colonies, sans le vin. Je
+devais faire la cuisine moi-même, faire d'ailleurs tout moi-même.
+
+
+_Les pages qui suivent sont la reproduction intégrale du journal que
+j'écrivis depuis le mois d'avril 1894 jusqu'à l'automne 1896, et qui
+était destiné à ma femme. Ce journal fut saisi avec tous mes papiers en
+1896. Je ne pus l'obtenir qu'à l'époque du procès de Rennes, en 1899._
+
+
+MON JOURNAL
+
+(Pour être remis à ma femme).
+
+
+ Dimanche 14 avril 1895.
+
+Je commence aujourd'hui le journal de ma triste et épouvantable vie.
+C'est, en effet, à partir d'aujourd'hui seulement que j'ai du papier à
+ma disposition, papier numéroté et parafé d'ailleurs, afin que je ne
+puisse en distraire. Je suis responsable de son emploi. Qu'en ferais-je
+d'ailleurs? A quoi pourrait-il me servir? A qui le donnerais-je?
+Qu'ai-je de secret à confier au papier? Autant de questions, autant
+d'énigmes!
+
+J'avais jusqu'à présent le culte de la raison, je croyais à la logique
+des choses et des événements, je croyais enfin à la justice humaine!
+Tout ce qui était bizarre, extravagant, avait de la peine à entrer dans
+ma cervelle. Hélas! quel effondrement de toutes mes croyances, de toute
+ma saine raison.
+
+Quels horribles mois je viens de passer, combien de tristes mois
+m'attendent encore?
+
+J'étais décidé à me tuer après mon inique condamnation. Etre condamné
+pour le crime le plus infâme qu'un homme puisse commettre, sur la foi
+d'un papier suspect dont l'écriture était imitée ou ressemblait à la
+mienne, il y avait certes là de quoi désespérer un homme qui place
+l'honneur au-dessus de tout. Ma chère femme, si dévouée, si courageuse,
+m'a fait comprendre, dans cette déroute de tout mon être, qu'innocent je
+n'avais pas le droit de l'abandonner, de déserter volontairement mon
+poste. J'ai bien senti qu'elle avait raison, que là était mon devoir;
+mais, d'autre part, j'avais peur--oui, peur--des horribles souffrances
+morales que j'allais avoir à endurer. Physiquement je me sentais fort,
+ma conscience nette et pure me donnait des forces surhumaines. Mais mes
+tortures physiques et morales ont été pires que ce que j'attendais même,
+et aujourd'hui je suis brisé de corps et d'âme.
+
+J'ai cependant cédé aux instances de ma femme, j'ai donc eu le courage
+de vivre! J'ai subi d'abord le plus effroyable supplice qu'on puisse
+infliger à un soldat, supplice pire que toutes les morts, puis j'ai
+suivi pas à pas cet horrible chemin qui m'a mené jusqu'ici en passant
+par la prison de la Santé et le dépôt de l'île de Ré, supportant sans
+fléchir insultes et cris, mais laissant un lambeau de mon coeur à
+chaque détour du chemin.
+
+Ma conscience me soutenait; ma raison me disait chaque jour: enfin la
+vérité va éclater triomphante; dans un siècle comme le nôtre, la lumière
+ne peut tarder à se faire; mais hélas! chaque jour apportait une
+nouvelle déception. Non seulement la lumière ne jaillissait pas, mais on
+faisait tout pour l'empêcher de se produire.
+
+J'étais, je le suis encore, au secret le plus absolu, ma correspondance
+lue partout, contrôlée au ministère, souvent non transmise. On
+m'interdisait même de parler à ma femme des recherches que je lui
+conseillais de faire. Il m'était impossible de me défendre.
+
+Je pensais qu'une fois en exil je trouverais sinon le repos,--je ne
+saurais en avoir avant que l'honneur me soit rendu,--du moins une
+certaine tranquillité d'esprit et de vie me permettant d'attendre le
+jour de la réhabilitation. Quelle nouvelle et amère déception!
+
+Après une traversée de quinze jours dans une cage, je suis resté d'abord
+en rade des îles du Salut pendant quatre jours sans monter sur le pont,
+par une chaleur torride. Mon cerveau se liquéfiait, tout mon être se
+fondait dans une désespérance terrible.
+
+A mon débarquement, j'ai été enfermé dans une chambre de la maison de
+détention, les volets clos, avec défense de parler à qui que ce soit, en
+tête à tête avec mon cerveau, au régime des forçats. Ma correspondance
+devait être d'abord envoyée à Cayenne; je ne sais pas encore si elle y
+est parvenue.
+
+Je suis resté ainsi pendant un mois enfermé dans ma chambre, sans
+sortir, après toutes les fatigues physiques de mon horrible traversée. A
+plusieurs reprises, je faillis devenir fou; j'eus plusieurs congestions
+du cerveau, et mon horreur de la vie était telle, que j'eus la pensée de
+ne pas me faire soigner et d'en finir ainsi avec ce martyre. C'eût été
+la délivrance, la fin de mes maux, puisque je ne me parjurais pas, la
+mort étant naturelle.
+
+Le souvenir de ma femme, mon devoir vis-à-vis de mes enfants, m'ont
+donné la force de me ressaisir; je n'ai pas voulu démentir ses efforts,
+l'abandonner ainsi dans sa mission, la recherche de la vérité, du
+coupable. Aussi fis-je demander le médecin, quelle que fût ma répugnance
+farouche pour toute figure nouvelle.
+
+Enfin, après trente jours de cette réclusion, on vient de me transporter
+à l'île du Diable, où je jouirai d'un semblant de liberté. Le jour, en
+effet, je pourrai me promener dans un espace de quelques centaines de
+mètres carrés, suivi, pas à pas, par un surveillant; à la nuit tombante
+(entre six heures et six heures et demie), je serai enfermé dans un
+cabanon de 4 mètres carrés, clos par une porte faite de barreaux de fer
+à claire-voie, devant laquelle les surveillants se relayeront toute la
+nuit.
+
+Un surveillant-chef, cinq surveillants sont préposés à ce service et à
+ma garde; la ration est d'un demi-pain par jour, de 300 grammes de
+viande trois fois par semaine, les autres jours de l'endaubage ou du
+lard conservé. Comme boisson, de l'eau.
+
+Quelle horrible existence de suspicion continuelle, de surveillance
+ininterrompue, pour un homme dont l'honneur est aussi haut placé que
+celui de qui que ce soit au monde!
+
+Et puis, toujours pas de nouvelles de ma femme, de mes enfants. Je sais
+cependant que depuis le 29 mars, c'est-à-dire depuis près de trois
+semaines, il y a des lettres pour moi à Cayenne. J'ai fait télégraphier
+à Cayenne, j'ai fait télégraphier en France pour avoir des nouvelles des
+miens,--pas de réponse!
+
+Ah! que je voudrais vivre jusqu'au jour de la réhabilitation pour hurler
+mes souffrances, pour dégonfler mon coeur ulcéré. Irai-je jusque-là?
+J'ai souvent des doutes, tant mon coeur est brisé, tant ma santé est
+chancelante.
+
+
+ Nuit de dimanche 14 au lundi 15 avril 1895.
+
+Impossible de dormir. Cette cage, devant laquelle se promène le
+surveillant comme un fantôme qui m'apparaît dans mes rêves, le prurit de
+toutes les bêtes qui courent sur ma peau, la colère qui gronde dans mon
+coeur, d'en être là quand on a toujours et partout fait son devoir, tout
+cela surexcite mes nerfs déjà si ébranlés et chasse le sommeil. Quand
+passerai-je de nouveau une nuit calme et tranquille? Peut-être pas avant
+d'être dans la tombe, quand je jouirai du sommeil éternel! Que ce sera
+bon, de ne plus penser à la vilenie, à la lâcheté humaines.
+
+La mer, que j'entends gronder sous ma lucarne, produit toujours sur moi
+sa fascination étrange. Elle berce mes pensées comme jadis, mais
+aujourd'hui elles sont bien tristes et sombres. Elle évoque en moi de
+chers souvenirs, des moments heureux passés auprès de ma femme, de mes
+enfants adorés.
+
+Je retrouve la sensation violente, déjà éprouvée sur le bateau, d'une
+attirance profonde, presque irrésistible vers la mer, dont les eaux
+mugissantes semblent m'appeler comme une grande consolatrice. Cette
+tyrannie de la mer sur moi est violente; sur le bateau, il me fallait
+fermer les yeux, évoquer l'image de ma femme pour ne pas y céder.
+
+Où sont mes beaux rêves de jeunesse, mes aspirations de l'âge mûr. Rien
+ne vit plus en moi, mon cerveau s'égare sous l'effort de ma pensée. Quel
+est le mystère de ce drame! Aujourd'hui encore, je ne comprends rien à
+ce qui s'est passé. Être condamné sans preuves tangibles, sur la foi
+d'une écriture! Quelles que soient l'âme et la conscience d'un homme,
+n'y a-t-il pas là plus qu'il n'en faut pour le démoraliser?
+
+La sensibilité de mes nerfs, après toutes ces tortures, est devenue
+tellement aiguë, que toute impression nouvelle, même extérieure, produit
+sur moi l'effet d'une profonde blessure.
+
+
+ Même nuit.
+
+Je viens d'essayer de dormir, mais après un assoupissement de quelques
+minutes, je me réveille avec une fièvre ardente: et il en est ainsi
+toutes les nuits depuis six mois. Comment mon corps a-t-il pu résister à
+une telle coïncidence de tourments aussi bien physiques que moraux? Je
+pense qu'une conscience nette, sûre d'elle-même, donne des forces
+invincibles.
+
+J'ouvre la jalousie qui ferme la lucarne et je contemple encore la mer.
+Le ciel est chargé de gros nuages, mais la lumière de la lune qui filtre
+au travers vient iriser certaines parties de la mer et lui donner une
+teinte argentée. Les vagues se brisent impuissantes au pied des roches
+qui forment le contour de l'île; c'est un bruissement continu d'eau qui
+déferle, c'est un rythme brutal et saccadé qui plaît à mon âme ulcérée.
+
+Et dans cette nuit, dans ce calme profond, se retracent dans mon esprit
+les images chéries de ma femme, de mes enfants. Comme ma pauvre Lucie
+doit souffrir d'un sort aussi immérité, après avoir eu tout pour être
+heureuse! Et heureuse, elle méritait tant de l'être, par sa profonde
+droiture, son caractère élevé, son coeur tendre et dévoué. Pauvre,
+pauvre chère femme; je ne puis penser à elle, aux enfants, sans que tout
+s'amollisse en moi, sans sangloter; mais aussi ils m'inspirent mon
+devoir.
+
+Je vais essayer de faire de l'anglais. Peut-être arriverai-je à
+m'oublier un peu dans le travail.
+
+
+ Lundi 15 avril 1895.
+
+Pluie torrentielle ce matin. Comme premier déjeuner, rien. Les
+surveillants ont pitié de moi; ils me donnent un peu de café noir et de
+pain.
+
+Pendant une éclaircie, je fais le tour de la petite portion de cette
+petite île qui m'est réservée. Triste île! Quelques bananiers, quelques
+cocotiers, un sol aride, d'où émergent partout des roches basaltiques.
+
+A dix heures, on m'apporte les vivres pour la journée: un morceau de
+lard conservé, quelques grains de riz, quelques grains de café vert et
+un peu de cassonade. Je jette tout cela à la mer,[1] puis je m'évertue à
+faire du feu. Après quelques tentatives infructueuses, j'y parviens. Je
+fais chauffer de l'eau pour le thé. Mon déjeuner comprend du pain et du
+thé.
+
+Quelle agonie de toutes mes forces! Quel sacrifice j'ai fait en
+acceptant de vivre! Rien ne m'aura été épargné, ni tortures morales, ni
+souffrances physiques.
+
+Oh! cette mer mugissante qui toujours gronde et hurle à mes pieds! Quel
+écho à mon âme! L'écume de la vague qui se brise sur les rochers est
+d'une blancheur si laiteuse que je voudrais m'y rouler et m'y perdre.
+
+ [1] Je jetai tout cela à la mer, car le lard conservé n'était
+ pas mangeable; je n'avais rien pour brûler le café, qui m'était remis
+ vert.
+
+
+ Lundi 15 avril, soir.
+
+J'allais encore être réduit à dîner avec un morceau de pain, je
+défaillais. Les surveillants, voyant ma faiblesse physique, me passent
+un bol de leur bouillon.
+
+Puis je fume, je fume pour calmer et mon cerveau et les tiraillements de
+mon estomac. Je renouvelle auprès du gouverneur de la Guyane la demande
+que j'avais déjà formulée, il y a quinze jours, de vivre à mes frais en
+faisant venir des conserves de Cayenne ainsi que la loi m'y autorise.
+
+Et toi, chère femme, à ce moment même, ta pensée répond-elle comme un
+écho à ma pensée? As-tu la perception de l'horrible martyre que
+j'endure? Oui, certes, tu sens tout ce que je souffre d'une situation
+morale pareille.
+
+Quelle idée lancinante, atroce, d'être condamné pour un crime aussi
+abominable sans y rien comprendre!
+
+S'il y a une justice en ce monde, mon honneur doit m'être rendu, et le
+coupable, le monstre doit recevoir le châtiment que mérite un pareil
+crime.
+
+
+ Mardi 16 avril 1895.
+
+Enfin j'ai pu dormir, grâce à un immense épuisement.
+
+Ma première pensée, en m'éveillant, a été pour toi, ma chère et adorée
+femme. Je me suis demandé ce que tu faisais au même moment. Probablement
+tu es occupée avec nos chers enfants. Qu'ils soient pour toi une
+consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir, si je succombe avant la fin.
+
+Puis, je vais couper du bois. Après deux heures d'efforts, suant sang
+et eau, je parviens à constituer une provision de bois suffisante. A
+huit heures, on m'apporte un morceau de viande crue et le pain. J'allume
+le feu, il finit par prendre. Mais la fumée est rabattue sur moi par la
+brise de mer, mes yeux en pleurent. Dès que j'ai des braises en quantité
+suffisante, je mets ma viande sur quelques bouts de fer ramassés de
+droite et de gauche et je la grille. Je déjeune un peu mieux qu'hier,
+mais que cette viande est dure et sèche! Quant au menu du dîner, il a
+été plus simple: du pain et de l'eau. Tous ces efforts m'ont brisé.
+
+
+ Vendredi 19 avril 1895.
+
+Je n'ai pas écrit ces jours-ci. Tout mon temps a été employé à la lutte
+pour la vie, car je veux résister jusqu'à la dernière goutte de sang,
+quels que soient les supplices qu'on m'inflige. Le régime n'a pas varié,
+on attend toujours des ordres.
+
+Aujourd'hui, j'ai fait du bouilli avec la viande, du sel et du piment
+que j'ai trouvé dans l'île. Cela a duré trois heures durant lesquelles
+mes yeux ont horriblement souffert; quelle misère!
+
+Et toujours pas de nouvelles de ma femme, des miens. Les lettres sont
+donc interceptées?
+
+Énervé, je me dis qu'en fendant du bois pour la provision du lendemain,
+je calmerai mes nerfs. Je vais chercher la hachette à la cuisine. «On
+n'entre pas à la cuisine», interpelle un surveillant. Et je m'en vais,
+sans rien dire, mais sans baisser la tête. Ah! si je pouvais seulement
+vivre dans mon cabanon, sans jamais en sortir. Mais il faut bien prendre
+quelque nourriture.
+
+J'essaye de temps à autre de faire de l'anglais, des traductions, de
+m'oublier dans le travail. Mais mon cerveau complètement ébranlé s'y
+refuse; au bout d'un quart d'heure, je suis obligé d'y renoncer.
+
+Et puis, ce que je trouve d'inouï, d'inhumain, c'est qu'on intercepte
+toute ma correspondance. Qu'on prenne toutes les précautions possibles
+et imaginables pour empêcher toute évasion, je le conçois: c'est le
+droit, je dirai même le devoir strict de l'administration. Mais qu'on
+m'enterre vivant dans un tombeau, qu'on empêche toute communication,
+même à lettre ouverte avec ma famille, c'est contraire à toute justice.
+On se croirait volontiers rejeté de quelques siècles en arrière; voilà
+six mois que je suis au secret, sans pouvoir aider à me faire rendre
+mon honneur.
+
+
+ Samedi 20 avril 1895, 11 heures matin.
+
+J'ai terminé ma cuisine pour la journée. J'ai coupé ce matin mon morceau
+de viande en deux; l'un des morceaux a constitué un bouilli, l'autre un
+bifteck. Pour faire ce dernier, j'ai fabriqué un gril avec un vieux
+morceau de tôle ramassé dans l'île. Comme boisson, de l'eau. Et tout
+cela fait dans des casseroles de vieille tôle rouillée, sans rien pour
+les nettoyer, sans assiettes. Il faut que je rassemble tout mon courage
+pour vivre dans des conditions pareilles, auxquelles il faut ajouter
+toutes mes tortures morales.
+
+Totalement épuisé, je vais m'étendre un peu sur mon lit.
+
+
+ Même jour, 2 heures soir.
+
+Dire que dans notre siècle, dans un pays comme la France, imbu des idées
+de justice et de vérité, il puisse se passer des faits semblables,
+aussi profondément immérités. J'ai écrit à M. le Président de la
+République, j'ai écrit aux ministres, demandant toujours la recherche de
+la vérité. On n'a pas le droit de laisser sombrer ainsi l'honneur d'un
+officier, de sa famille, sans autre preuve qu'une preuve d'écriture,
+quand un gouvernement possède les moyens d'investigation nécessaires
+pour faire la lumière. C'est de la justice que je demande, à cor et à
+cri, au nom de mon honneur.
+
+J'ai eu tellement faim cet après-midi que, pour apaiser les
+tiraillements de mon estomac, j'ai dévoré crues une dizaine de tomates
+trouvées dans l'île[2].
+
+ [2] Les lépreux avaient fait dans l'île quelques plantations, dont il
+ restait des vestiges. Les tomates, à l'état sauvage maintenant,
+ poussaient nombreuses.
+
+
+ Nuit du samedi 20 au dimanche 21 avril 1895.
+
+Nuit fiévreuse. J'ai rêvé de toi, ma chère Lucie, de nos chers enfants,
+comme toutes les nuits d'ailleurs.
+
+Comme tu dois souffrir, ma pauvre chérie!
+
+Heureusement que nos chers enfants sont encore inconscients; autrement,
+quel apprentissage de la vie! Quant à moi, quel que soit mon martyre,
+mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, sans faiblir.
+J'irai.
+
+Je viens d'écrire au commandant du Paty pour lui rappeler les deux
+promesses qu'il m'avait faites, après ma condamnation: 1º au nom du
+ministre, de faire poursuivre les recherches; 2º en son nom personnel,
+de me prévenir dès que la fuite reprendrait au ministère.
+
+Le misérable qui a commis ce crime est sur une pente fatale, il ne peut
+plus s'arrêter.
+
+
+ Dimanche 21 avril 1895.
+
+Le commandant supérieur des îles a eu la bonté de m'envoyer ce matin
+avec la viande deux boîtes de lait concentré. Chaque boîte peut produire
+environ trois litres de lait; en buvant un litre et demi de lait par
+jour, j'en aurai ainsi pour quatre jours.
+
+Je supprime le bouilli que je n'arrivais pas à faire mangeable. J'ai
+coupé ce matin la viande en deux tranches; chacune sera grillée pour le
+matin et le soir.
+
+Et toujours dans les intervalles que me laisse la nécessité de m'occuper
+de ma vie, je pense à ma chère femme, à tous les miens, à tout ce qu'ils
+doivent souffrir. Pauvre, pauvre chérie!
+
+Viendra-t-il bientôt le jour de la justice!
+
+Les journées sont longues, les minutes des heures. Je suis incapable
+d'aucun travail physique sérieux; d'ailleurs, depuis dix heures du matin
+jusqu'à trois heures du soir, la chaleur est telle qu'il devient
+impossible de sortir. Je ne puis travailler l'anglais toute la journée,
+mon cerveau s'y refuse. Et rien à lire. Enfin le tête-à-tête perpétuel
+avec mon cerveau!
+
+J'étais en train d'allumer du feu pour faire mon thé. Le canot arrive de
+l'île Royale; il faut rentrer dans sa case, c'est la consigne. On craint
+donc que je communique avec les forçats?
+
+
+ Lundi 22 avril 1895.
+
+Je me suis levé au petit jour pour laver mon linge et faire sécher
+ensuite au soleil mes vêtements de drap. Tout moisit ici par suite de
+ce mélange d'humidité et de chaleur. Ce ne sont que pluies torrentielles
+et courtes, suivies d'une chaleur torride.
+
+J'ai demandé hier au commandant des îles une ou deux assiettes de
+n'importe quoi; il m'a répondu qu'il n'en possédait pas. Je suis obligé
+de m'ingénier pour manger soit sur du papier, soit sur de vieilles
+plaques de tôle ramassées dans l'île. Ce que je mange ainsi de
+malpropretés est inimaginable. Et je résiste toujours envers et contre
+tout, pour ma femme, pour mes enfants. Et toujours seul, vivant replié
+sur moi-même, avec mes pensées. Quel martyre pour un innocent, plus
+grand certes que celui d'aucun martyr de la chrétienté.
+
+Toujours aucune nouvelle des miens, malgré mes demandes réitérées; voilà
+deux mois que je suis sans lettres.
+
+J'ai reçu tout à l'heure des légumes secs dans de vieilles boîtes de
+conserve. En me servant de ces boîtes et en les lavant pour tenter de
+les transformer en assiettes, je me suis coupé les doigts.
+
+Je viens d'être prévenu également que je devrai laver mon linge
+moi-même. Or, je n'ai rien pour cela. Je me mets à la besogne deux
+heures durant, le résultat est médiocre. Le linge aura toujours trempé
+dans l'eau.
+
+Je suis exténué. Pourrai-je dormir? J'en doute. Il y a en moi un tel
+mélange de faiblesse physique et de nervosité extrême que, dès que je
+suis au lit, les nerfs me dominent, ma pensée se tourne anxieuse vers
+les miens.
+
+
+ Mardi 23 avril 1895.
+
+Toujours la lutte pour la vie. Je n'ai jamais autant transpiré que ce
+matin, en allant couper du bois.
+
+J'ai simplifié encore mes repas. J'ai fait ce matin une espèce de rata
+avec le boeuf et les haricots blancs; j'en ai mangé la moitié ce matin,
+l'autre moitié sera pour ce soir. Cela ne fera qu'une cuisine par jour.
+
+Mais cette cuisine faite dans de vieux ustensiles de tôle rouillée me
+donne de violents maux de ventre.
+
+
+ Mercredi 24 avril 1895.
+
+Aujourd'hui, lard conservé. Je le jette. Je vais me faire une potée de
+pois secs; ce sera ma nourriture de la journée.
+
+Tranchées froides presque continuelles.
+
+
+ Jeudi 25 avril 1895.
+
+On me remet les boîtes d'allumettes une à une--je n'ai pas encore
+compris pourquoi, puisque ce sont des allumettes amorphes--et je dois
+toujours présenter la boîte vide. Ce matin, je ne retrouvais pas la
+boîte vide, d'où scène et menaces. J'ai fini par la retrouver dans une
+poche.
+
+
+ Nuit de jeudi à vendredi.
+
+Ces nuits sans sommeil sont atroces. Les journées passent encore à peu
+près, à cause des mille occupations de ma vie matérielle. Je suis, en
+effet, obligé de nettoyer ma case, de faire ma cuisine, de chercher et
+de couper du bois, de laver mon linge.
+
+Mais dès que je me couche, si épuisé que je sois, les nerfs reprennent
+le dessus, le cerveau se met à travailler. Je pense à ma femme, aux
+souffrances qu'elle doit endurer; je pense à mes chers petits, à leur
+gai et insouciant babillement.
+
+
+ Vendredi 26 avril 1895.
+
+Aujourd'hui, lard conservé, je le jette. Le commandant des îles vient
+ensuite et m'apporte du tabac et du thé. Au lieu de thé, j'eusse préféré
+du lait condensé que j'ai également fait demander à Cayenne, car les
+coliques ne me quittent pas. On me remet à titre de prêt: quatre
+assiettes plates, deux creuses, deux casseroles, mais rien pour mettre
+dedans.
+
+On me remet également les revues que ma femme m'envoie. Mais toujours
+pas de lettres, c'est vraiment trop inhumain.
+
+J'écris à ma femme; c'est un de mes rares moments d'accalmie. Je
+l'exhorte toujours au courage, à l'énergie, car il faut que notre
+honneur apparaisse à tous sans exception, ce qu'il a toujours été, pur
+et sans tache.
+
+La chaleur, terrible, vous enlève toute force et toute énergie physique.
+
+
+ Samedi 27 avril 1895.
+
+A cause de la chaleur qu'il fait dès dix heures du matin, je change mon
+emploi du temps. Je me lève au jour (5h. 1/2), j'allume le feu pour
+faire le café ou le thé. Puis je mets les légumes secs sur le feu,
+ensuite je fais mon lit, ma chambre et ma toilette sommaire.
+
+A huit heures, on m'apporte la ration du jour. Je termine la cuisson des
+légumes secs; les jours de viande je fais ensuite cuire celle-ci. Toute
+ma cuisine est ainsi terminée vers dix heures, car je mange froid le
+soir ce qui me reste du repas du matin, ne me souciant pas de passer
+encore trois heures devant le feu dans l'après-midi.
+
+A dix heures, je déjeune. Je lis, je travaille, je rêve et souffre
+surtout, jusqu'à trois heures. Je fais alors ma toilette à fond. Puis,
+dès que la chaleur est tombée, c'est-à-dire vers cinq heures, je vais
+couper du bois, chercher de l'eau au puits, laver le linge, etc. A six
+heures je mange froid ce qui reste du déjeuner. Puis on m'enferme. C'est
+le moment le plus long. Je n'ai pas obtenu qu'on me donne une lampe dans
+mon cabanon. Il y a bien un fanal dans le poste qui me garde, mais la
+lumière est trop faible pour que je puisse travailler longtemps. J'en
+suis donc réduit à me coucher, et c'est alors que mon cerveau se met à
+travailler, que toutes mes pensées se tournent vers l'affreux drame dont
+je suis la victime, que tous mes souvenirs vont à ma femme, à mes
+enfants, à tous ceux qui me sont chers. Comme ils doivent tous également
+souffrir!
+
+
+ Dimanche 28 avril 1895.
+
+Le vent souffle en tempête. Les rafales qui se succèdent ébranlent tout
+et produisent une sonorité violente, un heurt de choses qui
+s'entrechoquent. Comme c'est bien parfois l'état de mon âme en ses
+emportements violents! Je voudrais être fort et puissant comme le vent
+qui secoue les arbres à les déraciner pour écarter tous les obstacles
+qui barrent le chemin à la vérité.
+
+Je voudrais hurler toutes mes souffrances, crier les révoltes de mon
+coeur contre l'ignominie qu'on a déversée sur un innocent, sur les
+siens. Ah! quel châtiment ne méritera pas celui qui a commis ce crime!
+Criminel envers son pays, envers un innocent, envers toute une famille
+livrée au désespoir, cet homme doit être quelque chose de hors nature.
+
+J'ai appris aujourd'hui à nettoyer les ustensiles de cuisine. Jusqu'ici
+je les nettoyais simplement avec de l'eau chaude en employant mes
+mouchoirs en guise de torchons. Malgré tout, ils restaient sales et
+gras. J'ai pensé à la cendre, qui contient une forte proportion de
+potasse. Cela m'a admirablement réussi; mais dans quel état sont mes
+mains et mes mouchoirs!
+
+Je viens d'être prévenu que jusqu'à nouvel ordre mon linge serait lavé à
+l'hôpital. C'est heureux, car je transpire tellement que mes flanelles
+sont complètement imbibées et ont besoin d'un lavage sérieux. Espérons
+que ce provisoire deviendra définitif.
+
+
+ Même journée, 7 heures du soir.
+
+J'ai beaucoup pensé à toi, ma chère femme, à nos enfants. La journée de
+dimanche, nous la passions en effet, tout entière ensemble. Aussi le
+temps a-t-il coulé lentement, bien lentement, mes pensées
+s'assombrissant au fur et à mesure que la journée s'avançait.
+
+
+ Lundi 29 avril, 10 heures matin.
+
+Jamais je n'ai été aussi fatigué que ce matin, j'ai dû faire plusieurs
+corvées d'eau et de bois. Avec cela, le déjeuner qui m'attend se compose
+de vieux haricots, sur le feu depuis quatre heures déjà, et qui ne
+veulent pas cuire, d'un peu d'endaubage et comme boisson de l'eau.
+Malgré toute mon énergie morale, les forces me manqueront si ce régime
+dure longtemps, surtout sous un climat aussi débilitant.
+
+
+ Midi.
+
+Je viens d'essayer en vain de dormir un peu. Je suis épuisé de fatigue;
+mais, dès que je suis couché, toutes mes tristesses me reviennent à la
+mémoire, tant l'amertume d'un sort aussi immérité me monte du coeur aux
+lèvres. Les nerfs sont trop tendus pour que je puisse jouir d'un sommeil
+réparateur.
+
+Il fait avec cela un temps d'orage, le ciel est couvert, la chaleur
+lourde et étouffante.
+
+On voudrait voir tomber des nuées pour rafraîchir cette atmosphère
+éternellement doucereuse. La mer est d'un vert glauque, les lames
+semblent lourdes et massives, comme se concentrant pour un grand
+bouleversement. Comme la mort serait préférable à cette agonie lente, à
+ce martyre moral de tous les instants! Mais je n'ai pas ce droit, pour
+Lucie, pour mes enfants, je suis obligé de lutter jusqu'à la limite de
+mes forces.
+
+
+ Mercredi 1er mai 1895.
+
+Ah! les horribles nuits! Je me suis cependant levé hier comme d'habitude
+à cinq heures et demie, j'ai peiné tout le jour, je n'ai pas fait de
+sieste, vers le soir j'ai scié du bois pendant près d'une heure, à tel
+point que jambes et bras tremblaient, et, malgré tout cela, je n'ai pas
+pu m'endormir avant minuit.
+
+Si encore je pouvais lire ou travailler le soir, mais on m'enferme sans
+lumière dès six heures ou six heures et demie; mon cabanon est
+simplement et insuffisamment éclairé par le fanal du poste, il l'est par
+contre beaucoup trop, quand je suis au lit.
+
+
+ Jeudi 2 mai, 11 heures.
+
+Le courrier venant de Cayenne est arrivé hier au soir. M'apporte-t-il
+enfin mes lettres, des nouvelles des miens? C'est une question que je me
+pose à chaque instant depuis ce matin! Mais j'ai éprouvé tant de
+déceptions depuis quelques mois, j'ai entendu des choses si décevantes
+pour la conscience humaine que je doute de tout et de tous, sauf des
+miens. J'espère bien, je suis sûr qu'ils feront la lumière, tant ils
+portent haut le sentiment de l'honneur; ils n'auront ni trêve ni repos,
+tant que ce but ne sera pas atteint.
+
+Je me demande aussi si mes lettres parviennent à ma femme. Quel
+douloureux et épouvantable martyre pour tous deux, pour tous!
+
+Mais il faut être fort, il me faut mon honneur, celui de mes enfants.
+
+Mon isolement est si profond qu'il me semble souvent être tout vivant
+couché dans la tombe.
+
+
+ Même jour, 5 heures soir.
+
+Le canot est en vue, venant de l'île Royale. Mon coeur bat à se rompre.
+M'apporte-t-il enfin les lettres de ma femme qui sont à Cayenne depuis
+plus d'un mois? Lirai-je enfin ses chères pensées, recevrai-je l'écho de
+son affection?
+
+J'ai eu une joie immense en constatant qu'il y avait enfin des lettres
+pour moi, suivie aussitôt d'une déception cruelle, horrible, en voyant
+que c'étaient des lettres adressées encore à l'île de Ré et antérieures
+à mon départ de France. On supprime donc les lettres qui me sont
+adressées ici? Ou peut-être les renvoie-t-on en France pour qu'elles y
+soient lues d'abord? Ne pourrait-on pas au moins prévenir ma famille
+d'avoir à déposer les lettres au ministère?
+
+Malgré cela, j'ai sangloté longuement sur ces lettres datées de plus de
+deux mois et demi. Est-il possible d'imaginer un drame pareil? Toute la
+nuit je vais rêver de Lucie, de mes enfants adorés pour lesquels je dois
+vivre.
+
+Rien non plus de ce que j'ai demandé à Cayenne comme batterie de cuisine
+ou comme vivres ne me parvient.
+
+
+ Samedi 4 mai 1895.
+
+Quelles longues journées en tête à tête avec moi-même, sans nouvelles
+des miens. A chaque instant, je me demande ce qu'ils font, ce qu'ils
+deviennent, quel est l'état de leur santé, où en sont les recherches? La
+dernière lettre reçue date du 18 février.
+
+Les matinées passent encore, tant je suis occupé à cette lutte pour la
+vie depuis cinq heures et demie du matin jusqu'à dix heures. Mais la
+nourriture que je prends est loin de soutenir mes forces. Aujourd'hui:
+lard conservé. J'ai déjeuné avec des pois secs et du pain. Menu du
+dîner: idem.
+
+Je note parfois les menus faits de ma vie journalière, mais ils
+disparaissent bien vite devant un souci bien supérieur: celui de mon
+honneur.
+
+Je souffre non seulement de mes tortures, mais de celles de Lucie, de ma
+famille. Reçoivent-ils seulement mes lettres? Quelles inquiétudes ils
+doivent avoir sur mon sort, en dehors de toutes leurs autres
+préoccupations!
+
+
+ Même jour, soir.
+
+Dans le silence qui règne autour de moi, interrompu seulement par le
+choc des vagues qui déferlent contre les roches, je me suis rappelé les
+lettres que j'ai écrites à Lucie, au début de mon séjour ici, et dans
+lesquelles je lui décrivais toutes mes douleurs. Et ma pauvre femme doit
+assez souffrir de cette épouvantable situation, sans que je vienne
+encore lui arracher le coeur par mes lamentations. Il faut donc qu'à
+force de volonté, je me surmonte; il faut que je donne à ma femme par
+mon exemple les forces nécessaires à l'accomplissement de sa mission.
+
+
+ Lundi 6 mai 1895.
+
+Toujours le tête-à-tête avec mon cerveau, sans nouvelles des miens.
+
+Et il faut que je vive avec toutes mes douleurs, il faut que je supporte
+dignement mon horrible martyre, en inspirant du courage à ma femme, à
+toute ma famille, qui doit certes souffrir autant que moi. Plus de
+faiblesse donc! Accepte ton sort jusqu'au jour de l'éclatante lumière,
+il le faut pour tes enfants.
+
+J'essaye en vain d'abattre mes nerfs par le travail physique, mais ni le
+climat, ni mes forces ne me le permettent.
+
+
+ Mardi 7 mai 1895.
+
+Depuis hier, averses torrentielles. Dans les intervalles, humidité
+chaude et accablante.
+
+
+ Mercredi 8 mai 1895.
+
+J'étais tellement énervé aujourd'hui par ce silence de tombe, sans
+nouvelles depuis bientôt trois mois des miens, que j'ai cherché à
+abattre mes nerfs en sciant et hachant du bois pendant près de deux
+heures.
+
+J'arrive aussi à force de volonté à travailler de nouveau l'anglais;
+j'en fais pendant deux à trois heures par jour.
+
+
+ Jeudi 9 mai 1895.
+
+Ce matin, après m'être levé comme d'habitude au petit jour et avoir fait
+mon café, j'ai eu une faiblesse suivie d'une abondante transpiration.
+J'ai dû m'étendre sur mon lit.
+
+Il faut que je lutte contre mon corps, il ne faut pas que celui-ci cède
+avant que l'honneur me soit rendu. Alors seulement j'aurai le droit
+d'avoir des faiblesses.
+
+Malgré toute ma volonté, j'ai eu une violente crise de larmes en
+pensant à ma femme, à mes enfants. Ah! il faut que la lumière se fasse,
+que l'honneur nous soit rendu. J'aimerais mieux sans cela savoir mes
+enfants morts tous deux.
+
+Journée épouvantable. Crise de larmes, crise de nerfs, rien n'a manqué.
+Mais il faut que l'âme domine le corps.
+
+
+ Vendredi 10 mai 1895.
+
+Fièvre violente la nuit dernière. La pharmacie portative que ma femme
+m'avait donnée ne m'a pas été remise.
+
+
+ Samedi 11, dimanche 12, lundi 13 mai.
+
+Mauvaises journées. Fièvre, embarras gastrique, dégoût de tout. Et que
+se passe-t-il en France pendant ce temps? 0ù en sont les recherches?
+
+Coup de soleil aussi sur un pied pour être sorti quelques secondes pieds
+nus.
+
+
+ Jeudi 16 mai 1895.
+
+Fièvre continuelle. Accès plus fort hier au soir, suivi de congestion
+cérébrale. J'ai fait cependant demander le médecin, car je ne veux pas
+lâcher pied ainsi.
+
+
+ Vendredi 17 mai 1895.
+
+Le médecin est venu hier au soir. Il m'a ordonné 40 centigrammes de
+quinine chaque jour et m'enverra douze boîtes de lait condensé ainsi que
+du bicarbonate de soude. Enfin je pourrai me mettre au régime du lait et
+ne plus manger cette cuisine qui me répugne d'ailleurs tellement que je
+n'ai rien pris depuis quatre jours. Jamais je n'aurais cru que le corps
+humain eût une pareille force de résistance.
+
+
+ Samedi 18 mai 1895.
+
+Pas très fraîches les boîtes de lait condensé de l'hôpital. Enfin, cela
+vaut mieux que rien. J'ai absorbé il y a quelques minutes 40
+centigrammes de quinine.
+
+
+ Dimanche 19 mai 1895.
+
+Journée lugubre. Pluie tropicale sans discontinuer. La fièvre est tombée
+grâce à la quinine.
+
+J'ai mis sur ma table, pour les avoir constamment sous les yeux, les
+images de ma femme, de mes enfants. Il faut que j'y puise toute mon
+énergie, toute ma volonté.
+
+
+ Lundi 27 mai 1895.
+
+Les journées se ressemblent, lugubres et monotones. Je viens d'écrire à
+ma femme pour lui dire que mon énergie morale est plus grande que
+jamais.
+
+Il faut, je veux la lumière entière, absolue sur cette ténébreuse
+affaire.
+
+Ah! mes enfants! Je suis comme la bête qui veut d'abord qu'on passe sur
+son corps avant qu'on atteigne ses petits.
+
+
+ Mercredi 29 mai 1895.
+
+Pluies continuelles; temps lourd, étouffant, énervant. Ah! mes nerfs, ce
+qu'ils me font souffrir! Dire que je ne peux même pas dépenser mon
+immense énergie, ma volonté, sinon à vivre, à végéter plutôt!
+
+Mais enfin chacun aura son heure! Le misérable qui a commis ce crime
+infâme sera démasqué. Ah! si je le tenais seulement cinq minutes, je lui
+ferais subir toutes les tortures qu'il m'a fait endurer, je lui
+arracherais sans pitié le coeur et les entrailles.
+
+
+ Samedi 1er juin 1895.
+
+Le courrier venant de Cayenne vient de passer sous mes yeux. Aurai-je
+enfin des nouvelles récentes de ma femme, de mes enfants? Depuis mon
+départ de France, c'est-à-dire depuis le 20 février, aucune nouvelle des
+miens. Ah! j'aurai connu toutes les souffrances, toutes les tortures.
+
+
+ Dimanche 2 juin 1895.
+
+Rien. Rien. Ni lettres, ni instructions à mon sujet, le silence de tombe
+toujours.
+
+Mais je résisterai, fort de ma conscience et de mon droit.
+
+
+ Lundi 3 juin 1895.
+
+Je viens de voir passer le courrier se dirigeant vers la France. Mon
+coeur a tressailli et battu à se rompre.
+
+Le courrier va t'apporter mes dernières lettres, ma chère Lucie, où je
+te crie toujours courage et courage. Il faut que la France entière
+apprenne que je suis une victime et non un coupable.
+
+Un traître! à ce mot seul, tout mon sang afflue au cerveau, tout en moi
+tressaille de colère et d'indignation, un traître, le dernier des
+gredins... Ah! non, il faut que je vive, il faut que je domine mes
+souffrances pour voir le jour du triomphe de l'innocence pleinement
+reconnue.
+
+
+ Mercredi 5 juin 1895.
+
+Quelles longues heures! Plus de papier pour écrire, pour travailler,
+malgré mes demandes réitérées depuis trois semaines, rien à lire, rien
+pour échapper à mes pensées.
+
+Pas de nouvelles des miens depuis trois mois et demi.
+
+
+ Vendredi 7 juin 1895.
+
+Je viens de recevoir enfin du papier, ainsi que des revues.
+
+Pluie torrentielle aujourd'hui.
+
+Le cerveau, sous la tension de la pensée, me fait atrocement souffrir.
+
+
+ Dimanche 9 juin 1895.
+
+Tout pour moi est blessure, tant mon coeur saigne. La mort serait une
+délivrance: je n'ai pas le droit d'y penser.
+
+Toujours sans lettres des miens.
+
+
+ Mercredi 12 juin 1895.
+
+J'ai enfin reçu des lettres de ma femme, de ma famille. Ce sont celles
+qui sont arrivées ici fin mars; elles ont été certainement renvoyées en
+France. Plus de trois mois donc pour que les lettres me parviennent.
+
+Comme on sent la douleur, le chagrin épouvantable de tous, percer entre
+chaque ligne. Je me reproche encore davantage d'avoir écrit, au début de
+mon arrivée ici, des lettres navrantes à ma femme. Je devrais savoir
+souffrir tout seul, sans faire partager à ceux qui souffrent déjà assez
+par eux-mêmes, mes cruelles tortures.
+
+Puis, une suspicion continuelle, inouïe, incompréhensible, qui fait
+saigner plus encore mon pauvre coeur déjà si ulcéré.
+
+En m'apportant mes lettres, le commandant des Iles me dit:
+
+«On demande à Paris si vous n'avez pas un dictionnaire de mots
+conventionnels.»
+
+--Cherchez, lui dis-je, que pense-t-on encore?
+
+--Oh! me répondit-il, on n'a pas l'air de croire à votre innocence.
+
+--Ah! j'espère bien vivre assez longtemps pour répondre à toutes les
+calomnies infâmes, nées dans l'imagination de gens aveuglés par la haine
+et la passion.»
+
+Aussi nous faut-il, à tous, la lumière complète, éclatante, non
+seulement sur la condamnation, mais encore sur tout ce qui a été dit,
+commis depuis.
+
+J'ai reçu ma batterie de cuisine et pour la première fois des conserves
+de Cayenne. La vie matérielle m'est indifférente, mais je pourrai
+soutenir ainsi mes forces.
+
+Les ouvriers forçats viennent travailler ces jours-ci. Aussi
+m'enferme-t-on dans mon cabanon, de crainte que je ne communique avec
+eux! Oh! laideur humaine!
+
+
+ *
+ * *
+
+
+J'interromps ici mon Journal pour donner quelques extraits des lettres
+de ma femme que je reçus le 12 juin. Ces lettres étaient bien
+effectivement arrivées à Cayenne fin mars, puis avaient été renvoyées en
+France pour qu'elles pussent être lues au Ministère des Colonies ainsi
+qu'au Ministère de la Guerre. Plus tard, ma femme fut prévenue d'avoir à
+déposer au Ministère des Colonies, le 25 de chaque mois, les lettres qui
+m'étaient destinées. Il lui était interdit de parler de l'Affaire, des
+événements même connus et publics. Ses lettres étaient lues, étudiées,
+passaient entre bien des mains, souvent ne me parvenaient pas; elles ne
+pouvaient donc avoir aucun caractère intime. Enfin, étant donné la
+surveillance dont elle était l'objet, elle ne voulait livrer aucun des
+efforts faits pour arriver à la découverte de la vérité, de peur que
+ceux qui étaient intéressés à nous perdre et à étouffer la lumière n'en
+fissent leur profit.
+
+
+ Paris, 23 février 1895.
+
+ Mon cher Alfred,
+
+ J'ai été profondément affectée en apprenant, aussitôt mon retour, que
+ tu avais quitté l'île de Ré. Tu étais bien loin de moi, il est vrai,
+ et cependant je pouvais te voir chaque semaine et ces entrevues
+ étaient ardemment attendues. Je lisais dans tes yeux tes atroces
+ souffrances et je ne rêvais qu'à te les diminuer un peu. Maintenant je
+ n'ai plus qu'un espoir, qu'un désir, venir te rejoindre, t'exhorter à
+ la patience et à force d'affection et de tendresse te faire attendre
+ avec calme l'heure de la réhabilitation. Voici maintenant ta dernière
+ étape de souffrance, j'espère au moins que sur le bateau, pendant
+ cette longue traversée, tu auras rencontré des gens humains, que la
+ pensée d'un innocent, d'un martyr, aura attendris!...
+
+ Pas une seconde ne se passe, mon mari adoré, sans que ma pensée ne
+ soit avec toi. Mes journées et mes nuits se passent en angoisses
+ continues pour ta santé, pour ton moral. Pense que je ne sais rien de
+ toi et que je ne saurai rien de toi jusqu'à ton arrivée!...
+
+
+ Paris, 26 février 1895.
+
+ Jour et nuit je pense à toi, je partage tes souffrances, j'ai des
+ angoisses atroces en te sentant t'éloigner ainsi, naviguer sur une mer
+ peut-être déchaînée et augmenter ainsi tes tortures morales par un
+ malaise physique. Par quelle fatalité nous trouvons nous aussi
+ cruellement éprouvés?...
+
+ J'ai hâte d'être près de toi et de pouvoir dominer un peu par mon
+ affection, ma tendresse, notre immense chagrin; j'ai demandé au ministre
+ des colonies l'autorisation de te rejoindre, la loi permettant aux
+ femmes et enfants des déportés de les accompagner; je ne vois pas qu'il
+ puisse y avoir d'objection à cet égard; aussi j'attends ma réponse avec
+ une impatience fébrile...
+
+
+ Paris, 28 février 1895.
+
+ Te décrire ma tristesse, mon chagrin à mesure que je te sens t'éloigner
+ m'est impossible; mes journées se passent en réflexions atroces, mes
+ nuits en cauchemars épouvantables; les enfants seuls par leurs gentilles
+ manières, leur âme si fraîche, arrivent à me rappeler que j'ai un grand
+ devoir à remplir et que je n'ai pas le droit de me laisser aller; je me
+ ressaisis alors et je tiens à coeur de les élever comme tu as toujours
+ désiré le faire, de suivre tes excellents conseils, d'en faire de nobles
+ coeurs, de façon qu'à ton retour tu trouves ces petites âmes telles que
+ tu les rêvais.
+
+
+ Paris, 5 mars 1895.
+
+ Je t'ai expédié avec ma dernière lettre un paquet de revues de toutes
+ sortes qui t'intéresseront et qui t'aideront dans la mesure du possible
+ à te faire trouver les heures un peu moins longues en attendant que tu
+ reçoives la bonne nouvelle de la découverte du coupable. Pourvu, mon
+ Dieu, que la vie qui t'attend là-bas ne soit pas trop pénible, que tu ne
+ manques pas du strict nécessaire et que tu supportes physiquement les
+ rigueurs qui te seront imposées...
+
+ Depuis que tu as quitté la France mes souffrances ont doublé, rien ne
+ peut égaler les angoisses affreuses qui me torturent. Je serais mille
+ fois moins malheureuse si j'étais avec toi; je saurais au moins comment
+ tu te trouves, quel est ton état de santé, ton moral, et mes inquiétudes
+ de ce côté seraient au moins calmées...
+
+ LUCIE.
+
+
+_Suite de mon Journal._
+
+
+ Samedi 15 juin 1895.
+
+Je suis resté enfermé toute la semaine dans mon cabanon, par suite de la
+présence des forçats qui sont venus travailler à la caserne des
+surveillants.
+
+Tous les supplices.
+
+Cette nuit, coliques sèches qui me tordaient sur mon lit.
+
+
+ Mercredi 19 juin 1895.
+
+Chaleur sèche; la saison des pluies tire à sa fin. Je suis couvert de
+boutons produits par les piqûres des moustiques et autres insectes.
+
+Mais tout cela n'est rien! Que sont les souffrances physiques à côté de
+mes horribles tortures morales? des infiniment petits.
+
+C'est mon cerveau, c'est mon coeur qui souffrent et hurlent de douleur.
+Quand donc découvrira-t-on le coupable, quand donc connaîtrai-je enfin
+la vérité sur cette tragique histoire? Vivrai-je jusque là? J'en doute
+parfois, tant je sens tout mon être se dissoudre dans une désespérance
+terrible. Et ma pauvre et chère Lucie, et mes enfants! Non, je ne les
+abandonnerai pas; je soutiendrai les miens de toute l'ardeur de mon âme
+tant que j'aurai ombre de forces. Il me faut tout mon honneur, tout
+l'honneur de mes enfants.
+
+
+ Samedi 22 juin, 11 heures soir
+
+Impossible de dormir. Je suis enfermé dès six heures et demie du soir,
+éclairé seulement par le fanal du corps de garde. D'ailleurs, je ne puis
+faire de l'anglais toute la nuit, les quelques revues qui me parviennent
+sont bien vite lues.
+
+Puis toute la nuit, c'est un va et vient continu dans le corps de garde,
+un bruit incessant de portes brusquement ouvertes, puis verrouillées.
+D'abord, la relève toutes les deux heures du surveillant de garde; en
+outre, le surveillant de ronde vient signer chaque heure au corps de
+garde. Ces allées et venues continuelles, ces grincements de serrures
+deviennent comme des choses fantasmagoriques dans mes cauchemars.
+
+Quand finira ce martyre aussi horrible qu'immérité?
+
+
+ Mardi 25 juin 1895.
+
+Les condamnés viennent de nouveau travailler dans l'île. Me voilà
+enfermé dans mon cabanon.
+
+
+ Vendredi 28 juin 1895.
+
+Toujours enfermé, à cause de la présence des condamnés ici!
+
+J'arrive, à force de volonté, en tendant mes nerfs, à travailler
+l'anglais trois ou quatre heures par jour, mais, le reste du temps, ma
+pensée se reporte toujours à cet horrible drame. Il me semble parfois
+que le coeur, que le cerveau vont éclater.
+
+
+ Samedi 29 juin 1895.
+
+Je viens de voir passer le courrier venant de France. Comme ce mot fait
+tressaillir mon âme. Penser que ma patrie, à laquelle j'ai consacré
+toutes mes forces, toute mon intelligence, peut me croire un vil gredin!
+Ah! c'est parfois trop lourd pour des épaules humaines.
+
+
+ Jeudi 4 juillet 1895.
+
+Je n'ai pas eu la force d'écrire ces jours-ci, tant j'ai été bouleversé,
+en recevant enfin, après une si longue attente, des lettres relativement
+récentes de ma femme, de toute ma famille; les dernières lettres reçues
+datent du 25 mai, on a enfin prévenu ma famille que les lettres devaient
+passer par la voie du Ministère.
+
+Toujours rien; le coupable n'est pas découvert. Je souffre de toutes les
+tortures de ma famille, comme des miennes propres. Je ne parle même pas
+des mille misères de chaque jour, qui sont autant de blessures pour mon
+coeur ulcéré.
+
+Mais je ne lâcherai pas pied; il faut que j'insuffle l'énergie à ma
+femme, je veux l'honneur de mon nom, de mes enfants.
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Voici quelques extraits des lettres que je reçus de ma femme à cette
+date:
+
+
+ Paris, 25 mars 1895.
+
+ J'espère que cette lettre te trouvera en bonne santé... J'attends de
+ mon côté avec une très grande impatience la nouvelle de ton arrivée,
+ elle ne peut plus tarder, car voilà bientôt trois semaines que tu es
+ en route. Quel calvaire tu as traversé et quels moments épouvantables
+ tu as encore à passer jusqu'à ce que nous arrivions à la vérité...
+
+ Mathieu ne peut se décider à s'absenter. Je sais combien tu l'as
+ toujours aimé, combien tu admirais son beau caractère...
+
+
+ Paris, 27 mars 1895.
+
+ J'ai le coeur déchiré en pensant à tes souffrances, au chagrin que tu
+ dois ressentir tout seul, exilé, n'ayant même pas une âme auprès de toi
+ qui puisse te soutenir, te donner de l'espoir, du courage. Je voudrais
+ tant être près de toi, partager ta douleur et la diminuer un peu par ma
+ présence. Je t'assure que ma pensée est bien plus aux îles du Salut
+ qu'ici; je vis là-bas avec toi, je cherche à te voir dans cette île
+ perdue, à me représenter ta vie...
+
+
+ Paris, 6 avril 1895.
+
+ J'ai lu ce matin, non sans émotion, le récit de ton arrivée aux îles du
+ Salut; d'après les journaux, c'est l'île du Diable qui t'a été réservée.
+ Mais si la nouvelle de ton arrivée est parvenue jusqu'en France, je n'ai
+ encore absolument rien reçu de toi. Je ne puis te dire combien je
+ souffre ainsi, séparée complètement de mon mari tant aimé, privée
+ totalement de nouvelles et ne sachant comment tu supportes cet horrible
+ martyre...
+
+ Ton abnégation si admirable, ton courage si héroïque, ton âme si
+ énergique nous donnent des forces pour accomplir la tâche qui nous
+ incombe; nous la mènerons à bien, j'en suis sûre...
+
+
+ Paris, 12 avril 1895.
+
+ Toujours sans nouvelles de toi, c'est terrible. Il va y avoir deux mois
+ que je t'ai vu et depuis rien, absolument rien. Pas une ligne de ton
+ écriture, m'apportant quelque chose de toi, c'est bien dur!...
+
+ Pour moi ce sont des angoisses terribles de te sentir aussi malheureux;
+ mon coeur, tout mon être est torturé à cette pensée...
+
+
+ Paris, 21 avril 1895.
+
+ 21 avril! Cette date me rappelle d'excellents souvenirs. Il y a
+ aujourd'hui cinq ans nous étions heureux, parfaitement contents; quatre
+ ans et demi se sont écoulés d'une existence délicieuse, nous ne
+ connaissions que le bonheur. Puis, tout à coup, le coup de foudre, un
+ effondrement épouvantable. Je t'ai toujours dit que je n'avais rien à
+ désirer, que je possédais tout. Eh bien, cette fois je forme des voeux
+ ardents, ce ne sont plus des désirs, c'est une supplication, une prière
+ que j'adresse à Dieu pour que cette année nous ramène le bonheur, pour
+ que notre honneur qui nous a été dérobé nous soit rendu, pour que tu
+ retrouves, avec la force, la joie, le bonheur, la santé...
+
+
+ Paris, 24 avril 1895.
+
+ Je n'ai encore rien reçu de toi et je suis navrée. Chaque matin
+ j'espère, j'attends. Chaque soir je me couche avec la même déception.
+ Ah! mon pauvre coeur, comme il est torturé...
+
+
+ Paris, 26 avril 1895.
+
+ ... Je viens de passer la journée la plus épouvantable de mon existence.
+ Un journal n'a-t-il pas annoncé que tu étais malade! Les tortures que
+ j'ai subies après cette lecture sont indescriptibles. Te sentir malade
+ là-bas, seul, n'avoir même pas la consolation de te soigner, de te faire
+ du bien, c'était atroce. Mon coeur, tout mon être, me faisait
+ horriblement mal. Moi qui t'avais supplié de vivre, qui n'avais plus
+ qu'un espoir, celui de te voir encore heureux et de contribuer à ce
+ bonheur; toutes les idées les plus noires m'ont passé par la tête.
+ Affolée, je me suis adressée au ministère des colonies. La nouvelle
+ était fausse...
+
+ Quand m'arrivera ta première lettre? Je l'attends avec une impatience
+ enfantine...
+
+
+ Paris, 5 mai 1895.
+
+ La lettre que j'attends de toi, depuis ton arrivée, avec une si grande
+ impatience, ne m'est pas encore parvenue. Depuis que je sais que le
+ courrier français est arrivé (depuis le 23 avril), j'ai des battements
+ de coeur chaque fois que le facteur arrive et chaque fois j'ai le même
+ désappointement. Il en est de même pour mon autorisation de venir te
+ rejoindre; le ministre des colonies n'a pas encore répondu à mes deux
+ demandes successives qui datent du mois de février! Que faire? Que
+ penser?
+
+ Ton petit Pierre fait tous les soirs une ardente prière pour demander
+ ton prompt retour. Le pauvre petit, qui a l'habitude que tout lui sourie
+ dans la vie, ne comprend pas pourquoi ses voeux n'ont pas été exaucés;
+ il la répète deux fois, de peur de ne l'avoir pas dite assez bien...
+
+
+ Paris 9 mai 1895.
+
+ Enfin j'ai reçu une lettre de toi. Je ne puis te dire quelle joie j'ai
+ éprouvée et combien mon coeur a battu en revoyant ton écriture chérie,
+ en lisant ces lignes que tu avais écrites, les premières qui me
+ parviennent depuis ton arrivée, c'est-à-dire depuis près de deux mois.
+ Tes souffrances, tes tortures, je les partage.
+
+ LUCIE.
+
+
+_Suite de mon journal._
+
+
+ Samedi 6 juillet 1895.
+
+Toujours cette vie atroce de suspicion, de surveillance continuelle, de
+mille piqûres journalières. Mon coeur bout de colère et d'indignation et
+je suis obligé pour moi-même, pour ma dignité, de n'en rien laisser
+paraître.
+
+
+ Dimanche 7 juillet 1895.
+
+Les forçats ont enfin terminé leurs travaux. Aussi, hier et aujourd'hui,
+ai-je lavé mes torchons, nettoyé ma vaisselle à l'eau chaude, ravaudé
+mon linge qui est dans un piteux état.
+
+
+ Mercredi 10 juillet 1895.
+
+Les vexations de tout genre recommencent de plus belle. Je ne puis plus
+me promener autour de ma case, je ne peux plus m'asseoir derrière ma
+case, devant la mer, seul endroit où il faisait frais et de l'ombre.
+Enfin je suis mis au régime des forçats, c'est-à-dire plus de café, plus
+de cassonade; un morceau de pain de deuxième qualité chaque jour et
+deux fois par semaine 250 grammes de viande. Les autres jours, endaubage
+ou lard conservé. Il est possible que ce nouveau régime comporte aussi
+la suppression des vivres de conserve que je recevais de Cayenne.
+
+Je ne sortirai plus de mon cabanon, je vivrai de pain et d'eau; cela
+durera tant que cela pourra.
+
+
+ Vendredi 12 juin 1895.
+
+Ce n'est point, paraît-il, la ration des forçats qui m'est délivrée,
+mais une ration spéciale pour moi. Enfin, cela ne comporte pas la
+suppression des vivres de conserve que je reçois de Cayenne.
+
+Mais peu importe tout cela.
+
+Ce sont mes nerfs, mon cerveau, mon coeur qui souffrent!
+
+Impossible d'aller m'asseoir au seul endroit où il y avait un peu
+d'ombre dans la journée, où le vent de la mer qui me fouettait la figure
+faisait écho aux vibrations de mon âme.
+
+
+ Même jour, soir.
+
+Je viens de recevoir des vivres de conserve de Cayenne. Mais qu'importe
+la nourriture du corps, le martyre qu'on me fait endurer est effroyable.
+On doit me garder, m'empêcher de partir--si tant est que j'en aie jamais
+manifesté l'intention, car la seule chose que je cherche, que je veux,
+c'est mon honneur--mais je suis poursuivi partout, tout ce que je fais
+est critiqué, matière à suspicion. Quand je marche trop vite, on dit que
+j'épuise le surveillant qui doit m'accompagner; quand je déclare alors
+que je ne sortirai plus de mon cabanon, on menace de me punir! Enfin le
+jour de la lumière finira bien par arriver, par venir.
+
+
+ Dimanche 14 juillet 1895.
+
+J'ai vu flotter partout le drapeau tricolore, ce drapeau que j'ai servi
+avec honneur, avec loyauté. Ma douleur est telle, que la plume me tombe
+des mains; il y a des sensations qui n'ont pas de mots pour être
+exprimées.
+
+
+ Mardi 16 juillet 1895.
+
+Les chaleurs deviennent terribles. La partie de l'île qui m'est réservée
+est complètement découverte; les cocotiers ne s'étendent que dans
+l'autre partie.
+
+Je passe la plus grande partie des journées dans mon cabanon. Et rien à
+lire! Les revues du mois dernier ne me sont pas parvenues.
+
+Et pendant ce temps, que deviennent ma femme, mes enfants?
+
+Et toujours ce silence de tombe autour de moi
+
+
+ Samedi 20 juillet 1895.
+
+Les journées s'écoulent terriblement monotones dans l'attente anxieuse
+d'un meilleur lendemain.
+
+Ma seule occupation est de travailler un peu l'anglais.
+
+C'est la tombe, avec la douleur en plus d'avoir encore un coeur.
+
+Pluie torrentielle dans la soirée, suivie d'une buée chaude et
+accablante. Fièvre pour moi.
+
+
+ Dimanche 21 juillet 1895.
+
+Fièvre toute la nuit dernière; envie de vomir continuelle. Les
+surveillants paraissent au moins aussi déprimés que moi par le climat.
+
+
+ Mardi 23 juillet 1895.
+
+Encore une mauvaise nuit. Douleur rhumatismale, plutôt nerveuse, qui se
+déplaçait constamment, tantôt intercostale, tantôt se fixant entre les
+deux épaules. Mais je lutterai aussi contre mon corps; je veux vivre,
+voir la fin.
+
+
+ Mercredi 24 juillet 1895.
+
+Le spleen me prend aussi. Jamais une figure sympathique, jamais ouvrir
+la bouche, comprimer nuit et jour son cerveau et son coeur!
+
+
+ Dimanche 28 juillet 1895.
+
+Le courrier venant de France vient d'arriver. Mais mes lettres vont
+d'abord à Cayenne, puis reviennent ici, quoique déjà lues et contrôlées
+en France.
+
+
+ Lundi 29 juillet 1895.
+
+Toujours la même chose, hélas! Les journées, les nuits se passent à
+lutter avec moi-même, à éteindre les bouillonnements de mon cerveau, à
+étouffer les impatiences de mon coeur, à surmonter enfin les horreurs de
+la vie.
+
+
+ Soir.
+
+Journée lourde, étouffante, énervante au suprême degré. Mes nerfs sont
+tendus comme des cordes à violon. Nous sommes dans la saison sèche et
+cela va durer jusqu'en janvier. Espérons qu'à ce moment tout sera fini.
+
+
+ Mardi 30 juillet 1895.
+
+Un surveillant vient de partir, accablé par les fièvres du pays. C'est
+le deuxième qui est obligé de s'en aller depuis que je suis ici. Je le
+regrette, car c'était un brave homme, faisant strictement le service qui
+lui était imposé, mais loyalement, avec tact et mesure.
+
+
+ Mercredi 31 juillet 1895.
+
+Toute la nuit dernière, j'ai rêvé de toi, ma chère Lucie, de nos
+enfants. J'attends avec une impatience fébrile le courrier venant de
+Cayenne. J'espère qu'il m'apportera mes lettres. Les nouvelles
+seront-elles bonnes? A-t-on enfin la piste du misérable qui a commis cet
+horrible forfait?
+
+
+ Jeudi 1er août, midi.
+
+Le courrier venant de Cayenne est arrivé ce matin à 7h. 1/4.
+
+M'apporte-t-il mes lettres et quelles nouvelles? Jusqu'à présent, je
+n'ai encore rien reçu.
+
+
+ 4 heures 1/2.
+
+Toujours rien. Terribles heures d'attente.
+
+
+ 9 heures du soir.
+
+Rien ne m'est parvenu. Quelle amère déception!
+
+
+ Vendredi 2 août 1895, matin.
+
+Quelle horrible nuit je viens de passer! Et il faut que je lutte
+toujours et encore. J'ai parfois de folles envies de sangloter, tant ma
+douleur est immense, mais il faut que je ravale mes pleurs, car j'ai
+honte de ma faiblesse devant les surveillants qui me gardent nuit et
+jour.
+
+Pas même un instant seul avec ma douleur!
+
+Ces secousses m'épuisent et aujourd'hui je suis brisé de corps et d'âme.
+Et cependant je vais écrire à Lucie, lui cacher mes douleurs, lui crier
+courage. Il faut que nos enfants entrent dans la vie la tête haute et
+fière, quoi qu'il advienne de moi.
+
+
+ 7 heures soir.
+
+Mon courrier était arrivé, on vient seulement de me l'apporter. Toujours
+rien. Mais j'aurai la patience qu'il faut; la machination dont je suis
+la victime doit être découverte, il faut qu'elle le soit.
+
+Je saurai souffrir encore.
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Voici quelques extraits des lettres de ma femme, que je reçus le 2 août
+au soir:
+
+
+ Paris, 6 juin 1895.
+
+ J'attends avec une bien vive anxiété quelques bonnes lettres de toi et
+ des nouvelles qui me rassurent un peu sur ta santé pour laquelle je me
+ fais tant de soucis. Le bateau est arrivé le 23 mai, nous sommes
+ aujourd'hui le 6 juin et ton courrier ne m'est pas encore parvenu.
+ Chaque fois le facteur me donne une nouvelle émotion, émotion bien
+ inutile. Ma pensée n'est que vers toi, ma vie pour toi...
+
+
+ Paris, 7 juin 1895.
+
+ ... Je viens d'être interrompue en t'écrivant par l'arrivée de tes
+ excellentes lettres... C'est dans ton énergie que je puise des forces,
+ c'est toi qui me soutiens... D'autre part, si je puis vivre séparée
+ ainsi de toi, torturée par tes cruelles souffrances, c'est que mon
+ espoir est immense, ma confiance en l'avenir absolue. Mais je souffre
+ tellement d'être séparée de toi, que j'ai adressé une nouvelle demande
+ pour venir partager ton exil. J'aurai au moins le bonheur de vivre de
+ ta vie, d'être auprès de toi, de te témoigner mon immense affection.
+
+ Je passe des heures à lire et relire tes bonnes lettres; elles sont ma
+ consolation en attendant le bonheur de venir te retrouver...
+
+ LUCIE.
+
+
+Quand je vis la situation qui m'était faite aux îles du Salut, je ne me
+fis aucune illusion sur la suite qui serait donnée aux demandes faites
+par ma femme pour venir me rejoindre. Je compris qu'elles seraient
+constamment repoussées.
+
+
+_Suite de mon journal._
+
+
+ Samedi 3 août 1895.
+
+Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Ces émotions me brisent.
+
+Voir tant de douleurs accumulées si injustement autour de soi, et ne
+rien pouvoir faire pour les dissiper!
+
+
+ Samedi 4 août 1895.
+
+Je viens de passer deux heures, de 5h. 1/2 à 7h. 1/2, à laver mes
+torchons, mes pantalons de drap, ma vaisselle. Ces efforts me brisent,
+mais me font du bien quand même. Ah! je lutte tant que je peux contre le
+climat, contre mes tortures, car je voudrais avant de succomber savoir
+que mon honneur m'est rendu.
+
+Mais que ces journées et ces nuits sont longues!
+
+Je n'ai pas reçu de revue depuis deux mois, je n'ai rien à lire.
+
+Je n'ouvre jamais la bouche, plus silencieux qu'un trappiste.
+
+J'avais fait demander à Cayenne une boîte d'instruments de menuiserie
+afin de pouvoir m'occuper un peu physiquement. Ils m'ont été refusés.
+Pourquoi? Encore une énigme que je ne veux pas chercher à résoudre. Je
+me trouve depuis neuf mois devant tant d'énigmes qui déroutent ma
+raison, que je préfère éteindre mon cerveau et vivre en inconscient.
+
+
+ Lundi 5 août 1895.
+
+La chaleur devient terrible et je me sens si brisé, si las de cet
+effroyable martyre que je supporte depuis neuf mois.
+
+
+ Samedi 10 août 1895.
+
+Je ne sais jusqu'où j'irai, tant mon coeur, mon cerveau me font
+souffrir, tant ce drame affreux déroute ma raison, tant toutes mes
+croyances en la justice humaine, en l'honnêteté, au bien, ont sombré
+devant des faits aussi horribles.
+
+Si donc je succombe et que ces lignes te parviennent, ma chère Lucie,
+crois bien que j'aurai fait tout ce qui est humainement possible pour
+résister à un aussi long et aussi pénible martyre.
+
+Sois alors courageuse et forte, que tes enfants deviennent ta
+consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir.
+
+Quand on a la conscience pour soi, d'avoir toujours et partout fait son
+devoir, on peut se présenter partout la tête haute, on doit revendiquer
+son bien, notre honneur.
+
+
+ Lundi 2 septembre 1895.
+
+Il y a bien longtemps que je n'ai rien ajouté à mon journal.
+
+A quoi bon? Je lutte pour vivre, si horrible que soit ma situation, si
+broyé que soit mon coeur, car je voudrais voir, entre ma femme et mes
+enfants, au milieu des miens, le jour où l'honneur nous sera rendu.
+
+Mais souhaitons que cela ait un terme, mon coeur est bien malade. Hier
+j'ai eu une syncope, mon coeur a tout d'un coup cessé de battre. Je me
+sentais partir, sans souffrance. Qu'était-ce au juste, je n'ai pu m'en
+rendre compte moi-même.
+
+J'attends mon courrier.
+
+
+ Vendredi 6 septembre 1895.
+
+Je n'ai toujours pas de lettres! Il n'existe pas de mots pour exprimer
+un martyre pareil! Heureux les morts!
+
+Et être obligé de vivre jusqu'à mon dernier souffle, tant que mon coeur
+battra!
+
+
+ Samedi 7 septembre 1895.
+
+Je viens de recevoir les lettres. Le coupable n'est pas encore
+découvert.
+
+
+ *
+ * *
+
+
+(Quelques extraits des lettres de ma femme reçues à cette date.)
+
+
+ Paris, 8 juillet 1895.
+
+ Tes lettres de mai et du 3 juin me sont parvenues. Elles m'ont fait un
+ bien immense. Il me semblait que je t'entendais parler, que ta voix
+ chérie résonnait à mes oreilles; il me parvenait enfin quelque chose
+ de toi, tes pensées si nobles et si belles venaient se refléter dans
+ mon esprit. Te dire que je n'ai pas pleuré en recevant ces lignes si
+ impatiemment attendues serait mentir; mais j'ai vu avec un bonheur
+ immense que tu t'étais ressaisi. Tu es si vaillant que tu nous
+ soutiens tous. Ton exemple nous fortifie dans la tâche que nous nous
+ sommes tracée...
+
+ J'ai été touchée jusqu'au fond de l'âme de la lettre que tu as écrite
+ à notre Pierre; lui était enchanté et sa petite physionomie d'enfant
+ s'éclaire quand je lui relis tes lignes, il les sait par coeur. Quand
+ il parle de toi, il y met toute son ardeur.
+
+
+ Paris, 10 juillet 1895.
+
+ Je viens encore te dire courage et patience; avec une grande volonté,
+ beaucoup d'énergie, nous surmonterons toutes les difficultés, nous
+ arriverons à nous rendre maîtres de cet effroyable mystère qui nous a
+ si profondément atteints. C'est mon but, mon unique désir, mon idée
+ fixe, celle de Mathieu, de tous, que de te donner le suprême bonheur
+ de voir ton innocence éclater au grand jour. Je veux arriver à
+ démasquer les coupables d'une infamie pareille, d'une monstruosité
+ sans exemple. Si nous n'étions pas nous-mêmes les victimes d'un si
+ horrible crime, je n'admettrais pas qu'il pût exister des hommes assez
+ bas, assez lâches, assez pervers, pour arracher l'honneur d'une
+ famille qui était fière de son nom intact, pour laisser condamner un
+ officier irréprochable, sans que leurs consciences au moment décisif
+ ne leur arrachent un cri d'aveu.
+
+ LUCIE.
+
+
+_Suite de mon journal._
+
+
+ 22 septembre 1895.
+
+Palpitations de coeur toute la nuit dernière. Aussi suis-je bien fatigué
+ce matin.
+
+Vraiment l'esprit reste perplexe devant de pareils faits.
+
+Condamné sur une preuve d'écriture, voilà bientôt un an que je demande
+justice, et cette justice, que je réclame, ce n'est pas une discussion
+sur l'écriture, mais la recherche, la découverte du misérable qui a
+écrit cette lettre infâme. Le gouvernement a tous les moyens pour cela.
+Nous ne sommes pas en face d'un crime banal, dont on ne connaisse ni
+tenants ni aboutissants. Les aboutissants sont connus, donc la lumière
+peut être faite, quand on voudra bien la faire.
+
+D'ailleurs, le moyen m'importe peu.
+
+C'est là où mon esprit, ma raison se perdent, c'est qu'on n'ait pas
+encore fait cette lumière, éclairci cet horrible drame.
+
+Ah! cette justice que je demande, il me la faut, pour mes enfants, pour
+les miens, et je resterai debout, jusqu'à mon dernier souffle, si
+horrible que soit mon supplice, pour la réclamer.
+
+Mais quelle vie pour un homme qui ne place l'honneur de personne
+au-dessus du sien!
+
+La mort certes eût été un bienfait! Je n'ai même pas le droit d'y
+penser.
+
+
+ 27 septembre 1895.
+
+Un supplice pareil finit par dépasser la limite des forces humaines.
+C'est renouveler chaque jour les angoisses de l'agonie, c'est faire
+descendre un innocent tout vivant dans la tombe.
+
+Ah! je laisse leurs consciences comme juges à ceux qui m'ont fait
+condamner sur une preuve d'écriture, sans preuves tangibles, sans
+témoins, sans mobile pour faire concevoir un acte aussi infâme.
+
+Si encore, après ma condamnation, comme on me l'a promis au nom du
+ministre de la Guerre, on avait poursuivi résolument, activement les
+recherches pour démasquer le coupable!
+
+Et puis, il y a la voie diplomatique.
+
+Un gouvernement a tous les moyens nécessaires pour éclairer un pareil
+mystère; c'est son devoir strict et absolu.
+
+Ah! l'humanité, avec ses passions et ses haines, avec ses laideurs
+morales!
+
+Ah! les hommes, avec leurs intérêts personnels qui les guident! peu leur
+importe tout le reste.
+
+De la justice! C'est bon quand on a le temps, ou que cela ne gêne pas,
+ne nuit à personne!
+
+Parfois je suis tellement écoeuré, tellement las, que j'ai envie de
+m'étendre, de me laisser aller et d'en finir ainsi avec la vie, sans y
+porter atteinte moi-même, car ce droit, hélas! je ne l'ai, je ne l'aurai
+jamais.
+
+Ce supplice devient trop horrible.
+
+Il faut que cela finisse. Il faut que ma femme fasse entendre sa voix,
+la voix d'innocents qui demandent justice.
+
+Si je n'avais que ma vie à disputer, je ne lutterais certes pas ainsi;
+mais c'est pour mon honneur que je vis, et je lutterai pied à pied.
+
+Les peines du corps ne sont rien, celles du coeur sont atroces.
+
+
+ 29 septembre 1895.
+
+Violentes palpitations du coeur ce matin. J'étouffais. La machine lutte,
+combien de temps durera-t-elle encore?
+
+La nuit dernière aussi, j'ai eu un horrible cauchemar, dans lequel je
+t'appelais à grands cris, ma pauvre et chère Lucie!
+
+Ah! s'il n'y avait que moi, mon dégoût des hommes et des choses est
+tellement profond que je n'aspirerais plus qu'au grand repos, au repos
+éternel.
+
+
+ 1er octobre 1895.
+
+Je ne sais plus comment traduire mes sensations. Les heures me
+paraissent des siècles.
+
+
+ 5 octobre 1895.
+
+J'ai reçu les lettres de ma famille. Toujours rien. Il s'élevait de
+toutes ces lettres un tel cri d'agonie, un tel cri de souffrances, que
+tout mon être en a été profondément secoué.
+
+Aussi, je viens d'adresser la lettre suivante à Monsieur le Président de
+la République:
+
+
+ «Accusé, puis condamné sur une preuve d'écriture, pour le crime le
+ plus infâme qu'un soldat puisse commettre, j'ai déclaré et je déclare
+ encore que je n'ai pas écrit la lettre qu'on m'impute, que je n'ai
+ jamais forfait à l'honneur.
+
+ «Depuis un an, je lutte, seul avec ma conscience, contre la fatalité
+ la plus épouvantable qui puisse s'acharner après un homme.
+
+ «Je ne parle pas des souffrances physiques, elles ne sont rien; les
+ peines du coeur sont tout.
+
+ «Souffrir ainsi est déjà épouvantable, mais sentir souffrir tous les
+ siens autour de soi, est horrible. C'est l'agonie de toute une famille
+ pour un crime abominable que je n'ai jamais commis.
+
+ «Je ne viens solliciter ni grâces, ni faveurs, ni convictions morales;
+ je demande, je supplie qu'on fasse la lumière pleine, entière, sur
+ cette machination dont ma famille et moi sommes les malheureuses et
+ épouvantables victimes.
+
+ «Si j'ai vécu, Monsieur le Président, si j'arrive encore à vivre,
+ c'est que le devoir sacré que j'ai à remplir vis-à-vis de tous les
+ miens remplit mon âme et la gouverne; autrement j'aurais déjà succombé
+ sous un fardeau trop lourd pour des épaules humaines.
+
+ «Au nom de mon honneur arraché par une erreur épouvantable, au nom de
+ ma femme, au nom de mes enfants--oh! Monsieur le Président, rien qu'à
+ cette dernière pensée, mon coeur de père, de Français, d'honnête
+ homme, rugit et hurle de douleur--je vous demande justice, et cette
+ justice pour laquelle je vous sollicite, avec toute mon âme, avec
+ toutes les forces de mon coeur, les mains jointes dans une prière
+ suprême, c'est de faire faire la lumière sur cette tragique histoire,
+ de faire cesser ainsi le martyre effroyable d'un soldat et d'une
+ famille pour lesquels l'honneur est tout.»
+
+
+J'écris aussi à Lucie d'agir par elle-même, énergiquement, résolument,
+car ce martyre finira par nous jeter tous par terre.
+
+On me dit que je pense plus aux souffrances des autres qu'aux miennes
+propres. Ah! certes oui, car si j'étais seul au monde, si je me laissais
+aller à ne penser qu'à moi, il y a longtemps que ma tombe serait
+creusée.
+
+Ce qui me donne précisément ma force, c'est la pensée de Lucie, celle de
+mes enfants.
+
+Ah! mes chers enfants! Mourir, peu m'importe. Mais avant de mourir, je
+veux savoir que le nom de mes enfants est lavé de cette souillure.
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en octobre:
+
+
+ Paris, 4 août 1895.
+
+ Je n'ai pas la patience d'attendre ton courrier pour t'écrire, j'ai
+ besoin de causer un peu avec toi, de me rapprocher de ton âme si
+ belle, si éprouvée, et de puiser en toi une nouvelle provision de
+ force et de courage.
+
+
+ Paris, 12 août 1895.
+
+ Enfin, j'ai reçu tes lettres, je les dévore, je les lis, je les relis,
+ avec une avidité insatiable.
+
+ Quand pourrai-je, par ma sollicitude, par mon affection, effacer
+ complètement en toi le souvenir de ces atroces journées, de cette
+ terrible année qui a tracé dans ton coeur une blessure si profonde. Je
+ voudrais pouvoir tripler mes forces pour hâter ce moment si
+ anxieusement attendu et montrer au monde entier que nous sommes purs
+ de cette boue infâme que l'on nous a jetée à la face...
+
+
+ Paris, 19 août 1895.
+
+ Quand je veux diminuer un peu l'énervement de l'attente, quand je veux
+ atténuer ma fièvre d'impatience, c'est auprès de toi que je viens
+ reprendre du calme, de nouvelles forces.
+
+ Ce qui me navre, c'est de penser que seul, loin de tous ceux que tu
+ aimes et qui t'aiment de toute leur âme, tu es en proie à une attente
+ terrible; tu te tortures l'esprit à éclaircir ce mystère et ton pauvre
+ coeur si bon, ta conscience si droite, ne peuvent croire à tant
+ d'infamie...
+
+ LUCIE.
+
+
+_Suite de mon journal._
+
+
+ 6 octobre 1895.
+
+Chaleur terrible. Les heures sont de plomb.
+
+
+ 14 octobre 1895.
+
+Vent violent. Impossible de sortir. Journée d'une longueur terrible.
+
+
+ 26 octobre 1895.
+
+Je ne sais plus comment je vis. Mon cerveau est broyé. Ah! dire que je
+ne souffre pas au delà de toute expression, que souvent je n'aspire pas
+au repos éternel, que cette lutte entre mon dégoût profond des hommes et
+des choses, et mon devoir n'est pas terrible, ce serait mentir!
+
+Mais chaque fois que je défaille, dans mes longues nuits ou dans mes
+journées solitaires, chaque fois que ma raison, ébranlée par tant de
+secousses, se demande enfin comment, après une vie de travail,
+d'honneur, il est possible que j'en sois là, et qu'alors je voudrais
+fermer les yeux pour ne plus voir, pour ne plus penser, pour ne plus
+souffrir enfin, je me raidis dans un effort violent de tout l'être et je
+me crie à moi-même: «Tu n'es pas seul, tu es père, tu dois défendre ton
+honneur, celui de ta femme, de tes enfants» et je repars d'un nouvel
+élan, pour retomber, hélas! un peu plus loin, et repartir encore.
+
+Voilà ma vie journalière.
+
+
+ 30 octobre 1895.
+
+Spasmes violents du coeur.
+
+Temps lourd qui abat toute énergie. Temps de transition, avant la saison
+des pluies, la plus mauvaise période aussi à la Guyane. Me
+jettera-t-elle définitivement par terre?
+
+
+ Nuit du 2 au 3 novembre 1895.
+
+Le courrier venant de Cayenne est arrivé, mais pas de lettres.
+
+Je crois qu'il est impossible de se figurer la déception poignante que
+l'on éprouve, quand, après avoir attendu pendant un long mois,
+anxieusement, des nouvelles des siens, rien ne vient.
+
+Enfin, il est entré tant de douleurs dans mon âme depuis plus d'un an
+que je n'en suis plus à compter avec les plaies de mon coeur.
+
+Cependant, cette émotion, que je devrais connaître, tant elle s'est
+fréquemment renouvelée, m'a tant brisé que quoique je sois levé depuis
+ce matin à cinq heures et demie, quoique j'aie marché au moins six
+heures pour briser mes nerfs, il m'est impossible de dormir.
+
+Quel supplice, et combien de temps durera-t-il encore?
+
+
+ 4 novembre 1895.
+
+Chaleur terrible, au moins 45°.
+
+Rien de plus déprimant, rien qui use autant les énergies du coeur et de
+l'âme, que ces longs silences angoissés, sans jamais entendre parole
+humaine, sans jamais voir figure amie, ou seulement sympathique.
+
+
+ 7 novembre 1895.
+
+Qu'est devenu le courrier qui m'est adressé? Où s'est-il arrêté? Est-il
+resté à Paris ou à Cayenne? Autant de questions angoissantes que je me
+pose, presque à chaque heure du jour.
+
+Je me demande souvent si je suis éveillé ou si je rêve, tant tout ce qui
+se passe depuis un an est incroyable, inimaginable.
+
+Avoir abandonné son pays, l'Alsace, avoir quitté une situation
+indépendante au milieu des siens, avoir servi sa patrie avec tout son
+coeur, toute son intelligence, pour se voir un beau jour accusé, puis
+condamné pour un crime aussi infâme qu'odieux, sur la foi de l'écriture
+d'un papier suspect, n'y a-t-il pas de quoi démoraliser un homme à
+jamais!
+
+Mais je suis obligé de résister, de lutter, pour ma chère Lucie, pour
+mes enfants.
+
+
+ 9 novembre 1895.
+
+Journée terriblement longue. Premières pluies. Obligé de me confiner
+dans mon cabanon. Rien à lire. Les livres annoncés par la lettre du mois
+d'août ne me sont pas encore parvenus.
+
+
+ 15 novembre 1895.
+
+J'ai enfin reçu mon courrier. Le coupable n'est pas encore découvert.
+
+Enfin, j'irai jusqu'au bout de mes forces qui déclinent chaque jour;
+c'est une lutte incessante pour pouvoir résister à cet isolement
+profond, à ce silence perpétuel, sous un climat qui abat toute énergie,
+n'ayant rien à faire, rien à lire, en tête à tête avec mes tristes et
+décevantes pensées.
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Quelques extraits des lettres de ma femme, que je reçus le 15 novembre
+1895:
+
+
+ Paris, 5 septembre 1895.
+
+ Que de longues heures, que de pénibles journées nous avons traversées
+ depuis le jour où le malheur effroyable est venu nous atterrer comme
+ un coup de massue! Espérons que nous avons enfin gravi le plus dur de
+ notre calvaire; nous avons traversé les plus atroces angoisses, nous
+ avons trouvé en notre conscience la force de supporter le plus pénible
+ des martyres; Dieu qui nous a si cruellement éprouvés nous donnera la
+ volonté d'accomplir jusqu'au bout notre devoir...
+
+ Je comprends tes angoisses et je les partage; comme toi j'ai des
+ moments terribles où la patience m'échappe, tant je trouve le temps
+ long et les heures d'attente cruelles, mais alors je pense à toi, au
+ bel exemple de courage et de volonté que tu me donnes et je puise des
+ forces dans ton amour...
+
+
+ Paris, 25 septembre 1895.
+
+ C'est la dernière lettre que je t'écris avant de t'expédier ce
+ courrier; je fais des voeux ardents pour qu'il te trouve en bonne
+ santé et toujours fort et courageux; je ne puis venir te rejoindre, je
+ n'ai pas encore l'autorisation. Pour moi cette attente est cruelle, et
+ c'est une amère déception à ajouter à tant d'autres...
+
+ LUCIE.
+
+
+Au bas de cette lettre, se trouvaient les quelques lignes suivantes de
+mon frère Mathieu:
+
+
+ J'ai reçu ta bonne lettre, mon cher frère, et ce m'est une grande
+ consolation et un grand réconfort de te savoir si fort et si
+ courageux. Ce n'est pas espère que je te dis: aie foi, aie confiance!
+ Il est impossible qu'un innocent paye pour un coupable.
+
+ Il n'est pas de jour que je ne sois avec toi de pensée et de coeur.
+
+ MATHIEU.
+
+
+_Suite de mon journal_
+
+
+ 30 novembre 1895.
+
+Je ne veux pas parler des piqûres journalières, car je les méprise. Il
+me suffit de demander n'importe quelle chose insignifiante, de nécessité
+banale, au surveillant-chef, pour voir ma demande aussitôt repoussée.
+Aussi je ne renouvelle jamais aucune demande, préférant me passer de
+tout, n'ayant à m'humilier devant personne.
+
+Mais ma raison finira par sombrer sous cet incroyable martyre.
+
+
+ 3 décembre 1895.
+
+Je n'ai pas encore reçu le courrier du mois d'octobre. Journée lugubre,
+pluie incessante. Le cerveau se rompt, le coeur se brise.
+
+Le ciel est noir comme de l'encre, l'atmosphère embrumée; vraie journée
+de mort, d'enterrement.
+
+Combien souvent me revient à l'esprit cette exclamation de
+Schopenhauer, qui, à la vue des iniquités humaines, s'écriait:
+
+ «Si Dieu a créé le monde, je ne voudrais pas être Dieu.»
+
+Le courrier venant de Cayenne est arrivé, paraît-il, mais n'a pas
+apporté mes lettres. Que de douleurs!
+
+Rien à lire, rien pour échapper à mes pensées. Ni livres, ni revues ne
+me parviennent plus.
+
+Je marche dans la journée jusqu'à épuisement de forces, pour calmer mon
+cerveau, pour briser mes nerfs.
+
+
+ 5 décembre 1895.
+
+Vraiment, je me demande ce que valent les consciences d'aujourd'hui?
+
+Dire qu'il y a des hommes, soi-disant honnêtes, comme le nommé
+Bertillon, qui ont osé jurer, sans restriction, que du moment où c'était
+ressemblant à mon écriture, il n'y avait que moi ayant pu écrire cette
+lettre infâme. Preuves morales ou autres, peu leur importait.
+
+Ah! j'espère que le jour où le véritable coupable sera démasqué, s'il
+reste un peu de coeur à ces hommes-là, ils trouveront encore une balle
+de pistolet pour se la loger dans la tête, pour se faire justice à
+eux-mêmes d'avoir fait souffrir un pareil martyre à un homme, à toute
+une famille.
+
+
+ 7 décembre 1895.
+
+Ah! j'en ai souvent assez de cette vie de suspicion continuelle, de
+surveillance ininterrompue ni de jour, ni de nuit, traité en bête fauve
+comme le plus vil des criminels.
+
+
+ 8 décembre 1895.
+
+Les névralgies de la tête augmentent chaque jour et me font atrocement
+souffrir. Quel martyre de toutes les heures, de toutes les minutes!
+
+Et toujours ce silence de tombe, sans entendre voix humaine.
+
+Une parole sympathique, un regard ami, apportent quelquefois un léger
+baume aux plus cruelles blessures et en endorment pour un temps les
+cuisantes douleurs. Ici rien.
+
+
+ 9 décembre 1895.
+
+Toujours pas de lettres. Elles sont probablement restées à Cayenne où
+elles traînent pendant une quinzaine de jours. Le courrier a passé sous
+mes yeux venant de France, le 29 novembre, et depuis ce moment les
+lettres doivent être à Cayenne.
+
+
+ Même jour, 6 heures soir.
+
+Le deuxième courrier venant de Cayenne est arrivé aujourd'hui à une
+heure. M'apporte-t-il cette fois mon courrier et quelles sont les
+nouvelles?
+
+
+ 11 décembre, 6 heures soir.
+
+Pas de lettres! mon coeur est labouré, déchiré.
+
+
+ 12 décembre 1895, matin.
+
+Mon courrier n'est effectivement pas arrivé. Où est-il resté? J'ai fait
+télégraphier à Cayenne pour le demander.
+
+
+ Même jour, soir.
+
+Mon courrier est resté en France! Mon coeur me fait souffrir comme si on
+le labourait à coups de poignard.
+
+Oh! cette plainte incessante de la mer. Quel écho à mon âme ulcérée!
+
+Une colère si sourde et si âpre envahit parfois mon coeur contre
+l'iniquité humaine, que je voudrais m'arracher la peau pour oublier,
+dans une douleur physique, cette horrible torture morale.
+
+
+ 13 décembre 1895.
+
+On finira certainement par me tuer à force de souffrances, ou par
+m'obliger à me tuer pour échapper à la folie. Je laisserai l'opprobre
+de ma mort au commandant du Paty, à Bertillon, à tous ceux qui ont
+trempé dans cette iniquité.
+
+Chaque nuit, je rêve à ma femme, à mes enfants. Mais quels terribles
+réveils! Quand j'entr'ouvre les yeux, que je me vois dans ce cabanon,
+j'ai un moment d'angoisse tellement horrible, que je voudrais fermer les
+yeux à jamais, pour ne plus voir, pour ne plus penser.
+
+
+ Soir.
+
+Spasmes violents du coeur, nombreux étouffements.
+
+
+ 14 décembre 1895.
+
+Je demande à prendre un bain, ainsi que j'y ai été autorisé, sur la
+demande du médecin. Non, me fait répondre le surveillant-chef. Quelques
+instants après, il y allait lui-même. Je ne sais pourquoi je m'abaisse à
+lui demander quoi que ce soit. Jusqu'à présent, je ne renouvelais aucune
+demande; dorénavant, je n'en ferai plus.
+
+
+ 16 décembre 1895.
+
+De dix heures à trois heures, les heures sont terribles et rien pour
+faire diversion à mes décevantes pensées.
+
+
+ 18 décembre 1895.
+
+Cher petit Pierre, chère petite Jeanne, chère Lucie, comme je vous vois
+tous trois par la pensée, comme votre souvenir me donne la force de tout
+subir, de tout supporter.
+
+
+ 20 décembre 1895.
+
+Aucune avanie ne m'est épargnée. Quand je reçois mon linge, lavé à l'île
+Royale, on le déplie, on le fouille de toutes façons, puis on me le
+jette ainsi qu'à un vil criminel.
+
+Chaque fois que je contemple la mer, me revient le souvenir des bons et
+heureux moments que j'y ai passés avec ma femme, avec mes enfants. Je
+me vois promenant mon petit Pierre sur la plage, jouant et gambadant
+avec lui, faisant de beaux rêves d'avenir pour lui.
+
+Puis me revient l'horrible situation présente, l'infamie jetée sur mon
+nom, sur celui de mes enfants; mes yeux se troublent, le sang afflue au
+cerveau, le coeur bat à se rompre, l'indignation s'empare de mon être.
+Il faut que la lumière soit faite, il faut que la vérité soit
+découverte, quel que soit notre supplice.
+
+
+ 22 décembre 1895.
+
+Toujours aucune nouvelle des miens. Le silence de tombe. Quelle nuit
+épouvantable je viens de passer! Ces allées et venues, durant la nuit,
+des surveillants dans le poste, les lumières qui passent et repassent,
+alimentent mes cauchemars.
+
+
+ 25 décembre 1895.
+
+Hélas! toujours la même chose, pas de lettres. Le courrier anglais a
+passé il y a deux jours; mes lettres ne sont probablement pas encore
+arrivées car je pense que, sans cela, on me les eût remises; que penser,
+que croire?
+
+La pluie tombe en permanence.
+
+Pendant une éclaircie, je sors pour me détendre un peu. Il tombait
+encore quelques gouttes d'eau. Le chef arrive et dit au surveillant qui
+m'accompagne: «Il ne faut pas rester dehors quand il pleut.» Dans quelle
+consigne est-ce écrit? Mais je dédaigne de répondre, tant je me place
+au-dessus de toutes ces petitesses, de toutes ces mesquineries
+journalières.
+
+
+ Nuit du 26 au 27 décembre 1895.
+
+Impossible de dormir.
+
+Dans quel cauchemar vis-je depuis bientôt quinze mois et quand
+prendra-t-il fin?
+
+
+ 28 décembre 1895.
+
+Quelle profonde lassitude! Mon cerveau est broyé. Que se passe-t-il?
+Pourquoi les lettres du mois d'octobre ne me sont-elles pas parvenues?
+Oh! Lucie, si tu lis ces lignes, si je succombe avant le terme de cet
+effroyable martyre, tu pourras mesurer tout ce que j'ai souffert!
+
+Dans les nombreux moments où je défaille, dans ce profond dégoût de
+toutes choses, trois noms que je murmure tout bas me réveillent,
+relèvent mon énergie et me donnent des forces toujours nouvelles: Lucie,
+Pierre, Jeanne.
+
+
+ Même jour, 11 heures matin.
+
+Je viens de voir passer le courrier venant de France. Mais, hélas! mes
+lettres vont d'abord à Cayenne. Enfin, j'espère que le premier courrier
+venant de Cayenne me les apportera et que j'aurai enfin des nouvelles de
+ma chère femme, de mes enfants, des miens; que je saurai si l'énigme de
+cette monstrueuse affaire est résolue, si j'aperçois enfin un terme à
+cet effroyable supplice.
+
+
+ Dimanche 29 décembre 1895.
+
+Quelle bonne journée je passais le Dimanche, au milieu des miens, à
+jouer avec mes enfants!
+
+Mon petit Pierre a maintenant tout près de cinq ans; c'est presque un
+grand garçon. J'attendais avec impatience ce moment pour l'emmener avec
+moi, causer avec lui, ouvrir sa jeune intelligence, lui donner le culte
+du beau, du vrai, lui faire une âme tellement haute que les laideurs de
+la vie ne puissent l'entamer; où est tout cela, et cet éternel pourquoi?
+
+
+ 30 décembre 1895.
+
+Le sang me brûle la peau, la fièvre me dévore. Quand donc ce supplice
+finira-t-il?
+
+
+ Même jour, soir.
+
+Mes nerfs me font tellement souffrir que je crains de me coucher. Ce
+silence de tombe, sans nouvelles depuis trois mois des miens, sans rien
+à lire, m'écrase et m'accable.
+
+Il me faut rassembler toutes mes forces pour résister toujours et
+encore, murmurer tout bas ces trois noms, mon talisman: Lucie, Pierre,
+Jeanne.
+
+
+ 31 décembre 1895.
+
+Quelle horrible nuit! Des rêves étranges, des cauchemars absurdes suivis
+d'abondantes transpirations.
+
+J'ai vu arriver ce matin, aux premières heures du jour, le bateau venant
+de Cayenne. Depuis ce matin, je suis dans une anxiété étrange, je me
+demande à chaque instant si j'ai enfin des nouvelles des miens.
+
+Et le coeur bat à se rompre, dans cette attente angoissée.
+
+
+ 1er janvier 1896.
+
+J'ai enfin reçu hier au soir les lettres d'octobre et de novembre.
+Toujours rien; la vérité n'est pas encore découverte.
+
+Mais aussi quelle douleur j'ai causée à Lucie par mes dernières lettres;
+comme je lui arrache l'âme par mon impatience, et la sienne est
+cependant aussi grande que la mienne!
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus le 1er
+janvier 1896:
+
+
+ Paris, 10 octobre 1895.
+
+ Ce courrier, mon cher mari, ne m'a apporté qu'une seule lettre de toi;
+ celle que tu m'as écrite le 5 août ne m'est pas parvenue; comme
+ toujours ces chères lignes écrites de ta main, la seule manifestation
+ que j'aie de ton existence, viennent me réconforter, ton courage
+ ravive le mien, ton énergie me donne des forces pour supporter la
+ lutte...
+
+
+ Paris, 15 octobre 1895.
+
+ Cette date me rappelle de si pénibles souvenirs que je ne puis me
+ passer de venir un moment auprès de toi. Je me sens mieux, et il me
+ semble que je te fais du bien à toi aussi. Je ne veux plus te reparler
+ de ces horribles journées que nous avons supportées chacun souffrant
+ de son côté; il vaut mieux ne plus y penser, la plaie est toujours
+ ouverte et il est inutile de la rendre plus cuisante encore; mais je
+ veux te dire que nous sommes pleins de confiance et d'espoir, que
+ notre volonté d'arriver nous fera triompher des obstacles et que nous
+ aurons enfin raison des misérables qui ont commis ce crime infâme...
+
+
+ Paris, 25 octobre 1895.
+
+ Les mois sont longs lorsqu'on souffre aussi cruellement; ils se
+ ressemblent tous par leur monotonie, leur tristesse. Voici un nouveau
+ courrier; comme les précédents, il t'apportera des paroles d'espoir et
+ l'écho de notre immense affection... L'attente est longue et atroce,
+ mais compte sur nous, elle ne sera pas vaine...
+
+
+ Paris, 10 novembre 1895.
+
+ Je lis et relis la seule lettre que j'aie de toi, la seule que ce
+ courrier m'ait remise et que je viens de recevoir seulement ce matin.
+ C'est bien peu, mais je suis encore trop heureuse de posséder ce
+ pauvre petit écho de ta personne chérie. Je ne doute pas que tu sois
+ venu souvent causer avec moi, si pénible que cela puisse t'être
+ d'écrire, ne pouvant rien me dire, et t'abstenant de déverser ton
+ coeur de crainte de me faire trop mal.
+
+ Pourquoi ne pas me remettre ces lettres qui sont ma seule consolation?
+ Pourquoi rendre encore plus pénible la situation de deux êtres déjà si
+ malheureux?...
+
+ Nos petits Pierre et Jeanne continuent à être de bons et braves
+ enfants pleins de coeur, aimables pour tout le monde; ils ont bonne
+ mine tous deux, deviennent de jour en jour plus grands et plus forts.
+ Quel bonheur ce sera pour toi quand nous aurons enfin fait connaître
+ la vérité, de tenir dans tes bras ces chers petits êtres que tu aimes
+ tant, pour qui tu souffres si cruellement et qui te rendront par leur
+ affection la vie heureuse et douce.
+
+
+ Paris, 25 novembre 1895, minuit.
+
+ Je dois remettre les lettres demain matin pour qu'elles prennent le
+ bateau du 9 décembre, et malgré l'heure avancée de la nuit, je ne puis
+ m'empêcher de venir causer encore une fois avec toi. C'est pour moi un
+ déchirement que de laisser partir ces lignes inanimées, banales et
+ froides qui sont si loin de répondre à ma pensée, à ma tendresse, à
+ mon affection. Je ne peux t'exprimer ce que je ressens pour toi, le
+ sentiment est trop violent pour que je puisse le décrire; mais il me
+ semble que je ne suis plus qu'une partie de moi-même: mon âme, mon
+ coeur sont là-bas, dans ces îles lointaines, auprès de toi, mon mari
+ bien aimé. Ma pensée nuit et jour est avec toi; cela m'aide à vivre et
+ m'est un puissant soutien...
+
+ LUCIE.
+
+
+_Suite de mon journal._
+
+
+ 8 janvier 1896.
+
+Les journées, les nuits s'écoulent terribles, monotones, d'une longueur
+qui n'en finit pas. Le jour, j'attends avec impatience la nuit,
+espérant goûter quelque repos dans le sommeil; la nuit, j'attends, avec
+non moins d'impatience, le jour, espérant calmer mes nerfs par un peu
+d'activité.
+
+En lisant et relisant toutes les lettres de ce dernier courrier, j'ai
+compris combien ma disparition serait un choc terrible pour les miens;
+que mon devoir, envers et contre tout, était de résister jusqu'à mon
+dernier souffle.
+
+
+ 12 janvier 1896.
+
+Réponse de M. le Président de la République à la supplique que je lui ai
+adressée le 5 octobre 1895:
+
+ «Repoussée, sans commentaires.»
+
+
+ 24 janvier 1896.
+
+Je n'ai plus rien à ajouter; les heures se ressemblent dans l'attente
+angoissante, énervante d'un meilleur lendemain.
+
+
+ 27 janvier 1896.
+
+J'ai enfin reçu un colis sérieux de livres; il m'est parvenu après de
+longs mois d'attente.
+
+J'arrive ainsi, en forçant ma pensée à se fixer, à donner quelques
+instants de repos à mon cerveau; mais, hélas! je ne puis plus lire
+longtemps, tant tout est ébranlé en moi.
+
+
+ 2 février 1896.
+
+Le courrier venant de Cayenne est arrivé; il n'y a pas de lettres pour
+moi.
+
+
+ 12 février 1896.
+
+Je viens seulement de recevoir mon courrier. Toujours rien, et il faut
+que je lutte, que je résiste toujours.
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Quelques extraits de lettres de ma femme reçues à cette date.
+
+
+ Paris, 9 décembre 1895.
+
+ Comme toujours, tes lettres attendues avec une vive anxiété, m'ont
+ causé une forte émotion, un rayon de bonheur, le seul instant de
+ détente et de joie que j'aie durant ces longs mois, ces journées
+ lourdes et pénibles. Lorsque je lis ces lignes si pleines de volonté
+ et d'énergie, je sens que ton être tout entier vibre avec moi; ton
+ activité morale entretient mes forces et il me semble qu'elles sont
+ doublées par la puissance de ta volonté...
+
+
+ Paris, 19 décembre 1895.
+
+ L'année dernière, à cette date, nous espérions être arrivés à la fin
+ de notre calvaire. Nous avions mis notre confiance entière dans la
+ justice, l'abominable erreur qui a été commise nous a remplis de
+ stupeur. Une année entière s'est passée dans les plus atroces
+ souffrances, tant par la blessure indigne qu'on nous a faite que pour
+ la vie cruelle à laquelle tu es exposé physiquement et moralement...
+
+
+ Paris, 25 décembre 1895.
+
+ Je ne puis m'empêcher avant le départ du courrier de venir encore une
+ fois causer avec toi. Ce sont toujours les mêmes choses que je te
+ redis, mais qu'importe, je te parle, je me rapproche de toi pendant un
+ instant et cela me fait du bien...
+
+ Je ne t'ai pour ainsi dire pas parlé des enfants et ce sont cependant
+ eux qui nous rattachent à la vie, c'est pour ces pauvres petits que
+ nous supportons cette situation intolérable, et Dieu merci, ils ne
+ s'en doutent pas. Tout est joie pour eux, ils chantent, ils rient, ils
+ bavardent, ils animent la maison...
+
+ LUCIE.
+
+
+_Suite de mon journal._
+
+
+ 28 février 1896.
+
+Plus rien à lire. Journées, nuits, tout se ressemble. Je n'ouvre jamais
+la bouche, je ne demande même plus rien. Mes conversations se bornaient
+à demander si le courrier était arrivé ou non? Mais on m'interdit de
+parler ou du moins, ce qui est la même chose, on interdit aux
+surveillants de répondre à des questions aussi banales, aussi
+insignifiantes que celles que je faisais.
+
+Je voudrais bien vivre jusqu'au jour de la découverte de la vérité, pour
+hurler ma douleur, les supplices qu'on m'inflige.
+
+
+ 3 mars, 6 heures soir.
+
+Le courrier venant de Cayenne est arrivé ce matin à neuf heures. Ai-je
+des lettres?
+
+
+ 4 mars 1896.
+
+Pas de lettres. Quel supplice atroce, trop souvent renouvelé.
+
+
+ 8 mars 1896.
+
+Journées lugubres. Tout m'est interdit, le tête-à-tête perpétuel avec
+mes pensées.
+
+
+ 9 mars 1896.
+
+J'ai vu arriver ce matin, de très bonne heure, le canot du commandant du
+pénitencier. Était-ce enfin quelque chose pour moi?
+
+Hélas, ce n'était rien; une simple visite de logement.
+
+Je ne vis plus que par une tension inouïe des nerfs, de la volonté, dans
+l'attente anxieuse de la fin de ces tortures sans nom.
+
+
+ 12 mars 1896.
+
+Je viens de recevoir enfin mon courrier. Toujours rien, hélas!
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Extraits des lettres de ma femme reçues à cette date:
+
+
+ Paris, 1er janvier 1896.
+
+ Cette journée du 1er janvier est encore plus longue, plus pénible.
+ Pourquoi? je me le demande; les raisons de souffrir sont les mêmes,
+ qu'il fasse jour, qu'il fasse nuit; tant que ton innocence ne sera pas
+ reconnue, le poids qui nous oppresse est trop lourd pour que nous
+ puissions prendre part à la vie extérieure et faire une différence
+ entre les jours quels qu'ils soient. Et cependant nous sommes sous une
+ impression plus triste encore. Sans doute, cela tient à ce que ces
+ journées, chez des êtres qui s'aiment tendrement, sont des moments de
+ très grand bonheur, de grande joie, et nous, si malheureux, si
+ cruellement atteints, nous éprouvons plus vivement encore le besoin de
+ nous rapprocher, de nous soutenir et de maintenir nos forces par une
+ solide affection...
+
+
+ Paris, 7 janvier 1896.
+
+ Je viens de recevoir tes lettres. Comme toujours elles m'ont remuée
+ jusqu'au plus profond de l'âme; ma joie et mon émotion sont intenses
+ lorsque j'aperçois ta chère écriture, lorsque je me pénètre de ta
+ pensée...
+
+ Tes lettres montrent une grande énergie, mais comme je sens percer ton
+ impatience et comme je la comprends. Comment pourrait-il en être
+ autrement? Livré à toi-même, dans un isolement complet, rongé
+ continuellement par des angoisses atroces, ne connaissant rien de
+ l'infamie commise et qui nous rend si malheureux, arraché à tous les
+ tiens en plein bonheur, la situation est certes la plus épouvantable
+ qui puisse exister!...
+
+ LUCIE.
+
+
+A la dernière lettre du courrier du mois de janvier étaient jointes les
+lignes suivantes de mon frère:
+
+
+ Mon cher frère,
+
+ Oui, comme tu le dis dans ta lettre du 20 novembre, toute ma volonté,
+ toute mon intelligence sont tendues vers un seul but: découvrir la
+ vérité et nous y arriverons.
+
+ Je ne puis que me répéter jusqu'au jour où je pourrai te dire: la
+ vérité est connue, la lumière est faite; mais il faut que tu vives
+ jusqu'à ce jour, il faut que tu tendes toutes les forces de ton être
+ pour résister à tes tortures morales et physiques et ce n'est pas
+ au-dessus de ton courage...
+
+ MATHIEU.
+
+
+_Suite de mon journal._
+
+
+ 15 mars 1896, 4 heures du matin.
+
+Impossible de dormir. Ma tête est horriblement fatiguée par cette
+terrible inactivité physique et intellectuelle.
+
+Les envois de livres que Lucie m'annonçait dans ses trois derniers
+courriers ne me sont pas encore parvenus. D'ailleurs mon cerveau est si
+fatigué, si ébranlé, qu'il m'est impossible de lire pendant un long
+temps. Cependant ces quelques instants où je puis échapper à mes pensées
+me procurent un léger soulagement.
+
+
+ 27 mars 1896.
+
+Je viens enfin de recevoir l'envoi de livres que comportait l'expédition
+faite le 25 novembre 1895.
+
+
+ 5 avril 1896.
+
+Le courrier du mois de février vient de me parvenir. Le coupable n'est
+toujours pas démasqué.
+
+Quelles que soient mes souffrances, il faut que la lumière se fasse;
+donc, arrière toutes les plaintes!
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Extraits des lettres de ma femme reçues le 5 avril:
+
+
+ Paris, 11 février 1896.
+
+ Je n'ai pas encore reçu tes lettres du mois de décembre; je ne me
+ plaindrai pas des tortures que me fait endurer ce retard, c'est
+ inutile, personne ne peut comprendre à quel point les souffrances
+ causées par l'inquiétude sont vives; il n'y a rien de plus atroce que
+ d'être privé des nouvelles d'un être que l'on sait très malheureux, et
+ dont la vie m'est cent fois plus chère que la mienne propre...
+
+ Souvent, dans mes heures de calme, je me demande pourquoi nous sommes
+ si éprouvés, pour quelle raison nous sommes appelés à supporter un
+ supplice à côté duquel la mort serait douce...
+
+
+ Paris, 18 février 1896.
+
+ Je suis toujours sans nouvelles de toi; cependant je sais que les
+ lettres que tu m'as écrites sont au ministère depuis plus de trois
+ semaines; je suis bien impatiente de les avoir et de recevoir enfin ma
+ consolation de chaque mois, chaque retard apporté dans le courrier me
+ cause de pénibles émotions...
+
+
+ Paris, 25 février 1896.
+
+ A l'instant même où je terminais ma dernière lettre pour le départ du
+ courrier, on m'apporte enfin tes lettres. Merci de tout coeur de ton
+ admirable fermeté, des lignes si rassurantes que tu m'envoies...
+
+ LUCIE.
+
+
+_Suite de mon journal._
+
+
+ 5 mai 1897.
+
+Je n'ai plus rien à dire. Tout se ressemble dans son atrocité.
+
+Quelle horrible vie! Pas un moment de repos, ni de jour ni de nuit.
+Jusqu'à ces derniers temps, les surveillants restaient assis la nuit
+dans le corps de garde, je n'étais réveillé que toutes les heures.
+Maintenant ils doivent marcher sans jamais s'arrêter; la plupart sont en
+sabots!
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Puis, le journal s'arrête pendant plus de deux mois. Les journées se
+passaient également tristes, également angoissantes, mais je gardais la
+ferme volonté de lutter, de ne me laisser abattre par aucun des
+supplices qui m'étaient infligés. Je fus en outre atteint en juin de
+forts accès de fièvre, qui provoquèrent même des congestions cérébrales.
+
+Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en mai et
+juin 1896:
+
+
+ Paris, 29 février 1896.
+
+ Lorsque j'ai reçu ton courrier de décembre, mes lettres étaient toutes
+ prêtes à partir; les quelques lignes que j'ai encore pu y ajouter
+ n'ont pu t'exprimer qu'insuffisamment le bonheur, la joie immense
+ qu'il m'a procurés. Tes paroles affectueuses m'ont bien émue.
+ Lorsqu'on est bien malheureux, lorsqu'on a le coeur déchiré, l'âme
+ triste, rien n'est plus doux que de sentir au milieu de tous ses
+ chagrins une affection sûre, un dévouement intense, dont toutes les
+ forces vives, la volonté, l'intelligence, sont concentrées et tendues
+ pour vous soutenir et vous apportent, à défaut d'un aide efficace, un
+ secours moral, qui, présent à toute heure, décuple les forces et vous
+ empêche de défaillir lâchement dans les moments de douleur trop
+ grande...
+
+
+ Paris, 20 mars 1896.
+
+ Tu peux t'imaginer l'angoisse que j'éprouve quand je vois arriver la
+ deuxième quinzaine du mois, ce qui signifie pour moi le départ du
+ courrier. Tant que ce moment n'est pas tout proche, j'espère même
+ jusqu'à la dernière minute pouvoir t'annoncer le terme de tes
+ souffrances, la fin de notre chagrin. Et puis, les lettres s'en vont,
+ elles sont comme toujours vides de nouvelles, et un atroce déchirement
+ se fait en moi à la pensée de la profonde déception que tu vas
+ avoir...
+
+
+ Paris, 1er avril 1896.
+
+ J'ai vu partir avec une grande tristesse le dernier courrier; jusqu'au
+ dernier instant j'avais espéré pouvoir te mettre une parole
+ réconfortante...
+
+ Mais courage, je te le demande avec toute la force, toutes les
+ supplications de ta femme qui t'adore, au nom de tes enfants
+ bien-aimés, qui t'aiment déjà de tout leur petit coeur et qui auront
+ pour toi une reconnaissance infinie, lorsqu'ils comprendront la
+ grandeur du sacrifice que tu leur as fait. Pour moi, je ne pourrai
+ assez te dire quelle admiration j'ai pour toi, avec quelle tendresse
+ ma pensée t'accompagne nuit et jour, combien je souffre de te sentir
+ malheureux. Tes chagrins, ta douleur, toutes les sensations qui te
+ torturent trouvent un écho dans mon être et me font subir des
+ angoisses atroces. Rien ne peut me consoler de ne pouvoir vivre auprès
+ de toi, de ne pas être là pour te soutenir, pour éviter les
+ défaillances, pour atténuer tes souffrances. Dans cet épouvantable
+ malheur, c'eût été pour moi un bien grand apaisement que de pouvoir
+ t'entourer, de te faire sentir à tous moments qu'une nature aimante et
+ dévouée veillait à tes côtés, toujours prête à entendre tes plaintes,
+ à recevoir le débordement de ta douleur, de ta peine. Eh bien, cette
+ affection si intense que j'aurais tant voulu t'apporter pendant ces
+ chagrins, s'accroît encore si cela est possible par les angoisses
+ atroces que me donnent la distance qui nous sépare, le manque de
+ nouvelles, la vie si triste, si isolée que tu subis. Je renonce enfin
+ à te décrire cet ensemble d'impressions; elles sont trop douloureuses
+ pour que je vienne t'en affecter, trop intenses et trop profondes pour
+ les confier à cette feuille de papier si froide et si banale...
+
+ LUCIE.
+
+
+_Suite de mon journal._
+
+
+ 26 juillet 1896.
+
+Voilà bien longtemps que je n'ai rien ajouté à mon journal.
+
+Mes pensées, mes sentiments, ma tristesse sont les mêmes; mais si la
+faiblesse physique et cérébrale s'accentue chaque jour, ma volonté reste
+toujours aussi forte.
+
+Je n'ai même pas reçu ce mois-ci les lettres de ma femme.
+
+
+ 2 août 1896.
+
+Enfin je viens de recevoir les courriers de mai et de juin. Toujours
+encore rien, peu importe. Je lutterai contre mon corps, contre mon
+cerveau, contre mon coeur, tant qu'il me restera ombre de forces, tant
+qu'on ne m'aura pas jeté dans la tombe, car je veux voir la fin de ce
+sinistre drame.
+
+Je souhaite pour nous tous que ce moment ne tarde plus.
+
+
+ *
+ * *
+
+
+Extraits des lettres de ma femme reçues le 2 août 1896.
+
+
+ Paris, 10 juin 1896.
+
+ Je t'écris, encore toute troublée par tes chères et bonnes lettres que
+ je viens de recevoir. Au premier moment, quand je vois ton écriture
+ chérie, quand je lis ces lignes qui m'apportent ta pensée, les seules
+ nouvelles que j'aie pendant un grand mois, je suis comme folle de
+ chagrin, ma tête gonflée ne comprend plus, je pleure à chaudes larmes.
+ Puis je me ressaisis, j'ai honte de m'être laissée abattre par
+ l'émotion, honte de ma faiblesse et je puise dans ta fermeté, dans ton
+ énergie, dans ma puissante affection, une nouvelle provision de
+ courage. Néanmoins, tes lettres me font un bien énorme, et si
+ l'émotion me brise, j'ai le bonheur de te lire, l'illusion d'entendre
+ quelques instants ta voix aimée...
+
+
+ Paris, 25 juin 1896.
+
+ J'ajoute encore quelques lignes à mes lettres avant le départ du
+ courrier; je tiens à te dire que je suis forte, que ma volonté est
+ inébranlable, que j'arriverai à te faire rendre ton honneur, et je te
+ supplie d'avoir avec moi cet espoir absolu en l'avenir, cette foi qui
+ nous fait accepter les plus dures situations pour arriver à rendre à
+ nos enfants un nom sans tache, un nom respecté...
+
+ LUCIE.
+
+
+_Suite de mon journal._
+
+
+ 30 août 1896.
+
+Voici de nouveau cette période si énervante où j'attends mon courrier,
+où je me demande quel jour il me parviendra, et quelles nouvelles il
+m'apportera?
+
+Quel pénible mois d'août ma pauvre Lucie a dû avoir! D'abord, la lettre
+que je lui ai écrite au commencement de juillet, au milieu des fièvres
+qui me tenaient depuis une dizaine de jours, et ne recevant pas mon
+courrier. C'était tout à la fois, venant ajouter à mes tortures. Je n'ai
+pas su me contenir, me dominer et lui ai encore jeté mes cris de
+détresse et de douleur, comme si elle ne souffrait pas déjà assez, comme
+si son impatience de voir arriver la fin de cet horrible drame n'était
+pas aussi grande que la mienne. Ma pauvre et chère Lucie! Puis le jour
+de sa fête a dû passer bien tristement. Je croyais qu'il ne m'était plus
+possible de souffrir davantage que je souffre; ce jour-là cependant a
+été encore plus atroce que les autres. Si je ne m'étais pas retenu avec
+une volonté farouche, comprimant mon coeur, tout mon être, j'aurais
+hurlé de douleur, tant ma souffrance était âpre, vive, violente.
+
+A travers l'espace, ma chère Lucie, je t'envoie en ce moment
+l'expression de ma profonde affection, de toute ma tendresse, et ce cri
+toujours le même, ardent, invariable: Courage et courage!
+
+Devant le but à atteindre, toute la vérité, tout l'honneur de notre nom,
+souffrances, tortures sans nom, tout doit disparaître, tout doit
+s'effacer.
+
+
+ 1er septembre 1896.
+
+Journée atrocement longue, dans l'attente, comme chaque mois, de mon
+courrier, à me demander aussi ce qu'il m'apportera?
+
+Je suis comme cristallisé dans ma douleur; je suis obligé de concentrer
+toutes mes forces pour ne plus penser, pour ne plus voir.
+
+Quelle douleur, quel supplice, pour toute une famille dont la vie tout
+entière est une vie d'honneur, de droiture, de loyauté.
+
+
+ Mercredi 2 septembre 1896, 10 heures matin.
+
+Les nerfs m'ont fait horriblement souffrir toute la nuit; j'aurais voulu
+les calmer ce matin en marchant un peu. Mais il tombe une pluie
+torrentielle, extraordinaire à cette période de l'année, car nous sommes
+dans la saison sèche.
+
+Et de nouveau plus rien à lire.
+
+Aucun de tous les envois de livres, faits par ma chère Lucie depuis le
+mois de mars, ne m'est encore parvenu. Rien enfin pour tuer l'atroce
+longueur des heures. J'avais demandé, il y a longtemps, n'importe quel
+travail manuel pour m'occuper un peu; il ne m'a pas été répondu!
+
+Je scrute l'horizon, à travers le grillage de la lucarne, pour voir si
+je n'apercevrai pas quelque fumée, l'annonce de l'arrivée du courrier
+venant de Cayenne.
+
+
+ Même jour, midi.
+
+J'aperçois à l'horizon du côté de Cayenne un panache de fumée. Ce doit
+être le courrier.
+
+
+ Même jour, 7 heures soir.
+
+Le courrier est arrivé en rade à une heure du soir; je n'ai toujours pas
+de lettres, je pense qu'il ne me les a pas apportées. Quel infernal
+supplice!
+
+Mais au-dessus de tout, plane immuablement le souci de notre honneur; le
+but est là, invariable, quelles que soient toutes nos souffrances.
+
+
+ Jeudi 3 septembre, 6 heures matin.
+
+Nuit horrible de fièvre et de délire.
+
+
+ 9 heures matin.
+
+Le canot est arrivé et n'a toujours pas apporté mes lettres. Il est donc
+évident qu'elles sont restées à Cayenne, où elles sont depuis le 28 du
+mois dernier.
+
+
+ Vendredi 4 septembre 1896.
+
+J'ai reçu hier au soir le courrier qui était arrivé et il n'y avait
+qu'une seule des lettres que ma chère Lucie m'a écrites. Comme on sent
+chez tous une souffrance horrible, un désespoir farouche, de ne pas
+encore pouvoir m'annoncer la découverte du coupable, le terme de nos
+tortures à tous.
+
+L'eau me perlait du front à la lecture des lettres des membres de ma
+famille, les jambes tremblaient sous moi.
+
+Est-il possible que des êtres humains puissent souffrir ainsi et d'une
+manière aussi imméritée?
+
+Devant une situation aussi atroce, les mots n'ont plus aucune valeur; on
+ne souffre même plus, tant on est hébété.
+
+Oh! ma pauvre Lucie, oh! mes chers et bons enfants.
+
+Ah! que le poids de toutes ces tortures sans nom retombe sur ceux qui
+ont poursuivi ainsi un innocent, toute sa famille, le jour où la lumière
+sera faite, où le coupable sera démasqué.
+
+
+ Samedi 5 septembre 1896.
+
+Je viens d'écrire trois longues lettres, successivement, à ma chère
+Lucie, pour lui dire de ne pas se laisser abattre, mais d'agir, de faire
+appel à tous les concours, car une situation pareille, supportée depuis
+si longtemps, devient trop écrasante, trop atroce. Il s'agit de
+l'honneur de notre nom, de la vie de nos enfants; devant ce but, tout
+doit se taire, tout ce qui gronde dans nos coeurs, tout ce qui
+bouleverse nos esprits, tout ce qui fait monter l'amertume du coeur aux
+lèvres.
+
+Je ne parle même plus de mes journées, de mes nuits; tout se ressemble
+dans son atrocité.
+
+
+ Dimanche 6 septembre 1896.
+
+Je viens d'être prévenu que je ne pourrai plus me promener dans la
+partie de l'île qui m'était réservée, je ne pourrai plus marcher
+qu'autour de ma case.
+
+Combien de temps résisterai-je encore? Je n'en sais rien! Je souhaite
+que cet horrible supplice finisse bientôt, sinon je lègue mes enfants à
+la France, à la patrie, que j'ai toujours servie avec dévouement, avec
+loyauté, en suppliant de toute mon âme, de toutes mes forces, ceux qui
+sont à la tête des affaires de notre pays de faire la lumière la plus
+complète sur cet effroyable drame. Et ce jour-là, à eux de comprendre ce
+que des êtres humains ont souffert d'atroces tortures imméritées et de
+reporter sur mes pauvres enfants toute la pitié que mérite une pareille
+infortune.
+
+
+ Même jour, 2 heures soir.
+
+Que ma tête me fait souffrir, comme la mort me serait douce.
+
+Oh! ma chère Lucie, mes pauvres enfants, tous les chers miens.
+
+Qu'ai-je donc fait sur terre pour être appelé à souffrir ainsi?
+
+
+ Lundi 7 septembre 1896.
+
+J'ai été mis aux fers hier au soir!
+
+Pourquoi, je l'ignore?
+
+Depuis que je suis ici, j'ai toujours suivi strictement le chemin qui
+m'était tracé, observé intégralement les consignes qui m'étaient
+données.
+
+Comment ne suis-je pas devenu fou dans la longueur de cette nuit atroce?
+Quelle force nous donnent la conscience, le sentiment du devoir à
+remplir vis-à-vis de ses enfants!
+
+Innocent, mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, tant que
+l'on ne m'aura pas tué; je remplirai simplement mon devoir.
+
+Quant à ceux qui se sont constitués ainsi mes bourreaux, ah! je leur
+laisse leur conscience pour juge quand la lumière sera faite, la vérité
+découverte, car, tôt ou tard, tout se découvre dans la vie.
+
+
+ Même jour.
+
+Tout ce que je souffre est horrible, mais je n'ai même plus de colère
+contre ceux qui font ainsi supplicier un innocent, une grande pitié
+seulement.
+
+
+ Mardi 8 septembre 1896.
+
+Ces nuits aux fers! Je ne parle même pas du supplice physique, mais quel
+supplice moral! Et sans aucune explication, sans savoir pourquoi, sans
+savoir pour quelle cause! Dans quel horrible et atroce cauchemar vis-je
+depuis tantôt deux ans?
+
+Enfin, mon devoir est d'aller jusqu'à la limite de mes forces; j'irai,
+tout simplement.
+
+Quelle agonie morale, pour un innocent, pire que toutes les agonies
+physiques!
+
+Et dans cette détresse profonde de tout mon être, je vous envoie encore
+toute l'expression de mon affection, de mon amour, ma chère Lucie, mes
+chers et adorés enfants.
+
+
+ Même jour, 2 heures soir.
+
+Mon cerveau est tellement frappé, tellement bouleversé par tout ce qui
+m'arrive depuis bientôt deux ans, que je n'en peux plus, que tout
+défaille en moi.
+
+C'est vraiment trop pour des épaules humaines.
+
+Que ne suis-je dans la tombe. Oh! le repos éternel!
+
+Encore une fois, quand la lumière sera faite, oh! je lègue mes enfants à
+la France, à ma chère patrie.
+
+Mon cher petit Pierre, ma chère petite Jeanne, ma chère Lucie, vous tous
+que j'aime du plus profond de mon coeur, de toute l'ardeur de mon âme,
+croyez bien, si ces lignes vous parviennent, que j'aurai fait tout ce
+qui est humainement possible pour résister.
+
+
+ Mercredi 9 septembre 1896.
+
+Le commandant des îles est venu hier soir[3]. Il m'a dit que la mesure
+qui était prise à mon égard n'était pas une punition, mais «une mesure
+de sûreté», car l'administration n'avait aucune plainte à élever contre
+moi.
+
+La mise aux fers, une mesure de sûreté! Quand je suis déjà gardé nuit et
+jour comme une bête fauve par un surveillant armé d'un revolver et d'un
+fusil! Non, il faut dire les choses comme elles sont. C'est une mesure
+de haine, de torture, ordonnée de Paris par ceux qui ne pouvant frapper
+une famille, frappent un innocent, parce que ni lui, ni sa famille, ne
+veulent, ne doivent s'incliner devant la plus épouvantable des erreurs
+judiciaires qui ait jamais été commise.
+
+Qui est-ce qui s'est constitué ainsi mon bourreau, le bourreau des
+miens, je ne saurais le dire.
+
+On sent bien que l'administration locale (sauf le surveillant-chef,
+spécialement envoyé de Paris) a elle-même l'horreur de mesures aussi
+arbitraires, aussi inhumaines, mais qu'elle est obligée de m'appliquer,
+n'ayant pas à discuter avec des consignes qui lui sont imposées.
+
+Non, la responsabilité monte plus haut, à l'auteur, ou aux auteurs de
+ces consignes inhumaines.
+
+Enfin, quels que soient les supplices, les tortures physiques et morales
+qu'on m'inflige, mon devoir, celui des miens, reste toujours le même: il
+est de demander, de vouloir la lumière la plus éclatante sur cet
+effroyable drame, en innocents qui n'ont rien à craindre, qui ne
+craignent rien, puisque la seule chose qu'ils demandent, c'est la
+vérité.
+
+Quand je pense à tout cela, je n'ai même plus de colère; une immense
+pitié seulement pour ceux qui torturent ainsi tant d'êtres humains.
+Quels remords ils se préparent quand la lumière sera faite, car
+l'histoire, elle, ne connaît pas de secrets.
+
+Tout est si triste en moi, mon coeur tellement labouré, mon cerveau
+tellement broyé, que c'est avec peine que je puis encore rassembler mes
+idées; c'est vraiment trop souffrir, et toujours devant moi cette énigme
+épouvantable.
+
+ [3] Ce commandant, qui avait toujours gardé une attitude correcte, et
+ dont je n'ai jamais connu le nom, fut remplacé peu de temps après par
+ Deniel.
+
+
+ Jeudi 10 septembre 1896.
+
+Je suis tellement las, tellement brisé de corps et d'âme, que j'arrête
+aujourd'hui ce Journal, ne pouvant prévoir jusqu'où iront mes forces,
+quel jour mon cerveau éclatera sous le poids de tant de tortures.
+
+Je le termine en adressant à Monsieur le Président de la République
+cette supplique suprême, au cas où je succomberais avant d'avoir vu la
+fin de cet horrible drame:
+
+
+ «Monsieur le Président de la République,
+
+ «Je me permets de vous demander que ce journal, écrit au jour le jour,
+ soit remis à ma femme.
+
+ «On y trouvera peut-être, Monsieur le Président, des cris de colère,
+ d'épouvante contre la condamnation la plus effroyable qui ait jamais
+ frappé un être humain, et un être humain qui n'a jamais forfait à
+ l'honneur. Je ne me sens plus le courage de le relire, de refaire cet
+ horrible voyage.
+
+ «Je ne récrimine aujourd'hui contre personne; chacun a cru agir dans
+ la plénitude de ses droits, de sa conscience.
+
+ «Je déclare simplement encore que je suis innocent de ce crime
+ abominable, et je ne demande toujours qu'une chose, toujours la même,
+ la recherche du véritable coupable, l'auteur de cet abominable
+ forfait.
+
+ «Et le jour où la lumière sera faite, je, demande qu'on reporte sur ma
+ chère femme, sur mes chers enfants, toute la pitié que pourra inspirer
+ une si grande infortune.»
+
+
+FIN DU JOURNAL.
+
+
+[Illustration: Fac-similé de la première et de la dernière feuille d'un
+cahier.]
+
+[Illustration: Fac-similé de l'annotation que mettait Deniel sur le
+cahier terminé.]
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Les journées s'écoulèrent ainsi, tristes et douloureuses, pendant la
+première période de ma captivité aux îles du Salut. Je recevais chaque
+trimestre quelques livres qui m'étaient adressés par ma femme, mais je
+n'avais aucune occupation physique; les nuits surtout, qui sous ce
+climat sont presque invariablement de douze heures, étaient atrocement
+longues. Dans le courant de juillet 1895, j'avais fait une demande pour
+que l'on me permît d'acheter quelques outils de menuiserie; un refus
+catégorique me fut opposé par le Directeur du Service pénitentiaire,
+sous prétexte que les outils pouvaient constituer des moyens d'évasion.
+Je ne me vois pas m'évadant sur un rabot d'une île où j'étais gardé à
+vue nuit et jour!
+
+A l'automne de 1896, le régime déjà si sévère auquel j'étais soumis
+devint plus rigoureux encore.
+
+Le 4 septembre 1896, l'administration pénitentiaire reçut de M. André
+Lebon, ministre des Colonies, l'ordre de me maintenir jusqu'à nouvel
+ordre enfermé dans ma case nuit et jour, avec double boucle de nuit,
+d'entourer le périmètre du promenoir autour de ma case d'une solide
+palissade avec sentinelle intérieure en plus du surveillant de garde
+dans ma case. En outre, on suspendit la remise des lettres et des envois
+qui m'étaient adressés; la transmission de ma correspondance ne devait
+plus être opérée qu'en copie.
+
+Conformément à ces instructions, je fus enfermé nuit et jour dans ma
+case, sans même une minute de promenade. Cette réclusion absolue fut
+maintenue durant tout le temps que nécessita l'arrivée des bois et la
+construction de la palissade, c'est-à-dire environ deux mois et demi. La
+chaleur fut cette année-là particulièrement torride; elle était si
+grande dans la case que les surveillants de garde firent plainte sur
+plainte, déclarant qu'ils sentaient leur crâne éclater; on dut, sur
+leurs réclamations, arroser chaque jour l'intérieur du tambour accolé à
+ma case, dans lequel ils se tenaient. Quant à moi, je fondais
+littéralement.
+
+A dater du 6 septembre, je fus mis à la double boucle de nuit, et ce
+supplice, qui dura près de deux mois, consista dans les mesures
+suivantes. Deux fers en forme d'U, AA, furent fixés par leur partie
+inférieure aux côtés du lit. Dans ces fers s'engageait une barre en fer
+B, à laquelle étaient fixées deux boucles CC.
+
+[Illustration: La double boucle.]
+
+A l'extrémité de la barre, d'un côté un plein terminal D, de l'autre
+côté un cadenas E, de telle sorte que la barre était fixée aux fers A A
+et par suite au lit. Quand les pieds étaient donc engagés dans les deux
+boucles, je n'avais plus la possibilité de remuer; j'étais
+invariablement fixé au lit. Le supplice était horrible, surtout par ces
+nuits torrides. Bientôt les boucles très serrées aux chevilles me
+blessèrent.
+
+La case fut entourée d'une palissade de 2m,50 de hauteur, distante de
+1m,50 environ de la case. Cette palissade dépassait de beaucoup en
+hauteur les petites fenêtres grillées de la case, qui étaient à environ
+1 mètre au-dessus du sol, de telle sorte que je n'eus plus ni air ni
+lumière dans l'intérieur de la case. En dehors de cette première
+palissade complètement jointe, qui était une palissade de défense, fut
+construite une deuxième palissade, non moins jointe, d'égale hauteur, et
+qui, comme la première, me cachait toute vue du dehors. Dans l'intérieur
+de cette dernière palissade, qui constituait ainsi un petit promenoir,
+je reçus, après environ trois mois de réclusion absolue, l'autorisation
+de circuler dans le jour, sous un soleil ardent, sans trace d'ombre, et
+toujours accompagné par le surveillant de garde.
+
+[Illustration: Plan de la première case après la construction des
+palissades.]
+
+Jusqu'au 4 septembre 1896, je n'avais occupé ma case que la nuit et aux
+heures trop chaudes de la journée. En dehors des heures que je
+consacrais à de petites promenades dans les 200 mètres de l'île qui
+m'avaient été réservés, je m'asseyais souvent à l'ombre de la case, face
+à la mer, et si mes pensées étaient tristes et obsédantes, si souvent
+je grelottais la fièvre, j'avais du moins cette consolation, dans mon
+extrême douleur, de voir la mer, de laisser errer ma vue sur les flots,
+de sentir souvent mon âme se soulever, les jours de tempête, avec les
+ondes furieuses. A partir du 4 septembre 1896, plus rien; la vue de la
+mer, du dehors, m'est interdite, j'étouffe dans ma case où je n'ai plus
+ni air ni lumière. Uniquement le promenoir entre deux palissades, dans
+la journée, en plein soleil, sans apparence d'ombre.
+
+Dans le courant du mois de juin 1896, j'avais eu de violents accès de
+fièvre, suivis de congestion cérébrale. Dans une de ces nuits tragiques
+de douleur et de fièvre, je voulus me lever; je tombai comme une masse
+sur le sol de la case et y restai évanoui. Le surveillant de garde dut
+me relever inanimé et couvert de sang. Les jours qui suivirent,
+l'estomac se refusa à toute nourriture. Je dépéris beaucoup et ma santé
+fut fortement ébranlée. J'étais encore extrêmement faible quand furent
+prises les mesures arbitraires et inhumaines du mois de septembre 1896;
+aussi fût-ce une nouvelle chute. C'est dans ces conditions que je crus
+ne pas pouvoir aller plus loin; quelles que soient la volonté et
+l'énergie d'un homme, les forces humaines ont une limite et celle-ci
+était dépassée. Aussi arrêtai-je mon journal avec mission de le
+remettre à ma femme. D'ailleurs, peu de jours après, tous mes papiers
+furent saisis; je n'eus plus en ma possession qu'une quantité limitée de
+papier, papier numéroté et paraphé comme depuis le premier jour, mais
+que je dus remettre aussitôt qu'il était écrit, avant de pouvoir en
+recevoir d'autre.
+
+Mais dans une de ces longues nuits de torture, où cloué sur mon lit, le
+sommeil fuyant mes paupières, je cherchais l'étoile directrice, le guide
+des instants de suprême résolution, je la vis tout à coup lumineuse
+luire devant moi et me dicter mon devoir: «Aujourd'hui moins que jamais,
+tu n'as le droit de déserter ton poste, moins que jamais tu n'as le
+droit d'abréger, fût-ce d'un seul jour, ta vie triste et misérable.
+Quels que soient les supplices qu'on t'inflige, il faut que tu marches,
+jusqu'à ce qu'on te jette dans la tombe, il faut que tu restes debout
+devant tes bourreaux, tant que tu auras ombre de forces, épave vivante à
+maintenir sous leurs yeux, par l'intangible souveraineté de l'âme.»
+
+Dès lors, je pris la résolution de lutter plus énergiquement que jamais.
+
+Dans la période qui s'écoula ensuite, depuis le mois de septembre 1896
+jusqu'en août 1897, la surveillance directe devint chaque jour plus
+rigoureuse.
+
+Le nombre des surveillants avait été au début, outre le surveillant
+chef, de 5 surveillants; il fut porté à 6, puis à 10 surveillants, dans
+le courant de l'année 1897. Il fut encore augmenté plus tard. Jusqu'en
+1896, je reçus des livres chaque trimestre, envoyés par ma femme. A
+dater du mois de septembre 1896, ces envois furent supprimés. On me
+prévint, il est vrai, que j'étais autorisé à faire, chaque trimestre,
+une demande de vingt livres qui seraient achetés à mes frais; je fis une
+première demande qui ne me parvint que plusieurs mois après, une seconde
+qui mit encore un plus grand nombre de mois pour me parvenir, enfin une
+troisième à laquelle il ne fut jamais répondu. Dès lors je dus vivre sur
+le fonds qui s'était créé avec les premiers envois reçus.
+
+Ce fonds comprenait, outre un certain nombre de Revues littéraires et
+scientifiques, quelques livres de lecture courante, les _Etudes sur la
+littérature contemporaine_ de Schérer, l'_Histoire de la littérature_ de
+Lanson, quelques oeuvres de Balzac, les _Mémoires_ de Barras, la petite
+_Critique_ de Janin, une Histoire de la peinture, l'_Histoire des
+Francs_, les _Récits des temps mérovingiens_ d'Augustin Thierry, les
+tomes VII et VIII de l'_Histoire générale du IVe siècle jusqu'à nos
+jours_ de Lavisse et Rambaud, les _Essais_ de Montaigne, et surtout les
+oeuvres complètes de Shakespeare. Je n'ai jamais aussi bien compris le
+grand écrivain que durant cette époque si tragique; je le lus et le
+relus; Hamlet et le roi Lear m'apparurent avec toute leur puissance
+dramatique.
+
+Je refis aussi des sciences, et ne possédant pas les livres nécessaires,
+je dus reconstituer les éléments du calcul intégral et différentiel.
+
+J'obligeais ainsi, par moments--trop courts, hélas!--mon cerveau à
+s'absorber dans un ordre d'idées tout différent de celui qui l'occupait
+habituellement.
+
+Mes livres, au bout de peu de temps, furent en assez piteux état; les
+bêtes y établissaient domicile, les rongeaient et y déposaient leurs
+oeufs.
+
+Les animaux pullulaient dans ma case; les moustiques, au moment de la
+saison des pluies, les fourmis, en toute saison, en nombre si
+considérable que j'avais dû isoler ma table, en en plaçant les pieds
+dans de vieilles boîtes de conserves, remplies de pétrole.
+
+L'eau avait été insuffisante, car les fourmis formaient chaîne à la
+surface, et dès que la chaîne était complète, les fourmis traversaient
+comme sur un pont.
+
+La bête la plus malfaisante était l'araignée crabe; sa morsure est
+venimeuse. L'araignée crabe est un animal dont le corps a l'aspect de
+celui du crabe, les pattes la longueur de celle de l'araignée.
+L'ensemble est de la grosseur d'une main d'homme. J'en tuai de
+nombreuses dans ma case, où elles pénétraient par l'intervalle entre la
+toiture et les murs.
+
+En résumé, après les coups de massue du mois de septembre 1896, j'eus un
+moment de détresse, puis un relèvement d'énergie morale, l'âme se
+dressant plus pure et plus hautaine dans ses revendications.
+
+En octobre, j'écrivis à ma femme:
+
+
+ Iles du Salut, 3 octobre 1896.
+
+ Je n'ai pas encore reçu le courrier du mois d'août. Je veux cependant
+ t'écrire quelques mots et t'envoyer l'écho de mon immense affection.
+
+ Je t'ai écrit le mois dernier et t'ai ouvert mon coeur, dit toutes
+ mes pensées. Je ne saurais rien y ajouter. J'espère qu'on t'apportera
+ ce concours que tu as le devoir de demander, et je ne puis souhaiter
+ qu'une chose: c'est d'apprendre bientôt que la lumière est faite sur
+ celle horrible affaire. Ce que je veux te dire encore, c'est qu'il ne
+ faut pas que l'horrible acuité de nos souffrances dénature nos coeurs.
+ Il faut que notre nom, que nous-mêmes sortions de cette horrible
+ aventure tels que nous étions quand on nous y a fait entrer.
+
+ Mais, devant de telles souffrances, il faut que les courages
+ grandissent, non pour récriminer ni pour se plaindre, mais pour
+ demander, vouloir enfin la lumière sur cet horrible drame, démasquer
+ celui ou ceux dont nous sommes les victimes.
+
+ Si je t'écris souvent et si longuement, c'est qu'il y a une chose que
+ je voudrais pouvoir exprimer mieux que je ne le fais, c'est que forts
+ de nos consciences il faut que nous nous élevions au-dessus de tout,
+ sans gémir, sans nous plaindre, en gens de coeur qui souffrent le
+ martyre, qui peuvent y succomber, en faisant simplement notre devoir,
+ et ce devoir, si, pour moi, il est de tenir debout, tant que je
+ pourrai, il est pour toi, pour vous tous, de vouloir la lumière sur ce
+ lugubre drame, en faisant appel à tous les concours, car vraiment je
+ doute que des êtres humains aient jamais souffert plus que nous.
+
+
+ Iles du Salut, 5 octobre 1896.
+
+ Je viens de recevoir à l'instant ta chère et bonne lettre du mois
+ d'août, ainsi que toutes celles de la famille, et c'est sous
+ l'impression profonde non seulement des souffrances que nous endurons
+ tous, mais de la douleur que je t'ai causée par ma lettre du 6
+ juillet, que je t'écris.
+
+ Ah! chère Lucie, comme l'être humain est faible, comme il est parfois
+ lâche et égoïste. Ainsi que je te l'ai dit, je crois, j'étais à ce
+ moment en proie aux fièvres qui me brûlaient corps et cerveau, moi
+ dont l'esprit est si frappé, dont les tortures sont si grandes. Et
+ alors, dans cette détresse profonde de tout l'être, où l'on aurait
+ besoin d'une main amie, d'une figure sympathique, halluciné par la
+ fièvre, par la douleur, ne recevant pas ton courrier, il a fallu que
+ je te jette mes cris de douleur que je ne pouvais exhaler ailleurs.
+
+ Je me ressaisis, d'ailleurs, je suis redevenu ce que j'étais, ce que
+ je resterai jusqu'au dernier souffle.
+
+ Comme je te l'ai dit dans ma lettre d'avant-hier, il faut que, forts
+ de nos consciences, nous nous élevions au-dessus de tout, mais avec
+ cette volonté ferme, inflexible de faire éclater mon innocence aux
+ yeux de la France entière.
+
+ Il faut que notre nom sorte de cette horrible aventure tel qu'il était
+ quand on l'y a fait entrer; il faut que nos enfants entrent dans la
+ vie la tête haute et fière.
+
+ Quant aux conseils que je puis te donner, que je t'ai développés dans
+ mes lettres précédentes, tu dois bien comprendre que les seuls
+ conseils que je puisse te donner sont ceux que me suggère mon coeur.
+ Tu es, vous êtes tous mieux placés, mieux conseillés, pour savoir ce
+ que vous avez à faire.
+
+ Je souhaite avec toi que cette situation atroce ne tarde pas trop à
+ s'éclaircir, que nos souffrances à tous aient bientôt un terme. Quoi
+ qu'il en soit, il faut avoir cette foi qui fait diminuer toutes les
+ souffrances, surmonter toutes les douleurs, pour arriver à rendre à
+ nos enfants un nom sans tache, un nom respecté.
+
+ ALFRED.
+
+
+La lettre de ma femme, que je reçus le 5 octobre 1896, était une lettre
+datée du 13 août, la seule qui me parvint de toutes les lettres que
+m'écrivit ma femme durant ce mois. J'en extrais ce simple passage:
+
+
+ Paris, 13 août 1896.
+
+ Je reçois à l'instant ta lettre du 6 juillet, et c'est les yeux encore
+ tout gonflés de larmes que je t'écris. Pauvre, pauvre cher mari, quel
+ calvaire tu supportes, à quel martyre tu es soumis. C'est tellement
+ atroce, tellement épouvantable, que cette pensée seule m'affole.
+
+ LUCIE.
+
+
+En novembre, je ne reçus pas une seule des lettres que ma femme
+m'écrivit en septembre; elles ne me parvinrent jamais.
+
+En décembre, je reçus, parmi toutes les lettres du mois d'octobre de ma
+femme, une seule lettre, celle du 10 octobre, dont voici un extrait:
+
+
+ Paris, 10 octobre 1896.
+
+ J'attends avec une bien vive anxiété des lettres de toi. Songe que je
+ n'ai pas de tes nouvelles depuis le 9 août, c'est-à-dire depuis près
+ de deux mois et demi; ce sont de longues semaines d'inquiétudes,
+ celles qui s'écoulent entre chaque courrier, et chaque jour de retard
+ m'apporte d'autres angoisses.
+
+ LUCIE.
+
+
+Le 4 janvier 1897, j'écrivis à ma femme:
+
+
+ Iles du Salut, 4 janvier 1897.
+
+ Je viens de recevoir tes lettres de novembre ainsi que celles de la
+ famille. L'émotion profonde qu'elles me causent est toujours la même:
+ indescriptible.
+
+ Comme toi, ma chère Lucie, ma pensée ne te quitte pas, ne quitte pas
+ nos chers enfants, vous tous, et quand mon coeur n'en peut plus, est à
+ bout de forces pour résister à ce martyre qui broie le coeur sans
+ s'arrêter comme le grain sous la meule, qui déchire tout ce qu'on a de
+ plus noble, de plus pur, de plus élevé, qui brise tous les ressorts de
+ l'âme, je me crie à moi-même toujours les mêmes paroles: «Si atroce
+ que soit ton supplice, marche encore afin de pouvoir mourir
+ tranquille, sachant que tu laisses à tes enfants un nom honoré, un nom
+ respecté.»
+
+ Mon coeur, tu le connais, il n'a pas changé, C'est celui d'un soldat,
+ indifférent à toutes les souffrances physiques, qui met l'honneur
+ avant, au-dessus de tout, qui a vécu, qui a résisté à cet effondrement
+ effroyable, invraisemblable, de tout ce qui fait le Français, l'homme,
+ de ce qui seul enfin permet de vivre, parce qu'il était père et qu'il
+ faut que l'honneur soit rendu au nom que portent nos enfants.
+
+ Je t'ai écrit longuement déjà, j'ai essayé de te résumer lucidement,
+ de t'exposer pourquoi ma confiance, ma foi, étaient absolues, aussi
+ bien dans les efforts des uns, que dans ceux des autres, car, crois-le
+ bien, aies-en l'absolue certitude, l'appel que j'ai encore fait, au
+ nom de nos enfants, crée un devoir auquel des hommes de coeur ne se
+ soustraient jamais; d'autre part, je connais trop tous les sentiments
+ qui vous animent pour penser jamais qu'il puisse y avoir un moment de
+ lassitude chez aucun, tant que la vérité ne sera pas découverte.
+
+ Donc, tous les coeurs, toutes les énergies vont converger vers le but
+ suprême, courir sus à la bête jusqu'à ce qu'elle soit forcée: l'auteur
+ ou les auteurs de ce crime infâme. Mais, hélas! comme je te l'ai dit
+ aussi, si ma confiance est absolue, les énergies du coeur, celles du
+ cerveau, ont des limites, dans une situation aussi atrocement
+ épouvantable, supportée depuis si longtemps. Je sais aussi ce que tu
+ souffres et c'est horrible.
+
+ Or, il n'est pas en ton pouvoir d'abréger mon martyre, le nôtre. Le
+ gouvernement seul possède des moyens d'investigation assez puissants,
+ assez décisifs pour le faire, s'il ne veut pas qu'un Français, qui ne
+ demande à sa patrie que la justice, la pleine lumière, toute la vérité
+ sur ce lugubre drame, qui n'a plus qu'une chose à demander à la vie,
+ voir encore pour ses chers petits le jour où l'honneur leur sera
+ rendu, ne succombe sous une situation aussi écrasante, pour un crime
+ abominable qu'il n'a pas commis.
+
+ J'espère donc que le gouvernement aussi t'apportera son concours.
+ Quoiqu'il en soit de moi, je ne puis donc que te répéter de toutes les
+ forces de mon âme d'avoir confiance, d'être toujours courageuse et
+ forte et t'embrasser de tout mon coeur, de toutes mes forces, comme je
+ t'aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.
+
+ ALFRED.
+
+
+J'extrais des lettres que je reçus de ma femme à cette date les passages
+qui suivent:
+
+
+ Paris, 12 novembre 1896.
+
+ Je viens de recevoir tes bonnes lettres des 3 et 5 octobre; je suis
+ encore tout impressionnée et heureuse de m'être laissée aller quelques
+ instants à l'émotion si douce que me causent tes paroles. Je t'en
+ prie, mon mari bien-aimé, ne pense pas à ma douleur, aux souffrances
+ que je puis endurer; comme je te l'ai déjà dit, ma personnalité n'est
+ que secondaire et je serais navrée d'ajouter encore par mes plaintes
+ une douleur de plus à tes tortures. Ne te préoccupe donc pas de moi;
+ tu as besoin de toutes tes forces, de tout ton courage, pour résister
+ à cette lutte morale, si pénible, si dure, pour ne pas te laisser
+ déprimer par la fatigue physique, par le climat, par les privations de
+ toutes sortes qui te sont imposées.
+
+
+ Paris, 24 novembre 1895.
+
+ Je voudrais pouvoir venir causer avec toi tous les jours... Mais à
+ quoi bon répéter constamment les mêmes choses? Je sais très bien que
+ mes lettres se ressemblent, qu'elles sont toutes imprégnées de la même
+ idée, l'unique idée qui nous occupe tous, celle dont dépendent nos
+ vies, celles de nos enfants, l'avenir de toute une famille. Comme toi,
+ je ne puis m'attacher qu'à une chose, à ta réhabilitation, je ne
+ poursuis qu'un but, celui de te faire rendre ton honneur; en dehors de
+ cette pensée fixe, qui me hante, rien ne m'intéresse, rien ne me
+ touche...
+
+ LUCIE.
+
+
+Puis en février:
+
+
+ Paris, 15 décembre 1896.
+
+ J'espérais recevoir ce mois encore quelques bonnes lettres de toi; je
+ me réjouissais de lire une bonne causerie; n'ayant rien reçu, j'ai
+ repris tes lettres du mois d'octobre, je les ai lues et relues.
+
+
+ Paris, 25 décembre 1896.
+
+ Une fois encore je vais remettre le courrier pour qu'il te soit
+ envoyé, avec l'amer chagrin de ne pouvoir te donner encore la nouvelle
+ que tu désires, que nous attendons avec tant d'anxiété, celle de ta
+ réhabilitation. Je sais que ce sera pour toi une nouvelle déception,
+ une prolongation de tes souffrances, c'est pourquoi j'en suis
+ doublement navrée... Pauvre ami, j'ai des angoisses affreuses, des
+ serrements de coeur épouvantables devant ton supplice que toutes nos
+ activités, nos volontés ne peuvent abréger.
+
+ LUCIE.
+
+
+Au mois de mars 1897, on me fit attendre jusqu'au 28 du mois la remise
+des lettres du mois de janvier de ma femme. Pour la première fois, ces
+lettres m'étaient transmises seulement en copie. Jusqu'à quel point le
+texte, écrit par une main banale, représente-t-il le texte original?
+C'est ce que je ne saurais dire[4]. Je ressentis vivement ce nouvel
+outrage, venant après tant d'autres, et j'en fus blessé jusqu'au plus
+profond de mon âme; mais rien ne put amoindrir ma volonté.
+
+ [4] Depuis que j'ai écrit ces lignes, j'ai demandé au ministère
+ des Colonies la remise des lettres de ma femme, aussi bien de celles qui
+ ne m'étaient jamais parvenues que de celles qui ne m'étaient parvenues
+ qu'en copie, ainsi que la remise des écrits que j'avais faits durant mon
+ séjour à l'île du Diable et pour lesquels chaque cahier de papier,
+ numéroté et paraphé, page par page, m'était enlevé aussitôt son
+ achèvement, avant de pouvoir recevoir un nouveau cahier.
+
+ Tous les papiers écrits par moi à l'île du Diable ont été retrouvés et
+ m'ont été rendus. Mais des nombreuses lettres de ma femme, non parvenues
+ ou parvenues en copie, il n'a pu m'en être rendu que quatre, toutes les
+ autres ayant été détruites sur l'ordre de M. Lebon, alors ministre des
+ Colonies.
+
+J'écrivis à ma femme:
+
+
+ Iles du Salut, 28 mars 1897.
+
+ Après une longue et anxieuse attente, je viens de recevoir la copie de
+ deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te plains de ce que je ne
+ t'écris plus longuement. Je t'ai écrit de nombreuses lettres fin
+ janvier, peut-être te seront-elles parvenues maintenant.
+
+ Et puis, les sentiments qui sont dans nos coeurs, qui régissent nos
+ âmes, nous les connaissons. D'ailleurs, nous avons épuisé tous deux,
+ nous tous enfin, la coupe de toutes les souffrances.
+
+ Tu me demandes encore, ma chère Lucie, de te parler longuement de moi.
+ Je ne le puis, hélas! Lorsqu'on souffre aussi atrocement, quand on
+ supporte de telles misères morales, il est impossible de savoir la
+ veille où l'on sera le lendemain.
+
+ Tu me pardonneras aussi si je n'ai pas toujours été stoïque, si
+ souvent je t'ai fait partager mon extrême douleur, à toi qui souffrais
+ déjà tant. Mais c'était parfois trop, et j'étais trop seul.
+
+ Mais aujourd'hui, comme hier, arrière toutes les plaintes, toutes les
+ récriminations. La vie n'est rien, il faut que tu triomphes de toutes
+ tes douleurs, quelles qu'elles puissent être, de toutes tes
+ souffrances, comme une âme humaine très haute et très pure, qui a un
+ devoir sacré à remplir.
+
+ Sois invinciblement forte et vaillante, les yeux fixés droit devant
+ toi, vers le but, sans regarder ni à droite, ni à gauche.
+
+ Ah! je sais bien que tu n'es aussi qu'un être humain; mais quand la
+ douleur devient trop grande, si les épreuves que l'avenir te réserve
+ sont trop fortes, regarde nos chers enfants et dis-toi qu'il faut que
+ tu vives, qu'il faut que tu sois là, leur soutien, jusqu'au jour où
+ la patrie reconnaîtra ce que j'ai été, ce que je suis...
+
+ Mais ce que je veux te répéter de toutes les forces de mon âme, de
+ cette voix que tu devras toujours entendre, c'est courage et courage!
+ Ta patience, ta volonté, les nôtres, ne devront jamais se lasser
+ jusqu'à ce que la vérité tout entière soit révélée et reconnue.
+
+ Ce que je ne saurais assez mettre dans mes lettres, c'est tout ce que
+ mon coeur contient d'affection pour toi, pour tous. Si j'ai pu
+ résister jusqu'ici à tant de misères morales, c'est que j'ai puisé
+ cette force dans ta pensée, dans celle des enfants...
+
+ ALFRED.
+
+
+Des deux lettres de ma femme, copiées par une main banale, reçues
+seulement le 28 mars, j'extrais le passage suivant:
+
+
+ Paris, 1er janvier 1897.
+
+ Aujourd'hui, plus particulièrement encore, j'ai besoin de venir auprès
+ de toi, de me rapprocher, de m'entretenir de nos chagrins, comme aussi
+ de nos espérances. Cette journée plus triste, par cela même qu'elle me
+ rappelle d'excellents souvenirs bien lointains déjà, je voudrais la
+ passer tout entière à causer avec toi, elle me semblerait moins
+ longue, moins amère; je ne saurais exprimer à nouveau des voeux
+ répétés si souvent et depuis si longtemps. J'appelle de toutes mes
+ forces le moment si tardif où nous pourrons enfin vivre en paix, où je
+ pourrai te rendre un nom honoré, où je pourrai te serrer dans mes
+ bras... Espérons que cette nouvelle année nous apportera la
+ réalisation de nos voeux...
+
+ Dans l'attente continuelle dans laquelle je vis, tes lettres seules
+ peuvent m'apporter un peu de détente; c'est quelque chose de toi,
+ c'est une petite parcelle de ta pensée qui vient me retrouver, me
+ consoler pendant un long mois...
+
+ LUCIE.
+
+
+Je n'avais pu me rendre compte, par les quelques lettres copiées que
+j'avais reçues, des événements qui se passaient vers cette époque en
+France; je les rappelle sommairement:
+
+L'article de l'_Éclair_ du 15 septembre 1896, révélant la communication
+aux juges seuls, dans la salle des délibérations, d'une pièce secrète;
+
+La courageuse initiative de Bernard Lazare, publiant, en novembre 1896,
+sa brochure: _Une erreur judiciaire_.
+
+La publication, par le _Matin_ du 10 novembre 1896, du fac-similé du
+bordereau;
+
+L'interpellation Castelin, du 18 novembre, à la Chambre des députés.
+
+Je n'appris ces événements qu'à mon retour, en 1899.
+
+Ni ma femme, ni personne en dehors du ministère de la Guerre, ne
+connaissait alors la découverte du véritable traître par le
+lieutenant-colonel Picquart, l'héroïque conduite de cet admirable
+officier et les criminelles manoeuvres qui l'empêchèrent d'aboutir dans
+l'oeuvre de vérité et de justice.
+
+Puis les lettres originales reprennent. En avril, je reçus une seule
+lettre de ma femme, celle du 20 février dont je donne un extrait;
+j'appris par cette lettre que mes lettres étaient également transmises
+en copie:
+
+
+ Paris, 20 février 1897.
+
+ J'ai eu la joie de recevoir une bonne et nouvelle lettre de toi, j'en
+ suis encore tout heureuse, bien qu'il ne m'ait été communiqué qu'une
+ copie. C'était toujours une grande satisfaction pour moi que de voir
+ ton écriture, il me semblait que je tenais ainsi une parcelle de toi;
+ une copie supprime tout le caractère intime de la lettre et vous ôte
+ l'impression que peut seul donner le travail machinal et tout
+ personnel qui accompagne la pensée. C'est cette impression qui me
+ manque lorsque la lettre est copiée par une main indifférente et ce
+ m'est une des choses les plus pénibles parmi tous les chagrins
+ secondaires que j'ai eus à subir...
+
+ LUCIE.
+
+
+En mai, j'écrivis à ma femme:
+
+
+ Iles du Salut, 4 mai 1897.
+
+ Je viens de recevoir ton courrier de mars, celui de la famille, et
+ c'est toujours avec la même émotion poignante, avec la même douleur
+ que je te lis, que je vous lis tous, tant nos coeurs sont blessés,
+ déchirés par tant de souffrances.
+
+ Je t'ai déjà écrit il y a quelques jours en attendant tes chères
+ lettres et je te disais que je ne voulais ni chercher, ni comprendre,
+ ni savoir pourquoi l'on me faisait succomber ainsi sous tous les
+ supplices. Mais si dans la force de ma conscience, dans le sentiment
+ de mon devoir, j'ai pu m'élever ainsi au-dessus de tout, étouffer
+ toujours et encore mon coeur, éteindre toutes les révoltes de mon
+ être, il ne s'ensuit pas que mon coeur n'ait profondément souffert,
+ que tout, hélas! ne soit en lambeaux.
+
+ Mais aussi je t'ai dit qu'il n'entrait jamais un moment de
+ découragement dans mon âme, qu'il n'en doit pas plus entrer dans la
+ tienne, dans les vôtres à tous.
+
+ Oui, il est atroce de souffrir ainsi, oui, tout cela est épouvantable
+ et déroute toutes les croyances en ce qui fait la vie noble et belle;
+ mais aujourd'hui il ne saurait y avoir d'autre consolation pour les
+ uns comme pour les autres que la découverte de la vérité, la pleine
+ lumière.
+
+ Quelle que soit donc ta douleur, quelles que puissent être vos
+ souffrances à tous, dis-toi qu'il y a un devoir sacré à remplir que
+ rien ne saurait ébranler: ce devoir est de rétablir un nom, dans toute
+ son intégrité, aux yeux de la France entière.
+
+ Maintenant, te dire tout ce que mon coeur contient pour toi, pour nos
+ enfants, pour vous tous, c'est inutile, n'est-ce pas?
+
+ Dans le bonheur, on ne s'aperçoit même pas de toute la profondeur, de
+ toute la puissance de tendresse qui réside au fond du coeur pour ceux
+ que l'on aime. Il faut le malheur, le sentiment des souffrances
+ qu'endurent ceux pour qui l'on donnerait jusqu'à la dernière goutte de
+ son sang, pour en comprendre la force, pour en saisir la puissance. Si
+ tu savais combien j'ai dû appeler à mon aide, dans les moments de
+ détresse, ta pensée, celle des enfants, pour me forcer à vivre encore,
+ pour accepter ce que je n'aurais jamais accepté sans le sentiment du
+ devoir.
+
+ Et cela me ramène toujours à cela, ma chérie: fais ton devoir,
+ héroïquement, invinciblement, comme une âme humaine très haute et très
+ fière qui est mère et qui veut que le nom qu'elle porte, que portent
+ ses enfants, soit lavé de cette horrible souillure.
+
+ Donc, à toi, comme à tous, toujours et encore, courage et courage...
+
+ ALFRED.
+
+
+Quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus à cette date:
+
+
+ Paris, 5 mars 1897.
+
+ Je voulais attendre, pour venir causer avec toi, l'arrivée de ton
+ courrier, mais je ne puis tenir d'impatience, je suis incapable de
+ m'imposer un supplice aussi long; j'ai besoin de me détendre, de venir
+ près de toi, de réchauffer mon coeur auprès du tien et de ne pas me
+ concentrer, sans un instant de repos, dans la pensée affolante de
+ cette longue, interminable séparation. Quand je t'écris, au moins,
+ j'ai quelques instants d'illusion, la plume, l'imagination, la tension
+ de la volonté me transportent près de toi, là, tout près, comme je
+ voudrais être, te soutenant, te consolant, te rassurant sur l'avenir,
+ et t'apportant tout l'espoir que mon coeur contient renfermé et que je
+ voudrais tant te communiquer. C'est un moment bien fugitif, mais ce
+ bonheur d'être auprès de toi, je le possède ainsi quelques instants et
+ je me sens revivre...
+
+ LUCIE.
+
+
+ Paris, 16 mars 1897.
+
+ J'étais venue causer avec toi il y a quelques jours, j'étais alors
+ dans l'angoisse de l'attente de nouvelles; je les ai reçues, ces
+ chères lettres si attendues, si ardemment désirées. Depuis, je me
+ pénètre de tes paroles, je ne me lasse pas de te relire; ce sont mes
+ seuls bons instants, ceux que je vis un peu plus près de toi.
+
+ Comme le mois dernier, je n'ai pas eu la joie de voir ton écriture,
+ c'est une copie qui m'a été transmise, et tu peux t'imaginer ce que
+ mon coeur saigne d'être privée de cette seule consolation qui, jusqu'à
+ cet été, ne m'avait pas été refusée. Quel chemin d'amertume et de
+ douleur nous avons à traverser; ce sont de petites choses qu'on
+ devrait passer sous silence si on les compare à la grandeur de notre
+ tâche; mais pour des natures sensibles toutes ces blessures n'en sont
+ pas moins cuisantes.
+
+ Puisqu'il le faut, ne nous arrêtons pas à cela, et puisque nous sommes
+ malheureusement appelés à remplir un devoir sacré par respect pour
+ notre nom, pour celui que portent nos enfants, élevons-nous à la
+ hauteur de notre mission et ne nous abaissons pas à envisager toutes
+ ces misères. Si nous sommes anéantis par le chagrin, ayons au moins la
+ satisfaction du devoir accompli, raidissons-nous dans la tranquillité
+ de notre conscience, et gardons toute notre énergie, toute notre
+ force, pour mener à bien notre réhabilitation...
+
+ LUCIE.
+
+
+En juin 1897 eut lieu une alerte qui eût pu avoir les suites les plus
+tragiques. Les consignes disaient qu'à la moindre démonstration de ma
+part, où de celle de l'extérieur, pour une tentative d'évasion, je
+courrais risque même de la vie. Le surveillant de garde devait, même par
+les moyens les plus décisifs, prévenir l'enlèvement ou l'évasion. On
+comprend donc combien étaient dangereuses, avec de pareilles consignes,
+les alertes causées dans le service du personnel préposé à ma garde.
+Ces consignes étaient d'ailleurs odieuses, car je ne pouvais être rendu
+responsable d'une tentative venant de l'extérieur, si elle se fût
+produite, à laquelle j'eusse été totalement étranger.
+
+Le 6 juin, vers neuf heures du soir, une fusée fut lancée de l'île
+Royale. On prétendit qu'une goélette avait été aperçue dans le golfe
+formé par l'île Saint-Joseph et l'île du Diable. Le commandant du
+pénitencier donna l'ordre de tirer dessus à blanc et de prendre les
+postes de combat. Lui-même vint renforcer, avec un personnel
+supplémentaire, le détachement de l'île du Diable. J'étais couché et
+enfermé dans ma case avec le surveillant de garde, comme d'habitude
+chaque nuit; je fus réveillé en sursaut par les coups de canon suivis de
+coups de fusil, et je vis le surveillant de garde, les armes prêtes, me
+regarder fixement. Je demandai: «Qu'y a-t-il?». Le surveillant de garde
+ne me répondit pas. Mais comme je ne me préoccupais pas des incidents
+qui se passaient autour de moi, la pensée tendue vers un seul but: mon
+honneur, je m'étendis de nouveau sur mon lit. Heureusement peut-être; le
+surveillant de garde avait des consignes rigoureuses et l'on peut se
+demander s'il n'eût pas tiré sur moi, si, surpris par ces bruits
+insolites, je m'étais jeté à bas du lit.
+
+Le 10 août 1807, j'écrivis à ma femme:
+
+
+ Je viens de recevoir à l'instant tes trois lettres du mois de juin,
+ toutes celles de la famille, et c'est sous l'impression toujours aussi
+ vive, aussi poignante, qu'évoquent en moi tant de doux souvenirs, tant
+ d'aussi épouvantables souffrances, que je veux y répondre.
+
+ Je te dirai encore une fois, d'abord toute ma profonde affection,
+ toute mon immense tendresse, toute mon admiration pour ton noble
+ caractère; je t'ouvrirai aussi toute mon âme et je te dirai ton
+ devoir, ton droit, ce droit que tu ne dois abandonner que devant la
+ mort.
+
+ Et ce droit, ce devoir imprescriptible, aussi bien pour mon pays que
+ pour toi, que pour vous tous, c'est de vouloir la lumière pleine et
+ entière sur cet horrible drame, c'est de vouloir, sans faiblesse comme
+ sans jactance, mais avec une énergie indomptable, que notre nom, le
+ nom que portent nos chers enfants, soit lavé de cette horrible
+ souillure.
+
+ Et ce but, tu dois, vous devez l'atteindre en bons et vaillants
+ Français qui souffrent le martyre, mais qui, ni les uns, ni les
+ autres, quels qu'aient été les outrages, les amertumes, n'ont jamais
+ oublié un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour où la
+ lumière sera faite, où toute la vérité sera découverte, et il faut
+ qu'elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volonté ne doivent
+ compter devant un but pareil; eh bien, si je ne suis plus là, il
+ t'appartiendra de laver ma mémoire de ce nouvel outrage, aussi
+ injuste, que rien n'a jamais justifié. Et, je le répète, quelles
+ qu'aient été mes souffrances, si atroces qu'aient été les tortures qui
+ m'ont été infligées, tortures inoubliables et que les passions qui
+ égarent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n'ai jamais
+ oublié qu'au-dessus des hommes, qu'au-dessus de leurs passions,
+ qu'au-dessus de leurs égarements, il y a la patrie. C'est alors à elle
+ qu'il appartiendra d'être mon juge suprême.
+
+ Être un honnête homme ne consiste pas seulement à ne pas être capable
+ de voler cent sous dans la poche de son voisin; être un honnête homme,
+ dis-je, c'est pouvoir toujours se mirer dans ce miroir qui n'oublie
+ pas, qui voit tout, qui connaît tout, pouvoir se mirer, en un mot,
+ dans sa conscience, avec la certitude d'avoir toujours et partout fait
+ son devoir. Cette certitude, je l'ai.
+
+ Donc, chère et bonne Lucie, fais ton devoir courageusement,
+ impitoyablement, en bonne et vaillante Française qui souffre le
+ martyre, mais qui veut que le nom qu'elle porte, que portent ses
+ enfants, soit lavé de cette épouvantable souillure. Il faut que la
+ lumière soit faite, qu'elle soit éclatante. Le temps ne fait plus rien
+ à l'affaire.
+
+ D'ailleurs, je sais trop bien que les sentiments qui m'animent vous
+ animent tous, nous sont communs à tous, à ta chère famille comme à la
+ mienne.
+
+ Te parler des enfants, je ne le puis. D'ailleurs je te connais trop
+ bien pour douter un seul instant de la manière dont tu les élèves. Ne
+ les quitte jamais, sois toujours avec eux de coeur et d'âme,
+ écoute-les toujours, quelque importunes que puissent être leurs
+ questions.
+
+ Comme je te l'ai dit souvent, élever ses enfants ne consiste pas
+ seulement à leur assurer la vie matérielle et même intellectuelle,
+ mais à leur assurer aussi l'appui qu'ils doivent trouver auprès de
+ leurs parents, la confiance que ceux-ci doivent leur inspirer, la
+ certitude qu'ils doivent toujours avoir de savoir où épancher leur
+ coeur, où trouver l'oubli de leurs peines, de leurs déboires, si
+ petits, si naïfs qu'ils paraissent parfois.
+
+ Et, dans ces dernières lignes, je voudrais encore mettre toute ma
+ profonde affection pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers
+ parents, pour vous tous enfin, tous ceux que j'aime du plus profond de
+ mon coeur, pour tous nos amis dont je devine, dont je connais le
+ dévouement inaltérable, te dire et te redire encore courage et
+ courage, que rien ne doit ébranler ta volonté, qu'au-dessus de ma vie
+ plane le souci suprême, celui de l'honneur de mon nom, du nom que tu
+ portes, que portent nos enfants, t'embraser du feu ardent qui anime
+ mon âme, feu ardent qui ne s'éteindra qu'avec ma vie...
+
+ ALFRED.
+
+
+Depuis la construction des palissades autour de ma case, celle-ci était
+devenue complètement inhabitable; c'était la mort. A partir de ce
+moment, il n'y eut plus ni air, ni lumière; la chaleur y était torride,
+étouffante, pendant la saison sèche; pendant la période des pluies, le
+logement était très humide, dans ce pays où l'humidité est un des plus
+grands fléaux de l'Européen. J'étais totalement épuisé, non pas
+seulement par le manque d'exercice, mais par l'influence pernicieuse du
+climat. La construction d'une nouvelle case fut décidée sur le rapport
+du médecin.
+
+Pendant le mois d'août 1897, la palissade du promenoir fut démolie pour
+être affectée à la palissade de la nouvelle case. Je fus de nouveau
+enfermé durant cette période.
+
+[Illustration: Courbes de température à l'intérieur de la case.
+Température relevée à l'époque de la saison sèche.]
+
+
+
+
+IX
+
+
+Le 25 août 1897, je fus transporté dans la nouvelle case qui avait été
+construite sur le mamelon s'étendant entre le quai et l'ancien campement
+des lépreux. Cette case était divisée en deux par une solide grille en
+fer qui s'étendait sur toute la largeur; j'étais d'un côté de cette
+grille, le surveillant de garde de l'autre côté, de telle sorte qu'il ne
+pouvait me perdre de vue un seul instant, de jour comme de nuit. Des
+fenêtres grillées, que je ne pouvais atteindre, laissaient passer la
+lumière et un peu d'air. Plus tard, aux barreaux de fer, fut ajouté un
+grillage en mailles serrées de fil de fer, interceptant encore davantage
+l'air; puis, pour m'empêcher absolument l'approche de la fenêtre, ce qui
+ne me permit même plus de respirer un peu d'air par les journées et les
+nuits étouffantes de la Guyane, on établit à l'intérieur, devant chaque
+fenêtre, deux panneaux qui, avec la fenêtre, constituaient un prisme
+triangulaire. L'un des panneaux était formé d'une plaque pleine en tôle,
+l'autre de barreaux de fer verticaux et transversaux. Une palissade en
+bois, à bouts pointus, de 2 mètres 80 de hauteur, entourait la case;
+cette palissade reposait sur un mur en pierres sèches de 2 mètres à 2
+mètres 50 sur les faces sud et ouest, de telle sorte que la vue de
+l'extérieur, la vue de l'île comme celle de la mer, m'était complètement
+masquée.
+
+Quoi qu'il en soit, cette case plus haute et plus spacieuse était
+préférable à la première; d'autre part, d'un côté, la palissade avait
+été éloignée de la case, enfin il ne subsistait plus qu'une seule
+palissade. Mais l'humidité vint me retrouver; bien souvent, au moment
+des grandes pluies, j'eus plusieurs centimètres d'eau dans ma case;
+quant aux bêtes, elles étaient aussi nombreuses, sinon plus, que dans la
+première case.
+
+[Illustration: Plan de la deuxième case habitée depuis août 1897
+jusqu'au départ de l'île du Diable en juin 1899.]
+
+Les vexations furent plus fréquentes et plus nombreuses encore à dater
+de cette époque; l'attitude qu'on avait à mon égard variait avec les
+fluctuations de la situation en France, situation que j'ignorais
+complétement. Des mesures nouvelles furent prises pour m'isoler
+encore davantage, si possible. Plus que jamais je dus maintenir une
+attitude hautaine pour empêcher qu'on eût prise sur moi. Des pièges me
+furent souvent tendus, des questions insidieuses me furent posées par
+les surveillants, par ordre. Dans mes nuits d'énervement, quand j'étais
+en proie aux cauchemars, le surveillant de garde s'approchait de mon lit
+pour chercher à surprendre les paroles qui s'échappaient de mes lèvres.
+Dans cette période, le commandant du pénitencier, Deniel, au lieu de se
+borner à ses devoirs stricts de fonctionnaire, fit le bas et misérable
+métier de mouchard; il crut évidemment s'attirer ainsi des faveurs.
+
+L'extrait suivant de la consigne générale de la déportation à l'île du
+Diable fût affiché dans ma case:
+
+ Art. 22.--Le déporté assure la propreté de sa case et de l'enceinte
+ qui lui est réservée et prépare lui-même ses aliments.
+
+ Art. 23.--Il lui est délivré la ration réglementaire et il est
+ autorisé à améliorer cette ration par la réception de denrées et
+ liquides dans une mesure raisonnable dont l'appréciation appartient à
+ l'administration.
+
+ Les différents objets destinés au déporté ne lui seront remis qu'après
+ avoir été minutieusement visités, et au fur et à mesure de ses besoins
+ journaliers.
+
+ Art. 24.--Le déporté doit remettre au surveillant-chef toutes les
+ lettres et écrits rédigés par lui.
+
+ Art. 26.--Les demandes ou réclamations que le déporté aurait à
+ formuler ne peuvent être reçues que par le surveillant-chef.
+
+ Art. 27.--Au jour, les portes de la case du déporté sont ouvertes et
+ jusqu'à la nuit il a la faculté de circuler dans l'enceinte
+ palissadée.
+
+ Toute communication avec l'extérieur lui est interdite.
+
+ Dans le cas où, contrairement aux dispositions de l'article 4, les
+ éventualités du service nécessiteraient, dans l'île la présence de
+ surveillants ou de transportés autres que ceux du service ordinaire,
+ le déporté serait enfermé dans sa case jusqu'au départ des corvées
+ temporaires.
+
+ Art. 28.--Pendant la nuit, le local affecté au déporté est éclairé
+ intérieurement et occupé, comme le jour, par un surveillant.»
+
+J'ai su depuis qu'à dater de cette époque les surveillants reçurent
+aussi l'ordre de relater tous mes gestes, tous les jeux de ma
+physionomie, et l'on peut concevoir comment ces ordres furent exécutés.
+Mais ce qui est plus grave, c'est que tous ces gestes, toutes ces
+manifestations de ma douleur, parfois de mon impatience, furent
+interprétés par Deniel avec une passion aussi vile que haineuse. Esprit
+aussi mal équilibré que vaniteux, cet agent attacha aux plus petits
+incidents une portée immense; le plus léger panache de fumée rompant à
+l'horizon la monotonie du ciel, était l'indice certain d'une attaque
+possible et provoquait des mesures de rigueur et des précautions
+nouvelles. On voit aisément combien une surveillance ainsi comprise,
+dont l'intensité haineuse se traduisait forcément dans l'attitude des
+surveillants, était de nature à aggraver le régime.
+
+Je ne connais d'ailleurs pas de supplice plus énervant, plus atroce que
+celui que j'ai subi pendant cinq années, d'avoir deux yeux braqués sur
+moi, jour et nuit, à tous les moments, dans toutes les conditions, sans
+une minute de répit.
+
+Le 4 septembre 1897, j'écrivais à ma femme:
+
+
+ Je viens de recevoir le courrier du mois de juillet. Tu me dis encore
+ d'avoir la certitude de l'entière lumière, cette certitude est dans
+ mon âme, elle s'inspire des droits qu'a tout homme de la demander, de
+ la vouloir, quand il ne veut qu'une chose: la vérité.
+
+ Tant que j'aurai la force de vivre dans une situation aussi inhumaine
+ qu'imméritée, je t'écrirai donc pour t'animer de mon indomptable
+ volonté.
+
+ D'ailleurs, les dernières lettres que je t'ai écrites sont comme mon
+ testament moral. Je t'y parlais d'abord de mon affection; je t'y
+ avouais aussi des défaillances physiques et cérébrales, mais je t'y
+ disais non moins énergiquement ton devoir, tout ton devoir.
+
+ Cette grandeur d'âme que nous avons tous montrée, les uns comme les
+ autres, qu'on ne se fasse nulle illusion, cette grandeur d'âme ne doit
+ être ni de la faiblesse, ni de la jactance; elle doit s'allier, au
+ contraire, à une volonté chaque jour grandissante, grandissante à
+ chaque heure du jour, pour marcher au but: la découverte de la vérité,
+ de toute la vérité pour la France entière.
+
+ Certes, parfois la blessure est par trop saignante, et le coeur se
+ soulève, se révolte; certes, souvent, épuisé comme je le suis, je
+ m'effondre sous les coups de massue, et je ne suis plus alors qu'un
+ pauvre être humain d'agonie et de souffrances; mais mon âme indomptée
+ me relève, vibrant de douleur, d'énergie, d'implacable volonté devant
+ ce que nous avons de plus précieux au monde: notre honneur, celui de
+ nos enfants, le nôtre à tous; et je me redresse encore pour jeter à
+ tous le cri d'appel vibrant de l'homme qui ne demande, qui ne veut que
+ de la justice, pour venir toujours et encore vous embraser tous du feu
+ ardent qui anime mon âme, qui ne s'éteindra qu'avec ma vie.
+
+ Moi, je ne vis que de ma fièvre, depuis si longtemps, au jour le jour,
+ fier quand j'ai gagné une longue journée de vingt-quatre heures...
+
+ Quant à toi, tu n'as à savoir ni ce que l'on dit, ni ce que l'on
+ pense. Tu as à faire inflexiblement ton devoir, vouloir non moins
+ inflexiblement ton droit: le droit de la justice et de la vérité. Oui,
+ il faut que la lumière soit faite, je formule nettement ma pensée...
+
+ Je ne puis donc que souhaiter, pour tous deux, pour tous, que cet
+ effroyable, horrible et immérité martyre ait enfin un terme...
+
+ Te parler longuement de moi, de toutes les petites choses, c'est
+ inutile: je le fais parfois malgré moi, car le coeur a des révoltes
+ irrésistibles; l'amertume, quoi qu'on en veuille, monte du coeur aux
+ lèvres quand on voit ainsi tout méconnaître, tout ce qui fait la vie
+ noble et belle; et, certes, s'il ne s'agissait que de moi, de ma
+ propre personne, il y a longtemps que j'eusse été chercher dans la
+ paix de la tombe, l'oubli de ce que j'ai vu, de ce que j'ai entendu,
+ l'oubli de ce que je vois chaque jour.
+
+ J'ai vécu pour te soutenir, vous soutenir tous de mon indomptable
+ volonté, car il ne s'agissait plus là de ma vie, il s'agissait de mon
+ honneur, de notre honneur à tous, de la vie de nos enfants; j'ai tout
+ supporté sans fléchir, sans baisser la tête, j'ai étouffé mon coeur,
+ je refrène chaque jour toutes les révoltes de l'être, réclamant
+ toujours et encore à tous, sans lassitude comme sans jactance, la
+ vérité.
+
+ Je souhaite cependant pour nous deux, pauvre amie, pour tous, que les
+ efforts soit des uns, soit des autres, aboutissent bientôt; que le
+ jour de la justice luise enfin pour nous tous, qui l'attendons depuis
+ si longtemps.
+
+ Chaque fois que je t'écris, je ne puis presque pas quitter la plume,
+ non pour ce que j'ai à te dire, mais je vais te quitter de nouveau,
+ pour de longs jours, ne vivant que par ta pensée, celle des enfants,
+ de vous tous.
+
+ Je termine cependant en t'embrassant ainsi que nos chers enfants, tes
+ chers parents, tous nos chers frères et soeurs, en te serrant dans mes
+ bras de toutes mes forces et en te répétant avec une énergie que rien
+ n'ébranle, et tant que j'aurai souffle de vie: courage, courage et
+ volonté!
+
+ ALFRED.
+
+
+Dans le courrier du mois de juillet 1897, que je reçus le 4 septembre,
+se trouvait la lettre suivante de ma femme, dont je donne un extrait, et
+qui resta pour moi énigmatique. La lettre du 1er juillet, dont on y
+parle, ne me parvint jamais.
+
+
+ Paris, 15 juillet 1897.
+
+ Tu as dû être mieux impressionné par la lettre que je t'ai écrite le
+ 1er juillet que par les précédentes. J'étais moins angoissée et
+ l'avenir m'apparaissait enfin sous des couleurs moins sombres...
+
+ Nous avons fait un pas immense vers la vérité, malheureusement, je ne
+ puis pas t'en dire davantage...
+
+ LUCIE.
+
+
+En octobre, je reçus la lettre dont j'extrais le passage suivant:
+
+
+ Paris, 15 août 1897.
+
+ Je suis toute soucieuse et bien angoissée de ne pas avoir encore de
+ tes nouvelles; voilà près de sept semaines que je n'ai pas eu de
+ lettres de toi et les semaines comptent triple quand on les passe dans
+ l'inquiétude; j'espère qu'il n'y a là qu'un retard et que je vais
+ recevoir bien vite un bon courrier. Je mets toute ma joie dans la
+ lecture des lignes si pleines de courage que tu m'adresses, en
+ attendant mieux, en attendant que tu me sois rendu et que je puisse,
+ dans le profond bonheur de vivre auprès de toi, me consoler de toutes
+ mes peines...
+
+ Efforce-toi de ne pas penser, de ne pas faire travailler ta pauvre
+ cervelle, ne t'épuise pas en conjectures inutiles. Ne pense qu'au but,
+ à la fin; laisse reposer ta pauvre tête, ébranlée par tant de chocs.
+
+ LUCIE.
+
+
+Puis en novembre:
+
+
+ Paris 1er septembre 1897.
+
+ C'est avec joie que je viens te confirmer encore la nouvelle que je
+ t'ai donnée dans mes lettres du mois dernier. Je suis tout à fait
+ heureuse de constater que nous entrons dans la bonne voie. Je ne puis
+ que te répéter d'avoir confiance, de ne plus te désoler, de te bien
+ pénétrer de la certitude que nous avons d'aboutir...
+
+
+ Paris, 25 septembre 1897.
+
+ Je n'ajouterai qu'un mot à mes longues lettres de ce mois[5]; je suis
+ bien heureuse à la pensée qu'elles t'auront redonné, avec un immense
+ espoir, les forces nécessaires pour attendre ta réhabilitation. Je ne
+ puis t'en dire plus que dans mes dernières lettres...
+
+ LUCIE.
+
+ [5] La lettre du 1er septembre et celle du 25 furent les seules
+ du mois qui me parvinrent.
+
+
+Je répondais à ces lettres:
+
+
+ Iles du Salut, 4 novembre 1897.
+
+ Je viens à l'instant de recevoir tes lettres; les paroles, ma bonne
+ chérie, sont bien impuissantes à rendre tout ce que la vue de la chère
+ écriture réveille d'émotions poignantes dans mon coeur, et cependant ce
+ sont les sentiments de puissante affection que cette émotion réveille en
+ moi qui me donnent la force d'attendre le jour suprême où la vérité sera
+ enfin faite sur ce lugubre et terrible drame.
+
+ Tes lettres respirent un tel sentiment de confiance qu'elles ont
+ rasséréné mon coeur qui souffre tant pour toi, pour nos chers enfants.
+
+ Tu me fais la recommandation, pauvre chérie, de ne plus chercher à
+ penser, de ne plus chercher à comprendre, je ne l'ai jamais fait, cela
+ m'est impossible, mais comment ne plus penser? Tout ce que je puis
+ faire, c'est de chercher à attendre, comme je te l'ai dit, le jour
+ suprême de la vérité.
+
+ Dans ces derniers mois, je t'ai écrit de longues lettres où mon coeur
+ trop gonflé s'est détendu. Que veux-tu, depuis trois ans je me vois le
+ jouet de tant d'événements auxquels je suis étranger, ne sortant pas
+ de la règle de conduite absolue que je me suis imposée, que ma
+ conscience de soldat loyal et dévoué à son pays m'a imposée d'une
+ façon inéluctable, que, quoi qu'on en veuille, l'amertume monte du
+ coeur aux lèvres, la colère vous prend parfois à la gorge, et les cris
+ de douleur s'échappent. Je m'étais bien juré jadis de ne jamais parler
+ de moi, de fermer les yeux sur tout, ne pouvant avoir comme toi, comme
+ tous, qu'une consolation suprême, celle de la vérité, de la pleine
+ lumière.
+
+ Mais la trop longue souffrance, une situation épouvantable, le climat
+ qui à lui seul embrase le cerveau, si tout cela ne m'a jamais fait
+ oublier aucun de mes devoirs, tout cela a fini par me mettre dans un
+ état d'éréthisme cérébral et nerveux qui est terrible...
+
+ Je bavarde avec toi, quoique je n'aie rien à te dire, mais cela me
+ fait du bien, repose mon coeur, détend mes nerfs. Vois-tu, souvent le
+ coeur se crispe de douleur poignante quand je pense à toi, à nos
+ enfants, et je me demande alors ce que j'ai bien pu commettre sur
+ cette terre pour que ceux que j'aime le plus, ceux pour qui je
+ donnerais mon sang goutte à goutte, soient éprouvés par un pareil
+ martyre.
+
+ Mais même quand la coupe trop pleine déborde, c'est dans ta chère
+ pensée, dans celle des enfants, pensées qui font vibrer et frémir tout
+ mon être, qui l'exaltent à sa plus haute puissance, que je puise
+ encore la force de me relever, pour jeter le cri d'appel vibrant de
+ l'homme qui pour lui, pour les siens, ne demande depuis si longtemps
+ que de la justice, de la vérité, rien que la vérité.
+
+ Je t'ai d'ailleurs formulé nettement ma volonté, que je sais être la
+ tienne, la vôtre et que rien n'a jamais pu abattre.
+
+ C'est ce sentiment, associé à celui de tous mes devoirs, qui m'a fait
+ vivre, c'est lui aussi qui m'a fait encore demander pour toi, pour
+ tous, tous les concours, un effort plus puissant que jamais de tous
+ dans une simple oeuvre de justice et de réparation, en s'élevant
+ au-dessus de toutes les questions de personnes, au-dessus de toutes
+ les passions.
+
+ Puis-je encore te parler de mon affection? C'est inutile, n'est-ce
+ pas, car tu la connais, mais ce que je veux te dire encore, c'est que
+ l'autre jour je relisais toutes tes lettres pour passer quelques-unes
+ de ces minutes trop longues auprès d'un coeur aimant, et un immense
+ sentiment d'admiration s'élevait en moi pour ta dignité et ton
+ courage. Si l'épreuve des grands malheurs est la pierre de touche des
+ belles âmes, oh! ma chérie, la tienne est une des plus belles et des
+ plus nobles qu'il soit possible de rêver.
+
+ ALFRED.
+
+
+Le mois de novembre s'écoula, puis le mois de décembre 1897, sans
+m'apporter de lettres. Enfin, le 9 janvier 1898, après une longue et
+anxieuse attente, je reçus tout à la fois les lettres de ma femme des
+mois d'octobre et de novembre, dont j'extrais les passages suivants:
+
+
+ Paris, 6 octobre 1897.
+
+ Je n'ai pas réussi à t'exprimer dans ma dernière lettre et surtout, je
+ crois, à te communiquer d'une façon absolue la confiance si grande que
+ j'avais et qui n'a fait que s'accentuer depuis, dans le retour de
+ notre bonheur. Je voudrais te dire la joie que je ressens en voyant
+ l'horizon s'éclaircir ainsi, en apercevant le terme de nos
+ souffrances, et je me sens bien inhabile à te faire partager mes
+ sentiments, car pour toi, pauvre exilé, c'est toujours l'attente,
+ l'attente angoissante, l'ignorance de tout ce que nous faisons, et les
+ phrases vagues, les assemblages de mots ne t'apportent rien, si ce
+ n'est l'assurance de notre profonde affection et la promesse souvent
+ renouvelée que nous arriverons à te réhabiliter. Si tu pouvais comme
+ moi te rendre compte des progrès accomplis, du chemin que nous avons
+ fait à travers les ténèbres pour gagner enfin la pleine lumière, comme
+ tu te sentirais allégé, soulagé! Cela me crève le coeur de ne pouvoir
+ te raconter tout ce qui me passionne, tout ce qui fait que j'ai tant
+ d'espoir. Je souffre à l'idée que tu subis un martyre, qui, s'il doit
+ se prolonger physiquement jusqu'à ce que l'erreur soit officiellement
+ reconnue, est au moins inutile moralement, et que, tandis que je me
+ sens plus rassurée, plus tranquille, tu passes par des alternatives
+ d'angoisses et d'inquiétudes qui pourraient t'être épargnées...
+
+
+ Paris, 17 novembre 1897.
+
+ Je suis inquiète de n'avoir pas de lettre de toi. Ta dernière lettre
+ datée du 4 septembre m'est arrivée dans les premiers jours d'octobre,
+ et depuis je suis absolument sans nouvelles. Je n'ai jamais exhalé de
+ plaintes et ce n'est certes pas maintenant que je commencerai, et
+ cependant Dieu sait ce que j'ai souffert, restant pendant des semaines
+ et des semaines dans cette angoisse affolante que me causait l'absence
+ totale de lettres. De jour en jour, je pense que mes tourments vont
+ cesser, que je vais être rassurée, autant que je le puis, étant
+ données tes horribles souffrances. Mais espère de toutes tes forces!
+ Comment pourrais-je te dire ma confiance, en restant dans les limites
+ qui me sont permises? C'est difficile et je ne puis que te donner
+ l'assurance formelle que dans un temps très, très rapproché tu seras
+ réhabilité. Ah! si je pouvais te parler à coeur ouvert, te dire toutes
+ les péripéties de ce drame épouvantable...
+
+ Quand cette lettre arrivera à la Guyane, j'espère que tu auras reçu la
+ bonne nouvelle que ta conscience attend depuis trois longues années.
+
+ LUCIE.
+
+
+Quand ces lettres me parvinrent en janvier 1898, à l'île du Diable,
+après une longue et anxieuse attente, non seulement je n'avais pas reçu
+la bonne nouvelle qu'elles me faisaient prévoir, mais les vexations
+avaient redoublé d'intensité, la surveillance était devenue encore plus
+rigoureuse. De dix surveillants et un surveillant-chef, le nombre avait
+été porté à treize surveillants et un surveillant-chef; des sentinelles
+avaient été placées autour de ma case, un souffle de terreur régnait
+autour de moi, terreur dont je m'apercevais par l'attitude des
+surveillants.
+
+Vers cette époque également, on élevait une tour dépassant en hauteur la
+caserne des surveillants et sur la plate-forme de laquelle fut placé le
+canon Hotchkiss destiné à défendre les approches de l'île.
+
+Aussi renouvelai-je auprès du Président de la République, auprès des
+membres du Gouvernement, les appels que j'avais faits précédemment.
+
+Dans les premiers jours du mois de février 1898, je reçus deux lettres
+de ma femme, datées du 4 décembre 1897 et du 26 décembre 1897; ces deux
+lettres étaient des copies partielles des lettres que ma femme m'avait
+écrites.
+
+J'ai su depuis que ma femme m'avait fait connaître, en termes discrets,
+dans les lettres qu'elle m'écrivit en août ou septembre 1897, qu'une
+haute personnalité du Sénat avait pris ma cause en main; le passage,
+bien entendu, fut supprimé et je n'appris l'admirable initiative de M.
+Scheurer-Kestner qu'à mon retour en France, en 1899, comme je n'appris
+qu'à cette époque les événements qui se déroulaient alors en France.
+
+Un extrait qu'on m'avait transmis de la lettre du 4 décembre 1897 de ma
+femme était particulièrement triste.
+
+
+ J'ai reçu deux lettres de toi. Quoique tu ne me dises rien de tes
+ souffrances et que ces lettres, comme les précédentes, soient
+ empreintes d'une belle dignité, d'un courage admirable, j'ai senti
+ percer ta douleur avec une telle acuité que j'éprouve le besoin de
+ t'apporter du réconfort, de te faire entendre quelques paroles
+ d'affection, venant d'un coeur aimant et dont la tendresse,
+ l'attachement sont, comme tu le sais, aussi profonds qu'inaltérables.
+
+ Mais que de jours se sont passés depuis que tu m'as écrit ces lettres
+ et que de temps s'écoulera encore jusqu'à ce que ces quelques lignes
+ viennent te rappeler que ma pensée est avec toi jour et nuit et qu'à
+ toutes les heures, à toutes les minutes de ta longue torture, mon âme,
+ mon coeur, tout ce qu'il y a de sensible en moi, vibre avec toi, que
+ je suis l'écho de tes cruelles souffrances et que je donnerais ma vie
+ pour abréger tes tortures. Si tu savais quel chagrin j'éprouve de ne
+ pas être là-bas auprès de toi, et avec quelle joie j'aurais accepté la
+ vie la plus dure, la plus atroce, pour partager ton exil et être à tes
+ côtés à toute heure, à tout moment, pour te soutenir dans les moments
+ de défaillance, t'entourer de toute mon affection et panser, si peu
+ que ce soit, tes blessures.
+
+ Mais il était dit que nous n'aurions même pas la consolation de
+ souffrir ensemble et que nous boirions l'amertume jusqu'à la dernière
+ goutte...
+
+
+Puis suivaient quelques phrases vagues d'espoir, si souvent renouvelées.
+
+En réponse à ce courrier, j'écrivis à ma femme:
+
+
+ Iles du Salut, 7 février 1898.
+
+ Je viens de recevoir tes chères lettres de décembre, et mon coeur se
+ brise, se déchire devant tant de souffrances imméritées. Je te l'ai
+ dit: ta pensée, celle des enfants me relèvent toujours, vibrant de
+ douleur, de suprême volonté devant ce que nous avons de plus précieux
+ au monde: notre honneur, la vie de nos enfants, pour jeter le cri
+ d'appel de plus en plus vibrant de l'homme qui ne demande que la
+ justice pour lui et les siens et qui y a droit.
+
+ Depuis trois mois, dans la fièvre et le délire, souffrant le martyre
+ nuit et jour pour toi, pour nos enfants, j'adresse appels sur appels
+ au chef de l'État, au Gouvernement, à ceux qui m'ont fait condamner,
+ pour obtenir de la justice enfin, un terme à notre effroyable martyre,
+ sans obtenir de solution.
+
+ Je réitère aujourd'hui mes demandes précédentes au chef de l'État, au
+ Gouvernement, avec plus d'énergie encore s'il se peut, car tu n'as pas
+ à subir un pareil martyre, nos enfants n'ont pas à grandir déshonorés,
+ je n'ai pas à agoniser dans un cachot pour un crime abominable que je
+ n'ai pas commis. Et j'attends chaque jour d'apprendre que le jour de
+ la justice a enfin lui pour nous...
+
+ ALFRED.
+
+
+Dans le courant du mois de février, les mesures de rigueur ne faisant
+que s'accentuer encore, et ne recevant aucune réponse à mes précédents
+appels au chef de l'État et aux membres du Gouvernement, j'adressai la
+lettre suivante au Président de la Chambre des Députés et aux députés.
+
+
+ Iles du Salut, 28 février 1898.
+
+ «Monsieur le Président de la Chambre
+ des Députés,
+
+ «Messieurs les Députés,
+
+ «Dès le lendemain de ma condamnation, c'est-à-dire il y a déjà plus de
+ trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est venu me trouver au
+ nom de M. le Ministre de la Guerre pour me demander, après qu'on m'eut
+ fait condamner pour un crime abominable que je n'avais pas commis, si
+ j'étais innocent ou coupable, j'ai déclaré que non seulement j'étais
+ innocent, mais que je demandais la lumière, la pleine et éclatante
+ lumière, et j'ai aussitôt sollicité l'aide de tous les moyens
+ d'investigation habituels, soit par les attachés militaires, soit par
+ tout autre dont dispose un gouvernement.
+
+ «Il me fut répondu alors que des intérêts supérieurs aux miens, à cause
+ de l'origine de cette lugubre et tragique histoire, à cause de l'origine
+ de la lettre incriminée, empêchaient les moyens d'investigation
+ habituels, mais que les recherches seraient poursuivies.
+
+ «J'ai attendu pendant trois ans, dans la situation la plus effroyable
+ qu'il soit possible d'imaginer, frappé sans cesse et sans cause, et ces
+ recherches n'aboutissent pas.
+
+ «Si donc des intérêts supérieurs aux miens devaient empêcher, doivent
+ toujours empêcher l'emploi des moyens d'investigation qui seuls peuvent
+ mettre enfin un terme à cet horrible martyre de tant d'êtres humains,
+ qui seuls peuvent faire enfin la pleine et éclatante lumière sur cette
+ lugubre et tragique affaire, ces mêmes intérêts ne sauraient exiger
+ qu'une femme, des enfants, un innocent leur soient immolés. Agir
+ autrement serait nous reporter aux siècles les plus sombres de notre
+ histoire, où l'on étouffait la vérité, où l'on étouffait la lumière.
+
+ «J'ai soumis, il y a quelques mois déjà, toute l'horreur tragique et
+ imméritée de cette situation à la haute équité des membres du
+ Gouvernement; je viens également la soumettre à la haute équité de
+ messieurs les Députés, pour leur demander de la justice pour les miens,
+ la vie de mes enfants, un terme à cet effroyable martyre de tant d'êtres
+ humains.»
+
+
+La même lettre, conçue dans des termes identiques, fut adressée à la
+même date au Président et aux membres du Sénat. Ces appels furent
+renouvelés peu de temps après.
+
+M. Méline, qui présidait alors le Gouvernement, étouffa mes cris et
+garda ces lettres qui ne parvinrent jamais à leurs destinataires.
+
+Et ces lettres arrivaient au moment où l'auteur du crime était glorifié,
+pendant qu'ignorant de tous les événements qui se passaient en France,
+j'étais cloué sur mon rocher, criant mon innocence aux pouvoirs publics,
+multipliant les appels à ceux qui étaient chargés de faire la lumière,
+d'assurer la justice!
+
+En mars, je reçus les lettres de ma femme du commencement de janvier,
+conçues toujours en termes vagues, exprimant le même espoir, sans
+qu'elle pût préciser sur quelles espérances se fondait cet espoir.
+
+Puis, en avril, nouveau et profond silence. Les lettres que m'écrivit ma
+femme dans les derniers jours de janvier et dans le courant du mois de
+février 1898 ne me parvinrent jamais.
+
+Quant aux lettres que j'écrivis à partir de cette époque à ma femme,
+elle n'en reçut aucune originale et nous n'en possédons que des
+extraits copiés et tronqués. D'ailleurs, durant toute cette période,
+les lettres que m'adressait ma femme ne me parvinrent également qu'en
+copie.
+
+Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en copie
+durant cette période:
+
+
+ Paris, 6 mars 1898.
+
+ Quoique mes lettres soient bien banales et d'une monotonie
+ désespérante, je ne puis pas résister au désir de me rapprocher de
+ toi, de venir causer un peu.
+
+ Vois-tu, il y a des moments où mon coeur est tellement gonflé, où
+ l'écho de tes souffrances retentit en moi avec une telle force, une
+ telle acuité que je ne peux plus me dominer, ma volonté m'abandonne,
+ j'étouffe de chagrin, la séparation me pèse trop, elle est trop
+ cruelle; dans un élan de tout mon être je tends les bras vers toi,
+ dans un effort suprême je cherche à t'atteindre, à te consoler, à te
+ ranimer. Je crois alors être près de toi, je te parle doucement, je te
+ redonne courage, je te fais espérer. Trop vite je suis tirée de mon
+ rêve par la voix d'un enfant, par un bruit du dehors qui me ramène
+ brusquement à la réalité. Je me retrouve alors bien isolée, bien
+ triste en face de mes pensées et surtout de tes souffrances. Combien
+ tu as dû être malheureux d'être privé de nouvelles, ainsi que tu me le
+ dis dans ta lettre du 6 janvier. N'oublie pas, quand tu ne reçois pas
+ mes lettres, que je suis en pensée avec toi, que je ne t'abandonne ni
+ nuit ni jour, et que si la parole ne peut t'apporter l'expression de
+ mon profond amour, aucun obstacle ne peut entraver l'union de nos
+ coeurs, de nos pensées.
+
+
+ Paris, 7 avril 1898.
+
+ Je viens de recevoir ta lettre du 5 mars, ce sont des nouvelles
+ relativement récentes pour nous qui sommes habitués à tant souffrir de
+ l'irrégularité des courriers, et j'ai eu une agréable surprise en
+ voyant une date aussi rapprochée. Comme les malheurs vous changent!
+ Avec quelle résignation on est obligé d'accepter des choses qui vous
+ semblent impossible à supporter... Quand je dis que j'accepte avec
+ résignation, c'est inexact. Je ne récrimine pas, parce que, jusqu'à ce
+ que ta pleine innocence soit reconnue, je dois vivre et souffrir
+ ainsi, mais au fond mon être se révolte, s'indigne et, comprimé par
+ ces longues années d'attente, il déborde d'impatience à peine
+ contenue...
+
+
+ Paris, 5 juin 1898.
+
+ Me voici encore accoudée à ma table, songeant tristement et perdue
+ dans mes pensées; je venais t'écrire et comme il m'arrive vingt fois
+ par jour, je me suis laissée aller à une longue rêverie. C'est vers
+ toi que je me sauve ainsi à tout instant, je donne à mes nerfs une
+ détente en m'échappant, et ma pensée va rejoindre mon coeur qui est
+ toujours avec toi dans ton lointain exil. Je viens te rendre visite
+ souvent, bien souvent, et puisqu'il ne m'a pas encore été permis de
+ venir te rejoindre, je t'apporte tout ce qui est moi-même, toute ma
+ personne morale, toute ma pensée, ma volonté, mon énergie et surtout
+ mon amour, toutes choses intangibles et qu'aucune force humaine ne
+ pourrait enchaîner...
+
+
+ Paris, 25 juillet 1898.
+
+ Quand je me sens trop triste et que le fardeau de la vie me semble
+ trop lourd, trop difficile à supporter, je me détourne du présent,
+ j'évoque mes souvenirs et je retrouve des forces pour continuer la
+ lutte...
+
+ LUCIE.
+
+
+Cette lettre fut la seule du mois de juillet qui me parvint. A partir de
+cette époque les lettres originales reprennent.
+
+Pour moi, les journées s'écoulaient dans une impatience extrême, ne
+comprenant rien à ce qui se passait autour de moi. Quant aux demandes
+que j'adressais au chef de l'État, il m'était invariablement répondu:
+«Vos demandes ont été transmises suivant la forme constitutionnelle aux
+membres du Gouvernement.» Puis, plus rien; j'attendais toujours quelle
+était la suite définitive donnée à mes demandes de revision. J'ignorais
+totalement la loi, à plus forte raison la loi nouvelle sur la revision
+qui date de 1895, c'est-à-dire d'une époque où j'étais déjà en
+captivité. Une demande faite pour obtenir un code en communication fut
+repoussée.
+
+Au mois d'août 1898, j'écrivis à ma femme:
+
+
+ Iles du Salut, 7 août 1898.
+
+ Quoique je t'aie écrit deux longues lettres par le précédent courrier,
+ je ne veux pas laisser partir ce courrier sans t'envoyer l'écho de mon
+ immense affection, sans venir te parler, te faire entendre toujours
+ les mêmes paroles qui doivent soutenir ton invincible courage.
+
+ La claire conscience de notre devoir doit nous rendre stoïques envers
+ le reste. Si atroce que soit le destin, il faut avoir l'âme assez
+ haute pour le dominer jusqu'à ce qu'il s'incline devant toi.
+
+ Les paroles que je te redis depuis si longtemps sont et demeurent
+ invariables. Mon honneur est mon bien propre, le patrimoine de nos
+ enfants et doit leur être rendu; cet honneur, je l'ai réclamé à la
+ patrie. Je ne puis que souhaiter que notre effroyable martyre ait
+ enfin un terme.
+
+ Dans mes précédentes lettres, je t'ai parlé longuement de nos enfants,
+ de leur sensibilité dont tu te plaignais, quoique je sois assuré que
+ tu élèves admirablement ces chers petits. Si j'y reviens, c'est que
+ dans le bonheur ils étaient le but unique de nos pensées; dans le
+ malheur immérité qui nous a frappés, ils sont notre raison de vivre.
+ La sensibilité donc, toujours celle qui s'adresse aux choses de
+ l'esprit et du coeur, est le grand ressort de l'éducation. Quelle
+ prise peut-on avoir sur une nature indolente ou insensible?
+
+ C'est surtout par l'influence morale qu'il faut agir, aussi bien pour
+ l'éducation que pour le développement de l'intelligence, et celle-ci
+ ne peut s'exercer que sur un être sensible. Je ne suis pas partisan
+ des châtiments corporels, quoiqu'ils soient parfois nécessaires pour
+ les enfants d'un naturel indocile. Une âme menée par la crainte en
+ reste toujours plus faible. Un visage triste, une attitude sévère
+ suffisent à un enfant sensible pour lui faire comprendre sa faute.
+
+ Cela me fait toujours du bien de venir me rapprocher de toi, te parler
+ de nos enfants, d'un sujet qui après avoir été, dans le bonheur, celui
+ de nos conversations familières, est aujourd'hui celui de notre
+ raison de vivre.
+
+ Et si je n'écoutais que mon coeur, je t'écrirais plus souvent, car il
+ me semble ainsi--pure illusion, je le sais, mais qui soulage
+ néanmoins--qu'au même instant, à la même minute, tu sentiras à travers
+ la distance qui nous sépare, battre un coeur qui ne vit que pour toi,
+ pour nos enfants, un coeur qui t'aime...
+
+ Mais au-dessus de tout plane le culte de l'honneur, au sens absolu du
+ mot. Il faut se dégager tout aussi bien des passions intérieures que
+ la douleur soulève, que de l'oppression produite par les choses
+ extérieures. Cet honneur donc, qui est mon bien propre, le patrimoine
+ de nos enfants, leur vie, il faut le vouloir courageusement,
+ infatigablement, sans jactance, mais aussi sans faiblesse.
+
+ ALFRED.
+
+
+En même temps, je demandai par lettre, par télégramme, quelle était la
+suite définitive donnée à mes demandes de revision pour lesquelles
+j'obtenais toujours la même réponse énigmatique. Mais le silence, le
+silence toujours, était la seule réponse que j'obtenais. J'ignorais les
+événements qui s'étaient passés, qui se passaient encore en France.
+Enfin, espérant obtenir par un moyen extrême une réponse, je déclarai
+en septembre 1898 que je cessais ma correspondance en attendant la
+réponse à mes demandes de revision. Cette déclaration fut inexactement
+transmise par câble à ma femme et l'on verra à quels incidents elle
+donna lieu.
+
+En octobre, je reçus le courrier du mois d'août de ma femme, exprimant
+toujours le même espoir, qu'il lui était malheureusement impossible,
+dans sa correspondance épluchée et si souvent supprimée, d'étayer par
+des faits précis.
+
+Je renouvelai ma demande tendant à obtenir une réponse à mes demandes de
+revision. Le 27 octobre 1898, alors que j'ignorais encore qu'une demande
+en revision avait été introduite par ma femme, que cette demande avait
+été transmise à la Cour de cassation pour y être examinée, on me fit
+dire enfin que: «j'allais recevoir une réponse définitive à mes demandes
+de revision adressées au chef de l'État».
+
+J'écrivis aussitôt à ma femme la lettre suivante:
+
+
+ Iles du Salut, 27 octobre 1898.
+
+ Quelques lignes pour t'envoyer l'écho de mon immense affection,
+ l'expression de toute ma tendresse. Je viens d'être informé que je
+ recevrai la réponse définitive à mes demandes de revision. Je
+ l'attends avec calme et confiance, ne doutant pas cette réponse soit
+ ma réhabilitation...
+
+ ALFRED.
+
+
+Quelques jours plus tard, dans les premiers jours de novembre, je reçus
+le courrier du mois de septembre de ma femme, par lequel elle
+m'annonçait qu'il s'était produit des événements graves que j'apprendrai
+plus tard et qu'elle avait introduit une demande en revision qui avait
+été acceptée par le Gouvernement.
+
+Cette nouvelle venait donc coïncider avec la réponse qui m'avait été
+donnée le 27 octobre précédent. J'écrivis aussitôt à ma femme:
+
+
+ Iles du Salut, 5 novembre 1898.
+
+ Je viens de recevoir ton courrier du mois de septembre, par lequel tu
+ me donnes de si bonnes nouvelles.
+
+ Par ma lettre du 27 octobre dernier, je t'ai fait connaître que
+ j'étais déjà informé que je recevrais la réponse définitive à mes
+ demandes de revision. Je t'ai dit dès alors que j'attendais avec
+ confiance, ne doutant pas que cette réponse soit enfin ma
+ réhabilitation...
+
+ ALFRED.
+
+
+J'ignorais toujours que la demande en revision avait été transmise par
+le Gouvernement à la Cour de cassation et que même des débats avaient
+déjà eu lieu.
+
+Le 16 novembre 1898, je reçus un télégramme ainsi conçu:
+
+
+ Cayenne, 16 novembre 1898.
+
+ Gouverneur à déporté Dreyfus, par commandant
+ supérieur des îles du Salut.
+
+ Vous informe que Chambre criminelle de la Cour de cassation a déclaré
+ recevable en la forme demande en revision de votre jugement et décidé
+ que vous seriez avisé de cet arrêt et invité à produire vos moyens de
+ défense.
+
+
+Je compris que la demande avait été déclarée recevable en la forme par
+la Cour et qu'il allait s'ouvrir des débats sur le fond. Je fis
+connaître que je désirais être mis en communication avec Me Demange, mon
+défenseur en 1894. Je ne savais d'ailleurs rien de ce qui s'était passé
+depuis cette époque, j'en étais toujours au bordereau, pièce unique du
+dossier. Je n'avais pour ma part rien à ajouter à ce que j'avais déjà
+dit devant le premier Conseil de guerre, rien à modifier à la discussion
+du bordereau. J'ignorais qu'on avait modifié la date d'arrivée du
+bordereau, modifié les hypothèses qui avaient été émises au premier
+procès sur les différentes pièces énumérées au bordereau. Je croyais
+donc l'affaire bien simple, et réduite, comme au premier Conseil de
+guerre, à une discussion sur l'écriture.
+
+Le 28 novembre 1898, je fus autorisé à circuler de 7h. à 11h. et de 2
+à 5h. du soir, dans l'enceinte du camp retranché. On appelait camp
+retranché l'espace compris dans une enceinte en pierres sèches de 0m,80
+environ de hauteur, enceinte qui entourait la caserne des surveillants
+située à côté de ma case. La promenade consistait donc en réalité en un
+couloir, en plein soleil, qui contournait la caserne et ses dépendances.
+Mais je revoyais la mer que je n'avais plus vue depuis plus de deux ans,
+je revoyais la maigre verdure des îles; mes yeux pouvaient se reposer
+sur autre chose que sur les quatre murs de la case.
+
+En décembre, je ne reçus pas de courrier de ma femme. Aucune des lettres
+qu'elle m'écrivit dans le courant du mois d'octobre 1898 ne me parvint
+jamais. L'impatience me gagna durant ce mois; je demandai des
+explications, je demandai quand les débats s'ouvriraient sur le fond à
+la Cour de cassation? (Je ne savais pas que des débats avaient eu lieu
+les 27, 28 et 29 octobre.) Aucune réponse ne me fut donnée.
+
+Le 28 décembre 1898, je reçus une lettre de ma femme ainsi conçue:
+
+
+ Paris, 22 novembre 1898.
+
+ Je ne sais si tu as reçu mes lettres du mois dernier dans
+ lesquelles[6] je te racontais dans leurs grandes lignes les efforts
+ que nous avions faits pour arriver à pouvoir demander la revision de
+ ton procès, puis la procédure engagée et la recevabilité de la
+ demande. Chaque nouveau succès, quoiqu'il me rendit bien heureuse,
+ était empoisonné par l'idée que toi, pauvre malheureux, tu étais dans
+ l'ignorance des faits et que sans doute tu étais en train de
+ désespérer.
+
+ Enfin, la semaine dernière, j'ai eu l'immense joie d'apprendre que le
+ Gouvernement t'envoyait un télégramme t'avertissant de la recevabilité
+ de la demande.
+
+ J'ai eu connaissance il y a quinze jours d'une lettre de toi dans
+ laquelle tu aurais, paraît-il, déclaré ta résolution de ne plus
+ écrire, même à moi...
+
+ LUCIE.
+
+
+ [6] Aucune de ces lettres ne me parvint jamais.
+
+Outré par une interprétation aussi inexacte de ma pensée, j'écrivis
+aussitôt à M. le Gouverneur de la Guyane une lettre conçue à peu près
+dans ces termes:
+
+
+ «Par la lettre que je viens de recevoir de madame Dreyfus, je vois
+ qu'il lui a été donné connaissance, en partie seulement, d'une lettre
+ que je vous avais adressée en septembre dernier, vous déclarant que je
+ cessais ma correspondance, en _attendant la réponse_ aux demandes de
+ revision que j'avais adressées au chef de l'État. En ne communiquant à
+ madame Dreyfus qu'un extrait de ma lettre, on lui a donné une
+ interprétation qui a dû être plus que douloureuse pour ma chère femme.
+ Il y a donc un devoir de conscience pour celui--que j'ignore et que je
+ veux ignorer--qui a commis cet acte et à qui il appartient de le
+ réparer.»
+
+
+J'appris que ce dont on avait donné connaissance à ma femme était une
+transmission par câble de ma lettre et que celle-ci avait été
+inexactement câblée!
+
+En même temps, j'écrivis à ma femme la lettre suivante:
+
+
+ Iles du Salut, 26 décembre 1898.
+
+ J'étais sans lettres de toi depuis deux mois. J'ai reçu il y a
+ quelques jours ta lettre du 22 novembre. Si j'ai momentanément clos ma
+ correspondance, c'est que j'attendais la réponse à mes demandes de
+ revision et que je ne pouvais plus que me répéter. Depuis, tu as dû
+ recevoir de nombreuses lettres de moi.
+
+ Si ma voix eût cessé de se faire entendre, c'est qu'elle eût été
+ éteinte à tout jamais, car si j'ai vécu, c'est pour vouloir mon
+ honneur, mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, pour faire mon
+ devoir, comme je l'ai fait partout et toujours, et comme il faut
+ toujours le faire, quand on a pour soi le bon droit et la justice,
+ sans jamais craindre rien ni personne...
+
+ ALFRED.
+
+
+Les nouvelles que j'avais reçues dans ces derniers mois m'avaient
+apporté un soulagement immense. Je n'avais jamais désespéré, je n'avais
+jamais perdu foi en l'avenir, convaincu dès le premier jour que la
+vérité serait connue, qu'il était impossible qu'un crime aussi
+abominable, auquel j'étais si complètement étranger, pût rester impuni.
+Mais ne connaissant rien des événements qui se passaient en France,
+voyant au contraire chaque jour la situation qui m'était faite devenir
+plus atroce, frappé sans cesse et sans cause, obligé de lutter nuit et
+jour contre les éléments, contre le climat, contre les hommes, j'avais
+commencé à douter de voir pour moi-même la fin de cet horrible drame. Ma
+volonté n'en était pas amoindrie, elle était restée aussi inflexible,
+mais j'avais des moments de désespoir farouche, pour ma chère femme,
+pour mes chers enfants, en pensant à la situation qui leur était faite.
+
+Enfin l'horizon s'éclaircissait; j'entrevoyais pour les miens comme pour
+moi-même un terme à cet affreux martyre. Il me sembla que le coeur se
+déchargeait d'un poids immense, je respirai plus librement.
+
+Fin décembre, je reçus le réquisitoire introductif du 15 octobre 1898 du
+procureur général à la Cour de cassation. Je le lus avec une profonde
+stupéfaction.
+
+J'appris l'accusation portée par mon frère contre le commandant
+Esterhazy que je ne connaissais pas, son acquittement, le faux, l'aveu
+et le suicide d'Henry. Mais le sens de bien des incidents m'échappa.
+
+Le 5 janvier 1899, je fus interrogé sur commission rogatoire, par le
+président de la Cour d'appel de Cayenne. Mon étonnement fut grand
+d'entendre parler pour la première fois de ces prétendus aveux, de cette
+misérable transformation de paroles prononcées le jour de la dégradation
+et qui étaient au contraire une protestation, une déclaration véhémente
+de mon innocence.
+
+Puis les journées, les mois s'écoulèrent, sans recevoir de nouvelles
+précises, ignorant ce que devenait l'enquête de la Cour. Chaque mois, ma
+femme, dans ses lettres qui me parvenaient souvent avec un retard
+considérable, dans ses dépêches, me disait son espoir d'un terme
+prochain à nos souffrances, et ce terme je ne le voyais pas venir.
+
+Dans les derniers jours de février, je remis comme d'habitude, au
+commandant du pénitencier, Deniel, la demande de vivres et objets
+nécessaires pour le mois suivant. Je ne reçus rien. J'avais pris la
+résolution absolue, dont je ne m'étais pas départi depuis le premier
+jour, de ne pas réclamer, de ne jamais discuter sur l'application de la
+peine, car c'eût été en admettre le principe, principe que je n'avais
+jamais admis; aussi je ne dis rien et je me passai de tout durant le
+mois de mars. A la fin du mois, Deniel vint me dire qu'il avait égaré
+ma commande et qu'il me priait d'en refaire une autre. S'il l'avait
+réellement égarée, il s'en serait aperçu dès le retour du bateau chargé
+de chercher les vivres à Cayenne. Cet acte a trop bien coïncidé avec le
+vote de la loi de dessaisissement pour ne pas penser que ce fait en a
+été la cause. A ce moment, je ne connaissais pas la basse besogne à
+laquelle cet homme s'était livré, je ne l'appris qu'à mon retour en
+France; je le croyais un simple instrument, d'autant plus qu'il
+s'empressait toujours de me dire: «Je ne suis qu'un agent d'exécution»,
+et je savais qu'on trouve des individus pour toutes les besognes.
+Aujourd'hui, j'ai tout lieu de penser que bien des mesures furent prises
+sur sa propre initiative, que l'attitude de certains surveillants lui
+est due.
+
+Quant à moi, j'ignorais la loi de dessaisissement et je ne pouvais
+comprendre la longueur de l'enquête; celle-ci me paraissait toute
+simple, puisque je ne connaissais que le bordereau. Je demandai à
+plusieurs reprises des renseignements; il est presque inutile de dire
+qu'ils ne me furent jamais donnés.
+
+Si mon énergie morale ne faiblit pas durant ces huit longs mois, où
+j'attendais chaque jour, à chaque heure du jour, la décision de la Cour
+suprême, par contre mon épuisement physique et cérébral ne fit que
+s'accentuer dans cette attente angoissante et affolante.
+
+
+
+
+X
+
+
+Le lundi 5 juin 1899, à midi et demi, le surveillant chef vint
+précipitamment dans ma case et me remit la note suivante:
+
+
+ «Veuillez faire connaître immédiatement capitaine Dreyfus dispositif
+ cassation ainsi conçu: «La Cour casse et annule jugement rendu le 22
+ décembre 1894 contre Alfred Dreyfus par le 1er Conseil de guerre du
+ Gouvernement militaire de Paris et renvoie l'accusé devant le Conseil de
+ guerre de Rennes, etc., etc.
+
+ «Dit que le présent arrêté sera imprimé et transcrit sur les registres
+ du 1er Conseil de guerre du Gouvernement militaire de Paris en marge de
+ la décision annulée; en vertu de cet arrêt, le capitaine Dreyfus cesse
+ d'être soumis au régime déportation, devient simple prévenu, est
+ replacé dans son grade et peut reprendre son uniforme.»
+
+ «Faites opérer levée d'écrou par l'administration pénitentiaire et
+ retirer surveillants militaires de l'île du Diable; en même temps faites
+ prendre en charge le prévenu par le commandant des troupes et remplacer
+ surveillants par brigade de gendarmerie qui assurera le service de garde
+ de l'île du Diable dans position réglementaire des prisons militaires.
+
+ «Croiseur _Sfax_ part aujourd'hui de Fort-de-France avec ordre d'aller
+ chercher prévenu île du Diable pour le ramener en France.
+
+ «Communiquez à capitaine Dreyfus dispositif arrêt et départ _Sfax_.»
+
+
+Ma joie fut immense, indicible. J'échappais enfin au chevalet de torture
+où j'avais été cloué pendant cinq ans, souffrant le martyre pour les
+miens, pour mes enfants, autant que pour moi-même. Le bonheur succédait
+à l'effroi des angoisses inexprimées, l'aube de la justice se levait
+enfin pour moi. Après l'arrêt de la Cour, je croyais que tout allait en
+être fini, qu'il ne s'agissait plus que d'une simple formalité.
+
+De mon histoire, je ne savais rien. J'en étais resté à 1894, au bordereau
+pièce unique du dossier, à la sentence du Conseil de guerre, à
+l'effroyable parade d'exécution, aux cris de mort d'une foule abusée; je
+croyais à la loyauté du général de Boisdeffre, je croyais à un chef de
+l'État, Félix Faure, tous anxieux de justice et de vérité. Un voile
+s'était ensuite étendu devant mes yeux, rendu plus impénétrable chaque
+jour; les quelques faits que j'avais appris depuis quelques mois
+m'étaient restés incompréhensibles. Je venais d'apprendre le nom
+d'Esterhazy, le faux du lieutenant-colonel Henry, son suicide; je
+n'avais eu que des rapports de service avec l'héroïque lieutenant-colonel
+Picquart. La lutte grandiose engagée par quelques grands esprits, épris
+de lumière et de vérité, m'était totalement inconnue.
+
+Dans l'arrêt de la Cour, j'avais lu que mon innocence était reconnue et
+qu'il ne restait plus au Conseil de guerre devant lequel j'étais renvoyé
+que l'honneur de réparer une effroyable erreur judiciaire.
+
+Dans le même après-midi du 5 juin, je remis la dépêche suivante, pour
+être adressée à ma femme:
+
+
+ «De coeur et d'âme avec toi, enfants, tous. Pars vendredi. Attends avec
+ immense joie le moment de bonheur suprême de te serrer dans mes bras.
+ Mille baisers.»
+
+
+Dans la soirée arriva de Cayenne la brigade de gendarmerie chargée
+d'assurer ma garde jusqu'au départ. Je vis partir les surveillants; il
+me semblait marcher dans un rêve, au sortir d'un long et épouvantable
+cauchemar.
+
+J'attendis anxieusement l'arrivée du _Sfax_. Le jeudi soir, je vis
+apparaître au loin un panache de fumée; bientôt je reconnus un navire de
+guerre. Mais il était trop tard pour que je pusse embarquer.
+
+Grâce à l'obligeance de M. le maire de Cayenne, j'avais pu recevoir un
+costume, un chapeau, quelque linge, ce qui m'était, en un mot,
+strictement nécessaire pour mon retour en France.
+
+Le vendredi matin, 9 juin, à 7 heures, on vint me chercher à l'île du
+Diable, dans la chaloupe du pénitencier. Je quittai enfin cette île
+maudite où j'avais tant souffert. Le _Sfax_, à cause de son tirant
+d'eau, était stationné fort loin. La chaloupe me conduisit jusqu'à
+l'endroit où il était ancré, mais là je dus attendre pendant deux heures
+qu'on voulût bien me recevoir. La mer était forte et la chaloupe, vraie
+coquille de noix, dansait sur les grandes lames de l'Atlantique. Je fus
+malade, comme tous ceux qui étaient à bord.
+
+Vers 10 heures, l'ordre vint d'accoster, je montai à bord du _Sfax_, où
+je fus reçu par le commandant en second qui me conduisit à la cabine de
+sous-officier qui avait été spécialement aménagée pour moi. La fenêtre
+de la cabine avait été grillée (je pense que c'est cette opération qui a
+provoqué ma longue attente à bord de la chaloupe du pénitencier); la
+porte, vitrée, était gardée par un factionnaire en armes. Le soir je
+compris, au mouvement du navire, que le _Sfax_ venait de lever l'ancre
+et se mettait en marche.
+
+Mon régime à bord du _Sfax_ était celui d'un officier aux arrêts de
+rigueur; j'avais une heure le matin, une heure le soir pour me promener
+sur le pont. Le reste du temps, j'étais renfermé dans ma cabine. Pendant
+mon séjour à bord du _Sfax_, je me conformais à la conduite que j'avais
+adoptée dès le début, par sentiment de dignité personnelle, me
+considérant comme l'égal de tous. En dehors des besoins du service, je
+ne parlai à personne.
+
+Le dimanche 18 juin nous arrivâmes aux îles du Cap Vert, où le _Sfax_
+fit du charbon, et nous en repartîmes le mardi 20. La marche du navire
+était lente, 8 à 9 noeuds à l'heure.
+
+Le 30 juin nous fûmes en vue des côtes françaises. Après cinq années de
+martyre, je revenais pour chercher la justice. L'horrible cauchemar
+prenait fin. Je croyais que les hommes avaient reconnu leur erreur, je
+m'attendais à trouver les miens, puis, derrière les miens, mes camarades
+qui m'attendaient les bras ouverts, les larmes aux yeux.
+
+Le jour même, j'eus la première désillusion, la première impression
+triste et douloureuse.
+
+Dans la matinée du 30, le _Sfax_ stoppa. Je fus informé qu'un bateau
+viendrait me chercher pour me débarquer, sans qu'on voulût me dire où
+serait effectué le débarquement. Un premier bateau parut, il apportait
+simplement l'ordre de faire des exercices en pleine mer. Le débarquement
+était remis. Toutes ces précautions, toutes ces allées et venues
+mystérieuses produisirent en moi une pénible impression. J'eus comme une
+vague intuition des événements.
+
+Dans l'après-midi le _Sfax_ reprit sa marche lentement, en longeant les
+côtes. Vers 7 heures du soir, le croiseur stoppa de nouveau. La nuit
+était noire, l'atmosphère brumeuse, la pluie tombait par rafales. Je fus
+prévenu que le bateau à vapeur viendrait me prendre dans la soirée.
+
+A 9 heures du soir, on vint me dire qu'un canot était au bas de
+l'échelle du _Sfax_ pour me conduire au bateau à vapeur qui était
+arrivé, mais qui ne pouvait se rapprocher davantage à cause du mauvais
+temps. La mer était démontée, le vent soufflait en tempête, la pluie
+tombait abondamment. Le canot, soulevé par les flots, faisait des bonds
+effrayants au bas de l'échelle du _Sfax_ où il avait peine à se
+maintenir. Je ne pus que m'y précipiter et je me heurtai violemment
+contre le bordage, me blessant assez profondément. Le canot se mit en
+marche sous les rafales de pluie. Saisi aussi bien par les émotions de
+ce débarquement que par le froid et l'humidité pénétrante, je fus pris
+d'un violent accès de fièvre et me mis à claquer des dents. A force de
+volonté et d'énergie, je pus cependant me dominer. Après une course
+folle sur les vagues écumantes, nous abordâmes au bateau à vapeur, dont
+je pus à peine gravir l'échelle, souffrant de la blessure que je m'étais
+faite aux jambes, en me précipitant dans le canot. J'observai toujours
+le même silence. Le bateau à vapeur se mit en marche, puis stoppa.
+J'ignorais totalement où j'étais, où j'allais; pas un mot ne m'avait été
+adressé. Après une heure ou deux d'attente, je fus invité à descendre
+dans le canot du bord. La nuit était toujours aussi noire, la pluie
+continuait à tomber, mais la mer était plus calme. Je me rendis compte
+que nous devions être dans un port. A deux heures et quart du matin,
+j'abordai à un endroit que je sus depuis être Port-Houliguen.
+
+Là je fus introduit dans une calèche, avec un capitaine de gendarmerie
+et deux gendarmes. Entre deux haies de soldats, cette calèche me mena à
+une gare. En gare, je montai, toujours avec les mêmes compagnons, sans
+qu'une parole ait été échangée, dans un train qui, après deux ou trois
+heures de marche, m'amena à une autre gare où je descendis. J'y trouvai
+une nouvelle calèche qui me mena au grand trot à une ville, puis pénétra
+dans une cour. Je descendis et je m'aperçus alors, au personnel qui
+m'entourait, que j'étais dans la prison militaire de Rennes; il était
+environ six heures du matin.
+
+On comprend quelles avaient été successivement ma surprise, ma
+stupéfaction, ma tristesse, ma douleur extrême d'un pareil retour dans
+ma patrie. Là où je croyais trouver des hommes unis dans une commune
+pensée de justice et de vérité, désireux de faire oublier toute la
+douleur d'une effroyable erreur judiciaire, je ne trouvais que des
+visages anxieux, des précautions minutieuses, un débarquement fou en
+pleine nuit sur une mer démontée, des souffrances physiques venant se
+joindre à ma douleur morale. Heureusement que pendant les longs et
+tristes mois de ma captivité, j'avais su imposer à mon moral, à mes
+nerfs, à mon corps, une immense force de résistance.
+
+Nous étions au 1er juillet. A neuf heures du matin, je fus prévenu que
+je verrais ma femme quelques instants après dans la chambre voisine de
+celle que j'occupais. Cette chambre était comme la mienne fermée par un
+grillage serré en bois, qui ne permettait pas de voir dans la cour; elle
+avait été garnie d'une table et de chaises. Toutes les entrevues avec
+les miens, avec mes défenseurs, y eurent lieu. Si fort que je fusse, un
+violent tremblement me saisit, les larmes coulèrent, ces larmes que je
+ne connaissais plus depuis si longtemps, mais je pus bientôt me
+ressaisir.
+
+L'émotion que nous éprouvâmes, ma femme et moi, en nous revoyant, fut
+trop forte pour qu'aucune parole humaine puisse en rendre l'intensité.
+Il y avait de tout, de la joie, de la douleur; nous cherchions à lire
+sur nos visages les traces de nos souffrances, nous aurions voulu nous
+dire tout ce que nous avions sur le coeur, toutes les sensations
+comprimées et étouffées pendant de si longues années, et les paroles
+expiraient sur nos lèvres. Nous nous contentâmes de nous regarder,
+puisant, dans les regards échangés, toute la puissance de notre
+affection comme de notre volonté. La présence d'un lieutenant
+d'infanterie, chargé par ordre d'assister à nos entretiens, gênait aussi
+toute intimité. D'autre part, je ne savais rien des événements qui
+s'étaient écoulés depuis cinq ans, j'étais revenu avec confiance; cette
+confiance avait été fortement ébranlée par les péripéties de la nuit
+émouvante que je venais de passer. Mais je n'osai interroger ma chère
+femme de crainte de lui procurer une douleur; de même, elle préféra
+laisser à mes avocats le soin de me mettre au courant.
+
+Ma femme fut autorisée à me voir tous les jours pendant une heure. Je
+revis aussi successivement tous les membres de nos familles et rien
+n'égale la joie que nous eûmes de pouvoir enfin nous embrasser après
+tant d'années douloureuses.
+
+Le 3 juillet, Me Demange, Me Labori étaient auprès de moi. Je me jetai
+dans les bras de Me Demange, puis je fus présenté à Me Labori. Ma
+confiance en Me Demange, en son admirable dévouement, était restée
+inaltérée; je ressentis tout de suite une vive sympathie pour Me Labori
+qui avait été, avec tant d'éloquence et de courage, l'avocat de la
+vérité et à qui j'exprimai ma profonde gratitude. Puis Me Demange me fit
+succinctement le récit de l'«Affaire». J'écoutai haletant et dans mon
+esprit peu à peu s'enchaînèrent tous les anneaux de cette dramatique
+histoire. Ce premier exposé fut complété par Me Labori. J'appris la
+longue suite de méfaits, de scélératesses, de crimes constatés contre
+mon innocence. J'appris les actes héroïques, le suprême effort tenté par
+tant d'esprits d'élite; la superbe lutte entreprise par une poignée
+d'hommes de grand coeur et de grand caractère contre toutes les
+coalitions du mensonge et de l'iniquité. Pour moi, qui n'avais jamais
+douté de la justice, quel effondrement de toutes mes croyances! Mes
+illusions à l'égard de quelques-uns de mes anciens chefs s'envolèrent
+une à une, mon âme s'emplit de trouble et de douleur. Je fus saisi d'une
+immense pitié, d'une grande douleur pour cette armée que j'aimais.
+
+Dans l'après-midi, je vis mon cher frère Mathieu, qui s'était dévoué à
+moi depuis le premier jour, qui était resté sur la brèche pendant ces
+cinq années, avec un courage, une sagesse, une volonté admirables; qui a
+donné le plus bel exemple de dévouement fraternel.
+
+Le lendemain 4 juillet, les avocats me remirent les comptes rendus des
+procès de 1898, l'enquête de la chambre criminelle, les débats
+définitifs devant les chambres réunies de la Cour de cassation. Je lus
+le procès Zola dans la nuit qui suivit, sans pouvoir m'en détacher. Je
+vis comment Zola fut condamné pour avoir voulu et dit la vérité, je lus
+le serment du général de Boisdeffre, jurant l'authenticité du faux
+Henry. Mais en même temps que ma tristesse s'augmentait, en considérant
+avec douleur combien les passions égarent les hommes, en lisant tous les
+crimes commis contre l'innocence, un profond sentiment de reconnaissance
+et d'admiration s'élevait dans mon coeur pour tous les hommes courageux,
+savants ou travailleurs, grands ou humbles, qui s'étaient jetés
+vaillamment dans la lutte pour le triomphe de la justice et de la
+vérité, pour le maintien des principes qui sont le patrimoine de
+l'humanité. Et ce sera dans l'histoire l'honneur de la France que cette
+levée d'hommes de toutes les catégories, de savants jusqu'ici enfouis
+dans les travaux silencieux du laboratoire ou du cabinet d'études, de
+travailleurs attachés au dur labeur journalier, d'hommes politiques
+mettant l'intérêt général au-dessus de leur intérêt personnel, pour la
+suprématie des nobles idées de justice, de liberté et de vérité.
+
+Puis je lus l'admirable mémoire présenté devant la Cour de cassation par
+Me Mornard et le sentiment de profonde estime que j'eus dès lors pour
+l'éminent avocat ne fit que se fortifier encore quand je le connus et
+que je pus apprécier sa haute et libre intelligence.
+
+Levé de bonne heure, entre quatre heures et cinq heures du matin, je
+travaillais tout le jour. Je compulsais avec avidité les dossiers,
+marchant de surprise en surprise devant cet amas formidable d'incidents.
+J'appris l'illégalité du procès de 1894, la communication secrète aux
+membres du 1er Conseil de guerre, de pièces fausses ou inapplicables,
+ordonnée par le général Mercier, les collusions pour sauver le coupable.
+
+Je reçus aussi dans cette période des milliers de lettres d'amis connus
+ou inconnus, de tous les coins de France, de tous les coins de l'Europe
+et du monde; je n'ai pu les remercier individuellement, mais je tiens à
+leur dire ici combien mon coeur s'est fondu à ces touchantes
+manifestations de sympathie, quel bien j'en ai éprouvé, quelle force j'y
+ai puisée.
+
+J'avais été très sensible au changement de climat. J'avais constamment
+froid et je dus me couvrir très chaudement, quoique nous fussions en
+plein été. Dans les derniers jours du mois de juillet, je fus saisi de
+violents accès de fièvre, suivis de congestion du foie. Je dus m'aliter,
+mais, grâce à une médicamentation énergique, je fus bientôt debout. Je
+me mis alors au régime unique du lait et des oeufs et je maintins ce
+régime durant tout mon séjour à Rennes. J'y ajoutai cependant de la kola
+durant les débats, afin de pouvoir résister et de tenir debout pendant
+ces longues et interminables audiences.
+
+L'ouverture des débats fut fixée au 9 août. Je dus ronger mon frein;
+j'étais impatient pour ma chère femme, que je sentais épuisée par ces
+continuelles émotions, comme pour moi-même, de voir arriver le terme de
+cet effroyable martyre. J'étais impatient de revoir mes chers et adorés
+enfants qui ignoraient encore tout, et de pouvoir, dans la tranquillité,
+entre ma femme et eux, oublier toutes les tristesses du passé et
+renaître à la vie.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Je ne raconterai pas ici les débats du procès de Rennes.
+
+Malgré l'évidence la plus manifeste, contre toute justice et toute
+équité, je fus condamné.
+
+Et le verdict fut prononcé avec circonstances atténuantes! Depuis quand
+y a-t-il des circonstances atténuantes pour le crime de trahison?
+
+Deux voix cependant se prononcèrent pour moi. Deux consciences furent
+capables de s'élever au-dessus de l'esprit de parti pour ne regarder que
+le droit humain, la justice, et s'incliner devant l'idéal supérieur.
+
+Quant au verdict, que cinq juges ont osé prononcer, je ne l'accepte pas.
+
+Je signai mon pourvoi en revision le lendemain de ma condamnation. Les
+jugements des conseils de guerre ne relèvent que du conseil de revision
+militaire; celui-ci n'est appelé à se prononcer que sur la forme.
+
+Je savais ce qui s'était déjà passé lors du conseil de revision de 1894;
+je ne fondais donc aucun espoir sur ce pourvoi. Mon but était d'aller
+devant la Cour de cassation pour lui permettre d'achever l'oeuvre de
+justice et de vérité qu'elle avait commencée. Mais je n'en avais alors
+aucun moyen, car en justice militaire, pour aller devant la Cour de
+cassation, il faut, aux termes de la loi de 1895, avoir un fait nouveau
+ou la preuve d'un faux témoignage.
+
+Mon pourvoi en revision devant la justice militaire me permettait donc
+simplement de gagner du temps.
+
+J'avais signé mon pourvoi le 9 septembre. Le 12 septembre, à 6 heures du
+matin, mon frère Mathieu était dans ma cellule, autorisé par le général
+de Galliffet, ministre de la Guerre, à me voir sans témoin. La grâce
+m'était offerte, mais il fallait, pour qu'elle pût être signée, que je
+retirasse mon pourvoi. Quoique je n'attendisse rien de ce pourvoi,
+j'hésitai cependant à le retirer, car je n'avais nul besoin de grâce,
+j'avais soif de justice. Mais, d'autre part, mon frère me dit que ma
+santé fort ébranlée me laissait peu d'espoir de résister encore
+longtemps dans les conditions où j'allais être placé, que la liberté me
+permettrait de poursuivre plus facilement la réparation de l'atroce
+erreur judiciaire dont j'étais encore victime, puisqu'elle me donnait le
+temps, seule raison du pourvoi devant le tribunal de revision militaire.
+Mathieu ajouta que le retrait de mon pourvoi était conseillé, approuvé
+par les hommes qui avaient été, dans la presse, devant l'opinion, les
+principaux défenseurs de ma cause. Enfin je songeai à la souffrance de
+ma femme, des miens, à mes enfants que je n'avais pas encore revus et
+dont la pensée me hantait depuis mon retour en France. Je consentis donc
+à retirer mon pourvoi, mais en spécifiant bien nettement mon intention
+absolue, irréductible, de poursuivre la revision légale du verdict de
+Rennes.
+
+Le jour même de ma libération, je fis paraître une note qui traduisait
+ma pensée et mon invincible volonté.
+
+La voici:
+
+
+ «Le Gouvernement de la République me rend la liberté. Elle n'est rien
+ pour moi sans l'honneur. Dès aujourd'hui, je vais continuer à
+ poursuivre la réparation de l'effroyable erreur judiciaire dont je suis
+ encore victime.
+
+ «Je veux que la France entière sache par un jugement définitif que je
+ suis innocent. Mon coeur ne sera apaisé que lorsqu'il n'y aura pas un
+ Français qui m'impute le crime abominable qu'un autre a commis.»
+
+
+FIN
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+ LETTRE
+ A
+ M. CHARLES DUPUY
+
+ Ministre de L'Intérieur.--Président du Conseil
+
+
+ Dépôt de St-Martin-de-Ré, le 26 janvier 1895.
+
+ Monsieur le Ministre,
+
+ J'ai été condamné pour le crime le plus infâme qu'un soldat puisse
+ commettre, et je suis innocent.
+
+ Après ma condamnation, j'étais résolu à me tuer. Ma famille, mes amis
+ m'ont fait comprendre que, moi mort, tout était fini; mon nom, ce nom
+ que portent mes chers enfants, déshonoré à jamais.
+
+ Il m'a donc fallu vivre!
+
+ Ma plume est impuissante à vous retracer le martyre que j'endure;
+ votre coeur de Français vous le fera sentir mieux que je ne saurais le
+ faire.
+
+ Vous connaissez, monsieur le Ministre, la lettre missive qui a
+ constitué l'accusation formulée contre moi.
+
+ Cette lettre, ce n'est pas moi qui l'ai écrite.
+
+ Est-elle apocryphe?... A-t-elle été réellement adressée, accompagnée
+ des documents qui y sont énumérés?... A-t-on imité mon écriture, en
+ vue de me viser spécialement?... Ou bien n'y faut-il voir qu'une
+ similitude fatale d'écriture?
+
+ Autant de questions auxquelles mon cerveau seul est impuissant à
+ répondre.
+
+ Je ne viens vous demander, monsieur le Ministre, ni grâce, ni pitié,
+ mais justice seulement.
+
+ Au nom de mon honneur de soldat qu'on m'a arraché, au nom de ma
+ malheureuse femme, au nom enfin de mes pauvres enfants, je viens vous
+ supplier de faire poursuivre les recherches pour découvrir le
+ véritable coupable.
+
+ Dans un siècle comme le nôtre, dans un pays comme la France, imbu des
+ nobles idées de justice et de vérité, il est impossible que, avec les
+ puissants moyens d'investigation dont vous disposez, vous n'arriviez
+ pas à éclaircir cette tragique histoire, à démasquer le monstre qui a
+ jeté le malheur et le déshonneur dans une honnête famille.
+
+ Je vous en supplie encore une fois, monsieur le Ministre, au nom de ce
+ que vous avez vous-même de plus cher en ce monde, justice, justice, en
+ faisant poursuivre les recherches.
+
+ Quant à moi, je ne demande que l'oubli et le silence autour de mon
+ nom, jusqu'au jour où mon innocence sera reconnue.
+
+ Jusqu'à mon arrivée ici, j'avais pu écrire et travailler dans ma
+ cellule, correspondre avec les divers membres de ma famille, écrire
+ chaque jour à ma femme. C'était pour moi une consolation, dans
+ l'épouvantable situation dans laquelle je me trouve, si épouvantable,
+ monsieur le Ministre, qu'aucun cerveau humain ne saurait en rêver une
+ plus tragique.
+
+ Hier encore heureux, n'ayant rien à envier à personne! Aujourd'hui,
+ sans avoir rien fait pour cela, jeté au ban de la société! Ah!
+ monsieur le Ministre, je ne crois pas qu'aucun homme, dans notre
+ siècle, a enduré un martyre pareil. Avoir l'honneur aussi haut placé
+ que qui que ce soit au monde et se le voir enlevé par ses pairs; y
+ a-t-il pour un innocent une torture plus effroyable!
+
+ Je suis, monsieur le Ministre, nuit et jour dans ma cellule en tête à
+ tête avec mon cerveau, sans occupation aucune. Ma tête, déjà ébranlée
+ par ces catastrophes aussi tragiques qu'inattendues, n'est plus très
+ solide. Aussi, vous demanderai-je de vouloir bien m'autoriser à écrire
+ et à travailler dans ma cellule.
+
+ Je vous demanderai aussi de me permettre de correspondre de temps en
+ temps avec les divers membres de ma famille (beaux-parents, frères et
+ soeurs).
+
+ Enfin, j'ai été avisé hier que je ne pourrai plus écrire que deux fois
+ par semaine à ma femme. Je vous supplie de me permettre d'écrire plus
+ souvent à cette malheureuse enfant, qui a si grand besoin d'être
+ consolée et soutenue dans l'épouvantable situation que la fatalité
+ nous a faite.
+
+ Justice donc, monsieur le Ministre, et du travail pour permettre à son
+ cerveau d'attendre l'heure éclatante où son innocence sera reconnue,
+ c'est tout ce que vous demande le plus infortuné des Français.
+
+ Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l'assurance de ma haute
+ considération.
+
+ ALFRED DREYFUS.
+
+
+ LETTRES
+ AU
+ PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
+
+
+ Iles du Salut, 8 juillet 1897.
+
+ A Monsieur le Président de la République,
+
+ Monsieur le Président,
+
+ Je me permets de venir faire encore un appel à votre haute équité,
+ jeter à vos pieds l'expression de mon profond désespoir, les cris de
+ mon immense douleur.
+
+ Je vous ouvrirai tout mon coeur, Monsieur le Président, sûr que vous
+ me comprendrez. J'appelle simplement votre indulgence sur la forme, le
+ décousu peut-être de ma pensée. J'ai trop souffert, je suis trop
+ brisé, moralement et physiquement, j'ai le cerveau trop broyé pour
+ pouvoir faire encore l'effort de rassembler mes idées.
+
+ Comme vous le savez, Monsieur le Président de la République, accusé,
+ puis condamné sur une preuve d'écriture, pour le crime le plus
+ abominable, le forfait le plus atroce qu'un homme, qu'un soldat puisse
+ commettre, j'ai voulu vivre, pour attendre l'éclaircissement de cet
+ horrible drame, pour voir encore, pour mes chers enfants, le jour où
+ l'honneur leur serait rendu.
+
+ Ce que j'ai souffert, Monsieur le Président de la République, depuis
+ le début de ce lugubre drame, mon coeur seul le sait! J'ai souvent
+ appelé la mort de toutes mes forces et je me raidissais encore,
+ espérant toujours enfin voir luire l'heure de la justice.
+
+ Je me suis soumis intégralement, scrupuleusement à tout, je défie qui
+ que ce soit de me faire le reproche d'un procédé incorrect. Je n'ai
+ jamais oublié, je n'oublierai pas jusqu'à mon dernier souffle que,
+ dans cette horrible affaire, s'agite un double intérêt: celui de la
+ Patrie, le mien et celui de mes enfants; l'un est aussi sacré que
+ l'autre.
+
+ Certes, j'ai souffert de ne pouvoir alléger l'horrible douleur de ma
+ femme, des miens; j'ai souffert de ne pas pouvoir me vouer corps et
+ âme à la découverte de la vérité; mais jamais la pensée ne m'est
+ venue, ne me viendra, de parvenir à obtenir cette vérité par des
+ moyens qui puissent être nuisibles aux intérêts supérieurs de la
+ Patrie. Je passerais sous silence la pureté de ma pensée, si je
+ n'avais pour garant la loyauté de mes actes, depuis le début de ce
+ lugubre drame.
+
+ Je me suis permis, Monsieur le Président, de faire un appel à votre
+ haute justice, pour faire cette vérité; j'ai imploré aussi le
+ Gouvernement de mon pays, parce que je pensais qu'il lui serait
+ possible de concilier tout à la fois les intérêts de la Justice, de la
+ pitié enfin, que doit inspirer une situation aussi épouvantable, aussi
+ atroce, avec les intérêts du pays.
+
+ Quant à moi, Monsieur le Président, sous les injures les plus
+ abominables, quand ma douleur devenait telle, que la mort m'eût été un
+ bienfait, quand ma raison s'effondrait, quand tout en moi se déchirait
+ de me voir traité ainsi comme le dernier des misérables, quand enfin
+ un cri de révolte s'échappait de mon coeur à la pensée de mes enfants
+ qui grandissent, dont le nom est déshonoré... c'est vers vous,
+ Monsieur le Président, c'est vers le Gouvernement de mon pays que
+ s'élevait mon cri d'appel suprême, c'est de ce côté que se tournaient
+ toujours mes yeux, mon regard éploré. J'espérais tout au moins,
+ Monsieur le Président, que l'on me jugerait sur mes actes. Depuis le
+ début de ce lugubre drame, je n'ai jamais dévié de la ligne de
+ conduite que je m'étais tracée, que me dictait inflexiblement ma
+ conscience. J'ai tout subi, j'ai tout supporté, j'ai été frappé
+ impitoyablement sans que j'aie jamais su pourquoi... et, fort de ma
+ conscience, j'ai su résister.
+
+ Ah! certes, j'ai eu des moments de colère, des mouvements
+ d'impatience, j'ai laissé exhaler parfois tout ce qui peut jaillir
+ d'amertume d'un coeur ulcéré, dévoré d'affronts, déchiré dans ses
+ sentiments les plus intimes. Mais je n'ai jamais oublié un seul
+ instant qu'au-dessus de toutes les passions humaines, il y avait la
+ Patrie.
+
+ Et cependant, Monsieur le Président, la situation qui m'était faite
+ est devenue plus atroce chaque jour, les coups ont continué à pleuvoir
+ sur moi, sans trêve, sans jamais rien y comprendre, sans jamais les
+ avoir provoqués, ni par mes paroles ni par mes actes.
+
+ Ajoutez à ma douleur propre, si atroce, si intense, le supplice de
+ l'infamie, celui du climat, de la quasi-réclusion, me voir l'objet du
+ mépris, souvent non dissimulé, et de la suspicion constante de ceux
+ qui me gardent nuit et jour, n'est-ce pas trop, Monsieur le
+ Président... pour un être humain qui a toujours et partout fait son
+ devoir?
+
+ Et ce qu'il y a d'épouvantable pour mon cerveau déjà si halluciné,
+ déjà si hébété, qui chavire à tous les coups qui le frappent sans
+ cesse, c'est de voir que, quelle que soit la rectitude de sa conduite,
+ sa volonté invincible qu'aucun supplice n'entamera, de mourir comme il
+ a vécu, en honnête homme, en loyal Français, c'est de se voir, dis-je,
+ traité chaque jour plus durement, plus misérablement.
+
+ Ma misère est à nulle autre pareille, il n'est pas une minute de ma
+ vie qui ne soit une douleur. Quelle que soit la conscience, la force
+ d'âme d'un homme, je m'effondre, et la tombe me serait un bienfait.
+
+ Et alors, Monsieur le Président, dans cette détresse profonde de tout
+ mon être broyé par les supplices, par cette situation d'infamie qui me
+ brise, par la douleur qui m'étreint à la gorge et qui m'étouffe, le
+ cerveau halluciné par tous les coups qui me frappent sans trêve,
+ c'est vers vous, Monsieur le Président, c'est vers le Gouvernement de
+ mon pays que je jette le cri d'appel, sûr qu'il sera écouté.
+
+ Ma vie, Monsieur le Président, je n'en parlerai pas. Aujourd'hui comme
+ hier, elle appartient à mon pays. Ce que je lui demande simplement
+ comme une faveur suprême, c'est de la prendre vite, de ne pas me
+ laisser succomber aussi lentement par une agonie atroce, sous tant de
+ supplices infamants que je n'ai pas mérités, que je ne mérite pas.
+
+ Mais ce que je demande aussi à mon pays, c'est de faire faire la
+ lumière pleine et entière sur cet horrible drame; car mon honneur ne
+ lui appartient pas, c'est le patrimoine de mes enfants, c'est le bien
+ propre de deux familles.
+
+ Et je supplie aussi, avec toutes les forces de mon âme, que l'on pense
+ à cette situation atroce, intolérable, pire que la mort, de ma femme,
+ des miens; que l'on pense aussi à mes enfants, à mes chers petits qui
+ grandissent, qui sont des parias; que l'on fasse tous les efforts
+ possibles, tout ce qui en un mot est compatible avec les intérêts du
+ pays, pour mettre le plus tôt possible un terme au supplice de tant
+ d'êtres humains.
+
+ Confiant dans votre équité, je vous prie, Monsieur le Président de la
+ République, de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments
+ respectueux.
+
+ A. DREYFUS.
+
+
+ Iles du Salut, 25 novembre 1897.
+
+ Monsieur le Président,
+
+ Je me permets de faire un nouvel et pressant appel à votre haute
+ équité, jeter aussi à vos pieds l'expression de mon profond désespoir.
+
+ Depuis plus de trois ans, innocent du crime abominable pour lequel
+ j'ai été condamné, je ne demande que de la justice, la découverte de
+ la vérité.
+
+ Dès le lendemain de ma condamnation, quand M. le commandant du Paty de
+ Clam est venu me trouver, au nom de M. le Ministre de la Guerre, pour
+ me demander si j'étais innocent ou coupable, je lui ai répondu que non
+ seulement j'étais innocent, mais que je demandais la lumière, toute la
+ lumière, et j'ai sollicité aussitôt l'aide des moyens d'investigation
+ habituels, soit par les attachés militaires, soit par tout autre moyen
+ dont dispose le Gouvernement.
+
+ Il me fut répondu que des intérêts supérieurs empêchaient l'emploi de
+ ces moyens d'investigation, mais que les recherches se poursuivraient.
+
+ Depuis plus de trois ans donc, j'attends dans la situation la plus
+ effroyable qu'il soit possible de rêver, j'attends toujours, et les
+ recherches n'aboutissent pas.
+
+ Si donc, d'une part, des intérêts supérieurs ont empêché, empêchent
+ probablement toujours, l'emploi des moyens d'investigation qui seuls
+ peuvent permettre de mettre un terme à cet effroyable martyre de tant
+ d'êtres humains, à plus forte raison devais-je les respecter, et c'est
+ ce que j'ai fait invinciblement.
+
+ Mais, d'autre part, Monsieur le Président, voilà plus de trois ans que
+ dure cette effroyable situation, mes enfants grandissent déshonorés,
+ ce sont des parias; leur éducation est impossible, et j'en deviens fou
+ de douleur... Les mêmes intérêts ne peuvent cependant pas exiger que
+ ma chère femme, mes pauvres enfants leur soient immolés.
+
+ Je viens simplement soumettre cette horrible situation à votre haute
+ équité, à celle du Gouvernement. Je viens simplement demander de la
+ justice pour les miens, pour mes enfants, qui sont les premières et
+ les plus épouvantables victimes.
+
+ Confiant dans votre haute équité, je vous demande Monsieur le
+ Président, de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments
+ dévoués et respectueux.
+
+ A. DREYFUS.
+
+
+ Iles du Salut, 20 décembre 1897.
+
+ Monsieur le Président,
+
+ Je me permets de venir faire un appel suprême à votre haute justice, à
+ celle du Gouvernement.
+
+ Je déclare simplement encore que je ne suis pas l'auteur de la lettre
+ qui m'a été imputée; j'ajoute que tout mon passé, sur lequel la
+ lumière doit être faite aujourd'hui, que toute ma vie s'élève et
+ proteste contre la seule pensée d'un acte aussi infâme.
+
+ Depuis le premier jour de ce terrible drame, j'attends son
+ éclaircissement, un meilleur lendemain, la lumière.
+
+ La situation supportée ainsi depuis plus de trois ans est aussi
+ effroyable pour ma chère femme, pour mes malheureux enfants, que pour
+ moi. Je viens simplement remettre leur sort, le mien, entre vos mains,
+ entre celles de M. le Ministre de la Guerre, entre les mains de M. le
+ Ministre de la Justice, de mon pays, pour demander s'il ne serait pas
+ possible de donner une solution, de mettre enfin un terme à cet
+ épouvantable martyre de tant d'êtres humains.
+
+ Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien
+ agréer l'expression de mes sentiments respectueux.
+
+ A. DREYFUS.
+
+
+ Iles du Salut, 12 janvier 1898.
+
+ Monsieur le Président,
+
+ Innocent du crime abominable pour lequel j'ai été condamné, depuis le
+ premier jour de ce lugubre drame je ne demande que la lumière.
+
+ Chaque fois que j'ai sollicité l'intervention des moyens
+ d'investigation dont dispose le Gouvernement, pour mettre enfin un
+ terme à cet horrible martyre de tant d'êtres humains, il me fut
+ répondu qu'il y avait en cause des intérêts supérieurs au mien. Je me
+ suis incliné, comme je m'incline, comme je m'inclinerai toujours
+ devant ces intérêts, comme c'est mon devoir.
+
+ Voilà trois ans que j'attends.
+
+ La situation est effroyable pour tous les miens, intolérable pour moi.
+
+ Il n'y a pas d'intérêts qui puissent exiger qu'une famille, que mes
+ enfants, qu'un innocent leur soient immolés.
+
+ Je viens donc simplement faire appel à votre haute justice, à celle du
+ Gouvernement, pour demander mon honneur, de la justice enfin pour tant
+ de victimes innocentes.
+
+ Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien
+ agréer l'expression de mes sentiments respectueux.
+
+ A. DREYFUS.
+
+
+ Iles du Salut, 16 janvier 1898.
+
+ Monsieur le Président de la République,
+
+ Je résume et renouvelle l'appel suprême que j'adresse au Chef de
+ l'État, au Gouvernement, à M. le Ministre de la Guerre, pour demander
+ mon honneur, de la justice enfin, si l'on ne veut pas qu'un innocent,
+ qui est au bout de ses forces, succombe sous un pareil supplice de
+ toutes les heures, de toutes les minutes, avec la pensée épouvantable
+ de laisser derrière lui ses enfants déshonorés.
+
+ Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, dans
+ celle de M. le Ministre de la Guerre, je vous demande de vouloir bien
+ agréer l'expression de mes sentiments respectueux.
+
+ A. DREYFUS.
+
+
+ Iles du Salut, 1er février 1898.
+
+ Monsieur le Président,
+
+ Je vous renouvelle, avec toutes les forces de mon être, l'appel que
+ j'ai déjà adressé au Chef de l'État, au Gouvernement, à M. le Ministre
+ de la Guerre.
+
+ Je ne suis pas coupable. Je ne saurais l'être.
+
+ Au nom de ma femme, de mes enfants, des miens, je viens demander la
+ revision de mon procès, la vie de mes enfants, de la justice enfin
+ pour tant de victimes innocentes.
+
+ Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, dans
+ celle de M. le Ministre de la Guerre, je vous demande de vouloir bien
+ agréer l'expression de mes sentiments respectueux.
+
+ A. DREYFUS.
+
+
+ Iles du Salut, 7 février 1898.
+
+ Monsieur le Président,
+
+ Depuis trois mois, dans la fièvre et le délire, j'ai adressé de
+ nombreux appels au chef de l'État, au Gouvernement, sans pouvoir
+ obtenir de solution, un terme à cet effroyable martyre de tant d'être
+ humains.
+
+ J'ai adressé un nouvel appel il y a quelques jours.
+
+ Mais je viens de recevoir les lettres de ma chère femme, de mes
+ enfants, et si mon coeur se brise, se déchire, devant tant de
+ souffrances imméritées, il se révolte aussi.
+
+ Comme je l'ai déjà dit, comme je le répète encore, car tout cela est
+ trop épouvantable, dès le lendemain de ma condamnation, c'est-à-dire
+ il y a plus de trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est
+ venu me trouver, au nom du Ministre de la Guerre, pour me demander si
+ j'étais innocent ou coupable, j'ai déclaré que non seulement j'étais
+ innocent, mais que je demandais la lumière, toute la lumière, et j'ai
+ sollicité aussitôt l'aide des moyens d'investigation habituels, soit
+ par les attachés militaires, soit par tout autre dont dispose le
+ Gouvernement.
+
+ Il me fut répondu alors que des intérêts supérieurs empêchaient les
+ moyens d'investigation habituels, mais que les recherches se
+ poursuivraient.
+
+ J'ai attendu ainsi pendant plus de trois ans, dans la situation la
+ plus effroyable qu'il soit possible; et les recherches n'aboutissent
+ pas.
+
+ Si donc, d'une part, des intérêts supérieurs ont toujours empêché,
+ doivent toujours empêcher l'emploi des moyens d'investigation qui,
+ seuls, peuvent mettre enfin un terme à cet effroyable martyre de tant
+ d'êtres humains, à plus forte raison devais-je respecter ces intérêts,
+ et c'est ce que j'ai toujours fait invinciblement.
+
+ Mais, d'autre part, cette situation dure depuis plus de trois ans, ma
+ chère femme subit un martyre épouvantable, mes enfants grandissent
+ déshonorés, en parias, j'agonise dans un cachot sous tant de supplices
+ de l'infamie; il n'y a pas d'intérêt au monde, car ce serait un crime
+ de lèse-humanité, qui puisse exiger qu'une femme, que des enfants,
+ qu'un innocent leur soient immolés.
+
+ Je viens soumettre une dernière fois toute l'horreur tragique de cette
+ situation à votre haute équité et à celle du Gouvernement. Je viens
+ demander de la justice pour les miens, la vie de mes enfants, un terme
+ enfin à ce martyre aussi effroyable de tant d'êtres humains.
+
+ Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, je vous
+ demande de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments
+ respectueux.
+
+ A. DREYFUS.
+
+
+ Iles du Salut, 12 mars 1898.
+
+ Monsieur le Président,
+
+ Je vous ai adressé un appel, le 20 novembre dernier, pour demander la
+ revision de mon procès.
+
+ A la même date, j'ai fait appel à la loyauté du général de Boisdeffre,
+ chef d'état-major général de l'armée, pour lui demander de vouloir
+ bien exprimer au Chef de l'État son avis sur la revision.
+
+ Cet avis ayant été favorable, votre avis, Monsieur le Président, a été
+ également favorable à la revision, puisqu'il m'a été déclaré
+ officiellement que la demande que je vous avais adressée à cette date
+ avait été transmise suivant la forme constitutionnelle au
+ Gouvernement.
+
+ Je réitère donc purement et simplement aujourd'hui ces appels.
+
+ Je fais donc appel à votre haute équité, à celle du Gouvernement, pour
+ demander, conformément aux avis exprimés à la suite de cet appel du 20
+ novembre 1897, avis qui ne sauraient être contraires aujourd'hui, dont
+ la suite a été favorable, puisqu'il m'a été déclaré officiellement que
+ transmission en avait été faite au Gouvernement, pour demander,
+ dis-je, que justice soit enfin faite, que la revision ait enfin lieu.
+
+ Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, je vous
+ demande de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments
+ respectueux.
+
+ A. DREYFUS.
+
+
+ Iles du Salut, 20 mars 1898.
+
+ Monsieur le Président,
+
+ Je résume tous les appels précédents. Innocent du crime abominable
+ pour lequel j'ai été condamné, je viens faire appel à la haute justice
+ du Chef de l'État, pour demander la revision de mon procès.
+
+ Confiant dans votre équité, je vous demande de vouloir bien agréer
+ l'expression de mes sentiments respectueux.
+
+ A. DREYFUS.
+
+
+ Iles du Salut, 22 avril 1898.
+
+ Monsieur le Président,
+
+ Ignorant quelle suite a été donnée aux demandes de revision que je
+ vous ai adressées, je les résume toutes en ces quelques mots.
+
+ Innocent du crime abominable pour lequel j'ai été condamné, je fais
+ appel à la haute justice du Chef de l'État, pour obtenir la revision
+ de mon procès.
+
+ Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien
+ agréer l'expression de mes sentiments respectueux.
+
+ A. DREYFUS.
+
+
+ Iles du Salut, 28 mai 1898.
+
+ Monsieur le Président,
+
+ Depuis le mois de novembre 1897, j'ai adressé de nombreux appels au
+ Chef de l'État pour demander de la justice pour les miens, un terme à
+ ce martyre aussi effroyable qu'immérité de tant d'êtres humains, la
+ revision de mon procès.
+
+ J'ai fait appel également au Gouvernement, au Sénat, à la Chambre des
+ Députés, à ceux qui m'ont fait condamner, à la Patrie en un mot, à qui
+ il appartient de prendre cette cause en mains. Car c'est la cause de
+ la justice, du bon droit, parce que, depuis le premier jour de ce
+ lugubre drame, je ne demande ni grâces, ni faveurs, de la vérité
+ simplement, parce qu'enfin, quand il s'agit de ces deux choses, qui se
+ nomment «Justice, Honneur», toutes les questions de personnes doivent
+ s'effacer, toutes les passions doivent se taire.
+
+ Tout cela dure depuis six mois, j'ignore toujours quelle est la suite
+ définitive donnée à toutes les demandes de revision, je ne sais
+ toujours rien... si, je sais qu'une noble femme, épouse, mère, que
+ deux familles pour qui l'honneur est tout, souffrent le martyre...
+
+ Si, je sais qu'un soldat qui a toujours loyalement et fidèlement servi
+ sa patrie, qui lui a tout sacrifié, situation, fortune, pour lui
+ consacrer toutes ses forces, toute son intelligence, je sais que ce
+ soldat agonise dans un cachot, livré nuit et jour à tous les supplices
+ de l'infamie, à toutes les suspicions imméritées, à tous les outrages.
+
+ Encore une fois, Monsieur le Président de la République, au nom de ma
+ femme et de mes enfants, des miens, je fais appel à la Patrie, au
+ premier magistrat du pays, pour demander de la justice pour tant de
+ victimes innocentes, la revision de mon procès.
+
+ Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien
+ agréer l'expression de mes sentiments respectueux.
+
+ A. DREYFUS.
+
+
+ Iles du Salut, 7 juin 1898.
+
+ Monsieur le Président,
+
+ Depuis de longs mois, j'adresse appels sur appels au Chef de l'État,
+ pour demander la revision de mon procès.
+
+ J'ai réitéré encore cet appel, le 26 mai dernier. De jour en jour,
+ d'heure en heure, j'attends une réponse qui ne vient pas.
+
+ Mes forces physiques, morales, diminuent chaque jour... Je ne demande
+ plus qu'une chose à la vie, pouvoir descendre apaisé dans la tombe,
+ sachant le nom de mes enfants lavé de cette horrible souillure.
+
+ S'il faut mourir victime innocente, je saurai mourir, Monsieur le
+ Président, léguant mes pauvres malheureux enfants à ma chère Patrie,
+ que j'ai toujours fidèlement et loyalement servie... Mais tout au
+ moins, Monsieur le Président, je sollicite de votre bienveillance une
+ réponse à mes demandes de revision, réponse que je vais attendre
+ anxieusement, de jour en jour. Mettant toute ma confiance dans la
+ haute équité du Chef de l'État, je vous demande de vouloir bien agréer
+ l'expression de mes sentiments respectueux.
+
+ A. DREYFUS.
+
+
+DEUX LETTRES
+A
+M. LE GÉNÉRAL DE BOISDEFFRE
+
+
+ Iles du Salut, 5 juillet 1898.
+
+ Mon Général,
+
+ Le coeur perdu, le cerveau en lambeaux, c'est vers vous, mon général,
+ que je viens encore jeter un nouveau cri de détresse, un cri d'appel
+ plus poignant, plus déchirant que jamais. Je ne vous parlerai ni de
+ mes souffrances, ni des coups qui pleuvent sans repos ni trêve sur moi
+ sans jamais rien y comprendre, sans jamais les avoir provoqués ni par
+ un acte, ni par une parole. Mais je vous parlerai, oh! mon général, de
+ l'horrible douleur de ma famille, des miens, d'une situation tellement
+ tragique, que tous finiraient par y succomber. Je vous parlerai
+ toujours et encore de mes enfants, de mes chers petits qui grandissent
+ déshonorés, qui sont des parias, pour vous supplier, de toutes les
+ forces de mon âme, les mains jointes dans une prière suprême, avec
+ tout mon coeur de Français, de père, de faire tout ce qui est
+ humainement faisable pour mettre le plus tôt possible un terme à cet
+ effroyable martyre de tant d'êtres humains.
+
+ Oh! mon général, dites-vous bien que depuis deux ans et demi, bientôt
+ trois ans, il n'est pas une minute de ma vie, pas une seconde de mon
+ existence, qui ne soit une douleur et que, si j'ai vécu ces minutes,
+ ces secondes épouvantables, oh! mon général, c'est que j'aurais voulu
+ pouvoir mourir tranquille, apaisé, sachant le nom que portent mes
+ enfants honoré et respecté. Aujourd'hui, mon général, ma situation est
+ devenue trop atroce, les souffrances trop grandes, et... je chavire
+ totalement. C'est pourquoi je viens encore jeter le cri de détresse
+ poignante, le cri d'un père qui vous lègue ce qu'il a de plus précieux
+ au monde, la vie de ses enfants, cette vie qui n'est pas possible tant
+ que leur nom n'aura pas été lavé de cette horrible souillure.
+
+ C'est avec toute mon âme qui s'élance vers vous dans cette
+ épouvantable agonie, c'est avec tout mon coeur saignant et pantelant
+ que je vous écris ces quelques lignes, sûr que vous me comprendrez.
+
+ Et je vous en supplie aussi, mon général, une bonne parole à ma pauvre
+ femme et l'assurance d'une aide puissante et honorable.
+
+ Veuillez agréer l'expression de mes sentiments respectueux.
+
+ ALFRED DREYFUS.
+
+
+ Iles du Salut, 8 septembre 1898.
+
+ Mon Général,
+
+ Je me permets de renouveler simplement la demande que je vous ai
+ adressée, il y a deux mois, sollicitant votre bienveillance, votre
+ intervention pour appuyer mes demandes à l'effet de mettre un terme à
+ notre épouvantable martyre, sollicitant aussi toujours votre
+ protection pour mes malheureux enfants, les plus terribles victimes
+ dans ce drame.
+
+ Confiant dans votre équité, je vous demande de vouloir bien agréer
+ l'expression de mes sentiments dévoués et respectueux.
+
+ ALFRED DREYFUS.
+
+
+453.--Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Liste des modifications:
+
+ Page 40: «dmissible» remplacé par «admissible» (Il n'est pas
+ admissible,)
+ Page 51: «nons» par «nous» (Pauvre ami, nous étions si heureux,)
+ Page 71: «d'autan» par «d'autant» (et ma souffrance est d'autant
+ plus terrible)
+ Page 75: «qne» par «que» (Nous n'aurons le droit de mourir que
+ lorsque)
+ Page 141: «infiniments» par «infiniment» (des infiniment petits.)
+ Page 151: «cassonnade» par «cassonade» (c'est-à-dire plus de café,
+ plus de cassonade;)
+ Page 216: «courrrier» par «courrier» (j'attends mon courrier,)
+ Page 278: «dispopositions» par «dispositions» (Dans le cas où,
+ contrairement aux dispositions)
+ Page 279: «munifestations» par «manifestations» (toutes ces
+ manifestations de ma douleur,)
+ Page 311: «persone» par «personne» (sans jamais craindre rien ni
+ personne...)
+ Page 341: «hautre» par «haute» (un appel à votre haute équité,)
+ Page 347: «délare» par «déclare» (Je déclare simplement encore)
+ Page 357: «me» par «ne» (Je ne demande plus qu'une chose à la
+ vie)
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cinq années de ma vie, by Alfred Dreyfus
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ ANNÉES DE MA VIE ***
+
+***** This file should be named 38031-8.txt or 38031-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/0/3/38031/
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
+Internet Archive/Canadian Libraries)
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
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+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Cinq années de ma vie, by Alfred Dreyfus
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cinq années de ma vie
+ 1894-1899
+
+Author: Alfred Dreyfus
+
+Release Date: November 16, 2011 [EBook #38031]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ ANNÉES DE MA VIE ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
+Internet Archive/Canadian Libraries)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<hr class="full" />
+
+<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
+
+<h1>CINQ ANNÉES DE MA VIE</h1>
+
+<hr class="small" />
+
+<p class="center">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p>
+
+<p class="center">500 exemplaires in-8<sup>o</sup>, imposition spéciale, sur vélin.</p>
+
+<p class="center">Et 50 exemplaires in-8<sup>o</sup>, imposition spéciale<br /> sur papier du Japon,
+numérotés à la presse.<br /><br /></p>
+
+<div class="centern">
+ <p>Cet ouvrage a été composé et imprimé en français et en anglais dans les
+ Etats-Unis d'Amérique, où le texte français et la composition anglaise
+ sont protégés par le "Copyright".<br /></p>
+
+ <p class="right">Copyright 1901 par A. F. Jaccaci.</p>
+</div>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>ALFRED DREYFUS</h2>
+
+<hr class="small2" />
+
+<h1>CINQ ANNÉES<br />
+
+<big>DE MA VIE</big></h1>
+
+<h3>1894-1899</h3>
+
+<hr class="small2" />
+
+<p class="center"><big>PARIS</big></p>
+
+<p class="center">BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</p>
+
+<p class="center">FASQUELLE ÉDITEURS</p>
+
+<p class="center">11, <span class="smcap">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p>
+
+<p class="center">&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="center">Tous droits réservés.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<div class="centern">
+ <p><i>Je raconte uniquement dans ces pages ma vie pendant les cinq années où
+ j'ai été retranché du monde des vivants.</i></p>
+
+ <p><i>Les événements qui se sont déroulés autour du procès de 1894 et dans
+ les années suivantes, en France, me sont restés inconnus jusqu'au procès
+ de Rennes.</i></p>
+
+<p class="right2"><i>A. D.</i></p>
+</div>
+
+<hr class="small" />
+
+<p class="center"><i>A MES ENFANTS</i></p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p>
+
+<h2>I</h2>
+
+<p>Je suis né à Mulhouse, en Alsace, le 9 octobre 1859. Mon enfance
+s'écoula doucement sous l'influence bienfaisante de ma mère et de mes
+s&oelig;urs, d'un père profondément dévoué à ses enfants, sous la touchante
+protection de frères plus âgés.</p>
+
+<p>Ma première impression triste, dont le souvenir douloureux ne s'est
+jamais effacé de ma mémoire, a été la guerre de 1870. La paix conclue,
+mon père opta pour la nationalité française; nous dûmes quitter
+l'Alsace. Je me rendis à Paris pour poursuivre mes études.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span></p>
+
+<p>Je fus reçu en 1878 à l'École Polytechnique, d'où je sortis en 1880 pour
+entrer comme sous-lieutenant élève d'artillerie à l'École d'application
+de Fontainebleau. Le 1<sup>er</sup> octobre 1882 j'étais nommé lieutenant au
+31<sup>e</sup> régiment d'artillerie en garnison au Mans. A la fin de l'année
+1883, j'étais classé aux batteries à cheval de la 1<sup>re</sup> division de
+cavalerie indépendante à Paris.</p>
+
+<p>Le 12 septembre 1889, je fus nommé capitaine au 21<sup>e</sup> régiment
+d'artillerie, détaché comme adjoint à l'École centrale de pyrotechnie
+militaire à Bourges. Dans le courant de l'hiver, je me fiançai à M<sup>lle</sup>
+Lucie Hadamard, qui est devenue ma compagne dévouée et héroïque.</p>
+
+<p>Durant mes fiançailles, je préparai mes examens à l'École supérieure de
+guerre où je fus reçu le 20 avril 1890; le lendemain 21 avril, je me
+mariai. Je sortis de l'École supérieure de guerre en 1892 avec la
+mention très bien et le brevet d'état-major. Mon numéro de classement à
+la sortie de l'École de guerre me valut d'être appelé comme stagiaire à
+l'état-major de l'armée. J'y entrai le 1<sup>er</sup> janvier 1893.</p>
+
+<p>La carrière m'était ouverte brillante et facile; l'avenir se montrait
+sous de beaux auspices. Après les journées de travail, je trouvais le
+repos <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> et le charme de la vie familiale. Curieux de toutes les
+manifestations de l'esprit humain, je me complaisais aux longues
+lectures durant les chères soirées passées auprès de ma femme. Nous
+étions parfaitement heureux, un premier enfant égayait notre intérieur;
+je n'avais pas de soucis matériels, la même affection profonde
+m'unissait aux membres de ma famille et de la famille de ma femme.</p>
+
+<p>Tout dans la vie semblait me sourire.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span></p>
+
+<h2>II</h2>
+
+<p>L'année 1893 se passa sans incidents. Ma fille Jeanne vint éclairer mon
+intérieur d'un nouveau rayon de joie.</p>
+
+<p>L'année 1894 devait être la dernière de mon séjour à l'état-major de
+l'armée. Je fus désigné pour faire, durant le dernier trimestre de cette
+année, le stage réglementaire dans un régiment d'infanterie, stationné à
+Paris.</p>
+
+<p>Je commençai ce stage le 1<sup>er</sup> octobre; le samedi 13 octobre 1894, je
+reçus une note de service m'invitant à me rendre le lundi suivant à neuf
+heures du matin au ministère de la guerre pour l'inspection générale; il
+y était expressément indiqué d'être en «tenue bourgeoise». L'heure me
+parut bien matinale pour l'inspection générale qui, d'ordinaire, se
+passait le soir; l'indication de la tenue bourgeoise <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> m'étonna
+également. Mais après avoir fait ces remarques à la lecture de la note
+de service, je les oubliai vite, n'y attachant aucune importance.</p>
+
+<p>Le dimanche soir, nous dînâmes comme d'habitude, ma femme et moi, chez
+mes beaux-parents, d'où nous partîmes forts gais, heureux comme toujours
+de ces soirées passées en famille, dans un milieu affectueux.</p>
+
+<p>Le lundi matin je pris congé des miens. Mon fils Pierre, alors âgé de
+trois ans et demi, qui s'était accoutumé à me conduire jusqu'à la porte
+quand je sortais, m'accompagna ce matin-là comme d'habitude. Ce fut un
+de mes plus vifs souvenirs dans mon infortune; bien souvent, dans mes
+nuits de douleur et de désespoir, j'ai revécu cette minute où j'avais
+serré dans mes bras pour la dernière fois mon enfant; j'y puisais une
+nouvelle dose de force et de volonté.</p>
+
+<p>La matinée était belle et fraîche; le soleil s'élevait à l'horizon,
+chassant le brouillard léger et ténu; tout annonçait une superbe
+journée. Comme j'étais arrivé un peu à l'avance au ministère, je me
+promenai quelques minutes devant la façade; puis je montai aux bureaux.
+Dès mon entrée, je fus reçu par le commandant Picquart, qui semblait
+m'attendre et qui m'introduisit aussitôt dans <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> son cabinet. Je fus
+surpris de ne trouver aucun de mes camarades, les officiers étant
+toujours convoqués par groupes à l'inspection générale. Après quelques
+minutes de conversation banale, le commandant Picquart me conduisit dans
+le cabinet du chef d'état-major général. Mon étonnement fut grand en y
+pénétrant; au lieu de me trouver en présence du chef d'état-major
+général, je fus reçu par le commandant du Paty de Clam en uniforme.
+Trois personnes en civil, qui m'étaient complètement inconnues, s'y
+trouvaient également. Ces trois personnes étaient M. Cochefert, chef de
+la sûreté, son secrétaire et l'archiviste Gribelin.</p>
+
+<p>Le commandant du Paty vint à moi et me dit d'une voix étranglée: «Le
+général va venir. En l'attendant, comme j'ai une lettre à écrire et que
+j'ai mal au doigt, voulez-vous l'écrire pour moi?» Si étrange que fut
+cette demande, faite dans de pareilles conditions, j'y accédai aussitôt.
+Je m'assis à une petite table toute préparée, le commandant du Paty
+assis à côté et tout près de moi, suivant ma main de l'&oelig;il. Après
+m'avoir fait remplir d'abord une feuille d'inspection, il me dicta une
+lettre dont certains passages rappelaient la lettre accusatrice que je
+connus par la suite et qui prit le nom de «Bordereau». Au cours de la
+dictée, <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> le commandant m'interpella vivement, me disant: «Vous
+tremblez.» (Je ne tremblais pas. Au Conseil de guerre de 1894, il
+expliqua cette brusque interpellation en disant qu'il s'était aperçu que
+je ne tremblais pas durant la dictée, que dès lors il avait pensé avoir
+affaire à un simulateur et avait cherché à ébranler mon assurance.)
+Cette remarque véhémente me surprit singulièrement, ainsi que l'attitude
+hostile du commandant du Paty. Mais comme tout soupçon était fort loin
+de mon esprit, je crus qu'il trouvait que j'écrivais mal. J'avais froid
+aux doigts, car la température était très fraîche au dehors, et je
+n'étais que depuis quelques minutes dans une salle chauffée. Aussi lui
+répondis-je: «J'ai froid aux doigts.»</p>
+
+<p>Comme je continuais à écrire sans présenter aucun trouble, le commandant
+du Paty tenta une nouvelle interpellation et me dit violemment: «Faites
+attention, c'est grave!» Quelle que fût ma surprise de ce procédé aussi
+grossier qu'insolite, je ne dis rien et m'appliquai simplement à mieux
+écrire. Dès lors, le commandant du Paty, ainsi qu'il l'expliqua au
+Conseil de guerre de 1894, considéra que j'avais tout mon sang-froid et
+qu'il était inutile de poursuivre plus loin l'expérience. La scène de la
+dictée avait été préparée dans tous <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> ses détails; elle n'avait pas
+répondu aux espérances qui l'avaient inspirée.</p>
+
+<p>Aussitôt la dictée terminée, le commandant du Paty se leva et, posant la
+main sur moi, s'écria d'une voix tonnante: «Au nom de la loi, je vous
+arrête; vous êtes accusé du crime de haute trahison.» La foudre tombant
+à mes pieds n'eut pas produit en moi une commotion plus violente; je
+prononçai des paroles sans suite, protestant contre une accusation aussi
+infâme que rien dans ma vie ne permettait de justifier.</p>
+
+<p>Puis, M. Cochefert et son secrétaire s'élancèrent sur moi et me
+fouillèrent. Je n'opposai pas la moindre résistance et leur criai:
+«Prenez mes clefs, ouvrez tout chez moi, je suis innocent!» J'ajoutai:
+«Montrez-moi au moins les preuves de l'infamie que vous prétendez que
+j'ai commise.» Les charges sont accablantes, me répondit-on, sans
+vouloir préciser ces charges.</p>
+
+<p>Je fus ensuite conduit à la prison du Cherche-Midi par le commandant
+Henry, accompagné d'un agent de la sûreté. Durant ce trajet, le
+commandant Henry, qui était d'ailleurs parfaitement au courant de ce qui
+venait de se passer, car il avait assisté, caché derrière un rideau, à
+toute la scène, me demanda de quoi j'étais accusé. Ma réponse fut <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+l'objet d'un rapport du commandant Henry, rapport dont le mensonge
+éclata par les interrogatoires mêmes que je venais de subir et que je
+devais subir encore pendant plusieurs jours.</p>
+
+<p>A mon arrivée dans la prison, je fus incarcéré dans une cellule, dont la
+fenêtre donnait sur la cour des condamnés. Je fus mis au secret le plus
+absolu; toute communication avec les miens me fut interdite. Je n'eus à
+ma disposition ni papier, ni plume, ni encre, ni crayon. Les premiers
+jours, je fus mis au régime des condamnés; puis cette mesure illégale
+fût annulée.</p>
+
+<p>Les hommes qui apportaient ma nourriture, étaient toujours accompagnés
+du sergent de garde et de l'agent principal, qui seul possédait la clef
+de ma cellule. Il était interdit de m'adresser la parole.</p>
+
+<p>Quand je me vis dans cette sombre cellule, sous l'impression atroce de
+la scène que je venais de subir et de l'accusation monstrueuse portée
+contre moi, quand je pensai à tous ceux que je venais de quitter il y a
+quelques heures à peine, dans la joie et le bonheur, je tombai dans un
+état de surexcitation terrible, je hurlai de douleur.</p>
+
+<p>Je marchais dans ma cellule, heurtant ma tête aux murs. Le commandant
+des prisons vint me <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> voir, accompagné de l'agent principal, et me
+calma pour quelques instants.</p>
+
+<p>Je suis heureux de pouvoir rendre ici mon reconnaissant hommage au
+commandant Forzinetti, directeur des prisons militaires, qui sut allier
+les devoirs stricts du soldat aux sentiments les plus élevés d'humanité.</p>
+
+<p>Durant les dix-sept jours qui suivirent, je subis de nombreux
+interrogatoires du commandant du Paty, faisant fonctions d'officier de
+police judiciaire. Il arrivait toujours le soir, fort tard, accompagné
+de son greffier, l'archiviste Gribelin; il me dictait des bouts de
+phrases pris dans la lettre incriminée, faisait passer rapidement sous
+mes yeux, à la lumière, des mots ou des fractions de mots pris dans la
+même lettre, en me demandant si je reconnaissais ou non mon écriture. En
+dehors de ce qui a été consigné dans les interrogatoires, il faisait
+toutes sortes d'allusions voilées à des faits auxquels je ne comprenais
+rien, puis se retirait théâtralement, laissant mon cerveau en face
+d'énigmes indéchiffrables. J'ignorais toujours quelle était la base de
+l'accusation; malgré mes demandes pressantes, je ne pouvais obtenir
+aucun éclaircissement sur l'accusation monstrueuse portée contre moi. Je
+me débattais dans le vide.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span></p>
+
+<p>Si mon cerveau n'a pas sombré dans ces journées et dans ces nuits
+interminables, ce ne fut pas la faute du commandant du Paty. Je ne
+possédais ni papier ni encre permettant de fixer mes idées; à toutes les
+minutes je retournais dans ma tête les lambeaux de phrases que je lui
+arrachais et qui ne faisaient que me dérouter davantage. Mais quelles
+que fussent mes tortures, ma conscience veillait et me dictait
+infailliblement mon devoir. «Si tu meurs, me disait-elle, on te croira
+coupable; quoi qu'il arrive, il faut que tu vives pour crier ton
+innocence à la face du monde.»</p>
+
+<p>Le quinzième jour enfin après mon arrestation, le commandant du Paty me
+montra une photographie de la lettre accusatrice, appelée depuis le
+Bordereau.</p>
+
+<p>Cette lettre, je ne l'avais pas écrite, je n'en étais pas l'auteur.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p>
+
+<h2>III</h2>
+
+<p>Après la clôture de l'instruction du commandant du Paty, l'ordre
+d'ouvrir une instruction régulière fut donné par le général Mercier,
+ministre de la Guerre. Ma conduite cependant était irréprochable; rien
+dans ma vie, dans mes actes, dans mes relations ne pouvait prêter à une
+méprise quelconque.</p>
+
+<p>Le 3 novembre, le général Saussier, gouverneur de Paris, signa l'ordre
+d'informer.</p>
+
+<p>L'information fut confiée au commandant d'Ormescheville, rapporteur près
+le 1<sup>er</sup> Conseil de guerre de Paris; il ne put relever aucune charge
+précise. Son rapport est un tissu d'allusions et d'insinuations
+mensongères; il en a été déjà fait bonne justice au Conseil de guerre de
+1894; à la dernière audience, le commissaire du Gouvernement <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
+termina son réquisitoire en reconnaissant que tout avait disparu, sauf
+le bordereau. La Préfecture de police, ayant fait des investigations sur
+ma vie privée, avait remis un rapport officiel absolument favorable;
+l'agent Guénée, attaché au service des renseignements du ministère de la
+Guerre, produisit, d'autre part, un rapport anonyme; ce n'étaient que
+racontars calomnieux. Ce dernier rapport fut seul produit au procès de
+1894; le rapport officiel de la Préfecture de police, qui avait été
+remis à Henry, disparut. Les magistrats de la Cour suprême en
+retrouvèrent la minute dans les dossiers de la Préfecture et firent
+connaître la vérité en 1899.</p>
+
+<p>Après sept semaines d'instruction, durant lesquelles je suis resté comme
+précédemment au secret le plus absolu, le commissaire du Gouvernement,
+commandant Brisset, conclut, le 3 décembre 1894, à la mise en
+accusation, «les présomptions étant suffisamment établies». Ces
+présomptions étaient fondées sur les rapports contradictoires des
+experts en écriture. Deux experts, M. Gobert, expert près la Banque de
+France et M. Pelletier, concluaient en ma faveur; deux experts, MM.
+Teyssonnières et Charavay, concluaient contre moi, tout en constatant de
+nombreuses dissemblances <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> entre l'écriture du bordereau et la
+mienne. M. Bertillon, qui n'était pas expert, avait conclu contre moi
+par de prétendues raisons scientifiques. On sait qu'au procès de Rennes,
+en 1899, M. Charavay a solennellement reconnu son erreur.</p>
+
+<p>Le 4 décembre 1894, le général Saussier, gouverneur militaire de Paris,
+signa l'ordre de mise en jugement.</p>
+
+<p>Je fus mis alors en communication avec M<sup>e</sup> Demange, dont l'admirable
+dévouement m'a soutenu à travers toutes mes épreuves.</p>
+
+<p>On me refusait toujours le droit de voir ma femme. Le 5 décembre, je
+reçus enfin l'autorisation de lui écrire à lettre ouverte.</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Mardi, 5 décembre 1894.</p>
+
+ <p class="left2">Ma chère Lucie,</p>
+
+ <p>Enfin je puis t'écrire un mot, on vient de me signifier ma mise en
+ jugement pour le 19 de ce mois. On me refuse le droit de te voir.</p>
+
+ <p>Je ne veux pas te décrire tout ce que j'ai souffert, il n'y a pas au
+ monde de termes assez saisissants pour cela.</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span></p>
+
+ <p>Te rappelles-tu quand je te disais combien nous étions heureux? Tout
+ nous souriait dans la vie. Puis tout à coup un coup de foudre
+ épouvantable, dont mon cerveau est encore ébranlé. Moi, accusé du
+ crime le plus monstrueux qu'un soldat puisse commettre! Encore
+ aujourd'hui je me crois l'objet d'un cauchemar épouvantable.</p>
+
+ <p>La vérité finira bien par se faire jour. Ma conscience est calme et
+ tranquille, elle ne me reproche rien. J'ai toujours fait mon devoir,
+ jamais je n'ai fléchi la tête. J'ai été accablé, atterré dans ma
+ prison sombre, en tête à tête avec mon cerveau; j'ai eu des moments de
+ folie farouche, j'ai même divagué, mais ma conscience veillait. Elle
+ me disait: «Haut la tête et regarde le monde en face. Fort de ta
+ conscience marche droit et relève-toi. C'est une épreuve épouvantable,
+ mais il faut la subir.»</p>
+
+ <p>Je ne t'écris pas plus longuement, car je veux que cette lettre parte
+ ce soir.</p>
+
+ <p>Je t'embrasse mille fois comme je t'aime, comme je t'adore.</p>
+
+ <p>Mille baisers aux enfants. Je n'ose t'en parler plus longuement, les
+ pleurs me viennent aux yeux en pensant à eux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>La veille de l'ouverture des débats j'écrivis à ma femme la lettre
+suivante; elle exprime toute <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> la confiance que j'avais dans la
+loyauté et la conscience des juges.</p>
+
+<div class="letter">
+ <p>J'arrive enfin au terme de mes souffrances, au terme de mon martyre.
+ Demain je paraîtrai devant mes juges, le front haut, l'âme tranquille.</p>
+
+ <p>L'épreuve que je viens de subir, épreuve terrible s'il en fut, a épuré
+ mon âme. Je te reviendrai meilleur que je n'ai été. Je veux te
+ consacrer, à toi, à mes enfants, à nos chères familles, tout ce qui me
+ reste à vivre.</p>
+
+ <p>Comme je te l'ai dit, j'ai passé par des crises épouvantables. J'ai eu
+ de vrais moments de folie furieuse à la pensée d'être accusé d'un
+ crime aussi monstrueux.</p>
+
+ <p>Je suis prêt à paraître devant des soldats, comme un soldat qui n'a
+ rien à se reprocher. Ils verront sur ma figure, ils liront dans mon
+ âme, ils acquerront la conviction de mon innocence comme tous ceux qui
+ me connaissent.</p>
+
+ <p>Dévoué à mon pays auquel j'ai consacré toutes mes forces, toute mon
+ intelligence, je n'ai rien à craindre. Dors donc tranquille, ma
+ chérie, et ne te fais aucun souci. Pense seulement à la joie que nous
+ éprouverons à nous trouver bientôt dans les bras l'un de l'autre, à
+ oublier bien vite ces jours tristes et sombres...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p>
+
+<p>Le 19 décembre 1894 commencèrent les débats du procès qui eut lieu à
+huis clos, malgré les énergiques protestations de mon avocat; je
+désirais ardemment la publicité des audiences afin que mon innocence
+éclatât au grand jour.</p>
+
+<p>Lorsque je fus introduit dans la salle d'audience, accompagné par un
+lieutenant de la garde républicaine, je ne vis rien, je n'entendis rien.
+J'ignorais tout ce qui se passait autour de moi; j'avais l'esprit
+complètement absorbé par l'affreux cauchemar qui pesait sur moi depuis
+de si longues semaines, par l'accusation monstrueuse de trahison dont
+j'allais démontrer l'inanité, le néant.</p>
+
+<p>Je distinguai seulement, au fond, sur l'estrade, les juges du Conseil de
+guerre, des officiers comme moi, des camarades devant lesquels j'allais
+enfin pouvoir faire éclater mon innocence. Quand je fus assis devant mon
+défenseur, M<sup>e</sup> Demange, je regardai mes juges. Ils étaient impassibles.</p>
+
+<p>Derrière eux, les juges suppléants, le commandant Picquart, délégué du
+Ministre de la Guerre, M. Lépine, Préfet de police. En face de moi, le
+commandant Brisset, commissaire du Gouvernement et le greffier
+Valecalle.</p>
+
+<p>Les premiers incidents, la bataille que Demange <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> livra pour obtenir
+du Conseil la publicité des débats, les violentes interruptions du
+Président du Conseil de guerre, l'évacuation de la salle, tout cela ne
+détourna pas mon esprit du but vers lequel il était tendu. J'avais hâte
+d'être face à face avec mes accusateurs. J'avais hâte de détruire les
+misérables arguments d'une infâme accusation, de défendre mon honneur.</p>
+
+<p>J'entendis la déposition erronée et haineuse du commandant du Paty de
+Clam, la déposition mensongère du commandant Henry, au sujet de la
+conversation que nous échangeâmes dans le trajet du Ministère de la
+Guerre à la prison du Cherche-Midi, le jour de mon arrestation. Je les
+réfutai l'une et l'autre, énergiquement, avec calme. Mais quand ce
+dernier revint une seconde fois à la barre, lorsqu'il dit tenir d'une
+personne honorable qu'un officier du 2<sup>e</sup> bureau trahissait, je me levai
+indigné et je demandai avec violence la comparution de la personne dont
+il invoquait les propos. Alors, avec une attitude théâtrale, et en se
+frappant la poitrine, il ajouta: «Quand un officier a un secret dans sa
+tête, il ne le confie pas même à son képi.» Puis se tournant vers moi:
+«Et le traître, le voilà!» Malgré mes violentes protestations, je ne pus
+obtenir que ces paroles fussent éclaircies; <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> je ne pus donc en
+montrer la fausseté.</p>
+
+<p>J'entendis les rapports contradictoires des experts; deux déposèrent en
+ma faveur, deux déposèrent contre moi, tout en constatant de nombreuses
+dissemblances entre l'écriture du bordereau et la mienne. Je n'attachai
+aucune importance à la déposition de Bertillon, car elle me parut
+l'&oelig;uvre d'un fou.</p>
+
+<p>Toutes les allégations accessoires furent réfutées dans ces audiences.
+Aucun mobile ne put être invoqué pour expliquer un crime aussi
+abominable.</p>
+
+<p>Dans la quatrième et dernière audience, le commissaire du Gouvernement
+abandonna tous les griefs accessoires pour ne retenir comme pièce à
+charge que le bordereau; il s'empara de cette pièce et la brandit en
+s'écriant:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Il ne reste plus que le bordereau, mais cela suffit. Que les juges
+ prennent leurs loupes.»</p>
+</div>
+
+<p>M<sup>e</sup> Demange, dans son éloquente plaidoirie, réfuta les rapports des
+experts, en démontra toutes les contradictions et termina en demandant
+comment on avait pu échafauder une pareille accusation sans produire
+aucun mobile.</p>
+
+<p>L'acquittement me parut certain.</p>
+
+<p>Je fus condamné.</p>
+
+<p>J'appris, quatre ans et demi plus tard, que la <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> bonne foi des juges
+avait été surprise autant par la déposition d'Henry que par la
+communication en chambre du Conseil de pièces secrètes et inconnues de
+la défense, pièces dont les unes m'étaient inapplicables, les autres
+fausses.</p>
+
+<p>La communication en chambre du Conseil de ces pièces fut ordonnée par le
+général Mercier.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p>
+
+<h2>IV</h2>
+
+<p>Mon désespoir fut immense; la nuit qui suivit ma condamnation fut une
+des plus tragiques de ma tragique existence. Je roulais dans ma tête les
+projets les plus extravagants; j'étais las de tant d'atrocités, révolté
+de tant d'iniquités. Mais le souvenir de ma femme, de mes enfants
+m'empêcha de prendre une décision suprême et je me résolus à attendre.</p>
+
+<p>Le lendemain, j'écrivis la lettre suivante:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">23 décembre 1894.</p>
+
+ <p class="left2">Ma chérie,</p>
+
+ <p>Je souffre beaucoup, mais je te plains encore plus que moi. Je sais
+ combien tu m'aimes; ton c&oelig;ur doit <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> saigner. De mon côté, mon
+ adorée, ma pensée a toujours été vers toi, nuit et jour.</p>
+
+ <p>Être innocent, avoir eu une vie sans tache et se voir condamné pour le
+ crime le plus monstrueux qu'un soldat puisse commettre, quoi de plus
+ épouvantable! Il me semble parfois que je suis le jouet d'un horrible
+ cauchemar.</p>
+
+ <p>C'est pour toi seule que j'ai résisté jusqu'aujourd'hui; c'est pour
+ toi seule, mon adorée, que j'ai supporté ce long martyre. Mes forces
+ me permettront-elles d'aller jusqu'au bout? Je n'en sais rien. Il n'y
+ a que toi qui puisses me donner du courage; c'est dans ton amour que
+ j'espère le puiser...</p>
+
+ <p>J'ai signé mon pourvoi en revision.</p>
+
+ <p>Je n'ose te parler des enfants, leur souvenir m'arrache le c&oelig;ur.
+ Parle-m'en; qu'ils soient ta consolation.</p>
+
+ <p>Mon amertume est telle, mon c&oelig;ur si ulcéré, que je me serais déjà
+ débarrassé de cette triste vie, si ton souvenir ne m'arrêtait, si la
+ crainte d'augmenter encore ton chagrin ne retenait mon bras.</p>
+
+ <p>Avoir entendu tout ce qu'on m'a dit, quand on sait en son âme et
+ conscience n'avoir jamais failli, n'avoir même jamais commis la plus
+ légère imprudence, c'est la torture morale la plus épouvantable.</p>
+
+ <p>J'essaierai donc de vivre pour toi, mais j'ai besoin de ton aide.</p>
+
+ <p>Ce qu'il faut surtout, quoi qu'il advienne de moi, c'est chercher la
+ vérité, c'est remuer ciel et terre pour la découvrir, c'est y
+ engloutir, s'il le faut, notre fortune, <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> afin de réhabiliter mon
+ nom traîné dans la boue. Il faut à tout prix laver cette tache
+ imméritée.</p>
+
+ <p>Je n'ai pas le courage de t'écrire plus longuement. Embrasse tes chers
+ parents, nos enfants, tout le monde pour moi.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+
+ <p>Tâche d'obtenir la permission de me voir. Il me semble qu'on ne peut
+ te la refuser maintenant.</p>
+</div>
+
+<p>Le 23 décembre, dans la même journée, ma femme m'écrivait:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">23 décembre 1894.</p>
+
+ <p>Quel malheur, quelle torture, quelle ignominie! Nous en sommes tous
+ terrifiés, anéantis. Je sais comme tu es courageux, je t'admire. Tu es
+ un malheureux martyr. Je t'en supplie, supporte encore vaillamment ces
+ nouvelles tortures. Notre vie, notre fortune à tous sera sacrifiée à
+ la recherche des coupables. Nous les trouverons, il le faut. Tu seras
+ réhabilité.</p>
+
+ <p>Nous avons passé près de cinq années de bonheur absolu, vivons sur ce
+ souvenir; un jour justice se fera et nous serons encore heureux, les
+ enfants t'adoreront. Nous ferons de ton fils un homme tel que toi, je
+ ne <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> pourrai pas lui choisir de plus bel exemple. J'espère bien que
+ je serai autorisée à te voir. En tout cas, sois certain d'une chose,
+ c'est que je te suivrai si loin qu'on t'enverra. Je ne sais si la loi
+ m'autorise à t'accompagner, mais elle ne peut m'empêcher de te
+ rejoindre et je le ferai.</p>
+
+ <p>Encore une fois, courage, il faut que tu vives pour nos enfants, pour
+ moi.</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">23 décembre, soir.</p>
+
+ <p>Je viens d'avoir, dans mon immense chagrin, la joie d'avoir de tes
+ nouvelles, d'entendre parler M<sup>e</sup> Demange dans des termes si chauds, si
+ cordiaux, que mon pauvre c&oelig;ur en a été réconforté.</p>
+
+ <p>Tu sais si je t'aime, si je t'adore, mon bien cher mari; notre immense
+ malheur, l'horrible infamie dont nous sommes l'objet ne font que
+ resserrer encore les liens de mon affection.</p>
+
+ <p>Partout où tu iras, où l'on t'enverra, je te suivrai; à deux nous
+ supporterons plus facilement l'expatriement, nous vivrons l'un pour
+ l'autre...; nous élèverons nos enfants, nous leur donnerons une âme
+ bien trempée contre les vicissitudes de la vie.</p>
+
+ <p>Je ne puis me passer de toi, tu es ma consolation; la seule lueur de
+ bonheur qui me reste est de finir mes jours à tes côtés. Tu as été un
+ martyr, et tu as encore horriblement à souffrir. La peine qui va
+ t'être infligée <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> est odieuse. Promets-moi que tu la supporteras
+ courageusement.</p>
+
+ <p>Tu es fort de ton innocence; imagine-toi que c'est un autre que
+ toi-même que l'on déshonore, accepte le châtiment immérité, fais-le
+ pour moi, pour ta femme qui t'adore. Donne-lui ce témoignage
+ d'affection, fais-le pour tes enfants; ils t'en seront reconnaissants
+ un jour. Ils t'embrassent bien et demandent beaucoup leur papa, ces
+ pauvres petits.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>J'avais signé, sans espoir, mon pourvoi en revision devant le tribunal
+de revision militaire. La revision, en effet, ne pouvait être invoquée
+devant ce tribunal que pour vice de forme; j'ignorais alors que la
+condamnation avait été illégalement prononcée.</p>
+
+<p>Les journées s'écoulèrent dans une attente angoissante; j'étais ballotté
+entre mon devoir et l'horreur que m'inspirait un supplice aussi infâme
+qu'immérité. Ma femme, qui n'avait pas encore pu obtenir l'autorisation
+de me voir, m'écrivit de longues lettres pour me soutenir et
+m'encourager à supporter le supplice de la dégradation.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">24 décembre 1894.</p>
+
+ <p>Je souffre au delà de tout ce qu'on peut imaginer des horribles
+ tortures que tu supportes; ma pensée ne te quitte pas une seconde. Je
+ te vois seul dans ta triste prison en proie aux plus sombres
+ réflexions, je compare nos années de bonheur, les douces journées que
+ nous avons passées ensemble à l'heure actuelle. Comme nous étions
+ heureux, comme tu as été bon et dévoué pour moi, avec quel entier
+ dévouement tu m'as soignée quand j'étais malade, quel père tu étais
+ pour nos pauvres chéris. Tout cela passe et repasse dans mon esprit;
+ je suis malheureuse de ne pas t'avoir près de moi, de me sentir seule.
+ Mon cher adoré, il faut, il faut absolument que nous nous retrouvions
+ ensemble, que nous vivions l'un pour l'autre, car nous ne pouvons plus
+ exister l'un sans l'autre. Il faut que tu te résignes à tout, que tu
+ supportes les terribles épreuves qui t'attendent, que tu sois fort et
+ fier dans le malheur...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">25 décembre.</p>
+
+ <p>Je pleure, je pleure et je recommence à pleurer. Tes lettres seules
+ viennent me consoler dans mon extrême douleur, seules elles me
+ soutiennent et me réconfortent. Vis pour moi, je t'en conjure, mon
+ cher ami; <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> rassemble tes forces, lutte, luttons ensemble jusqu'à
+ la découverte du coupable. Que deviendrai-je sans toi? je n'aurai plus
+ rien qui me rattacherait au monde, je mourrais de chagrin si je
+ n'avais l'espoir de me retrouver auprès de toi et de passer encore
+ d'heureuses années à tes côtés...</p>
+
+ <p>Nos enfants sont ravissants. Ton pauvre petit Pierre demande tant
+ après toi, je ne puis lui répondre que par des larmes. Ce matin encore
+ il me demandait si tu rentrerais ce soir. Je m'ennuie beaucoup,
+ beaucoup après mon papa, m'a-t-il dit. Jeanne change énormément; elle
+ cause bien, fait des phrases et embellit beaucoup. Du courage, tu les
+ retrouveras un jour; nos rêves, nos projets renaîtront et nous
+ pourrons les accomplir.</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">26 décembre 1894.</p>
+
+ <p>J'ai été porter moi-même tes effets au greffe de la prison; je suis
+ entrée dans cette triste maison où tu subis cet horrible martyre. Pour
+ un moment j'ai eu la sensation que je me rapprochais de toi; j'aurais
+ voulu briser ces froides murailles qui nous séparaient et venir
+ t'embrasser. Malheureusement il est des choses pour lesquelles la
+ volonté est impuissante, des cas où toutes les forces physiques et
+ morales ne suffisent pas pour vaincre. J'attends très impatiemment le
+ moment où on nous permettra de nous jeter enfin dans les bras l'un de
+ l'autre...</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p>
+
+ <p>Je te demande un immense sacrifice, celui de vivre pour moi, pour nos
+ enfants, de lutter jusqu'à la réhabilitation... Je mourrais de chagrin
+ si tu n'étais plus, je n'aurais pas la force de soutenir une lutte
+ pour laquelle toi seul au monde peux me fortifier.</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">27 décembre 1894.</p>
+
+ <p>Je ne puis me lasser de t'écrire, de venir te causer, ce sont mes
+ seuls bons moments; je ne sais faire que cela et pleurer. Tes lettres
+ me font tant de bien, merci. Continue à me gâter. Je donnerai aux
+ enfants des jouets de ta part; ils n'ont pas besoin de cela pour
+ penser à toi. Tu étais si bon pour eux que ces petits ne t'oublient
+ pas. Pierre demande beaucoup après toi et le matin ils viennent tous
+ deux dans ma chambre admirer ta photographie... Pauvre ami, comme tu
+ dois souffrir de ne pas les voir. Mais garde ton beau courage; un jour
+ viendra où nous serons tous réunis, tous heureux, où tu pourras les
+ caresser, les adorer.</p>
+
+ <p>Je t'en supplie, ne t'occupe pas de ce que pense la foule. Tu sais
+ combien les opinions tournent... Qu'il te suffise de savoir que tous
+ tes amis, tous ceux qui te connaissent sont pour toi; les gens
+ intelligents cherchent à débrouiller le mystère.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">21 décembre 1894.</p>
+
+ <p>Je vois que tu as repris courage et tu m'en as redonné... Supporte
+ vaillamment cette triste cérémonie, relève la tête et crie ton
+ innocence, ton martyre à la face de tes exécuteurs.</p>
+
+ <p>Cet horrible supplice passé, je mettrai tout mon amour, toute ma
+ tendresse, toute ma reconnaissance à t'aider à supporter le reste.
+ Lorsqu'on a sa conscience pour soi, la conviction qu'on a fait son
+ devoir toujours et de tout temps, l'espérance dans l'avenir, on peut
+ tout supporter...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>Le 31 décembre 1894, j'appris que le pourvoi en revision avait été
+repoussé.</p>
+
+<p>Le soir même, le commandant du Paty de Clam se présenta à la prison. Il
+venait me demander si je n'avais pas commis quelque acte d'imprudence,
+quelque acte d'amorçage. Je ne lui répondis qu'en protestant toujours
+aussi énergiquement de mon innocence.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span></p>
+
+<p>Aussitôt après son départ, j'écrivis la lettre suivante au Ministre de
+la Guerre:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="left2">Monsieur le Ministre,</p>
+
+ <p>J'ai reçu, par votre ordre, la visite du commandant du Paty de Clam,
+ auquel j'ai déclaré encore que j'étais innocent et que je n'avais même
+ jamais commis la moindre imprudence. Je suis condamné, je n'ai aucune
+ grâce à demander. Mais au nom de mon honneur, qui je l'espère me sera
+ rendu un jour, j'ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer
+ vos recherches. Moi parti, qu'on cherche toujours, c'est la seule
+ grâce que je sollicite.</p>
+</div>
+
+<p>J'écrivis ensuite à Maître Demange pour lui rendre compte de cette
+visite.</p>
+
+<p>J'avais précédemment informé ma femme du rejet du pourvoi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">31 décembre 1894.</p>
+
+ <p class="left2">Ma chère Lucie,</p>
+
+ <p>Le pourvoi est rejeté, comme il fallait s'y attendre. On vient de me
+ le signifier; demande de suite la permission de me voir.</p>
+
+ <p>Le supplice cruel et horrible approche, je vais l'affronter avec la
+ dignité d'une conscience pure et tranquille. Te dire que je ne
+ souffrirai pas, ce serait mentir, mais je n'aurai pas de
+ défaillance...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>Ma femme me répondit:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">1<sup>er</sup> janvier 1895.</p>
+
+ <p>J'ai envoyé hier après-midi à la Place porter ma demande et on a
+ vainement attendu la réponse... Pourvu que mon autorisation de te voir
+ m'arrive demain! Car enfin quelle raison pourraient-ils invoquer
+ encore maintenant si ce n'est celle de la cruauté, de la barbarie?
+ Pauvre, pauvre ami... Que je voudrais donc t'embrasser, te consoler,
+ te réconforter. Non, <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> vois-tu, mon c&oelig;ur saigne à la pensée des
+ tortures que tu as à subir.</p>
+
+ <p>Avoir une belle âme comme la tienne, des sentiments aussi élevés, une
+ bonté inaltérable, un patriotisme exalté, et se voir torturé avec
+ cette cruauté, cet acharnement, et payer, toi innocent, pour un autre
+ qui se dérobe lâchement derrière son infamie. Il n'est pas <ins class="correction" title="dmissible">admissible</ins>,
+ s'il existe une justice, que ce traître ne se dévoile pas, que la
+ vérité ne se fasse pas jour.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>Enfin, ma femme fut autorisée à me voir. L'entrevue eut lieu dans le
+parloir de la prison. C'est une pièce grise, séparée au milieu par deux
+grilles parallèles, treillagées; ma femme était d'un côté de l'une des
+grilles, moi de l'autre côté de la deuxième grille.</p>
+
+<p>C'est dans ces conditions pénibles qu'il me fut permis de voir ma femme,
+après tant de semaines douloureuses. Je ne pus même pas l'embrasser, la
+serrer dans mes bras; nous dûmes causer à distance. Cependant ma joie
+fut grande de revoir ce cher visage; je cherchai à y lire et à y voir
+quelles traces y avaient laissées la souffrance et la douleur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p>
+
+<p>Après son départ, je lui écrivis:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Mercredi, 5 heures.</p>
+
+ <p class="left2">Ma chérie.</p>
+
+ <p>Je veux encore t'écrire ces quelques mots pour que tu les trouves
+ demain matin à ton réveil.</p>
+
+ <p>Notre conversation, même à travers les barreaux de la prison, m'a fait
+ du bien. Je tremblais sur mes jambes en descendant, mais je me suis
+ raidi pour ne pas tomber par terre d'émotion. A l'heure qu'il est, ma
+ main n'est pas encore bien assurée: cette entrevue m'a violemment
+ secoué. Si je n'ai pas insisté pour que tu restes plus longtemps,
+ c'est que j'étais à bout de forces; j'avais besoin d'aller me cacher
+ pour pleurer un peu. Ne crois pas pour cela que mon âme soit moins
+ vaillante ni moins forte, mais le corps est un peu affaibli par trois
+ mois de prison...</p>
+
+ <p>Ce qui m'a fait le plus de bien, c'est de te sentir si courageuse et
+ si vaillante, si pleine d'affection pour moi. Continue, ma chère
+ femme, imposons le respect au monde par notre attitude et notre
+ courage. Quant à moi, tu as dû sentir que j'étais décidé à tout; je
+ veux mon honneur et je l'aurai; aucun obstacle ne m'arrêtera.</p>
+
+ <p>Remercie bien tout le monde, remercie de ma part M<sup>e</sup> Demange de tout
+ ce qu'il a fait pour un innocent. <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> Dis-lui toute la gratitude que
+ j'ai pour lui, j'ai été incapable de l'exprimer moi-même. Dis-lui que
+ je compte sur lui dans cette lutte pour mon honneur.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>La première entrevue avait eu lieu dans le parloir de la prison. Elle
+avait revêtu par les circonstances un caractère si tragique que le
+commandant Forzinetti demanda et obtint l'autorisation de me laisser
+voir ma femme dans son cabinet, lui étant présent.</p>
+
+<p>Ma femme vint me voir une seconde fois; c'est alors que je lui fis la
+promesse de vivre et d'affronter courageusement la douleur de la lugubre
+cérémonie qui m'attendait. A la suite de sa visite, je lui écrivis:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p>«Je suis plus calme, ta vue m'a fait du bien. Le plaisir de
+ t'embrasser pleinement et entièrement m'a fait un bien immense.</p>
+
+ <p>«Je ne pouvais attendre ce moment. Merci de la joie que tu m'as
+ donnée.</p>
+
+ <p>«Comme je t'aime, ma bonne chérie! Enfin espérons <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> que tout cela
+ aura une fin. Il faut que je conserve toute mon énergie.»</p>
+</div>
+
+<p>Je vis aussi quelques instants mon frère Mathieu, dont je connaissais
+l'admirable dévouement.</p>
+
+<p>Le jeudi 3 janvier 1895, j'appris que le supplice était pour le
+surlendemain.</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Jeudi matin.</p>
+
+ <p>On m'apprend que l'humiliation suprême est pour après-demain. Je m'y
+ attendais, j'y étais préparé, le coup a cependant été violent. Je
+ résisterai, je te l'ai promis. Je puiserai les forces qui me sont
+ encore nécessaires dans ton amour, dans l'affection de vous tous, dans
+ le souvenir de mes enfants chéris, dans l'espoir suprême que la vérité
+ se fera jour. Mais il faut que je sente votre affection à tous
+ rayonner autour de moi, il faut que je vous sente lutter avec moi.
+ Continuez donc vos recherches sans trêve ni repos...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></p>
+
+<h2>V</h2>
+
+<p>La dégradation eut lieu le samedi 5 janvier; je subis cet horrible
+supplice sans faiblesse.</p>
+
+<p>Avant la lugubre cérémonie, j'attendis une heure dans la salle de
+l'adjudant de garnison à l'École militaire. Durant ces longues minutes,
+je tendis toutes les forces de mon être; les souvenirs des atroces mois
+que je venais de passer revinrent à ma mémoire et, en phrases
+entrecoupées, je rappelai la dernière visite que me fit le commandant du
+Paty de Clam dans ma prison. Je protestai contre l'infâme accusation
+portée contre moi; je rappelai que j'avais encore écrit au ministre pour
+lui dire que j'étais innocent. C'est en travestissant ces paroles que le
+capitaine Lebrun-Renault, avec une rare inconscience, créa ou laissa
+créer cette légende des aveux dont je n'appris l'existence <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> qu'en
+janvier 1899. S'il m'en eût été parlé avant mon départ de France, qui
+n'eut lieu qu'en février 1895, c'est-à-dire plus de sept semaines après
+la dégradation, j'aurais cherché à tuer cette légende dans l'&oelig;uf.</p>
+
+<p>Je fus conduit ensuite, entre quatre hommes et un gradé, au centre de la
+place.</p>
+
+<p>Neuf heures sonnèrent; le général Darras, commandant la parade
+d'exécution, fit porter les armes.</p>
+
+<p>Je souffrais le martyre, je me raidissais pour concentrer toutes mes
+forces, j'évoquais pour me soutenir le souvenir de ma femme, de mes
+enfants.</p>
+
+<p>Aussitôt après la lecture du jugement, je m'écriai, m'adressant aux
+troupes:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Soldats, on dégrade un innocent; soldats, on déshonore un innocent.</p>
+
+ <p>«Vive la France, vive l'armée!»</p>
+</div>
+
+<p>Un adjudant de la garde républicaine s'approcha de moi. Rapidement, il
+arracha boutons, bandes de pantalon, insignes de grade du képi et des
+manches, puis il brisa mon sabre. Je vis tomber à mes pieds tous ces
+lambeaux d'honneur. Alors, dans cette secousse effroyable de tout mon
+être, mais le corps droit, la tête haute, je clamai toujours <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> et
+encore mon cri à ces soldats, à ce peuple assemblé: «Je suis innocent!»</p>
+
+<p>La cérémonie continua. Je dus faire le tour du carré. J'entendis les
+hurlements d'une foule abusée, je sentis le frisson qui devait la faire
+vibrer, puisqu'on lui présentait un homme condamné pour trahison, et
+j'essayai de faire passer dans cette foule un autre frisson, celui de
+mon innocence.</p>
+
+<p>Le tour du carré s'acheva; le supplice était terminé, je le croyais du
+moins.</p>
+
+<p>L'agonie de cette longue journée ne faisait que commencer.</p>
+
+<p>On me lia les poings et une voiture cellulaire me conduisit au Dépôt, en
+passant par le pont de l'Alma. En arrivant à l'extrémité du pont, je vis
+par la lucarne de la voiture les fenêtres de l'appartement où venaient
+de s'écouler de si douces années, où je laissais tout mon bonheur.
+L'angoisse fut atroce.</p>
+
+<p>Au Dépôt, je fus, dans mon costume déchiré et en loques, traîné de salle
+en salle, fouillé, photographié, mensuré. Enfin, vers midi, je fus
+conduit à la prison de la Santé et enfermé dans une cellule.</p>
+
+<p>Ma femme fut autorisée à me voir deux fois par semaine, dans le cabinet
+du directeur de la prison. <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> Celui-ci se montra d'ailleurs
+parfaitement correct durant tout mon séjour.</p>
+
+<p>Ma femme et moi, nous continuâmes à échanger de nombreuses lettres.</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Prison de la Santé, samedi 5 janvier 1895.</p>
+
+ <p class="left2">Ma chérie,</p>
+
+ <p>Te dire ce que j'ai souffert aujourd'hui, je ne le veux pas, ton
+ chagrin est déjà assez grand pour que je ne vienne pas encore
+ l'augmenter.</p>
+
+ <p>En te promettant de vivre, en te promettant de résister jusqu'à la
+ réhabilitation de mon nom, je t'ai fait le plus grand sacrifice qu'un
+ homme de c&oelig;ur, qu'un honnête homme auquel on vient d'arracher son
+ honneur, puisse faire. Pourvu, mon Dieu, que mes forces physiques ne
+ m'abandonnent pas! Le moral tient, ma conscience qui ne me reproche
+ rien me soutient, mais je commence à être à bout de patience et de
+ force...</p>
+
+ <p>Je te raconterai plus tard, quand nous serons de nouveau heureux, ce
+ que j'ai souffert aujourd'hui, combien de fois, au milieu de ces
+ nombreuses pérégrinations parmi de vrais coupables, mon c&oelig;ur a
+ saigné. Je me demandais ce que je faisais là, pourquoi j'étais là...
+ il me semblait que j'étais le jouet d'une hallucination; mais hélas,
+ mes vêtements déchirés, souillés, me rappelaient <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> brutalement à la
+ réalité, les regards de mépris qu'on me jetait me disaient trop
+ clairement pourquoi j'étais là.</p>
+
+ <p>Hélas, pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scalpel le c&oelig;ur des
+ gens et y lire! Tous les braves gens qui me voyaient passer y auraient
+ lu, gravé en lettres d'or: «Cet homme est un homme d'honneur.» Mais
+ comme je les comprends! A leur place je n'aurais pas non plus pu
+ contenir mon mépris à la vue d'un officier qu'on leur dit être un
+ traître. Mais hélas, c'est là ce qu'il y a de tragique, c'est que le
+ traître, ce n'est pas moi!...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">5 janvier 1895. Samedi, 7 heures soir.</p>
+
+ <p>Je viens d'avoir un moment de détente terrible, des pleurs entremêlés
+ de sanglots, tout le corps secoué par la fièvre. C'est la réaction des
+ horribles tortures de la journée, elle devait fatalement arriver;
+ mais, hélas, au lieu de pouvoir sangloter dans tes bras, au lieu de
+ pouvoir m'appuyer sur toi, mes sanglots ont résonné dans le vide de ma
+ prison.</p>
+
+ <p>C'est fini, haut les c&oelig;urs! Je concentre toute mon énergie. Fort de
+ ma conscience pure et sans tache, je me dois à ma famille, je me dois
+ à mon nom. Je n'ai pas le droit de déserter tant qu'il me restera un
+ souffle de vie; je lutterai avec l'espoir prochain de voir la lumière
+ se faire. Donc, poursuivez vos recherches...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span></p>
+
+<p>De ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Samedi soir, 5 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Quelle horrible matinée! Quels atroces moments! Non! je ne puis y
+ penser, cela me fait trop souffrir. Toi, mon pauvre ami, un homme
+ d'honneur, toi qui adores la France, toi qui as une âme si belle, des
+ sentiments aussi élevés, subir la peine la plus infamante qu'on puisse
+ infliger, c'est abominable!</p>
+
+ <p>Tu m'avais promis d'être courageux, tu as tenu parole, je t'en
+ remercie. Ta dignité, ta belle attitude, ont frappé bien des c&oelig;urs
+ et lorsque l'heure de la réhabilitation arrivera, le souvenir des
+ souffrances que tu as endurées dans ces horribles moments sera gravé
+ dans la mémoire des hommes.</p>
+
+ <p>J'aurais tant voulu être auprès de toi, te donner des forces, te
+ réconforter, j'avais tant espéré te voir, mon pauvre ami, et mon
+ c&oelig;ur saigne à l'idée que mon autorisation ne m'est pas encore
+ parvenue et que je devrai peut-être attendre encore pour avoir
+ l'immense bonheur de t'embrasser...</p>
+
+ <p>Nos chéris sont bien gentils; ils sont si gais, si heureux. C'est une
+ consolation dans notre immense malheur de les avoir si jeunes, si
+ inconscients de la vie. Pierre parle de toi et avec tant de c&oelig;ur,
+ que je ne puis m'empêcher de pleurer.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span></p>
+
+<p>De la prison de la Santé:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Dimanche 6 janvier 1895, 5 heures.</p>
+
+ <p>Pardon, mon adorée, si dans mes lettres d'hier j'ai exhalé ma douleur,
+ étalé ma torture. Il fallait bien que je la confie à quelqu'un! Quel
+ c&oelig;ur est plus préparé que le tien à recevoir le trop-plein du mien?
+ C'est ton amour qui m'a donné le courage de vivre; il faut que je le
+ sente vibrer près du mien.</p>
+
+ <p>Courage donc! Ne pense pas trop à moi, tu as d'autres devoirs à
+ remplir. Tu te dois à nos enfants, à notre nom qu'il faut réhabiliter.
+ Pense donc à toutes les nobles missions qui t'incombent; elles sont
+ lourdes, mais je te sais capable de les entreprendre à condition de ne
+ pas te laisser abattre, à condition de conserver tes forces.</p>
+
+ <p>Il faut donc lutter contre toi-même, rassembler toute ton énergie et
+ ne penser qu'à tes devoirs...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>De ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Dimanche 6 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Je suis bien tourmentée de ne pas avoir encore reçu de tes nouvelles.
+ Je suis anxieuse de savoir comment <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> tu as supporté ces horribles
+ moments... On m'apporte tes deux lettres, c'est un soulagement pour
+ moi, merci de me gâter ainsi, je reconnais là ton bon c&oelig;ur. Je ne
+ puis te dire combien cela me navre, quels déchirements je ressens à la
+ pensée de tes souffrances. Quelle vie, mon Dieu, quel martyre! Je
+ m'attendais à ce que tu aies un moment de détente terrible, une crise;
+ je suis sûre que cela t'a fait du bien de pleurer. Pauvre ami, <ins class="correction" title="nons">nous</ins>
+ étions si heureux, si tranquilles, nous ne vivions que pour nous, que
+ pour faire le bonheur de nos parents, de nos enfants, de notre
+ famille. Si seulement je pouvais être auprès de toi, partager tes
+ douleurs, tes souffrances, rester dans ta cellule, vivre de la même
+ vie que toi, je serais presque heureuse. J'aurais au moins l'immense
+ bonheur de te soulager un peu, de te consoler avec mon immense
+ affection, de t'entourer de tous les soins qu'une femme qui t'adore
+ pourrait te donner. Mais je t'en supplie, garde ton courage, ne te
+ laisse pas abattre...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Lundi 7 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Ma première occupation, aussitôt levée, est de venir causer un peu
+ avec toi, de tâcher de t'envoyer un petit rayon de chaleur dans ta
+ triste cellule. Je souffre tellement, tellement de te sentir si
+ malheureux, de ne pouvoir soulager ta douleur, que tout ce qui
+ m'entoure, tout ce qui se passe autour de moi, en un mot tout ce qui
+ n'est pas toi, me laisse indifférente.</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span></p>
+
+ <p>Je ne pense qu'à toi, je ne veux vivre que pour toi et dans l'espoir
+ de te retrouver bientôt. Dis moi, je t'en prie, tout ce que tu
+ ressens, dans quel état physique tu es? J'ai des angoisses, des
+ inquiétudes terribles que ta santé ne te trahisse. Ah! si je pouvais
+ te voir, si je pouvais rester auprès de toi, te faire oublier un peu
+ ton malheur. Que ne donnerais-je pour cela!</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">7 janvier soir.</p>
+
+ <p>Que pourrais-je te dire, si ce n'est que je ne pense qu'à toi, que je
+ ne parle que de toi, que toute mon âme, tout mon esprit sont tendus
+ vers toi? Je te demande, je te supplie d'avoir du courage, de ne pas
+ te laisser abattre, de ne pas te laisser ronger par le chagrin et de
+ lutter pour que tes forces physiques ne t'abandonnent pas. Il faut que
+ nous arrivions à te réhabiliter; nous faisons tout et nous ferons tout
+ pour cela. Qu'est-ce que notre fortune à côté de l'honneur d'un homme,
+ d'enfants, de deux familles; je serai heureuse d'avoir consacré tout
+ notre avoir à cette noble tâche...</p>
+
+ <p>Nous avons tous la conviction qu'il n'est pas d'erreur qui ne se
+ reconnaisse un jour, que le coupable se trouvera et que nos efforts
+ seront couronnés de succès...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">De la prison de la Santé, mardi 8 janvier 1895.</p>
+
+ <p>... Dans mes plus tristes moments, dans mes moments de crise violente,
+ une étoile vient tout à coup briller dans mon cerveau et me sourire.
+ C'est ton image, ma chérie, c'est ton image adorée, que j'espère
+ revoir bientôt et auprès de laquelle j'attendrai patiemment qu'on me
+ rende ce que j'ai de plus cher en ce monde, mon honneur, mon honneur
+ qui n'a jamais failli...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>De ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Mardi 8 janvier 1895.</p>
+
+ <p>J'étais terriblement inquiète de ne pas avoir de tes nouvelles et j'ai
+ passé une nuit atroce; enfin ce matin j'ai reçu ta bonne lettre et
+ cela m'a fait du bien. Je ne m'explique pas du tout comment tes
+ lettres sont si longues à parvenir; ainsi une lettre de toi écrite le
+ dimanche ne m'arrive que le mardi...</p>
+
+ <p>Je viens de recevoir l'autorisation de te voir les lundi et vendredi à
+ deux heures, dans le cabinet de <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> monsieur le Directeur; tu penses
+ si j'en ai été heureuse...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>De la prison de la Santé:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Mercredi 9 janvier 1895.</p>
+
+ <p>... Vraiment, quand j'y pense encore, je me demande comment j'ai pu
+ avoir le courage de te promettre de vivre après ma condamnation. Cette
+ journée du samedi reste dans mon esprit gravée en lettres de feu. J'ai
+ le courage du soldat qui affronte le danger en face, mais hélas!
+ aurai-je l'âme du martyr?...</p>
+
+ <p>Je vis d'espoir, je vis dans la conviction qu'il est impossible que la
+ vérité ne se fasse pas jour, que mon innocence ne soit pas reconnue et
+ proclamée par cette chère France, ma patrie...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Jeudi 10 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Depuis ce matin deux heures, je ne dors plus, dans l'attente où je
+ suis de te voir aujourd'hui. Il me semble que j'entends déjà ta voix
+ chérie me parler de nos <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> chers enfants, de nos chères familles...
+ et si je pleure, je n'en ai pas honte, car le martyre que j'endure est
+ vraiment cruel pour un innocent...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>De ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Jeudi 10 janvier 1895.</p>
+
+ <p>J'ai reçu hier soir ta lettre de mardi et je l'aie lue, relue; j'ai
+ pleuré étant seule dans ma chambre et ce matin encore à mon réveil.
+ J'avais joui cette nuit d'un peu de calme, j'avais rêvé que nous
+ causions; mais quel réveil, quelles angoisses quand je me suis trouvée
+ de nouveau en proie à mon sombre chagrin! Si je souffre tant, c'est
+ pour toi qui subis héroïquement le plus terrible des martyres, pour
+ toi qui as été torturé moralement de la façon la plus épouvantable et
+ la plus imméritée...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span></p>
+
+<p>De la prison de la Santé:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Vendredi 11 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Pardonne-moi, si parfois je gémis... mais que veux-tu, il m'arrive,
+ sous l'amertume des souvenirs, d'avoir besoin d'épancher dans ton
+ c&oelig;ur le trop plein du mien. Nous nous sommes toujours si bien
+ compris, mon adorée, que je suis sûr que ton âme forte et généreuse
+ palpite d'indignation avec la mienne.</p>
+
+ <p>Nous étions si heureux! Tout nous souriait dans la vie. Te souviens-tu
+ quand je te disais que nous n'avions rien à envier à personne?
+ Situation, fortune, amour réciproque de l'un pour l'autre, des enfants
+ adorables... nous avions tout enfin.</p>
+
+ <p>Pas un nuage à l'horizon... puis un coup de foudre épouvantable,
+ inattendu, si incroyable même, qu'aujourd'hui encore il me semble
+ parfois que je suis le jouet d'un horrible cauchemar.</p>
+
+ <p>Je ne me plains pas de mes souffrances physiques, tu sais que
+ celles-là je les méprise, mais sentir planer sur son nom une
+ accusation épouvantable, infâme, quand on est innocent... Ah! cela
+ non! Et c'est pourquoi j'ai supporté toutes les tortures, tous les
+ affronts, car je suis convaincu que tôt ou tard la vérité se
+ découvrira et qu'on me rendra justice.</p>
+
+ <p>J'excuse très bien cette colère, cette rage de tout un noble peuple
+ auquel on apprend qu'il y a un traître... <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> mais je veux vivre,
+ pour qu'il sache que ce traître ce n'est pas moi.</p>
+
+ <p>Soutenu par ton amour, par l'affection sans bornes de tous les nôtres,
+ je vaincrai la fatalité. Je ne prétends pas que je n'aurai pas encore
+ parfois des moments d'abattement, de désespoir même. Vraiment, pour ne
+ pas se plaindre d'une erreur aussi monstrueuse, il faudrait une
+ grandeur d'âme à laquelle je ne prétends pas, mais mon c&oelig;ur restera
+ fort et vaillant...</p>
+
+ <p>Je vivrai, mon adorée, parce que je veux que tu puisses continuer à
+ porter mon nom comme tu l'as fait jusqu'à présent, avec honneur, avec
+ joie et avec amour, parce qu'enfin je veux le transmettre intact à nos
+ enfants.</p>
+
+ <p>Ne vous laissez donc pas abattre par l'adversité ni les uns ni les
+ autres; cherchez la vérité sans trêve ni repos...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>De ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Vendredi 11 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Comme j'ai été contente de passer quelques moments avec toi et combien
+ ils m'ont semblé courts. J'avais tant d'émotion que je ne pouvais te
+ parler, t'exhorter au courage; pauvre ami, que j'aurais voulu te dire
+ ce que je pense de toi, combien je t'admire, combien je <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> t'aime et
+ toute la reconnaissance que j'ai de l'immense sacrifice que tu as fait
+ pour moi, pour tes enfants. J'ai eu des remords, je ne t'ai pas assez
+ parlé de l'espoir que nous avions de découvrir la vérité; nous avons
+ la conviction absolue d'arriver. Te dire dans combien de temps, c'est
+ une chose impossible, mais il faut prendre patience et ne pas
+ désespérer. Comme je te l'ai dit tout à l'heure, nous n'avons qu'une
+ préoccupation, du matin au soir, et toute la nuit nous nous torturons
+ l'esprit pour avoir un indice, un fil quelconque qui puisse nous faire
+ trouver le misérable, l'infâme personnage qui nous a détruit notre
+ honneur.</p>
+
+ <p>Nous réunissons toutes nos intelligences, toutes nos volontés; eh
+ bien! avec tous ces éléments et la persévérance que nous y mettons, il
+ est impossible que nous n'arrivions pas à te réhabiliter.</p>
+
+ <p>Ne te tourmente pas pour les enfants, ce sont tous les deux de braves
+ petits c&oelig;urs...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Samedi 12 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Je suis encore toute émue de notre entrevue d'hier; j'ai été
+ terriblement impressionnée en te voyant, en te causant; j'en ai
+ éprouvé un tel plaisir que j'ai été incapable de fermer l'&oelig;il cette
+ nuit. Tu es admirable de conserver, malgré tes souffrances, une âme
+ aussi vaillante, des sentiments aussi nobles, aussi élevés. Oui, il
+ faut bien l'espérer, un jour viendra où la lumière <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> sera faite, où
+ ton innocence sera reconnue, où la France reconnaîtra son erreur et
+ verra en toi un de ses plus braves, de ses plus nobles enfants. Tu
+ auras encore du bonheur, nous passerons d'heureuses années ensemble;
+ toi, qui faisais tant de projets, qui rêvais de faire de ton fils un
+ homme, tu auras encore cette joie. Il est bien bon, ton petit Pierre,
+ et sa s&oelig;ur est très gentille également. J'étais sévère pour eux, tu
+ le sais, mais j'avoue que maintenant, tout en exigeant d'eux
+ l'obéissance, je me laisse souvent aller à les gâter. Qu'ils
+ profitent, ces pauvres petits, avant de connaître les tristesses de la
+ vie...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Dimanche 13 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Quelle patience, quelle abnégation, quel courage il te faut avoir pour
+ supporter ces longues humiliations! Je ne peux pas te dire quelle
+ profonde admiration j'ai pour toi; la dignité, la volonté avec
+ lesquelles tu acceptes le martyre pour moi, pour nos enfants sont
+ surhumaines; je suis fière de porter ton nom et lorsque les enfants
+ auront l'âge de comprendre, ils te seront reconnaissants des
+ souffrances que tu as endurées pour eux...</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Lundi 14 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Quel dommage que ces instants si courts et si désirés de notre
+ entrevue soient déjà passés! Que les minutes d'ennui sont longues,
+ mais comme les minutes de bonheur passent vite! Cette entrevue s'est
+ de nouveau passée comme un rêve; je suis arrivée à la prison avec joie
+ et je suis rentrée saisie par une profonde tristesse. Ta vue m'a fait
+ du bien, je ne pouvais cesser de te regarder, de t'écouter; mais je
+ souffre horriblement en te quittant de te laisser seul dans cette
+ sombre prison en proie à ton chagrin, à cette horrible torture morale,
+ à cette souffrance imméritée...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>Ma femme, épuisée par cette succession ininterrompue d'émotions, fut
+obligée de prendre le lit.</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Vendredi 18 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Quelle triste journée je passe, pire que les autres si cela est
+ possible, car la seule ombre de bonheur qui nous est accordée m'est
+ aujourd'hui refusée. J'ai pu <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> me lever, mais je ne suis pas encore
+ assez solide pour sortir; le docteur, malgré l'immense désir que
+ j'avais de venir t'embrasser, craignait pour moi un refroidissement,
+ il désire que je garde encore la chambre demain. Cela me fait beaucoup
+ de peine et je dois t'avouer que j'ai été peu raisonnable, je me suis
+ cachée pour pleurer.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>Cette lettre ne me parvint qu'à l'île de Ré; ma femme ignorait encore
+mon départ.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span></p>
+
+<h2>VI</h2>
+
+<p>Je quittai la prison de la Santé le 17 janvier 1895. J'avais préparé
+comme d'habitude ma cellule, rabattu ma couchette, et je m'étais couché
+à l'heure réglementaire, sans qu'aucun indice pût me faire soupçonner
+mon départ. J'avais même été prévenu dans la journée que ma femme avait
+reçu l'autorisation de me voir le surlendemain, n'ayant pas pu venir
+depuis près d'une semaine.</p>
+
+<p>Entre dix heures et onze heures du soir, je fus brusquement réveillé; on
+me dit de me préparer aussitôt pour le départ. Je n'eus que le temps de
+m'habiller à la hâte. Le délégué du ministère de l'intérieur chargé,
+avec trois gardiens, du transbordement, fut d'une brutalité révoltante;
+à peine vêtu, il me fit mettre les menottes et ne me donna même pas le
+temps de prendre mon lorgnon. <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> Il faisait un froid terrible. Je fus
+conduit à la gare d'Orléans dans une voiture cellulaire, puis dirigé,
+par l'entrée de la petite vitesse, sur le quai de départ, où se trouvait
+un wagon spécial pour le transport des prisonniers destinés au bagne. Ce
+wagon comprend un certain nombre de cellules qui ont juste la dimension
+d'un homme assis; chacune est close par une porte qui empêche d'étendre
+les jambes. Je fus enfermé dans l'une d'elles, les menottes aux poings
+et les fers aux pieds. La nuit fut horriblement longue, tous mes membres
+étaient engourdis. Dans la matinée du lendemain, je pus obtenir, après
+de nombreuses demandes, un peu de café noir, du pain et du fromage. Je
+grelottais la fièvre.</p>
+
+<p>Enfin, vers midi, nous arrivâmes à La Rochelle. Notre départ de Paris
+n'avait pas été signalé, et si, à l'arrivée, on m'eût embarqué tout de
+suite pour l'île de Ré, j'aurais passé inaperçu.</p>
+
+<p>Mais il y avait quelques personnes à la gare, ayant l'habitude de venir
+voir débarquer les forçats en partance pour l'île de Ré. On voulut
+attendre leur départ. A chaque instant le gardien-chef était appelé hors
+du wagon par le délégué du ministère de l'intérieur, puis venait donner
+des ordres mystérieux aux autres gardiens. Ceux-ci <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> sortaient,
+chacun à son tour, revenaient, fermaient tantôt une persienne, tantôt
+l'autre, se parlaient à l'oreille. Il était évident que ce singulier
+manège allait éveiller l'attention de ces quelques curieux, qui se
+dirent qu'il devait y avoir un prisonnier important dans la voiture
+cellulaire, et comme on ne l'en faisait pas descendre, cherchèrent à l'y
+voir. Aussitôt, affolement des gardiens, du délégué du ministère de
+l'intérieur. Puis, une indiscrétion fut, paraît-il, commise; mon nom fut
+prononcé. La nouvelle se répandit et la foule ne fit que grossir. Je dus
+rester tout l'après-midi dans la voiture cellulaire, entendant au dehors
+la foule qui devenait de plus en plus houleuse. Enfin, à la nuit, on me
+fit sortir du wagon. Dès que je parus, les clameurs redoublèrent. Les
+coups pleuvaient sur moi; autour de moi, des bousculades eurent lieu. Je
+restai impassible au milieu de cette foule, je me trouvai même un
+instant presque seul au milieu d'elle, prêt à lui livrer mon corps. Mais
+mon âme était à moi et je comprenais trop bien la douleur de ce peuple
+abusé; j'aurais voulu, en lui laissant mon être physique, lui crier son
+erreur. Je repoussai même les gardiens qui vinrent à moi, ils me
+répondirent qu'ils étaient responsables de moi. Mais <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> quelle lourde
+responsabilité incombe à ceux qui firent ainsi supplicier un homme, qui
+abusèrent tout un peuple!</p>
+
+<p>Je parvins enfin à la voiture qui devait m'emmener et, après une course
+mouvementée, nous arrivâmes au port de la Palice où je fus embarqué sur
+une chaloupe. Le froid était atroce; j'avais le corps engourdi, la tête
+en feu, les mains gelées et brisées par les menottes. Le trajet dura
+près d'une heure!</p>
+
+<p>A mon arrivée à l'île de Ré, à la nuit noire, je dus marcher dans la
+neige pour arriver au Dépôt; je fus reçu durement par le directeur et
+conduit au greffe où l'on me déshabilla entièrement pour me fouiller.
+Enfin, vers neuf heures du soir, brisé de corps et d'âme, je fus mené
+dans la cellule que je devais habiter. A côté de cette cellule se
+trouvait le poste des gardiens. Il communiquait avec ma cellule par une
+large ouverture grillée placée au-dessus de ma couchette. Nuit et jour,
+deux surveillants, relevés de deux heures en deux heures, étaient de
+garde à cette ouverture et ne devaient pas perdre de vue un seul de mes
+mouvements.</p>
+
+<p>Le directeur du dépôt me prévint le jour même que lorsque j'aurais des
+entrevues avec ma femme, elles auraient lieu au greffe, en sa présence,
+qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> serait placé entre ma femme et moi, nous séparant l'un de
+l'autre, et que je n'aurais pas le droit de m'approcher de ma femme ni
+celui de l'embrasser.</p>
+
+<p>Durant mon séjour à l'île de Ré, je fus chaque jour mis à nu et fouillé,
+après la promenade que j'étais autorisé à faire dans le préau attenant à
+ma cellule. Le préau était complètement isolé des bâtiments et des cours
+affectés aux condamnés, par un mur très élevé; une porte y donnait
+accès, elle ne s'ouvrait que pour les besoins du service. Quand je
+sortais pour me promener, tous les gardiens prenaient la faction le long
+des murs.</p>
+
+<p>Les lettres que nous échangeâmes, ma femme et moi, rendent nos
+impressions de cette époque. En voici quelques extraits:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Ile de Ré, 19 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Jeudi soir, on est venu me réveiller pour m'emmener ici, où je suis
+ arrivé seulement hier au soir. Je ne veux pas te raconter mon voyage
+ pour ne pas t'arracher le c&oelig;ur; sache seulement que j'ai entendu
+ les cris légitimes d'un peuple contre celui qu'il croit un traître,
+ <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> c'est-à-dire le dernier des misérables. Je ne sais plus si j'ai
+ un c&oelig;ur...</p>
+
+ <p>Veux-tu être assez bonne pour demander ou faire demander au ministre
+ les autorisations suivantes que lui seul peut accorder: 1<sup>o</sup> le droit
+ d'écrire à tous les membres de ma famille, père, mère, frères et
+ s&oelig;urs; 2<sup>o</sup> le droit d'écrire et de travailler dans ma cellule...</p>
+
+ <p>Actuellement je n'ai ni papier, ni plume, ni encre! On me remet
+ seulement la feuille de papier sur laquelle je t'écris, puis on me
+ retire plume et encre.</p>
+
+ <p>Je ne te conseille pas de venir avant que tu ne sois complètement
+ guérie. Le climat est très rigoureux et tu as besoin de toutes tes
+ forces pour nos chers enfants d'abord, pour le but que tu poursuis
+ ensuite. Quant à mon régime ici, il m'est interdit de t'en parler.</p>
+
+ <p>Je te rappelle enfin qu'avant de venir ici il faut que tu te munisses
+ de toutes les autorisations nécessaires pour me voir, que tu demandes
+ le droit de m'embrasser, etc...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Ile de Ré, 21 janvier 1895.</p>
+
+ <p>L'autre jour, quand on m'insultait à La Rochelle, j'aurais voulu
+ m'échapper des mains de mes gardiens et me présenter la poitrine
+ découverte à ceux pour lesquels j'étais un juste objet d'indignation
+ et leur dire: «Ne m'insultez pas, mon âme que vous ne pouvez pas
+ connaître est pure de toute souillure, mais si vous me <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> croyez
+ coupable, tenez, prenez mon corps, je vous le livre sans regrets.» Au
+ moins alors, sous l'âpre morsure des souffrances physiques, quand
+ j'aurais encore crié «Vive la France», peut-être alors eût-on cru à
+ mon innocence!</p>
+
+ <p>Enfin, qu'est-ce que je demande nuit et jour? Justice, justice!
+ Sommes-nous au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle ou faut-il retourner de quelques siècles
+ en arrière? Est-il possible que l'innocence soit méconnue dans un
+ siècle de lumière et de vérité? Qu'on cherche; je ne demande aucune
+ grâce, mais je demande la justice qu'on doit à tout être humain. Qu'on
+ poursuive les recherches; que ceux qui possèdent de puissants moyens
+ d'investigation les utilisent dans ce but, c'est pour eux un devoir
+ sacré d'humanité et de justice. Il est impossible alors que la lumière
+ ne se fasse pas autour de ma mystérieuse et tragique affaire...</p>
+
+ <p>Je n'ai que deux moments heureux dans la journée, mais si courts! Le
+ premier, quand on m'apporte cette feuille de papier afin de pouvoir
+ t'écrire; je passe ainsi quelques instants à causer avec toi. Le
+ second quand on m'apporte ta lettre journalière...</p>
+
+ <p>Je n'ose te parler de nos enfants. Quand je regarde leurs
+ photographies, quand je vois leurs yeux si bons, si doux, les sanglots
+ me montent du c&oelig;ur aux lèvres...</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Ile de Ré, 23 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Je reçois tous les jours tes lettres; on ne m'a encore remis de lettre
+ d'aucun membre de la famille; de même, de mon côté, je n'ai pas encore
+ l'autorisation de leur écrire. Je t'ai écrit tous les jours depuis
+ samedi; j'espère que tu es en possession de mes lettres...</p>
+
+ <p>Quand je pense à ce que j'étais il y a quelques mois à peine et quand
+ je le compare à ma situation misérable d'aujourd'hui, j'avoue que j'ai
+ des défaillances, des colères farouches contre l'injustice du sort. Je
+ suis, en effet, la victime de l'erreur la plus épouvantable de notre
+ siècle. Ma raison se refuse parfois à y croire; il me semble que je
+ suis le jouet d'une terrible hallucination, que tout cela va se
+ dissiper... mais, hélas! la réalité est tout autour de moi...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>De ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 20 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Je suis dans des transes épouvantables, dans une inquiétude terrible
+ de ne pas avoir encore de nouvelles <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> de toi. Je souffre
+ horriblement, il me semble qu'à mesure qu'on te torture, on m'arrache
+ des lambeaux de moi-même, c'est atroce!...</p>
+
+ <p>Que je voudrais donc être déjà près de toi, te soutenir par ma chaude
+ affection, te dire quelques douces paroles qui réchaufferaient un peu
+ ton pauvre c&oelig;ur...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 21 janvier 1895.</p>
+
+ <p>... Fort heureusement, je n'avais pas lu les journaux hier matin et on
+ s'était efforcé de me cacher l'ignoble scène de La Rochelle, sinon je
+ serais devenue folle d'inquiétude... Quels épouvantables moments tu as
+ dû passer!... mais cette attitude de la foule ne m'étonne pas; elle
+ est le résultat de la lecture de ces vilaines feuilles qui ne vivent
+ que de diffamations et d'ordures et qui ont écrit force mensonges...
+ mais rassure-toi, parmi les gens qui raisonnent, il s'est fait un
+ grand changement.</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2"> Paris, 22 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Toujours pas de lettre de toi, depuis jeudi je suis sans nouvelles. Si
+ je n'avais été rassurée sur ta santé, je serais morte d'inquiétude...</p>
+
+ <p>Je pense à toi sans cesse, pas une seconde ne s'écoule <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> sans que
+ je souffre avec toi, et ma souffrance est <ins class="correction" title="d'autan">d'autant</ins> plus terrible que
+ je suis loin, sans nouvelles, et qu'à cet horrible tourment de toute
+ heure se joint l'inquiétude. Je ne puis attendre le moment d'avoir
+ l'autorisation de te rejoindre, de te tenir dans mes bras. Que de
+ choses j'ai à te dire, d'abord des nouvelles de nous tous, de nos
+ pauvres enfants, de toute la famille, puis les efforts surhumains que
+ nous faisons pour trouver dans notre pauvre intelligence la clef de
+ l'énigme...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 23 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Je viens de télégraphier à Monsieur le Directeur du Dépôt pour lui
+ demander de tes nouvelles, je ne me possède plus d'inquiétude. Je n'ai
+ reçu aucune lettre de toi depuis ton départ de Paris, je ne m'explique
+ pas du tout ce qui arrive et me tourmente horriblement. Je me doute
+ bien que tu m'as écrit tous les jours, mais alors quelle est la raison
+ de ce retard? Je suis incapable de me répondre. Pourvu que tu aies
+ reçu mes lettres, que tu ne sois pas inquiet. C'est atroce d'être
+ aussi loin l'un de l'autre et d'être privé de nouvelles. Je voudrais
+ te savoir fort et courageux, n'avoir aucun doute sur ta santé, te
+ savoir à un régime moins rigoureux...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span></p>
+
+<p>De l'île de Ré:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">24 janvier 1895.</p>
+
+ <p>D'après ta lettre datée de mardi, tu n'as encore reçu aucune lettre de
+ moi. Comme tu dois souffrir, ma pauvre chérie! Quel horrible martyre
+ pour tous deux!...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Ile de Ré, 25 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Ta lettre d'hier m'a navré, la douleur y perçait à chaque mot...</p>
+
+ <p>Je ne sais ni sur qui, ni sur quoi fixer mes idées. Quand je regarde
+ le passé, la colère me monte au cerveau, tant il me semble impossible
+ que tout me soit ainsi ravi; quand je regarde le présent, ma situation
+ est si misérable que je pense à la mort comme à l'oubli de tout; il
+ n'y a que lorsque je regarde l'avenir, que j'ai un moment de
+ soulagement...</p>
+
+ <p>Tout à l'heure, j'ai regardé, pendant quelques instants, les portraits
+ de nos chers enfants; mais je n'ai pu supporter leur vue longtemps,
+ tant les sanglots m'étreignaient la gorge. Oui, ma chérie, il faut que
+ je vive; il faut que je supporte mon martyre jusqu'au bout pour le nom
+ que portent ces chers petits. Il faut qu'ils apprennent un jour que ce
+ nom est digne <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> d'être honoré, d'être respecté; il faut qu'ils
+ sachent que si je mets l'honneur de beaucoup de personnes au-dessous
+ du mien, je n'en mets aucun au-dessus...</p>
+
+ <p>Je n'aurai plus dorénavant le droit de t'écrire que deux fois par
+ semaine...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Ile de Ré, 28 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Voilà un des jours heureux de ma triste existence, puisque je puis
+ venir passer une demi-heure avec toi, à causer et à t'entretenir...</p>
+
+ <p>Chaque fois qu'on m'apporte une lettre de toi, un rayon de joie
+ pénètre dans mon c&oelig;ur profondément ulcéré.</p>
+
+ <p>Regarder en arrière, je ne le puis. Les larmes me saisissent quand je
+ pense à notre bonheur passé. Je ne puis que regarder en avant, avec le
+ suprême espoir que bientôt luira le grand jour de la lumière et de la
+ vérité.</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Ile de Ré, 31 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Enfin, voici de nouveau le jour heureux où je puis t'écrire. Je les
+ compte, hélas, les jours heureux! En effet, je n'ai plus reçu de
+ lettres de toi depuis celle qui m'a été remise dimanche dernier.
+ Quelle souffrance épouvantable! Jusqu'à présent, j'avais chaque jour
+ un moment <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> de bonheur en recevant ta lettre. C'était un écho de
+ vous tous, un écho de toutes vos sympathies qui réchauffait mon pauvre
+ c&oelig;ur glacé. Je relisais ta lettre quatre ou cinq fois, je
+ m'imprégnais de chaque mot, peu à peu les mots écrits se
+ transformaient en paroles dites, il me semblait bientôt t'entendre me
+ parler tout près de moi. Oh! musique délicieuse qui allait à mon âme!
+ Puis, depuis quatre jours, plus rien, la morne tristesse,
+ l'épouvantable solitude...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>De ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 24 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Enfin, j'ai reçu une lettre de toi! Ce matin seulement, elle m'est
+ parvenue, j'étais dans une inquiétude folle. Que de larmes j'ai
+ versées sur cette pauvre petite lettre, sur cette pauvre partie si
+ petite de toi-même qui m'arrive après tant de jours d'inquiétude. Et
+ encore les nouvelles que je reçois sont du 19, lendemain du jour de
+ ton arrivée, et je les reçois seulement le 24, c'est-à-dire cinq jours
+ après. Faut-il qu'on ait peu de pitié pour maltraiter, pour torturer
+ ainsi deux pauvres êtres qui s'adorent et qui n'ont dans le c&oelig;ur
+ que des sentiments droits et honnêtes, qui n'ont qu'un but, qu'un <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+ rêve: trouver le coupable et réhabiliter leur nom, celui de leurs
+ enfants qui a été injustement avili...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 27 janvier 1895.</p>
+
+ <p>J'ai reçu ce matin ta bonne et chère lettre; elle m'a procuré un
+ instant de joie. Pardonne-moi mes premières lettres si navrées; j'ai
+ eu un moment de découragement, c'est vrai. J'étais sans nouvelles de
+ toi et malade d'inquiétude.</p>
+
+ <p>Cette période est passée, la volonté a repris le dessus; je suis de
+ nouveau forte pour la lutte. Il faut que nous vivions tous deux, il
+ faut que nous arrivions à ta réhabilitation, il faut que la lumière
+ soit éclatante. Nous n'aurons le droit de mourir <ins class="correction" title="qne">que</ins> lorsque notre
+ tâche sera accomplie, lorsque notre nom sera lavé de cette souillure.
+ Mais alors des jours heureux reviendront; je t'aimerai tant, tes
+ enfants reconnaissants te témoigneront une telle affection que toutes
+ tes souffrances, si épouvantables qu'elles aient été, s'effaceront...</p>
+
+ <p>Je sais que toutes ces paroles ne t'enlèvent pas les atroces
+ souffrances actuelles; mais tu as une âme d'élite, une volonté de fer,
+ une conscience absolument pure, et, avec des armes pareilles, il faut
+ que tu résistes, il faut que nous résistions tous deux.</p>
+
+ <p>Pierre s'est amusé ce matin à regarder toutes les photographies que
+ j'ai de toi: à cheval, en voyage, à <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> Bourges. Il était heureux de
+ les montrer à sa petite s&oelig;ur et de détailler toutes les remarques
+ qui lui passaient par la tête. Jeanne l'écoutait avec respect...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 31 janvier 1895.</p>
+
+ <p>Pas de nouvelles ce matin, comme je l'espérais. Mon Dieu, quelle vie
+ au jour le jour, dans l'attente d'un meilleur lendemain.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>De l'île de Ré:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">3 février 1895.</p>
+
+ <p>Je viens de passer une semaine atroce. Je suis sans nouvelles de
+ toi depuis dimanche dernier, c'est-à-dire depuis huit jours. Je me
+ suis imaginé que tu étais malade, puis que l'un des enfants
+ l'était... J'ai fait ensuite toutes sortes de suppositions dans mon
+ cerveau malade... J'ai bâti toutes sortes de chimères.</p>
+
+ <p>Tu peux t'imaginer, ma chérie, tout ce que j'ai souffert, tout ce que
+ je souffre encore. Dans mon horrible solitude, dans la situation
+ tragique dans laquelle des <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> événements aussi bizarres
+ qu'incompréhensibles m'ont placé, j'avais au moins cette unique
+ consolation, c'est de sentir près de moi ton c&oelig;ur battre à
+ l'unisson du mien, partager toutes mes tortures....</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Ile de Ré, 7 février 1895.</p>
+
+ <p>Je suis sans nouvelles de toi depuis dix jours. Te dire mes tortures
+ est impossible.</p>
+
+ <p>Quant à toi, il faut que tu gardes tout ton courage et toute ton
+ énergie. C'est au nom de notre profond amour que je te le demande, car
+ il faut que tu sois là pour laver mon nom de la souillure qui lui a
+ été faite, il faut que tu sois là pour faire de nos enfants de braves
+ et honnêtes gens. Il faut que tu sois là pour leur dire un jour ce
+ qu'était leur père, un brave et loyal soldat, écrasé par une fatalité
+ épouvantable.</p>
+
+ <p>Aurai-je des nouvelles de toi aujourd'hui? Quand apprendrai-je que
+ j'aurai le plaisir et la joie de t'embrasser? Chaque jour je l'espère
+ et rien ne vient rompre mon horrible martyre.</p>
+
+ <p>Du courage, ma chérie, il t'en faut beaucoup, beaucoup, il vous en
+ faut à tous, à nos deux familles. Vous n'avez pas le droit de vous
+ laisser abattre, car vous avez une grande mission à remplir, quoi
+ qu'il advienne de moi.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span></p>
+
+<p>De ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 3 février 1895.</p>
+
+ <p>Tous les matins une nouvelle déception, car le courrier ne m'apporte
+ rien. Que penser? Par moments je me demande si tu es malade, ce que tu
+ deviens. Je me représente toutes les choses les plus épouvantables et
+ dans ces longues nuits je suis en proie à des cauchemars terribles. Je
+ voudrais être là près de toi, pour te consoler, pour te soigner, pour
+ te faire reprendre des forces...</p>
+
+ <p>Je n'ai pas encore obtenu l'autorisation de venir te voir; c'est long,
+ mon Dieu, voilà bientôt trois semaines que tu es parti pour l'île de
+ Ré sans que personne de ta famille ait pu t'embrasser...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 4 février 1895.</p>
+
+ <p>J'ai eu le bonheur de recevoir ton excellente lettre. Pense un peu
+ comme j'ai été heureuse d'avoir de tes nouvelles, quoiqu'elles soient
+ bien lointaines, puisqu'elles datent de lundi il y a huit jours. Une
+ longue semaine, pour que tes douces paroles me parviennent...</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 6 février 1895.</p>
+
+ <p>..... Cela me fait tant de chagrin quand je regarde nos pauvres chers
+ enfants, de penser que tu aurais un tel bonheur de les avoir autour de
+ toi, de les voir grandir, se développer, d'assister à l'ouverture de
+ leurs intelligences, que parfois les larmes me montent aux yeux.</p>
+
+ <p> Voilà près de quatre mois que tu ne les as vus, ces pauvres petits, et
+ ils ont bien changé...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 7 février 1895.</p>
+
+ <p>Ta dernière lettre est datée du 28 janvier, elle a mis huit jours pour
+ me parvenir et depuis je suis sans nouvelles; c'est bien dur.
+ J'espérais de tout c&oelig;ur pouvoir causer avec toi, sinon verbalement,
+ du moins par lettres, et ces malheureuses nouvelles, déjà si longues à
+ venir, s'espacent de plus en plus.</p>
+
+ <p>Enfin j'attends toujours impatiemment mon autorisation et je compte
+ l'avoir bientôt; j'ai le plus grand désir de te voir, de t'embrasser,
+ de lire dans tes yeux ton courage, ta patience, ton admirable
+ abnégation et ton dévouement à nos enfants...</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 9 février 1895.</p>
+
+ <p>J'ai reçu ce matin ta lettre du 31 janvier. Tes souffrances me
+ navrent. J'ai pleuré, pleuré bien longuement, la tête entre mes deux
+ mains et il m'a fallu une chaude caresse de notre bon petit Pierre
+ pour ramener un sourire sur mes lèvres et encore mes souffrances ne
+ sont rien comparées aux tiennes...</p>
+
+ <p> Ne te chagrine pas, quand tu ne reçois pas de lettres de moi; je
+ t'écris tous les jours, je n'ai que ce bon moment, je ne veux pas m'en
+ priver...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 10 février 1895.</p>
+
+ <p>J'ai eu une joie enfantine hier soir en recevant enfin l'autorisation
+ de te voir deux fois par semaine.</p>
+
+ <p>Enfin le moment va venir où j'aurai le bonheur extrême de te serrer
+ sur mon c&oelig;ur et de te rendre par ma présence de nouvelles forces.</p>
+
+ <p>Je suis navrée que tu ne reçoives pas mes lettres; je n'ai pas manqué
+ un seul jour de venir causer avec toi. Je ne puis m'expliquer la
+ raison de cette rigueur; mes lettres cependant n'indiquent que des
+ sentiments parfaitement honnêtes, le chagrin amer d'une situation <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+ aussi injustement épouvantable et l'espoir d'une réhabilitation
+ prochaine...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>Ma femme avait été autorisée à me voir deux fois par semaine, pendant
+une heure chaque fois, en deux jours consécutifs. Je la vis pour la
+première fois, le 13 février, sans avoir été prévenu de son arrivée. Je
+fus conduit au greffe, situé à quelques pas de la porte de sortie du
+préau. Le greffe est une petite salle étroite et longue, blanchie à la
+chaux et presque nue. Ma femme était assise au fond; le directeur du
+dépôt, au milieu de la salle, entre ma femme et moi; je dus rester près
+de la porte. Devant la porte et en dehors, les gardiens.</p>
+
+<p>Le directeur nous prévint qu'il nous était interdit de parler de toute
+chose se rapportant à mon procès.</p>
+
+<p>Si cruellement blessés que nous fussions par les conditions atroces dans
+lesquelles on permit de nous revoir, si angoissés que nous fussions de
+voir les minutes s'écouler avec une rapidité vertigineuse, nous
+éprouvâmes un grand bonheur intérieur de nous retrouver. Mais la
+situation était trop poignante pour qu'elle pût être exprimée par des
+<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> paroles. Ce qui fut pour nous un puissant réconfort, c'est que nous
+sentîmes fortement que nos deux âmes n'en faisaient plus qu'une, que
+l'intelligence, la volonté de tous ne seraient plus tendues que vers un
+seul but: la découverte de la vérité, du coupable.</p>
+
+<p>Ma femme revint me voir le lendemain 14 février, puis repartit pour
+Paris.</p>
+
+<p>Le 20 février, elle était de retour à l'île de Ré; nos deux dernières
+entrevues eurent lieu les 20 et 21 février.</p>
+
+<p>De l'île de Ré, après l'entrevue avec ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Ile de Ré, 14 février 1895.</p>
+
+ <p>Les quelques moments que j'ai passés avec toi m'ont été bien doux,
+ quoiqu'il m'ait été impossible de te dire tout ce que j'avais sur le
+ c&oelig;ur.</p>
+
+ <p>Mon temps se passait à te regarder, à m'imprégner de ton visage, à me
+ demander par quelle fatalité inouïe du sort j'étais séparé de toi...</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span></p>
+
+<p>De ma femme, à son retour à Paris:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 16 février 1895.</p>
+
+ <p>Quelle émotion, quelle terrible secousse nous avons ressenties tous
+ deux en nous revoyant, toi surtout, mon pauvre et bien-aimé mari; tu
+ as dû être terriblement ébranlé, n'étant pas prévenu de mon
+ arrivée!...</p>
+
+ <p>Les conditions dans lesquelles on nous a autorisés à nous voir étaient
+ vraiment par trop terribles! Lorsqu'on est séparé aussi cruellement
+ depuis quatre mois, n'avoir le droit de se parler qu'à distance, c'est
+ atroce. Comme j'aurais voulu te presser sur mon c&oelig;ur, te serrer les
+ mains, pouvoir aussi te réchauffer un peu, pauvre solitaire. Ah! quel
+ déchirement j'ai éprouvé en quittant Saint-Martin, en m'éloignant de
+ toi...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>De l'île de Ré, après avoir vu ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Ile de Ré, 21 février 1895.<br />
+ (jour même de mon départ, que j'ignorais.)</p>
+
+ <p>Quand je te vois, le temps est si court, je suis si angoissé de voir
+ l'heure s'écouler avec une rapidité que <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> je ne connaissais plus,
+ tant les autres heures que je passe me semblent horriblement longues,
+ que j'oublie de te dire la moitié de ce que j'avais préparé...</p>
+
+ <p>Je voulais te demander si le voyage ne te fatiguait pas, si la mer
+ t'avait été clémente? Je voulais te dire toute l'admiration que j'ai
+ pour ton noble caractère, pour ton admirable dévouement! Plus d'une
+ femme aurait vu son cerveau sombrer sous les coups répétés d'un sort
+ aussi cruel, aussi immérité.</p>
+
+ <p>Je voulais te parler longuement des enfants...</p>
+
+ <p>Comme je te l'ai dit, je ferai mon possible pour dompter les
+ battements de mon c&oelig;ur ulcéré, pour supporter cet horrible et long
+ martyre, afin de voir luire avec vous le jour heureux de la
+ réhabilitation.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>Ma femme supplia en vain dans la seconde entrevue qu'on lui liât les
+mains derrière le dos et qu'on la laissât s'approcher de moi,
+m'embrasser; le directeur refusa brutalement.</p>
+
+<p>Le 21 février, je vis ma femme pour la dernière fois. Après l'entrevue
+qui eût lieu de deux heures à trois heures, et sans en avoir été
+informés l'un et l'autre, je fus prévenu subitement d'avoir à m'apprêter
+pour le départ. Les apprêts consistaient à faire un ballot d'effets.</p>
+
+<p>Avant le départ, je fus encore déshabillé et <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> fouillé, puis conduit
+entre six gardiens au quai. Je fus embarqué sur une chaloupe à vapeur
+qui m'amena dans la soirée dans la rade de Rochefort. Je fus transbordé
+directement de la chaloupe sur le transport le «Saint-Nazaire». Pas un
+mot ne m'avait été adressé, pas une indication ne m'avait été donnée sur
+le lieu où j'allais être déporté.</p>
+
+<p>A mon arrivée sur le «Saint-Nazaire», je fus conduit dans une cellule de
+condamné, fermée par un simple grillage, située sous le pont, à l'avant.
+La partie du pont, en avant des cellules des condamnés, était
+découverte. Le froid était terrible&mdash;près de 14 degrés au-dessous de
+zéro&mdash;la nuit noire. Un hamac me fut jeté et je fus laissé sans
+nourriture.</p>
+
+<p>Le souvenir de ma femme que je venais de quitter quelques heures
+auparavant, dans l'ignorance de mon départ, que je n'avais même pas pu
+embrasser, le souvenir de mes enfants, de tous les miens, de tous ces
+chers êtres que je laissais derrière moi dans la douleur et le
+désespoir, l'incertitude du lieu où j'allais être conduit, la situation
+qui m'était faite, tout cela me mit dans un état indescriptible et je ne
+pus que me jeter sur le sol, dans un coin de ma cellule, et pleurer à
+<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> chaudes larmes dans la nuit sombre et froide.</p>
+
+<p>Le lendemain soir, le «Saint-Nazaire» levait l'ancre.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p>
+
+<h2>VII</h2>
+
+<p>Les premiers jours de la traversée furent atroces; le froid était
+terrible dans la cellule ouverte, le sommeil dans le hamac pénible.
+Comme nourriture, la ration des condamnés, servie dans de vieilles
+boîtes de conserve. J'étais gardé à vue, le jour par un surveillant, la
+nuit par deux surveillants, revolver au côté, avec défense absolue de
+m'adresser la parole.</p>
+
+<p>A partir du cinquième jour, je fus autorisé à monter une heure par jour
+sur le pont, gardé par deux surveillants.</p>
+
+<p>Après le huitième jour, la température devint plus douce, puis torride.
+Je me rendis compte que nous approchions de l'équateur, mais j'ignorais
+toujours où l'on me transportait.</p>
+
+<p>Après quinze jours de cette horrible traversée, <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> nous arrivâmes le
+12 mars 1895 en rade des îles du Salut. J'eus l'intuition du lieu par
+quelques bribes de conversation échangées entre les surveillants,
+parlant entre eux des postes où ils pensaient être envoyés, postes dont
+les noms se rapportaient à des localités de la Guyane.</p>
+
+<p>J'espérais que j'allais être débarqué aussitôt. Mais je dus attendre
+près de quatre jours, sans monter sur le pont, par une chaleur torride,
+enfermé dans ma cellule. Rien, en effet, n'avait été préparé pour me
+recevoir et on dut tout organiser à la hâte.</p>
+
+<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
+<img src="images/page-88.jpg" alt="" title="" width="600" height="310" />
+<p class="caption">Plan de la première case, avant les palissades.</p>
+<span class="link"><a href="images/x-page-88.jpg">Image plus grande</a></span>
+</div>
+
+<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
+<img src="images/page-89.jpg" alt="" title="" width="600" height="322" />
+<p class="caption">Ile du Diable, à l'arrivée.&mdash;Plan.</p>
+<span class="link"><a href="images/x-page-89.jpg">Image plus grande</a></span>
+</div>
+
+<p>Le 15 mars, je fus débarqué et enfermé dans une chambre du bagne de
+l'île Royale. Cette réclusion <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> absolue dura environ un mois. Le 13
+avril je fus transporté à l'île du Diable, rocher inculte qui avait
+servi précédemment de lieu de détention pour les lépreux.</p>
+
+<p>Les îles du Salut se composent d'un groupe de trois petites îles: l'île
+Royale, où séjourne le commandant supérieur des pénitenciers des trois
+îles, l'île Saint-Joseph et l'île du Diable.</p>
+
+<p>A mon arrivée à l'île du Diable, les dispositions prises à mon égard et
+qui durèrent jusqu'en 1895, furent les suivantes:</p>
+
+<p>La case qui me fut affectée était en pierres et mesurait 4 mètres sur 4
+mètres. Les fenêtres étaient grillées. La porte était à claire-voie,
+munie d'un simple barreautage en fer. Cette porte s'ouvrait sur un
+tambour de 2 mètres sur 3 mètres accolé à la façade de la case, tambour
+fermé par une porte pleine en bois. Dans ce tambour séjournait le
+surveillant de garde. Les surveillants étaient relevés de deux heures en
+deux heures, ils ne devaient me perdre de vue ni de jour ni de nuit.
+Pour l'exécution de cette dernière partie du service, la case était
+éclairée de nuit.</p>
+
+<p>Durant la nuit, la porte du tambour était fermée extérieurement et
+intérieurement, de telle sorte que toutes les deux heures, pour la
+relève du surveillant <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> de garde, il se faisait un bruit infernal de
+clefs et de ferraille.</p>
+
+<p>Cinq surveillants et un surveillant-chef furent chargés de l'exécution
+du service et de ma garde.</p>
+
+<p>Je n'avais la faculté de circuler, durant le jour, que dans la partie de
+l'île comprise entre le débarcadère et le petit vallon où se trouvait
+l'ancien campement des lépreux, soit sur un espace de 200 mètres
+environ, complètement découvert, et défense absolue m'était faite de
+franchir cette limite sous peine d'être renfermé dans ma case. Dès que
+je sortais, j'étais accompagné par le surveillant de garde qui ne devait
+pas perdre de vue un seul de mes gestes. Le surveillant de garde était
+armé du revolver; plus tard on y ajouta le fusil et une ceinture garnie
+de cartouches. Il m'était formellement interdit d'adresser la parole à
+qui que ce fût.</p>
+
+<p>La ration au début fut celle du soldat aux colonies, sans le vin. Je
+devais faire la cuisine moi-même, faire d'ailleurs tout moi-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><i>Les pages qui suivent sont la reproduction intégrale du journal que
+j'écrivis depuis le mois d'avril 1894 jusqu'à l'automne 1896, et qui
+était destiné à ma femme. Ce journal fut saisi avec tous mes papiers en
+1896. Je ne pus l'obtenir qu'à l'époque du procès de Rennes, en 1899.</i></p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p>
+
+<h3>MON JOURNAL</h3>
+
+<p class="right4">(Pour être remis à ma femme).</p>
+
+<p class="right5">Dimanche 14 avril 1895.</p>
+
+<p>Je commence aujourd'hui le journal de ma triste et épouvantable vie.
+C'est, en effet, à partir d'aujourd'hui seulement que j'ai du papier à
+ma disposition, papier numéroté et parafé d'ailleurs, afin que je ne
+puisse en distraire. Je suis responsable de son emploi. Qu'en ferais-je
+d'ailleurs? A quoi pourrait-il me servir? A qui le donnerais-je?
+Qu'ai-je de secret à confier au papier? Autant de questions, autant
+d'énigmes!</p>
+
+<p>J'avais jusqu'à présent le culte de la raison, je croyais à la logique
+des choses et des événements, je croyais enfin à la justice humaine!
+Tout ce qui était bizarre, extravagant, avait de la peine à entrer dans
+ma cervelle. Hélas! quel effondrement de toutes mes croyances, de toute
+ma saine raison.</p>
+
+<p>Quels horribles mois je viens de passer, combien de tristes mois
+m'attendent encore?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span></p>
+
+<p>J'étais décidé à me tuer après mon inique condamnation. Etre condamné
+pour le crime le plus infâme qu'un homme puisse commettre, sur la foi
+d'un papier suspect dont l'écriture était imitée ou ressemblait à la
+mienne, il y avait certes là de quoi désespérer un homme qui place
+l'honneur au-dessus de tout. Ma chère femme, si dévouée, si courageuse,
+m'a fait comprendre, dans cette déroute de tout mon être, qu'innocent je
+n'avais pas le droit de l'abandonner, de déserter volontairement mon
+poste. J'ai bien senti qu'elle avait raison, que là était mon devoir;
+mais, d'autre part, j'avais peur&mdash;oui, peur&mdash;des horribles souffrances
+morales que j'allais avoir à endurer. Physiquement je me sentais fort,
+ma conscience nette et pure me donnait des forces surhumaines. Mais mes
+tortures physiques et morales ont été pires que ce que j'attendais même,
+et aujourd'hui je suis brisé de corps et d'âme.</p>
+
+<p>J'ai cependant cédé aux instances de ma femme, j'ai donc eu le courage
+de vivre! J'ai subi d'abord le plus effroyable supplice qu'on puisse
+infliger à un soldat, supplice pire que toutes les morts, puis j'ai
+suivi pas à pas cet horrible chemin qui m'a mené jusqu'ici en passant
+par la prison de la Santé et le dépôt de l'île de Ré, supportant sans
+fléchir <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> insultes et cris, mais laissant un lambeau de mon c&oelig;ur à
+chaque détour du chemin.</p>
+
+<p>Ma conscience me soutenait; ma raison me disait chaque jour: enfin la
+vérité va éclater triomphante; dans un siècle comme le nôtre, la lumière
+ne peut tarder à se faire; mais hélas! chaque jour apportait une
+nouvelle déception. Non seulement la lumière ne jaillissait pas, mais on
+faisait tout pour l'empêcher de se produire.</p>
+
+<p>J'étais, je le suis encore, au secret le plus absolu, ma correspondance
+lue partout, contrôlée au ministère, souvent non transmise. On
+m'interdisait même de parler à ma femme des recherches que je lui
+conseillais de faire. Il m'était impossible de me défendre.</p>
+
+<p>Je pensais qu'une fois en exil je trouverais sinon le repos,&mdash;je ne
+saurais en avoir avant que l'honneur me soit rendu,&mdash;du moins une
+certaine tranquillité d'esprit et de vie me permettant d'attendre le
+jour de la réhabilitation. Quelle nouvelle et amère déception!</p>
+
+<p>Après une traversée de quinze jours dans une cage, je suis resté d'abord
+en rade des îles du Salut pendant quatre jours sans monter sur le pont,
+par une chaleur torride. Mon cerveau se liquéfiait, tout mon être se
+fondait dans une désespérance terrible.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span></p>
+
+<p>A mon débarquement, j'ai été enfermé dans une chambre de la maison de
+détention, les volets clos, avec défense de parler à qui que ce soit, en
+tête à tête avec mon cerveau, au régime des forçats. Ma correspondance
+devait être d'abord envoyée à Cayenne; je ne sais pas encore si elle y
+est parvenue.</p>
+
+<p>Je suis resté ainsi pendant un mois enfermé dans ma chambre, sans
+sortir, après toutes les fatigues physiques de mon horrible traversée. A
+plusieurs reprises, je faillis devenir fou; j'eus plusieurs congestions
+du cerveau, et mon horreur de la vie était telle, que j'eus la pensée de
+ne pas me faire soigner et d'en finir ainsi avec ce martyre. C'eût été
+la délivrance, la fin de mes maux, puisque je ne me parjurais pas, la
+mort étant naturelle.</p>
+
+<p>Le souvenir de ma femme, mon devoir vis-à-vis de mes enfants, m'ont
+donné la force de me ressaisir; je n'ai pas voulu démentir ses efforts,
+l'abandonner ainsi dans sa mission, la recherche de la vérité, du
+coupable. Aussi fis-je demander le médecin, quelle que fût ma répugnance
+farouche pour toute figure nouvelle.</p>
+
+<p>Enfin, après trente jours de cette réclusion, on vient de me transporter
+à l'île du Diable, où je jouirai d'un semblant de liberté. Le jour, en
+effet, je pourrai me promener dans un espace de quelques <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> centaines
+de mètres carrés, suivi, pas à pas, par un surveillant; à la nuit
+tombante (entre six heures et six heures et demie), je serai enfermé
+dans un cabanon de 4 mètres carrés, clos par une porte faite de barreaux
+de fer à claire-voie, devant laquelle les surveillants se relayeront
+toute la nuit.</p>
+
+<p>Un surveillant-chef, cinq surveillants sont préposés à ce service et à
+ma garde; la ration est d'un demi-pain par jour, de 300 grammes de
+viande trois fois par semaine, les autres jours de l'endaubage ou du
+lard conservé. Comme boisson, de l'eau.</p>
+
+<p>Quelle horrible existence de suspicion continuelle, de surveillance
+ininterrompue, pour un homme dont l'honneur est aussi haut placé que
+celui de qui que ce soit au monde!</p>
+
+<p>Et puis, toujours pas de nouvelles de ma femme, de mes enfants. Je sais
+cependant que depuis le 29 mars, c'est-à-dire depuis près de trois
+semaines, il y a des lettres pour moi à Cayenne. J'ai fait télégraphier
+à Cayenne, j'ai fait télégraphier en France pour avoir des nouvelles des
+miens,&mdash;pas de réponse!</p>
+
+<p>Ah! que je voudrais vivre jusqu'au jour de la réhabilitation pour hurler
+mes souffrances, pour dégonfler mon c&oelig;ur ulcéré. Irai-je jusque-là?
+J'ai <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> souvent des doutes, tant mon c&oelig;ur est brisé, tant ma santé
+est chancelante.</p>
+
+<p class="right5">Nuit de dimanche 14 au lundi 15 avril 1895.</p>
+
+<p>Impossible de dormir. Cette cage, devant laquelle se promène le
+surveillant comme un fantôme qui m'apparaît dans mes rêves, le prurit de
+toutes les bêtes qui courent sur ma peau, la colère qui gronde dans mon
+c&oelig;ur, d'en être là quand on a toujours et partout fait son devoir,
+tout cela surexcite mes nerfs déjà si ébranlés et chasse le sommeil.
+Quand passerai-je de nouveau une nuit calme et tranquille? Peut-être pas
+avant d'être dans la tombe, quand je jouirai du sommeil éternel! Que ce
+sera bon, de ne plus penser à la vilenie, à la lâcheté humaines.</p>
+
+<p>La mer, que j'entends gronder sous ma lucarne, produit toujours sur moi
+sa fascination étrange. Elle berce mes pensées comme jadis, mais
+aujourd'hui elles sont bien tristes et sombres. Elle évoque en moi de
+chers souvenirs, des moments heureux passés auprès de ma femme, de mes
+enfants adorés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p>
+
+<p>Je retrouve la sensation violente, déjà éprouvée sur le bateau, d'une
+attirance profonde, presque irrésistible vers la mer, dont les eaux
+mugissantes semblent m'appeler comme une grande consolatrice. Cette
+tyrannie de la mer sur moi est violente; sur le bateau, il me fallait
+fermer les yeux, évoquer l'image de ma femme pour ne pas y céder.</p>
+
+<p>Où sont mes beaux rêves de jeunesse, mes aspirations de l'âge mûr. Rien
+ne vit plus en moi, mon cerveau s'égare sous l'effort de ma pensée. Quel
+est le mystère de ce drame! Aujourd'hui encore, je ne comprends rien à
+ce qui s'est passé. Être condamné sans preuves tangibles, sur la foi
+d'une écriture! Quelles que soient l'âme et la conscience d'un homme,
+n'y a-t-il pas là plus qu'il n'en faut pour le démoraliser?</p>
+
+<p>La sensibilité de mes nerfs, après toutes ces tortures, est devenue
+tellement aiguë, que toute impression nouvelle, même extérieure, produit
+sur moi l'effet d'une profonde blessure.</p>
+
+<p class="right5">Même nuit.</p>
+
+<p>Je viens d'essayer de dormir, mais après un assoupissement de quelques
+minutes, je me réveille <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> avec une fièvre ardente: et il en est ainsi
+toutes les nuits depuis six mois. Comment mon corps a-t-il pu résister à
+une telle coïncidence de tourments aussi bien physiques que moraux? Je
+pense qu'une conscience nette, sûre d'elle-même, donne des forces
+invincibles.</p>
+
+<p>J'ouvre la jalousie qui ferme la lucarne et je contemple encore la mer.
+Le ciel est chargé de gros nuages, mais la lumière de la lune qui filtre
+au travers vient iriser certaines parties de la mer et lui donner une
+teinte argentée. Les vagues se brisent impuissantes au pied des roches
+qui forment le contour de l'île; c'est un bruissement continu d'eau qui
+déferle, c'est un rythme brutal et saccadé qui plaît à mon âme ulcérée.</p>
+
+<p>Et dans cette nuit, dans ce calme profond, se retracent dans mon esprit
+les images chéries de ma femme, de mes enfants. Comme ma pauvre Lucie
+doit souffrir d'un sort aussi immérité, après avoir eu tout pour être
+heureuse! Et heureuse, elle méritait tant de l'être, par sa profonde
+droiture, son caractère élevé, son c&oelig;ur tendre et dévoué. Pauvre,
+pauvre chère femme; je ne puis penser à elle, aux enfants, sans que tout
+s'amollisse en moi, sans sangloter; mais aussi ils m'inspirent mon
+devoir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p>
+
+<p>Je vais essayer de faire de l'anglais. Peut-être arriverai-je à
+m'oublier un peu dans le travail.</p>
+
+<p class="right5">Lundi 15 avril 1895.</p>
+
+<p>Pluie torrentielle ce matin. Comme premier déjeuner, rien. Les
+surveillants ont pitié de moi; ils me donnent un peu de café noir et de
+pain.</p>
+
+<p>Pendant une éclaircie, je fais le tour de la petite portion de cette
+petite île qui m'est réservée. Triste île! Quelques bananiers, quelques
+cocotiers, un sol aride, d'où émergent partout des roches basaltiques.</p>
+
+<p>A dix heures, on m'apporte les vivres pour la journée: un morceau de
+lard conservé, quelques grains de riz, quelques grains de café vert et
+un peu de cassonade. Je jette tout cela à la mer,<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> puis je m'évertue à
+faire du feu. Après quelques tentatives infructueuses, j'y parviens. Je
+fais chauffer <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> de l'eau pour le thé. Mon déjeuner comprend du pain
+et du thé.</p>
+
+<p>Quelle agonie de toutes mes forces! Quel sacrifice j'ai fait en
+acceptant de vivre! Rien ne m'aura été épargné, ni tortures morales, ni
+souffrances physiques.</p>
+
+<p>Oh! cette mer mugissante qui toujours gronde et hurle à mes pieds! Quel
+écho à mon âme! L'écume de la vague qui se brise sur les rochers est
+d'une blancheur si laiteuse que je voudrais m'y rouler et m'y perdre.</p>
+
+<p class="right5">Lundi 15 avril, soir.</p>
+
+<p>J'allais encore être réduit à dîner avec un morceau de pain, je
+défaillais. Les surveillants, voyant ma faiblesse physique, me passent
+un bol de leur bouillon.</p>
+
+<p>Puis je fume, je fume pour calmer et mon cerveau et les tiraillements de
+mon estomac. Je renouvelle auprès du gouverneur de la Guyane la demande
+que j'avais déjà formulée, il y a quinze jours, de vivre à mes frais en
+faisant venir des conserves de Cayenne ainsi que la loi m'y autorise.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p>
+
+<p>Et toi, chère femme, à ce moment même, ta pensée répond-elle comme un
+écho à ma pensée? As-tu la perception de l'horrible martyre que
+j'endure? Oui, certes, tu sens tout ce que je souffre d'une situation
+morale pareille.</p>
+
+<p>Quelle idée lancinante, atroce, d'être condamné pour un crime aussi
+abominable sans y rien comprendre!</p>
+
+<p>S'il y a une justice en ce monde, mon honneur doit m'être rendu, et le
+coupable, le monstre doit recevoir le châtiment que mérite un pareil
+crime.</p>
+
+<p class="right5">Mardi 16 avril 1895.</p>
+
+<p>Enfin j'ai pu dormir, grâce à un immense épuisement.</p>
+
+<p>Ma première pensée, en m'éveillant, a été pour toi, ma chère et adorée
+femme. Je me suis demandé ce que tu faisais au même moment. Probablement
+tu es occupée avec nos chers enfants. Qu'ils soient pour toi une
+consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir, si je succombe avant la fin.</p>
+
+<p>Puis, je vais couper du bois. Après deux heures <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> d'efforts, suant
+sang et eau, je parviens à constituer une provision de bois suffisante.
+A huit heures, on m'apporte un morceau de viande crue et le pain.
+J'allume le feu, il finit par prendre. Mais la fumée est rabattue sur
+moi par la brise de mer, mes yeux en pleurent. Dès que j'ai des braises
+en quantité suffisante, je mets ma viande sur quelques bouts de fer
+ramassés de droite et de gauche et je la grille. Je déjeune un peu mieux
+qu'hier, mais que cette viande est dure et sèche! Quant au menu du
+dîner, il a été plus simple: du pain et de l'eau. Tous ces efforts m'ont
+brisé.</p>
+
+<p class="right5">Vendredi 19 avril 1895.</p>
+
+<p>Je n'ai pas écrit ces jours-ci. Tout mon temps a été employé à la lutte
+pour la vie, car je veux résister jusqu'à la dernière goutte de sang,
+quels que soient les supplices qu'on m'inflige. Le régime n'a pas varié,
+on attend toujours des ordres.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, j'ai fait du bouilli avec la viande, du sel et du piment
+que j'ai trouvé dans l'île. Cela a duré trois heures durant lesquelles
+mes yeux ont horriblement souffert; quelle misère!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span></p>
+
+<p>Et toujours pas de nouvelles de ma femme, des miens. Les lettres sont
+donc interceptées?</p>
+
+<p>Énervé, je me dis qu'en fendant du bois pour la provision du lendemain,
+je calmerai mes nerfs. Je vais chercher la hachette à la cuisine. «On
+n'entre pas à la cuisine», interpelle un surveillant. Et je m'en vais,
+sans rien dire, mais sans baisser la tête. Ah! si je pouvais seulement
+vivre dans mon cabanon, sans jamais en sortir. Mais il faut bien prendre
+quelque nourriture.</p>
+
+<p>J'essaye de temps à autre de faire de l'anglais, des traductions, de
+m'oublier dans le travail. Mais mon cerveau complètement ébranlé s'y
+refuse; au bout d'un quart d'heure, je suis obligé d'y renoncer.</p>
+
+<p>Et puis, ce que je trouve d'inouï, d'inhumain, c'est qu'on intercepte
+toute ma correspondance. Qu'on prenne toutes les précautions possibles
+et imaginables pour empêcher toute évasion, je le conçois: c'est le
+droit, je dirai même le devoir strict de l'administration. Mais qu'on
+m'enterre vivant dans un tombeau, qu'on empêche toute communication,
+même à lettre ouverte avec ma famille, c'est contraire à toute justice.
+On se croirait volontiers rejeté de quelques siècles en arrière; voilà
+six mois que je suis au secret, <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> sans pouvoir aider à me faire
+rendre mon honneur.</p>
+
+<p class="right5">Samedi 20 avril 1895, 11 heures matin.</p>
+
+<p>J'ai terminé ma cuisine pour la journée. J'ai coupé ce matin mon morceau
+de viande en deux; l'un des morceaux a constitué un bouilli, l'autre un
+bifteck. Pour faire ce dernier, j'ai fabriqué un gril avec un vieux
+morceau de tôle ramassé dans l'île. Comme boisson, de l'eau. Et tout
+cela fait dans des casseroles de vieille tôle rouillée, sans rien pour
+les nettoyer, sans assiettes. Il faut que je rassemble tout mon courage
+pour vivre dans des conditions pareilles, auxquelles il faut ajouter
+toutes mes tortures morales.</p>
+
+<p>Totalement épuisé, je vais m'étendre un peu sur mon lit.</p>
+
+<p class="right5">Même jour, 2 heures soir.</p>
+
+<p>Dire que dans notre siècle, dans un pays comme la France, imbu des idées
+de justice et de vérité, il <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> puisse se passer des faits semblables,
+aussi profondément immérités. J'ai écrit à M. le Président de la
+République, j'ai écrit aux ministres, demandant toujours la recherche de
+la vérité. On n'a pas le droit de laisser sombrer ainsi l'honneur d'un
+officier, de sa famille, sans autre preuve qu'une preuve d'écriture,
+quand un gouvernement possède les moyens d'investigation nécessaires
+pour faire la lumière. C'est de la justice que je demande, à cor et à
+cri, au nom de mon honneur.</p>
+
+<p>J'ai eu tellement faim cet après-midi que, pour apaiser les
+tiraillements de mon estomac, j'ai dévoré crues une dizaine de tomates
+trouvées dans l'île<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p class="right5"> Nuit du samedi 20 au dimanche 21 avril 1895.</p>
+
+<p>Nuit fiévreuse. J'ai rêvé de toi, ma chère Lucie, de nos chers enfants,
+comme toutes les nuits d'ailleurs.</p>
+
+<p>Comme tu dois souffrir, ma pauvre chérie!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span></p>
+
+<p>Heureusement que nos chers enfants sont encore inconscients; autrement,
+quel apprentissage de la vie! Quant à moi, quel que soit mon martyre,
+mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, sans faiblir.
+J'irai.</p>
+
+<p>Je viens d'écrire au commandant du Paty pour lui rappeler les deux
+promesses qu'il m'avait faites, après ma condamnation: 1<sup>o</sup> au nom du
+ministre, de faire poursuivre les recherches; 2<sup>o</sup> en son nom personnel,
+de me prévenir dès que la fuite reprendrait au ministère.</p>
+
+<p>Le misérable qui a commis ce crime est sur une pente fatale, il ne peut
+plus s'arrêter.</p>
+
+<p class="right5">Dimanche 21 avril 1895.</p>
+
+<p>Le commandant supérieur des îles a eu la bonté de m'envoyer ce matin
+avec la viande deux boîtes de lait concentré. Chaque boîte peut produire
+environ trois litres de lait; en buvant un litre et demi de lait par
+jour, j'en aurai ainsi pour quatre jours.</p>
+
+<p>Je supprime le bouilli que je n'arrivais pas à faire mangeable. J'ai
+coupé ce matin la viande en <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> deux tranches; chacune sera grillée
+pour le matin et le soir.</p>
+
+<p>Et toujours dans les intervalles que me laisse la nécessité de m'occuper
+de ma vie, je pense à ma chère femme, à tous les miens, à tout ce qu'ils
+doivent souffrir. Pauvre, pauvre chérie!</p>
+
+<p>Viendra-t-il bientôt le jour de la justice!</p>
+
+<p>Les journées sont longues, les minutes des heures. Je suis incapable
+d'aucun travail physique sérieux; d'ailleurs, depuis dix heures du matin
+jusqu'à trois heures du soir, la chaleur est telle qu'il devient
+impossible de sortir. Je ne puis travailler l'anglais toute la journée,
+mon cerveau s'y refuse. Et rien à lire. Enfin le tête-à-tête perpétuel
+avec mon cerveau!</p>
+
+<p>J'étais en train d'allumer du feu pour faire mon thé. Le canot arrive de
+l'île Royale; il faut rentrer dans sa case, c'est la consigne. On craint
+donc que je communique avec les forçats?</p>
+
+<p class="right5">Lundi 22 avril 1895.</p>
+
+<p>Je me suis levé au petit jour pour laver mon linge et faire sécher
+ensuite au soleil mes vêtements <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> de drap. Tout moisit ici par suite
+de ce mélange d'humidité et de chaleur. Ce ne sont que pluies
+torrentielles et courtes, suivies d'une chaleur torride.</p>
+
+<p>J'ai demandé hier au commandant des îles une ou deux assiettes de
+n'importe quoi; il m'a répondu qu'il n'en possédait pas. Je suis obligé
+de m'ingénier pour manger soit sur du papier, soit sur de vieilles
+plaques de tôle ramassées dans l'île. Ce que je mange ainsi de
+malpropretés est inimaginable. Et je résiste toujours envers et contre
+tout, pour ma femme, pour mes enfants. Et toujours seul, vivant replié
+sur moi-même, avec mes pensées. Quel martyre pour un innocent, plus
+grand certes que celui d'aucun martyr de la chrétienté.</p>
+
+<p>Toujours aucune nouvelle des miens, malgré mes demandes réitérées; voilà
+deux mois que je suis sans lettres.</p>
+
+<p>J'ai reçu tout à l'heure des légumes secs dans de vieilles boîtes de
+conserve. En me servant de ces boîtes et en les lavant pour tenter de
+les transformer en assiettes, je me suis coupé les doigts.</p>
+
+<p>Je viens d'être prévenu également que je devrai laver mon linge
+moi-même. Or, je n'ai rien pour cela. Je me mets à la besogne deux
+heures <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> durant, le résultat est médiocre. Le linge aura toujours
+trempé dans l'eau.</p>
+
+<p>Je suis exténué. Pourrai-je dormir? J'en doute. Il y a en moi un tel
+mélange de faiblesse physique et de nervosité extrême que, dès que je
+suis au lit, les nerfs me dominent, ma pensée se tourne anxieuse vers
+les miens.</p>
+
+<p class="right5">Mardi 23 avril 1895.</p>
+
+<p>Toujours la lutte pour la vie. Je n'ai jamais autant transpiré que ce
+matin, en allant couper du bois.</p>
+
+<p>J'ai simplifié encore mes repas. J'ai fait ce matin une espèce de rata
+avec le b&oelig;uf et les haricots blancs; j'en ai mangé la moitié ce
+matin, l'autre moitié sera pour ce soir. Cela ne fera qu'une cuisine par
+jour.</p>
+
+<p>Mais cette cuisine faite dans de vieux ustensiles de tôle rouillée me
+donne de violents maux de ventre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span></p>
+
+<p class="right5">Mercredi 24 avril 1895.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, lard conservé. Je le jette. Je vais me faire une potée de
+pois secs; ce sera ma nourriture de la journée.</p>
+
+<p>Tranchées froides presque continuelles.</p>
+
+<p class="right5">Jeudi 25 avril 1895.</p>
+
+<p>On me remet les boîtes d'allumettes une à une&mdash;je n'ai pas encore
+compris pourquoi, puisque ce sont des allumettes amorphes&mdash;et je dois
+toujours présenter la boîte vide. Ce matin, je ne retrouvais pas la
+boîte vide, d'où scène et menaces. J'ai fini par la retrouver dans une
+poche.</p>
+
+<p class="right5">Nuit de jeudi à vendredi.</p>
+
+<p>Ces nuits sans sommeil sont atroces. Les journées passent encore à peu
+près, à cause des mille <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> occupations de ma vie matérielle. Je suis,
+en effet, obligé de nettoyer ma case, de faire ma cuisine, de chercher
+et de couper du bois, de laver mon linge.</p>
+
+<p>Mais dès que je me couche, si épuisé que je sois, les nerfs reprennent
+le dessus, le cerveau se met à travailler. Je pense à ma femme, aux
+souffrances qu'elle doit endurer; je pense à mes chers petits, à leur
+gai et insouciant babillement.</p>
+
+<p class="right5">Vendredi 26 avril 1895.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, lard conservé, je le jette. Le commandant des îles vient
+ensuite et m'apporte du tabac et du thé. Au lieu de thé, j'eusse préféré
+du lait condensé que j'ai également fait demander à Cayenne, car les
+coliques ne me quittent pas. On me remet à titre de prêt: quatre
+assiettes plates, deux creuses, deux casseroles, mais rien pour mettre
+dedans.</p>
+
+<p>On me remet également les revues que ma femme m'envoie. Mais toujours
+pas de lettres, c'est vraiment trop inhumain.</p>
+
+<p>J'écris à ma femme; c'est un de mes rares <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> moments d'accalmie. Je
+l'exhorte toujours au courage, à l'énergie, car il faut que notre
+honneur apparaisse à tous sans exception, ce qu'il a toujours été, pur
+et sans tache.</p>
+
+<p>La chaleur, terrible, vous enlève toute force et toute énergie physique.</p>
+
+<p class="right5">Samedi 27 avril 1895.</p>
+
+<p>A cause de la chaleur qu'il fait dès dix heures du matin, je change mon
+emploi du temps. Je me lève au jour (5 h. 1/2), j'allume le feu pour
+faire le café ou le thé. Puis je mets les légumes secs sur le feu,
+ensuite je fais mon lit, ma chambre et ma toilette sommaire.</p>
+
+<p>A huit heures, on m'apporte la ration du jour. Je termine la cuisson des
+légumes secs; les jours de viande je fais ensuite cuire celle-ci. Toute
+ma cuisine est ainsi terminée vers dix heures, car je mange froid le
+soir ce qui me reste du repas du matin, ne me souciant pas de passer
+encore trois heures devant le feu dans l'après-midi.</p>
+
+<p>A dix heures, je déjeune. Je lis, je travaille, je rêve et souffre
+surtout, jusqu'à trois heures. Je fais <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> alors ma toilette à fond.
+Puis, dès que la chaleur est tombée, c'est-à-dire vers cinq heures, je
+vais couper du bois, chercher de l'eau au puits, laver le linge, etc. A
+six heures je mange froid ce qui reste du déjeuner. Puis on m'enferme.
+C'est le moment le plus long. Je n'ai pas obtenu qu'on me donne une
+lampe dans mon cabanon. Il y a bien un fanal dans le poste qui me garde,
+mais la lumière est trop faible pour que je puisse travailler longtemps.
+J'en suis donc réduit à me coucher, et c'est alors que mon cerveau se
+met à travailler, que toutes mes pensées se tournent vers l'affreux
+drame dont je suis la victime, que tous mes souvenirs vont à ma femme, à
+mes enfants, à tous ceux qui me sont chers. Comme ils doivent tous
+également souffrir!</p>
+
+<p class="right5">Dimanche 28 avril 1895.</p>
+
+<p>Le vent souffle en tempête. Les rafales qui se succèdent ébranlent tout
+et produisent une sonorité violente, un heurt de choses qui
+s'entrechoquent. Comme c'est bien parfois l'état de mon âme en ses
+emportements violents! Je voudrais être fort et puissant comme le vent
+qui secoue les <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> arbres à les déraciner pour écarter tous les
+obstacles qui barrent le chemin à la vérité.</p>
+
+<p>Je voudrais hurler toutes mes souffrances, crier les révoltes de mon
+c&oelig;ur contre l'ignominie qu'on a déversée sur un innocent, sur les
+siens. Ah! quel châtiment ne méritera pas celui qui a commis ce crime!
+Criminel envers son pays, envers un innocent, envers toute une famille
+livrée au désespoir, cet homme doit être quelque chose de hors nature.</p>
+
+<p>J'ai appris aujourd'hui à nettoyer les ustensiles de cuisine. Jusqu'ici
+je les nettoyais simplement avec de l'eau chaude en employant mes
+mouchoirs en guise de torchons. Malgré tout, ils restaient sales et
+gras. J'ai pensé à la cendre, qui contient une forte proportion de
+potasse. Cela m'a admirablement réussi; mais dans quel état sont mes
+mains et mes mouchoirs!</p>
+
+<p>Je viens d'être prévenu que jusqu'à nouvel ordre mon linge serait lavé à
+l'hôpital. C'est heureux, car je transpire tellement que mes flanelles
+sont complètement imbibées et ont besoin d'un lavage sérieux. Espérons
+que ce provisoire deviendra définitif.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span></p>
+
+<p class="right5">Même journée, 7 heures du soir.</p>
+
+<p>J'ai beaucoup pensé à toi, ma chère femme, à nos enfants. La journée de
+dimanche, nous la passions en effet, tout entière ensemble. Aussi le
+temps a-t-il coulé lentement, bien lentement, mes pensées
+s'assombrissant au fur et à mesure que la journée s'avançait.</p>
+
+<p class="right5">Lundi 29 avril, 10 heures matin.</p>
+
+<p>Jamais je n'ai été aussi fatigué que ce matin, j'ai dû faire plusieurs
+corvées d'eau et de bois. Avec cela, le déjeuner qui m'attend se compose
+de vieux haricots, sur le feu depuis quatre heures déjà, et qui ne
+veulent pas cuire, d'un peu d'endaubage et comme boisson de l'eau.
+Malgré toute mon énergie morale, les forces me manqueront si ce régime
+dure longtemps, surtout sous un climat aussi débilitant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p>
+
+<p class="right5">Midi.</p>
+
+<p>Je viens d'essayer en vain de dormir un peu. Je suis épuisé de fatigue;
+mais, dès que je suis couché, toutes mes tristesses me reviennent à la
+mémoire, tant l'amertume d'un sort aussi immérité me monte du c&oelig;ur
+aux lèvres. Les nerfs sont trop tendus pour que je puisse jouir d'un
+sommeil réparateur.</p>
+
+<p>Il fait avec cela un temps d'orage, le ciel est couvert, la chaleur
+lourde et étouffante.</p>
+
+<p>On voudrait voir tomber des nuées pour rafraîchir cette atmosphère
+éternellement doucereuse. La mer est d'un vert glauque, les lames
+semblent lourdes et massives, comme se concentrant pour un grand
+bouleversement. Comme la mort serait préférable à cette agonie lente, à
+ce martyre moral de tous les instants! Mais je n'ai pas ce droit, pour
+Lucie, pour mes enfants, je suis obligé de lutter jusqu'à la limite de
+mes forces.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p>
+
+<p class="right5">Mercredi 1<sup>er</sup> mai 1895.</p>
+
+<p>Ah! les horribles nuits! Je me suis cependant levé hier comme d'habitude
+à cinq heures et demie, j'ai peiné tout le jour, je n'ai pas fait de
+sieste, vers le soir j'ai scié du bois pendant près d'une heure, à tel
+point que jambes et bras tremblaient, et, malgré tout cela, je n'ai pas
+pu m'endormir avant minuit.</p>
+
+<p>Si encore je pouvais lire ou travailler le soir, mais on m'enferme sans
+lumière dès six heures ou six heures et demie; mon cabanon est
+simplement et insuffisamment éclairé par le fanal du poste, il l'est par
+contre beaucoup trop, quand je suis au lit.</p>
+
+<p class="right5">Jeudi 2 mai, 11 heures.</p>
+
+<p>Le courrier venant de Cayenne est arrivé hier au soir. M'apporte-t-il
+enfin mes lettres, des nouvelles des miens? C'est une question que je me
+pose à chaque instant depuis ce matin! Mais j'ai éprouvé tant de
+déceptions depuis quelques mois, j'ai entendu des choses si décevantes
+pour la conscience <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> humaine que je doute de tout et de tous, sauf
+des miens. J'espère bien, je suis sûr qu'ils feront la lumière, tant ils
+portent haut le sentiment de l'honneur; ils n'auront ni trêve ni repos,
+tant que ce but ne sera pas atteint.</p>
+
+<p>Je me demande aussi si mes lettres parviennent à ma femme. Quel
+douloureux et épouvantable martyre pour tous deux, pour tous!</p>
+
+<p>Mais il faut être fort, il me faut mon honneur, celui de mes enfants.</p>
+
+<p>Mon isolement est si profond qu'il me semble souvent être tout vivant
+couché dans la tombe.</p>
+
+<p class="right5">Même jour, 5 heures soir.</p>
+
+<p>Le canot est en vue, venant de l'île Royale. Mon c&oelig;ur bat à se
+rompre. M'apporte-t-il enfin les lettres de ma femme qui sont à Cayenne
+depuis plus d'un mois? Lirai-je enfin ses chères pensées, recevrai-je
+l'écho de son affection?</p>
+
+<p>J'ai eu une joie immense en constatant qu'il y avait enfin des lettres
+pour moi, suivie aussitôt d'une déception cruelle, horrible, en voyant
+que c'étaient des lettres adressées encore à l'île de Ré <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> et
+antérieures à mon départ de France. On supprime donc les lettres qui me
+sont adressées ici? Ou peut-être les renvoie-t-on en France pour
+qu'elles y soient lues d'abord? Ne pourrait-on pas au moins prévenir ma
+famille d'avoir à déposer les lettres au ministère?</p>
+
+<p>Malgré cela, j'ai sangloté longuement sur ces lettres datées de plus de
+deux mois et demi. Est-il possible d'imaginer un drame pareil? Toute la
+nuit je vais rêver de Lucie, de mes enfants adorés pour lesquels je dois
+vivre.</p>
+
+<p>Rien non plus de ce que j'ai demandé à Cayenne comme batterie de cuisine
+ou comme vivres ne me parvient.</p>
+
+<p class="right5">Samedi 4 mai 1895.</p>
+
+<p>Quelles longues journées en tête à tête avec moi-même, sans nouvelles
+des miens. A chaque instant, je me demande ce qu'ils font, ce qu'ils
+deviennent, quel est l'état de leur santé, où en sont les recherches? La
+dernière lettre reçue date du 18 février.</p>
+
+<p>Les matinées passent encore, tant je suis occupé <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> à cette lutte pour
+la vie depuis cinq heures et demie du matin jusqu'à dix heures. Mais la
+nourriture que je prends est loin de soutenir mes forces. Aujourd'hui:
+lard conservé. J'ai déjeuné avec des pois secs et du pain. Menu du
+dîner: idem.</p>
+
+<p>Je note parfois les menus faits de ma vie journalière, mais ils
+disparaissent bien vite devant un souci bien supérieur: celui de mon
+honneur.</p>
+
+<p>Je souffre non seulement de mes tortures, mais de celles de Lucie, de ma
+famille. Reçoivent-ils seulement mes lettres? Quelles inquiétudes ils
+doivent avoir sur mon sort, en dehors de toutes leurs autres
+préoccupations!</p>
+
+<p class="right5">Même jour, soir.</p>
+
+<p>Dans le silence qui règne autour de moi, interrompu seulement par le
+choc des vagues qui déferlent contre les roches, je me suis rappelé les
+lettres que j'ai écrites à Lucie, au début de mon séjour ici, et dans
+lesquelles je lui décrivais toutes mes douleurs. Et ma pauvre femme doit
+assez souffrir de cette épouvantable situation, sans que je vienne
+encore lui arracher le c&oelig;ur par mes lamentations. <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> Il faut donc
+qu'à force de volonté, je me surmonte; il faut que je donne à ma femme
+par mon exemple les forces nécessaires à l'accomplissement de sa
+mission.</p>
+
+<p class="right5">Lundi 6 mai 1895.</p>
+
+<p>Toujours le tête-à-tête avec mon cerveau, sans nouvelles des miens.</p>
+
+<p>Et il faut que je vive avec toutes mes douleurs, il faut que je supporte
+dignement mon horrible martyre, en inspirant du courage à ma femme, à
+toute ma famille, qui doit certes souffrir autant que moi. Plus de
+faiblesse donc! Accepte ton sort jusqu'au jour de l'éclatante lumière,
+il le faut pour tes enfants.</p>
+
+<p>J'essaye en vain d'abattre mes nerfs par le travail physique, mais ni le
+climat, ni mes forces ne me le permettent.</p>
+
+<p class="right5">Mardi 7 mai 1895.</p>
+
+<p>Depuis hier, averses torrentielles. Dans les intervalles, humidité
+chaude et accablante.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p>
+
+<p class="right5">Mercredi 8 mai 1895.</p>
+
+<p>J'étais tellement énervé aujourd'hui par ce silence de tombe, sans
+nouvelles depuis bientôt trois mois des miens, que j'ai cherché à
+abattre mes nerfs en sciant et hachant du bois pendant près de deux
+heures.</p>
+
+<p>J'arrive aussi à force de volonté à travailler de nouveau l'anglais;
+j'en fais pendant deux à trois heures par jour.</p>
+
+<p class="right5">Jeudi 9 mai 1895.</p>
+
+<p>Ce matin, après m'être levé comme d'habitude au petit jour et avoir fait
+mon café, j'ai eu une faiblesse suivie d'une abondante transpiration.
+J'ai dû m'étendre sur mon lit.</p>
+
+<p>Il faut que je lutte contre mon corps, il ne faut pas que celui-ci cède
+avant que l'honneur me soit rendu. Alors seulement j'aurai le droit
+d'avoir des faiblesses.</p>
+
+<p>Malgré toute ma volonté, j'ai eu une violente <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> crise de larmes en
+pensant à ma femme, à mes enfants. Ah! il faut que la lumière se fasse,
+que l'honneur nous soit rendu. J'aimerais mieux sans cela savoir mes
+enfants morts tous deux.</p>
+
+<p>Journée épouvantable. Crise de larmes, crise de nerfs, rien n'a manqué.
+Mais il faut que l'âme domine le corps.</p>
+
+<p class="right5">Vendredi 10 mai 1895.</p>
+
+<p>Fièvre violente la nuit dernière. La pharmacie portative que ma femme
+m'avait donnée ne m'a pas été remise.</p>
+
+<p class="right5">Samedi 11, dimanche 12, lundi 13 mai.</p>
+
+<p>Mauvaises journées. Fièvre, embarras gastrique, dégoût de tout. Et que
+se passe-t-il en France pendant ce temps? 0ù en sont les recherches?</p>
+
+<p>Coup de soleil aussi sur un pied pour être sorti quelques secondes pieds
+nus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span></p>
+
+<p class="right5">Jeudi 16 mai 1895.</p>
+
+<p>Fièvre continuelle. Accès plus fort hier au soir, suivi de congestion
+cérébrale. J'ai fait cependant demander le médecin, car je ne veux pas
+lâcher pied ainsi.</p>
+
+<p class="right5">Vendredi 17 mai 1895.</p>
+
+<p>Le médecin est venu hier au soir. Il m'a ordonné 40 centigrammes de
+quinine chaque jour et m'enverra douze boîtes de lait condensé ainsi que
+du bicarbonate de soude. Enfin je pourrai me mettre au régime du lait et
+ne plus manger cette cuisine qui me répugne d'ailleurs tellement que je
+n'ai rien pris depuis quatre jours. Jamais je n'aurais cru que le corps
+humain eût une pareille force de résistance.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span></p>
+
+<p class="right5">Samedi 18 mai 1895.</p>
+
+<p>Pas très fraîches les boîtes de lait condensé de l'hôpital. Enfin, cela
+vaut mieux que rien. J'ai absorbé il y a quelques minutes 40
+centigrammes de quinine.</p>
+
+<p class="right5">Dimanche 19 mai 1895.</p>
+
+<p>Journée lugubre. Pluie tropicale sans discontinuer. La fièvre est tombée
+grâce à la quinine.</p>
+
+<p>J'ai mis sur ma table, pour les avoir constamment sous les yeux, les
+images de ma femme, de mes enfants. Il faut que j'y puise toute mon
+énergie, toute ma volonté.</p>
+
+<p class="right5">Lundi 27 mai 1895.</p>
+
+<p>Les journées se ressemblent, lugubres et monotones. Je viens d'écrire à
+ma femme pour lui dire <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> que mon énergie morale est plus grande que
+jamais.</p>
+
+<p>Il faut, je veux la lumière entière, absolue sur cette ténébreuse
+affaire.</p>
+
+<p>Ah! mes enfants! Je suis comme la bête qui veut d'abord qu'on passe sur
+son corps avant qu'on atteigne ses petits.</p>
+
+<p class="right5">Mercredi 29 mai 1895.</p>
+
+<p>Pluies continuelles; temps lourd, étouffant, énervant. Ah! mes nerfs, ce
+qu'ils me font souffrir! Dire que je ne peux même pas dépenser mon
+immense énergie, ma volonté, sinon à vivre, à végéter plutôt!</p>
+
+<p>Mais enfin chacun aura son heure! Le misérable qui a commis ce crime
+infâme sera démasqué. Ah! si je le tenais seulement cinq minutes, je lui
+ferais subir toutes les tortures qu'il m'a fait endurer, je lui
+arracherais sans pitié le c&oelig;ur et les entrailles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p>
+
+<p class="right5">Samedi 1<sup>er</sup> juin 1895.</p>
+
+<p>Le courrier venant de Cayenne vient de passer sous mes yeux. Aurai-je
+enfin des nouvelles récentes de ma femme, de mes enfants? Depuis mon
+départ de France, c'est-à-dire depuis le 20 février, aucune nouvelle des
+miens. Ah! j'aurai connu toutes les souffrances, toutes les tortures.</p>
+
+<p class="right5">Dimanche 2 juin 1895.</p>
+
+<p>Rien. Rien. Ni lettres, ni instructions à mon sujet, le silence de tombe
+toujours.</p>
+
+<p>Mais je résisterai, fort de ma conscience et de mon droit.</p>
+
+<p class="right5">Lundi 3 juin 1895.</p>
+
+<p>Je viens de voir passer le courrier se dirigeant vers la France. Mon
+c&oelig;ur a tressailli et battu à se rompre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p>
+
+<p>Le courrier va t'apporter mes dernières lettres, ma chère Lucie, où je
+te crie toujours courage et courage. Il faut que la France entière
+apprenne que je suis une victime et non un coupable.</p>
+
+<p>Un traître! à ce mot seul, tout mon sang afflue au cerveau, tout en moi
+tressaille de colère et d'indignation, un traître, le dernier des
+gredins... Ah! non, il faut que je vive, il faut que je domine mes
+souffrances pour voir le jour du triomphe de l'innocence pleinement
+reconnue.</p>
+
+<p class="right5">Mercredi 5 juin 1895.</p>
+
+<p>Quelles longues heures! Plus de papier pour écrire, pour travailler,
+malgré mes demandes réitérées depuis trois semaines, rien à lire, rien
+pour échapper à mes pensées.</p>
+
+<p>Pas de nouvelles des miens depuis trois mois et demi.</p>
+
+<p class="right5">Vendredi 7 juin 1895.</p>
+
+<p>Je viens de recevoir enfin du papier, ainsi que des revues.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p>
+
+<p>Pluie torrentielle aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le cerveau, sous la tension de la pensée, me fait atrocement souffrir.</p>
+
+<p class="right5">Dimanche 9 juin 1895.</p>
+
+<p>Tout pour moi est blessure, tant mon c&oelig;ur saigne. La mort serait une
+délivrance: je n'ai pas le droit d'y penser.</p>
+
+<p>Toujours sans lettres des miens.</p>
+
+<p class="right5">Mercredi 12 juin 1895.</p>
+
+<p>J'ai enfin reçu des lettres de ma femme, de ma famille. Ce sont celles
+qui sont arrivées ici fin mars; elles ont été certainement renvoyées en
+France. Plus de trois mois donc pour que les lettres me parviennent.</p>
+
+<p>Comme on sent la douleur, le chagrin épouvantable de tous, percer entre
+chaque ligne. Je me reproche encore davantage d'avoir écrit, au début de
+mon arrivée ici, des lettres navrantes à ma <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> femme. Je devrais
+savoir souffrir tout seul, sans faire partager à ceux qui souffrent déjà
+assez par eux-mêmes, mes cruelles tortures.</p>
+
+<p>Puis, une suspicion continuelle, inouïe, incompréhensible, qui fait
+saigner plus encore mon pauvre c&oelig;ur déjà si ulcéré.</p>
+
+<p>En m'apportant mes lettres, le commandant des Iles me dit:</p>
+
+<p>«On demande à Paris si vous n'avez pas un dictionnaire de mots
+ conventionnels.»</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez, lui dis-je, que pense-t-on encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! me répondit-il, on n'a pas l'air de croire à votre innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'espère bien vivre assez longtemps pour répondre à toutes les
+calomnies infâmes, nées dans l'imagination de gens aveuglés par la haine
+et la passion.»</p>
+
+<p>Aussi nous faut-il, à tous, la lumière complète, éclatante, non
+seulement sur la condamnation, mais encore sur tout ce qui a été dit,
+commis depuis.</p>
+
+<p>J'ai reçu ma batterie de cuisine et pour la première fois des conserves
+de Cayenne. La vie matérielle m'est indifférente, mais je pourrai
+soutenir ainsi mes forces.</p>
+
+<p>Les ouvriers forçats viennent travailler ces jours-ci. <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> Aussi
+m'enferme-t-on dans mon cabanon, de crainte que je ne communique avec
+eux! Oh! laideur humaine!</p>
+
+<p class="center2">*<br />
+
+*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>J'interromps ici mon Journal pour donner quelques extraits des lettres
+de ma femme que je reçus le 12 juin. Ces lettres étaient bien
+effectivement arrivées à Cayenne fin mars, puis avaient été renvoyées en
+France pour qu'elles pussent être lues au Ministère des Colonies ainsi
+qu'au Ministère de la Guerre. Plus tard, ma femme fut prévenue d'avoir à
+déposer au Ministère des Colonies, le 25 de chaque mois, les lettres qui
+m'étaient destinées. Il lui était interdit de parler de l'Affaire, des
+événements même connus et publics. Ses lettres étaient lues, étudiées,
+passaient entre bien des mains, souvent ne me parvenaient pas; elles ne
+pouvaient donc avoir aucun caractère intime. Enfin, étant donné la
+surveillance dont elle était l'objet, elle ne voulait livrer aucun des
+efforts faits <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> pour arriver à la découverte de la vérité, de peur
+que ceux qui étaient intéressés à nous perdre et à étouffer la lumière
+n'en fissent leur profit.</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 23 février 1895.</p>
+
+ <p class="left2">Mon cher Alfred,</p>
+
+ <p>J'ai été profondément affectée en apprenant, aussitôt mon retour, que
+ tu avais quitté l'île de Ré. Tu étais bien loin de moi, il est vrai,
+ et cependant je pouvais te voir chaque semaine et ces entrevues
+ étaient ardemment attendues. Je lisais dans tes yeux tes atroces
+ souffrances et je ne rêvais qu'à te les diminuer un peu. Maintenant je
+ n'ai plus qu'un espoir, qu'un désir, venir te rejoindre, t'exhorter à
+ la patience et à force d'affection et de tendresse te faire attendre
+ avec calme l'heure de la réhabilitation. Voici maintenant ta dernière
+ étape de souffrance, j'espère au moins que sur le bateau, pendant
+ cette longue traversée, tu auras rencontré des gens humains, que la
+ pensée d'un innocent, d'un martyr, aura attendris!...</p>
+
+ <p>Pas une seconde ne se passe, mon mari adoré, sans que ma pensée ne
+ soit avec toi. Mes journées et mes nuits se passent en angoisses
+ continues pour ta santé, pour ton moral. Pense que je ne sais rien de
+ toi et que je ne saurai rien de toi jusqu'à ton arrivée!...</p>
+</div>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 26 février 1895.</p>
+
+ <p>Jour et nuit je pense à toi, je partage tes souffrances, j'ai des
+ angoisses atroces en te sentant t'éloigner ainsi, naviguer sur une mer
+ peut-être déchaînée et augmenter ainsi tes tortures morales par un
+ malaise physique. Par quelle fatalité nous trouvons nous aussi
+ cruellement éprouvés?...</p>
+
+ <p>J'ai hâte d'être près de toi et de pouvoir dominer un peu par mon
+ affection, ma tendresse, notre immense chagrin; j'ai demandé au ministre
+ des colonies l'autorisation de te rejoindre, la loi permettant aux
+ femmes et enfants des déportés de les accompagner; je ne vois pas qu'il
+ puisse y avoir d'objection à cet égard; aussi j'attends ma réponse avec
+ une impatience fébrile...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 28 février 1895.</p>
+
+ <p>Te décrire ma tristesse, mon chagrin à mesure que je te sens t'éloigner
+ m'est impossible; mes journées se passent en réflexions atroces, mes
+ nuits en cauchemars épouvantables; les enfants seuls par leurs gentilles
+ manières, leur âme si fraîche, arrivent à me rappeler que j'ai un grand
+ devoir à remplir et que je n'ai pas le <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> droit de me laisser aller;
+ je me ressaisis alors et je tiens à c&oelig;ur de les élever comme tu as
+ toujours désiré le faire, de suivre tes excellents conseils, d'en faire
+ de nobles c&oelig;urs, de façon qu'à ton retour tu trouves ces petites âmes
+ telles que tu les rêvais.</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 5 mars 1895.</p>
+
+ <p>Je t'ai expédié avec ma dernière lettre un paquet de revues de toutes
+ sortes qui t'intéresseront et qui t'aideront dans la mesure du possible
+ à te faire trouver les heures un peu moins longues en attendant que tu
+ reçoives la bonne nouvelle de la découverte du coupable. Pourvu, mon
+ Dieu, que la vie qui t'attend là-bas ne soit pas trop pénible, que tu ne
+ manques pas du strict nécessaire et que tu supportes physiquement les
+ rigueurs qui te seront imposées...</p>
+
+ <p>Depuis que tu as quitté la France mes souffrances ont doublé, rien ne
+ peut égaler les angoisses affreuses qui me torturent. Je serais mille
+ fois moins malheureuse si j'étais avec toi; je saurais au moins comment
+ tu te trouves, quel est ton état de santé, ton moral, et mes inquiétudes
+ de ce côté seraient au moins calmées...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p>
+
+<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p>
+
+<p class="right5">Samedi 15 juin 1895.</p>
+
+<p>Je suis resté enfermé toute la semaine dans mon cabanon, par suite de la
+présence des forçats qui sont venus travailler à la caserne des
+surveillants.</p>
+
+<p>Tous les supplices.</p>
+
+<p>Cette nuit, coliques sèches qui me tordaient sur mon lit.</p>
+
+<p class="right5">Mercredi 19 juin 1895.</p>
+
+<p>Chaleur sèche; la saison des pluies tire à sa fin. Je suis couvert de
+boutons produits par les piqûres des moustiques et autres insectes.</p>
+
+<p>Mais tout cela n'est rien! Que sont les souffrances physiques à côté de
+mes horribles tortures morales? des <ins class="correction" title="infiniments">infiniment</ins> petits.</p>
+
+<p>C'est mon cerveau, c'est mon c&oelig;ur qui souffrent <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> et hurlent de
+douleur. Quand donc découvrira-t-on le coupable, quand donc
+connaîtrai-je enfin la vérité sur cette tragique histoire? Vivrai-je
+jusque là? J'en doute parfois, tant je sens tout mon être se dissoudre
+dans une désespérance terrible. Et ma pauvre et chère Lucie, et mes
+enfants! Non, je ne les abandonnerai pas; je soutiendrai les miens de
+toute l'ardeur de mon âme tant que j'aurai ombre de forces. Il me faut
+tout mon honneur, tout l'honneur de mes enfants.</p>
+
+<p class="right5">Samedi 22 juin, 11 heures soir</p>
+
+<p>Impossible de dormir. Je suis enfermé dès six heures et demie du soir,
+éclairé seulement par le fanal du corps de garde. D'ailleurs, je ne puis
+faire de l'anglais toute la nuit, les quelques revues qui me parviennent
+sont bien vite lues.</p>
+
+<p>Puis toute la nuit, c'est un va et vient continu dans le corps de garde,
+un bruit incessant de portes brusquement ouvertes, puis verrouillées.
+D'abord, la relève toutes les deux heures du surveillant de garde; en
+outre, le surveillant de ronde vient signer chaque heure au corps de
+garde. Ces allées <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> et venues continuelles, ces grincements de
+serrures deviennent comme des choses fantasmagoriques dans mes
+cauchemars.</p>
+
+<p>Quand finira ce martyre aussi horrible qu'immérité?</p>
+
+<p class="right5">Mardi 25 juin 1895.</p>
+
+<p>Les condamnés viennent de nouveau travailler dans l'île. Me voilà
+enfermé dans mon cabanon.</p>
+
+<p class="right5">Vendredi 28 juin 1895.</p>
+
+<p>Toujours enfermé, à cause de la présence des condamnés ici!</p>
+
+<p>J'arrive, à force de volonté, en tendant mes nerfs, à travailler
+l'anglais trois ou quatre heures par jour, mais, le reste du temps, ma
+pensée se reporte toujours à cet horrible drame. Il me semble parfois
+que le c&oelig;ur, que le cerveau vont éclater.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span></p>
+
+<p class="right5">Samedi 29 juin 1895.</p>
+
+<p>Je viens de voir passer le courrier venant de France. Comme ce mot fait
+tressaillir mon âme. Penser que ma patrie, à laquelle j'ai consacré
+toutes mes forces, toute mon intelligence, peut me croire un vil gredin!
+Ah! c'est parfois trop lourd pour des épaules humaines.</p>
+
+<p class="right5">Jeudi 4 juillet 1895.</p>
+
+<p>Je n'ai pas eu la force d'écrire ces jours-ci, tant j'ai été bouleversé,
+en recevant enfin, après une si longue attente, des lettres relativement
+récentes de ma femme, de toute ma famille; les dernières lettres reçues
+datent du 25 mai, on a enfin prévenu ma famille que les lettres devaient
+passer par la voie du Ministère.</p>
+
+<p>Toujours rien; le coupable n'est pas découvert. Je souffre de toutes les
+tortures de ma famille, comme des miennes propres. Je ne parle même <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+pas des mille misères de chaque jour, qui sont autant de blessures pour
+mon c&oelig;ur ulcéré.</p>
+
+<p>Mais je ne lâcherai pas pied; il faut que j'insuffle l'énergie à ma
+femme, je veux l'honneur de mon nom, de mes enfants.</p>
+
+<p class="center2">*<br />
+
+*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Voici quelques extraits des lettres que je reçus de ma femme à cette
+date:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 25 mars 1895.</p>
+
+ <p>J'espère que cette lettre te trouvera en bonne santé... J'attends de
+ mon côté avec une très grande impatience la nouvelle de ton arrivée,
+ elle ne peut plus tarder, car voilà bientôt trois semaines que tu es
+ en route. Quel calvaire tu as traversé et quels moments épouvantables
+ tu as encore à passer jusqu'à ce que nous arrivions à la vérité...</p>
+
+ <p>Mathieu ne peut se décider à s'absenter. Je sais combien tu l'as
+ toujours aimé, combien tu admirais son beau caractère...</p>
+</div>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 27 mars 1895.</p>
+
+ <p>J'ai le c&oelig;ur déchiré en pensant à tes souffrances, au chagrin que tu
+ dois ressentir tout seul, exilé, n'ayant même pas une âme auprès de toi
+ qui puisse te soutenir, te donner de l'espoir, du courage. Je voudrais
+ tant être près de toi, partager ta douleur et la diminuer un peu par ma
+ présence. Je t'assure que ma pensée est bien plus aux îles du Salut
+ qu'ici; je vis là-bas avec toi, je cherche à te voir dans cette île
+ perdue, à me représenter ta vie...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 6 avril 1895.</p>
+
+ <p>J'ai lu ce matin, non sans émotion, le récit de ton arrivée aux îles du
+ Salut; d'après les journaux, c'est l'île du Diable qui t'a été réservée.
+ Mais si la nouvelle de ton arrivée est parvenue jusqu'en France, je n'ai
+ encore absolument rien reçu de toi. Je ne puis te dire combien je
+ souffre ainsi, séparée complètement de mon mari tant aimé, privée
+ totalement de nouvelles et ne sachant comment tu supportes cet horrible
+ martyre...</p>
+
+ <p>Ton abnégation si admirable, ton courage si héroïque, ton âme si
+ énergique nous donnent des forces pour accomplir la tâche qui nous
+ incombe; nous la mènerons à bien, j'en suis sûre...</p>
+</div>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 12 avril 1895.</p>
+
+ <p>Toujours sans nouvelles de toi, c'est terrible. Il va y avoir deux mois
+ que je t'ai vu et depuis rien, absolument rien. Pas une ligne de ton
+ écriture, m'apportant quelque chose de toi, c'est bien dur!...</p>
+
+ <p>Pour moi ce sont des angoisses terribles de te sentir aussi malheureux;
+ mon c&oelig;ur, tout mon être est torturé à cette pensée...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 21 avril 1895.</p>
+
+ <p>21 avril! Cette date me rappelle d'excellents souvenirs. Il y a
+ aujourd'hui cinq ans nous étions heureux, parfaitement contents; quatre
+ ans et demi se sont écoulés d'une existence délicieuse, nous ne
+ connaissions que le bonheur. Puis, tout à coup, le coup de foudre, un
+ effondrement épouvantable. Je t'ai toujours dit que je n'avais rien à
+ désirer, que je possédais tout. Eh bien, cette fois je forme des v&oelig;ux
+ ardents, ce ne sont plus des désirs, c'est une supplication, une prière
+ que j'adresse à Dieu pour que cette année nous ramène le bonheur, pour
+ que notre honneur qui nous a été dérobé nous soit rendu, pour que tu
+ retrouves, avec la force, la joie, le bonheur, la santé...</p>
+</div>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 24 avril 1895.</p>
+
+ <p>Je n'ai encore rien reçu de toi et je suis navrée. Chaque matin
+ j'espère, j'attends. Chaque soir je me couche avec la même déception.
+ Ah! mon pauvre c&oelig;ur, comme il est torturé...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 26 avril 1895.</p>
+
+ <p>... Je viens de passer la journée la plus épouvantable de mon existence.
+ Un journal n'a-t-il pas annoncé que tu étais malade! Les tortures que
+ j'ai subies après cette lecture sont indescriptibles. Te sentir malade
+ là-bas, seul, n'avoir même pas la consolation de te soigner, de te faire
+ du bien, c'était atroce. Mon c&oelig;ur, tout mon être, me faisait
+ horriblement mal. Moi qui t'avais supplié de vivre, qui n'avais plus
+ qu'un espoir, celui de te voir encore heureux et de contribuer à ce
+ bonheur; toutes les idées les plus noires m'ont passé par la tête.
+ Affolée, je me suis adressée au ministère des colonies. La nouvelle
+ était fausse...</p>
+
+ <p>Quand m'arrivera ta première lettre? Je l'attends avec une impatience
+ enfantine...</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 5 mai 1895.</p>
+
+ <p>La lettre que j'attends de toi, depuis ton arrivée, avec une si grande
+ impatience, ne m'est pas encore parvenue. Depuis que je sais que le
+ courrier français est arrivé (depuis le 23 avril), j'ai des battements
+ de c&oelig;ur chaque fois que le facteur arrive et chaque fois j'ai le même
+ désappointement. Il en est de même pour mon autorisation de venir te
+ rejoindre; le ministre des colonies n'a pas encore répondu à mes deux
+ demandes successives qui datent du mois de février! Que faire? Que
+ penser?</p>
+
+ <p>Ton petit Pierre fait tous les soirs une ardente prière pour demander
+ ton prompt retour. Le pauvre petit, qui a l'habitude que tout lui sourie
+ dans la vie, ne comprend pas pourquoi ses v&oelig;ux n'ont pas été exaucés;
+ il la répète deux fois, de peur de ne l'avoir pas dite assez bien...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris 9 mai 1895.</p>
+
+ <p>Enfin j'ai reçu une lettre de toi. Je ne puis te dire quelle joie j'ai
+ éprouvée et combien mon c&oelig;ur a battu en revoyant ton écriture chérie,
+ en lisant ces lignes que tu avais écrites, les premières qui me
+ parviennent depuis <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> ton arrivée, c'est-à-dire depuis près de deux
+ mois. Tes souffrances, tes tortures, je les partage.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p>
+
+<p class="right5">Samedi 6 juillet 1895.</p>
+
+<p>Toujours cette vie atroce de suspicion, de surveillance continuelle, de
+mille piqûres journalières. Mon c&oelig;ur bout de colère et d'indignation
+et je suis obligé pour moi-même, pour ma dignité, de n'en rien laisser
+paraître.</p>
+
+<p class="right5">Dimanche 7 juillet 1895.</p>
+
+<p>Les forçats ont enfin terminé leurs travaux. Aussi, hier et aujourd'hui,
+ai-je lavé mes torchons, nettoyé ma vaisselle à l'eau chaude, ravaudé
+mon linge qui est dans un piteux état.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p>
+
+<p class="right5">Mercredi 10 juillet 1895.</p>
+
+<p>Les vexations de tout genre recommencent de plus belle. Je ne puis plus
+me promener autour de ma case, je ne peux plus m'asseoir derrière ma
+case, devant la mer, seul endroit où il faisait frais et de l'ombre.
+Enfin je suis mis au régime des forçats, c'est-à-dire plus de café, plus
+de <ins class="correction" title="cassonnade">cassonade</ins>; un morceau de pain de deuxième qualité chaque jour et
+deux fois par semaine 250 grammes de viande. Les autres jours, endaubage
+ou lard conservé. Il est possible que ce nouveau régime comporte aussi
+la suppression des vivres de conserve que je recevais de Cayenne.</p>
+
+<p>Je ne sortirai plus de mon cabanon, je vivrai de pain et d'eau; cela
+durera tant que cela pourra.</p>
+
+<p class="right5">Vendredi 12 juin 1895.</p>
+
+<p>Ce n'est point, paraît-il, la ration des forçats qui m'est délivrée,
+mais une ration spéciale pour moi. <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> Enfin, cela ne comporte pas la
+suppression des vivres de conserve que je reçois de Cayenne.</p>
+
+<p>Mais peu importe tout cela.</p>
+
+<p>Ce sont mes nerfs, mon cerveau, mon c&oelig;ur qui souffrent!</p>
+
+<p>Impossible d'aller m'asseoir au seul endroit où il y avait un peu
+d'ombre dans la journée, où le vent de la mer qui me fouettait la figure
+faisait écho aux vibrations de mon âme.</p>
+
+<p class="right5">Même jour, soir.</p>
+
+<p>Je viens de recevoir des vivres de conserve de Cayenne. Mais qu'importe
+la nourriture du corps, le martyre qu'on me fait endurer est effroyable.
+On doit me garder, m'empêcher de partir&mdash;si tant est que j'en aie jamais
+manifesté l'intention, car la seule chose que je cherche, que je veux,
+c'est mon honneur&mdash;mais je suis poursuivi partout, tout ce que je fais
+est critiqué, matière à suspicion. Quand je marche trop vite, on dit que
+j'épuise le surveillant qui doit m'accompagner; quand je déclare alors
+que je ne sortirai plus de mon cabanon, on <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> menace de me punir!
+Enfin le jour de la lumière finira bien par arriver, par venir.</p>
+
+<p class="right5">Dimanche 14 juillet 1895.</p>
+
+<p>J'ai vu flotter partout le drapeau tricolore, ce drapeau que j'ai servi
+avec honneur, avec loyauté. Ma douleur est telle, que la plume me tombe
+des mains; il y a des sensations qui n'ont pas de mots pour être
+exprimées.</p>
+
+<p class="right5">Mardi 16 juillet 1895.</p>
+
+<p>Les chaleurs deviennent terribles. La partie de l'île qui m'est réservée
+est complètement découverte; les cocotiers ne s'étendent que dans
+l'autre partie.</p>
+
+<p>Je passe la plus grande partie des journées dans mon cabanon. Et rien à
+lire! Les revues du mois dernier ne me sont pas parvenues.</p>
+
+<p>Et pendant ce temps, que deviennent ma femme, mes enfants?</p>
+
+<p>Et toujours ce silence de tombe autour de moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span></p>
+
+<p class="right5">Samedi 20 juillet 1895.</p>
+
+<p>Les journées s'écoulent terriblement monotones dans l'attente anxieuse
+d'un meilleur lendemain.</p>
+
+<p>Ma seule occupation est de travailler un peu l'anglais.</p>
+
+<p>C'est la tombe, avec la douleur en plus d'avoir encore un c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Pluie torrentielle dans la soirée, suivie d'une buée chaude et
+accablante. Fièvre pour moi.</p>
+
+<p class="right5">Dimanche 21 juillet 1895.</p>
+
+<p>Fièvre toute la nuit dernière; envie de vomir continuelle. Les
+surveillants paraissent au moins aussi déprimés que moi par le climat.</p>
+
+<p class="right5">Mardi 23 juillet 1895.</p>
+
+<p>Encore une mauvaise nuit. Douleur rhumatismale, plutôt nerveuse, qui se
+déplaçait constamment, <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> tantôt intercostale, tantôt se fixant entre
+les deux épaules. Mais je lutterai aussi contre mon corps; je veux
+vivre, voir la fin.</p>
+
+<p class="right5">Mercredi 24 juillet 1895.</p>
+
+<p>Le spleen me prend aussi. Jamais une figure sympathique, jamais ouvrir
+la bouche, comprimer nuit et jour son cerveau et son c&oelig;ur!</p>
+
+<p class="right5">Dimanche 28 juillet 1895.</p>
+
+<p>Le courrier venant de France vient d'arriver. Mais mes lettres vont
+d'abord à Cayenne, puis reviennent ici, quoique déjà lues et contrôlées
+en France.</p>
+
+<p class="right5">Lundi 29 juillet 1895.</p>
+
+<p>Toujours la même chose, hélas! Les journées, les nuits se passent à
+lutter avec moi-même, à <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> éteindre les bouillonnements de mon
+cerveau, à étouffer les impatiences de mon c&oelig;ur, à surmonter enfin
+les horreurs de la vie.</p>
+
+<p class="right5">Soir.</p>
+
+<p>Journée lourde, étouffante, énervante au suprême degré. Mes nerfs sont
+tendus comme des cordes à violon. Nous sommes dans la saison sèche et
+cela va durer jusqu'en janvier. Espérons qu'à ce moment tout sera fini.</p>
+
+<p class="right5">Mardi 30 juillet 1895.</p>
+
+<p>Un surveillant vient de partir, accablé par les fièvres du pays. C'est
+le deuxième qui est obligé de s'en aller depuis que je suis ici. Je le
+regrette, car c'était un brave homme, faisant strictement le service qui
+lui était imposé, mais loyalement, avec tact et mesure.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p>
+
+<p class="right5">Mercredi 31 juillet 1895.</p>
+
+<p>Toute la nuit dernière, j'ai rêvé de toi, ma chère Lucie, de nos
+enfants. J'attends avec une impatience fébrile le courrier venant de
+Cayenne. J'espère qu'il m'apportera mes lettres. Les nouvelles
+seront-elles bonnes? A-t-on enfin la piste du misérable qui a commis cet
+horrible forfait?</p>
+
+<p class="right5">Jeudi 1<sup>er</sup> août, midi.</p>
+
+<p>Le courrier venant de Cayenne est arrivé ce matin à 7 h. 1/4.</p>
+
+<p>M'apporte-t-il mes lettres et quelles nouvelles? Jusqu'à présent, je
+n'ai encore rien reçu.</p>
+
+<p class="right5">4 heures 1/2.</p>
+
+<p>Toujours rien. Terribles heures d'attente.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p>
+
+<p class="right5">9 heures du soir.</p>
+
+<p>Rien ne m'est parvenu. Quelle amère déception!</p>
+
+<p class="right5">Vendredi 2 août 1895, matin.</p>
+
+<p>Quelle horrible nuit je viens de passer! Et il faut que je lutte
+toujours et encore. J'ai parfois de folles envies de sangloter, tant ma
+douleur est immense, mais il faut que je ravale mes pleurs, car j'ai
+honte de ma faiblesse devant les surveillants qui me gardent nuit et
+jour.</p>
+
+<p>Pas même un instant seul avec ma douleur!</p>
+
+<p>Ces secousses m'épuisent et aujourd'hui je suis brisé de corps et d'âme.
+Et cependant je vais écrire à Lucie, lui cacher mes douleurs, lui crier
+courage. Il faut que nos enfants entrent dans la vie la tête haute et
+fière, quoi qu'il advienne de moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p>
+
+<p class="right5">7 heures soir.</p>
+
+<p>Mon courrier était arrivé, on vient seulement de me l'apporter. Toujours
+rien. Mais j'aurai la patience qu'il faut; la machination dont je suis
+la victime doit être découverte, il faut qu'elle le soit.</p>
+
+<p>Je saurai souffrir encore.</p>
+
+<p class="center2">*<br />
+
+*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Voici quelques extraits des lettres de ma femme, que je reçus le 2 août
+au soir:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 6 juin 1895.</p>
+
+ <p>J'attends avec une bien vive anxiété quelques bonnes lettres de toi et
+ des nouvelles qui me rassurent un peu sur ta santé pour laquelle je me
+ fais tant de soucis. Le <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> bateau est arrivé le 23 mai, nous sommes
+ aujourd'hui le 6 juin et ton courrier ne m'est pas encore parvenu.
+ Chaque fois le facteur me donne une nouvelle émotion, émotion bien
+ inutile. Ma pensée n'est que vers toi, ma vie pour toi...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 7 juin 1895.</p>
+ <p>... Je viens d'être interrompue en t'écrivant par l'arrivée de tes
+ excellentes lettres... C'est dans ton énergie que je puise des forces,
+ c'est toi qui me soutiens... D'autre part, si je puis vivre séparée
+ ainsi de toi, torturée par tes cruelles souffrances, c'est que mon
+ espoir est immense, ma confiance en l'avenir absolue. Mais je souffre
+ tellement d'être séparée de toi, que j'ai adressé une nouvelle demande
+ pour venir partager ton exil. J'aurai au moins le bonheur de vivre de
+ ta vie, d'être auprès de toi, de te témoigner mon immense affection.</p>
+
+ <p>Je passe des heures à lire et relire tes bonnes lettres; elles sont ma
+ consolation en attendant le bonheur de venir te retrouver...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>Quand je vis la situation qui m'était faite aux îles du Salut, je ne me
+fis aucune illusion sur la <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> suite qui serait donnée aux demandes
+faites par ma femme pour venir me rejoindre. Je compris qu'elles
+seraient constamment repoussées.</p>
+
+<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p>
+
+<p class="right5">Samedi 3 août 1895.</p>
+
+<p>Je n'ai pas fermé l'&oelig;il de la nuit. Ces émotions me brisent.</p>
+
+<p>Voir tant de douleurs accumulées si injustement autour de soi, et ne
+rien pouvoir faire pour les dissiper!</p>
+
+<p class="right5">Samedi 4 août 1895.</p>
+
+<p>Je viens de passer deux heures, de 5 h. 1/2 à 7 h. 1/2, à laver mes
+torchons, mes pantalons de drap, ma vaisselle. Ces efforts me brisent,
+mais me font du bien quand même. Ah! je lutte tant que je peux contre le
+climat, contre mes tortures, <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> car je voudrais avant de succomber
+savoir que mon honneur m'est rendu.</p>
+
+<p>Mais que ces journées et ces nuits sont longues!</p>
+
+<p>Je n'ai pas reçu de revue depuis deux mois, je n'ai rien à lire.</p>
+
+<p>Je n'ouvre jamais la bouche, plus silencieux qu'un trappiste.</p>
+
+<p>J'avais fait demander à Cayenne une boîte d'instruments de menuiserie
+afin de pouvoir m'occuper un peu physiquement. Ils m'ont été refusés.
+Pourquoi? Encore une énigme que je ne veux pas chercher à résoudre. Je
+me trouve depuis neuf mois devant tant d'énigmes qui déroutent ma
+raison, que je préfère éteindre mon cerveau et vivre en inconscient.</p>
+
+<p class="right5">Lundi 5 août 1895.</p>
+
+<p>La chaleur devient terrible et je me sens si brisé, si las de cet
+effroyable martyre que je supporte depuis neuf mois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p>
+
+<p class="right5">Samedi 10 août 1895.</p>
+
+<p>Je ne sais jusqu'où j'irai, tant mon c&oelig;ur, mon cerveau me font
+souffrir, tant ce drame affreux déroute ma raison, tant toutes mes
+croyances en la justice humaine, en l'honnêteté, au bien, ont sombré
+devant des faits aussi horribles.</p>
+
+<p>Si donc je succombe et que ces lignes te parviennent, ma chère Lucie,
+crois bien que j'aurai fait tout ce qui est humainement possible pour
+résister à un aussi long et aussi pénible martyre.</p>
+
+<p>Sois alors courageuse et forte, que tes enfants deviennent ta
+consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir.</p>
+
+<p>Quand on a la conscience pour soi, d'avoir toujours et partout fait son
+devoir, on peut se présenter partout la tête haute, on doit revendiquer
+son bien, notre honneur.</p>
+
+<p class="right5">Lundi 2 septembre 1895.</p>
+
+<p>Il y a bien longtemps que je n'ai rien ajouté à mon journal.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p>
+
+<p>A quoi bon? Je lutte pour vivre, si horrible que soit ma situation, si
+broyé que soit mon c&oelig;ur, car je voudrais voir, entre ma femme et mes
+enfants, au milieu des miens, le jour où l'honneur nous sera rendu.</p>
+
+<p>Mais souhaitons que cela ait un terme, mon c&oelig;ur est bien malade. Hier
+j'ai eu une syncope, mon c&oelig;ur a tout d'un coup cessé de battre. Je me
+sentais partir, sans souffrance. Qu'était-ce au juste, je n'ai pu m'en
+rendre compte moi-même.</p>
+
+<p>J'attends mon courrier.</p>
+
+<p class="right5">Vendredi 6 septembre 1895.</p>
+
+<p>Je n'ai toujours pas de lettres! Il n'existe pas de mots pour exprimer
+un martyre pareil! Heureux les morts!</p>
+
+<p>Et être obligé de vivre jusqu'à mon dernier souffle, tant que mon
+c&oelig;ur battra!</p>
+
+<p class="right5">Samedi 7 septembre 1895.</p>
+
+<p>Je viens de recevoir les lettres. Le coupable n'est pas encore
+découvert.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p>
+
+<p class="center2">*<br />
+
+*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p class="center">(Quelques extraits des lettres de ma femme reçues à cette date.)</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 8 juillet 1895.</p>
+
+ Tes lettres de mai et du 3 juin me sont parvenues. Elles m'ont fait un
+ bien immense. Il me semblait que je t'entendais parler, que ta voix
+ chérie résonnait à mes oreilles; il me parvenait enfin quelque chose
+ de toi, tes pensées si nobles et si belles venaient se refléter dans
+ mon esprit. Te dire que je n'ai pas pleuré en recevant ces lignes si
+ impatiemment attendues serait mentir; mais j'ai vu avec un bonheur
+ immense que tu t'étais ressaisi. Tu es si vaillant que tu nous
+ soutiens tous. Ton exemple nous fortifie dans la tâche que nous nous
+ sommes tracée...
+
+ J'ai été touchée jusqu'au fond de l'âme de la lettre que tu as écrite
+ à notre Pierre; lui était enchanté et sa petite physionomie d'enfant
+ s'éclaire quand je lui relis tes lignes, il les sait par c&oelig;ur.
+ Quand il parle de toi, il y met toute son ardeur.
+</div>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 10 juillet 1895.</p>
+
+ Je viens encore te dire courage et patience; avec une grande volonté,
+ beaucoup d'énergie, nous surmonterons toutes les difficultés, nous
+ arriverons à nous rendre maîtres de cet effroyable mystère qui nous a
+ si profondément atteints. C'est mon but, mon unique désir, mon idée
+ fixe, celle de Mathieu, de tous, que de te donner le suprême bonheur
+ de voir ton innocence éclater au grand jour. Je veux arriver à
+ démasquer les coupables d'une infamie pareille, d'une monstruosité
+ sans exemple. Si nous n'étions pas nous-mêmes les victimes d'un si
+ horrible crime, je n'admettrais pas qu'il pût exister des hommes assez
+ bas, assez lâches, assez pervers, pour arracher l'honneur d'une
+ famille qui était fière de son nom intact, pour laisser condamner un
+ officier irréprochable, sans que leurs consciences au moment décisif
+ ne leur arrachent un cri d'aveu.
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span></p>
+
+<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p>
+
+<p class="right5">22 septembre 1895.</p>
+
+<p>Palpitations de c&oelig;ur toute la nuit dernière. Aussi suis-je bien
+fatigué ce matin.</p>
+
+<p>Vraiment l'esprit reste perplexe devant de pareils faits.</p>
+
+<p>Condamné sur une preuve d'écriture, voilà bientôt un an que je demande
+justice, et cette justice, que je réclame, ce n'est pas une discussion
+sur l'écriture, mais la recherche, la découverte du misérable qui a
+écrit cette lettre infâme. Le gouvernement a tous les moyens pour cela.
+Nous ne sommes pas en face d'un crime banal, dont on ne connaisse ni
+tenants ni aboutissants. Les aboutissants sont connus, donc la lumière
+peut être faite, quand on voudra bien la faire.</p>
+
+<p>D'ailleurs, le moyen m'importe peu.</p>
+
+<p>C'est là où mon esprit, ma raison se perdent, c'est qu'on n'ait pas
+encore fait cette lumière, éclairci cet horrible drame.</p>
+
+<p>Ah! cette justice que je demande, il me la faut, <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> pour mes enfants,
+pour les miens, et je resterai debout, jusqu'à mon dernier souffle, si
+horrible que soit mon supplice, pour la réclamer.</p>
+
+<p>Mais quelle vie pour un homme qui ne place l'honneur de personne
+au-dessus du sien!</p>
+
+<p>La mort certes eût été un bienfait! Je n'ai même pas le droit d'y
+penser.</p>
+
+<p class="right5">27 septembre 1895.</p>
+
+<p>Un supplice pareil finit par dépasser la limite des forces humaines.
+C'est renouveler chaque jour les angoisses de l'agonie, c'est faire
+descendre un innocent tout vivant dans la tombe.</p>
+
+<p>Ah! je laisse leurs consciences comme juges à ceux qui m'ont fait
+condamner sur une preuve d'écriture, sans preuves tangibles, sans
+témoins, sans mobile pour faire concevoir un acte aussi infâme.</p>
+
+<p>Si encore, après ma condamnation, comme on me l'a promis au nom du
+ministre de la Guerre, on avait poursuivi résolument, activement les
+recherches pour démasquer le coupable!</p>
+
+<p>Et puis, il y a la voie diplomatique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span></p>
+
+<p>Un gouvernement a tous les moyens nécessaires pour éclairer un pareil
+mystère; c'est son devoir strict et absolu.</p>
+
+<p>Ah! l'humanité, avec ses passions et ses haines, avec ses laideurs
+morales!</p>
+
+<p>Ah! les hommes, avec leurs intérêts personnels qui les guident! peu leur
+importe tout le reste.</p>
+
+<p>De la justice! C'est bon quand on a le temps, ou que cela ne gêne pas,
+ne nuit à personne!</p>
+
+<p>Parfois je suis tellement éc&oelig;uré, tellement las, que j'ai envie de
+m'étendre, de me laisser aller et d'en finir ainsi avec la vie, sans y
+porter atteinte moi-même, car ce droit, hélas! je ne l'ai, je ne l'aurai
+jamais.</p>
+
+<p>Ce supplice devient trop horrible.</p>
+
+<p>Il faut que cela finisse. Il faut que ma femme fasse entendre sa voix,
+la voix d'innocents qui demandent justice.</p>
+
+<p>Si je n'avais que ma vie à disputer, je ne lutterais certes pas ainsi;
+mais c'est pour mon honneur que je vis, et je lutterai pied à pied.</p>
+
+<p>Les peines du corps ne sont rien, celles du c&oelig;ur sont atroces.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span></p>
+
+<p class="right5">29 septembre 1895.</p>
+
+<p>Violentes palpitations du c&oelig;ur ce matin. J'étouffais. La machine
+lutte, combien de temps durera-t-elle encore?</p>
+
+<p>La nuit dernière aussi, j'ai eu un horrible cauchemar, dans lequel je
+t'appelais à grands cris, ma pauvre et chère Lucie!</p>
+
+<p>Ah! s'il n'y avait que moi, mon dégoût des hommes et des choses est
+tellement profond que je n'aspirerais plus qu'au grand repos, au repos
+éternel.</p>
+
+<p class="right5">1<sup>er</sup> octobre 1895.</p>
+
+<p>Je ne sais plus comment traduire mes sensations. Les heures me
+paraissent des siècles.</p>
+
+<p class="right5">5 octobre 1895.</p>
+
+<p>J'ai reçu les lettres de ma famille. Toujours rien. Il s'élevait de
+toutes ces lettres un tel cri <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> d'agonie, un tel cri de souffrances,
+que tout mon être en a été profondément secoué.</p>
+
+<p>Aussi, je viens d'adresser la lettre suivante à Monsieur le Président de
+la République:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Accusé, puis condamné sur une preuve d'écriture, pour le crime le
+ plus infâme qu'un soldat puisse commettre, j'ai déclaré et je déclare
+ encore que je n'ai pas écrit la lettre qu'on m'impute, que je n'ai
+ jamais forfait à l'honneur.</p>
+
+ <p>«Depuis un an, je lutte, seul avec ma conscience, contre la fatalité
+ la plus épouvantable qui puisse s'acharner après un homme.</p>
+
+ <p>«Je ne parle pas des souffrances physiques, elles ne sont rien; les
+ peines du c&oelig;ur sont tout.</p>
+
+ <p>«Souffrir ainsi est déjà épouvantable, mais sentir souffrir tous les
+ siens autour de soi, est horrible. C'est l'agonie de toute une famille
+ pour un crime abominable que je n'ai jamais commis.</p>
+
+ <p>«Je ne viens solliciter ni grâces, ni faveurs, ni convictions morales;
+ je demande, je supplie qu'on fasse la lumière pleine, entière, sur
+ cette machination dont ma famille et moi sommes les malheureuses et
+ épouvantables victimes.</p>
+
+ <p>«Si j'ai vécu, Monsieur le Président, si j'arrive encore à vivre,
+ c'est que le devoir sacré que j'ai <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> à remplir vis-à-vis de tous
+ les miens remplit mon âme et la gouverne; autrement j'aurais déjà
+ succombé sous un fardeau trop lourd pour des épaules humaines.</p>
+
+ <p>«Au nom de mon honneur arraché par une erreur épouvantable, au nom de
+ ma femme, au nom de mes enfants&mdash;oh! Monsieur le Président, rien qu'à
+ cette dernière pensée, mon c&oelig;ur de père, de Français, d'honnête
+ homme, rugit et hurle de douleur&mdash;je vous demande justice, et cette
+ justice pour laquelle je vous sollicite, avec toute mon âme, avec
+ toutes les forces de mon c&oelig;ur, les mains jointes dans une prière
+ suprême, c'est de faire faire la lumière sur cette tragique histoire,
+ de faire cesser ainsi le martyre effroyable d'un soldat et d'une
+ famille pour lesquels l'honneur est tout.»</p>
+</div>
+
+<p>J'écris aussi à Lucie d'agir par elle-même, énergiquement, résolument,
+car ce martyre finira par nous jeter tous par terre.</p>
+
+<p>On me dit que je pense plus aux souffrances des autres qu'aux miennes
+propres. Ah! certes oui, car si j'étais seul au monde, si je me laissais
+aller à ne penser qu'à moi, il y a longtemps que ma tombe serait
+creusée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p>
+
+<p>Ce qui me donne précisément ma force, c'est la pensée de Lucie, celle de
+mes enfants.</p>
+
+<p>Ah! mes chers enfants! Mourir, peu m'importe. Mais avant de mourir, je
+veux savoir que le nom de mes enfants est lavé de cette souillure.</p>
+
+<p class="center2">*<br />
+
+*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en octobre:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 4 août 1895.</p>
+
+ <p>Je n'ai pas la patience d'attendre ton courrier pour t'écrire, j'ai
+ besoin de causer un peu avec toi, de me rapprocher de ton âme si
+ belle, si éprouvée, et de puiser en toi une nouvelle provision de
+ force et de courage.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 12 août 1895..</p>
+
+ <p>Enfin, j'ai reçu tes lettres, je les dévore, je les lis, je les relis,
+ avec une avidité insatiable.</p>
+
+ <p>Quand pourrai-je, par ma sollicitude, par mon affection, effacer
+ complètement en toi le souvenir de ces atroces journées, de cette
+ terrible année qui a tracé dans ton c&oelig;ur une blessure si profonde.
+ Je voudrais pouvoir tripler mes forces pour hâter ce moment si
+ anxieusement attendu et montrer au monde entier que nous sommes purs
+ de cette boue infâme que l'on nous a jetée à la face...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 19 août 1895.</p>
+
+ <p>Quand je veux diminuer un peu l'énervement de l'attente, quand je veux
+ atténuer ma fièvre d'impatience, c'est auprès de toi que je viens
+ reprendre du calme, de nouvelles forces.</p>
+
+ <p>Ce qui me navre, c'est de penser que seul, loin de tous ceux que tu
+ aimes et qui t'aiment de toute leur âme, tu es en proie à une attente
+ terrible; tu te tortures l'esprit à éclaircir ce mystère et ton pauvre
+ c&oelig;ur si bon, ta conscience si droite, ne peuvent croire à tant
+ d'infamie...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span></p>
+
+<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p>
+
+<p class="right5">6 octobre 1895.</p>
+
+<p>Chaleur terrible. Les heures sont de plomb.</p>
+
+<p class="right5">14 octobre 1895.</p>
+
+<p>Vent violent. Impossible de sortir. Journée d'une longueur terrible.</p>
+
+<p class="right5">26 octobre 1895.</p>
+
+<p>Je ne sais plus comment je vis. Mon cerveau est broyé. Ah! dire que je
+ne souffre pas au delà de toute expression, que souvent je n'aspire pas
+au repos éternel, que cette lutte entre mon dégoût profond des hommes et
+des choses, et mon devoir n'est pas terrible, ce serait mentir!</p>
+
+<p>Mais chaque fois que je défaille, dans mes longues <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> nuits ou dans
+mes journées solitaires, chaque fois que ma raison, ébranlée par tant de
+secousses, se demande enfin comment, après une vie de travail,
+d'honneur, il est possible que j'en sois là, et qu'alors je voudrais
+fermer les yeux pour ne plus voir, pour ne plus penser, pour ne plus
+souffrir enfin, je me raidis dans un effort violent de tout l'être et je
+me crie à moi-même: «Tu n'es pas seul, tu es père, tu dois défendre ton
+honneur, celui de ta femme, de tes enfants» et je repars d'un nouvel
+élan, pour retomber, hélas! un peu plus loin, et repartir encore.</p>
+
+<p>Voilà ma vie journalière.</p>
+
+<p class="right5">30 octobre 1895.</p>
+
+<p>Spasmes violents du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Temps lourd qui abat toute énergie. Temps de transition, avant la saison
+des pluies, la plus mauvaise période aussi à la Guyane. Me
+jettera-t-elle définitivement par terre?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span></p>
+
+<p class="right5">Nuit du 2 au 3 novembre 1895.</p>
+
+<p>Le courrier venant de Cayenne est arrivé, mais pas de lettres.</p>
+
+<p>Je crois qu'il est impossible de se figurer la déception poignante que
+l'on éprouve, quand, après avoir attendu pendant un long mois,
+anxieusement, des nouvelles des siens, rien ne vient.</p>
+
+<p>Enfin, il est entré tant de douleurs dans mon âme depuis plus d'un an
+que je n'en suis plus à compter avec les plaies de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Cependant, cette émotion, que je devrais connaître, tant elle s'est
+fréquemment renouvelée, m'a tant brisé que quoique je sois levé depuis
+ce matin à cinq heures et demie, quoique j'aie marché au moins six
+heures pour briser mes nerfs, il m'est impossible de dormir.</p>
+
+<p>Quel supplice, et combien de temps durera-t-il encore?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span></p>
+
+<p class="right5">4 novembre 1895.</p>
+
+<p>Chaleur terrible, au moins 45°.</p>
+
+<p>Rien de plus déprimant, rien qui use autant les énergies du c&oelig;ur et
+de l'âme, que ces longs silences angoissés, sans jamais entendre parole
+humaine, sans jamais voir figure amie, ou seulement sympathique.</p>
+
+<p class="right5">7 novembre 1895.</p>
+
+<p>Qu'est devenu le courrier qui m'est adressé? Où s'est-il arrêté? Est-il
+resté à Paris ou à Cayenne? Autant de questions angoissantes que je me
+pose, presque à chaque heure du jour.</p>
+
+<p>Je me demande souvent si je suis éveillé ou si je rêve, tant tout ce qui
+se passe depuis un an est incroyable, inimaginable.</p>
+
+<p>Avoir abandonné son pays, l'Alsace, avoir quitté une situation
+indépendante au milieu des siens, avoir servi sa patrie avec tout son
+c&oelig;ur, toute son intelligence, pour se voir un beau jour accusé, puis
+condamné pour un crime aussi infâme qu'odieux, <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> sur la foi de
+l'écriture d'un papier suspect, n'y a-t-il pas de quoi démoraliser un
+homme à jamais!</p>
+
+<p>Mais je suis obligé de résister, de lutter, pour ma chère Lucie, pour
+mes enfants.</p>
+
+<p class="right5">9 novembre 1895.</p>
+
+<p>Journée terriblement longue. Premières pluies. Obligé de me confiner
+dans mon cabanon. Rien à lire. Les livres annoncés par la lettre du mois
+d'août ne me sont pas encore parvenus.</p>
+
+<p class="right5">15 novembre 1895.</p>
+
+<p>J'ai enfin reçu mon courrier. Le coupable n'est pas encore découvert.</p>
+
+<p>Enfin, j'irai jusqu'au bout de mes forces qui déclinent chaque jour;
+c'est une lutte incessante pour pouvoir résister à cet isolement
+profond, à ce silence perpétuel, sous un climat qui abat toute énergie,
+n'ayant rien à faire, rien à lire, en tête à tête avec mes tristes et
+décevantes pensées.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p>
+
+<p class="center2">*<br />
+
+*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Quelques extraits des lettres de ma femme, que je reçus le 15 novembre
+1895:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 5 septembre 1895.</p>
+
+ <p>Que de longues heures, que de pénibles journées nous avons traversées
+ depuis le jour où le malheur effroyable est venu nous atterrer comme
+ un coup de massue! Espérons que nous avons enfin gravi le plus dur de
+ notre calvaire; nous avons traversé les plus atroces angoisses, nous
+ avons trouvé en notre conscience la force de supporter le plus pénible
+ des martyres; Dieu qui nous a si cruellement éprouvés nous donnera la
+ volonté d'accomplir jusqu'au bout notre devoir...</p>
+
+ <p>Je comprends tes angoisses et je les partage; comme toi j'ai des
+ moments terribles où la patience m'échappe, tant je trouve le temps
+ long et les heures d'attente cruelles, mais alors je pense à toi, au
+ bel exemple de courage et de volonté que tu me donnes et je puise des
+ forces dans ton amour...</p>
+</div>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 25 septembre 1895.</p>
+
+ <p>C'est la dernière lettre que je t'écris avant de t'expédier ce
+ courrier; je fais des v&oelig;ux ardents pour qu'il te trouve en bonne
+ santé et toujours fort et courageux; je ne puis venir te rejoindre, je
+ n'ai pas encore l'autorisation. Pour moi cette attente est cruelle, et
+ c'est une amère déception à ajouter à tant d'autres...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>Au bas de cette lettre, se trouvaient les quelques lignes suivantes de
+mon frère Mathieu:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p>J'ai reçu ta bonne lettre, mon cher frère, et ce m'est une grande
+ consolation et un grand réconfort de te savoir si fort et si
+ courageux. Ce n'est pas espère que je te dis: aie foi, aie confiance!
+ Il est impossible qu'un innocent paye pour un coupable.</p>
+
+ <p>Il n'est pas de jour que je ne sois avec toi de pensée et de c&oelig;ur.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Mathieu.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span></p>
+
+<p class="center"><i>Suite de mon journal</i></p>
+
+<p class="right5">30 novembre 1895.</p>
+
+<p>Je ne veux pas parler des piqûres journalières, car je les méprise. Il
+me suffit de demander n'importe quelle chose insignifiante, de nécessité
+banale, au surveillant-chef, pour voir ma demande aussitôt repoussée.
+Aussi je ne renouvelle jamais aucune demande, préférant me passer de
+tout, n'ayant à m'humilier devant personne.</p>
+
+<p>Mais ma raison finira par sombrer sous cet incroyable martyre.</p>
+
+<p class="right5">3 décembre 1895.</p>
+
+<p>Je n'ai pas encore reçu le courrier du mois d'octobre. Journée lugubre,
+pluie incessante. Le cerveau se rompt, le c&oelig;ur se brise.</p>
+
+<p>Le ciel est noir comme de l'encre, l'atmosphère embrumée; vraie journée
+de mort, d'enterrement.</p>
+
+<p>Combien souvent me revient à l'esprit cette <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> exclamation de
+Schopenhauer, qui, à la vue des iniquités humaines, s'écriait:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Si Dieu a créé le monde, je ne voudrais pas être Dieu.»</p>
+</div>
+
+<p>Le courrier venant de Cayenne est arrivé, paraît-il, mais n'a pas
+apporté mes lettres. Que de douleurs!</p>
+
+<p>Rien à lire, rien pour échapper à mes pensées. Ni livres, ni revues ne
+me parviennent plus.</p>
+
+<p>Je marche dans la journée jusqu'à épuisement de forces, pour calmer mon
+cerveau, pour briser mes nerfs.</p>
+
+<p class="right5">5 décembre 1895.</p>
+
+<p>Vraiment, je me demande ce que valent les consciences d'aujourd'hui?</p>
+
+<p>Dire qu'il y a des hommes, soi-disant honnêtes, comme le nommé
+Bertillon, qui ont osé jurer, sans restriction, que du moment où c'était
+ressemblant à mon écriture, il n'y avait que moi ayant pu écrire cette
+lettre infâme. Preuves morales ou autres, peu leur importait.</p>
+
+<p>Ah! j'espère que le jour où le véritable coupable <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> sera démasqué,
+s'il reste un peu de c&oelig;ur à ces hommes-là, ils trouveront encore une
+balle de pistolet pour se la loger dans la tête, pour se faire justice à
+eux-mêmes d'avoir fait souffrir un pareil martyre à un homme, à toute
+une famille.</p>
+
+<p class="right5">7 décembre 1895.</p>
+
+<p>Ah! j'en ai souvent assez de cette vie de suspicion continuelle, de
+surveillance ininterrompue ni de jour, ni de nuit, traité en bête fauve
+comme le plus vil des criminels.</p>
+
+<p class="right5">8 décembre 1895.</p>
+
+<p>Les névralgies de la tête augmentent chaque jour et me font atrocement
+souffrir. Quel martyre de toutes les heures, de toutes les minutes!</p>
+
+<p>Et toujours ce silence de tombe, sans entendre voix humaine.</p>
+
+<p>Une parole sympathique, un regard ami, apportent quelquefois un léger
+baume aux plus cruelles <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> blessures et en endorment pour un temps les
+cuisantes douleurs. Ici rien.</p>
+
+<p class="right5">9 décembre 1895.</p>
+
+<p>Toujours pas de lettres. Elles sont probablement restées à Cayenne où
+elles traînent pendant une quinzaine de jours. Le courrier a passé sous
+mes yeux venant de France, le 29 novembre, et depuis ce moment les
+lettres doivent être à Cayenne.</p>
+
+<p class="right5">Même jour, 6 heures soir.</p>
+
+<p>Le deuxième courrier venant de Cayenne est arrivé aujourd'hui à une
+heure. M'apporte-t-il cette fois mon courrier et quelles sont les
+nouvelles?</p>
+
+<p class="right5">11 décembre, 6 heures soir.</p>
+
+<p>Pas de lettres! mon c&oelig;ur est labouré, déchiré.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span></p>
+
+<p class="right5">12 décembre 1895, matin.</p>
+
+<p>Mon courrier n'est effectivement pas arrivé. Où est-il resté? J'ai fait
+télégraphier à Cayenne pour le demander.</p>
+
+<p class="right5">Même jour, soir.</p>
+
+<p>Mon courrier est resté en France! Mon c&oelig;ur me fait souffrir comme si
+on le labourait à coups de poignard.</p>
+
+<p>Oh! cette plainte incessante de la mer. Quel écho à mon âme ulcérée!</p>
+
+<p>Une colère si sourde et si âpre envahit parfois mon c&oelig;ur contre
+l'iniquité humaine, que je voudrais m'arracher la peau pour oublier,
+dans une douleur physique, cette horrible torture morale.</p>
+
+<p class="right5">13 décembre 1895.</p>
+
+<p>On finira certainement par me tuer à force de souffrances, ou par
+m'obliger à me tuer pour <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> échapper à la folie. Je laisserai
+l'opprobre de ma mort au commandant du Paty, à Bertillon, à tous ceux
+qui ont trempé dans cette iniquité.</p>
+
+<p>Chaque nuit, je rêve à ma femme, à mes enfants. Mais quels terribles
+réveils! Quand j'entr'ouvre les yeux, que je me vois dans ce cabanon,
+j'ai un moment d'angoisse tellement horrible, que je voudrais fermer les
+yeux à jamais, pour ne plus voir, pour ne plus penser.</p>
+
+<p class="right5">Soir.</p>
+
+<p>Spasmes violents du c&oelig;ur, nombreux étouffements.</p>
+
+<p class="right5">14 décembre 1895.</p>
+
+<p>Je demande à prendre un bain, ainsi que j'y ai été autorisé, sur la
+demande du médecin. Non, me fait répondre le surveillant-chef. Quelques
+instants après, il y allait lui-même. Je ne sais pourquoi je m'abaisse à
+lui demander quoi que ce soit. Jusqu'à présent, je ne renouvelais aucune
+demande; dorénavant, je n'en ferai plus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p>
+
+<p class="right5">16 décembre 1895.</p>
+
+<p>De dix heures à trois heures, les heures sont terribles et rien pour
+faire diversion à mes décevantes pensées.</p>
+
+<p class="right5">18 décembre 1895.</p>
+
+<p>Cher petit Pierre, chère petite Jeanne, chère Lucie, comme je vous vois
+tous trois par la pensée, comme votre souvenir me donne la force de tout
+subir, de tout supporter.</p>
+
+<p class="right5">20 décembre 1895.</p>
+
+<p>Aucune avanie ne m'est épargnée. Quand je reçois mon linge, lavé à l'île
+Royale, on le déplie, on le fouille de toutes façons, puis on me le
+jette ainsi qu'à un vil criminel.</p>
+
+<p>Chaque fois que je contemple la mer, me revient le souvenir des bons et
+heureux moments que j'y <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> ai passés avec ma femme, avec mes enfants.
+Je me vois promenant mon petit Pierre sur la plage, jouant et gambadant
+avec lui, faisant de beaux rêves d'avenir pour lui.</p>
+
+<p>Puis me revient l'horrible situation présente, l'infamie jetée sur mon
+nom, sur celui de mes enfants; mes yeux se troublent, le sang afflue au
+cerveau, le c&oelig;ur bat à se rompre, l'indignation s'empare de mon être.
+Il faut que la lumière soit faite, il faut que la vérité soit
+découverte, quel que soit notre supplice.</p>
+
+<p class="right5">22 décembre 1895.</p>
+
+<p>Toujours aucune nouvelle des miens. Le silence de tombe. Quelle nuit
+épouvantable je viens de passer! Ces allées et venues, durant la nuit,
+des surveillants dans le poste, les lumières qui passent et repassent,
+alimentent mes cauchemars.</p>
+
+<p class="right5">25 décembre 1895.</p>
+
+<p>Hélas! toujours la même chose, pas de lettres. Le courrier anglais a
+passé il y a deux jours; <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> mes lettres ne sont probablement pas
+encore arrivées car je pense que, sans cela, on me les eût remises; que
+penser, que croire?</p>
+
+<p>La pluie tombe en permanence.</p>
+
+<p>Pendant une éclaircie, je sors pour me détendre un peu. Il tombait
+encore quelques gouttes d'eau. Le chef arrive et dit au surveillant qui
+m'accompagne: «Il ne faut pas rester dehors quand il pleut.» Dans quelle
+consigne est-ce écrit? Mais je dédaigne de répondre, tant je me place
+au-dessus de toutes ces petitesses, de toutes ces mesquineries
+journalières.</p>
+
+<p class="right5">Nuit du 26 au 27 décembre 1895.</p>
+
+<p>Impossible de dormir.</p>
+
+<p>Dans quel cauchemar vis-je depuis bientôt quinze mois et quand
+prendra-t-il fin?</p>
+
+<p class="right5">28 décembre 1895.</p>
+
+<p>Quelle profonde lassitude! Mon cerveau est broyé. Que se passe-t-il?
+Pourquoi les lettres du mois <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> d'octobre ne me sont-elles pas
+parvenues? Oh! Lucie, si tu lis ces lignes, si je succombe avant le
+terme de cet effroyable martyre, tu pourras mesurer tout ce que j'ai
+souffert!</p>
+
+<p>Dans les nombreux moments où je défaille, dans ce profond dégoût de
+toutes choses, trois noms que je murmure tout bas me réveillent,
+relèvent mon énergie et me donnent des forces toujours nouvelles: Lucie,
+Pierre, Jeanne.</p>
+
+<p class="right5">Même jour, 11 heures matin.</p>
+
+<p>Je viens de voir passer le courrier venant de France. Mais, hélas! mes
+lettres vont d'abord à Cayenne. Enfin, j'espère que le premier courrier
+venant de Cayenne me les apportera et que j'aurai enfin des nouvelles de
+ma chère femme, de mes enfants, des miens; que je saurai si l'énigme de
+cette monstrueuse affaire est résolue, si j'aperçois enfin un terme à
+cet effroyable supplice.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span></p>
+
+<p class="right5">Dimanche 29 décembre 1895.</p>
+
+<p>Quelle bonne journée je passais le Dimanche, au milieu des miens, à
+jouer avec mes enfants!</p>
+
+<p>Mon petit Pierre a maintenant tout près de cinq ans; c'est presque un
+grand garçon. J'attendais avec impatience ce moment pour l'emmener avec
+moi, causer avec lui, ouvrir sa jeune intelligence, lui donner le culte
+du beau, du vrai, lui faire une âme tellement haute que les laideurs de
+la vie ne puissent l'entamer; où est tout cela, et cet éternel pourquoi?</p>
+
+<p class="right5">30 décembre 1895.</p>
+
+<p>Le sang me brûle la peau, la fièvre me dévore. Quand donc ce supplice
+finira-t-il?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p>
+
+<p class="right5">Même jour, soir.</p>
+
+<p>Mes nerfs me font tellement souffrir que je crains de me coucher. Ce
+silence de tombe, sans nouvelles depuis trois mois des miens, sans rien
+à lire, m'écrase et m'accable.</p>
+
+<p>Il me faut rassembler toutes mes forces pour résister toujours et
+encore, murmurer tout bas ces trois noms, mon talisman: Lucie, Pierre,
+Jeanne.</p>
+
+<p class="right5">31 décembre 1895.</p>
+
+<p>Quelle horrible nuit! Des rêves étranges, des cauchemars absurdes suivis
+d'abondantes transpirations.</p>
+
+<p>J'ai vu arriver ce matin, aux premières heures du jour, le bateau venant
+de Cayenne. Depuis ce matin, je suis dans une anxiété étrange, je me
+demande à chaque instant si j'ai enfin des nouvelles des miens.</p>
+
+<p>Et le c&oelig;ur bat à se rompre, dans cette attente angoissée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span></p>
+
+<p class="right5">1<sup>er</sup> janvier 1896.</p>
+
+<p>J'ai enfin reçu hier au soir les lettres d'octobre et de novembre.
+Toujours rien; la vérité n'est pas encore découverte.</p>
+
+<p>Mais aussi quelle douleur j'ai causée à Lucie par mes dernières lettres;
+comme je lui arrache l'âme par mon impatience, et la sienne est
+cependant aussi grande que la mienne!</p>
+
+<p class="center2">*<br />
+
+*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus le 1<sup>er</sup>
+janvier 1896:</p>
+
+<div class="letter">
+
+ <p class="right2">Paris, 10 octobre 1895.</p>
+
+ <p>Ce courrier, mon cher mari, ne m'a apporté qu'une seule lettre de toi;
+ celle que tu m'as écrite le 5 août ne <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> m'est pas parvenue; comme
+ toujours ces chères lignes écrites de ta main, la seule manifestation
+ que j'aie de ton existence, viennent me réconforter, ton courage
+ ravive le mien, ton énergie me donne des forces pour supporter la
+ lutte...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 15 octobre 1895.</p>
+
+ <p>Cette date me rappelle de si pénibles souvenirs que je ne puis me
+ passer de venir un moment auprès de toi. Je me sens mieux, et il me
+ semble que je te fais du bien à toi aussi. Je ne veux plus te reparler
+ de ces horribles journées que nous avons supportées chacun souffrant
+ de son côté; il vaut mieux ne plus y penser, la plaie est toujours
+ ouverte et il est inutile de la rendre plus cuisante encore; mais je
+ veux te dire que nous sommes pleins de confiance et d'espoir, que
+ notre volonté d'arriver nous fera triompher des obstacles et que nous
+ aurons enfin raison des misérables qui ont commis ce crime infâme...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 25 octobre 1895.</p>
+
+ <p>Les mois sont longs lorsqu'on souffre aussi cruellement; ils se
+ ressemblent tous par leur monotonie, <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> leur tristesse. Voici un
+ nouveau courrier; comme les précédents, il t'apportera des paroles
+ d'espoir et l'écho de notre immense affection... L'attente est longue
+ et atroce, mais compte sur nous, elle ne sera pas vaine...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 10 novembre 1895.</p>
+
+ <p>Je lis et relis la seule lettre que j'aie de toi, la seule que ce
+ courrier m'ait remise et que je viens de recevoir seulement ce matin.
+ C'est bien peu, mais je suis encore trop heureuse de posséder ce
+ pauvre petit écho de ta personne chérie. Je ne doute pas que tu sois
+ venu souvent causer avec moi, si pénible que cela puisse t'être
+ d'écrire, ne pouvant rien me dire, et t'abstenant de déverser ton
+ c&oelig;ur de crainte de me faire trop mal.</p>
+
+ <p>Pourquoi ne pas me remettre ces lettres qui sont ma seule consolation?
+ Pourquoi rendre encore plus pénible la situation de deux êtres déjà si
+ malheureux?...</p>
+
+ <p>Nos petits Pierre et Jeanne continuent à être de bons et braves
+ enfants pleins de c&oelig;ur, aimables pour tout le monde; ils ont bonne
+ mine tous deux, deviennent de jour en jour plus grands et plus forts.
+ Quel bonheur ce sera pour toi quand nous aurons enfin fait connaître
+ la vérité, de tenir dans tes bras ces chers petits êtres que tu aimes
+ tant, pour qui tu souffres si cruellement et qui te rendront par leur
+ affection la vie heureuse et douce.</p>
+</div>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 25 novembre 1895, minuit.</p>
+
+ <p>Je dois remettre les lettres demain matin pour qu'elles prennent le
+ bateau du 9 décembre, et malgré l'heure avancée de la nuit, je ne puis
+ m'empêcher de venir causer encore une fois avec toi. C'est pour moi un
+ déchirement que de laisser partir ces lignes inanimées, banales et
+ froides qui sont si loin de répondre à ma pensée, à ma tendresse, à
+ mon affection. Je ne peux t'exprimer ce que je ressens pour toi, le
+ sentiment est trop violent pour que je puisse le décrire; mais il me
+ semble que je ne suis plus qu'une partie de moi-même: mon âme, mon
+ c&oelig;ur sont là-bas, dans ces îles lointaines, auprès de toi, mon mari
+ bien aimé. Ma pensée nuit et jour est avec toi; cela m'aide à vivre et
+ m'est un puissant soutien...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p>
+
+<p class="right5">8 janvier 1896.</p>
+
+<p>Les journées, les nuits s'écoulent terribles, monotones, d'une longueur
+qui n'en finit pas. Le <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> jour, j'attends avec impatience la nuit,
+espérant goûter quelque repos dans le sommeil; la nuit, j'attends, avec
+non moins d'impatience, le jour, espérant calmer mes nerfs par un peu
+d'activité.</p>
+
+<p>En lisant et relisant toutes les lettres de ce dernier courrier, j'ai
+compris combien ma disparition serait un choc terrible pour les miens;
+que mon devoir, envers et contre tout, était de résister jusqu'à mon
+dernier souffle.</p>
+
+<p class="right5">12 janvier 1896.</p>
+
+<p>Réponse de M. le Président de la République à la supplique que je lui ai
+adressée le 5 octobre 1895:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Repoussée, sans commentaires.»</p>
+</div>
+
+<p class="right5">24 janvier 1896.</p>
+
+<p>Je n'ai plus rien à ajouter; les heures se ressemblent dans l'attente
+angoissante, énervante d'un meilleur lendemain.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p>
+
+<p class="right5">27 janvier 1896.</p>
+
+<p>J'ai enfin reçu un colis sérieux de livres; il m'est parvenu après de
+longs mois d'attente.</p>
+
+<p>J'arrive ainsi, en forçant ma pensée à se fixer, à donner quelques
+instants de repos à mon cerveau; mais, hélas! je ne puis plus lire
+longtemps, tant tout est ébranlé en moi.</p>
+
+<p class="right5">2 février 1896.</p>
+
+<p>Le courrier venant de Cayenne est arrivé; il n'y a pas de lettres pour
+moi.</p>
+
+<p class="right5">12 février 1896.</p>
+
+<p>Je viens seulement de recevoir mon courrier. Toujours rien, et il faut
+que je lutte, que je résiste toujours.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p>
+
+<p class="center2">*<br />
+
+*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Quelques extraits de lettres de ma femme reçues à cette date.</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 9 décembre 1895.</p>
+
+ <p>Comme toujours, tes lettres attendues avec une vive anxiété, m'ont
+ causé une forte émotion, un rayon de bonheur, le seul instant de
+ détente et de joie que j'aie durant ces longs mois, ces journées
+ lourdes et pénibles. Lorsque je lis ces lignes si pleines de volonté
+ et d'énergie, je sens que ton être tout entier vibre avec moi; ton
+ activité morale entretient mes forces et il me semble qu'elles sont
+ doublées par la puissance de ta volonté...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 19 décembre 1895.</p>
+
+ <p>L'année dernière, à cette date, nous espérions être arrivés à la fin
+ de notre calvaire. Nous avions mis <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> notre confiance entière dans
+ la justice, l'abominable erreur qui a été commise nous a remplis de
+ stupeur. Une année entière s'est passée dans les plus atroces
+ souffrances, tant par la blessure indigne qu'on nous a faite que pour
+ la vie cruelle à laquelle tu es exposé physiquement et moralement...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 25 décembre 1895.</p>
+
+ <p>Je ne puis m'empêcher avant le départ du courrier de venir encore une
+ fois causer avec toi. Ce sont toujours les mêmes choses que je te
+ redis, mais qu'importe, je te parle, je me rapproche de toi pendant un
+ instant et cela me fait du bien...</p>
+
+ <p>Je ne t'ai pour ainsi dire pas parlé des enfants et ce sont cependant
+ eux qui nous rattachent à la vie, c'est pour ces pauvres petits que
+ nous supportons cette situation intolérable, et Dieu merci, ils ne
+ s'en doutent pas. Tout est joie pour eux, ils chantent, ils rient, ils
+ bavardent, ils animent la maison...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span></p>
+
+<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p>
+
+<p class="right5">28 février 1896.</p>
+
+<p>Plus rien à lire. Journées, nuits, tout se ressemble. Je n'ouvre jamais
+la bouche, je ne demande même plus rien. Mes conversations se bornaient
+à demander si le courrier était arrivé ou non? Mais on m'interdit de
+parler ou du moins, ce qui est la même chose, on interdit aux
+surveillants de répondre à des questions aussi banales, aussi
+insignifiantes que celles que je faisais.</p>
+
+<p>Je voudrais bien vivre jusqu'au jour de la découverte de la vérité, pour
+hurler ma douleur, les supplices qu'on m'inflige.</p>
+
+<p class="right5">3 mars, 6 heures soir.</p>
+
+<p>Le courrier venant de Cayenne est arrivé ce matin à neuf heures. Ai-je
+des lettres?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p>
+
+<p class="right5">4 mars 1896.</p>
+
+<p>Pas de lettres. Quel supplice atroce, trop souvent renouvelé.</p>
+
+<p class="right5">8 mars 1896.</p>
+
+<p>Journées lugubres. Tout m'est interdit, le tête-à-tête perpétuel avec
+mes pensées.</p>
+
+<p class="right5">9 mars 1896.</p>
+
+<p>J'ai vu arriver ce matin, de très bonne heure, le canot du commandant du
+pénitencier. Était-ce enfin quelque chose pour moi?</p>
+
+<p>Hélas, ce n'était rien; une simple visite de logement.</p>
+
+<p>Je ne vis plus que par une tension inouïe des nerfs, de la volonté, dans
+l'attente anxieuse de la fin de ces tortures sans nom.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span></p>
+
+<p class="right5">12 mars 1896.</p>
+
+<p>Je viens de recevoir enfin mon courrier. Toujours rien, hélas!</p>
+
+<p class="center2">*<br />
+
+*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Extraits des lettres de ma femme reçues à cette date:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 1<sup>er</sup> janvier 1896.</p>
+
+ <p>Cette journée du 1<sup>er</sup> janvier est encore plus longue, plus pénible.
+ Pourquoi? je me le demande; les raisons de souffrir sont les mêmes,
+ qu'il fasse jour, qu'il fasse nuit; tant que ton innocence ne sera pas
+ reconnue, le poids qui nous oppresse est trop lourd pour que nous
+ puissions prendre part à la vie extérieure et faire une différence
+ entre les jours quels qu'ils soient. Et cependant nous sommes sous une
+ impression plus triste <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> encore. Sans doute, cela tient à ce que
+ ces journées, chez des êtres qui s'aiment tendrement, sont des moments
+ de très grand bonheur, de grande joie, et nous, si malheureux, si
+ cruellement atteints, nous éprouvons plus vivement encore le besoin de
+ nous rapprocher, de nous soutenir et de maintenir nos forces par une
+ solide affection...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 7 janvier 1896.</p>
+
+ <p>Je viens de recevoir tes lettres. Comme toujours elles m'ont remuée
+ jusqu'au plus profond de l'âme; ma joie et mon émotion sont intenses
+ lorsque j'aperçois ta chère écriture, lorsque je me pénètre de ta
+ pensée...</p>
+
+ <p>Tes lettres montrent une grande énergie, mais comme je sens percer ton
+ impatience et comme je la comprends. Comment pourrait-il en être
+ autrement? Livré à toi-même, dans un isolement complet, rongé
+ continuellement par des angoisses atroces, ne connaissant rien de
+ l'infamie commise et qui nous rend si malheureux, arraché à tous les
+ tiens en plein bonheur, la situation est certes la plus épouvantable
+ qui puisse exister!...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>A la dernière lettre du courrier du mois de janvier <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> étaient jointes
+les lignes suivantes de mon frère:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Mon cher frère,</p>
+
+ <p>Oui, comme tu le dis dans ta lettre du 20 novembre, toute ma volonté,
+ toute mon intelligence sont tendues vers un seul but: découvrir la
+ vérité et nous y arriverons.</p>
+
+ <p>Je ne puis que me répéter jusqu'au jour où je pourrai te dire: la
+ vérité est connue, la lumière est faite; mais il faut que tu vives
+ jusqu'à ce jour, il faut que tu tendes toutes les forces de ton être
+ pour résister à tes tortures morales et physiques et ce n'est pas
+ au-dessus de ton courage...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Mathieu.</span></p>
+</div>
+
+<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p>
+
+<p class="right5">15 mars 1896, 4 heures du matin.</p>
+
+<p>Impossible de dormir. Ma tête est horriblement fatiguée par cette
+terrible inactivité physique et intellectuelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p>
+
+<p>Les envois de livres que Lucie m'annonçait dans ses trois derniers
+courriers ne me sont pas encore parvenus. D'ailleurs mon cerveau est si
+fatigué, si ébranlé, qu'il m'est impossible de lire pendant un long
+temps. Cependant ces quelques instants où je puis échapper à mes pensées
+me procurent un léger soulagement.</p>
+
+<p class="right5">27 mars 1896.</p>
+
+<p>Je viens enfin de recevoir l'envoi de livres que comportait l'expédition
+faite le 25 novembre 1895.</p>
+
+<p class="right5">5 avril 1896.</p>
+
+<p>Le courrier du mois de février vient de me parvenir. Le coupable n'est
+toujours pas démasqué.</p>
+
+<p>Quelles que soient mes souffrances, il faut que la lumière se fasse;
+donc, arrière toutes les plaintes!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span></p>
+
+<p class="center2">*<br />
+
+*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Extraits des lettres de ma femme reçues le 5 avril:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 11 février 1896.</p>
+
+ <p>Je n'ai pas encore reçu tes lettres du mois de décembre; je ne me
+ plaindrai pas des tortures que me fait endurer ce retard, c'est
+ inutile, personne ne peut comprendre à quel point les souffrances
+ causées par l'inquiétude sont vives; il n'y a rien de plus atroce que
+ d'être privé des nouvelles d'un être que l'on sait très malheureux, et
+ dont la vie m'est cent fois plus chère que la mienne propre...</p>
+
+ <p>Souvent, dans mes heures de calme, je me demande pourquoi nous sommes
+ si éprouvés, pour quelle raison nous sommes appelés à supporter un
+ supplice à côté duquel la mort serait douce...</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 18 février 1896.</p>
+
+ <p>Je suis toujours sans nouvelles de toi; cependant je sais que les
+ lettres que tu m'as écrites sont au ministère depuis plus de trois
+ semaines; je suis bien impatiente de les avoir et de recevoir enfin ma
+ consolation de chaque mois, chaque retard apporté dans le courrier me
+ cause de pénibles émotions...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 25 février 1896.</p>
+
+ <p>A l'instant même où je terminais ma dernière lettre pour le départ du
+ courrier, on m'apporte enfin tes lettres. Merci de tout c&oelig;ur de ton
+ admirable fermeté, des lignes si rassurantes que tu m'envoies...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p>
+
+<p class="right5">5 mai 1897.</p>
+
+<p>Je n'ai plus rien à dire. Tout se ressemble dans son atrocité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span></p>
+
+<p>Quelle horrible vie! Pas un moment de repos, ni de jour ni de nuit.
+Jusqu'à ces derniers temps, les surveillants restaient assis la nuit
+dans le corps de garde, je n'étais réveillé que toutes les heures.
+Maintenant ils doivent marcher sans jamais s'arrêter; la plupart sont en
+sabots!</p>
+
+<p class="center2">*<br />
+
+*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Puis, le journal s'arrête pendant plus de deux mois. Les journées se
+passaient également tristes, également angoissantes, mais je gardais la
+ferme volonté de lutter, de ne me laisser abattre par aucun des
+supplices qui m'étaient infligés. Je fus en outre atteint en juin de
+forts accès de fièvre, qui provoquèrent même des congestions cérébrales.</p>
+
+<p>Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en mai et
+juin 1896:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 29 février 1896.</p>
+
+ <p>Lorsque j'ai reçu ton courrier de décembre, mes lettres étaient toutes
+ prêtes à partir; les quelques lignes que j'ai encore pu y ajouter
+ n'ont pu t'exprimer qu'insuffisamment le bonheur, la joie immense
+ qu'il m'a procurés. Tes paroles affectueuses m'ont bien émue.
+ Lorsqu'on est bien malheureux, lorsqu'on a le c&oelig;ur déchiré, l'âme
+ triste, rien n'est plus doux que de sentir au milieu de tous ses
+ chagrins une affection sûre, un dévouement intense, dont toutes les
+ forces vives, la volonté, l'intelligence, sont concentrées et tendues
+ pour vous soutenir et vous apportent, à défaut d'un aide efficace, un
+ secours moral, qui, présent à toute heure, décuple les forces et vous
+ empêche de défaillir lâchement dans les moments de douleur trop
+ grande...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 20 mars 1896.</p>
+
+ <p>Tu peux t'imaginer l'angoisse que j'éprouve quand je vois arriver la
+ deuxième quinzaine du mois, ce qui signifie pour moi le départ du
+ courrier. Tant que ce moment n'est pas tout proche, j'espère même
+ jusqu'à la dernière minute pouvoir t'annoncer le terme de tes
+ souffrances, la fin de notre chagrin. Et puis, les lettres <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> s'en
+ vont, elles sont comme toujours vides de nouvelles, et un atroce
+ déchirement se fait en moi à la pensée de la profonde déception que tu
+ vas avoir...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 1<sup>er</sup> avril 1896.</p>
+
+ <p>J'ai vu partir avec une grande tristesse le dernier courrier; jusqu'au
+ dernier instant j'avais espéré pouvoir te mettre une parole
+ réconfortante...</p>
+
+ <p>Mais courage, je te le demande avec toute la force, toutes les
+ supplications de ta femme qui t'adore, au nom de tes enfants
+ bien-aimés, qui t'aiment déjà de tout leur petit c&oelig;ur et qui auront
+ pour toi une reconnaissance infinie, lorsqu'ils comprendront la
+ grandeur du sacrifice que tu leur as fait. Pour moi, je ne pourrai
+ assez te dire quelle admiration j'ai pour toi, avec quelle tendresse
+ ma pensée t'accompagne nuit et jour, combien je souffre de te sentir
+ malheureux. Tes chagrins, ta douleur, toutes les sensations qui te
+ torturent trouvent un écho dans mon être et me font subir des
+ angoisses atroces. Rien ne peut me consoler de ne pouvoir vivre auprès
+ de toi, de ne pas être là pour te soutenir, pour éviter les
+ défaillances, pour atténuer tes souffrances. Dans cet épouvantable
+ malheur, c'eût été pour moi un bien grand apaisement que de pouvoir
+ t'entourer, de te faire sentir à tous moments qu'une nature aimante et
+ dévouée veillait à tes côtés, toujours prête à entendre tes plaintes,
+ à recevoir le débordement de ta douleur, <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> de ta peine. Eh bien,
+ cette affection si intense que j'aurais tant voulu t'apporter pendant
+ ces chagrins, s'accroît encore si cela est possible par les angoisses
+ atroces que me donnent la distance qui nous sépare, le manque de
+ nouvelles, la vie si triste, si isolée que tu subis. Je renonce enfin
+ à te décrire cet ensemble d'impressions; elles sont trop douloureuses
+ pour que je vienne t'en affecter, trop intenses et trop profondes pour
+ les confier à cette feuille de papier si froide et si banale...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p>
+
+<p class="right5">26 juillet 1896.</p>
+
+<p>Voilà bien longtemps que je n'ai rien ajouté à mon journal.</p>
+
+<p>Mes pensées, mes sentiments, ma tristesse sont les mêmes; mais si la
+faiblesse physique et cérébrale s'accentue chaque jour, ma volonté reste
+toujours aussi forte.</p>
+
+<p>Je n'ai même pas reçu ce mois-ci les lettres de ma femme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p>
+
+<p class="right5">2 août 1896.</p>
+
+<p>Enfin je viens de recevoir les courriers de mai et de juin. Toujours
+encore rien, peu importe. Je lutterai contre mon corps, contre mon
+cerveau, contre mon c&oelig;ur, tant qu'il me restera ombre de forces, tant
+qu'on ne m'aura pas jeté dans la tombe, car je veux voir la fin de ce
+sinistre drame.</p>
+
+<p>Je souhaite pour nous tous que ce moment ne tarde plus.</p>
+
+<p class="center2">*<br />
+
+*&nbsp;&nbsp;&nbsp;*</p>
+
+<p>Extraits des lettres de ma femme reçues le 2 août 1896.</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 10 juin 1896.</p>
+
+ <p>Je t'écris, encore toute troublée par tes chères et bonnes lettres que
+ je viens de recevoir. Au premier <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> moment, quand je vois ton
+ écriture chérie, quand je lis ces lignes qui m'apportent ta pensée,
+ les seules nouvelles que j'aie pendant un grand mois, je suis comme
+ folle de chagrin, ma tête gonflée ne comprend plus, je pleure à
+ chaudes larmes. Puis je me ressaisis, j'ai honte de m'être laissée
+ abattre par l'émotion, honte de ma faiblesse et je puise dans ta
+ fermeté, dans ton énergie, dans ma puissante affection, une nouvelle
+ provision de courage. Néanmoins, tes lettres me font un bien énorme,
+ et si l'émotion me brise, j'ai le bonheur de te lire, l'illusion
+ d'entendre quelques instants ta voix aimée...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 25 juin 1896.</p>
+
+ <p>J'ajoute encore quelques lignes à mes lettres avant le départ du
+ courrier; je tiens à te dire que je suis forte, que ma volonté est
+ inébranlable, que j'arriverai à te faire rendre ton honneur, et je te
+ supplie d'avoir avec moi cet espoir absolu en l'avenir, cette foi qui
+ nous fait accepter les plus dures situations pour arriver à rendre à
+ nos enfants un nom sans tache, un nom respecté...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span></p>
+
+<p class="center2"><i>Suite de mon Journal.</i></p>
+
+<p class="right5">30 août 1896.</p>
+
+<p>Voici de nouveau cette période si énervante où j'attends mon <ins class="correction" title="courrrier">courrier</ins>,
+où je me demande quel jour il me parviendra, et quelles nouvelles il
+m'apportera?</p>
+
+<p>Quel pénible mois d'août ma pauvre Lucie a dû avoir! D'abord, la
+lettre que je lui ai écrite au commencement de juillet, au milieu
+des fièvres qui me tenaient depuis une dizaine de jours, et ne
+recevant pas mon courrier. C'était tout à la fois, venant ajouter à
+mes tortures. Je n'ai pas su me contenir, me dominer et lui ai
+encore jeté mes cris de détresse et de douleur, comme si elle ne
+souffrait pas déjà assez, comme si son impatience de voir arriver la
+fin de cet horrible drame n'était pas aussi grande que la mienne. Ma
+pauvre et chère Lucie! Puis le jour de sa fête a dû passer bien
+tristement. Je croyais qu'il ne m'était plus possible de souffrir
+davantage que je souffre; ce jour-là cependant a été encore plus atroce que les autres. Si je ne <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> m'étais
+pas retenu avec une volonté farouche, comprimant mon c&oelig;ur, tout mon
+être, j'aurais hurlé de douleur, tant ma souffrance était âpre, vive,
+violente.</p>
+
+<p>A travers l'espace, ma chère Lucie, je t'envoie en ce moment
+l'expression de ma profonde affection, de toute ma tendresse, et ce cri
+toujours le même, ardent, invariable: Courage et courage!</p>
+
+<p>Devant le but à atteindre, toute la vérité, tout l'honneur de notre nom,
+souffrances, tortures sans nom, tout doit disparaître, tout doit
+s'effacer.</p>
+
+<p class="right5">1<sup>er</sup> septembre 1896.</p>
+
+<p>Journée atrocement longue, dans l'attente, comme chaque mois, de mon
+courrier, à me demander aussi ce qu'il m'apportera?</p>
+
+<p>Je suis comme cristallisé dans ma douleur; je suis obligé de concentrer
+toutes mes forces pour ne plus penser, pour ne plus voir.</p>
+
+<p>Quelle douleur, quel supplice, pour toute une famille dont la vie tout
+entière est une vie d'honneur, de droiture, de loyauté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span></p>
+
+<p class="right5">Mercredi 2 septembre 1896, 10 heures matin.</p>
+
+<p>Les nerfs m'ont fait horriblement souffrir toute la nuit; j'aurais voulu
+les calmer ce matin en marchant un peu. Mais il tombe une pluie
+torrentielle, extraordinaire à cette période de l'année, car nous sommes
+dans la saison sèche.</p>
+
+<p>Et de nouveau plus rien à lire.</p>
+
+<p>Aucun de tous les envois de livres, faits par ma chère Lucie depuis le
+mois de mars, ne m'est encore parvenu. Rien enfin pour tuer l'atroce
+longueur des heures. J'avais demandé, il y a longtemps, n'importe quel
+travail manuel pour m'occuper un peu; il ne m'a pas été répondu!</p>
+
+<p>Je scrute l'horizon, à travers le grillage de la lucarne, pour voir si
+je n'apercevrai pas quelque fumée, l'annonce de l'arrivée du courrier
+venant de Cayenne.</p>
+
+<p class="right5">Même jour, midi.</p>
+
+<p>J'aperçois à l'horizon du côté de Cayenne un panache de fumée. Ce doit
+être le courrier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span></p>
+
+<p class="right5">Même jour, 7 heures soir.</p>
+
+<p>Le courrier est arrivé en rade à une heure du soir; je n'ai toujours pas
+de lettres, je pense qu'il ne me les a pas apportées. Quel infernal
+supplice!</p>
+
+<p>Mais au-dessus de tout, plane immuablement le souci de notre honneur; le
+but est là, invariable, quelles que soient toutes nos souffrances.</p>
+
+<p class="right5">Jeudi 3 septembre, 6 heures matin.</p>
+
+<p>Nuit horrible de fièvre et de délire.</p>
+
+<p class="right5">9 heures matin.</p>
+
+<p>Le canot est arrivé et n'a toujours pas apporté mes lettres. Il est donc
+évident qu'elles sont restées à Cayenne, où elles sont depuis le 28 du
+mois dernier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span></p>
+
+<p class="right5">Vendredi 4 septembre 1896.</p>
+
+<p>J'ai reçu hier au soir le courrier qui était arrivé et il n'y avait
+qu'une seule des lettres que ma chère Lucie m'a écrites. Comme on sent
+chez tous une souffrance horrible, un désespoir farouche, de ne pas
+encore pouvoir m'annoncer la découverte du coupable, le terme de nos
+tortures à tous.</p>
+
+<p>L'eau me perlait du front à la lecture des lettres des membres de ma
+famille, les jambes tremblaient sous moi.</p>
+
+<p>Est-il possible que des êtres humains puissent souffrir ainsi et d'une
+manière aussi imméritée?</p>
+
+<p>Devant une situation aussi atroce, les mots n'ont plus aucune valeur; on
+ne souffre même plus, tant on est hébété.</p>
+
+<p>Oh! ma pauvre Lucie, oh! mes chers et bons enfants.</p>
+
+<p>Ah! que le poids de toutes ces tortures sans nom retombe sur ceux qui
+ont poursuivi ainsi un innocent, toute sa famille, le jour où la lumière
+sera faite, où le coupable sera démasqué.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span></p>
+
+<p class="right5">Samedi 5 septembre 1896.</p>
+
+<p>Je viens d'écrire trois longues lettres, successivement, à ma chère
+Lucie, pour lui dire de ne pas se laisser abattre, mais d'agir, de faire
+appel à tous les concours, car une situation pareille, supportée depuis
+si longtemps, devient trop écrasante, trop atroce. Il s'agit de
+l'honneur de notre nom, de la vie de nos enfants; devant ce but, tout
+doit se taire, tout ce qui gronde dans nos c&oelig;urs, tout ce qui
+bouleverse nos esprits, tout ce qui fait monter l'amertume du c&oelig;ur
+aux lèvres.</p>
+
+<p>Je ne parle même plus de mes journées, de mes nuits; tout se ressemble
+dans son atrocité.</p>
+
+<p class="right5">Dimanche 6 septembre 1896.</p>
+
+<p>Je viens d'être prévenu que je ne pourrai plus me promener dans la
+partie de l'île qui m'était réservée, je ne pourrai plus marcher
+qu'autour de ma case.</p>
+
+<p>Combien de temps résisterai-je encore? Je n'en <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> sais rien! Je
+souhaite que cet horrible supplice finisse bientôt, sinon je lègue mes
+enfants à la France, à la patrie, que j'ai toujours servie avec
+dévouement, avec loyauté, en suppliant de toute mon âme, de toutes mes
+forces, ceux qui sont à la tête des affaires de notre pays de faire la
+lumière la plus complète sur cet effroyable drame. Et ce jour-là, à eux
+de comprendre ce que des êtres humains ont souffert d'atroces tortures
+imméritées et de reporter sur mes pauvres enfants toute la pitié que
+mérite une pareille infortune.</p>
+
+<p class="right5">Même jour, 2 heures soir.</p>
+
+<p>Que ma tête me fait souffrir, comme la mort me serait douce.</p>
+
+<p>Oh! ma chère Lucie, mes pauvres enfants, tous les chers miens.</p>
+
+<p>Qu'ai-je donc fait sur terre pour être appelé à souffrir ainsi?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span></p>
+
+<p class="right5">Lundi 7 septembre 1896.</p>
+
+<p>J'ai été mis aux fers hier au soir!</p>
+
+<p>Pourquoi, je l'ignore?</p>
+
+<p>Depuis que je suis ici, j'ai toujours suivi strictement le chemin qui
+m'était tracé, observé intégralement les consignes qui m'étaient
+données.</p>
+
+<p>Comment ne suis-je pas devenu fou dans la longueur de cette nuit atroce?
+Quelle force nous donnent la conscience, le sentiment du devoir à
+remplir vis-à-vis de ses enfants!</p>
+
+<p>Innocent, mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, tant que
+l'on ne m'aura pas tué; je remplirai simplement mon devoir.</p>
+
+<p>Quant à ceux qui se sont constitués ainsi mes bourreaux, ah! je leur
+laisse leur conscience pour juge quand la lumière sera faite, la vérité
+découverte, car, tôt ou tard, tout se découvre dans la vie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span></p>
+
+<p class="right5">Même jour.</p>
+
+<p>Tout ce que je souffre est horrible, mais je n'ai même plus de colère
+contre ceux qui font ainsi supplicier un innocent, une grande pitié
+seulement.</p>
+
+<p class="right5">Mardi 8 septembre 1896.</p>
+
+<p>Ces nuits aux fers! Je ne parle même pas du supplice physique, mais quel
+supplice moral! Et sans aucune explication, sans savoir pourquoi, sans
+savoir pour quelle cause! Dans quel horrible et atroce cauchemar vis-je
+depuis tantôt deux ans?</p>
+
+<p>Enfin, mon devoir est d'aller jusqu'à la limite de mes forces; j'irai,
+tout simplement.</p>
+
+<p>Quelle agonie morale, pour un innocent, pire que toutes les agonies
+physiques!</p>
+
+<p>Et dans cette détresse profonde de tout mon être, je vous envoie encore
+toute l'expression de <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> mon affection, de mon amour, ma chère Lucie,
+mes chers et adorés enfants.</p>
+
+<p class="right5">Même jour, 2 heures soir.</p>
+
+<p>Mon cerveau est tellement frappé, tellement bouleversé par tout ce qui
+m'arrive depuis bientôt deux ans, que je n'en peux plus, que tout
+défaille en moi.</p>
+
+<p>C'est vraiment trop pour des épaules humaines.</p>
+
+<p>Que ne suis-je dans la tombe. Oh! le repos éternel!</p>
+
+<p>Encore une fois, quand la lumière sera faite, oh! je lègue mes enfants à
+la France, à ma chère patrie.</p>
+
+<p>Mon cher petit Pierre, ma chère petite Jeanne, ma chère Lucie, vous tous
+que j'aime du plus profond de mon c&oelig;ur, de toute l'ardeur de mon âme,
+croyez bien, si ces lignes vous parviennent, que j'aurai fait tout ce
+qui est humainement possible pour résister.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p>
+
+<p class="right5">Mercredi 9 septembre 1896.</p>
+
+<p>Le commandant des îles est venu hier soir<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Il m'a dit que la mesure
+qui était prise à mon égard n'était pas une punition, mais «une mesure
+de sûreté», car l'administration n'avait aucune plainte à élever contre
+moi.</p>
+
+<p>La mise aux fers, une mesure de sûreté! Quand je suis déjà gardé nuit et
+jour comme une bête fauve par un surveillant armé d'un revolver et d'un
+fusil! Non, il faut dire les choses comme elles sont. C'est une mesure
+de haine, de torture, ordonnée de Paris par ceux qui ne pouvant frapper
+une famille, frappent un innocent, parce que ni lui, ni sa famille, ne
+veulent, ne doivent s'incliner devant la plus épouvantable des erreurs
+judiciaires qui ait jamais été commise.</p>
+
+<p>Qui est-ce qui s'est constitué ainsi mon bourreau, le bourreau des
+miens, je ne saurais le dire.</p>
+
+<p>On sent bien que l'administration locale (sauf le <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> surveillant-chef,
+spécialement envoyé de Paris) a elle-même l'horreur de mesures aussi
+arbitraires, aussi inhumaines, mais qu'elle est obligée de m'appliquer,
+n'ayant pas à discuter avec des consignes qui lui sont imposées.</p>
+
+<p>Non, la responsabilité monte plus haut, à l'auteur, ou aux auteurs de
+ces consignes inhumaines.</p>
+
+<p>Enfin, quels que soient les supplices, les tortures physiques et morales
+qu'on m'inflige, mon devoir, celui des miens, reste toujours le même: il
+est de demander, de vouloir la lumière la plus éclatante sur cet
+effroyable drame, en innocents qui n'ont rien à craindre, qui ne
+craignent rien, puisque la seule chose qu'ils demandent, c'est la
+vérité.</p>
+
+<p>Quand je pense à tout cela, je n'ai même plus de colère; une immense
+pitié seulement pour ceux qui torturent ainsi tant d'êtres humains.
+Quels remords ils se préparent quand la lumière sera faite, car
+l'histoire, elle, ne connaît pas de secrets.</p>
+
+<p>Tout est si triste en moi, mon c&oelig;ur tellement labouré, mon cerveau
+tellement broyé, que c'est avec peine que je puis encore rassembler mes
+idées; c'est vraiment trop souffrir, et toujours devant moi cette énigme
+épouvantable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span></p>
+
+<p class="right5">Jeudi 10 septembre 1896.</p>
+
+<p>Je suis tellement las, tellement brisé de corps et d'âme, que j'arrête
+aujourd'hui ce Journal, ne pouvant prévoir jusqu'où iront mes forces,
+quel jour mon cerveau éclatera sous le poids de tant de tortures.</p>
+
+<p>Je le termine en adressant à Monsieur le Président de la République
+cette supplique suprême, au cas où je succomberais avant d'avoir vu la
+fin de cet horrible drame:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p>«Monsieur le Président de la République,</p>
+
+ <p>«Je me permets de vous demander que ce journal, écrit au jour le jour,
+ soit remis à ma femme.</p>
+
+ <p>«On y trouvera peut-être, Monsieur le Président, des cris de colère,
+ d'épouvante contre la condamnation la plus effroyable qui ait jamais
+ frappé un être humain, et un être humain qui n'a jamais forfait à
+ l'honneur. Je ne me sens plus le <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> courage de le relire, de refaire
+ cet horrible voyage.</p>
+
+ <p>«Je ne récrimine aujourd'hui contre personne; chacun a cru agir dans
+ la plénitude de ses droits, de sa conscience.</p>
+
+ <p>«Je déclare simplement encore que je suis innocent de ce crime
+ abominable, et je ne demande toujours qu'une chose, toujours la même,
+ la recherche du véritable coupable, l'auteur de cet abominable
+ forfait.</p>
+
+ <p>«Et le jour où la lumière sera faite, je, demande qu'on reporte sur ma
+ chère femme, sur mes chers enfants, toute la pitié que pourra inspirer
+ une si grande infortune.»</p>
+</div>
+
+<p class="center">FIN DU JOURNAL.</p>
+
+<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
+<img src="images/page-231.jpg" alt="" title="" width="600" height="367" />
+<p class="caption">Fac-similé de la première et de la dernière feuille d'un
+cahier.</p><span class="link"><a href="images/x-page-231.jpg">Image plus grande</a></span></div>
+
+<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
+<img src="images/page-233.jpg" alt="" title="" width="600" height="351" />
+<p class="caption">Fac-similé de l'annotation que mettait Deniel sur le cahier terminé.</p>
+<span class="link"><a href="images/x-page-233.jpg">Image plus grande</a></span></div>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span></p>
+
+<h2>VIII</h2>
+
+<p>Les journées s'écoulèrent ainsi, tristes et douloureuses, pendant la
+première période de ma captivité aux îles du Salut. Je recevais chaque
+trimestre quelques livres qui m'étaient adressés par ma femme, mais je
+n'avais aucune occupation physique; les nuits surtout, qui sous ce
+climat sont presque invariablement de douze heures, étaient atrocement
+longues. Dans le courant de juillet 1895, j'avais fait une demande pour
+que l'on me permît d'acheter quelques outils de menuiserie; un refus
+catégorique me fut opposé par le Directeur du Service pénitentiaire,
+sous prétexte que les outils pouvaient constituer des moyens d'évasion.
+Je ne me vois pas m'évadant sur un rabot d'une île où j'étais gardé à
+vue nuit et jour!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span></p>
+
+<p>A l'automne de 1896, le régime déjà si sévère auquel j'étais soumis
+devint plus rigoureux encore.</p>
+
+<p>Le 4 septembre 1896, l'administration pénitentiaire reçut de M. André
+Lebon, ministre des Colonies, l'ordre de me maintenir jusqu'à nouvel
+ordre enfermé dans ma case nuit et jour, avec double boucle de nuit,
+d'entourer le périmètre du promenoir autour de ma case d'une solide
+palissade avec sentinelle intérieure en plus du surveillant de garde
+dans ma case. En outre, on suspendit la remise des lettres et des envois
+qui m'étaient adressés; la transmission de ma correspondance ne devait
+plus être opérée qu'en copie.</p>
+
+<p>Conformément à ces instructions, je fus enfermé nuit et jour dans ma
+case, sans même une minute de promenade. Cette réclusion absolue fut
+maintenue durant tout le temps que nécessita l'arrivée des bois et la
+construction de la palissade, c'est-à-dire environ deux mois et demi. La
+chaleur fut cette année-là particulièrement torride; elle était si
+grande dans la case que les surveillants de garde firent plainte sur
+plainte, déclarant qu'ils sentaient leur crâne éclater; on dut, sur
+leurs réclamations, arroser chaque jour l'intérieur du tambour accolé
+<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> à ma case, dans lequel ils se tenaient. Quant à moi, je fondais
+littéralement.</p>
+
+<div class="floatr" style="width: 183px">
+<img src="images/page-237.jpg" alt="" title="" width="183" height="237" />
+<p class="caption">La double boucle.</p>
+<span class="link"><a href="images/x-page-237.jpg">Image plus grande</a></span></div>
+
+<p>A dater du 6 septembre, je fus mis à la double boucle de nuit, et ce
+supplice, qui dura près de deux mois, consista dans les mesures
+suivantes. Deux fers en forme d'U, AA, furent fixés par leur partie
+inférieure aux côtés du lit. Dans ces fers s'engageait une barre en fer
+B, à laquelle étaient fixées deux boucles CC.</p>
+
+<p>A l'extrémité de la barre, d'un côté un plein terminal D, de l'autre
+côté un cadenas E, de telle sorte que la barre était fixée aux fers A A
+et par suite au lit. Quand les pieds étaient donc engagés dans les deux
+boucles, je n'avais plus la possibilité de remuer; j'étais
+invariablement fixé au lit. Le supplice était horrible, surtout par ces
+nuits torrides. <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> Bientôt les boucles très serrées aux chevilles me
+blessèrent.</p>
+
+<p>La case fut entourée d'une palissade de 2<sup>m</sup>,50 de hauteur, distante de
+1<sup>m</sup>,50 environ de la case. Cette palissade dépassait de beaucoup en
+hauteur les petites fenêtres grillées de la case, qui étaient à environ
+1 mètre au-dessus du sol, de telle sorte que je n'eus plus ni air ni
+lumière dans l'intérieur de la case. En dehors de cette première
+palissade complètement jointe, qui était une palissade de défense, fut
+construite une deuxième palissade, non moins jointe, d'égale hauteur, et
+qui, comme la première, me cachait toute vue du dehors. Dans l'intérieur
+de cette dernière palissade, qui constituait ainsi un petit promenoir,
+je reçus, après environ trois mois de réclusion absolue, l'autorisation
+de circuler dans le jour, sous un soleil ardent, sans trace d'ombre, et
+toujours accompagné par le surveillant de garde.</p>
+
+<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
+<img src="images/page-239.jpg" alt="" title="" width="600" height="410" />
+<p class="caption">Plan de la première case après la construction des
+palissades.</p>
+<span class="link"><a href="images/x-page-239.jpg">Image plus grande</a></span></div>
+
+<p>Jusqu'au 4 septembre 1896, je n'avais occupé ma case que la nuit et aux
+heures trop chaudes de la journée. En dehors des heures que je
+consacrais à de petites promenades dans les 200 mètres de l'île qui
+m'avaient été réservés, je m'asseyais souvent à l'ombre de la case, face
+à la mer, et si mes pensées étaient tristes et obsédantes, si souvent
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>
+
+je grelottais la fièvre, j'avais du moins cette consolation, dans mon
+extrême douleur, de voir la mer, de laisser errer ma vue sur les flots,
+de sentir souvent mon âme se soulever, les jours de tempête, avec les
+ondes furieuses. A partir du 4 septembre 1896, plus rien; la vue de la
+mer, du dehors, m'est interdite, j'étouffe dans ma case où je n'ai plus
+ni air ni lumière. Uniquement le promenoir entre deux palissades, dans
+la journée, en plein soleil, sans apparence d'ombre.</p>
+
+<p>Dans le courant du mois de juin 1896, j'avais eu de violents accès de
+fièvre, suivis de congestion cérébrale. Dans une de ces nuits tragiques
+de douleur et de fièvre, je voulus me lever; je tombai comme une masse
+sur le sol de la case et y restai évanoui. Le surveillant de garde dut
+me relever inanimé et couvert de sang. Les jours qui suivirent,
+l'estomac se refusa à toute nourriture. Je dépéris beaucoup et ma santé
+fut fortement ébranlée. J'étais encore extrêmement faible quand furent
+prises les mesures arbitraires et inhumaines du mois de septembre 1896;
+aussi fût-ce une nouvelle chute. C'est dans ces conditions que je crus
+ne pas pouvoir aller plus loin; quelles que soient la volonté et
+l'énergie d'un homme, les forces humaines ont une limite et celle-ci
+était <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> dépassée. Aussi arrêtai-je mon journal avec mission de le
+remettre à ma femme. D'ailleurs, peu de jours après, tous mes papiers
+furent saisis; je n'eus plus en ma possession qu'une quantité limitée de
+papier, papier numéroté et paraphé comme depuis le premier jour, mais
+que je dus remettre aussitôt qu'il était écrit, avant de pouvoir en
+recevoir d'autre.</p>
+
+<p>Mais dans une de ces longues nuits de torture, où cloué sur mon lit, le
+sommeil fuyant mes paupières, je cherchais l'étoile directrice, le guide
+des instants de suprême résolution, je la vis tout à coup lumineuse
+luire devant moi et me dicter mon devoir: «Aujourd'hui moins que jamais,
+tu n'as le droit de déserter ton poste, moins que jamais tu n'as le
+droit d'abréger, fût-ce d'un seul jour, ta vie triste et misérable.
+Quels que soient les supplices qu'on t'inflige, il faut que tu marches,
+jusqu'à ce qu'on te jette dans la tombe, il faut que tu restes debout
+devant tes bourreaux, tant que tu auras ombre de forces, épave vivante à
+maintenir sous leurs yeux, par l'intangible souveraineté de l'âme.»</p>
+
+<p>Dès lors, je pris la résolution de lutter plus énergiquement que jamais.</p>
+
+<p>Dans la période qui s'écoula ensuite, depuis le <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> mois de septembre
+1896 jusqu'en août 1897, la surveillance directe devint chaque jour plus
+rigoureuse.</p>
+
+<p>Le nombre des surveillants avait été au début, outre le surveillant
+chef, de 5 surveillants; il fut porté à 6, puis à 10 surveillants, dans
+le courant de l'année 1897. Il fut encore augmenté plus tard. Jusqu'en
+1896, je reçus des livres chaque trimestre, envoyés par ma femme. A
+dater du mois de septembre 1896, ces envois furent supprimés. On me
+prévint, il est vrai, que j'étais autorisé à faire, chaque trimestre,
+une demande de vingt livres qui seraient achetés à mes frais; je fis une
+première demande qui ne me parvint que plusieurs mois après, une seconde
+qui mit encore un plus grand nombre de mois pour me parvenir, enfin une
+troisième à laquelle il ne fut jamais répondu. Dès lors je dus vivre sur
+le fonds qui s'était créé avec les premiers envois reçus.</p>
+
+<p>Ce fonds comprenait, outre un certain nombre de Revues littéraires et
+scientifiques, quelques livres de lecture courante, les <i>Etudes sur la
+littérature contemporaine</i> de Schérer, l'<i>Histoire de la littérature</i> de
+Lanson, quelques &oelig;uvres de Balzac, les <i>Mémoires</i> de Barras, la
+petite <i>Critique</i> de Janin, une Histoire de la peinture, l'<i>Histoire
+des <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> Francs</i>, les <i>Récits des temps mérovingiens</i> d'Augustin
+Thierry, les tomes VII et VIII de l'<i>Histoire générale du <span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> siècle
+jusqu'à nos jours</i> de Lavisse et Rambaud, les <i>Essais</i> de Montaigne, et
+surtout les &oelig;uvres complètes de Shakespeare. Je n'ai jamais aussi
+bien compris le grand écrivain que durant cette époque si tragique; je
+le lus et le relus; Hamlet et le roi Lear m'apparurent avec toute leur
+puissance dramatique.</p>
+
+<p>Je refis aussi des sciences, et ne possédant pas les livres nécessaires,
+je dus reconstituer les éléments du calcul intégral et différentiel.</p>
+
+<p>J'obligeais ainsi, par moments&mdash;trop courts, hélas!&mdash;mon cerveau à
+s'absorber dans un ordre d'idées tout différent de celui qui l'occupait
+habituellement.</p>
+
+<p>Mes livres, au bout de peu de temps, furent en assez piteux état; les
+bêtes y établissaient domicile, les rongeaient et y déposaient leurs
+&oelig;ufs.</p>
+
+<p>Les animaux pullulaient dans ma case; les moustiques, au moment de la
+saison des pluies, les fourmis, en toute saison, en nombre si
+considérable que j'avais dû isoler ma table, en en plaçant les pieds
+dans de vieilles boîtes de conserves, remplies de pétrole.</p>
+
+<p>L'eau avait été insuffisante, car les fourmis formaient <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> chaîne à la
+surface, et dès que la chaîne était complète, les fourmis traversaient
+comme sur un pont.</p>
+
+<p>La bête la plus malfaisante était l'araignée crabe; sa morsure est
+venimeuse. L'araignée crabe est un animal dont le corps a l'aspect de
+celui du crabe, les pattes la longueur de celle de l'araignée.
+L'ensemble est de la grosseur d'une main d'homme. J'en tuai de
+nombreuses dans ma case, où elles pénétraient par l'intervalle entre la
+toiture et les murs.</p>
+
+<p>En résumé, après les coups de massue du mois de septembre 1896, j'eus un
+moment de détresse, puis un relèvement d'énergie morale, l'âme se
+dressant plus pure et plus hautaine dans ses revendications.</p>
+
+<p>En octobre, j'écrivis à ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+<p class="right2">Iles du Salut, 3 octobre 1896.</p>
+ <p>Je n'ai pas encore reçu le courrier du mois d'août. Je veux cependant
+ t'écrire quelques mots et t'envoyer l'écho de mon immense affection.</p>
+
+ <p>Je t'ai écrit le mois dernier et t'ai ouvert mon c&oelig;ur, <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> dit
+ toutes mes pensées. Je ne saurais rien y ajouter. J'espère qu'on
+ t'apportera ce concours que tu as le devoir de demander, et je ne puis
+ souhaiter qu'une chose: c'est d'apprendre bientôt que la lumière est
+ faite sur celle horrible affaire. Ce que je veux te dire encore, c'est
+ qu'il ne faut pas que l'horrible acuité de nos souffrances dénature
+ nos c&oelig;urs. Il faut que notre nom, que nous-mêmes sortions de cette
+ horrible aventure tels que nous étions quand on nous y a fait entrer.</p>
+
+ <p>Mais, devant de telles souffrances, il faut que les courages
+ grandissent, non pour récriminer ni pour se plaindre, mais pour
+ demander, vouloir enfin la lumière sur cet horrible drame, démasquer
+ celui ou ceux dont nous sommes les victimes.</p>
+
+ <p>Si je t'écris souvent et si longuement, c'est qu'il y a une chose que
+ je voudrais pouvoir exprimer mieux que je ne le fais, c'est que forts
+ de nos consciences il faut que nous nous élevions au-dessus de tout,
+ sans gémir, sans nous plaindre, en gens de c&oelig;ur qui souffrent le
+ martyre, qui peuvent y succomber, en faisant simplement notre devoir,
+ et ce devoir, si, pour moi, il est de tenir debout, tant que je
+ pourrai, il est pour toi, pour vous tous, de vouloir la lumière sur ce
+ lugubre drame, en faisant appel à tous les concours, car vraiment je
+ doute que des êtres humains aient jamais souffert plus que nous.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 5 octobre 1896.</p>
+
+ <p>Je viens de recevoir à l'instant ta chère et bonne lettre du mois
+ d'août, ainsi que toutes celles de la famille, et c'est sous
+ l'impression profonde non seulement des souffrances que nous endurons
+ tous, mais de la douleur que je t'ai causée par ma lettre du 6
+ juillet, que je t'écris.</p>
+
+ <p>Ah! chère Lucie, comme l'être humain est faible, comme il est parfois
+ lâche et égoïste. Ainsi que je te l'ai dit, je crois, j'étais à ce
+ moment en proie aux fièvres qui me brûlaient corps et cerveau, moi
+ dont l'esprit est si frappé, dont les tortures sont si grandes. Et
+ alors, dans cette détresse profonde de tout l'être, où l'on aurait
+ besoin d'une main amie, d'une figure sympathique, halluciné par la
+ fièvre, par la douleur, ne recevant pas ton courrier, il a fallu que
+ je te jette mes cris de douleur que je ne pouvais exhaler ailleurs.</p>
+
+ <p>Je me ressaisis, d'ailleurs, je suis redevenu ce que j'étais, ce que
+ je resterai jusqu'au dernier souffle.</p>
+
+ <p>Comme je te l'ai dit dans ma lettre d'avant-hier, il faut que, forts
+ de nos consciences, nous nous élevions au-dessus de tout, mais avec
+ cette volonté ferme, inflexible de faire éclater mon innocence aux
+ yeux de la France entière.</p>
+
+ <p>Il faut que notre nom sorte de cette horrible aventure tel qu'il était
+ quand on l'y a fait entrer; il faut <span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> que nos enfants entrent dans
+ la vie la tête haute et fière.</p>
+
+ <p>Quant aux conseils que je puis te donner, que je t'ai développés dans
+ mes lettres précédentes, tu dois bien comprendre que les seuls
+ conseils que je puisse te donner sont ceux que me suggère mon c&oelig;ur.
+ Tu es, vous êtes tous mieux placés, mieux conseillés, pour savoir ce
+ que vous avez à faire.</p>
+
+ <p>Je souhaite avec toi que cette situation atroce ne tarde pas trop à
+ s'éclaircir, que nos souffrances à tous aient bientôt un terme. Quoi
+ qu'il en soit, il faut avoir cette foi qui fait diminuer toutes les
+ souffrances, surmonter toutes les douleurs, pour arriver à rendre à
+ nos enfants un nom sans tache, un nom respecté.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>La lettre de ma femme, que je reçus le 5 octobre 1896, était une lettre
+datée du 13 août, la seule qui me parvint de toutes les lettres que
+m'écrivit ma femme durant ce mois. J'en extrais ce simple passage:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 13 août 1896.</p>
+
+ <p>Je reçois à l'instant ta lettre du 6 juillet, et c'est les yeux encore
+ tout gonflés de larmes que je t'écris. Pauvre, pauvre cher mari, quel
+ calvaire tu supportes, à quel martyre tu es soumis. C'est tellement
+ atroce, tellement épouvantable, que cette pensée seule m'affole.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>En novembre, je ne reçus pas une seule des lettres que ma femme
+m'écrivit en septembre; elles ne me parvinrent jamais.</p>
+
+<p>En décembre, je reçus, parmi toutes les lettres du mois d'octobre de ma
+femme, une seule lettre, celle du 10 octobre, dont voici un extrait:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 10 octobre 1896.</p>
+
+ <p>J'attends avec une bien vive anxiété des lettres de toi. Songe que je
+ n'ai pas de tes nouvelles depuis le <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> 9 août, c'est-à-dire depuis
+ près de deux mois et demi; ce sont de longues semaines d'inquiétudes,
+ celles qui s'écoulent entre chaque courrier, et chaque jour de retard
+ m'apporte d'autres angoisses.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>Le 4 janvier 1897, j'écrivis à ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 4 janvier 1897.</p>
+
+ <p>Je viens de recevoir tes lettres de novembre ainsi que celles de la
+ famille. L'émotion profonde qu'elles me causent est toujours la même:
+ indescriptible.</p>
+
+ <p>Comme toi, ma chère Lucie, ma pensée ne te quitte pas, ne quitte pas
+ nos chers enfants, vous tous, et quand mon c&oelig;ur n'en peut plus, est
+ à bout de forces pour résister à ce martyre qui broie le c&oelig;ur sans
+ s'arrêter comme le grain sous la meule, qui déchire tout ce qu'on a de
+ plus noble, de plus pur, de plus élevé, qui brise tous les ressorts de
+ l'âme, je me crie à moi-même toujours les mêmes paroles: «Si atroce
+ que soit ton supplice, marche encore afin de pouvoir mourir
+ tranquille, sachant que tu laisses à tes enfants un nom honoré, un nom
+ respecté.»</p>
+
+ <p>Mon c&oelig;ur, tu le connais, il n'a pas changé, C'est <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> celui d'un
+ soldat, indifférent à toutes les souffrances physiques, qui met
+ l'honneur avant, au-dessus de tout, qui a vécu, qui a résisté à cet
+ effondrement effroyable, invraisemblable, de tout ce qui fait le
+ Français, l'homme, de ce qui seul enfin permet de vivre, parce qu'il
+ était père et qu'il faut que l'honneur soit rendu au nom que portent
+ nos enfants.</p>
+
+ <p>Je t'ai écrit longuement déjà, j'ai essayé de te résumer lucidement,
+ de t'exposer pourquoi ma confiance, ma foi, étaient absolues, aussi
+ bien dans les efforts des uns, que dans ceux des autres, car, crois-le
+ bien, aies-en l'absolue certitude, l'appel que j'ai encore fait, au
+ nom de nos enfants, crée un devoir auquel des hommes de c&oelig;ur ne se
+ soustraient jamais; d'autre part, je connais trop tous les sentiments
+ qui vous animent pour penser jamais qu'il puisse y avoir un moment de
+ lassitude chez aucun, tant que la vérité ne sera pas découverte.</p>
+
+ <p>Donc, tous les c&oelig;urs, toutes les énergies vont converger vers le
+ but suprême, courir sus à la bête jusqu'à ce qu'elle soit forcée:
+ l'auteur ou les auteurs de ce crime infâme. Mais, hélas! comme je te
+ l'ai dit aussi, si ma confiance est absolue, les énergies du c&oelig;ur,
+ celles du cerveau, ont des limites, dans une situation aussi
+ atrocement épouvantable, supportée depuis si longtemps. Je sais aussi
+ ce que tu souffres et c'est horrible.</p>
+
+ <p>Or, il n'est pas en ton pouvoir d'abréger mon martyre, le nôtre. Le
+ gouvernement seul possède des moyens d'investigation assez puissants,
+ assez décisifs <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> pour le faire, s'il ne veut pas qu'un Français,
+ qui ne demande à sa patrie que la justice, la pleine lumière, toute la
+ vérité sur ce lugubre drame, qui n'a plus qu'une chose à demander à la
+ vie, voir encore pour ses chers petits le jour où l'honneur leur sera
+ rendu, ne succombe sous une situation aussi écrasante, pour un crime
+ abominable qu'il n'a pas commis.</p>
+
+ <p>J'espère donc que le gouvernement aussi t'apportera son concours.
+ Quoiqu'il en soit de moi, je ne puis donc que te répéter de toutes les
+ forces de mon âme d'avoir confiance, d'être toujours courageuse et
+ forte et t'embrasser de tout mon c&oelig;ur, de toutes mes forces, comme
+ je t'aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>J'extrais des lettres que je reçus de ma femme à cette date les passages
+qui suivent:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 12 novembre 1896.</p>
+
+ <p>Je viens de recevoir tes bonnes lettres des 3 et 5 octobre; je suis
+ encore tout impressionnée et heureuse de m'être laissée aller quelques
+ instants à l'émotion si douce que me causent tes paroles. Je t'en
+ prie, mon <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> mari bien-aimé, ne pense pas à ma douleur, aux
+ souffrances que je puis endurer; comme je te l'ai déjà dit, ma
+ personnalité n'est que secondaire et je serais navrée d'ajouter encore
+ par mes plaintes une douleur de plus à tes tortures. Ne te préoccupe
+ donc pas de moi; tu as besoin de toutes tes forces, de tout ton
+ courage, pour résister à cette lutte morale, si pénible, si dure, pour
+ ne pas te laisser déprimer par la fatigue physique, par le climat, par
+ les privations de toutes sortes qui te sont imposées.</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 24 novembre 1895.</p>
+
+ Je voudrais pouvoir venir causer avec toi tous les jours... Mais à
+ quoi bon répéter constamment les mêmes choses? Je sais très bien que
+ mes lettres se ressemblent, qu'elles sont toutes imprégnées de la même
+ idée, l'unique idée qui nous occupe tous, celle dont dépendent nos
+ vies, celles de nos enfants, l'avenir de toute une famille. Comme toi,
+ je ne puis m'attacher qu'à une chose, à ta réhabilitation, je ne
+ poursuis qu'un but, celui de te faire rendre ton honneur; en dehors de
+ cette pensée fixe, qui me hante, rien ne m'intéresse, rien ne me
+ touche...
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span></p>
+
+<p>Puis en février:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 15 décembre 1896.</p>
+
+ <p>J'espérais recevoir ce mois encore quelques bonnes lettres de toi; je
+ me réjouissais de lire une bonne causerie; n'ayant rien reçu, j'ai
+ repris tes lettres du mois d'octobre, je les ai lues et relues.</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 25 décembre 1896.</p>
+
+ <p>Une fois encore je vais remettre le courrier pour qu'il te soit
+ envoyé, avec l'amer chagrin de ne pouvoir te donner encore la nouvelle
+ que tu désires, que nous attendons avec tant d'anxiété, celle de ta
+ réhabilitation. Je sais que ce sera pour toi une nouvelle déception,
+ une prolongation de tes souffrances, c'est pourquoi j'en suis
+ doublement navrée... Pauvre ami, j'ai des angoisses affreuses, des
+ serrements de c&oelig;ur épouvantables devant ton supplice que toutes nos
+ activités, nos volontés ne peuvent abréger.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span></p>
+
+<p>Au mois de mars 1897, on me fit attendre jusqu'au 28 du mois la remise
+des lettres du mois de janvier de ma femme. Pour la première fois, ces
+lettres m'étaient transmises seulement en copie. Jusqu'à quel point le
+texte, écrit par une main banale, représente-t-il le texte original?
+C'est ce que je ne saurais dire<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Je ressentis vivement ce nouvel
+outrage, venant après tant d'autres, et j'en fus blessé jusqu'au plus
+profond de mon âme; mais rien ne put amoindrir ma volonté.</p>
+
+<p>J'écrivis à ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 28 mars 1897.</p>
+
+ <p>Après une longue et anxieuse attente, je viens de
+ <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>
+ recevoir la copie de deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te
+ plains de ce que je ne t'écris plus longuement. Je t'ai écrit de
+ nombreuses lettres fin janvier, peut-être te seront-elles parvenues
+ maintenant.</p>
+
+ <p>Et puis, les sentiments qui sont dans nos c&oelig;urs, qui régissent nos
+ âmes, nous les connaissons. D'ailleurs, nous avons épuisé tous deux,
+ nous tous enfin, la coupe de toutes les souffrances.</p>
+
+ <p>Tu me demandes encore, ma chère Lucie, de te parler longuement de moi.
+ Je ne le puis, hélas! Lorsqu'on souffre aussi atrocement, quand on
+ supporte de telles misères morales, il est impossible de savoir la
+ veille où l'on sera le lendemain.</p>
+
+ <p>Tu me pardonneras aussi si je n'ai pas toujours été stoïque, si
+ souvent je t'ai fait partager mon extrême douleur, à toi qui souffrais
+ déjà tant. Mais c'était parfois trop, et j'étais trop seul.</p>
+
+ <p>Mais aujourd'hui, comme hier, arrière toutes les plaintes, toutes les
+ récriminations. La vie n'est rien, il faut que tu triomphes de toutes
+ tes douleurs, quelles qu'elles puissent être, de toutes tes
+ souffrances, comme une âme humaine très haute et très pure, qui a un
+ devoir sacré à remplir.</p>
+
+ <p>Sois invinciblement forte et vaillante, les yeux fixés droit devant
+ toi, vers le but, sans regarder ni à droite, ni à gauche.</p>
+
+ <p>Ah! je sais bien que tu n'es aussi qu'un être humain; mais quand la
+ douleur devient trop grande, si les épreuves que l'avenir te réserve
+ sont trop fortes, regarde nos chers enfants et dis-toi qu'il faut que
+ tu vives, qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> faut que tu sois là, leur soutien, jusqu'au jour
+ où la patrie reconnaîtra ce que j'ai été, ce que je suis...</p>
+
+ <p>Mais ce que je veux te répéter de toutes les forces de mon âme, de
+ cette voix que tu devras toujours entendre, c'est courage et courage!
+ Ta patience, ta volonté, les nôtres, ne devront jamais se lasser
+ jusqu'à ce que la vérité tout entière soit révélée et reconnue.</p>
+
+ <p>Ce que je ne saurais assez mettre dans mes lettres, c'est tout ce que
+ mon c&oelig;ur contient d'affection pour toi, pour tous. Si j'ai pu
+ résister jusqu'ici à tant de misères morales, c'est que j'ai puisé
+ cette force dans ta pensée, dans celle des enfants...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>Des deux lettres de ma femme, copiées par une main banale, reçues
+seulement le 28 mars, j'extrais le passage suivant:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 1<sup>er</sup> janvier 1897.</p>
+
+ <p>Aujourd'hui, plus particulièrement encore, j'ai besoin de venir auprès
+ de toi, de me rapprocher, de m'entretenir de nos chagrins, comme aussi
+ de nos espérances. Cette journée plus triste, par cela même qu'elle me
+ rappelle d'excellents souvenirs bien lointains déjà, je <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> voudrais
+ la passer tout entière à causer avec toi, elle me semblerait moins
+ longue, moins amère; je ne saurais exprimer à nouveau des v&oelig;ux
+ répétés si souvent et depuis si longtemps. J'appelle de toutes mes
+ forces le moment si tardif où nous pourrons enfin vivre en paix, où je
+ pourrai te rendre un nom honoré, où je pourrai te serrer dans mes
+ bras... Espérons que cette nouvelle année nous apportera la
+ réalisation de nos v&oelig;ux...</p>
+
+ <p>Dans l'attente continuelle dans laquelle je vis, tes lettres seules
+ peuvent m'apporter un peu de détente; c'est quelque chose de toi,
+ c'est une petite parcelle de ta pensée qui vient me retrouver, me
+ consoler pendant un long mois...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>Je n'avais pu me rendre compte, par les quelques lettres copiées que
+j'avais reçues, des événements qui se passaient vers cette époque en
+France; je les rappelle sommairement:</p>
+
+<p>L'article de l'<i>Éclair</i> du 15 septembre 1896, révélant la communication
+aux juges seuls, dans la salle des délibérations, d'une pièce secrète;</p>
+
+<p>La courageuse initiative de Bernard Lazare, publiant, en novembre 1896,
+sa brochure: <i>Une erreur judiciaire</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span></p>
+
+<p>La publication, par le <i>Matin</i> du 10 novembre 1896, du fac-similé du
+bordereau;</p>
+
+<p>L'interpellation Castelin, du 18 novembre, à la Chambre des députés.</p>
+
+<p>Je n'appris ces événements qu'à mon retour, en 1899.</p>
+
+<p>Ni ma femme, ni personne en dehors du ministère de la Guerre, ne
+connaissait alors la découverte du véritable traître par le
+lieutenant-colonel Picquart, l'héroïque conduite de cet admirable
+officier et les criminelles man&oelig;uvres qui l'empêchèrent d'aboutir
+dans l'&oelig;uvre de vérité et de justice.</p>
+
+<p>Puis les lettres originales reprennent. En avril, je reçus une seule
+lettre de ma femme, celle du 20 février dont je donne un extrait;
+j'appris par cette lettre que mes lettres étaient également transmises
+en copie:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 20 février 1897.</p>
+
+ <p>J'ai eu la joie de recevoir une bonne et nouvelle lettre de toi, j'en
+ suis encore tout heureuse, bien qu'il ne m'ait été communiqué qu'une
+ copie. C'était <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> toujours une grande satisfaction pour moi que de
+ voir ton écriture, il me semblait que je tenais ainsi une parcelle de
+ toi; une copie supprime tout le caractère intime de la lettre et vous
+ ôte l'impression que peut seul donner le travail machinal et tout
+ personnel qui accompagne la pensée. C'est cette impression qui me
+ manque lorsque la lettre est copiée par une main indifférente et ce
+ m'est une des choses les plus pénibles parmi tous les chagrins
+ secondaires que j'ai eus à subir...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>En mai, j'écrivis à ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 4 mai 1897.</p>
+
+ <p>Je viens de recevoir ton courrier de mars, celui de la famille, et
+ c'est toujours avec la même émotion poignante, avec la même douleur
+ que je te lis, que je vous lis tous, tant nos c&oelig;urs sont blessés,
+ déchirés par tant de souffrances.</p>
+
+ <p>Je t'ai déjà écrit il y a quelques jours en attendant tes chères
+ lettres et je te disais que je ne voulais ni chercher, ni comprendre,
+ ni savoir pourquoi l'on me faisait succomber ainsi sous tous les
+ supplices. Mais si <span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> dans la force de ma conscience, dans le
+ sentiment de mon devoir, j'ai pu m'élever ainsi au-dessus de tout,
+ étouffer toujours et encore mon c&oelig;ur, éteindre toutes les révoltes
+ de mon être, il ne s'ensuit pas que mon c&oelig;ur n'ait profondément
+ souffert, que tout, hélas! ne soit en lambeaux.</p>
+
+ <p>Mais aussi je t'ai dit qu'il n'entrait jamais un moment de
+ découragement dans mon âme, qu'il n'en doit pas plus entrer dans la
+ tienne, dans les vôtres à tous.</p>
+
+ <p>Oui, il est atroce de souffrir ainsi, oui, tout cela est épouvantable
+ et déroute toutes les croyances en ce qui fait la vie noble et belle;
+ mais aujourd'hui il ne saurait y avoir d'autre consolation pour les
+ uns comme pour les autres que la découverte de la vérité, la pleine
+ lumière.</p>
+
+ <p>Quelle que soit donc ta douleur, quelles que puissent être vos
+ souffrances à tous, dis-toi qu'il y a un devoir sacré à remplir que
+ rien ne saurait ébranler: ce devoir est de rétablir un nom, dans toute
+ son intégrité, aux yeux de la France entière.</p>
+
+ <p>Maintenant, te dire tout ce que mon c&oelig;ur contient pour toi, pour
+ nos enfants, pour vous tous, c'est inutile, n'est-ce pas?</p>
+
+ <p>Dans le bonheur, on ne s'aperçoit même pas de toute la profondeur, de
+ toute la puissance de tendresse qui réside au fond du c&oelig;ur pour
+ ceux que l'on aime. Il faut le malheur, le sentiment des souffrances
+ qu'endurent ceux pour qui l'on donnerait jusqu'à la dernière goutte de
+ son sang, pour en comprendre la force, pour en saisir la puissance. Si
+ tu savais combien j'ai <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> dû appeler à mon aide, dans les moments de
+ détresse, ta pensée, celle des enfants, pour me forcer à vivre encore,
+ pour accepter ce que je n'aurais jamais accepté sans le sentiment du
+ devoir.</p>
+
+ <p>Et cela me ramène toujours à cela, ma chérie: fais ton devoir,
+ héroïquement, invinciblement, comme une âme humaine très haute et très
+ fière qui est mère et qui veut que le nom qu'elle porte, que portent
+ ses enfants, soit lavé de cette horrible souillure.</p>
+
+ <p>Donc, à toi, comme à tous, toujours et encore, courage et courage...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>Quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus à cette date:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 5 mars 1897.</p>
+
+ <p>Je voulais attendre, pour venir causer avec toi, l'arrivée de ton
+ courrier, mais je ne puis tenir d'impatience, je suis incapable de
+ m'imposer un supplice aussi long; j'ai besoin de me détendre, de venir
+ près de toi, de réchauffer mon c&oelig;ur auprès du tien et de ne pas me
+ concentrer, sans un instant de repos, dans la pensée affolante de
+ cette longue, interminable séparation. <span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> Quand je t'écris, au
+ moins, j'ai quelques instants d'illusion, la plume, l'imagination, la
+ tension de la volonté me transportent près de toi, là, tout près,
+ comme je voudrais être, te soutenant, te consolant, te rassurant sur
+ l'avenir, et t'apportant tout l'espoir que mon c&oelig;ur contient
+ renfermé et que je voudrais tant te communiquer. C'est un moment bien
+ fugitif, mais ce bonheur d'être auprès de toi, je le possède ainsi
+ quelques instants et je me sens revivre...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 16 mars 1897.</p>
+
+ <p>J'étais venue causer avec toi il y a quelques jours, j'étais alors
+ dans l'angoisse de l'attente de nouvelles; je les ai reçues, ces
+ chères lettres si attendues, si ardemment désirées. Depuis, je me
+ pénètre de tes paroles, je ne me lasse pas de te relire; ce sont mes
+ seuls bons instants, ceux que je vis un peu plus près de toi.</p>
+
+ <p>Comme le mois dernier, je n'ai pas eu la joie de voir ton écriture,
+ c'est une copie qui m'a été transmise, et tu peux t'imaginer ce que
+ mon c&oelig;ur saigne d'être privée de cette seule consolation qui,
+ jusqu'à cet été, ne m'avait pas été refusée. Quel chemin d'amertume et
+ de douleur nous avons à traverser; ce sont de petites choses qu'on
+ devrait passer sous silence si on les compare <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> à la grandeur de
+ notre tâche; mais pour des natures sensibles toutes ces blessures n'en
+ sont pas moins cuisantes.</p>
+
+ <p>Puisqu'il le faut, ne nous arrêtons pas à cela, et puisque nous sommes
+ malheureusement appelés à remplir un devoir sacré par respect pour
+ notre nom, pour celui que portent nos enfants, élevons-nous à la
+ hauteur de notre mission et ne nous abaissons pas à envisager toutes
+ ces misères. Si nous sommes anéantis par le chagrin, ayons au moins la
+ satisfaction du devoir accompli, raidissons-nous dans la tranquillité
+ de notre conscience, et gardons toute notre énergie, toute notre
+ force, pour mener à bien notre réhabilitation...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>En juin 1897 eut lieu une alerte qui eût pu avoir les suites les plus
+tragiques. Les consignes disaient qu'à la moindre démonstration de ma
+part, où de celle de l'extérieur, pour une tentative d'évasion, je
+courrais risque même de la vie. Le surveillant de garde devait, même par
+les moyens les plus décisifs, prévenir l'enlèvement ou l'évasion. On
+comprend donc combien étaient dangereuses, avec de pareilles consignes,
+les alertes causées dans le service du personnel préposé à ma <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span>
+garde. Ces consignes étaient d'ailleurs odieuses, car je ne pouvais être
+rendu responsable d'une tentative venant de l'extérieur, si elle se fût
+produite, à laquelle j'eusse été totalement étranger.</p>
+
+<p>Le 6 juin, vers neuf heures du soir, une fusée fut lancée de l'île
+Royale. On prétendit qu'une goélette avait été aperçue dans le golfe
+formé par l'île Saint-Joseph et l'île du Diable. Le commandant du
+pénitencier donna l'ordre de tirer dessus à blanc et de prendre les
+postes de combat. Lui-même vint renforcer, avec un personnel
+supplémentaire, le détachement de l'île du Diable. J'étais couché et
+enfermé dans ma case avec le surveillant de garde, comme d'habitude
+chaque nuit; je fus réveillé en sursaut par les coups de canon suivis de
+coups de fusil, et je vis le surveillant de garde, les armes prêtes, me
+regarder fixement. Je demandai: «Qu'y a-t-il?». Le surveillant de garde
+ne me répondit pas. Mais comme je ne me préoccupais pas des incidents
+qui se passaient autour de moi, la pensée tendue vers un seul but: mon
+honneur, je m'étendis de nouveau sur mon lit. Heureusement peut-être; le
+surveillant de garde avait des consignes rigoureuses et l'on peut se
+demander s'il n'eût pas tiré sur moi, si, surpris par ces bruits
+insolites, je m'étais jeté à bas du lit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span></p>
+
+<p>Le 10 août 1807, j'écrivis à ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p>Je viens de recevoir à l'instant tes trois lettres du mois de juin,
+ toutes celles de la famille, et c'est sous l'impression toujours aussi
+ vive, aussi poignante, qu'évoquent en moi tant de doux souvenirs, tant
+ d'aussi épouvantables souffrances, que je veux y répondre.</p>
+
+ <p>Je te dirai encore une fois, d'abord toute ma profonde affection,
+ toute mon immense tendresse, toute mon admiration pour ton noble
+ caractère; je t'ouvrirai aussi toute mon âme et je te dirai ton
+ devoir, ton droit, ce droit que tu ne dois abandonner que devant la
+ mort.</p>
+
+ <p>Et ce droit, ce devoir imprescriptible, aussi bien pour mon pays que
+ pour toi, que pour vous tous, c'est de vouloir la lumière pleine et
+ entière sur cet horrible drame, c'est de vouloir, sans faiblesse comme
+ sans jactance, mais avec une énergie indomptable, que notre nom, le
+ nom que portent nos chers enfants, soit lavé de cette horrible
+ souillure.</p>
+
+ <p>Et ce but, tu dois, vous devez l'atteindre en bons et vaillants
+ Français qui souffrent le martyre, mais qui, ni les uns, ni les
+ autres, quels qu'aient été les outrages, les amertumes, n'ont jamais
+ oublié un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour où la
+ lumière sera faite, où toute la vérité sera découverte, et il faut
+ qu'elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volonté ne doivent
+ compter devant un but pareil; eh bien, si je ne <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> suis plus là, il
+ t'appartiendra de laver ma mémoire de ce nouvel outrage, aussi
+ injuste, que rien n'a jamais justifié. Et, je le répète, quelles
+ qu'aient été mes souffrances, si atroces qu'aient été les tortures qui
+ m'ont été infligées, tortures inoubliables et que les passions qui
+ égarent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n'ai jamais
+ oublié qu'au-dessus des hommes, qu'au-dessus de leurs passions,
+ qu'au-dessus de leurs égarements, il y a la patrie. C'est alors à elle
+ qu'il appartiendra d'être mon juge suprême.</p>
+
+ <p>Être un honnête homme ne consiste pas seulement à ne pas être capable
+ de voler cent sous dans la poche de son voisin; être un honnête homme,
+ dis-je, c'est pouvoir toujours se mirer dans ce miroir qui n'oublie
+ pas, qui voit tout, qui connaît tout, pouvoir se mirer, en un mot,
+ dans sa conscience, avec la certitude d'avoir toujours et partout fait
+ son devoir. Cette certitude, je l'ai.</p>
+
+ <p>Donc, chère et bonne Lucie, fais ton devoir courageusement,
+ impitoyablement, en bonne et vaillante Française qui souffre le
+ martyre, mais qui veut que le nom qu'elle porte, que portent ses
+ enfants, soit lavé de cette épouvantable souillure. Il faut que la
+ lumière soit faite, qu'elle soit éclatante. Le temps ne fait plus rien
+ à l'affaire.</p>
+
+ <p>D'ailleurs, je sais trop bien que les sentiments qui m'animent vous
+ animent tous, nous sont communs à tous, à ta chère famille comme à la
+ mienne.</p>
+
+ <p>Te parler des enfants, je ne le puis. D'ailleurs je te connais trop
+ bien pour douter un seul instant de la manière dont tu les élèves. Ne
+ les quitte jamais, sois <span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> toujours avec eux de c&oelig;ur et d'âme,
+ écoute-les toujours, quelque importunes que puissent être leurs
+ questions.</p>
+
+ <p>Comme je te l'ai dit souvent, élever ses enfants ne consiste pas
+ seulement à leur assurer la vie matérielle et même intellectuelle,
+ mais à leur assurer aussi l'appui qu'ils doivent trouver auprès de
+ leurs parents, la confiance que ceux-ci doivent leur inspirer, la
+ certitude qu'ils doivent toujours avoir de savoir où épancher leur
+ c&oelig;ur, où trouver l'oubli de leurs peines, de leurs déboires, si
+ petits, si naïfs qu'ils paraissent parfois.</p>
+
+ <p>Et, dans ces dernières lignes, je voudrais encore mettre toute ma
+ profonde affection pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers
+ parents, pour vous tous enfin, tous ceux que j'aime du plus profond de
+ mon c&oelig;ur, pour tous nos amis dont je devine, dont je connais le
+ dévouement inaltérable, te dire et te redire encore courage et
+ courage, que rien ne doit ébranler ta volonté, qu'au-dessus de ma vie
+ plane le souci suprême, celui de l'honneur de mon nom, du nom que tu
+ portes, que portent nos enfants, t'embraser du feu ardent qui anime
+ mon âme, feu ardent qui ne s'éteindra qu'avec ma vie...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>Depuis la construction des palissades autour de ma case, celle-ci était
+devenue complètement inhabitable; <span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> c'était la mort. A partir de ce
+moment, il n'y eut plus ni air, ni lumière; la chaleur y était torride,
+étouffante, pendant la saison sèche; pendant la période des pluies, le
+logement était très humide, dans ce pays où l'humidité est un des plus
+grands fléaux de l'Européen. J'étais totalement épuisé, non pas
+seulement par le manque d'exercice, mais par l'influence pernicieuse du
+climat. La construction d'une nouvelle case fut décidée sur le rapport
+du médecin.</p>
+
+<p>Pendant le mois d'août 1897, la palissade du promenoir fut démolie pour
+être affectée à la palissade de la nouvelle case. Je fus de nouveau
+enfermé durant cette période.</p>
+
+<div class="figcenter2" style="width: 600px;">
+<img src="images/page-271.jpg" alt="" title="" width="600" height="257" />
+<p class="caption">Courbes de température à l'intérieur de la case.
+Température relevée à l'époque de la saison sèche.</p>
+<span class="link"><a href="images/x-page-271.jpg">Image plus grande</a></span></div>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span></p>
+
+<h2>IX</h2>
+
+<p>Le 25 août 1897, je fus transporté dans la nouvelle case qui avait été
+construite sur le mamelon s'étendant entre le quai et l'ancien campement
+des lépreux. Cette case était divisée en deux par une solide grille en
+fer qui s'étendait sur toute la largeur; j'étais d'un côté de cette
+grille, le surveillant de garde de l'autre côté, de telle sorte qu'il ne
+pouvait me perdre de vue un seul instant, de jour comme de nuit. Des
+fenêtres grillées, que je ne pouvais atteindre, laissaient passer la
+lumière et un peu d'air. Plus tard, aux barreaux de fer, fut ajouté un
+grillage en mailles serrées de fil de fer, interceptant encore davantage
+l'air; puis, pour m'empêcher absolument l'approche de la fenêtre, ce qui
+ne me permit même plus de respirer un peu d'air par les journées et les
+nuits étouffantes <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> de la Guyane, on établit à l'intérieur, devant
+chaque fenêtre, deux panneaux qui, avec la fenêtre, constituaient un
+prisme triangulaire. L'un des panneaux était formé d'une plaque pleine
+en tôle, l'autre de barreaux de fer verticaux et transversaux. Une
+palissade en bois, à bouts pointus, de 2 mètres 80 de hauteur, entourait
+la case; cette palissade reposait sur un mur en pierres sèches de 2
+mètres à 2 mètres 50 sur les faces sud et ouest, de telle sorte que la
+vue de l'extérieur, la vue de l'île comme celle de la mer, m'était
+complètement masquée.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, cette case plus haute et plus spacieuse était
+préférable à la première; d'autre part, d'un côté, la palissade avait
+été éloignée de la case, enfin il ne subsistait plus qu'une seule
+palissade. Mais l'humidité vint me retrouver; bien souvent, au moment
+des grandes pluies, j'eus plusieurs centimètres d'eau dans ma case;
+quant aux bêtes, elles étaient aussi nombreuses, sinon plus, que dans la
+première case.</p>
+
+<div class="figcenter2" style="width: 324px;">
+<img src="images/page-275.jpg" alt="" title="" width="324" height="600" />
+<p class="caption">Plan de la deuxième case habitée depuis août 1897
+jusqu'au départ de l'île du Diable en juin 1899.</p>
+<span class="link"><a href="images/x-page-275.jpg">Image plus grande</a></span></div>
+
+<p>Les vexations furent plus fréquentes et plus nombreuses encore à dater
+de cette époque; l'attitude qu'on avait à mon égard variait avec les
+fluctuations de la situation en France, situation que j'ignorais
+complétement. Des mesures nouvelles <span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span>
+furent prises pour m'isoler encore davantage, si possible. Plus que
+jamais je dus maintenir une attitude hautaine pour empêcher qu'on eût
+prise sur moi. Des pièges me furent souvent tendus, des questions
+insidieuses me furent posées par les surveillants, par ordre. Dans mes
+nuits d'énervement, quand j'étais en proie aux cauchemars, le
+surveillant de garde s'approchait de mon lit pour chercher à surprendre
+les paroles qui s'échappaient de mes lèvres. Dans cette période, le
+commandant du pénitencier, Deniel, au lieu de se borner à ses devoirs
+stricts de fonctionnaire, fit le bas et misérable métier de mouchard; il
+crut évidemment s'attirer ainsi des faveurs.</p>
+
+<p>L'extrait suivant de la consigne générale de la déportation à l'île du
+Diable fût affiché dans ma case:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p class="liste">Art. 22.&mdash;Le déporté assure la propreté de sa case et de l'enceinte
+ qui lui est réservée et prépare lui-même ses aliments.</p>
+
+<p class="liste">Art. 23.&mdash;Il lui est délivré la ration réglementaire et il est
+ autorisé à améliorer cette ration par la réception de denrées et
+ liquides <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> dans une mesure raisonnable dont l'appréciation
+ appartient à l'administration.</p>
+
+<p class="liste2">Les différents objets destinés au déporté ne lui seront remis qu'après
+avoir été minutieusement visités, et au fur et à mesure de ses besoins
+journaliers.</p>
+
+<p class="liste">Art. 24.&mdash;Le déporté doit remettre au surveillant-chef toutes les
+lettres et écrits rédigés par lui.</p>
+
+<p class="liste">Art. 26.&mdash;Les demandes ou réclamations que le déporté aurait à
+formuler ne peuvent être reçues que par le surveillant-chef.</p>
+
+<p class="liste">Art. 27.&mdash;Au jour, les portes de la case du déporté sont ouvertes et
+jusqu'à la nuit il a la faculté de circuler dans l'enceinte
+palissadée.</p>
+
+<p class="liste2">Toute communication avec l'extérieur lui est interdite.</p>
+
+<p class="liste2">Dans le cas où, contrairement aux <ins class="correction" title="dispopositions">dispositions</ins> de l'article 4, les
+éventualités du service nécessiteraient, dans l'île la présence de
+surveillants ou de transportés autres que ceux du service ordinaire,
+le déporté serait enfermé dans sa case jusqu'au départ des corvées
+temporaires.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span></p>
+
+<p class="liste">Art. 28.&mdash;Pendant la nuit, le local affecté au déporté est éclairé
+intérieurement et occupé, comme le jour, par un surveillant.»</p>
+</div>
+
+<p>J'ai su depuis qu'à dater de cette époque les surveillants reçurent
+aussi l'ordre de relater tous mes gestes, tous les jeux de ma
+physionomie, et l'on peut concevoir comment ces ordres furent exécutés.
+Mais ce qui est plus grave, c'est que tous ces gestes, toutes ces
+<ins class="correction" title="munifestations">manifestations</ins> de ma douleur, parfois de mon impatience, furent
+interprétés par Deniel avec une passion aussi vile que haineuse. Esprit
+aussi mal équilibré que vaniteux, cet agent attacha aux plus petits
+incidents une portée immense; le plus léger panache de fumée rompant à
+l'horizon la monotonie du ciel, était l'indice certain d'une attaque
+possible et provoquait des mesures de rigueur et des précautions
+nouvelles. On voit aisément combien une surveillance ainsi comprise,
+dont l'intensité haineuse se traduisait forcément dans l'attitude des
+surveillants, était de nature à aggraver le régime.</p>
+
+<p>Je ne connais d'ailleurs pas de supplice plus énervant, plus atroce que
+celui que j'ai subi pendant cinq années, d'avoir deux yeux braqués sur
+<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> moi, jour et nuit, à tous les moments, dans toutes les conditions,
+sans une minute de répit.</p>
+
+<p>Le 4 septembre 1897, j'écrivais à ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p>Je viens de recevoir le courrier du mois de juillet. Tu me dis encore
+ d'avoir la certitude de l'entière lumière, cette certitude est dans
+ mon âme, elle s'inspire des droits qu'a tout homme de la demander, de
+ la vouloir, quand il ne veut qu'une chose: la vérité.</p>
+
+ <p> Tant que j'aurai la force de vivre dans une situation aussi inhumaine
+ qu'imméritée, je t'écrirai donc pour t'animer de mon indomptable
+ volonté.</p>
+
+ <p>D'ailleurs, les dernières lettres que je t'ai écrites sont comme mon
+ testament moral. Je t'y parlais d'abord de mon affection; je t'y
+ avouais aussi des défaillances physiques et cérébrales, mais je t'y
+ disais non moins énergiquement ton devoir, tout ton devoir.</p>
+
+ <p>Cette grandeur d'âme que nous avons tous montrée, les uns comme les
+ autres, qu'on ne se fasse nulle illusion, cette grandeur d'âme ne doit
+ être ni de la faiblesse, ni de la jactance; elle doit s'allier, au
+ contraire, à une volonté chaque jour grandissante, grandissante à
+ chaque heure du jour, pour marcher au but: la découverte de la vérité,
+ de toute la vérité pour la France entière.</p>
+
+ <p>Certes, parfois la blessure est par trop saignante, et le c&oelig;ur se
+ soulève, se révolte; certes, souvent, épuisé <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> comme je le suis, je
+ m'effondre sous les coups de massue, et je ne suis plus alors qu'un
+ pauvre être humain d'agonie et de souffrances; mais mon âme indomptée
+ me relève, vibrant de douleur, d'énergie, d'implacable volonté devant
+ ce que nous avons de plus précieux au monde: notre honneur, celui de
+ nos enfants, le nôtre à tous; et je me redresse encore pour jeter à
+ tous le cri d'appel vibrant de l'homme qui ne demande, qui ne veut que
+ de la justice, pour venir toujours et encore vous embraser tous du feu
+ ardent qui anime mon âme, qui ne s'éteindra qu'avec ma vie.</p>
+
+ <p>Moi, je ne vis que de ma fièvre, depuis si longtemps, au jour le jour,
+ fier quand j'ai gagné une longue journée de vingt-quatre heures...</p>
+
+ <p>Quant à toi, tu n'as à savoir ni ce que l'on dit, ni ce que l'on
+ pense. Tu as à faire inflexiblement ton devoir, vouloir non moins
+ inflexiblement ton droit: le droit de la justice et de la vérité. Oui,
+ il faut que la lumière soit faite, je formule nettement ma pensée...</p>
+
+ <p>Je ne puis donc que souhaiter, pour tous deux, pour tous, que cet
+ effroyable, horrible et immérité martyre ait enfin un terme...</p>
+
+ <p>Te parler longuement de moi, de toutes les petites choses, c'est
+ inutile: je le fais parfois malgré moi, car le c&oelig;ur a des révoltes
+ irrésistibles; l'amertume, quoi qu'on en veuille, monte du c&oelig;ur aux
+ lèvres quand on voit ainsi tout méconnaître, tout ce qui fait la vie
+ noble et belle; et, certes, s'il ne s'agissait que de moi, de ma
+ propre personne, il y a longtemps que j'eusse été chercher dans la
+ paix de la tombe, l'oubli de ce que j'ai <span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> vu, de ce que j'ai
+ entendu, l'oubli de ce que je vois chaque jour.</p>
+
+ <p>J'ai vécu pour te soutenir, vous soutenir tous de mon indomptable
+ volonté, car il ne s'agissait plus là de ma vie, il s'agissait de mon
+ honneur, de notre honneur à tous, de la vie de nos enfants; j'ai tout
+ supporté sans fléchir, sans baisser la tête, j'ai étouffé mon c&oelig;ur,
+ je refrène chaque jour toutes les révoltes de l'être, réclamant
+ toujours et encore à tous, sans lassitude comme sans jactance, la
+ vérité.</p>
+
+ <p>Je souhaite cependant pour nous deux, pauvre amie, pour tous, que les
+ efforts soit des uns, soit des autres, aboutissent bientôt; que le
+ jour de la justice luise enfin pour nous tous, qui l'attendons depuis
+ si longtemps.</p>
+
+ <p>Chaque fois que je t'écris, je ne puis presque pas quitter la plume,
+ non pour ce que j'ai à te dire, mais je vais te quitter de nouveau,
+ pour de longs jours, ne vivant que par ta pensée, celle des enfants,
+ de vous tous.</p>
+
+ <p>Je termine cependant en t'embrassant ainsi que nos chers enfants, tes
+ chers parents, tous nos chers frères et s&oelig;urs, en te serrant dans
+ mes bras de toutes mes forces et en te répétant avec une énergie que
+ rien n'ébranle, et tant que j'aurai souffle de vie: courage, courage
+ et volonté!</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span></p>
+
+<p>Dans le courrier du mois de juillet 1897, que je reçus le 4 septembre,
+se trouvait la lettre suivante de ma femme, dont je donne un extrait, et
+qui resta pour moi énigmatique. La lettre du 1<sup>er</sup> juillet, dont on y
+parle, ne me parvint jamais.</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 15 juillet 1897.</p>
+
+ <p>Tu as dû être mieux impressionné par la lettre que je t'ai écrite le
+ 1<sup>er</sup> juillet que par les précédentes. J'étais moins angoissée et
+ l'avenir m'apparaissait enfin sous des couleurs moins sombres...</p>
+
+ <p>Nous avons fait un pas immense vers la vérité, malheureusement, je ne
+ puis pas t'en dire davantage...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>En octobre, je reçus la lettre dont j'extrais le passage suivant:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 15 août 1897.</p>
+
+ <p>Je suis toute soucieuse et bien angoissée de ne pas avoir encore de
+ tes nouvelles; voilà près de sept semaines que je n'ai pas eu de
+ lettres de toi et les semaines comptent triple quand on les passe dans
+ l'inquiétude; j'espère qu'il n'y a là qu'un retard et que je vais
+ recevoir bien vite un bon courrier. Je mets toute ma joie dans la
+ lecture des lignes si pleines de courage que tu m'adresses, en
+ attendant mieux, en attendant que tu me sois rendu et que je puisse,
+ dans le profond bonheur de vivre auprès de toi, me consoler de toutes
+ mes peines...</p>
+
+ <p>Efforce-toi de ne pas penser, de ne pas faire travailler ta pauvre
+ cervelle, ne t'épuise pas en conjectures inutiles. Ne pense qu'au but,
+ à la fin; laisse reposer ta pauvre tête, ébranlée par tant de chocs.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>Puis en novembre:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris 1<sup>er</sup> septembre 1897.</p>
+
+ <p>C'est avec joie que je viens te confirmer encore la nouvelle que je
+ t'ai donnée dans mes lettres du mois dernier. <span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> Je suis tout à fait
+ heureuse de constater que nous entrons dans la bonne voie. Je ne puis
+ que te répéter d'avoir confiance, de ne plus te désoler, de te bien
+ pénétrer de la certitude que nous avons d'aboutir...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 25 septembre 1897.</p>
+
+ <p>Je n'ajouterai qu'un mot à mes longues lettres de ce mois<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>; je suis
+ bien heureuse à la pensée qu'elles t'auront redonné, avec un immense
+ espoir, les forces nécessaires pour attendre ta réhabilitation. Je ne
+ puis t'en dire plus que dans mes dernières lettres...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>Je répondais à ces lettres:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 4 novembre 1897.</p>
+
+ <p>Je viens à l'instant de recevoir tes lettres; les paroles, ma bonne
+ chérie, sont bien impuissantes à
+ <span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span>
+ rendre tout ce que la vue de la chère écriture réveille d'émotions
+ poignantes dans mon c&oelig;ur, et cependant ce sont les sentiments de
+ puissante affection que cette émotion réveille en moi qui me donnent
+ la force d'attendre le jour suprême où la vérité sera enfin faite sur
+ ce lugubre et terrible drame.</p>
+
+ <p>Tes lettres respirent un tel sentiment de confiance qu'elles ont
+ rasséréné mon c&oelig;ur qui souffre tant pour toi, pour nos chers
+ enfants.</p>
+
+ <p>Tu me fais la recommandation, pauvre chérie, de ne plus chercher à
+ penser, de ne plus chercher à comprendre, je ne l'ai jamais fait, cela
+ m'est impossible, mais comment ne plus penser? Tout ce que je puis
+ faire, c'est de chercher à attendre, comme je te l'ai dit, le jour
+ suprême de la vérité.</p>
+
+ <p>Dans ces derniers mois, je t'ai écrit de longues lettres où mon
+ c&oelig;ur trop gonflé s'est détendu. Que veux-tu, depuis trois ans je me
+ vois le jouet de tant d'événements auxquels je suis étranger, ne
+ sortant pas de la règle de conduite absolue que je me suis imposée,
+ que ma conscience de soldat loyal et dévoué à son pays m'a imposée
+ d'une façon inéluctable, que, quoi qu'on en veuille, l'amertume monte
+ du c&oelig;ur aux lèvres, la colère vous prend parfois à la gorge, et les
+ cris de douleur s'échappent. Je m'étais bien juré jadis de ne jamais
+ parler de moi, de fermer les yeux sur tout, ne pouvant avoir comme
+ toi, comme tous, qu'une consolation suprême, celle de la vérité, de la
+ pleine lumière.</p>
+
+ <p>Mais la trop longue souffrance, une situation épouvantable, <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> le
+ climat qui à lui seul embrase le cerveau, si tout cela ne m'a jamais
+ fait oublier aucun de mes devoirs, tout cela a fini par me mettre dans
+ un état d'éréthisme cérébral et nerveux qui est terrible...</p>
+
+ <p>Je bavarde avec toi, quoique je n'aie rien à te dire, mais cela me
+ fait du bien, repose mon c&oelig;ur, détend mes nerfs. Vois-tu, souvent
+ le c&oelig;ur se crispe de douleur poignante quand je pense à toi, à nos
+ enfants, et je me demande alors ce que j'ai bien pu commettre sur
+ cette terre pour que ceux que j'aime le plus, ceux pour qui je
+ donnerais mon sang goutte à goutte, soient éprouvés par un pareil
+ martyre.</p>
+
+ <p>Mais même quand la coupe trop pleine déborde, c'est dans ta chère
+ pensée, dans celle des enfants, pensées qui font vibrer et frémir tout
+ mon être, qui l'exaltent à sa plus haute puissance, que je puise
+ encore la force de me relever, pour jeter le cri d'appel vibrant de
+ l'homme qui pour lui, pour les siens, ne demande depuis si longtemps
+ que de la justice, de la vérité, rien que la vérité.</p>
+
+ <p>Je t'ai d'ailleurs formulé nettement ma volonté, que je sais être la
+ tienne, la vôtre et que rien n'a jamais pu abattre.</p>
+
+ <p>C'est ce sentiment, associé à celui de tous mes devoirs, qui m'a fait
+ vivre, c'est lui aussi qui m'a fait encore demander pour toi, pour
+ tous, tous les concours, un effort plus puissant que jamais de tous
+ dans une simple &oelig;uvre de justice et de réparation, en s'élevant
+ au-dessus de toutes les questions de personnes, au-dessus de toutes
+ les passions.</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span></p>
+
+ <p>Puis-je encore te parler de mon affection? C'est inutile, n'est-ce
+ pas, car tu la connais, mais ce que je veux te dire encore, c'est que
+ l'autre jour je relisais toutes tes lettres pour passer quelques-unes
+ de ces minutes trop longues auprès d'un c&oelig;ur aimant, et un immense
+ sentiment d'admiration s'élevait en moi pour ta dignité et ton
+ courage. Si l'épreuve des grands malheurs est la pierre de touche des
+ belles âmes, oh! ma chérie, la tienne est une des plus belles et des
+ plus nobles qu'il soit possible de rêver.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>Le mois de novembre s'écoula, puis le mois de décembre 1897, sans
+m'apporter de lettres. Enfin, le 9 janvier 1898, après une longue et
+anxieuse attente, je reçus tout à la fois les lettres de ma femme des
+mois d'octobre et de novembre, dont j'extrais les passages suivants:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 6 octobre 1897.</p>
+
+ <p>Je n'ai pas réussi à t'exprimer dans ma dernière lettre et surtout, je
+ crois, à te communiquer d'une façon absolue la confiance si grande que
+ j'avais et qui n'a fait que s'accentuer depuis, dans le retour de
+ notre <span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span> bonheur. Je voudrais te dire la joie que je ressens en
+ voyant l'horizon s'éclaircir ainsi, en apercevant le terme de nos
+ souffrances, et je me sens bien inhabile à te faire partager mes
+ sentiments, car pour toi, pauvre exilé, c'est toujours l'attente,
+ l'attente angoissante, l'ignorance de tout ce que nous faisons, et les
+ phrases vagues, les assemblages de mots ne t'apportent rien, si ce
+ n'est l'assurance de notre profonde affection et la promesse souvent
+ renouvelée que nous arriverons à te réhabiliter. Si tu pouvais comme
+ moi te rendre compte des progrès accomplis, du chemin que nous avons
+ fait à travers les ténèbres pour gagner enfin la pleine lumière, comme
+ tu te sentirais allégé, soulagé! Cela me crève le c&oelig;ur de ne
+ pouvoir te raconter tout ce qui me passionne, tout ce qui fait que
+ j'ai tant d'espoir. Je souffre à l'idée que tu subis un martyre, qui,
+ s'il doit se prolonger physiquement jusqu'à ce que l'erreur soit
+ officiellement reconnue, est au moins inutile moralement, et que,
+ tandis que je me sens plus rassurée, plus tranquille, tu passes par
+ des alternatives d'angoisses et d'inquiétudes qui pourraient t'être
+ épargnées...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 17 novembre 1897.</p>
+
+ Je suis inquiète de n'avoir pas de lettre de toi. Ta dernière lettre
+ datée du 4 septembre m'est arrivée dans les premiers jours d'octobre,
+ et depuis je suis absolument <span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> sans nouvelles. Je n'ai jamais
+ exhalé de plaintes et ce n'est certes pas maintenant que je
+ commencerai, et cependant Dieu sait ce que j'ai souffert, restant
+ pendant des semaines et des semaines dans cette angoisse affolante que
+ me causait l'absence totale de lettres. De jour en jour, je pense que
+ mes tourments vont cesser, que je vais être rassurée, autant que je le
+ puis, étant données tes horribles souffrances. Mais espère de toutes
+ tes forces! Comment pourrais-je te dire ma confiance, en restant dans
+ les limites qui me sont permises? C'est difficile et je ne puis que te
+ donner l'assurance formelle que dans un temps très, très rapproché tu
+ seras réhabilité. Ah! si je pouvais te parler à c&oelig;ur ouvert, te
+ dire toutes les péripéties de ce drame épouvantable...
+
+ <p>Quand cette lettre arrivera à la Guyane, j'espère que tu auras reçu la
+ bonne nouvelle que ta conscience attend depuis trois longues années.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>Quand ces lettres me parvinrent en janvier 1898, à l'île du Diable,
+après une longue et anxieuse attente, non seulement je n'avais pas reçu
+la bonne nouvelle qu'elles me faisaient prévoir, mais les vexations
+avaient redoublé d'intensité, la surveillance était devenue encore plus
+rigoureuse. De dix surveillants et un surveillant-chef, le nombre avait
+été porté à treize surveillants et un surveillant-chef; <span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> des
+sentinelles avaient été placées autour de ma case, un souffle de terreur
+régnait autour de moi, terreur dont je m'apercevais par l'attitude des
+surveillants.</p>
+
+<p>Vers cette époque également, on élevait une tour dépassant en hauteur la
+caserne des surveillants et sur la plate-forme de laquelle fut placé le
+canon Hotchkiss destiné à défendre les approches de l'île.</p>
+
+<p>Aussi renouvelai-je auprès du Président de la République, auprès des
+membres du Gouvernement, les appels que j'avais faits précédemment.</p>
+
+<p>Dans les premiers jours du mois de février 1898, je reçus deux lettres
+de ma femme, datées du 4 décembre 1897 et du 26 décembre 1897; ces deux
+lettres étaient des copies partielles des lettres que ma femme m'avait
+écrites.</p>
+
+<p>J'ai su depuis que ma femme m'avait fait connaître, en termes discrets,
+dans les lettres qu'elle m'écrivit en août ou septembre 1897, qu'une
+haute personnalité du Sénat avait pris ma cause en main; le passage,
+bien entendu, fut supprimé et je n'appris l'admirable initiative de M.
+Scheurer-Kestner qu'à mon retour en France, en 1899, comme je n'appris
+qu'à cette époque les événements qui se déroulaient alors en France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span></p>
+
+<p>Un extrait qu'on m'avait transmis de la lettre du 4 décembre 1897 de ma
+femme était particulièrement triste.</p>
+
+<div class="letter">
+ <p>J'ai reçu deux lettres de toi. Quoique tu ne me dises rien de tes
+ souffrances et que ces lettres, comme les précédentes, soient
+ empreintes d'une belle dignité, d'un courage admirable, j'ai senti
+ percer ta douleur avec une telle acuité que j'éprouve le besoin de
+ t'apporter du réconfort, de te faire entendre quelques paroles
+ d'affection, venant d'un c&oelig;ur aimant et dont la tendresse,
+ l'attachement sont, comme tu le sais, aussi profonds qu'inaltérables.</p>
+
+ <p>Mais que de jours se sont passés depuis que tu m'as écrit ces lettres
+ et que de temps s'écoulera encore jusqu'à ce que ces quelques lignes
+ viennent te rappeler que ma pensée est avec toi jour et nuit et qu'à
+ toutes les heures, à toutes les minutes de ta longue torture, mon âme,
+ mon c&oelig;ur, tout ce qu'il y a de sensible en moi, vibre avec toi, que
+ je suis l'écho de tes cruelles souffrances et que je donnerais ma vie
+ pour abréger tes tortures. Si tu savais quel chagrin j'éprouve de ne
+ pas être là-bas auprès de toi, et avec quelle joie j'aurais accepté la
+ vie la plus dure, la plus atroce, pour partager ton exil et être à tes
+ côtés à toute heure, à tout moment, pour te soutenir dans les moments
+ de défaillance, t'entourer de toute mon affection et panser, si peu
+ que ce soit, tes blessures.</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span></p>
+
+ <p>Mais il était dit que nous n'aurions même pas la consolation de
+ souffrir ensemble et que nous boirions l'amertume jusqu'à la dernière
+ goutte...</p>
+</div>
+
+<p>Puis suivaient quelques phrases vagues d'espoir, si souvent renouvelées.</p>
+
+<p>En réponse à ce courrier, j'écrivis à ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 7 février 1898.</p>
+
+ <p>Je viens de recevoir tes chères lettres de décembre, et mon c&oelig;ur se
+ brise, se déchire devant tant de souffrances imméritées. Je te l'ai
+ dit: ta pensée, celle des enfants me relèvent toujours, vibrant de
+ douleur, de suprême volonté devant ce que nous avons de plus précieux
+ au monde: notre honneur, la vie de nos enfants, pour jeter le cri
+ d'appel de plus en plus vibrant de l'homme qui ne demande que la
+ justice pour lui et les siens et qui y a droit.</p>
+
+ <p>Depuis trois mois, dans la fièvre et le délire, souffrant le martyre
+ nuit et jour pour toi, pour nos enfants, j'adresse appels sur appels
+ au chef de l'État, au Gouvernement, à ceux qui m'ont fait condamner,
+ pour obtenir de la justice enfin, un terme à notre effroyable martyre,
+ sans obtenir de solution.</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span></p>
+
+ <p>Je réitère aujourd'hui mes demandes précédentes au chef de l'État, au
+ Gouvernement, avec plus d'énergie encore s'il se peut, car tu n'as pas
+ à subir un pareil martyre, nos enfants n'ont pas à grandir déshonorés,
+ je n'ai pas à agoniser dans un cachot pour un crime abominable que je
+ n'ai pas commis. Et j'attends chaque jour d'apprendre que le jour de
+ la justice a enfin lui pour nous...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>Dans le courant du mois de février, les mesures de rigueur ne faisant
+que s'accentuer encore, et ne recevant aucune réponse à mes précédents
+appels au chef de l'État et aux membres du Gouvernement, j'adressai la
+lettre suivante au Président de la Chambre des Députés et aux députés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 28 février 1898.</p>
+
+ <p class="left2">«Monsieur le Président de la Chambre
+ des Députés,<br />
+
+ «Messieurs les Députés,</p>
+
+<p>«Dès le lendemain de ma condamnation, c'est-à-dire il y a déjà plus de
+trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est venu me trouver au
+nom de M. le Ministre de la Guerre pour me demander, après qu'on m'eut
+fait condamner pour un crime abominable que je n'avais pas commis, si
+j'étais innocent ou coupable, j'ai déclaré que non seulement j'étais
+innocent, mais que je demandais la lumière, la pleine et éclatante
+lumière, et j'ai aussitôt sollicité l'aide de tous les moyens
+d'investigation habituels, soit par les attachés militaires, soit par
+tout autre dont dispose un gouvernement.</p>
+
+<p>«Il me fut répondu alors que des intérêts supérieurs aux miens, à cause
+de l'origine de cette lugubre et tragique histoire, à cause de l'origine
+de la lettre incriminée, empêchaient les moyens d'investigation
+habituels, mais que les recherches seraient poursuivies.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span></p>
+
+<p>«J'ai attendu pendant trois ans, dans la situation la plus effroyable
+qu'il soit possible d'imaginer, frappé sans cesse et sans cause, et ces
+recherches n'aboutissent pas.</p>
+
+<p>«Si donc des intérêts supérieurs aux miens devaient empêcher, doivent
+toujours empêcher l'emploi des moyens d'investigation qui seuls peuvent
+mettre enfin un terme à cet horrible martyre de tant d'êtres humains,
+qui seuls peuvent faire enfin la pleine et éclatante lumière sur cette
+lugubre et tragique affaire, ces mêmes intérêts ne sauraient exiger
+qu'une femme, des enfants, un innocent leur soient immolés. Agir
+autrement serait nous reporter aux siècles les plus sombres de notre
+histoire, où l'on étouffait la vérité, où l'on étouffait la lumière.</p>
+
+<p>«J'ai soumis, il y a quelques mois déjà, toute l'horreur tragique et
+imméritée de cette situation à la haute équité des membres du
+Gouvernement; je viens également la soumettre à la haute équité de
+messieurs les Députés, pour leur demander de la justice pour les miens,
+la vie de mes enfants, un terme à cet effroyable martyre de tant d'êtres
+humains.»</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span></p>
+
+<p>La même lettre, conçue dans des termes identiques, fut adressée à la
+même date au Président et aux membres du Sénat. Ces appels furent
+renouvelés peu de temps après.</p>
+
+<p>M. Méline, qui présidait alors le Gouvernement, étouffa mes cris et
+garda ces lettres qui ne parvinrent jamais à leurs destinataires.</p>
+
+<p>Et ces lettres arrivaient au moment où l'auteur du crime était glorifié,
+pendant qu'ignorant de tous les événements qui se passaient en France,
+j'étais cloué sur mon rocher, criant mon innocence aux pouvoirs publics,
+multipliant les appels à ceux qui étaient chargés de faire la lumière,
+d'assurer la justice!</p>
+
+<p>En mars, je reçus les lettres de ma femme du commencement de janvier,
+conçues toujours en termes vagues, exprimant le même espoir, sans
+qu'elle pût préciser sur quelles espérances se fondait cet espoir.</p>
+
+<p>Puis, en avril, nouveau et profond silence. Les lettres que m'écrivit ma
+femme dans les derniers jours de janvier et dans le courant du mois de
+février 1898 ne me parvinrent jamais.</p>
+
+<p>Quant aux lettres que j'écrivis à partir de cette époque à ma femme,
+elle n'en reçut aucune originale et nous n'en possédons que des extraits
+<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> copiés et tronqués. D'ailleurs, durant toute cette période, les
+lettres que m'adressait ma femme ne me parvinrent également qu'en copie.</p>
+
+<p>Voici quelques extraits des lettres de ma femme que je reçus en copie
+durant cette période:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 6 mars 1898.</p>
+
+ <p>Quoique mes lettres soient bien banales et d'une monotonie
+ désespérante, je ne puis pas résister au désir de me rapprocher de
+ toi, de venir causer un peu.</p>
+
+ <p>Vois-tu, il y a des moments où mon c&oelig;ur est tellement gonflé, où
+ l'écho de tes souffrances retentit en moi avec une telle force, une
+ telle acuité que je ne peux plus me dominer, ma volonté m'abandonne,
+ j'étouffe de chagrin, la séparation me pèse trop, elle est trop
+ cruelle; dans un élan de tout mon être je tends les bras vers toi,
+ dans un effort suprême je cherche à t'atteindre, à te consoler, à te
+ ranimer. Je crois alors être près de toi, je te parle doucement, je te
+ redonne courage, je te fais espérer. Trop vite je suis tirée de mon
+ rêve par la voix d'un enfant, par un bruit du dehors qui me ramène
+ brusquement à la réalité. Je me retrouve alors bien isolée, bien
+ triste en face de mes pensées et surtout de tes souffrances. Combien
+ tu as dû être malheureux d'être privé de nouvelles, ainsi que tu me le
+ dis dans ta lettre du 6 janvier. N'oublie pas, quand tu ne <span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> reçois
+ pas mes lettres, que je suis en pensée avec toi, que je ne t'abandonne
+ ni nuit ni jour, et que si la parole ne peut t'apporter l'expression
+ de mon profond amour, aucun obstacle ne peut entraver l'union de nos
+ c&oelig;urs, de nos pensées.</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 7 avril 1898.</p>
+
+ Je viens de recevoir ta lettre du 5 mars, ce sont des nouvelles
+ relativement récentes pour nous qui sommes habitués à tant souffrir de
+ l'irrégularité des courriers, et j'ai eu une agréable surprise en
+ voyant une date aussi rapprochée. Comme les malheurs vous changent!
+ Avec quelle résignation on est obligé d'accepter des choses qui vous
+ semblent impossible à supporter... Quand je dis que j'accepte avec
+ résignation, c'est inexact. Je ne récrimine pas, parce que, jusqu'à ce
+ que ta pleine innocence soit reconnue, je dois vivre et souffrir
+ ainsi, mais au fond mon être se révolte, s'indigne et, comprimé par
+ ces longues années d'attente, il déborde d'impatience à peine
+ contenue...
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 5 juin 1898.</p>
+
+ <p>Me voici encore accoudée à ma table, songeant tristement et perdue
+ dans mes pensées; je venais t'écrire <span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> et comme il m'arrive vingt
+ fois par jour, je me suis laissée aller à une longue rêverie. C'est
+ vers toi que je me sauve ainsi à tout instant, je donne à mes nerfs
+ une détente en m'échappant, et ma pensée va rejoindre mon c&oelig;ur qui
+ est toujours avec toi dans ton lointain exil. Je viens te rendre
+ visite souvent, bien souvent, et puisqu'il ne m'a pas encore été
+ permis de venir te rejoindre, je t'apporte tout ce qui est moi-même,
+ toute ma personne morale, toute ma pensée, ma volonté, mon énergie et
+ surtout mon amour, toutes choses intangibles et qu'aucune force
+ humaine ne pourrait enchaîner...</p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 25 juillet 1898.</p>
+
+ <p>Quand je me sens trop triste et que le fardeau de la vie me semble
+ trop lourd, trop difficile à supporter, je me détourne du présent,
+ j'évoque mes souvenirs et je retrouve des forces pour continuer la
+ lutte...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p>Cette lettre fut la seule du mois de juillet qui me parvint. A partir de
+cette époque les lettres originales reprennent.</p>
+
+<p>Pour moi, les journées s'écoulaient dans une <span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> impatience extrême, ne
+comprenant rien à ce qui se passait autour de moi. Quant aux demandes
+que j'adressais au chef de l'État, il m'était invariablement répondu:
+«Vos demandes ont été transmises suivant la forme constitutionnelle aux
+membres du Gouvernement.» Puis, plus rien; j'attendais toujours quelle
+était la suite définitive donnée à mes demandes de revision. J'ignorais
+totalement la loi, à plus forte raison la loi nouvelle sur la revision
+qui date de 1895, c'est-à-dire d'une époque où j'étais déjà en
+captivité. Une demande faite pour obtenir un code en communication fut
+repoussée.</p>
+
+<p>Au mois d'août 1898, j'écrivis à ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 7 août 1898.</p>
+
+ <p>Quoique je t'aie écrit deux longues lettres par le précédent courrier,
+ je ne veux pas laisser partir ce courrier sans t'envoyer l'écho de mon
+ immense affection, sans venir te parler, te faire entendre toujours
+ les mêmes paroles qui doivent soutenir ton invincible courage.</p>
+
+ <p>La claire conscience de notre devoir doit nous rendre stoïques envers
+ le reste. Si atroce que soit le destin, <span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span> il faut avoir l'âme assez
+ haute pour le dominer jusqu'à ce qu'il s'incline devant toi.</p>
+
+ <p>Les paroles que je te redis depuis si longtemps sont et demeurent
+ invariables. Mon honneur est mon bien propre, le patrimoine de nos
+ enfants et doit leur être rendu; cet honneur, je l'ai réclamé à la
+ patrie. Je ne puis que souhaiter que notre effroyable martyre ait
+ enfin un terme.</p>
+
+ <p>Dans mes précédentes lettres, je t'ai parlé longuement de nos enfants,
+ de leur sensibilité dont tu te plaignais, quoique je sois assuré que
+ tu élèves admirablement ces chers petits. Si j'y reviens, c'est que
+ dans le bonheur ils étaient le but unique de nos pensées; dans le
+ malheur immérité qui nous a frappés, ils sont notre raison de vivre.
+ La sensibilité donc, toujours celle qui s'adresse aux choses de
+ l'esprit et du c&oelig;ur, est le grand ressort de l'éducation. Quelle
+ prise peut-on avoir sur une nature indolente ou insensible?</p>
+
+ <p>C'est surtout par l'influence morale qu'il faut agir, aussi bien pour
+ l'éducation que pour le développement de l'intelligence, et celle-ci
+ ne peut s'exercer que sur un être sensible. Je ne suis pas partisan
+ des châtiments corporels, quoiqu'ils soient parfois nécessaires pour
+ les enfants d'un naturel indocile. Une âme menée par la crainte en
+ reste toujours plus faible. Un visage triste, une attitude sévère
+ suffisent à un enfant sensible pour lui faire comprendre sa faute.</p>
+
+ <p>Cela me fait toujours du bien de venir me rapprocher de toi, te parler
+ de nos enfants, d'un sujet qui après avoir été, dans le bonheur, celui
+ de nos conversations <span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> familières, est aujourd'hui celui de notre
+ raison de vivre.</p>
+
+ <p>Et si je n'écoutais que mon c&oelig;ur, je t'écrirais plus souvent, car
+ il me semble ainsi&mdash;pure illusion, je le sais, mais qui soulage
+ néanmoins&mdash;qu'au même instant, à la même minute, tu sentiras à travers
+ la distance qui nous sépare, battre un c&oelig;ur qui ne vit que pour
+ toi, pour nos enfants, un c&oelig;ur qui t'aime...</p>
+
+ <p>Mais au-dessus de tout plane le culte de l'honneur, au sens absolu du
+ mot. Il faut se dégager tout aussi bien des passions intérieures que
+ la douleur soulève, que de l'oppression produite par les choses
+ extérieures. Cet honneur donc, qui est mon bien propre, le patrimoine
+ de nos enfants, leur vie, il faut le vouloir courageusement,
+ infatigablement, sans jactance, mais aussi sans faiblesse.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>En même temps, je demandai par lettre, par télégramme, quelle était la
+suite définitive donnée à mes demandes de revision pour lesquelles
+j'obtenais toujours la même réponse énigmatique. Mais le silence, le
+silence toujours, était la seule réponse que j'obtenais. J'ignorais les
+événements qui s'étaient passés, qui se passaient encore en France.
+Enfin, espérant obtenir par un moyen extrême <span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> une réponse, je
+déclarai en septembre 1898 que je cessais ma correspondance en attendant
+la réponse à mes demandes de revision. Cette déclaration fut
+inexactement transmise par câble à ma femme et l'on verra à quels
+incidents elle donna lieu.</p>
+
+<p>En octobre, je reçus le courrier du mois d'août de ma femme, exprimant
+toujours le même espoir, qu'il lui était malheureusement impossible,
+dans sa correspondance épluchée et si souvent supprimée, d'étayer par
+des faits précis.</p>
+
+<p>Je renouvelai ma demande tendant à obtenir une réponse à mes demandes de
+revision. Le 27 octobre 1898, alors que j'ignorais encore qu'une demande
+en revision avait été introduite par ma femme, que cette demande avait
+été transmise à la Cour de cassation pour y être examinée, on me fit
+dire enfin que: «j'allais recevoir une réponse définitive à mes demandes
+de revision adressées au chef de l'État».</p>
+
+<p>J'écrivis aussitôt à ma femme la lettre suivante:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 27 octobre 1898.</p>
+
+ <p>Quelques lignes pour t'envoyer l'écho de mon immense affection,
+ l'expression de toute ma tendresse. Je viens d'être informé que je
+ recevrai la réponse définitive à mes demandes de revision. Je
+ l'attends avec calme et confiance, ne doutant pas cette réponse soit
+ ma réhabilitation...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>Quelques jours plus tard, dans les premiers jours de novembre, je reçus
+le courrier du mois de septembre de ma femme, par lequel elle
+m'annonçait qu'il s'était produit des événements graves que j'apprendrai
+plus tard et qu'elle avait introduit une demande en revision qui avait
+été acceptée par le Gouvernement.</p>
+
+<p>Cette nouvelle venait donc coïncider avec la réponse qui m'avait été
+donnée le 27 octobre précédent. J'écrivis aussitôt à ma femme:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 5 novembre 1898.</p>
+
+ <p>Je viens de recevoir ton courrier du mois de septembre, par lequel tu
+ me donnes de si bonnes nouvelles.</p>
+
+ <p>Par ma lettre du 27 octobre dernier, je t'ai fait connaître que
+ j'étais déjà informé que je recevrais la réponse définitive à mes
+ demandes de revision. Je t'ai dit dès alors que j'attendais avec
+ confiance, ne doutant pas que cette réponse soit enfin ma
+ réhabilitation...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>J'ignorais toujours que la demande en revision avait été transmise par
+le Gouvernement à la Cour de cassation et que même des débats avaient
+déjà eu lieu.</p>
+
+<p>Le 16 novembre 1898, je reçus un télégramme ainsi conçu:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Cayenne, 16 novembre 1898.</p>
+
+ <p class="left2">Gouverneur à déporté Dreyfus, par commandant
+ supérieur des îles du Salut.</p>
+
+ <p>Vous informe que Chambre criminelle de la Cour de cassation a déclaré
+ recevable en la forme demande en revision de votre jugement et décidé
+ que vous seriez avisé de cet arrêt et invité à produire vos moyens de
+ défense.</p>
+</div>
+
+<p>Je compris que la demande avait été déclarée recevable en la forme par
+la Cour et qu'il allait s'ouvrir des débats sur le fond. Je fis
+connaître que je désirais être mis en communication avec M<sup>e</sup> Demange,
+mon défenseur en 1894. Je ne savais d'ailleurs rien de ce qui s'était
+passé depuis cette époque, j'en étais toujours au bordereau, pièce
+unique du dossier. Je n'avais pour ma part rien à ajouter à ce que
+j'avais déjà dit devant le premier Conseil de guerre, rien à modifier à
+la discussion du bordereau. J'ignorais qu'on avait modifié la date
+d'arrivée du bordereau, modifié les hypothèses <span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span> qui avaient été
+émises au premier procès sur les différentes pièces énumérées au
+bordereau. Je croyais donc l'affaire bien simple, et réduite, comme au
+premier Conseil de guerre, à une discussion sur l'écriture.</p>
+
+<p>Le 28 novembre 1898, je fus autorisé à circuler de 7 h. à 11 h. et de 2
+à 5 h. du soir, dans l'enceinte du camp retranché. On appelait camp
+retranché l'espace compris dans une enceinte en pierres sèches de 0<sup>m</sup>,80
+environ de hauteur, enceinte qui entourait la caserne des surveillants
+située à côté de ma case. La promenade consistait donc en réalité en un
+couloir, en plein soleil, qui contournait la caserne et ses dépendances.
+Mais je revoyais la mer que je n'avais plus vue depuis plus de deux ans,
+je revoyais la maigre verdure des îles; mes yeux pouvaient se reposer
+sur autre chose que sur les quatre murs de la case.</p>
+
+<p>En décembre, je ne reçus pas de courrier de ma femme. Aucune des lettres
+qu'elle m'écrivit dans le courant du mois d'octobre 1898 ne me parvint
+jamais. L'impatience me gagna durant ce mois; je demandai des
+explications, je demandai quand les débats s'ouvriraient sur le fond à
+la Cour de cassation? (Je ne savais pas que des débats avaient <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> eu
+lieu les 27, 28 et 29 octobre.) Aucune réponse ne me fut donnée.</p>
+
+<p>Le 28 décembre 1898, je reçus une lettre de ma femme ainsi conçue:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Paris, 22 novembre 1898.</p>
+
+ <p>Je ne sais si tu as reçu mes lettres du mois dernier dans
+ lesquelles<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> je te racontais dans leurs grandes lignes les efforts
+ que nous avions faits pour arriver à pouvoir demander la revision de
+ ton procès, puis la procédure engagée et la recevabilité de la
+ demande. Chaque nouveau succès, quoiqu'il me rendit bien heureuse,
+ était empoisonné par l'idée que toi, pauvre malheureux, tu étais dans
+ l'ignorance des faits et que sans doute tu étais en train de
+ désespérer.</p>
+
+ <p>Enfin, la semaine dernière, j'ai eu l'immense joie d'apprendre que le
+ Gouvernement t'envoyait un télégramme t'avertissant de la recevabilité
+ de la demande.</p>
+
+ <p>J'ai eu connaissance il y a quinze jours d'une lettre de toi dans
+ laquelle tu aurais, paraît-il, déclaré ta résolution de ne plus
+ écrire, même à moi...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Lucie.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span></p>
+
+<p>Outré par une interprétation aussi inexacte de ma pensée, j'écrivis
+aussitôt à M. le Gouverneur de la Guyane une lettre conçue à peu près
+dans ces termes:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p>«Par la lettre que je viens de recevoir de madame Dreyfus, je vois
+ qu'il lui a été donné connaissance, en partie seulement, d'une lettre
+ que je vous avais adressée en septembre dernier, vous déclarant que je
+ cessais ma correspondance, en <i>attendant la réponse</i> aux demandes de
+ revision que j'avais adressées au chef de l'État. En ne communiquant à
+ madame Dreyfus qu'un extrait de ma lettre, on lui a donné une
+ interprétation qui a dû être plus que douloureuse pour ma chère femme.
+ Il y a donc un devoir de conscience pour celui&mdash;que j'ignore et que je
+ veux ignorer&mdash;qui a commis cet acte et à qui il appartient de le
+ réparer.»</p>
+</div>
+
+<p>J'appris que ce dont on avait donné connaissance à ma femme était une
+transmission par câble de ma lettre et que celle-ci avait été
+inexactement câblée!</p>
+
+<p>En même temps, j'écrivis à ma femme la lettre suivante:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 26 décembre 1898.</p>
+
+ <p>J'étais sans lettres de toi depuis deux mois. J'ai reçu il y a
+ quelques jours ta lettre du 22 novembre. Si j'ai momentanément clos ma
+ correspondance, c'est que j'attendais la réponse à mes demandes de
+ revision et que je ne pouvais plus que me répéter. Depuis, tu as dû
+ recevoir de nombreuses lettres de moi.</p>
+
+ <p>Si ma voix eût cessé de se faire entendre, c'est qu'elle eût été
+ éteinte à tout jamais, car si j'ai vécu, c'est pour vouloir mon
+ honneur, mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, pour faire mon
+ devoir, comme je l'ai fait partout et toujours, et comme il faut
+ toujours le faire, quand on a pour soi le bon droit et la justice,
+ sans jamais craindre rien ni <ins class="correction" title="persone">personne</ins>...</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred.</span></p>
+</div>
+
+<p>Les nouvelles que j'avais reçues dans ces derniers mois m'avaient
+apporté un soulagement immense. Je n'avais jamais désespéré, je n'avais
+jamais perdu foi en l'avenir, convaincu dès le premier jour que la
+vérité serait connue, qu'il était impossible qu'un crime aussi
+abominable, auquel j'étais si complètement étranger, pût rester impuni.
+Mais <span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> ne connaissant rien des événements qui se passaient en France,
+voyant au contraire chaque jour la situation qui m'était faite devenir
+plus atroce, frappé sans cesse et sans cause, obligé de lutter nuit et
+jour contre les éléments, contre le climat, contre les hommes, j'avais
+commencé à douter de voir pour moi-même la fin de cet horrible drame. Ma
+volonté n'en était pas amoindrie, elle était restée aussi inflexible,
+mais j'avais des moments de désespoir farouche, pour ma chère femme,
+pour mes chers enfants, en pensant à la situation qui leur était faite.</p>
+
+<p>Enfin l'horizon s'éclaircissait; j'entrevoyais pour les miens comme pour
+moi-même un terme à cet affreux martyre. Il me sembla que le c&oelig;ur se
+déchargeait d'un poids immense, je respirai plus librement.</p>
+
+<p>Fin décembre, je reçus le réquisitoire introductif du 15 octobre 1898 du
+procureur général à la Cour de cassation. Je le lus avec une profonde
+stupéfaction.</p>
+
+<p>J'appris l'accusation portée par mon frère contre le commandant
+Esterhazy que je ne connaissais pas, son acquittement, le faux, l'aveu
+et le suicide d'Henry. Mais le sens de bien des incidents m'échappa.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span></p>
+
+<p>Le 5 janvier 1899, je fus interrogé sur commission rogatoire, par le
+président de la Cour d'appel de Cayenne. Mon étonnement fut grand
+d'entendre parler pour la première fois de ces prétendus aveux, de cette
+misérable transformation de paroles prononcées le jour de la dégradation
+et qui étaient au contraire une protestation, une déclaration véhémente
+de mon innocence.</p>
+
+<p>Puis les journées, les mois s'écoulèrent, sans recevoir de nouvelles
+précises, ignorant ce que devenait l'enquête de la Cour. Chaque mois, ma
+femme, dans ses lettres qui me parvenaient souvent avec un retard
+considérable, dans ses dépêches, me disait son espoir d'un terme
+prochain à nos souffrances, et ce terme je ne le voyais pas venir.</p>
+
+<p>Dans les derniers jours de février, je remis comme d'habitude, au
+commandant du pénitencier, Deniel, la demande de vivres et objets
+nécessaires pour le mois suivant. Je ne reçus rien. J'avais pris la
+résolution absolue, dont je ne m'étais pas départi depuis le premier
+jour, de ne pas réclamer, de ne jamais discuter sur l'application de la
+peine, car c'eût été en admettre le principe, principe que je n'avais
+jamais admis; aussi je ne dis rien et je me passai de tout durant le
+mois de mars. A la fin du mois, Deniel vint me dire qu'il avait égaré ma
+<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span> commande et qu'il me priait d'en refaire une autre. S'il l'avait
+réellement égarée, il s'en serait aperçu dès le retour du bateau chargé
+de chercher les vivres à Cayenne. Cet acte a trop bien coïncidé avec le
+vote de la loi de dessaisissement pour ne pas penser que ce fait en a
+été la cause. A ce moment, je ne connaissais pas la basse besogne à
+laquelle cet homme s'était livré, je ne l'appris qu'à mon retour en
+France; je le croyais un simple instrument, d'autant plus qu'il
+s'empressait toujours de me dire: «Je ne suis qu'un agent d'exécution»,
+et je savais qu'on trouve des individus pour toutes les besognes.
+Aujourd'hui, j'ai tout lieu de penser que bien des mesures furent prises
+sur sa propre initiative, que l'attitude de certains surveillants lui
+est due.</p>
+
+<p>Quant à moi, j'ignorais la loi de dessaisissement et je ne pouvais
+comprendre la longueur de l'enquête; celle-ci me paraissait toute
+simple, puisque je ne connaissais que le bordereau. Je demandai à
+plusieurs reprises des renseignements; il est presque inutile de dire
+qu'ils ne me furent jamais donnés.</p>
+
+<p>Si mon énergie morale ne faiblit pas durant ces huit longs mois, où
+j'attendais chaque jour, à chaque heure du jour, la décision de la Cour
+<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> suprême, par contre mon épuisement physique et cérébral ne fit que
+s'accentuer dans cette attente angoissante et affolante.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span></p>
+
+<h2>X</h2>
+
+<p>Le lundi 5 juin 1899, à midi et demi, le surveillant chef vint
+précipitamment dans ma case et me remit la note suivante:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p>«Veuillez faire connaître immédiatement capitaine Dreyfus dispositif
+ cassation ainsi conçu: «La Cour casse et annule jugement rendu le 22
+ décembre 1894 contre Alfred Dreyfus par le 1<sup>er</sup> Conseil de guerre du
+ Gouvernement militaire de Paris et renvoie l'accusé devant le Conseil de
+ guerre de Rennes, etc., etc.</p>
+
+ <p>«Dit que le présent arrêté sera imprimé et transcrit sur les registres
+ du 1<sup>er</sup> Conseil de guerre du Gouvernement militaire de Paris en marge
+ de la décision annulée; en vertu de cet arrêt, le capitaine Dreyfus
+ cesse d'être soumis au régime déportation, devient simple prévenu, <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span>
+ est replacé dans son grade et peut reprendre son uniforme.»</p>
+
+ <p>«Faites opérer levée d'écrou par l'administration pénitentiaire et
+ retirer surveillants militaires de l'île du Diable; en même temps faites
+ prendre en charge le prévenu par le commandant des troupes et remplacer
+ surveillants par brigade de gendarmerie qui assurera le service de garde
+ de l'île du Diable dans position réglementaire des prisons militaires.</p>
+
+ <p>«Croiseur <i>Sfax</i> part aujourd'hui de Fort-de-France avec ordre d'aller
+ chercher prévenu île du Diable pour le ramener en France.</p>
+
+ <p>«Communiquez à capitaine Dreyfus dispositif arrêt et départ <i>Sfax</i>.»</p>
+</div>
+
+<p>Ma joie fut immense, indicible. J'échappais enfin au chevalet de torture
+où j'avais été cloué pendant cinq ans, souffrant le martyre pour les
+miens, pour mes enfants, autant que pour moi-même. Le bonheur succédait
+à l'effroi des angoisses inexprimées, l'aube de la justice se levait
+enfin pour moi. Après l'arrêt de la Cour, je croyais que tout allait en
+être fini, qu'il ne s'agissait plus que d'une simple formalité.</p>
+
+<p>De mon histoire, je ne savais rien. J'en étais resté à 1894, au
+bordereau pièce unique du dossier, <span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span> à la sentence du Conseil de
+guerre, à l'effroyable parade d'exécution, aux cris de mort d'une foule
+abusée; je croyais à la loyauté du général de Boisdeffre, je croyais à
+un chef de l'État, Félix Faure, tous anxieux de justice et de vérité. Un
+voile s'était ensuite étendu devant mes yeux, rendu plus impénétrable
+chaque jour; les quelques faits que j'avais appris depuis quelques mois
+m'étaient restés incompréhensibles. Je venais d'apprendre le nom
+d'Esterhazy, le faux du lieutenant-colonel Henry, son suicide; je
+n'avais eu que des rapports de service avec l'héroïque
+lieutenant-colonel Picquart. La lutte grandiose engagée par quelques
+grands esprits, épris de lumière et de vérité, m'était totalement
+inconnue.</p>
+
+<p>Dans l'arrêt de la Cour, j'avais lu que mon innocence était reconnue et
+qu'il ne restait plus au Conseil de guerre devant lequel j'étais renvoyé
+que l'honneur de réparer une effroyable erreur judiciaire.</p>
+
+<p>Dans le même après-midi du 5 juin, je remis la dépêche suivante, pour
+être adressée à ma femme:</p>
+
+<div class="letter">
+ <p>«De c&oelig;ur et d'âme avec toi, enfants, tous. Pars vendredi. Attends
+ avec immense joie le moment de bonheur suprême de te serrer dans mes
+ bras. Mille baisers.»</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span></p>
+
+<p>Dans la soirée arriva de Cayenne la brigade de gendarmerie chargée
+d'assurer ma garde jusqu'au départ. Je vis partir les surveillants; il
+me semblait marcher dans un rêve, au sortir d'un long et épouvantable
+cauchemar.</p>
+
+<p>J'attendis anxieusement l'arrivée du <i>Sfax</i>. Le jeudi soir, je vis
+apparaître au loin un panache de fumée; bientôt je reconnus un navire de
+guerre. Mais il était trop tard pour que je pusse embarquer.</p>
+
+<p>Grâce à l'obligeance de M. le maire de Cayenne, j'avais pu recevoir un
+costume, un chapeau, quelque linge, ce qui m'était, en un mot,
+strictement nécessaire pour mon retour en France.</p>
+
+<p>Le vendredi matin, 9 juin, à 7 heures, on vint me chercher à l'île du
+Diable, dans la chaloupe du pénitencier. Je quittai enfin cette île
+maudite où j'avais tant souffert. Le <i>Sfax</i>, à cause de son tirant
+d'eau, était stationné fort loin. La chaloupe me conduisit jusqu'à
+l'endroit où il était ancré, mais là je dus attendre pendant deux heures
+qu'on voulût bien me recevoir. La mer était forte et la chaloupe, vraie
+coquille de noix, dansait sur les grandes lames de l'Atlantique. Je fus
+malade, comme tous ceux qui étaient à bord.</p>
+
+<p>Vers 10 heures, l'ordre vint d'accoster, je montai à bord du <i>Sfax</i>, où
+je fus reçu par le commandant <span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> en second qui me conduisit à la
+cabine de sous-officier qui avait été spécialement aménagée pour moi. La
+fenêtre de la cabine avait été grillée (je pense que c'est cette
+opération qui a provoqué ma longue attente à bord de la chaloupe du
+pénitencier); la porte, vitrée, était gardée par un factionnaire en
+armes. Le soir je compris, au mouvement du navire, que le <i>Sfax</i> venait
+de lever l'ancre et se mettait en marche.</p>
+
+<p>Mon régime à bord du <i>Sfax</i> était celui d'un officier aux arrêts de
+rigueur; j'avais une heure le matin, une heure le soir pour me promener
+sur le pont. Le reste du temps, j'étais renfermé dans ma cabine. Pendant
+mon séjour à bord du <i>Sfax</i>, je me conformais à la conduite que j'avais
+adoptée dès le début, par sentiment de dignité personnelle, me
+considérant comme l'égal de tous. En dehors des besoins du service, je
+ne parlai à personne.</p>
+
+<p>Le dimanche 18 juin nous arrivâmes aux îles du Cap Vert, où le <i>Sfax</i>
+fit du charbon, et nous en repartîmes le mardi 20. La marche du navire
+était lente, 8 à 9 n&oelig;uds à l'heure.</p>
+
+<p>Le 30 juin nous fûmes en vue des côtes françaises. Après cinq années de
+martyre, je revenais pour chercher la justice. L'horrible cauchemar
+prenait fin. Je croyais que les hommes avaient <span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> reconnu leur erreur,
+je m'attendais à trouver les miens, puis, derrière les miens, mes
+camarades qui m'attendaient les bras ouverts, les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>Le jour même, j'eus la première désillusion, la première impression
+triste et douloureuse.</p>
+
+<p>Dans la matinée du 30, le <i>Sfax</i> stoppa. Je fus informé qu'un bateau
+viendrait me chercher pour me débarquer, sans qu'on voulût me dire où
+serait effectué le débarquement. Un premier bateau parut, il apportait
+simplement l'ordre de faire des exercices en pleine mer. Le débarquement
+était remis. Toutes ces précautions, toutes ces allées et venues
+mystérieuses produisirent en moi une pénible impression. J'eus comme une
+vague intuition des événements.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi le <i>Sfax</i> reprit sa marche lentement, en longeant les
+côtes. Vers 7 heures du soir, le croiseur stoppa de nouveau. La nuit
+était noire, l'atmosphère brumeuse, la pluie tombait par rafales. Je fus
+prévenu que le bateau à vapeur viendrait me prendre dans la soirée.</p>
+
+<p>A 9 heures du soir, on vint me dire qu'un canot était au bas de
+l'échelle du <i>Sfax</i> pour me conduire au bateau à vapeur qui était
+arrivé, mais qui ne pouvait se rapprocher davantage à cause du <span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span>
+mauvais temps. La mer était démontée, le vent soufflait en tempête, la
+pluie tombait abondamment. Le canot, soulevé par les flots, faisait des
+bonds effrayants au bas de l'échelle du <i>Sfax</i> où il avait peine à se
+maintenir. Je ne pus que m'y précipiter et je me heurtai violemment
+contre le bordage, me blessant assez profondément. Le canot se mit en
+marche sous les rafales de pluie. Saisi aussi bien par les émotions de
+ce débarquement que par le froid et l'humidité pénétrante, je fus pris
+d'un violent accès de fièvre et me mis à claquer des dents. A force de
+volonté et d'énergie, je pus cependant me dominer. Après une course
+folle sur les vagues écumantes, nous abordâmes au bateau à vapeur, dont
+je pus à peine gravir l'échelle, souffrant de la blessure que je m'étais
+faite aux jambes, en me précipitant dans le canot. J'observai toujours
+le même silence. Le bateau à vapeur se mit en marche, puis stoppa.
+J'ignorais totalement où j'étais, où j'allais; pas un mot ne m'avait été
+adressé. Après une heure ou deux d'attente, je fus invité à descendre
+dans le canot du bord. La nuit était toujours aussi noire, la pluie
+continuait à tomber, mais la mer était plus calme. Je me rendis compte
+que nous devions être dans un port. A deux heures et quart du matin,
+j'abordai <span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> à un endroit que je sus depuis être Port-Houliguen.</p>
+
+<p>Là je fus introduit dans une calèche, avec un capitaine de gendarmerie
+et deux gendarmes. Entre deux haies de soldats, cette calèche me mena à
+une gare. En gare, je montai, toujours avec les mêmes compagnons, sans
+qu'une parole ait été échangée, dans un train qui, après deux ou trois
+heures de marche, m'amena à une autre gare où je descendis. J'y trouvai
+une nouvelle calèche qui me mena au grand trot à une ville, puis pénétra
+dans une cour. Je descendis et je m'aperçus alors, au personnel qui
+m'entourait, que j'étais dans la prison militaire de Rennes; il était
+environ six heures du matin.</p>
+
+<p>On comprend quelles avaient été successivement ma surprise, ma
+stupéfaction, ma tristesse, ma douleur extrême d'un pareil retour dans
+ma patrie. Là où je croyais trouver des hommes unis dans une commune
+pensée de justice et de vérité, désireux de faire oublier toute la
+douleur d'une effroyable erreur judiciaire, je ne trouvais que des
+visages anxieux, des précautions minutieuses, un débarquement fou en
+pleine nuit sur une mer démontée, des souffrances physiques venant se
+joindre à ma douleur morale. Heureusement que pendant les longs et
+tristes mois de ma captivité, <span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> j'avais su imposer à mon moral, à mes
+nerfs, à mon corps, une immense force de résistance.</p>
+
+<p>Nous étions au 1<sup>er</sup> juillet. A neuf heures du matin, je fus prévenu
+que je verrais ma femme quelques instants après dans la chambre voisine
+de celle que j'occupais. Cette chambre était comme la mienne fermée par
+un grillage serré en bois, qui ne permettait pas de voir dans la cour;
+elle avait été garnie d'une table et de chaises. Toutes les entrevues
+avec les miens, avec mes défenseurs, y eurent lieu. Si fort que je
+fusse, un violent tremblement me saisit, les larmes coulèrent, ces
+larmes que je ne connaissais plus depuis si longtemps, mais je pus
+bientôt me ressaisir.</p>
+
+<p>L'émotion que nous éprouvâmes, ma femme et moi, en nous revoyant, fut
+trop forte pour qu'aucune parole humaine puisse en rendre l'intensité.
+Il y avait de tout, de la joie, de la douleur; nous cherchions à lire
+sur nos visages les traces de nos souffrances, nous aurions voulu nous
+dire tout ce que nous avions sur le c&oelig;ur, toutes les sensations
+comprimées et étouffées pendant de si longues années, et les paroles
+expiraient sur nos lèvres. Nous nous contentâmes de nous regarder,
+puisant, dans les regards échangés, toute la puissance de notre
+affection comme de notre volonté. La présence d'un <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> lieutenant
+d'infanterie, chargé par ordre d'assister à nos entretiens, gênait aussi
+toute intimité. D'autre part, je ne savais rien des événements qui
+s'étaient écoulés depuis cinq ans, j'étais revenu avec confiance; cette
+confiance avait été fortement ébranlée par les péripéties de la nuit
+émouvante que je venais de passer. Mais je n'osai interroger ma chère
+femme de crainte de lui procurer une douleur; de même, elle préféra
+laisser à mes avocats le soin de me mettre au courant.</p>
+
+<p>Ma femme fut autorisée à me voir tous les jours pendant une heure. Je
+revis aussi successivement tous les membres de nos familles et rien
+n'égale la joie que nous eûmes de pouvoir enfin nous embrasser après
+tant d'années douloureuses.</p>
+
+<p>Le 3 juillet, M<sup>e</sup> Demange, M<sup>e</sup> Labori étaient auprès de moi. Je me jetai
+dans les bras de M<sup>e</sup> Demange, puis je fus présenté à M<sup>e</sup> Labori. Ma
+confiance en M<sup>e</sup> Demange, en son admirable dévouement, était restée
+inaltérée; je ressentis tout de suite une vive sympathie pour M<sup>e</sup> Labori
+qui avait été, avec tant d'éloquence et de courage, l'avocat de la
+vérité et à qui j'exprimai ma profonde gratitude. Puis M<sup>e</sup> Demange me
+fit succinctement le récit de l'«Affaire». J'écoutai haletant et dans
+mon esprit peu à peu s'enchaînèrent tous les <span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> anneaux de cette
+dramatique histoire. Ce premier exposé fut complété par M<sup>e</sup> Labori.
+J'appris la longue suite de méfaits, de scélératesses, de crimes
+constatés contre mon innocence. J'appris les actes héroïques, le suprême
+effort tenté par tant d'esprits d'élite; la superbe lutte entreprise par
+une poignée d'hommes de grand c&oelig;ur et de grand caractère contre
+toutes les coalitions du mensonge et de l'iniquité. Pour moi, qui
+n'avais jamais douté de la justice, quel effondrement de toutes mes
+croyances! Mes illusions à l'égard de quelques-uns de mes anciens chefs
+s'envolèrent une à une, mon âme s'emplit de trouble et de douleur. Je
+fus saisi d'une immense pitié, d'une grande douleur pour cette armée que
+j'aimais.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi, je vis mon cher frère Mathieu, qui s'était dévoué à
+moi depuis le premier jour, qui était resté sur la brèche pendant ces
+cinq années, avec un courage, une sagesse, une volonté admirables; qui a
+donné le plus bel exemple de dévouement fraternel.</p>
+
+<p>Le lendemain 4 juillet, les avocats me remirent les comptes rendus des
+procès de 1898, l'enquête de la chambre criminelle, les débats
+définitifs devant les chambres réunies de la Cour de cassation. Je lus
+le procès Zola dans la nuit qui suivit, sans <span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span> pouvoir m'en détacher.
+Je vis comment Zola fut condamné pour avoir voulu et dit la vérité, je
+lus le serment du général de Boisdeffre, jurant l'authenticité du faux
+Henry. Mais en même temps que ma tristesse s'augmentait, en considérant
+avec douleur combien les passions égarent les hommes, en lisant tous les
+crimes commis contre l'innocence, un profond sentiment de reconnaissance
+et d'admiration s'élevait dans mon c&oelig;ur pour tous les hommes
+courageux, savants ou travailleurs, grands ou humbles, qui s'étaient
+jetés vaillamment dans la lutte pour le triomphe de la justice et de la
+vérité, pour le maintien des principes qui sont le patrimoine de
+l'humanité. Et ce sera dans l'histoire l'honneur de la France que cette
+levée d'hommes de toutes les catégories, de savants jusqu'ici enfouis
+dans les travaux silencieux du laboratoire ou du cabinet d'études, de
+travailleurs attachés au dur labeur journalier, d'hommes politiques
+mettant l'intérêt général au-dessus de leur intérêt personnel, pour la
+suprématie des nobles idées de justice, de liberté et de vérité.</p>
+
+<p>Puis je lus l'admirable mémoire présenté devant la Cour de cassation par
+M<sup>e</sup> Mornard et le sentiment de profonde estime que j'eus dès lors pour
+l'éminent avocat ne fit que se fortifier encore <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> quand je le connus
+et que je pus apprécier sa haute et libre intelligence.</p>
+
+<p>Levé de bonne heure, entre quatre heures et cinq heures du matin, je
+travaillais tout le jour. Je compulsais avec avidité les dossiers,
+marchant de surprise en surprise devant cet amas formidable d'incidents.
+J'appris l'illégalité du procès de 1894, la communication secrète aux
+membres du 1<sup>er</sup> Conseil de guerre, de pièces fausses ou inapplicables,
+ordonnée par le général Mercier, les collusions pour sauver le coupable.</p>
+
+<p>Je reçus aussi dans cette période des milliers de lettres d'amis connus
+ou inconnus, de tous les coins de France, de tous les coins de l'Europe
+et du monde; je n'ai pu les remercier individuellement, mais je tiens à
+leur dire ici combien mon c&oelig;ur s'est fondu à ces touchantes
+manifestations de sympathie, quel bien j'en ai éprouvé, quelle force j'y
+ai puisée.</p>
+
+<p>J'avais été très sensible au changement de climat. J'avais constamment
+froid et je dus me couvrir très chaudement, quoique nous fussions en
+plein été. Dans les derniers jours du mois de juillet, je fus saisi de
+violents accès de fièvre, suivis de congestion du foie. Je dus m'aliter,
+mais, grâce à une médicamentation énergique, je fus bientôt debout. <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span>
+Je me mis alors au régime unique du lait et des &oelig;ufs et je maintins
+ce régime durant tout mon séjour à Rennes. J'y ajoutai cependant de la
+kola durant les débats, afin de pouvoir résister et de tenir debout
+pendant ces longues et interminables audiences.</p>
+
+<p>L'ouverture des débats fut fixée au 9 août. Je dus ronger mon frein;
+j'étais impatient pour ma chère femme, que je sentais épuisée par ces
+continuelles émotions, comme pour moi-même, de voir arriver le terme de
+cet effroyable martyre. J'étais impatient de revoir mes chers et adorés
+enfants qui ignoraient encore tout, et de pouvoir, dans la tranquillité,
+entre ma femme et eux, oublier toutes les tristesses du passé et
+renaître à la vie.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span></p>
+
+<h2>XI</h2>
+
+<p>Je ne raconterai pas ici les débats du procès de Rennes.</p>
+
+<p>Malgré l'évidence la plus manifeste, contre toute justice et toute
+équité, je fus condamné.</p>
+
+<p>Et le verdict fut prononcé avec circonstances atténuantes! Depuis quand
+y a-t-il des circonstances atténuantes pour le crime de trahison?</p>
+
+<p>Deux voix cependant se prononcèrent pour moi. Deux consciences furent
+capables de s'élever au-dessus de l'esprit de parti pour ne regarder que
+le droit humain, la justice, et s'incliner devant l'idéal supérieur.</p>
+
+<p>Quant au verdict, que cinq juges ont osé prononcer, je ne l'accepte pas.</p>
+
+<p>Je signai mon pourvoi en revision le lendemain <span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> de ma condamnation.
+Les jugements des conseils de guerre ne relèvent que du conseil de
+revision militaire; celui-ci n'est appelé à se prononcer que sur la
+forme.</p>
+
+<p>Je savais ce qui s'était déjà passé lors du conseil de revision de 1894;
+je ne fondais donc aucun espoir sur ce pourvoi. Mon but était d'aller
+devant la Cour de cassation pour lui permettre d'achever l'&oelig;uvre de
+justice et de vérité qu'elle avait commencée. Mais je n'en avais alors
+aucun moyen, car en justice militaire, pour aller devant la Cour de
+cassation, il faut, aux termes de la loi de 1895, avoir un fait nouveau
+ou la preuve d'un faux témoignage.</p>
+
+<p>Mon pourvoi en revision devant la justice militaire me permettait donc
+simplement de gagner du temps.</p>
+
+<p>J'avais signé mon pourvoi le 9 septembre. Le 12 septembre, à 6 heures du
+matin, mon frère Mathieu était dans ma cellule, autorisé par le général
+de Galliffet, ministre de la Guerre, à me voir sans témoin. La grâce
+m'était offerte, mais il fallait, pour qu'elle pût être signée, que je
+retirasse mon pourvoi. Quoique je n'attendisse rien de ce pourvoi,
+j'hésitai cependant à le retirer, car je n'avais nul besoin de grâce,
+j'avais soif de justice. <span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span> Mais, d'autre part, mon frère me dit que
+ma santé fort ébranlée me laissait peu d'espoir de résister encore
+longtemps dans les conditions où j'allais être placé, que la liberté me
+permettrait de poursuivre plus facilement la réparation de l'atroce
+erreur judiciaire dont j'étais encore victime, puisqu'elle me donnait le
+temps, seule raison du pourvoi devant le tribunal de revision militaire.
+Mathieu ajouta que le retrait de mon pourvoi était conseillé, approuvé
+par les hommes qui avaient été, dans la presse, devant l'opinion, les
+principaux défenseurs de ma cause. Enfin je songeai à la souffrance de
+ma femme, des miens, à mes enfants que je n'avais pas encore revus et
+dont la pensée me hantait depuis mon retour en France. Je consentis donc
+à retirer mon pourvoi, mais en spécifiant bien nettement mon intention
+absolue, irréductible, de poursuivre la revision légale du verdict de
+Rennes.</p>
+
+<p>Le jour même de ma libération, je fis paraître une note qui traduisait
+ma pensée et mon invincible volonté.</p>
+
+<p>La voici:</p>
+
+<div class="letter">
+<p>«Le Gouvernement de la République me rend la liberté. Elle n'est rien
+pour moi sans l'honneur. <span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span> Dès aujourd'hui, je vais continuer à
+poursuivre la réparation de l'effroyable erreur judiciaire dont je suis
+encore victime.</p>
+
+<p>«Je veux que la France entière sache par un jugement définitif que je
+suis innocent. Mon c&oelig;ur ne sera apaisé que lorsqu'il n'y aura pas un
+Français qui m'impute le crime abominable qu'un autre a commis.»</p>
+</div>
+
+<p class="center">FIN</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span></p>
+
+<h2>APPENDICE</h2>
+
+<h3>LETTRE<br /><br />
+
+A<br /><br />
+
+<big>M. CHARLES DUPUY</big><br /></h3>
+
+<h5>Ministre de L'Intérieur.&mdash;Président du Conseil</h5>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Dépôt de St-Martin-de-Ré, le 26 janvier 1895.</p>
+
+ <p class="left2">Monsieur le Ministre,</p>
+
+ <p>J'ai été condamné pour le crime le plus infâme qu'un soldat puisse
+ commettre, et je suis innocent.</p>
+
+ <p>Après ma condamnation, j'étais résolu à me tuer. Ma famille, mes amis
+ m'ont fait comprendre que, moi mort, tout était fini; mon nom, ce nom
+ que portent mes chers enfants, déshonoré à jamais.</p>
+
+ <p>Il m'a donc fallu vivre!</p>
+
+ <p>Ma plume est impuissante à vous retracer le martyre que j'endure;
+ votre c&oelig;ur de Français vous le fera sentir mieux que je ne saurais
+ le faire.</p>
+
+ <p>Vous connaissez, monsieur le Ministre, la lettre missive <span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span> qui a
+ constitué l'accusation formulée contre moi.</p>
+
+ <p>Cette lettre, ce n'est pas moi qui l'ai écrite.</p>
+
+ <p>Est-elle apocryphe?... A-t-elle été réellement adressée, accompagnée
+ des documents qui y sont énumérés?... A-t-on imité mon écriture, en
+ vue de me viser spécialement?... Ou bien n'y faut-il voir qu'une
+ similitude fatale d'écriture?</p>
+
+ <p>Autant de questions auxquelles mon cerveau seul est impuissant à
+ répondre.</p>
+
+ <p>Je ne viens vous demander, monsieur le Ministre, ni grâce, ni pitié,
+ mais justice seulement.</p>
+
+ <p>Au nom de mon honneur de soldat qu'on m'a arraché, au nom de ma
+ malheureuse femme, au nom enfin de mes pauvres enfants, je viens vous
+ supplier de faire poursuivre les recherches pour découvrir le
+ véritable coupable.</p>
+
+ <p>Dans un siècle comme le nôtre, dans un pays comme la France, imbu des
+ nobles idées de justice et de vérité, il est impossible que, avec les
+ puissants moyens d'investigation dont vous disposez, vous n'arriviez
+ pas à éclaircir cette tragique histoire, à démasquer le monstre qui a
+ jeté le malheur et le déshonneur dans une honnête famille.</p>
+
+ <p>Je vous en supplie encore une fois, monsieur le Ministre, au nom de ce
+ que vous avez vous-même de plus cher en ce monde, justice, justice, en
+ faisant poursuivre les recherches.</p>
+
+ <p>Quant à moi, je ne demande que l'oubli et le silence autour de mon
+ nom, jusqu'au jour où mon innocence sera reconnue.</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span></p>
+
+ <p>Jusqu'à mon arrivée ici, j'avais pu écrire et travailler dans ma
+ cellule, correspondre avec les divers membres de ma famille, écrire
+ chaque jour à ma femme. C'était pour moi une consolation, dans
+ l'épouvantable situation dans laquelle je me trouve, si épouvantable,
+ monsieur le Ministre, qu'aucun cerveau humain ne saurait en rêver une
+ plus tragique.</p>
+
+ <p>Hier encore heureux, n'ayant rien à envier à personne! Aujourd'hui,
+ sans avoir rien fait pour cela, jeté au ban de la société! Ah!
+ monsieur le Ministre, je ne crois pas qu'aucun homme, dans notre
+ siècle, a enduré un martyre pareil. Avoir l'honneur aussi haut placé
+ que qui que ce soit au monde et se le voir enlevé par ses pairs; y
+ a-t-il pour un innocent une torture plus effroyable!</p>
+
+ <p>Je suis, monsieur le Ministre, nuit et jour dans ma cellule en tête à
+ tête avec mon cerveau, sans occupation aucune. Ma tête, déjà ébranlée
+ par ces catastrophes aussi tragiques qu'inattendues, n'est plus très
+ solide. Aussi, vous demanderai-je de vouloir bien m'autoriser à écrire
+ et à travailler dans ma cellule.</p>
+
+ <p>Je vous demanderai aussi de me permettre de correspondre de temps en
+ temps avec les divers membres de ma famille (beaux-parents, frères et
+ s&oelig;urs).</p>
+
+ <p>Enfin, j'ai été avisé hier que je ne pourrai plus écrire que deux fois
+ par semaine à ma femme. Je vous supplie de me permettre d'écrire plus
+ souvent à cette malheureuse enfant, qui a si grand besoin d'être
+ consolée et soutenue dans l'épouvantable situation que la fatalité
+ nous a faite.</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span></p>
+
+ <p>Justice donc, monsieur le Ministre, et du travail pour permettre à son
+ cerveau d'attendre l'heure éclatante où son innocence sera reconnue,
+ c'est tout ce que vous demande le plus infortuné des Français.</p>
+
+ <p>Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l'assurance de ma haute
+ considération.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span></p>
+
+<h3>LETTRES<br /><br />
+
+AU<br /><br />
+
+<big>PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE</big></h3>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 8 juillet 1897.</p>
+
+ <p class="left2">A Monsieur le Président de la République,</p>
+
+ <p class="left3">Monsieur le Président,</p>
+
+ <p>Je me permets de venir faire encore un appel à votre <ins class="correction" title="hautre">haute</ins> équité,
+ jeter à vos pieds l'expression de mon profond désespoir, les cris de
+ mon immense douleur.</p>
+
+ <p>Je vous ouvrirai tout mon c&oelig;ur, Monsieur le Président, sûr que vous
+ me comprendrez. J'appelle simplement votre indulgence sur la forme, le
+ décousu peut-être de ma pensée. J'ai trop souffert, je suis trop
+ brisé, moralement et physiquement, j'ai le cerveau trop broyé <span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span>
+ pour pouvoir faire encore l'effort de rassembler mes idées.</p>
+
+ <p>Comme vous le savez, Monsieur le Président de la République, accusé,
+ puis condamné sur une preuve d'écriture, pour le crime le plus
+ abominable, le forfait le plus atroce qu'un homme, qu'un soldat puisse
+ commettre, j'ai voulu vivre, pour attendre l'éclaircissement de cet
+ horrible drame, pour voir encore, pour mes chers enfants, le jour où
+ l'honneur leur serait rendu.</p>
+
+ <p>Ce que j'ai souffert, Monsieur le Président de la République, depuis
+ le début de ce lugubre drame, mon c&oelig;ur seul le sait! J'ai souvent
+ appelé la mort de toutes mes forces et je me raidissais encore,
+ espérant toujours enfin voir luire l'heure de la justice.</p>
+
+ <p>Je me suis soumis intégralement, scrupuleusement à tout, je défie qui
+ que ce soit de me faire le reproche d'un procédé incorrect. Je n'ai
+ jamais oublié, je n'oublierai pas jusqu'à mon dernier souffle que,
+ dans cette horrible affaire, s'agite un double intérêt: celui de la
+ Patrie, le mien et celui de mes enfants; l'un est aussi sacré que
+ l'autre.</p>
+
+ <p>Certes, j'ai souffert de ne pouvoir alléger l'horrible douleur de ma
+ femme, des miens; j'ai souffert de ne pas pouvoir me vouer corps et
+ âme à la découverte de la vérité; mais jamais la pensée ne m'est
+ venue, ne me viendra, de parvenir à obtenir cette vérité par des
+ moyens qui puissent être nuisibles aux intérêts supérieurs de la
+ Patrie. Je passerais sous silence la pureté de ma pensée, si je
+ n'avais pour garant la loyauté de mes actes, depuis le début de ce
+ lugubre drame.</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span></p>
+
+ <p>Je me suis permis, Monsieur le Président, de faire un appel à votre
+ haute justice, pour faire cette vérité; j'ai imploré aussi le
+ Gouvernement de mon pays, parce que je pensais qu'il lui serait
+ possible de concilier tout à la fois les intérêts de la Justice, de la
+ pitié enfin, que doit inspirer une situation aussi épouvantable, aussi
+ atroce, avec les intérêts du pays.</p>
+
+ <p>Quant à moi, Monsieur le Président, sous les injures les plus
+ abominables, quand ma douleur devenait telle, que la mort m'eût été un
+ bienfait, quand ma raison s'effondrait, quand tout en moi se déchirait
+ de me voir traité ainsi comme le dernier des misérables, quand enfin
+ un cri de révolte s'échappait de mon c&oelig;ur à la pensée de mes
+ enfants qui grandissent, dont le nom est déshonoré... c'est vers vous,
+ Monsieur le Président, c'est vers le Gouvernement de mon pays que
+ s'élevait mon cri d'appel suprême, c'est de ce côté que se tournaient
+ toujours mes yeux, mon regard éploré. J'espérais tout au moins,
+ Monsieur le Président, que l'on me jugerait sur mes actes. Depuis le
+ début de ce lugubre drame, je n'ai jamais dévié de la ligne de
+ conduite que je m'étais tracée, que me dictait inflexiblement ma
+ conscience. J'ai tout subi, j'ai tout supporté, j'ai été frappé
+ impitoyablement sans que j'aie jamais su pourquoi... et, fort de ma
+ conscience, j'ai su résister.</p>
+
+ <p>Ah! certes, j'ai eu des moments de colère, des mouvements
+ d'impatience, j'ai laissé exhaler parfois tout ce qui peut jaillir
+ d'amertume d'un c&oelig;ur ulcéré, dévoré d'affronts, déchiré dans ses
+ sentiments les plus intimes. Mais je n'ai jamais oublié un seul
+ instant qu'au-dessus <span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span> de toutes les passions humaines, il y avait
+ la Patrie.</p>
+
+ <p>Et cependant, Monsieur le Président, la situation qui m'était faite
+ est devenue plus atroce chaque jour, les coups ont continué à pleuvoir
+ sur moi, sans trêve, sans jamais rien y comprendre, sans jamais les
+ avoir provoqués, ni par mes paroles ni par mes actes.</p>
+
+ <p>Ajoutez à ma douleur propre, si atroce, si intense, le supplice de
+ l'infamie, celui du climat, de la quasi-réclusion, me voir l'objet du
+ mépris, souvent non dissimulé, et de la suspicion constante de ceux
+ qui me gardent nuit et jour, n'est-ce pas trop, Monsieur le
+ Président... pour un être humain qui a toujours et partout fait son
+ devoir?</p>
+
+ <p>Et ce qu'il y a d'épouvantable pour mon cerveau déjà si halluciné,
+ déjà si hébété, qui chavire à tous les coups qui le frappent sans
+ cesse, c'est de voir que, quelle que soit la rectitude de sa conduite,
+ sa volonté invincible qu'aucun supplice n'entamera, de mourir comme il
+ a vécu, en honnête homme, en loyal Français, c'est de se voir, dis-je,
+ traité chaque jour plus durement, plus misérablement.</p>
+
+ <p>Ma misère est à nulle autre pareille, il n'est pas une minute de ma
+ vie qui ne soit une douleur. Quelle que soit la conscience, la force
+ d'âme d'un homme, je m'effondre, et la tombe me serait un bienfait.</p>
+
+ <p>Et alors, Monsieur le Président, dans cette détresse profonde de tout
+ mon être broyé par les supplices, par cette situation d'infamie qui me
+ brise, par la douleur qui m'étreint à la gorge et qui m'étouffe, le
+ cerveau halluciné par tous les coups qui me frappent sans trêve, <span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span>
+ c'est vers vous, Monsieur le Président, c'est vers le Gouvernement de
+ mon pays que je jette le cri d'appel, sûr qu'il sera écouté.</p>
+
+ <p>Ma vie, Monsieur le Président, je n'en parlerai pas. Aujourd'hui comme
+ hier, elle appartient à mon pays. Ce que je lui demande simplement
+ comme une faveur suprême, c'est de la prendre vite, de ne pas me
+ laisser succomber aussi lentement par une agonie atroce, sous tant de
+ supplices infamants que je n'ai pas mérités, que je ne mérite pas.</p>
+
+ <p>Mais ce que je demande aussi à mon pays, c'est de faire faire la
+ lumière pleine et entière sur cet horrible drame; car mon honneur ne
+ lui appartient pas, c'est le patrimoine de mes enfants, c'est le bien
+ propre de deux familles.</p>
+
+ <p>Et je supplie aussi, avec toutes les forces de mon âme, que l'on pense
+ à cette situation atroce, intolérable, pire que la mort, de ma femme,
+ des miens; que l'on pense aussi à mes enfants, à mes chers petits qui
+ grandissent, qui sont des parias; que l'on fasse tous les efforts
+ possibles, tout ce qui en un mot est compatible avec les intérêts du
+ pays, pour mettre le plus tôt possible un terme au supplice de tant
+ d'êtres humains.</p>
+
+ <p>Confiant dans votre équité, je vous prie, Monsieur le Président de la
+ République, de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments
+ respectueux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 25 novembre 1897.</p>
+
+ <p class="left2">Monsieur le Président,</p>
+
+ <p>Je me permets de faire un nouvel et pressant appel à votre haute
+ équité, jeter aussi à vos pieds l'expression de mon profond désespoir.</p>
+
+ <p>Depuis plus de trois ans, innocent du crime abominable pour lequel
+ j'ai été condamné, je ne demande que de la justice, la découverte de
+ la vérité.</p>
+
+ <p>Dès le lendemain de ma condamnation, quand M. le commandant du Paty de
+ Clam est venu me trouver, au nom de M. le Ministre de la Guerre, pour
+ me demander si j'étais innocent ou coupable, je lui ai répondu que non
+ seulement j'étais innocent, mais que je demandais la lumière, toute la
+ lumière, et j'ai sollicité aussitôt l'aide des moyens d'investigation
+ habituels, soit par les attachés militaires, soit par tout autre moyen
+ dont dispose le Gouvernement.</p>
+
+ <p>Il me fut répondu que des intérêts supérieurs empêchaient l'emploi de
+ ces moyens d'investigation, mais que les recherches se poursuivraient.</p>
+
+ <p>Depuis plus de trois ans donc, j'attends dans la situation la plus
+ effroyable qu'il soit possible de rêver, j'attends toujours, et les
+ recherches n'aboutissent pas.</p>
+
+ <p>Si donc, d'une part, des intérêts supérieurs ont empêché, empêchent
+ probablement toujours, l'emploi des moyens d'investigation qui seuls
+ peuvent permettre de <span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span> mettre un terme à cet effroyable martyre de
+ tant d'êtres humains, à plus forte raison devais-je les respecter, et
+ c'est ce que j'ai fait invinciblement.</p>
+
+ <p>Mais, d'autre part, Monsieur le Président, voilà plus de trois ans que
+ dure cette effroyable situation, mes enfants grandissent déshonorés,
+ ce sont des parias; leur éducation est impossible, et j'en deviens fou
+ de douleur... Les mêmes intérêts ne peuvent cependant pas exiger que
+ ma chère femme, mes pauvres enfants leur soient immolés.</p>
+
+ <p>Je viens simplement soumettre cette horrible situation à votre haute
+ équité, à celle du Gouvernement. Je viens simplement demander de la
+ justice pour les miens, pour mes enfants, qui sont les premières et
+ les plus épouvantables victimes.</p>
+
+ <p>Confiant dans votre haute équité, je vous demande Monsieur le
+ Président, de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments
+ dévoués et respectueux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 20 décembre 1897.</p>
+
+ <p class="left2">Monsieur le Président,</p>
+
+ <p>Je me permets de venir faire un appel suprême à votre haute justice, à
+ celle du Gouvernement.</p>
+
+ <p>Je <ins class="correction" title="délare">déclare</ins> simplement encore que je ne suis pas l'auteur de la lettre
+ qui m'a été imputée; j'ajoute que tout <span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span> mon passé, sur lequel la
+ lumière doit être faite aujourd'hui, que toute ma vie s'élève et
+ proteste contre la seule pensée d'un acte aussi infâme.</p>
+
+ <p>Depuis le premier jour de ce terrible drame, j'attends son
+ éclaircissement, un meilleur lendemain, la lumière.</p>
+
+ <p>La situation supportée ainsi depuis plus de trois ans est aussi
+ effroyable pour ma chère femme, pour mes malheureux enfants, que pour
+ moi. Je viens simplement remettre leur sort, le mien, entre vos mains,
+ entre celles de M. le Ministre de la Guerre, entre les mains de M. le
+ Ministre de la Justice, de mon pays, pour demander s'il ne serait pas
+ possible de donner une solution, de mettre enfin un terme à cet
+ épouvantable martyre de tant d'êtres humains.</p>
+
+ <p>Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien
+ agréer l'expression de mes sentiments respectueux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 12 janvier 1898.</p>
+
+ <p class="left2">Monsieur le Président,</p>
+
+ <p>Innocent du crime abominable pour lequel j'ai été condamné, depuis le
+ premier jour de ce lugubre drame je ne demande que la lumière.</p>
+
+ <p>Chaque fois que j'ai sollicité l'intervention des <span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span> moyens
+ d'investigation dont dispose le Gouvernement, pour mettre enfin un
+ terme à cet horrible martyre de tant d'êtres humains, il me fut
+ répondu qu'il y avait en cause des intérêts supérieurs au mien. Je me
+ suis incliné, comme je m'incline, comme je m'inclinerai toujours
+ devant ces intérêts, comme c'est mon devoir.</p>
+
+ <p>Voilà trois ans que j'attends.</p>
+
+ <p>La situation est effroyable pour tous les miens, intolérable pour moi.</p>
+
+ <p>Il n'y a pas d'intérêts qui puissent exiger qu'une famille, que mes
+ enfants, qu'un innocent leur soient immolés.</p>
+
+ <p>Je viens donc simplement faire appel à votre haute justice, à celle du
+ Gouvernement, pour demander mon honneur, de la justice enfin pour tant
+ de victimes innocentes.</p>
+
+ <p>Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien
+ agréer l'expression de mes sentiments respectueux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 16 janvier 1898.</p>
+
+ <p class="left2">Monsieur le Président de la République,</p>
+
+ <p>Je résume et renouvelle l'appel suprême que j'adresse au Chef de
+ l'État, au Gouvernement, à M. le Ministre <span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> de la Guerre, pour
+ demander mon honneur, de la justice enfin, si l'on ne veut pas qu'un
+ innocent, qui est au bout de ses forces, succombe sous un pareil
+ supplice de toutes les heures, de toutes les minutes, avec la pensée
+ épouvantable de laisser derrière lui ses enfants déshonorés.</p>
+
+ <p>Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, dans
+ celle de M. le Ministre de la Guerre, je vous demande de vouloir bien
+ agréer l'expression de mes sentiments respectueux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 1<sup>er</sup> février 1898.</p>
+
+ <p class="left2">Monsieur le Président,</p>
+
+ <p>Je vous renouvelle, avec toutes les forces de mon être, l'appel que
+ j'ai déjà adressé au Chef de l'État, au Gouvernement, à M. le Ministre
+ de la Guerre.</p>
+
+ <p>Je ne suis pas coupable. Je ne saurais l'être.</p>
+
+ <p>Au nom de ma femme, de mes enfants, des miens, je viens demander la
+ revision de mon procès, la vie de mes enfants, de la justice enfin
+ pour tant de victimes innocentes.</p>
+
+ <p>Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, dans
+ celle de M. le Ministre de la Guerre, je vous demande de vouloir bien
+ agréer l'expression de mes sentiments respectueux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 7 février 1898.</p>
+
+ <p class="left2">Monsieur le Président,</p>
+
+ <p>Depuis trois mois, dans la fièvre et le délire, j'ai adressé de
+ nombreux appels au chef de l'État, au Gouvernement, sans pouvoir
+ obtenir de solution, un terme à cet effroyable martyre de tant d'être
+ humains.</p>
+
+ <p>J'ai adressé un nouvel appel il y a quelques jours.</p>
+
+ <p>Mais je viens de recevoir les lettres de ma chère femme, de mes
+ enfants, et si mon c&oelig;ur se brise, se déchire, devant tant de
+ souffrances imméritées, il se révolte aussi.</p>
+
+ <p>Comme je l'ai déjà dit, comme je le répète encore, car tout cela est
+ trop épouvantable, dès le lendemain de ma condamnation, c'est-à-dire
+ il y a plus de trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est
+ venu me trouver, au nom du Ministre de la Guerre, pour me demander si
+ j'étais innocent ou coupable, j'ai déclaré que non seulement j'étais
+ innocent, mais que je demandais la lumière, toute la lumière, et j'ai
+ sollicité aussitôt l'aide des moyens d'investigation habituels, soit
+ par les attachés militaires, soit par tout autre dont dispose le
+ Gouvernement.</p>
+
+ <p>Il me fut répondu alors que des intérêts supérieurs empêchaient les
+ moyens d'investigation habituels, mais que les recherches se
+ poursuivraient.</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span></p>
+
+ <p>J'ai attendu ainsi pendant plus de trois ans, dans la situation la
+ plus effroyable qu'il soit possible; et les recherches n'aboutissent
+ pas.</p>
+
+ <p>Si donc, d'une part, des intérêts supérieurs ont toujours empêché,
+ doivent toujours empêcher l'emploi des moyens d'investigation qui,
+ seuls, peuvent mettre enfin un terme à cet effroyable martyre de tant
+ d'êtres humains, à plus forte raison devais-je respecter ces intérêts,
+ et c'est ce que j'ai toujours fait invinciblement.</p>
+
+ <p>Mais, d'autre part, cette situation dure depuis plus de trois ans, ma
+ chère femme subit un martyre épouvantable, mes enfants grandissent
+ déshonorés, en parias, j'agonise dans un cachot sous tant de supplices
+ de l'infamie; il n'y a pas d'intérêt au monde, car ce serait un crime
+ de lèse-humanité, qui puisse exiger qu'une femme, que des enfants,
+ qu'un innocent leur soient immolés.</p>
+
+ <p>Je viens soumettre une dernière fois toute l'horreur tragique de cette
+ situation à votre haute équité et à celle du Gouvernement. Je viens
+ demander de la justice pour les miens, la vie de mes enfants, un terme
+ enfin à ce martyre aussi effroyable de tant d'êtres humains.</p>
+
+ <p>Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, je vous
+ demande de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments
+ respectueux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 12 mars 1898.</p>
+
+ <p class="left2">Monsieur le Président,</p>
+
+ <p>Je vous ai adressé un appel, le 20 novembre dernier, pour demander la
+ revision de mon procès.</p>
+
+ <p>A la même date, j'ai fait appel à la loyauté du général de Boisdeffre,
+ chef d'état-major général de l'armée, pour lui demander de vouloir
+ bien exprimer au Chef de l'État son avis sur la revision.</p>
+
+ <p>Cet avis ayant été favorable, votre avis, Monsieur le Président, a été
+ également favorable à la revision, puisqu'il m'a été déclaré
+ officiellement que la demande que je vous avais adressée à cette date
+ avait été transmise suivant la forme constitutionnelle au
+ Gouvernement.</p>
+
+ <p>Je réitère donc purement et simplement aujourd'hui ces appels.</p>
+
+ <p>Je fais donc appel à votre haute équité, à celle du Gouvernement, pour
+ demander, conformément aux avis exprimés à la suite de cet appel du 20
+ novembre 1897, avis qui ne sauraient être contraires aujourd'hui, dont
+ la suite a été favorable, puisqu'il m'a été déclaré officiellement que
+ transmission en avait été faite au Gouvernement, pour demander,
+ dis-je, que justice soit enfin faite, que la revision ait enfin lieu.</p>
+
+ <p>Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, <span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span> je
+ vous demande de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments
+ respectueux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 20 mars 1898.</p>
+
+ <p class="left2">Monsieur le Président,</p>
+
+ <p>Je résume tous les appels précédents. Innocent du crime abominable
+ pour lequel j'ai été condamné, je viens faire appel à la haute justice
+ du Chef de l'État, pour demander la revision de mon procès.</p>
+
+ <p>Confiant dans votre équité, je vous demande de vouloir bien agréer
+ l'expression de mes sentiments respectueux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 22 avril 1898.</p>
+
+ <p class="left2">Monsieur le Président,</p>
+
+ <p>Ignorant quelle suite a été donnée aux demandes de revision que je
+ vous ai adressées, je les résume toutes en ces quelques mots.</p>
+
+ <p>Innocent du crime abominable pour lequel j'ai été <span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span> condamné, je
+ fais appel à la haute justice du Chef de l'État, pour obtenir la
+ revision de mon procès.</p>
+
+ <p>Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien
+ agréer l'expression de mes sentiments respectueux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 28 mai 1898.</p>
+
+ <p class="left2">Monsieur le Président,</p>
+
+ <p>Depuis le mois de novembre 1897, j'ai adressé de nombreux appels au
+ Chef de l'État pour demander de la justice pour les miens, un terme à
+ ce martyre aussi effroyable qu'immérité de tant d'êtres humains, la
+ revision de mon procès.</p>
+
+ <p>J'ai fait appel également au Gouvernement, au Sénat, à la Chambre des
+ Députés, à ceux qui m'ont fait condamner, à la Patrie en un mot, à qui
+ il appartient de prendre cette cause en mains. Car c'est la cause de
+ la justice, du bon droit, parce que, depuis le premier jour de ce
+ lugubre drame, je ne demande ni grâces, ni faveurs, de la vérité
+ simplement, parce qu'enfin, quand il s'agit de ces deux choses, qui se
+ nomment «Justice, Honneur», toutes les questions de personnes doivent
+ s'effacer, toutes les passions doivent se taire.</p>
+
+ <p>Tout cela dure depuis six mois, j'ignore toujours quelle est la suite
+ définitive donnée à toutes les <span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span> demandes de revision, je ne sais
+ toujours rien... si, je sais qu'une noble femme, épouse, mère, que
+ deux familles pour qui l'honneur est tout, souffrent le martyre...</p>
+
+ <p>Si, je sais qu'un soldat qui a toujours loyalement et fidèlement servi
+ sa patrie, qui lui a tout sacrifié, situation, fortune, pour lui
+ consacrer toutes ses forces, toute son intelligence, je sais que ce
+ soldat agonise dans un cachot, livré nuit et jour à tous les supplices
+ de l'infamie, à toutes les suspicions imméritées, à tous les outrages.</p>
+
+ <p>Encore une fois, Monsieur le Président de la République, au nom de ma
+ femme et de mes enfants, des miens, je fais appel à la Patrie, au
+ premier magistrat du pays, pour demander de la justice pour tant de
+ victimes innocentes, la revision de mon procès.</p>
+
+ <p>Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien
+ agréer l'expression de mes sentiments respectueux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 7 juin 1898.</p>
+
+ <p class="left2">Monsieur le Président,</p>
+
+ <p>Depuis de longs mois, j'adresse appels sur appels au Chef de l'État,
+ pour demander la revision de mon procès.</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span></p>
+
+ <p>J'ai réitéré encore cet appel, le 26 mai dernier. De jour en jour,
+ d'heure en heure, j'attends une réponse qui ne vient pas.</p>
+
+ <p>Mes forces physiques, morales, diminuent chaque jour... Je <ins class="correction" title="me">ne</ins> demande
+ plus qu'une chose à la vie, pouvoir descendre apaisé dans la tombe,
+ sachant le nom de mes enfants lavé de cette horrible souillure.</p>
+
+ <p>S'il faut mourir victime innocente, je saurai mourir, Monsieur le
+ Président, léguant mes pauvres malheureux enfants à ma chère Patrie,
+ que j'ai toujours fidèlement et loyalement servie... Mais tout au
+ moins, Monsieur le Président, je sollicite de votre bienveillance une
+ réponse à mes demandes de revision, réponse que je vais attendre
+ anxieusement, de jour en jour. Mettant toute ma confiance dans la
+ haute équité du Chef de l'État, je vous demande de vouloir bien agréer
+ l'expression de mes sentiments respectueux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">A. Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span></p>
+
+<h3>DEUX LETTRES<br /><br />
+
+A<br /><br />
+
+<big>M. LE GÉNÉRAL DE BOISDEFFRE</big></h3>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 5 juillet 1898.</p>
+
+ <p class="left2">Mon Général,</p>
+
+ <p>Le c&oelig;ur perdu, le cerveau en lambeaux, c'est vers vous, mon
+ général, que je viens encore jeter un nouveau cri de détresse, un cri
+ d'appel plus poignant, plus déchirant que jamais. Je ne vous parlerai
+ ni de mes souffrances, ni des coups qui pleuvent sans repos ni trêve
+ sur moi sans jamais rien y comprendre, sans jamais les avoir provoqués
+ ni par un acte, ni par une parole. Mais je vous parlerai, oh! mon
+ général, de l'horrible douleur de ma famille, des miens, d'une
+ situation tellement tragique, que tous finiraient par y succomber. Je
+ vous parlerai toujours et encore de mes enfants, de mes chers petits
+ qui grandissent déshonorés, qui sont des parias, pour vous supplier,
+ de toutes les forces de mon âme, les mains jointes dans une prière
+ <span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span> suprême, avec tout mon c&oelig;ur de Français, de père, de faire
+ tout ce qui est humainement faisable pour mettre le plus tôt possible
+ un terme à cet effroyable martyre de tant d'êtres humains.</p>
+
+ <p>Oh! mon général, dites-vous bien que depuis deux ans et demi, bientôt
+ trois ans, il n'est pas une minute de ma vie, pas une seconde de mon
+ existence, qui ne soit une douleur et que, si j'ai vécu ces minutes,
+ ces secondes épouvantables, oh! mon général, c'est que j'aurais voulu
+ pouvoir mourir tranquille, apaisé, sachant le nom que portent mes
+ enfants honoré et respecté. Aujourd'hui, mon général, ma situation est
+ devenue trop atroce, les souffrances trop grandes, et... je chavire
+ totalement. C'est pourquoi je viens encore jeter le cri de détresse
+ poignante, le cri d'un père qui vous lègue ce qu'il a de plus précieux
+ au monde, la vie de ses enfants, cette vie qui n'est pas possible tant
+ que leur nom n'aura pas été lavé de cette horrible souillure.</p>
+
+ <p>C'est avec toute mon âme qui s'élance vers vous dans cette
+ épouvantable agonie, c'est avec tout mon c&oelig;ur saignant et pantelant
+ que je vous écris ces quelques lignes, sûr que vous me comprendrez.</p>
+
+ <p>Et je vous en supplie aussi, mon général, une bonne parole à ma pauvre
+ femme et l'assurance d'une aide puissante et honorable.</p>
+
+ <p>Veuillez agréer l'expression de mes sentiments respectueux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span></p>
+
+<div class="letter">
+ <p class="right2">Iles du Salut, 8 septembre 1898.</p>
+
+ <p class="left2">Mon Général,</p>
+
+ <p>Je me permets de renouveler simplement la demande que je vous ai
+ adressée, il y a deux mois, sollicitant votre bienveillance, votre
+ intervention pour appuyer mes demandes à l'effet de mettre un terme à
+ notre épouvantable martyre, sollicitant aussi toujours votre
+ protection pour mes malheureux enfants, les plus terribles victimes
+ dans ce drame.</p>
+
+ <p>Confiant dans votre équité, je vous demande de vouloir bien agréer
+ l'expression de mes sentiments dévoués et respectueux.</p>
+
+ <p class="right3"><span class="smcap">Alfred Dreyfus.</span></p>
+</div>
+
+<p class="center">453.&mdash;Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>NOTES</h2>
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Je jetai tout cela à la mer, car le lard conservé n'était
+pas mangeable; je n'avais rien pour brûler le café, qui m'était remis
+vert.</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Les lépreux avaient fait dans l'île quelques plantations,
+dont il restait des vestiges. Les tomates, à l'état sauvage maintenant,
+poussaient nombreuses.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Ce commandant, qui avait toujours gardé une attitude
+correcte, et dont je n'ai jamais connu le nom, fut remplacé peu de temps
+après par Deniel.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Depuis que j'ai écrit ces lignes, j'ai demandé au ministère
+des Colonies la remise des lettres de ma femme, aussi bien de celles qui
+ne m'étaient jamais parvenues que de celles qui ne m'étaient parvenues
+qu'en copie, ainsi que la remise des écrits que j'avais faits durant mon
+séjour à l'île du Diable et pour lesquels chaque cahier de papier,
+numéroté et paraphé, page par page, m'était enlevé aussitôt son
+achèvement, avant de pouvoir recevoir un nouveau cahier.</p>
+
+<p>Tous les papiers écrits par moi à l'île du Diable ont été retrouvés et
+m'ont été rendus. Mais des nombreuses lettres de ma femme, non parvenues
+ou parvenues en copie, il n'a pu m'en être rendu que quatre, toutes les
+autres ayant été détruites sur l'ordre de M. Lebon, alors ministre des
+Colonies.</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> La lettre du 1<sup>er</sup> septembre et celle du 25 furent les
+seules du mois qui me parvinrent.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Aucune de ces lettres ne me parvint jamais.</p>
+
+<hr class="small2" />
+
+<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3>Au lecteur</h3>
+
+ <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité
+ la version originale.</p>
+
+ <p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.</p>
+
+ <p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+ Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur
+ le mot pour voir le texte original.</p>
+
+</div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cinq années de ma vie, by Alfred Dreyfus
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ ANNÉES DE MA VIE ***
+
+***** This file should be named 38031-h.htm or 38031-h.zip *****
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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