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+ The Project Gutenberg's eBook of Contes Fantastiques et Contes Littéraires, by Jules Janin</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Contes Fantastiques, by Jules Janin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes Fantastiques
+ et Contes Littéraires
+
+Author: Jules Janin
+
+Release Date: October 24, 2011 [EBook #37836]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES FANTASTIQUES ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p>
+<h1><span class="font85">CONTES</span><br />
+<span class="sper">FANTASTIQUES</span><br />
+<span class="font70">ET</span><br />
+<span class="font85">CONTES LITTÉRAIRES</span></h1>
+
+<p class="p6"><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p>
+
+<hr class="c30" />
+<p class="center"><small>TYPOGRAPHIE ERNEST MEYER, RUE DE VERNEUIL, 22.</small></p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p>
+
+<h2><span class="font85">CONTES</span><br />
+FANTASTIQUES<br />
+<span class="font70">ET</span><br />
+<span class="font85">CONTES LITTÉRAIRES</span></h2>
+
+<p class="p4 center"><small>PAR</small></p>
+
+<p class="p2 center"><big>JULES JANIN</big></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/logo.jpg" width="175" height="115" alt="logo" />
+</div>
+
+<p class="center">PARIS<br />
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br />
+<small>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</small><br />
+<small>A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</small></p>
+
+<hr class="c5" />
+<p class="center">1863</p>
+
+<p class="center"><small>Tous droits réservés</small></p>
+
+<p><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span> </p>
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+<p class="p2">Ce petit tome in-18 représente, en sa modeste apparence,
+une suite de méchants petits écrits et récits
+en quatre tomes in-12, qui se publiaient, çà et là,
+dans les <i>Revues</i> des environs de 1830.</p>
+
+<p>Je ne crois pas que l'ignorance et l'inexpérience en
+toutes choses aient jamais produit une suite plus téméraire
+d'essais plus enfantins. A peine, avec beaucoup
+d'indulgence et d'attention, les lecteurs de 1862
+trouveront-ils, en espérance, dans ces pages fugitives,
+l'écrivain qui devait écrire un jour <i>les Gaietés champêtres</i>,
+<i>la Religieuse de Toulouse</i> et <i>la Fin du neveu de
+Rameau</i>.</p>
+
+<p>Non pas que ces trois derniers livres soient tout à
+fait de bonnes &oelig;uvres, au moins on y trouve une certaine
+habileté, un certain art.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span>
+Si l'auteur avait été le maître, il eût supprimé de sa
+vie et de ses &oelig;uvres au moins les contes que voici.
+Mais le moyen d'ôter une page?... et surtout quand
+cette page est peut-être un obstacle au renom de
+l'écrivain?</p>
+
+<p>Toutefois, l'auteur se console en songeant que s'il
+eût volontiers retranché plus d'un conte, il n'a rien à
+modifier dans les opinions, la constance et la fidélité
+de toute sa vie!</p>
+
+<p>En tout ce qui touche aux sentiments de son âme,
+aux passions de son c&oelig;ur... il est le même! Ami des
+anciennes chansons, négligent des cantiques du lendemain.</p>
+
+<p class="right">Passy, 1<sup>er</sup> janvier 1863.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span></p>
+
+<h3>AVANT-PROPOS</h3>
+
+<p class="center"><b>DE LA PREMIÈRE ÉDITION&mdash;MAI 1832.</b></p>
+
+<p class="p2">Je demande au lecteur qu'il me pardonne un titre
+ambitieux: <i>Contes fantastiques</i>. Le seul titre un peu
+véridique à ces <i>compositions</i>, trop hâtées, serait celui-ci:
+<i>Historiettes</i>, ou bien cet autre: <i>Contes</i>, tout simplement.
+Mais dans ce nébuleux royaume littéraire,
+on ne dit pas toujours ce que l'on voudrait dire, et les
+circonstances vous mènent loin. La mode surtout,
+souveraine maîtresse des chefs-d'&oelig;uvre d'un jour,
+impose à ses poursuivants de très-rudes conditions,
+en échange d'un sourire que souvent elle ne donne
+pas.</p>
+
+<p><i>Contes fantastiques!</i> Mon titre est un leurre. Il y a
+bien peu même de fantaisie en toutes ces pages, et
+vous n'y trouverez aucune des précieuses qualités de
+maître Hoffmann, qui nous a révélé une poésie inconnue.
+<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+Poésie du foyer domestique, et poésie de
+célibataire en même temps; poésie de l'homme heureux
+qui n'a rien à faire, de l'homme passionné sans
+passions; poésie du buveur qui ne s'enivre pas, de
+l'homme qui dort tout éveillé; poésie d'amateur de
+tabac de toutes sortes et qui fume dans toutes les
+postures: capricieuse et folle, souple, élégante, facile
+à vivre, plus souvent échevelée que parée avec soin,
+montrant son sein et sa jambe à qui veut les voir, et
+cependant toujours chaste et modeste. La poésie fantastique
+est une très-belle et très-aimable fille qui
+aime les joies et les libertés du cabaret, qui se plaît à
+l'ombre du joyeux bouchon, qui recherche de préférence
+tous les plaisirs à bon marché. Oh! quand nous
+l'avons vue, en sa négligence, venir à nous du fond de
+l'Allemagne, comme nous avons été surpris et charmés!
+Quelle différence entre la poésie fantastique et
+toutes les autres poésies.</p>
+
+<p>C'était beau, la grande poésie! et, comme la marraine
+de Chérubin, elle était bien imposante. Mais,
+à côté de la grande poésie, la petite poésie n'est pas
+sans charmes; après le poëme épique, plaisir des
+dieux, le conte est une volupté à la portée des simples
+mortels. Chérubin, l'aimable enfant, a peur de sa
+marraine: il embrasse Suzon, et quand Suzon fait la
+<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+rebelle, il court à Fanchette, avec laquelle il ose tout
+oser. Hoffmann, c'est la Fanchette du monde poétique;
+Hoffmann, c'est le conte après le poëme, après
+le drame; Hoffmann, c'est la petite poésie aux pieds
+légers qui vient après la grande, en suivant son
+sillon lumineux.</p>
+
+<p>Avec cette différence toutefois, que le conte se manifeste
+dans un arc-en-ciel plus modeste: la grande
+poésie descendait du Parnasse jusqu'à nous, la petite,
+au contraire, s'élève à nous de l'hôtellerie voisine,
+où elle se loge de préférence. La poésie homérique
+se manifestait au milieu du tonnerre et des éclairs,
+sur le mont Sinaï, sur l'Hélicon; la chanson des
+bonnes gens arrive au bruit du bouchon qui saute, et
+si elle s'entoure assez souvent d'un nuage, c'est d'un
+nuage de tabac; innocente fumée, elle est féconde en
+rêves, en fantaisie, en contes, en rêves charmants.</p>
+
+<p>Les <i>Mille et une Nuits</i> ne sont-elles pas les contes
+fantastiques de l'Orient? Dans les <i>Mille et une Nuits</i>,
+dans les <i>Contes d'Hoffmann</i>, si vous rencontrez des
+rois et des princes, le grand rôle est joué par le menu
+peuple; déjà le marchand, l'esclave, le muet, le calender
+borgne ou non, tout le peuple de l'Orient, dans
+ses fonctions les plus modestes, se montre et nous
+sourit. Venez à moi, disait la fée aux pauvres d'esprit;
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+mais pendant que l'Orient nous donnait l'exemple
+d'un conte bourgeois et poétique en même temps, les
+nations du Nord n'avaient de contes pour personne;
+elles avaient des poëmes et des histoires pour quelques-uns,
+les plus grands et les plus forts; et quand
+enfin, du grand poëme, nous fûmes descendus, ou, si
+vous aimez mieux, nous nous fûmes élevés au récit
+des petits faits de la société bourgeoise, eh bien, il y
+avait une fois un roi, le roi Louis XI, et une reine, la
+reine de Navarre, qui firent des contes pour se bien
+divertir; ils semblaient dire aux lecteurs: Que cela
+vous plaise ou non, qu'importe?&mdash;<i>A mon plaisir!</i></p>
+
+<p>Je ne veux pas ici faire l'histoire du conte en
+France; ce serait une longue et laborieuse histoire,
+qui me coûterait beaucoup plus de travail qu'elle ne
+vous apporterait de profit; d'ailleurs, le temps n'est
+plus à la dissertation, et je doute que même l'<i>Essai
+sur les éloges</i>, par Thomas, eût un grand succès aujourd'hui.
+Mon but est de définir assez bien le conte
+fantastique, pour prouver, malgré le titre de mon livre,
+que je n'ai jamais eu le droit ni la volonté de viser
+au fantastique. Je n'ai de fantastique, en mes contes,
+que le hasard avec lequel ils ont été faits, sans plan,
+sans choix, sans but; et je ne pense pas que ce mot,
+<i>au hasard</i>, soit une excuse suffisante pour que vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+me permettiez ce titre ambitieux: <i>Contes fantastiques</i>.</p>
+
+<p>Mais, je vous le répète, cette faute n'est pas la
+mienne, c'est la faute des circonstances, la faute de
+la mode, et votre faute à vous-mêmes, qui voulez du
+fantastique à tout prix et de toutes mains, comme s'il
+était donné au premier venu d'être un poëte en plein
+cabaret, de dessiner des chefs-d'&oelig;uvre au charbon
+sur la muraille, d'aimer la bière et la rêverie sur un
+grand fauteuil de chêne; de connaître les secrets
+intimes du violon et de l'archet; comme s'il était
+donné au petit monsieur que je vous présente ici de
+s'appeler Hoffmann?</p>
+
+<p>A ce sujet, j'ai eu bien des disputes avec vous, mon
+cher Roland. Je me rappelle surtout certaine nuit
+d'hiver que nous avons passée à la lueur bicolore des
+bougies et du punch. Roland, ce soir-là, m'a dit tout
+ce qu'il pouvait me dire pour m'empêcher de tomber
+dans cette erreur d'un esprit maladroit qui s'égare à
+plaisir, et qui va, sans savoir où.</p>
+
+<p>Ce soir-là, par grand hasard, nous étions deux, lui
+et moi, nous qui ne faisons qu'un d'ordinaire: et nous
+disputions à outrance, heureux, lui, de me voir en
+dispute et me tenant la bride haut la main: il n'y a
+rien de plus redoutable que les chevaux pacifiques
+lorsqu'ils se mettent à mordre et à ruer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+Notre sujet de dissertation était d'un grand intérêt.
+La nuit était bonne, le feu était vif, et nous pensions
+cette fois à livre ouvert!</p>
+
+<p>Jugez du chemin que nous avions fait en quelques
+heures! En cheminant sur l'imagination, le coursier
+à tous crins, nous étions venus d'Homère à Hoffmann;
+du poëme en vers au conte en prose; de l'Olympe
+athénien au cabaret allemand. Nous étions arrivés,
+sans savoir comment, sur les bords de ce fleuve Léthé
+qu'on appelle <i>le fantastique</i>. Et là nous écoutions,
+bouche béante, pour voir venir de ce trou obscur
+quelque clarté, quelque explication naturelle à ce
+plaisir hors nature que nous cause Hoffmann.</p>
+
+<p>Nous avions tant de temps à perdre,&mdash;à cet âge heureux,
+on n'a rien à faire!&mdash;que nous commençâmes
+par nous demander, comme des faiseurs de rhétorique:&mdash;Y
+a-t-il un <i>fantastique</i>?&mdash;Et qu'est-ce que <i>le fantastique</i>?
+Cela dura longtemps; une fois dans les divisions
+et les subdivisions aristotéliques, on ne s'arrête
+plus. Puis encore ces autres questions: Notre siècle
+a-t-il découvert une nouvelle espèce de poésie, un
+genre de drame inconnu, une Atlantide reculée dans
+le domaine de la poésie, île perdue... retrouvée par
+Hoffmann; île dangereuse sur laquelle existe encore
+le limon de la création? Répondez à ma question, disait Roland,
+<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+répondez; puisqu'il y a un fantastique, à
+votre sens, où est-il, que fait-il, et d'où vient-il?</p>
+
+<p>Disant ces mots, Roland se promenait de long en
+large, aussi fier et aussi heureux que s'il eût écrit les
+ch&oelig;urs du premier Faust.</p>
+
+<p>Moi qui le connais et qui sais très-bien qu'il ne tient
+pas plus à ses questions qu'il ne tient à mes réponses,
+je pris les pincettes et me mis à tisonner le feu en
+fredonnant l'air de <i>la Grande Pinte</i>, composé dans ma
+petite ville natale, et composé par vous, mon très-féal
+et très-savant patron, Jean Paul, que Dieu protége et
+repose dans le ciel étoilé des <i>Mille et une Nuits</i>!</p>
+
+<p>Quand le tison s'agite et s'échappe en étincelles
+joyeuses, on dirait de jeunes âmes qui s'envolent du
+purgatoire débarrassées de toutes souillures.&mdash;Vois-tu
+ces âmes, Roland, ces âmes qui s'en vont là-haut en
+poussant un petit cri? Crois-tu donc qu'Homère les a
+vues, lui ce grand aveugle qui a tout vu? Non. Homère
+n'a pas vu voler l'étincelle du foyer domestique; il ne
+l'aurait pas vue même quand il aurait eu un foyer
+domestique. Il a vu le ciel, il a vu les grands astres, il
+a vu le soleil athénien! Il s'est abîmé dans les immenses
+clartés: il était placé plus haut encore que le
+Tasse quand il découvrit la Jérusalem du haut de la
+montagne. Volcans, forêts, ruisseaux, fontaines, vaste
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
+mer, et des hommes de dix coudées! Il a contemplé
+l'Apollon qui a fini par ressembler à Louis XIV. Tout
+fut grand et sublime; Homère avait jeté à profusion
+dans la poésie des dieux visibles dont le sang coulait,
+des déesses visibles qui changeaient les montagnes en
+élégants boudoirs, et faisaient des nuages un voile à
+leurs transports d'amour. Heureux les poëtes venus
+les premiers, Roland! le monde appartenait à ces
+âmes violentes. Ils tenaient la Grèce; ils remplissaient
+la maison d'Atrée. La comédie attaquait Socrate. Aujourd'hui
+ce monde est épuisé, Socrate est mort. Tout
+est connu. Les mystères d'Éleusis sont un jouet d'enfant.
+On achète les momies de l'Égypte à très-bon
+compte. Le sphinx et le zodiaque de Denderah ont
+chanté des couplets de vaudeville; il n'y a pas une
+étoile au ciel qui n'ait son nom et son histoire. Et
+quant aux hommes, aussi nombreux que les étoiles,
+ils rentrent et sortent dans leurs cercles à certains
+jours; ils ne savent plus ce que c'est que les migrations.
+Les fables, les combats acharnés, les jeux funèbres,
+les guerres entreprises pour le sourire d'une
+belle femme, les vieillards se levant au passage d'Hélène,
+tout cela leur paraît ridicule, outré; ils rient de
+pitié quand on leur parle d'un siége qui a duré dix
+ans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
+Roland, qui jouait avec mon lévrier, retourna vers
+moi son visage d'une imposante gravité:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, fit-il; celui qui est venu dans les
+temps primitifs fût un être heureux. Je suis bien sûr
+que le lévrier de Darius adoptant Alexandre, la veille
+de la bataille d'Arbelles, était plus beau et plus intelligent
+que le tien. Les belles femmes! les grands
+poëtes! Oui; mais à t'entendre, on dirait que c'est le
+monde qui manque à la poésie, et non pas la poésie
+qui manque au monde, et c'est mal fait de châtier le
+temps présent sur le dos du temps passé.</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui dis-je, ce n'est pas le poëte qui manque
+au monde. Tant qu'il reste un brin d'herbe ici-bas,
+une étoile là-haut, une femme sous nos yeux, il y
+aura des poëtes; tant que nous aurons la prière au
+fond de notre c&oelig;ur, il y aura des poëtes. Mais en
+poésie aujourd'hui, comme en politique, chacun chez
+soi, chacun pour soi! Et le poëte a caché sa poésie,
+il retient sa voix, parce qu'il a peur de ne plus trouver
+d'écho.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est fâcheux, dit Roland; si la poésie allait
+nous manquer, par quoi la remplacer, nous autres
+qui sommes jeunes? Cela est fâcheux; si le respect
+humain se met parmi les poëtes, c'en est fait des
+poëtes. Le respect humain a tout flétri parmi nous,
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
+il a flétri le mariage, il a flétri l'amour, il a flétri la
+croyance, il a flétri le pouvoir; le respect humain
+s'est glissé partout, sous toutes les formes; il s'est
+appelé comédie et satire, tragédie, encyclopédie,
+cours de littérature: il a fini par être un journal.
+Mais que la poésie soit une chose ridicule, nous
+sommes perdus, toi et moi, et tous les autres qui ne
+se sont pas donnés, corps, âme et biens, avenir, présent
+et passé, à l'avarice, à l'ambition.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien, dis-je à Roland, qu'en ceci encore
+tu as tort de demander ce que c'est que <i>le fantastique</i>?
+C'est la seule poésie aujourd'hui que les poëtes
+osent faire et puissent faire; il faut la respecter, la
+recevoir à bras ouverts, et ne pas demander insolemment
+où est-elle? ami Roland, comme tu ferais
+de quelque maîtresse à tes ordres. Cette étrange
+poésie est aussi fière que la grande poésie: elle a ses
+caprices, ses bouderies, ses colères, ses moments de
+fatigue. Elle est une maîtresse impérieuse et difficile;
+elle va jeter son bonnet au vent qui l'emporte; il
+suffit de lui déplaire, et elle se passera de toi, de
+moi et <i>des autres</i>, comme tu dis.</p>
+
+<p>En même temps, je remplis son verre et le mien,
+nos deux verres se donnèrent l'accolade, et nous
+restâmes les bras croisés, la pensée en l'air, le c&oelig;ur
+<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
+tranquille, heureux comme deux amis, et savourant
+par tous les sens la paix et le silence de la nuit.</p>
+
+<p>L'instant d'après, Roland reprit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi, diable, me dit-il, les poëtes ne
+peuvent-ils faire aujourd'hui que du fantastique?
+réponds-moi.</p>
+
+<p>Quand il me fit cette question, j'étais en train de
+lire les adieux d'Andromaque et d'Hector; j'essuyai
+une larme, et je lui dis avec le plus grand calme:</p>
+
+<p>&mdash;Les poëtes n'en peuvent plus, les grandes actions
+leur manquent, les grands malheurs sont épuisés,
+les grands hommes sont morts pour la poésie, ou,
+pour ainsi dire, les malheurs modernes sont de si
+grands malheurs, les grandes actions de nos jours
+sont de si grandes actions, et les grands hommes
+contemporains sont de si grands hommes, que la
+poésie, en s'élevant de toutes ses forces, ne saura
+jamais se mettre au niveau de toutes ces grandeurs.
+Regarde autour de toi, Roland; que veux-tu que fasse
+l'ode avec la bataille de Waterloo? que veux-tu que
+fasse la tragédie avec Bonaparte? et quelle plus touchante
+élégie, un roi de France abandonnant ce beau
+royaume. <i>Nos dulcia linquimus arva?</i> Remonte plus
+haut, entre, sans peur, dans 93, et place-toi dans le
+tombereau où s'est assise la reine de France, où toute
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+l'aristocratie est montée. Imagine, invente un roman
+à côté de cette histoire! Tu comprends bien qu'on
+aurait beau être trois fois poëte, on ne saurait ajouter
+une pitié, une épouvante, à ce drame tout construit,
+tout joué, tout parlé, sanglant avec son propre sang!
+Qu'a-t-il besoin des paroles, des passions et du sang
+des poëtes? A ce compte, l'ode, la tragédie, le drame,
+le roman et le poëme épique existant par eux-mêmes,
+sont également défendus aux poëtes d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Il se mit au piano en fredonnant un air de Dalayrac,
+tout empreint de la mélodie amoureuse du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle;
+bientôt il le chanta avec éclat, puis il le murmura
+tout bas et en riant; il changeait, il ralentissait, il
+pressait la mesure à volonté; puis s'arrêtant:</p>
+
+<p>&mdash;Si les poëtes ne sont pas dignes de l'ode, que ne
+font-ils des églogues et du Dalayrac? me dit-il. Il me
+semble que le temps serait bien choisi; Virgile s'est
+servi de l'allusion politique sous Auguste. A celui qui
+ferait l'églogue aujourd'hui, l'allusion politique ne
+manquerait pas, ce me semble, avec ce danger que
+les bergers n'y comprendraient pas grand'chose. Virgile
+a fait ses dix églogues après les guerres civiles.
+S'il ne faut que du sang, et des ruines, et des exils,
+pour que les bergers se puissent livrer à leurs combats
+sur la flûte, à l'ombre du hêtre, il me semble que
+<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
+nous n'avons rien à désirer de nos jours. Quant à l'ode,
+si l'ode à la Pindare est défendue faute de guerriers
+et de vainqueurs aux jeux olympiques, de quel droit
+ne ferait-on pas la petite ode à la façon Horace: «<i>O
+navis referent in mare</i>,» etc.? Et quelle belle ode au
+vaisseau de Cherbourg! En même temps il se mit à
+siffler l'air: <i>O ma tendre musette</i>, et j'attendis patiemment
+qu'il eût fini.</p>
+
+<p>Quand il eut fini, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vois-tu donc pas que l'idylle qui n'a jamais été
+très-fêtée parmi nous, et que M. de Segrais et les autres
+ont ravalée aux derniers rangs des compositions
+burlesques, serait aujourd'hui la plus étrange mystification?
+Va donc chanter les bergers et les bois, et la
+puissance des grands b&oelig;ufs, sous le règne des machines
+à vapeur et des chemins de fer, des marmites autoclaves
+et des cannes à fauteuil? Depuis l'antiquité, la
+nature physique n'a pas été moins dérangée que la nature
+morale. Les bergers de Théocrite ont été dégradés
+à l'Opéra, qui les a rendus désormais impossibles. Les
+bergers de Théocrite étaient au moins vraisemblables;
+mais les bergers de l'Opéra, en rubans roses, sont le
+désespoir de toute poésie. Hélas! la machine a tout
+remplacé. Enfin il n'y a plus d'orage à craindre avec
+le paratonnerre, plus d'inondations, plus de sécheresses
+<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
+avec les canaux, plus de mauvais vin avec le
+<i>Manuel du Vigneron</i>: tous les dangers ont cessé pour
+le berger; les loups et les couleuvres de Virgile, autant
+de fables, aussi bien que Ménalque et Tityre.
+Avec les révolutions qui se sont opérées de huit jours
+en huit jours, quel est le poëte, je te prie, qui ne
+serait pas forcé d'effacer son ode de la veille, avant
+de commencer l'ode du lendemain?</p>
+
+<p>Roland, qui se sentait battu, prit un air d'ironie et
+de victoire:</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, me dit-il, si cette impossibilité
+de faire est démontrée, pourquoi m'as-tu dit
+que les poëtes, non-seulement ne <i>pouvaient</i> pas, mais
+encore qu'ils ne voulaient pas faire de la grande
+poésie? Au moins voudrait-on savoir, si par hasard
+un grand poëte se rencontrait encore, pourquoi donc
+il <i>n'oserait</i> pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, lui dis-je, qu'il ne faut pas croire que le
+vrai poëte soit assez insensé pour se livrer à toute sa
+fougue aux yeux des hommes de sang-froid; il ne
+faut pas croire qu'il marche seul dans les sentiers
+difficiles, pendant que les autres suivent les chemins
+battus.&mdash;Crois-moi, jamais les poëtes ne se sont plaint,
+tout de bon, de leur misère; leur misère était une
+fiction qu'ils inventaient pour se faire pardonner leur
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+supériorité sur les autres hommes; jamais, non jamais,
+quoi qu'ils en aient dit, et quoi qu'en ait dit le monde,
+les poëtes n'ont été sans puissance et sans fortune: il
+est impossible, et, vois-tu, je crois en ceci comme je
+crois en Dieu, il est impossible que Homère ait été le
+mendiant qu'on nous montre avec un bâton et une
+besace; j'en atteste hardiment les sept villes qui se
+sont disputé la gloire de lui avoir donné le jour.</p>
+
+<p>»Aristophane fut, de son temps, le roi de l'opinion;
+le premier il commença cette grande croisade contre
+les religions nouvelles qui ont passé de Socrate à
+Jésus-Christ, de Jésus-Christ à Luther, de Luther à
+Saint-Simon, et qui finissent chez nous par des procès
+en police correctionnelle et vingt francs d'amende,
+parce que tout se termine chez nous d'une façon
+ridicule. Cherche dans l'histoire! tu verras toujours
+le grand poëte à côté du grand homme d'État, comme
+son corollaire inévitable. Corneille est près de Richelieu,
+Milton près de Cromwell, Racine se place entre
+Louis XIV et ses amours, Bossuet domine le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle,
+Mirabeau le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>; et Voltaire, entre ces deux siècles,
+placé là comme un lien nécessaire, est à la fois le
+maître absolu <i>de ceci et de cela</i>. Et tu me demandes
+pourquoi un poëte n'oserait pas être poëte aujourd'hui...?
+Le moyen d'oser, quand personne autour de
+<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+nous n'ose être un grand homme? Pour chanter à
+l'air libre et pur, il faut se savoir soutenu par les
+regards de la foule attentive: elle a trop vu de choses
+pour en entendre; elle a composé de trop merveilleux
+poëmes pour être attentive à d'autres poëmes que les
+siens. C'est la foule aujourd'hui qui dit à la Muse:
+<i>chantons!</i></p>
+
+<p>Roland me dit d'un air piqué:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es diablement éloquent aujourd'hui, ne pourrais-tu
+pas me parler avec moins d'emphase? A vrai
+dire, je te comprendrais beaucoup mieux si tu étais
+un moins grand orateur.</p>
+
+<p>&mdash;Roland, lui dis-je, il faut me pardonner ma
+grande éloquence, au moins tant qu'il s'agira de la
+grande poésie; en effet toutes les espèces d'emphases
+se tiennent par la main, ce sont des s&oelig;urs de la même
+taille, et qui vont au même pas, en prose, en vers.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dit Roland, revenons à notre point de
+départ, au petit pas: dis-moi très-simplement, puisque
+tu es si convaincu qu'on ne fera plus drame, ode,
+poëme, idylle, aucune espèce de grande poésie, à
+quoi serviront les poëtes de l'avenir, et ce qu'il nous
+est permis encore d'en espérer?</p>
+
+<p>&mdash;Je te dirai très-simplement, mon ami Roland, que
+les poëtes s'étant réfugiés des grandes passions dans les
+<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
+petites, mettront leur art au niveau de leur vocation
+nouvelle, et feront de très-petites choses, comme
+autrefois ils faisaient, en se jouant, de très-grands
+poëmes; en un mot, et c'est là où j'en voulais venir,
+(c'est là où j'en suis venu par le plus long chemin),
+nous sommes tombés du poëme au conte et du conte
+au <i>réalisme</i>, à savoir le conte sans poésie, et voilà que
+nous nous élevons jusqu'au fantastique, <i>id est</i>, au conte
+avec poésie. En vain tu nieras ces différences, tu ne
+te démontrerais jamais à toi-même, qu'un conte graveleux
+de Boccace ou des <i>Cent Nouvelles nouvelles</i> soit
+de la même famille qu'un conte d'Hoffmann. Non,
+certes. Ces récits de maris dupés et ridicules, de
+femmes adultères et rapaces, de servantes déshonnêtes,
+de valets imbéciles et de grands séducteurs;
+non, tout ce vice à l'usage de Maître Gonin et de
+madame Pampinée, auquel s'est ajouté le génie enchanteur
+de La Fontaine, n'est pas de la même famille
+que le conte d'Hoffmann. Le conte d'Hoffmann ne s'accommode
+ni des amours frivoles et indécentes, ni des
+séductions poussées à bout, ni de la moquerie galante
+de ces héros de ruelle endimanchés de coquelicots.
+Il est trop sage et trop sensé, le conte d'Hoffmann!
+il rougirait des détails orduriers. Il consent bien
+(c'est même une de ses joies) à étudier, reproduire
+<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span>
+en ses naïfs récits les détails les plus vulgaires... il
+s'arrête à l'alcôve: il n'ira pas plus loin. C'est une chose
+étrange; elle est vraie: nos contes de boudoir et de
+palais florentins feraient rougir la muse d'Hoffmann,
+une muse de cabaret! C'est une chose étrange à voir
+autour d'Hoffmann le buveur, ces idéales figures, ces
+idéales passions, ce frais paysage, et ce beau monde
+en déshabillé galant du clair de lune et du matin:</p>
+
+<p class="poem">Lorsque n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour!</p>
+
+<p>»Oh! le sublime ivrogne! Il n'est jamais assez ivre
+pour porter un regard indiscret sur les fantômes de
+sa création: en plein cabaret, quand les jolies filles,
+enfant de son cerveau, viennent s'asseoir à sa table, et
+qu'il les voit les bras nus, les cheveux flottants, dans
+la joie et le sourire de leurs seize ans, il respecte ces
+printanières, comme tu respecterais les deux s&oelig;urs.
+Pourvu qu'elles lui permettent de boire encore et de
+fumer toujours, il va leur parler si respectueux et si
+tendre! Il leur dira les amours des cieux et des histoires
+du troisième ciel, où fut saint Paul; il sera
+charmant avec elles, simple et rustique Hoffmann!
+Restez donc près de lui, chastes pensées de son âme,
+adorables filles de son imagination toujours jeune!
+restez près de lui, c'est un poëte qui ne pense guère
+<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
+au monde extérieur; il rêve; il se rend compte à lui
+tout seul de ses ravissantes histoires de terreur, de
+pitié, d'infortune et d'amour!</p>
+
+<p>&mdash;Je commence à comprendre, reprit Roland... le
+poëte fantastique est un égoïste..., il se plonge à plaisir
+dans les plus beaux rêves, il méprise également
+le blâme et les louanges du monde. En ce cas, Dieu
+me préserve de ces hommes sans c&oelig;ur, qui ne
+pensent qu'à leur propre ennui, sans songer à soulager
+l'ennui des peuples qui ont tout vu, tout épuisé!</p>
+
+<p>&mdash;Le poëte fantastique, Roland, est un sage; il
+parle à voix basse, et ne veut déranger personne!
+«Et qui m'aime, me suive.»</p>
+
+<p>&mdash;Ajoute à ta définition, dit Roland: Le poëte fantastique
+est nécessairement un ivrogne.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je dis: Le poëte fantastique est un grand
+artiste; et voilà sa force et voilà son inspiration! Il est
+le mage, il est la fée; il n'a pas besoin d'endormir le
+sultan tous les soirs, pour que Chérésade se réveille et
+lui dise: Encore une histoire, ma s&oelig;ur! Il est naïf, il
+est croyant, il est chaste. Autrefois la reine de Navarre
+exposait son imagination toute nue aux regards des
+passants... Hoffmann habille et drape son récit avec
+cette innocence d'un père de famille qui veut bien
+marier son enfant, mais non le prostituer. L'art a fait
+<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
+ce grand changement dans le conte, il a opéré cette
+importante révolution, mettant le conte aux mains de
+la mère de famille, aux mains de ses enfants, sans que
+les enfants ou la mère aient à rougir. Ce sont là des
+bienfaits positifs, une supériorité incontestable. Écoutez
+Hoffmann: au milieu de son récit il s'arrête, il
+prélude, il chante, il agit comme Kreyssler, s'abandonnant
+à toute harmonie. Il va d'un fantôme à
+l'autre, croyant celui-ci, adorant celui-là. Pourtant
+voilà l'homme auquel tu reprocherais quelques
+instants de repos dans une amicale hôtellerie? Et tu
+soutiendrais que ce soit à l'aide d'un vice innocent
+qu'Hoffmann est devenu un si grand conteur? Aurais-tu
+plus de confiance dans un pot à bière, que dans
+l'archet d'Hoffmann?</p>
+
+<p>&mdash;Ouf! réveille les grands mots, dit Roland. Accuser
+un homme d'ivrognerie et l'affubler d'un si petit vice,
+au milieu de tant de vices purement humains, est-ce
+donc le maltraiter si fort? En reconnaissant les faiblesses
+de ton joyeux conteur, j'ai reconnu une des
+causes de sa puissance, le hasard, qui est le fond de
+ses contes. <i>Artiste!</i> est un bien gros mot, pour l'explication
+d'un conte futile, et comment nous persuader
+que cet homme est devenu un grand musicien, un
+grand dessinateur, pour se raconter quelques vieux
+<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
+contes ou de vieilles histoires sans façon, sans apprêts,
+sans étude et sans art même? As-tu jamais entendu
+raconter l'amour d'un jeune Italien pour la naïade
+du château de Versailles? Oui dà! l'histoire est belle!
+et je te la raconterai à la première occasion... Bonjour!</p>
+
+<p>&mdash;Roland, lui dis-je, il y a longtemps que tu ne
+m'as rien raconté; Roland, raconte-moi l'histoire de
+la naïade de Versailles, le veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien, dit Roland, mais à une condition...
+je te la dirai quand j'aurai fini mon conte; cependant,
+jure-moi que tu exécuteras fidèlement notre
+traité.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle que soit ta condition, Roland, je l'accepte,
+et dis-moi ton histoire.</p>
+
+<p>Alors Roland commença:</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait à Versailles, l'ancien palais de Versailles,
+dans la rotonde, sous l'un de ces mille jets d'eau,
+amusement d'un jour pour le grand roi, une belle et
+élégante statue de naïade, aux formes si délicates,
+avec tant d'innocence au sourire, à la lèvre, que le
+satrape appelé Louis XV la voulait chasser de ses
+jardins. Cette statue, entourée de blocs informes,
+lions aux gueules béantes, syrènes à la queue de poisson,
+amours aux ailes étendues, Vénus de toutes
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
+dimensions, était seule et triste au milieu de ses compagnes.
+La Vallière s'y était assise un jour sans la
+voir; Montespan l'avait heurtée en passant; madame
+de Maintenon et madame Du Barry ne l'avaient pas
+même touchée. O marbre! ô mystère! ouvrage excellent
+de quelque artiste de vingt ans, à son premier
+chagrin d'amour.</p>
+
+<p>»Dans les jardins du roi Louis XVI, car la date de
+mon histoire est récente (il n'y a guère entre nous
+qu'une douzaine de révolutions), un jeune peintre,
+enfant des chefs-d'&oelig;uvre, allait et venait, regardant
+ces lourdes façades, ces arbres taillés en pyramides,
+ces eaux verdâtres, ce luxe épuisé d'une monarchie
+en ruine. Il triomphait de se sentir si supérieur à
+tout le goût du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, à toute la barbarie
+du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>. Il était dans un de ces admirables instants
+d'ironie, où l'ironie arrive à la hauteur de la
+passion. Il foulait d'un pied dédaigneux ces guirlandes,
+ces colifichets d'un jour; il était fier d'être
+Italien, malgré la liberté qui commençait à rugir en
+France, et de toutes ses forces et de toute sa voix.
+Tout à coup, par hasard (ce hasard qui vous montre,
+éblouissante, la femme que vous devez aimer le reste
+de vos jours), tout à coup le jeune homme découvre
+en ce ch&oelig;ur de femmes grotesques, l'admirable
+<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span>
+naïade, création toute italienne! pauvre femme tremblante
+et triste au bord de ces eaux lassées et silencieuses.
+Elle avait froid dans ce limon. Elle était
+belle, hélas! son regard était humide; elle pressait
+ses beaux pieds l'un contre l'autre; ses cheveux pendaient
+sur ses épaules; elle avait froid; elle était là si
+mal à son aise, l'innocente enfant! Sans doute elle
+avait été oubliée sur le chemin, orpheline de père et
+de mère en ces jardins désolés, et là, sans appui,
+sans soutien, sans voiles, elle s'humiliait sous les
+froides mains du sort. Notre artiste la vit donc ainsi
+faite; alors il se baissa vers elle, à genoux, courbant
+la tête sous son regard: il anima tout ce marbre,
+il réchauffa ce marbre ingénu sous son haleine
+brûlante; il fit battre ce c&oelig;ur sous ses mains, il
+enveloppa toute cette femme de tant de respect et
+d'amour, qu'elle semblait lui dire: <i>à demain!</i> Le lendemain,
+il lui parla de son amour, il lui dit qu'il
+l'aimait, parce qu'elle était plus belle que tout ce qu'il
+avait vu ou rêvé; il lui fit ses confidences avec toute
+sorte de mystères; il lui raconta toute sa vie, tout ce
+qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait aimé. Elle
+l'écoutait avec un doux sourire; elle le regardait avec
+cette tendre compassion qui précède l'amour! Elle
+était toute à ces histoires d'une jeunesse orageuse et
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+bonne; elle aimait ce jeune homme; elle cachait sa
+passion, comme on cache une passion qui commence;
+elle s'y livrait sans s'y abandonner, son amour était
+chaste autant que son âme. Et lui, la voyant si réservée
+et si modeste, se perdait dans les ravissements
+du troisième ciel. Il passait sa vie à la voir, à l'aimer,
+à lui parler, à l'entendre... il croyait l'entendre, et
+voilà ce qu'elle lui disait:</p>
+
+<p>«Toi qui m'as devinée au milieu de ces nymphes
+obscènes, ami, toi qui es venu me chercher dans ces
+jardins déshonorés par tant de vice royal et d'amours
+vulgaires, comment se fait-il que l'air corrompu de
+ces lieux ne se soit pas fait sentir à ton âme?» A cette
+question plaintive de la jeune fille, il répondait par ce
+regard qui dit tant de choses. Elle reprit en ces mots:
+«Toi qui es jeune et d'un c&oelig;ur honnête, pendant
+que tous les jeunes et les forts s'agitent au dehors
+pour réformer le monde et relever l'humanité du joug
+écrasant qui l'opprime, comment se fait-il que toi
+seul tu sois insensible à l'ambition de régénérer la
+France? Alors, enfant, je t'aime; ainsi tu es heureux.
+Allons, aime-moi comme je t'aime! Il faut nous hâter,
+les nuages s'amoncèlent, la tempête arrive, la foudre
+gronde, ces minces filets d'eau tarissent dans leurs
+filets de plomb. Regarde là-bas le palais de Louis XIV,
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+comme il tournoie, il a le vertige: on dirait la feuille
+jaunie de l'automne. Aimons-nous! aimons-nous!»
+Et lui..., éperdu, la tenait embrassée à l'étouffer!...
+Non, non, ce n'était pas un marbre qu'il embrassait.</p>
+
+<p>«Ainsi les deux amants passèrent leurs belles heures,
+leur frais matin d'amour, leur nuit d'été: ils s'aimèrent
+en silence, avec des regards, avec des soupirs,
+avec des extases sans fin, comme on s'aime. Cela
+dura longtemps; mais les choses que la naïade avait
+prédites arrivèrent: le nuage amoncelé devint orage
+et tempête, le tonnerre gronda, ce fut un bruit à
+épouvanter les plus braves. La grande voix de la populace,
+un tonnerre à l'usage des révolutions, se fit
+entendre et tout s'en alla de France, les vieilles lois,
+les vieux dieux, le vieil amour, et la vieille poésie, et
+le vieil esclavage, tout s'en fut! Autel et trône, jeunesse
+et beauté, aristocratie de tant de siècles, morte
+en un quart d'heure! Le passé expia les folies et les
+prodigalités de son orgueil, tout cela en un jour! Ce
+fut un chaos plus affreux que le chaos primitif, le
+chaos de choses créées, le chaos des lois toutes faites
+et des pouvoirs tout construits. Enfin, les passions
+humaines aboutirent à une seule, à cette passion qui
+renferme toutes les autres, une révolution! Certes, si
+<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+la foule hurlante du 10 août avait eu le temps, elle
+aurait montré au doigt le jeune homme pressé d'un
+chagrin d'amour. Mon jeune artiste, uniquement occupé
+de sa passion, vit d'un &oelig;il serein tous ces
+désastres. Que lui importait l'émeute populaire, à lui,
+qui rencontrait tous les jours un si doux sourire! Que
+lui faisaient ces cris de l'émeute, à lui qui se livrait
+à un éloquent silence! Il appartenait à la reine de ses
+rêves. Elle était sa maîtresse et sa souveraine, sa
+gloire et sa joie; elle était tout pour lui, que lui importait
+le reste? Aussi bien tant que le chemin de
+Versailles à Paris fut libre, et tant qu'il put se rendre
+à ses chères amours, il n'en demanda pas davantage.
+Mais un jour le peuple qui avait, lui aussi, ses passions
+à satisfaire à Versailles; le peuple, assis sur les
+canons et criant: meurtre et rapine, encombra le
+chemin de Paris à Versailles. Alors songez à la douleur
+du jeune homme; c'était le jour où il allait voir
+sa bien-aimée: elle lui avait donné rendez-vous, la
+veille, et plus tôt qu'à l'ordinaire. Sans doute elle était
+parée, elle était prête, elle l'attendait... O surprise!
+ô douleur! un mur vivant s'est élevé entre lui et sa
+fiancée; c'est un monceau d'hommes et de femmes
+hurlant, et c'est une mer de têtes échevelées, une
+armée en désordre que le boulet ne saurait percer!
+<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
+Le voilà forcé d'aller pas à pas avec le peuple, impatient,
+haletant, désespéré! Le peuple allait à la reine,
+plein de rage; lui allait à sa maîtresse, rempli d'amour.
+C'était à voir, cette haine et cette colère forcées
+d'aller au même pas. C'était à voir, la passion innocente
+de ce jeune homme et l'atroce passion de la
+foule accouplées l'une à l'autre, se donnant le bras
+dans les rues, marchant dans la boue ensemble, toutes
+deux corps à corps, bras à bras, le chemin si long
+pour toutes deux! Enfin le jeune homme arrive avec
+la foule. La foule s'arrêta sous les fenêtres du château
+en criant: <i>la reine! la reine! la reine!...</i> Lui il laissa
+la foule à sa rage, et, prenant le détour d'une allée
+obscure, il arrive à sa maîtresse de marbre et la rassura
+sur son absence; il lui raconta les cris, les
+fureurs, les démences de ces compagnons du <i>Coupe-Tête</i>.
+Elle l'écoutait en tremblant, sans rien comprendre
+à ce récit funeste. Et les cris de redoubler:
+<i>la reine! la reine!</i> et le peuple abominable se répandait
+dans les jardins. Enfin... une troupe armée, horrible
+à voir, arriva jusqu'au jeune homme tremblant
+pour sa fiancée. «Que fais-tu là?» lui dirent-ils.
+Lui, éperdu, se jette au-devant de sa bien-aimée; il
+la protégea de son corps, il couvrit sa chaste nudité
+de son manteau, et il s'apprêta à mourir avec elle et
+<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
+pour elle... Ah! misère! l'asile de sa fiancée était
+profané à jamais, les grilles de fer étaient brisées, les
+gardes égorgés, toute cette pompe royale était évanouie.
+Elle restait sans asile, sans serviteurs, sans
+gardes, sans amis, sans protection, comme une
+simple reine! Elle restait exposée aux regards des
+hommes, aux insultes des femmes, aux injures de
+tous, comme une simple reine! Elle jetait sur lui un
+mélancolique regard qui lui disait: «Ami, ne m'abandonne
+pas à ces furieux; prend pitié de ta s&oelig;ur,
+mon frère!» Il comprit ses paroles, il comprit son
+regard, il entendit sa prière, il résolut de faire du
+jour de ses noces le jour de mort de sa fiancée.
+Comme il était jeune, beau et superbe! la foule
+attendit ses ordres en silence, tant la passion lui
+donnait de majesté et de grandeur!</p>
+
+<p>&mdash;Qui de vous me prête un sabre? s'écria-t-il.
+On lui tendit un sabre, la même lame qui avait déjà
+coupé bien des têtes: il prit le sabre, et, se tournant
+vers le beau marbre:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, dit-il, pardonne-moi, retourne au ciel
+d'où tu es sortie; adieu, mon ange, tu ne seras pas
+livrée à ces insensés, à ces barbares, à ces aveugles,
+adieu! adieu! adieu!</p>
+
+<p>Il brisa la tête de cette femme qu'il avait tant aimée
+<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+et qui l'aimait tant: ce cou si frêle se détacha de ses
+blanches épaules...; sur ce corps inanimé il s'agenouilla
+et se prit à pleurer.</p>
+
+<p>Alors la foule le prit pour un fou et lui porta respect;
+elle reprit son chemin à travers le jardin en
+criant: <i>la reine! la reine! la reine!</i> et tout fut dit
+pour ce soir-là.</p>
+
+<p>Et le lendemain la foule et l'amant se mirent en
+route; ils avaient l'un et l'autre ce qu'ils étaient venus
+chercher, elle, la reine, et lui, sa maîtresse; la reine,
+il est vrai, vivait encore; il emportait la tête de sa
+maîtresse, arrachée aux profanateurs.»</p>
+
+<p>Ici, Roland termina son histoire en pleurant.</p>
+
+<p>&mdash;Ton histoire m'a fait bien du mal, Roland! dis-moi
+cependant par quel fil elle tient à notre dissertation
+littéraire?</p>
+
+<p>A cette question, Roland se leva brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Comment cette histoire m'est venue et comment
+elle tient à notre dissertation? Ne voyez-vous
+pas, monsieur, que cette histoire est la plus cruelle
+satire qui se puisse faire de votre définition du fantastique?
+Un artiste amoureux d'un marbre aurait
+honte de profiter de sa passion pour faire une statue?
+Il adore un marbre, il le brise, et tout est dit.
+L'homme est content, le marbre est brisé! Quand j'ai
+<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
+commencé mon histoire, c'est à une condition, que
+je ne t'ai pas dite, cette condition, la voici:&mdash;Tu
+me laisseras sortir sur-le-champ, sans plus me fatiguer
+de tes disputes littéraires, et bonsoir!</p>
+
+<p>Cette dispute inutile m'est revenue en mémoire
+quand il s'est agi de mettre au jour ces prétendus
+contes fantastiques. La mauvaise humeur de Roland,
+et mon admiration pour les <i>Contes d'Hoffmann</i>, m'ont
+d'abord arrêté: j'avais peur du titre général de ce
+livre, et j'y trouvais à la fois trop de vanité et trop
+de danger. Manquer au titre de son livre! Eh bien,
+le crime est moins traître que de manquer à son
+serment.</p>
+
+<p>Prenez donc en aide et protection ces essais d'une
+fabrication incertaine et remplie d'hésitations de
+toutes sortes; lisez-les comme ils ont été faits, en toute
+liberté d'opinion et d'école. Venez à l'auteur, comme
+l'auteur vient à vous, vous tendant la main, à vous
+qui l'avez aimé des premiers, à vous qu'il aime. Trop
+heureux si, dans ces contes épars, vous reconnaissez
+quelques-unes des impressions fugitives de votre jeunesse,
+quelques traces récentes encore de vos v&oelig;ux,
+de vos espérances, de vos études, de vos amours, de
+vos douleurs!</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">Jules Janin.</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span></p>
+
+<h2>CONTES<br />
+<span class="sper">FANTASTIQUES</span></h2>
+
+<hr class="c15" />
+
+<h2 class="p4">KREYSSLER.</h2>
+
+<p class="p2">J'étais encore à la taverne du <i>Grand-Frédéric</i>; j'y
+avais passé la nuit même. Oh quelle nuit! Le brillant
+concert au milieu d'un épais nuage de fumée! Les
+brocs se pressent contre les brocs, les verres se choquent,
+la bière écume et monte jusqu'aux bords;
+comme un flageolet champêtre qui se marie avec la
+cornemuse, le bouchon saute pour mieux marquer la
+mesure; le tonneau se dessine en grosse caisse au
+coin de l'orchestre. Bien joué, musiciens! Bravo, musique!
+Nous avons ainsi exécuté toute une symphonie
+en allégro de buveurs, sur tous les tons et dans toutes
+les mesures. Mon Dieu! quand le pétillement d'un vin
+généreux brille au bord de mon verre, il me semble
+assister à quelque enchantement.</p>
+
+<p>Oh mon génie! Hélas! je vous le dis, mon génie est
+<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
+triste: il voit partout des choses lugubres, même au
+cabaret; le cliquetis des spectres, la soutane des
+moines, le crêpe du veuvage, le linceul de la fiancée,
+autant de gaietés, si vous comparez ces cadres funèbres
+à mes visions de chaque jour. Vous croyez que je suis
+gai, moi, parce que je vais chaque jour à la taverne
+du <i>Grand-Frédéric</i>? Vous vous trompez, j'y vais parce
+que je suis triste. Et quoi de moins réjouissant, je
+vous prie? un tas de bouteilles vides? Les bouchons
+jonchent la terre, la broche est silencieuse, le coucou
+muet, le banc renversé, le rouet a cessé de bruire;
+en ce grand lit sombre et désolé, la vieille hôtesse
+ramasse en peloton ses vieilles peaux collées sur ses
+petits os, assemblage de rides respectables couvertes
+de cheveux blancs! O débris, spectres, lambeaux,
+tombeaux! Bouteilles sans âme, et bouchons sans
+voix, ce rouet sans vie et ce grand lit presque vide,
+plus que vide? Hélas! ce fut un lit de roses, comme
+toi, ma bouteille, tu fus une bouteille pleine, comme
+moi j'étais un peintre, un musicien, quand j'étais
+plein de couleurs et de musique. L'enchantement
+était autour de moi, partout, le matin, le soir. Vous
+n'avez jamais entendu de rouet plus ronflant que
+maître Hoffmann, jetant de côté et d'autre plus de
+bave et produisant plus de chaînes en bon fil. Je dis
+un rouet agité par un jeune pied amoureux et leste,
+un petit pied à jupon court, et nu jusqu'à la jarretière
+absente. Où donc est-il le pied de femme qui
+pesait sur moi? Théodore, hélas! Théodore, tu ressembles
+au rouet de la vieille que tu vois là. Je me
+mis à pleurer.</p>
+
+<p>Grand Dieu! voilà le matin, et je ne suis pas ivre
+<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
+encore! Théodore a perdu sa nuit. La folle poésie a
+dégagé sa tête des douces vapeurs du vin. A chaque
+verre, j'ai senti sur mon front comme une main
+froide qui m'entourait du lierre, ennemi de l'ivresse.
+Me voilà donc, sobre et de sang-froid, comme une
+ménagère hollandaise. Allons, enfants, recommençons:
+quittez vos manteaux, suspendez vos chapeaux
+aux clous rouillés de la muraille! Allumons le punch
+à la flamme de nos pipes, évoquons la salamandre
+active sur les bords de ce vase d'étain, appelons les
+esprits du feu à notre secours, chassons les images
+mélancoliques. Le feu est l'ennemi des ténèbres, le
+feu réjouit le chaos, il rend à la nature ses couleurs
+perdues, ses formes évanouies. Voilà qui va bien: le
+punch s'enflamme et bientôt mille joyeux esprits
+rempliront nos coupes. C'est vrai!... L'invocation a
+réussi! Du milieu de cet océan enflammé, la déesse
+au sourire bachique nous verse à boire; la liqueur
+dégoutte de ses cheveux et ruisselle sur son beau
+sein. Je vais placer mon verre sous sa mamelle
+gauche, des deux la plus féconde, et mon verre, un
+fils de Bohême, topaze au fond, rubis sur les angles,
+sera bientôt plein.</p>
+
+<p>Me voilà dans mon élément! je suis maître, et je
+profite, en artiste, des moindres accidents du bruit
+et de la couleur. Je vois tout un orchestre avec ses
+gradations harmoniques dans une batterie de cuisine;
+une jatte de punch est pour moi la <i>chambre
+obscure</i> où tout s'agite et se montre; un joyeux résumé
+de l'arc-en-ciel après une pluie de printemps. Quand
+le punch brûle, un &oelig;il fermé, l'autre ouvert, je contemple
+à ma façon l'agréable silhouette de mes compagnons
+<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+qui boivent. Ce sont vraiment de plaisantes
+figures: tête mince, un gros nez, des lèvres charnelles!
+C'est grand plaisir de voir ces braves gens
+flotter sur la muraille avec toutes sortes de grimaces.
+Dansez sur les murailles, joyeux compagnons, ainsi
+le veut maître punch, l'esprit aérien, le dieu folâtre
+de ma mythologie de cabaret. Shakespeare, le divin
+Shakespeare, a, je crois, un dieu comme le mien.
+Maître punch, ou maître Puck, dans le <i>Songe d'une
+Nuit d'été</i>; le vieux Will, me vole si souvent mes
+dieux! Il m'a volé Falstaff.</p>
+
+<p>Rends-moi, mon vieux Will! rends-moi ton monstre
+heureux, ou bien laisse-moi faire l'éducation de Falstaff;
+je veux apprendre à ce gaillard-là à manier les
+boyaux d'un violon, à souffler dans une flûte, le joufflu
+qu'il est. Quel dommage de le laisser inculte, ce
+bon chevalier Falstaff! Quel bon rêveur fantastique il
+eût fait! O grand Will, non-seulement tu m'as volé,
+mais encore tu m'as gâté Falstaff!</p>
+
+<p>Vous comprenez bien, mortels, qu'ainsi rêvant,
+gambadant, folâtrant, ayant toujours un monde sous
+une main, et dans l'autre un microscope à voir ce
+monde infini, je puis fort bien passer mes nuits au
+cabaret sans être un ivrogne. Le cabaret et la nuit me
+plaisent. Le cabaret est mon <i>chez moi</i>: c'est le royaume
+dont je suis le roi, la tribune où je suis orateur, l'autel
+dont je suis le dieu. Le soleil est bon; la nuit, c'est
+mieux. Le crépuscule adoucit tous les contours, il
+jette à pleines mains le parfum et le silence, il fait
+chanter le rossignol pendant l'été, le grillon pendant
+l'hiver! La nuit est mon amie, et le cabaret est mon
+ami.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
+Je me disais tout ceci dans un de ces combats de
+ma conscience que je me livre assez souvent quand je
+viens à me souvenir des bons conseils de S. A. R. la
+princesse Amélie:&mdash;Vous buvez trop, Théodore, et
+vous ne dormez pas assez, Théodore! Promettez-moi
+de rester chez vous ce soir!&mdash;Au fait (me disais-je),
+il est bien sûr que la princesse ne saura pas que je lui
+désobéis ce soir.</p>
+
+<p>J'en étais à mon dernier regard sur les silhouettes
+de la muraille; au milieu de tant de grotesques figures,
+j'en découvris une d'un aimable aspect: c'était une
+tête penchée, un air pensif, des cheveux en désordre,
+une figure aimable! Ah! que je fus ravi quand je vins
+à découvrir que cette figure, heureuse entre toutes,
+c'était la mienne. Oui dà! cette aimable personne,
+c'était moi!</p>
+
+<p>Je l'aurais admirée plus longtemps, quand la dernière
+flamme du punch vint à s'éteindre. Alors tout
+s'effaça... et moi aussi, je disparus, sans avoir le temps
+de me dire <i>adieu!</i> et de m'embrasser.</p>
+
+<p>En ce moment, le jour apparaissait tout bleu; divinité
+en bonnet de nuit, et qui n'a pas encore secoué
+sa chevelure d'or. Je fus pris d'un accès de sobriété,
+et sortis du cabaret. Il me sembla que tout tournait
+autour de moi. Chaque maison passait à son tour:
+le palais, la chaumière et le jardin du roi, avec ses
+treillages en fer doré, ses statues de marbre et ses
+cygnes majestueux flottant sur les bassins remplis; je
+voyais aussi le jardin du pauvre à son cinquième
+étage et le poisson rouge en ses évolutions autour d'un
+océan contenu dans un verre, entre un pot de renoncules
+et un plant de violettes; tout passait, tournait,
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+se parait, se dorait ou flamboyait. Devant moi passa
+l'hôpital, qui me leva son chapeau en me disant un
+affectueux bonjour; passa la prison, que la liberté a
+peuplée plus que ne le fit l'esclavage; passa la cathédrale
+hautaine et tenant de ses mains débiles son dôme
+ébranlé par les philosophes; passa la maison de la
+courtisane, à la porte entr'ouverte, silencieuse comme
+un tombeau: je laissai passer toute la ville ainsi, trop
+heureux!</p>
+
+<p>A la fin le soleil parut, déchirant son dernier lange;
+et du côté de l'orient, comme une apparition dans un
+tableau de Michel-Ange, apparut à mes yeux charmés
+la princesse Hélène, à peine éclose et brillante de la
+rosée du matin. Je rougis en l'apercevant; je venais
+de découvrir que j'étais encore à la porte de mon cabaret,
+justement sous l'enseigne du <i>Grand-Frédéric</i>!</p>
+
+<p>Elle m'aperçut immobile, et sans gronder, même
+du petit doigt:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, dit-elle, mon fidèle Théodore, oh! sage
+Théodore, sobre Théodore; levé avec le jour, et qui
+viens saluer le soleil. Je vous sais gré, Théodore, d'avoir
+si bien tenu la parole que vous m'avez donnée,
+vous êtes un philosophe accompli: en revanche, je
+vous permets de m'accompagner.</p>
+
+<p>D'un pas de héros et d'amoureux, j'accompagnai
+ma princesse! Je ne suis pas bien sûr que ce soit une
+femme. Si c'est un corps, je n'ai jamais pu le toucher,
+pas seulement sa robe de mes lèvres; sa bouche n'a
+pas d'haleine, à peine un parfum comme celui d'une
+fleur; je ne saurais dire la couleur de ses cheveux; il
+n'y a point de bleu dans le ciel comparable à son
+regard; ses vêtements se groupent autour d'elle en
+<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+façon de nuage, ils l'embrassent, ils flottent, ils retombent,
+ils se livrent, pour lui plaire, à mille coquetteries
+incroyables; ils sont animés, elle ne l'est pas;
+c'est sa robe qui remue, c'est son voile qui sourit, son
+gant qui se dessine, son fichu qui bat, sa chaussure
+qui marche. On dit que les anges brûlent... je la suivis
+comme on suivrait une étoile à travers les espaces
+du ciel.</p>
+
+<p>Elle arriva, devinez où? Chez mon ancien camarade,
+le musicien Kreyssler! Nous avons étudié l'harmonie
+en même temps, Kreyssler et moi; c'est encore
+un jeune homme, et moi, je suis si vieux. On a élevé
+bien des disputes pour savoir qui de nous deux, est un
+plus sincère artiste. A vrai dire, j'ai l'inspiration plus
+prompte et plus vive que Kreyssler; j'ai plus de folie
+et d'éclat, j'ai plus d'enivrement et de hasard, j'appartiens
+à la terre... et Kreyssler vient du ciel! Il est
+le chantre du monde idéal, c'est le musicien de la
+jeunesse et des femmes; il est au troisième ciel, à
+côté de saint Paul; il jette son âme aussi haut qu'elle
+peut aller, sans s'inquiéter de son âme; sa musique
+est une extase; pour lui le monde extérieur n'est
+rien, il n'est pas de ce monde; hélas! moi, j'en suis.</p>
+
+<p>Kreyssler est beau, plus beau que moi; son visage
+est inspiré, son chant est lent et méthodique; ah! je
+ne suis qu'un bouffon à côté de Kreyssler; j'imagine
+cependant que Kreyssler est heureux: c'est un rêveur.</p>
+
+<p>La princesse écouta longtemps ce doux maître avec
+transport et les larmes dans les yeux. Elle resta une
+heure à le contempler, à l'admirer, à l'entendre. A
+la fin elle se retira pénétrée, comme si elle fût sortie
+du sanctuaire: pour la première fois j'ai compris
+<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+que j'étais jaloux. Il s'agissait de plus haut prix que
+de l'amour d'Hélène, il s'agissait de son estime.</p>
+
+<p>La sérieuse Hélène, ayant quitté maître Kreyssler,
+reprit avec moi le ton jovial, elle m'estime si peu!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourtant, me dit-elle, comment tu aurais
+été si tu avais voulu, ô mon pauvre ami!</p>
+
+<p>»Tu aurais été un rêveur sublime, un poëte élégant,
+un chantre inspiré par le ciel, par les fleurs, par l'amour;
+tu n'as pas voulu, Théodore. Théodore a barbouillé
+sa face, il a corrompu sa raison, il n'a plus été
+qu'un poëte de hasard, un mauvais bouffon de carrefour.»</p>
+
+<p>A quoi je répondis (en répondant je pleurais):</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, que vous me faites de mal. N'accusons
+pas le créateur, madame! Il m'a fait... le bouffon
+que vous aimez! Je suis Diogène pour vous servir. Trop
+de génie a fait ma ruine. Ce trop de génie, il a fallu
+l'épuiser en improvisant. Ne me parlez pas des génies
+corrects, madame, ni des beautés correctes! Prenez-moi
+tel que je suis, un pauvre homme, un innocent,
+un conteur, un bateleur.</p>
+
+<p>Comme la foule était déjà dans la rue, notre jeune
+princesse rentra dans son palais, ou plutôt elle s'évanouit
+dans le ciel. Elle est au ciel à présent, dominant
+notre observatoire. Et moi, je restai seul en proie à
+mon chagrin! Chose étrange! quand la nuit fut venue,
+je me retrouvai à mon cabaret favori, à côté du poêle,
+enfoncé dans le grand fauteuil de mon hôtesse... Ai-je
+donc rêvé tout cela?</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p>
+
+<h2>HONESTUS.</h2>
+
+<p class="p2">Vers la fin du dernier siècle, au moment où toute
+la morale se refaisait en France, il y avait tant de
+choses à refaire, il advint que Paris remit en question
+le bien et le mal, la vertu et le vice. Il se demanda
+si le luxe était une nécessité? Bref, des questions à
+n'en pas finir. En même temps, dans les écoles, dans
+les salons, dans les champs, à la ville, à la cour, en
+province, accouraient des rhéteurs préparés à tout
+soutenir; c'était une rage de perfection qui a perdu
+le peuple français. On perfectionnait la charrue et la
+soupe économique; on perfectionnait la matière et
+l'âme; on enseignait aux petits garçons l'art de penser,
+et aux petites filles l'art de faire des enfants d'esprit.
+On bouleversait cette pauvre nature, on l'agitait
+de fond en comble, on la perçait jusqu'à la craie; on
+s'élevait dans l'air, on vivait dans l'eau, on ajoutait un
+sixième sens aux cinq sens que nous avions déjà. Il y
+avait des faiseurs de paix perpétuelle, des faiseurs
+d'anguilles vivantes avec de la farine, des faiseurs de
+canards mangeant et digérant, des faiseurs de bonheur
+<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
+universel. Dans ce temps-là on vendait au coin
+des rues des bouteilles d'encre inépuisables, et des
+projets de coffres-forts toujours pleins; c'était le règne
+le plus absolu des ergoteurs, des enthousiastes, des
+dupes, des imbéciles, des gens d'esprit, des fanatiques
+et des charlatans.</p>
+
+<p>Ce fut au plus fort de ces étranges disputes, qu'un
+jeune homme d'un esprit faux, d'un c&oelig;ur honnête,
+s'en vint en France du fond de la Suède, pour se faire
+initier aux profonds mystères du génie et de l'esprit
+français. Le monde entier s'occupait de la France et
+prenait au sérieux ses rêveries les plus folles. Le jeune
+étranger, à peine il eut touché ce sol mouvant de
+rêveries fantastiques, de projets insensés, dernières
+occupations d'un peuple qui se meurt, fut pris d'un
+vertige moral. Dans cet immense ramas de sophismes
+et de paradoxes, il comprit que s'il n'appelait pas
+l'analyse à son aide, il se perdrait sans secours dans
+cet océan de systèmes. Et de même que l'on choisit
+un cheval dans l'écurie d'une poste aux chevaux, il
+eut bientôt fait choix d'un système à tous crins, bien
+hennissant, la tête droite, les naseaux enflammés, un
+système <i>hongre</i>; il n'y en n'a pas d'autre, sans excepter
+les disciples de Saint-Simon; puis son système
+étant sellé et bridé, il l'enfourche, et voilà notre
+homme qui pique des deux et s'en va, bride abattue,
+à travers le champ nébuleux des vérités et des certitudes
+de son temps.</p>
+
+<p>Il avait une étrange et charmante manie, il en voulait
+aux vices, comme l'abbé de Saint-Pierre en voulait
+à la guerre; son système à lui, c'était la vertu
+perpétuelle et sempiternelle, la vertu pure et sans
+<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span>
+mélange, austère, brutale et brusque; la vertu stoïque.
+Or, par vertu, il recherchait le vice, il se plaisait à le
+voir, à le sentir, à le toucher, à vivre, à boire, à dormir
+avec les vicieux. Il donnait, par vertu, dans tous
+les désordres. Au milieu d'une orgie, il déclamait
+contre les emportements de l'orgie, il faisait rougir
+ses jeunes compagnons de leur raison perdue au fond
+d'une coupe. A cette boutade éloquente, les convives
+effrayés ôtaient de leur tête la couronne des buveurs,
+et chacun se retirait chez soi, vaincu par l'éloquence
+du jeune comte suédois.</p>
+
+<p>Un autre jour, le philosophe se trouvait attablé
+à une table de jeu; l'or éclatant sur le tapis vert ruisselait
+à travers le râteau; il s'abandonnait à l'enivrement,
+à la couleur, au léger cliquetis de l'or. Le
+hasard tournait aveuglément au milieu de tous ces
+joueurs, distribuant à son gré ses faveurs funestes ou
+ses leçons sévères. Tout à coup, au plus fort de l'enivrement,
+à l'instant même où la roue, en tournant,
+vous sauve ou vous tue, notre <i>sage</i> déclamait contre
+le jeu... Soudain le jeu s'arrêtait, les râteaux restaient
+suspendus, la roulette était immobile, et les joueurs
+attendaient que le <i>déclamateur</i> fût parti pour exposer
+de nouveau sur un chiffre leur fortune et mieux
+encore... Et notre homme allait dans la rue en se
+félicitant de sa <i>victoire.</i></p>
+
+<p>Un autre jour, il était attendu dans une petite
+maison du faubourg: la maison était sombre et noire
+au dehors; elle était éclairée et joyeuse au dedans.
+Au dedans, le mystère attentif, le luxe élégant, la
+table en beau linge et bien dressée, le vin clair et
+vieux, le boudoir, et dans ce boudoir une jeune
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+femme attendait Gustave; car c'était un philosophe
+au frais sourire, à la voix douce, au noble c&oelig;ur;
+c'était un philosophe riant et peu sévère en apparence.
+Il entra; aux pieds de cette jeune femme il se
+posa, la voyant lui sourire; il la regarda comme un
+jeune homme de dix-huit ans regarde une femme de
+vingt-deux; il lui prit la main, et cette main fut abandonnée;
+il lui parla tout bas, et plus bas il parlait,
+plus sa parole était comprise. Tout à coup, quand sa
+bouche allait toucher cette joue en fleur, quand son
+bras allait enlacer cette taille élégante, et la dernière
+bougie étant prête à s'éteindre, il se souvient, l'idiot!
+qu'il était philosophe! Un sermon! Il fit un sermon à
+Célimène, et, la voyant souriante, étonnée, interdite,
+il s'enfuit, se croyant un héros de vertu... Elle leva
+les épaules et, rassérénée, elle oublia de retenir par
+son manteau cet autre Joseph.</p>
+
+<p>On conçoit que cette guerre absurde faite aux passions
+humaines, à tout propos, en tout lieu, dut
+fatiguer étrangement notre jeune homme. Il était
+haletant dans cette lutte impuissante où ses désirs
+n'étaient réfrénés que pour l'amusement des autres.
+Malgré ses efforts, le vice allait son train librement,
+s'inquiétant peu de ses clameurs.</p>
+
+<p>Un soir que, fatigué de morale, il s'était établi à
+la porte de l'Opéra, par une grande affluence de
+monde qui attendait l'ouverture des bureaux, une
+aventure lui arriva, qui le corrigea de sa manie, et
+lui fit estimer les plaisirs d'ici-bas à leur juste valeur.
+Déjà, pour payer sa place à l'orchestre, il avait tiré
+de sa poche un louis d'or; ce louis d'or échappa de
+sa main par un mouvement de la foule, et vainement
+<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>
+il l'eût cherché, quand un mendiant qui se tenait sur
+une borne, tendant son chapeau aux passants, ayant
+vu rouler cette pièce d'or, la ramassa et la rendit au
+sage, après l'avoir essuyée avec soin sur les manches
+de son habit. La figure de cet homme était douce,
+humble était son attitude; il y avait tant de résignation
+dans sa personne, que Gustave en fut touché.
+«Gardez ceci, brave homme, lui dit-il.&mdash;Mais,
+monsieur, c'est beaucoup trop pour un si petit service.»
+Il parlait encore, que déjà notre philosophe avait
+disparu, échappant à la fois à la reconnaissance du
+mendiant et à la nécessité de prendre un billet à la
+porte de l'Opéra. Ce jeune homme était loin d'être
+riche, et cet argent était le seul dont il pouvait
+disposer pour ses plaisirs de la soirée.</p>
+
+<p>Il allait dans la ville, à grands pas, heureux de sa
+bonne action, regrettant peu l'Opéra et sa musique
+bruyante, jetant un regard de profonde pitié sur les
+demoiselles errantes, plus ennemi du vice, et plus
+près du vice que jamais.</p>
+
+<p>Arrivé à sa maison, dans un quartier fort éloigné,&mdash;une
+de ces vieilles rues en pierre de taille qui
+sont tout muraille,&mdash;il frappe; le portier dormait; à
+plusieurs reprises il frappe, il appelle: rien n'y fit;
+la porte était muette, inexorable. Il s'assit sur un
+banc de pierre, et, les jambes croisées, il attendit. Il
+était là depuis dix minutes, obsédé de mille pensées,
+quand, à l'extrémité de la rue, il vit arriver au grand
+galop une voiture à deux chevaux. La voiture s'arrêta
+net à ses pieds. Un grand laquais poudré, l'épée au
+côté, l'air insolent, s'élançait à la portière du carrosse;
+il ouvrit la portière, et Gustave ne fut pas peu étonné
+<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span>
+en voyant descendre le même mendiant auquel il
+avait donné son louis d'or. Cet homme était en guenilles,
+ses reins étaient ceints d'une corde, il portait
+sur son dos une besace, il avait des sabots pour chaussure,
+un vieux feutre de forme espagnole couvrait à
+grand'peine sa tête chargée de vigoureux et épais
+cheveux gris. Il s'appuya en descendant sur l'épaule
+de son laquais, avec la morgue d'un grand seigneur;
+il fit signe à sa voiture de s'éloigner de quelques pas,
+puis s'asseyant sans façon à côté du jeune homme:
+«Vous voilà bien isolé et bien triste; la soirée vous
+paraît longue et fade, j'en suis sûr; et sur ce banc de
+pierre, sous ce ciel pommelé, contre les murs suintants
+de cette maison qu'on prendrait pour une tombe,
+vous devez regretter le louis tout neuf que vous
+m'avez donné, les banquettes de l'Opéra et la danse
+lascive de la Guimard.»</p>
+
+<p>&mdash;Je ne regrette qu'une chose, dit le jeune homme,
+c'est d'avoir fait l'aumône à plus riche que moi, et d'être
+venu à pied, moi gentilhomme, pendant que mon
+effronté mendiant m'éclabousse avec son carrosse. Il
+faut que vous soyez un habile homme, à ce que je vois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon gentilhomme, dit le mendiant, il est
+vrai que je mendie en habile. C'est une science aussi
+difficile que celle du gouvernement; jugez de la difficulté
+de recevoir, par la difficulté de donner! Il faut
+tout un cours d'études pour savoir tenir son chapeau
+de façon à n'avoir pas l'air de demander la bourse ou
+la vie; il faut une âme forte à qui tend la main à des
+misérables sans pitié, à l'argent d'un débauché ou
+d'un joueur, à l'aumône de la fille vénale qui jette
+dans votre escarcelle le prix d'un regard ou d'une
+<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>
+moitié de baiser. La tâche est rude! Flatter l'orgueil
+et la bassesse, saluer l'adultère, aller tête nue, et
+plisser son front chaque soir, en mettant son bonnet
+de nuit, pour donner même à ses rides une grâce; et
+puis, mâcher des herbes vénéneuses pour s'en faire un
+cancer factice, être vil par spéculation, tout recevoir,
+tout prendre et tout manger, caresser jusqu'au chien
+qui vous mord! Trouves-tu donc à présent mon
+carrosse à trop haut prix, jeune homme, et le gentilhomme
+à pied ose-t-il être jaloux du mendiant qui a
+des chevaux?</p>
+
+<p>Gustave dit au mendiant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles bien, vieillard, tu es sage; je te
+pardonne ta voiture, et je ne regrette plus mon
+bienfait. Reprenez donc votre carrosse, monsieur;
+l'Opéra va bientôt finir, mendiant; vous ne serez pas
+arrivé à temps, messire, et tu perdras peut-être
+vingt-quatre sous à cela, gueux que tu es!</p>
+
+<p>Le vieillard se levant, dit à Gustave:</p>
+
+<p>&mdash;Faisons mieux, oublions ce louis d'or qui nous
+sépare, vous et moi, comme un abîme; tenez, je ne
+vous le rends pas, et je ne le garde pas. En même
+temps, d'un bras vigoureux, il lançait la pièce de
+monnaie dans une mansarde au sixième étage. La
+pièce alla droit au but; elle tomba sur le grabat d'un
+poëte qu'elle réveilla, et qui rêvait qu'il avait faim.
+Quand la pièce eut fait son dernier bruit:</p>
+
+<p>&mdash;A présent! nous sommes égaux, dit le mendiant:
+vous avez des habits, je porte des haillons; mais vous
+êtes à pied et je vais en carrosse, tout se compense
+entre nous. Passons donc la nuit ensemble comme deux
+amis dont la porte est fermée, et qui veulent oublier
+<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
+les heures en attendant le jour; aussi bien, je vous le
+dis en confidence, vous frapperiez à votre porte
+jusqu'à demain, et vous appelleriez à votre secours
+Franc&oelig;ur et tous les violons de l'Opéra, que ce serait
+peine perdue, votre porte ne s'ouvrirait pas.</p>
+
+<p>Gustave reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, je veux bien te suivre; mais où
+diable veux-tu me conduire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit l'autre, on vous mènera là-bas, dans la
+ville, loin de ta maison maussade et de ton fastidieux
+quartier. Nous allons dans le séjour du plaisir et du
+luxe, du vin et des dames, des boudoirs et des grasses
+tavernes. Viens avec moi, mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Gustave, je veux bien être votre
+ami pour une heure encore, mais, par la lune blafarde
+qui vous éclaire, et par la lame du roi Christine,
+je ne consentirai jamais à mettre mon blason sous ta
+besace; ainsi donc, ne m'appelle pas ton fils, mon
+noble père, et même, si tu le veux bien, nous abaisserons
+les stores de ton carrosse, crainte d'accident.</p>
+
+<p>Le vieillard ne répondit rien; ils montèrent en
+voiture, le jeune homme à la place d'honneur; la voiture,
+qui était arrivée au galop, repartit au petit pas.</p>
+
+<p>En chemin, ils eurent une conversation philosophique
+sur le vice et sur la vertu; Gustave ne parlait
+jamais que de cela. Le vieillard laissa parler Gustave
+et hochait la tête de temps à autre:</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! disait-il, le vice n'est pas toujours
+une mauvaise chose... Hum! hum! le vice a son bon
+côté... Hum! hum! les plus honnêtes gens y sont tombés,
+jeune homme; et vous-même, un sage, dont
+l'aumône est si facile, vous-même... Eh! que diriez-vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+si vous deveniez, là, tout à coup, ivrogne et meurtrier,
+parricide et voleur? Je ne parle que de cela!</p>
+
+<p>Gustave, entendant parler ainsi le vieillard, se mit
+à chanter d'un air goguenard l'air nouveau: <i>Triste
+raison, j'abjure ton empire!</i></p>
+
+<p>Ainsi parlant et chantant, la voiture entra dans une
+cour sablée et silencieuse. Un escalier de pierre se
+présenta, les deux amis montèrent; ils traversèrent
+un vestibule, une grande chambre en noyer, un petit
+cabinet en mosaïque déjà plus élégant, ils s'arrêtèrent
+dans un petit salon de bonne apparence. La flamme
+dansait en pétillant dans le foyer, les meubles reluisaient
+avec un air de bonhomie; onze heures sonnaient
+quand ils entrèrent dans cet aimable lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit le vieillard, je vous assure que
+votre bonne volonté pour moi me rend très-heureux;
+cette heure de la nuit que vous voulez bien m'accorder
+m'est précieuse et chère; je veux que vous la
+passiez d'une façon décente, en homme de haute
+vertu: il est vrai qu'un peu de vice assaisonne agréablement
+la vie; mais vous avez ôté le vice de la vôtre,
+et nous serons bien forcés de nous en passer pour ce
+soir, puisque ainsi vous l'avez résolu.</p>
+
+<p>Le jeune homme laissa dire au vieillard: il accepta
+toutes ses prévenances d'un air passablement dédaigneux;
+il s'étendit fort à l'aise en un large fauteuil,
+s'approcha du feu, et s'établit en maître à la meilleure
+place; en même temps il regardait de côté et d'autre
+les magots de la cheminée, les peintures du plafond,
+la dorure des corniches, et, sur des toiles peintes,
+des galanteries à la façon de Vanloo et de Boucher.</p>
+
+<p>Le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle est un siècle bizarre; il affecte les
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+petites moulures, les petites facettes, les contorsions
+de toutes sortes; il procède par zigzags, il est doré,
+il est faux, il est mesquin, il est riche et rococo.
+C'est joli, bête et lascif. Cette chambre était à la date
+élégante de 1745; un écho répétait le battement de
+l'horloge et l'horloge chantait les heures. Le jeune
+homme trouvait tout cela charmant; mais, décidé à
+ne pas s'amuser, il jouissait en secret de l'embarras
+de son hôte et de ses efforts pour le divertir.</p>
+
+<p>Son hôte, vieillard empressé, avait changé de costume,
+il s'était revêtu d'une belle robe aux longs plis;
+il avait remplacé son feutre usé par un bonnet de soie;
+il avait préparé la table en silence; sur cette table il
+plaça des fleurs, à côté des fleurs, une assiette en
+argent brun avec son couvercle; un verre à facettes
+complétait le service; il fit signe au jeune homme de
+s'approcher de la table.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit celui-ci, mon maître, il me semble
+que voilà bien de la vertu: je n'aime pas le vice, il
+est vrai, mais, pardieu! j'aime encore moins, pour
+mon repas, les tulipes et les roses. N'aurez-vous donc
+pas autre chose à me donner ce soir?</p>
+
+<p>Le vieillard, sans répondre, sortit de l'appartement;
+il rentra, tenant dans ses deux mains et sous ses deux
+bras quatre longues et vieilles bouteilles cachetées
+avec soin dans leur vieille robe d'araignée séculaire,
+comme il convient à un vin généreux conservé
+depuis longtemps.&mdash;Bon cela! dit Gustave, et soyez
+le bienvenu, ma tête grise; avec cela nous arroserons
+vos tulipes, et trinquons! Mais que voulez-vous
+que nous fassions de ces quatre petites bouteilles?&mdash;Mon
+hôte, dit le mendiant d'une voix douce, si
+<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
+ces bouteilles ne suffisent pas, j'en ai d'autres; ceci est
+un vin généreux, et dont la barbe est aussi blanche que
+la vôtre est noire. Donc, faites-lui fête, et pardonnez-moi
+ce repas modeste, j'ai été pris à l'improviste, et
+je n'ai que cela. Disant ces mots, il montrait le bouquet
+de fleurs et le plat mystérieux.</p>
+
+<p>Gustave tendit son verre... il but; le vieillard, bon
+compagnon, lui versait le vin à longs flots.&mdash;Voilà
+qui va bien, disait Gustave; il tendait encore une
+fois son verre... A la troisième bouteille:&mdash;N'as-tu
+donc à me donner que des fleurs? dit-il; voilà un vin
+qui pousse à l'appétit.&mdash;Découvrez ce plat, dit le
+vieillard; et si le c&oelig;ur vous en dit, mangez-en: seulement
+je vous avertis que pour entamer cette denrée
+il faut avoir un poignet fort, et que ce ne sera pas
+trop du damas que voilà.</p>
+
+<p>Gustave, poussé par le vin et par cet appétit que
+donne le vin quand on n'y est pas habitué, souleva le
+couvercle de l'assiette et découvrit un fromage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable, dit-il, du laitage et des fleurs! Nous
+tombons dans la pastorale... Allons! allons! ma
+bonne lame...</p>
+
+<p>En même temps il frappait le fromage avec son sabre...
+Or, il frappait sur un diamant brut, recouvert d'une
+couche terreuse, qui n'attendait plus que l'art de l'ouvrier
+pour jeter un vif éclat. Avec son poignard Gustave
+débarrassait la pierre précieuse de l'alliage qui
+l'entourait. A chaque instant un nouvel éclat, de nouveaux
+feux; le diamant, frappé par l'acier, finit par
+briller et resplendir. Gustave, hors de lui, frappait et
+buvait tour à tour.</p>
+
+<p>Alors il se passa dans l'âme du jeune homme une
+<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+lutte horrible. Étrange effet de la passion! Celui qui
+tout à l'heure était si calme, à peine a-t-il vu briller
+cette pierre miraculeuse, que son &oelig;il flamboie et tout
+son être se contracte sous le poids du désir. Pour
+peu que la passion soit vraie, elle fait taire l'intelligence,
+elle dompte et soumet la volonté! Le diamant
+étincelait de mille feux; c'était une flamme, on la voyait
+grandir: c'était le premier éclat qu'il jetait de sa vie.
+Et devant ce trésor ce jeune homme se disait: Il me
+faut ce trésor! Malheur à ce vieillard qui m'a donné
+avec cette arme infaillible le regret de cette fortune.
+Il était haletant, éperdu, muet, dans cette horrible
+contemplation.</p>
+
+<p>Il voulut encore faire acte d'intelligence, et l'intelligence
+lui manqua. Il voulut tout au moins détruire
+son idole et se délivrer de cette obsession terrible: il
+frappait le diamant avec le fer; mais, cette fois, la
+pierre repoussa le fer. Le diamant était arrivé à son
+état le plus pur. Rien ne pouvait rien contre lui. Se
+voyant repoussé, et voyant son fer émoussé, le jeune
+homme eut peur de ce qu'il allait faire!</p>
+
+<p>Il se leva: Vieillard, dit-il, donne-moi ton diamant!</p>
+
+<p>&mdash;Mon diamant! dit le vieillard; c'est mon sang!
+Je vous l'ai montré pour vous faire honneur, comme
+on dirait à sa jeune épouse ou à sa fille aînée, enfant
+de seize ans: «Prenez place à côté de notre hôte, et
+servez-le!» comme on dit à ses valets: «Préparez la
+plus belle de mes chambres, obéissez à mon hôte!»
+ainsi je vous ai montré ce que j'avais de plus beau et
+de plus cher, mon diamant. Je n'ai ni femme jolie à
+vous montrer, ni jolie enfant à faire asseoir auprès de
+vous, ni domestiques nombreux, ni musiciens aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
+voix sonores, ni parfums exquis. J'ai mon vin et mon
+diamant, des vins qui se boivent à longs traits, un
+diamant dont les reflets vont jaillir jusqu'au fond de
+l'âme, un poignard qui tranche. Eh bien, je vous ai
+versé mon vin à longs flots, je vous ai prêté mon poignard
+hors de sa gaîne, je vous ai montré toute ma
+fortune; ainsi j'aurai fait les honneurs de ma maison.
+Soyez juge de cela, monsieur; et maintenant que je
+vous ai montré ma femme et ma fille, imprudent que je
+suis! vous voulez m'enlever d'un seul coup ma femme
+et ma fille! A présent que vous avez bu mon vin, vous
+voulez m'égorger avec mon poignard! Non pas,
+jeune homme, et j'en atteste ici vos dix-huit ans de
+philosophie et de vertu; tu ne dépouilleras pas le
+vieillard; tu n'abuseras pas de la lame effilée. Ainsi
+pleurant, le vieillard était à genoux devant le jeune
+homme... Il pleurait.</p>
+
+<p>Gustave dit:&mdash;Buvons! Il tendit son verre; il le
+vida d'un trait. La quatrième bouteille fut vidée. Et
+le diamant était toujours là, brillant comme l'étoile
+en un ciel nébuleux. Toujours il était là qui lançait sa
+flamme au c&oelig;ur du jeune homme: l'ivresse à pleins
+bords débordait; le diamant étincelait à pleine âme.
+Et Gustave au vieillard:</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, dit-il, tu ne veux pas me le donner?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne l'auras qu'avec ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, mendiant, ton diamant!</p>
+
+<p>&mdash;Mendiant! dis-tu: oh! c'est alors que je serais
+mendiant et misérable, si je te donnais ma fortune,
+mon nom, mon écusson qui brille sous mes guenilles,
+la liste de mes ancêtres qui se fait jour à travers mes
+haillons, mon univers, mon voyage en Italie, mon
+<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
+ciel napolitain, mon prince, mon amour. N'en parlons
+plus, prends mon sang, frappe, et puis tu dépouilleras
+à ton aise le mendiant.</p>
+
+<p>A ces mots, il découvrit sa poitrine où le c&oelig;ur
+battait vivement.</p>
+
+<p>Gustave leva son poignard avec le plus grand sang-froid,
+car il était ivre. Il allait frapper!...</p>
+
+<p>Le vieillard changea tout à coup de visage. Il prit
+et l'habit, et la voix, et le geste, et le regard, et le
+sourire que Gustave avait toujours connus à son père.
+C'était le même visage, les mêmes cheveux blancs, la
+même majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Gustave, mon fils! mon fils! Gustave, dit-il,
+frappe donc... Gustave, hors de lui, frappa son père!</p>
+
+<p>Le vieillard tombe en gémissant, son sang coule, le
+poignard reste cloué à la terre; la terre tremble! Le
+diamant se couvre d'un voile comme font les pierres
+précieuses qui pâlissent à l'approche du poison. A ce
+sang, à ce cri plaintif, à ces pleurs, à cette voix, à ces
+traits, Gustave recule d'horreur! Il vient de se reconnaître
+assassin, parricide; au même instant, le vin
+s'en va de sa tête, le désir de son c&oelig;ur; il veut laver
+sa main tachée de sang, le sang reste à sa main; il
+pleure, il sanglotte, il s'accuse, il accuse le ciel et la
+terre, il s'arrache les cheveux, il veut mourir!</p>
+
+<p>... Le vieillard reprenant sa première forme, le
+relève, sa blessure se ferme, le sang s'efface, et le
+mendiant d'une voix douce:</p>
+
+<p>&mdash;N'accuse donc pas les hommes, ô mon fils; et
+quand la voix d'un vieillard frappera ton oreille, ne te
+prends pas à chanter une frivole chanson d'amour. O
+mon fils, dépose ton orgueil! sois humble et doux.
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+Ne déclame pas contre le vice et les vicieux! Je te le
+disais bien, toi si honnête et si bon, te voilà devenu
+d'un seul coup assassin, parricide et voleur!</p>
+
+<p>Gustave, éperdu, se jeta aux genoux du magicien,
+car j'imagine que c'en était un.</p>
+
+<p>&mdash;O mon père, dit-il, quelle peur vous m'avez
+faite: assassin, parricide et voleur! moi, gentilhomme!
+C'est la faute du vin, mon père!</p>
+
+<p>Et d'un pied furieux il repoussait les bouteilles
+vides. Le vieillard se prit à le consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Console-toi, Gustave, tu es honnête et bon. Tu as
+soulagé ma misère, ce soir, en me sacrifiant un plaisir
+innocent; je suis resté ton obligé. Regarde! je suis
+guéri! Mon c&oelig;ur bat plus calme que le tien. Minuit
+va venir. Profite de cette heure de la lune nouvelle pour
+me demander une grâce que je ne puis te refuser...</p>
+
+<p>Et Gustave hésitait...</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu mon diamant? dit le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Ton diamant! dit Gustave reculant d'horreur,
+non, non! Je ne veux rien pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne veux rien pour les autres? dit Honestus.</p>
+
+<p>Gustave réfléchit profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Il est une chose que je veux pour les autres et
+pour moi, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, reprit Honestus déjà inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute ceci, reprit Gustave, écoute, voici ce que
+je veux: «Que le vice disparaisse du monde, que le
+crime abandonne la terre;&mdash;que le règne de la vertu
+arrive enfin. Tu l'as dit, tu ne peux pas me refuser.</p>
+
+<p>Le vieillard poussa un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Répète ton v&oelig;u à haute voix, dit-il.</p>
+
+<p>Gustave répéta son v&oelig;u à haute voix.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
+En même temps, on entendit sortir de dessous
+terre un atroce et ridicule ricanement. On eût dit le
+ricanement d'un vieil apothicaire parvenu ou d'un
+huissier enrichi: ce rire était bête et méchant.</p>
+
+<p>&mdash;Qui rit ainsi? demande Gustave.</p>
+
+<p>&mdash;L'esprit des ténèbres, reprit le vieillard. Il ricane
+aux v&oelig;ux absurdes des mortels. Son rire n'a
+jamais été si brutal qu'aujourd'hui, en entendant ton
+v&oelig;u.&mdash;Rétracte-le, ce v&oelig;u funeste, ô mon fils! tu
+ne l'as pas encore prononcé une troisième fois!</p>
+
+<p>&mdash;Vieillard, dit Gustave, tu ne m'as donc pas entendu?
+c'est l'abolition du vice que je demande; la
+disparition complète des erreurs; le règne absolu de
+la vertu et des sages! Et il répéta à haute voix sa troisième
+abjuration.</p>
+
+<p>Le gros ricanement se fit entendre, et le vieillard
+leva au ciel des yeux remplis de larmes; puis il s'écria,
+avec un soupir de regrets. «Soit fait comme tu le
+veux, mon fils!» Il prit Gustave par la main. Ils sortirent
+à pied dans la rue. Le ciel était pur, l'air embaumé,
+les étoiles scintillaient dans le ciel, la nature
+dormait mollement dans l'ombre et dans les fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit le vieillard, dites adieu à cette belle
+nuit; la nuit, c'est le vice du soleil: c'est le repos
+de l'astre du jour. Plus de péché sur la terre et plus
+de nuit pour la terre, plus de repos pour le soleil, plus
+d'ombre le soir. Que tes rayons soient tendus sans
+relâche sur nos têtes, soleil! que le soir ne ferme
+plus ton palais de cristal!</p>
+
+<p>Le jeune homme, à ces mots, croyant que son compagnon
+se livrait à une boutade poétique, le laissait
+dire et suivait son chemin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+Au détour d'une rue, ils rencontrèrent une échelle
+attachée à une fenêtre, à cette échelle, des hommes
+grimpaient.&mdash;Qu'y a-t-il? demanda Gustave.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que voilà de malheureux voleurs, reprit le
+mendiant, que votre loi contre le vice a surpris après
+leur vol. Soumis à la vertu, qui est à présent seule
+maîtresse de ce monde, ils viennent rapporter ce
+qu'ils ont dérobé cette nuit; trop heureux si le maître
+de la maison ne les prend pas en flagrant délit de
+restitution, leur bonne action leur coûterait cher.</p>
+
+<p>Gustave pensait avec bonheur à la joie du maître de
+la maison quand il retrouverait à son lever les objets
+enlevés chez lui. Mais le mendiant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, dit-il; mais cet homme volé est
+le commandant de la maréchaussée; il a une femme
+et des enfants à nourrir: tout ce monde ne vit que
+par les voleurs, et le pauvre hère sera désagréablement
+surpris quand il ne trouvera plus un voleur à arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe? pensait Gustave; la vertu de tout un
+peuple est-elle achetée trop cher au prix du bonheur
+d'un gendarme? Ainsi songeant, ils suivirent leur chemin;
+d'une maison décriée ils virent qui s'enfuyaient
+plusieurs filles peu vêtues; leurs équivoques amants
+s'enfuyaient, épouvantés de leur désordre.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! dit Gustave, encore un effet de la vertu!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit le bonhomme, il fallait, j'en ai peur,
+quelques femmes sans vertu, pour servir de repoussoir
+aux honnêtes femmes. La misère et le malheur de ces
+coquines étaient pour les autres femmes un encouragement
+à bien faire. Imprudent! j'ai bien peur que
+toutes les femmes étant forcément honnêtes, les
+hommes ne fassent pas grand cas de la grâce et de
+<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+l'humeur. Mais ces profonds raisonnements dépassaient
+Gustave, il ne les comprenait pas.</p>
+
+<p>A une fenêtre ils s'arrêtèrent. Un spectacle étrange
+vint frapper leurs regards. Une femme, belle et jeune,
+se tenait agenouillée au berceau de son enfant. Le lit
+était défait et brisé. Dans un coin de l'appartement se
+tenait un jeune homme pâle et beau. Cet homme et
+cette femme, dans la nuit, près d'un enfant, près de
+ce lit brisé, avaient été surpris sans transition par
+cette vertu subite qui venait tout à coup tomber dans
+le monde. Fléau subit qui ôtait sa grâce aux larmes,
+ses douceurs aux remords; vertu qui desséchait l'âme
+et la surprenait plus qu'elle ne la saisissait.</p>
+
+<p>&mdash;Que font là cet homme et cette femme? demanda
+Gustave au vieillard.</p>
+
+<p>Le vieillard répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme et cette femme étaient tout à l'heure
+deux amants; ils s'aimaient avec la passion la plus
+tendre. Le jeune homme a séduit à grand'peine la
+femme de son ami; ils ont été surpris cette nuit par la
+vertu que nous avons jetée dans le monde. Aussitôt
+leur repentir a devancé leur crime; à présent la mère
+implore le pardon de son enfant pour les torts dont elle
+s'est rendue coupable envers son père. Le séducteur
+s'éloigne, en maugréant, de la belle pécheresse; tout
+est dérangé dans ces deux existences qui étaient bien
+arrangées pour être heureuses une heure, et s'en repentir
+vingt ans. Les voilà bien avancés sous cette avalanche
+de vertu: la femme est idiote, le mari est très-ennuyé
+de la reprendre et l'amant épousera dans huit
+jours une faiseuse de romans. C'était bien la peine
+de les déranger par ta vertu!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+Ils continuèrent à marcher dans la ville. Ils arrivèrent
+à une grande place chargée de grands arbres;
+des hommes se précipitaient par milliers hors de toutes
+les maisons; c'était un débordement à faire peur. Des
+figures hâves, des corps grossiers, des mains rudes,
+on eût dit autant de loups chassés de leurs repaires
+qui arrivent dans la ville en hiver. Pour s'opposer à
+cette foule hurlante, les soldats de la ville accouraient,
+fantassins et cavaliers, canons et tambours, enseignes
+déployées, mèches allumées. On chargeait les fusils,
+les canons, pour tenir cette foule en respect.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient tout ce peuple hideux, s'écria Gustave,
+et que vient-il faire au grand jour?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, dit le vieillard, la nation des joueurs,
+des filous, des hommes de débauche, des espions, des
+biographes, que la vertu vient de chasser de leurs occupations
+et de leurs ténèbres. Notre vertu est tombée
+sur la tête de ces gens-là, comme un seau glacé sur la
+tête d'un fou. Regardez-les, Gustave, et dites-moi si ces
+bandits étaient faits pour la vertu? Des âmes de boue
+et des corps penchés vers la terre comme ceux de la
+brute. Des appétits gloutons, des ventres insatiables.
+La vertu que vous leur avez jetée, comme on donne
+un soufflet à un menteur, leur fait honte au jour, bien
+plus que ne ferait une tache à leur habit. Croyez-moi,
+c'est un grand malheur d'avoir tiré de leurs cloaques
+les insectes qui se cachaient dans ce limon. Croyez-moi,
+Gustave, il faut laisser le cloporte à sa fange et
+le voleur dans sa caverne. Il faut laisser l'araignée
+dans sa toile et la fille de joie à son bouge. N'agitons
+jamais la fange des villes. Voyez ce que va devenir
+tout ce peuple de filous honnêtes gens. La ville en a
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+peur, les voyant tous réunis; elle n'a pas assez de
+philosophes pour les maintenir dans la vertu.</p>
+
+<p>Cependant le jour se levait, et pourtant le silence de
+la nuit, effrayant dans le jour, se prolongeait encore.
+Pas de voitures dans la rue; on n'entendait ni les cris
+du paysan matinal, ni le marteau du forgeron; les
+marchés étaient déserts.&mdash;Pourquoi tout ce silence?
+dit le jeune homme au vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;A présent qu'ils sont tous vertueux, qu'ils n'ont
+point de faux désirs, les hommes dorment en paix et
+se reposent, ils n'ont plus besoin de s'agiter.</p>
+
+<p>A la porte des boulangeries et de tous les marchands
+de comestibles, les plus riches s'agitaient, et
+tendant leurs mains chargées d'or, demandaient un
+morceau de pain. Mais tout le pain de la journée avait
+été distribué gratuitement aux pauvres gens par la
+vertu des boulangers. Ainsi les riches mouraient de
+faim, parce que les bouchers et les rôtisseurs étaient
+entrés subitement dans la vertu.</p>
+
+<p>A certain carrefour, sur les bords de la rivière, des
+malheureux rendaient leur âme. Or, c'étaient des
+espions, des recors, des diffamateurs de profession,
+des faussaires, des <i>grecs</i>, des chenapans et autres
+gens de métiers équivoques, qui, par vertu, ne voulaient
+pas continuer leur métier.</p>
+
+<p>Au palais du roi plus de gardes; le monarque ne
+craignait plus personne, et personne ne le craignait.
+Les courtisans se fuyaient comme on fuit la peste;
+chacun dans le palais se dénonçait soi-même. «J'ai
+volé le peuple, disait l'un; j'ai fait couler le sang,
+disait l'autre; j'ai dépouillé l'orphelin, disait un troisième;
+j'ai rempli les cachots et les bastilles, disait le
+<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
+ministre.» Tous les hommes de cette cour s'accusaient
+de s'être vendus, et les femmes aussi: c'était horrible
+à voir, horrible à entendre. Le roi effrayé voulait
+abdiquer sa couronne; mais par vertu personne ne la
+voulant accepter, il était forcé de rester roi.</p>
+
+<p>Enfin, ce peuple démasqué, cette foule sans physionomie,
+ces vertus vagabondes, aussi communes que
+le pavé des chemins, tout cela végétait, monotone,
+hideux, malsain, ennuyé, ne songeant plus à la terre,
+attendant la mort et le ciel. Le jeune homme, à l'aspect
+de ce troupeau de moutons qui tous obéissaient à
+la même impulsion, fut saisi d'une horreur profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, dit-il, quel mal j'ai fait au monde
+en lui ôtant le vice et le crime!</p>
+
+<p>&mdash;En lui ôtant le vice et le crime, reprit le vieillard,
+vous avez tué le monde, vous l'avez privé de sa principale
+condition d'existence, vous lui avez enlevé la morale
+universelle, enfin vous avez privé la vertu de sa
+propre estime en la rendant plus commune que le sable
+des rivières. Changez tous les cailloux en or, et l'or
+n'aura plus de prix. Retiens ceci, mon fils! il fallait cette
+triste expérience pour t'apprendre qu'il n'y a rien de
+plus dangereux parmi les hommes qu'une vertu universelle...
+Il en est de la vertu comme de la vérité. Il faut
+jeter les vérités une à une dans le monde; ouvrir la
+main pour les répandre brusquement, c'est un crime.
+La vérité trop grande brûle et ne brille pas.</p>
+
+<p>Le jeune homme, sans réponse, alla s'agenouiller
+à la porte d'un temple désert; car depuis que les
+hommes étaient vertueux, ils avaient oublié la prière.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, dit Gustave, en joignant les deux
+mains; mon Dieu, retirez toute cette vertu de la terre;
+<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
+rendez aux hommes le vice qui les unit les uns aux
+autres; rendez-leur le crime qui les rend vigilants, et
+leur fait aimer les lois. Mon Dieu, faites que les hommes
+soient encore et toujours voleurs, méchants, assassins,
+espions, blasphémateurs, impies; que les femmes soient
+toujours coquettes et fausses, et vénales!...</p>
+
+<p>La prière monta aux pieds de l'Éternel.</p>
+
+<p>Tout reprit son ordre accoutumé dans le monde.
+Le vice rendit à la société humaine le mouvement et le
+charme que la vertu lui avait enlevés. Quant au vieillard,
+il jeta sur le jeune homme un regard satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mon fils, lui dit-il, te voilà revenu
+à temps d'un paradoxe fatal; te voilà convaincu par
+toi-même, que tout est bien dans le monde, et que
+d'en enlever le moindre des péchés capitaux, le plus
+léger de tous, la gourmandise, serait en déranger la
+savante harmonie.&mdash;Adieu, mon fils! à présent que
+vous êtes indulgent pour les moins sages, rien ne
+manque à votre sagesse. Il faut cependant que vous
+emportiez un souvenir de votre ami le mendiant. Vous
+avez refusé mon diamant, prenez ces trois fleurs, ce
+lis, cette violette et cette tulipe diaprée: le lis est
+l'innocence, la violette avertit d'être humble et modeste,
+la tulipe représente la santé. Tant que la tulipe
+fleurira, les deux autres fleurs seront florissantes: la
+santé est un vase qui renferme toutes les autres vertus.</p>
+
+<p>Ainsi parla le vieillard; il embrassa Gustave, et ils
+se séparèrent pour ne plus se revoir.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Depuis ce temps, le jeune sage est devenu un si
+grand philosophe, qu'il est mort membre correspondant
+des académies de Dijon, de Lyon et de Nancy.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p>
+
+<h2>LA MORT DE DOYEN</h2>
+
+<p class="center"><b>&mdash;1832&mdash;</b></p>
+
+<p class="p2">La semaine passée, en un coin obscur de sa maison,
+sous un théâtre, entre un palais grec et la forêt
+romaine, est mort, ou plutôt s'est éteint paisiblement,
+le dernier, le seul protecteur de la tragédie et de la
+comédie de ce plaisant pays de France. C'était la première
+fois qu'il mourait sans poignard, sans poison,
+sans applaudissements autour de lui, le brave homme;
+eh! je ne dirai pas sans larmes, il avait une famille et
+des amis; mais comparez ces larmes pénibles, arrêtées
+par la douleur, aux pleurs abondants qui suivaient
+toujours la mort d'Orosmane ou la mort de
+César? Aussi bien, dans cette grande perte, avons-nous
+la consolation de penser que cette mort fut heureuse.
+Au silence qui l'entourait à son lit funèbre,
+M. Doyen a rendu son âme à la façon de l'empereur
+Auguste: <i>Applaudissez, la farce est jouée!</i> fut le dernier
+mot de Doyen et d'Auguste, empereur.</p>
+
+<p>Vous aurez beau chercher dans les biographies,
+dans les autobiographies de l'art dramatique; vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
+aurez beau chanter les louanges des grands seigneurs
+et des nobles âmes qui protègent ce bel art, aujourd'hui
+anéanti, vous ne trouverez personne, entendez-vous,
+personne, qui ait montré autant de zèle (voilà
+pour l'acteur); autant de désintéressement et de
+bonne volonté (voilà pour le Mécène), qu'en montra
+M. Doyen dans le cours de sa longue et double carrière.
+C'était dans cet homme unique une mémoire
+inflexible, une critique sévère et bienveillante, un
+respect inaltérable pour les traditions des maîtres,
+un dévouement superbe aux grands poëtes d'autrefois.
+M. Doyen avait plus que de la passion pour le
+théâtre; le théâtre était sa vie et sa gloire. Dédaigneux
+de fouler cette misérable terre en proie à des
+révolutions si mesquines, M. Doyen aimait à parcourir
+la scène tragique à longs pas; il aimait ce retentissement
+dramatique, agréable aux oreilles bien faites; il
+se plaisait dans le monde terrible des aventures sanglantes,
+des amours empoisonnées, des vengeances
+cadencées avec art. De ce monde à part, il était à la
+fois le dieu, le roi et le concierge; il était le grand-prêtre
+de ces croyances abolies, il s'enivrait de l'encens
+qu'il brûlait sur les autels abandonnés de la tragédie
+antique; il se tenait à la porte du sanctuaire
+pour choisir les élus de cette religion profanée. Toute
+sa vie est ainsi faite, entourée à plaisir de poignards
+et de poisons, occupée à profusion de festins funèbres
+où le père mange son fils, de tombeaux où les ombres
+parlent; remplie à vous donner le vertige, d'incestes,
+de méprises, d'assassinats. La tête de Doyen appartenait
+aux rois sans couronne, il était le mari des
+épouses sans maris, des mères sans enfants, il était
+<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+l'amoureux des amantes échevelées, à peine couvertes
+d'un voile noir: telle fut la tâche auguste de M. Doyen;
+il mena pendant soixante ans sa vagabonde existence
+au milieu de toutes ces ruines. Ilion perdue, Athènes
+en cendres, Rome en ruines, la Gaule égorgée, voilà
+ses villes de prédilection, voilà sa géographie; il a
+vécu dans ces désastres; il en est mort. Quand il vivait,
+il ne connaissait ni les frais ombrages de Meudon,
+ni le riant Fontainebleau, ni les eaux jaillissantes
+de Saint-Cloud. Que lui font ces ombrages d'un jour?
+Parlez-lui de la statue de Pompée et des champs de
+Philippes; parlez-lui des Pyramides en fait de prodiges:
+en fait de ruines, il ne connaît que Thèbes et
+Memphis; il eût donné toutes les dynasties royales
+de l'Europe pour la race d'Agamemnon, cette race
+sans fin d'Agamemnon qu'il a vue finir!</p>
+
+<p>L'illusion a bercé ce digne homme, et la plus puissante
+illusion. Il vivait, il agissait, il se démenait dans
+une histoire infinie en sensations de tout genre. Entouré
+de crimes, de révolutions et de meurtres,
+comme il l'a été toute sa vie, il faut l'honorer et l'estimer
+comme le plus heureux des mortels.</p>
+
+<p>Cet homme était né avec tous les instincts d'un
+grand artiste. Il avait pourtant commencé par être
+peintre et décorateur de son métier. C'était encore la
+mode en France, quand il commença, de dorer l'intérieur
+des maisons, de fixer sur les portes des cariatides
+bizarres, d'attacher au plancher la foule bouffie
+des Amours: on s'entourait de guirlandes et de fleurs.
+C'était un bon métier, celui de Doyen. Doyen, du chapeau
+fleuri, il en fit un art, juste au moment où le
+peintre David nous rappelait à l'antique simplicité.
+<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
+En cette crise, Doyen était perdu si le peintre des
+petits salons dorés ne se fût pas senti la vocation des
+bâtisseurs de temples pour les rois et de palais pour
+les dieux. Mais, quoi! c'était alors un mauvais temps
+pour les dieux comme pour les rois. L'église et le
+palais étaient également abandonnés. Doyen, décorateur
+sans ouvrage, à défaut de l'église et du palais,
+s'empare du théâtre, qui seul reste encore debout
+par le privilége des passions, quand toute vertu est
+éteinte. Passez donc sous son pinceau rapide, palais
+orientaux, temples profanes, forêts sacrées; arrivez
+sur la toile de Doyen, rivages décrits par Homère;
+enfants, dressez la tente d'Achille, préparez l'autel
+d'Iphigénie, faites descendre le nuage de Jupiter, enflammez
+la demeure de Pluton: le ciel, la terre et
+les enfers appartiennent à Doyen. Qu'importent les
+révolutions qui passent? qu'importe ce bruit d'empire
+qui vient et qui s'en va?</p>
+
+<p>C'est ainsi que, poussé par son démon familier, et
+ne pouvant réaliser son idéal, il élevait des châteaux
+aussi beaux que des châteaux en Espagne, il parait
+ses nouveaux domaines avec tout ce qu'il put réunir
+de vermillon et d'azur; son univers, il le fit, autant
+qu'il le put, hardi, noble et fantasque; il colora les
+cieux, il colora les mers, il colora les montagnes. Or
+son septième jour étant venu, il s'assit un beau matin
+sur son pic le plus élevé, et regardant à ses pieds
+tant de rivages silencieux, tant de palais déserts, il
+fut triste comme un dieu quand l'homme au monde
+créé manquait encore. Au théâtre qu'il avait élevé,
+Doyen comprenait qu'il manquait un drame, un acteur...
+et le <i>fiat lux</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+Mais la tristesse de Doyen ne dura pas plus d'un
+jour.</p>
+
+<p>La révolution et le malheur des temps l'avaient
+jeté dans l'idéal. Il s'était vu forcé de décorer un
+théâtre, faute d'avoir une maison vulgaire à restaurer;
+son théâtre est fait, ne croyez pas qu'il reste vide et
+sonore comme un cénotaphe à des mânes égarés.
+Espérez! le théâtre de Doyen s'animera bientôt, ces
+échos muets vibreront, cette nature versera des
+larmes. Ici l'homme est double: un homme, un
+artiste. Eh bien, le théâtre étant bâti, l'artiste a fait
+un pas; le théâtre est bâti la veille, Doyen est comédien
+le lendemain: il n'y a guère plus de cinquante
+ans que cela est arrivé.</p>
+
+<p>Alors commença pour cet homme extraordinaire
+ce dévouement de tous les jours et de toutes les
+heures à l'art dramatique pour lequel il ne semblait
+pas né. L'apprentissage de notre acteur se fit vite. Il
+arrivait, il faut le dire, à une belle époque: Lekain
+vivait, Larive était applaudi, le Théâtre-Français était
+une puissance, on comptait encore pour beaucoup
+la tragédie en cinq actes; une chute en ces temps de
+la fiction dramatique faisait plus pour la fortune et la
+réputation d'un poëte, que ne ferait un succès aujourd'hui.
+Doyen ne se découragea pas; seul encore,
+ignoré, propriétaire inoffensif de son petit théâtre,
+il élevait autel contre autel; il commença, de sang-froid,
+cette lutte pénible et ces longues rivalités qu'il
+a soutenues toute sa vie contre le Théâtre-Français,
+et dont il est sorti vainqueur, après quarante ans de
+combats.</p>
+
+<p>Comédien, portier, machiniste, souffleur, régisseur,
+<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
+contrôleur, décorateur, poëte ou peintre de
+son théâtre, c'était surtout par l'intelligence que
+brillait Doyen. Quand il dressait à ses risques et
+périls ses tréteaux splendides, malgré le succès apparent
+du Théâtre-Français, il comprit qu'il y avait
+décadence dans l'art dramatique, et que ce fruit, si
+vermeil en dehors, était piqué au dedans. Alors, en
+effet, La Chaussée introduisait au théâtre le drame
+bourgeois, Marivaux chargeait de paillettes les habits
+et le discours des marquis de Molière, le récit tragique
+dépérissait; les machines remplaçaient la
+tirade. O misère! ils avaient dressé un bûcher sur
+la scène dans la <i>Veuve du Malabar</i>! Bien plus, la
+déclamation notée était sourdement attaquée par
+quelques esprits novateurs qui, malgré l'opinion de
+Voltaire et ses arrêts datés de Ferney, continuaient à
+soutenir que le vers tragique n'était pas fait pour être
+déclamé.</p>
+
+<p>Voilà ce qui perdit Talma.</p>
+
+<p>Talma! Il ne fallait point parler de Talma devant
+Doyen. A tous les acteurs qu'il avait faits, et il les
+avait faits presque tous, Doyen préférait Talma.
+C'était Doyen qui avait fait Talma. Il lui avait ouvert
+son théâtre, il lui avait prêté ses habits de consul
+romain, il lui avait enseigné la puissance du vers
+déclamé. Talma était son élève chéri, la gloire de sa
+vie et l'orgueil de son théâtre. Eh bien, Talma l'avait
+trahi. Un jour, Talma avait oublié, ingrat génie! le
+théâtre de la rue Transnonain et son bon maître
+Doyen; Talma avait cessé de déclamer le vers pour
+le parler, Talma avait oublié le grand geste, il avait
+abaissé la passion tragique d'une coudée; Talma parlait,
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
+marchait, s'asseyait, entrait et sortait comme un
+simple mortel; Talma n'avait gardé aucune des traditions
+de son maître! Grands dieux! quel dommage
+et quels regrets cuisants pour M. Doyen!</p>
+
+<p>Le jeu parlé et bourgeois de Talma fut le seul
+grand échec et le plus grand chagrin de M. Doyen.
+Cependant il ne se laissa pas abattre; au contraire, il
+s'attacha plus que jamais à l'honorable mission dont
+il s'était chargé; il veilla de très-près sur le feu sacré
+dont il était la dernière vestale. Comme il se sentait
+l'instinct des grands maîtres, il chercha partout des
+élèves; non content d'ouvrir son théâtre au premier
+venu, il les forçait d'entrer, comme le bourgeois de
+la parabole, sans même regarder s'ils avaient leur
+robe nuptiale; pourvu qu'ils voulussent porter la toge
+romaine, il était content. Vous ne sauriez croire
+quelle était sa joie quand, après bien des recherches,
+il avait rencontré quelque honnête boucher, quelque
+grêle perruquier, quelque robuste cordonnier, quelque
+chantre d'église à la voix de stentor, qui consentissent
+à escalader son théâtre.&mdash;Bonjour, Achille;
+bonjour, sage Nestor; salut, Agamemnon, le roi des
+rois! Surtout avec quelle sollicitude ne cherchait-il
+pas Iphigénie sous le bonnet rond de la lingère,
+Roxelane sous le madras de la femme de chambre;
+et vous, Rodogune, majesté aux sanglantes fureurs,
+que de fois vous a-t-il arrachée à la lecture de vos
+romans, remplaçant dans votre main le cordon de la
+porte cochère par la coupe empoisonnée! En même
+temps, que de talents tragiques il a découverts! Que
+de belles âmes seraient restées ignorées sans ce <i>voyant</i>!
+Que de passion il a jetée au dehors qui se serait misérablement
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+perdue dans le comptoir d'un café, dans
+un atelier de lingerie, une antichambre de ministère
+ou dans une échoppe de boucher!</p>
+
+<p>Mais aussi quelles peines il s'est données! Quels
+poumons! «Bénis soient tes poumons, bon chevalier!»
+A peine avait-il trouvé son Achille ou son
+Iphigénie, il les mettait en présence, il leur apprenait
+la triste histoire de leurs amours, il leur enseignait
+la puissance de la consonne sur la voyelle, il les
+faisait passer par tous les extrêmes, de la règle la
+plus minutieuse de la grammaire au mouvement le
+plus subit et le plus spontané du c&oelig;ur humain.&mdash;Allons,
+marche, ô marche, et qui que tu sois; élève de
+Doyen, tu es à lui, tu es sa proie, et sa gloire; il te
+jètera tout armé dans le monde, au delà des mondes
+connus. Qui que tu sois, si tu veux parvenir, sois
+patient, laborieux, apprends par c&oelig;ur les chefs-d'&oelig;uvre,
+et lave-toi les mains. C'est ainsi qu'il a créé
+plus d'un grand comédien qui, avant lui, ne savait
+pas lire. Doyen était pour ses acteurs ce qu'Hamlet
+était pour les siens. Seulement Hamlet, dans le fond
+de son âme, est un méchant ricaneur: il se moque
+du père noble <i>qui lui déchire sa passion comme du vieux
+linge</i>; il se moque de la princesse dont le talent <i>a
+grandi du saut d'une puce</i>; Hamlet est traître envers
+l'art, envers l'artiste. Doyen croit ingénument à son
+prince, à sa princesse, il ne se moque de personne,
+il ne veut décourager personne; il a de bonnes paroles
+et des promesses paternelles pour tous ses enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il, mon jeune Achille, avancez le pied
+droit, relevez la tête, enflez la voix, ouvrez les yeux!
+n'oubliez pas que vous êtes <i>le plus beau des Grecs</i>!&mdash;Allons,
+<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+ma princesse, avancez la taille, arrondissons
+ces deux bras un peu courts, penchez la tête. Il n'est
+pas de roucoulements, de petites grâces, de minauderies
+dramatiques, pas de gestes nobles, pas de sourire
+gracieux, que nos artistes n'aient appris à l'école
+de Doyen. Là seulement on apprenait le <i>To-Kalon</i>! C'est
+en vain qu'il y avait un Conservatoire et des professeurs
+à ce Conservatoire; en rendant justice à nos
+grands maîtres en déclamation, il faut reconnaître
+que M. Doyen a fait à lui seul autant qu'eux tous, pour
+l'art dramatique. Aussi, voyez à Paris, voyez dans nos
+provinces, cette tragédie élégante et savante qui
+marche à pas comptés, qui s'étale et fait la belle, et
+la grave, et la sage, aux yeux de la foule, hoquet héroïque
+et gloussement... croyez-vous donc que ce soit
+le Conservatoire qui ait fait cela à lui tout seul?</p>
+
+<p>Et quand Hamlet a donné sa leçon aux comédiens,
+il déclame; il s'arrête dans sa tirade, il demande au
+souffleur la fin de ce beau vers <i>qui commence par
+Pyrrhus</i>; puis, quand il a déclamé tous les vers qu'il
+sait par c&oelig;ur, il s'arrête et, dit-il à ses comédiens:
+<i>Soldats! je suis content de vous!</i></p>
+
+<p>Ainsi faisait M. Doyen. Après sa leçon, M. Doyen
+était accessible: on pouvait l'approcher, on lui parlait,
+il était affable et bon. A la fin, quand ses élèves
+avaient vaincu les plus grandes difficultés, il daignait
+souvent jouer avec eux: il se mettait à la portée de
+leur jeune intelligence, lui, M. Doyen, en grand costume,
+sous la pourpre d'Auguste ou sous le casque de
+Burrhus!</p>
+
+<p>C'étaient là des jours solennels. Le théâtre était
+balayé à fond, éclairé à huit becs, il voyait jour de
+<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+tous ses quinquets et de toutes ses chandelles. Dès le
+matin chaque acteur était sur pied, occupé à se faire
+un costume; et Dieu sait que de beau papier doré
+était perdu, que de bonne gaze était gaspillée! C'était
+un chaos charmant à voir. On s'appelle, on s'interroge,
+on se cherche, on se tutoie par avance, comme
+si déjà l'on parlait en vers alexandrins; on s'emprunte
+son rouge ou sa perruque. Que d'envie un pot de
+céruse a souvent excitée! Junie est vernissée jusqu'à
+la tête, Agrippine a gardé, malgré ses ans, sa peau
+naturelle, Britannicus n'a pas de sandales. Dieux et
+déesses! tout manque à ces jeunes talents, l'espoir du
+théâtre! Eh bien, M. Doyen suffit à tout, M. Doyen a
+tout prévu; il est partout: portier, il est à sa porte,
+lampiste, il est à sa rampe; il s'habille, il habille les
+autres, il retranche de son costume tout ce qu'il peut
+en retrancher décemment pour vêtir son voisin; il va,
+il vient, il fait ses recommandations, il a soin des
+accessoires; il s'informe, en tonnant de sa voix de
+tonnerre, si le <i>tonnerre</i> est prêt, si les éclairs seront
+beaux, si l'ombre de Ninias aura son masque, si la lettre
+d'Aménaïde est d'un papier assez jaune et d'une écriture
+assez gothique?&mdash;Ami souffleur! dit-il, à ton
+poste! Il sait à quel point le souffleur est un personnage
+important dans ces premiers assauts.</p>
+
+<p>Cependant la foule arrive. Étudiants, bonnes d'enfants,
+bourgeois de la vieille roche, amis naïfs de l'émotion
+dramatique, enfants au-dessus de neuf ans,
+militaires retraités, femmes malheureuses, toute cette
+nation à part de tendres c&oelig;urs et d'esprits oisifs qui
+aime encore la tragédie, arrive en haletant au théâtre
+de M. Doyen. On se pousse, on se presse, on se heurte,
+<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>
+on est ivre à l'avance, et les mouchoirs sont prêts.
+O fête des sensations jeunes! ô vrai plaisir de la
+tragédie! O vive attente de la catastrophe! O bonheur
+du drame! Enchantements du rhythme! O plaisir
+décent de nos pères dont notre malheureuse époque
+ne veut plus, on ne vous retrouvait que chez Doyen!</p>
+
+<p>Quand Doyen avait tout dit, quand il était parvenu,
+en déclamant, et réprimandant le parterre, rallumant
+le quinquet éteint, soufflant le rôle de ses
+élèves, au cinquième acte de sa corvée, il n'y avait
+pas de bonheur égal à son bonheur, pas de gloire
+égale à sa gloire!&mdash;Il parlait du haut de son théâtre,
+et plus haut que du ciel. Il mourait aux acclamations
+unanimes; puis mort il se relevait, et souriant
+comme Hamlet, il disait comme lui:</p>
+
+<p class="poem">Soyez les bienvenus, messieurs, dans Elseneur.</p>
+
+<p><i>Elseneur</i>, c'était son théâtre de la rue Transnonain.
+Mais, hélas! il n'est plus cet homme heureux
+de tant de gloire! Il n'est plus, ce grand pourvoyeur
+des théâtres de tragédie; avec lui s'est enfuie haletante
+la terreur tragique; avec lui disparaissent l'étude et le
+respect des modèles, le souvenir des grands maîtres.
+M. Doyen au tombeau, la dernière pierre tombe au
+temple de Melpomène, le poignard échappe à sa main
+débile, le cothurne abandonne ses pieds affaiblis.
+Pleurez, vous tous qui aimez encore la pompe et les
+grands vers! Nous tombons de la tragédie à l'opéra-comique,
+de l'opéra-comique au vaudeville, du Théâtre-Français
+au Gymnase; nous n'avons plus de chute à
+redouter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+J'ai dit que Doyen avait été un homme heureux
+durant sa vie, et je le crois. Cependant il ne fut pas
+exempt des chagrins réservés aux grands artistes: il
+avait bien pressenti avant sa mort la décadence de
+l'art, mais jamais dans ses craintes les plus exagérées
+il n'avait imaginé la décadence où nous sommes. La
+prose, hélas! remplaçant le grand vers, les guenilles
+remplaçant la broderie et la pourpre, le bonnet rouge
+sur des têtes modelées pour le casque athénien; les
+vampires, les forçats; les mortes ressuscitées, les
+monstres, les bêtes fauves, et Robespierre marchant
+sur une scène faite pour des rois et des héros, c'étaient
+là autant d'horribles piqûres qui allaient à
+l'âme de notre illustre artiste, autant d'essais informes
+qui échappaient à son intelligence, autant de malheurs
+personnels auxquels il ne pouvait pas survivre.</p>
+
+<p>Il est mort à temps, le pauvre homme; il est mort
+avec l'art qui faisait sa gloire; il est mort avec la tragédie
+qui lui était si chère, mort comme elle, abandonné
+dans son cercueil! Ingrats élèves, ingrats comédiens!
+C'est à peine s'ils ont conduit à sa dernière
+demeure leur protecteur, leur ami. Ils ont oublié tant
+de sacrifices. Avec une fortune médiocre, M. Doyen
+avait trouvé moyen de traiter l'art en grand seigneur.
+Pour bâtir son théâtre, il avait vendu sa maison. Tout
+comme un autre il aurait eu un salon aéré, une
+chambre commode, un boudoir loin du bruit; il n'avait
+ni salon, ni chambre à coucher, ni boudoir, il
+avait... un théâtre! Il aurait pu charger sa muraille de
+tableaux choisis, d'aquarelles riantes, de bonnes gravures
+amusantes à regarder... il avait des décorations
+pour son théâtre! Au lieu d'aller aux champs respirer
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+les parfums et les brises d'avril, il se promenait entre
+les arbres de son théâtre. Il n'est guère de bourgeois
+de Paris qui n'ait à soi un fauteuil à la Voltaire
+(ô M. de Genoude, à la Voltaire) pour se reposer le
+jour; un lit de duvet pour dormir; un bonnet de coton
+à mèche innocente pour enfermer sa tête; de chaudes
+pantoufles pour l'hiver, une lampe astrale aux mouvements
+réguliers, d'une clarté toujours égale, en un
+mot les jouissances indispensables d'un luxe innocent
+qui est devenu une nécessité. M. Doyen avait sacrifié
+à sa passion pour la comédie et les comédiens
+toutes ces joies charmantes de l'intérieur. Son fauteuil
+était un fauteuil de théâtre, un fauteuil du moyen
+âge, en bois noirci. Son lit était le vrai lit de quatre
+pieds, sur lequel se réveillait Juliette, sur lequel
+plus d'une fois, expira Mithridate. Il n'avait pour s'éclairer,
+que la lampe funèbre à un seul bec de l'antiquité
+homérique; la chlamyde incommode et froide
+lui servait de robe de chambre; en façon de pantoufles
+fourrées, il chaussait de froides et dramatiques sandales.
+Je vous l'ai dit, le théâtre le poursuivait dans
+son intérieur le plus intime; la tragédie, inévitablement,
+s'accouplait avec sa gaieté la plus folle.</p>
+
+<p>A table, avec ses amis et ses enfants, les poignards
+servaient de couteaux; le vin, cette joie... on le buvait
+dans <i>la coupe homicide</i>. Je suis sûr que Doyen portait
+des chemises sans manches, comme il convient à un
+Romain qui va les bras nus; quand il achetait une
+couverture, il s'informait, non pas si la couverture
+était chaude, mais si elle était entourée d'un fil
+rouge assez large pour servir au besoin de manteau
+impérial.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p>
+
+<h2>JENNY LA BOUQUETIÈRE.</h2>
+
+<p class="p2">L'histoire de Jenny est une histoire extravagante;
+elle a fait un métier que je ne saurais trop vous expliquer,
+mesdames. Cependant comme elle avait un
+bon c&oelig;ur accouplé à une belle âme, il faut qu'elle ait
+sa biographie à part! Elle a rendu de grands services
+aux artistes contemporains, cette aimable et vaillante
+Jenny!</p>
+
+<p>Je dis Jenny <i>la bouquetière</i>, parce qu'elle vint à
+Paris vendant des roses et des violettes pâles comme
+elle. On sait que pour le débit de fleurs, il n'y a guère
+que deux ou trois bonnes places dans tout Paris.
+A l'Opéra, le soir, quand les femmes riches et parées
+s'en vont, en diamants, en dentelles, se livrer aux
+molles extases: alors il fait bon avoir un magasin de
+roses et de violettes sur le chemin de ces belles... la
+vente est sûre; tel Harpagon du matin, donnerait,
+le soir étant venu, pour une rose, un louis d'or.</p>
+
+<p>Mais quand vint Jenny à Paris, elle eut grand'peine
+à s'installer, même sur le pont des Arts; tristes fleurs,
+sur le pont des Arts! des fleurs sans parfum, sans
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+couleur, image réelle de la poésie académique, des
+fleurs de la veille à l'usage des grisettes qui passent.
+Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune
+à espérer pour Jenny.</p>
+
+<p>Jenny la bouquetière se morfondait en misère et en
+larmes de toutes sortes. Ce n'est pas que l'attention
+publique manquât à Jenny. Elle fut beaucoup admirée
+dans la sphère où elle vendait ces tristes fleurs.
+Il y eut plus d'un roué de la bourgeoisie qui fit des
+quolibets à Jenny; mais elle ne les comprit pas.&mdash;Ils
+sont si laids et si bêtes, ces Lauzun de boutique!
+Ainsi la fillette vendait ses fleurs, plus mal de jour
+en jour. Rester sage et vivre est un grand problème!
+Il fallait sortir de ce misérable état, à <i>tout prix</i>.</p>
+
+<p>Quand je dis à <i>tout prix</i>, je me trompe: non pas
+au prix de l'innocence, au prix de cette fortune éphémère
+du vice qui s'en va si vite, et se fait remplacer
+par la honte. Ne crains rien pour ton joli visage,
+humble et douce bouquetière; il y a, Dieu merci,
+quelque fortune innocente à faire avec ta jeunesse et
+ta beauté, ma fille; avec ton doux visage, tes doigts
+charmants, ta belle taille, et ce pied bien cambré qui
+donne une forme agréable à tes souliers chétifs.</p>
+
+<p>Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens; tu n'as
+pas même à redouter mon souffle. Pose-toi là, ma
+fille, sous ce rayon de soleil qui t'enveloppe de sa
+blancheur virginale. Allons, sois muette et calme, et
+laisse-moi t'envelopper de poésie, mon idole d'un
+jour! Je vois déjà voltiger autour de ta robe en guenilles
+les couleurs riantes, les formes légères, les ravissantes
+apparitions de mon voyage d'Italie. O muse!
+sous mon pinceau réjoui, sur ma toile glorifiée, dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
+mon âme et sous mon regard, que de métamorphoses
+tu vas subir! Vierge sainte, on t'adore, les hommes
+se prosternent à tes pieds; nymphe au doux rire, les
+jeunes gens te rêvent et te font des vers. Sois plus
+grave! et relevant tes sourcils arqués, réprime à demi
+cette gaieté d'enfant... je te fais reine! Enfin, si tu veux
+poser ta tête sur ta main frêle, et t'abandonner à la poétique
+langueur d'une fille qui rêve, on fera de toi plus
+qu'une vierge: salut à la maîtresse de Raphaël ou de
+Rubens! C'est beaucoup plus que si tu devenais la
+maîtresse d'un roi!</p>
+
+<p>Inépuisable Jenny! qu'elle vienne, l'inspiration me
+saisit et m'oppresse! la fièvre de l'art est dans mes
+veines; ma palette est chargée pêle-mêle, ma brosse
+est à mes pieds; viens, il est temps, Jenny, la complice...
+et le modèle innocent de mon rêve. Allons,
+Jenny, pose-toi, montre à mes yeux éblouis la Vénus
+de Praxitèle quand toutes les beautés de la cité de
+Minerve posèrent pour la Vénus. L'instant d'après, si
+je veux changer ma beauté cosmopolite, la voilà
+Chloé, Lydie ou Néobule. Elle se promenait, tantôt
+sur un char d'ivoire au portique d'Octavie! Enfant de
+la lyre, elle chantait les chansons d'Horace ou <i>l'Art
+d'aimer</i> d'Ovide! elle disait si bien: <i>Lydia dormis!</i></p>
+
+<p>Vous autres, enfants, vous n'imaginez guère ce
+que c'est qu'une pauvre fille qui rêve éveillée, et rêve
+pour vous; vous ne savez pas tout ce qu'il y a de péril
+dans cette position d'une pauvre femme immobile,
+muette, arrêtée à ce point fixe! Halte! et conservons
+cette extase! A ce compte, une grande comédienne, est
+l'innocente beauté qui sert de modèle au peintre, au
+sculpteur, au chercheur d'idéal! une comédienne à
+<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+huis-clos qui se drape avec une guenille, reine dont
+un foulard forme la couronne, danseuse dont un tablier
+fait la robe de bal; sainte martyre qui prie, les
+yeux levés au ciel, en chantant une chanson de Béranger.
+Humble inspirée! elle passera par tous les
+extrêmes, pour obéir aux moindres caprices de l'artiste:
+on la brûle, on l'égorge, on l'étouffe, on la met
+en croix, on la plonge en mille voluptés orientales;
+elle est en enfer, elle est au ciel; archange aux ailes
+d'or, prostituée à l'air ignoble, elle est tout; elle passera
+par toutes les habitudes de la vie: une dame, une
+bourgeoise, une majesté, une déesse. Allons, parlez!
+que voulez-vous? Et tant de labeurs, sans l'espoir
+d'une louange, et sans la plus petite part dans l'admiration
+accordée au chef-d'&oelig;uvre. On voit le tableau:
+que cette femme est belle! quel regard! que d'inspirations
+véhémentes dans cette tête où tout parle!
+Honneur au peintre, et rien pour le modèle! On porte
+l'artiste aux nues, on le comble d'or et d'honneur: il
+n'y a pas un regard pour l'humble Jenny; c'est Jenny
+qui a fait le tableau, pourtant!</p>
+
+<p>Assemblage inouï de beauté, de misère, d'ignorance
+et d'art, d'intelligence et d'apathie! Innocente
+prostitution d'une belle personne, qui veut sortir
+chaste et sainte des regards du maître, après avoir
+obéi en aveugle à ses moindres caprices! Voyez-vous,
+mes frères, l'art est la grande excuse à toutes les actions
+au delà du vulgaire, il est la gloire, il sera même
+une excuse à cet abandon qu'une humble jeunesse
+fait de son corps!... Il était si beau, ce modèle <i>aux
+doigts de roses</i>! «La bouquetière» était douce et modeste,
+autant que jolie!&mdash;Elle était soumise à l'artiste,
+<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+et sitôt qu'il n'était plus qu'un homme vulgaire, sitôt
+qu'il avait déposé le burin ou l'ébauchoir, Jenny
+redescendait des hautes régions où l'artiste l'avait
+placée pour s'y élever avec elle. Elle redevenait une
+simple femme; elle rejetait sur sa gorge nue un mouchoir
+d'indienne, elle rentrait sa jambe alerte dans
+son bas troué; on n'eût pas respecté <i>la reine</i> ou <i>la
+sainte</i>... on respectait Jenny.</p>
+
+<p>Ce qu'elle est devenue? Elle a rendu aux beaux-arts
+plus de services que tous nos ministres ne lui en ont
+rendu depuis vingt ans. Elle a parsemé nos temples
+de belles saintes que Luther eût adorées; elle a
+peuplé nos boudoirs d'images gracieuses, de ces têtes
+qu'une jeune femme enceinte regarde avec tant d'espoir...
+elle a donné son beau visage et ses belles mains
+aux tableaux d'histoire. Sa bienveillante influence
+s'est fait sentir dans l'atelier de nos plus grands peintres:
+Eugène Delacroix, Ary Scheffer, Paul Delaroche,
+se glorifiaient de Jenny.&mdash;Jenny dédaignait l'art médiocre;
+elle s'enfuyait à s'écheveler, quand elle était
+appelée par les célébrités douteuses; elle ne voulait
+confier sa jolie figure qu'au génie... elle a fait crédit
+à M. Ingres. Aimable fille! Elle a plus encouragé l'art,
+à elle seule, que tous les Médicis! Hélas! l'art a perdu
+Jenny; il est perdu le charmant modèle, et perdu
+sans retour. Jenny, infidèle à l'art, pour être fidèle à
+son mari, s'est mariée à un beau gentilhomme qui fut
+peintre un instant, et qui brisa sa palette en désespoir
+de ces beautés qu'il ne pouvait reproduire et qu'il
+avait sous les yeux.</p>
+
+<p>Devenue à son tour une femme heureuse, la petite
+bouquetière est un <i>modèle</i> accompli d'esprit, de grâce
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+et de reconnaissance. Elle a quitté ses pauvres habits
+et son châle de hasard; elle a chargé son cou de diamants;
+les tissus de cachemire couvrent ses épaules;
+sa robe est brodée et ses bas sont encore à jour, mais
+troués cette fois par le luxe et la coquetterie; elle a
+des gants de Venise pour cette main si blanche, et des
+senteurs de l'Orient pour cette peau si douce; approchez,
+la grande dame est toujours Jenny la bouquetière,
+Jenny le <i>modèle</i>. Si vous êtes grand artiste, si
+vous vous appelez Ingres, Delaroche, ou Decamps, ou
+Johannot, arrivez, dites-lui: Il me faut une belle
+main, madame... il me faut de blanches et fraîches
+épaules, elle ôtera son gant, elle ôtera son cachemire.</p>
+
+<p>Dites-lui: Jenny! je fais une Atalante, il me faut la
+jambe et le pied d'Atalante! elle vous prêtera sa
+jambe et son pied comme autrefois Jenny la bouquetière!
+Ingénue et dévouée à l'art; aimant sa beauté,
+parce qu'elle est utile, et, pour sa récompense, se félicitant
+tout haut d'être belle, parce qu'elle est belle
+partout: sur la toile, sur la pierre, sur le marbre, sur
+l'airain, en terre cuite, en plâtre, et toujours belle!</p>
+
+<p>Ainsi, le peintre et le sculpteur n'ont rien perdu
+aux grandeurs de ce <i>modèle</i> accompli de tout ce qu'il
+y a de beau et de charmant.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span></p>
+
+<h2>MAITRE ET VALET.</h2>
+
+<p class="p2">Je me souviens encore du premier dîner que je fis
+à Londres; j'eus certes le temps d'entendre et de
+voir, ignorant de la langue que parlaient les convives,
+et goûtant avec précautions de leurs mets favoris.
+Mon rôle fut un rôle passif une grande partie du
+repas, et ce ne fut qu'au second service, quand se
+montrèrent le bel esprit et les vins de France, si
+joyeusement annoncés par le fracas et la mousse pétillante,
+que je commençai à devenir à peu près un
+homme, un homme à jeun... avec des gens qui ont
+fort bien dîné.</p>
+
+<p>Voici mon étonnement, et je vous le donne ici, non
+pas comme une histoire amusante, mais comme étude
+des m&oelig;urs anglaises; vous ferez de mon histoire ce
+que vous voudrez, et ce sera plus d'honneur qu'elle
+ne vaut.</p>
+
+<p>Donc (vous voyez que ce commencement se ressent
+de mon embarras), j'étais assis à côté d'un gentilhomme
+anglais, très-poli, très-grand buveur et fort
+communicatif pour un Anglais chez lui, dans son île,
+<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
+sous sa charte anglaise, propriétaire, électeur, éligible,
+élu; celui-là était membre de la Chambre des
+communes. Il était très-honoré de toute l'assemblée;
+on écoutait ses moindres paroles avec déférence:
+évidemment c'était un homme considérable, un
+homme hospitalier; sitôt qu'il eut essuyé le premier
+feu de la conversation et qu'il y eut répondu pour sa
+part, il finit par m'apercevoir: alors il me parla en
+français, et me fit verser le premier verre de vin de
+Champagne, si bien que nous fûmes tout de suite une
+paire d'amis.</p>
+
+<p>En général, on ne rend pas assez justice au vin de
+Champagne. On le boit à longs traits, il est aussitôt
+oublié qu'il est bu. On le dépense à la façon d'un peu
+d'esprit que l'on aurait, au hasard et à tout propos.
+C'est surtout lorsqu'on a quitté Paris que l'on comprend
+bien la grâce et les divers mérites de ce cher
+compagnon célébré par tous les poëtes. Paris est sa
+vraie patrie; il s'y plaît, il y est à l'aise et dans toute
+sa joie et toute sa puissance; il aime les jeunes gens de
+Paris, les femmes de Paris, les nuits de Paris. Telle
+femme attend ce joli vin pour être aimable, et telle
+autre pour être belle; il se mêle à leurs larmes
+d'amour, il donne le courage du duel et le courage
+du jeu, tous les courages secondaires. C'est lui qui
+dompte les chevaux rebelles, qui conduit les frêles
+tilburys au bois de Boulogne; il est la vie et le mouvement
+de nos boulevards; sitôt que le soir est venu,
+il se dandine aux Champs-Élysées. Il parle, on
+l'écoute; il appelle, on lui répond. Fugitive espérance,
+orgueil d'une heure et rêve d'un instant!</p>
+
+<p>Hors de Paris, ce roi des bons vivants est à peine
+<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
+un exilé qui se souvient de ses belles heures, mais il
+s'en souvient à de rares intervalles, et tout de suite il
+retombe en sa tristesse, songeant à la patrie absente.
+Que voulez-vous, hélas! qu'il devienne, à plein verre
+et débouché par des mains inhabiles? Comment rire
+en ce verre épais? Ce n'est pas un vin de province,
+c'est un vin de Paris. Laissez à la province le vin de
+Mâcon, noble et franc, libéral et frondeur, ennemi
+du sous-préfet et du maire; le vin du Rhin, qui porte
+des moustaches et des éperons, véritable soldat toujours
+prêt à dégainer; laissez à la province (elle ne
+s'en fâchera pas) le vin de Bordeaux, limpide et clair
+comme l'eau des sources sacrées; mais le vin d'Aï,
+par Voltaire! il est l'enfant parisien, c'est la joie parisienne.
+Il aime, il devine, il reconnaît le Parisien
+«comme je reconnais la signature de mon père quand
+il m'envoie de l'argent», disait un Champenois de
+mes amis.</p>
+
+<p>Que de longues et douces étreintes! que de paroles
+d'amour! que de bonheur de se revoir! que de promesses
+de ne jamais se quitter! Le vin de Champagne!
+il est notre heureux truchement dans les déserts de
+l'Afrique; il est notre consul actif et dévoué en Orient,
+notre pavillon protecteur dans le vaste océan, notre
+riche et puissant ambassadeur dans les hautes nations.
+Je me sentis donc très-disposé à cette naturalisation
+anglaise, ou, si vous aimez mieux, tous ces messieurs
+se reconnurent Français, quand ce pétillement joyeux
+apparut escorté par le bouchon qui saute, comme une
+grande dame est escortée par son coureur.</p>
+
+<p>A ce moment-là nous fûmes tous compatriotes,
+chacun but et parla en français; je fus le roi du festin.
+<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
+Vous raconter ce qui se dit alors, je ne saurais; d'ailleurs,
+ce n'est pas là mon histoire; il faut attendre,
+pour que mon histoire arrive, que la plupart de ces
+gentilshommes se retirent et que nous restions seuls
+à table, occupés à boire, le gentilhomme anglais,
+moi et toi, mon cher et digne Hawtrey, que cette
+scène digne de Sterne a fait pleurer.</p>
+
+<p>Nous étions donc tous les trois buvant à petits
+traits dans de longs verres, et tenant de très-sérieux
+discours sur toutes choses frivoles, le jeu, l'amour,
+les chevaux, les femmes, la politique, et enfin les
+deux héros poétiques de la France et de l'Angleterre:
+Shakespeare et Jean-Jacques Rousseau. Vous remarquerez
+qu'il n'y a pas un Anglais qui ne parle de
+Jean-Jacques, pas un Français qui ne s'entretienne
+de Shakespeare. Quel que soit le cours d'une conversation
+entre Anglais et Français, il faut toujours
+qu'elle arrive invariablement à ces deux hommes.
+Cela tient à ce que nos voisins ont accueilli Jean-Jacques
+Rousseau persécuté, et que, nous autres,
+nous nous sommes tout récemment soumis à Shakespeare...
+un demi-dieu! Nous lui avons présenté notre
+épée par la poignée. Ainsi, nécessairement, nous
+avons parlé de Shakespeare et de Jean-Jacques Rousseau
+ce soir-là.</p>
+
+<p>Je ne sais comment, ni pourquoi, je vins à dire à
+notre Anglais, qui les comparait l'un à l'autre avec
+beaucoup d'esprit, et qui trouvait plus d'une affinité
+entre ces deux génies sauvages qui éclatent et se
+manifestent au dehors par la pensée et par l'éloquence,
+comme fait un volcan: «Ajoutez ceci à
+votre portrait, lui dis-je, ils ont été tous les deux les
+<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+humbles serviteurs de leurs maîtres: Shakespeare a
+tenu les chevaux à la porte des théâtres, Jean-Jacques
+Rousseau a servi à table chez un grand seigneur.» Je
+dis cela comme une chose de publique autorité.</p>
+
+<p>Mais jugez de ma surprise! A peine eus-je achevé
+cette malencontreuse proposition, que je vois la figure
+de notre Anglais pâlir tout à coup et devenir horriblement
+blême et triste, de joyeuse et rubiconde
+qu'elle était. Je crus d'abord que le digne homme
+venait d'éprouver les atteintes d'un mal subit, et je
+me préparais à lui porter secours, quand tout à coup
+il se leva de table en sanglotant; puis, d'un geste, il
+renvoya le valet qui nous servait. Quand il eut versé
+deux ou trois de ces grosses larmes honnêtes qui
+sortent de l'âme et qui font tant de peine à voir:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria-t-il, mon Dieu! que vous
+m'avez fait de peine sans le vouloir, monsieur!</p>
+
+<p>En même temps il reprit sa place à table; il appuya
+son front sur sa main gauche; de sa main droite il se
+livrait à un mouvement convulsif par-dessus son
+épaule, comme s'il voulait en arracher je ne sais
+quoi.</p>
+
+<p>Nous étions là tous les deux, le regardant bouche
+béante, Hawtrey, immobile et ne songeant pas à s'expliquer
+ce spleen subit, sinon par l'ivresse, et moi,
+avec notre malheureuse littérature de bagne et d'échafaud,
+m'attendant à trouver un de ces êtres <i>flétris par
+les lois</i>, comme on dit, que la société rejette de son
+sein, dont les romans abondent, qu'on voit partout
+sur nos théâtres, et que dans le monde on ne rencontre
+nulle part.</p>
+
+<p>Que sait-on! J'allais peut-être entrevoir une chose
+<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
+que je n'ai jamais vue, un galérien en chair et en
+os!</p>
+
+<p>Mon soupçon, littéraire et dramatique, prit bientôt
+une grande consistance, quand j'entendis l'honnête
+gentleman s'écrier en portant un regard effaré sur son
+épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Ne voyez-vous rien? Ne voyez-vous rien? messieurs?</p>
+
+<p>Et son geste convulsif allait toujours.</p>
+
+<p>Hawtrey lui répondit qu'il ne voyait sur les épaules
+de Son Honneur qu'un très-bel habit de très-beau
+drap. Moi, silencieux, je pensais tout simplement que le
+gentilhomme s'était trompé, et qu'il avait voulu dire:&mdash;Ne
+voyez-vous rien <i>sous</i> mon habit? et non pas <i>sur</i>
+mon habit. Je me croyais très-habile en ceci: il y
+a des moments où l'on pousse la bêtise jusqu'à la
+cruauté.</p>
+
+<p>Cependant le gentilhomme insistait: «Ne voyez-vous
+rien sur mon habit? Ne voyez-vous pas cette
+maudite aiguillette?» Et tout à coup, remarquant mon
+étonnement, désappointé que j'étais, de chercher
+une simple aiguillette sur une épaule que je croyais
+marquée au fer chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il en serrant les poings, oui, j'ai porté
+l'aiguillette; j'ai servi à table; je suis un valet, indigne
+d'être assis à vos côtés; donnez-moi une place derrière
+vos siéges, messieurs, et permettez-moi de vous
+servir!</p>
+
+<p>Hawtrey prit pitié de ce digne gentilhomme, et lui
+adressa de consolantes paroles. Moi, j'avais un bien
+mauvais c&oelig;ur ce soir-là (ce n'est pas pourtant ma
+coutume!), je me disais que pour l'intérêt du drame,
+<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+si l'aiguillette était un acteur moins héroïque, il était
+plus inattendu et plus nouveau, et je me demandais
+ce que le drame allait devenir.</p>
+
+<p>Alors commença un vrai drame: éloquence, colère,
+larmes, pitié, rires aussi, rien n'y manquait; c'était
+un drame à la Shakespeare, et qu'il n'eût pas laissé
+échapper, j'en suis sûr, s'il eût entendu cet homme,
+avec tant de regrets, nous traîner dans toutes les
+angoisses de cette condition que je lui avais rappelée
+avec tant d'innocence et si peu d'à-propos!</p>
+
+<p>Tout ce qu'il nous dit ne pourrait se redire; il le
+disait avec tant d'éloquence et de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;J'en conviens, messieurs, j'ai porté la livrée; et
+je sens encore à mon épaule innocente l'aiguillette
+fatale que n'ont porté ni Jean-Jacques Rousseau ni
+Shakespeare; hélas! je sais trop quel est ce supplice
+d'avoir son âme attachée au bout d'une sonnette!
+Vous êtes tout seul dans l'antichambre à rêver, la
+sonnette à l'instant vous réveille en sursaut. La sonnette
+est un tyran. J'ai été l'objet de ses moindres
+caprices, l'instrument de ses moindres passions...</p>
+
+<p>Disant ces mots, il restait abîmé dans sa douleur.
+Nous voulûmes le consoler; mais lui, reprenant cette
+conversation souvent interrompue:&mdash;Ah! disait-il,
+me consoler! cela est impossible; oublier le passé,
+je ne saurais. Mes membres se sont pliés à la livrée,
+ils en conservent l'empreinte. L'aiguillette pèse incessamment
+sur mon épaule, ma tête est presque
+toujours découverte, je ne sais pas tendre amicalement
+la main aux gens que je salue. Quand je monte
+en voiture, le pied me brûle, et dans ma maison,
+parmi mes nombreux domestiques, s'il faut implorer
+<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
+un service, je n'ose pas et j'hésite. Je suis maudit.
+Une tache ineffaçable est à mon front!</p>
+
+<p>Il se frappait la tête avec fureur.</p>
+
+<p>Alors Hawtrey, qui est un puritain, un homme de
+la vieille Église, voyant que cette puérile affliction
+n'avait pas de terme, se mit en colère et s'emporta
+en chrétien contre l'orgueil de cet homme qui ne
+pouvait pas oublier son ancienne condition, et se
+traitait plus mal, pour avoir habité une antichambre,
+que s'il eût fait un voyage à Botany-Bay.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est très-mal et très-peu chrétien, et très-peu
+digne d'un homme raisonnable, monsieur, je
+vous le dis franchement.</p>
+
+<p>Le gentilhomme se prit à sourire, en levant cette
+épaule qui le faisait tant souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que je me dis tous les jours, ce sont
+de vaines paroles. Croyez-moi, j'ai fait tous mes
+efforts pour surmonter ce malheur puéril. Vains
+efforts! quand je me suis bien raisonné tout le jour,
+quand je me suis bien répété que tous les hommes
+sont égaux dans l'Église et dans le royaume, la nuit
+arrive. Alors le frisson me reprend. Je me mets au
+lit en tremblant, et je m'endors. Mon sommeil est
+horrible. A peine endormi, je recommence mon
+métier d'autrefois. J'étais maître, et je suis valet
+maintenant. Que de tortures! grand Dieu! que de
+petites douleurs plus cruelles mille fois que les
+grandes douleurs! C'est un rêve empreint de domesticité.
+Je loge dans les combles de la maison. Dès le
+matin, je me lève pour panser mes chevaux. L'animal
+bondit sous ma main; je le frotte et je le pare, et
+dans sa robe luisante, je vois mon visage encore tout
+<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+pâli par les veilles. A peine ce cheval vicieux est
+pansé, j'entends le maître qui sonne... Et bientôt le
+voilà sur le cheval que j'ai rendu si beau. Il va, je le
+suis. Il s'arrête et je me tiens à distance. Il parle et
+j'écoute. Il dîne avec ses amis, et moi, debout, j'entends
+leurs éclats de rire et j'attends leur bon
+plaisir. Le même rêve ainsi m'obsède toutes les
+nuits, toutes les nuits j'endosse la même livrée. Je
+suis un laquais, vingt-quatre heures sur quarante-huit.</p>
+
+<p>Et quand, après ce pénible sommeil, je me réveille
+enfin; quand je me retrouve au lit du maître, et
+dans sa chambre, éveillé que je suis, je tremble de
+voir arriver quelqu'un qui me chasse; il me faut une
+heure au moins avant de m'habituer chaque matin à
+ma position nouvelle, avant d'appeler mon valet de
+chambre! Il m'attend; il a peut-être rêvé, la nuit,
+qu'il était le maître: il est plus heureux que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, me dit-il encore, écoutez une histoire
+horrible. Sans doute vous êtes comme moi, monsieur,
+et vous ne trouvez rien de plus doux au monde que
+d'aimer une belle femme qui vous aime, de boire un
+vin qui vous plaît, de tenir, une épée à la main, sur six
+pieds de gazon, un homme armé d'une épée, un
+homme que vous haïssez. Cela est heureux? On
+se sent vivre. Eh bien, la semaine passée, j'ai rêvé
+que, moi, je servais à table mon rival et ma maîtresse.
+Pendant deux longues heures j'ai fait mon service,
+obéissant à leurs moindres gestes, écoutant leurs
+moindres propos, comprenant leurs moindres signes!
+Malédiction, malédiction! ils se gênaient si peu
+devant moi! Ils me comptaient pour si peu! Ils se
+livraient à leur fête comme s'ils avaient été seuls!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
+Je les servais! Mon c&oelig;ur battait à outrance. Ils
+se retournaient comme s'ils avaient été inquiétés du
+bruit que faisait mon c&oelig;ur. Ma gorge était desséchée...
+Ils me demandaient à boire, et je leur versais
+à boire! A la fin de ce repas maudit, quand je voulus
+me venger et demander raison de son outrage, à
+l'homme qui m'outrageait, il me demanda son épée
+et me fit signe de l'accompagner; du même pas, il
+fut se battre avec un autre que moi, et je restai là,
+tranquille spectateur... J'étais un domestique! Je
+n'étais pas un homme! Ah! voilà pourtant les nuits
+que je passe, et voilà mes rêves, voilà ma vie! Et le
+jour, je vis à peine; le jour, pendant lequel je suis
+maître, je pense à la nuit qui va venir. Si je donne,
+honteux de moi-même, le bras à ma femme,&mdash;avant
+peu, quand je serai son valet,&mdash;elle va me traiter
+comme un chien, tant elle est insolente et cruelle
+pour ses gens! Mes amis les plus sincères, je les hais,
+parce que je sais qu'à la nuit tombante ils me feront
+porter un habit galonné, qu'ils me donneront des
+ordres, et qu'il n'y aura plus devant moi un seul de
+ces hommes si parés qui songe à cacher ses laideurs.
+Voilà encore un des malheurs de notre condition, à
+nous autres laquais: nous voyons l'humanité dans ce
+qu'elle a de plus vil et de plus abject. Nous savons à
+point nommé, quand nos maîtres manquent d'argent
+ou de courage; nous savons quand ils pleurent; nous
+connaissons leurs maladies les plus cachées; nous
+mettons le doigt sur leurs plaies les plus secrètes; ils
+ne se gênent pas avec nous: pourquoi voudriez-vous
+qu'ils fussent des hommes pour nous? nous ne
+sommes pas des hommes pour eux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
+Malheureux que je suis, je méprise et je hais les
+hommes pour les avoir vus dans toute leur nudité.</p>
+
+<p>Ainsi parla ce malheureux fantaisiste... avec une
+éloquence incomparable et que rien ne peut rendre.
+Au milieu de toute cette colère, il eut des aperçus
+très-fins et très-ingénieux qui me frappèrent, et qui
+m'échappent, comme ces beaux airs du grand Opéra,
+dont on se souvient, sans pouvoir en chanter une note.</p>
+
+<p>Cependant l'heure était fort avancée; à minuit, notre
+gentilhomme se leva en sursaut:</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'heure où je redeviens laquais, nous
+dit-il.</p>
+
+<p>Il sonna. Un des valets de la maison entra dans
+l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous, lui dit-il très-poliment, faire avancer
+ma voiture, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>Il sortit en nous faisant un profond salut.</p>
+
+<p>Restés seuls, Hawtrey et moi, nous entendîmes le
+carrosse armoirié qui s'éloignait.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est étrange! dit Hawtrey. Voici un sentiment
+singulier et tout nouveau qui se révèle à nous
+mal à propos. C'est un mélange bizarre de folie et
+de raison que je ne saurais définir, mais bien singulier.
+Qu'en penses-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, lui dis-je, puisque nous avons parlé
+de Jean-Jacques Rousseau, que voilà un homme qui
+dérange singulièrement les plus belles pages qu'ait
+écrites Jean-Jacques Rousseau, son admirable déclaration
+sur le remords.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p>
+
+<h2>LA VALLÉE DE BIÈVRE.</h2>
+
+<p class="p2">C'est notre berceau, cette vallée! Elle fut découverte,
+un jour de printemps, par le plus sage et le plus
+heureux de tous les hommes, M. Bertin l'aîné, notre
+père. Il avait planté ces vieux arbres, il avait creusé
+ces pièces d'eau semblables à des lacs d'argent! Il
+nous abritait, chaque année, de ces doux ombrages
+dont il était le dieu visible. Ah! le brave homme et le
+libre esprit! Qu'il aimait les belles choses! qu'il aimait
+les jeunes gens! qu'il aimait le vrai mérite et le
+talent!</p>
+
+<p>Nous étions quatre amis dans la vallée de Bièvre:
+la vallée est entourée de bois et de prairies, les eaux
+sont penchées sous les arbres penchés, le soleil jette
+en rayons brisés, sur ces arbres, sur ces eaux, sur ce
+gazon, une lumière élyséenne: on n'entend aucun
+bruit de la ville, aucune voix des hommes, aucune
+passion mauvaise; la vie ici va toute seule, et la plus
+grande agitation qui se rencontre en ces beaux lieux,
+c'est le mouvement du lac légèrement effleuré par
+l'aile de l'hirondelle qui jette à l'azur son cri de joie.
+<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>
+Espace! enchantements! jeunesse! Il y avait, en cet
+Élysée, un poëte de vingt-huit ans qui s'appelait
+Victor Hugo, entouré de ses quatre enfants.</p>
+
+<p>A cette heure enchantée, on n'entendait que le
+merle et le pinson, le linot et la mésange; chacun de
+nous se taisait, jouissant de sa béatitude à pleine âme,
+et regardant parfois si Paris ne venait pas nous chercher,
+là où nous étions si bien, et si tremblants d'être
+dérangés.</p>
+
+<p>Il y a des pressentiments qui ne trompent pas: au
+plus fort de notre recueillement, quelqu'un vint de
+Paris, ou plutôt tout Paris nous vint dans la voiture
+de quelqu'un: un de ces premiers venus très-aimables
+sur le boulevard de Gand, au foyer de l'Opéra, un des
+héros du Paris futile, traîné par un beau cheval; jeune
+homme d'une gaieté toute parisienne, très-bon jeune
+homme au fond, spirituel, obligeant, affable, amusant,
+élégant dans ses manières et dans son langage,
+d'une grande fortune et d'un beau nom, ce qui ne
+gâte jamais rien, même dans les pays les plus constitutionnels,
+un homme, en un mot, parfait, mais parfait
+à Paris... hors de Paris, insipide, ennuyeux,
+un véritable animal hors de son élément, qui marche
+et parle au hasard, sans savoir ce qu'il dit un être
+insupportable, aussi déplacé dans notre belle vallée
+que tu le serais toi-même, ami Renaud, si tu quittais
+les légumes de ton jardin et Marguerite ta ménagère,
+pour t'asseoir sur le sofa de mademoiselle Taglioni.</p>
+
+<p>Nous autres qui étions là, humant l'air et le soleil,
+et l'ombre, et tout ce que l'homme infini peut saisir
+par les sens, par l'ouïe, et par tous les pores, nous
+fûmes réveillés, en sursaut, par le bruit de la grille qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
+tournait sur ses gonds, par les pas du cheval qui arrivait
+au galop: nous nous sentîmes pris comme dans
+un filet, et ce fut alors qui de nous tournerait la tête
+le dernier, pour savoir comment s'appelait cette oisiveté
+parisienne, cet habit noir qui nous arrivait, justement,
+avant le déjeuner.</p>
+
+<p>Notre oisif, notre Parisien, vint à nous d'un air
+très-occupé, et, nous voyant silencieux et béants,
+couchés sur la terre en toutes sortes d'attitudes, il
+s'imagina que nous étions dans un moment d'ennui,
+et ce fut là notre plus grand malheur; il voulut à
+toute force nous distraire, et se monta tout de suite
+au ton de la plus ennuyeuse gaieté.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Arthur, dit-il, bonjour Antoine; bonjour
+Gabriel; bonjour, messieurs; bonjour à vous
+tous; vous avez de singulières figures: on vous prendrait
+pour des idylles du temps de M. de Florian.
+Ma foi! vous avez raison! Au bout du fossé... il n'y a
+que le boulevard des Italiens! C'est joli le jardin,
+mais la ville!</p>
+
+<p>»A la ville, on va, on vient, on s'éclabousse, on se
+parle, on se coudoie, on se heurte, on a toujours
+quelque chose à dire, à voir, à faire. Est-on fatigué?
+l'on prend une chaise sur le boulevard, et l'on voit
+passer le monde; chevaux, femmes, tableaux, livres,
+politique, argent, tout nous distrait! tout cela c'est...
+vivre. Or, on vit très-vite à la ville: chaque journée
+de vingt-quatre heures en a cinq bien comptées. En
+dernier résultat, tout vous sert de spectacle et de
+maintien, la Bourse et le palais de justice.» En
+disant ces mots, il fut s'asseoir sur un banc au pied
+duquel nous étions tous couchés, de sorte qu'il nous
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
+parla de haut en bas, ce qui est la plus malséante
+position que je sache pour un conteur.</p>
+
+<p>Comme, en résultat, notre ennuyeux dans la vallée
+est à Paris un homme amusant, serviable, et que
+nous aimons tous, nous fûmes honteux, notre premier
+moment d'humeur étant passé, non pas de l'avoir
+mal reçu, mais d'avoir eu l'intention de le mal recevoir.
+Chacun de nous s'en voulut de ce fugitif moment
+d'égoïsme involontaire dont il eût été bien empêché
+de donner une raison plausible: aussi bien
+quand il nous eut dit bonjour à tous, chacun de nous
+se hâta de lui rendre un <i>bonjour</i>. Au silence qui
+régnait tout à l'heure sur la terrasse où nous étions,
+succéda une conversation presque générale, tant nous
+avions hâte de faire honneur au nouveau venu!</p>
+
+<p>Il y a deux sortes de conversations (il y en a peut-être
+de plus de deux sortes), la causerie ardente, hors
+d'haleine, et que rien n'arrête, ou bien cette espèce
+de discours semblable au feu de sarment qui pétille
+et s'éteint dès les premières étincelles. C'est ainsi
+que commença notre conversation: nous voulions
+faire une politesse au nouveau venu, et rien de plus;
+quoique réunis, nous étions amoureux de silence...
+Il n'y a rien de plus doux! Le silence est aussi nécessaire
+au milieu des champs que l'air, l'ombre et le
+bruit des saules au-dessus de nos têtes. Ainsi les
+premières paroles étant échangées, il nous semblait
+que nous allions nous taire; mais ce n'était pas le
+compte de notre Parisien: il arrivait tout gonflé
+d'anecdotes, bourré d'histoires de toutes sortes; il en
+était confit, il en était truffé, il en avait une de ces
+indigestions contagieuses. Il fit donc avec nous le
+<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+rouet pendant une heure: à la fin, le voyant obstiné
+à raconter toujours, nous prîmes un parti désespéré,
+nous résolûmes de ne pas nous laisser assassiner
+d'histoires, sans répondre à l'historien par d'autres
+histoires, et, par ma foi, puisque nous étions réveillés
+d'une manière odieuse, nous nous mîmes à torturer
+notre conteur à notre tour. Arthur, le premier, provoqua
+Gabriel.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de soirée, dis-nous, Gabriel, ton
+aventure de jeudi passé à cet élégant troisième étage
+où tu nous conduisis avec un air si réservé.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! répondit Gabriel, tu étais à ce bal aussi
+bien que moi, et tu sais ce qui s'y est passé.</p>
+
+<p>&mdash;Là, là! tu vois de bien plus belles choses que
+moi, Gabriel. Moi, j'arrive au bal en inspiré, en vrai
+hasard: à peine entré, je ne sais quel enivrement
+s'empare à la fois de ma tête et de mon c&oelig;ur. Le
+frôlement de la valse et les cris aigus de ces souliers
+de satin m'agacent les nerfs comme le son d'un harmonica.
+Je suis étourdi par le bal, je n'y vois rien;
+c'est un nuage de toutes les couleurs, un murmure
+de tous les bruits, un enchantement qui touche à
+tous les extrêmes. Je ne vois ni n'entends, je ne
+marche pas, je suis porté, je rêve. Or, toi, c'est bien
+différent, mon fils: tu observes, tu écoutes, tu regardes,
+tu es de sang-froid! Dans ce salon aux tièdes
+effluves, tu te caches sous quelque tableau de ton
+choix, vis-à-vis le reflet d'une glace, et te voilà le roi
+de la fête! Toutes ces femmes parées, c'est pour toi
+qu'elles sont parées; c'est pour toi ce bouquet de
+fleurs, ce regard baissé! Les sourires, tu les devines,
+les ambitions, tu les comprends! Tu sais les mystères
+<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+de ces c&oelig;urs volages! C'est toi vraiment qui assistais
+en esprit à la fête de l'autre soir!</p>
+
+<p>Gabriel, à ce discours: A quelle heure es-tu sorti
+de ce bal?&mdash;Je ne sais pas, dit Arthur; mais il était
+grand matin quand je l'ai quitté. Les heures s'envolaient
+dans leur costume de danseuse; une de ces
+belles heures, surprise par l'aurore: Ramenez-moi,
+m'a-t-elle dit, à ma voiture! Et je l'ai ramenée; et elle
+m'a dit adieu avec un sourire; et c'est là tout ce que
+je sais de ce bal.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! dit Gabriel, je te félicite de tomber
+toujours sur des heures qui ont leur équipage à la
+porte; pour toi, Apollon est un dieu complaisant qui
+ne craint pas de faire attendre un cocher de fiacre.
+Je suis moins heureux que toi, je tombe souvent sur
+des <i>heures</i> qui vont à pied; et le soir même dont tu
+me parles, j'en ai reconduit une à travers les rues de
+Paris.</p>
+
+<p>A mesure que nos deux jeunes gens racontaient
+leur histoire, notre Parisien redoublait d'attention.
+Évidemment, il s'engluait dans l'intérêt du récit
+d'Arthur et de Gabriel.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment donc avez-vous reconduit chez elle
+cette belle <i>heure</i>, le matin dont vous parlez?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Gabriel, la chose est toute simple: le
+matin venu, j'allais partir, quand je vis la dame italienne
+avec laquelle tu as dansé, qui s'enveloppait de
+son manteau. C'était une belle et grande personne aux
+yeux noirs; vive et résolue, elle descendit les trois
+étages et se mit à marcher à grands pas dans la rue.
+Et moi, la voyant seule, je lui offris mon bras sans
+rien dire; et elle l'accepta sans rien dire, et voilà tout.
+<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p>
+
+<p>&mdash;C'est étrange! dit le Parisien.</p>
+
+<p>La conversation tomba. Cette fois nous espérions
+que le silence allait durer une heure, et déjà nous nous
+blottissions sous ce bon silence comme on se tapit dans
+un bosquet d'aubépines; mais ce n'était pas le compte
+de notre Parisien.</p>
+
+<p>Notre Parisien voulait parler à toute force; il croyait
+qu'il était de son honneur et de sa politesse de parler:
+raconter des histoires était un devoir auquel il ne
+pouvait manquer; et malgré l'admirable retenue de
+nos amis pour arriver à une conclusion silencieuse, il
+reprit la conversation:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, messieurs, que le marquis de Nhérac
+est mort?</p>
+
+<p>Profond silence. Alors le Parisien, baissant la tête,
+nous regarda l'un après l'autre; son regard plus encore
+que sa question demandait une réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Quel marquis de Nhérac? demanda Moncalm.</p>
+
+<p>En voyant Moncalm sortir de derrière son chêne,
+lui dont personne ne soupçonnait la présence en ce
+lieu, j'admirai son imprudence et sa politesse... Ajoutons
+que c'était un peu plus que la curiosité qui tirait
+Moncalm de son repos.</p>
+
+<p>Moncalm était un grand amateur de livres. C'est
+lui qui vendit une ferme pour se présenter convenablement
+à la vente du fameux marquis de Châteaugiron.</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Nhérac, reprit-il, ne s'appelle-t-il
+pas Nhérac-Montorgueil? Et si c'est lui qui est mort,
+que devient sa bibliothèque, et qu'a-t-on fait de son
+bel exemplaire in-4<sup>o</sup> d'<i>Isaïe le Triste</i>, aux armes de
+M. de Thou?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+L'intervention de Moncalm, et sa question faite d'un
+ton sérieux, déjoua tous nos projets: nous entrions,
+malgré nous, dans ces désespérantes conversations de
+la ville que nous voulions éviter. La conversation allait
+commencer pour tout de bon entre Moncalm et le
+Parisien, si je n'étais pas intervenu:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Moncalm, c'est vraiment le
+marquis de Nhérac-Montorgueil qui est mort, ce petit
+vieillard avec lequel nous avons passé de si délicieux
+moments chez Sylvestre, un homme estimé de Crozet,
+à qui Thouvenin ne faisait pas attendre ses reliures
+plus de dix-huit mois.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est devenu son exemplaire d'<i>Isaïe le Triste</i>?
+demandait toujours Moncalm.</p>
+
+<p>&mdash;Il est entre les mains de ses héritiers, probablement,
+lui dis-je: et je crus que la conversation s'arrêtait
+là.</p>
+
+<p>Mais ce damné Moncalm, une fois à cheval sur son
+dada, rien ne l'arrête. Et puis le moyen d'empêcher
+Moncalm de répondre au Parisien, le Parisien d'interroger
+Moncalm?</p>
+
+<p>Cependant, il y eut un moment de silence qui dura
+bien cinq minutes, pendant lequel nous fûmes entre
+la vie et la mort de la conversation, espérant bien que
+ces deux messieurs se tairaient.</p>
+
+<p>Vains efforts! vain espoir! Après ces deux belles
+minutes de silence, au moment où tous les yeux se
+portaient mollement sur tous les points de l'admirable
+vallée:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le singulier corps, ce marquis de Nhérac-Montorgueil,
+reprit Moncalm.</p>
+
+<p>Il n'en fallut pas davantage pour réveiller le Parisien;
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+rien de ce qu'il avait sous les yeux, les saules
+qui se balancent au gré du vent, les platanes qui poussent,
+la maison blanche et qui fait un si délicieux
+point de vue, avec son portique de quatre colonnes,
+les aqueducs de Buc tout au loin, qui se cachent à
+demi sous les peupliers jaloux, rien ne put retenir
+une nouvelle question du Parisien, placée sur ses
+lèvres comme un pot de fleurs, sur les fenêtres d'une
+grisette, sans garde-fous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc beaucoup connu le marquis de
+Nhérac-Montorgueil? demanda le Parisien.</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'ai connu! reprit l'autre; il n'y a pas trois
+semaines encore, nous étions, lui et moi, chez Silvestre,
+à la vente Duriez. Vint le marquis après la
+<i>Théologie</i>, et je lui fis place. Il est riche; il s'y connaît,
+il achetait d'un ton ferme et sans balancer les
+plus belles choses; moi, cependant, triste et pensif,
+je voyais les plus beaux incunables passer devant moi
+et s'en aller dans les mains des profanes: mon c&oelig;ur
+se brisait, je n'avais jamais été si humilié de ma malheureuse
+pauvreté.</p>
+
+<p>»&mdash;Qu'avez-vous? me dit le marquis. Vous n'achetez
+pas ces <i>Lettres Provinciales</i>, Moncalm? Peste,
+un in-4<sup>o</sup>, la première édition dans sa reliure janséniste...
+C'est un beau livre, et qui vous convient parfaitement.</p>
+
+<p>»Je ne répondis que par un profond soupir.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous êtes malade, Moncalm? me dit le marquis,
+donnez-moi le bras, et sortons. Il sortit, non sans
+donner ses ordres au libraire chargé de la vente, et
+quand nous fûmes dans la rue des Bons-Enfants:&mdash;Voyons,
+me dit-il, qu'avez-vous?
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span></p>
+
+<p>»&mdash;Hélas! je n'ai pas d'argent, lui dis-je, et cette
+vente me tue! On ne reverra pas de sitôt ces livres
+qui s'en vont je ne sais où.</p>
+
+<p>»&mdash;N'est-ce que cela? Voulez-vous cinquante mille
+francs? reprit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez pris les cinquante mille francs?
+demanda le Parisien.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Moncalm, je n'ai jamais emprunté
+l'argent que je ne pouvais pas rendre; seulement, j'ai
+dit au marquis:&mdash;Prêtez-moi votre exemplaire d'<i>Isaïe
+le Triste</i>, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr, lui dis-je après dix minutes, que le
+marquis ne vous a pas prêté <i>Isaïe le Triste</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez deviné juste, me dit Moncalm; il
+voulait me donner cinquante mille francs, il n'a pas
+voulu me prêter son livre. Ah! le digne homme!</p>
+
+<p>La saillie de Moncalm nous fit rire; et maintenant
+que ce damné Parisien avait changé l'allure de notre
+esprit, nous sortîmes de notre recueillement sans trop
+nous plaindre, et nous fîmes le tour du beau parc,
+mollement tapissé de mousse. Alors, marchant et
+courant dans les bosquets, dans le bateau, sur le
+rivage, dans l'île, en parlant jeunes femmes et vieux
+livres, nous trouvâmes que le Parisien était un bon
+vivant. Mais à minuit, quand chacun de nous fut
+rentré dans sa chambre, chacun regretta son bon
+silence et sa tranquille contemplation de tous les
+jours; ce jour-là nous fûmes bien persuadés d'une
+vérité dont on n'est pas assez convaincu, à savoir,
+que de tous les contes fantastiques et non fantastiques,
+le silence est le plus difficile à faire... et le
+plus difficile à raconter.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p>
+
+<h2>LE HAUT-DE-CHAUSSES.</h2>
+
+<p class="p2">Le seul endroit de Versailles où l'on boive honnêtement
+de bon vin, même en comptant le palais du
+roi notre sire, c'est le cabaret des <i>Deux Cigognes</i>. Il
+est vrai qu'il est situé à l'extrémité de la ville, fort
+éloigné de ce château en tuile rouge et de ces belles
+allées où se promène madame de Montespan; mais
+c'est un joyeux cabaret. En été, il est protégé par
+un large tilleul dont les fleurs tombent par intervalle
+sur les tables en pierre; en hiver, il est chauffé par
+un poêle aux larges bords, autour duquel se réunissent
+les mousquetaires et MM. les gardes du corps du roi,
+plus amoureux de bon vin et de gais propos que de
+gloire et de tapage. Oui-dà, tout est dit quand on a
+dit: les <i>Deux Cigognes</i>, et je vivrais mille ans que je
+les aurais toujours devant les yeux; oiseaux plus unis
+que les frères d'Hélène, s'envolant du même vol,
+flanc contre flanc, à la tête blanche, au long bec;
+oiseaux hospitaliers dont la queue était cachée par le
+bouchon du cabaret qui flottait au moindre vent.</p>
+
+<p>Un jour que ma femme, et vraiment elle était fort
+<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+jolie, elle portait de vastes paniers, de blanches
+dentelles, un chignon relevé avec des épingles d'or,
+et ça vous avait un petit pied que M. le surintendant
+général avait daigné remarquer quand ma femme
+n'avait que douze ans; un jour donc que ma femme
+avait été présenter, après la messe, un placet à Sa
+Majesté Louis XIV en personne, relativement aux
+affaires du régiment de monsieur son père, mon
+beau-père à moi, feu M. le baron de Saint-Romans,
+tué en duel sous le cardinal, vis-à-vis Notre-Dame
+des Champs, j'étais allé attendre le résultat de cette
+audience au cabaret des <i>Deux Cigognes</i>.</p>
+
+<p>J'étais là depuis deux heures environ, aussi heureux
+que peut l'être un honnête bourgeois qui boit du vin
+de Mâcon, qui respire un air plein d'ambroisie, et
+qui attend patiemment sa femme attifée à la mode
+nouvelle; j'avais épuisé tous les sujets récréatifs de
+cette belle ville; j'avais vu passer la maison de Monsieur,
+vert et or, la maison du grand Condé, toute
+jaune, et madame de Maintenon avec ses deux jeunes
+élèves, enfants charmants qui promettaient d'être de
+jolis princes, qui saluaient de droite et de gauche;
+enfin monseigneur de Louvois, qui venait de commander
+une belle dragonnade; j'avais même aperçu
+M. de Condom, une grande croix violette sur la
+poitrine, et M. Despréaux en habit neuf: tout ce
+bruit, ces laquais, cette foule en habits brodés,
+faisaient de Versailles un paradis sur la terre. O
+malheureux que je suis (me disais-je), et que
+viens-tu faire en ce tumulte? Eh! messieurs, vous
+qui allez à la cour, renvoyez-moi donc ma femme,
+s'il vous plaît.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>
+Vous savez peut-être à quelles rêveries s'abandonne
+un buveur qui boit seul? La machine de Marly obéit
+moins rapide, que le verre au buveur. On est là comme
+une plante en plein midi: la plante est penchée, elle
+souffre; arrive le jardinier qui l'arrose et lui rend
+quelque vigueur: s'il l'arrose encore et toujours, la
+plante à la fin succombe sous cette bienheureuse
+fraîcheur. Je vous prie, au reste, de ne pas vous étonner
+de cette comparaison poétique; je l'ai entendue
+sortir de la bouche même du célèbre M. de Bachaumont,
+un jour que j'eus l'honneur de dîner avec lui.</p>
+
+<p>J'étais donc entre l'être et le non être de l'ivrognerie,
+et déjà les premiers arbres de la grande route
+se mettaient à défiler devant moi une belle parade,
+avec leurs têtes rondes et poudrées comme des têtes
+de chambellans. Il me plaît ce sabbat champêtre;
+les sapins élancés se mêlent aux chênes revêtus
+de chèvrefeuille, les ormes habillés de lierre renversent
+les bois taillés en pyramides, pendant que
+le saule apparaît en dessous de l'onde comme
+un clair miroir d'argent... Confusion des confusions:
+le sabbat commençait fort bien, quand dans ce
+miroir d'argent j'aperçus un homme.&mdash;Ah! ventrebleu!
+corbleu! sacrebleu! disait-il; et je vous prie
+de croire qu'il disait mieux que <i>ventrebleu</i>... Garçon!
+une veste, un haut-de-chausses!... Ah! malheur! ah!
+damnation! que je souffre! Oh! que je suis meurtri!
+Je brûle comme la pucelle Jeanne!... Au secours,
+garçon! un haut-de-chausses! Au diable si je ne vous
+traite pas comme des Anglais! Corbleu! Ventrebleu!
+Sacrebleu!</p>
+
+<p>Disant ces mots, l'homme exaspéré se jetait sur un
+<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>
+banc de pierre. Ah! malheur! damnation! dit-il
+en se relevant comme un pantin mécanique. En
+même temps, il tira son sabre, et déchirant les aiguillettes
+de son haut-de-chausses, il l'envoya à dix pas de
+là. Le haut-de-chausses, en tombant, tomba tout roide;
+on aurait dit un homme sans tête et sans jambes.
+Puis il ôta sa veste qui fut rejoindre le haut-de-chausses.
+La sueur ruisselait de tout le corps de ce
+pauvre homme: ses cuisses et ses bras étaient rouges
+comme du sang; une écrevisse n'est pas plus rouge
+en sortant de l'eau bouillante... De sorte que l'homme
+en question resta planté là, en chemise, devant moi,
+dans une espèce d'affaissement satisfait qui lui donnait
+le plus extraordinaire de tous les airs.</p>
+
+<p>Oh! vraiment, c'était une figure hardie, un visage
+tannée, un poil rude et roux, les membres d'un Hercule
+et le cou tors, un véritable brigand: il avait conservé
+sur sa tête un chapeau fin orné de belles plumes
+blanches et d'une cocarde brodée, le chapeau d'un
+noble officier du roi.</p>
+
+<p>Il s'approcha de la table où j'étais, il prit brusquement
+un verre de mon vin et il but, il but tout d'un
+trait; il prit ensuite la bouteille et la vida! Cependant
+un attroupement assez nombreux se faisait au
+dehors; messeigneurs du gobelet et de la bouche,
+qui revenaient dans de grands fourgons chargés de
+viandes et de légumes, les femmes du voisinage,
+tout le faubourg fut bientôt à la porte des <i>Cigognes</i>,
+bouche béante, espérant voir un fou.</p>
+
+<p>Alors, sans se soucier de son haut-de-chausses, de
+son habit et de ses épaulettes d'or, il emporta mon
+verre et son sabre; il traversa le salon du rez-de-chaussée
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+sans que personne eût envie de rire, et par
+la main il me conduisit dans l'arrière-jardin, à une
+autre table.</p>
+
+<p>&mdash;On est bien là, dit-il. Garçon, du vin! garçon,
+des habits et du vin; mais avant tout du vin!...</p>
+
+<p>Puis, s'adressant à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un brave homme, bonjour!</p>
+
+<p>Un garçon se présenta.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons à vous offrir, monsieur, que des
+habits à moi, de pauvres habits de coton très-légers
+et qui seront peut-être un peu courts.</p>
+
+<p>Il pensa embrasser le garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, des habits à toi, une culotte légère
+et fraîche, une veste dont les revers ne montent pas
+jusqu'aux blanc des yeux, et dont les basques n'inquiètent
+pas mes talons; un habit comme le tien,
+voilà ce qu'il me faut... En même temps il passait le
+pantalon de coutil, il mettait la veste à raies jaunes
+et vertes, gardant toujours son chapeau à plumes sur
+son front. Et quel soupir d'allégeance il poussait sous
+ce pampre enchanté.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une pièce à votre genou gauche qui jure
+horriblement, lui dis-je en lui montrant le pantalon.</p>
+
+<p>&mdash;Si monsieur voulait mettre un tablier tout
+blanc sur cette pièce, on ne l'apercevrait pas, dit
+le garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas de tablier! Je suis heureux, content;
+je suis bien: va chercher mes habits, mon garçon, je
+te les donne pour les tiens; prends garde surtout à la
+doublure, elle est en or massif la doublure, et tu
+pourras en acheter un cabaret à toi.</p>
+
+<p>&mdash;Une culotte en or, monsieur!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
+&mdash;Oui, en or, me répondit-il; j'ai voulu une fois dans
+ma vie être habillé comme un grand seigneur; j'avais
+imaginé cette doublure pour me distinguer des autres
+courtisans qui mettent tout leur or en dehors; mais
+que j'ai souffert! mais que je suis tout en sang! O bienheureuse
+culotte! et il regardait amoureusement la
+pièce noire qui se détachait à son genou, sur un fond
+blanc.</p>
+
+<p>Je lui servis à boire, et je remplis son verre jusqu'au
+bord; il vida son verre d'un seul trait.&mdash;Vous
+ne savez pas verser le vin dans un verre, me dit-il
+sérieusement. Remplir un verre est une grande action,
+sur ma parole; quand on a une bonne culotte
+et une bonne veste, il faut prendre ses aises, et vous
+y allez comme un fils de famille qui vient de dérober
+sa première bouteille à la cave paternelle.</p>
+
+<p>A ces mots, il se posa d'aplomb sur son banc; il
+se plaça vis-à-vis de son verre et le coude appuyé sur
+la table, prit la bouteille de sa pleine main, puis il
+renversa lentement le petit vin qu'elle contenait. En
+même temps, un large sourire, un sourire de bon
+homme, un sourire de buveur, laissait entrevoir dans
+sa bouche deux larges rangées de dents blanches et
+bien faites, pendant que son &oelig;il de feu suivait dans
+le verre la liqueur vermeille.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous ce son léger, disait-il, cette imperceptible
+musique aussi douce que le son du canon?
+Tin! tin! tin!... le son vibre à fond dans le c&oelig;ur, le
+vin est plus souriant, l'écume est plus blanche... Tin!
+tin! Mon Dieu, la bonne culotte! Ah! mon Dieu, mon
+Dieu, que je suis heureux!</p>
+
+<p>Puis il vidait son verre et reprenait ainsi:
+<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span></p>
+
+<p>&mdash;C'est une découverte que j'ai faite, une grande
+découverte: quand le temps est calme et que le vaisseau
+file ses dix n&oelig;uds, je m'amuse à interroger ma
+bouteille, ma harpe éolienne, mon téorbe, mon clavecin,
+mon violon, ma viole, tout mon orchestre, mon
+orchestre, ma fanfare; mon ami, mon bon ami!...
+Pardieu! la bonne enveloppe que j'ai là!</p>
+
+<p>Il s'interrompait pour s'asseoir plus à l'aise; il reprenait
+sur le même ton:&mdash;Par le son, par l'odorat,
+je devine aussitôt quel vin je me verse; un généreux
+vin de Bourgogne est un général d'armée; il commande,
+on obéit. Le petit vin, le vin des Anglais, sur
+les bords de la Garonne a la voix claire de la première
+fillette que vous rencontrez, quand vous êtes resté
+deux ans à votre bord, et que vous trouvez le soir, au
+coin d'une rue de comédie, marchant légèrement et
+fredonnant un air nouveau; le vin de Champagne, oh!
+là, là! se démène en écumant comme une passion de
+tragédie hurlant des vers de douze pieds. Ne me
+parlez pas du vin des îles, muet comme un empoisonneur.
+Parlez-moi du vin qui vous parle et qui vous
+soutient, et vous couvre en pétillant de son écume...
+Ah! la bonne cotonnade, et le frais habit que
+voilà!</p>
+
+<p>J'admirais, j'écoutais, je ne pensais plus à ma
+femme; honteux seulement de mon silence avec un si
+bon parleur.</p>
+
+<p>&mdash;Et, à votre sens, monsieur, repris-je, assez heureux
+de ma question, quel langage trouvez-vous au
+punch?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour le punch!... en même temps, il portait
+sa main à ses lèvres... pour le punch!... Il passa
+<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+son bras robuste au-dessus du cou, il me fit
+pencher la tête jusque sur la table, et, s'étant bien
+emparé de mon oreille, il murmura ces solennelles
+paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Pour le punch, aussi vrai que je suis un loyal
+marin, et que j'ai reçu le baptême sous la ligne, j'aime
+le punch comme j'aime l'odeur de la poudre. Le punch
+est un poëme à faire, plus difficile que tous ceux de
+mademoiselle Scudéri; le punch est un enfant qu'on
+met au monde; un esprit de feu, une âme légère qui
+folâtre, une fée; il est le produit des deux mondes, le
+lien des deux mondes; j'aime à le faire quand j'ai le
+temps... Mon Dieu, la bonne culotte et la bonne
+veste! que je suis heureux, mon Dieu!</p>
+
+<p>»Cet esprit de feu est rempli de courage; mes marins
+et moi nous en avions bu, saturé de poudre, un
+certain jour que nous allions couler bas, et qu'en
+échange d'une méchante barque, nous donnâmes au
+roi de France un galion d'Espagne chargé des trésors
+de l'Amérique; de l'or, des piastres, des diamants,
+de la cannelle, du rhum. Vive le punch!»</p>
+
+<p>Il remplit lentement son verre et, après s'être assuré
+de la qualité du vin:</p>
+
+<p>&mdash;J'oubliais de vous dire, me dit-il, que, dans la
+cargaison que nous avions prise, il y avait encore du
+sucre et du café, un café parfumé qui vous monte au
+front comme une couronne, et qui vous fait découvrir
+une voile, à sept lieues en mer! Hourra! hourra! mes
+braves, aux voiles! pointez! silence! virez de bord!
+jetez le pont! montrez-vous, encore un de pris! Vive
+le roi.</p>
+
+<p>Il agitait son chapeau, il était rayonnant, c'était
+<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+plaisir de voir ce brave marin se promenant de long
+en large dans le jardin du cabaret, en veste et en pantalon
+de nankin. Je criai moi aussi: Vive le roi!</p>
+
+<p>Après un instant d'enthousiasme, il revint s'asseoir
+auprès de moi.&mdash;Quel grand roi! mais aussi quel
+ennui dans son palais! Il fronça les sourcils, et il reprit:
+Buvons!</p>
+
+<p>Je m'aperçus alors que sa main gauche était saignante
+et déchirée.&mdash;Qu'avez-vous donc là? lui demandai-je
+en souriant; une petite main a déchiré la
+vôtre! O le mauvais coup! les jolies femmes de Paris
+n'en font pas d'autres, depuis longtemps!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une jolie femme, monsieur, qui m'a
+égratigné de cette sorte, c'est le chat du roi. C'est un
+beau chat, j'en conviens, gros comme moi; ce chat
+blanc se promène en collier d'or comme un hidalgo
+dans l'antichambre; j'aperçois le ministre qui
+le salue et le confesseur qui le salue, et chacun lui
+fait place! Bon! je n'avais rien à faire, je m'approche
+agréablement du matou: <i>Minet! Minet!</i> viens, <i>Minet!</i>...
+On s'étonnait de mon audace... <i>Minet! Minet,
+ici!</i> Et Minet faisait le gros dos, je me baisse
+alors pour le caresser, et, niais que je suis! je veux
+passer la main sur la fourrure de Minet; voilà Minet
+qui jure et qui s'emporte, et qui me donne un violent
+coup de griffe!&mdash;Il entre alors chez le roi, avant moi,
+pour le prévenir contre moi.</p>
+
+<p>»&mdash;Sacrédié! m'écriai-je, vaincu par la douleur.</p>
+
+<p>»Un huissier s'approche de moi.&mdash;On ne jure pas
+chez le roi, me dit-il.</p>
+
+<p>»J'allai m'asseoir dans un coin. Le même huissier
+revint près de moi.&mdash;On ne s'assied pas chez le roi!
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span></p>
+
+<p>»Je me levai, et pour mieux vaincre ma colère, je
+me mis à siffler un air de mon pays; mon vaisseau
+tremble quand je siffle cet air-là; les matelots sont à
+leur poste, le pilote à son gouvernail, les canonniers
+à leurs canons; quand je siffle cet air, c'est une tempête
+en plein minuit.</p>
+
+<p>»Je sifflais donc, quand le même huissier, un insolent
+drôle, vint à moi, et, avec le même sang-froid:&mdash;On
+ne siffle pas chez le roi!</p>
+
+<p>»J'étais furieux! comment j'ai fait pour ne pas l'assommer?
+je n'en sais rien... Je pris ma pipe et je la
+remplis de tabac; l'huissier me laissait faire, et je
+pensais que du moins, à la cour, la fumée était permise...&mdash;On
+ne fume pas chez le roi! me dit l'huissier.</p>
+
+<p>»J'ai brisé ma pipe. Ah, nom de nom!... Me traiter
+ainsi, moi, le serviteur du roi! m'empêcher de fumer,
+de jurer, de siffler, de faire chez le roi tout ce que j'ai
+appris à faire au service du roi! Je l'ai dit au roi, qui
+m'a promis de donner des ordres à son huissier, pour
+le jour où je reviendrai.»</p>
+
+<p>Ainsi il parla. Il était si heureux de sa culotte de
+nankin!</p>
+
+<p>La conversation de cet homme m'intéressait au dernier
+point; rapporter tout ce qu'il me raconta m'est
+impossible: le roi lui avait dit: «Je vous ai fait chef
+d'escadre,» il avait répondu: «Vous avez bien fait,
+sire.» Il avait dit au roi: «Voyant que <i>le Neptune</i> était
+engagé, j'appelai <i>la Gloire!</i>...&mdash;Elle vous obéit,
+répliqua Sa Majesté. Et comment, amiral, avez-vous
+fait pour traverser l'escadre ennemie?... En ce moment,
+les courtisans me serraient à m'étouffer... à
+<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
+coups de poings, j'écartai la foule à droite, à gauche,
+»Voilà comment j'ai fait, sire!...</p>
+
+<p>»Sur quoi je suis sorti pour échapper au supplice
+de ma doublure en or...</p>
+
+<p>»Le roi riait, les marquis riaient, et tous riaient...
+et me voilà!... Mais quelle est donc cette aimable
+femme, aux yeux bleu de mer, qui vient me chercher?
+reprenait l'amiral.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma femme elle-même, ne vous déplaise,
+monseigneur...</p>
+
+<p>C'était ma femme, en effet, qui avait parlé à M. de
+Lauzun, l'ami du roi. Sa demande étant accordée
+(ah! c'était une enjôleuse), elle eut l'honneur de
+rentrer à Paris, dans le carrosse de notre ami...
+Jean-Bart.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p>
+
+<h2>L'ÉCHELLE DE SOIE</h2>
+
+<p class="p2">&mdash;Vous ne sauriez croire, ami Francis, me dit-il,
+tout ce qu'il y a de charme et d'innocence dans un
+bain de femmes turques: ignorant comme vous
+l'êtes, vous avez tort d'en parler si légèrement.</p>
+
+<p>A ces mots, le vieux général reprit son <i>brûle-gueule</i>,
+il s'enfonça dans son fauteuil, il croisa les jambes, et
+retomba dans cette rêverie éveillée qui fait le charme
+du tabac de la Havane, opium bâtard de nous autres
+orientaux de Paris ou de Saint-Cloud.</p>
+
+<p>La conversation finit là. Je me levai;&mdash;à l'autre
+extrémité du salon, je fus saluer la fille du général,
+Fanny, jolie et rieuse personne, qui, sous ce masque
+de fumée, paraissait aussi brillante qu'une belle gravure
+de Wilkie sous un verre sans défaut.</p>
+
+<p>C'est un charmant contraste, le vieillard qui se fait
+poëte dans une ondoyante fumée; une jeune fille qui
+respire et qui chante à travers le nuage. Vous la voyez
+comme une apparition au delà des sens: à peine vous
+distinguez son visage, elle n'a plus de souffle; on
+dirait une sylphide qui s'est trompée d'élément. Mais
+j'étais trop accoutumé à voir Fanny avec son père,
+pour faire toutes ces belles réflexions.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
+Je fus donc m'asseoir près d'elle, et bien plus près
+que je n'aurais osé le faire, sans la fumée qui comblait
+les distances: cette atmosphère ondoyante est si favorable
+à l'amour!&mdash;Il y a des moments où vous êtes
+seul entre deux nuages, vous rêvez à vos amours....
+Tout à coup, le nuage s'entr'ouvre et vous voilà au
+sommet de ces alpes fantastiques, à côté de la belle
+Fanny, enveloppé du même voile, isolé avec elle du
+monde extérieur, à vos pieds les mêmes orages, le
+même calme sur vos têtes. Alors la belle sourit avec plus
+d'abandon, vous la regardez avec plus d'audace; pas
+de nuage et pas de rempart... A la fin, vous voilà retombés,
+elle et vous, dans le salon enfumé, au milieu
+des guerriers de l'Empire qui décorent la muraille;
+vous entendez sonner dix heures, le signal du départ:
+c'est à peine si vous avez le temps de reculer votre
+siége de celui de Fanny.</p>
+
+<p>&mdash;Votre pipe est-elle déjà vide, général?</p>
+
+<p>Le général avait sa tête penchée; son fourneau tout
+noirci, reposait à terre à côté de son chien. A voir
+cette large machine entourée encore de légères vapeurs,
+on l'eût prise pour l'Etna, quand il se repose
+enfin, lassé de jeter sa lave et sa fumée.</p>
+
+<p>Après deux minutes, le général répondit à ma
+question.</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez fumer pour ce soir, monsieur Théodore;
+je ne suis plus ce que j'étais: j'ai vu le temps où
+je serais resté trois nuits et trois jours à jeter en l'air
+plus de fumée que n'en pourrait faire, en un an, tout
+un corps de garde de soldats citoyens. C'étaient de
+grands et vifs plaisirs! Tout nous manquait, l'habit
+sur notre corps, la chaussure à nos pieds, le pain, le
+<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>
+vin, la paille... Heureusement le tabac nous soutenait.
+Le tabac! beau rêve! Il y avait à l'armée d'Egypte
+des hommes qui avaient le c&oelig;ur de faire des vers
+français devant les pyramides. Un d'entre eux a osé
+faire un poëme épique au milieu du désert. J'ai fumé
+aux pyramides, j'ai fumé partout et toujours. La première
+fois que je vis ta mère, ma chère Fanny, elle
+recula de trois pas! j'avais les lèvres enflées à force
+d'avoir pensé à ta mère. Elle était si douce et si jolie!
+Elle aimait avec transport les fleurs, les odeurs suaves,
+le linge brodé et odorant! Son &oelig;il était si pur, sa joue
+était si blanche! Eh bien, ma chère enfant, je l'avais
+apprivoisée, ta mère. Que de fois elle a posé sa lèvre
+élégante, et fraîche, sur mes lèvres brûlées par le tabac!
+Que de fois elle a chargé ma pipe de sa main charmante.
+As-tu vu le cerf de Franconi, ma fille? Quand le cerf
+avait tiré son coup de fusil, il respirait l'odeur de la
+poudre: ainsi était ta mère. J'allais à elle, je lui tendais
+ma pipe, en faisant les gros yeux. Ta mère arrivait
+à petits pas, elle tendait son joli nez sur ma pipe,
+chaude encore; et Dieu sait qu'elle se sauvait en
+éternuant, la peureuse! Rentrée chez elle, elle déroulait
+ses cheveux, elle changeait de robe et de
+mouchoir, toute l'eau de Portugal y passait!</p>
+
+<p>Disant ces mots, l'&oelig;il du bon général était humide.
+Vous avez vu cela souvent: une larme qui roule dans
+un &oelig;il vif encore, et qui reste suspendue à de gros
+cils; et la joue honteuse de se sentir humide! Fanny
+entendant parler de sa mère, jeta ses deux bras au cou
+de son père; elle appuya sa tête blonde sur la poitrine
+du vieillard; ce fut alors seulement que cette
+larme après avoir roulé sur le visage du général, rejaillit
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+sur le visage de son joli enfant: le bon père se
+sentit soulagé.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, dit-il, bonsoir, ma fille; bonsoir, mon
+bon garçon. Voilà une femme, elle a la grâce et la
+beauté de sa mère... Elle ne craint pas plus le tabac
+et la fumée que moi, son père. Aussi je l'ai élevée au
+gré de mon c&oelig;ur. Quand elle vint au monde, et que
+sa mère me la donna d'une main tremblante, il y avait
+huit nuits et huit jours que je n'avais fumé; j'étais
+défait et livide! J'avais prié le bon Dieu, tremblant
+comme un moine espagnol qui abjure! Quand j'eus
+mon enfant, je repris ma fumée, et je couchai ma
+fille en son petit berceau-voyageur. Nous étions en
+Espagne alors: beau pays! J'envoyai chercher une
+nourrice andalouse, une nourrice comme pour un
+empereur. Elle arriva la nourrice, grosse mère
+rebondie, &oelig;il noir, cheveux noirs, visage idem, mais
+tout le reste était très-blanc. Je la vois encore; elle
+tenait à la bouche un long <i>cigaretto</i> que lui avait
+donné quelque muletier en passant sur la route.&mdash;Tenez,
+Maria! prenez cet enfant. Bien! nourrice,
+garde ton cigare; je n'ai pas peur de la fumée,
+commère; ma femme non plus. Et ma fille se jeta
+sur le sein de la nourrice, et comme je m'approchai
+pour voir comme elle allait s'y prendre, halte-là,
+la nourrice l'enveloppa dans un nuage, et moi, je
+me fis apporter ma pipe, et je ne quittai plus la
+nourrice. Je fumai avec elle aussi bien que j'aurais
+fumé avec un capitaine de dragons; aussi vous comprenez
+quel plaisir c'est pour moi, de savoir que ma
+fille aime son père et les plaisirs de son père. Quel
+bonheur de pouvoir entrer partout chez soi, sans avoir
+<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
+à redouter certaines limites. Aussi bien je te promets
+un mari qui saura fumer comme ton père, mon enfant;
+c'est le moyen de n'avoir ni un débauché, ni un
+joueur, ni un faiseur d'esprit, ni un moqueur, ni un
+oisif; mais un brave homme, aimant sa maison, sa
+femme et son feu. C'est moi qui te le promets,
+Fanny, tu n'épouseras jamais qu'un fumeur.</p>
+
+<p>J'avais pris machinalement la pipe du général, et,
+l'entendant parler avec tant de véhémence, j'avais approché
+le tuyau de ma bouche et j'étais dans l'attitude
+d'un homme qui médite ou qui fume, quand le
+général, me regardant avec la plus profonde pitié:&mdash;Pauvre
+espèce! et quelle triste génération! Allez
+donc en Egypte, ou prenez Moscou avec des gaillards
+de ce calibre! A ton âge, morbleu! j'étais un homme
+de fer: les femmes, le froid, le chaud, la bataille, le
+sommeil, le plaisir, rien n'y faisait; je n'aurais pas
+reculé d'un pas, devant un excès quel qu'il fût; c'est
+qu'alors nous avions des âmes d'une haute trempe.
+Vous autres, tout au rebours, vous êtes une race
+molle et blafarde, pitoyable à voir. C'est une grande
+misère ces jambes grêles, ces mains mignonnes, ces
+poitrines rétrécies, ces visages pâles, ces cheveux
+bouclés, cette barbe qui serpente au hasard, ces voix
+flûtées, et de dire que tout cela s'appelle un homme!
+Un homme, <i>morbleu</i>! Un homme aujourd'hui, sais-tu
+ce que c'est? C'est quelque chose qui sait le latin, qui
+lit des journaux, qui déclame des vers, qui se lève à
+huit heures, qui se couche à onze, qui boit de l'eau,
+et fume des cigares en papier. Vos hommes portent
+des gants jaunes, ils ont des habits étroits, ils affectent
+de montrer leurs dents et leurs gencives, ils ont
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+un lorgnon à leur cou parce qu'ils n'y voient pas, ils
+parlent beaucoup et toujours; surtout ils parlent
+de préférence des choses qu'ils ignorent et des pays
+qu'ils n'ont pas vus: de l'Espagne, de l'Alhambra,
+de l'Orient, où ils ne sont jamais allés, et des bains
+turcs, dont ils n'auraient aucune espèce d'idée,
+même quand ils seraient allés en Orient.</p>
+
+<p>&mdash;Général, lui dis-je, vous revenez aux bains turcs
+par un long détour; il serait plus charitable de me
+dire tout de suite, l'histoire que vous avez envie de
+me conter à ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez ma pipe! laissez ma pipe, monsieur! me
+cria le général, sans répondre à ma réponse. Veux-tu
+bien laisser ma pipe! toute muette qu'elle est, et
+toute vide, il y a encore assez de feu dans ses cendres,
+assez d'âme en ce corps éteint, pour vous jeter
+ivre-mort sur ce tapis jusqu'à demain!&mdash;Or ça, bonsoir,
+mon doux enfant! bonsoir ma fille! Et il embrassa
+son joli enfant, et la jeune fille se retira en me disant,
+à moi aussi: <i>Bonsoir!</i></p>
+
+<p>Le général la suivit des yeux; la porte du salon se
+referma, et je croyais voir encore la charmante apparition.
+Quand il fut dit que nous ne la reverrions plus
+que le lendemain, nous fûmes d'une grande tristesse
+son père et moi; il se rejeta dans son fauteuil de très-mauvaise
+humeur: et moi, regardant la pendule, tout
+à l'heure si rapide, et si lente à présent, je pensai,
+avec un soupir, qu'il fallait que cette aiguille fît
+le tour du cadran, avant de vous revoir, ma chère
+Fanny! Il y eut entre le général et moi un silence qui
+dura plus d'un quart d'heure, et muets tous les deux,
+nous eûmes une de ces longues conversations qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
+viennent du c&oelig;ur, si pleines de choses, et de tendresse
+et de serments d'amitié; une conversation du
+sixième sens, entre un vieillard indulgent et un jeune
+homme honnête qui se donnent, sans le savoir, lui un
+fils de plus, lui un second père. C'est ainsi que, peu
+à peu, nous fûmes consolés, pensant tous les deux au
+lendemain.</p>
+
+<p>Quand nous eûmes bien épanché notre c&oelig;ur dans
+ce silence, et quand tous nos secrets intimes, de lui
+à moi, de moi à lui, furent épuisés, la conversation
+reprit son cours:</p>
+
+<p>&mdash;Fais le thé, me dit-il, charge ma pipe, ranime
+le feu, et buvons du thé, puisque aussi bien, pauvre
+monsieur, le rhum vous monte au cerveau, comme
+le tabac. Trop heureux encore si monsieur peut dormir,
+quand il aura deux ou trois tasses de thé vert
+dans le cerveau.</p>
+
+<p>Il se prit à sourire; je découvris la théière, je chargeai
+la pipe; le tabac et le thé jetèrent leur arome.
+Le général se retourna pour regarder le portrait de
+sa fille; de sa fille, son regard se porta sur moi, sur
+le thé, sur sa pipe: il avait dans cet instant la physionomie
+heureuse d'un homme heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je suis avec toi, me dit-il, une chose me
+chagrine et me gêne étrangement; je suis mal à l'aise
+avec vous autres, jeunes gens d'une époque où tout
+est gêne et souffrance. Ah! vous êtes trop sages pour
+un vieux comme moi: je n'oserais pas parler plus librement
+devant vous, que je parlerais devant ma fille.
+Enfants! vous n'avez pas vu le Directoire? Vous n'avez
+pas assisté à ce moment de plaisirs solennels, quand
+toute la France, enfin délivrée de l'échafaud, se ruait
+<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+dans toutes les jouissances de la vie et de la jeunesse, à
+la façon d'un écolier échappé aux étrivières du pédagogue.
+Les guerres d'Italie, le général Bonaparte et
+l'Egypte marchèrent à ce réveil délirant. J'eus le
+bonheur de faire partie de l'Europe active; je fus
+soldat à la suite du grand homme, et, quant aux
+scandales du Directoire, je ne fis que les entrevoir.
+Cependant, je m'en souviens encore, et quand ma
+fille dort entre ses rideaux blancs, j'aime à parler de
+tout cela avec toi, mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Général, répondis-je, il me semble que vous
+calomniez bien fort la génération présente. Tant s'en
+faut qu'elle soit aussi chaste que vous l'imaginez:
+elle est née en toute hâte, elle a le sentiment des
+grandes passions, elle n'en a pas la force. Il n'y a plus
+de Lauzun, il n'y a plus de Cambronne, il y a des
+rêveurs qui lisent les <i>Méditations poétiques</i>. C'est notre
+petite santé qui fait nos grandes vertus, mon général,
+mais, de grâce, ne le dites à personne, et surtout n'en
+parlez pas à votre enfant qui dort!</p>
+
+<p>Et maintenant, à présent qu'il est onze heures, que
+votre pipe est brillante comme une étoile, que le thé
+est versé pour nous deux, si vous me racontiez votre
+scène dans les bains des femmes turques? Faisons
+cette débauche à nous deux, le voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit-il, ceci est une belle histoire, et je
+vais te la conter; aussi bien, depuis sept heures du
+soir, je suis fatigué de vous entendre parler de
+l'Orient comme vous faites; je suis las de vos vers, de
+vos descriptions, de vos contes, de vos grands livres
+à gravures sur l'Egypte, moi qui ai vu et touché
+l'Egypte!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
+A la fin, il commença brusquement ce récit si
+longtemps attendu:</p>
+
+<p>«J'étais à bord de <i>l'Orient</i> avec le général Bonaparte;
+nous allions en Egypte lui et moi, lui général, moi
+soldat. Nous sommes entrés à Malte ensemble; nous
+avons débarqué ensemble dans la même chaloupe,
+suspendus à la même corde, sur le rivage. Il me tendit
+la main à moi soldat. Il a tendu ainsi sa main à
+dix armées; puis nous avons pris tous les deux
+l'Alexandrie d'Alexandre le Grand. Il fallut aller au
+Caire; traverser le désert et les Arabes: point de
+verdure, point d'eau, des puits comblés, et le mirage
+qui faisait de tous ces sables, autant de lacs argentés
+sous un ciel de France! C'était beaucoup souffrir.
+Bientôt nous passâmes devant les pyramides. Tout
+seul, Desaix passa sans lever son chapeau à tous ces
+siècles qui nous saluaient de ces hauteurs. J'étais à
+l'avant-garde et j'entrai au Caire un des premiers.
+Nous avions eu tant de chagrins, de malheurs et de
+peines pour arriver jusque-là! Nous avions eu soif si
+cruellement et si souvent! Je dis à quelques-uns de
+nos compagnons:&mdash;Mettons-nous quelque peu sur
+une hauteur, pour nous reposer, et voir entrer le
+général en chef!</p>
+
+<p>»Justement, à l'entrée de la ville, il y avait un petit
+bâtiment sombre et sans grâce. Au sommet de la
+maison, sur le toit, s'étendait une terrasse au grand
+air, qu'abritait la muraille d'un palais. Sur cette terrasse,
+nous fûmes nous placer, mes amis et moi. Il y
+avait six jours que nous n'avions été à l'ombre, six
+jours que nous n'avions eu un moment de repos: que
+cette halte était belle, et nous cinq, sur un des toits de
+<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
+la ville conquise, étions-nous haletants et curieux!</p>
+
+<p>»Au loin, tout bruissait, tout frissonnait. Le bruit
+d'une armée en marche est plus formidable que le
+tonnerre. Entendez-vous les premiers pas des soldats
+républicains, et le pas du général, qui battait plus
+haut, à lui seul, que tous les autres réunis: le tambour
+et la trompette, le coq gaulois aux ailes déployées
+qui nage dans les trois couleurs, l'arc-en-ciel triomphal?
+Bravo! Nous vîmes entrer tous ces travaux,
+tous ces dangers, tous ces Français, tout ce général;
+il nous semblait, du haut de ce toit propice, que nous
+nous voyions passer. En présence de cette gloire,
+nous nous levâmes, pénétrés de respect; et, comme
+nous avions oubliés d'être chrétiens, nous criâmes en
+vrais croyants: <i>Dieu est grand!</i></p>
+
+<p>»Il y a des heures où la religion est un besoin.
+C'était la première fois, depuis mon départ, que je
+m'avisais de croire en Dieu!</p>
+
+<p>»Au moment où nous nous levions tous les cinq,
+battant des pieds et des mains et criant: <i>Dieu est
+grand!</i>, le toit fragile vient à s'enfoncer mollement
+sous le faix; étonnés, et ne sachant pas ce que nous
+devions craindre, nous nous sentîmes descendre
+au milieu d'une vapeur odorante, chaude vapeur
+pleine de volupté et de repos; un instant nous
+crûmes au paradis de Mahomet.</p>
+
+<p>»Vous autres de la génération nouvelle, si vous aviez
+cette histoire à raconter, vous seriez une heure à décrire
+ce bain turc, à examiner ces femmes turques
+presque nues; vous diriez la blancheur de leur peau,
+la beauté de leurs lèvres, la petitesse de leurs pieds,
+la finesse de leur taille, la couleur de leur prunelle et
+<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
+la longueur de leurs cheveux, éternels descripteurs
+que vous êtes! Malheur à la description, elle a tué
+l'intérêt du récit et du voyage. La description, c'est
+votre maladie à vous autres, vous ne sentez rien en
+bloc. Qu'un de vous entre au sérail, de toutes ces
+beautés, le maladroit n'en verra qu'une seule, détruisant
+ainsi l'effet de cet accident heureux.</p>
+
+<p>»Nous, au contraire, nous étions cinq au milieu de
+vingt femmes effrayées; cinq Français, dont un Corse
+qui devenait plus Français chaque jour, à mesure que
+Bonaparte gagnait une victoire. Tous les cinq, tombés
+au milieu de vingt baigneuses. Oh! quel bonheur d'échapper
+un instant au bruit, au soleil, à la poussière,
+à la gloire de la ville! Quel bonheur de voir enfin
+l'Orient dans ses mystères! Pas un de nous ne se mit
+à réfléchir, à décrire, et notre premier soin fut de rassurer
+du geste et du regard, ces odalisques muettes.
+Bientôt nous fûmes compris par ces dames toutes rassérénées,
+bientôt nous fûmes à l'aise comme dans
+un salon français tout rempli de femmes habillées à
+la grecque. Ce lieu était silencieux, caché, rempli
+d'une molle vapeur. L'eau froide et l'eau chaude coulait
+au milieu,&mdash;et les mains grêles des baigneuses
+jetaient cette eau sur leurs beaux corps; chacune
+d'elles se jouant avec le miroir transparent. Puis,
+c'étaient de petits cris de joie, et des cris effarés, des
+mouvements de curiosité haletante, des rivalités charmantes.
+Elles étaient là, ces vingt princesses et
+reines de beauté, qui avaient quitté le harem pour le
+bain; elles étaient dans leur moment de liberté, espérant
+beaucoup de la guerre et de la conquête, et
+répétant en toute espérance le nom sauveur de Bonaparte,
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
+qu'elles savaient par c&oelig;ur. Le nom de Bonaparte
+était déjà un nom si grand, que les <i>muets</i> eux-mêmes
+l'auraient tous répété au besoin.</p>
+
+<p>»Alors nous fîmes, à notre tour, nos ablutions au
+bord du ruisseau d'eau tiède. Nos compagnes, en
+riant, nous couvrirent d'essence de roses; elles démêlèrent
+nos cheveux, elles blanchirent nos visages,
+elles nous offrirent le sorbet dans des coupes de cristal.
+Elles murmuraient doucement à nos oreilles;
+elles s'étonnaient de nous voir si polis et si doux, leur
+souriant avec tendresse, et leur baisant respectueusement
+les mains!</p>
+
+<p>»Cependant, au dehors, nous entendions retentir
+les tambours français, et nous vidions nos coupes à la
+santé de nos frères d'armes, plus glorieux et moins
+heureux que nous.</p>
+
+<p>»Je n'ai jamais été plus content de ma vie. En Espagne,
+il est vrai, je me suis hébergé dans des couvens
+de moines tout ruisselants des vins de Malaga et
+de Porto; je suis descendu en Italie au milieu de la
+vapeur des roses, après avoir traversé les Alpes chargées
+de neiges; en revenant de Moscou, mort de misère,
+en haillons et les pieds nus, je fus accueilli par
+une comtesse polonaise de dix-huit ans, qui me mit
+dans son lit de batiste et de velours, comme elle eût
+traité son propre fils, la chère femme! Eh bien, jamais
+dans cette joie extrême qui succède à l'extrême
+douleur, dans cette extrême abondance qui remplace
+une horrible disette, je n'ai éprouvé ce que j'ai éprouvé
+dans mon bain du Caire! Au milieu de mon sérail à
+moi, le sultan à trois chevrons, témoin de leur coquetterie,
+de leur abandon charmant, il me semblait que je
+<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+prenais ma revanche de toutes mes fatigues, de toutes
+mes privations depuis que j'avais quitté la France.
+A la fin, j'avais trouvé cet Orient après lequel nous courions
+tous; je les avais trouvées ces houris qui nous
+agitaient dans nos rêves sous les tentes du camp; le
+premier, j'avais mis vraiment le pied sur cette terre
+de féeries. Sézame, ouvre-toi!... En ce moment, nous
+étions plus réellement les vainqueurs du Caire que ne
+l'étaient Bonaparte et le reste de l'armée, et voilà
+pourquoi, si vieux que je suis, je te rappelle tout cela
+en détail.</p>
+
+<p>»Quand les femmes turques sont au bain, pas un
+homme, quel qu'il soit, n'a le droit de les troubler. Les
+nôtres restèrent longtemps au bain, ce jour-là. Mais
+enfin il fallut se séparer. Pour leur dire adieu, nous
+leur donnâmes à toutes un nom: adieu, Louise!
+adieu, Victoire! adieu, Fanchette! adieu, Marion!
+adieu, toutes! adieu, les belles! adieu, les houris!
+adieu, mes amours! adieu, <i>Fanny!</i> Quand je dis
+Fanny, je me trompe; c'est le nom de ma fille, et c'est
+un nom que je ne donnerais pas, pour le bâton d'un
+maréchal, à la femme du Grand Turc: mais adieu,
+Clarisse! Agathe, adieu! adieu, Zoé! Nous réunîmes
+en bloc tous les noms de nos premières amours, et
+ces noms de Paris, ces noms de nos soirées de fête,
+ces noms de nos théâtres ouverts de nouveau, ces
+noms de nos couvents détruits, ces noms français, ces
+noms en robes grecques et romaines, aux pieds nus
+et chargés de diamants, nous les fîmes retentir dans
+ce bain des péris, qui les prit pour les noms les plus
+voluptueux de l'Orient. Nos adieux furent longs. Quels
+sourires, que de larmes! que de belles mains tendues
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
+vers nous! Déjà battait la retraite du soir; déjà les
+sons de la diane nous rappelaient à la garde du
+camp.</p>
+
+<p>»Mais hélas! hélas! comment sortir de ce piége enchanté?
+Le toit est enlevé, la muraille est à pic.&mdash;Il
+était si facile de se laisser glisser sur l'humide mosaïque:
+mais comment remonter? à la porte, veillent
+les esclaves; à la porte, si l'on nous voit, nous entendrons
+des cris féroces, nous aurons désobéi au général;
+nous exciterons une révolte dans la ville soumise
+à peine; le musulman jaloux invoque Allah!... Ces
+femmes sont perdues, et nous serons fusillés sur
+l'heure. Voilà ce que nous disions entre nous, mais
+en vrais soldats, sinon sans reproches, au moins sans
+peur.</p>
+
+<p>»Albert, qui était déjà caporal, tirant de sa poche la
+proclamation du général, se mit à lire solennellement
+de la proclamation militaire, les passages qui pouvaient
+nous concerner!</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p class="left5">«Soldats,</p>
+
+<p>»Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent
+les femmes différemment que nous; mais, dans
+tous les pays, celui qui <i>outrage</i> une femme, est un
+monstre.</p>
+
+<p>»Article 1<sup>er</sup>. Tout individu de l'armée qui aura <i>outragé</i>
+une femme sera fusillé.</p>
+
+<p>(Signé) <span class="smcap">Bonaparte</span>, <i>membre de l'Institut National</i>.»</p>
+</div>
+
+<p>»Nous sommes perdus, disait le caporal Albert,
+nous sommes perdus, ma chère Margot, même si ces
+dames nous pardonnent nos <i>outrages</i>. Parlant ainsi,
+<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>
+Albert embrassait une grosse Géorgienne aux yeux
+noirs.</p>
+
+<p>»Rufo, qui était Corse et fanfaron:&mdash;Bah! dit-il,
+le général est mon cousin, et il ne voudra pas nous
+<i>chagriner</i> pour si peu. Tous les Corses voulaient être
+les cousins de Bonaparte.</p>
+
+<p>»Eugène, qui était des bords du Rhône, Eugène qui
+avait été clerc de procureur dans l'étude de sa mère,
+en ce temps-là les gens de loi étaient rares, rassurait
+Philippe qui tremblait de tous ses membres.</p>
+
+<p>&mdash;Lis cette loi avec soin, Philippe, interprète-la,
+ne t'attache pas à la lettre, et tu seras sauvé.</p>
+
+<p>«Sera fusillé celui qui aura outragé une femme.»
+Or, nous n'avons outragé personne ici, mesdames.
+Et les pauvres femmes avaient l'air de répondre: O
+Dieu du ciel! vous ne nous avez pas outragées,
+M. Albert, vous non plus, M. Rufo, ni vous M. Philippe,
+et vous M. Eugène; quant à moi, j'avais peine
+à me dégager d'une pauvre jeune fille qui me tenait
+embrassé de ses deux bras: Je ne t'ai pas outragée,
+n'est-ce pas, Elvire?</p>
+
+<p>»Dans ce temps-là, il y avait à Paris beaucoup de
+femmes qui s'appelaient Elvire, en l'honneur d'Ossian,
+le poëte favori du général en chef; je ne sais pas quel
+nom elles portent aujourd'hui.</p>
+
+<p>»&mdash;Et puis nous avons toujours Rufo, le cousin-germain
+du général, qui nous empêchera d'être fusillés,
+mon bon Philippe. Philippe tremblait toujours
+de tous ses membres, malgré la sage interprétation
+de la loi.</p>
+
+<p>»La position devenait critique, et nous étions perdus
+en effet, si l'une de ces dames, la grosse et bonne
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
+Géorgienne, ne se fût avisée d'un stratagème auquel
+nous n'aurions pas pensé. Au moment où la pâleur
+commençait à envahir tous les visages, la Géorgienne
+se plaça sans mot dire contre la muraille, justement
+sous l'ouverture du plafond par laquelle nous étions
+descendus: ce fut la base solide sur laquelle nous
+improvisâmes l'escalier libérateur. Marion au bas du
+mur, Louise grimpa sur Marion, Fanchette sur Louise,
+Victoire sur Fanchette; comme elle était la plus
+grêle et la plus légère, la pauvre fille qui m'embrassait
+grimpa sur Victoire; elle fut le dernier échelon
+de cette échelle animée, échevelée et pleurante, qui
+devait nous rendre à la liberté. Philippe grimpa le
+premier sur cette échelle, et tremblant qu'il était, il
+meurtrit plus d'une blanche épaule, il égratigna plus
+d'un visage, il ne dit adieu à personne, il se voyait fusillé
+le lendemain matin! Rufo, plus sage, eut grand
+soin de ne pas laisser flotter son sabre; mais comme
+il avait sa chaussure entre les dents, il n'eut pas un
+seul baiser à donner à cette échelle vivante qui tremblait
+sous son poids.</p>
+
+<p>»Restés tous les trois dans le bain, Eugène, Albert
+et moi, nous oubliâmes toute discipline et ce fut à
+qui de nous monterait le dernier:&mdash;A toi, Eugène,
+disait Albert. Eugène ne voulait pas monter.&mdash;A toi,
+Albert; Albert montait les premières marches: il
+arriva ainsi au troisième échelon; il l'embrassait avec
+l'ardeur d'un capitaine de la garde, puis, folâtre enfant
+qu'il était, il se laissait doucement glisser jusqu'à
+terre, pour recommencer son escalade. Par Mahomet!
+disait Albert, je reste ici, j'y suis bien, je veux être
+fusillé; vous autres, fuyez et laissez-moi. Eugène se
+<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
+suspendit à ces belles femmes rieuses et pleines de
+grâce; une fois sur le toit, il voulut redescendre, et
+tout à coup plus d'escalier, l'escalier était à bas, qui
+dansait en pleurant. Et nous voilà narguant Eugène <i>le
+parvenu</i>. Lui cependant:&mdash;Viens donc, Albert, viens
+donc, Georges, venez... ou je vais redescendre!
+Et nous de danser la farandole, narguant Eugène:
+<i>Tu n'iras plus au bois, les lauriers sont coupés</i>.</p>
+
+<p>»A la fin, je dis à maître Albert:&mdash;Albert, il faut
+sortir d'ici, absolument. Qui de nous sortira le dernier?
+Va d'abord, tu me donneras la main. Sois bon enfant;
+je t'ai donné une bonne place au premier rang, si bien
+que tu as manqué d'être tué à mes côtés, et tu dois
+t'en souvenir!</p>
+
+<p>»Albert, touché de mon discours, m'embrassa
+comme s'il eût embrassé la Géorgienne. L'escalier
+se forma de nouveau; on choisit les femmes les
+plus fortes; j'ai toujours été d'un embonpoint si
+ridicule! Je ne sais comment cela se fit; mais ma
+jolie brune était encore assise au sommet de l'échelle;
+elle me regardait d'un air pénétré.</p>
+
+<p>»Je fus fidèle à ma parole, et je montai tout de suite
+après Albert. Je me faisais léger et petit, de mon
+mieux; je montai lentement. Je sentis plus d'une poitrine
+haletante; j'entendis plus d'une voix qui me disait
+adieu dans cette langue inconnue qui vient du
+ciel. J'atteignis enfin au sommet; Albert et Eugène
+me saisirent de leurs bras nerveux et m'attirèrent...
+à eux. Hélas! hélas! à cet instant même ou j'étais
+exaucé, j'eus un des plus violents chagrins de ma vie.</p>
+
+<p>»A ces mots, le général déposa sa pipe, il avait du
+chagrin plein le c&oelig;ur!&mdash;Figure-toi, Théodore, que
+<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>
+la jolie brune, cette petite fille de seize ans, le dernier
+échelon dont je t'ai parlé, s'attachait à moi avec tant
+de force, qu'elle vint avec moi sur la plate-forme; une
+fois sur la plate-forme, elle se jette à mes pieds,
+les mains jointes, sans vêtements, priant, s'arrachant
+les cheveux, et parlant, d'une voix si douce et
+si plaintive, que je la comprenais, comme si j'avais le
+don des langues. Elle se tordait, elle criait; elle se
+leva, elle m'embrassa; elle me disait en arabe: «Ne
+me laisse pas ici toute seule! emmène-moi, je serai
+ton esclave, je serai ta femme!» Eugène, Albert et
+moi, voyant cette douleur, cette beauté, ces cheveux
+épars, ce sein nu, cette pauvre femme hospitalière
+et si bonne, tout cela, l'âme et sa belle enveloppe,
+qu'il fallait abandonner sans retour, nous fûmes près
+de pleurer, comme elle pleurait.</p>
+
+<p>»Ce fut une douleur suprême. A mon tour j'étais à
+ses pieds, je l'embrassais avec délire; je lui dis adieu
+avec des larmes; Eugène, Albert la rendirent doucement
+à ses compagnes. Puis, tout à coup, pour la ranimer,
+voilà toutes ces femmes qui frappent dans leurs
+mains, et remplissent l'air de leurs cris. La porte fut
+ouverte avec fracas; les esclaves accoururent; les
+femmes se voilèrent, et de leurs mains brûlantes elles
+montrèrent ce toit entr'ouvert, et ces chrétiens qui
+s'enfuyaient.</p>
+
+<p>Les époux de ces femmes remercièrent Allah, dans
+leur prière, du danger dont il les avait préservés.</p>
+
+<p>Le toit fut réparé, le lendemain, avec du fer.</p>
+
+<p>Quant à nous, moi pleurant, eux riant, tous les cinq
+épanouis, frais comme des roses, reposés comme un
+sultan, couverts d'essences, chargés d'amulettes, d'anneaux
+<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+d'or et de chapelets d'ambre, nous rentrâmes
+au camp, à la faveur de la première confusion.</p>
+
+<p>»Nous fûmes salués à notre entrée, comme cela était
+dû à des gens de l'avant-garde qui s'étaient battus les
+premiers, et qui étaient signalés nominativement dans
+l'ordre du jour. Seulement, les camarades trouvèrent
+que nous portions avec nous une odeur insupportable:
+l'essence de rose étant peu connue alors, et peu
+en usage dans le camp.</p>
+
+<p>»Le lendemain, nous étions nommés sous-officiers
+tous les quatre; Albert était officier tout à fait.</p>
+
+<p>»Un mois après, j'avais la peste à Jaffa.»</p>
+
+<p>Le général achevait son récit quand il sentit quelque
+chose qui touchait légèrement son épaule; il se
+retourna vivement, et le visage couvert de rougeur.</p>
+
+<p>C'était son lévrier favori qui, dans un accès de tendresse,
+lui disait <i>bonsoir</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as fait une horrible peur, Vulcain, dit le
+général, j'ai cru que c'était ma fille qui nous écoutait:
+quelle honte c'eût été pour moi!</p>
+
+<p>Je me levai.&mdash;Bonsoir, général.</p>
+
+<p>Il me prit la main:&mdash;Bonsoir, mon enfant.</p>
+
+<p>Je sortais, il me rappela.</p>
+
+<p>&mdash;Fais-moi le plaisir de couper ta barbe et tes
+moustaches; fais-moi le plaisir de ne plus mettre de
+gants jaunes, et de ne plus porter de lorgnon, veux-tu?</p>
+
+<p>Nous avions de si bonnes moustaches nous autres
+dans l'armée, des mains si nerveuses, une barbe si
+noire et de si bons yeux, que toutes vos moustaches,
+et vos gants jaunes, et votre barbe, et vos lorgnons,
+et.... vos bains Vigier, me font pitié!</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p>
+
+<h2>LE VOYAGE DE LA LIONNE</h2>
+
+<p class="p2">Puisque aussi bien on ne fait plus de drames, enfermés
+que nous sommes dans le cercle vulgaire des
+empoisonnements et des meurtres, je veux vous raconter
+une action, terrible jusqu'au sang, amusante
+jusqu'aux larmes; un drame à deux acteurs, comme
+<i>Bérénice</i>; un drame qui commence et se dénoue au
+pas de course; un drame sans contre-sens, sans barbarismes,
+sans adultères, sans injures contre les prêtres,
+sans préface et sans <i>gracioso</i>; un drame enfin comme
+on n'en fait plus.</p>
+
+<p>Cette fois, vous serez délivrés de l'exposition qui
+explique, du confident qui raconte, du héros qui dit:
+<i>Je suis Agamemnon</i>, ou bien, <i>je suis Oreste</i>; vous serez
+délivrés de l'amoureux qui roucoule, et du récit final,
+voilà pour le drame antique. Vous n'aurez aucun des
+désagréments du drame moderne: le moyen âge, les
+vers coupés, les décorations aux vitraux gothiques,
+les nains, les fous et les varlets, la bonne dague de
+Tolède, et les bonds extraordinaires de l'héroïne qui
+se roule au cinquième acte, la ceinture défaite, le
+sein nu, l'&oelig;il en feu, la voix d'un pathétique enrouement.</p>
+
+<p>L'origine du drame que je raconte remonte à la
+<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>
+guerre d'Alger. De l'Afrique nous sont venus déjà
+Mithridate, Jugurtha, Monime, et tant d'autres, sans
+compter saint Louis, tel que l'a vu M. de Chateaubriand.
+Ma nouvelle héroïne est africaine. Outre les
+trésors de la Casauba et le mauvais tabac, nous avons
+encore reçu de nos conquêtes récentes, la plus belle
+cargaison de lions, de panthères et de tigres. Au
+bruit que faisaient ces gladiateurs hurlant, on se fût
+cru aux jeux du Cirque, au commencement d'un
+nouveau siècle, au triomphe de César. La guerre d'Afrique
+nous a mis en provisions de lions, pour vingt
+bonnes années. Au jardin des Plantes, on ne les
+compte plus. Ils sont chez eux, ils grandissent, ils
+font leurs dents, ils répondent en ch&oelig;ur aux folles de
+la Salpétrière, quand elles hurlent dans la nuit, par
+un temps d'orage; ils sont chez eux, nourris, blanchis,
+portés, et tout le reste du compte que le valet
+du <i>Joueur</i> présente au père de son maître, dans Régnard:</p>
+
+<p class="poem">Nourri, logé, servi, désaltéré, porté.</p>
+
+<p>Or, dans ce débordement de bêtes féroces, dans
+cette invasion du drame africain, il est arrivé que les
+gouvernements n'ont pas été les seuls à s'apercevoir
+des bienfaits de la conquête. De simples particuliers
+ont été traités comme des rois; le désert a jeté à profusion
+ses largesses; dans cette grande battue, au
+milieu des sables brûlants, le simple citoyen n'a pas
+été oublié; on a fait des bourriches particulières de
+panthères et de chacals: je connais, pour ma part,
+un grand orateur de ce temps-ci, qui a reçu une
+<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span>
+lionne vivante par le roulage, comme il eût reçu trois
+lapins et deux perdrix, de la forêt de Fontainebleau.
+«A Monsieur Chaix-d'Est-Ange, à Paris.»</p>
+
+<p>Cette lionne était un gage de souvenir auquel mon
+ami fut sensible. Il écrivit sur le registre des messageries:
+<i>reçu une lionne en bon état</i>, comme ce soldat
+de l'empire écrivant: <i>reçu un pape</i>; tant nous sommes
+apprivoisés avec les puissances les plus redoutées
+du monde! Voilà donc la lionne au milieu de
+la basse-cour de l'illustre avocat. La pauvre bête était
+à bout de ses forces; l'espace étroit de la cage, la
+longueur du chemin, la mauvaise nourriture, les
+regrets du pays natal, l'avait rendue humble et soumise.
+Ainsi Coriolan, au foyer du roi des Volsques.</p>
+
+<p>Cependant la jeune lionne eut bon accueil! Chacun
+lui fit fête, en cette maison hospitalière. Le jeune enfant
+prit la lionne pour le chien qu'il avait perdu, et
+la caressa de la main, en l'appelant <i>Fidèle</i>. Remarquez,
+tous, que mon drame ici commence; ma lionne,
+affligée et pleurant la patrie absente, c'est la jeune
+princesse captive dans <i>Rodogune</i>, qui commence par
+des larmes, et finit par empoisonner, ou peu s'en
+faut, sa belle-mère; mais n'anticipons pas sur les
+événements.</p>
+
+<p>Plusieurs jours se passent. La lionne dort et mange,
+et bondit sous les yeux de son maître; elle se réjouit
+au soleil, elle se livre à ces naïfs et silencieux bâillements
+de la bête fauve, si jolis et si gracieux, qui font
+honte à nos bruyants et stupides bâillements d'hommes
+civilisés. La lionne enfin développe ses griffes, elle
+essaie ses dents; son c&oelig;ur bondit, elle se sent lionne.
+Déjà la passion la prend comme l'Iphigénie de Racine,
+<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
+elle se sent Iphigénie: un beau matin, hors d'elle-même,
+elle rugit! A ce rugissement toute la maison
+s'éveille en sursaut.</p>
+
+<p>C'est donc au premier hurlement de la lionne, que
+commence l'action de mon drame. Nous assistons
+tous, sans nous en douter, aux premières explications
+d'Agamemnon avec Clytemnestre. La bête a rugi,
+sauve qui peut! La mère de famille a peur, la jeune
+servante a peur, le jardinier s'appuie sur sa bêche,
+prêt à en faire une arme défensive; le joli enfant lui-même
+retire, effrayé, sa petite main embarrassée dans
+la crinière naissante: voilà la terreur, voilà les passions
+qui s'éveillent, l'héroïne va sortir des bornes de
+la passion. Prenez garde au poignard, au poison, aux
+colères de l'amante dédaignée; prenez garde aux
+griffes de la bête fauve, et sauve qui peut! Pour ma
+part, à l'Hermione de Racine, au cinquième acte,
+terreur pour terreur, colère pour colère, je préfère
+la lionne de Saint-Mandé.</p>
+
+<p>En effet, la scène se passe à Saint-Mandé, au fond
+du joyeux village, un jour de foire, et dans une maison
+pleine d'éloquence, de talent et de douces vertus
+domestiques. Le premier mugissement de la bête
+africaine a détruit le calme de cette maison. Adieu la
+sécurité de la mère! adieu les chansons de la basse-cour!
+adieu les joies de l'enfance! adieu les visites
+des amis! Le rugissement a tout changé; c'en est fait,
+il faut que cette terrible hôtesse déguerpisse; il faut
+qu'il parte, cet hôte du foyer qui a balayé les cendres
+de sa tête et qui parle en Romain; il faut partir. La
+lionne part; elle s'en va, où vont tôt ou tard, tous les
+lions bourgeois, au jardin des Plantes! la lionne rugit
+<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
+bien haut à cette heure, et le chemin est bien long de
+Saint-Mandé, au <i>jardin du Roi</i>!</p>
+
+<p>Nous sommes dans le temps du courage civil, le
+plus beau de tous les courages. Comment sommes-nous
+devenus si hardis et si braves, nous autres bourgeois?
+je l'ignore, mais c'est un fait irrécusable. La
+peste est au loin qui brûle et dévore, on se précipite
+à qui va l'étudier de plus près. L'émeute hurlante se
+promène à travers la cité, les mains pleines de pavés,
+le garde national achève son dîner, il s'habille, et son
+fusil sous le bras, il va à l'émeute, comme il irait à
+l'Opéra. Nous sommes les hommes de l'heure présente;
+que cette heure apporte un danger, un plaisir,
+qu'importe? Allons! Voilà donc un homme qui est un
+des premiers du barreau de Paris, rare et brillant
+esprit, éloquent, généreux, aimé de tous, qui dit
+adieu à sa femme, à ses deux enfants, et qui fait venir
+un fiacre pour aller de Saint-Mandé au jardin des
+Plantes, tête-à-tête avec une lionne qui rugit!</p>
+
+<p>Le fiacre arrive. Il est semblable au juste d'Horace:
+sur les débris du monde il ouvrirait encore sa portière
+au Chaos, si le Chaos voulait le prendre, à l'heure.&mdash;Montez,
+madame! Et voilà ma lionne qui monte,
+et son maître après elle; ils sont assis l'un et l'autre,
+et fouette cocher! Le cocher s'en va, fumant sa pipe
+aussi tranquillement que s'il s'agissait encore d'enlever
+Manon Lescaut, de l'hôpital.</p>
+
+<p>D'abord la voyageuse fut assez calme. Elle se tenait
+gravement assise:</p>
+
+<p class="poem">Sur les coussins poudreux du char numéroté.</p>
+
+<p>Dans ce char, le troisième acte de notre drame
+<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
+s'accomplissait lentement comme, en général, s'accomplissent
+tous les troisième acte, quand on
+dirait que l'action est finie, et que tout le monde
+va être heureux. Mais bientôt l'action change de
+face; le soleil était vif, l'air était doux. Les arbres
+s'agitaient mollement sur la grande route; le voyageur
+passait; tout était fête et joie autour du carrosse;
+en ce moment, les tendres influences de
+l'été qui s'en va, passèrent dans le c&oelig;ur de la lionne.</p>
+
+<p>Tout à l'heure elle était calme et s'abandonnait
+à cette heureuse façon d'aller; après le premier
+silence, voilà ma lionne qui s'agite, et se réveille, et
+secouant sa crinière, elle bondit, elle veut être libre,
+et revoir les sables du désert, le soleil, les eaux
+de la citerne. Oh! c'était une horrible joie, on l'eût
+prise pour un long désespoir. Jamais elle n'avait hurlé
+ainsi. Son guide cependant la voyant qui s'échappait
+l'avait prise corps à corps; il la tenait embrassée au
+fond du fiacre, il luttait avait elle jusqu'aux morsures;
+il lui frappait la tête contre les parois de la voiture...
+Elle mordait! Elle était en furie! Or, les chevaux
+allaient toujours, et le cocher réfléchissait à part soi,
+qu'il n'avait jamais assisté à de pareils ébats.</p>
+
+<p>Les stores étaient baissés. Du fond de la voiture on
+entendait ces sourds rugissemens. La foule s'arrêtait
+ébahie, et l'oreille niaisement tendue, elle disait:
+«C'est quelque poëte qui passe, et qui déclame à
+l'avance ses vers tragiques, pour les mieux lire à
+l'Odéon.»</p>
+
+<p>A la barrière du Trône, on s'arrête: le commis de
+la barrière, décoré de juillet, ouvre la porte de la
+voiture; il aperçoit l'homme et la lionne, et comme il
+<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
+n'y a pas contrebande, il referme la portière avec le
+plus grand sang-froid. O que tu es admirable, honnête
+courage civil!</p>
+
+<p>Cependant la lutte devenait à chaque instant plus
+pénible, et l'homme se fatiguait à contenir cette bête
+africaine. Bajazet était vaincu par Roxane, vaincu,
+haletant, fatigué, tout prêt à tendre le cou au cordon
+fatal. On arrive au jardin des Plantes, par la porte qui
+donne sur le pont d'Austerlitz; la sentinelle de cette
+porte, voyant une voiture, dit: On n'entre pas! On
+répond à la sentinelle:&mdash;C'est un homme et un
+lion! Elle réplique: <i>On n'entre pas!</i> si c'eût été le lion
+sans l'homme, à la bonne heure! Cette sentinelle à
+un haut degré, possédait le courage civil!</p>
+
+<p>A la fin l'homme à la lionne est à la porte de
+M. Geoffroy Saint-Hilaire, ni plus ni moins. C'est donc
+ici!... le fiacre s'arrête. Un petit garçon, un gamin de
+Paris, héros des trois jours, se précipite à la portière
+en chantonnant <i>la Marseillaise</i>! Ce héros est curieux
+avant d'être avide. Un sou lui convient, mais surtout
+il veut voir ce qui sortira de cette voiture si bien
+close! O surprise! à la portière ouverte, il est nez à
+nez avec la lionne, l'&oelig;il en feu, la bouche horrible, et
+la crinière en désordre. Cet &oelig;il en feu, ces grincements,
+ne sauraient étonner un gamin de Paris; qu'il
+brise un trône, ou qu'il ouvre un fiacre, il ne recule
+guère, et le voilà qui flatte la lionne de la main. Gouvernez
+donc une ville qui peut jeter cet intrépide
+lichen sur les murs, hors des murs, au sommet des
+toits, sous les porches des palais, dans les clochers
+des temples! Après le lierre qui ronge l'arbre, je ne
+connais rien de plus tenace que le gamin de Paris.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
+Heureusement pour les gouvernants, le gamin de
+Paris n'est pas toujours gamin; il prend de l'âge, il
+s'amende, il devient sage et tourne au bourgeois: concierge
+en quelque bonne maison, il se marie, et marié
+avec femme, enfants et oiseaux, il devient le plus pacifique
+des hommes. Ainsi s'est rencontré le portier
+de M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ce digne homme, habitué
+à tant de monstres, a reculé devant la lionne.
+Etrange effet de l'habitude! Chaque jour, et par cette
+même porte, il voit entrer des enfants à deux têtes,
+des têtes à un seul &oelig;il, des colonnes vertébrales à
+vertèbres recourbées, des hommes à trois bras, des
+hommes sans bras, des cochons à six pattes, des
+f&oelig;tus, des géants; beaucoup moins de géants que de
+f&oelig;tus. Il n'y a pas un monstre de ce siècle auquel ce
+portier n'ait ouvert la porte, et sans même dire à sa
+femme enceinte: <i>sauve-toi!</i> Eh bien, cette lionne de
+six mois a fait peur à cet homme qui a vu Rita-Christina
+en chair et en os, qui a lu distinctement le nom
+de l'empereur dans les yeux d'un enfant. Notre
+homme et notre lion ont donc été forcés de s'annoncer
+tout seuls, chez M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ils sont
+entrés dans son salon, la bête et l'homme, et le domestique
+est venu pour les recevoir; il a dit: asseyez-vous.
+Le fiacre, sa course finie, est allé chercher
+quelque noce à conduire, quelque baptême à faire,
+un voyage à Bicêtre, ou, mieux encore, une de ces
+lentes promenades au cimetière du Père-Lachaise,
+qui sont si bien payées et fatiguent si peu les chevaux.
+Le gamin de Paris restait à la porte, se tenant
+prêt à aller chercher une autre voiture, quand la
+lionne sortira.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
+Mais la lionne faisait antichambre dans le salon,
+attendant M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ces savants naturalistes
+sont d'étranges hommes! M. Geoffroy Saint-Hilaire
+se faisait la barbe, quand la lionne entra. Si
+on lui eût dit:&mdash;Monsieur, voilà le crâne de Marat;
+voici l'embryon d'un crocodile; je vous apporte des
+bords du Nil la momie d'un ibis, ou toute autre curiosité;
+à coup sûr il eût posé son rasoir, et, laissant sa
+barbe à moitié faite, il fût accouru: <i>Où est-il mon
+crocodile?</i> <i>Où est-elle ma momie?</i> et cette barbe eût
+attendu jusqu'au lendemain, le dernier coup de rasoir.
+Si l'on eût dit encore à M. Geoffroy Saint-Hilaire:&mdash;Monsieur,
+la maîtresse de Henri VIII, Anne de Boleyn,
+est dans le salon, qui vient vous montrer la
+fraise rouge qu'elle porte au-dessous du sein droit;
+Zulietta, la belle Vénitienne, qui trouva J.-J. Rousseau
+si poltron devant son téton borgne et charmant,
+vous attend, pour vous prouver que Jean-Jacques
+Rousseau s'était trompé; à coup sûr notre savant naturaliste
+n'eût pas tenu à paraître rasé, même devant
+ces dames?... Il se rase pour la lionne! Une lionne
+bien conformée n'est plus qu'un solliciteur vulgaire;
+qu'elle attende! L'homme et la lionne ont attendu
+plus d'un quart d'heure; enfin, M. Geoffroy Saint-Hilaire,
+rasé de frais, vint à la porte du salon; il indiqua
+du doigt, la fenêtre par laquelle il fallait sortir
+pour mener cette lionne à la ménagerie du jardin, son
+dernier gîte... Et tout fut dit.</p>
+
+<p>Vous trouvez que mon drame languit; n'ayez
+crainte; entendez rugir la lionne! Quand elle se vit
+dans ce salon triste et mal meublé en velours d'Utrecht,
+elle se débattit de plus belle; il fallut la traîner dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
+le jardin, où elle voulait courir tout à son aise. Ici
+j'aurais besoin d'un incident qui retardât quelque
+peu la catastrophe! Un incident, de grâce! un incident!
+Je me contenterais du plus vulgaire, de la lettre
+de Tancrède ou de Zaïre, ou du canon d'Adelaïde!
+Justement, quand l'homme et la lionne étaient à moitié
+chemin, se traînant l'un l'autre à travers le jardin,
+passe un bourgeois suivi de son chien! Le bourgeois
+regarde bêtement la bête qu'on traîne, pendant que
+la bête traînée regarde le chien du bourgeois. O bonheur!
+ce chien sera pour moi la lettre de Zaïre ou de
+Tancrède! A l'aspect du caniche innocent, la lionne
+se renverse, elle mord, elle arrache le bras de son
+conducteur, elle déchire tout son corps de ses ongles.
+Le jeune homme n'a que le temps de crier au bourgeois:
+<i>Sauvez-vous!</i> Le bourgeois prend amoureusement
+son chien dans ses bras et se sauve!... Enée
+emportant son père! A la fin, la lionne est libre et se
+promène tranquillement. Son conducteur, épuisé de
+fatigue et tout sanglant, tombe par terre, comme s'il
+eût été percé par le poignard final!</p>
+
+<p>Ceci dit, le dieu sortira de sa machine. Il y avait
+dans le jardin la girafe et son nègre. Aux cris de la
+lionne, le cornac de la girafe est accouru. Son bras nerveux
+a jeté un filet à la bête furieuse... La lionne est
+enfermée dans une cage de fer! En même temps, une
+jeune femme blanche et jolie est venue, qui a pansé
+les profondes blessures de l'homme à la lionne...
+Elle avait à la lèvre un sourire qui disait: C'est bien
+la peine d'avoir trente ans, pour se faire mordre à
+belles dents, par une bête fauve de cette espèce-là!</p>
+
+<p>Sur l'entrefaite, passa M. Rousseau, le gardien des
+<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+bêtes. Il regarda ce jeune homme qu'on pansait:
+«Hélas! lui dit il, mon jeune fils a été encore plus
+maltraité que vous, monsieur; il a été dévoré à moitié
+par l'ours noir, il y a deux jours!»</p>
+
+<p>Le sang arrêté, et son bras en écharpe, notre hardi
+jouteur rendit mille grâces à la jeunesse qui l'avait
+pansé, et il s'en allait à sa maison des champs rejoindre
+sa femme et ses enfants, quand, au fond de la
+cour, il découvrit notre grand savant, M. Cuvier, cet
+homme dont la science égalait le génie; il montait en
+voiture, le front incliné par la pensée.&mdash;M. le baron,
+lui dit-il, j'ai eu le bras presque emporté par une
+lionne, et j'ai grand'peur d'être enragé!</p>
+
+<p>M. Cuvier, sortant de sa méditation, mais sans jeter
+un regard sur cet homme à demi dévoré, lui répond:
+<i>Le lion est un animal qui sue, il n'y a pas le moindre
+danger</i>. Avec cette sentence augurale, il rentrait dans
+son carrosse et dans sa méditation.</p>
+
+<p>Or, je vous le demande, cet amateur de monstres
+qui fait attendre une lionne dans son salon, ce gardien
+qui console un blessé en lui parlant de son fils dévoré
+la veille, ce grand homme qui n'a pas un regard pour
+un bras emporté, pour un lutteur tout sanglant, chose
+futile! cet autre riant au nez du nouvel Androclès, ne
+sont-ce pas là des m&oelig;urs à part et dignes d'étude?
+Quant à mon drame, il est complet, rien n'y manque.
+Il commence dans la joie, il se démène au milieu des
+tapages, il finit dans le sang. C'est une tragédie qui se
+joue à deux comme le <i>Philoctète</i> du poëte grec, et qui
+se dénoue de même par l'intervention d'un Dieu.
+Quel Dieu grec, en effet, du fond de son nuage, aurait
+pu dire ce que disait M. Cuvier?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+Bien souvent, dans ses domaines du jardin des
+Plantes, j'ai revu la lionne, elle vit, elle est douce et
+folâtre. On dirait à présent une jeune première qui a
+quitté le cothurne et le manteau romain, pour reprendre
+la robe d'indienne, le simple chapeau de
+paille, et le cachemire Ternaux.</p>
+
+<p>Hélas! nous en sommes revenus au règne animal!
+L'art dramatique a laissé l'homme, il s'est recruté
+dans les forêts, dans les cavernes. Il a dit au singe:&mdash;Fais-moi
+rire! et le singe l'a fait rire et pleurer. Il
+a dit à l'éléphant:&mdash;Fais-moi peur! l'éléphant est
+monté sur la scène, à la fois terrible et doux, admirable
+et modeste.</p>
+
+<p>L'homme a disparu du théâtre, la femme est retournée
+à sa quenouille, les ménageries ont hurlé à
+la place des chanteurs. C'est un beau siècle! un
+grand siècle roturier et dramatique. Les bêtes parlent,
+chantent et jouent; l'homme n'est plus là que pour
+les admirer, les flatter et les applaudir.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span></p>
+
+<h2>LA FIN D'AUTOMNE</h2>
+
+<p class="p2">Rien n'égale en beautés de tous genres la noble habitation
+du vicomte de Lagarde. Le château est à huit
+petites lieues de Paris, dans un village dont nous
+tairons le nom par égard pour le curé; maintenons
+toujours la paix et la concorde entre les autorités
+d'une même commune et ne brouillons pas le château
+et le presbytère.</p>
+
+<p>Il serait difficile de trouver quelque part, même à
+Meudon, un parc mieux ombragé, des allées mieux
+remplies de soleil et d'ombre. Portique élégant,
+vaste écurie où l'écho joyeux des voûtes retentit du
+robuste hennissement des chevaux. Dans les cours
+nettes et spacieuses, on entend bouillonner la fontaine.
+Ici des griffons, contemporains des magots de
+la cheminée, laissent s'échapper à regret un mince
+filet d'eau de leur gueule entr'ouverte; là, des têtes
+de bronze, ornements de l'Empire, ami du fer, renvoient
+l'eau à gros bouillons dans des cuves de marbre.
+Il y a de l'eau... même dans la rivière du jardin; des
+brochets effilés et des carpes limoneuses y passent
+de loin en loin, en furetant. Du reste, point de gibier
+dans les fourrés du parc, à peine quelque pigeon
+échappé de la basse-cour.
+<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p>
+
+<p><i>Lagarde</i> n'est pas une de ces habitations modernes,
+construites au cours de la rente, avec des statues de
+plâtre, une façade peinte en jaune, un toit à l'italienne,
+et précédée de quelques pieds de terrain disposés
+en jardin anglais, c'est une maison solide à
+l'antique seigneurie. Les murs sont recouverts d'un
+épais manteau de lierre; les pierres de taille, grises et
+cendrées, sont encadrées de mousse; les pavés des
+cours ne se refusent pas quelques touffes d'herbe. Le
+château est éloigné de la route, et bien posé au milieu
+de son parc qui s'ouvre en quelques endroits, sur
+des chemins écartés, auxquels il communique par des
+grilles chargées de rouille. Ces ouvertures sont un
+repos dans le chemin. Le voyageur va coller son visage
+à ces barreaux complaisants, et regarde le domaine; il
+sourit de regret en apercevant une ceinture et un chapeau
+de paille oubliés sur un banc de mousse, ou sur
+le siége de bois à demi vermoulu, qui borde l'allée
+fleurie, et bienveillante, dont les flancs seuls se laissent
+entrevoir.</p>
+
+<p>Ce jour-là, vers l'automne (l'oiseau chante encore,
+l'arbre en est à sa dernière verdure, et la rose
+se tient de toutes ses forces pour rester belle), il y
+avait grand déjeuner au château de Lagarde; déjeuner
+d'hommes mariés, échappés aux piéges décevants
+de la jeunesse. Chacun des convives avait vanté son
+bonheur à l'envi. Pendant tout le repas, ils criaient au
+choc joyeux des verres, comme un ch&oelig;ur d'opéra qui
+détonne: «Vive le mariage! Il est l'état le plus heureux
+du monde! Honte au célibat! L'homme le plus
+heureux est celui qui garde en réserve, un raisonnable
+contingent de désirs à satisfaire. Or, le mariage peut
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
+seul nous maintenir dans cette tiède et moyenne température
+de désirs modérés!» Tels étaient les discours
+confus, diffus, menteurs.</p>
+
+<p>Chacun des convives décriait le passé, pour avoir
+le droit de le regretter tout bas. C'était un torrent de
+louanges sur la félicité conjugale, et pour que leur action
+fût bienséante avec leurs discours, ils s'étaient
+arrêtés à cet état de demi-ivresse dans lequel l'esprit
+est obligé de veiller de près sur soi-même, crainte de
+tomber dans une embûche.</p>
+
+<p>Ils vantaient donc la destinée conjugale avec le fanatisme
+de nouveaux convertis.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, disait l'un, j'apprends à épeler à ma petite
+fille d'après une nouvelle méthode, et je lis à ma
+femme <i>l'Amour Maternel</i> de Millevoye, pour la mettre
+au fait de ses devoirs.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis artiste en peinture, Alphonsine me sert
+à ravir. Ne me parlez plus de ces indignes prostituées,
+les modèles de mes premiers ouvrages, qui se mettent
+toutes nues pour un petit écu. Alphonsine me tient
+lieu des plus beaux modèles.... Et pour conclure, il
+avalait un grand verre de vin de Champagne.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, messieurs, disait un troisième, ma femme
+est poëte et païenne comme Voltaire; Corinne est son
+nom de baptême! Elle compose des vers sur les premiers
+sujets venus, sur la pluie et le beau temps, sur
+l'hyménée et sur l'enfance, sur moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, messieurs, s'écria Prosper Lagarde,
+l'amphytrion, impatienté de tous leurs épithalames,
+vos tableaux de bonheur domestique sont d'une
+séduisante couleur; reste à savoir si le talent de l'artiste
+n'a rien déguisé. Amis, que j'ai choisis parmi tous
+<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
+les mortels! s'il vous plaît, allons aux faits, point de
+déclamations, venez voir ce que fait ma femme! Elle
+est là-bas, au bout de la galerie, au milieu de ses
+fleurs; elle fuit le bruit du monde; elle a nom
+Suzanne, pour vous servir.</p>
+
+<p>Sans le savoir, M. de Lagarde faisait pour ses amis
+ce que le roi Caudale avait fait pour son confident
+Gygès. Les convives acceptèrent avec empressement
+la proposition.</p>
+
+<p>Ils quittèrent la table tant bien que mal, et
+Prosper commandant la troupe, ils arrivèrent sur la
+pointe du pied, par une longue file d'appartements,
+à une porte vitrée, à peine protégée par un léger
+rideau de soie. Prosper souleva le rideau d'une main
+légère et d'un air satisfait, se rangeant poliment pour
+que tout le monde pût tout voir; si bien qu'ils purent
+contempler à loisir la jeune vicomtesse, en robe du
+matin, lâche et flottante, assise sur un sofa, sans prétention;
+auprès d'elle était assis un jeune homme qui
+tenait sa tête près de la sienne, une main passée dans
+ses cheveux... et leurs lèvres se touchaient!</p>
+
+<p>Madame de Lagarde! Elle était dans ces heureux
+moments de passion où la passion s'oublie, où l'amour
+rêve éveillé, où la femme adorée ne voit rien de ce
+qui l'approche. Cependant, les yeux fixés sur le beau
+jeune homme, elle vit fort bien à travers la croisée
+les convives l'&oelig;il fixé sur elle. O pitié! Alors elle
+poussa un grand cri: le jeune homme s'élança par la
+croisée et disparut.</p>
+
+<p>Prosper, laissant tomber le coin du rideau, regarda
+ses cinq amis... stupéfaits!</p>
+
+<p>Il les reconduisit en silence, jusqu'à la porte de son
+<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+parc; aucun d'eux n'osa risquer un mot de consolation;
+ils se séparèrent.</p>
+
+<p>Les voitures parties, le vicomte ferma lui-même la
+grille du parc; et regagna le château.</p>
+
+<p>Heureusement l'avenue qui menait au château était
+longue et déserte. Le vicomte de Lagarde était fort
+laid, chauve, grêlé, n'ayant pour lui qu'un &oelig;il brillant
+et des dents <i>charmantes</i>; mot qui semble inventé
+pour les femmes, et qu'elles seules savent prononcer.
+Dans le monde, il passait pour manquer d'esprit. On
+l'appelait: <i>la Barbe-Bleue</i>, attendu que sa barbe était
+rousse; aussi ce n'était point sans quelque appréhension
+qu'il avait épousé sa Suzanne, jeune blonde de
+seize ans, riche et volontaire. Il convenait qu'elle était
+trop jolie, et pour bien faire, il lui passait bien des
+caprices d'enfant gâté, qui contrastaient avec le ton
+grave et sérieux d'un homme de l'âge où l'on n'est
+plus jeune. Il n'était donc pas étonné, mais il fut
+vraiment malheureux de cette aventure.</p>
+
+<p>Et pourtant, à travers les souvenirs du festin, il
+cherchait encore à douter de la fatale scène, croyant
+à une vision! Ah! vain espoir! ce qu'il avait vu de ses
+yeux, l'obsédait sans rémission. Il avait beau faire, il
+revoyait cette jeune femme à demi renversée entre
+les bras d'un beau jeune homme, ivre d'amour!</p>
+
+<p>&mdash;C'était écrit! pensait-il: voici ma femme, à son
+tour, qui me trahit pour un autre, et tout est dans
+l'ordre, hélas!</p>
+
+<p>Puis il continuait, pensant tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Où en est la journée? Il est six heures du soir.
+C'est la fin d'une heureuse soirée d'automne. Voilà
+bien mes jeunes allées d'acacias et de tilleuls, mes
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
+bordures de thym qui répandent sur mes pas leur
+senteur vulgaire, mes roses éplorées qui s'effeuillent
+sur les pelouses, mes longs peupliers qui semblent
+se pencher l'un vers l'autre, en se racontant ma triste
+histoire! A ces parfums, à ces bruits qui se croisent,
+à ces murmures confus de la soirée, je reconnais le
+signal d'adieu, l'heure d'extase d'un beau jour qui va
+finir.</p>
+
+<p>»Au dehors, dans les prairies voisines, les chèvres
+agitant leurs sonnettes; le trot des vaches que les
+petites filles chassent devant elles; la chanson des
+jeunes enfants revenant de gros paquets d'herbes sur
+la tête, et dans le lointain, le marteau des forgerons.&mdash;Malheureux
+que je suis! Voilà la nature impitoyable!
+Elle nous rend plus sensibles à ses touchants
+spectacles, quand nous avons dans l'âme quelque
+peine secrète au logis.»</p>
+
+<p>En rentrant dans la salle à manger, il fut désagréablement
+surpris de retrouver les débris de son déjeuner
+d'amis. Rien n'avait été dérangé; l'air de l'appartement
+gardait encore une odeur de vins éventés, de
+poisson, de gibier. Il se prit à sourire, en croisant les
+bras sur ce triste champ de bataille, jonché de bouteilles.
+Il crut voir encore ses sots convives vantant
+leurs femmes en s'abreuvant de ses vins; tandis que
+la sienne, à lui, la sienne! Ah! Suzanne!...&mdash;Allons,
+se dit-il, je suis fou; et il marcha droit à l'appartement
+de sa femme.</p>
+
+<p>Je ne sais quel Elysée annonçait la chambre à coucher
+de madame de Lagarde! Il y avait dans chaque
+pièce une odeur de fleurs d'automne, et de si beaux
+meubles! Tout ce luxe frais et fragile d'un jeune ménage!
+<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span>
+Hélas! disait ce triste mari, elle est heureuse!...
+Et il sentit que sa colère l'abandonnait.</p>
+
+<p>Il trouva cette enfant dans une posture à demi tragique,
+égarée, échevelée, assez disposée à lui donner une
+scène de désespoir. Elle avait à ses côtés une arme
+d'Asie, à égorger un Turc, qu'elle avait empruntée à
+l'armoire des curiosités; et sur un guéridon, près
+d'elle, croupissait dans un pot de terre un breuvage
+de couleur grisâtre, un poison de contrebande qui se
+fabrique avec de gros sous.</p>
+
+<p>&mdash;Choisissez, du fer ou du poison, monsieur!... lui
+dit-elle à la façon de madame Dorval.</p>
+
+<p>Il ne put s'empêcher de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah fi! dit-il, un poignard, du poison! que signifient
+ces instruments mélodramatiques? Instruisez-moi; je
+ne saurais saisir à moi seul, le sens de tout ceci.</p>
+
+<p>La vicomtesse le regarda d'un air incrédule; c'était
+la première fois qu'elle s'arrêtait à le contempler, la
+première fois qu'elle se sentait le besoin d'avoir une
+opinion arrêtée sur le compte de son mari...</p>
+
+<p>&mdash;Je conçois cela, pensa-t-elle, il fait de l'ironie,
+et tout à l'heure la colère aura son tour.&mdash;Mais enfin,
+je suis coupable, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'accorde, madame, dit le vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, monsieur, dites-le tout de suite, quel sera
+mon châtiment? Je sais que le mari prévient la loi,
+pour rendre sa vengeance plus terrible et que la loi
+lui permet...</p>
+
+<p>&mdash;Adultère, interrompit Prosper, adultère; cela
+s'appelle adultère dans les romans et dans le Code
+pénal. C'est un mot auquel on s'apprivoisera difficilement,
+Suzanne, ajouta-t-il en se plaçant auprès d'elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span>
+sur le canapé; mais non contente de la chose, voulez-vous
+m'en imposer le pénible attirail?</p>
+
+<p>Il tenait dans sa main les mains de sa femme. Elle
+avait ôté ses bagues, signe dramatique de malheur
+et de désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit-elle en hontoyant, vous voulez me
+punir à force d'égards, m'accabler de ma faute, et
+m'assassiner par des galanteries moqueuses et des
+marques d'amour que je ne mérite plus!</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes injuste, répondait Prosper, avec
+ces tristes intentions que vous me supposez. Peut-être
+ne seriez-vous pas très-fâchée de me voir lever
+contre vous ce coutelas dont vous avez eu soin de
+vous munir. C'est un enfantillage inexcusable, ma
+chère Lucrèce. Vous feriez mieux, je vous jure,
+de me savoir quelque gré de la façon dont je prends
+tout ceci; car, enfin, je n'ai pas oublié que, tout à
+l'heure, un autre ici, tantôt, mes amis pour témoins,
+était assis sur ce canapé, près de vous! Mais où donc
+est-il le séducteur, l'infâme, que je le tue, et que je
+me venge en même temps de vous et de lui!</p>
+
+<p>Et il marchait dans la chambre le couperet en
+main; puis, quand il eut bien fait la grosse voix et
+les grands yeux, il revint s'asseoir, en souriant, près
+de sa femme. Il y avait dans cet acte subit de Prosper
+un mouvement de plaisanterie forcée qui fit mal à
+Suzanne. Il lui semblait que son mari voulait lui dire:&mdash;Voyez,
+je veux rire de votre faute, et pourtant vous
+sentez que j'en plaisante mal, que je n'en puis rire
+qu'à demi! Elle était attendrie, et comprenait confusément
+que l'intention de son mari était de tout oublier.
+Mais comment vivraient-ils désormais?
+<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous me pardonnez? dit-elle à tout hasard, en
+prenant la main de Prosper avec un geste adorable;
+ah! que vous êtes bon.</p>
+
+<p>&mdash;Quel mot dites-vous là, ma chère? Pardon! est
+un mot trop solennel pour en abuser; un simple mot
+ne saurait avoir la vertu de rappeler l'amitié ou
+l'amour évanouis, ces sentimens si prompts à s'effaroucher,
+mais qui reviennent si vite... A demain...</p>
+
+<p>Suzanne resta seule dans son appartement, qui
+communiquait à celui de son mari par une porte d'alcôve.
+Il se garda bien de faire le moindre bruit, de
+peur de se nuire à lui-même, intervenant en personne
+aux rêveries de sa femme, aux impressions qu'il lui
+avait laissées.</p>
+
+<p>Cependant elle se sentait profondément agitée; la
+conduite de son mari l'occupait, et bouleversait sa
+pauvre tête; elle s'était dit dans un moment d'ennui:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai aussi mon jour de faiblesse; et si mon
+mari surprend mon séducteur, il me tuera!... Alors
+elle avait bâti son drame; elle avait conduit le drame
+au quatrième acte, jusqu'à la scène de l'adultère inclusivement;
+mais à présent la fin du drame n'arrivait
+pas; son mari ne l'égorgeait pas sur la place et sa
+catastrophe lui manquait. Cependant, elle relevait sur
+son front ses beaux cheveux; elle pleurait, et priait
+Dieu du bout de ses lèvres coupables...</p>
+
+<p>Enfin elle se coucha, abandonnée à l'espérance. Elle
+sentait qu'elle avait reçu l'absolution d'un grand
+péché; elle pleurait, elle tremblait; car si son mari
+se fût irrité contre elle, il eût fallu partir la nuit
+même, avec un étranger, traverser les froides allées
+du parc avec sa pelisse de bal sur ses épaules nues,
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+quitter sa chambre à coucher qu'elle aimait, ses
+fleurs, ses vases, son lit de duvet, sa couche de dentelles.
+Bientôt un sommeil léger la berça dans ses
+bras: elle eut une mauvaise pensée, une vision
+bizarre... Prosper!... Frédéric... Sainte Vierge! Elle
+s'endormit.</p>
+
+<p>Heureusement la journée du lendemain fut belle;
+et tous deux le mari et la femme, venus dans le parc
+de grand matin, se rencontrèrent devant un <i>Amour</i>
+en plâtre, et dont les ailes étaient brisées. On eût dit,
+à les voir, deux jeunes amants qui venaient prononcer
+des v&oelig;ux aux pieds de quelque statue de la mythologie
+d'autrefois, du temps d'Emilie et de M. Demoustier.</p>
+
+<p>Ils parcoururent les allées du parc, l'un à côté de
+l'autre, et marchant à petits pas, sans se regarder ni
+trop ni trop peu, et comme ils se seraient promenés
+la veille au matin, s'ils s'étaient promenés. Ils s'extasiaient
+de tout ce qu'ils voyaient, remarquant une
+première feuille desséchée, un nid abandonné, des
+plumes d'oiseau, une goutte de rosée scintillante au
+buisson. Ils s'arrêtaient à chaque fleur, au moindre
+insecte, et quelqu'un qui les eût entendus n'aurait eu
+rien à dire, en voyant cet homme au front grisonnant,
+en contemplation devant la jeune femme qu'il avait
+surprise avec son amant! O l'heureux crime et qui les
+rapprochait l'un de l'autre: c'était comme un lien
+tout nouveau qui les rendait amants, d'époux qu'ils
+étaient.</p>
+
+<p>Ainsi, pour ces deux coupables, ce qui devait mêler
+le rire aux larmes de leur sentiment, c'étaient les
+fautes de la femme, et les fautes que le monde a cru
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+défendre en y attachant sa risée... Il y avait dans les
+yeux de la dame un regard qui semblait dire: Hélas!
+c'est vrai! Un autre était hier à mes genoux; je l'écoutais...
+C'est toi que j'écoute aujourd'hui! Un autre
+fut un instant mon préféré, maintenant son souvenir
+seul fait ma honte!... Ils disaient tout cela ces beaux
+yeux au trop heureux Lagarde! Et ses yeux répondaient:
+Oui, tu m'as trahi, comme dirait le monde;
+un autre à ma place, et, pour se venger, te livrerait aux
+remords, à l'abandon, mais loin de moi ces pensées,
+ma Suzanne, puisque je t'aime encore, puisque tu me
+sembles plus belle et plus charmante... Oublions,
+veux-tu, l'heure fatale, et que le rideau de ta porte
+soit retombé pour toujours!</p>
+
+<p>Ainsi il parlait, la regardant avec un amour tout
+nouveau; plus il pardonnait à Suzanne, et plus il se
+faisait petit devant elle... Il l'admirait! Il s'étonnait
+du courage de cette femme d'un corps si frêle et d'un
+nom si chaste, qui avait osé lui faire le dernier outrage,
+à lui, vicomte de Lagarde. Elle avait osé tout
+cela!</p>
+
+<p>Il fallut que Suzanne lui racontât les moindres détails
+de ses amours avec Frédéric, car il s'appelait
+Frédéric.&mdash;Figurez-vous, disait-elle, la plus plate
+intrigue de comédie. Un colonel, une femme de
+chambre et une échelle sous mes fenêtres. Des billets
+roses qui vous feraient rire de pitié, et qui font mal
+à la tête; des vers entremêlés de prose, de la prose
+coupée par des vers. Elle parla de cette fade intrigue
+avec le mépris le plus vrai et le mieux senti: elle
+n'eut pas assez de sarcasmes pour ce poltron moustachu
+qui s'en va comme il est venu, par la fenêtre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+furtif amant qui se cache. Ah! qu'elle se trouvait
+sotte à l'entendre. Aussi son mari fut complétement
+rassuré. En vain il cherchait dans le récit de sa femme
+un souvenir qu'il aurait eu le mérite de dompter...</p>
+
+<p>Ainsi la saison qui avait commencé tristement pour
+les hôtes du château de Lagarde, se termina en grâce
+ineffable.</p>
+
+<p>C'était un ménage qui manquait d'équilibre; grâce
+à <i>Monsieur Frédéric</i>, l'équilibre se rétablit, et le vicomte
+de Lagarde fut doublement heureux. Quoi de
+mieux? il aimait, on l'aimait.</p>
+
+<p>L'hiver les rappelant à la ville, ils revinrent à Paris
+l'oreille un peu basse, et bien que Prosper n'eût pas
+commandé à ses amis du déjeuner de garder le silence
+sur son aventure, tout Paris en était instruit.</p>
+
+<p>Au contraire, il arriva que les hommes voyant
+Prosper devenu <i>l'attentif</i> de sa femme, heureux de
+lui parler à c&oelig;ur ouvert, saluèrent le vicomte comme
+le plus habile des époux, le Talleyrand des ménages;
+de leur côté les femmes le proclamèrent homme
+d'esprit; si bien que notre héros, à les entendre, devait
+penser, sentir, aimer, haïr autrement que tous
+les maris d'ici-bas.</p>
+
+<p>Il y avait déjà longtemps que M. Frédéric, pour
+s'être vanté mal à propos de la conquête <i>de la petite
+vicomtesse</i>, avait reçu du vicomte un bon coup d'épée
+qui l'avait tué, pour lui apprendre à vivre.</p>
+
+<p>Et la vicomtesse, jeune et belle, et compromise
+par cinq témoins et par un duel, n'eut plus, de ce
+jour-là, ni poursuivants d'un âge mûr, ni jeunes poitrinaires
+attachés à ses pas, ni rivales dangereuses.
+Les femmes se jugeaient aisément supérieures à cette
+<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
+<i>malheureuse</i> et gardaient la conscience de leur vertu.
+Quant aux hommes, ils portèrent ailleurs leurs soupirs,
+et laissèrent le vicomte en repos. Pourquoi
+voulez-vous que les hommes se mettent à soupirer
+quand la plus douce faveur qu'ils puissent obtenir
+est déjà divulguée, quand il n'y a plus ni secret, ni
+larcin?</p>
+
+<p>Le jeune couple fut donc à la mode tout l'hiver; il
+se vit accueilli dans les salons les plus sévères sur
+les bienséances, les plus fidèles à la pruderie de l'étiquette.
+On les reçut comme deux étrangers qui ignoraient
+encore nos usages et nos m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Grâce à cette aimable histoire... on causa... Dieu
+sait si l'on causa! Chacun citait aux nouveaux mariés,
+comme un modèle de félicité conjugale, un ménage
+où la femme ne s'était permis qu'une seule erreur.
+Plusieurs époux voulurent user du même moyen;
+mais il se trouva que leurs femmes avaient déjà pris
+les devants.</p>
+
+<p>Et ceux-là chantèrent, en guise de <i>Te Deum</i>, le:
+<i>Gaudeant</i>, les <i>bien nantis</i>!</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p>
+
+<h2>HOFFMANN ET PAGANINI</h2>
+
+<p class="p2">Ce soir-là je me sentis le besoin de te voir, Théodore,
+ô mon cher artiste, avide poursuivant du rien,
+sous toutes ses faces, hardi champion de la couleur,
+du son, de la forme, de toutes les manières d'être un
+poëte; à la fois brave comme don Quichotte, et sage
+comme Sancho, s'entourant à son usage de peintures
+invisibles, d'harmonies ineffables, toujours plongé
+dans un ciel perdu là haut, sous les astres. J'avais
+absolument besoin de rencontrer mon ami Théodore,
+et je le demandais aux quatre coins du ciel.</p>
+
+<p>Autrefois, quand venait le soir, il y avait deux endroits
+où j'étais sûr de rencontrer Théodore, à savoir:
+l'église et le cabaret. Il aimait les lueurs incertaines
+de la cathédrale, ses échos prolongés, son
+vague parfum, ses grands cierges éteints, ses dômes
+et l'orgue aux accents solennels, remplis de peintures
+et de lumière. Très-souvent Théodore s'amusait à
+pleurer dans la vieille église, avant de se livrer aux
+folles joies du cabaret.</p>
+
+<p>Mais à présent le temple est profané: plus de
+saintes bannières, de vierges aux belles mains, plus
+de parfums suaves, plus d'orgue au buffet somptueux,
+plus de musique et plus rien! Tout est ruine, et silence,
+<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
+et solitude aux même lieux où s'élevait la cathédrale,
+et Théodore en est réduit, chaque soir, à se
+rendre une heure plus tôt à son cabaret.</p>
+
+<p>Hâtons-nous, c'est l'heure où notre ami s'enferme
+en son large fauteuil, disposant son orchestre et distribuant
+à chaque musicien sa partition, son air à
+chaque chanteur! Prenez, messieurs et mesdames,
+duos, quatuors, trios, choisissez; disposez-vous, instrumentistes!
+prenez garde au signal, au coup d'archet,
+allez en mesure; et, quand ils sont partis en
+chancelant, en voilà pour toute une nuit d'harmonie
+et d'extase.&mdash;Il tient, à cette heure, une foule de
+musiciens à ses ordres, tout un orchestre, et les plus
+belles voix fraîches et pures qui suffiraient à ravir
+tous les théâtres du monde. Laissez Théodore se recueillir,
+laissez-le s'entourer de quelques vieilles bouteilles
+de vin du Rhin, et jamais vous ne vous douterez
+du spectacle et de la bonne musique et de l'âme de
+ces chanteurs, de l'enthousiasme ingénieux de cet
+orchestre. Théodore est le vrai créateur de la symphonie
+invisible.</p>
+
+<p>Il est l'artiste, il est le dieu! Cette table d'auberge,
+chargée de brocs, Théodore à sa volonté la
+change en un vaste théâtre où se jouent tous les genres,
+le bouffon et le sérieux, le grave et le plaisant. Pour
+ce chef de l'orchestre en train, les bouteilles surmontées
+de leurs bouchons goudronnés représentent les
+forêts et les bocages; la cruche aux larges flancs devient
+tour à tour palais ou chaumière, selon le genre,
+pastoral ou guerrier. Est-il besoin d'un volcan, d'un
+tonnerre? aussitôt le gaz de la bouteille, hors de contrainte,
+vous ramène au Vésuve!&mdash;Et, maintenant
+<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+que tout est prêt: villes, palais, chaumières, vastes
+forêts, volcans grondeurs, lustre allumé; à présent
+que l'orchestre est à son poste, allons! levez la toile,
+que la jeune première apparaisse et chante! Et voilà
+le démon de Théodore à la fin déchaîné.</p>
+
+<p>Prenez garde, il chante; et prêtez l'oreille, écoutez
+cet opéra digne de Mozart. La mélodie est grave et
+majestueuse tour à tour: tantôt une marche guerrière
+tantôt le mouvement vif et gai d'une danse grotesque;
+tantôt la basse et tantôt le ténor; récitatif et
+chant, tout s'y trouve. Le drame commence, il se
+complique, il se noue, il se dénoue, il s'achève aussitôt
+que le démon de Théodore est parti. Le démon
+obéit à Théodore: il ne s'en va, que lorsque Théodore
+ne peut plus commander.</p>
+
+<p>Alors seulement tout disparaît: démons, théâtre et
+musiciens, musique; et le lustre est éteint. On cherche
+Théodore, il est tombé jusqu'à demain, sous son
+théâtre, il rêve..., il dort.</p>
+
+<p>Donc, hâtons-nous d'arriver avant que Théodore
+ait élevé son théâtre, avant qu'il ait dressé sa forêt,
+préparé son volcan, allumé son lustre et distribué sa
+partition aux acteurs.</p>
+
+<p>J'arrivai tout essoufflé au cabaret, je vis Théodore...
+il était triste... on l'eût pris pour un bourgeois de Nuremberg!
+Lèvre inerte et regard morne... ses cheveux
+tombaient sur son front; on l'eût pris plutôt pour un
+vulgaire moucheur de chandelles, que pour le dieu
+d'un Olympe élevé par ses mains. Quand il me vit,
+chose étrange! il parut content de me voir, ce qui ne
+lui arrive guère à ces heures-là.</p>
+
+<p>&mdash;O mon très-cher Théodore, lui dis-je, assez inquiet
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+de le trouver sobre et clairvoyant, d'où vient ce
+nuage? Avez-vous la fièvre... êtes-vous mort?</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc toi, Henri, me dit-il; Henri, mon
+génie est perdu, ma tête est vide. Croirais-tu que par
+cette pluie horrible et dans ce lieu funeste, je ne
+trouve pas un chanteur à mes ordres, pas un air dans
+mon génie.</p>
+
+<p>»Henri! je n'ai plus d'idées, et je ne trouverais pas
+trois notes dignes de Mozart! Mozart, Beethoven! le
+chevalier Gluck... fumées et visions... Je ne suis plus
+ivrogne... enivrons-nous!</p>
+
+<p>&mdash;Bon cela, répondis-je... et buvons. A défaut
+d'art, vous m'avez appris combien c'est bonne chose
+une belle ivresse. Cependant, mon grand Théodore,
+faut-il donc toujours que vous arrêtiez votre propre
+génie, et ne jouirez-vous jamais des chefs-d'&oelig;uvre au
+delà de votre esprit? Pardieu! puisque vos musiciens
+ont pris congé du maître, allez ensemble entendre un
+grand joueur de violon, il en sera content, et ça te
+reposera.</p>
+
+<p>Il reprit:&mdash;Tu parles de violon? J'en ai entendu
+des violons dans ma vie, et de fameux violons. Il y a
+trois jours, par un vieux vin de France, à cette table,
+ici, j'ai assisté à un concerto de violons comme jamais
+oreille humaine n'en avait entendu. D'ailleurs, moi-même
+ne suis-je plus un vrai musicien habile à tirer
+d'un archet magique une suite éloquente des plus
+vives sensations?</p>
+
+<p>D'une main inspirée, il chercha son violon... Le
+noble instrument était suspendu au plancher, entre
+un long chapelet de harengs et une langue de b&oelig;uf
+fumé qui attendaient le jour de Pâques. Hélas! le
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+violon de Théodore était en piteux état; deux cordes
+manquaient, les deux autres étaient détendues, les
+toiles de l'araignée avaient pénétré jusqu'à l'âme: à
+cet aspect, Théodore honteux courba la tête... il pleurait!</p>
+
+<p>&mdash;Pleurez, lui dis-je, et soyez honteux de vous-même.
+Autrefois, c'est vrai, vous étiez un grand artiste,
+un hardi musicien. Le chant naissait sous vos
+doigts inspirés; votre archet ne manquait à aucune
+inspiration de votre âme et vous jetiez en dehors les
+élégies qui remplissaient votre c&oelig;ur. C'était votre bon
+temps; vous ne vous livriez pas, en égoïste, à ces
+plaisirs solitaires; le monde entendait votre génie, il
+en jouissait, vous touchiez cet instrument en maître
+habile; à présent, l'instrument est muet; plus de
+voix, plus d'expression, plus d'amour; vous le regardez
+moins souvent que ces harengs saurs et cette
+langue fumée. Ah! que vous avez bien raison de
+pleurer... C'est honteux!</p>
+
+<p>A ces mots, Théodore me suivit, inquiet de mes
+justes reproches, à l'Opéra.</p>
+
+<p>&mdash;Par Castor et Pollux! dit-il au premier coup
+d'&oelig;il, le sot théâtre et le misérable orchestre... Henri
+que t'ai-je fait que tu m'as entraîné dans cette odieuse
+caverne? A-t-on jamais réuni plus de gens à longues
+oreilles? Des oreilles pour ne rien entendre... et
+des yeux pour ne rien voir! Il riait, il se moquait, il
+triomphait.</p>
+
+<p>Tout à coup, à travers les arbres de la forêt sombre
+il vit apparaître... un violon, sous le bras et l'archet à la
+main, un homme... un fantôme.... Un phénomène!
+un bras de ci, un bras de là, le corps roide et droit,
+<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
+la taille haute, le visage maigre et ridé, le front vaste,
+aux cheveux flottants: sourire, pensée, assurance et
+mépris, solitude et génie, inspiration... tout est là!&mdash;Vois-tu,
+me disait Théodore, comme il est fait! J'ai
+chez moi une antique tapisserie représentant sainte
+Thérèse; quand elle va, se pliant, se repliant sur elle-même,
+allant, venant, tantôt haut, tantôt bas, toujours
+présente, elle ressemble à cet homme: une fantasmagorie;
+O là! là! quelle autorité sur les âmes.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! écoutons! Cet homme!... est un violon
+et un archet!... Au même instant, semblable au fléau
+sur une meule de blé, l'archet se leva, le violon s'appuya
+sur une épaule, archet et violon, épaule et bras,
+l'âme et le corps du violoniste... ils s'appelaient:
+<i>Légion!</i></p>
+
+<p>O mon Dieu! que devint Théodore à cette vision!
+Il écoutait, à la façon de la sainte Cécile de Raphaël,
+prêtant l'oreille à ses propres cantiques! Cette fois,
+le chant l'entourait de toutes parts, il était débordé,
+il se noyait, il plongeait dans l'harmonie; le chant
+l'attaquait, le pressait, l'oppressait, vif, lent, moqueur,
+plaintif; c'étaient des harmonies étranges et charmantes!
+c'étaient des rires et des larmes! un chant
+divin où tout chante, où tout pleure! un <i>de Profundis</i>
+de l'enfer! un <i>Hosannah!</i> venu du ciel! Pauvre Théodore!...
+Il était vaincu; il n'était plus le maître d'arrêter
+l'orchestre; il avait beau dire: <i>assez! assez!</i> l'archet
+allait toujours, comme le balai du sorcier apportant
+l'eau dans la ballade allemande. Encore, encore,
+et toujours, toujours.</p>
+
+<p>Quand le violon et l'archet eurent accompli leur
+chef-d'&oelig;uvre, alors le joueur de violon salua l'auditoire.
+<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
+Il lui fit le salut d'un chambellan à son prince...
+un salut ventre à terre.&mdash;Ah! le lâche! il se courbe,
+il se plie, il salue à droite, à gauche. Voilà un triste
+salut, dit Théodore.</p>
+
+<p>&mdash;Un salut de cuistre, repris-je.</p>
+
+<p>&mdash;Un musicien doit saluer en Allemand, dit
+Théodore. Oh! reprit-il, quand j'avais mon violon
+(alors je croyais jouer du violon), quand j'avais mon
+violon et que la foule me disait: <i>Chante!</i> je mettais
+mon chapeau sur ma tête, et quand le goût m'en
+venait, je jouais quelque fantaisie, au hasard; puis
+au moment où la foule était attentive, attendant une
+conclusion, je reprenais mon verre et je m'en allais
+brusquement... Une prosternation! qui! moi? saluer
+ces pleutres? et les remercier du plaisir que je leur
+ai fait?... Pas si bête! A ces idiots, la salutation, la
+génuflexion? Mais silence, il revient! Ecoutons, et
+taisons-nous!</p>
+
+<p>Ici l'homme au violon reparut; il venait jouer
+l'<i>adagio</i>. Il fut simple et touchant, il fut plein d'expression
+et de grâce.&mdash;Or ça! je te prends à témoin, me
+dit Théodore, que je me tire aussi bien que ce violoniste,
+de l'<i>adagio</i>. Je n'ai pas peur d'un <i>adagio</i> humain
+écrit pour des hommes. Je ne recule devant aucune
+difficulté, tu le sais; mais j'ai peur de la musique à
+laquelle on ne peut atteindre; je ne sais pas courir,
+tout essoufflé, après des notes impossibles. Te souvient-il
+de cette mystérieuse partition qui me fut apportée
+un jour par quelque musicien de l'enfer, il
+me défiait de la déchiffrer. Ce fut pour moi un pénible
+travail. Je sentais confusément qu'il y avait sous
+ces notes une puissance d'harmonie, et je ne la trouvais
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>
+pas! Figure-toi un savant de votre Institut devant
+les hiéroglyphes du temps d'Isis: ainsi j'étais en présence
+de ces sonates mystérieuses.</p>
+
+<p>»Que d'efforts tentés, pour lire ces chiffons! que de
+tortures j'ai subies! Ma main en resta brisée; en vain
+j'ai mis tous mes muscles à la torture; à peine ai-je pu
+tirer quelques sons de mon violon indocile! Mon archet
+n'a pas voulu courir, en même temps, là et là!
+mon violon s'est cabré! la chanterelle s'est brisée!
+Hélas! malheureux que je suis! en vain ai-je interrogé
+à la fois l'aigu, le grave et le médium... Mon
+violon était muet. Maintenant... le croiras-tu? cette
+musique de l'autre monde... voilà cet Italien qui la
+joue, et qui la jette à mon âme! Comment fait-il?
+comment fait-il? Vois-tu sa main? Sa main est-elle
+partagée en deux, pour atteindre en même temps aux
+deux extrémités de cette gamme violente? Ses doigts
+sont-ils plus longs que les miens, ses tendons plus
+nerveux, son âme plus grande? Moi, pourtant, je suis
+un grand artiste; j'ai rêvé des instruments qui embrassaient
+la terre et le ciel, qui s'adaptaient à tous
+les modes connus; mais je n'ai pas inventé ce violon,
+ce grand violon de la terre et du ciel! J'ai vu bien des
+musiciens... je n'ai jamais vu son pareil. Il est difforme...
+et superbe! Enfant-géant! tout perclus, tout
+puissant! Vois-tu comme il est en colère, et comme
+il tuerait le malheureux musicien accompagnateur,
+qui a manqué sa note d'un dix-millième de son! Son
+&oelig;il flamboie, et son violon demande en pleurant vengeance!
+O le terrible artiste! Mais le voilà qui finit et
+qui salue. Ah! le misérable, il ne sait donc pas ce
+qu'il vaut, pour se prosterner... comme il fait, devant
+<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>
+ce triste auditoire?&mdash;Ah! fi! Relève toi, génie! et
+rassure toi! Les gens qui t'écoutent, ne valent pas un
+crin de ton archet magique. Oui dà, ce sont de grands
+seigneurs, des fils de rois, des représentants de nations!
+que t'importe? Il n'y a que moi, dans cette
+foule, qui sois digne de te juger. Nous sommes frères!
+Si tu exécutes mieux que moi, c'est de droit divin,
+c'est par un v&oelig;u de ta mère. La mienne m'a jeté tout
+simplement dans le monde avec le secours d'une vulgaire
+sage-femme: j'ai été élevé dans l'innocence et
+dans les festins: j'ai été heureux toute ma vie, aimant,
+buvant, chantant, joyeux conteur, doux convive, intrépide
+buveur; et cependant je suis comme toi, un
+grand artiste!» Ainsi se parlait Théodore, agité cette
+fois par la seule passion qu'il n'eût pas connue encore...
+l'envie!</p>
+
+<p>Il reprit:&mdash;Ce qui prouve, Henri, qu'il y a là-dedans
+quelque chose de surnaturel et qui dépasse
+notre intelligence, c'est que ce violon... ne sait pas,
+n'a jamais su, et ne saura jamais une fausse note.
+Jamais pensée humaine ne conçut un calcul plus
+compliqué, jamais doigt humain ne l'exécuta d'une
+façon plus précise et plus nette. Henri, comprends-tu
+cela? pas un son faux, pas une note hésitante, pas
+un calcul trompé! Comment expliquer cela? Ne
+vois-tu pas que rien existe et que nous rêvons tous
+deux? Ah! maudit violon, tu as fait de Théodore un
+vil esclave! A tes moindres volontés j'obéissais.
+J'allais seulement où tu voulais me conduire et pas
+plus loin. Misérable! Insensé que je suis! J'ai été
+trompé par mon violon, il m'a jeté par terre. Au lieu
+de détourner du soleil la tête de mon cheval, comme
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
+a fait Alexandre, j'ai voulu dompter mon cheval
+comme un écuyer vulgaire; et me voilà par terre.
+Alexandre est à cheval. O malheureux!</p>
+
+<p>»O malheureux! Je n'ai pas su dire à l'instrument
+mal dompté: Te voilà, marche! obéis! Chante à ma
+joie, et pleure à mes larmes! Tu vas me répéter tous
+ces mystères de mon âme, et tous ces transports de
+mon c&oelig;ur... Et voilà ce misérable Italien qui, pour
+me narguer, brise à son violon trois cordes. Plus
+cruel pour lui-même que l'aréopage à Sparte, il n'en
+conserve qu'une seule... une seule corde pour tant
+de passion! Une seule pour toute cette âme! Une
+corde pour ce chant jeté à profusion!» Et Théodore,
+haletant, inquiet, bouche béante, écoutait, riant légèrement
+avec un sourire de naïve crédulité. Bon
+Théodore! Il sortit en courant.</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-vous cela beau? lui dis-je.</p>
+
+<p>Il se mit à courir; il allait lentement, il allait vite,
+il chantait, il pleurait, il trouvait des airs admirables,
+il se démenait, il répétait ses plus beaux drames, puis
+il se décourageait... à la fin il se retourne, et répondant,
+après une heure, à ma question:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est beau! si c'est beau! mon Dieu! Il s'animait
+de plus belle, il élevait la voix tout à fait, il était
+tout musique, âme et corps. Il chantait pour moi
+seul! Et voilà mon inspiré tour à tour furieux et tendre,
+imposant et burlesque. Il est le tyran, la jeune
+fille et la grande dame; bonhomme, il gronde, il
+pleure, il rit, il se désole, il est tout un drame, un
+orchestre, un dieu. Que de pleurs il m'a fait répandre,
+et que d'émotions il a soulevées dans mon âme! J'ai
+compris, le soir dont je parle, ce qu'il y avait d'art et
+<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
+de passion dans ce brave homme; en même temps je
+compris pourquoi donc je l'aimais! je l'aimais pour
+son génie et pour sa bonté.</p>
+
+<p>Ne sois donc pas mécontent, cher Théodore, d'avoir
+trouvé ton égal ou ton maître. Je sais bien que tu ne
+comprends pas l'alliance étrange de ces deux mots:
+art et théâtre, art et grand jour; heureusement il y a
+des exceptions à cette règle générale de la poésie et du
+drame. Heureux l'artiste qui surmonte cette grande
+difficulté! Il règne. Il arrive au milieu des hommes
+comme une révélation de leur puissance; il leur apporte
+des plaisirs inconnus; il leur enseigne la force
+du beau, quand il est simple; il les excite par l'émulation
+du génie; il force la jeune fille à ne rougir ni
+de sa passion ni de son talent. Rends donc grâce à ce
+hasard qui te force à n'être plus, pour toi seul, un
+grand artiste.</p>
+
+<p>Or, comment nous nous sommes retrouvés à la
+porte du cabaret? Je l'ignore. L'hôtesse était couchée,
+et les vastes rideaux entouraient le lit d'un mur
+impénétrable; la lampe brûlait encore. A peine
+entré, mon Théodore reprit son violon, il monta la
+corde qui restait, il chercha son archet... vainement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'apporteras un archet demain, me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous aussi trois cordes, mon ami?</p>
+
+<p>Il reprit:&mdash;Apporte un archet.</p>
+
+<p>Puis voyant que je le regardais avec anxiété, cherchant
+à deviner ce qui pouvait lui manquer:&mdash;Mes
+amis m'ont perdu, dit-il, par leurs gâteries. Grâce à
+vous, méchants, je n'ai pas eu ce qui s'appelle un
+instant de malheur; je n'ai pas été pauvre une fois,
+pas malade; la santé me tue! Que veux-tu donc
+<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+que j'invente avec ces joues rebondies et ce nez rubicond,
+ces cheveux épais, ce lourd sommeil, cette
+vaste poitrine et cet estomac d'autruche? On n'est
+qu'un pleutre avec tant de cheveux... Ah! mon cher,
+le malheur m'a manqué pour être un génie. Au contraire,
+l'homme au violon... tout l'a servi; ni père, ni
+mère, enfance à l'abandon! jeunesse aventureuse!
+cet homme a mendié son pain pour vivre... il a fait
+pis que mendier, il a donné des leçons de son art; il
+a eu des écoliers! Conçois-tu ce martyre, Henri?
+venir à telle heure, obéir à quelque idiot, et lui dire:
+Faites ceci, faites cela! puis tendre la main. Et cet
+imbécile, après dix ans, se vantera de son maître! Il
+dira: je suis l'élève de Théodore! L'homme au violon
+a subi toutes ces tortures, et bien d'autres. Il a
+connu toutes les misères au préalable de sa gloire!
+Il s'est vu envié, calomnié, persécuté! Comme il est
+pâle et maigre! il a l'air d'un spectre! Et voilà qu'il
+est le premier dans son art, le plus grand, le seul;
+musicien et chanteur, pensant et rendant sa pensée,
+un homme à tuer d'un souffle... et qui m'a tué d'un
+coup d'archet.</p>
+
+<p>»Ce n'est qu'en souffrant qu'on devient un génie,
+Henri!&mdash;Le feu brûle, et consacre.</p>
+
+<p>»A côté de la foudre, est le chef-d'&oelig;uvre aux
+grandes passions, aux grandes douleurs!</p>
+
+<p>»Quant à nous, les petits, les viveurs, les fantasques,
+buvons, rions, chantons et faisons danser les fillettes,
+assis sur un tonneau, entre un clairon qui hurle, et
+la clarinette qui glapit.»</p>
+
+<p>Il prit un verre:&mdash;Honneur à Paganini, le miracle!&mdash;A
+la santé d'Hoffmann, le ménétrier!</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span></p>
+
+<h2>LES DUELLISTES</h2>
+
+<p class="p2">Nous cherchions la porte Maillot, au bois de Boulogne;
+je me battais contre Bernard, mon meilleur
+ami: il m'avait demandé la réparation d'une offense,
+et l'offense était si grande que je ne m'en souviens
+plus. Nous allions chacun à sa guise, et faisant craquer
+sous nos pas les feuilles tombantes de l'automne;
+Bernard marchait de l'autre côté du chemin, les mains
+derrière le dos. Bernard allait gravement; à toute
+force, il voulait me tuer: moi, j'allais sans trop de
+réflexions; sur ma foi, je ne voulais pas tuer Bernard,
+bien que ce fût moi qui l'avais offensé.</p>
+
+<p>Nos témoins, bonnes gens, nous suivaient à distance
+et fort tristes; ils nous aimaient tous deux, et pensaient
+avec effroi à l'instant fatal où l'un de nous serait
+couché par terre, une balle au ventre. Ils pensaient
+à nos vieux parents auxquels nous ne pensions
+guère, à nos belles soirées de l'automne qui allaient
+revenir; ils pensaient même au chagrin d'Augustine
+et d'Elisa. Nous allions donc, et vraiment la route est
+longue! J'ai toujours admiré ceux qui vont se battre
+en voiture, le moindre cahot leur jette un frisson. Au
+contraire, aller à pied, le sang circule... on s'amuse à
+contempler, pour la dernière fois peut-être, le grand
+<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+soleil, l'espace et le ciel! C'est un voyage d'agrément
+au bord de quelque cataracte qu'on espère bien franchir,
+c'est le passage du pont du Saint-Esprit.</p>
+
+<p>Arrivés à la porte Maillot, nous fîmes semblant de
+nous séparer.&mdash;Nous allons chercher un bon endroit,
+dit le capitaine Reynaud.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, un joli endroit, dit Bernard.</p>
+
+<p>Et nous voilà, nous enfonçant dans les allées, pendant
+que le bois est sillonné de toutes parts, chevaux
+anglais, calèches remplies de femmes, tilburys légers
+et favorables au tête-à-tête en public. La belle invention!
+Vous êtes seul à côté d'<i>elle</i>, serré près d'<i>elle</i>, on
+la voit, on la touche, on l'aime et, tremblante, son
+voile et ses cheveux vous frappent au visage. Le cheval
+même comprend ce bonheur et n'en va que plus vite.</p>
+
+<p>J'étais arrivé sur la lisière de l'allée <i>ombreuse</i> qui
+fait face à la Muette, et ne songeant plus à ce que
+j'étais venu faire au bois, je regardais au loin sous le
+feuillage, quand je vis passer... ô bonheur! Elle était
+seule dans sa berline, la Julietta. Je la devinai
+plutôt que je ne la vis; je la devinai à son écharpe,
+au museau noir de son petit chien, qui tenait sa tête
+à la portière, appuyé sur l'écharpe, et qui regardait
+l'automne passer.</p>
+
+<p>Vraiment, j'étais venu sans haine dans ce champ
+clos, je ne sentis plus que mon amour, et la voyant si
+près de moi, ma belle artiste.&mdash;Arrêtez, m'écriai-je!
+attendez-moi, Juliette, et je courais à sa suite... Bernard
+me retint de sa grande main, et de son air solennel:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas là qu'il faut aller, me dit-il, mais
+par là, me montrant le coin du bois.
+<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oh! lui dis-je, un instant de repos, Bernard, je
+te tuerai tout à l'heure, ou tu me tueras, peu m'importe;
+mais que je lui dise une dernière fois... ce que je
+lui disais chez elle hier, à Juliette! Elle a chanté <i>Don
+Juan</i>; tu la connais, tu as soupé avec elle chez moi, il
+y a quinze jours, tu l'as accompagnée au piano quand
+elle a chanté; tu lui as parlé en italien, en espagnol;
+tu lui as parlé tout bas, tant que tu as voulu; laisse-moi
+aller dire adieu à cette belle. En même temps le
+carrosse de Juliette revenait par un détour et s'arrêtait
+à mes pieds. Elle écarta de la main son petit chien,
+et mettant son joli museau à la portière:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour Bernard, bonjour Gabriel, me dit-elle,
+toujours amis, chers seigneurs, toujours inséparables;
+où donc allez-vous? En même temps, elle me tendait
+la main avec son charmant sourire de Napolitaine,
+tout bruni par le soleil. Comme elle me tendait sa
+main, Bernard la baisa.</p>
+
+<p>&mdash;Signorina, lui dit-il avec une familiarité qui me
+surprit fort, si vous voulez faire encore quelques
+tours dans le bois, nous avons, Gabriel et moi, quelque
+affaire à régler ici même, après quoi nous sommes
+à vous, et si vous voulez, ce soir nous chanterons ensemble
+le duo de <i>Matilda di Sabran</i>.</p>
+
+<p>Zerlina-Julietta, en bonne princesse, consentit à se
+promener encore un peu; elle me dit adieu en regardant
+Bernard, et en me donnant sa main. Pour le
+coup, je me souvins que j'étais venu pour me battre,
+et je dis à Bernard: Marchons!</p>
+
+<p>Nous fîmes un détour à gauche: en me retournant,
+je vis Bernard qui suivait de l'&oelig;il le lourd carrosse.
+Quelque chose était encore à la portière, qui regardait
+<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>
+Bernard; je ne sais pas si c'était l'épagneul ou
+Juliette qui regardait Bernard.</p>
+
+<p>Arrivés au milieu du sentier, tout était prêt, calme
+et silencieux. Les promeneurs français ont cela de
+bon, ils sont discrets; ils respectent un duel, à l'égal
+d'un rendez-vous d'amour; bien moins que nous, messieurs
+nos témoins étaient gens à ne pas reculer; les
+armes étaient chargées, les distances étaient arrêtées,
+chacun se mit en place, et nous levâmes nos pistolets
+en l'air...</p>
+
+<p>Bernard me dit de loin (nous étions à vingt-cinq
+pas):</p>
+
+<p>&mdash;Tire le premier! Je dis à Bernard:&mdash;Tirons
+en même temps! Le capitaine Reynaud donna le signal
+dans ses deux grosses mains... Un! deux! trois!
+j'attendais que Bernard fit feu. Un, deux, trois, rien!
+Bernard ne tira pas, moi non plus.&mdash;Tu es d'une insigne
+fausseté, me dit Bernard. Sans regarder Bernard,
+je dis au capitaine Reynaud.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, jamais je ne tirerai sur Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Bernard, à toi, Gabriel.</p>
+
+<p>Il tira... il fit un grand trou à mon chapeau: la
+balle fit le tour de la coiffe... et ma foi, il faut que je
+sois né coiffé.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas mort? me dit Bernard.&mdash;Non, lui
+dis-je.&mdash;Eh bien, tant mieux, embrassons-nous. En
+même temps il vint à moi, me tendant les bras, et
+m'embrassa à m'étouffer.</p>
+
+<p>Puis, voyant mon chapeau tout brûlé, et ce grand
+trou, à deux pouces du front:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien tiré, dit-il, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui dis-je, heureusement c'est mon vieux
+<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+chapeau que j'ai mis ce matin, et cela me fâche un
+peu moins que si c'était le neuf.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Bernard, prends mon chapeau qui
+est tout neuf, et donne-moi le tien, que je le garde en
+souvenir de notre éternelle amitié.</p>
+
+<p>Les témoins applaudirent beaucoup à la sublime
+résolution de Bernard. Moi qui sais que Bernard est
+plus pauvre que moi, j'étais honteux d'échanger mon
+vieux chapeau contre le sien, mais il me dit avec tant
+d'empressement:&mdash;«Donne-moi ton vieux chapeau!»
+que je lui donnai mon chapeau. Il le mit sur
+sa tête et saluant les témoins, il s'en alla tout droit
+devant lui aussi fier, et sa tête aussi droite que s'il
+eût gagné la bataille d'Austerlitz.</p>
+
+<p>Nous attendîmes Bernard un quart d'heure, à la lisière
+du bois, ne sachant ce qu'il était devenu. Au
+bout d'un quart d'heure, nous vîmes passer la voiture
+de Juliette, et dans le fond du carrosse, à côté d'elle
+était Bernard; sur les genoux de Bernard, le chien
+de la jeune artiste; et sur les genoux de la dame... ô
+ciel! que vois-je? le chapeau troué que m'avait pris
+Bernard. La voiture passa si rapidement que j'eus à
+peine le temps de saluer Juliette avec le chapeau neuf
+de Bernard.</p>
+
+<p>Nos témoins n'y comprenaient rien; mais j'étais
+très-heureux de comprendre la belle action de Bernard.
+Il parle de moi, me dis-je, il raconte à <i>ma</i> chère
+Juliette le danger que j'ai couru, et sur mon chapeau
+troué, il répand de douces larmes. Digne Bernard!
+J'étais si content de sa belle action, que j'avais regret
+qu'il ne m'eût pas frappé au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Nous reprîmes tous le chemin de la ville, en chantant
+<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+les louanges de Bernard. Nous étions d'une
+grande gaieté pour plusieurs raisons différentes: nos
+témoins n'avaient pas vu couler le sang, j'étais réconcilié
+avec Bernard, Bernard plaidait ma cause auprès
+de Juliette. Chemin faisant, nos témoins parlèrent de
+combats singuliers, de duels à mort, d'offenses lavées
+dans le sang. Ils racontèrent de longues histoires,
+dans lesquelles le pistolet, l'épée et le sabre, y compris
+le poignard, jouaient des rôles sanglants.</p>
+
+<p>&mdash;Tous ces duels que vous racontez là, dit le capitaine
+Gaudeffroi, sont des duels de terre ferme, et ne
+ressemblent en rien à un duel à mort, sur le vaisseau
+<i>la Belle Normande</i>, dont j'ai été le témoin, moi centième,
+quand j'étais aspirant de marine. Il y a de cela
+longtemps: le duel eut lieu entre le capitaine de vaisseau
+et un officier anglais. Le capitaine, qui était peu
+fort sur la discipline, lui avait promis satisfaction en
+tel endroit de l'Océan, et l'autre attendait depuis un
+mois... Mais l'histoire est longue à raconter, dit Gaudeffroi,
+et si vous ne voulez pas vous asseoir sous le
+bouchon poudreux de l'estaminet des <i>Deux Amis</i>, jamais
+je n'aurai la force de vous la raconter jusqu'au
+bout.</p>
+
+<p>Nous nous assîmes sous le bouchon des <i>Deux Amis</i>,
+à l'ombre grêle et mince d'un jeune peuplier, qui dépassait
+déjà la maison de toute la tête, et le capitaine
+Gaudeffroi nous raconta, à peu près en ces termes,
+mais plus longuement, l'histoire du duel en pleine
+mer:</p>
+
+<p>«Ils avaient passé la nuit dans le même hamac: le
+même roulis les avait bercés dans leur lit comme une
+mère attentive à son jeune enfant pour l'endormir. A
+<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
+voir ces deux hommes ainsi rapprochés et réunis, pas
+un n'eût pu dire que le lendemain l'un d'eux devait
+mourir de la main de l'autre, et telle était pourtant
+leur destinée; à peine le vent frais du matin et le cri
+des gardes qui se relevaient leur eût annoncé l'aurore,
+ils se précipitèrent tous les deux, se préparant à s'égorger
+avec toute la dignité d'honnêtes gens.</p>
+
+<p>»L'un de ces hommes n'était rien moins que le capitaine
+en pleine force, en pleine vie; on voyait aux regards
+de cet homme que son ennemi était mort. Du
+reste, le sourire était encore sur ses lèvres; son coup
+d'&oelig;il parcourait dans leurs moindres détails les
+moindres parties de son navire; il alla, comme à son
+habitude, étudier la boussole, interroger le pilote; au
+gaillard d'arrière, au conseil! Il n'y eut pas un matelot
+qu'il ne passât en revue, et pas une voile qu'il ne
+fît mettre en ordre; enfin c'était le même homme
+actif, prévoyant, impérieux, réfléchi: avant une heure,
+il allait jouer à pile ou face? ou la vie ou la mort?</p>
+
+<p>»Son adversaire était un simple <i>gentleman</i>; son habit
+marron, sa cravate élégante annonçait un jeune
+homme anglais ou parisien, plus habitué à nos fêtes
+de chaque jour, qu'au spectacle imposant d'un vaisseau
+roulant dans la mer. Ce jeune homme avait l'air
+soucieux, mais l'ennui seul faisait son souci; assis
+sur le pont, il étudiait d'un regard, qui pouvait être
+le dernier, ce ciel brumeux entrecoupé de nuages,
+ces flots d'un blanc verdâtre dont le soleil paraît sortir,
+ce mouvement actif et silencieux d'une armée de
+matelots; renfermés dans les flancs d'un navire, ils
+n'ont plus d'instinct que pour obéir à la voix d'un seul
+homme. Ainsi, des deux parts, le combat était arrêté.
+<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span></p>
+
+<p>»Quand le capitaine eut donné ses derniers ordres,
+il vint sur le pont retrouver son adversaire; à son
+premier signe, le jeune homme se leva, et, quoiqu'il
+fût de moindre stature que son ennemi, il n'était pas
+difficile de voir qu'il avait du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>»Justement un calme plat venait d'arrêter le navire,
+les premiers rayons du soleil naissant avaient enchaîné
+tous les vents; la voile s'était repliée contre le mât;
+tout le navire assistait à ces jeux sanglants: on voyait
+arrêtés sur le pont les plus vieux marins, véritables
+enfants de la mer; derrière eux s'étaient rangés les
+jeunes aspirants, l'état-major était à côté de son capitaine,
+une façon de témoin dans cette circonstance
+solennelle, et, si vous aviez levé la tête, vous eussiez
+aperçu, grimpés sur les cordages, les jeunes mousses
+effarés du spectacle imposant qu'ils avaient sous les
+yeux.</p>
+
+<p>»Cependant le jeune homme était seul de son côté;
+pas un v&oelig;u pour lui, pas même un moment de doute
+sur ce qui allait arriver de sa personne, tant le navire
+était persuadé que c'était un acte de folie de se battre
+sur un vaisseau de l'Etat, contre son capitaine... un
+pousse-caillou, pardieu!</p>
+
+<p>»Aussi bien, quand les épées furent tirées, le jeune
+homme comprit qu'il n'était pas sur la terme ferme:
+le roulis du vaisseau faisait trembler sa main, et c'était
+un homme mort, si le capitaine, comprenant ce désavantage,
+n'eût jeté son épée à la mer, en demandant
+ses pistolets. Quand on eut décidé à qui tirerait le
+premier? un coup se fit entendre, faible et perdu dans
+le bruit des flots, à la marée montante. Cependant, sous
+ce faible coup, le capitaine venait de tomber; il était
+<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+mort comme s'il eût accompli un acte ordinaire de la
+vie, en gourmandant un de ses gens dont l'habit était
+troué.</p>
+
+<p>»Quant à son meurtrier, que devint le meurtrier?
+Au moins, quand vous vous trouvez sous les ombrages
+riants du bois de Boulogne, au milieu des broussailles
+de la barrière d'Enfer, une fois que votre ennemi est
+tombé et que votre honneur est vengé, on vous entraîne
+loin du champ de carnage, et vous laissez aux
+parrains de la victime le soin de relever son cadavre...
+à bord d'un vaisseau, quand tout est mer ou ciel autour
+de vous, vous avez sous les yeux votre victime
+agonisante, et quand il ne reste sur cette tête
+vaillante que la douleur d'une vengeance trompée, il
+faut assister aux funérailles du marin, il faut tenir un
+morceau de la voile qui lui sert de linceul, il faut
+prêter main-forte pour jeter dans la mer ce maître,
+<i>après Dieu</i>, de son navire qui commandait aux vents
+et à la mer.</p>
+
+<p>»Quelles angoisses pour ce malheureux jeune homme
+quand il vit les flots s'entr'ouvrir au cadavre encore
+chaud qu'on leur jetait, quand il entendit le canon et
+les cris de l'équipage qui faisait au mort ses derniers
+adieux, quand il vit le vaisseau reprendre sa course à
+travers les ondes, et qu'il se retrouva seul au milieu
+d'un épouvantable silence et de ce deuil général!»</p>
+
+<p>Ainsi parla le capitaine Gaudeffroi: son récit parut
+faire une vive impression sur tous les témoins de
+notre misérable duel en terre ferme et moi seul, je
+trouvai que le digne capitaine parlait beaucoup; j'étais
+tout entier à Bernard, tout entier à Juliette.</p>
+
+<p>A la fin, la nuit tomba; chacun s'en fut de son côté,
+<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>
+moi je courus dans tout Paris chercher Juliette et
+Bernard: aux Bouffes, chez Julie, chez Cyprien, partout.&mdash;Elle
+et lui on ne les avait vus nulle part. A la
+fin, je rentrai chez moi et m'endormis jusqu'au lendemain.</p>
+
+<p>Le lendemain, arriva Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc étais-tu? lui dis-je, on t'a cherché hier
+tout le soir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit-il, j'étais à <i>Mithridate</i>, au Théâtre-Français,
+avec Juliette.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-elle dit de ton chapeau percé, Bernard?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a dit que tu étais un grand drôle d'avoir
+tiré si juste sur ton ami, dit Bernard, et ma foi! elle
+ne veut plus te revoir, elle a peur d'un <i>buveur de sang</i>,
+tel que toi.</p>
+
+<p>En effet, depuis cette <i>horrible</i> rencontre, elle
+ne voulut plus me voir; elle oublia que c'était moi,
+qui lui avais présenté Bernard, elle ne voulut plus
+que Bernard: elle garda <i>son</i> chapeau troué comme
+trophée, et pendant plus d'un mois elle vous le
+suspendit au chevet de son lit. Et voilà comme, à ce
+malheureux duel, je gagnai un chapeau neuf, et
+Bernard les bonnes grâces de la dame que j'aimais.</p>
+
+<p>Il est vrai que j'eus par-dessus le marché, l'histoire
+du capitaine Gaudeffroi.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p>
+
+<h2>VENDUE EN DÉTAIL.</h2>
+
+<p class="p2">Mon histoire est touchante, il n'y a pas de sacrifice
+qui soit comparable à celui que je raconte. Une enfant
+est, tout ensemble, et la victime et le grand prêtre
+de cette abominable tragédie. Ah! la triste héroïne,
+et sa vertu l'a perdue. En raison, elle appelait l'honneur
+à son aide, elle est dans la fange aujourd'hui;
+si elle eût commencé par le vice, elle serait dans la
+soie et dans l'or: voilà notre justice!</p>
+
+<p>Hélas! il y a tant de misère! il est si difficile de
+vivre, même pour les femmes, qui vivent de si peu!
+Les hommes n'ayant pas à vivre en hommes, vivent
+du travail des femmes. Ils se font couturières et brodeuses;
+ils portent la demi-aune, en guise de mousquet;
+plus d'un s'est fait marchande à la toilette et
+vend des fleurs. Que voulez-vous que devienne une
+malheureuse en cette ruche, où les rangs sont pressés
+comme un essaim d'abeilles?&mdash;La place au plus fort,
+au plus adroit, au plus vif client! La force est tout;
+la ruse après la force. Ainsi, le grand sexe écrase
+le petit sexe. Que de pauvres êtres meurent de
+faim, ou qui se déshonorent dans un coin! Trop
+heureuses si le déshonneur même ne leur manque
+pas!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+Ceci va vous paraître étrange... et ceci n'est pas un
+paradoxe. Il faut lever encore ce coin du voile. Aujourd'hui
+plus que jamais, les hommes vont sur les brisées
+des prostituées; ils ont des marchés où ils vendent à
+un prix certain leur conscience; ils vendent leur
+plume et leur parole; ils ont des prix pour leur
+soumission, pour leur respect. Ils font des rois, on les
+paie; ils défont les rois, on les paie; ils meurent, on
+les paie. Les hommes se vendent, sous toutes les formes,
+sous toutes les apparences du bien et du mal..
+La vénalité les couvre et les protége de son bras puissant.
+Les révolutions leur profitent. La révolution
+met à flot la barque échouée; elle bâtit sur les places
+vides, elle renverse les palais déserts, elle dresse une
+stalle au héros de ce matin, des temples aux dieux
+nouveaux, des trônes aux rois de la veille; elle fait tout
+pour les hommes et rien pour les femmes. 1830 vient
+d'ôter à ces déshéritées de l'amour et du hasard leur
+dernier morceau de pain, aux femmes leur dernière
+ressource.</p>
+
+<p>Le monde des courtisanes est au rabais; il se déteint,
+il passe, il s'agenouille, il tend la main. Soyez
+belle et jeune, qu'importe? le vieillard vous regarde
+à peine; le jeune homme est un ambitieux qu'un doux
+regard ne saurait arrêter; l'artiste est pauvre, et c'en
+est fait de lui jusqu'à nouvel ordre.</p>
+
+<p>Autrefois l'on disait: <i>Jeunesse de prince source des
+grandes fortunes</i>! Allez donc Phryné, ou Laïs, chanter
+cette gamme à nos seigneurs de la Chambre des
+députés.</p>
+
+<p>La pauvre enfant (j'en reviens à mon histoire), la
+misère la tenait au corps. La misère horrible et froide,
+<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
+la suivait pas à pas. La misère froissait sa robe fanée,
+elle déchirait son mouchoir troué, elle remplissait
+son soulier, de neige. C'était la misère qui faisait son
+lit avec quatre brins de paille, qui chauffait son poêle
+avec une once de charbon; la misère dressait sa table
+sur son pouce rougi par le froid! Elle marchait donc
+suivie et précédée, enveloppée <i>in extremis</i> par ce
+triste compagnon, la misère!</p>
+
+<p>Ce n'est pas un camarade comme un autre. Ni c&oelig;ur,
+âme et sourire; larmes, pitié, sympathie, espérance,
+tout lui manque. Un autre compagnon, quel qu'il
+soit, même au bagne, s'attache à son compagnon, et
+partage avec ce malheureux, son <i>copin</i>, son eau fétide
+et son pain noir. La misère inintelligente, avide,
+hébétée avait pris en amitié cette enfant de seize ans.
+Elle tenait son âme et son corps. Elle était sa volonté
+suprême; elle pesait de tout son poids sur cette frêle
+épaule, et quand la fillette passait dans la rue, elle
+sentait peser sur ses épaules... la misère! Un jour
+qu'elles étaient de compagnie, la fillette s'en vint
+frapper à la porte d'une horrible vieille. La vieille
+femme, horreur des grandes villes, est la servante des
+passions humaines. Ces êtres-là ont déshonoré les
+cheveux blancs; elles ont des rides hideuses, des
+grandes mains desséchées dont le toucher est une
+souillure. La vieille avait partagé le sort des jeunes;
+elle était la veuve du vice, à son tour. Cependant elle
+avait encore un fauteuil pour s'asseoir, un pot de
+terre où se chauffer, un gros matou pour aimer quelque
+chose! Du reste, elle était triste; elle était là, tête
+basse, et son chat favori se tenait coi.</p>
+
+<p>Mon héroïne, amenée en ce lieu funeste par la misère,
+<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+attendit que la vieille, accroupie à ce feu de
+veuve, à la fin l'interrogeât. En grand silence, elle
+attendit l'oracle de sa destinée, et d'un doigt timide
+elle lui montrait son compagnon, le dénûment!</p>
+
+<p>Pour peu qu'on ait des yeux, on le voit à droite, à
+gauche, aigu, fluet, qui circule comme un vent de bise
+autour du pauvre! Ah! le hideux fantôme! ils se
+connaissaient de longue main, lui et la vieille, ils
+avaient fait leurs farces ensemble, et voilà pourquoi la
+vieille était dure au malheur d'autrui.</p>
+
+<p>C'était une de ces âmes coriaces, qui ont passé à
+travers toutes les rugosités de la vie. Ame de boue,
+tannée, raclée, pelée, toute plissée, toute ridée, une
+fange, un chaos.</p>
+
+<p>La vieille, à l'aspect de cette beauté réduite à l'implorer,
+resta écrasée un instant dans sa contemplation
+au fond de sa vilaine âme; elle releva lentement
+ses yeux inégaux, et voyant ce frais visage amaigri
+par la faim, voyant ces mains qui pouvaient devenir
+si blanches, et cet &oelig;il bleu aux longs cils, la vieille
+poussa du fond de son atroce poitrine un horrible
+soupir. Que ce cher visage aux doux reflets lui
+rappelait des temps plus heureux! Comme autrefois,
+elle se serait plu à parer ce beau corps tout courbé
+sous le haillon, à rehausser par la blanche dentelle
+cette tête enfantine, à protéger d'un fin tissu ces épaules
+si fraîches, à couvrir d'un gant glacé ces mains glacées,
+à renfermer dans le soulier de Cendrillon ce pied
+d'enfant, brisé par cette épaisse chaussure! O Vénus!
+quel chef-d'&oelig;uvre elle eût fait de cette pauvre fille,
+l'infâme vieille! Un aussi grand miracle, que le miracle
+de Pygmalion! Et, quand il eût été fait, ce chef-d'&oelig;uvre,
+<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
+et bien posé sur sa base élégante, bien réchauffé
+par le soleil, éclatant de lumière et de bien-être,
+alors le Phidias en jupon sale eût appelé autour
+de sa statue éclatante de tous les feux du jour, les
+connaisseurs de la ville et de la cour; Pygmalion eût
+mis à l'encan son chef-d'&oelig;uvre, il eût prostitué sa
+Galathée à quelque fermier général!... C'étaient là
+les passe-temps de la vieille, en ses beaux jours.</p>
+
+<p>A l'aspect de la jeune fille abandonnée à sa merci,
+cet affreux visage eut un moment d'intelligence. Elle
+regarda en connaisseuse le bloc informe et charmant.
+Elle était comme l'<i>artiste</i> du bon La Fontaine devant le
+marbre de Carrare: <i>Sera-t-il dieu, table ou cuvette?...
+Il sera dieu!</i> disait l'artiste, en son premier instant
+d'enthousiasme... Il sera dieu! Prends garde, ami,
+ton dieu resterait sans autels! Au sortir de sa muette
+contemplation, la vieille hocha la tête: elle venait de
+perdre son dieu!&mdash;Ma fille, dit-elle à la pauvre enfant,
+je ne puis rien pour vous... Tu viens trop tard.
+Je meurs de faim, moi qui vous parle. Il n'y a plus de
+chalands dans ma boutique; la nuit on ne frappe plus
+à ma porte, et le jour c'est en vain que ma porte est
+entr'ouverte. Elle caressait le gros chat, qui faisait
+le gros dos.</p>
+
+<p>Alors l'enfant, qui s'était tenue debout et droite,
+comme une jeune personne qui comprend qu'on la
+regarde, voyant qu'elle n'avait rien à espérer, s'assit
+nonchalamment par terre, au foyer de la vieille. Et
+celle-ci la regardait d'un regard de regret et de pitié,
+passant ses doigts noueux dans cette belle chevelure
+blonde! Elle <i>jouait</i>, immonde, avec l'ornement le plus
+rare! elle tripotait ces cheveux de Bérénice. Ils étaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
+souples, soyeux, épais, purs de toute essence corruptrice;
+c'étaient les beaux cheveux d'une fille oisive,
+qui se pare, orgueilleuse de la seule parure qui lui
+reste. Les boucles épaisses ruisselaient autour de ce
+cou frêle et blanc; elles tombaient en flocons sur ce
+front poli. La vieille agitait de sa main fétide cette masse
+transparente, et le vent agité par ces beaux cheveux
+fit jaillir les cendres de la chaufferette sur la longue
+chevelure cendrée...&mdash;Autrefois, disait la vieille, on
+eût pris aux filets que voici deux princes du sang,
+trois maréchaux de France, un évêque, un fermier
+général... Pour une mèche de ces cheveux, M. Dorat
+eût fait un poëme... Ah! que les temps sont changés!</p>
+
+<p>Une idée alors vint à la vieille:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu vendre ta chevelure? dit-elle à l'enfant.</p>
+
+<p>Accroupie qu'elle était sur le pot de terre, le cerveau
+fasciné par la faim et par la vapeur du charbon...
+l'enfant n'entendit rien d'abord: ce mot: <i>vendre ses
+cheveux</i>, lui parut un rêve; un de ces rêves de la faim
+et du froid qui font le sommeil du pauvre. Le rêve
+emplit le cerveau des plus chaudes vapeurs... le
+matin venu, on le regrette: la faim en rêve, et le froid
+en rêve: quelle joie! à côté de la réalité!</p>
+
+<p>La vieille, avec le sang-froid d'un commis de boutique,
+prenant les beaux cheveux à leur racine, se mit
+à comparer leur longueur à la longueur de son bras.
+L'épaisse chevelure, accouplée à ces vieilles cordes
+tendues sous une peau jaunâtre, en prit un reflet plus
+doux: la vieille elle-même, frappée à son insu par ce
+contraste, resta le bras tendu, regardant tour à tour
+ce bras mort, et ces cheveux pleins de vie et de soleil,
+<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
+triple rayon! En même temps une mèche grise et
+filandreuse sortant du bonnet crasseux de la vieille,
+on eût dit que cet horrible crin mettait le nez à la
+fenêtre, et regardait, envieux, la belle chevelure de
+l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds-moi, vendons tes cheveux? dit la vieille.
+Ils sont longs d'une bonne aune, et je te rapporterai
+quinze francs,&mdash;que nous mangerons.</p>
+
+<p>La jeune fille, jetant les cheveux de côté et d'autre,
+et les relevant sur son front avec sa main amaigrie,
+ouvrit ses yeux humides et se prit à sourire... Oui,
+dit-elle... et, sur l'autel de la faim, elle faisait le sacrifice
+de ses cheveux.</p>
+
+<p>La vieille alors se baissa jusqu'au panier où dormait
+le matou. Elle dérangea le matou doucement,
+et fourragea dans ce hideux réceptacle de gueuseries,
+et de guenilles: vieilles écharpes, jadis roses, à
+présent tachées, dont la vieille se faisait des foulards
+pour sa tête, collerettes déplissées et trouées dont elle
+se fabriquait des mouchoirs de poche; vieux bas
+chinés, le mollet était en soie, et le pied était en
+laine; vieux bas à jour, le mollet était en laine et le
+pied était en soie. Elle s'accommodait de ces protervies...
+tant qu'il y a de la tige, il y a du talon!</p>
+
+<p>D'une main violente, elle jetait ces loques hors de
+leur capharnaüm. Tout volait dans l'appartement, les
+vieux n&oelig;uds de ruban, le casaquin de basin, les garnitures
+effeuillées, les taches, les trous, les broderies
+filandreuses: l'horrible pêle-mêle d'un luxe avachi se
+trouvait dans cette corbeille; au fond de la corbeille
+une vieille paire de ciseaux à moucher la chandelle...
+Or, c'était cette paire de ciseaux que cherchait la vieille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
+Quand elle eut retrouvé ses ciseaux, vieil instrument
+à faire ses vieux ongles, elle reprit dans sa
+main les cheveux de l'enfant, tout à la racine, à effleurer
+la peau, elle se mit à couper ou plutôt à scier
+cette vaste et flottante nappe aux reflets divins qu'une
+reine eût enviée. O malheur! la vieille sciait, les ciseaux
+gémissaient, la pauvre enfant accroupie se laissait
+faire! Pope a fait un long poëme avec <i>la boucle de
+cheveux enlevés</i>; M. Marmontel a traduit le poëme de
+M. Pope; qui donc parmi nos poëtes écrira quelque
+élégie en l'honneur de cette chevelure sous la main de
+l'infâme vieille! Peuple ignoble que nous sommes!...
+Après trois quarts d'heure de cet horrible travail, le
+sacrifice fut consommée.</p>
+
+<p>Quand tout fut fini, la belle dépouille fut enfermée
+dans un vieux journal de théâtre, autre débris de l'opulence
+d'autrefois. La pauvre enfant tendit la main;
+elle reçut quatorze francs au lieu de quinze. Elle
+partit. Mais le froid était vif; le froid tombait d'aplomb
+sur ce front dépouillé de sa douce parure. O crime
+étrange! invention de l'enfer! tout à l'heure un simple
+bonnet suffisait à défendre, à protéger cette tête charmante...
+Hélas! plus de couronne et plus d'ornement,
+plus de boucles flottantes, plus rien. Il fallut que sur
+les quatorze francs, elle en prit quatre pour s'acheter
+de quoi couvrir son crâne dépouillé! Jamais froid
+plus intense et plus pénétrant. Ah! mes cheveux!
+mes cheveux! ma parure et mon orgueil!</p>
+
+<p>Son argent dura vingt jours, vingt mortels jours.
+Elle avait perdu sa joie et son orgueil, quand, devant
+un fragment de glace brisée, elle regardait ses blonds
+cheveux lui sourire et l'entourer d'une auréole; quand
+<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
+elle se consolait de n'avoir pas de chapeau en songeant
+à sa chevelure. Eh! chaque soir, elle retrouvait encore
+un moment de bonheur. Tout cela était perdu!</p>
+
+<p>Puis revint la faim pressante. Revint, plus rapide et
+silencieuse, la misère! Il fallut retourner chez la
+vieille en tenant son front dans ses deux mains, son
+pauvre front si nu et si dépouillé!</p>
+
+<p>La vieille était assise, elle ravaudait; en ravaudant,
+elle murmurait une chanson bachique; elle avait
+soif; ce fut à peine si elle regarda l'enfant quand elle
+entra.</p>
+
+<p>La vieille lui dit brusquement:&mdash;Tout ce que je
+puis faire, aujourd'hui, c'est de t'acheter cette dent qui
+est là, et qui ne te sert à rien pour ce que tu manges.
+En même temps, elle appuya son doigt funeste sur
+une dent blanche et perlée qui valait un royaume, à la
+place où elle était.</p>
+
+<p>La dent qu'elle touchait, la vieille, c'est la première
+dent qui se montre au sourire, la première dent qui
+brille à travers la lèvre éclatante, la dent qui s'appuie
+au front de l'amant, la dent qui donne un accent à ce
+grand mot: <i>Je t'aime!</i> Elle est l'ornement, elle est la
+grâce, elle est la jeunesse, elle est le sourire, elle est
+la santé!</p>
+
+<p>La vieille en revendant les cheveux de la pauvre
+fille avait trouvé le placement de ce trésor.</p>
+
+<p>&mdash;Oui dà, ma fille! Et vous me remercierez de la
+préférence! Une dent de plus ou de moins, la belle
+affaire!</p>
+
+<p>Il y en avait tant à vendre, et de plus belles!
+n'avait-elle pas déjà payé ses cheveux bien cher?
+L'enfant trop pauvre pour songer à être belle, hélas!
+<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
+l'enfant dit oui. Du même pas, la vieille la mena chez
+un dentiste.</p>
+
+<p>Dans la chaîne des êtres médicaux, le dentiste est
+comme le peintre et le sculpteur, un artiste de luxe.
+Il faut qu'on soit heureux et riche pour acheter un
+tableau, ou pour payer le dentiste. Depuis la révolution
+de juillet, le dentiste et le marchand de couleurs
+ont éprouvé bien des désastres. Aussi le dentiste de
+la vieille, en voyant une pratique, se mit tout bas à
+remercier le ciel: il prépare à la hâte ses instruments
+il étale hardiment sa trousse. Il visita la bouche de la
+jeune fille, mais, la trouvant si saine et si fraîche
+(toutes ses dents étaient alignées comme des perles,
+elles étaient de ce ton chaud et mat qui annonce la
+durée)! il devint pâle; assurément la jeune fille s'était
+trompée: il ne voyait aucun prétexte à instrumenter
+dans cette bouche incomparable... C'était encore une
+journée perdue pour lui!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas une seule dent à déranger, dit-il
+à la vieille en remettant son instrument dans son
+étui.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, dit la vieille, arracher cette dent-là, j'en
+ai besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oserai jamais, dit le dentiste.</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons chez un autre, dit la vieille.</p>
+
+<p>Il réfléchit qu'il était pauvre, et que les temps
+étaient bien durs!</p>
+
+<p>&mdash;Si j'arrachais une des dents de la mâchoire inférieure,
+dit-il tout bas à la vieille, cela reviendrait
+au même, et cela ne se verrait pas.</p>
+
+<p>Alors il procéda à l'opération.</p>
+
+<p>Ce fut long. La dent tenait dans ses plus profondes
+<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
+racines. Le dentiste était peu sûr de sa main qu'arrêtait
+le remords. L'enfant souffrit une horrible torture,
+enfin la dent céda, elle vint au bout de l'instrument
+avec un très-petit morceau de la gencive (c'était un
+habile dentiste). L'enfant se trouva mal. On lui fit
+boire un peu d'eau, on lui fit rincer sa bouche. La
+vieille lui donna dix-huit francs; puis à ces dix-huit
+francs, elle en ajouta deux autres. Elle venait de réfléchir
+que les dents ne repoussent pas comme les cheveux.
+La vieille était juste à sa manière. Où se niche la
+conscience?</p>
+
+<p>La pauvre enfant rentra dans son grenier, avec vingt
+francs de plus et sa dent de moins.</p>
+
+<p>Quand elle se revit dans la glace, et qu'elle vit sa
+bouche ainsi agrandie, un gouffre ouvert entre ses
+deux lèvres, quand elle entendit l'air de ses poumons
+siffler, quand elle vit la grimace hideuse remplacer le
+sourire, quand elle comprit que son hôtelier qu'elle
+payait, lui parlait avec moins de compassion, quand
+elle entendit dans son âme retentir ce mot funeste:&mdash;Ah!
+laide! tu es laide! elle se sentit plus pauvre
+et plus nue que jamais; elle sanglotait, ses yeux
+n'avaient pas de larmes. Dans l'excès de sa douleur,
+elle portait ses mains à sa tête; ô douleur! trouvant
+son crâne dépouillé, ses deux mains reculaient
+épouvantées comme si elles eussent touché un fer
+chaud.</p>
+
+<p>Elle vécut encore vingt jours de cet argent impie,
+ah! vingt jours bien tristes et bien sombres, vingt
+jours sans que personne lui accordât un regard, une
+bonne parole. Elle avait perdu les seuls protecteurs
+que lui eût donnés la nature, son sourire et ses beaux
+<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
+cheveux; elle avait vendu les deux amis de sa jeunesse,
+ornements peu coûteux et charmants, que rien
+ne pouvait remplacer; elle avait porté ses mains sur
+elle-même, ah! plus à plaindre et plus malheureuse
+mille fois, par ce suicide en détail, que toutes les
+jeunes filles qui meurent en bloc et tout entières
+victimes d'un amour malheureux.</p>
+
+<p>Et puis la fatale camarade qui ne s'était éloignée
+que de l'épaisseur d'un cheveu et de la largeur
+d'une dent, la misère revenait sur ses pas; et revenue
+elle déployait ses grandes ailes de chauve-souris autour
+de la malheureuse; allons! maintenant, comment
+vivre? Et de quoi? La misère en riait dans sa barbe,
+elle était curieuse de savoir ce que cette fillette allait
+devenir?</p>
+
+<p>A la fin, chassée de son grenier, et n'emportant
+que le fragment de son miroir, comme on emporte
+un remords, la pauvre fille allait dans la rue, elle revint
+chez la vieille, qui mangeait sa soupe dans une
+porcelaine ébréchée, un potage odorant, tout garni
+de légumes et de morceaux de viande égarés dans la
+marmite. La pauvre enfant, voyant la vieille manger,
+se souvint qu'elle avait faim; mais la vieille n'y songeait
+pas, elle jetait la viande et le pain dans sa
+gueule horrible! Ah! que c'est bon! disait-elle au
+chat; elle laissa le fond de l'écuelle, et le chat se fit
+prier longtemps pour toucher au potage, la pauvre
+fille ne se serait pas tant fait prier.</p>
+
+<p>Quand elle eut essuyé son menton avec son bras,
+son bras avec sa main, sa main à la poche de son jupon,
+la vieille dit à l'enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai trouvé encore quelque chose, mon enfant:
+<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>
+puisque tu as du courage, viens avec moi; je
+vais te mener chez un jeune homme qui te payera
+bien, viens! et surtout ne tremble pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, dit la jeune fille, je veux bien vous
+suivre, mais j'ai faim; donnez-moi un morceau du
+pain que je vois là, et je le mangerai en chemin. Disant
+cela, elle se jetait avidement sur le pain, mais la
+vieille arrêta sa main.&mdash;Cela te ferait mal, mon enfant,
+il est très-heureux, pour ce que nous allons faire,
+que tu sois encore à jeun.</p>
+
+<p>Excellente femme! va!</p>
+
+<p>Elles sortirent.</p>
+
+<p>La vieille, qui ne voulait pas être compromise, dit
+à la jeune fille de marcher à distance. La vieille avait
+des souliers neufs, achetés avec les cheveux de l'enfant;
+l'enfant était en pantoufles trouées: la vieille
+avait un châle sur les épaules, acheté avec la dent de
+l'enfant; l'enfant grelottait sous ses haillons! Toujours
+la dupe et la coquine, toujours la victime et le tyran.</p>
+
+<p>Elles arrivèrent à une maison de belle apparence;
+elles traversèrent une grande cour, montèrent un petit
+escalier à gauche: arrivée au second étage, la
+vieille sonna, un laquais vint ouvrir, les deux femmes
+furent introduites dans la maison.</p>
+
+<p>L'appartement était de bonne apparence. En un
+coin de l'appartement, un grand jeune homme, une
+lancette à la main, s'appliquait à saigner méthodiquement
+une feuille de chou; il choisissait de préférence
+les veines les plus fugitives de l'innocent légume, et
+quand il était parvenu à faire sortir un peu de sang,
+c'est-à-dire un peu du suc blanchâtre de la feuille, il
+poussait un cri de joie. O Dupuytren, salut! se disait-il.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>
+La vieille, attirant la pauvre fille près de lui.&mdash;Monsieur
+le docteur, dit-elle au jeune homme, voici la
+veine que vous m'aviez demandée. Voyez cela! il y en
+a à choisir, j'espère! Comme toutes ces veines se
+croisent sous cette peau argentée, et que ça va donc
+vous décarêmer de vos feuilles de chou.</p>
+
+<p><i>Le docteur</i> Henri, esculape de vingt ans, médecin
+depuis quinze jours, anatomiste de la veille, prit ce
+bras d'enfant avec un petit sourire de suffisance, et le
+regarda... <i>anatomiquement</i>.</p>
+
+<p>Il regarda, non pas la pauvre fille pâle et si belle
+encore, non pas ce jeune sein qui battait si fort, non
+pas ce regard bleu de ciel qui tombait sur lui en suppliant,
+non pas même cette main tiède qu'il tenait
+dans sa main; de tout ce beau corps, il ne regardait
+qu'une veine! Une seule veine! et sans mot dire, impassible
+comme le médecin qui guérit, sur la veine
+de la pauvre fille qu'elle lui vendait sans savoir son
+prix, il fit son apprentissage de saigneur d'hommes,
+lui qui n'avait été que saigneur de choux.</p>
+
+<p>Voilà donc où la science conduit ces Dupuytren en
+herbe. Ils n'ont plus de pitié, plus d'amour. Montrez-leur
+une femme, il faut qu'elle appartienne à la cour
+d'assises, pour que l'étudiant en droit s'en occupe; il
+faut qu'elle ait une veine à ouvrir, pour que l'étudiant
+en médecine la regarde. Et si vous vous étiez trompé
+de veine, Henri le docteur? Mais le docteur était sûr
+de son fait; il avait déjà saigné tant de feuilles de
+choux.</p>
+
+<p>Je ne vous dirai pas ce qu'il donna à la pauvre fille
+pour sa veine, cela ferait peur à dire: un barbier du
+vieux siècle aurait eu honte de prendre si peu pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>
+une saignée. Il est vrai encore qu'il vint peu de sang
+de la veine ouverte... Elle en avait si peu!</p>
+
+<p>Henri, tout joyeux de sa première saignée, congédia
+les deux femmes, laissant précieusement le sang sur
+la lancette, afin de dire à ses s&oelig;urs:&mdash;Voyez comme
+je saigne... Ah! fi des feuilles de choux.</p>
+
+<p>La vieille mena la jeune au cabaret; elle lui disait
+en chemin:&mdash;Tu vois bien à présent, ma fille, que
+j'ai eu raison de t'empêcher de manger, rien ne fait
+mal comme une saignée pendant la digestion; mais à
+présent, viens boire avec moi. Elles allèrent boire, et
+si l'on eût dit à la vieille:&mdash;C'est du sang que tu
+bois, elle eût répondu:&mdash;Non, c'est du vin.</p>
+
+<p>J'avais dessein, en commençant cette histoire, de
+vous raconter longuement les ventes partielles de
+cette pauvre fille, mais j'ai perdu tout courage, et
+d'ailleurs j'aurais honte pour nous tous. Sachez seulement
+cela, vous autres, elle a tout vendu de son
+corps, tout, excepté ce que les femmes vendaient autrefois,
+sa vertu... Il ne s'était trouvé personne pour
+l'acheter. L'innocence aujourd'hui n'est plus bonne
+à rien, le vice n'en veut plus. Notre pauvre fille, après
+avoir vendu sa veine à un étudiant, a vendu sa tête à
+un peintre; elle a posé dans une scène de pestiférés
+tant elle était pâle; puis on lui a mis du rouge, elle est
+devenue une camargo.</p>
+
+<p>Et que n'a-t-elle pas vendu au plus bas prix possible?
+Elle a vendu sa gorge au mouleur, le plâtre appliqué
+a enlevé à jamais le duvet de la pêche. Elle a
+vendu son épaule et son pied à un statuaire, et les
+bosses de son crâne à un crânologue, et les heures de
+son sommeil à un faiseur de somnambulisme; elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>
+a vendu ses rêves à une cuisinière qui jouait à la
+loterie.</p>
+
+<p>Un jour que l'on cherchait pour une féerie une
+fée (il s'agissait d'enrichir un théâtre du boulevard),
+la malheureuse accepta l'emploi d'une sylphide. Elle
+passait tour à tour du ciel à l'enfer, elle traversait l'espace
+et la flamme. Hélas! elle se brûla dans <i>l'Enfer</i>,
+elle tomba toute en flammes des hauteurs du <i>Paradis</i>.
+On la traîna mourante à l'hôpital. Elle mourut dans
+une horrible agonie... elle mourut pure et chaste,
+comme un enfant, laissant pour rien, aux rapins de
+l'amphithéâtre, les restes malheureux de ce beau
+corps de seize ans qu'elle avait vendu en détail!</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span></p>
+
+<h2>ROSETTE</h2>
+
+<p class="p2">J'aime assez les romans, ils allégent la vie heureuse!
+Ils sont le rêve éveillé;&mdash;mais parlez-moi des petites
+histoires d'autrefois, des romans de quelques pages,
+et non pas de ces inventions sans paix ni trêve, qui
+exigent un mois de lecture. Il n'y a rien de plus triste;
+on s'y perd, on s'y vieillit. Que si, pour rajeunir son
+sujet, l'auteur se fraie un chemin sanglant à travers
+des meurtres impossibles, ou bien si, pour animer
+ses héros, il les conduit en mauvaise compagnie, à
+l'avant-dernière bouteille, au dernier couplet, voilà
+nos héros sous la table avec nos héroïnes. Quel dommage
+que nous ayons perdu le secret des petites histoires
+amusantes et joviales d'autrefois!</p>
+
+<p>Autrefois c'était le bon temps pour les petites histoires;
+le roman en vingt volumes sales et mal imprimés,
+délassement des cuisinières, des crocheteurs et
+des marquises, eut fait reculer d'horreur les laquais
+et les femmes de nos duchesses. Un auteur qui se
+respectait faisait paraître son histoire à distance, en
+plusieurs parties séparées, quand l'histoire était trop
+longue. Il fallut dix ans pour la suite de <i>Gil Blas</i>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span></p>
+
+<p><i>Candide</i> était la mesure excellente de ces petits
+contes. Madame de Pompadour, qui s'y connaissait,
+aimait les petits livres qu'on lit tout bas, dans le creux
+de la main, d'un coup d'&oelig;il, et qui se cachent sous le
+pli d'une dentelle quand arrive en bâillant quelque roi
+importun. Littérairement parlant, je pleure encore
+madame la marquise de Pompadour; elle a emporté
+dans sa tombe le secret du joli.</p>
+
+<p>Le joli! Etait-elle assez jolie... Je ne sais quoi sans
+définition. Echos, parfums, rayons! un faux brillant
+et un feu follet... il arrive, il entre, il se pose, il rit
+dans la glace, il s'assied à table avec vous, il chante, il
+minaude, il écrit de petits billets, il aime à la rage les
+opéras et les belles danseuses, il s'occupe en minaudant
+de petite musique et de petits vers, de petites
+intrigues, de tout ce qui est mignon, vif, léger, frivole!
+Ah! vive le joli! C'est le joli qui a taillé les verres
+à facettes, inventé la poudre à poudrer, les mouches
+et les ballets; il a fixé les amours aux plafonds,
+il a jeté son fard à la joue; il enrubanait Voltaire à
+la marquise du Châtelet, le roi Stanislas à madame de
+Boufflers, Dorat à mademoiselle Fannier, Louis XV
+à la comtesse Du Barry. Pauvre petit monstre! il
+est parti avec M. Voisenon et M. Crébillon fils. Il
+est parti; on croyait que le beau allait venir à sa place,
+il n'est pas venu, et nous autres, nous sommes restés
+par terre, entre le beau et le joli, à peu près comme
+l'art dramatique entre les deux théâtres français.</p>
+
+<p>Mais en attendant le beau par excellence, qui nous
+rendra le joli que nous avons perdu? La littérature
+de l'Empire en vivait avec l'art de M. Demoustiers, de
+Luce de Lancival, de M. Andrieux, de M. Jouy, de
+<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
+M. Bouilly, et tant d'autres, messieurs, et tous les autres!
+Mais, que dit Montaigne? «L'archer qui outrepasse
+le but, faute comme celui qui ne l'atteint pas.»
+Ces illustres archers, partisans du joli, ont manqué
+le but, en l'outrepassant. A force de courir après le
+joli, ils sont tombés dans le trop joli: abîme immense
+dont la littérature de l'Empire ne se relèvera
+jamais.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, je regrette le joli, comme les
+amateurs de boston ou de reversi regrettent le reversi
+et le boston. Des jeux plus modernes ont remplacé
+les jeux de leur enfance, et les jeux qu'on leur fait
+jouer, ils les jouent mal, ils les jouent en se rebiffant.
+Pauvres bonnes gens! leur histoire est l'histoire de
+nos faiseurs du moyen âge, ou de nos fabricants de
+terreurs révolutionnaires. Ils font du moyen âge ou
+de la terreur avec tant de peine et de périls! Le joli,
+c'était si tôt fait.</p>
+
+<p>Je lisais, naguères, un joli conte intitulé <i>Rosette</i>. Il
+est gai, vif, amoureux, charmant, ce petit conte! on
+le dirait écrit avec la plume d'<i>Angola</i> ou des <i>Bijoux
+indiscrets</i>. Laissez-moi vous le redire, et, s'il vous plaît,
+nous laisserons parler notre heureux marquis (c'est
+un marquis!) toutes les fois qu'il voudra parler.</p>
+
+<p>Bien entendu que c'est le héros de mon histoire
+qui parlera souvent en son propre et privé nom. Il
+n'y a pas de meilleure entrée en matière que celle de
+Gil Blas: <i>Je suis né de parents</i>, etc.</p>
+
+<p>Vous voilà donc face à face avec ce joli petit maître
+écrivant à l'un des amis le talon rouge; et de tout ce
+qui doit s'ensuivre, joli ou beau, je me lave parfaitement
+les mains avec de la pâte d'amandes, de l'eau
+<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
+rose, dans une porcelaine de vieux Sèvres, une dentelle
+de Malines, pour essuie-main.</p>
+
+<p>«Enfin, marquis, j'ai possédé la belle Rosette.»
+Je vous fais remarquer ce commencement classique
+en ce temps-là, et ce ton leste, et cette expression qui
+va droit au fait: <i>j'ai possédé!</i> Notre marquis commence
+positivement comme Desgrieux, comme Saint-Preux
+et tant d'autres ont commencé. Mais revenons à cette
+narration, qui déjà doit vous intéresser.</p>
+
+<p>«Voici son portrait, marquis (le portrait de Rosette):
+Elle a de l'esprit, du <i>jugement</i>, de l'imagination, des
+<i>talents</i>; extérieur <i>éveillé</i>, démarche légère, bouche
+petite, grands yeux, belles dents; <i>grâces sur tout le
+visage</i>. Rosette <i>entend au premier coup d'&oelig;il</i>, elle part
+à votre appel, et vous rend aussitôt votre déclaration.
+Voilà celle qui a fait mon bonheur.»</p>
+
+<p>Ainsi était faite <i>Rosette</i> au siècle passé. Aujourd'hui
+Rosette est pâle, mélancolique et sur elle-même
+affaissée... un vrai saule pleureur! Rosette une précieuse,
+un saule pleureur. Elle <i>n'entend pas le coup
+d'&oelig;il</i>, et ce n'est qu'au bout de trois cents pages
+qu'elle <i>vous rend votre déclaration</i>, si encore elle n'est
+pas noyée ou pendue dans l'intervalle. Vive la Rosette
+d'autrefois!</p>
+
+<p>«Voilà comme ce bonheur me vint, cher marquis.
+Il y a huit jours, en allant au Palais-Royal, je vis arriver
+le président de Mondonville: <i>il était pimpant à
+son ordinaire</i>, la tête haute et l'air content; <i>il s'applaudissait
+par distraction</i>, et se trouvait charmant par
+habitude. Il badinait avec une boîte d'un nouveau
+goût; dans cette boîte, empruntée à son <i>petit Dunkerque</i>,
+il prenait quelques légères prises de tabac,
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
+dont, <i>avec certaines minauderies</i>, il se barbouillait le
+visage.&mdash;Je suis à vous, me dit-il. Ainsi disant, il
+<i>court au méridien</i>.» Ce dernier trait du président
+Mondonville est le seul qui puisse s'appliquer aux
+présidents de cette époque: régler sa montre au méridien
+ou au canon du Palais-Royal est une occupation
+convenable à un magistrat; mais <i>l'air pimpant</i>,
+où est-il? Les <i>minauderies</i>, que sont-elles devenues?
+c'est à peine si nos magistrats de trente ans osent sourire.
+Oyons cependant le président de Mondonville, et
+son ami le marquis.</p>
+
+<p>«Mon cher marquis, dit le conseiller, voulez-vous
+une prise d'Espagne? c'est un marchand arménien,
+là-bas, sous les arbres, qui me l'a vendu. Mais! vous
+voilà beau comme l'amour! on vous prendrait pour
+lui, si vous étiez aussi volage. Votre père est à la campagne,
+eh bien, divertissons-nous à la ville. Quel désert
+ce Paris! Il n'y a pas dix femmes! Aussi bien
+celles qui veulent se faire examiner ont des yeux à
+choisir.» Ainsi parle le grave conseiller à notre marquis.</p>
+
+<p>«Touchez-là, ajoute le conseiller, je vous fais dîner
+avec trois jolies filles; nous serons cinq, <i>le plaisir sera
+le sixième</i>; il sera de la partie puisque vous en êtes.
+J'ai renvoyé mon équipage, et Laverdure doit me ramener
+un carrosse de louage... <i>en polisson</i>.»</p>
+
+<p>Ainsi dit le président. Il est, comme vous voyez, un
+bon vivant, et prêt à tout; improvisant le plaisir
+comme Antony improvise un meurtre, et puis, comme
+on disait dans ce temps-là: <i>Il a du génie et de l'honneur,
+mais il tient furieusement au plaisir</i>. Il mène une
+belle vie! Au bal toute la nuit, à sept heures du matin
+<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>
+au Palais; il n'est ni pédant en parties fines, ni dissipé
+à la chambre; charmant à une toilette, intègre
+sur les fleurs de lis; sa main joue avec les roses de
+Vénus, et tient toujours en équilibre la balance de
+Thémis. (Je crois, sans vanité, que j'attrape assez bien
+le style précieux.)</p>
+
+<p>A la proposition du président: «Amusons-nous! à
+demain les affaires sérieuses!» le marquis dit <i>oui!</i> tout
+aussitôt, et voilà les deux amis qui sortent gravement
+du Palais-Royal. Ils traversent la place, entre Charybde
+et Scylla, garnies de vestales <i>parées comme des mystères;</i>
+ils passent devant le café de la <i>Régence</i>, veuf
+de la dame, ornement du comptoir, dont la fuite a
+tant excité la verve des chansonniers. Au coin de la
+rue, ils trouvent Laverdure sans livrée, et son carrosse
+sans armoiries.&mdash;Tout est prêt, dit Laverdure; mademoiselle
+Laurette et mademoiselle Argentine vous
+attendent; mademoiselle Rosette est indisposée, et
+vous fait ses excuses.» Quel malheur! Rosette indisposée!
+et voilà notre marquis tout pensif.</p>
+
+<p>Cependant ils montent en carrosse; le marquis est
+muet, le président ne déparle pas!</p>
+
+<p>«Voyez, dit-il, ce grand Flamand qui passe; il
+est au-dessus et au-dessous de nous, de toute la tête!
+Voyez marcher, à pas comptés, le sage Damis; à le voir,
+on le dirait ingénieux et spirituel; sa physionomie est
+menteuse, oui dà! cet homme est bon, tout au plus, à
+être son propre portrait.» En passant dans la rue Saint-Honoré,
+devant la boutique du bijoutier: «Je n'ose,
+dit-il, regarder la porte d'Hébert, il me vend toujours
+mille bagatelles malgré moi; combien de colifichets
+avons-nous échangé pour des lingots d'or?» Ainsi,
+<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+médisant, et se vantant..., de leur ruine, ils arrivent à
+la porte de Laurette et d'Argentine.</p>
+
+<p>Bien que ces dames ne ressemblent guères à nos
+héroïnes de romans, dont chaque mouvement est une
+mélodie, elles sont cependant dignes d'intérêt et d'attention.
+Argentine et Laurette montent en carrosse, on
+lève les stores, et puis fouette cocher! jusqu'à la <i>Glacière</i>.</p>
+
+<p>A la Glacière est située la petite maison du président;
+l'extérieur annonce une cabane... entrez! l'intérieur
+vous dédommage; au dehors c'est la forge de
+Vulcain, au dedans c'est le palais de Vénus.</p>
+
+<p>Ces petites maisons-là sont d'invention diabolique...
+à la porte est assis le mystère, le goût les construit,
+l'élégance en meuble les cabinets. On ne rencontre en
+ces taudis charmants que le simple nécessaire, un nécessaire
+plus délicieux que tous les superflus. Fi de la
+sagesse et du sens commun, «la Glacière» est une
+fournaise, et le secret, qui fait sentinelle, ne laisse
+entrer que le plaisir...</p>
+
+<p>Alors on dîne. Il n'est rien qui se compare au menu
+de ce dîner, fait par un cuisinier qui vient de Versailles.
+Imaginez toutes les recherches succulentes.
+Bon repas, aimable causerie et gaieté! Dans l'intervalle
+qui sépare la <i>bisque</i> du relevé de potage, on parle en
+riant de <i>Dardanus</i>. En ce temps-là, parmi les sujets
+sérieux de conversation, l'Opéra tenait la première
+place, et la cour n'avait que le second rang. Au beau
+milieu de la causerie, on présente aux convives deux
+entrées. La dispute est calmée, tout le monde est remis
+<i>dans son assiette et sur son assiette</i>.</p>
+
+<p>En notre sotte année de 1832, les romanciers sont
+<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
+prodigues de portraits, surtout de portraits de femmes.
+Ils vont vous faire, et très-facilement, vingt-cinq pages
+sur une brune, et quarante sur une blonde. Autrefois,
+ces belles images se faisaient en deux traits, d'un
+crayon net et vif! Déjà vous avez eu celui de Rosette,
+en trois mots; écoutez ceux de <i>Laurette</i> et d'<i>Argentine</i>.
+Ah! les belles figures qui vous suivent et vous
+provoquent! les doux rires! les lèvres vermeilles!
+Dites-moi, ami, si M. Henri Delatouche lui-même, a
+fait quelque chose de mieux?</p>
+
+<p>Laurette est jeune encore, un peu moins qu'elle ne
+le pense; admirez cette grande fille, à l'&oelig;il noir, à la
+jambe grêle, une danseuse, et qui pourrait se faire un
+voile de ses épais cheveux noirs.</p>
+
+<p>Argentine est une <i>maman</i>, la main blanche et potelée;
+un sourire excitant, l'&oelig;il fermé à demi, grand
+pied bien fait et nez retroussé; toutes deux belles
+personnes, et chantant le couplet à ravir!... On chantait
+beaucoup en ce temps-là.</p>
+
+<p>Quant à l'ajustement de ces dames, le voici tel que
+je le sais: Argentine était en robe détroussée de moire
+citron; Laurette était parée; elle avait du rouge. Toutes
+les deux étaient ajustées par la <i>Duchapt</i>.</p>
+
+<p>Tout à coup, à la fin du repas, le vin de Champagne
+éclatant de sa riante écume au bruit des bouchons,
+légère et riante, entre en riant la belle et vive Rosette,
+ô bonheur! la voilà! c'est elle! Après un salut de joie,
+elle fait le tour de la table et tend aux convives son
+front charmant. Est-elle assez jolie! assez piquante, et
+provocante avec un petit bruit des lèvres, un appel
+irrésistible? Ah! Rosette.</p>
+
+<p>Rosette est sans paniers, <i>avec le plus beau linge du</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
+<i>monde</i>, une chaussure fine et le plus petit pied qui se
+puisse voir. Le dessert arrive; on boit, on casse les
+bouteilles, et les verres, les assiettes, on jette un peu
+les meubles par les fenêtres; ces dames s'amusent
+comme des marquises. C'était la mode au départ des
+officiers pour l'armée, on cassait les porcelaines, on
+ébréchait les miroirs; on brisait le dernier verre où
+pétillait la santé de ces folles amours. Cela s'appelait:
+<i>faire carillon</i>.</p>
+
+<p>Quand tout est bu, et tout brisé, on se promène à
+travers le jardin; après la promenade, <i>on fait un médiateur</i>.
+Le président joue avec un bonheur sans égal;
+Rosette est outrée, et répète à qui veut l'entendre,
+qu'elle est en péché mortel, parce qu'elle ne voit pas
+un as noir. Ces dames trichent tant qu'elles peuvent;
+puis, la nuit venue, on monte en carrosse, et chacune
+et chacun rentre ou chez <i>elle</i> ou chez soi. Voilà, je
+l'espère, un petit roman bien préparé.</p>
+
+<p>Moi, j'aime assez ce joli roman, et je continue; il
+ne va pas plus loin que le <i>comme il faut</i> le plus strict,
+et qui que vous soyez, voire M. Paul de Kock, je vous
+mets au défi de me citer un conte humoristique, fantastique
+ou romantique, plus décent que celui-là.</p>
+
+<p>Le lendemain de cette fête <i>carillonnée</i>, le marquis
+n'a rien de plus pressé que d'envoyer savoir des nouvelles
+de Rosette. A midi, étalé dans son carrosse,
+il se fait conduire au Luxembourg. Au sortir du jardin,
+il monte en grand mystère dans une chaise à
+porteurs, il arrive ainsi chez Rosette. Elle est à sa fenêtre,
+qui le regarde en souriant d'en haut. Il entre,
+ô dieux et déesses! Rosette est coiffée en négligé;
+elle est vêtue d'<i>un désespoir couleur de feu</i>, elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>
+porte un corset de satin blanc, une robe brodée des
+Indes. Le second mot de Rosette est celui-ci:&mdash;«Dînez-vous
+avec moi, marquis?»</p>
+
+<p>Le marquis (le matin il a fait des armes chez Dumouchelle)
+accepte hardiment le dîner de Rosette!
+Ah! ce vieux siècle avait sur le nôtre un grand avantage,
+il était grand mangeur et grand buveur, et le reste!</p>
+
+<p>Après le dîner, il faut bien que Rosette fasse un bout
+de toilette, et le marquis se souvient qu'il n'a pas
+encore salué son père; c'est un devoir auquel même
+en l'honneur de Rosette, il ne voudrait pas manquer;
+et le voilà qui se rend à son devoir.</p>
+
+<p>Ici (c'est une moralité de cette histoire) on vous
+fait remarquer la toute-puissance paternelle très à
+propos à cette époque. Les héros des livres et des
+histoires de ces temps ont toujours leurs parents, présents
+à leur pensée. Ils s'inclinent donc tremblants et
+respectueux, devant l'autorité paternelle. Héloïse est
+renversée à terre, par un coup de poing de son père.
+Desgrieux est à genoux devant son père, implorant vainement
+sa pitié; Faublas est emprisonné par son père;
+et que dites-vous du comte de Mirabeau expiant ses
+amours dans le donjon de Vincennes? L'autorité paternelle
+est partout dans ces livres;&mdash;vous ne me citerez
+pas un roman moderne, à trois ans de date, où le
+héros parle de son père ou de sa mère; le seul Antony,
+par la très-bonne raison qu'Antony est un bâtard.
+Ne soyez donc pas si fiers, romans modernes,
+de votre moralité. Je reviens à mon marquis.</p>
+
+<p>Le marquis va chez son père. Il fait sa cour. Il lui
+raconte une foule d'anecdotes, il l'amuse. A peine
+s'il se donne le temps d'envoyer <i>à Rosette</i> une navette
+<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>
+d'or, et de lui demander à souper pour le soir.</p>
+
+<p>Rosette, qui aime à faire des n&oelig;uds, accepte la navette
+d'or en échange du souper. Neuf heures sonnées
+le marquis donne le bonsoir à son père en lui baisant
+la main, puis il se fait conduire en voiture, derrière
+l'hôtel de Soubise; derrière l'hôtel, il prend un fiacre
+qui fait quelques difficultés pour marcher. Ce fiacre
+est marqué au n<sup>o</sup> 71 et à la lettre X.</p>
+
+<p>Il y avait alors en France une espèce de jeu fort
+répandu, qui rendait souvent un fiacre assez dangereux
+pour celui qui avait besoin de l'incognito. Des oisifs,
+arrêtés à la porte des cafés, jouaient à pair ou non?
+sur le chiffre des premiers fiacres qui passaient. Cet
+accident, si commun, arriva justement au fiacre du
+marquis.</p>
+
+<p>Le marquis arrive, entre chez Rosette, où il a fait
+porter sa robe de chambre de taffetas. La robe de
+Rosette de taffetas bleu, <i>flottait au souffle des zéphirs</i>.</p>
+
+<p>Pendant que Rosette en mille grâces se montre,
+joue avec son chat, boit des liqueurs à petites gorgées,
+et se livre à toutes les folâtreries de sa jeunesse,
+hélas! un grand danger la menace! Il y va de sa
+liberté, de sa vie! Le bruit était, au Marais, d'une
+méchante affaire arrivée à un jeune homme de famille,
+dans une maison de jeu, et, ce même jour, le
+père du marquis apprenant que son fils, qui s'est
+retiré de si bonne heure, a pris, comme on dit, la clef
+des champs, s'inquiète et s'alarme. Où donc est mon
+fils, le marquis? Un ami de la maison, nouvelliste de
+profession, lui apprend qu'on a vu passer, devant tel
+café, un fiacre au n<sup>o</sup> 71&mdash;X, dans lequel était le
+marquis. Sur-le-champ le père appelle un commissaire
+<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span>
+de police. Le commissaire qui sait son monde et qu'il
+a affaire à un homme de la cour, arrive sur-le-champ.
+On cherche le fiacre 71; on le trouve, on le saisit, on
+l'interroge et le pauvre diable se croit perdu. Après
+bien des questions, le cocher sait enfin ce qu'on lui
+demande. Il monte sur son siége et il conduit, droit
+chez Rosette, le commissaire et le père irrité.</p>
+
+<p>Alors Rosette, à ce bruit du guet entrant chez elle,
+envahissant ses chambres dorées, la pauvre enfant,
+sans défense et sans appui, tremble et demande à
+ces tristes envahisseurs ce qu'on veut d'elle? Le père
+du marquis lui répond que sa destination est marquée
+sur un ordre qu'on lui fait voir. La douleur accable
+Rosette; elle se roule aux pieds de son bourreau, à
+demi nue... elle attendrirait des rochers, mais le vieux
+duc est inflexible. Rosette, au désespoir, demande,
+hélas! mais en vain, du secours à son ami le marquis;
+le marquis n'obéit qu'à son père. Ils se soumettent
+tous les deux aux plus grands pouvoirs de
+cette époque: l'amoureux à son père, l'infortunée Rosette
+à la lettre de cachet.</p>
+
+<p>Je vous prie, une fois pour toutes, vous qui faites
+des romans, de regretter ce moyen terrible, expéditif,
+la lettre <i>du petit cachet du Roi</i>, comme on disait alors;
+la perte des lettres de cachet nous a ruinés, nous
+autres romanciers. Le peuple, entrant à la Bastille, a
+chassé <i>la folle du logis</i>, de son logis le plus commode.
+Savez-vous, je vous prie, dans les tragédies grecques,
+un dieu, quel qu'il soit, qui intervienne, et plus à
+propos, que le lieutenant criminel dans les romans du
+dix-huitième siècle? Manon Lescaut, ce grand chef-d'&oelig;uvre
+où commence (il en faut bien convenir) la
+<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
+Virginie de Bernardin de Saint-Pierre et l'Atala de
+M. de Châteaubriand, Manon Lescaut, protégée et défendue
+par la liberté des lois modernes, Manon Lescaut
+avec un avocat dévoué qui l'arrache à ces violences
+de la force, y perdrait ce qui la rend si touchante,
+à savoir le martyre! Eh! le bon La Fontaine, à cette
+suppression de <i>l'absolu</i>, perdrait ses plus beaux vers:</p>
+
+<p class="poem">Elle s'en va peupler l'Amérique d'amour.</p>
+
+<p>Voilà donc Rosette en prison, parce qu'elle a donné
+à souper à un beau jeune homme. Ah! pauvre Manon!
+pauvre Rosette! pauvres jolies et tendres femmes
+hors la loi, qui obéissiez si facilement, si simplement
+au commissaire! allez rejoindre à son couvent, la
+maîtresse de Mirabeau!</p>
+
+<p>A la Bastille ordinairement se passe la deuxième
+et dernière partie des romans du joli siècle. Le
+boudoir est l'antichambre de la Bastille. Au premier
+chapitre, le héros ou l'héroïne sont occupés uniquement
+à se faire mettre en prison. Je ne ferai donc aucun
+changement à la marche ordinaire, et, bien plus,
+fidèle à l'usage, nous allons employer toutes nos ressources
+à tirer Rosette de cette malheureuse position.</p>
+
+<p>Le marquis, soumis à son père, est rentré à l'hôtel
+tout pensif; ne pouvant se servir de la force, il emploiera
+la ruse à sauver sa chère maîtresse. Dans toutes
+les grandes maisons de ce temps-là, il y avait un <i>directeur</i>
+en titre, un abbé, maître de la maison, qui
+servait d'intermédiaire entre le fils et le père, quand
+ce dernier était irrité. Assez souvent, cet abbé s'appelle
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>
+Ledoux; il est gourmand, dormeur, entêté, vaniteux,
+accessible à la pitié; pour peu qu'on le flatte,
+on est sûr de lui. Le premier soin du marquis, est de
+faire appeler M. Ledoux. Il fait entrer M. Ledoux dans
+sa bibliothèque, il lui montre en détail ses livres défendus;
+dans la chambre à coucher, il lui fait admirer
+ses miniatures et ses gravures; il en a pour plus de
+200 louis; puis il lui fait accepter plusieurs pots de
+confitures, dont M. Ledoux est très-friand. A la fin,
+quand il voit que l'abbé est tout disposé à le servir, il
+lui parle de ses amours et de Rosette. Il la présente
+au sensible abbé telle qu'elle était, cette nuit-là, bondissante,
+échevelée, agenouillée et les mains jointes!
+Et voilà M. Ledoux qui s'en va, promettant de s'intéresser
+à Rosette, et s'y intéressant déjà du fond de son
+faible c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Hélas! hélas! pendant ce temps, que fait Rosette?
+la pauvre fille est enfermée à Sainte-Pélagie, <i>par ordre
+du roi et pour son bien</i>; Sainte-Pélagie, un port de
+salut où les bons exemples ne lui manqueront pas. A
+peine arrivée, toutes les religieuses viennent contempler
+la belle Rosette. On plaint Rosette; elle pleure,
+elle est encore à demi nue, en plein chagrin, ses
+beaux yeux baignés de larmes, la coiffure chiffonnée...
+Elle est si triste! Un beau jour, Laverdure, le
+valet de chambre, cherche Rosette, il apprend en quel
+lieu funeste elle est enfermée, et, sous les habits
+d'une femme, il entre au couvent, il voit la jeune captive....
+Il lui donne un louis de la part du marquis, et
+s'en revient porteur de bonnes nouvelles. Digne Laverdure!
+aujourd'hui le confident est encore un moyen
+qui nous manque. Ni laquais, ni soubrette, ah! comment
+<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
+nouer son drame? Comment remplir, sans le
+secours de ces acteurs secondaires, les intervalles que
+laissent entre ses diverses parties la comédie la mieux
+faite? Autrefois, le laquais était un personnage indispensable;
+il appartenait au drame, à l'action. Aujourd'hui,
+c'est à peine si, dans un roman, l'on se
+permet un commissionnaire qui porte une lettre d'un
+quartier à l'autre: nous dansons sur un fil d'archal
+sans balancier, et les deux pieds dans un panier.</p>
+
+<p>Dans la lettre de Rosette à son marquis, il y a nécessairement
+une phrase ainsi conçue:&mdash;«Faut-il que
+je sois malheureuse, pour avoir adoré un homme qui
+mérite, hélas! toutes mes adorations?... Adieu. Je
+vais pleurer mon malheur. Je vous aimerai éternellement!
+Rosette.» Que si ce ton de passion subite
+vous étonne en cette aimable fillette si réservée et si
+polie avec son marquis, c'était un des avantages de la
+persécution et des cachots appliqués à l'amour. Ils
+ennoblissaient la passion la plus vulgaire; ils faisaient
+d'une malheureuse fille, un héros, un martyr; ils la
+mettaient, tout d'un coup, au niveau de son amant,
+quel qu'il fût, ils lui donnaient le droit de lui parler
+de son amour, et d'un amour <i>éternel</i>, encore! Telle
+qui n'eût pas osé regarder son amant en face..... une
+fois en prison, lui parlait d'égale à égal. J'imagine,
+encore une fois, que ces pauvres filles ont beaucoup
+perdu en considération, en amour, en bonheur même,
+à la suppression des lettres de cachet.</p>
+
+<p>Quand le marquis a découvert le couvent... la prison
+de Rosette, il invite un matin l'abbé Ledoux à prendre
+avec lui le chocolat; pour plaire à M. l'abbé, le jeune
+marquis lui lira, s'il le faut, <i>les Nouvelles ecclésiastiques</i>,
+<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+pleines d'injures contre les évêques constitutionnaires.
+Le déjeuner fini, le marquis conduit l'abbé
+chez M. le président Mondonville. Montés en voiture,
+M. l'abbé prie instamment M. le marquis de ne pas
+aller à toutes brides dans la rue, ajoutant que les lois
+ecclésiastiques lui ordonnent à lui, l'abbé, d'aller au
+pas. Le marquis enrage et cependant il se résigne à
+ne pas brûler le pavé, pendant que plusieurs seigneurs
+traînés par de mauvais chevaux, <i>se font un honneur infini
+par leur course rapide</i>. En passant devant l'Opéra,
+M. Ledoux fait le signe de la croix; un ecclésiastique
+ne manquait jamais à cette formalité; c'était le bon
+temps de l'Opéra. A la fin, ils arrivent chez le président
+Mondonville. Le président les reçoit d'un air
+grave, après avoir forcé M. Ledoux de se rafraîchir, il
+demande à ces messieurs en quoi il peut leur être
+utile? Alors le chevalier parle de Rosette, il se plaint
+de la lettre de cachet, il atteste M. Ledoux, en témoignage
+de ses bonnes intentions; il a beau dire, à ce
+discours pathétique, le président reste impassible.&mdash;«Oh!
+oh! le cas est grave et je n'y peux rien: Dieu
+et ma conscience me défendent de me mêler de cette
+affaire; ne m'en parlez plus, mon cher marquis.&mdash;Il
+est vrai, ajoute-t-il négligemment, que cette fille-là
+pense bien <i>sur les affaires du temps</i>; et même elle a
+eu des <i>convulsions</i>!»</p>
+
+<p>A ce mot, <i>fille qui pense bien</i>, et <i>convulsions</i>, l'abbé
+prête une oreille attentive. A ses yeux, Rosette a pris
+tout à coup l'autorité d'une quasi-sainte. A l'heure où
+nous voilà, les controverses religieuses tenaient la
+place des controverses politiques. Chaque faction avait
+ses saints et ses martyrs. L'église était divisée en deux
+<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
+camps. L'abbé Ledoux, en sa qualité de convulsionnaire,
+s'intéresse à Rosette, janséniste et du parti
+anticonstitutionnaire... et tout va bien!</p>
+
+<p>Lorsqu'il s'agit du soulagement de leurs frères, tous
+les gens <i>du parti</i> sont très-ardents. M. l'abbé Ledoux,
+qui veut protéger religieusement Rosette, s'en va chez
+une de ses pénitentes, une dame de la <i>sous-ferme</i>, dévote
+de cinquante ans, <i>qui a eu l'orgueil</i> d'abandonner
+le rouge et les mouches, et s'est mise sous la direction
+de notre abbé. Cette dame a suivi très-assidûment les
+sermons du père Regnault, qui a choisi, tout exprès,
+une petite église à l'extrémité de la ville, afin <i>d'y faire
+foule</i>. C'est à cette inspirée que s'adresse l'abbé Ledoux
+pour délivrer Rosette. Il plaide, il persuade; aussitôt
+la troupe entière des bigots et bigotes, se met en
+campagne. M. Ledoux obtient, par ses amis, ordre de
+M. le lieutenant de police à la supérieure d'ouvrir à
+M. l'abbé la cellule de Rosette. Le soir, le marquis
+impatient d'apprendre enfin des nouvelles certaines de
+la pauvre fille, <i>va faire un médiateur</i> chez mademoiselle
+de l'Écluze, la femme soi-disant d'un officier qui
+donne à jouer, pour l'amusement des autres, et pour
+son profit personnel. Mademoiselle de l'Écluze tient
+une de ces maisons décentes <i>où il ne se passe rien</i>,
+mais la maison est commode, on y voit aisément de
+jolies femmes, sans scandale, et sans avoir la réputation
+de les chercher. Le marquis imagine alors de se
+déguiser et d'aller voir Rosette; mademoiselle de
+l'Écluze, dont le frère est abbé, lui prête un des habits
+de son frère, soutane, manteau long, rabat et le reste
+de l'ajustement; la perruque était modeste et arrangée
+«comme par les mains de la régularité», la calotte
+<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
+était très-luisante et brillait avec affectation; enfin,
+tout l'extérieur du marquis était uni, recherché et
+convenable à la représentation d'un directeur, «jeune
+à la vérité, mais qui n'en est que plus chéri des bonnes
+âmes.»</p>
+
+<p>Dans cet équipage, notre ami monte en chaise, et
+il se rend à Sainte-Pélagie. A Sainte-Pélagie, on le reçoit
+comme un docteur en Sorbonne; toutes les portes
+lui sont ouvertes: il voit Rosette, il parle à Rosette, il
+la console; il entre aussi dans la chambre de la supérieure,
+qui veut se confesser à lui; quelle chambre
+ô ciel! cette chambre monastique! Tous les récits et
+les descriptions de monastères et d'abbayes dans
+la <i>Reine de Navarre</i>, le dix-huitième siècle les a
+encore, il est vrai, enjolivés. Le marquis trouva l'abbesse
+à sa toilette; les dévotes en ont une moins brillante
+que les coquettes du monde, mais plus choisie
+et mieux composée. Les odeurs les plus nouvelles
+répandaient un parfum suave et léger dans cette chambre
+où respirait la sensualité d'une dévote.</p>
+
+<p>Que cette supérieure en eût remontré, même à
+Rosette. Elle avait pour cellule un boudoir! pour lit,
+un sopha. Son linge de nuit, garni d'une dentelle
+d'Angleterre, était travaillé avec goût; sa robe de perse
+blanche, son jupon de satin violet, ses bas fins ainsi
+que sa chaussure; enfin tout son déshabillé accompagnait
+à merveille sa taille et sa figure; ses yeux
+étaient tendres, et sa bouche était rose. En ce beau
+lieu, sanctifié par les saintes extases, l'aimable abbesse
+avait réuni la prière et la volupté, la méditation et le
+plaisir.</p>
+
+<p>Bon! ce pastiche enfin me lasse; plus de copie et
+<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
+de <i>plagiat</i> (c'est le mot), s'il vous plaît, je vous raconterai
+tout simplement la fin de l'histoire de Rosette.
+Rosette a fini par être une honnête femme et c'était,
+j'imagine, une bonne fin dont Rosette était digne.
+Elle était intelligente autant que jolie. Après avoir
+suivi la loi commune et permis au marquis de se ruiner
+avec elle et pour elle, elle l'avait aimé toute une
+heure. Alliance heureuse entre les belles et les seigneurs;
+les fils des dieux et les filles de la pauvreté!...
+deux mondes bien différents, et qui pourtant se reconnaissaient
+et se comprenaient d'un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Ils faisaient ensemble une alliance de quelques
+années... elle durait, tant qu'il y avait richesse d'une
+part, et de l'autre jeunesse et beauté; après quoi, si
+la dernière bougie était éteinte, et la dernière bouteille
+de Champagne était vidée: adieu Glycère, adieu
+Rosette! Ce pacte de plaisir et d'amour se rompait
+à l'amiable, et chacun des deux mondes rentrait
+dans ses limites naturelles: le jeune seigneur redorait
+son écusson et prenait en justice, à la cour, la place
+de son père; la jolie fille dépouillait ses habits de
+princesse et, laissant sous le seuil de son hôtel d'emprunt,
+les grâces folâtres de sa jeunesse, elle redevenait
+une simple bourgeoise, se mariait à quelque honnête
+commis aux gabelles, à quelque honnête procureur
+au Châtelet; puis tout rentrait dans l'ordre accoutumé;
+si bien que deux ans plus tard, à voir le grand
+seigneur à la cour, ou le magistrat sur son siége, on
+n'eût pas dit que c'était le beau Clitandre; et, dix ans
+après, à voir la femme de l'officier aux gabelles, réservée
+et sage, économe et janséniste effrénée, élevant
+sa fille dans la plus austère vertu, vous n'auriez jamais
+<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
+dit que c'était la Cidalise, aux yeux charmants que
+vous aviez connue en falbalas et sans mouchoir,
+l'âme, l'esprit, le c&oelig;ur, la tête et la gorge au vent.</p>
+
+<p>Donc Rosette, après bien des larmes et bien des
+intrigues, et des transports de haine et d'amour, quittait
+la fatale prison; elle est rendue enfin, grâce à
+l'abbé, à ses fêtes, à son luxe, à tout ce qui faisait sa
+vie... à Paris (L'ai-je assez dit?) La voilà qui se marie!
+elle trouve un mari fidèle, honnête et bon, travailleur,
+un héros, qui est entré un des cent mille
+premiers à la Bastille. Notre marquis, de son côté,
+pour obéir à son père, s'est marié, après avoir doté
+Rosette; il a épousé une jeune et belle fille, une Normande,
+une blonde presque anglaise, mademoiselle
+de Lurzai, qui lui apportait vingt bonnes mille livres
+de rente, en fonds de terre! Le père du marquis,
+heureux de voir son fils devenu plus grave, l'a grondé
+beaucoup moins depuis le jour de son mariage; cependant,
+il le grondait encore la veille de sa mort.</p>
+
+<p>Voilà toute ma jolie histoire! Hélas! qui nous rendra
+ces temps heureux des belles histoires! ces petits
+boudoirs pleins de lumière et d'ombre, ces vastes salons
+tout dorés, ces soupers de la nuit, ces conversations
+du matin, ces abbesses coquettes, ces abbés
+charmants, ces conseillers petits-maîtres, ces jolies
+femmes abandonnées, rieuses, si patientes dans le
+chagrin? Qui nous rendra la Bastille, Saint-Lazare et
+M. le lieutenant criminel? Qui nous rendra les contes
+de Voisenon!</p>
+
+<p>D'ailleurs, si vous êtes d'une morale austère à ce
+point que vous ne puissiez pardonner à la folle jeunesse
+ses heures d'emportement et de plaisir, j'ai un
+<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+second dénouement à mon histoire, et vous pardonnerez
+à Rosette sa légèreté, au marquis son amour.
+Cette société corrompue a payé, vous le savez, la
+part de sa corruption; ces jolis petits romans ont été
+suivis d'une terrible histoire; c'était un singulier successeur
+à Voisenon, M. de Robespierre!</p>
+
+<p>Un matin notre marquis, au plus fort de sa sagesse,
+honoré pour son courage et pour sa bonté, fut amené
+devant le tribunal révolutionnaire! innocent... il fut
+condamné... il fut exécuté le même jour.</p>
+
+<p>Le même jour, Rosette, estimable bourgeoise de la
+ville de Paris, excellente mère, estimée de ses voisins,
+l'honneur de son mari, comme elle avait sauvé son
+curé proscrit, fut amenée devant le tribunal révolutionnaire,
+et condamnée à mort.</p>
+
+<p>Ils moururent tous les deux, le même jour; et,
+traînés sur la même charrette, dans un dernier sourire.
+Il y avait dans ce sourire, une estime, une pitié,
+un tendre et doux souvenir.&mdash;Expiation! expiation de
+leur bonheur, de leurs amours!</p>
+
+<p>Pauvre Rosette et pauvre marquis! Je ne suis pas
+sanguinaire, et pourtant, si vous me dites, ils sont
+morts innocents, je vous dirai: ils ne sont morts innocents
+ni l'un ni l'autre. Ce supplice injuste expiait
+les scandales de leur jeunesse; ils avaient abusé, lui
+de sa fortune et de sa noblesse, elle de sa jeunesse et
+de sa beauté; ils ont poussé de toutes leurs forces à
+la décomposition de cette société dont la chute les a
+entraînés; ils sont coupables, les ruines amoncelées
+par eux, retombent sur leur tête, et voilà tout.</p>
+
+<p>Ainsi, jeunes gens de notre époque, je me rétracte;
+faites vos romans comme vous l'entendrez. Vos
+<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
+romans sont insipides, c'est bon signe pour la société
+dont vous êtes les historiens; vos héros sont plats et
+fades, tant mieux pour eux, tant mieux pour vous,
+c'est que nous sommes moins pervertis; vos femmes
+sont sans intérêt, c'est leur gloire! Elles sont sans intérêt,
+donc elles sont sans vices et sans passions.
+Vous-mêmes vous écrivez mal, au fait vous n'avez rien
+à dire: ah! tant mieux encore, nous serons plus vite
+délivrés de vous!</p>
+
+<p>J'ai acheté sur les quais poudreux, à travers les
+vieux meubles et les vieux livres, le portrait de Rosette,
+au pastel, par un élève de Latour. Elle est
+armée à la légère, un teint de brune, éclairé d'un
+rayon d'avril; deux beaux yeux, pleins de langueurs;
+le plus joli nez du monde, indiquant cent mille
+choses, et tourné du côté de la friandise; une grâce,
+un enjouement, une jeunesse élégante et badine, la
+rose au corset, la perle aux dents, la neige au sein.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span></p>
+
+<h2>IPHIGÉNIE</h2>
+
+<p class="p2">La présente histoire me fut racontée... il y a six
+mois par l'ami posthume d'Hoffmann, celui-là même
+qui le premier est allé chercher Hoffmann dans son
+cabaret, qui lui a donné un habit à la française, et, le
+prenant par la main, chancelant encore qu'il était,
+l'aimable ivrogne! hardiment l'a conduit au milieu de
+nous, avec ces admirables histoires d'artiste et de
+buveur. Il en est résulté pour Adolphe une ironie
+agréable et féconde en drames, en causeries, en
+chansons de toute espèce. C'est là un des grands fruits
+de sa longue société avec Hoffmann: il n'est pas
+moins Allemand que Français, il est amoureux passionné
+et conteur dans les deux langues. Il est jeune;
+il rit toujours, même quand il est en colère; il n'est
+sérieux que par boutade.</p>
+
+<p>Il m'a donc raconté cette histoire, l'autre jour à
+l'Opéra sous le regard de mademoiselle Taglioni, la
+sylphide; une histoire assez simple en apparence,
+mais dont les détails pourraient être charmants si
+j'avais vécu avec Hoffmann. Il me l'a donnée, vous
+dis-je, comme on donne cinq centimes à un pauvre,
+et sans attendre qu'il vous réponde: Merci!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>
+Le héros de notre histoire s'en allait par une belle
+et calme journée d'automne, à travers les forêts toutes
+parisiennes qui entourent la grande cité; élégantes
+forêts habillées, parées, fêtées, les cheveux élégamment
+noués au sommet de la tête, le pied posé sur
+des tapis de mousse, le sourire à la bouche et l'éventail
+à la main. Une forêt parisienne, est un véritable
+salon de dandies et de bas-bleus; c'est un salon constitutionnel,
+pêle-mêle, où tous les rangs sont confondus;
+tous les âges s'y heurtent, toutes les générations
+s'y poussent. Le chêne à tête blanche et chauve,
+un Montmorency de la forêt, est dépassé par le fastueux
+peuplier, parvenu de la veille, le Rotschild du
+carrefour. Le vieux hêtre, incorrigible et goguenard,
+voit pousser dans un frisson, le bouleau, le tremble,
+pendant que l'élégante charmille appuie en frissonnant
+sa frêle épaule au sapin raboteux. La forêt, c'est le
+monde en grand: le buisson stérile étouffe le chèvrefeuille
+odorant; le buis, taillé en pyramide, est semblable
+au jeune homme échappé de son collége. Le
+saule pleureur représente, à s'y méprendre, un poëte
+élégiaque. Ah! dans le monde et dans la forêt tant de
+palpitations, de gaieté, d'horreurs, de menaces, de
+prières, de voix confuses, tant de mystères... il ne
+s'agit que de savoir s'y connaître un peu.</p>
+
+<p>Mais Adolphe parcourait ces blondes allées sans
+songer à regarder ce monde fantastique, déjà échevelé
+sous les mains de l'automne. Le matin même, il
+avait été surpris par un de ces tendres souvenirs que
+donne assez souvent le jeune homme à ses amours
+d'autrefois. Il s'était levé content et fier de se trouver
+encore au fond de l'âme une lueur de passion: il
+<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
+s'était mis en route avec sa passion, au galop, tantôt
+lui donnant de l'éperon dans le flanc, tantôt la laissant
+marcher à son aise, jouant avec elle à la façon
+d'un habile écuyer.</p>
+
+<p>Mais aussi, le moyen, mon cher Adolphe, et chevauchant
+comme tu faisais à travers les domaines de
+ton imagination, de s'arrêter à regarder les arbres,
+les buissons, les charmilles, les saules, pleureurs ou
+non pleureurs, du grand chemin?</p>
+
+<p>Il allait donc, tantôt haut, tantôt bas, au pas, à la
+course, et trouvant que rien n'est beau comme ce second
+printemps de l'amour, que rien n'est doux et
+plaisant comme d'aller dire à une femme une seconde
+fois: <i>Je t'aime!</i> Alors, on est délivré des chances formidables
+d'un premier aveu. On a toute la nouveauté
+de la passion, sans avoir aucun de ses dangers. On
+est comme Christophe Colomb à son second voyage
+au monde qu'il a découvert: à présent il sait ce qui
+convient à ce nouveau monde, il sait comment les
+rendre heureux, ces hommes qu'il a trouvés sous le
+ciel et sous la voûte nue. O bonheur! notre amoureux
+la reverra toute nouvelle, son amoureuse! Il sait
+comment il prendra cette main délicate et blanche,
+à peine autrefois il osait la toucher. Il sait comment
+parler à cette femme dont le premier regard le rendit
+confus et muet; il sait comment on l'apaise sans l'irriter,
+comment on la fait pleurer, sans lui causer de
+grandes peines, comment on l'épouvante d'un seul
+mot; sous quel jour elle est belle, et quelle fleur elle
+préfère; quel accent de voix et quel silence lui vont
+au c&oelig;ur? Il sait tout cela, il confond le passé, le présent,
+l'avenir; ses amours d'autrefois tendent la main
+<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
+à ses amours présentes, et se plaçant au milieu d'elles,
+comme un frère au milieu de ses deux s&oelig;urs, elles
+l'entraînent çà et là, pleurantes, échevelées, rieuses:
+il n'a plus qu'à se laisser conduire. Elle commande,
+obéissons.</p>
+
+<p>Vraiment, les amours qu'on se fait, à soi tout seul,
+sont les vrais amours: les femmes que l'on voit dans
+son c&oelig;ur, sont les femmes véritables. L'histoire du
+sculpteur antique n'est pas une fable; chacun de nous
+a dans son âme le bloc de marbre d'où Galatée peut
+sortir. Il s'agit de trouver Galatée et quand elle est
+trouvée enfin, avec quelle joie on s'en empare! avec
+quels transports on la fait sienne! Comme on se plaît
+à la parer, à l'animer, à la voir, à l'entourer de parfums,
+de silence et d'amour! Il arrive aussi que lorsqu'elle
+est parfaite, la Galatée, alors des ailes lui
+poussent, elle s'en va du côté de l'idéal! Adieu donc,
+ô ma Galatée! adieu mon cygne aux ailes d'argent,
+qui chantais, chaque matin, pour la dernière fois.</p>
+
+<p>Adolphe courait donc après la Galatée de ses beaux
+jours, le marbre de Paros qu'il avait animé de son
+souffle, et sous son c&oelig;ur de dix-sept ans.&mdash;Elle avait
+fui bien loin, la cruelle; elle l'avait abandonné longtemps
+au milieu des affaires, des plaisirs, des honneurs
+de tout le monde. Enfin, sur un blanc rayon de soleil,
+elle lui était apparue plus jeune et plus souriante; il
+l'avait aperçue à travers le prisme d'automne; et
+maintenant il courait après elle et la suivait au parfum
+de sa robe, à sa démarche de déesse!</p>
+
+<p>Ainsi la suivant toujours, il arriva jusqu'à la maison
+qu'elle habite, il frappait à la porte, et la porte s'ouvrit;
+il la vit, non pas telle qu'elle était devenue; il la
+<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>
+vit épanouie, accorte et bienveillante. Pendant qu'il
+était devenu un homme, elle était devenue une
+femme; d'enfant qu'elle était, elle était parvenue à
+l'<i>adolescence</i>, et bientôt&mdash;mariée;&mdash;elle était mère
+d'un enfant blond, comme elle était blonde autrefois;
+à tout prendre, elle était si peu changée, qu'elle reconnut
+Adolphe au premier coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;D'où viens-tu? lui dit-il, je t'ai attendu bien longtemps!&mdash;Sois
+le bien venu, la journée est si belle!
+Il la dévorait des regards et de l'âme, et ne put dire
+que ce mot: <i>Galatée!</i></p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, je ne suis plus Galatée, un morceau
+de marbre sans souvenirs; je suis une femme qui se
+souvient et qui t'aime! Galatée est descendue de son
+piédestal! Disant ces mots, ses beaux yeux se couvrirent
+d'un nuage, et ses longs cils, croisés, projetaient
+une ombre légère, sur son regard de feu.</p>
+
+<p>&mdash;Et n'as-tu jamais regretté ton piédestal, ma
+bonne Claire? disait Adolphe (il lui donnait alors
+son nom de mortelle), la voyant descendue de la
+poésie où il l'avait vue placée.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai regretté souvent, très-souvent, ce piédestal
+sur lequel tu t'agenouillais à mes pieds; que de
+fois tu l'avais baigné de tes larmes; tu l'avais brûlé
+de tes baisers! C'est de mon piédestal que m'est venue
+la vie; le feu de tes lèvres a passé de mes pieds à mon
+c&oelig;ur, et tu me demandes si je pleure? Mais, n'y pensons
+plus. En même temps, elle versait une larme de
+regret.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, madame, lui dit Adolphe, de
+regretter ce beau piédestal; à présent que nous
+sommes de niveau, vous et moi, comment pourrai-je
+<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
+vous adorer, Galatée? à présent que vous êtes descendue
+à ma hauteur, comment pourrai-je m'agenouiller
+devant vous?</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! tais-toi! fit-elle, et sortons d'ici. Puisque
+nous sommes de niveau, marchons ensemble; et
+si je suis ton égale, au moins, donne-moi ton bras,
+ton bras gauche! Et ils sortaient ensemble, quand la
+petite fille les suivit:</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dit-elle, je vais avec toi?</p>
+
+<p>Adolphe se tenait sur le seuil de la porte, quand il
+vit cet enfant qui venait. Il baissa la tête en soupirant,
+Clara le comprit, elle dit à l'enfant:&mdash;Prends ton
+cerf-volant, ma fille! L'enfant prit son cerf-volant;
+Adolphe reprit le bras de Clara, ils entrèrent dans le
+jardin.</p>
+
+<p>L'enfant chercha un peu de vent là-haut; Adolphe
+et Clara cherchèrent un banc de mousse, un piédestal
+champêtre.</p>
+
+<p>Et peu à peu, elle devint si tendre, elle trouva tant
+de souvenirs à ses ordres, elle parla avec tant de
+douces paroles, qu'elle reprit toute sa hauteur; il fut
+à genoux devant elle, il retrouva sa Galatée comme
+elle était, quand il l'anima, par un souffle.</p>
+
+<p>Ne désespérez jamais des femmes; elles ont beau
+descendre de la hauteur où la passion les place, elles
+auront beau devenir comtesses ou mères de famille;
+elles sauront toujours, au besoin, se poser au-dessus
+de l'homme qu'elles aiment et trouver un piédestal,
+quel qu'il soit, bloc de marbre ou banc de gazon.</p>
+
+<p>Mais, cette fois, Clara était trop au niveau du
+monde, pour que le monde la laissât libre et tranquille
+sur ce piédestal fragile. La passion est entourée de
+<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
+mille exigences; une fois déplacée, elle est en lutte
+perpétuelle avec le monde. Aussitôt que la jeune fille
+oubliant l'amour se jette dans l'ambition, il faut que
+l'ambition soit la plus forte, et voilà ce qui arriva encore
+ce jour-là. Clara fut surprise sur son piédestal
+par le monde pour lequel elle l'avait abandonné. Le
+monde est comme ces amants jaloux qui surveillent la
+conduite des nouveaux convertis, sauf à leur faire
+subir le dernier supplice, s'ils sont renégats. Le
+monde accourut dans les jardins de Clara, et croyait
+y trouver Clara: il y trouva Galatée... Il est si jaloux,
+si cruel et si curieux, le monde!</p>
+
+<p>Surprise ainsi, Galatée rougit un peu, comme rougit
+l'apostat au pied de l'autel. Adolphe, la voyant honteuse
+de sa passion, retomba tout entier dans la vie
+réelle.&mdash;Il redevint un <i>cavalier accompli</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse est montée sur ce banc,
+dit-il aux curieux, parce que le vent dérangeait ses
+cheveux; notez bien qu'elle avait ses cheveux en bandeau
+sur son front, et que le vent eût glissé sur ses
+cheveux lisses et polis, sans en déranger un seul.</p>
+
+<p>Les curieux se contentèrent des explications
+d'Adolphe, homme du monde; il suffisait d'ailleurs,
+que Galatée redevînt comtesse au premier ordre; et
+qu'elle retombât du banc de gazon où elle s'était
+placée un instant, pour s'asseoir sur la causeuse de
+son salon.</p>
+
+<p>Ils en étaient là, tous s'observant du fond de l'âme,
+quand l'enfant revint, son cerf-volant à la main: le
+cerf-volant avait les ailes basses, l'air triste, humilié.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cerf-volant ne veut pas voler! ma mère, dit
+l'enfant: il n'y a pas le moindre zéphire au jardin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>
+Pour le coup, la dame eut honte et rougit: surprise
+dans sa passion, elle avait été peu déconcertée, surprise
+dans son excuse, elle se sentit prête à défaillir.</p>
+
+<p>Adolphe aussi, il se croyait quitte avec les officieux
+qui veulent tout savoir; mais cet enfant et ce cerf-volant
+avaient dérangé toute son excuse: si le vent
+n'avait pas soulevé ce frêle morceau de carton et ses
+deux ailes, comment pourrait-il déranger cette épaisse
+chevelure?</p>
+
+<p>Adolphe avait menti; la dame avait menti! Ils
+n'étaient plus que des maladroits. Ce n'était pas <i>le
+vent</i> qui avait dérangé ces beaux cheveux.</p>
+
+<p>Adolphe se leva, et partit désespéré d'avoir perdu
+Galatée, laissant la femme du monde aux prises avec
+le monde, et levant la main au ciel, pour voir d'où le
+vent venait.</p>
+
+<p>En revenant cette fois avec lui-même, il comprit
+combien c'était un rêve fâcheux que le rêve des anciennes
+amours; comment l'idéal n'a qu'une heure,
+comment le piédestal du marbre le plus dur, une fois
+brisé, ne peut jamais se reconstruire; et combien
+c'est chose futile un amour qu'un cerf-volant peut
+déranger.</p>
+
+<p>Pauvre homme! il s'abandonna à ce futile désespoir,
+tant qu'il put aller! Comment ne s'est-il pas
+souvenu du siége de Troie, et de l'enfant d'Agamemnon
+menacé par Calchas, pour un peu moins de vent,
+qu'il n'en fallait au cerf-volant de votre enfant, imprudente
+et belle Clara!</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p>
+
+<h2>STRAFFORD SUR L'AVON</h2>
+
+<p class="p2">Quand vous avez parcouru la grande route et que
+vous avez jeté un regard de mépris sur les maisons
+de campagne des boutiquiers de Londres, deux pieds
+de jardin ensevelis sous la poussière, vous tournez à
+gauche, et laissant de côté ces grands haldebras de
+carrosses à deux étages où cinquante martyrs de vos
+aïeux pourraient tenir, vous arrivez à une petite rivière,
+cachée dans les herbes, dont les eaux vertes et
+profondes reflètent de grands b&oelig;ufs, et le pâtre mollement
+assis sous un saule, comme le berger de Virgile;
+avec cette différence: il siffle un air d'ouverture
+de Covent-Garden, ou dévore un épais bifteck en contemplant
+amoureusement ses b&oelig;ufs.</p>
+
+<p>Ce doux petit village au bord de l'eau, ce sentier
+de vieux hêtres, et ce long parc tout rempli de chênes
+séculaires, levez votre chapeau et saluez! C'est Strafford;
+cette petite rivière, c'est l'Avon! Lève-toi, village;
+coule, rivière; flots légers, maisons blanches,
+et ce grand parc, nous te saluons de l'âme et du c&oelig;ur,
+heureuse patrie du grand Shakespeare! Demandez aux
+garçons bouchers du pays, ils relèvent fièrement la
+<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
+tête, ils disent fièrement:&mdash;Will, notre compagnon,
+le bon Will! voici sa chaumière, milord!</p>
+
+<p>Temple et chaumière! commencement de tant de
+pitié et de terreur! plus d'un seigneur eût acheté la
+maison de Shakespeare pour la placer dans son parc,
+vis-à-vis le tombeau de sa chienne favorite; mais le
+village n'a pas voulu la vendre; on aurait eu meilleur
+marché du Parthénon et des temples de la Grèce.
+Pour un franc Anglais, Sophocle, Eschyle, Euripide,
+ne viennent qu'après Shakespeare. S'il vous plaît,
+frappez avec respect, une bonne femme vous ouvrira;
+vous verrez une humble porte dont les battants ont
+été changés bien souvent; un seuil de pierre! Ici,
+le sol s'est affaissé sous les pieds des fanatiques <i>du roi
+Lear</i> et <i>d'Otello</i>, comme autrefois le pied de Jupiter
+Olympien sous les voûtes de Saint-Pierre de Rome,
+Adoration! adoration!</p>
+
+<p>La pauvre cabane! Avez-vous entendu ces contes
+français où des ogres dévorent des petits enfants, et
+redressent leur double narine en disant: <i>Je sens la
+chair fraîche?</i> Vous prendriez la cabane où naquit
+William, pour l'antre de l'ogre. Les murs sont encore
+assez rougis pour qu'on s'assure qu'ils ont été teints
+de sang; c'est un noir si foncé! Au sommet des murs,
+surgissent de vieux crocs de fer, qui semblent attendre
+des quartiers de victimes! Voilà bien le lieu où le
+jeune homme, une hache à la main, prenait l'attitude
+et la voix des sacrificateurs au temps d'Homère! A
+dix-huit ans, il était superbe, et semblable <i>à ces
+hommes qui sont faits pour marcher devant un roi</i>! Il
+tenait le couteau à la façon d'un grand prêtre, et la
+baguette avec le geste de la fée! Il a mis le ciel dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
+l'enfer, il attachait les grillons à des chars, il accoupla
+Falstaff au prince Henri, il a hurlé où l'on prie, prié
+où l'on hurle; il a fait entrer Antoine chez des constables,
+et la belle Égyptienne chez des religieuses:
+joyeux et terrible, homme et dieu, toujours homme,
+même quand il est dieu, et cependant plutôt un dieu
+qu'un homme.&mdash;Or ça, montrez-moi la chambre à
+coucher, ma bonne femme; que je voie en détail
+toute la maison de William!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, milord, l'escalier tombe en ruines,
+c'est à peine si le pied d'une sauterelle oserait le franchir.
+Voyez, milord, ces longues toiles d'araignées,
+cette poussière qui s'envole, ce plafond qui se penche,
+et ces brèches inégales; il y a ruine ici, milord: c'est
+plus noir que la cabane de l'apothicaire dans <i>Roméo
+et Juliette</i>. Il n'est pas douteux cependant que le grand
+homme ait dormi dans cette pièce; on y voyait encore,
+il y a près de dix ans, un grand W entrelacé dans un
+c&oelig;ur avec un B; toutes les miladys inscrivaient ce
+chiffre sur leur album; les murs sont chargés de
+vers en toutes les langues: c'est une honte d'avoir
+sali ces murailles. On n'y monte plus; il faudrait
+être aussi hardi que Richard! pour grimper cet escalier
+vermoulu. Et la pauvre vieille poussait un profond
+soupir de regrets.</p>
+
+<p>Justement le jour était à son déclin, un vent d'automne
+gémissait dans les arbres jaunissants; la rivière
+s'annonçait au loin par un solennel murmure. Je
+m'assis sur le bloc de chêne qui avait servi à Shakespeare,
+je prêtai l'oreille au bruit qui se faisait au
+dehors; j'écoutais le calme qui se faisait dans l'étage
+supérieur... soudain! par vision sans doute! je vis à
+<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>
+travers les crevasses du plafond (non! ce n'était pas
+une erreur), je vis une pâle et fugitive clarté. J'entendis
+des pas d'hommes.&mdash;Voilà le sabbat qui commence!
+Alors la vieille gardienne de céans, prit la fuite et
+me laissa seul.</p>
+
+<p>Ce fut d'abord comme une vapeur fétidique... un
+nuage... et bientôt une étrange lueur! l'incertaine
+clarté des siècles d'autrefois. Bientôt j'entrevis le
+vieux Londres du temps de la reine Élisabeth. Il était
+quatre heures, les bourgeois se rendaient aux combats
+d'ours; c'étaient de riches marchands en longs chapeaux,
+en habits de gros draps, la panse ronde et la
+face rougeaude; ils se pressaient, ils se hâtaient, ils
+criaient: Les <i>ours</i>! les <i>ours</i>! Les <i>taureaux</i>! les <i>taureaux</i>!
+Au même instant arrivait de sa province, un
+jeune homme, un amoureux... il était pauvre et persécuté;
+le jeune homme tenait les chevaux à la porte
+du théâtre, en disant: Voilà qui va bien! Puis il
+faisait un sonnet d'amour; il lisait les vers d'Ovide et
+les récits de Plutarque. On lui parlait des deux roses
+si sanglantes toutes deux, la rose et la blanche; alors
+il s'animait comme une sibylle: en avant la joyeuse
+Angleterre! en avant la vieille Angleterre! en avant
+les joies du cabaret, les inquiétudes du combat! rien
+que des noms de notre histoire. Que de pleurs! de
+cris! de fureurs! Salut au More! applaudissez le More!
+applaudissez le Vénitien, matelots; le More est un
+navigateur, comme vous il a été le maître de la mer.
+A ces grands spectacles, les <i>ours</i> disparaissent, les
+bouledogues sont vaincus! les bourgeois s'en vont; la
+reine Élisabeth arrive au théâtre en toute splendeur.&mdash;Vive
+la reine!... Holà! voici le lord Leycester,
+<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
+la noble jarretière est à sa jambe. Protégez le poëte,
+milord; dites un mot pour lui <i>à la vestale assise au
+trône d'Occident</i>. Milord, il existe une pétition contre
+<i>Henri III et les Joyeuses Commères</i>; les bouchers de
+Londres réclament, ils disent qu'on leur fait tort.</p>
+
+<p>Et la reine aux yeux bleus tranquillise le grand
+poëte, et les annales des trois royaumes se déroulent
+aux yeux du peuple anglais; la féerie est encore de
+l'histoire. Posez-vous sur le c&oelig;ur de nos vierges,
+esprit du gentil Ariel! que le malin Puck assiste à nos
+rêves, et nous réveille au milieu d'un songe d'été!
+Shakespeare a tout fait, il a fait mourir Brutus; il fait
+triompher la mère de Coriolan; il a crevé les yeux du
+jeune roi Arthur. <i>Ne crève pas mes pauvres yeux,
+Hubert!</i> Constance, Desdémone, Juliette, Octavie!
+O les touchantes douleurs!</p>
+
+<p>Et je voyais tous ces héros, toutes ces femmes;
+j'entendais tout ce fracas poétique; c'était une mêlée
+immense, un bruit de gloire et de guerre, et des
+soupirs d'amour, des cris de rage, des regrets paternels.
+Qui donc a mieux écrit l'histoire que Shakespeare,&mdash;historien?
+Il marche, on le suit; il parle, on
+l'écoute. Obéissez au maître des temps passés, ombres
+muettes, fantômes, restez dans vos habits de fête,
+restez dans vos nobles attitudes. Seulement à côté
+d'Élisabeth, à sa droite, je voudrais voir ce parpaillot
+de Henri IV le Béarnais, allié d'Élisabeth, regardant,
+spectateur intéressé, l'histoire animée de nos guerres
+civiles. Il y devait passer sa vie, et puis mourir au
+milieu de ses triomphes, par la raison qu'un fer sacré
+ne pardonne pas.</p>
+
+<p>Je suis Anglais, j'ai vu bien des choses! J'ai vu la
+<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>
+bataille de Waterloo, et la victoire tomber dans nos
+rangs, comme si son aile eût été fatiguée, et qu'elle
+eût refusé de la porter plus loin. Mais jamais je n'ai
+imaginé quelque chose de plus beau que cette vision
+littéraire, au milieu de cette cabane où naquit l'auteur
+de la <i>Tempête</i> et de <i>Macbeth</i>. Notez bien que je
+n'étais pas endormi, que mes yeux étaient ouverts;
+que dans une tranquille contemplation, j'entendais
+le bruit du vent et les murmures de l'Avon.</p>
+
+<p>Un léger nuage en se détachant du ciel vint m'enlever
+à cette féerie. La lune qui se faisait jour à
+travers ces toits en débris, cessa d'éclairer les mansardes.
+Plus rien de la décoration qui, tout à l'heure,
+ajoutait sa vraisemblance à tous ces drames... et je
+ne vis plus que la porte qui venait de s'ouvrir! Sur le
+seuil se tenait la vieille femme et son voisin, un
+esprit fort de l'ancien <i>covenant</i>, qui, les jours de
+vision, lui servait d'aide et d'appui.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis l'automne passé, me dit la vieille, j'ai
+remarqué cette lumière subite, et pourtant tous les
+volets sont fermés. Quand la chambre d'en haut
+s'éclaire, on entend des bruits de voix, des pas d'hommes,
+le dernier mugissement des taureaux qu'on
+abat, les palpitations des jeunes chevreaux qu'on
+égorge. C'est le vieux boucher qui revient, il trouve
+son fils à rêver et le bat comme plâtre. Moi qui vous
+parle, j'ai vu passer là-haut le chevreuil abattu par le
+jeune William, dans le grand parc tout rempli de
+vieux chênes. Ce chevreuil lui fit perdre l'état de son
+père, et lui valut tant de misère! Tout cela est bien
+triste, en vérité!</p>
+
+<p>La vieille femme ayant parlé et déclamé tout à son
+<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
+aise, je quittai à regret cette chaumière; il y avait à
+la porte un arbre déjà vieux, tout jauni par les automnes,
+jaune et rouge comme des feuilles de laurier
+frappées de la foudre.&mdash;C'est un rejeton de l'arbre
+de Shakespeare! me dit la vieille; on dit que l'ancien
+mûrier était gros comme sir John Falstaff; on en
+voit des morceaux dans tous les châteaux du Yorskire
+et du Northumberland; et voici mon voisin qui en a
+encore tout plein sa maison.</p>
+
+<p>&mdash;A votre service, milord, me dit le voisin.</p>
+
+<p>En même temps, il tira de sa poche un assez honnête
+fragment de buis, ciselé avec art, et qui avait à
+peu près la forme d'un galoubet champêtre, vieil emblême
+de la poésie classique, naïvement appliqué à la
+poésie de Shakespeare, au Jupiter de l'Olympe moderne,
+que personne jusqu'à présent n'a pu atteindre
+en Angleterre, excepté Byron et peut-être, à mille pas,
+l'enfantin sir Walter Scott!</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span></p>
+
+<h2>REVERIE</h2>
+
+<p class="p2">Il était midi, le soleil frappait de toute la force de
+ses rayons les vitraux de la mansarde; tout était
+calme et silence autour de la fillette, et, rêveuse, elle
+recommença pour la millième fois, peut-être, un de
+ces rêves tout éveillés que le bon La Fontaine a chantés...
+«Il n'est rien de plus doux!»</p>
+
+<p>D'abord, elle retranchait à chacune de ses semaines
+deux grandes journées de travail; dans ces deux jours
+dont elle embellissait sa vie, elle s'entourait de tous
+les plaisirs de son âge: elle se donnait libéralement
+tous les trois mois, une robe neuve avec une ceinture
+flottante et quelque beau cachemire Ternaux: ainsi
+parée, elle allait à Meudon par le bateau à vapeur, et
+ne revenait que bien tard, sans avoir peur, à son retour,
+de trouver son portier couché, et frappe, et
+frappe!... Il est sourd.</p>
+
+<p>Bientôt, la robe neuve tous les trois mois, la ceinture
+flottante, le bateau à vapeur, Meudon et son ombrage
+frais, et ces deux longues journées sans travail,
+n'étaient plus d'assez grands biens pour cette ardente
+ambition. Il lui fallait une robe de soie à l'immense
+garniture, un chapeau de paille d'Italie orné de fleurs,
+<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
+un long voile; il fallait même un beau collier de corail
+qui fît ressortir la blancheur de ce cou d'ivoire;
+et déjà grande dame, elle prenait la résolution de ne
+plus faire de robes que pour elle, et de ne plus broder
+qu'à son usage, ces voiles qui voilent si peu.</p>
+
+<p>Cependant ce cinquième étage aux sommets de la
+haute maison était dur à monter; cette porte étroite,
+dont les ais mal joints donnaient passage à tous les
+vents, semblait solliciter les amants et les voleurs! fi
+de la mansarde et de la chanson: <i>Dans un grenier
+qu'on est bien à vingt ans!</i> Adieu donc la paisible retraite,
+adieu à ces murailles nues, ornées de ces
+bonnes estampes de Charlet, adieu ce bon morceau
+de glace de Venise artistement ciselé sur tous les
+bords, adieu ces volumes incomplets d'un roman inachevé,
+adieu toute la richesse de la cellule: allons,
+c'en est fait, ma grande dame déménage; la voici
+trois étages plus bas, porte à porte avec l'épouse du
+boulanger!</p>
+
+<p>Cette fois nous avons deux belles chambres, de
+beaux meubles en noyer, une large glace, et quelque
+vaste armoire où se cache le manteau fourré pour
+l'hiver. Cette fois nous voilà maîtresse de nous-même,
+et chaque matin nous sommes: <i>la bien chaussée et la
+bien coiffée</i>... A la fin, Dieu soit loué! l'aiguille et le
+dé son compère ont cessé de nous tourmenter nuit et
+jour... nous pouvons, dans la journée, nous arrêter à
+loisir devant les riches magasins de la rue Vivienne,
+contempler de toute notre âme ces élégants tissus,
+ces parures charmantes, ces bijoux étincelants; et le
+soir, sans ménager l'huile à la lampe avare, étendue
+entre deux draps blanchis de la veille, nous lirons
+<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
+jusqu'à minuit, les romans d'Auguste Lafontaine, ou
+les histoires sans fin de Paul de Kock, si admirablement
+entremêlées de soldats, de rapins et d'aventures
+délicieuses dans les cabarets ou chez les restaurateurs.</p>
+
+<p>Mais le lendemain, les yeux appesantis par cette
+longue lecture, la jeune fille s'aperçoit qu'elle ne peut
+plus s'habiller seule, et qu'il lui faut absolument une
+intelligente soubrette, alerte et légère, honnête, fidèle
+et discrète: elle choisira donc une jeune villageoise,
+elle lui donnera ses robes à demi fanées..., elle se fera
+un plaisir de l'élever, de lui montrer les usages du
+grand monde; pour peu que vous l'interrogiez, elle
+vous dira à l'avance les moindres qualités, les moindres
+défauts de sa suivante, jusqu'au malheureux
+événement qui la force à la renvoyer.</p>
+
+<p>Cette servante une fois chassée, madame a compris
+qu'un domestique ferait mieux son affaire. Un homme
+est plus fort et plus facile à conduire. D'ailleurs, c'est
+une économie: il frotte le salon, il monte la pendule,
+il sert à table, une serviette sous le bras; il accompagne
+sa maîtresse dans les rues à deux pas de distance;
+on sait son nom... Comtois! Nous lui ferons
+une livrée jaune avec des bas blancs... Un beau soir
+il se fera brûler la cervelle pour sauver sa jeune
+maîtresse, au moment où elle allait être enlevée par
+un grand seigneur de la cour.</p>
+
+<p>En effet, depuis qu'elle habite la rue de Rivoli et le
+premier étage d'un grand hôtel; depuis qu'elle a un
+suisse à sa porte, une glace dans son alcôve, depuis
+que, le matin, madame se tient en peignoir brodé
+vis-à-vis une large psyché, madame fait des passions
+<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span>
+étonnantes. Tantôt c'est un vieux seigneur allemand
+que notre indifférence renvoie au fond de ses terres;
+tantôt un jeune colonel français qui, désespéré, va se
+faire roi en Amérique; un autre jour, lord Wellington
+lui-même se prosterne aux pieds de la cruelle... elle
+sourit... mais toutes ces démonstrations la touchent
+peu, elle a vraiment d'autres projets en tête, et la
+voilà qui s'esquive de son hôtel par une porte dérobée,
+et laissant dans son antichambre la foule de ses adorateurs,
+elle va tout simplement, débuter au Théâtre-Français.</p>
+
+<p>Vous concevez bien qu'elle est trop modeste en commençant,
+pour lutter avec mademoiselle Mars. D'ailleurs,
+ses yeux vifs, son nez retroussé, sa bouche où tout
+mord, où tout chante, l'ensemble animé et joyeux de
+sa personne lui dit assez qu'elle est faite pour les
+rôles de soubrettes. La voilà donc étudiant ses rôles,
+créant ses costumes, se mettant l'esprit à la torture à
+bien se présenter, à bien dire.&mdash;A la fin, le jour de
+ses débuts arrive: on se tue à la porte; c'est à peine
+si elle peut entrer, elle que tout Paris veut admirer;
+dieux et déesses! sitôt qu'elle paraît, dès qu'elle
+parle, à son geste, un tonnerre d'applaudissements si
+forts que M. Michelot est obligé de venir prier le
+public de ne pas tant applaudir, parce qu'il briserait
+les banquettes.</p>
+
+<p>Ainsi, la voilà devenue en un clin d'&oelig;il, la première
+actrice de Paris. Toute la littérature l'entoure. Elle
+protége, elle corrige, elle loue, elle blâme, elle donne
+à dîner; Casimir Delavigne la consulte et lui offre
+même de l'épouser, ce qu'elle refuse assez durement.
+Bientôt elle veut que la province jouisse de ses talents;
+<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>
+et, par un arc de triomphe, elle entre à
+Bruxelles, à Pontoise, à Saint-Pétersbourg, où elle
+daigne enfin épouser, par convenance, un des bâtards
+de l'empereur, qui la fait duchesse et lui donne une
+belle place à la cour.</p>
+
+<p>De Saint-Pétersbourg, j'ignore si ma princesse
+n'eut pas poussé sa pointe au vieux sérail... Un coup
+d'aiguille acheva trop tôt ce roman à peine commencé.
+Oh! là, là! Tout effrayée du peu d'ouvrage qu'elle
+avait fait, la pauvrette se remet à sa tâche, sans avoir
+pensé un instant aux seuls liens qui fussent à sa
+portée, au bonheur d'aimer et d'être aimée.</p>
+
+<p>Je vous dirai même que la friponne, en jetant un
+coup d'&oelig;il sur son miroir, se prit à sourire. Ah! le
+beau château (disait-elle), que je me bâtissais dans les
+Espagnes de la Chaussée-d'Antin.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span></p>
+
+<h2>LA VENTE A L'ENCAN</h2>
+
+<p class="p2">Vous avez cru que tout était fini pour la maison de
+Charles X; vous avez appris que le roi déchu avait
+pris son parti en philosophe chrétien, qu'il s'était arrangé
+de nouvelles Tuileries dans l'humide château
+d'Holy-Rood; qu'il avait rebâti à son usage une salle
+du trône, une salle des maréchaux (innocentes consolations
+d'un trône perdu!). On vous a dit les courses
+aventureuses de la duchesse de Berry à travers les
+comtés anglais, et son séjour chez l'ambassadeur de
+Naples. Eh bien, voilà qu'une nouvelle ruine commence
+pour cette famille infortunée!... elle reparaît
+sur le théâtre de malheurs où elle a été tenue pendant
+trois jours, à Paris, au milieu des terreurs de l'Europe.
+Allons! courage! au n<sup>o</sup> 21 de la rue de Cléry,
+vous verrez ce nouveau désastre. Pour ma part, il me
+semble que cette seconde humiliation vaut bien la
+première, que cet outrage est le pire de tous.</p>
+
+<p>Je conçois en effet le siége des Tuileries, glaces
+brisées, meubles saccagés.&mdash;Le portrait du roi, par
+Gérard, effacé des galeries du Louvre; je comprends
+l'invasion des appartements de madame la duchesse
+de Berry par ce peuple ivre à la fois de vin et de fureur...
+<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
+ce que j'ai peine à concevoir, ce sont les
+ventes à l'encan, et les plus vulgaires dépouilles de
+ces augustes fugitifs, flottant au gré des vents, en attendant
+un acheteur.</p>
+
+<p>Hélas! c'était là un signe de malheur qui manquait
+aux races abolies! Bajazet, dans sa cage, servant de
+marche-pied à son vainqueur, n'aurait pas compris le
+degré d'humiliation attaché à la vente de ces dépouilles
+d'un intérieur de femme et de princesse, exposées
+soudain au grand jour.</p>
+
+<p>Par exemple, avez-vous jamais réfléchi, en passant
+devant la boutique d'une revendeuse, à tout ce qu'il
+y avait de hideux en cet amas de guenilles étalées au
+hasard? Arrêtez-vous, par pitié, devant cette horrible
+porte et regardez! Quel immonde entassement! Des
+nippes de femmes, des habits d'hommes, de vieilles
+chaussures, de vieux chapeaux! Les meubles les plus
+sales de la vie matérielle se touchent, se heurtent, se
+confondent horriblement. Une boutique de fripier est
+un chaos dans lequel tous les rangs sont confondus,
+comme les cadavres humains au cimetière. L'habit du
+marquis est étalé avec sa livrée; la robe de gaze de la
+duchesse au bal des Tuileries se balance avec la bure
+de la grisette: tous ces haillons entassés vous ont
+ce lamentable aspect de loques réunies par la misère,
+par la mort, par la honte, par le jeu, par tous les
+vices et tous les maux des grandes villes. Il est impossible
+de ne pas frémir quand on songe que, dans
+cet antre de la misère, la prostitution et le jeu viendront
+racheter leurs habits, au premier changement
+de fortune. Dans ce capharnaüm de la fange et du
+trou, un homme est heureux de se sentir un habit,
+<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>
+fait pour lui, fût-ce le plus pauvre habit de man&oelig;uvre!
+Qu'il méprise, en même temps, ces dorures
+flétries, ces soieries fanées, ces livrées huileuses, et
+tous ceux qui viennent se dépouiller là, et tous ceux
+qui viennent s'habiller là! Ajoutez qu'au milieu de ces
+lambeaux impurs, et si vous regardez tout au fond de
+la boutique, vous découvrez d'ordinaire une vieille
+femme, hideuse comme sa marchandise, accroupie
+sur son pot de terre plein de cendres, qui attend dans
+la plus parfaite immobilité une victime ou une dupe,
+horrible commerçante sur le front de laquelle on lit
+en caractères de fer, ce mot funeste: <i>usure!</i></p>
+
+<p>Eh bien, la maison du roi Charles X a passé par
+cette épreuve; elle a traité d'égale à égale avec la revendeuse,
+elle est revenue, en souliers éculés, de la
+frontière, pour traverser la boutique du fripier. Le Roi
+parti (c'était là une suite de cette fatalité qui fait un
+malheur de tout, pour les rois qu'elle veut perdre),
+on a trouvé chez lui... un roi de France! non pas
+des armures de fer, non pas des casques ou des épées
+de chevalier, non pas des chevaux de guerre ou autres
+meubles royaux qui font reconnaître un roi, même
+dans l'exil; mais des fusils pour la chasse aux perdreaux,
+des chiens courants, des chevaux pour le sanglier,
+des &oelig;ufs de perdrix, des faisans, de jeunes
+chevreuils, des lapins à foison, et, dans l'intérieur du
+palais... seize cents pots de confitures, et des pralines
+par boisseaux!</p>
+
+<p>Quel qu'il soit, riche ou pauvre, entouré de chefs-d'&oelig;uvre...
+ou de haillons, Ulysse ou le pauvre Irus,
+ne me parlez pas, pour l'absent, des ventes faites hors
+de son domicile; ce sont des ventes mensongères,
+<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>
+sans aucun sens; elles dénaturent l'exil ou le malheur
+dont les dépouilles sont tristement dispersées.
+Chaque meuble, pris à sa place, a sa grâce et sa valeur,
+son charme. Mais si vous déplacez les meubles de
+ma chambre à coucher, si vous brisez l'aimable ensemble
+qui les parait, si vous les montrez sur une
+scène inaccoutumée, alors, adieu la bonne opinion
+que mes voisins avaient de mon bien-être, adieu la
+valeur <i>du pauvre rien</i>, qui faisait tout le bien
+de Codrus! Princes et bourgeois, nous sommes
+soumis les uns et les autres à cette loi de la symétrie
+qui fait le respect de notre intérieur; nous l'avons
+bien vu dans la vaste salle de la rue de Cléry.</p>
+
+<p>On exposait le mobilier d'une princesse, ornement
+d'un trône à peine écroulé, et pourtant, qui n'eût
+pas été prévenu que cette princesse <i>exécutée</i>... par le
+commissaire-priseur, était encore, dieu merci! du
+monde des vivants, eût juré que cette vente était une
+vente après décès et que la morte avait été, de son
+vivant, une comédienne! Voilà ce que j'appelle
+presser à fond le décès d'une monarchie; ceci n'est
+pas une fiction, allez rue de Cléry, je vous le répète,
+vous verrez la vente.</p>
+
+<p>En entrant dans la salle obscure, où suinte une
+odeur de moisi, les regards sont d'abord frappés d'un
+grand nombre de vieux manteaux attachés contre la
+muraille. Manteaux fanés, perdus, décousus; à celui-ci
+manque une partie de broderie; à celui-là le galon
+d'or a été enlevé; à d'autres, la broderie regarde la
+queue traînante, et, la voyant couverte de boue: Ah!
+(se dit-on) <i>cette femme allait donc à pied dans la boue?</i></p>
+
+<p>Voici des manteaux de cour! Voici de belles robes
+<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span>
+d'or et de brocard; les unes en velours à fleurs, les
+autres en dentelles; mais dans quel état! une comédienne
+en aurait honte! quel effort il a fallu pour se
+décider à cet étalage! Malheureuse princesse! élégante
+autrefois, entourée, au degré suprême, de grâce
+et de fraîcheur! Avancez! et choisissez parmi les
+costumes de divers pays, un persan, par exemple, robe
+à fleurs de satin blanc, caleçon brodé, tunique de velours
+nacarat, turban, ceinture et voile d'or... c'est
+un triste habit, dont la dernière femme du dey détrôné,
+ne voudrait pas. A côté de la sultane, arrive, en
+boitant, Marie-Stuart, Marie-Stuart en velours, en coiffe
+tombante, toute noire, comme une reine qui marche
+à la mort; bientôt, par un caprice de femme et de
+princesse, la robe de la reine a fait place au costume
+de la Cauchoise; <i>id est</i>: la robe courte, la boucle
+d'argent au soulier... tout à coup, voilà une Cauchoise
+qui s'enfuit à l'aspect de la vive Italienne, au
+costume brodé de soie. O changement! déguisements!
+masque infini de la fin d'une monarchie!</p>
+
+<p>Holà! Je me fatigue à tout dire: à côté de ces
+manteaux, ces robes, ces chaussures de la vie réelle,
+vous trouverez un vrai carnaval de Venise: un jupon
+d'Auvergnate qui sent son patois et la porteuse d'eau,
+deux costumes bretons, l'un bleu, l'autre rouge et
+complets tous les deux, la coiffe de drap en écarlate,
+le manteau en bure noire, doublé en rouge, jusqu'à
+ce que tous ces costumes divers fassent place au costume
+national. Alors la Française, l'Auvergnate,
+l'Écossaise, la Cauchoise, s'évanouissent devant la fille
+de Naples; ceinture, rubans, tablier, voile...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>
+Au large! Zulietta! Parcours le golfe au bruit des
+mélodies nationales, monte en gondole, et que l'onde
+amoureuse te balance au chant des gondoliers, qui
+répètent en ch&oelig;ur les stances de la <i>Jérusalem</i>.</p>
+
+<p>Ajoutez à ces toilettes bizarres, faites pour des
+jours de folie, de fausses parures, des bijoux en cuivre
+doré, des pierres factices, des diamants faux, tout le
+luxe honteux qu'une grande comédienne ne se permet
+pas de porter sur son théâtre, et vous comprendrez
+quelle est cette élégie, à rencontrer ce faux luxe, ces
+parures viles, ces déguisements déformés; toutes
+choses auxquelles l'aimable princesse, absente à jamais,
+donnait tant de prix, bonnes désormais,
+à parer les dames de la halle au prochain mardi
+gras.</p>
+
+<p>Pourtant, tout ceci fut parures de princesse, tout
+ceci fut enchantement de cour. Il n'y a pas un an
+que tout Paris célébrait ces merveilles, ces bals
+héroïques. On voyait la vieille France se trémousser à
+ces bals! Rappelez-vous ces quadrilles du temps de
+François II, dans lesquels le jeune duc de Chartres
+portait l'habit d'un roi, et le duc de Bordeaux la
+livrée d'un page (le présage s'est accompli; hélas!
+vous savez avec quelle rapidité!), et de tout cela
+restent des masques, des mensonges, lambeaux de
+toutes couleurs, robes fanées; ruines, débris, néant,
+poussière, vanités des vanités!</p>
+
+<p>On voit aussi dans cette ruine une suite de tableaux,
+la plupart fort médiocres. A coup sûr la propriétaire
+de ces toiles protégeait, aimait les beaux-arts; on
+comprend quelle noble pitié elle portait à cette misère
+de l'artiste, et que les beaux-arts en abusaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>
+cruellement, comme ils font d'ordinaire, avec leurs
+protecteurs.</p>
+
+<p>Ceci est une manière de comprendre et d'expliquer
+une révolution. La révolution, c'est aussi bien le
+trône renversé que les hardes royales vendues à l'encan;
+la révolution a porté rue de Cléry ces cachemires
+numérotés, étendus sur des planches. La foule arrive:
+elle les touche, elle les flaire, elle en considère le
+tissu, elle dit: «Celui-ci est beau! celui-là est médiocre!»
+Elle les achète en marchandant, une fois
+payés, elle porte ces tissus précieux qui couvraient
+les épaules d'une princesse dans ses jardins royaux,
+au Louvre, aux Tuileries, au <i>théâtre de Madame</i>. Autrefois
+c'eût été un insigne honneur de toucher seulement
+ces manteaux en dentelle, ces taies d'oreiller
+si artistement brodées, ces barbes dentelées, ces petites
+dentelles aux bonnets du soir. Aujourd'hui, pour
+fort peu d'argent, la dernière bourgeoise est appelée
+à passer ses gros bras rouges dans ce manchon de zibeline;
+sa fille aînée peut mettre sous son épais menton
+ce point d'Alençon, le lendemain de ses couches...
+son mari va dormir ce soir, en bonnet de coton, sur
+cet oreiller d'Angleterre. Avez-vous jamais vu une
+révolution plus complète, une profanation moins équivoque?</p>
+
+<p>Ainsi, dans ce malheureux étalage de madame la
+duchesse de Berry, on retrouve, comme en tous les
+étalages de ce genre, un peu de la femme, un peu de
+la comédienne, un peu de la princesse. En cette
+vente, il y a luxe, indigence, éclat, misère; comme
+dans toutes les ventes, il y a le spéculateur avide, le
+marchand par métier, la femme pauvre et coquette à
+<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>
+bon marché; il y a aussi l'homme oisif qui court après
+une émotion comme on court après la fortune; le
+vindicatif qui se venge des grandeurs de la terre en
+contemplant toutes ces misères. Arrive enfin, grâce
+au ciel! l'homme sentimental, tourné du beau côté
+des choses humaines, qui respecte le malheur, chose
+sacrée, aimant mieux s'attrister que se mettre en
+colère!&mdash;Surtout, il a pitié des femmes que les
+révolutions renversent, comme il a pitié des fleurs
+que l'ouragan détruit.</p>
+
+<p>Un pareil homme, inspiré d'en haut, cherchera de
+préférence les spectacles tristes mais corrects; il a
+horreur de toutes les profanations de la rue de Cléry.
+Par exemple, il ne comprendra pas que l'on ait
+exposé aux injures d'un encan, la garde-robe de
+l'exilée; il maudira l'avarice des femmes de chambre
+qui ont exhumé ces tristes dépouilles; il voudrait
+couvrir de son manteau ces voiles troués, ces robes
+tachées, ces souliers déformés, ces bijoux faux, ces
+travestissements de folie et tous ces mystères d'intérieur;
+il a horreur de ces pauvres restes. Cet homme
+intelligent ne comprendrait même pas la vente des
+riches habits du dernier roi d'Angleterre! A plus forte
+raison s'il s'indigne que l'on ait mis à l'encan les
+pauvres guenilles de madame la duchesse de Berry!</p>
+
+<p>Mon homme, à moi, est fait de telle sorte que,
+dans cet amas, digne au plus d'un garde-meuble, il
+se livre à mille recherches pour découvrir un honnête
+souvenir... Le voilà donc en quête au milieu de
+ces meubles épars; voici de vieilles chaises, de vieux
+fauteuils, un tabouret; voici je ne sais combien de
+meubles divers, mais aucun de ces meubles n'est assorti
+<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>
+avec son voisin, tout se confond dans cet abîme:
+un chevalet d'artiste est à côté d'un instrument de
+cuisine; un flacon de toilette sous un soufflet en bois
+d'acajou; un jeu d'échecs est placé sur la jardinière;
+il y a des bibliothèques dont les vitres sont cassées;
+un métier à broder au pied d'un secrétaire. Désordre
+et confusion! Tous ces meubles sont mal faits et endommagés!
+Que de petits riens inutiles! Que de luxe
+sans goût et sans grâces! Non! non! ce ne sont point
+là les meubles d'une jeune femme et d'une princesse!</p>
+
+<p>Pour l'honnête homme, il est triste de ne pas
+rattacher une honnête idée, à un honnête achat.
+Quand il achète un meuble, ce n'est pas une valeur
+qu'il achète, c'est une idée triste ou gaie: il est
+mieux qu'un antiquaire; l'antiquaire n'a foi que dans
+le temps; le sentimental a foi au malheur: de grâce,
+ne l'abusez pas!</p>
+
+<p>Ces meubles sont trop vieux, trop mal faits, trop
+grands, trop gros, trop lourds, trop mesquins, pour
+que j'y retrouve une infortune royale. Jusqu'à présent,
+il n'y a d'affaires en cette salle, que pour la marchande
+de chiffons, les marchands de galons et les revendeuses
+à la toilette. Passez votre chemin, digne Yorick, allez
+lire une oraison funèbre... et pleurez tout bas.</p>
+
+<p>A moins, toutefois, que notre homme ne s'arrête,
+une larme à l'&oelig;il, devant un piano d'enfant, devant
+une petite selle avec sa housse d'argent, bonne tout
+au plus à être placée sur le dos d'un gros dogue; devant
+une harpe de petite fille; la harpe est de Nadermann;
+les cordes en sont détendues et brisées,
+comme celles des harpes suspendues aux saules de
+l'Euphrate: <i>Illic flevimus</i>....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>
+Voilà tout ce qui frappe Yorick; peut-être il serait
+content des deux porte-lampes et d'un écran que
+<i>madame la duchesse a brodés de sa main</i>, nous dit le
+catalogue. Otez cette annonce... il n'y a plus rien qui
+te convienne, bon Yorick, plus rien qui te donne à
+penser!</p>
+
+<p>J'ai oublié, dans ma nomenclature d'amateurs, de
+mentionner l'amateur caustique, l'homme au gros
+rire; il se moque de tout ce qu'il voit, il comprend
+très-bien qu'on vende tout ce qui peut se vendre, il
+se dit, avant d'entrer rue de Cléry: <i>Tout cela se vendra
+cependant!</i></p>
+
+<p>Pour ma part, je n'aime pas ces hommes de moquerie;
+je hais leur rire de parvenu et leur politique
+de portier. Je les vois d'ici ricanant devant le jeu de
+loto-dauphin, devant le confessionnal portatif, ou la
+lanterne magique représentant l'entrée de Charles X
+à Paris. Cette lanterne peut servir à faire l'histoire de
+la Restauration. Il fait nuit: Voyez, messieurs et mesdames,
+ce roi, ces chevaux, ces courtisans, ce drapeau
+blanc qui flotte... Un grand souffle éteint la lampe et
+tout s'évanouit!... Plus rien que le fantôme et la nuit!
+Cette lanterne... se vendra cher.</p>
+
+<p>On fera bien de la vendre avec le confessionnal et
+le loto-dauphin; il n'y a que ces trois meubles qui
+aient un sens positif dans cette exposition.</p>
+
+<p>J'oubliais un album d'Eugène Lamy. Cet album représente
+les travestissements de l'an passé; on y
+retrouve, en présence même des vêtements qui ont
+servi à la duchesse, à la reine de ces fêtes, tout ce
+que la cour d'alors avait de jeune et d'éclatant: messieurs
+de Juigné, de Nailly, d'Orglande, de Ménars,
+<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span>
+de Charrette, de Pastoret, de Richelieu, mesdames
+de Podenas, de Larochejacquelin, de Béarn, de
+Caylus et miss Stuart. Vous voyez toute la fête dans cet
+album; elle vous paraît cent fois plus brillante qu'elle
+l'était, vue dans la rue de Cléry. A la fin, l'album
+échappe à vos mains.</p>
+
+<p>Il retombe sur les mêmes tables où la folâtre jeunesse
+se rafraîchissait après le bal; ces tables sont
+encore couvertes de serviettes; elles sont tendues:
+on dirait que le souper sera servi, tout à l'heure.
+Hélas! l'intendant est absent, les pages sont dispersés,
+le maître d'hôtel est en retraite; toute la table est
+dans un désordre funeste, vous la prendriez pour la
+table des festins du sire de Ravenswood. Les verres
+sont confondus, les bouteilles en cristal n'ont pas de
+bouchons, les plateaux sont couverts de poussière,
+les surtouts sont revêtus de fleurs fanées. On voit
+encore les temples en carton, dépouillés de leurs sucreries,
+les formes des gâteaux veuves de leurs accessoires;
+il n'y a plus que deux fourchettes en argent et
+deux couteaux <i>en os</i>. Est-ce donc avec cela que Marie
+Stuart a donné à souper à son royal époux? Eloignez-vous,
+tristes vestiges de ces banquets!</p>
+
+<p>A tout prendre, cette vente est un spectacle désolant;
+tout y est misère et mensonge, un luxe ahuri;
+vieux restes fanés, désordre étrange, pauvreté déguisée.
+Plus d'une mère de famille, l'honneur de son
+époux et de ses enfants, mourrait désespérée si elle
+avait, au lit de mort, la pensée que le public va la
+juger sur un mobilier pareil. Que voulez-vous? il fallait
+qu'il en fût ainsi, d'une révolution faite avec ordre.
+Le désordre révolutionnaire n'a troublé que la tête
+<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span>
+des rois; ici, l'ordre légal fait plus que les tuer. Elle
+montre à nu leur intérieur, et l'on rit de pitié... voilà
+donc ce que nous adorions?</p>
+
+<p>Cette vente impitoyable a commencé un mardi;
+elle a duré plus de huit jours: on a vendu d'abord
+les vins, puis les meubles; on a terminé par les
+ustensiles de cuisine; ces ustensiles appartiennent
+tous à cette cuisine sucrée, que l'on appelle l'office,
+et qui n'est ici qu'un contre-sens de plus.</p>
+
+<p>Dans tous ces petits faits de l'histoire contemporaine,
+qu'il ne faut pas négliger quand on ne peut
+atteindre à l'histoire générale, il est surtout un homme
+que je cherche et qui me manque. Cet homme, c'est
+Bossuet; Bossuet, à peine sorti de l'oraison funèbre
+de Henriette d'Angleterre. Que dirait ce grand pontife
+des grandeurs éteintes, s'il voyait comment, de nos
+jours, les monarchies finissent, comment nous avons
+parodié Cromwell, que la dérision a remplacé la hache,
+et par quelle indignité une revendeuse à la toilette
+fait l'office du bourreau! J'imagine que Bossuet en
+mourrait de peur, ou qu'il en deviendrait fou! Oui,
+grand homme, et voici les aventures de nos jours; le
+petit-fils de Condé disparaît de ses vastes jardins, et
+la race de votre Royal ami finit avec moins de bruit
+que les jets d'eau que vous aimiez, et qui se sont tus
+depuis longtemps.</p>
+
+<p>En même temps le dernier fils de saint Louis est
+chassé hors du royaume, et ses <i>confitures</i> sont vendues
+dans ses cours, comme autrefois, dans la Bible,
+on vendait les femmes et les enfants des ennemis
+vaincus.</p>
+
+<p>Des valets mettent en vente publique les oripeaux
+<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span>
+des princesses, et c'est à peine s'il se trouve des acheteurs.</p>
+
+<p>Ajoutons que nous verrons bientôt sur la place publique,
+à l'encan, comme un omnibus de réforme,
+les dernières voitures faites pour le dernier sacre du
+dernier roi de France qui ait songé à aller à Reims,
+demander une inviolabilité qu'il n'a pu trouver dans
+les lois!</p>
+
+<p>Écoutez! cette voiture dorée, parfumée, brodée,
+peinte, sculptée, couverte de fleurs, bénite, et dont
+chaque clou était un chef-d'&oelig;uvre; ce trône sur
+quatre roues... il sera vendu à la criée! un charlatan
+l'achètera pour y vendre, au milieu des places, ses
+élixirs et ses opiats.</p>
+
+<p>Qu'on me pardonne ces idées mêlées, ces images
+vulgaires, ces rapprochements inattendus; je sais que
+la rhétorique en murmure, que la logique s'en inquiète,
+et que l'art est mécontent; mais les faits sont
+là expliquant, excusant toute chose en un sujet pareil,
+le sublime et l'absurde, la bouffonnerie et l'élégie, la
+justice et la colère, le discours de M. de Chateaubriand,
+et ce chapitre même. Hélas! Il n'a pas été fait
+sans pitié, sans respect et sans larmes, pour des malheurs
+si cruels et si complets!</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span></p>
+
+<h2>RAMBOUILLET</h2>
+
+<p class="p2">Vous voulez que je revienne sur les petits faits de
+cette grande histoire de Juillet. Jusqu'à présent cette
+histoire est écrite comme elle est faite! En masse... et
+avec la plus grande confusion. Il faudra bien du temps
+encore avant de mettre un peu d'ordre en ces événements
+qui se pressent et s'entassent, poussés par la
+fureur populaire. Moi qui vous parle, j'ai bien vu ces
+fameux <i>trois jours</i>: j'ai assisté à l'incendie du corps-de-garde
+en planches, sur la place de la Bourse, premières
+et fatales lueurs de cet incendie immense,
+épouvante de l'Europe. J'ai vu le peuple des trois
+jours demander des armes à la porte des théâtres,
+endosser la cuirasse de carton, saisir la lance des
+héros du moyen âge, aller se battre, héros sublimes
+et burlesques à la fois, contre des faits qu'ils ne comprenaient
+pas. Toute la ville a été branlante pendant
+trois jours; le peuple en avant, au feu, brûlé par le
+soleil; les habiles se tenaient sur les derniers rangs,
+incertains de leur contenance, un pied sur leurs serments
+de la veille, un autre pied sur leurs serments
+du lendemain. Colosse! un tremblement de terre les
+doit renverser comme celui de Rhodes, à l'écart gigantesque.
+<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>
+Dans ce moment de confusion, tout est
+poudre, et fumée, et soleil, à Paris. On ne parle pas,
+on bourdonne! on ne pense pas, on rêve; on se
+regarde, on se touche, on se rit au nez, on s'admire
+les uns les autres, on s'épouvante.&mdash;Est-ce bien toi?
+est-ce bien moi? est-ce bien nous tous? est-ce bien
+Paris? Ce terrible et tremblant Paris de juillet 1830,
+quand il s'est vu sans roi, a été jeté dans un moment
+de telle stupeur qu'il ne l'avouera pas dans l'histoire!...
+Il faut bien en convenir, nous avons eu peur,
+sauf à nous démentir plus tard.</p>
+
+<p>Cette foule parisienne! Au fond, elle est bonne,
+bien faite et bienfaisante; elle a saccagé le monde
+politique avec un grand sang-froid que rien n'égale.
+Après les trois jours, et quand il n'y avait d'autre roi
+que M. de La Fayette, ce monarque si bien fait pour la
+transition, que la royauté de France garde pour remplir
+tous ses entr'actes; quand le peuple encore
+étonné de l'hôtel de ville et des Tuileries, où il était
+entré, demandait à prendre une heure de repos, il
+lui vint dans l'idée, avant de voir le nouveau roi qui
+s'apprêtait quelque part, de revoir ce vieux roi qu'il
+venait de chasser, ce roi chassé si brusquement, et
+reçu avec tant d'enthousiasme; ce Français <i>de plus</i>
+de 1814, qui n'était qu'un roi de moins en 1830, le
+roi de la conquête d'Alger, le roi du sacre, le roi
+chanté à son avénement, par Victor Hugo, par Lamartine!...
+Il partait malheureux, innocent, bien à plaindre;
+il partait... Paris le voulut revoir encore avant
+son départ; Paris a voulu savoir comment était faite
+une royauté qu'on chasse. O ville insatiable de pareils
+spectacles, Paris! Elle a vu tomber Bonaparte; après
+<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span>
+cette immense chute elle a été furieuse encore de
+voir la chute de Charles X! Le peuple comprenait cela
+confusément: c'était la dernière chute des temps
+passés; relevés une heure, hélas! pour s'écrouler à
+tout jamais.</p>
+
+<p>Donnez-vous la main, Fontainebleau et Rambouillet!
+Ne soyez pas jalouses l'une de l'autre,
+royales forêts, traversées dans des appareils si divers!
+A Fontainebleau, quand l'empereur dit adieu à son
+aigle, la France assiste aux derniers adieux de la
+force. A Rambouillet, quand Charles X exilé, bien
+moins taillé pour le drame que Napoléon, s'en allait
+loin du château des Tuileries, c'était l'antique royauté
+de France qui s'avouait vaincue à jamais. La jeune
+royauté de Napoléon et la vieille royauté de Louis XIV,
+défaites, l'une à Fontainebleau, l'autre à Rambouillet,
+quel espoir reste à la France? Grande question autour
+de laquelle, malheureux que nous sommes, nous nous
+agitons, sans que ce cruel problème ait fait un pas.</p>
+
+<p>Le peuple donc, après ces trois jours, remit sa
+veste et son chapeau; ceux du moins qui avaient un
+chapeau. Puis il s'écrie: «A Rambouillet! à Rambouillet!»
+comme en 1790 il criait: «<i>A Versailles!
+à Versailles!</i>» Donc il s'en fut à Rambouillet, ce bon
+peuple, sans colère, et presque en riant, comme à
+une fête; il allait voir le roi Charles X. S'il garda ses
+armes pour ce voyage, c'était d'abord que les armes
+lui allaient bien; il n'était pas fâché, chemin faisant,
+dans la forêt royale, de tirer une perdrix de Sa
+Majesté, ou de <i>courre</i> le cerf, et de rapporter une
+pièce de gibier à sa femme, afin de dire qu'il avait
+gagné quelque chose à la révolution.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
+En vérité, il faisait bien, ce digne peuple, de se
+donner une fois le plaisir de la chasse au long-courre.
+Plaisir de roi qui lui était bien dû. Trois jours après
+son passage dans la forêt de Rambouillet, on lui
+reprenait <i>sa</i> forêt, on tuait sans lui tout <i>son</i> gibier, on
+vendait jusqu'aux &oelig;ufs de <i>ses</i> faisans, on le traitait
+comme si on eut voulu le détrousser de ces plaisirs de
+souverain.</p>
+
+<p>Le peuple est le dernier roi qui ait chassé dans les
+forêts de Rambouillet.</p>
+
+<p>Que vous dire? Il y mit si peu de hâte, et tant il fit
+l'école buissonnière; il a si mal tiré sur les bêtes de
+la forêt, ce peuple qui tirait si bien sur les Suisses;
+il a si peu profité de sa victoire, ce peuple dont on a
+si cruellement exploité la colère, qu'il est arrivé trop
+tard à Rambouillet! il n'a pas vu même ce qu'il voulait
+voir; le roi Charles X était parti.</p>
+
+<p>Cela est malheureux, vraiment; on ne sait pas ce
+que cette entrevue aurait pu faire, si cette entrevue
+avait eu lieu. Peut-être à l'aspect de son roi vaincu,
+à l'aspect de ces femmes tremblantes, et qu'il avait
+tant aimées, à l'aspect du tout jeune enfant qui lui
+aurait tendu les bras comme un frère à son frère, le
+vainqueur eût été touché de compassion: il eût relevé
+le vieillard, et repoussant de la main les stupides ministres,
+ils se seraient dit, le roi et le peuple: De quoi
+s'agit-il? Et ils se seraient bien vite entendus l'un
+l'autre, n'en doutez pas! ils auraient refait l'alliance
+brisée, car c'était leur avantage à tous deux. Bonté
+divine! la paix ne serait pas sortie de la France, et
+l'émeute n'aurait pas relevé la tête, hydre renaissante
+toujours; la contagion révolutionnaire eût respecté
+<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
+les peuples épars autour de nous, la triste Vendée
+n'eût pas rêvé la guerre civile, les débris infortunés
+de Varsovie, la ville héroïque, ne seraient pas retombés
+sur nos têtes, nous apportant la peste, comme le
+gant des combats que nous jette le Russe. O bonheur!
+nous serions rentrés dans la paix et le calme,
+nous autres, que la fièvre avait dévorés pendant
+ces trois fameux jours.</p>
+
+<p>Mais la fatalité des Stuarts pesait sur cette auguste
+maison de Bourbon; le dernier regard du peuple
+de Paris, n'a pas été pour la royauté de la France.
+Elle est partie une heure trop tôt; elle a perdu malheureusement
+l'appel du peuple en courroux, au
+peuple calmé: voilà pourtant à quoi tiennent les dynasties!
+Il y eut un roi de l'Orient fait roi par son
+cheval: quelques chevaux de poste, ont décidé peut-être,
+du sort de Sa Majesté le roi Charles X.</p>
+
+<p>A Rambouillet, le peuple de Paris fut bien surpris
+d'y trouver assez de canons pour foudroyer toute la
+ville, assez de troupes d'élite pour la mettre en état
+de siége; il comprit alors toute l'étendue de sa victoire!
+Modeste en son triomphe, il a tendu la main
+aux soldats, il est monté sur les canons pour se grandir
+quelque peu, afin de voir se prolonger dans les
+ténèbres ce douloureux exil d'un si bon roi.</p>
+
+<p>Cependant, la royale famille allait au pas dans ce
+royaume, son domaine pendant tant de siècles; les
+populations se mettaient en haie sur son passage, et,
+bouche béante, elles la regardaient passer. Que le
+voyage dut paraître long aux nobles exilés! Un garde-du-corps,
+fidèle, intelligent et brave, galant homme
+et bon écrivain, M. Théodore Anne, a raconté d'une
+<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>
+façon touchante, les premiers pas de cet exil sans
+fin... Ce récit contient toute une âme. Après de longues
+heures, ces exilés, accablés de fatigue, couverts
+de poussière, suivis par quelques serviteurs, qui ne
+pleuraient pas (si grande était la douleur de ces
+braves gens!), ils atteignirent le vaisseau de Cherbourg:
+la mère et l'enfant se retournèrent encore
+une fois, pour regarder la France, le vieillard leva
+son chapeau pour saluer la patrie, et puis ce fut une
+autre voix que la sienne qui dit aux matelots: <i>Partons!</i></p>
+
+<p>Il y a dans la vaste mer un sillon que Bossuet a retrouvé
+avec ses yeux d'aigle, et qui s'est renouvelé,
+bien souvent depuis Bossuet: sillon fatal! Il a conduit
+Marie-Stuart, la reine d'Écosse et de France, à sa
+sanglante s&oelig;ur Élisabeth; il a livré à son oncle, Richard
+III, le jeune Arthur Plantagenet, il a ramené
+d'Angleterre en France, Henriette, fille de Henri IV
+et femme de Stuart. Bonaparte a creusé bien profondément
+ce sillon de la mer! Le même sillon qui nous
+ramena la famille de Louis XIV, la ramène aujourd'hui
+en exil. Autrefois, ce sillon était à peine une ride sur
+l'Océan <i>étonné</i>; aujourd'hui, c'est un large sentier
+incessamment ouvert aux royautés vagabondes! L'empereur
+dom Pedro l'a prolongé, à deux reprises, du
+Portugal au Brésil!</p>
+
+<p>Quand il eut tout vu à Rambouillet, le peuple de
+Paris se remit en route pour ses foyers, qu'il ne quitte
+guère. C'était une éclatante nuit d'été, radieuse sous
+les constellations du ciel! Il fallut traverser de
+nouveau la forêt éclairée par la lune; on chantait, on
+<i>disait des farces</i>; l'esprit parisien débordait de toutes
+parts. Celui-ci s'asseyait au pied des arbres pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>
+rêver, cet autre, étendu sur le gazon, dormait! Chacun
+allait comme il pouvait, à pied, à cheval, en voiture,
+sur des canons. <i>La Nuit d'Eté</i> de Shakespeare
+n'a rien qui soit comparable à cette étrange nuit de
+féerie et de cauchemar!</p>
+
+<p>Un peuple qui revient d'une révolution et qui se
+promène dans les bois au clair de la lune, mettant
+sur son chapeau les vers luisants du chemin, en
+attendant une cocarde. Hélas! d'autre part, un pauvre
+vieux roi qui s'en va, pensant à la France, à son
+peuple! Et le peuple oublieux déjà des absents!</p>
+
+<p>Ils ne furent de retour qu'à onze heures du matin,
+inquiets d'être grondés par leurs femmes, ces vainqueurs!
+J'ai vu passer toute cette armée voyageuse;
+elle était encore humide de la rosée du matin; elle
+avait coupé des branches vertes dans la forêt, qu'elle
+portait au bout de ses fusils; elle passa devant le
+Palais-Royal parce que c'était son chemin. Nous
+étions là, rue Saint-Honoré, plusieurs, attentifs au
+réveil de la royauté nouvelle. Les habitants du Palais-Royal
+entendant les voyageurs de Rambouillet, se
+mirent à leur balcon pour les voir passer; le peuple
+salua et passa son chemin. Quand arrivèrent plusieurs
+voitures de Charles X, où s'étalaient les vainqueurs,
+faute de voitures de place, les habitants du Palais-Royal,
+par un mouvement généreux, se retirèrent de
+leur balcon. Ces armoiries royales allaient bien cependant
+aux panneaux des voitures populaires, mais les
+hôtes du palais ne purent s'empêcher, voyant ces voitures
+ainsi remplies, de se rappeler le nom du
+maître! Hélas! qui donc eût pensé, en présence des
+carrosses de Charles X, et quand il s'agissait d'une
+<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span>
+couronne pour le maître du Palais-Royal, que madame
+la duchesse de Berry interdite du feu, de l'eau et du
+sel en France, serait aussi interdite du droit d'aumône,
+et par un temps de peste encore... une aumône,
+présentée par M. de Chateaubriand!</p>
+
+<p>Je finirai par une anecdote horrible et vraie:</p>
+
+<p>Il existe un homme à Paris, qui vit seul dans la
+foule et dans la fange. Il porte un fouillis de haillons
+pour tous vêtements; don Juan, mêlé de Diogène. Il
+vivait au jour le jour, ne parlant à personne et s'occupant
+peu des affaires, fumant sa pipe, quand il
+avait du tabac, prenant l'air et le soleil, au soleil. Le
+28 juillet, au plus fort de la bataille, cet homme hors
+de son grenier, se rend à sa promenade favorite; il est
+arrêté par une barricade: derrière cette barricade, et
+protégé par ce rempart, un petit émeutier très-maladroit
+chargeait et déchargeait son fusil, sur un peloton
+de Suisses, auquel il ne faisait aucun mal. Mon <i>héros</i>
+s'arrête un instant à regarder le petit homme; impatient
+de sa maladresse, il lui arrache le fusil des
+mains, il le charge, et, presque sans viser, il tire:
+un des Suisses tombe roide mort; puis, rendant l'arme
+à ce maladroit: «Voilà, lui dit-il, comme on se sert
+d'un fusil, reprenez le vôtre, je vous le rends, <i>car ce
+n'est pas mon opinion</i>.»</p>
+
+<p>Cette histoire est la tienne, ô peuple de Paris!
+Voyant tant de maladroits tirer depuis dix ans aux
+jambes de la monarchie, impatienté de leur maladresse,
+il leur a arraché l'arme des mains. Lui aussi il
+a voulu prouver qu'il savait se servir de ses armes, il
+a visé juste... Hélas! à la fin du compte, il s'est trouvé
+que, à lui aussi peut-être, <i>ce n'était pas son opinion</i>.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span></p>
+
+<h2>LA SOIRÉE POÉTIQUE</h2>
+
+<p class="p2">Nous avions été pendant cinq actes, haletants sous
+les angoisses de la première représentation; pendant
+cinq actes muets, attentifs, nous avions lutté contre
+le silence et contre le bruit, contre les boutades infinies
+du parterre; nous avions vu notre pauvre ami
+balotté par toutes ces âmes assemblées, sans pouvoir
+lui porter secours, sinon par nos v&oelig;ux à voix basse.
+Ainsi traînés à la remorque à la suite de son beau
+drame, nous n'avons retrouvé un peu d'haleine et de
+calme qu'à la dernière scène. Alors, seulement, le
+parterre était vaincu; le drame était sorti triomphant
+de ses langes et s'était fait homme. Ah! ce fut pour
+nous une grande joie, suivie d'un grand affaissement
+moral, comme toutes les joies extraordinaires de ce
+monde. Quand tout fut fini, on rappela notre ami;
+l'acteur jeta son nom au public, et nous sortîmes
+triomphants.</p>
+
+<p>Nous autres, cependant, les amis du poëte, les
+amis de son enfance poétique, à l'heure où son
+<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span>
+drame allait au collége et faisait des vers latins, il
+nous eût déplu d'assommer ce poëte de nos louanges;
+nous laissâmes la foule se précipiter au-devant de son
+triomphe, et bien sûrs de le retrouver heureux, nous
+fûmes l'attendre en certain entre-sol tiède et coi, où
+nous avons l'habitude de nous blottir quand nous
+voulons être heureux entre nous, et tout seuls.</p>
+
+<p>Ce qui avait été prévu arriva: notre ami, chargé
+des éloges du dehors, nous revint repu de gloire. Il
+entra, aussi bon enfant que s'il n'eût pas fait un chef-d'&oelig;uvre,
+et nous autres, bons enfants comme lui,
+n'eûmes rien de plus pressé que de lui demander
+comment il se portait.</p>
+
+<p>Et, sur mon âme! en vrai physiologiste, je ne trouvai
+rien de changé dans sa personne; sa voix n'était
+guère plus émue et son pouls ne battait pas plus fort;
+son c&oelig;ur, qui touche à l'hypertrophie (il en est
+mort), était gonflé comme à l'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, Frédéric, lui dis-je, c'est bien
+ainsi que l'on doit revenir d'une bataille: tu es bien
+digne, ami, d'avoir lutté avec ce rude jouteur qu'on
+appelle un parterre, et de lui avoir dévoré l'orteil.
+Veux-tu prendre une tasse de thé?</p>
+
+<p>Comme Fanny lui versait du thé, avec son mélancolique
+sourire anglais, on frappa légèrement à la
+porte; vous savez, un coup léger, dont la vibration se
+fait sentir dans le c&oelig;ur; il n'y a que la main d'une
+femme qui frappe ainsi: plus le coup est léger, plus
+la porte est vite ouverte. La porte s'ouvrit à deux battants,
+et nous vîmes entrer à la suite l'une de l'autre:
+Florence, Amélie, Eugénie, les trois cousines, nos
+bien-aimées, qui venaient partager le grand triomphe,
+<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>
+ou plutôt qui venaient demander leur part à nos
+louanges. Ce drame applaudi, ce sont elles qui l'ont
+fait, il est né sous le feu de leurs regards, il a grandi
+aux battements de leur c&oelig;ur, il a fait ses premiers
+pas entre leurs mains jumelles, il a souri à leurs
+sourires, il a pleuré à leurs larmes, comme faisait le
+petit Astyanax.</p>
+
+<p>Soyez aussi les bienvenues, nos trois amies! et
+maintenant que nous sommes là réunis tous les sept,
+vieillards de vingt-quatre à vingt-cinq ans...</p>
+
+<p>Une larme roulait encore dans les yeux d'Eugénie:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, quel bonheur de pleurer! Que je
+hais le drame en loge découverte, à la clarté du gaz,
+sous les regards de la foule, en public, le drame pour
+tout le monde, et que cela est fatigant et douloureux,
+d'arriver à des émotions pareilles en robe serrée et
+les cheveux bouclés! Non, non, je n'ai pas reconnu
+notre drame; <i>ami</i> Frédéric, j'ai trop mal pleuré pour
+le reconnaître; j'ai trop pleuré en dedans pour m'y
+plaire; j'ai trop contenu mon émotion pour m'être
+amusée. Et maintenant, ne causons pas, si vous voulez,
+pleurons! Or, la pauvre enfant, blonde et triste,
+eut volontiers sangloté jusqu'au lendemain.</p>
+
+<p>Mais elle est trop nerveuse et trop frêle pour que
+nous lui permettions de s'abandonner à ses subites
+douleurs. Cette âme a besoin d'être étayée de mille
+manières, si nous ne voulons pas qu'elle succombe
+en proie à l'assaut de ses passions.</p>
+
+<p>Prosper, qui la connaît et qui l'aime, ne lui permit
+pas d'essuyer une seconde larme; il lui arracha son
+mouchoir.&mdash;Je m'étonne, Eugénie, lui dit-il, que toi
+qui es née un si grand poëte et si grand artiste, tu
+<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span>
+te sois amusée à pleurer ainsi, à un conte en prose,
+à un drame en langue vulgaire; ne vois-tu pas qu'au
+lieu de pleurer, tu devrais adresser à M. Frédéric de
+sévères paroles, pour n'avoir pas écrit sa tragédie
+en vers?</p>
+
+<p>La dissertation littéraire une fois entamée, Eugénie,
+qui n'avait plus de mouchoir, essuya sa dernière larme
+avec sa main; Frédéric baisa la main humide d'Eugénie,
+et nous voilà tous, parlant pour ou contre le
+drame en vers, et nous jetant dans toutes les définitions
+sur la vérité dramatique, une mode qui nous
+est venue quand nous n'avions plus de drame nulle
+part.</p>
+
+<p>Chacun de nous parla et parla très-bien de cette
+hypothèse: à force de bien parler, personne à la fin
+ne s'entendit plus; heureusement qu'après mille divagations
+charmantes, Eugénie, par mille détours,
+nous ramena au point de départ.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle, Prosper a raison; avec un si beau
+sujet d'amour, c'est un meurtre de n'avoir point parlé
+en vers; le vers est le langage de la passion, la voix
+de l'amour qui souffre et de l'amour heureux; le
+vers, c'est le bien dire et le vrai dire; la poésie est
+la langue des dieux, et la langue des femmes depuis
+qu'il n'y a plus de dieux: n'est-il pas vrai que tu
+es de mon avis, Florence? A ces mots, Eugénie regardait
+Victor, Victor baissa les yeux.</p>
+
+<p>Il faut vous dire que nous vivions dans une amitié
+si parfaite, et que nous nous comprenions si bien et
+si vite, que chacun de nous avait deviné, et cela depuis
+longtemps, les tendresses réciproques de Florence
+et de Victor, qu'ils croyaient si bien cachées
+<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>
+dans les plus profonds et les plus chastes replis de
+leur c&oelig;ur. L'histoire de Frédéric et d'Eugénie s'était
+manifestée, il y a six mois, dans le drame de Frédéric.</p>
+
+<p>Émilie, était parmi nous, assistant avec un intérêt
+égal à nos luttes obstinées autour des petits mystères
+de l'esprit et du c&oelig;ur. Quant à Fanny, elle n'avait
+pour nous tous qu'un sourire, une âme, une
+vie; elle était notre frère, notre ami, notre s&oelig;ur,
+notre enfant, elle était... Fanny.</p>
+
+<p>Je vis tout de suite, et d'un coup d'&oelig;il, comment
+d'un drame en prose fait pour la foule, applaudi par
+la foule, nous pourrions passer à quelque drame en
+vers, fait pour nous, par nous, applaudi, admiré par
+nous seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de l'avis de Prosper, et du vôtre, Émilie!
+le drame doit-être écrit en vers; avec cette différence:
+il y a le drame de la foule, et le drame de quelques-uns.
+Parlez, s'il vous plaît, parlez à la foule en prose;
+parlez-lui le premier langage venu, non pas le plus
+simple, mais le plus facile à entendre. Le drame
+intime, le drame du c&oelig;ur, le drame personnel,
+appelle inévitablement la forme poétique: et, puisque
+nous sommes réunis, je suis sûr, vous, Amélie, et
+vous, Florence, que si vous vouliez, vous avez en réserve,
+en un coin de votre mémoire, plus d'un bel
+acte de tragédie écrite en vers, et dans lequel vous
+jouez le beau rôle! Or ça, voulez-vous que nous
+essayions de le construire, ce drame enfoui dans vos
+souvenirs? Vous êtes là quatre, jeunes et belles; faisons
+un drame en quatre actes; choisissez-le, et toi,
+Florence, commence, si tu veux commencer, avec
+la permission de Victor.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span>
+Florence regarda Victor! Il fut consentant à sa
+poésie; alors, d'un ton de voix si doux, qu'à peine
+on l'entendait, elle parla en stances égales, comme
+fait un enfant qui s'essaie à marcher:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Je t'aime! encor ce mot, tu ne peux t'en défendre,</p>
+<p>Car ce n'est pas d'espoir que je te viens parler;</p>
+<p>Mais je souffre: à tes pieds, laisse-moi donc répandre</p>
+<p class="i3">Des larmes pour me consoler.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je t'aime, tu le sais, et, lorsque dans ton âme</p>
+<p>Cet amour dévorant arrive malgré toi,</p>
+<p>Tu mets à le nier ta vanité de femme;</p>
+<p class="i4">Je te dirai pourquoi:</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>D'apprendre un peu ton c&oelig;ur, moi, j'ai fait mon étude;</p>
+<p>Chaque mot que j'entends, le geste que je vois,</p>
+<p>Se gravent dans mon âme, et, dans ma solitude,</p>
+<p class="i4">J'observe ton geste et ta voix.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce n'est pas quand la danse, entre nous passagère,</p>
+<p>Sème avec un regard ou l'espoir ou les pleurs,</p>
+<p>Lorsqu'avec tes deux s&oelig;urs la musique légère</p>
+<p class="i4">Vous balance comme des fleurs;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ce n'est pas quand ta main, sur les touches dociles,</p>
+<p>Réduit toute mon âme au soin de t'écouter;</p>
+<p>Comme si j'entendais dans leurs accords faciles</p>
+<p class="i3">Mon bonheur que tu vas chanter.</p>
+</div>
+<div><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span></div>
+<div class="stanza">
+<p>Il est d'autres séjours que l'âme entière habite,</p>
+<p>De secrets mouvements que l'on n'a pas voulus,</p>
+<p>Des regards qu'on n'a pas détournés assez vite</p>
+<p class="i3">Et qu'un regard a déjà lus!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>O la saine raison sous de vives paroles,</p>
+<p>O le regard plaintif près d'un rire moqueur,</p>
+<p>Ta douce voix émue avec des chants frivoles</p>
+<p class="i3">Dit si bien ton âme à mon c&oelig;ur.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Ta belle âme est un feu, mais ton esprit le glace.</p>
+<p>L'harmonieux aveu d'un amour inventé</p>
+<p>Te touche; et tu souris d'un pauvre amour sans grâce,</p>
+<p class="i3">Aussi nu que la vérité.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Or celui-là sera ton maître et ton idole,</p>
+<p>Qui chantera le mieux son amour éclatant;</p>
+<p>Et moi, qui donnerais ma vie à ta parole,</p>
+<p class="i4">Tu me diras: Va-t'en.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Hélas! je ne suis rien qu'un malheureux qui t'aime,</p>
+<p>Créé pour faire un nombre arrêté par le sort;</p>
+<p>Ignoré dans ma vie, et qui ne sais pas même</p>
+<p class="i3">Si quelqu'un apprendra ma mort.</p>
+</div></div>
+
+<p>Quand elle eût fini, la pauvre enfant! elle fut cacher
+sa tête dans le sein de Victor: il y eut alors un
+moment de silence charmant; jamais les premières
+scènes de l'<i>Iphigénie</i> de Racine ne nous avait remués
+<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>
+comme ces simples vers, exposition touchante d'un
+amour qui commence.</p>
+
+<p>Un instant après, je repris la parole:&mdash;Ceci est
+bon pour le premier acte, Florence, il nous faut un
+n&oelig;ud à l'action qui s'engage! Alors que l'un de nous,
+s'il l'ose, ajoute une élégie à ces vers tout remplis de
+promesses...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera moi, dit Émilie, aussi bien, je souffre
+et je suis en peine de ces vers que j'ai reçus ce
+matin!</p>
+
+<p>A ces mots la sensitive, jetant de côté ses longs
+cheveux noirs, nous récita ces vers d'un ton inspiré:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Que je me suis trompé cette première fois</p>
+<p>Où je vis son regard, où j'entendis sa voix!</p>
+<p>Je me dis: Dans mon âme, où tant d'amour respire,</p>
+<p>Sa voix et son regard n'auront aucun empire.</p>
+<p>Non! ce n'est pas ainsi que mes jeunes amours</p>
+<p>Ont rêvé l'être aimé qui doit avoir mes jours!</p>
+<p>Je ne sais où je pris cette folle assurance:</p>
+<p>Mais de ses traits légers la fragile apparence,</p>
+<p>Son timide regard, mais qui ne cache rien,</p>
+<p>Son frivole enjoûment, le piquant entretien,</p>
+<p>Sa voix, dont la fraîcheur à tant de calme unie,</p>
+<p>Ignore de l'amour la plaintive harmonie,</p>
+<p>Tout rassura mon c&oelig;ur, qui ne put concevoir</p>
+<p>Avec tant de faiblesse un absolu pouvoir.</p>
+<p>Dans son corps frêle et doux qu'un seul regard embrasse,</p>
+<p>L'enfance à sa jeunesse a conservé sa grâce.</p>
+<p>Je crus mon âme forte à côté d'un enfant,</p>
+<div><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span></div>
+<p>Et, sans me soupçonner, je vins la voir souvent!</p>
+<p>Mais un jour que soudain je la trouvai légère</p>
+<p>D'oublier dans sa main une main étrangère,</p>
+<p>Que je voulus m'en plaindre et ne pus m'exprimer,</p>
+<p>En me sentant souffrir, je me sentis l'aimer.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et quand elle eut fini:&mdash;Oui, reprit-elle, voilà ce
+qu'il m'a écrit lui-même ce matin, l'ingrat, pour qui
+je souffre! Oh! vous aviez raison de le dire, c'est un
+acte bien cruel que ce second acte de l'amour!</p>
+
+<p>Arthur, qui n'avait rien dit:&mdash;Consolez-vous, ma
+belle Émilie, en nous chantant: «Chagrins d'un
+jour!» Le drame que vous jouez est encore peu
+compliqué, et le dénoûment est si loin! Je suis plus
+malheureux que vous, mon troisième acte approche;
+il y a tant de tragédies qui n'ont que trois actes et
+qui sont complètes! Ayant ainsi parlé, il se leva, et,
+s'appuyant sur le fauteuil d'Amélie, penché sur elle,
+il récita les vers suivants, d'une voix triste et douce,
+en homme qui n'a plus d'espoir.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Eh bien, oui, je suivrai tes ordres absolus,</p>
+<p>Ami, je l'oublierai; mais ne m'en parle plus,</p>
+<p>N'en dis rien: quand ta voix la dénigre et l'outrage,</p>
+<p>Je ne l'aime pas moins et souffre davantage.</p>
+<p>Je sais tous ses défauts dont tu me vas parler.</p>
+<p>Quand ta froide raison croit me les révéler,</p>
+<p>Tu ne dis que les torts dont mon amour l'accuse:</p>
+<p>Je sais tout; mais je l'aime, et voilà son excuse.</p>
+<div><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span></div>
+<p>Est-ce à toi, que l'amour a brûlé si souvent,</p>
+<p>A demander pourquoi, par quel art décevant</p>
+<p>Ses traits, sa voix, son nom font frémir tout mon être?</p>
+<p>Pour avoir, insensé! voulu la méconnaître,</p>
+<p>Combien amèrement j'ai subi son pouvoir!</p>
+<p>Non, tu ne conçois pas, tu ne peux concevoir</p>
+<p>De ses jeunes attraits l'irrésistible empire;</p>
+<p>C'est un air enivrant qu'autour d'elle on respire!</p>
+<p>Rappelle-toi le soir, quand le jour meurt dans l'air,</p>
+<p>Cet horizon d'automne où vibre un pâle éclair,</p>
+<p>Dans l'ombre transparente où dorment les prairies,</p>
+<p>L'astre lointain flottant sous des formes chéries,</p>
+<p>L'eau tiède des ruisseaux s'exhalant dans les airs,</p>
+<p>Les oiseaux dans les bois emportant leurs concerts,</p>
+<p>Et la brise du soir de son aile sonore</p>
+<p>Agitant les parfums que la nuit fait éclore...</p>
+<p>De même qu'à cette heure, il semble que parfois</p>
+<p>De l'ange qui nous garde on entende la voix,</p>
+<p>Et que, tout plein du charme où notre âme s'enivre,</p>
+<p>Sans concevoir sa joie on soit heureux de vivre,</p>
+<p>De même quand ses yeux, sur mes yeux arrêtés,</p>
+<p>Versent jusqu'à mon c&oelig;ur leurs vivantes clartés,</p>
+<p>D'un vol doux et brûlant, sur mon âme affaissée</p>
+<p>Je sens flotter son âme et planer sa pensée.</p>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Cela devient triste, dit Eugénie, vous êtes trop
+poëtes et trop dramatiques, ce soir: mes maîtres, si
+vous m'en croyez, là s'arrêtera notre drame, le drame
+commencé de nos amours de vingt ans. Moi qui vous
+parle, n'ai-je pas dit mon cinquième acte déjà deux
+fois? Il est vrai que je suis unie à un poëte, messieurs,
+<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span>
+à un poëte tragique! voulez-vous sauter à pieds joints
+le quatrième acte, et passer au cinquième? <i>Allons-y
+gaiement</i>, disait Talma.</p>
+
+<p>A ces mots, Frédéric se leva:</p>
+
+<p>&mdash;Je te le défends, dit-il, Eugénie; je vous en
+prie, Eugénie, rendez-moi mon cinquième acte.</p>
+
+<p>Mais elle, d'un ton sévère:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous avez osé l'écrire, il faut l'entendre,
+nous sommes ici le public assemblé, et
+nous jouerons notre cinquième acte, malgré l'auteur.
+Croyez-vous donc que ce soir, il y a trois heures, si
+l'envie nous en avait pris, vous auriez eu le droit d'arracher
+votre tragédie inachevée aux mains du souffleur?
+Une fois lancée, il faut que la tragédie aille à
+son but; le parterre seul a le droit de l'arrêter; nous
+sommes ici le parterre, écoutez donc mon cinquième
+acte.</p>
+
+<p>Alors elle nous lut d'abord d'un ton grave, et
+bientôt d'un accent pénétré le morceau suivant, véritable
+cinquième acte d'un roman qui n'était pas près
+de finir.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Jeune, j'ai quelquefois rêvé que la fortune,</p>
+<p>Dans son vol, par un autre ardemment épié,</p>
+<p>Dédaignait le puissant dont le cri l'importune,</p>
+<p>Et sur mon seuil désert venait poser le pié.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Alors, c'était le luxe où le riche se noie:</p>
+<p>Des fêtes dans les nuits, des fêtes dans les jours,</p>
+<p>Les chevaux, les banquets, et les salons de soie,</p>
+<p>Et sur un lit doré les plaisirs sans amours.</p>
+</div>
+
+<div><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span></div>
+
+<div class="stanza">
+<p>La haine, dont le bras me frappe sans relâche,</p>
+<p>En des moments amers m'a fait rêver aussi</p>
+<p>Que de mes ennemis je tenais le plus lâche</p>
+<p>Étendu sous mes pieds, criant: Grâce et merci!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>C'est un sombre plaisir, à cette heure funeste,</p>
+<p>De voir couler des pleurs pour ceux qu'on a versés,</p>
+<p>Et d'appuyer sa main sur le c&oelig;ur qu'on déteste,</p>
+<p>Pour y sentir la peur qui bat à coups pressés.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Plus souvent, écoutant la douce fantaisie</p>
+<p>Qui sème mes longs jours d'harmonieux travaux,</p>
+<p>Je rêve que je vois la belle poésie,</p>
+<p>Plus belle, me sourire entre tous mes rivaux;</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et la gloire se lève à ma forte parole,</p>
+<p>Les hommes devant moi courbent alors leur front,</p>
+<p>Et sur le mien où brille une sainte auréole,</p>
+<p>Pour ne plus l'oublier, ils apprennent mon nom!</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Tous ces biens sont rêvés, où je ne veux plus croire,</p>
+<p>Pour qui j'eus tant de v&oelig;ux, d'espoir et de regrets;</p>
+<p>La richesse aux mains d'or, la vengeance et la gloire,</p>
+<p>O mes chères amours, je vous les donnerais.</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Je les donnerais tous pour un mot de ta bouche,</p>
+<p>Qui, tout bas, pour moi seul doucement prononcé,</p>
+<p>Me dirait: «Je te crois, et ta douleur me touche,</p>
+<p>Tu m'aimes; tu dois bien souffrir, pauvre insensé!»</p>
+</div>
+
+<div><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span></div>
+
+<div class="stanza">
+<p>Ou bien, si tu craignais que ton regard de flamme</p>
+<p>Ne dévorât ma vie et mon âme à son feu;</p>
+<p>Et si, tremblante encor en ta pudeur de femme,</p>
+<p>D'un mot ou d'un regard tu redoutes l'aveu,</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Reste muette, et cache une larme essuyée,</p>
+<p>Détourne ton beau front et tes beaux yeux de moi;</p>
+<p>Mais que du moins ta main sur la mienne appuyée</p>
+<p>La presse doucement, et dise: «Je te croi.»</p>
+</div>
+<div class="stanza">
+<p>Et si, des pleurs brillant sur ta vue obscurcie,</p>
+<p>Un jour tu me disais, en me tendant la main:</p>
+<p>«Ami, je suis contente, et je te remercie.»</p>
+<p>Ce jour serait ma vie, et ce mot mon destin!</p>
+</div></div>
+
+<p>Voilà toute notre soirée, ainsi nous avons pris notre revanche avec le
+parterre en nous passant du parterre, en nous passionnant sans lui, en
+versant de douces larmes, sans avoir besoin de ses clameurs.</p>
+
+<p>Chacun de nous joua son rôle en ce drame intime, et moi qui n'étais
+que l'auditoire, avais-je rien de mieux à faire qu'a retenir ces vers
+pleins de jeunesse et d'amour?</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span></p>
+
+<h2>LA RUE DES TOURNELLES</h2>
+
+<p class="p2">On était à la fin du souper. La simple maison de la
+rue des Tournelles réunissait ce jour-là, tout ce qu'il
+y avait, à Paris, de grands seigneurs sans préjugés, de
+petits abbés sans dévotion, de gens de lettres sans envie.
+En effet, c'était dans cette aimable retraite que se
+construisait en silence cette exquise politesse qui a
+fait autant la gloire du dix-septième siècle, que la
+perfection de ses orateurs et de ses poëtes. Sous le
+brillant roi Louis XIV, au milieu de l'admiration universelle,
+une femme qui n'était que jeune et jolie entreprit
+d'avoir une cour au delà de cette cour, et parvint
+à être un pouvoir indépendant de ce pouvoir, si
+jaloux de tous ses droits. Et notez bien que l'entreprise
+de mademoiselle de l'Enclos était d'autant plus
+incroyable, que cette jeune femme avait à combattre
+à la fois les habitudes et les correctes exigences d'une
+époque soumise à l'opinion publique, le plus grand
+et le plus sage tyran de ce beau siècle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span>
+C'était plus encore contre l'opinion, contre la cour
+qui la repoussait, que mademoiselle de l'Enclos s'était
+révoltée. Jamais, dans sa première jeunesse, elle
+n'avait voulu comprendre qu'une femme put être déshonorée
+par les mêmes actions dont les hommes font
+toute leur gloire; et du jour où elle fut sa maîtresse,
+elle se promit bien (Dieu merci, elle a tenu ses promesses!)
+de ne jamais se soumettre au joug des traditions,
+non plus qu'à cette vertu sans récompense
+que les hommes ont appelée fidélité. Une fois donc
+que mademoiselle de l'Enclos eut renoncé à la bonne
+renommée, elle se jeta à corps perdu dans toutes les
+vertus qui font un galant homme. A ce compte, elle
+fut tout sa vie amie aussi fidèle et dévouée que maîtresse
+inconstante et légère; au demeurant pleine de
+grâces et d'attraits, pleine d'esprit et d'indépendance,
+et surtout attentive à n'obéir qu'à son amour, à éviter
+toutes les influences étrangères à sa passion du
+moment. Même il arriva plus d'une fois, que la
+dame, en frémissant de son courage, éloignait un
+grand seigneur qui lui plaisait, pour prendre un malotru,
+uniquement parce que le grand seigneur était
+puissant et riche, et que son rival, n'avait rien.</p>
+
+<p>Aussi bien, fière de son indépendance et de sa probité,
+Ninon réussit vite à se faire respecter des
+hommes qui l'entouraient, et ce respect faisant sa
+force, il arriva bientôt qu'elle se mit à la tête de toute
+la littérature frondeuse et de toute la philosophie
+sceptique de son temps. Le chef-d'&oelig;uvre de tous les
+siècles, <i>Tartuffe</i>, il fut admiré, pour la première fois,
+dans le salon de mademoiselle de l'Enclos. Ninon le
+vit naître et grandir sous ses yeux; elle l'encouragea
+<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>
+de ses regards, comme elle encouragea les premiers
+vers de Voltaire enfant; et même on rapporte, et c'est
+Molière qui le raconte, que Ninon, à la première lecture
+de <i>Tartuffe</i>, fut indignée à ce point, qu'elle traça
+de verve un autre portrait de l'hypocrisie religieuse.</p>
+
+<p>«Il y avait, dit Molière (Molière lui-même!), en ce
+portrait, une si grande quantité de traits fins et railleurs,
+d'indignation moqueuse et spirituelle, que si
+ma pièce n'eût pas été faite, je ne l'aurais jamais entreprise,
+tant je me serais cru incapable de rien mettre
+sur le théâtre, d'aussi parfait que ce Tartuffe de mademoiselle
+de l'Enclos!»</p>
+
+<p>Et non-seulement Molière, mais tout ce qu'il y
+avait de gens d'esprit dans ce siècle avec lui: La
+Fontaine, Chapelle, Racine et Despréaux, le vieux
+Corneille, le grand Condé, et quelques femmes d'un
+grand nom, moins timorées que les autres... Ne les
+citons pas, par respect pour leurs petites filles, qui
+pourraient me lire, et qui se trouveraient maladroitement
+compromises.</p>
+
+<p>Quand la reine Christine vint à Paris, elle voulut
+voir mademoiselle de l'Enclos, comme une des plus
+singulières merveilles de ce temps si fécond en merveilles.
+La reine déchue trouva cette autre reine, en
+tête-à-tête, je vous laisse à penser avec qui?... avec
+le bon, le froid, le méthodique, le savant Huyghens;
+ce brave homme, en l'honneur de sa passion, tira
+de sa cervelle un quatrain presque aussi ridicule,
+mais plus excusable que le fameux distique de Mallebranche
+sur le <i>Beau Temps</i>.</p>
+
+<p>Toutes ces admirations de personnages si divers et
+de caractères si opposés, et cette unanimité d'éloges
+<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span>
+donnés à la singulière existence de cette fille galante
+et philosophe, en ont fait un remarquable personnage,
+qui n'avait jamais eu de modèle, et qui n'eut ensuite,
+à mon sens, que d'insipides copies, dont, cent ans
+plus tard, madame de Tencin fut encore la moins
+mauvaise. Il est vrai, qu'avant Ninon, la France avait
+possédé Marion Delorme; mais Marion Delorme, maîtresse
+un instant du premier ministre, était (par la misère)!
+son <i>espion</i>, autant que sa maîtresse, au contraire,
+mademoiselle de l'Enclos, l'honnête homme,
+est rayé du double emploi. Ninon, par elle-même et
+toute seule, s'était faite ce qu'elle était, l'amie dévouée
+et souvent utile de toutes les disgrâces, la protectrice
+éclairée de tous les talents naissants. Elle
+était la seule femme, à cette époque, osant bâiller
+tout haut, en pleine académie, ce qui lui valut une
+verte semonce du secrétaire perpétuel. Ceci dit, vous
+concevrez très-bien que mademoiselle de l'Enclos ne
+saurait se comparer à pas une de ses devancières.
+Elle ne fut ni Phryné, ni Laïs, ni rien qui ressemblât
+à ces courtisanes avares et charmantes, dont l'ancienne
+Grèce a conservé le souvenir. Ninon ne ressemblait
+guère à la belle Aspasie; à côté d'Aspasie
+on pouvait toujours voir Périclès; à côté de Ninon
+c'est à peine si l'on entrevoit Saint-Evremont, l'abbé
+de Lattaignant ou l'abbé de Lafare, et autres grands
+hommes, ou petits abbés, de même poids.</p>
+
+<p>Il y aurait bien encore une analogie à saisir entre
+le salon de mademoiselle de l'Enclos et le salon plus
+que littéraire de l'hôtel de Rambouillet; mais l'analogie
+est chose fade, et, s'il vous plaît, sans tant
+disserter, nous entrerons dans notre histoire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span>
+On était donc, je l'ai déjà dit, à la fin du repas, au
+milieu de quelque intéressante conversation, comme
+il s'en établit toujours entre gens d'esprit et de gaieté
+qui ne songent qu'au moment présent, lorsqu'on vit
+entrer dans la salle une belle personne qui n'était
+nullement attendue. Sortir de son siége, sauter au
+cou de la nouvelle arrivée, s'extasier, se récrier, se
+lever de table, entraîner toute l'assemblée à sa suite
+dans le salon, tout cela fut l'effet d'un instant pour
+mademoiselle de l'Enclos. A la vivacité de ses empressements,
+il était facile de voir qu'il s'agissait pour
+Ninon, d'une amie, entre toutes, qu'elle n'avait pas
+vue depuis longtemps. Et de fait, ce n'était rien
+moins que mademoiselle d'Aubigné, la veuve de
+Scarron, qui venait, à une heure indue pour elle,
+visiter Ninon dans sa demeure, au moment où sa cour
+était la plus nombreuse, bien assurée qu'elle était de
+ne trouver en ce logis de la bienséance que des amis
+qu'elle avait reçus autrefois à ses dîners de la rue
+d'Enfer: aussi sa visite fut-elle un grave sujet de
+mille saillies.</p>
+
+<p>«On la disait dévote! s'écria Chapelle en la revoyant;
+mais j'ai toujours soutenu, que c'était une
+affreuse calomnie!&mdash;C'était une véritable calomnie!»
+répétèrent tous les convives. Alors, sans qu'on pût
+remarquer l'embarras de la nouvelle arrivée, les plaisirs
+de la soirée reprirent leur cours. On lut d'assez
+bons vers et de la prose assez médiocre; on fit une
+musique innocente sur un clavecin peu sonore. On
+devisa de Bossuet, de Fénelon, de madame Guyon
+et de Pascal; on ne dit pas un mot du roi, du ministre,
+et de rien qui sentît la Bastille: à dix heures
+<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span>
+frappantes, les visiteurs prirent congé des deux belles
+amies. Mais, dans la foule, on ne put s'empêcher de
+sourire en voyant le marquis de la Châtre, en poussant
+un long soupir, baiser les belles mains de
+Ninon, chez qui madame Scarron passait la nuit.</p>
+
+<p>C'était une coutume de ce temps-là de partager son
+propre lit avec ses amis, et de ne pas souffrir qu'ils
+en eussent d'autre, toutes les fois qu'on les recevait
+sous son toit. C'est ainsi qu'autrefois, dans l'Orient,
+une des conditions de l'hospitalité consistait à porter
+le premier, à ses lèvres, la coupe offerte à son hôte.
+Que cette habitude soit venue par suite de cruelles
+défiances, elle est restée une trace ingénieuse et touchante
+de l'hospitalité antique. De même on pourrait
+croire que la coutume dont je parle, cette communauté
+dans le repos, était peut-être, au dix-septième siècle,
+un résultat des horribles trahisons de la Ligue ou de
+la Fronde. L'histoire constate le fait, sans l'expliquer;
+elle a pris soin de nous apprendre que c'était, à cette
+époque, un témoignage d'amitié. D'ailleurs, mademoiselle
+de l'Enclos et son amie étaient depuis longtemps
+habituées à partager le même lit. Quoi d'étrange?
+cette intimité de la nuit, favorisée par un
+calme parfait, et par la lueur incertaine et vacillante
+du <i>mortier</i> brûlant de l'âtre devait exciter grandement
+les confidences et les aveux, que deux femmes
+jeunes et belles ont à se faire, toutes les fois qu'elles
+sont restées longtemps sans se voir.</p>
+
+<p>Ninon, mieux que toute autre, connaissait l'effet
+puissant de ce clair obscur, et combien il favorise de
+naïfs épanchements. Sans contredit, il était visible
+que son amie, venant ainsi seule, à cette heure, au
+<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>
+milieu de son salon... une prude! avait quelques révélations
+importantes à lui faire, et bien des conseils
+à lui demander. Pourtant, à l'embarras de madame
+Scarron, mademoiselle de Lenclos comprenait que
+son secret ne lui échapperait pas sans peine... elle
+fit semblant de n'en supposer aucun! Elle se contenta
+de combler son amie de prévenances, de tendres
+reproches, de bons conseils, et la belle affligée,
+à ces douces paroles, retrouva toute sa confiance...
+Il y avait longtemps que mademoiselle de l'Enclos
+ignorait le destin d'une femme qu'elle aimait tendrement.
+Elle ne savait donc rien, de bien précis sur la
+vie de son amie.</p>
+
+<p>On lui avait dit seulement qu'après la mort de Paul
+Scarron, son mari, sa veuve avait obtenu de la reine-mère,
+et du roi, plus tard, une pension de mille écus
+avec bien de la peine, et après bien des prières;
+qu'ensuite, obéissante aux amours de madame de
+Montespan, elle s'était vouée à l'éducation du jeune
+duc du Maine, un des enfants de Louis XIV: plusieurs
+bruits avaient même circulé sur la faveur à laquelle
+la gouvernante était arrivée auprès du père de
+son élève; mais il y avait dans ces bruits tant d'incohérence
+et d'invraisemblance, que mademoiselle
+de l'Enclos ne savait auquel entendre; aussi mourait-elle
+d'envie d'être informée, une fois, à coup sûr.</p>
+
+<p>Mais quoi! la dame avait trop d'esprit pour procéder
+par la méthode interrogative, la plus sotte des
+méthodes, depuis qu'il y a des secrets sous le soleil;
+Ninon savait trop bien la majesté d'un secret dans
+lequel une femme est compromise, pour ne pas
+apporter dans cet éclaircissement tout ce qu'elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span>
+pouvait avoir d'indifférence et de froideur apparentes.</p>
+
+<p>Elle parla donc très-peu à son amie; après le premier
+<i>bonsoir!</i> elle parut tout occupée des minutieux
+apprêts de sa toilette de nuit. Ce fut avec la
+même lenteur qu'elle se délivra de ses longues dentelles,
+de ses paniers, du peu de rouge qu'elle mettait
+alors pour obéir à la mode; peut-être même cette
+charmante femme oublia le secret qu'elle allait découvrir,
+en voyant sa taille encore si svelte et si bien
+prise dégagée des larges et ridicules machines qui
+en défiguraient les contours. En effet, pour une
+femme à cette époque, il y avait le soir une heure
+bien précieuse de simplicité et de grâce, pendant laquelle
+elle pouvait se féliciter à loisir de la blancheur
+de sa peau, de la souplesse de sa taille, de ses noirs
+et longs cheveux, en un mot, de toutes les beautés
+sans fard, qu'elle était obligée de déguiser pendant le
+jour.</p>
+
+<p>De son côté, madame Scarron, sérieuse et méthodique,
+défaisait avec lenteur les modestes atours de
+la journée. On l'appelait <i>la dame aux beaux jupons</i>!
+Il eut fallu dire la belle honteuse. Il y avait dans
+son action quelque chose de la pudeur d'une jeune
+fille dans le dortoir de son couvent; et pour un &oelig;il
+exercé, il était visible, à la solennité de madame
+Scarron, de s'apercevoir qu'elle avait été l'épouse
+d'un homme <i>vieux</i> et impotent. A la fin pourtant les
+deux amies furent prêtes à se mettre au lit; Ninon
+s'y jeta la première, vive et légère comme toujours;
+son amie avec tant de circonspection et de timidité
+craintive, qu'on eût dit que le bon Scarron était ressuscité.
+<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span>
+En même temps, se souvenant de ses longues
+prières du soir, la belle veuve se mit à les répéter
+tout bas, pendant que Ninon criait tout haut la seule
+prière qu'elle eût su de sa vie: «Mon Dieu! faites
+de moi, la femme que vous voudrez, pourvu que je
+sois toujours un honnête homme.»</p>
+
+<p>Il n'y avait pas une heure que les deux belles amies
+étaient couchées, feignant toutes les deux de dormir
+profondément, et ne dormant l'une ni l'autre, lorsque
+enfin la conversation commença à peu près comme
+un conte des <i>Mille et une Nuits</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Dormez-vous donc si profondément, ma chère
+Ninon, et ne voulez-vous pas m'adresser une parole
+de toute la nuit? murmura madame Scarron, avec un
+son de voix timide, comme si en effet elle eût craint
+de trahir le sommeil de son amie.</p>
+
+<p>&mdash;Je dors, répondit Ninon avec un de ces jolis
+bâillements qu'elle avait mis à la mode; je dors, ma
+belle amie; entre nous il me semble que la nuit n'est
+faite que pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'en vérité, ma chère, la chambre est
+si remplie de parfums, et ces figures de Mignard
+sont si belles, ce lit est si moelleux, que cette atmosphère
+diabolique m'empêche absolument de
+fermer l'&oelig;il; j'aimerais mieux causer ne pouvant pas
+dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, ma chère d'Aubigné, un véritable propos
+de janséniste. Eh! dites-moi donc, pourquoi la vie est
+faite, s'il faut la passer sur un grabat? Puisque Mignard
+fait de jolies peintures, pourquoi mademoiselle de
+l'Enclos n'en parerait-elle pas sa chambre? Et s'il
+plaît au cygne de se dépouiller tous les ans de son
+<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span>
+duvet, pourquoi irais-je coucher sur la paille, comme
+cette pauvre duchesse de la Vallière qui est morte
+à la suite de ses austérités de carmélite?</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre et malheureuse femme! Quel est le moment
+de sa vie, ma chère Ninon, que vous lui envieriez,
+si vous aviez à le choisir?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, envier madame de la Vallière! s'écria
+Ninon; ah! ma chère, vous me connaissez bien mal!
+Pourtant, ajouta-t-elle après un moment de réflexion,
+ce dut être un beau moment quand elle vit ce roi
+jeune, amoureux, charmant qui tremblait en lui disant:
+<i>Je vous aime, aimez-moi!</i></p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, ce dut être un beau moment, reprit
+madame la belle veuve, et figurez-vous ce grand roi
+mettant aux pieds de sa maîtresse tout ce qu'il avait
+de gloire et de pouvoir? Voyez-vous, d'ici, madame
+de la Vallière présidant aux conseils d'État, reine à
+Versailles, protégeant les lettres et les arts, et jetant
+partout la douce et salutaire influence de ses grâces
+et de sa beauté.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous-même, ajoutait mademoiselle de l'Enclos,
+voyez donc, à votre tour, cette infortunée après
+que cet amour s'est envolé! tout l'abandonne!</p>
+
+<p>«Elle appelle... on ne lui répond pas! Elle pleure...
+on ne voit pas ses larmes! Elle prie... et sa prière est
+repoussée! Ah! vraiment le digne sujet de notre
+envie! Elle avait tout donné à ce prince ingrat; elle
+lui avait sacrifié la vertu et l'honneur d'une demoiselle;
+elle s'était mise à ne vivre que pour lui, par lui,
+et tout d'un coup.... Pauvre femme! Hélas! Je la vois
+encore prenant le voile. La chapelle était tendue en
+noir. M. de Condom venait de prononcer un de ces
+<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span>
+lugubres discours qui brillent du feu sombre de l'enfer.
+Les beaux cheveux de la <i>s&oelig;ur de la Miséricorde</i>
+tombèrent impitoyablement sous le fatal ciseau, et de
+tant de grâces, de beautés, il ne fut plus parlé qu'une
+fois, pour nous dire que tout cela était mort, couché
+sur la cendre, et dans toutes les austérités d'une vie
+de pénitence et de repentir.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, ajouta madame de Maintenon,
+que le roi n'est plus tel qu'il était alors, volage, inconstant,
+volontaire, uniquement occupé de plaisirs
+et de fêtes; c'est aujourd'hui un homme austère, et
+qui sera fidèle à qui prendra le soin de l'occuper, de
+lui plaire et de l'intéresser.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est plus le même homme, ah! oui! j'en
+conviens, reprit Ninon; mais si son c&oelig;ur est toujours
+le c&oelig;ur d'un égoïste, je ne vois pas en quoi le roi aurait
+gagné à perdre les grâces de la jeunesse. Il est
+moins jeune et moins beau, très-ennuyé, très-ennuyeux.
+Certes, nous comprenons l'heureux amant
+de madame de la Vallière, entouré de poésie et d'admiration;
+mais, entre nous, ma chère, j'envie un peu
+moins les amours de madame de Montespan.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Montespan! reprit la belle janséniste;
+je vous assure, ma bonne amie, que madame
+de Montespan est plutôt le fléau que l'amour de
+Louis XIV; c'est une femme si emportée, si volontaire
+et si violente... Le roi en a peur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! par mon saint patron, que voulez-vous donc
+que fasse madame de Montespan des dernières heures
+d'amour de ce roi, déjà plongé dans les horreurs de
+l'âge mûr? N'est-ce déjà pas bien assez qu'elle lui
+permette de l'aimer, faudra-t-il encore lui chanter
+<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span>
+chaque matin un cantique d'actions de grâces! Non,
+non, ma chère, il n'en doit pas être ainsi. Louis
+est un grand roi, j'en conviens; mais, nous autres
+femmes, n'avons-nous pas aussi notre royauté? Dès
+que nous sommes aimées, ceux qui nous aiment,
+sont égaux devant nous. En vérité, je ne vous comprends
+pas de blâmer, comme vous faites, cette belle
+et superbe madame de Montespan, la seule des maîtresses
+du roi qui ait compris et défendu sa propre
+dignité. Pour moi qui vous parle, si le roi m'aimait,
+ce serait tant pis pour lui, je ne me conduirais pas
+autrement que madame de Montespan.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, je vous dirai entre nous, ma chère,
+que le roi ne veut plus d'elle, et que cette haute
+faveur où vous la voyez, n'est que le commencement
+d'une interminable disgrâce.</p>
+
+<p>&mdash;Une disgrâce, ah oui! la disgrâce sera toute
+pour le roi: que voulez-vous que madame de Montespan
+y perde? Elle changera ce maître ennuyé et
+lassé de tout, contre un amant beau, jeune et tendre,
+amoureux! Pardieu! perdre un roi qui s'ennuie, et
+gagner un amoureux qui nous enchante, je ferais
+ce marché-là tous les jours!... Mais, si madame de
+Montespan s'en va, quelle est la malheureuse qui la
+remplace?</p>
+
+<p>Il y avait dans ce mot: <i>La malheureuse!</i> un accent
+si pitoyable, que madame Scarron revit soudain toutes
+ses injustices! madame de Montespan, qu'elle supplantait
+aujourd'hui, avait commencé sa fortune, elle
+l'avait tirée de la misère, elle l'avait présentée au
+roi, l'avait défendue contre les répugnances de Sa
+Majesté, lui avait confié l'éducation de ses enfants,
+<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span>
+et tant d'autres souvenirs que le remords attire, en
+si grand nombre, en un c&oelig;ur coupable d'une méchante
+action!</p>
+
+<p>A la fin, reprenant la parole, et les yeux baissés:</p>
+
+<p>&mdash;Cette malheureuse, c'est moi, ma chère, et voilà
+le secret qui me pesait sur le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! malheureuse, est-ce bien possible? Est-ce
+vrai? Vous-même! Un établissement si dangereux!
+Quoi donc, entourée à ce point de considération et de
+respect, renoncer à votre gloire! Perdre ainsi le goût
+du combat au milieu de la journée, et pour qui? pour
+un maître sans pitié... Mademoiselle de la Vallière
+et mademoiselle de Fontanges! madame de Montespan!
+En vérité, je croyais mademoiselle d'Aubigné
+plus dédaigneuse et plus fière que cela!</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle d'Aubigné, reprit madame Scarron,
+ne sera la maîtresse de personne; elle sera, si
+elle y consent, l'épouse du roi!</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous épouse, reprit mademoiselle de l'Enclos
+sans paraître étonnée, hélas! vous voilà encore
+une fois à la merci d'un mari qui ne vaudra pas ce
+beau mariage, et plaise au ciel que Votre Majesté
+ne regrette un jour le bonhomme Scarron.</p>
+
+<p>&mdash;Scarron! voilà un nom que le roi ne veut déjà
+plus entendre, on m'appelle à Versailles, madame
+de Maintenon.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, madame; mais il n'est pas
+moins vrai que vos années les plus heureuses se sont
+passées chez Paul Scarron. C'était un pauvre diable,
+il est vrai, mais jovial, amoureux, ne songeant qu'à
+plaire, et à faire des contes. Quoi donc! parce qu'on
+veut le dépouiller de son nom dans votre personne,
+<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span>
+ne vous souvient-il plus que c'est pourtant lui qui
+vous a mise au monde? Ah! pauvre couronnée, si
+vous faites cette insigne folie, plus d'une fois dans le
+<i>Salon de la Reine</i>, aurez-vous le vif regret de cette
+longue salle tapissée de livres où notre ami Scarron
+nous donnait de si mauvais, mais de si gais soupers,
+suppléant souvent au rôti qui manquait, par une de
+ces bonnes histoires que sa belle épouse racontait si
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, assez de souvenirs, disait madame
+Scarron les mains jointes! laissons le passé, contemplons
+l'avenir. Le roi, Versailles, la royauté... y
+songez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est justement parce que j'y songe que je
+vous trouve malheureuse. N'avez-vous donc pas vu
+Versailles, depuis que le roi n'y donne plus de fêtes?
+Versailles est le lieu du monde le plus triste. Ils vieillissent!
+Ils tournent à la dévotion. Dans cette ville
+si belle et si froide, dans ces palais superbes, où la
+solitude et le silence ont établi leurs tabernacles,
+l'ennui a choisi son séjour. A peine ces allées, si bien
+tenues, sont-elles traversées par quelques antiques
+courtisans, ou quelques femmes sur le retour. C'en est
+fait! le grand règne du roi est passé. Le peuple entier
+commence à se trouver pauvre; il déteste les dragonnades
+de Louvois; il s'inquiète; il a hué naguère un
+long prologue d'opéra, où le roi était métamorphosé
+en soleil. Quant au roi lui-même, je ne vois en lui que
+ce qu'il est réellement, un pauvre sire timoré et
+tremblant pour l'avenir; un corps vieilli, un c&oelig;ur
+blasé par le souvenir perpétuel de sa majesté toute
+puissante. Hélas! de bonne foi, Versailles est un
+<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span>
+désert, le roi est un fantôme! On vieillit si vite et si
+cruellement sur ces hauteurs! Pensez-y, ô digne fille
+de ces vaillants d'Aubigné, coureurs d'aventures!
+Par grâce, par pitié pour vos aïeux, n'allez pas vous
+mêler, de gaieté de c&oelig;ur, à toutes les vieillesses de
+notre siècle; il a passé avec une effrayante rapidité.
+Ce grand siècle, affaire d'un instant: un grand bruit
+tout d'un coup suivi d'un morne silence. Turenne est
+dans la retraite, le grand Condé soupe chez lui, ou
+se promène à Chantilly; Despréaux, jadis si méchant,
+fait une épître à son jardinier; le bon La Fontaine
+s'amuse à des cantiques et vient d'écrire une satire;
+Racine, depuis la chute de sa <i>Phèdre</i> et le succès
+de Pradon, s'est retiré dans sa tente: il n'y a plus
+qu'un nommé La Bruyère, que je ne connais pas, que
+personne ne connaît, dont le livre occupe encore la
+ville et la cour. Nous sommes des arbrisseaux grandis
+dans une serre chaude; restons à notre place, et
+n'allons pas, à nos derniers jours, nous mêler aux
+vieilles intrigues de ce satrape d'Asie à l'heure où
+nous avons sauvé du grand déluge notre esprit, notre
+beauté, l'amitié, l'amour, les plaisirs de la poésie et
+les bons mots. O reine de beauté! si vous voulez régner,
+c'est si facile! D'un seul mot, le vrai monde
+est à vos pieds.</p>
+
+<p>Et madame Scarron semblant peu convaincue.&mdash;Écoutez-moi,
+s'écriait mademoiselle de l'Enclos en
+se levant sur son séant, écoutez un aveu que je ne
+ferais pas à vous-même, s'il ne s'agissait de vous
+sauver. J'étais la fille d'un pauvre musicien, et j'avais
+à peine quinze ans, une matinée d'hiver, mon père
+et moi nous vîmes entrer dans notre humble demeure
+<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span>
+le favori, l'émissaire, le confesseur du terrible cardinal
+de Richelieu. Le Père Joseph venait me chercher
+de la part de son Éminence, et mon père en
+tremblant m'ordonna de le suivre.... Je le suivis sans
+crainte... Au fait, le cardinal était si vieux, j'étais
+si jeune, que n'eût été ma répugnance de donner
+la main à cet affreux capucin, je me serais fait de
+cette visite une partie de plaisir. A la fin, nous arrivâmes
+au Palais-Cardinal. Je traversai une haie de
+gardes et de mousquetaires, et tout à coup, dans
+une vaste salle, et vis-à-vis une large table où il <i>travaillait</i>,
+j'aperçus Richelieu, et je me trouvai tête à
+tête avec ce <i>maître</i>! Épargnez-moi la douleur de raconter
+le sang-froid d'un homme, immolant à son
+plaisir d'un instant une innocente créature qu'il ne
+devait plus revoir. Pourtant cet homme était bien une
+façon de Louis XIV; mais, de cet instant, me voyant
+si misérablement flétrie, je jurai de ne pas appartenir
+à un époux, je jurai une haine immortelle aux
+misérables qui vont, cherchant au sein des plus honnêtes
+familles de quoi amuser leurs dernières années
+de débauche; et jamais, sans un serrement de c&oelig;ur,
+je n'ai vu tant de malheureuses qui, séduites par je
+ne sais quel aspect de grandeur ou de fortune, ont
+été perdre leur vie en un misérable esclavage!... Elles
+pouvaient être heureuses et libres... en disant: <i>non!</i></p>
+
+<p>Tel fut le récit de mademoiselle de Lenclos. Il y
+avait dans son discours une émotion vraie et douloureuse
+à ce point que madame Scarron, touchée
+de tant d'amitié, se prit à pleurer.</p>
+
+<p>Bientôt, fatiguées de tant de secousses, elles s'endormirent;
+et le matin elles se séparèrent ayant
+<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span>
+dormi et pleuré ensemble, pour la dernière fois. Vous
+savez ce que devint l'illustre veuve, et comment, pendant
+quinze ans, elle fut, après le père Lachaise, la
+personne que le roi aima le mieux; vous savez ce que
+fit Ninon de l'Enclos, le jour de son soixante-dixième
+anniversaire, avec le jeune et frais abbé de Châteauneuf....</p>
+
+<p>C'est à vous à nous dire quelle fut la plus heureuse
+et la plus sage de ces deux femmes... Celle-ci,
+abandonnée à toutes les passions de la vie; celle-là,
+résignée et patiente aux sommets fabuleux des plus
+fabuleuses grandeurs!</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span></p>
+
+<h2>LA VILLE DE SAINT-ÉTIENNE</h2>
+
+<p class="center"><b>&mdash;1828&mdash;</b></p>
+
+<p class="p2">Si l'on vous disait sérieusement: il existe à cent
+lieues de la Chaussée-d'Antin une ville de forgerons
+et de charbonniers presqu'aussi riche que la ville de
+Paris, entourée (et voilà fête) de bruit, de fumée et
+d'une poussière éternelle, une ville étrange, hors du
+monde et de tous les mondes connus, qui n'entend
+parler que de loin en loin, de nos plaisirs de chaque
+jour, de Rossini et de mademoiselle Mars. La cité des
+renoncements, qui ne ferait aucune différence entre
+M. Albert et mademoiselle Taglioni! Elle en est restée
+à M. Delille pour la poésie, à Lachaussée pour le
+drame, à M. de la Harpe pour la critique. Elle a
+foi dans les poëmes de Baour-Lormian, dans les bergères
+de Ducray-Duminil; elle se passe, et volontiers,
+de bibliothèque et de spectacle; à peine on y
+<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span>
+trouverait, par hasard, un bon tableau; ville immense,
+dont huit gendarmes font toute la force
+armée, et qui n'a pour se distraire ni les assises, ni la
+cour d'un préfet, ni académie à églantine d'argent, ni
+société d'harmonie, en un mot, rien de ce qui fait le
+charme et le délassement d'une honnête et paisible
+aggrégation d'honnêtes bourgeois; mais en revanche
+elle a du fer, du charbon, de la soie et des fusils,
+des bêches, des faux, des couteaux; la lave ardente
+qui tombe à grands flots dans la fournaise, et de l'or
+comme en un conte des <i>Mille et une Nuits</i>.</p>
+
+<p>Si quelque voyageur encore ému de ce drame
+étrange, et le visage couvert de cette suie huileuse,
+qui remplace ici les parfums de l'été et les fleurs du
+tilleul aux derniers jours de l'automne, venait vous
+dire: «En fait de bien-être, d'activité d'industrie,
+d'économie sévère et de passions comprimées, vous
+n'avez rien lu de pareil dans les lois de Lycurgue;»
+s'il ajoute en s'inclinant, «que dans ces lieux, à demi
+sauvages, le couvre-feu se sonne à huit heures du soir,
+au moment où le frais commence, et que le travail
+arrive à quatre heures du matin, au moment où le
+sommeil est charmant;» alors, sans doute, ô mortel
+aimé des dieux...</p>
+
+<p>Vous regarderiez si votre habit est encore assez
+neuf, et, prenant congé de vos livres, de vos plaisirs,
+de vos fêtes de chaque soir, vous monteriez en diligence,
+à moins que vous ne préfériez l'isolement de
+la chaise de poste et le pavé brûlé... et brûlant.</p>
+
+<p>Pour bien faire, il faut arriver à Saint-Étienne un
+beau soir, aux rayons couchants du soleil, quand
+l'astre éblouissant jette un dernier éclat sur le dôme
+<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span>
+d'épaisse fumée, éternel <i>couvre-chef</i> de l'antre où le
+Cyclope accomplit sa tâche à grand bruit. Saint-Étienne
+est englouti dans une vallée profonde et
+triste; autant que Rome elle est la ville aux sept
+collines. Au fond de ses montagnes sans verdure et
+sans ombrage, et s'étendant, çà et là au hasard, elle
+s'inquiète assez peu d'obéir aux lois de la symétrie,
+aux exigences du paysage, à la chanson du psalmiste:
+«Je suis noire et je suis belle!» <i>Nigra sum
+sed formosa!</i> La ville est un chaos. L'entrée est une
+caverne; il faut entrer par la rue de Lyon, comme
+on tomberait dans un précipice. Allons, courage, et
+parcourez cette rue étroite et bruyante, encombrée
+d'un peuple en guenilles, au visage noir, aux dents
+blanches: entrez par cette horrible rue, à sept
+heures du soir, et vous aurez perdu en dix minutes
+tout ce que le souvenir de nos villes de France peut
+avoir d'élégance. Un voyageur qui a traversé Nevers,
+la ville où mourut Vertvert, qui a contemplé ces
+rues proprettes, ces jolies maisons en terre vernie,
+et s'est arrêté sous ces fenêtres complaisantes, où
+se montre en négligé du matin quelque dame curieuse:
+oh! dit-il, le désagréable contraste: entrer
+à Saint- Étienne, le soir, par la rue de Lyon.</p>
+
+<p>A cette heure, en effet, cinq cents forges bruyantes
+sont en mouvement, non pas une forge parisienne
+avec son petit feu, son soufflet de salon et son enclume
+portative, mais un immense fourneau, un
+brasier brûlant comme pour les armes d'Achille;
+un soufflet qui fatigue un homme, une enclume à
+tuer Polyphème, et, pour chaque enclume, trois
+grands forgerons, autant de femmes échevelées, travaillant
+<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span>
+le fer comme une simple dentelle. Ajoutez
+un tas de petits forgerons, abrités par le toit de
+chaume qui s'avance dans la rue, l'éclat de la
+flamme, l'âcre odeur du soufre en fusion, le bruit
+du fer, l'étincelle qui vole et la scie au cri dur, les
+chars qui se heurtent, l'aboiement des chiens, les
+chansons des hommes, les jurements des femmes;
+une avalanche à tout briser de bruits, de cris, de
+hurlements, de clameurs! Vous marchez une heure
+au milieu de ce fracas terrible. Simples villes de
+l'Orient, où donc êtes-vous! fraîches fontaines, palmiers,
+natte hospitalière de la nuit, et vos contes sans
+fin, quand le voyageur enchanté s'endort, écoutant
+le deuxième kalender?</p>
+
+<p>Vous arriverez enfin dans une place isolée et noire,
+coupée en deux par un corps de garde, où la sentinelle
+est endormie. Ici viennent mourir les lueurs de la
+flamme et le bruit de l'enclume. A Saint-Étienne il
+n'y a pas de profession de hasard comme à Paris; pas
+de ces vagabonds officieux, toujours prêts à vous servir;
+à huit heures du soir, vous auriez peine à trouver quelqu'un
+sur la place pour vous indiquer l'auberge assez
+semblable aux hôtelleries de la cité, du temps de la
+Ligue.</p>
+
+<p>On entre en traversant la cuisine, on passe devant
+le tourne-broche chargé de viandes; on traverse
+une petite cour pleine de fumier, on monte un escalier
+de bois; on se jette sur un lit à fleurs gothiques,
+et l'on dort, si l'on peut... A minuit va commencer le
+commerce de la ville. A cette heure fatale, consacrée
+encore en telle ville de l'Allemagne aux apparitions et
+aux fantômes, vous entendez tout à coup, un grand
+<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span>
+bruit de chariots roulant avec un bruit de tonnerre.
+On se croirait aux environs de l'Opéra, quand le père
+Nourrit donnait la réplique à madame Branchu.</p>
+
+<p>Voilà l'heure où la ville de houille envoie à tout
+l'univers le produit de son travail: les ballots sont
+préparés, les fourgons sont chargés, la nuit est
+épaisse, holà! tout s'ébranle. On adresse à Paris
+les brillantes soieries; les petits couteaux et les socs
+de charrue à l'Amérique; l'Angleterre réclame l'acier
+travaillé, qu'elle nous renvoie avec son poinçon;
+l'Allemagne achète des fleurets, qu'elle nous revendra,
+plus tard sous ce titre: <i>sollingen</i>. Une ville surprise
+par l'assaut est moins active et moins agitée
+avec plus de bruits et de soubresauts; seulement personne
+dans les rues, que des charretiers; aux fenêtres,
+personne! Tout est mystère en ces envois:
+c'est à qui cachera le mieux le nombre de ses commissions,
+l'adresse de ses commettants, l'importance
+de ses marchandises; on s'épie, on se surveille, la
+rivalité retient son souffle, en grande terreur de se
+trahir.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, au grand jour, tous ces marchands
+qui ont exploité des millions dans la nuit, qui
+se sont cachés l'un de l'autre avec autant de soin
+que s'ils eussent commis une mauvaise action, se
+saluent comme de francs amis, se plaignant entre
+eux de la dureté des temps, de la rareté de l'or, de
+leurs magasins qui regorgent de marchandises. Honnête
+mensonge! et pas un de ces grands négociants
+n'y est trompé.</p>
+
+<p>Et le lendemain au réveil, si vous avez pu dormir,
+après avoir fait cette longue et minutieuse toilette
+<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span>
+du matin à laquelle tout bon Parisien ne renonce jamais,
+je vous avertis que vous venez de vous rendre
+ridicule dans toute la ville, si le présent jour n'est
+pas un dimanche. Vous sortez, vous visitez la ville...
+Ah! l'assemblage étrange!... des ruines et des palais,
+un hôtel, massif comme un hôtel vénitien qui serait
+sans grâce, à côté d'une échoppe; une maison basse
+en pierres de taille, et six étages qui menacent ruine!
+O misère! ô fortune!... Imaginez la rue Saint-Jacques
+avec son peuple équivoque et pauvre, traversant subitement
+la rue Royale et sa somptueuse élégance!</p>
+
+<p>Tout est confondu dans la ville aux sept collines;
+luxe, indigence, hasard. Là surtout, le hasard est
+un grand dieu. Là surtout, vous regrettez le Paris
+libre et cette vie aux mille aspects si divers, qui
+se répand de toutes parts. La moindre action de
+ce peuple noir et grand, ami des choses bien faites,
+s'opère sous l'empire de l'ordre. On agit, à Saint-Étienne,
+comme en vaste caserne, à la baguette du
+tambour-major: une armée en bataille, n'a pas plus
+de précision.</p>
+
+<p>Hier, vous êtes entré dans la ville au bruit méthodique
+de trente mille marteaux, retombant en cadence
+sur quinze mille enclumes; vous vous êtes endormi
+au bruit de douze cents chariots, expédiant des ballots
+à tous les grands chemins du monde connu, et voici,
+ce matin, que vous retrouvez le même ordre, et
+la même précision. Portez... fardeaux! fabriquez,
+armes! montez, fusils! aiguisez, baïonnettes!... et
+feu partout!</p>
+
+<p>Voici le matin, le bruyant matin! une armée de
+jeunes filles rondes, ramassées, rebondies, au teint
+<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span>
+animé, aux larges mains, aux jambes solides, va se
+rendre à l'ouvrage au pas accéléré d'un bataillon. Ce
+sont les ouvrières de la ville; à peine au monde,
+chose rare pour de pauvres filles! les filles de Saint-Étienne
+ont un métier certain; elles font des rubans,
+elles font des lacets, elles travaillent la soie; à leurs
+mains vaillantes, sont confiés ces fils plus précieux
+que l'or, dont les tissus sont destinés à des reines. A
+Saint-Étienne, véritable république pour l'orgueil, il
+n'y a pas une servante, et pas une grisette... il y a
+<i>l'ouvrière</i>!</p>
+
+<p>La grisette parisienne, jeune et vive, accorte, est
+inconnue en ces domaines du travail sérieux. Déjà
+pour une certaine partie de citoyens, la fille attachée
+à la soie est une artisanne du second ordre;
+il y a dans la ville, tel vieux Stéphanois qui coudoiera
+avec mépris l'<i>ourdisseuse</i> la plus fraîche et la
+plus jolie; un pareil homme, au fils qui doit hériter
+de son enclume, recommande quelque grande ouvrière,
+habile à tracer une lime, habile à manier le
+fer, qui va se pencher, hardiment, sous une meule
+d'usine, et vous aiguisera trois cent haches en un
+jour, sauf à se briser le crâne sous l'énorme meule
+qui l'entraîne, et la jette au gouffre silencieux.</p>
+
+<p>O la ville étrange! Le poëte, pour se faire pardonner
+ses cyclopes, leur a donné la poésie: qui
+de nous n'a souvent chanté cette idylle de Théocrite,
+quand le farouche pasteur, assis sur le bord de la
+mer, prend son chalumeau, et propose à la folâtre et
+blanche Galatée de crever son &oelig;il unique? A Saint-Étienne,
+cyclope sans flûte et sans Galatée, antique
+refuge de forgerons aux m&oelig;urs rudes et sauvages,
+<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span>
+plus d'une fois on a tenté d'adoucir les m&oelig;urs de
+cette immense usine en lui donnant un travail plus
+facile et plus doux. Vains efforts! on n'a fait que
+ravir à la cité sans repos le peu de verdure qu'elle
+avait conservé.</p>
+
+<p>Quand j'étais un jeune écolier stéphanois, rêvant
+aux paysages de Virgile, en plein jardin de racines
+grecques, récitant aux rochers:</p>
+
+<p class="poem"><i>Stephan</i>: couronne; Étienne en vient!</p>
+
+<p>il n'y avait dans la ville que deux endroits où l'écolier
+pût lire à son aise <i>les passions du jeune Werther</i>, ou
+bâtir son premier roman d'amour: c'était Valbenoite
+et Monteau. Valbenoite était alors un vallon
+solitaire, avec de grands arbres, un grand jardin
+de trente perches, dans lequel j'ai vu le premier
+paon de ma vie, comme une merveille inconnue à
+la civilisation que j'habitais. J'entends encore les
+oiseaux de Valbenoite et le bruit du moulin, je vois
+encore les linges de la blanchisserie de Jeanneton,
+étendus triomphants au soleil. Splendeurs d'un arpent
+oublié par la houille, et négligé par l'enclume!
+Hélas! je n'avais pas vingt ans que l'<i>oasis</i> avait disparu.
+Ils ont abattu la forêt de six arbres, pour y
+établir des machines à lacets; du simple et paisible
+moulin, ils ont fait une usine; il n'y a pas jusqu'à
+Jeanneton, ma bonne nourrice, qui ne soit devenue
+une riche dame, en cédant à l'industrie une cabane
+que mon père lui avait donnée! Et le beau paon? Le
+pauvre oiseau, malgré son brillant plumage, a été
+<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span>
+sacrifié, ainsi que le jardin, à des produits chimiques.
+Le moyen à présent d'aller à Valbenoite lire son
+Werther! Quant à Monteau, adieu les prairies et les
+collines qui nous abritaient de leur silence! Ah! Monteau,
+te voilà forge, et haut-fourneau! et madame
+de Pompadour y peut chanter sa chanson:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Nous n'irons plus au bois,</p>
+<p>Les lauriers sont coupés.</p>
+</div></div>
+
+<p>Pour la première fois j'ai regretté, en parlant de Saint-Étienne, de
+ne pas savoir un mot de cette science toute nouvelle qu'on appelle
+statistique; M. Charles Dupin l'a inventée à son profit! La
+statistique et l'économie politique me paraissant, après les cols en
+papier et les cannes à fauteuils, les deux plus belles inventions de
+notre époque. Écrivez donc, sans savoir un chiffre, sur une ville où
+tout est commerce!... et deux et deux sont huit et quatre sont cent.</p>
+
+<p>Ah! la belle page, si j'avais écrit l'histoire d'un seul <i>eustache</i>!
+Un eustache est un couteau sans ressort, à manche de bois, noirci au
+feu, orné d'un trou à l'extrémité, pour y passer une ficelle: cet
+instrument, après avoir passé par dix-huit mains différentes, revient
+à trois liards, et se vend deux sous, du collége Louis le Grand, à
+Chandernagor. «Ce que j'ai le plus admiré en France, disait Fox, en
+1802, ce sont les eustaches de Saint-Étienne.» Cependant, en 1802,
+c'était une assez belle époque de gloire militaire, sans compter que,
+pour la gloire littéraire, nous en étions <span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> aux comédies de M.
+Collin d'Harleville, à la tragédie de M. Luce de Lancival... aux bons
+mots de Brunet.</p>
+
+<p>Que j'aimerais aussi à savoir comment se fait un
+fusil à Saint-Étienne! Ce n'est pas faute, croyez-moi,
+d'avoir vu la fabrique, d'avoir joué, jeune enfant, dans
+l'atelier de Stellein, ce bon et infatigable Stellein,
+qui a fait tant de belles choses dans sa vie! Un ouvrier
+prend à la fois trente ou quarante lames de fer,
+réunies et pétries ensemble; il réduit toutes ces
+lames, réunies en une seule et même lame! Vous
+diriez d'un simple argile, tant l'ouvrier est le maître
+de sa matière: il tord, il tourne, il alonge, il raccourcit,
+il imprègne son dessin dans le double-canon,
+sur le canon.</p>
+
+<p>Et tantôt, vous aurez un simple fusil de guerre,
+une de ces armes terribles dans les mains des soldats
+d'Austerlitz.</p>
+
+<p>Tantôt, chasseur! voici ton fusil de chasse, arme
+légère et rapide. Encore un effort; appelez à votre
+aide le ciseau de Dumarest et de Dupré, vous aurez la
+plus belle arme du monde, digne du pacha d'Égypte,
+une de ces armes brillantes, parsemées d'argent et
+d'or, qu'on ne peut échanger raisonnablement que
+contre la maîtresse du Klephte:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i8">C'est un Klephte à l'&oelig;il noir</p>
+<p>Qui l'a prise, et qui n'a rien donné pour l'avoir.</p>
+</div></div>
+
+<p>Si je continue ainsi, adieu ma statistique! Cependant,
+à côté de ces foudres de guerre, si solides et si
+vite faits: fusils, pistolets, baïonnettes; à côté du
+<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span>
+fusil de luxe qui demande une année; à côté de l'enceinte
+où toutes ces armes sont essayées avec un
+fracas épouvantable, à triple charge; à côté de tout
+ce peuple dont chacun a sa tâche, à celui-ci une vis,
+à celui-là un <i>chien</i>, à celui-là une platine, à celui-là
+le bois sculpté, à l'autre la ciselure, et tant d'autres
+détails bien distincts, qui font de chaque détail autant
+de métiers différents, vous trouvez tout à coup de
+grandes enceintes isolées et tristes. Figurez-vous je
+ne sais combien de métiers réunis, des courroies attachées
+à des centaines de rouages de fer, faisant
+tourner des milliers de dévidoirs. En ces grandes
+usines, le fil et la soie reçoivent leur mouvement de
+la vapeur, se croisent et se mêlent dans tous les sens,
+çà et là, faisant jaillir mille dessins rapides et variés;
+et quand, par hasard, un seul fil se brise, aussitôt le
+lacet auquel il appartient, s'isole de tous les autres:
+immobile, il attend qu'on le remette en rapport avec
+le mouvement qu'il a perdu, pendant que les autres
+lacets vont toujours.</p>
+
+<p>En effet, ce n'est pas une seule machine, mais ce
+sont là autant de machines qu'il y a de lacets, ou de
+dentelles, ou de tulles, car on fait de tout à Saint-Étienne,
+et par tous les moyens: par un courant
+d'eau, par la vapeur, par les bras des hommes, souvent
+même par le simple mouvement d'un pauvre
+cheval aveugle attaché à la roue. Il y a telle maigre
+haquenée, à Saint-Étienne, qui a gagné plus d'argent
+à son maître que les brillants coursiers de lord
+Seymour, dans les courses du Champ-de-Mars.</p>
+
+<p>On a beaucoup parlé jadis de la Hollande, aux marais
+fangeux, et de ses richesses à payer l'Angleterre.
+<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span>
+Manchester est aujourd'hui proclamée une seconde
+Amsterdam, par l'importance de ses produits et son
+commerce... eh bien, je ne crois pas que le flegme
+hollandais ou l'activité anglaise soient plus dignes
+de l'attention du monde que l'industrieuse patience
+de l'homme de Saint-Étienne, et son acharnement
+à utiliser la moindre parcelle de cette terre de charbon...
+du mot grec <i>karbo, je brûle</i>, dont on a fait
+<i>escarboucle</i>! Il existe encore aujourd'hui dans la ville
+un honnête fabricant, aussi riche qu'une cantatrice
+italienne; il avait lu, dans son enfance, <i>les Géorgiques</i>
+et traduit le père Rapin, et ces deux lectures
+lui avaient laissé je ne sais quel goût champêtre qui
+l'a forcé à avoir une maison de campagne, une <i>villa</i>,
+avec des ombrages et des ruisseaux murmurants.</p>
+
+<p>Que disons-nous? le <i>hoc in votis</i>, est encore écrit
+en grosses lettres, sur la porte d'entrée, à la grande
+admiration des passants! Le digne homme avait pris
+en amitié ma jeunesse, parce que je comprenais ses
+citations latines, et qu'en se promenant avec moi,
+sous les tilleuls rabougris de la grande route, il pouvait
+revenir sur les souvenirs poétiques de sa jeunesse
+et sur les plaisirs innocents de <i>prædium rusticum</i>.
+«Je veux vous y conduire, me dit-il un jour;
+vous verrez mon bosquet, ma naïade, ma <i>ruine</i>, car
+j'ai aussi une ruine: c'est un délicieux séjour.» Nous
+partîmes, le lendemain, pour ce séjour délicieux.</p>
+
+<p>La maison était plantée sur un sommet élevé,
+et bâtie en hôtel du faubourg Saint-Germain. Pour
+avenues (les belles et riches avenues de vieux arbres
+que la fournaise a dévorées!) ils avaient construit
+une longue cheminée de pompe à feu, dont l'épaisse
+<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span>
+fumée jetait une odeur de soufre insupportable;
+tandis que la machine, en dehors du puits, faisait
+jaillir des torrents d'une eau noirâtre qui formait
+une boue infecte autour de l'habitation. «Voilà
+mon donjon! me dit l'honnête négociant, en me
+montrant la cheminée; voilà mon fossé féodal! A mon
+sens, j'aurais été bien niais de perdre cent bonnes
+perches de terrain, dans lesquelles je puis trouver
+une mine d'or.» Disant cela, nous entrâmes dans la
+maison.</p>
+
+<p>C'était une maison semblable à toutes les maisons
+de la ville enfumée: un carreau d'argile, sans tapis;
+des meubles en noyer noirci par la fumée; un feu de
+tourbe à chaque appartement; pas un tableau, pas
+une gravure, à peine un livre; une huche; un garde-manger,
+du linge étendu dans le salon. «Et le jardin?
+dis-je à mon hôte.&mdash;Le jardin?... Le voilà!...»
+Une ruine!</p>
+
+<p>Cette ruine était un four à chaux: encore un gouffre
+de fumée et d'infectes vapeurs, au milieu d'herbes
+desséchées, en présence d'une plate-bande de tulipes
+dont la tête était tristement penchée, faute de pluie.
+Je n'ai jamais vu de ronces pareilles; cette brique
+rougeâtre au milieu de ces fleurs fanées, était d'un
+effet désolant. «Venez plus loin, me dit le propriétaire
+de ce beau lieu; venez contempler tout mon
+domaine, vous rafraîchir dans mon bosquet, et vous
+reposer dans mon parc...» Parc et bosquet, six pieds
+de long. En avançant, j'entendis un bruit d'eau mêlé
+à de rauques harmonies qu'il était impossible de reconnaître.
+Ici, mon homme était triomphant. Le Nôtre
+et La Quintinie étaient dépassés par son génie. Il avait
+<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span>
+trouvé le moyen d'établir là, au fond de son bosquet,
+dans la rivière, une scie à scier du marbre. La machine
+allait toujours avec son craquement en faux-bourdon
+à vous rendre possédé.</p>
+
+<p>Il me fallut passer cinq heures dans cette mortelle
+habitation; et le soir, à l'heure ordinaire du coucher,
+à huit heures, quand je pus monter dans ma chambre,
+à la lueur d'une chandelle fétide (on ne brûle pas
+autre chose à Saint-Étienne), j'aperçus dans la plaine
+mille feux épars, des montagnes de tourbe enflammée;
+il s'agit seulement de faire perdre à la houille
+son odeur sulfurique et tout ce qu'elle a de malfaisant,
+au grand avantage des <i>villas</i> d'alentour. En
+général, on tourmente le charbon de toutes les manières,
+dans ces douces campagnes. Ils sont parvenus
+à le changer en fer, à force de fourneaux enflammés,
+de rouages mouvants: la terre en tremble. La
+maison de mon hôte, aux neiges près, pouvait passer
+pour une habitation du Vésuve, à l'heure où le volcan
+jette au loin, la flamme et la cendre! Et le lendemain,
+quand je m'éveillai au chant du coq (le coq
+chante, en cette terre désolée), je retrouvai de mon
+premier regard, l'épaisse fumée de la pompe à feu,
+l'infecte fumée du four à chaux, la noire fumée du
+charbon purifié; j'entendis les cris aigus de la scie...
+et tout là-bas, dans le lointain, à côté d'une fabrique
+de tuiles, je découvris... le chemin de fer!</p>
+
+<p>Ce chemin de fer, le premier qui ait été construit
+dans le royaume de France, est une des merveilles
+du monde<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Le pont sous la Tamise serait même
+<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span>
+achevé que le chemin de fer de Saint-Étienne resterait
+une merveille. Il ne s'agit pourtant que de deux
+bandes de fer placées à quelques pieds l'une de
+l'autre, et se prolongeant sur une chaussée pratiquée
+pour les recevoir; mais ces deux lignes de fer parcourent,
+avec la rapidité de l'éclair, quarante lieues
+de poste; elles traversent trois montagnes; elles uniront
+bientôt le Rhône et la Loire, deux chemins qui
+marchent; elles feront de Saint-Étienne un entrepôt
+universel. Dans ces deux lignes de fer est contenu
+l'avenir de la cité! Par le chemin de fer, la France
+n'aura plus rien à envier à l'Angleterre; nous lui
+sommes supérieurs par la simplicité des moyens;
+c'est une gloire dont les nations de l'Amérique se
+sont avisées les premières, et qui nous eût été bien
+utile à nous autres peuples fastueux et imprévoyants
+de l'Europe, qui commençons des ouvrages pour
+l'éternité, et qui ne les finissons jamais!</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ceci était écrit en 1828!!!</p>
+</div>
+
+<p>Mais ces merveilles du feu et du fer sont une étude
+fatigante; un voyage au bord du Rhin, au fond de
+l'Allemagne, je n'ai pas dit dans les montagnes de la
+Suisse, un voyage d'une année aux pyramides, serait
+beaucoup moins pénible au voyageur que huit jours
+d'étude à Saint-Étienne; quand vous auriez vu tout
+le sol, et toutes les merveilles que le soleil éclaire,
+vous n'auriez encore vu que la moitié de la ville. Une
+cité souterraine envahit à chaque instant cette patrie
+des mineurs; ce Saint-Étienne souterrain est le vrai
+Saint-Étienne. Ici, la fortune et les trésors de la cité
+des vivants.</p>
+
+<p>Voulez-vous connaître Saint-Étienne à vol d'oiseau!
+grimpez sur la montagne. Au sommet de ce puits qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span>
+se prolonge dans les entrailles de la terre, un mauvais
+tonneau encore infecté du vin du crû est attaché à
+une méchante ficelle; entrez dans ce tonneau, asseyez-vous
+sur les bords; vous aurez pour contre-poids un
+homme noir armé d'une lampe de fer aussi grossière,
+aussi terne que s'il n'y avait pas un forgeron dans la
+ville; il n'y a de pareilles lampes que dans les mines
+de Saint-Étienne ou dans les romans de Walter Scott.
+Ces mines s'étendent sous toute la ville: toute la ville
+dépend de ces mines; elles fournissent du charbon
+aux deux tiers de la France, et la fournirait pendant
+des siècles encore. Dans cet espace à la fois vaste
+et rétréci, sont contenues toutes nos ressources
+manufacturières, tout est là, notre fer, nos armes;
+ces belles armes qui ont fait la terreur de l'Europe
+et gagné les batailles de l'Empire, noble fer souple
+et poli, plus lourd que les <i>canons</i> de Versailles,
+mais aussi plus solide et mieux fait pour de longues
+guerres.</p>
+
+<p>Parcourez lentement ces longs souterrains, mesurez
+ces rochers de houilles, arrêtez-vous devant ces familles
+entières de charbonniers, colonies sombres,
+leur berceau est suspendu à une colonne de charbon,
+leur jeunesse se passe au murmure d'un ruisseau
+fangeux! O bonnes gens! Ils viennent au monde
+en ces vallées de la houille! Ici, leur jeunesse! ici,
+leurs amours! ici, leurs bonheurs! Gens heureux
+tout autant que s'ils vivaient en plein soleil, au milieu
+de la langue italienne, dans la campagne de
+Rome, sur les bords de l'Arno!</p>
+
+<p>Le Tibre... et l'Arno! notre fleuve est aussi célèbre!
+il a sa gloire! Interrogez le premier négociant qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span>
+passera dans la rue en vieux chapeau, ses mains dans
+ses poches et l'air préoccupé: «Monsieur, où donc
+est le <i>Furens</i>?» Il ne vous répondra pas, ou s'il vous
+répond, ce sera pour vous montrer dédaigneusement
+une humble rivière, et que dis-je? un simple ruisseau,
+un filet d'eau sale, chargé d'une écume blanchâtre,
+et se traînant à peine à travers la cité qu'il endort.
+Ceci est le Furens, saluons le Furens! De si petit
+fleuve est sorti Saint-Étienne. Il est le maître! il est
+force, orgueil, richesse, espoir, santé! O Furens bienfaiteur!
+<i>Præsidium et dulce decus!</i> Du torrent que voici,
+viennent les eaux de la ville; à lui seul appartient la
+santé publique, la propreté publique, la richesse:
+il donne au fer la force, et le pliant à l'acier. Vienne
+Gargantua avec une soif ordinaire, adieu notre filet
+d'eau! et plus de soierie, et plus de fer, plus d'or,
+plus de vastes coffres où s'engouffre le tiers du numéraire
+de la France.</p>
+
+<p>O torrent plus fertile et plus aimé que le Galèze
+enchanté! tes rives sont des rives poétiques entre
+toutes! J.-J. Rousseau s'y est agenouillé; chaque
+année, il relisait l'<i>Astrée</i>; et quand il vint demander
+le Lignon, dans un beau moment de poésie, on lui
+montra le Furens! «Malheureux que je suis,» disait
+Rousseau.</p>
+
+<p>Dans la position de J.-J. Rousseau, sa colère était
+une justice! Quel désappointement plus triste que
+de passer des ombrages frais de d'Urfé, de ce ciel
+bleu qu'il savait si bien faire, de ces moutons poudrés
+de rose, en ces pâturages dressés comme des
+sofas, de ces bergers en batiste, de tout le joli de la
+pastorale à la Ségrais, à toute la laideur des man&oelig;uvres,
+<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span>
+des forgerons, des ouvrières de Saint-Étienne?
+Soyez attentifs! à l'heure de midi, voici
+nos bergers sur leurs portes avec leurs bergères, en
+plein soleil, accroupis à terre, et rassemblés là,
+pour manger, comme les portefaix romains, étendus
+devant la statue mutilée de Pasquin. Il n'y a qu'une
+heure de comédie à Saint-Étienne, et la voici: figurez-vous
+tout un peuple attendant et dévorant, toute
+l'année, à la même heure, le même potage, si l'on
+peut appeler potage une espèce de mortier de pommes
+de terre et de pain, qui suffit à entretenir tant de
+vigueur. Ce potage est contenu dans un énorme vase,
+appelé: <i>bichon!</i> Le <i>bichon!</i> ça ne se fait que chez nous!
+par nous... pour nous! Un pot vernissé et contourné
+à la diable, orné d'une anse, et voilà tout le ménage
+d'un Stéphanois. Le bichon est à Saint-Étienne ce
+que le bouclier était à Sparte: <i>Reviens, mon fils, ou
+dessus ou dessous!</i> Le bichon est le seul meuble qu'on
+respecte dans la ville, le seul dont on soit jaloux. Un
+père le transmet à son fils; une femme l'apporte en
+dot à son mari; le vieillard mange dans son bichon
+de jeune homme. Le bichon est reluisant, heureux,
+coquet, solennel! c'est une espèce de vase hollandais,
+avec autant de bonhomie dans le port, entouré
+d'autant d'idées domestiques et riantes; un dieu Lare
+qu'on respecte dans nos familles; il a des droits que
+l'on ne conteste pas à l'heure où se sert la soupe.
+Le bichon de l'aïeul passe avant celui du père, jusqu'au
+bichon du tout petit enfant qui est de taille
+à lui servir toujours, lors même qu'il deviendrait
+un géant. Que de fois, après avoir fait une grande
+fortune, assis à sa table chargée de vaisselle opulente,
+<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span>
+le banquier stéphanois a-t-il oublié son orgueil
+d'enrichi pour revoir le bichon de l'ouvrier
+figurer au milieu de ses plats d'argent. Tel cet empereur
+romain qui fait placer sur sa table des vases de
+terre, en souvenir de son père, le potier!</p>
+
+<p>Voilà tout ce que je sais des m&oelig;urs de la ville
+et de la ville même. Ce faible essai, qu'on prendra
+pour un roman peut-être, n'est pourtant qu'un simple
+et véridique aperçu de ce mélange inouï de grossièreté
+et de richesse, de travaux sauvages et d'opulence
+sévère, de génie exact et laborieux et d'ignorance.</p>
+
+<p>Que penser, en effet, d'une ville opulente et féconde
+en grands artisans, qui ne compte pas un écrivain
+passable et pas un poëte, pas un homme assez
+bien né pour tenir une plume avec l'énergie et le
+courage que demandent l'enclume et le marteau?</p>
+
+<p>Ville étrange, elle envoya jadis à la Convention
+nationale l'armurier Noël Pointe, orateur à la manière
+de Mirabeau, aussi véhément et peut-être inspiré
+mieux que lui!</p>
+
+<p class="center"><small><b>FIN</b></small></p>
+
+<hr class="c15" />
+<p><a name="Page_308" id="Page_308"></a></p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span></p>
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="toc">
+<tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr">Pages.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><span class="smcap">Préface</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><span class="smcap">Avant-propos</span></td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Kreyssler</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_33">33</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Honestus</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_41">41</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La mort de Doyen</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_63">63</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Jenny la bouquetière</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_76">76</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Maître et Valet</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_82">82</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La Vallée de Bièvre</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le Haut-de-chausses</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_102">102</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>L'Échelle de soie</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_114">114</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Le Voyage de la lionne</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_133">133</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La Fin d'automne</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_145">145</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Hoffmann et Paganini</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_158">158</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Les Duellistes</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_170">170</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Vendue en détail</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_180">180</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span>
+Rosette</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_196">196</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Iphigénie</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_218">218</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Strafford sur l'Avon</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_226">226</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Rêverie</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_233">233</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La Vente à l'encan</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_238">238</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Rambouillet</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_251">251</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La Soirée poétique</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_259">259</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La Rue des Tournelles</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_272">272</a></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>La Ville de Saint-Étienne</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_289">289</a></td>
+</tr>
+</table>
+<p class="p2 center"><small><b>FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES</b></small></p>
+
+<hr class="c5" />
+<p class="p4 center font70">TYPOGRAPHIE ERNEST MEYER, RUE DE VERNEUIL, 22, A PARIS.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes Fantastiques, by Jules Janin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES FANTASTIQUES ***
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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+
+</body>
+</html>
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