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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes Fantastiques + et Contes Littéraires + +Author: Jules Janin + +Release Date: October 24, 2011 [EBook #37836] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES FANTASTIQUES *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + +<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p> +<h1><span class="font85">CONTES</span><br /> +<span class="sper">FANTASTIQUES</span><br /> +<span class="font70">ET</span><br /> +<span class="font85">CONTES LITTÉRAIRES</span></h1> + +<p class="p6"><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p> + +<hr class="c30" /> +<p class="center"><small>TYPOGRAPHIE ERNEST MEYER, RUE DE VERNEUIL, 22.</small></p> + +<p class="p4"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p> + +<h2><span class="font85">CONTES</span><br /> +FANTASTIQUES<br /> +<span class="font70">ET</span><br /> +<span class="font85">CONTES LITTÉRAIRES</span></h2> + +<p class="p4 center"><small>PAR</small></p> + +<p class="p2 center"><big>JULES JANIN</big></p> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/logo.jpg" width="175" height="115" alt="logo" /> +</div> + +<p class="center">PARIS<br /> +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br /> +<small>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</small><br /> +<small>A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</small></p> + +<hr class="c5" /> +<p class="center">1863</p> + +<p class="center"><small>Tous droits réservés</small></p> + +<p><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span> </p> + +<h3>PRÉFACE</h3> + +<p class="p2">Ce petit tome in-18 représente, en sa modeste apparence, +une suite de méchants petits écrits et récits +en quatre tomes in-12, qui se publiaient, çà et là, +dans les <i>Revues</i> des environs de 1830.</p> + +<p>Je ne crois pas que l'ignorance et l'inexpérience en +toutes choses aient jamais produit une suite plus téméraire +d'essais plus enfantins. A peine, avec beaucoup +d'indulgence et d'attention, les lecteurs de 1862 +trouveront-ils, en espérance, dans ces pages fugitives, +l'écrivain qui devait écrire un jour <i>les Gaietés champêtres</i>, +<i>la Religieuse de Toulouse</i> et <i>la Fin du neveu de +Rameau</i>.</p> + +<p>Non pas que ces trois derniers livres soient tout à +fait de bonnes œuvres, au moins on y trouve une certaine +habileté, un certain art.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> +Si l'auteur avait été le maître, il eût supprimé de sa +vie et de ses œuvres au moins les contes que voici. +Mais le moyen d'ôter une page?... et surtout quand +cette page est peut-être un obstacle au renom de +l'écrivain?</p> + +<p>Toutefois, l'auteur se console en songeant que s'il +eût volontiers retranché plus d'un conte, il n'a rien à +modifier dans les opinions, la constance et la fidélité +de toute sa vie!</p> + +<p>En tout ce qui touche aux sentiments de son âme, +aux passions de son cœur... il est le même! Ami des +anciennes chansons, négligent des cantiques du lendemain.</p> + +<p class="right">Passy, 1<sup>er</sup> janvier 1863.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p> + +<h3>AVANT-PROPOS</h3> + +<p class="center"><b>DE LA PREMIÈRE ÉDITION—MAI 1832.</b></p> + +<p class="p2">Je demande au lecteur qu'il me pardonne un titre +ambitieux: <i>Contes fantastiques</i>. Le seul titre un peu +véridique à ces <i>compositions</i>, trop hâtées, serait celui-ci: +<i>Historiettes</i>, ou bien cet autre: <i>Contes</i>, tout simplement. +Mais dans ce nébuleux royaume littéraire, +on ne dit pas toujours ce que l'on voudrait dire, et les +circonstances vous mènent loin. La mode surtout, +souveraine maîtresse des chefs-d'œuvre d'un jour, +impose à ses poursuivants de très-rudes conditions, +en échange d'un sourire que souvent elle ne donne +pas.</p> + +<p><i>Contes fantastiques!</i> Mon titre est un leurre. Il y a +bien peu même de fantaisie en toutes ces pages, et +vous n'y trouverez aucune des précieuses qualités de +maître Hoffmann, qui nous a révélé une poésie inconnue. +<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> +Poésie du foyer domestique, et poésie de +célibataire en même temps; poésie de l'homme heureux +qui n'a rien à faire, de l'homme passionné sans +passions; poésie du buveur qui ne s'enivre pas, de +l'homme qui dort tout éveillé; poésie d'amateur de +tabac de toutes sortes et qui fume dans toutes les +postures: capricieuse et folle, souple, élégante, facile +à vivre, plus souvent échevelée que parée avec soin, +montrant son sein et sa jambe à qui veut les voir, et +cependant toujours chaste et modeste. La poésie fantastique +est une très-belle et très-aimable fille qui +aime les joies et les libertés du cabaret, qui se plaît à +l'ombre du joyeux bouchon, qui recherche de préférence +tous les plaisirs à bon marché. Oh! quand nous +l'avons vue, en sa négligence, venir à nous du fond de +l'Allemagne, comme nous avons été surpris et charmés! +Quelle différence entre la poésie fantastique et +toutes les autres poésies.</p> + +<p>C'était beau, la grande poésie! et, comme la marraine +de Chérubin, elle était bien imposante. Mais, +à côté de la grande poésie, la petite poésie n'est pas +sans charmes; après le poëme épique, plaisir des +dieux, le conte est une volupté à la portée des simples +mortels. Chérubin, l'aimable enfant, a peur de sa +marraine: il embrasse Suzon, et quand Suzon fait la +<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +rebelle, il court à Fanchette, avec laquelle il ose tout +oser. Hoffmann, c'est la Fanchette du monde poétique; +Hoffmann, c'est le conte après le poëme, après +le drame; Hoffmann, c'est la petite poésie aux pieds +légers qui vient après la grande, en suivant son +sillon lumineux.</p> + +<p>Avec cette différence toutefois, que le conte se manifeste +dans un arc-en-ciel plus modeste: la grande +poésie descendait du Parnasse jusqu'à nous, la petite, +au contraire, s'élève à nous de l'hôtellerie voisine, +où elle se loge de préférence. La poésie homérique +se manifestait au milieu du tonnerre et des éclairs, +sur le mont Sinaï, sur l'Hélicon; la chanson des +bonnes gens arrive au bruit du bouchon qui saute, et +si elle s'entoure assez souvent d'un nuage, c'est d'un +nuage de tabac; innocente fumée, elle est féconde en +rêves, en fantaisie, en contes, en rêves charmants.</p> + +<p>Les <i>Mille et une Nuits</i> ne sont-elles pas les contes +fantastiques de l'Orient? Dans les <i>Mille et une Nuits</i>, +dans les <i>Contes d'Hoffmann</i>, si vous rencontrez des +rois et des princes, le grand rôle est joué par le menu +peuple; déjà le marchand, l'esclave, le muet, le calender +borgne ou non, tout le peuple de l'Orient, dans +ses fonctions les plus modestes, se montre et nous +sourit. Venez à moi, disait la fée aux pauvres d'esprit; +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +mais pendant que l'Orient nous donnait l'exemple +d'un conte bourgeois et poétique en même temps, les +nations du Nord n'avaient de contes pour personne; +elles avaient des poëmes et des histoires pour quelques-uns, +les plus grands et les plus forts; et quand +enfin, du grand poëme, nous fûmes descendus, ou, si +vous aimez mieux, nous nous fûmes élevés au récit +des petits faits de la société bourgeoise, eh bien, il y +avait une fois un roi, le roi Louis XI, et une reine, la +reine de Navarre, qui firent des contes pour se bien +divertir; ils semblaient dire aux lecteurs: Que cela +vous plaise ou non, qu'importe?—<i>A mon plaisir!</i></p> + +<p>Je ne veux pas ici faire l'histoire du conte en +France; ce serait une longue et laborieuse histoire, +qui me coûterait beaucoup plus de travail qu'elle ne +vous apporterait de profit; d'ailleurs, le temps n'est +plus à la dissertation, et je doute que même l'<i>Essai +sur les éloges</i>, par Thomas, eût un grand succès aujourd'hui. +Mon but est de définir assez bien le conte +fantastique, pour prouver, malgré le titre de mon livre, +que je n'ai jamais eu le droit ni la volonté de viser +au fantastique. Je n'ai de fantastique, en mes contes, +que le hasard avec lequel ils ont été faits, sans plan, +sans choix, sans but; et je ne pense pas que ce mot, +<i>au hasard</i>, soit une excuse suffisante pour que vous +<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +me permettiez ce titre ambitieux: <i>Contes fantastiques</i>.</p> + +<p>Mais, je vous le répète, cette faute n'est pas la +mienne, c'est la faute des circonstances, la faute de +la mode, et votre faute à vous-mêmes, qui voulez du +fantastique à tout prix et de toutes mains, comme s'il +était donné au premier venu d'être un poëte en plein +cabaret, de dessiner des chefs-d'œuvre au charbon +sur la muraille, d'aimer la bière et la rêverie sur un +grand fauteuil de chêne; de connaître les secrets +intimes du violon et de l'archet; comme s'il était +donné au petit monsieur que je vous présente ici de +s'appeler Hoffmann?</p> + +<p>A ce sujet, j'ai eu bien des disputes avec vous, mon +cher Roland. Je me rappelle surtout certaine nuit +d'hiver que nous avons passée à la lueur bicolore des +bougies et du punch. Roland, ce soir-là, m'a dit tout +ce qu'il pouvait me dire pour m'empêcher de tomber +dans cette erreur d'un esprit maladroit qui s'égare à +plaisir, et qui va, sans savoir où.</p> + +<p>Ce soir-là, par grand hasard, nous étions deux, lui +et moi, nous qui ne faisons qu'un d'ordinaire: et nous +disputions à outrance, heureux, lui, de me voir en +dispute et me tenant la bride haut la main: il n'y a +rien de plus redoutable que les chevaux pacifiques +lorsqu'ils se mettent à mordre et à ruer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> +Notre sujet de dissertation était d'un grand intérêt. +La nuit était bonne, le feu était vif, et nous pensions +cette fois à livre ouvert!</p> + +<p>Jugez du chemin que nous avions fait en quelques +heures! En cheminant sur l'imagination, le coursier +à tous crins, nous étions venus d'Homère à Hoffmann; +du poëme en vers au conte en prose; de l'Olympe +athénien au cabaret allemand. Nous étions arrivés, +sans savoir comment, sur les bords de ce fleuve Léthé +qu'on appelle <i>le fantastique</i>. Et là nous écoutions, +bouche béante, pour voir venir de ce trou obscur +quelque clarté, quelque explication naturelle à ce +plaisir hors nature que nous cause Hoffmann.</p> + +<p>Nous avions tant de temps à perdre,—à cet âge heureux, +on n'a rien à faire!—que nous commençâmes +par nous demander, comme des faiseurs de rhétorique:—Y +a-t-il un <i>fantastique</i>?—Et qu'est-ce que <i>le fantastique</i>? +Cela dura longtemps; une fois dans les divisions +et les subdivisions aristotéliques, on ne s'arrête +plus. Puis encore ces autres questions: Notre siècle +a-t-il découvert une nouvelle espèce de poésie, un +genre de drame inconnu, une Atlantide reculée dans +le domaine de la poésie, île perdue... retrouvée par +Hoffmann; île dangereuse sur laquelle existe encore +le limon de la création? Répondez à ma question, disait Roland, +<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +répondez; puisqu'il y a un fantastique, à +votre sens, où est-il, que fait-il, et d'où vient-il?</p> + +<p>Disant ces mots, Roland se promenait de long en +large, aussi fier et aussi heureux que s'il eût écrit les +chœurs du premier Faust.</p> + +<p>Moi qui le connais et qui sais très-bien qu'il ne tient +pas plus à ses questions qu'il ne tient à mes réponses, +je pris les pincettes et me mis à tisonner le feu en +fredonnant l'air de <i>la Grande Pinte</i>, composé dans ma +petite ville natale, et composé par vous, mon très-féal +et très-savant patron, Jean Paul, que Dieu protége et +repose dans le ciel étoilé des <i>Mille et une Nuits</i>!</p> + +<p>Quand le tison s'agite et s'échappe en étincelles +joyeuses, on dirait de jeunes âmes qui s'envolent du +purgatoire débarrassées de toutes souillures.—Vois-tu +ces âmes, Roland, ces âmes qui s'en vont là-haut en +poussant un petit cri? Crois-tu donc qu'Homère les a +vues, lui ce grand aveugle qui a tout vu? Non. Homère +n'a pas vu voler l'étincelle du foyer domestique; il ne +l'aurait pas vue même quand il aurait eu un foyer +domestique. Il a vu le ciel, il a vu les grands astres, il +a vu le soleil athénien! Il s'est abîmé dans les immenses +clartés: il était placé plus haut encore que le +Tasse quand il découvrit la Jérusalem du haut de la +montagne. Volcans, forêts, ruisseaux, fontaines, vaste +<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> +mer, et des hommes de dix coudées! Il a contemplé +l'Apollon qui a fini par ressembler à Louis XIV. Tout +fut grand et sublime; Homère avait jeté à profusion +dans la poésie des dieux visibles dont le sang coulait, +des déesses visibles qui changeaient les montagnes en +élégants boudoirs, et faisaient des nuages un voile à +leurs transports d'amour. Heureux les poëtes venus +les premiers, Roland! le monde appartenait à ces +âmes violentes. Ils tenaient la Grèce; ils remplissaient +la maison d'Atrée. La comédie attaquait Socrate. Aujourd'hui +ce monde est épuisé, Socrate est mort. Tout +est connu. Les mystères d'Éleusis sont un jouet d'enfant. +On achète les momies de l'Égypte à très-bon +compte. Le sphinx et le zodiaque de Denderah ont +chanté des couplets de vaudeville; il n'y a pas une +étoile au ciel qui n'ait son nom et son histoire. Et +quant aux hommes, aussi nombreux que les étoiles, +ils rentrent et sortent dans leurs cercles à certains +jours; ils ne savent plus ce que c'est que les migrations. +Les fables, les combats acharnés, les jeux funèbres, +les guerres entreprises pour le sourire d'une +belle femme, les vieillards se levant au passage d'Hélène, +tout cela leur paraît ridicule, outré; ils rient de +pitié quand on leur parle d'un siége qui a duré dix +ans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> +Roland, qui jouait avec mon lévrier, retourna vers +moi son visage d'une imposante gravité:</p> + +<p>—C'est vrai, fit-il; celui qui est venu dans les +temps primitifs fût un être heureux. Je suis bien sûr +que le lévrier de Darius adoptant Alexandre, la veille +de la bataille d'Arbelles, était plus beau et plus intelligent +que le tien. Les belles femmes! les grands +poëtes! Oui; mais à t'entendre, on dirait que c'est le +monde qui manque à la poésie, et non pas la poésie +qui manque au monde, et c'est mal fait de châtier le +temps présent sur le dos du temps passé.</p> + +<p>—Non, lui dis-je, ce n'est pas le poëte qui manque +au monde. Tant qu'il reste un brin d'herbe ici-bas, +une étoile là-haut, une femme sous nos yeux, il y +aura des poëtes; tant que nous aurons la prière au +fond de notre cœur, il y aura des poëtes. Mais en +poésie aujourd'hui, comme en politique, chacun chez +soi, chacun pour soi! Et le poëte a caché sa poésie, +il retient sa voix, parce qu'il a peur de ne plus trouver +d'écho.</p> + +<p>—Cela est fâcheux, dit Roland; si la poésie allait +nous manquer, par quoi la remplacer, nous autres +qui sommes jeunes? Cela est fâcheux; si le respect +humain se met parmi les poëtes, c'en est fait des +poëtes. Le respect humain a tout flétri parmi nous, +<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> +il a flétri le mariage, il a flétri l'amour, il a flétri la +croyance, il a flétri le pouvoir; le respect humain +s'est glissé partout, sous toutes les formes; il s'est +appelé comédie et satire, tragédie, encyclopédie, +cours de littérature: il a fini par être un journal. +Mais que la poésie soit une chose ridicule, nous +sommes perdus, toi et moi, et tous les autres qui ne +se sont pas donnés, corps, âme et biens, avenir, présent +et passé, à l'avarice, à l'ambition.</p> + +<p>—Tu vois bien, dis-je à Roland, qu'en ceci encore +tu as tort de demander ce que c'est que <i>le fantastique</i>? +C'est la seule poésie aujourd'hui que les poëtes +osent faire et puissent faire; il faut la respecter, la +recevoir à bras ouverts, et ne pas demander insolemment +où est-elle? ami Roland, comme tu ferais +de quelque maîtresse à tes ordres. Cette étrange +poésie est aussi fière que la grande poésie: elle a ses +caprices, ses bouderies, ses colères, ses moments de +fatigue. Elle est une maîtresse impérieuse et difficile; +elle va jeter son bonnet au vent qui l'emporte; il +suffit de lui déplaire, et elle se passera de toi, de +moi et <i>des autres</i>, comme tu dis.</p> + +<p>En même temps, je remplis son verre et le mien, +nos deux verres se donnèrent l'accolade, et nous +restâmes les bras croisés, la pensée en l'air, le cœur +<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> +tranquille, heureux comme deux amis, et savourant +par tous les sens la paix et le silence de la nuit.</p> + +<p>L'instant d'après, Roland reprit la parole:</p> + +<p>—Et pourquoi, diable, me dit-il, les poëtes ne +peuvent-ils faire aujourd'hui que du fantastique? +réponds-moi.</p> + +<p>Quand il me fit cette question, j'étais en train de +lire les adieux d'Andromaque et d'Hector; j'essuyai +une larme, et je lui dis avec le plus grand calme:</p> + +<p>—Les poëtes n'en peuvent plus, les grandes actions +leur manquent, les grands malheurs sont épuisés, +les grands hommes sont morts pour la poésie, ou, +pour ainsi dire, les malheurs modernes sont de si +grands malheurs, les grandes actions de nos jours +sont de si grandes actions, et les grands hommes +contemporains sont de si grands hommes, que la +poésie, en s'élevant de toutes ses forces, ne saura +jamais se mettre au niveau de toutes ces grandeurs. +Regarde autour de toi, Roland; que veux-tu que fasse +l'ode avec la bataille de Waterloo? que veux-tu que +fasse la tragédie avec Bonaparte? et quelle plus touchante +élégie, un roi de France abandonnant ce beau +royaume. <i>Nos dulcia linquimus arva?</i> Remonte plus +haut, entre, sans peur, dans 93, et place-toi dans le +tombereau où s'est assise la reine de France, où toute +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +l'aristocratie est montée. Imagine, invente un roman +à côté de cette histoire! Tu comprends bien qu'on +aurait beau être trois fois poëte, on ne saurait ajouter +une pitié, une épouvante, à ce drame tout construit, +tout joué, tout parlé, sanglant avec son propre sang! +Qu'a-t-il besoin des paroles, des passions et du sang +des poëtes? A ce compte, l'ode, la tragédie, le drame, +le roman et le poëme épique existant par eux-mêmes, +sont également défendus aux poëtes d'aujourd'hui.</p> + +<p>Il se mit au piano en fredonnant un air de Dalayrac, +tout empreint de la mélodie amoureuse du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; +bientôt il le chanta avec éclat, puis il le murmura +tout bas et en riant; il changeait, il ralentissait, il +pressait la mesure à volonté; puis s'arrêtant:</p> + +<p>—Si les poëtes ne sont pas dignes de l'ode, que ne +font-ils des églogues et du Dalayrac? me dit-il. Il me +semble que le temps serait bien choisi; Virgile s'est +servi de l'allusion politique sous Auguste. A celui qui +ferait l'églogue aujourd'hui, l'allusion politique ne +manquerait pas, ce me semble, avec ce danger que +les bergers n'y comprendraient pas grand'chose. Virgile +a fait ses dix églogues après les guerres civiles. +S'il ne faut que du sang, et des ruines, et des exils, +pour que les bergers se puissent livrer à leurs combats +sur la flûte, à l'ombre du hêtre, il me semble que +<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> +nous n'avons rien à désirer de nos jours. Quant à l'ode, +si l'ode à la Pindare est défendue faute de guerriers +et de vainqueurs aux jeux olympiques, de quel droit +ne ferait-on pas la petite ode à la façon Horace: «<i>O +navis referent in mare</i>,» etc.? Et quelle belle ode au +vaisseau de Cherbourg! En même temps il se mit à +siffler l'air: <i>O ma tendre musette</i>, et j'attendis patiemment +qu'il eût fini.</p> + +<p>Quand il eut fini, je lui dis:</p> + +<p>—Ne vois-tu donc pas que l'idylle qui n'a jamais été +très-fêtée parmi nous, et que M. de Segrais et les autres +ont ravalée aux derniers rangs des compositions +burlesques, serait aujourd'hui la plus étrange mystification? +Va donc chanter les bergers et les bois, et la +puissance des grands bœufs, sous le règne des machines +à vapeur et des chemins de fer, des marmites autoclaves +et des cannes à fauteuil? Depuis l'antiquité, la +nature physique n'a pas été moins dérangée que la nature +morale. Les bergers de Théocrite ont été dégradés +à l'Opéra, qui les a rendus désormais impossibles. Les +bergers de Théocrite étaient au moins vraisemblables; +mais les bergers de l'Opéra, en rubans roses, sont le +désespoir de toute poésie. Hélas! la machine a tout +remplacé. Enfin il n'y a plus d'orage à craindre avec +le paratonnerre, plus d'inondations, plus de sécheresses +<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> +avec les canaux, plus de mauvais vin avec le +<i>Manuel du Vigneron</i>: tous les dangers ont cessé pour +le berger; les loups et les couleuvres de Virgile, autant +de fables, aussi bien que Ménalque et Tityre. +Avec les révolutions qui se sont opérées de huit jours +en huit jours, quel est le poëte, je te prie, qui ne +serait pas forcé d'effacer son ode de la veille, avant +de commencer l'ode du lendemain?</p> + +<p>Roland, qui se sentait battu, prit un air d'ironie et +de victoire:</p> + +<p>—En ce cas, me dit-il, si cette impossibilité +de faire est démontrée, pourquoi m'as-tu dit +que les poëtes, non-seulement ne <i>pouvaient</i> pas, mais +encore qu'ils ne voulaient pas faire de la grande +poésie? Au moins voudrait-on savoir, si par hasard +un grand poëte se rencontrait encore, pourquoi donc +il <i>n'oserait</i> pas?</p> + +<p>—C'est, lui dis-je, qu'il ne faut pas croire que le +vrai poëte soit assez insensé pour se livrer à toute sa +fougue aux yeux des hommes de sang-froid; il ne +faut pas croire qu'il marche seul dans les sentiers +difficiles, pendant que les autres suivent les chemins +battus.—Crois-moi, jamais les poëtes ne se sont plaint, +tout de bon, de leur misère; leur misère était une +fiction qu'ils inventaient pour se faire pardonner leur +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +supériorité sur les autres hommes; jamais, non jamais, +quoi qu'ils en aient dit, et quoi qu'en ait dit le monde, +les poëtes n'ont été sans puissance et sans fortune: il +est impossible, et, vois-tu, je crois en ceci comme je +crois en Dieu, il est impossible que Homère ait été le +mendiant qu'on nous montre avec un bâton et une +besace; j'en atteste hardiment les sept villes qui se +sont disputé la gloire de lui avoir donné le jour.</p> + +<p>»Aristophane fut, de son temps, le roi de l'opinion; +le premier il commença cette grande croisade contre +les religions nouvelles qui ont passé de Socrate à +Jésus-Christ, de Jésus-Christ à Luther, de Luther à +Saint-Simon, et qui finissent chez nous par des procès +en police correctionnelle et vingt francs d'amende, +parce que tout se termine chez nous d'une façon +ridicule. Cherche dans l'histoire! tu verras toujours +le grand poëte à côté du grand homme d'État, comme +son corollaire inévitable. Corneille est près de Richelieu, +Milton près de Cromwell, Racine se place entre +Louis XIV et ses amours, Bossuet domine le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, +Mirabeau le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>; et Voltaire, entre ces deux siècles, +placé là comme un lien nécessaire, est à la fois le +maître absolu <i>de ceci et de cela</i>. Et tu me demandes +pourquoi un poëte n'oserait pas être poëte aujourd'hui...? +Le moyen d'oser, quand personne autour de +<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> +nous n'ose être un grand homme? Pour chanter à +l'air libre et pur, il faut se savoir soutenu par les +regards de la foule attentive: elle a trop vu de choses +pour en entendre; elle a composé de trop merveilleux +poëmes pour être attentive à d'autres poëmes que les +siens. C'est la foule aujourd'hui qui dit à la Muse: +<i>chantons!</i></p> + +<p>Roland me dit d'un air piqué:</p> + +<p>—Tu es diablement éloquent aujourd'hui, ne pourrais-tu +pas me parler avec moins d'emphase? A vrai +dire, je te comprendrais beaucoup mieux si tu étais +un moins grand orateur.</p> + +<p>—Roland, lui dis-je, il faut me pardonner ma +grande éloquence, au moins tant qu'il s'agira de la +grande poésie; en effet toutes les espèces d'emphases +se tiennent par la main, ce sont des sœurs de la même +taille, et qui vont au même pas, en prose, en vers.</p> + +<p>—En ce cas, dit Roland, revenons à notre point de +départ, au petit pas: dis-moi très-simplement, puisque +tu es si convaincu qu'on ne fera plus drame, ode, +poëme, idylle, aucune espèce de grande poésie, à +quoi serviront les poëtes de l'avenir, et ce qu'il nous +est permis encore d'en espérer?</p> + +<p>—Je te dirai très-simplement, mon ami Roland, que +les poëtes s'étant réfugiés des grandes passions dans les +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +petites, mettront leur art au niveau de leur vocation +nouvelle, et feront de très-petites choses, comme +autrefois ils faisaient, en se jouant, de très-grands +poëmes; en un mot, et c'est là où j'en voulais venir, +(c'est là où j'en suis venu par le plus long chemin), +nous sommes tombés du poëme au conte et du conte +au <i>réalisme</i>, à savoir le conte sans poésie, et voilà que +nous nous élevons jusqu'au fantastique, <i>id est</i>, au conte +avec poésie. En vain tu nieras ces différences, tu ne +te démontrerais jamais à toi-même, qu'un conte graveleux +de Boccace ou des <i>Cent Nouvelles nouvelles</i> soit +de la même famille qu'un conte d'Hoffmann. Non, +certes. Ces récits de maris dupés et ridicules, de +femmes adultères et rapaces, de servantes déshonnêtes, +de valets imbéciles et de grands séducteurs; +non, tout ce vice à l'usage de Maître Gonin et de +madame Pampinée, auquel s'est ajouté le génie enchanteur +de La Fontaine, n'est pas de la même famille +que le conte d'Hoffmann. Le conte d'Hoffmann ne s'accommode +ni des amours frivoles et indécentes, ni des +séductions poussées à bout, ni de la moquerie galante +de ces héros de ruelle endimanchés de coquelicots. +Il est trop sage et trop sensé, le conte d'Hoffmann! +il rougirait des détails orduriers. Il consent bien +(c'est même une de ses joies) à étudier, reproduire +<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> +en ses naïfs récits les détails les plus vulgaires... il +s'arrête à l'alcôve: il n'ira pas plus loin. C'est une chose +étrange; elle est vraie: nos contes de boudoir et de +palais florentins feraient rougir la muse d'Hoffmann, +une muse de cabaret! C'est une chose étrange à voir +autour d'Hoffmann le buveur, ces idéales figures, ces +idéales passions, ce frais paysage, et ce beau monde +en déshabillé galant du clair de lune et du matin:</p> + +<p class="poem">Lorsque n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour!</p> + +<p>»Oh! le sublime ivrogne! Il n'est jamais assez ivre +pour porter un regard indiscret sur les fantômes de +sa création: en plein cabaret, quand les jolies filles, +enfant de son cerveau, viennent s'asseoir à sa table, et +qu'il les voit les bras nus, les cheveux flottants, dans +la joie et le sourire de leurs seize ans, il respecte ces +printanières, comme tu respecterais les deux sœurs. +Pourvu qu'elles lui permettent de boire encore et de +fumer toujours, il va leur parler si respectueux et si +tendre! Il leur dira les amours des cieux et des histoires +du troisième ciel, où fut saint Paul; il sera +charmant avec elles, simple et rustique Hoffmann! +Restez donc près de lui, chastes pensées de son âme, +adorables filles de son imagination toujours jeune! +restez près de lui, c'est un poëte qui ne pense guère +<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> +au monde extérieur; il rêve; il se rend compte à lui +tout seul de ses ravissantes histoires de terreur, de +pitié, d'infortune et d'amour!</p> + +<p>—Je commence à comprendre, reprit Roland... le +poëte fantastique est un égoïste..., il se plonge à plaisir +dans les plus beaux rêves, il méprise également +le blâme et les louanges du monde. En ce cas, Dieu +me préserve de ces hommes sans cœur, qui ne +pensent qu'à leur propre ennui, sans songer à soulager +l'ennui des peuples qui ont tout vu, tout épuisé!</p> + +<p>—Le poëte fantastique, Roland, est un sage; il +parle à voix basse, et ne veut déranger personne! +«Et qui m'aime, me suive.»</p> + +<p>—Ajoute à ta définition, dit Roland: Le poëte fantastique +est nécessairement un ivrogne.</p> + +<p>—Et moi je dis: Le poëte fantastique est un grand +artiste; et voilà sa force et voilà son inspiration! Il est +le mage, il est la fée; il n'a pas besoin d'endormir le +sultan tous les soirs, pour que Chérésade se réveille et +lui dise: Encore une histoire, ma sœur! Il est naïf, il +est croyant, il est chaste. Autrefois la reine de Navarre +exposait son imagination toute nue aux regards des +passants... Hoffmann habille et drape son récit avec +cette innocence d'un père de famille qui veut bien +marier son enfant, mais non le prostituer. L'art a fait +<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> +ce grand changement dans le conte, il a opéré cette +importante révolution, mettant le conte aux mains de +la mère de famille, aux mains de ses enfants, sans que +les enfants ou la mère aient à rougir. Ce sont là des +bienfaits positifs, une supériorité incontestable. Écoutez +Hoffmann: au milieu de son récit il s'arrête, il +prélude, il chante, il agit comme Kreyssler, s'abandonnant +à toute harmonie. Il va d'un fantôme à +l'autre, croyant celui-ci, adorant celui-là. Pourtant +voilà l'homme auquel tu reprocherais quelques +instants de repos dans une amicale hôtellerie? Et tu +soutiendrais que ce soit à l'aide d'un vice innocent +qu'Hoffmann est devenu un si grand conteur? Aurais-tu +plus de confiance dans un pot à bière, que dans +l'archet d'Hoffmann?</p> + +<p>—Ouf! réveille les grands mots, dit Roland. Accuser +un homme d'ivrognerie et l'affubler d'un si petit vice, +au milieu de tant de vices purement humains, est-ce +donc le maltraiter si fort? En reconnaissant les faiblesses +de ton joyeux conteur, j'ai reconnu une des +causes de sa puissance, le hasard, qui est le fond de +ses contes. <i>Artiste!</i> est un bien gros mot, pour l'explication +d'un conte futile, et comment nous persuader +que cet homme est devenu un grand musicien, un +grand dessinateur, pour se raconter quelques vieux +<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> +contes ou de vieilles histoires sans façon, sans apprêts, +sans étude et sans art même? As-tu jamais entendu +raconter l'amour d'un jeune Italien pour la naïade +du château de Versailles? Oui dà! l'histoire est belle! +et je te la raconterai à la première occasion... Bonjour!</p> + +<p>—Roland, lui dis-je, il y a longtemps que tu ne +m'as rien raconté; Roland, raconte-moi l'histoire de +la naïade de Versailles, le veux-tu?</p> + +<p>—Je le veux bien, dit Roland, mais à une condition... +je te la dirai quand j'aurai fini mon conte; cependant, +jure-moi que tu exécuteras fidèlement notre +traité.</p> + +<p>—Quelle que soit ta condition, Roland, je l'accepte, +et dis-moi ton histoire.</p> + +<p>Alors Roland commença:</p> + +<p>—Il y avait à Versailles, l'ancien palais de Versailles, +dans la rotonde, sous l'un de ces mille jets d'eau, +amusement d'un jour pour le grand roi, une belle et +élégante statue de naïade, aux formes si délicates, +avec tant d'innocence au sourire, à la lèvre, que le +satrape appelé Louis XV la voulait chasser de ses +jardins. Cette statue, entourée de blocs informes, +lions aux gueules béantes, syrènes à la queue de poisson, +amours aux ailes étendues, Vénus de toutes +<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> +dimensions, était seule et triste au milieu de ses compagnes. +La Vallière s'y était assise un jour sans la +voir; Montespan l'avait heurtée en passant; madame +de Maintenon et madame Du Barry ne l'avaient pas +même touchée. O marbre! ô mystère! ouvrage excellent +de quelque artiste de vingt ans, à son premier +chagrin d'amour.</p> + +<p>»Dans les jardins du roi Louis XVI, car la date de +mon histoire est récente (il n'y a guère entre nous +qu'une douzaine de révolutions), un jeune peintre, +enfant des chefs-d'œuvre, allait et venait, regardant +ces lourdes façades, ces arbres taillés en pyramides, +ces eaux verdâtres, ce luxe épuisé d'une monarchie +en ruine. Il triomphait de se sentir si supérieur à +tout le goût du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, à toute la barbarie +du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>. Il était dans un de ces admirables instants +d'ironie, où l'ironie arrive à la hauteur de la +passion. Il foulait d'un pied dédaigneux ces guirlandes, +ces colifichets d'un jour; il était fier d'être +Italien, malgré la liberté qui commençait à rugir en +France, et de toutes ses forces et de toute sa voix. +Tout à coup, par hasard (ce hasard qui vous montre, +éblouissante, la femme que vous devez aimer le reste +de vos jours), tout à coup le jeune homme découvre +en ce chœur de femmes grotesques, l'admirable +<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> +naïade, création toute italienne! pauvre femme tremblante +et triste au bord de ces eaux lassées et silencieuses. +Elle avait froid dans ce limon. Elle était +belle, hélas! son regard était humide; elle pressait +ses beaux pieds l'un contre l'autre; ses cheveux pendaient +sur ses épaules; elle avait froid; elle était là si +mal à son aise, l'innocente enfant! Sans doute elle +avait été oubliée sur le chemin, orpheline de père et +de mère en ces jardins désolés, et là, sans appui, +sans soutien, sans voiles, elle s'humiliait sous les +froides mains du sort. Notre artiste la vit donc ainsi +faite; alors il se baissa vers elle, à genoux, courbant +la tête sous son regard: il anima tout ce marbre, +il réchauffa ce marbre ingénu sous son haleine +brûlante; il fit battre ce cœur sous ses mains, il +enveloppa toute cette femme de tant de respect et +d'amour, qu'elle semblait lui dire: <i>à demain!</i> Le lendemain, +il lui parla de son amour, il lui dit qu'il +l'aimait, parce qu'elle était plus belle que tout ce qu'il +avait vu ou rêvé; il lui fit ses confidences avec toute +sorte de mystères; il lui raconta toute sa vie, tout ce +qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait aimé. Elle +l'écoutait avec un doux sourire; elle le regardait avec +cette tendre compassion qui précède l'amour! Elle +était toute à ces histoires d'une jeunesse orageuse et +<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> +bonne; elle aimait ce jeune homme; elle cachait sa +passion, comme on cache une passion qui commence; +elle s'y livrait sans s'y abandonner, son amour était +chaste autant que son âme. Et lui, la voyant si réservée +et si modeste, se perdait dans les ravissements +du troisième ciel. Il passait sa vie à la voir, à l'aimer, +à lui parler, à l'entendre... il croyait l'entendre, et +voilà ce qu'elle lui disait:</p> + +<p>«Toi qui m'as devinée au milieu de ces nymphes +obscènes, ami, toi qui es venu me chercher dans ces +jardins déshonorés par tant de vice royal et d'amours +vulgaires, comment se fait-il que l'air corrompu de +ces lieux ne se soit pas fait sentir à ton âme?» A cette +question plaintive de la jeune fille, il répondait par ce +regard qui dit tant de choses. Elle reprit en ces mots: +«Toi qui es jeune et d'un cœur honnête, pendant +que tous les jeunes et les forts s'agitent au dehors +pour réformer le monde et relever l'humanité du joug +écrasant qui l'opprime, comment se fait-il que toi +seul tu sois insensible à l'ambition de régénérer la +France? Alors, enfant, je t'aime; ainsi tu es heureux. +Allons, aime-moi comme je t'aime! Il faut nous hâter, +les nuages s'amoncèlent, la tempête arrive, la foudre +gronde, ces minces filets d'eau tarissent dans leurs +filets de plomb. Regarde là-bas le palais de Louis XIV, +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> +comme il tournoie, il a le vertige: on dirait la feuille +jaunie de l'automne. Aimons-nous! aimons-nous!» +Et lui..., éperdu, la tenait embrassée à l'étouffer!... +Non, non, ce n'était pas un marbre qu'il embrassait.</p> + +<p>«Ainsi les deux amants passèrent leurs belles heures, +leur frais matin d'amour, leur nuit d'été: ils s'aimèrent +en silence, avec des regards, avec des soupirs, +avec des extases sans fin, comme on s'aime. Cela +dura longtemps; mais les choses que la naïade avait +prédites arrivèrent: le nuage amoncelé devint orage +et tempête, le tonnerre gronda, ce fut un bruit à +épouvanter les plus braves. La grande voix de la populace, +un tonnerre à l'usage des révolutions, se fit +entendre et tout s'en alla de France, les vieilles lois, +les vieux dieux, le vieil amour, et la vieille poésie, et +le vieil esclavage, tout s'en fut! Autel et trône, jeunesse +et beauté, aristocratie de tant de siècles, morte +en un quart d'heure! Le passé expia les folies et les +prodigalités de son orgueil, tout cela en un jour! Ce +fut un chaos plus affreux que le chaos primitif, le +chaos de choses créées, le chaos des lois toutes faites +et des pouvoirs tout construits. Enfin, les passions +humaines aboutirent à une seule, à cette passion qui +renferme toutes les autres, une révolution! Certes, si +<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> +la foule hurlante du 10 août avait eu le temps, elle +aurait montré au doigt le jeune homme pressé d'un +chagrin d'amour. Mon jeune artiste, uniquement occupé +de sa passion, vit d'un œil serein tous ces +désastres. Que lui importait l'émeute populaire, à lui, +qui rencontrait tous les jours un si doux sourire! Que +lui faisaient ces cris de l'émeute, à lui qui se livrait +à un éloquent silence! Il appartenait à la reine de ses +rêves. Elle était sa maîtresse et sa souveraine, sa +gloire et sa joie; elle était tout pour lui, que lui importait +le reste? Aussi bien tant que le chemin de +Versailles à Paris fut libre, et tant qu'il put se rendre +à ses chères amours, il n'en demanda pas davantage. +Mais un jour le peuple qui avait, lui aussi, ses passions +à satisfaire à Versailles; le peuple, assis sur les +canons et criant: meurtre et rapine, encombra le +chemin de Paris à Versailles. Alors songez à la douleur +du jeune homme; c'était le jour où il allait voir +sa bien-aimée: elle lui avait donné rendez-vous, la +veille, et plus tôt qu'à l'ordinaire. Sans doute elle était +parée, elle était prête, elle l'attendait... O surprise! +ô douleur! un mur vivant s'est élevé entre lui et sa +fiancée; c'est un monceau d'hommes et de femmes +hurlant, et c'est une mer de têtes échevelées, une +armée en désordre que le boulet ne saurait percer! +<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> +Le voilà forcé d'aller pas à pas avec le peuple, impatient, +haletant, désespéré! Le peuple allait à la reine, +plein de rage; lui allait à sa maîtresse, rempli d'amour. +C'était à voir, cette haine et cette colère forcées +d'aller au même pas. C'était à voir, la passion innocente +de ce jeune homme et l'atroce passion de la +foule accouplées l'une à l'autre, se donnant le bras +dans les rues, marchant dans la boue ensemble, toutes +deux corps à corps, bras à bras, le chemin si long +pour toutes deux! Enfin le jeune homme arrive avec +la foule. La foule s'arrêta sous les fenêtres du château +en criant: <i>la reine! la reine! la reine!...</i> Lui il laissa +la foule à sa rage, et, prenant le détour d'une allée +obscure, il arrive à sa maîtresse de marbre et la rassura +sur son absence; il lui raconta les cris, les +fureurs, les démences de ces compagnons du <i>Coupe-Tête</i>. +Elle l'écoutait en tremblant, sans rien comprendre +à ce récit funeste. Et les cris de redoubler: +<i>la reine! la reine!</i> et le peuple abominable se répandait +dans les jardins. Enfin... une troupe armée, horrible +à voir, arriva jusqu'au jeune homme tremblant +pour sa fiancée. «Que fais-tu là?» lui dirent-ils. +Lui, éperdu, se jette au-devant de sa bien-aimée; il +la protégea de son corps, il couvrit sa chaste nudité +de son manteau, et il s'apprêta à mourir avec elle et +<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> +pour elle... Ah! misère! l'asile de sa fiancée était +profané à jamais, les grilles de fer étaient brisées, les +gardes égorgés, toute cette pompe royale était évanouie. +Elle restait sans asile, sans serviteurs, sans +gardes, sans amis, sans protection, comme une +simple reine! Elle restait exposée aux regards des +hommes, aux insultes des femmes, aux injures de +tous, comme une simple reine! Elle jetait sur lui un +mélancolique regard qui lui disait: «Ami, ne m'abandonne +pas à ces furieux; prend pitié de ta sœur, +mon frère!» Il comprit ses paroles, il comprit son +regard, il entendit sa prière, il résolut de faire du +jour de ses noces le jour de mort de sa fiancée. +Comme il était jeune, beau et superbe! la foule +attendit ses ordres en silence, tant la passion lui +donnait de majesté et de grandeur!</p> + +<p>—Qui de vous me prête un sabre? s'écria-t-il. +On lui tendit un sabre, la même lame qui avait déjà +coupé bien des têtes: il prit le sabre, et, se tournant +vers le beau marbre:</p> + +<p>—Adieu, dit-il, pardonne-moi, retourne au ciel +d'où tu es sortie; adieu, mon ange, tu ne seras pas +livrée à ces insensés, à ces barbares, à ces aveugles, +adieu! adieu! adieu!</p> + +<p>Il brisa la tête de cette femme qu'il avait tant aimée +<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +et qui l'aimait tant: ce cou si frêle se détacha de ses +blanches épaules...; sur ce corps inanimé il s'agenouilla +et se prit à pleurer.</p> + +<p>Alors la foule le prit pour un fou et lui porta respect; +elle reprit son chemin à travers le jardin en +criant: <i>la reine! la reine! la reine!</i> et tout fut dit +pour ce soir-là.</p> + +<p>Et le lendemain la foule et l'amant se mirent en +route; ils avaient l'un et l'autre ce qu'ils étaient venus +chercher, elle, la reine, et lui, sa maîtresse; la reine, +il est vrai, vivait encore; il emportait la tête de sa +maîtresse, arrachée aux profanateurs.»</p> + +<p>Ici, Roland termina son histoire en pleurant.</p> + +<p>—Ton histoire m'a fait bien du mal, Roland! dis-moi +cependant par quel fil elle tient à notre dissertation +littéraire?</p> + +<p>A cette question, Roland se leva brusquement:</p> + +<p>—Comment cette histoire m'est venue et comment +elle tient à notre dissertation? Ne voyez-vous +pas, monsieur, que cette histoire est la plus cruelle +satire qui se puisse faire de votre définition du fantastique? +Un artiste amoureux d'un marbre aurait +honte de profiter de sa passion pour faire une statue? +Il adore un marbre, il le brise, et tout est dit. +L'homme est content, le marbre est brisé! Quand j'ai +<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> +commencé mon histoire, c'est à une condition, que +je ne t'ai pas dite, cette condition, la voici:—Tu +me laisseras sortir sur-le-champ, sans plus me fatiguer +de tes disputes littéraires, et bonsoir!</p> + +<p>Cette dispute inutile m'est revenue en mémoire +quand il s'est agi de mettre au jour ces prétendus +contes fantastiques. La mauvaise humeur de Roland, +et mon admiration pour les <i>Contes d'Hoffmann</i>, m'ont +d'abord arrêté: j'avais peur du titre général de ce +livre, et j'y trouvais à la fois trop de vanité et trop +de danger. Manquer au titre de son livre! Eh bien, +le crime est moins traître que de manquer à son +serment.</p> + +<p>Prenez donc en aide et protection ces essais d'une +fabrication incertaine et remplie d'hésitations de +toutes sortes; lisez-les comme ils ont été faits, en toute +liberté d'opinion et d'école. Venez à l'auteur, comme +l'auteur vient à vous, vous tendant la main, à vous +qui l'avez aimé des premiers, à vous qu'il aime. Trop +heureux si, dans ces contes épars, vous reconnaissez +quelques-unes des impressions fugitives de votre jeunesse, +quelques traces récentes encore de vos vœux, +de vos espérances, de vos études, de vos amours, de +vos douleurs!</p> + +<p class="right"><span class="smcap">Jules Janin.</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span></p> + +<h2>CONTES<br /> +<span class="sper">FANTASTIQUES</span></h2> + +<hr class="c15" /> + +<h2 class="p4">KREYSSLER.</h2> + +<p class="p2">J'étais encore à la taverne du <i>Grand-Frédéric</i>; j'y +avais passé la nuit même. Oh quelle nuit! Le brillant +concert au milieu d'un épais nuage de fumée! Les +brocs se pressent contre les brocs, les verres se choquent, +la bière écume et monte jusqu'aux bords; +comme un flageolet champêtre qui se marie avec la +cornemuse, le bouchon saute pour mieux marquer la +mesure; le tonneau se dessine en grosse caisse au +coin de l'orchestre. Bien joué, musiciens! Bravo, musique! +Nous avons ainsi exécuté toute une symphonie +en allégro de buveurs, sur tous les tons et dans toutes +les mesures. Mon Dieu! quand le pétillement d'un vin +généreux brille au bord de mon verre, il me semble +assister à quelque enchantement.</p> + +<p>Oh mon génie! Hélas! je vous le dis, mon génie est +<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> +triste: il voit partout des choses lugubres, même au +cabaret; le cliquetis des spectres, la soutane des +moines, le crêpe du veuvage, le linceul de la fiancée, +autant de gaietés, si vous comparez ces cadres funèbres +à mes visions de chaque jour. Vous croyez que je suis +gai, moi, parce que je vais chaque jour à la taverne +du <i>Grand-Frédéric</i>? Vous vous trompez, j'y vais parce +que je suis triste. Et quoi de moins réjouissant, je +vous prie? un tas de bouteilles vides? Les bouchons +jonchent la terre, la broche est silencieuse, le coucou +muet, le banc renversé, le rouet a cessé de bruire; +en ce grand lit sombre et désolé, la vieille hôtesse +ramasse en peloton ses vieilles peaux collées sur ses +petits os, assemblage de rides respectables couvertes +de cheveux blancs! O débris, spectres, lambeaux, +tombeaux! Bouteilles sans âme, et bouchons sans +voix, ce rouet sans vie et ce grand lit presque vide, +plus que vide? Hélas! ce fut un lit de roses, comme +toi, ma bouteille, tu fus une bouteille pleine, comme +moi j'étais un peintre, un musicien, quand j'étais +plein de couleurs et de musique. L'enchantement +était autour de moi, partout, le matin, le soir. Vous +n'avez jamais entendu de rouet plus ronflant que +maître Hoffmann, jetant de côté et d'autre plus de +bave et produisant plus de chaînes en bon fil. Je dis +un rouet agité par un jeune pied amoureux et leste, +un petit pied à jupon court, et nu jusqu'à la jarretière +absente. Où donc est-il le pied de femme qui +pesait sur moi? Théodore, hélas! Théodore, tu ressembles +au rouet de la vieille que tu vois là. Je me +mis à pleurer.</p> + +<p>Grand Dieu! voilà le matin, et je ne suis pas ivre +<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> +encore! Théodore a perdu sa nuit. La folle poésie a +dégagé sa tête des douces vapeurs du vin. A chaque +verre, j'ai senti sur mon front comme une main +froide qui m'entourait du lierre, ennemi de l'ivresse. +Me voilà donc, sobre et de sang-froid, comme une +ménagère hollandaise. Allons, enfants, recommençons: +quittez vos manteaux, suspendez vos chapeaux +aux clous rouillés de la muraille! Allumons le punch +à la flamme de nos pipes, évoquons la salamandre +active sur les bords de ce vase d'étain, appelons les +esprits du feu à notre secours, chassons les images +mélancoliques. Le feu est l'ennemi des ténèbres, le +feu réjouit le chaos, il rend à la nature ses couleurs +perdues, ses formes évanouies. Voilà qui va bien: le +punch s'enflamme et bientôt mille joyeux esprits +rempliront nos coupes. C'est vrai!... L'invocation a +réussi! Du milieu de cet océan enflammé, la déesse +au sourire bachique nous verse à boire; la liqueur +dégoutte de ses cheveux et ruisselle sur son beau +sein. Je vais placer mon verre sous sa mamelle +gauche, des deux la plus féconde, et mon verre, un +fils de Bohême, topaze au fond, rubis sur les angles, +sera bientôt plein.</p> + +<p>Me voilà dans mon élément! je suis maître, et je +profite, en artiste, des moindres accidents du bruit +et de la couleur. Je vois tout un orchestre avec ses +gradations harmoniques dans une batterie de cuisine; +une jatte de punch est pour moi la <i>chambre +obscure</i> où tout s'agite et se montre; un joyeux résumé +de l'arc-en-ciel après une pluie de printemps. Quand +le punch brûle, un œil fermé, l'autre ouvert, je contemple +à ma façon l'agréable silhouette de mes compagnons +<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +qui boivent. Ce sont vraiment de plaisantes +figures: tête mince, un gros nez, des lèvres charnelles! +C'est grand plaisir de voir ces braves gens +flotter sur la muraille avec toutes sortes de grimaces. +Dansez sur les murailles, joyeux compagnons, ainsi +le veut maître punch, l'esprit aérien, le dieu folâtre +de ma mythologie de cabaret. Shakespeare, le divin +Shakespeare, a, je crois, un dieu comme le mien. +Maître punch, ou maître Puck, dans le <i>Songe d'une +Nuit d'été</i>; le vieux Will, me vole si souvent mes +dieux! Il m'a volé Falstaff.</p> + +<p>Rends-moi, mon vieux Will! rends-moi ton monstre +heureux, ou bien laisse-moi faire l'éducation de Falstaff; +je veux apprendre à ce gaillard-là à manier les +boyaux d'un violon, à souffler dans une flûte, le joufflu +qu'il est. Quel dommage de le laisser inculte, ce +bon chevalier Falstaff! Quel bon rêveur fantastique il +eût fait! O grand Will, non-seulement tu m'as volé, +mais encore tu m'as gâté Falstaff!</p> + +<p>Vous comprenez bien, mortels, qu'ainsi rêvant, +gambadant, folâtrant, ayant toujours un monde sous +une main, et dans l'autre un microscope à voir ce +monde infini, je puis fort bien passer mes nuits au +cabaret sans être un ivrogne. Le cabaret et la nuit me +plaisent. Le cabaret est mon <i>chez moi</i>: c'est le royaume +dont je suis le roi, la tribune où je suis orateur, l'autel +dont je suis le dieu. Le soleil est bon; la nuit, c'est +mieux. Le crépuscule adoucit tous les contours, il +jette à pleines mains le parfum et le silence, il fait +chanter le rossignol pendant l'été, le grillon pendant +l'hiver! La nuit est mon amie, et le cabaret est mon +ami.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> +Je me disais tout ceci dans un de ces combats de +ma conscience que je me livre assez souvent quand je +viens à me souvenir des bons conseils de S. A. R. la +princesse Amélie:—Vous buvez trop, Théodore, et +vous ne dormez pas assez, Théodore! Promettez-moi +de rester chez vous ce soir!—Au fait (me disais-je), +il est bien sûr que la princesse ne saura pas que je lui +désobéis ce soir.</p> + +<p>J'en étais à mon dernier regard sur les silhouettes +de la muraille; au milieu de tant de grotesques figures, +j'en découvris une d'un aimable aspect: c'était une +tête penchée, un air pensif, des cheveux en désordre, +une figure aimable! Ah! que je fus ravi quand je vins +à découvrir que cette figure, heureuse entre toutes, +c'était la mienne. Oui dà! cette aimable personne, +c'était moi!</p> + +<p>Je l'aurais admirée plus longtemps, quand la dernière +flamme du punch vint à s'éteindre. Alors tout +s'effaça... et moi aussi, je disparus, sans avoir le temps +de me dire <i>adieu!</i> et de m'embrasser.</p> + +<p>En ce moment, le jour apparaissait tout bleu; divinité +en bonnet de nuit, et qui n'a pas encore secoué +sa chevelure d'or. Je fus pris d'un accès de sobriété, +et sortis du cabaret. Il me sembla que tout tournait +autour de moi. Chaque maison passait à son tour: +le palais, la chaumière et le jardin du roi, avec ses +treillages en fer doré, ses statues de marbre et ses +cygnes majestueux flottant sur les bassins remplis; je +voyais aussi le jardin du pauvre à son cinquième +étage et le poisson rouge en ses évolutions autour d'un +océan contenu dans un verre, entre un pot de renoncules +et un plant de violettes; tout passait, tournait, +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> +se parait, se dorait ou flamboyait. Devant moi passa +l'hôpital, qui me leva son chapeau en me disant un +affectueux bonjour; passa la prison, que la liberté a +peuplée plus que ne le fit l'esclavage; passa la cathédrale +hautaine et tenant de ses mains débiles son dôme +ébranlé par les philosophes; passa la maison de la +courtisane, à la porte entr'ouverte, silencieuse comme +un tombeau: je laissai passer toute la ville ainsi, trop +heureux!</p> + +<p>A la fin le soleil parut, déchirant son dernier lange; +et du côté de l'orient, comme une apparition dans un +tableau de Michel-Ange, apparut à mes yeux charmés +la princesse Hélène, à peine éclose et brillante de la +rosée du matin. Je rougis en l'apercevant; je venais +de découvrir que j'étais encore à la porte de mon cabaret, +justement sous l'enseigne du <i>Grand-Frédéric</i>!</p> + +<p>Elle m'aperçut immobile, et sans gronder, même +du petit doigt:</p> + +<p>—Bonjour, dit-elle, mon fidèle Théodore, oh! sage +Théodore, sobre Théodore; levé avec le jour, et qui +viens saluer le soleil. Je vous sais gré, Théodore, d'avoir +si bien tenu la parole que vous m'avez donnée, +vous êtes un philosophe accompli: en revanche, je +vous permets de m'accompagner.</p> + +<p>D'un pas de héros et d'amoureux, j'accompagnai +ma princesse! Je ne suis pas bien sûr que ce soit une +femme. Si c'est un corps, je n'ai jamais pu le toucher, +pas seulement sa robe de mes lèvres; sa bouche n'a +pas d'haleine, à peine un parfum comme celui d'une +fleur; je ne saurais dire la couleur de ses cheveux; il +n'y a point de bleu dans le ciel comparable à son +regard; ses vêtements se groupent autour d'elle en +<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> +façon de nuage, ils l'embrassent, ils flottent, ils retombent, +ils se livrent, pour lui plaire, à mille coquetteries +incroyables; ils sont animés, elle ne l'est pas; +c'est sa robe qui remue, c'est son voile qui sourit, son +gant qui se dessine, son fichu qui bat, sa chaussure +qui marche. On dit que les anges brûlent... je la suivis +comme on suivrait une étoile à travers les espaces +du ciel.</p> + +<p>Elle arriva, devinez où? Chez mon ancien camarade, +le musicien Kreyssler! Nous avons étudié l'harmonie +en même temps, Kreyssler et moi; c'est encore +un jeune homme, et moi, je suis si vieux. On a élevé +bien des disputes pour savoir qui de nous deux, est un +plus sincère artiste. A vrai dire, j'ai l'inspiration plus +prompte et plus vive que Kreyssler; j'ai plus de folie +et d'éclat, j'ai plus d'enivrement et de hasard, j'appartiens +à la terre... et Kreyssler vient du ciel! Il est +le chantre du monde idéal, c'est le musicien de la +jeunesse et des femmes; il est au troisième ciel, à +côté de saint Paul; il jette son âme aussi haut qu'elle +peut aller, sans s'inquiéter de son âme; sa musique +est une extase; pour lui le monde extérieur n'est +rien, il n'est pas de ce monde; hélas! moi, j'en suis.</p> + +<p>Kreyssler est beau, plus beau que moi; son visage +est inspiré, son chant est lent et méthodique; ah! je +ne suis qu'un bouffon à côté de Kreyssler; j'imagine +cependant que Kreyssler est heureux: c'est un rêveur.</p> + +<p>La princesse écouta longtemps ce doux maître avec +transport et les larmes dans les yeux. Elle resta une +heure à le contempler, à l'admirer, à l'entendre. A +la fin elle se retira pénétrée, comme si elle fût sortie +du sanctuaire: pour la première fois j'ai compris +<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +que j'étais jaloux. Il s'agissait de plus haut prix que +de l'amour d'Hélène, il s'agissait de son estime.</p> + +<p>La sérieuse Hélène, ayant quitté maître Kreyssler, +reprit avec moi le ton jovial, elle m'estime si peu!</p> + +<p>—Voilà pourtant, me dit-elle, comment tu aurais +été si tu avais voulu, ô mon pauvre ami!</p> + +<p>»Tu aurais été un rêveur sublime, un poëte élégant, +un chantre inspiré par le ciel, par les fleurs, par l'amour; +tu n'as pas voulu, Théodore. Théodore a barbouillé +sa face, il a corrompu sa raison, il n'a plus été +qu'un poëte de hasard, un mauvais bouffon de carrefour.»</p> + +<p>A quoi je répondis (en répondant je pleurais):</p> + +<p>—Ah! madame, que vous me faites de mal. N'accusons +pas le créateur, madame! Il m'a fait... le bouffon +que vous aimez! Je suis Diogène pour vous servir. Trop +de génie a fait ma ruine. Ce trop de génie, il a fallu +l'épuiser en improvisant. Ne me parlez pas des génies +corrects, madame, ni des beautés correctes! Prenez-moi +tel que je suis, un pauvre homme, un innocent, +un conteur, un bateleur.</p> + +<p>Comme la foule était déjà dans la rue, notre jeune +princesse rentra dans son palais, ou plutôt elle s'évanouit +dans le ciel. Elle est au ciel à présent, dominant +notre observatoire. Et moi, je restai seul en proie à +mon chagrin! Chose étrange! quand la nuit fut venue, +je me retrouvai à mon cabaret favori, à côté du poêle, +enfoncé dans le grand fauteuil de mon hôtesse... Ai-je +donc rêvé tout cela?</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p> + +<h2>HONESTUS.</h2> + +<p class="p2">Vers la fin du dernier siècle, au moment où toute +la morale se refaisait en France, il y avait tant de +choses à refaire, il advint que Paris remit en question +le bien et le mal, la vertu et le vice. Il se demanda +si le luxe était une nécessité? Bref, des questions à +n'en pas finir. En même temps, dans les écoles, dans +les salons, dans les champs, à la ville, à la cour, en +province, accouraient des rhéteurs préparés à tout +soutenir; c'était une rage de perfection qui a perdu +le peuple français. On perfectionnait la charrue et la +soupe économique; on perfectionnait la matière et +l'âme; on enseignait aux petits garçons l'art de penser, +et aux petites filles l'art de faire des enfants d'esprit. +On bouleversait cette pauvre nature, on l'agitait +de fond en comble, on la perçait jusqu'à la craie; on +s'élevait dans l'air, on vivait dans l'eau, on ajoutait un +sixième sens aux cinq sens que nous avions déjà. Il y +avait des faiseurs de paix perpétuelle, des faiseurs +d'anguilles vivantes avec de la farine, des faiseurs de +canards mangeant et digérant, des faiseurs de bonheur +<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> +universel. Dans ce temps-là on vendait au coin +des rues des bouteilles d'encre inépuisables, et des +projets de coffres-forts toujours pleins; c'était le règne +le plus absolu des ergoteurs, des enthousiastes, des +dupes, des imbéciles, des gens d'esprit, des fanatiques +et des charlatans.</p> + +<p>Ce fut au plus fort de ces étranges disputes, qu'un +jeune homme d'un esprit faux, d'un cœur honnête, +s'en vint en France du fond de la Suède, pour se faire +initier aux profonds mystères du génie et de l'esprit +français. Le monde entier s'occupait de la France et +prenait au sérieux ses rêveries les plus folles. Le jeune +étranger, à peine il eut touché ce sol mouvant de +rêveries fantastiques, de projets insensés, dernières +occupations d'un peuple qui se meurt, fut pris d'un +vertige moral. Dans cet immense ramas de sophismes +et de paradoxes, il comprit que s'il n'appelait pas +l'analyse à son aide, il se perdrait sans secours dans +cet océan de systèmes. Et de même que l'on choisit +un cheval dans l'écurie d'une poste aux chevaux, il +eut bientôt fait choix d'un système à tous crins, bien +hennissant, la tête droite, les naseaux enflammés, un +système <i>hongre</i>; il n'y en n'a pas d'autre, sans excepter +les disciples de Saint-Simon; puis son système +étant sellé et bridé, il l'enfourche, et voilà notre +homme qui pique des deux et s'en va, bride abattue, +à travers le champ nébuleux des vérités et des certitudes +de son temps.</p> + +<p>Il avait une étrange et charmante manie, il en voulait +aux vices, comme l'abbé de Saint-Pierre en voulait +à la guerre; son système à lui, c'était la vertu +perpétuelle et sempiternelle, la vertu pure et sans +<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> +mélange, austère, brutale et brusque; la vertu stoïque. +Or, par vertu, il recherchait le vice, il se plaisait à le +voir, à le sentir, à le toucher, à vivre, à boire, à dormir +avec les vicieux. Il donnait, par vertu, dans tous +les désordres. Au milieu d'une orgie, il déclamait +contre les emportements de l'orgie, il faisait rougir +ses jeunes compagnons de leur raison perdue au fond +d'une coupe. A cette boutade éloquente, les convives +effrayés ôtaient de leur tête la couronne des buveurs, +et chacun se retirait chez soi, vaincu par l'éloquence +du jeune comte suédois.</p> + +<p>Un autre jour, le philosophe se trouvait attablé +à une table de jeu; l'or éclatant sur le tapis vert ruisselait +à travers le râteau; il s'abandonnait à l'enivrement, +à la couleur, au léger cliquetis de l'or. Le +hasard tournait aveuglément au milieu de tous ces +joueurs, distribuant à son gré ses faveurs funestes ou +ses leçons sévères. Tout à coup, au plus fort de l'enivrement, +à l'instant même où la roue, en tournant, +vous sauve ou vous tue, notre <i>sage</i> déclamait contre +le jeu... Soudain le jeu s'arrêtait, les râteaux restaient +suspendus, la roulette était immobile, et les joueurs +attendaient que le <i>déclamateur</i> fût parti pour exposer +de nouveau sur un chiffre leur fortune et mieux +encore... Et notre homme allait dans la rue en se +félicitant de sa <i>victoire.</i></p> + +<p>Un autre jour, il était attendu dans une petite +maison du faubourg: la maison était sombre et noire +au dehors; elle était éclairée et joyeuse au dedans. +Au dedans, le mystère attentif, le luxe élégant, la +table en beau linge et bien dressée, le vin clair et +vieux, le boudoir, et dans ce boudoir une jeune +<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +femme attendait Gustave; car c'était un philosophe +au frais sourire, à la voix douce, au noble cœur; +c'était un philosophe riant et peu sévère en apparence. +Il entra; aux pieds de cette jeune femme il se +posa, la voyant lui sourire; il la regarda comme un +jeune homme de dix-huit ans regarde une femme de +vingt-deux; il lui prit la main, et cette main fut abandonnée; +il lui parla tout bas, et plus bas il parlait, +plus sa parole était comprise. Tout à coup, quand sa +bouche allait toucher cette joue en fleur, quand son +bras allait enlacer cette taille élégante, et la dernière +bougie étant prête à s'éteindre, il se souvient, l'idiot! +qu'il était philosophe! Un sermon! Il fit un sermon à +Célimène, et, la voyant souriante, étonnée, interdite, +il s'enfuit, se croyant un héros de vertu... Elle leva +les épaules et, rassérénée, elle oublia de retenir par +son manteau cet autre Joseph.</p> + +<p>On conçoit que cette guerre absurde faite aux passions +humaines, à tout propos, en tout lieu, dut +fatiguer étrangement notre jeune homme. Il était +haletant dans cette lutte impuissante où ses désirs +n'étaient réfrénés que pour l'amusement des autres. +Malgré ses efforts, le vice allait son train librement, +s'inquiétant peu de ses clameurs.</p> + +<p>Un soir que, fatigué de morale, il s'était établi à +la porte de l'Opéra, par une grande affluence de +monde qui attendait l'ouverture des bureaux, une +aventure lui arriva, qui le corrigea de sa manie, et +lui fit estimer les plaisirs d'ici-bas à leur juste valeur. +Déjà, pour payer sa place à l'orchestre, il avait tiré +de sa poche un louis d'or; ce louis d'or échappa de +sa main par un mouvement de la foule, et vainement +<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> +il l'eût cherché, quand un mendiant qui se tenait sur +une borne, tendant son chapeau aux passants, ayant +vu rouler cette pièce d'or, la ramassa et la rendit au +sage, après l'avoir essuyée avec soin sur les manches +de son habit. La figure de cet homme était douce, +humble était son attitude; il y avait tant de résignation +dans sa personne, que Gustave en fut touché. +«Gardez ceci, brave homme, lui dit-il.—Mais, +monsieur, c'est beaucoup trop pour un si petit service.» +Il parlait encore, que déjà notre philosophe avait +disparu, échappant à la fois à la reconnaissance du +mendiant et à la nécessité de prendre un billet à la +porte de l'Opéra. Ce jeune homme était loin d'être +riche, et cet argent était le seul dont il pouvait +disposer pour ses plaisirs de la soirée.</p> + +<p>Il allait dans la ville, à grands pas, heureux de sa +bonne action, regrettant peu l'Opéra et sa musique +bruyante, jetant un regard de profonde pitié sur les +demoiselles errantes, plus ennemi du vice, et plus +près du vice que jamais.</p> + +<p>Arrivé à sa maison, dans un quartier fort éloigné,—une +de ces vieilles rues en pierre de taille qui +sont tout muraille,—il frappe; le portier dormait; à +plusieurs reprises il frappe, il appelle: rien n'y fit; +la porte était muette, inexorable. Il s'assit sur un +banc de pierre, et, les jambes croisées, il attendit. Il +était là depuis dix minutes, obsédé de mille pensées, +quand, à l'extrémité de la rue, il vit arriver au grand +galop une voiture à deux chevaux. La voiture s'arrêta +net à ses pieds. Un grand laquais poudré, l'épée au +côté, l'air insolent, s'élançait à la portière du carrosse; +il ouvrit la portière, et Gustave ne fut pas peu étonné +<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> +en voyant descendre le même mendiant auquel il +avait donné son louis d'or. Cet homme était en guenilles, +ses reins étaient ceints d'une corde, il portait +sur son dos une besace, il avait des sabots pour chaussure, +un vieux feutre de forme espagnole couvrait à +grand'peine sa tête chargée de vigoureux et épais +cheveux gris. Il s'appuya en descendant sur l'épaule +de son laquais, avec la morgue d'un grand seigneur; +il fit signe à sa voiture de s'éloigner de quelques pas, +puis s'asseyant sans façon à côté du jeune homme: +«Vous voilà bien isolé et bien triste; la soirée vous +paraît longue et fade, j'en suis sûr; et sur ce banc de +pierre, sous ce ciel pommelé, contre les murs suintants +de cette maison qu'on prendrait pour une tombe, +vous devez regretter le louis tout neuf que vous +m'avez donné, les banquettes de l'Opéra et la danse +lascive de la Guimard.»</p> + +<p>—Je ne regrette qu'une chose, dit le jeune homme, +c'est d'avoir fait l'aumône à plus riche que moi, et d'être +venu à pied, moi gentilhomme, pendant que mon +effronté mendiant m'éclabousse avec son carrosse. Il +faut que vous soyez un habile homme, à ce que je vois.</p> + +<p>—Mais, mon gentilhomme, dit le mendiant, il est +vrai que je mendie en habile. C'est une science aussi +difficile que celle du gouvernement; jugez de la difficulté +de recevoir, par la difficulté de donner! Il faut +tout un cours d'études pour savoir tenir son chapeau +de façon à n'avoir pas l'air de demander la bourse ou +la vie; il faut une âme forte à qui tend la main à des +misérables sans pitié, à l'argent d'un débauché ou +d'un joueur, à l'aumône de la fille vénale qui jette +dans votre escarcelle le prix d'un regard ou d'une +<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> +moitié de baiser. La tâche est rude! Flatter l'orgueil +et la bassesse, saluer l'adultère, aller tête nue, et +plisser son front chaque soir, en mettant son bonnet +de nuit, pour donner même à ses rides une grâce; et +puis, mâcher des herbes vénéneuses pour s'en faire un +cancer factice, être vil par spéculation, tout recevoir, +tout prendre et tout manger, caresser jusqu'au chien +qui vous mord! Trouves-tu donc à présent mon +carrosse à trop haut prix, jeune homme, et le gentilhomme +à pied ose-t-il être jaloux du mendiant qui a +des chevaux?</p> + +<p>Gustave dit au mendiant:</p> + +<p>—Tu parles bien, vieillard, tu es sage; je te +pardonne ta voiture, et je ne regrette plus mon +bienfait. Reprenez donc votre carrosse, monsieur; +l'Opéra va bientôt finir, mendiant; vous ne serez pas +arrivé à temps, messire, et tu perdras peut-être +vingt-quatre sous à cela, gueux que tu es!</p> + +<p>Le vieillard se levant, dit à Gustave:</p> + +<p>—Faisons mieux, oublions ce louis d'or qui nous +sépare, vous et moi, comme un abîme; tenez, je ne +vous le rends pas, et je ne le garde pas. En même +temps, d'un bras vigoureux, il lançait la pièce de +monnaie dans une mansarde au sixième étage. La +pièce alla droit au but; elle tomba sur le grabat d'un +poëte qu'elle réveilla, et qui rêvait qu'il avait faim. +Quand la pièce eut fait son dernier bruit:</p> + +<p>—A présent! nous sommes égaux, dit le mendiant: +vous avez des habits, je porte des haillons; mais vous +êtes à pied et je vais en carrosse, tout se compense +entre nous. Passons donc la nuit ensemble comme deux +amis dont la porte est fermée, et qui veulent oublier +<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +les heures en attendant le jour; aussi bien, je vous le +dis en confidence, vous frapperiez à votre porte +jusqu'à demain, et vous appelleriez à votre secours +Francœur et tous les violons de l'Opéra, que ce serait +peine perdue, votre porte ne s'ouvrirait pas.</p> + +<p>Gustave reprit:</p> + +<p>—Mon cher ami, je veux bien te suivre; mais où +diable veux-tu me conduire?</p> + +<p>—Oh! dit l'autre, on vous mènera là-bas, dans la +ville, loin de ta maison maussade et de ton fastidieux +quartier. Nous allons dans le séjour du plaisir et du +luxe, du vin et des dames, des boudoirs et des grasses +tavernes. Viens avec moi, mon enfant.</p> + +<p>—Mon père, dit Gustave, je veux bien être votre +ami pour une heure encore, mais, par la lune blafarde +qui vous éclaire, et par la lame du roi Christine, +je ne consentirai jamais à mettre mon blason sous ta +besace; ainsi donc, ne m'appelle pas ton fils, mon +noble père, et même, si tu le veux bien, nous abaisserons +les stores de ton carrosse, crainte d'accident.</p> + +<p>Le vieillard ne répondit rien; ils montèrent en +voiture, le jeune homme à la place d'honneur; la voiture, +qui était arrivée au galop, repartit au petit pas.</p> + +<p>En chemin, ils eurent une conversation philosophique +sur le vice et sur la vertu; Gustave ne parlait +jamais que de cela. Le vieillard laissa parler Gustave +et hochait la tête de temps à autre:</p> + +<p>—Hum! hum! disait-il, le vice n'est pas toujours +une mauvaise chose... Hum! hum! le vice a son bon +côté... Hum! hum! les plus honnêtes gens y sont tombés, +jeune homme; et vous-même, un sage, dont +l'aumône est si facile, vous-même... Eh! que diriez-vous +<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +si vous deveniez, là, tout à coup, ivrogne et meurtrier, +parricide et voleur? Je ne parle que de cela!</p> + +<p>Gustave, entendant parler ainsi le vieillard, se mit +à chanter d'un air goguenard l'air nouveau: <i>Triste +raison, j'abjure ton empire!</i></p> + +<p>Ainsi parlant et chantant, la voiture entra dans une +cour sablée et silencieuse. Un escalier de pierre se +présenta, les deux amis montèrent; ils traversèrent +un vestibule, une grande chambre en noyer, un petit +cabinet en mosaïque déjà plus élégant, ils s'arrêtèrent +dans un petit salon de bonne apparence. La flamme +dansait en pétillant dans le foyer, les meubles reluisaient +avec un air de bonhomie; onze heures sonnaient +quand ils entrèrent dans cet aimable lieu.</p> + +<p>—Mon ami, dit le vieillard, je vous assure que +votre bonne volonté pour moi me rend très-heureux; +cette heure de la nuit que vous voulez bien m'accorder +m'est précieuse et chère; je veux que vous la +passiez d'une façon décente, en homme de haute +vertu: il est vrai qu'un peu de vice assaisonne agréablement +la vie; mais vous avez ôté le vice de la vôtre, +et nous serons bien forcés de nous en passer pour ce +soir, puisque ainsi vous l'avez résolu.</p> + +<p>Le jeune homme laissa dire au vieillard: il accepta +toutes ses prévenances d'un air passablement dédaigneux; +il s'étendit fort à l'aise en un large fauteuil, +s'approcha du feu, et s'établit en maître à la meilleure +place; en même temps il regardait de côté et d'autre +les magots de la cheminée, les peintures du plafond, +la dorure des corniches, et, sur des toiles peintes, +des galanteries à la façon de Vanloo et de Boucher.</p> + +<p>Le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle est un siècle bizarre; il affecte les +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +petites moulures, les petites facettes, les contorsions +de toutes sortes; il procède par zigzags, il est doré, +il est faux, il est mesquin, il est riche et rococo. +C'est joli, bête et lascif. Cette chambre était à la date +élégante de 1745; un écho répétait le battement de +l'horloge et l'horloge chantait les heures. Le jeune +homme trouvait tout cela charmant; mais, décidé à +ne pas s'amuser, il jouissait en secret de l'embarras +de son hôte et de ses efforts pour le divertir.</p> + +<p>Son hôte, vieillard empressé, avait changé de costume, +il s'était revêtu d'une belle robe aux longs plis; +il avait remplacé son feutre usé par un bonnet de soie; +il avait préparé la table en silence; sur cette table il +plaça des fleurs, à côté des fleurs, une assiette en +argent brun avec son couvercle; un verre à facettes +complétait le service; il fit signe au jeune homme de +s'approcher de la table.</p> + +<p>—Oh! oh! dit celui-ci, mon maître, il me semble +que voilà bien de la vertu: je n'aime pas le vice, il +est vrai, mais, pardieu! j'aime encore moins, pour +mon repas, les tulipes et les roses. N'aurez-vous donc +pas autre chose à me donner ce soir?</p> + +<p>Le vieillard, sans répondre, sortit de l'appartement; +il rentra, tenant dans ses deux mains et sous ses deux +bras quatre longues et vieilles bouteilles cachetées +avec soin dans leur vieille robe d'araignée séculaire, +comme il convient à un vin généreux conservé +depuis longtemps.—Bon cela! dit Gustave, et soyez +le bienvenu, ma tête grise; avec cela nous arroserons +vos tulipes, et trinquons! Mais que voulez-vous +que nous fassions de ces quatre petites bouteilles?—Mon +hôte, dit le mendiant d'une voix douce, si +<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> +ces bouteilles ne suffisent pas, j'en ai d'autres; ceci est +un vin généreux, et dont la barbe est aussi blanche que +la vôtre est noire. Donc, faites-lui fête, et pardonnez-moi +ce repas modeste, j'ai été pris à l'improviste, et +je n'ai que cela. Disant ces mots, il montrait le bouquet +de fleurs et le plat mystérieux.</p> + +<p>Gustave tendit son verre... il but; le vieillard, bon +compagnon, lui versait le vin à longs flots.—Voilà +qui va bien, disait Gustave; il tendait encore une +fois son verre... A la troisième bouteille:—N'as-tu +donc à me donner que des fleurs? dit-il; voilà un vin +qui pousse à l'appétit.—Découvrez ce plat, dit le +vieillard; et si le cœur vous en dit, mangez-en: seulement +je vous avertis que pour entamer cette denrée +il faut avoir un poignet fort, et que ce ne sera pas +trop du damas que voilà.</p> + +<p>Gustave, poussé par le vin et par cet appétit que +donne le vin quand on n'y est pas habitué, souleva le +couvercle de l'assiette et découvrit un fromage.</p> + +<p>—Ah! diable, dit-il, du laitage et des fleurs! Nous +tombons dans la pastorale... Allons! allons! ma +bonne lame...</p> + +<p>En même temps il frappait le fromage avec son sabre... +Or, il frappait sur un diamant brut, recouvert d'une +couche terreuse, qui n'attendait plus que l'art de l'ouvrier +pour jeter un vif éclat. Avec son poignard Gustave +débarrassait la pierre précieuse de l'alliage qui +l'entourait. A chaque instant un nouvel éclat, de nouveaux +feux; le diamant, frappé par l'acier, finit par +briller et resplendir. Gustave, hors de lui, frappait et +buvait tour à tour.</p> + +<p>Alors il se passa dans l'âme du jeune homme une +<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> +lutte horrible. Étrange effet de la passion! Celui qui +tout à l'heure était si calme, à peine a-t-il vu briller +cette pierre miraculeuse, que son œil flamboie et tout +son être se contracte sous le poids du désir. Pour +peu que la passion soit vraie, elle fait taire l'intelligence, +elle dompte et soumet la volonté! Le diamant +étincelait de mille feux; c'était une flamme, on la voyait +grandir: c'était le premier éclat qu'il jetait de sa vie. +Et devant ce trésor ce jeune homme se disait: Il me +faut ce trésor! Malheur à ce vieillard qui m'a donné +avec cette arme infaillible le regret de cette fortune. +Il était haletant, éperdu, muet, dans cette horrible +contemplation.</p> + +<p>Il voulut encore faire acte d'intelligence, et l'intelligence +lui manqua. Il voulut tout au moins détruire +son idole et se délivrer de cette obsession terrible: il +frappait le diamant avec le fer; mais, cette fois, la +pierre repoussa le fer. Le diamant était arrivé à son +état le plus pur. Rien ne pouvait rien contre lui. Se +voyant repoussé, et voyant son fer émoussé, le jeune +homme eut peur de ce qu'il allait faire!</p> + +<p>Il se leva: Vieillard, dit-il, donne-moi ton diamant!</p> + +<p>—Mon diamant! dit le vieillard; c'est mon sang! +Je vous l'ai montré pour vous faire honneur, comme +on dirait à sa jeune épouse ou à sa fille aînée, enfant +de seize ans: «Prenez place à côté de notre hôte, et +servez-le!» comme on dit à ses valets: «Préparez la +plus belle de mes chambres, obéissez à mon hôte!» +ainsi je vous ai montré ce que j'avais de plus beau et +de plus cher, mon diamant. Je n'ai ni femme jolie à +vous montrer, ni jolie enfant à faire asseoir auprès de +vous, ni domestiques nombreux, ni musiciens aux +<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> +voix sonores, ni parfums exquis. J'ai mon vin et mon +diamant, des vins qui se boivent à longs traits, un +diamant dont les reflets vont jaillir jusqu'au fond de +l'âme, un poignard qui tranche. Eh bien, je vous ai +versé mon vin à longs flots, je vous ai prêté mon poignard +hors de sa gaîne, je vous ai montré toute ma +fortune; ainsi j'aurai fait les honneurs de ma maison. +Soyez juge de cela, monsieur; et maintenant que je +vous ai montré ma femme et ma fille, imprudent que je +suis! vous voulez m'enlever d'un seul coup ma femme +et ma fille! A présent que vous avez bu mon vin, vous +voulez m'égorger avec mon poignard! Non pas, +jeune homme, et j'en atteste ici vos dix-huit ans de +philosophie et de vertu; tu ne dépouilleras pas le +vieillard; tu n'abuseras pas de la lame effilée. Ainsi +pleurant, le vieillard était à genoux devant le jeune +homme... Il pleurait.</p> + +<p>Gustave dit:—Buvons! Il tendit son verre; il le +vida d'un trait. La quatrième bouteille fut vidée. Et +le diamant était toujours là, brillant comme l'étoile +en un ciel nébuleux. Toujours il était là qui lançait sa +flamme au cœur du jeune homme: l'ivresse à pleins +bords débordait; le diamant étincelait à pleine âme. +Et Gustave au vieillard:</p> + +<p>—Décidément, dit-il, tu ne veux pas me le donner?</p> + +<p>—Tu ne l'auras qu'avec ma vie.</p> + +<p>—Encore une fois, mendiant, ton diamant!</p> + +<p>—Mendiant! dis-tu: oh! c'est alors que je serais +mendiant et misérable, si je te donnais ma fortune, +mon nom, mon écusson qui brille sous mes guenilles, +la liste de mes ancêtres qui se fait jour à travers mes +haillons, mon univers, mon voyage en Italie, mon +<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> +ciel napolitain, mon prince, mon amour. N'en parlons +plus, prends mon sang, frappe, et puis tu dépouilleras +à ton aise le mendiant.</p> + +<p>A ces mots, il découvrit sa poitrine où le cœur +battait vivement.</p> + +<p>Gustave leva son poignard avec le plus grand sang-froid, +car il était ivre. Il allait frapper!...</p> + +<p>Le vieillard changea tout à coup de visage. Il prit +et l'habit, et la voix, et le geste, et le regard, et le +sourire que Gustave avait toujours connus à son père. +C'était le même visage, les mêmes cheveux blancs, la +même majesté.</p> + +<p>—Gustave, mon fils! mon fils! Gustave, dit-il, +frappe donc... Gustave, hors de lui, frappa son père!</p> + +<p>Le vieillard tombe en gémissant, son sang coule, le +poignard reste cloué à la terre; la terre tremble! Le +diamant se couvre d'un voile comme font les pierres +précieuses qui pâlissent à l'approche du poison. A ce +sang, à ce cri plaintif, à ces pleurs, à cette voix, à ces +traits, Gustave recule d'horreur! Il vient de se reconnaître +assassin, parricide; au même instant, le vin +s'en va de sa tête, le désir de son cœur; il veut laver +sa main tachée de sang, le sang reste à sa main; il +pleure, il sanglotte, il s'accuse, il accuse le ciel et la +terre, il s'arrache les cheveux, il veut mourir!</p> + +<p>... Le vieillard reprenant sa première forme, le +relève, sa blessure se ferme, le sang s'efface, et le +mendiant d'une voix douce:</p> + +<p>—N'accuse donc pas les hommes, ô mon fils; et +quand la voix d'un vieillard frappera ton oreille, ne te +prends pas à chanter une frivole chanson d'amour. O +mon fils, dépose ton orgueil! sois humble et doux. +<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +Ne déclame pas contre le vice et les vicieux! Je te le +disais bien, toi si honnête et si bon, te voilà devenu +d'un seul coup assassin, parricide et voleur!</p> + +<p>Gustave, éperdu, se jeta aux genoux du magicien, +car j'imagine que c'en était un.</p> + +<p>—O mon père, dit-il, quelle peur vous m'avez +faite: assassin, parricide et voleur! moi, gentilhomme! +C'est la faute du vin, mon père!</p> + +<p>Et d'un pied furieux il repoussait les bouteilles +vides. Le vieillard se prit à le consoler.</p> + +<p>—Console-toi, Gustave, tu es honnête et bon. Tu as +soulagé ma misère, ce soir, en me sacrifiant un plaisir +innocent; je suis resté ton obligé. Regarde! je suis +guéri! Mon cœur bat plus calme que le tien. Minuit +va venir. Profite de cette heure de la lune nouvelle pour +me demander une grâce que je ne puis te refuser...</p> + +<p>Et Gustave hésitait...</p> + +<p>—Veux-tu mon diamant? dit le vieillard.</p> + +<p>—Ton diamant! dit Gustave reculant d'horreur, +non, non! Je ne veux rien pour moi!</p> + +<p>—Et tu ne veux rien pour les autres? dit Honestus.</p> + +<p>Gustave réfléchit profondément.</p> + +<p>—Il est une chose que je veux pour les autres et +pour moi, dit-il.</p> + +<p>—Laquelle, reprit Honestus déjà inquiet.</p> + +<p>—Écoute ceci, reprit Gustave, écoute, voici ce que +je veux: «Que le vice disparaisse du monde, que le +crime abandonne la terre;—que le règne de la vertu +arrive enfin. Tu l'as dit, tu ne peux pas me refuser.</p> + +<p>Le vieillard poussa un soupir.</p> + +<p>—Répète ton vœu à haute voix, dit-il.</p> + +<p>Gustave répéta son vœu à haute voix.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> +En même temps, on entendit sortir de dessous +terre un atroce et ridicule ricanement. On eût dit le +ricanement d'un vieil apothicaire parvenu ou d'un +huissier enrichi: ce rire était bête et méchant.</p> + +<p>—Qui rit ainsi? demande Gustave.</p> + +<p>—L'esprit des ténèbres, reprit le vieillard. Il ricane +aux vœux absurdes des mortels. Son rire n'a +jamais été si brutal qu'aujourd'hui, en entendant ton +vœu.—Rétracte-le, ce vœu funeste, ô mon fils! tu +ne l'as pas encore prononcé une troisième fois!</p> + +<p>—Vieillard, dit Gustave, tu ne m'as donc pas entendu? +c'est l'abolition du vice que je demande; la +disparition complète des erreurs; le règne absolu de +la vertu et des sages! Et il répéta à haute voix sa troisième +abjuration.</p> + +<p>Le gros ricanement se fit entendre, et le vieillard +leva au ciel des yeux remplis de larmes; puis il s'écria, +avec un soupir de regrets. «Soit fait comme tu le +veux, mon fils!» Il prit Gustave par la main. Ils sortirent +à pied dans la rue. Le ciel était pur, l'air embaumé, +les étoiles scintillaient dans le ciel, la nature +dormait mollement dans l'ombre et dans les fleurs.</p> + +<p>—Hélas! dit le vieillard, dites adieu à cette belle +nuit; la nuit, c'est le vice du soleil: c'est le repos +de l'astre du jour. Plus de péché sur la terre et plus +de nuit pour la terre, plus de repos pour le soleil, plus +d'ombre le soir. Que tes rayons soient tendus sans +relâche sur nos têtes, soleil! que le soir ne ferme +plus ton palais de cristal!</p> + +<p>Le jeune homme, à ces mots, croyant que son compagnon +se livrait à une boutade poétique, le laissait +dire et suivait son chemin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +Au détour d'une rue, ils rencontrèrent une échelle +attachée à une fenêtre, à cette échelle, des hommes +grimpaient.—Qu'y a-t-il? demanda Gustave.</p> + +<p>—Il y a que voilà de malheureux voleurs, reprit le +mendiant, que votre loi contre le vice a surpris après +leur vol. Soumis à la vertu, qui est à présent seule +maîtresse de ce monde, ils viennent rapporter ce +qu'ils ont dérobé cette nuit; trop heureux si le maître +de la maison ne les prend pas en flagrant délit de +restitution, leur bonne action leur coûterait cher.</p> + +<p>Gustave pensait avec bonheur à la joie du maître de +la maison quand il retrouverait à son lever les objets +enlevés chez lui. Mais le mendiant:</p> + +<p>—Je vous comprends, dit-il; mais cet homme volé est +le commandant de la maréchaussée; il a une femme +et des enfants à nourrir: tout ce monde ne vit que +par les voleurs, et le pauvre hère sera désagréablement +surpris quand il ne trouvera plus un voleur à arrêter.</p> + +<p>—Qu'importe? pensait Gustave; la vertu de tout un +peuple est-elle achetée trop cher au prix du bonheur +d'un gendarme? Ainsi songeant, ils suivirent leur chemin; +d'une maison décriée ils virent qui s'enfuyaient +plusieurs filles peu vêtues; leurs équivoques amants +s'enfuyaient, épouvantés de leur désordre.</p> + +<p>—Holà! dit Gustave, encore un effet de la vertu!</p> + +<p>—Hélas! dit le bonhomme, il fallait, j'en ai peur, +quelques femmes sans vertu, pour servir de repoussoir +aux honnêtes femmes. La misère et le malheur de ces +coquines étaient pour les autres femmes un encouragement +à bien faire. Imprudent! j'ai bien peur que +toutes les femmes étant forcément honnêtes, les +hommes ne fassent pas grand cas de la grâce et de +<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +l'humeur. Mais ces profonds raisonnements dépassaient +Gustave, il ne les comprenait pas.</p> + +<p>A une fenêtre ils s'arrêtèrent. Un spectacle étrange +vint frapper leurs regards. Une femme, belle et jeune, +se tenait agenouillée au berceau de son enfant. Le lit +était défait et brisé. Dans un coin de l'appartement se +tenait un jeune homme pâle et beau. Cet homme et +cette femme, dans la nuit, près d'un enfant, près de +ce lit brisé, avaient été surpris sans transition par +cette vertu subite qui venait tout à coup tomber dans +le monde. Fléau subit qui ôtait sa grâce aux larmes, +ses douceurs aux remords; vertu qui desséchait l'âme +et la surprenait plus qu'elle ne la saisissait.</p> + +<p>—Que font là cet homme et cette femme? demanda +Gustave au vieillard.</p> + +<p>Le vieillard répondit:</p> + +<p>—Cet homme et cette femme étaient tout à l'heure +deux amants; ils s'aimaient avec la passion la plus +tendre. Le jeune homme a séduit à grand'peine la +femme de son ami; ils ont été surpris cette nuit par la +vertu que nous avons jetée dans le monde. Aussitôt +leur repentir a devancé leur crime; à présent la mère +implore le pardon de son enfant pour les torts dont elle +s'est rendue coupable envers son père. Le séducteur +s'éloigne, en maugréant, de la belle pécheresse; tout +est dérangé dans ces deux existences qui étaient bien +arrangées pour être heureuses une heure, et s'en repentir +vingt ans. Les voilà bien avancés sous cette avalanche +de vertu: la femme est idiote, le mari est très-ennuyé +de la reprendre et l'amant épousera dans huit +jours une faiseuse de romans. C'était bien la peine +de les déranger par ta vertu!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +Ils continuèrent à marcher dans la ville. Ils arrivèrent +à une grande place chargée de grands arbres; +des hommes se précipitaient par milliers hors de toutes +les maisons; c'était un débordement à faire peur. Des +figures hâves, des corps grossiers, des mains rudes, +on eût dit autant de loups chassés de leurs repaires +qui arrivent dans la ville en hiver. Pour s'opposer à +cette foule hurlante, les soldats de la ville accouraient, +fantassins et cavaliers, canons et tambours, enseignes +déployées, mèches allumées. On chargeait les fusils, +les canons, pour tenir cette foule en respect.</p> + +<p>—D'où vient tout ce peuple hideux, s'écria Gustave, +et que vient-il faire au grand jour?</p> + +<p>—Vous voyez, dit le vieillard, la nation des joueurs, +des filous, des hommes de débauche, des espions, des +biographes, que la vertu vient de chasser de leurs occupations +et de leurs ténèbres. Notre vertu est tombée +sur la tête de ces gens-là, comme un seau glacé sur la +tête d'un fou. Regardez-les, Gustave, et dites-moi si ces +bandits étaient faits pour la vertu? Des âmes de boue +et des corps penchés vers la terre comme ceux de la +brute. Des appétits gloutons, des ventres insatiables. +La vertu que vous leur avez jetée, comme on donne +un soufflet à un menteur, leur fait honte au jour, bien +plus que ne ferait une tache à leur habit. Croyez-moi, +c'est un grand malheur d'avoir tiré de leurs cloaques +les insectes qui se cachaient dans ce limon. Croyez-moi, +Gustave, il faut laisser le cloporte à sa fange et +le voleur dans sa caverne. Il faut laisser l'araignée +dans sa toile et la fille de joie à son bouge. N'agitons +jamais la fange des villes. Voyez ce que va devenir +tout ce peuple de filous honnêtes gens. La ville en a +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +peur, les voyant tous réunis; elle n'a pas assez de +philosophes pour les maintenir dans la vertu.</p> + +<p>Cependant le jour se levait, et pourtant le silence de +la nuit, effrayant dans le jour, se prolongeait encore. +Pas de voitures dans la rue; on n'entendait ni les cris +du paysan matinal, ni le marteau du forgeron; les +marchés étaient déserts.—Pourquoi tout ce silence? +dit le jeune homme au vieillard.</p> + +<p>—A présent qu'ils sont tous vertueux, qu'ils n'ont +point de faux désirs, les hommes dorment en paix et +se reposent, ils n'ont plus besoin de s'agiter.</p> + +<p>A la porte des boulangeries et de tous les marchands +de comestibles, les plus riches s'agitaient, et +tendant leurs mains chargées d'or, demandaient un +morceau de pain. Mais tout le pain de la journée avait +été distribué gratuitement aux pauvres gens par la +vertu des boulangers. Ainsi les riches mouraient de +faim, parce que les bouchers et les rôtisseurs étaient +entrés subitement dans la vertu.</p> + +<p>A certain carrefour, sur les bords de la rivière, des +malheureux rendaient leur âme. Or, c'étaient des +espions, des recors, des diffamateurs de profession, +des faussaires, des <i>grecs</i>, des chenapans et autres +gens de métiers équivoques, qui, par vertu, ne voulaient +pas continuer leur métier.</p> + +<p>Au palais du roi plus de gardes; le monarque ne +craignait plus personne, et personne ne le craignait. +Les courtisans se fuyaient comme on fuit la peste; +chacun dans le palais se dénonçait soi-même. «J'ai +volé le peuple, disait l'un; j'ai fait couler le sang, +disait l'autre; j'ai dépouillé l'orphelin, disait un troisième; +j'ai rempli les cachots et les bastilles, disait le +<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> +ministre.» Tous les hommes de cette cour s'accusaient +de s'être vendus, et les femmes aussi: c'était horrible +à voir, horrible à entendre. Le roi effrayé voulait +abdiquer sa couronne; mais par vertu personne ne la +voulant accepter, il était forcé de rester roi.</p> + +<p>Enfin, ce peuple démasqué, cette foule sans physionomie, +ces vertus vagabondes, aussi communes que +le pavé des chemins, tout cela végétait, monotone, +hideux, malsain, ennuyé, ne songeant plus à la terre, +attendant la mort et le ciel. Le jeune homme, à l'aspect +de ce troupeau de moutons qui tous obéissaient à +la même impulsion, fut saisi d'une horreur profonde.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, dit-il, quel mal j'ai fait au monde +en lui ôtant le vice et le crime!</p> + +<p>—En lui ôtant le vice et le crime, reprit le vieillard, +vous avez tué le monde, vous l'avez privé de sa principale +condition d'existence, vous lui avez enlevé la morale +universelle, enfin vous avez privé la vertu de sa +propre estime en la rendant plus commune que le sable +des rivières. Changez tous les cailloux en or, et l'or +n'aura plus de prix. Retiens ceci, mon fils! il fallait cette +triste expérience pour t'apprendre qu'il n'y a rien de +plus dangereux parmi les hommes qu'une vertu universelle... +Il en est de la vertu comme de la vérité. Il faut +jeter les vérités une à une dans le monde; ouvrir la +main pour les répandre brusquement, c'est un crime. +La vérité trop grande brûle et ne brille pas.</p> + +<p>Le jeune homme, sans réponse, alla s'agenouiller +à la porte d'un temple désert; car depuis que les +hommes étaient vertueux, ils avaient oublié la prière.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, dit Gustave, en joignant les deux +mains; mon Dieu, retirez toute cette vertu de la terre; +<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> +rendez aux hommes le vice qui les unit les uns aux +autres; rendez-leur le crime qui les rend vigilants, et +leur fait aimer les lois. Mon Dieu, faites que les hommes +soient encore et toujours voleurs, méchants, assassins, +espions, blasphémateurs, impies; que les femmes soient +toujours coquettes et fausses, et vénales!...</p> + +<p>La prière monta aux pieds de l'Éternel.</p> + +<p>Tout reprit son ordre accoutumé dans le monde. +Le vice rendit à la société humaine le mouvement et le +charme que la vertu lui avait enlevés. Quant au vieillard, +il jeta sur le jeune homme un regard satisfait.</p> + +<p>—C'est bien, mon fils, lui dit-il, te voilà revenu +à temps d'un paradoxe fatal; te voilà convaincu par +toi-même, que tout est bien dans le monde, et que +d'en enlever le moindre des péchés capitaux, le plus +léger de tous, la gourmandise, serait en déranger la +savante harmonie.—Adieu, mon fils! à présent que +vous êtes indulgent pour les moins sages, rien ne +manque à votre sagesse. Il faut cependant que vous +emportiez un souvenir de votre ami le mendiant. Vous +avez refusé mon diamant, prenez ces trois fleurs, ce +lis, cette violette et cette tulipe diaprée: le lis est +l'innocence, la violette avertit d'être humble et modeste, +la tulipe représente la santé. Tant que la tulipe +fleurira, les deux autres fleurs seront florissantes: la +santé est un vase qui renferme toutes les autres vertus.</p> + +<p>Ainsi parla le vieillard; il embrassa Gustave, et ils +se séparèrent pour ne plus se revoir.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Depuis ce temps, le jeune sage est devenu un si +grand philosophe, qu'il est mort membre correspondant +des académies de Dijon, de Lyon et de Nancy.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p> + +<h2>LA MORT DE DOYEN</h2> + +<p class="center"><b>—1832—</b></p> + +<p class="p2">La semaine passée, en un coin obscur de sa maison, +sous un théâtre, entre un palais grec et la forêt +romaine, est mort, ou plutôt s'est éteint paisiblement, +le dernier, le seul protecteur de la tragédie et de la +comédie de ce plaisant pays de France. C'était la première +fois qu'il mourait sans poignard, sans poison, +sans applaudissements autour de lui, le brave homme; +eh! je ne dirai pas sans larmes, il avait une famille et +des amis; mais comparez ces larmes pénibles, arrêtées +par la douleur, aux pleurs abondants qui suivaient +toujours la mort d'Orosmane ou la mort de +César? Aussi bien, dans cette grande perte, avons-nous +la consolation de penser que cette mort fut heureuse. +Au silence qui l'entourait à son lit funèbre, +M. Doyen a rendu son âme à la façon de l'empereur +Auguste: <i>Applaudissez, la farce est jouée!</i> fut le dernier +mot de Doyen et d'Auguste, empereur.</p> + +<p>Vous aurez beau chercher dans les biographies, +dans les autobiographies de l'art dramatique; vous +<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> +aurez beau chanter les louanges des grands seigneurs +et des nobles âmes qui protègent ce bel art, aujourd'hui +anéanti, vous ne trouverez personne, entendez-vous, +personne, qui ait montré autant de zèle (voilà +pour l'acteur); autant de désintéressement et de +bonne volonté (voilà pour le Mécène), qu'en montra +M. Doyen dans le cours de sa longue et double carrière. +C'était dans cet homme unique une mémoire +inflexible, une critique sévère et bienveillante, un +respect inaltérable pour les traditions des maîtres, +un dévouement superbe aux grands poëtes d'autrefois. +M. Doyen avait plus que de la passion pour le +théâtre; le théâtre était sa vie et sa gloire. Dédaigneux +de fouler cette misérable terre en proie à des +révolutions si mesquines, M. Doyen aimait à parcourir +la scène tragique à longs pas; il aimait ce retentissement +dramatique, agréable aux oreilles bien faites; il +se plaisait dans le monde terrible des aventures sanglantes, +des amours empoisonnées, des vengeances +cadencées avec art. De ce monde à part, il était à la +fois le dieu, le roi et le concierge; il était le grand-prêtre +de ces croyances abolies, il s'enivrait de l'encens +qu'il brûlait sur les autels abandonnés de la tragédie +antique; il se tenait à la porte du sanctuaire +pour choisir les élus de cette religion profanée. Toute +sa vie est ainsi faite, entourée à plaisir de poignards +et de poisons, occupée à profusion de festins funèbres +où le père mange son fils, de tombeaux où les ombres +parlent; remplie à vous donner le vertige, d'incestes, +de méprises, d'assassinats. La tête de Doyen appartenait +aux rois sans couronne, il était le mari des +épouses sans maris, des mères sans enfants, il était +<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> +l'amoureux des amantes échevelées, à peine couvertes +d'un voile noir: telle fut la tâche auguste de M. Doyen; +il mena pendant soixante ans sa vagabonde existence +au milieu de toutes ces ruines. Ilion perdue, Athènes +en cendres, Rome en ruines, la Gaule égorgée, voilà +ses villes de prédilection, voilà sa géographie; il a +vécu dans ces désastres; il en est mort. Quand il vivait, +il ne connaissait ni les frais ombrages de Meudon, +ni le riant Fontainebleau, ni les eaux jaillissantes +de Saint-Cloud. Que lui font ces ombrages d'un jour? +Parlez-lui de la statue de Pompée et des champs de +Philippes; parlez-lui des Pyramides en fait de prodiges: +en fait de ruines, il ne connaît que Thèbes et +Memphis; il eût donné toutes les dynasties royales +de l'Europe pour la race d'Agamemnon, cette race +sans fin d'Agamemnon qu'il a vue finir!</p> + +<p>L'illusion a bercé ce digne homme, et la plus puissante +illusion. Il vivait, il agissait, il se démenait dans +une histoire infinie en sensations de tout genre. Entouré +de crimes, de révolutions et de meurtres, +comme il l'a été toute sa vie, il faut l'honorer et l'estimer +comme le plus heureux des mortels.</p> + +<p>Cet homme était né avec tous les instincts d'un +grand artiste. Il avait pourtant commencé par être +peintre et décorateur de son métier. C'était encore la +mode en France, quand il commença, de dorer l'intérieur +des maisons, de fixer sur les portes des cariatides +bizarres, d'attacher au plancher la foule bouffie +des Amours: on s'entourait de guirlandes et de fleurs. +C'était un bon métier, celui de Doyen. Doyen, du chapeau +fleuri, il en fit un art, juste au moment où le +peintre David nous rappelait à l'antique simplicité. +<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> +En cette crise, Doyen était perdu si le peintre des +petits salons dorés ne se fût pas senti la vocation des +bâtisseurs de temples pour les rois et de palais pour +les dieux. Mais, quoi! c'était alors un mauvais temps +pour les dieux comme pour les rois. L'église et le +palais étaient également abandonnés. Doyen, décorateur +sans ouvrage, à défaut de l'église et du palais, +s'empare du théâtre, qui seul reste encore debout +par le privilége des passions, quand toute vertu est +éteinte. Passez donc sous son pinceau rapide, palais +orientaux, temples profanes, forêts sacrées; arrivez +sur la toile de Doyen, rivages décrits par Homère; +enfants, dressez la tente d'Achille, préparez l'autel +d'Iphigénie, faites descendre le nuage de Jupiter, enflammez +la demeure de Pluton: le ciel, la terre et +les enfers appartiennent à Doyen. Qu'importent les +révolutions qui passent? qu'importe ce bruit d'empire +qui vient et qui s'en va?</p> + +<p>C'est ainsi que, poussé par son démon familier, et +ne pouvant réaliser son idéal, il élevait des châteaux +aussi beaux que des châteaux en Espagne, il parait +ses nouveaux domaines avec tout ce qu'il put réunir +de vermillon et d'azur; son univers, il le fit, autant +qu'il le put, hardi, noble et fantasque; il colora les +cieux, il colora les mers, il colora les montagnes. Or +son septième jour étant venu, il s'assit un beau matin +sur son pic le plus élevé, et regardant à ses pieds +tant de rivages silencieux, tant de palais déserts, il +fut triste comme un dieu quand l'homme au monde +créé manquait encore. Au théâtre qu'il avait élevé, +Doyen comprenait qu'il manquait un drame, un acteur... +et le <i>fiat lux</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +Mais la tristesse de Doyen ne dura pas plus d'un +jour.</p> + +<p>La révolution et le malheur des temps l'avaient +jeté dans l'idéal. Il s'était vu forcé de décorer un +théâtre, faute d'avoir une maison vulgaire à restaurer; +son théâtre est fait, ne croyez pas qu'il reste vide et +sonore comme un cénotaphe à des mânes égarés. +Espérez! le théâtre de Doyen s'animera bientôt, ces +échos muets vibreront, cette nature versera des +larmes. Ici l'homme est double: un homme, un +artiste. Eh bien, le théâtre étant bâti, l'artiste a fait +un pas; le théâtre est bâti la veille, Doyen est comédien +le lendemain: il n'y a guère plus de cinquante +ans que cela est arrivé.</p> + +<p>Alors commença pour cet homme extraordinaire +ce dévouement de tous les jours et de toutes les +heures à l'art dramatique pour lequel il ne semblait +pas né. L'apprentissage de notre acteur se fit vite. Il +arrivait, il faut le dire, à une belle époque: Lekain +vivait, Larive était applaudi, le Théâtre-Français était +une puissance, on comptait encore pour beaucoup +la tragédie en cinq actes; une chute en ces temps de +la fiction dramatique faisait plus pour la fortune et la +réputation d'un poëte, que ne ferait un succès aujourd'hui. +Doyen ne se découragea pas; seul encore, +ignoré, propriétaire inoffensif de son petit théâtre, +il élevait autel contre autel; il commença, de sang-froid, +cette lutte pénible et ces longues rivalités qu'il +a soutenues toute sa vie contre le Théâtre-Français, +et dont il est sorti vainqueur, après quarante ans de +combats.</p> + +<p>Comédien, portier, machiniste, souffleur, régisseur, +<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> +contrôleur, décorateur, poëte ou peintre de +son théâtre, c'était surtout par l'intelligence que +brillait Doyen. Quand il dressait à ses risques et +périls ses tréteaux splendides, malgré le succès apparent +du Théâtre-Français, il comprit qu'il y avait +décadence dans l'art dramatique, et que ce fruit, si +vermeil en dehors, était piqué au dedans. Alors, en +effet, La Chaussée introduisait au théâtre le drame +bourgeois, Marivaux chargeait de paillettes les habits +et le discours des marquis de Molière, le récit tragique +dépérissait; les machines remplaçaient la +tirade. O misère! ils avaient dressé un bûcher sur +la scène dans la <i>Veuve du Malabar</i>! Bien plus, la +déclamation notée était sourdement attaquée par +quelques esprits novateurs qui, malgré l'opinion de +Voltaire et ses arrêts datés de Ferney, continuaient à +soutenir que le vers tragique n'était pas fait pour être +déclamé.</p> + +<p>Voilà ce qui perdit Talma.</p> + +<p>Talma! Il ne fallait point parler de Talma devant +Doyen. A tous les acteurs qu'il avait faits, et il les +avait faits presque tous, Doyen préférait Talma. +C'était Doyen qui avait fait Talma. Il lui avait ouvert +son théâtre, il lui avait prêté ses habits de consul +romain, il lui avait enseigné la puissance du vers +déclamé. Talma était son élève chéri, la gloire de sa +vie et l'orgueil de son théâtre. Eh bien, Talma l'avait +trahi. Un jour, Talma avait oublié, ingrat génie! le +théâtre de la rue Transnonain et son bon maître +Doyen; Talma avait cessé de déclamer le vers pour +le parler, Talma avait oublié le grand geste, il avait +abaissé la passion tragique d'une coudée; Talma parlait, +<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> +marchait, s'asseyait, entrait et sortait comme un +simple mortel; Talma n'avait gardé aucune des traditions +de son maître! Grands dieux! quel dommage +et quels regrets cuisants pour M. Doyen!</p> + +<p>Le jeu parlé et bourgeois de Talma fut le seul +grand échec et le plus grand chagrin de M. Doyen. +Cependant il ne se laissa pas abattre; au contraire, il +s'attacha plus que jamais à l'honorable mission dont +il s'était chargé; il veilla de très-près sur le feu sacré +dont il était la dernière vestale. Comme il se sentait +l'instinct des grands maîtres, il chercha partout des +élèves; non content d'ouvrir son théâtre au premier +venu, il les forçait d'entrer, comme le bourgeois de +la parabole, sans même regarder s'ils avaient leur +robe nuptiale; pourvu qu'ils voulussent porter la toge +romaine, il était content. Vous ne sauriez croire +quelle était sa joie quand, après bien des recherches, +il avait rencontré quelque honnête boucher, quelque +grêle perruquier, quelque robuste cordonnier, quelque +chantre d'église à la voix de stentor, qui consentissent +à escalader son théâtre.—Bonjour, Achille; +bonjour, sage Nestor; salut, Agamemnon, le roi des +rois! Surtout avec quelle sollicitude ne cherchait-il +pas Iphigénie sous le bonnet rond de la lingère, +Roxelane sous le madras de la femme de chambre; +et vous, Rodogune, majesté aux sanglantes fureurs, +que de fois vous a-t-il arrachée à la lecture de vos +romans, remplaçant dans votre main le cordon de la +porte cochère par la coupe empoisonnée! En même +temps, que de talents tragiques il a découverts! Que +de belles âmes seraient restées ignorées sans ce <i>voyant</i>! +Que de passion il a jetée au dehors qui se serait misérablement +<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +perdue dans le comptoir d'un café, dans +un atelier de lingerie, une antichambre de ministère +ou dans une échoppe de boucher!</p> + +<p>Mais aussi quelles peines il s'est données! Quels +poumons! «Bénis soient tes poumons, bon chevalier!» +A peine avait-il trouvé son Achille ou son +Iphigénie, il les mettait en présence, il leur apprenait +la triste histoire de leurs amours, il leur enseignait +la puissance de la consonne sur la voyelle, il les +faisait passer par tous les extrêmes, de la règle la +plus minutieuse de la grammaire au mouvement le +plus subit et le plus spontané du cœur humain.—Allons, +marche, ô marche, et qui que tu sois; élève de +Doyen, tu es à lui, tu es sa proie, et sa gloire; il te +jètera tout armé dans le monde, au delà des mondes +connus. Qui que tu sois, si tu veux parvenir, sois +patient, laborieux, apprends par cœur les chefs-d'œuvre, +et lave-toi les mains. C'est ainsi qu'il a créé +plus d'un grand comédien qui, avant lui, ne savait +pas lire. Doyen était pour ses acteurs ce qu'Hamlet +était pour les siens. Seulement Hamlet, dans le fond +de son âme, est un méchant ricaneur: il se moque +du père noble <i>qui lui déchire sa passion comme du vieux +linge</i>; il se moque de la princesse dont le talent <i>a +grandi du saut d'une puce</i>; Hamlet est traître envers +l'art, envers l'artiste. Doyen croit ingénument à son +prince, à sa princesse, il ne se moque de personne, +il ne veut décourager personne; il a de bonnes paroles +et des promesses paternelles pour tous ses enfants.</p> + +<p>—Allons, dit-il, mon jeune Achille, avancez le pied +droit, relevez la tête, enflez la voix, ouvrez les yeux! +n'oubliez pas que vous êtes <i>le plus beau des Grecs</i>!—Allons, +<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +ma princesse, avancez la taille, arrondissons +ces deux bras un peu courts, penchez la tête. Il n'est +pas de roucoulements, de petites grâces, de minauderies +dramatiques, pas de gestes nobles, pas de sourire +gracieux, que nos artistes n'aient appris à l'école +de Doyen. Là seulement on apprenait le <i>To-Kalon</i>! C'est +en vain qu'il y avait un Conservatoire et des professeurs +à ce Conservatoire; en rendant justice à nos +grands maîtres en déclamation, il faut reconnaître +que M. Doyen a fait à lui seul autant qu'eux tous, pour +l'art dramatique. Aussi, voyez à Paris, voyez dans nos +provinces, cette tragédie élégante et savante qui +marche à pas comptés, qui s'étale et fait la belle, et +la grave, et la sage, aux yeux de la foule, hoquet héroïque +et gloussement... croyez-vous donc que ce soit +le Conservatoire qui ait fait cela à lui tout seul?</p> + +<p>Et quand Hamlet a donné sa leçon aux comédiens, +il déclame; il s'arrête dans sa tirade, il demande au +souffleur la fin de ce beau vers <i>qui commence par +Pyrrhus</i>; puis, quand il a déclamé tous les vers qu'il +sait par cœur, il s'arrête et, dit-il à ses comédiens: +<i>Soldats! je suis content de vous!</i></p> + +<p>Ainsi faisait M. Doyen. Après sa leçon, M. Doyen +était accessible: on pouvait l'approcher, on lui parlait, +il était affable et bon. A la fin, quand ses élèves +avaient vaincu les plus grandes difficultés, il daignait +souvent jouer avec eux: il se mettait à la portée de +leur jeune intelligence, lui, M. Doyen, en grand costume, +sous la pourpre d'Auguste ou sous le casque de +Burrhus!</p> + +<p>C'étaient là des jours solennels. Le théâtre était +balayé à fond, éclairé à huit becs, il voyait jour de +<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +tous ses quinquets et de toutes ses chandelles. Dès le +matin chaque acteur était sur pied, occupé à se faire +un costume; et Dieu sait que de beau papier doré +était perdu, que de bonne gaze était gaspillée! C'était +un chaos charmant à voir. On s'appelle, on s'interroge, +on se cherche, on se tutoie par avance, comme +si déjà l'on parlait en vers alexandrins; on s'emprunte +son rouge ou sa perruque. Que d'envie un pot de +céruse a souvent excitée! Junie est vernissée jusqu'à +la tête, Agrippine a gardé, malgré ses ans, sa peau +naturelle, Britannicus n'a pas de sandales. Dieux et +déesses! tout manque à ces jeunes talents, l'espoir du +théâtre! Eh bien, M. Doyen suffit à tout, M. Doyen a +tout prévu; il est partout: portier, il est à sa porte, +lampiste, il est à sa rampe; il s'habille, il habille les +autres, il retranche de son costume tout ce qu'il peut +en retrancher décemment pour vêtir son voisin; il va, +il vient, il fait ses recommandations, il a soin des +accessoires; il s'informe, en tonnant de sa voix de +tonnerre, si le <i>tonnerre</i> est prêt, si les éclairs seront +beaux, si l'ombre de Ninias aura son masque, si la lettre +d'Aménaïde est d'un papier assez jaune et d'une écriture +assez gothique?—Ami souffleur! dit-il, à ton +poste! Il sait à quel point le souffleur est un personnage +important dans ces premiers assauts.</p> + +<p>Cependant la foule arrive. Étudiants, bonnes d'enfants, +bourgeois de la vieille roche, amis naïfs de l'émotion +dramatique, enfants au-dessus de neuf ans, +militaires retraités, femmes malheureuses, toute cette +nation à part de tendres cœurs et d'esprits oisifs qui +aime encore la tragédie, arrive en haletant au théâtre +de M. Doyen. On se pousse, on se presse, on se heurte, +<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> +on est ivre à l'avance, et les mouchoirs sont prêts. +O fête des sensations jeunes! ô vrai plaisir de la +tragédie! O vive attente de la catastrophe! O bonheur +du drame! Enchantements du rhythme! O plaisir +décent de nos pères dont notre malheureuse époque +ne veut plus, on ne vous retrouvait que chez Doyen!</p> + +<p>Quand Doyen avait tout dit, quand il était parvenu, +en déclamant, et réprimandant le parterre, rallumant +le quinquet éteint, soufflant le rôle de ses +élèves, au cinquième acte de sa corvée, il n'y avait +pas de bonheur égal à son bonheur, pas de gloire +égale à sa gloire!—Il parlait du haut de son théâtre, +et plus haut que du ciel. Il mourait aux acclamations +unanimes; puis mort il se relevait, et souriant +comme Hamlet, il disait comme lui:</p> + +<p class="poem">Soyez les bienvenus, messieurs, dans Elseneur.</p> + +<p><i>Elseneur</i>, c'était son théâtre de la rue Transnonain. +Mais, hélas! il n'est plus cet homme heureux +de tant de gloire! Il n'est plus, ce grand pourvoyeur +des théâtres de tragédie; avec lui s'est enfuie haletante +la terreur tragique; avec lui disparaissent l'étude et le +respect des modèles, le souvenir des grands maîtres. +M. Doyen au tombeau, la dernière pierre tombe au +temple de Melpomène, le poignard échappe à sa main +débile, le cothurne abandonne ses pieds affaiblis. +Pleurez, vous tous qui aimez encore la pompe et les +grands vers! Nous tombons de la tragédie à l'opéra-comique, +de l'opéra-comique au vaudeville, du Théâtre-Français +au Gymnase; nous n'avons plus de chute à +redouter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> +J'ai dit que Doyen avait été un homme heureux +durant sa vie, et je le crois. Cependant il ne fut pas +exempt des chagrins réservés aux grands artistes: il +avait bien pressenti avant sa mort la décadence de +l'art, mais jamais dans ses craintes les plus exagérées +il n'avait imaginé la décadence où nous sommes. La +prose, hélas! remplaçant le grand vers, les guenilles +remplaçant la broderie et la pourpre, le bonnet rouge +sur des têtes modelées pour le casque athénien; les +vampires, les forçats; les mortes ressuscitées, les +monstres, les bêtes fauves, et Robespierre marchant +sur une scène faite pour des rois et des héros, c'étaient +là autant d'horribles piqûres qui allaient à +l'âme de notre illustre artiste, autant d'essais informes +qui échappaient à son intelligence, autant de malheurs +personnels auxquels il ne pouvait pas survivre.</p> + +<p>Il est mort à temps, le pauvre homme; il est mort +avec l'art qui faisait sa gloire; il est mort avec la tragédie +qui lui était si chère, mort comme elle, abandonné +dans son cercueil! Ingrats élèves, ingrats comédiens! +C'est à peine s'ils ont conduit à sa dernière +demeure leur protecteur, leur ami. Ils ont oublié tant +de sacrifices. Avec une fortune médiocre, M. Doyen +avait trouvé moyen de traiter l'art en grand seigneur. +Pour bâtir son théâtre, il avait vendu sa maison. Tout +comme un autre il aurait eu un salon aéré, une +chambre commode, un boudoir loin du bruit; il n'avait +ni salon, ni chambre à coucher, ni boudoir, il +avait... un théâtre! Il aurait pu charger sa muraille de +tableaux choisis, d'aquarelles riantes, de bonnes gravures +amusantes à regarder... il avait des décorations +pour son théâtre! Au lieu d'aller aux champs respirer +<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> +les parfums et les brises d'avril, il se promenait entre +les arbres de son théâtre. Il n'est guère de bourgeois +de Paris qui n'ait à soi un fauteuil à la Voltaire +(ô M. de Genoude, à la Voltaire) pour se reposer le +jour; un lit de duvet pour dormir; un bonnet de coton +à mèche innocente pour enfermer sa tête; de chaudes +pantoufles pour l'hiver, une lampe astrale aux mouvements +réguliers, d'une clarté toujours égale, en un +mot les jouissances indispensables d'un luxe innocent +qui est devenu une nécessité. M. Doyen avait sacrifié +à sa passion pour la comédie et les comédiens +toutes ces joies charmantes de l'intérieur. Son fauteuil +était un fauteuil de théâtre, un fauteuil du moyen +âge, en bois noirci. Son lit était le vrai lit de quatre +pieds, sur lequel se réveillait Juliette, sur lequel +plus d'une fois, expira Mithridate. Il n'avait pour s'éclairer, +que la lampe funèbre à un seul bec de l'antiquité +homérique; la chlamyde incommode et froide +lui servait de robe de chambre; en façon de pantoufles +fourrées, il chaussait de froides et dramatiques sandales. +Je vous l'ai dit, le théâtre le poursuivait dans +son intérieur le plus intime; la tragédie, inévitablement, +s'accouplait avec sa gaieté la plus folle.</p> + +<p>A table, avec ses amis et ses enfants, les poignards +servaient de couteaux; le vin, cette joie... on le buvait +dans <i>la coupe homicide</i>. Je suis sûr que Doyen portait +des chemises sans manches, comme il convient à un +Romain qui va les bras nus; quand il achetait une +couverture, il s'informait, non pas si la couverture +était chaude, mais si elle était entourée d'un fil +rouge assez large pour servir au besoin de manteau +impérial.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p> + +<h2>JENNY LA BOUQUETIÈRE.</h2> + +<p class="p2">L'histoire de Jenny est une histoire extravagante; +elle a fait un métier que je ne saurais trop vous expliquer, +mesdames. Cependant comme elle avait un +bon cœur accouplé à une belle âme, il faut qu'elle ait +sa biographie à part! Elle a rendu de grands services +aux artistes contemporains, cette aimable et vaillante +Jenny!</p> + +<p>Je dis Jenny <i>la bouquetière</i>, parce qu'elle vint à +Paris vendant des roses et des violettes pâles comme +elle. On sait que pour le débit de fleurs, il n'y a guère +que deux ou trois bonnes places dans tout Paris. +A l'Opéra, le soir, quand les femmes riches et parées +s'en vont, en diamants, en dentelles, se livrer aux +molles extases: alors il fait bon avoir un magasin de +roses et de violettes sur le chemin de ces belles... la +vente est sûre; tel Harpagon du matin, donnerait, +le soir étant venu, pour une rose, un louis d'or.</p> + +<p>Mais quand vint Jenny à Paris, elle eut grand'peine +à s'installer, même sur le pont des Arts; tristes fleurs, +sur le pont des Arts! des fleurs sans parfum, sans +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +couleur, image réelle de la poésie académique, des +fleurs de la veille à l'usage des grisettes qui passent. +Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune +à espérer pour Jenny.</p> + +<p>Jenny la bouquetière se morfondait en misère et en +larmes de toutes sortes. Ce n'est pas que l'attention +publique manquât à Jenny. Elle fut beaucoup admirée +dans la sphère où elle vendait ces tristes fleurs. +Il y eut plus d'un roué de la bourgeoisie qui fit des +quolibets à Jenny; mais elle ne les comprit pas.—Ils +sont si laids et si bêtes, ces Lauzun de boutique! +Ainsi la fillette vendait ses fleurs, plus mal de jour +en jour. Rester sage et vivre est un grand problème! +Il fallait sortir de ce misérable état, à <i>tout prix</i>.</p> + +<p>Quand je dis à <i>tout prix</i>, je me trompe: non pas +au prix de l'innocence, au prix de cette fortune éphémère +du vice qui s'en va si vite, et se fait remplacer +par la honte. Ne crains rien pour ton joli visage, +humble et douce bouquetière; il y a, Dieu merci, +quelque fortune innocente à faire avec ta jeunesse et +ta beauté, ma fille; avec ton doux visage, tes doigts +charmants, ta belle taille, et ce pied bien cambré qui +donne une forme agréable à tes souliers chétifs.</p> + +<p>Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens; tu n'as +pas même à redouter mon souffle. Pose-toi là, ma +fille, sous ce rayon de soleil qui t'enveloppe de sa +blancheur virginale. Allons, sois muette et calme, et +laisse-moi t'envelopper de poésie, mon idole d'un +jour! Je vois déjà voltiger autour de ta robe en guenilles +les couleurs riantes, les formes légères, les ravissantes +apparitions de mon voyage d'Italie. O muse! +sous mon pinceau réjoui, sur ma toile glorifiée, dans +<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> +mon âme et sous mon regard, que de métamorphoses +tu vas subir! Vierge sainte, on t'adore, les hommes +se prosternent à tes pieds; nymphe au doux rire, les +jeunes gens te rêvent et te font des vers. Sois plus +grave! et relevant tes sourcils arqués, réprime à demi +cette gaieté d'enfant... je te fais reine! Enfin, si tu veux +poser ta tête sur ta main frêle, et t'abandonner à la poétique +langueur d'une fille qui rêve, on fera de toi plus +qu'une vierge: salut à la maîtresse de Raphaël ou de +Rubens! C'est beaucoup plus que si tu devenais la +maîtresse d'un roi!</p> + +<p>Inépuisable Jenny! qu'elle vienne, l'inspiration me +saisit et m'oppresse! la fièvre de l'art est dans mes +veines; ma palette est chargée pêle-mêle, ma brosse +est à mes pieds; viens, il est temps, Jenny, la complice... +et le modèle innocent de mon rêve. Allons, +Jenny, pose-toi, montre à mes yeux éblouis la Vénus +de Praxitèle quand toutes les beautés de la cité de +Minerve posèrent pour la Vénus. L'instant d'après, si +je veux changer ma beauté cosmopolite, la voilà +Chloé, Lydie ou Néobule. Elle se promenait, tantôt +sur un char d'ivoire au portique d'Octavie! Enfant de +la lyre, elle chantait les chansons d'Horace ou <i>l'Art +d'aimer</i> d'Ovide! elle disait si bien: <i>Lydia dormis!</i></p> + +<p>Vous autres, enfants, vous n'imaginez guère ce +que c'est qu'une pauvre fille qui rêve éveillée, et rêve +pour vous; vous ne savez pas tout ce qu'il y a de péril +dans cette position d'une pauvre femme immobile, +muette, arrêtée à ce point fixe! Halte! et conservons +cette extase! A ce compte, une grande comédienne, est +l'innocente beauté qui sert de modèle au peintre, au +sculpteur, au chercheur d'idéal! une comédienne à +<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +huis-clos qui se drape avec une guenille, reine dont +un foulard forme la couronne, danseuse dont un tablier +fait la robe de bal; sainte martyre qui prie, les +yeux levés au ciel, en chantant une chanson de Béranger. +Humble inspirée! elle passera par tous les +extrêmes, pour obéir aux moindres caprices de l'artiste: +on la brûle, on l'égorge, on l'étouffe, on la met +en croix, on la plonge en mille voluptés orientales; +elle est en enfer, elle est au ciel; archange aux ailes +d'or, prostituée à l'air ignoble, elle est tout; elle passera +par toutes les habitudes de la vie: une dame, une +bourgeoise, une majesté, une déesse. Allons, parlez! +que voulez-vous? Et tant de labeurs, sans l'espoir +d'une louange, et sans la plus petite part dans l'admiration +accordée au chef-d'œuvre. On voit le tableau: +que cette femme est belle! quel regard! que d'inspirations +véhémentes dans cette tête où tout parle! +Honneur au peintre, et rien pour le modèle! On porte +l'artiste aux nues, on le comble d'or et d'honneur: il +n'y a pas un regard pour l'humble Jenny; c'est Jenny +qui a fait le tableau, pourtant!</p> + +<p>Assemblage inouï de beauté, de misère, d'ignorance +et d'art, d'intelligence et d'apathie! Innocente +prostitution d'une belle personne, qui veut sortir +chaste et sainte des regards du maître, après avoir +obéi en aveugle à ses moindres caprices! Voyez-vous, +mes frères, l'art est la grande excuse à toutes les actions +au delà du vulgaire, il est la gloire, il sera même +une excuse à cet abandon qu'une humble jeunesse +fait de son corps!... Il était si beau, ce modèle <i>aux +doigts de roses</i>! «La bouquetière» était douce et modeste, +autant que jolie!—Elle était soumise à l'artiste, +<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +et sitôt qu'il n'était plus qu'un homme vulgaire, sitôt +qu'il avait déposé le burin ou l'ébauchoir, Jenny +redescendait des hautes régions où l'artiste l'avait +placée pour s'y élever avec elle. Elle redevenait une +simple femme; elle rejetait sur sa gorge nue un mouchoir +d'indienne, elle rentrait sa jambe alerte dans +son bas troué; on n'eût pas respecté <i>la reine</i> ou <i>la +sainte</i>... on respectait Jenny.</p> + +<p>Ce qu'elle est devenue? Elle a rendu aux beaux-arts +plus de services que tous nos ministres ne lui en ont +rendu depuis vingt ans. Elle a parsemé nos temples +de belles saintes que Luther eût adorées; elle a +peuplé nos boudoirs d'images gracieuses, de ces têtes +qu'une jeune femme enceinte regarde avec tant d'espoir... +elle a donné son beau visage et ses belles mains +aux tableaux d'histoire. Sa bienveillante influence +s'est fait sentir dans l'atelier de nos plus grands peintres: +Eugène Delacroix, Ary Scheffer, Paul Delaroche, +se glorifiaient de Jenny.—Jenny dédaignait l'art médiocre; +elle s'enfuyait à s'écheveler, quand elle était +appelée par les célébrités douteuses; elle ne voulait +confier sa jolie figure qu'au génie... elle a fait crédit +à M. Ingres. Aimable fille! Elle a plus encouragé l'art, +à elle seule, que tous les Médicis! Hélas! l'art a perdu +Jenny; il est perdu le charmant modèle, et perdu +sans retour. Jenny, infidèle à l'art, pour être fidèle à +son mari, s'est mariée à un beau gentilhomme qui fut +peintre un instant, et qui brisa sa palette en désespoir +de ces beautés qu'il ne pouvait reproduire et qu'il +avait sous les yeux.</p> + +<p>Devenue à son tour une femme heureuse, la petite +bouquetière est un <i>modèle</i> accompli d'esprit, de grâce +<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +et de reconnaissance. Elle a quitté ses pauvres habits +et son châle de hasard; elle a chargé son cou de diamants; +les tissus de cachemire couvrent ses épaules; +sa robe est brodée et ses bas sont encore à jour, mais +troués cette fois par le luxe et la coquetterie; elle a +des gants de Venise pour cette main si blanche, et des +senteurs de l'Orient pour cette peau si douce; approchez, +la grande dame est toujours Jenny la bouquetière, +Jenny le <i>modèle</i>. Si vous êtes grand artiste, si +vous vous appelez Ingres, Delaroche, ou Decamps, ou +Johannot, arrivez, dites-lui: Il me faut une belle +main, madame... il me faut de blanches et fraîches +épaules, elle ôtera son gant, elle ôtera son cachemire.</p> + +<p>Dites-lui: Jenny! je fais une Atalante, il me faut la +jambe et le pied d'Atalante! elle vous prêtera sa +jambe et son pied comme autrefois Jenny la bouquetière! +Ingénue et dévouée à l'art; aimant sa beauté, +parce qu'elle est utile, et, pour sa récompense, se félicitant +tout haut d'être belle, parce qu'elle est belle +partout: sur la toile, sur la pierre, sur le marbre, sur +l'airain, en terre cuite, en plâtre, et toujours belle!</p> + +<p>Ainsi, le peintre et le sculpteur n'ont rien perdu +aux grandeurs de ce <i>modèle</i> accompli de tout ce qu'il +y a de beau et de charmant.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span></p> + +<h2>MAITRE ET VALET.</h2> + +<p class="p2">Je me souviens encore du premier dîner que je fis +à Londres; j'eus certes le temps d'entendre et de +voir, ignorant de la langue que parlaient les convives, +et goûtant avec précautions de leurs mets favoris. +Mon rôle fut un rôle passif une grande partie du +repas, et ce ne fut qu'au second service, quand se +montrèrent le bel esprit et les vins de France, si +joyeusement annoncés par le fracas et la mousse pétillante, +que je commençai à devenir à peu près un +homme, un homme à jeun... avec des gens qui ont +fort bien dîné.</p> + +<p>Voici mon étonnement, et je vous le donne ici, non +pas comme une histoire amusante, mais comme étude +des mœurs anglaises; vous ferez de mon histoire ce +que vous voudrez, et ce sera plus d'honneur qu'elle +ne vaut.</p> + +<p>Donc (vous voyez que ce commencement se ressent +de mon embarras), j'étais assis à côté d'un gentilhomme +anglais, très-poli, très-grand buveur et fort +communicatif pour un Anglais chez lui, dans son île, +<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> +sous sa charte anglaise, propriétaire, électeur, éligible, +élu; celui-là était membre de la Chambre des +communes. Il était très-honoré de toute l'assemblée; +on écoutait ses moindres paroles avec déférence: +évidemment c'était un homme considérable, un +homme hospitalier; sitôt qu'il eut essuyé le premier +feu de la conversation et qu'il y eut répondu pour sa +part, il finit par m'apercevoir: alors il me parla en +français, et me fit verser le premier verre de vin de +Champagne, si bien que nous fûmes tout de suite une +paire d'amis.</p> + +<p>En général, on ne rend pas assez justice au vin de +Champagne. On le boit à longs traits, il est aussitôt +oublié qu'il est bu. On le dépense à la façon d'un peu +d'esprit que l'on aurait, au hasard et à tout propos. +C'est surtout lorsqu'on a quitté Paris que l'on comprend +bien la grâce et les divers mérites de ce cher +compagnon célébré par tous les poëtes. Paris est sa +vraie patrie; il s'y plaît, il y est à l'aise et dans toute +sa joie et toute sa puissance; il aime les jeunes gens de +Paris, les femmes de Paris, les nuits de Paris. Telle +femme attend ce joli vin pour être aimable, et telle +autre pour être belle; il se mêle à leurs larmes +d'amour, il donne le courage du duel et le courage +du jeu, tous les courages secondaires. C'est lui qui +dompte les chevaux rebelles, qui conduit les frêles +tilburys au bois de Boulogne; il est la vie et le mouvement +de nos boulevards; sitôt que le soir est venu, +il se dandine aux Champs-Élysées. Il parle, on +l'écoute; il appelle, on lui répond. Fugitive espérance, +orgueil d'une heure et rêve d'un instant!</p> + +<p>Hors de Paris, ce roi des bons vivants est à peine +<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> +un exilé qui se souvient de ses belles heures, mais il +s'en souvient à de rares intervalles, et tout de suite il +retombe en sa tristesse, songeant à la patrie absente. +Que voulez-vous, hélas! qu'il devienne, à plein verre +et débouché par des mains inhabiles? Comment rire +en ce verre épais? Ce n'est pas un vin de province, +c'est un vin de Paris. Laissez à la province le vin de +Mâcon, noble et franc, libéral et frondeur, ennemi +du sous-préfet et du maire; le vin du Rhin, qui porte +des moustaches et des éperons, véritable soldat toujours +prêt à dégainer; laissez à la province (elle ne +s'en fâchera pas) le vin de Bordeaux, limpide et clair +comme l'eau des sources sacrées; mais le vin d'Aï, +par Voltaire! il est l'enfant parisien, c'est la joie parisienne. +Il aime, il devine, il reconnaît le Parisien +«comme je reconnais la signature de mon père quand +il m'envoie de l'argent», disait un Champenois de +mes amis.</p> + +<p>Que de longues et douces étreintes! que de paroles +d'amour! que de bonheur de se revoir! que de promesses +de ne jamais se quitter! Le vin de Champagne! +il est notre heureux truchement dans les déserts de +l'Afrique; il est notre consul actif et dévoué en Orient, +notre pavillon protecteur dans le vaste océan, notre +riche et puissant ambassadeur dans les hautes nations. +Je me sentis donc très-disposé à cette naturalisation +anglaise, ou, si vous aimez mieux, tous ces messieurs +se reconnurent Français, quand ce pétillement joyeux +apparut escorté par le bouchon qui saute, comme une +grande dame est escortée par son coureur.</p> + +<p>A ce moment-là nous fûmes tous compatriotes, +chacun but et parla en français; je fus le roi du festin. +<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> +Vous raconter ce qui se dit alors, je ne saurais; d'ailleurs, +ce n'est pas là mon histoire; il faut attendre, +pour que mon histoire arrive, que la plupart de ces +gentilshommes se retirent et que nous restions seuls +à table, occupés à boire, le gentilhomme anglais, +moi et toi, mon cher et digne Hawtrey, que cette +scène digne de Sterne a fait pleurer.</p> + +<p>Nous étions donc tous les trois buvant à petits +traits dans de longs verres, et tenant de très-sérieux +discours sur toutes choses frivoles, le jeu, l'amour, +les chevaux, les femmes, la politique, et enfin les +deux héros poétiques de la France et de l'Angleterre: +Shakespeare et Jean-Jacques Rousseau. Vous remarquerez +qu'il n'y a pas un Anglais qui ne parle de +Jean-Jacques, pas un Français qui ne s'entretienne +de Shakespeare. Quel que soit le cours d'une conversation +entre Anglais et Français, il faut toujours +qu'elle arrive invariablement à ces deux hommes. +Cela tient à ce que nos voisins ont accueilli Jean-Jacques +Rousseau persécuté, et que, nous autres, +nous nous sommes tout récemment soumis à Shakespeare... +un demi-dieu! Nous lui avons présenté notre +épée par la poignée. Ainsi, nécessairement, nous +avons parlé de Shakespeare et de Jean-Jacques Rousseau +ce soir-là.</p> + +<p>Je ne sais comment, ni pourquoi, je vins à dire à +notre Anglais, qui les comparait l'un à l'autre avec +beaucoup d'esprit, et qui trouvait plus d'une affinité +entre ces deux génies sauvages qui éclatent et se +manifestent au dehors par la pensée et par l'éloquence, +comme fait un volcan: «Ajoutez ceci à +votre portrait, lui dis-je, ils ont été tous les deux les +<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> +humbles serviteurs de leurs maîtres: Shakespeare a +tenu les chevaux à la porte des théâtres, Jean-Jacques +Rousseau a servi à table chez un grand seigneur.» Je +dis cela comme une chose de publique autorité.</p> + +<p>Mais jugez de ma surprise! A peine eus-je achevé +cette malencontreuse proposition, que je vois la figure +de notre Anglais pâlir tout à coup et devenir horriblement +blême et triste, de joyeuse et rubiconde +qu'elle était. Je crus d'abord que le digne homme +venait d'éprouver les atteintes d'un mal subit, et je +me préparais à lui porter secours, quand tout à coup +il se leva de table en sanglotant; puis, d'un geste, il +renvoya le valet qui nous servait. Quand il eut versé +deux ou trois de ces grosses larmes honnêtes qui +sortent de l'âme et qui font tant de peine à voir:</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria-t-il, mon Dieu! que vous +m'avez fait de peine sans le vouloir, monsieur!</p> + +<p>En même temps il reprit sa place à table; il appuya +son front sur sa main gauche; de sa main droite il se +livrait à un mouvement convulsif par-dessus son +épaule, comme s'il voulait en arracher je ne sais +quoi.</p> + +<p>Nous étions là tous les deux, le regardant bouche +béante, Hawtrey, immobile et ne songeant pas à s'expliquer +ce spleen subit, sinon par l'ivresse, et moi, +avec notre malheureuse littérature de bagne et d'échafaud, +m'attendant à trouver un de ces êtres <i>flétris par +les lois</i>, comme on dit, que la société rejette de son +sein, dont les romans abondent, qu'on voit partout +sur nos théâtres, et que dans le monde on ne rencontre +nulle part.</p> + +<p>Que sait-on! J'allais peut-être entrevoir une chose +<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> +que je n'ai jamais vue, un galérien en chair et en +os!</p> + +<p>Mon soupçon, littéraire et dramatique, prit bientôt +une grande consistance, quand j'entendis l'honnête +gentleman s'écrier en portant un regard effaré sur son +épaule:</p> + +<p>—Ne voyez-vous rien? Ne voyez-vous rien? messieurs?</p> + +<p>Et son geste convulsif allait toujours.</p> + +<p>Hawtrey lui répondit qu'il ne voyait sur les épaules +de Son Honneur qu'un très-bel habit de très-beau +drap. Moi, silencieux, je pensais tout simplement que le +gentilhomme s'était trompé, et qu'il avait voulu dire:—Ne +voyez-vous rien <i>sous</i> mon habit? et non pas <i>sur</i> +mon habit. Je me croyais très-habile en ceci: il y +a des moments où l'on pousse la bêtise jusqu'à la +cruauté.</p> + +<p>Cependant le gentilhomme insistait: «Ne voyez-vous +rien sur mon habit? Ne voyez-vous pas cette +maudite aiguillette?» Et tout à coup, remarquant mon +étonnement, désappointé que j'étais, de chercher +une simple aiguillette sur une épaule que je croyais +marquée au fer chaud.</p> + +<p>—Oui, dit-il en serrant les poings, oui, j'ai porté +l'aiguillette; j'ai servi à table; je suis un valet, indigne +d'être assis à vos côtés; donnez-moi une place derrière +vos siéges, messieurs, et permettez-moi de vous +servir!</p> + +<p>Hawtrey prit pitié de ce digne gentilhomme, et lui +adressa de consolantes paroles. Moi, j'avais un bien +mauvais cœur ce soir-là (ce n'est pas pourtant ma +coutume!), je me disais que pour l'intérêt du drame, +<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +si l'aiguillette était un acteur moins héroïque, il était +plus inattendu et plus nouveau, et je me demandais +ce que le drame allait devenir.</p> + +<p>Alors commença un vrai drame: éloquence, colère, +larmes, pitié, rires aussi, rien n'y manquait; c'était +un drame à la Shakespeare, et qu'il n'eût pas laissé +échapper, j'en suis sûr, s'il eût entendu cet homme, +avec tant de regrets, nous traîner dans toutes les +angoisses de cette condition que je lui avais rappelée +avec tant d'innocence et si peu d'à-propos!</p> + +<p>Tout ce qu'il nous dit ne pourrait se redire; il le +disait avec tant d'éloquence et de douleur.</p> + +<p>—J'en conviens, messieurs, j'ai porté la livrée; et +je sens encore à mon épaule innocente l'aiguillette +fatale que n'ont porté ni Jean-Jacques Rousseau ni +Shakespeare; hélas! je sais trop quel est ce supplice +d'avoir son âme attachée au bout d'une sonnette! +Vous êtes tout seul dans l'antichambre à rêver, la +sonnette à l'instant vous réveille en sursaut. La sonnette +est un tyran. J'ai été l'objet de ses moindres +caprices, l'instrument de ses moindres passions...</p> + +<p>Disant ces mots, il restait abîmé dans sa douleur. +Nous voulûmes le consoler; mais lui, reprenant cette +conversation souvent interrompue:—Ah! disait-il, +me consoler! cela est impossible; oublier le passé, +je ne saurais. Mes membres se sont pliés à la livrée, +ils en conservent l'empreinte. L'aiguillette pèse incessamment +sur mon épaule, ma tête est presque +toujours découverte, je ne sais pas tendre amicalement +la main aux gens que je salue. Quand je monte +en voiture, le pied me brûle, et dans ma maison, +parmi mes nombreux domestiques, s'il faut implorer +<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> +un service, je n'ose pas et j'hésite. Je suis maudit. +Une tache ineffaçable est à mon front!</p> + +<p>Il se frappait la tête avec fureur.</p> + +<p>Alors Hawtrey, qui est un puritain, un homme de +la vieille Église, voyant que cette puérile affliction +n'avait pas de terme, se mit en colère et s'emporta +en chrétien contre l'orgueil de cet homme qui ne +pouvait pas oublier son ancienne condition, et se +traitait plus mal, pour avoir habité une antichambre, +que s'il eût fait un voyage à Botany-Bay.</p> + +<p>—Cela est très-mal et très-peu chrétien, et très-peu +digne d'un homme raisonnable, monsieur, je +vous le dis franchement.</p> + +<p>Le gentilhomme se prit à sourire, en levant cette +épaule qui le faisait tant souffrir.</p> + +<p>—Voilà ce que je me dis tous les jours, ce sont +de vaines paroles. Croyez-moi, j'ai fait tous mes +efforts pour surmonter ce malheur puéril. Vains +efforts! quand je me suis bien raisonné tout le jour, +quand je me suis bien répété que tous les hommes +sont égaux dans l'Église et dans le royaume, la nuit +arrive. Alors le frisson me reprend. Je me mets au +lit en tremblant, et je m'endors. Mon sommeil est +horrible. A peine endormi, je recommence mon +métier d'autrefois. J'étais maître, et je suis valet +maintenant. Que de tortures! grand Dieu! que de +petites douleurs plus cruelles mille fois que les +grandes douleurs! C'est un rêve empreint de domesticité. +Je loge dans les combles de la maison. Dès le +matin, je me lève pour panser mes chevaux. L'animal +bondit sous ma main; je le frotte et je le pare, et +dans sa robe luisante, je vois mon visage encore tout +<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +pâli par les veilles. A peine ce cheval vicieux est +pansé, j'entends le maître qui sonne... Et bientôt le +voilà sur le cheval que j'ai rendu si beau. Il va, je le +suis. Il s'arrête et je me tiens à distance. Il parle et +j'écoute. Il dîne avec ses amis, et moi, debout, j'entends +leurs éclats de rire et j'attends leur bon +plaisir. Le même rêve ainsi m'obsède toutes les +nuits, toutes les nuits j'endosse la même livrée. Je +suis un laquais, vingt-quatre heures sur quarante-huit.</p> + +<p>Et quand, après ce pénible sommeil, je me réveille +enfin; quand je me retrouve au lit du maître, et +dans sa chambre, éveillé que je suis, je tremble de +voir arriver quelqu'un qui me chasse; il me faut une +heure au moins avant de m'habituer chaque matin à +ma position nouvelle, avant d'appeler mon valet de +chambre! Il m'attend; il a peut-être rêvé, la nuit, +qu'il était le maître: il est plus heureux que moi.</p> + +<p>—Monsieur, me dit-il encore, écoutez une histoire +horrible. Sans doute vous êtes comme moi, monsieur, +et vous ne trouvez rien de plus doux au monde que +d'aimer une belle femme qui vous aime, de boire un +vin qui vous plaît, de tenir, une épée à la main, sur six +pieds de gazon, un homme armé d'une épée, un +homme que vous haïssez. Cela est heureux? On +se sent vivre. Eh bien, la semaine passée, j'ai rêvé +que, moi, je servais à table mon rival et ma maîtresse. +Pendant deux longues heures j'ai fait mon service, +obéissant à leurs moindres gestes, écoutant leurs +moindres propos, comprenant leurs moindres signes! +Malédiction, malédiction! ils se gênaient si peu +devant moi! Ils me comptaient pour si peu! Ils se +livraient à leur fête comme s'ils avaient été seuls!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> +Je les servais! Mon cœur battait à outrance. Ils +se retournaient comme s'ils avaient été inquiétés du +bruit que faisait mon cœur. Ma gorge était desséchée... +Ils me demandaient à boire, et je leur versais +à boire! A la fin de ce repas maudit, quand je voulus +me venger et demander raison de son outrage, à +l'homme qui m'outrageait, il me demanda son épée +et me fit signe de l'accompagner; du même pas, il +fut se battre avec un autre que moi, et je restai là, +tranquille spectateur... J'étais un domestique! Je +n'étais pas un homme! Ah! voilà pourtant les nuits +que je passe, et voilà mes rêves, voilà ma vie! Et le +jour, je vis à peine; le jour, pendant lequel je suis +maître, je pense à la nuit qui va venir. Si je donne, +honteux de moi-même, le bras à ma femme,—avant +peu, quand je serai son valet,—elle va me traiter +comme un chien, tant elle est insolente et cruelle +pour ses gens! Mes amis les plus sincères, je les hais, +parce que je sais qu'à la nuit tombante ils me feront +porter un habit galonné, qu'ils me donneront des +ordres, et qu'il n'y aura plus devant moi un seul de +ces hommes si parés qui songe à cacher ses laideurs. +Voilà encore un des malheurs de notre condition, à +nous autres laquais: nous voyons l'humanité dans ce +qu'elle a de plus vil et de plus abject. Nous savons à +point nommé, quand nos maîtres manquent d'argent +ou de courage; nous savons quand ils pleurent; nous +connaissons leurs maladies les plus cachées; nous +mettons le doigt sur leurs plaies les plus secrètes; ils +ne se gênent pas avec nous: pourquoi voudriez-vous +qu'ils fussent des hommes pour nous? nous ne +sommes pas des hommes pour eux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> +Malheureux que je suis, je méprise et je hais les +hommes pour les avoir vus dans toute leur nudité.</p> + +<p>Ainsi parla ce malheureux fantaisiste... avec une +éloquence incomparable et que rien ne peut rendre. +Au milieu de toute cette colère, il eut des aperçus +très-fins et très-ingénieux qui me frappèrent, et qui +m'échappent, comme ces beaux airs du grand Opéra, +dont on se souvient, sans pouvoir en chanter une note.</p> + +<p>Cependant l'heure était fort avancée; à minuit, notre +gentilhomme se leva en sursaut:</p> + +<p>—Voici l'heure où je redeviens laquais, nous +dit-il.</p> + +<p>Il sonna. Un des valets de la maison entra dans +l'appartement.</p> + +<p>—Voulez-vous, lui dit-il très-poliment, faire avancer +ma voiture, s'il vous plaît?</p> + +<p>Il sortit en nous faisant un profond salut.</p> + +<p>Restés seuls, Hawtrey et moi, nous entendîmes le +carrosse armoirié qui s'éloignait.</p> + +<p>—Ceci est étrange! dit Hawtrey. Voici un sentiment +singulier et tout nouveau qui se révèle à nous +mal à propos. C'est un mélange bizarre de folie et +de raison que je ne saurais définir, mais bien singulier. +Qu'en penses-tu?</p> + +<p>—Je pense, lui dis-je, puisque nous avons parlé +de Jean-Jacques Rousseau, que voilà un homme qui +dérange singulièrement les plus belles pages qu'ait +écrites Jean-Jacques Rousseau, son admirable déclaration +sur le remords.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p> + +<h2>LA VALLÉE DE BIÈVRE.</h2> + +<p class="p2">C'est notre berceau, cette vallée! Elle fut découverte, +un jour de printemps, par le plus sage et le plus +heureux de tous les hommes, M. Bertin l'aîné, notre +père. Il avait planté ces vieux arbres, il avait creusé +ces pièces d'eau semblables à des lacs d'argent! Il +nous abritait, chaque année, de ces doux ombrages +dont il était le dieu visible. Ah! le brave homme et le +libre esprit! Qu'il aimait les belles choses! qu'il aimait +les jeunes gens! qu'il aimait le vrai mérite et le +talent!</p> + +<p>Nous étions quatre amis dans la vallée de Bièvre: +la vallée est entourée de bois et de prairies, les eaux +sont penchées sous les arbres penchés, le soleil jette +en rayons brisés, sur ces arbres, sur ces eaux, sur ce +gazon, une lumière élyséenne: on n'entend aucun +bruit de la ville, aucune voix des hommes, aucune +passion mauvaise; la vie ici va toute seule, et la plus +grande agitation qui se rencontre en ces beaux lieux, +c'est le mouvement du lac légèrement effleuré par +l'aile de l'hirondelle qui jette à l'azur son cri de joie. +<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> +Espace! enchantements! jeunesse! Il y avait, en cet +Élysée, un poëte de vingt-huit ans qui s'appelait +Victor Hugo, entouré de ses quatre enfants.</p> + +<p>A cette heure enchantée, on n'entendait que le +merle et le pinson, le linot et la mésange; chacun de +nous se taisait, jouissant de sa béatitude à pleine âme, +et regardant parfois si Paris ne venait pas nous chercher, +là où nous étions si bien, et si tremblants d'être +dérangés.</p> + +<p>Il y a des pressentiments qui ne trompent pas: au +plus fort de notre recueillement, quelqu'un vint de +Paris, ou plutôt tout Paris nous vint dans la voiture +de quelqu'un: un de ces premiers venus très-aimables +sur le boulevard de Gand, au foyer de l'Opéra, un des +héros du Paris futile, traîné par un beau cheval; jeune +homme d'une gaieté toute parisienne, très-bon jeune +homme au fond, spirituel, obligeant, affable, amusant, +élégant dans ses manières et dans son langage, +d'une grande fortune et d'un beau nom, ce qui ne +gâte jamais rien, même dans les pays les plus constitutionnels, +un homme, en un mot, parfait, mais parfait +à Paris... hors de Paris, insipide, ennuyeux, +un véritable animal hors de son élément, qui marche +et parle au hasard, sans savoir ce qu'il dit un être +insupportable, aussi déplacé dans notre belle vallée +que tu le serais toi-même, ami Renaud, si tu quittais +les légumes de ton jardin et Marguerite ta ménagère, +pour t'asseoir sur le sofa de mademoiselle Taglioni.</p> + +<p>Nous autres qui étions là, humant l'air et le soleil, +et l'ombre, et tout ce que l'homme infini peut saisir +par les sens, par l'ouïe, et par tous les pores, nous +fûmes réveillés, en sursaut, par le bruit de la grille qui +<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> +tournait sur ses gonds, par les pas du cheval qui arrivait +au galop: nous nous sentîmes pris comme dans +un filet, et ce fut alors qui de nous tournerait la tête +le dernier, pour savoir comment s'appelait cette oisiveté +parisienne, cet habit noir qui nous arrivait, justement, +avant le déjeuner.</p> + +<p>Notre oisif, notre Parisien, vint à nous d'un air +très-occupé, et, nous voyant silencieux et béants, +couchés sur la terre en toutes sortes d'attitudes, il +s'imagina que nous étions dans un moment d'ennui, +et ce fut là notre plus grand malheur; il voulut à +toute force nous distraire, et se monta tout de suite +au ton de la plus ennuyeuse gaieté.</p> + +<p>—Bonjour, Arthur, dit-il, bonjour Antoine; bonjour +Gabriel; bonjour, messieurs; bonjour à vous +tous; vous avez de singulières figures: on vous prendrait +pour des idylles du temps de M. de Florian. +Ma foi! vous avez raison! Au bout du fossé... il n'y a +que le boulevard des Italiens! C'est joli le jardin, +mais la ville!</p> + +<p>»A la ville, on va, on vient, on s'éclabousse, on se +parle, on se coudoie, on se heurte, on a toujours +quelque chose à dire, à voir, à faire. Est-on fatigué? +l'on prend une chaise sur le boulevard, et l'on voit +passer le monde; chevaux, femmes, tableaux, livres, +politique, argent, tout nous distrait! tout cela c'est... +vivre. Or, on vit très-vite à la ville: chaque journée +de vingt-quatre heures en a cinq bien comptées. En +dernier résultat, tout vous sert de spectacle et de +maintien, la Bourse et le palais de justice.» En +disant ces mots, il fut s'asseoir sur un banc au pied +duquel nous étions tous couchés, de sorte qu'il nous +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> +parla de haut en bas, ce qui est la plus malséante +position que je sache pour un conteur.</p> + +<p>Comme, en résultat, notre ennuyeux dans la vallée +est à Paris un homme amusant, serviable, et que +nous aimons tous, nous fûmes honteux, notre premier +moment d'humeur étant passé, non pas de l'avoir +mal reçu, mais d'avoir eu l'intention de le mal recevoir. +Chacun de nous s'en voulut de ce fugitif moment +d'égoïsme involontaire dont il eût été bien empêché +de donner une raison plausible: aussi bien +quand il nous eut dit bonjour à tous, chacun de nous +se hâta de lui rendre un <i>bonjour</i>. Au silence qui +régnait tout à l'heure sur la terrasse où nous étions, +succéda une conversation presque générale, tant nous +avions hâte de faire honneur au nouveau venu!</p> + +<p>Il y a deux sortes de conversations (il y en a peut-être +de plus de deux sortes), la causerie ardente, hors +d'haleine, et que rien n'arrête, ou bien cette espèce +de discours semblable au feu de sarment qui pétille +et s'éteint dès les premières étincelles. C'est ainsi +que commença notre conversation: nous voulions +faire une politesse au nouveau venu, et rien de plus; +quoique réunis, nous étions amoureux de silence... +Il n'y a rien de plus doux! Le silence est aussi nécessaire +au milieu des champs que l'air, l'ombre et le +bruit des saules au-dessus de nos têtes. Ainsi les +premières paroles étant échangées, il nous semblait +que nous allions nous taire; mais ce n'était pas le +compte de notre Parisien: il arrivait tout gonflé +d'anecdotes, bourré d'histoires de toutes sortes; il en +était confit, il en était truffé, il en avait une de ces +indigestions contagieuses. Il fit donc avec nous le +<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> +rouet pendant une heure: à la fin, le voyant obstiné +à raconter toujours, nous prîmes un parti désespéré, +nous résolûmes de ne pas nous laisser assassiner +d'histoires, sans répondre à l'historien par d'autres +histoires, et, par ma foi, puisque nous étions réveillés +d'une manière odieuse, nous nous mîmes à torturer +notre conteur à notre tour. Arthur, le premier, provoqua +Gabriel.</p> + +<p>—A propos de soirée, dis-nous, Gabriel, ton +aventure de jeudi passé à cet élégant troisième étage +où tu nous conduisis avec un air si réservé.</p> + +<p>—Bon! répondit Gabriel, tu étais à ce bal aussi +bien que moi, et tu sais ce qui s'y est passé.</p> + +<p>—Là, là! tu vois de bien plus belles choses que +moi, Gabriel. Moi, j'arrive au bal en inspiré, en vrai +hasard: à peine entré, je ne sais quel enivrement +s'empare à la fois de ma tête et de mon cœur. Le +frôlement de la valse et les cris aigus de ces souliers +de satin m'agacent les nerfs comme le son d'un harmonica. +Je suis étourdi par le bal, je n'y vois rien; +c'est un nuage de toutes les couleurs, un murmure +de tous les bruits, un enchantement qui touche à +tous les extrêmes. Je ne vois ni n'entends, je ne +marche pas, je suis porté, je rêve. Or, toi, c'est bien +différent, mon fils: tu observes, tu écoutes, tu regardes, +tu es de sang-froid! Dans ce salon aux tièdes +effluves, tu te caches sous quelque tableau de ton +choix, vis-à-vis le reflet d'une glace, et te voilà le roi +de la fête! Toutes ces femmes parées, c'est pour toi +qu'elles sont parées; c'est pour toi ce bouquet de +fleurs, ce regard baissé! Les sourires, tu les devines, +les ambitions, tu les comprends! Tu sais les mystères +<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> +de ces cœurs volages! C'est toi vraiment qui assistais +en esprit à la fête de l'autre soir!</p> + +<p>Gabriel, à ce discours: A quelle heure es-tu sorti +de ce bal?—Je ne sais pas, dit Arthur; mais il était +grand matin quand je l'ai quitté. Les heures s'envolaient +dans leur costume de danseuse; une de ces +belles heures, surprise par l'aurore: Ramenez-moi, +m'a-t-elle dit, à ma voiture! Et je l'ai ramenée; et elle +m'a dit adieu avec un sourire; et c'est là tout ce que +je sais de ce bal.</p> + +<p>—Vraiment! dit Gabriel, je te félicite de tomber +toujours sur des heures qui ont leur équipage à la +porte; pour toi, Apollon est un dieu complaisant qui +ne craint pas de faire attendre un cocher de fiacre. +Je suis moins heureux que toi, je tombe souvent sur +des <i>heures</i> qui vont à pied; et le soir même dont tu +me parles, j'en ai reconduit une à travers les rues de +Paris.</p> + +<p>A mesure que nos deux jeunes gens racontaient +leur histoire, notre Parisien redoublait d'attention. +Évidemment, il s'engluait dans l'intérêt du récit +d'Arthur et de Gabriel.</p> + +<p>—Et comment donc avez-vous reconduit chez elle +cette belle <i>heure</i>, le matin dont vous parlez?</p> + +<p>—Mais, dit Gabriel, la chose est toute simple: le +matin venu, j'allais partir, quand je vis la dame italienne +avec laquelle tu as dansé, qui s'enveloppait de +son manteau. C'était une belle et grande personne aux +yeux noirs; vive et résolue, elle descendit les trois +étages et se mit à marcher à grands pas dans la rue. +Et moi, la voyant seule, je lui offris mon bras sans +rien dire; et elle l'accepta sans rien dire, et voilà tout. +<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p> + +<p>—C'est étrange! dit le Parisien.</p> + +<p>La conversation tomba. Cette fois nous espérions +que le silence allait durer une heure, et déjà nous nous +blottissions sous ce bon silence comme on se tapit dans +un bosquet d'aubépines; mais ce n'était pas le compte +de notre Parisien.</p> + +<p>Notre Parisien voulait parler à toute force; il croyait +qu'il était de son honneur et de sa politesse de parler: +raconter des histoires était un devoir auquel il ne +pouvait manquer; et malgré l'admirable retenue de +nos amis pour arriver à une conclusion silencieuse, il +reprit la conversation:</p> + +<p>—Savez-vous, messieurs, que le marquis de Nhérac +est mort?</p> + +<p>Profond silence. Alors le Parisien, baissant la tête, +nous regarda l'un après l'autre; son regard plus encore +que sa question demandait une réponse.</p> + +<p>—Quel marquis de Nhérac? demanda Moncalm.</p> + +<p>En voyant Moncalm sortir de derrière son chêne, +lui dont personne ne soupçonnait la présence en ce +lieu, j'admirai son imprudence et sa politesse... Ajoutons +que c'était un peu plus que la curiosité qui tirait +Moncalm de son repos.</p> + +<p>Moncalm était un grand amateur de livres. C'est +lui qui vendit une ferme pour se présenter convenablement +à la vente du fameux marquis de Châteaugiron.</p> + +<p>—Le marquis de Nhérac, reprit-il, ne s'appelle-t-il +pas Nhérac-Montorgueil? Et si c'est lui qui est mort, +que devient sa bibliothèque, et qu'a-t-on fait de son +bel exemplaire in-4<sup>o</sup> d'<i>Isaïe le Triste</i>, aux armes de +M. de Thou?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> +L'intervention de Moncalm, et sa question faite d'un +ton sérieux, déjoua tous nos projets: nous entrions, +malgré nous, dans ces désespérantes conversations de +la ville que nous voulions éviter. La conversation allait +commencer pour tout de bon entre Moncalm et le +Parisien, si je n'étais pas intervenu:</p> + +<p>—Vous avez raison, Moncalm, c'est vraiment le +marquis de Nhérac-Montorgueil qui est mort, ce petit +vieillard avec lequel nous avons passé de si délicieux +moments chez Sylvestre, un homme estimé de Crozet, +à qui Thouvenin ne faisait pas attendre ses reliures +plus de dix-huit mois.</p> + +<p>—Et qu'est devenu son exemplaire d'<i>Isaïe le Triste</i>? +demandait toujours Moncalm.</p> + +<p>—Il est entre les mains de ses héritiers, probablement, +lui dis-je: et je crus que la conversation s'arrêtait +là.</p> + +<p>Mais ce damné Moncalm, une fois à cheval sur son +dada, rien ne l'arrête. Et puis le moyen d'empêcher +Moncalm de répondre au Parisien, le Parisien d'interroger +Moncalm?</p> + +<p>Cependant, il y eut un moment de silence qui dura +bien cinq minutes, pendant lequel nous fûmes entre +la vie et la mort de la conversation, espérant bien que +ces deux messieurs se tairaient.</p> + +<p>Vains efforts! vain espoir! Après ces deux belles +minutes de silence, au moment où tous les yeux se +portaient mollement sur tous les points de l'admirable +vallée:</p> + +<p>—Ah! le singulier corps, ce marquis de Nhérac-Montorgueil, +reprit Moncalm.</p> + +<p>Il n'en fallut pas davantage pour réveiller le Parisien; +<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +rien de ce qu'il avait sous les yeux, les saules +qui se balancent au gré du vent, les platanes qui poussent, +la maison blanche et qui fait un si délicieux +point de vue, avec son portique de quatre colonnes, +les aqueducs de Buc tout au loin, qui se cachent à +demi sous les peupliers jaloux, rien ne put retenir +une nouvelle question du Parisien, placée sur ses +lèvres comme un pot de fleurs, sur les fenêtres d'une +grisette, sans garde-fous.</p> + +<p>—Vous avez donc beaucoup connu le marquis de +Nhérac-Montorgueil? demanda le Parisien.</p> + +<p>—Si je l'ai connu! reprit l'autre; il n'y a pas trois +semaines encore, nous étions, lui et moi, chez Silvestre, +à la vente Duriez. Vint le marquis après la +<i>Théologie</i>, et je lui fis place. Il est riche; il s'y connaît, +il achetait d'un ton ferme et sans balancer les +plus belles choses; moi, cependant, triste et pensif, +je voyais les plus beaux incunables passer devant moi +et s'en aller dans les mains des profanes: mon cœur +se brisait, je n'avais jamais été si humilié de ma malheureuse +pauvreté.</p> + +<p>»—Qu'avez-vous? me dit le marquis. Vous n'achetez +pas ces <i>Lettres Provinciales</i>, Moncalm? Peste, +un in-4<sup>o</sup>, la première édition dans sa reliure janséniste... +C'est un beau livre, et qui vous convient parfaitement.</p> + +<p>»Je ne répondis que par un profond soupir.</p> + +<p>»—Vous êtes malade, Moncalm? me dit le marquis, +donnez-moi le bras, et sortons. Il sortit, non sans +donner ses ordres au libraire chargé de la vente, et +quand nous fûmes dans la rue des Bons-Enfants:—Voyons, +me dit-il, qu'avez-vous? +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span></p> + +<p>»—Hélas! je n'ai pas d'argent, lui dis-je, et cette +vente me tue! On ne reverra pas de sitôt ces livres +qui s'en vont je ne sais où.</p> + +<p>»—N'est-ce que cela? Voulez-vous cinquante mille +francs? reprit le marquis.</p> + +<p>—Et vous avez pris les cinquante mille francs? +demanda le Parisien.</p> + +<p>—Monsieur, dit Moncalm, je n'ai jamais emprunté +l'argent que je ne pouvais pas rendre; seulement, j'ai +dit au marquis:—Prêtez-moi votre exemplaire d'<i>Isaïe +le Triste</i>, s'il vous plaît.</p> + +<p>—Je suis sûr, lui dis-je après dix minutes, que le +marquis ne vous a pas prêté <i>Isaïe le Triste</i>.</p> + +<p>—Vous avez deviné juste, me dit Moncalm; il +voulait me donner cinquante mille francs, il n'a pas +voulu me prêter son livre. Ah! le digne homme!</p> + +<p>La saillie de Moncalm nous fit rire; et maintenant +que ce damné Parisien avait changé l'allure de notre +esprit, nous sortîmes de notre recueillement sans trop +nous plaindre, et nous fîmes le tour du beau parc, +mollement tapissé de mousse. Alors, marchant et +courant dans les bosquets, dans le bateau, sur le +rivage, dans l'île, en parlant jeunes femmes et vieux +livres, nous trouvâmes que le Parisien était un bon +vivant. Mais à minuit, quand chacun de nous fut +rentré dans sa chambre, chacun regretta son bon +silence et sa tranquille contemplation de tous les +jours; ce jour-là nous fûmes bien persuadés d'une +vérité dont on n'est pas assez convaincu, à savoir, +que de tous les contes fantastiques et non fantastiques, +le silence est le plus difficile à faire... et le +plus difficile à raconter.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p> + +<h2>LE HAUT-DE-CHAUSSES.</h2> + +<p class="p2">Le seul endroit de Versailles où l'on boive honnêtement +de bon vin, même en comptant le palais du +roi notre sire, c'est le cabaret des <i>Deux Cigognes</i>. Il +est vrai qu'il est situé à l'extrémité de la ville, fort +éloigné de ce château en tuile rouge et de ces belles +allées où se promène madame de Montespan; mais +c'est un joyeux cabaret. En été, il est protégé par +un large tilleul dont les fleurs tombent par intervalle +sur les tables en pierre; en hiver, il est chauffé par +un poêle aux larges bords, autour duquel se réunissent +les mousquetaires et MM. les gardes du corps du roi, +plus amoureux de bon vin et de gais propos que de +gloire et de tapage. Oui-dà, tout est dit quand on a +dit: les <i>Deux Cigognes</i>, et je vivrais mille ans que je +les aurais toujours devant les yeux; oiseaux plus unis +que les frères d'Hélène, s'envolant du même vol, +flanc contre flanc, à la tête blanche, au long bec; +oiseaux hospitaliers dont la queue était cachée par le +bouchon du cabaret qui flottait au moindre vent.</p> + +<p>Un jour que ma femme, et vraiment elle était fort +<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +jolie, elle portait de vastes paniers, de blanches +dentelles, un chignon relevé avec des épingles d'or, +et ça vous avait un petit pied que M. le surintendant +général avait daigné remarquer quand ma femme +n'avait que douze ans; un jour donc que ma femme +avait été présenter, après la messe, un placet à Sa +Majesté Louis XIV en personne, relativement aux +affaires du régiment de monsieur son père, mon +beau-père à moi, feu M. le baron de Saint-Romans, +tué en duel sous le cardinal, vis-à-vis Notre-Dame +des Champs, j'étais allé attendre le résultat de cette +audience au cabaret des <i>Deux Cigognes</i>.</p> + +<p>J'étais là depuis deux heures environ, aussi heureux +que peut l'être un honnête bourgeois qui boit du vin +de Mâcon, qui respire un air plein d'ambroisie, et +qui attend patiemment sa femme attifée à la mode +nouvelle; j'avais épuisé tous les sujets récréatifs de +cette belle ville; j'avais vu passer la maison de Monsieur, +vert et or, la maison du grand Condé, toute +jaune, et madame de Maintenon avec ses deux jeunes +élèves, enfants charmants qui promettaient d'être de +jolis princes, qui saluaient de droite et de gauche; +enfin monseigneur de Louvois, qui venait de commander +une belle dragonnade; j'avais même aperçu +M. de Condom, une grande croix violette sur la +poitrine, et M. Despréaux en habit neuf: tout ce +bruit, ces laquais, cette foule en habits brodés, +faisaient de Versailles un paradis sur la terre. O +malheureux que je suis (me disais-je), et que +viens-tu faire en ce tumulte? Eh! messieurs, vous +qui allez à la cour, renvoyez-moi donc ma femme, +s'il vous plaît.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> +Vous savez peut-être à quelles rêveries s'abandonne +un buveur qui boit seul? La machine de Marly obéit +moins rapide, que le verre au buveur. On est là comme +une plante en plein midi: la plante est penchée, elle +souffre; arrive le jardinier qui l'arrose et lui rend +quelque vigueur: s'il l'arrose encore et toujours, la +plante à la fin succombe sous cette bienheureuse +fraîcheur. Je vous prie, au reste, de ne pas vous étonner +de cette comparaison poétique; je l'ai entendue +sortir de la bouche même du célèbre M. de Bachaumont, +un jour que j'eus l'honneur de dîner avec lui.</p> + +<p>J'étais donc entre l'être et le non être de l'ivrognerie, +et déjà les premiers arbres de la grande route +se mettaient à défiler devant moi une belle parade, +avec leurs têtes rondes et poudrées comme des têtes +de chambellans. Il me plaît ce sabbat champêtre; +les sapins élancés se mêlent aux chênes revêtus +de chèvrefeuille, les ormes habillés de lierre renversent +les bois taillés en pyramides, pendant que +le saule apparaît en dessous de l'onde comme +un clair miroir d'argent... Confusion des confusions: +le sabbat commençait fort bien, quand dans ce +miroir d'argent j'aperçus un homme.—Ah! ventrebleu! +corbleu! sacrebleu! disait-il; et je vous prie +de croire qu'il disait mieux que <i>ventrebleu</i>... Garçon! +une veste, un haut-de-chausses!... Ah! malheur! ah! +damnation! que je souffre! Oh! que je suis meurtri! +Je brûle comme la pucelle Jeanne!... Au secours, +garçon! un haut-de-chausses! Au diable si je ne vous +traite pas comme des Anglais! Corbleu! Ventrebleu! +Sacrebleu!</p> + +<p>Disant ces mots, l'homme exaspéré se jetait sur un +<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> +banc de pierre. Ah! malheur! damnation! dit-il +en se relevant comme un pantin mécanique. En +même temps, il tira son sabre, et déchirant les aiguillettes +de son haut-de-chausses, il l'envoya à dix pas de +là. Le haut-de-chausses, en tombant, tomba tout roide; +on aurait dit un homme sans tête et sans jambes. +Puis il ôta sa veste qui fut rejoindre le haut-de-chausses. +La sueur ruisselait de tout le corps de ce +pauvre homme: ses cuisses et ses bras étaient rouges +comme du sang; une écrevisse n'est pas plus rouge +en sortant de l'eau bouillante... De sorte que l'homme +en question resta planté là, en chemise, devant moi, +dans une espèce d'affaissement satisfait qui lui donnait +le plus extraordinaire de tous les airs.</p> + +<p>Oh! vraiment, c'était une figure hardie, un visage +tannée, un poil rude et roux, les membres d'un Hercule +et le cou tors, un véritable brigand: il avait conservé +sur sa tête un chapeau fin orné de belles plumes +blanches et d'une cocarde brodée, le chapeau d'un +noble officier du roi.</p> + +<p>Il s'approcha de la table où j'étais, il prit brusquement +un verre de mon vin et il but, il but tout d'un +trait; il prit ensuite la bouteille et la vida! Cependant +un attroupement assez nombreux se faisait au +dehors; messeigneurs du gobelet et de la bouche, +qui revenaient dans de grands fourgons chargés de +viandes et de légumes, les femmes du voisinage, +tout le faubourg fut bientôt à la porte des <i>Cigognes</i>, +bouche béante, espérant voir un fou.</p> + +<p>Alors, sans se soucier de son haut-de-chausses, de +son habit et de ses épaulettes d'or, il emporta mon +verre et son sabre; il traversa le salon du rez-de-chaussée +<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> +sans que personne eût envie de rire, et par +la main il me conduisit dans l'arrière-jardin, à une +autre table.</p> + +<p>—On est bien là, dit-il. Garçon, du vin! garçon, +des habits et du vin; mais avant tout du vin!...</p> + +<p>Puis, s'adressant à moi:</p> + +<p>—Vous êtes un brave homme, bonjour!</p> + +<p>Un garçon se présenta.</p> + +<p>—Nous n'avons à vous offrir, monsieur, que des +habits à moi, de pauvres habits de coton très-légers +et qui seront peut-être un peu courts.</p> + +<p>Il pensa embrasser le garçon.</p> + +<p>—Oui, mon ami, des habits à toi, une culotte légère +et fraîche, une veste dont les revers ne montent pas +jusqu'aux blanc des yeux, et dont les basques n'inquiètent +pas mes talons; un habit comme le tien, +voilà ce qu'il me faut... En même temps il passait le +pantalon de coutil, il mettait la veste à raies jaunes +et vertes, gardant toujours son chapeau à plumes sur +son front. Et quel soupir d'allégeance il poussait sous +ce pampre enchanté.</p> + +<p>—Voilà une pièce à votre genou gauche qui jure +horriblement, lui dis-je en lui montrant le pantalon.</p> + +<p>—Si monsieur voulait mettre un tablier tout +blanc sur cette pièce, on ne l'apercevrait pas, dit +le garçon.</p> + +<p>—Non, pas de tablier! Je suis heureux, content; +je suis bien: va chercher mes habits, mon garçon, je +te les donne pour les tiens; prends garde surtout à la +doublure, elle est en or massif la doublure, et tu +pourras en acheter un cabaret à toi.</p> + +<p>—Une culotte en or, monsieur!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> +—Oui, en or, me répondit-il; j'ai voulu une fois dans +ma vie être habillé comme un grand seigneur; j'avais +imaginé cette doublure pour me distinguer des autres +courtisans qui mettent tout leur or en dehors; mais +que j'ai souffert! mais que je suis tout en sang! O bienheureuse +culotte! et il regardait amoureusement la +pièce noire qui se détachait à son genou, sur un fond +blanc.</p> + +<p>Je lui servis à boire, et je remplis son verre jusqu'au +bord; il vida son verre d'un seul trait.—Vous +ne savez pas verser le vin dans un verre, me dit-il +sérieusement. Remplir un verre est une grande action, +sur ma parole; quand on a une bonne culotte +et une bonne veste, il faut prendre ses aises, et vous +y allez comme un fils de famille qui vient de dérober +sa première bouteille à la cave paternelle.</p> + +<p>A ces mots, il se posa d'aplomb sur son banc; il +se plaça vis-à-vis de son verre et le coude appuyé sur +la table, prit la bouteille de sa pleine main, puis il +renversa lentement le petit vin qu'elle contenait. En +même temps, un large sourire, un sourire de bon +homme, un sourire de buveur, laissait entrevoir dans +sa bouche deux larges rangées de dents blanches et +bien faites, pendant que son œil de feu suivait dans +le verre la liqueur vermeille.</p> + +<p>—Entendez-vous ce son léger, disait-il, cette imperceptible +musique aussi douce que le son du canon? +Tin! tin! tin!... le son vibre à fond dans le cœur, le +vin est plus souriant, l'écume est plus blanche... Tin! +tin! Mon Dieu, la bonne culotte! Ah! mon Dieu, mon +Dieu, que je suis heureux!</p> + +<p>Puis il vidait son verre et reprenait ainsi: +<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span></p> + +<p>—C'est une découverte que j'ai faite, une grande +découverte: quand le temps est calme et que le vaisseau +file ses dix nœuds, je m'amuse à interroger ma +bouteille, ma harpe éolienne, mon téorbe, mon clavecin, +mon violon, ma viole, tout mon orchestre, mon +orchestre, ma fanfare; mon ami, mon bon ami!... +Pardieu! la bonne enveloppe que j'ai là!</p> + +<p>Il s'interrompait pour s'asseoir plus à l'aise; il reprenait +sur le même ton:—Par le son, par l'odorat, +je devine aussitôt quel vin je me verse; un généreux +vin de Bourgogne est un général d'armée; il commande, +on obéit. Le petit vin, le vin des Anglais, sur +les bords de la Garonne a la voix claire de la première +fillette que vous rencontrez, quand vous êtes resté +deux ans à votre bord, et que vous trouvez le soir, au +coin d'une rue de comédie, marchant légèrement et +fredonnant un air nouveau; le vin de Champagne, oh! +là, là! se démène en écumant comme une passion de +tragédie hurlant des vers de douze pieds. Ne me +parlez pas du vin des îles, muet comme un empoisonneur. +Parlez-moi du vin qui vous parle et qui vous +soutient, et vous couvre en pétillant de son écume... +Ah! la bonne cotonnade, et le frais habit que +voilà!</p> + +<p>J'admirais, j'écoutais, je ne pensais plus à ma +femme; honteux seulement de mon silence avec un si +bon parleur.</p> + +<p>—Et, à votre sens, monsieur, repris-je, assez heureux +de ma question, quel langage trouvez-vous au +punch?</p> + +<p>—Oh! pour le punch!... en même temps, il portait +sa main à ses lèvres... pour le punch!... Il passa +<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +son bras robuste au-dessus du cou, il me fit +pencher la tête jusque sur la table, et, s'étant bien +emparé de mon oreille, il murmura ces solennelles +paroles:</p> + +<p>—Pour le punch, aussi vrai que je suis un loyal +marin, et que j'ai reçu le baptême sous la ligne, j'aime +le punch comme j'aime l'odeur de la poudre. Le punch +est un poëme à faire, plus difficile que tous ceux de +mademoiselle Scudéri; le punch est un enfant qu'on +met au monde; un esprit de feu, une âme légère qui +folâtre, une fée; il est le produit des deux mondes, le +lien des deux mondes; j'aime à le faire quand j'ai le +temps... Mon Dieu, la bonne culotte et la bonne +veste! que je suis heureux, mon Dieu!</p> + +<p>»Cet esprit de feu est rempli de courage; mes marins +et moi nous en avions bu, saturé de poudre, un +certain jour que nous allions couler bas, et qu'en +échange d'une méchante barque, nous donnâmes au +roi de France un galion d'Espagne chargé des trésors +de l'Amérique; de l'or, des piastres, des diamants, +de la cannelle, du rhum. Vive le punch!»</p> + +<p>Il remplit lentement son verre et, après s'être assuré +de la qualité du vin:</p> + +<p>—J'oubliais de vous dire, me dit-il, que, dans la +cargaison que nous avions prise, il y avait encore du +sucre et du café, un café parfumé qui vous monte au +front comme une couronne, et qui vous fait découvrir +une voile, à sept lieues en mer! Hourra! hourra! mes +braves, aux voiles! pointez! silence! virez de bord! +jetez le pont! montrez-vous, encore un de pris! Vive +le roi.</p> + +<p>Il agitait son chapeau, il était rayonnant, c'était +<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +plaisir de voir ce brave marin se promenant de long +en large dans le jardin du cabaret, en veste et en pantalon +de nankin. Je criai moi aussi: Vive le roi!</p> + +<p>Après un instant d'enthousiasme, il revint s'asseoir +auprès de moi.—Quel grand roi! mais aussi quel +ennui dans son palais! Il fronça les sourcils, et il reprit: +Buvons!</p> + +<p>Je m'aperçus alors que sa main gauche était saignante +et déchirée.—Qu'avez-vous donc là? lui demandai-je +en souriant; une petite main a déchiré la +vôtre! O le mauvais coup! les jolies femmes de Paris +n'en font pas d'autres, depuis longtemps!</p> + +<p>—Ce n'est pas une jolie femme, monsieur, qui m'a +égratigné de cette sorte, c'est le chat du roi. C'est un +beau chat, j'en conviens, gros comme moi; ce chat +blanc se promène en collier d'or comme un hidalgo +dans l'antichambre; j'aperçois le ministre qui +le salue et le confesseur qui le salue, et chacun lui +fait place! Bon! je n'avais rien à faire, je m'approche +agréablement du matou: <i>Minet! Minet!</i> viens, <i>Minet!</i>... +On s'étonnait de mon audace... <i>Minet! Minet, +ici!</i> Et Minet faisait le gros dos, je me baisse +alors pour le caresser, et, niais que je suis! je veux +passer la main sur la fourrure de Minet; voilà Minet +qui jure et qui s'emporte, et qui me donne un violent +coup de griffe!—Il entre alors chez le roi, avant moi, +pour le prévenir contre moi.</p> + +<p>»—Sacrédié! m'écriai-je, vaincu par la douleur.</p> + +<p>»Un huissier s'approche de moi.—On ne jure pas +chez le roi, me dit-il.</p> + +<p>»J'allai m'asseoir dans un coin. Le même huissier +revint près de moi.—On ne s'assied pas chez le roi! +<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span></p> + +<p>»Je me levai, et pour mieux vaincre ma colère, je +me mis à siffler un air de mon pays; mon vaisseau +tremble quand je siffle cet air-là; les matelots sont à +leur poste, le pilote à son gouvernail, les canonniers +à leurs canons; quand je siffle cet air, c'est une tempête +en plein minuit.</p> + +<p>»Je sifflais donc, quand le même huissier, un insolent +drôle, vint à moi, et, avec le même sang-froid:—On +ne siffle pas chez le roi!</p> + +<p>»J'étais furieux! comment j'ai fait pour ne pas l'assommer? +je n'en sais rien... Je pris ma pipe et je la +remplis de tabac; l'huissier me laissait faire, et je +pensais que du moins, à la cour, la fumée était permise...—On +ne fume pas chez le roi! me dit l'huissier.</p> + +<p>»J'ai brisé ma pipe. Ah, nom de nom!... Me traiter +ainsi, moi, le serviteur du roi! m'empêcher de fumer, +de jurer, de siffler, de faire chez le roi tout ce que j'ai +appris à faire au service du roi! Je l'ai dit au roi, qui +m'a promis de donner des ordres à son huissier, pour +le jour où je reviendrai.»</p> + +<p>Ainsi il parla. Il était si heureux de sa culotte de +nankin!</p> + +<p>La conversation de cet homme m'intéressait au dernier +point; rapporter tout ce qu'il me raconta m'est +impossible: le roi lui avait dit: «Je vous ai fait chef +d'escadre,» il avait répondu: «Vous avez bien fait, +sire.» Il avait dit au roi: «Voyant que <i>le Neptune</i> était +engagé, j'appelai <i>la Gloire!</i>...—Elle vous obéit, +répliqua Sa Majesté. Et comment, amiral, avez-vous +fait pour traverser l'escadre ennemie?... En ce moment, +les courtisans me serraient à m'étouffer... à +<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> +coups de poings, j'écartai la foule à droite, à gauche, +»Voilà comment j'ai fait, sire!...</p> + +<p>»Sur quoi je suis sorti pour échapper au supplice +de ma doublure en or...</p> + +<p>»Le roi riait, les marquis riaient, et tous riaient... +et me voilà!... Mais quelle est donc cette aimable +femme, aux yeux bleu de mer, qui vient me chercher? +reprenait l'amiral.</p> + +<p>—C'est ma femme elle-même, ne vous déplaise, +monseigneur...</p> + +<p>C'était ma femme, en effet, qui avait parlé à M. de +Lauzun, l'ami du roi. Sa demande étant accordée +(ah! c'était une enjôleuse), elle eut l'honneur de +rentrer à Paris, dans le carrosse de notre ami... +Jean-Bart.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p> + +<h2>L'ÉCHELLE DE SOIE</h2> + +<p class="p2">—Vous ne sauriez croire, ami Francis, me dit-il, +tout ce qu'il y a de charme et d'innocence dans un +bain de femmes turques: ignorant comme vous +l'êtes, vous avez tort d'en parler si légèrement.</p> + +<p>A ces mots, le vieux général reprit son <i>brûle-gueule</i>, +il s'enfonça dans son fauteuil, il croisa les jambes, et +retomba dans cette rêverie éveillée qui fait le charme +du tabac de la Havane, opium bâtard de nous autres +orientaux de Paris ou de Saint-Cloud.</p> + +<p>La conversation finit là. Je me levai;—à l'autre +extrémité du salon, je fus saluer la fille du général, +Fanny, jolie et rieuse personne, qui, sous ce masque +de fumée, paraissait aussi brillante qu'une belle gravure +de Wilkie sous un verre sans défaut.</p> + +<p>C'est un charmant contraste, le vieillard qui se fait +poëte dans une ondoyante fumée; une jeune fille qui +respire et qui chante à travers le nuage. Vous la voyez +comme une apparition au delà des sens: à peine vous +distinguez son visage, elle n'a plus de souffle; on +dirait une sylphide qui s'est trompée d'élément. Mais +j'étais trop accoutumé à voir Fanny avec son père, +pour faire toutes ces belles réflexions.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> +Je fus donc m'asseoir près d'elle, et bien plus près +que je n'aurais osé le faire, sans la fumée qui comblait +les distances: cette atmosphère ondoyante est si favorable +à l'amour!—Il y a des moments où vous êtes +seul entre deux nuages, vous rêvez à vos amours.... +Tout à coup, le nuage s'entr'ouvre et vous voilà au +sommet de ces alpes fantastiques, à côté de la belle +Fanny, enveloppé du même voile, isolé avec elle du +monde extérieur, à vos pieds les mêmes orages, le +même calme sur vos têtes. Alors la belle sourit avec plus +d'abandon, vous la regardez avec plus d'audace; pas +de nuage et pas de rempart... A la fin, vous voilà retombés, +elle et vous, dans le salon enfumé, au milieu +des guerriers de l'Empire qui décorent la muraille; +vous entendez sonner dix heures, le signal du départ: +c'est à peine si vous avez le temps de reculer votre +siége de celui de Fanny.</p> + +<p>—Votre pipe est-elle déjà vide, général?</p> + +<p>Le général avait sa tête penchée; son fourneau tout +noirci, reposait à terre à côté de son chien. A voir +cette large machine entourée encore de légères vapeurs, +on l'eût prise pour l'Etna, quand il se repose +enfin, lassé de jeter sa lave et sa fumée.</p> + +<p>Après deux minutes, le général répondit à ma +question.</p> + +<p>—C'est assez fumer pour ce soir, monsieur Théodore; +je ne suis plus ce que j'étais: j'ai vu le temps où +je serais resté trois nuits et trois jours à jeter en l'air +plus de fumée que n'en pourrait faire, en un an, tout +un corps de garde de soldats citoyens. C'étaient de +grands et vifs plaisirs! Tout nous manquait, l'habit +sur notre corps, la chaussure à nos pieds, le pain, le +<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> +vin, la paille... Heureusement le tabac nous soutenait. +Le tabac! beau rêve! Il y avait à l'armée d'Egypte +des hommes qui avaient le cœur de faire des vers +français devant les pyramides. Un d'entre eux a osé +faire un poëme épique au milieu du désert. J'ai fumé +aux pyramides, j'ai fumé partout et toujours. La première +fois que je vis ta mère, ma chère Fanny, elle +recula de trois pas! j'avais les lèvres enflées à force +d'avoir pensé à ta mère. Elle était si douce et si jolie! +Elle aimait avec transport les fleurs, les odeurs suaves, +le linge brodé et odorant! Son œil était si pur, sa joue +était si blanche! Eh bien, ma chère enfant, je l'avais +apprivoisée, ta mère. Que de fois elle a posé sa lèvre +élégante, et fraîche, sur mes lèvres brûlées par le tabac! +Que de fois elle a chargé ma pipe de sa main charmante. +As-tu vu le cerf de Franconi, ma fille? Quand le cerf +avait tiré son coup de fusil, il respirait l'odeur de la +poudre: ainsi était ta mère. J'allais à elle, je lui tendais +ma pipe, en faisant les gros yeux. Ta mère arrivait +à petits pas, elle tendait son joli nez sur ma pipe, +chaude encore; et Dieu sait qu'elle se sauvait en +éternuant, la peureuse! Rentrée chez elle, elle déroulait +ses cheveux, elle changeait de robe et de +mouchoir, toute l'eau de Portugal y passait!</p> + +<p>Disant ces mots, l'œil du bon général était humide. +Vous avez vu cela souvent: une larme qui roule dans +un œil vif encore, et qui reste suspendue à de gros +cils; et la joue honteuse de se sentir humide! Fanny +entendant parler de sa mère, jeta ses deux bras au cou +de son père; elle appuya sa tête blonde sur la poitrine +du vieillard; ce fut alors seulement que cette +larme après avoir roulé sur le visage du général, rejaillit +<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +sur le visage de son joli enfant: le bon père se +sentit soulagé.</p> + +<p>—Bonsoir, dit-il, bonsoir, ma fille; bonsoir, mon +bon garçon. Voilà une femme, elle a la grâce et la +beauté de sa mère... Elle ne craint pas plus le tabac +et la fumée que moi, son père. Aussi je l'ai élevée au +gré de mon cœur. Quand elle vint au monde, et que +sa mère me la donna d'une main tremblante, il y avait +huit nuits et huit jours que je n'avais fumé; j'étais +défait et livide! J'avais prié le bon Dieu, tremblant +comme un moine espagnol qui abjure! Quand j'eus +mon enfant, je repris ma fumée, et je couchai ma +fille en son petit berceau-voyageur. Nous étions en +Espagne alors: beau pays! J'envoyai chercher une +nourrice andalouse, une nourrice comme pour un +empereur. Elle arriva la nourrice, grosse mère +rebondie, œil noir, cheveux noirs, visage idem, mais +tout le reste était très-blanc. Je la vois encore; elle +tenait à la bouche un long <i>cigaretto</i> que lui avait +donné quelque muletier en passant sur la route.—Tenez, +Maria! prenez cet enfant. Bien! nourrice, +garde ton cigare; je n'ai pas peur de la fumée, +commère; ma femme non plus. Et ma fille se jeta +sur le sein de la nourrice, et comme je m'approchai +pour voir comme elle allait s'y prendre, halte-là, +la nourrice l'enveloppa dans un nuage, et moi, je +me fis apporter ma pipe, et je ne quittai plus la +nourrice. Je fumai avec elle aussi bien que j'aurais +fumé avec un capitaine de dragons; aussi vous comprenez +quel plaisir c'est pour moi, de savoir que ma +fille aime son père et les plaisirs de son père. Quel +bonheur de pouvoir entrer partout chez soi, sans avoir +<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> +à redouter certaines limites. Aussi bien je te promets +un mari qui saura fumer comme ton père, mon enfant; +c'est le moyen de n'avoir ni un débauché, ni un +joueur, ni un faiseur d'esprit, ni un moqueur, ni un +oisif; mais un brave homme, aimant sa maison, sa +femme et son feu. C'est moi qui te le promets, +Fanny, tu n'épouseras jamais qu'un fumeur.</p> + +<p>J'avais pris machinalement la pipe du général, et, +l'entendant parler avec tant de véhémence, j'avais approché +le tuyau de ma bouche et j'étais dans l'attitude +d'un homme qui médite ou qui fume, quand le +général, me regardant avec la plus profonde pitié:—Pauvre +espèce! et quelle triste génération! Allez +donc en Egypte, ou prenez Moscou avec des gaillards +de ce calibre! A ton âge, morbleu! j'étais un homme +de fer: les femmes, le froid, le chaud, la bataille, le +sommeil, le plaisir, rien n'y faisait; je n'aurais pas +reculé d'un pas, devant un excès quel qu'il fût; c'est +qu'alors nous avions des âmes d'une haute trempe. +Vous autres, tout au rebours, vous êtes une race +molle et blafarde, pitoyable à voir. C'est une grande +misère ces jambes grêles, ces mains mignonnes, ces +poitrines rétrécies, ces visages pâles, ces cheveux +bouclés, cette barbe qui serpente au hasard, ces voix +flûtées, et de dire que tout cela s'appelle un homme! +Un homme, <i>morbleu</i>! Un homme aujourd'hui, sais-tu +ce que c'est? C'est quelque chose qui sait le latin, qui +lit des journaux, qui déclame des vers, qui se lève à +huit heures, qui se couche à onze, qui boit de l'eau, +et fume des cigares en papier. Vos hommes portent +des gants jaunes, ils ont des habits étroits, ils affectent +de montrer leurs dents et leurs gencives, ils ont +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +un lorgnon à leur cou parce qu'ils n'y voient pas, ils +parlent beaucoup et toujours; surtout ils parlent +de préférence des choses qu'ils ignorent et des pays +qu'ils n'ont pas vus: de l'Espagne, de l'Alhambra, +de l'Orient, où ils ne sont jamais allés, et des bains +turcs, dont ils n'auraient aucune espèce d'idée, +même quand ils seraient allés en Orient.</p> + +<p>—Général, lui dis-je, vous revenez aux bains turcs +par un long détour; il serait plus charitable de me +dire tout de suite, l'histoire que vous avez envie de +me conter à ce sujet.</p> + +<p>—Laissez ma pipe! laissez ma pipe, monsieur! me +cria le général, sans répondre à ma réponse. Veux-tu +bien laisser ma pipe! toute muette qu'elle est, et +toute vide, il y a encore assez de feu dans ses cendres, +assez d'âme en ce corps éteint, pour vous jeter +ivre-mort sur ce tapis jusqu'à demain!—Or ça, bonsoir, +mon doux enfant! bonsoir ma fille! Et il embrassa +son joli enfant, et la jeune fille se retira en me disant, +à moi aussi: <i>Bonsoir!</i></p> + +<p>Le général la suivit des yeux; la porte du salon se +referma, et je croyais voir encore la charmante apparition. +Quand il fut dit que nous ne la reverrions plus +que le lendemain, nous fûmes d'une grande tristesse +son père et moi; il se rejeta dans son fauteuil de très-mauvaise +humeur: et moi, regardant la pendule, tout +à l'heure si rapide, et si lente à présent, je pensai, +avec un soupir, qu'il fallait que cette aiguille fît +le tour du cadran, avant de vous revoir, ma chère +Fanny! Il y eut entre le général et moi un silence qui +dura plus d'un quart d'heure, et muets tous les deux, +nous eûmes une de ces longues conversations qui +<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> +viennent du cœur, si pleines de choses, et de tendresse +et de serments d'amitié; une conversation du +sixième sens, entre un vieillard indulgent et un jeune +homme honnête qui se donnent, sans le savoir, lui un +fils de plus, lui un second père. C'est ainsi que, peu +à peu, nous fûmes consolés, pensant tous les deux au +lendemain.</p> + +<p>Quand nous eûmes bien épanché notre cœur dans +ce silence, et quand tous nos secrets intimes, de lui +à moi, de moi à lui, furent épuisés, la conversation +reprit son cours:</p> + +<p>—Fais le thé, me dit-il, charge ma pipe, ranime +le feu, et buvons du thé, puisque aussi bien, pauvre +monsieur, le rhum vous monte au cerveau, comme +le tabac. Trop heureux encore si monsieur peut dormir, +quand il aura deux ou trois tasses de thé vert +dans le cerveau.</p> + +<p>Il se prit à sourire; je découvris la théière, je chargeai +la pipe; le tabac et le thé jetèrent leur arome. +Le général se retourna pour regarder le portrait de +sa fille; de sa fille, son regard se porta sur moi, sur +le thé, sur sa pipe: il avait dans cet instant la physionomie +heureuse d'un homme heureux.</p> + +<p>—Quand je suis avec toi, me dit-il, une chose me +chagrine et me gêne étrangement; je suis mal à l'aise +avec vous autres, jeunes gens d'une époque où tout +est gêne et souffrance. Ah! vous êtes trop sages pour +un vieux comme moi: je n'oserais pas parler plus librement +devant vous, que je parlerais devant ma fille. +Enfants! vous n'avez pas vu le Directoire? Vous n'avez +pas assisté à ce moment de plaisirs solennels, quand +toute la France, enfin délivrée de l'échafaud, se ruait +<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> +dans toutes les jouissances de la vie et de la jeunesse, à +la façon d'un écolier échappé aux étrivières du pédagogue. +Les guerres d'Italie, le général Bonaparte et +l'Egypte marchèrent à ce réveil délirant. J'eus le +bonheur de faire partie de l'Europe active; je fus +soldat à la suite du grand homme, et, quant aux +scandales du Directoire, je ne fis que les entrevoir. +Cependant, je m'en souviens encore, et quand ma +fille dort entre ses rideaux blancs, j'aime à parler de +tout cela avec toi, mon enfant.</p> + +<p>—Général, répondis-je, il me semble que vous +calomniez bien fort la génération présente. Tant s'en +faut qu'elle soit aussi chaste que vous l'imaginez: +elle est née en toute hâte, elle a le sentiment des +grandes passions, elle n'en a pas la force. Il n'y a plus +de Lauzun, il n'y a plus de Cambronne, il y a des +rêveurs qui lisent les <i>Méditations poétiques</i>. C'est notre +petite santé qui fait nos grandes vertus, mon général, +mais, de grâce, ne le dites à personne, et surtout n'en +parlez pas à votre enfant qui dort!</p> + +<p>Et maintenant, à présent qu'il est onze heures, que +votre pipe est brillante comme une étoile, que le thé +est versé pour nous deux, si vous me racontiez votre +scène dans les bains des femmes turques? Faisons +cette débauche à nous deux, le voulez-vous?</p> + +<p>—Oh! reprit-il, ceci est une belle histoire, et je +vais te la conter; aussi bien, depuis sept heures du +soir, je suis fatigué de vous entendre parler de +l'Orient comme vous faites; je suis las de vos vers, de +vos descriptions, de vos contes, de vos grands livres +à gravures sur l'Egypte, moi qui ai vu et touché +l'Egypte!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> +A la fin, il commença brusquement ce récit si +longtemps attendu:</p> + +<p>«J'étais à bord de <i>l'Orient</i> avec le général Bonaparte; +nous allions en Egypte lui et moi, lui général, moi +soldat. Nous sommes entrés à Malte ensemble; nous +avons débarqué ensemble dans la même chaloupe, +suspendus à la même corde, sur le rivage. Il me tendit +la main à moi soldat. Il a tendu ainsi sa main à +dix armées; puis nous avons pris tous les deux +l'Alexandrie d'Alexandre le Grand. Il fallut aller au +Caire; traverser le désert et les Arabes: point de +verdure, point d'eau, des puits comblés, et le mirage +qui faisait de tous ces sables, autant de lacs argentés +sous un ciel de France! C'était beaucoup souffrir. +Bientôt nous passâmes devant les pyramides. Tout +seul, Desaix passa sans lever son chapeau à tous ces +siècles qui nous saluaient de ces hauteurs. J'étais à +l'avant-garde et j'entrai au Caire un des premiers. +Nous avions eu tant de chagrins, de malheurs et de +peines pour arriver jusque-là! Nous avions eu soif si +cruellement et si souvent! Je dis à quelques-uns de +nos compagnons:—Mettons-nous quelque peu sur +une hauteur, pour nous reposer, et voir entrer le +général en chef!</p> + +<p>»Justement, à l'entrée de la ville, il y avait un petit +bâtiment sombre et sans grâce. Au sommet de la +maison, sur le toit, s'étendait une terrasse au grand +air, qu'abritait la muraille d'un palais. Sur cette terrasse, +nous fûmes nous placer, mes amis et moi. Il y +avait six jours que nous n'avions été à l'ombre, six +jours que nous n'avions eu un moment de repos: que +cette halte était belle, et nous cinq, sur un des toits de +<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> +la ville conquise, étions-nous haletants et curieux!</p> + +<p>»Au loin, tout bruissait, tout frissonnait. Le bruit +d'une armée en marche est plus formidable que le +tonnerre. Entendez-vous les premiers pas des soldats +républicains, et le pas du général, qui battait plus +haut, à lui seul, que tous les autres réunis: le tambour +et la trompette, le coq gaulois aux ailes déployées +qui nage dans les trois couleurs, l'arc-en-ciel triomphal? +Bravo! Nous vîmes entrer tous ces travaux, +tous ces dangers, tous ces Français, tout ce général; +il nous semblait, du haut de ce toit propice, que nous +nous voyions passer. En présence de cette gloire, +nous nous levâmes, pénétrés de respect; et, comme +nous avions oubliés d'être chrétiens, nous criâmes en +vrais croyants: <i>Dieu est grand!</i></p> + +<p>»Il y a des heures où la religion est un besoin. +C'était la première fois, depuis mon départ, que je +m'avisais de croire en Dieu!</p> + +<p>»Au moment où nous nous levions tous les cinq, +battant des pieds et des mains et criant: <i>Dieu est +grand!</i>, le toit fragile vient à s'enfoncer mollement +sous le faix; étonnés, et ne sachant pas ce que nous +devions craindre, nous nous sentîmes descendre +au milieu d'une vapeur odorante, chaude vapeur +pleine de volupté et de repos; un instant nous +crûmes au paradis de Mahomet.</p> + +<p>»Vous autres de la génération nouvelle, si vous aviez +cette histoire à raconter, vous seriez une heure à décrire +ce bain turc, à examiner ces femmes turques +presque nues; vous diriez la blancheur de leur peau, +la beauté de leurs lèvres, la petitesse de leurs pieds, +la finesse de leur taille, la couleur de leur prunelle et +<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> +la longueur de leurs cheveux, éternels descripteurs +que vous êtes! Malheur à la description, elle a tué +l'intérêt du récit et du voyage. La description, c'est +votre maladie à vous autres, vous ne sentez rien en +bloc. Qu'un de vous entre au sérail, de toutes ces +beautés, le maladroit n'en verra qu'une seule, détruisant +ainsi l'effet de cet accident heureux.</p> + +<p>»Nous, au contraire, nous étions cinq au milieu de +vingt femmes effrayées; cinq Français, dont un Corse +qui devenait plus Français chaque jour, à mesure que +Bonaparte gagnait une victoire. Tous les cinq, tombés +au milieu de vingt baigneuses. Oh! quel bonheur d'échapper +un instant au bruit, au soleil, à la poussière, +à la gloire de la ville! Quel bonheur de voir enfin +l'Orient dans ses mystères! Pas un de nous ne se mit +à réfléchir, à décrire, et notre premier soin fut de rassurer +du geste et du regard, ces odalisques muettes. +Bientôt nous fûmes compris par ces dames toutes rassérénées, +bientôt nous fûmes à l'aise comme dans +un salon français tout rempli de femmes habillées à +la grecque. Ce lieu était silencieux, caché, rempli +d'une molle vapeur. L'eau froide et l'eau chaude coulait +au milieu,—et les mains grêles des baigneuses +jetaient cette eau sur leurs beaux corps; chacune +d'elles se jouant avec le miroir transparent. Puis, +c'étaient de petits cris de joie, et des cris effarés, des +mouvements de curiosité haletante, des rivalités charmantes. +Elles étaient là, ces vingt princesses et +reines de beauté, qui avaient quitté le harem pour le +bain; elles étaient dans leur moment de liberté, espérant +beaucoup de la guerre et de la conquête, et +répétant en toute espérance le nom sauveur de Bonaparte, +<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> +qu'elles savaient par cœur. Le nom de Bonaparte +était déjà un nom si grand, que les <i>muets</i> eux-mêmes +l'auraient tous répété au besoin.</p> + +<p>»Alors nous fîmes, à notre tour, nos ablutions au +bord du ruisseau d'eau tiède. Nos compagnes, en +riant, nous couvrirent d'essence de roses; elles démêlèrent +nos cheveux, elles blanchirent nos visages, +elles nous offrirent le sorbet dans des coupes de cristal. +Elles murmuraient doucement à nos oreilles; +elles s'étonnaient de nous voir si polis et si doux, leur +souriant avec tendresse, et leur baisant respectueusement +les mains!</p> + +<p>»Cependant, au dehors, nous entendions retentir +les tambours français, et nous vidions nos coupes à la +santé de nos frères d'armes, plus glorieux et moins +heureux que nous.</p> + +<p>»Je n'ai jamais été plus content de ma vie. En Espagne, +il est vrai, je me suis hébergé dans des couvens +de moines tout ruisselants des vins de Malaga et +de Porto; je suis descendu en Italie au milieu de la +vapeur des roses, après avoir traversé les Alpes chargées +de neiges; en revenant de Moscou, mort de misère, +en haillons et les pieds nus, je fus accueilli par +une comtesse polonaise de dix-huit ans, qui me mit +dans son lit de batiste et de velours, comme elle eût +traité son propre fils, la chère femme! Eh bien, jamais +dans cette joie extrême qui succède à l'extrême +douleur, dans cette extrême abondance qui remplace +une horrible disette, je n'ai éprouvé ce que j'ai éprouvé +dans mon bain du Caire! Au milieu de mon sérail à +moi, le sultan à trois chevrons, témoin de leur coquetterie, +de leur abandon charmant, il me semblait que je +<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +prenais ma revanche de toutes mes fatigues, de toutes +mes privations depuis que j'avais quitté la France. +A la fin, j'avais trouvé cet Orient après lequel nous courions +tous; je les avais trouvées ces houris qui nous +agitaient dans nos rêves sous les tentes du camp; le +premier, j'avais mis vraiment le pied sur cette terre +de féeries. Sézame, ouvre-toi!... En ce moment, nous +étions plus réellement les vainqueurs du Caire que ne +l'étaient Bonaparte et le reste de l'armée, et voilà +pourquoi, si vieux que je suis, je te rappelle tout cela +en détail.</p> + +<p>»Quand les femmes turques sont au bain, pas un +homme, quel qu'il soit, n'a le droit de les troubler. Les +nôtres restèrent longtemps au bain, ce jour-là. Mais +enfin il fallut se séparer. Pour leur dire adieu, nous +leur donnâmes à toutes un nom: adieu, Louise! +adieu, Victoire! adieu, Fanchette! adieu, Marion! +adieu, toutes! adieu, les belles! adieu, les houris! +adieu, mes amours! adieu, <i>Fanny!</i> Quand je dis +Fanny, je me trompe; c'est le nom de ma fille, et c'est +un nom que je ne donnerais pas, pour le bâton d'un +maréchal, à la femme du Grand Turc: mais adieu, +Clarisse! Agathe, adieu! adieu, Zoé! Nous réunîmes +en bloc tous les noms de nos premières amours, et +ces noms de Paris, ces noms de nos soirées de fête, +ces noms de nos théâtres ouverts de nouveau, ces +noms de nos couvents détruits, ces noms français, ces +noms en robes grecques et romaines, aux pieds nus +et chargés de diamants, nous les fîmes retentir dans +ce bain des péris, qui les prit pour les noms les plus +voluptueux de l'Orient. Nos adieux furent longs. Quels +sourires, que de larmes! que de belles mains tendues +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> +vers nous! Déjà battait la retraite du soir; déjà les +sons de la diane nous rappelaient à la garde du +camp.</p> + +<p>»Mais hélas! hélas! comment sortir de ce piége enchanté? +Le toit est enlevé, la muraille est à pic.—Il +était si facile de se laisser glisser sur l'humide mosaïque: +mais comment remonter? à la porte, veillent +les esclaves; à la porte, si l'on nous voit, nous entendrons +des cris féroces, nous aurons désobéi au général; +nous exciterons une révolte dans la ville soumise +à peine; le musulman jaloux invoque Allah!... Ces +femmes sont perdues, et nous serons fusillés sur +l'heure. Voilà ce que nous disions entre nous, mais +en vrais soldats, sinon sans reproches, au moins sans +peur.</p> + +<p>»Albert, qui était déjà caporal, tirant de sa poche la +proclamation du général, se mit à lire solennellement +de la proclamation militaire, les passages qui pouvaient +nous concerner!</p> + +<div class="blockquote"> +<p class="left5">«Soldats,</p> + +<p>»Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent +les femmes différemment que nous; mais, dans +tous les pays, celui qui <i>outrage</i> une femme, est un +monstre.</p> + +<p>»Article 1<sup>er</sup>. Tout individu de l'armée qui aura <i>outragé</i> +une femme sera fusillé.</p> + +<p>(Signé) <span class="smcap">Bonaparte</span>, <i>membre de l'Institut National</i>.»</p> +</div> + +<p>»Nous sommes perdus, disait le caporal Albert, +nous sommes perdus, ma chère Margot, même si ces +dames nous pardonnent nos <i>outrages</i>. Parlant ainsi, +<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> +Albert embrassait une grosse Géorgienne aux yeux +noirs.</p> + +<p>»Rufo, qui était Corse et fanfaron:—Bah! dit-il, +le général est mon cousin, et il ne voudra pas nous +<i>chagriner</i> pour si peu. Tous les Corses voulaient être +les cousins de Bonaparte.</p> + +<p>»Eugène, qui était des bords du Rhône, Eugène qui +avait été clerc de procureur dans l'étude de sa mère, +en ce temps-là les gens de loi étaient rares, rassurait +Philippe qui tremblait de tous ses membres.</p> + +<p>—Lis cette loi avec soin, Philippe, interprète-la, +ne t'attache pas à la lettre, et tu seras sauvé.</p> + +<p>«Sera fusillé celui qui aura outragé une femme.» +Or, nous n'avons outragé personne ici, mesdames. +Et les pauvres femmes avaient l'air de répondre: O +Dieu du ciel! vous ne nous avez pas outragées, +M. Albert, vous non plus, M. Rufo, ni vous M. Philippe, +et vous M. Eugène; quant à moi, j'avais peine +à me dégager d'une pauvre jeune fille qui me tenait +embrassé de ses deux bras: Je ne t'ai pas outragée, +n'est-ce pas, Elvire?</p> + +<p>»Dans ce temps-là, il y avait à Paris beaucoup de +femmes qui s'appelaient Elvire, en l'honneur d'Ossian, +le poëte favori du général en chef; je ne sais pas quel +nom elles portent aujourd'hui.</p> + +<p>»—Et puis nous avons toujours Rufo, le cousin-germain +du général, qui nous empêchera d'être fusillés, +mon bon Philippe. Philippe tremblait toujours +de tous ses membres, malgré la sage interprétation +de la loi.</p> + +<p>»La position devenait critique, et nous étions perdus +en effet, si l'une de ces dames, la grosse et bonne +<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> +Géorgienne, ne se fût avisée d'un stratagème auquel +nous n'aurions pas pensé. Au moment où la pâleur +commençait à envahir tous les visages, la Géorgienne +se plaça sans mot dire contre la muraille, justement +sous l'ouverture du plafond par laquelle nous étions +descendus: ce fut la base solide sur laquelle nous +improvisâmes l'escalier libérateur. Marion au bas du +mur, Louise grimpa sur Marion, Fanchette sur Louise, +Victoire sur Fanchette; comme elle était la plus +grêle et la plus légère, la pauvre fille qui m'embrassait +grimpa sur Victoire; elle fut le dernier échelon +de cette échelle animée, échevelée et pleurante, qui +devait nous rendre à la liberté. Philippe grimpa le +premier sur cette échelle, et tremblant qu'il était, il +meurtrit plus d'une blanche épaule, il égratigna plus +d'un visage, il ne dit adieu à personne, il se voyait fusillé +le lendemain matin! Rufo, plus sage, eut grand +soin de ne pas laisser flotter son sabre; mais comme +il avait sa chaussure entre les dents, il n'eut pas un +seul baiser à donner à cette échelle vivante qui tremblait +sous son poids.</p> + +<p>»Restés tous les trois dans le bain, Eugène, Albert +et moi, nous oubliâmes toute discipline et ce fut à +qui de nous monterait le dernier:—A toi, Eugène, +disait Albert. Eugène ne voulait pas monter.—A toi, +Albert; Albert montait les premières marches: il +arriva ainsi au troisième échelon; il l'embrassait avec +l'ardeur d'un capitaine de la garde, puis, folâtre enfant +qu'il était, il se laissait doucement glisser jusqu'à +terre, pour recommencer son escalade. Par Mahomet! +disait Albert, je reste ici, j'y suis bien, je veux être +fusillé; vous autres, fuyez et laissez-moi. Eugène se +<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> +suspendit à ces belles femmes rieuses et pleines de +grâce; une fois sur le toit, il voulut redescendre, et +tout à coup plus d'escalier, l'escalier était à bas, qui +dansait en pleurant. Et nous voilà narguant Eugène <i>le +parvenu</i>. Lui cependant:—Viens donc, Albert, viens +donc, Georges, venez... ou je vais redescendre! +Et nous de danser la farandole, narguant Eugène: +<i>Tu n'iras plus au bois, les lauriers sont coupés</i>.</p> + +<p>»A la fin, je dis à maître Albert:—Albert, il faut +sortir d'ici, absolument. Qui de nous sortira le dernier? +Va d'abord, tu me donneras la main. Sois bon enfant; +je t'ai donné une bonne place au premier rang, si bien +que tu as manqué d'être tué à mes côtés, et tu dois +t'en souvenir!</p> + +<p>»Albert, touché de mon discours, m'embrassa +comme s'il eût embrassé la Géorgienne. L'escalier +se forma de nouveau; on choisit les femmes les +plus fortes; j'ai toujours été d'un embonpoint si +ridicule! Je ne sais comment cela se fit; mais ma +jolie brune était encore assise au sommet de l'échelle; +elle me regardait d'un air pénétré.</p> + +<p>»Je fus fidèle à ma parole, et je montai tout de suite +après Albert. Je me faisais léger et petit, de mon +mieux; je montai lentement. Je sentis plus d'une poitrine +haletante; j'entendis plus d'une voix qui me disait +adieu dans cette langue inconnue qui vient du +ciel. J'atteignis enfin au sommet; Albert et Eugène +me saisirent de leurs bras nerveux et m'attirèrent... +à eux. Hélas! hélas! à cet instant même ou j'étais +exaucé, j'eus un des plus violents chagrins de ma vie.</p> + +<p>»A ces mots, le général déposa sa pipe, il avait du +chagrin plein le cœur!—Figure-toi, Théodore, que +<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> +la jolie brune, cette petite fille de seize ans, le dernier +échelon dont je t'ai parlé, s'attachait à moi avec tant +de force, qu'elle vint avec moi sur la plate-forme; une +fois sur la plate-forme, elle se jette à mes pieds, +les mains jointes, sans vêtements, priant, s'arrachant +les cheveux, et parlant, d'une voix si douce et +si plaintive, que je la comprenais, comme si j'avais le +don des langues. Elle se tordait, elle criait; elle se +leva, elle m'embrassa; elle me disait en arabe: «Ne +me laisse pas ici toute seule! emmène-moi, je serai +ton esclave, je serai ta femme!» Eugène, Albert et +moi, voyant cette douleur, cette beauté, ces cheveux +épars, ce sein nu, cette pauvre femme hospitalière +et si bonne, tout cela, l'âme et sa belle enveloppe, +qu'il fallait abandonner sans retour, nous fûmes près +de pleurer, comme elle pleurait.</p> + +<p>»Ce fut une douleur suprême. A mon tour j'étais à +ses pieds, je l'embrassais avec délire; je lui dis adieu +avec des larmes; Eugène, Albert la rendirent doucement +à ses compagnes. Puis, tout à coup, pour la ranimer, +voilà toutes ces femmes qui frappent dans leurs +mains, et remplissent l'air de leurs cris. La porte fut +ouverte avec fracas; les esclaves accoururent; les +femmes se voilèrent, et de leurs mains brûlantes elles +montrèrent ce toit entr'ouvert, et ces chrétiens qui +s'enfuyaient.</p> + +<p>Les époux de ces femmes remercièrent Allah, dans +leur prière, du danger dont il les avait préservés.</p> + +<p>Le toit fut réparé, le lendemain, avec du fer.</p> + +<p>Quant à nous, moi pleurant, eux riant, tous les cinq +épanouis, frais comme des roses, reposés comme un +sultan, couverts d'essences, chargés d'amulettes, d'anneaux +<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> +d'or et de chapelets d'ambre, nous rentrâmes +au camp, à la faveur de la première confusion.</p> + +<p>»Nous fûmes salués à notre entrée, comme cela était +dû à des gens de l'avant-garde qui s'étaient battus les +premiers, et qui étaient signalés nominativement dans +l'ordre du jour. Seulement, les camarades trouvèrent +que nous portions avec nous une odeur insupportable: +l'essence de rose étant peu connue alors, et peu +en usage dans le camp.</p> + +<p>»Le lendemain, nous étions nommés sous-officiers +tous les quatre; Albert était officier tout à fait.</p> + +<p>»Un mois après, j'avais la peste à Jaffa.»</p> + +<p>Le général achevait son récit quand il sentit quelque +chose qui touchait légèrement son épaule; il se +retourna vivement, et le visage couvert de rougeur.</p> + +<p>C'était son lévrier favori qui, dans un accès de tendresse, +lui disait <i>bonsoir</i>.</p> + +<p>—Tu m'as fait une horrible peur, Vulcain, dit le +général, j'ai cru que c'était ma fille qui nous écoutait: +quelle honte c'eût été pour moi!</p> + +<p>Je me levai.—Bonsoir, général.</p> + +<p>Il me prit la main:—Bonsoir, mon enfant.</p> + +<p>Je sortais, il me rappela.</p> + +<p>—Fais-moi le plaisir de couper ta barbe et tes +moustaches; fais-moi le plaisir de ne plus mettre de +gants jaunes, et de ne plus porter de lorgnon, veux-tu?</p> + +<p>Nous avions de si bonnes moustaches nous autres +dans l'armée, des mains si nerveuses, une barbe si +noire et de si bons yeux, que toutes vos moustaches, +et vos gants jaunes, et votre barbe, et vos lorgnons, +et.... vos bains Vigier, me font pitié!</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p> + +<h2>LE VOYAGE DE LA LIONNE</h2> + +<p class="p2">Puisque aussi bien on ne fait plus de drames, enfermés +que nous sommes dans le cercle vulgaire des +empoisonnements et des meurtres, je veux vous raconter +une action, terrible jusqu'au sang, amusante +jusqu'aux larmes; un drame à deux acteurs, comme +<i>Bérénice</i>; un drame qui commence et se dénoue au +pas de course; un drame sans contre-sens, sans barbarismes, +sans adultères, sans injures contre les prêtres, +sans préface et sans <i>gracioso</i>; un drame enfin comme +on n'en fait plus.</p> + +<p>Cette fois, vous serez délivrés de l'exposition qui +explique, du confident qui raconte, du héros qui dit: +<i>Je suis Agamemnon</i>, ou bien, <i>je suis Oreste</i>; vous serez +délivrés de l'amoureux qui roucoule, et du récit final, +voilà pour le drame antique. Vous n'aurez aucun des +désagréments du drame moderne: le moyen âge, les +vers coupés, les décorations aux vitraux gothiques, +les nains, les fous et les varlets, la bonne dague de +Tolède, et les bonds extraordinaires de l'héroïne qui +se roule au cinquième acte, la ceinture défaite, le +sein nu, l'œil en feu, la voix d'un pathétique enrouement.</p> + +<p>L'origine du drame que je raconte remonte à la +<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> +guerre d'Alger. De l'Afrique nous sont venus déjà +Mithridate, Jugurtha, Monime, et tant d'autres, sans +compter saint Louis, tel que l'a vu M. de Chateaubriand. +Ma nouvelle héroïne est africaine. Outre les +trésors de la Casauba et le mauvais tabac, nous avons +encore reçu de nos conquêtes récentes, la plus belle +cargaison de lions, de panthères et de tigres. Au +bruit que faisaient ces gladiateurs hurlant, on se fût +cru aux jeux du Cirque, au commencement d'un +nouveau siècle, au triomphe de César. La guerre d'Afrique +nous a mis en provisions de lions, pour vingt +bonnes années. Au jardin des Plantes, on ne les +compte plus. Ils sont chez eux, ils grandissent, ils +font leurs dents, ils répondent en chœur aux folles de +la Salpétrière, quand elles hurlent dans la nuit, par +un temps d'orage; ils sont chez eux, nourris, blanchis, +portés, et tout le reste du compte que le valet +du <i>Joueur</i> présente au père de son maître, dans Régnard:</p> + +<p class="poem">Nourri, logé, servi, désaltéré, porté.</p> + +<p>Or, dans ce débordement de bêtes féroces, dans +cette invasion du drame africain, il est arrivé que les +gouvernements n'ont pas été les seuls à s'apercevoir +des bienfaits de la conquête. De simples particuliers +ont été traités comme des rois; le désert a jeté à profusion +ses largesses; dans cette grande battue, au +milieu des sables brûlants, le simple citoyen n'a pas +été oublié; on a fait des bourriches particulières de +panthères et de chacals: je connais, pour ma part, +un grand orateur de ce temps-ci, qui a reçu une +<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> +lionne vivante par le roulage, comme il eût reçu trois +lapins et deux perdrix, de la forêt de Fontainebleau. +«A Monsieur Chaix-d'Est-Ange, à Paris.»</p> + +<p>Cette lionne était un gage de souvenir auquel mon +ami fut sensible. Il écrivit sur le registre des messageries: +<i>reçu une lionne en bon état</i>, comme ce soldat +de l'empire écrivant: <i>reçu un pape</i>; tant nous sommes +apprivoisés avec les puissances les plus redoutées +du monde! Voilà donc la lionne au milieu de +la basse-cour de l'illustre avocat. La pauvre bête était +à bout de ses forces; l'espace étroit de la cage, la +longueur du chemin, la mauvaise nourriture, les +regrets du pays natal, l'avait rendue humble et soumise. +Ainsi Coriolan, au foyer du roi des Volsques.</p> + +<p>Cependant la jeune lionne eut bon accueil! Chacun +lui fit fête, en cette maison hospitalière. Le jeune enfant +prit la lionne pour le chien qu'il avait perdu, et +la caressa de la main, en l'appelant <i>Fidèle</i>. Remarquez, +tous, que mon drame ici commence; ma lionne, +affligée et pleurant la patrie absente, c'est la jeune +princesse captive dans <i>Rodogune</i>, qui commence par +des larmes, et finit par empoisonner, ou peu s'en +faut, sa belle-mère; mais n'anticipons pas sur les +événements.</p> + +<p>Plusieurs jours se passent. La lionne dort et mange, +et bondit sous les yeux de son maître; elle se réjouit +au soleil, elle se livre à ces naïfs et silencieux bâillements +de la bête fauve, si jolis et si gracieux, qui font +honte à nos bruyants et stupides bâillements d'hommes +civilisés. La lionne enfin développe ses griffes, elle +essaie ses dents; son cœur bondit, elle se sent lionne. +Déjà la passion la prend comme l'Iphigénie de Racine, +<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> +elle se sent Iphigénie: un beau matin, hors d'elle-même, +elle rugit! A ce rugissement toute la maison +s'éveille en sursaut.</p> + +<p>C'est donc au premier hurlement de la lionne, que +commence l'action de mon drame. Nous assistons +tous, sans nous en douter, aux premières explications +d'Agamemnon avec Clytemnestre. La bête a rugi, +sauve qui peut! La mère de famille a peur, la jeune +servante a peur, le jardinier s'appuie sur sa bêche, +prêt à en faire une arme défensive; le joli enfant lui-même +retire, effrayé, sa petite main embarrassée dans +la crinière naissante: voilà la terreur, voilà les passions +qui s'éveillent, l'héroïne va sortir des bornes de +la passion. Prenez garde au poignard, au poison, aux +colères de l'amante dédaignée; prenez garde aux +griffes de la bête fauve, et sauve qui peut! Pour ma +part, à l'Hermione de Racine, au cinquième acte, +terreur pour terreur, colère pour colère, je préfère +la lionne de Saint-Mandé.</p> + +<p>En effet, la scène se passe à Saint-Mandé, au fond +du joyeux village, un jour de foire, et dans une maison +pleine d'éloquence, de talent et de douces vertus +domestiques. Le premier mugissement de la bête +africaine a détruit le calme de cette maison. Adieu la +sécurité de la mère! adieu les chansons de la basse-cour! +adieu les joies de l'enfance! adieu les visites +des amis! Le rugissement a tout changé; c'en est fait, +il faut que cette terrible hôtesse déguerpisse; il faut +qu'il parte, cet hôte du foyer qui a balayé les cendres +de sa tête et qui parle en Romain; il faut partir. La +lionne part; elle s'en va, où vont tôt ou tard, tous les +lions bourgeois, au jardin des Plantes! la lionne rugit +<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> +bien haut à cette heure, et le chemin est bien long de +Saint-Mandé, au <i>jardin du Roi</i>!</p> + +<p>Nous sommes dans le temps du courage civil, le +plus beau de tous les courages. Comment sommes-nous +devenus si hardis et si braves, nous autres bourgeois? +je l'ignore, mais c'est un fait irrécusable. La +peste est au loin qui brûle et dévore, on se précipite +à qui va l'étudier de plus près. L'émeute hurlante se +promène à travers la cité, les mains pleines de pavés, +le garde national achève son dîner, il s'habille, et son +fusil sous le bras, il va à l'émeute, comme il irait à +l'Opéra. Nous sommes les hommes de l'heure présente; +que cette heure apporte un danger, un plaisir, +qu'importe? Allons! Voilà donc un homme qui est un +des premiers du barreau de Paris, rare et brillant +esprit, éloquent, généreux, aimé de tous, qui dit +adieu à sa femme, à ses deux enfants, et qui fait venir +un fiacre pour aller de Saint-Mandé au jardin des +Plantes, tête-à-tête avec une lionne qui rugit!</p> + +<p>Le fiacre arrive. Il est semblable au juste d'Horace: +sur les débris du monde il ouvrirait encore sa portière +au Chaos, si le Chaos voulait le prendre, à l'heure.—Montez, +madame! Et voilà ma lionne qui monte, +et son maître après elle; ils sont assis l'un et l'autre, +et fouette cocher! Le cocher s'en va, fumant sa pipe +aussi tranquillement que s'il s'agissait encore d'enlever +Manon Lescaut, de l'hôpital.</p> + +<p>D'abord la voyageuse fut assez calme. Elle se tenait +gravement assise:</p> + +<p class="poem">Sur les coussins poudreux du char numéroté.</p> + +<p>Dans ce char, le troisième acte de notre drame +<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> +s'accomplissait lentement comme, en général, s'accomplissent +tous les troisième acte, quand on +dirait que l'action est finie, et que tout le monde +va être heureux. Mais bientôt l'action change de +face; le soleil était vif, l'air était doux. Les arbres +s'agitaient mollement sur la grande route; le voyageur +passait; tout était fête et joie autour du carrosse; +en ce moment, les tendres influences de +l'été qui s'en va, passèrent dans le cœur de la lionne.</p> + +<p>Tout à l'heure elle était calme et s'abandonnait +à cette heureuse façon d'aller; après le premier +silence, voilà ma lionne qui s'agite, et se réveille, et +secouant sa crinière, elle bondit, elle veut être libre, +et revoir les sables du désert, le soleil, les eaux +de la citerne. Oh! c'était une horrible joie, on l'eût +prise pour un long désespoir. Jamais elle n'avait hurlé +ainsi. Son guide cependant la voyant qui s'échappait +l'avait prise corps à corps; il la tenait embrassée au +fond du fiacre, il luttait avait elle jusqu'aux morsures; +il lui frappait la tête contre les parois de la voiture... +Elle mordait! Elle était en furie! Or, les chevaux +allaient toujours, et le cocher réfléchissait à part soi, +qu'il n'avait jamais assisté à de pareils ébats.</p> + +<p>Les stores étaient baissés. Du fond de la voiture on +entendait ces sourds rugissemens. La foule s'arrêtait +ébahie, et l'oreille niaisement tendue, elle disait: +«C'est quelque poëte qui passe, et qui déclame à +l'avance ses vers tragiques, pour les mieux lire à +l'Odéon.»</p> + +<p>A la barrière du Trône, on s'arrête: le commis de +la barrière, décoré de juillet, ouvre la porte de la +voiture; il aperçoit l'homme et la lionne, et comme il +<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> +n'y a pas contrebande, il referme la portière avec le +plus grand sang-froid. O que tu es admirable, honnête +courage civil!</p> + +<p>Cependant la lutte devenait à chaque instant plus +pénible, et l'homme se fatiguait à contenir cette bête +africaine. Bajazet était vaincu par Roxane, vaincu, +haletant, fatigué, tout prêt à tendre le cou au cordon +fatal. On arrive au jardin des Plantes, par la porte qui +donne sur le pont d'Austerlitz; la sentinelle de cette +porte, voyant une voiture, dit: On n'entre pas! On +répond à la sentinelle:—C'est un homme et un +lion! Elle réplique: <i>On n'entre pas!</i> si c'eût été le lion +sans l'homme, à la bonne heure! Cette sentinelle à +un haut degré, possédait le courage civil!</p> + +<p>A la fin l'homme à la lionne est à la porte de +M. Geoffroy Saint-Hilaire, ni plus ni moins. C'est donc +ici!... le fiacre s'arrête. Un petit garçon, un gamin de +Paris, héros des trois jours, se précipite à la portière +en chantonnant <i>la Marseillaise</i>! Ce héros est curieux +avant d'être avide. Un sou lui convient, mais surtout +il veut voir ce qui sortira de cette voiture si bien +close! O surprise! à la portière ouverte, il est nez à +nez avec la lionne, l'œil en feu, la bouche horrible, et +la crinière en désordre. Cet œil en feu, ces grincements, +ne sauraient étonner un gamin de Paris; qu'il +brise un trône, ou qu'il ouvre un fiacre, il ne recule +guère, et le voilà qui flatte la lionne de la main. Gouvernez +donc une ville qui peut jeter cet intrépide +lichen sur les murs, hors des murs, au sommet des +toits, sous les porches des palais, dans les clochers +des temples! Après le lierre qui ronge l'arbre, je ne +connais rien de plus tenace que le gamin de Paris.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> +Heureusement pour les gouvernants, le gamin de +Paris n'est pas toujours gamin; il prend de l'âge, il +s'amende, il devient sage et tourne au bourgeois: concierge +en quelque bonne maison, il se marie, et marié +avec femme, enfants et oiseaux, il devient le plus pacifique +des hommes. Ainsi s'est rencontré le portier +de M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ce digne homme, habitué +à tant de monstres, a reculé devant la lionne. +Etrange effet de l'habitude! Chaque jour, et par cette +même porte, il voit entrer des enfants à deux têtes, +des têtes à un seul œil, des colonnes vertébrales à +vertèbres recourbées, des hommes à trois bras, des +hommes sans bras, des cochons à six pattes, des +fœtus, des géants; beaucoup moins de géants que de +fœtus. Il n'y a pas un monstre de ce siècle auquel ce +portier n'ait ouvert la porte, et sans même dire à sa +femme enceinte: <i>sauve-toi!</i> Eh bien, cette lionne de +six mois a fait peur à cet homme qui a vu Rita-Christina +en chair et en os, qui a lu distinctement le nom +de l'empereur dans les yeux d'un enfant. Notre +homme et notre lion ont donc été forcés de s'annoncer +tout seuls, chez M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ils sont +entrés dans son salon, la bête et l'homme, et le domestique +est venu pour les recevoir; il a dit: asseyez-vous. +Le fiacre, sa course finie, est allé chercher +quelque noce à conduire, quelque baptême à faire, +un voyage à Bicêtre, ou, mieux encore, une de ces +lentes promenades au cimetière du Père-Lachaise, +qui sont si bien payées et fatiguent si peu les chevaux. +Le gamin de Paris restait à la porte, se tenant +prêt à aller chercher une autre voiture, quand la +lionne sortira.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> +Mais la lionne faisait antichambre dans le salon, +attendant M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ces savants naturalistes +sont d'étranges hommes! M. Geoffroy Saint-Hilaire +se faisait la barbe, quand la lionne entra. Si +on lui eût dit:—Monsieur, voilà le crâne de Marat; +voici l'embryon d'un crocodile; je vous apporte des +bords du Nil la momie d'un ibis, ou toute autre curiosité; +à coup sûr il eût posé son rasoir, et, laissant sa +barbe à moitié faite, il fût accouru: <i>Où est-il mon +crocodile?</i> <i>Où est-elle ma momie?</i> et cette barbe eût +attendu jusqu'au lendemain, le dernier coup de rasoir. +Si l'on eût dit encore à M. Geoffroy Saint-Hilaire:—Monsieur, +la maîtresse de Henri VIII, Anne de Boleyn, +est dans le salon, qui vient vous montrer la +fraise rouge qu'elle porte au-dessous du sein droit; +Zulietta, la belle Vénitienne, qui trouva J.-J. Rousseau +si poltron devant son téton borgne et charmant, +vous attend, pour vous prouver que Jean-Jacques +Rousseau s'était trompé; à coup sûr notre savant naturaliste +n'eût pas tenu à paraître rasé, même devant +ces dames?... Il se rase pour la lionne! Une lionne +bien conformée n'est plus qu'un solliciteur vulgaire; +qu'elle attende! L'homme et la lionne ont attendu +plus d'un quart d'heure; enfin, M. Geoffroy Saint-Hilaire, +rasé de frais, vint à la porte du salon; il indiqua +du doigt, la fenêtre par laquelle il fallait sortir +pour mener cette lionne à la ménagerie du jardin, son +dernier gîte... Et tout fut dit.</p> + +<p>Vous trouvez que mon drame languit; n'ayez +crainte; entendez rugir la lionne! Quand elle se vit +dans ce salon triste et mal meublé en velours d'Utrecht, +elle se débattit de plus belle; il fallut la traîner dans +<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> +le jardin, où elle voulait courir tout à son aise. Ici +j'aurais besoin d'un incident qui retardât quelque +peu la catastrophe! Un incident, de grâce! un incident! +Je me contenterais du plus vulgaire, de la lettre +de Tancrède ou de Zaïre, ou du canon d'Adelaïde! +Justement, quand l'homme et la lionne étaient à moitié +chemin, se traînant l'un l'autre à travers le jardin, +passe un bourgeois suivi de son chien! Le bourgeois +regarde bêtement la bête qu'on traîne, pendant que +la bête traînée regarde le chien du bourgeois. O bonheur! +ce chien sera pour moi la lettre de Zaïre ou de +Tancrède! A l'aspect du caniche innocent, la lionne +se renverse, elle mord, elle arrache le bras de son +conducteur, elle déchire tout son corps de ses ongles. +Le jeune homme n'a que le temps de crier au bourgeois: +<i>Sauvez-vous!</i> Le bourgeois prend amoureusement +son chien dans ses bras et se sauve!... Enée +emportant son père! A la fin, la lionne est libre et se +promène tranquillement. Son conducteur, épuisé de +fatigue et tout sanglant, tombe par terre, comme s'il +eût été percé par le poignard final!</p> + +<p>Ceci dit, le dieu sortira de sa machine. Il y avait +dans le jardin la girafe et son nègre. Aux cris de la +lionne, le cornac de la girafe est accouru. Son bras nerveux +a jeté un filet à la bête furieuse... La lionne est +enfermée dans une cage de fer! En même temps, une +jeune femme blanche et jolie est venue, qui a pansé +les profondes blessures de l'homme à la lionne... +Elle avait à la lèvre un sourire qui disait: C'est bien +la peine d'avoir trente ans, pour se faire mordre à +belles dents, par une bête fauve de cette espèce-là!</p> + +<p>Sur l'entrefaite, passa M. Rousseau, le gardien des +<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> +bêtes. Il regarda ce jeune homme qu'on pansait: +«Hélas! lui dit il, mon jeune fils a été encore plus +maltraité que vous, monsieur; il a été dévoré à moitié +par l'ours noir, il y a deux jours!»</p> + +<p>Le sang arrêté, et son bras en écharpe, notre hardi +jouteur rendit mille grâces à la jeunesse qui l'avait +pansé, et il s'en allait à sa maison des champs rejoindre +sa femme et ses enfants, quand, au fond de la +cour, il découvrit notre grand savant, M. Cuvier, cet +homme dont la science égalait le génie; il montait en +voiture, le front incliné par la pensée.—M. le baron, +lui dit-il, j'ai eu le bras presque emporté par une +lionne, et j'ai grand'peur d'être enragé!</p> + +<p>M. Cuvier, sortant de sa méditation, mais sans jeter +un regard sur cet homme à demi dévoré, lui répond: +<i>Le lion est un animal qui sue, il n'y a pas le moindre +danger</i>. Avec cette sentence augurale, il rentrait dans +son carrosse et dans sa méditation.</p> + +<p>Or, je vous le demande, cet amateur de monstres +qui fait attendre une lionne dans son salon, ce gardien +qui console un blessé en lui parlant de son fils dévoré +la veille, ce grand homme qui n'a pas un regard pour +un bras emporté, pour un lutteur tout sanglant, chose +futile! cet autre riant au nez du nouvel Androclès, ne +sont-ce pas là des mœurs à part et dignes d'étude? +Quant à mon drame, il est complet, rien n'y manque. +Il commence dans la joie, il se démène au milieu des +tapages, il finit dans le sang. C'est une tragédie qui se +joue à deux comme le <i>Philoctète</i> du poëte grec, et qui +se dénoue de même par l'intervention d'un Dieu. +Quel Dieu grec, en effet, du fond de son nuage, aurait +pu dire ce que disait M. Cuvier?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +Bien souvent, dans ses domaines du jardin des +Plantes, j'ai revu la lionne, elle vit, elle est douce et +folâtre. On dirait à présent une jeune première qui a +quitté le cothurne et le manteau romain, pour reprendre +la robe d'indienne, le simple chapeau de +paille, et le cachemire Ternaux.</p> + +<p>Hélas! nous en sommes revenus au règne animal! +L'art dramatique a laissé l'homme, il s'est recruté +dans les forêts, dans les cavernes. Il a dit au singe:—Fais-moi +rire! et le singe l'a fait rire et pleurer. Il +a dit à l'éléphant:—Fais-moi peur! l'éléphant est +monté sur la scène, à la fois terrible et doux, admirable +et modeste.</p> + +<p>L'homme a disparu du théâtre, la femme est retournée +à sa quenouille, les ménageries ont hurlé à +la place des chanteurs. C'est un beau siècle! un +grand siècle roturier et dramatique. Les bêtes parlent, +chantent et jouent; l'homme n'est plus là que pour +les admirer, les flatter et les applaudir.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span></p> + +<h2>LA FIN D'AUTOMNE</h2> + +<p class="p2">Rien n'égale en beautés de tous genres la noble habitation +du vicomte de Lagarde. Le château est à huit +petites lieues de Paris, dans un village dont nous +tairons le nom par égard pour le curé; maintenons +toujours la paix et la concorde entre les autorités +d'une même commune et ne brouillons pas le château +et le presbytère.</p> + +<p>Il serait difficile de trouver quelque part, même à +Meudon, un parc mieux ombragé, des allées mieux +remplies de soleil et d'ombre. Portique élégant, +vaste écurie où l'écho joyeux des voûtes retentit du +robuste hennissement des chevaux. Dans les cours +nettes et spacieuses, on entend bouillonner la fontaine. +Ici des griffons, contemporains des magots de +la cheminée, laissent s'échapper à regret un mince +filet d'eau de leur gueule entr'ouverte; là, des têtes +de bronze, ornements de l'Empire, ami du fer, renvoient +l'eau à gros bouillons dans des cuves de marbre. +Il y a de l'eau... même dans la rivière du jardin; des +brochets effilés et des carpes limoneuses y passent +de loin en loin, en furetant. Du reste, point de gibier +dans les fourrés du parc, à peine quelque pigeon +échappé de la basse-cour. +<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p> + +<p><i>Lagarde</i> n'est pas une de ces habitations modernes, +construites au cours de la rente, avec des statues de +plâtre, une façade peinte en jaune, un toit à l'italienne, +et précédée de quelques pieds de terrain disposés +en jardin anglais, c'est une maison solide à +l'antique seigneurie. Les murs sont recouverts d'un +épais manteau de lierre; les pierres de taille, grises et +cendrées, sont encadrées de mousse; les pavés des +cours ne se refusent pas quelques touffes d'herbe. Le +château est éloigné de la route, et bien posé au milieu +de son parc qui s'ouvre en quelques endroits, sur +des chemins écartés, auxquels il communique par des +grilles chargées de rouille. Ces ouvertures sont un +repos dans le chemin. Le voyageur va coller son visage +à ces barreaux complaisants, et regarde le domaine; il +sourit de regret en apercevant une ceinture et un chapeau +de paille oubliés sur un banc de mousse, ou sur +le siége de bois à demi vermoulu, qui borde l'allée +fleurie, et bienveillante, dont les flancs seuls se laissent +entrevoir.</p> + +<p>Ce jour-là, vers l'automne (l'oiseau chante encore, +l'arbre en est à sa dernière verdure, et la rose +se tient de toutes ses forces pour rester belle), il y +avait grand déjeuner au château de Lagarde; déjeuner +d'hommes mariés, échappés aux piéges décevants +de la jeunesse. Chacun des convives avait vanté son +bonheur à l'envi. Pendant tout le repas, ils criaient au +choc joyeux des verres, comme un chœur d'opéra qui +détonne: «Vive le mariage! Il est l'état le plus heureux +du monde! Honte au célibat! L'homme le plus +heureux est celui qui garde en réserve, un raisonnable +contingent de désirs à satisfaire. Or, le mariage peut +<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> +seul nous maintenir dans cette tiède et moyenne température +de désirs modérés!» Tels étaient les discours +confus, diffus, menteurs.</p> + +<p>Chacun des convives décriait le passé, pour avoir +le droit de le regretter tout bas. C'était un torrent de +louanges sur la félicité conjugale, et pour que leur action +fût bienséante avec leurs discours, ils s'étaient +arrêtés à cet état de demi-ivresse dans lequel l'esprit +est obligé de veiller de près sur soi-même, crainte de +tomber dans une embûche.</p> + +<p>Ils vantaient donc la destinée conjugale avec le fanatisme +de nouveaux convertis.</p> + +<p>—Moi, disait l'un, j'apprends à épeler à ma petite +fille d'après une nouvelle méthode, et je lis à ma +femme <i>l'Amour Maternel</i> de Millevoye, pour la mettre +au fait de ses devoirs.</p> + +<p>—Je suis artiste en peinture, Alphonsine me sert +à ravir. Ne me parlez plus de ces indignes prostituées, +les modèles de mes premiers ouvrages, qui se mettent +toutes nues pour un petit écu. Alphonsine me tient +lieu des plus beaux modèles.... Et pour conclure, il +avalait un grand verre de vin de Champagne.</p> + +<p>—Moi, messieurs, disait un troisième, ma femme +est poëte et païenne comme Voltaire; Corinne est son +nom de baptême! Elle compose des vers sur les premiers +sujets venus, sur la pluie et le beau temps, sur +l'hyménée et sur l'enfance, sur moi-même.</p> + +<p>—Certes, messieurs, s'écria Prosper Lagarde, +l'amphytrion, impatienté de tous leurs épithalames, +vos tableaux de bonheur domestique sont d'une +séduisante couleur; reste à savoir si le talent de l'artiste +n'a rien déguisé. Amis, que j'ai choisis parmi tous +<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> +les mortels! s'il vous plaît, allons aux faits, point de +déclamations, venez voir ce que fait ma femme! Elle +est là-bas, au bout de la galerie, au milieu de ses +fleurs; elle fuit le bruit du monde; elle a nom +Suzanne, pour vous servir.</p> + +<p>Sans le savoir, M. de Lagarde faisait pour ses amis +ce que le roi Caudale avait fait pour son confident +Gygès. Les convives acceptèrent avec empressement +la proposition.</p> + +<p>Ils quittèrent la table tant bien que mal, et +Prosper commandant la troupe, ils arrivèrent sur la +pointe du pied, par une longue file d'appartements, +à une porte vitrée, à peine protégée par un léger +rideau de soie. Prosper souleva le rideau d'une main +légère et d'un air satisfait, se rangeant poliment pour +que tout le monde pût tout voir; si bien qu'ils purent +contempler à loisir la jeune vicomtesse, en robe du +matin, lâche et flottante, assise sur un sofa, sans prétention; +auprès d'elle était assis un jeune homme qui +tenait sa tête près de la sienne, une main passée dans +ses cheveux... et leurs lèvres se touchaient!</p> + +<p>Madame de Lagarde! Elle était dans ces heureux +moments de passion où la passion s'oublie, où l'amour +rêve éveillé, où la femme adorée ne voit rien de ce +qui l'approche. Cependant, les yeux fixés sur le beau +jeune homme, elle vit fort bien à travers la croisée +les convives l'œil fixé sur elle. O pitié! Alors elle +poussa un grand cri: le jeune homme s'élança par la +croisée et disparut.</p> + +<p>Prosper, laissant tomber le coin du rideau, regarda +ses cinq amis... stupéfaits!</p> + +<p>Il les reconduisit en silence, jusqu'à la porte de son +<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> +parc; aucun d'eux n'osa risquer un mot de consolation; +ils se séparèrent.</p> + +<p>Les voitures parties, le vicomte ferma lui-même la +grille du parc; et regagna le château.</p> + +<p>Heureusement l'avenue qui menait au château était +longue et déserte. Le vicomte de Lagarde était fort +laid, chauve, grêlé, n'ayant pour lui qu'un œil brillant +et des dents <i>charmantes</i>; mot qui semble inventé +pour les femmes, et qu'elles seules savent prononcer. +Dans le monde, il passait pour manquer d'esprit. On +l'appelait: <i>la Barbe-Bleue</i>, attendu que sa barbe était +rousse; aussi ce n'était point sans quelque appréhension +qu'il avait épousé sa Suzanne, jeune blonde de +seize ans, riche et volontaire. Il convenait qu'elle était +trop jolie, et pour bien faire, il lui passait bien des +caprices d'enfant gâté, qui contrastaient avec le ton +grave et sérieux d'un homme de l'âge où l'on n'est +plus jeune. Il n'était donc pas étonné, mais il fut +vraiment malheureux de cette aventure.</p> + +<p>Et pourtant, à travers les souvenirs du festin, il +cherchait encore à douter de la fatale scène, croyant +à une vision! Ah! vain espoir! ce qu'il avait vu de ses +yeux, l'obsédait sans rémission. Il avait beau faire, il +revoyait cette jeune femme à demi renversée entre +les bras d'un beau jeune homme, ivre d'amour!</p> + +<p>—C'était écrit! pensait-il: voici ma femme, à son +tour, qui me trahit pour un autre, et tout est dans +l'ordre, hélas!</p> + +<p>Puis il continuait, pensant tout haut:</p> + +<p>—Où en est la journée? Il est six heures du soir. +C'est la fin d'une heureuse soirée d'automne. Voilà +bien mes jeunes allées d'acacias et de tilleuls, mes +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> +bordures de thym qui répandent sur mes pas leur +senteur vulgaire, mes roses éplorées qui s'effeuillent +sur les pelouses, mes longs peupliers qui semblent +se pencher l'un vers l'autre, en se racontant ma triste +histoire! A ces parfums, à ces bruits qui se croisent, +à ces murmures confus de la soirée, je reconnais le +signal d'adieu, l'heure d'extase d'un beau jour qui va +finir.</p> + +<p>»Au dehors, dans les prairies voisines, les chèvres +agitant leurs sonnettes; le trot des vaches que les +petites filles chassent devant elles; la chanson des +jeunes enfants revenant de gros paquets d'herbes sur +la tête, et dans le lointain, le marteau des forgerons.—Malheureux +que je suis! Voilà la nature impitoyable! +Elle nous rend plus sensibles à ses touchants +spectacles, quand nous avons dans l'âme quelque +peine secrète au logis.»</p> + +<p>En rentrant dans la salle à manger, il fut désagréablement +surpris de retrouver les débris de son déjeuner +d'amis. Rien n'avait été dérangé; l'air de l'appartement +gardait encore une odeur de vins éventés, de +poisson, de gibier. Il se prit à sourire, en croisant les +bras sur ce triste champ de bataille, jonché de bouteilles. +Il crut voir encore ses sots convives vantant +leurs femmes en s'abreuvant de ses vins; tandis que +la sienne, à lui, la sienne! Ah! Suzanne!...—Allons, +se dit-il, je suis fou; et il marcha droit à l'appartement +de sa femme.</p> + +<p>Je ne sais quel Elysée annonçait la chambre à coucher +de madame de Lagarde! Il y avait dans chaque +pièce une odeur de fleurs d'automne, et de si beaux +meubles! Tout ce luxe frais et fragile d'un jeune ménage! +<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> +Hélas! disait ce triste mari, elle est heureuse!... +Et il sentit que sa colère l'abandonnait.</p> + +<p>Il trouva cette enfant dans une posture à demi tragique, +égarée, échevelée, assez disposée à lui donner une +scène de désespoir. Elle avait à ses côtés une arme +d'Asie, à égorger un Turc, qu'elle avait empruntée à +l'armoire des curiosités; et sur un guéridon, près +d'elle, croupissait dans un pot de terre un breuvage +de couleur grisâtre, un poison de contrebande qui se +fabrique avec de gros sous.</p> + +<p>—Choisissez, du fer ou du poison, monsieur!... lui +dit-elle à la façon de madame Dorval.</p> + +<p>Il ne put s'empêcher de sourire.</p> + +<p>—Ah fi! dit-il, un poignard, du poison! que signifient +ces instruments mélodramatiques? Instruisez-moi; je +ne saurais saisir à moi seul, le sens de tout ceci.</p> + +<p>La vicomtesse le regarda d'un air incrédule; c'était +la première fois qu'elle s'arrêtait à le contempler, la +première fois qu'elle se sentait le besoin d'avoir une +opinion arrêtée sur le compte de son mari...</p> + +<p>—Je conçois cela, pensa-t-elle, il fait de l'ironie, +et tout à l'heure la colère aura son tour.—Mais enfin, +je suis coupable, monsieur!</p> + +<p>—Je vous l'accorde, madame, dit le vicomte.</p> + +<p>—Dites, monsieur, dites-le tout de suite, quel sera +mon châtiment? Je sais que le mari prévient la loi, +pour rendre sa vengeance plus terrible et que la loi +lui permet...</p> + +<p>—Adultère, interrompit Prosper, adultère; cela +s'appelle adultère dans les romans et dans le Code +pénal. C'est un mot auquel on s'apprivoisera difficilement, +Suzanne, ajouta-t-il en se plaçant auprès d'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> +sur le canapé; mais non contente de la chose, voulez-vous +m'en imposer le pénible attirail?</p> + +<p>Il tenait dans sa main les mains de sa femme. Elle +avait ôté ses bagues, signe dramatique de malheur +et de désespoir.</p> + +<p>—Hélas! dit-elle en hontoyant, vous voulez me +punir à force d'égards, m'accabler de ma faute, et +m'assassiner par des galanteries moqueuses et des +marques d'amour que je ne mérite plus!</p> + +<p>—Que vous êtes injuste, répondait Prosper, avec +ces tristes intentions que vous me supposez. Peut-être +ne seriez-vous pas très-fâchée de me voir lever +contre vous ce coutelas dont vous avez eu soin de +vous munir. C'est un enfantillage inexcusable, ma +chère Lucrèce. Vous feriez mieux, je vous jure, +de me savoir quelque gré de la façon dont je prends +tout ceci; car, enfin, je n'ai pas oublié que, tout à +l'heure, un autre ici, tantôt, mes amis pour témoins, +était assis sur ce canapé, près de vous! Mais où donc +est-il le séducteur, l'infâme, que je le tue, et que je +me venge en même temps de vous et de lui!</p> + +<p>Et il marchait dans la chambre le couperet en +main; puis, quand il eut bien fait la grosse voix et +les grands yeux, il revint s'asseoir, en souriant, près +de sa femme. Il y avait dans cet acte subit de Prosper +un mouvement de plaisanterie forcée qui fit mal à +Suzanne. Il lui semblait que son mari voulait lui dire:—Voyez, +je veux rire de votre faute, et pourtant vous +sentez que j'en plaisante mal, que je n'en puis rire +qu'à demi! Elle était attendrie, et comprenait confusément +que l'intention de son mari était de tout oublier. +Mais comment vivraient-ils désormais? +<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p> + +<p>—Vous me pardonnez? dit-elle à tout hasard, en +prenant la main de Prosper avec un geste adorable; +ah! que vous êtes bon.</p> + +<p>—Quel mot dites-vous là, ma chère? Pardon! est +un mot trop solennel pour en abuser; un simple mot +ne saurait avoir la vertu de rappeler l'amitié ou +l'amour évanouis, ces sentimens si prompts à s'effaroucher, +mais qui reviennent si vite... A demain...</p> + +<p>Suzanne resta seule dans son appartement, qui +communiquait à celui de son mari par une porte d'alcôve. +Il se garda bien de faire le moindre bruit, de +peur de se nuire à lui-même, intervenant en personne +aux rêveries de sa femme, aux impressions qu'il lui +avait laissées.</p> + +<p>Cependant elle se sentait profondément agitée; la +conduite de son mari l'occupait, et bouleversait sa +pauvre tête; elle s'était dit dans un moment d'ennui:</p> + +<p>—J'aurai aussi mon jour de faiblesse; et si mon +mari surprend mon séducteur, il me tuera!... Alors +elle avait bâti son drame; elle avait conduit le drame +au quatrième acte, jusqu'à la scène de l'adultère inclusivement; +mais à présent la fin du drame n'arrivait +pas; son mari ne l'égorgeait pas sur la place et sa +catastrophe lui manquait. Cependant, elle relevait sur +son front ses beaux cheveux; elle pleurait, et priait +Dieu du bout de ses lèvres coupables...</p> + +<p>Enfin elle se coucha, abandonnée à l'espérance. Elle +sentait qu'elle avait reçu l'absolution d'un grand +péché; elle pleurait, elle tremblait; car si son mari +se fût irrité contre elle, il eût fallu partir la nuit +même, avec un étranger, traverser les froides allées +du parc avec sa pelisse de bal sur ses épaules nues, +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +quitter sa chambre à coucher qu'elle aimait, ses +fleurs, ses vases, son lit de duvet, sa couche de dentelles. +Bientôt un sommeil léger la berça dans ses +bras: elle eut une mauvaise pensée, une vision +bizarre... Prosper!... Frédéric... Sainte Vierge! Elle +s'endormit.</p> + +<p>Heureusement la journée du lendemain fut belle; +et tous deux le mari et la femme, venus dans le parc +de grand matin, se rencontrèrent devant un <i>Amour</i> +en plâtre, et dont les ailes étaient brisées. On eût dit, +à les voir, deux jeunes amants qui venaient prononcer +des vœux aux pieds de quelque statue de la mythologie +d'autrefois, du temps d'Emilie et de M. Demoustier.</p> + +<p>Ils parcoururent les allées du parc, l'un à côté de +l'autre, et marchant à petits pas, sans se regarder ni +trop ni trop peu, et comme ils se seraient promenés +la veille au matin, s'ils s'étaient promenés. Ils s'extasiaient +de tout ce qu'ils voyaient, remarquant une +première feuille desséchée, un nid abandonné, des +plumes d'oiseau, une goutte de rosée scintillante au +buisson. Ils s'arrêtaient à chaque fleur, au moindre +insecte, et quelqu'un qui les eût entendus n'aurait eu +rien à dire, en voyant cet homme au front grisonnant, +en contemplation devant la jeune femme qu'il avait +surprise avec son amant! O l'heureux crime et qui les +rapprochait l'un de l'autre: c'était comme un lien +tout nouveau qui les rendait amants, d'époux qu'ils +étaient.</p> + +<p>Ainsi, pour ces deux coupables, ce qui devait mêler +le rire aux larmes de leur sentiment, c'étaient les +fautes de la femme, et les fautes que le monde a cru +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +défendre en y attachant sa risée... Il y avait dans les +yeux de la dame un regard qui semblait dire: Hélas! +c'est vrai! Un autre était hier à mes genoux; je l'écoutais... +C'est toi que j'écoute aujourd'hui! Un autre +fut un instant mon préféré, maintenant son souvenir +seul fait ma honte!... Ils disaient tout cela ces beaux +yeux au trop heureux Lagarde! Et ses yeux répondaient: +Oui, tu m'as trahi, comme dirait le monde; +un autre à ma place, et, pour se venger, te livrerait aux +remords, à l'abandon, mais loin de moi ces pensées, +ma Suzanne, puisque je t'aime encore, puisque tu me +sembles plus belle et plus charmante... Oublions, +veux-tu, l'heure fatale, et que le rideau de ta porte +soit retombé pour toujours!</p> + +<p>Ainsi il parlait, la regardant avec un amour tout +nouveau; plus il pardonnait à Suzanne, et plus il se +faisait petit devant elle... Il l'admirait! Il s'étonnait +du courage de cette femme d'un corps si frêle et d'un +nom si chaste, qui avait osé lui faire le dernier outrage, +à lui, vicomte de Lagarde. Elle avait osé tout +cela!</p> + +<p>Il fallut que Suzanne lui racontât les moindres détails +de ses amours avec Frédéric, car il s'appelait +Frédéric.—Figurez-vous, disait-elle, la plus plate +intrigue de comédie. Un colonel, une femme de +chambre et une échelle sous mes fenêtres. Des billets +roses qui vous feraient rire de pitié, et qui font mal +à la tête; des vers entremêlés de prose, de la prose +coupée par des vers. Elle parla de cette fade intrigue +avec le mépris le plus vrai et le mieux senti: elle +n'eut pas assez de sarcasmes pour ce poltron moustachu +qui s'en va comme il est venu, par la fenêtre, +<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> +furtif amant qui se cache. Ah! qu'elle se trouvait +sotte à l'entendre. Aussi son mari fut complétement +rassuré. En vain il cherchait dans le récit de sa femme +un souvenir qu'il aurait eu le mérite de dompter...</p> + +<p>Ainsi la saison qui avait commencé tristement pour +les hôtes du château de Lagarde, se termina en grâce +ineffable.</p> + +<p>C'était un ménage qui manquait d'équilibre; grâce +à <i>Monsieur Frédéric</i>, l'équilibre se rétablit, et le vicomte +de Lagarde fut doublement heureux. Quoi de +mieux? il aimait, on l'aimait.</p> + +<p>L'hiver les rappelant à la ville, ils revinrent à Paris +l'oreille un peu basse, et bien que Prosper n'eût pas +commandé à ses amis du déjeuner de garder le silence +sur son aventure, tout Paris en était instruit.</p> + +<p>Au contraire, il arriva que les hommes voyant +Prosper devenu <i>l'attentif</i> de sa femme, heureux de +lui parler à cœur ouvert, saluèrent le vicomte comme +le plus habile des époux, le Talleyrand des ménages; +de leur côté les femmes le proclamèrent homme +d'esprit; si bien que notre héros, à les entendre, devait +penser, sentir, aimer, haïr autrement que tous +les maris d'ici-bas.</p> + +<p>Il y avait déjà longtemps que M. Frédéric, pour +s'être vanté mal à propos de la conquête <i>de la petite +vicomtesse</i>, avait reçu du vicomte un bon coup d'épée +qui l'avait tué, pour lui apprendre à vivre.</p> + +<p>Et la vicomtesse, jeune et belle, et compromise +par cinq témoins et par un duel, n'eut plus, de ce +jour-là, ni poursuivants d'un âge mûr, ni jeunes poitrinaires +attachés à ses pas, ni rivales dangereuses. +Les femmes se jugeaient aisément supérieures à cette +<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> +<i>malheureuse</i> et gardaient la conscience de leur vertu. +Quant aux hommes, ils portèrent ailleurs leurs soupirs, +et laissèrent le vicomte en repos. Pourquoi +voulez-vous que les hommes se mettent à soupirer +quand la plus douce faveur qu'ils puissent obtenir +est déjà divulguée, quand il n'y a plus ni secret, ni +larcin?</p> + +<p>Le jeune couple fut donc à la mode tout l'hiver; il +se vit accueilli dans les salons les plus sévères sur +les bienséances, les plus fidèles à la pruderie de l'étiquette. +On les reçut comme deux étrangers qui ignoraient +encore nos usages et nos mœurs.</p> + +<p>Grâce à cette aimable histoire... on causa... Dieu +sait si l'on causa! Chacun citait aux nouveaux mariés, +comme un modèle de félicité conjugale, un ménage +où la femme ne s'était permis qu'une seule erreur. +Plusieurs époux voulurent user du même moyen; +mais il se trouva que leurs femmes avaient déjà pris +les devants.</p> + +<p>Et ceux-là chantèrent, en guise de <i>Te Deum</i>, le: +<i>Gaudeant</i>, les <i>bien nantis</i>!</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p> + +<h2>HOFFMANN ET PAGANINI</h2> + +<p class="p2">Ce soir-là je me sentis le besoin de te voir, Théodore, +ô mon cher artiste, avide poursuivant du rien, +sous toutes ses faces, hardi champion de la couleur, +du son, de la forme, de toutes les manières d'être un +poëte; à la fois brave comme don Quichotte, et sage +comme Sancho, s'entourant à son usage de peintures +invisibles, d'harmonies ineffables, toujours plongé +dans un ciel perdu là haut, sous les astres. J'avais +absolument besoin de rencontrer mon ami Théodore, +et je le demandais aux quatre coins du ciel.</p> + +<p>Autrefois, quand venait le soir, il y avait deux endroits +où j'étais sûr de rencontrer Théodore, à savoir: +l'église et le cabaret. Il aimait les lueurs incertaines +de la cathédrale, ses échos prolongés, son +vague parfum, ses grands cierges éteints, ses dômes +et l'orgue aux accents solennels, remplis de peintures +et de lumière. Très-souvent Théodore s'amusait à +pleurer dans la vieille église, avant de se livrer aux +folles joies du cabaret.</p> + +<p>Mais à présent le temple est profané: plus de +saintes bannières, de vierges aux belles mains, plus +de parfums suaves, plus d'orgue au buffet somptueux, +plus de musique et plus rien! Tout est ruine, et silence, +<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> +et solitude aux même lieux où s'élevait la cathédrale, +et Théodore en est réduit, chaque soir, à se +rendre une heure plus tôt à son cabaret.</p> + +<p>Hâtons-nous, c'est l'heure où notre ami s'enferme +en son large fauteuil, disposant son orchestre et distribuant +à chaque musicien sa partition, son air à +chaque chanteur! Prenez, messieurs et mesdames, +duos, quatuors, trios, choisissez; disposez-vous, instrumentistes! +prenez garde au signal, au coup d'archet, +allez en mesure; et, quand ils sont partis en +chancelant, en voilà pour toute une nuit d'harmonie +et d'extase.—Il tient, à cette heure, une foule de +musiciens à ses ordres, tout un orchestre, et les plus +belles voix fraîches et pures qui suffiraient à ravir +tous les théâtres du monde. Laissez Théodore se recueillir, +laissez-le s'entourer de quelques vieilles bouteilles +de vin du Rhin, et jamais vous ne vous douterez +du spectacle et de la bonne musique et de l'âme de +ces chanteurs, de l'enthousiasme ingénieux de cet +orchestre. Théodore est le vrai créateur de la symphonie +invisible.</p> + +<p>Il est l'artiste, il est le dieu! Cette table d'auberge, +chargée de brocs, Théodore à sa volonté la +change en un vaste théâtre où se jouent tous les genres, +le bouffon et le sérieux, le grave et le plaisant. Pour +ce chef de l'orchestre en train, les bouteilles surmontées +de leurs bouchons goudronnés représentent les +forêts et les bocages; la cruche aux larges flancs devient +tour à tour palais ou chaumière, selon le genre, +pastoral ou guerrier. Est-il besoin d'un volcan, d'un +tonnerre? aussitôt le gaz de la bouteille, hors de contrainte, +vous ramène au Vésuve!—Et, maintenant +<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +que tout est prêt: villes, palais, chaumières, vastes +forêts, volcans grondeurs, lustre allumé; à présent +que l'orchestre est à son poste, allons! levez la toile, +que la jeune première apparaisse et chante! Et voilà +le démon de Théodore à la fin déchaîné.</p> + +<p>Prenez garde, il chante; et prêtez l'oreille, écoutez +cet opéra digne de Mozart. La mélodie est grave et +majestueuse tour à tour: tantôt une marche guerrière +tantôt le mouvement vif et gai d'une danse grotesque; +tantôt la basse et tantôt le ténor; récitatif et +chant, tout s'y trouve. Le drame commence, il se +complique, il se noue, il se dénoue, il s'achève aussitôt +que le démon de Théodore est parti. Le démon +obéit à Théodore: il ne s'en va, que lorsque Théodore +ne peut plus commander.</p> + +<p>Alors seulement tout disparaît: démons, théâtre et +musiciens, musique; et le lustre est éteint. On cherche +Théodore, il est tombé jusqu'à demain, sous son +théâtre, il rêve..., il dort.</p> + +<p>Donc, hâtons-nous d'arriver avant que Théodore +ait élevé son théâtre, avant qu'il ait dressé sa forêt, +préparé son volcan, allumé son lustre et distribué sa +partition aux acteurs.</p> + +<p>J'arrivai tout essoufflé au cabaret, je vis Théodore... +il était triste... on l'eût pris pour un bourgeois de Nuremberg! +Lèvre inerte et regard morne... ses cheveux +tombaient sur son front; on l'eût pris plutôt pour un +vulgaire moucheur de chandelles, que pour le dieu +d'un Olympe élevé par ses mains. Quand il me vit, +chose étrange! il parut content de me voir, ce qui ne +lui arrive guère à ces heures-là.</p> + +<p>—O mon très-cher Théodore, lui dis-je, assez inquiet +<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> +de le trouver sobre et clairvoyant, d'où vient ce +nuage? Avez-vous la fièvre... êtes-vous mort?</p> + +<p>—C'est donc toi, Henri, me dit-il; Henri, mon +génie est perdu, ma tête est vide. Croirais-tu que par +cette pluie horrible et dans ce lieu funeste, je ne +trouve pas un chanteur à mes ordres, pas un air dans +mon génie.</p> + +<p>»Henri! je n'ai plus d'idées, et je ne trouverais pas +trois notes dignes de Mozart! Mozart, Beethoven! le +chevalier Gluck... fumées et visions... Je ne suis plus +ivrogne... enivrons-nous!</p> + +<p>—Bon cela, répondis-je... et buvons. A défaut +d'art, vous m'avez appris combien c'est bonne chose +une belle ivresse. Cependant, mon grand Théodore, +faut-il donc toujours que vous arrêtiez votre propre +génie, et ne jouirez-vous jamais des chefs-d'œuvre au +delà de votre esprit? Pardieu! puisque vos musiciens +ont pris congé du maître, allez ensemble entendre un +grand joueur de violon, il en sera content, et ça te +reposera.</p> + +<p>Il reprit:—Tu parles de violon? J'en ai entendu +des violons dans ma vie, et de fameux violons. Il y a +trois jours, par un vieux vin de France, à cette table, +ici, j'ai assisté à un concerto de violons comme jamais +oreille humaine n'en avait entendu. D'ailleurs, moi-même +ne suis-je plus un vrai musicien habile à tirer +d'un archet magique une suite éloquente des plus +vives sensations?</p> + +<p>D'une main inspirée, il chercha son violon... Le +noble instrument était suspendu au plancher, entre +un long chapelet de harengs et une langue de bœuf +fumé qui attendaient le jour de Pâques. Hélas! le +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> +violon de Théodore était en piteux état; deux cordes +manquaient, les deux autres étaient détendues, les +toiles de l'araignée avaient pénétré jusqu'à l'âme: à +cet aspect, Théodore honteux courba la tête... il pleurait!</p> + +<p>—Pleurez, lui dis-je, et soyez honteux de vous-même. +Autrefois, c'est vrai, vous étiez un grand artiste, +un hardi musicien. Le chant naissait sous vos +doigts inspirés; votre archet ne manquait à aucune +inspiration de votre âme et vous jetiez en dehors les +élégies qui remplissaient votre cœur. C'était votre bon +temps; vous ne vous livriez pas, en égoïste, à ces +plaisirs solitaires; le monde entendait votre génie, il +en jouissait, vous touchiez cet instrument en maître +habile; à présent, l'instrument est muet; plus de +voix, plus d'expression, plus d'amour; vous le regardez +moins souvent que ces harengs saurs et cette +langue fumée. Ah! que vous avez bien raison de +pleurer... C'est honteux!</p> + +<p>A ces mots, Théodore me suivit, inquiet de mes +justes reproches, à l'Opéra.</p> + +<p>—Par Castor et Pollux! dit-il au premier coup +d'œil, le sot théâtre et le misérable orchestre... Henri +que t'ai-je fait que tu m'as entraîné dans cette odieuse +caverne? A-t-on jamais réuni plus de gens à longues +oreilles? Des oreilles pour ne rien entendre... et +des yeux pour ne rien voir! Il riait, il se moquait, il +triomphait.</p> + +<p>Tout à coup, à travers les arbres de la forêt sombre +il vit apparaître... un violon, sous le bras et l'archet à la +main, un homme... un fantôme.... Un phénomène! +un bras de ci, un bras de là, le corps roide et droit, +<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> +la taille haute, le visage maigre et ridé, le front vaste, +aux cheveux flottants: sourire, pensée, assurance et +mépris, solitude et génie, inspiration... tout est là!—Vois-tu, +me disait Théodore, comme il est fait! J'ai +chez moi une antique tapisserie représentant sainte +Thérèse; quand elle va, se pliant, se repliant sur elle-même, +allant, venant, tantôt haut, tantôt bas, toujours +présente, elle ressemble à cet homme: une fantasmagorie; +O là! là! quelle autorité sur les âmes.</p> + +<p>—Silence! écoutons! Cet homme!... est un violon +et un archet!... Au même instant, semblable au fléau +sur une meule de blé, l'archet se leva, le violon s'appuya +sur une épaule, archet et violon, épaule et bras, +l'âme et le corps du violoniste... ils s'appelaient: +<i>Légion!</i></p> + +<p>O mon Dieu! que devint Théodore à cette vision! +Il écoutait, à la façon de la sainte Cécile de Raphaël, +prêtant l'oreille à ses propres cantiques! Cette fois, +le chant l'entourait de toutes parts, il était débordé, +il se noyait, il plongeait dans l'harmonie; le chant +l'attaquait, le pressait, l'oppressait, vif, lent, moqueur, +plaintif; c'étaient des harmonies étranges et charmantes! +c'étaient des rires et des larmes! un chant +divin où tout chante, où tout pleure! un <i>de Profundis</i> +de l'enfer! un <i>Hosannah!</i> venu du ciel! Pauvre Théodore!... +Il était vaincu; il n'était plus le maître d'arrêter +l'orchestre; il avait beau dire: <i>assez! assez!</i> l'archet +allait toujours, comme le balai du sorcier apportant +l'eau dans la ballade allemande. Encore, encore, +et toujours, toujours.</p> + +<p>Quand le violon et l'archet eurent accompli leur +chef-d'œuvre, alors le joueur de violon salua l'auditoire. +<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> +Il lui fit le salut d'un chambellan à son prince... +un salut ventre à terre.—Ah! le lâche! il se courbe, +il se plie, il salue à droite, à gauche. Voilà un triste +salut, dit Théodore.</p> + +<p>—Un salut de cuistre, repris-je.</p> + +<p>—Un musicien doit saluer en Allemand, dit +Théodore. Oh! reprit-il, quand j'avais mon violon +(alors je croyais jouer du violon), quand j'avais mon +violon et que la foule me disait: <i>Chante!</i> je mettais +mon chapeau sur ma tête, et quand le goût m'en +venait, je jouais quelque fantaisie, au hasard; puis +au moment où la foule était attentive, attendant une +conclusion, je reprenais mon verre et je m'en allais +brusquement... Une prosternation! qui! moi? saluer +ces pleutres? et les remercier du plaisir que je leur +ai fait?... Pas si bête! A ces idiots, la salutation, la +génuflexion? Mais silence, il revient! Ecoutons, et +taisons-nous!</p> + +<p>Ici l'homme au violon reparut; il venait jouer +l'<i>adagio</i>. Il fut simple et touchant, il fut plein d'expression +et de grâce.—Or ça! je te prends à témoin, me +dit Théodore, que je me tire aussi bien que ce violoniste, +de l'<i>adagio</i>. Je n'ai pas peur d'un <i>adagio</i> humain +écrit pour des hommes. Je ne recule devant aucune +difficulté, tu le sais; mais j'ai peur de la musique à +laquelle on ne peut atteindre; je ne sais pas courir, +tout essoufflé, après des notes impossibles. Te souvient-il +de cette mystérieuse partition qui me fut apportée +un jour par quelque musicien de l'enfer, il +me défiait de la déchiffrer. Ce fut pour moi un pénible +travail. Je sentais confusément qu'il y avait sous +ces notes une puissance d'harmonie, et je ne la trouvais +<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> +pas! Figure-toi un savant de votre Institut devant +les hiéroglyphes du temps d'Isis: ainsi j'étais en présence +de ces sonates mystérieuses.</p> + +<p>»Que d'efforts tentés, pour lire ces chiffons! que de +tortures j'ai subies! Ma main en resta brisée; en vain +j'ai mis tous mes muscles à la torture; à peine ai-je pu +tirer quelques sons de mon violon indocile! Mon archet +n'a pas voulu courir, en même temps, là et là! +mon violon s'est cabré! la chanterelle s'est brisée! +Hélas! malheureux que je suis! en vain ai-je interrogé +à la fois l'aigu, le grave et le médium... Mon +violon était muet. Maintenant... le croiras-tu? cette +musique de l'autre monde... voilà cet Italien qui la +joue, et qui la jette à mon âme! Comment fait-il? +comment fait-il? Vois-tu sa main? Sa main est-elle +partagée en deux, pour atteindre en même temps aux +deux extrémités de cette gamme violente? Ses doigts +sont-ils plus longs que les miens, ses tendons plus +nerveux, son âme plus grande? Moi, pourtant, je suis +un grand artiste; j'ai rêvé des instruments qui embrassaient +la terre et le ciel, qui s'adaptaient à tous +les modes connus; mais je n'ai pas inventé ce violon, +ce grand violon de la terre et du ciel! J'ai vu bien des +musiciens... je n'ai jamais vu son pareil. Il est difforme... +et superbe! Enfant-géant! tout perclus, tout +puissant! Vois-tu comme il est en colère, et comme +il tuerait le malheureux musicien accompagnateur, +qui a manqué sa note d'un dix-millième de son! Son +œil flamboie, et son violon demande en pleurant vengeance! +O le terrible artiste! Mais le voilà qui finit et +qui salue. Ah! le misérable, il ne sait donc pas ce +qu'il vaut, pour se prosterner... comme il fait, devant +<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> +ce triste auditoire?—Ah! fi! Relève toi, génie! et +rassure toi! Les gens qui t'écoutent, ne valent pas un +crin de ton archet magique. Oui dà, ce sont de grands +seigneurs, des fils de rois, des représentants de nations! +que t'importe? Il n'y a que moi, dans cette +foule, qui sois digne de te juger. Nous sommes frères! +Si tu exécutes mieux que moi, c'est de droit divin, +c'est par un vœu de ta mère. La mienne m'a jeté tout +simplement dans le monde avec le secours d'une vulgaire +sage-femme: j'ai été élevé dans l'innocence et +dans les festins: j'ai été heureux toute ma vie, aimant, +buvant, chantant, joyeux conteur, doux convive, intrépide +buveur; et cependant je suis comme toi, un +grand artiste!» Ainsi se parlait Théodore, agité cette +fois par la seule passion qu'il n'eût pas connue encore... +l'envie!</p> + +<p>Il reprit:—Ce qui prouve, Henri, qu'il y a là-dedans +quelque chose de surnaturel et qui dépasse +notre intelligence, c'est que ce violon... ne sait pas, +n'a jamais su, et ne saura jamais une fausse note. +Jamais pensée humaine ne conçut un calcul plus +compliqué, jamais doigt humain ne l'exécuta d'une +façon plus précise et plus nette. Henri, comprends-tu +cela? pas un son faux, pas une note hésitante, pas +un calcul trompé! Comment expliquer cela? Ne +vois-tu pas que rien existe et que nous rêvons tous +deux? Ah! maudit violon, tu as fait de Théodore un +vil esclave! A tes moindres volontés j'obéissais. +J'allais seulement où tu voulais me conduire et pas +plus loin. Misérable! Insensé que je suis! J'ai été +trompé par mon violon, il m'a jeté par terre. Au lieu +de détourner du soleil la tête de mon cheval, comme +<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> +a fait Alexandre, j'ai voulu dompter mon cheval +comme un écuyer vulgaire; et me voilà par terre. +Alexandre est à cheval. O malheureux!</p> + +<p>»O malheureux! Je n'ai pas su dire à l'instrument +mal dompté: Te voilà, marche! obéis! Chante à ma +joie, et pleure à mes larmes! Tu vas me répéter tous +ces mystères de mon âme, et tous ces transports de +mon cœur... Et voilà ce misérable Italien qui, pour +me narguer, brise à son violon trois cordes. Plus +cruel pour lui-même que l'aréopage à Sparte, il n'en +conserve qu'une seule... une seule corde pour tant +de passion! Une seule pour toute cette âme! Une +corde pour ce chant jeté à profusion!» Et Théodore, +haletant, inquiet, bouche béante, écoutait, riant légèrement +avec un sourire de naïve crédulité. Bon +Théodore! Il sortit en courant.</p> + +<p>—Trouvez-vous cela beau? lui dis-je.</p> + +<p>Il se mit à courir; il allait lentement, il allait vite, +il chantait, il pleurait, il trouvait des airs admirables, +il se démenait, il répétait ses plus beaux drames, puis +il se décourageait... à la fin il se retourne, et répondant, +après une heure, à ma question:</p> + +<p>—Si c'est beau! si c'est beau! mon Dieu! Il s'animait +de plus belle, il élevait la voix tout à fait, il était +tout musique, âme et corps. Il chantait pour moi +seul! Et voilà mon inspiré tour à tour furieux et tendre, +imposant et burlesque. Il est le tyran, la jeune +fille et la grande dame; bonhomme, il gronde, il +pleure, il rit, il se désole, il est tout un drame, un +orchestre, un dieu. Que de pleurs il m'a fait répandre, +et que d'émotions il a soulevées dans mon âme! J'ai +compris, le soir dont je parle, ce qu'il y avait d'art et +<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> +de passion dans ce brave homme; en même temps je +compris pourquoi donc je l'aimais! je l'aimais pour +son génie et pour sa bonté.</p> + +<p>Ne sois donc pas mécontent, cher Théodore, d'avoir +trouvé ton égal ou ton maître. Je sais bien que tu ne +comprends pas l'alliance étrange de ces deux mots: +art et théâtre, art et grand jour; heureusement il y a +des exceptions à cette règle générale de la poésie et du +drame. Heureux l'artiste qui surmonte cette grande +difficulté! Il règne. Il arrive au milieu des hommes +comme une révélation de leur puissance; il leur apporte +des plaisirs inconnus; il leur enseigne la force +du beau, quand il est simple; il les excite par l'émulation +du génie; il force la jeune fille à ne rougir ni +de sa passion ni de son talent. Rends donc grâce à ce +hasard qui te force à n'être plus, pour toi seul, un +grand artiste.</p> + +<p>Or, comment nous nous sommes retrouvés à la +porte du cabaret? Je l'ignore. L'hôtesse était couchée, +et les vastes rideaux entouraient le lit d'un mur +impénétrable; la lampe brûlait encore. A peine +entré, mon Théodore reprit son violon, il monta la +corde qui restait, il chercha son archet... vainement.</p> + +<p>—Tu m'apporteras un archet demain, me dit-il.</p> + +<p>—Voulez-vous aussi trois cordes, mon ami?</p> + +<p>Il reprit:—Apporte un archet.</p> + +<p>Puis voyant que je le regardais avec anxiété, cherchant +à deviner ce qui pouvait lui manquer:—Mes +amis m'ont perdu, dit-il, par leurs gâteries. Grâce à +vous, méchants, je n'ai pas eu ce qui s'appelle un +instant de malheur; je n'ai pas été pauvre une fois, +pas malade; la santé me tue! Que veux-tu donc +<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> +que j'invente avec ces joues rebondies et ce nez rubicond, +ces cheveux épais, ce lourd sommeil, cette +vaste poitrine et cet estomac d'autruche? On n'est +qu'un pleutre avec tant de cheveux... Ah! mon cher, +le malheur m'a manqué pour être un génie. Au contraire, +l'homme au violon... tout l'a servi; ni père, ni +mère, enfance à l'abandon! jeunesse aventureuse! +cet homme a mendié son pain pour vivre... il a fait +pis que mendier, il a donné des leçons de son art; il +a eu des écoliers! Conçois-tu ce martyre, Henri? +venir à telle heure, obéir à quelque idiot, et lui dire: +Faites ceci, faites cela! puis tendre la main. Et cet +imbécile, après dix ans, se vantera de son maître! Il +dira: je suis l'élève de Théodore! L'homme au violon +a subi toutes ces tortures, et bien d'autres. Il a +connu toutes les misères au préalable de sa gloire! +Il s'est vu envié, calomnié, persécuté! Comme il est +pâle et maigre! il a l'air d'un spectre! Et voilà qu'il +est le premier dans son art, le plus grand, le seul; +musicien et chanteur, pensant et rendant sa pensée, +un homme à tuer d'un souffle... et qui m'a tué d'un +coup d'archet.</p> + +<p>»Ce n'est qu'en souffrant qu'on devient un génie, +Henri!—Le feu brûle, et consacre.</p> + +<p>»A côté de la foudre, est le chef-d'œuvre aux +grandes passions, aux grandes douleurs!</p> + +<p>»Quant à nous, les petits, les viveurs, les fantasques, +buvons, rions, chantons et faisons danser les fillettes, +assis sur un tonneau, entre un clairon qui hurle, et +la clarinette qui glapit.»</p> + +<p>Il prit un verre:—Honneur à Paganini, le miracle!—A +la santé d'Hoffmann, le ménétrier!</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span></p> + +<h2>LES DUELLISTES</h2> + +<p class="p2">Nous cherchions la porte Maillot, au bois de Boulogne; +je me battais contre Bernard, mon meilleur +ami: il m'avait demandé la réparation d'une offense, +et l'offense était si grande que je ne m'en souviens +plus. Nous allions chacun à sa guise, et faisant craquer +sous nos pas les feuilles tombantes de l'automne; +Bernard marchait de l'autre côté du chemin, les mains +derrière le dos. Bernard allait gravement; à toute +force, il voulait me tuer: moi, j'allais sans trop de +réflexions; sur ma foi, je ne voulais pas tuer Bernard, +bien que ce fût moi qui l'avais offensé.</p> + +<p>Nos témoins, bonnes gens, nous suivaient à distance +et fort tristes; ils nous aimaient tous deux, et pensaient +avec effroi à l'instant fatal où l'un de nous serait +couché par terre, une balle au ventre. Ils pensaient +à nos vieux parents auxquels nous ne pensions +guère, à nos belles soirées de l'automne qui allaient +revenir; ils pensaient même au chagrin d'Augustine +et d'Elisa. Nous allions donc, et vraiment la route est +longue! J'ai toujours admiré ceux qui vont se battre +en voiture, le moindre cahot leur jette un frisson. Au +contraire, aller à pied, le sang circule... on s'amuse à +contempler, pour la dernière fois peut-être, le grand +<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +soleil, l'espace et le ciel! C'est un voyage d'agrément +au bord de quelque cataracte qu'on espère bien franchir, +c'est le passage du pont du Saint-Esprit.</p> + +<p>Arrivés à la porte Maillot, nous fîmes semblant de +nous séparer.—Nous allons chercher un bon endroit, +dit le capitaine Reynaud.</p> + +<p>—C'est cela, un joli endroit, dit Bernard.</p> + +<p>Et nous voilà, nous enfonçant dans les allées, pendant +que le bois est sillonné de toutes parts, chevaux +anglais, calèches remplies de femmes, tilburys légers +et favorables au tête-à-tête en public. La belle invention! +Vous êtes seul à côté d'<i>elle</i>, serré près d'<i>elle</i>, on +la voit, on la touche, on l'aime et, tremblante, son +voile et ses cheveux vous frappent au visage. Le cheval +même comprend ce bonheur et n'en va que plus vite.</p> + +<p>J'étais arrivé sur la lisière de l'allée <i>ombreuse</i> qui +fait face à la Muette, et ne songeant plus à ce que +j'étais venu faire au bois, je regardais au loin sous le +feuillage, quand je vis passer... ô bonheur! Elle était +seule dans sa berline, la Julietta. Je la devinai +plutôt que je ne la vis; je la devinai à son écharpe, +au museau noir de son petit chien, qui tenait sa tête +à la portière, appuyé sur l'écharpe, et qui regardait +l'automne passer.</p> + +<p>Vraiment, j'étais venu sans haine dans ce champ +clos, je ne sentis plus que mon amour, et la voyant si +près de moi, ma belle artiste.—Arrêtez, m'écriai-je! +attendez-moi, Juliette, et je courais à sa suite... Bernard +me retint de sa grande main, et de son air solennel:</p> + +<p>—Ce n'est pas là qu'il faut aller, me dit-il, mais +par là, me montrant le coin du bois. +<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span></p> + +<p>—Oh! lui dis-je, un instant de repos, Bernard, je +te tuerai tout à l'heure, ou tu me tueras, peu m'importe; +mais que je lui dise une dernière fois... ce que je +lui disais chez elle hier, à Juliette! Elle a chanté <i>Don +Juan</i>; tu la connais, tu as soupé avec elle chez moi, il +y a quinze jours, tu l'as accompagnée au piano quand +elle a chanté; tu lui as parlé en italien, en espagnol; +tu lui as parlé tout bas, tant que tu as voulu; laisse-moi +aller dire adieu à cette belle. En même temps le +carrosse de Juliette revenait par un détour et s'arrêtait +à mes pieds. Elle écarta de la main son petit chien, +et mettant son joli museau à la portière:</p> + +<p>—Bonjour Bernard, bonjour Gabriel, me dit-elle, +toujours amis, chers seigneurs, toujours inséparables; +où donc allez-vous? En même temps, elle me tendait +la main avec son charmant sourire de Napolitaine, +tout bruni par le soleil. Comme elle me tendait sa +main, Bernard la baisa.</p> + +<p>—Signorina, lui dit-il avec une familiarité qui me +surprit fort, si vous voulez faire encore quelques +tours dans le bois, nous avons, Gabriel et moi, quelque +affaire à régler ici même, après quoi nous sommes +à vous, et si vous voulez, ce soir nous chanterons ensemble +le duo de <i>Matilda di Sabran</i>.</p> + +<p>Zerlina-Julietta, en bonne princesse, consentit à se +promener encore un peu; elle me dit adieu en regardant +Bernard, et en me donnant sa main. Pour le +coup, je me souvins que j'étais venu pour me battre, +et je dis à Bernard: Marchons!</p> + +<p>Nous fîmes un détour à gauche: en me retournant, +je vis Bernard qui suivait de l'œil le lourd carrosse. +Quelque chose était encore à la portière, qui regardait +<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> +Bernard; je ne sais pas si c'était l'épagneul ou +Juliette qui regardait Bernard.</p> + +<p>Arrivés au milieu du sentier, tout était prêt, calme +et silencieux. Les promeneurs français ont cela de +bon, ils sont discrets; ils respectent un duel, à l'égal +d'un rendez-vous d'amour; bien moins que nous, messieurs +nos témoins étaient gens à ne pas reculer; les +armes étaient chargées, les distances étaient arrêtées, +chacun se mit en place, et nous levâmes nos pistolets +en l'air...</p> + +<p>Bernard me dit de loin (nous étions à vingt-cinq +pas):</p> + +<p>—Tire le premier! Je dis à Bernard:—Tirons +en même temps! Le capitaine Reynaud donna le signal +dans ses deux grosses mains... Un! deux! trois! +j'attendais que Bernard fit feu. Un, deux, trois, rien! +Bernard ne tira pas, moi non plus.—Tu es d'une insigne +fausseté, me dit Bernard. Sans regarder Bernard, +je dis au capitaine Reynaud.</p> + +<p>—Capitaine, jamais je ne tirerai sur Bernard.</p> + +<p>—Eh bien! dit Bernard, à toi, Gabriel.</p> + +<p>Il tira... il fit un grand trou à mon chapeau: la +balle fit le tour de la coiffe... et ma foi, il faut que je +sois né coiffé.</p> + +<p>—Tu n'es pas mort? me dit Bernard.—Non, lui +dis-je.—Eh bien, tant mieux, embrassons-nous. En +même temps il vint à moi, me tendant les bras, et +m'embrassa à m'étouffer.</p> + +<p>Puis, voyant mon chapeau tout brûlé, et ce grand +trou, à deux pouces du front:</p> + +<p>—J'ai bien tiré, dit-il, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, lui dis-je, heureusement c'est mon vieux +<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> +chapeau que j'ai mis ce matin, et cela me fâche un +peu moins que si c'était le neuf.</p> + +<p>—Eh bien, dit Bernard, prends mon chapeau qui +est tout neuf, et donne-moi le tien, que je le garde en +souvenir de notre éternelle amitié.</p> + +<p>Les témoins applaudirent beaucoup à la sublime +résolution de Bernard. Moi qui sais que Bernard est +plus pauvre que moi, j'étais honteux d'échanger mon +vieux chapeau contre le sien, mais il me dit avec tant +d'empressement:—«Donne-moi ton vieux chapeau!» +que je lui donnai mon chapeau. Il le mit sur +sa tête et saluant les témoins, il s'en alla tout droit +devant lui aussi fier, et sa tête aussi droite que s'il +eût gagné la bataille d'Austerlitz.</p> + +<p>Nous attendîmes Bernard un quart d'heure, à la lisière +du bois, ne sachant ce qu'il était devenu. Au +bout d'un quart d'heure, nous vîmes passer la voiture +de Juliette, et dans le fond du carrosse, à côté d'elle +était Bernard; sur les genoux de Bernard, le chien +de la jeune artiste; et sur les genoux de la dame... ô +ciel! que vois-je? le chapeau troué que m'avait pris +Bernard. La voiture passa si rapidement que j'eus à +peine le temps de saluer Juliette avec le chapeau neuf +de Bernard.</p> + +<p>Nos témoins n'y comprenaient rien; mais j'étais +très-heureux de comprendre la belle action de Bernard. +Il parle de moi, me dis-je, il raconte à <i>ma</i> chère +Juliette le danger que j'ai couru, et sur mon chapeau +troué, il répand de douces larmes. Digne Bernard! +J'étais si content de sa belle action, que j'avais regret +qu'il ne m'eût pas frappé au cœur.</p> + +<p>Nous reprîmes tous le chemin de la ville, en chantant +<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> +les louanges de Bernard. Nous étions d'une +grande gaieté pour plusieurs raisons différentes: nos +témoins n'avaient pas vu couler le sang, j'étais réconcilié +avec Bernard, Bernard plaidait ma cause auprès +de Juliette. Chemin faisant, nos témoins parlèrent de +combats singuliers, de duels à mort, d'offenses lavées +dans le sang. Ils racontèrent de longues histoires, +dans lesquelles le pistolet, l'épée et le sabre, y compris +le poignard, jouaient des rôles sanglants.</p> + +<p>—Tous ces duels que vous racontez là, dit le capitaine +Gaudeffroi, sont des duels de terre ferme, et ne +ressemblent en rien à un duel à mort, sur le vaisseau +<i>la Belle Normande</i>, dont j'ai été le témoin, moi centième, +quand j'étais aspirant de marine. Il y a de cela +longtemps: le duel eut lieu entre le capitaine de vaisseau +et un officier anglais. Le capitaine, qui était peu +fort sur la discipline, lui avait promis satisfaction en +tel endroit de l'Océan, et l'autre attendait depuis un +mois... Mais l'histoire est longue à raconter, dit Gaudeffroi, +et si vous ne voulez pas vous asseoir sous le +bouchon poudreux de l'estaminet des <i>Deux Amis</i>, jamais +je n'aurai la force de vous la raconter jusqu'au +bout.</p> + +<p>Nous nous assîmes sous le bouchon des <i>Deux Amis</i>, +à l'ombre grêle et mince d'un jeune peuplier, qui dépassait +déjà la maison de toute la tête, et le capitaine +Gaudeffroi nous raconta, à peu près en ces termes, +mais plus longuement, l'histoire du duel en pleine +mer:</p> + +<p>«Ils avaient passé la nuit dans le même hamac: le +même roulis les avait bercés dans leur lit comme une +mère attentive à son jeune enfant pour l'endormir. A +<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> +voir ces deux hommes ainsi rapprochés et réunis, pas +un n'eût pu dire que le lendemain l'un d'eux devait +mourir de la main de l'autre, et telle était pourtant +leur destinée; à peine le vent frais du matin et le cri +des gardes qui se relevaient leur eût annoncé l'aurore, +ils se précipitèrent tous les deux, se préparant à s'égorger +avec toute la dignité d'honnêtes gens.</p> + +<p>»L'un de ces hommes n'était rien moins que le capitaine +en pleine force, en pleine vie; on voyait aux regards +de cet homme que son ennemi était mort. Du +reste, le sourire était encore sur ses lèvres; son coup +d'œil parcourait dans leurs moindres détails les +moindres parties de son navire; il alla, comme à son +habitude, étudier la boussole, interroger le pilote; au +gaillard d'arrière, au conseil! Il n'y eut pas un matelot +qu'il ne passât en revue, et pas une voile qu'il ne +fît mettre en ordre; enfin c'était le même homme +actif, prévoyant, impérieux, réfléchi: avant une heure, +il allait jouer à pile ou face? ou la vie ou la mort?</p> + +<p>»Son adversaire était un simple <i>gentleman</i>; son habit +marron, sa cravate élégante annonçait un jeune +homme anglais ou parisien, plus habitué à nos fêtes +de chaque jour, qu'au spectacle imposant d'un vaisseau +roulant dans la mer. Ce jeune homme avait l'air +soucieux, mais l'ennui seul faisait son souci; assis +sur le pont, il étudiait d'un regard, qui pouvait être +le dernier, ce ciel brumeux entrecoupé de nuages, +ces flots d'un blanc verdâtre dont le soleil paraît sortir, +ce mouvement actif et silencieux d'une armée de +matelots; renfermés dans les flancs d'un navire, ils +n'ont plus d'instinct que pour obéir à la voix d'un seul +homme. Ainsi, des deux parts, le combat était arrêté. +<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span></p> + +<p>»Quand le capitaine eut donné ses derniers ordres, +il vint sur le pont retrouver son adversaire; à son +premier signe, le jeune homme se leva, et, quoiqu'il +fût de moindre stature que son ennemi, il n'était pas +difficile de voir qu'il avait du cœur.</p> + +<p>»Justement un calme plat venait d'arrêter le navire, +les premiers rayons du soleil naissant avaient enchaîné +tous les vents; la voile s'était repliée contre le mât; +tout le navire assistait à ces jeux sanglants: on voyait +arrêtés sur le pont les plus vieux marins, véritables +enfants de la mer; derrière eux s'étaient rangés les +jeunes aspirants, l'état-major était à côté de son capitaine, +une façon de témoin dans cette circonstance +solennelle, et, si vous aviez levé la tête, vous eussiez +aperçu, grimpés sur les cordages, les jeunes mousses +effarés du spectacle imposant qu'ils avaient sous les +yeux.</p> + +<p>»Cependant le jeune homme était seul de son côté; +pas un vœu pour lui, pas même un moment de doute +sur ce qui allait arriver de sa personne, tant le navire +était persuadé que c'était un acte de folie de se battre +sur un vaisseau de l'Etat, contre son capitaine... un +pousse-caillou, pardieu!</p> + +<p>»Aussi bien, quand les épées furent tirées, le jeune +homme comprit qu'il n'était pas sur la terme ferme: +le roulis du vaisseau faisait trembler sa main, et c'était +un homme mort, si le capitaine, comprenant ce désavantage, +n'eût jeté son épée à la mer, en demandant +ses pistolets. Quand on eut décidé à qui tirerait le +premier? un coup se fit entendre, faible et perdu dans +le bruit des flots, à la marée montante. Cependant, sous +ce faible coup, le capitaine venait de tomber; il était +<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> +mort comme s'il eût accompli un acte ordinaire de la +vie, en gourmandant un de ses gens dont l'habit était +troué.</p> + +<p>»Quant à son meurtrier, que devint le meurtrier? +Au moins, quand vous vous trouvez sous les ombrages +riants du bois de Boulogne, au milieu des broussailles +de la barrière d'Enfer, une fois que votre ennemi est +tombé et que votre honneur est vengé, on vous entraîne +loin du champ de carnage, et vous laissez aux +parrains de la victime le soin de relever son cadavre... +à bord d'un vaisseau, quand tout est mer ou ciel autour +de vous, vous avez sous les yeux votre victime +agonisante, et quand il ne reste sur cette tête +vaillante que la douleur d'une vengeance trompée, il +faut assister aux funérailles du marin, il faut tenir un +morceau de la voile qui lui sert de linceul, il faut +prêter main-forte pour jeter dans la mer ce maître, +<i>après Dieu</i>, de son navire qui commandait aux vents +et à la mer.</p> + +<p>»Quelles angoisses pour ce malheureux jeune homme +quand il vit les flots s'entr'ouvrir au cadavre encore +chaud qu'on leur jetait, quand il entendit le canon et +les cris de l'équipage qui faisait au mort ses derniers +adieux, quand il vit le vaisseau reprendre sa course à +travers les ondes, et qu'il se retrouva seul au milieu +d'un épouvantable silence et de ce deuil général!»</p> + +<p>Ainsi parla le capitaine Gaudeffroi: son récit parut +faire une vive impression sur tous les témoins de +notre misérable duel en terre ferme et moi seul, je +trouvai que le digne capitaine parlait beaucoup; j'étais +tout entier à Bernard, tout entier à Juliette.</p> + +<p>A la fin, la nuit tomba; chacun s'en fut de son côté, +<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> +moi je courus dans tout Paris chercher Juliette et +Bernard: aux Bouffes, chez Julie, chez Cyprien, partout.—Elle +et lui on ne les avait vus nulle part. A la +fin, je rentrai chez moi et m'endormis jusqu'au lendemain.</p> + +<p>Le lendemain, arriva Bernard.</p> + +<p>—Où donc étais-tu? lui dis-je, on t'a cherché hier +tout le soir.</p> + +<p>—Mais, reprit-il, j'étais à <i>Mithridate</i>, au Théâtre-Français, +avec Juliette.</p> + +<p>—Et qu'a-t-elle dit de ton chapeau percé, Bernard?</p> + +<p>—Elle a dit que tu étais un grand drôle d'avoir +tiré si juste sur ton ami, dit Bernard, et ma foi! elle +ne veut plus te revoir, elle a peur d'un <i>buveur de sang</i>, +tel que toi.</p> + +<p>En effet, depuis cette <i>horrible</i> rencontre, elle +ne voulut plus me voir; elle oublia que c'était moi, +qui lui avais présenté Bernard, elle ne voulut plus +que Bernard: elle garda <i>son</i> chapeau troué comme +trophée, et pendant plus d'un mois elle vous le +suspendit au chevet de son lit. Et voilà comme, à ce +malheureux duel, je gagnai un chapeau neuf, et +Bernard les bonnes grâces de la dame que j'aimais.</p> + +<p>Il est vrai que j'eus par-dessus le marché, l'histoire +du capitaine Gaudeffroi.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p> + +<h2>VENDUE EN DÉTAIL.</h2> + +<p class="p2">Mon histoire est touchante, il n'y a pas de sacrifice +qui soit comparable à celui que je raconte. Une enfant +est, tout ensemble, et la victime et le grand prêtre +de cette abominable tragédie. Ah! la triste héroïne, +et sa vertu l'a perdue. En raison, elle appelait l'honneur +à son aide, elle est dans la fange aujourd'hui; +si elle eût commencé par le vice, elle serait dans la +soie et dans l'or: voilà notre justice!</p> + +<p>Hélas! il y a tant de misère! il est si difficile de +vivre, même pour les femmes, qui vivent de si peu! +Les hommes n'ayant pas à vivre en hommes, vivent +du travail des femmes. Ils se font couturières et brodeuses; +ils portent la demi-aune, en guise de mousquet; +plus d'un s'est fait marchande à la toilette et +vend des fleurs. Que voulez-vous que devienne une +malheureuse en cette ruche, où les rangs sont pressés +comme un essaim d'abeilles?—La place au plus fort, +au plus adroit, au plus vif client! La force est tout; +la ruse après la force. Ainsi, le grand sexe écrase +le petit sexe. Que de pauvres êtres meurent de +faim, ou qui se déshonorent dans un coin! Trop +heureuses si le déshonneur même ne leur manque +pas!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> +Ceci va vous paraître étrange... et ceci n'est pas un +paradoxe. Il faut lever encore ce coin du voile. Aujourd'hui +plus que jamais, les hommes vont sur les brisées +des prostituées; ils ont des marchés où ils vendent à +un prix certain leur conscience; ils vendent leur +plume et leur parole; ils ont des prix pour leur +soumission, pour leur respect. Ils font des rois, on les +paie; ils défont les rois, on les paie; ils meurent, on +les paie. Les hommes se vendent, sous toutes les formes, +sous toutes les apparences du bien et du mal.. +La vénalité les couvre et les protége de son bras puissant. +Les révolutions leur profitent. La révolution +met à flot la barque échouée; elle bâtit sur les places +vides, elle renverse les palais déserts, elle dresse une +stalle au héros de ce matin, des temples aux dieux +nouveaux, des trônes aux rois de la veille; elle fait tout +pour les hommes et rien pour les femmes. 1830 vient +d'ôter à ces déshéritées de l'amour et du hasard leur +dernier morceau de pain, aux femmes leur dernière +ressource.</p> + +<p>Le monde des courtisanes est au rabais; il se déteint, +il passe, il s'agenouille, il tend la main. Soyez +belle et jeune, qu'importe? le vieillard vous regarde +à peine; le jeune homme est un ambitieux qu'un doux +regard ne saurait arrêter; l'artiste est pauvre, et c'en +est fait de lui jusqu'à nouvel ordre.</p> + +<p>Autrefois l'on disait: <i>Jeunesse de prince source des +grandes fortunes</i>! Allez donc Phryné, ou Laïs, chanter +cette gamme à nos seigneurs de la Chambre des +députés.</p> + +<p>La pauvre enfant (j'en reviens à mon histoire), la +misère la tenait au corps. La misère horrible et froide, +<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> +la suivait pas à pas. La misère froissait sa robe fanée, +elle déchirait son mouchoir troué, elle remplissait +son soulier, de neige. C'était la misère qui faisait son +lit avec quatre brins de paille, qui chauffait son poêle +avec une once de charbon; la misère dressait sa table +sur son pouce rougi par le froid! Elle marchait donc +suivie et précédée, enveloppée <i>in extremis</i> par ce +triste compagnon, la misère!</p> + +<p>Ce n'est pas un camarade comme un autre. Ni cœur, +âme et sourire; larmes, pitié, sympathie, espérance, +tout lui manque. Un autre compagnon, quel qu'il +soit, même au bagne, s'attache à son compagnon, et +partage avec ce malheureux, son <i>copin</i>, son eau fétide +et son pain noir. La misère inintelligente, avide, +hébétée avait pris en amitié cette enfant de seize ans. +Elle tenait son âme et son corps. Elle était sa volonté +suprême; elle pesait de tout son poids sur cette frêle +épaule, et quand la fillette passait dans la rue, elle +sentait peser sur ses épaules... la misère! Un jour +qu'elles étaient de compagnie, la fillette s'en vint +frapper à la porte d'une horrible vieille. La vieille +femme, horreur des grandes villes, est la servante des +passions humaines. Ces êtres-là ont déshonoré les +cheveux blancs; elles ont des rides hideuses, des +grandes mains desséchées dont le toucher est une +souillure. La vieille avait partagé le sort des jeunes; +elle était la veuve du vice, à son tour. Cependant elle +avait encore un fauteuil pour s'asseoir, un pot de +terre où se chauffer, un gros matou pour aimer quelque +chose! Du reste, elle était triste; elle était là, tête +basse, et son chat favori se tenait coi.</p> + +<p>Mon héroïne, amenée en ce lieu funeste par la misère, +<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> +attendit que la vieille, accroupie à ce feu de +veuve, à la fin l'interrogeât. En grand silence, elle +attendit l'oracle de sa destinée, et d'un doigt timide +elle lui montrait son compagnon, le dénûment!</p> + +<p>Pour peu qu'on ait des yeux, on le voit à droite, à +gauche, aigu, fluet, qui circule comme un vent de bise +autour du pauvre! Ah! le hideux fantôme! ils se +connaissaient de longue main, lui et la vieille, ils +avaient fait leurs farces ensemble, et voilà pourquoi la +vieille était dure au malheur d'autrui.</p> + +<p>C'était une de ces âmes coriaces, qui ont passé à +travers toutes les rugosités de la vie. Ame de boue, +tannée, raclée, pelée, toute plissée, toute ridée, une +fange, un chaos.</p> + +<p>La vieille, à l'aspect de cette beauté réduite à l'implorer, +resta écrasée un instant dans sa contemplation +au fond de sa vilaine âme; elle releva lentement +ses yeux inégaux, et voyant ce frais visage amaigri +par la faim, voyant ces mains qui pouvaient devenir +si blanches, et cet œil bleu aux longs cils, la vieille +poussa du fond de son atroce poitrine un horrible +soupir. Que ce cher visage aux doux reflets lui +rappelait des temps plus heureux! Comme autrefois, +elle se serait plu à parer ce beau corps tout courbé +sous le haillon, à rehausser par la blanche dentelle +cette tête enfantine, à protéger d'un fin tissu ces épaules +si fraîches, à couvrir d'un gant glacé ces mains glacées, +à renfermer dans le soulier de Cendrillon ce pied +d'enfant, brisé par cette épaisse chaussure! O Vénus! +quel chef-d'œuvre elle eût fait de cette pauvre fille, +l'infâme vieille! Un aussi grand miracle, que le miracle +de Pygmalion! Et, quand il eût été fait, ce chef-d'œuvre, +<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> +et bien posé sur sa base élégante, bien réchauffé +par le soleil, éclatant de lumière et de bien-être, +alors le Phidias en jupon sale eût appelé autour +de sa statue éclatante de tous les feux du jour, les +connaisseurs de la ville et de la cour; Pygmalion eût +mis à l'encan son chef-d'œuvre, il eût prostitué sa +Galathée à quelque fermier général!... C'étaient là +les passe-temps de la vieille, en ses beaux jours.</p> + +<p>A l'aspect de la jeune fille abandonnée à sa merci, +cet affreux visage eut un moment d'intelligence. Elle +regarda en connaisseuse le bloc informe et charmant. +Elle était comme l'<i>artiste</i> du bon La Fontaine devant le +marbre de Carrare: <i>Sera-t-il dieu, table ou cuvette?... +Il sera dieu!</i> disait l'artiste, en son premier instant +d'enthousiasme... Il sera dieu! Prends garde, ami, +ton dieu resterait sans autels! Au sortir de sa muette +contemplation, la vieille hocha la tête: elle venait de +perdre son dieu!—Ma fille, dit-elle à la pauvre enfant, +je ne puis rien pour vous... Tu viens trop tard. +Je meurs de faim, moi qui vous parle. Il n'y a plus de +chalands dans ma boutique; la nuit on ne frappe plus +à ma porte, et le jour c'est en vain que ma porte est +entr'ouverte. Elle caressait le gros chat, qui faisait +le gros dos.</p> + +<p>Alors l'enfant, qui s'était tenue debout et droite, +comme une jeune personne qui comprend qu'on la +regarde, voyant qu'elle n'avait rien à espérer, s'assit +nonchalamment par terre, au foyer de la vieille. Et +celle-ci la regardait d'un regard de regret et de pitié, +passant ses doigts noueux dans cette belle chevelure +blonde! Elle <i>jouait</i>, immonde, avec l'ornement le plus +rare! elle tripotait ces cheveux de Bérénice. Ils étaient +<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> +souples, soyeux, épais, purs de toute essence corruptrice; +c'étaient les beaux cheveux d'une fille oisive, +qui se pare, orgueilleuse de la seule parure qui lui +reste. Les boucles épaisses ruisselaient autour de ce +cou frêle et blanc; elles tombaient en flocons sur ce +front poli. La vieille agitait de sa main fétide cette masse +transparente, et le vent agité par ces beaux cheveux +fit jaillir les cendres de la chaufferette sur la longue +chevelure cendrée...—Autrefois, disait la vieille, on +eût pris aux filets que voici deux princes du sang, +trois maréchaux de France, un évêque, un fermier +général... Pour une mèche de ces cheveux, M. Dorat +eût fait un poëme... Ah! que les temps sont changés!</p> + +<p>Une idée alors vint à la vieille:</p> + +<p>—Veux-tu vendre ta chevelure? dit-elle à l'enfant.</p> + +<p>Accroupie qu'elle était sur le pot de terre, le cerveau +fasciné par la faim et par la vapeur du charbon... +l'enfant n'entendit rien d'abord: ce mot: <i>vendre ses +cheveux</i>, lui parut un rêve; un de ces rêves de la faim +et du froid qui font le sommeil du pauvre. Le rêve +emplit le cerveau des plus chaudes vapeurs... le +matin venu, on le regrette: la faim en rêve, et le froid +en rêve: quelle joie! à côté de la réalité!</p> + +<p>La vieille, avec le sang-froid d'un commis de boutique, +prenant les beaux cheveux à leur racine, se mit +à comparer leur longueur à la longueur de son bras. +L'épaisse chevelure, accouplée à ces vieilles cordes +tendues sous une peau jaunâtre, en prit un reflet plus +doux: la vieille elle-même, frappée à son insu par ce +contraste, resta le bras tendu, regardant tour à tour +ce bras mort, et ces cheveux pleins de vie et de soleil, +<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> +triple rayon! En même temps une mèche grise et +filandreuse sortant du bonnet crasseux de la vieille, +on eût dit que cet horrible crin mettait le nez à la +fenêtre, et regardait, envieux, la belle chevelure de +l'enfant.</p> + +<p>—Réponds-moi, vendons tes cheveux? dit la vieille. +Ils sont longs d'une bonne aune, et je te rapporterai +quinze francs,—que nous mangerons.</p> + +<p>La jeune fille, jetant les cheveux de côté et d'autre, +et les relevant sur son front avec sa main amaigrie, +ouvrit ses yeux humides et se prit à sourire... Oui, +dit-elle... et, sur l'autel de la faim, elle faisait le sacrifice +de ses cheveux.</p> + +<p>La vieille alors se baissa jusqu'au panier où dormait +le matou. Elle dérangea le matou doucement, +et fourragea dans ce hideux réceptacle de gueuseries, +et de guenilles: vieilles écharpes, jadis roses, à +présent tachées, dont la vieille se faisait des foulards +pour sa tête, collerettes déplissées et trouées dont elle +se fabriquait des mouchoirs de poche; vieux bas +chinés, le mollet était en soie, et le pied était en +laine; vieux bas à jour, le mollet était en laine et le +pied était en soie. Elle s'accommodait de ces protervies... +tant qu'il y a de la tige, il y a du talon!</p> + +<p>D'une main violente, elle jetait ces loques hors de +leur capharnaüm. Tout volait dans l'appartement, les +vieux nœuds de ruban, le casaquin de basin, les garnitures +effeuillées, les taches, les trous, les broderies +filandreuses: l'horrible pêle-mêle d'un luxe avachi se +trouvait dans cette corbeille; au fond de la corbeille +une vieille paire de ciseaux à moucher la chandelle... +Or, c'était cette paire de ciseaux que cherchait la vieille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> +Quand elle eut retrouvé ses ciseaux, vieil instrument +à faire ses vieux ongles, elle reprit dans sa +main les cheveux de l'enfant, tout à la racine, à effleurer +la peau, elle se mit à couper ou plutôt à scier +cette vaste et flottante nappe aux reflets divins qu'une +reine eût enviée. O malheur! la vieille sciait, les ciseaux +gémissaient, la pauvre enfant accroupie se laissait +faire! Pope a fait un long poëme avec <i>la boucle de +cheveux enlevés</i>; M. Marmontel a traduit le poëme de +M. Pope; qui donc parmi nos poëtes écrira quelque +élégie en l'honneur de cette chevelure sous la main de +l'infâme vieille! Peuple ignoble que nous sommes!... +Après trois quarts d'heure de cet horrible travail, le +sacrifice fut consommée.</p> + +<p>Quand tout fut fini, la belle dépouille fut enfermée +dans un vieux journal de théâtre, autre débris de l'opulence +d'autrefois. La pauvre enfant tendit la main; +elle reçut quatorze francs au lieu de quinze. Elle +partit. Mais le froid était vif; le froid tombait d'aplomb +sur ce front dépouillé de sa douce parure. O crime +étrange! invention de l'enfer! tout à l'heure un simple +bonnet suffisait à défendre, à protéger cette tête charmante... +Hélas! plus de couronne et plus d'ornement, +plus de boucles flottantes, plus rien. Il fallut que sur +les quatorze francs, elle en prit quatre pour s'acheter +de quoi couvrir son crâne dépouillé! Jamais froid +plus intense et plus pénétrant. Ah! mes cheveux! +mes cheveux! ma parure et mon orgueil!</p> + +<p>Son argent dura vingt jours, vingt mortels jours. +Elle avait perdu sa joie et son orgueil, quand, devant +un fragment de glace brisée, elle regardait ses blonds +cheveux lui sourire et l'entourer d'une auréole; quand +<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> +elle se consolait de n'avoir pas de chapeau en songeant +à sa chevelure. Eh! chaque soir, elle retrouvait encore +un moment de bonheur. Tout cela était perdu!</p> + +<p>Puis revint la faim pressante. Revint, plus rapide et +silencieuse, la misère! Il fallut retourner chez la +vieille en tenant son front dans ses deux mains, son +pauvre front si nu et si dépouillé!</p> + +<p>La vieille était assise, elle ravaudait; en ravaudant, +elle murmurait une chanson bachique; elle avait +soif; ce fut à peine si elle regarda l'enfant quand elle +entra.</p> + +<p>La vieille lui dit brusquement:—Tout ce que je +puis faire, aujourd'hui, c'est de t'acheter cette dent qui +est là, et qui ne te sert à rien pour ce que tu manges. +En même temps, elle appuya son doigt funeste sur +une dent blanche et perlée qui valait un royaume, à la +place où elle était.</p> + +<p>La dent qu'elle touchait, la vieille, c'est la première +dent qui se montre au sourire, la première dent qui +brille à travers la lèvre éclatante, la dent qui s'appuie +au front de l'amant, la dent qui donne un accent à ce +grand mot: <i>Je t'aime!</i> Elle est l'ornement, elle est la +grâce, elle est la jeunesse, elle est le sourire, elle est +la santé!</p> + +<p>La vieille en revendant les cheveux de la pauvre +fille avait trouvé le placement de ce trésor.</p> + +<p>—Oui dà, ma fille! Et vous me remercierez de la +préférence! Une dent de plus ou de moins, la belle +affaire!</p> + +<p>Il y en avait tant à vendre, et de plus belles! +n'avait-elle pas déjà payé ses cheveux bien cher? +L'enfant trop pauvre pour songer à être belle, hélas! +<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> +l'enfant dit oui. Du même pas, la vieille la mena chez +un dentiste.</p> + +<p>Dans la chaîne des êtres médicaux, le dentiste est +comme le peintre et le sculpteur, un artiste de luxe. +Il faut qu'on soit heureux et riche pour acheter un +tableau, ou pour payer le dentiste. Depuis la révolution +de juillet, le dentiste et le marchand de couleurs +ont éprouvé bien des désastres. Aussi le dentiste de +la vieille, en voyant une pratique, se mit tout bas à +remercier le ciel: il prépare à la hâte ses instruments +il étale hardiment sa trousse. Il visita la bouche de la +jeune fille, mais, la trouvant si saine et si fraîche +(toutes ses dents étaient alignées comme des perles, +elles étaient de ce ton chaud et mat qui annonce la +durée)! il devint pâle; assurément la jeune fille s'était +trompée: il ne voyait aucun prétexte à instrumenter +dans cette bouche incomparable... C'était encore une +journée perdue pour lui!</p> + +<p>—Je ne vois pas une seule dent à déranger, dit-il +à la vieille en remettant son instrument dans son +étui.</p> + +<p>—Il faut, dit la vieille, arracher cette dent-là, j'en +ai besoin.</p> + +<p>—Je n'oserai jamais, dit le dentiste.</p> + +<p>—Nous irons chez un autre, dit la vieille.</p> + +<p>Il réfléchit qu'il était pauvre, et que les temps +étaient bien durs!</p> + +<p>—Si j'arrachais une des dents de la mâchoire inférieure, +dit-il tout bas à la vieille, cela reviendrait +au même, et cela ne se verrait pas.</p> + +<p>Alors il procéda à l'opération.</p> + +<p>Ce fut long. La dent tenait dans ses plus profondes +<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> +racines. Le dentiste était peu sûr de sa main qu'arrêtait +le remords. L'enfant souffrit une horrible torture, +enfin la dent céda, elle vint au bout de l'instrument +avec un très-petit morceau de la gencive (c'était un +habile dentiste). L'enfant se trouva mal. On lui fit +boire un peu d'eau, on lui fit rincer sa bouche. La +vieille lui donna dix-huit francs; puis à ces dix-huit +francs, elle en ajouta deux autres. Elle venait de réfléchir +que les dents ne repoussent pas comme les cheveux. +La vieille était juste à sa manière. Où se niche la +conscience?</p> + +<p>La pauvre enfant rentra dans son grenier, avec vingt +francs de plus et sa dent de moins.</p> + +<p>Quand elle se revit dans la glace, et qu'elle vit sa +bouche ainsi agrandie, un gouffre ouvert entre ses +deux lèvres, quand elle entendit l'air de ses poumons +siffler, quand elle vit la grimace hideuse remplacer le +sourire, quand elle comprit que son hôtelier qu'elle +payait, lui parlait avec moins de compassion, quand +elle entendit dans son âme retentir ce mot funeste:—Ah! +laide! tu es laide! elle se sentit plus pauvre +et plus nue que jamais; elle sanglotait, ses yeux +n'avaient pas de larmes. Dans l'excès de sa douleur, +elle portait ses mains à sa tête; ô douleur! trouvant +son crâne dépouillé, ses deux mains reculaient +épouvantées comme si elles eussent touché un fer +chaud.</p> + +<p>Elle vécut encore vingt jours de cet argent impie, +ah! vingt jours bien tristes et bien sombres, vingt +jours sans que personne lui accordât un regard, une +bonne parole. Elle avait perdu les seuls protecteurs +que lui eût donnés la nature, son sourire et ses beaux +<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> +cheveux; elle avait vendu les deux amis de sa jeunesse, +ornements peu coûteux et charmants, que rien +ne pouvait remplacer; elle avait porté ses mains sur +elle-même, ah! plus à plaindre et plus malheureuse +mille fois, par ce suicide en détail, que toutes les +jeunes filles qui meurent en bloc et tout entières +victimes d'un amour malheureux.</p> + +<p>Et puis la fatale camarade qui ne s'était éloignée +que de l'épaisseur d'un cheveu et de la largeur +d'une dent, la misère revenait sur ses pas; et revenue +elle déployait ses grandes ailes de chauve-souris autour +de la malheureuse; allons! maintenant, comment +vivre? Et de quoi? La misère en riait dans sa barbe, +elle était curieuse de savoir ce que cette fillette allait +devenir?</p> + +<p>A la fin, chassée de son grenier, et n'emportant +que le fragment de son miroir, comme on emporte +un remords, la pauvre fille allait dans la rue, elle revint +chez la vieille, qui mangeait sa soupe dans une +porcelaine ébréchée, un potage odorant, tout garni +de légumes et de morceaux de viande égarés dans la +marmite. La pauvre enfant, voyant la vieille manger, +se souvint qu'elle avait faim; mais la vieille n'y songeait +pas, elle jetait la viande et le pain dans sa +gueule horrible! Ah! que c'est bon! disait-elle au +chat; elle laissa le fond de l'écuelle, et le chat se fit +prier longtemps pour toucher au potage, la pauvre +fille ne se serait pas tant fait prier.</p> + +<p>Quand elle eut essuyé son menton avec son bras, +son bras avec sa main, sa main à la poche de son jupon, +la vieille dit à l'enfant:</p> + +<p>—Je t'ai trouvé encore quelque chose, mon enfant: +<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> +puisque tu as du courage, viens avec moi; je +vais te mener chez un jeune homme qui te payera +bien, viens! et surtout ne tremble pas.</p> + +<p>—Ma mère, dit la jeune fille, je veux bien vous +suivre, mais j'ai faim; donnez-moi un morceau du +pain que je vois là, et je le mangerai en chemin. Disant +cela, elle se jetait avidement sur le pain, mais la +vieille arrêta sa main.—Cela te ferait mal, mon enfant, +il est très-heureux, pour ce que nous allons faire, +que tu sois encore à jeun.</p> + +<p>Excellente femme! va!</p> + +<p>Elles sortirent.</p> + +<p>La vieille, qui ne voulait pas être compromise, dit +à la jeune fille de marcher à distance. La vieille avait +des souliers neufs, achetés avec les cheveux de l'enfant; +l'enfant était en pantoufles trouées: la vieille +avait un châle sur les épaules, acheté avec la dent de +l'enfant; l'enfant grelottait sous ses haillons! Toujours +la dupe et la coquine, toujours la victime et le tyran.</p> + +<p>Elles arrivèrent à une maison de belle apparence; +elles traversèrent une grande cour, montèrent un petit +escalier à gauche: arrivée au second étage, la +vieille sonna, un laquais vint ouvrir, les deux femmes +furent introduites dans la maison.</p> + +<p>L'appartement était de bonne apparence. En un +coin de l'appartement, un grand jeune homme, une +lancette à la main, s'appliquait à saigner méthodiquement +une feuille de chou; il choisissait de préférence +les veines les plus fugitives de l'innocent légume, et +quand il était parvenu à faire sortir un peu de sang, +c'est-à-dire un peu du suc blanchâtre de la feuille, il +poussait un cri de joie. O Dupuytren, salut! se disait-il.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> +La vieille, attirant la pauvre fille près de lui.—Monsieur +le docteur, dit-elle au jeune homme, voici la +veine que vous m'aviez demandée. Voyez cela! il y en +a à choisir, j'espère! Comme toutes ces veines se +croisent sous cette peau argentée, et que ça va donc +vous décarêmer de vos feuilles de chou.</p> + +<p><i>Le docteur</i> Henri, esculape de vingt ans, médecin +depuis quinze jours, anatomiste de la veille, prit ce +bras d'enfant avec un petit sourire de suffisance, et le +regarda... <i>anatomiquement</i>.</p> + +<p>Il regarda, non pas la pauvre fille pâle et si belle +encore, non pas ce jeune sein qui battait si fort, non +pas ce regard bleu de ciel qui tombait sur lui en suppliant, +non pas même cette main tiède qu'il tenait +dans sa main; de tout ce beau corps, il ne regardait +qu'une veine! Une seule veine! et sans mot dire, impassible +comme le médecin qui guérit, sur la veine +de la pauvre fille qu'elle lui vendait sans savoir son +prix, il fit son apprentissage de saigneur d'hommes, +lui qui n'avait été que saigneur de choux.</p> + +<p>Voilà donc où la science conduit ces Dupuytren en +herbe. Ils n'ont plus de pitié, plus d'amour. Montrez-leur +une femme, il faut qu'elle appartienne à la cour +d'assises, pour que l'étudiant en droit s'en occupe; il +faut qu'elle ait une veine à ouvrir, pour que l'étudiant +en médecine la regarde. Et si vous vous étiez trompé +de veine, Henri le docteur? Mais le docteur était sûr +de son fait; il avait déjà saigné tant de feuilles de +choux.</p> + +<p>Je ne vous dirai pas ce qu'il donna à la pauvre fille +pour sa veine, cela ferait peur à dire: un barbier du +vieux siècle aurait eu honte de prendre si peu pour +<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> +une saignée. Il est vrai encore qu'il vint peu de sang +de la veine ouverte... Elle en avait si peu!</p> + +<p>Henri, tout joyeux de sa première saignée, congédia +les deux femmes, laissant précieusement le sang sur +la lancette, afin de dire à ses sœurs:—Voyez comme +je saigne... Ah! fi des feuilles de choux.</p> + +<p>La vieille mena la jeune au cabaret; elle lui disait +en chemin:—Tu vois bien à présent, ma fille, que +j'ai eu raison de t'empêcher de manger, rien ne fait +mal comme une saignée pendant la digestion; mais à +présent, viens boire avec moi. Elles allèrent boire, et +si l'on eût dit à la vieille:—C'est du sang que tu +bois, elle eût répondu:—Non, c'est du vin.</p> + +<p>J'avais dessein, en commençant cette histoire, de +vous raconter longuement les ventes partielles de +cette pauvre fille, mais j'ai perdu tout courage, et +d'ailleurs j'aurais honte pour nous tous. Sachez seulement +cela, vous autres, elle a tout vendu de son +corps, tout, excepté ce que les femmes vendaient autrefois, +sa vertu... Il ne s'était trouvé personne pour +l'acheter. L'innocence aujourd'hui n'est plus bonne +à rien, le vice n'en veut plus. Notre pauvre fille, après +avoir vendu sa veine à un étudiant, a vendu sa tête à +un peintre; elle a posé dans une scène de pestiférés +tant elle était pâle; puis on lui a mis du rouge, elle est +devenue une camargo.</p> + +<p>Et que n'a-t-elle pas vendu au plus bas prix possible? +Elle a vendu sa gorge au mouleur, le plâtre appliqué +a enlevé à jamais le duvet de la pêche. Elle a +vendu son épaule et son pied à un statuaire, et les +bosses de son crâne à un crânologue, et les heures de +son sommeil à un faiseur de somnambulisme; elle +<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> +a vendu ses rêves à une cuisinière qui jouait à la +loterie.</p> + +<p>Un jour que l'on cherchait pour une féerie une +fée (il s'agissait d'enrichir un théâtre du boulevard), +la malheureuse accepta l'emploi d'une sylphide. Elle +passait tour à tour du ciel à l'enfer, elle traversait l'espace +et la flamme. Hélas! elle se brûla dans <i>l'Enfer</i>, +elle tomba toute en flammes des hauteurs du <i>Paradis</i>. +On la traîna mourante à l'hôpital. Elle mourut dans +une horrible agonie... elle mourut pure et chaste, +comme un enfant, laissant pour rien, aux rapins de +l'amphithéâtre, les restes malheureux de ce beau +corps de seize ans qu'elle avait vendu en détail!</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span></p> + +<h2>ROSETTE</h2> + +<p class="p2">J'aime assez les romans, ils allégent la vie heureuse! +Ils sont le rêve éveillé;—mais parlez-moi des petites +histoires d'autrefois, des romans de quelques pages, +et non pas de ces inventions sans paix ni trêve, qui +exigent un mois de lecture. Il n'y a rien de plus triste; +on s'y perd, on s'y vieillit. Que si, pour rajeunir son +sujet, l'auteur se fraie un chemin sanglant à travers +des meurtres impossibles, ou bien si, pour animer +ses héros, il les conduit en mauvaise compagnie, à +l'avant-dernière bouteille, au dernier couplet, voilà +nos héros sous la table avec nos héroïnes. Quel dommage +que nous ayons perdu le secret des petites histoires +amusantes et joviales d'autrefois!</p> + +<p>Autrefois c'était le bon temps pour les petites histoires; +le roman en vingt volumes sales et mal imprimés, +délassement des cuisinières, des crocheteurs et +des marquises, eut fait reculer d'horreur les laquais +et les femmes de nos duchesses. Un auteur qui se +respectait faisait paraître son histoire à distance, en +plusieurs parties séparées, quand l'histoire était trop +longue. Il fallut dix ans pour la suite de <i>Gil Blas</i>. +<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span></p> + +<p><i>Candide</i> était la mesure excellente de ces petits +contes. Madame de Pompadour, qui s'y connaissait, +aimait les petits livres qu'on lit tout bas, dans le creux +de la main, d'un coup d'œil, et qui se cachent sous le +pli d'une dentelle quand arrive en bâillant quelque roi +importun. Littérairement parlant, je pleure encore +madame la marquise de Pompadour; elle a emporté +dans sa tombe le secret du joli.</p> + +<p>Le joli! Etait-elle assez jolie... Je ne sais quoi sans +définition. Echos, parfums, rayons! un faux brillant +et un feu follet... il arrive, il entre, il se pose, il rit +dans la glace, il s'assied à table avec vous, il chante, il +minaude, il écrit de petits billets, il aime à la rage les +opéras et les belles danseuses, il s'occupe en minaudant +de petite musique et de petits vers, de petites +intrigues, de tout ce qui est mignon, vif, léger, frivole! +Ah! vive le joli! C'est le joli qui a taillé les verres +à facettes, inventé la poudre à poudrer, les mouches +et les ballets; il a fixé les amours aux plafonds, +il a jeté son fard à la joue; il enrubanait Voltaire à +la marquise du Châtelet, le roi Stanislas à madame de +Boufflers, Dorat à mademoiselle Fannier, Louis XV +à la comtesse Du Barry. Pauvre petit monstre! il +est parti avec M. Voisenon et M. Crébillon fils. Il +est parti; on croyait que le beau allait venir à sa place, +il n'est pas venu, et nous autres, nous sommes restés +par terre, entre le beau et le joli, à peu près comme +l'art dramatique entre les deux théâtres français.</p> + +<p>Mais en attendant le beau par excellence, qui nous +rendra le joli que nous avons perdu? La littérature +de l'Empire en vivait avec l'art de M. Demoustiers, de +Luce de Lancival, de M. Andrieux, de M. Jouy, de +<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> +M. Bouilly, et tant d'autres, messieurs, et tous les autres! +Mais, que dit Montaigne? «L'archer qui outrepasse +le but, faute comme celui qui ne l'atteint pas.» +Ces illustres archers, partisans du joli, ont manqué +le but, en l'outrepassant. A force de courir après le +joli, ils sont tombés dans le trop joli: abîme immense +dont la littérature de l'Empire ne se relèvera +jamais.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, je regrette le joli, comme les +amateurs de boston ou de reversi regrettent le reversi +et le boston. Des jeux plus modernes ont remplacé +les jeux de leur enfance, et les jeux qu'on leur fait +jouer, ils les jouent mal, ils les jouent en se rebiffant. +Pauvres bonnes gens! leur histoire est l'histoire de +nos faiseurs du moyen âge, ou de nos fabricants de +terreurs révolutionnaires. Ils font du moyen âge ou +de la terreur avec tant de peine et de périls! Le joli, +c'était si tôt fait.</p> + +<p>Je lisais, naguères, un joli conte intitulé <i>Rosette</i>. Il +est gai, vif, amoureux, charmant, ce petit conte! on +le dirait écrit avec la plume d'<i>Angola</i> ou des <i>Bijoux +indiscrets</i>. Laissez-moi vous le redire, et, s'il vous plaît, +nous laisserons parler notre heureux marquis (c'est +un marquis!) toutes les fois qu'il voudra parler.</p> + +<p>Bien entendu que c'est le héros de mon histoire +qui parlera souvent en son propre et privé nom. Il +n'y a pas de meilleure entrée en matière que celle de +Gil Blas: <i>Je suis né de parents</i>, etc.</p> + +<p>Vous voilà donc face à face avec ce joli petit maître +écrivant à l'un des amis le talon rouge; et de tout ce +qui doit s'ensuivre, joli ou beau, je me lave parfaitement +les mains avec de la pâte d'amandes, de l'eau +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> +rose, dans une porcelaine de vieux Sèvres, une dentelle +de Malines, pour essuie-main.</p> + +<p>«Enfin, marquis, j'ai possédé la belle Rosette.» +Je vous fais remarquer ce commencement classique +en ce temps-là, et ce ton leste, et cette expression qui +va droit au fait: <i>j'ai possédé!</i> Notre marquis commence +positivement comme Desgrieux, comme Saint-Preux +et tant d'autres ont commencé. Mais revenons à cette +narration, qui déjà doit vous intéresser.</p> + +<p>«Voici son portrait, marquis (le portrait de Rosette): +Elle a de l'esprit, du <i>jugement</i>, de l'imagination, des +<i>talents</i>; extérieur <i>éveillé</i>, démarche légère, bouche +petite, grands yeux, belles dents; <i>grâces sur tout le +visage</i>. Rosette <i>entend au premier coup d'œil</i>, elle part +à votre appel, et vous rend aussitôt votre déclaration. +Voilà celle qui a fait mon bonheur.»</p> + +<p>Ainsi était faite <i>Rosette</i> au siècle passé. Aujourd'hui +Rosette est pâle, mélancolique et sur elle-même +affaissée... un vrai saule pleureur! Rosette une précieuse, +un saule pleureur. Elle <i>n'entend pas le coup +d'œil</i>, et ce n'est qu'au bout de trois cents pages +qu'elle <i>vous rend votre déclaration</i>, si encore elle n'est +pas noyée ou pendue dans l'intervalle. Vive la Rosette +d'autrefois!</p> + +<p>«Voilà comme ce bonheur me vint, cher marquis. +Il y a huit jours, en allant au Palais-Royal, je vis arriver +le président de Mondonville: <i>il était pimpant à +son ordinaire</i>, la tête haute et l'air content; <i>il s'applaudissait +par distraction</i>, et se trouvait charmant par +habitude. Il badinait avec une boîte d'un nouveau +goût; dans cette boîte, empruntée à son <i>petit Dunkerque</i>, +il prenait quelques légères prises de tabac, +<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> +dont, <i>avec certaines minauderies</i>, il se barbouillait le +visage.—Je suis à vous, me dit-il. Ainsi disant, il +<i>court au méridien</i>.» Ce dernier trait du président +Mondonville est le seul qui puisse s'appliquer aux +présidents de cette époque: régler sa montre au méridien +ou au canon du Palais-Royal est une occupation +convenable à un magistrat; mais <i>l'air pimpant</i>, +où est-il? Les <i>minauderies</i>, que sont-elles devenues? +c'est à peine si nos magistrats de trente ans osent sourire. +Oyons cependant le président de Mondonville, et +son ami le marquis.</p> + +<p>«Mon cher marquis, dit le conseiller, voulez-vous +une prise d'Espagne? c'est un marchand arménien, +là-bas, sous les arbres, qui me l'a vendu. Mais! vous +voilà beau comme l'amour! on vous prendrait pour +lui, si vous étiez aussi volage. Votre père est à la campagne, +eh bien, divertissons-nous à la ville. Quel désert +ce Paris! Il n'y a pas dix femmes! Aussi bien +celles qui veulent se faire examiner ont des yeux à +choisir.» Ainsi parle le grave conseiller à notre marquis.</p> + +<p>«Touchez-là, ajoute le conseiller, je vous fais dîner +avec trois jolies filles; nous serons cinq, <i>le plaisir sera +le sixième</i>; il sera de la partie puisque vous en êtes. +J'ai renvoyé mon équipage, et Laverdure doit me ramener +un carrosse de louage... <i>en polisson</i>.»</p> + +<p>Ainsi dit le président. Il est, comme vous voyez, un +bon vivant, et prêt à tout; improvisant le plaisir +comme Antony improvise un meurtre, et puis, comme +on disait dans ce temps-là: <i>Il a du génie et de l'honneur, +mais il tient furieusement au plaisir</i>. Il mène une +belle vie! Au bal toute la nuit, à sept heures du matin +<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> +au Palais; il n'est ni pédant en parties fines, ni dissipé +à la chambre; charmant à une toilette, intègre +sur les fleurs de lis; sa main joue avec les roses de +Vénus, et tient toujours en équilibre la balance de +Thémis. (Je crois, sans vanité, que j'attrape assez bien +le style précieux.)</p> + +<p>A la proposition du président: «Amusons-nous! à +demain les affaires sérieuses!» le marquis dit <i>oui!</i> tout +aussitôt, et voilà les deux amis qui sortent gravement +du Palais-Royal. Ils traversent la place, entre Charybde +et Scylla, garnies de vestales <i>parées comme des mystères;</i> +ils passent devant le café de la <i>Régence</i>, veuf +de la dame, ornement du comptoir, dont la fuite a +tant excité la verve des chansonniers. Au coin de la +rue, ils trouvent Laverdure sans livrée, et son carrosse +sans armoiries.—Tout est prêt, dit Laverdure; mademoiselle +Laurette et mademoiselle Argentine vous +attendent; mademoiselle Rosette est indisposée, et +vous fait ses excuses.» Quel malheur! Rosette indisposée! +et voilà notre marquis tout pensif.</p> + +<p>Cependant ils montent en carrosse; le marquis est +muet, le président ne déparle pas!</p> + +<p>«Voyez, dit-il, ce grand Flamand qui passe; il +est au-dessus et au-dessous de nous, de toute la tête! +Voyez marcher, à pas comptés, le sage Damis; à le voir, +on le dirait ingénieux et spirituel; sa physionomie est +menteuse, oui dà! cet homme est bon, tout au plus, à +être son propre portrait.» En passant dans la rue Saint-Honoré, +devant la boutique du bijoutier: «Je n'ose, +dit-il, regarder la porte d'Hébert, il me vend toujours +mille bagatelles malgré moi; combien de colifichets +avons-nous échangé pour des lingots d'or?» Ainsi, +<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> +médisant, et se vantant..., de leur ruine, ils arrivent à +la porte de Laurette et d'Argentine.</p> + +<p>Bien que ces dames ne ressemblent guères à nos +héroïnes de romans, dont chaque mouvement est une +mélodie, elles sont cependant dignes d'intérêt et d'attention. +Argentine et Laurette montent en carrosse, on +lève les stores, et puis fouette cocher! jusqu'à la <i>Glacière</i>.</p> + +<p>A la Glacière est située la petite maison du président; +l'extérieur annonce une cabane... entrez! l'intérieur +vous dédommage; au dehors c'est la forge de +Vulcain, au dedans c'est le palais de Vénus.</p> + +<p>Ces petites maisons-là sont d'invention diabolique... +à la porte est assis le mystère, le goût les construit, +l'élégance en meuble les cabinets. On ne rencontre en +ces taudis charmants que le simple nécessaire, un nécessaire +plus délicieux que tous les superflus. Fi de la +sagesse et du sens commun, «la Glacière» est une +fournaise, et le secret, qui fait sentinelle, ne laisse +entrer que le plaisir...</p> + +<p>Alors on dîne. Il n'est rien qui se compare au menu +de ce dîner, fait par un cuisinier qui vient de Versailles. +Imaginez toutes les recherches succulentes. +Bon repas, aimable causerie et gaieté! Dans l'intervalle +qui sépare la <i>bisque</i> du relevé de potage, on parle en +riant de <i>Dardanus</i>. En ce temps-là, parmi les sujets +sérieux de conversation, l'Opéra tenait la première +place, et la cour n'avait que le second rang. Au beau +milieu de la causerie, on présente aux convives deux +entrées. La dispute est calmée, tout le monde est remis +<i>dans son assiette et sur son assiette</i>.</p> + +<p>En notre sotte année de 1832, les romanciers sont +<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> +prodigues de portraits, surtout de portraits de femmes. +Ils vont vous faire, et très-facilement, vingt-cinq pages +sur une brune, et quarante sur une blonde. Autrefois, +ces belles images se faisaient en deux traits, d'un +crayon net et vif! Déjà vous avez eu celui de Rosette, +en trois mots; écoutez ceux de <i>Laurette</i> et d'<i>Argentine</i>. +Ah! les belles figures qui vous suivent et vous +provoquent! les doux rires! les lèvres vermeilles! +Dites-moi, ami, si M. Henri Delatouche lui-même, a +fait quelque chose de mieux?</p> + +<p>Laurette est jeune encore, un peu moins qu'elle ne +le pense; admirez cette grande fille, à l'œil noir, à la +jambe grêle, une danseuse, et qui pourrait se faire un +voile de ses épais cheveux noirs.</p> + +<p>Argentine est une <i>maman</i>, la main blanche et potelée; +un sourire excitant, l'œil fermé à demi, grand +pied bien fait et nez retroussé; toutes deux belles +personnes, et chantant le couplet à ravir!... On chantait +beaucoup en ce temps-là.</p> + +<p>Quant à l'ajustement de ces dames, le voici tel que +je le sais: Argentine était en robe détroussée de moire +citron; Laurette était parée; elle avait du rouge. Toutes +les deux étaient ajustées par la <i>Duchapt</i>.</p> + +<p>Tout à coup, à la fin du repas, le vin de Champagne +éclatant de sa riante écume au bruit des bouchons, +légère et riante, entre en riant la belle et vive Rosette, +ô bonheur! la voilà! c'est elle! Après un salut de joie, +elle fait le tour de la table et tend aux convives son +front charmant. Est-elle assez jolie! assez piquante, et +provocante avec un petit bruit des lèvres, un appel +irrésistible? Ah! Rosette.</p> + +<p>Rosette est sans paniers, <i>avec le plus beau linge du</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> +<i>monde</i>, une chaussure fine et le plus petit pied qui se +puisse voir. Le dessert arrive; on boit, on casse les +bouteilles, et les verres, les assiettes, on jette un peu +les meubles par les fenêtres; ces dames s'amusent +comme des marquises. C'était la mode au départ des +officiers pour l'armée, on cassait les porcelaines, on +ébréchait les miroirs; on brisait le dernier verre où +pétillait la santé de ces folles amours. Cela s'appelait: +<i>faire carillon</i>.</p> + +<p>Quand tout est bu, et tout brisé, on se promène à +travers le jardin; après la promenade, <i>on fait un médiateur</i>. +Le président joue avec un bonheur sans égal; +Rosette est outrée, et répète à qui veut l'entendre, +qu'elle est en péché mortel, parce qu'elle ne voit pas +un as noir. Ces dames trichent tant qu'elles peuvent; +puis, la nuit venue, on monte en carrosse, et chacune +et chacun rentre ou chez <i>elle</i> ou chez soi. Voilà, je +l'espère, un petit roman bien préparé.</p> + +<p>Moi, j'aime assez ce joli roman, et je continue; il +ne va pas plus loin que le <i>comme il faut</i> le plus strict, +et qui que vous soyez, voire M. Paul de Kock, je vous +mets au défi de me citer un conte humoristique, fantastique +ou romantique, plus décent que celui-là.</p> + +<p>Le lendemain de cette fête <i>carillonnée</i>, le marquis +n'a rien de plus pressé que d'envoyer savoir des nouvelles +de Rosette. A midi, étalé dans son carrosse, +il se fait conduire au Luxembourg. Au sortir du jardin, +il monte en grand mystère dans une chaise à +porteurs, il arrive ainsi chez Rosette. Elle est à sa fenêtre, +qui le regarde en souriant d'en haut. Il entre, +ô dieux et déesses! Rosette est coiffée en négligé; +elle est vêtue d'<i>un désespoir couleur de feu</i>, elle +<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> +porte un corset de satin blanc, une robe brodée des +Indes. Le second mot de Rosette est celui-ci:—«Dînez-vous +avec moi, marquis?»</p> + +<p>Le marquis (le matin il a fait des armes chez Dumouchelle) +accepte hardiment le dîner de Rosette! +Ah! ce vieux siècle avait sur le nôtre un grand avantage, +il était grand mangeur et grand buveur, et le reste!</p> + +<p>Après le dîner, il faut bien que Rosette fasse un bout +de toilette, et le marquis se souvient qu'il n'a pas +encore salué son père; c'est un devoir auquel même +en l'honneur de Rosette, il ne voudrait pas manquer; +et le voilà qui se rend à son devoir.</p> + +<p>Ici (c'est une moralité de cette histoire) on vous +fait remarquer la toute-puissance paternelle très à +propos à cette époque. Les héros des livres et des +histoires de ces temps ont toujours leurs parents, présents +à leur pensée. Ils s'inclinent donc tremblants et +respectueux, devant l'autorité paternelle. Héloïse est +renversée à terre, par un coup de poing de son père. +Desgrieux est à genoux devant son père, implorant vainement +sa pitié; Faublas est emprisonné par son père; +et que dites-vous du comte de Mirabeau expiant ses +amours dans le donjon de Vincennes? L'autorité paternelle +est partout dans ces livres;—vous ne me citerez +pas un roman moderne, à trois ans de date, où le +héros parle de son père ou de sa mère; le seul Antony, +par la très-bonne raison qu'Antony est un bâtard. +Ne soyez donc pas si fiers, romans modernes, +de votre moralité. Je reviens à mon marquis.</p> + +<p>Le marquis va chez son père. Il fait sa cour. Il lui +raconte une foule d'anecdotes, il l'amuse. A peine +s'il se donne le temps d'envoyer <i>à Rosette</i> une navette +<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> +d'or, et de lui demander à souper pour le soir.</p> + +<p>Rosette, qui aime à faire des nœuds, accepte la navette +d'or en échange du souper. Neuf heures sonnées +le marquis donne le bonsoir à son père en lui baisant +la main, puis il se fait conduire en voiture, derrière +l'hôtel de Soubise; derrière l'hôtel, il prend un fiacre +qui fait quelques difficultés pour marcher. Ce fiacre +est marqué au n<sup>o</sup> 71 et à la lettre X.</p> + +<p>Il y avait alors en France une espèce de jeu fort +répandu, qui rendait souvent un fiacre assez dangereux +pour celui qui avait besoin de l'incognito. Des oisifs, +arrêtés à la porte des cafés, jouaient à pair ou non? +sur le chiffre des premiers fiacres qui passaient. Cet +accident, si commun, arriva justement au fiacre du +marquis.</p> + +<p>Le marquis arrive, entre chez Rosette, où il a fait +porter sa robe de chambre de taffetas. La robe de +Rosette de taffetas bleu, <i>flottait au souffle des zéphirs</i>.</p> + +<p>Pendant que Rosette en mille grâces se montre, +joue avec son chat, boit des liqueurs à petites gorgées, +et se livre à toutes les folâtreries de sa jeunesse, +hélas! un grand danger la menace! Il y va de sa +liberté, de sa vie! Le bruit était, au Marais, d'une +méchante affaire arrivée à un jeune homme de famille, +dans une maison de jeu, et, ce même jour, le +père du marquis apprenant que son fils, qui s'est +retiré de si bonne heure, a pris, comme on dit, la clef +des champs, s'inquiète et s'alarme. Où donc est mon +fils, le marquis? Un ami de la maison, nouvelliste de +profession, lui apprend qu'on a vu passer, devant tel +café, un fiacre au n<sup>o</sup> 71—X, dans lequel était le +marquis. Sur-le-champ le père appelle un commissaire +<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> +de police. Le commissaire qui sait son monde et qu'il +a affaire à un homme de la cour, arrive sur-le-champ. +On cherche le fiacre 71; on le trouve, on le saisit, on +l'interroge et le pauvre diable se croit perdu. Après +bien des questions, le cocher sait enfin ce qu'on lui +demande. Il monte sur son siége et il conduit, droit +chez Rosette, le commissaire et le père irrité.</p> + +<p>Alors Rosette, à ce bruit du guet entrant chez elle, +envahissant ses chambres dorées, la pauvre enfant, +sans défense et sans appui, tremble et demande à +ces tristes envahisseurs ce qu'on veut d'elle? Le père +du marquis lui répond que sa destination est marquée +sur un ordre qu'on lui fait voir. La douleur accable +Rosette; elle se roule aux pieds de son bourreau, à +demi nue... elle attendrirait des rochers, mais le vieux +duc est inflexible. Rosette, au désespoir, demande, +hélas! mais en vain, du secours à son ami le marquis; +le marquis n'obéit qu'à son père. Ils se soumettent +tous les deux aux plus grands pouvoirs de +cette époque: l'amoureux à son père, l'infortunée Rosette +à la lettre de cachet.</p> + +<p>Je vous prie, une fois pour toutes, vous qui faites +des romans, de regretter ce moyen terrible, expéditif, +la lettre <i>du petit cachet du Roi</i>, comme on disait alors; +la perte des lettres de cachet nous a ruinés, nous +autres romanciers. Le peuple, entrant à la Bastille, a +chassé <i>la folle du logis</i>, de son logis le plus commode. +Savez-vous, je vous prie, dans les tragédies grecques, +un dieu, quel qu'il soit, qui intervienne, et plus à +propos, que le lieutenant criminel dans les romans du +dix-huitième siècle? Manon Lescaut, ce grand chef-d'œuvre +où commence (il en faut bien convenir) la +<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> +Virginie de Bernardin de Saint-Pierre et l'Atala de +M. de Châteaubriand, Manon Lescaut, protégée et défendue +par la liberté des lois modernes, Manon Lescaut +avec un avocat dévoué qui l'arrache à ces violences +de la force, y perdrait ce qui la rend si touchante, +à savoir le martyre! Eh! le bon La Fontaine, à cette +suppression de <i>l'absolu</i>, perdrait ses plus beaux vers:</p> + +<p class="poem">Elle s'en va peupler l'Amérique d'amour.</p> + +<p>Voilà donc Rosette en prison, parce qu'elle a donné +à souper à un beau jeune homme. Ah! pauvre Manon! +pauvre Rosette! pauvres jolies et tendres femmes +hors la loi, qui obéissiez si facilement, si simplement +au commissaire! allez rejoindre à son couvent, la +maîtresse de Mirabeau!</p> + +<p>A la Bastille ordinairement se passe la deuxième +et dernière partie des romans du joli siècle. Le +boudoir est l'antichambre de la Bastille. Au premier +chapitre, le héros ou l'héroïne sont occupés uniquement +à se faire mettre en prison. Je ne ferai donc aucun +changement à la marche ordinaire, et, bien plus, +fidèle à l'usage, nous allons employer toutes nos ressources +à tirer Rosette de cette malheureuse position.</p> + +<p>Le marquis, soumis à son père, est rentré à l'hôtel +tout pensif; ne pouvant se servir de la force, il emploiera +la ruse à sauver sa chère maîtresse. Dans toutes +les grandes maisons de ce temps-là, il y avait un <i>directeur</i> +en titre, un abbé, maître de la maison, qui +servait d'intermédiaire entre le fils et le père, quand +ce dernier était irrité. Assez souvent, cet abbé s'appelle +<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> +Ledoux; il est gourmand, dormeur, entêté, vaniteux, +accessible à la pitié; pour peu qu'on le flatte, +on est sûr de lui. Le premier soin du marquis, est de +faire appeler M. Ledoux. Il fait entrer M. Ledoux dans +sa bibliothèque, il lui montre en détail ses livres défendus; +dans la chambre à coucher, il lui fait admirer +ses miniatures et ses gravures; il en a pour plus de +200 louis; puis il lui fait accepter plusieurs pots de +confitures, dont M. Ledoux est très-friand. A la fin, +quand il voit que l'abbé est tout disposé à le servir, il +lui parle de ses amours et de Rosette. Il la présente +au sensible abbé telle qu'elle était, cette nuit-là, bondissante, +échevelée, agenouillée et les mains jointes! +Et voilà M. Ledoux qui s'en va, promettant de s'intéresser +à Rosette, et s'y intéressant déjà du fond de son +faible cœur.</p> + +<p>Hélas! hélas! pendant ce temps, que fait Rosette? +la pauvre fille est enfermée à Sainte-Pélagie, <i>par ordre +du roi et pour son bien</i>; Sainte-Pélagie, un port de +salut où les bons exemples ne lui manqueront pas. A +peine arrivée, toutes les religieuses viennent contempler +la belle Rosette. On plaint Rosette; elle pleure, +elle est encore à demi nue, en plein chagrin, ses +beaux yeux baignés de larmes, la coiffure chiffonnée... +Elle est si triste! Un beau jour, Laverdure, le +valet de chambre, cherche Rosette, il apprend en quel +lieu funeste elle est enfermée, et, sous les habits +d'une femme, il entre au couvent, il voit la jeune captive.... +Il lui donne un louis de la part du marquis, et +s'en revient porteur de bonnes nouvelles. Digne Laverdure! +aujourd'hui le confident est encore un moyen +qui nous manque. Ni laquais, ni soubrette, ah! comment +<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> +nouer son drame? Comment remplir, sans le +secours de ces acteurs secondaires, les intervalles que +laissent entre ses diverses parties la comédie la mieux +faite? Autrefois, le laquais était un personnage indispensable; +il appartenait au drame, à l'action. Aujourd'hui, +c'est à peine si, dans un roman, l'on se +permet un commissionnaire qui porte une lettre d'un +quartier à l'autre: nous dansons sur un fil d'archal +sans balancier, et les deux pieds dans un panier.</p> + +<p>Dans la lettre de Rosette à son marquis, il y a nécessairement +une phrase ainsi conçue:—«Faut-il que +je sois malheureuse, pour avoir adoré un homme qui +mérite, hélas! toutes mes adorations?... Adieu. Je +vais pleurer mon malheur. Je vous aimerai éternellement! +Rosette.» Que si ce ton de passion subite +vous étonne en cette aimable fillette si réservée et si +polie avec son marquis, c'était un des avantages de la +persécution et des cachots appliqués à l'amour. Ils +ennoblissaient la passion la plus vulgaire; ils faisaient +d'une malheureuse fille, un héros, un martyr; ils la +mettaient, tout d'un coup, au niveau de son amant, +quel qu'il fût, ils lui donnaient le droit de lui parler +de son amour, et d'un amour <i>éternel</i>, encore! Telle +qui n'eût pas osé regarder son amant en face..... une +fois en prison, lui parlait d'égale à égal. J'imagine, +encore une fois, que ces pauvres filles ont beaucoup +perdu en considération, en amour, en bonheur même, +à la suppression des lettres de cachet.</p> + +<p>Quand le marquis a découvert le couvent... la prison +de Rosette, il invite un matin l'abbé Ledoux à prendre +avec lui le chocolat; pour plaire à M. l'abbé, le jeune +marquis lui lira, s'il le faut, <i>les Nouvelles ecclésiastiques</i>, +<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> +pleines d'injures contre les évêques constitutionnaires. +Le déjeuner fini, le marquis conduit l'abbé +chez M. le président Mondonville. Montés en voiture, +M. l'abbé prie instamment M. le marquis de ne pas +aller à toutes brides dans la rue, ajoutant que les lois +ecclésiastiques lui ordonnent à lui, l'abbé, d'aller au +pas. Le marquis enrage et cependant il se résigne à +ne pas brûler le pavé, pendant que plusieurs seigneurs +traînés par de mauvais chevaux, <i>se font un honneur infini +par leur course rapide</i>. En passant devant l'Opéra, +M. Ledoux fait le signe de la croix; un ecclésiastique +ne manquait jamais à cette formalité; c'était le bon +temps de l'Opéra. A la fin, ils arrivent chez le président +Mondonville. Le président les reçoit d'un air +grave, après avoir forcé M. Ledoux de se rafraîchir, il +demande à ces messieurs en quoi il peut leur être +utile? Alors le chevalier parle de Rosette, il se plaint +de la lettre de cachet, il atteste M. Ledoux, en témoignage +de ses bonnes intentions; il a beau dire, à ce +discours pathétique, le président reste impassible.—«Oh! +oh! le cas est grave et je n'y peux rien: Dieu +et ma conscience me défendent de me mêler de cette +affaire; ne m'en parlez plus, mon cher marquis.—Il +est vrai, ajoute-t-il négligemment, que cette fille-là +pense bien <i>sur les affaires du temps</i>; et même elle a +eu des <i>convulsions</i>!»</p> + +<p>A ce mot, <i>fille qui pense bien</i>, et <i>convulsions</i>, l'abbé +prête une oreille attentive. A ses yeux, Rosette a pris +tout à coup l'autorité d'une quasi-sainte. A l'heure où +nous voilà, les controverses religieuses tenaient la +place des controverses politiques. Chaque faction avait +ses saints et ses martyrs. L'église était divisée en deux +<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> +camps. L'abbé Ledoux, en sa qualité de convulsionnaire, +s'intéresse à Rosette, janséniste et du parti +anticonstitutionnaire... et tout va bien!</p> + +<p>Lorsqu'il s'agit du soulagement de leurs frères, tous +les gens <i>du parti</i> sont très-ardents. M. l'abbé Ledoux, +qui veut protéger religieusement Rosette, s'en va chez +une de ses pénitentes, une dame de la <i>sous-ferme</i>, dévote +de cinquante ans, <i>qui a eu l'orgueil</i> d'abandonner +le rouge et les mouches, et s'est mise sous la direction +de notre abbé. Cette dame a suivi très-assidûment les +sermons du père Regnault, qui a choisi, tout exprès, +une petite église à l'extrémité de la ville, afin <i>d'y faire +foule</i>. C'est à cette inspirée que s'adresse l'abbé Ledoux +pour délivrer Rosette. Il plaide, il persuade; aussitôt +la troupe entière des bigots et bigotes, se met en +campagne. M. Ledoux obtient, par ses amis, ordre de +M. le lieutenant de police à la supérieure d'ouvrir à +M. l'abbé la cellule de Rosette. Le soir, le marquis +impatient d'apprendre enfin des nouvelles certaines de +la pauvre fille, <i>va faire un médiateur</i> chez mademoiselle +de l'Écluze, la femme soi-disant d'un officier qui +donne à jouer, pour l'amusement des autres, et pour +son profit personnel. Mademoiselle de l'Écluze tient +une de ces maisons décentes <i>où il ne se passe rien</i>, +mais la maison est commode, on y voit aisément de +jolies femmes, sans scandale, et sans avoir la réputation +de les chercher. Le marquis imagine alors de se +déguiser et d'aller voir Rosette; mademoiselle de +l'Écluze, dont le frère est abbé, lui prête un des habits +de son frère, soutane, manteau long, rabat et le reste +de l'ajustement; la perruque était modeste et arrangée +«comme par les mains de la régularité», la calotte +<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> +était très-luisante et brillait avec affectation; enfin, +tout l'extérieur du marquis était uni, recherché et +convenable à la représentation d'un directeur, «jeune +à la vérité, mais qui n'en est que plus chéri des bonnes +âmes.»</p> + +<p>Dans cet équipage, notre ami monte en chaise, et +il se rend à Sainte-Pélagie. A Sainte-Pélagie, on le reçoit +comme un docteur en Sorbonne; toutes les portes +lui sont ouvertes: il voit Rosette, il parle à Rosette, il +la console; il entre aussi dans la chambre de la supérieure, +qui veut se confesser à lui; quelle chambre +ô ciel! cette chambre monastique! Tous les récits et +les descriptions de monastères et d'abbayes dans +la <i>Reine de Navarre</i>, le dix-huitième siècle les a +encore, il est vrai, enjolivés. Le marquis trouva l'abbesse +à sa toilette; les dévotes en ont une moins brillante +que les coquettes du monde, mais plus choisie +et mieux composée. Les odeurs les plus nouvelles +répandaient un parfum suave et léger dans cette chambre +où respirait la sensualité d'une dévote.</p> + +<p>Que cette supérieure en eût remontré, même à +Rosette. Elle avait pour cellule un boudoir! pour lit, +un sopha. Son linge de nuit, garni d'une dentelle +d'Angleterre, était travaillé avec goût; sa robe de perse +blanche, son jupon de satin violet, ses bas fins ainsi +que sa chaussure; enfin tout son déshabillé accompagnait +à merveille sa taille et sa figure; ses yeux +étaient tendres, et sa bouche était rose. En ce beau +lieu, sanctifié par les saintes extases, l'aimable abbesse +avait réuni la prière et la volupté, la méditation et le +plaisir.</p> + +<p>Bon! ce pastiche enfin me lasse; plus de copie et +<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> +de <i>plagiat</i> (c'est le mot), s'il vous plaît, je vous raconterai +tout simplement la fin de l'histoire de Rosette. +Rosette a fini par être une honnête femme et c'était, +j'imagine, une bonne fin dont Rosette était digne. +Elle était intelligente autant que jolie. Après avoir +suivi la loi commune et permis au marquis de se ruiner +avec elle et pour elle, elle l'avait aimé toute une +heure. Alliance heureuse entre les belles et les seigneurs; +les fils des dieux et les filles de la pauvreté!... +deux mondes bien différents, et qui pourtant se reconnaissaient +et se comprenaient d'un coup d'œil.</p> + +<p>Ils faisaient ensemble une alliance de quelques +années... elle durait, tant qu'il y avait richesse d'une +part, et de l'autre jeunesse et beauté; après quoi, si +la dernière bougie était éteinte, et la dernière bouteille +de Champagne était vidée: adieu Glycère, adieu +Rosette! Ce pacte de plaisir et d'amour se rompait +à l'amiable, et chacun des deux mondes rentrait +dans ses limites naturelles: le jeune seigneur redorait +son écusson et prenait en justice, à la cour, la place +de son père; la jolie fille dépouillait ses habits de +princesse et, laissant sous le seuil de son hôtel d'emprunt, +les grâces folâtres de sa jeunesse, elle redevenait +une simple bourgeoise, se mariait à quelque honnête +commis aux gabelles, à quelque honnête procureur +au Châtelet; puis tout rentrait dans l'ordre accoutumé; +si bien que deux ans plus tard, à voir le grand +seigneur à la cour, ou le magistrat sur son siége, on +n'eût pas dit que c'était le beau Clitandre; et, dix ans +après, à voir la femme de l'officier aux gabelles, réservée +et sage, économe et janséniste effrénée, élevant +sa fille dans la plus austère vertu, vous n'auriez jamais +<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> +dit que c'était la Cidalise, aux yeux charmants que +vous aviez connue en falbalas et sans mouchoir, +l'âme, l'esprit, le cœur, la tête et la gorge au vent.</p> + +<p>Donc Rosette, après bien des larmes et bien des +intrigues, et des transports de haine et d'amour, quittait +la fatale prison; elle est rendue enfin, grâce à +l'abbé, à ses fêtes, à son luxe, à tout ce qui faisait sa +vie... à Paris (L'ai-je assez dit?) La voilà qui se marie! +elle trouve un mari fidèle, honnête et bon, travailleur, +un héros, qui est entré un des cent mille +premiers à la Bastille. Notre marquis, de son côté, +pour obéir à son père, s'est marié, après avoir doté +Rosette; il a épousé une jeune et belle fille, une Normande, +une blonde presque anglaise, mademoiselle +de Lurzai, qui lui apportait vingt bonnes mille livres +de rente, en fonds de terre! Le père du marquis, +heureux de voir son fils devenu plus grave, l'a grondé +beaucoup moins depuis le jour de son mariage; cependant, +il le grondait encore la veille de sa mort.</p> + +<p>Voilà toute ma jolie histoire! Hélas! qui nous rendra +ces temps heureux des belles histoires! ces petits +boudoirs pleins de lumière et d'ombre, ces vastes salons +tout dorés, ces soupers de la nuit, ces conversations +du matin, ces abbesses coquettes, ces abbés +charmants, ces conseillers petits-maîtres, ces jolies +femmes abandonnées, rieuses, si patientes dans le +chagrin? Qui nous rendra la Bastille, Saint-Lazare et +M. le lieutenant criminel? Qui nous rendra les contes +de Voisenon!</p> + +<p>D'ailleurs, si vous êtes d'une morale austère à ce +point que vous ne puissiez pardonner à la folle jeunesse +ses heures d'emportement et de plaisir, j'ai un +<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +second dénouement à mon histoire, et vous pardonnerez +à Rosette sa légèreté, au marquis son amour. +Cette société corrompue a payé, vous le savez, la +part de sa corruption; ces jolis petits romans ont été +suivis d'une terrible histoire; c'était un singulier successeur +à Voisenon, M. de Robespierre!</p> + +<p>Un matin notre marquis, au plus fort de sa sagesse, +honoré pour son courage et pour sa bonté, fut amené +devant le tribunal révolutionnaire! innocent... il fut +condamné... il fut exécuté le même jour.</p> + +<p>Le même jour, Rosette, estimable bourgeoise de la +ville de Paris, excellente mère, estimée de ses voisins, +l'honneur de son mari, comme elle avait sauvé son +curé proscrit, fut amenée devant le tribunal révolutionnaire, +et condamnée à mort.</p> + +<p>Ils moururent tous les deux, le même jour; et, +traînés sur la même charrette, dans un dernier sourire. +Il y avait dans ce sourire, une estime, une pitié, +un tendre et doux souvenir.—Expiation! expiation de +leur bonheur, de leurs amours!</p> + +<p>Pauvre Rosette et pauvre marquis! Je ne suis pas +sanguinaire, et pourtant, si vous me dites, ils sont +morts innocents, je vous dirai: ils ne sont morts innocents +ni l'un ni l'autre. Ce supplice injuste expiait +les scandales de leur jeunesse; ils avaient abusé, lui +de sa fortune et de sa noblesse, elle de sa jeunesse et +de sa beauté; ils ont poussé de toutes leurs forces à +la décomposition de cette société dont la chute les a +entraînés; ils sont coupables, les ruines amoncelées +par eux, retombent sur leur tête, et voilà tout.</p> + +<p>Ainsi, jeunes gens de notre époque, je me rétracte; +faites vos romans comme vous l'entendrez. Vos +<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> +romans sont insipides, c'est bon signe pour la société +dont vous êtes les historiens; vos héros sont plats et +fades, tant mieux pour eux, tant mieux pour vous, +c'est que nous sommes moins pervertis; vos femmes +sont sans intérêt, c'est leur gloire! Elles sont sans intérêt, +donc elles sont sans vices et sans passions. +Vous-mêmes vous écrivez mal, au fait vous n'avez rien +à dire: ah! tant mieux encore, nous serons plus vite +délivrés de vous!</p> + +<p>J'ai acheté sur les quais poudreux, à travers les +vieux meubles et les vieux livres, le portrait de Rosette, +au pastel, par un élève de Latour. Elle est +armée à la légère, un teint de brune, éclairé d'un +rayon d'avril; deux beaux yeux, pleins de langueurs; +le plus joli nez du monde, indiquant cent mille +choses, et tourné du côté de la friandise; une grâce, +un enjouement, une jeunesse élégante et badine, la +rose au corset, la perle aux dents, la neige au sein.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span></p> + +<h2>IPHIGÉNIE</h2> + +<p class="p2">La présente histoire me fut racontée... il y a six +mois par l'ami posthume d'Hoffmann, celui-là même +qui le premier est allé chercher Hoffmann dans son +cabaret, qui lui a donné un habit à la française, et, le +prenant par la main, chancelant encore qu'il était, +l'aimable ivrogne! hardiment l'a conduit au milieu de +nous, avec ces admirables histoires d'artiste et de +buveur. Il en est résulté pour Adolphe une ironie +agréable et féconde en drames, en causeries, en +chansons de toute espèce. C'est là un des grands fruits +de sa longue société avec Hoffmann: il n'est pas +moins Allemand que Français, il est amoureux passionné +et conteur dans les deux langues. Il est jeune; +il rit toujours, même quand il est en colère; il n'est +sérieux que par boutade.</p> + +<p>Il m'a donc raconté cette histoire, l'autre jour à +l'Opéra sous le regard de mademoiselle Taglioni, la +sylphide; une histoire assez simple en apparence, +mais dont les détails pourraient être charmants si +j'avais vécu avec Hoffmann. Il me l'a donnée, vous +dis-je, comme on donne cinq centimes à un pauvre, +et sans attendre qu'il vous réponde: Merci!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> +Le héros de notre histoire s'en allait par une belle +et calme journée d'automne, à travers les forêts toutes +parisiennes qui entourent la grande cité; élégantes +forêts habillées, parées, fêtées, les cheveux élégamment +noués au sommet de la tête, le pied posé sur +des tapis de mousse, le sourire à la bouche et l'éventail +à la main. Une forêt parisienne, est un véritable +salon de dandies et de bas-bleus; c'est un salon constitutionnel, +pêle-mêle, où tous les rangs sont confondus; +tous les âges s'y heurtent, toutes les générations +s'y poussent. Le chêne à tête blanche et chauve, +un Montmorency de la forêt, est dépassé par le fastueux +peuplier, parvenu de la veille, le Rotschild du +carrefour. Le vieux hêtre, incorrigible et goguenard, +voit pousser dans un frisson, le bouleau, le tremble, +pendant que l'élégante charmille appuie en frissonnant +sa frêle épaule au sapin raboteux. La forêt, c'est le +monde en grand: le buisson stérile étouffe le chèvrefeuille +odorant; le buis, taillé en pyramide, est semblable +au jeune homme échappé de son collége. Le +saule pleureur représente, à s'y méprendre, un poëte +élégiaque. Ah! dans le monde et dans la forêt tant de +palpitations, de gaieté, d'horreurs, de menaces, de +prières, de voix confuses, tant de mystères... il ne +s'agit que de savoir s'y connaître un peu.</p> + +<p>Mais Adolphe parcourait ces blondes allées sans +songer à regarder ce monde fantastique, déjà échevelé +sous les mains de l'automne. Le matin même, il +avait été surpris par un de ces tendres souvenirs que +donne assez souvent le jeune homme à ses amours +d'autrefois. Il s'était levé content et fier de se trouver +encore au fond de l'âme une lueur de passion: il +<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> +s'était mis en route avec sa passion, au galop, tantôt +lui donnant de l'éperon dans le flanc, tantôt la laissant +marcher à son aise, jouant avec elle à la façon +d'un habile écuyer.</p> + +<p>Mais aussi, le moyen, mon cher Adolphe, et chevauchant +comme tu faisais à travers les domaines de +ton imagination, de s'arrêter à regarder les arbres, +les buissons, les charmilles, les saules, pleureurs ou +non pleureurs, du grand chemin?</p> + +<p>Il allait donc, tantôt haut, tantôt bas, au pas, à la +course, et trouvant que rien n'est beau comme ce second +printemps de l'amour, que rien n'est doux et +plaisant comme d'aller dire à une femme une seconde +fois: <i>Je t'aime!</i> Alors, on est délivré des chances formidables +d'un premier aveu. On a toute la nouveauté +de la passion, sans avoir aucun de ses dangers. On +est comme Christophe Colomb à son second voyage +au monde qu'il a découvert: à présent il sait ce qui +convient à ce nouveau monde, il sait comment les +rendre heureux, ces hommes qu'il a trouvés sous le +ciel et sous la voûte nue. O bonheur! notre amoureux +la reverra toute nouvelle, son amoureuse! Il sait +comment il prendra cette main délicate et blanche, +à peine autrefois il osait la toucher. Il sait comment +parler à cette femme dont le premier regard le rendit +confus et muet; il sait comment on l'apaise sans l'irriter, +comment on la fait pleurer, sans lui causer de +grandes peines, comment on l'épouvante d'un seul +mot; sous quel jour elle est belle, et quelle fleur elle +préfère; quel accent de voix et quel silence lui vont +au cœur? Il sait tout cela, il confond le passé, le présent, +l'avenir; ses amours d'autrefois tendent la main +<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> +à ses amours présentes, et se plaçant au milieu d'elles, +comme un frère au milieu de ses deux sœurs, elles +l'entraînent çà et là, pleurantes, échevelées, rieuses: +il n'a plus qu'à se laisser conduire. Elle commande, +obéissons.</p> + +<p>Vraiment, les amours qu'on se fait, à soi tout seul, +sont les vrais amours: les femmes que l'on voit dans +son cœur, sont les femmes véritables. L'histoire du +sculpteur antique n'est pas une fable; chacun de nous +a dans son âme le bloc de marbre d'où Galatée peut +sortir. Il s'agit de trouver Galatée et quand elle est +trouvée enfin, avec quelle joie on s'en empare! avec +quels transports on la fait sienne! Comme on se plaît +à la parer, à l'animer, à la voir, à l'entourer de parfums, +de silence et d'amour! Il arrive aussi que lorsqu'elle +est parfaite, la Galatée, alors des ailes lui +poussent, elle s'en va du côté de l'idéal! Adieu donc, +ô ma Galatée! adieu mon cygne aux ailes d'argent, +qui chantais, chaque matin, pour la dernière fois.</p> + +<p>Adolphe courait donc après la Galatée de ses beaux +jours, le marbre de Paros qu'il avait animé de son +souffle, et sous son cœur de dix-sept ans.—Elle avait +fui bien loin, la cruelle; elle l'avait abandonné longtemps +au milieu des affaires, des plaisirs, des honneurs +de tout le monde. Enfin, sur un blanc rayon de soleil, +elle lui était apparue plus jeune et plus souriante; il +l'avait aperçue à travers le prisme d'automne; et +maintenant il courait après elle et la suivait au parfum +de sa robe, à sa démarche de déesse!</p> + +<p>Ainsi la suivant toujours, il arriva jusqu'à la maison +qu'elle habite, il frappait à la porte, et la porte s'ouvrit; +il la vit, non pas telle qu'elle était devenue; il la +<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> +vit épanouie, accorte et bienveillante. Pendant qu'il +était devenu un homme, elle était devenue une +femme; d'enfant qu'elle était, elle était parvenue à +l'<i>adolescence</i>, et bientôt—mariée;—elle était mère +d'un enfant blond, comme elle était blonde autrefois; +à tout prendre, elle était si peu changée, qu'elle reconnut +Adolphe au premier coup d'œil.</p> + +<p>—D'où viens-tu? lui dit-il, je t'ai attendu bien longtemps!—Sois +le bien venu, la journée est si belle! +Il la dévorait des regards et de l'âme, et ne put dire +que ce mot: <i>Galatée!</i></p> + +<p>—Oh! dit-elle, je ne suis plus Galatée, un morceau +de marbre sans souvenirs; je suis une femme qui se +souvient et qui t'aime! Galatée est descendue de son +piédestal! Disant ces mots, ses beaux yeux se couvrirent +d'un nuage, et ses longs cils, croisés, projetaient +une ombre légère, sur son regard de feu.</p> + +<p>—Et n'as-tu jamais regretté ton piédestal, ma +bonne Claire? disait Adolphe (il lui donnait alors +son nom de mortelle), la voyant descendue de la +poésie où il l'avait vue placée.</p> + +<p>—Je l'ai regretté souvent, très-souvent, ce piédestal +sur lequel tu t'agenouillais à mes pieds; que de +fois tu l'avais baigné de tes larmes; tu l'avais brûlé +de tes baisers! C'est de mon piédestal que m'est venue +la vie; le feu de tes lèvres a passé de mes pieds à mon +cœur, et tu me demandes si je pleure? Mais, n'y pensons +plus. En même temps, elle versait une larme de +regret.</p> + +<p>—Vous avez raison, madame, lui dit Adolphe, de +regretter ce beau piédestal; à présent que nous +sommes de niveau, vous et moi, comment pourrai-je +<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> +vous adorer, Galatée? à présent que vous êtes descendue +à ma hauteur, comment pourrai-je m'agenouiller +devant vous?</p> + +<p>—Tais-toi! tais-toi! fit-elle, et sortons d'ici. Puisque +nous sommes de niveau, marchons ensemble; et +si je suis ton égale, au moins, donne-moi ton bras, +ton bras gauche! Et ils sortaient ensemble, quand la +petite fille les suivit:</p> + +<p>—Maman, dit-elle, je vais avec toi?</p> + +<p>Adolphe se tenait sur le seuil de la porte, quand il +vit cet enfant qui venait. Il baissa la tête en soupirant, +Clara le comprit, elle dit à l'enfant:—Prends ton +cerf-volant, ma fille! L'enfant prit son cerf-volant; +Adolphe reprit le bras de Clara, ils entrèrent dans le +jardin.</p> + +<p>L'enfant chercha un peu de vent là-haut; Adolphe +et Clara cherchèrent un banc de mousse, un piédestal +champêtre.</p> + +<p>Et peu à peu, elle devint si tendre, elle trouva tant +de souvenirs à ses ordres, elle parla avec tant de +douces paroles, qu'elle reprit toute sa hauteur; il fut +à genoux devant elle, il retrouva sa Galatée comme +elle était, quand il l'anima, par un souffle.</p> + +<p>Ne désespérez jamais des femmes; elles ont beau +descendre de la hauteur où la passion les place, elles +auront beau devenir comtesses ou mères de famille; +elles sauront toujours, au besoin, se poser au-dessus +de l'homme qu'elles aiment et trouver un piédestal, +quel qu'il soit, bloc de marbre ou banc de gazon.</p> + +<p>Mais, cette fois, Clara était trop au niveau du +monde, pour que le monde la laissât libre et tranquille +sur ce piédestal fragile. La passion est entourée de +<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> +mille exigences; une fois déplacée, elle est en lutte +perpétuelle avec le monde. Aussitôt que la jeune fille +oubliant l'amour se jette dans l'ambition, il faut que +l'ambition soit la plus forte, et voilà ce qui arriva encore +ce jour-là. Clara fut surprise sur son piédestal +par le monde pour lequel elle l'avait abandonné. Le +monde est comme ces amants jaloux qui surveillent la +conduite des nouveaux convertis, sauf à leur faire +subir le dernier supplice, s'ils sont renégats. Le +monde accourut dans les jardins de Clara, et croyait +y trouver Clara: il y trouva Galatée... Il est si jaloux, +si cruel et si curieux, le monde!</p> + +<p>Surprise ainsi, Galatée rougit un peu, comme rougit +l'apostat au pied de l'autel. Adolphe, la voyant honteuse +de sa passion, retomba tout entier dans la vie +réelle.—Il redevint un <i>cavalier accompli</i>.</p> + +<p>—Madame la comtesse est montée sur ce banc, +dit-il aux curieux, parce que le vent dérangeait ses +cheveux; notez bien qu'elle avait ses cheveux en bandeau +sur son front, et que le vent eût glissé sur ses +cheveux lisses et polis, sans en déranger un seul.</p> + +<p>Les curieux se contentèrent des explications +d'Adolphe, homme du monde; il suffisait d'ailleurs, +que Galatée redevînt comtesse au premier ordre; et +qu'elle retombât du banc de gazon où elle s'était +placée un instant, pour s'asseoir sur la causeuse de +son salon.</p> + +<p>Ils en étaient là, tous s'observant du fond de l'âme, +quand l'enfant revint, son cerf-volant à la main: le +cerf-volant avait les ailes basses, l'air triste, humilié.</p> + +<p>—Mon cerf-volant ne veut pas voler! ma mère, dit +l'enfant: il n'y a pas le moindre zéphire au jardin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> +Pour le coup, la dame eut honte et rougit: surprise +dans sa passion, elle avait été peu déconcertée, surprise +dans son excuse, elle se sentit prête à défaillir.</p> + +<p>Adolphe aussi, il se croyait quitte avec les officieux +qui veulent tout savoir; mais cet enfant et ce cerf-volant +avaient dérangé toute son excuse: si le vent +n'avait pas soulevé ce frêle morceau de carton et ses +deux ailes, comment pourrait-il déranger cette épaisse +chevelure?</p> + +<p>Adolphe avait menti; la dame avait menti! Ils +n'étaient plus que des maladroits. Ce n'était pas <i>le +vent</i> qui avait dérangé ces beaux cheveux.</p> + +<p>Adolphe se leva, et partit désespéré d'avoir perdu +Galatée, laissant la femme du monde aux prises avec +le monde, et levant la main au ciel, pour voir d'où le +vent venait.</p> + +<p>En revenant cette fois avec lui-même, il comprit +combien c'était un rêve fâcheux que le rêve des anciennes +amours; comment l'idéal n'a qu'une heure, +comment le piédestal du marbre le plus dur, une fois +brisé, ne peut jamais se reconstruire; et combien +c'est chose futile un amour qu'un cerf-volant peut +déranger.</p> + +<p>Pauvre homme! il s'abandonna à ce futile désespoir, +tant qu'il put aller! Comment ne s'est-il pas +souvenu du siége de Troie, et de l'enfant d'Agamemnon +menacé par Calchas, pour un peu moins de vent, +qu'il n'en fallait au cerf-volant de votre enfant, imprudente +et belle Clara!</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p> + +<h2>STRAFFORD SUR L'AVON</h2> + +<p class="p2">Quand vous avez parcouru la grande route et que +vous avez jeté un regard de mépris sur les maisons +de campagne des boutiquiers de Londres, deux pieds +de jardin ensevelis sous la poussière, vous tournez à +gauche, et laissant de côté ces grands haldebras de +carrosses à deux étages où cinquante martyrs de vos +aïeux pourraient tenir, vous arrivez à une petite rivière, +cachée dans les herbes, dont les eaux vertes et +profondes reflètent de grands bœufs, et le pâtre mollement +assis sous un saule, comme le berger de Virgile; +avec cette différence: il siffle un air d'ouverture +de Covent-Garden, ou dévore un épais bifteck en contemplant +amoureusement ses bœufs.</p> + +<p>Ce doux petit village au bord de l'eau, ce sentier +de vieux hêtres, et ce long parc tout rempli de chênes +séculaires, levez votre chapeau et saluez! C'est Strafford; +cette petite rivière, c'est l'Avon! Lève-toi, village; +coule, rivière; flots légers, maisons blanches, +et ce grand parc, nous te saluons de l'âme et du cœur, +heureuse patrie du grand Shakespeare! Demandez aux +garçons bouchers du pays, ils relèvent fièrement la +<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> +tête, ils disent fièrement:—Will, notre compagnon, +le bon Will! voici sa chaumière, milord!</p> + +<p>Temple et chaumière! commencement de tant de +pitié et de terreur! plus d'un seigneur eût acheté la +maison de Shakespeare pour la placer dans son parc, +vis-à-vis le tombeau de sa chienne favorite; mais le +village n'a pas voulu la vendre; on aurait eu meilleur +marché du Parthénon et des temples de la Grèce. +Pour un franc Anglais, Sophocle, Eschyle, Euripide, +ne viennent qu'après Shakespeare. S'il vous plaît, +frappez avec respect, une bonne femme vous ouvrira; +vous verrez une humble porte dont les battants ont +été changés bien souvent; un seuil de pierre! Ici, +le sol s'est affaissé sous les pieds des fanatiques <i>du roi +Lear</i> et <i>d'Otello</i>, comme autrefois le pied de Jupiter +Olympien sous les voûtes de Saint-Pierre de Rome, +Adoration! adoration!</p> + +<p>La pauvre cabane! Avez-vous entendu ces contes +français où des ogres dévorent des petits enfants, et +redressent leur double narine en disant: <i>Je sens la +chair fraîche?</i> Vous prendriez la cabane où naquit +William, pour l'antre de l'ogre. Les murs sont encore +assez rougis pour qu'on s'assure qu'ils ont été teints +de sang; c'est un noir si foncé! Au sommet des murs, +surgissent de vieux crocs de fer, qui semblent attendre +des quartiers de victimes! Voilà bien le lieu où le +jeune homme, une hache à la main, prenait l'attitude +et la voix des sacrificateurs au temps d'Homère! A +dix-huit ans, il était superbe, et semblable <i>à ces +hommes qui sont faits pour marcher devant un roi</i>! Il +tenait le couteau à la façon d'un grand prêtre, et la +baguette avec le geste de la fée! Il a mis le ciel dans +<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> +l'enfer, il attachait les grillons à des chars, il accoupla +Falstaff au prince Henri, il a hurlé où l'on prie, prié +où l'on hurle; il a fait entrer Antoine chez des constables, +et la belle Égyptienne chez des religieuses: +joyeux et terrible, homme et dieu, toujours homme, +même quand il est dieu, et cependant plutôt un dieu +qu'un homme.—Or ça, montrez-moi la chambre à +coucher, ma bonne femme; que je voie en détail +toute la maison de William!</p> + +<p>—Mon Dieu, milord, l'escalier tombe en ruines, +c'est à peine si le pied d'une sauterelle oserait le franchir. +Voyez, milord, ces longues toiles d'araignées, +cette poussière qui s'envole, ce plafond qui se penche, +et ces brèches inégales; il y a ruine ici, milord: c'est +plus noir que la cabane de l'apothicaire dans <i>Roméo +et Juliette</i>. Il n'est pas douteux cependant que le grand +homme ait dormi dans cette pièce; on y voyait encore, +il y a près de dix ans, un grand W entrelacé dans un +cœur avec un B; toutes les miladys inscrivaient ce +chiffre sur leur album; les murs sont chargés de +vers en toutes les langues: c'est une honte d'avoir +sali ces murailles. On n'y monte plus; il faudrait +être aussi hardi que Richard! pour grimper cet escalier +vermoulu. Et la pauvre vieille poussait un profond +soupir de regrets.</p> + +<p>Justement le jour était à son déclin, un vent d'automne +gémissait dans les arbres jaunissants; la rivière +s'annonçait au loin par un solennel murmure. Je +m'assis sur le bloc de chêne qui avait servi à Shakespeare, +je prêtai l'oreille au bruit qui se faisait au +dehors; j'écoutais le calme qui se faisait dans l'étage +supérieur... soudain! par vision sans doute! je vis à +<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> +travers les crevasses du plafond (non! ce n'était pas +une erreur), je vis une pâle et fugitive clarté. J'entendis +des pas d'hommes.—Voilà le sabbat qui commence! +Alors la vieille gardienne de céans, prit la fuite et +me laissa seul.</p> + +<p>Ce fut d'abord comme une vapeur fétidique... un +nuage... et bientôt une étrange lueur! l'incertaine +clarté des siècles d'autrefois. Bientôt j'entrevis le +vieux Londres du temps de la reine Élisabeth. Il était +quatre heures, les bourgeois se rendaient aux combats +d'ours; c'étaient de riches marchands en longs chapeaux, +en habits de gros draps, la panse ronde et la +face rougeaude; ils se pressaient, ils se hâtaient, ils +criaient: Les <i>ours</i>! les <i>ours</i>! Les <i>taureaux</i>! les <i>taureaux</i>! +Au même instant arrivait de sa province, un +jeune homme, un amoureux... il était pauvre et persécuté; +le jeune homme tenait les chevaux à la porte +du théâtre, en disant: Voilà qui va bien! Puis il +faisait un sonnet d'amour; il lisait les vers d'Ovide et +les récits de Plutarque. On lui parlait des deux roses +si sanglantes toutes deux, la rose et la blanche; alors +il s'animait comme une sibylle: en avant la joyeuse +Angleterre! en avant la vieille Angleterre! en avant +les joies du cabaret, les inquiétudes du combat! rien +que des noms de notre histoire. Que de pleurs! de +cris! de fureurs! Salut au More! applaudissez le More! +applaudissez le Vénitien, matelots; le More est un +navigateur, comme vous il a été le maître de la mer. +A ces grands spectacles, les <i>ours</i> disparaissent, les +bouledogues sont vaincus! les bourgeois s'en vont; la +reine Élisabeth arrive au théâtre en toute splendeur.—Vive +la reine!... Holà! voici le lord Leycester, +<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> +la noble jarretière est à sa jambe. Protégez le poëte, +milord; dites un mot pour lui <i>à la vestale assise au +trône d'Occident</i>. Milord, il existe une pétition contre +<i>Henri III et les Joyeuses Commères</i>; les bouchers de +Londres réclament, ils disent qu'on leur fait tort.</p> + +<p>Et la reine aux yeux bleus tranquillise le grand +poëte, et les annales des trois royaumes se déroulent +aux yeux du peuple anglais; la féerie est encore de +l'histoire. Posez-vous sur le cœur de nos vierges, +esprit du gentil Ariel! que le malin Puck assiste à nos +rêves, et nous réveille au milieu d'un songe d'été! +Shakespeare a tout fait, il a fait mourir Brutus; il fait +triompher la mère de Coriolan; il a crevé les yeux du +jeune roi Arthur. <i>Ne crève pas mes pauvres yeux, +Hubert!</i> Constance, Desdémone, Juliette, Octavie! +O les touchantes douleurs!</p> + +<p>Et je voyais tous ces héros, toutes ces femmes; +j'entendais tout ce fracas poétique; c'était une mêlée +immense, un bruit de gloire et de guerre, et des +soupirs d'amour, des cris de rage, des regrets paternels. +Qui donc a mieux écrit l'histoire que Shakespeare,—historien? +Il marche, on le suit; il parle, on +l'écoute. Obéissez au maître des temps passés, ombres +muettes, fantômes, restez dans vos habits de fête, +restez dans vos nobles attitudes. Seulement à côté +d'Élisabeth, à sa droite, je voudrais voir ce parpaillot +de Henri IV le Béarnais, allié d'Élisabeth, regardant, +spectateur intéressé, l'histoire animée de nos guerres +civiles. Il y devait passer sa vie, et puis mourir au +milieu de ses triomphes, par la raison qu'un fer sacré +ne pardonne pas.</p> + +<p>Je suis Anglais, j'ai vu bien des choses! J'ai vu la +<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> +bataille de Waterloo, et la victoire tomber dans nos +rangs, comme si son aile eût été fatiguée, et qu'elle +eût refusé de la porter plus loin. Mais jamais je n'ai +imaginé quelque chose de plus beau que cette vision +littéraire, au milieu de cette cabane où naquit l'auteur +de la <i>Tempête</i> et de <i>Macbeth</i>. Notez bien que je +n'étais pas endormi, que mes yeux étaient ouverts; +que dans une tranquille contemplation, j'entendais +le bruit du vent et les murmures de l'Avon.</p> + +<p>Un léger nuage en se détachant du ciel vint m'enlever +à cette féerie. La lune qui se faisait jour à +travers ces toits en débris, cessa d'éclairer les mansardes. +Plus rien de la décoration qui, tout à l'heure, +ajoutait sa vraisemblance à tous ces drames... et je +ne vis plus que la porte qui venait de s'ouvrir! Sur le +seuil se tenait la vieille femme et son voisin, un +esprit fort de l'ancien <i>covenant</i>, qui, les jours de +vision, lui servait d'aide et d'appui.</p> + +<p>—Depuis l'automne passé, me dit la vieille, j'ai +remarqué cette lumière subite, et pourtant tous les +volets sont fermés. Quand la chambre d'en haut +s'éclaire, on entend des bruits de voix, des pas d'hommes, +le dernier mugissement des taureaux qu'on +abat, les palpitations des jeunes chevreaux qu'on +égorge. C'est le vieux boucher qui revient, il trouve +son fils à rêver et le bat comme plâtre. Moi qui vous +parle, j'ai vu passer là-haut le chevreuil abattu par le +jeune William, dans le grand parc tout rempli de +vieux chênes. Ce chevreuil lui fit perdre l'état de son +père, et lui valut tant de misère! Tout cela est bien +triste, en vérité!</p> + +<p>La vieille femme ayant parlé et déclamé tout à son +<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> +aise, je quittai à regret cette chaumière; il y avait à +la porte un arbre déjà vieux, tout jauni par les automnes, +jaune et rouge comme des feuilles de laurier +frappées de la foudre.—C'est un rejeton de l'arbre +de Shakespeare! me dit la vieille; on dit que l'ancien +mûrier était gros comme sir John Falstaff; on en +voit des morceaux dans tous les châteaux du Yorskire +et du Northumberland; et voici mon voisin qui en a +encore tout plein sa maison.</p> + +<p>—A votre service, milord, me dit le voisin.</p> + +<p>En même temps, il tira de sa poche un assez honnête +fragment de buis, ciselé avec art, et qui avait à +peu près la forme d'un galoubet champêtre, vieil emblême +de la poésie classique, naïvement appliqué à la +poésie de Shakespeare, au Jupiter de l'Olympe moderne, +que personne jusqu'à présent n'a pu atteindre +en Angleterre, excepté Byron et peut-être, à mille pas, +l'enfantin sir Walter Scott!</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span></p> + +<h2>REVERIE</h2> + +<p class="p2">Il était midi, le soleil frappait de toute la force de +ses rayons les vitraux de la mansarde; tout était +calme et silence autour de la fillette, et, rêveuse, elle +recommença pour la millième fois, peut-être, un de +ces rêves tout éveillés que le bon La Fontaine a chantés... +«Il n'est rien de plus doux!»</p> + +<p>D'abord, elle retranchait à chacune de ses semaines +deux grandes journées de travail; dans ces deux jours +dont elle embellissait sa vie, elle s'entourait de tous +les plaisirs de son âge: elle se donnait libéralement +tous les trois mois, une robe neuve avec une ceinture +flottante et quelque beau cachemire Ternaux: ainsi +parée, elle allait à Meudon par le bateau à vapeur, et +ne revenait que bien tard, sans avoir peur, à son retour, +de trouver son portier couché, et frappe, et +frappe!... Il est sourd.</p> + +<p>Bientôt, la robe neuve tous les trois mois, la ceinture +flottante, le bateau à vapeur, Meudon et son ombrage +frais, et ces deux longues journées sans travail, +n'étaient plus d'assez grands biens pour cette ardente +ambition. Il lui fallait une robe de soie à l'immense +garniture, un chapeau de paille d'Italie orné de fleurs, +<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> +un long voile; il fallait même un beau collier de corail +qui fît ressortir la blancheur de ce cou d'ivoire; +et déjà grande dame, elle prenait la résolution de ne +plus faire de robes que pour elle, et de ne plus broder +qu'à son usage, ces voiles qui voilent si peu.</p> + +<p>Cependant ce cinquième étage aux sommets de la +haute maison était dur à monter; cette porte étroite, +dont les ais mal joints donnaient passage à tous les +vents, semblait solliciter les amants et les voleurs! fi +de la mansarde et de la chanson: <i>Dans un grenier +qu'on est bien à vingt ans!</i> Adieu donc la paisible retraite, +adieu à ces murailles nues, ornées de ces +bonnes estampes de Charlet, adieu ce bon morceau +de glace de Venise artistement ciselé sur tous les +bords, adieu ces volumes incomplets d'un roman inachevé, +adieu toute la richesse de la cellule: allons, +c'en est fait, ma grande dame déménage; la voici +trois étages plus bas, porte à porte avec l'épouse du +boulanger!</p> + +<p>Cette fois nous avons deux belles chambres, de +beaux meubles en noyer, une large glace, et quelque +vaste armoire où se cache le manteau fourré pour +l'hiver. Cette fois nous voilà maîtresse de nous-même, +et chaque matin nous sommes: <i>la bien chaussée et la +bien coiffée</i>... A la fin, Dieu soit loué! l'aiguille et le +dé son compère ont cessé de nous tourmenter nuit et +jour... nous pouvons, dans la journée, nous arrêter à +loisir devant les riches magasins de la rue Vivienne, +contempler de toute notre âme ces élégants tissus, +ces parures charmantes, ces bijoux étincelants; et le +soir, sans ménager l'huile à la lampe avare, étendue +entre deux draps blanchis de la veille, nous lirons +<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> +jusqu'à minuit, les romans d'Auguste Lafontaine, ou +les histoires sans fin de Paul de Kock, si admirablement +entremêlées de soldats, de rapins et d'aventures +délicieuses dans les cabarets ou chez les restaurateurs.</p> + +<p>Mais le lendemain, les yeux appesantis par cette +longue lecture, la jeune fille s'aperçoit qu'elle ne peut +plus s'habiller seule, et qu'il lui faut absolument une +intelligente soubrette, alerte et légère, honnête, fidèle +et discrète: elle choisira donc une jeune villageoise, +elle lui donnera ses robes à demi fanées..., elle se fera +un plaisir de l'élever, de lui montrer les usages du +grand monde; pour peu que vous l'interrogiez, elle +vous dira à l'avance les moindres qualités, les moindres +défauts de sa suivante, jusqu'au malheureux +événement qui la force à la renvoyer.</p> + +<p>Cette servante une fois chassée, madame a compris +qu'un domestique ferait mieux son affaire. Un homme +est plus fort et plus facile à conduire. D'ailleurs, c'est +une économie: il frotte le salon, il monte la pendule, +il sert à table, une serviette sous le bras; il accompagne +sa maîtresse dans les rues à deux pas de distance; +on sait son nom... Comtois! Nous lui ferons +une livrée jaune avec des bas blancs... Un beau soir +il se fera brûler la cervelle pour sauver sa jeune +maîtresse, au moment où elle allait être enlevée par +un grand seigneur de la cour.</p> + +<p>En effet, depuis qu'elle habite la rue de Rivoli et le +premier étage d'un grand hôtel; depuis qu'elle a un +suisse à sa porte, une glace dans son alcôve, depuis +que, le matin, madame se tient en peignoir brodé +vis-à-vis une large psyché, madame fait des passions +<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> +étonnantes. Tantôt c'est un vieux seigneur allemand +que notre indifférence renvoie au fond de ses terres; +tantôt un jeune colonel français qui, désespéré, va se +faire roi en Amérique; un autre jour, lord Wellington +lui-même se prosterne aux pieds de la cruelle... elle +sourit... mais toutes ces démonstrations la touchent +peu, elle a vraiment d'autres projets en tête, et la +voilà qui s'esquive de son hôtel par une porte dérobée, +et laissant dans son antichambre la foule de ses adorateurs, +elle va tout simplement, débuter au Théâtre-Français.</p> + +<p>Vous concevez bien qu'elle est trop modeste en commençant, +pour lutter avec mademoiselle Mars. D'ailleurs, +ses yeux vifs, son nez retroussé, sa bouche où tout +mord, où tout chante, l'ensemble animé et joyeux de +sa personne lui dit assez qu'elle est faite pour les +rôles de soubrettes. La voilà donc étudiant ses rôles, +créant ses costumes, se mettant l'esprit à la torture à +bien se présenter, à bien dire.—A la fin, le jour de +ses débuts arrive: on se tue à la porte; c'est à peine +si elle peut entrer, elle que tout Paris veut admirer; +dieux et déesses! sitôt qu'elle paraît, dès qu'elle +parle, à son geste, un tonnerre d'applaudissements si +forts que M. Michelot est obligé de venir prier le +public de ne pas tant applaudir, parce qu'il briserait +les banquettes.</p> + +<p>Ainsi, la voilà devenue en un clin d'œil, la première +actrice de Paris. Toute la littérature l'entoure. Elle +protége, elle corrige, elle loue, elle blâme, elle donne +à dîner; Casimir Delavigne la consulte et lui offre +même de l'épouser, ce qu'elle refuse assez durement. +Bientôt elle veut que la province jouisse de ses talents; +<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> +et, par un arc de triomphe, elle entre à +Bruxelles, à Pontoise, à Saint-Pétersbourg, où elle +daigne enfin épouser, par convenance, un des bâtards +de l'empereur, qui la fait duchesse et lui donne une +belle place à la cour.</p> + +<p>De Saint-Pétersbourg, j'ignore si ma princesse +n'eut pas poussé sa pointe au vieux sérail... Un coup +d'aiguille acheva trop tôt ce roman à peine commencé. +Oh! là, là! Tout effrayée du peu d'ouvrage qu'elle +avait fait, la pauvrette se remet à sa tâche, sans avoir +pensé un instant aux seuls liens qui fussent à sa +portée, au bonheur d'aimer et d'être aimée.</p> + +<p>Je vous dirai même que la friponne, en jetant un +coup d'œil sur son miroir, se prit à sourire. Ah! le +beau château (disait-elle), que je me bâtissais dans les +Espagnes de la Chaussée-d'Antin.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span></p> + +<h2>LA VENTE A L'ENCAN</h2> + +<p class="p2">Vous avez cru que tout était fini pour la maison de +Charles X; vous avez appris que le roi déchu avait +pris son parti en philosophe chrétien, qu'il s'était arrangé +de nouvelles Tuileries dans l'humide château +d'Holy-Rood; qu'il avait rebâti à son usage une salle +du trône, une salle des maréchaux (innocentes consolations +d'un trône perdu!). On vous a dit les courses +aventureuses de la duchesse de Berry à travers les +comtés anglais, et son séjour chez l'ambassadeur de +Naples. Eh bien, voilà qu'une nouvelle ruine commence +pour cette famille infortunée!... elle reparaît +sur le théâtre de malheurs où elle a été tenue pendant +trois jours, à Paris, au milieu des terreurs de l'Europe. +Allons! courage! au n<sup>o</sup> 21 de la rue de Cléry, +vous verrez ce nouveau désastre. Pour ma part, il me +semble que cette seconde humiliation vaut bien la +première, que cet outrage est le pire de tous.</p> + +<p>Je conçois en effet le siége des Tuileries, glaces +brisées, meubles saccagés.—Le portrait du roi, par +Gérard, effacé des galeries du Louvre; je comprends +l'invasion des appartements de madame la duchesse +de Berry par ce peuple ivre à la fois de vin et de fureur... +<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> +ce que j'ai peine à concevoir, ce sont les +ventes à l'encan, et les plus vulgaires dépouilles de +ces augustes fugitifs, flottant au gré des vents, en attendant +un acheteur.</p> + +<p>Hélas! c'était là un signe de malheur qui manquait +aux races abolies! Bajazet, dans sa cage, servant de +marche-pied à son vainqueur, n'aurait pas compris le +degré d'humiliation attaché à la vente de ces dépouilles +d'un intérieur de femme et de princesse, exposées +soudain au grand jour.</p> + +<p>Par exemple, avez-vous jamais réfléchi, en passant +devant la boutique d'une revendeuse, à tout ce qu'il +y avait de hideux en cet amas de guenilles étalées au +hasard? Arrêtez-vous, par pitié, devant cette horrible +porte et regardez! Quel immonde entassement! Des +nippes de femmes, des habits d'hommes, de vieilles +chaussures, de vieux chapeaux! Les meubles les plus +sales de la vie matérielle se touchent, se heurtent, se +confondent horriblement. Une boutique de fripier est +un chaos dans lequel tous les rangs sont confondus, +comme les cadavres humains au cimetière. L'habit du +marquis est étalé avec sa livrée; la robe de gaze de la +duchesse au bal des Tuileries se balance avec la bure +de la grisette: tous ces haillons entassés vous ont +ce lamentable aspect de loques réunies par la misère, +par la mort, par la honte, par le jeu, par tous les +vices et tous les maux des grandes villes. Il est impossible +de ne pas frémir quand on songe que, dans +cet antre de la misère, la prostitution et le jeu viendront +racheter leurs habits, au premier changement +de fortune. Dans ce capharnaüm de la fange et du +trou, un homme est heureux de se sentir un habit, +<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> +fait pour lui, fût-ce le plus pauvre habit de manœuvre! +Qu'il méprise, en même temps, ces dorures +flétries, ces soieries fanées, ces livrées huileuses, et +tous ceux qui viennent se dépouiller là, et tous ceux +qui viennent s'habiller là! Ajoutez qu'au milieu de ces +lambeaux impurs, et si vous regardez tout au fond de +la boutique, vous découvrez d'ordinaire une vieille +femme, hideuse comme sa marchandise, accroupie +sur son pot de terre plein de cendres, qui attend dans +la plus parfaite immobilité une victime ou une dupe, +horrible commerçante sur le front de laquelle on lit +en caractères de fer, ce mot funeste: <i>usure!</i></p> + +<p>Eh bien, la maison du roi Charles X a passé par +cette épreuve; elle a traité d'égale à égale avec la revendeuse, +elle est revenue, en souliers éculés, de la +frontière, pour traverser la boutique du fripier. Le Roi +parti (c'était là une suite de cette fatalité qui fait un +malheur de tout, pour les rois qu'elle veut perdre), +on a trouvé chez lui... un roi de France! non pas +des armures de fer, non pas des casques ou des épées +de chevalier, non pas des chevaux de guerre ou autres +meubles royaux qui font reconnaître un roi, même +dans l'exil; mais des fusils pour la chasse aux perdreaux, +des chiens courants, des chevaux pour le sanglier, +des œufs de perdrix, des faisans, de jeunes +chevreuils, des lapins à foison, et, dans l'intérieur du +palais... seize cents pots de confitures, et des pralines +par boisseaux!</p> + +<p>Quel qu'il soit, riche ou pauvre, entouré de chefs-d'œuvre... +ou de haillons, Ulysse ou le pauvre Irus, +ne me parlez pas, pour l'absent, des ventes faites hors +de son domicile; ce sont des ventes mensongères, +<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> +sans aucun sens; elles dénaturent l'exil ou le malheur +dont les dépouilles sont tristement dispersées. +Chaque meuble, pris à sa place, a sa grâce et sa valeur, +son charme. Mais si vous déplacez les meubles de +ma chambre à coucher, si vous brisez l'aimable ensemble +qui les parait, si vous les montrez sur une +scène inaccoutumée, alors, adieu la bonne opinion +que mes voisins avaient de mon bien-être, adieu la +valeur <i>du pauvre rien</i>, qui faisait tout le bien +de Codrus! Princes et bourgeois, nous sommes +soumis les uns et les autres à cette loi de la symétrie +qui fait le respect de notre intérieur; nous l'avons +bien vu dans la vaste salle de la rue de Cléry.</p> + +<p>On exposait le mobilier d'une princesse, ornement +d'un trône à peine écroulé, et pourtant, qui n'eût +pas été prévenu que cette princesse <i>exécutée</i>... par le +commissaire-priseur, était encore, dieu merci! du +monde des vivants, eût juré que cette vente était une +vente après décès et que la morte avait été, de son +vivant, une comédienne! Voilà ce que j'appelle +presser à fond le décès d'une monarchie; ceci n'est +pas une fiction, allez rue de Cléry, je vous le répète, +vous verrez la vente.</p> + +<p>En entrant dans la salle obscure, où suinte une +odeur de moisi, les regards sont d'abord frappés d'un +grand nombre de vieux manteaux attachés contre la +muraille. Manteaux fanés, perdus, décousus; à celui-ci +manque une partie de broderie; à celui-là le galon +d'or a été enlevé; à d'autres, la broderie regarde la +queue traînante, et, la voyant couverte de boue: Ah! +(se dit-on) <i>cette femme allait donc à pied dans la boue?</i></p> + +<p>Voici des manteaux de cour! Voici de belles robes +<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> +d'or et de brocard; les unes en velours à fleurs, les +autres en dentelles; mais dans quel état! une comédienne +en aurait honte! quel effort il a fallu pour se +décider à cet étalage! Malheureuse princesse! élégante +autrefois, entourée, au degré suprême, de grâce +et de fraîcheur! Avancez! et choisissez parmi les +costumes de divers pays, un persan, par exemple, robe +à fleurs de satin blanc, caleçon brodé, tunique de velours +nacarat, turban, ceinture et voile d'or... c'est +un triste habit, dont la dernière femme du dey détrôné, +ne voudrait pas. A côté de la sultane, arrive, en +boitant, Marie-Stuart, Marie-Stuart en velours, en coiffe +tombante, toute noire, comme une reine qui marche +à la mort; bientôt, par un caprice de femme et de +princesse, la robe de la reine a fait place au costume +de la Cauchoise; <i>id est</i>: la robe courte, la boucle +d'argent au soulier... tout à coup, voilà une Cauchoise +qui s'enfuit à l'aspect de la vive Italienne, au +costume brodé de soie. O changement! déguisements! +masque infini de la fin d'une monarchie!</p> + +<p>Holà! Je me fatigue à tout dire: à côté de ces +manteaux, ces robes, ces chaussures de la vie réelle, +vous trouverez un vrai carnaval de Venise: un jupon +d'Auvergnate qui sent son patois et la porteuse d'eau, +deux costumes bretons, l'un bleu, l'autre rouge et +complets tous les deux, la coiffe de drap en écarlate, +le manteau en bure noire, doublé en rouge, jusqu'à +ce que tous ces costumes divers fassent place au costume +national. Alors la Française, l'Auvergnate, +l'Écossaise, la Cauchoise, s'évanouissent devant la fille +de Naples; ceinture, rubans, tablier, voile...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> +Au large! Zulietta! Parcours le golfe au bruit des +mélodies nationales, monte en gondole, et que l'onde +amoureuse te balance au chant des gondoliers, qui +répètent en chœur les stances de la <i>Jérusalem</i>.</p> + +<p>Ajoutez à ces toilettes bizarres, faites pour des +jours de folie, de fausses parures, des bijoux en cuivre +doré, des pierres factices, des diamants faux, tout le +luxe honteux qu'une grande comédienne ne se permet +pas de porter sur son théâtre, et vous comprendrez +quelle est cette élégie, à rencontrer ce faux luxe, ces +parures viles, ces déguisements déformés; toutes +choses auxquelles l'aimable princesse, absente à jamais, +donnait tant de prix, bonnes désormais, +à parer les dames de la halle au prochain mardi +gras.</p> + +<p>Pourtant, tout ceci fut parures de princesse, tout +ceci fut enchantement de cour. Il n'y a pas un an +que tout Paris célébrait ces merveilles, ces bals +héroïques. On voyait la vieille France se trémousser à +ces bals! Rappelez-vous ces quadrilles du temps de +François II, dans lesquels le jeune duc de Chartres +portait l'habit d'un roi, et le duc de Bordeaux la +livrée d'un page (le présage s'est accompli; hélas! +vous savez avec quelle rapidité!), et de tout cela +restent des masques, des mensonges, lambeaux de +toutes couleurs, robes fanées; ruines, débris, néant, +poussière, vanités des vanités!</p> + +<p>On voit aussi dans cette ruine une suite de tableaux, +la plupart fort médiocres. A coup sûr la propriétaire +de ces toiles protégeait, aimait les beaux-arts; on +comprend quelle noble pitié elle portait à cette misère +de l'artiste, et que les beaux-arts en abusaient +<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> +cruellement, comme ils font d'ordinaire, avec leurs +protecteurs.</p> + +<p>Ceci est une manière de comprendre et d'expliquer +une révolution. La révolution, c'est aussi bien le +trône renversé que les hardes royales vendues à l'encan; +la révolution a porté rue de Cléry ces cachemires +numérotés, étendus sur des planches. La foule arrive: +elle les touche, elle les flaire, elle en considère le +tissu, elle dit: «Celui-ci est beau! celui-là est médiocre!» +Elle les achète en marchandant, une fois +payés, elle porte ces tissus précieux qui couvraient +les épaules d'une princesse dans ses jardins royaux, +au Louvre, aux Tuileries, au <i>théâtre de Madame</i>. Autrefois +c'eût été un insigne honneur de toucher seulement +ces manteaux en dentelle, ces taies d'oreiller +si artistement brodées, ces barbes dentelées, ces petites +dentelles aux bonnets du soir. Aujourd'hui, pour +fort peu d'argent, la dernière bourgeoise est appelée +à passer ses gros bras rouges dans ce manchon de zibeline; +sa fille aînée peut mettre sous son épais menton +ce point d'Alençon, le lendemain de ses couches... +son mari va dormir ce soir, en bonnet de coton, sur +cet oreiller d'Angleterre. Avez-vous jamais vu une +révolution plus complète, une profanation moins équivoque?</p> + +<p>Ainsi, dans ce malheureux étalage de madame la +duchesse de Berry, on retrouve, comme en tous les +étalages de ce genre, un peu de la femme, un peu de +la comédienne, un peu de la princesse. En cette +vente, il y a luxe, indigence, éclat, misère; comme +dans toutes les ventes, il y a le spéculateur avide, le +marchand par métier, la femme pauvre et coquette à +<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> +bon marché; il y a aussi l'homme oisif qui court après +une émotion comme on court après la fortune; le +vindicatif qui se venge des grandeurs de la terre en +contemplant toutes ces misères. Arrive enfin, grâce +au ciel! l'homme sentimental, tourné du beau côté +des choses humaines, qui respecte le malheur, chose +sacrée, aimant mieux s'attrister que se mettre en +colère!—Surtout, il a pitié des femmes que les +révolutions renversent, comme il a pitié des fleurs +que l'ouragan détruit.</p> + +<p>Un pareil homme, inspiré d'en haut, cherchera de +préférence les spectacles tristes mais corrects; il a +horreur de toutes les profanations de la rue de Cléry. +Par exemple, il ne comprendra pas que l'on ait +exposé aux injures d'un encan, la garde-robe de +l'exilée; il maudira l'avarice des femmes de chambre +qui ont exhumé ces tristes dépouilles; il voudrait +couvrir de son manteau ces voiles troués, ces robes +tachées, ces souliers déformés, ces bijoux faux, ces +travestissements de folie et tous ces mystères d'intérieur; +il a horreur de ces pauvres restes. Cet homme +intelligent ne comprendrait même pas la vente des +riches habits du dernier roi d'Angleterre! A plus forte +raison s'il s'indigne que l'on ait mis à l'encan les +pauvres guenilles de madame la duchesse de Berry!</p> + +<p>Mon homme, à moi, est fait de telle sorte que, +dans cet amas, digne au plus d'un garde-meuble, il +se livre à mille recherches pour découvrir un honnête +souvenir... Le voilà donc en quête au milieu de +ces meubles épars; voici de vieilles chaises, de vieux +fauteuils, un tabouret; voici je ne sais combien de +meubles divers, mais aucun de ces meubles n'est assorti +<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> +avec son voisin, tout se confond dans cet abîme: +un chevalet d'artiste est à côté d'un instrument de +cuisine; un flacon de toilette sous un soufflet en bois +d'acajou; un jeu d'échecs est placé sur la jardinière; +il y a des bibliothèques dont les vitres sont cassées; +un métier à broder au pied d'un secrétaire. Désordre +et confusion! Tous ces meubles sont mal faits et endommagés! +Que de petits riens inutiles! Que de luxe +sans goût et sans grâces! Non! non! ce ne sont point +là les meubles d'une jeune femme et d'une princesse!</p> + +<p>Pour l'honnête homme, il est triste de ne pas +rattacher une honnête idée, à un honnête achat. +Quand il achète un meuble, ce n'est pas une valeur +qu'il achète, c'est une idée triste ou gaie: il est +mieux qu'un antiquaire; l'antiquaire n'a foi que dans +le temps; le sentimental a foi au malheur: de grâce, +ne l'abusez pas!</p> + +<p>Ces meubles sont trop vieux, trop mal faits, trop +grands, trop gros, trop lourds, trop mesquins, pour +que j'y retrouve une infortune royale. Jusqu'à présent, +il n'y a d'affaires en cette salle, que pour la marchande +de chiffons, les marchands de galons et les revendeuses +à la toilette. Passez votre chemin, digne Yorick, allez +lire une oraison funèbre... et pleurez tout bas.</p> + +<p>A moins, toutefois, que notre homme ne s'arrête, +une larme à l'œil, devant un piano d'enfant, devant +une petite selle avec sa housse d'argent, bonne tout +au plus à être placée sur le dos d'un gros dogue; devant +une harpe de petite fille; la harpe est de Nadermann; +les cordes en sont détendues et brisées, +comme celles des harpes suspendues aux saules de +l'Euphrate: <i>Illic flevimus</i>....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> +Voilà tout ce qui frappe Yorick; peut-être il serait +content des deux porte-lampes et d'un écran que +<i>madame la duchesse a brodés de sa main</i>, nous dit le +catalogue. Otez cette annonce... il n'y a plus rien qui +te convienne, bon Yorick, plus rien qui te donne à +penser!</p> + +<p>J'ai oublié, dans ma nomenclature d'amateurs, de +mentionner l'amateur caustique, l'homme au gros +rire; il se moque de tout ce qu'il voit, il comprend +très-bien qu'on vende tout ce qui peut se vendre, il +se dit, avant d'entrer rue de Cléry: <i>Tout cela se vendra +cependant!</i></p> + +<p>Pour ma part, je n'aime pas ces hommes de moquerie; +je hais leur rire de parvenu et leur politique +de portier. Je les vois d'ici ricanant devant le jeu de +loto-dauphin, devant le confessionnal portatif, ou la +lanterne magique représentant l'entrée de Charles X +à Paris. Cette lanterne peut servir à faire l'histoire de +la Restauration. Il fait nuit: Voyez, messieurs et mesdames, +ce roi, ces chevaux, ces courtisans, ce drapeau +blanc qui flotte... Un grand souffle éteint la lampe et +tout s'évanouit!... Plus rien que le fantôme et la nuit! +Cette lanterne... se vendra cher.</p> + +<p>On fera bien de la vendre avec le confessionnal et +le loto-dauphin; il n'y a que ces trois meubles qui +aient un sens positif dans cette exposition.</p> + +<p>J'oubliais un album d'Eugène Lamy. Cet album représente +les travestissements de l'an passé; on y +retrouve, en présence même des vêtements qui ont +servi à la duchesse, à la reine de ces fêtes, tout ce +que la cour d'alors avait de jeune et d'éclatant: messieurs +de Juigné, de Nailly, d'Orglande, de Ménars, +<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> +de Charrette, de Pastoret, de Richelieu, mesdames +de Podenas, de Larochejacquelin, de Béarn, de +Caylus et miss Stuart. Vous voyez toute la fête dans cet +album; elle vous paraît cent fois plus brillante qu'elle +l'était, vue dans la rue de Cléry. A la fin, l'album +échappe à vos mains.</p> + +<p>Il retombe sur les mêmes tables où la folâtre jeunesse +se rafraîchissait après le bal; ces tables sont +encore couvertes de serviettes; elles sont tendues: +on dirait que le souper sera servi, tout à l'heure. +Hélas! l'intendant est absent, les pages sont dispersés, +le maître d'hôtel est en retraite; toute la table est +dans un désordre funeste, vous la prendriez pour la +table des festins du sire de Ravenswood. Les verres +sont confondus, les bouteilles en cristal n'ont pas de +bouchons, les plateaux sont couverts de poussière, +les surtouts sont revêtus de fleurs fanées. On voit +encore les temples en carton, dépouillés de leurs sucreries, +les formes des gâteaux veuves de leurs accessoires; +il n'y a plus que deux fourchettes en argent et +deux couteaux <i>en os</i>. Est-ce donc avec cela que Marie +Stuart a donné à souper à son royal époux? Eloignez-vous, +tristes vestiges de ces banquets!</p> + +<p>A tout prendre, cette vente est un spectacle désolant; +tout y est misère et mensonge, un luxe ahuri; +vieux restes fanés, désordre étrange, pauvreté déguisée. +Plus d'une mère de famille, l'honneur de son +époux et de ses enfants, mourrait désespérée si elle +avait, au lit de mort, la pensée que le public va la +juger sur un mobilier pareil. Que voulez-vous? il fallait +qu'il en fût ainsi, d'une révolution faite avec ordre. +Le désordre révolutionnaire n'a troublé que la tête +<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> +des rois; ici, l'ordre légal fait plus que les tuer. Elle +montre à nu leur intérieur, et l'on rit de pitié... voilà +donc ce que nous adorions?</p> + +<p>Cette vente impitoyable a commencé un mardi; +elle a duré plus de huit jours: on a vendu d'abord +les vins, puis les meubles; on a terminé par les +ustensiles de cuisine; ces ustensiles appartiennent +tous à cette cuisine sucrée, que l'on appelle l'office, +et qui n'est ici qu'un contre-sens de plus.</p> + +<p>Dans tous ces petits faits de l'histoire contemporaine, +qu'il ne faut pas négliger quand on ne peut +atteindre à l'histoire générale, il est surtout un homme +que je cherche et qui me manque. Cet homme, c'est +Bossuet; Bossuet, à peine sorti de l'oraison funèbre +de Henriette d'Angleterre. Que dirait ce grand pontife +des grandeurs éteintes, s'il voyait comment, de nos +jours, les monarchies finissent, comment nous avons +parodié Cromwell, que la dérision a remplacé la hache, +et par quelle indignité une revendeuse à la toilette +fait l'office du bourreau! J'imagine que Bossuet en +mourrait de peur, ou qu'il en deviendrait fou! Oui, +grand homme, et voici les aventures de nos jours; le +petit-fils de Condé disparaît de ses vastes jardins, et +la race de votre Royal ami finit avec moins de bruit +que les jets d'eau que vous aimiez, et qui se sont tus +depuis longtemps.</p> + +<p>En même temps le dernier fils de saint Louis est +chassé hors du royaume, et ses <i>confitures</i> sont vendues +dans ses cours, comme autrefois, dans la Bible, +on vendait les femmes et les enfants des ennemis +vaincus.</p> + +<p>Des valets mettent en vente publique les oripeaux +<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> +des princesses, et c'est à peine s'il se trouve des acheteurs.</p> + +<p>Ajoutons que nous verrons bientôt sur la place publique, +à l'encan, comme un omnibus de réforme, +les dernières voitures faites pour le dernier sacre du +dernier roi de France qui ait songé à aller à Reims, +demander une inviolabilité qu'il n'a pu trouver dans +les lois!</p> + +<p>Écoutez! cette voiture dorée, parfumée, brodée, +peinte, sculptée, couverte de fleurs, bénite, et dont +chaque clou était un chef-d'œuvre; ce trône sur +quatre roues... il sera vendu à la criée! un charlatan +l'achètera pour y vendre, au milieu des places, ses +élixirs et ses opiats.</p> + +<p>Qu'on me pardonne ces idées mêlées, ces images +vulgaires, ces rapprochements inattendus; je sais que +la rhétorique en murmure, que la logique s'en inquiète, +et que l'art est mécontent; mais les faits sont +là expliquant, excusant toute chose en un sujet pareil, +le sublime et l'absurde, la bouffonnerie et l'élégie, la +justice et la colère, le discours de M. de Chateaubriand, +et ce chapitre même. Hélas! Il n'a pas été fait +sans pitié, sans respect et sans larmes, pour des malheurs +si cruels et si complets!</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span></p> + +<h2>RAMBOUILLET</h2> + +<p class="p2">Vous voulez que je revienne sur les petits faits de +cette grande histoire de Juillet. Jusqu'à présent cette +histoire est écrite comme elle est faite! En masse... et +avec la plus grande confusion. Il faudra bien du temps +encore avant de mettre un peu d'ordre en ces événements +qui se pressent et s'entassent, poussés par la +fureur populaire. Moi qui vous parle, j'ai bien vu ces +fameux <i>trois jours</i>: j'ai assisté à l'incendie du corps-de-garde +en planches, sur la place de la Bourse, premières +et fatales lueurs de cet incendie immense, +épouvante de l'Europe. J'ai vu le peuple des trois +jours demander des armes à la porte des théâtres, +endosser la cuirasse de carton, saisir la lance des +héros du moyen âge, aller se battre, héros sublimes +et burlesques à la fois, contre des faits qu'ils ne comprenaient +pas. Toute la ville a été branlante pendant +trois jours; le peuple en avant, au feu, brûlé par le +soleil; les habiles se tenaient sur les derniers rangs, +incertains de leur contenance, un pied sur leurs serments +de la veille, un autre pied sur leurs serments +du lendemain. Colosse! un tremblement de terre les +doit renverser comme celui de Rhodes, à l'écart gigantesque. +<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> +Dans ce moment de confusion, tout est +poudre, et fumée, et soleil, à Paris. On ne parle pas, +on bourdonne! on ne pense pas, on rêve; on se +regarde, on se touche, on se rit au nez, on s'admire +les uns les autres, on s'épouvante.—Est-ce bien toi? +est-ce bien moi? est-ce bien nous tous? est-ce bien +Paris? Ce terrible et tremblant Paris de juillet 1830, +quand il s'est vu sans roi, a été jeté dans un moment +de telle stupeur qu'il ne l'avouera pas dans l'histoire!... +Il faut bien en convenir, nous avons eu peur, +sauf à nous démentir plus tard.</p> + +<p>Cette foule parisienne! Au fond, elle est bonne, +bien faite et bienfaisante; elle a saccagé le monde +politique avec un grand sang-froid que rien n'égale. +Après les trois jours, et quand il n'y avait d'autre roi +que M. de La Fayette, ce monarque si bien fait pour la +transition, que la royauté de France garde pour remplir +tous ses entr'actes; quand le peuple encore +étonné de l'hôtel de ville et des Tuileries, où il était +entré, demandait à prendre une heure de repos, il +lui vint dans l'idée, avant de voir le nouveau roi qui +s'apprêtait quelque part, de revoir ce vieux roi qu'il +venait de chasser, ce roi chassé si brusquement, et +reçu avec tant d'enthousiasme; ce Français <i>de plus</i> +de 1814, qui n'était qu'un roi de moins en 1830, le +roi de la conquête d'Alger, le roi du sacre, le roi +chanté à son avénement, par Victor Hugo, par Lamartine!... +Il partait malheureux, innocent, bien à plaindre; +il partait... Paris le voulut revoir encore avant +son départ; Paris a voulu savoir comment était faite +une royauté qu'on chasse. O ville insatiable de pareils +spectacles, Paris! Elle a vu tomber Bonaparte; après +<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> +cette immense chute elle a été furieuse encore de +voir la chute de Charles X! Le peuple comprenait cela +confusément: c'était la dernière chute des temps +passés; relevés une heure, hélas! pour s'écrouler à +tout jamais.</p> + +<p>Donnez-vous la main, Fontainebleau et Rambouillet! +Ne soyez pas jalouses l'une de l'autre, +royales forêts, traversées dans des appareils si divers! +A Fontainebleau, quand l'empereur dit adieu à son +aigle, la France assiste aux derniers adieux de la +force. A Rambouillet, quand Charles X exilé, bien +moins taillé pour le drame que Napoléon, s'en allait +loin du château des Tuileries, c'était l'antique royauté +de France qui s'avouait vaincue à jamais. La jeune +royauté de Napoléon et la vieille royauté de Louis XIV, +défaites, l'une à Fontainebleau, l'autre à Rambouillet, +quel espoir reste à la France? Grande question autour +de laquelle, malheureux que nous sommes, nous nous +agitons, sans que ce cruel problème ait fait un pas.</p> + +<p>Le peuple donc, après ces trois jours, remit sa +veste et son chapeau; ceux du moins qui avaient un +chapeau. Puis il s'écrie: «A Rambouillet! à Rambouillet!» +comme en 1790 il criait: «<i>A Versailles! +à Versailles!</i>» Donc il s'en fut à Rambouillet, ce bon +peuple, sans colère, et presque en riant, comme à +une fête; il allait voir le roi Charles X. S'il garda ses +armes pour ce voyage, c'était d'abord que les armes +lui allaient bien; il n'était pas fâché, chemin faisant, +dans la forêt royale, de tirer une perdrix de Sa +Majesté, ou de <i>courre</i> le cerf, et de rapporter une +pièce de gibier à sa femme, afin de dire qu'il avait +gagné quelque chose à la révolution.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> +En vérité, il faisait bien, ce digne peuple, de se +donner une fois le plaisir de la chasse au long-courre. +Plaisir de roi qui lui était bien dû. Trois jours après +son passage dans la forêt de Rambouillet, on lui +reprenait <i>sa</i> forêt, on tuait sans lui tout <i>son</i> gibier, on +vendait jusqu'aux œufs de <i>ses</i> faisans, on le traitait +comme si on eut voulu le détrousser de ces plaisirs de +souverain.</p> + +<p>Le peuple est le dernier roi qui ait chassé dans les +forêts de Rambouillet.</p> + +<p>Que vous dire? Il y mit si peu de hâte, et tant il fit +l'école buissonnière; il a si mal tiré sur les bêtes de +la forêt, ce peuple qui tirait si bien sur les Suisses; +il a si peu profité de sa victoire, ce peuple dont on a +si cruellement exploité la colère, qu'il est arrivé trop +tard à Rambouillet! il n'a pas vu même ce qu'il voulait +voir; le roi Charles X était parti.</p> + +<p>Cela est malheureux, vraiment; on ne sait pas ce +que cette entrevue aurait pu faire, si cette entrevue +avait eu lieu. Peut-être à l'aspect de son roi vaincu, +à l'aspect de ces femmes tremblantes, et qu'il avait +tant aimées, à l'aspect du tout jeune enfant qui lui +aurait tendu les bras comme un frère à son frère, le +vainqueur eût été touché de compassion: il eût relevé +le vieillard, et repoussant de la main les stupides ministres, +ils se seraient dit, le roi et le peuple: De quoi +s'agit-il? Et ils se seraient bien vite entendus l'un +l'autre, n'en doutez pas! ils auraient refait l'alliance +brisée, car c'était leur avantage à tous deux. Bonté +divine! la paix ne serait pas sortie de la France, et +l'émeute n'aurait pas relevé la tête, hydre renaissante +toujours; la contagion révolutionnaire eût respecté +<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> +les peuples épars autour de nous, la triste Vendée +n'eût pas rêvé la guerre civile, les débris infortunés +de Varsovie, la ville héroïque, ne seraient pas retombés +sur nos têtes, nous apportant la peste, comme le +gant des combats que nous jette le Russe. O bonheur! +nous serions rentrés dans la paix et le calme, +nous autres, que la fièvre avait dévorés pendant +ces trois fameux jours.</p> + +<p>Mais la fatalité des Stuarts pesait sur cette auguste +maison de Bourbon; le dernier regard du peuple +de Paris, n'a pas été pour la royauté de la France. +Elle est partie une heure trop tôt; elle a perdu malheureusement +l'appel du peuple en courroux, au +peuple calmé: voilà pourtant à quoi tiennent les dynasties! +Il y eut un roi de l'Orient fait roi par son +cheval: quelques chevaux de poste, ont décidé peut-être, +du sort de Sa Majesté le roi Charles X.</p> + +<p>A Rambouillet, le peuple de Paris fut bien surpris +d'y trouver assez de canons pour foudroyer toute la +ville, assez de troupes d'élite pour la mettre en état +de siége; il comprit alors toute l'étendue de sa victoire! +Modeste en son triomphe, il a tendu la main +aux soldats, il est monté sur les canons pour se grandir +quelque peu, afin de voir se prolonger dans les +ténèbres ce douloureux exil d'un si bon roi.</p> + +<p>Cependant, la royale famille allait au pas dans ce +royaume, son domaine pendant tant de siècles; les +populations se mettaient en haie sur son passage, et, +bouche béante, elles la regardaient passer. Que le +voyage dut paraître long aux nobles exilés! Un garde-du-corps, +fidèle, intelligent et brave, galant homme +et bon écrivain, M. Théodore Anne, a raconté d'une +<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> +façon touchante, les premiers pas de cet exil sans +fin... Ce récit contient toute une âme. Après de longues +heures, ces exilés, accablés de fatigue, couverts +de poussière, suivis par quelques serviteurs, qui ne +pleuraient pas (si grande était la douleur de ces +braves gens!), ils atteignirent le vaisseau de Cherbourg: +la mère et l'enfant se retournèrent encore +une fois, pour regarder la France, le vieillard leva +son chapeau pour saluer la patrie, et puis ce fut une +autre voix que la sienne qui dit aux matelots: <i>Partons!</i></p> + +<p>Il y a dans la vaste mer un sillon que Bossuet a retrouvé +avec ses yeux d'aigle, et qui s'est renouvelé, +bien souvent depuis Bossuet: sillon fatal! Il a conduit +Marie-Stuart, la reine d'Écosse et de France, à sa +sanglante sœur Élisabeth; il a livré à son oncle, Richard +III, le jeune Arthur Plantagenet, il a ramené +d'Angleterre en France, Henriette, fille de Henri IV +et femme de Stuart. Bonaparte a creusé bien profondément +ce sillon de la mer! Le même sillon qui nous +ramena la famille de Louis XIV, la ramène aujourd'hui +en exil. Autrefois, ce sillon était à peine une ride sur +l'Océan <i>étonné</i>; aujourd'hui, c'est un large sentier +incessamment ouvert aux royautés vagabondes! L'empereur +dom Pedro l'a prolongé, à deux reprises, du +Portugal au Brésil!</p> + +<p>Quand il eut tout vu à Rambouillet, le peuple de +Paris se remit en route pour ses foyers, qu'il ne quitte +guère. C'était une éclatante nuit d'été, radieuse sous +les constellations du ciel! Il fallut traverser de +nouveau la forêt éclairée par la lune; on chantait, on +<i>disait des farces</i>; l'esprit parisien débordait de toutes +parts. Celui-ci s'asseyait au pied des arbres pour +<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> +rêver, cet autre, étendu sur le gazon, dormait! Chacun +allait comme il pouvait, à pied, à cheval, en voiture, +sur des canons. <i>La Nuit d'Eté</i> de Shakespeare +n'a rien qui soit comparable à cette étrange nuit de +féerie et de cauchemar!</p> + +<p>Un peuple qui revient d'une révolution et qui se +promène dans les bois au clair de la lune, mettant +sur son chapeau les vers luisants du chemin, en +attendant une cocarde. Hélas! d'autre part, un pauvre +vieux roi qui s'en va, pensant à la France, à son +peuple! Et le peuple oublieux déjà des absents!</p> + +<p>Ils ne furent de retour qu'à onze heures du matin, +inquiets d'être grondés par leurs femmes, ces vainqueurs! +J'ai vu passer toute cette armée voyageuse; +elle était encore humide de la rosée du matin; elle +avait coupé des branches vertes dans la forêt, qu'elle +portait au bout de ses fusils; elle passa devant le +Palais-Royal parce que c'était son chemin. Nous +étions là, rue Saint-Honoré, plusieurs, attentifs au +réveil de la royauté nouvelle. Les habitants du Palais-Royal +entendant les voyageurs de Rambouillet, se +mirent à leur balcon pour les voir passer; le peuple +salua et passa son chemin. Quand arrivèrent plusieurs +voitures de Charles X, où s'étalaient les vainqueurs, +faute de voitures de place, les habitants du Palais-Royal, +par un mouvement généreux, se retirèrent de +leur balcon. Ces armoiries royales allaient bien cependant +aux panneaux des voitures populaires, mais les +hôtes du palais ne purent s'empêcher, voyant ces voitures +ainsi remplies, de se rappeler le nom du +maître! Hélas! qui donc eût pensé, en présence des +carrosses de Charles X, et quand il s'agissait d'une +<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> +couronne pour le maître du Palais-Royal, que madame +la duchesse de Berry interdite du feu, de l'eau et du +sel en France, serait aussi interdite du droit d'aumône, +et par un temps de peste encore... une aumône, +présentée par M. de Chateaubriand!</p> + +<p>Je finirai par une anecdote horrible et vraie:</p> + +<p>Il existe un homme à Paris, qui vit seul dans la +foule et dans la fange. Il porte un fouillis de haillons +pour tous vêtements; don Juan, mêlé de Diogène. Il +vivait au jour le jour, ne parlant à personne et s'occupant +peu des affaires, fumant sa pipe, quand il +avait du tabac, prenant l'air et le soleil, au soleil. Le +28 juillet, au plus fort de la bataille, cet homme hors +de son grenier, se rend à sa promenade favorite; il est +arrêté par une barricade: derrière cette barricade, et +protégé par ce rempart, un petit émeutier très-maladroit +chargeait et déchargeait son fusil, sur un peloton +de Suisses, auquel il ne faisait aucun mal. Mon <i>héros</i> +s'arrête un instant à regarder le petit homme; impatient +de sa maladresse, il lui arrache le fusil des +mains, il le charge, et, presque sans viser, il tire: +un des Suisses tombe roide mort; puis, rendant l'arme +à ce maladroit: «Voilà, lui dit-il, comme on se sert +d'un fusil, reprenez le vôtre, je vous le rends, <i>car ce +n'est pas mon opinion</i>.»</p> + +<p>Cette histoire est la tienne, ô peuple de Paris! +Voyant tant de maladroits tirer depuis dix ans aux +jambes de la monarchie, impatienté de leur maladresse, +il leur a arraché l'arme des mains. Lui aussi il +a voulu prouver qu'il savait se servir de ses armes, il +a visé juste... Hélas! à la fin du compte, il s'est trouvé +que, à lui aussi peut-être, <i>ce n'était pas son opinion</i>.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span></p> + +<h2>LA SOIRÉE POÉTIQUE</h2> + +<p class="p2">Nous avions été pendant cinq actes, haletants sous +les angoisses de la première représentation; pendant +cinq actes muets, attentifs, nous avions lutté contre +le silence et contre le bruit, contre les boutades infinies +du parterre; nous avions vu notre pauvre ami +balotté par toutes ces âmes assemblées, sans pouvoir +lui porter secours, sinon par nos vœux à voix basse. +Ainsi traînés à la remorque à la suite de son beau +drame, nous n'avons retrouvé un peu d'haleine et de +calme qu'à la dernière scène. Alors, seulement, le +parterre était vaincu; le drame était sorti triomphant +de ses langes et s'était fait homme. Ah! ce fut pour +nous une grande joie, suivie d'un grand affaissement +moral, comme toutes les joies extraordinaires de ce +monde. Quand tout fut fini, on rappela notre ami; +l'acteur jeta son nom au public, et nous sortîmes +triomphants.</p> + +<p>Nous autres, cependant, les amis du poëte, les +amis de son enfance poétique, à l'heure où son +<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> +drame allait au collége et faisait des vers latins, il +nous eût déplu d'assommer ce poëte de nos louanges; +nous laissâmes la foule se précipiter au-devant de son +triomphe, et bien sûrs de le retrouver heureux, nous +fûmes l'attendre en certain entre-sol tiède et coi, où +nous avons l'habitude de nous blottir quand nous +voulons être heureux entre nous, et tout seuls.</p> + +<p>Ce qui avait été prévu arriva: notre ami, chargé +des éloges du dehors, nous revint repu de gloire. Il +entra, aussi bon enfant que s'il n'eût pas fait un chef-d'œuvre, +et nous autres, bons enfants comme lui, +n'eûmes rien de plus pressé que de lui demander +comment il se portait.</p> + +<p>Et, sur mon âme! en vrai physiologiste, je ne trouvai +rien de changé dans sa personne; sa voix n'était +guère plus émue et son pouls ne battait pas plus fort; +son cœur, qui touche à l'hypertrophie (il en est +mort), était gonflé comme à l'ordinaire.</p> + +<p>—C'est bien cela, Frédéric, lui dis-je, c'est bien +ainsi que l'on doit revenir d'une bataille: tu es bien +digne, ami, d'avoir lutté avec ce rude jouteur qu'on +appelle un parterre, et de lui avoir dévoré l'orteil. +Veux-tu prendre une tasse de thé?</p> + +<p>Comme Fanny lui versait du thé, avec son mélancolique +sourire anglais, on frappa légèrement à la +porte; vous savez, un coup léger, dont la vibration se +fait sentir dans le cœur; il n'y a que la main d'une +femme qui frappe ainsi: plus le coup est léger, plus +la porte est vite ouverte. La porte s'ouvrit à deux battants, +et nous vîmes entrer à la suite l'une de l'autre: +Florence, Amélie, Eugénie, les trois cousines, nos +bien-aimées, qui venaient partager le grand triomphe, +<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> +ou plutôt qui venaient demander leur part à nos +louanges. Ce drame applaudi, ce sont elles qui l'ont +fait, il est né sous le feu de leurs regards, il a grandi +aux battements de leur cœur, il a fait ses premiers +pas entre leurs mains jumelles, il a souri à leurs +sourires, il a pleuré à leurs larmes, comme faisait le +petit Astyanax.</p> + +<p>Soyez aussi les bienvenues, nos trois amies! et +maintenant que nous sommes là réunis tous les sept, +vieillards de vingt-quatre à vingt-cinq ans...</p> + +<p>Une larme roulait encore dans les yeux d'Eugénie:</p> + +<p>—Oh! dit-elle, quel bonheur de pleurer! Que je +hais le drame en loge découverte, à la clarté du gaz, +sous les regards de la foule, en public, le drame pour +tout le monde, et que cela est fatigant et douloureux, +d'arriver à des émotions pareilles en robe serrée et +les cheveux bouclés! Non, non, je n'ai pas reconnu +notre drame; <i>ami</i> Frédéric, j'ai trop mal pleuré pour +le reconnaître; j'ai trop pleuré en dedans pour m'y +plaire; j'ai trop contenu mon émotion pour m'être +amusée. Et maintenant, ne causons pas, si vous voulez, +pleurons! Or, la pauvre enfant, blonde et triste, +eut volontiers sangloté jusqu'au lendemain.</p> + +<p>Mais elle est trop nerveuse et trop frêle pour que +nous lui permettions de s'abandonner à ses subites +douleurs. Cette âme a besoin d'être étayée de mille +manières, si nous ne voulons pas qu'elle succombe +en proie à l'assaut de ses passions.</p> + +<p>Prosper, qui la connaît et qui l'aime, ne lui permit +pas d'essuyer une seconde larme; il lui arracha son +mouchoir.—Je m'étonne, Eugénie, lui dit-il, que toi +qui es née un si grand poëte et si grand artiste, tu +<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> +te sois amusée à pleurer ainsi, à un conte en prose, +à un drame en langue vulgaire; ne vois-tu pas qu'au +lieu de pleurer, tu devrais adresser à M. Frédéric de +sévères paroles, pour n'avoir pas écrit sa tragédie +en vers?</p> + +<p>La dissertation littéraire une fois entamée, Eugénie, +qui n'avait plus de mouchoir, essuya sa dernière larme +avec sa main; Frédéric baisa la main humide d'Eugénie, +et nous voilà tous, parlant pour ou contre le +drame en vers, et nous jetant dans toutes les définitions +sur la vérité dramatique, une mode qui nous +est venue quand nous n'avions plus de drame nulle +part.</p> + +<p>Chacun de nous parla et parla très-bien de cette +hypothèse: à force de bien parler, personne à la fin +ne s'entendit plus; heureusement qu'après mille divagations +charmantes, Eugénie, par mille détours, +nous ramena au point de départ.</p> + +<p>—Oui, dit-elle, Prosper a raison; avec un si beau +sujet d'amour, c'est un meurtre de n'avoir point parlé +en vers; le vers est le langage de la passion, la voix +de l'amour qui souffre et de l'amour heureux; le +vers, c'est le bien dire et le vrai dire; la poésie est +la langue des dieux, et la langue des femmes depuis +qu'il n'y a plus de dieux: n'est-il pas vrai que tu +es de mon avis, Florence? A ces mots, Eugénie regardait +Victor, Victor baissa les yeux.</p> + +<p>Il faut vous dire que nous vivions dans une amitié +si parfaite, et que nous nous comprenions si bien et +si vite, que chacun de nous avait deviné, et cela depuis +longtemps, les tendresses réciproques de Florence +et de Victor, qu'ils croyaient si bien cachées +<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> +dans les plus profonds et les plus chastes replis de +leur cœur. L'histoire de Frédéric et d'Eugénie s'était +manifestée, il y a six mois, dans le drame de Frédéric.</p> + +<p>Émilie, était parmi nous, assistant avec un intérêt +égal à nos luttes obstinées autour des petits mystères +de l'esprit et du cœur. Quant à Fanny, elle n'avait +pour nous tous qu'un sourire, une âme, une +vie; elle était notre frère, notre ami, notre sœur, +notre enfant, elle était... Fanny.</p> + +<p>Je vis tout de suite, et d'un coup d'œil, comment +d'un drame en prose fait pour la foule, applaudi par +la foule, nous pourrions passer à quelque drame en +vers, fait pour nous, par nous, applaudi, admiré par +nous seuls.</p> + +<p>—Je suis de l'avis de Prosper, et du vôtre, Émilie! +le drame doit-être écrit en vers; avec cette différence: +il y a le drame de la foule, et le drame de quelques-uns. +Parlez, s'il vous plaît, parlez à la foule en prose; +parlez-lui le premier langage venu, non pas le plus +simple, mais le plus facile à entendre. Le drame +intime, le drame du cœur, le drame personnel, +appelle inévitablement la forme poétique: et, puisque +nous sommes réunis, je suis sûr, vous, Amélie, et +vous, Florence, que si vous vouliez, vous avez en réserve, +en un coin de votre mémoire, plus d'un bel +acte de tragédie écrite en vers, et dans lequel vous +jouez le beau rôle! Or ça, voulez-vous que nous +essayions de le construire, ce drame enfoui dans vos +souvenirs? Vous êtes là quatre, jeunes et belles; faisons +un drame en quatre actes; choisissez-le, et toi, +Florence, commence, si tu veux commencer, avec +la permission de Victor.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> +Florence regarda Victor! Il fut consentant à sa +poésie; alors, d'un ton de voix si doux, qu'à peine +on l'entendait, elle parla en stances égales, comme +fait un enfant qui s'essaie à marcher:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Je t'aime! encor ce mot, tu ne peux t'en défendre,</p> +<p>Car ce n'est pas d'espoir que je te viens parler;</p> +<p>Mais je souffre: à tes pieds, laisse-moi donc répandre</p> +<p class="i3">Des larmes pour me consoler.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je t'aime, tu le sais, et, lorsque dans ton âme</p> +<p>Cet amour dévorant arrive malgré toi,</p> +<p>Tu mets à le nier ta vanité de femme;</p> +<p class="i4">Je te dirai pourquoi:</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>D'apprendre un peu ton cœur, moi, j'ai fait mon étude;</p> +<p>Chaque mot que j'entends, le geste que je vois,</p> +<p>Se gravent dans mon âme, et, dans ma solitude,</p> +<p class="i4">J'observe ton geste et ta voix.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce n'est pas quand la danse, entre nous passagère,</p> +<p>Sème avec un regard ou l'espoir ou les pleurs,</p> +<p>Lorsqu'avec tes deux sœurs la musique légère</p> +<p class="i4">Vous balance comme des fleurs;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ce n'est pas quand ta main, sur les touches dociles,</p> +<p>Réduit toute mon âme au soin de t'écouter;</p> +<p>Comme si j'entendais dans leurs accords faciles</p> +<p class="i3">Mon bonheur que tu vas chanter.</p> +</div> +<div><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span></div> +<div class="stanza"> +<p>Il est d'autres séjours que l'âme entière habite,</p> +<p>De secrets mouvements que l'on n'a pas voulus,</p> +<p>Des regards qu'on n'a pas détournés assez vite</p> +<p class="i3">Et qu'un regard a déjà lus!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>O la saine raison sous de vives paroles,</p> +<p>O le regard plaintif près d'un rire moqueur,</p> +<p>Ta douce voix émue avec des chants frivoles</p> +<p class="i3">Dit si bien ton âme à mon cœur.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Ta belle âme est un feu, mais ton esprit le glace.</p> +<p>L'harmonieux aveu d'un amour inventé</p> +<p>Te touche; et tu souris d'un pauvre amour sans grâce,</p> +<p class="i3">Aussi nu que la vérité.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Or celui-là sera ton maître et ton idole,</p> +<p>Qui chantera le mieux son amour éclatant;</p> +<p>Et moi, qui donnerais ma vie à ta parole,</p> +<p class="i4">Tu me diras: Va-t'en.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Hélas! je ne suis rien qu'un malheureux qui t'aime,</p> +<p>Créé pour faire un nombre arrêté par le sort;</p> +<p>Ignoré dans ma vie, et qui ne sais pas même</p> +<p class="i3">Si quelqu'un apprendra ma mort.</p> +</div></div> + +<p>Quand elle eût fini, la pauvre enfant! elle fut cacher +sa tête dans le sein de Victor: il y eut alors un +moment de silence charmant; jamais les premières +scènes de l'<i>Iphigénie</i> de Racine ne nous avait remués +<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> +comme ces simples vers, exposition touchante d'un +amour qui commence.</p> + +<p>Un instant après, je repris la parole:—Ceci est +bon pour le premier acte, Florence, il nous faut un +nœud à l'action qui s'engage! Alors que l'un de nous, +s'il l'ose, ajoute une élégie à ces vers tout remplis de +promesses...</p> + +<p>—Ce sera moi, dit Émilie, aussi bien, je souffre +et je suis en peine de ces vers que j'ai reçus ce +matin!</p> + +<p>A ces mots la sensitive, jetant de côté ses longs +cheveux noirs, nous récita ces vers d'un ton inspiré:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Que je me suis trompé cette première fois</p> +<p>Où je vis son regard, où j'entendis sa voix!</p> +<p>Je me dis: Dans mon âme, où tant d'amour respire,</p> +<p>Sa voix et son regard n'auront aucun empire.</p> +<p>Non! ce n'est pas ainsi que mes jeunes amours</p> +<p>Ont rêvé l'être aimé qui doit avoir mes jours!</p> +<p>Je ne sais où je pris cette folle assurance:</p> +<p>Mais de ses traits légers la fragile apparence,</p> +<p>Son timide regard, mais qui ne cache rien,</p> +<p>Son frivole enjoûment, le piquant entretien,</p> +<p>Sa voix, dont la fraîcheur à tant de calme unie,</p> +<p>Ignore de l'amour la plaintive harmonie,</p> +<p>Tout rassura mon cœur, qui ne put concevoir</p> +<p>Avec tant de faiblesse un absolu pouvoir.</p> +<p>Dans son corps frêle et doux qu'un seul regard embrasse,</p> +<p>L'enfance à sa jeunesse a conservé sa grâce.</p> +<p>Je crus mon âme forte à côté d'un enfant,</p> +<div><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span></div> +<p>Et, sans me soupçonner, je vins la voir souvent!</p> +<p>Mais un jour que soudain je la trouvai légère</p> +<p>D'oublier dans sa main une main étrangère,</p> +<p>Que je voulus m'en plaindre et ne pus m'exprimer,</p> +<p>En me sentant souffrir, je me sentis l'aimer.</p> +</div></div> + +<p>Et quand elle eut fini:—Oui, reprit-elle, voilà ce +qu'il m'a écrit lui-même ce matin, l'ingrat, pour qui +je souffre! Oh! vous aviez raison de le dire, c'est un +acte bien cruel que ce second acte de l'amour!</p> + +<p>Arthur, qui n'avait rien dit:—Consolez-vous, ma +belle Émilie, en nous chantant: «Chagrins d'un +jour!» Le drame que vous jouez est encore peu +compliqué, et le dénoûment est si loin! Je suis plus +malheureux que vous, mon troisième acte approche; +il y a tant de tragédies qui n'ont que trois actes et +qui sont complètes! Ayant ainsi parlé, il se leva, et, +s'appuyant sur le fauteuil d'Amélie, penché sur elle, +il récita les vers suivants, d'une voix triste et douce, +en homme qui n'a plus d'espoir.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Eh bien, oui, je suivrai tes ordres absolus,</p> +<p>Ami, je l'oublierai; mais ne m'en parle plus,</p> +<p>N'en dis rien: quand ta voix la dénigre et l'outrage,</p> +<p>Je ne l'aime pas moins et souffre davantage.</p> +<p>Je sais tous ses défauts dont tu me vas parler.</p> +<p>Quand ta froide raison croit me les révéler,</p> +<p>Tu ne dis que les torts dont mon amour l'accuse:</p> +<p>Je sais tout; mais je l'aime, et voilà son excuse.</p> +<div><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span></div> +<p>Est-ce à toi, que l'amour a brûlé si souvent,</p> +<p>A demander pourquoi, par quel art décevant</p> +<p>Ses traits, sa voix, son nom font frémir tout mon être?</p> +<p>Pour avoir, insensé! voulu la méconnaître,</p> +<p>Combien amèrement j'ai subi son pouvoir!</p> +<p>Non, tu ne conçois pas, tu ne peux concevoir</p> +<p>De ses jeunes attraits l'irrésistible empire;</p> +<p>C'est un air enivrant qu'autour d'elle on respire!</p> +<p>Rappelle-toi le soir, quand le jour meurt dans l'air,</p> +<p>Cet horizon d'automne où vibre un pâle éclair,</p> +<p>Dans l'ombre transparente où dorment les prairies,</p> +<p>L'astre lointain flottant sous des formes chéries,</p> +<p>L'eau tiède des ruisseaux s'exhalant dans les airs,</p> +<p>Les oiseaux dans les bois emportant leurs concerts,</p> +<p>Et la brise du soir de son aile sonore</p> +<p>Agitant les parfums que la nuit fait éclore...</p> +<p>De même qu'à cette heure, il semble que parfois</p> +<p>De l'ange qui nous garde on entende la voix,</p> +<p>Et que, tout plein du charme où notre âme s'enivre,</p> +<p>Sans concevoir sa joie on soit heureux de vivre,</p> +<p>De même quand ses yeux, sur mes yeux arrêtés,</p> +<p>Versent jusqu'à mon cœur leurs vivantes clartés,</p> +<p>D'un vol doux et brûlant, sur mon âme affaissée</p> +<p>Je sens flotter son âme et planer sa pensée.</p> +</div></div> + +<p>—Cela devient triste, dit Eugénie, vous êtes trop +poëtes et trop dramatiques, ce soir: mes maîtres, si +vous m'en croyez, là s'arrêtera notre drame, le drame +commencé de nos amours de vingt ans. Moi qui vous +parle, n'ai-je pas dit mon cinquième acte déjà deux +fois? Il est vrai que je suis unie à un poëte, messieurs, +<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> +à un poëte tragique! voulez-vous sauter à pieds joints +le quatrième acte, et passer au cinquième? <i>Allons-y +gaiement</i>, disait Talma.</p> + +<p>A ces mots, Frédéric se leva:</p> + +<p>—Je te le défends, dit-il, Eugénie; je vous en +prie, Eugénie, rendez-moi mon cinquième acte.</p> + +<p>Mais elle, d'un ton sévère:</p> + +<p>—Puisque vous avez osé l'écrire, il faut l'entendre, +nous sommes ici le public assemblé, et +nous jouerons notre cinquième acte, malgré l'auteur. +Croyez-vous donc que ce soir, il y a trois heures, si +l'envie nous en avait pris, vous auriez eu le droit d'arracher +votre tragédie inachevée aux mains du souffleur? +Une fois lancée, il faut que la tragédie aille à +son but; le parterre seul a le droit de l'arrêter; nous +sommes ici le parterre, écoutez donc mon cinquième +acte.</p> + +<p>Alors elle nous lut d'abord d'un ton grave, et +bientôt d'un accent pénétré le morceau suivant, véritable +cinquième acte d'un roman qui n'était pas près +de finir.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Jeune, j'ai quelquefois rêvé que la fortune,</p> +<p>Dans son vol, par un autre ardemment épié,</p> +<p>Dédaignait le puissant dont le cri l'importune,</p> +<p>Et sur mon seuil désert venait poser le pié.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Alors, c'était le luxe où le riche se noie:</p> +<p>Des fêtes dans les nuits, des fêtes dans les jours,</p> +<p>Les chevaux, les banquets, et les salons de soie,</p> +<p>Et sur un lit doré les plaisirs sans amours.</p> +</div> + +<div><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span></div> + +<div class="stanza"> +<p>La haine, dont le bras me frappe sans relâche,</p> +<p>En des moments amers m'a fait rêver aussi</p> +<p>Que de mes ennemis je tenais le plus lâche</p> +<p>Étendu sous mes pieds, criant: Grâce et merci!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>C'est un sombre plaisir, à cette heure funeste,</p> +<p>De voir couler des pleurs pour ceux qu'on a versés,</p> +<p>Et d'appuyer sa main sur le cœur qu'on déteste,</p> +<p>Pour y sentir la peur qui bat à coups pressés.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Plus souvent, écoutant la douce fantaisie</p> +<p>Qui sème mes longs jours d'harmonieux travaux,</p> +<p>Je rêve que je vois la belle poésie,</p> +<p>Plus belle, me sourire entre tous mes rivaux;</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et la gloire se lève à ma forte parole,</p> +<p>Les hommes devant moi courbent alors leur front,</p> +<p>Et sur le mien où brille une sainte auréole,</p> +<p>Pour ne plus l'oublier, ils apprennent mon nom!</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Tous ces biens sont rêvés, où je ne veux plus croire,</p> +<p>Pour qui j'eus tant de vœux, d'espoir et de regrets;</p> +<p>La richesse aux mains d'or, la vengeance et la gloire,</p> +<p>O mes chères amours, je vous les donnerais.</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Je les donnerais tous pour un mot de ta bouche,</p> +<p>Qui, tout bas, pour moi seul doucement prononcé,</p> +<p>Me dirait: «Je te crois, et ta douleur me touche,</p> +<p>Tu m'aimes; tu dois bien souffrir, pauvre insensé!»</p> +</div> + +<div><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span></div> + +<div class="stanza"> +<p>Ou bien, si tu craignais que ton regard de flamme</p> +<p>Ne dévorât ma vie et mon âme à son feu;</p> +<p>Et si, tremblante encor en ta pudeur de femme,</p> +<p>D'un mot ou d'un regard tu redoutes l'aveu,</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Reste muette, et cache une larme essuyée,</p> +<p>Détourne ton beau front et tes beaux yeux de moi;</p> +<p>Mais que du moins ta main sur la mienne appuyée</p> +<p>La presse doucement, et dise: «Je te croi.»</p> +</div> +<div class="stanza"> +<p>Et si, des pleurs brillant sur ta vue obscurcie,</p> +<p>Un jour tu me disais, en me tendant la main:</p> +<p>«Ami, je suis contente, et je te remercie.»</p> +<p>Ce jour serait ma vie, et ce mot mon destin!</p> +</div></div> + +<p>Voilà toute notre soirée, ainsi nous avons pris notre revanche avec le +parterre en nous passant du parterre, en nous passionnant sans lui, en +versant de douces larmes, sans avoir besoin de ses clameurs.</p> + +<p>Chacun de nous joua son rôle en ce drame intime, et moi qui n'étais +que l'auditoire, avais-je rien de mieux à faire qu'a retenir ces vers +pleins de jeunesse et d'amour?</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span></p> + +<h2>LA RUE DES TOURNELLES</h2> + +<p class="p2">On était à la fin du souper. La simple maison de la +rue des Tournelles réunissait ce jour-là, tout ce qu'il +y avait, à Paris, de grands seigneurs sans préjugés, de +petits abbés sans dévotion, de gens de lettres sans envie. +En effet, c'était dans cette aimable retraite que se +construisait en silence cette exquise politesse qui a +fait autant la gloire du dix-septième siècle, que la +perfection de ses orateurs et de ses poëtes. Sous le +brillant roi Louis XIV, au milieu de l'admiration universelle, +une femme qui n'était que jeune et jolie entreprit +d'avoir une cour au delà de cette cour, et parvint +à être un pouvoir indépendant de ce pouvoir, si +jaloux de tous ses droits. Et notez bien que l'entreprise +de mademoiselle de l'Enclos était d'autant plus +incroyable, que cette jeune femme avait à combattre +à la fois les habitudes et les correctes exigences d'une +époque soumise à l'opinion publique, le plus grand +et le plus sage tyran de ce beau siècle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> +C'était plus encore contre l'opinion, contre la cour +qui la repoussait, que mademoiselle de l'Enclos s'était +révoltée. Jamais, dans sa première jeunesse, elle +n'avait voulu comprendre qu'une femme put être déshonorée +par les mêmes actions dont les hommes font +toute leur gloire; et du jour où elle fut sa maîtresse, +elle se promit bien (Dieu merci, elle a tenu ses promesses!) +de ne jamais se soumettre au joug des traditions, +non plus qu'à cette vertu sans récompense +que les hommes ont appelée fidélité. Une fois donc +que mademoiselle de l'Enclos eut renoncé à la bonne +renommée, elle se jeta à corps perdu dans toutes les +vertus qui font un galant homme. A ce compte, elle +fut tout sa vie amie aussi fidèle et dévouée que maîtresse +inconstante et légère; au demeurant pleine de +grâces et d'attraits, pleine d'esprit et d'indépendance, +et surtout attentive à n'obéir qu'à son amour, à éviter +toutes les influences étrangères à sa passion du +moment. Même il arriva plus d'une fois, que la +dame, en frémissant de son courage, éloignait un +grand seigneur qui lui plaisait, pour prendre un malotru, +uniquement parce que le grand seigneur était +puissant et riche, et que son rival, n'avait rien.</p> + +<p>Aussi bien, fière de son indépendance et de sa probité, +Ninon réussit vite à se faire respecter des +hommes qui l'entouraient, et ce respect faisant sa +force, il arriva bientôt qu'elle se mit à la tête de toute +la littérature frondeuse et de toute la philosophie +sceptique de son temps. Le chef-d'œuvre de tous les +siècles, <i>Tartuffe</i>, il fut admiré, pour la première fois, +dans le salon de mademoiselle de l'Enclos. Ninon le +vit naître et grandir sous ses yeux; elle l'encouragea +<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> +de ses regards, comme elle encouragea les premiers +vers de Voltaire enfant; et même on rapporte, et c'est +Molière qui le raconte, que Ninon, à la première lecture +de <i>Tartuffe</i>, fut indignée à ce point, qu'elle traça +de verve un autre portrait de l'hypocrisie religieuse.</p> + +<p>«Il y avait, dit Molière (Molière lui-même!), en ce +portrait, une si grande quantité de traits fins et railleurs, +d'indignation moqueuse et spirituelle, que si +ma pièce n'eût pas été faite, je ne l'aurais jamais entreprise, +tant je me serais cru incapable de rien mettre +sur le théâtre, d'aussi parfait que ce Tartuffe de mademoiselle +de l'Enclos!»</p> + +<p>Et non-seulement Molière, mais tout ce qu'il y +avait de gens d'esprit dans ce siècle avec lui: La +Fontaine, Chapelle, Racine et Despréaux, le vieux +Corneille, le grand Condé, et quelques femmes d'un +grand nom, moins timorées que les autres... Ne les +citons pas, par respect pour leurs petites filles, qui +pourraient me lire, et qui se trouveraient maladroitement +compromises.</p> + +<p>Quand la reine Christine vint à Paris, elle voulut +voir mademoiselle de l'Enclos, comme une des plus +singulières merveilles de ce temps si fécond en merveilles. +La reine déchue trouva cette autre reine, en +tête-à-tête, je vous laisse à penser avec qui?... avec +le bon, le froid, le méthodique, le savant Huyghens; +ce brave homme, en l'honneur de sa passion, tira +de sa cervelle un quatrain presque aussi ridicule, +mais plus excusable que le fameux distique de Mallebranche +sur le <i>Beau Temps</i>.</p> + +<p>Toutes ces admirations de personnages si divers et +de caractères si opposés, et cette unanimité d'éloges +<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> +donnés à la singulière existence de cette fille galante +et philosophe, en ont fait un remarquable personnage, +qui n'avait jamais eu de modèle, et qui n'eut ensuite, +à mon sens, que d'insipides copies, dont, cent ans +plus tard, madame de Tencin fut encore la moins +mauvaise. Il est vrai, qu'avant Ninon, la France avait +possédé Marion Delorme; mais Marion Delorme, maîtresse +un instant du premier ministre, était (par la misère)! +son <i>espion</i>, autant que sa maîtresse, au contraire, +mademoiselle de l'Enclos, l'honnête homme, +est rayé du double emploi. Ninon, par elle-même et +toute seule, s'était faite ce qu'elle était, l'amie dévouée +et souvent utile de toutes les disgrâces, la protectrice +éclairée de tous les talents naissants. Elle +était la seule femme, à cette époque, osant bâiller +tout haut, en pleine académie, ce qui lui valut une +verte semonce du secrétaire perpétuel. Ceci dit, vous +concevrez très-bien que mademoiselle de l'Enclos ne +saurait se comparer à pas une de ses devancières. +Elle ne fut ni Phryné, ni Laïs, ni rien qui ressemblât +à ces courtisanes avares et charmantes, dont l'ancienne +Grèce a conservé le souvenir. Ninon ne ressemblait +guère à la belle Aspasie; à côté d'Aspasie +on pouvait toujours voir Périclès; à côté de Ninon +c'est à peine si l'on entrevoit Saint-Evremont, l'abbé +de Lattaignant ou l'abbé de Lafare, et autres grands +hommes, ou petits abbés, de même poids.</p> + +<p>Il y aurait bien encore une analogie à saisir entre +le salon de mademoiselle de l'Enclos et le salon plus +que littéraire de l'hôtel de Rambouillet; mais l'analogie +est chose fade, et, s'il vous plaît, sans tant +disserter, nous entrerons dans notre histoire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> +On était donc, je l'ai déjà dit, à la fin du repas, au +milieu de quelque intéressante conversation, comme +il s'en établit toujours entre gens d'esprit et de gaieté +qui ne songent qu'au moment présent, lorsqu'on vit +entrer dans la salle une belle personne qui n'était +nullement attendue. Sortir de son siége, sauter au +cou de la nouvelle arrivée, s'extasier, se récrier, se +lever de table, entraîner toute l'assemblée à sa suite +dans le salon, tout cela fut l'effet d'un instant pour +mademoiselle de l'Enclos. A la vivacité de ses empressements, +il était facile de voir qu'il s'agissait pour +Ninon, d'une amie, entre toutes, qu'elle n'avait pas +vue depuis longtemps. Et de fait, ce n'était rien +moins que mademoiselle d'Aubigné, la veuve de +Scarron, qui venait, à une heure indue pour elle, +visiter Ninon dans sa demeure, au moment où sa cour +était la plus nombreuse, bien assurée qu'elle était de +ne trouver en ce logis de la bienséance que des amis +qu'elle avait reçus autrefois à ses dîners de la rue +d'Enfer: aussi sa visite fut-elle un grave sujet de +mille saillies.</p> + +<p>«On la disait dévote! s'écria Chapelle en la revoyant; +mais j'ai toujours soutenu, que c'était une +affreuse calomnie!—C'était une véritable calomnie!» +répétèrent tous les convives. Alors, sans qu'on pût +remarquer l'embarras de la nouvelle arrivée, les plaisirs +de la soirée reprirent leur cours. On lut d'assez +bons vers et de la prose assez médiocre; on fit une +musique innocente sur un clavecin peu sonore. On +devisa de Bossuet, de Fénelon, de madame Guyon +et de Pascal; on ne dit pas un mot du roi, du ministre, +et de rien qui sentît la Bastille: à dix heures +<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> +frappantes, les visiteurs prirent congé des deux belles +amies. Mais, dans la foule, on ne put s'empêcher de +sourire en voyant le marquis de la Châtre, en poussant +un long soupir, baiser les belles mains de +Ninon, chez qui madame Scarron passait la nuit.</p> + +<p>C'était une coutume de ce temps-là de partager son +propre lit avec ses amis, et de ne pas souffrir qu'ils +en eussent d'autre, toutes les fois qu'on les recevait +sous son toit. C'est ainsi qu'autrefois, dans l'Orient, +une des conditions de l'hospitalité consistait à porter +le premier, à ses lèvres, la coupe offerte à son hôte. +Que cette habitude soit venue par suite de cruelles +défiances, elle est restée une trace ingénieuse et touchante +de l'hospitalité antique. De même on pourrait +croire que la coutume dont je parle, cette communauté +dans le repos, était peut-être, au dix-septième siècle, +un résultat des horribles trahisons de la Ligue ou de +la Fronde. L'histoire constate le fait, sans l'expliquer; +elle a pris soin de nous apprendre que c'était, à cette +époque, un témoignage d'amitié. D'ailleurs, mademoiselle +de l'Enclos et son amie étaient depuis longtemps +habituées à partager le même lit. Quoi d'étrange? +cette intimité de la nuit, favorisée par un +calme parfait, et par la lueur incertaine et vacillante +du <i>mortier</i> brûlant de l'âtre devait exciter grandement +les confidences et les aveux, que deux femmes +jeunes et belles ont à se faire, toutes les fois qu'elles +sont restées longtemps sans se voir.</p> + +<p>Ninon, mieux que toute autre, connaissait l'effet +puissant de ce clair obscur, et combien il favorise de +naïfs épanchements. Sans contredit, il était visible +que son amie, venant ainsi seule, à cette heure, au +<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> +milieu de son salon... une prude! avait quelques révélations +importantes à lui faire, et bien des conseils +à lui demander. Pourtant, à l'embarras de madame +Scarron, mademoiselle de Lenclos comprenait que +son secret ne lui échapperait pas sans peine... elle +fit semblant de n'en supposer aucun! Elle se contenta +de combler son amie de prévenances, de tendres +reproches, de bons conseils, et la belle affligée, +à ces douces paroles, retrouva toute sa confiance... +Il y avait longtemps que mademoiselle de l'Enclos +ignorait le destin d'une femme qu'elle aimait tendrement. +Elle ne savait donc rien, de bien précis sur la +vie de son amie.</p> + +<p>On lui avait dit seulement qu'après la mort de Paul +Scarron, son mari, sa veuve avait obtenu de la reine-mère, +et du roi, plus tard, une pension de mille écus +avec bien de la peine, et après bien des prières; +qu'ensuite, obéissante aux amours de madame de +Montespan, elle s'était vouée à l'éducation du jeune +duc du Maine, un des enfants de Louis XIV: plusieurs +bruits avaient même circulé sur la faveur à laquelle +la gouvernante était arrivée auprès du père de +son élève; mais il y avait dans ces bruits tant d'incohérence +et d'invraisemblance, que mademoiselle +de l'Enclos ne savait auquel entendre; aussi mourait-elle +d'envie d'être informée, une fois, à coup sûr.</p> + +<p>Mais quoi! la dame avait trop d'esprit pour procéder +par la méthode interrogative, la plus sotte des +méthodes, depuis qu'il y a des secrets sous le soleil; +Ninon savait trop bien la majesté d'un secret dans +lequel une femme est compromise, pour ne pas +apporter dans cet éclaircissement tout ce qu'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> +pouvait avoir d'indifférence et de froideur apparentes.</p> + +<p>Elle parla donc très-peu à son amie; après le premier +<i>bonsoir!</i> elle parut tout occupée des minutieux +apprêts de sa toilette de nuit. Ce fut avec la +même lenteur qu'elle se délivra de ses longues dentelles, +de ses paniers, du peu de rouge qu'elle mettait +alors pour obéir à la mode; peut-être même cette +charmante femme oublia le secret qu'elle allait découvrir, +en voyant sa taille encore si svelte et si bien +prise dégagée des larges et ridicules machines qui +en défiguraient les contours. En effet, pour une +femme à cette époque, il y avait le soir une heure +bien précieuse de simplicité et de grâce, pendant laquelle +elle pouvait se féliciter à loisir de la blancheur +de sa peau, de la souplesse de sa taille, de ses noirs +et longs cheveux, en un mot, de toutes les beautés +sans fard, qu'elle était obligée de déguiser pendant le +jour.</p> + +<p>De son côté, madame Scarron, sérieuse et méthodique, +défaisait avec lenteur les modestes atours de +la journée. On l'appelait <i>la dame aux beaux jupons</i>! +Il eut fallu dire la belle honteuse. Il y avait dans +son action quelque chose de la pudeur d'une jeune +fille dans le dortoir de son couvent; et pour un œil +exercé, il était visible, à la solennité de madame +Scarron, de s'apercevoir qu'elle avait été l'épouse +d'un homme <i>vieux</i> et impotent. A la fin pourtant les +deux amies furent prêtes à se mettre au lit; Ninon +s'y jeta la première, vive et légère comme toujours; +son amie avec tant de circonspection et de timidité +craintive, qu'on eût dit que le bon Scarron était ressuscité. +<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> +En même temps, se souvenant de ses longues +prières du soir, la belle veuve se mit à les répéter +tout bas, pendant que Ninon criait tout haut la seule +prière qu'elle eût su de sa vie: «Mon Dieu! faites +de moi, la femme que vous voudrez, pourvu que je +sois toujours un honnête homme.»</p> + +<p>Il n'y avait pas une heure que les deux belles amies +étaient couchées, feignant toutes les deux de dormir +profondément, et ne dormant l'une ni l'autre, lorsque +enfin la conversation commença à peu près comme +un conte des <i>Mille et une Nuits</i>.</p> + +<p>—Dormez-vous donc si profondément, ma chère +Ninon, et ne voulez-vous pas m'adresser une parole +de toute la nuit? murmura madame Scarron, avec un +son de voix timide, comme si en effet elle eût craint +de trahir le sommeil de son amie.</p> + +<p>—Je dors, répondit Ninon avec un de ces jolis +bâillements qu'elle avait mis à la mode; je dors, ma +belle amie; entre nous il me semble que la nuit n'est +faite que pour cela.</p> + +<p>—C'est qu'en vérité, ma chère, la chambre est +si remplie de parfums, et ces figures de Mignard +sont si belles, ce lit est si moelleux, que cette atmosphère +diabolique m'empêche absolument de +fermer l'œil; j'aimerais mieux causer ne pouvant pas +dormir.</p> + +<p>—Voici, ma chère d'Aubigné, un véritable propos +de janséniste. Eh! dites-moi donc, pourquoi la vie est +faite, s'il faut la passer sur un grabat? Puisque Mignard +fait de jolies peintures, pourquoi mademoiselle de +l'Enclos n'en parerait-elle pas sa chambre? Et s'il +plaît au cygne de se dépouiller tous les ans de son +<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> +duvet, pourquoi irais-je coucher sur la paille, comme +cette pauvre duchesse de la Vallière qui est morte +à la suite de ses austérités de carmélite?</p> + +<p>—Pauvre et malheureuse femme! Quel est le moment +de sa vie, ma chère Ninon, que vous lui envieriez, +si vous aviez à le choisir?</p> + +<p>—Moi, envier madame de la Vallière! s'écria +Ninon; ah! ma chère, vous me connaissez bien mal! +Pourtant, ajouta-t-elle après un moment de réflexion, +ce dut être un beau moment quand elle vit ce roi +jeune, amoureux, charmant qui tremblait en lui disant: +<i>Je vous aime, aimez-moi!</i></p> + +<p>—Oui, certes, ce dut être un beau moment, reprit +madame la belle veuve, et figurez-vous ce grand roi +mettant aux pieds de sa maîtresse tout ce qu'il avait +de gloire et de pouvoir? Voyez-vous, d'ici, madame +de la Vallière présidant aux conseils d'État, reine à +Versailles, protégeant les lettres et les arts, et jetant +partout la douce et salutaire influence de ses grâces +et de sa beauté.</p> + +<p>—Et vous-même, ajoutait mademoiselle de l'Enclos, +voyez donc, à votre tour, cette infortunée après +que cet amour s'est envolé! tout l'abandonne!</p> + +<p>«Elle appelle... on ne lui répond pas! Elle pleure... +on ne voit pas ses larmes! Elle prie... et sa prière est +repoussée! Ah! vraiment le digne sujet de notre +envie! Elle avait tout donné à ce prince ingrat; elle +lui avait sacrifié la vertu et l'honneur d'une demoiselle; +elle s'était mise à ne vivre que pour lui, par lui, +et tout d'un coup.... Pauvre femme! Hélas! Je la vois +encore prenant le voile. La chapelle était tendue en +noir. M. de Condom venait de prononcer un de ces +<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> +lugubres discours qui brillent du feu sombre de l'enfer. +Les beaux cheveux de la <i>sœur de la Miséricorde</i> +tombèrent impitoyablement sous le fatal ciseau, et de +tant de grâces, de beautés, il ne fut plus parlé qu'une +fois, pour nous dire que tout cela était mort, couché +sur la cendre, et dans toutes les austérités d'une vie +de pénitence et de repentir.</p> + +<p>—Heureusement, ajouta madame de Maintenon, +que le roi n'est plus tel qu'il était alors, volage, inconstant, +volontaire, uniquement occupé de plaisirs +et de fêtes; c'est aujourd'hui un homme austère, et +qui sera fidèle à qui prendra le soin de l'occuper, de +lui plaire et de l'intéresser.</p> + +<p>—Ce n'est plus le même homme, ah! oui! j'en +conviens, reprit Ninon; mais si son cœur est toujours +le cœur d'un égoïste, je ne vois pas en quoi le roi aurait +gagné à perdre les grâces de la jeunesse. Il est +moins jeune et moins beau, très-ennuyé, très-ennuyeux. +Certes, nous comprenons l'heureux amant +de madame de la Vallière, entouré de poésie et d'admiration; +mais, entre nous, ma chère, j'envie un peu +moins les amours de madame de Montespan.</p> + +<p>—Madame de Montespan! reprit la belle janséniste; +je vous assure, ma bonne amie, que madame +de Montespan est plutôt le fléau que l'amour de +Louis XIV; c'est une femme si emportée, si volontaire +et si violente... Le roi en a peur.</p> + +<p>—Eh! par mon saint patron, que voulez-vous donc +que fasse madame de Montespan des dernières heures +d'amour de ce roi, déjà plongé dans les horreurs de +l'âge mûr? N'est-ce déjà pas bien assez qu'elle lui +permette de l'aimer, faudra-t-il encore lui chanter +<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> +chaque matin un cantique d'actions de grâces! Non, +non, ma chère, il n'en doit pas être ainsi. Louis +est un grand roi, j'en conviens; mais, nous autres +femmes, n'avons-nous pas aussi notre royauté? Dès +que nous sommes aimées, ceux qui nous aiment, +sont égaux devant nous. En vérité, je ne vous comprends +pas de blâmer, comme vous faites, cette belle +et superbe madame de Montespan, la seule des maîtresses +du roi qui ait compris et défendu sa propre +dignité. Pour moi qui vous parle, si le roi m'aimait, +ce serait tant pis pour lui, je ne me conduirais pas +autrement que madame de Montespan.</p> + +<p>—Pourtant, je vous dirai entre nous, ma chère, +que le roi ne veut plus d'elle, et que cette haute +faveur où vous la voyez, n'est que le commencement +d'une interminable disgrâce.</p> + +<p>—Une disgrâce, ah oui! la disgrâce sera toute +pour le roi: que voulez-vous que madame de Montespan +y perde? Elle changera ce maître ennuyé et +lassé de tout, contre un amant beau, jeune et tendre, +amoureux! Pardieu! perdre un roi qui s'ennuie, et +gagner un amoureux qui nous enchante, je ferais +ce marché-là tous les jours!... Mais, si madame de +Montespan s'en va, quelle est la malheureuse qui la +remplace?</p> + +<p>Il y avait dans ce mot: <i>La malheureuse!</i> un accent +si pitoyable, que madame Scarron revit soudain toutes +ses injustices! madame de Montespan, qu'elle supplantait +aujourd'hui, avait commencé sa fortune, elle +l'avait tirée de la misère, elle l'avait présentée au +roi, l'avait défendue contre les répugnances de Sa +Majesté, lui avait confié l'éducation de ses enfants, +<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> +et tant d'autres souvenirs que le remords attire, en +si grand nombre, en un cœur coupable d'une méchante +action!</p> + +<p>A la fin, reprenant la parole, et les yeux baissés:</p> + +<p>—Cette malheureuse, c'est moi, ma chère, et voilà +le secret qui me pesait sur le cœur.</p> + +<p>—Ah! malheureuse, est-ce bien possible? Est-ce +vrai? Vous-même! Un établissement si dangereux! +Quoi donc, entourée à ce point de considération et de +respect, renoncer à votre gloire! Perdre ainsi le goût +du combat au milieu de la journée, et pour qui? pour +un maître sans pitié... Mademoiselle de la Vallière +et mademoiselle de Fontanges! madame de Montespan! +En vérité, je croyais mademoiselle d'Aubigné +plus dédaigneuse et plus fière que cela!</p> + +<p>—Mademoiselle d'Aubigné, reprit madame Scarron, +ne sera la maîtresse de personne; elle sera, si +elle y consent, l'épouse du roi!</p> + +<p>—S'il vous épouse, reprit mademoiselle de l'Enclos +sans paraître étonnée, hélas! vous voilà encore +une fois à la merci d'un mari qui ne vaudra pas ce +beau mariage, et plaise au ciel que Votre Majesté +ne regrette un jour le bonhomme Scarron.</p> + +<p>—Scarron! voilà un nom que le roi ne veut déjà +plus entendre, on m'appelle à Versailles, madame +de Maintenon.</p> + +<p>—A la bonne heure, madame; mais il n'est pas +moins vrai que vos années les plus heureuses se sont +passées chez Paul Scarron. C'était un pauvre diable, +il est vrai, mais jovial, amoureux, ne songeant qu'à +plaire, et à faire des contes. Quoi donc! parce qu'on +veut le dépouiller de son nom dans votre personne, +<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> +ne vous souvient-il plus que c'est pourtant lui qui +vous a mise au monde? Ah! pauvre couronnée, si +vous faites cette insigne folie, plus d'une fois dans le +<i>Salon de la Reine</i>, aurez-vous le vif regret de cette +longue salle tapissée de livres où notre ami Scarron +nous donnait de si mauvais, mais de si gais soupers, +suppléant souvent au rôti qui manquait, par une de +ces bonnes histoires que sa belle épouse racontait si +bien.</p> + +<p>—De grâce, assez de souvenirs, disait madame +Scarron les mains jointes! laissons le passé, contemplons +l'avenir. Le roi, Versailles, la royauté... y +songez-vous?</p> + +<p>—Eh! c'est justement parce que j'y songe que je +vous trouve malheureuse. N'avez-vous donc pas vu +Versailles, depuis que le roi n'y donne plus de fêtes? +Versailles est le lieu du monde le plus triste. Ils vieillissent! +Ils tournent à la dévotion. Dans cette ville +si belle et si froide, dans ces palais superbes, où la +solitude et le silence ont établi leurs tabernacles, +l'ennui a choisi son séjour. A peine ces allées, si bien +tenues, sont-elles traversées par quelques antiques +courtisans, ou quelques femmes sur le retour. C'en est +fait! le grand règne du roi est passé. Le peuple entier +commence à se trouver pauvre; il déteste les dragonnades +de Louvois; il s'inquiète; il a hué naguère un +long prologue d'opéra, où le roi était métamorphosé +en soleil. Quant au roi lui-même, je ne vois en lui que +ce qu'il est réellement, un pauvre sire timoré et +tremblant pour l'avenir; un corps vieilli, un cœur +blasé par le souvenir perpétuel de sa majesté toute +puissante. Hélas! de bonne foi, Versailles est un +<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> +désert, le roi est un fantôme! On vieillit si vite et si +cruellement sur ces hauteurs! Pensez-y, ô digne fille +de ces vaillants d'Aubigné, coureurs d'aventures! +Par grâce, par pitié pour vos aïeux, n'allez pas vous +mêler, de gaieté de cœur, à toutes les vieillesses de +notre siècle; il a passé avec une effrayante rapidité. +Ce grand siècle, affaire d'un instant: un grand bruit +tout d'un coup suivi d'un morne silence. Turenne est +dans la retraite, le grand Condé soupe chez lui, ou +se promène à Chantilly; Despréaux, jadis si méchant, +fait une épître à son jardinier; le bon La Fontaine +s'amuse à des cantiques et vient d'écrire une satire; +Racine, depuis la chute de sa <i>Phèdre</i> et le succès +de Pradon, s'est retiré dans sa tente: il n'y a plus +qu'un nommé La Bruyère, que je ne connais pas, que +personne ne connaît, dont le livre occupe encore la +ville et la cour. Nous sommes des arbrisseaux grandis +dans une serre chaude; restons à notre place, et +n'allons pas, à nos derniers jours, nous mêler aux +vieilles intrigues de ce satrape d'Asie à l'heure où +nous avons sauvé du grand déluge notre esprit, notre +beauté, l'amitié, l'amour, les plaisirs de la poésie et +les bons mots. O reine de beauté! si vous voulez régner, +c'est si facile! D'un seul mot, le vrai monde +est à vos pieds.</p> + +<p>Et madame Scarron semblant peu convaincue.—Écoutez-moi, +s'écriait mademoiselle de l'Enclos en +se levant sur son séant, écoutez un aveu que je ne +ferais pas à vous-même, s'il ne s'agissait de vous +sauver. J'étais la fille d'un pauvre musicien, et j'avais +à peine quinze ans, une matinée d'hiver, mon père +et moi nous vîmes entrer dans notre humble demeure +<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> +le favori, l'émissaire, le confesseur du terrible cardinal +de Richelieu. Le Père Joseph venait me chercher +de la part de son Éminence, et mon père en +tremblant m'ordonna de le suivre.... Je le suivis sans +crainte... Au fait, le cardinal était si vieux, j'étais +si jeune, que n'eût été ma répugnance de donner +la main à cet affreux capucin, je me serais fait de +cette visite une partie de plaisir. A la fin, nous arrivâmes +au Palais-Cardinal. Je traversai une haie de +gardes et de mousquetaires, et tout à coup, dans +une vaste salle, et vis-à-vis une large table où il <i>travaillait</i>, +j'aperçus Richelieu, et je me trouvai tête à +tête avec ce <i>maître</i>! Épargnez-moi la douleur de raconter +le sang-froid d'un homme, immolant à son +plaisir d'un instant une innocente créature qu'il ne +devait plus revoir. Pourtant cet homme était bien une +façon de Louis XIV; mais, de cet instant, me voyant +si misérablement flétrie, je jurai de ne pas appartenir +à un époux, je jurai une haine immortelle aux +misérables qui vont, cherchant au sein des plus honnêtes +familles de quoi amuser leurs dernières années +de débauche; et jamais, sans un serrement de cœur, +je n'ai vu tant de malheureuses qui, séduites par je +ne sais quel aspect de grandeur ou de fortune, ont +été perdre leur vie en un misérable esclavage!... Elles +pouvaient être heureuses et libres... en disant: <i>non!</i></p> + +<p>Tel fut le récit de mademoiselle de Lenclos. Il y +avait dans son discours une émotion vraie et douloureuse +à ce point que madame Scarron, touchée +de tant d'amitié, se prit à pleurer.</p> + +<p>Bientôt, fatiguées de tant de secousses, elles s'endormirent; +et le matin elles se séparèrent ayant +<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> +dormi et pleuré ensemble, pour la dernière fois. Vous +savez ce que devint l'illustre veuve, et comment, pendant +quinze ans, elle fut, après le père Lachaise, la +personne que le roi aima le mieux; vous savez ce que +fit Ninon de l'Enclos, le jour de son soixante-dixième +anniversaire, avec le jeune et frais abbé de Châteauneuf....</p> + +<p>C'est à vous à nous dire quelle fut la plus heureuse +et la plus sage de ces deux femmes... Celle-ci, +abandonnée à toutes les passions de la vie; celle-là, +résignée et patiente aux sommets fabuleux des plus +fabuleuses grandeurs!</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span></p> + +<h2>LA VILLE DE SAINT-ÉTIENNE</h2> + +<p class="center"><b>—1828—</b></p> + +<p class="p2">Si l'on vous disait sérieusement: il existe à cent +lieues de la Chaussée-d'Antin une ville de forgerons +et de charbonniers presqu'aussi riche que la ville de +Paris, entourée (et voilà fête) de bruit, de fumée et +d'une poussière éternelle, une ville étrange, hors du +monde et de tous les mondes connus, qui n'entend +parler que de loin en loin, de nos plaisirs de chaque +jour, de Rossini et de mademoiselle Mars. La cité des +renoncements, qui ne ferait aucune différence entre +M. Albert et mademoiselle Taglioni! Elle en est restée +à M. Delille pour la poésie, à Lachaussée pour le +drame, à M. de la Harpe pour la critique. Elle a +foi dans les poëmes de Baour-Lormian, dans les bergères +de Ducray-Duminil; elle se passe, et volontiers, +de bibliothèque et de spectacle; à peine on y +<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> +trouverait, par hasard, un bon tableau; ville immense, +dont huit gendarmes font toute la force +armée, et qui n'a pour se distraire ni les assises, ni la +cour d'un préfet, ni académie à églantine d'argent, ni +société d'harmonie, en un mot, rien de ce qui fait le +charme et le délassement d'une honnête et paisible +aggrégation d'honnêtes bourgeois; mais en revanche +elle a du fer, du charbon, de la soie et des fusils, +des bêches, des faux, des couteaux; la lave ardente +qui tombe à grands flots dans la fournaise, et de l'or +comme en un conte des <i>Mille et une Nuits</i>.</p> + +<p>Si quelque voyageur encore ému de ce drame +étrange, et le visage couvert de cette suie huileuse, +qui remplace ici les parfums de l'été et les fleurs du +tilleul aux derniers jours de l'automne, venait vous +dire: «En fait de bien-être, d'activité d'industrie, +d'économie sévère et de passions comprimées, vous +n'avez rien lu de pareil dans les lois de Lycurgue;» +s'il ajoute en s'inclinant, «que dans ces lieux, à demi +sauvages, le couvre-feu se sonne à huit heures du soir, +au moment où le frais commence, et que le travail +arrive à quatre heures du matin, au moment où le +sommeil est charmant;» alors, sans doute, ô mortel +aimé des dieux...</p> + +<p>Vous regarderiez si votre habit est encore assez +neuf, et, prenant congé de vos livres, de vos plaisirs, +de vos fêtes de chaque soir, vous monteriez en diligence, +à moins que vous ne préfériez l'isolement de +la chaise de poste et le pavé brûlé... et brûlant.</p> + +<p>Pour bien faire, il faut arriver à Saint-Étienne un +beau soir, aux rayons couchants du soleil, quand +l'astre éblouissant jette un dernier éclat sur le dôme +<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> +d'épaisse fumée, éternel <i>couvre-chef</i> de l'antre où le +Cyclope accomplit sa tâche à grand bruit. Saint-Étienne +est englouti dans une vallée profonde et +triste; autant que Rome elle est la ville aux sept +collines. Au fond de ses montagnes sans verdure et +sans ombrage, et s'étendant, çà et là au hasard, elle +s'inquiète assez peu d'obéir aux lois de la symétrie, +aux exigences du paysage, à la chanson du psalmiste: +«Je suis noire et je suis belle!» <i>Nigra sum +sed formosa!</i> La ville est un chaos. L'entrée est une +caverne; il faut entrer par la rue de Lyon, comme +on tomberait dans un précipice. Allons, courage, et +parcourez cette rue étroite et bruyante, encombrée +d'un peuple en guenilles, au visage noir, aux dents +blanches: entrez par cette horrible rue, à sept +heures du soir, et vous aurez perdu en dix minutes +tout ce que le souvenir de nos villes de France peut +avoir d'élégance. Un voyageur qui a traversé Nevers, +la ville où mourut Vertvert, qui a contemplé ces +rues proprettes, ces jolies maisons en terre vernie, +et s'est arrêté sous ces fenêtres complaisantes, où +se montre en négligé du matin quelque dame curieuse: +oh! dit-il, le désagréable contraste: entrer +à Saint- Étienne, le soir, par la rue de Lyon.</p> + +<p>A cette heure, en effet, cinq cents forges bruyantes +sont en mouvement, non pas une forge parisienne +avec son petit feu, son soufflet de salon et son enclume +portative, mais un immense fourneau, un +brasier brûlant comme pour les armes d'Achille; +un soufflet qui fatigue un homme, une enclume à +tuer Polyphème, et, pour chaque enclume, trois +grands forgerons, autant de femmes échevelées, travaillant +<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span> +le fer comme une simple dentelle. Ajoutez +un tas de petits forgerons, abrités par le toit de +chaume qui s'avance dans la rue, l'éclat de la +flamme, l'âcre odeur du soufre en fusion, le bruit +du fer, l'étincelle qui vole et la scie au cri dur, les +chars qui se heurtent, l'aboiement des chiens, les +chansons des hommes, les jurements des femmes; +une avalanche à tout briser de bruits, de cris, de +hurlements, de clameurs! Vous marchez une heure +au milieu de ce fracas terrible. Simples villes de +l'Orient, où donc êtes-vous! fraîches fontaines, palmiers, +natte hospitalière de la nuit, et vos contes sans +fin, quand le voyageur enchanté s'endort, écoutant +le deuxième kalender?</p> + +<p>Vous arriverez enfin dans une place isolée et noire, +coupée en deux par un corps de garde, où la sentinelle +est endormie. Ici viennent mourir les lueurs de la +flamme et le bruit de l'enclume. A Saint-Étienne il +n'y a pas de profession de hasard comme à Paris; pas +de ces vagabonds officieux, toujours prêts à vous servir; +à huit heures du soir, vous auriez peine à trouver quelqu'un +sur la place pour vous indiquer l'auberge assez +semblable aux hôtelleries de la cité, du temps de la +Ligue.</p> + +<p>On entre en traversant la cuisine, on passe devant +le tourne-broche chargé de viandes; on traverse +une petite cour pleine de fumier, on monte un escalier +de bois; on se jette sur un lit à fleurs gothiques, +et l'on dort, si l'on peut... A minuit va commencer le +commerce de la ville. A cette heure fatale, consacrée +encore en telle ville de l'Allemagne aux apparitions et +aux fantômes, vous entendez tout à coup, un grand +<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span> +bruit de chariots roulant avec un bruit de tonnerre. +On se croirait aux environs de l'Opéra, quand le père +Nourrit donnait la réplique à madame Branchu.</p> + +<p>Voilà l'heure où la ville de houille envoie à tout +l'univers le produit de son travail: les ballots sont +préparés, les fourgons sont chargés, la nuit est +épaisse, holà! tout s'ébranle. On adresse à Paris +les brillantes soieries; les petits couteaux et les socs +de charrue à l'Amérique; l'Angleterre réclame l'acier +travaillé, qu'elle nous renvoie avec son poinçon; +l'Allemagne achète des fleurets, qu'elle nous revendra, +plus tard sous ce titre: <i>sollingen</i>. Une ville surprise +par l'assaut est moins active et moins agitée +avec plus de bruits et de soubresauts; seulement personne +dans les rues, que des charretiers; aux fenêtres, +personne! Tout est mystère en ces envois: +c'est à qui cachera le mieux le nombre de ses commissions, +l'adresse de ses commettants, l'importance +de ses marchandises; on s'épie, on se surveille, la +rivalité retient son souffle, en grande terreur de se +trahir.</p> + +<p>Un peu plus tard, au grand jour, tous ces marchands +qui ont exploité des millions dans la nuit, qui +se sont cachés l'un de l'autre avec autant de soin +que s'ils eussent commis une mauvaise action, se +saluent comme de francs amis, se plaignant entre +eux de la dureté des temps, de la rareté de l'or, de +leurs magasins qui regorgent de marchandises. Honnête +mensonge! et pas un de ces grands négociants +n'y est trompé.</p> + +<p>Et le lendemain au réveil, si vous avez pu dormir, +après avoir fait cette longue et minutieuse toilette +<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span> +du matin à laquelle tout bon Parisien ne renonce jamais, +je vous avertis que vous venez de vous rendre +ridicule dans toute la ville, si le présent jour n'est +pas un dimanche. Vous sortez, vous visitez la ville... +Ah! l'assemblage étrange!... des ruines et des palais, +un hôtel, massif comme un hôtel vénitien qui serait +sans grâce, à côté d'une échoppe; une maison basse +en pierres de taille, et six étages qui menacent ruine! +O misère! ô fortune!... Imaginez la rue Saint-Jacques +avec son peuple équivoque et pauvre, traversant subitement +la rue Royale et sa somptueuse élégance!</p> + +<p>Tout est confondu dans la ville aux sept collines; +luxe, indigence, hasard. Là surtout, le hasard est +un grand dieu. Là surtout, vous regrettez le Paris +libre et cette vie aux mille aspects si divers, qui +se répand de toutes parts. La moindre action de +ce peuple noir et grand, ami des choses bien faites, +s'opère sous l'empire de l'ordre. On agit, à Saint-Étienne, +comme en vaste caserne, à la baguette du +tambour-major: une armée en bataille, n'a pas plus +de précision.</p> + +<p>Hier, vous êtes entré dans la ville au bruit méthodique +de trente mille marteaux, retombant en cadence +sur quinze mille enclumes; vous vous êtes endormi +au bruit de douze cents chariots, expédiant des ballots +à tous les grands chemins du monde connu, et voici, +ce matin, que vous retrouvez le même ordre, et +la même précision. Portez... fardeaux! fabriquez, +armes! montez, fusils! aiguisez, baïonnettes!... et +feu partout!</p> + +<p>Voici le matin, le bruyant matin! une armée de +jeunes filles rondes, ramassées, rebondies, au teint +<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> +animé, aux larges mains, aux jambes solides, va se +rendre à l'ouvrage au pas accéléré d'un bataillon. Ce +sont les ouvrières de la ville; à peine au monde, +chose rare pour de pauvres filles! les filles de Saint-Étienne +ont un métier certain; elles font des rubans, +elles font des lacets, elles travaillent la soie; à leurs +mains vaillantes, sont confiés ces fils plus précieux +que l'or, dont les tissus sont destinés à des reines. A +Saint-Étienne, véritable république pour l'orgueil, il +n'y a pas une servante, et pas une grisette... il y a +<i>l'ouvrière</i>!</p> + +<p>La grisette parisienne, jeune et vive, accorte, est +inconnue en ces domaines du travail sérieux. Déjà +pour une certaine partie de citoyens, la fille attachée +à la soie est une artisanne du second ordre; +il y a dans la ville, tel vieux Stéphanois qui coudoiera +avec mépris l'<i>ourdisseuse</i> la plus fraîche et la +plus jolie; un pareil homme, au fils qui doit hériter +de son enclume, recommande quelque grande ouvrière, +habile à tracer une lime, habile à manier le +fer, qui va se pencher, hardiment, sous une meule +d'usine, et vous aiguisera trois cent haches en un +jour, sauf à se briser le crâne sous l'énorme meule +qui l'entraîne, et la jette au gouffre silencieux.</p> + +<p>O la ville étrange! Le poëte, pour se faire pardonner +ses cyclopes, leur a donné la poésie: qui +de nous n'a souvent chanté cette idylle de Théocrite, +quand le farouche pasteur, assis sur le bord de la +mer, prend son chalumeau, et propose à la folâtre et +blanche Galatée de crever son œil unique? A Saint-Étienne, +cyclope sans flûte et sans Galatée, antique +refuge de forgerons aux mœurs rudes et sauvages, +<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span> +plus d'une fois on a tenté d'adoucir les mœurs de +cette immense usine en lui donnant un travail plus +facile et plus doux. Vains efforts! on n'a fait que +ravir à la cité sans repos le peu de verdure qu'elle +avait conservé.</p> + +<p>Quand j'étais un jeune écolier stéphanois, rêvant +aux paysages de Virgile, en plein jardin de racines +grecques, récitant aux rochers:</p> + +<p class="poem"><i>Stephan</i>: couronne; Étienne en vient!</p> + +<p>il n'y avait dans la ville que deux endroits où l'écolier +pût lire à son aise <i>les passions du jeune Werther</i>, ou +bâtir son premier roman d'amour: c'était Valbenoite +et Monteau. Valbenoite était alors un vallon +solitaire, avec de grands arbres, un grand jardin +de trente perches, dans lequel j'ai vu le premier +paon de ma vie, comme une merveille inconnue à +la civilisation que j'habitais. J'entends encore les +oiseaux de Valbenoite et le bruit du moulin, je vois +encore les linges de la blanchisserie de Jeanneton, +étendus triomphants au soleil. Splendeurs d'un arpent +oublié par la houille, et négligé par l'enclume! +Hélas! je n'avais pas vingt ans que l'<i>oasis</i> avait disparu. +Ils ont abattu la forêt de six arbres, pour y +établir des machines à lacets; du simple et paisible +moulin, ils ont fait une usine; il n'y a pas jusqu'à +Jeanneton, ma bonne nourrice, qui ne soit devenue +une riche dame, en cédant à l'industrie une cabane +que mon père lui avait donnée! Et le beau paon? Le +pauvre oiseau, malgré son brillant plumage, a été +<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> +sacrifié, ainsi que le jardin, à des produits chimiques. +Le moyen à présent d'aller à Valbenoite lire son +Werther! Quant à Monteau, adieu les prairies et les +collines qui nous abritaient de leur silence! Ah! Monteau, +te voilà forge, et haut-fourneau! et madame +de Pompadour y peut chanter sa chanson:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Nous n'irons plus au bois,</p> +<p>Les lauriers sont coupés.</p> +</div></div> + +<p>Pour la première fois j'ai regretté, en parlant de Saint-Étienne, de +ne pas savoir un mot de cette science toute nouvelle qu'on appelle +statistique; M. Charles Dupin l'a inventée à son profit! La +statistique et l'économie politique me paraissant, après les cols en +papier et les cannes à fauteuils, les deux plus belles inventions de +notre époque. Écrivez donc, sans savoir un chiffre, sur une ville où +tout est commerce!... et deux et deux sont huit et quatre sont cent.</p> + +<p>Ah! la belle page, si j'avais écrit l'histoire d'un seul <i>eustache</i>! +Un eustache est un couteau sans ressort, à manche de bois, noirci au +feu, orné d'un trou à l'extrémité, pour y passer une ficelle: cet +instrument, après avoir passé par dix-huit mains différentes, revient +à trois liards, et se vend deux sous, du collége Louis le Grand, à +Chandernagor. «Ce que j'ai le plus admiré en France, disait Fox, en +1802, ce sont les eustaches de Saint-Étienne.» Cependant, en 1802, +c'était une assez belle époque de gloire militaire, sans compter que, +pour la gloire littéraire, nous en étions <span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> aux comédies de M. +Collin d'Harleville, à la tragédie de M. Luce de Lancival... aux bons +mots de Brunet.</p> + +<p>Que j'aimerais aussi à savoir comment se fait un +fusil à Saint-Étienne! Ce n'est pas faute, croyez-moi, +d'avoir vu la fabrique, d'avoir joué, jeune enfant, dans +l'atelier de Stellein, ce bon et infatigable Stellein, +qui a fait tant de belles choses dans sa vie! Un ouvrier +prend à la fois trente ou quarante lames de fer, +réunies et pétries ensemble; il réduit toutes ces +lames, réunies en une seule et même lame! Vous +diriez d'un simple argile, tant l'ouvrier est le maître +de sa matière: il tord, il tourne, il alonge, il raccourcit, +il imprègne son dessin dans le double-canon, +sur le canon.</p> + +<p>Et tantôt, vous aurez un simple fusil de guerre, +une de ces armes terribles dans les mains des soldats +d'Austerlitz.</p> + +<p>Tantôt, chasseur! voici ton fusil de chasse, arme +légère et rapide. Encore un effort; appelez à votre +aide le ciseau de Dumarest et de Dupré, vous aurez la +plus belle arme du monde, digne du pacha d'Égypte, +une de ces armes brillantes, parsemées d'argent et +d'or, qu'on ne peut échanger raisonnablement que +contre la maîtresse du Klephte:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i8">C'est un Klephte à l'œil noir</p> +<p>Qui l'a prise, et qui n'a rien donné pour l'avoir.</p> +</div></div> + +<p>Si je continue ainsi, adieu ma statistique! Cependant, +à côté de ces foudres de guerre, si solides et si +vite faits: fusils, pistolets, baïonnettes; à côté du +<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> +fusil de luxe qui demande une année; à côté de l'enceinte +où toutes ces armes sont essayées avec un +fracas épouvantable, à triple charge; à côté de tout +ce peuple dont chacun a sa tâche, à celui-ci une vis, +à celui-là un <i>chien</i>, à celui-là une platine, à celui-là +le bois sculpté, à l'autre la ciselure, et tant d'autres +détails bien distincts, qui font de chaque détail autant +de métiers différents, vous trouvez tout à coup de +grandes enceintes isolées et tristes. Figurez-vous je +ne sais combien de métiers réunis, des courroies attachées +à des centaines de rouages de fer, faisant +tourner des milliers de dévidoirs. En ces grandes +usines, le fil et la soie reçoivent leur mouvement de +la vapeur, se croisent et se mêlent dans tous les sens, +çà et là, faisant jaillir mille dessins rapides et variés; +et quand, par hasard, un seul fil se brise, aussitôt le +lacet auquel il appartient, s'isole de tous les autres: +immobile, il attend qu'on le remette en rapport avec +le mouvement qu'il a perdu, pendant que les autres +lacets vont toujours.</p> + +<p>En effet, ce n'est pas une seule machine, mais ce +sont là autant de machines qu'il y a de lacets, ou de +dentelles, ou de tulles, car on fait de tout à Saint-Étienne, +et par tous les moyens: par un courant +d'eau, par la vapeur, par les bras des hommes, souvent +même par le simple mouvement d'un pauvre +cheval aveugle attaché à la roue. Il y a telle maigre +haquenée, à Saint-Étienne, qui a gagné plus d'argent +à son maître que les brillants coursiers de lord +Seymour, dans les courses du Champ-de-Mars.</p> + +<p>On a beaucoup parlé jadis de la Hollande, aux marais +fangeux, et de ses richesses à payer l'Angleterre. +<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> +Manchester est aujourd'hui proclamée une seconde +Amsterdam, par l'importance de ses produits et son +commerce... eh bien, je ne crois pas que le flegme +hollandais ou l'activité anglaise soient plus dignes +de l'attention du monde que l'industrieuse patience +de l'homme de Saint-Étienne, et son acharnement +à utiliser la moindre parcelle de cette terre de charbon... +du mot grec <i>karbo, je brûle</i>, dont on a fait +<i>escarboucle</i>! Il existe encore aujourd'hui dans la ville +un honnête fabricant, aussi riche qu'une cantatrice +italienne; il avait lu, dans son enfance, <i>les Géorgiques</i> +et traduit le père Rapin, et ces deux lectures +lui avaient laissé je ne sais quel goût champêtre qui +l'a forcé à avoir une maison de campagne, une <i>villa</i>, +avec des ombrages et des ruisseaux murmurants.</p> + +<p>Que disons-nous? le <i>hoc in votis</i>, est encore écrit +en grosses lettres, sur la porte d'entrée, à la grande +admiration des passants! Le digne homme avait pris +en amitié ma jeunesse, parce que je comprenais ses +citations latines, et qu'en se promenant avec moi, +sous les tilleuls rabougris de la grande route, il pouvait +revenir sur les souvenirs poétiques de sa jeunesse +et sur les plaisirs innocents de <i>prædium rusticum</i>. +«Je veux vous y conduire, me dit-il un jour; +vous verrez mon bosquet, ma naïade, ma <i>ruine</i>, car +j'ai aussi une ruine: c'est un délicieux séjour.» Nous +partîmes, le lendemain, pour ce séjour délicieux.</p> + +<p>La maison était plantée sur un sommet élevé, +et bâtie en hôtel du faubourg Saint-Germain. Pour +avenues (les belles et riches avenues de vieux arbres +que la fournaise a dévorées!) ils avaient construit +une longue cheminée de pompe à feu, dont l'épaisse +<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> +fumée jetait une odeur de soufre insupportable; +tandis que la machine, en dehors du puits, faisait +jaillir des torrents d'une eau noirâtre qui formait +une boue infecte autour de l'habitation. «Voilà +mon donjon! me dit l'honnête négociant, en me +montrant la cheminée; voilà mon fossé féodal! A mon +sens, j'aurais été bien niais de perdre cent bonnes +perches de terrain, dans lesquelles je puis trouver +une mine d'or.» Disant cela, nous entrâmes dans la +maison.</p> + +<p>C'était une maison semblable à toutes les maisons +de la ville enfumée: un carreau d'argile, sans tapis; +des meubles en noyer noirci par la fumée; un feu de +tourbe à chaque appartement; pas un tableau, pas +une gravure, à peine un livre; une huche; un garde-manger, +du linge étendu dans le salon. «Et le jardin? +dis-je à mon hôte.—Le jardin?... Le voilà!...» +Une ruine!</p> + +<p>Cette ruine était un four à chaux: encore un gouffre +de fumée et d'infectes vapeurs, au milieu d'herbes +desséchées, en présence d'une plate-bande de tulipes +dont la tête était tristement penchée, faute de pluie. +Je n'ai jamais vu de ronces pareilles; cette brique +rougeâtre au milieu de ces fleurs fanées, était d'un +effet désolant. «Venez plus loin, me dit le propriétaire +de ce beau lieu; venez contempler tout mon +domaine, vous rafraîchir dans mon bosquet, et vous +reposer dans mon parc...» Parc et bosquet, six pieds +de long. En avançant, j'entendis un bruit d'eau mêlé +à de rauques harmonies qu'il était impossible de reconnaître. +Ici, mon homme était triomphant. Le Nôtre +et La Quintinie étaient dépassés par son génie. Il avait +<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span> +trouvé le moyen d'établir là, au fond de son bosquet, +dans la rivière, une scie à scier du marbre. La machine +allait toujours avec son craquement en faux-bourdon +à vous rendre possédé.</p> + +<p>Il me fallut passer cinq heures dans cette mortelle +habitation; et le soir, à l'heure ordinaire du coucher, +à huit heures, quand je pus monter dans ma chambre, +à la lueur d'une chandelle fétide (on ne brûle pas +autre chose à Saint-Étienne), j'aperçus dans la plaine +mille feux épars, des montagnes de tourbe enflammée; +il s'agit seulement de faire perdre à la houille +son odeur sulfurique et tout ce qu'elle a de malfaisant, +au grand avantage des <i>villas</i> d'alentour. En +général, on tourmente le charbon de toutes les manières, +dans ces douces campagnes. Ils sont parvenus +à le changer en fer, à force de fourneaux enflammés, +de rouages mouvants: la terre en tremble. La +maison de mon hôte, aux neiges près, pouvait passer +pour une habitation du Vésuve, à l'heure où le volcan +jette au loin, la flamme et la cendre! Et le lendemain, +quand je m'éveillai au chant du coq (le coq +chante, en cette terre désolée), je retrouvai de mon +premier regard, l'épaisse fumée de la pompe à feu, +l'infecte fumée du four à chaux, la noire fumée du +charbon purifié; j'entendis les cris aigus de la scie... +et tout là-bas, dans le lointain, à côté d'une fabrique +de tuiles, je découvris... le chemin de fer!</p> + +<p>Ce chemin de fer, le premier qui ait été construit +dans le royaume de France, est une des merveilles +du monde<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Le pont sous la Tamise serait même +<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> +achevé que le chemin de fer de Saint-Étienne resterait +une merveille. Il ne s'agit pourtant que de deux +bandes de fer placées à quelques pieds l'une de +l'autre, et se prolongeant sur une chaussée pratiquée +pour les recevoir; mais ces deux lignes de fer parcourent, +avec la rapidité de l'éclair, quarante lieues +de poste; elles traversent trois montagnes; elles uniront +bientôt le Rhône et la Loire, deux chemins qui +marchent; elles feront de Saint-Étienne un entrepôt +universel. Dans ces deux lignes de fer est contenu +l'avenir de la cité! Par le chemin de fer, la France +n'aura plus rien à envier à l'Angleterre; nous lui +sommes supérieurs par la simplicité des moyens; +c'est une gloire dont les nations de l'Amérique se +sont avisées les premières, et qui nous eût été bien +utile à nous autres peuples fastueux et imprévoyants +de l'Europe, qui commençons des ouvrages pour +l'éternité, et qui ne les finissons jamais!</p> + +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ceci était écrit en 1828!!!</p> +</div> + +<p>Mais ces merveilles du feu et du fer sont une étude +fatigante; un voyage au bord du Rhin, au fond de +l'Allemagne, je n'ai pas dit dans les montagnes de la +Suisse, un voyage d'une année aux pyramides, serait +beaucoup moins pénible au voyageur que huit jours +d'étude à Saint-Étienne; quand vous auriez vu tout +le sol, et toutes les merveilles que le soleil éclaire, +vous n'auriez encore vu que la moitié de la ville. Une +cité souterraine envahit à chaque instant cette patrie +des mineurs; ce Saint-Étienne souterrain est le vrai +Saint-Étienne. Ici, la fortune et les trésors de la cité +des vivants.</p> + +<p>Voulez-vous connaître Saint-Étienne à vol d'oiseau! +grimpez sur la montagne. Au sommet de ce puits qui +<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> +se prolonge dans les entrailles de la terre, un mauvais +tonneau encore infecté du vin du crû est attaché à +une méchante ficelle; entrez dans ce tonneau, asseyez-vous +sur les bords; vous aurez pour contre-poids un +homme noir armé d'une lampe de fer aussi grossière, +aussi terne que s'il n'y avait pas un forgeron dans la +ville; il n'y a de pareilles lampes que dans les mines +de Saint-Étienne ou dans les romans de Walter Scott. +Ces mines s'étendent sous toute la ville: toute la ville +dépend de ces mines; elles fournissent du charbon +aux deux tiers de la France, et la fournirait pendant +des siècles encore. Dans cet espace à la fois vaste +et rétréci, sont contenues toutes nos ressources +manufacturières, tout est là, notre fer, nos armes; +ces belles armes qui ont fait la terreur de l'Europe +et gagné les batailles de l'Empire, noble fer souple +et poli, plus lourd que les <i>canons</i> de Versailles, +mais aussi plus solide et mieux fait pour de longues +guerres.</p> + +<p>Parcourez lentement ces longs souterrains, mesurez +ces rochers de houilles, arrêtez-vous devant ces familles +entières de charbonniers, colonies sombres, +leur berceau est suspendu à une colonne de charbon, +leur jeunesse se passe au murmure d'un ruisseau +fangeux! O bonnes gens! Ils viennent au monde +en ces vallées de la houille! Ici, leur jeunesse! ici, +leurs amours! ici, leurs bonheurs! Gens heureux +tout autant que s'ils vivaient en plein soleil, au milieu +de la langue italienne, dans la campagne de +Rome, sur les bords de l'Arno!</p> + +<p>Le Tibre... et l'Arno! notre fleuve est aussi célèbre! +il a sa gloire! Interrogez le premier négociant qui +<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> +passera dans la rue en vieux chapeau, ses mains dans +ses poches et l'air préoccupé: «Monsieur, où donc +est le <i>Furens</i>?» Il ne vous répondra pas, ou s'il vous +répond, ce sera pour vous montrer dédaigneusement +une humble rivière, et que dis-je? un simple ruisseau, +un filet d'eau sale, chargé d'une écume blanchâtre, +et se traînant à peine à travers la cité qu'il endort. +Ceci est le Furens, saluons le Furens! De si petit +fleuve est sorti Saint-Étienne. Il est le maître! il est +force, orgueil, richesse, espoir, santé! O Furens bienfaiteur! +<i>Præsidium et dulce decus!</i> Du torrent que voici, +viennent les eaux de la ville; à lui seul appartient la +santé publique, la propreté publique, la richesse: +il donne au fer la force, et le pliant à l'acier. Vienne +Gargantua avec une soif ordinaire, adieu notre filet +d'eau! et plus de soierie, et plus de fer, plus d'or, +plus de vastes coffres où s'engouffre le tiers du numéraire +de la France.</p> + +<p>O torrent plus fertile et plus aimé que le Galèze +enchanté! tes rives sont des rives poétiques entre +toutes! J.-J. Rousseau s'y est agenouillé; chaque +année, il relisait l'<i>Astrée</i>; et quand il vint demander +le Lignon, dans un beau moment de poésie, on lui +montra le Furens! «Malheureux que je suis,» disait +Rousseau.</p> + +<p>Dans la position de J.-J. Rousseau, sa colère était +une justice! Quel désappointement plus triste que +de passer des ombrages frais de d'Urfé, de ce ciel +bleu qu'il savait si bien faire, de ces moutons poudrés +de rose, en ces pâturages dressés comme des +sofas, de ces bergers en batiste, de tout le joli de la +pastorale à la Ségrais, à toute la laideur des manœuvres, +<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> +des forgerons, des ouvrières de Saint-Étienne? +Soyez attentifs! à l'heure de midi, voici +nos bergers sur leurs portes avec leurs bergères, en +plein soleil, accroupis à terre, et rassemblés là, +pour manger, comme les portefaix romains, étendus +devant la statue mutilée de Pasquin. Il n'y a qu'une +heure de comédie à Saint-Étienne, et la voici: figurez-vous +tout un peuple attendant et dévorant, toute +l'année, à la même heure, le même potage, si l'on +peut appeler potage une espèce de mortier de pommes +de terre et de pain, qui suffit à entretenir tant de +vigueur. Ce potage est contenu dans un énorme vase, +appelé: <i>bichon!</i> Le <i>bichon!</i> ça ne se fait que chez nous! +par nous... pour nous! Un pot vernissé et contourné +à la diable, orné d'une anse, et voilà tout le ménage +d'un Stéphanois. Le bichon est à Saint-Étienne ce +que le bouclier était à Sparte: <i>Reviens, mon fils, ou +dessus ou dessous!</i> Le bichon est le seul meuble qu'on +respecte dans la ville, le seul dont on soit jaloux. Un +père le transmet à son fils; une femme l'apporte en +dot à son mari; le vieillard mange dans son bichon +de jeune homme. Le bichon est reluisant, heureux, +coquet, solennel! c'est une espèce de vase hollandais, +avec autant de bonhomie dans le port, entouré +d'autant d'idées domestiques et riantes; un dieu Lare +qu'on respecte dans nos familles; il a des droits que +l'on ne conteste pas à l'heure où se sert la soupe. +Le bichon de l'aïeul passe avant celui du père, jusqu'au +bichon du tout petit enfant qui est de taille +à lui servir toujours, lors même qu'il deviendrait +un géant. Que de fois, après avoir fait une grande +fortune, assis à sa table chargée de vaisselle opulente, +<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> +le banquier stéphanois a-t-il oublié son orgueil +d'enrichi pour revoir le bichon de l'ouvrier +figurer au milieu de ses plats d'argent. Tel cet empereur +romain qui fait placer sur sa table des vases de +terre, en souvenir de son père, le potier!</p> + +<p>Voilà tout ce que je sais des mœurs de la ville +et de la ville même. Ce faible essai, qu'on prendra +pour un roman peut-être, n'est pourtant qu'un simple +et véridique aperçu de ce mélange inouï de grossièreté +et de richesse, de travaux sauvages et d'opulence +sévère, de génie exact et laborieux et d'ignorance.</p> + +<p>Que penser, en effet, d'une ville opulente et féconde +en grands artisans, qui ne compte pas un écrivain +passable et pas un poëte, pas un homme assez +bien né pour tenir une plume avec l'énergie et le +courage que demandent l'enclume et le marteau?</p> + +<p>Ville étrange, elle envoya jadis à la Convention +nationale l'armurier Noël Pointe, orateur à la manière +de Mirabeau, aussi véhément et peut-être inspiré +mieux que lui!</p> + +<p class="center"><small><b>FIN</b></small></p> + +<hr class="c15" /> +<p><a name="Page_308" id="Page_308"></a></p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span></p> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="toc"> +<tr> + <td> </td> + <td class="tdr">Pages.</td> +</tr> +<tr> + <td><span class="smcap">Préface</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> +</tr> +<tr> + <td><span class="smcap">Avant-propos</span></td> + <td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Kreyssler</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_33">33</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Honestus</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_41">41</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La mort de Doyen</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_63">63</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Jenny la bouquetière</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_76">76</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Maître et Valet</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_82">82</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La Vallée de Bièvre</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le Haut-de-chausses</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_102">102</a></td> +</tr> +<tr> + <td>L'Échelle de soie</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_114">114</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Le Voyage de la lionne</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_133">133</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La Fin d'automne</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_145">145</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Hoffmann et Paganini</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_158">158</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Les Duellistes</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_170">170</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Vendue en détail</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_180">180</a></td> +</tr> +<tr> + <td><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span> +Rosette</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_196">196</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Iphigénie</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_218">218</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Strafford sur l'Avon</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_226">226</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Rêverie</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_233">233</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La Vente à l'encan</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_238">238</a></td> +</tr> +<tr> + <td>Rambouillet</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_251">251</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La Soirée poétique</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_259">259</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La Rue des Tournelles</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_272">272</a></td> +</tr> +<tr> + <td>La Ville de Saint-Étienne</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_289">289</a></td> +</tr> +</table> +<p class="p2 center"><small><b>FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES</b></small></p> + +<hr class="c5" /> +<p class="p4 center font70">TYPOGRAPHIE ERNEST MEYER, RUE DE VERNEUIL, 22, A PARIS.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes Fantastiques, by Jules Janin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES FANTASTIQUES *** + +***** This file should be named 37836-h.htm or 37836-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/8/3/37836/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. 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Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/37836-h/images/logo.jpg b/37836-h/images/logo.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..efd9e98 --- /dev/null +++ b/37836-h/images/logo.jpg |
