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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913
+
+Author: Various
+
+Release Date: November 13, 2011 [EBook #38002]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3661, 26 ***
+
+
+
+
+Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913
+
+AVEC CE NUMÉRO
+"La Petite Illustration"
+CONTENANT
+LES ANGES GARDIENS
+Roman par MARCEL PRÉVOST
+CINQUIÈME ET DERNIERE PARTIE
+
+
+[Illustration: LA REVUE COMIQUE, par Henriot.]
+
+
+Ce numéro contient:
+1º LA PETITE ILLUSTRATION. Série-Roman n° 5: _Les Anges gardiens_, par
+M. Marcel Prévost;
+2° UN SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.
+
+
+[Illustration: L'ILLUSTRATION
+_Prix du Numéro: Un Franc._
+SAMEDI 26 AVRIL 1913
+_71e Année.--Nº 3661._]
+
+[Illustration: ISADORA DUNCAN ET SES DEUX ENFANTS, DOODIE ET PATRICK
+_Photographiés au mois de janvier, par Otto.--Voir l'article, page
+384._]
+
+
+
+NUMÉRO DU SALON
+
+_Le prochain numéro de_ L'Illustration, _portant la date du 3 mai, sera
+presque entièrement consacré aux Salons de peinture de la Société des
+Artistes Français et de la Société Nationale des Beaux-Arts. Il
+comprendra de nombreuses pages en couleurs et en taille-douce._
+
+La Petite Illustration _accompagnant ce numéro contiendra le texte
+complet des ÉCLAIREUSES, de_ M. MAURICE DONNAY, _de l'Académie
+française._
+
+_La semaine suivante paraîtra la pièce de_ M. ALFRED CAPUS: _HÉLÈNE
+ARDOUIN._
+
+
+
+COURRIER DE PARIS
+
+LES GRANDES SANTÉS
+
+Cela ne veut pas dire les bonnes.
+
+Les santés que j'appelle «les grandes» sont au contraire, par une espèce
+de loi saisissante et fatale, presque toujours petites, fragiles et
+capricieuses. Les grandes santés, ce sont les santés _importantes_,
+celles des gens considérables, des hommes et des femmes célèbres que
+l'on ne connaît le plus souvent que de nom et sans les avoir jamais vus,
+mais qui intéressent autant et plus même que si on les connaissait
+personnellement, parce qu'ils sont haut placés, ou fameux,--à quelque
+titre que ce soit. La caractéristique de ces santés est qu'elles ne
+s'appartiennent pas, ne sont pas libres d'être solides ou précaires sans
+qu'on le sache. Leur destin les condamne à nourrir l'attention publique.
+Au plus léger accroc, à la moindre alerte, elles occupent aussitôt le
+monde.
+
+Au sommet de ces santés capitales, il convient de mettre avec vénération
+celle du Pape. La santé du Souverain Pontife est la plus populaire. Dès
+qu'elle subit une atteinte, la foule innombrable des fidèles de tous les
+pays s'inquiète et s'émeut. Chacun, selon les moyens de son imagination,
+se représente l'auguste vieillard, le méditatif prisonnier du Vatican,
+retenu dans le fond de sa chambre silencieuse et solennelle, où ne
+pénètrent que ses parents, ses valets de chambre, ses médecins, et les
+cardinaux. Par la pensée on le voit sur son petit lit, maigre, plus
+blanc que les blancheurs dont il est revêtu, les yeux déjà fermés par le
+pouce de saint Pierre. Il bouge à peine, accablé de lassitude morale et
+harassé de responsabilités, ne faisant rien pour retenir cette précieuse
+vie que tous les autres hommes s'efforcent de garder, cette vie lourde
+et impitoyable qui s'attache à lui et semble ne pas vouloir le lâcher,
+exprès, comme si elle savait qu'il en a fait d'avance le sacrifice, et
+qu'il souffre davantage à l'endurer qu'à la perdre. La santé du Pape!
+Ah! la commotion prolongée que donnent ces mots aux millions d'âmes
+croyantes, aux esprits simples et purs, aux cours religieux! Avez-vous
+jamais songé en effet à tous les couvents, à tous les cloîtres, à tous
+les sanctuaires, à tous les asiles, à toutes les cathédrales, toutes les
+églises, toutes les chapelles, à toutes les cryptes, à tous les
+séminaires, toutes les écoles, tous les ouvroirs, toutes les
+communautés, à toutes les villes, à tous les villages, à toutes les
+maisons, à toutes les masures, à tous les endroits d'Europe, d'Afrique,
+d'Amérique et d'Asie, marqués par Dieu d'une croix, où l'on s'alarme,
+dès qu'elle est menacée, pour la santé du Pape? Bien qu'il soit
+peut-être le seul entre tous les hommes à n'en avoir pas besoin, c'est
+cependant pour lui que l'on prie le plus, que l'on prie partout, avec
+une ferveur profonde et sans égoïsme. Et sa santé, en dehors des masses
+catholiques, va même intéresser les tièdes et les détachés de la foi. Le
+libre-penseur jette un coup d'oeil distrait, mais qui n'est pas toujours
+hostile, sur les bulletins signalant les fluctuations de la maladie, et
+l'ouvrier n'a pas besoin d'être un assidu de l'église pour hocher la
+tête avec une déférence très convenable quand sa femme, à l'heure de la
+soupe, ne peut s'empêcher de lui dire: «Paraît que le Pape a pris du
+mal.» Et dans cette sympathie universelle, dans ce zèle incontesté dont
+est l'objet la sauté du Souverain Pontife, il n'entre ordinairement
+aucune perplexité sur les suites d'une catastrophe possible. Le Pape,
+après tout, peut mourir, puisqu'on sait d'avance qu'il ne meurt pas et
+qu'à l'expiration de celui-ci qui s'éteint un autre viendra, _qui, sous
+un nom différent, sera le même_. Aussi n'est-ce donc pas, à proprement
+parler, l'épouvante et l'angoisse de sa disparition prochaine qui secoue
+les bons chrétiens tourmentés par la santé du Saint-Père. Ne sont-ils
+pas d'ailleurs pleinement rassurés sur son salut? Sa place n'est-elle
+pas de toute éternité, et pour l'éternité, marquée là-haut! Par ce fait
+qu'il devait porter la tiare, il a reçu le paradis dans son berceau.
+Alors, si la mort du Pape est incapable d'ébranler la papauté, d'en
+changer et d'en interrompre le cours, et si son seul effet est de lui
+faire rejoindre plus tôt Celui dont il était ici-bas le vicaire,
+pourquoi les nouvelles de sa santé, dès qu'elles cessent d'être
+satisfaisantes, sont-elles pour un nombre incalculable de pécheurs une
+cause de trouble et d'affliction?
+
+C'est que l'on s'émeut, par respect, à l'idée que ce personnage sacré,
+le représentant de Jésus-Christ, n'est aussi et nécessairement _qu'un
+homme_, que, tout en étant et paraissant supérieur aux autres, il leur
+est pourtant pareil, par le mystère de la vie et de la mort, qu'il est
+un homme sans défense, qui a vieilli, qui n'a rien pu, malgré toute sa
+puissance spirituelle et morale, sur l'âge, la maladie, les infirmités,
+un homme qui souffre, qui est anéanti, et qui va comme le plus humble,
+le plus pauvre et le plus ignoré, rendre un de ces jours, peut-être
+demain, ce soir, le dernier soupir. Et si cet homme-là a été pendant des
+années le point de miséricorde, le centre de bénédiction et le foyer de
+sérénité, le dispensateur de grâce et de paix vers lequel, à un moment
+donné, tous les désespoirs et toutes les douleurs ont tendu leurs bras,
+alors on comprendra que l'éventualité de sa fin détermine une explosion
+de pieuse et filiale tristesse où se répand la gratitude.
+
+Et après la santé du Pape, il y a celle des rois et des reines, des
+empereurs et des impératrices, qui sont de _grandes santés_, des santés
+représentatives, des santés-valeurs, dont les moindres variations ne
+peuvent rester inaperçues, et courent la poste. A ces santés-là, tant
+d'intérêts sont attachés! Tant de questions contraires en dépendent!
+Tant de choses, selon leurs accidents, seront modifiées dans l'histoire,
+prendront tournure nouvelle! Ces santés-là sont beaucoup plus guettées,
+plus suivies, plus âprement accompagnées que celle du chancelant et
+indétrônable Pontife. Si de fiévreuses prières et des voeux brûlants sont
+dépensés à en activer la guérison, combien aussi de souhaits pervers et
+de plans et de calculs sont faits pour les étouffer, les avancer, les
+ruiner, les supprimer!
+
+Que de terribles et secrètes paroles sont dites, précédant les crimes
+qu'elles organisent! Les nouvelles de la santé des rois et des empereurs
+ne se propagent jamais dans une atmosphère douce et tranquille. Toujours
+elles gênent et contrecarrent des ambitions, des soifs, de gigantesques
+projets. La sensibilité n'est que la dernière à les accueillir et à
+s'ébranler pour elles. L'opinion ne plaint presque pas un roi ou un
+empereur qui est malade et en danger de mort. Elle se tient au courant,
+voilà tout. Mais elle s'attendrit un peu pour les femmes, les reines,
+celles qui partent jeunes encore, et les enfants, les petits princes et
+les princesses fauchés dans leur fleur.
+
+Il faut compter aussi les santés des héros, des êtres de courage et de
+gloire qui, çà et là, frappent et remplissent le monde de leurs
+exploits, santés de grands soldats, de hardis explorateurs, de visiteurs
+de pôles, d'aviateurs, d'escaladeurs de ciel... Combien celles-là nous
+sont chères, et favorites! Que de frissons leur devons-nous! Que de
+pleurs coulent de nos yeux, quand elles sont brisées!
+
+Et il y a les santés de quelques génies, des poètes, des artistes
+supérieurs qui sont la parure, la gerbe dorée, les lauriers vivants et
+pensants d'un pays, et de l'humanité...
+
+Et puis, bien en dessous, les santés des personnages célèbres--de
+quelque façon que ce soit--de toutes les notoriétés bruyantes et
+obsédantes, les santés des millionnaires, des chanteurs, de l'actrice,
+du comique, du tragédien, du danseur, de la belle madame, les santés du
+Tout-Paris, les santés-vedettes, les santés grotesques, les
+santés-joujoux, les santés-réclames, les santés «pour étrangers», les
+santés de journalisme et de conversation, les sautés à tout faire, pour
+parler et pour ne rien dire.
+
+... Et les santés de mauvais aloi, celles de l'assassin en vogue, du
+cambrioleur mystérieux, du grand financier escroc, du meurtrier
+sympathique, du parricide irresponsable et de la vitrioleuse
+inconsciente...
+
+Et il y a même, de temps en temps, parmi les grandes santés inférieures,
+celles de quelques animaux, qui ont su faire assez parler d'eux pour
+atteindre la renommée... un cheval de général ayant de plus belles
+actions que son cavalier, un chien savant qui déconcerte... un singe
+bien moins laid que certains hommes aimés...
+
+HENRI LAVEDAN.
+
+_(Reproduction et traduction réservées.)_
+
+
+
+M, ALBERT BESNARD A LA VILLA MÉDICIS
+
+La démission de M. Carolus Durau ayant laissé vacante la direction de
+l'Académie de France à Rome, l'Institut a été appelé à présenter au
+ministre une liste de trois artistes entre lesquels sera choisi le
+successeur du peintre de _la Femme au gant_. Et il a désigné MM. Albert
+Besnard, Gabriel Ferrier et Nenot, deux peintres et un architecte. Comme
+il est à peu près sans exemple que le ministre n'ait pas nommé, en
+pareil cas, l'artiste inscrit le premier sur la liste de présentation,
+il est certain qu'à l'heure où paraîtra ce numéro M. Albert Besnard, qui
+une fois déjà faillit être appelé à gouverner la villa Médicis, sera,
+par décret, investi de cette haute fonction. L'universel assentiment
+confirmera cette nomination.
+
+A maintes reprises nous avons emprunté à l'oeuvre de ce bel artiste et
+de ce grand peintre, pour les reproduire, des toiles, des pastels, des
+aquarelles. On ne saurait avoir oublié, par exemple, la série admirable
+qu'il rapportait, voilà deux ans, de l'Inde. Nous y avions puisé
+quelques-unes des pages les plus séduisantes de notre avant-dernier
+numéro de Noël, des morceaux d'une originalité savoureuse, dont on ne
+savait ce qu'on devait admirer le plus, de leur chatoyante couleur ou de
+leur expressif dessin.
+
+[Illustration: Le peintre Albert Besnard et Mme Besnard.--_Phot. H.
+Manuel._]
+
+M. Albert Besnard est, en même temps que l'un des tempéraments les plus
+personnels de ce temps, un fervent des grandes traditions sans
+lesquelles il n'est pas d'art durable et, à ce double titre, sera pour
+les pensionnaires futurs de la villa Médicis le meilleur des mentors,
+libéral, certes, indulgent aux audaces, mais qualifié, par toute son
+oeuvre--si classique, et dont s'épouvanta pourtant, tout au début,
+«l'académisme»--pour rappeler à l'occasion qu'il est des règles qui
+n'ont jamais entravé l'épanouissement d'aucune originalité.
+
+Mme Charlotte Besnard, artiste elle-même, sculpteur de talent, en même
+temps que maîtresse de maison accomplie, parfaite compagne, enfin, de
+l'homme du monde qu'est son mari, saura conserver aux salons de la villa
+Médicis, illustrés par le passage de tant de grands artistes et de tant
+d'hôtes de marque, le caractère qui en fait, dans la Ville Eternelle, un
+rayonnant foyer de l'esprit français.
+
+
+
+UN NUMÉRO COLOSSAL
+
+Comme préface au vote de la nouvelle loi militaire allemande, notre
+important et estimé confrère de Leipzig, l'_Illustrirte Zeitung_, vient
+de publier, avec l'aide évidente, et d'ailleurs déclarée, du ministère
+de la Guerre, un numéro spécial consacré entièrement à l'armée.
+
+Ce numéro est un monument. Il est formidable, écrasant et chaotique,
+comme cet autre monument qui accable aujourd'hui la plaine de Leipzig
+précisément, en souvenir de «la bataille des géants» du 18 octobre 1813.
+
+C'est vraiment quelque chose de _kolossal_ que ce numéro de journal.
+Haut de 0 m. 42, large de 0 m. 30, épais de plus de 1 centimètre, ce
+numéro, débroché, couvrirait de ses pages 20 mètres carrés; broché, il
+jauge 1 déc. cube 260. Son poids est de 1 kilo 400; sa densité: 1,214.
+Il est lourd... mais il est encore plus pesant.
+
+ *
+ * *
+
+Des spécialistes, pour la plupart des officiers supérieurs de l'active,
+y dissertent de l'armée allemande et l'étudient sous ses différents
+aspects: le commandement, les effectifs, l'organisation, son passé, sa
+mission mondiale, son influence _heureuse_ sur le développement
+matériel, physique, intellectuel et moral de la nation,--et ils
+découvrent, de ces multiples points de vue, des raisons spéciales et
+impérieuses pour réclamer l'adoption des nouveaux projets militaires.
+
+L'article de tête est du professeur Hans Delbrück. M. Delbrück est
+historien et homme politique. Il met de l'ennui dans la politique et de
+la passion dans l'histoire. Il a expliqué «la stratégie de Périclès à la
+lumière de la stratégie frédéricienne» et comparé, ailleurs, «les
+guerres médiques et les guerres des Burgondes». M. le professeur est un
+_Herr Professor_. Il rapproche, sans s'émouvoir et par-dessus des
+siècles, l'antiquité et les temps modernes, les événements antiques et
+d'autres médiévaux. Il connaît le passé dans le détail. Connaît-il aussi
+bien le présent!
+
+«Depuis 1870, écrit-il de nous dans ce numéro de l'_Illustrirte
+Zeitung_, la France est en République et est consumée par la soif de la
+revanche. Mais, aussitôt qu'ils entrevoient l'éventualité d'une guerre,
+les dirigeants français découvrent clairement que la victoire serait
+pour eux-mêmes grosse de périls. Car le général qui serait vainqueur de
+l'Allemagne tiendrait incontestablement l'armée dans sa main et s'en
+servirait, à la façon de Bonaparte, pour se rendre maître de la France.
+L'armée française est aujourd'hui sous la coupe des parlementaires,
+avocats ou journalistes. L'avancement des officiers, la nomination ou la
+mise en disponibilité des généraux dépend de tribuns, la plupart fort
+jeunes, et que les changeantes combinaisons parlementaires ont portés au
+fauteuil de ministre.
+
+» L'organisation de l'armée n'inspirerait, en temps de guerre, aucune
+confiance,--en temps de paix, elle ne présente aucune harmonie. L'armée
+française supporte impatiemment cet état de choses, mais elle le
+supporte parce qu'elle est toujours la vaincue de 1870. La victoire dans
+la grande guerre de revanche lui vaudrait, à l'intérieur même, une tout
+autre situation. C'est pourquoi les gouvernants parlementaires français
+s'empêtrent dans cette contradiction de souhaiter la guerre et de devoir
+la craindre...
+
+»... En Allemagne, conclut M. Delbrück, nous sommes libres de telles
+entraves.»
+
+Mais alors, si l'Allemagne est aussi forte, si la France est aussi
+paralysée par son régime parlementaire, pourquoi de nouveaux armements?
+Le lieutenant général von Janson répond à cette objection. Il nous
+montre trois ennemis héréditaires: la France, l'Angleterre, la Russie,
+séparés jusqu'ici par leurs intérêts antagonistes et réconciliés dans la
+haine commune de l'Allemagne. Il prévoit une guerre où l'Autriche, aux
+prises dans les Balkans, l'Italie, occupée en Afrique, laisseraient
+l'Allemagne seule face à face avec le reste de l'Europe. Le Danemark
+emboîte le pas à l'Angleterre; la Hollande aussi; la Belgique sert de
+tête de pont aux corps expéditionnaires venus de Grande-Bretagne.
+
+Plus loin, un poète supplie la nation de donner à son héros les moyens
+«d'aiguiser son épée»,--et, en première page, le héros toujours menaçant
+nous apparaît lui-même, une fois de plus, dans un portrait violemment
+colorié.
+
+[Illustration: La couverture du numéro de propagande et de publicité
+militaires publié par la _Leipziger Illustrirte Zeitung._]
+
+Sur la couverture, au-dessus de l'indication: «Numéro de la défense
+allemande», une charge de fantassins, à la baïonnette.
+
+_La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris_, nous laisse
+entendre comment on entend cette «défense». Et partout des dessins, des
+chromos: «L'empereur Guillaume Ier à Vionville (1870)», «L'assaut à
+Spicheren», «Une attaque de cavalerie», «Entrée du maréchal de Waldersee
+à Pékin», «La défense du canon,--épisode de la lutte contre les
+Herréros». Partout aussi des citations à forte charge: «Tous nos voisins
+sont autant d'ennemis jaloux de notre puissance» (Frédéric le Grand,
+Testament politique de 1753).--«Montrons-nous dignes de nos pères et
+ayons à coeur la devise du grand roi: _Toujours en vedette!_» Et la
+phrase de Moltke: «Si nous mobilisons un jour, encourons sans crainte le
+reproche d'être les agresseurs.» Et d'autres, et d'autres, et toujours
+la répétition obsédante de cette date: 1813... «Un siècle s'est écoulé
+depuis cette heure où notre peuple, animé du plus bel enthousiasme et du
+plus noble esprit de sacrifice, s'est levé les armes à la main.» Il y a
+46 pages de ce texte. Les chiffres y abondent comme les formules
+chimiques dans un prospectus d'apothicaire. Le procédé est le même:
+effrayer pour faire payer. Et l'adresse du fabricant est au bas du
+feuillet.
+
+ *
+ * *
+
+Le _Vorwaerts_ publiait, l'autre jour, la circulaire suivante qui avait
+été adressée, à la fin de février, aux fournisseurs de l'armée:
+
+MINISTERE DE LA GUERRE
+
+_Section ministérielle_
+
+Berlin, W.66 23-2 1913.
+
+N° 911/2 13.7.1 Leipziger strasse nº 5.
+
+Le numéro spécial du 10 avril de la _Leipziger Illustrirte Zeitung_ sera
+consacré tout entier à l'armée allemande et publié avec la collaboration
+du ministère de la Guerre de Berlin. Pour que rien ne manque à ce
+numéro, il est souhaitable que les fournisseurs de l'armée et toutes les
+industries relevant de la défense nationale y publient des exposés, du
+développement de leurs affaires et de leurs procédés de travail.
+
+La section ministérielle du ministère de la Guerre est prête à donner à
+ce sujet tous les renseignements désirés.
+
+_Hoffmann,_
+
+Commandant et chef de section.
+
+A cette circulaire était jointe une lettre de la rédaction de la
+_Leipziger Illustrirte Zeitung_ mettant les colonnes de la revue à la
+disposition des fournisseurs.
+
+Le résultat, c'est qu'aux 46 pages de texte viennent s'ajouter 124 pages
+de publicité. «Il vous faudra payer, avait écrit expressément l'_I. Z._,
+pour la publication de l'article. Par contre, nous vous fournirons
+gratuitement des conseils sur la forme artistique et littéraire à lui
+donner.»
+
+Toutes les branches de l'industrie nationale se retrouvent là dans leur
+spécialisation militaire: l'automobile de guerre à côté de la cuisine de
+campagne, les tanneries près des hauts fourneaux, la machine à écrire et
+l'optique, les conserves alimentaires et l'aéroplane, le pneumatique et
+les trousses de chirurgie. En une longue page on nous explique «Comment
+se confectionne une chemise de soldat». Un établissement métallurgique
+prend pour devise: «Au fer par le feu.» Les fonderies, les forges, les
+ateliers de construction donnent de copieux aperçus historiques de leurs
+entreprises. C'est à qui a contribué le plus tôt à la grandeur, à la
+prospérité et à la sauvegarde de l'Allemagne. Il y en a qui remontent au
+dix-huitième siècle, d'autres au dix-septième, d'autres au seizième. Il
+en est qui insinuent discrètement qu'on forait chez eux des canons avant
+l'invention de la poudre.
+
+Toutes les grandes firmes s'y rencontrent, y rivalisent,--toutes,
+excepté la plus fameuse: la maison Krupp. Nous nous en serions étonnés
+si nous ne venions d'apprendre qu'elle a, pour provoquer les grosses
+commandes, des moyens moins fragiles, des voies plus directes, des
+intermédiaires plus discrets que le numéro sensationnel du doyen des
+illustrés allemands. Et d'ailleurs, ne serait-ce pas en définitive pour
+le profit surtout de la maison Krupp, qui s'impose en presque toutes ces
+matières, qui défie toutes les concurrences, que ce numéro entier aurait
+été conçu? Quelle adresse suprême alors de n'y être même pas nommée!
+
+Toute cette partie publicité est truffée de croquis de machines, de
+portraits d'industriels, de tableaux de genre figurant divers épisodes
+de la vie du soldat. Et, de ces 124 pages, se dégage l'impression
+formidable que toute l'activité usinière de l'empire, que tout le labeur
+de la nation allemande ne tendent qu'à une fin: l'humiliation des autres
+peuples.
+
+ *
+ * *
+
+Telle est pourtant l'accoutumance universelle à l'incessante menace
+pangermaniste qu'une pareille manifestation, si caractéristique qu'elle
+soit, étonne à peine.
+
+Quelle sensation profonde au contraire ne provoquerait pas
+_L'Illustration_ si, en une période de difficultés internationales et de
+recrudescence des armements, elle lançait un numéro quintuple bondé
+d'articles militaires, de poèmes tyrtéens, de publicité patriotique pour
+engins de guerre nationaux, et si le gouvernement de la République
+prenait à cette publication la part qu'a prise le gouvernement impérial
+au _Deutsche Wehr-Nummer_, de notre confrère allemand, en même temps
+qu'il présentait au Reichstag un projet de loi augmentant encore les
+effectifs et le budget de l'armée!
+
+N'est-ce pas alors qu'on crierait, de l'autre côté du Rhin, au
+chauvinisme français, aux provocations, à l'esprit d'agression de la
+France!
+
+Mais, dans ce pays chauvin, agressif et provocateur, quand un grand
+illustré comme le nôtre fait paraître un numéro exceptionnel, c'est
+seulement parce que la douce fête de Noël approche. L'art seul y
+participe, et si quelque détail martial s'y glisse, c'est tout au plus
+l'armure aux ciselures étincelantes de _l'Homme au casque d'or_ de
+Rembrandt. On le connaît bien en Allemagne: il est au musée de Berlin.
+
+[Illustration: LES FUNÉRAILLES DE L'IMPÉRATRICE DE CHINE.--L'arrivée du
+catafalque dans la cour intérieure de la gare de Pékin. _Phot. F.
+Caissial._]
+
+La jeune République chinoise a fait, dans les premiers jours de ce mois,
+des funérailles solennelles à l'impératrice Long Yu. Ces honneurs
+posthumes étaient bien dus à celle qui, docile aux conseils des hommes
+d'État amenés au pouvoir par la révolution, avait décrété le
+gouvernement par le peuple et mérité ainsi le titre imprévu de
+«fondatrice du nouveau régime». Mais, si les obsèques eurent un
+caractère imposant, la pompe n'en fut pas réglée conformément aux rites
+anciens: ce n'est point par une route spécialement construite que la
+bière contenant la dépouille de l'impératrice a été transportée du
+palais de Pékin aux tombeaux de l'Ouest,--mais par chemin de fer. Du
+moins la cérémonie a-t-elle encore rappelé, par certains détails
+pittoresques, les coutumes funèbres d'autrefois.
+
+«Le cortège, parti le matin à 8 heures, nous écrit un de nos
+correspondants, M. F. Caissial, mit trois heures environ à franchir les
+trois kilomètres qui, par les voies suivies, séparent le palais de la
+gare de Pékin-Hankéou. En tête, venaient vingt-quatre chameaux chargés
+de matériel de campement,--sans doute pour servir à l'âme de Long Yu
+dans les diverses étapes qui doivent la conduire à la béatitude
+éternelle; puis trente-huit poneys blancs, précédant les voitures et les
+chaises à porteurs de la défunte souveraine. Le catafalque, soutenu par
+quatre-vingts coolies, qui, par-dessus leurs pauvres habits, avaient
+revêtu des blouses de soie légère, était escorté de soldats
+d'infanterie; enfin, quelques lanciers fermaient la marche. Tous les
+ministres chinois, en redingote et chapeau haut de forme, attendaient
+sur le quai de la gare, à côté des princes de la famille impériale en
+deuil. En leur présence, le cercueil fut placé dans le wagon funèbre, et
+le train s'ébranla lentement, tandis que les troupes présentaient les
+armes.» C'est ainsi que la dernière impératrice mandchoue a quitté Pékin
+pour aller dormir dans les tombeaux de sa dynastie son dernier sommeil.
+
+
+
+[Illustration: Capitaine Clavenad. Capitaine de Noüe. M. J.
+Aumont-Thiéville. Lieutenant de Vasselot. Sergent Richy.]
+
+LES CINQ VICTIMES
+
+UN DRAME DANS LES AIRS
+
+_Toute la France a été secouée d'un frisson d'angoisse et de stupeur en
+apprenant la catastrophe du ballon sphérique le_ Zodiac, _qui a fait
+cinq victimes, dont quatre aviateurs militaires. Catastrophe sans
+précédent dans les conditions où elle s'est produite; d'autant plus
+inexplicable que le ballon libre passe avec raison pour offrir une
+sécurité relative très grande, et que le Zodiac était piloté par un
+aéronaute expérimenté, entouré de quatre aviateurs._
+
+_On a émis, hâtivement peut-être, sur les causes du drame, diverses
+hypothèses qui, toutes, semblent renfermer au moins des parcelles de
+vérité. M. André Schelcher, chargé d'une enquête par l'Aéro-Club de
+France, a pu reconstituer les moindres détails de cette course à la
+mort. Aéronaute accompli, d'une rare compétence pour interpréter les
+moindres constatations, il a fait un triste, pèlerinage au cours duquel
+il a recueilli de nombreux témoignages, et, entre autres, celui de M.
+Spengler, électricien, qui a suivi toutes les phases du drame sur la
+commune de Fontenay-sous-Bois._
+
+_M. Schelcher nous donne, avec photographies à l'appui, la version la
+plus vraisemblable de cette randonnée fatale qui enlève à l'Aéro-Club
+cinq camarades morts en service commandé:_
+
+On sait que, sur la demande du ministre de la Guerre, l'Aéro-Club de
+France organise des ascensions réservées uniquement aux aviateurs,
+officiers ou soldats, afin de les familiariser avec les choses de l'air.
+Tous les jeudis, des pilotes ou futurs pilotes prennent part à des
+ascensions dont les départs sont donnés au parc aérostatique de
+Saint-Cloud.
+
+Jeudi, 17 avril, le _Zodiac_, cubant 1.600 mètres, devait partir, ayant
+à bord le pilote Aumont-Thiéville, dont c'était la cent vingtième
+ascension, et quatre aviateurs militaires: les capitaines Clavenad et de
+Noüe, le lieutenant de Vasselot et le sergent Richy. Le temps était
+incertain; nuageux, avec averses. Comme les passagers hésitaient,
+interrogeant le ciel, l'un d'eux s'écria, en gamin de Pans: «Oh! pas de
+chichis, ou mettra: ni fleurs ni couronnes», et l'équipage sauta dans la
+nacelle. Une ondée finissait; le ballon s'éleva à 2 h. 10.
+
+Déjà alourdi par la pluie, il gagnait péniblement en altitude, parvenant
+toutefois à s'équilibrer normalement. La traversée de Paris s'effectua
+dans des conditions assez heureuses, mais avec une dépense de lest
+importante. Le livre de bord retrouvé sur un des officiers porte les
+notes suivantes:
+
+_Lest au départ, 180 kilos._ _Pression barométrique, 755 millimètres._
+
+ HEURE ALTITUDE LEST OBSERVATIONS
+
+ 2 h. 10 départ.
+ 2 h. 15 425 m. 160 k. Sur Paris.
+ 2 h. 20 840 m. 140 k. Sur tour Eiffel.
+ 2 h. 25 025 m.
+ 325 m. 100 k. Nuage.
+ 2 h. 30 725 m. Mer de nuages.
+ 2 h. 35 1.200 m.
+
+Puis, plus rien...
+
+L'aérostat est aperçu quelques minutes plus tard, à Fontenay-sous-Bois
+et à Nogent-sur-Marne, rasant terre, choquant tous les obstacles qu'il
+rencontre. Il reprend soudain de la hauteur, et bientôt s'abat
+subitement dans la propriété de M. Cahen d'Anvers, entre
+Villiers-sur-Marne et Malnoue, où on relève trois cadavres. Seuls le
+capitaine de Noüe et le lieutenant de Vasselot respiraient encore; mais
+les deux malheureux officiers expirèrent dans la soirée.
+
+On constata immédiatement que le panneau de déchirure avait été tiré à
+fond normalement et volontairement. La nacelle, tout ensanglantée, ne
+contenait plus de lest, mais quelques bagages.
+
+Voici maintenant les résultats de notre enquête. (Les lettres majuscules
+correspondent à celles qui jalonnent notre diagramme détaillé.)
+
+A.--Après être monté à 1.200 mètres--altitude maxima, semble-t-i--en
+dépassant les nuages, le ballon commence à descendre.
+
+B.--En retraversant un nuage très chargé d'eau et de grêle, la
+condensation rapide du gaz rend la descente vertigineuse; les 100 kilos
+de lest qui, d'après le livre de bord, restaient à la disposition du
+pilote et qui, en cas normal, suffisent amplement pour descendre
+progressivement de cette altitude, sont rapidement épuisés.
+
+C.--A 100 mètres au-dessus de la gare de Fontenay-sous-Bois, traversée
+du chemin de fer. Le guide-rope prend terre et le ballon rase les
+maisons de Fontenay. Connaissant le danger d'un atterrissage rapide dans
+ces conditions, le pilote tente de franchir d'un bond l'agglomération
+qui s'étend sur la hauteur devant lui.
+
+Mais le guide-rope traîne de toute sa longueur sur les toits, que la
+nacelle frôle à moins de 50 centimètres; ce freinage provoque des «coups
+de rabat», d'autant plus dangereux que la vitesse est grande, qui
+plaquent le ballon au sol et l'y retiennent comme «poissé», même si,
+délesté, il tentait de se relever.
+
+D.--Le pilote, avec calme, profite d'un mouvement de recul du ballon
+pour larguer, sans le couper (la boucle intacte en fait foi), son
+guide-rope qui fut retrouvé villa de l'Espérance, à cheval sur la maison
+portant le n° 10, la «queue de rat» formant l'extrémité devant la grille
+et dans la direction de Paris. Aucun choc n'a encore eu lieu.
+
+[Illustration: Villa de l'Espérance, à Fontenay-sous-Bois, où s'est
+accroché le guide-rope abandonné; sur le trottoir, un des principaux
+témoins, M. Spengler.]
+
+Plus loin, on retrouve dans des jardins peu propices à un atterrissage,
+une bouteille et les bâches, prudemment retirées à l'avance de leur
+filet resté à sa place. Allégé du poids de ces objets, le ballon se met
+en légère montée, et le pilote peut avoir l'espoir de franchir la
+colline. Malheureusement, après quelques secondes, insuffisantes pour
+permettre le jet du lest de fortune, la pluie et la grêle ramènent le
+ballon au sol.
+
+E.--La nacelle est plaquée sur la façade d'une maison basse, isolée sur
+la colline, appartenant à Mme Juriecwiez. La violence du choc fut
+considérable; à la vitesse du vent évaluée à 50 kilomètres à l'heure
+s'ajoutait la force du mouvement pendulaire qu'avait pris la nacelle
+après l'abandon du guide-rope.
+
+Un témoin, qui habite près de la maison fatale, a vu nettement, au
+moment du choc des officiers debout dans la nacelle. Quand celle-ci,
+après un instant d'arrêt, remonta verticalement en pulvérisant l'avance
+du toit et la cheminée, on n'apercevait plus personne à bord. Seul, un
+bras pendait.
+
+[Illustration: Maison contre laquelle eut lieu le premier choc qui tua
+sans doute trois des aéronautes et dont on voit les traces sur le mur;
+le ballon, en poursuivant sa course déviée, a abattu la cheminée de
+l'angle gauche du toit--La photographie suivante a été prise en montant
+sur le mur de l'appentis, au-dessous du point ®.]
+
+La tourmente faisant rage, nul cri n'avait été perçu. On se précipita au
+pied de la maison pour secourir les passagers sans doute tombés du
+panier. On ne trouva qu'un passe-montagne et un képi.
+
+Sur les cinq hommes, ceux qui étaient le plus rapprochés du mur au
+moment du choc durent être tués sur le coup: Aumont-Thiéville, le
+capitaine Clavenad et le sergent Richy. Tous trois, en effet, furent
+relevés plus tard, le crâne défoncé. La blessure de Clavenad semblerait
+indiquer qu'à la minute tragique il se tenait courbé.
+
+[Illustration: Le jardin de M. Humblot, derrière la maison précédente;
+la nacelle, après avoir heurté le sol au point marqué par une croix et
+détruit deux arbres de l'espalier, a écorné le faîte du mur.--La
+photographie suivante a été prise, en sens contraire de la course du
+ballon, du petit toit désigné par le point ©.]
+
+[Illustration: Bois de Boulogne. Traversée de Paris. Bois de Vincennes.
+_Voir le diagramme détaillé ci-contre._ Diagramme complet de l'ascension
+du _Zodiac XIV_ le 17 avril 1913.]
+
+E.--Le ballon plonge ensuite dans le jardin de M. Humblot; la nacelle
+pique en terre, rebondit, arrache le faîte d'un mur au pied duquel tombe
+la montre-bacelet de Clavenad, dont le bras était en dehors; puis la
+nacelle retombe dans le jardin suivant.
+
+G.-H.--M. Spengler, qui poursuit le ballon depuis la gare de Fontenay,
+escalade le mur; il voit la nacelle ratisser un labour et s'enlever à
+nouveau au moment où il croit l'atteindre. Il entend alors distinctement
+ce suprême appel: «Sauvez-nous!»... Le ballon s'échappe, brisant encore
+une clôture de planches et écornant un toit.
+
+[Illustration: De l'autre côté du mur à espalier, la nacelle laboure la
+terre, se dirigeant vers le fort de Nogent-sur-Marne.--Sous le point O+,
+maison contre laquelle avait eu lieu le premier choc.]
+
+Dès lors, l'équipage ne donnera plus signe de vie; c'est un panier de
+morts ou d'anéantis qui se balance sous la sphère.
+
+Au point culminant, au fort de Nogent, l'aérostat se trouve à faible
+hauteur; un cycliste militaire saisit la corde du sac à bâches qui pend
+de la nacelle, mais il est vite obligé de la lâcher, et le ballon
+traverse la cour du fort en évitant les bâtiments.
+
+[Illustration: Mur du bastion sud du fort de Nogent sur lequel la
+nacelle s'est plaquée, laissant une large tache de sang qu'on voit
+encore sur la photographie, juste au-dessus de la tête du personnage.]
+
+I.-Il se trouve arrêté dans le bastion sud où la nacelle se plaque à
+nouveau sur un mur, laissant une énorme tache formée par le sang
+accumulé dans la nacelle. Le baromètre, arraché de sa gaine, roule sur
+l'herbe avec le statoscope. Labourant le glacis, le ballon sort du fort,
+marquant son passage par des gouttes de sang que la pluie n'a pas voulu
+encore effacer.
+
+[Illustration: Vitrage d'un marbrier de Nogent-sur-Marne, que la nacelle
+a défoncé au passage.]
+
+K.--A cet endroit, le terrain formant une déclivité jusqu'à la Marne, le
+ballon se maintient tant bien que mal au-dessus des obstacles. Il
+traverse la route Nationale, baisse dans un jardin, reprend de l'élan et
+jette la nacelle dans le vitrage d'un atelier de marbrier, appartenant à
+M. Héricourt, rue de Plaisance, à Nogent-sur-Marne, où elle semble
+coincée.
+
+[Illustration: Dernière maison heurtée et fils télégraphiques rompus par
+la nacelle, avant la dernière envolée du ballon.]
+
+L.--Le ballon repart, frappe le deuxième étage d'une maison, enlève la
+gouttière, rompt les fils télégraphiques du chemin de fer, et, cette
+fois, ne redescend plus. La pluie vient de cesser, le grain est passé:
+c'est enfin le retour aux lois de la force ascensionnelle.
+
+M.-N.--Il est à noter que les témoins de cette dernière scène se sont
+plutôt amusés des fantaisies du ballon, qu'ils croyaient vide, ayant
+échappé à ses pilotes au moment d'un atterrissage. Ils le virent
+s'éloigner rapidement, traverser le cimetière, franchir la Marne et
+monter, sans jamais disparaître, jusqu'à la hauteur des nuages.
+
+Le refroidissement subit survenu en les atteignant a-t-il empêché le
+ballon de remonter à l'altitude maxima où il devait s'équilibrer? Ou
+bien a-t-il ranimé les deux survivants évanouis qui se seraient alors
+pendus à la soupape? On ne sait.
+
+O.--Toujours est-il que l'aérostat fut aperçu à plus de 400 mètres de
+haut par deux artilleurs du fort de Villiers qui eurent le temps d'aller
+chercher la lunette de batterie et de voir «plusieurs passagers, de
+nombre incertain, essayer d'atteindre les cordages.
+
+Devant le spectacle terrifiant qu'ils avaient sous les yeux, dans la
+nacelle, les deux survivants sortis de leur torpeur, affolés, ont-ils,
+sans se pencher par-dessus bord pour se rendre compte de la hauteur où
+ils se trouvaient, tiré la corde rouge de déchirure, ultime manoeuvre
+qui ne doit être faite qu'à quelques mètres du sol? C'est probablement
+ce qui s'est passé.
+
+P.--M. Corbet, garde-chasse, qui se promenait aux alentours de la
+propriété de M. Cahen d'Anvers, voit le ballon à 300 mètres «se
+vriller», puis devenir à 100 mètres une loque qui s'aplatit sur le sol.
+
+[Illustration: Entrée, sur la route de Malnoue, de la propriété de M.
+Cahen d'Anvers, où eut lieu la chute finale, sous le pont. +.]
+
+Il était alors 2 h. 45. Ce drame épouvantable qui s'est déroulé sur un
+trajet de 10 kilomètres depuis la descente vertigineuse jusqu'à
+l'atterrissage, avait duré exactement dix minutes. Dans la nacelle
+renversée, on trouva les survivants sous les morts, ce qui tendrait à
+prouver que trois passagers auraient succombé avant la chute finale, et
+que le capitaine de Noüe et le lieutenant de Vasselot avaient pris le
+dessus pour manoeuvrer.
+
+On peut conclure, en somme, que la véritable clef du drame est à
+Fontenay où le ballon, quoique possédant encore une force ascensionnelle
+bien suffisante pour se maintenir dans les airs, fut précipité et plaqué
+à terre par la violence de la tempête. 11 se trouvait dès lors dans le
+domaine de phénomènes mécaniques où, la pesanteur n'intervenant plus,
+les aéronautes ne pouvaient plus avoir sur lui aucune action.
+
+_Eussent-ils eu deux fois plus de lest_, qu'ils n'auraient sans doute
+pas échappé au choc inévitable. Un hasard seul pouvait les détourner de
+l'obstacle fatal, et ce hasard n'a malheureusement pas servi mon pauvre
+ami Jacques Aumont-Thiéville et ses infortunés compagnons.
+
+ANDRÉ SCHELCHER.
+
+[Illustration: Bois de Vincennes. Fontenay-sous-Bois. Fort Se Nogent.
+Nogent-sur-Marne. Le Perreux. La Maine Bry-sur-Marne. Fort de Viciera.
+
+Le ballon, possédant cependant une force ascensionnelle suffisante, est
+maintenu au sol par la tourmente qui l'empêche de s'élever.
+
+Le ballon, dégagé de l'ouragan, reprend de l'altitude, quoique aucun jet
+de lest n'ait été fait depuis le point D.
+
+Diagramme détaillé de la période anormale de l'ascension du _Zodiac
+XIV._]
+
+
+
+[Illustration: Un arc de triomphe sur la route d'Argyrocastro.--_Phot.
+Jean Leune._]
+
+LE GÉNÉRAL EYDOUX EN EPIRE
+
+Athènes, 16 avril.
+
+Depuis la chute de Janina, le général Eydoux, chef de la mission
+militaire française en Grèce, caressait le projet d'aller en Epire
+étudier sur place cet extraordinaire terrain où l'armée grecque s'était
+si héroïquement battue. Mais un travail considérable et imprévu
+l'empêcha tout d'abord de donner suite à ce dessein, tandis que S. A. R.
+le Diadoque était encore à Janina. La mort du roi Georges, les
+funérailles, retardèrent encore son départ, qui ne put s'effectuer
+qu'après la triste cérémonie.
+
+Le gouvernement grec avait mis à la disposition du général, des
+officiers et des personnes qui l'accompagnaient, un petit vapeur et
+plusieurs automobiles. M. Raymond Aynard, ancien ministre de France à
+Cettigne, qui, désigné pour faire partie de la mission française envoyée
+aux obsèques du roi défunt, avait accompagné M. Jonnart à Athènes, était
+du voyage, ainsi que M. David, député de la Dordogne. J'eus la bonne
+fortune de pouvoir les suivre.
+
+Ce voyage ne fut qu'une longue suite de manifestations francophiles qui
+commencèrent dès le débarquement à Prévéza. La foule n'était pourtant
+pas prévenue; mais, voyant au mât du navire flotter le pavillon
+tricolore, elle se précipita... Et le général Eydoux mit le pied sur la
+terre d'Epire au cri mille fois répété de: «Vive la France!» auquel il
+répondit immédiatement par celui de: «Vive la Grèce!»
+
+L'après-midi, le général, avec sa suite, allait aux ruines de Nicopolis,
+la ville célèbre bâtie par Octave pour commémorer sa victoire d'Actium
+sur Antoine. S'étant rendu compte de ce qu'avait été la bataille qui, en
+octobre dernier, avait livré Prévéza à l'armée grecque, il se dirigea
+ensuite vers le tertre où, d'après la tradition, reposent les 3.000
+Français du général de La Sal cette, massacrés par le fameux Ali pacha en
+1798. Là, il donna un souvenir ému à ces martyrs.
+
+Au cours de cette journée, puis le lendemain, à Grimbovo et à
+Pente-Pigadia, le général Eydoux fit connaissance avec le terrain des
+luttes récentes et put personnellement en apprécier les difficultés.
+
+Enfin, le mercredi, vers 4 heures du soir, par une pluie torrentielle,
+malheureusement, nous arrivions à Janina.
+
+Les Janiniotes étaient massés sur la place. Des drapeaux français et
+grecs flottaient partout. Deux grands écussons portaient, l'un: «Vive la
+France!» et l'autre: «Vive la Grèce!»
+
+Au milieu des acclamations répétées, le général monta à l'hôtel de
+l'état-major, où l'accueillit le général Danglis, qui, bientôt, le
+priait de se montrer au balcon: les notables de la ville avaient, en
+effet, exprimé le désir de le saluer.
+
+En des discours chaleureux, ils lui dirent toute la joie qu'ils
+éprouvaient à être enfin libres, tout le plaisir qu'ils avaient à le
+remercier personnellement de la part qu'il avait prise à la préparation
+de leur délivrance.
+
+Ce à quoi le général répondit très joliment qu'il n'avait fait que son
+devoir de Français en travaillant pour la Grèce, ainsi que le veulent
+les immortelles traditions de la France. Il dit encore tout le
+contentement qu'il avait ressenti à collaborer avec des hommes comme le
+soldat et l'officier grecs, et, enfin, toute l'admiration qu'il
+éprouvait pour l'armée hellène et son chef le roi Constantin, après
+leurs belles victoires de Macédoine et d'Epire.
+
+Des cris de «Vive la France! Vive la Grèce! Vive le général Eydoux! Vive
+le roi!» éclatèrent, frénétiques, de toutes parts; le général Eydoux,
+profondément ému, s'associa à cette manifestation, dont il était
+visiblement touché jusqu'au fond du coeur, en acclamant à son tour et la
+Grèce et le roi Constantin!
+
+Après le défilé des délégations envoyées par les corporations de la
+ville, le général partit pour le consulat de France. La foule l'y suivit
+par les rues pavoisées. De nouveaux discours allaient être prononcés.
+
+Un journaliste ayant dit que c'était à la mission française que
+revenaient le mérite et la gloire des victoires grecques, le général
+répondit en remettant galamment les choses au point:
+
+«Il n'est pas exact, dit-il, que la gloire des victoires hellènes
+revienne à la mission française. Sans doute, nous y avons quelque part,
+en raison de la préparation que nous avons donnée à l'armée avant la
+guerre. Mais, si nous avons été des maîtres très docilement écoutés, il
+ne faut pas oublier que ce sont les élèves seuls, avec les connaissances
+qu'ils venaient d'acquérir, qui ont joué leur rôle dans le grand et bel
+acte de cette guerre. Il ne faut pas oublier que la gloire des victoires
+hellènes revient avant tout à l'armée grecque et à son vaillant chef,
+aujourd'hui le roi Constantin!»
+
+Et des vivats enthousiastes prouvèrent au général qu'il venait de
+trouver, en cette circonstance, les paroles qu'il fallait prononcer.
+
+Après lui, M. David, député de la Dordogne, transmit à la population le
+salut fraternel du Parlement de France. Il sut exprimer avec éloquence
+les grandes sympathies de la France envers la nation hellène en général
+et pour l'Epire en particulier. Il parla même d'alliance indispensable
+et possible, entre deux pays où «tous les coeurs ont battu et battront
+toujours à l'unisson, chaque fois qu'il s'est agi et qu'il s'agira de
+combattre pour la civilisation grecque, inspiratrice de la civilisation
+française!»
+
+Les jours suivants, le général et ses officiers visitèrent les champs de
+bataille devant Janina. Leurs impressions peuvent se résumer en cette
+appréciation que me donnait l'un d'eux: «Terrain horriblement difficile!
+Idée de manoeuvre superbe! Exécution parfaite!»
+
+Puis ils poussèrent jusqu'à Argyrocastro. Tout le long de la route, les
+populations villageoises, clergé en tête, avec icônes, croix et
+bannières, étaient venues se masser pour saluer le général Eydoux. Les
+enfants des écoles chantaient l'hymne grec, puis les femmes, en costumes
+de fête, se mettaient à danser pour exprimer leur joie...
+
+A Argyrocastro, l'accueil ne fut pas moins enthousiaste de la part de la
+population grecque. Des arcs de triomphe étaient dressés, fort simples,
+à la vérité, faits de deux piquets, d'une poutrelle, d'un pan de
+treillage où couraient quelques branches vertes, mais les ressources de
+ces bourgades sont bien modestes, et surtout l'excellente intention
+était là, suppléant au reste. Des drapeaux français et grecs partout
+mêlaient leurs plis. Les magasins étaient fermés en signe de fête. Le
+métropolite présenta le clergé, les notables, les écoles. Et ce furent
+encore des discours où les noms de la France, de la Grèce, du roi et du
+général ne furent jamais séparés et qui tous témoignaient d'un ardent
+amour pour la patrie retrouvée, d'une vibrante sympathie pour notre
+pays.
+
+Là prit fin ce voyage intéressant. Hier, le général Eydoux rentrait à
+Athènes, enchanté de tout ce qu'il avait vu, et fier, plus que jamais,
+de l'oeuvre accomplie par l'armée grecque, préparée par lui et conduite
+par son roi.
+
+JEAN LEUNE.
+
+
+
+UNE PROMENADE DANS LA LUNE
+
+Tandis que l'étude topographique de la Terre vient de se compléter par
+la découverte du Pôle Sud, les explorateurs de la Lune ne sont pas
+restés non plus inactifs, et, grâce aux travaux qu'ils poursuivent
+depuis quelques années, nous avons aujourd'hui une connaissance de notre
+satellite qui est, il n'est pas exagéré de le dire, plus avancée que
+celle du globe sur lequel nous vivons. Si la «géographie
+lunaire,»--qu'on me pardonne ce barbarisme excusable par ce temps de
+crise des humanités--si la sélénographie, dis-je, a fait récemment ces
+progrès remarquables, c'est grâce surtout à la plaque photographique,
+qui est, comme l'a dit Jansen, la véritable rétine du savant. En
+l'utilisant avec les énormes et délicates lunettes que nous avons
+maintenant, on a pu scruter dans leurs moindres détails les étranges
+paysages lunaires. Ainsi, au plaisir esthétique que leur contemplation
+procure toujours aux amants des belles formes et des jeux ravissants de
+l'ombre et de la lumière, nous avons pu ajouter des enseignements
+pratiques du plus haut intérêt et qui nous montrent d'avance le sort
+réservé à notre Terre. Car la Lune, à cause de sa masse 81 fois plus
+faible que celle de la Terre, s'est refroidie beaucoup plus vite et a
+franchi avec une certaine rapidité--en quelques millions de siècles
+seulement--les phases fatales de l'évolution de tout astre; elle est, si
+j'ose dire, une Terre mort-née.
+
+Et puis, en voyage, on se lie bon gré mal gré avec les compagnons que le
+hasard nous donne et l'on finit par se prendre pour eux d'une affection
+qui, pour être née des circonstances, n'en est pas moins sincère. C'est
+pourquoi, dans cette sarabande silencieuse qui emporte je ne sais où les
+astres vagabonds, nous aimons, de tendresse particulière, notre plus
+proche voisine, la Lune. Elle seule presque, dans l'univers, ne nous
+humilie pas par une masse et une importance supérieures aux nôtres; et
+cela nous relève, à nos propres yeux, d'avoir dans le cortège solaire,
+où nous faisons si piètre figure, cette suivante muette et docile.
+
+[Illustration: Le premier quartier de la Lune vu au grand équatorial
+coudé de l'Observatoire de Paris. _Épreuve directe d'un des clichés
+obtenus par M. Le Morvan._]
+
+A vrai dire, nous ne parlerons pas ici de la Lune tout entière, mais
+seulement de celui de ses hémisphères qui est sans cesse tourné vers
+nous, puisque la Lune met exactement le même temps à faire un tour
+complet autour de la Terre qu'à faire une rotation sur elle-même. On
+sait aujourd'hui très bien pourquoi il en est ainsi: de même que la Lune
+produit par son attraction des marées sur la Terre, celle-ci en
+produisait également sur notre satellite lorsque celui-ci avait encore
+des parties fluides. La masse de la Terre étant prépondérante, les
+marées lunaires étaient bien plus fortes que les nôtres. Or, naguère la
+Lune tournait sur elle-même beaucoup plus vite que maintenant, et la
+durée de cette rotation, que nous pouvons appeler «jour lunaire»,
+n'était guère il y a quelque 56 millions d'années, que de huit jours
+environ, et très inférieure à la durée du mois Mais il est clair que la
+protubérance liquide produite sur la Lune par l'attraction de la Terre,
+et qui tend sans cesse à se diriger vers celle-ci, devait par suite de
+sa viscosité et du frottement qu'elle produisait agir comme un frein et
+modérer peu à peu la rotation lunaire, jusqu'à ce que la durée du jour
+lunaire soit précisément égale au mois, comme nous le voyons
+aujourd'hui. Y a-t-il quelque motif de penser que l'autre hémisphère de
+la Lune est très différent de celui que nous voyons? Non, et cela
+d'autant moins que la Lune, pour diverses raisons et notamment parce
+qu'elle décrit autour de la Terre non pas un cercle mais une ellipse, se
+présente de temps en temps à nous un peu de biais, et a une sorte de
+balancement autour de son centre apparent, qu'on nomme libration, et qui
+nous montre et nous cache alternativement les régions situées près des
+bords. De la sorte, nous connaissons maintenant à peu près les 6/10 de
+sa surface totale, et c'est eux que je convie mes lecteurs à visiter
+rapidement avec moi.
+
+Depuis la découverte par Galilée des montagnes lunaires jusqu'à
+l'admirable Atlas photographique de Lowy et Puiseux, que de progrès
+réalisés! On ne pensait pas, il y a quelques années, que l'on pût rien
+ajouter à l'oeuvre magistrale de ces deux astronomes. Et pourtant mon
+savant collègue de l'Observatoire, M. Le Morvan, vient de réussir à
+compléter ce qui paraissait inégalable, et les photographies lunaires
+qu'il a obtenues récemment et dont nous donnons à nos lecteurs quelques
+spécimens inédits constituent une oeuvre qui, non seulement ne fait pas
+double emploi avec celle de Lowy et Puiseux, mais qui la couronne et
+l'amplifie en montrant sous des aspects nouveaux les tragiques grandeurs
+des paysages lunaires.
+
+Sur ces photographies obtenues, comme celles de l'Atlas lunaire de
+l'Observatoire, au moyen du grand équatorial coudé inventé par le
+regretté Lowy, l'image directe de la Lune, au foyer de cette lunette de
+18 mètres de long, a un diamètre de 16 centimètres environ. Telle est
+l'image du premier quartier que nous donnons ci-contre. En regardant
+cette image à une distance de 16 centimètres, nous voyons la Lune à peu
+près comme si nous planions à 3.000 kilomètres seulement au-dessus
+d'elle, alors que la distance réelle de la Terre à la Lune est d'à peu
+près 360.000 kilomètres. Mais cette photographie est tellement fine et
+elle a une telle richesse de détails qu'elle supporte bien soit d'être
+examinée avec une loupe très grossissante, soit d'être agrandie
+notablement par la photographie, ce qui nous donnera l'illusion de voir
+la Lune de beaucoup plus près encore. Les épreuves partielles que nous
+donnons plus loin sont des agrandissements d'environ sept fois du cliché
+direct. En plaçant notre oeil pour les examiner à environ 16 centimètres
+de la page, ce qui constitue pratiquement la distance à laquelle on peut
+en moyenne lire le plus commodément, nous voyons la surface lunaire
+comme si nous en étions séparés d'environ 450 kilomètres seulement, ce
+qui est à peu près la distance de Paris à Brest. Si d'ailleurs il y
+avait à Brest des montagnes pareilles à celle de la Lune, nous les
+verrions de Paris beaucoup moins bien que nous ne voyons celles-ci sur
+ces photographies, d'abord à cause de la courbure de la surface
+terrestre qui les cacherait au-dessous de l'horizon; mais en admettant
+même que par un procédé quelconque, par exemple en nous élevant très
+haut en ballon au-dessus de Paris, nous puissions échapper à cette
+première cause d'invisibilité, nous les verrions encore très mal à cause
+de l'absorption énorme que notre atmosphère fait subir à la lumière dès
+qu'elle vient de quelques kilomètres seulement dans le sens horizontal.
+Dans le cas de nos photographies lunaires rien de pareil, car elles ont
+été prises lorsque la Lune était très haute au-dessus de l'horizon, et
+la lumière d'un astre quand il est au zénith est moins absorbée par
+notre atmosphère que celle d'un objet terrestre situé à 8 kilomètres
+seulement de distance.
+
+[Illustration:
+
+I. Monts Altaï.--II. Mer du Nectar.--III. Mer de la Fécondité.--IV.
+Golfe du Centre.--V. Mer des Vapeurs.--VI. Mer de la Tranquillité.--VII.
+Apennins.--VIII. Mer de la Sérénité.--IX. Mer des Crises.--X. Monts du
+Caucase.--XI. Mer des Pluies.--XII. Alpes lunaires.--XIII. Mer du
+Froid.--XIV. Monts Leibnitz.--XV. Mer de la Putréfaction.
+
+1. Moretus.--2. Curtius.--3. Licetus.--4. Maurolycus.--5. Stoefler.--6.
+Orontius.--7. Gemma Frisius.--8. Walter.--9. Aliacensis.--10. Werner.
+--11. Purbach.--12. Zagut.--13. Piccolomini.--14. Almanon.--15.
+Arzachel.--16. Alphonse.--17. Ptolémée.--18. Albategnius.--19.
+Catherine.--20. Cyrille.--21. Théophile.--22. Godin.--23. Agrippa.--24.
+Jules César.--25. Archimède.--26. Aristillus.--27. Autoiycus.--28.
+Eudoxe.--29. Aristote.--30. Cléomède.--31. Atlas.]
+
+ESSAI DE CARTOGRAPHIE LUNAIRE.--L'Antarctide.
+
+[Illustration: L'ANTARCTIDE LUNAIRE _Phot. Le Morvan._]
+
+Sur les divers agrandissements que nous publions, 1 millimètre
+correspond à environ 3 kilomètres de la surface lunaire. Il n'y a donc
+pas sur la Lune d'objet, pas de colline, de vallée, d'accident
+quelconque du sol ayant 400 ou 500 mètres de dimension et que nous ne
+puissions déceler. Au contraire, sur notre Terre, dans les régions
+polaires, et dans tous les continents, sauf l'Europe, il y a des
+étendues de pays des centaines de fois plus grandes et que les
+géographes ne connaissent pas encore.
+
+Mais j'entends d'ici mes lecteurs me dire: «En agrandissant davantage
+les clichés directs de la Lune, ne pourrait-on pas y déceler des objets
+encore plus petits, aussi petits qu'on voudra?»' Non, et: pour beaucoup
+de raisons: la première est que le grain même des plaques au
+gélatino-bromure assigne une limite à la petitesse des détails
+photographiables; si l'on veut tourner la difficulté en prenant des
+plaques à grain fin, ou même des émulsions sans grain, celles-ci étant
+beaucoup moins sensibles à la lumière, on se heurte à un autre obstacle:
+il faut augmenter davantage la pose, et, comme la lunette photographique
+ne peut jamais suivre _rigoureusement_ la Lune dans son mouvement qui
+est très irrégulier, on obtient pour un autre motif du flou dans les
+images. On devine quelles prodigieuses difficultés ont dû vaincre les
+sélénographes de l'Observatoire de Paris pour obtenir les résultats
+actuels; leurs photographies n'ont pu être égalées dans aucun
+observatoire du monde, pas même dans ceux si richement outillés des
+États-Unis. Il faut l'admirer d'autant plus que l'atmosphère de Paris,
+chargée de poussières et de fumées, constitue--ce que prétendent
+certains et si j'ose employer ce vocable anglo-saxon mais commode--un
+«handicap» redoutable.
+
+Les photographies lunaires que nous reproduisons ci-contre ont été
+obtenues par M. Le Morvan sur plaques ultra-sensibles au
+gélatino-bromure et par des durées de pose voisines d'une seconde. Pour
+obtenir avec le même instrument des photographies du Soleil d'une
+intensité égale, il ne faudrait, toutes choses semblables d'ailleurs,
+qu'environ un trois-millième de seconde (ce qu'on réalise au moyen de
+diaphragmes spéciaux ultra-rapides). Cette différence montre
+immédiatement dans quelle énorme proportion la lumière du Soleil dépasse
+en intensité celle de notre satellite. En fait, les mesures
+photométriques les plus modernes ont établi que la lumière de la pleine
+Lune n'est que 1/600.000 environ de celle du Soleil. Il faudrait donc
+600.000 pleines Lunes environ réparties sur le ciel pour produire un
+éclat égal à celui de la lumière du jour. Si quelque génie malicieux
+voulait s'amuser à remplacer ainsi, sans la diminuer, la lumière du jour
+par celle de 600.000 Lunes, il ne pourrait, en réalité, pas y réussir,
+car si même, par un nouvel effet de sa puissance surnaturelle, il était
+capable de rendre ces Lunes carrées de façon à ce que, juxtaposées,
+elles ne laissent entre elles aucun intervalle, la surface tout entière
+de la voûte céleste ayant alors le même éclat que la Lune ne nous
+procurerait pas encore un éclairement égal à celui du jour à midi, par
+un beau temps; mais seulement une lumière environ six fois moindre.
+D'ailleurs, la photographie spectrale a montré que le Soleil a une
+lumière plus photogénique qu'elle. Le Soleil est beaucoup plus bleu que
+la Lune, et celle-ci est beaucoup plus jaune que lui, contrairement à
+l'impression qu'ils nous produisent généralement.
+
+Un coup d'oeil d'ensemble sur le premier quartier nous montre d'abord
+que la finesse et le modelé des détails sont beaucoup plus grands à
+mesure qu'on s'éloigne du bord circulaire vers la ligne qui sépare la
+partie éclairée de la partie sombre, et qu'on nomme le «terminateur».
+C'est que, pour les régions situées le long du terminateur, le Soleil se
+lève seulement, et les moindres aspérités du sol projettent au loin des
+ombres énormes qui accusent tous les accidents du relief. Ces ombres
+sont d'une grande netteté et comme coupées au couteau, ce qu'on ne voit
+que très rarement dans nos paysages terrestres. Il y a à cela deux
+raisons: d'abord, l'air et l'eau ayant depuis longtemps disparu de la
+Lune, le lent travail d'érosion et d'atténuation des angles que ces
+éléments font sur la Terre n'a été qu'incomplet sur la Lune; presque
+partout le sommet des montagnes et les coupures des vallées y ont gardé
+la fière et rude noblesse de leurs lignes initiales. D'autre part,
+l'atmosphère terrestre tend, à cause de la diffusion de la lumière
+qu'elle produit, à donner du flou et du moelleux aux ombres des paysages
+éloignés. Rien de pareil sur la Lune où il n'y a pas d'atmosphère
+sensible--comme on l'a démontré par plusieurs méthodes--; de là ce
+heurté dans les ombres, cette netteté de vitrail qui donne aux horizons
+lunaires leur étrange et sauvage beauté. Dans les régions éloignées du
+terminateur, le Soleil est de plus en plus haut au-dessus de l'horizon,
+les ombres projetées sont de moins en moins longues, et le paysage
+paraît de plus en plus plat. C'est pourquoi les photographies de la
+pleine Lune sont de beaucoup les moins intéressantes; le Soleil y tombe
+d'aplomb sur le centre du disque, et cela enlève à la pleine Lune, par
+la suppression presque totale des ombres projetées, ce relief et cette
+netteté qui sont si remarquables sur les photographies des phases
+lunaires moins avancées. Nous nous bornerons donc, dans notre promenade
+d'aujourd'hui, à suivre d'un pôle lunaire à l'autre le bord du
+terminateur. Aussi bien cela nous suffira pour rencontrer toutes les
+différentes formes structurales qui caractérisent la Lune tout entière.
+Et puis, en cheminant aux endroits où le Soleil est à peine levé, nous
+aurons moins chaud que dans ceux pour lesquels il est au zénith et où
+règne, comme l'ont montré les dernières recherches holométriques, une
+température de près de 180° au-dessus de zéro.
+
+[Illustration: La Mer des Vapeurs (angle inférieur droit) avec les
+grandes crevasses du sol.--_Phot. Le Morvan._]
+
+[Illustration: Éclairage du soir, au moment où le Soleil va se coucher
+sur Copernic et les Karpathes lunaires.]
+
+[Illustration: Éclairage du matin, un peu après que le Soleil s'est levé
+sur le même paysage.]
+
+_Phot. Le Morvan._
+
+Deux photographies du cirque Copernic, prises sous des éclairages
+différents de la Lune par le Soleil.
+
+Si nous suivons donc par la pensée--qui est encore le plus agréable et
+le plus rapide des véhicules--le terminateur, en partant du Pôle Sud,
+nous nous trouvons immédiatement dans une région très montagneuse et
+criblée d'innombrables cratères. Deux choses attirent de suite notre
+attention: près du pôle ces cratères ont des formes elliptiques et qui
+deviennent de plus en plus voisines de la circonférence à mesure qu'on
+s'avance vers le centre de la Lune. Ce n'est là qu'un simple effet de
+perspective dû à la sphéricité du globe lunaire, car tous ces cratères
+sont à peu près circulaires. D'autre part le terminateur, qui, à l'oeil,
+nous semblait tout à fait rectiligne, prend, maintenant que la
+photographie nous a donné une vision supra-terrestre, un aspect
+extraordinairement déchiqueté. Par endroit, l'ombre empiète profondément
+sur le quartier visible; à côté, au contraire, celui-ci s'avance
+hardiment en promontoires de lumière déliés dans la nuit; ailleurs même
+on aperçoit des points isolés, véritables oasis de lumière, environnées
+d'ombre. En les regardant, nous pouvons nous dire que nous assistons à
+un lever de Soleil sur les montagnes de la Lune: ces points lumineux
+sont les sommets de hautes montagnes que dore déjà le Soleil levant
+alors que les lieux environnants sont encore dans la nuit. C'est ainsi
+que de Genève, lorsqu'il y fait encore nuit, on voit le Mont-Blanc déjà
+rosi par le Soleil levant. Nous pouvons donc à peu de frais admirer sur
+la Lune cet _alpenglühn_ dont l'attrait fit faire à Tartarin sa
+mémorable ascension du Righi. Sans doute les modestes astronomes qui
+nous procurent un si rare spectacle céleste n'étonneront pas par leur
+héroïsme l'armurier Costecalde et le brave capitaine Bravida, capitaine
+d'habillement, mais on ne peut pas tout avoir.
+
+La région du Pôle Sud est donc sur la Lune comme sur la Terre
+extrêmement montagneuse. C'est là que se trouve le plus haut sommet de
+la Lune, le Mont Leibnitz, qui, sur notre photographie, se trouve juste
+sur l'extrême bord, et qui a environ 8.200 mètres de haut, à peu de
+chose près l'altitude du point culminant de l'Himalaya. La Lune est donc
+proportionnellement beaucoup plus accidentée que la Terre puisque
+celle-ci a un diamètre quatre fois plus grand. Elle est également
+beaucoup plus volcanique. Tous ces cratères que nous voyons dans
+l'Antarctide lunaire ont des dimensions incomparablement supérieures à
+celles des plus grands orifices volcaniques de la Terre. Certains ont
+des centaines de kilomètres de diamètre. Ils sont construits d'une façon
+assez uniforme: un vaste entonnoir circulaire s'étageant en pente douce
+vers l'extérieur, en pente souvent très raide (et dont l'inclinaison
+dépasse parfois 45°) vers la plaine unie qui occupe le milieu de
+l'entonnoir. Souvent au centre du cirque, comme on le voit sur nos
+photographies, se dresse un piton isolé généralement moins élevé que le
+bord du cratère. Certains cirques lunaires ont une profondeur
+considérable. En particulier le cirque _Curtius_, visible près du
+terminateur, est profond d'environ 6.800 mètres. On a pu mesurer
+exactement ces profondeurs comme aussi la hauteur des différents sommets
+par la longueur des ombres projetées.
+
+Ces ombres changent d'ailleurs de longueur et aussi de direction suivant
+la position du Soleil, c'est-à-dire suivant les diverses phases
+lunaires, et le même paysage lunaire prend, suivant qu'il est observé
+avant ou après la pleine Lune, des aspects extrêmement différents.
+Voici, par exemple, deux photographies du cirque _Copernic_ et de ses
+environs qui forment une des plus belles régions de la Lune: la première
+de ces photographies a été prise le soir (il s'agit du soir lunaire
+naturellement) lorsque le Soleil allait se coucher sur Copernic et la
+chaîne des montagnes que l'on voit au-dessous et qui sont les Karpathes
+lunaires; l'autre, au contraire, a été prise le matin un peu après que
+le Soleil s'était levé à l'horizon de ce même paysage. Le contraste de
+ces deux photographies est saisissant par suite de l'invasion des ombres
+et des lumières lorsqu'on passe de l'une à l'autre. _Copernic_ est
+d'ailleurs un des plus beaux cirques qui se puissent voir avec le groupe
+saisissant de ses pitons centraux et sa vaste enceinte presque régulière
+dont le diamètre dépasse 90 kilomètres, et dont la profondeur atteint
+3.560 mètres.
+
+On a compté sur l'hémisphère visible de la Lune pins de 30.000 cratères
+de toutes dimensions: on a donné à beaucoup des noms, des noms de
+savants, d'astronomes généralement, et qui sans cela seraient pour la
+plupart oubliés depuis longtemps, car il n'y a jamais eu sur la Terre
+30.000 astronomes de génie, et peut-être même pas 29.000. Tous ces
+cratères sont aujourd'hui éteints, comme nos puys d'Auvergne, car les
+photographies prises à plusieurs années d'intervalle n'y ont jamais
+décelé le plus petit changement de forme. Mais, si la face de la Lune a
+aujourd'hui la rigidité immobile du cadavre, elle porte la trace visible
+des convulsions formidables qui jadis la bouleversèrent.
+
+On a longtemps discuté sur l'origine des cratères lunaires et émis à ce
+propos les idées les plus fantastiques et les plus fantaisistes. Mais il
+semble aujourd'hui bien établi, par les magistrales et récentes
+recherches de Loewy et Puiseux, qu'ils se sont formés de la façon
+suivante: après qu'une croûte solide se fut créée par refroidissement
+sur la masse incandescente et fluide de l'intérieur de la Lune, les gaz,
+qui, comme sous l'écorce terrestre et pour diverses raisons, tendent à
+se dégager vers l'extérieur, ont exercé une pression sur l'écorce. Cette
+pression interne a eu des effets généralement bien plus énergiques sur
+la Lune, car elle y était, beaucoup moins que sur la Terre,
+contre-balancée par la pesanteur des matériaux,--on sait en effet que la
+pesanteur est six fois plus petite sur la Lune que sur la Terre. Les
+pressions internes ont donc aux endroits de moindre résistance soulevé
+la croûte encore mince de la Lune sous forme d'intumescences qui ont
+pris la forme sphérique parce que la sphère est, entre toutes les
+figures, celle qui, sous une surface donnée, comprend la plus grande
+capacité. Puis, lorsque la pression a diminué, le centre du dôme s'est
+effondré dans des circonstances que précise l'étude des photographies
+qui ont donné aux cirques leurs aspects actuels. De ces cirques il en
+est qui sont de formation plus récente que les autres et on a pu
+déterminer leurs âges relatifs. Les plus jeunes sont ceux qui, notamment
+sur nos photographies, empiètent sur les enceintes des cratères voisins:
+car en géologie, comme aussi à ce qu'on m'a dit dans les sociétés, les
+êtres jeunes et vigoureux bousculent pour se faire place ceux dont la
+résistance a été affaiblie par leur plus longue durée.
+
+[Illustration: LE CAUCASE, LES ALPES ET LE POLE NORD DE LA LUNE _Phot.
+Le Morvan._]
+
+[Illustration: ESSAI DE CARTOGRAPHIE LUNAIRE.--Caucase, Alpes et Pôle
+Nord.]
+
+Puis, en continuant notre promenade le long du terminateur, nous
+rencontrons un peu après avoir dépasse le centre de la Lune un de ces
+vastes espaces de teinte sombre qui à l'oeil nu donnent à Séléné son
+saisissant aspect de visage humain, et qu'on nomme des mers. Il n'y a
+d'ailleurs actuellement, dans ces vastes plaines sombres, pas la moindre
+trace d'eau. Celle-ci est la _Mer des Vapeurs_. Inutile de dire qu'on
+n'y a jamais, de nos terrestres observatoires, aperçu la moindre trace
+de vapeurs, et qu'il n'y a pas actuellement d'atmosphère appréciable sur
+la Lune. Mais nous conservons malgré tout, par une sorte de respect
+filial, ces anciennes et baroques dénominations données par nos ancêtres
+en Uranie. La Mer des Vapeurs est surtout intéressante par les crevasses
+énormes, véritables cassures, qui sur des centaines de kilomètres et à
+travers tous les accidents du terrain y traversent le sol lunaire.
+
+Puis, bordant au Nord la Mer des Vapeurs, nous rencontrons une imposante
+chaîne de montagnes, les Apennins lunaires;--il faut qu'on sache que les
+auteurs de la nomenclature lunaire, si originaux quand il s'agissait des
+cratères et des autres accidents du sol, se sont pour les massifs
+montagneux trouvés tout à coup à court d'imagination, et ils leur ont
+purement et simplement donné des noms de montagnes terrestres. Cette
+imposante chaîne de montagnes, dont le point culminant a 6.100 mètres de
+haut, est beaucoup plus considérable en réalité que son homonyme
+italienne et s'étend sur plus de 600 kilomètres de longueur pour se
+terminer vers le magnifique cirque à piton central Eratosthène, qui a 60
+kilomètres de diamètre. Eratosthène est si profond qu'on pourrait y
+placer à l'intérieur notre grand Mont-Blanc sans que son sommet dépassât
+les bords du cratère. Comme la plupart des chaînes à la fois de la Terre
+et de la Lune, les Apennins lunaires ont deux versants très inégalement
+inclinés: l'un en pente douce vers la Mer des Vapeurs, l'autre presque à
+pic vers la Mer de la Putréfaction. Cette mer, au nom malheureux et
+d'autant plus immérité que toute trace de matière vivante et putrescible
+est invisible sur la Lune, renferme le beau cirque Archimède dont
+l'intérieur forme une plaine parfaitement unie de 80 kilomètres de
+diamètre. Un observateur placé au centre de cette plaine ne verrait pas
+les bords du cratère à cause de la rotondité marquée du globe lunaire,
+et l'horizon de toute part lui paraîtrait illimité.
+
+[Illustration: Les Apennins lunaires: un versant descend en pente douce
+vers la Mer des Vapeurs, l'autre à pic vers la Mer de la Putréfaction.
+_Phot. Le Morvan._]
+
+Enfin, et pour terminer notre promenade à vol d'oiseau, si nous longeons
+le terminateur encore un peu vers le Pôle Nord, nous rencontrons un des
+paysages les plus grandioses et les plus féeriques qui se soient jamais
+dessinés sur une rétine humaine: l'immense et sombre Mer des Pluies, sur
+laquelle courent de longues veines saillantes et comme gorgées de sang
+surhumain, et d'où émergent deux cirques disparates, Aristillus avec son
+groupe de pitons centraux et Cassini qui, dans sa vaste enceinte,
+enferme deux cratères plus petits; à l'Ouest et au Nord, cette mer est
+bordée par deux belles chaînes de montagnes qui tombent sur elle presque
+à pic: les monts du Caucase d'une part et de l'autre cette saisissante
+chaîne des Alpes dont les arêtes projettent dans la plaine des ombres
+aiguës et démesurées, et qui est coupée dans son milieu par une immense
+vallée rectiligne, brèche taillée dans la montagne par le glaive de
+quelque paladin céleste. Le sommet des Alpes lunaires, qui s'appelle,
+comme de raison, le Mont-Blanc, n'a que 3.618 mètres. 1.200 mètres de
+moins que le nôtre, et ainsi se trouve respecté--une fois n'est pas
+coutume--le sens de la hiérarchie.
+
+C'est ainsi que, grâce à la patiente habileté de M. Le Morvan et de ses
+devanciers, nous pouvons aujourd'hui admirer, aussi bien que si nous les
+visitions l'alpenstock à la main, les magiques horizons de notre soeur la
+Lune. Ils sont assez beaux, dans leur sauvage grandeur, pour ne point
+désillusionner les plus romanesques pêcheurs de Lune, car il n'est pas
+sans doute sur la Terre de paysages aussi magnifiques. Ce qui les rend
+plus attachants encore et plus mélancoliques, c'est que nul être vivant
+et pensant ne parcourt leurs étranges solitudes, puisque toute
+atmosphère sensible est bannie de la Lune. Celle-ci a déjà fourni aux
+hommes bien des images et bien des symboles: son fin croissant sert
+d'emblème et d'ornement aux déesses célestes et humaines. Aujourd'hui
+elle nous montre la solution rationnelle de la question sociale, du mal
+de vivre, puisqu'elle a supprimé spirituellement les habitants qui
+rampaient à sa surface.
+
+CHARLES NORDMANN, astronome de l'Observatoire de Paris.
+
+
+
+[Illustration: La plus éloquente des photographies prises après l'assaut
+des tranchées d'Andrinople: à droite sont couchés les soldats bulgares;
+à gauche, les soldats turcs. On voit serpenter, à l'arrière-plan, le
+réseau de fils de fer barbelés.--_Phot. D. Karasioyanot._]
+
+IMPRESSIONS DU SIÈGE D'ANDRINOPLE
+
+(EXTRAITS DU JOURNAL D'UN ASSIÉGÉ)
+
+L'auteur du «Journal du siège d'Andrinople», dont on va lire ici les
+dernières pages, a longtemps représenté la France comme consul; il n'a
+quitté la carrière que pour devenir un fonctionnaire important de la
+régie ottomane des tabacs.
+
+Son manuscrit commence à la date du 1er octobre 1912, alors qu' on sent
+déjà se préparer des événements graves et imminents: huit jours après se
+produisent, à la frontière turco-bulgare, les premières escarmouches.
+Pourtant on doute encore si ce sera la guerre. Le 14, le Monténégro a
+mis le feu aux poudres. Le 18, par les rares journaux de Constantinople
+qui parviennent à Andrinople, on apprend que la Bulgarie ou plutôt les
+alliés, ont, à leur tour, déclaré la guerre. Six jours plus tard,--dans
+la nuit du 24 au 25 octobre, le canon gronde sous Andrinople: c'est la
+première «preuve sensible» qu'on ait des hostilités. La ville est en
+état de siège, et bientôt investie.
+
+La première partie du journal, jusqu'à l'armistice, ne fait guère que
+reproduire et confirmer les notes prises également au cours du siège par
+M. Marcel Cuinet, consul de France à Andrinople, que publie en ce moment
+le _Matin_. Aussi n'y insisterons-nous pas.
+
+D'ailleurs, ceux qui sont enfermés dans la ville cernée ne savent
+rien--ou si peu de choses--touchant les opérations qui se déroulent à
+quelques kilomètres d'eux. A plus forte raison ignorent-ils ce qui se
+passe sur d'autres champs de bataille plus lointains. Seules, de brèves
+communications de l'état-major, erronées, mensongères, leur annoncent de
+temps à autre des victoires du croissant. Mais les obus et les
+shrapnells qui, tantôt sur un quartier, tantôt sur l'autre, les obligent
+maintes fois à changer d'asile, ne leur laissent aucun doute sur la
+continuation de la lutte implacable. Et puis, brusquement, c'est
+l'armistice du 3 décembre. Alors, le récit de notre assiégé se corse,
+devient d'un réel intérêt.
+
+L'ARMISTICE DÉMORALISATEUR
+
+L'auteur n'a pour les vainqueurs aucune tendresse, aucune indulgence. Il
+ne cherche pas, d'ailleurs, à donner le change, et même quand il écrit
+dans Andrinople devenue bulgare--dans Odrin--il exprime tout son
+sentiment avec une brutale franchise, avec une véhémence qu'on
+respectera, certes, tout en n'oubliant pas que la pure justice montre
+plus de sérénité.
+
+Il a eu foi dans les «Jeunes Turcs», au moins en un sens. S'il concède
+que, politiquement, le nouveau régime a commis des fautes, il est
+persuadé qu'au point de vue patriotique son oeuvre a été méritoire. Il
+est, notamment, convaincu qu'Andrinople, fortifiée par le capitaine
+Mouth, du génie allemand, est parfaitement protégée, et, quoique sa
+connaissance profonde de l'esprit turc l'incite parfois à la défiance,
+il croit que les armes ottomanes ont remporté une partie des avantages
+qu'on a proclamés. Mais quand il voit passer, sous les yeux des assiégés
+qui commencent à éprouver les premières privations, les trains qui, sans
+stopper, s'en vont ravitailler l'ennemi, ses illusions s'écroulent:
+
+«Si ces exigences, écrit-il, ont été imposées et acceptées, c'est que
+les Bulgares avaient apparemment le droit de dicter des conditions;
+c'est le partage des vaincus d'accepter la loi des vainqueurs.»
+
+L'armistice, les révélations qui, à sa faveur, arrivent jusqu'aux
+assiégés, c'est pour eux le signal de la démoralisation. Le choléra et
+le typhus sont là, parmi eux:
+
+L'eau des fleuves est polluée, la farine, le sucre, l'alcool, le sel, le
+pétrole, font défaut, ou, s'il arrive d'en découvrir quelques petites
+quantités, c'est au poids de l'or qu'il faut les payer. Les pharmacies
+sont dépourvues des médicaments les plus indispensables, les stocks sont
+épuisés, les magasins vidés. Et pendant ce temps, comme par une ironie
+préméditée, les trains bulgares défilent tous les jours sous nos yeux,
+chargés de toutes sortes de provisions pour les armées victorieuses
+auxquelles ils apportent «le vin, l'ivresse et l'abondance». Où veut-on
+en venir? Quelle fin réserve-t-on à cette ville accablée sous le poids
+de tant de maux? Pour peu que cela dure, la moitié des habitants
+d'Andrinople serviront de fossoyeurs à l'autre moitié...
+
+... Les jours commencent à nous peser terriblement. Jamais, à aucun
+moment de ce siège, nous n'avons éprouvé un tel sentiment d'oppression
+et de lassitude. Au début, on suivait les événements avec un intérêt
+mêlé d'une certaine curiosité. Plus tard, on était dominé par cette
+anxiété qui naît de l'imprévu et qui tient une si large place dans les
+préoccupations des gens livrés à eux-mêmes. Pendant la période du
+bombardement, on était encore soutenus par ces alertes qu'engendre
+l'action et qui font espérer une solution prochaine. Mais voilà près
+d'un mois que, toute opération de guerre ayant cessé, nous restons
+immobiles, l'arme au pied, livrés à toutes les incertitudes, plongés
+dans les ténèbres de l'inconnu, sans que l'on puisse prévoir un terme
+quelconque à cette situation angoissante.
+
+Les hostilités ont repris. Mais, du 1er au 24 mars, «les assiégeants ne
+donnent plus signe de vie». On est toujours dans l'ignorance absolue de
+ce qui se passe au dehors, et c'est avec une stupéfaction profonde, sans
+y rien comprendre, que, dans la nuit du 24, on entend soudain le canon
+de nouveau tonner. Pourtant, on soupçonne bien vite que cette reprise
+d'activité n'est autre chose que le signal de l'assaut final où va
+succomber Andrinople. Voici, sur cette phase décisive de la guerre, les
+impressions de «l'assiégé».
+
+LA REDDITION
+
+Cependant, dans la nuit du 24 mars, une canonnade effroyable éclate sur
+tous les points de l'horizon. On bombarde à fond toutes les forteresses;
+la terre en est secouée, les maisons tremblent sur leurs bases. On se
+rend compte que les assiégeants livrent leur suprême attaque et qu'ils
+veulent en finir.
+
+Le formidable duel d'artillerie qui vient de s'engager dure toute la
+journée du 24 et toute la nuit du 25. Quelques obus--peu--tombent en
+ville; mais, autour d'Andrinople, c'est une fournaise ardente, un
+tonnerre ininterrompu; à travers la basse dominante du canon, on perçoit
+distinctement le bruit mat de la fusillade et le crépitement strident
+des mitrailleuses déchirant l'air comme des coups de crécelle. Et cela
+ne s'arrête pas un instant; c'est bien le glas funèbre annonçant la
+lutte à mort, le choc de deux races qui s'entre-tuent avec l'énergie du
+désespoir.
+
+Le 26, c'est le même acharnement, le même déluge de feu. Vers 7 heures
+du matin, on vient nous annoncer que la cavalerie bulgare est entrée en
+ville du côté du Kaïk et de Stamboul-Yolou (la route de Constantinople).
+En même temps, nous apercevons de longues colonnes de fumée au nord-est
+et des lueurs d'incendie qui rougissent l'horizon; ce sont les casernes
+qui flambent et les ponts qui sautent; les Turcs essaient, dit-on, de
+détruire leurs ouvrages de défense. Une terrible explosion nous annonce
+que les poudrières n'existent plus. A 9 heures 1/4, on aperçoit, à la
+stupéfaction générale, le drapeau blanc flotter sur le mât de la
+forteresse de Hadirlik, quartier général de Choukri pacha. Par suite de
+quelles circonstances ce soldat intraitable a-t-il été amené à céder?
+Pas plus tard que la veille, il parlait de tenir trente ou quarante
+jours encore. Comment cette volonté de fer a-t-elle plié au point
+d'accepter aujourd'hui ce qu'elle repoussait hier avec indignation?
+
+L'explication nous vient d'elle-même. A la porte de l'établissement qui
+nous abrite, nous voyons des soldats débandés, sans armes, sans
+munitions et demandant asile. Ils meurent de faim. Ils nous racontent
+qu'après avoir subi deux jours durant le feu meurtrier des batteries
+ennemies les soldats placés aux avant-postes se rabattirent sur les
+forts de Kavkaz, de Karaguez-Tépé et d'Aïvas-Tépé, trois positions des
+plus importantes. Là, ils jetèrent la démoralisation parmi les troupes
+qui tenaient encore. Exténués de fatigue, épuisés par la faim, décimés
+par des attaques furieuses et succombant sous le nombre des assaillants,
+ces malheureux furent saisis de panique et lâchèrent pied. Leurs propres
+officiers leur donnèrent le signal d'un sauve-qui-peut général. Alors,
+on vit ce spectacle lamentable de bataillons entiers se sauvant à
+travers champs, jetant leurs armes ou les vendant contre un morceau de
+pain, pénétrant en ville pour cambrioler les boutiques et les maisons,
+et livrant une place forte de premier ordre à l'ennemi, qui croyait ne
+pouvoir l'emporter finalement qu'au prix des plus grands sacrifices.
+
+[Illustration: La cavalerie bulgare pénétrant dans les faubourgs
+d'Andrinople. _Phot. D. Karastoyanof._]
+
+--On ne se bat plus avec de tels soldats, se serait écrié Choukri pacha,
+dès qu'il eut connaissance de ces faits.
+
+Il fit aussitôt arborer le drapeau parlementaire et accepta la
+capitulation sans conditions.
+
+LES VAINQUEURS DANS LA VILLE
+
+Dès les 7 heures du malin, la cavalerie bulgare et serbe occupa la rue
+centrale, le konak, le commandement militaire et la municipalité. Elle
+était accourue, au triple galop de ses chevaux, de Bochnakeui, du Kaïk
+et de Stamboul-Yolou.
+
+Autour de ces escadrons, c'est un empressement général, un enthousiasme
+indescriptible. Grecs, Juifs, Arméniens, tous ceux qui rampaient hier
+encore aux pieds des Turcs poussent aujourd'hui des clameurs de joie et
+saluent de leurs ovations les troupes de leur nouveau César.
+
+A 10 heures, la 2e division d'infanterie, commandée par le général
+Vasof, débouche des hauts quartiers, musique en tête, enseignes
+déployées. Trois drapeaux turcs, historiés de versets du Coran richement
+brodés sur fond de soie verte et rouge, figurent au premier rang. Le
+général Vasof caracole au milieu d'un nombreux état-major et répond d'un
+air radieux aux acclamations frénétiques des ci-devant _rayas_. Ses
+soldats sont lourds, massifs, engoncés dans des uniformes décolorés; la
+plupart portent la barbe; sur leur physionomie dure, farouche, les longs
+mois de ce siège ont imprimé une sorte de patine cuivrée. Ils marchent
+d'un pas ferme et d'une allure martiale. Et il en vient, il en vient...
+on dirait des hordes accourues des steppes lointaines ou des bandes de
+guérillas organisées en milices. Quelques bataillons défilent en
+chantant l'hymne national, portant au bout de leur fusil un bouquet de
+buis simulant la palme des vainqueurs. Cette armée est suivie d'une
+foule de volontaires chrétiens, de comitadjis, de francs-tireurs,
+revêtus des costumes les plus fantaisistes. Ce sont ses plus précieux
+auxiliaires; après lui avoir servi de guides, ils vont lui servir de
+délateurs.
+
+Ce défilé dure toute la matinée; les rangs une fois rompus, fous ces
+hommes se répandent dans les cabarets, les guinguettes et se livrent à
+de copieuses libations en chantant des mélopées de leur pays.
+
+C'est assez pour le premier jour de triomphe; mais, le lendemain; quel
+réveil terrible! Les Bulgares tiennent leur proie, mais ils lui feront
+payer cher sa folle résistance. Pendant trois jours consécutifs, la
+ville est mise à sac. Les maisons turques, particulièrement, sont
+livrées au pillage d'une soldatesque brutale qui ne respire que haine et
+vengeance. Partout où l'on aperçoit aux fenêtres ces sortes de jalousies
+grillagées qui cachent les femmes musulmanes aux regards indiscrets, les
+portes sont enfoncées à coups de crosse de fusil. Adieu la claustration
+des harems, l'ombre des gynécées! On se vautre dans la débauche, on tue,
+on fait main basse sur tout ce qui tombe sous la main, bijoux, tapis,
+vêtements, glaces, on brise les meubles qu'on ne peut pas transporter.
+Des proxénètes, juifs, arméniens, grecs surtout, des mégères de quartier
+conduisent ces orgies furieuses et font leur part de profit.
+
+VERS LE CHARNIER DE LA TOUNDJA
+
+Par les rues, on voit passer de longs convois de prisonniers, leurs
+officiers en tête; ils sont hâves, mornes, décharnés par un long jeûne.
+On les conduit comme un vil bétail, à coups de crosse, de poing, à coups
+de botte; ou parque tous ces misérables à l'endroit connu sous le, nom
+de Vieux Sérail, sorte de bois situé sur la Toundja, bois de la ville,
+et là on les laissera mourir de froid ou d'inanition, à moins qu'une
+balle ne vienne mettre un terme à leurs souffrances; leurs cadavres,
+laissés sans sépulture, s'amoncellent de jour en jour, au point de
+devenir un danger pour la salubrité publique. Et, de fait, le choléra
+est de nouveau dans nos murs.
+
+Le nombre des soldats qui ont défendu la place est connu. Il faut au
+vainqueur 40.000 ou 50.000 prisonniers, en escomptant les pertes subies.
+Quelques-uns, ne prévoyant que trop le sort qui les attend, essaient de
+s'enfuir ou de, se cacher. Malheur à ceux qu'on rattrape comme à ceux
+qui leur donnent asile! Sur la moindre dénonciation, partout où l'on
+suspecte la présence d'un prisonnier, la maison est fouillée de fond en
+comble, le fuyard arrêté avec son complice et tous deux passés par les
+armes. C'est la chasse à l'homme, ou plutôt au Turc, avec des
+raffinements de cruauté. De jour, de nuit, on entend un roulement de
+manlicher: ce sont des exécutions. Les corps sont jetés par les rues,
+par les champs, dans les fleuves. J'en ai vu bon nombre le long de la
+route de Karagatch.
+
+Et, comme dans les drames les plus sombres, ou rencontre ici la note
+comique; je remarque qu'un des premiers actes des nouveaux occupants a
+été de proscrire l'usage du fez. Ceux qui persistent à le porter sont
+battus, arrêtés comme suspects, leur calotte est déchirée et jetée aux
+quatre vents. Et comme Andrinople est complètement turque du côté de
+l'occiput, comme il est impossible de se procurer du jour au lendemain
+des chapeaux en nombre suffisant pour coiffer une population aussi
+nombreuse, on est obligé de s'ingénier; on fabrique des bonnets, des
+kalpaks, on se procure de vieux chapeaux de paille, on se campe sur la
+tête toutes sortes de coiffures hétéroclites qui ne laissent pas de
+donner à la foule un certain air de carnaval. Et voilà comment
+Andrinople a eu son chapitre de chapeaux.
+
+La prise de cette citadelle a coûté aux Bulgares 8.000 à 10.000 hommes,
+d'aucuns prétendent 15.000. Ces pertes eussent été certainement beaucoup
+plus considérables si les Turcs n'avaient pas déserté au dernier moment
+leur poste d'honneur et livré lâchement les plus fortes positions à
+l'ennemi qui s'en; empara sans coup férir.
+
+Choukri pacha est prisonnier de guerre: il a rendu son épée. Le roi
+Ferdinand, arrivé incognito deux jours après la prise de la place,
+exprima le désir de le voir, et, lorsque ce général fut introduit en sa
+présence, il lui serra la main et lui rendit son arme, en le félicitant
+de sa belle conduite. C'est un beau geste! On s'honore soi-même en
+honorant un ennemi courageux.
+
+Mais un autre trait fait contraste. Le lendemain de l'entrée des
+Bulgares, comme je me rendais au quartier général pour demander
+l'autorisation de télégraphier à Paris et à Londres, j'aperçus dans une
+salle basse Choukri pacha entouré de son état-major. Le général me
+reconnut, se leva et me salua très aimablement; un grand air de
+tristesse était répandu sur sa physionomie; il n'était pas difficile de
+comprendre son état d'âme. En voyant ce soldat trahi par le sort, je ne
+pus me défendre d'un certain sentiment de compassion; je me découvris et
+lui rendis respectueusement son salut.
+
+Tout aussitôt, un officier supérieur--un géant--se précipita vers moi en
+me criant d'une voix éraillée, dans un mauvais français:
+
+--Non, non... pas ça... défendu... pas permis.
+
+--Pardon, monsieur, lui répondis-je poliment, il est toujours permis de
+saluer le courage malheureux.
+
+«ANDRINOPLE EST EN LIESSE»
+
+En attendant, Andrinople est en liesse,--en liesse sincère, ou forcée?
+Des drapeaux bulgares flottent sur toutes les maisons, les caractères
+cyrilliques surmontent toutes les administrations publiques, la langue
+du conquérant sonne partout. Les vivres arrivent en abondance, la vie
+domestique l'entre peu à peu dans ses limites normales.
+
+Et cependant une angoisse universelle étreint tous les coeurs. Les
+bandes de soldats qui circulent en armes, les arrestations, les
+perquisitions, les dénonciations, les exécutions glacent les sentiments
+de la population, qui les refoule dans le secret de son âme ou les
+masque sous les dehors de l'enthousiasme ou de l'indifférence: la, peur
+est la mère de la prudence.
+
+Les Grecs eux-mêmes commencent à déchanter. Une sourde hostilité se
+manifeste déjà à leur égard. L'enthousiasme des premiers jours a fait
+place à une certaine méfiance. Chacun sent que ses libertés sont, en
+péril, que la délivrance coûte cher et que les souffrances du siège ont
+été remplacées par le règne de la terreur rouge; car les tueries
+continuent, les exécutions se font en masse, le sang coule à torrents.
+
+Les officiers, les chefs, se rendent bien compte des excès commis; ils
+les déplorent, mais se déclarent incapables de les réprimer. «Ces excès,
+disent-ils, sont inévitables chez une armée victorieuse qui a beaucoup
+souffert.»
+
+C'est une explication, ce n'est pas une excuse. Je garde toujours le
+sentiment que l'élimination de l'élément musulman dans cette partie de
+la nouvelle Bulgarie est une idée préméditée qui dépasse les limites des
+représailles de guerre. Deux races séparées par des haines séculaires ne
+peuvent pas occuper la même I erre.
+
+Je ne saurais passer sous silence la belle tenue, des contingents serbes
+entrés dans la ville; elle contraste singulièrement avec celle de leurs
+alliés. La dignité, la politesse, les manières courtoises des officiers
+ont été remarquées de toute la population et leur ont attiré les
+sympathies générales. Il est vrai qu'une certaine tension règne entre
+Bulgares et Serbes. Ces derniers cachent à peine leurs sentiments de
+réprobation pour les excès qui se commettent et il n'est pas rare de
+voir des rixes éclater entre les soldats des deux camps.
+
+[Illustration: Entrée des vainqueurs.--_Phot. D. Karastoyanof._]
+
+Le journal se termine sur cette indication d'un dissentiment qu'on a
+signalé déjà et qui s'est traduit, notamment, dans les discussions
+auxquelles a donné lieu le récit de la capture de Choukri pacha.
+
+Nous avons publié, impartialement, de cet épisode mémorable de la guerre
+balkanique, les deux versions, celle des Bulgares et celle des Serbes,
+n'ayant pas les éléments suffisants pour prendre parti dans cette
+querelle. Nous devons ajouter, guidés toujours par le même sentiment,
+qu'au cours d'une interview qu'il accordait, la semaine dernière, au
+moment où nous paraissions, à un groupe de journalistes de diverses
+nationalités, interview dont notre excellent confrère Ludovic Naudeau a
+rendu compte dans le _Journal_, Choukri pacha lui-même a déclaré s'être
+remis aux mains des Bulgares. Mais son affirmation suffira-t-elle à
+départager des rivaux si ardents?
+
+Qu'il soit décidément difficile d'écrire l'histoire, on s'en rend compte
+dès qu'on recueille et confronte les témoignages les plus dignes de foi.
+Dans ce récit, par exemple, auquel nous nous sommes fait scrupule de
+conserver tout son caractère, de laisser son allure si vive et très
+certainement partiale--mais essayons, pour le comprendre, de nous placer
+dans l'état d'esprit de son auteur, après six mois d'inquiétudes et de
+privations--dans ce récit, plus d'un trait, sans doute, prêtera à la
+discussion. C'est ainsi que Choukri pacha a, par avance, répondu au
+reproche de lâcheté adressé à ses soldats. Au cours de la même interview
+dont nous venons de parler, comme on lui posait une question sur ce
+point, il s'écriait: «Ne dites pas de mal de nos soldats! Les pauvres
+gens!» Et les Bulgares, de leur côté, n'ont laissé passer aucune
+occasion de protester que leurs soldats n'ont pas commis les excès qu'on
+leur impute plus haut. Qu'il y ait eu, parmi ces troupes enivrées de
+leur victoire, des défaillances, elles étaient inévitables. Mais très
+vite, selon la parole que recueillit notre collaborateur Gustave Babin
+et qu'il a rapportée ici, «la menace de pendaisons haut et court fit
+tout rentrer dans l'ordre». Le commandement bulgare, qui a donné par
+ailleurs tant de preuves de sa culture, de son humanité n'eût pu, sans
+manquer à l'un de ses devoirs les plus sacrés, laisser se prolonger le
+désordre.
+
+
+
+AU COEUR DE L'ALBANIE
+
+NOTES DE VOYAGE D'UN JOURNALISTE AMÉRICAIN, PUBLIÉES PAR ARRANGEMENT
+SPÉCIAL AVEC «THE CHICAGO DAILY NEWS»
+
+III
+
+_Nous donnons ici la dernière partie du récit du voyage de M. Paul Scott
+Mowrer à travers l'Albanie. Il se termina à Durazzo, où notre confrère
+fut mis au courant d'une petite conspiration locale, un peu puérile et
+qui semble n'avoir pas eu de suite, mais qui nous renseigne de probante
+façon sur les sentiments des Serbes à l'égard de l'Autriche._
+
+D'ELBASSAN À DURAZZO
+
+En l'absence de quoi que ce soit qui ressemble à une route, les voitures
+et chariots sont inconnus dans cette partie de l'Albanie. Tout voyage,
+tout transport commercial se fait à dos de cheval. Une caravane part
+d'Elbassan pour Durazzo à peu près tous les jours. Elle amène au port un
+chargement de peaux et d'olives, elle en ramène toutes les denrées que
+les caboteurs autrichiens et italiens ont débarquées pour le commerce du
+haut pays. En été, la descente peut se faire en quarante-huit heures.
+Mais, à présent que les journées sont courtes, que la vallée est à
+moitié inondée, que toute marche est impossible dans les ténèbres, il
+faut compter sur trois jours de voyage.
+
+La route de Durazzo suit une agréable et large vallée où coule la même
+rivière torrentueuse qui nous donna tant de tracas dans la montagne.
+Aussi bien, n'y a-t-il plus de montagnes ici. Leurs sommets neigeux
+s'estompent de plus en plus dans le ciel oriental et finalement
+disparaissent. La vallée s'étale en une plaine marécageuse que limitent
+à l'horizon, tant à droite qu'à gauche, de légères collines où se
+marquent le gris des bosquets d'oliviers et les dés blancs de quelques
+maisons albanaises.
+
+Alors que dans la montagne nous ne rencontrions quasi personne, ici les
+passants sont moins rares. Voici une troupe de bûcherons qui vont dans
+le hallier manier leur large hache turque. Voici un Albanais de haute
+taille, à la barbe blanche, aux yeux ardents, suivi de trois femmes que
+ploient de lourds ballots. Lui, passe à longues enjambées, tout droit et
+sans nous voir. Mais les femmes, dont les petits pieds roses sont nus à
+cause de la boue, les enfoncent résolument dans le bourbier afin que
+nous n'en ayons pas une vue trop indiscrète.
+
+Le soir même nous atteignîmes la petite ville de Petchine, où d'abord
+nous fûmes appréhendés au corps et ensuite traités avec grande
+courtoisie par les quarante ou cinquante Serbes qui formaient la
+garnison. Le chef de la police locale était un Macédonien serbe qui
+avait passé nombre d'années aux États-Unis, où il avait tenu une
+boutique d'épicerie dans un quartier industriel de Saint-Louis. La
+guerre l'avait ramené dans les Balkans. Quand nos chevaux de bât furent
+arrivés et qu'il découvrit parmi les bagages les vieux fusils albanais
+qui nous avaient été offerts en souvenir, il se mit tout de go à battre
+nos conducteurs pour avoir enfreint la loi militaire qui interdit le
+transport des armes. Mais au même moment nous survînmes, et, comme nous
+lui apprîmes qui nous étions, il devint aussitôt fort aimable et nous
+procura une chambre pour la nuit. Un colporteur juif en occupait déjà
+l'unique couchette. Nous dûmes donc nous résoudre à étendre sur le sol
+nos peaux de mouton et nos couvertures. Nous nous couchâmes sans avoir
+soupe, tant nous étions harassés de fatigue.
+
+Le lendemain malin, on se mit en route à la pointe du jour pour arriver
+vers 3 heures dans la florissante cité de Kavaya. Là, comme tout le long
+de la côte turque, la majorité de la population est grecque. Nous fûmes
+reçus dans la principale famille de Kavaya. Elle est précisément
+d'origine grecque; mais ses membres se disent Albanais parce qu'ils sont
+nés dans le pays et qu'ils en parlent la langue. Lorsque les Serbes
+arrivèrent dans la ville, ils racontèrent à ces gens-là que le projet
+d'indépendance albanaise était abandonné. Nos Grecs s'étaient alors
+empressés d'exprimer leur ardent désir de voir désormais leur pays faire
+partie intégrante du royaume de Serbie. Ils avaient obtenu, de la sorte,
+foule de privilèges qui, autrement, ne leur auraient certes pas été
+octroyés. Et maintenant, nous arrivions avec la nouvelle, toute fraîche
+pour eux, que les puissances avaient résolu d'affranchir l'Albanie.
+Ainsi ils avaient donc commis la plus lourde des fautes en liant leur
+sort à celui des Serbes et en suscitant la jalousie des Albanais. J'ai
+rarement vu personnes plus déconcertées. «Mais, s'écriaient-ils, il n'y
+a pas un seul habitant de l'Albanie qui désire l'autonomie!» Nous, nous
+pensions aux fiers montagnards dont nous avions naguère traversé le
+domaine et nous nous taisions.
+
+«N'avez-vous pas entendu parler, continuaient-ils, de la grande pétition
+nationale de Durazzo, qui prie les puissances de remettre le pays à la
+Serbie? Interrogez qui vous voudrez, et vous verrez que ce que nous
+disons est vrai.»
+
+[Illustration: Halte dans une auberge albanaise, à Petchine.]
+
+Nous interrogeâmes dans la suite et nous apprîmes, comme nous nous y
+attendions d'ailleurs, que la population de Durazzo est grecque plus
+qu'à moitié. Cela nous donna une idée de ce que pouvait valoir la
+pétition.
+
+Néanmoins, dans l'argumentation de ces hommes épouvantés, un point nous
+impressionna. Chrétiens, ils sont naturellement Grecs orthodoxes, et
+beaucoup d'Albanais sont aussi Grecs orthodoxes, et d'autres sont
+catholiques romains. «Or, disent-ils, si l'Albanie arrive à se gouverner
+elle-même, les musulmans, qui s'y trouvent en majorité, contraindront le
+pouvoir à opprimer la population chrétienne.» Je ne doute pas que ceci
+soit exact, car ces mahométans d'Albanie sont notoirement fanatiques.
+
+La route de Kavaya à Durazzo mène d'abord à travers des marécages où
+nous pataugeâmes la moitié du temps dans trois pouces à un pied d'eau.
+Il y avait quantité d'oiseaux de marais et, à notre droite, par-dessus
+les roseaux, nous pouvions voir au loin la fumée de quelque vapeur
+longeant la côte adriatique. Les deux dernières heures, nous avons
+marché au bord même de la mer. Sur le sable dru du rivage, nous
+contournâmes la baie; puis nous franchîmes un dernier marécage qui
+sépare de la terre ferme le groupe de collines sur lesquelles est bâti
+Durazzo.
+
+Nous fûmes arrêtés aux avant-postes serbes et dûmes exhiber nos papiers.
+Ensuite, nous dépassâmes une troupe d'environ trente filles et femmes
+bohémiennes qui portaient à la ville de longs et lourds fagots.
+Quelques-unes étaient presque nues, d'autres ne semblaient avoir sur
+elles que leur canezou ouaté et leurs pantalons-sacs de calicot. Quand
+nous nous retournâmes, elles se reposaient, accroupies au milieu de la
+route, caquetaient, allumaient des cigarettes.
+
+[Illustration: Traversée d'une rivière près de Kavaya.]
+
+Dix minutes encore, et nous avions atteint les confins de la ville. Là
+s'élève une mosquée et tout autour s'étend un cimetière mahométan. Toute
+une compagnie serbe y était installée. Les uns étaient en pans de
+chemise; les autres, assis sur la pierre des tombeaux, s'étaient mis nus
+jusqu'à la ceinture. C'est à peine s'ils nous remarquèrent tant ils
+étaient occupés à blasphémer, à se gratter et à cueillir, dans leurs
+vêtements, la vermine qui s'y était logée.
+
+LE GRAND COMPLOT SERBO-AMÉRICAIN DE DURAZZO
+
+Et j'en arrive maintenant à l'histoire du grand complot serbo-américain
+de Durazzo. Je dis serbo-américain parce que, en réalité, le promoteur
+de ce stupéfiant projet, conçu pour sauver l'Albanie des griffes
+perfides de l'Europe, est un citoyen de l'Union, M. Gopcevic, de
+San-Francisco (Californie).
+
+M. Gopcevic est né à Cattaro de Dalmatie voici plus de soixante années.
+Ses parents l'emmenèrent tout enfant encore en Amérique, et il y a passé
+à peu près sa vie tout entière. Quand les Balkans se mirent en branle et
+quand l'appel de la trompette eut retenti aux oreilles de tous les
+Slaves en quelque endroit du monde qu'ils fussent, M. Gopcevic ne put
+pas résister. Il prit train et bateau, partit pour la Serbie, bien
+résolu à porter aide à ses compatriotes. S'étant rendu compte qu'en
+Macédoine il ne pourrait guère être fort utile, il regagna l'Autriche et
+s'embarqua pour Durazzo. Dans le même temps, les Serbes s'y
+établissaient. Le colonel Boulitch, le commandant de la place, fut ravi
+de recevoir un conseiller aussi capable et le nomma tout de suite chef
+de la Croix-Rouge.
+
+[Illustration: Le «gouvernement autonome» de Durazzo.
+
+De gauche à droite: major A. Pesitch, chef de l'état-major; colonel D.
+Boulitch, gouverneur militaire; évêque Jacob, ministre du Culte et de
+l'Instruction publique; B. Gopcevic, ministre de la Marine; capitaine M.
+Dinitch, ministre des Affaires étrangères.]
+
+Puis vint la désolante nouvelle que l'Italie et l'Autriche, et mainte
+autre puissance, s'opposeraient à l'occupation de Durazzo par la Serbie.
+
+Elles exercèrent en fait une telle pression sur le gouvernement serbe
+que celui-ci ordonna, au colonel Boulitch de s'éloigner de la côte le
+plus tôt qu'il pourrait. On n'aurait pas pu mieux trouver pour
+décourager et démoraliser la poignée d'officiers patriotes qui, au cours
+de l'hiver, venaient de franchir les Alpes albanaises avec un régiment
+tout entier, avec l'évident désir de donner à leur patrie un débouché
+commercial sur l'Adriatique.
+
+C'est alors qu'intervint M. Gopcevic. Il proposa à ces hommes égarés par
+le désespoir de proclamer et d'organiser eux-mêmes l'autonomie du
+territoire qu'ils occupaient. Il fut acclamé. L'on ne songeait plus qu'à
+un chose: ne pas abandonner cette conquête qui avait coûté tant
+d'efforts et de privations.
+
+Le plus pressé était de constituer un gouvernement provisoire. Il
+s'agissait de mettre l'Europe devant le fait accompli.
+
+Après quelque débat, l'on s'arrêta à l'organisation suivante: colonel D.
+Boulitch, gouverneur militaire; major A. Pesitch, chef d'état-major
+général; capitaine M. Dinitch, ministre des Affaires étrangères; Mgr
+Jacob, évêque orthodoxe de Durazzo, ministre du Culte et de
+l'Instruction publique; et, enfin, M. Gopcevic, ministre de la Marine.
+
+Le lendemain de notre arrivée dans cette petite ville indolente, avec
+ses maisons grecques badigeonnées de bleu-azur, ses grands entrepôts, sa
+rade où les petits voiliers font la navette entre la plage et les
+vapeurs à l'ancre,--ce jour-là, pour la première fois, M. Gopcevic
+promenait son nouvel uniforme. Des bateliers et des portefaix
+déchargeaient des sacs de sucre, amenés d'un paquebot mouillé à quatre
+cents mètres de la côte. A la déférence que ces hommes témoignaient au
+passage à notre ministre, on sentait que Durazzo attendait de lui et de
+son habileté le succès de la grande entreprise.
+
+Le jour suivant fut un jour de fête orthodoxe en l'honneur de saint
+Sava. Le matin, nous nous promenâmes sur les collines qui dominent la
+ville et où la toile des petites tentes militaires palpitait dans la
+brise marine. On a établi le camp sur la hauteur pour soustraire les
+hommes aux fièvres paludéennes. Nous visitâmes les ruines de la
+citadelle médiévale, relique des temps lointains où Venise était reine
+de l'Adriatique. De cette hauteur, nous pouvions voir très nettement
+s'avancer sous l'eau verte le long récif, autrefois promontoire, et qui
+avait fait de Durazzo un port bien supérieur à tout ce qu'il est
+aujourd'hui. Deux fois, dans le passé, s'élevèrent ici des cités
+prospères; chaque fois, un tremblement de terre les détruisit. Et, bien
+que M. Gopcevic ait le noble projet de draguer la baie, de combler les
+marais pestilentiels et de construire un port d'après des plans
+américains, il est peu probable qu'il rende jamais à la ville sa
+prééminence abolie.
+
+L'après-midi, nous nous présentâmes nous-mêmes au quartier général, où
+nous prîmes part à un banquet officiel. On avait invité aussi un certain
+nombre de notables grecs avec leurs femmes.
+
+Nous bûmes au roi Pierre, à son royaume, à la chute de l'empire ottoman
+et à la confusion des ennemis de la Serbie. Déjà la conversation
+s'orientait dangereusement vers l'Autriche et l'agression autrichienne.
+
+Le colonel Boulitch, en une harangue improvisée, dénonça «cet autre
+ennemi de la patrie, qu'il ne voulait pas nommer». Il dit que, «un jour,
+il faudrait en finir», et, dans un beau mouvement dramatique, le colonel
+nous donna le spectacle d'un homme qui fait feu à droite et puis qui
+fait feu à gauche.
+
+Le speech eut un grand succès. Toute la tablée applaudit, cria bravo. Un
+capitaine, plus échauffé encore, abandonna toute contrainte et cria â
+tue-tête: «A bas l'Autriche!»
+
+Le jour suivant, nous nous embarquâmes sur le paquebot italien
+_Molfetta_, pour Antivari, le Monténégro et le théâtre de la guerre
+monténégrine. La même nuit, le capitaine Dinitch, qui est,
+rappelez-vous, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement
+provisoire de l'État autonome d'Albanie, capitale Durazzo,--le capitaine
+Dinitch partait, en «mission spéciale et secrète», à bord d'un caboteur,
+pour Salonique. De là, il comptait gagner la Serbie par chemin de fer.
+
+Il eût été plus court de s'embarquer avec nous et d'atteindre Belgrade
+par l'Autriche. Mais, pour quelque raison mystérieuse, le capitaine ne
+semblait pas avoir très grande envie de fouler, pour le moment, le sol
+autrichien.
+
+PAUL SCOTT MOWRER.
+
+
+
+FIN DE LA RÉSISTANCE ARABE EN TRIPOLITAINE
+
+Les chaleureuses sympathies que notre collaborateur Georges Rémond
+conquit au cours de son séjour aux camps turco-arabes de Tripolitaine
+avaient survécu, très vivaces, à son départ; aussi, tout naturellement,
+quand la Turquie, la paix signée, eut retiré ses troupes des rives
+d'Afrique, les Arabes, décidés à opposer jusqu'au bout aux armes
+italiennes une résistance opiniâtre, se tournèrent vers le journal qui
+avait rendu de leurs premiers exploits un compte fidèle. Et, par toute
+une série de lettres ou de dépêches, nous fûmes tenus au courant des
+divers incidents qui marquèrent les suprêmes tentatives des Tripolitains
+pour conserver leur indépendance.
+
+C'était déjà presque une prouesse que de faire parvenir en France ces
+nouvelles. Tous les quatre ou cinq jours, les dépêches, transmises par
+fil de Kasr Yffren à Nalout, localité située à 45 kilomètres de Dehibat,
+étaient apportées jusqu'à ce poste tunisien, d'où elles étaient
+transmises de nouveau télégraphiquement. Malheureusement, et quoique
+tant de constance et d'énergie fussent pour nous toucher, ces
+correspondances ne rentraient guère dans le cadre de notre journal, et
+il nous fut impossible de les accueillir.
+
+Quoi qu'il en soit, voici ce qui s'était passé au cours des derniers
+mois:
+
+Partant de ce principe que, «en retirant ses troupes de la Tripolitaine,
+le gouvernement ottoman avait laissé aux Tripolitains l'autonomie
+absolue», un cheik «grand et vénéré», disait l'une des correspondances,
+Suleïman Barouni bey, député du Djebel tripolitain à la Chambre
+ottomane, s'était proclamé «président de la libre Tripolitaine». Il
+avait réuni, assurait-on, 16.000 guerriers environ, partagés en
+plusieurs corps, tous vigoureux, tous bien armés, bien fournis de
+cartouches, et avait entamé la lutte.
+
+Il apparaît bien que Suleïman Barouni a, en maintes circonstances,
+inquiété les Italiens, et même remporté certains avantages. La disette,
+cependant,--la famine même, allait avoir raison de cette résistance
+désespérée. Les dernières correspondances qui nous parvinrent, en effet,
+contenaient à l'adresse du gouvernement français des récriminations, des
+plaintes véhémentes. Car les autorités françaises en Tunisie--et cela
+montre jusqu'où fut poussé par la France le scrupule de conserver, dans
+cette guerre, une stricte neutralité--les autorités, disons-nous,
+veillèrent énergiquement à empêcher, par le territoire tunisien, tout
+transit de marchandises.
+
+Les privations, auxquelles fut alors soumise une population sans doute
+moins affermie en son patriotisme que ne l'était le cheik qui la
+conduisait, triomphèrent de l'héroïsme agissant de Suleïman Barouni.
+Après avoir subi plusieurs échecs, il comprit que la résistance ne
+pouvait plus désormais se prolonger, et il se résolut à traiter.
+
+[Illustration: Le «président de la libre Tripolitaine» (coiffé du fez),
+en Tunisie. _Phot. prise à Foum Tataouine, par le Dr Razon._]
+
+Dans le dessein d'arrêter les conditions auxquelles il pourrait remettre
+à l'Italie le sud de la Tripolitaine, il se rendait à Tunis. C'est au
+cours de ce voyage, et comme il passait, le 8 avril dernier, à Foum
+Tataouine, que fut pris le cliché que nous reproduisons ici et qui
+montre, sous le costume turc qu'il avait adopté, le dernier champion de
+l'indépendance tripolitaine. On voit près de lui le cadi de Tataouine,
+homme tout loyal et fidèle ami de la France.
+
+Maintenant, Suleïman Barouni trouvera-t-il à engager les pourparlers
+qu'il souhaite. Il est peu probable que l'Italie s'y prête. Et dans ce
+cas, quelle sera dans l'avenir l'attitude du cheik?
+
+[Illustration: L'INFANTERIE MONTÉNÉGRINE AU SIÈGE DE SCUTARI.--Tonneaux
+et gabions remplis de sable et de gravier que les assaillants roulaient
+devant eux pour se protéger en avançant.]
+
+LA PRISE DE SCUTARI
+
+Mercredi dernier, à 2 heures du matin, une salve de vingt et un coups de
+canon, que les artilleurs durent servir avec quel enthousiasme!
+annonçait à Cettigne la chute de Scutari, tombée à minuit, après six
+mois bientôt de résistance--un peu plus qu'Andrinople--aux mains des
+Monténégrins. C'est une conquête enlevée au prix d'un effort plus
+méritoire sans doute et plus digne d'admiration encore que ne le furent
+celles de Salonique, de Janina et d'Andrinople même, si l'on envisage la
+faiblesse comparative de l'armée du roi Nicolas commandée en chef par le
+général Yanko Voukotitch, dépourvue des puissants moyens d'action
+qu'avaient à leur disposition les autres armées alliées et manquant
+notamment d'artillerie de siège.
+
+Nous avons, au début de la campagne, dit avec quel héroïsme, quelle
+frénésie patriotique, on peut bien dire, les Monténégrins s'étaient
+jetés à l'assaut de Taraboch, le vrai rempart de Scutari, la mieux
+fortifiée, peut-être, de toutes les positions turques, une colline de
+600 mètres de hauteur, armée avec toutes les ressources modernes,
+abondamment pourvue de canons et de munitions, qu'il fallut plus tard
+conquérir pied à pied, au prix de sanglants efforts.
+
+Et puis, quelle constance n'a-t-il pas fallu au roi Nicolas pour
+s'acharner contre cette place.
+
+Au milieu de novembre, les Serbes, après avoir concouru à l'action
+contre Saint-Jean de Medua et Alessio, étaient venus participer au
+blocus de Scutari, que les Monténégrins, réduits à leurs propres
+forces--au début de la guerre une trentaine de mille hommes, parmi
+lesquels les canons turcs avaient fait d'effroyables moissons--étaient
+incapables d'investir complètement.
+
+[Illustration: Le général Yanko Voukotitch.]
+
+[Illustration: Essad pacha.]
+
+Jusqu'au début de février, ce fut une série de combats, de sorties
+vigoureuses des assiégés, d'attaques non moins âpres des assiégeants.
+
+Les intempéries interrompirent, en mars, les hostilités.
+
+Ce fut le moment que choisit l'Autriche pour intervenir, déclarer
+qu'elle ne permettait sous aucun prétexte l'annexion de Scutari au
+Monténégro, et entraîner les puissances à une action navale, à un blocus
+des côtes adriatiques, afin d'empêcher le ravitaillement de l'armée
+serbo-monténégrine. Sous cette pression, les Serbes se décidèrent à
+fausser compagnie à leurs alliés. Ils retirèrent leurs troupes.
+
+Rien ne parvint à ébranler l'indomptable opiniâtreté du roi Nicolas, ni
+cette intervention des neutres, qui ne pouvait, selon le mot du _Temps_,
+être que ridicule ou odieuse, ni même les dissentiments qui se seraient
+produits, dit-on, au sein de son gouvernement. Sa volonté a triomphé, et
+la prise de Scutari couronne d'émouvante façon l'effort surhumain de ses
+soldats et de tout son peuple.
+
+Il faut rendre aussi un hommage d'admiration aux deux chefs dont la
+collaboration intime a assuré la longue résistance de Scutari: le
+colonel Hassan Riza qui, avant d'être assassiné, fut l'âme de la défense
+au point de vue technique, et le général Essad pacha, bey albanais
+puissant, qui apportait à Hassan Riza l'appui de sa haute influence sur
+les populations albanaises de la région. Ils furent pour le général
+Voukotitch et ses épiques soldats des adversaires dignes d'eux et de
+leur stoïque constance.
+
+[Illustration: Carte de Scutari et de ses approches.]
+
+
+
+CE QU'IL FAUT VOIR
+
+GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS
+
+Ce qu'il faut voir chez nous cette semaine? Peu importe. C'est l'instant
+de l'année où Paris offre aux yeux du passant la plus gentille des
+visions: la vision de Paris lui-même. Allez, s'il pleut, visiter nos
+monuments, madame, ou goûter le plaisir--très parisien, je le
+reconnais--de vous faire écraser dans les magasins de nouveautés à la
+mode; mais, si le ciel est clair et le pavé sec, n'allez nulle part;
+restez dans la rue, et regardez la rue. Il n'y a pas une ville au monde
+qui donne, à cette heure, un spectacle comparable à celui-ci. Déjà tous
+les arbres sont verts,--plus résolument verts qu'ils ne le seront
+n'importe où dans quinze jours. Une gaieté de renouveau pare les gens et
+les choses. On marche au milieu d'une vie plus légère, et comme
+accélérée. Tous les cochers sont de bonne humeur et toutes les femmes
+sont jolies. Les femmes! Cette fin d'avril est leur triomphe. Elles
+n'ont pas encore renoncé aux fourrures d'hiver; aux manchons-boucliers
+(ou tabliers?); aux étoles dont les enroulements savants composent
+autour des corps un si joli attirail de défense; elles font semblant
+d'avoir encore un peu froid; mensonges! Sous tant de peaux de bêtes
+amoncelées je vois se dessiner, en silhouette légère, le «tailleur» très
+ajusté qui m'annonce le printemps. Il est, ce printemps parisien, la
+parure de toute la ville. Il met des étalages de fleurs au coin des
+rues, il rend plus jolis encore les groupes de midinettes dont la
+flânerie, un peu plus lente, égaie, à l'heure du déjeuner, les trottoirs
+de la rue de la Paix; il fait éclore, autour des églises, une floraison
+de minuscules robes blanches, et l'on ne concevrait pas qu'il passât,
+dans les rues, des communiantes à un autre moment de l'année que
+celui-ci!
+
+ *
+ * *
+
+Tout de même Paris aura, cette semaine, d'autres spectacles à nous
+montrer que celui de ses rues. Un grand poète et un grand musicien
+reviendront au milieu de nous. Les admirateurs de Banville iront
+applaudir à la Comédie-Française ce _Riquet à la Houppe_ dont la reprise
+mit en joie, jeudi dernier, tous les poètes. Et les admirateurs de
+Massenet voudront tous aller applaudir, à la Gaîté-Lyrique, une oeuvre
+inédite du maître, _Panurge_. Oeuvre inédite,--et la dernière qu'ait
+écrite l'auteur de _Werther_ et de _Manon_. Massenet se réjouissait d'en
+donner la première représentation durant l'automne de 1912. Il mourait
+au milieu de l'été... Rappelons ce détail: il avait écrit sa partition
+sur un livret signé de deux noms: Spitzmuller et Boukay. Spitzmuller
+avait été prié, par Boukay, de collaborer avec lui, parce que Boukay est
+un homme trop occupé pour écrire tout seul, à cette heure, un livret
+d'opéra. On sait pourquoi. Boukay est l'anagramme de Couyba, qui
+signifie, en langage parlementaire: sénateur, ancien ministre du
+Commerce et de l'Industrie...
+
+N'importe. L'assistance d'un collaborateur n'empêche pas qu'un ancien
+ministre, absorbé par son métier de législateur, n'ait eu le premier la
+pensée d'aller chercher dans Rabelais--pour Massenet--le sujet d'un
+opéra, et de travailler à cette adaptation imprévue aux heures de loisir
+que le Sénat lui laissait. Aimons ces faiblesses. Aimons que, dans le
+coeur des gens d'affaires, des hommes politiques et des savants, la
+science, la politique et les affaires ne soient pas tout, et que la
+«petite fleur bleue»> continue d'y fleurir...
+
+Et, par conséquent, aimons l'_Orchestre médical_ qui, sous la direction
+de l'éminent Dr Richelot, dans huit jours, au Trocadéro, donnera son
+concours à une fête de bienfaisance. Orchestre médical! Entendez par là
+non pas un orchestre destiné aux malades, mais un orchestre composé de
+médecins. Le corps médical ne compte pas seulement, au surplus, quelques
+musiciens très distingués. Il a aussi ses peintres, ses sculpteurs, ses
+céramistes. On s'étonne qu'à l'exemple de quelques autres corporations,
+il n'ait pas encore son Salon!
+
+ *
+ * *
+
+En attendant qu'il l'inaugure, allons voir s'ouvrir, au Grand Palais,
+celui des Artistes français. Le plus ancien de tous... Le doyen, diront
+les peintres qui aiment les jeux de mots, et ne sauraient concevoir un
+Salon des Artistes français sans le «déjeuner du vernissage».
+
+Ce déjeuner, pendant bien des années, fut mieux qu'une tradition et une
+mode; il fut une religion. La «truite sauce verte» de Ledoyen était, le
+jour du vernissage, l'aliment obligatoire, rituel, des _hors concours_,
+de leurs familles, de leurs amis,--de tous ceux qui aspiraient à la
+gloire de ce titre. En outre, le vernissage était un événement mondain.
+On s'était écrasé au restaurant; on s'écrasait aux cimaises; et sur la
+piste sablée du Palais de l'Industrie, autour des bronzes neufs et des
+plâtres frais, il y avait une autre exposition: celle des toilettes. On
+lançait les modes d'été que devaient consacrer, quelques semaines plus
+tard, les journées de Chantilly, d'Auteuil et de Longchamp.
+
+Les étrangers ne verront plus cela. Ils trouveront encore la truite
+sauce verte, avec quelques peintres autour; mais ils n'assisteront, sur
+le lieu où s'élevait le Palais de l'Industrie, il y a vingt ans, à aucun
+lancement de modes nouvelles. «S'habiller pour le vernissage? Merci
+bien.» Voilà ce que pensent les Parisiennes d'à présent.
+
+Leur excuse, c'est que le Vernissage des Artistes français était
+autrefois une chose unique. Il n'est plus aujourd'hui qu'un des dix, ou
+vingt, ou trente vernissages de l'année. Et puis, on ne s'habille plus à
+Paris... _qu'entre soi_ et à huis clos; tout au plus consent-on à se
+mettre en frais pour le théâtre ou pour les courses. Mais quoi! une
+salle de première, une enceinte de pesage sont des lieux fermés aux
+vilains contacts de la foule, et où l'on peut sans danger montrer une
+robe. On est quinze cents: on est deux mille... C'est encore l'intimité.
+
+UN PARISIEN.
+
+
+
+LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
+
+1814-1815
+
+Depuis quarante-deux ans déjà, M. Frédéric Masson écrit sur Napoléon et
+son époque. Entendez qu'un érudit opiniâtre et ardent, qui est aussi un
+écrivain passionné jusqu'à l'éloquence, a consacré un demi-siècle de sa
+vie à rétablir les physionomies et à réincarner les âmes qui se
+croisent, se mêlent, se heurtent, à travers des événements inouïs, en un
+demi-siècle d'histoire. Napoléon, figure centrale et rayonnante, qui
+distribue de la lumière et de l'immortalité, a jeté autour de soi comme
+un éternel éblouissement. M. Frédéric Masson, sans doute, s'est bien
+laissé éblouir par ce soleil auquel il a voué un culte enthousiaste et
+raisonné à la fois. Mais il n'a point pensé que ce dieu avait le pouvoir
+de créer d'autres dieux. Napoléon compose à lui tout seul la mythologie
+impériale. Il est l'unique surhomme de sa famille qui forme avec lui, en
+un contraste d'ombre et de faiblesse, une opposition bien pauvrement
+humaine.
+
+Sur les vingt-sept ou vingt-huit volumes d'études napoléoniennes que
+nous a donnés M. Frédéric Masson, dix ont été publiés sous ce titre
+courant _Napoléon et sa famille_. Le tome dixième est paru d'hier. Il se
+sous-intitule 1814-1815 (1) et il est consacré à la débâcle impériale.
+
+Note 1: _Napoléon et sa famille_, tome X, 1814-1815. Lib. Plon, 7 fr.
+50.
+
+Le drame intime et poignant et si divers, où jouent leur rôle ingrat les
+«napoléonides» dépossédés, n'est point cependant un drame du Bas-Empire.
+Les caractères n'y sont point faits pour la tragédie byzantine. Ils ne
+se haussent point dans le crime au delà de la trahison et peut-être
+serait-ce encore beaucoup trop dire pour certains. Il y a des crises de
+famille imprévues et surprenantes ailleurs que sur les trônes et, dans
+la vie de chaque jour, d'incompréhensibles abandons. Mais rarement l'on
+vit plus d'affolement que dans la tourmente impériale. Tandis que, à
+Fontainebleau, le vaincu «sent autour de son trône défaillant tournoyer
+les trahisons comme un vol de chauves-souris autour d'une lampe», la
+Famille en fuite passe presque tout entière, aux environs du palais:
+Madame Mère, l'oncle Fesch, le cardinal, le roi Joseph, la reine Julie,
+le roi Jérôme, la reine Catherine, nul ne s'est détourné de sa route
+pour venir à Fontainebleau saluer celui auquel chacun doit tout.
+«Certains, pour l'éviter, ont été prendre des chemins défoncés où les
+roues enfoncent jusqu'aux moyeux.» L'Empereur, qui vient d'assurer le
+sort matériel de toutes ces existences dans l'acte d'abdication, est
+désormais bien seul.
+
+Seul, non point tout à fait cependant. Il reste Pauline, Paulette, la
+petite soeur frivole, capricieuse, insupportable, un peu détraquée, qui
+si souvent bouda l'Empereur, mais qui conserve au frère, au frère
+malheureux surtout, un coeur inchangé.
+
+Celle-ci sait attendre et accueillir le proscrit sur sa route d'exil
+lorsque, sous l'uniforme étranger qui l'a préservé des outrages, le
+malheureux atteint la côte. Pauline est là, à la dernière étape. Elle
+saisit les mains du proscrit, qu'elle baise et qu'elle baigne de larmes.
+Et, tandis que ses frères, retournés en Italie, la terre d'origine,
+quémanderont des «compensations» pour leurs trônes perdus,
+complimenteront le pape, le tsar, et même le roi de France, elle s'en
+ira, résolument, joyeusement, à Portoferrajo, où elle retrouvera Madame
+Mère, redevenue maternelle, et se multipliera, attentive, docile et
+déférente, pour distraire l'Empereur, s'inclinant comme jadis aux
+Tuileries, à chaque fois qu'elle passe devant le fauteuil qui sert de
+trône, et se tenant pour contente de tout dès que son frère a souri.
+
+Ces pages sont douces au lecteur. On sent qu'ici la sympathie de M.
+Frédéric Masson, maintenant indulgent pour Pauline, devient de la
+tendresse. La sévérité de l'éminent historien pour les autres
+napoléonides n'en prend que plus de relief. M. Frédéric Masson est un
+prodigieux et redoutable chercheur. Il a fait le bilan de toutes les
+ressources de ces rois débandés, celles qu'on leur vole, celles qu'ils
+cachent, celles qu'ils espèrent, les diadèmes qu'ils brisent, les
+pierres qu'ils engagent et aussi ce qui leur reste de coeur et de
+fidélités. Certains, Hortense, Joseph, Lucien, et Jérôme, si brave et si
+fou à Waterloo, reviendront, aux Cent-Jours, se grouper au pied du plus
+instable et du plus compromettant des trônes. Napoléon les accueillera
+et continuera de les aimer. M. Frédéric Masson sera-t-il--en son
+prochain volume--plus impitoyable pour eux que l'Empereur lui-même?
+
+MASQUES ET VISAGES
+
+M. Robert de La Sizeranne est un rare écrivain. Sa plume a toutes les
+grâces, toutes les richesses et toute la lumière que prodiguaient en
+leurs oeuvres les maîtres de la Renaissance italienne. Il eût été
+glorieux et choyé à la cour de Laurent le Magnifique. Mais mieux vaut, à
+notre gré, qu'il soit de notre siècle, et tout à nous, car les
+évocations ont la sûreté des témoignages et nous lui devons de nous
+avoir ramenés au passé florentin dans un enchantement l'enluminures et
+de verrières.
+
+M. Robert de La Sizeranne (2) a été tenté par l'énigme de ces masques
+mystérieux mais si personnels que sont les portraits du quinzième siècle
+et des premières années du seizième en Italie. Ainsi, le regard de
+Balthazar Castiglione, au Louvre; le geste de Giovana Tornabuoni, dans
+la fresque placée escalier Daru ou celui de la Belle Simonetta dans le
+_Printemps_, qui est à l'Académie, à Florence; le profil d'Isabelle
+d'Esté, dans la salle des Dessins de Léonard de Vinci; l'agenouillement
+du chevalier vêtu de fer devant la _Vierge de la Victoire_; l'arrivée,
+en grande représentation, de la belle dame compassée qui suit sainte
+Élisabeth, au choeur de Santa Maria Novella... Sous ces visages, que
+l'on regarde pour le seul plaisir de leur beauté, sans y chercher autre
+chose que le parti pris par l'artiste en face de la nature, le jeu des
+ombres et des lumières, et tout un charme qui, semble-t-il, d'abord, ne
+perd rien à l'anonymat du mystère, M. de La Sizeranne a voulu découvrir
+et nous frire découvrir des âmes précises, des passions, des volontés,
+que trahissent les accents physionomiques, les tares, les dissymétries,
+les exagérations révélées par l'oeuvre peinte. La tâche était
+périlleuse. Elle eût pu donner des fruits médiocres si M. de La
+Sizeranne n'avait su, et avec quelle aisance, se mouvoir dans le Passé,
+interroger les archives et faire parler les pierres.
+
+(2) _Masques et Visages_. Lib. Hachette, 5 fr.
+
+Il apparaît d'ailleurs que la Renaissance italienne est le seul moment
+où chaque figure illustre a trouvé, pour la peindre, un maître artiste
+où, pour ainsi dire, «chaque destinée physiologique» a été résumée dans
+le cadre étroit d'un panneau, dans le tour d'un buste ou dans l'orbe
+d'une médaille. Il est vrai, les portraitistes de ce temps l'appelaient
+Piero della Francesca, Pisanello, Pollajuolo, Ambrogio de Prédis,
+Botticelli, Ghirlandajo, Verrocchio, Mino da Fiesole, Mantegna,
+Pinturiechio, Donatello... Et ces témoins ne sont point seulement
+grands. Ils sont véridiques. «Ils étaient déjà assez maîtres de leur
+«métier» pour rendre ce qu'ils avaient trouvé dans leurs modèles, mais
+encore trop dépendants de leurs modèles pour y ajouter ce qu'ils n'y
+trouvaient pas et les ramener aux dépens de la ressemblance à un concept
+artificiel de la beauté.» Lorsque, dans des oeuvres différentes, on
+retrouve ces portraits retracés par différentes mains et qu'ils sont
+identiques et presque superposables, on ne peut douter qu'on ait devant
+les yeux un document physionomique parfait.
+
+Deux documents, entre autres, parmi ceux reproduits dans ce livre
+précieusement illustré, méritent comparaison. C'est d'abord, en tête du
+volume, le buste extraordinaire que l'auteur a fait photographier à
+Florence dans l'angle et sous le jour choisis par lui, et qui nous
+présente, pour la première fois, sous son aspect total et brutal,
+François Gonzague, mari d'Isabelle d'Esté et chef des armées italiennes
+confédérées contre la France à la bataille de Fornoue. Plus loin, dans
+le même volume, en regard de la page 162, la photographie de la Vierge
+de la Victoire nous donne de cette tête une idée assez différente bien
+que fort juste aussi. C'est le triomphe du portraitiste que ce profil de
+Mantegna, rigoureusement exact au point de vue physionomique et
+cependant transfiguré par une expression passagère. Mais le buste,
+semble-t-il, reflète mieux encore que le profil la physionomie morale du
+personnage, telle que l'historien a pu la reconstituer sûrement, d'après
+les lettres du temps. Ainsi François Gonzague, marquis de Mantoue,
+renaît auprès d'Isabelle d'Esté, à qui est consacre le plus merveilleux
+chapitre de ce livre, Isabelle d'Esté, la belle-soeur de Lucrèce Borgia
+et de Ludovic le More, la tante du connétable de Bourbon qui prit Rome,
+l'extraordinaire collectionneuse, l'inspiratrice d'une foule d'oeuvres
+réunies au Louvre, et qui, véritablement--oh! comme nous en doutons peu
+après avoir eu la joie révélatrice de ces pages de vie et de
+lumière--suffit à incarner toute la Renaissance accomplie et
+triomphante.
+
+ALBÉRIC CAHUET.
+
+_Voir dans_ La Petite Illustration _le compte rendu des autres livres
+nouveaux._
+
+
+
+LES THÉÂTRES
+
+_Les Honneurs de la guerre_, tel est le titre de la comédie de M.
+Maurice Hennequin, qui obtient au Vaudeville un vif succès. Le sujet en
+est éternel: c'est le désaccord conjugal; mais joliment renouvelé, il
+vaut par ses détails plaisants. Un boulevardier fourbu rêve de vie
+rangée; pour se l'assurer il prend femme dans une austère famille
+provinciale. La jeune mariée entend au contraire mener la «vie
+parisienne». C'est la mésentente, la désunion. Il leur faut le divorce.
+A tour de rôle, ils simulent des flagrants délits, dans une émulation
+comique à vouloir se donner tous les torts, par crainte d'être «celui
+qui est trompé». C'est ce que leur amour-propre appelle avoir «les
+honneurs de la guerre». Ce ne serait pas un bon vaudeville s'ils ne
+s'avisaient pas, au troisième acte, qu'ils s'adorent et sont faits pour
+s'entendre.
+
+Molière reprend décidément une vogue nouvelle. Voici qu'on lui offre, en
+dehors de la Comédie-Française et de l'Odéon, la plus généreuse
+hospitalité. La Comédie des Champs-Elysées a donné une curieuse
+représentation des _Femmes savantes_, bien mise en scène par M. Henri
+Beaulieu, et précédée d'une spirituelle conférence de Mme Marcelle
+Tinayre; presque en même temps, au concert Bobino, c'est au _Médecin
+malgré lui_ qu'une troupe de café-concert imprimait un mouvement, un
+réalisme saisissants.
+
+De Genève nous arrive l'écho du succès fait à la trilogie Mathias
+Morhardt. Cet ensemble d'oeuvres comprenait trois drames: _A la gloire
+d'aimer, la Princesse Hélène, la Mort du Roi._ La première pièce
+présente des amours de souverains contrariées par l'étiquette étroite et
+qui s'achèvent tragiquement. Dans la deuxième, par opposition, un vieux
+prince a épousé une jeune princesse pour la libérer du protocole: elle
+en profite pour le tromper. La dernière pièce, inspirée des rapports de
+Louis de Bavière et de Wagner, rapproche le génie de la folie en route
+vers la mort. Ces oeuvres, d'une conception morale un peu hautaine, au
+style à la fois sobre et magnifique, ont reçu l'accueil chaleureux des
+lettrés accourus à l'appel des organisateurs.
+
+
+
+LE NUMÉROTAGE DES ROUTES
+
+Le numérotage des routes, tel que l'avait proposé _L'Illustration_,
+vient d'être décidé par les ministres compétents.
+
+Le 8 juin 1912, après avoir exposé les services que rendrait
+l'inscription des numéros des routes sur les bornes kilométriques,
+_L'Illustration_ concluait:
+
+«Pour amener la généralisation du numérotage et le rendre réellement
+pratique, deux circulaires ministérielles suffisent: l'une, du ministre
+des Travaux publics aux ingénieurs en chef dos ponts et chaussées de qui
+dépendent les routes nationales; l'autre, du ministre de l'Intérieur aux
+préfets qui la feraient appliquer par les agents voyers.
+
+» Le travail serait exécuté par les cantonniers qui sont déjà
+familiarisés avec l'usage du pochoir servant à peindre les lettres et
+les chiffres, et la dépense de peinture, très minime, serait supportée
+par 1er fonds ordinaires d'entretien. En cinq ou six mois, l'opération
+peut être terminée sans crédits spéciaux.»
+
+L'administration essaya alors, sur la route de Paris à Trouville, un
+nouveau mode de jalonnement qui fut décrit dans notre numéro du 21
+septembre. Tout en rendant hommage à cette tentative, nous nous étions
+permis quelques critiques, faisant remarquer notamment que la face de la
+borne regardant la route était trop chargée d'inscriptions et portait
+des indications figurant déjà sur les faces latérales.
+
+Notre proposition, reprise et appuyée par la pétition pour le numérotage
+des routes de France, vient de recevoir la consécration officielle: les
+deux circulaires réclamées ont été expédiées il y a quelques jours par
+les ministres compétents. Qu'il nous soit permis de souligner un
+résultat qui montre ce que peut produire la puissante diffusion de
+_L'Illustration_, mise au service d'une idée juste.
+
+Devançant les instructions ministérielles, M. Wendelle, l'agent voyer en
+chef de la Nièvre, a déjà rectifié toutes les bornes de son département.
+Grâce à cette heureuse initiative, nous pouvons mettre sous les yeux de
+nos lecteurs une scène familière de la vie de la route qui se reproduira
+demain dans tous les coins de la France.
+
+D'après l'expérience faite dans la Nièvre, le travail de réfection dure
+de huit jours à un mois par canton et revient de 10 à 30 francs. Le
+travail s'effectuant simultanément dans tous les cantons, l'opération
+peut être facilement terminée avant l'été. Nous sommes certains que tous
+les ingénieurs et agents voyers en chef, dont le dévouement à la cause
+du tourisme est si grand, auront à coeur de hâter le plus possible le
+moment où, sur des routes parfaitement jalonnées, l'automobiliste et le
+cycliste pourront se livrer aux longues randonnées sans crainte de
+s'égarer.
+
+
+
+DOCUMENTS et INFORMATIONS
+
+LE PSEUDO-LANGAGE DES ANIMAUX.
+
+On a beaucoup «blagué» jadis le docteur Garner qui fut s'installer dans
+les forêts équatoriales pour étudier le langage des singes. Cet
+observateur intrépide était pourtant un homme sérieux dont aujourd'hui
+encore le monde savant discute les conclusions.
+
+Pour M. Garner, les bêtes possèdent un langage; les mammifères d'un
+ordre élevé, les singes en particulier, parlent. Et ce langage coïncide
+avec celui de l'homme.
+
+M. Louis Boutan, professeur de zoologie à la Faculté des sciences de
+Bordeaux, estime au contraire que les sons émis par les animaux ne se
+caractérisent pas comme une forme de langage analogue au langage humain;
+c'est un _pseudo-langage_ de qualité essentiellement différente,
+traduisant une pensée rudimentaire à laquelle ne correspond aucun mot.
+
+M. Boutan, comme M. Garner, est un grand voyageur. Il a profité de son
+séjour au Laos pour introduire dans son foyer familial un jeune gibbon
+femelle répondant au doux nom de Pépée; pendant plus de cinq années
+consécutives, il a noté les manifestations vocales de cet anthropoïde
+dont il nous conte aujourd'hui la vie intellectuelle. (_Pseudo-langage_,
+chez Saugnac à Bordeaux.)
+
+Voici quelques-uns des cris familiers à Pépée:
+
+_Hôc hôoc, hôuc_: cri général, à signification imprécise, poussé en face
+d'aliments présentés à l'animal, ou à la vue d'une personne ou d'un
+animal connu.
+
+[Illustration: Cantonnier rectifiant, au pochoir, le numérotage des
+routes sur les bornes kilométriques de la Nièvre.]
+
+_Couiiiiiii_ (très aigu et répété à plusieurs reprises). Cri de grande
+satisfaction, aliment particulièrement délicat et qu'on n'a pas dégusté
+depuis longtemps.
+
+_Hem-hem_ (à la fois toux et «han» exprimant l'effort). Cri fréquent
+quand l'animal s'élance de branche en branche et goutte le plaisir de
+sauter dans les arbres.
+
+_Koc, Kog-koug...hiiig_ (avec manifestation de colère). Franche
+hostilité.
+
+_Ook-okoug_ (grave et saccadé). Cri signalant un danger et quelque chose
+d'effrayant ou d'inconnu.
+
+_Crug-cruuug_ (accompagné d'un grincement de dents). Cri rare, très
+caractéristique, exprimant un sentiment peu compréhensible. Ennui de la
+solitude. Malaise...
+
+_Thuiiwwg_ (doux et plaintif). Cri pour appeler l'attention d'une
+personne amie et qu'on est porté à traduire: «Je suis là... occupez-vous
+de moi.»
+
+_Kuhig... ouk_. Cri par lequel l'animal (jeune) exprime une satisfaction
+mitigée après un jeu ou une plaisanterie qui dépasse la mesure.
+
+Etc.
+
+En résumé, le plus grand nombre des sons émis par le gibbon se rattache
+nettement à trois états de l'animal:
+
+État de satisfaction ou de bien-être;
+
+État de malaise ou de crainte;
+
+État d'excitation.
+
+M. Boutan ajoute:
+
+«Quoique j'aie eu l'occasion d'observer l'animal dans les circonstances
+les plus intimes de sa vie; quoique l'anthropoïde fût placé dans des
+conditions beaucoup plus favorables au développement de ses facultés que
+les singes que l'on peut observer dans les ménageries, puisqu'il prenait
+ses repas à table, couchait dans un berceau et était soigné comme un
+enfant, je n'ai pu démêler dans les sons émis que des cris indiquant des
+sensations générales, se ramenant toutes à l'état de bien-être, de
+malaise ou d'excitation.»
+
+L'auteur pose ensuite en principe qu'il y a langage, lorsque les sons
+émis sont conventionnels et représentent des mots; il y a pseudo-langage
+quand les sons émis sont spontanés et instinctifs.
+
+Or, Pépée, séparée de ses semblables dès sa plus tendre enfance, n'avait
+pu apprendre de ses congénères les sons qu'elle se plaisait à émettre;
+d'autre part, elle s'est toujours refusée à répéter les sons que ses
+maîtres cherchaient à lui apprendre.
+
+Et, après avoir cité nombre d'autres petits faits, M. Boutan conclut en
+adoptant pour les animaux l'expression de _pseudo-langage_, le nom de
+_langage_ étant réservé exclusivement aux sons acquis par l'éducation.
+Toutefois, il accorde le _langage rudimentaire_ au perroquet et aux
+autres oiseaux imitateurs.
+
+LA PRODUCTION DU BLÉ DANS LE MONDE.
+
+Des documents officiels, récemment publiés, permettent d'évaluer à 100
+millions d'hectares la surface cultivée en blé dans le monde.
+
+Cette augmentation est due au développement de la culture dans les pays
+neufs, car, aux États-Unis, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en
+Danemark, en Suisse et même en France, il y a réduction.
+
+L'accroissement de la culture est d'ailleurs doublé de l'augmentation
+général du rendement. Celui-ci, très variable selon les pays, va de 27,8
+quintaux à l'hectare en Danemark, à 6,7 quintaux en Russie. En France,
+le rendement est de 13,6 quintaux.
+
+Depuis vingt-cinq ans, la production du blé s'est élevée de 600 millions
+de quintaux à près d'un milliard (979.866.591 quintaux en 1910), soit un
+accroissement de 66,66 %, alors que la population des pays intéressés
+pissait de 770.738.000 à 993.584.000 habitants, c'est-à-dire augmentait
+seulement de 28,90 %. La disponibilité moyenne s'élevait donc de 77
+kilos 84 à 100,64.
+
+La production française a été, en 1911, de 87.727.100 quintaux.
+
+Si la production du blé est encore susceptible d'une large augmentation,
+on peut noter cependant une transformation dans le mode de son emploi.
+La consommation du pain tend à diminuer, même en France, devant l'emploi
+des différentes formes de pâtes alimentaires, et aussi devant
+l'accroissement de la consommation de la viande et des boissons
+alcooliques.
+
+UNE APPLICATION DE LA MÉTHODE HÉBERT DANS L'ARMÉE.
+
+Nous avons, à plusieurs reprises, constaté la grande faveur qui a
+accueilli la méthode de «gymnastique naturelle» enseignée, dans la
+marine, par le lieutenant de vaisseau Hébert. Au moment où la création
+du Collège d'Athlètes de Reims, dont il devient le directeur, va
+consacrer ce succès, il est intéressant de signaler que son système
+d'éducation physique, dès longtemps réglementaire dans notre flotte, a
+été naguère appliqué, pendant quelque temps, dans l'armée, où il
+promettait de donner des résultats excellents. M. le général Jourdy,
+ancien commandant du 11e corps, nous rappelle aujourd'hui cet heureux
+essai, qui eut lieu, sous ses auspices, en 1909. Frappé du remarquable,
+entraînement auquel étaient parvenus les jeunes élèves du lieutenant de
+vaisseau Hébert à Lorient, il recommanda sa méthode au colonel du 62e
+régiment d'infanterie, qui tient garnison dans ce port de mer: il leur
+sembla à tous deux que ce qui réussissait si bien aux fusiliers-marins
+devait également convenir aux fantassins,--sauf à remplacer la natation
+par un complément de marche.
+
+«Quelques mois suffirent, en effet, nous écrit le général Jourdy, pour
+inculquer aux contingents bretons et vendéens, naturellement un peu
+lourds, un allant et un entrain endiablés: plus de malingres et
+infiniment peu de malades, plus de traînards dans les marches,--mais des
+gaillards souples, bien plantés, à l'allure fière, assurée, franchissant
+allègrement haies et fossés aux manoeuvres. Un hasard voulut que le
+capitaine Adlerstrahl, de la garde royale suédoise, accomplît à ce
+moment un stage au régiment d'infanterie de Nantes; il fut conduit à
+Lorient, et, témoin des exercices de nos soldats, déclara qu'on ne
+faisait pas mieux en Suède, pays classique d'une gymnastique célèbre.
+
+» Le régiment de Lorient, conclut le général Jourdy, a pu ainsi
+emprunter à la méthode du lieutenant de vaisseau un procédé d'éducation
+militaire dont on n'a eu qu'à se louer.»
+
+LA POLICE AMÉRICAINE ET LES SUFFRAGETTES
+
+En signalant, dans notre numéro du 15 mars dernier, la grande procession
+des suffragettes américaines qui s'est déroulée à Washington le jour de
+l'entrée en fonctions du nouveau président M. Woodrow Wilson, nous avions
+indiqué que, pour dissoudre cette procession, «on avait eu recours à
+l'intervention des troupes de cavalerie, appelées de Fort Myer». Une de
+nos lectrices de Washington, Mlle Barbara Kauffmann, nous écrit que,
+tout au contraire, on ne dut faire appel à la cavalerie que dans le but
+de protéger les suffragettes contre la foule. L'incident a eu son écho,
+au Congrès, et l'attitude de la police, insuffisante, paraît-il, pour
+assurer le calme de la manifestation, a été assez vivement critiquée dans
+certains milieux.
+
+L'ALCOOL DE VIN EN ALLEMAGNE.
+
+Depuis quelques années, la distillation du vin prend en Allemagne un
+développement considérable. En 1908, la production d'alcool de vin ne
+dépassait guère 3.000 ou 3.500 hectolitres; elle a atteint 13.000
+hectolitres en 1911.
+
+En même temps, le nombre des distilleries passait seulement de 142 à
+169; mais ces établissements croissaient en importance et
+perfectionnaient leur technique de telle façon que le rendement en
+alcool par hectolitre de vin passait de 17 litres à. 19,7 litres. Il va
+sans dire qu'une partie de cet alcool est présenté au consommateur comme
+cognac français.
+
+PAUL JANSON
+
+Notre correspondant de Bruxelles nous écrit:
+
+La mort et les funérailles de Paul Janson, le «Mirabeau» ou le
+«Gambetta» de la Belgique, incinéré mardi matin à Paris, au
+Père-Lachaise, se sont produites dans des circonstances presque
+dramatiques. Car cet avocat, le plus éloquent du barreau belge, et cet
+homme politique, le plus ardent du Parlement de Bruxelles, avait été
+baptisé «le père du suffrage universel»,--de ce suffrage universel, pour
+la conquête duquel 400.000 ouvriers ont abandonné le travail au moment
+où son principal protagoniste entrait en agonie. Ce sont, en effet, les
+efforts acharnés de ce Liégeois, de descendance française, qui
+assurèrent l'inscription du _principe_ du suffrage universel dans la
+Constitution belge. Malgré lui, le principe ne fut adopté, en 1893,
+qu'avec le correctif du vote plural (supplément de voix aux
+propriétaires, aux chefs de famille et aux intellectuels diplômés).
+C'est contre ce correctif, donc pour le suffrage égalitaire, que
+s'insurgeaient les ouvriers de la grande industrie au moment où une
+multitude immense, comprenant des légions de grévistes, escortait lundi
+les restes de Paul Janson à la gare du Midi, d'où ils allaient partir
+pour Paris.
+
+[Illustration: M. Paul Janson.--_Phot. Alexandre._]
+
+D'aucuns craignaient que de telles obsèques, en un instant de si
+profonde fièvre politique, ne fussent une occasion de désordres. Ces
+craintes étaient heureusement chimériques. On ne vit jamais foules plus
+recueillies, plus admirablement calmes et ordonnées, malgré la presque
+totale absence de force armée.
+
+
+
+LA MORT DES ENFANTS
+
+DE Mme ISADORA DUNCAN
+
+(Voir notre gravure de première page.)
+
+La gracieuse image que nous reproduisons en notre première page semble
+faite pour évoquer tout le bonheur d'une orgueilleuse maternité, et les
+yeux aimeraient à se reposer longuement sur elle, sans qu'aucun voile de
+tristesse vienne obscurcir son charme tendre... Une cruelle fatalité
+veut aujourd'hui qu'elle rappelle la plus grande douleur, le suprême
+déchirement que puisse éprouver une mère. Et tout ce qui, dans ce doux
+tableau, devrait faire naître de riantes pensées--la confiance câline
+des enfants, l'enveloppante caresse de celle dont ils sont le bien le
+plus cher--devient autant de sujets de commisération profonde, d'effroi.
+
+L'horreur de la catastrophe dans laquelle ont péri les deux enfants de
+Mme Isadora Duncan--deux adorables petits êtres, Patrick et Doodie,
+celui-ci, ravissant baby de trois ans, aux blonds cheveux bouclés,
+celle-là jolie fillette qui venait d'atteindre sa sixième année--et leur
+infortunée gouvernante, demeure ineffaçable dans l'esprit. Chacun en a
+revécu, avec un serrement de coeur, les affreux détails: d'abord le
+départ, à Neuilly, des petits et de leur gouvernante fidèle, miss Annie
+Sim, dans la limousine qui devait les emmener, de l'hôtel où habite Mme
+Isadora Duncan, à Versailles; puis l'arrêt brusque de la voiture
+«coupée», dans sa route, à l'angle du boulevard Bourdon, par un
+auto-taxi filant à toute vitesse; le démarrage imprévu de l'automobile
+se dirigeant vers la Seine toute proche, au moment où le chauffeur
+tournait la manivelle de mise en marche; ses vains efforts pour remonter
+sur son siège et faire manoeuvrer les freins; enfin, l'effroyable chute
+dans le fleuve, qu'aucun parapet ne borde à cet endroit, et le
+courageux, mais lent et maladroit sauvetage...
+
+La pure artiste, si aimée des Parisiens, que dès longtemps avaient
+séduits ses danses où la beauté des gestes sait exprimer toute la
+richesse des rythmes musicaux--nos lecteurs se souviennent avec quel
+bonheur elles furent restituées, naguère, dans les dessins donnés à
+_L'Illustration_ par le peintre A.-P. Gorguet--Isadora Duncan est
+frappée par ce double deuil au lendemain d'un triomphe. La veille même
+du drame, elle interprétait sur la scène du Châtelet, _l'Iphigénie_ de
+Gluck, devant une salle transportée d'enthousiasme. Elle n'est plus
+aujourd'hui qu'une mère pitoyable, anéantie dans sa souffrance.
+
+
+
+VISITES FRANCO-ALLEMANDES EN AÉROPLANE
+
+DEUX PERFORMANCES BIEN DIFFÉRENTES
+
+Le Zeppelin égaré à Lunéville était à peine rentré à Metz qu'un aviateur
+français, Pierre Daucourt, s'envolait de Paris le matin et arrivait pour
+dîner à Berlin où l'attendait un accueil triomphal.
+
+L'auteur de cette prouesse compte parmi nos meilleurs pilotes. Déjà
+détenteur de la coupe Pommery avec un parcours de 852 kilomètres, il
+tenait à gagner une nouvelle prime. Parti de l'aérodrome de Bue à 5
+heures du matin, il atterrissait à 6 h. 30, sur l'aérodrome de
+Johannistal, après un arrêt à Hanovre et à Liège. Il avait mis environ
+huit heures, escales déduites, pour franchir une distance à vol d'oiseau
+de 300 kilomètres.
+
+[Illustration: L'aviateur français Daucourt porte en triomphe à son
+arrivée à Berlin.]
+
+Notre compatriote fut reçu avec une cordialité à laquelle il est juste
+de rendre hommage; cordialité égale, du reste, à celle que nous saurions
+témoigner à un aviateur berlinois accomplissant un raid aussi
+magnifique. Les nombreux aviateurs allemands, qui évoluaient à
+Johannistal, quittèrent leurs appareils pour porter le camarade français
+en triomphe; le major Tschudi lui adressa des félicitations officielles
+et organisa en son honneur un banquet qui consacra une fois de plus la
+fraternité sportive, ignorante des frontières et les susceptibilités
+patriotiques excessives.
+
+La performance de Daucourt est d'autant plus remarquable que, sur une
+notable partie du trajet, il dut lutter contre un vent violent, et qu'il
+laissa bien loin derrière lui un concurrent redoutable. Au moment même
+où il quittait Bue, en effet, l'aviateur Audemars s'envolait de
+Villacoublay. Forcé d'atterrir près de Bonn, il jugea prudent de ne
+point repartir.
+
+A peu de jours de là deux officiers allemands se signalaient par un raid
+en sens inverse, accompli dans des conditions quelque peu différentes.
+Mardi dernier, un biplan militaire allemand atterrissait dans un champ à
+Arracourt, petit village français situé à environ 3 kilomètres de la
+frontière et à 25 kilomètres de Nancy. On en vit sortir deux officiers
+en uniforme, qui furent reçus tout d'abord par M. Maire, maire de la
+commune, et par sa fille, et parurent aussi surpris que désappointés de
+se trouver sur notre territoire.
+
+Le capitaine von Wall et le lieutenant von Mirbach expliquèrent que leur
+biplan appartenait à une escadrille de quatre appareils, partis le matin
+de Darmstadt pour se rendre à Metz. Volant à une grande hauteur, un peu
+gênés par la brume et n'ayant plus d'essence, ils avaient atterri, se
+croyant en deçà de la frontière.
+
+L'explication parut sincère. On ne trouva dans le biplan aucun appareil
+photographique ni aucune pièce suspecte, et le réservoir d'essence,
+d'une contenance de 75 litres, était vide. On apprit du reste bientôt
+que les trois autres avions s'étaient eux-mêmes égarés.
+
+L'appareil fut gardé militairement, en présence d'une foule vite
+accourue, qui n'eut point de peine à garder une correction éminemment
+française.
+
+De leur côté, les officiers allemands, à qui on avait offert toutes
+facilités pour se restaurer et pour se ravitailler en essence,
+s'efforcèrent de se montrer aimables pour les officiers français qui
+vinrent les visiter.
+
+Vers 5 heures, la décision du ministre parvenait à M. Lacombe,
+sous-préfet de Lunéville (nommé le jour même préfet des Basses-Alpes),
+arrivé sur les lieux peu de temps après l'atterrissage, et qui avait
+déjà fait preuve du plus grand tact lors de la visite du Zeppelin. Il
+déclara aux aviateurs allemands que le gouvernement les autorisait à
+repartir par la voie des airs.
+
+Le capitaine von Wall remercia le sous-préfet des égards qu'on lui avait
+témoignés, et quelques instants plus tard le biplan repassait la
+frontière.
+
+L'incident «est clos». Mais, comme il fallait s'y attendre, M. Cambon,
+notre ambassadeur à Berlin a fait remarquer à la chancellerie impériale
+que les atterrissages d'officiers allemands en territoire français sont
+un peu fréquents. L'observation a été correctement accueillie, et les
+deux gouvernements vont étudier une réglementation de la navigation
+aérienne.
+
+La réception, dont les officiers égarés ont reconnu eux-mêmes la
+courtoisie, paraîtra peut-être insuffisante au correspondant qui nous a
+transmis la photographie reproduite ci-contre, montrant notre
+compatriote Daucourt porté en triomphe sur l'aérodrome de Johannistal.
+Ce correspondant nous écrit: «Voilà comment nous recevons vos aviateurs
+quand ils viennent à Berlin! La manière diffère de votre façon de
+recevoir le Zeppelin».
+
+La manière dont Daucourt arriva à Berlin ne diffère-t-elle pas aussi un
+peu de celle des officiers allemands qui s'égarent sur notre territoire
+au cours de voyages commandés par leur état-major? Et s'il est conforme
+aux traditions françaises d'accueillir ces messieurs avec courtoisie,
+quand leur bonne foi paraît établie, ne serait-il pas excessif de les
+porter eux aussi en triomphe?
+
+
+
+LES FIANÇAILLES DE DOM MANOEL
+
+Dom Manoël, le jeune souverain proscrit du Portugal, qui, avant, pendant
+et après son règne bref, connut tant d'événements tragiques, va pouvoir
+vivre enfin un plus aimable et plus reposant chapitre de sa destinée
+incertaine. On vient, en effet, d'annoncer, ses toutes récentes
+fiançailles, officielles depuis le 20 de ce mois. La fiancée est
+Allemande: c'est la princesse Augusta-Victoria de Hohenzollern, fille du
+prince Guillaume de Hohenzollern Sigmaringen, appartenant à la branche
+catholique de la famille Hohenzollern. La mère de la princesse
+Augusta-Victoria était une princesse de Bourbon et Sicile. L'impératrice
+d'Allemagne est la marraine de la fiancée qui, née à Potsdam, a
+vingt-deux ans. Dom Manoël est de deux ans plus âgé. Notre photographie
+a été prise le jour des fiançailles, à Potsdam.
+
+[Illustration: Dom Manoël et sa fiancée, la princesse Augusta-Victoria.]
+
+[Illustration: Le biplan militaire allemand à Arracourt et les deux
+officiers qui le montaient, le capitaine von Wall, pilote, et le
+lieutenant von, Mirbach, observateur.]
+
+
+
+UTILISATION DU TÉLÉPHONE, par Henriot.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3661, 26 ***
+
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+Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
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+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913
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+Author: Various
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+Release Date: November 13, 2011 [EBook #38002]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3661, 26 ***
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+
+
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+<br><br>
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+<div class="cont">
+
+
+
+
+
+
+<p>L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<div class="sml">
+<p>Ce numéro contient:</p>
+
+<p>1º LA PETITE ILLUSTRATION. Série-Roman n° 5: <i>Les Anges gardiens</i>, par
+M. Marcel Prévost;</p>
+
+<p>2° <span class="sc">Un Supplément économique et financier</span> de deux pages.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>ISADORA DUNCAN ET SES DEUX ENFANTS, DOODIE ET PATRICK</b><br>
+<i>Photographiés au mois de janvier, par Otto.--Voir l'article, page
+384.</i></p>
+<br><br>
+
+<h3>NUMÉRO DU SALON</h3>
+
+<p><i>Le prochain numéro de</i> L'Illustration, <i>portant la date du 3 mai, sera
+presque entièrement consacré aux Salons de peinture de la Société des
+Artistes Français et de la Société Nationale des Beaux-Arts. Il
+comprendra de nombreuses pages en couleurs et en taille-douce.</i></p>
+
+<p>La Petite Illustration <i>accompagnant ce numéro contiendra le texte
+complet des <b>ÉCLAIREUSES</b>, de</i> <span class="sc">M. Maurice Donnay</span>, <i>de l'Académie
+française.</i></p>
+
+<p><i>La semaine suivante paraîtra la pièce de</i> <span class="sc">M. Alfred Capus</span>: <i><b>HÉLÈNE
+ARDOUIN</b>.</i></p>
+<br><br>
+
+<h3>COURRIER DE PARIS</h3>
+
+<h4>LES GRANDES SANTÉS</h4>
+
+<p>Cela ne veut pas dire les bonnes.</p>
+
+<p>Les santés que j'appelle «les grandes» sont au contraire, par une espèce
+de loi saisissante et fatale, presque toujours petites, fragiles et
+capricieuses. Les grandes santés, ce sont les santés <i>importantes</i>,
+celles des gens considérables, des hommes et des femmes célèbres que
+l'on ne connaît le plus souvent que de nom et sans les avoir jamais vus,
+mais qui intéressent autant et plus même que si on les connaissait
+personnellement, parce qu'ils sont haut placés, ou fameux,--à quelque
+titre que ce soit. La caractéristique de ces santés est qu'elles ne
+s'appartiennent pas, ne sont pas libres d'être solides ou précaires sans
+qu'on le sache. Leur destin les condamne à nourrir l'attention publique.
+Au plus léger accroc, à la moindre alerte, elles occupent aussitôt le
+monde.</p>
+
+<p>Au sommet de ces santés capitales, il convient de mettre avec vénération
+celle du Pape. La santé du Souverain Pontife est la plus populaire. Dès
+qu'elle subit une atteinte, la foule innombrable des fidèles de tous les
+pays s'inquiète et s'émeut. Chacun, selon les moyens de son imagination,
+se représente l'auguste vieillard, le méditatif prisonnier du Vatican,
+retenu dans le fond de sa chambre silencieuse et solennelle, où ne
+pénètrent que ses parents, ses valets de chambre, ses médecins, et les
+cardinaux. Par la pensée on le voit sur son petit lit, maigre, plus
+blanc que les blancheurs dont il est revêtu, les yeux déjà fermés par le
+pouce de saint Pierre. Il bouge à peine, accablé de lassitude morale et
+harassé de responsabilités, ne faisant rien pour retenir cette précieuse
+vie que tous les autres hommes s'efforcent de garder, cette vie lourde
+et impitoyable qui s'attache à lui et semble ne pas vouloir le lâcher,
+exprès, comme si elle savait qu'il en a fait d'avance le sacrifice, et
+qu'il souffre davantage à l'endurer qu'à la perdre. La santé du Pape!
+Ah! la commotion prolongée que donnent ces mots aux millions d'âmes
+croyantes, aux esprits simples et purs, aux cours religieux! Avez-vous
+jamais songé en effet à tous les couvents, à tous les cloîtres, à tous
+les sanctuaires, à tous les asiles, à toutes les cathédrales, toutes les
+églises, toutes les chapelles, à toutes les cryptes, à tous les
+séminaires, toutes les écoles, tous les ouvroirs, toutes les
+communautés, à toutes les villes, à tous les villages, à toutes les
+maisons, à toutes les masures, à tous les endroits d'Europe, d'Afrique,
+d'Amérique et d'Asie, marqués par Dieu d'une croix, où l'on s'alarme,
+dès qu'elle est menacée, pour la santé du Pape? Bien qu'il soit
+peut-être le seul entre tous les hommes à n'en avoir pas besoin, c'est
+cependant pour lui que l'on prie le plus, que l'on prie partout, avec
+une ferveur profonde et sans égoïsme. Et sa santé, en dehors des masses
+catholiques, va même intéresser les tièdes et les détachés de la foi. Le
+libre-penseur jette un coup d'oeil distrait, mais qui n'est pas toujours
+hostile, sur les bulletins signalant les fluctuations de la maladie, et
+l'ouvrier n'a pas besoin d'être un assidu de l'église pour hocher la
+tête avec une déférence très convenable quand sa femme, à l'heure de la
+soupe, ne peut s'empêcher de lui dire: «Paraît que le Pape a pris du
+mal.» Et dans cette sympathie universelle, dans ce zèle incontesté dont
+est l'objet la sauté du Souverain Pontife, il n'entre ordinairement
+aucune perplexité sur les suites d'une catastrophe possible. Le Pape,
+après tout, peut mourir, puisqu'on sait d'avance qu'il ne meurt pas et
+qu'à l'expiration de celui-ci qui s'éteint un autre viendra, <i>qui, sous
+un nom différent, sera le même</i>. Aussi n'est-ce donc pas, à proprement
+parler, l'épouvante et l'angoisse de sa disparition prochaine qui secoue
+les bons chrétiens tourmentés par la santé du Saint-Père. Ne sont-ils
+pas d'ailleurs pleinement rassurés sur son salut? Sa place n'est-elle
+pas de toute éternité, et pour l'éternité, marquée là-haut! Par ce fait
+qu'il devait porter la tiare, il a reçu le paradis dans son berceau.
+Alors, si la mort du Pape est incapable d'ébranler la papauté, d'en
+changer et d'en interrompre le cours, et si son seul effet est de lui
+faire rejoindre plus tôt Celui dont il était ici-bas le vicaire,
+pourquoi les nouvelles de sa santé, dès qu'elles cessent d'être
+satisfaisantes, sont-elles pour un nombre incalculable de pécheurs une
+cause de trouble et d'affliction?</p>
+
+<p>C'est que l'on s'émeut, par respect, à l'idée que ce personnage sacré,
+le représentant de Jésus-Christ, n'est aussi et nécessairement <i>qu'un
+homme</i>, que, tout en étant et paraissant supérieur aux autres, il leur
+est pourtant pareil, par le mystère de la vie et de la mort, qu'il est
+un homme sans défense, qui a vieilli, qui n'a rien pu, malgré toute sa
+puissance spirituelle et morale, sur l'âge, la maladie, les infirmités,
+un homme qui souffre, qui est anéanti, et qui va comme le plus humble,
+le plus pauvre et le plus ignoré, rendre un de ces jours, peut-être
+demain, ce soir, le dernier soupir. Et si cet homme-là a été pendant des
+années le point de miséricorde, le centre de bénédiction et le foyer de
+sérénité, le dispensateur de grâce et de paix vers lequel, à un moment
+donné, tous les désespoirs et toutes les douleurs ont tendu leurs bras,
+alors on comprendra que l'éventualité de sa fin détermine une explosion
+de pieuse et filiale tristesse où se répand la gratitude.</p>
+
+<p>Et après la santé du Pape, il y a celle des rois et des reines, des
+empereurs et des impératrices, qui sont de <i>grandes santés</i>, des santés
+représentatives, des santés-valeurs, dont les moindres variations ne
+peuvent rester inaperçues, et courent la poste. A ces santés-là, tant
+d'intérêts sont attachés! Tant de questions contraires en dépendent!
+Tant de choses, selon leurs accidents, seront modifiées dans l'histoire,
+prendront tournure nouvelle! Ces santés-là sont beaucoup plus guettées,
+plus suivies, plus âprement accompagnées que celle du chancelant et
+indétrônable Pontife. Si de fiévreuses prières et des voeux brûlants sont
+dépensés à en activer la guérison, combien aussi de souhaits pervers et
+de plans et de calculs sont faits pour les étouffer, les avancer, les
+ruiner, les supprimer!</p>
+
+<p>Que de terribles et secrètes paroles sont dites, précédant les crimes
+qu'elles organisent! Les nouvelles de la santé des rois et des empereurs
+ne se propagent jamais dans une atmosphère douce et tranquille. Toujours
+elles gênent et contrecarrent des ambitions, des soifs, de gigantesques
+projets. La sensibilité n'est que la dernière à les accueillir et à
+s'ébranler pour elles. L'opinion ne plaint presque pas un roi ou un
+empereur qui est malade et en danger de mort. Elle se tient au courant,
+voilà tout. Mais elle s'attendrit un peu pour les femmes, les reines,
+celles qui partent jeunes encore, et les enfants, les petits princes et
+les princesses fauchés dans leur fleur.</p>
+
+<p>Il faut compter aussi les santés des héros, des êtres de courage et de
+gloire qui, çà et là, frappent et remplissent le monde de leurs
+exploits, santés de grands soldats, de hardis explorateurs, de visiteurs
+de pôles, d'aviateurs, d'escaladeurs de ciel... Combien celles-là nous
+sont chères, et favorites! Que de frissons leur devons-nous! Que de
+pleurs coulent de nos yeux, quand elles sont brisées!</p>
+
+<p>Et il y a les santés de quelques génies, des poètes, des artistes
+supérieurs qui sont la parure, la gerbe dorée, les lauriers vivants et
+pensants d'un pays, et de l'humanité...</p>
+
+<p>Et puis, bien en dessous, les santés des personnages célèbres--de
+quelque façon que ce soit--de toutes les notoriétés bruyantes et
+obsédantes, les santés des millionnaires, des chanteurs, de l'actrice,
+du comique, du tragédien, du danseur, de la belle madame, les santés du
+Tout-Paris, les santés-vedettes, les santés grotesques, les
+santés-joujoux, les santés-réclames, les santés «pour étrangers», les
+santés de journalisme et de conversation, les sautés à tout faire, pour
+parler et pour ne rien dire.</p>
+
+<p>... Et les santés de mauvais aloi, celles de l'assassin en vogue, du
+cambrioleur mystérieux, du grand financier escroc, du meurtrier
+sympathique, du parricide irresponsable et de la vitrioleuse
+inconsciente...</p>
+
+<p>Et il y a même, de temps en temps, parmi les grandes santés inférieures,
+celles de quelques animaux, qui ont su faire assez parler d'eux pour
+atteindre la renommée... un cheval de général ayant de plus belles
+actions que son cavalier, un chien savant qui déconcerte... un singe
+bien moins laid que certains hommes aimés...<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan.</span></span></p>
+
+<p><i>(Reproduction et traduction réservées.)</i></p><br><br>
+
+<h3>M. ALBERT BESNARD A LA VILLA MÉDICIS</h3>
+
+<p>La démission de M. Carolus Durau ayant laissé vacante la direction de
+l'Académie de France à Rome, l'Institut a été appelé à présenter au
+ministre une liste de trois artistes entre lesquels sera choisi le
+successeur du peintre de <i>la Femme au gant</i>. Et il a désigné MM. Albert
+Besnard, Gabriel Ferrier et Nenot, deux peintres et un architecte. Comme
+il est à peu près sans exemple que le ministre n'ait pas nommé, en
+pareil cas, l'artiste inscrit le premier sur la liste de présentation,
+il est certain qu'à l'heure où paraîtra ce numéro M. Albert Besnard, qui
+une fois déjà faillit être appelé à gouverner la villa Médicis, sera,
+par décret, investi de cette haute fonction. L'universel assentiment
+confirmera cette nomination.</p>
+
+<p>A maintes reprises nous avons emprunté à l'oeuvre de ce bel artiste et
+de ce grand peintre, pour les reproduire, des toiles, des pastels, des
+aquarelles. On ne saurait avoir oublié, par exemple, la série admirable
+qu'il rapportait, voilà deux ans, de l'Inde. Nous y avions puisé
+quelques-unes des pages les plus séduisantes de notre avant-dernier
+numéro de Noël, des morceaux d'une originalité savoureuse, dont on ne
+savait ce qu'on devait admirer le plus, de leur chatoyante couleur ou de
+leur expressif dessin.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>Le peintre Albert Besnard et Mme Besnard.</b><br>--<i>Phot. H.
+Manuel.</i></p>
+
+<p>M. Albert Besnard est, en même temps que l'un des tempéraments les plus
+personnels de ce temps, un fervent des grandes traditions sans
+lesquelles il n'est pas d'art durable et, à ce double titre, sera pour
+les pensionnaires futurs de la villa Médicis le meilleur des mentors,
+libéral, certes, indulgent aux audaces, mais qualifié, par toute son
+oeuvre--si classique, et dont s'épouvanta pourtant, tout au début,
+«l'académisme»--pour rappeler à l'occasion qu'il est des règles qui
+n'ont jamais entravé l'épanouissement d'aucune originalité.</p>
+
+<p>Mme Charlotte Besnard, artiste elle-même, sculpteur de talent, en même
+temps que maîtresse de maison accomplie, parfaite compagne, enfin, de
+l'homme du monde qu'est son mari, saura conserver aux salons de la villa
+Médicis, illustrés par le passage de tant de grands artistes et de tant
+d'hôtes de marque, le caractère qui en fait, dans la Ville Eternelle, un
+rayonnant foyer de l'esprit français.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>UN NUMÉRO COLOSSAL</h3>
+
+<p>Comme préface au vote de la nouvelle loi militaire allemande, notre
+important et estimé confrère de Leipzig, l'<i>Illustrirte Zeitung</i>, vient
+de publier, avec l'aide évidente, et d'ailleurs déclarée, du ministère
+de la Guerre, un numéro spécial consacré entièrement à l'armée.</p>
+
+<p>Ce numéro est un monument. Il est formidable, écrasant et chaotique,
+comme cet autre monument qui accable aujourd'hui la plaine de Leipzig
+précisément, en souvenir de «la bataille des géants» du 18 octobre 1813.</p>
+
+<p>C'est vraiment quelque chose de <i>kolossal</i> que ce numéro de journal.
+Haut de 0 m. 42, large de 0 m. 30, épais de plus de 1 centimètre, ce
+numéro, débroché, couvrirait de ses pages 20 mètres carrés; broché, il
+jauge 1 déc. cube 260. Son poids est de 1 kilo 400; sa densité: 1,214.
+Il est lourd... mais il est encore plus pesant.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>Des spécialistes, pour la plupart des officiers supérieurs de l'active,
+y dissertent de l'armée allemande et l'étudient sous ses différents
+aspects: le commandement, les effectifs, l'organisation, son passé, sa
+mission mondiale, son influence <i>heureuse</i> sur le développement
+matériel, physique, intellectuel et moral de la nation,--et ils
+découvrent, de ces multiples points de vue, des raisons spéciales et
+impérieuses pour réclamer l'adoption des nouveaux projets militaires.</p>
+
+<p>L'article de tête est du professeur Hans Delbrück. M. Delbrück est
+historien et homme politique. Il met de l'ennui dans la politique et de
+la passion dans l'histoire. Il a expliqué «la stratégie de Périclès à la
+lumière de la stratégie frédéricienne» et comparé, ailleurs, «les
+guerres médiques et les guerres des Burgondes». M. le professeur est un
+<i>Herr Professor</i>. Il rapproche, sans s'émouvoir et par-dessus des
+siècles, l'antiquité et les temps modernes, les événements antiques et
+d'autres médiévaux. Il connaît le passé dans le détail. Connaît-il aussi
+bien le présent!</p>
+
+<p>«Depuis 1870, écrit-il de nous dans ce numéro de l'<i>Illustrirte
+Zeitung</i>, la France est en République et est consumée par la soif de la
+revanche. Mais, aussitôt qu'ils entrevoient l'éventualité d'une guerre,
+les dirigeants français découvrent clairement que la victoire serait
+pour eux-mêmes grosse de périls. Car le général qui serait vainqueur de
+l'Allemagne tiendrait incontestablement l'armée dans sa main et s'en
+servirait, à la façon de Bonaparte, pour se rendre maître de la France.
+L'armée française est aujourd'hui sous la coupe des parlementaires,
+avocats ou journalistes. L'avancement des officiers, la nomination ou la
+mise en disponibilité des généraux dépend de tribuns, la plupart fort
+jeunes, et que les changeantes combinaisons parlementaires ont portés au
+fauteuil de ministre.</p>
+
+<p>» L'organisation de l'armée n'inspirerait, en temps de guerre, aucune
+confiance,--en temps de paix, elle ne présente aucune harmonie. L'armée
+française supporte impatiemment cet état de choses, mais elle le
+supporte parce qu'elle est toujours la vaincue de 1870. La victoire dans
+la grande guerre de revanche lui vaudrait, à l'intérieur même, une tout
+autre situation. C'est pourquoi les gouvernants parlementaires français
+s'empêtrent dans cette contradiction de souhaiter la guerre et de devoir
+la craindre...</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003.png"><br><b>
+La couverture du numéro de<br>
+propagande et de publicité<br>
+militaires publié par la</b><br>
+<i>Leipziger Illustrirte Zeitung.</i></p>
+
+<p>»... En Allemagne, conclut M. Delbrück, nous sommes libres de telles
+entraves.»</p>
+
+<p>Mais alors, si l'Allemagne est aussi forte, si la France est aussi
+paralysée par son régime parlementaire, pourquoi de nouveaux armements?
+Le lieutenant général von Janson répond à cette objection. Il nous
+montre trois ennemis héréditaires: la France, l'Angleterre, la Russie,
+séparés jusqu'ici par leurs intérêts antagonistes et réconciliés dans la
+haine commune de l'Allemagne. Il prévoit une guerre où l'Autriche, aux
+prises dans les Balkans, l'Italie, occupée en Afrique, laisseraient
+l'Allemagne seule face à face avec le reste de l'Europe. Le Danemark
+emboîte le pas à l'Angleterre; la Hollande aussi; la Belgique sert de
+tête de pont aux corps expéditionnaires venus de Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>Plus loin, un poète supplie la nation de donner à son héros les moyens
+«d'aiguiser son épée»,--et, en première page, le héros toujours menaçant
+nous apparaît lui-même, une fois de plus, dans un portrait violemment
+colorié.</p>
+
+<p>Sur la couverture, au-dessus de l'indication: «Numéro de la défense
+allemande», une charge de fantassins, à la baïonnette.</p>
+
+<p><i>La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris</i>, nous laisse
+entendre comment on entend cette «défense». Et partout des dessins, des
+chromos: «L'empereur Guillaume Ier à Vionville (1870)», «L'assaut à
+Spicheren», «Une attaque de cavalerie», «Entrée du maréchal de Waldersee
+à Pékin», «La défense du canon,--épisode de la lutte contre les
+Herréros». Partout aussi des citations à forte charge: «Tous nos voisins
+sont autant d'ennemis jaloux de notre puissance» (Frédéric le Grand,
+Testament politique de 1753).--«Montrons-nous dignes de nos pères et
+ayons à coeur la devise du grand roi: <i>Toujours en vedette!</i>» Et la
+phrase de Moltke: «Si nous mobilisons un jour, encourons sans crainte le
+reproche d'être les agresseurs.» Et d'autres, et d'autres, et toujours
+la répétition obsédante de cette date: 1813... «Un siècle s'est écoulé
+depuis cette heure où notre peuple, animé du plus bel enthousiasme et du
+plus noble esprit de sacrifice, s'est levé les armes à la main.» Il y a
+46 pages de ce texte. Les chiffres y abondent comme les formules
+chimiques dans un prospectus d'apothicaire. Le procédé est le même:
+effrayer pour faire payer. Et l'adresse du fabricant est au bas du
+feuillet.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>Le <i>Vorwaerts</i> publiait, l'autre jour, la circulaire suivante qui avait
+été adressée, à la fin de février, aux fournisseurs de l'armée:</p>
+
+<p>MINISTERE DE LA GUERRE</p>
+
+<p><i>Section ministérielle</i><br>
+
+<span class="rig">Berlin, W.66 23-2 1913.</span></p><br>
+
+<p>N° 911/2 13.7.1 <span class="rig">Leipziger strasse nº 5.</span></p><br>
+
+<p>Le numéro spécial du 10 avril de la <i>Leipziger Illustrirte Zeitung</i> sera
+consacré tout entier à l'armée allemande et publié avec la collaboration
+du ministère de la Guerre de Berlin. Pour que rien ne manque à ce
+numéro, il est souhaitable que les fournisseurs de l'armée et toutes les
+industries relevant de la défense nationale y publient des exposés, du
+développement de leurs affaires et de leurs procédés de travail.</p>
+
+<p>La section ministérielle du ministère de la Guerre est prête à donner à
+ce sujet tous les renseignements désirés.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Hoffmann,</span><br>
+
+Commandant et chef de section.</span></p><br><br><br>
+
+<p>A cette circulaire était jointe une lettre de la rédaction de la
+<i>Leipziger Illustrirte Zeitung</i> mettant les colonnes de la revue à la
+disposition des fournisseurs.</p>
+
+<p>Le résultat, c'est qu'aux 46 pages de texte viennent s'ajouter 124 pages
+de publicité. «Il vous faudra payer, avait écrit expressément l'<i>I. Z.</i>,
+pour la publication de l'article. Par contre, nous vous fournirons
+gratuitement des conseils sur la forme artistique et littéraire à lui
+donner.»</p>
+
+<p>Toutes les branches de l'industrie nationale se retrouvent là dans leur
+spécialisation militaire: l'automobile de guerre à côté de la cuisine de
+campagne, les tanneries près des hauts fourneaux, la machine à écrire et
+l'optique, les conserves alimentaires et l'aéroplane, le pneumatique et
+les trousses de chirurgie. En une longue page on nous explique «Comment
+se confectionne une chemise de soldat». Un établissement métallurgique
+prend pour devise: «Au fer par le feu.» Les fonderies, les forges, les
+ateliers de construction donnent de copieux aperçus historiques de leurs
+entreprises. C'est à qui a contribué le plus tôt à la grandeur, à la
+prospérité et à la sauvegarde de l'Allemagne. Il y en a qui remontent au
+dix-huitième siècle, d'autres au dix-septième, d'autres au seizième. Il
+en est qui insinuent discrètement qu'on forait chez eux des canons avant
+l'invention de la poudre.</p>
+
+<p>Toutes les grandes firmes s'y rencontrent, y rivalisent,--toutes,
+excepté la plus fameuse: la maison Krupp. Nous nous en serions étonnés
+si nous ne venions d'apprendre qu'elle a, pour provoquer les grosses
+commandes, des moyens moins fragiles, des voies plus directes, des
+intermédiaires plus discrets que le numéro sensationnel du doyen des
+illustrés allemands. Et d'ailleurs, ne serait-ce pas en définitive pour
+le profit surtout de la maison Krupp, qui s'impose en presque toutes ces
+matières, qui défie toutes les concurrences, que ce numéro entier aurait
+été conçu? Quelle adresse suprême alors de n'y être même pas nommée!</p>
+
+<p>Toute cette partie publicité est truffée de croquis de machines, de
+portraits d'industriels, de tableaux de genre figurant divers épisodes
+de la vie du soldat. Et, de ces 124 pages, se dégage l'impression
+formidable que toute l'activité usinière de l'empire, que tout le labeur
+de la nation allemande ne tendent qu'à une fin: l'humiliation des autres
+peuples.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>Telle est pourtant l'accoutumance universelle à l'incessante menace
+pangermaniste qu'une pareille manifestation, si caractéristique qu'elle
+soit, étonne à peine.</p>
+
+<p>Quelle sensation profonde au contraire ne provoquerait pas
+<i>L'Illustration</i> si, en une période de difficultés internationales et de
+recrudescence des armements, elle lançait un numéro quintuple bondé
+d'articles militaires, de poèmes tyrtéens, de publicité patriotique pour
+engins de guerre nationaux, et si le gouvernement de la République
+prenait à cette publication la part qu'a prise le gouvernement impérial
+au <i>Deutsche Wehr-Nummer</i>, de notre confrère allemand, en même temps
+qu'il présentait au Reichstag un projet de loi augmentant encore les
+effectifs et le budget de l'armée!</p>
+
+<p>N'est-ce pas alors qu'on crierait, de l'autre côté du Rhin, au
+chauvinisme français, aux provocations, à l'esprit d'agression de la
+France!</p>
+
+<p>Mais, dans ce pays chauvin, agressif et provocateur, quand un grand
+illustré comme le nôtre fait paraître un numéro exceptionnel, c'est
+seulement parce que la douce fête de Noël approche. L'art seul y
+participe, et si quelque détail martial s'y glisse, c'est tout au plus
+l'armure aux ciselures étincelantes de <i>l'Homme au casque d'or</i> de
+Rembrandt. On le connaît bien en Allemagne: il est au musée de Berlin.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"><br><b>LES FUNÉRAILLES DE L'IMPÉRATRICE DE CHINE.<br>--L'arrivée du
+catafalque dans la cour intérieure de la gare de Pékin.</b><br> <i>Phot. F.
+Caissial.</i></p>
+
+<p>La jeune République chinoise a fait, dans les premiers jours de ce mois,
+des funérailles solennelles à l'impératrice Long Yu. Ces honneurs
+posthumes étaient bien dus à celle qui, docile aux conseils des hommes
+d'État amenés au pouvoir par la révolution, avait décrété le
+gouvernement par le peuple et mérité ainsi le titre imprévu de
+«fondatrice du nouveau régime». Mais, si les obsèques eurent un
+caractère imposant, la pompe n'en fut pas réglée conformément aux rites
+anciens: ce n'est point par une route spécialement construite que la
+bière contenant la dépouille de l'impératrice a été transportée du
+palais de Pékin aux tombeaux de l'Ouest,--mais par chemin de fer. Du
+moins la cérémonie a-t-elle encore rappelé, par certains détails
+pittoresques, les coutumes funèbres d'autrefois.</p>
+
+<p>«Le cortège, parti le matin à 8 heures, nous écrit un de nos
+correspondants, M. F. Caissial, mit trois heures environ à franchir les
+trois kilomètres qui, par les voies suivies, séparent le palais de la
+gare de Pékin-Hankéou. En tête, venaient vingt-quatre chameaux chargés
+de matériel de campement,--sans doute pour servir à l'âme de Long Yu
+dans les diverses étapes qui doivent la conduire à la béatitude
+éternelle; puis trente-huit poneys blancs, précédant les voitures et les
+chaises à porteurs de la défunte souveraine. Le catafalque, soutenu par
+quatre-vingts coolies, qui, par-dessus leurs pauvres habits, avaient
+revêtu des blouses de soie légère, était escorté de soldats
+d'infanterie; enfin, quelques lanciers fermaient la marche. Tous les
+ministres chinois, en redingote et chapeau haut de forme, attendaient
+sur le quai de la gare, à côté des princes de la famille impériale en
+deuil. En leur présence, le cercueil fut placé dans le wagon funèbre, et
+le train s'ébranla lentement, tandis que les troupes présentaient les
+armes.» C'est ainsi que la dernière impératrice mandchoue a quitté Pékin
+pour aller dormir dans les tombeaux de sa dynastie son dernier sommeil.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>
+<span class="sml">Capitaine Clavenad.
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Capitaine de Noüe.
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;M. J. Aumont-Thiéville.
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Lieutenant de Vasselot.
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Sergent Richy.</span></b></p>
+
+<h3>LES CINQ VICTIMES</h3>
+
+<h4>UN DRAME DANS LES AIRS</h4>
+
+<p><i>Toute la France a été secouée d'un frisson d'angoisse et de stupeur en
+apprenant la catastrophe du ballon sphérique le</i> Zodiac, <i>qui a fait
+cinq victimes, dont quatre aviateurs militaires. Catastrophe sans
+précédent dans les conditions où elle s'est produite; d'autant plus
+inexplicable que le ballon libre passe avec raison pour offrir une
+sécurité relative très grande, et que le Zodiac était piloté par un
+aéronaute expérimenté, entouré de quatre aviateurs.</i></p>
+
+<p><i>On a émis, hâtivement peut-être, sur les causes du drame, diverses
+hypothèses qui, toutes, semblent renfermer au moins des parcelles de
+vérité. M. André Schelcher, chargé d'une enquête par l'Aéro-Club de
+France, a pu reconstituer les moindres détails de cette course à la
+mort. Aéronaute accompli, d'une rare compétence pour interpréter les
+moindres constatations, il a fait un triste, pèlerinage au cours duquel
+il a recueilli de nombreux témoignages, et, entre autres, celui de M.
+Spengler, électricien, qui a suivi toutes les phases du drame sur la
+commune de Fontenay-sous-Bois.</i></p>
+
+<p><i>M. Schelcher nous donne, avec photographies à l'appui, la version la
+plus vraisemblable de cette randonnée fatale qui enlève à l'Aéro-Club
+cinq camarades morts en service commandé:</i></p>
+
+<p>On sait que, sur la demande du ministre de la Guerre, l'Aéro-Club de
+France organise des ascensions réservées uniquement aux aviateurs,
+officiers ou soldats, afin de les familiariser avec les choses de l'air.
+Tous les jeudis, des pilotes ou futurs pilotes prennent part à des
+ascensions dont les départs sont donnés au parc aérostatique de
+Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Jeudi, 17 avril, le <i>Zodiac</i>, cubant 1.600 mètres, devait partir, ayant
+à bord le pilote Aumont-Thiéville, dont c'était la cent vingtième
+ascension, et quatre aviateurs militaires: les capitaines Clavenad et de
+Noüe, le lieutenant de Vasselot et le sergent Richy. Le temps était
+incertain; nuageux, avec averses. Comme les passagers hésitaient,
+interrogeant le ciel, l'un d'eux s'écria, en gamin de Pans: «Oh! pas de
+chichis, ou mettra: ni fleurs ni couronnes», et l'équipage sauta dans la
+nacelle. Une ondée finissait; le ballon s'éleva à 2 h. 10.</p>
+
+<p>Déjà alourdi par la pluie, il gagnait péniblement en altitude, parvenant
+toutefois à s'équilibrer normalement. La traversée de Paris s'effectua
+dans des conditions assez heureuses, mais avec une dépense de lest
+importante. Le livre de bord retrouvé sur un des officiers porte les
+notes suivantes:</p>
+
+<p class="mid"><i>Lest au départ, 180 kilos.</i><br><i>Pression barométrique, 755 millimètres.</i></p>
+
+<pre>
+ HEURE ALTITUDE LEST OBSERVATIONS
+
+ 2 h. 10 départ.
+ 2 h. 15 425 m. 160 k. Sur Paris.
+ 2 h. 20 840 m. 140 k. Sur tour Eiffel.
+ 2 h. 25 025 m.
+ 325 m. 100 k. Nuage.
+ 2 h. 30 725 m. Mer de nuages.
+ 2 h. 35 1.200 m.
+</pre>
+
+<p>Puis, plus rien...</p>
+
+<p>L'aérostat est aperçu quelques minutes plus tard, à Fontenay-sous-Bois
+et à Nogent-sur-Marne, rasant terre, choquant tous les obstacles qu'il
+rencontre. Il reprend soudain de la hauteur, et bientôt s'abat
+subitement dans la propriété de M. Cahen d'Anvers, entre
+Villiers-sur-Marne et Malnoue, où on relève trois cadavres. Seuls le
+capitaine de Noüe et le lieutenant de Vasselot respiraient encore; mais
+les deux malheureux officiers expirèrent dans la soirée.</p>
+
+<p>On constata immédiatement que le panneau de déchirure avait été tiré à
+fond normalement et volontairement. La nacelle, tout ensanglantée, ne
+contenait plus de lest, mais quelques bagages.</p>
+
+<p>Voici maintenant les résultats de notre enquête. (Les lettres majuscules
+correspondent à celles qui jalonnent notre diagramme détaillé.)</p>
+
+<p>A.--Après être monté à 1.200 mètres--altitude maxima, semble-t-i--en
+dépassant les nuages, le ballon commence à descendre.</p>
+
+<p>B.--En retraversant un nuage très chargé d'eau et de grêle, la
+condensation rapide du gaz rend la descente vertigineuse; les 100 kilos
+de lest qui, d'après le livre de bord, restaient à la disposition du
+pilote et qui, en cas normal, suffisent amplement pour descendre
+progressivement de cette altitude, sont rapidement épuisés.</p>
+
+<p>C.--A 100 mètres au-dessus de la gare de Fontenay-sous-Bois, traversée
+du chemin de fer. Le guide-rope prend terre et le ballon rase les
+maisons de Fontenay. Connaissant le danger d'un atterrissage rapide dans
+ces conditions, le pilote tente de franchir d'un bond l'agglomération
+qui s'étend sur la hauteur devant lui.</p>
+
+<p>Mais le guide-rope traîne de toute sa longueur sur les toits, que la
+nacelle frôle à moins de 50 centimètres; ce freinage provoque des «coups
+de rabat», d'autant plus dangereux que la vitesse est grande, qui
+plaquent le ballon au sol et l'y retiennent comme «poissé», même si,
+délesté, il tentait de se relever.</p>
+
+<p>D.--Le pilote, avec calme, profite d'un mouvement de recul du ballon
+pour larguer, sans le couper (la boucle intacte en fait foi), son
+guide-rope qui fut retrouvé villa de l'Espérance, à cheval sur la maison
+portant le n° 10, la «queue de rat» formant l'extrémité devant la grille
+et dans la direction de Paris. Aucun choc n'a encore eu lieu.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="12" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Villa de l'Espérance, à Fontenay-sous-Bois, où s'est
+accroché le guide-rope abandonné; sur le trottoir, un des principaux
+témoins, M. Spengler.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/005c.png"><br><b>Maison contre laquelle eut lieu le premier choc qui tua
+sans doute trois des aéronautes et dont on voit les traces sur le mur;
+le ballon, en poursuivant sa course déviée, a abattu la cheminée de
+l'angle gauche du toit--La photographie suivante a été prise en montant
+sur le mur de l'appentis, au-dessous du point <img alt="" src="images/point.png">.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>Plus loin, on retrouve dans des jardins peu propices à un atterrissage,
+une bouteille et les bâches, prudemment retirées à l'avance de leur
+filet resté à sa place. Allégé du poids de ces objets, le ballon se met
+en légère montée, et le pilote peut avoir l'espoir de franchir la
+colline. Malheureusement, après quelques secondes, insuffisantes pour
+permettre le jet du lest de fortune, la pluie et la grêle ramènent le
+ballon au sol.</p>
+
+<p>E.--La nacelle est plaquée sur la façade d'une maison basse, isolée sur
+la colline, appartenant à Mme Juriecwiez. La violence du choc fut
+considérable; à la vitesse du vent évaluée à 50 kilomètres à l'heure
+s'ajoutait la force du mouvement pendulaire qu'avait pris la nacelle
+après l'abandon du guide-rope.</p>
+
+<p>Un témoin, qui habite près de la maison fatale, a vu nettement, au
+moment du choc des officiers debout dans la nacelle. Quand celle-ci,
+après un instant d'arrêt, remonta verticalement en pulvérisant l'avance
+du toit et la cheminée, on n'apercevait plus personne à bord. Seul, un
+bras pendait.</p>
+
+
+
+<p>La tourmente faisant rage, nul cri n'avait été perçu. On se précipita au
+pied de la maison pour secourir les passagers sans doute tombés du
+panier. On ne trouva qu'un passe-montagne et un képi.</p>
+
+<p>Sur les cinq hommes, ceux qui étaient le plus rapprochés du mur au
+moment du choc durent être tués sur le coup: Aumont-Thiéville, le
+capitaine Clavenad et le sergent Richy. Tous trois, en effet, furent
+relevés plus tard, le crâne défoncé. La blessure de Clavenad semblerait
+indiquer qu'à la minute tragique il se tenait courbé.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="12" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/005d.png">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Le jardin de M. Humblot, derrière la maison précédente;
+la nacelle, après avoir heurté le sol au point marqué par une croix et
+détruit deux arbres de l'espalier, a écorné le faîte du mur.--La
+photographie suivante a été prise, en sens contraire de la course du
+ballon, du petit toit désigné par le point <img alt="" src="images/point.png">.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005e.png"><br><b>Bois de Boulogne. Traversée de Paris. Bois de Vincennes.</b><br>
+<i>Voir le diagramme détaillé ci-contre.</i> Diagramme complet de l'ascension
+du <i>Zodiac XIV</i> le 17 avril 1913.</p>
+
+<p>E.--Le ballon plonge ensuite dans le jardin de M. Humblot; la nacelle
+pique en terre, rebondit, arrache le faîte d'un mur au pied duquel tombe
+la montre-bacelet de Clavenad, dont le bras était en dehors; puis la
+nacelle retombe dans le jardin suivant.</p>
+
+<p>G.-H.--M. Spengler, qui poursuit le ballon depuis la gare de Fontenay,
+escalade le mur; il voit la nacelle ratisser un labour et s'enlever à
+nouveau au moment où il croit l'atteindre. Il entend alors distinctement
+ce suprême appel: «Sauvez-nous!»... Le ballon s'échappe, brisant encore
+une clôture de planches et écornant un toit.</p>
+
+<p>Dès lors, l'équipage ne donnera plus signe de vie; c'est un panier de
+morts ou d'anéantis qui se balance sous la sphère.</p>
+
+<p>Au point culminant, au fort de Nogent, l'aérostat se trouve à faible
+hauteur; un cycliste militaire saisit la corde du sac à bâches qui pend
+de la nacelle, mais il est vite obligé de la lâcher, et le ballon
+traverse la cour du fort en évitant les bâtiments.</p>
+
+<p>[Illustration: Mur du bastion sud du fort de Nogent sur lequel la
+nacelle s'est plaquée, laissant une large tache de sang qu'on voit
+encore sur la photographie, juste au-dessus de la tête du personnage.]</p>
+
+<p>I.-Il se trouve arrêté dans le bastion sud où la nacelle se plaque à
+nouveau sur un mur, laissant une énorme tache formée par le sang
+accumulé dans la nacelle. Le baromètre, arraché de sa gaine, roule sur
+l'herbe avec le statoscope. Labourant le glacis, le ballon sort du fort,
+marquant son passage par des gouttes de sang que la pluie n'a pas voulu
+encore effacer.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/006a.png"><br><b>De l'autre côté du mur à espalier, la nacelle laboure la
+terre, se dirigeant vers le fort de Nogent-sur-Marne.--Sous le point <img alt="" src="images/point.png">, maison contre laquelle avait eu lieu le premier choc.</b><br>
+<img alt="" src="images/006c.png"><br><b>Vitrage d'un marbrier de Nogent-sur-Marne, que la nacelle
+a défoncé au passage.</b><br>
+<img alt="" src="images/006e.png">
+
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+
+<img alt="" src="images/006b.png"><br><b>Mur du bastion sud du fort de Nogent, sur lequel la nacelle s'est plaquée, laissant une large tache de sang qu'on voit encore sur la photographie, juste au-dessus de la tête du presonnage.</b><br>
+<img alt="" src="images/006d.png"><br><b>Dernière maison heurtée et fils télégraphiques rompus par
+la nacelle, avant la dernière envolée du ballon.</b><br>
+<br><br><b>Entrée, sur la route de Malnoue, de la propriété de M.
+Cahen d'Anvers, où eut lieu la chute finale, sous le point +.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>K.--A cet endroit, le terrain formant une déclivité jusqu'à la Marne, le
+ballon se maintient tant bien que mal au-dessus des obstacles. Il
+traverse la route Nationale, baisse dans un jardin, reprend de l'élan et
+jette la nacelle dans le vitrage d'un atelier de marbrier, appartenant à
+M. Héricourt, rue de Plaisance, à Nogent-sur-Marne, où elle semble
+coincée.</p>
+
+<p>L.--Le ballon repart, frappe le deuxième étage d'une maison, enlève la
+gouttière, rompt les fils télégraphiques du chemin de fer, et, cette
+fois, ne redescend plus. La pluie vient de cesser, le grain est passé:
+c'est enfin le retour aux lois de la force ascensionnelle.</p>
+
+<p>M.-N.--Il est à noter que les témoins de cette dernière scène se sont
+plutôt amusés des fantaisies du ballon, qu'ils croyaient vide, ayant
+échappé à ses pilotes au moment d'un atterrissage. Ils le virent
+s'éloigner rapidement, traverser le cimetière, franchir la Marne et
+monter, sans jamais disparaître, jusqu'à la hauteur des nuages.</p>
+
+<p>Le refroidissement subit survenu en les atteignant a-t-il empêché le
+ballon de remonter à l'altitude maxima où il devait s'équilibrer? Ou
+bien a-t-il ranimé les deux survivants évanouis qui se seraient alors
+pendus à la soupape? On ne sait.</p>
+
+<p>O.--Toujours est-il que l'aérostat fut aperçu à plus de 400 mètres de
+haut par deux artilleurs du fort de Villiers qui eurent le temps d'aller
+chercher la lunette de batterie et de voir «plusieurs passagers, de
+nombre incertain, essayer d'atteindre les cordages.</p>
+
+<p>Devant le spectacle terrifiant qu'ils avaient sous les yeux, dans la
+nacelle, les deux survivants sortis de leur torpeur, affolés, ont-ils,
+sans se pencher par-dessus bord pour se rendre compte de la hauteur où
+ils se trouvaient, tiré la corde rouge de déchirure, ultime manoeuvre
+qui ne doit être faite qu'à quelques mètres du sol? C'est probablement
+ce qui s'est passé.</p>
+
+<p>P.--M. Corbet, garde-chasse, qui se promenait aux alentours de la
+propriété de M. Cahen d'Anvers, voit le ballon à 300 mètres «se
+vriller», puis devenir à 100 mètres une loque qui s'aplatit sur le sol.</p>
+
+<p>Il était alors 2 h. 45. Ce drame épouvantable qui s'est déroulé sur un
+trajet de 10 kilomètres depuis la descente vertigineuse jusqu'à
+l'atterrissage, avait duré exactement dix minutes. Dans la nacelle
+renversée, on trouva les survivants sous les morts, ce qui tendrait à
+prouver que trois passagers auraient succombé avant la chute finale, et
+que le capitaine de Noüe et le lieutenant de Vasselot avaient pris le
+dessus pour manoeuvrer.</p>
+
+<p>On peut conclure, en somme, que la véritable clef du drame est à
+Fontenay où le ballon, quoique possédant encore une force ascensionnelle
+bien suffisante pour se maintenir dans les airs, fut précipité et plaqué
+à terre par la violence de la tempête. 11 se trouvait dès lors dans le
+domaine de phénomènes mécaniques où, la pesanteur n'intervenant plus,
+les aéronautes ne pouvaient plus avoir sur lui aucune action.</p>
+
+<p><i>Eussent-ils eu deux fois plus de lest</i>, qu'ils n'auraient sans doute
+pas échappé au choc inévitable. Un hasard seul pouvait les détourner de
+l'obstacle fatal, et ce hasard n'a malheureusement pas servi mon pauvre
+ami Jacques Aumont-Thiéville et ses infortunés compagnons.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">André Schelcher.</span></span></p><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006f.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="12" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Le ballon, possédant cependant une force ascensionnelle suffisante, est
+maintenu au sol par la tourmente qui l'empêche de s'élever.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Le ballon, dégagé de l'ouragan, reprend de l'altitude, quoique aucun jet
+de lest n'ait été fait depuis le point D.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="mid"><b>Diagramme détaillé de la période anormale de l'ascension du <i>Zodiac
+XIV.</i></b></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>Un arc de triomphe sur la route d'Argyrocastro.</b>--<i>Phot.
+Jean Leune.</i></p>
+
+
+<h3>LE GÉNÉRAL EYDOUX EN EPIRE</h3>
+
+<p class="rig">Athènes, 16 avril.</p><br><br>
+
+<p>Depuis la chute de Janina, le général Eydoux, chef de la mission
+militaire française en Grèce, caressait le projet d'aller en Epire
+étudier sur place cet extraordinaire terrain où l'armée grecque s'était
+si héroïquement battue. Mais un travail considérable et imprévu
+l'empêcha tout d'abord de donner suite à ce dessein, tandis que S. A. R.
+le Diadoque était encore à Janina. La mort du roi Georges, les
+funérailles, retardèrent encore son départ, qui ne put s'effectuer
+qu'après la triste cérémonie.</p>
+
+<p>Le gouvernement grec avait mis à la disposition du général, des
+officiers et des personnes qui l'accompagnaient, un petit vapeur et
+plusieurs automobiles. M. Raymond Aynard, ancien ministre de France à
+Cettigne, qui, désigné pour faire partie de la mission française envoyée
+aux obsèques du roi défunt, avait accompagné M. Jonnart à Athènes, était
+du voyage, ainsi que M. David, député de la Dordogne. J'eus la bonne
+fortune de pouvoir les suivre.</p>
+
+<p>Ce voyage ne fut qu'une longue suite de manifestations francophiles qui
+commencèrent dès le débarquement à Prévéza. La foule n'était pourtant
+pas prévenue; mais, voyant au mât du navire flotter le pavillon
+tricolore, elle se précipita... Et le général Eydoux mit le pied sur la
+terre d'Epire au cri mille fois répété de: «Vive la France!» auquel il
+répondit immédiatement par celui de: «Vive la Grèce!»</p>
+
+<p>L'après-midi, le général, avec sa suite, allait aux ruines de Nicopolis,
+la ville célèbre bâtie par Octave pour commémorer sa victoire d'Actium
+sur Antoine. S'étant rendu compte de ce qu'avait été la bataille qui, en
+octobre dernier, avait livré Prévéza à l'armée grecque, il se dirigea
+ensuite vers le tertre où, d'après la tradition, reposent les 3.000
+Français du général de La Sal cette, massacrés par le fameux Ali pacha en
+1798. Là, il donna un souvenir ému à ces martyrs.</p>
+
+<p>Au cours de cette journée, puis le lendemain, à Grimbovo et à
+Pente-Pigadia, le général Eydoux fit connaissance avec le terrain des
+luttes récentes et put personnellement en apprécier les difficultés.</p>
+
+<p>Enfin, le mercredi, vers 4 heures du soir, par une pluie torrentielle,
+malheureusement, nous arrivions à Janina.</p>
+
+<p>Les Janiniotes étaient massés sur la place. Des drapeaux français et
+grecs flottaient partout. Deux grands écussons portaient, l'un: «Vive la
+France!» et l'autre: «Vive la Grèce!»</p>
+
+<p>Au milieu des acclamations répétées, le général monta à l'hôtel de
+l'état-major, où l'accueillit le général Danglis, qui, bientôt, le
+priait de se montrer au balcon: les notables de la ville avaient, en
+effet, exprimé le désir de le saluer.</p>
+
+<p>En des discours chaleureux, ils lui dirent toute la joie qu'ils
+éprouvaient à être enfin libres, tout le plaisir qu'ils avaient à le
+remercier personnellement de la part qu'il avait prise à la préparation
+de leur délivrance.</p>
+
+<p>Ce à quoi le général répondit très joliment qu'il n'avait fait que son
+devoir de Français en travaillant pour la Grèce, ainsi que le veulent
+les immortelles traditions de la France. Il dit encore tout le
+contentement qu'il avait ressenti à collaborer avec des hommes comme le
+soldat et l'officier grecs, et, enfin, toute l'admiration qu'il
+éprouvait pour l'armée hellène et son chef le roi Constantin, après
+leurs belles victoires de Macédoine et d'Epire.</p>
+
+<p>Des cris de «Vive la France! Vive la Grèce! Vive le général Eydoux! Vive
+le roi!» éclatèrent, frénétiques, de toutes parts; le général Eydoux,
+profondément ému, s'associa à cette manifestation, dont il était
+visiblement touché jusqu'au fond du coeur, en acclamant à son tour et la
+Grèce et le roi Constantin!</p>
+
+<p>Après le défilé des délégations envoyées par les corporations de la
+ville, le général partit pour le consulat de France. La foule l'y suivit
+par les rues pavoisées. De nouveaux discours allaient être prononcés.</p>
+
+<p>Un journaliste ayant dit que c'était à la mission française que
+revenaient le mérite et la gloire des victoires grecques, le général
+répondit en remettant galamment les choses au point:</p>
+
+<p>«Il n'est pas exact, dit-il, que la gloire des victoires hellènes
+revienne à la mission française. Sans doute, nous y avons quelque part,
+en raison de la préparation que nous avons donnée à l'armée avant la
+guerre. Mais, si nous avons été des maîtres très docilement écoutés, il
+ne faut pas oublier que ce sont les élèves seuls, avec les connaissances
+qu'ils venaient d'acquérir, qui ont joué leur rôle dans le grand et bel
+acte de cette guerre. Il ne faut pas oublier que la gloire des victoires
+hellènes revient avant tout à l'armée grecque et à son vaillant chef,
+aujourd'hui le roi Constantin!»</p>
+
+<p>Et des vivats enthousiastes prouvèrent au général qu'il venait de
+trouver, en cette circonstance, les paroles qu'il fallait prononcer.</p>
+
+<p>Après lui, M. David, député de la Dordogne, transmit à la population le
+salut fraternel du Parlement de France. Il sut exprimer avec éloquence
+les grandes sympathies de la France envers la nation hellène en général
+et pour l'Epire en particulier. Il parla même d'alliance indispensable
+et possible, entre deux pays où «tous les coeurs ont battu et battront
+toujours à l'unisson, chaque fois qu'il s'est agi et qu'il s'agira de
+combattre pour la civilisation grecque, inspiratrice de la civilisation
+française!»</p>
+
+<p>Les jours suivants, le général et ses officiers visitèrent les champs de
+bataille devant Janina. Leurs impressions peuvent se résumer en cette
+appréciation que me donnait l'un d'eux: «Terrain horriblement difficile!
+Idée de manoeuvre superbe! Exécution parfaite!»</p>
+
+<p>Puis ils poussèrent jusqu'à Argyrocastro. Tout le long de la route, les
+populations villageoises, clergé en tête, avec icônes, croix et
+bannières, étaient venues se masser pour saluer le général Eydoux. Les
+enfants des écoles chantaient l'hymne grec, puis les femmes, en costumes
+de fête, se mettaient à danser pour exprimer leur joie...</p>
+
+<p>A Argyrocastro, l'accueil ne fut pas moins enthousiaste de la part de la
+population grecque. Des arcs de triomphe étaient dressés, fort simples,
+à la vérité, faits de deux piquets, d'une poutrelle, d'un pan de
+treillage où couraient quelques branches vertes, mais les ressources de
+ces bourgades sont bien modestes, et surtout l'excellente intention
+était là, suppléant au reste. Des drapeaux français et grecs partout
+mêlaient leurs plis. Les magasins étaient fermés en signe de fête. Le
+métropolite présenta le clergé, les notables, les écoles. Et ce furent
+encore des discours où les noms de la France, de la Grèce, du roi et du
+général ne furent jamais séparés et qui tous témoignaient d'un ardent
+amour pour la patrie retrouvée, d'une vibrante sympathie pour notre
+pays.</p>
+
+<p>Là prit fin ce voyage intéressant. Hier, le général Eydoux rentrait à
+Athènes, enchanté de tout ce qu'il avait vu, et fier, plus que jamais,
+de l'oeuvre accomplie par l'armée grecque, préparée par lui et conduite
+par son roi.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Jean Leune.</span></span></p><br><br>
+
+<h3>UNE PROMENADE DANS LA LUNE</h3>
+
+<p>Tandis que l'étude topographique de la Terre vient de se compléter par
+la découverte du Pôle Sud, les explorateurs de la Lune ne sont pas
+restés non plus inactifs, et, grâce aux travaux qu'ils poursuivent
+depuis quelques années, nous avons aujourd'hui une connaissance de notre
+satellite qui est, il n'est pas exagéré de le dire, plus avancée que
+celle du globe sur lequel nous vivons. Si la «géographie
+lunaire,»--qu'on me pardonne ce barbarisme excusable par ce temps de
+crise des humanités--si la sélénographie, dis-je, a fait récemment ces
+progrès remarquables, c'est grâce surtout à la plaque photographique,
+qui est, comme l'a dit Jansen, la véritable rétine du savant. En
+l'utilisant avec les énormes et délicates lunettes que nous avons
+maintenant, on a pu scruter dans leurs moindres détails les étranges
+paysages lunaires. Ainsi, au plaisir esthétique que leur contemplation
+procure toujours aux amants des belles formes et des jeux ravissants de
+l'ombre et de la lumière, nous avons pu ajouter des enseignements
+pratiques du plus haut intérêt et qui nous montrent d'avance le sort
+réservé à notre Terre. Car la Lune, à cause de sa masse 81 fois plus
+faible que celle de la Terre, s'est refroidie beaucoup plus vite et a
+franchi avec une certaine rapidité --en quelques millions de siècles
+seulement--les phases fatales de l'évolution de tout astre; elle est, si
+j'ose dire, une Terre mort-née.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Le premier quartier de la Lune vu au grand<br> équatorial
+coudé de l'Observatoire de Paris.</b><br> <i>Épreuve directe d'un des clichés
+obtenus par M. Le Morvan.</i></p>
+
+<p>Et puis, en voyage, on se lie bon gré mal gré avec les compagnons que le
+hasard nous donne et l'on finit par se prendre pour eux d'une affection
+qui, pour être née des circonstances, n'en est pas moins sincère. C'est
+pourquoi, dans cette sarabande silencieuse qui emporte je ne sais où les
+astres vagabonds, nous aimons, de tendresse particulière, notre plus
+proche voisine, la Lune. Elle seule presque, dans l'univers, ne nous
+humilie pas par une masse et une importance supérieures aux nôtres; et
+cela nous relève, à nos propres yeux, d'avoir dans le cortège solaire,
+où nous faisons si piètre figure, cette suivante muette et docile.</p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br>
+<span class="sml"><b>I. Monts Altaï.--II. Mer du Nectar.--III. Mer de la Fécondité.--IV.
+Golfe du Centre.--V. Mer des Vapeurs.--VI. Mer de la Tranquillité.--VII.
+Apennins.--VIII. Mer de la Sérénité.--IX. Mer des Crises.--X. Monts du
+Caucase.--XI. Mer des Pluies.--XII. Alpes lunaires.--XIII. Mer du
+Froid.--XIV. Monts Leibnitz.--XV. Mer de la Putréfaction.<br><br>
+
+1. Moretus.--2. Curtius.--3. Licetus.--4. Maurolycus.--5. Stoefler.--6.
+Orontius.--7. Gemma Frisius.--8. Walter.--9. Aliacensis.--10. Werner.
+--11. Purbach.--12. Zagut.--13. Piccolomini.--14. Almanon.--15.
+Arzachel.--16. Alphonse.--17. Ptolémée.--18. Albategnius.--19.
+Catherine.--20. Cyrille.--21. Théophile.--22. Godin.--23. Agrippa.--24.
+Jules César. --25. Archimède.--26. Aristillus.--27. Autoiycus.--28.
+Eudoxe.--29. Aristote.--30. Cléomède.--31. Atlas.</b></span>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Et puis, en voyage, on se lie bon gré mal gré avec les compagnons que le
+hasard nous donne et l'on finit par se prendre pour eux d'une affection
+qui, pour être née des circonstances, n'en est pas moins sincère. C'est
+pourquoi, dans cette sarabande silencieuse qui emporte je ne sais où les
+astres vagabonds, nous aimons, de tendresse particulière, notre plus
+proche voisine, la Lune. Elle seule presque, dans l'univers, ne nous
+humilie pas par une masse et une importance supérieures aux nôtres; et
+cela nous relève, à nos propres yeux, d'avoir dans le cortège solaire,
+où nous faisons si piètre figure, cette suivante muette et docile.</p>
+
+<p>A vrai dire, nous ne parlerons pas ici de la Lune tout entière, mais
+seulement de celui de ses hémisphères qui est sans cesse tourné vers
+nous, puisque la Lune met exactement le même temps à faire un tour
+complet autour de la Terre qu'à faire une rotation sur elle-même. On
+sait aujourd'hui très bien pourquoi il en est ainsi: de même que la Lune
+produit par son attraction des marées sur la Terre, celle-ci en
+produisait également sur notre satellite lorsque celui-ci avait encore
+des parties fluides. La masse de la Terre étant prépondérante, les
+marées lunaires étaient bien plus fortes que les nôtres. Or, naguère la
+Lune tournait sur elle-même beaucoup plus vite que maintenant, et la
+durée de cette rotation, que nous pouvons appeler «jour lunaire»,
+n'était guère il y a quelque 56 millions d'années, que de huit jours
+environ, et très inférieure à la durée du mois Mais il est clair que la
+protubérance liquide produite sur la Lune par l'attraction de la Terre,
+et qui tend sans cesse à se diriger vers celle-ci, devait par suite de
+sa viscosité et du frottement qu'elle produisait agir comme un frein et
+modérer peu à peu la rotation lunaire, jusqu'à ce que la durée du jour
+lunaire soit précisément égale au mois, comme nous le voyons
+aujourd'hui. Y a-t-il quelque motif de penser que l'autre hémisphère de
+la Lune est très différent de celui que nous voyons? Non, et cela
+d'autant moins que la Lune, pour diverses raisons et notamment parce
+qu'elle décrit autour de la Terre non pas un cercle mais une ellipse, se
+présente de temps en temps à nous un peu de biais, et a une sorte de
+balancement autour de son centre apparent, qu'on nomme libration, et qui
+nous montre et nous cache alternativement les régions situées près des
+bords. De la sorte, nous connaissons maintenant à peu près les 6/10 de
+sa surface totale, et c'est eux que je convie mes lecteurs à visiter
+rapidement avec moi.</p>
+
+<p>Depuis la découverte par Galilée des montagnes lunaires jusqu'à
+l'admirable Atlas photographique de Lowy et Puiseux, que de progrès
+réalisés! On ne pensait pas, il y a quelques années, que l'on pût rien
+ajouter à l'oeuvre magistrale de ces deux astronomes. Et pourtant mon
+savant collègue de l'Observatoire, M. Le Morvan, vient de réussir à
+compléter ce qui paraissait inégalable, et les photographies lunaires
+qu'il a obtenues récemment et dont nous donnons à nos lecteurs quelques
+spécimens inédits constituent une oeuvre qui, non seulement ne fait pas
+double emploi avec celle de Lowy et Puiseux, mais qui la couronne et
+l'amplifie en montrant sous des aspects nouveaux les tragiques grandeurs
+des paysages lunaires.</p>
+
+<p>Sur ces photographies obtenues, comme celles de l'Atlas lunaire de
+l'Observatoire, au moyen du grand équatorial coudé inventé par le
+regretté Lowy, l'image directe de la Lune, au foyer de cette lunette de
+18 mètres de long, a un diamètre de 16 centimètres environ. Telle est
+l'image du premier quartier que nous donnons ci-contre. En regardant
+cette image à une distance de 16 centimètres, nous voyons la Lune à peu
+près comme si nous planions à 3.000 kilomètres seulement au-dessus
+d'elle, alors que la distance réelle de la Terre à la Lune est d'à peu
+près 360.000 kilomètres. Mais cette photographie est tellement fine et
+elle a une telle richesse de détails qu'elle supporte bien soit d'être
+examinée avec une loupe très grossissante, soit d'être agrandie
+notablement par la photographie, ce qui nous donnera l'illusion de voir
+la Lune de beaucoup plus près encore. Les épreuves partielles que nous
+donnons plus loin sont des agrandissements d'environ sept fois du cliché
+direct. En plaçant notre oeil pour les examiner à environ 16 centimètres
+de la page, ce qui constitue pratiquement la distance à laquelle on peut
+en moyenne lire le plus commodément, nous voyons la surface lunaire
+comme si nous en étions séparés d'environ 450 kilomètres seulement, ce
+qui est à peu près la distance de Paris à Brest. Si d'ailleurs il y
+avait à Brest des montagnes pareilles à celle de la Lune, nous les
+verrions de Paris beaucoup moins bien que nous ne voyons celles-ci sur
+ces photographies, d'abord à cause de la courbure de la surface
+terrestre qui les cacherait au-dessous de l'horizon; mais en admettant
+même que par un procédé quelconque, par exemple en nous élevant très
+haut en ballon au-dessus de Paris, nous puissions échapper à cette
+première cause d'invisibilité, nous les verrions encore très mal à cause
+de l'absorption énorme que notre atmosphère fait subir à la lumière dès
+qu'elle vient de quelques kilomètres seulement dans le sens horizontal.
+Dans le cas de nos photographies lunaires rien de pareil, car elles ont
+été prises lorsque la Lune était très haute au-dessus de l'horizon, et
+la lumière d'un astre quand il est au zénith est moins absorbée par
+notre atmosphère que celle d'un objet terrestre situé à 8 kilomètres
+seulement de distance.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"><br><b>ESSAI DE CARTOGRAPHIE LUNAIRE.--L'Antarctide.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"><br><b>L'ANTARCTIDE LUNAIRE</b> <i>Phot. Le Morvan.</i></p>
+
+<p>Sur les divers agrandissements que nous publions, 1 millimètre
+correspond à environ 3 kilomètres de la surface lunaire. Il n'y a donc
+pas sur la Lune d'objet, pas de colline, de vallée, d'accident
+quelconque du sol ayant 400 ou 500 mètres de dimension et que nous ne
+puissions déceler. Au contraire, sur notre Terre, dans les régions
+polaires, et dans tous les continents, sauf l'Europe, il y a des
+étendues de pays des centaines de fois plus grandes et que les
+géographes ne connaissent pas encore.</p>
+
+<p>Mais j'entends d'ici mes lecteurs me dire: «En agrandissant davantage
+les clichés directs de la Lune, ne pourrait-on pas y déceler des objets
+encore plus petits, aussi petits qu'on voudra?»' Non, et: pour beaucoup
+de raisons: la première est que le grain même des plaques au
+gélatino-bromure assigne une limite à la petitesse des détails
+photographiables; si l'on veut tourner la difficulté en prenant des
+plaques à grain fin, ou même des émulsions sans grain, celles-ci étant
+beaucoup moins sensibles à la lumière, on se heurte à un autre obstacle:
+il faut augmenter davantage la pose, et, comme la lunette photographique
+ne peut jamais suivre <i>rigoureusement</i> la Lune dans son mouvement qui
+est très irrégulier, on obtient pour un autre motif du flou dans les
+images. On devine quelles prodigieuses difficultés ont dû vaincre les
+sélénographes de l'Observatoire de Paris pour obtenir les résultats
+actuels; leurs photographies n'ont pu être égalées dans aucun
+observatoire du monde, pas même dans ceux si richement outillés des
+États-Unis. Il faut l'admirer d'autant plus que l'atmosphère de Paris,
+chargée de poussières et de fumées, constitue--ce que prétendent
+certains et si j'ose employer ce vocable anglo-saxon mais commode--un
+«handicap» redoutable.</p>
+
+<p>Les photographies lunaires que nous reproduisons ci-contre ont été
+obtenues par M. Le Morvan sur plaques ultra-sensibles au
+gélatino-bromure et par des durées de pose voisines d'une seconde. Pour
+obtenir avec le même instrument des photographies du Soleil d'une
+intensité égale, il ne faudrait, toutes choses semblables d'ailleurs,
+qu'environ un trois-millième de seconde (ce qu'on réalise au moyen de
+diaphragmes spéciaux ultra-rapides). Cette différence montre
+immédiatement dans quelle énorme proportion la lumière du Soleil dépasse
+en intensité celle de notre satellite. En fait, les mesures
+photométriques les plus modernes ont établi que la lumière de la pleine
+Lune n'est que 1/600.000 environ de celle du Soleil. Il faudrait donc
+600.000 pleines Lunes environ réparties sur le ciel pour produire un
+éclat égal à celui de la lumière du jour. Si quelque génie malicieux
+voulait s'amuser à remplacer ainsi, sans la diminuer, la lumière du jour
+par celle de 600.000 Lunes, il ne pourrait, en réalité, pas y réussir,
+car si même, par un nouvel effet de sa puissance surnaturelle, il était
+capable de rendre ces Lunes carrées de façon à ce que, juxtaposées,
+elles ne laissent entre elles aucun intervalle, la surface tout entière
+de la voûte céleste ayant alors le même éclat que la Lune ne nous
+procurerait pas encore un éclairement égal à celui du jour à midi, par
+un beau temps; mais seulement une lumière environ six fois moindre.
+D'ailleurs, la photographie spectrale a montré que le Soleil a une
+lumière plus photogénique qu'elle. Le Soleil est beaucoup plus bleu que
+la Lune, et celle-ci est beaucoup plus jaune que lui, contrairement à
+l'impression qu'ils nous produisent généralement.</p>
+
+<p>Un coup d'oeil d'ensemble sur le premier quartier nous montre d'abord
+que la finesse et le modelé des détails sont beaucoup plus grands à
+mesure qu'on s'éloigne du bord circulaire vers la ligne qui sépare la
+partie éclairée de la partie sombre, et qu'on nomme le «terminateur».
+C'est que, pour les régions situées le long du terminateur, le Soleil se
+lève seulement, et les moindres aspérités du sol projettent au loin des
+ombres énormes qui accusent tous les accidents du relief. Ces ombres
+sont d'une grande netteté et comme coupées au couteau, ce qu'on ne voit
+que très rarement dans nos paysages terrestres. Il y a à cela deux
+raisons: d'abord, l'air et l'eau ayant depuis longtemps disparu de la
+Lune, le lent travail d'érosion et d'atténuation des angles que ces
+éléments font sur la Terre n'a été qu'incomplet sur la Lune; presque
+partout le sommet des montagnes et les coupures des vallées y ont gardé
+la fière et rude noblesse de leurs lignes initiales. D'autre part,
+l'atmosphère terrestre tend, à cause de la diffusion de la lumière
+qu'elle produit, à donner du flou et du moelleux aux ombres des paysages
+éloignés. Rien de pareil sur la Lune où il n'y a pas d'atmosphère
+sensible--comme on l'a démontré par plusieurs méthodes--; de là ce
+heurté dans les ombres, cette netteté de vitrail qui donne aux horizons
+lunaires leur étrange et sauvage beauté. Dans les régions éloignées du
+terminateur, le Soleil est de plus en plus haut au-dessus de l'horizon,
+les ombres projetées sont de moins en moins longues, et le paysage
+paraît de plus en plus plat. C'est pourquoi les photographies de la
+pleine Lune sont de beaucoup les moins intéressantes; le Soleil y tombe
+d'aplomb sur le centre du disque, et cela enlève à la pleine Lune, par
+la suppression presque totale des ombres projetées, ce relief et cette
+netteté qui sont si remarquables sur les photographies des phases
+lunaires moins avancées. Nous nous bornerons donc, dans notre promenade
+d'aujourd'hui, à suivre d'un pôle lunaire à l'autre le bord du
+terminateur. Aussi bien cela nous suffira pour rencontrer toutes les
+différentes formes structurales qui caractérisent la Lune tout entière.
+Et puis, en cheminant aux endroits où le Soleil est à peine levé, nous
+aurons moins chaud que dans ceux pour lesquels il est au zénith et où
+règne, comme l'ont montré les dernières recherches holométriques, une
+température de près de 180° au-dessus de zéro.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"><br><b>La Mer des Vapeurs (angle inférieur droit) avec les<br>
+grandes crevasses du sol.</b>--<i>Phot. Le Morvan.</i></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Éclairage du soir, au moment où le Soleil va se coucher
+sur Copernic et les Karpathes lunaires.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Éclairage du matin, un peu après que le Soleil s'est levé
+sur le même paysage.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="mid"><i>Phot. Le Morvan.</i></p>
+
+<p class="mid"><b>Deux photographies du cirque Copernic, prises sous des éclairages
+différents de la Lune par le Soleil.</b></p>
+
+<p>Si nous suivons donc par la pensée--qui est encore le plus agréable et
+le plus rapide des véhicules--le terminateur, en partant du Pôle Sud,
+nous nous trouvons immédiatement dans une région très montagneuse et
+criblée d'innombrables cratères. Deux choses attirent de suite notre
+attention: près du pôle ces cratères ont des formes elliptiques et qui
+deviennent de plus en plus voisines de la circonférence à mesure qu'on
+s'avance vers le centre de la Lune. Ce n'est là qu'un simple effet de
+perspective dû à la sphéricité du globe lunaire, car tous ces cratères
+sont à peu près circulaires. D'autre part le terminateur, qui, à l'oeil,
+nous semblait tout à fait rectiligne, prend, maintenant que la
+photographie nous a donné une vision supra-terrestre, un aspect
+extraordinairement déchiqueté. Par endroit, l'ombre empiète profondément
+sur le quartier visible; à côté, au contraire, celui-ci s'avance
+hardiment en promontoires de lumière déliés dans la nuit; ailleurs même
+on aperçoit des points isolés, véritables oasis de lumière, environnées
+d'ombre. En les regardant, nous pouvons nous dire que nous assistons à
+un lever de Soleil sur les montagnes de la Lune: ces points lumineux
+sont les sommets de hautes montagnes que dore déjà le Soleil levant
+alors que les lieux environnants sont encore dans la nuit. C'est ainsi
+que de Genève, lorsqu'il y fait encore nuit, on voit le Mont-Blanc déjà
+rosi par le Soleil levant. Nous pouvons donc à peu de frais admirer sur
+la Lune cet <i>alpenglühn</i> dont l'attrait fit faire à Tartarin sa
+mémorable ascension du Righi. Sans doute les modestes astronomes qui
+nous procurent un si rare spectacle céleste n'étonneront pas par leur
+héroïsme l'armurier Costecalde et le brave capitaine Bravida, capitaine
+d'habillement, mais on ne peut pas tout avoir.</p>
+
+<p>La région du Pôle Sud est donc sur la Lune comme sur la Terre
+extrêmement montagneuse. C'est là que se trouve le plus haut sommet de
+la Lune, le Mont Leibnitz, qui, sur notre photographie, se trouve juste
+sur l'extrême bord, et qui a environ 8.200 mètres de haut, à peu de
+chose près l'altitude du point culminant de l'Himalaya. La Lune est donc
+proportionnellement beaucoup plus accidentée que la Terre puisque
+celle-ci a un diamètre quatre fois plus grand. Elle est également
+beaucoup plus volcanique. Tous ces cratères que nous voyons dans
+l'Antarctide lunaire ont des dimensions incomparablement supérieures à
+celles des plus grands orifices volcaniques de la Terre. Certains ont
+des centaines de kilomètres de diamètre. Ils sont construits d'une façon
+assez uniforme: un vaste entonnoir circulaire s'étageant en pente douce
+vers l'extérieur, en pente souvent très raide (et dont l'inclinaison
+dépasse parfois 45°) vers la plaine unie qui occupe le milieu de
+l'entonnoir. Souvent au centre du cirque, comme on le voit sur nos
+photographies, se dresse un piton isolé généralement moins élevé que le
+bord du cratère. Certains cirques lunaires ont une profondeur
+considérable. En particulier le cirque <i>Curtius</i>, visible près du
+terminateur, est profond d'environ 6.800 mètres. On a pu mesurer
+exactement ces profondeurs comme aussi la hauteur des différents sommets
+par la longueur des ombres projetées.</p>
+
+<p>Ces ombres changent d'ailleurs de longueur et aussi de direction suivant
+la position du Soleil, c'est-à-dire suivant les diverses phases
+lunaires, et le même paysage lunaire prend, suivant qu'il est observé
+avant ou après la pleine Lune, des aspects extrêmement différents.
+Voici, par exemple, deux photographies du cirque <i>Copernic</i> et de ses
+environs qui forment une des plus belles régions de la Lune: la première
+de ces photographies a été prise le soir (il s'agit du soir lunaire
+naturellement) lorsque le Soleil allait se coucher sur Copernic et la
+chaîne des montagnes que l'on voit au-dessous et qui sont les Karpathes
+lunaires; l'autre, au contraire, a été prise le matin un peu après que
+le Soleil s'était levé à l'horizon de ce même paysage. Le contraste de
+ces deux photographies est saisissant par suite de l'invasion des ombres
+et des lumières lorsqu'on passe de l'une à l'autre. <i>Copernic</i> est
+d'ailleurs un des plus beaux cirques qui se puissent voir avec le groupe
+saisissant de ses pitons centraux et sa vaste enceinte presque régulière
+dont le diamètre dépasse 90 kilomètres, et dont la profondeur atteint
+3.560 mètres.</p>
+
+<p>On a compté sur l'hémisphère visible de la Lune pins de 30.000 cratères
+de toutes dimensions: on a donné à beaucoup des noms, des noms de
+savants, d'astronomes généralement, et qui sans cela seraient pour la
+plupart oubliés depuis longtemps, car il n'y a jamais eu sur la Terre
+30.000 astronomes de génie, et peut-être même pas 29.000. Tous ces
+cratères sont aujourd'hui éteints, comme nos puys d'Auvergne, car les
+photographies prises à plusieurs années d'intervalle n'y ont jamais
+décelé le plus petit changement de forme. Mais, si la face de la Lune a
+aujourd'hui la rigidité immobile du cadavre, elle porte la trace visible
+des convulsions formidables qui jadis la bouleversèrent.</p>
+
+<p>On a longtemps discuté sur l'origine des cratères lunaires et émis à ce
+propos les idées les plus fantastiques et les plus fantaisistes. Mais il
+semble aujourd'hui bien établi, par les magistrales et récentes
+recherches de Loewy et Puiseux, qu'ils se sont formés de la façon
+suivante: après qu'une croûte solide se fut créée par refroidissement
+sur la masse incandescente et fluide de l'intérieur de la Lune, les gaz,
+qui, comme sous l'écorce terrestre et pour diverses raisons, tendent à
+se dégager vers l'extérieur, ont exercé une pression sur l'écorce. Cette
+pression interne a eu des effets généralement bien plus énergiques sur
+la Lune, car elle y était, beaucoup moins que sur la Terre,
+contre-balancée par la pesanteur des matériaux,--on sait en effet que la
+pesanteur est six fois plus petite sur la Lune que sur la Terre. Les
+pressions internes ont donc aux endroits de moindre résistance soulevé
+la croûte encore mince de la Lune sous forme d'intumescences qui ont
+pris la forme sphérique parce que la sphère est, entre toutes les
+figures, celle qui, sous une surface donnée, comprend la plus grande
+capacité. Puis, lorsque la pression a diminué, le centre du dôme s'est
+effondré dans des circonstances que précise l'étude des photographies
+qui ont donné aux cirques leurs aspects actuels. De ces cirques il en
+est qui sont de formation plus récente que les autres et on a pu
+déterminer leurs âges relatifs. Les plus jeunes sont ceux qui, notamment
+sur nos photographies, empiètent sur les enceintes des cratères voisins:
+car en géologie, comme aussi à ce qu'on m'a dit dans les sociétés, les
+êtres jeunes et vigoureux bousculent pour se faire place ceux dont la
+résistance a été affaiblie par leur plus longue durée.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013.png"><br><b>LE CAUCASE, LES ALPES ET LE POLE NORD DE LA LUNE</b><br> <i>Phot.
+Le Morvan.</i></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"><br><b>ESSAI DE CARTOGRAPHIE LUNAIRE.--Caucase, Alpes et Pôle
+Nord.</b></p>
+
+<p>Puis, en continuant notre promenade le long du terminateur, nous
+rencontrons un peu après avoir dépasse le centre de la Lune un de ces
+vastes espaces de teinte sombre qui à l'oeil nu donnent à Séléné son
+saisissant aspect de visage humain, et qu'on nomme des mers. Il n'y a
+d'ailleurs actuellement, dans ces vastes plaines sombres, pas la moindre
+trace d'eau. Celle-ci est la <i>Mer des Vapeurs</i>. Inutile de dire qu'on
+n'y a jamais, de nos terrestres observatoires, aperçu la moindre trace
+de vapeurs, et qu'il n'y a pas actuellement d'atmosphère appréciable sur
+la Lune. Mais nous conservons malgré tout, par une sorte de respect
+filial, ces anciennes et baroques dénominations données par nos ancêtres
+en Uranie. La Mer des Vapeurs est surtout intéressante par les crevasses
+énormes, véritables cassures, qui sur des centaines de kilomètres et à
+travers tous les accidents du terrain y traversent le sol lunaire.</p>
+
+<p>Puis, bordant au Nord la Mer des Vapeurs, nous rencontrons une imposante
+chaîne de montagnes, les Apennins lunaires;--il faut qu'on sache que les
+auteurs de la nomenclature lunaire, si originaux quand il s'agissait des
+cratères et des autres accidents du sol, se sont pour les massifs
+montagneux trouvés tout à coup à court d'imagination, et ils leur ont
+purement et simplement donné des noms de montagnes terrestres. Cette
+imposante chaîne de montagnes, dont le point culminant a 6.100 mètres de
+haut, est beaucoup plus considérable en réalité que son homonyme
+italienne et s'étend sur plus de 600 kilomètres de longueur pour se
+terminer vers le magnifique cirque à piton central Eratosthène, qui a 60
+kilomètres de diamètre. Eratosthène est si profond qu'on pourrait y
+placer à l'intérieur notre grand Mont-Blanc sans que son sommet dépassât
+les bords du cratère. Comme la plupart des chaînes à la fois de la Terre
+et de la Lune, les Apennins lunaires ont deux versants très inégalement
+inclinés: l'un en pente douce vers la Mer des Vapeurs, l'autre presque à
+pic vers la Mer de la Putréfaction. Cette mer, au nom malheureux et
+d'autant plus immérité que toute trace de matière vivante et putrescible
+est invisible sur la Lune, renferme le beau cirque Archimède dont
+l'intérieur forme une plaine parfaitement unie de 80 kilomètres de
+diamètre. Un observateur placé au centre de cette plaine ne verrait pas
+les bords du cratère à cause de la rotondité marquée du globe lunaire,
+et l'horizon de toute part lui paraîtrait illimité.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"><br><b>Les Apennins lunaires: un versant descend en pente douce<br>
+vers la Mer des Vapeurs, l'autre à pic vers la Mer de la Putréfaction.</b><br>
+<i>Phot. Le Morvan.</i></p>
+
+<p>Enfin, et pour terminer notre promenade à vol d'oiseau, si nous longeons
+le terminateur encore un peu vers le Pôle Nord, nous rencontrons un des
+paysages les plus grandioses et les plus féeriques qui se soient jamais
+dessinés sur une rétine humaine: l'immense et sombre Mer des Pluies, sur
+laquelle courent de longues veines saillantes et comme gorgées de sang
+surhumain, et d'où émergent deux cirques disparates, Aristillus avec son
+groupe de pitons centraux et Cassini qui, dans sa vaste enceinte,
+enferme deux cratères plus petits; à l'Ouest et au Nord, cette mer est
+bordée par deux belles chaînes de montagnes qui tombent sur elle presque
+à pic: les monts du Caucase d'une part et de l'autre cette saisissante
+chaîne des Alpes dont les arêtes projettent dans la plaine des ombres
+aiguës et démesurées, et qui est coupée dans son milieu par une immense
+vallée rectiligne, brèche taillée dans la montagne par le glaive de
+quelque paladin céleste. Le sommet des Alpes lunaires, qui s'appelle,
+comme de raison, le Mont-Blanc, n'a que 3.618 mètres. 1.200 mètres de
+moins que le nôtre, et ainsi se trouve respecté--une fois n'est pas
+coutume--le sens de la hiérarchie.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, grâce à la patiente habileté de M. Le Morvan et de ses
+devanciers, nous pouvons aujourd'hui admirer, aussi bien que si nous les
+visitions l'alpenstock à la main, les magiques horizons de notre soeur la
+Lune. Ils sont assez beaux, dans leur sauvage grandeur, pour ne point
+désillusionner les plus romanesques pêcheurs de Lune, car il n'est pas
+sans doute sur la Terre de paysages aussi magnifiques. Ce qui les rend
+plus attachants encore et plus mélancoliques, c'est que nul être vivant
+et pensant ne parcourt leurs étranges solitudes, puisque toute
+atmosphère sensible est bannie de la Lune. Celle-ci a déjà fourni aux
+hommes bien des images et bien des symboles: son fin croissant sert
+d'emblème et d'ornement aux déesses célestes et humaines. Aujourd'hui
+elle nous montre la solution rationnelle de la question sociale, du mal
+de vivre, puisqu'elle a supprimé spirituellement les habitants qui
+rampaient à sa surface.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Charles Nordmann,</span><br>astronome de l'Observatoire de Paris.</span></p><br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016.png"><br><b>
+La plus éloquente des photographies prises après l'assaut<br>
+des tranchées d'Andrinople: à droite sont couchés les soldats bulgares;<br>
+à gauche, les soldats turcs. On voit serpenter, à l'arrière-plan, le<br>
+réseau de fils de fer barbelés.</b>--<i>Phot. D. Karasioyanot.</i></p>
+
+<h3>IMPRESSIONS DU SIÈGE D'ANDRINOPLE</h3>
+
+<h4>(EXTRAITS DU JOURNAL D'UN ASSIÉGÉ)</h4>
+
+<p>L'auteur du «Journal du siège d'Andrinople», dont on va lire ici les
+dernières pages, a longtemps représenté la France comme consul; il n'a
+quitté la carrière que pour devenir un fonctionnaire important de la
+régie ottomane des tabacs.</p>
+
+<p>Son manuscrit commence à la date du 1er octobre 1912, alors qu' on sent
+déjà se préparer des événements graves et imminents: huit jours après se
+produisent, à la frontière turco-bulgare, les premières escarmouches.
+Pourtant on doute encore si ce sera la guerre. Le 14, le Monténégro a
+mis le feu aux poudres. Le 18, par les rares journaux de Constantinople
+qui parviennent à Andrinople, on apprend que la Bulgarie ou plutôt les
+alliés, ont, à leur tour, déclaré la guerre. Six jours plus tard,--dans
+la nuit du 24 au 25 octobre, le canon gronde sous Andrinople: c'est la
+première «preuve sensible» qu'on ait des hostilités. La ville est en
+état de siège, et bientôt investie.</p>
+
+<p>La première partie du journal, jusqu'à l'armistice, ne fait guère que
+reproduire et confirmer les notes prises également au cours du siège par
+M. Marcel Cuinet, consul de France à Andrinople, que publie en ce moment
+le <i>Matin</i>. Aussi n'y insisterons-nous pas.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ceux qui sont enfermés dans la ville cernée ne savent
+rien--ou si peu de choses--touchant les opérations qui se déroulent à
+quelques kilomètres d'eux. A plus forte raison ignorent-ils ce qui se
+passe sur d'autres champs de bataille plus lointains. Seules, de brèves
+communications de l'état-major, erronées, mensongères, leur annoncent de
+temps à autre des victoires du croissant. Mais les obus et les
+shrapnells qui, tantôt sur un quartier, tantôt sur l'autre, les obligent
+maintes fois à changer d'asile, ne leur laissent aucun doute sur la
+continuation de la lutte implacable. Et puis, brusquement, c'est
+l'armistice du 3 décembre. Alors, le récit de notre assiégé se corse,
+devient d'un réel intérêt.</p>
+
+<h4><span class="sc">l'armistice démoralisateur</span></h4>
+
+<p>L'auteur n'a pour les vainqueurs aucune tendresse, aucune indulgence. Il
+ne cherche pas, d'ailleurs, à donner le change, et même quand il écrit
+dans Andrinople devenue bulgare--dans Odrin--il exprime tout son
+sentiment avec une brutale franchise, avec une véhémence qu'on
+respectera, certes, tout en n'oubliant pas que la pure justice montre
+plus de sérénité.</p>
+
+<p>Il a eu foi dans les «Jeunes Turcs», au moins en un sens. S'il concède
+que, politiquement, le nouveau régime a commis des fautes, il est
+persuadé qu'au point de vue patriotique son oeuvre a été méritoire. Il
+est, notamment, convaincu qu'Andrinople, fortifiée par le capitaine
+Mouth, du génie allemand, est parfaitement protégée, et, quoique sa
+connaissance profonde de l'esprit turc l'incite parfois à la défiance,
+il croit que les armes ottomanes ont remporté une partie des avantages
+qu'on a proclamés. Mais quand il voit passer, sous les yeux des assiégés
+qui commencent à éprouver les premières privations, les trains qui, sans
+stopper, s'en vont ravitailler l'ennemi, ses illusions s'écroulent:</p>
+
+<p>«Si ces exigences, écrit-il, ont été imposées et acceptées, c'est que
+les Bulgares avaient apparemment le droit de dicter des conditions;
+c'est le partage des vaincus d'accepter la loi des vainqueurs.»</p>
+
+<p>L'armistice, les révélations qui, à sa faveur, arrivent jusqu'aux
+assiégés, c'est pour eux le signal de la démoralisation. Le choléra et
+le typhus sont là, parmi eux:</p>
+
+<p>L'eau des fleuves est polluée, la farine, le sucre, l'alcool, le sel, le
+pétrole, font défaut, ou, s'il arrive d'en découvrir quelques petites
+quantités, c'est au poids de l'or qu'il faut les payer. Les pharmacies
+sont dépourvues des médicaments les plus indispensables, les stocks sont
+épuisés, les magasins vidés. Et pendant ce temps, comme par une ironie
+préméditée, les trains bulgares défilent tous les jours sous nos yeux,
+chargés de toutes sortes de provisions pour les armées victorieuses
+auxquelles ils apportent «le vin, l'ivresse et l'abondance». Où veut-on
+en venir? Quelle fin réserve-t-on à cette ville accablée sous le poids
+de tant de maux? Pour peu que cela dure, la moitié des habitants
+d'Andrinople serviront de fossoyeurs à l'autre moitié...</p>
+
+<p>... Les jours commencent à nous peser terriblement. Jamais, à aucun
+moment de ce siège, nous n'avons éprouvé un tel sentiment d'oppression
+et de lassitude. Au début, on suivait les événements avec un intérêt
+mêlé d'une certaine curiosité. Plus tard, on était dominé par cette
+anxiété qui naît de l'imprévu et qui tient une si large place dans les
+préoccupations des gens livrés à eux-mêmes. Pendant la période du
+bombardement, on était encore soutenus par ces alertes qu'engendre
+l'action et qui font espérer une solution prochaine. Mais voilà près
+d'un mois que, toute opération de guerre ayant cessé, nous restons
+immobiles, l'arme au pied, livrés à toutes les incertitudes, plongés
+dans les ténèbres de l'inconnu, sans que l'on puisse prévoir un terme
+quelconque à cette situation angoissante.</p>
+
+<p>Les hostilités ont repris. Mais, du 1er au 24 mars, «les assiégeants ne
+donnent plus signe de vie». On est toujours dans l'ignorance absolue de
+ce qui se passe au dehors, et c'est avec une stupéfaction profonde, sans
+y rien comprendre, que, dans la nuit du 24, on entend soudain le canon
+de nouveau tonner. Pourtant, on soupçonne bien vite que cette reprise
+d'activité n'est autre chose que le signal de l'assaut final où va
+succomber Andrinople. Voici, sur cette phase décisive de la guerre, les
+impressions de «l'assiégé».</p>
+
+<h4>LA REDDITION</h4>
+
+<p>Cependant, dans la nuit du 24 mars, une canonnade effroyable éclate sur
+tous les points de l'horizon. On bombarde à fond toutes les forteresses;
+la terre en est secouée, les maisons tremblent sur leurs bases. On se
+rend compte que les assiégeants livrent leur suprême attaque et qu'ils
+veulent en finir.</p>
+
+<p>Le formidable duel d'artillerie qui vient de s'engager dure toute la
+journée du 24 et toute la nuit du 25. Quelques obus--peu--tombent en
+ville; mais, autour d'Andrinople, c'est une fournaise ardente, un
+tonnerre ininterrompu; à travers la basse dominante du canon, on perçoit
+distinctement le bruit mat de la fusillade et le crépitement strident
+des mitrailleuses déchirant l'air comme des coups de crécelle. Et cela
+ne s'arrête pas un instant; c'est bien le glas funèbre annonçant la
+lutte à mort, le choc de deux races qui s'entre-tuent avec l'énergie du
+désespoir.</p>
+
+<p>Le 26, c'est le même acharnement, le même déluge de feu. Vers 7 heures
+du matin, on vient nous annoncer que la cavalerie bulgare est entrée en
+ville du côté du Kaïk et de Stamboul-Yolou (la route de Constantinople).
+En même temps, nous apercevons de longues colonnes de fumée au nord-est
+et des lueurs d'incendie qui rougissent l'horizon; ce sont les casernes
+qui flambent et les ponts qui sautent; les Turcs essaient, dit-on, de
+détruire leurs ouvrages de défense. Une terrible explosion nous annonce
+que les poudrières n'existent plus. A 9 heures 1/4, on aperçoit, à la
+stupéfaction générale, le drapeau blanc flotter sur le mât de la
+forteresse de Hadirlik, quartier général de Choukri pacha. Par suite de
+quelles circonstances ce soldat intraitable a-t-il été amené à céder?
+Pas plus tard que la veille, il parlait de tenir trente ou quarante
+jours encore. Comment cette volonté de fer a-t-elle plié au point
+d'accepter aujourd'hui ce qu'elle repoussait hier avec indignation?</p>
+
+<p>L'explication nous vient d'elle-même. A la porte de l'établissement qui
+nous abrite, nous voyons des soldats débandés, sans armes, sans
+munitions et demandant asile. Ils meurent de faim. Ils nous racontent
+qu'après avoir subi deux jours durant le feu meurtrier des batteries
+ennemies les soldats placés aux avant-postes se rabattirent sur les
+forts de Kavkaz, de Karaguez-Tépé et d'Aïvas-Tépé, trois positions des
+plus importantes. Là, ils jetèrent la démoralisation parmi les troupes
+qui tenaient encore. Exténués de fatigue, épuisés par la faim, décimés
+par des attaques furieuses et succombant sous le nombre des assaillants,
+ces malheureux furent saisis de panique et lâchèrent pied. Leurs propres
+officiers leur donnèrent le signal d'un sauve-qui-peut général. Alors,
+on vit ce spectacle lamentable de bataillons entiers se sauvant à
+travers champs, jetant leurs armes ou les vendant contre un morceau de
+pain, pénétrant en ville pour cambrioler les boutiques et les maisons,
+et livrant une place forte de premier ordre à l'ennemi, qui croyait ne
+pouvoir l'emporter finalement qu'au prix des plus grands sacrifices.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/017a.png"><br><b>La cavalerie bulgare pénétrant dans les faubourgs
+d'Andrinople.</b><br> <i>Phot. D. Karastoyanof.</i></p>
+
+<p>--On ne se bat plus avec de tels soldats, se serait écrié Choukri pacha,
+dès qu'il eut connaissance de ces faits.</p>
+
+<p>Il fit aussitôt arborer le drapeau parlementaire et accepta la
+capitulation sans conditions.</p>
+
+<h4>LES VAINQUEURS DANS LA VILLE</h4>
+
+<p>Dès les 7 heures du malin, la cavalerie bulgare et serbe occupa la rue
+centrale, le konak, le commandement militaire et la municipalité. Elle
+était accourue, au triple galop de ses chevaux, de Bochnakeui, du Kaïk
+et de Stamboul-Yolou.</p>
+
+<p>Autour de ces escadrons, c'est un empressement général, un enthousiasme
+indescriptible. Grecs, Juifs, Arméniens, tous ceux qui rampaient hier
+encore aux pieds des Turcs poussent aujourd'hui des clameurs de joie et
+saluent de leurs ovations les troupes de leur nouveau César.</p>
+
+<p>A 10 heures, la 2e division d'infanterie, commandée par le général
+Vasof, débouche des hauts quartiers, musique en tête, enseignes
+déployées. Trois drapeaux turcs, historiés de versets du Coran richement
+brodés sur fond de soie verte et rouge, figurent au premier rang. Le
+général Vasof caracole au milieu d'un nombreux état-major et répond d'un
+air radieux aux acclamations frénétiques des ci-devant <i>rayas</i>. Ses
+soldats sont lourds, massifs, engoncés dans des uniformes décolorés; la
+plupart portent la barbe; sur leur physionomie dure, farouche, les longs
+mois de ce siège ont imprimé une sorte de patine cuivrée. Ils marchent
+d'un pas ferme et d'une allure martiale. Et il en vient, il en vient...
+on dirait des hordes accourues des steppes lointaines ou des bandes de
+guérillas organisées en milices. Quelques bataillons défilent en
+chantant l'hymne national, portant au bout de leur fusil un bouquet de
+buis simulant la palme des vainqueurs. Cette armée est suivie d'une
+foule de volontaires chrétiens, de comitadjis, de francs-tireurs,
+revêtus des costumes les plus fantaisistes. Ce sont ses plus précieux
+auxiliaires; après lui avoir servi de guides, ils vont lui servir de
+délateurs.</p>
+
+<p>Ce défilé dure toute la matinée; les rangs une fois rompus, fous ces
+hommes se répandent dans les cabarets, les guinguettes et se livrent à
+de copieuses libations en chantant des mélopées de leur pays.</p>
+
+<p>C'est assez pour le premier jour de triomphe; mais, le lendemain; quel
+réveil terrible! Les Bulgares tiennent leur proie, mais ils lui feront
+payer cher sa folle résistance. Pendant trois jours consécutifs, la
+ville est mise à sac. Les maisons turques, particulièrement, sont
+livrées au pillage d'une soldatesque brutale qui ne respire que haine et
+vengeance. Partout où l'on aperçoit aux fenêtres ces sortes de jalousies
+grillagées qui cachent les femmes musulmanes aux regards indiscrets, les
+portes sont enfoncées à coups de crosse de fusil. Adieu la claustration
+des harems, l'ombre des gynécées! On se vautre dans la débauche, on tue,
+on fait main basse sur tout ce qui tombe sous la main, bijoux, tapis,
+vêtements, glaces, on brise les meubles qu'on ne peut pas transporter.
+Des proxénètes, juifs, arméniens, grecs surtout, des mégères de quartier
+conduisent ces orgies furieuses et font leur part de profit.</p>
+
+<h4>VERS LE CHARNIER DE LA TOUNDJA</h4>
+
+<p>Par les rues, on voit passer de longs convois de prisonniers, leurs
+officiers en tête; ils sont hâves, mornes, décharnés par un long jeûne.
+On les conduit comme un vil bétail, à coups de crosse, de poing, à coups
+de botte; ou parque tous ces misérables à l'endroit connu sous le, nom
+de Vieux Sérail, sorte de bois situé sur la Toundja, bois de la ville,
+et là on les laissera mourir de froid ou d'inanition, à moins qu'une
+balle ne vienne mettre un terme à leurs souffrances; leurs cadavres,
+laissés sans sépulture, s'amoncellent de jour en jour, au point de
+devenir un danger pour la salubrité publique. Et, de fait, le choléra
+est de nouveau dans nos murs.</p>
+
+<p>Le nombre des soldats qui ont défendu la place est connu. Il faut au
+vainqueur 40.000 ou 50.000 prisonniers, en escomptant les pertes subies.
+Quelques-uns, ne prévoyant que trop le sort qui les attend, essaient de
+s'enfuir ou de, se cacher. Malheur à ceux qu'on rattrape comme à ceux
+qui leur donnent asile! Sur la moindre dénonciation, partout où l'on
+suspecte la présence d'un prisonnier, la maison est fouillée de fond en
+comble, le fuyard arrêté avec son complice et tous deux passés par les
+armes. C'est la chasse à l'homme, ou plutôt au Turc, avec des
+raffinements de cruauté. De jour, de nuit, on entend un roulement de
+manlicher: ce sont des exécutions. Les corps sont jetés par les rues,
+par les champs, dans les fleuves. J'en ai vu bon nombre le long de la
+route de Karagatch.</p>
+
+<p>Et, comme dans les drames les plus sombres, ou rencontre ici la note
+comique; je remarque qu'un des premiers actes des nouveaux occupants a
+été de proscrire l'usage du fez. Ceux qui persistent à le porter sont
+battus, arrêtés comme suspects, leur calotte est déchirée et jetée aux
+quatre vents. Et comme Andrinople est complètement turque du côté de
+l'occiput, comme il est impossible de se procurer du jour au lendemain
+des chapeaux en nombre suffisant pour coiffer une population aussi
+nombreuse, on est obligé de s'ingénier; on fabrique des bonnets, des
+kalpaks, on se procure de vieux chapeaux de paille, on se campe sur la
+tête toutes sortes de coiffures hétéroclites qui ne laissent pas de
+donner à la foule un certain air de carnaval. Et voilà comment
+Andrinople a eu son chapitre de chapeaux.</p>
+
+<p>La prise de cette citadelle a coûté aux Bulgares 8.000 à 10.000 hommes,
+d'aucuns prétendent 15.000. Ces pertes eussent été certainement beaucoup
+plus considérables si les Turcs n'avaient pas déserté au dernier moment
+leur poste d'honneur et livré lâchement les plus fortes positions à
+l'ennemi qui s'en; empara sans coup férir.</p>
+
+<p>Choukri pacha est prisonnier de guerre: il a rendu son épée. Le roi
+Ferdinand, arrivé incognito deux jours après la prise de la place,
+exprima le désir de le voir, et, lorsque ce général fut introduit en sa
+présence, il lui serra la main et lui rendit son arme, en le félicitant
+de sa belle conduite. C'est un beau geste! On s'honore soi-même en
+honorant un ennemi courageux.</p>
+
+<p>Mais un autre trait fait contraste. Le lendemain de l'entrée des
+Bulgares, comme je me rendais au quartier général pour demander
+l'autorisation de télégraphier à Paris et à Londres, j'aperçus dans une
+salle basse Choukri pacha entouré de son état-major. Le général me
+reconnut, se leva et me salua très aimablement; un grand air de
+tristesse était répandu sur sa physionomie; il n'était pas difficile de
+comprendre son état d'âme. En voyant ce soldat trahi par le sort, je ne
+pus me défendre d'un certain sentiment de compassion; je me découvris et
+lui rendis respectueusement son salut.</p>
+
+<p>Tout aussitôt, un officier supérieur--un géant--se précipita vers moi en
+me criant d'une voix éraillée, dans un mauvais français:</p>
+
+<p>--Non, non... pas ça... défendu... pas permis.</p>
+
+<p>--Pardon, monsieur, lui répondis-je poliment, il est toujours permis de
+saluer le courage malheureux.</p>
+
+<h4>«ANDRINOPLE EST EN LIESSE»</h4>
+
+<p>En attendant, Andrinople est en liesse,--en liesse sincère, ou forcée?
+Des drapeaux bulgares flottent sur toutes les maisons, les caractères
+cyrilliques surmontent toutes les administrations publiques, la langue
+du conquérant sonne partout. Les vivres arrivent en abondance, la vie
+domestique l'entre peu à peu dans ses limites normales.</p>
+
+<p>Et cependant une angoisse universelle étreint tous les coeurs. Les
+bandes de soldats qui circulent en armes, les arrestations, les
+perquisitions, les dénonciations, les exécutions glacent les sentiments
+de la population, qui les refoule dans le secret de son âme ou les
+masque sous les dehors de l'enthousiasme ou de l'indifférence: la, peur
+est la mère de la prudence.</p>
+
+<p>Les Grecs eux-mêmes commencent à déchanter. Une sourde hostilité se
+manifeste déjà à leur égard. L'enthousiasme des premiers jours a fait
+place à une certaine méfiance. Chacun sent que ses libertés sont, en
+péril, que la délivrance coûte cher et que les souffrances du siège ont
+été remplacées par le règne de la terreur rouge; car les tueries
+continuent, les exécutions se font en masse, le sang coule à torrents.</p>
+
+<p>Les officiers, les chefs, se rendent bien compte des excès commis; ils
+les déplorent, mais se déclarent incapables de les réprimer. «Ces excès,
+disent-ils, sont inévitables chez une armée victorieuse qui a beaucoup
+souffert.»</p>
+
+<p>C'est une explication, ce n'est pas une excuse. Je garde toujours le
+sentiment que l'élimination de l'élément musulman dans cette partie de
+la nouvelle Bulgarie est une idée préméditée qui dépasse les limites des
+représailles de guerre. Deux races séparées par des haines séculaires ne
+peuvent pas occuper la même I erre.</p>
+
+<p>Je ne saurais passer sous silence la belle tenue, des contingents serbes
+entrés dans la ville; elle contraste singulièrement avec celle de leurs
+alliés. La dignité, la politesse, les manières courtoises des officiers
+ont été remarquées de toute la population et leur ont attiré les
+sympathies générales. Il est vrai qu'une certaine tension règne entre
+Bulgares et Serbes. Ces derniers cachent à peine leurs sentiments de
+réprobation pour les excès qui se commettent et il n'est pas rare de
+voir des rixes éclater entre les soldats des deux camps.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/017b.png"><br><b>Entrée des vainqueurs.</b>--<i>Phot. D. Karastoyanof.</i></p>
+
+<p>Le journal se termine sur cette indication d'un dissentiment qu'on a
+signalé déjà et qui s'est traduit, notamment, dans les discussions
+auxquelles a donné lieu le récit de la capture de Choukri pacha.</p>
+
+<p>Nous avons publié, impartialement, de cet épisode mémorable de la guerre
+balkanique, les deux versions, celle des Bulgares et celle des Serbes,
+n'ayant pas les éléments suffisants pour prendre parti dans cette
+querelle. Nous devons ajouter, guidés toujours par le même sentiment,
+qu'au cours d'une interview qu'il accordait, la semaine dernière, au
+moment où nous paraissions, à un groupe de journalistes de diverses
+nationalités, interview dont notre excellent confrère Ludovic Naudeau a
+rendu compte dans le <i>Journal</i>, Choukri pacha lui-même a déclaré s'être
+remis aux mains des Bulgares. Mais son affirmation suffira-t-elle à
+départager des rivaux si ardents?</p>
+
+<p>Qu'il soit décidément difficile d'écrire l'histoire, on s'en rend compte
+dès qu'on recueille et confronte les témoignages les plus dignes de foi.
+Dans ce récit, par exemple, auquel nous nous sommes fait scrupule de
+conserver tout son caractère, de laisser son allure si vive et très
+certainement partiale--mais essayons, pour le comprendre, de nous placer
+dans l'état d'esprit de son auteur, après six mois d'inquiétudes et de
+privations--dans ce récit, plus d'un trait, sans doute, prêtera à la
+discussion. C'est ainsi que Choukri pacha a, par avance, répondu au
+reproche de lâcheté adressé à ses soldats. Au cours de la même interview
+dont nous venons de parler, comme on lui posait une question sur ce
+point, il s'écriait: «Ne dites pas de mal de nos soldats! Les pauvres
+gens!» Et les Bulgares, de leur côté, n'ont laissé passer aucune
+occasion de protester que leurs soldats n'ont pas commis les excès qu'on
+leur impute plus haut. Qu'il y ait eu, parmi ces troupes enivrées de
+leur victoire, des défaillances, elles étaient inévitables. Mais très
+vite, selon la parole que recueillit notre collaborateur Gustave Babin
+et qu'il a rapportée ici, «la menace de pendaisons haut et court fit
+tout rentrer dans l'ordre». Le commandement bulgare, qui a donné par
+ailleurs tant de preuves de sa culture, de son humanité n'eût pu, sans
+manquer à l'un de ses devoirs les plus sacrés, laisser se prolonger le
+désordre.</p><br><br>
+
+<h3>AU COEUR DE L'ALBANIE</h3>
+
+<h4>NOTES DE VOYAGE D'UN JOURNALISTE AMÉRICAIN,<br> PUBLIÉES PAR ARRANGEMENT
+SPÉCIAL AVEC «THE CHICAGO DAILY NEWS»</h4>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p><i>Nous donnons ici la dernière partie du récit du voyage de M. Paul Scott
+Mowrer à travers l'Albanie. Il se termina à Durazzo, où notre confrère
+fut mis au courant d'une petite conspiration locale, un peu puérile et
+qui semble n'avoir pas eu de suite, mais qui nous renseigne de probante
+façon sur les sentiments des Serbes à l'égard de l'Autriche.</i></p>
+
+<h4><span class="sc">d'elbassan à durazzo</span></h4>
+
+<p>En l'absence de quoi que ce soit qui ressemble à une route, les voitures
+et chariots sont inconnus dans cette partie de l'Albanie. Tout voyage,
+tout transport commercial se fait à dos de cheval. Une caravane part
+d'Elbassan pour Durazzo à peu près tous les jours. Elle amène au port un
+chargement de peaux et d'olives, elle en ramène toutes les denrées que
+les caboteurs autrichiens et italiens ont débarquées pour le commerce du
+haut pays. En été, la descente peut se faire en quarante-huit heures.
+Mais, à présent que les journées sont courtes, que la vallée est à
+moitié inondée, que toute marche est impossible dans les ténèbres, il
+faut compter sur trois jours de voyage.</p>
+
+<p>La route de Durazzo suit une agréable et large vallée où coule la même
+rivière torrentueuse qui nous donna tant de tracas dans la montagne.
+Aussi bien, n'y a-t-il plus de montagnes ici. Leurs sommets neigeux
+s'estompent de plus en plus dans le ciel oriental et finalement
+disparaissent. La vallée s'étale en une plaine marécageuse que limitent
+à l'horizon, tant à droite qu'à gauche, de légères collines où se
+marquent le gris des bosquets d'oliviers et les dés blancs de quelques
+maisons albanaises.</p>
+
+<p>Alors que dans la montagne nous ne rencontrions quasi personne, ici les
+passants sont moins rares. Voici une troupe de bûcherons qui vont dans
+le hallier manier leur large hache turque. Voici un Albanais de haute
+taille, à la barbe blanche, aux yeux ardents, suivi de trois femmes que
+ploient de lourds ballots. Lui, passe à longues enjambées, tout droit et
+sans nous voir. Mais les femmes, dont les petits pieds roses sont nus à
+cause de la boue, les enfoncent résolument dans le bourbier afin que
+nous n'en ayons pas une vue trop indiscrète.</p>
+
+<p>Le soir même nous atteignîmes la petite ville de Petchine, où d'abord
+nous fûmes appréhendés au corps et ensuite traités avec grande
+courtoisie par les quarante ou cinquante Serbes qui formaient la
+garnison. Le chef de la police locale était un Macédonien serbe qui
+avait passé nombre d'années aux États-Unis, où il avait tenu une
+boutique d'épicerie dans un quartier industriel de Saint-Louis. La
+guerre l'avait ramené dans les Balkans. Quand nos chevaux de bât furent
+arrivés et qu'il découvrit parmi les bagages les vieux fusils albanais
+qui nous avaient été offerts en souvenir, il se mit tout de go à battre
+nos conducteurs pour avoir enfreint la loi militaire qui interdit le
+transport des armes. Mais au même moment nous survînmes, et, comme nous
+lui apprîmes qui nous étions, il devint aussitôt fort aimable et nous
+procura une chambre pour la nuit. Un colporteur juif en occupait déjà
+l'unique couchette. Nous dûmes donc nous résoudre à étendre sur le sol
+nos peaux de mouton et nos couvertures. Nous nous couchâmes sans avoir
+soupe, tant nous étions harassés de fatigue.</p>
+
+<p>Le lendemain malin, on se mit en route à la pointe du jour pour arriver
+vers 3 heures dans la florissante cité de Kavaya. Là, comme tout le long
+de la côte turque, la majorité de la population est grecque. Nous fûmes
+reçus dans la principale famille de Kavaya. Elle est précisément
+d'origine grecque; mais ses membres se disent Albanais parce qu'ils sont
+nés dans le pays et qu'ils en parlent la langue. Lorsque les Serbes
+arrivèrent dans la ville, ils racontèrent à ces gens-là que le projet
+d'indépendance albanaise était abandonné. Nos Grecs s'étaient alors
+empressés d'exprimer leur ardent désir de voir désormais leur pays faire
+partie intégrante du royaume de Serbie. Ils avaient obtenu, de la sorte,
+foule de privilèges qui, autrement, ne leur auraient certes pas été
+octroyés. Et maintenant, nous arrivions avec la nouvelle, toute fraîche
+pour eux, que les puissances avaient résolu d'affranchir l'Albanie.
+Ainsi ils avaient donc commis la plus lourde des fautes en liant leur
+sort à celui des Serbes et en suscitant la jalousie des Albanais. J'ai
+rarement vu personnes plus déconcertées. «Mais, s'écriaient-ils, il n'y
+a pas un seul habitant de l'Albanie qui désire l'autonomie!» Nous, nous
+pensions aux fiers montagnards dont nous avions naguère traversé le
+domaine et nous nous taisions.</p>
+
+<p>«N'avez-vous pas entendu parler, continuaient-ils, de la grande pétition
+nationale de Durazzo, qui prie les puissances de remettre le pays à la
+Serbie? Interrogez qui vous voudrez, et vous verrez que ce que nous
+disons est vrai.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/018a.png"><br><b>Halte dans une auberge albanaise, à Petchine.</b></p>
+
+<p>Nous interrogeâmes dans la suite et nous apprîmes, comme nous nous y
+attendions d'ailleurs, que la population de Durazzo est grecque plus
+qu'à moitié. Cela nous donna une idée de ce que pouvait valoir la
+pétition.</p>
+
+<p>Néanmoins, dans l'argumentation de ces hommes épouvantés, un point nous
+impressionna. Chrétiens, ils sont naturellement Grecs orthodoxes, et
+beaucoup d'Albanais sont aussi Grecs orthodoxes, et d'autres sont
+catholiques romains. «Or, disent-ils, si l'Albanie arrive à se gouverner
+elle-même, les musulmans, qui s'y trouvent en majorité, contraindront le
+pouvoir à opprimer la population chrétienne.» Je ne doute pas que ceci
+soit exact, car ces mahométans d'Albanie sont notoirement fanatiques.</p>
+
+<p>La route de Kavaya à Durazzo mène d'abord à travers des marécages où
+nous pataugeâmes la moitié du temps dans trois pouces à un pied d'eau.
+Il y avait quantité d'oiseaux de marais et, à notre droite, par-dessus
+les roseaux, nous pouvions voir au loin la fumée de quelque vapeur
+longeant la côte adriatique. Les deux dernières heures, nous avons
+marché au bord même de la mer. Sur le sable dru du rivage, nous
+contournâmes la baie; puis nous franchîmes un dernier marécage qui
+sépare de la terre ferme le groupe de collines sur lesquelles est bâti
+Durazzo.</p>
+
+<p>Nous fûmes arrêtés aux avant-postes serbes et dûmes exhiber nos papiers.
+Ensuite, nous dépassâmes une troupe d'environ trente filles et femmes
+bohémiennes qui portaient à la ville de longs et lourds fagots.
+Quelques-unes étaient presque nues, d'autres ne semblaient avoir sur
+elles que leur canezou ouaté et leurs pantalons-sacs de calicot. Quand
+nous nous retournâmes, elles se reposaient, accroupies au milieu de la
+route, caquetaient, allumaient des cigarettes.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/018b.png"><br><b>Traversée d'une rivière près de Kavaya.</b></p>
+
+<p>Dix minutes encore, et nous avions atteint les confins de la ville. Là
+s'élève une mosquée et tout autour s'étend un cimetière mahométan. Toute
+une compagnie serbe y était installée. Les uns étaient en pans de
+chemise; les autres, assis sur la pierre des tombeaux, s'étaient mis nus
+jusqu'à la ceinture. C'est à peine s'ils nous remarquèrent tant ils
+étaient occupés à blasphémer, à se gratter et à cueillir, dans leurs
+vêtements, la vermine qui s'y était logée.</p>
+
+<h4>LE GRAND COMPLOT SERBO-AMÉRICAIN DE DURAZZO</h4>
+
+<p>Et j'en arrive maintenant à l'histoire du grand complot serbo-américain
+de Durazzo. Je dis serbo-américain parce que, en réalité, le promoteur
+de ce stupéfiant projet, conçu pour sauver l'Albanie des griffes
+perfides de l'Europe, est un citoyen de l'Union, M. Gopcevic, de
+San-Francisco (Californie).</p>
+
+<p>M. Gopcevic est né à Cattaro de Dalmatie voici plus de soixante années.
+Ses parents l'emmenèrent tout enfant encore en Amérique, et il y a passé
+à peu près sa vie tout entière. Quand les Balkans se mirent en branle et
+quand l'appel de la trompette eut retenti aux oreilles de tous les
+Slaves en quelque endroit du monde qu'ils fussent, M. Gopcevic ne put
+pas résister. Il prit train et bateau, partit pour la Serbie, bien
+résolu à porter aide à ses compatriotes. S'étant rendu compte qu'en
+Macédoine il ne pourrait guère être fort utile, il regagna l'Autriche et
+s'embarqua pour Durazzo. Dans le même temps, les Serbes s'y
+établissaient. Le colonel Boulitch, le commandant de la place, fut ravi
+de recevoir un conseiller aussi capable et le nomma tout de suite chef
+de la Croix-Rouge.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/019a.png"><br><b>Le «gouvernement autonome» de Durazzo.<br>
+
+De gauche à droite: major A. Pesitch, chef de l'état-major; colonel D.
+Boulitch, gouverneur militaire; évêque Jacob, ministre du Culte et de
+l'Instruction publique; B. Gopcevic, ministre de la Marine; capitaine M.
+Dinitch, ministre des Affaires étrangères.</b></p>
+
+<p>Puis vint la désolante nouvelle que l'Italie et l'Autriche, et mainte
+autre puissance, s'opposeraient à l'occupation de Durazzo par la Serbie.</p>
+
+<p>Elles exercèrent en fait une telle pression sur le gouvernement serbe
+que celui-ci ordonna, au colonel Boulitch de s'éloigner de la côte le
+plus tôt qu'il pourrait. On n'aurait pas pu mieux trouver pour
+décourager et démoraliser la poignée d'officiers patriotes qui, au cours
+de l'hiver, venaient de franchir les Alpes albanaises avec un régiment
+tout entier, avec l'évident désir de donner à leur patrie un débouché
+commercial sur l'Adriatique.</p>
+
+<p>C'est alors qu'intervint M. Gopcevic. Il proposa à ces hommes égarés par
+le désespoir de proclamer et d'organiser eux-mêmes l'autonomie du
+territoire qu'ils occupaient. Il fut acclamé. L'on ne songeait plus qu'à
+un chose: ne pas abandonner cette conquête qui avait coûté tant
+d'efforts et de privations.</p>
+
+<p>Le plus pressé était de constituer un gouvernement provisoire. Il
+s'agissait de mettre l'Europe devant le fait accompli.</p>
+
+<p>Après quelque débat, l'on s'arrêta à l'organisation suivante: colonel D.
+Boulitch, gouverneur militaire; major A. Pesitch, chef d'état-major
+général; capitaine M. Dinitch, ministre des Affaires étrangères; Mgr
+Jacob, évêque orthodoxe de Durazzo, ministre du Culte et de
+l'Instruction publique; et, enfin, M. Gopcevic, ministre de la Marine.</p>
+
+<p>Le lendemain de notre arrivée dans cette petite ville indolente, avec
+ses maisons grecques badigeonnées de bleu-azur, ses grands entrepôts, sa
+rade où les petits voiliers font la navette entre la plage et les
+vapeurs à l'ancre,--ce jour-là, pour la première fois, M. Gopcevic
+promenait son nouvel uniforme. Des bateliers et des portefaix
+déchargeaient des sacs de sucre, amenés d'un paquebot mouillé à quatre
+cents mètres de la côte. A la déférence que ces hommes témoignaient au
+passage à notre ministre, on sentait que Durazzo attendait de lui et de
+son habileté le succès de la grande entreprise.</p>
+
+<p>Le jour suivant fut un jour de fête orthodoxe en l'honneur de saint
+Sava. Le matin, nous nous promenâmes sur les collines qui dominent la
+ville et où la toile des petites tentes militaires palpitait dans la
+brise marine. On a établi le camp sur la hauteur pour soustraire les
+hommes aux fièvres paludéennes. Nous visitâmes les ruines de la
+citadelle médiévale, relique des temps lointains où Venise était reine
+de l'Adriatique. De cette hauteur, nous pouvions voir très nettement
+s'avancer sous l'eau verte le long récif, autrefois promontoire, et qui
+avait fait de Durazzo un port bien supérieur à tout ce qu'il est
+aujourd'hui. Deux fois, dans le passé, s'élevèrent ici des cités
+prospères; chaque fois, un tremblement de terre les détruisit. Et, bien
+que M. Gopcevic ait le noble projet de draguer la baie, de combler les
+marais pestilentiels et de construire un port d'après des plans
+américains, il est peu probable qu'il rende jamais à la ville sa
+prééminence abolie.</p>
+
+<p>L'après-midi, nous nous présentâmes nous-mêmes au quartier général, où
+nous prîmes part à un banquet officiel. On avait invité aussi un certain
+nombre de notables grecs avec leurs femmes.</p>
+
+<p>Nous bûmes au roi Pierre, à son royaume, à la chute de l'empire ottoman
+et à la confusion des ennemis de la Serbie. Déjà la conversation
+s'orientait dangereusement vers l'Autriche et l'agression autrichienne.</p>
+
+<p>Le colonel Boulitch, en une harangue improvisée, dénonça «cet autre
+ennemi de la patrie, qu'il ne voulait pas nommer». Il dit que, «un jour,
+il faudrait en finir», et, dans un beau mouvement dramatique, le colonel
+nous donna le spectacle d'un homme qui fait feu à droite et puis qui
+fait feu à gauche.</p>
+
+<p>Le speech eut un grand succès. Toute la tablée applaudit, cria bravo. Un
+capitaine, plus échauffé encore, abandonna toute contrainte et cria â
+tue-tête: «A bas l'Autriche!»</p>
+
+<p>Le jour suivant, nous nous embarquâmes sur le paquebot italien
+<i>Molfetta</i>, pour Antivari, le Monténégro et le théâtre de la guerre
+monténégrine. La même nuit, le capitaine Dinitch, qui est,
+rappelez-vous, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement
+provisoire de l'État autonome d'Albanie, capitale Durazzo,--le capitaine
+Dinitch partait, en «mission spéciale et secrète», à bord d'un caboteur,
+pour Salonique. De là, il comptait gagner la Serbie par chemin de fer.</p>
+
+<p>Il eût été plus court de s'embarquer avec nous et d'atteindre Belgrade
+par l'Autriche. Mais, pour quelque raison mystérieuse, le capitaine ne
+semblait pas avoir très grande envie de fouler, pour le moment, le sol
+autrichien.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Paul Scott Mowrer.</span></span></p><br><br>
+
+<h3>FIN DE LA RÉSISTANCE ARABE EN TRIPOLITAINE</h3>
+
+<p>Les chaleureuses sympathies que notre collaborateur Georges Rémond
+conquit au cours de son séjour aux camps turco-arabes de Tripolitaine
+avaient survécu, très vivaces, à son départ; aussi, tout naturellement,
+quand la Turquie, la paix signée, eut retiré ses troupes des rives
+d'Afrique, les Arabes, décidés à opposer jusqu'au bout aux armes
+italiennes une résistance opiniâtre, se tournèrent vers le journal qui
+avait rendu de leurs premiers exploits un compte fidèle. Et, par toute
+une série de lettres ou de dépêches, nous fûmes tenus au courant des
+divers incidents qui marquèrent les suprêmes tentatives des Tripolitains
+pour conserver leur indépendance.</p>
+
+<p>C'était déjà presque une prouesse que de faire parvenir en France ces
+nouvelles. Tous les quatre ou cinq jours, les dépêches, transmises par
+fil de Kasr Yffren à Nalout, localité située à 45 kilomètres de Dehibat,
+étaient apportées jusqu'à ce poste tunisien, d'où elles étaient
+transmises de nouveau télégraphiquement. Malheureusement, et quoique
+tant de constance et d'énergie fussent pour nous toucher, ces
+correspondances ne rentraient guère dans le cadre de notre journal, et
+il nous fut impossible de les accueillir.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, voici ce qui s'était passé au cours des derniers
+mois:</p>
+
+<p>Partant de ce principe que, «en retirant ses troupes de la Tripolitaine,
+le gouvernement ottoman avait laissé aux Tripolitains l'autonomie
+absolue», un cheik «grand et vénéré», disait l'une des correspondances,
+Suleïman Barouni bey, député du Djebel tripolitain à la Chambre
+ottomane, s'était proclamé «président de la libre Tripolitaine». Il
+avait réuni, assurait-on, 16.000 guerriers environ, partagés en
+plusieurs corps, tous vigoureux, tous bien armés, bien fournis de
+cartouches, et avait entamé la lutte.</p>
+
+<p>Il apparaît bien que Suleïman Barouni a, en maintes circonstances,
+inquiété les Italiens, et même remporté certains avantages. La disette,
+cependant,--la famine même, allait avoir raison de cette résistance
+désespérée. Les dernières correspondances qui nous parvinrent, en effet,
+contenaient à l'adresse du gouvernement français des récriminations, des
+plaintes véhémentes. Car les autorités françaises en Tunisie--et cela
+montre jusqu'où fut poussé par la France le scrupule de conserver, dans
+cette guerre, une stricte neutralité--les autorités, disons-nous,
+veillèrent énergiquement à empêcher, par le territoire tunisien, tout
+transit de marchandises.</p>
+
+<p>Les privations, auxquelles fut alors soumise une population sans doute
+moins affermie en son patriotisme que ne l'était le cheik qui la
+conduisait, triomphèrent de l'héroïsme agissant de Suleïman Barouni.
+Après avoir subi plusieurs échecs, il comprit que la résistance ne
+pouvait plus désormais se prolonger, et il se résolut à traiter.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/019b.png"><br><b>Le «président de la libre Tripolitaine» (coiffé du fez),
+en Tunisie.</b> <br><i>Phot. prise à Foum Tataouine, par le Dr Razon.</i></p>
+
+<p>Dans le dessein d'arrêter les conditions auxquelles il pourrait remettre
+à l'Italie le sud de la Tripolitaine, il se rendait à Tunis. C'est au
+cours de ce voyage, et comme il passait, le 8 avril dernier, à Foum
+Tataouine, que fut pris le cliché que nous reproduisons ici et qui
+montre, sous le costume turc qu'il avait adopté, le dernier champion de
+l'indépendance tripolitaine. On voit près de lui le cadi de Tataouine,
+homme tout loyal et fidèle ami de la France.</p>
+
+<p>Maintenant, Suleïman Barouni trouvera-t-il à engager les pourparlers
+qu'il souhaite. Il est peu probable que l'Italie s'y prête. Et dans ce
+cas, quelle sera dans l'avenir l'attitude du cheik?</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/020a.png"><br><b>L'INFANTERIE MONTÉNÉGRINE AU SIÈGE DE SCUTARI.<br>--Tonneaux
+et gabions remplis de sable et de gravier que les assaillants roulaient
+devant eux pour se protéger en avançant.</b></p>
+
+<h4>LA PRISE DE SCUTARI</h4>
+
+<p>Mercredi dernier, à 2 heures du matin, une salve de vingt et un coups de
+canon, que les artilleurs durent servir avec quel enthousiasme!
+annonçait à Cettigne la chute de Scutari, tombée à minuit, après six
+mois bientôt de résistance--un peu plus qu'Andrinople--aux mains des
+Monténégrins. C'est une conquête enlevée au prix d'un effort plus
+méritoire sans doute et plus digne d'admiration encore que ne le furent
+celles de Salonique, de Janina et d'Andrinople même, si l'on envisage la
+faiblesse comparative de l'armée du roi Nicolas commandée en chef par le
+général Yanko Voukotitch, dépourvue des puissants moyens d'action
+qu'avaient à leur disposition les autres armées alliées et manquant
+notamment d'artillerie de siège.</p>
+
+<p>Nous avons, au début de la campagne, dit avec quel héroïsme, quelle
+frénésie patriotique, on peut bien dire, les Monténégrins s'étaient
+jetés à l'assaut de Taraboch, le vrai rempart de Scutari, la mieux
+fortifiée, peut-être, de toutes les positions turques, une colline de
+600 mètres de hauteur, armée avec toutes les ressources modernes,
+abondamment pourvue de canons et de munitions, qu'il fallut plus tard
+conquérir pied à pied, au prix de sanglants efforts.</p>
+
+<p>Et puis, quelle constance n'a-t-il pas fallu au roi Nicolas pour
+s'acharner contre cette place.</p>
+
+<p>Au milieu de novembre, les Serbes, après avoir concouru à l'action
+contre Saint-Jean de Medua et Alessio, étaient venus participer au
+blocus de Scutari, que les Monténégrins, réduits à leurs propres
+forces--au début de la guerre une trentaine de mille hommes, parmi
+lesquels les canons turcs avaient fait d'effroyables moissons--étaient
+incapables d'investir complètement.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="12" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b><img alt="" src="images/020b.png"><br>Le général Yanko Voukotitch.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b><img alt="" src="images/020c.png"><br>Essad pacha.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+
+<p>Jusqu'au début de février, ce fut une série de combats, de sorties
+vigoureuses des assiégés, d'attaques non moins âpres des assiégeants.</p>
+
+<p>Les intempéries interrompirent, en mars, les hostilités.</p>
+
+<p>Ce fut le moment que choisit l'Autriche pour intervenir, déclarer
+qu'elle ne permettait sous aucun prétexte l'annexion de Scutari au
+Monténégro, et entraîner les puissances à une action navale, à un blocus
+des côtes adriatiques, afin d'empêcher le ravitaillement de l'armée
+serbo-monténégrine. Sous cette pression, les Serbes se décidèrent à
+fausser compagnie à leurs alliés. Ils retirèrent leurs troupes.</p>
+
+<p>Rien ne parvint à ébranler l'indomptable opiniâtreté du roi Nicolas, ni
+cette intervention des neutres, qui ne pouvait, selon le mot du <i>Temps</i>,
+être que ridicule ou odieuse, ni même les dissentiments qui se seraient
+produits, dit-on, au sein de son gouvernement. Sa volonté a triomphé, et
+la prise de Scutari couronne d'émouvante façon l'effort surhumain de ses
+soldats et de tout son peuple.</p>
+
+<p>Il faut rendre aussi un hommage d'admiration aux deux chefs dont la
+collaboration intime a assuré la longue résistance de Scutari: le
+colonel Hassan Riza qui, avant d'être assassiné, fut l'âme de la défense
+au point de vue technique, et le général Essad pacha, bey albanais
+puissant, qui apportait à Hassan Riza l'appui de sa haute influence sur
+les populations albanaises de la région. Ils furent pour le général
+Voukotitch et ses épiques soldats des adversaires dignes d'eux et de
+leur stoïque constance.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/020d.png"><br><b>Carte de Scutari et de ses approches.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CE QU'IL FAUT VOIR</h3>
+
+<h4>GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS</h4>
+
+<p>Ce qu'il faut voir chez nous cette semaine? Peu importe. C'est l'instant
+de l'année où Paris offre aux yeux du passant la plus gentille des
+visions: la vision de Paris lui-même. Allez, s'il pleut, visiter nos
+monuments, madame, ou goûter le plaisir--très parisien, je le
+reconnais--de vous faire écraser dans les magasins de nouveautés à la
+mode; mais, si le ciel est clair et le pavé sec, n'allez nulle part;
+restez dans la rue, et regardez la rue. Il n'y a pas une ville au monde
+qui donne, à cette heure, un spectacle comparable à celui-ci. Déjà tous
+les arbres sont verts,--plus résolument verts qu'ils ne le seront
+n'importe où dans quinze jours. Une gaieté de renouveau pare les gens et
+les choses. On marche au milieu d'une vie plus légère, et comme
+accélérée. Tous les cochers sont de bonne humeur et toutes les femmes
+sont jolies. Les femmes! Cette fin d'avril est leur triomphe. Elles
+n'ont pas encore renoncé aux fourrures d'hiver; aux manchons-boucliers
+(ou tabliers?); aux étoles dont les enroulements savants composent
+autour des corps un si joli attirail de défense; elles font semblant
+d'avoir encore un peu froid; mensonges! Sous tant de peaux de bêtes
+amoncelées je vois se dessiner, en silhouette légère, le «tailleur» très
+ajusté qui m'annonce le printemps. Il est, ce printemps parisien, la
+parure de toute la ville. Il met des étalages de fleurs au coin des
+rues, il rend plus jolis encore les groupes de midinettes dont la
+flânerie, un peu plus lente, égaie, à l'heure du déjeuner, les trottoirs
+de la rue de la Paix; il fait éclore, autour des églises, une floraison
+de minuscules robes blanches, et l'on ne concevrait pas qu'il passât,
+dans les rues, des communiantes à un autre moment de l'année que
+celui-ci!</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>Tout de même Paris aura, cette semaine, d'autres spectacles à nous
+montrer que celui de ses rues. Un grand poète et un grand musicien
+reviendront au milieu de nous. Les admirateurs de Banville iront
+applaudir à la Comédie-Française ce <i>Riquet à la Houppe</i> dont la reprise
+mit en joie, jeudi dernier, tous les poètes. Et les admirateurs de
+Massenet voudront tous aller applaudir, à la Gaîté-Lyrique, une oeuvre
+inédite du maître, <i>Panurge</i>. Oeuvre inédite,--et la dernière qu'ait
+écrite l'auteur de <i>Werther</i> et de <i>Manon</i>. Massenet se réjouissait d'en
+donner la première représentation durant l'automne de 1912. Il mourait
+au milieu de l'été... Rappelons ce détail: il avait écrit sa partition
+sur un livret signé de deux noms: Spitzmuller et Boukay. Spitzmuller
+avait été prié, par Boukay, de collaborer avec lui, parce que Boukay est
+un homme trop occupé pour écrire tout seul, à cette heure, un livret
+d'opéra. On sait pourquoi. Boukay est l'anagramme de Couyba, qui
+signifie, en langage parlementaire: sénateur, ancien ministre du
+Commerce et de l'Industrie...</p>
+
+<p>N'importe. L'assistance d'un collaborateur n'empêche pas qu'un ancien
+ministre, absorbé par son métier de législateur, n'ait eu le premier la
+pensée d'aller chercher dans Rabelais --pour Massenet--le sujet d'un
+opéra, et de travailler à cette adaptation imprévue aux heures de loisir
+que le Sénat lui laissait. Aimons ces faiblesses. Aimons que, dans le
+coeur des gens d'affaires, des hommes politiques et des savants, la
+science, la politique et les affaires ne soient pas tout, et que la
+«petite fleur bleue» continue d'y fleurir...</p>
+
+<p>Et, par conséquent, aimons l'<i>Orchestre médical</i> qui, sous la direction
+de l'éminent Dr Richelot, dans huit jours, au Trocadéro, donnera son
+concours à une fête de bienfaisance. Orchestre médical! Entendez par là
+non pas un orchestre destiné aux malades, mais un orchestre composé de
+médecins. Le corps médical ne compte pas seulement, au surplus, quelques
+musiciens très distingués. Il a aussi ses peintres, ses sculpteurs, ses
+céramistes. On s'étonne qu'à l'exemple de quelques autres corporations,
+il n'ait pas encore son Salon!</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<p>En attendant qu'il l'inaugure, allons voir s'ouvrir, au Grand Palais,
+celui des Artistes français. Le plus ancien de tous... Le doyen, diront
+les peintres qui aiment les jeux de mots, et ne sauraient concevoir un
+Salon des Artistes français sans le «déjeuner du vernissage».</p>
+
+<p>Ce déjeuner, pendant bien des années, fut mieux qu'une tradition et une
+mode; il fut une religion. La «truite sauce verte» de Ledoyen était, le
+jour du vernissage, l'aliment obligatoire, rituel, des <i>hors concours</i>,
+de leurs familles, de leurs amis,--de tous ceux qui aspiraient à la
+gloire de ce titre. En outre, le vernissage était un événement mondain.
+On s'était écrasé au restaurant; on s'écrasait aux cimaises; et sur la
+piste sablée du Palais de l'Industrie, autour des bronzes neufs et des
+plâtres frais, il y avait une autre exposition: celle des toilettes. On
+lançait les modes d'été que devaient consacrer, quelques semaines plus
+tard, les journées de Chantilly, d'Auteuil et de Longchamp.</p>
+
+<p>Les étrangers ne verront plus cela. Ils trouveront encore la truite
+sauce verte, avec quelques peintres autour; mais ils n'assisteront, sur
+le lieu où s'élevait le Palais de l'Industrie, il y a vingt ans, à aucun
+lancement de modes nouvelles. «S'habiller pour le vernissage? Merci
+bien.» Voilà ce que pensent les Parisiennes d'à présent.</p>
+
+<p>Leur excuse, c'est que le Vernissage des Artistes français était
+autrefois une chose unique. Il n'est plus aujourd'hui qu'un des dix, ou
+vingt, ou trente vernissages de l'année. Et puis, on ne s'habille plus à
+Paris... <i>qu'entre soi</i> et à huis clos; tout au plus consent-on à se
+mettre en frais pour le théâtre ou pour les courses. Mais quoi! une
+salle de première, une enceinte de pesage sont des lieux fermés aux
+vilains contacts de la foule, et où l'on peut sans danger montrer une
+robe. On est quinze cents: on est deux mille... C'est encore l'intimité.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Un Parisien.</span></span></p><br><br>
+
+<h3>LES LIVRES &amp; LES ÉCRIVAINS</h3>
+
+<h4>1814-1815</h4>
+
+<p>Depuis quarante-deux ans déjà, M. Frédéric Masson écrit sur Napoléon et
+son époque. Entendez qu'un érudit opiniâtre et ardent, qui est aussi un
+écrivain passionné jusqu'à l'éloquence, a consacré un demi-siècle de sa
+vie à rétablir les physionomies et à réincarner les âmes qui se
+croisent, se mêlent, se heurtent, à travers des événements inouïs, en un
+demi-siècle d'histoire. Napoléon, figure centrale et rayonnante, qui
+distribue de la lumière et de l'immortalité, a jeté autour de soi comme
+un éternel éblouissement. M. Frédéric Masson, sans doute, s'est bien
+laissé éblouir par ce soleil auquel il a voué un culte enthousiaste et
+raisonné à la fois. Mais il n'a point pensé que ce dieu avait le pouvoir
+de créer d'autres dieux. Napoléon compose à lui tout seul la mythologie
+impériale. Il est l'unique surhomme de sa famille qui forme avec lui, en
+un contraste d'ombre et de faiblesse, une opposition bien pauvrement
+humaine.</p>
+
+<p>Sur les vingt-sept ou vingt-huit volumes d'études napoléoniennes que
+nous a donnés M. Frédéric Masson, dix ont été publiés sous ce titre
+courant <i>Napoléon et sa famille</i>. Le tome dixième est paru d'hier. Il se
+sous-intitule 1814-1815 (1) et il est consacré à la débâcle impériale.</p>
+
+<blockquote>Note 1: <i>Napoléon et sa famille</i>, tome X, 1814-1815. Lib. Plon, 7 fr.
+50.</blockquote>
+
+<p>Le drame intime et poignant et si divers, où jouent leur rôle ingrat les
+«napoléonides» dépossédés, n'est point cependant un drame du Bas-Empire.
+Les caractères n'y sont point faits pour la tragédie byzantine. Ils ne
+se haussent point dans le crime au delà de la trahison et peut-être
+serait-ce encore beaucoup trop dire pour certains. Il y a des crises de
+famille imprévues et surprenantes ailleurs que sur les trônes et, dans
+la vie de chaque jour, d'incompréhensibles abandons. Mais rarement l'on
+vit plus d'affolement que dans la tourmente impériale. Tandis que, à
+Fontainebleau, le vaincu «sent autour de son trône défaillant tournoyer
+les trahisons comme un vol de chauves-souris autour d'une lampe», la
+Famille en fuite passe presque tout entière, aux environs du palais:
+Madame Mère, l'oncle Fesch, le cardinal, le roi Joseph, la reine Julie,
+le roi Jérôme, la reine Catherine, nul ne s'est détourné de sa route
+pour venir à Fontainebleau saluer celui auquel chacun doit tout.
+«Certains, pour l'éviter, ont été prendre des chemins défoncés où les
+roues enfoncent jusqu'aux moyeux.» L'Empereur, qui vient d'assurer le
+sort matériel de toutes ces existences dans l'acte d'abdication, est
+désormais bien seul.</p>
+
+<p>Seul, non point tout à fait cependant. Il reste Pauline, Paulette, la
+petite soeur frivole, capricieuse, insupportable, un peu détraquée, qui
+si souvent bouda l'Empereur, mais qui conserve au frère, au frère
+malheureux surtout, un coeur inchangé.</p>
+
+<p>Celle-ci sait attendre et accueillir le proscrit sur sa route d'exil
+lorsque, sous l'uniforme étranger qui l'a préservé des outrages, le
+malheureux atteint la côte. Pauline est là, à la dernière étape. Elle
+saisit les mains du proscrit, qu'elle baise et qu'elle baigne de larmes.
+Et, tandis que ses frères, retournés en Italie, la terre d'origine,
+quémanderont des «compensations» pour leurs trônes perdus,
+complimenteront le pape, le tsar, et même le roi de France, elle s'en
+ira, résolument, joyeusement, à Portoferrajo, où elle retrouvera Madame
+Mère, redevenue maternelle, et se multipliera, attentive, docile et
+déférente, pour distraire l'Empereur, s'inclinant comme jadis aux
+Tuileries, à chaque fois qu'elle passe devant le fauteuil qui sert de
+trône, et se tenant pour contente de tout dès que son frère a souri.</p>
+
+<p>Ces pages sont douces au lecteur. On sent qu'ici la sympathie de M.
+Frédéric Masson, maintenant indulgent pour Pauline, devient de la
+tendresse. La sévérité de l'éminent historien pour les autres
+napoléonides n'en prend que plus de relief. M. Frédéric Masson est un
+prodigieux et redoutable chercheur. Il a fait le bilan de toutes les
+ressources de ces rois débandés, celles qu'on leur vole, celles qu'ils
+cachent, celles qu'ils espèrent, les diadèmes qu'ils brisent, les
+pierres qu'ils engagent et aussi ce qui leur reste de coeur et de
+fidélités. Certains, Hortense, Joseph, Lucien, et Jérôme, si brave et si
+fou à Waterloo, reviendront, aux Cent-Jours, se grouper au pied du plus
+instable et du plus compromettant des trônes. Napoléon les accueillera
+et continuera de les aimer. M. Frédéric Masson sera-t-il--en son
+prochain volume --plus impitoyable pour eux que l'Empereur lui-même?</p>
+
+<h4><span class="sc">Masques et Visages</span></h4>
+
+<p>M. Robert de La Sizeranne est un rare écrivain. Sa plume a toutes les
+grâces, toutes les richesses et toute la lumière que prodiguaient en
+leurs oeuvres les maîtres de la Renaissance italienne. Il eût été
+glorieux et choyé à la cour de Laurent le Magnifique. Mais mieux vaut, à
+notre gré, qu'il soit de notre siècle, et tout à nous, car les
+évocations ont la sûreté des témoignages et nous lui devons de nous
+avoir ramenés au passé florentin dans un enchantement l'enluminures et
+de verrières.</p>
+
+<p>M. Robert de La Sizeranne (2) a été tenté par l'énigme de ces masques
+mystérieux mais si personnels que sont les portraits du quinzième siècle
+et des premières années du seizième en Italie. Ainsi, le regard de
+Balthazar Castiglione, au Louvre; le geste de Giovana Tornabuoni, dans
+la fresque placée escalier Daru ou celui de la Belle Simonetta dans le
+<i>Printemps</i>, qui est à l'Académie, à Florence; le profil d'Isabelle
+d'Esté, dans la salle des Dessins de Léonard de Vinci; l'agenouillement
+du chevalier vêtu de fer devant la <i>Vierge de la Victoire</i>; l'arrivée,
+en grande représentation, de la belle dame compassée qui suit sainte
+Élisabeth, au choeur de Santa Maria Novella... Sous ces visages, que
+l'on regarde pour le seul plaisir de leur beauté, sans y chercher autre
+chose que le parti pris par l'artiste en face de la nature, le jeu des
+ombres et des lumières, et tout un charme qui, semble-t-il, d'abord, ne
+perd rien à l'anonymat du mystère, M. de La Sizeranne a voulu découvrir
+et nous frire découvrir des âmes précises, des passions, des volontés,
+que trahissent les accents physionomiques, les tares, les dissymétries,
+les exagérations révélées par l'oeuvre peinte. La tâche était
+périlleuse. Elle eût pu donner des fruits médiocres si M. de La
+Sizeranne n'avait su, et avec quelle aisance, se mouvoir dans le Passé,
+interroger les archives et faire parler les pierres.</p>
+
+<blockquote>Note 2: <i>Masques et Visages</i>. Lib. Hachette, 5 fr.</blockquote>
+
+<p>Il apparaît d'ailleurs que la Renaissance italienne est le seul moment
+où chaque figure illustre a trouvé, pour la peindre, un maître artiste
+où, pour ainsi dire, «chaque destinée physiologique» a été résumée dans
+le cadre étroit d'un panneau, dans le tour d'un buste ou dans l'orbe
+d'une médaille. Il est vrai, les portraitistes de ce temps l'appelaient
+Piero della Francesca, Pisanello, Pollajuolo, Ambrogio de Prédis,
+Botticelli, Ghirlandajo, Verrocchio, Mino da Fiesole, Mantegna,
+Pinturiechio, Donatello... Et ces témoins ne sont point seulement
+grands. Ils sont véridiques. «Ils étaient déjà assez maîtres de leur
+«métier» pour rendre ce qu'ils avaient trouvé dans leurs modèles, mais
+encore trop dépendants de leurs modèles pour y ajouter ce qu'ils n'y
+trouvaient pas et les ramener aux dépens de la ressemblance à un concept
+artificiel de la beauté.» Lorsque, dans des oeuvres différentes, on
+retrouve ces portraits retracés par différentes mains et qu'ils sont
+identiques et presque superposables, on ne peut douter qu'on ait devant
+les yeux un document physionomique parfait.</p>
+
+<p>Deux documents, entre autres, parmi ceux reproduits dans ce livre
+précieusement illustré, méritent comparaison. C'est d'abord, en tête du
+volume, le buste extraordinaire que l'auteur a fait photographier à
+Florence dans l'angle et sous le jour choisis par lui, et qui nous
+présente, pour la première fois, sous son aspect total et brutal,
+François Gonzague, mari d'Isabelle d'Esté et chef des armées italiennes
+confédérées contre la France à la bataille de Fornoue. Plus loin, dans
+le même volume, en regard de la page 162, la photographie de la Vierge
+de la Victoire nous donne de cette tête une idée assez différente bien
+que fort juste aussi. C'est le triomphe du portraitiste que ce profil de
+Mantegna, rigoureusement exact au point de vue physionomique et
+cependant transfiguré par une expression passagère. Mais le buste,
+semble-t-il, reflète mieux encore que le profil la physionomie morale du
+personnage, telle que l'historien a pu la reconstituer sûrement, d'après
+les lettres du temps. Ainsi François Gonzague, marquis de Mantoue,
+renaît auprès d'Isabelle d'Esté, à qui est consacre le plus merveilleux
+chapitre de ce livre, Isabelle d'Esté, la belle-soeur de Lucrèce Borgia
+et de Ludovic le More, la tante du connétable de Bourbon qui prit Rome,
+l'extraordinaire collectionneuse, l'inspiratrice d'une foule d'oeuvres
+réunies au Louvre, et qui, véritablement--oh! comme nous en doutons peu
+après avoir eu la joie révélatrice de ces pages de vie et de
+lumière--suffit à incarner toute la Renaissance accomplie et
+triomphante.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Albéric Cahuet.</span></span></p><br>
+
+<p class="mid"><i>Voir dans</i> La Petite Illustration <i>le compte rendu des autres livres
+nouveaux.</i></p>
+<br><br>
+
+<h3>LES THÉÂTRES</h3>
+
+<p><i>Les Honneurs de la guerre</i>, tel est le titre de la comédie de M.
+Maurice Hennequin, qui obtient au Vaudeville un vif succès. Le sujet en
+est éternel: c'est le désaccord conjugal; mais joliment renouvelé, il
+vaut par ses détails plaisants. Un boulevardier fourbu rêve de vie
+rangée; pour se l'assurer il prend femme dans une austère famille
+provinciale. La jeune mariée entend au contraire mener la «vie
+parisienne». C'est la mésentente, la désunion. Il leur faut le divorce.
+A tour de rôle, ils simulent des flagrants délits, dans une émulation
+comique à vouloir se donner tous les torts, par crainte d'être «celui
+qui est trompé». C'est ce que leur amour-propre appelle avoir «les
+honneurs de la guerre». Ce ne serait pas un bon vaudeville s'ils ne
+s'avisaient pas, au troisième acte, qu'ils s'adorent et sont faits pour
+s'entendre.</p>
+
+<p>Molière reprend décidément une vogue nouvelle. Voici qu'on lui offre, en
+dehors de la Comédie-Française et de l'Odéon, la plus généreuse
+hospitalité. La Comédie des Champs-Elysées a donné une curieuse
+représentation des <i>Femmes savantes</i>, bien mise en scène par M. Henri
+Beaulieu, et précédée d'une spirituelle conférence de Mme Marcelle
+Tinayre; presque en même temps, au concert Bobino, c'est au <i>Médecin
+malgré lui</i> qu'une troupe de café-concert imprimait un mouvement, un
+réalisme saisissants.</p>
+
+<p>De Genève nous arrive l'écho du succès fait à la trilogie Mathias
+Morhardt. Cet ensemble d'oeuvres comprenait trois drames: <i>A la gloire
+d'aimer, la Princesse Hélène, la Mort du Roi.</i> La première pièce
+présente des amours de souverains contrariées par l'étiquette étroite et
+qui s'achèvent tragiquement. Dans la deuxième, par opposition, un vieux
+prince a épousé une jeune princesse pour la libérer du protocole: elle
+en profite pour le tromper. La dernière pièce, inspirée des rapports de
+Louis de Bavière et de Wagner, rapproche le génie de la folie en route
+vers la mort. Ces oeuvres, d'une conception morale un peu hautaine, au
+style à la fois sobre et magnifique, ont reçu l'accueil chaleureux des
+lettrés accourus à l'appel des organisateurs.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LE NUMÉROTAGE DES ROUTES</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/021a.png"><br><b>Cantonnier rectifiant, au pochoir, le numérotage des<br>
+routes sur les bornes kilométriques de la Nièvre.</b></p>
+
+<p>Le numérotage des routes, tel que l'avait proposé <i>L'Illustration</i>,
+vient d'être décidé par les ministres compétents.</p>
+
+<p>Le 8 juin 1912, après avoir exposé les services que rendrait
+l'inscription des numéros des routes sur les bornes kilométriques,
+<i>L'Illustration</i> concluait:</p>
+
+<p>«Pour amener la généralisation du numérotage et le rendre réellement
+pratique, deux circulaires ministérielles suffisent: l'une, du ministre
+des Travaux publics aux ingénieurs en chef dos ponts et chaussées de qui
+dépendent les routes nationales; l'autre, du ministre de l'Intérieur aux
+préfets qui la feraient appliquer par les agents voyers.</p>
+
+<p>» Le travail serait exécuté par les cantonniers qui sont déjà
+familiarisés avec l'usage du pochoir servant à peindre les lettres et
+les chiffres, et la dépense de peinture, très minime, serait supportée
+par 1er fonds ordinaires d'entretien. En cinq ou six mois, l'opération
+peut être terminée sans crédits spéciaux.»</p>
+
+<p>L'administration essaya alors, sur la route de Paris à Trouville, un
+nouveau mode de jalonnement qui fut décrit dans notre numéro du 21
+septembre. Tout en rendant hommage à cette tentative, nous nous étions
+permis quelques critiques, faisant remarquer notamment que la face de la
+borne regardant la route était trop chargée d'inscriptions et portait
+des indications figurant déjà sur les faces latérales.</p>
+
+<p>Notre proposition, reprise et appuyée par la pétition pour le numérotage
+des routes de France, vient de recevoir la consécration officielle: les
+deux circulaires réclamées ont été expédiées il y a quelques jours par
+les ministres compétents. Qu'il nous soit permis de souligner un
+résultat qui montre ce que peut produire la puissante diffusion de
+<i>L'Illustration</i>, mise au service d'une idée juste.</p>
+
+<p>Devançant les instructions ministérielles, M. Wendelle, l'agent voyer en
+chef de la Nièvre, a déjà rectifié toutes les bornes de son département.
+Grâce à cette heureuse initiative, nous pouvons mettre sous les yeux de
+nos lecteurs une scène familière de la vie de la route qui se reproduira
+demain dans tous les coins de la France.</p>
+
+<p>D'après l'expérience faite dans la Nièvre, le travail de réfection dure
+de huit jours à un mois par canton et revient de 10 à 30 francs. Le
+travail s'effectuant simultanément dans tous les cantons, l'opération
+peut être facilement terminée avant l'été. Nous sommes certains que tous
+les ingénieurs et agents voyers en chef, dont le dévouement à la cause
+du tourisme est si grand, auront à coeur de hâter le plus possible le
+moment où, sur des routes parfaitement jalonnées, l'automobiliste et le
+cycliste pourront se livrer aux longues randonnées sans crainte de
+s'égarer.</p>
+<br><br>
+
+<h3>DOCUMENTS et INFORMATIONS</h3>
+
+<p class="rig"><span class="sc">Le pseudo-langage des animaux.</span></p><br><br>
+
+<p>On a beaucoup «blagué» jadis le docteur Garner qui fut s'installer dans
+les forêts équatoriales pour étudier le langage des singes. Cet
+observateur intrépide était pourtant un homme sérieux dont aujourd'hui
+encore le monde savant discute les conclusions.</p>
+
+<p>Pour M. Garner, les bêtes possèdent un langage; les mammifères d'un
+ordre élevé, les singes en particulier, parlent. Et ce langage coïncide
+avec celui de l'homme.</p>
+
+<p>M. Louis Boutan, professeur de zoologie à la Faculté des sciences de
+Bordeaux, estime au contraire que les sons émis par les animaux ne se
+caractérisent pas comme une forme de langage analogue au langage humain;
+c'est un <i>pseudo-langage</i> de qualité essentiellement différente,
+traduisant une pensée rudimentaire à laquelle ne correspond aucun mot.</p>
+
+<p>M. Boutan, comme M. Garner, est un grand voyageur. Il a profité de son
+séjour au Laos pour introduire dans son foyer familial un jeune gibbon
+femelle répondant au doux nom de Pépée; pendant plus de cinq années
+consécutives, il a noté les manifestations vocales de cet anthropoïde
+dont il nous conte aujourd'hui la vie intellectuelle. (<i>Pseudo-langage</i>,
+chez Saugnac à Bordeaux.)</p>
+
+<p>Voici quelques-uns des cris familiers à Pépée:</p>
+
+<p><i>Hôc hôoc, hôuc</i>: cri général, à signification imprécise, poussé en face
+d'aliments présentés à l'animal, ou à la vue d'une personne ou d'un
+animal connu.</p>
+
+
+
+<p><i>Couiiiiiii</i> (très aigu et répété à plusieurs reprises). Cri de grande
+satisfaction, aliment particulièrement délicat et qu'on n'a pas dégusté
+depuis longtemps.</p>
+
+<p><i>Hem-hem</i> (à la fois toux et «han» exprimant l'effort). Cri fréquent
+quand l'animal s'élance de branche en branche et goutte le plaisir de
+sauter dans les arbres.</p>
+
+<p><i>Koc, Kog-koug...hiiig</i> (avec manifestation de colère). Franche
+hostilité.</p>
+
+<p><i>Ook-okoug</i> (grave et saccadé). Cri signalant un danger et quelque chose
+d'effrayant ou d'inconnu.</p>
+
+<p><i>Crug-cruuug</i> (accompagné d'un grincement de dents). Cri rare, très
+caractéristique, exprimant un sentiment peu compréhensible. Ennui de la
+solitude. Malaise...</p>
+
+<p><i>Thuiiwwg</i> (doux et plaintif). Cri pour appeler l'attention d'une
+personne amie et qu'on est porté à traduire: «Je suis là... occupez-vous
+de moi.»</p>
+
+<p><i>Kuhig... ouk</i>. Cri par lequel l'animal (jeune) exprime une satisfaction
+mitigée après un jeu ou une plaisanterie qui dépasse la mesure.</p>
+
+<p>Etc.</p>
+
+<p>En résumé, le plus grand nombre des sons émis par le gibbon se rattache
+nettement à trois états de l'animal:</p>
+
+<p>État de satisfaction ou de bien-être;</p>
+
+<p>État de malaise ou de crainte;</p>
+
+<p>État d'excitation.</p>
+
+<p>M. Boutan ajoute:</p>
+
+<p>«Quoique j'aie eu l'occasion d'observer l'animal dans les circonstances
+les plus intimes de sa vie; quoique l'anthropoïde fût placé dans des
+conditions beaucoup plus favorables au développement de ses facultés que
+les singes que l'on peut observer dans les ménageries, puisqu'il prenait
+ses repas à table, couchait dans un berceau et était soigné comme un
+enfant, je n'ai pu démêler dans les sons émis que des cris indiquant des
+sensations générales, se ramenant toutes à l'état de bien-être, de
+malaise ou d'excitation.»</p>
+
+<p>L'auteur pose ensuite en principe qu'il y a langage, lorsque les sons
+émis sont conventionnels et représentent des mots; il y a pseudo-langage
+quand les sons émis sont spontanés et instinctifs.</p>
+
+<p>Or, Pépée, séparée de ses semblables dès sa plus tendre enfance, n'avait
+pu apprendre de ses congénères les sons qu'elle se plaisait à émettre;
+d'autre part, elle s'est toujours refusée à répéter les sons que ses
+maîtres cherchaient à lui apprendre.</p>
+
+<p>Et, après avoir cité nombre d'autres petits faits, M. Boutan conclut en
+adoptant pour les animaux l'expression de <i>pseudo-langage</i>, le nom de
+<i>langage</i> étant réservé exclusivement aux sons acquis par l'éducation.
+Toutefois, il accorde le <i>langage rudimentaire</i> au perroquet et aux
+autres oiseaux imitateurs.</p>
+
+<p class="rig"><span class="sc">La production du blé dans le monde.</span></p><br><br>
+
+<p>Des documents officiels, récemment publiés, permettent d'évaluer à 100
+millions d'hectares la surface cultivée en blé dans le monde.</p>
+
+<p>Cette augmentation est due au développement de la culture dans les pays
+neufs, car, aux États-Unis, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en
+Danemark, en Suisse et même en France, il y a réduction.</p>
+
+<p>L'accroissement de la culture est d'ailleurs doublé de l'augmentation
+général du rendement. Celui-ci, très variable selon les pays, va de 27,8
+quintaux à l'hectare en Danemark, à 6,7 quintaux en Russie. En France,
+le rendement est de 13,6 quintaux.</p>
+
+<p>Depuis vingt-cinq ans, la production du blé s'est élevée de 600 millions
+de quintaux à près d'un milliard (979.866.591 quintaux en 1910), soit un
+accroissement de 66,66 %, alors que la population des pays intéressés
+pissait de 770.738.000 à 993.584.000 habitants, c'est-à-dire augmentait
+seulement de 28,90 %. La disponibilité moyenne s'élevait donc de 77
+kilos 84 à 100,64.</p>
+
+<p>La production française a été, en 1911, de 87.727.100 quintaux.</p>
+
+<p>Si la production du blé est encore susceptible d'une large augmentation,
+on peut noter cependant une transformation dans le mode de son emploi.
+La consommation du pain tend à diminuer, même en France, devant l'emploi
+des différentes formes de pâtes alimentaires, et aussi devant
+l'accroissement de la consommation de la viande et des boissons
+alcooliques.</p>
+
+<p class="rig"><span class="sc">Une application de la méthode Hébert dans l'armée.</span></p><br><br>
+
+<p>Nous avons, à plusieurs reprises, constaté la grande faveur qui a
+accueilli la méthode de «gymnastique naturelle» enseignée, dans la
+marine, par le lieutenant de vaisseau Hébert. Au moment où la création
+du Collège d'Athlètes de Reims, dont il devient le directeur, va
+consacrer ce succès, il est intéressant de signaler que son système
+d'éducation physique, dès longtemps réglementaire dans notre flotte, a
+été naguère appliqué, pendant quelque temps, dans l'armée, où il
+promettait de donner des résultats excellents. M. le général Jourdy,
+ancien commandant du 11e corps, nous rappelle aujourd'hui cet heureux
+essai, qui eut lieu, sous ses auspices, en 1909. Frappé du remarquable,
+entraînement auquel étaient parvenus les jeunes élèves du lieutenant de
+vaisseau Hébert à Lorient, il recommanda sa méthode au colonel du 62e
+régiment d'infanterie, qui tient garnison dans ce port de mer: il leur
+sembla à tous deux que ce qui réussissait si bien aux fusiliers-marins
+devait également convenir aux fantassins,--sauf à remplacer la natation
+par un complément de marche.</p>
+
+<p>«Quelques mois suffirent, en effet, nous écrit le général Jourdy, pour
+inculquer aux contingents bretons et vendéens, naturellement un peu
+lourds, un allant et un entrain endiablés: plus de malingres et
+infiniment peu de malades, plus de traînards dans les marches,--mais des
+gaillards souples, bien plantés, à l'allure fière, assurée, franchissant
+allègrement haies et fossés aux manoeuvres. Un hasard voulut que le
+capitaine Adlerstrahl, de la garde royale suédoise, accomplît à ce
+moment un stage au régiment d'infanterie de Nantes; il fut conduit à
+Lorient, et, témoin des exercices de nos soldats, déclara qu'on ne
+faisait pas mieux en Suède, pays classique d'une gymnastique célèbre.</p>
+
+<p>» Le régiment de Lorient, conclut le général Jourdy, a pu ainsi
+emprunter à la méthode du lieutenant de vaisseau un procédé d'éducation
+militaire dont on n'a eu qu'à se louer.»</p>
+
+<p class="rig"><span class="sc">La police américaine et les suffragettes</span></p><br><br>
+
+<p>En signalant, dans notre numéro
+du 15 mars dernier, la grande procession des suffragettes américaines
+qui s'est déroulée à Washington le jour de l'entrée en fonctions du
+nouveau président M. Woodrow Wilson, nous avions indiqué que, pour
+dissoudre cette procession, «on avait eu recours à l'intervention des
+troupes de cavalerie, appelées de Fort Myer». Une de nos lectrices de
+Washington, Mlle Barbara Kauffmann, nous écrit que, tout au contraire,
+on ne dut faire appel à la cavalerie que dans le but de protéger les
+suffragettes contre la foule. L'incident a eu son écho, au Congrès, et
+l'attitude de la police, insuffisante, paraît-il, pour assurer le calme
+de la manifestation, a été assez vivement critiquée dans certains
+milieux.</p>
+
+<p class="rig"><span class="sc">L'alcool de vin en Allemagne.</span></p><br><br>
+
+<p>Depuis quelques années, la distillation du vin prend en Allemagne un
+développement considérable. En 1908, la production d'alcool de vin ne
+dépassait guère 3.000 ou 3.500 hectolitres; elle a atteint 13.000
+hectolitres en 1911.</p>
+
+<p>En même temps, le nombre des distilleries passait seulement de 142 à
+169; mais ces établissements croissaient en importance et
+perfectionnaient leur technique de telle façon que le rendement en
+alcool par hectolitre de vin passait de 17 litres à. 19,7 litres. Il va
+sans dire qu'une partie de cet alcool est présenté au consommateur comme
+cognac français.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>PAUL JANSON</h3>
+
+<p class="mid">Notre correspondant de Bruxelles nous écrit:</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/021b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>M. Paul Janson.</b><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;--<i>Phot. Alexandre.</i></p>
+
+<p>La mort et les funérailles de Paul Janson, le «Mirabeau» ou le
+«Gambetta» de la Belgique, incinéré mardi matin à Paris, au
+Père-Lachaise, se sont produites dans des circonstances presque
+dramatiques. Car cet avocat, le plus éloquent du barreau belge, et cet
+homme politique, le plus ardent du Parlement de Bruxelles, avait été
+baptisé «le père du suffrage universel»,--de ce suffrage universel, pour
+la conquête duquel 400.000 ouvriers ont abandonné le travail au moment
+où son principal protagoniste entrait en agonie. Ce sont, en effet, les
+efforts acharnés de ce Liégeois, de descendance française, qui
+assurèrent l'inscription du <i>principe</i> du suffrage universel dans la
+Constitution belge. Malgré lui, le principe ne fut adopté, en 1893,
+qu'avec le correctif du vote plural (supplément de voix aux
+propriétaires, aux chefs de famille et aux intellectuels diplômés).
+C'est contre ce correctif, donc pour le suffrage égalitaire, que
+s'insurgeaient les ouvriers de la grande industrie au moment où une
+multitude immense, comprenant des légions de grévistes, escortait lundi
+les restes de Paul Janson à la gare du Midi, d'où ils allaient partir
+pour Paris.</p>
+
+<p>D'aucuns craignaient que de telles obsèques, en un instant de si
+profonde fièvre politique, ne fussent une occasion de désordres. Ces
+craintes étaient heureusement chimériques. On ne vit jamais foules plus
+recueillies, plus admirablement calmes et ordonnées, malgré la presque
+totale absence de force armée.</p>
+<br><br>
+
+<h3>LA MORT DES ENFANTS<br>
+
+DE Mme ISADORA DUNCAN</h3>
+
+<p class="mid">(Voir notre gravure de première page.)</p>
+
+<p>La gracieuse image que nous reproduisons en notre première page semble
+faite pour évoquer tout le bonheur d'une orgueilleuse maternité, et les
+yeux aimeraient à se reposer longuement sur elle, sans qu'aucun voile de
+tristesse vienne obscurcir son charme tendre... Une cruelle fatalité
+veut aujourd'hui qu'elle rappelle la plus grande douleur, le suprême
+déchirement que puisse éprouver une mère. Et tout ce qui, dans ce doux
+tableau, devrait faire naître de riantes pensées--la confiance câline
+des enfants, l'enveloppante caresse de celle dont ils sont le bien le
+plus cher--devient autant de sujets de commisération profonde, d'effroi.</p>
+
+<p>L'horreur de la catastrophe dans laquelle ont péri les deux enfants de
+Mme Isadora Duncan--deux adorables petits êtres, Patrick et Doodie,
+celui-ci, ravissant baby de trois ans, aux blonds cheveux bouclés,
+celle-là jolie fillette qui venait d'atteindre sa sixième année--et leur
+infortunée gouvernante, demeure ineffaçable dans l'esprit. Chacun en a
+revécu, avec un serrement de coeur, les affreux détails: d'abord le
+départ, à Neuilly, des petits et de leur gouvernante fidèle, miss Annie
+Sim, dans la limousine qui devait les emmener, de l'hôtel où habite Mme
+Isadora Duncan, à Versailles; puis l'arrêt brusque de la voiture
+«coupée», dans sa route, à l'angle du boulevard Bourdon, par un
+auto-taxi filant à toute vitesse; le démarrage imprévu de l'automobile
+se dirigeant vers la Seine toute proche, au moment où le chauffeur
+tournait la manivelle de mise en marche; ses vains efforts pour remonter
+sur son siège et faire manoeuvrer les freins; enfin, l'effroyable chute
+dans le fleuve, qu'aucun parapet ne borde à cet endroit, et le
+courageux, mais lent et maladroit sauvetage...</p>
+
+<p>La pure artiste, si aimée des Parisiens, que dès longtemps avaient
+séduits ses danses où la beauté des gestes sait exprimer toute la
+richesse des rythmes musicaux--nos lecteurs se souviennent avec quel
+bonheur elles furent restituées, naguère, dans les dessins donnés à
+<i>L'Illustration</i> par le peintre A.-P. Gorguet--Isadora Duncan est
+frappée par ce double deuil au lendemain d'un triomphe. La veille même
+du drame, elle interprétait sur la scène du Châtelet, <i>l'Iphigénie</i> de
+Gluck, devant une salle transportée d'enthousiasme. Elle n'est plus
+aujourd'hui qu'une mère pitoyable, anéantie dans sa souffrance.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>VISITES FRANCO-ALLEMANDES EN AÉROPLANE</h3>
+
+<h4>DEUX PERFORMANCES BIEN DIFFÉRENTES</h4>
+
+<p>Le Zeppelin égaré à Lunéville était à peine rentré à Metz qu'un aviateur
+français, Pierre Daucourt, s'envolait de Paris le matin et arrivait pour
+dîner à Berlin où l'attendait un accueil triomphal.</p>
+
+<p>L'auteur de cette prouesse compte parmi nos meilleurs pilotes. Déjà
+détenteur de la coupe Pommery avec un parcours de 852 kilomètres, il
+tenait à gagner une nouvelle prime. Parti de l'aérodrome de Bue à 5
+heures du matin, il atterrissait à 6 h. 30, sur l'aérodrome de
+Johannistal, après un arrêt à Hanovre et à Liège. Il avait mis environ
+huit heures, escales déduites, pour franchir une distance à vol d'oiseau
+de 300 kilomètres.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/022a.png"><br><b>L'aviateur français Daucourt porte en triomphe<br> à son
+arrivée à Berlin.</b></p>
+
+<p>Notre compatriote fut reçu avec une cordialité à laquelle il est juste
+de rendre hommage; cordialité égale, du reste, à celle que nous saurions
+témoigner à un aviateur berlinois accomplissant un raid aussi
+magnifique. Les nombreux aviateurs allemands, qui évoluaient à
+Johannistal, quittèrent leurs appareils pour porter le camarade français
+en triomphe; le major Tschudi lui adressa des félicitations officielles
+et organisa en son honneur un banquet qui consacra une fois de plus la
+fraternité sportive, ignorante des frontières et les susceptibilités
+patriotiques excessives.</p>
+
+<p>La performance de Daucourt est d'autant plus remarquable que, sur une
+notable partie du trajet, il dut lutter contre un vent violent, et qu'il
+laissa bien loin derrière lui un concurrent redoutable. Au moment même
+où il quittait Bue, en effet, l'aviateur Audemars s'envolait de
+Villacoublay. Forcé d'atterrir près de Bonn, il jugea prudent de ne
+point repartir.</p>
+
+<p>A peu de jours de là deux officiers allemands se signalaient par un raid
+en sens inverse, accompli dans des conditions quelque peu différentes.
+Mardi dernier, un biplan militaire allemand atterrissait dans un champ à
+Arracourt, petit village français situé à environ 3 kilomètres de la
+frontière et à 25 kilomètres de Nancy. On en vit sortir deux officiers
+en uniforme, qui furent reçus tout d'abord par M. Maire, maire de la
+commune, et par sa fille, et parurent aussi surpris que désappointés de
+se trouver sur notre territoire.</p>
+
+<p>Le capitaine von Wall et le lieutenant von Mirbach expliquèrent que leur
+biplan appartenait à une escadrille de quatre appareils, partis le matin
+de Darmstadt pour se rendre à Metz. Volant à une grande hauteur, un peu
+gênés par la brume et n'ayant plus d'essence, ils avaient atterri, se
+croyant en deçà de la frontière.</p>
+
+<p>L'explication parut sincère. On ne trouva dans le biplan aucun appareil
+photographique ni aucune pièce suspecte, et le réservoir d'essence,
+d'une contenance de 75 litres, était vide. On apprit du reste bientôt
+que les trois autres avions s'étaient eux-mêmes égarés.</p>
+
+<p>L'appareil fut gardé militairement, en présence d'une foule vite
+accourue, qui n'eut point de peine à garder une correction éminemment
+française.</p>
+
+<p>De leur côté, les officiers allemands, à qui on avait offert toutes
+facilités pour se restaurer et pour se ravitailler en essence,
+s'efforcèrent de se montrer aimables pour les officiers français qui
+vinrent les visiter.</p>
+
+<p>Vers 5 heures, la décision du ministre parvenait à M. Lacombe,
+sous-préfet de Lunéville (nommé le jour même préfet des Basses-Alpes),
+arrivé sur les lieux peu de temps après l'atterrissage, et qui avait
+déjà fait preuve du plus grand tact lors de la visite du Zeppelin. Il
+déclara aux aviateurs allemands que le gouvernement les autorisait à
+repartir par la voie des airs.</p>
+
+<p>Le capitaine von Wall remercia le sous-préfet des égards qu'on lui avait
+témoignés, et quelques instants plus tard le biplan repassait la
+frontière.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/022c.png"><br><b>Le biplan militaire allemand à Arracourt et les deux<br>
+officiers qui le montaient, le capitaine von Wall, pilote,<br> et le
+lieutenant von, Mirbach, observateur.</b></p>
+
+<p>L'incident «est clos». Mais, comme il fallait s'y attendre, M. Cambon,
+notre ambassadeur à Berlin a fait remarquer à la chancellerie impériale
+que les atterrissages d'officiers allemands en territoire français sont
+un peu fréquents. L'observation a été correctement accueillie, et les
+deux gouvernements vont étudier une réglementation de la navigation
+aérienne.</p>
+
+<p>La réception, dont les officiers égarés ont reconnu eux-mêmes la
+courtoisie, paraîtra peut-être insuffisante au correspondant qui nous a
+transmis la photographie reproduite ci-contre, montrant notre
+compatriote Daucourt porté en triomphe sur l'aérodrome de Johannistal.
+Ce correspondant nous écrit: «Voilà comment nous recevons vos aviateurs
+quand ils viennent à Berlin! La manière diffère de votre façon de
+recevoir le Zeppelin».</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/022b.png"><br><b>Dom Manoël et sa fiancée,<br> la princesse Augusta-Victoria.</b></p>
+
+<p>La manière dont Daucourt arriva à Berlin ne diffère-t-elle pas aussi un
+peu de celle des officiers allemands qui s'égarent sur notre territoire
+au cours de voyages commandés par leur état-major? Et s'il est conforme
+aux traditions françaises d'accueillir ces messieurs avec courtoisie,
+quand leur bonne foi paraît établie, ne serait-il pas excessif de les
+porter eux aussi en triomphe?</p>
+
+<h3>LES FIANÇAILLES DE DOM MANOEL</h3>
+
+
+
+<p>Dom Manoël, le jeune souverain proscrit du Portugal, qui, avant, pendant
+et après son règne bref, connut tant d'événements tragiques, va pouvoir
+vivre enfin un plus aimable et plus reposant chapitre de sa destinée
+incertaine. On vient, en effet, d'annoncer, ses toutes récentes
+fiançailles, officielles depuis le 20 de ce mois. La fiancée est
+Allemande: c'est la princesse Augusta-Victoria de Hohenzollern, fille du
+prince Guillaume de Hohenzollern Sigmaringen, appartenant à la branche
+catholique de la famille Hohenzollern. La mère de la princesse
+Augusta-Victoria était une princesse de Bourbon et Sicile. L'impératrice
+d'Allemagne est la marraine de la fiancée qui, née à Potsdam, a
+vingt-deux ans. Dom Manoël est de deux ans plus âgé. Notre photographie
+a été prise le jour des fiançailles, à Potsdam.</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/023small.png"><br><a href="images/023large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/supp1.png"><br>
+Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre<br> ne nous ont pas été fournis.
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913, by Various
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+
+</body>
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+
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--- /dev/null
+++ b/38002-h/images/008b.png
Binary files differ
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new file mode 100644
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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