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+The Project Gutenberg EBook of Souvernirs de Charles-Henri Baron de
+Gleichen, by Charles-Henri de Gleichen
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Souvernirs de Charles-Henri Baron de Gleichen
+
+Author: Charles-Henri de Gleichen
+
+Release Date: October 15, 2011 [EBook #37762]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVERNIRS DE CHARLES-HENRI ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ 9927.--IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
+
+ Rue de Fleurus, 9, à Paris
+
+
+
+
+ SOUVENIRS
+
+ DE
+
+ CHARLES-HENRI
+
+ BARON DE GLEICHEN
+
+ PRÉCÉDÉS D'UNE NOTICE
+ PAR
+
+ M. PAUL GRIMBLOT
+
+
+ PARIS
+
+ LÉON TECHENER FILS, LIBRAIRE
+
+ RUE DE L'ARBRE-SEC, 52
+ M DCCC LXVIII
+
+
+
+
+SOUVENIRS
+
+DE
+
+CHARLES-HENRI
+
+BARON DE GLEICHEN
+
+
+
+
+TABLE.
+
+
+ I. Ferdinand VI et Charles III rois d'Espagne 1
+
+ II. Le duc de Choiseul 19
+
+ III. Le Dauphin 43
+
+ IV. Le masque de fer 46
+
+ V. Necker 51
+
+ VI. Joseph II et Léopold II 67
+
+ VII. Le prince de Kaunitz 85
+
+ VIII. Mme Geoffrin et sa fille 94
+
+ IX. Le maréchal de Brissac 113
+
+ X. La famille de Mirabeau 115
+
+ XI. Saint-Germain 120
+
+ XII. Cagliostro 135
+
+ XIII. Lavater 140
+
+ XIV. Saint-Martin 151
+
+ XV. Mme de la Croix 166
+
+ XVI. Les Convulsionnaires 179
+
+ XVII. Alchimie 187
+
+ XVIII. Anecdotes et petites histoires 193
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+La duchesse de Choiseul, qui nous est aujourd'hui si bien connue, a
+passionnément aimé son mari, nous le savons, et elle n'a jamais aimé
+que lui, on peut le croire sans témérité. Mais elle se laissait
+volontiers admirer, adorer, aimer, car elle inspirait à tous ceux qui
+l'approchaient et qui étaient touchés de sa beauté et de ses vertus,
+des sentiments qui, pour n'oser s'avouer hautement et se déguiser sous
+les noms honnêtes d'amitié et de dévouement, ressemblaient à ce que
+l'on est convenu d'appeler de l'amour. Parmi ces amoureux discrets et
+délicats se distinguait un étranger, un allemand, le baron de
+Gleichen, dont il est si souvent fait mention dans les lettres de Mme
+du Deffand et de la duchesse de Choiseul. Nul ne fut plus que lui, si
+on excepte l'abbé Barthélemy, sous le charme des attraits
+irrésistibles de cette femme autant estimable qu'aimable, qui avait
+toutes les vertus ou peu s'en faut, cela n'est pas douteux, et qui
+pourtant n'était pas chrétienne, avouons-le au risque de déplaire à
+ses adorateurs de ce temps-ci.
+
+J'ai ouï dire à de très-bons juges qui, par pure ignorance, ne
+rendaient pas justice au duc de Choiseul, qu'il était impossible qu'un
+mari si tendrement aimé par une femme si parfaite ne fût pas
+estimable. Le duc de Choiseul, quoique, hélas! bien souvent infidèle,
+était digne de tant d'amour; on n'inspire pas des sentiments tout à la
+fois si tendres et si passionnés sans les mériter. L'abbé Barthélemy,
+cet ami si dévoué, s'il vit dans la mémoire des hommes, ce n'est pas
+pour avoir écrit le _Jeune Anacharsis_ et avoir su le phénicien,
+c'est uniquement à cause de l'affection qu'avait pour lui la duchesse
+de Choiseul, et du culte qu'il lui avait voué. Après le _grand abbé_,
+Gleichen est sûrement celui qui a le plus aimé la duchesse de
+Choiseul, et c'est lui sans contredit qui a fait de cette femme rare
+le portrait le plus ressemblant et aussi le plus flatteur. En
+revanche, elle lui a donné des marques de la plus véritable affection,
+et pour le conserver auprès d'elle, dans sa société de tous les jours,
+le duc de Choiseul, à sa prière, a fait et tenté des choses
+impossibles.
+
+Barthélemy et Gleichen ont été incontestablement les deux amis que la
+duchesse de Choiseul a le plus particulièrement distingués, et à qui
+elle a été le plus attachée. Cette recommandation a suffi pour faire
+revivre le nom de Barthélemy, déjà tombé dans l'oubli: qu'elle sauve
+du même naufrage la mémoire de Gleichen, qui mérite aussi bien d'être
+un peu connu pour lui-même, et à qui ses modestes _Souvenirs_ assurent
+une place honorable parmi les chroniqueurs de la seconde moitié du
+dix-huitième siècle.
+
+Charles-Henri de Gleichen naquit en 1735 à Nemersdorf, auprès de
+Bayreuth. Son père, dont il était l'unique fils, était grand veneur de
+cette petite cour. Gleichen reçut sa première éducation dans la maison
+paternelle, et en 1750 il fut envoyé à l'université de Leipsig. Il y
+connut le poëte Gellert, qui fut vraisemblablement un de ses maîtres,
+et à qui il inspira une vive amitié. En 1752, Gleichen était de retour
+à Bayreuth, et il fut admis dans la maison du margrave en qualité de
+gentilhomme de la chambre. L'année suivante, il alla à Paris achever
+son éducation: il paraît avoir surtout fréquenté le salon de Mme de
+Graffigny. En 1755, Gleichen accompagna le margrave de Bayreuth et sa
+femme en Italie, et le 21 août de la même année, il fut attaché à la
+personne de la margrave en qualité de chambellan. Cette femme d'un
+mérite si distingué, digne soeur de Frédéric, honorait Gleichen d'une
+confiance toute particulière. Elle le renvoya en 1756 en Italie.
+
+Voici deux lettres qu'elle lui écrivait:
+
+ Bayreuth, le 9 avril 1756.
+
+ «J'ai eu le plaisir, monsieur, de recevoir votre lettre. Tout ce
+ que vous me dites de beau de Rome me fait venir l'eau à la
+ bouche. Est-il possible qu'on puisse avoir des vapeurs, quand on
+ est au paradis? Cependant vous mandez au marquis d'Adhémar que
+ vous en êtes tourmenté. J'espère qu'elles vous donneront trêve à
+ l'avenir et que j'aurai plus souvent de vos nouvelles.
+
+ «Après avoir passé le plus triste hiver du monde par rapport à ma
+ santé, j'ai fini par prendre une fausse pleurésie. Comme je suis
+ encore si languissante, je ne crois pas de longtemps me tirer
+ d'affaire. J'en viens à nos commissions:
+
+ «Je vous laisse entièrement le maître de mes trésors, et d'en
+ acheter tout ce qu'il vous plaira. Le diable règne beaucoup chez
+ moi à force de retrancher sur mes charmes. Je vous envoie 200
+ sequins, que vous pourrez employer à votre plaisir, pour ce que
+ vous trouverez de plus beau. Je vous prie de faire en sorte que
+ Pompée Battoni finisse le tableau du margrave, et qu'il soit
+ envoyé tout de suite. Pour ce qui est du portrait du duc et de ma
+ fille, je ferai écrire à Stuttgard.
+
+ «Je trouve comme vous que le modèle de la Flore est extrêmement
+ cher.
+
+ «Je vous prie de faire mes excuses au prélat Marcolini de ce que
+ je ne lui ai point répondu, et de dire au prélat Emaldi que ma
+ tabatière partira incessamment, et que c'est le peintre qui en a
+ retardé l'envoi.
+
+ «Le service de porcelaine pour le cardinal Valenti est parti le 5
+ de ce mois. Je vous adresse la lettre. Mandez-moi si La Condamine
+ est encore à Rome, et en ce cas faites-lui bien mes compliments.
+ Dites-lui que mon portrait va être commencé, et soyez persuadé de
+ ma parfaite estime, monsieur.
+
+ «Votre très-affectionnée
+
+ «WILHELMINE.»
+
+ A Bayreuth, le 18 avril 1756.
+
+ «J'ai eu un plaisir infini, monsieur, en lisant votre relation,
+ et j'en aurai encore plus, si vous voulez bien la continuer. Tout
+ ce qui renouvelle les idées de mon voyage me récrée l'esprit.
+ Vous devez m'avoir bien des obligations de vous avoir renvoyé au
+ charmant séjour où vous êtes.
+
+ «Si l'on m'y veut un peu de bien, je le mérite par le tendre
+ amour que j'ai pour ce paradis. Faites, je vous prie, bien des
+ compliments à tous ceux qui se souviennent de moi, et surtout aux
+ cardinaux de la maison Corsini, dont vous ne me dites rien, et à
+ M. de Stainville.
+
+ «J'aurais été charmée si M. de Canillac avait reçu le chapeau de
+ cardinal. Je vous adresse deux lettres. Vous n'avez pas besoin de
+ recommandations. Si je vous en donne, c'est plutôt par une marque
+ de mon estime que par toute autre raison. Soyez persuadé,
+ monsieur, que je tâcherai de vous en convaincre en toute
+ occasion.
+
+ «WILHELMINE.»
+
+ _P. S._ Je suis encore très-malade, et j'ignore si je relèverai
+ de cette maladie, ou non. La tabatière de M. le prélat Emaldi est
+ partie. Il m'a été impossible de dicter plus longtemps.
+
+Gleichen resta en Italie jusqu'après la mort de la margrave, qui
+arriva le 14 octobre 1758. Il revint en passant par Avignon et Genève,
+et il s'arrêta pour faire aux Délices une visite à Voltaire, qu'il
+avait déjà vu à Bayreuth en 1753. Pendant son séjour à Rome, Gleichen
+avait connu l'ambassadeur de France, le comte de Stainville, et avait
+été admis dans sa familiarité. Vers la fin de 1758, le comte de
+Stainville était devenu duc de Choiseul et ministre des affaires
+étrangères en France, à la place du cardinal de Bernis. Le margrave de
+Bayreuth avait à réclamer le payement des subsides que la France lui
+avait promis pour prix de sa neutralité, et on ne s'empressait guères,
+paraît-il, de faire droit à ses justes réclamations. Il semble que le
+duc de Choiseul lui fit dire qu'il lui serait agréable d'avoir à
+traiter de cette affaire avec le baron de Gleichen. Cette insinuation
+fut un ordre, et Gleichen retourna à Paris chargé de cette commission:
+on peut soupçonner pourtant qu'il aurait souhaité un autre emploi.
+Voici ce que lui écrivait à ce sujet la duchesse de Choiseul:
+
+ «Je suis bien aise, monsieur le baron, que vous ayez eu des
+ preuves de l'intérêt que M. de Choiseul et moi prenons à vous.
+ J'ai bien senti cependant que ce que nous avons demandé, que vous
+ fussiez employé par le margrave en France, n'était pas ce qui
+ devait vous être le plus agréable, mais je ne crois pas que ce
+ soit ce qui doive vous être le moins utile. C'est toujours un
+ commencement, et commencer, dans toutes les affaires, est
+ toujours l'opération la plus difficile: l'impulsion une fois
+ donnée, c'est au talent à la conduire où il veut.»
+
+Gleichen ne resta que neuf mois en France[1], car le margrave de
+Bayreuth était un trop petit prince pour avoir un envoyé accrédité
+près la cour de Versailles. Le duc et la duchesse de Choiseul
+désiraient pourtant que Gleichen fût fixé à Paris. Le roi de Danemark
+avait des intérêts à ménager à la cour de Versailles; il lui était dû
+aussi de grosses sommes pour des subsides que la France lui avaient
+promis, et qu'elle ne lui payait pas. Le duc de Choiseul fit savoir à
+Copenhague que les intérêts du Danemark ne pourraient être confiés en
+de meilleures mains qu'en celles de Gleichen, et que si on voulait à
+la fois lui être agréable et faire chose utile, il n'y avait pour le
+roi de Danemark qu'à prendre à son service le baron de Gleichen. La
+négociation ne fut pas longue. De son côté, le margrave de Bayreuth
+s'empressa de donner à Gleichen la permission d'entrer au service du
+Danemark, et aurait-il pu la refuser après avoir reçu la lettre qu'on
+va lire:
+
+ «Mon cousin, le baron de Gleichen, votre ministre, m'a rendu sa
+ personne si agréable, pendant le séjour qu'il a fait à ma cour,
+ que je n'ai pu me dispenser de m'intéresser à son avancement, et
+ vous savoir gré de la permission que vous lui avez donnée
+ d'entrer au service du roi de Danemark. Je suis très-sensible aux
+ nouveaux témoignages que vous me donnez de votre attachement à
+ cette occasion. Je connais trop l'élévation de vos sentiments,
+ pour n'y pas prendre une entière confiance, et vous ne devez pas
+ douter que je n'y réponde par ceux de la plus haute estime et de
+ la plus sincère affection pour vous. Sur ce, je prie Dieu, qu'il
+ vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.
+
+ «Écrit à Versailles, le 29 août 1759.
+
+ «LOUIS.»
+
+ [1] Pendant ce séjour à Paris, Gleichen paraît avoir beaucoup
+ vécu dans la société de Grimm, de Diderot et du baron d'Holbach,
+ qu'il avait sans doute déjà connus lors de son premier voyage en
+ France. Dans une des lettres de Diderot à Mlle Voland, à la date
+ du 15 mai 1759, on lit le passage suivant où se trouve une
+ allusion difficile à expliquer:
+
+ «Nous partîmes hier à huit heures pour Marly; nous y arrivâmes à
+ dix heures et demie; nous ordonnâmes un grand dîner, et nous nous
+ répandîmes dans les jardins.... Je portais tout à travers les
+ objets des pas errants et une âme mélancolique. Les autres nous
+ devançaient à grands pas, et nous les suivions lentement, le baron
+ de Gleichen et moi. Je me trouvais bien à côté de cet homme; c'est
+ que nous éprouvions au dedans de nous un sentiment commun et
+ secret. C'est une chose incroyable comme les âmes sensibles
+ s'entendent presque sans parler. Un mot échappé, une distraction,
+ une réflexion vague et décousue, un regret éloigné, une expression
+ détournée, le son de la voix, la démarche, le regard, l'attention,
+ le silence, tout les décèle l'une à l'autre. Nous nous parlions
+ peu; nous sentions beaucoup; nous souffrions tous deux; mais il
+ était plus à plaindre que moi. Je tournais de temps en temps mes
+ yeux vers la ville; les siens étaient souvent attachés à la terre;
+ il y cherchait un objet qui n'est plus.... Le baron de Gleichen a
+ beaucoup voyagé; ce fut lui qui fit les frais du retour....»
+
+Le margrave de Bayreuth ne se borna pas à autoriser Gleichen à quitter
+son service: il lui accorda une pension de mille thalers. Il est vrai
+que cette pension fut payée peu régulièrement, et, en 1767, il ne
+fallut pas moins que l'intervention du duc de Choiseul pour faire
+toucher à Gleichen l'arriéré de plusieurs années.
+
+Voici en quels termes le comte de Moltke, grand maréchal de la cour de
+Danemark, et favori du roi, écrivait à Gleichen, le 21 août 1759:
+
+ «L'empressement avec lequel je me suis porté à apprécier
+ l'ouverture que M. le duc de Choiseul a faite de votre part, il y
+ a quelque temps, du dessein que vous avez d'entrer au service du
+ roi, ne vous laissera aucun doute sur la satisfaction que je
+ ressens, de ce que Sa Majesté a daigné déférer à vos souhaits.
+ Elle a balancé d'autant moins à cet égard que les mérites que
+ vous possédez, et dont elle est très-bien informée, lui ont donné
+ pour vous, monsieur, beaucoup d'estime, et que d'ailleurs elle a
+ été fort aise d'avoir pu faire voir, en cette occasion, de quel
+ poids est auprès d'elle la recommandation de M. de Choiseul.»
+
+Gleichen ne tarda pas à se rendre à Copenhague pour présenter ses
+devoirs à son nouveau maître. Mais ce n'était pas pour rester dans ce
+triste séjour qu'il avait renoncé à son pays. On peut juger de son
+désappointement par la lettre qu'il adressait bientôt après son
+arrivée en Danemark à la duchesse de Choiseul:
+
+ «Ah! madame, qu'il fait froid à Copenhague: je suis un homme
+ gelé, si vous ne daignez pas vous souvenir que vous m'avez promis
+ de dire à chaque courrier un mot pour moi à M. le duc, pour qu'il
+ en dise un autre à M. de Bernstorff. Si vous saviez, madame,
+ combien il fait froid à Copenhague, vous auriez pitié de moi, et
+ de là il résulterait peut-être que dans peu j'aurais plus chaud.
+ J'ai l'imagination glacée en pensant à l'hiver prochain, et il en
+ arrivera pis à toute ma personne, si le peu de froid qu'on sent à
+ Paris ne vous fait penser à celui dont on souffre ici. On a même
+ raffiné sur le supplice d'hiver dans ce pays-ci. Parce qu'on
+ n'est qu'à demi-chemin pour aller à la mer Glaciale, il n'est pas
+ d'usage de porter des fourrures. J'en grelotte! Dussé-je être
+ envoyé en Russie, au moins je pourrais m'y fourrer jusqu'aux
+ dents. Pardon de ma lettre à la glace. Je finis, madame, en
+ faisant des voeux pour que ma lettre ne vous gèle pas, et en vous
+ assurant de mon éternelle reconnaissance et de mon profond
+ respect. Je ne vous parle pas de mon ennui, c'est un chapitre à
+ part, que je traite dans une lettre à l'abbé, et dont il doit
+ vous rendre compte.»
+
+Voici la lettre que Gleichen adressait dans le même temps à l'abbé
+Barthélemy:
+
+ «Je suis consolé, mon cher abbé, à peu près comme Job l'était par
+ ses amis, et tous les miens me disent: «Tu l'as voulu, George
+ Dandin!» J'ai tort, mais ce n'est pas de m'ennuyer horriblement
+ ici, c'est d'avoir voulu venir dans un pays si ennuyeux.
+ Toutefois, pouvais-je prévoir un mal qu'on ne connaît
+ véritablement qu'ici? L'ennui y est aussi épais que l'eau qu'on y
+ boit et l'air qu'on y respire. Hors d'ici, on ne s'ennuie que par
+ raffinement, cela n'approche pas même de nos plaisirs. Il n'y a
+ que les femmes que je trouve charmantes dans ce pays. On est
+ dispensé de toute sorte de galanterie à leur égard; aussi
+ sont-elles d'une sagesse extrême, prudes, bégueules, maussades et
+ froides. Voici à peu près les discours les plus éloquents que m'a
+ tenus la dame la plus coquette de Copenhague, celle qui donne le
+ ton aux autres: Monsieur est ici depuis peu, j'espère; Monsieur a
+ pris maison, j'espère; Monsieur joue gros jeu, j'espère; au
+ quadrille, j'espère; Monsieur y perd son argent, j'espère;
+ Monsieur aura la fièvre, j'espère. Et oui, morbleu! mes dames,
+ monsieur crèvera, j'espère, s'il ne sort pas bientôt d'ici.»
+
+La duchesse de Choiseul essayait de consoler le pauvre Gleichen, tombé
+de Charybde en Scylla, et cherchait à lui faire prendre patience. Elle
+lui écrivait:
+
+ «Votre imagination, monsieur le baron, vous forme des fantômes
+ auxquels vous ne donnez l'être que pour vous déchirer le sein; je
+ souffre des maux qu'ils vous causent et je voudrais bien y parer,
+ mais il n'appartient qu'à Hercule seul de vaincre la chimère. Ce
+ n'est pas comme ceux qui ne partageraient ni vos inquiétudes ni
+ vos embarras, que je vous engage à la patience et au courage;
+ c'est comme un moyen de diminuer vos malheurs; le désespoir
+ aveugle et le courage éclaire. N'abandonnez pas votre âme, calmez
+ votre imagination, servez-vous de la justesse de votre esprit
+ pour apprécier les choses à leur juste valeur; n'appelez pas
+ malheur ce qui n'est souvent qu'une suite des contrariétés
+ ordinaires de la vie: c'est en luttant contre elles que le
+ courage les surmonte; vous croirez peut-être que l'habitude du
+ bonheur m'a ôté l'idée du malheur, ou la sensibilité pour les
+ malheureux, non, monsieur; vous vous tromperiez, mais sachez
+ qu'il n'est impossible à personne de n'être pas malheureux, et
+ croyez en même temps, qu'il n'est pas plus impossible d'être
+ heureux. Pour vous convaincre de cette vérité, examinez les
+ hommes, et vous verrez qu'à l'exception d'un fort petit nombre,
+ c'est à leur moral qu'ils doivent le bonheur dont ils jouissent,
+ ou le malheur qui les opprime.
+
+ «N'allez pas, je vous prie, vous imaginer, monsieur le baron, que
+ ces réflexions soient des préceptes que je vous donne; je ne fais
+ que vous rappeler au besoin ce que vous avez sans doute pensé
+ autrefois. Dieu nous garde de ces censeurs sévères qui veulent
+ nous rendre insensibles à tout événement. Je vous dis au
+ contraire: dépitez-vous, s'il le faut, contre les contrariétés de
+ la fortune; soyez ce que vous êtes, mais laissez ensuite la
+ raison reprendre ses droits; et ce conseil n'est que pour vous
+ marquer l'intérêt que je prends à ce que vous souffrez
+ actuellement, et celui que je prendrai toujours à tout ce qui
+ vous regarde.»
+
+Et encore le 27 octobre:
+
+ «J'allais répondre à votre lamentable lettre du 1er de ce mois,
+ quand j'ai reçu celle du 8. Le pinceau en est un peu moins
+ tragique, mais permettez-moi de vous le dire, il l'est trop
+ encore. Vous devez assez de justice à l'intérêt que je prends à
+ ce qui vous regarde, pour que mes conseils ne puissent vous être
+ suspects, et la pitié que je dois à l'ennui, s'il en était
+ besoin, me justifierait de reste. Croyez donc que je plains le
+ vôtre autant qu'on doit le plaindre, mais je veux que cette pitié
+ même me serve à le combattre. Quoique jeune encore, vous avez vu
+ assez de pays, vous avez connu assez d'hommes, pour savoir que
+ cette maladie règne dans tout l'univers, et le soin que l'on
+ prend pour l'éviter ne vous a-t-il pas montré son empire? Peu de
+ gens s'y soustraient; je n'en connais que deux classes, ceux qui
+ sont tout entiers à leurs passions, ou tout entiers à eux-mêmes.
+ Le trouble qui accompagne les premiers; et les remords qui
+ souvent les suivent, les rendent encore plus malheureux; pour les
+ seconds, ils sont inutiles dans la société; et ce sont deux
+ écueils également à éviter. Le ciel nous a donné les passions
+ comme les ressorts de notre âme, et non comme ses tyrans: notre
+ courage doit servir à les contenir, et notre esprit à les
+ employer: vous avez l'un et l'autre, et vous êtes dans le cas
+ d'en faire usage.
+
+ «Une noble, juste et honnête ambition vous a fait, par des moyens
+ pareils, quitter votre cour, pour faire briller vos talents dans
+ une autre, et servir sur un plus grand théâtre; M. de Choiseul a
+ été assez heureux pour vous être utile dans ce projet, et
+ l'amitié de M. de Bernstorff vous en promet déjà le succès. Mais
+ à peine arrivé à Copenhague, l'ennui qui vous poursuit vous le
+ fait presque abandonner, ou vous expose à en perdre les fruits en
+ en précipitant l'effet. La meilleure recette que j'aie à vous
+ donner contre l'ennui est de vous le cacher à vous-même; quand
+ on s'y livre, il nous peint tout de ses couleurs. Je vous
+ permettrais de vous ennuyer, si, arrivé à la fin de votre
+ carrière, vous n'aviez plus rien à désirer ni à entreprendre,
+ mais vous ne faites que la commencer. Avec de l'esprit, des
+ livres, trois ou quatre personnes à qui parler, qui aient
+ seulement le sens commun, et un projet à suivre, on ne doit pas
+ s'ennuyer. Quelque triste que soit le Danemark, il vous offre au
+ moins ces ressources. Votre liaison avec M. de Bernstorff, dont
+ l'esprit et les connaissances ont fait les délices de ce pays-ci
+ et causent encore nos regrets, en est une grande; cultivez-la et
+ profitez-en. M. de Choiseul vous y servira de tout son pouvoir
+ par les recommandations les plus vives; mais n'attendez pas de
+ lui qu'il vous demande lui-même pour être employé dans cette
+ cour; ce serait aller contre votre objet, et vous nuire au lieu
+ de vous servir. C'est ce qu'il m'a chargé de vous dire, monsieur,
+ quand je lui ai montré votre dernière lettre; M. de Bernstorff
+ est encore plus le ministre de son maître qu'il n'est l'ami de M.
+ de Choiseul, et il le doit regarder de même à son égard. Ainsi,
+ en vous demandant, il vous rendrait suspect à ce ministre, et ce
+ serait pour vous une raison d'exclusion. C'est pourquoi il faut
+ que vous attendiez patiemment que les circonstances vous amènent
+ ce que vous désirez. En suivant un plan, on le remplit tôt ou
+ tard, et il ne nous échappe que lorsque nous l'abandonnons.»
+
+Il est évident que si pour complaire au duc de Choiseul, la cour de
+Danemark avait pris Gleichen à son service, le crédit de ce ministre à
+Copenhague n'était pourtant pas assez fort pour faire nommer Gleichen
+au poste de Paris, et contrebalancer l'influence des envoyés de Prusse
+et d'Angleterre à cette cour, qui auraient vu avec regret le Danemark
+avoir pour représentant à la cour de France un homme que l'on devait
+croire tout à la dévotion du duc de Choiseul: Il ne faut pas oublier
+qu'en 1759 la guerre de Sept ans durait encore, et que les deux
+parties belligérantes mettaient tout en oeuvre pour faire sortir le
+Danemark de sa neutralité. D'ailleurs, pour envoyer Gleichen en
+France, il aurait fallu déplacer le ministre en titre, le comte de
+Wedel Fries, qui ne voulait pas quitter ce poste volontairement, et
+sans doute il avait plus de crédit à Copenhague qu'un étranger et un
+nouveau venu, tel que Gleichen. Les instances réitérées du duc de
+Choiseul réussirent pourtant à faire entrer Gleichen dans le service
+diplomatique: il fut nommé ministre en Espagne. On peut juger du
+désespoir du pauvre Gleichen en se voyant relégué dans ce poste
+lointain, alors peu envié, et où il craignait de se voir à tout jamais
+oublié. Voici en quels termes il se plaignait au duc de Choiseul:
+
+ «M. l'ambassadeur[2] m'a annoncé qu'on me destine à m'envoyer en
+ Espagne. J'en ai pressenti mon père, qui s'y oppose avec une
+ douleur qui me rendrait malheureux, si je ne la respectais pas.
+ Sa santé et son âge me font prévoir que je touche au moment de le
+ perdre. Dois-je me préparer le repentir ineffaçable d'avoir hâté
+ sa mort, et m'éloigner si fort, tandis qu'il s'agit de recueillir
+ ma fortune la plus solide? Il s'agit de ma tranquillité et de mon
+ intérêt le plus fort, et j'ai recours à Votre Excellence pour que
+ je lui sois redevable de préférence, et qu'elle veuille m'aider à
+ tourner ce moment si favorable à mon avantage. L'importance du
+ poste qu'on me destine me prouve les effets de la protection de
+ Votre Excellence et des bonnes intentions qu'on a pour moi. Mais
+ si l'on veut véritablement me rendre heureux, il sera bien facile
+ de faire une translocation en ma faveur, et de m'envoyer en
+ Allemagne. J'accepterai avec plaisir une moindre place, ce qui
+ accommodera même celui qui me cédera la sienne, et je répugnerai
+ d'autant moins à aller à la cour de Pologne, quoique ce soit le
+ début diplomatique dans ce pays-ci, que j'y serais plus à portée
+ de mes espérances qu'en Espagne, d'où l'on n'est tiré que bien
+ difficilement. Je supplie Votre Excellence de m'obtenir cette
+ grâce de M. de Bernstorff, qui peut-être ne me mettra à portée de
+ la lui demander, que quand le temps sera trop court pour cet
+ arrangement. Le sacrifice que je fais de cette place, qui me
+ tente infiniment, au devoir que la nature a rendu le premier de
+ tous, me rend plus digne de votre protection que jamais. C'est
+ une des plus importantes marques de la bonté de Votre Excellence
+ que je lui demande, et elle comblera ma reconnaissance,
+ l'attachement inviolable et le profond respect, avec lequel je
+ suis toute ma vie, etc.»
+
+ [2] Le président Ogier, alors envoyé de France à Copenhague.
+
+En revanche, un des nombreux amis que Gleichen avait laissés en
+France, le félicitait presque de sa nomination au poste de Madrid; ce
+n'était rien moins que le marquis de Mirabeau.
+
+ Du Bignon, le 30 octobre 1760.
+
+ «C'est une chose fort honorable de recevoir dans nos champs une
+ petite lettre toute puante et toute musquée, datée de Copenhague.
+ Elle m'est venue fort à propos, car on était en peine le jour
+ même de nommer une bouteille de vin doux qui s'est trouvée dans
+ mon cellier, et je l'ai appelée _Muscat de Copenhague_; c'est
+ cela, et je vous en suis bien obligé. Je vous plains, mon pauvre
+ baron, de ce que l'ennui monte en croupe et galope avec vous,
+ qu'il traverse même des bras de mer, pour vous tenir compagnie.
+ Oh! Cosmopolite longin, vous seriez _ultra sauromata_, que vous
+ trouveriez toujours le _tu autem_ de Rabelais. Croyez-moi, mangez
+ moins, dormez moins, digérez mieux, et faites de fortes
+ promenades le matin au lieu du soir, mais de très-bonne heure, et
+ petit à petit vous verrez que tous les pays se ressemblent, et
+ qu'on peut être gaillard partout, à moins que le coeur ne soit
+ fort attaché quelque part, sorte d'encombre dont la providence a
+ garé votre contenue (_sic_) morale et physique. En outre, vos
+ pénibles attributs peuvent aussi se trouver compris dans les
+ décrets d'en haut, pour vous rendre plus habile à remplir
+ supérieurement les devoirs de l'état auquel votre étoile et votre
+ volonté vous ont appelé; car, si nous faisions un être imaginaire
+ et fantastique de la politique, il me semble, qu'elle serait
+ longue et maigre, l'arrière-train traînant, la révérence
+ profonde, la voix douce et basse, le teint parfois luisant et
+ parfois allumé, l'oeil élastique et la vue rapprochée, parlant
+ peu et toujours dans des coins, écoutant beaucoup et soupirant
+ parfois. Vous voyez, mon très-cher, que cette ressemblance-là ne
+ vous coûtera pas tant à attraper que pourrait faire celle d'un
+ homme gaillard, qui va la tête en l'air, parle haut, gesticule,
+ et donne dans tous les pots au noir qui se trouvent en son
+ chemin; or, on ne saurait avoir tout. Vous croyez donc, mon cher
+ baron, que votre bouffonne destinée vous fera envoyer calciner
+ en Espagne. Vous y aurez le pied sec comme les cèdres du Liban;
+ vous y trouverez des pierres gravées, si les Maures en avaient;
+ vous y serez déféré à l'inquisition pour plus d'un fait, et en
+ partirez pour l'Angleterre tout préparé à aller finir votre cours
+ des singularités humaines, avec la secte des _ennuyés de la vie_.
+ Oh! mon cher baron, vous savez que j'ai un faible pour vous,
+ quoique vous ne valiez rien, mais je suis tout plein de ces
+ faibles-là, et vous êtes un des plus forts. Voulez-vous que je
+ vous parle sérieusement, il en est temps encore. Remplissez votre
+ destinée, puisque vous vous l'êtes choisie, et profitez de vos
+ courses, pour vous bien persuader de la vérité du mot de Salomon
+ qui avait tout vu et joui de tout, c'est, _que tout est vanité,
+ si ce n'est de bien faire et se réjouir_. A cela, vous avez deux
+ empêchements que vous pouvez vaincre; l'un est votre santé que
+ vous pouvez rendre très-bonne par la sobriété; l'autre, votre
+ volonté, qu'il serait temps de songer à vaincre, sans quoi elle
+ vous martyrisera toute la vie, sans vous rendre un instant
+ heureux. En outre, diminuez beaucoup, si vous m'en croyez, de ce
+ souci du lendemain qui vous a pris bien jeune, et qui devient un
+ tic, et désespère en vieillissant. Vous n'en ferez rien, mon
+ très-gracieux, et je compte sur la vanité de mon sermon; vous
+ n'en serez que plus réjouissant, mon très-cher, pour votre
+ très-affectionné et plus que dévoué.
+
+ «Je suis parti pour la campagne trois jours après votre départ,
+ et conséquemment n'ai plus vu depuis ni M. ni Mme de Choiseul.»
+
+Gleichen dut faire contre mauvaise fortune bon coeur, et, en
+attendant des jours meilleurs, se rendre à Madrid, où il resta trois
+longues années. Il passa par Bayreuth, où il vit son père pour la
+dernière fois, car il mourut en 1761. Il s'arrêta à Paris quelques
+jours, et il lui fut certainement promis par le duc et la duchesse de
+Choiseul qu'il ne serait pas oublié. En effet, aussitôt après la
+conclusion du traité de Paris (février 1763), le duc de Choiseul
+renouvela ses instances à Copenhague, et Gleichen arriva au comble de
+ses voeux. Ce n'était pas uniquement pour être agréable au duc de
+Choiseul, et moins encore à lui-même, que Gleichen fut nommé envoyé
+extraordinaire du roi de Danemark près la cour de Versailles, mais en
+considération du crédit qu'on lui supposait avec raison auprès du
+tout-puissant ministre qui gouvernait la France. Cela est manifeste
+par les instructions que le baron de Bernstorff lui adressait à
+Madrid, vers le milieu de l'été de 1763, en lui recommandant de se
+hâter de se rendre à son nouveau poste:
+
+ «Le Roi m'ordonnant de joindre aux instructions expédiées selon
+ le style et la forme ordinaire, que, par son commandement, j'ai
+ l'honneur de vous remettre aujourd'hui, une explication plus
+ particulière et plus précise des affaires qu'il vous confie,
+ ainsi que de ses volontés et de ses vues à leur égard, a bien
+ voulu me dispenser de vous parler de la France elle-même, de sa
+ puissance, de ses malheurs, de sa politique ancienne et nouvelle,
+ de ses liaisons et alliances, de son ministère, des intrigues et
+ factions qui la divisent. Ces détails nécessaires pour tout
+ autre, ne le sont pas pour vous. Sa Majesté sait que vous
+ connaissez cette puissante monarchie et ceux qui la gouvernent,
+ et elle a jugé de là, qu'il suffirait de vous exposer son
+ système, tant général que surtout relatif à cette couronne, et
+ d'en tirer les conséquences, qui, déterminant ses intérêts et ses
+ souhaits vis-à-vis d'elle, serviront de règles et de principes à
+ votre conduite et à vos soins.
+
+ «Le Roi a pour unique but le bonheur de ses peuples, vraie
+ source, son coeur le sent, de la gloire et de la félicité du
+ monarque et de la monarchie; l'assurer, l'augmenter par des
+ moyens dignes de lui, par la pureté et la justice de ses desseins
+ et de ses projets, par la fermeté de ses résolutions et de ses
+ démarches dans leur exécution, par l'observation la plus
+ scrupuleuse de sa parole, par une constance inaltérable dans ses
+ amitiés et de ses alliances: c'est là sa politique, et, en la
+ suivant attentivement, on est sûr de ne jamais manquer ses
+ intentions.
+
+ «La félicité d'un peuple est de ne dépendre d'aucune autre
+ puissance que de celle de son souverain naturel et légitime et de
+ ses lois; de jouir en paix et en tranquillité de tous les
+ bénéfices et de tous les avantages que ces lois lui accordent; de
+ ne jamais voir ses intérêts sacrifiés ou subordonnés à ceux d'une
+ autre nation; de ne combattre, s'il le faut, que pour son maître
+ et sa patrie, et non pour des querelles étrangères, dont il ne
+ ferait que partager en subalterne les hasards et les maux, sans
+ être admis à une part égale des biens, des succès et de la
+ gloire; de voir son souverain considéré et révéré par les autres
+ puissances de l'Europe, son alliance recherchée et son influence
+ fondée sur l'opinion de sa sagesse et de sa vertu, assez établie
+ chez les conseils des nations voisines pour pouvoir y maintenir
+ l'équilibre et la paix, et écarter toute résolution contraire à
+ la sûreté et à la tranquillité communes; et de sentir enfin sa
+ prospérité, ses forces et ses richesses augmentées intérieurement
+ par des acquisitions faites légitimement et judicieusement, par
+ de sages établissements dans toutes les parties de l'état, par
+ une attention suivie à favoriser la population, par l'extension
+ de son commerce et par les encouragements donnés à l'agriculture,
+ à l'industrie et aux arts. C'est cette félicité que le Roi
+ cherche par des soins infatigables à procurer et à conserver à
+ la nation qui lui obéit; il n'a point fait de démarche pendant
+ tout son règne, qui n'ait tendu à l'augmenter, et tous les ordres
+ qu'il donne aujourd'hui, et à vous, monsieur, et à nous tous qui
+ le servons, n'ont point d'autre but.
+
+ «C'est de ce principe que sont émanées toutes ses mesures; c'est
+ ce principe qui l'a tenu, malgré les menaces et les promesses,
+ ferme, calme et intrépide dans l'orage, et qui, après l'avoir
+ engagé à faire goûter à ses sujets la douceur d'une profonde paix
+ au milieu des horreurs et des calamités d'une guerre générale,
+ lui a mis les armes à la main, lorsqu'un ennemi redoutable se
+ préparait à envahir ses États, aussi décidé à combattre, même à
+ forces inégales, dès que l'honneur et le salut de son peuple
+ l'exigeaient, et de préférer la guerre la plus dangereuse à une
+ honteuse paix, qu'il l'avait été jusque-là de préférer la paix
+ aux apparences séduisantes d'une guerre qui, à tout autre qu'à
+ lui, n'aurait d'abord paru annoncer et promettre que des
+ avantages faciles et certains; c'est encore le même principe qui
+ le guide dans ses résolutions, aujourd'hui que l'Europe,
+ respirant de ses malheurs et de ses illusions, va rentrer dans
+ son ancien système, ou peut-être prendre une forme nouvelle
+ encore plus solide.
+
+ «Il importe à la France comme au Roi, que le Nord soit libre, et
+ que, pour cet effet, l'excessive puissance des Russes, de cette
+ nation devenue aujourd'hui si orgueilleuse et si entreprenante,
+ soit limitée; il ne lui importe pas moins que la Suède ne soit
+ point asservie sous le joug d'une princesse ambitieuse et
+ absolument dépendante des adversaires et rivaux de la maison de
+ Bourbon, ni les anciens et fidèles amis de la France, victimes de
+ leur zèle pour elle, soumis et sacrifiés au ressentiment et au
+ pouvoir arbitraire de cette violente ennemie; il lui importe
+ également que, par une union sincère formée entre les deux
+ anciennes couronnes du Nord, l'équilibre de cette partie de
+ l'Europe, source de son influence sur elle, se rétablisse; et il
+ lui importe enfin, autant qu'au roi, que le commerce de l'univers
+ ne soit pas uniquement entre les mains des Anglais, ses ennemis
+ implacables, et des Hollandais, toujours enclins à embrasser et à
+ soutenir leur cause, mais que les nations naviguantes et
+ trafiquantes du Nord y aient part, et puissent, lorsque le cas
+ l'exige, empêcher que la mer ne leur soit fermée, et ne leur
+ refuse pas tous ses biens et tous ses secours.
+
+ «Le Roi ne demande rien au Roi Très-Chrétien, rien que
+ l'exécution de ses anciennes promesses, et l'observation de ses
+ propres intérêts.
+
+ «Vous ne trouverez point de négociations entamées entre les deux
+ couronnes; toutes celles dont vos prédécesseurs ont été chargés
+ sont finies, et la délicatesse du Roi ne lui a pas permis d'en
+ ouvrir de nouvelles dans ces temps de malheurs et de détresse, où
+ des infortunes et des calamités multipliées, au dedans et au
+ dehors du royaume, ont épuisé et épuisent encore toute
+ l'attention et toute la sollicitude du ministère de Versailles.
+
+ «L'alliance même, qu'il a été d'usage jusqu'ici de renouveler
+ toujours quelques années avant terme, tire à sa fin: elle
+ expirera au quinze mars prochain (1764). Le Roi consentirait
+ probablement à la prolonger, mais il ne veut pas que vous en
+ fassiez la proposition. Dans le dérangement où se trouvent les
+ finances de la France, et au moment du nouveau système que l'on
+ paraît vouloir y établir, cette proposition ne pourrait pas être
+ reçue.
+
+ «Sa Majesté n'en fera pas l'essai, et elle se borne à vous
+ enjoindre de veiller à l'accomplissement de l'ancien traité,
+ c'est-à-dire, à l'acquit des subsides arriérés. Si la France veut
+ continuer d'être ce qu'elle est, ou redevenir ce qu'elle a été,
+ il faut qu'elle discerne et distingue les puissances, qui peuvent
+ et veulent être ses amis, de celles, qui ne peuvent et ne veulent
+ pas l'être; que, sans courir vainement, et par une complaisance
+ dont elle doit avoir senti l'inutilité, après l'alliance des
+ unes, elle cherche à conserver celle des autres; il faut qu'elle
+ travaille au maintien du repos et de l'indépendance du Nord; il
+ faut qu'elle soutienne en Suède un parti malheureux et prêt à
+ succomber, qui s'est sacrifié pour lui complaire; il faut qu'elle
+ fasse usage de tout son crédit dans ce royaume, pour y conserver
+ la liberté et le gouvernement, tel qu'il est établi par les lois.
+
+ «C'est là le point décisif pour le Nord et pour le crédit de la
+ France. Je vous le recommande, monsieur, par ordre exprès du Roi.
+ Faites-en l'objet principal de vos soins et ne déguisez pas à la
+ France, que le salut du Nord repose et se fonde sur cette base;
+ que, si on l'ébranlait jamais, tout serait en feu au même moment,
+ et que le Roi, fidèle à ses principes, et préférant à tout le
+ bonheur de son peuple, intimement et irrévocablement lié à la
+ liberté de la Suède, n'hésiterait pas à soutenir de tout son
+ pouvoir et par les derniers efforts de ses armes, le parti de
+ ceux qui combattraient pour elle.
+
+ «Ce parti est aussi celui de la France, et il est assez
+ malheureux pour ne pouvoir résister toujours, sans un secours
+ étranger, à l'ambition de la cour et à celle de ceux qu'elle
+ suscite contre lui. Ne permettez pas qu'on se lasse à Versailles
+ de l'assister, et opposez-vous à tous ces faux politiques qui,
+ sous prétexte du peu d'utilité, dont la Suède est aujourd'hui à
+ ses alliés, _voudraient y rétablir la souveraineté_; faites
+ sentir à MM. de Choiseul et de Praslin, qu'au moment que la
+ France paraîtrait vouloir consentir, ou seulement conniver à une
+ pareille entreprise, elle perdrait tous ses amis dans le Nord, et
+ livrerait la Suède, si la révolution réussissait, à la domination
+ des Russes, et aux conseils impérieux du roi de Prusse, seul
+ oracle de la reine sa soeur; et, si elle ne réussissait pas, à
+ l'influence des Anglais, auxquels les défenseurs de sa liberté
+ seraient obligés de s'adresser, dès l'instant qu'ils se verraient
+ délaissés par la France. Dévoilez-leur toutes les suites d'un
+ projet si funeste.
+
+ «Vous veillerez avec scrupule au maintien des droits du Roi et de
+ ceux de son ambassade, et vous accorderez vos soins distingués à
+ ce que la chapelle de Sa Majesté serve à l'usage auquel le Roi
+ la destine, à l'édification et à la consolation de ceux de sa
+ religion, qui, sans elle, seraient peut-être privés de tout
+ secours spirituel. _Le Roi, protecteur en tous lieux de ceux qui
+ professent sa foi, aime, que ses ministres pensent à cet égard
+ comme lui._
+
+ «Tout Danois, ou autre sujet de Sa Majesté, trouvera en vous un
+ soutien et un père; vous permettrez à ceux qui ont des affaires
+ ou des procès en France, de recourir à vos lumières, à vos
+ conseils et à votre appui; et vous donnerez une attention
+ particulière à la conduite, aux moeurs et aux principes de la
+ jeune noblesse de la nation voyageant en France. Si quelqu'un
+ d'entre elle se dérangeait à un certain point, vous vous hâteriez
+ d'en avertir sa famille, et de prévenir ainsi sa perte.»
+
+La véritable raison du choix de Gleichen pour le poste de Paris était
+l'espoir que par son crédit personnel il réussirait à obtenir le
+payement des sommes assez considérables que le Danemark réclamait de
+la France. En vertu d'une convention du 4 mai 1758, le cabinet de
+Versailles s'était engagé à donner à la cour de Copenhague un subside
+annuel de deux millions de francs pendant six ans. En 1763, il était
+dû au Danemark un arriéré de 10,400,000 livres, que le cabinet de
+Versailles se montrait peu empressé d'acquitter. Gleichen réussit à
+obtenir le payement de six millions, et un autre ministre que lui
+n'aurait sûrement pas touché un sou de cette dette, car le duc de
+Choiseul ne manquait pas de bonnes raisons pour justifier la
+non-exécution de la convention de 1758. C'est à opérer cette rentrée
+inespérée que se borna la carrière diplomatique de Gleichen à Paris de
+1763 à 1770.
+
+En 1768, le successeur de Frédéric V, décédé le 14 janvier 1766,
+Christian VII eut la fantaisie de voir un peu le monde. Il arriva à
+Paris dans les premiers jours du mois d'octobre. Les lettres et les
+mémoires du temps sont remplis du séjour du jeune roi de Danemark.
+Gleichen a laissé une note à ce sujet où se trouvent quelques détails
+qui paraissent avoir échappé aux chroniqueurs:
+
+ «Aucun étranger nouvellement arrivé à Paris n'a saisi avec autant
+ de promptitude et de justesse le ton de la société et de la
+ délicatesse des convenances qu'elle exige, comme le roi de
+ Danemark. Personne ne s'est mis plus vite que lui à l'unisson de
+ ce monocorde, si uniforme et pourtant si varié par tant de
+ nuances presque imperceptibles; il n'a jamais détonné, et,
+ quoique exposé sur un piédestal élevé à la critique d'un public
+ difficile et satirique, loin de lui donner aucun ridicule, tout
+ le monde a été bien content de lui. J'attribue cette grande
+ facilité de sentir toutes les finesses des conventions établies
+ par des prétentions sans nombre et par un raffinement excessif, à
+ l'extrême sensibilité des nerfs de ce prince, qui déjà alors
+ avait de fréquents accès de ce dérangement qui, du physique,
+ s'est étendu sur le moral. Mais une justice plus importante que
+ je dois lui rendre, c'est de s'être conduit avec une mesure, une
+ prudence, une dignité et une présence d'esprit vraiment
+ admirables pour son âge, son peu d'expérience et la faiblesse de
+ sa santé.
+
+ «Lorsqu'il se présenta pour la première fois à Louis XV, ce
+ monarque, qui n'avait jamais su adresser la parole à un nouveau
+ visage, embrassa le roi de Danemark sans lui dire un mot, et se
+ tourna vers le comte de Bernstorff[3] pour lui parler, parce
+ qu'il l'avait connu anciennement durant son ambassade en France.
+ Le roi de Danemark sentit l'incongruité de cette réception, fit
+ sur-le champ une pirouette en se tournant vers le duc de Choiseul
+ qu'il aborda, et celui-ci sut bien vite attirer son maître à la
+ conversation entamée avec le jeune monarque.
+
+ [3] Le baron de Bernstorff avait été fait comte par le roi de
+ Danemark le 14 décembre 1767.
+
+«En négociant avec M. de Choiseul sur la manière dont le roi de
+Danemark devait être reçu, on m'avait singulièrement recommandé
+d'obtenir que les deux monarques ne se vissent tous les deux que seuls
+dans la première entrevue, et, porte close; que le roi de France
+donnât le titre de majesté à celui de Danemark, et qu'ensuite ce
+dernier demeurerait dans le plus entier incognito. M. de Choiseul me
+répondit que, quoiqu'il eût l'ordre de son maître de m'accorder tout
+ce que je voudrais en matière d'étiquette, je devais savoir que ma
+demande était impossible, puisque le roi de France n'était jamais
+resté seul un seul instant de sa vie, pas même étant dans sa
+garde-robe, et qu'il ne lui était pas permis de chasser de sa chambre
+les personnes qui, par les priviléges de leurs charges, ont le droit
+d'y rester. La première entrevue se passa donc en présence de tous les
+principaux personnages. Mais le lendemain Louis XV rendant la visite à
+Chrétien VII, accompagné de quelques princes du sang et de toute sa
+cour, ce dernier courut au-devant du roi de France, le prit par la
+main, et, marchant fort vite, l'entraîna vers son cabinet dont il
+entr'ouvrit la porte, s'y glissa après lui et la referma à double
+tour. Tout cela se passa si lestement que le duc d'Orléans, poussé par
+la foule qui se pressait de suivre, heurta avec son gros ventre contre
+la porte, et voilà Louis XV resté seul avec un étranger pour la
+première fois de sa vie. Les deux rois s'entretinrent assez
+longtemps, et furent fort contents l'un de l'autre. M. de Choiseul m'a
+dit que son maître avait été enchanté de la conversation aisée et
+spirituelle du roi de Danemark, et celui-ci m'a dit qu'il avait été
+émerveillé du peu d'embarras et des grâces que le roi de France avait
+mis dans la sienne. Ensuite il ajouta: Vous souvient-il de ce que vous
+nous aviez écrit sur l'impossibilité qu'un roi de France puisse rester
+seul? j'ai mieux réussi que vous, car je m'en suis donné le plaisir.»
+
+Ce séjour du roi de Danemark à Paris aurait dû placer Gleichen fort
+avant dans les bonnes grâces de son maître, qui d'ailleurs était si
+satisfait de ses services que l'année précédente il lui avait envoyé
+l'ordre de Danebrog: ce fut au contraire l'origine de la disgrâce de
+Gleichen. On a cru que le comte de Bernstorff avait été jaloux de la
+bonne situation de son inférieur, et des distinctions dont il le
+voyait comblé. Il est plus vraisemblable que Gleichen, demeuré fort
+étranger à la cour de Danemark, s'attira, sans le vouloir et même sans
+s'en douter, la malveillance de deux personnages de la suite du roi,
+bien autrement considérables par le fait que le comte de Bernstorff,
+qui n'était que ministre d'État, je veux dire le jeune comte de
+Moltke, favori du roi, et son médecin, le trop fameux Struensée.
+Quoiqu'il en soit, le 19 mars 1770, Gleichen fut rappelé purement et
+simplement. Cette nouvelle l'affligea sans le surprendre, car, bien
+des mois avant, il écrivait dans une lettre confidentielle au comte de
+Bernstorff, qui apparemment l'avait averti du sort qui le menaçait:
+
+ «J'ai été aussi reconnaissant qu'affligé de la lettre
+ particulière dont Votre Excellence m'a honoré. Si votre bonté
+ pour moi est toujours la même, mon envie de mieux faire réussira
+ facilement. Vous vous apercevrez facilement que j'ai fait
+ l'impossible pour mettre mes relations au-dessus de tout
+ reproche. Mais si vos bontés ont changé, je désespère de mériter
+ votre approbation, et privé du plus grand encouragement que je
+ puisse avoir, je ne tiendrai pas contre le malheur d'imaginer que
+ les succès ne sont plus faits pour moi. Vous savez, monsieur, que
+ ce doute me tourmente depuis votre départ.»
+
+Cette lettre, ou toute autre pareille, fut communiquée à la duchesse
+de Choiseul, qui lui répondait sur-le-champ:
+
+ «Je vous verrai ce soir, monsieur le baron, avec grand plaisir,
+ mais rien ne m'étonne plus que la lettre que vous écrivez à M. de
+ Bernstorff. Il faut savoir si vos soupçons sont bien fondés, si
+ vous ne vous êtes pas alarmé trop légèrement; je le voudrais pour
+ votre bonheur, et pour le plaisir de vous conserver dans ce
+ pays-ci. Si par malheur vous aviez raison, mais je ne le puis
+ croire, nous aurions fait un bel ouvrage.»
+
+Et bientôt après, le 13 novembre 1769:
+
+ «Votre lettre, mon cher baron, m'a mise au désespoir, et vos
+ dangers m'ont tourné la tête. Je n'ai rien su de mieux que
+ d'envoyer votre lettre à M. de Choiseul, et de lui faire part de
+ toutes mes frayeurs, et je ne puis, je crois, mieux vous
+ rassurer, qu'en vous transcrivant littéralement sa réponse: «Mon
+ cher enfant, je vous renvoie la lettre de votre baron; je ne puis
+ rien faire à présent, parce qu'il faut ménager les circonstances,
+ mais je ferai, je vous le promets, c'est mon coeur qui promet à
+ mon coeur.»
+
+ «Prenez donc patience, mon cher baron, et soyez sûr que je la
+ perds pour vous, mais en revanche, je ne perds pas un jour, un
+ moment, une occasion, de travailler à votre affaire. Je suis
+ certaine de la bonne volonté et de la vérité de M. de Choiseul.
+ Un jour viendra, et j'en suis sûre, où je pourrai vous dire:
+ Soyez heureux, mon cher baron, et je serai moi-même la plus
+ heureuse du monde, si je contribue à votre bonheur, en vous
+ donnant des preuves de tous mes sentiments pour vous.»
+
+Malheureusement, c'était le moment où le duc de Choiseul était le plus
+menacé par la cabale qui se servait de Mme du Barry pour le renverser.
+On imagine sans peine quelles devaient être les inquiétudes de
+Gleichen, si dévoué à tant de titres à des amis qui lui étaient si
+attachés. En réponse à une de ses lettres, la duchesse de Choiseul lui
+écrivait:
+
+ «Avant même d'avoir pu parler à M. de Choiseul, monsieur le
+ baron, je me hâte de vous faire tous les remercîments que
+ méritent votre attention et les marques d'amitié que vous nous
+ donnez. J'y suis, je vous assure, infiniment sensible, parce que
+ je suis convaincue quelles viennent du coeur, et je ne doute pas
+ que M. de Choiseul ne partage toute ma reconnaissance à ce sujet.
+ Quant à l'objet de vos craintes, je vous supplie de vous
+ rassurer, parce que: 1º je ne les crois pas fondées, et qu'en
+ second lieu, le pis qui en pourrait arriver serait d'aller vivre
+ tranquillement à Chanteloup, où je serais trop heureuse, si mon
+ mari n'était pas malheureux. Cependant, comme sa reconnaissance
+ pour le meilleur des maîtres qui l'a comblé de bienfaits, exige
+ qu'il lui sacrifie son repos tant que ses services pourront lui
+ être agréables, je ne puis désirer sa retraite; mais je ne puis
+ aussi la craindre qu'autant que l'on aurait altéré dans l'esprit
+ du Roi la pureté de sa conduite, de ses intentions et de son
+ respectueux attachement pour sa personne, ainsi je vous serai
+ très-obligé de vouloir bien continuer de prendre à cet égard
+ toutes les informations que vous pourrez avoir. C'est contre ce
+ malheur seul que notre sentiment ne nous permet pas d'être sans
+ inquiétude, pour le reste nous laisserons faire. Adieu, monsieur
+ le baron.»
+
+Et quelques jours après, de Versailles:
+
+ «Je n'ai pas voulu donner la peine à votre valet de chambre,
+ monsieur le baron, d'attendre ma réponse, que je ne pouvais faire
+ qu'après avoir communiqué votre lettre à M. de Choiseul. Vous ne
+ trouverez dans cette réponse que les sentiments auxquels vous
+ deviez vous attendre, les remercîments que nous vous devons, et
+ la reconnaissance et la sensibilité extrême que nous avons de
+ l'amitié et de l'intérêt que vous nous marquez. Pour le fond,
+ même indifférence; et pour la forme, même vivacité; mais nous
+ avons cependant lieu de croire par différentes informations que
+ nous avons eues d'ailleurs, qu'il y a plus de vanité et même de
+ vanterie dans les parents, que de réalité dans le fond des
+ choses. Ainsi rassurez-vous, mon cher baron, mais continuez
+ toujours à nous donner toutes les informations que vous pouvez
+ avoir; cela conduit toujours à savoir à qui l'on a affaire, et il
+ est toujours bon de le savoir.
+
+ «Adieu, monsieur le baron, on me presse pour partir, je ne puis
+ vous en dire davantage. On m'assure que M. de Praslin est furieux
+ du manque de foi, mais qu'il a la parole pour la seconde. Dieu
+ veuille que ce ne soit pas encore: Ah! le bon billet qu'a La
+ Châtre.»
+
+Cependant le duc de Choiseul n'avait pas été inactif à Copenhague.
+Gleichen, qui d'abord avait été renvoyé sans aucun égard, fut nommé,
+le 13 juillet 1770, ministre à Naples, et M. de Bernstorff, paraît-il,
+n'avait pas été étranger à cette nomination; il lui écrivait de
+Traventhal, sa maison de campagne, le 23 juillet 1770:
+
+ «Je dégage ma parole en vous envoyant aujourd'hui, et ainsi avant
+ la fin de ce mois, vos nouvelles lettres de créance. J'y ajoute
+ la décharge que vous avez désirée relativement au ministère que
+ vous avez rempli en France, et des instructions pour celui que
+ vous allez remplir, telles qu'on a coutume de les adresser aux
+ ministres qui partent. Elles ne sont conçues que dans des termes
+ généraux et dans le style ordinaire, mais vous voudrez bien, en
+ même temps, jeter les yeux sur celles que j'ai dressées, le 28
+ avril 1766, pour le comte d'Osten.
+
+ «La position entre les deux cours étant à peu près la même
+ qu'elle était alors, je n'ai pas trouvé à y changer, et je suis
+ autorisé à vous prier de les regarder comme si elles avaient été
+ faites aujourd'hui pour vous.
+
+ «Il me reste le plaisir de vous dire que le Roi vous accorde 3000
+ écus pour votre voyage et pour votre établissement. C'est la
+ somme la plus forte qui ait jamais été donnée en pareille
+ occasion. Je me flatte d'avoir ainsi rempli à tout égard ce que
+ je vous avais promis, et de vous avoir prouvé la vérité de mon
+ désir de vous voir satisfait. Puissiez-vous l'être toujours, et
+ convaincu par les faits des sentiments, avec lesquels j'ai
+ l'honneur d'être, etc., etc.»
+
+ P. S. M. d'Osten appréhende que vous l'arrêterez trop à Naples,
+ mais je le rassurerai en lui faisant part de la promesse que vous
+ m'avez faite, que vous seriez avec lui au plus tard à la
+ mi-novembre.
+
+A ce même moment, M. de Bernstorff était disgracié; le baron d'Osten,
+que Gleichen remplaçait à Naples, devenait ministre des affaires
+étrangères; et Struensée, l'obscur médecin du roi, premier ministre.
+
+Cependant Gleichen, résigné à son mauvais sort, était parti pour
+Naples, où la duchesse de Choiseul lui écrivait de Paris, le 30
+octobre 1770:
+
+ «Je ne peux pas me résoudre à vous écrire, mon cher baron, sans
+ pouvoir vous mander: votre affaire est faite; soyez libre, soyez
+ heureux, et faites le bonheur de vos amis en venant les
+ rejoindre. Je ne peux pas non plus me résoudre à garder un plus
+ long silence, qui pourrait ou vous laisser douter de vos amis, ou
+ vous les faire oublier. Je vous écris donc, mon cher baron, sans
+ avoir autre chose à vous dire, si ce n'est que je suis fâchée de
+ ne vous rien dire. Vous avez entendu les bruits de guerre qui
+ nous menacent, ils auront retenti jusqu'au fond de l'Italie; ils
+ nous donnent bien du travail, bien de l'humeur, et pour le
+ moment, _ils ferment la porte aux grâces, même à la justice_.
+ C'est votre mauvaise étoile qui nous a soufflé ces mauvais bruits
+ de guerre; ils s'opposent autant à nos plaisirs qu'ils sont
+ contraires à vos intérêts.
+
+ «Quoi qu'il en soit, celui qui s'en est chargé ne les prend pas
+ moins à coeur, et celle qui les sollicite, n'y met pas moins
+ d'ardeur; rien ne refroidira, mon cher baron, le désir que j'ai
+ de vous revoir, de contribuer à votre bonheur, et de vous
+ convaincre de tous mes sentiments pour vous.»
+
+Il est difficile d'indiquer exactement à quoi la duchesse de Choiseul
+faisait allusion dans cette lettre; on va voir que vraisemblablement
+il ne s'agissait de rien moins que de faire passer Gleichen du service
+du roi de Danemark à celui du roi de France. Mais, moins de deux mois
+après, le 24 décembre, le duc de Choiseul était renvoyé du ministère
+et exilé. La duchesse de Choiseul, arrivée le 26 à Chanteloup,
+écrivait dès le 31 à Gleichen:
+
+ «Vous êtes en droit, mon cher baron, de vous plaindre de votre
+ étoile. Votre roi arrive à Paris pour donner à M. de Bernstorff
+ occasion de vous prendre en grippe. Il vous ôte du poste de
+ France, le seul auquel vous étiez attaché, et il est lui-même
+ chassé du ministère, au moment où il songeait à réparer le tort
+ qu'il vous avait fait, et vous laisse chancelant dans le poste de
+ Naples. Une seule ressource vous restait: un ami qui paraissait
+ tout-puissant, qui aurait voulu employer toute sa puissance à
+ vous être utile, voulait changer et assurer votre sort; vous
+ touchiez au moment du bonheur, votre affaire était dans le
+ portefeuille, le travail devait se faire samedi; mardi, je
+ comptais vous écrire la plus jolie lettre du monde, et lundi
+ matin cet ami n'existait plus pour l'utilité de personne. Cette
+ nouvelle vous sera sûrement déjà parvenue avant que vous receviez
+ ma lettre, et je crains bien qu'elle n'ait excité votre verve et
+ déjà produit un poëme plus long que l'Iliade et plus ennuyeux
+ que l'Odyssée. J'ai emporté, mon cher baron, le regret de n'avoir
+ pu vous être utile, le seul qui ait affecté mon coeur et qui sera
+ éternel, si ce malheur me prive à jamais du bonheur de vous
+ revoir dans ce pays-ci. Vous savez que je ne suis pas de ceux
+ avec qui les absents ont tort; si je perds le plaisir de vous
+ voir, je ne perdrai jamais, mon cher baron, celui de vous aimer.
+
+ «J'envoie ma lettre à la petite-fille (Mme du Deffand) pour
+ qu'elle vous la fasse tenir par une occasion sûre. Ne me répondez
+ pas sur votre affaire. Je vous avertis que je n'écrirai plus. M.
+ de Choiseul me charge de vous faire mille tendres compliments.»
+
+Gleichen eût pu se consoler à Naples de sa mauvaise fortune, au sein
+des arts et des débris de l'antiquité qu'il aimait tant, et dans la
+société d'un autre exilé de Paris, l'abbé Galiani. Mais un des
+premiers actes de M. d'Osten, après son entrée au ministère des
+affaires étrangères, fut de supprimer ce poste diplomatique, dont,
+mieux que personne, il connaissait l'inutilité pour le Danemark.
+Gleichen, après un an de séjour à Naples, fut nommé ministre à
+Stuttgart, à la place de M. d'Asseburg, qui, Allemand comme lui,
+n'avait pas eu plus que lui à se louer du service du Danemark, et
+passait à celui de Catherine. Gleichen ne pouvait se résigner à aller
+végéter dans la triste résidence du duc de Wurtemberg. Sur son refus
+d'accepter ce poste si inférieur, il fut mis à la retraite; mais il
+dut renoncer à la pension de mille thalers que lui accordait M.
+d'Osten, parce que ce ministre y joignait la condition par trop
+onéreuse de résider en Danemark. Cette pension fut rendue à Gleichen
+un peu plus tard, et avec la permission de vivre où il lui plairait,
+par le neveu de M. de Bernstorff, le comte André Pierre, successeur de
+M. d'Osten dans le ministère des affaires étrangères, après la
+catastrophe de Struensée.
+
+Devenu libre, Gleichen mit à profit ses loisirs pour satisfaire sa
+curiosité et son goût pour les voyages, mais toujours il revenait à
+Paris, qui était sa véritable patrie. En quittant Naples, son premier
+soin fut de faire une visite à ses amis dans ce triomphant exil de
+Chanteloup, où il fit de longs et fréquents séjours, et il resta
+jusqu'à la fin le discret et dévoué adorateur de la duchesse de
+Choiseul. La révolution française bouleversa son existence. Dans ses
+derniers jours, il se retira à Ratisbonne, et il y mourut le 5 avril
+1807. C'est dans cet obscur asile qu'il écrivit ses souvenirs, à la
+prière de son ami, M. de Weckerholz, et d'un émigré français, qui,
+après avoir été envoyé de France à la diète de Ratisbonne, s'était
+fait Allemand, le comte de Bray.
+
+L'existence de ces _Souvenirs_, auxquels on donnait volontiers le
+titre par trop ambitieux de mémoires, était connue de beaucoup de
+contemporains de Gleichen. Un fragment en a même été publié en 1810, à
+Paris, dans le _Mercure Étranger_. Ils ont été imprimés complétement,
+mais non publiés en Allemagne, par un éditeur qui ne s'est pas
+nommé[4].
+
+ [4] _Denkwurdigkeiten des Barons Carl Heinrich von Gleichen._
+ Leipsig. Druck von J. B. Hirschfeld. 1847. (P. 234, in-8.)
+
+Gleichen a laissé d'autres écrits en langue allemande, publiés en 1796
+et 1797, sur divers sujets de philosophie et sur les beaux-arts. Mais
+ces méditations, auxquelles il attachait sans doute beaucoup de prix,
+sont loin de valoir ces simples esquisses de la société de son temps,
+qui, par leur exactitude et les curieux détails qu'elles renferment,
+méritent d'être consultées par tous ceux qu'intéresse l'histoire du
+dix-huitième siècle.
+
+ P. G.
+
+
+
+
+SOUVENIRS DU BARON DE GLEICHEN.
+
+
+
+
+I
+
+FERDINAND VI ET CHARLES III ROIS D'ESPAGNE.
+
+
+Ferdinand VI avait hérité de son père la maladie du dieu des jardins
+et la terreur maniaque qu'on en voulait à sa vie. Cette double
+irritabilité morale et physique l'avait rendu encore plus dépendant de
+la reine Barbe de Portugal, sa femme, que Philippe V ne l'avait été de
+la sienne. La folie de l'un et de l'autre s'adoucissait par le charme
+de la musique et du chant de Farinelli qui, passionnément aimé de la
+reine Barbe et de son mari, était parvenu à un degré de faveur plus
+honorable pour lui que pour ses maîtres; car il n'a jamais fait qu'un
+bon usage de son crédit et s'est tenu modestement à sa place, tant
+qu'il a pu, évitant respectueusement les grands, et vivant avec les
+gens de sa sorte et de son pays. Je suis arrivé à Madrid peu de mois
+après son départ; on n'avait pas même encore achevé d'effacer tous ses
+portraits, qu'on avait placés, sculptés et incrustés dans toutes les
+maisons royales: mais on ne touchait point à sa mémoire, que j'ai vue
+respectée et honorée presque universellement.
+
+Revenons au pauvre roi Ferdinand, dont la maladie et la mort offrent
+quelques particularités plus remarquables que son règne, qui n'a été
+célèbre que par la magnificence de ses opéras.
+
+La tentative de l'assassinat de Louis XV, suivie de celle qui eut lieu
+en Portugal, sont les causes funestes, qui ont commencé et achevé le
+dérangement total de l'esprit du malheureux Ferdinand. Lorsqu'il reçut
+la nouvelle du dernier de ces attentats, il s'orienta dans la chambre,
+pour placer la France à sa droite et le Portugal à sa gauche; puis,
+tenant la lettre qu'il relisait, il s'écria après un long silence:
+«_Stilettata di quà, pistolettata di là: ed io in mezzo. Oime!_» Après
+quoi il se fourra sous le lit de la reine, qui était vis-à-vis de lui,
+et d'où on ne put le tirer qu'avec beaucoup de peine. Son état ne fit
+qu'empirer depuis, par la petite vérole de sa femme. Cette
+circonstance lui imposa des privations, qui mirent le comble à ses
+fureurs aphrodisiaques, qui ont été au point de vouloir violer
+l'agonie de cette pauvre reine. Du moment qu'elle fut morte, sa folie
+n'eut plus de bornes. Il fallut l'emporter à Casa del Campo, où, étant
+arrivé, il s'accrocha au gentilhomme de la chambre, jusqu'à le faire
+tomber à terre; on fut obligé de le détacher de force. Le monarque
+continua seul la promenade, refusant toute nourriture pendant plus
+d'une semaine, après quoi il mangea pendant huit jours l'impossible,
+et s'efforça à ne rien rendre en s'asseyant sur les pommeaux pointus
+des chaises antiques de sa chambre, desquels il se faisait des
+tampons. Ce cercle vicieux de jeûner, de se bourrer et de se
+constiper, dura plusieurs mois, et il mourut après avoir tenu son
+royaume dans un état d'anarchie, que la pitié fraternelle de Charles
+III refusait de terminer, malgré les pressantes sollicitations du
+ministère espagnol de venir prendre les rênes du gouvernement.
+
+La mémoire de ce monarque, que j'avais connu dans trois voyages à
+Naples, avant d'avoir eu le bonheur de l'approcher journellement
+durant les deux années de ma mission en Espagne, m'est trop chère pour
+ne pas lui consacrer quelques pages. Ce prince était d'une laideur
+parfaite, de la tête aux pieds, mais sans aucune difformité, et on
+s'accoutumait facilement à cette laideur par l'air de bonté et les
+manières simples et naturelles, dont elle était accompagnée, et qui
+lui tenaient lieu de grâces. Cette laideur me rappelle un bon mot,
+d'autant plus saillant qu'il était dit par un sot, en contemplant le
+portrait de Charles III que j'avais sur une tabatière, et qui
+circulait à la table de M. de Voltaire à Ferney. Je racontais combien
+ce prince était jaloux de son autorité en Espagne, tandis qu'à Naples
+il l'avait abandonnée à sa femme au point de passer pour un imbécile,
+uniquement pour avoir la paix du ménage: Elle était donc bien
+méchante, dit M. de Voltaire, et que lui aurait-elle donc fait? Elle
+l'aurait dévisagé, lui répondis-je. Alors cet homme, qui n'avait pas
+desserré les dents de toute la journée, et qui, dans ce moment,
+regardait le portrait, s'écria: Ma foi, elle lui aurait rendu là un
+grand service. L'accoutrement rustique du roi, ses culottes de peau,
+ses bas de laine roulés, ses poches, qui avaient l'air de deux
+havre-sacs, tant elles étaient toujours remplies, et sa petite queue,
+donnaient à la royauté un air de bonhomie si original, qu'on lui
+voulait du bien de ne se faire respecter que par réflexion. Il n'avait
+absolument que le sens commun. Car, l'ayant entendu parler beaucoup et
+longtemps, je ne lui ai jamais rien ouï dire qui fût spirituel, encore
+moins brillant; mais aussi ne lui ai-je jamais entendu proférer un
+propos d'ignorant, ou qui fût mal raisonné ou déplacé. Il me
+questionnait avec discernement, parlait à chacun suivant son âge, son
+pays ou son état, et s'abstenait de tous les lieux communs, qui sont
+les objets ordinaires de la conversation des princes.
+
+Il était constant dans ses affections et avait un véritable ami, chose
+bien rare pour un roi. C'était le duc de l'Ossado, le seul être contre
+lequel la reine ne pouvait rien. Mais ce qui était encore plus rare
+dans un roi, c'est qu'il était parfaitement honnête homme. Lorsque la
+guerre fut sur le point d'éclater entre l'Espagne et l'Angleterre, au
+sujet des îles Falkland, et qu'il était nécessaire, pour l'éviter, de
+démentir les ordres que le roi catholique avait donnés, pressé par son
+conseil d'accorder cette satisfaction au roi d'Angleterre, on eut une
+peine inouïe à l'y résoudre; il disait toujours: Mais c'est moi qui
+ai tort, j'aimerais bien mieux écrire au roi d'Angleterre, que les
+ordres ont été de moi, que j'en suis fâché, et que je lui en demande
+pardon. Une preuve bien remarquable de sa bonté, qui proportionnait
+son ressentiment à l'incapacité d'un ministre, qu'il aurait pu et dû
+ne pas écouter, est le ménagement plus qu'humain, qu'il eut après la
+perte de la Havane, pour M. Ariago, ministre de la marine et des
+Indes, homme borné et ridiculement dévot, mais parfaitement bon et
+honnête. Son avis, expressivement inepte, de renfermer la flotte dans
+le port et de s'en servir comme d'une fortification, l'emporta sur
+celui du roi, qui voulait avec raison qu'on fît sortir la flotte et
+l'employer à combattre. En conséquence elle et la ville furent prises.
+M. Ariago ne voulait pas le croire, parce qu'il avait recommandé l'une
+et l'autre tous les matins à la sainte Vierge. Mais n'en pouvant plus
+douter, il tomba dangereusement malade de désespoir: ce que le roi
+ayant appris, il le fit assurer, que jamais il ne lui parlerait de la
+Havane, et poussa la générosité au point de ne pas prononcer ce nom de
+longtemps en présence de ce pauvre ministre.
+
+Comme j'ai été témoin de cette guerre désastreuse, dans laquelle la
+France engagea Charles III, qui n'avait pas encore eu le temps de
+reconnaître le délabrement des forces militaires de l'Espagne, et que
+j'ai vu de près la résistance incroyable, que le petit Portugal a
+opposée à toute l'armée espagnole, combinée avec un corps français
+auxiliaire, il faut que j'atteste et que je note un trait d'ignorance,
+de désordre et de négligence si au-dessus de tant d'autres que j'ai
+vus depuis, et si fort, que quoique tout le monde me l'assurât à
+Madrid, j'ai été le seul ministre qui n'ait pas osé le mander à sa
+cour, le croyant impossible. L'armée était presque arrivée aux
+frontières du Portugal et on avait oublié, on ne me croira pas .... on
+avait oublié .... la poudre!! Quand le roi vint en Espagne, on s'était
+aperçu dans toutes les places, où il fallait tirer le canon, qu'on
+manquait de poudre, et à Madrid on fut obligé d'en tirer du dépôt pour
+les chasses: on avait eu presque une année pour se préparer à cette
+guerre, et malgré tout cela on avait oublié la poudre. Le prince de
+Beauveau, qui était à la tête des troupes françaises, envoya un
+courrier à M. de Saint-Amand, qui commandait à Bayonne, pour faire
+vider, sous sa responsabilité, tous les magasins à poudre de ce port
+et des forts voisins; et j'ai eu la certitude complète de cet oubli
+monstrueux par la lettre de M. de Beauveau, que M. de Saint-Amand me
+montra, lorsque je passai à Bayonne pour retourner en France. Je
+pourrais citer encore bien d'autres traits de l'ineptie des ministres
+espagnols, du dérangement total de la machine guerrière, qui se sont
+manifestés dans cette campagne. M. de Flobert, excellent ingénieur,
+que M. de Choiseul leur avait donné pour maréchal de logis, leur
+demandait des cartes du Portugal, et on n'en trouva pas même d'exactes
+des provinces espagnoles!
+
+M. de Flobert disait à tout le monde, qu'il était allé en Portugal à
+l'aide de la boussole, et on l'enferma dans la tour de Ségovie.
+L'armée était arrivée aux frontières, et M. de Squillacci marchandait
+encore avec les approvisionneurs; aussi les pauvres soldats espagnols,
+malgré leur sobriété naturelle, mouraient de faim, et ne vivaient que
+des miettes tombant de la table des Français. Les canons étaient sans
+affûts, les boulets étaient ou trop grands ou trop petits, et toutes
+les armes dans un dépenaillement inexprimable. Ce dépérissement était
+l'ouvrage presque réfléchi de la reine Barbe et de M. de l'Ensenada,
+son ministre affidé, qui, pensant avec regret aux dépenses, que la
+reine Farnèse avait faites, pour établir ses deux fils en Italie,
+voulaient s'assurer de tous les fonds pour donner des fêtes et des
+opéras, et ôter à l'Espagne la possibilité de guerroyer. Ils avaient
+même, en maltraitant les officiers et les soldats qui s'étaient
+distingués en Italie, étouffé cet esprit militaire, qui honorait les
+Espagnols, et on eut toutes les peines du monde à ramasser 50000
+hommes pour aller en Portugal. Ce n'est donc pas la faute de Charles
+III, si toute cette guerre, entreprise par déférence pour le chef de
+sa famille, a si mal tourné. Quoique son règne n'ait pas été marqué
+par des victoires et des conquêtes, il mérite cependant des éloges,
+pour avoir combattu avec courage et persévérance plusieurs préjugés,
+défauts de police et mauvaises habitudes nationales, et pour avoir
+commencé la civilisation d'une nation incroyablement arriérée, et
+difficile à être mise au courant des autres, à cause de son ignorance,
+de sa paresse, de son orgueil et de sa philosophie cynique.
+
+L'Espagnol, de sa nature, n'est propre qu'à la guerre et aux sciences:
+par sa bravoure et sa sobriété, il est excellent soldat; et son esprit
+naturel, s'il était cultivé, pourrait le rendre célèbre dans l'empire
+des lettres; mais il est et sera toujours un mauvais paysan; on n'en
+fera jamais ni un artisan habile, ni un cultivateur diligent. Il lui
+faut si peu à sa manière: il fait bonne chère avec un oignon et un peu
+de lard; un vieux manteau lui suffit pour se vêtir et être couché; il
+se chauffe au soleil, ne s'ennuie point à ne rien faire, et regarde le
+travail comme un malheur et un opprobre. Que voulez-vous qu'on fasse
+d'un peuple pareil, auquel on ne peut pas même communiquer des
+besoins, qui partout ailleurs sont devenus les aiguillons de
+l'industrie et de la fatigue? J'ai souvent rêvé en bâtissant mes
+châteaux en Espagne, comment je m'y prendrais pour réformer les
+Espagnols, et je n'ai jamais pu imaginer qu'une marche bien lente et
+problématique pour guérir leurs infirmités physiques et morales. Il y
+a trois provinces en Espagne dont les habitants sont bien faits,
+sains, robustes, laborieux et intelligents: c'est la Biscaye, la
+Catalogne et Valence. C'est de là que je prendrais mes béliers pour
+anoblir et bonifier les autres races abâtardies, surtout celle des
+Castillans. Je croiserais ces derniers avec mes Biscayens, mes
+Catalans et mes Valenciens, auxquels j'accorderais les priviléges
+d'entreprises dédaignées par les Castillans, et peut-être pourrait-on
+exciter leur émulation par la jalousie de leur orgueil et par
+l'opposition sensible de leur misère à la prospérité des autres.
+
+Mais sans entrer dans ces spéculations théoriques, Charles III
+commença par ce qui frappait les sens. Il entreprit d'abord de
+purifier Madrid, dont l'infection était si épouvantable, qu'on la
+sentait à six lieues à la ronde, et qu'on la mâchait pendant six
+semaines avant de s'en être blasé. Il n'y a sorte d'oppositions et de
+difficultés qu'il n'éprouva dans ce projet. Il fallut faire venir et
+employer des Napolitains, pour établir de force des latrines dans les
+maisons, et le corps des médecins composa un mémoire pour représenter
+que l'air de Madrid ayant toujours été fort sain, il leur paraissait
+dangereux de vouloir le changer. Ceci me fait souvenir de l'histoire
+d'un Espagnol qui était tombé malade en France, et dont les médecins
+ne pouvaient pas deviner la maladie. Son valet de chambre imaginant
+que l'air natal pourrait lui faire du bien, et le malade ne pouvant
+plus être transporté, il fourra sous son lit un bassin plein d'odeur
+de Madrid. L'Espagnol, après des rêves délicieux, s'éveilla en disant:
+«_Ho Madrid de mi alma_»! et il guérit.
+
+Charles III, après avoir purgé la capitale de son infection, fit
+mettre des lanternes dans les rues; et aujourd'hui elle est une des
+villes les plus propres et les mieux éclairées de l'Europe. Sa
+tentation de rogner les manteaux, et la défense rigoureuse de rabattre
+les chapeaux sur la figure, mascarade très-dangereuse dans
+l'obscurité, ne fut pas si sage, parce que les rues étant éclairées,
+cette défense n'était plus si nécessaire, et qu'elle fut exécutée avec
+tant de violence qu'il en résulta une émeute très-fâcheuse. Cette
+imitation de la rigueur avec laquelle Pierre le Grand fit couper la
+barbe aux Russes, avait le même but, de changer les moeurs en
+changeant le costume; mais cette idée est moins vraie que le proverbe:
+l'habit ne fait pas le moine. Une entreprise bien plus sage, pour
+introduire un peu plus d'industrie étrangère, et qui a beaucoup mieux
+réussi, c'est l'établissement de cette colonie allemande qui
+transforma les déserts infectés de voleurs de la _Sierra Morena_, en
+une route garnie de champs cultivés et d'auberges commodes. Cette
+entreprise fut faite par le marquis Olavides, homme sans moeurs et
+sans religion, mais plein de génie et de zèle, pour polir sa nation et
+lui être utile.
+
+Le roi le protégea longtemps contre ses ennemis, mais enfin sa
+mauvaise conduite, sa prépotence, et surtout son incontinence
+scandaleuse, forcèrent le prince à le mettre entre les mains de
+l'inquisition. Je ne citerai qu'une preuve de son mauvais caractère.
+Étant du conseil du Mexique, il fut condamné à être pendu; sa femme,
+qui était veuve d'un des principaux membres de ce conseil, et qui, par
+ses richesses et ses parents, jouissait du plus grand crédit, lui
+sauva la vie en l'épousant. J'ai souvent été témoin de l'ingratitude
+effroyable avec laquelle il paya tant de générosité. Il la traitait
+avec le plus grand mépris, la forçait à vivre avec une certaine doña
+Gracia, qui était sa maîtresse, chose alors inouïe à Madrid, et
+dépensait ainsi les richesses que son épouse lui avait abandonnées.
+
+L'abaissement et la modification du tribunal de l'inquisition, dont
+j'ai été témoin, est une des plus belles époques du règne de Charles
+III. Depuis le concordat conclu entre l'Espagne et la cour de Rome, il
+subsistait une défense rigoureuse d'afficher une bulle qui n'aurait
+pas été approuvée par la cour. Le nonce en avait reçu une, que tous
+les évêques d'Espagne lui avaient refusé de publier; il gagna le grand
+inquisiteur, qui crut pouvoir faire usage de son ancienne indépendance
+en matières ecclésiastiques. Un beau matin nous apprîmes avec
+étonnement à Saint-Ildefonse, que le grand inquisiteur avait été
+enlevé de son lit par un détachement de dragons, et conduit dans un
+fort. L'indifférence méprisante avec laquelle les courtisans
+racontaient ce fait hasardeux, et le silence presque approbateur du
+peuple, excitèrent une surprise égale à l'admiration que méritaient le
+courage et la politique éclairée du roi. Bientôt après, tous les
+inquisiteurs, abasourdis par ce coup foudroyant, arrivèrent pour
+demander grâce, et la délivrance de leur chef, qu'on ne leur accorda
+qu'aux conditions suivantes: qu'ils n'auraient plus rien à leur
+disposition absolue que la censure des livres, que deux fiscaux royaux
+siégeraient parmi eux, et que personne ne pourrait être jugé ni
+condamné sans le consentement de la cour. Ce grand pas vers la
+lumière, suivi de l'expulsion des Jésuites, autre acte mémorable de
+Charles III, a ouvert la carrière des sciences qui commencent à
+prospérer en Espagne.
+
+Je ne puis pas quitter les souvenirs que me donne ce pays, sans citer
+quelques bizarreries remarquables qui m'y ont frappé. Les habitants de
+Madrid ont plusieurs usages, qui sont au rebours des nôtres et du sens
+commun. Par exemple: les jeux de paume sont blancs, et les balles sont
+noires; ils portent au marché les noix dans des corbeilles, et les
+figues dans des sacs; leur premier plat est la salade, et le dernier
+la soupe; et les clefs de la ville de Madrid se trouvent dans une
+petite maison au dehors de la porte, et toutes les nuits le portier
+renferme les habitants. Les propos galants, les soupirs et agaceries
+amoureuses sont exprimés en Espagne dans la classe inférieure des
+petits maîtres et des dulcinées de ce pays, par de petits hoquets
+artificiels, que l'estomac profère ordinairement, qui forme entre eux
+un _duo_ singulier, qui doit apparemment imiter le roucoulement de
+deux tourterelles, mais qui ressemble à quelque chose de fort
+indécent. Au lieu de l'Opéra, si fameux sous le règne de la reine
+Barbe, je n'ai vu que des comédies saintes, appelées _Autos
+sacramentales_, spectacles trop curieux, pour que je n'en dise pas
+deux mots avant de finir cet article.
+
+La première à laquelle je me suis trouvé, était une pièce allégorique,
+qui représentait une foire. Jésus-Christ et la sainte Vierge y
+tenaient boutiques en rivalité avec la mort et le péché, et les âmes y
+venaient faire des emplettes. La boutique de notre Seigneur était sur
+le devant du théâtre, au milieu de celles de ses ennemis, et avait
+pour enseigne une hostie et un calice, environnés de rayons
+transparents. Tout le jargon marchand était prodigué par la mort et le
+péché, pour s'attirer des chalands, pour les séduire et les tromper,
+tandis que des morceaux de la plus belle éloquence étaient récités par
+Jésus-Christ et la sainte Vierge, pour détourner et détromper ces âmes
+égarées. Mais malgré cela ils vendaient moins que les autres, ce qui
+produisit, à la fin de la pièce, le sujet d'un pas de quatre, qui
+exprimait leur jalousie, et qui se termina à l'avantage de notre
+Seigneur et de sa mère, lesquels chassèrent la mort et le péché à
+grands coups d'étrivières. Une autre pièce assez plaisante et fort
+spirituelle, est la comédie du pape Pie V. C'est une critique
+très-bien faite des moeurs espagnoles. Dans la dernière scène on voit
+ce pape, qui est un saint, sur un trône au milieu de ses cardinaux, et
+deux avocats plaider devant ce consistoire _pour_ et _contre_ les
+belles qualités et les défauts des Espagnols; l'avocat _contre_ finit
+par dénoncer le fandango comme une danse scandaleuse et licencieuse,
+et digne de la censure apostolique; alors l'avocat _pour_ tire une
+guitare de dessous son manteau et dit, qu'il faut avant tout avoir
+entendu un fandango avant que de pouvoir en juger. Il le joue, et
+bientôt le plus jeune des cardinaux ne peut plus y tenir: il se
+trémousse, descend de son siége et remue les jambes; le second en fait
+autant; la même envie passe au troisième, et les gagne l'un après
+l'autre jusqu'au Saint Père, qui résiste longtemps, mais qui enfin se
+mêle parmi eux; et tous finissent par danser et rendre justice au
+fandango.
+
+Mais la plus plaisante de toutes ces saintes farces, est la comédie de
+l'annonciation. On y voit la sainte Vierge accroupie devant un
+brasier. Gabriel entre, le manteau sur le nez avec le chapeau rabattu
+sur la face; il se démasque, laissant tomber son manteau, et paraît
+en costume de petit-maître espagnol avec deux ailes d'ange. Marie le
+prie de prendre place auprès du brasier, et lui offre du chocolat;
+l'ange Gabriel lui répond, qu'il ne peut pas avoir cet honneur-là, par
+la raison qu'il était invité à manger un Oglio chez le Père éternel.
+Après bien des discours fort beaux, mais trop longs, arrive le saint
+Esprit qui danse avec la sainte Vierge un fandango, dont l'expression
+peint toujours, d'un bout à l'autre, l'acte le plus contraire au
+mystère dont il s'agit.
+
+J'ai interrogé le nonce, comment il était possible, que les évêques
+d'Espagne pussent tolérer des spectacles si ridicules? Il m'a assuré
+en avoir parlé à plusieurs, que tous lui ont répondu, que tant que le
+peuple ne s'en moquerait pas, au contraire s'y édifierait, ils les
+croyaient presque plus utiles que des sermons, qui, en Espagne, sont
+souvent accompagnés d'intermèdes figurés, et ne ressemblent pas mal à
+des comédies. Effectivement ces _Autos sacramentales_ sont remplis
+d'une excellente morale, et de morceaux très-pathétiques pour inspirer
+la dévotion; et j'ai été témoin que, dans une de ces comédies où on
+représentait la messe sur le théâtre avec l'illusion la plus parfaite,
+beaucoup de spectateurs se frappaient la poitrine, et que
+quelques-uns se mettaient à genoux au son de la clochette. Aujourd'hui
+ces spectacles n'existent plus: le même progrès de l'esprit, qui les a
+rendus ridicules, les a défendus.
+
+
+
+
+II
+
+LE DUC DE CHOISEUL.
+
+
+Le duc de Choiseul était d'une taille assez petite, plus robuste que
+svelte, et d'une laideur fort agréable; ses petits yeux brillaient
+d'esprit; son nez au vent lui donnait un air plaisant, et ses grosses
+lèvres riantes annonçaient la gaieté de ses propos.
+
+Bon, noble, franc, généreux, galant, magnifique, libéral, fier,
+audacieux, bouillant et emporté même, il rappelait l'idée des anciens
+chevaliers français; mais il joignait aussi à ces qualités plusieurs
+défauts de sa nation: il était léger, indiscret, présomptueux,
+libertin, prodigue, pétulant et avantageux.
+
+Lorsqu'il était ambassadeur à Rome, Benoît XIV le définissait un fou,
+qui avait bien de l'esprit. On dit que le parlement et la noblesse le
+regrettent et le comparent à Richelieu: en revanche ses ennemis disent
+que c'était un boute-feu, qui aurait embrasé l'Europe.
+
+Jamais je n'ai connu un homme, qui ait su répandre autour de lui la
+joie et le contentement autant que lui. Quand il entrait dans une
+chambre, il fouillait dans ses poches, et semblait en tirer une
+abondance intarissable de plaisanteries et de gaieté. Il ne résistait
+pas à l'envie de rendre heureux ceux qui savaient lui peindre le
+bonheur dont il pourrait les combler. Il puisait dans les trésors du
+crédit pour les obliger, pourvu que cela ne lui coûtât pas trop de
+peine. Au contraire, l'image du malheur lui était insupportable, et je
+lui ai entendu faire des plaisanteries, qui me paraissaient affreuses,
+sur les pleurs de la famille de son cousin Choiseul le marin, qu'il
+avait été obligé de faire exiler pour se mettre à l'abri de ses menées
+enragées; et voilà comme il s'armait par une feinte dureté contre la
+facilité et la faiblesse, qui lui étaient naturelles. Je lui ai
+entendu répondre à madame de Choiseul qui l'appelait un tyran: dites,
+un tyran de coton! Aussi, un moyen sûr d'obtenir de lui ce qu'on
+voulait, était de l'irriter auparavant sur un autre objet; cette
+colère passée, le lion devenait un mouton. J'ai employé deux fois
+contre lui ce secret que je n'ai communiqué à personne, et sans jamais
+en avoir abusé.
+
+Une des plus belles qualités de M. de Choiseul était d'être ennemi
+généreux et ami excellent. Le duc d'Aiguillon, dénoncé au parlement
+et sauvé par des réticences favorables, que le duc de Choiseul mit
+dans les témoignages qu'il fut appelé à rendre contre son ancien
+ennemi, est une des grandes preuves qu'il n'était point haineux.
+L'attachement constant de ce grand nombre de gens de la cour, qui
+l'ont suivi dans sa disgrâce à Chanteloup, et qui lui ont été fidèles
+jusqu'à la mort, prouve combien il avait été leur ami. Le bailli de
+Solar, ambassadeur de Sardaigne, a éprouvé de lui les effets les plus
+recherchés et les plus tendres d'une amitié presque filiale. Il est le
+seul homme que le duc de Choiseul ait traité avec une sorte de
+respect, peut-être parce qu'il avait été à Rome son instituteur en
+politique. Le duc lui fit avoir l'ambassade de Paris, la médiation de
+la paix en 1762, des gratifications immenses, et une abbaye de 50000
+livres de rente. Tous les devoirs pieux, qu'un fils peut rendre à son
+père, lui ont été prodigués par M. de Choiseul et sa famille dans sa
+longue et cruelle maladie, étant mort d'un cancer à Paris, peu de
+temps après les avantages dont son ami l'avait comblé.
+
+Pour moi qui suis payé plus que personne pour vanter, et pour me
+vanter de son amitié, je dois ajouter que, durant les trente années
+que j'ai vécu avec lui dans une certaine intimité, il ne m'a jamais
+perdu de vue un seul instant, et que je n'ai jamais pu m'attirer de sa
+part aucun refroidissement essentiel, malgré différents torts que j'ai
+eus envers lui. Il aimait l'audace, et c'est par un propos presque
+offensant, et que j'avais soutenu avec toute la folie romanesque d'un
+jeune homme de vingt-deux ans, que j'ai trouvé le chemin de son coeur.
+Venant d'arriver en 1756 à Frascati pour y passer les deux derniers
+mois de l'été dans sa maison, il parla peu respectueusement de la
+margrave de Bayreuth, soeur aînée du roi de Prusse, qui m'avait élevé
+et envoyé pour remercier le pape de tout ce qu'il avait fait pour elle
+pendant son séjour à Rome. Je répliquai à M. de Choiseul d'une manière
+si fière et si piquante en présence de beaucoup de convives, qu'il
+jeta sa serviette sur la table et se leva avec un air fort échauffé;
+mes chevaux n'étant pas partis, je les fis remettre, je voulus me
+retirer. Madame de Choiseul me retint, et je ne restai qu'à condition
+que M. l'ambassadeur me promettrait de ne jamais rien dire en ma
+présence de la margrave, que je ne pusse écouter décemment. Il le fit,
+me traita depuis ce moment avec la plus grande affection, et le roi de
+Prusse ayant levé le mois d'après le bouclier contre la France, par
+son entrée en Saxe, dont j'appris la première nouvelle, M. de
+Choiseul n'a depuis jamais tenu aucun propos désobligeant contre la
+margrave et son frère, sans m'en demander plaisamment la permission.
+
+Sa pétulance audacieuse a été mise au jour dès le premier carnaval de
+son ambassade à Rome. Cette histoire, qui a fait tant de bruit, a été
+estropiée et trop mal jugée, pour que je ne la rapporte pas, d'autant
+plus que je la tiens de source. On avait donné au gouverneur de Rome
+la loge que les ambassadeurs de France avaient eue au théâtre
+d'Aliberti, et, par mégarde ou par malice, on oublia de la rendre à M.
+de Choiseul, qui voulut absolument la ravoir, quoiqu'il n'aimât pas la
+musique italienne. Le gouverneur prétendit que, représentant la
+personne du pape, sa présence était nécessaire au spectacle, et qu'il
+ne céderait pas. A la première représentation, M. de Choiseul arma ses
+gens, ayant appris que le gouverneur voulait arriver avec main forte,
+et lui fit dire que, s'il osait entreprendre la moindre violence pour
+entrer dans cette loge, il le ferait jeter dans le parterre. Tout Rome
+fut pétrifié. Le pape ne sachant que dire, chargea le cardinal Valenti
+de faire une mercuriale à l'ambassadeur. Ce prélat, qui avait beaucoup
+de dignité et d'éloquence, composa une harangue très-énergique, qu'il
+débita avec l'assurance de terrasser le jeune ambassadeur. Savez-vous
+ce qu'il me répondit? me dit le cardinal, qui m'a raconté toute
+l'histoire l'année d'après: il claqua des doigts (c'était son geste
+favori d'insouciance) presque sous mon nez, et me dit: vous vous
+moquez de moi, monseigneur, voilà trop de bruit pour un petit
+prestolet, quand il s'agit d'un ambassadeur de France; ensuite il fit
+une pirouette sur le talon et sortit. Ces incartades qui contrastaient
+avec la gravité romaine et celle des ambassadeurs, qu'ils avaient vus
+jusque-là, devaient naturellement faire un mauvais effet contre M. de
+Choiseul, et lui donner la réputation d'un jeune étourdi peu fait pour
+sa place. Mais, après les premiers propos, on ne vit en lui qu'un
+homme d'esprit soutenu par sa cour, et capable de tout dans de plus
+grandes entreprises, ayant tout osé pour si peu de chose. Il fut
+craint, respecté et bientôt courtisé, aimé et admiré par les Romains,
+éblouis de sa magnificence et des grâces de la cour qu'il procurait à
+ses clients. Il fut chéri par Benoît XIV à cause de la gaieté de son
+esprit, et la morgue romaine resta déconcertée pour toujours devant
+son maintien dégagé et burlesque. Voilà comme les objets dont la
+puissance sacrée ne repose que sur l'opinion, perdent leur valeur par
+un peu de courage, de dédain et de ridicule.
+
+M. de Choiseul avait mené une vie dissipée et libertine dans sa
+première jeunesse. Nommé ambassadeur à Rome, il était encore fort
+ignorant, il lisait peu, mais n'oubliait jamais rien de ce qu'il avait
+lu; son esprit prompt, adroit, pénétrant et juste, entendait à
+demi-mot, devançait les explications et cachait son ignorance en
+éblouissant par sa perspicacité. Aussi se contentait-il de savoir
+l'essentiel des choses, abandonnant les détails aux secrétaires et à
+ses commis. Il écrivait de sa main les dépêches les plus secrètes sans
+faire un brouillon, il n'en gardait pas de copies, et les envoyait par
+des courriers. Son écriture était si illisible, qu'un ministre fut
+obligé un jour de renvoyer la dépêche, en alléguant l'impossibilité de
+la déchiffrer. Il travaillait peu et faisait beaucoup. Ses intrigues
+et ses plaisirs lui enlevaient un temps considérable, mais il le
+regagnait par la promptitude de son génie et la facilité de son
+travail. Il avait imaginé différents moyens de l'abréger et de le
+simplifier; entr'autres, une manière de réduire un grand nombre de
+lectures et de signatures à une seule. La voici: chaque courrier lui
+apportait une corbeille pleine de lettres et de placets, que lui,
+comme ministre de la guerre, aurait dû lire; il n'en faisait rien:
+premièrement, parce que c'était presque impossible, et puis, parce
+qu'il avait bien autre chose à faire. Un commis les lisait pour lui,
+et formait une colonne à mi-marge, des numéros et des précis de ces
+lettres. Il en faisait la lecture au ministre qui lui dictait la
+substance de ses résolutions, et qui était écrite vis-à-vis, à la
+marge. Cela fait, le ministre parcourait le tout, et signait. Ensuite
+cette feuille se remettait à un autre commis, qui en faisait les
+réponses, lesquelles ne se signaient qu'avec la griffe, et partaient
+sans être revues par le ministre; mais l'original de toutes ces
+expéditions, déposé aux archives, était un document permanent qui
+obviait à tous les abus de l'estampille.
+
+Jamais il n'y a eu un ministre aussi indiscret dans ses propos que M.
+de Choiseul; c'était son défaut principal. Sa légèreté, la fougue de
+son esprit, son goût pour les plaisanteries, et souvent
+l'effervescence de sa bile, en étaient les causes naturelles.
+Cependant il y en avait encore d'autres plus nobles dans le fond de
+son coeur, qui font presque honneur à son indiscrétion: la sincérité
+de son âme haïssait, autant que la justesse de son esprit, tout ce qui
+était faux; et l'élévation de son caractère dédaignait les réserves
+timides et le pédantisme minutieux de la politique. L'expérience
+l'ayant amené enfin à reconnaître son défaut, il a mieux aimé s'en
+faire un jeu, que de s'en corriger. Il inventait des indiscrétions
+pour donner le change, et il se consolait d'un embarras par le plaisir
+de s'en tirer; car la prérogative la plus éminente de son génie était
+l'art de trouver remède à tout. Il était l'homme du moment pour jouir,
+faillir, et réparer, vraiment prodigieux pour trouver des expédients;
+et, s'il avait vécu jusqu'à la révolution, lui seul peut-être aurait
+été capable d'imaginer un moyen pour l'arrêter.
+
+De tant de bons mots qu'il a dits, je n'en rapporterai qu'un, le
+meilleur à mon gré, et qui prouve que, même dans la colère, la
+promptitude de son esprit et la gaieté supérieure de son humeur, ne
+l'abandonnaient pas pour se tirer d'affaire. Un officier qui
+l'importunait sans relâche à toutes ses audiences, pour obtenir la
+croix de Saint-Louis, se mit enfin entre lui et la porte, par laquelle
+ce ministre voulait s'échapper, pour le forcer à l'écouter. Outré de
+cette impertinence, il s'emporta au point de lui dire: Allez-vous
+faire ... mais la réflexion que c'était un militaire et un
+gentilhomme, l'arrêta, et voici comme il se reprit pour achever la
+phrase: Allez vous faire protestant, et le roi vous donnera la croix
+de mérite.
+
+Il n'aimait les honneurs, la richesse et la puissance que pour en
+jouir et en faire jouir ceux qui l'entouraient.
+
+Le duc de Choiseul était beaucoup moins fier de sa place que de sa
+personne. Quand il pensait à sa naissance, il se rappelait
+qu'anciennement un homme de qualité aurait cru se dégrader en
+acceptant une charge de secrétaire d'État, et que tous avant lui,
+hormis l'abbé de Bernis, avaient été gens de robe, et d'après cela il
+croyait faire beaucoup d'honneur à Louis XV de vouloir bien être son
+ministre. Quoique tout le monde sût que la France, jadis si
+redoutable, n'était plus à craindre, que Louis XV était décidé à tout
+prix de n'avoir plus de guerre, et que la mauvaise opinion qu'on avait
+de ses finances, surpassant la réalité, était confirmée par lui-même,
+qui disait souvent à ses gens: Ne mettez pas sur le roi, cela ne vaut
+rien! le duc de Choiseul néanmoins soutenait encore la dignité de
+cette couronne et le respect qu'on lui portait. L'Europe avait une
+terreur panique de son audace incalculable. Cependant on se trompait:
+il se faisait plus méchant qu'il n'était; il n'aurait jamais osé
+compromettre son maître au delà des bornes qu'il lui avait absolument
+prescrites.
+
+On raconte que le duc de Choiseul, étant à Rome, avait eu du général
+des jésuites l'aveu d'avoir été noté par eux comme ennemi de leur
+ordre sur un propos inconsidéré, qu'il avait tenu dans sa première
+jeunesse, et l'on prétend que l'horreur, que lui avait inspirée une
+inquisition si recherchée, était la cause de tout ce qu'il a fait
+depuis contre eux. On se trompe: c'est une succession de torts de leur
+part, et d'autres circonstances qui en ont fait leur ennemi. Indigné
+de la persécution affreuse, que le parti moliniste en France avait
+suscitée aux mourants par le fameux régime des billets de confession,
+l'ambassadeur travailla de bon coeur, et d'après ses instructions, à
+les contrecarrer auprès de Benoît XIV, qui ne les aimait pas. Alors ce
+furent les jésuites qui se déclarèrent ses ennemis, et ne cessèrent de
+le persécuter par le parti des dévots. Dans les premières années de
+son ministère, ils se servirent du duc de la Vauguyon, pour engager M.
+le Dauphin à remettre au roi un mémoire plein de calomnies contre M.
+de Choiseul qui, s'étant justifié, obtint la permission de s'en
+expliquer vis-à-vis de M. le Dauphin, auquel son père avait fait une
+vive semonce. Ce prince malgré cela n'ayant pas reçu convenablement M.
+de Choiseul, celui-ci eut la hardiesse de lui dire: Monseigneur,
+j'aurai peut-être le malheur d'être un jour votre sujet, mais je ne
+serai jamais votre serviteur!
+
+Madame de Pompadour, amie et protectrice de M. de Choiseul, était
+encore plus que lui en butte à la haine de M. le Dauphin, de madame
+la Dauphine, et de tout le parti dévot.
+
+Voilà les intérêts communs que les cours de Madrid et de Lisbonne,
+auteurs principaux de la ruine des jésuites, employèrent pour
+favoriser leurs desseins. M. de Choiseul qui, dès lors, avait l'idée
+du pacte de famille en tête, crut avoir trouvé un moyen de s'ancrer
+dans l'esprit de Charles III, en se vouant à lui pour perdre les
+jésuites en France. Les parlements les avaient proscrits, mais il
+fallait le consentement du roi pour les expulser, et le roi avait une
+secrète inclination pour cette société, qui avait pour elle toute la
+famille royale et un grand parti au conseil et à la cour. Le duc de
+Choiseul nous a dit depuis, dans sa retraite de Chanteloup, qu'il
+s'était bien gardé de paraître son ennemi aux yeux de son maître, mais
+qu'il avait constamment dicté au roi d'Espagne ce qu'il fallait dire à
+celui de France, avec lequel il correspondait de main propre. Au
+reste, il me paraît que ce ne sont ni les cours ni les ministres, mais
+les jésuites eux-mêmes, qui se sont perdus; ce sont leurs trafics
+d'argent en France, leurs imprudences en Espagne, et surtout
+l'orgueil, l'opiniâtreté, et la sotte témérité de leur général, qui
+ont ourdi et consommé leur ruine. Quand on manda à ce dernier que le
+P. Malagrida était arrêté comme complice de l'assassinat du roi de
+Portugal, beaucoup d'amis des jésuites se trouvaient rassemblés à un
+dîner chez le cardinal Negroni avec le P. Ricci; tous lui
+conseillèrent d'écrire sur-le-champ au roi de Portugal, que quoique
+persuadé de l'innocence de Malagrida, son ordre implorait
+provisoirement pour lui la clémence de S. M. T. F.; mais le général
+fut inflexible: il écrivit une lettre folle, pour soutenir qu'un
+jésuite ne pouvait être jugé que par la société, et la société fut
+chassée du Portugal. C'est le P. Adami, ci-devant général des servites
+et un des convives de ce dîner, qui m'a conté cette anecdote. Une
+autre, que je tiens de M. de Choiseul, est une preuve encore plus
+grande de l'imprudente témérité du P. Ricci. On avait mis sous les
+yeux de Louis XV la thèse, que les jésuites ont soutenue de tout
+temps, et avaient osé agiter de nos jours à Montpellier, qu'il était
+permis de tuer un tyran ou un roi qui était contraire à la religion
+catholique. Le prince se rappelant sans doute la tentative de son
+assassinat, parut frappé; le maréchal de Soubise, organe principal du
+parti dévot au conseil, dit qu'il suffisait de demander au général de
+condamner et de prohiber pour jamais une thèse, qui datait de
+très-loin, et qui, de nos jours, était monstrueuse. Alors le roi
+ordonna à M. de Choiseul d'écrire à Rome pour cet effet, et ce
+ministre crut l'occasion manquée pour longtemps, d'arracher le
+consentement du roi, nécessaire à l'exécution de l'arrêt du parlement;
+mais le général Ricci refusa avec une arrogance incroyable de faire ce
+qu'on lui demandait, disant que la condamnation de cette thèse, qui
+n'avait jamais été qu'un exercice d'esprit, impliquerait l'idée d'une
+doctrine, et aurait l'air de désavouer une opinion, dont le simple
+soupçon serait déshonorant pour son ordre, et c'est alors qu'il
+prononça cette fameuse sottise: _sint ut sunt, aut non sint_. Une
+telle effronterie décida le sort des jésuites en France et prépara la
+possibilité de leur extinction. Clément XIV qui les craignait encore
+plus qu'il ne les haïssait, les a défendus encore longtemps, et le
+cardinal de Bernis m'a dit qu'on n'a pu forcer ce pape à lâcher la
+bulle, que par la menace positive de publier la promesse, écrite de sa
+main, d'abolir l'ordre des jésuites pour obtenir la tiare, et par
+conséquent le crime honteux d'une simonie. On croit presque
+généralement, que Clément XIV a été empoisonné par les jésuites: pour
+moi je n'en crois rien. Ils n'étaient pas gens à commettre des crimes
+inutiles, ce poison aurait été moutarde après dîner. Le marquis de
+Pombal, Charles III et le duc de Choiseul sont morts fort
+naturellement, voilà les preuves de mon opinion. Clément XIV est mort
+de la peur de mourir; son idée fixe était le poison, et la
+putréfaction subite de son cadavre n'a été que l'effet de l'angoisse
+horrible qui l'a tué. Je suis persuadé que les jésuites existeraient
+encore, s'ils avaient été aussi méchants qu'on les a supposés.
+
+L'on a reproché à M. de Choiseul d'avoir dilapidé les finances. J'ai
+été témoin, qu'après la mort de madame de Pompadour, il s'est donné
+beaucoup de peine pour s'instruire sur cet objet, et pour chercher des
+remèdes: il a consulté surtout Forbonnais et M. de Mirabeau, qui tous
+deux m'ont dit avoir été étonnés de la perspicacité, avec laquelle il
+approfondissait des matières si difficiles. Mais réfléchissant sur
+l'impossibilité de remédier à des désordres fondés sur la faiblesse du
+roi, sur de longs abus, et sur l'avidité insatiable des gens de la
+cour, il a désespéré de pouvoir combiner des projets d'économie avec
+le maintien de son crédit et de la faveur. Il ne s'est plus occupé
+qu'à faire nommer des contrôleurs-généraux, qui lui fussent dévoués, à
+se procurer tous les fonds nécessaires au succès des départements dont
+il était chargé, et à être le distributeur des grâces du roi.
+Toutefois, on ne peut lui reprocher la prodigalité relativement à
+lui-même, et le compte qu'il a rendu des épargnes faites dans ses
+départements, a prouvé également son honnêteté et ses talents pour
+l'économie.
+
+M. de Choiseul, qui a toujours visé à se rendre indépendant et
+inamovible, aurait bien voulu obtenir la charge de surintendant des
+finances. La comptabilité rigoureuse, imposée à cette place, lui
+aurait donné le droit de refuser toutes les demandes indiscrètes, même
+celles du roi, et fourni l'excuse bien légitime de dire: Sire, il y va
+de ma tête. Mais Louis XV pressentait bien un tel inconvénient, et
+avait de plus une répugnance invincible à faire revivre aucune de ces
+anciennes grandes charges de la couronne. Au reste, si l'on compare la
+dette de Louis XV à celle de Louis XVI, et le déficit sous ce dernier
+règne aux ressources que la révolution a découvertes et dilapidées, on
+trouvera qu'il n'y avait pas de quoi tant crier contre Louis XV, ni
+qu'il ait été nécessaire de convoquer les états généraux, pour peu
+qu'on eût voulu employer une petite partie de ces ressources.
+
+Si M. de Choiseul avait eu autant d'attachement et de déférence pour
+sa femme que pour sa soeur, il s'en serait bien mieux trouvé; il
+aurait eu des amis moins nombreux, moins gais et moins flatteurs, mais
+plus vertueux, plus sages et plus désintéressés que n'étaient ceux,
+dont madame de Grammont, et l'espoir de tout obtenir par elle,
+l'avaient environné. Il n'aurait pas eu les ennemis, qu'elle lui
+attirait par son arrogance, ses préventions, et les abus qu'elle
+faisait de son crédit; et le coeur excellent de son frère aurait été
+préservé contre l'écorce qui se forme autour de celui des ministres.
+
+Madame de Choiseul a été l'être le plus moralement parfait que j'aie
+connu: elle était épouse incomparable, amie fidèle et prudente, et
+femme sans reproche. C'était une sainte, quoiqu'elle n'eût d'autres
+croyances que celles que prescrit la vertu; mais sa mauvaise santé, la
+délicatesse de ses nerfs, la mélancolie de son humeur, et la subtilité
+de son esprit, la rendaient sérieuse, sévère, minutieuse,
+dissertatrice, métaphysicienne, et presque prude. Voilà du moins comme
+elle était représentée à son mari par sa soeur, et le cercle joyeux
+qui se divertissait chez elle. Malgré cela, il était pénétré d'estime,
+de reconnaissance, et de respect pour une femme qui l'adorait, qui lui
+conciliait les ennemis de sa soeur, et à qui son coeur rendait la
+justice d'avoir une vertu plus pure, plus solide, et plus méritoire
+que n'était la sienne.
+
+La duchesse de Grammont était plus homme que femme; elle avait une
+grosse voix, le maintien hardi et hautain, des manières libres et
+brusques: tout cela lui donnait un air tant soit peu hermaphrodite.
+Elle possédait les qualités de son frère, mais plus prononcées, ce qui
+leur donnait une teinte rude, et choquante dans une femme. Cette
+ressemblance avec M. de Choiseul, jointe à l'art de savoir l'amuser,
+lui avait donné un empire sur lui, qu'elle affichait avec une
+insolence essentiellement nuisible à la réputation et même à la
+fortune de son frère; car cette femme impérieuse et tranchante a
+beaucoup accéléré la chute de M. de Choiseul, tandis qu'elle aurait
+été au moins retardée par l'intérêt extrême que madame de Choiseul
+inspirait au roi, à toute la cour, et même aux ennemis de son mari.
+
+Tout le monde a su que Louis XV exilant ce ministre à Chanteloup, dit
+qu'il l'aurait traité bien plus durement, sans sa considération pour
+madame de Choiseul, et qu'il ne lui sut aucun mauvais gré de la lettre
+pleine de fierté qu'elle lui avait adressée, en refusant une pension
+de 50 000 francs que le roi lui offrait. Après avoir sacrifié à son
+mari tous ses biens disponibles, jusqu'à ses diamants, elle a encore
+consacré après lui toutes les rentes dont elle avait l'usufruit à sa
+mémoire, s'est réduite avec un laquais et une cuisinière à la dixième
+partie de son revenu, pour acquitter les dettes de M. de Choiseul, et
+a payé jusqu'à la révolution plus de 300000 écus par an, pour achever
+de les éteindre. Aussi sa personne a-t-elle été respectée, même par
+les monstres de cette révolution, tandis que sa belle-soeur a été
+traînée par eux au supplice, sans démentir son caractère plein de
+courage et d'orgueil, traitant ses bourreaux comme des valets.
+
+On a débité, surtout en Angleterre, que M. de Choiseul, pour se
+soutenir un peu plus longtemps, avait tâché d'impliquer la France dans
+une guerre, qui était sur le point d'éclater entre l'Espagne et
+l'Angleterre, au sujet des îles Falkland. Cela est faux. J'ai su par
+le prince de Masserano, alors ambassadeur d'Espagne à Londres, et
+vingt ans après par un commis des affaires étrangères, que le duc de
+Choiseul a fait en cette occasion deux démarches trop longues à
+rapporter ici, aussi hardies que désintéressées, pour maintenir la
+paix. Au reste, ce ministre ne tenait déjà plus à sa place. Sa santé
+était altérée; enfant gâté de la fortune et de la faveur, il ne
+pouvait supporter aucun dégoût; fatigué des bonheurs de la cour, il
+souhaitait être heureux d'une autre manière, et il bâtissait des
+châteaux en Espagne sur Chanteloup.
+
+Il lui aurait été bien facile de s'arranger avec madame du Barry, qui
+ne demandait pas mieux que d'être tirée des griffes rapaces et
+tyranniques de son beau-frère, de ses protecteurs, et de tous les
+roués dont elle était l'instrument. Elle était d'ailleurs une bonne
+créature, fâchée d'être employée à faire du mal, et dont l'humeur
+joyeuse eût raffolé de M. de Choiseul, dès qu'elle l'aurait connu. Le
+roi aurait certainement fait l'impossible pour favoriser et consolider
+l'union de sa favorite avec son ministre, qu'il était très-fâché de
+perdre; rien ne le prouve mieux qu'un billet qu'il lui écrivit dans
+les derniers temps, où ils s'écrivaient plus qu'ils ne se voyaient. M.
+de Choiseul se plaignant à son maître d'une horrible tracasserie, dont
+il était menacé, celui-ci lui répondit: «Ce que vous imaginez est
+faux, on vous trompe; défiez-vous de vos alentours que je n'aime pas.
+Vous ne connaissez pas madame du Barry, toute la France serait à ses
+pieds, si»..... signé Louis. Ce billet que j'ai vu, n'exprimait-il pas
+le voeu d'un accommodement, la prière de s'y prêter, et l'aveu bien
+étrange pour un roi, que le simple suffrage de son ministre ferait
+plus que tout ce qui était en la puissance royale? Il est étonnant que
+le coeur sensible de M. de Choiseul ait résisté à tant de bonté, à
+l'envie de jouer tous ses ennemis, et à la certitude de régner plus
+commodément à l'aide d'une femme, qui aurait été entièrement à ses
+ordres: il est encore plus surprenant que, répugnant à s'avilir par
+la moindre démarche honteuse, sachant qu'il serait exilé, il n'ait pas
+donné sa démission, surtout avec ces dispositions à la retraite, dont
+j'ai parlé plus haut. Mais il ne prévoyait pas, qu'en l'exilant, on le
+traiterait avec tant de rigueur, qu'on le forcerait à se démettre de
+sa charge de colonel-général des Suisses, dans laquelle il se croyait
+inamovible, et ne savait rien des moyens aussi singuliers que noirs,
+qui furent mis en oeuvre par le chancelier, dans les derniers moments,
+pour irriter le roi, et le disposer à des actes de violence. On
+employa des billets que le duc de Choiseul avait écrits anciennement à
+M. de Maupeou, lorsqu'il était encore premier président, dans un temps
+de dissension entre le parlement et la cour, et où il convenait au
+bien public que le premier ne se rendît pas d'abord aux volontés du
+conseil d'État; ces billets contenaient des exhortations à résister,
+des conseils pour se conduire, et des promesses de le seconder; ces
+billets, qui n'étaient pas datés, furent montrés au roi, comme venant
+d'être adressés au premier président actuellement, au lieu d'obvier
+aux troubles, qui ont éclaté depuis avec tant de violence. M. de
+Choiseul fut par là sourdement convaincu d'avoir des liaisons
+criminelles avec le parlement, qu'on savait lui être fort dévoué, et
+d'avoir voulu attenter à la puissance royale, qu'il n'aimait pas
+trop. Ne prévoyant aucune de ces menées, on dirait qu'il ait voulu ne
+rien déranger à la belle porte qu'on lui construisait pour sa sortie
+triomphale; aussi sa chute et son existence à Chanteloup ont-elles été
+plus brillantes que les plus beaux jours de sa faveur. La moitié de la
+cour a déserté Versailles, pour se rendre à Chanteloup; et le peuple
+de Paris bordait les rues, depuis son hôtel jusqu'à la barrière
+d'Enfer, le comblant d'acclamations, honorables, ce qui fit à ce
+ministre, qui n'avait jamais été populaire, une impression si
+sensible, qu'il dit les larmes aux yeux: «voilà ce que je n'ai pas
+mérité.»
+
+M. de Choiseul a eu le malheur de s'attirer une calomnie, aussi
+horrible que dénuée de preuves et de vraisemblance, par un propos le
+plus étrange et le plus inconsidéré qu'il ait jamais tenu. J'y étais
+et j'en ai frémi. Madame la Dauphine se mourait. Tronchin avait été
+appelé, et se disputait violemment avec les médecins de la cour. Le
+roi se trouvait à Choisy, et M. de Choiseul revenant à Paris pour
+souper, conta d'un air fort échauffé, que le roi avait reçu un billet
+de Tronchin, dans lequel il disait, que l'état de madame la Dauphine
+manifestait des symptômes si extraordinaires, qu'il n'osait pas les
+confier au papier, et qu'il se réservait d'en informer Sa Majesté de
+bouche, à son retour: Que veut dire ce coquin de charlatan? prétend-il
+insinuer, que j'ai empoisonné madame la Dauphine? Si ce n'était le
+respect que j'ai pour M. le duc d'Orléans, je le ferais mourir sous le
+bâton. C'est un propos inconcevable, qui a germé longtemps et qui lui
+a valu l'accusation affreuse, non-seulement d'avoir empoisonné madame
+la Dauphine, mais même le Dauphin.
+
+Je m'en vais me permettre de rapporter un de mes bons mots, non parce
+qu'il est de moi, et qu'il a le mérite de n'être qu'un seul mot, mais
+parce qu'il a été raconté comme une réplique, adressée à une petite
+maîtresse étourdie, pour lui faire sentir son inconvenance, tandis que
+je l'ai dit à la femme la plus prudente, la plus respectable et la
+plus discrète que j'aie connue.
+
+Je revenais en 1768 à Compiègne de Calais, où j'avais embarqué le roi
+de Danemark, qui se rendait de Dunkerque à Londres. Je jouais aux
+échecs avec la duchesse de Choiseul. Le monde qui avait rempli le
+salon s'étant écoulé, et madame de Choiseul croyant que nous étions
+tout seuls, me dit: On dit que votre roi est une tête,... et moi
+voyant un homme qui était derrière elle, je répondis en baissant les
+yeux: «couronnée. Elle s'avisa tout de suite que quelqu'un nous
+écoutait: Pardon, me dit-elle, vous ne m'avez pas laissé achever, je
+voulais dire, que votre roi est une tête qui annonce les plus belles
+espérances.
+
+
+
+
+III
+
+LE DAUPHIN[5].
+
+
+Monsieur le Dauphin, fils de Louis XV, aimait les sciences et lisait
+beaucoup. Son grand désir était de donner à ses enfants un gouverneur
+habile et savant; malgré cela il leur donna un homme inepte et
+ignorant. Voici comme la chose se passa.
+
+ [5] Né en 1729, mort le 20 décembre 1765.
+
+Le duc de la Vauguyon, affilié des jésuites et n'ayant point d'autre
+mérite que celui d'être leur esclave, était le sujet auquel M. le
+Dauphin et le parti des dévots destinaient cette place. Les personnes
+du service intérieur de M. le Dauphin qui leur étaient dévouées, les
+informaient tous les matins du livre que ce prince lisait, et de la
+page, où il était resté; en conséquence les teinturiers de M. de la
+Vauguyon lui arrangeaient un précis de tout ce qu'il était possible de
+savoir sur cette matière, et les compères mettant la conversation sur
+le même sujet en présence de M. le Dauphin, leur protégé bien
+endoctriné parlait, non pas comme un livre, mais comme une
+bibliothèque; et il fut choisi.
+
+M. le Dauphin a eu la réputation d'avoir été extrêmement bigot; on
+s'est trompé. Ce n'est pas lui qui, par goût ou par dévouement,
+s'était mis à la tête des dévots: c'étaient eux et son épouse, qui,
+placés derrière lui, le poussaient en avant comme étant leur chef, et
+peut-être était-il bien aise de jouer un rôle qui lui donnait quelque
+crédit.
+
+Il haïssait les philosophes, et non la philosophie, car sa piété était
+éclairée, et sa politique prévoyait les dangers de l'irreligion.
+
+Il lisait tous les livres les plus défendus, et une petite anecdote de
+ses derniers moments prouve qu'il envisageait la mort avec calme
+d'esprit, et que son respect pour les cérémonies religieuses ne
+l'empêchait pas de plaisanter. Après l'acte des saintes-huiles, le roi
+sortit, appela le duc de Gontaut et lui dit: Je viens d'être bien
+étonné. M. le Dauphin s'est mis à rire au milieu des cérémonies, je
+lui en ai demandé la raison, et il m'a répondu: Demandez à M. de
+Gontaut, qu'il vous raconte l'histoire du bailli de Grilles.
+
+La voici: cet officier, commandant les grenadiers à cheval, était
+mourant d'une fièvre maligne; on lui avait mis force vésicatoires aux
+pieds, et lorsqu'on lui appliqua les saintes-huiles, sa tête était
+fort embarrassée. Quand il fut rétabli, on lui demanda, s'il avait eu
+beaucoup de douleurs? Pas trop, répondit-il, il n'y a que
+l'extrême-onction, qui m'a fait un mal de tous les diables.
+
+On se trompe souvent en jugeant les opinions religieuses des princes
+sur l'extérieur de leurs pratiques. L'impératrice Marie-Thérèse a
+passé sa vie au milieu des reliques, des images miraculeuses, et des
+démonstrations puériles de la bigoterie la plus aveugle. Mais, après
+avoir su par son médecin le nombre d'heures qui lui restaient encore à
+vivre, elle se dépêcha de recevoir tous les sacrements; et, cela fait,
+elle ne regarda plus aucun objet matériel de sa dévotion précédente,
+pas même le crucifix, expédia encore plusieurs affaires, et termina sa
+vie assise sur un canapé, au milieu de sa famille.
+
+
+
+
+IV
+
+LE MASQUE DE FER.
+
+
+L'année 1756 a été la plus heureuse de ma vie, elle m'a comblé à l'âge
+de vingt ans de toutes les jouissances de l'Italie et de Paris.
+
+Je vivais à Rome au sein des beaux arts et chez le comte de
+Stainville, alors ambassadeur de France, dans l'intimité d'une
+société, dont les agréments étaient au-dessus de tout ce que j'ai
+trouvé depuis à Paris de plus exquis en ce genre.
+
+C'étaient avant tout le maître de la maison dans toute la fraîcheur de
+sa joyeuse amabilité, et madame de Stainville à l'âge de dix-sept ans,
+pleine de grâces, de gaieté, et annonçant déjà les qualités solides de
+son coeur et de son esprit. Puis il y avait le bailli de Solar, l'abbé
+Barthélemy, le président de Cotte, la Condamine, le marquis d'Alem et
+M. Boyer de Fondcolombe qui composaient ce cercle, et les mêmes
+personnages se trouvant réunis quelques années après autour de M. de
+Choiseul, devenu ministre des affaires étrangères, nous nous
+rappelions souvent nos belles soirées de Rome et de Frascati, les
+différents sujets de conversation, qui nous avaient intéressés
+davantage, et entr'autres le masque de fer.
+
+Notre curiosité eut soin de réchauffer celle que M. de Choiseul avait
+partagée avec nous, et ce ministre nous promit qu'il emploierait tous
+les moyens qui étaient en son pouvoir, pour approfondir ce mystère.
+
+Il commença par faire faire les recherches les plus soigneuses dans le
+dépôt des affaires étrangères, et il ne trouva rien.
+
+Ensuite il fut au roi qui, lui nommant successivement différents
+personnages, auxquels on avait appliqué cet événement, fit connaître
+par ses défaites qu'il ne voulait pas parler.
+
+Alors on s'adressa à madame de Pompadour qui fit réellement
+l'impossible pour vaincre la résistance du roi. Mais, après avoir
+essuyé plusieurs rebuffades, voici le discours mémorable que ce prince
+lui tint: Cessez de me tourmenter sur ce sujet, je ne puis pas vous le
+dire, c'est le secret de l'État. Après MM. de Louvois et Chamillard,
+personne n'en a eu connaissance que M. le Régent et le cardinal de
+Fleury; ce dernier m'en a instruit, il n'y a au monde que moi qui le
+sache, et il doit être enterré avec moi.
+
+Eh, quel devait donc être ce vieux secret d'État que le roi n'osait
+pas révéler à l'homme et à la femme en place, qui les savaient tous,
+ceux du moment, ordinairement plus importants que ceux du temps passé!
+Toutes les explications de ce mystère politique que l'imagination a pu
+inventer, ne sont pas à l'épreuve de ce discours du roi, même la
+supposition, que Louis XIV, puîné, ait exclu un frère aîné par une
+faute de sa mère et par la nécessité de le soutenir, n'était pas une
+flétrissure de la mémoire de ce monarque, et n'altérait point les
+droits de son successeur à la couronne.
+
+On est tenté de croire, que ce secret aurait pu donner atteinte à ces
+droits et qu'une telle considération devait imposer à Louis XV un
+silence éternel. Il fallait que la chose eût un rapport si direct et
+si important à la personne de ce prince, qu'il ne pût pas la découvrir
+sans rougir ou s'exposer. Comme on a pris grand soin d'effacer toutes
+les traces de cette ténébreuse affaire, on en reste aux conjectures.
+
+Peut-être la suivante s'accorderait-elle avec le discours de Louis XV
+à madame de Pompadour, que j'atteste sur mon honneur être véritable et
+exactement tel qu'il nous a été rendu le lendemain par M. de Choiseul,
+lequel n'a cessé depuis, étant ministre de la guerre, de faire encore
+les recherches les plus soigneuses dans les archives de ce département
+et dans celles de la Bastille, sans obtenir le moindre éclaircissement
+sur cet objet.
+
+J'ai trouvé, il y a longtemps, dans un vieux livre, dont j'ai
+malheureusement oublié le titre, une anecdote applicable au masque de
+fer; je me souviens seulement que c'était des mémoires d'un officier
+général, qui se disait «_confident intime de la reine Anne
+d'Autriche_.» Il raconte, qu'étant arrivé de Paris à Lyon, où Louis
+XIII se trouvait à l'occasion de la guerre de Savoye, le roi lui avait
+demandé, quelles nouvelles il apportait? ayant répondu: qu'on disait
+la reine grosse. Ce monarque, après avoir rêvé un moment, s'était
+écrié en frappant du pied: Cela n'est pas possible!
+
+Essayons de bâtir une hypothèse sur cette anecdote. Supposons que la
+reine, enceinte du cardinal, ait chargé son confident de sonder le
+terrain, pour s'assurer si le roi aurait bonne mémoire et se donnerait
+la peine de calculer; que cette princesse, apprenant les marques de
+défiance et d'emportement de son mari, redoutable pour sa cruauté, ait
+craint de publier sa grossesse, qu'elle soit accouchée secrètement, et
+qu'après la mort de Louis XIII, elle et le cardinal, restés maîtres
+absolus en France, aient cédé au désir de mettre leur enfant sur le
+trône, et de l'échanger contre le fils légitime du roi, et que la
+tendresse maternelle ait sauvé de la mort, et condamné son autre fils
+à porter ce masque de fer, lorsqu'on s'est aperçu de sa grande
+ressemblance avec son frère. Cette hypothèse pourrait cadrer avec le
+propos essentiellement important de Louis XV à madame de Pompadour,
+car ce monarque se serait également déclaré par là illégitime
+successeur de ses ayeux.
+
+
+
+
+V
+
+NECKER.
+
+
+Les causes éloignées, qui ont produit la révolution sont si
+nombreuses, et les prochaines si défigurées par les passions des
+partis, leur champ a été si vaste et leurs routes si tortueuses, que
+jamais historien ne se tirera de ce labyrinthe, pour en rapporter un
+ensemble juste, vrai et satisfaisant. Combien ne se trompent donc pas
+ceux qui de nos jours ne voient dans les causes prochaines, que deux
+fantômes créés par leur ignorance ou leur désespoir. Pour un des
+partis, c'est la reine; pour l'autre, c'est M. Necker, qui a été la
+cause unique de la révolution. Comme cette dernière imputation est
+sans comparaison la plus fausse et la plus injuste, que j'ai connu
+pendant trente ans cet homme célèbre et malheureux, crucifié pour
+avoir voulu sauver le peuple, et que j'ai vu de près les deux faces
+opposées de la révolution, l'amour de la vérité et ma conscience me
+pressent de dire ce que j'en sais, et surtout de peindre M. Necker.
+
+Il était grand de taille, de caractère sérieux, froid, roide et
+taciturne, ce qui le faisait paraître orgueilleux, dur et rébarbatif;
+son esprit plus abstrait que brillant, sa politesse plus mesurée que
+prévenante, et son coeur moins sensible que juste, le rendaient peu
+aimable, mais infiniment estimable. Il affectionnait plus le genre
+humain que ses amis, pour lesquels il ne faisait presque rien; il
+aimait mieux voir en grand qu'en petit, et son ambition vertueuse
+s'était livrée à l'espérance de devenir le bienfaiteur d'une grande
+nation.
+
+Peu de temps après son arrivée à Paris, il se fit connaître par la
+générosité, avec laquelle il offrit tout ce qu'il possédait alors à
+son ami le banquier Thélusson, qui éprouvait un embarras alarmant dans
+ses affaires; il devint son associé, et leur maison prospérant
+beaucoup, on attribua ces succès à l'habileté de M. Necker. Bientôt sa
+réputation s'accrut par le rôle qu'il jouait à la compagnie des Indes,
+dont il était syndic, et par ses liaisons avec les gens de lettres. La
+république de Genève l'ayant nommé son ministre, il parut à la cour,
+fut consulté, fit des plans de finance, composa l'éloge de Colbert, et
+publia son fameux livre sur le commerce des grains, qui réfutait le
+système des économistes. L'ensemble de toutes ces productions, joint
+à des moeurs pures, des actes de charité, des procédés nobles et une
+conduite pleine de sagesse et de droiture, donnèrent de lui l'idée
+d'un homme distingué par ses connaissances, son génie et ses vertus.
+La voix publique l'appela pour la première fois au secours de l'état,
+et le jeune roi, attentif à la voix du peuple, le créa directeur de
+ses finances. La guerre avec les Anglais, qui survint, dérangea
+d'abord tous ses plans. M. de Sartine, ministre de la marine,
+l'assassina par l'émission perfide et clandestine de dix fois
+plus de billets qu'on ne lui avait permis de créer sur le crédit
+de son département. Necker, au désespoir, prétendit qu'on optât
+entre lui et Sartine. M. de Maurepas fit pencher la balance en
+faveur de ce dernier, et M. Necker, qui avait déjà expérimenté la
+presqu'impossibilité de faire du bien, se retira en 1781 sans regrets,
+et sans accepter la pension qu'on lui offrait. Il ne fut regretté bien
+véritablement que par les créanciers de l'état. Son successeur, M. de
+Calonne, l'éclipsa totalement par son amabilité, les charmes de son
+éloquence et l'enchantement de ses largesses. Mais bientôt les
+profusions de ce ministre le forcèrent à mesurer l'abîme qu'il
+creusait, et à changer de conduite. Jusque-là, il n'avait travaillé
+qu'à se maintenir, mais calculant l'impossibilité de la durée des
+moyens qu'il employait, son esprit supérieur vit jour à la possibilité
+d'appliquer un grand remède à la grandeur du mal, et conçut
+l'espérance courageuse d'abattre les abus et d'établir un nouvel ordre
+de choses. Ne pouvant plus solder la reine, les princes et la cour, il
+se tourna vers M. de Vergennes, le seul homme en qui Louis XVI avait
+une véritable confiance. Il obtint par lui la parole d'honneur du roi
+de le seconder dans son projet et de tenir ferme jusqu'au bout,
+convoqua une assemblée des notables et l'ouvrit par un discours le
+plus éloquent, le plus beau et le plus ingénieux, qui peut-être ait
+jamais été prononcé; il commençait par le tableau le plus effrayant de
+l'état désespéré, dans lequel se trouvaient les finances, et, après
+avoir démontré la nécessité de tout entreprendre pour remédier à des
+dangers si pressants, il expliqua la facilité d'y parvenir par les
+moyens qu'il indiquait. Un de ces moyens était, autant que je me le
+rappelle, un impôt en denrées à percevoir sur les productions de
+l'année à proportion de la fertilité, projet analogue à la dîme de M.
+de Vauban. Un autre moyen, qui était le principal, le plus efficace,
+mais le plus difficile de tous, était le retranchement d'une grande
+partie des abus, dont jouissaient le clergé, la noblesse et surtout
+les grandes charges de la cour et de la couronne, dont M. de Calonne
+montrait la foule, la grandeur, l'iniquité et l'insolence. Malgré les
+oppositions, les intrigues et la défense enragée de ces grands
+personnages avares, qui ne voulaient pas lâcher leur proie, tout
+allait bien.
+
+L'autorité du roi et les cris du public appuyaient les bonnes
+intentions du ministre converti. La France allait être sauvée, et M.
+de Vergennes mourut subitement. En observant combien il mourut à
+propos et que, dès ce moment, tout changea de face, que le maintien
+des abus fut assuré et M. de Calonne renvoyé, on est tenté d'ajouter
+foi à l'imputation que la famille de M. de Vergennes a faite à ceux
+qui avaient intérêt de le faire mourir[6]. Car lui seul était l'homme
+qui pouvait faire agir le roi, et sans lui, M. de Calonne se trouvait
+abandonné de tout le monde; il n'était plus aimé comme autrefois,
+parce qu'il ne donnait plus rien; il n'était plus estimé, parce qu'il
+n'avait pas été fort estimable. Si l'assemblée des notables eût bien
+tourné, l'assemblée nationale ne serait pas survenue, et le clergé et
+la noblesse se seraient conservés par quelques sacrifices! O justice
+de la Providence! qui indique souvent le genre du crime par
+l'analogie de la punition.
+
+ [6] M. de Vergennes mourut en 1787.
+
+Durant cette assemblée des notables s'était élevée la fameuse querelle
+de M. Necker avec M. de Calonne sur le déficit dans les finances, si
+diversement énoncé par eux dans leurs comptes rendus; ils s'accusaient
+réciproquement d'avoir menti, et ils disaient vrai, car chacun avait
+menti, mais à bonne intention. M. Necker, pour sa commodité en cas
+qu'on le rappelât, ou pour celle de son successeur, avait diminué la
+dette nationale, afin de soutenir le crédit et de faciliter les
+emprunts, sa ressource favorite, parce qu'elle pèse moins sur le
+peuple que les impôts. M. de Calonne, au contraire, a sans doute
+grossi les objets pour inspirer la terreur. J'ai eu une connaissance
+exacte de la situation des finances, lorsqu'en 1770 j'ai quitté mon
+poste à Paris, et n'ayant pas perdu de vue la dette nationale parce
+que j'y étais fort intéressé, je puis affirmer qu'il est impossible
+que l'un de ces ministres n'ait pas adouci, ni l'autre exagéré le mal.
+Une suite de prodigalités, de déprédations, de fausses alarmes et de
+mouvements révolutionnaires, qu'il serait trop long de développer, ont
+amené insensiblement la promesse et la nécessité d'une convocation des
+états généraux, dont l'idée avait pris naissance dans les espérances
+offertes par l'assemblée des notables.
+
+Nous voici à l'époque où commencent les grands reproches, qu'on fait
+avec une sorte d'apparence à M. Necker, et dont je ne citerai que les
+trois principaux. Le premier est d'avoir engagé le roi à accorder, au
+moment même de la convocation des états généraux, tout ce que le
+peuple français pouvait raisonnablement demander de lui, et à publier,
+dès la fin de décembre 1788, ces dispositions débonnaires dans le
+rapport de M. Necker fait à la clôture de son assemblée des notables.
+Le second reproche est d'avoir décidé que l'on ne voterait pas par
+ordres, mais par tête, après avoir accordé une double représentation
+au tiers-état. Le troisième est de n'avoir pas employé la forme
+ancienne de vérifier les pouvoirs des commettants devant une
+commission royale, mais d'avoir assigné à la noblesse et au clergé
+leurs salles particulières, comme pour les inviter à se séparer. Si le
+danger des révoltes n'avait pas été si pressant, ni les besoins de
+l'état si urgents, il aurait certainement mieux valu que le roi se fût
+laissé prier, pour céder peu à peu aux instances de son peuple. Mais
+a-t-on le droit de condamner M. Necker après les événements? Il faut
+juger un homme qui a fait ses preuves d'honnêteté et de vertu, sur ses
+intentions, et sur la question s'il a pu faire autrement.
+
+M. Necker, témoin depuis si longtemps de la soumission d'un peuple
+opprimé, du despotisme d'une cour déréglée, de l'instabilité des
+volontés royales, du pouvoir des intrigues, et de l'incertitude de
+rester en place, voyait un moment fortuné, où le roi consentait à
+donner pour toujours un père à son peuple. Plein de sollicitude pour
+le bonheur de ce peuple et d'appréhensions sur les vicissitudes
+humaines, M. Necker a cru en conscience devoir mettre, à l'abri des
+cabales, les plus beaux droits de la nation, et ne pouvoir lier le roi
+trop tôt par une déclaration, que les circonstances rendaient
+irrévocable. Voilà la raison principale, pour laquelle on a annoncé
+sans marchander en décembre 1788, ce qu'il aurait certainement mieux
+valu n'accorder qu'en avril 1789, si l'on avait eu à faire à un roi
+plus ferme et moins obsédé. Pour ce qui est de la double
+représentation du tiers, et de la décision, qu'on opinerait par tête,
+je répondrai, qu'il était impossible et qu'il aurait été absurde de
+faire autrement. D'abord, il paraît juste que des millions d'hommes
+eussent au moins la parité avec autant de centaines, mais le but
+principal et indispensable ayant été d'abolir les abus, et de faire
+payer les privilégiés comme le reste de la nation, il fallait au moins
+préparer une possibilité à y parvenir. En opinant par ordre, il est
+clair que le clergé et la noblesse auraient été deux contre un, et la
+pluralité des voix aurait encore été en faveur des premiers, si le
+tiers n'avait eu qu'une simple représentation. On aurait donc agi
+contre son but; toute la nation aurait été instruite d'avance, que la
+convocation des états-généraux serait inutile, qu'elle n'était
+qu'illusoire, le peuple se serait révolté, et le mal serait devenu
+plus grand que jamais.
+
+A l'égard du troisième reproche, je conviens que M. Necker a fait une
+faute capitale, contre laquelle je n'ai rien à répliquer, sinon qu'on
+doit pardonner une seule faute à un homme chargé d'une besogne
+immense, à un homme dont l'oeil voit mieux les objets majeurs que les
+détails, à un homme enfin plus exercé à s'occuper du bien qu'à prévoir
+le mal.
+
+Le tort le plus funeste de M. Necker, mais qui peut lui être moins
+reproché que tout autre, est d'avoir été la dupe de son coeur. Il lui
+paraissait impossible, que toute la France ne dût être pénétrée de la
+condescendance du roi, et qu'on pût abuser de sa bonté; mais il ne
+tarda pas à s'apercevoir qu'il s'était trompé, et, sans prévoir les
+mauvaises intentions des chefs du parti qu'il avait affectionné, il
+chercha à contenir le mal qu'il se reprochait, et se mit à étayer tant
+qu'il pouvait l'autorité royale. Mais son crédit et son génie
+n'étaient pas assez puissants, pour diriger les démarches du roi,
+réprimer la fougue des prétentions du tiers-état, et faire entendre
+raison aux privilégiés. Il perdit la confiance de son maître, se
+rendit de plus en plus odieux à la cour, à la noblesse et au clergé,
+et devint suspect à son parti, voulant réunir les extrêmes et accorder
+des principes de contradiction, d'après les conseils de sa droiture et
+l'impulsion de sa conscience. Il a éprouvé ce qui est toujours arrivé
+à ceux qui étaient modérés au milieu des enragés.
+
+Il serait cependant difficile d'imaginer même après coup, ce que M.
+Necker aurait pu faire, pour remédier aux désordres du terrible combat
+qui se préparait. Je pense que le meilleur, et peut-être le seul moyen
+aurait été de gagner Mirabeau, ce géant des Jacobins, dont la langue
+était une massue, laquelle dirigée par l'audace, le coup d'oeil et le
+savoir faire de celui qui la maniait, frappait toujours des coups
+décisifs. Ce favori de la populace, tout-puissant alors parmi les
+factieux, connaissant tous leurs plans, et propre à les combattre à
+armes égales, oui, j'ose le dire, il fallait le faire premier
+ministre. Mais l'ambition glorieuse de M. Necker, et encore plus sa
+moralité sévère, auraient reculé d'horreur devant la simple pensée
+d'une alliance aussi monstrueuse pour lui. S'il avait pu prévoir,
+combien de braves et honnêtes gens se verraient forcés sous le règne
+de Robespierre à jouer des rôles de scélérats, pour opérer par cette
+abnégation bizarre et presque héroïque de la vertu, le seul bien qu'on
+pouvait faire alors, celui de sauver des victimes, peut-être M. Necker
+aurait-il eu, en rougissant, le courage de s'abaisser à une telle
+union, pour éviter des malheurs si inouïs.
+
+Il est beaucoup plus aisé de dire ce que le roi aurait pu et dû faire,
+lorsque la violence de la noblesse faisant schisme, avait poussé le
+tiers à se déclarer la nation par le droit du plus fort. Le roi seul
+pouvait terminer la querelle facilement, et avec de très-grands
+avantages pour lui et pour son peuple. Il devait se déclarer pour le
+tiers; d'abord il se mettait du côté le plus sûr, parce que c'était le
+plus fort; son armée jointe au peuple, il n'y avait plus de combats à
+craindre, parce que la partie devenait trop inégale; presque tout le
+clergé, et une grande partie de la noblesse, auraient respecté son
+invitation de revenir à la chambre nationale; une déclaration de Sa
+Majesté à ceux qui vivaient de ses bienfaits, qu'elle les leur
+retirerait en cas de désobéissance, aurait mis à la raison la partie
+la plus considérable des privilégiés, et le tiers-état se serait sans
+doute contenu dans des bornes plus justes, s'il n'avait pas été irrité
+par des résistances trop protégées par l'autorité souveraine, et
+révolté par la menace de l'armée qui se rassemblait.
+
+C'est du 23 juin 1789, qu'on doit dater le vrai commencement de la
+révolution. C'est dans ce jour mémorable, que M. Necker avait espéré
+de réunir les ordres qui avaient fait schisme; il avait déterminé le
+roi à se rendre dans l'assemblée nationale, et y prononcer un discours
+composé par ce ministre, et dans lequel l'autorité royale, sacrifiant
+presque tous ses droits, n'exigeait des partis que le sacrifice
+réciproque d'une partie de leurs prétentions. Mais, les ministres
+Villedeuil et Barentin, après avoir commencé par indisposer dès le
+matin les membres de l'assemblée, en leur fermant l'entrée de la salle
+entourée de gardes, sous prétexte qu'on l'arrangeait encore pour
+l'arrivée du roi, ne s'en tinrent pas là. Ils osèrent changer le
+discours avec la malice la plus noire, en y glissant les phrases les
+plus choquantes pour l'esprit qui régnait alors, et quelques
+altérations révoltantes. C'étaient de beaux présents arrangés par M.
+Necker, accompagnés de soufflets et de coups de pied. Aussi ce
+discours eut l'effet le plus désastreux. Le bruit s'en répandit avant
+la fin de la séance. Necker donna sa démission, et il y eut une émeute
+si effrayante, que le roi, et même la reine, furent forcés à employer
+les prières les plus touchantes pour persuader M. Necker de rester.
+Mais il eut grand tort de céder à ces instances; il devait au moins
+exiger le renvoi de ses perfides collègues, qui, le déjouant partout,
+mettaient des entraves à ses meilleures opérations, et qu'on peut
+placer au nombre des ingrédients de la révolution. On profita des
+craintes et de la jalousie, que cette émeute avait excitées dans l'âme
+du roi, pour le porter à rassembler une armée, et à décider le renvoi
+de M. Necker. Après un conseil secret, tenu le jeudi précédant la
+prise de la Bastille, M. Necker essuya plusieurs avanies de la part
+des princes, et M. le comte d'Artois disait partout qu'il méritait
+d'être pendu.
+
+Le 11 juillet 1789, le roi le congédia avec toutes les marques
+d'affection et de regret, en le priant de partir avec tout le secret
+possible. M. Necker obéit fidèlement, se rendit le même jour à
+Saint-Ouen, et de là à Bâle, sans dire mot à personne. On ne fut
+assuré de son évasion que le lendemain à midi, et alors commencèrent
+les grandes scènes du peuple, chassant les troupes de Paris, et
+promenant les bustes du duc d'Orléans et de M. Necker par les rues, et
+les parcourant toute la nuit avec des flambeaux et des épées, sans
+commettre d'autre excès que de demander des armes dans toutes les
+maisons. Il est mémorable, et à jamais honorable pour les
+sans-culottes, de n'avoir, malgré leur pauvreté, fait le moindre abus
+de la facilité qu'ils avaient de piller. Trente mille gueux héroïques
+étaient les maîtres de Paris rempli de richesses immenses, et ils
+n'ont rien demandé que la liberté. Le 13 juillet, on commença à former
+une garde nationale et à s'emparer des armes, qui étaient aux
+Invalides. Le 14 juillet, la prise de la Bastille et les premières
+victimes; du 15 au 16 juillet, la fuite des princes et des ministres;
+le 16, l'assurance que le roi viendrait à Paris, et le 17, ce monarque
+traîné pendant cinq heures de temps de Versailles à l'hôtel de ville,
+environné de près de cent mille hommes armés d'épées, de piques et de
+broches, et précédé de canons dont la bouche était tournée contre sa
+voiture. Pendant cette longue et pénible route, ce monarque ne
+témoigna autre chose, que beaucoup d'ennui du trop de lenteur de la
+marche, et parla comme à son ordinaire, avec autant d'indifférence que
+de tranquillité.
+
+Après le compliment: Paris vient de conquérir son roi, que lui fit M.
+Bailly, en lui présentant aux barrières les clefs de la ville, un
+jeune étourdi lui en fit un autre. On passait devant la place Louis
+XV, où il y avait un choeur de musique, et le jeune homme, fourrant sa
+tête dans la voiture, dit d'une voix flûtée: «Sire, on va jouer: Où
+peut-on être mieux qu'au sein de sa famille.» Le roi se renfonçant
+dans le fond du carrosse, répondit tout bas en soupirant: «Tudieu,
+quelle famille!» Arrivé à l'hôtel-de-ville, on l'y fit monter sous
+une voûte formée avec des épées nues, qui se croisaient et
+s'entrechoquaient avec un cliquetis effrayant. Exténué de fatigues, il
+prit un peu de pain et de vin. On lui présenta la cocarde nationale,
+avec laquelle il se montra au peuple ivre de joie et d'espérance. Au
+retour, tournant le coin d'une rue, ce monarque pensa avoir l'oeil
+crevé par la pointe de l'épée d'un homme, qui marchait à la portière,
+et qui ne s'apercevait pas que le roi sortait la tête pour regarder en
+haut; ce bon prince rangea doucement l'épée de côté, et dit: «Mon ami,
+la paix est faite.»
+
+M. Necker se rendit aux sollicitations touchantes du roi et de
+l'assemblée nationale, mais surtout à la peinture, qu'on lui fit des
+convulsions effrayantes qui agiteraient la France, s'il ne revenait
+pas, et il revint. Jamais triomphateur n'a été environné d'autant de
+gloire, d'enthousiasme et d'amour, que M. Necker faisant son entrée à
+Paris. C'était une apothéose, mais le soir même de cette brillante
+journée commença la décadence de sa grande destinée. Il avait
+rencontré M. de Besenval qu'on allait exécuter; il promit d'obtenir sa
+grâce, tint parole, mais fut dénoncé le même soir dans tous les clubs
+des jacobins comme ennemi caché du peuple. Depuis persécuté par eux,
+par la reine et la cour, abandonné par le roi et l'assemblée
+nationale, on l'éminça au point, qu'après une longue série de peines
+et de dégoûts, il fut renvoyé comme un laquais, et le peuple français
+donna sur lui, qui était son idole, la première preuve de cette
+horrible ingratitude, qu'il a exercée depuis sur tant d'autres, qui le
+servaient de leur mieux, comme cela s'est toujours pratiqué dans les
+démocraties.
+
+Que n'a-t-il pas dû souffrir dans sa retraite cet homme si jaloux de
+sa réputation, si passionné pour le bien public, et dont la vertu
+était si délicate, en voyant sa gloire éclipsée, ses hautes espérances
+trompées, et les horreurs qui désolaient la France, en apprenant les
+calomnies que la rage et l'ingratitude répandaient contre lui, et en
+éprouvant peut-être des reproches que sa conscience pieuse et malade
+était seule en droit de lui faire, et que tout autre à sa place aurait
+plus mérités que lui. Il est mort, sans doute martyr des souvenirs les
+plus amers, buvant à longs traits le calice de regrets les plus
+déchirants, et portant les péchés de la France avec la patience
+religieuse de l'innocence souffrante.
+
+
+
+
+VI
+
+JOSEPH II et LÉOPOLD II.
+
+
+L'empereur Joseph haïssait la flatterie, mais il ne dédaignait pas un
+éloge transformé en critique, ou une louange, dont le ton prouvait
+qu'elle n'avait pas été faite pour lui être redite: j'en suis un
+exemple.
+
+Une dame, qu'il aimait beaucoup, m'a confié que je dois le
+commencement des bonnes grâces, dont il m'a honoré, à une phrase assez
+libre, qui m'est échappée dans une lettre, écrite de Vienne au baron
+de Frankenberg à Gotha; je lui disais: «que ce monarque ressemblait à
+un ragoût parfait, où rien ne domine.» Effectivement ce prince n'avait
+aucune de ces qualités saillantes, qui dépassent les autres et qui
+marquent ordinairement dans le caractère d'un grand homme; toutefois
+j'ai reconnu depuis, que ma comparaison n'était pas tout à fait juste.
+
+Joseph II avait quelques traits dans sa physionomie morale qui le
+distinguaient particulièrement. Il avait une activité rare, qui le
+rendait capable de faire quatre fois plus qu'un homme ordinaire; aidé
+par l'heureuse facilité de passer d'un travail à l'autre, sans
+qu'aucune des idées précédentes se mélât aux subséquentes. Mais cette
+activité, d'ailleurs si précieuse, devenait un défaut en lui, parce
+qu'elle était souvent trop minutieuse et toujours fouettée par une
+impatience, qui devançait quelquefois la réflexion, la marche des
+lumières qu'il répandait, et le moment de l'opportunité.
+
+Il s'est pressé de régner, comme s'il avait prévu qu'il n'avait pas de
+temps à perdre; et bien des choses, qu'il a faites, ont soutenu sa
+monarchie chancelante: surtout l'égalité de la justice pour toutes les
+classes, qu'il a introduite, est devenue la source de l'attachement
+que son peuple a témoigné à ses successeurs. La plus belle qualité
+peut-être de Joseph II, si impatient pour agir, était sa patience pour
+supporter la contradiction, sa longanimité et son mépris des offenses.
+
+Tout ce que la bêtise, l'ignorance, la mauvaise volonté et la malice
+ont de plus révoltant, il l'a éprouvé dans l'exécution des changements
+qu'il voulait faire. On contrariait ses projets, tantôt par trop de
+précipitation, qui ne lui laissait pas le temps du repentir, le tout
+pour avoir la satisfaction de pouvoir lui reprocher la mauvaise
+réussite d'une entreprise nouvelle. Tout autre que lui aurait fait
+pendre et rouer, mais il n'opposait à ces contrariétés qu'une
+vigilance et une fermeté imperturbables. Il était naturellement calme
+et n'a jamais donné une preuve d'emportement, mais sa justice était
+sévère; il la regardait comme son premier devoir, et comme la
+principale vertu d'un monarque.
+
+Il craignait d'être ce qu'on nomme un bon prince, mais il avait moins
+sujet qu'un autre d'avoir peur d'être la dupe de son coeur peu
+sensible, jamais tendre. Sa bonté se bornait à aimer le peuple, à ne
+haïr personne, à être débonnaire, communicatif, affable, même familier
+avec tout le monde, et singulièrement aimable pour ceux qui étaient de
+sa société. Mais il n'avait point de favori, point de maîtresse, point
+de ministre jouissant d'un grand crédit: jaloux de son autorité, il
+était fortement en garde pour n'être gouverné par personne. Il parlait
+beaucoup, comme tous les princes de sa maison; mais, quoique trop
+verbeux, il contait agréablement, et le style de son discours se
+serrait et devenait énergique quand, dans le tête-à-tête, il traitait
+une matière intéressante.
+
+Personne ne questionnait mieux que lui, ni n'excitait plus de
+confiance par sa familiarité et sa cordialité; ses questions avaient
+l'air et souvent l'intention de chercher un conseil, mais il ne
+cherchait ordinairement que d'en trouver un qui s'accordait avec son
+avis.
+
+Quoiqu'il eût l'esprit très-cultivé, il n'aimait que les sciences
+utiles et détestait les spéculations. Il connaissait parfaitement les
+défauts et les ridicules des Viennois, s'appliquait à les corriger, à
+plier leur roideur et à humilier leur morgue; il leur donnait lui-même
+l'exemple de la politesse, et tâchait d'abattre les prétentions de
+leur vanité, autant que l'aristocratisme de leurs déportements. La
+simplicité de son costume, de son étiquette et de toute sa manière
+d'être, avait le caractère d'une noble assurance de sa grandeur, bien
+plus que d'une singularité, car cette simplicité lui était naturelle.
+
+Son économie était plus louable en général que bien entendue dans ses
+détails; son grand défaut, et en vérité il en avait peu, était d'avoir
+été trop peu généreux. Il pensait que, parce qu'il sacrifiait toute sa
+vie au service de l'État, sans se payer par les dépenses, que d'autres
+souverains faisaient, pour satisfaire leurs passions, tous les
+citoyens devaient de même se vouer à l'intérêt du bien public, sans
+autre récompense que celle d'avoir bien fait leur devoir.
+
+L'exemple de Frédéric II lui avait inspiré l'espérance de pouvoir
+faire comme lui. Il est certain que jamais prince n'a été si bien
+servi, ni à si bon marché, que ce roi; mais aussi jamais prince n'a su
+nuancer plus finement, ni avec plus de justesse, les récompenses
+réelles et imaginaires que lui, et l'avarice de son père qui avait
+précédé sa petite lésine, la rendait non-seulement supportable, mais
+lui donnait même un air de libéralité.
+
+Je finirai par une anecdote plus intéressante que toute autre pour mon
+esprit et mon coeur. Elle est un exemple bien singulier d'une étrange
+sévérité, de la justice de Joseph II exercée sur un coupable et sur
+lui-même.
+
+Le lieutenant-colonel Székely estimé et aimé de tout le monde, s'était
+rendu célèbre par plusieurs guérisons difficiles, qu'il avait opérées
+avec des remèdes, que lui fournissaient les Rose-Croix; mais ces
+messieurs l'avaient induit, par l'espérance de la pierre philosophale,
+à leur donner le peu d'argent qu'il avait, et une partie de celui qui
+se trouvait dans la caisse de la garde hongroise, dont il était le
+trésorier. Le terme pour visiter cette caisse approchait et, se voyant
+perdu, il alla se jeter aux pieds de l'empereur, et crut qu'en
+s'accusant lui-même avant la découverte de son crime, il pourrait
+exciter la clémence du monarque, par cette preuve de confiance en sa
+générosité. Mais Joseph II, qui haïssait particulièrement les
+Rose-Croix, le fit juger par un tribunal de justice, et non content de
+la sentence qui condamnait Székely à un long emprisonnement, le
+prince, irrité à un point inconcevable, casse la sentence et ordonne
+que le lieutenant-colonel soit exposé au pilori et enfermé pour le
+reste de ses jours. Alors parut un libelle dans lequel la cause était
+plaidée de la manière la plus touchante, et l'extrême sévérité de
+l'empereur dépeinte avec les couleurs les plus noires. On le mettait
+au-dessus des Néron et des Caligula. L'empereur ayant lu ce libelle,
+ordonna qu'on permît de le vendre, fit mettre Székely en liberté,
+donna une pension à sa famille, et écrivit à l'archiduc Ferdinand à
+Milan, où j'étais alors, par le même courrier qui nous apporta ce
+libelle: «Des raisons importantes m'ayant déterminé à laisser
+dorénavant un libre cours à la justice, et à renoncer à mon privilége
+de faire grâce, vous, qui êtes mon représentant en Lombardie, vous
+vous abstiendrez également de faire aucun changement aux sentences
+criminelles des tribunaux.»
+
+Je vois avec admiration dans la marche de toute cette aventure, que
+l'âcreté offensante et injurieuse de ce libelle n'a point empêché
+Joseph II de sentir la grandeur de sa faute, en le lisant; que son
+repentir n'a point excédé dans la mesure de la réparation, et qu'il a
+eu le noble courage de se punir lui-même en faisant publier l'exposé
+horrible de ses torts; mais que, reprenant le ton de monarque absolu
+dans la dépêche envoyée à son frère et qui, sans doute, a été une
+circulaire, il a imprimé singulièrement le cachet de son caractère;
+car c'est aux dépens de la clémence du souverain, qu'il a bien voulu
+sacrifier la rigueur arbitraire à la justice inaltérable des lois.
+
+LÉOPOLD II avait beaucoup de rapports avec l'empereur son frère, mais
+ces rapports étaient différemment nuancés. Son activité plus pensive,
+plus concentrée que remuante, n'était ni impatiente ni prématurée; au
+contraire, souvent trop retardée par une humeur hypocondre, ou par des
+excès de sagesse et de prévoyance. Il semblait avoir choisi pour
+maxime le _Festina lente_ d'Auguste. Il se donnait du temps pour
+régner, et il aurait érigé des colosses de prospérité, s'il avait pu
+régner longtemps. Ce prince était minutieux, mais seulement dans la
+spéculation et la formation de ses projets, et nullement dans sa
+manière de travailler, car il ne faisait rien de ce qu'un autre
+pouvait faire à sa place.
+
+Léopold aimait les arts et les sciences, même spéculatives, car il
+était devenu à la fin de sa vie très-savant janséniste. Il était moins
+sensible que Joseph, ami plus tendre avec les femmes. Il était plus
+communicatif que sincère, plus tolérant que bon, plus accessible que
+populaire, n'affectionnant personne, mais aimant son peuple, comme un
+père soigneux et éclairé. Encore plus jaloux de son autorité que
+Joseph II, il n'avait à Florence que Favante, qui écrivait tout, sans
+avoir le moindre crédit. Léopold était taciturne ou parleur, selon
+l'assiette de sa santé.
+
+Sa simplicité n'avait point le caractère de dédaigner la pompe, comme
+celle de Joseph II, mais plutôt l'air d'une épargne excessive, surtout
+dans les dernières années de son règne en Toscane. Alors, ayant été
+admis dans un mauvais petit château près de Florence, où il s'était
+retiré, j'y ai passé une heure, sans avoir vu ni gardes, ni
+gentilhomme, ni valet de chambre, en un mot personne, excepté une
+femme de chambre qui était placée près de la fenêtre d'un boyau,
+servant d'antichambre à l'appartement de la Grande-Duchesse; celle-ci
+était en casaquin comme une petite bourgeoise et cousait ainsi.
+
+Elle nous dit de prendre des chaises. Peu de temps après, le Grand-Duc
+arriva dans un mauvais frac brun, sans ses ordres, have, sec, et fort
+hypocondre; il parla peu ce jour-là, mais il m'apprit pourtant quelque
+chose de remarquable, il me dit: que dans sa tournée pour visiter
+toutes les maisons de campagne des Médicis, il avait trouvé dans une
+cache, pratiquée dans le mur, un grand nombre de poisons avec des
+étiquettes, qui marquaient les époques de leurs effets et leurs
+différents emplois. Il ajouta: que lui-même les avait portés à l'Arno
+pour les submerger en sa présence.
+
+La passion morale dominante des deux frères était la justice, mais
+celle de Léopold était clémente, équitable et nullement sévère. C'est
+ce qu'il a prouvé par son code criminel, si sublime pour la profonde
+sagesse des précautions qu'il prescrit, si admirable pour la clarté de
+son laconisme, et si digne d'éloges pour la merveilleuse humanité de
+ses intentions. Ce bon prince, plus soigneux de corriger que de punir,
+s'est particulièrement étendu dans son code sur le régime moral des
+maisons de force et a proportionné la durée des peines à celle de
+l'amendement des malfaiteurs.
+
+Bien plus occupé de son peuple que de sa personne et de sa bourse, il
+a défendu dans ce code les tortures cruelles, les peines raffinées et
+les procédures extraordinaires qu'on employait partout ailleurs pour
+découvrir et punir les attentats contre le souverain, et il a déclaré
+qu'étant payé pour maintenir la sûreté publique il rembourserait ce
+qui aurait été volé dans les rues et sur les grands chemins.
+
+Quel législateur a jamais été si peu égoïste, si humain et si
+généreux! Je sais de science certaine, que Léopold a composé et écrit
+ce code lui-même et de sa propre main. Voilà le monument, qui seul
+devrait suffire pour éterniser sa mémoire, et fermer la bouche aux
+jugements absurdes et détracteurs, que des gens indignes de juger ce
+prince, ont osé porter sur lui, dans un pays où il n'a pas eu le temps
+de se faire connaître.
+
+Léopold est aussi l'auteur d'une machine de police la plus parfaite
+qui ait jamais été imaginée. Il l'avait composée de tout ce que celles
+de Paris et de Venise avaient de plus ingénieux et de plus admirable
+pour imiter la providence. Lui-même la surveillait sans passion, sans
+personnalité, avec l'indulgence, la discrétion, la sagesse et le
+secret d'un excellent confesseur. Si, après lui, on a transformé cette
+belle machine en un tribunal d'inquisition, ce n'est pas sa faute.
+Elle a eu le sort de toutes les choses les plus excellentes, qui sont
+sujettes aux plus grands abus. On dirait que cette punition soit
+attachée à l'audace humaine qui ose viser à la perfection. C'est cette
+police, ce second chef-d'oeuvre de Léopold, qui a été la seule chose
+qu'on lui ait reprochée à Florence. Mais elle a été précisément la
+branche la plus louable, la plus sage et la plus parfaite de son
+gouvernement, outre qu'elle avait le mérite d'assurer la sûreté des
+individus et du souverain, sans charger l'état d'une nombreuse garde
+de soldats, dont elle tenait lieu; cette vigilante bienfaitrice
+diminuait les crimes en les prévenant, et servait de base à un code
+criminel le plus doux qu'on ait jamais pu faire, pour constater la vie
+précédente des coupables accusés, et pour en tirer des présomptions
+pour ou contre la crédibilité des témoins.
+
+J'ai vu arriver Léopold à Vienne, en 1790. Je dois avouer qu'à ma
+grande surprise je l'ai trouvé si différent pour la figure,
+l'embonpoint, l'humeur et les manières, qu'entrant chez lui, je
+croyais que c'était un autre homme, qui avait pris sa place, et
+pendant toute la demi-heure, que je lui ai parlé, je n'ai absolument
+rien trouvé qui me le rappelât. Cet homme que j'avais vu cinq années
+auparavant si maigre, si triste, si mélancolique et si silencieux,
+était gros et gras, gai, et d'une loquacité presque indiscrète, car il
+me passa en revue l'état de sa monarchie ébranlée par la dernière
+guerre avec les Turcs, par le mécontentement de la noblesse de Bohême,
+par les dangers de la diète prochaine en Hongrie, et par la révolte
+des Pays-Bas; après quoi, il me fit l'énumération de ses craintes,
+fort augmentées par les troubles que la révolution française pouvait
+répandre sur toute l'Europe, et finit par une phrase qui, en vérité,
+me paraissait le mot de l'énigme, pour se rendre raison de l'étrange
+résolution qu'il prit de rétablir la forme du gouvernement de sa mère,
+abolie par Joseph, et le pouvoir bureaucratique des ministres et des
+grands seigneurs. Voici ce qu'il me dit: «Pendant de tels orages il
+faut se mettre sous un arbre, jusqu'à ce que le ciel devienne plus
+serein.» Cette phrase annonce non-seulement, qu'il ne voulait
+conserver cette ancienne forme de gouvernement, si contraire à ses
+principes, que lui-même avait inculqués à son frère, que jusqu'à des
+temps plus calmes; mais, lorsque je la combine avec le caractère
+pacifique de ce prince, elle me prouve aussi que son intention n'a
+jamais été de se mêler sérieusement des affaires en France, ni de lui
+faire la guerre.
+
+Je lui ai même, dans cette première année de son règne, entendu faire
+l'éloge et l'apologie de tant de belles choses, qu'on disait dans
+l'Assemblée nationale; et la note donnée au mois de décembre suivant,
+qui avait l'air d'une déclaration de guerre, n'aurait jamais été
+suivie jusqu'au bout, si ce prince eût vécu. Elle n'avait été demandée
+par le parti modéré, que comme une menace qui devait lui servir d'arme
+défensive contre les jacobins. Mais ce grand et excellent monarque
+mourut deux mois après, et la guerre se fit tout de suite après la
+mort de celui, qui l'aurait déclinée ou qui l'aurait faite tout
+autrement. Les émigrés et les enragés d'Allemagne, les officiers et
+les généraux, qui savaient que Léopold n'aimait pas la guerre, Rome et
+le parti des jésuites qui le détestaient, le peuple qui se rappelait
+Joseph II, les flatteurs du nouveau gouvernement et enfin les
+imbéciles qui répètent tout sans réfléchir: voilà les juges, dont les
+âmes viles, méchantes, haineuses et vindicatives, ont osé critiquer,
+calomnier et condamner la mémoire d'un prince que la postérité seule
+est digne de juger; c'est l'ensemble de tous ces partis, qui a composé
+le monstre à cent mille bouches, dont la dent impure a dévoré la plus
+belle réputation d'un prince qui ait existé depuis des siècles!
+
+Qu'on aille en Toscane, qu'on y admire les ruines de ses bienfaits,
+qu'on y entende les regrets du peuple, et même ceux de la noblesse,
+qui ne l'aimait pourtant pas, parce qu'il ne lui donnait point de
+fêtes, parce qu'il ne faisait pas assez d'attention à ses priviléges,
+parce que sa justice la traitait comme tout le monde, et parce
+qu'enfin sa police espionnante et sévère gênait les passions et
+l'ancienne licence des seigneurs florentins. Mais après avoir entendu
+les réparations honorables, que la noblesse de Florence fait
+aujourd'hui à ce prince méconnu par elle, c'est le peuple surtout
+qu'il faut écouter. Quelles bénédictions touchantes données à son
+ombre! que de larmes qui arrosent encore le tableau qu'ils vous font
+d'un siècle d'or, dont il leur avait fait connaître les délices! Voilà
+les preuves des titres, que cet excellent prince avait en sa faveur
+pour prognostiquer ce qu'il aurait fait, s'il avait régné longtemps en
+Autriche.
+
+Mais, ne pouvant pas disconvenir que son règne en Toscane n'ait
+présenté le modèle d'un gouvernement parfait, ses détracteurs ont
+supposé, qu'il aurait fait tout de travers, parce qu'il était bien
+différent de gouverner une grande monarchie, ou bien une petite.
+
+La bonté équitable avec laquelle il avait débuté envers les Brabançons
+révoltés, en leur offrant tout ce qu'ils avaient demandé à Joseph II,
+a été dépeinte comme un excès, qu'il avait rendu peu croyable, et même
+comme une fausseté qui cherchait à les tromper, tandis que c'était
+l'unique moyen de les ramener, s'il avait pu être employé plus tôt.
+
+On a tâché d'exalter le mécontentement du peuple au sujet de l'ancien
+régime réintroduit, en grossissant les inconvénients qui en
+résultaient, et blâmant le démenti que Léopold donnait à ses principes
+promulgués en Toscane, sans réfléchir que ce n'était qu'une mesure du
+moment, comme je l'ai dit plus haut. Ceux même qui avaient tant
+souhaité la guerre l'accusaient de l'avoir provoquée, et tâchaient de
+le rendre responsable des fautes et des malheurs qu'il aurait
+certainement évités.
+
+Parce qu'il s'était enfermé souvent avec Bischofswerder, le favori que
+Frédéric-Guillaume lui avait envoyé, et qu'il faisait des expériences
+alchimistes avec lui pour gagner sa confiance, on taxait la politique
+de ce prince habile de chercher la pierre philosophale. Le côté par où
+on a le plus tâché de l'attaquer, a été son libertinage qu'on a chargé
+des couleurs les plus odieuses. Il est vrai qu'il aimait passionnément
+les femmes, qu'il avait des maîtresses, auxquelles il donnait beaucoup
+d'argent, jamais du crédit; mais n'a-t-on pas pardonné à tant d'autres
+princes, qui ne le valaient pas?
+
+Enfin, pour discréditer par un seul mot ses talents reconnus dans le
+passé, ils ont dit que ce n'était plus le même homme, qu'il n'y avait
+qu'à le regarder, qu'il était devenu gras, paresseux, débauché,
+fastueux et insouciant; qu'il serait à Vienne aussi prodigue qu'il
+avait été avare à Florence; que son faste et ses maîtresses
+ruineraient l'État; que sa lenteur n'achèverait jamais rien; que sa
+timide condescendance favoriserait les soulèvements des provinces, et
+que son indolence finirait par abandonner les rênes du gouvernement à
+ses ministres.
+
+Voilà le précis des jugements, que l'impatience la plus arrogante et
+la malignité la plus atroce ont prononcés contre Léopold, et qui ont
+été répétés par l'ineptie la plus déraisonnable; on l'a jugé non sur
+ce qu'il a fait, mais sur ce qu'il aurait pu faire ou ne pas faire.
+
+O toi! le seul prince que j'aie pleuré, parce que je prévoyais combien
+ta vie ou ta mort déciderait du bonheur ou du malheur de tant de
+peuples, reçois ce grain d'encens que j'ai osé offrir à ta mémoire
+dans cette faible apologie, en attendant la quantité incommensurable
+de celui que la postérité brûlera à ton honneur dans le temple de la
+vérité! Tu es le héros de mon coeur, moins merveilleux et étonnant
+sans doute que celui qui, de nos jours, commande la terreur et
+l'admiration, qui est encore plus grand par les maux qu'il a
+détournés que par le bien qu'il a fait, et que mon esprit est forcé de
+mettre au-dessus de tous les hommes!
+
+
+
+
+VII
+
+LE PRINCE KAUNITZ.
+
+
+La monarchie autrichienne a eu beaucoup de généraux célèbres et un
+seul ministre, le prince de Kaunitz. Ce grand homme en politique, qui
+a marqué dans l'histoire autant par la longue durée de son ministère
+que par le traité de Versailles, vit encore dans la mémoire de ses
+contemporains par ses qualités personnelles et ses singularités.
+
+Il était grand, bien fait, recherché dans sa parure, ridicule par sa
+perruque à cinq pointes, fort grave dans son maintien, pathétique dans
+son discours, et assez roide, mais sa roideur lui allait bien mieux
+qu'aux autres seigneurs autrichiens; elle paraissait lui appartenir de
+droit, elle avait même les grâces d'une contenance naturelle, et
+portait le cachet de la supériorité.
+
+Il ne saluait guère que de la tête ses amis avec un souris paternel,
+tous les autres avec un air protecteur. Il était bon, juste, loyal,
+désintéressé, quoiqu'aimant et demandant même tout bonnement aux
+cours des cadeaux en vins, chevaux, tableaux et autres articles, qui
+avaient rapport à ses goûts.
+
+Il parlait en termes choisis, lentement et avec grande réflexion.
+Personne n'a eu une érudition plus vaste que lui, dans la terminologie
+technique, et elle était d'une grande recommandation auprès de lui
+pour ceux qui la possédaient. Il se laissait séduire par un mot de ce
+genre peu connu, autant que le duc de Choiseul par un bon mot.
+
+Il était savant, aimait les arts, surtout la peinture, et protégeait
+les artistes en tous genres, car même les ouvriers parfaits dans des
+métiers subalternes étaient honorés de son estime particulière; et il
+avait une véritable passion pour les ouvrages bien finis, au point
+qu'un jour, au milieu d'un discours qui l'intéressait beaucoup, il
+caressa ma plaque d'ordre, et interrompit la conversation en disant:
+«Voilà une plaque qui n'a certainement pas été faite en Allemagne.»
+
+Sa prudence, son sang-froid, son excellente judiciaire, et sa longue
+expérience lui ont acquis à juste titre le nom du Nestor de la
+politique de son temps. Il jouissait du bonheur d'avoir un grand
+nombre de goûts, et de n'être sujet à aucune passion. Ses amis se
+plaignaient du peu de bien qu'il leur faisait, mais ses ennemis
+n'avaient à se plaindre d'aucun mal, ni d'aucune vengeance de sa part.
+Il écoutait, avec une attention et une patience extrêmes, les détails
+les plus diffus, et répondait exactement à chaque point; mais il
+n'admettait guère la réplique.
+
+En général il était pénible, dans les derniers temps surtout, de
+traiter d'affaires avec lui à cause de sa surdité et de son peu de
+ménagement; car, comme il était difficile d'obtenir une audience
+particulière, on se trouvait réduit à lui parler fort haut, et à
+s'exposer à une de ses fréquentes incartades devant tout le monde.
+
+Il était fort économe de son travail, et paraissait prodigue de son
+temps, en s'occupant longuement à des choses de fantaisie, et souvent
+à des niaiseries; mais son but était de se ménager beaucoup de temps
+pour penser, et de conserver la tête fraîche et bien reposée.
+
+Une de ses maximes principales, qu'il débitait souvent, et dont
+l'empereur Joseph aurait dû profiter, était de ne jamais rien faire de
+ce qu'un autre aurait pu faire à sa place. «J'aimerais mieux découper
+du papier, disait-il, que d'écrire une ligne qu'un autre pourrait
+écrire aussi bien que moi.» Aussi était-il si avare d'écriture qu'il
+ne signait les lettres de peu d'importance que par un K. En revanche,
+il s'était imposé la loi de ne jamais quitter son bureau sans avoir
+expédié tous les papiers qui se trouvaient dessus; de là provenaient
+les retards et les heures incertaines de ses dîners. A juger de son
+goût pour le fini, et de la lenteur, avec laquelle il soignait tout ce
+qu'il faisait, il y a apparence que l'écriture devait lui coûter plus
+qu'à un autre, mais le peu qu'il écrivait était parfait.
+
+Ses attentions pour les personnes, qui venaient le voir, étaient
+rares, par conséquent flatteuses et toujours essentielles, surtout
+pour des précautions de santé. C'est de lui, qui d'ailleurs disait si
+peu de choses obligeantes, que j'ai reçu le compliment le plus
+délicieux qu'on ait jamais fait. Quand je le vis pour la première
+fois, il me dit d'un ton grave: «Je me réjouis de faire la
+connaissance d'un homme, dont beaucoup de monde m'a dit du bien, et
+personne du mal.» Toutes les fois que je pense à ce compliment, je me
+dis, je suis donc plus heureux que sage.
+
+Malgré la reconnaissance et l'admiration que j'ai vouées à sa mémoire,
+je dois parler de ses défauts et de ses singularités, parce que ce
+sont surtout les petites taches, qui intéressent le plus dans la
+physionomie d'un grand homme; elles consolent notre petitesse,
+plaisent à notre malignité, et servent parfois à relever la beauté
+d'un caractère, comme une mouche sur le visage d'une belle femme
+relève sa blancheur.
+
+Le défaut principal du prince de Kaunitz était l'égoïsme, mais qui,
+étant calculé, simple et parfait, devenait raisonnable et ne faisait
+du mal à personne. Il s'occupait avant toutes choses de sa santé, en
+éloignant les chagrins, et sacrifiait toutes les convenances à sa
+commodité, à ses goûts et à son bien-être. Déjà dans sa jeunesse il
+avait accoutumé l'impératrice Marie-Thérèse à lui permettre de fermer
+ses fenêtres et à prendre sa capote en sa présence, quand il trouvait
+qu'il faisait trop froid dans sa chambre. Pour se maintenir dans une
+température égale, il avait en hiver un surtout et un manteau, qu'il
+ôtait ou qu'il prenait alternativement. A la fin du repas, on lui
+portait un miroir, avec tout un attirail de dentiste, et il faisait
+sans cérémonie une longue toilette de bouche devant toute la
+compagnie. Accoutumé à se retirer à onze heures du soir, il ne se
+gênait ni pour un archiduc ni même pour l'empereur, et s'il se
+trouvait encore à cette heure à son billard, il lui tirait sa
+révérence et le plantait là.
+
+Il craignait extrêmement les odeurs, et lorsqu'une femme, même
+étrangère, qui en avait, voulait se mettre à côté de lui, il lui
+disait très-sèchement: «Allez-vous-en, Madame, vous puez.»
+
+Pour ne penser ni à la mort ni à la vieillesse, il voulait qu'on
+ignorât son jour de naissance, qu'on ne lui parlât jamais d'un homme
+mourant, et même la mort de celui de ses fils, qu'il aimait le plus et
+qu'il savait fort malade, ne lui a été annoncée que par l'habit de
+deuil que son valet de chambre lui présenta. Son égoïsme était si
+naïf, qu'il se jugeait et parlait de lui-même comme d'un tiers.
+
+L'empereur Joseph avait fait faire le buste du maréchal Lascy et celui
+du prince de Kaunitz. Sous le dernier on avait mis une inscription
+latine pleine des éloges que méritait ce ministre; quelqu'un louant
+devant lui la perfection du style lapidaire, qui régnait dans cette
+inscription, le prince lui répondit: «C'est moi qui l'ai faite.»
+
+Il était grand connaisseur en chevaux, excellent écuyer, et c'était
+lui faire sa cour que d'aller l'admirer à son manége, où on le
+trouvait tous les jours avant son dîner. Le Chevalier Keith, ministre
+d'Angleterre, y envoya un jour un Anglais, qu'il voulait produire
+avantageusement, et lui recommanda de louer le prince tant qu'il
+pourrait et bien fort, comme il le faut pour un homme blasé sur les
+louanges. L'Anglais, qui n'était pas grand louangeur, se battit les
+flancs pour lui dire en rougissant: «Ah, mon prince, vous êtes le plus
+grand écuyer que j'aie vu de ma vie!»--«Je le crois bien,» fut la
+seule réponse qu'il reçut.
+
+L'âge avait beaucoup aigri son humeur, qui allait quelquefois jusqu'à
+l'insolence et qui traitait cruellement les gens qu'il n'estimait pas
+particulièrement. En voici deux traits: Le prince Sulkowsky parlant à
+son voisin dans un moment que le prince Kaunitz lui envoyait d'un
+ragoût par un de ses domestiques favoris, le repoussa un peu rudement.
+Le prince de Kaunitz s'en aperçut et lui dit: «Prince, si vous donnez
+des coups de poing à mes gens, je leur ordonnerai de vous les rendre.»
+Il aimait, étant à table, que la conversation fût animée, et d'être
+amusé par ses convives. Un jour que personne ne se mettait en devoir
+de parler, il dit à Madame de Clary, qui était chargée des invitations
+et de faire les honneurs de la maison: «Il faut avouer, Madame,
+qu'aujourd'hui vous m'avez invité bien sotte compagnie.»
+
+Sa hauteur s'étudiait à se manifester surtout vis-à-vis de ceux qui
+pouvaient être exigeants envers lui. Quand Pie VI vint à Vienne et lui
+présenta la main, que tout le monde s'empressait de baiser
+respectueusement, ce ministre se contenta de la prendre et de la
+serrer avec la cordialité la plus familière. Mais tout comme il
+cherchait à humilier les prétentions, il se plaisait aussi à honorer
+singulièrement les talents, même dans les classes inférieures. Un
+ambassadeur qui dînait chez lui pour la première fois ne se trouvant
+pas encore dans le salon, quand le prince y entra, celui-ci se hâta de
+faire servir et se mit à table, sans attendre l'ambassadeur; mais le
+lendemain il fit retarder son dîner pour Noverre, maître de ballets,
+qui n'était pas encore arrivé.
+
+Lorsque Joseph II prit les rênes du gouvernement, il se servait du
+prétexte de ménager la santé de son ministre et de ne vouloir pas
+déranger ses habitudes, pour le prier de ne pas venir le voir et de
+permettre qu'il vînt chez lui. Malgré cela il ne faisait rien
+d'important sans lui, et l'apparence d'une diminution de crédit a
+toujours été sauvée par les démonstrations les plus éclatantes d'une
+extrême considération. Il en a joui encore sous le règne de Léopold,
+et j'ai vu ce monarque venir avec l'impératrice au jardin du prince de
+Kaunitz, pour lui présenter le roi et la reine de Naples. C'est dans
+sa terre d'Austerlitz que reposent les cendres de celui qui, par le
+traité de Versailles, avait éteint le germe de tant de guerres entre
+la France et l'Allemagne.
+
+Le prince de Kaunitz s'impatientait, quand la conversation tombait.
+«J'aimerais mieux entendre des sottises, dit-il un jour, que ne rien
+entendre du tout.» Le comte de Mérode, un de ses flatteurs, reprit
+alors la parole et s'écria: «Il faut avouer que M. Pitt est le plus
+grand ministre de l'Europe, êtes-vous content de moi, mon prince?»
+
+Le prince de Kaunitz mourut le 27 juin 1794. Il dit un jour dans le
+courant de l'abattement qui précéda sa mort, à son fils le comte
+Ernest Christophe (né en 1737, mort le 19 mai 1797): «Mon ami, je sens
+que je m'en vais, consolez-moi, encouragez-moi!»
+
+
+
+
+VIII
+
+MADAME GEOFFRIN ET SA FILLE.
+
+
+J'aime à me retracer madame Geoffrin, dont l'amitié a été pour moi si
+agréable et si utile: voilà mon excuse, si j'ose parler d'elle après
+Morellet et d'Alembert. Les souvenirs, qu'elle a laissés à mon coeur
+et à mon esprit, sont des jouissances, qui me sont particulières, trop
+précieuses, pour que je les sacrifie à la crainte du qu'en dira-t-on.
+
+J'étais de son lundi destiné aux artistes, de son mercredi appartenant
+aux gens de lettres, et de ses audiences privilégiées, vouées aux bons
+conseils, qu'elle savait donner à ceux qui avaient le bonheur de les
+suivre, car aucun ministre de police n'a mieux connu Paris qu'elle.
+
+Je suis redevable à ses leçons de l'aisance économique, commode,
+honorable, et même politique, avec laquelle j'ai existé à Paris; je
+l'entends encore, quand elle m'apprenait à me taire pour écouter de
+manière à faire croire qu'on avait dit les plus belles choses du
+monde; quand elle me prêchait de parler toujours aux gens de leurs
+affaires, jamais des miennes, qu'au besoin, pour recevoir d'eux en or,
+ce que je leur avais prêté en petite monnaie; quand elle me disait à
+mon arrivée: «donnez-vous d'abord pour ce que vous êtes, mais soyez
+tel constamment; ne vous imposez que les devoirs les plus essentiels,
+mais sans y manquer jamais; au bout de l'année tous les moindres
+reviennent au même.»
+
+Voilà comme cette excellente femme me parlait en bonne mère, et comme
+elle endoctrinait volontiers ceux de ses amis qui aimaient ses
+conseils. Mais elle se mettait véritablement en colère contre ceux qui
+ne les suivaient pas.
+
+L'amour de l'ordre, une bienveillance active et une prudence consommée
+étaient les ressorts principaux qui animaient le caractère de madame
+Geoffrin.
+
+Toutes les sottises lui donnaient de l'humeur, surtout celles de ses
+amis, et comme on ne peut pas gronder tout le monde, et qu'elle avait
+tout réduit en principes, sa règle était de ne gronder que ses amis.
+
+Stanislas Poniatowski, recommandé à madame Geoffrin lorsqu'il vint à
+Paris dans sa jeunesse, avait reçu d'elle de grandes marques
+d'intérêt: entre autres, elle avait payé ses dettes pour le tirer de
+prison, ce qui fonda entre eux une liaison constante et intime
+d'amitié et de correspondance. Dans ses lettres il l'appelait sa chère
+maman, et elle le nommait son fils. Quand il fut élu roi de Pologne,
+voici le peu de mots qu'il lui écrivit: «Ma chère maman, je règne, ne
+me grondez pas.»
+
+L'origine de madame Geoffrin est extrêmement obscure. Il paraît
+qu'elle avait été pauvre, mais fort belle, et que cette dernière
+qualité a engagé M. Geoffrin, premier possesseur de la fabrique de
+glaces et fort riche, de l'épouser. On avait de la peine à retrouver
+quelques restes de cette beauté qui avait autrefois enchanté ses
+contemporains, sans les rendre autrement heureux, car madame Geoffrin
+a été fort sage, malgré la laideur et la bêtise de son mari. Son seul
+amusement était de jouer de la trompette marine. Se plaignant pourtant
+un jour de s'ennuyer beaucoup, on lui proposa de lire, et après bien
+des débats sur le choix du livre, il emporta un tome de Moréri. Le
+lendemain on lui demanda, s'il était content de sa lecture, il
+répondit, «que cet auteur était trop scientifique pour lui, qu'il ne
+le comprenait pas plus que s'il avait écrit en grec.» Alors on voulut
+savoir de lui ce qu'il n'entendait pas. Il prit le volume de ce
+dictionnaire, qui est imprimé en deux colonnes, et passant toujours de
+la ligne d'une colonne à celle de l'autre, qui était vis-à-vis, il
+leur demanda de lui dire en conscience, s'ils comprenaient quelque
+chose à ce galimatias.
+
+La manière d'être de madame Geoffrin peut se comparer au style de la
+Fontaine. Il y avait beaucoup d'art, mais cet art ne paraissait pas.
+Tout en elle semblait très-ordinaire, et pourtant personne ne
+l'égalera jamais en voulant l'imiter.
+
+Tout chez elle était raisonné, facile, commode, utile et simple. Son
+ton bourgeois et son langage commun donnaient à son discours, plein de
+sagesse et de raison, un caractère piquant et quelquefois sublime.
+Elle aimait les sentences et les maximes; en voici une qu'elle
+prouvait par son exemple et qu'elle avait fait mettre sur ses jetons
+d'argent: «L'économie est la mère de l'indépendance et de la
+libéralité.» Une autre, qu'elle pratiquait et qu'elle avait fait
+encadrer, disait: «Il ne faut pas faire croître l'herbe sur le chemin
+de l'amitié.»
+
+Le genre d'esprit favori de madame Geoffrin était celui des
+comparaisons, et elle en a trouvé qui sont infiniment justes et
+ingénieuses.
+
+«Si je considère, disait-elle, l'inégalité des richesses, les excès de
+l'opulence et de la misère répandues sur le genre humain, je crois
+voir une quantité de petits enfants étendus sur le plancher d'une
+chambre en hiver, et qui n'ont entre eux qu'une seule couverture trop
+courte et trop étroite pour les couvrir tous. Chacun s'efforce pour
+tirer la couverture à soi et découvre tantôt une épaule et tantôt une
+jambe de son petit voisin, mais ceux qui sont au milieu, quoique ils
+étouffent de chaud, tirent si fort dans tous les sens, qu'une quantité
+de ces pauvres petits, qui sont au bord de la couverture, restent nus
+et meurent de froid.»
+
+Elle comparait la société de Paris et ses individus à une quantité de
+médailles renfermées dans une bourse, lesquelles à force de s'être
+frottées longtemps l'une contre l'autre, ont usé leur empreinte et se
+ressemblent toutes.
+
+Madame Geoffrin, méthodique et compassée en tout ce qu'elle faisait,
+l'était aussi dans la distribution des heures de sa journée. Elle
+avait des heures fixes dans l'après-dînée, pour faire rencontrer
+ensemble les différentes classes de personnes, qui pouvaient se
+convenir, et souvent c'étaient des rendez-vous d'affaires, qui se
+traitaient chez elle et dont elle était la médiatrice. C'était une
+grande contrariété pour elle quand une visite indiscrète venait
+troubler ses arrangements.
+
+Le général CLERK, membre du Parlement et du parti de l'opposition,
+était venu à Paris fort recommandé par lord Shelburne. Il était fort
+fêté, surtout par les gens de lettres, et on l'avait présenté à madame
+Geoffrin comme un homme savant et jouant un rôle considérable dans son
+pays. Elle le pria à dîner, et lui, étant resté le dernier sans faire
+mine de vouloir partir, elle lui demanda, s'il n'allait point au
+spectacle, disant, qu'on donnait une nouvelle pièce et qu'il fallait
+s'y rendre de bonne heure. «Non, madame, répondit-il, je n'aime pas le
+spectacle français.--Vous aimez mieux sans doute vous promener et, par
+le beau temps qu'il fait, vous trouverez beaucoup de monde aux
+Tuileries.--Non, madame, je n'aime pas la promenade.--Mais apparemment
+vous avez beaucoup de connaissances et par conséquent beaucoup de
+visites à faire?--Oh non, madame, je ne fais point de visites.--Mais,
+monsieur, dit madame Geoffrin impatientée, vous devez bien vous
+ennuyer toute l'après-dînée.--Pardonnez-moi, interrompit le général,
+quand je suis quelque part, après mon dîner, je cause et je reste.» Il
+resta effectivement enraciné tout le long de la soirée, s'invita à
+souper, sortit le dernier de la compagnie et ne revint plus, car
+madame Geoffrin le consigna à sa porte pour toujours.
+
+Plusieurs services, que madame Geoffrin a rendus à la princesse
+d'Anhalt, mère de l'impératrice Catherine, et au comte de Bezkoy, que
+cette princesse aimait beaucoup, et à la fameuse Anastasie, par la
+suite sa favorite intime, ont produit la liaison et le commerce de
+lettres, qui a existé entre Catherine et madame Geoffrin. Cette
+dernière avait acquis un droit tout particulier d'écrire librement
+tout ce que son zèle pouvait lui inspirer. Lorsque le manifeste sur la
+mort de Pierre III parut, madame Geoffrin osa mander à l'impératrice
+le mauvais effet, que ce mémoire, si contraire à ce que tout le monde
+savait, produisait dans le public. Catherine, sans en être blessée,
+répondit: Hélas! madame, ce mémoire n'a pas été composé pour les pays
+étrangers, il a été fait pour un peuple, auquel il faut dire ce qu'il
+faut croire. J'ai lu cette lettre, remarquable par sa naïveté et son
+indulgence, et je puis en attester l'exacte vérité.
+
+Madame Geoffrin avait une science physionomique assez singulière. Elle
+prétendait reconnaître le caractère des gens par leur dos, et cela
+donna l'idée à un peintre de ses amis de faire son portrait d'une
+manière fort ingénieuse. On voyait dans ce tableau madame Geoffrin
+par derrière dans sa robe de chambre grise, son linge plat et sa
+coiffe noire, au fond d'une avenue et prête à entrer dans le cloître,
+où elle avait coutume de faire tous les ans une retraite. Sa
+ressemblance était frappante, quoiqu'elle tournât le dos aux
+spectateurs.
+
+Madame Geoffrin avait une fille qui ne lui ressemblait ni de figure,
+ni d'humeur, ni de caractère, aussi ne l'aimait-elle guères, et
+disait, que c'était un oeuf de canard, qu'elle avait couvé. Cette
+fille était madame de la Ferté-Imbeault. Elle avait été fort belle, et
+sa mère l'avait forcée d'épouser un mari vieux, jaloux et pauvre, pour
+lui donner un grand nom, ce qui a été la source de leur
+mésintelligence. Délivrée de bonne heure de la tyrannie de son mari,
+son premier soin fut de s'affranchir de celle de sa mère, qui fut
+obligée de prendre patience, voyant que sa fille avait hérité d'elle
+la fermeté, l'esprit et la violence de caractère, suffisants pour lui
+résister et pour être maîtresse absolue de ses volontés.
+
+Madame de la Ferté-Imbeault était bonne, franche, gaie, vive, brusque
+et bruyante, parce qu'elle était fort sourde. Elle s'était donnée une
+existence très-singulière en se donnant pour folle. Ce rôle, qu'elle
+appelait son domino, était joué par elle si parfaitement, que des
+sots y étaient trompés, et qu'il faisait les délices des gens d'esprit
+avec lesquels elle vivait. Elle soulevait de temps en temps ce joli
+masque si agréable à l'amour-propre de tout le monde, pour montrer
+adroitement les coins les plus intéressants de la figure naturelle,
+et, mêlant la vérité aux extravagances, le savoir à l'ignorance, et la
+sagesse à la déraison, elle savait faire aimer et respecter sa folie.
+
+Ses succès en ce genre, joints à son goût pour les chansons et les
+divertissements du bon vieux temps, inspirèrent à son imagination un
+plan, dont l'exécution la rendit presque célèbre à Paris et dans les
+pays étrangers. Se rappelant les plaisirs joyeux de la fête des fous
+et de la mère folle à Dijon et les productions piquantes du régiment
+de la Calotte, elle donna à ses idées une forme moins satyrique, plus
+décente et encore plus gaie, parce que c'était de la folie toute pure,
+et fonda l'ordre des Lanturlus. Ses lois principales étaient de
+n'avoir pas le sens commun, de faire des chansons, et de dire des
+bêtises spirituelles. Il était divisé en deux classes, celle des
+_Lampons_, parce que le refrain de ses chansons était: Camarades,
+Lampons; et celle des _Lanturlus_ dont les chansons finissaient par:
+Lanturlu, Lanturlu. Madame de la Ferté-Imbeault s'était déclarée reine
+de cet ordre, et distribuait à ses favoris les charges de la
+couronne. Non-seulement toute la société était Lanturlus, mais aussi
+beaucoup de grands seigneurs ont été admis à cet honneur, entre
+autres: Paul I, alors grand-duc de Russie, le prince Henri de Prusse,
+les ducs de Gotha et de Weimar, et même les deux frères de Louis XVI
+ont demandé à être reçus, mais l'étiquette de Versailles était trop
+sérieuse pour se prêter à ces folies, que la gravité pincée du prince
+Henri n'avait pas dédaignées. Je le vis pourtant faire une grimace
+fort plaisante, lorsqu'on l'obligea à se mettre à genoux, pour baiser
+la main de notre reine.
+
+Malgré toutes ces folies, madame de la Ferté-Imbeault faisait plus de
+cas de la raison solide que du simple esprit. Elle passait ses
+matinées à lire les auteurs anciens, surtout Plutarque et Montaigne.
+Elle avait été amie intime du président de Montesquieu, mais elle
+était un peu brouillée avec les gens de lettres, parce qu'ils la
+croyaient plus dévote qu'elle ne l'était, à cause de ses liaisons avec
+madame de Marsan, la patriarche des dévotes.
+
+Ici je dois noter comme une chose singulière, que c'est madame de la
+Ferté-Imbeault qui a introduit M. de Condorcet dans le monde et qui a
+commencé sa fortune. Ce pauvre marquis était arrivé, recommandé à
+elle, fort déguenillé, et n'ayant d'autres richesses que son grand
+savoir en mathématiques et son livre du calcul intégral et
+différentiel. Madame de la Ferté-Imbeault le prit dans une grande
+affection; elle ne l'appelait que son intégral. Elle le produisit à la
+cour, lui fit avoir une pension, mais prenant bientôt une place
+distinguée parmi les philosophes, il tourna le dos à sa protectrice;
+toutefois son ingratitude ne lui fit pas autant de mal qu'au duc de la
+Rochefoucault, qu'il a fait massacrer.
+
+La société que madame de la Ferté-Imbeault cultivait et amusait le
+plus, était celle du marquis de Pont-Chartrain; elle y vivait
+intimement avec le duc de Nivernois et M. de Maurepas.
+
+L'amitié de madame de Marsan lui attirait celle des enfants de France;
+elle était fort bien à la cour de Mesdames, extrêmement liée avec les
+principales personnes du parlement, et tout cela, joint à une bonne
+maison, lui valait une considération, qui l'emportait sur le ridicule
+qu'elle voulait bien se donner. De tous les gens de lettres, qui
+fréquentaient la maison de sa mère, elle ne voyait que MM. Grimm et
+Burigny. Ce dernier, plus respectable par ses vertus et la grande
+simplicité de son caractère que par ses écrits, avait été soigné dans
+sa vieillesse par madame Geoffrin; mais sa décrépitude a été honorée
+et égayée dans la maison de madame de la Ferté-Imbeault d'une manière
+si touchante que jamais père, entouré de sa famille, n'a paru plus
+heureux.
+
+La bonhomie et l'imagination couleur de rose de madame de la
+Ferté-Imbeault ont vu, ainsi que moi, fort en beau les commencements
+de la révolution, mais sa raison en a pressenti les malheurs bien plus
+tôt que moi, et elle a eu le bonheur de mourir quelques mois avant les
+scènes affreuses du terrorisme.
+
+ * * * * *
+
+_Lettre de madame Geoffrin à M. Bautin, receveur général des finances
+à Paris._
+
+ A Vienne, ce 12 juin 1766.
+
+Mon cher petit ami, je vous crois de retour de vos voyages, au moins
+le serez-vous, quand cette lettre sera à Paris. Je suis sûre que vous
+serez bien aise d'y trouver de mes nouvelles. Je suis arrivée à Vienne
+samedi au soir et en parfaite santé. J'ai eu pendant tout le voyage
+ces certaines belles couleurs, que j'avais pendant celui du Housset,
+quoique je n'aie point bu le petit coup, ni chanté la chansonnette.
+
+Je ne me suis pas ennuyée un seul instant pendant le voyage. Je
+n'avais pour compagnie que mes deux femmes que j'avais priées de
+causer entre elles en toute liberté; elles ont souvent dit des choses
+qui m'ont divertie. J'avais porté des livres; je n'en ai pas ouvert
+aucun que celui des postes d'Allemagne, et cette jolie carte qui
+m'avait mise si injustement et si ridiculement en colère. J'ai fait
+une pose en chemin à Durlach, où j'avais un ami. J'ai été tant
+accueillie par le margrave et la margrave, que nous avons eu les yeux
+mouillés en nous séparant. J'y ai été aussi à mon aise que je le suis
+chez moi; on m'a fait promettre d'y retourner.
+
+Le prince et la princesse ont de l'esprit et du goût pour les arts,
+mais cela n'est ni éclairé, ni conduit; cette petite cour-là est
+magnifique et servie à la française. Voilà mon premier succès dont mon
+petit ami se serait rengorgé, mais tout ce que je vais lui dire est
+bien pis que tout cela.
+
+Il faut vous dire que mon voyage a fait mille fois plus de bruit à
+Vienne qu'à Paris. Il y avait quinze jours que le prince de Kaunitz
+avait donné ordre aux postes que l'on l'avertisse de mon arrivée. Moi,
+je vous dirai dans la plus grande droiture de mon coeur, que je
+comptais passer trois ou quatre jours à Vienne dans mon auberge, où
+j'aurais vu quelques hommes, que j'étais bien sûre qui seraient bien
+aises de me voir, et de repartir sans avoir rien vu.
+
+Il en a été tout autrement. Dès le lendemain de mon arrivée, ma
+chambre n'a pas été ouverte, qu'elle a été remplie de valets de
+chambre et de pages pour me complimenter, savoir de mes nouvelles, et
+me prier à dîner; et à onze heures, les ambassadeurs de toutes les
+cours et tous les seigneurs, que j'ai reçus chez moi depuis bien des
+années et dont je ne me souvenais plus, sont venus me voir, avec des
+expressions de reconnaissance et de sentiment dont j'ai été confondue.
+
+La princesse Kinsky, qui en est une autre que celle de Paris, qui est
+la plus charmante personne qu'il soit possible d'imaginer, est venue
+chez moi, et s'est tellement emparée de moi que nous ne nous quittons
+pas d'un seul instant.
+
+Le prince Galitzin est la première personne considérable que j'ai vue;
+il est venu chez moi le soir même de mon arrivée. Il m'a priée à dîner
+pour le lendemain, il voulait m'emmener chez lui, mais n'ayant pas
+voulu accepter toutes ses offres, il m'a donné tout ce qui me manquait
+dans mon auberge. Il m'a envoyé tous les matins du café à la crême;
+son carrosse est le mien; enfin je suis comblée et accablée de ses
+attentions. Quand je ne dîne point chez lui, on le prie à dîner où je
+dîne, enfin nous ne nous quittons pas. C'est un homme adorable. Je
+vous prie de le dire au prince Galitzin, votre voisin, en voulant bien
+lui faire de ma part mille tendres compliments.
+
+Le prince de Kaunitz, qui est ici non-seulement le premier ministre,
+mais aussi le premier ministre de tous les premiers ministres de
+l'Europe, a un pouvoir absolu et une représentation d'une dignité et
+d'une magnificence inimaginables. Il a un jardin à deux pas de Vienne,
+où on va dîner tous les jours; on y fait la meilleure chère possible
+et servie avec une élégance charmante; il a une soeur, qui est veuve,
+qui fait les honneurs de chez lui, et avec une politesse et une
+attention qui enchantent tout le monde.
+
+Le prince, après le dîner, sur les cinq ou six heures, revient en
+ville pour ses affaires. La compagnie va de son côté faire chacun ce
+qui lui convient, et l'on revient le soir en ville dans son
+appartement au palais impérial. Cet appartement est superbe, bien
+éclairé et rempli de toute la cour et la ville, et on y est comme si
+on était dans son boudoir. On se cantonne, on demande une table sur
+laquelle on s'appuie sans jouer, et on cause jusqu'à onze heures. On
+ne soupe point; dans toute la ville on donne des rafraîchissements.
+J'y passe toutes mes soirées, et j'ai la distinction, dont tout le
+monde me fait de grands compliments, que le prince de Kaunitz est
+assis à côté de moi, et qu'il me parle avec beaucoup d'intimité; et là
+on me fait des présentations sans fin, en me parlant de ma grande
+réputation et de mon grand mérite.
+
+Vous autres, qui vous moquez de moi toute la journée, vous seriez
+confondus, si vous voyiez le cas que l'on fait de moi ici! Le
+lendemain de mon arrivée, la princesse Kinsky avec le prince Galitzin
+m'ont menée promener à une promenade publique, qui est comme sont les
+Champs-Élysées. L'empereur y était avec une des archiduchesses en
+calèche; il venait à notre rencontre, je le vis autant qu'il m'était
+possible en passant; il me regarda et fit des mines à madame de
+Kinsky; après trente pas le carrosse s'arrêta et on cria: «Voilà
+l'empereur qui revient.» Je me mis sur le devant du carrosse pour le
+voir mieux, sa calèche s'arrêta. Il sauta en bas, et vint à la
+portière du carrosse et me dit, «que, comme il partait la nuit pour
+aller à un camp, il avait été très-empressé de me connaître.» Il me
+dit «que le roi de Pologne était bien heureux d'avoir une amie comme
+moi.» Je fus confondue et n'ai jamais été si bête; enfin je lui dis:
+«Comment est-il possible que Votre Majesté impériale sache que je
+suis au monde?» Il me dit «qu'il me connaissait très-bien, et qu'il
+savait tout ce que j'avais quitté en quittant ma maison.» Enfin il me
+parla comme s'il avait été à nos petits soupers du mercredi. Je voulus
+me jeter en bas du carrosse pour me prosterner, il m'en empêcha avec
+une grâce infinie.
+
+Hier j'ai vu l'impératrice douairière régnante, et toute la famille
+royale à Schoenbrunn. L'impératrice m'a parlé avec une bonté et une
+grâce inexprimables; elle m'a nommé toutes les archiduchesses, l'une
+après l'autre, et les jeunes archiducs. C'est la plus belle chose que
+cette famille qu'il soit possible d'imaginer. Il y a la fille de
+l'empereur, arrière petite-fille du roi de France; elle a douze ans:
+elle est belle comme un ange. L'impératrice m'a recommandé d'écrire en
+France que je l'avais vue cette petite, et que je la trouvais belle.
+En quittant l'impératrice, elle m'a donné sa main à baiser, et comme
+je lui ai demandé la permission à mon retour de lui présenter mes
+respectueux hommages, elle m'a dit: «Je serais jalouse, si vous
+retourniez par un autre chemin.»
+
+Enfin, je crois rêver. Je suis ici plus connue que je ne le suis dans
+la rue Saint-Honoré et de la façon du monde la plus flatteuse, et mon
+voyage y fait un bruit, depuis quinze jours, incroyable. En voilà
+bien long, mon cher petit ami, mais j'ai cru que je devais ce détail à
+votre amitié. A Varsovie, je vous en ferai un autre. Adieu jusque là.
+Je vous aime et vous embrasse, mon cher petit, de tout mon coeur, et,
+en vérité, cela est bien vrai.
+
+Je dis hier au soir au prince de Kaunitz: «Mon prince, la reine de
+Trébisonde ne pouvait pas être mieux reçue que moi.» Il me répondit:
+«Personne ne peut être vu ici avec plus d'estime et de considération
+que vous; vous êtes respectée plus que vous ne pourrez jamais vous
+l'imaginer.» Il est bien sûr que je ne l'ai pas imaginé et que je ne
+l'imagine pas encore! Vraiment, vraiment, j'oubliais de vous parler de
+l'homme que le roi de Pologne m'a envoyé pour me conduire chez lui.
+C'est un gentilhomme qui a le titre de capitaine. Il parle toutes les
+langues; il est très-entendu: il a à sa suite des meubles pour meubler
+les auberges où je coucherai, vaisselle d'argent, cuisiniers,
+provisions, et généralement tout ce qu'il est possible d'imaginer pour
+rendre mon voyage très-commode.
+
+Hé bien, mon cher petit ami, malgré mes succès, ma gloire et tous les
+honneurs que l'on me rend, je sens que le plaisir que j'aurai de vous
+revoir et tous mes amis, me sera bien plus sensible encore que tout
+cela, et que je vous aimerai tous encore, s'il est possible, plus que
+je ne faisais.
+
+Mille tendresses à mon petit chat, à madame la vicomtesse, à M. votre
+frère et à madame votre belle-soeur, et dites à M. de Chauvelin que je
+compte sur son amitié, que j'en suis touchée et très-reconnaissante.
+Faites-lui part de mes succès, afin qu'il ne se repente pas de
+m'aimer.
+
+Des compliments aussi, honnêtes et affectueux, à M. l'abbé Chauvelin;
+je n'ai que lieu de me louer de lui. Enfin, mon cher petit ami,
+entretenez-moi dans le souvenir de toutes les personnes qui m'honorent
+de leur bonté et de leurs amitiés.
+
+Voilà encore que j'oubliais de vous dire que l'impératrice m'a trouvé
+le plus beau teint du monde. Vous voyez que ceci est une confession
+générale.
+
+Enfin, je pars demain de Vienne.
+
+
+
+
+IX
+
+LE MARÉCHAL DE BRISSAC[7].
+
+
+Jamais ridicules n'ont été respectés en France comme ceux du maréchal
+de Brissac. Ils étaient vraiment respectables, car ils avaient les
+grâces de la naïveté, les charmes du romanesque, et le mérite d'une
+réalité aussi estimable qu'extraordinaire.
+
+ [7] Jean-Paul-Timoléon de Cossé-Brissac, né en 1698, devint
+ maréchal de France en 1768 et mourut en 1784.
+
+Son style gaulois, ses phrases amphigouriques, ses bas ponceaux
+roulés, son juste-au-corps à grands parements, boutonné, les deux
+petites queues qui terminaient sa frisure exhaussée, tout cela allait
+parfaitement à l'air de son âme. De loin, on croyait voir un vieux
+fou; mais de près, c'était un homme du temps des Bayards, et ce qui
+rendait son héroïsme complétement aimable, c'est que les formes de sa
+vertu étaient assez grotesques, pour ne pas trop humilier
+l'amour-propre de ses contemporains.
+
+On voulait un jour l'engager, par la crainte de déplaire à la cour, à
+une condescendance équivoque; il répondit: «J'ai tous les courages,
+hors celui de la honte.» Dans sa jeunesse, ayant pris querelle avec le
+prince de Conti, au sortir de l'Opéra, et proposé de se battre avec
+lui, il fut mené à la Bastille. Pour en sortir, il devait faire des
+excuses à ce prince devant toute la cour. Ses parents eurent bien de
+la peine à l'y résoudre; enfin, il promit d'obéir au roi. Arrivé dans
+la galerie de Versailles, il s'approcha du prince de Conti, et il lui
+dit: «Le roi m'a ordonné de vous demander pardon: je le fais, mais
+vous pouviez vous faire honneur à meilleur marché, car, en vérité, je
+ne vous aurais pas tué.» On le ramena à la Bastille: la guerre étant
+survenue, il fut envoyé à son régiment et on n'en parla plus.
+
+
+
+
+X
+
+LA FAMILLE DE MIRABEAU.
+
+
+Une autre originalité gauloise, mais fort différente de celle du
+maréchal de Brissac, était le marquis de Mirabeau, surnommé «l'ami des
+hommes.»
+
+Montaigne avait fait sur lui l'effet que les romans de chevalerie
+avaient fait sur Don Quichotte. Il aimait Montaigne et son style: il
+avait raison, mais il l'imitait assez mal, se croyait Montaigne, et
+avait doublement tort.
+
+Le marquis de Mirabeau n'a été ni si bon, ni si méchant, que ses amis
+et ses ennemis l'ont dit. La faiblesse de son caractère le rendait
+l'un et l'autre, suivant l'impulsion des circonstances; il était
+vaniteux autant que son ami M. de Pompignan; dès leur tendre jeunesse,
+ils s'étaient admirés réciproquement, et avaient communiqué ce
+sentiment à leurs familles qui l'ont poussé jusqu'à l'adoration.
+
+Maîtres dans leurs maisons, ils ont été gâtés par un encens
+domestique, qui est devenu puant au dehors. Si M. de Mirabeau a paru
+mauvais père et mauvais mari, il faut convenir aussi qu'il avait une
+femme débordée dans sa conduite, et un fils aîné, qu'il fallait
+empêcher d'aller à l'échafaud; mais la manière despotique, avilissante
+et haineuse, avec laquelle ce fils était traité et désespéré dans la
+maison paternelle, parce qu'il était laid et indomptable par les
+châtiments, étouffait en lui les sentiments d'honneur et d'ambition
+qui devaient se trouver au fond de son âme courageuse, aigrissait la
+violence de ses passions, et aiguisait son esprit si différent et si
+supérieur à celui de ses parents. Je leur ai dit souvent qu'ils en
+feraient un grand scélérat, pouvant en faire un grand homme. Il est
+devenu l'un et l'autre.
+
+J'ai contracté une liaison intime dans la famille de Mirabeau, en
+opérant un raccommodement du chevalier de Mirabeau[8], mon ami, qui
+était brouillé à mort avec sa mère et ses frères, pour son mariage
+avec mademoiselle Navarre, ci-devant comédienne et maîtresse du
+maréchal de Saxe.
+
+ [8] Il avait été attaché à la cour de la margrave de Bayreuth, où
+ j'avais fait sa connaissance.
+
+La secte des économistes, dont le marquis était l'apôtre, m'avait
+rapproché de lui au point que j'étais devenu l'enfant de la maison;
+même la vieille mère, dévote et scrupuleuse à l'excès, m'honorait
+d'une amitié et d'une confiance qui étonnaient tout le monde, parce
+que j'étais hérétique et vivais avec les encyclopédistes, qui étaient
+ses bêtes noires. C'est surtout pour transmettre l'histoire de la
+maladie et de la fin de cette femme singulière, que j'écris cet
+article de sa famille. Elle avait été mariée fort jeune à un vieux
+militaire, capitaine aux gardes françaises, à la fin du règne de Louis
+XIV. On racontait de lui, comme des preuves de son originalité et de
+la considération qu'on avait pour lui, que passant un jour à la tête
+de sa troupe sur le Pont-Neuf, il s'arrêta devant la statue de Henri
+IV, et dit à ses soldats: «Mes enfants, saluons celui-ci, il en vaut
+bien un autre;» de plus, qu'il avait osé battre un jour, dans
+l'antichambre du roi, un garçon bleu qui lui avait manqué, et que rien
+de tout cela n'avait été ressenti par Louis XIV.
+
+Il paraît de là que le vieux Mirabeau doit avoir été un peu brusque,
+emporté et sans doute jaloux. Il y a apparence que la jeune femme
+avait beaucoup de tempérament et qu'elle a dû appeler la religion au
+secours de sa vertu; car je l'ai connue stupidement dévote, en dépit
+d'une pénétration, d'une justesse et d'une force d'esprit étonnantes.
+
+Sa maladie me paraît avoir développé les combats de son tempérament
+contre ses principes, et de sa philosophie contre la foi la plus
+aveugle. A l'âge de quatre-vingt-deux ans, elle tomba malade d'une
+goutte remontée, et que Bordeu prit pour une fièvre catarrhale
+maligne; il lui donna beaucoup de kermès minéral, qui subtilisa
+l'humeur goutteuse. Elle se répandit sur les nerfs, et se concentra
+ensuite dans le cerveau; elle devint folle, furieuse, enragée, elle
+arrachait tous ses vêtements; on fut obligé de la coucher sur la
+paille, et de la mettre sous la garde d'un vieux valet de soixante et
+dix ans, qui seul pouvait en venir à bout, parce qu'elle en était
+devenue amoureuse.
+
+Elle était un squelette et n'avait plus qu'un souffle de vie, lorsque
+la rage la prit. Dès ce moment, sa santé physique changea si
+miraculeusement, qu'elle engraissa à vue d'oeil, devint fraîche comme
+une jeune fille, et tous les symptômes de son sexe et de la jeunesse
+lui revinrent.
+
+Mais ce qu'il y a de plus merveilleux encore, c'est que sa folie
+portait précisément sur les deux points contraires de son caractère
+moral. Cette femme si vertueuse, si prude, qui s'offensait de l'ombre
+d'une expression équivoque, vomissait des paroles qui auraient
+révolté les oreilles d'un grenadier et qu'on aurait cru devoir lui
+être totalement inconnues, et caressait sans cesse son garde
+septuagénaire. Le second produit de sa rage était les blasphèmes les
+plus horribles, et quand quelqu'un venait la voir, elle lui criait de
+renier Dieu ou qu'elle l'étranglerait. Elle a vécu dans cet état
+jusqu'à l'âge de quatre-vingt-six ans, et c'est bien d'elle qu'on peut
+dire par excellence qu'elle a eu la tête tournée et l'esprit à
+l'envers.
+
+
+
+
+XI
+
+SAINT-GERMAIN.
+
+
+Le penchant pour le merveilleux inné à tous les hommes en général, mon
+goût particulier pour les impossibilités, l'inquiétude de mon
+scepticisme habituel, mon mépris pour ce que nous savons et mon
+respect pour ce que nous ignorons, voilà les mobiles qui m'ont engagé
+à voyager durant une grande partie de ma vie dans les espaces
+imaginaires. Aucun de mes voyages ne m'a fait autant de plaisir; j'ai
+été absent pendant bien des années, et suis très-fâché de devoir
+maintenant rester chez moi.
+
+Bien persuadé qu'on ne peut être constamment heureux qu'en poursuivant
+de près un bonheur, qui s'échappe sans cesse, sans jamais se laisser
+atteindre, je suis moins fâché de n'avoir rien trouvé de ce que je
+cherchais, que de ne plus savoir où aller et de n'avoir plus ni
+conducteur ni compagnon de voyage. Je suis seul, sédentaire dans des
+châteaux en Espagne, que j'élève et que je détruis comme un enfant
+qui bâtit et renverse ses châteaux de cartes.
+
+Mais pour varier mes plaisirs, et pour rafraîchir mon imagination, je
+vais me retracer les souvenirs de quelques-uns des personnages
+principaux que j'ai rencontrés dans mes voyages, qui m'ont guidé,
+logé, nourri, et qui m'ont procuré des jouissances pas moins réelles
+que tant d'autres qui sont passées et qui n'existent plus.
+
+Je commence par le célèbre Saint-Germain, non-seulement parce qu'il a
+été pour moi le premier en date, mais aussi le premier dans son genre.
+
+Revenant à Paris en 1759, je fis une visite à la veuve du chevalier
+Lambert, que j'avais connue précédemment, et y vis entrer après moi un
+homme de taille moyenne, très-robuste, vêtu avec une simplicité
+magnifique et recherchée. Il jeta son chapeau et son épée sur le lit
+de la maîtresse du logis, se plaça dans un fauteuil près du feu et
+interrompit la conversation en disant à l'homme qui parlait: «Vous ne
+savez ce que vous dites, il n'y a que moi qui puisse parler sur cette
+matière, que j'ai épuisée tout comme la musique que j'ai abandonnée,
+ne pouvant plus aller au delà.»
+
+Je demandai avec étonnement à mon voisin, qui était cet homme-là, et
+il m'apprit que c'était le fameux M. de Saint-Germain, qui possédait
+les plus rares secrets, à qui le roi avait donné un appartement à
+Chambord, qui passait à Versailles des soirées entières avec Sa
+Majesté et madame de Pompadour, et après qui tout le monde courait,
+quand il venait à Paris. Madame Lambert m'engagea à dîner pour le
+lendemain, ajoutant avec une mine glorieuse, que je dînerais avec M.
+de Saint-Germain, lequel, par parenthèse, faisait la cour à une de ses
+filles et logeait dans la maison.
+
+L'impertinence du personnage me retint longtemps dans un silence
+respectueux à ce dîner; enfin, je hasardai quelques propos sur la
+peinture, et m'étendis sur différents objets que j'avais vus en
+Italie. J'eus le bonheur de trouver grâce aux yeux de M. de
+Saint-Germain; il me dit: «Je suis content de vous, et vous méritez
+que je vous montre tantôt une douzaine de tableaux, dont vous n'aurez
+pas vu de pareils en Italie.» Effectivement il me tint presque parole,
+car les tableaux qu'il me fit voir étaient tous marqués à un coin de
+singularité ou de perfection, qui les rendait plus intéressants que
+bien des morceaux de la première classe, surtout une sainte famille de
+Murillo, qui égalait en beauté celle de Raphaël à Versailles; mais il
+me montra bien autre chose, c'était une quantité de pierreries et
+surtout des diamants de couleur, d'une grandeur et d'une perfection
+surprenantes.
+
+Je crus voir les trésors de la lampe merveilleuse. Il y avait, entre
+autres, une opale d'une grosseur monstrueuse et un saphir blanc de la
+taille d'un oeuf, qui effaçait par son éclat celui de toutes les
+pierres de comparaison que je mettais à côté de lui. J'ose me vanter
+de me connaître en bijoux, et je puis assurer que l'oeil ne pouvait
+découvrir aucune raison pour douter de la finesse de ces pierres,
+d'autant plus qu'elles n'étaient point montées.
+
+Je restai chez lui jusqu'à minuit et le quittai son très-fidèle
+sectateur. Je l'ai suivi pendant six mois avec l'assiduité la plus
+soumise, et il ne m'a rien appris, sinon à connaître la marche et la
+singularité de la charlatanerie. Jamais homme de sa sorte n'a eu ce
+talent d'exciter la curiosité et de manier la crédulité de ceux qui
+l'écoutaient. Il savait doser le merveilleux de ses récits, suivant la
+réceptibilité de son auditeur. Quand il racontait à une bête un fait
+du temps de Charles Quint, il lui confiait tout crûment qu'il y avait
+assisté, et quand il parlait à quelqu'un de moins crédule, il se
+contentait de peindre les plus petites circonstances, les mines et les
+gestes des interlocuteurs, jusqu'à la chambre et la place qu'ils
+occupaient, avec un détail et une vivacité qui faisaient l'impression
+d'entendre un homme qui y avait réellement été présent. Quelquefois,
+en rendant un discours de François Ier, ou de Henri VIII, il
+contrefaisait la distraction et disant: «Le roi se tourna vers
+moi».... il avalait promptement le _moi_ et continuait avec la
+précipitation d'un homme qui s'est oublié, «vers le duc un tel.»
+
+Il savait, en général, l'histoire minutieusement, et s'était composé
+des tableaux et des scènes si naturellement représentés, que jamais
+témoin oculaire n'a parlé d'une aventure récente, comme lui de celles
+des siècles passés.
+
+«Ces bêtes de Parisiens, me dit-il un jour, croient que j'ai cinq
+cents ans, et je les confirme dans cette idée, puisque je vois que
+cela leur fait tant de plaisir; ce n'est pas que je ne sois infiniment
+plus vieux que je ne parais,»--car il souhaitait pourtant que je fusse
+sa dupe jusqu'à un certain point. Mais la bêtise de Paris ne s'en tint
+pas à lui donner quelque peu de siècles: elle est allée jusqu'à en
+faire un contemporain de Jésus-Christ, et voici ce qui a donné lieu à
+ce conte.
+
+Il y avait à Paris un homme facétieux, nommé milord Gower, parce qu'il
+contrefaisait les Anglais supérieurement. Après avoir été employé
+dans la guerre de Sept ans par la cour, comme espion à l'armée
+anglaise, les courtisans se servaient de lui à Paris pour jouer toutes
+sortes de personnages déguisés, et pour mystifier les bonnes gens. Or,
+ce fut ce milord Gower que des mauvais plaisants menèrent dans le
+Marais sous le nom de M. de Saint-Germain, pour satisfaire la
+curiosité des dames et des badauds de ce canton de Paris, plus aisé à
+tromper que le quartier du Palais-Royal; ce fut sur ce théâtre que
+notre faux adepte se permit de jouer son rôle, d'abord avec un peu de
+charge, mais, voyant qu'on recevait tout avec admiration, il remonta
+de siècle en siècle jusqu'à Jésus-Christ, dont il parlait avec une
+familiarité si grande, comme s'il avait été son ami. «Je l'ai connu
+intimement, disait-il, c'était le meilleur homme du monde, mais
+romanesque et inconsidéré; je lui ai souvent prédit qu'il finirait
+mal.» Ensuite, notre acteur s'étendait sur les services qu'il avait
+cherché à lui rendre par l'intercession de madame Pilate, dont il
+fréquentait la maison journellement. Il disait avoir connu
+particulièrement la sainte Vierge, sainte Élisabeth, et même sainte
+Anne sa vieille mère. «Pour celle-ci, ajoutait-il, je lui ai rendu un
+grand service après sa mort. Sans moi, elle n'aurait jamais été
+canonisée. Pour son bonheur, je me suis trouvé au concile de Nicée, et
+comme je connaissais beaucoup plusieurs des évêques qui le
+composaient, je les ai tant priés, leur ai tant répété que c'était une
+si bonne femme, que cela leur coûterait si peu d'en faire une sainte,
+que son brevet lui fut expédié.» C'est cette facétie si absurde et
+répétée à Paris assez sérieusement, qui a valu à M. de Saint-Germain
+le renom de posséder une médecine qui rajeunissait et rendait
+immortel; ce qui fit composer le conte bouffon de la vieille femme de
+chambre d'une dame, qui avait caché une fiole pleine de cette liqueur
+divine: la vieille soubrette la déterra et en avala tant, qu'à force
+de boire et de rajeunir, elle redevint petit enfant.
+
+Quoique toutes ces fables, et plusieurs anecdotes débitées sur l'âge
+de M. de Saint-Germain, ne méritent ni la croyance ni l'attention des
+gens sensés, il est pourtant vrai que le recueil de ce que des
+personnes dignes de foi m'ont attesté sur la longue durée et la
+conservation presque incroyable de sa figure, a quelque chose de
+merveilleux. J'ai entendu Rameau et une vieille parente d'un
+ambassadeur de France à Venise, assurer y avoir connu M. de
+Saint-Germain en 1710, ayant l'air d'un homme de cinquante ans. En
+1759, il paraissait en avoir soixante, et alors M. Morin, depuis mon
+secrétaire d'ambassade, de la véracité duquel je puis répondre,
+renouvelant chez moi sa connaissance faite en 1735 dans un voyage en
+Hollande, s'est prodigieusement émerveillé de ne le pas trouver
+vieilli d'une année. Toutes les personnes qui l'ont connu depuis,
+jusqu'à sa mort, arrivée à Schleswig en 1780, si je ne me trompe, et
+que j'ai questionnées sur les apparences de son âge, m'ont toujours
+répondu qu'il avait eu l'air d'un sexagénaire bien conservé.
+
+Voilà donc un homme de cinquante ans qui n'a vieilli que de dix ans
+dans l'espace de soixante-dix ans, et une notice qui me paraît la plus
+extraordinaire et la plus remarquable de son histoire.
+
+Il possédait plusieurs secrets chimiques, surtout pour faire des
+couleurs, des teintures et une espèce de similor d'une rare beauté.
+Peut-être même était-ce lui qui avait composé ces pierreries dont j'ai
+parlé, et dont la finesse ne pouvait être démentie que par la lime.
+Mais je ne l'ai jamais entendu parler d'une médecine universelle.
+
+Il vivait d'un grand régime, ne buvait jamais en mangeant, se purgeait
+avec des follicules de séné qu'il arrangeait lui-même, et voilà tout
+ce qu'il conseillait à ses amis qui le questionnaient sur ce qu'il
+fallait faire pour vivre longtemps. En général, il n'annonçait jamais,
+comme les autres charlatans, des connaissances surnaturelles.
+
+Sa philosophie était celle de Lucrèce; il parlait avec une emphase
+mystérieuse des profondeurs de la nature, et ouvrait à l'imagination
+une carrière vague, obscure et immense sur le genre de sa science, ses
+trésors, et la noblesse de son origine.
+
+Il se plaisait à raconter des traits de son enfance, et se peignait
+alors environné d'une suite nombreuse, se promenant sur des terrasses
+magnifiques, dans un climat délicieux, comme s'il aurait été le prince
+héréditaire d'un roi de Grenade du temps des Maures. Ce qui est bien
+vrai, c'est que personne, aucune police n'a jamais pu découvrir qui il
+était, pas même sa patrie.
+
+Il parlait fort bien l'allemand et l'anglais, le français avec un
+accent piémontais, l'italien supérieurement, mais surtout l'espagnol
+et le portugais sans le moindre accent.
+
+J'ai ouï dire qu'entre plusieurs noms allemands, italiens et russes,
+sous lesquels on l'a vu paraître avec éclat dans différents pays, il
+avait aussi porté anciennement celui de marquis de Montferrat. Je me
+rappelle que le vieux baron de Stosch m'a dit à Florence avoir connu,
+sous le règne du Régent, un marquis de Montferrat, qui passait pour un
+fils naturel de la veuve de Charles II, retirée à Bayonne, et d'un
+banquier de Madrid.
+
+M. de Saint-Germain fréquentait la maison de M. de Choiseul, et y
+était bien reçu. Nous fûmes donc bien étonnés d'une violente sortie
+que ce ministre fit à sa femme au sujet de notre héros. Il lui demanda
+brusquement, pourquoi elle ne buvait pas? et elle lui ayant répondu:
+qu'elle pratiquait, ainsi que moi, le régime de M. de Saint-Germain
+avec bon succès, M. de Choiseul lui dit: «Pour ce qui est du baron, à
+qui j'ai reconnu un goût tout particulier pour les aventuriers, il est
+le maître de choisir son régime, mais vous, madame, dont la santé
+m'est précieuse, je vous défends de suivre les folies d'un homme aussi
+équivoque.» Pour couper une conversation qui devenait embarrassante,
+le bailli de Solar demanda à M. de Choiseul, s'il était vrai que le
+gouvernement ignorait l'origine d'un homme, qui vivait en France sur
+un pied si distingué? «Sans doute que nous le savons, répliqua M. de
+Choiseul (et ce ministre ne disait pas vrai), c'est le fils d'un juif
+portugais, qui trompe la crédulité de la ville et de la cour. Il est
+étrange, ajouta-t-il en s'échauffant davantage, qu'on permette que le
+roi soit souvent presque seul avec un tel homme, tandis qu'il ne sort
+jamais qu'environné de gardes, comme si tout était rempli
+d'assassins.» Ce mouvement de colère provenait de sa jalousie contre
+le maréchal de Belle-Isle, dont Saint-Germain était l'âme damnée, et
+auquel il avait donné le plan et le modèle de ces fameux bateaux plats
+qui devaient servir à une descente en Angleterre.
+
+La suite de cette inimitié et les soupçons de M. de Choiseul se
+développèrent peu de mois après. Le maréchal intriguait sans cesse
+pour se faire l'auteur d'une paix particulière avec la Prusse, et pour
+rompre le système de l'alliance entre l'Autriche et la France, sur
+lequel était fondé le crédit du duc de Choiseul. Louis XV et madame de
+Pompadour désiraient cette paix particulière. Saint-Germain leur
+persuada de l'envoyer à la Haye au duc Louis de Brunswick, dont il se
+disait l'ami intime, et promit de réussir par ce canal dans une
+négociation dont son éloquence présentait les avantages sous l'aspect
+le plus séduisant.
+
+Le maréchal dressa les instructions, le roi les remit lui-même avec un
+chiffre à M. de Saint-Germain, qui étant arrivé à la Haye, se crut
+assez autorisé pour trancher du ministre. Son indiscrétion fit que M.
+d'Affry, alors ambassadeur en Hollande, pénétra le secret de cette
+mission, et fit, par un courrier qu'il envoya, des plaintes amères à
+M. de Choiseul, de ce qu'il exposait un ancien ami de son père, et la
+dignité du caractère d'ambassadeur à l'avanie de faire négocier la
+paix, sous ses yeux, sans l'en instruire, par un étranger obscur.
+
+M. de Choiseul renvoya le courrier sur le champ, ordonnant à M.
+d'Affry d'exiger avec toute l'énergie possible des Etats généraux que
+M. de Saint-Germain lui fût livré, et cela fait, de l'adresser, pieds
+et poings liés, à la Bastille. Le jour d'après, M. de Choiseul
+produisit au conseil la dépêche de M. d'Affry; il lut ensuite la
+réponse qu'il lui avait faite, puis, promenant ses regards avec fierté
+autour de ses collègues, et fixant alternativement le roi et M. de
+Belle-Isle, il ajouta: «Si je ne me suis pas donné le temps de prendre
+les ordres du roi, c'est parce que je suis persuadé que personne ici
+ne serait assez osé de vouloir négocier une paix à l'insu du ministre
+des affaires étrangères de Votre Majesté!» Il savait que ce prince
+avait établi et toujours soutenu le principe, que le ministre d'un
+département ne devait pas se mêler des affaires d'un autre.
+
+Il arriva de là ce qu'il avait prévu: le roi baissa les yeux comme un
+coupable, le maréchal n'osa pas dire le mot, et la démarche de M. de
+Choiseul fut approuvée, mais M. de Saint-Germain lui échappa. L. H.
+P., après avoir fait valoir beaucoup leur condescendance, envoyèrent
+une garde nombreuse pour arrêter M. de Saint-Germain, qu'on avait
+averti secrètement et qui s'enfuit en Angleterre.
+
+J'ai quelques données qui me font croire qu'il en repartit bientôt
+pour se rendre à Pétersbourg. De là, il apparut à Dresde, à Venise et
+à Milan, négociant avec les gouvernements de ces pays pour leur vendre
+des secrets de teintures, et pour entreprendre des fabriques. Il avait
+alors l'air d'un homme qui cherche fortune, et fut arrêté dans une
+petite ville du Piémont pour une lettre de change échue; mais il étala
+pour plus de 100,000 écus d'effets au porteur, paya sur le champ,
+traita le gouverneur de cette ville comme un nègre, et fut relâché
+avec les excuses les plus respectueuses. En 1770, il reparut à
+Livourne, portant un nom russe et l'uniforme de général, traité par le
+comte Alexis Orlof avec une considération que cet homme fier et
+insolent n'avait pour personne, et qui me paraît avoir un grand
+rapport avec un propos du prince Grégoire, son frère, tenu au margrave
+d'Anspach.
+
+Saint-Germain s'était établi quelques années après chez ce dernier, et
+l'ayant engagé à aller avec lui voir ce favori fameux de Catherine II,
+qui passait à Nuremberg, celui-ci dit tout bas au margrave, en parlant
+de Saint-Germain, à qui il faisait le plus grand accueil: «Voilà un
+homme qui a joué un grand rôle dans notre révolution.»
+
+Il était logé à Triesdorf, et y vivait à discrétion avec une insolence
+impérieuse qui lui allait à merveille, traitant le margrave comme un
+petit garçon. Quand il lui faisait humblement des questions sur sa
+science, la réponse était: «Vous êtes trop jeune pour qu'on vous dise
+ces choses-là.» Pour s'attirer encore plus de respect dans cette
+petite cour, il montrait de temps en temps des lettres du grand
+Frédéric: «Connaissez-vous cette main et ce cachet?» disait-il au
+margrave, en lui montrant la lettre dans son enveloppe. «Oui, c'est le
+petit cachet du roi.»--«Eh bien, vous ne saurez pas ce qu'il y a
+dedans,» et puis il remettait la lettre dans sa poche.
+
+Ce prince prétend s'être assuré que les pierres précieuses de M. de
+Saint-Germain étaient fausses, ayant trouvé moyen d'en faire toucher
+une par la lime de son joaillier, qui fut aposté au passage du diamant
+qu'il s'agissait de montrer à la margrave, qui était au lit, car
+Saint-Germain avait grand soin de ne pas perdre ses pierreries de vue.
+
+Enfin, cet homme extraordinaire est mort près de Schleswig, chez le
+prince Charles de Hesse, qu'il avait entièrement subjugué, et engagé
+dans des spéculations qui ont mal réussi. Durant la dernière année de
+sa vie, il ne se faisait servir que par des femmes, qui le soignaient
+et le dorlotaient comme un autre Salomon, et après avoir perdu
+insensiblement ses forces, il s'est éteint entre leurs bras.
+
+Toutes les peines que les amis, les domestiques et même les frères de
+ce prince, se sont données pour arracher de lui le secret de l'origine
+de M. de Saint-Germain, ont été inutiles; mais ayant hérité de
+tous ses papiers et reçu les lettres arrivées depuis au défunt, le
+prince doit être mieux instruit sur ce chapitre que nous, qui
+vraisemblablement n'en apprendrons jamais davantage, et une obscurité
+si singulière est digne du personnage.
+
+
+
+
+XII
+
+CAGLIOSTRO.
+
+
+On a assez dit de mal de Cagliostro, je veux en dire du bien. Je pense
+que cela vaut toujours mieux, tant qu'on le peut et au moins
+n'ennuierai-je pas par des redites.
+
+Cagliostro était petit, mais il avait une fort belle tête; elle aurait
+pu servir de modèle pour représenter la figure d'un poëte inspiré. Il
+est vrai que son ton, ses gestes et ses manières étaient celles d'un
+charlatan plein de jactance, de prétentions et d'impertinence; mais il
+faut considérer qu'il était Italien, médecin donnant des audiences,
+soi-disant grand-maître franc-maçon, et professeur des sciences
+occultes. Au demeurant, sa conversation ordinaire était agréable et
+instructive, ses procédés nobles et charitables, et ses traitements
+curatifs jamais malheureux et quelquefois admirables: il n'a jamais
+pris un sol de ses malades.
+
+Je l'ai vu courir, au milieu d'une averse, avec un très-bel habit, au
+secours d'un mourant, sans se donner le temps de prendre un parapluie,
+et j'ai vérifié trois cures merveilleuses qu'il a faites à Strasbourg,
+dans les trois genres où l'art des Français excelle.
+
+Un bas officier, déclaré incurable d'une mauvaise maladie, et qui
+avait été un cadavre hideux, m'a été montré par son capitaine; il
+était gros et gras et parfaitement rétabli par Cagliostro.
+
+Le secrétaire de M. de Lasalle, commandant à Strasbourg, se mourant de
+la gangrène à la jambe et abandonné de tous les chirurgiens, a été
+guéri par Cagliostro.
+
+Une femme en travail ayant été condamnée par les accoucheurs à une
+mort certaine, sans promettre qu'ils sauveraient l'enfant, on fit
+appeler Cagliostro qui assura qu'il la délivrerait avec le succès le
+plus complet, et il tint parole. Il m'a avoué que sa promesse avait
+été téméraire; mais que le pouls du cordon ombilical l'ayant convaincu
+que l'enfant était en parfaite santé, et voyant qu'il ne manquait à la
+femme que des forces pour accoucher, il s'était fié à la vertu d'un
+remède singulièrement confortatif qu'il possédait, et qu'enfin il
+avait été plus heureux que sage.
+
+Son bonheur ou sa science en médecine a dû lui attirer la haine et la
+jalousie des médecins, acharnés entre eux autant que les prêtres,
+quand ils se persécutent.
+
+Voilà les ennemis dangereux, qui l'ont le plus décrié en France, en
+Pologne et en Russie. Ici, je me rappelle un défi plaisant que
+Cagliostro a fait au médecin du grand-duc Paul. Ce docteur l'avait
+appelé en duel. Cagliostro lui dit que chacun avait le droit de ne se
+battre qu'avec les armes de son état, et que comme il s'agissait de
+prouver la supériorité de leur science réciproque, il lui proposait de
+s'entre-empoisonner; qu'en conséquence, il lui offrait une pilule à
+avaler; qu'il en ferait autant de celle que son adversaire lui
+donnerait, et que celui qui aurait le meilleur contre-poison serait le
+vainqueur. La haine qu'on portait au cardinal de Rohan, avec lequel il
+était extrêmement lié, a aussi fortement rejailli sur lui, et son nom
+a été mêlé dans l'histoire du collier, mais sans aucune preuve. Qu'on
+joigne à la calomnie de tant d'ennemis positifs la malveillance des
+hommes, qui aiment en général à croire et à répéter plutôt le mal que
+le bien, et on verra qu'il est au moins possible qu'un inconnu
+excitant l'envie plus que la pitié ait été opprimé par la médisance.
+
+Tout ce que je puis attester, c'est que ses disciples lui sont restés
+fidèles, autant que les élèves des jésuites à leurs maîtres, que ceux
+qui ont beaucoup vécu avec lui m'en ont beaucoup dit du bien, et
+personne du mal, avec des preuves convaincantes.
+
+S'il a trompé en qualité d'adepte, il n'a fait que son métier, et même
+plus noblement que tant d'autres personnages plus respectables que
+lui; car il donnait gratis à ceux qui avaient faim, la nourriture
+qu'ils lui demandaient.
+
+La charité, même mal employée, est pour le moins excusable. Sa loge
+égyptienne en valait bien une autre, car il a tâché de la rendre plus
+merveilleuse et plus honorable qu'aucune loge européenne. Elle offrait
+plus de charges de grands-officiers, que n'en avait la couronne de
+France, et dans le dernier grade il y avait l'apparition d'un ange
+derrière un paravent avec un petit garçon, auquel cet ange révélait
+tout ce que le premier lui demandait à la requête des spectateurs du
+paravent. Comme Cagliostro choisissait un enfant de beaucoup d'esprit,
+on a toujours été merveilleusement étonné de la sagacité de ses
+réponses.
+
+La mauvaise conduite de la femme de Cagliostro lui a aussi attiré des
+reproches, même celui d'en être le complice; mais pourquoi supposer
+sans preuves qu'un mari soit content lorsqu'il est.... battu?
+
+Ce qui a le plus occupé la curiosité du public, a été de découvrir
+d'où Cagliostro pouvait tirer tout l'argent qu'il dépensait, car il
+n'avait point de banquier qui lui en fournissait, il n'en recevait
+jamais par la poste, on ne lui connaissait aucuns biens, ni en terre,
+ni en portefeuille, et pourtant sa dépense annuelle à Strasbourg était
+évaluée à trente mille francs, et celle de Paris à près de cent mille.
+
+Voilà un mystère qui n'a jamais été pénétré, et il est juste qu'un
+homme extraordinaire laisse après lui quelque chose à deviner. On a
+cru que c'est le cardinal qui lui a donné tout cet argent, et qu'il
+n'a jamais voulu s'en vanter; c'est ce qu'il y a de plus probable, car
+rien n'est plus faux que le profit qu'on disait que Cagliostro tirait
+de ses médecines en partageant avec son apothicaire. Cagliostro
+donnait gratis toutes les médecines qu'il composait lui-même, et
+l'apothicaire ne vendait que des pilules à un petit écu chaque boîte:
+or, j'en ai donné la recette, dont l'auteur m'avait gratifié, à un
+apothicaire d'Allemagne, lequel m'en a demandé le double pour la même
+quantité.
+
+
+
+
+XIII
+
+LAVATER.
+
+
+Nul n'est prophète dans son pays. Ce proverbe a été démenti par
+Lavater. Il est impossible d'être plus aimé ni plus révéré, qu'il l'a
+été dans toute la Suisse. Son nom était connu et chéri jusque dans les
+montagnes les plus inaccessibles; on venait de là chercher conseils et
+secours auprès de lui (souvent au milieu de la nuit), et toujours on
+trouvait assistance et consolation.
+
+S'il a eu quelques ennemis à Zurich, c'est qu'il était membre d'une
+ville divisée par l'animosité de deux partis, et que l'envie
+républicaine n'avait pas même épargné Aristide. Mais il a trouvé dans
+les pays étrangers bien d'autres envieux plus injustes, que sa
+célébrité et ses opinions particulières, promulguées avec une
+confiance trop ingénue, lui ont attirés.
+
+La source de son esprit et de son imagination était dans son coeur,
+par conséquent fort différente de celle qui n'était que dans la tête
+de ses adversaires, et sa candeur donnait beau jour à la malignité.
+
+J'ai beaucoup examiné Lavater par les lunettes de ses amis, par celles
+de ses ennemis et par les miennes; en voici le résultat, au moins pour
+ma persuasion.
+
+Si on accorde aux actions plus de valeur qu'aux paroles et aux écrits,
+Lavater a été l'homme le plus estimable de son temps; car personne n'a
+fait plus de bien dans sa sphère que lui en faisait du matin au soir.
+C'était son métier: il était ouvrier habile et diligent en
+bienfaisances, mettant toutes ses heures et toutes ses liaisons à
+profit pour rendre service aux malheureux et pour secourir les
+indigents.
+
+Comme il n'était nullement riche, car il est mort fort obéré[9], il
+s'était créé un cercle d'âmes dévotes, qui avait l'air d'une secte,
+mais qui se distinguait de toute autre par ses bonnes oeuvres et
+l'amour de Dieu réalisé dans celui du prochain. Depuis, il avait
+imaginé un atelier de charité, où toutes sortes de petits ouvriers
+gagnaient du pain à faire mille petites niaiseries ingénieuses et
+élégantes, qu'il savait vendre à leur profit.
+
+ [9] Sa digne veuve, encore vivante, a souvent été en peine de son
+ avenir; mais il la tranquillisa chaque fois, en l'assurant que la
+ Providence ne l'abandonnerait jamais. Cette prédiction a été
+ merveilleusement accomplie; on dirait que la bénédiction de cet
+ excellent mortel repose encore sur sa famille, qui forme un
+ ensemble digne d'amour et de respect. Montaigne, en parlant du
+ dernier jour de la vie, dit: «C'est le maître jour, c'est le jour
+ juge de tous les autres.»--«C'est le jour, dit un ancien, qui
+ doit juger de toutes nos années passées.» Personne n'a mieux que
+ Lavater soutenu l'épreuve de cette pierre de touche. Lavater
+ mourant et exhalant son âme en prières, a prouvé que sa doctrine
+ émanait de son coeur, et a mis par là le cachet, le plus sublime
+ sur la vie la plus pure.
+
+Son talent d'auteur a été le moindre de ses mérites; sa conversation
+valait mieux, mais ses actions étaient bien au-dessus de l'une et de
+l'autre. Son ouvrage le plus critiqué est sa «Physionomie.» Il a eu le
+sort de tous les nouveaux systèmes, de causer d'abord trop
+d'engouement et de finir par être déchiré sans pitié.
+
+Les mérites principaux de ce livre sont les estampes et le style; mais
+il me semble qu'on a grand tort de traiter des assertions
+conjecturales comme des vérités scientifiques. De tous les écrits de
+Lavater, c'est son «Journal» qui, à mon gré, lui a fait le plus
+d'honneur. Il contient des confessions d'une âme pure, qui aspire à la
+plus grande perfection, et une méthode de scruter sa conscience bien
+instructive, mais bien difficile à pratiquer avec autant de sévérité
+et d'ouverture de coeur. Il faut être bien juste, pour oser coucher
+sur le papier toutes ses pensées les plus secrètes, et encore plus,
+pour les faire imprimer. Je doute qu'aucun des ennemis de Lavater
+aurait le courage de publier celle qu'il a eue, en l'accusant d'être
+jésuite. Sa conversation était bien plus agréable que ses écrits;
+variée par les avantages du discours animé, elle devenait
+particulièrement touchante et pleine d'onction, quand il s'agissait
+d'instruire ou de consoler.
+
+De plus, elle était extrêmement nourrie, étant concentrée par
+l'économie que Lavater mettait à son loisir, et infiniment
+instructive, agréable et variée par la multiplicité de ses
+connaissances et par son goût exquis dans les arts.
+
+Je n'ai guères rencontré quelqu'un qui m'ait donné plus de
+satisfaction que lui, en dissertant sur la peinture. Il avait un
+sentiment si profond de la beauté, un coup d'oeil si juste et un tact
+si délicat, que j'en ai été émerveillé de la part d'un homme qui
+n'avait jamais été ni en France, ni en Italie.
+
+Le talent pour la peinture lui paraissait inné, car, sans avoir jamais
+manié le pinceau, ni même dessiné, il savait guider la main peu habile
+d'un jeune artiste, d'une manière surprenante, et produisait avec ses
+teinturiers, par ses avis intelligents, des ouvrages vraiment
+charmants.
+
+En général, tout en lui était marqué au coin de la finesse, jusqu'à sa
+physionomie effilée, et jusqu'au bout de son nez pointu; il apercevait
+l'indéfinissable dans la perfection, et il découvrait les
+imperfections les plus cachées. Mais, malgré tant de mérites et
+d'ornements qui distinguaient sa conversation, ses actions, je le
+répète, étaient au-dessus de tout; et lorsque je les considère, il me
+paraît que cet homme si moralement fertile ressemble à un arbre qui a
+produit d'assez belles feuilles et des fleurs délicieuses pour ceux
+qui étaient sous son ombre; mais surtout des fruits admirables, tant
+par leur nombre que par leur utilité.
+
+La vanité et l'amour du merveilleux sont les défauts qu'on a
+particulièrement reprochés à Lavater, et desquels il n'était pas
+entièrement exempt, mais que ses ennemis ont trop exagérés et même
+calomniés. Cette vanité, qu'ils ont maltraitée si cruellement, était
+pourtant si douce, qu'elle ne pouvait guère blesser qu'eux, qui
+étaient jaloux de n'être pas fêtés comme lui: elle était dépouillée
+d'orgueil, de prétentions et de vanterie, fondée sur le sentiment
+involontaire et assez juste des mérites de son coeur, et sur la
+jouissance séduisante de l'affection, qu'on lui témoignait; il
+s'abandonnait à la complaisance de se laisser caresser, admirer et
+traiter avec confiance par l'amitié. S'il courait quelquefois après la
+considération, qui donne du crédit, s'il cultivait soigneusement ses
+liaisons avec les grands, c'était pour rendre service aux petits.
+
+Ce n'étaient pas les honneurs qu'on lui rendait, qui le flattaient,
+mais l'amour qu'on lui témoignait: ce n'étaient pas les princes qu'il
+recherchait, mais les moyens d'étendre ses charités!
+
+Une telle vanité n'est-elle pas bien pardonnable? on pourrait presque
+s'en vanter.
+
+Lavater avait trop d'esprit pour se contenter de ce que nous savons,
+trop d'imagination pour résister aux charmes des possibilités, et trop
+de foi religieuse pour ne pas croire facilement tout ce qu'il trouvait
+dans les traditions chrétiennes, et qui avait quelque rapport avec ses
+idées favorites. Voilà la source et l'excuse de son penchant pour le
+merveilleux, si naturel à tous les hommes qui pensent.
+
+Agité par un zèle sans bornes pour secourir l'humanité, il regrettait
+particulièrement ce don précieux, communiqué aux apôtres et à leurs
+disciples, de guérir les malades par l'imposition des mains.
+
+Il ne trouvait rien de ridicule ni d'impossible dans les guérisons du
+P. Gassner, et je serais tenté de croire, que dans un des recoins de
+son coeur se tenait caché un certain regret, que la réformation ait
+coupé ce fil mystique du pouvoir spirituel attribué à l'ordination des
+prêtres. Ce doute secret, son penchant pour les miracles, et sa
+croyance à la doctrine mystérieuse de la première Église,
+l'empêchaient de s'éloigner des catholiques autant que ses confrères;
+et son amitié intime contractée avec le Dr. Sailer[10], ex-jésuite,
+qui lui ressemblait par ses lumières et ses vertus, ont produit une
+accusation contre lui, aussi absurde que mémorable dans l'histoire des
+tracasseries littéraires.
+
+ [10] Mort évêque de Ratisbonne.
+
+Des gens malveillants et impudents, qui se vantaient de savoir flairer
+la piste des jésuites, l'ont déclaré affilié caché des jésuites,
+tandis qu'on taxait Sailer d'être protestant en secret, parce qu'il
+était si lié avec Lavater. Une des idées bizarres et favorites de ce
+dernier était, que saint Jean l'Évangéliste n'était point mort, qu'il
+se promenait encore sur la terre, et qu'il pourrait peut-être avoir
+l'honneur de sa visite.
+
+Il fondait son opinion sur les paroles de Jésus-Christ, répondant à
+saint Pierre, jaloux de voir que Jean était excepté de la mission
+apostolique: «Si je veux qu'il reste jusqu'à ce que je reviendrai, que
+t'importe!» et sur l'induction, que les disciples de Jésus Christ même
+ont tirée de ses paroles, que saint Jean ne mourrait point.
+Effectivement saint Jean ne se trouve point dans le martyrologe.
+
+Lavater, comptant sur les promesses extraordinaires faites à la
+perfection de la foi, et flatté par la pureté de ses intentions et de
+sa conscience, espérait que Dieu pourrait lui faire une grâce
+particulière dans un siècle où il avait si peu de concurrents dignes
+d'y prétendre. Je m'étonne qu'aucun de ses ennemis n'ait touché cette
+corde sensible de Lavater, pour se moquer de lui, en lui envoyant un
+saint Jean supposé, assez adroit pour le mystifier. Malgré tant
+d'amour pour les choses merveilleuses, l'esprit de Lavater était plus
+en garde contre son imagination que contre les moqueries de ses
+adversaires.
+
+J'en ai eu la preuve dans sa réponse à la lettre du comte de
+Bernstorff, qui l'appelait à Copenhague. L'autorité bien grave du
+témoignage de l'homme plein de génie, de lumières et de vertu qui lui
+écrivait, ne l'a point empêché de rejeter de prime abord l'appât des
+choses extraordinaires, qu'on offrait à sa curiosité et à son
+jugement.
+
+Le philosophe le plus dépouillé de préjugés, n'aurait pas désavoué les
+doutes et les réflexions pleines de sagesse avec lesquelles il
+combattait les dangers de la crédulité. Mais il est pourtant revenu
+assez convaincu de la vérité de ce qu'on lui avait dit à Copenhague,
+quoiqu'on ne l'ait pas admis à éprouver lui-même la valeur de ces
+mystères.
+
+Ils consistaient en certaines révélations obscures et énigmatiques,
+que les initiés recevaient pendant leurs prières, et dont les
+solutions étaient données en songe aux personnes avec lesquelles ils
+étaient en rapport intime sur ces objets. Cette communication de
+lumières s'opérait de préférence entre maris et femmes, et comme
+c'étaient ces dernières qui donnaient les explications, le tout m'a
+paru une intrigue, à l'aide de laquelle les femmes ou leur directeur
+en chef, gouvernaient les maris.
+
+On a assuré Lavater, que, dans des circonstances très-importantes, on
+avait reçu par ces moyens miraculeux des prédictions, des
+éclaircissements et des conseils admirables, et on en avait accordé à
+lui-même d'assez curieux et d'assez flatteurs, pour exciter son
+attente et obtenir provisoirement sa confiance.
+
+Il n'a point voulu me dire en quoi ces éclaircissements consistaient,
+mais il m'a affirmé en avoir reçu de très-vrais sur le passé et de
+très-étonnants sur l'avenir; tout ce qu'il m'a confié avoir appris
+d'eux, c'est que son âme avait joué jadis plusieurs rôles
+considérables; qu'il avait été le roi Josias dans le Vieux Testament;
+dans le Nouveau, Joseph d'Arimathie; et Zwingli, en dernier lieu; car
+ces messieurs croyaient à la métempsycose, et je suis fâché de n'avoir
+pas noté la liste fort plaisante des âmes voyageuses de plusieurs
+grands personnages. Je me rappelle seulement que Frédéric II a été
+saint Luc.
+
+Toutefois, je dois rendre la justice à Lavater que sa conviction de la
+réalité des mystères, qui se célébraient en Danemark, a été achevée et
+déterminée par l'accomplissement fortuit de quelques prédictions, qui
+lui ont été faites, et surtout par des confirmations assez singulières
+de plusieurs points de cette doctrine mystérieuse, lesquelles lui ont
+été données par la bouche d'un somnambule.
+
+C'était un jeune garçon de neuf à dix ans, nommé Hermann, qui se
+trouvait dans un village près de Zurich, et qui, tombé dans un
+somnambulisme naturel, n'avait qu'un cri après Lavater, qu'il n'avait
+jamais vu. Étant allé le trouver, cet enfant non-seulement l'a d'abord
+reconnu, mais lui a répété un grand nombre de toutes les choses qu'il
+avait entendues à Copenhague, ce qui, à moins d'admettre la réalité
+du merveilleux, ne peut s'expliquer que par la supposition, que
+l'indiscrétion de Lavater et de ses confidents a donné à de mauvais
+plaisants l'idée de se moquer de lui par le moyen de cet enfant,
+qu'ils avaient sans doute endoctriné. Mais ce que je n'entreprendrai
+point d'expliquer, c'est ce qu'il a écrit à une dame de ses amies
+intimes, avant qu'on ait pu prévoir les désastres de la Suisse. Voici
+ce que dit cette lettre: «J'ai appris par la bouche de notre Seigneur
+même, que je mourrai martyr, après avoir souffert de grandes peines et
+vu des choses que tant de personnes désirent de voir, et qu'elles
+verront pour leur malheur. Puisse ma mort attester la certitude, que
+le Seigneur daigne parler encore aux mortels!»
+
+
+
+
+XIV
+
+SAINT-MARTIN.
+
+
+Martinez Pasqualis a été le fondateur de l'ordre mystique des
+Martinistes, nommés ainsi à cause de la considération, que
+Saint-Martin, l'un des sept maîtres, que leur chef avait désignés pour
+propager sa doctrine après lui, avait obtenue au-dessus de ses
+collègues par son mérite personnel et par son livre fameux _des
+Erreurs et de la Vérité_.
+
+Pasqualis était originairement Espagnol, peut-être de race juive,
+puisque ses disciples ont hérité de lui un grand nombre de manuscrits
+judaïques. Sa science était beaucoup moins théorique que celle de ses
+apôtres; il pratiquait tout franchement la magie, tandis qu'eux s'en
+cachaient et la défendaient soigneusement. J'ai été fort lié avec un
+certain La Chevalerie qui avait été son aide de camp favori, lequel
+m'a montré quelques tapis de leurs opérations magiques, et raconté
+plusieurs faits merveilleux, s'ils étaient vrais. Je n'en citerai
+qu'un. Les travaux magiques de ces messieurs ont pour objet surtout de
+combattre les démons et leurs satellites, sans cesse occupés à
+répandre des maux physiques et spirituels sur toute la nature par leur
+magie noire. Les combats se font particulièrement aux solstices et aux
+équinoxes de part et d'autre. Ils travaillent sur des tapis crayonnés,
+sur lesquels ils établissent leurs citadelles, qui consistent en un
+grand cercle au milieu pour le grand maître, et deux ou trois plus
+petits pour ses assistants. Le chef, quoique absent, voit toutes les
+opérations de ses disciples, quand ils travaillent seuls, et les
+soutient.
+
+Un jour, me dit La Chevalerie, que je n'étais pas parfaitement pur, je
+combattais tout seul dans mon petit cercle, et je sentais que la force
+supérieure d'un de mes adversaires m'accablait, et que j'allais être
+terrassé. Un froid glacial, qui montait de mes pieds vers le coeur,
+m'étouffait, et prêt à être anéanti, je m'élançai dans le grand cercle
+poussé par une détermination obscure et irrésistible. Il me sembla en
+y entrant, que je me plongeais dans un bain chaud délicieux, qui remit
+mes esprits, et répara mes forces dans l'instant. J'en sortis
+victorieux, et par une lettre de Pasqualis, j'appris qu'il m'avait vu
+dans ma défaillance, et que c'était lui qui m'avait inspiré la pensée
+de me jeter dans le grand cercle de la puissance suprême.
+
+Voilà ce que La Chevalerie m'a raconté, pénétré de la conviction la
+plus intime. Il se trompait peut-être, mais son intention n'était
+certainement pas de me tromper. Loin de vouloir faire de moi un
+prosélyte, il faisait son possible pour me détourner de cette doctrine
+qui, disait-il, l'avait rendu fort malheureux. On l'avait excommunié à
+tout jamais, pour un péché sans rémission, et il ne cessait de médire
+de Pasqualis et de ses successeurs. Il dépeignait le premier comme un
+homme plein de vices et de vertus, qui se permettait tout, malgré sa
+sévérité pour les autres, qui prenait de l'argent de ses disciples,
+les escroquait au jeu, et donnait ensuite leur argent au premier venu,
+quelquefois à un passant qu'il ne connaissait pas; il disait à ceux
+qui lui en témoignaient leur étonnement: «J'agis comme la providence,
+ne m'en demandez pas davantage.»
+
+Passons au héros du présent article, à M. de Saint-Martin. Jeune,
+aimable, d'une belle figure, doux, modeste, simple, complaisant, se
+mettant au niveau de tout le monde, et ne parlant jamais des sciences,
+encore moins de la sienne, il ne ressemblait nullement à un
+philosophe, plutôt à un petit saint; car sa dévotion, son extreme
+réserve et la pureté de ses moeurs paraissaient quelquefois
+extraordinaires dans un homme de son âge. Il était fort instruit,
+quoique dans son livre il ait parlé de plusieurs sciences d'une
+manière fort baroque. Il s'énonçait avec beaucoup de clarté et
+d'éloquence, et sa conversation était fort agréable, excepté quand il
+parlait de son affaire, alors il devenait pédant, mystérieux, bavard
+ou taciturne; crainte d'avoir trop dit, il niait le lendemain ce dont
+il était convenu la veille.
+
+Il avait des réticences insupportables, s'arrêtant tout court au
+moment où l'on espérait tirer de lui un de ses secrets; car il croyait
+à une voix intérieure qui lui défendait ou lui permettait de parler.
+Son grand principe était que, dans la route spirituelle, on ne devait
+point troubler la marche de l'homme, qu'il suffisait de le préparer à
+deviner les secrets qu'il était destiné à savoir. Aussi, se donnait-il
+plus de peine pour éloigner ses disciples de sa science que pour les y
+appeler, se croyant responsable des abus qu'ils pourraient en faire.
+Son père, qui était maire d'Amboise, l'avait mis dans le service
+militaire, où, par sa bonne conduite, ou par le crédit de M. de
+Choiseul, seigneur d'Amboise, il s'était avancé, en très-peu de temps,
+au grade de capitaine; mais, entraîné par la doctrine de Pasqualis et
+une vocation, qui lui semblait irrésistible, il quitta brusquement le
+service, malgré les exhortations de ses parents, de ses amis et de son
+protecteur, se brouilla avec son père, et se voua aux oeuvres de sa
+science mystique et à la pauvreté. Il s'était proposé de ne rien
+demander à son père, et réduit au pain et à l'eau, c'est en se
+chauffant au feu d'une cuisine de gargote, qu'il a composé son traité
+_des Erreurs et de la Vérité_.
+
+Le débit de ce livre, le premier et le meilleur qu'il a écrit, l'a
+aidé à subsister, jusqu'à ce que madame de la Croix, qui courait une
+carrière approchante de la sienne, l'ait recueilli chez elle. Mais
+bientôt ils se brouillèrent, voulant s'endoctriner l'un l'autre, et
+Saint-Martin, ayant hérité d'une tante cinquante louis de rente, se
+trouva fort riche, et publia quelques nouveaux ouvrages, qui
+augmentèrent son aisance: c'est alors qu'il ouvrit une petite école,
+et que je devins son disciple.
+
+Tout ce qu'il m'a appris est si peu important, et je l'ai si
+parfaitement oublié, que je ne crains pas d'être indiscret, en parlant
+de sa doctrine. Le peu que j'en dirai m'appartient; je le dois à
+l'application avec laquelle je n'ai cessé de relire son livre, à
+l'attention avec laquelle j'ai saisi chaque mot échappé à mon
+harpocrate, et peut-être à mon talent pour la devination de tous les
+livres, qui traitent de sciences occultes.
+
+Celui _des Erreurs et de la Vérité_ est le seul dont le style soit
+agréable et qu'on puisse lire sans dégoût. Les trois quarts de cet
+ouvrage sont intelligibles; et les pages qu'on ne comprend pas,
+présentent des objets si neufs et si bizarres, qu'ils amusent
+l'attention et piquent la curiosité.
+
+Bien des gens ont cru que cet ouvrage n'avait été composé que pour
+ramener le monde à des idées religieuses par l'appât du merveilleux.
+Il est certain qu'il a produit cet effet sur plusieurs personnes de ma
+connaissance et sur moi-même; mais j'ai lieu d'assurer que c'est une
+introduction très-savante et très-détaillée à la science de la magie,
+et qu'il renferme beaucoup de choses, dont l'auteur s'abstenait de
+parler dans ses leçons.
+
+La science des nombres, qu'il a représentée sous l'emblème d'un livre
+à dix feuilles, était de toutes ses connaissances celle à laquelle il
+attachait le plus haut prix. Il disait l'avoir volée à son maître, et
+qu'il ne la communiquerait jamais à personne. C'est grand dommage, car
+c'est sous ce voile mystérieux qu'il a enveloppé les plus rares
+secrets de son ouvrage.
+
+Tout ce qu'il avouait était, que les nombres donnaient la clef de
+l'essence de toutes les choses matérielles, pourvu qu'on en connût
+les véritables noms dans la langue primitive; que par les nombres on
+éprouvait les esprits, de même que par _les paroles de puissance_,
+pour s'assurer si les uns et les autres étaient bons ou mauvais; et
+que tout cela s'obtenait par l'analyse cabalistique de ces noms et de
+ces paroles, dont les lettres hébraïques produisaient les dix nombres,
+qui manifestaient des vérités si importantes.
+
+Il ajoutait, que l'alphabet hébreux n'était juste que jusqu'à la
+dixième lettre inclusivement, que le reste avait été brouillé, mais
+qu'il en connaissait l'ordre véritable. Voilà déjà une confession
+assez claire que ces messieurs s'occupaient de magie.
+
+Un autre aveu, que je lui ai arraché, est la description des figures
+hiéroglyphiques écrites en traits de feu, qui lui apparaissaient dans
+ses travaux, et dont il lui était ordonné de conserver les dessins,
+qu'il m'a montrés. Ces figures ne sont autre chose que ce qu'on
+appelle les sceaux des esprits, qu'on voit sur les talismans, sur les
+pentacles, et autour des cercles magiques.
+
+Mais ce n'est qu'en tremblant que Saint-Martin parlait de toutes ces
+choses-là. Il assurait que la magie avait occasionné la chute des
+esprits et celle de l'homme; que la seule pensée, analogue à ces
+crimes, pouvait nous perdre pour toujours; que sa conscience était
+chargée de l'âme de ses disciples, et que, par toutes ces raisons, il
+se trouvait obligé à toutes les précautions que prescrivait sa
+doctrine pour les mener au bien à petits pas, et pour éloigner de
+cette route ceux que la providence n'a point destinés au grand oeuvre
+des élus, choisis par elle pour combattre le mal sur la terre.
+
+Au reste, je conseille à tous ceux qui veulent étudier le livre _des
+Erreurs et de la Vérité_, de lire préalablement l'histoire du
+Manichéisme de Beausobre, qui leur ouvrira l'intelligence sur les
+matières fondamentales du livre de Saint-Martin, et où ils trouveront
+de grands rapports avec sa doctrine.
+
+J'ai connu deux collègues de M. de Saint-Martin, moins difficiles que
+lui, mais qui ne le valaient pas: l'un se nommait Hauterive, qui
+tenait boutique de la science à tous venants, et dont mon maître était
+fort mécontent; l'autre Villermoze: il avait fondé son cercle à Lyon;
+il avait moins de savoir que Saint-Martin, mais beaucoup plus
+d'onction, d'aménité et de franchise, au moins apparente. Il parlait
+au coeur beaucoup plus qu'à l'esprit; il était estimé de tout le monde
+pour ses qualités, et adoré de ses disciples, à cause de ses manières
+cordiales, amicales et séduisantes. Il a joué un rôle distingué dans
+la maçonnerie, et a fini par s'adonner entièrement au magnétisme
+spirituel. Il a péri dans les massacres de Lyon, et Saint-Martin est
+mort tranquillement pendant la révolution, qui avait un peu dérangé la
+fréquentation de son école.
+
+Pour se faire une idée complète de la doctrine de Saint-Martin qui, de
+toutes les doctrines mystiques est la plus merveilleuse, la plus
+intéressante et la plus attachante, il faut lire les ouvrages
+suivants:
+
+ _Des Erreurs et de la Vérité_,
+
+ _Des rapports entre Dieu, l'homme et la nature_,
+
+ _Ecce homo_,
+
+ _De l'Esprit des choses_,
+
+ _L'homme de désir_,
+
+ _Le crocodile_,
+
+ _Le nouvel homme_,
+
+ _Lettre à un ami sur la révolution française_,
+
+ _Éclair sur l'association humaine_,
+
+ _OEuvres posthumes_,
+
+ _Le ministère de l'homme esprit_.
+
+
+Différentes traductions de Jacob Boehme et un ouvrage allemand qui a
+pour titre: _Magicon_.
+
+Je crois faire plaisir à mes lecteurs en terminant cet article par
+une notice biographique de Saint-Martin, écrite par lui-même:
+
+«J'ai été gai, mais la gaieté n'a été qu'une nuance secondaire de mon
+caractère; ma couleur réelle a été la douleur et la tristesse, _à
+cause de l'énormité du mal_ (Boehme 3, 18) et de mon profond désir
+pour la renaissance de l'homme.
+
+«On ne m'a donné de corps qu'un projet. J'ai été moins l'ami de Dieu,
+que l'ennemi de ses ennemis, et c'est ce mouvement d'indignation
+contre les ennemis de Dieu, qui m'a fait faire mon premier ouvrage.
+
+«La nature de mon âme a été d'être extrêmement sensible, et peut-être
+plus susceptible de l'amitié que de l'amour; cependant cet amour même
+ne m'a pas été étranger, mais je n'ai pu m'y livrer librement, comme
+les autres hommes, parce que je n'ai été que trop attiré par de grands
+objets, et que je n'aurais pu jouir réellement de la douceur de ce
+sentiment, qu'autant que le sublime appétit, qui m'a toujours dévoré,
+aurait eu la permission de se satisfaire; or c'est une permission que
+des _maîtres sacrés_ m'ont toujours refusée.
+
+«Enfin, je n'aurais voulu me livrer au sensible, qu'autant que mon
+spirituel n'aurait pas paru crime et folie.
+
+«Oh, si ce spirituel eût été à son aise, quel coeur j'aurais eu à
+donner! J'ai changé sept fois de peau étant en nourrice; à l'âge de
+dix-huit ans, il m'est arrivé de dire au milieu des confessions
+politiques, que les livres m'offraient: Il y a un Dieu, j'ai une âme,
+il ne me faut rien de plus pour être sage, et c'est sur cette base
+qu'a été élevé ensuite tout mon édifice.»
+
+(Il disait en entrant dans sa carrière: ou j'aurai la chose en grand,
+ou je ne l'aurai pas).
+
+«Depuis que l'inexprimable miséricorde divine a permis que l'aurore
+des régions vraies se découvrît pour moi, je n'ai pu regarder les
+livres, que comme des objets de lamentations, car ils ne sont que des
+preuves de notre ignorance et une sorte de défense faite à la vérité,
+tant elle s'élève au-dessus d'eux. Les livres morts nous empêchent
+aussi de connaître le livre de vie, et voilà pourquoi ils font tant de
+mal au monde, et nous reculent tout en paraissant nous avancer.
+
+«Boehme, cher Boehme, tu es le seul que j'excepte, car tu es le seul
+qui nous mène réellement au livre de la vie. Encore faut-il bien qu'on
+puisse y entrer sans toi. Les livres que j'ai faits n'ont pour but,
+que d'engager les lecteurs à laisser là tous les livres, sans en
+excepter les miens.
+
+«Dans l'initiation que j'ai reçue et à laquelle j'ai dû dans la suite
+toutes les bénédictions, dont j'ai été comblé, il m'arriva de laisser
+tomber mon _Bouclier_ par terre, ce qui fit de la peine au maître;
+cela m'en fit aussi à moi, en ce que cela ne m'annonçait pas pour
+l'avenir beaucoup de succès.
+
+«J'ai reconnu, que c'était une chose honorable pour un homme, que
+d'être, pendant son passage ici-bas, un peu balayeur de la terre. De
+tous les états de la vie temporelle, les deux seuls que j'aurais aimé
+à exercer, eussent été celui d'évêque et celui de médecin, parce que,
+soit pour l'âme, soit pour le corps, ce sont les seuls où l'on puisse
+faire le bien pur et sans nuire à personne, ce qui n'est pas possible
+dans l'ordre militaire, dans l'ordre judiciaire, dans l'ordre des
+traitants; et je n'aurais pas aimé à n'être que curé, non par orgueil,
+mais parce qu'un curé n'est pas aussi libre dans son instruction, que
+peut l'être un évêque. Le duc de Choiseul a été, sans le savoir,
+l'instrument de mon bonheur, lorsque, voulant entrer au service, non
+par goût, mais pour cacher à une personne chère mes inclinations
+studieuses, il me plaça dans le seul régiment où je pouvais trouver le
+trésor qui m'était destiné. L'espérance de la mort fait la consolation
+de mes jours: aussi voudrais-je qu'on ne dise jamais: l'autre vie,
+car il n'y en a qu'une.
+
+«La ville de Strasbourg est la seconde après Bordeaux, à qui j'ai des
+obligations inappréciables, parce que c'est là où j'ai fait
+connaissance avec des vérités précieuses dont Bordeaux m'avait déjà
+procuré les germes. Et les vérités précieuses, c'est par l'organe de
+mon amie intime qu'elles me sont parvenues, puisqu'elle m'a fait
+connaître mon cher Boehme. Mon premier séjour à Lyon en 1773, 1774,
+1775, ne m'a pas été beaucoup plus réellement profitable, que celui de
+1785. J'y éprouvai un repoussement très-marqué dans l'ordre spirituel.
+Mon père n'ayant pas pu éteindre dans moi le goût que j'avais pour les
+objets profonds, essaya vers ma trentième année de me donner des
+scrupules sur les recherches dans les vérités religieuses, qui doivent
+être toutes de foi. Il m'engagea à lire un sermon du P. Bourdaloue,
+dans lequel le prédicateur prouvait qu'il ne fallait pas raisonner; je
+lus le sermon, et puis je répondis à mon père: «C'est en raisonnant
+que le P. Bourdaloue a voulu prouver qu'il ne fallait pas raisonner.»
+
+«Mon père garda le silence; il n'est pas revenu depuis à la charge.
+C'est à Lyon, que j'ai écrit le livre intitulé: _Des Erreurs et de la
+Vérité_; je l'ai écrit par désoeuvrement et par colère contre les
+philosophes. J'écrivis d'abord une trentaine de pages, que je montrai
+au cercle, que j'instruisais chez M. de Villermas, et l'on m'engagea à
+continuer.
+
+«Il a été composé vers la fin de 1773 et le commencement de 1774, en
+quatre mois de temps, et auprès du feu de la cuisine, n'ayant pas de
+chambre où je pusse me chauffer.
+
+«Un jour même, le pot de la soupe se renversa sur mon pied, et le
+brûla assez fortement. C'est à Paris, en partie chez madame de la
+Croix, que j'ai écrit le _Tableau naturel_, à l'instigation de
+quelques amis.
+
+«C'est à Londres et à Strasbourg, que j'ai écrit l'_Homme de désir_, à
+l'instigation de Tieman. C'est à Paris que j'ai écrit l'_Ecce homo_,
+d'après une notion vive que j'avais eue à Strasbourg. C'est à
+Strasbourg que j'ai écrit le _Nouvel homme_, à l'instigation d'un
+gentilhomme suédois.
+
+«En 1768, étant en garnison à Lorient, j'eus un songe qui me frappa.
+J'étais dans les premières années de mes grands objets, et c'est à
+Lorient même que j'en avais eu les premières preuves personnelles, en
+lisant un livre de mathématiques. La nuit, je vis un gros animal
+renversé par terre du haut des airs par un grand coup de fouet; je vis
+ensuite un autel, que je pris pour être chrétien, et sur lequel je
+vis quantité de personnes passer et repasser avec précipitation et
+comme voulant le fouler aux pieds. Je me réveillai avec beaucoup
+d'affliction, de ce que je venais de voir. C'était l'annonce du
+renversement de l'Église.
+
+«Mes ouvrages et particulièrement les derniers ont été le fruit de mon
+tendre attachement pour l'homme, mais en même temps du peu de
+connaissance, que j'avais de sa manière d'être, et du peu d'impression
+que lui font ces vérités dans cet état de ténèbres et d'insouciance,
+dans lequel il se laisse croupir. Ce ne sont pas mes propres ouvrages
+qui me font le plus gémir sur cette insouciance, ce sont ceux d'un
+homme, dont je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses
+souliers, mon chérissime Boehme.
+
+«Il faut que l'homme soit devenu entièrement sot ou démon pour n'avoir
+pas profité plus qu'il ne l'a fait de ce trésor envoyé au monde il y a
+cent quatre-vingts ans. Les apôtres, qui n'en savaient pas tant que
+lui, ont infiniment plus que lui avancé l'oeuvre.
+
+«C'est que pour les hommes encroûtés, comme ils le sont, les faits
+sont plus efficaces que les livres.»
+
+
+
+
+XV
+
+MADAME DE LA CROIX.
+
+
+Madame de Jarente, fille du marquis de Sénas et nièce de cet évêque
+d'Orléans, qui avait la feuille des bénéfices sous le règne de madame
+de Pompadour et de M. de Choiseul, avait épousé fort jeune le marquis
+de la Croix, officier général au service d'Espagne, que j'ai connu
+généralement estimé à Madrid. Son mari l'avait laissée, je ne sais pas
+pourquoi, à Avignon, où, n'ayant rien de mieux à faire, elle s'est
+donnée la peine de gouverner le comtat, durant la vice-légation de Mgr
+Acquaviva, qui était fort paresseux et éperdument amoureux d'elle.
+Comme elle aimait à gouverner, elle rejoignit son mari, lorsqu'il fut
+nommé vice-roi en Galice. Après sa mort, elle quitta l'Espagne
+maltraitée et fort pauvre, vint à Lyon, y tomba dangereusement malade,
+eut des visions pendant sa maladie, et passa de l'incrédulité la mieux
+conditionnée à une crédulité sans bornes.
+
+Parmi les livres mystiques qu'elle lisait alors, celui _des Erreurs et
+de la Vérité_ l'avait charmée davantage, et c'est à lui qu'elle
+attribuait principalement sa conversion. Aussi rechercha-t-elle
+l'auteur, dès qu'elle fut arrivée à Paris, le recueillit chez elle, et
+se composa, toujours disputant avec lui, un petit système théosophique
+particulier, qui n'avait pas le sens commun.
+
+Je n'en citerai qu'un exemple: elle appliquait le fameux _quaternaire_
+du livre de Saint-Martin à la divinité, en qui elle prétendait qu'il y
+avait quatre personnes engendrées successivement: le fils du père, le
+Saint-Esprit du fils, et Melchisédec du Saint-Esprit.
+
+Mais madame de la Croix était bien plus forte pour la pratique que
+pour la théorie. Son affaire principale était de combattre le diable
+et de guérir les maladies. Elle croyait comme le P. Gassner, dont elle
+faisait grand cas, que le diable était cause de presque toutes les
+maladies, lesquelles avaient toujours leur source dans quelque péché,
+qui avait soumis la partie malade aux influences du démon. Elle
+opérait par des prières et par l'imposition de ses mains arrosées
+d'eau bénite et de saint chrême; mais quand elle rencontrait un
+possédé, et elle en nourrissait toujours quelques uns à la brochette,
+c'était alors qu'elle se croyait à sa véritable place; exorcisant et
+chassant ce diable du corps de ce pauvre malheureux, qui pour avoir
+fait un pacte avec lui, serait perdu à jamais, sans la puissance
+qu'elle avait reçue de Dieu de le délivrer. Ces cures de possédés
+étaient les plus difficiles, car pour les obsédés, lesquels par des
+pratiques de fausse magie n'avaient le diable que sur eux ou autour
+d'eux, il lui en coûtait beaucoup moins de peine de les en
+débarrasser, elle avait même le pouvoir de le montrer à la compagnie
+avant qu'il s'en allât, sous une forme qui n'effrayait personne. Je me
+souviendrai toujours d'une description charmante qu'elle m'a faite de
+l'apparition d'un de ces diablotins, dont elle avait délivré un
+certain consul de France à Salé, homme de lettres, que j'avais
+rencontré souvent chez les encyclopédistes. «Quand le mauvais esprit,
+me dit-elle, fut sorti de son corps, je lui ordonnai de nous
+apparaître sous la forme d'une petite pagode chinoise. Il nous fit la
+galanterie de prendre une figure vraiment délicieuse; il était habillé
+en couleurs de feu et or, son visage était très-joli, il remuait des
+petites mains avec beaucoup de grâce, et fut se sauver sous ce rideau
+de taffetas vert que vous voyez là, dont il s'enveloppa, et d'où il
+fit toutes sortes de grimaces à son ancien hôte; mais ce dernier,
+ayant sans doute commis de nouvelles fautes, resta obsédé; car,
+rentrant un soir au logis, il trouva la petite pagode sur son bureau,
+et je fus obligée de me transporter chez lui pour la chasser de sa
+chambre.» Nous avions été fort étonnés, M. le consul et moi, de nous
+rencontrer ensemble chez madame de la Croix, mais je le fus bien plus
+que lui, lorsqu'elle l'obligea à convenir en ma présence de la vérité
+de ce récit, et, par bien des raisons, j'ai lieu de croire qu'ils ne
+pouvaient pas être d'accord.
+
+J'ai vu chez elle plusieurs personnages, qui se faisaient traiter de
+l'incarnation diabolique et qui m'ont surpris bien plus que le consul;
+entre autres, le maréchal de Richelieu, le chevalier de Monbarrey, le
+marquis, la marquise et le chevalier de Cossé. Madame de la Croix
+prétendait que bien du monde, et même des personnes de ma connaissance
+étaient obsédées, et avaient des apparitions, mais qu'elles n'osaient
+pas en parler de peur de se donner un ridicule. Elle me citait
+nommément le comte de Schomberg, qui occupait une place distinguée
+parmi les philosophes mécréants, et que je voyais beaucoup chez le
+baron d'Holbach. Cette dernière assertion me paraissait une absurdité
+vraiment choquante; mais, l'année d'après, me trouvant chez madame
+Necker, cette dame produisit une lettre de M. de Buffon, qui lui
+écrivait de Bourgogne et lui parlait de certaines visions, qui
+régnaient dans cette province, et que c'étaient toujours de vieilles
+femmes qui apparaissaient. Quelques gens de lettres qui n'aimaient pas
+M. de Buffon, parce qu'il était trop religieux, faisant quelques
+mauvaises plaisanteries sur son penchant à croire des choses
+incroyables, voici ce que M. de Schomberg nous dit à mon grand
+étonnement: «Vous me connaissez assez, messieurs, pour être persuadés
+que je ne crois pas aux revenants, cela n'empêche pas, que je ne voie
+et que je n'aie vu depuis longtemps, et presque chaque semaine, la
+figure de trois vieilles femmes, qui s'élèvent du pied de mon lit, et
+qui, se recourbant contre moi, me font des grimaces épouvantables.»
+
+Ceci me rappelle un de mes amis, M. Tieman, qui voyait presqu'à chaque
+place qu'il regardait fixement, pendant quelques minutes, une tête,
+dont les yeux et les traits étaient si animés, qu'elle lui paraissait
+vivante. Sur la tache de sang, qu'on montre dans la chambre du château
+d'Édimbourg, où David Rizzio fut poignardé, il dit avoir vu une tête,
+qui exprimait les convulsions de la mort d'une manière effrayante; il
+retourna à différentes reprises à la même place et il revit toujours
+cette tête plus horrible qu'auparavant. M. Tieman, quoique entiché de
+la passion des sciences occultes, était un homme très-véridique,
+incapable de tromper qui que ce soit, et toujours en garde de se
+tromper lui-même. Quoi qu'il en soit, j'ai lieu de croire, qu'il
+voyait réellement ce qu'il disait voir. Eh! qui n'a pas rencontré bien
+des honnêtes gens, qui assuraient avoir eu des apparitions avec des
+circonstances et des protestations si persuasives, qu'on devait être
+fâché de les révoquer en doute? Mais ne pourrait-on pas, pour se
+mettre le coeur et l'esprit en repos, admettre qu'une conformation
+particulière de l'oeil, ou une concrétion compacte, qui se serait
+formée dans le cristallin ou dans l'humeur vitrée, pourraient produire
+la représentation d'un spectre? Cette concrétion opaque, qui aurait
+pris une forme déterminée, analogue à celle d'une figure humaine et
+interceptant les rayons de la lumière, me paraît surtout propre à
+produire ces sortes d'illusions. Ce spectre serait sans doute noir et
+mal dessiné, mais l'imagination, ce peintre rapide et habile,
+colorerait et achèverait bien vite l'ébauche d'une telle grisaille.
+
+Madame de la Croix a été dans sa jeunesse ce qu'on nomme une beauté
+romaine, mais si parfaite comme on n'en a jamais vu une pareille. Elle
+avait une figure pleine de grâces et de caractère, l'oeil perçant, le
+nez aquilin, la tête altière, un port superbe, une démarche
+majestueuse, en un mot c'était l'idéal d'une belle impératrice. De
+tant de charmes, il ne lui restait dans sa vieillesse qu'une
+physionomie spirituelle et animée, une taille bien faite, un beau
+pied, un air impérieux, et beaucoup d'éloquence. Ces restes imposants
+et distingués convenaient merveilleusement au rôle qu'elle jouait,
+quand elle parlait au diable; son geste menaçant et l'accent de sa
+voix faisaient trembler, et il y avait tant de noblesse dans son
+maintien, tant d'élévation dans sa dévotion exaltée, et une expression
+si sublime de foi et d'assurance dans toute sa personne, qu'on croyait
+voir une sainte qui allait faire un miracle. Mais malheureusement je
+n'en ai vu aucun, quoique j'aie passé bien des journées chez elle, à
+attendre que le diable sortît du corps d'un possédé. Cependant j'ai
+été témoin de plusieurs guérisons de maux de tête et de dents, de
+coliques et de douleurs rhumatiques, opérées sur des personnes qui
+venaient chez elle en visite et qu'elle connaissait même très-peu. Je
+pense que ces sortes de guérisons peuvent s'expliquer assez
+naturellement par l'action du magnétisme animal secondé par
+l'imagination, cette fée puissante qui commande au génie et préside
+aux ressorts de notre organisme. Toutefois, si l'on considère combien
+l'amour-propre doit être flatté de l'honneur d'être un instrument de
+la divinité, on peut pardonner à madame de la Croix et compagnie de ne
+pas croire à des causes naturelles, quand il s'agit de miracles.
+
+Madame de la Croix racontait avec une naïveté, une grâce et un art
+pittoresque, qui lui étaient propres, les particularités des visites
+qu'elle recevait des mauvais esprits, quand elle était seule. On
+voyait tout ce qu'elle disait, tant ses descriptions étaient vives et
+naturelles. Toutes les fois que je venais chez elle, je trouvais des
+nouvelles de sa société. Tantôt c'étaient des niches fort drôles qu'on
+lui avait jouées, et tantôt des persécutions effrayantes qu'elle avait
+essuyées. Souvent des processions entières de pénitents en grandes
+robes couleur de rose, ou de capucins fort puants, vêtus en bleu
+céleste, ou d'autres personnages ecclésiastiques ridiculement fagotés
+arrivaient chez elle de nuit et traversaient son lit, les capucins lui
+offraient des baisers et les pénitents flagellaient ses couvertures.
+Quelquefois on lui donnait un bal, où elle voyait les ajustements les
+plus curieux et les modes de tous les siècles; une autre fois,
+c'étaient un feu d'artifice magnifique, des pyramides de diamants et
+de bijouteries, des illuminations superbes ou des palais enchantés
+qu'on lui montrait. Elle dépeignait tout cela si vivement, avec tant
+de goût, de gaieté et d'éloquence, que ses récits valaient mieux que
+la plupart des descriptions d'une fête, ou de l'assemblée la plus
+brillante.
+
+Je ris encore toutes les fois que je pense à une dispute théologique,
+qu'elle eut avec un de ses esprits familiers, masqué en docteur de
+Sorbonne, qui la traitait d'hérétique, en soutenant les opinions de
+l'Église romaine de la manière la plus orthodoxe: «Mais, lorsqu'il
+finit par y mêler des blasphèmes, je lui fermai la bouche avec un
+cadenas, me dit-elle, qu'il portera jusqu'au jour du jugement.--Et où
+avez-vous pris ce cadenas?» lui répliquai-je. «Ah! mon cher baron, que
+vous êtes peu instruit de la différence entre la réalité spirituelle
+et la matérielle; c'est un cadenas bien véritable que je lui ai
+appliqué: les nôtres n'en ont que la figure.»
+
+Je ne m'ennuyais donc pas chez elle en attendant la chose principale,
+qui était le diable, qu'elle avait promis de montrer, d'autant plus
+que nous ne parlions pas toujours de ces choses-là, et que son esprit
+orné et fécond rendait la conversation aussi instructive qu'agréable;
+mais tout le monde n'était pas aussi bénévole que moi, et l'on se
+permettait de la donner en spectacle, en l'engageant à faire ses
+conjurations dans les maisons, où on lui faisait accroire qu'il
+revenait des esprits. Ces facéties se faisaient même si grossièrement,
+qu'elle s'en apercevait; mais elle mettait ces humiliations au pied de
+la croix, et m'en parlait avec une grande ouverture de coeur et
+beaucoup de bon sens. «Vous qui m'avez connue, disait-elle, si jalouse
+de ma gloire et de ma supériorité, qui savez que je me prive du
+moindre superflu pour le donner aux pauvres, qui voyez que le métier
+que je fais ne me rapporte que de la honte et du mépris dans un pays
+où, par mon rang et ma parenté, je pourrais jouer un tout autre rôle,
+ne sentez-vous pas, qu'une force très-supérieure doit m'imposer
+l'oeuvre que j'exerce? Dites-moi franchement, si mon esprit a baissé;
+trouvez-vous que je suis devenue folle?» Il était bien difficile de
+répondre à ces questions, d'autant plus que je trouvais son esprit
+plus brillant que jamais; mais, après lui avoir fait compliment, je ne
+pouvais pas me défendre de penser à part, qu'une idée fixe peut fort
+bien exister, sans troubler les autres, et qu'on peut être raisonnable
+avec un coin de folie.
+
+Au reste madame de la Croix avait une charité si active, une piété si
+édifiante, une bonté d'âme si touchante, tant d'onction, de génie et
+de noblesse de caractère, qu'elle méritait les plus grands égards, et
+qu'on ne pouvait pas se défendre de l'aimer et de la respecter. Pour
+moi, je ne saurais penser à elle sans l'admirer et la regretter
+sincèrement. Je l'ai vue pour la dernière fois en 1791 à Pierry, en
+Champagne, chez M. Cazotte, ce charmant auteur du _Diable amoureux_
+qui, de maître qu'il avait été chez les Martinistes, s'était fait
+disciple de madame de la Croix, et qui a péri dans les massacres du
+mois de septembre. Je crains fort que madame de la Croix, dont je n'ai
+pu avoir aucune nouvelle, n'ait péri de même; car elle avait tout ce
+qu'il fallait pour occuper une place parmi les martyrs, et elle
+travaillait de toutes ses forces contre la révolution, qu'elle
+regardait comme l'oeuvre du diable.
+
+Une prouesse, dont elle se vantait particulièrement, était d'avoir
+détruit un talisman de lapis-lazuli, que le duc d'Orléans avait reçu
+en Angleterre du célèbre Falk Scheck, premier rabbin des Juifs. «Ce
+talisman, qui devait conduire le prince au trône, me disait-elle, fut
+brisé, par la vertu de mes prières, sur sa poitrine dans ce moment
+mémorable, où il lui prit un évanouissement au milieu de l'Assemblée
+nationale.»
+
+Je finirai cet article par une scène, que je ne puis ni oublier ni
+m'expliquer. Madame de la Croix avait un possédé qui, induit par un
+meunier son voisin, avait formé un pacte avec le diable sans le
+savoir, et qui par conséquent pouvait être délivré. Toutes les fois
+qu'il venait chez elle, il se jetait à genoux, et sanglotait en
+racontant les tourments horribles qu'il souffrait sans cesse. Elle le
+couchait sur un canapé, lui découvrait le ventre, y appliquait des
+reliques et de l'eau bénite. Alors on entendait un gargouillement
+affreux dans le ventre, et le patient jetait des cris effroyables;
+mais le diable tenait ferme, et nos espérances de le voir sortir,
+furent toujours trompées. Un jour, ce possédé devint furieux, sauta à
+bas du canapé et fit mine de se jeter sur nous. Madame de la Croix se
+mit entre lui et nous, et d'un air menaçant le remit à sa place; alors
+il grinçait des dents avec une force si extraordinaire, que les
+passants dans la rue auraient pu l'entendre, et proférait en écumant
+des blasphèmes si horribles et si nouveaux, qu'ils nous faisaient
+dresser les cheveux sur la tête; de là il passa aux invectives les
+plus atroces contre madame de la Croix, et finit par l'énumération la
+plus scandaleuse de tous les péchés, que cette pauvre dame pouvait
+avoir commis dans toute sa vie, avec des détails, dont plusieurs
+m'étaient connus, et encore beaucoup d'autres capables de la faire
+mourir de confusion. Elle écoutait tout cela les yeux tournés vers le
+ciel et les mains croisées sur la poitrine, et pleurant amèrement. A
+la jeunesse près, elle ressemblait à sainte Madeleine. Quand le
+patient eut terminé son discours, elle se mit à genoux et nous dit:
+«Messieurs, voilà un châtiment de mes péchés bien juste, que Dieu
+accorde à ma pénitence; je mérite ces humiliations, que j'ai éprouvées
+devant vous, et je voudrais les essuyer devant tout Paris, si je
+pouvais expier par là toutes mes fautes.»
+
+Qu'on réfléchisse sur tout ceci, et qu'on me dise, s'il est croyable
+qu'une femme, telle que je l'ai dépeinte, ait voulu violer à ce point
+tous les égards les plus sacrés dus à Dieu, à la pudeur et à sa
+réputation, pour nous tromper? Mais peut-on être trompé et se tromper
+soi-même, quand il s'agit de surmonter l'horreur que doivent exciter
+de pareilles épreuves, et de sacrifier tout ce qu'on a de plus cher,
+avec une abnégation de raison et d'amour-propre si révoltante et si
+épouvantable?
+
+
+
+
+XVI
+
+LES CONVULSIONNAIRES.
+
+
+Monsieur de la Condamine, ce savant si connu par son voyage avec M. de
+Jussieu en Amérique, était dominé par une curiosité indomptable, qui
+était fort contrariée par sa surdité. Quand il voyait deux personnes
+qui se parlaient en particulier, non-seulement il s'approchait avec
+l'indiscrétion la plus déterminée, mais je l'ai vu prendre son
+acoustique, pour les mieux écouter. Lorsqu'il trouvait une lettre sur
+la table, il ne pouvait pas s'empêcher de l'ouvrir et de la lire.
+
+Étant à Rome, M. de Choiseul lui donna une bonne leçon, et une
+excellente comédie à la société. Il avait surpris M. de la Condamine
+furetant et parcourant les papiers de l'ambassade dans le cabinet de
+ce ministre, chez lequel il vivait dans la plus grande intimité. M. de
+Choiseul, avec l'air le plus sévère et le ton le plus tragique, lui
+annonça, que son devoir l'obligeait à le faire arrêter, et de
+l'envoyer à la Bastille, vu que dans ce moment on traitait un secret
+d'État si important, que la possibilité de s'en être instruit,
+suffisait pour le faire enfermer jusqu'au développement de ce secret.
+Il avait beau protester qu'il n'avait rien lu, qu'il ne savait rien;
+on ordonna de chercher la garde, de faire préparer une chaise de
+poste, et enfin on lui donna une si belle peur, que rien ne manqua au
+divertissement de ceux qui furent témoins de cette scène plaisante.
+
+On accuse M. de la Condamine d'avoir fait un petit vol à
+Constantinople, afin de se faire donner la bastonnade sur la plante
+des pieds pour pouvoir juger de l'effet de cette cérémonie. Lorsque
+Damiens fut exécuté, la curiosité le poussa à percer non-seulement la
+foule et l'enceinte de la garde, mais arrivé à un cercle que tous les
+bourreaux des environs de Paris, attirés à cette fête si solennelle
+pour eux, avaient formé autour de l'échafaud, il y pénétra par la
+protection de M. Charlot, bourreau de Paris qui, l'ayant reconnu,
+s'écria: «Messieurs, faites place à M. de la Condamine, c'est un
+amateur.»
+
+Les convulsionnaires étaient un objet bien digne d'attirer notre
+observateur curieux; aussi se donna-t-il toutes les peines nécessaires
+pour être admis à leurs mystères, fort gênés alors par la police. Il
+promit le secret, et surtout de se conduire comme un prosélyte, qui
+venait s'édifier chez eux et se persuader de la vérité de leurs
+miracles. Mais, après avoir vu crucifier une jeune fille fort jolie,
+il s'approcha d'elle, après qu'elle fut détachée, et, comme il était
+sourd, il lui dit tout haut à l'oreille: «Mademoiselle, vous faites
+ici un bien vilain métier; si c'est pour gagner de l'argent, je vous
+en fournirai un autre qui assurément vous donnera beaucoup plus de
+plaisir.» Ce propos, qui fut entendu par toute l'assemblée, causa un
+si grand scandale, que M. de la Condamine pensa être assommé, qu'il
+fut chassé honteusement, et que, malgré toutes ses sollicitations, il
+ne put jamais obtenir l'entrée d'aucune des maisons où ces fanatiques
+se rassemblaient.
+
+Me trouvant un jour de la semaine-sainte dans une société où l'on
+parlait d'un spectacle fort extraordinaire qui se donnerait le
+vendredi-saint dans une certaine assemblée de convulsionnaires, et que
+l'on crucifierait une jeune personne la tête en bas, les pieds en
+haut, et ayant témoigné quelque envie d'y aller, une dame me donna un
+billet qu'elle écrivit à un avocat de ses amis fort lié avec les
+convulsionnaires, pour le prier de m'introduire.
+
+La veille du vendredi-saint, je rencontrai M. de la Condamine dans une
+maison, où l'on s'entretenait de l'étrange cérémonie, à laquelle je
+devais assister le lendemain. M. de la Condamine se désolait de son
+exclusion, et je ne pus me défendre le plaisir de lui montrer mon
+billet et de me moquer de lui; mais, ayant appris de moi, que l'avocat
+auquel j'étais adressé ne me connaissait pas, il lui passa par la
+tête, qu'il pourrait facilement prendre mon nom et se mettre à ma
+place. Partant de cette idée, il me pria à genoux de lui céder mon
+billet, me promettant qu'il serait bien sage et qu'il m'en aurait une
+obligation éternelle. Moi, qui étais alors jeune, fort attaché à mes
+plaisirs, qui prévoyais que je me coucherais tard et qu'il me serait
+pénible de me lever à six heures du matin pour me rendre dans une
+saison fort rude à l'Estrapade, où logeait l'avocat, pour voir des
+choses qui me tentaient médiocrement, je commis l'étourderie de céder
+aux persécutions de M. de la Condamine, et je lui abandonnai mon
+billet. Il se fit annoncer sous mon nom, l'avocat le reçut à
+merveille, le mena dans sa bibliothèque et lui montrant les ouvrages
+de plusieurs savants d'Allemagne, il l'interrogea sur leur compte. Mon
+autre moi-même lui répondit de son mieux, disant avoir étudié le droit
+chez l'un, la philosophie chez l'autre, et contrefit si parfaitement
+le rôle d'un voyageur allemand passablement instruit, que l'avocat y
+fut trompé. Chemin faisant il endoctrina son étranger sur la
+circonspection, avec laquelle il devait se conduire et sur la
+crédulité pieuse, qu'il devait affecter.
+
+Mais notre malheur commun voulut que la maison, où ils arrivèrent,
+était précisément celle d'où M. de la Condamine avait été chassé si
+ignominieusement. L'apparition du diable n'aurait pas pu produire une
+sensation plus horrible que celle que produisit la vue de M. de la
+Condamine; tous s'élancèrent sur lui et accablèrent l'avocat des
+reproches les plus sanglants, de ce qu'il leur amenait leur plus cruel
+ennemi; un impie qui avait profané la sainteté de leurs mystères avec
+les intentions les plus scandaleuses. Le pauvre avocat ne comprenait
+rien à tout cela et se tuait de leur dire, qu'ils se trompaient, que
+ce monsieur était un Allemand de distinction, qui lui était fortement
+recommandé. Mais, quand ils lui apprirent que c'était M. de la
+Condamine, qu'il avait introduit, et qu'il leur eut expliqué, comme il
+avait été joué, il se joignit à toute la compagnie pour mettre M. de
+la Condamine dehors par les épaules, en le chargeant de malédictions
+et d'invectives à rapporter de sa part à la dame du billet et au
+seigneur allemand[11].
+
+ [11] On peut rapprocher ceci du procès-verbal de M. de la
+ Condamine, dans la _Correspondance littéraire, philosophique et
+ critique_ du baron Grimm, depuis 1753 jusqu'en 1789. Il paraît
+ qu'il n'a pas jugé à propos de se vanter de ce qui lui est
+ arrivé.
+
+
+J'ajouterai à ceci ce que j'ai vu bien des années après chez les
+convulsionnaires, où je fus mené par le marquis de Nesle. Alors ils
+célébraient leurs mystères fort obscurément, réduits à cette
+extrémité, moins par la sévérité de la police, que par le ridicule
+qu'on avait eu l'adresse de jeter sur eux, et par la sagesse de ne les
+plus persécuter, mais de les traiter avec mépris. Ce fut chez un vieux
+conseiller au parlement, qui logeait dans le quartier de l'Isle, que
+le marquis de Nesle me conduisit. Il y avait là, dans une belle
+chambre meublée en damas cramoisi, le vieux conseiller, son neveu,
+avocat au parlement, une vieille parente et une blanchisseuse de
+dentelles, de la connaissance du marquis, laquelle devait être
+crucifiée. Comme on n'osait plus avoir des croix chez soi, on avait
+étendu une grande planche sur le parquet, pour en tenir lieu. D'abord,
+on nous fit examiner quatre clous de charrette; et, après avoir étendu
+la patiente sur la planche, l'avocat les lui enfonça à grands coups de
+marteau dans les mains et dans les pieds, pendant qu'on récitait des
+prières. Elle se plaignait tout bas et poussait de petits
+gémissements, contrefaisant la voix d'un enfant au maillot, qu'elle
+conserva tant qu'elle resta attachée sur la planche. Tout d'un coup,
+elle se mit à crier: «Papa Élie, où es-tu donc? tu dis que je suis une
+méchante petite fille, tu as raison, mon petit papa, mais je serai
+plus sage, dis-moi ce que je dois faire, je me soumets à tout.» Au
+bout de quelques minutes elle sortit la langue. «Elle veut qu'on la
+lui délie», dit l'avocat. Il y mit un rasoir, et, appuyant cette
+langue sur un mouchoir, il y fit par trois fois des coupures en croix,
+qui saignèrent beaucoup. Alors cette femme se mit à prophétiser
+toujours avec sa petite voix d'enfant, et le conseiller à écrire les
+bêtises qu'elle disait. On nous montra plusieurs volumes pleins de ces
+sortes de prophéties, qui étaient moins intelligibles que celles de
+Nostradamus. J'ai oublié de dire que la patiente après les premiers
+coups de rasoir, avait retiré sa langue et n'en montrait plus que le
+bout. «Allons, ne faites donc pas l'enfant,» lui dit l'avocat. «Non,
+non, lui répliqua-t-elle, c'est que vous me faites trop de plaisir,»
+et elle présenta la langue avec la meilleure grâce possible. Après
+avoir prophétisé une bonne demi-heure, elle s'arrêta tout court et
+demanda d'être soulagée. C'était avec de grosses lardoires, dont on
+lui perçait les bras, et avec de grandes bûches de bois, que
+s'opérait ce doux soulagement. On la frappait sur la tête et sur le
+sein d'une manière aussi barbare que merveilleuse par le peu de mal
+que cela lui faisait. Ces coups auraient dû l'assommer, mais elle
+priait de frapper encore plus fort, et puis se remit à prophétiser de
+plus belle. Toute la cérémonie dura une bonne heure.
+
+L'ayant déclouée, il n'y eut qu'un pied qui saigna, et les autres
+plaies paraissaient prêtes à se fermer. Elle remit ses bas et ses
+souliers, et, sans vouloir accepter de nous la moindre chose, nous la
+vîmes trotter sur le pavé, et s'en allant d'un pas si léger, comme si
+elle n'avait pris qu'un bain de pieds.
+
+
+
+
+XVII
+
+ALCHIMIE.
+
+
+J'ai connu particulièrement dans le temps de mes recherches
+hyperscientifiques un nommé Duchanteau, homme assez extraordinaire
+pour que j'en conserve le souvenir. Il était bel homme, spirituel,
+aimable, éloquent, et passionné pour les sciences occultes. Après
+avoir longtemps étudié l'hébreu, et surtout les cabalistes, il se fit
+circonscrire à Amsterdam, parce qu'il s'était mis en tête qu'il
+fallait être juif pour obtenir d'être initié par les rabbins dans tous
+les mystères de la cabale. Mais celle-ci n'ayant pas suffisamment
+satisfait son désir de franchir les bornes de notre savoir, il
+s'adonna à l'étude de l'alchymie, et se créa un procédé pour produire
+la pierre philosophale, aussi singulier qu'ingénieux, parce qu'il
+s'accorde réellement avec tous les passages essentiels des livres
+alchymiques, et qu'il explique assez bien leurs énigmes principales.
+Tous s'accordent à dire, qu'on doit réunir sans cesse l'inférieur
+avec le supérieur, et que le feu, le vase et la matière doivent se
+trouver dans le même sujet.
+
+Or, Duchanteau disait: Ce sujet mystérieux, c'est moi, et tout homme
+mâle, qui est bien constitué, a le pouvoir, depuis l'âge de vingt ans
+jusqu'à cinquante, de faire la pierre philosophale, sans avoir besoin
+d'autre chose que de lui-même. Qu'on me fasse entrer tout nu dans une
+chambre, qu'on m'y enferme ou qu'on m'y surveille, sans me donner la
+moindre chose à boire ni à manger, et j'en sortirai au bout de
+quarante jours avec la pierre philosophale!
+
+Voilà ce qu'il a entrepris de prouver à la loge des _Amis réunis_ et
+ce que malheureusement on n'a pas pu lui laisser achever jusqu'au
+bout. Mais ce qu'il nous a montré est assez curieux et presque
+merveilleux. Son procédé et son secret consistaient à se nourrir
+uniquement de son urine; il buvait sans cesse ce qu'il rendait: Voilà
+la coovation du supérieur avec l'inférieur, nous disait-il, mon urine
+est la matière, mon corps est le vase, et ma chaleur est le feu; c'est
+ainsi que ces trois choses principales se trouvent dans un seul sujet.
+
+Duchanteau ayant été mis dans une chambre comme dans un bain, on lui
+donna des vêtements, et des frères se relayaient pour le surveiller
+et s'assurer que rien n'entrait dans son corps, ni dans la chambre,
+qui pût altérer la vérité de ses assertions. Dans les premiers jours
+il souffrait cruellement de la faim et d'une soif brûlante, mais son
+urine commençant à s'épurer et à s'épaissir, le martyre de ses besoins
+se calma peu à peu; toutes les facultés de son esprit s'exaltèrent;
+tous les jours il devint plus gai, plus spirituel, plus éloquent; et,
+ce qu'il y a de plus singulier, c'est que sa force corporelle augmenta
+prodigieusement. Mais tout cela était accompagné d'une fièvre qui,
+toujours croissante, devint enfin si forte qu'elle parut dangereuse.
+La crainte que cet homme ne mourût dans son opération, et des
+réflexions très-sérieuses de ce qui pourrait en arriver, déterminèrent
+le conseil de la loge à forcer Duchanteau de quitter son entreprise.
+Il l'avait soutenue jusqu'au vingt-sixième jour, sans avoir rien pris
+que son urine, laquelle s'était réduite à la valeur d'une demi-tasse;
+elle était d'un rouge extrêmement foncé, épaisse, gluante et d'une
+odeur balsamique et excellente; on l'a déposée et conservée
+précieusement dans nos archives, mais la révolution a détruit cette
+urine anoblie qui, peut-être, était une médecine admirable, et je n'ai
+jamais pu apprendre ce qu'elle est devenue.
+
+Après que Duchanteau eut terminé son jeûne de vingt-six jours, il
+mangea et but le même soir autant que les six convives ensemble, qui
+soupèrent avec lui; et, ce qui est encore remarquable, c'est que cette
+intempérance ne lui fit pas le moindre mal. Au désespoir d'avoir
+manqué son but qu'il avait été si près d'atteindre, il voulut
+absolument renouveler son expérience; mais il ne put la soutenir que
+jusqu'au seizième jour, où ses forces l'abandonnèrent tout à coup; et,
+comme il mourut peu de temps après, il y a apparence que cette épreuve
+lui a coûté la vie.
+
+Je ne puis pas m'empêcher de faire mention d'un autre procédé pour
+obtenir la pierre philosophale, aussi ingénieusement exposé que le
+précédent, mais plus extraordinaire, plus difficile et plus dangereux.
+Un nommé Clavières, Genévois, depuis ministre des finances durant la
+révolution, était possesseur du manuscrit qui contenait ce secret, et
+il le vendit à la loge des _Amis réunis_, dans le temps qu'il n'était
+qu'un pauvre petit commis au trésor royal. Voici à quoi ce procédé
+bizarre et horrible se réduisait: il fallait avoir un jeune homme et
+une jeune fille tous deux vierges, les unir par le mariage sous une
+constellation marquée. Il fallait que leur premier enfant fût mâle, et
+cet enfant devait en naissant entrer dans un récipient de verre,
+promptement luté contre une retorte, et ensuite mis au feu, pour
+calciner ce malheureux enfant, lequel, à ce que disait l'auteur du
+manuscrit, deviendrait le bienheureux sauveur du monde. Car, après un
+procédé alchymique fort étendu, par conséquent trop long à rapporter,
+et dont même je ne me rappelle plus, l'enfant devait se convertir en
+un trésor suffisant, pour enrichir et immortaliser tout le genre
+humain, puisque, non-seulement il serait médecine universelle et
+pierre philosophale, mais ses vertus se multiplieraient à l'infini,
+étant décuplées à chaque procédé réitéré. Tout cela était présenté
+sous des formes si spécieuses, et avec des explications si ingénieuses
+de diverses allégories de la fable, et surtout des douze travaux
+d'Hercule, qu'on ne pouvait pas s'empêcher d'admirer l'esprit et
+l'érudition de l'auteur en détestant sa folie et sa cruauté.
+
+Un associé de Clavières, dont j'ai oublié le nom, avait porté depuis
+le même manuscrit à C....., et j'ai appris, à mon grand étonnement,
+qu'une princesse fort avide de richesses et un ministre fort peu
+religieux, avaient pensé sérieusement à entreprendre ce grand oeuvre,
+qui pourtant les a épouvantés par son incertitude et le nombre de ses
+difficultés.
+
+Chemin faisant dans la route du merveilleux, j'ai aussi fait des
+recherches en alchymie, mais je n'ai trouvé sur la transmutation des
+métaux rien qui méritât une place dans mes souvenirs, qu'une seule
+preuve de la possibilité de changer le cuivre en argent. Le comte
+Kolowrat, ministre de Saxe en Espagne, m'a montré deux monnaies de
+cuivre, qui avaient incontestablement subi cette transmutation,
+laquelle il m'a assuré avoir vu opérer en sa présence. Les deux
+monnaies étaient au coin d'Espagne, l'une entièrement convertie en
+argent, tandis qu'on n'en a jamais frappé de cette espèce qu'en
+cuivre; l'autre était teinte au milieu, de part en part, en argent,
+et, étant coupée en deux, on voyait distinctement que le morceau
+d'argent n'était point incrusté, mais que la goutte qui a produit
+cette transmutation avait percé d'outre en outre.
+
+
+
+
+XVIII
+
+ANECDOTES ET PETITES HISTOIRES.
+
+
+Lors de mon séjour à Genève, en 1757, j'ai vu souvent aux Délices,
+chez M. de Voltaire, un conteur d'histoire fort recherché par les
+sociétés genévoises, et dont j'ai oublié le nom, de quoi je suis bien
+fâché, car on devrait toujours savoir nommer les personnages d'une
+anecdote: cela ajoute au caractère de vérité.
+
+Souvent, après que cet homme avait achevé une histoire, M. de Voltaire
+lui disait: Voilà un canevas charmant; mais permettez-moi de vous
+enseigner comment il faut le mettre en oeuvre. Alors, il reprenait
+l'histoire, et nous montrait par sa manière de la refondre, comment on
+doit dans le commencement détailler beaucoup, et même longuement, tout
+ce qui peut servir à l'intelligence exacte du conte; comment il faut
+faire connaître les acteurs principaux, en peignant leurs figures,
+leurs gestes et leurs caractères; comment on doit exciter, suspendre
+et même tromper la curiosité; que les épisodes doivent être courts,
+clairs, et placés à propos, pour couper la narration au milieu d'une
+grande attente; comment il faut en presser la marche à mesure qu'on
+tire vers la fin, et que la catastrophe doit être énoncée aussi
+laconiquement que possible. C'est ainsi que M. de Voltaire mêlait
+l'utile à l'agréable en donnant par des exemples, délicieux à
+entendre, les véritables règles dogmatiques de l'art de raconter. Que
+ne puis-je, pour le plaisir de mes lecteurs, leur montrer, aussi bien
+que je voudrais, que j'ai su profiter de ses instructions!
+
+ * * * * *
+
+Un échantillon précieux de la politesse du bon vieux temps, qui mérite
+d'être conservé, sont les compliments que firent le duc d'Ormont et
+son ami le chevalier d'Airague en se quittant pour toujours.
+
+Ce duc, après avoir terminé son rôle de favori de la reine Anne,
+s'était retiré à Avignon, où il tenait un grand état, et le chevalier
+s'était fait son commensal complaisant et son ami intime. Malgré cela,
+ils étaient ensemble sur le pied cérémonieux de l'ancienne cour, et ne
+cessaient de se faire des compliments. Apprenant que son patron allait
+expirer, le chevalier accourt, entre précipitamment, et le duc
+agonisant lui dit d'une voix obligeante: Hélas! mon ami, je vous
+demande pardon d'être obligé de mourir devant vous. L'autre, pénétré
+et confondu de tant de politesse, répliqua: Ah, milord, pour l'amour
+de Dieu, ne vous gênez pas!
+
+ * * * * *
+
+L'abbé de Saint-Pierre, le meilleur humain, après la Fontaine, parmi
+les gens de lettres en France, sentait dans sa vieillesse qu'il
+commençait à radoter. Il s'était voué au silence, mais il aimait à
+écouter en compagnie. Un jour, il était resté le dernier chez ma
+voisine, madame de Lémeri; il poussa un grand soupir et lui dit: Je
+sens que je vous ennuie; mais, ajouta-t-il, les larmes aux yeux et
+avec une voix suppliante, mais je m'amuse.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait à l'université de Halle un professeur qui montrait des
+revenants. Frédéric II, qui avait entendu raconter à des officiers,
+dont le courage et l'esprit lui étaient connus, qu'ils en avaient
+réellement vu, fit venir ce professeur à Berlin, et le pria de lui
+montrer quelques-unes de ces apparitions merveilleuses. Comme je ne
+suis pas tout à fait sûr, répliqua le professeur, que mon secret ne
+puisse produire un peu de mal sur le cerveau, et que, par cette
+raison, je ne l'emploie qu'à mon corps défendant, Dieu me préserve
+d'en faire usage sur Votre Majesté, mais je ferai mieux, je vous
+l'expliquerai.
+
+Il consiste en une fumigation qu'on répand dans la chambre obscure, où
+l'on fait entrer l'homme qui demande à voir. Cette fumée, dont voici
+la recette, a deux propriétés: celle de jeter le patient dans un
+demi-sommeil assez léger pour entendre ce qu'on lui dit, et assez
+profond pour l'empêcher de réfléchir; et celle de lui échauffer le
+cerveau, au point que son imagination lui peint vivement l'image des
+paroles qu'il entend, et y ajoute la représentation qui sert à
+poursuivre et à compléter l'objet de son intention; il est dans l'état
+d'un homme qui compose un rêve, d'après des impressions légères qu'il
+reçoit en dormant.
+
+Après avoir, poursuivit le professeur, tiré de mon curieux dans la
+conversation le plus de particularités qu'il m'est possible de la
+personne, qui doit lui apparaître, et lui avoir demandé la forme et
+les habits avec lesquels il veut la voir, je le fais entrer dans la
+chambre obscure.
+
+Quand je crois que la fumée a commencé son effet, je le suis, en me
+préservant de l'impression de la fumée, avec une éponge trempée dans
+la liqueur que voici. Alors je lui dis: Vous voyez un tel, fait et
+habillé de telle manière: et la figure se peint ainsi à son
+imagination altérée; puis je lui demande avec une voix rauque: Que me
+veux-tu? il est persuadé que c'est l'esprit qui parle, il répond, je
+réplique, et, s'il a du courage, la conversation continue, et finit
+par un évanouissement.
+
+Ce dernier effet de la fumigation jette un voile mystérieux sur ce
+qu'il a cru voir et entendre, efface les petites imperfections qu'il
+pourrait se rappeler, et lui laisse à son réveil une conviction mêlée
+de crainte et de respect contre laquelle il ne lui reste aucun doute.
+
+J'ai appris tout ceci de la margrave de Bayreuth, soeur de Frédéric
+II, et que le roi, après avoir vérifié cette opération, en a déposé la
+recette et la méthode sous une enveloppe cachetée dans sa bibliothèque
+de manuscrits. Il y a apparence que Bischofswerder et compagnie ont
+trouvé ce secret dans la bibliothèque du roi, ou peut-être à Halle, et
+qu'ils s'en sont servi pour produire les apparitions extraordinaires
+avec lesquelles ils ont mystifié et subjugué Frédéric Guillaume II.
+
+ * * * * *
+
+Le baron de Thugut, envoyé de la cour de Vienne à Varsovie, avait à
+son début, et avant d'avoir vu le roi, rencontré dans la société le
+comte de Stackelberg, ambassadeur de Russie, et était tombé dans
+l'erreur de le prendre pour le roi, avec lequel l'ambassadeur avait
+quelque ressemblance, et par la figure et par la taille et le port.
+S'étant aperçu qu'on avait remarqué cette méprise, il coupa, en
+faisant le soir la partie du roi avec M. de Stackelberg, comme par
+mégarde, une dame avec un valet, et dit: Ne voilà-t-il pas aujourd'hui
+qu'il m'arrive encore de prendre un valet pour un roi[12].
+
+ [12] Cette anecdote a été contée par le baron de Thugut lui-même,
+ à une personne d'un nom illustre qui vivait encore en 1846, et
+ qui avait eu des rapports intimes avec ce ministre. (_Note de
+ l'éditeur allemand._)
+
+ * * * * *
+
+Egizielo, émule de Farinelli à Lisbonne, partant de là, reçut le
+singulier honneur d'une escorte de cavalerie commandée par un
+officier. L'orgueilleux chanteur crut qu'il était de sa dignité de
+faire un présent à l'officier, et lui offrit une belle montre.
+Celui-ci lui dit: Gardez votre montre; mais si vous voulez me
+récompenser de la peine que j'ai eue, je vous prie de me chanter un
+petit air.
+
+ * * * * *
+
+Le baron de Thun, qui a été longtemps ministre de Wurtemberg à Paris,
+était un homme assez singulier, très-aimable pour ceux qui l'ont
+connu aussi particulièrement que moi, mais excessivement spéculatif
+pour l'économie. Il avait mis toute sa fortune en rentes viagères, car
+il était fort égoïste.
+
+Ayant la fantaisie de vouloir être enterré dans son lieu natal en
+Poméranie, mais trop juste pour causer autant de dépenses qu'aurait
+exigées le transport de son cadavre, à son neveu, auquel il ne
+laissait rien du tout, il ordonna en mourant de le couper en pièces,
+de le bien saler, de le mettre dans un tonneau, et de l'embarquer
+ainsi sur le premier vaisseau qui partirait pour aller en Poméranie.
+Durant la route, les matelots visitèrent le tonneau, et, croyant que
+c'était du boeuf salé, ils mangèrent la moitié du baron de Thun.
+
+C'est son neveu qui m'a raconté cette histoire.
+
+ * * * * *
+
+Une ancienne prophétie qui existait à Lyon disait, que le sang
+coulerait dans les rues, quand le Rhône et la Saône se trouveraient
+réunis dans l'hôtel de ville.
+
+Or, ce bâtiment est si élevé au-dessus du lit de ces fleuves qu'il
+aurait fallu une inondation presque incroyable pour les faire arriver
+jusque-là.
+
+Cette prophétie s'est pourtant accomplie en 1793 d'une manière assez
+singulière. Lorsque le peuple abattit la statue de Louis XIV à la
+place de Belcour, on porta les figures en bronze de ces deux fleuves,
+qui étaient placées aux deux côtés de la statue, à la maison de ville,
+et, peu de jours après, les rues furent inondées de sang, par le
+premier massacre que firent les jacobins.
+
+ * * * * *
+
+Une preuve de l'indolence avec laquelle Louis XV régnait, est une
+réponse qu'il fit un jour au duc de Choiseul, qui voulait lui arracher
+une décision contraire aux intrigues de ses adversaires; et, après lui
+avoir démontré que les appréhensions qu'on lui inspirait, étaient
+fausses, et qu'il commettrait une injustice en s'y livrant, le roi lui
+répliqua: Mais ils m'ont dit qu'il y a du danger à le faire, et ce
+n'est pas la peine d'avoir des ministres, pour que je réponde des
+événements.
+
+ * * * * *
+
+M. de Fontenelle répliqua à un homme qui l'avait ennuyé par une longue
+diatribe contre le diable: N'en disons pas tant de mal, c'est
+peut-être l'homme d'affaires du bon Dieu.
+
+ * * * * *
+
+Voici un mot bien philosophique de l'abbé Galiani: Le chien qui
+s'imagine qu'il tourne le rôti, ne sait pas que c'est le rôti qui le
+fait tourner.
+
+ * * * * *
+
+Entendant dire à un homme qu'on questionnait sur les effets de la
+nouvelle salle d'Opéra de Paris, qu'elle était sourde, Galiani qui ne
+pouvait pas souffrir la musique française, s'écria: Qu'elle est
+heureuse!
+
+ * * * * *
+
+Dans le temps qu'il s'agissait de mettre une inscription sur cette
+nouvelle salle, Diderot fit la suivante:
+
+ _Hic Marsyas Apollinem._
+
+ * * * * *
+
+Un pauvre valet de louage à Rome avait acheté à la place Navone un
+camée antique superbe, pour très-peu de chose. On lui en avait déjà
+offert un prix considérable, mais il voulut pourtant consulter
+auparavant M. Jenkins, riche et célèbre antiquaire, qui était son
+patron.
+
+Cet homme honnête lui dit: Votre pierre vaut beaucoup davantage, vous
+êtes un pauvre homme, je puis faire votre fortune sans y perdre; voilà
+4000 écus romains. Le valet de louage se retira dans sa patrie avec
+cet argent, l'employa à se faire bâtir une maison, et mit au-dessus de
+la porte l'inscription suivante:
+
+ _Questa casa è fatta d'una sola pietra._
+
+ * * * * *
+
+M. Naigeon, homme de lettres, grand bibliologue, et petit athée, a
+composé le Système de la nature, avec le baron d'Holbach et Diderot.
+Il avait une vanité insupportable, et M. d'Holbach disait de lui,
+qu'il lui déplaisait parce qu'il était si fier de ne pas croire en
+Dieu.
+
+Le même a dit un joli mot sur l'abbé Morellet, dont l'amour-propre
+perçait trop à travers ses belles qualités. Son attitude favorite
+était de se serrer les côtes avec les deux mains fourrées sous son
+habit. Quelqu'un ayant remarqué cette contenance, dit à M. d'Holbach:
+«Je crois que l'abbé a froid.--Non, répliqua-t-il, il se tient comme
+cela pour être plus près de soi.»
+
+ * * * * *
+
+Dans les cérémonies de la semaine sainte on porte le pape d'un endroit
+du Vatican à l'autre, sur une espèce de palanquin, sous un dais, et
+ombragé des deux côtés par des éventails faits de plumes de paon. Cet
+appareil a un air tout à fait chinois. Il fut copié avec une
+exactitude frappante dans un opéra bouffon nommé: _L'Idole chinoise_,
+qu'on donna à Naples précisément dans le temps où le marquis Tanucci
+était le plus enclin à maltraiter la cour de Rome. Le nonce, informé
+de cette farce indécente, s'en plaignit amèrement à ce ministre.
+Celui-ci, qui mourait d'envie de repaître ses yeux de ce spectacle,
+dont la simple description l'avait extrêmement diverti, répondit au
+nonce: Ah, Monseigneur, que me dites-vous là! Cela n'est pas possible:
+mais pour vous prouver mon intérêt, je me rendrai moi-même au théâtre,
+moi, qui n'y vais jamais, pour me convaincre de la vérité incroyable
+d'un tel scandale. Ce ministre se procura donc par là la jouissance
+qu'il désirait, et le lendemain il dit au nonce: J'y ai été, vous
+pouvez être tranquille, il n'y a pas un mot de vrai à ce qu'on vous a
+dit, je vous assure que c'est une grande méchanceté.
+
+ * * * * *
+
+Le marquis de Bombelles m'a fait la description de deux robes à
+panier, qu'il a vues, à la cour de Lisbonne, porter à la reine, où il
+était ambassadeur de France. Sur l'une, on avait représenté en
+broderie une espèce de péristyle, dont les deux colonnes suivaient la
+direction des jambes, surmontées d'un fronton, duquel tombait une
+cascade de gaze d'argent.
+
+L'autre représentait Adam et Ève, au milieu d'eux l'arbre de la
+science du bien et du mal, et le serpent qui y grimpait en remontant
+vers le sommet.
+
+ * * * * *
+
+Parmi la foule de solliciteurs qui attendaient la mort ou la guérison
+du maréchal de Belle-Isle, alité depuis très-longtemps, il y avait un
+pauvre Gascon réduit à la dernière misère, en mangeant d'avance une
+pension qu'il n'avait pas encore. Un jour que, dans un café, on
+faisait l'éloge du maréchal, le Gascon s'écria: Oh, cadédis, c'est un
+Dieu! tout-puissant, invisible, éternel!!
+
+ * * * * *
+
+La faveur du duc de Choiseul avait attiré tant de cousins, qui
+portaient son nom, que, pour les distinguer, on leur avait donné des
+sobriquets: Il y en avait un qu'on appelait Choiseul bon-Dieu. On
+importunait à outrance le maréchal de Belle-Isle pour faire avoir un
+régiment à ce cousin de son ennemi. Ce ministre étant à la mort, on
+lui apporta le viatique, et on lui annonça le bon Dieu, comme c'est
+l'usage à Paris, où le valet de chambre, qui est à la porte, nomme
+toujours les arrivants à haute voix. Le maréchal agonisant crut que
+c'était ce Choiseul qui venait le relancer, et cria de toutes ses
+forces: Qu'il s'en aille, qu'il me laisse en repos! dites que je lui
+donne un régiment.
+
+ * * * * *
+
+Le marquis Manfredini, ministre du grand-duc de Toscane, a eu beaucoup
+à traiter avec Bonaparte, lorsqu'il commandait en Italie.
+
+Après nombre de preuves d'amitié, et surtout de loyauté, qu'il avait
+reçues de ce général, ce dernier fut dans le cas de manquer malgré lui
+à une promesse qu'il lui avait faite, forcé par des ordres du
+Directoire qu'il avait reçus depuis. Le marquis se plaignant
+amèrement, Bonaparte lui dit: Vous pouvez toujours compter sur ma
+parole militaire; mais ne comptez jamais sur ma parole politique.
+
+ * * * * *
+
+Un officier de la garde bourgeoise de Bayreuth était un homme
+facétieux et extrêmement poltron, ce qui l'avait constitué le bouffon
+et le souffre-douleur en titre de tous les officiers.
+
+Dans ce temps il y avait à Bayreuth un joueur, qui s'était rendu
+célèbre par quantité de duels, et dont tout le monde redoutait l'épée
+qu'il maniait avec beaucoup d'adresse et de bonheur. On aurait bien
+voulu en être débarrassé, mais personne n'osait se mesurer avec lui.
+
+Un jour qu'on manifestait ce désir en présence du capitaine bourgeois,
+celui-ci s'offrit de délivrer la ville de ce dangereux personnage.
+Pressé sur les moyens qu'il emploierait, il surprit extrêmement en
+disant qu'il se battrait contre lui, et qu'il le chasserait. D'abord,
+on se moqua de notre poltron, mais celui-ci proposa un assez gros pari
+si sérieusement, qu'il fut accepté avec une extrême curiosité de voir
+comment il s'en tirerait. Le joueur fut insulté le lendemain, et
+appelé en duel par le capitaine.
+
+Le margrave, instruit par ce dernier de ce qu'il comptait faire,
+permit que les deux champions se battraient sur la place, en présence
+de la ville et de la cour. A peine le capitaine eut-il tiré son épée,
+que le joueur pâlit, lui tourna le dos, et, s'enfuyant à toutes
+jambes, fut poursuivi par son adversaire et chassé par toutes les rues
+de la ville. Cet événement incroyable parut un prodige à tous les
+spectateurs, et le paraîtra à mes lecteurs, à moins que je ne leur
+explique comment ce miracle s'est opéré.
+
+Le capitaine savait que le joueur avait une antipathie naturelle et
+insurmontable contre la simple vue d'une carotte rouge, au point qu'il
+s'évanouissait quand il en paraissait sur la table. Que fit-il? il
+coupa une bonne tranche bien ronde d'une belle carotte bien rouge,
+l'enfila dans son épée pour qu'elle couvrît parfaitement la garde
+inférieure. Il en résulta que, dès qu'il eut tiré son épée et présenté
+la pointe à son ennemi, celui-ci fut frappé de la vue si redoutable
+pour lui, et obligé de s'enfuir à toutes jambes.
+
+ * * * * *
+
+Le duc de Nivernois, défendant la gloire de Louis XIV contre Frédéric
+II, qui le critiquait rudement sur sa vanité, son ambition démesurée,
+et sur l'avantage d'avoir eu d'excellents teinturiers en tout genre,
+poussé à bout, le duc s'écria: Au moins, Votre Majesté ne lui
+refusera-t-elle pas l'honneur d'avoir bien représenté son rôle de roi?
+Frédéric répliqua: Après Baron.
+
+Le même duc de Nivernois m'a assuré avoir vu un écrit du temps de
+Catherine de Médicis, qui donnait le détail de ce qu'elle disait avoir
+vu dans un miroir magique, dans lequel un célèbre astrologue, dont
+j'ai oublié le nom, lui montrait la succession et le sort des rois de
+France.
+
+Ceux qui ont été assassinés, comme Henri III et Henri IV, ont paru
+percés des poignards qui les ont frappés; les autres rois, quoique pas
+nommés, étaient reconnaissables, ou par quelques marques, ou par un
+dauphin intermédiaire qui apparaissait sans couronne. La durée du
+règne de ces rois était marquée par les différences de la durée de
+leurs apparitions. Par le nombre de leurs dauphins on parvenait
+distinctement à celui qui désignait Louis XV. C'est du vivant de ce
+monarque que M. de Nivernois m'a parlé de cette pièce curieuse, et il
+m'a dit alors qu'elle finissait de la manière suivante, qu'après Louis
+XV il ne s'est plus montré qu'un seul roi; et Catherine, interrogée
+par l'astrologue, sur ce qu'elle voyait encore, elle répondit: je ne
+vois plus rien qu'un tas de rats et de souris qui s'entre-dévorent.
+Comme on venait de s'apercevoir que les fondements de Versailles
+étaient minés par ces animaux, nous appliquions alors cette image
+prophétique à la possibilité que ce grand château pourrait bien
+s'écrouler sous le règne prochain.
+
+ * * * * *
+
+Le cardinal Acquaviva était franc, mais extrêmement grossier. Allant
+occuper la vice-légation d'Avignon, on lui avait fort recommandé de
+s'abstenir de dire: cela n'est pas vrai, et on lui avait observé que
+cette phrase était regardée en France comme une insulte. Voici donc la
+tournure qu'il avait imaginée, pour donner un démenti poliment: Je le
+crois, disait-il d'un air suppliant, puisque vous me le dites, mais
+vous, qui me le dites, vous ne le croyez pas.
+
+Ceci me rappelle une autre réplique fort heureuse, au récit d'un fait
+incroyable que le conteur assurait avoir vu de ses propres yeux, la
+voici: Je le crois, puisque vous l'avez vu, mais si je le voyais, je
+ne le croirais pas.
+
+ * * * * *
+
+On a trouvé dans les papiers du professeur Schroeder, de Marbourg,
+célèbre rose-croix, mort à Wetzlar, une vieille pancarte expédiée par
+un chef de cette secte.
+
+Il avait ajouté à son nom S. J., de la société de Jésus, et la
+pancarte avait une date plus ancienne que celle à laquelle le
+dictionnaire des hérésiarques d'Arnold fixe l'origine des rose-croix.
+Les relations que j'ai eues avec ces derniers, m'ont appris qu'ils
+étaient intimement liés avec les jésuites, et je puis attester que les
+règles et les formes de l'ordre des rose-croix avaient les plus grands
+rapports avec celles de la compagnie de Jésus, surtout pour
+l'obéissance aveugle à leurs supérieurs, l'espionnage et les moyens
+de s'emparer des secrets d'autrui.
+
+ * * * * *
+
+Des amis et des protections particulières que j'avais à Naples m'ont
+mis à portée d'examiner de près le miracle de saint Janvier, et je
+puis attester qu'il me parut impossible, qu'une matière extérieure
+puisse pénétrer dans les fioles qui contiennent le prétendu sang de ce
+saint. Il y en a deux qui sont hermétiquement scellées et placées sur
+deux pointes, qui les soutiennent en l'air au milieu d'un ostensoir à
+jour et bien clos.
+
+On voit dans le fond de ces fioles, à la hauteur d'un doigt, une
+matière qui ressemble à de la poix, résine fort brune et dure,
+laquelle, quand le miracle se fait, s'élève subitement en bouillonnant
+et remplit tout à fait les petits vases.
+
+L'abbé Galiani, qui a observé tout ceci plus souvent et encore mieux
+que moi, et qui, de plus, se fondait sur l'autorité de son oncle,
+archi-chapelain du roi, et qui, par ses relations avec tout le clergé,
+pouvait être encore plus instruit que moi, prétendait que cette
+relique était si ancienne qu'on en avait absolument perdu la véritable
+histoire, que le clergé de Naples agissait de bonne foi, qu'il
+ignorait parfaitement le secret de ce tour de passe-passe, et qu'il
+s'opérait vraisemblablement par la chaleur extérieure, et peut-être
+par un certain coup de main prescrit ou accidentel.
+
+L'abbé Galiani, dans la tête duquel chaque explication à donner
+prenait une tournure ingénieuse et instructive, employait le mystère
+de ce miracle pour commenter un passage d'Horace, qui parlant dans son
+épître du voyage à Brindisi des fourberies religieuses de ce pays-là,
+dit: _Thura sine igne liquefaciunt, credat judæus Apella._ «Ils
+liquéfient de l'encens sans employer du feu. Il faudrait être un Juif
+comme Apella, pour le croire.»
+
+Il y a apparence que les premiers prêtres chrétiens auront trouvé ce
+secret chimique, et, croyant que cette gomme brunâtre ne ressemblait
+pas mal à du sang caillé, ils se seront dit, voilà une chose
+excellente qui peut nous être aussi utile qu'aux prêtres païens; et
+ils l'auront employée comme fraude pieuse, très-utile par le grand
+succès qu'elle a eu.
+
+C'est ainsi que mon charmant petit abbé expliquait le miracle de saint
+Janvier, qui n'est pas le seul de son espèce dans le royaume de
+Naples; car, dans deux ou trois endroits de l'intérieur, il s'opère
+obscurément sur le sang de deux autres martyrs, dont j'ai oublié les
+noms.
+
+ * * * * *
+
+Dans une maison de la rue Saint-Honoré, à côté du trésor royal, il y
+avait une chambre dans laquelle on trouvait souvent des meubles brisés
+ou déplacés de la manière la plus extraordinaire. On avait beau la
+fermer à cadenas, y apposer même un scellé, et employer tous les
+moyens possibles pour en découvrir la cause; tout était inutile, et
+enfin les domestiques obtinrent la permission d'aller chez les
+capucins, qui étaient vis-à-vis pour chercher un exorciseur.
+
+Le père, chargé de cet emploi, se transporta avec son bénitier dans la
+chambre en question; et, après avoir aspergé partout, on lui dit,
+qu'il fallait aussi en mettre dans la cheminée où l'on entendait
+quelquefois le diable, quand on entrait dans la chambre. Le capucin se
+tourna donc vers la cheminée, et, allongeant son goupillon dans le
+tuyau, il fut étrangement surpris de sentir qu'une main invisible le
+lui arrachait et l'emportait. La frayeur du bon père se communiqua aux
+assistants, et tous s'enfuirent dans la rue avec des cris terribles,
+qui attirèrent une foule de monde à laquelle on raconta ce nouveau
+miracle.
+
+Mais on fut encore bien plus effrayé, lorsqu'on vit paraître sur le
+haut de la cheminée le diable tenant le goupillon, avec lequel il
+gesticulait aussi bien que le meilleur exorciseur.
+
+Après l'avoir considéré quelque temps, arriva un domestique de M. de
+Lavalette de Lange, qui logeait tout à côté de la cheminée, et qui
+s'écria en regardant en haut: Oh, voilà le singe de mon maître!
+
+ * * * * *
+
+M. de Sartine, ministre de la marine, était fort soigneux de sa
+coiffure; il avait des perruques merveilleuses pour la quantité de
+leurs boucles. La veille d'un jour qu'il devait aller de grand matin à
+Versailles, on avait fort recommandé chez le perruquier d'arranger la
+perruque le même soir, parce que l'on viendrait la prendre à l'aube du
+jour.
+
+En conséquence elle fut arrangée et placée dans sa boîte. Pendant la
+nuit la femme du perruquier accoucha d'un enfant mort, qu'on mit,
+faute de cercueil, dans une boîte à perruques, pour pouvoir l'enterrer
+tout de suite. Un moment après que le petit convoi d'enterrement fut
+parti, un domestique de M. de Sartine vint chercher la perruque. Mais
+on fut bien étonné, en ouvrant la boîte, d'y trouver un enfant mort.
+On s'était trompé de boîte, et on avait enterré la perruque de M. de
+Sartine, qui fut obligé de retarder son départ jusqu'à ce que chaque
+chose eût été remise à sa place.
+
+ * * * * *
+
+Un jeune auteur, qui cherchait fortune, était allé à Ferney pour se
+recommander à M. de Voltaire. Celui-ci commença par lui demander ce
+qu'il savait faire, et quel était son métier? Je suis, répondit-il,
+garçon athée, pour vous servir.--Et moi, répliqua M. de Voltaire, j'ai
+l'honneur d'être maître déiste; mais, quoique nos métiers soient
+opposés, je vous donnerai à souper pour aujourd'hui et à travailler
+pour demain, je puis me servir de vos bras et non de votre tête.
+
+ * * * * *
+
+Le duc de Choiseul, étant devenu ministre des affaires étrangères,
+avait eu la curiosité de connaître le style de M. de Chauvelin, qui,
+sous le ministère du cardinal de Fleury, s'était acquis la réputation
+de l'ambassadeur le plus habile de son temps. Il fit tirer du dépôt
+des affaires étrangères les dépêches de M. de Chauvelin, écrites
+durant son ambassade en Suisse, et voici une phrase qui lui tomba sous
+les yeux en feuilletant pour commencer sa lecture. L'ambassadeur,
+parlant de l'espérance qu'il avait de pénétrer un secret par le canal
+d'un magistrat qui en était instruit, s'exprimait ainsi: «J'ai déjà
+mis les fers au feu, pour lui tirer les vers du nez.»
+
+ * * * * *
+
+M. de Beaumarchais était fils d'un horloger. Une dame de la cour,
+pour lui reprocher son origine, lui présenta une très-belle montre
+qu'elle avait, en le priant de l'examiner et de la lui arranger, parce
+qu'elle n'allait pas bien. Beaumarchais prit la montre et la laissa
+tomber sur le pavé du salon, qui était de marbre. Ah, quel malheur,
+s'écria-t-il, mon père avait raison, il m'avait bien dit que j'étais
+trop maladroit pour faire son métier.
+
+ * * * * *
+
+J'avais une chatte, nommée Ermelinde, qui mérite une place bien
+distinguée dans l'histoire des animaux par les preuves qu'elle m'a
+données d'un raisonnement suivi et concluant, supérieur à tout ce que
+les biographes des bêtes ont cité de plus remarquable.
+
+Je la voyais sans cesse occupée à se mirer dans la glace, à s'en
+éloigner pour s'en rapprocher en courant, et surtout gratter autour
+des cadres, parce que toutes mes glaces étaient enchâssées dans des
+trumeaux.
+
+Cela me détermina à établir un jour un miroir de toilette au milieu de
+la chambre, pour donner à ma chatte le plaisir de pouvoir en faire le
+tour.
+
+Elle commença par s'assurer, en s'approchant et se reculant, qu'elle
+se trouvait dans une glace pareille aux autres. Elle passa derrière à
+diverses reprises, courant toujours plus fort; mais, voyant qu'elle ne
+pouvait pas atteindre ce chat prompt à lui échapper, elle se plaça au
+bord du miroir, et, regardant alternativement d'un côté et de l'autre,
+elle s'assura que le chat qu'elle venait de voir, ne pouvait pas être,
+ni avoir été derrière le miroir; ainsi, elle se persuada qu'il devait
+être dedans. Mais que fit-elle pour constater cette expérience, la
+dernière qui restait à faire? toujours assise aux bords de ce miroir,
+elle se dressa en allongeant ses deux pattes pour tâter l'épaisseur,
+et sentant qu'elle ne suffisait pas pour contenir un chat, elle se
+retira tristement et convaincue qu'il s'agissait d'un phénomène
+impossible à découvrir, parce qu'il était au-dessus du cercle de ses
+idées; elle ne regarda plus aucune glace et renonça pour toujours à un
+objet qui intéressait sa curiosité.
+
+Plus sage que les hommes qui ne mettent aucune borne à leurs
+recherches métaphysiques, mon Ermelinde me paraît avoir été le Kant
+des chats.
+
+ * * * * *
+
+J'ai servi à vérifier une ressemblance trop extraordinaire, pour que
+je ne doive pas l'attester dans ces mémoires.
+
+Le comte de Werthern, depuis grand-maître de la garde-robe de Frédéric
+II, finissant ses études à Lausanne, avait eu un gouverneur qui se
+nommait le marquis Caraccioli, portant un titre d'officier major
+polonais, qui alors s'obtenait facilement, d'ailleurs assez mauvais
+sujet, méchant auteur, et fort brouillé avec son élève, qui ne cessait
+de m'en dire pis que pendre dans toutes ses lettres.
+
+L'année d'après qu'ils se furent quittés, je rencontrai le comte à
+Milan, allant à Rome, où j'allais aussi. J'y retrouverai, me dit-il,
+mon coquin de gouverneur qui m'a volé en partant, et qui voyage à
+présent avec les jeunes comtes Rzewuski: il me tarde de le bien
+rosser. Or, j'avais vécu à Rome avec ce marquis, que je savais être le
+conducteur des jeunes seigneurs polonais, précisément dans les années
+où mon ami m'écrivait de Lausanne pour se plaindre de son gouverneur
+qui le tourmentait.
+
+J'assurai le comte de Werthern qu'il se trompait, qu'à la vérité
+Caraccioli était auteur et avait un titre d'officier major de Pologne
+comme le sien, mais que c'était le plus honnête homme du monde, et
+qu'il ne pouvait pas avoir été en même temps à Rome et à Lausanne.
+Malgré tout cela, mon ami qui était fort opiniâtre, persistait dans
+son erreur, disant que je me trompais, et que deux Anglais, qui
+avaient beaucoup connu son Caraccioli à Lausanne, venaient de le
+revoir avec les comtes Rzewuski, et que tout ce que ces Anglais lui en
+avaient rapporté, ne laissait aucun doute sur l'identité de la
+personne.
+
+Comme l'aîné des deux frères avait la tête fort chaude, et que mon ami
+ne ménageait pas ses propos, j'obtins de ce dernier, sur lequel
+j'avais beaucoup d'empire, de se calmer jusqu'à ce qu'il eût vu
+l'homme et examiné le tout de sang-froid. En conséquence, dès que nous
+fûmes arrivés à Rome, je leur ménageai une entrevue chez moi. Le
+marquis, que je n'avais prévenu de rien, aborda le comte avec
+l'indifférence d'un homme qui ne l'avait jamais vu, mais ce dernier,
+frappé par la ressemblance la plus étonnante qui fut jamais, avait
+toutes les peines du monde de contenir son animosité, m'ayant donné sa
+parole d'honneur de rester calme, au moins dans cette première
+rencontre.
+
+Le marquis me quitta le premier, et, dès qu'il fut sorti, le comte,
+furieux de sa longue contrainte, éclata en reproches contre moi de ce
+que j'osais lui soutenir, que ce n'était pas là son ancien gouverneur;
+que personne ne pouvait lui disputer le droit de prononcer, si l'homme
+qu'il avait vu, était ou n'était pas celui avec lequel il avait passé
+deux années de sa vie presque côte à côte; que c'était certainement
+le même homme, non-seulement parce qu'il ressemblait à son gouverneur
+trait pour trait, mais qu'il avait le même son de voix, les mêmes
+gestes, la même posture, les mêmes révérences, les mêmes phrases
+coutumières, et, enfin, qu'à moins de devenir insensé, rien ne lui
+ôterait la certitude d'avoir retrouvé en lui son mauvais sujet de
+gouverneur, ni ne l'empêcherait de le rouer de coups dès qu'il le
+rencontrerait dans la rue.
+
+Prévoyant les malheurs qui pourraient en résulter, j'obtins encore par
+mon crédit sur l'esprit de mon ami de remettre sa vengeance jusqu'à ce
+que je lui eusse démontré l'impossibilité de l'identité des deux
+personnages en question par nombre de témoignages incontestables, qui
+prouveraient qu'ils ont existé, pendant plus d'une année, à la
+distance de plus de cent lieues l'un de l'autre. Alors, j'informai mon
+ami Caraccioli et ses élèves de toutes les circonstances de cette
+fâcheuse affaire, et de la nécessité de détruire une erreur, justifiée
+par des apparences si singulières.
+
+On convint d'un rendez-vous auquel furent convoquées plusieurs
+personnes de différents états, qui avaient connu, logé et nourri mon
+marquis Caraccioli, pendant toute une année du séjour de l'autre à
+Lausanne, et sans compter les passe-ports et autres preuves par écrit,
+irrécusables d'un _alibi_ de près de deux ans. Mais un accident bien
+particulier pensa tout gâter.
+
+Le Caraccioli de Lausanne, qui aimait la parure, avait souvent
+entretenu son élève du plaisir qu'il aurait à se donner un habit de
+satin, couleur de rubis, quand il serait assez riche pour cela. Le
+hasard voulut que mon Caraccioli arrive précisément avec un tel habit,
+d'autant plus extraordinaire que les hommes jusque-là n'avaient encore
+jamais porté du satin. Pour le coup, mon ami Werthern pensa éclater;
+cela lui paraissait trop fort. Toutefois la nombreuse compagnie et les
+voix de tant de témoins qui déposaient avec chaleur en faveur de mon
+Caraccioli, continrent les fureurs du comte. Ce fut de très-mauvaise
+grâce qu'il écouta et examina les preuves qu'on lui donnait pour le
+détromper, et qui étaient sans réplique. Mais lui-même donnait par une
+telle obstination une preuve bien remarquable de l'empire des sens sur
+la réflexion, et qu'il y a une grande différence pour notre croyance
+entre une vérité sentie et une qui n'est que démontrée. Le comte de
+Werthern a été forcé de convenir qu'il avait tort, et malgré cela il
+est resté persuadé toute sa vie, que son Caraccioli à Lausanne avait
+été la même personne que mon Caraccioli à Rome, quoique ce dernier ait
+porté la complaisance jusqu'à montrer à ce comte le seul endroit par
+où il ne ressemblait pas à son ménechme, lequel avait une cicatrice
+d'un coup d'épée qu'il avait reçu dans la partie charnue au-dessus de
+la hanche.
+
+Je dois ajouter encore quelques traits, dont le dernier est peut-être
+le plus surprenant et que j'ai toujours caché au comte de Werthern.
+L'un et l'autre étaient dévots, mais tous deux grands pécheurs, ayant
+les mêmes goûts antiphysiques, et le caractère de leur écriture était
+assez ressemblant pour pouvoir y être trompé.
+
+ * * * * *
+
+Le docteur Malouin, médecin consultant de M. le Dauphin, voyant une
+fiole sur une table de l'antichambre de ce prince, demanda ce qu'elle
+contenait, et ayant appris que c'était une médecine pour M. le
+Dauphin: C'est fort bien de se purger quelquefois, répliqua-t-il, on
+ne saurait trop évacuer les humeurs. La fiole entra, et ressortit
+toute pleine. Comment, s'écria le docteur, M. le Dauphin n'en a donc
+pas voulu? il a tort. Puis, flairant et examinant la drogue, il dit:
+Elle est pourtant si bien faite, c'est dommage!.... il y a longtemps
+que je ne me suis purgé, je m'en vais la prendre, et il l'avala.
+
+ * * * * *
+
+L'abbé de Broglie, chancelier du duc d'Orléans, a été le premier
+auteur et directeur de la petite correspondance secrète que Louis XV
+avait établie pour amuser sa petite politique. On avait placé auprès
+de toutes les ambassades principales un agent secret qui rendait
+compte directement au roi de tout ce qui se présentait. Cette machine
+aurait été un excellent contrôle du ministère des affaires étrangères,
+si Louis XV avait su l'employer en monarque éclairé; mais il ne
+faisait qu'écouter aux portes. Il riait sous cape des fautes qu'il
+apprenait et sacrifiait ses intérêts à sa discrète curiosité.
+
+M. de Choiseul connaissait bien ce petit mystère d'iniquité royale; M.
+le duc d'Orléans avec lequel il était intimement lié, l'avait instruit
+des traces qu'il en avait trouvées dans les papiers de feu son
+chancelier. Toutefois M. de Choiseul ne voulut point troubler cet
+amusement de son maître, et fit toujours semblant de l'ignorer; mais
+il était pourtant fâché d'en savoir la direction entre les mains du
+comte de Broglie, neveu de l'abbé, qu'il craignait comme étant l'homme
+le plus propre à lui succéder, parce que de tous les seigneurs de la
+cour, il en était le plus digne pour son génie et son habileté, ce qui
+pourtant n'est pas ordinairement la raison qu'il faut pour être
+choisi. Le duc d'Aiguillon n'a pas été si généreusement tolérant que
+son prédécesseur. Ayant découvert cette machine, il eut l'air
+d'ignorer qu'elle appartenait au roi, accusa le comte de Broglie comme
+chef d'une cabale illicite et perfide, et fit un si beau tapage qu'il
+força la pusillanimité de son maître à faire enfermer le comte à la
+Bastille.
+
+Les lettres que ce prince écrivait au comte dans sa prison sont d'une
+inconséquence et d'une abnégation de la royauté aussi singulière
+qu'incroyable. Dans la première, il demandait presque pardon au
+dépositaire de sa confiance de ce qu'il l'avait fait mettre en prison,
+et le priait de prendre patience, en l'assurant qu'il n'y resterait
+pas longtemps; et dans une autre, il lui disait au sujet du partage de
+la Pologne, qui venait de se dévoiler: On nous l'avait bien prédit, et
+on aurait bien pu l'empêcher, si M. d'Aiguillon avait été mieux
+instruit, et s'y était pris autrement. Il paraît que Louis XVI a tenté
+d'appliquer l'idée de cette correspondance à un contrôle plus utile,
+celui d'être informé particulièrement de ce qui se passait dans
+l'intérieur de son royaume.
+
+M. de Maurepas avait envoyé M. de Pezai pour voyager et s'instruire
+sur différents objets en Bretagne et en Normandie. Le roi lui ordonna
+de lui faire parvenir directement par une voie sûre qu'il lui
+indiquerait, des rapports confidentiels de tout ce qu'il pourrait
+découvrir dans les souterrains du gouvernement, toujours si
+impénétrables aux regards d'un souverain éloigné. Mais Louis XVI
+n'était ni assez discret ni assez habile, pour cacher ces lumières
+naissantes aux yeux de M. de Maurepas qui, fâché des libertés que
+prenait son jeune maître, n'eut pas beaucoup de peine à casser le cou
+à M. de Pezai, lequel était aussi mince courtisan que poëte.
+
+Je crois que cette machine de contrôle a fourni aussi la pensée
+ingénieuse et dispendieuse de la contre-police qui a commencé sous le
+règne du duc d'Aiguillon, et qui a existé depuis, beaucoup plus
+perfectionnée, à Vienne et à Paris.
+
+ * * * * *
+
+Après la prise de Breslau, le roi Frédéric II dit à son frère: Mes
+ennemis peuvent bien dire de moi, que je suis un roi pauvre, mais non
+pas un pauvre roi.
+
+ * * * * *
+
+Un marchand logé, à Aix-la-Chapelle, à l'hôtel où il y avait la salle
+d'assemblée, proposa à la maîtresse de cet hôtel, de lui acheter une
+caisse de cartes à jouer. Elle s'en accommoda d'autant plus
+volontiers, que le prix était modique, et qu'elle en avait précisément
+besoin pour la saison des eaux qui approchait. Parmi les joueurs qui
+arrivèrent, se trouvait un vieillard, qui intéressait toutes les dames
+par le récit de ses maux, ses jolis contes, ses bons déjeuners et sa
+complaisance de faire leur partie et de les laisser gagner. On le
+plaignait surtout de l'état déplorable de ses yeux, car il paraissait
+presque aveugle, et ne pouvait jouer que par le secours d'une double
+lorgnette.
+
+Mais pour les joueurs, il les intéressait d'une tout autre manière,
+car il leur enlevait tout leur argent. Après avoir fait des gains
+énormes, il partit. Le lendemain de son départ, un garçon de la salle
+apporta à la compagnie la lorgnette de ce vieillard qui l'avait
+oubliée. Ah, mon Dieu! s'écrièrent les dames, que deviendra ce pauvre
+homme sans sa lorgnette! Un homme de la compagnie, s'amusant à
+l'examiner, s'aperçut que c'était un excellent microscope, et
+l'approchant du dos d'une carte, il vit qu'elle était marquée. On fit
+passer toutes celles qui étaient sur la table, sous le microscope,
+toutes se trouvèrent marquées, et on ne plaignit plus l'aveugle
+clairvoyant.
+
+ * * * * *
+
+J'ai connu à Avignon un M. de la Martinière, lequel, en se réveillant
+la nuit dans l'obscurité la plus profonde, y voyait souvent comme en
+plein jour. Pour s'assurer de la vérité de ce phénomène, il s'était
+levé plusieurs fois, et avait écrit à son bureau: J'y vois; cette
+clarté ne durait que peu de minutes, et il était obligé de rechercher
+son lit à tâtons.
+
+ * * * * *
+
+Le margrave de Bade m'a raconté que le grand-duc de Russie, Paul,
+passant à Carlsruhe, l'avait abordé avec le compliment suivant: Je me
+félicite de faire la connaissance d'un prince, qui peut servir de
+modèle à tous les autres, pour leur apprendre comment il faut régner.
+Embarrassé d'un éloge si excessif, je me sentais couvert de confusion,
+me dit ce bon et respectable vieillard, mais il me mit bientôt à mon
+aise, en continuant ainsi: Aussi je compte bien faire un jour chez moi
+en grand ce que vous faites ici en petit.
+
+ * * * * *
+
+On était fort rigide de mon temps à Paris, sur les habillements
+conformes à la saison, sans s'embarrasser s'il faisait chaud ou froid.
+C'était un ridicule de porter du point d'Alençon en été.
+
+M. Selwyn dont les dehors étaient aussi grossiers que son esprit était
+fin et caustique, répondit à madame de Puisieux, qui voulait le
+plaisanter d'avoir des manchettes d'hiver au milieu de la canicule:
+Je vous demande pardon, Madame, d'avoir commis une si lourde faute,
+mais j'ai mis ces manchettes de point, parce que je me sentais un peu
+enrhumé ce matin.
+
+
+FIN.
+
+9972.--Impr. gén. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Souvernirs de Charles-Henri Baron de
+Gleichen, by Charles-Henri de Gleichen
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
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+
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@@ -0,0 +1,9145 @@
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+ The Project Gutenberg's eBook of Souvenirs de Charles-Henri, Baron de Gleichen, by Charles-Henri de Gleichen</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Souvernirs de Charles-Henri Baron de
+Gleichen, by Charles-Henri de Gleichen
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Souvernirs de Charles-Henri Baron de Gleichen
+
+Author: Charles-Henri de Gleichen
+
+Release Date: October 15, 2011 [EBook #37762]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVERNIRS DE CHARLES-HENRI ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<hr class="c15 p4" />
+<p class="center" >9927.&mdash;IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE<br />
+Rue de Fleurus, 9, à Paris</p>
+<hr class="c15" />
+
+<h1>SOUVENIRS<br />
+<small>DE</small><br />
+<span class="title">CHARLES-HENRI</span><br />
+<big>BARON DE GLEICHEN</big></h1>
+
+<p class="center"><b><small>PRÉCÉDÉS D'UNE NOTICE</small></b><br />
+<small><b>PAR</b></small><br />
+<b>M. PAUL GRIMBLOT</b></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus002.jpg" width="200" height="194" alt="logo" />
+</div>
+
+<p class="center"><b>PARIS</b>
+<b>LÉON TECHENER FILS, LIBRAIRE</b></p>
+
+<p class="center"><b><small>RUE DE L'ARBRE-SEC, 52</small></b></p>
+
+<p class="center">M DCCC LXVIII</p>
+
+<h2 class="p4">SOUVENIRS<br />
+<small>DE</small><br />
+<span class="title">CHARLES-HENRI</span><br />
+<big>BARON DE GLEICHEN</big></h2>
+<p><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus005a.jpg" width="500" height="61" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>TABLE.</h2>
+<table border="0" cellpadding="5" cellspacing="5" summary="toc">
+<tr>
+<td class="tdr">I.</td>
+<td>Ferdinand VI et Charles III rois d'Espagne</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">II.</td>
+<td>Le duc de Choiseul</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">III.</td>
+<td>Le Dauphin</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_43">43</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">IV.</td>
+<td>Le masque de fer</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">V.</td>
+<td>Necker</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_51">51</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">VI.</td>
+<td>Joseph II et Léopold II</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_67">67</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">VII.</td>
+<td>Le prince de Kaunitz</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">VIII.</td>
+<td>Mme Geoffrin et sa fille</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_94">94</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">IX.</td>
+<td>Le maréchal de Brissac</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_113">113</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">X.</td>
+<td>La famille de Mirabeau</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_115">115</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XI.</td>
+<td>Saint-Germain</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_120">120</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XII.</td>
+<td>Cagliostro</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_135">135</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XIII.</td>
+<td>Lavater</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_140">140</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XIV.</td>
+<td>Saint-Martin</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_151">151</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XV.</td>
+<td>Mme de la Croix</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_166">166</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XVI.</td>
+<td>Les Convulsionnaires</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_179">179</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XVII.</td>
+<td>Alchimie</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_187">187</a></td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="tdr">XVIII.</td>
+<td>Anecdotes et petites histoires</td>
+<td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus005b.jpg" width="300" height="89" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_III" id="Page_III">III</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus007.jpg" width="500" height="68" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>AVERTISSEMENT.</h2>
+
+<p><span class="dropcap-l"><span class="dropcap">L</span></span>
+a duchesse de Choiseul, qui nous
+est aujourd'hui si bien connue, a
+passionnément aimé son mari,
+nous le savons, et elle n'a jamais aimé que
+lui, on peut le croire sans témérité. Mais
+elle se laissait volontiers admirer, adorer,
+aimer, car elle inspirait à tous ceux qui l'approchaient
+et qui étaient touchés de sa
+beauté et de ses vertus, des sentiments qui,
+pour n'oser s'avouer hautement et se déguiser
+sous les noms honnêtes d'amitié et
+de dévouement, ressemblaient à ce que
+l'on est convenu d'appeler de l'amour.
+<span class="pagenum"><a name="Page_IV" id="Page_IV">IV</a></span>
+Parmi ces amoureux discrets et délicats se
+distinguait un étranger, un allemand, le
+baron de Gleichen, dont il est si souvent
+fait mention dans les lettres de Mme du
+Deffand et de la duchesse de Choiseul. Nul
+ne fut plus que lui, si on excepte l'abbé
+Barthélemy, sous le charme des attraits irrésistibles
+de cette femme autant estimable
+qu'aimable, qui avait toutes les vertus ou
+peu s'en faut, cela n'est pas douteux, et qui
+pourtant n'était pas chrétienne, avouons-le
+au risque de déplaire à ses adorateurs de
+ce temps-ci.</p>
+
+<p>J'ai ouï dire à de très-bons juges qui,
+par pure ignorance, ne rendaient pas justice
+au duc de Choiseul, qu'il était impossible
+qu'un mari si tendrement aimé par
+une femme si parfaite ne fût pas estimable.
+Le duc de Choiseul, quoique, hélas! bien
+souvent infidèle, était digne de tant d'amour;
+on n'inspire pas des sentiments tout
+à la fois si tendres et si passionnés sans les
+mériter. L'abbé Barthélemy, cet ami si dévoué,
+s'il vit dans la mémoire des hommes,
+ce n'est pas pour avoir écrit le <i>Jeune Anacharsis</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_V" id="Page_V">V</a></span>
+et avoir su le phénicien, c'est uniquement
+à cause de l'affection qu'avait pour
+lui la duchesse de Choiseul, et du culte qu'il
+lui avait voué. Après le <i>grand abbé</i>, Gleichen
+est sûrement celui qui a le plus aimé
+la duchesse de Choiseul, et c'est lui sans
+contredit qui a fait de cette femme rare le
+portrait le plus ressemblant et aussi le plus
+flatteur. En revanche, elle lui a donné des
+marques de la plus véritable affection, et
+pour le conserver auprès d'elle, dans sa société
+de tous les jours, le duc de Choiseul,
+à sa prière, a fait et tenté des choses impossibles.</p>
+
+<p>Barthélemy et Gleichen ont été incontestablement
+les deux amis que la duchesse de
+Choiseul a le plus particulièrement distingués,
+et à qui elle a été le plus attachée.
+Cette recommandation a suffi pour faire revivre
+le nom de Barthélemy, déjà tombé
+dans l'oubli: qu'elle sauve du même naufrage
+la mémoire de Gleichen, qui mérite
+aussi bien d'être un peu connu pour lui-même,
+et à qui ses modestes <i>Souvenirs</i> assurent
+une place honorable parmi les chroniqueurs
+<span class="pagenum"><a name="Page_VI" id="Page_VI">VI</a></span>
+de la seconde moitié du dix-huitième
+siècle.</p>
+
+<p>Charles-Henri de Gleichen naquit en
+1735 à Nemersdorf, auprès de Bayreuth.
+Son père, dont il était l'unique fils, était
+grand veneur de cette petite cour. Gleichen
+reçut sa première éducation dans la maison
+paternelle, et en 1750 il fut envoyé à l'université
+de Leipsig. Il y connut le poëte
+Gellert, qui fut vraisemblablement un de ses
+maîtres, et à qui il inspira une vive amitié.
+En 1752, Gleichen était de retour à Bayreuth,
+et il fut admis dans la maison du
+margrave en qualité de gentilhomme de la
+chambre. L'année suivante, il alla à Paris
+achever son éducation: il paraît avoir surtout
+fréquenté le salon de Mme de Graffigny.
+En 1755, Gleichen accompagna le
+margrave de Bayreuth et sa femme en Italie,
+et le 21 août de la même année, il fut attaché
+à la personne de la margrave en qualité
+de chambellan. Cette femme d'un mérite
+si distingué, digne s&oelig;ur de Frédéric, honorait
+Gleichen d'une confiance toute particulière.
+Elle le renvoya en 1756 en Italie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_VII" id="Page_VII">VII</a></span>
+Voici deux lettres qu'elle lui écrivait:</p>
+
+<div class="p2 blockquote">
+<p class="right">Bayreuth, le 9 avril 1756.</p>
+
+<p>«J'ai eu le plaisir, monsieur, de recevoir votre
+lettre. Tout ce que vous me dites de beau de Rome
+me fait venir l'eau à la bouche. Est-il possible
+qu'on puisse avoir des vapeurs, quand on est au
+paradis? Cependant vous mandez au marquis d'Adhémar
+que vous en êtes tourmenté. J'espère
+qu'elles vous donneront trêve à l'avenir et que j'aurai
+plus souvent de vos nouvelles.</p>
+
+<p>«Après avoir passé le plus triste hiver du monde
+par rapport à ma santé, j'ai fini par prendre une
+fausse pleurésie. Comme je suis encore si languissante,
+je ne crois pas de longtemps me tirer d'affaire.
+J'en viens à nos commissions:</p>
+
+<p>«Je vous laisse entièrement le maître de mes
+trésors, et d'en acheter tout ce qu'il vous plaira.
+Le diable règne beaucoup chez moi à force de retrancher
+sur mes charmes. Je vous envoie 200 sequins,
+que vous pourrez employer à votre plaisir,
+pour ce que vous trouverez de plus beau. Je vous
+prie de faire en sorte que Pompée Battoni finisse
+le tableau du margrave, et qu'il soit envoyé tout de
+suite. Pour ce qui est du portrait du duc et de ma
+fille, je ferai écrire à Stuttgard.</p>
+
+<p>«Je trouve comme vous que le modèle de la
+Flore est extrêmement cher.</p>
+
+<p>«Je vous prie de faire mes excuses au prélat
+Marcolini de ce que je ne lui ai point répondu, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_VIII" id="Page_VIII">VIII</a></span>
+de dire au prélat Emaldi que ma tabatière partira
+incessamment, et que c'est le peintre qui en a retardé
+l'envoi.</p>
+
+<p>«Le service de porcelaine pour le cardinal Valenti
+est parti le 5 de ce mois. Je vous adresse la
+lettre. Mandez-moi si La Condamine est encore à
+Rome, et en ce cas faites-lui bien mes compliments.
+Dites-lui que mon portrait va être commencé, et
+soyez persuadé de ma parfaite estime, monsieur.</p>
+
+<p class="left15">«Votre très-affectionnée</p>
+
+<p class="right"><span class="smcap">«Wilhelmine</span>.»</p>
+
+<p class="p2 right">A Bayreuth, le 18 avril 1756.</p>
+
+<p>«J'ai eu un plaisir infini, monsieur, en lisant
+votre relation, et j'en aurai encore plus, si vous
+voulez bien la continuer. Tout ce qui renouvelle
+les idées de mon voyage me récrée l'esprit. Vous
+devez m'avoir bien des obligations de vous avoir
+renvoyé au charmant séjour où vous êtes.</p>
+
+<p>«Si l'on m'y veut un peu de bien, je le mérite
+par le tendre amour que j'ai pour ce paradis. Faites,
+je vous prie, bien des compliments à tous ceux qui
+se souviennent de moi, et surtout aux cardinaux
+de la maison Corsini, dont vous ne me dites rien,
+et à M. de Stainville.</p>
+
+<p>«J'aurais été charmée si M. de Canillac avait
+reçu le chapeau de cardinal. Je vous adresse deux
+lettres. Vous n'avez pas besoin de recommandations.
+Si je vous en donne, c'est plutôt par une
+marque de mon estime que par toute autre raison.
+<span class="pagenum"><a name="Page_IX" id="Page_IX">IX</a></span>
+Soyez persuadé, monsieur, que je tâcherai de vous
+en convaincre en toute occasion.</p>
+
+<p class="right">«<span class="smcap">Wilhelmine.</span>»</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Je suis encore très-malade, et j'ignore si
+je relèverai de cette maladie, ou non. La tabatière
+de M. le prélat Emaldi est partie. Il m'a été impossible
+de dicter plus longtemps.</p>
+</div>
+
+<p class="p2">Gleichen resta en Italie jusqu'après la
+mort de la margrave, qui arriva le 14 octobre
+1758. Il revint en passant par Avignon
+et Genève, et il s'arrêta pour faire aux
+Délices une visite à Voltaire, qu'il avait déjà
+vu à Bayreuth en 1753. Pendant son séjour
+à Rome, Gleichen avait connu l'ambassadeur
+de France, le comte de Stainville, et
+avait été admis dans sa familiarité. Vers la
+fin de 1758, le comte de Stainville était devenu
+duc de Choiseul et ministre des affaires
+étrangères en France, à la place du cardinal
+de Bernis. Le margrave de Bayreuth
+avait à réclamer le payement des subsides
+que la France lui avait promis pour prix de
+sa neutralité, et on ne s'empressait guères,
+paraît-il, de faire droit à ses justes réclamations.
+<span class="pagenum"><a name="Page_X" id="Page_X">X</a></span>
+Il semble que le duc de Choiseul lui
+fit dire qu'il lui serait agréable d'avoir à
+traiter de cette affaire avec le baron de
+Gleichen. Cette insinuation fut un ordre,
+et Gleichen retourna à Paris chargé de cette
+commission: on peut soupçonner pourtant
+qu'il aurait souhaité un autre emploi. Voici
+ce que lui écrivait à ce sujet la duchesse de
+Choiseul:</p>
+
+<p class="p2 blockquote">«Je suis bien aise, monsieur le baron, que vous
+ayez eu des preuves de l'intérêt que M. de Choiseul
+et moi prenons à vous. J'ai bien senti cependant
+que ce que nous avons demandé, que vous fussiez
+employé par le margrave en France, n'était pas ce
+qui devait vous être le plus agréable, mais je ne
+crois pas que ce soit ce qui doive vous être le moins
+utile. C'est toujours un commencement, et commencer,
+dans toutes les affaires, est toujours l'opération
+la plus difficile: l'impulsion une fois donnée, c'est
+au talent à la conduire où il veut.»</p>
+
+<p class="p2">Gleichen ne resta que neuf mois en
+France<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>,
+car le margrave de Bayreuth <span class="pagenum"><a name="Page_XI" id="Page_XI">XI</a></span>
+était un trop petit prince pour avoir un
+envoyé accrédité près la cour de Versailles.
+Le duc et la duchesse de Choiseul désiraient
+pourtant que Gleichen fût fixé à Paris. Le
+roi de Danemark avait des intérêts à ménager
+à la cour de Versailles; il lui était dû
+aussi de grosses sommes pour des subsides
+<span class="pagenum"><a name="Page_XII" id="Page_XII">XII</a></span>
+que la France lui avaient promis, et qu'elle
+ne lui payait pas. Le duc de Choiseul fit
+savoir à Copenhague que les intérêts du Danemark
+ne pourraient être confiés en de
+meilleures mains qu'en celles de Gleichen,
+et que si on voulait à la fois lui être agréable
+et faire chose utile, il n'y avait pour le roi
+de Danemark qu'à prendre à son service
+le baron de Gleichen. La négociation ne fut
+pas longue. De son côté, le margrave de
+Bayreuth s'empressa de donner à Gleichen
+la permission d'entrer au service du Danemark,
+et aurait-il pu la refuser après avoir
+reçu la lettre qu'on va lire:</p>
+
+<div class="p2 blockquote">
+<p>«Mon cousin, le baron de Gleichen, votre ministre,
+m'a rendu sa personne si agréable, pendant
+le séjour qu'il a fait à ma cour, que je n'ai pu me
+dispenser de m'intéresser à son avancement, et
+vous savoir gré de la permission que vous lui avez
+donnée d'entrer au service du roi de Danemark.
+Je suis très-sensible aux nouveaux témoignages que
+vous me donnez de votre attachement à cette occasion.
+Je connais trop l'élévation de vos sentiments,
+pour n'y pas prendre une entière confiance, et vous
+ne devez pas douter que je n'y réponde par ceux
+de la plus haute estime et de la plus sincère affection
+<span class="pagenum"><a name="Page_XIII" id="Page_XIII">XIII</a></span>
+pour vous. Sur ce, je prie Dieu, qu'il vous ait,
+mon cousin, en sa sainte et digne garde.</p>
+
+<p>«Écrit à Versailles, le 29 août 1759.</p>
+
+<p class="right">«<span class="smcap">Louis.</span>»</p>
+</div>
+
+<p class="p2">Le margrave de Bayreuth ne se borna pas
+à autoriser Gleichen à quitter son service:
+il lui accorda une pension de mille thalers.
+Il est vrai que cette pension fut payée peu
+régulièrement, et, en 1767, il ne fallut pas
+moins que l'intervention du duc de Choiseul
+pour faire toucher à Gleichen l'arriéré
+de plusieurs années.</p>
+
+<p>Voici en quels termes le comte de Moltke,
+grand maréchal de la cour de Danemark,
+et favori du roi, écrivait à Gleichen, le 21
+août 1759:</p>
+
+<p class="p2 blockquote">«L'empressement avec lequel je me suis porté à
+apprécier l'ouverture que M. le duc de Choiseul a
+faite de votre part, il y a quelque temps, du dessein
+que vous avez d'entrer au service du roi, ne vous
+laissera aucun doute sur la satisfaction que je ressens,
+de ce que Sa Majesté a daigné déférer à vos
+souhaits. Elle a balancé d'autant moins à cet égard
+que les mérites que vous possédez, et dont elle
+est très-bien informée, lui ont donné pour vous,
+<span class="pagenum"><a name="Page_XIV" id="Page_XIV">XIV</a></span>
+monsieur, beaucoup d'estime, et que d'ailleurs elle
+a été fort aise d'avoir pu faire voir, en cette occasion,
+de quel poids est auprès d'elle la recommandation
+de M. de Choiseul.»</p>
+
+<p class="p2">Gleichen ne tarda pas à se rendre à Copenhague
+pour présenter ses devoirs à son
+nouveau maître. Mais ce n'était pas pour
+rester dans ce triste séjour qu'il avait renoncé
+à son pays. On peut juger de son
+désappointement par la lettre qu'il adressait
+bientôt après son arrivée en Danemark à
+la duchesse de Choiseul:</p>
+
+<p class="p2 blockquote">«Ah! madame, qu'il fait froid à Copenhague:
+je suis un homme gelé, si vous ne daignez pas vous
+souvenir que vous m'avez promis de dire à chaque
+courrier un mot pour moi à M. le duc, pour qu'il
+en dise un autre à M. de Bernstorff. Si vous saviez,
+madame, combien il fait froid à Copenhague, vous
+auriez pitié de moi, et de là il résulterait peut-être
+que dans peu j'aurais plus chaud. J'ai l'imagination
+glacée en pensant à l'hiver prochain, et il en arrivera
+pis à toute ma personne, si le peu de froid
+qu'on sent à Paris ne vous fait penser à celui dont
+on souffre ici. On a même raffiné sur le supplice
+d'hiver dans ce pays-ci. Parce qu'on n'est qu'à
+demi-chemin pour aller à la mer Glaciale, il n'est
+pas d'usage de porter des fourrures. J'en grelotte!
+<span class="pagenum"><a name="Page_XV" id="Page_XV">XV</a></span>
+Dussé-je être envoyé en Russie, au moins je pourrais
+m'y fourrer jusqu'aux dents. Pardon de ma
+lettre à la glace. Je finis, madame, en faisant des
+v&oelig;ux pour que ma lettre ne vous gèle pas, et en
+vous assurant de mon éternelle reconnaissance et
+de mon profond respect. Je ne vous parle pas de
+mon ennui, c'est un chapitre à part, que je traite
+dans une lettre à l'abbé, et dont il doit vous rendre
+compte.»</p>
+
+<p class="p2">Voici la lettre que Gleichen adressait
+dans le même temps à l'abbé Barthélemy:</p>
+
+<p class="p2 blockquote">«Je suis consolé, mon cher abbé, à peu près
+comme Job l'était par ses amis, et tous les miens
+me disent: «Tu l'as voulu, George Dandin!» J'ai
+tort, mais ce n'est pas de m'ennuyer horriblement
+ici, c'est d'avoir voulu venir dans un pays si ennuyeux.
+Toutefois, pouvais-je prévoir un mal qu'on
+ne connaît véritablement qu'ici? L'ennui y est aussi
+épais que l'eau qu'on y boit et l'air qu'on y respire.
+Hors d'ici, on ne s'ennuie que par raffinement, cela
+n'approche pas même de nos plaisirs. Il n'y a que
+les femmes que je trouve charmantes dans ce pays.
+On est dispensé de toute sorte de galanterie à leur
+égard; aussi sont-elles d'une sagesse extrême,
+prudes, bégueules, maussades et froides. Voici à
+peu près les discours les plus éloquents que m'a
+tenus la dame la plus coquette de Copenhague, celle
+qui donne le ton aux autres: Monsieur est ici depuis
+peu, j'espère; Monsieur a pris maison, j'espère;
+<span class="pagenum"><a name="Page_XVI" id="Page_XVI">XVI</a></span>
+Monsieur joue gros jeu, j'espère; au quadrille,
+j'espère; Monsieur y perd son argent, j'espère;
+Monsieur aura la fièvre, j'espère. Et oui, morbleu!
+mes dames, monsieur crèvera, j'espère, s'il ne sort
+pas bientôt d'ici.»</p>
+
+<p class="p2">La duchesse de Choiseul essayait de consoler
+le pauvre Gleichen, tombé de Charybde
+en Scylla, et cherchait à lui faire
+prendre patience. Elle lui écrivait:</p>
+
+<div class="p2 blockquote">
+<p>«Votre imagination, monsieur le baron, vous
+forme des fantômes auxquels vous ne donnez l'être
+que pour vous déchirer le sein; je souffre des
+maux qu'ils vous causent et je voudrais bien y
+parer, mais il n'appartient qu'à Hercule seul de
+vaincre la chimère. Ce n'est pas comme ceux qui
+ne partageraient ni vos inquiétudes ni vos embarras,
+que je vous engage à la patience et au courage;
+c'est comme un moyen de diminuer vos malheurs;
+le désespoir aveugle et le courage éclaire. N'abandonnez
+pas votre âme, calmez votre imagination,
+servez-vous de la justesse de votre esprit pour apprécier
+les choses à leur juste valeur; n'appelez
+pas malheur ce qui n'est souvent qu'une suite des
+contrariétés ordinaires de la vie: c'est en luttant
+contre elles que le courage les surmonte; vous
+croirez peut-être que l'habitude du bonheur m'a
+ôté l'idée du malheur, ou la sensibilité pour les
+malheureux, non, monsieur; vous vous tromperiez,
+<span class="pagenum"><a name="Page_XVII" id="Page_XVII">XVII</a></span>
+mais sachez qu'il n'est impossible à personne de
+n'être pas malheureux, et croyez en même temps,
+qu'il n'est pas plus impossible d'être heureux.
+Pour vous convaincre de cette vérité, examinez les
+hommes, et vous verrez qu'à l'exception d'un fort
+petit nombre, c'est à leur moral qu'ils doivent le
+bonheur dont ils jouissent, ou le malheur qui les
+opprime.</p>
+
+<p>«N'allez pas, je vous prie, vous imaginer, monsieur
+le baron, que ces réflexions soient des préceptes
+que je vous donne; je ne fais que vous
+rappeler au besoin ce que vous avez sans doute
+pensé autrefois. Dieu nous garde de ces censeurs
+sévères qui veulent nous rendre insensibles à tout
+événement. Je vous dis au contraire: dépitez-vous,
+s'il le faut, contre les contrariétés de la fortune;
+soyez ce que vous êtes, mais laissez ensuite la raison
+reprendre ses droits; et ce conseil n'est que pour
+vous marquer l'intérêt que je prends à ce que vous
+souffrez actuellement, et celui que je prendrai
+toujours à tout ce qui vous regarde.»</p>
+</div>
+
+<p class="p2">Et encore le 27 octobre:</p>
+
+<div class="p2 blocquote">
+<p>«J'allais répondre à votre lamentable lettre du
+1<sup>er</sup> de ce mois, quand j'ai reçu celle du 8. Le pinceau
+en est un peu moins tragique, mais permettez-moi
+de vous le dire, il l'est trop encore. Vous devez
+assez de justice à l'intérêt que je prends à ce qui
+vous regarde, pour que mes conseils ne puissent
+vous être suspects, et la pitié que je dois à l'ennui,
+<span class="pagenum"><a name="Page_XVIII" id="Page_XVIII">XVIII</a></span>
+s'il en était besoin, me justifierait de reste. Croyez
+donc que je plains le vôtre autant qu'on doit le
+plaindre, mais je veux que cette pitié même me
+serve à le combattre. Quoique jeune encore, vous
+avez vu assez de pays, vous avez connu assez
+d'hommes, pour savoir que cette maladie règne
+dans tout l'univers, et le soin que l'on prend pour
+l'éviter ne vous a-t-il pas montré son empire? Peu
+de gens s'y soustraient; je n'en connais que deux
+classes, ceux qui sont tout entiers à leurs passions,
+ou tout entiers à eux-mêmes. Le trouble qui accompagne
+les premiers; et les remords qui souvent
+les suivent, les rendent encore plus malheureux;
+pour les seconds, ils sont inutiles dans la société;
+et ce sont deux écueils également à éviter. Le ciel
+nous a donné les passions comme les ressorts de
+notre âme, et non comme ses tyrans: notre courage
+doit servir à les contenir, et notre esprit à les employer:
+vous avez l'un et l'autre, et vous êtes dans
+le cas d'en faire usage.</p>
+
+<p>«Une noble, juste et honnête ambition vous a
+fait, par des moyens pareils, quitter votre cour,
+pour faire briller vos talents dans une autre, et
+servir sur un plus grand théâtre; M. de Choiseul
+a été assez heureux pour vous être utile dans ce
+projet, et l'amitié de M. de Bernstorff vous en promet
+déjà le succès. Mais à peine arrivé à Copenhague,
+l'ennui qui vous poursuit vous le fait presque
+abandonner, ou vous expose à en perdre les fruits
+en en précipitant l'effet. La meilleure recette que
+j'aie à vous donner contre l'ennui est de vous le
+<span class="pagenum"><a name="Page_XIX" id="Page_XIX">XIX</a></span>
+cacher à vous-même; quand on s'y livre, il nous
+peint tout de ses couleurs. Je vous permettrais de
+vous ennuyer, si, arrivé à la fin de votre carrière,
+vous n'aviez plus rien à désirer ni à entreprendre,
+mais vous ne faites que la commencer. Avec de
+l'esprit, des livres, trois ou quatre personnes à qui
+parler, qui aient seulement le sens commun, et un
+projet à suivre, on ne doit pas s'ennuyer. Quelque
+triste que soit le Danemark, il vous offre au moins
+ces ressources. Votre liaison avec M. de Bernstorff,
+dont l'esprit et les connaissances ont fait les délices
+de ce pays-ci et causent encore nos regrets, en est
+une grande; cultivez-la et profitez-en. M. de Choiseul
+vous y servira de tout son pouvoir par les recommandations
+les plus vives; mais n'attendez pas
+de lui qu'il vous demande lui-même pour être employé
+dans cette cour; ce serait aller contre votre
+objet, et vous nuire au lieu de vous servir. C'est ce
+qu'il m'a chargé de vous dire, monsieur, quand je
+lui ai montré votre dernière lettre; M. de Bernstorff
+est encore plus le ministre de son maître qu'il
+n'est l'ami de M. de Choiseul, et il le doit regarder
+de même à son égard. Ainsi, en vous demandant, il
+vous rendrait suspect à ce ministre, et ce serait
+pour vous une raison d'exclusion. C'est pourquoi il
+faut que vous attendiez patiemment que les circonstances
+vous amènent ce que vous désirez. En suivant
+un plan, on le remplit tôt ou tard, et il ne
+nous échappe que lorsque nous l'abandonnons.»</p>
+</div>
+
+<p class="p2">Il est évident que si pour complaire au
+<span class="pagenum"><a name="Page_XX" id="Page_XX">XX</a></span>
+duc de Choiseul, la cour de Danemark
+avait pris Gleichen à son service, le crédit
+de ce ministre à Copenhague n'était pourtant
+pas assez fort pour faire nommer Gleichen
+au poste de Paris, et contrebalancer
+l'influence des envoyés de Prusse et d'Angleterre
+à cette cour, qui auraient vu avec
+regret le Danemark avoir pour représentant
+à la cour de France un homme que
+l'on devait croire tout à la dévotion du duc
+de Choiseul: Il ne faut pas oublier qu'en
+1759 la guerre de Sept ans durait encore,
+et que les deux parties belligérantes mettaient
+tout en &oelig;uvre pour faire sortir le Danemark
+de sa neutralité. D'ailleurs, pour
+envoyer Gleichen en France, il aurait fallu
+déplacer le ministre en titre, le comte de
+Wedel Fries, qui ne voulait pas quitter ce
+poste volontairement, et sans doute il avait
+plus de crédit à Copenhague qu'un étranger
+et un nouveau venu, tel que Gleichen.
+Les instances réitérées du duc de Choiseul
+réussirent pourtant à faire entrer Gleichen
+dans le service diplomatique: il fut nommé
+ministre en Espagne. On peut juger du
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXI" id="Page_XXI">XXI</a></span>
+désespoir du pauvre Gleichen en se voyant
+relégué dans ce poste lointain, alors peu
+envié, et où il craignait de se voir à tout
+jamais oublié. Voici en quels termes il se
+plaignait au duc de Choiseul:</p>
+
+<p class="p2 blockquote">«M. l'ambassadeur<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> m'a annoncé qu'on me destine
+à m'envoyer en Espagne. J'en ai pressenti mon
+père, qui s'y oppose avec une douleur qui me rendrait
+malheureux, si je ne la respectais pas. Sa santé
+et son âge me font prévoir que je touche au moment
+de le perdre. Dois-je me préparer le repentir ineffaçable
+d'avoir hâté sa mort, et m'éloigner si fort,
+tandis qu'il s'agit de recueillir ma fortune la plus
+solide? Il s'agit de ma tranquillité et de mon intérêt
+le plus fort, et j'ai recours à Votre Excellence pour
+que je lui sois redevable de préférence, et qu'elle
+veuille m'aider à tourner ce moment si favorable à
+mon avantage. L'importance du poste qu'on me
+destine me prouve les effets de la protection de
+Votre Excellence et des bonnes intentions qu'on a
+pour moi. Mais si l'on veut véritablement me rendre
+heureux, il sera bien facile de faire une translocation
+en ma faveur, et de m'envoyer en Allemagne.
+J'accepterai avec plaisir une moindre place, ce qui
+accommodera même celui qui me cédera la sienne,
+et je répugnerai d'autant moins à aller à la cour
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXII" id="Page_XXII">XXII</a></span>
+de Pologne, quoique ce soit le début diplomatique
+dans ce pays-ci, que j'y serais plus à portée de mes
+espérances qu'en Espagne, d'où l'on n'est tiré que
+bien difficilement. Je supplie Votre Excellence de
+m'obtenir cette grâce de M. de Bernstorff, qui peut-être
+ne me mettra à portée de la lui demander, que
+quand le temps sera trop court pour cet arrangement.
+Le sacrifice que je fais de cette place, qui
+me tente infiniment, au devoir que la nature a
+rendu le premier de tous, me rend plus digne de
+votre protection que jamais. C'est une des plus importantes
+marques de la bonté de Votre Excellence
+que je lui demande, et elle comblera ma reconnaissance,
+l'attachement inviolable et le profond
+respect, avec lequel je suis toute ma vie, etc.»</p>
+
+<p class="p2">En revanche, un des nombreux amis que
+Gleichen avait laissés en France, le félicitait
+presque de sa nomination au poste de Madrid;
+ce n'était rien moins que le marquis
+de Mirabeau.</p>
+
+<div class="p2 blockquote">
+
+<p class="right">Du Bignon, le 30 octobre 1760.</p>
+
+<p>«C'est une chose fort honorable de recevoir dans
+nos champs une petite lettre toute puante et toute
+musquée, datée de Copenhague. Elle m'est venue
+fort à propos, car on était en peine le jour même
+de nommer une bouteille de vin doux qui s'est
+trouvée dans mon cellier, et je l'ai appelée <i>Muscat
+de Copenhague</i>; c'est cela, et je vous en suis bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXIII" id="Page_XXIII">XXIII</a></span>
+obligé. Je vous plains, mon pauvre baron, de ce
+que l'ennui monte en croupe et galope avec vous,
+qu'il traverse même des bras de mer, pour vous
+tenir compagnie. Oh! Cosmopolite longin, vous
+seriez <i>ultra sauromata</i>, que vous trouveriez toujours
+le <i>tu autem</i> de Rabelais. Croyez-moi, mangez
+moins, dormez moins, digérez mieux, et faites de
+fortes promenades le matin au lieu du soir, mais de
+très-bonne heure, et petit à petit vous verrez que
+tous les pays se ressemblent, et qu'on peut être
+gaillard partout, à moins que le c&oelig;ur ne soit fort
+attaché quelque part, sorte d'encombre dont la
+providence a garé votre contenue (<i>sic</i>) morale et
+physique. En outre, vos pénibles attributs peuvent
+aussi se trouver compris dans les décrets d'en
+haut, pour vous rendre plus habile à remplir supérieurement
+les devoirs de l'état auquel votre étoile
+et votre volonté vous ont appelé; car, si nous faisions
+un être imaginaire et fantastique de la politique,
+il me semble, qu'elle serait longue et maigre,
+l'arrière-train traînant, la révérence profonde, la
+voix douce et basse, le teint parfois luisant et parfois
+allumé, l'&oelig;il élastique et la vue rapprochée,
+parlant peu et toujours dans des coins, écoutant
+beaucoup et soupirant parfois. Vous voyez, mon
+très-cher, que cette ressemblance-là ne vous coûtera
+pas tant à attraper que pourrait faire celle
+d'un homme gaillard, qui va la tête en l'air, parle
+haut, gesticule, et donne dans tous les pots au
+noir qui se trouvent en son chemin; or, on ne
+saurait avoir tout. Vous croyez donc, mon cher
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXIV" id="Page_XXIV">XXIV</a></span>
+baron, que votre bouffonne destinée vous fera envoyer
+calciner en Espagne. Vous y aurez le pied
+sec comme les cèdres du Liban; vous y trouverez
+des pierres gravées, si les Maures en avaient; vous
+y serez déféré à l'inquisition pour plus d'un fait,
+et en partirez pour l'Angleterre tout préparé à
+aller finir votre cours des singularités humaines,
+avec la secte des <i>ennuyés de la vie</i>. Oh! mon cher
+baron, vous savez que j'ai un faible pour vous,
+quoique vous ne valiez rien, mais je suis tout plein
+de ces faibles-là, et vous êtes un des plus forts.
+Voulez-vous que je vous parle sérieusement, il en
+est temps encore. Remplissez votre destinée, puisque
+vous vous l'êtes choisie, et profitez de vos
+courses, pour vous bien persuader de la vérité du
+mot de Salomon qui avait tout vu et joui de tout,
+c'est, <i>que tout est vanité, si ce n'est de bien faire et
+se réjouir</i>. A cela, vous avez deux empêchements
+que vous pouvez vaincre; l'un est votre santé que
+vous pouvez rendre très-bonne par la sobriété;
+l'autre, votre volonté, qu'il serait temps de songer à
+vaincre, sans quoi elle vous martyrisera toute la
+vie, sans vous rendre un instant heureux. En
+outre, diminuez beaucoup, si vous m'en croyez, de
+ce souci du lendemain qui vous a pris bien jeune,
+et qui devient un tic, et désespère en vieillissant.
+Vous n'en ferez rien, mon très-gracieux, et je
+compte sur la vanité de mon sermon; vous n'en
+serez que plus réjouissant, mon très-cher, pour
+votre très-affectionné et plus que dévoué.</p>
+
+<p>«Je suis parti pour la campagne trois jours
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXV" id="Page_XXV">XXV</a></span>
+après votre départ, et conséquemment n'ai plus vu
+depuis ni M. ni Mme de Choiseul.»</p>
+</div>
+
+<p class="p2">Gleichen dut faire contre mauvaise fortune
+bon c&oelig;ur, et, en attendant des jours
+meilleurs, se rendre à Madrid, où il resta
+trois longues années. Il passa par Bayreuth,
+où il vit son père pour la dernière fois, car
+il mourut en 1761. Il s'arrêta à Paris quelques
+jours, et il lui fut certainement promis
+par le duc et la duchesse de Choiseul qu'il
+ne serait pas oublié. En effet, aussitôt
+après la conclusion du traité de Paris (février
+1763), le duc de Choiseul renouvela
+ses instances à Copenhague, et Gleichen
+arriva au comble de ses v&oelig;ux. Ce n'était
+pas uniquement pour être agréable au duc
+de Choiseul, et moins encore à lui-même,
+que Gleichen fut nommé envoyé extraordinaire
+du roi de Danemark près la cour
+de Versailles, mais en considération du crédit
+qu'on lui supposait avec raison auprès
+du tout-puissant ministre qui gouvernait
+la France. Cela est manifeste par les instructions
+que le baron de Bernstorff lui
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXVI" id="Page_XXVI">XXVI</a></span>
+adressait à Madrid, vers le milieu de l'été de
+1763, en lui recommandant de se hâter de
+se rendre à son nouveau poste:</p>
+
+<div class="p2 blockquote">
+<p>«Le Roi m'ordonnant de joindre aux instructions
+expédiées selon le style et la forme ordinaire, que,
+par son commandement, j'ai l'honneur de vous remettre
+aujourd'hui, une explication plus particulière
+et plus précise des affaires qu'il vous confie,
+ainsi que de ses volontés et de ses vues à leur
+égard, a bien voulu me dispenser de vous parler de
+la France elle-même, de sa puissance, de ses malheurs,
+de sa politique ancienne et nouvelle, de ses
+liaisons et alliances, de son ministère, des intrigues
+et factions qui la divisent. Ces détails nécessaires
+pour tout autre, ne le sont pas pour vous. Sa Majesté
+sait que vous connaissez cette puissante monarchie
+et ceux qui la gouvernent, et elle a jugé de
+là, qu'il suffirait de vous exposer son système, tant
+général que surtout relatif à cette couronne, et d'en
+tirer les conséquences, qui, déterminant ses intérêts
+et ses souhaits vis-à-vis d'elle, serviront de règles
+et de principes à votre conduite et à vos soins.</p>
+
+<p>«Le Roi a pour unique but le bonheur de ses
+peuples, vraie source, son c&oelig;ur le sent, de la
+gloire et de la félicité du monarque et de la monarchie;
+l'assurer, l'augmenter par des moyens
+dignes de lui, par la pureté et la justice de ses
+desseins et de ses projets, par la fermeté de ses
+résolutions et de ses démarches dans leur exécution,
+par l'observation la plus scrupuleuse de sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXVII" id="Page_XXVII">XXVII</a></span>
+parole, par une constance inaltérable dans ses amitiés
+et de ses alliances: c'est là sa politique, et, en
+la suivant attentivement, on est sûr de ne jamais
+manquer ses intentions.</p>
+
+<p>«La félicité d'un peuple est de ne dépendre
+d'aucune autre puissance que de celle de son souverain
+naturel et légitime et de ses lois; de jouir en
+paix et en tranquillité de tous les bénéfices et de
+tous les avantages que ces lois lui accordent; de ne
+jamais voir ses intérêts sacrifiés ou subordonnés à
+ceux d'une autre nation; de ne combattre, s'il le
+faut, que pour son maître et sa patrie, et non pour
+des querelles étrangères, dont il ne ferait que partager
+en subalterne les hasards et les maux, sans
+être admis à une part égale des biens, des succès et
+de la gloire; de voir son souverain considéré et
+révéré par les autres puissances de l'Europe, son
+alliance recherchée et son influence fondée sur
+l'opinion de sa sagesse et de sa vertu, assez établie
+chez les conseils des nations voisines pour pouvoir
+y maintenir l'équilibre et la paix, et écarter toute
+résolution contraire à la sûreté et à la tranquillité
+communes; et de sentir enfin sa prospérité, ses
+forces et ses richesses augmentées intérieurement
+par des acquisitions faites légitimement et judicieusement,
+par de sages établissements dans toutes les
+parties de l'état, par une attention suivie à favoriser
+la population, par l'extension de son commerce et
+par les encouragements donnés à l'agriculture, à
+l'industrie et aux arts. C'est cette félicité que le Roi
+cherche par des soins infatigables à procurer et à
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXVIII" id="Page_XXVIII">XXVIII</a></span>
+conserver à la nation qui lui obéit; il n'a point fait
+de démarche pendant tout son règne, qui n'ait
+tendu à l'augmenter, et tous les ordres qu'il donne
+aujourd'hui, et à vous, monsieur, et à nous tous qui
+le servons, n'ont point d'autre but.</p>
+
+<p>«C'est de ce principe que sont émanées toutes
+ses mesures; c'est ce principe qui l'a tenu, malgré
+les menaces et les promesses, ferme, calme et intrépide
+dans l'orage, et qui, après l'avoir engagé à
+faire goûter à ses sujets la douceur d'une profonde
+paix au milieu des horreurs et des calamités d'une
+guerre générale, lui a mis les armes à la main,
+lorsqu'un ennemi redoutable se préparait à envahir
+ses États, aussi décidé à combattre, même à forces
+inégales, dès que l'honneur et le salut de son peuple
+l'exigeaient, et de préférer la guerre la plus
+dangereuse à une honteuse paix, qu'il l'avait été
+jusque-là de préférer la paix aux apparences séduisantes
+d'une guerre qui, à tout autre qu'à lui, n'aurait
+d'abord paru annoncer et promettre que des
+avantages faciles et certains; c'est encore le même
+principe qui le guide dans ses résolutions, aujourd'hui
+que l'Europe, respirant de ses malheurs et de
+ses illusions, va rentrer dans son ancien système,
+ou peut-être prendre une forme nouvelle encore
+plus solide.</p>
+
+<p>«Il importe à la France comme au Roi, que le
+Nord soit libre, et que, pour cet effet, l'excessive
+puissance des Russes, de cette nation devenue aujourd'hui
+si orgueilleuse et si entreprenante, soit limitée;
+il ne lui importe pas moins que la Suède ne soit
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXIX" id="Page_XXIX">XXIX</a></span>
+point asservie sous le joug d'une princesse ambitieuse
+et absolument dépendante des adversaires et
+rivaux de la maison de Bourbon, ni les anciens et
+fidèles amis de la France, victimes de leur zèle
+pour elle, soumis et sacrifiés au ressentiment et au
+pouvoir arbitraire de cette violente ennemie; il lui
+importe également que, par une union sincère formée
+entre les deux anciennes couronnes du Nord,
+l'équilibre de cette partie de l'Europe, source de
+son influence sur elle, se rétablisse; et il lui importe
+enfin, autant qu'au roi, que le commerce de
+l'univers ne soit pas uniquement entre les mains
+des Anglais, ses ennemis implacables, et des Hollandais,
+toujours enclins à embrasser et à soutenir
+leur cause, mais que les nations naviguantes et trafiquantes
+du Nord y aient part, et puissent, lorsque
+le cas l'exige, empêcher que la mer ne leur soit
+fermée, et ne leur refuse pas tous ses biens et
+tous ses secours.</p>
+
+<p>«Le Roi ne demande rien au Roi Très-Chrétien,
+rien que l'exécution de ses anciennes promesses,
+et l'observation de ses propres intérêts.</p>
+
+<p>«Vous ne trouverez point de négociations entamées
+entre les deux couronnes; toutes celles dont
+vos prédécesseurs ont été chargés sont finies, et la
+délicatesse du Roi ne lui a pas permis d'en ouvrir
+de nouvelles dans ces temps de malheurs et de détresse,
+où des infortunes et des calamités multipliées,
+au dedans et au dehors du royaume, ont
+épuisé et épuisent encore toute l'attention et toute
+la sollicitude du ministère de Versailles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_XXX" id="Page_XXX">XXX</a></span>
+«L'alliance même, qu'il a été d'usage jusqu'ici
+de renouveler toujours quelques années avant
+terme, tire à sa fin: elle expirera au quinze mars
+prochain (1764). Le Roi consentirait probablement
+à la prolonger, mais il ne veut pas que vous en
+fassiez la proposition. Dans le dérangement où se
+trouvent les finances de la France, et au moment
+du nouveau système que l'on paraît vouloir y établir,
+cette proposition ne pourrait pas être reçue.</p>
+
+<p>«Sa Majesté n'en fera pas l'essai, et elle se
+borne à vous enjoindre de veiller à l'accomplissement
+de l'ancien traité, c'est-à-dire, à l'acquit des
+subsides arriérés. Si la France veut continuer d'être
+ce qu'elle est, ou redevenir ce qu'elle a été, il faut
+qu'elle discerne et distingue les puissances, qui
+peuvent et veulent être ses amis, de celles, qui ne
+peuvent et ne veulent pas l'être; que, sans courir
+vainement, et par une complaisance dont elle doit
+avoir senti l'inutilité, après l'alliance des unes, elle
+cherche à conserver celle des autres; il faut qu'elle
+travaille au maintien du repos et de l'indépendance
+du Nord; il faut qu'elle soutienne en Suède un
+parti malheureux et prêt à succomber, qui s'est sacrifié
+pour lui complaire; il faut qu'elle fasse usage
+de tout son crédit dans ce royaume, pour y conserver
+la liberté et le gouvernement, tel qu'il est établi
+par les lois.</p>
+
+<p>«C'est là le point décisif pour le Nord et pour
+le crédit de la France. Je vous le recommande,
+monsieur, par ordre exprès du Roi. Faites-en l'objet
+principal de vos soins et ne déguisez pas à la
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXXI" id="Page_XXXI">XXXI</a></span>
+France, que le salut du Nord repose et se fonde sur
+cette base; que, si on l'ébranlait jamais, tout serait
+en feu au même moment, et que le Roi, fidèle à ses
+principes, et préférant à tout le bonheur de son
+peuple, intimement et irrévocablement lié à la liberté
+de la Suède, n'hésiterait pas à soutenir de
+tout son pouvoir et par les derniers efforts de ses
+armes, le parti de ceux qui combattraient pour elle.</p>
+
+<p>«Ce parti est aussi celui de la France, et il est
+assez malheureux pour ne pouvoir résister toujours,
+sans un secours étranger, à l'ambition de la
+cour et à celle de ceux qu'elle suscite contre lui.
+Ne permettez pas qu'on se lasse à Versailles de l'assister,
+et opposez-vous à tous ces faux politiques
+qui, sous prétexte du peu d'utilité, dont la Suède
+est aujourd'hui à ses alliés, <i>voudraient y rétablir la
+souveraineté</i>; faites sentir à MM. de Choiseul et de
+Praslin, qu'au moment que la France paraîtrait
+vouloir consentir, ou seulement conniver à une pareille
+entreprise, elle perdrait tous ses amis dans le
+Nord, et livrerait la Suède, si la révolution réussissait,
+à la domination des Russes, et aux conseils
+impérieux du roi de Prusse, seul oracle de la reine
+sa s&oelig;ur; et, si elle ne réussissait pas, à l'influence
+des Anglais, auxquels les défenseurs de sa liberté
+seraient obligés de s'adresser, dès l'instant qu'ils se
+verraient délaissés par la France. Dévoilez-leur
+toutes les suites d'un projet si funeste.</p>
+
+<p>«Vous veillerez avec scrupule au maintien des
+droits du Roi et de ceux de son ambassade, et vous
+accorderez vos soins distingués à ce que la chapelle
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXXII" id="Page_XXXII">XXXII</a></span>
+de Sa Majesté serve à l'usage auquel le Roi la
+destine, à l'édification et à la consolation de ceux
+de sa religion, qui, sans elle, seraient peut-être
+privés de tout secours spirituel. <i>Le Roi, protecteur
+en tous lieux de ceux qui professent sa foi, aime,
+que ses ministres pensent à cet égard comme lui.</i></p>
+
+<p>«Tout Danois, ou autre sujet de Sa Majesté, trouvera
+en vous un soutien et un père; vous permettrez
+à ceux qui ont des affaires ou des procès en
+France, de recourir à vos lumières, à vos conseils
+et à votre appui; et vous donnerez une attention
+particulière à la conduite, aux m&oelig;urs et aux principes
+de la jeune noblesse de la nation voyageant
+en France. Si quelqu'un d'entre elle se dérangeait
+à un certain point, vous vous hâteriez d'en avertir
+sa famille, et de prévenir ainsi sa perte.»</p>
+</div>
+
+<p class="p2">La véritable raison du choix de Gleichen
+pour le poste de Paris était l'espoir que par
+son crédit personnel il réussirait à obtenir
+le payement des sommes assez considérables
+que le Danemark réclamait de la France.
+En vertu d'une convention du 4 mai 1758,
+le cabinet de Versailles s'était engagé à
+donner à la cour de Copenhague un subside
+annuel de deux millions de francs pendant
+six ans. En 1763, il était dû au
+Danemark un arriéré de 10,400,000 livres,
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXXIII" id="Page_XXXIII">XXXIII</a></span>
+que le cabinet de Versailles se montrait
+peu empressé d'acquitter. Gleichen
+réussit à obtenir le payement de six millions,
+et un autre ministre que lui n'aurait
+sûrement pas touché un sou de cette dette,
+car le duc de Choiseul ne manquait pas de
+bonnes raisons pour justifier la non-exécution
+de la convention de 1758. C'est à
+opérer cette rentrée inespérée que se borna
+la carrière diplomatique de Gleichen à Paris
+de 1763 à 1770.</p>
+
+<p>En 1768, le successeur de Frédéric V,
+décédé le 14 janvier 1766, Christian VII
+eut la fantaisie de voir un peu le monde.
+Il arriva à Paris dans les premiers jours du
+mois d'octobre. Les lettres et les mémoires
+du temps sont remplis du séjour du jeune
+roi de Danemark. Gleichen a laissé une
+note à ce sujet où se trouvent quelques
+détails qui paraissent avoir échappé aux
+chroniqueurs:</p>
+
+<div class="p2 blockquote">
+<p>«Aucun étranger nouvellement arrivé à Paris
+n'a saisi avec autant de promptitude et de justesse
+le ton de la société et de la délicatesse des convenances
+qu'elle exige, comme le roi de Danemark.
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXXIV" id="Page_XXXIV">XXXIV</a></span>
+Personne ne s'est mis plus vite que lui à l'unisson
+de ce monocorde, si uniforme et pourtant si varié
+par tant de nuances presque imperceptibles; il n'a
+jamais détonné, et, quoique exposé sur un piédestal
+élevé à la critique d'un public difficile et satirique,
+loin de lui donner aucun ridicule, tout le
+monde a été bien content de lui. J'attribue cette
+grande facilité de sentir toutes les finesses des conventions
+établies par des prétentions sans nombre
+et par un raffinement excessif, à l'extrême sensibilité
+des nerfs de ce prince, qui déjà alors avait de
+fréquents accès de ce dérangement qui, du physique,
+s'est étendu sur le moral. Mais une justice
+plus importante que je dois lui rendre, c'est de
+s'être conduit avec une mesure, une prudence,
+une dignité et une présence d'esprit vraiment admirables
+pour son âge, son peu d'expérience et la
+faiblesse de sa santé.</p>
+
+<p>«Lorsqu'il se présenta pour la première fois à
+Louis XV, ce monarque, qui n'avait jamais su
+adresser la parole à un nouveau visage, embrassa
+le roi de Danemark sans lui dire un mot, et se
+tourna vers le comte de Bernstorff<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> pour lui parler,
+parce qu'il l'avait connu anciennement durant son
+ambassade en France. Le roi de Danemark sentit
+l'incongruité de cette réception, fit sur-le champ
+une pirouette en se tournant vers le duc de Choiseul
+qu'il aborda, et celui-ci sut bien vite attirer
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXXV" id="Page_XXXV">XXXV</a></span>
+son maître à la conversation entamée avec le jeune
+monarque.</p>
+
+<p>«En négociant avec M. de Choiseul sur la manière
+dont le roi de Danemark devait être reçu,
+on m'avait singulièrement recommandé d'obtenir
+que les deux monarques ne se vissent tous les
+deux que seuls dans la première entrevue, et,
+porte close; que le roi de France donnât le titre
+de majesté à celui de Danemark, et qu'ensuite ce
+dernier demeurerait dans le plus entier incognito.
+M. de Choiseul me répondit que, quoiqu'il eût
+l'ordre de son maître de m'accorder tout ce que je
+voudrais en matière d'étiquette, je devais savoir
+que ma demande était impossible, puisque le roi
+de France n'était jamais resté seul un seul instant
+de sa vie, pas même étant dans sa garde-robe, et
+qu'il ne lui était pas permis de chasser de sa chambre
+les personnes qui, par les priviléges de leurs
+charges, ont le droit d'y rester. La première entrevue
+se passa donc en présence de tous les principaux
+personnages. Mais le lendemain Louis XV
+rendant la visite à Chrétien VII, accompagné de
+quelques princes du sang et de toute sa cour, ce
+dernier courut au-devant du roi de France, le prit
+par la main, et, marchant fort vite, l'entraîna vers
+son cabinet dont il entr'ouvrit la porte, s'y glissa
+après lui et la referma à double tour. Tout cela se
+passa si lestement que le duc d'Orléans, poussé par
+la foule qui se pressait de suivre, heurta avec son
+gros ventre contre la porte, et voilà Louis XV
+resté seul avec un étranger pour la première fois
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXXVI" id="Page_XXXVI">XXXVI</a></span>
+de sa vie. Les deux rois s'entretinrent assez longtemps,
+et furent fort contents l'un de l'autre. M. de
+Choiseul m'a dit que son maître avait été enchanté
+de la conversation aisée et spirituelle du roi de Danemark,
+et celui-ci m'a dit qu'il avait été émerveillé
+du peu d'embarras et des grâces que le roi
+de France avait mis dans la sienne. Ensuite il
+ajouta: Vous souvient-il de ce que vous nous aviez
+écrit sur l'impossibilité qu'un roi de France puisse
+rester seul? j'ai mieux réussi que vous, car je m'en
+suis donné le plaisir.»</p>
+</div>
+
+<p class="p2">Ce séjour du roi de Danemark à Paris
+aurait dû placer Gleichen fort avant
+dans les bonnes grâces de son maître,
+qui d'ailleurs était si satisfait de ses services
+que l'année précédente il lui avait
+envoyé l'ordre de Danebrog: ce fut au
+contraire l'origine de la disgrâce de Gleichen.
+On a cru que le comte de Bernstorff
+avait été jaloux de la bonne situation de
+son inférieur, et des distinctions dont il le
+voyait comblé. Il est plus vraisemblable
+que Gleichen, demeuré fort étranger à la
+cour de Danemark, s'attira, sans le vouloir
+et même sans s'en douter, la malveillance
+de deux personnages de la suite du roi,
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXXVII" id="Page_XXXVII">XXXVII</a></span>
+bien autrement considérables par le fait que
+le comte de Bernstorff, qui n'était que ministre
+d'État, je veux dire le jeune comte
+de Moltke, favori du roi, et son médecin,
+le trop fameux Struensée. Quoiqu'il en
+soit, le 19 mars 1770, Gleichen fut rappelé
+purement et simplement. Cette nouvelle
+l'affligea sans le surprendre, car, bien
+des mois avant, il écrivait dans une lettre
+confidentielle au comte de Bernstorff, qui
+apparemment l'avait averti du sort qui le
+menaçait:</p>
+
+<p class="p2 blockquote">«J'ai été aussi reconnaissant qu'affligé de la
+lettre particulière dont Votre Excellence m'a honoré.
+Si votre bonté pour moi est toujours la même,
+mon envie de mieux faire réussira facilement. Vous
+vous apercevrez facilement que j'ai fait l'impossible
+pour mettre mes relations au-dessus de tout
+reproche. Mais si vos bontés ont changé, je désespère
+de mériter votre approbation, et privé du
+plus grand encouragement que je puisse avoir, je
+ne tiendrai pas contre le malheur d'imaginer que
+les succès ne sont plus faits pour moi. Vous savez,
+monsieur, que ce doute me tourmente depuis votre
+départ.»</p>
+
+<p class="p2">Cette lettre, ou toute autre pareille, fut
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXXVIII" id="Page_XXXVIII">XXXVIII</a></span>
+communiquée à la duchesse de Choiseul,
+qui lui répondait sur-le-champ:</p>
+
+<p class="p2 blockquote">«Je vous verrai ce soir, monsieur le baron, avec
+grand plaisir, mais rien ne m'étonne plus que la
+lettre que vous écrivez à M. de Bernstorff. Il faut
+savoir si vos soupçons sont bien fondés, si vous ne
+vous êtes pas alarmé trop légèrement; je le voudrais
+pour votre bonheur, et pour le plaisir de
+vous conserver dans ce pays-ci. Si par malheur
+vous aviez raison, mais je ne le puis croire, nous
+aurions fait un bel ouvrage.»</p>
+
+<p class="p2">Et bientôt après, le 13 novembre 1769:</p>
+
+<div class="p2 blockquote">
+<p>«Votre lettre, mon cher baron, m'a mise au
+désespoir, et vos dangers m'ont tourné la tête. Je
+n'ai rien su de mieux que d'envoyer votre lettre à
+M. de Choiseul, et de lui faire part de toutes mes
+frayeurs, et je ne puis, je crois, mieux vous rassurer,
+qu'en vous transcrivant littéralement sa réponse:
+«Mon cher enfant, je vous renvoie la lettre
+de votre baron; je ne puis rien faire à présent,
+parce qu'il faut ménager les circonstances, mais je
+ferai, je vous le promets, c'est mon c&oelig;ur qui promet
+à mon c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>«Prenez donc patience, mon cher baron, et
+soyez sûr que je la perds pour vous, mais en revanche,
+je ne perds pas un jour, un moment, une
+occasion, de travailler à votre affaire. Je suis certaine
+de la bonne volonté et de la vérité de M. de
+<span class="pagenum"><a name="Page_XXXIX" id="Page_XXXIX">XXXIX</a></span>
+Choiseul. Un jour viendra, et j'en suis sûre, où je
+pourrai vous dire: Soyez heureux, mon cher baron,
+et je serai moi-même la plus heureuse du
+monde, si je contribue à votre bonheur, en vous
+donnant des preuves de tous mes sentiments pour
+vous.»</p>
+</div>
+
+<p class="p2">Malheureusement, c'était le moment où
+le duc de Choiseul était le plus menacé par
+la cabale qui se servait de Mme du Barry
+pour le renverser. On imagine sans peine
+quelles devaient être les inquiétudes de
+Gleichen, si dévoué à tant de titres à des
+amis qui lui étaient si attachés. En réponse
+à une de ses lettres, la duchesse de Choiseul
+lui écrivait:</p>
+
+<p class="p2 blockquote">«Avant même d'avoir pu parler à M. de Choiseul,
+monsieur le baron, je me hâte de vous faire
+tous les remercîments que méritent votre attention
+et les marques d'amitié que vous nous donnez. J'y
+suis, je vous assure, infiniment sensible, parce que
+je suis convaincue quelles viennent du c&oelig;ur, et
+je ne doute pas que M. de Choiseul ne partage
+toute ma reconnaissance à ce sujet. Quant à l'objet
+de vos craintes, je vous supplie de vous rassurer,
+parce que: 1<sup>o</sup> je ne les crois pas fondées, et qu'en
+second lieu, le pis qui en pourrait arriver serait
+d'aller vivre tranquillement à Chanteloup, où je
+<span class="pagenum"><a name="Page_XL" id="Page_XL">XL</a></span>
+serais trop heureuse, si mon mari n'était pas malheureux.
+Cependant, comme sa reconnaissance
+pour le meilleur des maîtres qui l'a comblé de
+bienfaits, exige qu'il lui sacrifie son repos tant que
+ses services pourront lui être agréables, je ne puis
+désirer sa retraite; mais je ne puis aussi la craindre
+qu'autant que l'on aurait altéré dans l'esprit du
+Roi la pureté de sa conduite, de ses intentions et de
+son respectueux attachement pour sa personne,
+ainsi je vous serai très-obligé de vouloir bien continuer
+de prendre à cet égard toutes les informations
+que vous pourrez avoir. C'est contre ce malheur
+seul que notre sentiment ne nous permet pas
+d'être sans inquiétude, pour le reste nous laisserons
+faire. Adieu, monsieur le baron.»</p>
+
+<p class="p2">Et quelques jours après, de Versailles:</p>
+
+<div class="p2 blockquote">
+<p>«Je n'ai pas voulu donner la peine à votre valet
+de chambre, monsieur le baron, d'attendre ma réponse,
+que je ne pouvais faire qu'après avoir communiqué
+votre lettre à M. de Choiseul. Vous ne
+trouverez dans cette réponse que les sentiments
+auxquels vous deviez vous attendre, les remercîments
+que nous vous devons, et la reconnaissance
+et la sensibilité extrême que nous avons de l'amitié
+et de l'intérêt que vous nous marquez. Pour le
+fond, même indifférence; et pour la forme, même
+vivacité; mais nous avons cependant lieu de croire
+par différentes informations que nous avons eues
+d'ailleurs, qu'il y a plus de vanité et même de vanterie
+<span class="pagenum"><a name="Page_XLI" id="Page_XLI">XLI</a></span>
+dans les parents, que de réalité dans le fond
+des choses. Ainsi rassurez-vous, mon cher baron,
+mais continuez toujours à nous donner toutes les
+informations que vous pouvez avoir; cela conduit
+toujours à savoir à qui l'on a affaire, et il est toujours
+bon de le savoir.</p>
+
+<p>«Adieu, monsieur le baron, on me presse pour
+partir, je ne puis vous en dire davantage. On m'assure
+que M. de Praslin est furieux du manque de
+foi, mais qu'il a la parole pour la seconde. Dieu
+veuille que ce ne soit pas encore: Ah! le bon billet
+qu'a La Châtre.»</p>
+</div>
+
+<p class="p2">Cependant le duc de Choiseul n'avait pas
+été inactif à Copenhague. Gleichen, qui d'abord
+avait été renvoyé sans aucun égard,
+fut nommé, le 13 juillet 1770, ministre à
+Naples, et M. de Bernstorff, paraît-il, n'avait
+pas été étranger à cette nomination; il
+lui écrivait de Traventhal, sa maison de
+campagne, le 23 juillet 1770:</p>
+
+<div class="p2 blockquote">
+<p>«Je dégage ma parole en vous envoyant aujourd'hui,
+et ainsi avant la fin de ce mois, vos nouvelles
+lettres de créance. J'y ajoute la décharge
+que vous avez désirée relativement au ministère que
+vous avez rempli en France, et des instructions pour
+celui que vous allez remplir, telles qu'on a coutume
+de les adresser aux ministres qui partent. Elles ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_XLII" id="Page_XLII">XLII</a></span>
+sont conçues que dans des termes généraux et dans
+le style ordinaire, mais vous voudrez bien, en même
+temps, jeter les yeux sur celles que j'ai dressées, le
+28 avril 1766, pour le comte d'Osten.</p>
+
+<p>«La position entre les deux cours étant à peu
+près la même qu'elle était alors, je n'ai pas trouvé
+à y changer, et je suis autorisé à vous prier de les
+regarder comme si elles avaient été faites aujourd'hui
+pour vous.</p>
+
+<p>«Il me reste le plaisir de vous dire que le Roi
+vous accorde 3000 écus pour votre voyage et pour
+votre établissement. C'est la somme la plus forte
+qui ait jamais été donnée en pareille occasion. Je
+me flatte d'avoir ainsi rempli à tout égard ce que je
+vous avais promis, et de vous avoir prouvé la vérité
+de mon désir de vous voir satisfait. Puissiez-vous
+l'être toujours, et convaincu par les faits des sentiments,
+avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc., etc.»</p>
+
+<p>P. S. M. d'Osten appréhende que vous l'arrêterez
+trop à Naples, mais je le rassurerai en lui faisant
+part de la promesse que vous m'avez faite, que
+vous seriez avec lui au plus tard à la mi-novembre.</p>
+</div>
+
+<p class="p2">A ce même moment, M. de Bernstorff
+était disgracié; le baron d'Osten, que Gleichen
+remplaçait à Naples, devenait ministre
+des affaires étrangères; et Struensée,
+l'obscur médecin du roi, premier ministre.</p>
+
+<p>Cependant Gleichen, résigné à son mauvais
+<span class="pagenum"><a name="Page_XLIII" id="Page_XLIII">XLIII</a></span>
+sort, était parti pour Naples, où
+la duchesse de Choiseul lui écrivait de
+Paris, le 30 octobre 1770:</p>
+
+<div class="p2 blockquote">
+<p>«Je ne peux pas me résoudre à vous écrire, mon
+cher baron, sans pouvoir vous mander: votre affaire
+est faite; soyez libre, soyez heureux, et faites
+le bonheur de vos amis en venant les rejoindre. Je
+ne peux pas non plus me résoudre à garder un plus
+long silence, qui pourrait ou vous laisser douter
+de vos amis, ou vous les faire oublier. Je vous écris
+donc, mon cher baron, sans avoir autre chose à
+vous dire, si ce n'est que je suis fâchée de ne vous
+rien dire. Vous avez entendu les bruits de guerre
+qui nous menacent, ils auront retenti jusqu'au fond
+de l'Italie; ils nous donnent bien du travail, bien
+de l'humeur, et pour le moment, <i>ils ferment la porte
+aux grâces, même à la justice</i>. C'est votre mauvaise
+étoile qui nous a soufflé ces mauvais bruits de
+guerre; ils s'opposent autant à nos plaisirs qu'ils
+sont contraires à vos intérêts.</p>
+
+<p>«Quoi qu'il en soit, celui qui s'en est chargé ne
+les prend pas moins à c&oelig;ur, et celle qui les sollicite,
+n'y met pas moins d'ardeur; rien ne refroidira,
+mon cher baron, le désir que j'ai de vous revoir,
+de contribuer à votre bonheur, et de vous
+convaincre de tous mes sentiments pour vous.»</p>
+</div>
+
+<p class="p2">Il est difficile d'indiquer exactement à
+quoi la duchesse de Choiseul faisait allusion
+<span class="pagenum"><a name="Page_XLIV" id="Page_XLIV">XLIV</a></span>
+dans cette lettre; on va voir que vraisemblablement
+il ne s'agissait de rien moins
+que de faire passer Gleichen du service du
+roi de Danemark à celui du roi de France.
+Mais, moins de deux mois après, le 24 décembre,
+le duc de Choiseul était renvoyé du
+ministère et exilé. La duchesse de Choiseul,
+arrivée le 26 à Chanteloup, écrivait dès le
+31 à Gleichen:</p>
+
+<div class="p2 blockquote">
+<p>«Vous êtes en droit, mon cher baron, de vous
+plaindre de votre étoile. Votre roi arrive à Paris
+pour donner à M. de Bernstorff occasion de vous
+prendre en grippe. Il vous ôte du poste de France,
+le seul auquel vous étiez attaché, et il est lui-même
+chassé du ministère, au moment où il songeait à réparer
+le tort qu'il vous avait fait, et vous laisse
+chancelant dans le poste de Naples. Une seule ressource
+vous restait: un ami qui paraissait tout-puissant,
+qui aurait voulu employer toute sa puissance
+à vous être utile, voulait changer et assurer
+votre sort; vous touchiez au moment du bonheur,
+votre affaire était dans le portefeuille, le travail devait
+se faire samedi; mardi, je comptais vous écrire
+la plus jolie lettre du monde, et lundi matin cet
+ami n'existait plus pour l'utilité de personne. Cette
+nouvelle vous sera sûrement déjà parvenue avant
+que vous receviez ma lettre, et je crains bien qu'elle
+n'ait excité votre verve et déjà produit un poëme
+<span class="pagenum"><a name="Page_XLV" id="Page_XLV">XLV</a></span>
+plus long que l'Iliade et plus ennuyeux que l'Odyssée.
+J'ai emporté, mon cher baron, le regret de
+n'avoir pu vous être utile, le seul qui ait affecté
+mon c&oelig;ur et qui sera éternel, si ce malheur me
+prive à jamais du bonheur de vous revoir dans ce
+pays-ci. Vous savez que je ne suis pas de ceux avec
+qui les absents ont tort; si je perds le plaisir de
+vous voir, je ne perdrai jamais, mon cher baron,
+celui de vous aimer.</p>
+
+<p>«J'envoie ma lettre à la petite-fille (Mme du
+Deffand) pour qu'elle vous la fasse tenir par une
+occasion sûre. Ne me répondez pas sur votre affaire.
+Je vous avertis que je n'écrirai plus. M. de
+Choiseul me charge de vous faire mille tendres
+compliments.»</p>
+</div>
+
+<p class="p2">Gleichen eût pu se consoler à Naples de
+sa mauvaise fortune, au sein des arts et des
+débris de l'antiquité qu'il aimait tant, et
+dans la société d'un autre exilé de Paris,
+l'abbé Galiani. Mais un des premiers actes
+de M. d'Osten, après son entrée au ministère
+des affaires étrangères, fut de supprimer
+ce poste diplomatique, dont, mieux
+que personne, il connaissait l'inutilité pour
+le Danemark. Gleichen, après un an de séjour
+à Naples, fut nommé ministre à Stuttgart,
+à la place de M. d'Asseburg, qui, Allemand
+<span class="pagenum"><a name="Page_XLVI" id="Page_XLVI">XLVI</a></span>
+comme lui, n'avait pas eu plus que lui
+à se louer du service du Danemark, et passait
+à celui de Catherine. Gleichen ne pouvait
+se résigner à aller végéter dans la triste
+résidence du duc de Wurtemberg. Sur son
+refus d'accepter ce poste si inférieur, il fut
+mis à la retraite; mais il dut renoncer à la
+pension de mille thalers que lui accordait
+M. d'Osten, parce que ce ministre y joignait
+la condition par trop onéreuse de résider en
+Danemark. Cette pension fut rendue à Gleichen
+un peu plus tard, et avec la permission
+de vivre où il lui plairait, par le neveu
+de M. de Bernstorff, le comte André Pierre,
+successeur de M. d'Osten dans le ministère
+des affaires étrangères, après la catastrophe
+de Struensée.</p>
+
+<p>Devenu libre, Gleichen mit à profit ses
+loisirs pour satisfaire sa curiosité et son goût
+pour les voyages, mais toujours il revenait à
+Paris, qui était sa véritable patrie. En quittant
+Naples, son premier soin fut de faire
+une visite à ses amis dans ce triomphant exil
+de Chanteloup, où il fit de longs et fréquents
+séjours, et il resta jusqu'à la fin le discret et
+<span class="pagenum"><a name="Page_XLVII" id="Page_XLVII">XLVII</a></span>
+dévoué adorateur de la duchesse de Choiseul.
+La révolution française bouleversa son
+existence. Dans ses derniers jours, il se retira
+à Ratisbonne, et il y mourut le 5 avril 1807.
+C'est dans cet obscur asile qu'il écrivit ses
+souvenirs, à la prière de son ami, M. de
+Weckerholz, et d'un émigré français, qui,
+après avoir été envoyé de France à la diète
+de Ratisbonne, s'était fait Allemand, le
+comte de Bray.</p>
+
+<p>L'existence de ces <i>Souvenirs</i>, auxquels on
+donnait volontiers le titre par trop ambitieux
+de mémoires, était connue de beaucoup
+de contemporains de Gleichen. Un
+fragment en a même été publié en 1810,
+à Paris, dans le <i>Mercure Étranger</i>. Ils ont
+été imprimés complétement, mais non publiés
+en Allemagne, par un éditeur qui ne
+s'est pas nommé<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p>Gleichen a laissé d'autres écrits en langue
+allemande, publiés en 1796 et 1797,
+sur divers sujets de philosophie et sur les
+<span class="pagenum"><a name="Page_XLVIII" id="Page_XLVIII">XLVIII</a></span>
+beaux-arts. Mais ces méditations, auxquelles
+il attachait sans doute beaucoup de prix,
+sont loin de valoir ces simples esquisses de
+la société de son temps, qui, par leur
+exactitude et les curieux détails qu'elles renferment,
+méritent d'être consultées par tous
+ceux qu'intéresse l'histoire du dix-huitième
+siècle.</p>
+
+<p class="right">P. G.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus053.jpg" width="300" height="116" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2><span class="titre">SOUVENIRS</span><br />
+<small>DU</small><br />
+BARON DE GLEICHEN.</h2>
+
+<hr class="c5" />
+
+<h2 class="p4">I</h2>
+
+<h3>FERDINAND VI ET CHARLES III
+ROIS D'ESPAGNE.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-f"><span class="dropcap">F</span></span>erdinand VI avait hérité de son
+père la maladie du dieu des jardins
+et la terreur maniaque qu'on en
+voulait à sa vie. Cette double irritabilité
+morale et physique l'avait rendu encore
+plus dépendant de la reine Barbe de Portugal,
+sa femme, que Philippe V ne l'avait été de la
+sienne. La folie de l'un et de l'autre s'adoucissait
+<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span>
+par le charme de la musique et du chant
+de Farinelli qui, passionnément aimé de la
+reine Barbe et de son mari, était parvenu à un
+degré de faveur plus honorable pour lui que
+pour ses maîtres; car il n'a jamais fait qu'un
+bon usage de son crédit et s'est tenu modestement
+à sa place, tant qu'il a pu, évitant respectueusement
+les grands, et vivant avec les
+gens de sa sorte et de son pays. Je suis arrivé
+à Madrid peu de mois après son départ; on
+n'avait pas même encore achevé d'effacer tous
+ses portraits, qu'on avait placés, sculptés et incrustés
+dans toutes les maisons royales: mais
+on ne touchait point à sa mémoire, que j'ai vue
+respectée et honorée presque universellement.</p>
+
+<p>Revenons au pauvre roi Ferdinand, dont
+la maladie et la mort offrent quelques particularités
+plus remarquables que son règne, qui
+n'a été célèbre que par la magnificence de ses
+opéras.</p>
+
+<p>La tentative de l'assassinat de Louis XV,
+suivie de celle qui eut lieu en Portugal, sont
+les causes funestes, qui ont commencé et
+achevé le dérangement total de l'esprit du
+malheureux Ferdinand. Lorsqu'il reçut la nouvelle
+du dernier de ces attentats, il s'orienta
+dans la chambre, pour placer la France à sa
+droite et le Portugal à sa gauche; puis, tenant
+la lettre qu'il relisait, il s'écria après un long
+<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span>
+silence: «<i>Stilettata di quà, pistolettata di là:
+ed io in mezzo. Oime!</i>» Après quoi il se
+fourra sous le lit de la reine, qui était vis-à-vis
+de lui, et d'où on ne put le tirer qu'avec
+beaucoup de peine. Son état ne fit qu'empirer
+depuis, par la petite vérole de sa femme. Cette
+circonstance lui imposa des privations, qui
+mirent le comble à ses fureurs aphrodisiaques,
+qui ont été au point de vouloir violer
+l'agonie de cette pauvre reine. Du moment
+qu'elle fut morte, sa folie n'eut plus de bornes.
+Il fallut l'emporter à Casa del Campo, où,
+étant arrivé, il s'accrocha au gentilhomme de
+la chambre, jusqu'à le faire tomber à terre;
+on fut obligé de le détacher de force. Le monarque
+continua seul la promenade, refusant
+toute nourriture pendant plus d'une semaine,
+après quoi il mangea pendant huit jours l'impossible,
+et s'efforça à ne rien rendre en s'asseyant
+sur les pommeaux pointus des chaises
+antiques de sa chambre, desquels il se faisait
+des tampons. Ce cercle vicieux de jeûner, de
+se bourrer et de se constiper, dura plusieurs
+mois, et il mourut après avoir tenu son royaume
+dans un état d'anarchie, que la pitié fraternelle
+de Charles III refusait de terminer, malgré
+les pressantes sollicitations du ministère
+espagnol de venir prendre les rênes du gouvernement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+La mémoire de ce monarque, que j'avais
+connu dans trois voyages à Naples, avant d'avoir
+eu le bonheur de l'approcher journellement
+durant les deux années de ma mission
+en Espagne, m'est trop chère pour ne pas lui
+consacrer quelques pages. Ce prince était d'une
+laideur parfaite, de la tête aux pieds, mais sans
+aucune difformité, et on s'accoutumait facilement
+à cette laideur par l'air de bonté et les
+manières simples et naturelles, dont elle était
+accompagnée, et qui lui tenaient lieu de grâces.
+Cette laideur me rappelle un bon mot, d'autant
+plus saillant qu'il était dit par un sot, en contemplant
+le portrait de Charles III que j'avais
+sur une tabatière, et qui circulait à la table de
+M. de Voltaire à Ferney. Je racontais combien ce
+prince était jaloux de son autorité en Espagne,
+tandis qu'à Naples il l'avait abandonnée à sa
+femme au point de passer pour un imbécile,
+uniquement pour avoir la paix du ménage:
+Elle était donc bien méchante, dit M. de Voltaire,
+et que lui aurait-elle donc fait? Elle
+l'aurait dévisagé, lui répondis-je. Alors cet
+homme, qui n'avait pas desserré les dents de
+toute la journée, et qui, dans ce moment, regardait
+le portrait, s'écria: Ma foi, elle lui
+aurait rendu là un grand service. L'accoutrement
+rustique du roi, ses culottes de peau,
+ses bas de laine roulés, ses poches, qui avaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+l'air de deux havre-sacs, tant elles étaient toujours
+remplies, et sa petite queue, donnaient
+à la royauté un air de bonhomie si original,
+qu'on lui voulait du bien de ne se faire respecter
+que par réflexion. Il n'avait absolument
+que le sens commun. Car, l'ayant entendu
+parler beaucoup et longtemps, je ne lui ai jamais
+rien ouï dire qui fût spirituel, encore
+moins brillant; mais aussi ne lui ai-je jamais
+entendu proférer un propos d'ignorant, ou
+qui fût mal raisonné ou déplacé. Il me questionnait
+avec discernement, parlait à chacun
+suivant son âge, son pays ou son état, et s'abstenait
+de tous les lieux communs, qui sont les
+objets ordinaires de la conversation des princes.</p>
+
+<p>Il était constant dans ses affections et avait
+un véritable ami, chose bien rare pour un roi.
+C'était le duc de l'Ossado, le seul être contre
+lequel la reine ne pouvait rien. Mais ce qui
+était encore plus rare dans un roi, c'est qu'il
+était parfaitement honnête homme. Lorsque
+la guerre fut sur le point d'éclater entre l'Espagne
+et l'Angleterre, au sujet des îles Falkland,
+et qu'il était nécessaire, pour l'éviter, de démentir
+les ordres que le roi catholique avait
+donnés, pressé par son conseil d'accorder cette
+satisfaction au roi d'Angleterre, on eut une
+peine inouïe à l'y résoudre; il disait toujours:
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+Mais c'est moi qui ai tort, j'aimerais bien
+mieux écrire au roi d'Angleterre, que les ordres
+ont été de moi, que j'en suis fâché, et que
+je lui en demande pardon. Une preuve bien
+remarquable de sa bonté, qui proportionnait
+son ressentiment à l'incapacité d'un ministre,
+qu'il aurait pu et dû ne pas écouter, est le ménagement
+plus qu'humain, qu'il eut après la
+perte de la Havane, pour M. Ariago, ministre
+de la marine et des Indes, homme borné et
+ridiculement dévot, mais parfaitement bon et
+honnête. Son avis, expressivement inepte, de
+renfermer la flotte dans le port et de s'en servir
+comme d'une fortification, l'emporta sur
+celui du roi, qui voulait avec raison qu'on fît
+sortir la flotte et l'employer à combattre. En
+conséquence elle et la ville furent prises.
+M. Ariago ne voulait pas le croire, parce
+qu'il avait recommandé l'une et l'autre tous les
+matins à la sainte Vierge. Mais n'en pouvant
+plus douter, il tomba dangereusement malade
+de désespoir: ce que le roi ayant appris, il le
+fit assurer, que jamais il ne lui parlerait de la
+Havane, et poussa la générosité au point de
+ne pas prononcer ce nom de longtemps en présence
+de ce pauvre ministre.</p>
+
+<p>Comme j'ai été témoin de cette guerre désastreuse,
+dans laquelle la France engagea
+Charles III, qui n'avait pas encore eu le temps
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+de reconnaître le délabrement des forces militaires
+de l'Espagne, et que j'ai vu de près la
+résistance incroyable, que le petit Portugal a
+opposée à toute l'armée espagnole, combinée
+avec un corps français auxiliaire, il faut que
+j'atteste et que je note un trait d'ignorance,
+de désordre et de négligence si au-dessus de
+tant d'autres que j'ai vus depuis, et si fort, que
+quoique tout le monde me l'assurât à Madrid,
+j'ai été le seul ministre qui n'ait pas osé le
+mander à sa cour, le croyant impossible.
+L'armée était presque arrivée aux frontières du
+Portugal et on avait oublié, on ne me croira
+pas .... on avait oublié .... la poudre!!
+Quand le roi vint en Espagne, on s'était aperçu
+dans toutes les places, où il fallait tirer le canon,
+qu'on manquait de poudre, et à Madrid
+on fut obligé d'en tirer du dépôt pour les
+chasses: on avait eu presque une année pour se
+préparer à cette guerre, et malgré tout cela on
+avait oublié la poudre. Le prince de Beauveau,
+qui était à la tête des troupes françaises, envoya
+un courrier à M. de Saint-Amand, qui commandait
+à Bayonne, pour faire vider, sous sa
+responsabilité, tous les magasins à poudre de
+ce port et des forts voisins; et j'ai eu la certitude
+complète de cet oubli monstrueux par la
+lettre de M. de Beauveau, que M. de Saint-Amand
+me montra, lorsque je passai à Bayonne
+<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+pour retourner en France. Je pourrais citer encore
+bien d'autres traits de l'ineptie des ministres
+espagnols, du dérangement total de la machine
+guerrière, qui se sont manifestés dans
+cette campagne. M. de Flobert, excellent
+ingénieur, que M. de Choiseul leur avait
+donné pour maréchal de logis, leur demandait
+des cartes du Portugal, et on n'en
+trouva pas même d'exactes des provinces espagnoles!</p>
+
+<p>M. de Flobert disait à tout le monde, qu'il
+était allé en Portugal à l'aide de la boussole,
+et on l'enferma dans la tour de Ségovie. L'armée
+était arrivée aux frontières, et M. de
+Squillacci marchandait encore avec les approvisionneurs;
+aussi les pauvres soldats espagnols,
+malgré leur sobriété naturelle, mouraient
+de faim, et ne vivaient que des miettes tombant
+de la table des Français. Les canons étaient
+sans affûts, les boulets étaient ou trop grands
+ou trop petits, et toutes les armes dans un dépenaillement
+inexprimable. Ce dépérissement
+était l'ouvrage presque réfléchi de la reine
+Barbe et de M. de l'Ensenada, son ministre affidé,
+qui, pensant avec regret aux dépenses, que
+la reine Farnèse avait faites, pour établir ses
+deux fils en Italie, voulaient s'assurer de tous
+les fonds pour donner des fêtes et des opéras,
+et ôter à l'Espagne la possibilité de guerroyer.
+<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+Ils avaient même, en maltraitant les officiers
+et les soldats qui s'étaient distingués en Italie,
+étouffé cet esprit militaire, qui honorait les
+Espagnols, et on eut toutes les peines du monde
+à ramasser 50000 hommes pour aller en Portugal.
+Ce n'est donc pas la faute de Charles III,
+si toute cette guerre, entreprise par déférence
+pour le chef de sa famille, a si mal tourné.
+Quoique son règne n'ait pas été marqué
+par des victoires et des conquêtes, il mérite
+cependant des éloges, pour avoir combattu
+avec courage et persévérance plusieurs préjugés,
+défauts de police et mauvaises habitudes
+nationales, et pour avoir commencé la
+civilisation d'une nation incroyablement arriérée,
+et difficile à être mise au courant des
+autres, à cause de son ignorance, de sa paresse,
+de son orgueil et de sa philosophie cynique.</p>
+
+<p>L'Espagnol, de sa nature, n'est propre qu'à
+la guerre et aux sciences: par sa bravoure et
+sa sobriété, il est excellent soldat; et son
+esprit naturel, s'il était cultivé, pourrait le
+rendre célèbre dans l'empire des lettres; mais
+il est et sera toujours un mauvais paysan;
+on n'en fera jamais ni un artisan habile, ni un
+cultivateur diligent. Il lui faut si peu à sa
+manière: il fait bonne chère avec un oignon
+et un peu de lard; un vieux manteau lui suffit
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
+pour se vêtir et être couché; il se chauffe au
+soleil, ne s'ennuie point à ne rien faire, et regarde
+le travail comme un malheur et un opprobre.
+Que voulez-vous qu'on fasse d'un peuple
+pareil, auquel on ne peut pas même communiquer
+des besoins, qui partout ailleurs sont
+devenus les aiguillons de l'industrie et de la
+fatigue? J'ai souvent rêvé en bâtissant mes
+châteaux en Espagne, comment je m'y prendrais
+pour réformer les Espagnols, et je n'ai
+jamais pu imaginer qu'une marche bien lente
+et problématique pour guérir leurs infirmités
+physiques et morales. Il y a trois provinces en
+Espagne dont les habitants sont bien faits,
+sains, robustes, laborieux et intelligents: c'est
+la Biscaye, la Catalogne et Valence. C'est de là
+que je prendrais mes béliers pour anoblir et
+bonifier les autres races abâtardies, surtout
+celle des Castillans. Je croiserais ces derniers
+avec mes Biscayens, mes Catalans et mes Valenciens,
+auxquels j'accorderais les priviléges
+d'entreprises dédaignées par les Castillans, et
+peut-être pourrait-on exciter leur émulation
+par la jalousie de leur orgueil et par l'opposition
+sensible de leur misère à la prospérité
+des autres.</p>
+
+<p>Mais sans entrer dans ces spéculations théoriques,
+Charles III commença par ce qui frappait
+les sens. Il entreprit d'abord de purifier
+<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
+Madrid, dont l'infection était si épouvantable,
+qu'on la sentait à six lieues à la ronde, et qu'on
+la mâchait pendant six semaines avant de s'en
+être blasé. Il n'y a sorte d'oppositions et de
+difficultés qu'il n'éprouva dans ce projet.
+Il fallut faire venir et employer des Napolitains,
+pour établir de force des latrines dans
+les maisons, et le corps des médecins composa
+un mémoire pour représenter que l'air
+de Madrid ayant toujours été fort sain, il
+leur paraissait dangereux de vouloir le changer.
+Ceci me fait souvenir de l'histoire d'un
+Espagnol qui était tombé malade en France, et
+dont les médecins ne pouvaient pas deviner la
+maladie. Son valet de chambre imaginant que
+l'air natal pourrait lui faire du bien, et le malade
+ne pouvant plus être transporté, il fourra
+sous son lit un bassin plein d'odeur de Madrid.
+L'Espagnol, après des rêves délicieux, s'éveilla
+en disant: «<i>Ho Madrid de mi alma</i>»! et il
+guérit.</p>
+
+<p>Charles III, après avoir purgé la capitale
+de son infection, fit mettre des lanternes
+dans les rues; et aujourd'hui elle est une des
+villes les plus propres et les mieux éclairées
+de l'Europe. Sa tentation de rogner les manteaux,
+et la défense rigoureuse de rabattre les
+chapeaux sur la figure, mascarade très-dangereuse
+dans l'obscurité, ne fut pas si sage, parce
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
+que les rues étant éclairées, cette défense n'était
+plus si nécessaire, et qu'elle fut exécutée avec
+tant de violence qu'il en résulta une émeute
+très-fâcheuse. Cette imitation de la rigueur
+avec laquelle Pierre le Grand fit couper la
+barbe aux Russes, avait le même but, de changer
+les m&oelig;urs en changeant le costume; mais
+cette idée est moins vraie que le proverbe:
+l'habit ne fait pas le moine. Une entreprise
+bien plus sage, pour introduire un peu
+plus d'industrie étrangère, et qui a beaucoup
+mieux réussi, c'est l'établissement de cette
+colonie allemande qui transforma les déserts
+infectés de voleurs de la <i>Sierra Morena</i>, en
+une route garnie de champs cultivés et d'auberges
+commodes. Cette entreprise fut faite
+par le marquis Olavides, homme sans m&oelig;urs
+et sans religion, mais plein de génie et de zèle,
+pour polir sa nation et lui être utile.</p>
+
+<p>Le roi le protégea longtemps contre ses ennemis,
+mais enfin sa mauvaise conduite, sa
+prépotence, et surtout son incontinence scandaleuse,
+forcèrent le prince à le mettre entre les
+mains de l'inquisition. Je ne citerai qu'une
+preuve de son mauvais caractère. Étant du
+conseil du Mexique, il fut condamné à être
+pendu; sa femme, qui était veuve d'un des
+principaux membres de ce conseil, et qui, par
+ses richesses et ses parents, jouissait du plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
+grand crédit, lui sauva la vie en l'épousant.
+J'ai souvent été témoin de l'ingratitude effroyable
+avec laquelle il paya tant de générosité.
+Il la traitait avec le plus grand mépris, la
+forçait à vivre avec une certaine doña Gracia,
+qui était sa maîtresse, chose alors inouïe à
+Madrid, et dépensait ainsi les richesses que
+son épouse lui avait abandonnées.</p>
+
+<p>L'abaissement et la modification du tribunal
+de l'inquisition, dont j'ai été témoin, est une
+des plus belles époques du règne de Charles III.
+Depuis le concordat conclu entre l'Espagne et
+la cour de Rome, il subsistait une défense rigoureuse
+d'afficher une bulle qui n'aurait pas
+été approuvée par la cour. Le nonce en avait
+reçu une, que tous les évêques d'Espagne lui
+avaient refusé de publier; il gagna le grand
+inquisiteur, qui crut pouvoir faire usage de
+son ancienne indépendance en matières ecclésiastiques.
+Un beau matin nous apprîmes avec
+étonnement à Saint-Ildefonse, que le grand
+inquisiteur avait été enlevé de son lit par un
+détachement de dragons, et conduit dans un
+fort. L'indifférence méprisante avec laquelle
+les courtisans racontaient ce fait hasardeux,
+et le silence presque approbateur du peuple,
+excitèrent une surprise égale à l'admiration
+que méritaient le courage et la politique éclairée
+du roi. Bientôt après, tous les inquisiteurs,
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+abasourdis par ce coup foudroyant, arrivèrent
+pour demander grâce, et la délivrance de leur
+chef, qu'on ne leur accorda qu'aux conditions
+suivantes: qu'ils n'auraient plus rien à leur
+disposition absolue que la censure des livres,
+que deux fiscaux royaux siégeraient parmi eux,
+et que personne ne pourrait être jugé ni condamné
+sans le consentement de la cour. Ce
+grand pas vers la lumière, suivi de l'expulsion
+des Jésuites, autre acte mémorable de Charles
+III, a ouvert la carrière des sciences qui
+commencent à prospérer en Espagne.</p>
+
+<p>Je ne puis pas quitter les souvenirs que me
+donne ce pays, sans citer quelques bizarreries
+remarquables qui m'y ont frappé. Les habitants
+de Madrid ont plusieurs usages, qui sont
+au rebours des nôtres et du sens commun. Par
+exemple: les jeux de paume sont blancs, et les
+balles sont noires; ils portent au marché les
+noix dans des corbeilles, et les figues dans
+des sacs; leur premier plat est la salade, et le
+dernier la soupe; et les clefs de la ville de Madrid
+se trouvent dans une petite maison au
+dehors de la porte, et toutes les nuits le portier
+renferme les habitants. Les propos galants,
+les soupirs et agaceries amoureuses sont exprimés
+en Espagne dans la classe inférieure
+des petits maîtres et des dulcinées de ce
+pays, par de petits hoquets artificiels, que
+<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
+l'estomac profère ordinairement, qui forme
+entre eux un <i>duo</i> singulier, qui doit apparemment
+imiter le roucoulement de deux tourterelles,
+mais qui ressemble à quelque chose de
+fort indécent. Au lieu de l'Opéra, si fameux
+sous le règne de la reine Barbe, je n'ai vu que
+des comédies saintes, appelées <i>Autos sacramentales</i>,
+spectacles trop curieux, pour que je
+n'en dise pas deux mots avant de finir cet
+article.</p>
+
+<p>La première à laquelle je me suis trouvé, était
+une pièce allégorique, qui représentait une
+foire. Jésus-Christ et la sainte Vierge y tenaient
+boutiques en rivalité avec la mort et le péché,
+et les âmes y venaient faire des emplettes. La
+boutique de notre Seigneur était sur le devant
+du théâtre, au milieu de celles de ses ennemis,
+et avait pour enseigne une hostie et un calice,
+environnés de rayons transparents. Tout le
+jargon marchand était prodigué par la mort et
+le péché, pour s'attirer des chalands, pour les
+séduire et les tromper, tandis que des morceaux
+de la plus belle éloquence étaient récités
+par Jésus-Christ et la sainte Vierge, pour détourner
+et détromper ces âmes égarées. Mais
+malgré cela ils vendaient moins que les autres,
+ce qui produisit, à la fin de la pièce, le sujet
+d'un pas de quatre, qui exprimait leur jalousie,
+et qui se termina à l'avantage de notre
+<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
+Seigneur et de sa mère, lesquels chassèrent la
+mort et le péché à grands coups d'étrivières.
+Une autre pièce assez plaisante et fort spirituelle,
+est la comédie du pape Pie V. C'est
+une critique très-bien faite des m&oelig;urs espagnoles.
+Dans la dernière scène on voit ce pape,
+qui est un saint, sur un trône au milieu de ses
+cardinaux, et deux avocats plaider devant ce
+consistoire <i>pour</i> et <i>contre</i> les belles qualités et
+les défauts des Espagnols; l'avocat <i>contre</i> finit
+par dénoncer le fandango comme une danse
+scandaleuse et licencieuse, et digne de la
+censure apostolique; alors l'avocat <i>pour</i> tire
+une guitare de dessous son manteau et dit,
+qu'il faut avant tout avoir entendu un fandango
+avant que de pouvoir en juger. Il le
+joue, et bientôt le plus jeune des cardinaux ne
+peut plus y tenir: il se trémousse, descend de
+son siége et remue les jambes; le second en
+fait autant; la même envie passe au troisième,
+et les gagne l'un après l'autre jusqu'au Saint
+Père, qui résiste longtemps, mais qui enfin se
+mêle parmi eux; et tous finissent par danser
+et rendre justice au fandango.</p>
+
+<p>Mais la plus plaisante de toutes ces saintes
+farces, est la comédie de l'annonciation. On y
+voit la sainte Vierge accroupie devant un brasier.
+Gabriel entre, le manteau sur le nez avec
+le chapeau rabattu sur la face; il se démasque,
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+laissant tomber son manteau, et paraît en
+costume de petit-maître espagnol avec deux
+ailes d'ange. Marie le prie de prendre place
+auprès du brasier, et lui offre du chocolat;
+l'ange Gabriel lui répond, qu'il ne peut pas
+avoir cet honneur-là, par la raison qu'il était
+invité à manger un Oglio chez le Père éternel.
+Après bien des discours fort beaux, mais
+trop longs, arrive le saint Esprit qui danse
+avec la sainte Vierge un fandango, dont l'expression
+peint toujours, d'un bout à l'autre,
+l'acte le plus contraire au mystère dont il
+s'agit.</p>
+
+<p>J'ai interrogé le nonce, comment il était
+possible, que les évêques d'Espagne pussent
+tolérer des spectacles si ridicules? Il m'a assuré
+en avoir parlé à plusieurs, que tous lui ont
+répondu, que tant que le peuple ne s'en moquerait
+pas, au contraire s'y édifierait, ils les
+croyaient presque plus utiles que des sermons,
+qui, en Espagne, sont souvent accompagnés
+d'intermèdes figurés, et ne ressemblent pas
+mal à des comédies. Effectivement ces <i>Autos
+sacramentales</i> sont remplis d'une excellente
+morale, et de morceaux très-pathétiques pour
+inspirer la dévotion; et j'ai été témoin que,
+dans une de ces comédies où on représentait
+la messe sur le théâtre avec l'illusion la plus
+parfaite, beaucoup de spectateurs se frappaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+la poitrine, et que quelques-uns se
+mettaient à genoux au son de la clochette.
+Aujourd'hui ces spectacles n'existent plus: le
+même progrès de l'esprit, qui les a rendus
+ridicules, les a défendus.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus070.jpg" width="300" height="86" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus071.jpg" width="502" height="87" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>II</h2>
+
+<h3>LE DUC DE CHOISEUL.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-l"><span class="dropcap">L</span></span >
+e duc de Choiseul était d'une taille
+assez petite, plus robuste que svelte,
+et d'une laideur fort agréable; ses
+petits yeux brillaient d'esprit; son
+nez au vent lui donnait un air plaisant, et ses
+grosses lèvres riantes annonçaient la gaieté de
+ses propos.</p>
+
+<p>Bon, noble, franc, généreux, galant, magnifique,
+libéral, fier, audacieux, bouillant et
+emporté même, il rappelait l'idée des anciens
+chevaliers français; mais il joignait aussi à ces
+qualités plusieurs défauts de sa nation: il était
+léger, indiscret, présomptueux, libertin, prodigue,
+pétulant et avantageux.</p>
+
+<p>Lorsqu'il était ambassadeur à Rome, Benoît
+XIV le définissait un fou, qui avait bien
+de l'esprit. On dit que le parlement et la noblesse
+le regrettent et le comparent à Richelieu:
+en revanche ses ennemis disent que c'était un
+boute-feu, qui aurait embrasé l'Europe.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span>
+Jamais je n'ai connu un homme, qui ait su
+répandre autour de lui la joie et le contentement
+autant que lui. Quand il entrait dans une
+chambre, il fouillait dans ses poches, et semblait
+en tirer une abondance intarissable de
+plaisanteries et de gaieté. Il ne résistait pas à
+l'envie de rendre heureux ceux qui savaient lui
+peindre le bonheur dont il pourrait les combler.
+Il puisait dans les trésors du crédit pour
+les obliger, pourvu que cela ne lui coûtât pas
+trop de peine. Au contraire, l'image du malheur
+lui était insupportable, et je lui ai entendu
+faire des plaisanteries, qui me paraissaient affreuses,
+sur les pleurs de la famille de son cousin
+Choiseul le marin, qu'il avait été obligé de
+faire exiler pour se mettre à l'abri de ses menées
+enragées; et voilà comme il s'armait par
+une feinte dureté contre la facilité et la faiblesse,
+qui lui étaient naturelles. Je lui ai entendu
+répondre à madame de Choiseul qui
+l'appelait un tyran: dites, un tyran de coton!
+Aussi, un moyen sûr d'obtenir de lui ce qu'on
+voulait, était de l'irriter auparavant sur un
+autre objet; cette colère passée, le lion devenait
+un mouton. J'ai employé deux fois contre
+lui ce secret que je n'ai communiqué à personne,
+et sans jamais en avoir abusé.</p>
+
+<p>Une des plus belles qualités de M. de Choiseul
+était d'être ennemi généreux et ami excellent.
+<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
+Le duc d'Aiguillon, dénoncé au parlement
+et sauvé par des réticences favorables,
+que le duc de Choiseul mit dans les témoignages
+qu'il fut appelé à rendre contre son
+ancien ennemi, est une des grandes preuves
+qu'il n'était point haineux. L'attachement
+constant de ce grand nombre de gens de la
+cour, qui l'ont suivi dans sa disgrâce à Chanteloup,
+et qui lui ont été fidèles jusqu'à la mort,
+prouve combien il avait été leur ami. Le bailli
+de Solar, ambassadeur de Sardaigne, a éprouvé
+de lui les effets les plus recherchés et les plus
+tendres d'une amitié presque filiale. Il est le
+seul homme que le duc de Choiseul ait traité
+avec une sorte de respect, peut-être parce qu'il
+avait été à Rome son instituteur en politique.
+Le duc lui fit avoir l'ambassade de Paris, la
+médiation de la paix en 1762, des gratifications
+immenses, et une abbaye de 50000 livres
+de rente. Tous les devoirs pieux, qu'un fils
+peut rendre à son père, lui ont été prodigués
+par M. de Choiseul et sa famille dans sa longue
+et cruelle maladie, étant mort d'un cancer à
+Paris, peu de temps après les avantages dont
+son ami l'avait comblé.</p>
+
+<p>Pour moi qui suis payé plus que personne
+pour vanter, et pour me vanter de son amitié,
+je dois ajouter que, durant les trente années
+que j'ai vécu avec lui dans une certaine intimité,
+<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
+il ne m'a jamais perdu de vue un seul
+instant, et que je n'ai jamais pu m'attirer de
+sa part aucun refroidissement essentiel, malgré
+différents torts que j'ai eus envers lui. Il aimait
+l'audace, et c'est par un propos presque offensant,
+et que j'avais soutenu avec toute la folie
+romanesque d'un jeune homme de vingt-deux
+ans, que j'ai trouvé le chemin de son c&oelig;ur.
+Venant d'arriver en 1756 à Frascati pour y
+passer les deux derniers mois de l'été dans sa
+maison, il parla peu respectueusement de la
+margrave de Bayreuth, s&oelig;ur aînée du roi de
+Prusse, qui m'avait élevé et envoyé pour remercier
+le pape de tout ce qu'il avait fait pour
+elle pendant son séjour à Rome. Je répliquai à
+M. de Choiseul d'une manière si fière et si
+piquante en présence de beaucoup de convives,
+qu'il jeta sa serviette sur la table et se leva
+avec un air fort échauffé; mes chevaux n'étant
+pas partis, je les fis remettre, je voulus me
+retirer. Madame de Choiseul me retint, et je
+ne restai qu'à condition que M. l'ambassadeur
+me promettrait de ne jamais rien dire en ma
+présence de la margrave, que je ne pusse
+écouter décemment. Il le fit, me traita depuis
+ce moment avec la plus grande affection, et le
+roi de Prusse ayant levé le mois d'après le
+bouclier contre la France, par son entrée en
+Saxe, dont j'appris la première nouvelle, M. de
+<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
+Choiseul n'a depuis jamais tenu aucun propos
+désobligeant contre la margrave et son frère,
+sans m'en demander plaisamment la permission.</p>
+
+<p>Sa pétulance audacieuse a été mise au jour
+dès le premier carnaval de son ambassade à
+Rome. Cette histoire, qui a fait tant de bruit,
+a été estropiée et trop mal jugée, pour que je
+ne la rapporte pas, d'autant plus que je la tiens
+de source. On avait donné au gouverneur de
+Rome la loge que les ambassadeurs de France
+avaient eue au théâtre d'Aliberti, et, par mégarde
+ou par malice, on oublia de la rendre à
+M. de Choiseul, qui voulut absolument la ravoir,
+quoiqu'il n'aimât pas la musique italienne.
+Le gouverneur prétendit que, représentant
+la personne du pape, sa présence était
+nécessaire au spectacle, et qu'il ne céderait
+pas. A la première représentation, M. de
+Choiseul arma ses gens, ayant appris que le
+gouverneur voulait arriver avec main forte, et
+lui fit dire que, s'il osait entreprendre la moindre
+violence pour entrer dans cette loge, il le
+ferait jeter dans le parterre. Tout Rome fut
+pétrifié. Le pape ne sachant que dire, chargea
+le cardinal Valenti de faire une mercuriale à
+l'ambassadeur. Ce prélat, qui avait beaucoup
+de dignité et d'éloquence, composa une harangue
+très-énergique, qu'il débita avec l'assurance
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
+de terrasser le jeune ambassadeur. Savez-vous
+ce qu'il me répondit? me dit le
+cardinal, qui m'a raconté toute l'histoire l'année
+d'après: il claqua des doigts (c'était son
+geste favori d'insouciance) presque sous mon
+nez, et me dit: vous vous moquez de moi,
+monseigneur, voilà trop de bruit pour un petit
+prestolet, quand il s'agit d'un ambassadeur de
+France; ensuite il fit une pirouette sur le talon
+et sortit. Ces incartades qui contrastaient
+avec la gravité romaine et celle des ambassadeurs,
+qu'ils avaient vus jusque-là, devaient
+naturellement faire un mauvais effet contre
+M. de Choiseul, et lui donner la réputation
+d'un jeune étourdi peu fait pour sa place. Mais,
+après les premiers propos, on ne vit en lui
+qu'un homme d'esprit soutenu par sa cour, et
+capable de tout dans de plus grandes entreprises,
+ayant tout osé pour si peu de chose. Il
+fut craint, respecté et bientôt courtisé, aimé et
+admiré par les Romains, éblouis de sa magnificence
+et des grâces de la cour qu'il procurait
+à ses clients. Il fut chéri par Benoît XIV à cause
+de la gaieté de son esprit, et la morgue romaine
+resta déconcertée pour toujours devant
+son maintien dégagé et burlesque. Voilà
+comme les objets dont la puissance sacrée ne repose
+que sur l'opinion, perdent leur valeur par
+un peu de courage, de dédain et de ridicule.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span>
+M. de Choiseul avait mené une vie dissipée
+et libertine dans sa première jeunesse. Nommé
+ambassadeur à Rome, il était encore fort ignorant,
+il lisait peu, mais n'oubliait jamais rien
+de ce qu'il avait lu; son esprit prompt, adroit,
+pénétrant et juste, entendait à demi-mot, devançait
+les explications et cachait son ignorance
+en éblouissant par sa perspicacité. Aussi se
+contentait-il de savoir l'essentiel des choses,
+abandonnant les détails aux secrétaires et à ses
+commis. Il écrivait de sa main les dépêches les
+plus secrètes sans faire un brouillon, il n'en gardait
+pas de copies, et les envoyait par des
+courriers. Son écriture était si illisible, qu'un
+ministre fut obligé un jour de renvoyer la dépêche,
+en alléguant l'impossibilité de la déchiffrer.
+Il travaillait peu et faisait beaucoup.
+Ses intrigues et ses plaisirs lui enlevaient un
+temps considérable, mais il le regagnait par la
+promptitude de son génie et la facilité de son
+travail. Il avait imaginé différents moyens de
+l'abréger et de le simplifier; entr'autres, une
+manière de réduire un grand nombre de lectures
+et de signatures à une seule. La voici:
+chaque courrier lui apportait une corbeille
+pleine de lettres et de placets, que lui, comme
+ministre de la guerre, aurait dû lire; il n'en
+faisait rien: premièrement, parce que c'était
+presque impossible, et puis, parce qu'il avait
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+bien autre chose à faire. Un commis les lisait
+pour lui, et formait une colonne à mi-marge,
+des numéros et des précis de ces lettres. Il en
+faisait la lecture au ministre qui lui dictait la
+substance de ses résolutions, et qui était écrite
+vis-à-vis, à la marge. Cela fait, le ministre
+parcourait le tout, et signait. Ensuite cette
+feuille se remettait à un autre commis, qui en
+faisait les réponses, lesquelles ne se signaient
+qu'avec la griffe, et partaient sans être revues
+par le ministre; mais l'original de toutes ces
+expéditions, déposé aux archives, était un document
+permanent qui obviait à tous les abus
+de l'estampille.</p>
+
+<p>Jamais il n'y a eu un ministre aussi indiscret
+dans ses propos que M. de Choiseul; c'était
+son défaut principal. Sa légèreté, la fougue de
+son esprit, son goût pour les plaisanteries, et
+souvent l'effervescence de sa bile, en étaient
+les causes naturelles. Cependant il y en avait
+encore d'autres plus nobles dans le fond de son
+c&oelig;ur, qui font presque honneur à son indiscrétion:
+la sincérité de son âme haïssait, autant
+que la justesse de son esprit, tout ce qui
+était faux; et l'élévation de son caractère dédaignait
+les réserves timides et le pédantisme
+minutieux de la politique. L'expérience l'ayant
+amené enfin à reconnaître son défaut, il a mieux
+aimé s'en faire un jeu, que de s'en corriger. Il
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+inventait des indiscrétions pour donner le
+change, et il se consolait d'un embarras par le
+plaisir de s'en tirer; car la prérogative la plus
+éminente de son génie était l'art de trouver remède
+à tout. Il était l'homme du moment pour
+jouir, faillir, et réparer, vraiment prodigieux
+pour trouver des expédients; et, s'il avait vécu
+jusqu'à la révolution, lui seul peut-être aurait
+été capable d'imaginer un moyen pour l'arrêter.</p>
+
+<p>De tant de bons mots qu'il a dits, je n'en
+rapporterai qu'un, le meilleur à mon gré, et
+qui prouve que, même dans la colère, la
+promptitude de son esprit et la gaieté supérieure
+de son humeur, ne l'abandonnaient pas
+pour se tirer d'affaire. Un officier qui l'importunait
+sans relâche à toutes ses audiences, pour
+obtenir la croix de Saint-Louis, se mit enfin
+entre lui et la porte, par laquelle ce ministre
+voulait s'échapper, pour le forcer à l'écouter.
+Outré de cette impertinence, il s'emporta au
+point de lui dire: Allez-vous faire ... mais la
+réflexion que c'était un militaire et un gentilhomme,
+l'arrêta, et voici comme il se reprit
+pour achever la phrase: Allez vous faire protestant,
+et le roi vous donnera la croix de mérite.</p>
+
+<p>Il n'aimait les honneurs, la richesse et la
+puissance que pour en jouir et en faire jouir
+ceux qui l'entouraient.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+Le duc de Choiseul était beaucoup moins
+fier de sa place que de sa personne. Quand il
+pensait à sa naissance, il se rappelait qu'anciennement
+un homme de qualité aurait cru
+se dégrader en acceptant une charge de secrétaire
+d'État, et que tous avant lui, hormis
+l'abbé de Bernis, avaient été gens de robe, et
+d'après cela il croyait faire beaucoup d'honneur
+à Louis XV de vouloir bien être son ministre.
+Quoique tout le monde sût que la
+France, jadis si redoutable, n'était plus à craindre,
+que Louis XV était décidé à tout prix de
+n'avoir plus de guerre, et que la mauvaise opinion
+qu'on avait de ses finances, surpassant la
+réalité, était confirmée par lui-même, qui disait
+souvent à ses gens: Ne mettez pas sur le
+roi, cela ne vaut rien! le duc de Choiseul
+néanmoins soutenait encore la dignité de cette
+couronne et le respect qu'on lui portait. L'Europe
+avait une terreur panique de son audace
+incalculable. Cependant on se trompait: il se
+faisait plus méchant qu'il n'était; il n'aurait
+jamais osé compromettre son maître au delà
+des bornes qu'il lui avait absolument prescrites.</p>
+
+<p>On raconte que le duc de Choiseul, étant à
+Rome, avait eu du général des jésuites l'aveu
+d'avoir été noté par eux comme ennemi de
+leur ordre sur un propos inconsidéré, qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
+avait tenu dans sa première jeunesse, et l'on
+prétend que l'horreur, que lui avait inspirée
+une inquisition si recherchée, était la cause de
+tout ce qu'il a fait depuis contre eux. On se
+trompe: c'est une succession de torts de leur
+part, et d'autres circonstances qui en ont fait
+leur ennemi. Indigné de la persécution affreuse,
+que le parti moliniste en France avait
+suscitée aux mourants par le fameux régime des
+billets de confession, l'ambassadeur travailla
+de bon c&oelig;ur, et d'après ses instructions, à les
+contrecarrer auprès de Benoît XIV, qui ne les
+aimait pas. Alors ce furent les jésuites qui se
+déclarèrent ses ennemis, et ne cessèrent de le
+persécuter par le parti des dévots. Dans les
+premières années de son ministère, ils se servirent
+du duc de la Vauguyon, pour engager
+M. le Dauphin à remettre au roi un mémoire
+plein de calomnies contre M. de Choiseul qui,
+s'étant justifié, obtint la permission de s'en
+expliquer vis-à-vis de M. le Dauphin, auquel
+son père avait fait une vive semonce. Ce prince
+malgré cela n'ayant pas reçu convenablement
+M. de Choiseul, celui-ci eut la hardiesse de
+lui dire: Monseigneur, j'aurai peut-être le
+malheur d'être un jour votre sujet, mais je ne
+serai jamais votre serviteur!</p>
+
+<p>Madame de Pompadour, amie et protectrice
+de M. de Choiseul, était encore plus que
+<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
+lui en butte à la haine de M. le Dauphin, de
+madame la Dauphine, et de tout le parti dévot.</p>
+
+<p>Voilà les intérêts communs que les cours de
+Madrid et de Lisbonne, auteurs principaux de
+la ruine des jésuites, employèrent pour favoriser
+leurs desseins. M. de Choiseul qui, dès
+lors, avait l'idée du pacte de famille en tête,
+crut avoir trouvé un moyen de s'ancrer dans
+l'esprit de Charles III, en se vouant à lui pour
+perdre les jésuites en France. Les parlements
+les avaient proscrits, mais il fallait le consentement
+du roi pour les expulser, et le roi avait
+une secrète inclination pour cette société, qui
+avait pour elle toute la famille royale et un
+grand parti au conseil et à la cour. Le duc de
+Choiseul nous a dit depuis, dans sa retraite de
+Chanteloup, qu'il s'était bien gardé de paraître
+son ennemi aux yeux de son maître, mais
+qu'il avait constamment dicté au roi d'Espagne
+ce qu'il fallait dire à celui de France, avec
+lequel il correspondait de main propre. Au
+reste, il me paraît que ce ne sont ni les cours
+ni les ministres, mais les jésuites eux-mêmes,
+qui se sont perdus; ce sont leurs trafics d'argent
+en France, leurs imprudences en Espagne,
+et surtout l'orgueil, l'opiniâtreté, et la
+sotte témérité de leur général, qui ont ourdi
+et consommé leur ruine. Quand on manda à
+<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+ce dernier que le P. Malagrida était arrêté
+comme complice de l'assassinat du roi de Portugal,
+beaucoup d'amis des jésuites se trouvaient
+rassemblés à un dîner chez le cardinal
+Negroni avec le P. Ricci; tous lui conseillèrent
+d'écrire sur-le-champ au roi de Portugal, que
+quoique persuadé de l'innocence de Malagrida,
+son ordre implorait provisoirement pour
+lui la clémence de S. M. T. F.; mais le général
+fut inflexible: il écrivit une lettre folle,
+pour soutenir qu'un jésuite ne pouvait être
+jugé que par la société, et la société fut chassée
+du Portugal. C'est le P. Adami, ci-devant général
+des servites et un des convives de ce dîner,
+qui m'a conté cette anecdote. Une autre,
+que je tiens de M. de Choiseul, est une preuve
+encore plus grande de l'imprudente témérité
+du P. Ricci. On avait mis sous les yeux de
+Louis XV la thèse, que les jésuites ont soutenue
+de tout temps, et avaient osé agiter de
+nos jours à Montpellier, qu'il était permis de
+tuer un tyran ou un roi qui était contraire à la
+religion catholique. Le prince se rappelant
+sans doute la tentative de son assassinat, parut
+frappé; le maréchal de Soubise, organe principal
+du parti dévot au conseil, dit qu'il suffisait
+de demander au général de condamner et
+de prohiber pour jamais une thèse, qui datait
+de très-loin, et qui, de nos jours, était monstrueuse.
+<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
+Alors le roi ordonna à M. de Choiseul
+d'écrire à Rome pour cet effet, et ce ministre
+crut l'occasion manquée pour longtemps,
+d'arracher le consentement du roi, nécessaire
+à l'exécution de l'arrêt du parlement; mais le
+général Ricci refusa avec une arrogance incroyable
+de faire ce qu'on lui demandait, disant
+que la condamnation de cette thèse, qui
+n'avait jamais été qu'un exercice d'esprit, impliquerait
+l'idée d'une doctrine, et aurait l'air
+de désavouer une opinion, dont le simple soupçon
+serait déshonorant pour son ordre, et c'est
+alors qu'il prononça cette fameuse sottise:
+<i>sint ut sunt, aut non sint</i>. Une telle effronterie
+décida le sort des jésuites en France et prépara
+la possibilité de leur extinction. Clément XIV
+qui les craignait encore plus qu'il ne les haïssait,
+les a défendus encore longtemps, et le
+cardinal de Bernis m'a dit qu'on n'a pu forcer
+ce pape à lâcher la bulle, que par la menace
+positive de publier la promesse, écrite de sa
+main, d'abolir l'ordre des jésuites pour obtenir
+la tiare, et par conséquent le crime honteux
+d'une simonie. On croit presque généralement,
+que Clément XIV a été empoisonné par les jésuites:
+pour moi je n'en crois rien. Ils n'étaient
+pas gens à commettre des crimes inutiles, ce
+poison aurait été moutarde après dîner. Le
+marquis de Pombal, Charles III et le duc de
+<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
+Choiseul sont morts fort naturellement, voilà
+les preuves de mon opinion. Clément XIV est
+mort de la peur de mourir; son idée fixe était
+le poison, et la putréfaction subite de son cadavre
+n'a été que l'effet de l'angoisse horrible
+qui l'a tué. Je suis persuadé que les jésuites
+existeraient encore, s'ils avaient été aussi méchants
+qu'on les a supposés.</p>
+
+<p>L'on a reproché à M. de Choiseul d'avoir dilapidé
+les finances. J'ai été témoin, qu'après la
+mort de madame de Pompadour, il s'est donné
+beaucoup de peine pour s'instruire sur cet objet,
+et pour chercher des remèdes: il a consulté
+surtout Forbonnais et M. de Mirabeau, qui
+tous deux m'ont dit avoir été étonnés de la
+perspicacité, avec laquelle il approfondissait
+des matières si difficiles. Mais réfléchissant sur
+l'impossibilité de remédier à des désordres
+fondés sur la faiblesse du roi, sur de longs
+abus, et sur l'avidité insatiable des gens de la
+cour, il a désespéré de pouvoir combiner des
+projets d'économie avec le maintien de son
+crédit et de la faveur. Il ne s'est plus occupé
+qu'à faire nommer des contrôleurs-généraux,
+qui lui fussent dévoués, à se procurer tous les
+fonds nécessaires au succès des départements
+dont il était chargé, et à être le distributeur
+des grâces du roi. Toutefois, on ne peut lui
+reprocher la prodigalité relativement à lui-même,
+<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
+et le compte qu'il a rendu des épargnes
+faites dans ses départements, a prouvé également
+son honnêteté et ses talents pour l'économie.</p>
+
+<p>M. de Choiseul, qui a toujours visé à se
+rendre indépendant et inamovible, aurait bien
+voulu obtenir la charge de surintendant des
+finances. La comptabilité rigoureuse, imposée
+à cette place, lui aurait donné le droit de refuser
+toutes les demandes indiscrètes, même
+celles du roi, et fourni l'excuse bien légitime
+de dire: Sire, il y va de ma tête. Mais Louis XV
+pressentait bien un tel inconvénient, et avait
+de plus une répugnance invincible à faire revivre
+aucune de ces anciennes grandes charges
+de la couronne. Au reste, si l'on compare la
+dette de Louis XV à celle de Louis XVI, et le
+déficit sous ce dernier règne aux ressources
+que la révolution a découvertes et dilapidées,
+on trouvera qu'il n'y avait pas de quoi tant
+crier contre Louis XV, ni qu'il ait été nécessaire
+de convoquer les états généraux, pour
+peu qu'on eût voulu employer une petite partie
+de ces ressources.</p>
+
+<p>Si M. de Choiseul avait eu autant d'attachement
+et de déférence pour sa femme que pour
+sa s&oelig;ur, il s'en serait bien mieux trouvé; il
+aurait eu des amis moins nombreux, moins
+gais et moins flatteurs, mais plus vertueux,
+<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
+plus sages et plus désintéressés que n'étaient
+ceux, dont madame de Grammont, et l'espoir
+de tout obtenir par elle, l'avaient environné.
+Il n'aurait pas eu les ennemis, qu'elle lui attirait
+par son arrogance, ses préventions, et les
+abus qu'elle faisait de son crédit; et le c&oelig;ur
+excellent de son frère aurait été préservé contre
+l'écorce qui se forme autour de celui des
+ministres.</p>
+
+<p>Madame de Choiseul a été l'être le plus moralement
+parfait que j'aie connu: elle était
+épouse incomparable, amie fidèle et prudente,
+et femme sans reproche. C'était une sainte,
+quoiqu'elle n'eût d'autres croyances que celles
+que prescrit la vertu; mais sa mauvaise santé,
+la délicatesse de ses nerfs, la mélancolie de son
+humeur, et la subtilité de son esprit, la rendaient
+sérieuse, sévère, minutieuse, dissertatrice,
+métaphysicienne, et presque prude. Voilà
+du moins comme elle était représentée à son
+mari par sa s&oelig;ur, et le cercle joyeux qui se divertissait
+chez elle. Malgré cela, il était pénétré
+d'estime, de reconnaissance, et de respect pour
+une femme qui l'adorait, qui lui conciliait les
+ennemis de sa s&oelig;ur, et à qui son c&oelig;ur rendait la
+justice d'avoir une vertu plus pure, plus solide,
+et plus méritoire que n'était la sienne.</p>
+
+<p>La duchesse de Grammont était plus homme
+que femme; elle avait une grosse voix, le maintien
+<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+hardi et hautain, des manières libres et
+brusques: tout cela lui donnait un air tant soit
+peu hermaphrodite. Elle possédait les qualités
+de son frère, mais plus prononcées, ce qui leur
+donnait une teinte rude, et choquante dans une
+femme. Cette ressemblance avec M. de Choiseul,
+jointe à l'art de savoir l'amuser, lui avait
+donné un empire sur lui, qu'elle affichait avec
+une insolence essentiellement nuisible à la
+réputation et même à la fortune de son frère;
+car cette femme impérieuse et tranchante a
+beaucoup accéléré la chute de M. de Choiseul,
+tandis qu'elle aurait été au moins retardée par
+l'intérêt extrême que madame de Choiseul inspirait
+au roi, à toute la cour, et même aux ennemis
+de son mari.</p>
+
+<p>Tout le monde a su que Louis XV exilant ce
+ministre à Chanteloup, dit qu'il l'aurait traité
+bien plus durement, sans sa considération pour
+madame de Choiseul, et qu'il ne lui sut aucun
+mauvais gré de la lettre pleine de fierté qu'elle
+lui avait adressée, en refusant une pension de
+50 000 francs que le roi lui offrait. Après avoir
+sacrifié à son mari tous ses biens disponibles,
+jusqu'à ses diamants, elle a encore consacré
+après lui toutes les rentes dont elle avait l'usufruit
+à sa mémoire, s'est réduite avec un laquais
+et une cuisinière à la dixième partie de son
+revenu, pour acquitter les dettes de M. de
+<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
+Choiseul, et a payé jusqu'à la révolution plus
+de 300000 écus par an, pour achever de les
+éteindre. Aussi sa personne a-t-elle été respectée,
+même par les monstres de cette révolution,
+tandis que sa belle-s&oelig;ur a été traînée
+par eux au supplice, sans démentir son caractère
+plein de courage et d'orgueil, traitant ses
+bourreaux comme des valets.</p>
+
+<p>On a débité, surtout en Angleterre, que M.
+de Choiseul, pour se soutenir un peu plus longtemps,
+avait tâché d'impliquer la France dans
+une guerre, qui était sur le point d'éclater
+entre l'Espagne et l'Angleterre, au sujet des
+îles Falkland. Cela est faux. J'ai su par le prince
+de Masserano, alors ambassadeur d'Espagne à
+Londres, et vingt ans après par un commis des
+affaires étrangères, que le duc de Choiseul a
+fait en cette occasion deux démarches trop
+longues à rapporter ici, aussi hardies que désintéressées,
+pour maintenir la paix. Au reste,
+ce ministre ne tenait déjà plus à sa place. Sa
+santé était altérée; enfant gâté de la fortune et
+de la faveur, il ne pouvait supporter aucun
+dégoût; fatigué des bonheurs de la cour, il
+souhaitait être heureux d'une autre manière,
+et il bâtissait des châteaux en Espagne sur
+Chanteloup.</p>
+
+<p>Il lui aurait été bien facile de s'arranger avec
+madame du Barry, qui ne demandait pas mieux
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+que d'être tirée des griffes rapaces et tyranniques
+de son beau-frère, de ses protecteurs, et
+de tous les roués dont elle était l'instrument.
+Elle était d'ailleurs une bonne créature, fâchée
+d'être employée à faire du mal, et dont l'humeur
+joyeuse eût raffolé de M. de Choiseul,
+dès qu'elle l'aurait connu. Le roi aurait certainement
+fait l'impossible pour favoriser et consolider
+l'union de sa favorite avec son ministre,
+qu'il était très-fâché de perdre; rien ne le
+prouve mieux qu'un billet qu'il lui écrivit dans
+les derniers temps, où ils s'écrivaient plus qu'ils
+ne se voyaient. M. de Choiseul se plaignant à
+son maître d'une horrible tracasserie, dont il
+était menacé, celui-ci lui répondit: «Ce que
+vous imaginez est faux, on vous trompe; défiez-vous
+de vos alentours que je n'aime pas. Vous
+ne connaissez pas madame du Barry, toute la
+France serait à ses pieds, si»..... signé Louis.
+Ce billet que j'ai vu, n'exprimait-il pas le v&oelig;u
+d'un accommodement, la prière de s'y prêter,
+et l'aveu bien étrange pour un roi, que le simple
+suffrage de son ministre ferait plus que
+tout ce qui était en la puissance royale? Il est
+étonnant que le c&oelig;ur sensible de M. de Choiseul
+ait résisté à tant de bonté, à l'envie de
+jouer tous ses ennemis, et à la certitude de régner
+plus commodément à l'aide d'une femme,
+qui aurait été entièrement à ses ordres: il est
+<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+encore plus surprenant que, répugnant à s'avilir
+par la moindre démarche honteuse, sachant
+qu'il serait exilé, il n'ait pas donné sa démission,
+surtout avec ces dispositions à la retraite,
+dont j'ai parlé plus haut. Mais il ne prévoyait
+pas, qu'en l'exilant, on le traiterait avec tant
+de rigueur, qu'on le forcerait à se démettre de
+sa charge de colonel-général des Suisses, dans
+laquelle il se croyait inamovible, et ne savait
+rien des moyens aussi singuliers que noirs, qui
+furent mis en &oelig;uvre par le chancelier, dans
+les derniers moments, pour irriter le roi, et le
+disposer à des actes de violence. On employa
+des billets que le duc de Choiseul avait écrits
+anciennement à M. de Maupeou, lorsqu'il était
+encore premier président, dans un temps de
+dissension entre le parlement et la cour, et
+où il convenait au bien public que le premier
+ne se rendît pas d'abord aux volontés du conseil
+d'État; ces billets contenaient des exhortations
+à résister, des conseils pour se conduire,
+et des promesses de le seconder; ces billets,
+qui n'étaient pas datés, furent montrés au roi,
+comme venant d'être adressés au premier président
+actuellement, au lieu d'obvier aux troubles,
+qui ont éclaté depuis avec tant de violence.
+M. de Choiseul fut par là sourdement convaincu
+d'avoir des liaisons criminelles avec le
+parlement, qu'on savait lui être fort dévoué, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+d'avoir voulu attenter à la puissance royale, qu'il
+n'aimait pas trop. Ne prévoyant aucune de ces
+menées, on dirait qu'il ait voulu ne rien déranger
+à la belle porte qu'on lui construisait
+pour sa sortie triomphale; aussi sa chute et
+son existence à Chanteloup ont-elles été plus
+brillantes que les plus beaux jours de sa faveur.
+La moitié de la cour a déserté Versailles, pour
+se rendre à Chanteloup; et le peuple de Paris
+bordait les rues, depuis son hôtel jusqu'à la
+barrière d'Enfer, le comblant d'acclamations,
+honorables, ce qui fit à ce ministre, qui n'avait
+jamais été populaire, une impression si sensible,
+qu'il dit les larmes aux yeux: «voilà ce
+que je n'ai pas mérité.»</p>
+
+<p>M. de Choiseul a eu le malheur de s'attirer
+une calomnie, aussi horrible que dénuée de
+preuves et de vraisemblance, par un propos
+le plus étrange et le plus inconsidéré qu'il ait
+jamais tenu. J'y étais et j'en ai frémi. Madame
+la Dauphine se mourait. Tronchin avait été
+appelé, et se disputait violemment avec les
+médecins de la cour. Le roi se trouvait à
+Choisy, et M. de Choiseul revenant à Paris
+pour souper, conta d'un air fort échauffé, que
+le roi avait reçu un billet de Tronchin, dans
+lequel il disait, que l'état de madame la Dauphine
+manifestait des symptômes si extraordinaires,
+qu'il n'osait pas les confier au papier,
+<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>
+et qu'il se réservait d'en informer Sa Majesté
+de bouche, à son retour: Que veut dire ce
+coquin de charlatan? prétend-il insinuer, que
+j'ai empoisonné madame la Dauphine? Si ce
+n'était le respect que j'ai pour M. le duc d'Orléans,
+je le ferais mourir sous le bâton. C'est
+un propos inconcevable, qui a germé longtemps
+et qui lui a valu l'accusation affreuse,
+non-seulement d'avoir empoisonné madame
+la Dauphine, mais même le Dauphin.</p>
+
+<p>Je m'en vais me permettre de rapporter un
+de mes bons mots, non parce qu'il est de moi,
+et qu'il a le mérite de n'être qu'un seul mot,
+mais parce qu'il a été raconté comme une réplique,
+adressée à une petite maîtresse étourdie,
+pour lui faire sentir son inconvenance,
+tandis que je l'ai dit à la femme la plus prudente,
+la plus respectable et la plus discrète
+que j'aie connue.</p>
+
+<p>Je revenais en 1768 à Compiègne de Calais,
+où j'avais embarqué le roi de Danemark, qui
+se rendait de Dunkerque à Londres. Je jouais
+aux échecs avec la duchesse de Choiseul. Le
+monde qui avait rempli le salon s'étant écoulé,
+et madame de Choiseul croyant que nous
+étions tout seuls, me dit: On dit que votre
+roi est une tête,... et moi voyant un homme
+qui était derrière elle, je répondis en baissant
+les yeux: «couronnée. Elle s'avisa tout de
+<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
+suite que quelqu'un nous écoutait: Pardon,
+me dit-elle, vous ne m'avez pas laissé achever,
+je voulais dire, que votre roi est une tête qui
+annonce les plus belles espérances.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus094.jpg" width="300" height="89" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus095.jpg" width="500" height="80" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>III</h2>
+
+<h3>LE DAUPHIN<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-m"><span class="dropcap">M</span></span>
+onsieur le Dauphin, fils de Louis XV,
+aimait les sciences et lisait beaucoup.
+Son grand désir était de donner à
+ses enfants un gouverneur habile et
+savant; malgré cela il leur donna un homme
+inepte et ignorant. Voici comme la chose se
+passa.</p>
+
+<p>Le duc de la Vauguyon, affilié des jésuites
+et n'ayant point d'autre mérite que celui d'être
+leur esclave, était le sujet auquel M. le Dauphin
+et le parti des dévots destinaient cette
+place. Les personnes du service intérieur de
+M. le Dauphin qui leur étaient dévouées, les
+informaient tous les matins du livre que ce
+prince lisait, et de la page, où il était resté;
+en conséquence les teinturiers de M. de la
+Vauguyon lui arrangeaient un précis de tout ce
+qu'il était possible de savoir sur cette matière,
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+et les compères mettant la conversation sur le
+même sujet en présence de M. le Dauphin,
+leur protégé bien endoctriné parlait, non pas
+comme un livre, mais comme une bibliothèque;
+et il fut choisi.</p>
+
+<p>M. le Dauphin a eu la réputation d'avoir été
+extrêmement bigot; on s'est trompé. Ce n'est
+pas lui qui, par goût ou par dévouement, s'était
+mis à la tête des dévots: c'étaient eux et
+son épouse, qui, placés derrière lui, le poussaient
+en avant comme étant leur chef, et
+peut-être était-il bien aise de jouer un rôle qui
+lui donnait quelque crédit.</p>
+
+<p>Il haïssait les philosophes, et non la philosophie,
+car sa piété était éclairée, et sa politique
+prévoyait les dangers de l'irreligion.</p>
+
+<p>Il lisait tous les livres les plus défendus, et
+une petite anecdote de ses derniers moments
+prouve qu'il envisageait la mort avec calme
+d'esprit, et que son respect pour les cérémonies
+religieuses ne l'empêchait pas de plaisanter.
+Après l'acte des saintes-huiles, le roi
+sortit, appela le duc de Gontaut et lui dit: Je
+viens d'être bien étonné. M. le Dauphin s'est
+mis à rire au milieu des cérémonies, je lui en
+ai demandé la raison, et il m'a répondu:
+Demandez à M. de Gontaut, qu'il vous raconte
+l'histoire du bailli de Grilles.</p>
+
+<p>La voici: cet officier, commandant les grenadiers
+<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>
+à cheval, était mourant d'une fièvre
+maligne; on lui avait mis force vésicatoires aux
+pieds, et lorsqu'on lui appliqua les saintes-huiles,
+sa tête était fort embarrassée. Quand
+il fut rétabli, on lui demanda, s'il avait eu
+beaucoup de douleurs? Pas trop, répondit-il,
+il n'y a que l'extrême-onction, qui m'a fait
+un mal de tous les diables.</p>
+
+<p>On se trompe souvent en jugeant les opinions
+religieuses des princes sur l'extérieur de
+leurs pratiques. L'impératrice Marie-Thérèse
+a passé sa vie au milieu des reliques, des images
+miraculeuses, et des démonstrations puériles
+de la bigoterie la plus aveugle. Mais, après
+avoir su par son médecin le nombre d'heures
+qui lui restaient encore à vivre, elle se dépêcha
+de recevoir tous les sacrements; et, cela
+fait, elle ne regarda plus aucun objet matériel
+de sa dévotion précédente, pas même le crucifix,
+expédia encore plusieurs affaires, et termina
+sa vie assise sur un canapé, au milieu de
+sa famille.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus097.jpg" width="300" height="104" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus098.jpg" width="500" height="89" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>IV</h2>
+
+<h3>LE MASQUE DE FER.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-l"><span class="dropcap">L</span></span>
+'année 1756 a été la plus heureuse
+de ma vie, elle m'a comblé à l'âge
+de vingt ans de toutes les jouissances
+de l'Italie et de Paris.</p>
+
+<p>Je vivais à Rome au sein des beaux arts et
+chez le comte de Stainville, alors ambassadeur
+de France, dans l'intimité d'une société, dont
+les agréments étaient au-dessus de tout ce que
+j'ai trouvé depuis à Paris de plus exquis en ce
+genre.</p>
+
+<p>C'étaient avant tout le maître de la maison
+dans toute la fraîcheur de sa joyeuse amabilité,
+et madame de Stainville à l'âge de dix-sept
+ans, pleine de grâces, de gaieté, et annonçant
+déjà les qualités solides de son c&oelig;ur
+et de son esprit. Puis il y avait le bailli de Solar,
+l'abbé Barthélemy, le président de Cotte,
+la Condamine, le marquis d'Alem et M. Boyer
+de Fondcolombe qui composaient ce cercle, et
+les mêmes personnages se trouvant réunis
+<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>
+quelques années après autour de M. de Choiseul,
+devenu ministre des affaires étrangères,
+nous nous rappelions souvent nos belles soirées
+de Rome et de Frascati, les différents
+sujets de conversation, qui nous avaient intéressés
+davantage, et entr'autres le masque de
+fer.</p>
+
+<p>Notre curiosité eut soin de réchauffer celle
+que M. de Choiseul avait partagée avec nous,
+et ce ministre nous promit qu'il emploierait
+tous les moyens qui étaient en son pouvoir,
+pour approfondir ce mystère.</p>
+
+<p>Il commença par faire faire les recherches
+les plus soigneuses dans le dépôt des affaires
+étrangères, et il ne trouva rien.</p>
+
+<p>Ensuite il fut au roi qui, lui nommant successivement
+différents personnages, auxquels
+on avait appliqué cet événement, fit connaître
+par ses défaites qu'il ne voulait pas parler.</p>
+
+<p>Alors on s'adressa à madame de Pompadour
+qui fit réellement l'impossible pour vaincre
+la résistance du roi. Mais, après avoir essuyé
+plusieurs rebuffades, voici le discours mémorable
+que ce prince lui tint: Cessez de me
+tourmenter sur ce sujet, je ne puis pas vous le
+dire, c'est le secret de l'État. Après MM. de
+Louvois et Chamillard, personne n'en a eu
+connaissance que M. le Régent et le cardinal
+de Fleury; ce dernier m'en a instruit, il n'y a
+<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
+au monde que moi qui le sache, et il doit être
+enterré avec moi.</p>
+
+<p>Eh, quel devait donc être ce vieux secret
+d'État que le roi n'osait pas révéler à l'homme
+et à la femme en place, qui les savaient tous,
+ceux du moment, ordinairement plus importants
+que ceux du temps passé! Toutes les explications
+de ce mystère politique que l'imagination
+a pu inventer, ne sont pas à l'épreuve
+de ce discours du roi, même la supposition,
+que Louis XIV, puîné, ait exclu un frère aîné
+par une faute de sa mère et par la nécessité de
+le soutenir, n'était pas une flétrissure de la
+mémoire de ce monarque, et n'altérait point
+les droits de son successeur à la couronne.</p>
+
+<p>On est tenté de croire, que ce secret aurait
+pu donner atteinte à ces droits et qu'une telle
+considération devait imposer à Louis XV un
+silence éternel. Il fallait que la chose eût un
+rapport si direct et si important à la personne
+de ce prince, qu'il ne pût pas la découvrir sans
+rougir ou s'exposer. Comme on a pris grand
+soin d'effacer toutes les traces de cette ténébreuse
+affaire, on en reste aux conjectures.</p>
+
+<p>Peut-être la suivante s'accorderait-elle avec
+le discours de Louis XV à madame de Pompadour,
+que j'atteste sur mon honneur être véritable
+et exactement tel qu'il nous a été rendu
+le lendemain par M. de Choiseul, lequel n'a
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+cessé depuis, étant ministre de la guerre, de
+faire encore les recherches les plus soigneuses
+dans les archives de ce département et dans
+celles de la Bastille, sans obtenir le moindre
+éclaircissement sur cet objet.</p>
+
+<p>J'ai trouvé, il y a longtemps, dans un vieux
+livre, dont j'ai malheureusement oublié le
+titre, une anecdote applicable au masque de
+fer; je me souviens seulement que c'était des
+mémoires d'un officier général, qui se disait
+«<i>confident intime de la reine Anne d'Autriche</i>.»
+Il raconte, qu'étant arrivé de Paris à
+Lyon, où Louis XIII se trouvait à l'occasion
+de la guerre de Savoye, le roi lui avait demandé,
+quelles nouvelles il apportait? ayant
+répondu: qu'on disait la reine grosse. Ce monarque,
+après avoir rêvé un moment, s'était
+écrié en frappant du pied: Cela n'est pas
+possible!</p>
+
+<p>Essayons de bâtir une hypothèse sur cette
+anecdote. Supposons que la reine, enceinte du
+cardinal, ait chargé son confident de sonder
+le terrain, pour s'assurer si le roi aurait bonne
+mémoire et se donnerait la peine de calculer;
+que cette princesse, apprenant les marques de
+défiance et d'emportement de son mari, redoutable
+pour sa cruauté, ait craint de publier
+sa grossesse, qu'elle soit accouchée secrètement,
+et qu'après la mort de Louis XIII, elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+et le cardinal, restés maîtres absolus en France,
+aient cédé au désir de mettre leur enfant sur
+le trône, et de l'échanger contre le fils légitime
+du roi, et que la tendresse maternelle ait
+sauvé de la mort, et condamné son autre fils à
+porter ce masque de fer, lorsqu'on s'est aperçu
+de sa grande ressemblance avec son frère.
+Cette hypothèse pourrait cadrer avec le propos
+essentiellement important de Louis XV à
+madame de Pompadour, car ce monarque se
+serait également déclaré par là illégitime successeur
+de ses ayeux.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus102.jpg" width="300" height="87" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span></p>
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus103.jpg" width="500" height="66" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>V</h2>
+
+<h3>NECKER.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-l"><span class="dropcap">L</span></span>
+es causes éloignées, qui ont produit
+la révolution sont si nombreuses, et
+les prochaines si défigurées par les
+passions des partis, leur champ a été
+si vaste et leurs routes si tortueuses, que jamais
+historien ne se tirera de ce labyrinthe, pour en
+rapporter un ensemble juste, vrai et satisfaisant.
+Combien ne se trompent donc pas ceux
+qui de nos jours ne voient dans les causes prochaines,
+que deux fantômes créés par leur ignorance
+ou leur désespoir. Pour un des partis, c'est
+la reine; pour l'autre, c'est M. Necker, qui a été
+la cause unique de la révolution. Comme cette
+dernière imputation est sans comparaison la
+plus fausse et la plus injuste, que j'ai connu
+pendant trente ans cet homme célèbre et malheureux,
+crucifié pour avoir voulu sauver le
+peuple, et que j'ai vu de près les deux faces
+opposées de la révolution, l'amour de la vérité
+et ma conscience me pressent de dire ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+que j'en sais, et surtout de peindre M. Necker.</p>
+
+<p>Il était grand de taille, de caractère sérieux,
+froid, roide et taciturne, ce qui le faisait paraître
+orgueilleux, dur et rébarbatif; son esprit
+plus abstrait que brillant, sa politesse plus
+mesurée que prévenante, et son c&oelig;ur moins
+sensible que juste, le rendaient peu aimable,
+mais infiniment estimable. Il affectionnait plus
+le genre humain que ses amis, pour lesquels il
+ne faisait presque rien; il aimait mieux voir en
+grand qu'en petit, et son ambition vertueuse
+s'était livrée à l'espérance de devenir le bienfaiteur
+d'une grande nation.</p>
+
+<p>Peu de temps après son arrivée à Paris, il se
+fit connaître par la générosité, avec laquelle il
+offrit tout ce qu'il possédait alors à son ami le
+banquier Thélusson, qui éprouvait un embarras
+alarmant dans ses affaires; il devint son associé,
+et leur maison prospérant beaucoup, on attribua
+ces succès à l'habileté de M. Necker. Bientôt
+sa réputation s'accrut par le rôle qu'il
+jouait à la compagnie des Indes, dont il était
+syndic, et par ses liaisons avec les gens de
+lettres. La république de Genève l'ayant nommé
+son ministre, il parut à la cour, fut consulté,
+fit des plans de finance, composa l'éloge de
+Colbert, et publia son fameux livre sur le commerce
+des grains, qui réfutait le système des
+<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
+économistes. L'ensemble de toutes ces productions,
+joint à des m&oelig;urs pures, des actes de
+charité, des procédés nobles et une conduite
+pleine de sagesse et de droiture, donnèrent de
+lui l'idée d'un homme distingué par ses connaissances,
+son génie et ses vertus. La voix
+publique l'appela pour la première fois au secours
+de l'état, et le jeune roi, attentif à la voix
+du peuple, le créa directeur de ses finances.
+La guerre avec les Anglais, qui survint, dérangea
+d'abord tous ses plans. M. de Sartine, ministre
+de la marine, l'assassina par l'émission
+perfide et clandestine de dix fois plus de billets
+qu'on ne lui avait permis de créer sur le crédit
+de son département. Necker, au désespoir,
+prétendit qu'on optât entre lui et Sartine.
+M. de Maurepas fit pencher la balance en faveur
+de ce dernier, et M. Necker, qui avait
+déjà expérimenté la presqu'impossibilité de
+faire du bien, se retira en 1781 sans regrets,
+et sans accepter la pension qu'on lui offrait. Il
+ne fut regretté bien véritablement que par les
+créanciers de l'état. Son successeur, M. de
+Calonne, l'éclipsa totalement par son amabilité,
+les charmes de son éloquence et l'enchantement
+de ses largesses. Mais bientôt les profusions
+de ce ministre le forcèrent à mesurer
+l'abîme qu'il creusait, et à changer de conduite.
+Jusque-là, il n'avait travaillé qu'à se maintenir,
+<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
+mais calculant l'impossibilité de la durée des
+moyens qu'il employait, son esprit supérieur vit
+jour à la possibilité d'appliquer un grand remède
+à la grandeur du mal, et conçut l'espérance
+courageuse d'abattre les abus et d'établir
+un nouvel ordre de choses. Ne pouvant plus
+solder la reine, les princes et la cour, il se
+tourna vers M. de Vergennes, le seul homme
+en qui Louis XVI avait une véritable confiance.
+Il obtint par lui la parole d'honneur du roi de
+le seconder dans son projet et de tenir ferme
+jusqu'au bout, convoqua une assemblée des
+notables et l'ouvrit par un discours le plus éloquent,
+le plus beau et le plus ingénieux, qui
+peut-être ait jamais été prononcé; il commençait
+par le tableau le plus effrayant de l'état
+désespéré, dans lequel se trouvaient les finances,
+et, après avoir démontré la nécessité de
+tout entreprendre pour remédier à des dangers
+si pressants, il expliqua la facilité d'y parvenir
+par les moyens qu'il indiquait. Un de ces
+moyens était, autant que je me le rappelle, un
+impôt en denrées à percevoir sur les productions
+de l'année à proportion de la fertilité,
+projet analogue à la dîme de M. de Vauban.
+Un autre moyen, qui était le principal, le plus
+efficace, mais le plus difficile de tous, était le
+retranchement d'une grande partie des abus,
+dont jouissaient le clergé, la noblesse et surtout
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+les grandes charges de la cour et de la
+couronne, dont M. de Calonne montrait la
+foule, la grandeur, l'iniquité et l'insolence.
+Malgré les oppositions, les intrigues et la
+défense enragée de ces grands personnages
+avares, qui ne voulaient pas lâcher leur proie,
+tout allait bien.</p>
+
+<p>L'autorité du roi et les cris du public appuyaient
+les bonnes intentions du ministre
+converti. La France allait être sauvée, et M.
+de Vergennes mourut subitement. En observant
+combien il mourut à propos et que, dès
+ce moment, tout changea de face, que le maintien
+des abus fut assuré et M. de Calonne renvoyé,
+on est tenté d'ajouter foi à l'imputation
+que la famille de M. de Vergennes a faite à ceux
+qui avaient intérêt de le faire mourir<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Car lui
+seul était l'homme qui pouvait faire agir le roi,
+et sans lui, M. de Calonne se trouvait abandonné
+de tout le monde; il n'était plus aimé
+comme autrefois, parce qu'il ne donnait plus
+rien; il n'était plus estimé, parce qu'il n'avait
+pas été fort estimable. Si l'assemblée des notables
+eût bien tourné, l'assemblée nationale ne
+serait pas survenue, et le clergé et la noblesse
+se seraient conservés par quelques sacrifices!
+O justice de la Providence! qui indique souvent
+<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
+le genre du crime par l'analogie de la punition.</p>
+
+<p>Durant cette assemblée des notables s'était
+élevée la fameuse querelle de M. Necker avec
+M. de Calonne sur le déficit dans les finances, si
+diversement énoncé par eux dans leurs comptes
+rendus; ils s'accusaient réciproquement d'avoir
+menti, et ils disaient vrai, car chacun avait
+menti, mais à bonne intention. M. Necker,
+pour sa commodité en cas qu'on le rappelât,
+ou pour celle de son successeur, avait diminué
+la dette nationale, afin de soutenir le crédit et
+de faciliter les emprunts, sa ressource favorite,
+parce qu'elle pèse moins sur le peuple que les
+impôts. M. de Calonne, au contraire, a sans
+doute grossi les objets pour inspirer la terreur.
+J'ai eu une connaissance exacte de la situation
+des finances, lorsqu'en 1770 j'ai quitté mon
+poste à Paris, et n'ayant pas perdu de vue la
+dette nationale parce que j'y étais fort intéressé,
+je puis affirmer qu'il est impossible que
+l'un de ces ministres n'ait pas adouci, ni l'autre
+exagéré le mal. Une suite de prodigalités, de
+déprédations, de fausses alarmes et de mouvements
+révolutionnaires, qu'il serait trop long
+de développer, ont amené insensiblement la
+promesse et la nécessité d'une convocation des
+états généraux, dont l'idée avait pris naissance
+dans les espérances offertes par l'assemblée
+des notables.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+Nous voici à l'époque où commencent les
+grands reproches, qu'on fait avec une sorte
+d'apparence à M. Necker, et dont je ne citerai
+que les trois principaux. Le premier est d'avoir
+engagé le roi à accorder, au moment même de
+la convocation des états généraux, tout ce que
+le peuple français pouvait raisonnablement
+demander de lui, et à publier, dès la fin de
+décembre 1788, ces dispositions débonnaires
+dans le rapport de M. Necker fait à la clôture
+de son assemblée des notables. Le second reproche
+est d'avoir décidé que l'on ne voterait
+pas par ordres, mais par tête, après avoir accordé
+une double représentation au tiers-état.
+Le troisième est de n'avoir pas employé la
+forme ancienne de vérifier les pouvoirs des
+commettants devant une commission royale,
+mais d'avoir assigné à la noblesse et au clergé
+leurs salles particulières, comme pour les inviter
+à se séparer. Si le danger des révoltes
+n'avait pas été si pressant, ni les besoins de
+l'état si urgents, il aurait certainement mieux
+valu que le roi se fût laissé prier, pour céder
+peu à peu aux instances de son peuple. Mais
+a-t-on le droit de condamner M. Necker après
+les événements? Il faut juger un homme qui
+a fait ses preuves d'honnêteté et de vertu, sur
+ses intentions, et sur la question s'il a pu faire
+autrement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+M. Necker, témoin depuis si longtemps de la
+soumission d'un peuple opprimé, du despotisme
+d'une cour déréglée, de l'instabilité des volontés
+royales, du pouvoir des intrigues, et de
+l'incertitude de rester en place, voyait un moment
+fortuné, où le roi consentait à donner
+pour toujours un père à son peuple. Plein de
+sollicitude pour le bonheur de ce peuple et
+d'appréhensions sur les vicissitudes humaines,
+M. Necker a cru en conscience devoir mettre,
+à l'abri des cabales, les plus beaux droits de la
+nation, et ne pouvoir lier le roi trop tôt par
+une déclaration, que les circonstances rendaient
+irrévocable. Voilà la raison principale,
+pour laquelle on a annoncé sans marchander
+en décembre 1788, ce qu'il aurait certainement
+mieux valu n'accorder qu'en avril 1789, si l'on
+avait eu à faire à un roi plus ferme et moins
+obsédé. Pour ce qui est de la double représentation
+du tiers, et de la décision, qu'on opinerait
+par tête, je répondrai, qu'il était impossible
+et qu'il aurait été absurde de faire autrement.
+D'abord, il paraît juste que des millions d'hommes
+eussent au moins la parité avec autant de
+centaines, mais le but principal et indispensable
+ayant été d'abolir les abus, et de faire payer les
+privilégiés comme le reste de la nation, il fallait
+au moins préparer une possibilité à y parvenir.
+En opinant par ordre, il est clair que le
+<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+clergé et la noblesse auraient été deux contre
+un, et la pluralité des voix aurait encore été en
+faveur des premiers, si le tiers n'avait eu qu'une
+simple représentation. On aurait donc agi
+contre son but; toute la nation aurait été instruite
+d'avance, que la convocation des états-généraux
+serait inutile, qu'elle n'était qu'illusoire,
+le peuple se serait révolté, et le mal serait
+devenu plus grand que jamais.</p>
+
+<p>A l'égard du troisième reproche, je conviens
+que M. Necker a fait une faute capitale,
+contre laquelle je n'ai rien à répliquer, sinon
+qu'on doit pardonner une seule faute à un
+homme chargé d'une besogne immense, à un
+homme dont l'&oelig;il voit mieux les objets majeurs
+que les détails, à un homme enfin plus exercé
+à s'occuper du bien qu'à prévoir le mal.</p>
+
+<p>Le tort le plus funeste de M. Necker, mais
+qui peut lui être moins reproché que tout autre,
+est d'avoir été la dupe de son c&oelig;ur. Il lui
+paraissait impossible, que toute la France ne
+dût être pénétrée de la condescendance du roi,
+et qu'on pût abuser de sa bonté; mais il ne
+tarda pas à s'apercevoir qu'il s'était trompé,
+et, sans prévoir les mauvaises intentions des
+chefs du parti qu'il avait affectionné, il chercha
+à contenir le mal qu'il se reprochait, et se
+mit à étayer tant qu'il pouvait l'autorité royale.
+Mais son crédit et son génie n'étaient pas assez
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+puissants, pour diriger les démarches du roi,
+réprimer la fougue des prétentions du tiers-état,
+et faire entendre raison aux privilégiés.
+Il perdit la confiance de son maître, se rendit
+de plus en plus odieux à la cour, à la noblesse
+et au clergé, et devint suspect à son parti,
+voulant réunir les extrêmes et accorder des
+principes de contradiction, d'après les conseils
+de sa droiture et l'impulsion de sa conscience.
+Il a éprouvé ce qui est toujours arrivé à ceux
+qui étaient modérés au milieu des enragés.</p>
+
+<p>Il serait cependant difficile d'imaginer même
+après coup, ce que M. Necker aurait pu faire,
+pour remédier aux désordres du terrible combat
+qui se préparait. Je pense que le meilleur,
+et peut-être le seul moyen aurait été de gagner
+Mirabeau, ce géant des Jacobins, dont la langue
+était une massue, laquelle dirigée par l'audace,
+le coup d'&oelig;il et le savoir faire de celui qui la
+maniait, frappait toujours des coups décisifs.
+Ce favori de la populace, tout-puissant alors
+parmi les factieux, connaissant tous leurs plans,
+et propre à les combattre à armes égales, oui,
+j'ose le dire, il fallait le faire premier ministre.
+Mais l'ambition glorieuse de M. Necker, et encore
+plus sa moralité sévère, auraient reculé
+d'horreur devant la simple pensée d'une alliance
+aussi monstrueuse pour lui. S'il avait pu
+prévoir, combien de braves et honnêtes gens
+<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
+se verraient forcés sous le règne de Robespierre
+à jouer des rôles de scélérats, pour opérer
+par cette abnégation bizarre et presque
+héroïque de la vertu, le seul bien qu'on pouvait
+faire alors, celui de sauver des victimes,
+peut-être M. Necker aurait-il eu, en rougissant,
+le courage de s'abaisser à une telle union,
+pour éviter des malheurs si inouïs.</p>
+
+<p>Il est beaucoup plus aisé de dire ce que le
+roi aurait pu et dû faire, lorsque la violence de la
+noblesse faisant schisme, avait poussé le tiers
+à se déclarer la nation par le droit du plus
+fort. Le roi seul pouvait terminer la querelle
+facilement, et avec de très-grands avantages
+pour lui et pour son peuple. Il devait se déclarer
+pour le tiers; d'abord il se mettait du
+côté le plus sûr, parce que c'était le plus fort;
+son armée jointe au peuple, il n'y avait plus de
+combats à craindre, parce que la partie devenait
+trop inégale; presque tout le clergé, et
+une grande partie de la noblesse, auraient respecté
+son invitation de revenir à la chambre
+nationale; une déclaration de Sa Majesté à
+ceux qui vivaient de ses bienfaits, qu'elle les
+leur retirerait en cas de désobéissance, aurait
+mis à la raison la partie la plus considérable
+des privilégiés, et le tiers-état se serait sans
+doute contenu dans des bornes plus justes, s'il
+n'avait pas été irrité par des résistances trop
+<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
+protégées par l'autorité souveraine, et révolté
+par la menace de l'armée qui se rassemblait.</p>
+
+<p>C'est du 23 juin 1789, qu'on doit dater le
+vrai commencement de la révolution. C'est
+dans ce jour mémorable, que M. Necker avait
+espéré de réunir les ordres qui avaient fait
+schisme; il avait déterminé le roi à se rendre
+dans l'assemblée nationale, et y prononcer un
+discours composé par ce ministre, et dans lequel
+l'autorité royale, sacrifiant presque tous
+ses droits, n'exigeait des partis que le sacrifice
+réciproque d'une partie de leurs prétentions.
+Mais, les ministres Villedeuil et Barentin, après
+avoir commencé par indisposer dès le matin
+les membres de l'assemblée, en leur fermant
+l'entrée de la salle entourée de gardes, sous
+prétexte qu'on l'arrangeait encore pour l'arrivée
+du roi, ne s'en tinrent pas là. Ils osèrent
+changer le discours avec la malice la plus
+noire, en y glissant les phrases les plus choquantes
+pour l'esprit qui régnait alors, et quelques
+altérations révoltantes. C'étaient de beaux
+présents arrangés par M. Necker, accompagnés
+de soufflets et de coups de pied. Aussi ce discours
+eut l'effet le plus désastreux. Le bruit
+s'en répandit avant la fin de la séance. Necker
+donna sa démission, et il y eut une émeute si
+effrayante, que le roi, et même la reine, furent
+<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>
+forcés à employer les prières les plus touchantes
+pour persuader M. Necker de rester.
+Mais il eut grand tort de céder à ces instances;
+il devait au moins exiger le renvoi de ses
+perfides collègues, qui, le déjouant partout,
+mettaient des entraves à ses meilleures opérations,
+et qu'on peut placer au nombre des ingrédients
+de la révolution. On profita des
+craintes et de la jalousie, que cette émeute
+avait excitées dans l'âme du roi, pour le
+porter à rassembler une armée, et à décider
+le renvoi de M. Necker. Après un conseil secret,
+tenu le jeudi précédant la prise de la
+Bastille, M. Necker essuya plusieurs avanies
+de la part des princes, et M. le comte
+d'Artois disait partout qu'il méritait d'être
+pendu.</p>
+
+<p>Le 11 juillet 1789, le roi le congédia avec
+toutes les marques d'affection et de regret, en
+le priant de partir avec tout le secret possible.
+M. Necker obéit fidèlement, se rendit le même
+jour à Saint-Ouen, et de là à Bâle, sans dire
+mot à personne. On ne fut assuré de son évasion
+que le lendemain à midi, et alors commencèrent
+les grandes scènes du peuple, chassant
+les troupes de Paris, et promenant les
+bustes du duc d'Orléans et de M. Necker par
+les rues, et les parcourant toute la nuit avec des
+flambeaux et des épées, sans commettre d'autre
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
+excès que de demander des armes dans
+toutes les maisons. Il est mémorable, et à jamais
+honorable pour les sans-culottes, de n'avoir,
+malgré leur pauvreté, fait le moindre
+abus de la facilité qu'ils avaient de piller.
+Trente mille gueux héroïques étaient les maîtres
+de Paris rempli de richesses immenses,
+et ils n'ont rien demandé que la liberté. Le
+13 juillet, on commença à former une garde
+nationale et à s'emparer des armes, qui étaient
+aux Invalides. Le 14 juillet, la prise de la
+Bastille et les premières victimes; du 15 au
+16 juillet, la fuite des princes et des ministres;
+le 16, l'assurance que le roi viendrait à Paris,
+et le 17, ce monarque traîné pendant cinq
+heures de temps de Versailles à l'hôtel de ville,
+environné de près de cent mille hommes armés
+d'épées, de piques et de broches, et précédé
+de canons dont la bouche était tournée contre
+sa voiture. Pendant cette longue et pénible
+route, ce monarque ne témoigna autre chose,
+que beaucoup d'ennui du trop de lenteur de
+la marche, et parla comme à son ordinaire,
+avec autant d'indifférence que de tranquillité.</p>
+
+<p>Après le compliment: Paris vient de conquérir
+son roi, que lui fit M. Bailly, en lui
+présentant aux barrières les clefs de la ville,
+un jeune étourdi lui en fit un autre. On passait
+<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+devant la place Louis XV, où il y avait un
+ch&oelig;ur de musique, et le jeune homme, fourrant
+sa tête dans la voiture, dit d'une voix
+flûtée: «Sire, on va jouer: Où peut-on être
+mieux qu'au sein de sa famille.» Le roi se
+renfonçant dans le fond du carrosse, répondit
+tout bas en soupirant: «Tudieu, quelle famille!»
+Arrivé à l'hôtel-de-ville, on l'y fit
+monter sous une voûte formée avec des épées
+nues, qui se croisaient et s'entrechoquaient
+avec un cliquetis effrayant. Exténué de fatigues,
+il prit un peu de pain et de vin. On lui
+présenta la cocarde nationale, avec laquelle il
+se montra au peuple ivre de joie et d'espérance.
+Au retour, tournant le coin d'une rue,
+ce monarque pensa avoir l'&oelig;il crevé par la
+pointe de l'épée d'un homme, qui marchait à
+la portière, et qui ne s'apercevait pas que le
+roi sortait la tête pour regarder en haut; ce
+bon prince rangea doucement l'épée de côté,
+et dit: «Mon ami, la paix est faite.»</p>
+
+<p>M. Necker se rendit aux sollicitations touchantes
+du roi et de l'assemblée nationale,
+mais surtout à la peinture, qu'on lui fit des convulsions
+effrayantes qui agiteraient la France,
+s'il ne revenait pas, et il revint. Jamais triomphateur
+n'a été environné d'autant de gloire,
+d'enthousiasme et d'amour, que M. Necker
+faisant son entrée à Paris. C'était une apothéose,
+<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
+mais le soir même de cette brillante
+journée commença la décadence de sa grande
+destinée. Il avait rencontré M. de Besenval
+qu'on allait exécuter; il promit d'obtenir sa
+grâce, tint parole, mais fut dénoncé le même
+soir dans tous les clubs des jacobins comme
+ennemi caché du peuple. Depuis persécuté par
+eux, par la reine et la cour, abandonné par le
+roi et l'assemblée nationale, on l'éminça au
+point, qu'après une longue série de peines et
+de dégoûts, il fut renvoyé comme un laquais,
+et le peuple français donna sur lui, qui était
+son idole, la première preuve de cette horrible
+ingratitude, qu'il a exercée depuis sur tant d'autres,
+qui le servaient de leur mieux, comme
+cela s'est toujours pratiqué dans les démocraties.</p>
+
+<p>Que n'a-t-il pas dû souffrir dans sa retraite
+cet homme si jaloux de sa réputation, si passionné
+pour le bien public, et dont la vertu
+était si délicate, en voyant sa gloire éclipsée,
+ses hautes espérances trompées, et les horreurs
+qui désolaient la France, en apprenant les calomnies
+que la rage et l'ingratitude répandaient
+contre lui, et en éprouvant peut-être des reproches
+que sa conscience pieuse et malade
+était seule en droit de lui faire, et que tout autre
+à sa place aurait plus mérités que lui. Il est
+mort, sans doute martyr des souvenirs les plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+amers, buvant à longs traits le calice de regrets
+les plus déchirants, et portant les péchés de la
+France avec la patience religieuse de l'innocence
+souffrante.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus097.jpg" width="300" height="104" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus120.jpg" width="500" height="61" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>VI</h2>
+
+<h3>JOSEPH II et LÉOPOLD II.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-l"><span class="dropcap">L</span></span>
+'empereur Joseph haïssait la flatterie,
+mais il ne dédaignait pas un
+éloge transformé en critique, ou
+une louange, dont le ton prouvait
+qu'elle n'avait pas été faite pour lui être redite:
+j'en suis un exemple.</p>
+
+<p>Une dame, qu'il aimait beaucoup, m'a confié
+que je dois le commencement des bonnes
+grâces, dont il m'a honoré, à une phrase assez
+libre, qui m'est échappée dans une lettre, écrite
+de Vienne au baron de Frankenberg à Gotha;
+je lui disais: «que ce monarque ressemblait à
+un ragoût parfait, où rien ne domine.» Effectivement
+ce prince n'avait aucune de ces qualités
+saillantes, qui dépassent les autres et qui
+marquent ordinairement dans le caractère d'un
+grand homme; toutefois j'ai reconnu depuis,
+que ma comparaison n'était pas tout à fait
+juste.</p>
+
+<p>Joseph II avait quelques traits dans sa physionomie
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
+morale qui le distinguaient particulièrement.
+Il avait une activité rare, qui le
+rendait capable de faire quatre fois plus qu'un
+homme ordinaire; aidé par l'heureuse facilité
+de passer d'un travail à l'autre, sans qu'aucune
+des idées précédentes se mélât aux subséquentes.
+Mais cette activité, d'ailleurs si précieuse,
+devenait un défaut en lui, parce qu'elle était
+souvent trop minutieuse et toujours fouettée
+par une impatience, qui devançait quelquefois
+la réflexion, la marche des lumières
+qu'il répandait, et le moment de l'opportunité.</p>
+
+<p>Il s'est pressé de régner, comme s'il avait
+prévu qu'il n'avait pas de temps à perdre; et
+bien des choses, qu'il a faites, ont soutenu sa
+monarchie chancelante: surtout l'égalité de la
+justice pour toutes les classes, qu'il a introduite,
+est devenue la source de l'attachement
+que son peuple a témoigné à ses successeurs.
+La plus belle qualité peut-être de Joseph II,
+si impatient pour agir, était sa patience pour
+supporter la contradiction, sa longanimité et
+son mépris des offenses.</p>
+
+<p>Tout ce que la bêtise, l'ignorance, la mauvaise
+volonté et la malice ont de plus révoltant,
+il l'a éprouvé dans l'exécution des changements
+qu'il voulait faire. On contrariait ses
+projets, tantôt par trop de précipitation, qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+ne lui laissait pas le temps du repentir, le tout
+pour avoir la satisfaction de pouvoir lui reprocher
+la mauvaise réussite d'une entreprise nouvelle.
+Tout autre que lui aurait fait pendre et
+rouer, mais il n'opposait à ces contrariétés
+qu'une vigilance et une fermeté imperturbables.
+Il était naturellement calme et n'a jamais
+donné une preuve d'emportement, mais sa
+justice était sévère; il la regardait comme son
+premier devoir, et comme la principale vertu
+d'un monarque.</p>
+
+<p>Il craignait d'être ce qu'on nomme un bon
+prince, mais il avait moins sujet qu'un autre
+d'avoir peur d'être la dupe de son c&oelig;ur peu
+sensible, jamais tendre. Sa bonté se bornait à
+aimer le peuple, à ne haïr personne, à être
+débonnaire, communicatif, affable, même familier
+avec tout le monde, et singulièrement
+aimable pour ceux qui étaient de sa société.
+Mais il n'avait point de favori, point de maîtresse,
+point de ministre jouissant d'un grand
+crédit: jaloux de son autorité, il était fortement
+en garde pour n'être gouverné par personne.
+Il parlait beaucoup, comme tous les
+princes de sa maison; mais, quoique trop verbeux,
+il contait agréablement, et le style de
+son discours se serrait et devenait énergique
+quand, dans le tête-à-tête, il traitait une matière
+intéressante.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+Personne ne questionnait mieux que lui, ni
+n'excitait plus de confiance par sa familiarité
+et sa cordialité; ses questions avaient l'air et
+souvent l'intention de chercher un conseil,
+mais il ne cherchait ordinairement que d'en
+trouver un qui s'accordait avec son avis.</p>
+
+<p>Quoiqu'il eût l'esprit très-cultivé, il n'aimait
+que les sciences utiles et détestait les spéculations.
+Il connaissait parfaitement les défauts
+et les ridicules des Viennois, s'appliquait
+à les corriger, à plier leur roideur et à humilier
+leur morgue; il leur donnait lui-même
+l'exemple de la politesse, et tâchait d'abattre
+les prétentions de leur vanité, autant que l'aristocratisme
+de leurs déportements. La simplicité
+de son costume, de son étiquette et de
+toute sa manière d'être, avait le caractère
+d'une noble assurance de sa grandeur, bien
+plus que d'une singularité, car cette simplicité
+lui était naturelle.</p>
+
+<p>Son économie était plus louable en général
+que bien entendue dans ses détails; son grand
+défaut, et en vérité il en avait peu, était d'avoir
+été trop peu généreux. Il pensait que, parce
+qu'il sacrifiait toute sa vie au service de l'État,
+sans se payer par les dépenses, que d'autres
+souverains faisaient, pour satisfaire leurs passions,
+tous les citoyens devaient de même se
+vouer à l'intérêt du bien public, sans autre
+<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+récompense que celle d'avoir bien fait leur
+devoir.</p>
+
+<p>L'exemple de Frédéric II lui avait inspiré
+l'espérance de pouvoir faire comme lui. Il est
+certain que jamais prince n'a été si bien servi,
+ni à si bon marché, que ce roi; mais aussi jamais
+prince n'a su nuancer plus finement, ni
+avec plus de justesse, les récompenses réelles
+et imaginaires que lui, et l'avarice de son père
+qui avait précédé sa petite lésine, la rendait
+non-seulement supportable, mais lui donnait
+même un air de libéralité.</p>
+
+<p>Je finirai par une anecdote plus intéressante
+que toute autre pour mon esprit et mon c&oelig;ur.
+Elle est un exemple bien singulier d'une
+étrange sévérité, de la justice de Joseph II
+exercée sur un coupable et sur lui-même.</p>
+
+<p>Le lieutenant-colonel Székely estimé et aimé
+de tout le monde, s'était rendu célèbre par
+plusieurs guérisons difficiles, qu'il avait opérées
+avec des remèdes, que lui fournissaient
+les Rose-Croix; mais ces messieurs l'avaient
+induit, par l'espérance de la pierre philosophale,
+à leur donner le peu d'argent qu'il avait,
+et une partie de celui qui se trouvait dans la
+caisse de la garde hongroise, dont il était le
+trésorier. Le terme pour visiter cette caisse
+approchait et, se voyant perdu, il alla se jeter
+aux pieds de l'empereur, et crut qu'en s'accusant
+<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>
+lui-même avant la découverte de son
+crime, il pourrait exciter la clémence du monarque,
+par cette preuve de confiance en sa
+générosité. Mais Joseph II, qui haïssait particulièrement
+les Rose-Croix, le fit juger par un
+tribunal de justice, et non content de la sentence
+qui condamnait Székely à un long emprisonnement,
+le prince, irrité à un point inconcevable,
+casse la sentence et ordonne que
+le lieutenant-colonel soit exposé au pilori et
+enfermé pour le reste de ses jours. Alors parut
+un libelle dans lequel la cause était plaidée
+de la manière la plus touchante, et l'extrême
+sévérité de l'empereur dépeinte avec les couleurs
+les plus noires. On le mettait au-dessus
+des Néron et des Caligula. L'empereur ayant
+lu ce libelle, ordonna qu'on permît de le vendre,
+fit mettre Székely en liberté, donna une
+pension à sa famille, et écrivit à l'archiduc
+Ferdinand à Milan, où j'étais alors, par le
+même courrier qui nous apporta ce libelle:
+«Des raisons importantes m'ayant déterminé
+à laisser dorénavant un libre cours à la justice,
+et à renoncer à mon privilége de faire grâce,
+vous, qui êtes mon représentant en Lombardie,
+vous vous abstiendrez également de faire
+aucun changement aux sentences criminelles
+des tribunaux.»</p>
+
+<p>Je vois avec admiration dans la marche de
+<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+toute cette aventure, que l'âcreté offensante et
+injurieuse de ce libelle n'a point empêché Joseph
+II de sentir la grandeur de sa faute, en
+le lisant; que son repentir n'a point excédé
+dans la mesure de la réparation, et qu'il a eu
+le noble courage de se punir lui-même en
+faisant publier l'exposé horrible de ses torts;
+mais que, reprenant le ton de monarque
+absolu dans la dépêche envoyée à son frère
+et qui, sans doute, a été une circulaire, il a
+imprimé singulièrement le cachet de son caractère;
+car c'est aux dépens de la clémence
+du souverain, qu'il a bien voulu sacrifier la
+rigueur arbitraire à la justice inaltérable des
+lois.</p>
+
+<p><span class="smcap">Léopold II</span> avait beaucoup de rapports avec
+l'empereur son frère, mais ces rapports étaient
+différemment nuancés. Son activité plus pensive,
+plus concentrée que remuante, n'était ni
+impatiente ni prématurée; au contraire, souvent
+trop retardée par une humeur hypocondre,
+ou par des excès de sagesse et de prévoyance.
+Il semblait avoir choisi pour maxime
+le <i>Festina lente</i> d'Auguste. Il se donnait du
+temps pour régner, et il aurait érigé des colosses
+de prospérité, s'il avait pu régner longtemps.
+Ce prince était minutieux, mais seulement
+dans la spéculation et la formation de
+ses projets, et nullement dans sa manière de
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+travailler, car il ne faisait rien de ce qu'un
+autre pouvait faire à sa place.</p>
+
+<p>Léopold aimait les arts et les sciences, même
+spéculatives, car il était devenu à la fin de sa
+vie très-savant janséniste. Il était moins sensible
+que Joseph, ami plus tendre avec les
+femmes. Il était plus communicatif que sincère,
+plus tolérant que bon, plus accessible que populaire,
+n'affectionnant personne, mais aimant
+son peuple, comme un père soigneux et éclairé.
+Encore plus jaloux de son autorité que Joseph
+II, il n'avait à Florence que Favante, qui
+écrivait tout, sans avoir le moindre crédit.
+Léopold était taciturne ou parleur, selon l'assiette
+de sa santé.</p>
+
+<p>Sa simplicité n'avait point le caractère de
+dédaigner la pompe, comme celle de Joseph II,
+mais plutôt l'air d'une épargne excessive, surtout
+dans les dernières années de son règne
+en Toscane. Alors, ayant été admis dans un
+mauvais petit château près de Florence, où il
+s'était retiré, j'y ai passé une heure, sans avoir
+vu ni gardes, ni gentilhomme, ni valet de
+chambre, en un mot personne, excepté une
+femme de chambre qui était placée près de la
+fenêtre d'un boyau, servant d'antichambre à
+l'appartement de la Grande-Duchesse; celle-ci
+était en casaquin comme une petite bourgeoise
+et cousait ainsi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
+Elle nous dit de prendre des chaises. Peu
+de temps après, le Grand-Duc arriva dans un
+mauvais frac brun, sans ses ordres, have, sec,
+et fort hypocondre; il parla peu ce jour-là,
+mais il m'apprit pourtant quelque chose de remarquable,
+il me dit: que dans sa tournée
+pour visiter toutes les maisons de campagne
+des Médicis, il avait trouvé dans une cache,
+pratiquée dans le mur, un grand nombre de
+poisons avec des étiquettes, qui marquaient
+les époques de leurs effets et leurs différents
+emplois. Il ajouta: que lui-même les avait
+portés à l'Arno pour les submerger en sa
+présence.</p>
+
+<p>La passion morale dominante des deux frères
+était la justice, mais celle de Léopold était
+clémente, équitable et nullement sévère. C'est
+ce qu'il a prouvé par son code criminel, si sublime
+pour la profonde sagesse des précautions
+qu'il prescrit, si admirable pour la clarté de
+son laconisme, et si digne d'éloges pour la
+merveilleuse humanité de ses intentions. Ce
+bon prince, plus soigneux de corriger que de
+punir, s'est particulièrement étendu dans son
+code sur le régime moral des maisons de force
+et a proportionné la durée des peines à celle
+de l'amendement des malfaiteurs.</p>
+
+<p>Bien plus occupé de son peuple que de sa
+personne et de sa bourse, il a défendu dans ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+code les tortures cruelles, les peines raffinées
+et les procédures extraordinaires qu'on employait
+partout ailleurs pour découvrir et punir
+les attentats contre le souverain, et il a déclaré
+qu'étant payé pour maintenir la sûreté publique
+il rembourserait ce qui aurait été volé dans
+les rues et sur les grands chemins.</p>
+
+<p>Quel législateur a jamais été si peu égoïste,
+si humain et si généreux! Je sais de science
+certaine, que Léopold a composé et écrit ce
+code lui-même et de sa propre main. Voilà le
+monument, qui seul devrait suffire pour éterniser
+sa mémoire, et fermer la bouche aux jugements
+absurdes et détracteurs, que des gens
+indignes de juger ce prince, ont osé porter sur
+lui, dans un pays où il n'a pas eu le temps de
+se faire connaître.</p>
+
+<p>Léopold est aussi l'auteur d'une machine de
+police la plus parfaite qui ait jamais été imaginée.
+Il l'avait composée de tout ce que celles
+de Paris et de Venise avaient de plus ingénieux
+et de plus admirable pour imiter la providence.
+Lui-même la surveillait sans passion, sans
+personnalité, avec l'indulgence, la discrétion,
+la sagesse et le secret d'un excellent confesseur.
+Si, après lui, on a transformé cette belle machine
+en un tribunal d'inquisition, ce n'est pas
+sa faute. Elle a eu le sort de toutes les choses
+les plus excellentes, qui sont sujettes aux plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
+grands abus. On dirait que cette punition soit
+attachée à l'audace humaine qui ose viser à la
+perfection. C'est cette police, ce second chef-d'&oelig;uvre
+de Léopold, qui a été la seule chose
+qu'on lui ait reprochée à Florence. Mais elle a
+été précisément la branche la plus louable, la
+plus sage et la plus parfaite de son gouvernement,
+outre qu'elle avait le mérite d'assurer la
+sûreté des individus et du souverain, sans charger
+l'état d'une nombreuse garde de soldats,
+dont elle tenait lieu; cette vigilante bienfaitrice
+diminuait les crimes en les prévenant, et
+servait de base à un code criminel le plus doux
+qu'on ait jamais pu faire, pour constater la vie
+précédente des coupables accusés, et pour en
+tirer des présomptions pour ou contre la crédibilité
+des témoins.</p>
+
+<p>J'ai vu arriver Léopold à Vienne, en 1790.
+Je dois avouer qu'à ma grande surprise je l'ai
+trouvé si différent pour la figure, l'embonpoint,
+l'humeur et les manières, qu'entrant
+chez lui, je croyais que c'était un autre homme,
+qui avait pris sa place, et pendant toute la
+demi-heure, que je lui ai parlé, je n'ai absolument
+rien trouvé qui me le rappelât. Cet
+homme que j'avais vu cinq années auparavant
+si maigre, si triste, si mélancolique et si silencieux,
+était gros et gras, gai, et d'une loquacité
+presque indiscrète, car il me passa en revue
+<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+l'état de sa monarchie ébranlée par la dernière
+guerre avec les Turcs, par le mécontentement
+de la noblesse de Bohême, par les dangers de
+la diète prochaine en Hongrie, et par la
+révolte des Pays-Bas; après quoi, il me fit
+l'énumération de ses craintes, fort augmentées
+par les troubles que la révolution française
+pouvait répandre sur toute l'Europe, et finit
+par une phrase qui, en vérité, me paraissait le
+mot de l'énigme, pour se rendre raison de l'étrange
+résolution qu'il prit de rétablir la forme
+du gouvernement de sa mère, abolie par Joseph,
+et le pouvoir bureaucratique des ministres
+et des grands seigneurs. Voici ce qu'il me
+dit: «Pendant de tels orages il faut se mettre
+sous un arbre, jusqu'à ce que le ciel devienne
+plus serein.» Cette phrase annonce non-seulement,
+qu'il ne voulait conserver cette ancienne
+forme de gouvernement, si contraire à ses
+principes, que lui-même avait inculqués à son
+frère, que jusqu'à des temps plus calmes; mais,
+lorsque je la combine avec le caractère pacifique
+de ce prince, elle me prouve aussi que
+son intention n'a jamais été de se mêler sérieusement
+des affaires en France, ni de lui
+faire la guerre.</p>
+
+<p>Je lui ai même, dans cette première année
+de son règne, entendu faire l'éloge et l'apologie
+de tant de belles choses, qu'on disait dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+l'Assemblée nationale; et la note donnée au
+mois de décembre suivant, qui avait l'air d'une
+déclaration de guerre, n'aurait jamais été suivie
+jusqu'au bout, si ce prince eût vécu. Elle
+n'avait été demandée par le parti modéré, que
+comme une menace qui devait lui servir d'arme
+défensive contre les jacobins. Mais ce grand
+et excellent monarque mourut deux mois après,
+et la guerre se fit tout de suite après la mort
+de celui, qui l'aurait déclinée ou qui l'aurait
+faite tout autrement. Les émigrés et les enragés
+d'Allemagne, les officiers et les généraux,
+qui savaient que Léopold n'aimait pas la guerre,
+Rome et le parti des jésuites qui le détestaient,
+le peuple qui se rappelait Joseph II, les flatteurs
+du nouveau gouvernement et enfin les
+imbéciles qui répètent tout sans réfléchir: voilà
+les juges, dont les âmes viles, méchantes, haineuses
+et vindicatives, ont osé critiquer, calomnier
+et condamner la mémoire d'un prince
+que la postérité seule est digne de juger; c'est
+l'ensemble de tous ces partis, qui a composé le
+monstre à cent mille bouches, dont la dent
+impure a dévoré la plus belle réputation d'un
+prince qui ait existé depuis des siècles!</p>
+
+<p>Qu'on aille en Toscane, qu'on y admire les
+ruines de ses bienfaits, qu'on y entende les regrets
+du peuple, et même ceux de la noblesse,
+qui ne l'aimait pourtant pas, parce qu'il ne lui
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+donnait point de fêtes, parce qu'il ne faisait
+pas assez d'attention à ses priviléges, parce
+que sa justice la traitait comme tout le monde,
+et parce qu'enfin sa police espionnante et sévère
+gênait les passions et l'ancienne licence
+des seigneurs florentins. Mais après avoir entendu
+les réparations honorables, que la noblesse
+de Florence fait aujourd'hui à ce prince
+méconnu par elle, c'est le peuple surtout qu'il
+faut écouter. Quelles bénédictions touchantes
+données à son ombre! que de larmes qui arrosent
+encore le tableau qu'ils vous font d'un
+siècle d'or, dont il leur avait fait connaître les
+délices! Voilà les preuves des titres, que cet
+excellent prince avait en sa faveur pour prognostiquer
+ce qu'il aurait fait, s'il avait régné
+longtemps en Autriche.</p>
+
+<p>Mais, ne pouvant pas disconvenir que son
+règne en Toscane n'ait présenté le modèle d'un
+gouvernement parfait, ses détracteurs ont
+supposé, qu'il aurait fait tout de travers, parce
+qu'il était bien différent de gouverner une
+grande monarchie, ou bien une petite.</p>
+
+<p>La bonté équitable avec laquelle il avait débuté
+envers les Brabançons révoltés, en leur
+offrant tout ce qu'ils avaient demandé à Joseph II,
+a été dépeinte comme un excès, qu'il
+avait rendu peu croyable, et même comme
+une fausseté qui cherchait à les tromper, tandis
+<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
+que c'était l'unique moyen de les ramener,
+s'il avait pu être employé plus tôt.</p>
+
+<p>On a tâché d'exalter le mécontentement du
+peuple au sujet de l'ancien régime réintroduit,
+en grossissant les inconvénients qui en résultaient,
+et blâmant le démenti que Léopold
+donnait à ses principes promulgués en Toscane,
+sans réfléchir que ce n'était qu'une mesure
+du moment, comme je l'ai dit plus haut.
+Ceux même qui avaient tant souhaité la guerre
+l'accusaient de l'avoir provoquée, et tâchaient
+de le rendre responsable des fautes et des malheurs
+qu'il aurait certainement évités.</p>
+
+<p>Parce qu'il s'était enfermé souvent avec
+Bischofswerder, le favori que Frédéric-Guillaume
+lui avait envoyé, et qu'il faisait des expériences
+alchimistes avec lui pour gagner sa
+confiance, on taxait la politique de ce prince
+habile de chercher la pierre philosophale. Le
+côté par où on a le plus tâché de l'attaquer,
+a été son libertinage qu'on a chargé des couleurs
+les plus odieuses. Il est vrai qu'il aimait
+passionnément les femmes, qu'il avait des
+maîtresses, auxquelles il donnait beaucoup
+d'argent, jamais du crédit; mais n'a-t-on pas
+pardonné à tant d'autres princes, qui ne le
+valaient pas?</p>
+
+<p>Enfin, pour discréditer par un seul mot ses
+talents reconnus dans le passé, ils ont dit que
+<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
+ce n'était plus le même homme, qu'il n'y avait
+qu'à le regarder, qu'il était devenu gras, paresseux,
+débauché, fastueux et insouciant;
+qu'il serait à Vienne aussi prodigue qu'il avait
+été avare à Florence; que son faste et ses maîtresses
+ruineraient l'État; que sa lenteur n'achèverait
+jamais rien; que sa timide condescendance
+favoriserait les soulèvements des
+provinces, et que son indolence finirait par
+abandonner les rênes du gouvernement à ses
+ministres.</p>
+
+<p>Voilà le précis des jugements, que l'impatience
+la plus arrogante et la malignité la plus
+atroce ont prononcés contre Léopold, et qui
+ont été répétés par l'ineptie la plus déraisonnable;
+on l'a jugé non sur ce qu'il a fait,
+mais sur ce qu'il aurait pu faire ou ne pas
+faire.</p>
+
+<p>O toi! le seul prince que j'aie pleuré, parce
+que je prévoyais combien ta vie ou ta mort
+déciderait du bonheur ou du malheur de tant
+de peuples, reçois ce grain d'encens que j'ai
+osé offrir à ta mémoire dans cette faible apologie,
+en attendant la quantité incommensurable
+de celui que la postérité brûlera à ton
+honneur dans le temple de la vérité! Tu es le
+héros de mon c&oelig;ur, moins merveilleux et
+étonnant sans doute que celui qui, de nos
+jours, commande la terreur et l'admiration,
+<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
+qui est encore plus grand par les maux qu'il a
+détournés que par le bien qu'il a fait, et que
+mon esprit est forcé de mettre au-dessus de
+tous les hommes!</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus070.jpg" width="300" height="86" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus137.jpg" width="500" height="70" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>VII</h2>
+
+<h3>LE PRINCE KAUNITZ.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-l"><span class="dropcap">L</span></span>
+a monarchie autrichienne a eu beaucoup
+de généraux célèbres et un
+seul ministre, le prince de Kaunitz.
+Ce grand homme en politique, qui
+a marqué dans l'histoire autant par la longue
+durée de son ministère que par le traité de
+Versailles, vit encore dans la mémoire de ses
+contemporains par ses qualités personnelles et
+ses singularités.</p>
+
+<p>Il était grand, bien fait, recherché dans sa
+parure, ridicule par sa perruque à cinq
+pointes, fort grave dans son maintien, pathétique
+dans son discours, et assez roide, mais
+sa roideur lui allait bien mieux qu'aux autres
+seigneurs autrichiens; elle paraissait lui appartenir
+de droit, elle avait même les grâces
+d'une contenance naturelle, et portait le cachet
+de la supériorité.</p>
+
+<p>Il ne saluait guère que de la tête ses amis
+avec un souris paternel, tous les autres avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+un air protecteur. Il était bon, juste, loyal,
+désintéressé, quoiqu'aimant et demandant
+même tout bonnement aux cours des cadeaux
+en vins, chevaux, tableaux et autres articles,
+qui avaient rapport à ses goûts.</p>
+
+<p>Il parlait en termes choisis, lentement et
+avec grande réflexion. Personne n'a eu une
+érudition plus vaste que lui, dans la terminologie
+technique, et elle était d'une grande recommandation
+auprès de lui pour ceux qui la
+possédaient. Il se laissait séduire par un mot
+de ce genre peu connu, autant que le duc de
+Choiseul par un bon mot.</p>
+
+<p>Il était savant, aimait les arts, surtout la
+peinture, et protégeait les artistes en tous
+genres, car même les ouvriers parfaits dans
+des métiers subalternes étaient honorés de son
+estime particulière; et il avait une véritable
+passion pour les ouvrages bien finis, au point
+qu'un jour, au milieu d'un discours qui l'intéressait
+beaucoup, il caressa ma plaque d'ordre,
+et interrompit la conversation en disant:
+«Voilà une plaque qui n'a certainement pas
+été faite en Allemagne.»</p>
+
+<p>Sa prudence, son sang-froid, son excellente
+judiciaire, et sa longue expérience lui ont acquis
+à juste titre le nom du Nestor de la politique
+de son temps. Il jouissait du bonheur
+d'avoir un grand nombre de goûts, et de n'être
+<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
+sujet à aucune passion. Ses amis se plaignaient
+du peu de bien qu'il leur faisait, mais
+ses ennemis n'avaient à se plaindre d'aucun
+mal, ni d'aucune vengeance de sa part. Il
+écoutait, avec une attention et une patience
+extrêmes, les détails les plus diffus, et répondait
+exactement à chaque point; mais il n'admettait
+guère la réplique.</p>
+
+<p>En général il était pénible, dans les derniers
+temps surtout, de traiter d'affaires avec
+lui à cause de sa surdité et de son peu de ménagement;
+car, comme il était difficile d'obtenir
+une audience particulière, on se trouvait
+réduit à lui parler fort haut, et à s'exposer à
+une de ses fréquentes incartades devant tout
+le monde.</p>
+
+<p>Il était fort économe de son travail, et paraissait
+prodigue de son temps, en s'occupant
+longuement à des choses de fantaisie, et souvent
+à des niaiseries; mais son but était de se
+ménager beaucoup de temps pour penser, et
+de conserver la tête fraîche et bien reposée.</p>
+
+<p>Une de ses maximes principales, qu'il débitait
+souvent, et dont l'empereur Joseph aurait
+dû profiter, était de ne jamais rien faire de ce
+qu'un autre aurait pu faire à sa place. «J'aimerais
+mieux découper du papier, disait-il,
+que d'écrire une ligne qu'un autre pourrait
+écrire aussi bien que moi.» Aussi était-il si
+<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+avare d'écriture qu'il ne signait les lettres de
+peu d'importance que par un K. En revanche,
+il s'était imposé la loi de ne jamais quitter son
+bureau sans avoir expédié tous les papiers qui
+se trouvaient dessus; de là provenaient les
+retards et les heures incertaines de ses dîners.
+A juger de son goût pour le fini, et de la lenteur,
+avec laquelle il soignait tout ce qu'il faisait,
+il y a apparence que l'écriture devait lui
+coûter plus qu'à un autre, mais le peu qu'il
+écrivait était parfait.</p>
+
+<p>Ses attentions pour les personnes, qui venaient
+le voir, étaient rares, par conséquent
+flatteuses et toujours essentielles, surtout pour
+des précautions de santé. C'est de lui, qui
+d'ailleurs disait si peu de choses obligeantes,
+que j'ai reçu le compliment le plus délicieux
+qu'on ait jamais fait. Quand je le vis pour la
+première fois, il me dit d'un ton grave: «Je
+me réjouis de faire la connaissance d'un
+homme, dont beaucoup de monde m'a dit du
+bien, et personne du mal.» Toutes les fois que
+je pense à ce compliment, je me dis, je suis
+donc plus heureux que sage.</p>
+
+<p>Malgré la reconnaissance et l'admiration que
+j'ai vouées à sa mémoire, je dois parler de ses
+défauts et de ses singularités, parce que ce sont
+surtout les petites taches, qui intéressent le
+plus dans la physionomie d'un grand homme;
+<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
+elles consolent notre petitesse, plaisent à notre
+malignité, et servent parfois à relever la
+beauté d'un caractère, comme une mouche
+sur le visage d'une belle femme relève sa
+blancheur.</p>
+
+<p>Le défaut principal du prince de Kaunitz
+était l'égoïsme, mais qui, étant calculé, simple
+et parfait, devenait raisonnable et ne faisait
+du mal à personne. Il s'occupait avant toutes
+choses de sa santé, en éloignant les chagrins,
+et sacrifiait toutes les convenances à sa commodité,
+à ses goûts et à son bien-être. Déjà
+dans sa jeunesse il avait accoutumé l'impératrice
+Marie-Thérèse à lui permettre de fermer
+ses fenêtres et à prendre sa capote en sa présence,
+quand il trouvait qu'il faisait trop froid
+dans sa chambre. Pour se maintenir dans une
+température égale, il avait en hiver un surtout
+et un manteau, qu'il ôtait ou qu'il prenait alternativement.
+A la fin du repas, on lui portait
+un miroir, avec tout un attirail de dentiste, et
+il faisait sans cérémonie une longue toilette de
+bouche devant toute la compagnie. Accoutumé
+à se retirer à onze heures du soir, il ne
+se gênait ni pour un archiduc ni même pour
+l'empereur, et s'il se trouvait encore à cette
+heure à son billard, il lui tirait sa révérence et
+le plantait là.</p>
+
+<p>Il craignait extrêmement les odeurs, et lorsqu'une
+<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+femme, même étrangère, qui en avait,
+voulait se mettre à côté de lui, il lui disait
+très-sèchement: «Allez-vous-en, Madame,
+vous puez.»</p>
+
+<p>Pour ne penser ni à la mort ni à la vieillesse,
+il voulait qu'on ignorât son jour de naissance,
+qu'on ne lui parlât jamais d'un homme
+mourant, et même la mort de celui de ses fils,
+qu'il aimait le plus et qu'il savait fort malade,
+ne lui a été annoncée que par l'habit de deuil
+que son valet de chambre lui présenta. Son
+égoïsme était si naïf, qu'il se jugeait et parlait
+de lui-même comme d'un tiers.</p>
+
+<p>L'empereur Joseph avait fait faire le buste
+du maréchal Lascy et celui du prince de Kaunitz.
+Sous le dernier on avait mis une inscription
+latine pleine des éloges que méritait ce
+ministre; quelqu'un louant devant lui la perfection
+du style lapidaire, qui régnait dans
+cette inscription, le prince lui répondit:
+«C'est moi qui l'ai faite.»</p>
+
+<p>Il était grand connaisseur en chevaux, excellent
+écuyer, et c'était lui faire sa cour que
+d'aller l'admirer à son manége, où on le trouvait
+tous les jours avant son dîner. Le Chevalier
+Keith, ministre d'Angleterre, y envoya
+un jour un Anglais, qu'il voulait produire
+avantageusement, et lui recommanda de louer
+le prince tant qu'il pourrait et bien fort,
+<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
+comme il le faut pour un homme blasé sur
+les louanges. L'Anglais, qui n'était pas grand
+louangeur, se battit les flancs pour lui dire en
+rougissant: «Ah, mon prince, vous êtes le
+plus grand écuyer que j'aie vu de ma vie!»&mdash;«Je
+le crois bien,» fut la seule réponse
+qu'il reçut.</p>
+
+<p>L'âge avait beaucoup aigri son humeur, qui
+allait quelquefois jusqu'à l'insolence et qui
+traitait cruellement les gens qu'il n'estimait
+pas particulièrement. En voici deux traits:
+Le prince Sulkowsky parlant à son voisin dans
+un moment que le prince Kaunitz lui envoyait
+d'un ragoût par un de ses domestiques favoris,
+le repoussa un peu rudement. Le prince
+de Kaunitz s'en aperçut et lui dit: «Prince,
+si vous donnez des coups de poing à mes gens,
+je leur ordonnerai de vous les rendre.» Il
+aimait, étant à table, que la conversation fût
+animée, et d'être amusé par ses convives. Un
+jour que personne ne se mettait en devoir de
+parler, il dit à Madame de Clary, qui était
+chargée des invitations et de faire les honneurs
+de la maison: «Il faut avouer, Madame,
+qu'aujourd'hui vous m'avez invité bien sotte
+compagnie.»</p>
+
+<p>Sa hauteur s'étudiait à se manifester surtout
+vis-à-vis de ceux qui pouvaient être exigeants
+envers lui. Quand Pie VI vint à Vienne et lui
+<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
+présenta la main, que tout le monde s'empressait
+de baiser respectueusement, ce ministre
+se contenta de la prendre et de la serrer
+avec la cordialité la plus familière. Mais tout
+comme il cherchait à humilier les prétentions,
+il se plaisait aussi à honorer singulièrement
+les talents, même dans les classes inférieures.
+Un ambassadeur qui dînait chez lui pour la
+première fois ne se trouvant pas encore dans
+le salon, quand le prince y entra, celui-ci se
+hâta de faire servir et se mit à table, sans attendre
+l'ambassadeur; mais le lendemain il fit
+retarder son dîner pour Noverre, maître de
+ballets, qui n'était pas encore arrivé.</p>
+
+<p>Lorsque Joseph II prit les rênes du gouvernement,
+il se servait du prétexte de ménager
+la santé de son ministre et de ne vouloir pas
+déranger ses habitudes, pour le prier de ne
+pas venir le voir et de permettre qu'il vînt
+chez lui. Malgré cela il ne faisait rien d'important
+sans lui, et l'apparence d'une diminution
+de crédit a toujours été sauvée par les démonstrations
+les plus éclatantes d'une extrême
+considération. Il en a joui encore sous le règne
+de Léopold, et j'ai vu ce monarque venir avec
+l'impératrice au jardin du prince de Kaunitz,
+pour lui présenter le roi et la reine de Naples.
+C'est dans sa terre d'Austerlitz que reposent
+les cendres de celui qui, par le traité de Versailles,
+<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+avait éteint le germe de tant de guerres
+entre la France et l'Allemagne.</p>
+
+<p>Le prince de Kaunitz s'impatientait, quand
+la conversation tombait. «J'aimerais mieux
+entendre des sottises, dit-il un jour, que ne
+rien entendre du tout.» Le comte de Mérode,
+un de ses flatteurs, reprit alors la parole et
+s'écria: «Il faut avouer que M. Pitt est le plus
+grand ministre de l'Europe, êtes-vous content
+de moi, mon prince?»</p>
+
+<p>Le prince de Kaunitz mourut le 27 juin
+1794. Il dit un jour dans le courant de l'abattement
+qui précéda sa mort, à son fils le comte
+Ernest Christophe (né en 1737, mort le 19 mai
+1797): «Mon ami, je sens que je m'en vais,
+consolez-moi, encouragez-moi!»</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus145.jpg" width="300" height="164" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus146.jpg" width="500" height="63" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>VIII</h2>
+
+<h3>MADAME GEOFFRIN ET SA FILLE.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-j"><span class="dropcap">J</span></span>
+'aime à me retracer madame Geoffrin,
+dont l'amitié a été pour moi si
+agréable et si utile: voilà mon excuse,
+si j'ose parler d'elle après Morellet
+et d'Alembert. Les souvenirs, qu'elle a laissés
+à mon c&oelig;ur et à mon esprit, sont des jouissances,
+qui me sont particulières, trop précieuses,
+pour que je les sacrifie à la crainte du
+qu'en dira-t-on.</p>
+
+<p>J'étais de son lundi destiné aux artistes, de
+son mercredi appartenant aux gens de lettres,
+et de ses audiences privilégiées, vouées aux
+bons conseils, qu'elle savait donner à ceux
+qui avaient le bonheur de les suivre, car aucun
+ministre de police n'a mieux connu Paris
+qu'elle.</p>
+
+<p>Je suis redevable à ses leçons de l'aisance
+économique, commode, honorable, et même
+politique, avec laquelle j'ai existé à Paris; je
+l'entends encore, quand elle m'apprenait à me
+<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
+taire pour écouter de manière à faire croire
+qu'on avait dit les plus belles choses du monde;
+quand elle me prêchait de parler toujours aux
+gens de leurs affaires, jamais des miennes,
+qu'au besoin, pour recevoir d'eux en or, ce
+que je leur avais prêté en petite monnaie;
+quand elle me disait à mon arrivée: «donnez-vous
+d'abord pour ce que vous êtes, mais soyez
+tel constamment; ne vous imposez que les devoirs
+les plus essentiels, mais sans y manquer
+jamais; au bout de l'année tous les moindres
+reviennent au même.»</p>
+
+<p>Voilà comme cette excellente femme me
+parlait en bonne mère, et comme elle endoctrinait
+volontiers ceux de ses amis qui aimaient
+ses conseils. Mais elle se mettait véritablement
+en colère contre ceux qui ne les
+suivaient pas.</p>
+
+<p>L'amour de l'ordre, une bienveillance active
+et une prudence consommée étaient les
+ressorts principaux qui animaient le caractère
+de madame Geoffrin.</p>
+
+<p>Toutes les sottises lui donnaient de l'humeur,
+surtout celles de ses amis, et comme on
+ne peut pas gronder tout le monde, et qu'elle
+avait tout réduit en principes, sa règle était
+de ne gronder que ses amis.</p>
+
+<p>Stanislas Poniatowski, recommandé à madame
+Geoffrin lorsqu'il vint à Paris dans sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
+jeunesse, avait reçu d'elle de grandes marques
+d'intérêt: entre autres, elle avait payé ses
+dettes pour le tirer de prison, ce qui fonda
+entre eux une liaison constante et intime d'amitié
+et de correspondance. Dans ses lettres
+il l'appelait sa chère maman, et elle le nommait
+son fils. Quand il fut élu roi de Pologne,
+voici le peu de mots qu'il lui écrivit: «Ma
+chère maman, je règne, ne me grondez pas.»</p>
+
+<p>L'origine de madame Geoffrin est extrêmement
+obscure. Il paraît qu'elle avait été pauvre,
+mais fort belle, et que cette dernière qualité
+a engagé M. Geoffrin, premier possesseur
+de la fabrique de glaces et fort riche, de l'épouser.
+On avait de la peine à retrouver quelques
+restes de cette beauté qui avait autrefois
+enchanté ses contemporains, sans les rendre
+autrement heureux, car madame Geoffrin a été
+fort sage, malgré la laideur et la bêtise de son
+mari. Son seul amusement était de jouer de
+la trompette marine. Se plaignant pourtant un
+jour de s'ennuyer beaucoup, on lui proposa de
+lire, et après bien des débats sur le choix du
+livre, il emporta un tome de Moréri. Le lendemain
+on lui demanda, s'il était content de
+sa lecture, il répondit, «que cet auteur était
+trop scientifique pour lui, qu'il ne le comprenait
+pas plus que s'il avait écrit en grec.»
+Alors on voulut savoir de lui ce qu'il n'entendait
+<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+pas. Il prit le volume de ce dictionnaire,
+qui est imprimé en deux colonnes, et passant
+toujours de la ligne d'une colonne à celle de
+l'autre, qui était vis-à-vis, il leur demanda de
+lui dire en conscience, s'ils comprenaient quelque
+chose à ce galimatias.</p>
+
+<p>La manière d'être de madame Geoffrin peut
+se comparer au style de la Fontaine. Il y avait
+beaucoup d'art, mais cet art ne paraissait pas.
+Tout en elle semblait très-ordinaire, et pourtant
+personne ne l'égalera jamais en voulant
+l'imiter.</p>
+
+<p>Tout chez elle était raisonné, facile, commode,
+utile et simple. Son ton bourgeois et
+son langage commun donnaient à son discours,
+plein de sagesse et de raison, un caractère piquant
+et quelquefois sublime. Elle aimait les
+sentences et les maximes; en voici une qu'elle
+prouvait par son exemple et qu'elle avait fait
+mettre sur ses jetons d'argent: «L'économie
+est la mère de l'indépendance et de la libéralité.»
+Une autre, qu'elle pratiquait et qu'elle
+avait fait encadrer, disait: «Il ne faut pas
+faire croître l'herbe sur le chemin de l'amitié.»</p>
+
+<p>Le genre d'esprit favori de madame Geoffrin
+était celui des comparaisons, et elle en a
+trouvé qui sont infiniment justes et ingénieuses.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+«Si je considère, disait-elle, l'inégalité des
+richesses, les excès de l'opulence et de la misère
+répandues sur le genre humain, je crois
+voir une quantité de petits enfants étendus sur
+le plancher d'une chambre en hiver, et qui
+n'ont entre eux qu'une seule couverture trop
+courte et trop étroite pour les couvrir tous.
+Chacun s'efforce pour tirer la couverture à soi
+et découvre tantôt une épaule et tantôt une
+jambe de son petit voisin, mais ceux qui sont
+au milieu, quoique ils étouffent de chaud, tirent
+si fort dans tous les sens, qu'une quantité
+de ces pauvres petits, qui sont au bord de la
+couverture, restent nus et meurent de froid.»</p>
+
+<p>Elle comparait la société de Paris et ses individus
+à une quantité de médailles renfermées
+dans une bourse, lesquelles à force de
+s'être frottées longtemps l'une contre l'autre,
+ont usé leur empreinte et se ressemblent
+toutes.</p>
+
+<p>Madame Geoffrin, méthodique et compassée
+en tout ce qu'elle faisait, l'était aussi dans la
+distribution des heures de sa journée. Elle
+avait des heures fixes dans l'après-dînée, pour
+faire rencontrer ensemble les différentes classes
+de personnes, qui pouvaient se convenir,
+et souvent c'étaient des rendez-vous d'affaires,
+qui se traitaient chez elle et dont elle était la
+médiatrice. C'était une grande contrariété
+<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
+pour elle quand une visite indiscrète venait
+troubler ses arrangements.</p>
+
+<p>Le général <span class="smcap">Clerk</span>, membre du Parlement
+et du parti de l'opposition, était venu à Paris
+fort recommandé par lord Shelburne. Il était
+fort fêté, surtout par les gens de lettres, et on
+l'avait présenté à madame Geoffrin comme un
+homme savant et jouant un rôle considérable
+dans son pays. Elle le pria à dîner, et lui,
+étant resté le dernier sans faire mine de vouloir
+partir, elle lui demanda, s'il n'allait point
+au spectacle, disant, qu'on donnait une nouvelle
+pièce et qu'il fallait s'y rendre de bonne
+heure. «Non, madame, répondit-il, je n'aime
+pas le spectacle français.&mdash;Vous aimez
+mieux sans doute vous promener et, par le
+beau temps qu'il fait, vous trouverez beaucoup
+de monde aux Tuileries.&mdash;Non, madame,
+je n'aime pas la promenade.&mdash;Mais apparemment
+vous avez beaucoup de connaissances
+et par conséquent beaucoup de visites à faire?&mdash;Oh
+non, madame, je ne fais point de visites.&mdash;Mais,
+monsieur, dit madame Geoffrin
+impatientée, vous devez bien vous ennuyer
+toute l'après-dînée.&mdash;Pardonnez-moi,
+interrompit le général, quand je suis
+quelque part, après mon dîner, je cause et je
+reste.» Il resta effectivement enraciné tout le
+long de la soirée, s'invita à souper, sortit le
+<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+dernier de la compagnie et ne revint plus, car
+madame Geoffrin le consigna à sa porte pour
+toujours.</p>
+
+<p>Plusieurs services, que madame Geoffrin a
+rendus à la princesse d'Anhalt, mère de l'impératrice
+Catherine, et au comte de Bezkoy,
+que cette princesse aimait beaucoup, et à la
+fameuse Anastasie, par la suite sa favorite intime,
+ont produit la liaison et le commerce de
+lettres, qui a existé entre Catherine et madame
+Geoffrin. Cette dernière avait acquis un
+droit tout particulier d'écrire librement tout
+ce que son zèle pouvait lui inspirer. Lorsque
+le manifeste sur la mort de Pierre III parut,
+madame Geoffrin osa mander à l'impératrice
+le mauvais effet, que ce mémoire, si contraire
+à ce que tout le monde savait, produisait dans
+le public. Catherine, sans en être blessée, répondit:
+Hélas! madame, ce mémoire n'a pas
+été composé pour les pays étrangers, il a été
+fait pour un peuple, auquel il faut dire ce qu'il
+faut croire. J'ai lu cette lettre, remarquable
+par sa naïveté et son indulgence, et je puis en
+attester l'exacte vérité.</p>
+
+<p>Madame Geoffrin avait une science physionomique
+assez singulière. Elle prétendait reconnaître
+le caractère des gens par leur dos,
+et cela donna l'idée à un peintre de ses amis
+de faire son portrait d'une manière fort ingénieuse.
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+On voyait dans ce tableau madame
+Geoffrin par derrière dans sa robe de chambre
+grise, son linge plat et sa coiffe noire, au fond
+d'une avenue et prête à entrer dans le cloître,
+où elle avait coutume de faire tous les ans une
+retraite. Sa ressemblance était frappante, quoiqu'elle
+tournât le dos aux spectateurs.</p>
+
+<p>Madame Geoffrin avait une fille qui ne lui
+ressemblait ni de figure, ni d'humeur, ni de
+caractère, aussi ne l'aimait-elle guères, et disait,
+que c'était un &oelig;uf de canard, qu'elle avait
+couvé. Cette fille était madame de la Ferté-Imbeault.
+Elle avait été fort belle, et sa mère
+l'avait forcée d'épouser un mari vieux, jaloux
+et pauvre, pour lui donner un grand nom, ce
+qui a été la source de leur mésintelligence.
+Délivrée de bonne heure de la tyrannie de son
+mari, son premier soin fut de s'affranchir de
+celle de sa mère, qui fut obligée de prendre
+patience, voyant que sa fille avait hérité
+d'elle la fermeté, l'esprit et la violence de caractère,
+suffisants pour lui résister et pour être
+maîtresse absolue de ses volontés.</p>
+
+<p>Madame de la Ferté-Imbeault était bonne,
+franche, gaie, vive, brusque et bruyante, parce
+qu'elle était fort sourde. Elle s'était donnée
+une existence très-singulière en se donnant
+pour folle. Ce rôle, qu'elle appelait son domino,
+était joué par elle si parfaitement, que
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
+des sots y étaient trompés, et qu'il faisait les
+délices des gens d'esprit avec lesquels elle vivait.
+Elle soulevait de temps en temps ce joli
+masque si agréable à l'amour-propre de tout
+le monde, pour montrer adroitement les coins
+les plus intéressants de la figure naturelle, et,
+mêlant la vérité aux extravagances, le savoir à
+l'ignorance, et la sagesse à la déraison, elle
+savait faire aimer et respecter sa folie.</p>
+
+<p>Ses succès en ce genre, joints à son goût
+pour les chansons et les divertissements du
+bon vieux temps, inspirèrent à son imagination
+un plan, dont l'exécution la rendit presque
+célèbre à Paris et dans les pays étrangers.
+Se rappelant les plaisirs joyeux de la fête des
+fous et de la mère folle à Dijon et les productions
+piquantes du régiment de la Calotte, elle
+donna à ses idées une forme moins satyrique,
+plus décente et encore plus gaie, parce que
+c'était de la folie toute pure, et fonda l'ordre
+des Lanturlus. Ses lois principales étaient de
+n'avoir pas le sens commun, de faire des chansons,
+et de dire des bêtises spirituelles. Il était
+divisé en deux classes, celle des <i>Lampons</i>,
+parce que le refrain de ses chansons était:
+Camarades, Lampons; et celle des <i>Lanturlus</i>
+dont les chansons finissaient par: Lanturlu,
+Lanturlu. Madame de la Ferté-Imbeault s'était
+déclarée reine de cet ordre, et distribuait
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+à ses favoris les charges de la couronne. Non-seulement
+toute la société était Lanturlus,
+mais aussi beaucoup de grands seigneurs ont
+été admis à cet honneur, entre autres: Paul I,
+alors grand-duc de Russie, le prince Henri de
+Prusse, les ducs de Gotha et de Weimar, et
+même les deux frères de Louis XVI ont demandé
+à être reçus, mais l'étiquette de Versailles
+était trop sérieuse pour se prêter à ces
+folies, que la gravité pincée du prince Henri
+n'avait pas dédaignées. Je le vis pourtant faire
+une grimace fort plaisante, lorsqu'on l'obligea
+à se mettre à genoux, pour baiser la main de
+notre reine.</p>
+
+<p>Malgré toutes ces folies, madame de la Ferté-Imbeault
+faisait plus de cas de la raison solide
+que du simple esprit. Elle passait ses
+matinées à lire les auteurs anciens, surtout
+Plutarque et Montaigne. Elle avait été amie
+intime du président de Montesquieu, mais elle
+était un peu brouillée avec les gens de lettres,
+parce qu'ils la croyaient plus dévote qu'elle ne
+l'était, à cause de ses liaisons avec madame de
+Marsan, la patriarche des dévotes.</p>
+
+<p>Ici je dois noter comme une chose singulière,
+que c'est madame de la Ferté-Imbeault
+qui a introduit M. de Condorcet dans le
+monde et qui a commencé sa fortune. Ce pauvre
+marquis était arrivé, recommandé à elle,
+<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+fort déguenillé, et n'ayant d'autres richesses
+que son grand savoir en mathématiques et son
+livre du calcul intégral et différentiel. Madame
+de la Ferté-Imbeault le prit dans une grande
+affection; elle ne l'appelait que son intégral.
+Elle le produisit à la cour, lui fit avoir une
+pension, mais prenant bientôt une place distinguée
+parmi les philosophes, il tourna le dos
+à sa protectrice; toutefois son ingratitude ne
+lui fit pas autant de mal qu'au duc de la Rochefoucault,
+qu'il a fait massacrer.</p>
+
+<p>La société que madame de la Ferté-Imbeault
+cultivait et amusait le plus, était celle du marquis
+de Pont-Chartrain; elle y vivait intimement
+avec le duc de Nivernois et M. de Maurepas.</p>
+
+<p>L'amitié de madame de Marsan lui attirait
+celle des enfants de France; elle était fort bien
+à la cour de Mesdames, extrêmement liée
+avec les principales personnes du parlement,
+et tout cela, joint à une bonne maison, lui valait
+une considération, qui l'emportait sur le
+ridicule qu'elle voulait bien se donner. De tous
+les gens de lettres, qui fréquentaient la maison
+de sa mère, elle ne voyait que MM. Grimm et
+Burigny. Ce dernier, plus respectable par ses
+vertus et la grande simplicité de son caractère
+que par ses écrits, avait été soigné dans sa
+vieillesse par madame Geoffrin; mais sa décrépitude
+<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>
+a été honorée et égayée dans la
+maison de madame de la Ferté-Imbeault d'une
+manière si touchante que jamais père, entouré
+de sa famille, n'a paru plus heureux.</p>
+
+<p>La bonhomie et l'imagination couleur de
+rose de madame de la Ferté-Imbeault ont vu,
+ainsi que moi, fort en beau les commencements
+de la révolution, mais sa raison en a
+pressenti les malheurs bien plus tôt que moi,
+et elle a eu le bonheur de mourir quelques
+mois avant les scènes affreuses du terrorisme.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><i>Lettre de madame Geoffrin à M. Bautin,
+receveur général des finances à Paris.</i></p>
+
+<p class="right">A Vienne, ce 12 juin 1766.</p>
+
+<p>Mon cher petit ami, je vous crois de retour
+de vos voyages, au moins le serez-vous, quand
+cette lettre sera à Paris. Je suis sûre que vous
+serez bien aise d'y trouver de mes nouvelles.
+Je suis arrivée à Vienne samedi au soir et en
+parfaite santé. J'ai eu pendant tout le voyage
+ces certaines belles couleurs, que j'avais pendant
+celui du Housset, quoique je n'aie point
+bu le petit coup, ni chanté la chansonnette.</p>
+
+<p>Je ne me suis pas ennuyée un seul instant
+pendant le voyage. Je n'avais pour compagnie
+<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>
+que mes deux femmes que j'avais priées de causer
+entre elles en toute liberté; elles ont souvent
+dit des choses qui m'ont divertie. J'avais
+porté des livres; je n'en ai pas ouvert aucun
+que celui des postes d'Allemagne, et cette jolie
+carte qui m'avait mise si injustement et si ridiculement
+en colère. J'ai fait une pose en chemin
+à Durlach, où j'avais un ami. J'ai été tant
+accueillie par le margrave et la margrave, que
+nous avons eu les yeux mouillés en nous séparant.
+J'y ai été aussi à mon aise que je le suis
+chez moi; on m'a fait promettre d'y retourner.</p>
+
+<p>Le prince et la princesse ont de l'esprit et
+du goût pour les arts, mais cela n'est ni éclairé,
+ni conduit; cette petite cour-là est magnifique
+et servie à la française. Voilà mon premier
+succès dont mon petit ami se serait rengorgé,
+mais tout ce que je vais lui dire est bien pis
+que tout cela.</p>
+
+<p>Il faut vous dire que mon voyage a fait mille
+fois plus de bruit à Vienne qu'à Paris. Il y
+avait quinze jours que le prince de Kaunitz
+avait donné ordre aux postes que l'on l'avertisse
+de mon arrivée. Moi, je vous dirai dans
+la plus grande droiture de mon c&oelig;ur, que je
+comptais passer trois ou quatre jours à Vienne
+dans mon auberge, où j'aurais vu quelques
+hommes, que j'étais bien sûre qui seraient bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+aises de me voir, et de repartir sans avoir rien
+vu.</p>
+
+<p>Il en a été tout autrement. Dès le lendemain
+de mon arrivée, ma chambre n'a pas été ouverte,
+qu'elle a été remplie de valets de chambre
+et de pages pour me complimenter, savoir
+de mes nouvelles, et me prier à dîner; et à
+onze heures, les ambassadeurs de toutes les
+cours et tous les seigneurs, que j'ai reçus chez
+moi depuis bien des années et dont je ne me
+souvenais plus, sont venus me voir, avec des
+expressions de reconnaissance et de sentiment
+dont j'ai été confondue.</p>
+
+<p>La princesse Kinsky, qui en est une autre
+que celle de Paris, qui est la plus charmante
+personne qu'il soit possible d'imaginer, est venue
+chez moi, et s'est tellement emparée de
+moi que nous ne nous quittons pas d'un seul
+instant.</p>
+
+<p>Le prince Galitzin est la première personne
+considérable que j'ai vue; il est venu chez
+moi le soir même de mon arrivée. Il m'a priée
+à dîner pour le lendemain, il voulait m'emmener
+chez lui, mais n'ayant pas voulu accepter
+toutes ses offres, il m'a donné tout ce qui me
+manquait dans mon auberge. Il m'a envoyé
+tous les matins du café à la crême; son carrosse
+est le mien; enfin je suis comblée et accablée
+de ses attentions. Quand je ne dîne point chez
+<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
+lui, on le prie à dîner où je dîne, enfin nous
+ne nous quittons pas. C'est un homme adorable.
+Je vous prie de le dire au prince Galitzin,
+votre voisin, en voulant bien lui faire de ma
+part mille tendres compliments.</p>
+
+<p>Le prince de Kaunitz, qui est ici non-seulement
+le premier ministre, mais aussi le premier
+ministre de tous les premiers ministres de
+l'Europe, a un pouvoir absolu et une représentation
+d'une dignité et d'une magnificence
+inimaginables. Il a un jardin à deux pas de
+Vienne, où on va dîner tous les jours; on y
+fait la meilleure chère possible et servie avec
+une élégance charmante; il a une s&oelig;ur, qui
+est veuve, qui fait les honneurs de chez lui, et
+avec une politesse et une attention qui enchantent
+tout le monde.</p>
+
+<p>Le prince, après le dîner, sur les cinq ou
+six heures, revient en ville pour ses affaires.
+La compagnie va de son côté faire chacun ce
+qui lui convient, et l'on revient le soir en ville
+dans son appartement au palais impérial. Cet
+appartement est superbe, bien éclairé et rempli
+de toute la cour et la ville, et on y est comme
+si on était dans son boudoir. On se cantonne,
+on demande une table sur laquelle on s'appuie
+sans jouer, et on cause jusqu'à onze heures.
+On ne soupe point; dans toute la ville on
+donne des rafraîchissements. J'y passe toutes
+<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+mes soirées, et j'ai la distinction, dont tout le
+monde me fait de grands compliments, que le
+prince de Kaunitz est assis à côté de moi, et
+qu'il me parle avec beaucoup d'intimité; et là
+on me fait des présentations sans fin, en me
+parlant de ma grande réputation et de mon
+grand mérite.</p>
+
+<p>Vous autres, qui vous moquez de moi toute
+la journée, vous seriez confondus, si vous
+voyiez le cas que l'on fait de moi ici! Le lendemain
+de mon arrivée, la princesse Kinsky
+avec le prince Galitzin m'ont menée promener
+à une promenade publique, qui est comme
+sont les Champs-Élysées. L'empereur y était
+avec une des archiduchesses en calèche; il venait
+à notre rencontre, je le vis autant qu'il
+m'était possible en passant; il me regarda et
+fit des mines à madame de Kinsky; après
+trente pas le carrosse s'arrêta et on cria: «Voilà
+l'empereur qui revient.» Je me mis sur le devant
+du carrosse pour le voir mieux, sa calèche
+s'arrêta. Il sauta en bas, et vint à la portière
+du carrosse et me dit, «que, comme il partait
+la nuit pour aller à un camp, il avait été très-empressé
+de me connaître.» Il me dit «que
+le roi de Pologne était bien heureux d'avoir
+une amie comme moi.» Je fus confondue et
+n'ai jamais été si bête; enfin je lui dis: «Comment
+est-il possible que Votre Majesté impériale
+<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+sache que je suis au monde?» Il me dit
+«qu'il me connaissait très-bien, et qu'il savait
+tout ce que j'avais quitté en quittant ma maison.»
+Enfin il me parla comme s'il avait été
+à nos petits soupers du mercredi. Je voulus me
+jeter en bas du carrosse pour me prosterner, il
+m'en empêcha avec une grâce infinie.</p>
+
+<p>Hier j'ai vu l'impératrice douairière régnante,
+et toute la famille royale à Sch&oelig;nbrunn.
+L'impératrice m'a parlé avec une bonté
+et une grâce inexprimables; elle m'a nommé
+toutes les archiduchesses, l'une après l'autre,
+et les jeunes archiducs. C'est la plus belle
+chose que cette famille qu'il soit possible d'imaginer.
+Il y a la fille de l'empereur, arrière
+petite-fille du roi de France; elle a douze ans:
+elle est belle comme un ange. L'impératrice
+m'a recommandé d'écrire en France que je
+l'avais vue cette petite, et que je la trouvais
+belle. En quittant l'impératrice, elle m'a donné
+sa main à baiser, et comme je lui ai demandé
+la permission à mon retour de lui présenter
+mes respectueux hommages, elle m'a dit: «Je
+serais jalouse, si vous retourniez par un autre
+chemin.»</p>
+
+<p>Enfin, je crois rêver. Je suis ici plus connue
+que je ne le suis dans la rue Saint-Honoré et
+de la façon du monde la plus flatteuse, et mon
+voyage y fait un bruit, depuis quinze jours,
+<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+incroyable. En voilà bien long, mon cher petit
+ami, mais j'ai cru que je devais ce détail à
+votre amitié. A Varsovie, je vous en ferai un
+autre. Adieu jusque là. Je vous aime et vous
+embrasse, mon cher petit, de tout mon c&oelig;ur,
+et, en vérité, cela est bien vrai.</p>
+
+<p>Je dis hier au soir au prince de Kaunitz:
+«Mon prince, la reine de Trébisonde ne pouvait
+pas être mieux reçue que moi.» Il me répondit:
+«Personne ne peut être vu ici avec
+plus d'estime et de considération que vous;
+vous êtes respectée plus que vous ne pourrez
+jamais vous l'imaginer.» Il est bien sûr que je
+ne l'ai pas imaginé et que je ne l'imagine pas
+encore! Vraiment, vraiment, j'oubliais de vous
+parler de l'homme que le roi de Pologne m'a
+envoyé pour me conduire chez lui. C'est un
+gentilhomme qui a le titre de capitaine. Il
+parle toutes les langues; il est très-entendu: il
+a à sa suite des meubles pour meubler les auberges
+où je coucherai, vaisselle d'argent, cuisiniers,
+provisions, et généralement tout ce
+qu'il est possible d'imaginer pour rendre mon
+voyage très-commode.</p>
+
+<p>Hé bien, mon cher petit ami, malgré mes
+succès, ma gloire et tous les honneurs que l'on
+me rend, je sens que le plaisir que j'aurai de
+vous revoir et tous mes amis, me sera bien
+plus sensible encore que tout cela, et que je
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span>
+vous aimerai tous encore, s'il est possible, plus
+que je ne faisais.</p>
+
+<p>Mille tendresses à mon petit chat, à madame
+la vicomtesse, à M. votre frère et à madame
+votre belle-s&oelig;ur, et dites à M. de Chauvelin
+que je compte sur son amitié, que j'en
+suis touchée et très-reconnaissante. Faites-lui
+part de mes succès, afin qu'il ne se repente pas
+de m'aimer.</p>
+
+<p>Des compliments aussi, honnêtes et affectueux,
+à M. l'abbé Chauvelin; je n'ai que lieu
+de me louer de lui. Enfin, mon cher petit
+ami, entretenez-moi dans le souvenir de toutes
+les personnes qui m'honorent de leur bonté
+et de leurs amitiés.</p>
+
+<p>Voilà encore que j'oubliais de vous dire que
+l'impératrice m'a trouvé le plus beau teint du
+monde. Vous voyez que ceci est une confession
+générale.</p>
+
+<p>Enfin, je pars demain de Vienne.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus164.jpg" width="300" height="92" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus165.jpg" width="500" height="73" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>IX</h2>
+
+<h3>LE MARÉCHAL DE BRISSAC<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-j"><span class="dropcap">J</span></span>
+amais ridicules n'ont été respectés
+en France comme ceux du maréchal
+de Brissac. Ils étaient vraiment
+respectables, car ils avaient les grâces
+de la naïveté, les charmes du romanesque,
+et le mérite d'une réalité aussi estimable qu'extraordinaire.</p>
+
+<p>Son style gaulois, ses phrases amphigouriques,
+ses bas ponceaux roulés, son juste-au-corps
+à grands parements, boutonné, les deux
+petites queues qui terminaient sa frisure exhaussée,
+tout cela allait parfaitement à l'air de son
+âme. De loin, on croyait voir un vieux fou;
+mais de près, c'était un homme du temps des
+Bayards, et ce qui rendait son héroïsme complétement
+aimable, c'est que les formes de sa
+vertu étaient assez grotesques, pour ne pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
+trop humilier l'amour-propre de ses contemporains.</p>
+
+<p>On voulait un jour l'engager, par la crainte
+de déplaire à la cour, à une condescendance
+équivoque; il répondit: «J'ai tous les courages,
+hors celui de la honte.» Dans sa jeunesse,
+ayant pris querelle avec le prince de
+Conti, au sortir de l'Opéra, et proposé de se
+battre avec lui, il fut mené à la Bastille. Pour
+en sortir, il devait faire des excuses à ce prince
+devant toute la cour. Ses parents eurent bien
+de la peine à l'y résoudre; enfin, il promit
+d'obéir au roi. Arrivé dans la galerie de Versailles,
+il s'approcha du prince de Conti, et il
+lui dit: «Le roi m'a ordonné de vous demander
+pardon: je le fais, mais vous pouviez vous
+faire honneur à meilleur marché, car, en vérité,
+je ne vous aurais pas tué.» On le ramena à
+la Bastille: la guerre étant survenue, il fut
+envoyé à son régiment et on n'en parla plus.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus070.jpg" width="300" height="86" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus167.jpg" width="500" height="69" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>X</h2>
+
+<h3>LA FAMILLE DE MIRABEAU.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-u"><span class="dropcap">U</span></span>
+ne autre originalité gauloise, mais
+fort différente de celle du maréchal
+de Brissac, était le marquis de Mirabeau,
+surnommé «l'ami des hommes.»</p>
+
+<p>Montaigne avait fait sur lui l'effet que les
+romans de chevalerie avaient fait sur Don
+Quichotte. Il aimait Montaigne et son style:
+il avait raison, mais il l'imitait assez mal, se
+croyait Montaigne, et avait doublement tort.</p>
+
+<p>Le marquis de Mirabeau n'a été ni si bon,
+ni si méchant, que ses amis et ses ennemis
+l'ont dit. La faiblesse de son caractère le rendait
+l'un et l'autre, suivant l'impulsion des
+circonstances; il était vaniteux autant que son
+ami M. de Pompignan; dès leur tendre jeunesse,
+ils s'étaient admirés réciproquement, et
+avaient communiqué ce sentiment à leurs familles
+qui l'ont poussé jusqu'à l'adoration.</p>
+
+<p>Maîtres dans leurs maisons, ils ont été gâtés
+<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>
+par un encens domestique, qui est devenu
+puant au dehors. Si M. de Mirabeau a paru
+mauvais père et mauvais mari, il faut convenir
+aussi qu'il avait une femme débordée dans sa
+conduite, et un fils aîné, qu'il fallait empêcher
+d'aller à l'échafaud; mais la manière despotique,
+avilissante et haineuse, avec laquelle ce
+fils était traité et désespéré dans la maison paternelle,
+parce qu'il était laid et indomptable
+par les châtiments, étouffait en lui les sentiments
+d'honneur et d'ambition qui devaient
+se trouver au fond de son âme courageuse,
+aigrissait la violence de ses passions, et aiguisait
+son esprit si différent et si supérieur à celui de
+ses parents. Je leur ai dit souvent qu'ils en
+feraient un grand scélérat, pouvant en faire
+un grand homme. Il est devenu l'un et l'autre.</p>
+
+<p>J'ai contracté une liaison intime dans la famille
+de Mirabeau, en opérant un raccommodement
+du chevalier de Mirabeau<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, mon ami,
+qui était brouillé à mort avec sa mère et ses
+frères, pour son mariage avec mademoiselle
+Navarre, ci-devant comédienne et maîtresse
+du maréchal de Saxe.</p>
+
+<p>La secte des économistes, dont le marquis
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+était l'apôtre, m'avait rapproché de lui au
+point que j'étais devenu l'enfant de la maison;
+même la vieille mère, dévote et scrupuleuse
+à l'excès, m'honorait d'une amitié et d'une
+confiance qui étonnaient tout le monde, parce
+que j'étais hérétique et vivais avec les encyclopédistes,
+qui étaient ses bêtes noires. C'est
+surtout pour transmettre l'histoire de la maladie
+et de la fin de cette femme singulière, que
+j'écris cet article de sa famille. Elle avait été
+mariée fort jeune à un vieux militaire, capitaine
+aux gardes françaises, à la fin du règne
+de Louis XIV. On racontait de lui, comme
+des preuves de son originalité et de la considération
+qu'on avait pour lui, que passant un
+jour à la tête de sa troupe sur le Pont-Neuf,
+il s'arrêta devant la statue de Henri IV, et dit
+à ses soldats: «Mes enfants, saluons celui-ci,
+il en vaut bien un autre;» de plus, qu'il avait
+osé battre un jour, dans l'antichambre du roi,
+un garçon bleu qui lui avait manqué, et
+que rien de tout cela n'avait été ressenti par
+Louis XIV.</p>
+
+<p>Il paraît de là que le vieux Mirabeau doit
+avoir été un peu brusque, emporté et sans
+doute jaloux. Il y a apparence que la jeune
+femme avait beaucoup de tempérament et
+qu'elle a dû appeler la religion au secours de
+sa vertu; car je l'ai connue stupidement dévote,
+<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
+en dépit d'une pénétration, d'une justesse
+et d'une force d'esprit étonnantes.</p>
+
+<p>Sa maladie me paraît avoir développé les
+combats de son tempérament contre ses principes,
+et de sa philosophie contre la foi la plus
+aveugle. A l'âge de quatre-vingt-deux ans, elle
+tomba malade d'une goutte remontée, et que
+Bordeu prit pour une fièvre catarrhale maligne;
+il lui donna beaucoup de kermès minéral, qui
+subtilisa l'humeur goutteuse. Elle se répandit
+sur les nerfs, et se concentra ensuite dans le
+cerveau; elle devint folle, furieuse, enragée,
+elle arrachait tous ses vêtements; on fut
+obligé de la coucher sur la paille, et de la mettre
+sous la garde d'un vieux valet de soixante
+et dix ans, qui seul pouvait en venir à bout,
+parce qu'elle en était devenue amoureuse.</p>
+
+<p>Elle était un squelette et n'avait plus qu'un
+souffle de vie, lorsque la rage la prit. Dès ce
+moment, sa santé physique changea si miraculeusement,
+qu'elle engraissa à vue d'&oelig;il, devint
+fraîche comme une jeune fille, et tous les
+symptômes de son sexe et de la jeunesse lui
+revinrent.</p>
+
+<p>Mais ce qu'il y a de plus merveilleux encore,
+c'est que sa folie portait précisément sur les
+deux points contraires de son caractère moral.
+Cette femme si vertueuse, si prude, qui s'offensait
+de l'ombre d'une expression équivoque,
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+vomissait des paroles qui auraient révolté les
+oreilles d'un grenadier et qu'on aurait cru devoir
+lui être totalement inconnues, et caressait
+sans cesse son garde septuagénaire. Le second
+produit de sa rage était les blasphèmes
+les plus horribles, et quand quelqu'un venait
+la voir, elle lui criait de renier Dieu ou qu'elle
+l'étranglerait. Elle a vécu dans cet état jusqu'à
+l'âge de quatre-vingt-six ans, et c'est
+bien d'elle qu'on peut dire par excellence
+qu'elle a eu la tête tournée et l'esprit à l'envers.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus171.jpg" width="300" height="106" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus172.jpg" width="500" height="70" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>XI</h2>
+
+<h3>SAINT-GERMAIN.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-l"><span class="dropcap">L</span></span>
+e penchant pour le merveilleux
+inné à tous les hommes en général,
+mon goût particulier pour les impossibilités,
+l'inquiétude de mon scepticisme
+habituel, mon mépris pour ce que nous
+savons et mon respect pour ce que nous ignorons,
+voilà les mobiles qui m'ont engagé à
+voyager durant une grande partie de ma vie
+dans les espaces imaginaires. Aucun de mes
+voyages ne m'a fait autant de plaisir; j'ai été
+absent pendant bien des années, et suis très-fâché
+de devoir maintenant rester chez moi.</p>
+
+<p>Bien persuadé qu'on ne peut être constamment
+heureux qu'en poursuivant de près un
+bonheur, qui s'échappe sans cesse, sans jamais
+se laisser atteindre, je suis moins fâché de n'avoir
+rien trouvé de ce que je cherchais, que de
+ne plus savoir où aller et de n'avoir plus ni
+conducteur ni compagnon de voyage. Je suis
+seul, sédentaire dans des châteaux en Espagne,
+<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+que j'élève et que je détruis comme un enfant
+qui bâtit et renverse ses châteaux de cartes.</p>
+
+<p>Mais pour varier mes plaisirs, et pour rafraîchir
+mon imagination, je vais me retracer
+les souvenirs de quelques-uns des personnages
+principaux que j'ai rencontrés dans mes voyages,
+qui m'ont guidé, logé, nourri, et qui
+m'ont procuré des jouissances pas moins
+réelles que tant d'autres qui sont passées et
+qui n'existent plus.</p>
+
+<p>Je commence par le célèbre Saint-Germain,
+non-seulement parce qu'il a été pour moi le
+premier en date, mais aussi le premier dans
+son genre.</p>
+
+<p>Revenant à Paris en 1759, je fis une visite à
+la veuve du chevalier Lambert, que j'avais
+connue précédemment, et y vis entrer après
+moi un homme de taille moyenne, très-robuste,
+vêtu avec une simplicité magnifique et
+recherchée. Il jeta son chapeau et son épée
+sur le lit de la maîtresse du logis, se plaça dans
+un fauteuil près du feu et interrompit la conversation
+en disant à l'homme qui parlait:
+«Vous ne savez ce que vous dites, il n'y a
+que moi qui puisse parler sur cette matière,
+que j'ai épuisée tout comme la musique que
+j'ai abandonnée, ne pouvant plus aller au
+delà.»</p>
+
+<p>Je demandai avec étonnement à mon voisin,
+<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
+qui était cet homme-là, et il m'apprit que c'était
+le fameux M. de Saint-Germain, qui possédait
+les plus rares secrets, à qui le roi avait
+donné un appartement à Chambord, qui passait
+à Versailles des soirées entières avec Sa
+Majesté et madame de Pompadour, et après
+qui tout le monde courait, quand il venait à
+Paris. Madame Lambert m'engagea à dîner
+pour le lendemain, ajoutant avec une mine
+glorieuse, que je dînerais avec M. de Saint-Germain,
+lequel, par parenthèse, faisait la
+cour à une de ses filles et logeait dans la
+maison.</p>
+
+<p>L'impertinence du personnage me retint
+longtemps dans un silence respectueux à ce
+dîner; enfin, je hasardai quelques propos sur
+la peinture, et m'étendis sur différents objets
+que j'avais vus en Italie. J'eus le bonheur de
+trouver grâce aux yeux de M. de Saint-Germain;
+il me dit: «Je suis content de vous, et
+vous méritez que je vous montre tantôt une
+douzaine de tableaux, dont vous n'aurez pas
+vu de pareils en Italie.» Effectivement il me
+tint presque parole, car les tableaux qu'il me
+fit voir étaient tous marqués à un coin de singularité
+ou de perfection, qui les rendait
+plus intéressants que bien des morceaux de la
+première classe, surtout une sainte famille de
+Murillo, qui égalait en beauté celle de Raphaël
+<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
+à Versailles; mais il me montra bien autre
+chose, c'était une quantité de pierreries et surtout
+des diamants de couleur, d'une grandeur
+et d'une perfection surprenantes.</p>
+
+<p>Je crus voir les trésors de la lampe merveilleuse.
+Il y avait, entre autres, une opale d'une
+grosseur monstrueuse et un saphir blanc de la
+taille d'un &oelig;uf, qui effaçait par son éclat celui
+de toutes les pierres de comparaison que je
+mettais à côté de lui. J'ose me vanter de me
+connaître en bijoux, et je puis assurer que
+l'&oelig;il ne pouvait découvrir aucune raison pour
+douter de la finesse de ces pierres, d'autant
+plus qu'elles n'étaient point montées.</p>
+
+<p>Je restai chez lui jusqu'à minuit et le quittai
+son très-fidèle sectateur. Je l'ai suivi pendant
+six mois avec l'assiduité la plus soumise, et il
+ne m'a rien appris, sinon à connaître la marche
+et la singularité de la charlatanerie. Jamais
+homme de sa sorte n'a eu ce talent d'exciter
+la curiosité et de manier la crédulité de ceux
+qui l'écoutaient. Il savait doser le merveilleux
+de ses récits, suivant la réceptibilité de son
+auditeur. Quand il racontait à une bête un fait
+du temps de Charles Quint, il lui confiait tout
+crûment qu'il y avait assisté, et quand il parlait
+à quelqu'un de moins crédule, il se contentait
+de peindre les plus petites circonstances,
+les mines et les gestes des interlocuteurs, jusqu'à
+<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
+la chambre et la place qu'ils occupaient,
+avec un détail et une vivacité qui faisaient
+l'impression d'entendre un homme qui y avait
+réellement été présent. Quelquefois, en rendant
+un discours de François I<sup>er</sup>, ou de Henri VIII,
+il contrefaisait la distraction et disant: «Le
+roi se tourna vers moi».... il avalait promptement
+le <i>moi</i> et continuait avec la précipitation
+d'un homme qui s'est oublié, «vers le
+duc un tel.»</p>
+
+<p>Il savait, en général, l'histoire minutieusement,
+et s'était composé des tableaux et des
+scènes si naturellement représentés, que jamais
+témoin oculaire n'a parlé d'une aventure
+récente, comme lui de celles des siècles
+passés.</p>
+
+<p>«Ces bêtes de Parisiens, me dit-il un jour,
+croient que j'ai cinq cents ans, et je les confirme
+dans cette idée, puisque je vois que cela
+leur fait tant de plaisir; ce n'est pas que je ne
+sois infiniment plus vieux que je ne parais,»&mdash;car
+il souhaitait pourtant que je fusse sa dupe
+jusqu'à un certain point. Mais la bêtise de
+Paris ne s'en tint pas à lui donner quelque
+peu de siècles: elle est allée jusqu'à en faire
+un contemporain de Jésus-Christ, et voici ce
+qui a donné lieu à ce conte.</p>
+
+<p>Il y avait à Paris un homme facétieux,
+nommé milord Gower, parce qu'il contrefaisait
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
+les Anglais supérieurement. Après avoir
+été employé dans la guerre de Sept ans par la
+cour, comme espion à l'armée anglaise, les
+courtisans se servaient de lui à Paris pour
+jouer toutes sortes de personnages déguisés, et
+pour mystifier les bonnes gens. Or, ce fut ce
+milord Gower que des mauvais plaisants menèrent
+dans le Marais sous le nom de M. de
+Saint-Germain, pour satisfaire la curiosité des
+dames et des badauds de ce canton de Paris,
+plus aisé à tromper que le quartier du Palais-Royal;
+ce fut sur ce théâtre que notre faux
+adepte se permit de jouer son rôle, d'abord
+avec un peu de charge, mais, voyant qu'on
+recevait tout avec admiration, il remonta de
+siècle en siècle jusqu'à Jésus-Christ, dont il
+parlait avec une familiarité si grande, comme
+s'il avait été son ami. «Je l'ai connu intimement,
+disait-il, c'était le meilleur homme du
+monde, mais romanesque et inconsidéré; je lui
+ai souvent prédit qu'il finirait mal.» Ensuite,
+notre acteur s'étendait sur les services qu'il
+avait cherché à lui rendre par l'intercession de
+madame Pilate, dont il fréquentait la maison
+journellement. Il disait avoir connu particulièrement
+la sainte Vierge, sainte Élisabeth, et
+même sainte Anne sa vieille mère. «Pour
+celle-ci, ajoutait-il, je lui ai rendu un grand
+service après sa mort. Sans moi, elle n'aurait
+<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+jamais été canonisée. Pour son bonheur, je me
+suis trouvé au concile de Nicée, et comme je
+connaissais beaucoup plusieurs des évêques
+qui le composaient, je les ai tant priés, leur ai
+tant répété que c'était une si bonne femme,
+que cela leur coûterait si peu d'en faire une
+sainte, que son brevet lui fut expédié.» C'est
+cette facétie si absurde et répétée à Paris assez
+sérieusement, qui a valu à M. de Saint-Germain
+le renom de posséder une médecine qui
+rajeunissait et rendait immortel; ce qui fit
+composer le conte bouffon de la vieille femme
+de chambre d'une dame, qui avait caché une
+fiole pleine de cette liqueur divine: la vieille
+soubrette la déterra et en avala tant, qu'à force
+de boire et de rajeunir, elle redevint petit
+enfant.</p>
+
+<p>Quoique toutes ces fables, et plusieurs anecdotes
+débitées sur l'âge de M. de Saint-Germain,
+ne méritent ni la croyance ni l'attention
+des gens sensés, il est pourtant vrai que le
+recueil de ce que des personnes dignes de foi
+m'ont attesté sur la longue durée et la conservation
+presque incroyable de sa figure, a
+quelque chose de merveilleux. J'ai entendu
+Rameau et une vieille parente d'un ambassadeur
+de France à Venise, assurer y avoir connu
+M. de Saint-Germain en 1710, ayant l'air d'un
+homme de cinquante ans. En 1759, il paraissait
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
+en avoir soixante, et alors M. Morin, depuis
+mon secrétaire d'ambassade, de la véracité
+duquel je puis répondre, renouvelant chez
+moi sa connaissance faite en 1735 dans un
+voyage en Hollande, s'est prodigieusement
+émerveillé de ne le pas trouver vieilli d'une
+année. Toutes les personnes qui l'ont connu
+depuis, jusqu'à sa mort, arrivée à Schleswig
+en 1780, si je ne me trompe, et que j'ai questionnées
+sur les apparences de son âge, m'ont
+toujours répondu qu'il avait eu l'air d'un
+sexagénaire bien conservé.</p>
+
+<p>Voilà donc un homme de cinquante ans qui
+n'a vieilli que de dix ans dans l'espace de
+soixante-dix ans, et une notice qui me paraît
+la plus extraordinaire et la plus remarquable
+de son histoire.</p>
+
+<p>Il possédait plusieurs secrets chimiques,
+surtout pour faire des couleurs, des teintures
+et une espèce de similor d'une rare beauté.
+Peut-être même était-ce lui qui avait composé
+ces pierreries dont j'ai parlé, et dont la finesse
+ne pouvait être démentie que par la lime.
+Mais je ne l'ai jamais entendu parler d'une
+médecine universelle.</p>
+
+<p>Il vivait d'un grand régime, ne buvait jamais
+en mangeant, se purgeait avec des follicules
+de séné qu'il arrangeait lui-même, et voilà
+tout ce qu'il conseillait à ses amis qui le questionnaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>
+sur ce qu'il fallait faire pour vivre
+longtemps. En général, il n'annonçait jamais,
+comme les autres charlatans, des connaissances
+surnaturelles.</p>
+
+<p>Sa philosophie était celle de Lucrèce; il parlait
+avec une emphase mystérieuse des profondeurs
+de la nature, et ouvrait à l'imagination
+une carrière vague, obscure et immense sur le
+genre de sa science, ses trésors, et la noblesse
+de son origine.</p>
+
+<p>Il se plaisait à raconter des traits de son enfance,
+et se peignait alors environné d'une
+suite nombreuse, se promenant sur des terrasses
+magnifiques, dans un climat délicieux,
+comme s'il aurait été le prince héréditaire d'un
+roi de Grenade du temps des Maures. Ce qui
+est bien vrai, c'est que personne, aucune police
+n'a jamais pu découvrir qui il était, pas
+même sa patrie.</p>
+
+<p>Il parlait fort bien l'allemand et l'anglais, le
+français avec un accent piémontais, l'italien
+supérieurement, mais surtout l'espagnol et le
+portugais sans le moindre accent.</p>
+
+<p>J'ai ouï dire qu'entre plusieurs noms allemands,
+italiens et russes, sous lesquels on l'a
+vu paraître avec éclat dans différents pays, il
+avait aussi porté anciennement celui de marquis
+de Montferrat. Je me rappelle que le
+vieux baron de Stosch m'a dit à Florence avoir
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
+connu, sous le règne du Régent, un marquis
+de Montferrat, qui passait pour un fils naturel
+de la veuve de Charles II, retirée à Bayonne,
+et d'un banquier de Madrid.</p>
+
+<p>M. de Saint-Germain fréquentait la maison
+de M. de Choiseul, et y était bien reçu. Nous
+fûmes donc bien étonnés d'une violente sortie
+que ce ministre fit à sa femme au sujet de notre
+héros. Il lui demanda brusquement, pourquoi
+elle ne buvait pas? et elle lui ayant répondu:
+qu'elle pratiquait, ainsi que moi, le régime de
+M. de Saint-Germain avec bon succès, M. de
+Choiseul lui dit: «Pour ce qui est du baron, à
+qui j'ai reconnu un goût tout particulier pour
+les aventuriers, il est le maître de choisir son
+régime, mais vous, madame, dont la santé
+m'est précieuse, je vous défends de suivre les
+folies d'un homme aussi équivoque.» Pour
+couper une conversation qui devenait embarrassante,
+le bailli de Solar demanda à M. de
+Choiseul, s'il était vrai que le gouvernement
+ignorait l'origine d'un homme, qui vivait en
+France sur un pied si distingué? «Sans doute
+que nous le savons, répliqua M. de Choiseul (et
+ce ministre ne disait pas vrai), c'est le fils d'un
+juif portugais, qui trompe la crédulité de la
+ville et de la cour. Il est étrange, ajouta-t-il
+en s'échauffant davantage, qu'on permette que
+le roi soit souvent presque seul avec un tel
+<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
+homme, tandis qu'il ne sort jamais qu'environné
+de gardes, comme si tout était rempli
+d'assassins.» Ce mouvement de colère provenait
+de sa jalousie contre le maréchal de Belle-Isle,
+dont Saint-Germain était l'âme damnée,
+et auquel il avait donné le plan et le modèle
+de ces fameux bateaux plats qui devaient servir
+à une descente en Angleterre.</p>
+
+<p>La suite de cette inimitié et les soupçons de
+M. de Choiseul se développèrent peu de mois
+après. Le maréchal intriguait sans cesse pour
+se faire l'auteur d'une paix particulière avec la
+Prusse, et pour rompre le système de l'alliance
+entre l'Autriche et la France, sur lequel était
+fondé le crédit du duc de Choiseul. Louis XV
+et madame de Pompadour désiraient cette
+paix particulière. Saint-Germain leur persuada
+de l'envoyer à la Haye au duc Louis de Brunswick,
+dont il se disait l'ami intime, et promit
+de réussir par ce canal dans une négociation
+dont son éloquence présentait les avantages
+sous l'aspect le plus séduisant.</p>
+
+<p>Le maréchal dressa les instructions, le roi
+les remit lui-même avec un chiffre à M. de
+Saint-Germain, qui étant arrivé à la Haye, se
+crut assez autorisé pour trancher du ministre.
+Son indiscrétion fit que M. d'Affry, alors ambassadeur
+en Hollande, pénétra le secret de
+cette mission, et fit, par un courrier qu'il envoya,
+<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>
+des plaintes amères à M. de Choiseul, de
+ce qu'il exposait un ancien ami de son père,
+et la dignité du caractère d'ambassadeur à l'avanie
+de faire négocier la paix, sous ses yeux,
+sans l'en instruire, par un étranger obscur.</p>
+
+<p>M. de Choiseul renvoya le courrier sur le
+champ, ordonnant à M. d'Affry d'exiger avec
+toute l'énergie possible des Etats généraux que
+M. de Saint-Germain lui fût livré, et cela fait,
+de l'adresser, pieds et poings liés, à la Bastille.
+Le jour d'après, M. de Choiseul produisit au
+conseil la dépêche de M. d'Affry; il lut ensuite
+la réponse qu'il lui avait faite, puis, promenant
+ses regards avec fierté autour de ses
+collègues, et fixant alternativement le roi et
+M. de Belle-Isle, il ajouta: «Si je ne me suis
+pas donné le temps de prendre les ordres du
+roi, c'est parce que je suis persuadé que personne
+ici ne serait assez osé de vouloir négocier
+une paix à l'insu du ministre des affaires
+étrangères de Votre Majesté!» Il savait que ce
+prince avait établi et toujours soutenu le principe,
+que le ministre d'un département ne devait
+pas se mêler des affaires d'un autre.</p>
+
+<p>Il arriva de là ce qu'il avait prévu: le roi
+baissa les yeux comme un coupable, le maréchal
+n'osa pas dire le mot, et la démarche de
+M. de Choiseul fut approuvée, mais M. de
+Saint-Germain lui échappa. L. H. P., après
+<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+avoir fait valoir beaucoup leur condescendance,
+envoyèrent une garde nombreuse pour
+arrêter M. de Saint-Germain, qu'on avait averti
+secrètement et qui s'enfuit en Angleterre.</p>
+
+<p>J'ai quelques données qui me font croire
+qu'il en repartit bientôt pour se rendre à Pétersbourg.
+De là, il apparut à Dresde, à Venise et
+à Milan, négociant avec les gouvernements
+de ces pays pour leur vendre des secrets
+de teintures, et pour entreprendre des fabriques.
+Il avait alors l'air d'un homme qui cherche
+fortune, et fut arrêté dans une petite ville
+du Piémont pour une lettre de change échue;
+mais il étala pour plus de 100,000 écus d'effets
+au porteur, paya sur le champ, traita le gouverneur
+de cette ville comme un nègre, et fut
+relâché avec les excuses les plus respectueuses.
+En 1770, il reparut à Livourne, portant un
+nom russe et l'uniforme de général, traité par
+le comte Alexis Orlof avec une considération
+que cet homme fier et insolent n'avait pour
+personne, et qui me paraît avoir un grand
+rapport avec un propos du prince Grégoire,
+son frère, tenu au margrave d'Anspach.</p>
+
+<p>Saint-Germain s'était établi quelques années
+après chez ce dernier, et l'ayant engagé à aller
+avec lui voir ce favori fameux de Catherine II,
+qui passait à Nuremberg, celui-ci dit tout bas
+au margrave, en parlant de Saint-Germain, à
+<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+qui il faisait le plus grand accueil: «Voilà un
+homme qui a joué un grand rôle dans notre
+révolution.»</p>
+
+<p>Il était logé à Triesdorf, et y vivait à discrétion
+avec une insolence impérieuse qui lui allait
+à merveille, traitant le margrave comme un
+petit garçon. Quand il lui faisait humblement
+des questions sur sa science, la réponse était:
+«Vous êtes trop jeune pour qu'on vous dise
+ces choses-là.» Pour s'attirer encore plus de
+respect dans cette petite cour, il montrait de
+temps en temps des lettres du grand Frédéric:
+«Connaissez-vous cette main et ce cachet?»
+disait-il au margrave, en lui montrant la lettre
+dans son enveloppe. «Oui, c'est le petit cachet
+du roi.»&mdash;«Eh bien, vous ne saurez
+pas ce qu'il y a dedans,» et puis il remettait
+la lettre dans sa poche.</p>
+
+<p>Ce prince prétend s'être assuré que les pierres
+précieuses de M. de Saint-Germain étaient
+fausses, ayant trouvé moyen d'en faire toucher
+une par la lime de son joaillier, qui fut aposté
+au passage du diamant qu'il s'agissait de montrer
+à la margrave, qui était au lit, car Saint-Germain
+avait grand soin de ne pas perdre ses
+pierreries de vue.</p>
+
+<p>Enfin, cet homme extraordinaire est mort
+près de Schleswig, chez le prince Charles de
+Hesse, qu'il avait entièrement subjugué, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>
+engagé dans des spéculations qui ont mal
+réussi. Durant la dernière année de sa vie, il
+ne se faisait servir que par des femmes, qui le
+soignaient et le dorlotaient comme un autre
+Salomon, et après avoir perdu insensiblement
+ses forces, il s'est éteint entre leurs bras.</p>
+
+<p>Toutes les peines que les amis, les domestiques
+et même les frères de ce prince, se sont
+données pour arracher de lui le secret de l'origine
+de M. de Saint-Germain, ont été inutiles;
+mais ayant hérité de tous ses papiers et reçu
+les lettres arrivées depuis au défunt, le prince
+doit être mieux instruit sur ce chapitre que
+nous, qui vraisemblablement n'en apprendrons
+jamais davantage, et une obscurité si singulière
+est digne du personnage.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus186.jpg" width="300" height="108" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus187.jpg" width="501" height="75" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>XII</h2>
+
+<h3>CAGLIOSTRO.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-o"><span class="dropcap">O</span></span>
+n a assez dit de mal de Cagliostro,
+je veux en dire du bien. Je pense
+que cela vaut toujours mieux, tant
+qu'on le peut et au moins n'ennuierai-je
+pas par des redites.</p>
+
+<p>Cagliostro était petit, mais il avait une fort
+belle tête; elle aurait pu servir de modèle pour
+représenter la figure d'un poëte inspiré. Il est
+vrai que son ton, ses gestes et ses manières
+étaient celles d'un charlatan plein de jactance,
+de prétentions et d'impertinence; mais il faut
+considérer qu'il était Italien, médecin donnant
+des audiences, soi-disant grand-maître
+franc-maçon, et professeur des sciences occultes.
+Au demeurant, sa conversation ordinaire
+était agréable et instructive, ses procédés nobles
+et charitables, et ses traitements curatifs
+jamais malheureux et quelquefois admirables:
+il n'a jamais pris un sol de ses malades.</p>
+
+<p>Je l'ai vu courir, au milieu d'une averse,
+<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
+avec un très-bel habit, au secours d'un mourant,
+sans se donner le temps de prendre un
+parapluie, et j'ai vérifié trois cures merveilleuses
+qu'il a faites à Strasbourg, dans les trois
+genres où l'art des Français excelle.</p>
+
+<p>Un bas officier, déclaré incurable d'une mauvaise
+maladie, et qui avait été un cadavre hideux,
+m'a été montré par son capitaine; il
+était gros et gras et parfaitement rétabli par
+Cagliostro.</p>
+
+<p>Le secrétaire de M. de Lasalle, commandant
+à Strasbourg, se mourant de la gangrène à la
+jambe et abandonné de tous les chirurgiens, a
+été guéri par Cagliostro.</p>
+
+<p>Une femme en travail ayant été condamnée
+par les accoucheurs à une mort certaine, sans
+promettre qu'ils sauveraient l'enfant, on fit
+appeler Cagliostro qui assura qu'il la délivrerait
+avec le succès le plus complet, et il tint
+parole. Il m'a avoué que sa promesse avait été
+téméraire; mais que le pouls du cordon ombilical
+l'ayant convaincu que l'enfant était en
+parfaite santé, et voyant qu'il ne manquait à
+la femme que des forces pour accoucher, il
+s'était fié à la vertu d'un remède singulièrement
+confortatif qu'il possédait, et qu'enfin il
+avait été plus heureux que sage.</p>
+
+<p>Son bonheur ou sa science en médecine a
+dû lui attirer la haine et la jalousie des médecins,
+<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
+acharnés entre eux autant que les prêtres,
+quand ils se persécutent.</p>
+
+<p>Voilà les ennemis dangereux, qui l'ont le
+plus décrié en France, en Pologne et en Russie.
+Ici, je me rappelle un défi plaisant que Cagliostro
+a fait au médecin du grand-duc Paul.
+Ce docteur l'avait appelé en duel. Cagliostro
+lui dit que chacun avait le droit de ne se battre
+qu'avec les armes de son état, et que comme
+il s'agissait de prouver la supériorité de leur
+science réciproque, il lui proposait de s'entre-empoisonner;
+qu'en conséquence, il lui offrait
+une pilule à avaler; qu'il en ferait autant de
+celle que son adversaire lui donnerait, et que
+celui qui aurait le meilleur contre-poison serait
+le vainqueur. La haine qu'on portait au
+cardinal de Rohan, avec lequel il était extrêmement
+lié, a aussi fortement rejailli sur lui,
+et son nom a été mêlé dans l'histoire du collier,
+mais sans aucune preuve. Qu'on joigne
+à la calomnie de tant d'ennemis positifs la
+malveillance des hommes, qui aiment en général
+à croire et à répéter plutôt le mal que le
+bien, et on verra qu'il est au moins possible
+qu'un inconnu excitant l'envie plus que la pitié
+ait été opprimé par la médisance.</p>
+
+<p>Tout ce que je puis attester, c'est que ses
+disciples lui sont restés fidèles, autant que les
+élèves des jésuites à leurs maîtres, que ceux
+<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
+qui ont beaucoup vécu avec lui m'en ont
+beaucoup dit du bien, et personne du mal,
+avec des preuves convaincantes.</p>
+
+<p>S'il a trompé en qualité d'adepte, il n'a fait
+que son métier, et même plus noblement que
+tant d'autres personnages plus respectables
+que lui; car il donnait gratis à ceux qui
+avaient faim, la nourriture qu'ils lui demandaient.</p>
+
+<p>La charité, même mal employée, est pour le
+moins excusable. Sa loge égyptienne en valait
+bien une autre, car il a tâché de la rendre plus
+merveilleuse et plus honorable qu'aucune loge
+européenne. Elle offrait plus de charges de
+grands-officiers, que n'en avait la couronne de
+France, et dans le dernier grade il y avait
+l'apparition d'un ange derrière un paravent
+avec un petit garçon, auquel cet ange révélait
+tout ce que le premier lui demandait à la requête
+des spectateurs du paravent. Comme Cagliostro
+choisissait un enfant de beaucoup d'esprit,
+on a toujours été merveilleusement étonné
+de la sagacité de ses réponses.</p>
+
+<p>La mauvaise conduite de la femme de Cagliostro
+lui a aussi attiré des reproches, même
+celui d'en être le complice; mais pourquoi
+supposer sans preuves qu'un mari soit content
+lorsqu'il est.... battu?</p>
+
+<p>Ce qui a le plus occupé la curiosité du public,
+<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
+a été de découvrir d'où Cagliostro pouvait tirer
+tout l'argent qu'il dépensait, car il n'avait
+point de banquier qui lui en fournissait, il
+n'en recevait jamais par la poste, on ne lui
+connaissait aucuns biens, ni en terre, ni en
+portefeuille, et pourtant sa dépense annuelle
+à Strasbourg était évaluée à trente mille francs,
+et celle de Paris à près de cent mille.</p>
+
+<p>Voilà un mystère qui n'a jamais été pénétré,
+et il est juste qu'un homme extraordinaire
+laisse après lui quelque chose à deviner. On a
+cru que c'est le cardinal qui lui a donné tout
+cet argent, et qu'il n'a jamais voulu s'en vanter;
+c'est ce qu'il y a de plus probable, car
+rien n'est plus faux que le profit qu'on disait
+que Cagliostro tirait de ses médecines en partageant
+avec son apothicaire. Cagliostro donnait
+gratis toutes les médecines qu'il composait
+lui-même, et l'apothicaire ne vendait que des
+pilules à un petit écu chaque boîte: or, j'en ai
+donné la recette, dont l'auteur m'avait gratifié,
+à un apothicaire d'Allemagne, lequel m'en
+a demandé le double pour la même quantité.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus191.jpg" width="300" height="217" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus192.jpg" width="501" height="71" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>XIII</h2>
+
+<h3>LAVATER.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-n"><span class="dropcap">N</span></span>
+ul n'est prophète dans son pays.
+Ce proverbe a été démenti par Lavater.
+Il est impossible d'être plus
+aimé ni plus révéré, qu'il l'a été
+dans toute la Suisse. Son nom était connu et
+chéri jusque dans les montagnes les plus inaccessibles;
+on venait de là chercher conseils et
+secours auprès de lui (souvent au milieu de la
+nuit), et toujours on trouvait assistance et consolation.</p>
+
+<p>S'il a eu quelques ennemis à Zurich, c'est
+qu'il était membre d'une ville divisée par l'animosité
+de deux partis, et que l'envie républicaine
+n'avait pas même épargné Aristide.
+Mais il a trouvé dans les pays étrangers bien
+d'autres envieux plus injustes, que sa célébrité
+et ses opinions particulières, promulguées
+avec une confiance trop ingénue, lui ont attirés.</p>
+
+<p>La source de son esprit et de son imagination
+<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
+était dans son c&oelig;ur, par conséquent fort
+différente de celle qui n'était que dans la tête
+de ses adversaires, et sa candeur donnait beau
+jour à la malignité.</p>
+
+<p>J'ai beaucoup examiné Lavater par les lunettes
+de ses amis, par celles de ses ennemis
+et par les miennes; en voici le résultat, au
+moins pour ma persuasion.</p>
+
+<p>Si on accorde aux actions plus de valeur
+qu'aux paroles et aux écrits, Lavater a été
+l'homme le plus estimable de son temps; car
+personne n'a fait plus de bien dans sa sphère
+que lui en faisait du matin au soir. C'était son
+métier: il était ouvrier habile et diligent en
+bienfaisances, mettant toutes ses heures et toutes
+ses liaisons à profit pour rendre service
+aux malheureux et pour secourir les indigents.</p>
+
+<p>Comme il n'était nullement riche, car il est
+mort fort obéré<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, il s'était créé un cercle d'âmes
+dévotes, qui avait l'air d'une secte, mais
+qui se distinguait de toute autre par ses bonnes
+<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
+&oelig;uvres et l'amour de Dieu réalisé dans celui
+du prochain. Depuis, il avait imaginé un atelier
+de charité, où toutes sortes de petits ouvriers
+gagnaient du pain à faire mille petites
+niaiseries ingénieuses et élégantes, qu'il savait
+vendre à leur profit.</p>
+
+<p>Son talent d'auteur a été le moindre de ses
+mérites; sa conversation valait mieux, mais ses
+actions étaient bien au-dessus de l'une et de
+l'autre. Son ouvrage le plus critiqué est sa
+«Physionomie.» Il a eu le sort de tous les
+nouveaux systèmes, de causer d'abord trop
+d'engouement et de finir par être déchiré sans
+pitié.</p>
+
+<p>Les mérites principaux de ce livre sont les
+estampes et le style; mais il me semble qu'on
+a grand tort de traiter des assertions conjecturales
+comme des vérités scientifiques. De tous
+les écrits de Lavater, c'est son «Journal» qui, à
+mon gré, lui a fait le plus d'honneur. Il contient
+des confessions d'une âme pure, qui aspire
+à la plus grande perfection, et une méthode
+de scruter sa conscience bien instructive,
+<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+mais bien difficile à pratiquer avec autant de
+sévérité et d'ouverture de c&oelig;ur. Il faut être
+bien juste, pour oser coucher sur le papier
+toutes ses pensées les plus secrètes, et encore
+plus, pour les faire imprimer. Je doute qu'aucun
+des ennemis de Lavater aurait le courage
+de publier celle qu'il a eue, en l'accusant d'être
+jésuite. Sa conversation était bien plus agréable
+que ses écrits; variée par les avantages du
+discours animé, elle devenait particulièrement
+touchante et pleine d'onction, quand il s'agissait
+d'instruire ou de consoler.</p>
+
+<p>De plus, elle était extrêmement nourrie,
+étant concentrée par l'économie que Lavater
+mettait à son loisir, et infiniment instructive,
+agréable et variée par la multiplicité de ses
+connaissances et par son goût exquis dans les
+arts.</p>
+
+<p>Je n'ai guères rencontré quelqu'un qui
+m'ait donné plus de satisfaction que lui, en
+dissertant sur la peinture. Il avait un sentiment
+si profond de la beauté, un coup d'&oelig;il
+si juste et un tact si délicat, que j'en ai été
+émerveillé de la part d'un homme qui n'avait
+jamais été ni en France, ni en Italie.</p>
+
+<p>Le talent pour la peinture lui paraissait inné,
+car, sans avoir jamais manié le pinceau, ni même
+dessiné, il savait guider la main peu habile
+d'un jeune artiste, d'une manière surprenante,
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+et produisait avec ses teinturiers, par ses avis
+intelligents, des ouvrages vraiment charmants.</p>
+
+<p>En général, tout en lui était marqué au coin
+de la finesse, jusqu'à sa physionomie effilée, et
+jusqu'au bout de son nez pointu; il apercevait
+l'indéfinissable dans la perfection, et il
+découvrait les imperfections les plus cachées.
+Mais, malgré tant de mérites et d'ornements
+qui distinguaient sa conversation, ses actions,
+je le répète, étaient au-dessus de tout; et lorsque
+je les considère, il me paraît que cet
+homme si moralement fertile ressemble à un
+arbre qui a produit d'assez belles feuilles et
+des fleurs délicieuses pour ceux qui étaient
+sous son ombre; mais surtout des fruits admirables,
+tant par leur nombre que par leur
+utilité.</p>
+
+<p>La vanité et l'amour du merveilleux sont les
+défauts qu'on a particulièrement reprochés à
+Lavater, et desquels il n'était pas entièrement
+exempt, mais que ses ennemis ont trop exagérés
+et même calomniés. Cette vanité, qu'ils
+ont maltraitée si cruellement, était pourtant si
+douce, qu'elle ne pouvait guère blesser qu'eux,
+qui étaient jaloux de n'être pas fêtés comme
+lui: elle était dépouillée d'orgueil, de prétentions
+et de vanterie, fondée sur le sentiment
+involontaire et assez juste des mérites de son
+c&oelig;ur, et sur la jouissance séduisante de l'affection,
+<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+qu'on lui témoignait; il s'abandonnait à
+la complaisance de se laisser caresser, admirer
+et traiter avec confiance par l'amitié. S'il courait
+quelquefois après la considération, qui
+donne du crédit, s'il cultivait soigneusement
+ses liaisons avec les grands, c'était pour rendre
+service aux petits.</p>
+
+<p>Ce n'étaient pas les honneurs qu'on lui rendait,
+qui le flattaient, mais l'amour qu'on lui
+témoignait: ce n'étaient pas les princes qu'il
+recherchait, mais les moyens d'étendre ses
+charités!</p>
+
+<p>Une telle vanité n'est-elle pas bien pardonnable?
+on pourrait presque s'en vanter.</p>
+
+<p>Lavater avait trop d'esprit pour se contenter
+de ce que nous savons, trop d'imagination
+pour résister aux charmes des possibilités, et
+trop de foi religieuse pour ne pas croire facilement
+tout ce qu'il trouvait dans les traditions
+chrétiennes, et qui avait quelque rapport avec
+ses idées favorites. Voilà la source et l'excuse
+de son penchant pour le merveilleux, si naturel
+à tous les hommes qui pensent.</p>
+
+<p>Agité par un zèle sans bornes pour secourir
+l'humanité, il regrettait particulièrement ce
+don précieux, communiqué aux apôtres et à
+leurs disciples, de guérir les malades par l'imposition
+des mains.</p>
+
+<p>Il ne trouvait rien de ridicule ni d'impossible
+<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
+dans les guérisons du P. Gassner, et je serais
+tenté de croire, que dans un des recoins de son
+c&oelig;ur se tenait caché un certain regret, que la
+réformation ait coupé ce fil mystique du pouvoir
+spirituel attribué à l'ordination des prêtres.
+Ce doute secret, son penchant pour les miracles,
+et sa croyance à la doctrine mystérieuse
+de la première Église, l'empêchaient de s'éloigner
+des catholiques autant que ses confrères;
+et son amitié intime contractée avec le
+Dr. Sailer<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, ex-jésuite, qui lui ressemblait par
+ses lumières et ses vertus, ont produit une accusation
+contre lui, aussi absurde que mémorable
+dans l'histoire des tracasseries littéraires.</p>
+
+<p>Des gens malveillants et impudents, qui se
+vantaient de savoir flairer la piste des jésuites,
+l'ont déclaré affilié caché des jésuites, tandis
+qu'on taxait Sailer d'être protestant en secret,
+parce qu'il était si lié avec Lavater. Une des
+idées bizarres et favorites de ce dernier était,
+que saint Jean l'Évangéliste n'était point mort,
+qu'il se promenait encore sur la terre, et qu'il
+pourrait peut-être avoir l'honneur de sa visite.</p>
+
+<p>Il fondait son opinion sur les paroles de Jésus-Christ,
+répondant à saint Pierre, jaloux de
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
+voir que Jean était excepté de la mission apostolique:
+«Si je veux qu'il reste jusqu'à ce que
+je reviendrai, que t'importe!» et sur l'induction,
+que les disciples de Jésus Christ même
+ont tirée de ses paroles, que saint Jean ne
+mourrait point. Effectivement saint Jean ne
+se trouve point dans le martyrologe.</p>
+
+<p>Lavater, comptant sur les promesses extraordinaires
+faites à la perfection de la foi,
+et flatté par la pureté de ses intentions et de sa
+conscience, espérait que Dieu pourrait lui faire
+une grâce particulière dans un siècle où il
+avait si peu de concurrents dignes d'y prétendre.
+Je m'étonne qu'aucun de ses ennemis
+n'ait touché cette corde sensible de Lavater,
+pour se moquer de lui, en lui envoyant un
+saint Jean supposé, assez adroit pour le mystifier.
+Malgré tant d'amour pour les choses
+merveilleuses, l'esprit de Lavater était plus en
+garde contre son imagination que contre les
+moqueries de ses adversaires.</p>
+
+<p>J'en ai eu la preuve dans sa réponse à la lettre
+du comte de Bernstorff, qui l'appelait à Copenhague.
+L'autorité bien grave du témoignage
+de l'homme plein de génie, de lumières
+et de vertu qui lui écrivait, ne l'a point empêché
+de rejeter de prime abord l'appât des
+choses extraordinaires, qu'on offrait à sa
+curiosité et à son jugement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
+Le philosophe le plus dépouillé de préjugés,
+n'aurait pas désavoué les doutes et les réflexions
+pleines de sagesse avec lesquelles il combattait
+les dangers de la crédulité. Mais il est pourtant
+revenu assez convaincu de la vérité de ce
+qu'on lui avait dit à Copenhague, quoiqu'on
+ne l'ait pas admis à éprouver lui-même la valeur
+de ces mystères.</p>
+
+<p>Ils consistaient en certaines révélations
+obscures et énigmatiques, que les initiés recevaient
+pendant leurs prières, et dont les solutions
+étaient données en songe aux personnes
+avec lesquelles ils étaient en rapport intime
+sur ces objets. Cette communication de lumières
+s'opérait de préférence entre maris et
+femmes, et comme c'étaient ces dernières qui
+donnaient les explications, le tout m'a paru
+une intrigue, à l'aide de laquelle les femmes ou
+leur directeur en chef, gouvernaient les maris.</p>
+
+<p>On a assuré Lavater, que, dans des circonstances
+très-importantes, on avait reçu par ces
+moyens miraculeux des prédictions, des éclaircissements
+et des conseils admirables, et on
+en avait accordé à lui-même d'assez curieux et
+d'assez flatteurs, pour exciter son attente et
+obtenir provisoirement sa confiance.</p>
+
+<p>Il n'a point voulu me dire en quoi ces
+éclaircissements consistaient, mais il m'a affirmé
+en avoir reçu de très-vrais sur le passé et
+<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+de très-étonnants sur l'avenir; tout ce qu'il
+m'a confié avoir appris d'eux, c'est que son
+âme avait joué jadis plusieurs rôles considérables;
+qu'il avait été le roi Josias dans le Vieux
+Testament; dans le Nouveau, Joseph d'Arimathie;
+et Zwingli, en dernier lieu; car ces
+messieurs croyaient à la métempsycose, et je
+suis fâché de n'avoir pas noté la liste fort plaisante
+des âmes voyageuses de plusieurs grands
+personnages. Je me rappelle seulement que
+Frédéric II a été saint Luc.</p>
+
+<p>Toutefois, je dois rendre la justice à Lavater
+que sa conviction de la réalité des mystères,
+qui se célébraient en Danemark, a
+été achevée et déterminée par l'accomplissement
+fortuit de quelques prédictions, qui lui
+ont été faites, et surtout par des confirmations
+assez singulières de plusieurs points de cette
+doctrine mystérieuse, lesquelles lui ont été
+données par la bouche d'un somnambule.</p>
+
+<p>C'était un jeune garçon de neuf à dix ans,
+nommé Hermann, qui se trouvait dans un village
+près de Zurich, et qui, tombé dans un
+somnambulisme naturel, n'avait qu'un cri après
+Lavater, qu'il n'avait jamais vu. Étant allé le
+trouver, cet enfant non-seulement l'a d'abord
+reconnu, mais lui a répété un grand nombre
+de toutes les choses qu'il avait entendues à Copenhague,
+ce qui, à moins d'admettre la réalité
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
+du merveilleux, ne peut s'expliquer que
+par la supposition, que l'indiscrétion de Lavater
+et de ses confidents a donné à de mauvais
+plaisants l'idée de se moquer de lui par le
+moyen de cet enfant, qu'ils avaient sans doute
+endoctriné. Mais ce que je n'entreprendrai
+point d'expliquer, c'est ce qu'il a écrit à une
+dame de ses amies intimes, avant qu'on ait pu
+prévoir les désastres de la Suisse. Voici ce que
+dit cette lettre: «J'ai appris par la bouche de
+notre Seigneur même, que je mourrai martyr,
+après avoir souffert de grandes peines et vu
+des choses que tant de personnes désirent de
+voir, et qu'elles verront pour leur malheur.
+Puisse ma mort attester la certitude, que le
+Seigneur daigne parler encore aux mortels!»</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus070.jpg" width="300" height="86" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus203.jpg" width="300" height="38" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>XIV</h2>
+
+<h3>SAINT-MARTIN.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-m"><span class="dropcap">M</span></span>
+artinez Pasqualis a été le fondateur
+de l'ordre mystique des Martinistes,
+nommés ainsi à cause de la considération,
+que Saint-Martin, l'un des
+sept maîtres, que leur chef avait désignés pour
+propager sa doctrine après lui, avait obtenue
+au-dessus de ses collègues par son mérite personnel
+et par son livre fameux <i>des Erreurs et
+de la Vérité</i>.</p>
+
+<p>Pasqualis était originairement Espagnol,
+peut-être de race juive, puisque ses disciples
+ont hérité de lui un grand nombre de manuscrits
+judaïques. Sa science était beaucoup
+moins théorique que celle de ses apôtres; il pratiquait
+tout franchement la magie, tandis qu'eux
+s'en cachaient et la défendaient soigneusement.
+J'ai été fort lié avec un certain La Chevalerie
+qui avait été son aide de camp favori, lequel
+m'a montré quelques tapis de leurs opérations
+magiques, et raconté plusieurs faits merveilleux,
+<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span>
+s'ils étaient vrais. Je n'en citerai qu'un.
+Les travaux magiques de ces messieurs ont
+pour objet surtout de combattre les démons et
+leurs satellites, sans cesse occupés à répandre
+des maux physiques et spirituels sur toute la
+nature par leur magie noire. Les combats se
+font particulièrement aux solstices et aux équinoxes
+de part et d'autre. Ils travaillent sur des
+tapis crayonnés, sur lesquels ils établissent
+leurs citadelles, qui consistent en un grand
+cercle au milieu pour le grand maître, et deux
+ou trois plus petits pour ses assistants. Le
+chef, quoique absent, voit toutes les opérations
+de ses disciples, quand ils travaillent seuls, et
+les soutient.</p>
+
+<p>Un jour, me dit La Chevalerie, que je n'étais
+pas parfaitement pur, je combattais tout
+seul dans mon petit cercle, et je sentais que la
+force supérieure d'un de mes adversaires m'accablait,
+et que j'allais être terrassé. Un froid
+glacial, qui montait de mes pieds vers le c&oelig;ur,
+m'étouffait, et prêt à être anéanti, je m'élançai
+dans le grand cercle poussé par une détermination
+obscure et irrésistible. Il me sembla
+en y entrant, que je me plongeais dans un
+bain chaud délicieux, qui remit mes esprits,
+et répara mes forces dans l'instant. J'en sortis
+victorieux, et par une lettre de Pasqualis, j'appris
+qu'il m'avait vu dans ma défaillance, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>
+que c'était lui qui m'avait inspiré la pensée de
+me jeter dans le grand cercle de la puissance
+suprême.</p>
+
+<p>Voilà ce que La Chevalerie m'a raconté, pénétré
+de la conviction la plus intime. Il se
+trompait peut-être, mais son intention n'était
+certainement pas de me tromper. Loin de vouloir
+faire de moi un prosélyte, il faisait son
+possible pour me détourner de cette doctrine
+qui, disait-il, l'avait rendu fort malheureux.
+On l'avait excommunié à tout jamais, pour un
+péché sans rémission, et il ne cessait de médire
+de Pasqualis et de ses successeurs. Il dépeignait
+le premier comme un homme plein de
+vices et de vertus, qui se permettait tout, malgré
+sa sévérité pour les autres, qui prenait de
+l'argent de ses disciples, les escroquait au jeu,
+et donnait ensuite leur argent au premier venu,
+quelquefois à un passant qu'il ne connaissait
+pas; il disait à ceux qui lui en témoignaient
+leur étonnement: «J'agis comme la providence,
+ne m'en demandez pas davantage.»</p>
+
+<p>Passons au héros du présent article, à M. de
+Saint-Martin. Jeune, aimable, d'une belle figure,
+doux, modeste, simple, complaisant, se
+mettant au niveau de tout le monde, et ne parlant
+jamais des sciences, encore moins de la
+sienne, il ne ressemblait nullement à un philosophe,
+plutôt à un petit saint; car sa dévotion,
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+son extreme réserve et la pureté de ses m&oelig;urs
+paraissaient quelquefois extraordinaires dans
+un homme de son âge. Il était fort instruit,
+quoique dans son livre il ait parlé de plusieurs
+sciences d'une manière fort baroque. Il s'énonçait
+avec beaucoup de clarté et d'éloquence,
+et sa conversation était fort agréable, excepté
+quand il parlait de son affaire, alors il devenait
+pédant, mystérieux, bavard ou taciturne;
+crainte d'avoir trop dit, il niait le lendemain
+ce dont il était convenu la veille.</p>
+
+<p>Il avait des réticences insupportables, s'arrêtant
+tout court au moment où l'on espérait
+tirer de lui un de ses secrets; car il croyait
+à une voix intérieure qui lui défendait ou lui
+permettait de parler. Son grand principe était
+que, dans la route spirituelle, on ne devait
+point troubler la marche de l'homme, qu'il
+suffisait de le préparer à deviner les secrets
+qu'il était destiné à savoir. Aussi, se donnait-il
+plus de peine pour éloigner ses disciples de
+sa science que pour les y appeler, se croyant
+responsable des abus qu'ils pourraient en faire.
+Son père, qui était maire d'Amboise, l'avait
+mis dans le service militaire, où, par sa bonne
+conduite, ou par le crédit de M. de Choiseul,
+seigneur d'Amboise, il s'était avancé, en très-peu
+de temps, au grade de capitaine; mais,
+entraîné par la doctrine de Pasqualis et une
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+vocation, qui lui semblait irrésistible, il quitta
+brusquement le service, malgré les exhortations
+de ses parents, de ses amis et de son protecteur,
+se brouilla avec son père, et se voua
+aux &oelig;uvres de sa science mystique et à la pauvreté.
+Il s'était proposé de ne rien demander
+à son père, et réduit au pain et à l'eau, c'est
+en se chauffant au feu d'une cuisine de gargote,
+qu'il a composé son traité <i>des Erreurs et
+de la Vérité</i>.</p>
+
+<p>Le débit de ce livre, le premier et le meilleur
+qu'il a écrit, l'a aidé à subsister, jusqu'à
+ce que madame de la Croix, qui courait une
+carrière approchante de la sienne, l'ait recueilli
+chez elle. Mais bientôt ils se brouillèrent,
+voulant s'endoctriner l'un l'autre, et
+Saint-Martin, ayant hérité d'une tante cinquante
+louis de rente, se trouva fort riche, et
+publia quelques nouveaux ouvrages, qui augmentèrent
+son aisance: c'est alors qu'il ouvrit
+une petite école, et que je devins son disciple.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il m'a appris est si peu important,
+et je l'ai si parfaitement oublié, que je ne
+crains pas d'être indiscret, en parlant de sa
+doctrine. Le peu que j'en dirai m'appartient;
+je le dois à l'application avec laquelle je n'ai
+cessé de relire son livre, à l'attention avec laquelle
+j'ai saisi chaque mot échappé à mon harpocrate,
+et peut-être à mon talent pour la devination
+<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+de tous les livres, qui traitent de
+sciences occultes.</p>
+
+<p>Celui <i>des Erreurs et de la Vérité</i> est le
+seul dont le style soit agréable et qu'on puisse
+lire sans dégoût. Les trois quarts de cet ouvrage
+sont intelligibles; et les pages qu'on ne
+comprend pas, présentent des objets si neufs
+et si bizarres, qu'ils amusent l'attention et piquent
+la curiosité.</p>
+
+<p>Bien des gens ont cru que cet ouvrage n'avait
+été composé que pour ramener le monde
+à des idées religieuses par l'appât du merveilleux.
+Il est certain qu'il a produit cet effet sur
+plusieurs personnes de ma connaissance et sur
+moi-même; mais j'ai lieu d'assurer que c'est
+une introduction très-savante et très-détaillée
+à la science de la magie, et qu'il renferme
+beaucoup de choses, dont l'auteur s'abstenait
+de parler dans ses leçons.</p>
+
+<p>La science des nombres, qu'il a représentée
+sous l'emblème d'un livre à dix feuilles, était
+de toutes ses connaissances celle à laquelle il
+attachait le plus haut prix. Il disait l'avoir
+volée à son maître, et qu'il ne la communiquerait
+jamais à personne. C'est grand dommage,
+car c'est sous ce voile mystérieux qu'il a enveloppé
+les plus rares secrets de son ouvrage.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il avouait était, que les nombres
+donnaient la clef de l'essence de toutes les
+<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
+choses matérielles, pourvu qu'on en connût
+les véritables noms dans la langue primitive;
+que par les nombres on éprouvait les esprits,
+de même que par <i>les paroles de puissance</i>,
+pour s'assurer si les uns et les autres étaient
+bons ou mauvais; et que tout cela s'obtenait
+par l'analyse cabalistique de ces noms et de
+ces paroles, dont les lettres hébraïques produisaient
+les dix nombres, qui manifestaient
+des vérités si importantes.</p>
+
+<p>Il ajoutait, que l'alphabet hébreux n'était
+juste que jusqu'à la dixième lettre inclusivement,
+que le reste avait été brouillé, mais qu'il
+en connaissait l'ordre véritable. Voilà déjà une
+confession assez claire que ces messieurs s'occupaient
+de magie.</p>
+
+<p>Un autre aveu, que je lui ai arraché, est la
+description des figures hiéroglyphiques écrites
+en traits de feu, qui lui apparaissaient dans ses
+travaux, et dont il lui était ordonné de conserver
+les dessins, qu'il m'a montrés. Ces figures
+ne sont autre chose que ce qu'on appelle
+les sceaux des esprits, qu'on voit sur les talismans,
+sur les pentacles, et autour des cercles
+magiques.</p>
+
+<p>Mais ce n'est qu'en tremblant que Saint-Martin
+parlait de toutes ces choses-là. Il assurait
+que la magie avait occasionné la chute des
+esprits et celle de l'homme; que la seule pensée,
+<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+analogue à ces crimes, pouvait nous perdre
+pour toujours; que sa conscience était
+chargée de l'âme de ses disciples, et que, par
+toutes ces raisons, il se trouvait obligé à toutes
+les précautions que prescrivait sa doctrine pour
+les mener au bien à petits pas, et pour éloigner
+de cette route ceux que la providence
+n'a point destinés au grand &oelig;uvre des élus,
+choisis par elle pour combattre le mal sur la
+terre.</p>
+
+<p>Au reste, je conseille à tous ceux qui veulent
+étudier le livre <i>des Erreurs et de la Vérité</i>,
+de lire préalablement l'histoire du Manichéisme
+de Beausobre, qui leur ouvrira l'intelligence
+sur les matières fondamentales du livre de
+Saint-Martin, et où ils trouveront de grands
+rapports avec sa doctrine.</p>
+
+<p>J'ai connu deux collègues de M. de Saint-Martin,
+moins difficiles que lui, mais qui ne le
+valaient pas: l'un se nommait Hauterive, qui
+tenait boutique de la science à tous venants, et
+dont mon maître était fort mécontent; l'autre
+Villermoze: il avait fondé son cercle à Lyon;
+il avait moins de savoir que Saint-Martin, mais
+beaucoup plus d'onction, d'aménité et de franchise,
+au moins apparente. Il parlait au c&oelig;ur
+beaucoup plus qu'à l'esprit; il était estimé de
+tout le monde pour ses qualités, et adoré de
+ses disciples, à cause de ses manières cordiales,
+<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
+amicales et séduisantes. Il a joué un rôle distingué
+dans la maçonnerie, et a fini par s'adonner
+entièrement au magnétisme spirituel.
+Il a péri dans les massacres de Lyon, et Saint-Martin
+est mort tranquillement pendant la
+révolution, qui avait un peu dérangé la fréquentation
+de son école.</p>
+
+<p>Pour se faire une idée complète de la doctrine
+de Saint-Martin qui, de toutes les doctrines
+mystiques est la plus merveilleuse, la
+plus intéressante et la plus attachante, il faut
+lire les ouvrages suivants:</p>
+
+<p class="left15"><i>Des Erreurs et de la Vérité</i>,<br />
+<i>Des rapports entre Dieu, l'homme et la nature</i>,<br />
+<i>Ecce homo</i>,<br />
+<i>De l'Esprit des choses</i>,<br />
+<i>L'homme de désir</i>,<br />
+<i>Le crocodile</i>,<br />
+<i>Le nouvel homme</i>,<br />
+<i>Lettre à un ami sur la révolution française</i>,<br />
+<i>Éclair sur l'association humaine</i>,<br />
+<i>&OElig;uvres posthumes</i>,<br />
+<i>Le ministère de l'homme esprit</i>.</p>
+
+<p>Différentes traductions de Jacob B&oelig;hme et
+un ouvrage allemand qui a pour titre: <i>Magicon</i>.</p>
+
+<p>Je crois faire plaisir à mes lecteurs en terminant
+<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+cet article par une notice biographique
+de Saint-Martin, écrite par lui-même:</p>
+
+<p>«J'ai été gai, mais la gaieté n'a été qu'une
+nuance secondaire de mon caractère; ma couleur
+réelle a été la douleur et la tristesse, <i>à
+cause de l'énormité du mal</i> (B&oelig;hme 3, 18) et
+de mon profond désir pour la renaissance de
+l'homme.</p>
+
+<p>«On ne m'a donné de corps qu'un projet.
+J'ai été moins l'ami de Dieu, que l'ennemi de
+ses ennemis, et c'est ce mouvement d'indignation
+contre les ennemis de Dieu, qui m'a fait
+faire mon premier ouvrage.</p>
+
+<p>«La nature de mon âme a été d'être extrêmement
+sensible, et peut-être plus susceptible
+de l'amitié que de l'amour; cependant cet
+amour même ne m'a pas été étranger, mais je
+n'ai pu m'y livrer librement, comme les autres
+hommes, parce que je n'ai été que trop attiré
+par de grands objets, et que je n'aurais pu jouir
+réellement de la douceur de ce sentiment,
+qu'autant que le sublime appétit, qui m'a toujours
+dévoré, aurait eu la permission de se satisfaire;
+or c'est une permission que des <i>maîtres
+sacrés</i> m'ont toujours refusée.</p>
+
+<p>«Enfin, je n'aurais voulu me livrer au sensible,
+qu'autant que mon spirituel n'aurait pas
+paru crime et folie.</p>
+
+<p>«Oh, si ce spirituel eût été à son aise, quel
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+c&oelig;ur j'aurais eu à donner! J'ai changé sept
+fois de peau étant en nourrice; à l'âge de dix-huit
+ans, il m'est arrivé de dire au milieu des
+confessions politiques, que les livres m'offraient:
+Il y a un Dieu, j'ai une âme, il ne me
+faut rien de plus pour être sage, et c'est sur
+cette base qu'a été élevé ensuite tout mon
+édifice.»</p>
+
+<p>(Il disait en entrant dans sa carrière: ou
+j'aurai la chose en grand, ou je ne l'aurai
+pas).</p>
+
+<p>«Depuis que l'inexprimable miséricorde
+divine a permis que l'aurore des régions vraies
+se découvrît pour moi, je n'ai pu regarder les
+livres, que comme des objets de lamentations,
+car ils ne sont que des preuves de notre ignorance
+et une sorte de défense faite à la vérité,
+tant elle s'élève au-dessus d'eux. Les livres
+morts nous empêchent aussi de connaître le
+livre de vie, et voilà pourquoi ils font tant de
+mal au monde, et nous reculent tout en paraissant
+nous avancer.</p>
+
+<p>«B&oelig;hme, cher B&oelig;hme, tu es le seul que
+j'excepte, car tu es le seul qui nous mène
+réellement au livre de la vie. Encore faut-il
+bien qu'on puisse y entrer sans toi. Les livres
+que j'ai faits n'ont pour but, que d'engager
+les lecteurs à laisser là tous les livres, sans en
+excepter les miens.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+«Dans l'initiation que j'ai reçue et à laquelle
+j'ai dû dans la suite toutes les bénédictions,
+dont j'ai été comblé, il m'arriva de laisser tomber
+mon <i>Bouclier</i> par terre, ce qui fit de la
+peine au maître; cela m'en fit aussi à moi, en
+ce que cela ne m'annonçait pas pour l'avenir
+beaucoup de succès.</p>
+
+<p>«J'ai reconnu, que c'était une chose honorable
+pour un homme, que d'être, pendant son
+passage ici-bas, un peu balayeur de la terre.
+De tous les états de la vie temporelle, les deux
+seuls que j'aurais aimé à exercer, eussent été
+celui d'évêque et celui de médecin, parce que,
+soit pour l'âme, soit pour le corps, ce sont les
+seuls où l'on puisse faire le bien pur et sans
+nuire à personne, ce qui n'est pas possible
+dans l'ordre militaire, dans l'ordre judiciaire,
+dans l'ordre des traitants; et je n'aurais pas
+aimé à n'être que curé, non par orgueil, mais
+parce qu'un curé n'est pas aussi libre dans son
+instruction, que peut l'être un évêque. Le duc
+de Choiseul a été, sans le savoir, l'instrument
+de mon bonheur, lorsque, voulant entrer au
+service, non par goût, mais pour cacher à
+une personne chère mes inclinations studieuses,
+il me plaça dans le seul régiment où je
+pouvais trouver le trésor qui m'était destiné.
+L'espérance de la mort fait la consolation
+de mes jours: aussi voudrais-je qu'on ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
+dise jamais: l'autre vie, car il n'y en a
+qu'une.</p>
+
+<p>«La ville de Strasbourg est la seconde après
+Bordeaux, à qui j'ai des obligations inappréciables,
+parce que c'est là où j'ai fait connaissance
+avec des vérités précieuses dont Bordeaux
+m'avait déjà procuré les germes. Et les vérités
+précieuses, c'est par l'organe de mon amie intime
+qu'elles me sont parvenues, puisqu'elle
+m'a fait connaître mon cher B&oelig;hme. Mon premier
+séjour à Lyon en 1773, 1774, 1775, ne m'a
+pas été beaucoup plus réellement profitable,
+que celui de 1785. J'y éprouvai un repoussement
+très-marqué dans l'ordre spirituel. Mon
+père n'ayant pas pu éteindre dans moi le goût
+que j'avais pour les objets profonds, essaya
+vers ma trentième année de me donner des
+scrupules sur les recherches dans les vérités
+religieuses, qui doivent être toutes de foi. Il
+m'engagea à lire un sermon du P. Bourdaloue,
+dans lequel le prédicateur prouvait qu'il ne
+fallait pas raisonner; je lus le sermon, et puis
+je répondis à mon père: «C'est en raisonnant
+que le P. Bourdaloue a voulu prouver qu'il ne
+fallait pas raisonner.»</p>
+
+<p>«Mon père garda le silence; il n'est pas revenu
+depuis à la charge. C'est à Lyon, que j'ai
+écrit le livre intitulé: <i>Des Erreurs et de la Vérité</i>;
+je l'ai écrit par dés&oelig;uvrement et par colère
+<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
+contre les philosophes. J'écrivis d'abord
+une trentaine de pages, que je montrai au cercle,
+que j'instruisais chez M. de Villermas, et
+l'on m'engagea à continuer.</p>
+
+<p>«Il a été composé vers la fin de 1773 et le
+commencement de 1774, en quatre mois de
+temps, et auprès du feu de la cuisine, n'ayant
+pas de chambre où je pusse me chauffer.</p>
+
+<p>«Un jour même, le pot de la soupe se renversa
+sur mon pied, et le brûla assez fortement.
+C'est à Paris, en partie chez madame
+de la Croix, que j'ai écrit le <i>Tableau naturel</i>,
+à l'instigation de quelques amis.</p>
+
+<p>«C'est à Londres et à Strasbourg, que j'ai
+écrit l'<i>Homme de désir</i>, à l'instigation de Tieman.
+C'est à Paris que j'ai écrit l'<i>Ecce homo</i>,
+d'après une notion vive que j'avais eue à Strasbourg.
+C'est à Strasbourg que j'ai écrit le <i>Nouvel
+homme</i>, à l'instigation d'un gentilhomme
+suédois.</p>
+
+<p>«En 1768, étant en garnison à Lorient,
+j'eus un songe qui me frappa. J'étais dans les
+premières années de mes grands objets, et
+c'est à Lorient même que j'en avais eu les premières
+preuves personnelles, en lisant un livre
+de mathématiques. La nuit, je vis un gros animal
+renversé par terre du haut des airs par un
+grand coup de fouet; je vis ensuite un autel,
+que je pris pour être chrétien, et sur lequel je
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>
+vis quantité de personnes passer et repasser
+avec précipitation et comme voulant le fouler
+aux pieds. Je me réveillai avec beaucoup d'affliction,
+de ce que je venais de voir. C'était
+l'annonce du renversement de l'Église.</p>
+
+<p>«Mes ouvrages et particulièrement les derniers
+ont été le fruit de mon tendre attachement
+pour l'homme, mais en même temps
+du peu de connaissance, que j'avais de sa manière
+d'être, et du peu d'impression que lui
+font ces vérités dans cet état de ténèbres et
+d'insouciance, dans lequel il se laisse croupir.
+Ce ne sont pas mes propres ouvrages qui
+me font le plus gémir sur cette insouciance, ce
+sont ceux d'un homme, dont je ne suis pas digne
+de dénouer les cordons de ses souliers,
+mon chérissime B&oelig;hme.</p>
+
+<p>«Il faut que l'homme soit devenu entièrement
+sot ou démon pour n'avoir pas profité
+plus qu'il ne l'a fait de ce trésor envoyé au
+monde il y a cent quatre-vingts ans. Les apôtres,
+qui n'en savaient pas tant que lui, ont infiniment
+plus que lui avancé l'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>«C'est que pour les hommes encroûtés,
+comme ils le sont, les faits sont plus efficaces
+que les livres.»</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus217.jpg" width="300" height="80" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus218.jpg" width="500" height="69" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>XV</h2>
+
+<h3>MADAME DE LA CROIX.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-m"><span class="dropcap">M</span></span>
+adame de Jarente, fille du marquis
+de Sénas et nièce de cet évêque d'Orléans,
+qui avait la feuille des bénéfices
+sous le règne de madame de
+Pompadour et de M. de Choiseul, avait épousé
+fort jeune le marquis de la Croix, officier général
+au service d'Espagne, que j'ai connu généralement
+estimé à Madrid. Son mari l'avait
+laissée, je ne sais pas pourquoi, à Avignon, où,
+n'ayant rien de mieux à faire, elle s'est donnée
+la peine de gouverner le comtat, durant la
+vice-légation de Mgr Acquaviva, qui était fort
+paresseux et éperdument amoureux d'elle.
+Comme elle aimait à gouverner, elle rejoignit
+son mari, lorsqu'il fut nommé vice-roi en Galice.
+Après sa mort, elle quitta l'Espagne maltraitée
+et fort pauvre, vint à Lyon, y tomba
+dangereusement malade, eut des visions pendant
+sa maladie, et passa de l'incrédulité la
+mieux conditionnée à une crédulité sans bornes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
+Parmi les livres mystiques qu'elle lisait
+alors, celui <i>des Erreurs et de la Vérité</i> l'avait
+charmée davantage, et c'est à lui qu'elle attribuait
+principalement sa conversion. Aussi rechercha-t-elle
+l'auteur, dès qu'elle fut arrivée
+à Paris, le recueillit chez elle, et se composa,
+toujours disputant avec lui, un petit système
+théosophique particulier, qui n'avait pas le
+sens commun.</p>
+
+<p>Je n'en citerai qu'un exemple: elle appliquait
+le fameux <i>quaternaire</i> du livre de Saint-Martin
+à la divinité, en qui elle prétendait
+qu'il y avait quatre personnes engendrées successivement:
+le fils du père, le Saint-Esprit du
+fils, et Melchisédec du Saint-Esprit.</p>
+
+<p>Mais madame de la Croix était bien plus
+forte pour la pratique que pour la théorie. Son
+affaire principale était de combattre le diable
+et de guérir les maladies. Elle croyait comme
+le P. Gassner, dont elle faisait grand cas,
+que le diable était cause de presque toutes les
+maladies, lesquelles avaient toujours leur source
+dans quelque péché, qui avait soumis la partie
+malade aux influences du démon. Elle opérait
+par des prières et par l'imposition de ses mains
+arrosées d'eau bénite et de saint chrême; mais
+quand elle rencontrait un possédé, et elle en
+nourrissait toujours quelques uns à la brochette,
+c'était alors qu'elle se croyait à sa véritable
+<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
+place; exorcisant et chassant ce diable du
+corps de ce pauvre malheureux, qui pour avoir
+fait un pacte avec lui, serait perdu à jamais,
+sans la puissance qu'elle avait reçue de Dieu
+de le délivrer. Ces cures de possédés étaient
+les plus difficiles, car pour les obsédés, lesquels
+par des pratiques de fausse magie n'avaient le
+diable que sur eux ou autour d'eux, il lui en
+coûtait beaucoup moins de peine de les en débarrasser,
+elle avait même le pouvoir de le
+montrer à la compagnie avant qu'il s'en allât,
+sous une forme qui n'effrayait personne. Je
+me souviendrai toujours d'une description
+charmante qu'elle m'a faite de l'apparition
+d'un de ces diablotins, dont elle avait délivré
+un certain consul de France à Salé, homme de
+lettres, que j'avais rencontré souvent chez les
+encyclopédistes. «Quand le mauvais esprit,
+me dit-elle, fut sorti de son corps, je lui ordonnai
+de nous apparaître sous la forme d'une
+petite pagode chinoise. Il nous fit la galanterie
+de prendre une figure vraiment délicieuse; il
+était habillé en couleurs de feu et or, son visage
+était très-joli, il remuait des petites mains
+avec beaucoup de grâce, et fut se sauver sous
+ce rideau de taffetas vert que vous voyez là,
+dont il s'enveloppa, et d'où il fit toutes sortes
+de grimaces à son ancien hôte; mais ce dernier,
+ayant sans doute commis de nouvelles
+<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+fautes, resta obsédé; car, rentrant un soir au
+logis, il trouva la petite pagode sur son bureau,
+et je fus obligée de me transporter chez
+lui pour la chasser de sa chambre.» Nous
+avions été fort étonnés, M. le consul et moi, de
+nous rencontrer ensemble chez madame de la
+Croix, mais je le fus bien plus que lui, lorsqu'elle
+l'obligea à convenir en ma présence de
+la vérité de ce récit, et, par bien des raisons,
+j'ai lieu de croire qu'ils ne pouvaient pas être
+d'accord.</p>
+
+<p>J'ai vu chez elle plusieurs personnages, qui
+se faisaient traiter de l'incarnation diabolique
+et qui m'ont surpris bien plus que le consul;
+entre autres, le maréchal de Richelieu, le chevalier
+de Monbarrey, le marquis, la marquise
+et le chevalier de Cossé. Madame de la Croix
+prétendait que bien du monde, et même des
+personnes de ma connaissance étaient obsédées,
+et avaient des apparitions, mais qu'elles
+n'osaient pas en parler de peur de se donner
+un ridicule. Elle me citait nommément le comte
+de Schomberg, qui occupait une place distinguée
+parmi les philosophes mécréants, et que
+je voyais beaucoup chez le baron d'Holbach.
+Cette dernière assertion me paraissait une absurdité
+vraiment choquante; mais, l'année
+d'après, me trouvant chez madame Necker,
+cette dame produisit une lettre de M. de Buffon,
+<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
+qui lui écrivait de Bourgogne et lui parlait
+de certaines visions, qui régnaient dans
+cette province, et que c'étaient toujours de
+vieilles femmes qui apparaissaient. Quelques
+gens de lettres qui n'aimaient pas M. de Buffon,
+parce qu'il était trop religieux, faisant
+quelques mauvaises plaisanteries sur son penchant
+à croire des choses incroyables, voici ce
+que M. de Schomberg nous dit à mon grand
+étonnement: «Vous me connaissez assez, messieurs,
+pour être persuadés que je ne crois pas
+aux revenants, cela n'empêche pas, que je ne
+voie et que je n'aie vu depuis longtemps, et
+presque chaque semaine, la figure de trois
+vieilles femmes, qui s'élèvent du pied de mon
+lit, et qui, se recourbant contre moi, me font
+des grimaces épouvantables.»</p>
+
+<p>Ceci me rappelle un de mes amis, M. Tieman,
+qui voyait presqu'à chaque place qu'il
+regardait fixement, pendant quelques minutes,
+une tête, dont les yeux et les traits étaient si
+animés, qu'elle lui paraissait vivante. Sur la
+tache de sang, qu'on montre dans la chambre
+du château d'Édimbourg, où David Rizzio fut
+poignardé, il dit avoir vu une tête, qui exprimait
+les convulsions de la mort d'une manière
+effrayante; il retourna à différentes reprises à
+la même place et il revit toujours cette tête
+plus horrible qu'auparavant. M. Tieman, quoique
+<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+entiché de la passion des sciences occultes,
+était un homme très-véridique, incapable de
+tromper qui que ce soit, et toujours en garde
+de se tromper lui-même. Quoi qu'il en soit, j'ai
+lieu de croire, qu'il voyait réellement ce qu'il
+disait voir. Eh! qui n'a pas rencontré bien des
+honnêtes gens, qui assuraient avoir eu des apparitions
+avec des circonstances et des protestations
+si persuasives, qu'on devait être fâché
+de les révoquer en doute? Mais ne pourrait-on
+pas, pour se mettre le c&oelig;ur et l'esprit en repos,
+admettre qu'une conformation particulière
+de l'&oelig;il, ou une concrétion compacte,
+qui se serait formée dans le cristallin ou dans
+l'humeur vitrée, pourraient produire la représentation
+d'un spectre? Cette concrétion
+opaque, qui aurait pris une forme déterminée,
+analogue à celle d'une figure humaine et interceptant
+les rayons de la lumière, me paraît
+surtout propre à produire ces sortes d'illusions.
+Ce spectre serait sans doute noir et mal dessiné,
+mais l'imagination, ce peintre rapide et
+habile, colorerait et achèverait bien vite l'ébauche
+d'une telle grisaille.</p>
+
+<p>Madame de la Croix a été dans sa jeunesse
+ce qu'on nomme une beauté romaine, mais si
+parfaite comme on n'en a jamais vu une pareille.
+Elle avait une figure pleine de grâces et
+de caractère, l'&oelig;il perçant, le nez aquilin, la
+<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
+tête altière, un port superbe, une démarche
+majestueuse, en un mot c'était l'idéal d'une
+belle impératrice. De tant de charmes, il ne lui
+restait dans sa vieillesse qu'une physionomie
+spirituelle et animée, une taille bien faite, un
+beau pied, un air impérieux, et beaucoup d'éloquence.
+Ces restes imposants et distingués
+convenaient merveilleusement au rôle qu'elle
+jouait, quand elle parlait au diable; son geste
+menaçant et l'accent de sa voix faisaient trembler,
+et il y avait tant de noblesse dans son
+maintien, tant d'élévation dans sa dévotion
+exaltée, et une expression si sublime de foi et
+d'assurance dans toute sa personne, qu'on
+croyait voir une sainte qui allait faire un miracle.
+Mais malheureusement je n'en ai vu aucun,
+quoique j'aie passé bien des journées chez
+elle, à attendre que le diable sortît du corps
+d'un possédé. Cependant j'ai été témoin de
+plusieurs guérisons de maux de tête et de
+dents, de coliques et de douleurs rhumatiques,
+opérées sur des personnes qui venaient chez
+elle en visite et qu'elle connaissait même très-peu.
+Je pense que ces sortes de guérisons peuvent
+s'expliquer assez naturellement par l'action
+du magnétisme animal secondé par
+l'imagination, cette fée puissante qui commande
+au génie et préside aux ressorts de notre organisme.
+Toutefois, si l'on considère combien
+<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>
+l'amour-propre doit être flatté de l'honneur
+d'être un instrument de la divinité, on peut
+pardonner à madame de la Croix et compagnie
+de ne pas croire à des causes naturelles, quand
+il s'agit de miracles.</p>
+
+<p>Madame de la Croix racontait avec une naïveté,
+une grâce et un art pittoresque, qui lui étaient
+propres, les particularités des visites qu'elle
+recevait des mauvais esprits, quand elle était
+seule. On voyait tout ce qu'elle disait, tant ses
+descriptions étaient vives et naturelles. Toutes
+les fois que je venais chez elle, je trouvais des
+nouvelles de sa société. Tantôt c'étaient des niches
+fort drôles qu'on lui avait jouées, et tantôt
+des persécutions effrayantes qu'elle avait
+essuyées. Souvent des processions entières de
+pénitents en grandes robes couleur de rose, ou
+de capucins fort puants, vêtus en bleu céleste,
+ou d'autres personnages ecclésiastiques ridiculement
+fagotés arrivaient chez elle de nuit et
+traversaient son lit, les capucins lui offraient
+des baisers et les pénitents flagellaient ses couvertures.
+Quelquefois on lui donnait un bal, où
+elle voyait les ajustements les plus curieux et
+les modes de tous les siècles; une autre fois,
+c'étaient un feu d'artifice magnifique, des pyramides
+de diamants et de bijouteries, des illuminations
+superbes ou des palais enchantés
+qu'on lui montrait. Elle dépeignait tout cela si
+<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+vivement, avec tant de goût, de gaieté et d'éloquence,
+que ses récits valaient mieux que la
+plupart des descriptions d'une fête, ou de l'assemblée
+la plus brillante.</p>
+
+<p>Je ris encore toutes les fois que je pense à
+une dispute théologique, qu'elle eut avec un
+de ses esprits familiers, masqué en docteur de
+Sorbonne, qui la traitait d'hérétique, en soutenant
+les opinions de l'Église romaine de la
+manière la plus orthodoxe: «Mais, lorsqu'il
+finit par y mêler des blasphèmes, je lui fermai
+la bouche avec un cadenas, me dit-elle, qu'il
+portera jusqu'au jour du jugement.&mdash;Et
+où avez-vous pris ce cadenas?» lui répliquai-je.
+«Ah! mon cher baron, que vous êtes peu
+instruit de la différence entre la réalité spirituelle
+et la matérielle; c'est un cadenas bien
+véritable que je lui ai appliqué: les nôtres n'en
+ont que la figure.»</p>
+
+<p>Je ne m'ennuyais donc pas chez elle en attendant
+la chose principale, qui était le diable,
+qu'elle avait promis de montrer, d'autant plus
+que nous ne parlions pas toujours de ces choses-là,
+et que son esprit orné et fécond rendait
+la conversation aussi instructive qu'agréable;
+mais tout le monde n'était pas aussi bénévole
+que moi, et l'on se permettait de la donner en
+spectacle, en l'engageant à faire ses conjurations
+dans les maisons, où on lui faisait accroire
+<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+qu'il revenait des esprits. Ces facéties
+se faisaient même si grossièrement, qu'elle s'en
+apercevait; mais elle mettait ces humiliations
+au pied de la croix, et m'en parlait avec une
+grande ouverture de c&oelig;ur et beaucoup de bon
+sens. «Vous qui m'avez connue, disait-elle, si
+jalouse de ma gloire et de ma supériorité, qui
+savez que je me prive du moindre superflu
+pour le donner aux pauvres, qui voyez que le
+métier que je fais ne me rapporte que de la
+honte et du mépris dans un pays où, par mon
+rang et ma parenté, je pourrais jouer un tout
+autre rôle, ne sentez-vous pas, qu'une force
+très-supérieure doit m'imposer l'&oelig;uvre que
+j'exerce? Dites-moi franchement, si mon esprit
+a baissé; trouvez-vous que je suis devenue
+folle?» Il était bien difficile de répondre à ces
+questions, d'autant plus que je trouvais son
+esprit plus brillant que jamais; mais, après lui
+avoir fait compliment, je ne pouvais pas me
+défendre de penser à part, qu'une idée fixe
+peut fort bien exister, sans troubler les autres,
+et qu'on peut être raisonnable avec un coin de
+folie.</p>
+
+<p>Au reste madame de la Croix avait une charité
+si active, une piété si édifiante, une bonté
+d'âme si touchante, tant d'onction, de génie
+et de noblesse de caractère, qu'elle méritait les
+plus grands égards, et qu'on ne pouvait pas se
+<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
+défendre de l'aimer et de la respecter. Pour
+moi, je ne saurais penser à elle sans l'admirer
+et la regretter sincèrement. Je l'ai vue pour la
+dernière fois en 1791 à Pierry, en Champagne,
+chez M. Cazotte, ce charmant auteur du <i>Diable
+amoureux</i> qui, de maître qu'il avait été
+chez les Martinistes, s'était fait disciple de madame
+de la Croix, et qui a péri dans les massacres
+du mois de septembre. Je crains fort que
+madame de la Croix, dont je n'ai pu avoir aucune
+nouvelle, n'ait péri de même; car elle
+avait tout ce qu'il fallait pour occuper une place
+parmi les martyrs, et elle travaillait de toutes
+ses forces contre la révolution, qu'elle regardait
+comme l'&oelig;uvre du diable.</p>
+
+<p>Une prouesse, dont elle se vantait particulièrement,
+était d'avoir détruit un talisman de
+lapis-lazuli, que le duc d'Orléans avait reçu en
+Angleterre du célèbre Falk Scheck, premier
+rabbin des Juifs. «Ce talisman, qui devait
+conduire le prince au trône, me disait-elle, fut
+brisé, par la vertu de mes prières, sur sa poitrine
+dans ce moment mémorable, où il lui
+prit un évanouissement au milieu de l'Assemblée
+nationale.»</p>
+
+<p>Je finirai cet article par une scène, que je ne
+puis ni oublier ni m'expliquer. Madame de la
+Croix avait un possédé qui, induit par un meunier
+son voisin, avait formé un pacte avec le
+<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+diable sans le savoir, et qui par conséquent
+pouvait être délivré. Toutes les fois qu'il venait
+chez elle, il se jetait à genoux, et sanglotait en
+racontant les tourments horribles qu'il souffrait
+sans cesse. Elle le couchait sur un canapé, lui
+découvrait le ventre, y appliquait des reliques
+et de l'eau bénite. Alors on entendait un gargouillement
+affreux dans le ventre, et le patient
+jetait des cris effroyables; mais le diable
+tenait ferme, et nos espérances de le voir sortir,
+furent toujours trompées. Un jour, ce possédé
+devint furieux, sauta à bas du canapé et
+fit mine de se jeter sur nous. Madame de la
+Croix se mit entre lui et nous, et d'un air menaçant
+le remit à sa place; alors il grinçait des
+dents avec une force si extraordinaire, que les
+passants dans la rue auraient pu l'entendre, et
+proférait en écumant des blasphèmes si horribles
+et si nouveaux, qu'ils nous faisaient dresser
+les cheveux sur la tête; de là il passa aux
+invectives les plus atroces contre madame de la
+Croix, et finit par l'énumération la plus scandaleuse
+de tous les péchés, que cette pauvre
+dame pouvait avoir commis dans toute sa vie,
+avec des détails, dont plusieurs m'étaient connus,
+et encore beaucoup d'autres capables de la
+faire mourir de confusion. Elle écoutait tout
+cela les yeux tournés vers le ciel et les mains
+croisées sur la poitrine, et pleurant amèrement.
+<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+A la jeunesse près, elle ressemblait à
+sainte Madeleine. Quand le patient eut terminé
+son discours, elle se mit à genoux et nous
+dit: «Messieurs, voilà un châtiment de mes
+péchés bien juste, que Dieu accorde à ma pénitence;
+je mérite ces humiliations, que j'ai
+éprouvées devant vous, et je voudrais les essuyer
+devant tout Paris, si je pouvais expier
+par là toutes mes fautes.»</p>
+
+<p>Qu'on réfléchisse sur tout ceci, et qu'on me
+dise, s'il est croyable qu'une femme, telle que
+je l'ai dépeinte, ait voulu violer à ce point tous
+les égards les plus sacrés dus à Dieu, à la pudeur
+et à sa réputation, pour nous tromper?
+Mais peut-on être trompé et se tromper soi-même,
+quand il s'agit de surmonter l'horreur
+que doivent exciter de pareilles épreuves, et de
+sacrifier tout ce qu'on a de plus cher, avec
+une abnégation de raison et d'amour-propre
+si révoltante et si épouvantable?</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus230.jpg" width="300" height="86" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus231.jpg" width="500" height="80" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>XVI</h2>
+
+<h3>LES CONVULSIONNAIRES.</h3>
+
+<p class="p4"><span class="dropcap-m"><span class="dropcap">M</span></span>
+onsieur de la Condamine, ce savant
+si connu par son voyage avec
+M. de Jussieu en Amérique, était
+dominé par une curiosité indomptable,
+qui était fort contrariée par sa surdité.
+Quand il voyait deux personnes qui se parlaient
+en particulier, non-seulement il s'approchait
+avec l'indiscrétion la plus déterminée,
+mais je l'ai vu prendre son acoustique, pour
+les mieux écouter. Lorsqu'il trouvait une lettre
+sur la table, il ne pouvait pas s'empêcher de
+l'ouvrir et de la lire.</p>
+
+<p>Étant à Rome, M. de Choiseul lui donna une
+bonne leçon, et une excellente comédie à la société.
+Il avait surpris M. de la Condamine furetant
+et parcourant les papiers de l'ambassade
+dans le cabinet de ce ministre, chez lequel il
+vivait dans la plus grande intimité. M. de
+Choiseul, avec l'air le plus sévère et le ton le
+plus tragique, lui annonça, que son devoir l'obligeait
+<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span>
+à le faire arrêter, et de l'envoyer à la
+Bastille, vu que dans ce moment on traitait un
+secret d'État si important, que la possibilité
+de s'en être instruit, suffisait pour le faire enfermer
+jusqu'au développement de ce secret.
+Il avait beau protester qu'il n'avait rien lu,
+qu'il ne savait rien; on ordonna de chercher
+la garde, de faire préparer une chaise de poste,
+et enfin on lui donna une si belle peur, que
+rien ne manqua au divertissement de ceux qui
+furent témoins de cette scène plaisante.</p>
+
+<p>On accuse M. de la Condamine d'avoir fait
+un petit vol à Constantinople, afin de se faire
+donner la bastonnade sur la plante des pieds
+pour pouvoir juger de l'effet de cette cérémonie.
+Lorsque Damiens fut exécuté, la curiosité
+le poussa à percer non-seulement la foule et
+l'enceinte de la garde, mais arrivé à un cercle
+que tous les bourreaux des environs de Paris, attirés
+à cette fête si solennelle pour eux, avaient
+formé autour de l'échafaud, il y pénétra par la
+protection de M. Charlot, bourreau de Paris
+qui, l'ayant reconnu, s'écria: «Messieurs, faites
+place à M. de la Condamine, c'est un amateur.»</p>
+
+<p>Les convulsionnaires étaient un objet bien
+digne d'attirer notre observateur curieux;
+aussi se donna-t-il toutes les peines nécessaires
+pour être admis à leurs mystères, fort gênés
+alors par la police. Il promit le secret, et surtout
+<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+de se conduire comme un prosélyte, qui
+venait s'édifier chez eux et se persuader de la
+vérité de leurs miracles. Mais, après avoir vu
+crucifier une jeune fille fort jolie, il s'approcha
+d'elle, après qu'elle fut détachée, et,
+comme il était sourd, il lui dit tout haut à l'oreille:
+«Mademoiselle, vous faites ici un bien
+vilain métier; si c'est pour gagner de l'argent,
+je vous en fournirai un autre qui assurément
+vous donnera beaucoup plus de plaisir.» Ce
+propos, qui fut entendu par toute l'assemblée,
+causa un si grand scandale, que M. de la Condamine
+pensa être assommé, qu'il fut chassé
+honteusement, et que, malgré toutes ses sollicitations,
+il ne put jamais obtenir l'entrée
+d'aucune des maisons où ces fanatiques se rassemblaient.</p>
+
+<p>Me trouvant un jour de la semaine-sainte
+dans une société où l'on parlait d'un spectacle
+fort extraordinaire qui se donnerait le vendredi-saint
+dans une certaine assemblée de
+convulsionnaires, et que l'on crucifierait une
+jeune personne la tête en bas, les pieds en haut,
+et ayant témoigné quelque envie d'y aller, une
+dame me donna un billet qu'elle écrivit à un
+avocat de ses amis fort lié avec les convulsionnaires,
+pour le prier de m'introduire.</p>
+
+<p>La veille du vendredi-saint, je rencontrai
+M. de la Condamine dans une maison, où l'on
+<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
+s'entretenait de l'étrange cérémonie, à laquelle
+je devais assister le lendemain. M. de la Condamine
+se désolait de son exclusion, et je ne
+pus me défendre le plaisir de lui montrer mon
+billet et de me moquer de lui; mais, ayant appris
+de moi, que l'avocat auquel j'étais adressé
+ne me connaissait pas, il lui passa par la tête,
+qu'il pourrait facilement prendre mon nom et
+se mettre à ma place. Partant de cette idée, il
+me pria à genoux de lui céder mon billet, me
+promettant qu'il serait bien sage et qu'il m'en
+aurait une obligation éternelle. Moi, qui étais
+alors jeune, fort attaché à mes plaisirs, qui
+prévoyais que je me coucherais tard et qu'il
+me serait pénible de me lever à six heures du
+matin pour me rendre dans une saison fort
+rude à l'Estrapade, où logeait l'avocat, pour
+voir des choses qui me tentaient médiocrement,
+je commis l'étourderie de céder aux persécutions
+de M. de la Condamine, et je lui
+abandonnai mon billet. Il se fit annoncer sous
+mon nom, l'avocat le reçut à merveille, le mena
+dans sa bibliothèque et lui montrant les ouvrages
+de plusieurs savants d'Allemagne, il
+l'interrogea sur leur compte. Mon autre moi-même
+lui répondit de son mieux, disant avoir
+étudié le droit chez l'un, la philosophie chez
+l'autre, et contrefit si parfaitement le rôle d'un
+voyageur allemand passablement instruit, que
+<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+l'avocat y fut trompé. Chemin faisant il endoctrina
+son étranger sur la circonspection, avec
+laquelle il devait se conduire et sur la crédulité
+pieuse, qu'il devait affecter.</p>
+
+<p>Mais notre malheur commun voulut que la
+maison, où ils arrivèrent, était précisément
+celle d'où M. de la Condamine avait été chassé
+si ignominieusement. L'apparition du diable
+n'aurait pas pu produire une sensation plus
+horrible que celle que produisit la vue de M. de
+la Condamine; tous s'élancèrent sur lui et accablèrent
+l'avocat des reproches les plus sanglants,
+de ce qu'il leur amenait leur plus cruel
+ennemi; un impie qui avait profané la sainteté
+de leurs mystères avec les intentions les plus
+scandaleuses. Le pauvre avocat ne comprenait
+rien à tout cela et se tuait de leur dire, qu'ils
+se trompaient, que ce monsieur était un Allemand
+de distinction, qui lui était fortement
+recommandé. Mais, quand ils lui apprirent
+que c'était M. de la Condamine, qu'il avait introduit,
+et qu'il leur eut expliqué, comme il
+avait été joué, il se joignit à toute la compagnie
+pour mettre M. de la Condamine dehors
+par les épaules, en le chargeant de malédictions
+et d'invectives à rapporter de sa part à la
+dame du billet et au seigneur allemand<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
+J'ajouterai à ceci ce que j'ai vu bien des années
+après chez les convulsionnaires, où je fus
+mené par le marquis de Nesle. Alors ils célébraient
+leurs mystères fort obscurément, réduits
+à cette extrémité, moins par la sévérité
+de la police, que par le ridicule qu'on avait eu
+l'adresse de jeter sur eux, et par la sagesse de
+ne les plus persécuter, mais de les traiter avec
+mépris. Ce fut chez un vieux conseiller au parlement,
+qui logeait dans le quartier de l'Isle,
+que le marquis de Nesle me conduisit. Il y
+avait là, dans une belle chambre meublée en
+damas cramoisi, le vieux conseiller, son neveu,
+avocat au parlement, une vieille parente
+et une blanchisseuse de dentelles, de la connaissance
+du marquis, laquelle devait être crucifiée.
+Comme on n'osait plus avoir des croix
+chez soi, on avait étendu une grande planche
+sur le parquet, pour en tenir lieu. D'abord,
+on nous fit examiner quatre clous de charrette;
+et, après avoir étendu la patiente sur la planche,
+l'avocat les lui enfonça à grands coups de
+marteau dans les mains et dans les pieds, pendant
+qu'on récitait des prières. Elle se plaignait
+tout bas et poussait de petits gémissements,
+<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
+contrefaisant la voix d'un enfant au
+maillot, qu'elle conserva tant qu'elle resta attachée
+sur la planche. Tout d'un coup, elle se
+mit à crier: «Papa Élie, où es-tu donc? tu
+dis que je suis une méchante petite fille, tu as
+raison, mon petit papa, mais je serai plus sage,
+dis-moi ce que je dois faire, je me soumets à
+tout.» Au bout de quelques minutes elle sortit
+la langue. «Elle veut qu'on la lui délie»,
+dit l'avocat. Il y mit un rasoir, et, appuyant
+cette langue sur un mouchoir, il y fit par trois
+fois des coupures en croix, qui saignèrent
+beaucoup. Alors cette femme se mit à prophétiser
+toujours avec sa petite voix d'enfant, et
+le conseiller à écrire les bêtises qu'elle disait.
+On nous montra plusieurs volumes pleins de
+ces sortes de prophéties, qui étaient moins intelligibles
+que celles de Nostradamus. J'ai oublié
+de dire que la patiente après les premiers
+coups de rasoir, avait retiré sa langue et n'en
+montrait plus que le bout. «Allons, ne faites
+donc pas l'enfant,» lui dit l'avocat. «Non,
+non, lui répliqua-t-elle, c'est que vous me
+faites trop de plaisir,» et elle présenta la langue
+avec la meilleure grâce possible. Après
+avoir prophétisé une bonne demi-heure, elle
+s'arrêta tout court et demanda d'être soulagée.
+C'était avec de grosses lardoires, dont on lui
+perçait les bras, et avec de grandes bûches de
+<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
+bois, que s'opérait ce doux soulagement. On
+la frappait sur la tête et sur le sein d'une manière
+aussi barbare que merveilleuse par le
+peu de mal que cela lui faisait. Ces coups auraient
+dû l'assommer, mais elle priait de frapper
+encore plus fort, et puis se remit à prophétiser
+de plus belle. Toute la cérémonie
+dura une bonne heure.</p>
+
+<p>L'ayant déclouée, il n'y eut qu'un pied qui
+saigna, et les autres plaies paraissaient prêtes
+à se fermer. Elle remit ses bas et ses souliers,
+et, sans vouloir accepter de nous la moindre
+chose, nous la vîmes trotter sur le pavé, et s'en
+allant d'un pas si léger, comme si elle n'avait
+pris qu'un bain de pieds.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus238.jpg" width="300" height="178" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus239.jpg" width="500" height="66" alt="(décoration)" />
+</div>
+<h2>
+XVII</h2>
+
+<h3>ALCHIMIE.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-j"><span class="dropcap">J</span></span>
+'ai connu particulièrement dans le
+temps de mes recherches hyperscientifiques
+un nommé Duchanteau,
+homme assez extraordinaire
+pour que j'en conserve le souvenir. Il était bel
+homme, spirituel, aimable, éloquent, et passionné
+pour les sciences occultes. Après avoir
+longtemps étudié l'hébreu, et surtout les cabalistes,
+il se fit circonscrire à Amsterdam, parce
+qu'il s'était mis en tête qu'il fallait être juif
+pour obtenir d'être initié par les rabbins dans
+tous les mystères de la cabale. Mais celle-ci
+n'ayant pas suffisamment satisfait son désir de
+franchir les bornes de notre savoir, il s'adonna
+à l'étude de l'alchymie, et se créa un procédé
+pour produire la pierre philosophale, aussi
+singulier qu'ingénieux, parce qu'il s'accorde
+réellement avec tous les passages essentiels des
+livres alchymiques, et qu'il explique assez bien
+leurs énigmes principales. Tous s'accordent à
+<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
+dire, qu'on doit réunir sans cesse l'inférieur
+avec le supérieur, et que le feu, le vase et la
+matière doivent se trouver dans le même sujet.</p>
+
+<p>Or, Duchanteau disait: Ce sujet mystérieux,
+c'est moi, et tout homme mâle, qui est bien
+constitué, a le pouvoir, depuis l'âge de vingt
+ans jusqu'à cinquante, de faire la pierre philosophale,
+sans avoir besoin d'autre chose que
+de lui-même. Qu'on me fasse entrer tout nu
+dans une chambre, qu'on m'y enferme ou
+qu'on m'y surveille, sans me donner la moindre
+chose à boire ni à manger, et j'en sortirai
+au bout de quarante jours avec la pierre philosophale!</p>
+
+<p>Voilà ce qu'il a entrepris de prouver à la loge
+des <i>Amis réunis</i> et ce que malheureusement
+on n'a pas pu lui laisser achever jusqu'au bout.
+Mais ce qu'il nous a montré est assez curieux
+et presque merveilleux. Son procédé et son
+secret consistaient à se nourrir uniquement de
+son urine; il buvait sans cesse ce qu'il rendait:
+Voilà la coovation du supérieur avec l'inférieur,
+nous disait-il, mon urine est la matière,
+mon corps est le vase, et ma chaleur est le feu;
+c'est ainsi que ces trois choses principales se
+trouvent dans un seul sujet.</p>
+
+<p>Duchanteau ayant été mis dans une chambre
+comme dans un bain, on lui donna des vêtements,
+et des frères se relayaient pour le surveiller
+<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
+et s'assurer que rien n'entrait dans son
+corps, ni dans la chambre, qui pût altérer la
+vérité de ses assertions. Dans les premiers jours
+il souffrait cruellement de la faim et d'une soif
+brûlante, mais son urine commençant à s'épurer
+et à s'épaissir, le martyre de ses besoins se
+calma peu à peu; toutes les facultés de son
+esprit s'exaltèrent; tous les jours il devint plus
+gai, plus spirituel, plus éloquent; et, ce qu'il
+y a de plus singulier, c'est que sa force corporelle
+augmenta prodigieusement. Mais tout cela
+était accompagné d'une fièvre qui, toujours
+croissante, devint enfin si forte qu'elle parut
+dangereuse. La crainte que cet homme ne
+mourût dans son opération, et des réflexions
+très-sérieuses de ce qui pourrait en arriver,
+déterminèrent le conseil de la loge à forcer
+Duchanteau de quitter son entreprise. Il l'avait
+soutenue jusqu'au vingt-sixième jour, sans
+avoir rien pris que son urine, laquelle s'était
+réduite à la valeur d'une demi-tasse; elle
+était d'un rouge extrêmement foncé, épaisse,
+gluante et d'une odeur balsamique et excellente;
+on l'a déposée et conservée précieusement
+dans nos archives, mais la révolution a
+détruit cette urine anoblie qui, peut-être, était
+une médecine admirable, et je n'ai jamais pu
+apprendre ce qu'elle est devenue.</p>
+
+<p>Après que Duchanteau eut terminé son jeûne
+<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
+de vingt-six jours, il mangea et but le même
+soir autant que les six convives ensemble, qui
+soupèrent avec lui; et, ce qui est encore remarquable,
+c'est que cette intempérance ne lui fit
+pas le moindre mal. Au désespoir d'avoir manqué
+son but qu'il avait été si près d'atteindre,
+il voulut absolument renouveler son expérience;
+mais il ne put la soutenir que jusqu'au
+seizième jour, où ses forces l'abandonnèrent
+tout à coup; et, comme il mourut peu de temps
+après, il y a apparence que cette épreuve lui a
+coûté la vie.</p>
+
+<p>Je ne puis pas m'empêcher de faire mention
+d'un autre procédé pour obtenir la pierre philosophale,
+aussi ingénieusement exposé que le
+précédent, mais plus extraordinaire, plus difficile
+et plus dangereux. Un nommé Clavières,
+Genévois, depuis ministre des finances durant
+la révolution, était possesseur du manuscrit qui
+contenait ce secret, et il le vendit à la loge des
+<i>Amis réunis</i>, dans le temps qu'il n'était qu'un
+pauvre petit commis au trésor royal. Voici à
+quoi ce procédé bizarre et horrible se réduisait:
+il fallait avoir un jeune homme et une
+jeune fille tous deux vierges, les unir par le
+mariage sous une constellation marquée. Il
+fallait que leur premier enfant fût mâle, et cet
+enfant devait en naissant entrer dans un récipient
+de verre, promptement luté contre une
+<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
+retorte, et ensuite mis au feu, pour calciner ce
+malheureux enfant, lequel, à ce que disait
+l'auteur du manuscrit, deviendrait le bienheureux
+sauveur du monde. Car, après un procédé
+alchymique fort étendu, par conséquent
+trop long à rapporter, et dont même je ne me
+rappelle plus, l'enfant devait se convertir en
+un trésor suffisant, pour enrichir et immortaliser
+tout le genre humain, puisque, non-seulement
+il serait médecine universelle et pierre
+philosophale, mais ses vertus se multiplieraient
+à l'infini, étant décuplées à chaque procédé
+réitéré. Tout cela était présenté sous des
+formes si spécieuses, et avec des explications si
+ingénieuses de diverses allégories de la fable,
+et surtout des douze travaux d'Hercule, qu'on
+ne pouvait pas s'empêcher d'admirer l'esprit
+et l'érudition de l'auteur en détestant sa folie
+et sa cruauté.</p>
+
+<p>Un associé de Clavières, dont j'ai oublié le
+nom, avait porté depuis le même manuscrit à
+C....., et j'ai appris, à mon grand étonnement,
+qu'une princesse fort avide de richesses et un
+ministre fort peu religieux, avaient pensé sérieusement
+à entreprendre ce grand &oelig;uvre,
+qui pourtant les a épouvantés par son incertitude
+et le nombre de ses difficultés.</p>
+
+<p>Chemin faisant dans la route du merveilleux,
+j'ai aussi fait des recherches en alchymie,
+<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>
+mais je n'ai trouvé sur la transmutation des
+métaux rien qui méritât une place dans mes
+souvenirs, qu'une seule preuve de la possibilité
+de changer le cuivre en argent. Le comte Kolowrat,
+ministre de Saxe en Espagne, m'a
+montré deux monnaies de cuivre, qui avaient
+incontestablement subi cette transmutation,
+laquelle il m'a assuré avoir vu opérer en sa
+présence. Les deux monnaies étaient au coin
+d'Espagne, l'une entièrement convertie en argent,
+tandis qu'on n'en a jamais frappé de
+cette espèce qu'en cuivre; l'autre était teinte
+au milieu, de part en part, en argent, et, étant
+coupée en deux, on voyait distinctement que
+le morceau d'argent n'était point incrusté,
+mais que la goutte qui a produit cette transmutation
+avait percé d'outre en outre.</p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus244.jpg" width="300" height="199" alt="(décoration)" />
+</div>
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/illus245.jpg" width="500" height="75" alt="(décoration)" />
+</div>
+
+<h2>XVIII</h2>
+
+<h3>ANECDOTES ET PETITES HISTOIRES.</h3>
+
+<p class="p2"><span class="dropcap-l"><span class="dropcap">L</span></span>
+ors de mon séjour à Genève, en
+1757, j'ai vu souvent aux Délices,
+chez M. de Voltaire, un conteur
+d'histoire fort recherché par les sociétés
+genévoises, et dont j'ai oublié le nom,
+de quoi je suis bien fâché, car on devrait toujours
+savoir nommer les personnages d'une
+anecdote: cela ajoute au caractère de vérité.</p>
+
+<p>Souvent, après que cet homme avait achevé
+une histoire, M. de Voltaire lui disait: Voilà
+un canevas charmant; mais permettez-moi de
+vous enseigner comment il faut le mettre en
+&oelig;uvre. Alors, il reprenait l'histoire, et nous
+montrait par sa manière de la refondre, comment
+on doit dans le commencement détailler
+beaucoup, et même longuement, tout ce qui
+peut servir à l'intelligence exacte du conte;
+comment il faut faire connaître les acteurs
+principaux, en peignant leurs figures, leurs
+gestes et leurs caractères; comment on doit
+<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>
+exciter, suspendre et même tromper la curiosité;
+que les épisodes doivent être courts,
+clairs, et placés à propos, pour couper la narration
+au milieu d'une grande attente; comment
+il faut en presser la marche à mesure
+qu'on tire vers la fin, et que la catastrophe doit
+être énoncée aussi laconiquement que possible.
+C'est ainsi que M. de Voltaire mêlait l'utile à
+l'agréable en donnant par des exemples, délicieux
+à entendre, les véritables règles dogmatiques
+de l'art de raconter. Que ne puis-je,
+pour le plaisir de mes lecteurs, leur montrer,
+aussi bien que je voudrais, que j'ai su profiter
+de ses instructions!</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Un échantillon précieux de la politesse du
+bon vieux temps, qui mérite d'être conservé,
+sont les compliments que firent le duc d'Ormont
+et son ami le chevalier d'Airague en se
+quittant pour toujours.</p>
+
+<p>Ce duc, après avoir terminé son rôle de
+favori de la reine Anne, s'était retiré à Avignon,
+où il tenait un grand état, et le chevalier
+s'était fait son commensal complaisant et
+son ami intime. Malgré cela, ils étaient ensemble
+sur le pied cérémonieux de l'ancienne cour,
+et ne cessaient de se faire des compliments.
+Apprenant que son patron allait expirer, le
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>
+chevalier accourt, entre précipitamment, et le
+duc agonisant lui dit d'une voix obligeante:
+Hélas! mon ami, je vous demande pardon
+d'être obligé de mourir devant vous. L'autre,
+pénétré et confondu de tant de politesse, répliqua:
+Ah, milord, pour l'amour de Dieu, ne
+vous gênez pas!</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>L'abbé de Saint-Pierre, le meilleur humain,
+après la Fontaine, parmi les gens de lettres en
+France, sentait dans sa vieillesse qu'il commençait
+à radoter. Il s'était voué au silence,
+mais il aimait à écouter en compagnie. Un
+jour, il était resté le dernier chez ma voisine,
+madame de Lémeri; il poussa un grand soupir
+et lui dit: Je sens que je vous ennuie; mais,
+ajouta-t-il, les larmes aux yeux et avec une voix
+suppliante, mais je m'amuse.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Il y avait à l'université de Halle un professeur
+qui montrait des revenants. Frédéric II,
+qui avait entendu raconter à des officiers, dont
+le courage et l'esprit lui étaient connus, qu'ils
+en avaient réellement vu, fit venir ce professeur
+à Berlin, et le pria de lui montrer quelques-unes
+de ces apparitions merveilleuses. Comme
+je ne suis pas tout à fait sûr, répliqua le professeur,
+que mon secret ne puisse produire un
+<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
+peu de mal sur le cerveau, et que, par cette
+raison, je ne l'emploie qu'à mon corps défendant,
+Dieu me préserve d'en faire usage sur
+Votre Majesté, mais je ferai mieux, je vous
+l'expliquerai.</p>
+
+<p>Il consiste en une fumigation qu'on répand
+dans la chambre obscure, où l'on fait entrer
+l'homme qui demande à voir. Cette fumée,
+dont voici la recette, a deux propriétés: celle
+de jeter le patient dans un demi-sommeil assez
+léger pour entendre ce qu'on lui dit, et assez
+profond pour l'empêcher de réfléchir; et celle
+de lui échauffer le cerveau, au point que son
+imagination lui peint vivement l'image des paroles
+qu'il entend, et y ajoute la représentation
+qui sert à poursuivre et à compléter l'objet de
+son intention; il est dans l'état d'un homme
+qui compose un rêve, d'après des impressions
+légères qu'il reçoit en dormant.</p>
+
+<p>Après avoir, poursuivit le professeur, tiré de
+mon curieux dans la conversation le plus de
+particularités qu'il m'est possible de la personne,
+qui doit lui apparaître, et lui avoir demandé la
+forme et les habits avec lesquels il veut la voir,
+je le fais entrer dans la chambre obscure.</p>
+
+<p>Quand je crois que la fumée a commencé
+son effet, je le suis, en me préservant de l'impression
+de la fumée, avec une éponge trempée
+dans la liqueur que voici. Alors je lui dis: Vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
+voyez un tel, fait et habillé de telle manière:
+et la figure se peint ainsi à son imagination
+altérée; puis je lui demande avec une voix rauque:
+Que me veux-tu? il est persuadé que c'est
+l'esprit qui parle, il répond, je réplique, et, s'il
+a du courage, la conversation continue, et finit
+par un évanouissement.</p>
+
+<p>Ce dernier effet de la fumigation jette un
+voile mystérieux sur ce qu'il a cru voir et entendre,
+efface les petites imperfections qu'il
+pourrait se rappeler, et lui laisse à son réveil
+une conviction mêlée de crainte et de respect
+contre laquelle il ne lui reste aucun doute.</p>
+
+<p>J'ai appris tout ceci de la margrave de Bayreuth,
+s&oelig;ur de Frédéric II, et que le roi, après
+avoir vérifié cette opération, en a déposé la recette
+et la méthode sous une enveloppe cachetée
+dans sa bibliothèque de manuscrits. Il y a
+apparence que Bischofswerder et compagnie
+ont trouvé ce secret dans la bibliothèque du
+roi, ou peut-être à Halle, et qu'ils s'en sont
+servi pour produire les apparitions extraordinaires
+avec lesquelles ils ont mystifié et subjugué
+Frédéric Guillaume II.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Le baron de Thugut, envoyé de la cour de
+Vienne à Varsovie, avait à son début, et avant
+d'avoir vu le roi, rencontré dans la société le
+<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
+comte de Stackelberg, ambassadeur de Russie,
+et était tombé dans l'erreur de le prendre pour
+le roi, avec lequel l'ambassadeur avait quelque
+ressemblance, et par la figure et par la taille et
+le port. S'étant aperçu qu'on avait remarqué
+cette méprise, il coupa, en faisant le soir la
+partie du roi avec M. de Stackelberg, comme
+par mégarde, une dame avec un valet, et dit:
+Ne voilà-t-il pas aujourd'hui qu'il m'arrive
+encore de prendre un valet pour un roi<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Egizielo, émule de Farinelli à Lisbonne,
+partant de là, reçut le singulier honneur d'une
+escorte de cavalerie commandée par un officier.
+L'orgueilleux chanteur crut qu'il était de
+sa dignité de faire un présent à l'officier, et lui
+offrit une belle montre. Celui-ci lui dit: Gardez
+votre montre; mais si vous voulez me récompenser
+de la peine que j'ai eue, je vous prie de
+me chanter un petit air.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Le baron de Thun, qui a été longtemps ministre
+de Wurtemberg à Paris, était un homme
+<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
+assez singulier, très-aimable pour ceux qui
+l'ont connu aussi particulièrement que moi,
+mais excessivement spéculatif pour l'économie.
+Il avait mis toute sa fortune en rentes viagères,
+car il était fort égoïste.</p>
+
+<p>Ayant la fantaisie de vouloir être enterré
+dans son lieu natal en Poméranie, mais trop
+juste pour causer autant de dépenses qu'aurait
+exigées le transport de son cadavre, à son
+neveu, auquel il ne laissait rien du tout, il
+ordonna en mourant de le couper en pièces,
+de le bien saler, de le mettre dans un tonneau,
+et de l'embarquer ainsi sur le premier vaisseau
+qui partirait pour aller en Poméranie. Durant
+la route, les matelots visitèrent le tonneau, et,
+croyant que c'était du b&oelig;uf salé, ils mangèrent
+la moitié du baron de Thun.</p>
+
+<p>C'est son neveu qui m'a raconté cette histoire.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Une ancienne prophétie qui existait à Lyon
+disait, que le sang coulerait dans les rues,
+quand le Rhône et la Saône se trouveraient
+réunis dans l'hôtel de ville.</p>
+
+<p>Or, ce bâtiment est si élevé au-dessus du lit
+de ces fleuves qu'il aurait fallu une inondation
+presque incroyable pour les faire arriver jusque-là.</p>
+
+<p>Cette prophétie s'est pourtant accomplie en
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
+1793 d'une manière assez singulière. Lorsque
+le peuple abattit la statue de Louis XIV à la
+place de Belcour, on porta les figures en bronze
+de ces deux fleuves, qui étaient placées aux
+deux côtés de la statue, à la maison de ville,
+et, peu de jours après, les rues furent inondées
+de sang, par le premier massacre que firent les
+jacobins.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Une preuve de l'indolence avec laquelle
+Louis XV régnait, est une réponse qu'il fit un
+jour au duc de Choiseul, qui voulait lui arracher
+une décision contraire aux intrigues de
+ses adversaires; et, après lui avoir démontré
+que les appréhensions qu'on lui inspirait,
+étaient fausses, et qu'il commettrait une injustice
+en s'y livrant, le roi lui répliqua: Mais ils
+m'ont dit qu'il y a du danger à le faire, et ce
+n'est pas la peine d'avoir des ministres, pour
+que je réponde des événements.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>M. de Fontenelle répliqua à un homme qui
+l'avait ennuyé par une longue diatribe contre
+le diable: N'en disons pas tant de mal, c'est
+peut-être l'homme d'affaires du bon Dieu.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Voici un mot bien philosophique de l'abbé
+<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>
+Galiani: Le chien qui s'imagine qu'il tourne le
+rôti, ne sait pas que c'est le rôti qui le fait
+tourner.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Entendant dire à un homme qu'on questionnait
+sur les effets de la nouvelle salle d'Opéra
+de Paris, qu'elle était sourde, Galiani qui
+ne pouvait pas souffrir la musique française,
+s'écria: Qu'elle est heureuse!</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Dans le temps qu'il s'agissait de mettre une
+inscription sur cette nouvelle salle, Diderot fit
+la suivante:</p>
+
+<p class="center"><i>Hic Marsyas Apollinem.</i></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Un pauvre valet de louage à Rome avait
+acheté à la place Navone un camée antique
+superbe, pour très-peu de chose. On lui en
+avait déjà offert un prix considérable, mais il
+voulut pourtant consulter auparavant M. Jenkins,
+riche et célèbre antiquaire, qui était
+son patron.</p>
+
+<p>Cet homme honnête lui dit: Votre pierre
+vaut beaucoup davantage, vous êtes un pauvre
+homme, je puis faire votre fortune sans y perdre;
+voilà 4000 écus romains. Le valet de
+<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+louage se retira dans sa patrie avec cet argent,
+l'employa à se faire bâtir une maison, et mit
+au-dessus de la porte l'inscription suivante:</p>
+
+<p class="center"><i>Questa casa è fatta d'una sola pietra.</i></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>M. Naigeon, homme de lettres, grand bibliologue,
+et petit athée, a composé le Système
+de la nature, avec le baron d'Holbach et
+Diderot. Il avait une vanité insupportable, et
+M. d'Holbach disait de lui, qu'il lui déplaisait
+parce qu'il était si fier de ne pas croire en
+Dieu.</p>
+
+<p>Le même a dit un joli mot sur l'abbé Morellet,
+dont l'amour-propre perçait trop à travers
+ses belles qualités. Son attitude favorite
+était de se serrer les côtes avec les deux mains
+fourrées sous son habit. Quelqu'un ayant remarqué
+cette contenance, dit à M. d'Holbach:
+«Je crois que l'abbé a froid.&mdash;Non, répliqua-t-il,
+il se tient comme cela pour être plus près
+de soi.»</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Dans les cérémonies de la semaine sainte on
+porte le pape d'un endroit du Vatican à l'autre,
+sur une espèce de palanquin, sous un dais,
+et ombragé des deux côtés par des éventails
+faits de plumes de paon. Cet appareil a un air
+<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
+tout à fait chinois. Il fut copié avec une exactitude
+frappante dans un opéra bouffon nommé:
+<i>L'Idole chinoise</i>, qu'on donna à Naples
+précisément dans le temps où le marquis Tanucci
+était le plus enclin à maltraiter la cour
+de Rome. Le nonce, informé de cette farce
+indécente, s'en plaignit amèrement à ce ministre.
+Celui-ci, qui mourait d'envie de repaître
+ses yeux de ce spectacle, dont la simple
+description l'avait extrêmement diverti, répondit
+au nonce: Ah, Monseigneur, que me
+dites-vous là! Cela n'est pas possible: mais
+pour vous prouver mon intérêt, je me rendrai
+moi-même au théâtre, moi, qui n'y vais jamais,
+pour me convaincre de la vérité incroyable
+d'un tel scandale. Ce ministre se procura donc
+par là la jouissance qu'il désirait, et le lendemain
+il dit au nonce: J'y ai été, vous pouvez
+être tranquille, il n'y a pas un mot de vrai à ce
+qu'on vous a dit, je vous assure que c'est une
+grande méchanceté.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Le marquis de Bombelles m'a fait la description
+de deux robes à panier, qu'il a vues, à la
+cour de Lisbonne, porter à la reine, où il était
+ambassadeur de France. Sur l'une, on avait
+représenté en broderie une espèce de péristyle,
+dont les deux colonnes suivaient la direction
+<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
+des jambes, surmontées d'un fronton, duquel
+tombait une cascade de gaze d'argent.</p>
+
+<p>L'autre représentait Adam et Ève, au milieu
+d'eux l'arbre de la science du bien et du mal,
+et le serpent qui y grimpait en remontant vers
+le sommet.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Parmi la foule de solliciteurs qui attendaient
+la mort ou la guérison du maréchal de Belle-Isle,
+alité depuis très-longtemps, il y avait un
+pauvre Gascon réduit à la dernière misère, en
+mangeant d'avance une pension qu'il n'avait
+pas encore. Un jour que, dans un café, on
+faisait l'éloge du maréchal, le Gascon s'écria:
+Oh, cadédis, c'est un Dieu! tout-puissant,
+invisible, éternel!!</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>La faveur du duc de Choiseul avait attiré
+tant de cousins, qui portaient son nom, que,
+pour les distinguer, on leur avait donné des
+sobriquets: Il y en avait un qu'on appelait
+Choiseul bon-Dieu. On importunait à outrance
+le maréchal de Belle-Isle pour faire avoir un
+régiment à ce cousin de son ennemi. Ce ministre
+étant à la mort, on lui apporta le viatique,
+et on lui annonça le bon Dieu, comme c'est l'usage
+à Paris, où le valet de chambre, qui est à
+la porte, nomme toujours les arrivants à haute
+<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>
+voix. Le maréchal agonisant crut que c'était
+ce Choiseul qui venait le relancer, et cria de
+toutes ses forces: Qu'il s'en aille, qu'il me
+laisse en repos! dites que je lui donne un régiment.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Le marquis Manfredini, ministre du grand-duc
+de Toscane, a eu beaucoup à traiter avec
+Bonaparte, lorsqu'il commandait en Italie.</p>
+
+<p>Après nombre de preuves d'amitié, et surtout
+de loyauté, qu'il avait reçues de ce général,
+ce dernier fut dans le cas de manquer
+malgré lui à une promesse qu'il lui avait faite,
+forcé par des ordres du Directoire qu'il avait
+reçus depuis. Le marquis se plaignant amèrement,
+Bonaparte lui dit: Vous pouvez toujours
+compter sur ma parole militaire; mais
+ne comptez jamais sur ma parole politique.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Un officier de la garde bourgeoise de Bayreuth
+était un homme facétieux et extrêmement
+poltron, ce qui l'avait constitué le bouffon
+et le souffre-douleur en titre de tous les
+officiers.</p>
+
+<p>Dans ce temps il y avait à Bayreuth un joueur,
+qui s'était rendu célèbre par quantité de duels,
+et dont tout le monde redoutait l'épée qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>
+maniait avec beaucoup d'adresse et de bonheur.
+On aurait bien voulu en être débarrassé,
+mais personne n'osait se mesurer avec
+lui.</p>
+
+<p>Un jour qu'on manifestait ce désir en présence
+du capitaine bourgeois, celui-ci s'offrit
+de délivrer la ville de ce dangereux personnage.
+Pressé sur les moyens qu'il emploierait,
+il surprit extrêmement en disant qu'il
+se battrait contre lui, et qu'il le chasserait. D'abord,
+on se moqua de notre poltron, mais celui-ci
+proposa un assez gros pari si sérieusement,
+qu'il fut accepté avec une extrême curiosité
+de voir comment il s'en tirerait. Le
+joueur fut insulté le lendemain, et appelé en
+duel par le capitaine.</p>
+
+<p>Le margrave, instruit par ce dernier de ce
+qu'il comptait faire, permit que les deux champions
+se battraient sur la place, en présence
+de la ville et de la cour. A peine le capitaine
+eut-il tiré son épée, que le joueur pâlit, lui
+tourna le dos, et, s'enfuyant à toutes jambes,
+fut poursuivi par son adversaire et chassé par
+toutes les rues de la ville. Cet événement incroyable
+parut un prodige à tous les spectateurs,
+et le paraîtra à mes lecteurs, à moins
+que je ne leur explique comment ce miracle
+s'est opéré.</p>
+
+<p>Le capitaine savait que le joueur avait une
+<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span>
+antipathie naturelle et insurmontable contre
+la simple vue d'une carotte rouge, au point
+qu'il s'évanouissait quand il en paraissait sur
+la table. Que fit-il? il coupa une bonne tranche
+bien ronde d'une belle carotte bien rouge,
+l'enfila dans son épée pour qu'elle couvrît parfaitement
+la garde inférieure. Il en résulta
+que, dès qu'il eut tiré son épée et présenté la
+pointe à son ennemi, celui-ci fut frappé de la
+vue si redoutable pour lui, et obligé de s'enfuir
+à toutes jambes.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Le duc de Nivernois, défendant la gloire de
+Louis XIV contre Frédéric II, qui le critiquait
+rudement sur sa vanité, son ambition démesurée,
+et sur l'avantage d'avoir eu d'excellents
+teinturiers en tout genre, poussé à bout, le duc
+s'écria: Au moins, Votre Majesté ne lui refusera-t-elle
+pas l'honneur d'avoir bien représenté
+son rôle de roi? Frédéric répliqua:
+Après Baron.</p>
+
+<p>Le même duc de Nivernois m'a assuré avoir
+vu un écrit du temps de Catherine de Médicis,
+qui donnait le détail de ce qu'elle disait avoir
+vu dans un miroir magique, dans lequel un
+célèbre astrologue, dont j'ai oublié le nom, lui
+montrait la succession et le sort des rois de
+France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
+Ceux qui ont été assassinés, comme Henri III
+et Henri IV, ont paru percés des poignards
+qui les ont frappés; les autres rois, quoique
+pas nommés, étaient reconnaissables, ou par
+quelques marques, ou par un dauphin intermédiaire
+qui apparaissait sans couronne. La
+durée du règne de ces rois était marquée par
+les différences de la durée de leurs apparitions.
+Par le nombre de leurs dauphins on parvenait
+distinctement à celui qui désignait Louis XV.
+C'est du vivant de ce monarque que M. de Nivernois
+m'a parlé de cette pièce curieuse, et il
+m'a dit alors qu'elle finissait de la manière
+suivante, qu'après Louis XV il ne s'est plus
+montré qu'un seul roi; et Catherine, interrogée
+par l'astrologue, sur ce qu'elle voyait encore,
+elle répondit: je ne vois plus rien qu'un tas de
+rats et de souris qui s'entre-dévorent. Comme
+on venait de s'apercevoir que les fondements
+de Versailles étaient minés par ces animaux,
+nous appliquions alors cette image prophétique
+à la possibilité que ce grand château pourrait
+bien s'écrouler sous le règne prochain.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Le cardinal Acquaviva était franc, mais extrêmement
+grossier. Allant occuper la vice-légation
+d'Avignon, on lui avait fort recommandé
+de s'abstenir de dire: cela n'est pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>
+vrai, et on lui avait observé que cette phrase
+était regardée en France comme une insulte.
+Voici donc la tournure qu'il avait imaginée,
+pour donner un démenti poliment: Je le crois,
+disait-il d'un air suppliant, puisque vous me le
+dites, mais vous, qui me le dites, vous ne le
+croyez pas.</p>
+
+<p>Ceci me rappelle une autre réplique fort
+heureuse, au récit d'un fait incroyable que le
+conteur assurait avoir vu de ses propres yeux,
+la voici: Je le crois, puisque vous l'avez vu,
+mais si je le voyais, je ne le croirais pas.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>On a trouvé dans les papiers du professeur
+Schr&oelig;der, de Marbourg, célèbre rose-croix,
+mort à Wetzlar, une vieille pancarte expédiée
+par un chef de cette secte.</p>
+
+<p>Il avait ajouté à son nom S. J., de la société
+de Jésus, et la pancarte avait une date plus
+ancienne que celle à laquelle le dictionnaire
+des hérésiarques d'Arnold fixe l'origine des
+rose-croix. Les relations que j'ai eues avec ces
+derniers, m'ont appris qu'ils étaient intimement
+liés avec les jésuites, et je puis attester
+que les règles et les formes de l'ordre des rose-croix
+avaient les plus grands rapports avec
+celles de la compagnie de Jésus, surtout pour
+l'obéissance aveugle à leurs supérieurs, l'espionnage
+<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
+et les moyens de s'emparer des secrets
+d'autrui.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Des amis et des protections particulières que
+j'avais à Naples m'ont mis à portée d'examiner
+de près le miracle de saint Janvier, et je puis
+attester qu'il me parut impossible, qu'une matière
+extérieure puisse pénétrer dans les fioles
+qui contiennent le prétendu sang de ce saint.
+Il y en a deux qui sont hermétiquement scellées
+et placées sur deux pointes, qui les soutiennent
+en l'air au milieu d'un ostensoir à
+jour et bien clos.</p>
+
+<p>On voit dans le fond de ces fioles, à la hauteur
+d'un doigt, une matière qui ressemble à de la
+poix, résine fort brune et dure, laquelle, quand
+le miracle se fait, s'élève subitement en bouillonnant
+et remplit tout à fait les petits vases.</p>
+
+<p>L'abbé Galiani, qui a observé tout ceci plus
+souvent et encore mieux que moi, et qui, de
+plus, se fondait sur l'autorité de son oncle, archi-chapelain
+du roi, et qui, par ses relations
+avec tout le clergé, pouvait être encore plus
+instruit que moi, prétendait que cette relique
+était si ancienne qu'on en avait absolument
+perdu la véritable histoire, que le clergé de
+Naples agissait de bonne foi, qu'il ignorait
+parfaitement le secret de ce tour de passe-passe,
+et qu'il s'opérait vraisemblablement par la
+<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+chaleur extérieure, et peut-être par un certain
+coup de main prescrit ou accidentel.</p>
+
+<p>L'abbé Galiani, dans la tête duquel chaque
+explication à donner prenait une tournure ingénieuse
+et instructive, employait le mystère
+de ce miracle pour commenter un passage
+d'Horace, qui parlant dans son épître du voyage
+à Brindisi des fourberies religieuses de ce
+pays-là, dit: <i>Thura sine igne liquefaciunt,
+credat judæus Apella.</i> «Ils liquéfient de l'encens
+sans employer du feu. Il faudrait être
+un Juif comme Apella, pour le croire.»</p>
+
+<p>Il y a apparence que les premiers prêtres
+chrétiens auront trouvé ce secret chimique, et,
+croyant que cette gomme brunâtre ne ressemblait
+pas mal à du sang caillé, ils se seront dit,
+voilà une chose excellente qui peut nous être
+aussi utile qu'aux prêtres païens; et ils l'auront
+employée comme fraude pieuse, très-utile
+par le grand succès qu'elle a eu.</p>
+
+<p>C'est ainsi que mon charmant petit abbé
+expliquait le miracle de saint Janvier, qui n'est
+pas le seul de son espèce dans le royaume de
+Naples; car, dans deux ou trois endroits de
+l'intérieur, il s'opère obscurément sur le sang
+de deux autres martyrs, dont j'ai oublié les
+noms.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Dans une maison de la rue Saint-Honoré, à
+<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
+côté du trésor royal, il y avait une chambre
+dans laquelle on trouvait souvent des meubles
+brisés ou déplacés de la manière la plus extraordinaire.
+On avait beau la fermer à cadenas,
+y apposer même un scellé, et employer tous
+les moyens possibles pour en découvrir la
+cause; tout était inutile, et enfin les domestiques
+obtinrent la permission d'aller chez les
+capucins, qui étaient vis-à-vis pour chercher
+un exorciseur.</p>
+
+<p>Le père, chargé de cet emploi, se transporta
+avec son bénitier dans la chambre en question;
+et, après avoir aspergé partout, on lui dit,
+qu'il fallait aussi en mettre dans la cheminée
+où l'on entendait quelquefois le diable, quand
+on entrait dans la chambre. Le capucin se
+tourna donc vers la cheminée, et, allongeant
+son goupillon dans le tuyau, il fut étrangement
+surpris de sentir qu'une main invisible le lui
+arrachait et l'emportait. La frayeur du bon
+père se communiqua aux assistants, et tous
+s'enfuirent dans la rue avec des cris terribles,
+qui attirèrent une foule de monde à laquelle
+on raconta ce nouveau miracle.</p>
+
+<p>Mais on fut encore bien plus effrayé, lorsqu'on
+vit paraître sur le haut de la cheminée le
+diable tenant le goupillon, avec lequel il gesticulait
+aussi bien que le meilleur exorciseur.</p>
+
+<p>Après l'avoir considéré quelque temps, arriva
+<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
+un domestique de M. de Lavalette de Lange,
+qui logeait tout à côté de la cheminée, et qui
+s'écria en regardant en haut: Oh, voilà le singe
+de mon maître!</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>M. de Sartine, ministre de la marine, était
+fort soigneux de sa coiffure; il avait des perruques
+merveilleuses pour la quantité de leurs
+boucles. La veille d'un jour qu'il devait aller
+de grand matin à Versailles, on avait fort recommandé
+chez le perruquier d'arranger la
+perruque le même soir, parce que l'on viendrait
+la prendre à l'aube du jour.</p>
+
+<p>En conséquence elle fut arrangée et placée
+dans sa boîte. Pendant la nuit la femme du
+perruquier accoucha d'un enfant mort, qu'on
+mit, faute de cercueil, dans une boîte à perruques,
+pour pouvoir l'enterrer tout de suite.
+Un moment après que le petit convoi d'enterrement
+fut parti, un domestique de M. de
+Sartine vint chercher la perruque. Mais on fut
+bien étonné, en ouvrant la boîte, d'y trouver
+un enfant mort. On s'était trompé de boîte, et
+on avait enterré la perruque de M. de Sartine,
+qui fut obligé de retarder son départ jusqu'à
+ce que chaque chose eût été remise à sa place.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Un jeune auteur, qui cherchait fortune, était
+<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
+allé à Ferney pour se recommander à M. de
+Voltaire. Celui-ci commença par lui demander
+ce qu'il savait faire, et quel était son métier?
+Je suis, répondit-il, garçon athée, pour vous
+servir.&mdash;Et moi, répliqua M. de Voltaire,
+j'ai l'honneur d'être maître déiste; mais, quoique
+nos métiers soient opposés, je vous donnerai
+à souper pour aujourd'hui et à travailler
+pour demain, je puis me servir de vos bras et
+non de votre tête.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Le duc de Choiseul, étant devenu ministre
+des affaires étrangères, avait eu la curiosité de
+connaître le style de M. de Chauvelin, qui,
+sous le ministère du cardinal de Fleury, s'était
+acquis la réputation de l'ambassadeur le
+plus habile de son temps. Il fit tirer du dépôt
+des affaires étrangères les dépêches de M. de
+Chauvelin, écrites durant son ambassade en
+Suisse, et voici une phrase qui lui tomba sous
+les yeux en feuilletant pour commencer sa
+lecture. L'ambassadeur, parlant de l'espérance
+qu'il avait de pénétrer un secret par le canal
+d'un magistrat qui en était instruit, s'exprimait
+ainsi: «J'ai déjà mis les fers au feu, pour
+lui tirer les vers du nez.»</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>M. de Beaumarchais était fils d'un horloger.
+<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
+Une dame de la cour, pour lui reprocher son
+origine, lui présenta une très-belle montre
+qu'elle avait, en le priant de l'examiner et de
+la lui arranger, parce qu'elle n'allait pas bien.
+Beaumarchais prit la montre et la laissa tomber
+sur le pavé du salon, qui était de marbre.
+Ah, quel malheur, s'écria-t-il, mon père avait
+raison, il m'avait bien dit que j'étais trop maladroit
+pour faire son métier.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>J'avais une chatte, nommée Ermelinde, qui
+mérite une place bien distinguée dans l'histoire
+des animaux par les preuves qu'elle m'a
+données d'un raisonnement suivi et concluant,
+supérieur à tout ce que les biographes des bêtes
+ont cité de plus remarquable.</p>
+
+<p>Je la voyais sans cesse occupée à se mirer
+dans la glace, à s'en éloigner pour s'en rapprocher
+en courant, et surtout gratter autour des
+cadres, parce que toutes mes glaces étaient enchâssées
+dans des trumeaux.</p>
+
+<p>Cela me détermina à établir un jour un miroir
+de toilette au milieu de la chambre, pour
+donner à ma chatte le plaisir de pouvoir en
+faire le tour.</p>
+
+<p>Elle commença par s'assurer, en s'approchant
+et se reculant, qu'elle se trouvait dans
+une glace pareille aux autres. Elle passa derrière
+<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+à diverses reprises, courant toujours plus
+fort; mais, voyant qu'elle ne pouvait pas atteindre
+ce chat prompt à lui échapper, elle se
+plaça au bord du miroir, et, regardant alternativement
+d'un côté et de l'autre, elle s'assura
+que le chat qu'elle venait de voir, ne pouvait
+pas être, ni avoir été derrière le miroir;
+ainsi, elle se persuada qu'il devait être dedans.
+Mais que fit-elle pour constater cette expérience,
+la dernière qui restait à faire? toujours
+assise aux bords de ce miroir, elle se dressa
+en allongeant ses deux pattes pour tâter l'épaisseur,
+et sentant qu'elle ne suffisait pas pour
+contenir un chat, elle se retira tristement et
+convaincue qu'il s'agissait d'un phénomène
+impossible à découvrir, parce qu'il était au-dessus
+du cercle de ses idées; elle ne regarda
+plus aucune glace et renonça pour toujours à
+un objet qui intéressait sa curiosité.</p>
+
+<p>Plus sage que les hommes qui ne mettent
+aucune borne à leurs recherches métaphysiques,
+mon Ermelinde me paraît avoir été le
+Kant des chats.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>J'ai servi à vérifier une ressemblance trop
+extraordinaire, pour que je ne doive pas l'attester
+dans ces mémoires.</p>
+
+<p>Le comte de Werthern, depuis grand-maître
+de la garde-robe de Frédéric II, finissant ses
+<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
+études à Lausanne, avait eu un gouverneur
+qui se nommait le marquis Caraccioli, portant
+un titre d'officier major polonais, qui alors
+s'obtenait facilement, d'ailleurs assez mauvais
+sujet, méchant auteur, et fort brouillé avec
+son élève, qui ne cessait de m'en dire pis que
+pendre dans toutes ses lettres.</p>
+
+<p>L'année d'après qu'ils se furent quittés, je
+rencontrai le comte à Milan, allant à Rome,
+où j'allais aussi. J'y retrouverai, me dit-il,
+mon coquin de gouverneur qui m'a volé en
+partant, et qui voyage à présent avec les jeunes
+comtes Rzewuski: il me tarde de le bien rosser.
+Or, j'avais vécu à Rome avec ce marquis,
+que je savais être le conducteur des jeunes seigneurs
+polonais, précisément dans les années
+où mon ami m'écrivait de Lausanne pour se
+plaindre de son gouverneur qui le tourmentait.</p>
+
+<p>J'assurai le comte de Werthern qu'il se
+trompait, qu'à la vérité Caraccioli était auteur
+et avait un titre d'officier major de Pologne
+comme le sien, mais que c'était le plus honnête
+homme du monde, et qu'il ne pouvait pas
+avoir été en même temps à Rome et à Lausanne.
+Malgré tout cela, mon ami qui était
+fort opiniâtre, persistait dans son erreur, disant
+que je me trompais, et que deux Anglais,
+qui avaient beaucoup connu son Caraccioli à
+<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>
+Lausanne, venaient de le revoir avec les comtes
+Rzewuski, et que tout ce que ces Anglais
+lui en avaient rapporté, ne laissait aucun doute
+sur l'identité de la personne.</p>
+
+<p>Comme l'aîné des deux frères avait la tête
+fort chaude, et que mon ami ne ménageait pas
+ses propos, j'obtins de ce dernier, sur lequel
+j'avais beaucoup d'empire, de se calmer jusqu'à
+ce qu'il eût vu l'homme et examiné le
+tout de sang-froid. En conséquence, dès que
+nous fûmes arrivés à Rome, je leur ménageai
+une entrevue chez moi. Le marquis, que je
+n'avais prévenu de rien, aborda le comte avec
+l'indifférence d'un homme qui ne l'avait jamais
+vu, mais ce dernier, frappé par la ressemblance
+la plus étonnante qui fut jamais, avait
+toutes les peines du monde de contenir son
+animosité, m'ayant donné sa parole d'honneur
+de rester calme, au moins dans cette première
+rencontre.</p>
+
+<p>Le marquis me quitta le premier, et, dès
+qu'il fut sorti, le comte, furieux de sa longue
+contrainte, éclata en reproches contre moi de
+ce que j'osais lui soutenir, que ce n'était pas là
+son ancien gouverneur; que personne ne pouvait
+lui disputer le droit de prononcer, si
+l'homme qu'il avait vu, était ou n'était pas celui
+avec lequel il avait passé deux années de
+sa vie presque côte à côte; que c'était certainement
+<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>
+le même homme, non-seulement parce
+qu'il ressemblait à son gouverneur trait pour
+trait, mais qu'il avait le même son de voix,
+les mêmes gestes, la même posture, les mêmes
+révérences, les mêmes phrases coutumières,
+et, enfin, qu'à moins de devenir insensé, rien
+ne lui ôterait la certitude d'avoir retrouvé en
+lui son mauvais sujet de gouverneur, ni ne
+l'empêcherait de le rouer de coups dès qu'il le
+rencontrerait dans la rue.</p>
+
+<p>Prévoyant les malheurs qui pourraient en
+résulter, j'obtins encore par mon crédit sur
+l'esprit de mon ami de remettre sa vengeance
+jusqu'à ce que je lui eusse démontré l'impossibilité
+de l'identité des deux personnages en
+question par nombre de témoignages incontestables,
+qui prouveraient qu'ils ont existé,
+pendant plus d'une année, à la distance de
+plus de cent lieues l'un de l'autre. Alors, j'informai
+mon ami Caraccioli et ses élèves de
+toutes les circonstances de cette fâcheuse affaire,
+et de la nécessité de détruire une erreur,
+justifiée par des apparences si singulières.</p>
+
+<p>On convint d'un rendez-vous auquel furent
+convoquées plusieurs personnes de différents
+états, qui avaient connu, logé et nourri mon
+marquis Caraccioli, pendant toute une année
+du séjour de l'autre à Lausanne, et sans compter
+les passe-ports et autres preuves par écrit, irrécusables
+<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
+d'un <i>alibi</i> de près de deux ans. Mais
+un accident bien particulier pensa tout gâter.</p>
+
+<p>Le Caraccioli de Lausanne, qui aimait la parure,
+avait souvent entretenu son élève du
+plaisir qu'il aurait à se donner un habit de satin,
+couleur de rubis, quand il serait assez riche
+pour cela. Le hasard voulut que mon Caraccioli
+arrive précisément avec un tel habit,
+d'autant plus extraordinaire que les hommes
+jusque-là n'avaient encore jamais porté du satin.
+Pour le coup, mon ami Werthern pensa
+éclater; cela lui paraissait trop fort. Toutefois
+la nombreuse compagnie et les voix de tant de
+témoins qui déposaient avec chaleur en faveur
+de mon Caraccioli, continrent les fureurs du
+comte. Ce fut de très-mauvaise grâce qu'il
+écouta et examina les preuves qu'on lui donnait
+pour le détromper, et qui étaient sans réplique.
+Mais lui-même donnait par une telle
+obstination une preuve bien remarquable de
+l'empire des sens sur la réflexion, et qu'il y a
+une grande différence pour notre croyance
+entre une vérité sentie et une qui n'est que démontrée.
+Le comte de Werthern a été forcé de
+convenir qu'il avait tort, et malgré cela il est
+resté persuadé toute sa vie, que son Caraccioli
+à Lausanne avait été la même personne que
+mon Caraccioli à Rome, quoique ce dernier ait
+porté la complaisance jusqu'à montrer à ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
+comte le seul endroit par où il ne ressemblait
+pas à son ménechme, lequel avait une cicatrice
+d'un coup d'épée qu'il avait reçu dans la partie
+charnue au-dessus de la hanche.</p>
+
+<p>Je dois ajouter encore quelques traits, dont
+le dernier est peut-être le plus surprenant et
+que j'ai toujours caché au comte de Werthern.
+L'un et l'autre étaient dévots, mais tous deux
+grands pécheurs, ayant les mêmes goûts antiphysiques,
+et le caractère de leur écriture
+était assez ressemblant pour pouvoir y être
+trompé.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Le docteur Malouin, médecin consultant de
+M. le Dauphin, voyant une fiole sur une table
+de l'antichambre de ce prince, demanda ce
+qu'elle contenait, et ayant appris que c'était
+une médecine pour M. le Dauphin: C'est fort
+bien de se purger quelquefois, répliqua-t-il,
+on ne saurait trop évacuer les humeurs. La fiole
+entra, et ressortit toute pleine. Comment, s'écria
+le docteur, M. le Dauphin n'en a donc pas
+voulu? il a tort. Puis, flairant et examinant la
+drogue, il dit: Elle est pourtant si bien faite,
+c'est dommage!.... il y a longtemps que je ne
+me suis purgé, je m'en vais la prendre, et il
+l'avala.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>L'abbé de Broglie, chancelier du duc d'Orléans,
+<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>
+a été le premier auteur et directeur de
+la petite correspondance secrète que Louis XV
+avait établie pour amuser sa petite politique.
+On avait placé auprès de toutes les ambassades
+principales un agent secret qui rendait compte
+directement au roi de tout ce qui se présentait.
+Cette machine aurait été un excellent contrôle
+du ministère des affaires étrangères, si Louis XV
+avait su l'employer en monarque éclairé; mais
+il ne faisait qu'écouter aux portes. Il riait sous
+cape des fautes qu'il apprenait et sacrifiait ses
+intérêts à sa discrète curiosité.</p>
+
+<p>M. de Choiseul connaissait bien ce petit
+mystère d'iniquité royale; M. le duc d'Orléans
+avec lequel il était intimement lié, l'avait
+instruit des traces qu'il en avait trouvées dans
+les papiers de feu son chancelier. Toutefois
+M. de Choiseul ne voulut point troubler cet
+amusement de son maître, et fit toujours semblant
+de l'ignorer; mais il était pourtant fâché
+d'en savoir la direction entre les mains du
+comte de Broglie, neveu de l'abbé, qu'il craignait
+comme étant l'homme le plus propre à lui
+succéder, parce que de tous les seigneurs de la
+cour, il en était le plus digne pour son génie
+et son habileté, ce qui pourtant n'est pas ordinairement
+la raison qu'il faut pour être choisi.
+Le duc d'Aiguillon n'a pas été si généreusement
+tolérant que son prédécesseur. Ayant
+<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
+découvert cette machine, il eut l'air d'ignorer
+qu'elle appartenait au roi, accusa le comte de
+Broglie comme chef d'une cabale illicite et
+perfide, et fit un si beau tapage qu'il força la
+pusillanimité de son maître à faire enfermer
+le comte à la Bastille.</p>
+
+<p>Les lettres que ce prince écrivait au comte
+dans sa prison sont d'une inconséquence et
+d'une abnégation de la royauté aussi singulière
+qu'incroyable. Dans la première, il demandait
+presque pardon au dépositaire de sa confiance
+de ce qu'il l'avait fait mettre en prison, et le
+priait de prendre patience, en l'assurant qu'il
+n'y resterait pas longtemps; et dans une autre,
+il lui disait au sujet du partage de la Pologne,
+qui venait de se dévoiler: On nous
+l'avait bien prédit, et on aurait bien pu l'empêcher,
+si M. d'Aiguillon avait été mieux
+instruit, et s'y était pris autrement. Il paraît
+que Louis XVI a tenté d'appliquer l'idée de
+cette correspondance à un contrôle plus utile,
+celui d'être informé particulièrement de ce qui
+se passait dans l'intérieur de son royaume.</p>
+
+<p>M. de Maurepas avait envoyé M. de Pezai
+pour voyager et s'instruire sur différents objets
+en Bretagne et en Normandie. Le roi lui ordonna
+de lui faire parvenir directement par
+une voie sûre qu'il lui indiquerait, des rapports
+confidentiels de tout ce qu'il pourrait découvrir
+<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
+dans les souterrains du gouvernement,
+toujours si impénétrables aux regards d'un
+souverain éloigné. Mais Louis XVI n'était ni
+assez discret ni assez habile, pour cacher ces
+lumières naissantes aux yeux de M. de Maurepas
+qui, fâché des libertés que prenait son
+jeune maître, n'eut pas beaucoup de peine à
+casser le cou à M. de Pezai, lequel était aussi
+mince courtisan que poëte.</p>
+
+<p>Je crois que cette machine de contrôle a
+fourni aussi la pensée ingénieuse et dispendieuse
+de la contre-police qui a commencé
+sous le règne du duc d'Aiguillon, et qui a existé
+depuis, beaucoup plus perfectionnée, à Vienne
+et à Paris.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Après la prise de Breslau, le roi Frédéric II
+dit à son frère: Mes ennemis peuvent bien
+dire de moi, que je suis un roi pauvre, mais
+non pas un pauvre roi.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Un marchand logé, à Aix-la-Chapelle, à
+l'hôtel où il y avait la salle d'assemblée, proposa
+à la maîtresse de cet hôtel, de lui acheter
+une caisse de cartes à jouer. Elle s'en accommoda
+d'autant plus volontiers, que le prix était
+modique, et qu'elle en avait précisément besoin
+pour la saison des eaux qui approchait.
+<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>
+Parmi les joueurs qui arrivèrent, se trouvait un
+vieillard, qui intéressait toutes les dames par
+le récit de ses maux, ses jolis contes, ses bons
+déjeuners et sa complaisance de faire leur partie
+et de les laisser gagner. On le plaignait
+surtout de l'état déplorable de ses yeux, car il
+paraissait presque aveugle, et ne pouvait jouer
+que par le secours d'une double lorgnette.</p>
+
+<p>Mais pour les joueurs, il les intéressait d'une
+tout autre manière, car il leur enlevait tout
+leur argent. Après avoir fait des gains énormes,
+il partit. Le lendemain de son départ, un
+garçon de la salle apporta à la compagnie la
+lorgnette de ce vieillard qui l'avait oubliée.
+Ah, mon Dieu! s'écrièrent les dames, que deviendra
+ce pauvre homme sans sa lorgnette!
+Un homme de la compagnie, s'amusant à l'examiner,
+s'aperçut que c'était un excellent microscope,
+et l'approchant du dos d'une carte,
+il vit qu'elle était marquée. On fit passer toutes
+celles qui étaient sur la table, sous le microscope,
+toutes se trouvèrent marquées, et on ne
+plaignit plus l'aveugle clairvoyant.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>J'ai connu à Avignon un M. de la Martinière,
+lequel, en se réveillant la nuit dans
+l'obscurité la plus profonde, y voyait souvent
+comme en plein jour. Pour s'assurer de la vérité
+<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>
+de ce phénomène, il s'était levé plusieurs
+fois, et avait écrit à son bureau: J'y vois; cette
+clarté ne durait que peu de minutes, et il était
+obligé de rechercher son lit à tâtons.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Le margrave de Bade m'a raconté que le
+grand-duc de Russie, Paul, passant à Carlsruhe,
+l'avait abordé avec le compliment suivant: Je
+me félicite de faire la connaissance d'un prince,
+qui peut servir de modèle à tous les autres,
+pour leur apprendre comment il faut régner.
+Embarrassé d'un éloge si excessif, je me sentais
+couvert de confusion, me dit ce bon et
+respectable vieillard, mais il me mit bientôt à
+mon aise, en continuant ainsi: Aussi je compte
+bien faire un jour chez moi en grand ce que
+vous faites ici en petit.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>On était fort rigide de mon temps à Paris,
+sur les habillements conformes à la saison,
+sans s'embarrasser s'il faisait chaud ou froid.
+C'était un ridicule de porter du point d'Alençon
+en été.</p>
+
+<p>M. Selwyn dont les dehors étaient aussi
+grossiers que son esprit était fin et caustique,
+répondit à madame de Puisieux, qui voulait
+le plaisanter d'avoir des manchettes d'hiver au
+<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
+milieu de la canicule: Je vous demande pardon,
+Madame, d'avoir commis une si lourde
+faute, mais j'ai mis ces manchettes de point,
+parce que je me sentais un peu enrhumé ce
+matin.</p>
+
+<hr class="c15 p4" />
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Pendant ce séjour à Paris, Gleichen paraît avoir
+beaucoup vécu dans la société de Grimm, de Diderot
+et du baron d'Holbach, qu'il avait sans doute déjà connus
+lors de son premier voyage en France. Dans une
+des lettres de Diderot à Mlle Voland, à la date du
+15 mai 1759, on lit le passage suivant où se trouve une
+allusion difficile à expliquer:</p>
+
+<p>«Nous partîmes hier à huit heures pour Marly;
+nous y arrivâmes à dix heures et demie; nous ordonnâmes
+un grand dîner, et nous nous répandîmes dans
+les jardins.... Je portais tout à travers les objets des
+pas errants et une âme mélancolique. Les autres nous
+devançaient à grands pas, et nous les suivions lentement,
+le baron de Gleichen et moi. Je me trouvais bien
+à côté de cet homme; c'est que nous éprouvions au dedans
+de nous un sentiment commun et secret. C'est une
+chose incroyable comme les âmes sensibles s'entendent
+presque sans parler. Un mot échappé, une distraction,
+une réflexion vague et décousue, un regret éloigné, une
+expression détournée, le son de la voix, la démarche,
+le regard, l'attention, le silence, tout les décèle l'une à
+l'autre. Nous nous parlions peu; nous sentions beaucoup;
+nous souffrions tous deux; mais il était plus à
+plaindre que moi. Je tournais de temps en temps mes
+yeux vers la ville; les siens étaient souvent attachés à
+la terre; il y cherchait un objet qui n'est plus.... Le baron
+de Gleichen a beaucoup voyagé; ce fut lui qui fit
+les frais du retour.....»</p>
+
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le président Ogier, alors envoyé de France à Copenhague.</p>
+
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Le baron de Bernstorff avait été fait comte par le
+roi de Danemark le 14 décembre 1767.</p>
+
+<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Denkwurdigkeiten des Barons Carl Heinrich von
+Gleichen.</i> Leipsig. Druck von J. B. Hirschfeld. 1847.
+(P. 234, in-8.)]</p>
+
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Né en 1729, mort le 20 décembre 1765.</p>
+
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> M. de Vergennes mourut en 1787.</p>
+
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Jean-Paul-Timoléon de Cossé-Brissac, né en 1698,
+devint maréchal de France en 1768 et mourut en 1784.</p>
+
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Il avait été attaché à la cour de la margrave de
+Bayreuth, où j'avais fait sa connaissance.</p>
+
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Sa digne veuve, encore vivante, a souvent été en
+peine de son avenir; mais il la tranquillisa chaque fois,
+en l'assurant que la Providence ne l'abandonnerait jamais.
+Cette prédiction a été merveilleusement accomplie;
+on dirait que la bénédiction de cet excellent mortel
+repose encore sur sa famille, qui forme un ensemble
+digne d'amour et de respect. Montaigne, en parlant du
+dernier jour de la vie, dit: «C'est le maître jour, c'est le
+jour juge de tous les autres.»&mdash;«C'est le jour, dit un ancien,
+qui doit juger de toutes nos années passées.» Personne
+n'a mieux que Lavater soutenu l'épreuve de cette
+pierre de touche. Lavater mourant et exhalant son âme
+en prières, a prouvé que sa doctrine émanait de son
+c&oelig;ur, et a mis par là le cachet, le plus sublime sur la vie
+la plus pure.</p>
+
+<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Mort évêque de Ratisbonne.</p>
+
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> On peut rapprocher ceci du procès-verbal de M. de
+la Condamine, dans la <i>Correspondance littéraire, philosophique
+et critique</i> du baron Grimm, depuis 1753 jusqu'en
+1789. Il paraît qu'il n'a pas jugé à propos de se
+vanter de ce qui lui est arrivé.</p>
+
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Cette anecdote a été contée par le baron de Thugut
+lui-même, à une personne d'un nom illustre qui vivait
+encore en 1846, et qui avait eu des rapports intimes
+avec ce ministre. (<i>Note de l'éditeur allemand.</i>)</p>
+
+<hr class="c5" />
+</div></div>
+
+<p class="center"><small><b>FIN.</b></small></p>
+
+<p class="center">9972.<small>&mdash;Impr. gén. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.</small></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Souvernirs de Charles-Henri Baron de
+Gleichen, by Charles-Henri de Gleichen
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVERNIRS DE CHARLES-HENRI ***
+
+***** This file should be named 37762-h.htm or 37762-h.zip *****
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+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
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+produced from images generously made available by the
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+http://gallica.bnf.fr)
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+Gutenberg-tm License.
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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+DAMAGE.
+
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
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+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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+</body>
+</html>
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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Binary files differ
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