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Rey + +Release Date: October 9, 2011 [EBook #37678] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS XI *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + +Quelques caractères, en exposant dans l'original, principalement des +références d'archivage, dont la signification n'est pas évidente s'ils +sont accolés à la lettre qui les précéde, ont été mis en accolade dans +cette version électronique, comme p.e. dans «Cartons des Rois, X{ta} +8605». + + + + + LOUIS XI + + ET + + LES ÉTATS PONTIFICAUX DE FRANCE + + AU XVe SIÈCLE + + D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS + + + par + + M. R. REY + + Agrégé d'histoire + + Inspecteur d'Académie à Grenoble + + + GRENOBLE + IMPRIMERIE ALLIER FRÈRES + 26, COURS SAINT-ANDRÉ, 26 + + 1899 + + + + + LOUIS XI + + ET LES ÉTATS PONTIFICAUX DE FRANCE + + AU XVe SIÈCLE + + D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS + + + + +PRÉFACE + + +Il est peu de villes de l'ancien domaine royal, peu de provinces +françaises qui, au point de vue de l'histoire nationale, présentent +autant d'intérêt que la cité d'Avignon et «La Conté de Venaissin», +anciens fiefs temporels du Saint-Siège, mais vivant d'une vie propre, +jouissant de toutes les libertés que donne l'autonomie communale la +plus large, jusqu'à leur incorporation définitive à la République +française (14 septembre 1791). Il faut ajouter, à vrai dire, qu'il +n'est pas d'histoire plus mal connue. + +Placés sur les confins du Languedoc ci de la Provence dont le Rhône et +la Durance constituaient les limites fréquemment contestées, les États +pontificaux de France commandaient la grande route du Nord, vers la +Méditerranée, par la vallée du Rhône; sous les remparts d'Avignon +transitaient toutes les marchandises importées du Levant, +d'Alexandrie, des Indes, et se dirigeant vers les pays du Nord de la +France. Tous les souverains, princes du sang, grands personnages, +capitaines illustres prenaient gîte dans l'ancienne résidence des +papes, et, suivant l'expression de Mlle de Montpensier, les rois de +France se considéraient à Avignon comme chez eux, et, pendant leur +séjour dans la ville, ils en faisaient garder les portes par leurs +propres gardes. + +Anciens territoires démembrés de la Provence et du Languedoc pour +devenir terre papale, «La Conté de Venaissin» et Avignon avaient, avec +les provinces limitrophes, une origine, une langue, des moeurs et des +intérêts communs. Trop pauvres et resserrés dans des limites trop +exiguës, ils ne pouvaient pas se suffire avec les ressources de leur +sol qui, bien que riche et très fertile, n'aurait pas pu alimenter le +quart de la population. C'est donc par leurs voisins, Provençaux, +Languedociens, Bourguignons, Dauphinois, que les sujets des papes +vivaient. De la Bourgogne et du Dauphiné, les blés leur arrivaient par +le Rhône; du Languedoc, les animaux, le bétail, les fruits et le vin; +de Provence, la laine pour la fabrication des draps. En retour, c'est +chez leurs voisins que les produits de l'industrie avignonnaise, +velours, damas, tentures brodées, brocarts, passementerie, toiles, +draps, librairie, trouvaient un placement avantageux. + +Cette communauté des intérêts amenait forcément, d'État à État, des +rapports incessants, et voilà pourquoi, en écrivant l'histoire des +anciens États pontificaux de France dans la seconde moitié du XVe +siècle, c'est l'histoire de la France elle-même que l'on écrit. C'est +un de ses chapitres les plus curieux et les moins explorés que l'on +reconstitue grâce à une abondante correspondance à peu près inédite +tirée des archives déposées au Palais des Papes. + +Durant cette période de l'histoire de notre pays, les Avignonnais et +les Comtadins se trouvent, par la force des événements, par le jeu +même de leurs intérêts et aussi par la position topographique de leur +territoire, mêlés à tous les grands faits de notre passé. Les guerres +civiles et religieuses provoquées par le schisme avaient eu pour +principal théâtre Avignon et quelques localités du Venaissin, et peu à +peu s'était établi un échange fréquent de lettres et d'ambassades +entre les sujets de l'Église et les rois de France. + +La succession du maréchal de Boucicaut, les ravages et les excès de +toutes sortes commis par son frère Geoffroy de Meingre sur les terres +papales mettent en rapports constants le jeune roi Charles VII avec +les Comtadins et les Avignonnais qu'il prend sous sa protection +(1421-1429). + +Avec le dauphin Louis commencent des intrigues politiques qui semblent +préparer tout d'abord une tentative discrète d'incorporation des États +de l'Église à son gouvernement du Dauphiné (1444). Puis ce sont +d'incessants agissements de Louis qu'aucun de nos historiens n'a +soupçonnés et dont la main mise sur le Venaissin et Avignon paraissait +être le but non avoué. Toutes ces négociations entre le dauphin de +Viennois et les États du pape jettent un nouveau jour sur les +rapports de Charles VII et de son fils, et sur l'origine de leur +brouille (1452). + +La politique suivie par Louis XI en 1461, 1464, 1470, 1476, 1479, +vis-à-vis des États de l'Église, constitue l'une des phases les plus +mouvementées de l'histoire des relations de la royauté française avec +le Saint-Siège, et permet de mieux apprécier encore la finesse +politique en même temps que le ton autoritaire et la volonté +impérieuse d'un monarque qui avait pour principe de ne ménager +personne quand il s'agissait de la raison d'État. + +Il y a une politique de Louis XI bien déterminée et uniformément +suivie par lui à l'égard des terres de l'Église et des populations qui +y habitent. Cette politique se dessine d'une façon très nette dans la +correspondance du souverain avec la ville, dans les instructions +données aux ambassadeurs royaux, «escuiers d'escuerie», «sergents +d'armes», maîtres d'hôtel, maréchaux, officiers de la maison du roi, +dont les registres de délibérations du conseil de ville nous ont +précieusement conservé la teneur. Quel est le caractère de cette +politique? Quelle est la nature de ces relations du souverain avec des +populations qui ont les mêmes sentiments et les mêmes aspirations que +les véritables Regnicoles, mais sur lesquelles l'Église exerce un +droit de souveraineté temporelle que les rois de France +reconnaissaient sans se faire illusion sur sa légitimité? Quelle a été +l'action de la royauté sur ce pays sous Louis XI? Ce monarque a-t-il +eu, à l'égard de ces territoires enclavés, une pensée de derrière la +tête que sa correspondance laisse deviner sans trop de peine? Charles +VII, Louis XI, ont-ils été sincères vis-à-vis des sujets du pape? En +un mot, l'attitude de ces deux rois a-t-elle été assez caractérisée +pour pouvoir affirmer qu'ils avaient su asseoir dans le pays les +éléments d'une influence française? Tout le sujet de ce livre est là, +et la période de quarante ans environ (1444-1483) que nous nous sommes +fixée comme cadre d'étude, période féconde en événements de la plus +haute importance historique, est plus que suffisante pour assigner à +la politique de la Cour de France son vrai caractère et pour en +marquer les principaux traits dans les limites où s'exerce son action. + +On pourrait se demander, et avec raison, pourquoi cette partie de +notre histoire a été jusqu'à ce jour délaissée à ce point que les +archives municipales d'Avignon et du Comtat constituent à l'heure +qu'il est un champ de recherches où l'on rencontre à chaque pas +l'inédit. En un mot, on est en droit de se dire: comment un pays, qui +a joué au moyen âge et dans les temps modernes un rôle si +considérable, n'a-t-il pas d'histoire? La raison en est bien simple. +Jusqu'au moment où le Saint-Siège renonça à ses droits sur Avignon, +c'est-à-dire jusqu'à la réunion finale votée par la Constituante, +quelques jours avant sa séparation, le légat, représentant le +Saint-Siège à Avignon, opposa toujours un refus formel à ceux qui +voulaient opérer des recherches dans les archives locales. En voici +une preuve indéniable en même temps qu'une explication fort peu connue +tirée des minutes du conseil de ville. Le 14 octobre 1762, le conseil +de ville assemblé avait décidé de remercier M. Ménard, le savant +auteur de l'histoire de Nîmes, alors membre de l'Académie royale des +Inscriptions, qui avait bien voulu accepter de composer, pour le +compte de la ville, une histoire d'Avignon et du Comtat-Venaissin sur +les documents originaux. Muni d'un congé régulier de deux ans et demi +accordé par Sa Majesté, M. Ménard quitta Paris le 25 septembre 1763 et +arriva à Avignon le 4 octobre, où il demanda à être présenté au +conseil de ville. Mais le légat déclara qu'il fallait au préalable +prendre l'avis de la Cour de Rome. Son Éminence, le cardinal +Torrigiani, ministre, secrétaire d'État, répondit, le 7 décembre 1763: +«que l'histoire d'Avignon était un sujet trop délicat pour le laisser +traiter par un étranger et pour lui donner à son gré l'entrée et la +communication des archives de la ville, et que Sa Sainteté +n'approuvait pas la charge que la ville avait donnée à M. Ménard pour +cette entreprise». Les consuls prièrent alors Mgr Rutati, leur agent à +Rome, d'insister auprès du pape pour obtenir satisfaction; mais la +curie romaine demeura inflexible, et l'affaire en resta là. Quant à +Ménard, il quitta définitivement Avignon, avec une indemnité de 600 +livres que le conseil lui avait accordée pour ses frais de voyage et +d'installation. + +Cette interdiction explique pourquoi il n'y a pas d'histoire de ce +pays, même de valeur moyenne. Les érudits locaux se sont jetés dans +les _Mémoires_, _Recueils de pièces_, _Annales_, où règne un esprit +étroit, une partialité mesquine qui n'ont d'égale que la pénurie des +documents. Le carme Castrucci Fantoni, dont «_l'Histoire d'Avignon_» +est la seule digne de ce nom ne connut pas les archives locales ou ne +voulut pas en tirer profit. On peut en dire autant de «_Cambis +Velleron_», de «_Morenas_» du «_Marquis de Fargues_» et autres auteurs +de mémoires. Fornéry seul avait réuni des éléments précieux et d'une +authenticité incontestable qui sont restés manuscrits, et dont +Pithon-Curt, en plagiaire honteux, a fait une abondante moisson. + +De nos jours, malgré la facilité accordée aux recherches, la plupart +des documents locaux sont restés ignorés. Je ne parle pas seulement +des derniers travaux de M. Charpenne, lourde et indigeste compilation, +sans ordre, sans méthode et sans critique, où ont été rassemblés de +droite et de gauche des extraits pris dans les mémoires manuscrits du +Musée Calvet; je constate que même les auteurs de publications +savantes, comme les «Lettres de Louis XI»[1], ont négligé d'extraire +de nos archives des lettres et actes publics qui concernent l'histoire +du pays, et qui avaient leur place toute marquée dans un travail +destiné à éclairer les sources de notre histoire nationale. On +s'explique ce dédain de la part des collectionneurs pour la période +antérieure à 1789, mais non pour notre époque actuelle. En effet, la +réunion tardive d'Avignon et du Comtat-Venaissin au territoire +français, leur vie à part et hors de l'action directe du pouvoir +royal, alors que l'union politique et territoriale du royaume était un +fait accompli depuis Louis XI, nous expliquent l'absence de documents +relatifs aux États citramontains du Saint-Siège dans les grandes +collections de la Bibliothèque nationale, les collections _Doat_, +_Moreau_, _Fontanieu_, la collection _Legrand_, qui ont été +constituées au XVIIe ou au XVIIIe siècle, c'est-à-dire à une date où +les États pontificaux d'en deçà des monts n'étaient pas encore terre +française. C'est pour la même raison que les rares lettres que nous +avons trouvées à la Bibliothèque nationale, provenant des consuls +d'Avignon, sont dispersées et perdues dans l'ancien fonds français. + + [1] _Lettres de Louis XI, roi de France_, publiées par Vaesen et + Charavay, 5 vol. parus. + +Les documents que nous avons utilisés pour notre travail sont de deux +sortes: 1º Les _Originaux_, lettres, bulles, brefs pontificaux, +correspondance, etc., classés par séries dans les archives communales +et départementales. Les originaux provenant de la _Bibliothèque +nationale_, des _Archives nationales_ et du Ministère des Affaires +étrangères (_Affaires de Rome_); 2º les manuscrits, histoires, +annales, recueils de pièces, bullaires et chartiers, copies de pièces, +etc., que renferment les bibliothèques d'Avignon et de Carpentras. + +_A la Bibliothèque nationale_, nous avons recueilli quelques pièces +dans l'ancien _fonds français_, nos 2896, 3882, 291, 308 (nouvelle +acquisition), 304 (_id._). Les collections Legrand, 6960-6990, et +Suarez, _Avenio politica_, ne renferment rien de spécial à notre +travail. + +_Aux Archives nationales._--Cartons des Rois, X{ta} 8605, folio 95, +registre du Parlement (une pièce). + +_Archives du Ministère des Affaires étrangères._--Affaires de Rome, +VIII, no 154 et volume 358. Correspondance de Rome, 1664, no 157. + +Quant aux archives du Vatican, elles ne possèdent rien ou à peu près +rien en ce qui concerne l'histoire diplomatique du XVe siècle, la +chancellerie pontificale prenant pour règle de ne conserver que les +pièces ayant un intérêt direct et immédiat pour le Saint-Siège. La +correspondance si intéressante des légats et vice-légats avignonnais +n'offre une collection régulière qu'à partir de 1572[2]. Seule la +collection des _Cameralia_ peut être utilement consultée. Nous devons +ajouter toutefois que cette lacune peut être comblée grâce à la +correspondance consulaire (_série A. A._) des archives communales, qui +renferme les minutes des instructions données par la ville à ses +ambassadeurs. Rédigées en latin ou en italien, ces instructions, dont +nous aurons occasion de reproduire plusieurs extraits comme pièces +justificatives, ne sont pas moins remarquables par la netteté et la +précision de la pensée que par l'élégance de la forme diplomatique. + + [2] Je n'aurais garde d'oublier de remercier ici le Révérend Père + Ehrle, conservateur de la Bibliothèque du Vatican, dont les + conseils éclairés et obligeants m'ont été d'un si précieux + secours durant les quelques semaines que nous avons employées à + faire des recherches aux archives vaticanes. Nous avons + dépouillé, aux archives secrètes, la collection des _Miscellanea_ + (3 caisses de documents divers classés sans autre raison que le + format) de 1444 à 1479. Enfin, nous avons compulsé avec soin les + registres _Diaria_ XII, _Diaria_ XIII, de 1463 à 1479. «Librorum + ritualium qui et Cæremoniales vulgo appellantur item Diariorum + Magistrorum Cæremoniarum et aliorum», où l'on trouve de + fréquentes mentions des ambassades envoyées par la Cour de France + auprès du Saint-Siège. + +Mais c'est sans contredit aux archives communales et départementales +que nous devons notre plus ample moisson. Nous avons consulté dans les +archives municipales les séries A. A. (correspondance consulaire, +minutes et dossiers des ambassades), série B. B., série C. C. +(comptes, mandats et pièces de dépenses), série D. D., série E. E. +(affaires militaires, passages de troupes, etc.), série H. H., série +I. I., registres des conseils (1450-1504), registres des procès du +Rhône, 6 volumes in-folio. Les archives départementales ne nous ont +pas été d'un secours moins précieux, bien que l'incendie de 1713 ait +détruit la plus grande partie des pièces originales relatives à +l'histoire du Comtat-Venaissin. Nous avons surtout consulté la série +des délibérations des États; les séries _B. B._, _C. C._; les +cartulaires de l'_Archevêché d'Avignon_, 3 volumes in-folio; les +archives communales de _Carpentras_, de _Pernes_, _Cavaillon_ (_séries +A. A., B. B. et E. E._). Enfin, nous avons recueilli beaucoup de +curieux renseignements et de pièces inédites dans les minutes de +notaires. + +Aux archives des provinces voisines, Languedoc, Provence, Dauphiné, +nous avons trouvé quelques documents[3] dans les séries C. C. et +surtout série B. (_Chambres des Comptes_). + + [3] Nous devons particulièrement remercier de leur obligeance M. + Prudhomme, le savant archiviste de l'Isère, et son collaborateur + M. Pilot de Thorey, qui a bien voulu nous communiquer les bonnes + feuilles des deux volumes qu'il prépare sur les actes de + l'administration de Louis XI relatifs au Dauphiné. + +Nous n'avons point, en donnant ce livre au public lettré, la +prétention de refaire l'oeuvre de nos prédécesseurs, en critiquant ce +qu'il y a d'incomplet et d'insuffisant dans leurs travaux sur la +politique générale de Louis XI. Nous avons simplement voulu, surtout +après le livre de M. Sée[4], combler une lacune et montrer que si le +règne de celui que ses contemporains appelaient l'«universelle +araignée» a été étudié et fouillé dans ses recoins les plus secrets, +il n'en reste pas moins fécond en surprises pour tous ceux que +passionne l'étude de notre histoire nationale. + + Grenoble, février 1899. + + R. REY. + + [4] _Louis XI et les Villes_, par Henri Sée, docteur ès-lettres, + in-8º. Paris, Hachette, 1891. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Coup d'oeil rétrospectif sur les relations de la Cour de France avec +Avignon et le Comté Venaissin pendant la première moitié du XVe +siècle. + +Charles VI.--Benoît XIII.--Le Schisme. + + Caractère général des relations de la Cour de France avec le + Venaissin et l'État d'Avignon pendant le règne de Charles VI et + de Charles VII. Comment les rois de France entendaient la + juridiction temporelle des papes sur ces États. Voyages + princiers à Avignon. Fondation du royal monastère des Célestins + (1395); privilèges accordés. Inviolabilité.--Premières assises + de l'autorité royale à Avignon. + + Le schisme et Benoît XIII. Situation des Avignonnais vis-à-vis du + pape et des cardinaux. Louis d'Orléans et les oncles du roi à + Avignon. Attitude et intervention de Charles VI: premier siège + du Palais (1398). GEOFFROY LE MEINGRE, dit BOUCICAUT. Son rôle + dans les événements militaires dont Avignon est le théâtre + (1398-1399). + + Charles VI prend Benoît XIII sous sa protection. Sa lettre aux + consuls d'Avignon (22 avril 1401). Il se fait le défenseur des + cardinaux et des terres de l'Église. Sa lettre au sire de + Grignan (juin 1401). Captivité et évasion de Benoît XIII (1400, + mars 1403). Traité de paix entre les cardinaux et le pape. + Hommage des Avignonnais à Benoît XIII (10 avril 1403). Retrait + de la soustraction d'obédience (30 juillet 1403). + + Suite des événements provoqués par les agissements de Benoît + XIII.--L'anti-pape et le maréchal de Boucicaut.--Inféodation des + villes du Comtat et prise de possession (mars 1408).--Le second + siège du Palais.--Rodrigues de Luna et les Catalans + (1410-1411).--Intervention de l'Université de Paris.--Charles VI + envoie des secours aux Avignonnais.--Capitulation de la garnison + catalane (27 novembre 1411). + + +La question de savoir si la juridiction temporelle des papes sur «la +Conté de Venaissin» et l'État d'Avignon était reconnue par les rois de +France a provoqué, aux XVIIe et XVIIIe siècles, des discussions +passionnées. Nous nous garderions bien de reproduire ici les arguments +que chaque parti invoquait à l'appui de sa thèse; mais, nous devons +l'avouer en toute franchise, chez les uns comme chez les autres, la +passion politique a eu une part trop large au détriment de la vérité +historique[5]. + + [5] _Voir Recherches historiques concernant les droits du Pape + sur la Ville et l'État d'Avignon_, 1768, in-8º, avec _Réponse_, + par Agricol. Morau.--Cf. Dupuy, _Traité des droits du + Roi_.--Archives du Ministère des Affaires étrangères, vol. 358, + fo. 36 et suivants. + +Tous les rois de France du XVe siècle ont, sans exception, dans leurs +actes publics comme dans leurs missives et lettres closes, reconnu, +sans aucune réserve, le droit de suzeraineté temporelle du Saint-Siège +sur Avignon et le Venaissin. Dans aucun cas, la légitimité de +possession n'est mise en cause. En informant Yolande d'Aragon, reine +de Sicile et de Provence, qu'il envoie des secours contre les +schismatiques «qui occupent le palais d'Avignon et le chastel d'Oppède +et autres lieux appartenant à notre dit Saint Père[6]», Charles VI +affirme ce droit comme il l'avait affirmé précédemment dans sa lettre +au sire de Grignan, en 1401[7]. Sous Charles VII, la reconnaissance +des droits des souverains pontifes est encore mieux affirmée: «_Et +pour ce que aucuns estans ès marches de par delà ont vouloir et +intention de surprandre sur le patrimoine de l'Église appartenant au +Saint Père le Pappe et de porter dommaige et oppression à la cité +d'Avignon et autres du dit patrimoine_[8].» C'est en ces termes que +Charles VII garantit sa protection aux vassaux de l'Église; et l'acte +même par lequel ce souverain prend sous sa sauvegarde les États +citramontains du Saint-Siège, avec leurs habitants, ne peut laisser +aucun doute sur la sincérité de ses intentions et sur les dispositions +bienveillantes dont il ne cesse de donner des preuves à ses +protégés[9]. Est-ce à dire que, tout en acceptant la domination +temporelle des pontifes de Rome sur cette portion de terre enclavée +dans leur royaume, les rois de France en considérèrent les habitants +comme des étrangers pour lesquels on n'a pas de ménagements à avoir? +Tout autre, au contraire, est le caractère de la politique de nos rois +vis-à-vis des sujets de l'Église. Charles VII ne remporte pas un +succès militaire sans en faire aussitôt part aux Avignonnais; ainsi, +quand il leur annonce, _le 22 juillet 1453_, la capitulation de +Castillon de Guyenne: «_Pour ce que savons que prenez grand plaisir à +oïr en bien de la prospérité de nous et de nostre seigneurie_[10].» +Louis XI déclare dans toutes ses lettres patentes que le Venaissin et +la cité d'Avignon «_sont terres d'Église et du domaine de nostre Saint +Père le Pape_[11]», et qu'il est disposé «_à faire pour les sujets du +Saint-Siège plus que pour ses sujets propres, si mieulx faire se +povoit_[12]». C'est donc comme fils aînés de l'Église, comme rois très +chrétiens et défenseurs des droits de l'Église et de la Papauté que +les rois de France interviennent dans les affaires intérieures du +Comtat et d'Avignon. C'est à ce titre qu'ils s'érigent en tuteurs des +Comtadins et des Avignonnais, en apparence, bien qu'au fond, sans +formuler de revendications écrites, ils se considèrent toujours comme +ayant des droits sur cette partie du domaine de l'Église, que, pour la +première fois, Henri II regardera «_comme ayant été éclipsée de son +royaume_[13]». Mais aucun souverain, pas même Louis XI, quand il +occupa temporairement Avignon et le Comtat, n'a eu l'intention arrêtée +d'annexer ces terres, devenues fiefs temporels de l'Église, d'une +façon définitive et sans retour[14]. Nos rois auraient vu dans cette +incorporation de vive force une atteinte à cette tradition de +franchise et d'honnêteté politiques dont la Maison de France semble +jalouse de conserver le monopole. On peut donc dire que le caractère +des relations de la Cour de France avec les sujets du Saint-Siège se +règle sur l'état même des rapports qui existent entre les rois et la +Papauté. Que le Saint-Siège soit occupé par un pontife favorable aux +intérêts français, les Avignonnais et les Comtadins bénéficient de +toutes les faveurs; que la Cour de France ait, au contraire, à se +plaindre des procédés de la curie romaine, ce sont les vassaux du pape +qui subissent les conséquences de la brouille. La suite des événements +ne fera que confirmer la vérité historique de ce principe. + + [6] 26 juin 1411. Arch. mun., série E.E. Orig. + + [7] 7 juin 1401. Fornéry, _Hist. Ecclés._, mss., fol. 416 et 417. + + [8] 15 mars 1426. Arch. munic., B. 19, no 22. + + [9] Lettres-patentes du roi Charles VII prenant sous sa + protection les États citramontains de l'Église: «Karolus Dei + gratia Francorum rex carissimo primo genito nostro Ludovico, + dalphino Viennensi ac universis et singulis ducibus, principibus, + comitibus, barronibus, militibus, capitaneis armigerorum tam + equitum quam peditum arma gerentibus universis et singulis + nobilibus burgensibus et aliis quibuscumque subditis confederatis + et fidelibus nostris tam infra regnum nostrum quam in + Dalphinatu et aliis quibuscumque locis constitutis, subditis et + benivolis nostris graciam et bonam voluntatem. Noveritis quod + insequendo vestigia predecessorum nostrorum Christianissimorum + regum Francie in mentis nostre conceptu ac scrutinio cordis + revolventes Sanctissimum Dominum nostrum Papam in remotis in + presenti residere ac considerantes Reverendissimum in Christo + patrem Karissimum Consanguineum nostrum nomine Carles Fuxi, + regimen predicte Ecclesie citra montes habeat et volentes ex + certis et quam plurimis causis animum nostrum ad hoc moventibus + civitatem Avinionensem, comitatum Venaissini et alias terras + eisdem adjacentes juncte vel injuncte Sancte Romane Ecclesie + subjetas cum incolis et habitantibus in eisdem quas semper cum + effectu reperimus begnivolas et relatrices honoris et status + progenitorum nostrorum et nostri caras habere et propicias motu + nostro proprio et non ad cujuscumque requisitionem seu instanciam + sed ex nostra pura liberaque et sincera devotione moti per + presentes notum facimus et declaramus ex causis supradictis, + dictas terras, personas et bona subditorum dicte Sancte Romane + ecclesie ita caras et propicias habere censemus et reputamus + sicut terras nostras et subditos nostros ac si essent de nostro + proprio dominio et imperio eisdemque deffensores et protectores + tanquam brachium dextrum ecclesie esse volumus intimantes omnibus + et singulis cujuscumque status, gradus, condicionis, + preheminencie aut dignitatis existant qui contra hanc nostri + animi voluntatem seu declarationem mentis nostre aliquid + attemptaverint in dictis terris et personis vel bonis eorumdem + quod nos onus ulcionis de attemptatis hujusmodi nobis assumemus + et ex inde assuminus et talem et ita celerem provisionem circa ea + dabimus et resistenciam faciemus quod ceteris cedet in exemplum + et nihilominus declarantes nostre mentis intentum quod per + premissa nullum jus, nullumque imperium dominiumque seu aliqualem + juridictionem seu actionem acquirere nobis aut successoribus + nostris aliqualiter intendimus seu volumus in dictis terris et + subditorum sancti domini nostri Pape sed solam indicta fecisse et + facere decrevimus pro pacifico et tranquillo statu illius patrie + quam semper optavimus et optamus mandantes omnibus senescallis et + officiariis subditis nostris ut has nostras litteras publicari + faciatis tociens et ubicumque requisiti fuerint infra dictionem, + imperium et dominium nostrum sine costu voce tube et alias + taliter quod nullus ignoranciam tenoris earumdem pretendere + possit seu contra ire presumat in quantum cupiunt indignationem + nostram evitare et hoc sub pena centum marcharum auri fisco + nostro, irrevocabiliter applicanda quas debita exequtatas + remanere volumus presentanti. In quorum, etc.» Arch. municip., + série A.A. + + [10] Arch. municip., série A.A. Origin. inédit. Voir aux pièc. + justific. + + [11] Voir pièc. justific., no 19. + + [12] _Id._, no 20. + + [13] _Id._, Biblioth. nat. fonds. franc. Nouv. acq., 304. + + [14] Arch. du Ministère des Affaires étrangères, _Correspondance + de Rome_ (8 janvier 1664). _Mém. du Roy à M. de Bourlemont._ Vol. + no 157, fol. 25 et suiv. + +Le règne de Charles V ne nous offre pas de relations bien suivies +entre les États pontificaux de France et la Cour. Les ducs de +Bourgogne et d'Anjou avaient fait, en 1370-71, un premier voyage à +Avignon, où ils avaient reçu du pape une magnifique hospitalité[15]. +La confirmation de la protection royale accordée en 1380[16] à la +Chartreuse de Villeneuve était un premier jalon de la puissance royale +aux portes d'Avignon. L'établissement de la Maison de France, dans la +personne de Louis d'Anjou, frère de Charles V, en Provence, en 1385, +confirmait encore et pouvait rendre plus entreprenantes les visées de +la Cour sur les domaines mêmes de l'Église. Le Saint-Siège en prit +ombrage et eut peur un moment que ce redoutable voisinage ne +l'obligeât à évacuer Avignon[17]. Le voyage de Charles VI en +Languedoc et le séjour qu'il fit dans la cité papale, à deux reprises +différentes, les assurances et gages de paix qu'il donna, +contribuèrent à dissiper les malentendus, et le souverain reçut à +Avignon un accueil vraiment royal. Dès le 19 octobre, tous les +ouvriers de la ville avaient été occupés à tendre des toiles depuis le +Palais apostolique jusqu'au pont du Rhône et à charrier des graviers +de la Durance[18] dans toutes les rues que devait parcourir le cortège +royal[19]. Le roi, accompagné de Louis d'Orléans, son frère, de ses +oncles, les ducs de Berry et de Bourbon, des ministres, des grands +officiers de la Cour, dont le maréchal Boucicaut, fit à Avignon une +entrée triomphale, le 30 octobre 1389, à la nuit tombante, au milieu +des acclamations de la population. C'est pendant son premier séjour à +Avignon que fut couronné Louis II d'Anjou, son neveu, roi de Sicile et +de Jérusalem et comte de Provence[20]. Parti d'Avignon pour continuer +son voyage en Languedoc, Charles VI y était de retour le 31 janvier +«où le pape le festoya[21]», et c'est dans cette entrevue que, s'il +faut en croire un historien[22], le roi promit à Clément VII de le +placer _manu militari_ sur le trône de Rome. Quoi qu'il en soit, le +roi de France prit vis-à-vis du pope et de ses sujets l'engagement +formel de les couvrir de sa protection royale contre les routiers et +les ennemis de l'Église. Ainsi, dès le mois de _novembre 1390_, +Charles VI ayant appris que Jean d'Armagnac, l'allié des Florentins, +avait réuni des gens d'armes pour marcher en Lombardie contre Jean +Galéas, beau-père du duc d'Orléans, et que ces bandes commettaient des +excès sur le terroir pontifical, il dépêcha Jehan d'Estouteville à +Avignon «_pour le faict des vuides des gens d'armes estans en la +compaignie du comte d'Armigniac_[23]». + + [15] Collect. des documents inédits, _Itin. de Philippe le + Hardy_, p. 481-544, et Introduct., XIII, et pp. 63-64. + + [16] _Ordonn. de Charles V. Recueil des Ordonnances_, t. VI, p. + 490, et t. VII, p. 380. Voy. également _Trésor des Chartes_, Reg. + 139, p. 216. + + [17] Douet d'Arcq., _Choix de pièces relatives an règne de + Charles VI_, I, p. 67. Voy. réponse du sénéchal de Beaucaire au + Roy, 1385: «Il est assavoir que le Pappe et les Cardinaux ne sont + pas bien enclinez à la partie du Roy; aucuns d'eulx disans que se + le Roy estoit seigneur du pais qu'il leur faudroit laisser + Avignon.» + + [18] Archiv. de la Ville, t. Ier, fo. 692, vo, 693. + + [19] _Id._, t. Ier, fo. 695. Cf. l'abbé Christophe. _Loc. cit._, + III, p. 110.--_Historia Cælestinorum Avenionensium_, mss., Bibl., + municip. I, fo. 93. _Recueil de Massillian_, mss., t. XVII, fo. 71. + + [20] Jarry, _La vie politique de Louis d'Orléans_, p. 52.--De + Beaucourt, _Hist. de Charles VII_, I, p. 317. + + [21] Dom Vaissette. X, p. 128. + + [22] Jarry, _La vie politique de Louis d'Orléans_, p. 52. + + [23] Jarry, p. 68, no 2. + +La mort de Clément VII et l'élection de Pierre de Luna, en accentuant +encore le caractère déjà violent du schisme qui divisait l'Église, +allait amener une nouvelle intervention de la Cour de France à +Avignon, Clément VII était mort le 16 septembre 1394; aussitôt Charles +VI dépêcha à Avignon, auprès des cardinaux, un envoyé porteur d'une +lettre du roi, pour les prier de surseoir à toute élection. La lettre, +arrivée le 28, fut remise au cardinal de Florence, mais le même jour, +Pierre de Luna était élu pape sous le nom de Benoît XIII[24]. Vingt-un +cardinaux avaient pris part à son élection, parmi lesquels le cardinal +_de Thury_[25], qui fut plus tard un des ses adversaires les plus +acharnés, et que le concile de Pise envoya en 1409, comme légat, dans +les États pontificaux. Cette élection provoqua à la Cour une +douloureuse surprise, car peu auparavant Charles VI avait fait partir +pour Avignon[26] le _maréchal de Boucicaut_, _Regnault de Roze_ et +_Bertaut_, sous prétexte d'enjoindre à Raymond de Turenne de cesser +ses hostilités contre les cardinaux et ses ravages sur les terres de +l'Église et de la reine de Sicile, mais aussi pour inviter ceux-ci à +différer toute élection. Les envoyés apprirent en route l'élection de +Benoît XIII. Le nouveau pape était un homme de grande science et de +haute intelligence. Diplomate consommé, politique fin et rusé, +caractère indomptable, volonté opiniâtre et inflexible, Pierre de +Luna, à l'encontre du jugement plein de prévention que porte sur lui +un historien allemand contemporain[27], était bien au-dessus des +hommes de son temps. + + [24] _Le Religieux_, II, p. 190.--Cf. P. Ehrle, _Aus den Acten + des Afterconcils von Perpignan_, p. 15, not. 1. + + [25] On l'appelle encore cardinal «de Thuroy». + + [26] Noël Valois, _Raymond-Roger de Beaufort, vicomte de Turenne, + et les Papes d'Avignon_, 1890, p. 28.--Cf. Jarry, _loc. cit._, p. + 128;--Cf. Douet d'Arcq., _loc. cit._, I, p. 139. + + [27] Pastor, _Hist. de la Papauté_, traduct. franç., vol. I, p. + 176. + +Animé tout d'abord d'intentions conciliatrices, Benoît XIII envoya à +la Cour _Egidius de Bellamera_, évêque d'Avignon, et _Pierre +Blau_[28], pour faire savoir à Charles VI qu'il était personnellement +disposé à favoriser l'extinction du schisme[29] priant Sa Majesté de +déléguer auprès de lui une ambassade en vue de s'entendre sur les +moyens à prendre pour mettre fin à un fléau qui désolait l'Église et +la Chrétienté. De son côté, Charles VI chargeait ses ambassadeurs +auprès des rois de Bohême, de Hongrie, d'Angleterre, de Castille, +d'Aragon et de Sicile, de proposer à ces divers souverains la +déposition du pape[30]. «Pour trouver paix et bonne union en nostre +mère saincte Esglise»[31], il convoquait à Paris, pour la +_Purification_, une assemblée des membres du clergé en vue d'examiner +les trois voies proposées pour arriver à l'extinction du schisme, voie +de «cession», de «compromis» ou «d'arbitrage» et voie de «concile +général». Quatre-vingt-sept voix contre vingt-deux adoptèrent la voie +de cession, et l'assemblée décida en outre qu'une ambassade composée +des princes de la famille royale serait envoyée à Avignon auprès de +Benoît XIII, pour obtenir son adhésion à la voie de cession qui +paraissait la plus digne et la plus expéditive[32]. Les princes +reçurent leurs pouvoirs le 29 février 1395; le duc Louis d'Orléans, +pour sa part, devait toucher 3,000 livres par mois pour ses frais de +route[33], mais cette somme était insuffisante, vu les goûts de +dépense du jeune prince qui fut obligé de s'adresser à des banquiers +avignonnais pour solder ses dettes[34]. Les ducs d'Orléans et ses +oncles, les ducs de Berry et de Bourgogne, descendirent de Châlons +à Avignon (en mai 1395) sur un bateau construit dans cette ville. +Un conduisait le conseil du roy; un autre était destiné à +l'échansonnerie; un autre à la panneterie; trois pour la cuisine, +trois pour les gardes-robes, un pour les joyaux du duc, trois pour les +chapelains, trois pour la fruiterie. En tout dix-sept bateaux[35]. Les +ambassadeurs, accompagnés de ce train considérable débarquèrent à +Avignon le 22 mai 1395[36]. Benoît XIII reçut avec beaucoup de +déférence les envoyés de Charles VI, mais les premières entrevues +étant restées sans résultat, les princes, mécontents de l'opiniâtreté +du pape, convoquèrent à Villeneuve les cardinaux, afin de prendre leur +avis sur la voie de cession qu'ils avaient pour mission de faire +prévaloir auprès du pape et de son entourage[37]. La majorité des +cardinaux se prononça pour la voie de cession. Mais Benoît XIII ne +l'accepta pas, et cette fois, les princes mécontents se retirèrent à +Villeneuve[38]. L'incendie d'une partie du pont, qui eut lieu dans la +nuit, fut considéré comme le premier acte de l'alliance des cardinaux +et des Avignonnais avec les ambassadeurs de Charles VI contre +l'obstiné pontife. Une deuxième conférence des cardinaux et des +princes n'ayant pas amené plus de résultat (23 juin 1395)[39], ceux-ci +quittèrent Villeneuve et vinrent prendre gîte à Avignon où une +somptueuse hospitalité leur fut donnée dans les hôtels des cardinaux. +C'est le surlendemain de leur installation dans cette ville qu'ils +fondèrent le _Monastère des Célestins_. Charles V, Charles VI et les +princes de la famille royale avaient toujours manifesté une dévotion +particulière pour les Célestins de Paris[40]. Louis d'Orléans, pour +être agréable à la maison de Luxembourg, érigea une chapelle sur la +sépulture du cardinal Pierre de Luxembourg[41]. Les ducs de Berry et +de Bourgogne assistèrent à la cérémonie avec tous les seigneurs qui +faisaient partie de l'ambassade[42]. Le duc d'Orléans affecta au +nouveau couvent une somme de 2,000 francs, que son procureur auprès de +Benoît XIII, _Alart de Sains_, reçut mission d'employer dans ce sens; +plus tard, il fit donation au même monastère d'une somme de 4,000 +francs[43]. Une autre libéralité de 100 florins en faveur des mêmes +Célestins est mentionnée sous le règne de Charles VI[44]. La nouvelle +fondation fut dès lors désignée sous le nom de «_Royal monastère des +Célestins_». Le 18 mars 1400, par lettres patentes données à Paris, +Charles VI portait, pour les Célestins d'Avignon, exemption de tous +droits, péages, gabelles, leydes, etc., pour le transport des +matériaux nécessaires à la construction des bâtiments de l'église et +du couvent[45]. En novembre 1400, Charles VI les place sous la +sauvegarde royale[46]. Le 6 mai 1407, le duc de Berry permettait aux +religieux Célestins de conduire à Avignon, pour deux ans, des pierres +et tous autres matériaux de construction sans payer de droits. En +1417, le monastère n'était pas achevé, que des lettres du dauphin +Charles, données à Nîmes, mandent à tous péagers, pontonniers, de +laisser passer, tant par eau que par terre, deux radeaux venant de +Savoye par le Rhône, chargés de pièces de bois pour la construction de +l'église et du monastère de Saint-Pierre-de-Luxembourg[47]. Par +lettres-patentes données à Avignon le 20 avril _1420_, Charles VII +confirme les privilèges accordés par son père, Charles VI, aux +Célestins d'Avignon. Cette fondation royale constitue dans l'histoire +des relations des Avignonnais avec la Cour de France un acte de la +plus haute importance. Par là, les rois de France prennent pied à +Avignon. C'est une affirmation matérielle de leur autorité et de leurs +droits sur une ville enclavée dans le domaine de la couronne. Le +monastère et l'église des Célestins étaient un asile inviolable autant +pour les officiers pontificaux que pour les agents de la Cour de +France[48]. Charles VII ne put en faire extraire, pour le livrer à la +justice séculière, Antoine Noir, un des facteurs de Jacques Coeur, qui +y avait trouvé un refuge. Et c'est dans cette même église que, pendant +les difficultés qui surgissaient périodiquement entre le Saint-Siège +et les officiers du Languedoc, à propos des limites du Rhône, les +magistrats avignonnais avaient coutume de porter religieusement les +panonceaux aux armes de la maison de France, quand la populace ameutée +les arrachait pour y substituer celles des papes[49]. + + [28] Jarry, _op. cit._, p. 129. + + [29] _Ibid._ + + [30] _Ibid._ + + [31] Lettre de Charles VI aux Consuls d'Avignon, 1er février + 1401. Arch. municip., B. 37, no 69, Cott. XXX. + + [32] _Le Religieux_, II, pp. 118 et suiv.--_Amplissima + Collectio_, VIII, p. 458. + + [33] Jarry, _op. cit._, pp. 131, 132. + + [34] De Circourt, _Rev. des quest. hist._, 1er juillet 1889, p. + 137, not. 2. + + [35] Collect. des Docum. inédits. _Itinér. de Philippe le Hardy_, + p. 552. + + [36] Le P. Ehrle, _op. cit._, p. 22.--Cf. Delaville Le Roux, _La + France en Orient au XVe siècle_, p. 231. + + [37] Ehrle, _op. cit._, pp. 25, 26 et suiv. + + [38] Le P. Ehrle, _op. cit._, pp. 27, 28. + + [39] Le P. Ehrle, p. 30. Voy. la bulle dans du Boullay, _Hist. de + l'Univ. de Paris_, IV, 349. + + [40] Musée des Archiv. Nationales, p. 247. + + [41] _Rec. des Ordonn. des Rois_, VIII, p. 398.--Cf. Jarry, _op. + cit._, p. 201. + + [42] Voir, pour les détails, Fornéry, _Hist. ecclés._, fol. + 617.--_Historia Coelestinorum_, mss. de la Bibl. d'Avignon, I, fo. + 347. «Et Anno _1395_, 25 die Junii ducta Joannès Biturictensis, + Philippus Burgundiæ Avunculi Regis Christianissimi et Ludovicus + dux Aurelianensis frater ipsius regis in civitate Avenionensi + existerunt ut Benedicto 13 abdicationem papatûs suaderent lapidem + primarium... a nomine dicti Regis posuerunt».--Cf. Bullet. de + l'Acad. de Vaucluse.--_Labyrinthe royal de l'Hercule Gaulois + triomphant_, p. 80. + + [43] Jarry, _op. cit._, Pièces justif., XXXI, p. 459. + + [44] Nouvelle collection des Documents inédits, III, p. 281. + + [45] _Rec. des Ordonn._, VIII, p. 426.--_Rec. des Chartes_, Reg. + 156, pièce 9. + + [46] _Rec. des Ordonn._, VIII, p. 398. + + [47] Duhamel, _Les oeuvres d'art du monastère des Célestins_, + Caen, 1886, pp. 4-6. + + [48] Cf. _Un épisode du procès de Jacques Coeur à Avignon_.--Bul. + de l'Acad. de Vaucluse, 1887. + + [49] Arch. municip., _Procès du Rhône_, mss., t. VI. + +Le 10 juillet 1395[50], après un voyage de cent deux jours, qui +n'avait amené aucune solution, les princes quittèrent Avignon, et ce +n'est que le 24 août qu'ils rendirent compte à Charles VI de +l'insuccès de leur ambassade[51]. + + [50] Bibl. nation., fonds. franç., 10431: 594.--Cf. Jarry, _op. + cit._, pp. 132-133. + + [51] Jarry, pp. 165-187. + +La Cour de France était dans le plus grand embarras; d'un côté, +l'Université menaçante[52] sollicitait la soustraction d'obédience; de +l'autre, les princes, et surtout le duc d'Orléans, inclinaient à des +mesures préparatoires avant de recourir à cette solution extrême[53]. +Ni l'ambassade de Regnault, aumônier de Louis d'Orléans (décembre +1396), ni celle des envoyés de Charles VI, auxquels s'étaient joints +ceux des rois de Castille et d'Angleterre (juin 1397), ne purent +triompher de l'obstination de Benoît XIII, qui déclara qu'il était +«_pape romain_» et qu'il ne reconnaîtrait qu'un concile +oecuménique[54]. Toutes ces démarches préliminaires avant de recourir +à la soustraction forcée font, quoi qu'en dise Pastor[55], le plus +grand honneur au duc d'Orléans et au roi, dont Louis était +l'interprète. Le refus obstine du pape n'est point imputable aux +sollicitations de la Cour de France, mais à son caractère irréductible +et à son infatigable énergie. Au mois de mars 1398 eut lieu, entre +Charles VI et Wenceslas, roi des Romains, une entrevue à la suite de +laquelle un dernier effort fut tenté auprès de Benoît XIII, par +l'entremise de Pierre d'Ailly, archevêque de Cambray; mais cette +mission, comme les précédentes, demeura infructueuse, et Pierre +d'Ailly revint à Coblentz rendre compte à Wenceslas du refus de Benoît +XIII d'accepter la voie de cession[56] (juin 1398). Il n'y avait plus +rien à attendre désormais de ce côté, et tous les moyens de +conciliation paraissaient épuisés. Le 28 juillet une assemblée +générale des prélats et du clergé, en présence des oncles du roi (le +duc d'Orléans absent), décida, par 247 voix, que la soustraction +d'obédience devait être immédiate et totale[57]. La décision de +l'assemblée fut promulguée le même jour[58], malgré l'avis de Louis +d'Orléans, qui aurait voulu une sommation préalable. + + [52] Jarry, _op. cit._, p. 188. + + [53] Douet d'Arcq, _op. cit._, I, p. 142. + + [54] _Le Religieux_, II, pp. 528, 530.--Jarry, _op. cit._, p. + 189.--Le P. Ehrle, p. 36.--_Amplissima collectio_, VIII, 554, + 616. + + [55] Pastor dit que l'obstination de Benoît XIII est due en + grande partie à la Cour de France. _Hist. de la Papauté_, + traduct. française, Pastor, I, p. 211, not. 2. + + [56] Jarry, p. 207.--_Amplissima collectio_, VII, 591, + 597.--Froissart, _Edit. de Lettenhove_, XVI, pp. 116, 132. + + [57] Musée des Arch. nat., pp. 243-244.--Jarry, p. 208.--Ehrle, + p. 38. + + [58] _Ordonn. des Rois_, VIII, p. 258.--Du Boulay, _op. cit._, + IV, 850, 853, 863.--_Le Religieux_, 598, 644. + +Quoi qu'il en soit, ce prince n'adhéra à la soustraction que le 19 +octobre 1398, promettant d'employer toute son influence en faveur du +souverain pontife[59]. Mais, cédant à la majorité de l'assemblée, +Charles VI, dès le conseil du roi, avait prescrit des mesures de +rigueur contre les partisans de Benoît XIII, qui devaient être arrêtés +dans toute l'étendue de la sénéchaussée de Beaucaire[60]. Quoi qu'en +dise le P. Ehrle[61], il est incontestable que l'ordre émanait, sinon +du roi lui-même, à qui son état mental ne permettait pas de diriger +les affaires du royaume, du moins du conseil du roi et de ses oncles. +Ce sont deux conseillers du roi, _Rebert Cordelier_ et _Tristan de +Bosc_ qui, le premier dimanche de septembre 1398[62], publient à +Villeneuve la soustraction d'obédience, mettant en demeure tous les +sujets du domaine royal, tant clercs que laïcs, de se soustraire à +l'autorité spirituelle de Benoît XIII. Les cardinaux adhérèrent à la +soustraction, moins sept, dont cinq restèrent fidèles au pape et +s'enfermèrent avec lui dans son palais; les deux autres rentrèrent +chez eux. On ne peut donc nier que si Charles VI et la Cour de France +demeurèrent étrangers aux préparatifs du siège du palais, l'acte de +soustraction d'obédience à Avignon, comme dans le reste du royaume, +n'ait été un acte de l'autorité royale. Deux partis restaient en +présence à Avignon, le parti de Benoît XIII, qui ne comptait que cinq +cardinaux et quelques gens d'armes aragonais qui gardaient le grand +palais; l'autre, le parti des cardinaux, qui s'appuyait sur la +population avignonnaise et disposait de grandes ressources en argent. +Mais les soldats lui manquaient et aussi des chefs habitués au métier +des armes. C'est alors que les cardinaux et les bourgeois avignonnais +firent appel à un chef de Routiers, moins célèbre sans doute que son +frère, mais dont le rôle militaire fut considérable dans les États du +Saint-Siège, au commencement du XVe siècle, _Geoffroy le Meingre_, +frère cadet du maréchal de Boucicaut. + + [59] Jarry, pièc. justificat., XXI, pp. 439 et suiv. + + [60] _Ordonn. des Rois de France_, VIII, p. 274.--Dom Vaissette, + IX, p. 975, not. 2. + + [61] Ehrle, _op. cit._, p. 87. + + [62] Baluze, _Vita pap. Avenion_, C. 1122.--Cf. Ehrle, _op. cit._, + p. 38. + +Le P. Ehrle, qui, dans une étude récente[63], a montré par un savant +commentaire du texte de Froissart rapproché des autres témoignages +contemporains, les contradictions frappantes qui auraient dû ne pas +laisser confondre le maréchal de Boucicaut avec son frère Geoffroy, +n'a pas connu tous les documents permettant d'établir d'une manière +irréfutable la participation de ce chef de bandes au siège du palais. +Les archives municipales renferment plusieurs lettres de ce seigneur +adressées aux Avignonnais, et prouvent que depuis le rôle militaire +qu'il avait joué dans la guerre contre Benoît XIII, Geoffroy Boucicaut +conserva des relations suivies avec les habitants. Il leur écrit en +effet de Boulbon[64], le 17 février.... pour les assurer de ses bons +offices. Le 23 novembre 1400[65], Geoffroy le Meingre, qui était alors +gouverneur du Dauphiné et paraissait jouir d'un grand crédit à la +Cour, fait des offres de service aux syndics de Carpentras: «Et si +vous avez besoin de moy, ou comme conseiller et officier du roy, ou +comme privée personne, je ferois pour vous de bon cuer tout ce que je +pourroys.» Le 9 juillet 14.., Geoffroy, alors à Bridoré, en +Touraine[66], accrédite auprès des syndics d'Avignon Jean de +_Curière_, son capitaine, et Loys _Henryet_, chanoine de Tours, ses +serviteurs, pour recevoir le paiement de 106 marcs d'argent, lesquels +lui avaient été alloués _comme prix de sa vaisselle volée_, par +sentence contre André de Seytres. Celui-ci ayant été mis en prison à +la demande de Boucicaut, puis relâché, Geoffroy le Meingre fait saisir +les blés qui descendaient le Rhône à destination d'Avignon, et comme +les propriétaires desdits blés le citèrent devant le Parlement, +Boucicaut mit en demeure la ville de les désintéresser[67]. + + [63] Ehrle, _Aus den Acten des Afterconcils von Perpignan_, pp. + 78, 80 et suiv.--Cf. Froissart, _Chroniques_, édit. Kervyn de + Lettenhove, XVI, pp. 116, 132.--Baluze, II, 1123, 1124.--Anselme, + _Hist. généalog._, VI, p. 754. + + [64] Arch. municip., série E.E. (liasse non classée). + + [65] Fornéry, _Hist. ecclés._, fol. 558, 559. + + [66] Bridoré près Loches. Arch. départ., série E.E. (liasse non + classée). + + [67] Arch. départ., série E.E. Ces diverses lettres ne portent + pas de date, mais sont toutes postérieures à 1400, 1401. + +Il résulte de l'existence de cette correspondance que Geoffroy le +Meingre, appelé dans le midi par son frère aîné, le maréchal, après +son mariage avec la fille de Raymond de Turenne, en 1393[68], avait +pris possession du château de Boulbon[69] où il commandait quand les +envoyés des cardinaux et des Avignonnais vinrent le prier (septembre +1398) de prendre la direction des opérations militaires contre le +palais occupé par Benoît XIII[70]. En outre, les lettres datées de +_Bridoré_ en Touraine, dont Geoffroy le Meingre était seul seigneur, à +l'adresse des Avignonnais, sont une preuve que des rapports intéressés +rattachaient longtemps encore après le siège de 1398 la ville à son +ancien capitaine. + + [68] On ne peut préciser la date de son arrivée en Provence, mais + ce fut sans doute peu de temps après le mariage de _Boucicaut + Jean_ avec Antoinette de Turenne, qui faisait du maréchal un des + plus riches feudataires du Midi (décembre 1393). Voy. Noël + Valois, _Raymond de Turenne et les Papes d'Avignon_, p. 24. + + [69] Boucicaut, le maréchal, avait acheté le château de + Boulbon.--Noël Valois, _Raymond de Turenne et les Papes + d'Avignon_, p. 24.--L'acte du 7 juillet 1399 dit formellement que + Geoffroy le Meingre commande «in Castris de Bulbono, Aramono et + Valabrega». Bibl. de Carpentras, _Collect. Peiresc._, Reg. LXX, + 3e vol. (fol. 230-257). + + [70] Quod cardinales videntes dominum Johanem (pour Gaufridum) + dictum «le Meingre» fratrem Marescalli Franciæ Boussicaudi in + eorum evocaverunt auxilium. _Le Religieux_, II, p. 652, L. V, 19, + c. 8.--Cf. Ehrle, L. C, pp. 39, 40, 41. + +Geoffroy le Meingre se rendit à l'appel des cardinaux et des +bourgeois d'Avignon avec une bande nombreuse de gens d'armes, parmi +lesquels, au dire de Froissart, aurait figuré Raymond de Turenne, +beau-frère du maréchal de Boucicaut[71]. Il dut y avoir entre le +conseil et le chef des aventuriers un traité passé avec promesse de +fortes sommes à payer, mais aucune trace n'existe de cet engagement +dans les archives communales. C'était donc à titre absolument privé, +et comme capitaine aux gages de la ville et des cardinaux que Geoffroy +le Meingre entreprit le siège du grand palais[72] en septembre 1398. +La Cour de France, dans ce premier siège, n'intervint d'aucune façon +en faveur des Avignonnais et des cardinaux insurgés. C'est là un point +très important à établir, et c'est un contre-sens historique de dire, +comme Jarry, que ce siège fut une honte pour la Couronne qui y resta +étrangère[73]. Une intervention armée, dirigée par le maréchal de +Boucicaut[74] en faveur des Avignonnais contre Benoît XIII n'eût pu se +faire qu'en vertu d'un ordre du roi; or, Charles VI déclare +publiquement en 1401 que jamais il n'a prescrit d'employer la +violence contre le pape[75] ni de le tenir emprisonné. Toute mesure de +ce genre eût certainement été désavouée par le duc d'Orléans. Nous +avons, au surplus, une preuve indiscutable de la neutralité de la Cour +de France durant la lutte engagée, dans un document inédit rapporté +par Peiresc[76]. Le 19 janvier 1399, Pierre de Luna, neveu de Benoît +XIII, capitaine général des galères et des barques du roi d'Aragon, +s'engage par devant les délégués du conseil et de la ville d'Arles, à +ne faire aucun dommage aux terres de Louis, roi de Sicile, ni aux +sujets du roi de France[77]. Le même document désigne comme ennemis du +pape ce «_cives et habitatores Avenionenses_». Cet acte indique donc +d'une façon bien formelle que le roi de France n'a accordé aucun +secours aux adversaires de Benoît XIII, et que les assiégeants ne +comptent dans leurs rangs que des mercenaires aux gages de la ville. + + [71] Qui cito mandato parens et multos stipendiarios francigenas + secum ducens, palacium obsidione cingere maturavit.--_Religieux_, + II, p. 652, V, 19, c. 8.--Froissart, XVI, p. 126.--Noël Valois, + L. C, p. 36. + + [72] Le maître des ports et un certain «Ricardus miles», + compagnon de Boucicaut, sont à la solde de la ville et des + cardinaux. Voy. Ehrle, p. 45.--_Amplissima collectio_, VII, 650, + 651. + + [73] Jarry, _op. cit._, p. 222. + + [74] La présence du maréchal de Boucicaut à Avignon en + _1398-1399_, pendant la durée du siège, est démontrée impossible + par un document produit par Jarry, p. 218, et pièc. justific., le + maréchal étant, jusqu'au mois de juillet 1399, occupé par une + expédition militaire en Guyenne.--Voy. Jarry, _op. cit._, p. + 219.--Delaville le Roux, _op. cit._, p. 357.--_Religieux_, II, + 644, 646.--_Livre des faits du maréchal de Boucicaut_, collection + Petitot, VI, 476, c. 29. + + [75] Nunquam Benedictum ordinavimus neque mandavimus in carcere + quocumque retrudi, includi nec aliquali strictâ custodiâ + coarctari neque contra eum guerram fieri. Voy. Douet d'Arcq, I, + 203.--Ehrle, p. 48, not. 1. + + [76] Bibl. Carpentras, collect. Peiresc, mss., vol. LXXIV, fol. + 417, 443. _Catalog. des mss._, III, p. 28, fol. 417, 443. + + [77] Dom Pedro de Luna était neveu de Benoît XIII. Il fut + archevêque de Tolède de _1404 à 1414_. Arch. des miss, scientif., + série III, vol. XV, p. 6. «In præsentia legatorum a consilio + Civitatis Arelatensis missorum, Petrus de Luna, generalis + capitaneus gallearum, galeotarum et barcharum Armatarum regis + aragonensis, nunc in flumine Rhodano et portu dictæ urbis + existentium, declarat non intentionis suæ inferre damnun vel + oppressionem aliquam vassalis nec terræ Ludovici, Siciliæ Regis, + nec subditis Regis Franciæ. In Castro Trencatalliarum, die 19 + Januarii 1399. Scilicet quod cum non multis retro lapsis + temporibus ad audientiam ejus pervenerit quod Dominus noster + Benedictus christianissimus sacro sanctæ Romanæ ac totius + universitatis Ecclesiæ summus pontifex tam diù et tam ignominiose + in opprobrium christianitatis per _cives_ et _habitatores + Avenionenses_ tractatus fuerit.» Mss. (fol. 418 et vo.). (Collect. + Peiresc, LXXIV, fol. 417, 418 et vo.). + +Le siège fut vigoureusement mené. Dans un assaut donné au palais le 28 +septembre 1398, le pape fut frappé à la main, et le cardinal de +Neufchateau, qui commandait les assaillants, reçut une blessure grave +à laquelle il succomba quelques jours après. Le 22 octobre[78], +Geoffroy le Meingre fit prisonniers deux cardinaux, Martin Salva et le +cardinal de Saint-Adrien, Louis Fieschi, que l'on enferma au château +de Boulbon. Un peu plus tard, les deux captifs se rachetèrent en +payant une rançon de 18,000 francs à Boucicaut, mais il leur fut +interdit de rentrer dans le palais. Le 26 octobre, une tentative pour +pénétrer dans le palais par les cuisines tourna à la déroute des +assiégeants. + + [78] _Le Religieux_, II, pp. 656 et suiv.--_L'Hercule Gaulois + triomphant_ donne un curieux récit du siège, pp. 79, 80, + 81.--_Mémoires de Martin Boysset_.--_Recueil Massilian_, mss. + (extraits).--Ehrle, _loc. cit._, pp. 42, 43 et suiv. + +Au milieu de ces événements militaires, les cardinaux, plus obstinés +que jamais dans la défense de leur cause, envoyaient à Paris trois +d'entre eux, les cardinaux de Préneste (Guy de Malesset), de Thury et +Amédée de Saluces, à la Cour de France (décembre 1398) pour demander à +Charles VI d'envoyer des ambassadeurs aux souverains qui n'avaient pas +encore fait acte d'adhésion à la soustraction d'obédience. On les voit +figurer, le 3 janvier 1399, «à l'Hostel d'Artoys[79]» où ils dînent en +compagnie de Philippe de Bourgogne, et, quelques jours après, le 9 +février, à l'hôtel du cardinal de Bohême, avec les ducs de Berry et de +Bourgogne[80]. C'est à la même date que Martin V appuyait, par renvoi +d'une flotte commandée par Pierre de Luna, les revendications de ses +ambassadeurs, à Avignon d'abord, et auprès de Charles VI ensuite[81]. +Le roi de France ayant adhéré aux propositions du roi d'Aragon, et +pressé de mettre un terme aux désordres dont Avignon était le théâtre, +envoya dans cette ville Gilles Deschamps et Guillaume de Tignonville +pour soumettre à Benoît XIII les propositions arrêtées avec Martin +V[82]. Benoît XIII accepta, le 10 avril 1399, les propositions des +deux souverains; mais, ayant avec quelque raison peu confiance dans +les cardinaux, il refusa de se laisser garder par eux et demanda à +être placé sous la sauvegarde royale[83]. Le 14 avril 1399[84], la +ville d'Avignon s'engage à respecter la protection accordée par +Charles VI à Benoît XIII et aux guerriers et compagnons qu'il a avec +lui dans son palais. Les cardinaux firent la même promesse et tous les +serviteurs attachés à la personne de Benoît XIII s'engagèrent, les 29 +avril, 4 et 20 mai, par serment, à ne pas laisser s'échapper le +pape[85]. Une proposition qui fut faite de confier la surveillance de +la personne du souverain pontife à François de Conzié, au sénéchal de +Beaucaire et au sire de la Voulte fui rejetée. Benoît XIII demanda à +être gardé par le duc d'Orléans, mais ce dernier ne pouvant venir à +Avignon, Charles VI, par lettres patentes du 1er août 1400[86], donna +pleins pouvoirs à cet effet à son frère, qui envoya à Avignon deux de +ses familiers, Robert ou Robinet de Braquemont[87] et Guillaume de +Médulion. Les frais de surveillance et la solde des gens d'armes +devaient être à la charge du pape[88]. D'autre part, le roi confia la +garde des Avignonnais et des habitants à son frère, le duc de Berry. +Benoît XIII approuva ces conditions. Profitant de cette trêve, Charles +VI ne laisse pas de poursuivre activement la paix et l'union de +l'Église. Les ambassadeurs envoyés au delà du Rhin[89], auprès des +électeurs, n'avaient rapporté que des promesses vagues, aucun d'eux +n'ayant voulu donner une réponse ferme sans l'avis des autres princes +allemands qui devaient se réunir à Cologne, le jour de la +Purification[90], pour couronner le duc Robert de Bavière que les +électeurs avaient nommé empereur, le 21 août 1400, à la place de +l'insouciant Wenceslas. Charles VI met les Cardinaux et les syndics +d'Avignon au courant de ses négociations avec les princes allemands et +les autres souverains, et il les engage à envoyer des délégués qui +devront se réunir «avecques ceulx qui seront ordonnez de par nouz et +de par les autres roys et primpces qui ont obéi à _Clément_ et à +_Benedic,_ pour traicter et délibérer d'un commun accord la paix et +l'union de l'Église à la feste de Saint Jehan-Baptiste à Mez ou à +Strasbourt». «Et pour ce que nous avons bonne espérance que par le +plaisir de Dieu à icelle journée se prendra une bonne conclusion sur +le dict faict. Nous vous faisons savoir ces choses et vous prions que +veullez envoyer à la dicte journée». En réponse à cette missive, les +Avignonnais écrivirent à Charles VI, le même mois de février 1400, +pour l'assurer de leur dévouement et de leur ferme intention de hâter, +en ce qu'il leur serait possible, la paix et l'union de l'Église[91]. +Le roi leur fait savoir, dans un nouveau message, qu'il a été très +satisfait de leur lettre et de leur attitude: «avons veu la bonne et +ferme constance et volonté que vous avez eue et avez et aures, si Dieu +plaist, de persévérer et demourer avec nous en la substraction faite +pour si très grant et meure deliberacion, comme vous scavez à +Benedict, dernier esleu en Pappe...». Charles VI informe les +Avignonnais qu'il compte sur une fin prochaine du schisme, et il les +engage à persévérer dans leur attitude: «Et saches de certain que vous +estant et persévérant en ce saint propos en quel vous estes et serez, +se Dieu plaist, comme vous et vrais catholicz. Nous de tout nostre +povoir vous sustendronz.» Il les avertit en même temps que Benoît XIII +a fait courir le bruit en Languedoc que bientôt l'obédience allait lui +être rendue, ce qui est faux, car «avons toujours esté et sommes et +serons au plésir et ayde de nostre seigneur contenz et fermes au faict +de la dite substraction jusques à ce que Nostre Seigneur nous ail +donné paix et union en sa Saincte Église.» + + [79] Collect. des Docum. inédits, _Itin. de Philippe le Hardy_, + p. 283.--Fornéry, _Hist. ecclés._, mss., fol. 641. + + [80] _Religieux_, II, pp. 676, 680. + + [81] Jarry, _op. cit._, p. 233.--Collect. Peiresc., mss. LXXIV, + 417, 443. + + [82] _Amplissima collectio_, VII, 637, 638.--Ehrle, _op. cit._, + p. 49.--Jarry, _op. cit._, Addit. et correct., p. 364. + + [83] _Amplissima collectio_, VII, 626, 641, 647. + + [84] Massilian, mss., _Recueil des Chartes_, vol. XXI, fol. 341. + + [85] _Amplissima collectio_, VII, 644, 647, 650, 653, 656. + + [86] Douet d'Arcq, I, p. 203. + + [87] Ehrle, p. 48. Pour Robert de Braquemont, voy. Anselme, VII, + pp. 816, 817.--Cf. Delaville le Roux, _loc. cit._, p. 362, not. + 2. + + [88] _Amplissima collectio_, VII, 661, 666.--D'après les Arch. + nation., (K. 55, 10), la sauvegarde royale fut octroyée à Benoît + XIII, le 18 octobre 1400. + + [89] Jarry, p. 255.--Moranvillé, _Relat. de Charles VI arec + l'Allemagne en 1400_.--Bibl. de l'École des Chartes, XLVII. + + [90] _Lettre origin. de Charles VI aux sindics d'Avignon_, 1er + février 1400. Arch. municip., B. 37, no 69, Cott., XXX. + + [91] _Lettre de Charles VI aux Consuls d'Avignon_, 22 avril 1401. + Copie d'après Fornéry, _Hist. éccles._, fol 417, 418 et vo. + +Suivant sa promesse contenue dans sa lettre du 22 avril 1401, Charles +VI fit savoir par lettres patentes du 7 juin 1401 au sire de Grignan, +au seigneur de Sault, au sire de Lagarde, qu'il prenait sous sa +protection les terres de l'Église et les habitants, et qu'il leur +était interdit d'y faire aucun dommage: «Nous vous sinifions qu'il +nous desplairoit très grandement que les dits cardinaux, la dite +Église de Rome et leurs sujets fussent grevés ne oppressez par aulcun, +et vous deffendons expressément que vous ne les greviez, dommagiez ne +molestez, ne faictes ne soufrez grever, dommagier ne molester en +quelconque manière que ce soit ne a quelconque personne qui ce voulsit +faire ne donner conseil, confort, faveur ni aides, sachant que si +faictez le contraire, il vous en desplaira très fortement et vous en +fairons pugnir tellement que ce sera exemple aux aultres[92]». La +lettre par laquelle Chartes VI accordait sa protection officielle aux +États du Saint-Siège fut communiquée _in-extenso_ aux syndics de +Carpentras par _Jean Alzérino_, recteur du Venaissin[93], et par les +cardinaux de Saluces et de Thury[94]. + + [92] Fornéry, _Hist. ecclés._, mss., copie, fol. 416, vo., et 417. + + [93] Id., _id._, mss., 27 juin 1401, fol. 414, vo., et 415. + + [94] Id., _id._, mss., 28 juin 1401, fol. 415, 416;--mss. de + Carpentras, fol. 374. + +Mais au moment où Charles VI se prononçait auprès des Avignonnais +d'une façon si ferme pour le maintien de la soustraction d'obédience, +un mouvement d'opinion en sens contraire se dessinait, à la tête +duquel était le duc d'Orléans[95]. Toutefois, tant que Benoît XIII +serait captif, il était difficile de lui rendre l'obédience, alors +surtout qu'on l'avait dépouillé de sa bulle papale. Le duc d'Orléans +trouva une solution qui tira d'embarras les cardinaux, les Avignonnais +et le pape lui-même. Grâce à la complicité de Robert de Braquemont, +agent du duc[96], Benoît XIII sortit du grand palais où il était +retenu prisonnier depuis quatre ans et six mois, _le 12 mars 1403_, et +gagna la Durance qu'il traversa au lever du jour sur une barque, pour +atterrir au bourg de Château-Renard en Provence, mais dépendant du +diocèse d'Avignon. Cette fuite inattendue produisit parmi les +cardinaux et les Avignonnais une légitime appréhension. Mais Benoît +XIII avait autant d'intérêt que ses ennemis à faire la paix, étant à +bout de ressources et ayant besoin de l'aide de ses sujets. Le 29 mars +1403[97], un traité fut passé à Château-Renard, comprenant un grand +nombre d'articles dont l'énumération est en dehors du point spécial +que nous étudions. Benoît XIII pardonnait aux cardinaux et aux +Avignonnais, et s'engageait à réunir un concile dès que l'obédience +lui serait rendue[98]. Deux cardinaux devaient se transporter à Paris +pour obtenir de Charles VI et des princes la reconnaissance des +articles stipulés dans le traité de Château-Renard, pour le bien de +l'Église et la paix du pays. Benoît XIII, en diplomate consommé, +ramenait à son parti les Avignonnais, et le conseil de ville lui +rendit hommage de fidélité le 10 avril 1403[99]. Quant aux cardinaux, +ils déléguèrent ceux de Préneste et de Saluces, qui arrivèrent à +Paris, le 3 juin 1403, pour demander au roi et à l'assemblée des +prélats «la restitution d'obédience». Pendant ce temps, Benoît XIII, +après avoir séjourné au château du Pont de Sorgues, entrait à +Carpentras le 5 mai 1403[100], et y demeurait jusqu'au 26 juin, époque +où il s'installa provisoirement au Pont de Sorgues, en attendant le +retour des cardinaux envoyés à la Cour. A Paris, deux partis étaient +en présence. Les ducs de Berry, de Bourgogne, le cardinal de Thury et +l'Université étaient pour le maintien de la soustraction[101]. Au +contraire, le duc d'Orléans, les Universités d'Angers, de Montpellier +et de Toulouse étaient pour la restitution d'obédience. Le défenseur +le plus éloquent de ce parti était _Pierre d'Ailly_[102], qui +soutenait contre l'Université de Paris qu'on ne peut se soustraire à +l'obédience du pape, fût-il lui-même suspect d'hérésie[103]. Quant à +l'idée de la convocation d'un concile général, elle avait beaucoup de +partisans, parmi lesquels Jean Gerson, qui prétendait que c'était le +meilleur moyen d'arriver à l'extinction du schisme. Le parti de la +restitution d'obédience, qui avait déjà préparé les éléments de la +réconciliation de Benoît XIII avec la maison de France par +l'ordonnance du 9 juin 1403[104], l'emporta auprès de Charles VI, et +l'obédience fut rendue à Benoît XIII, le 30 juillet 1403[105]. Les +cardinaux, revenus de Paris, avaient devancé l'acte royal en rentrant +dans l'obédience du pape, le 19 juillet précédent. + + [95] Jarry, _loc. cit._, p. 282. + + [96] _L'Hercule Gaulois triomphant_, p. 80.--Laurens Drapier, + Ann. mss. d'Avignon, fol. 209.--_Le Religieux_, III, p. 70.--Du + Boullay, V, p. 70.--Ehrle, _op. cit._, p. 63. + + [97] Ehrle, _op. cit._, pp. 70 et suiv. + + [98] _Chroniq. de Charles VI, Le Religieux_, I, 24, c. 8; III, + 100.--_L'Hercule Gaulois triomphant_, p. 81. + + [99] Arch. municip., B. 32, no 32, Cott. O.O. et B. 33. + + [100] De Terris, _Hist. des évêques de Carpentras_, p. + 188.--Benoît XIII resta administrateur de l'évêché de Carpentras + jusqu'en 1411. + + [101] Du Boullay, V, p. 56.--Jarry, p. 283. + + [102] Pastor, _Hist. de la Papauté_, trad. franç., I, p. 196. + + [103] Pastor, _id._, I, p. 195. + + [104] _Recueil des Ordonnances_, VIII, p. 14. + + [105] _Le Religieux_, III, pp. 86, 98.--_Ordonn. des Rois de + France_, VIII, p. 596.--Du Boullay, V, p. 611. + +Quant à Benoît XIII, «_après avoir tracassé un peu à Tarascon et en +Provence_»[106], il se fixa vers la fin de l'été à Salon. C'est là que +Jean Mercier, ambassadeur du duc d'Orléans, vint le trouver le 13 +octobre 1403[107], mais la peste ne tarda pas à l'obliger à changer de +résidence, et Benoît XIII se réfugia dans l'abbaye de Saint-Victor de +Marseille (novembre 1403). + + [106] _L'Hercule Gaulois triomphant_, p. 81. + + [107] Collect. des Documents inédits, _Itin. de Philippe le + Hardy_, p. 567. + +Ainsi se termine cette première phase de la lutte engagée entre Benoît +XIII et ses adversaires, les Avignonnais et les cardinaux. Pendant +cette période, la Cour de France, opposée aux mesures de rigueur, +avait autant que possible cherché à ménager les uns et les autres, et +sans vouloir prêter aucun appui matériel aux partis en présence, par +déférence pour la personne du pape, qui était directement en cause. +Mais dans la seconde phase (1410-1411), ce n'est pas Benoît XIII, mais +ses parents et ses partisans qui soutiennent dans les terres de +l'Église, les armes à la main, les droits du souverain pontife. C'est +presque une guerre étrangère en plein royaume de France, et c'est ce +qui explique l'intervention militaire de Charles VI en faveur des +Avignonnais et des Comtadins contre les troupes catalanes de +l'anti-pape. + +De Marseille, Benoît XIII s'empresse de désavouer les lettres +qu'il avait pu écrire contre la voie de cession et s'engage, sur +la demande du due d'Orléans, à exécuter les clauses du traité de +Château-Renard[108]. Il se rapproche de plus en plus de la Cour de +France, au point que le bruit se répand que Benoît XIII va être +conduit à Rome sous l'escorte de Boucicaut, alors gouverneur de Gênes +pour Charles VI, et solennellement couronné (1404-1405)[109]. +Personnellement, Benoît XIII avait la ferme intention de se rendre à +Savone ou à Gênes pour avoir une entrevue avec Grégoire XII, son +rival, le pape de Rome[110]. En 1405, il envoyait aux États du Comtat +une ambassade pour demander le vote de subsides afin de lui permettre +d'entreprendre ce voyage «pour l'union de l'Église[111]». En 1406, une +nouvelle ambassade arrivait de Savone, faisant un pressant appel +d'argent au pays pour que Benoît XIII pût aller plus loin, toujours +dans l'intérêt de l'Église[112]. Mais, soit mauvaise volonté, soit +pénurie d'argent, les États ne répondirent pas aux instances réitérées +de leur suzerain. Du reste, ce projet d'entrevue entre les deux +pontifes rivaux qui était bien accueilli, car on y voyait une +intention réciproque de terminer le schisme, n'aboutit pas. Grégoire +XII refusa de se rendre à Savone, où Benoît XIII se trouva seul +(novembre 1407)[113]. Du même coup, le projet prêté à la Cour de +France de faire couronner Benoît XIII à Rome fut définitivement +abandonné à la mort de Louis d'Orléans, qui en était le partisan (23 +novembre 1407)[114]. + + [108] Jarry, _op. cit._, pièces justific. XXIII et XXIV, pp. 444, + 445, 428. + + [109] _Id._, pp. 294, 338. + + [110] Martène et Durand, _Thesaurus novus_, Anecdot. II, col. + 1389.--Pastor, _Hist. de la Papauté_, trad. franç., I, pp. 185, + 186. + + [111] Gibert, _Hist. de Pernes_, mss., fol. 310. + + [112] Voy. chap. Ier, pp. 16, 17. + + [113] Pastor, _op. cit._, I, p. 186. + + [114] Jarry, _op. cit._, pp. 351, 352. + +Ici se place un événement que divers historiens ont relaté, sur lequel +le P. Ehrle a donné quelques nouveaux éclaircissements, grâce aux +archives du Vatican, et qui, par ses conséquences, se rattache d'une +façon très étroite à l'histoire des États citramontains du +Saint-Siège, dans leurs rapports avec les rois de France et la +papauté. A bout de ressources, obéré et ne sachant plus à qui +s'adresser après la mort du duc d'Orléans, Benoît XIII fit des +ouvertures, en vue de contracter un emprunt, au maréchal de Boucicaut, +gouverneur de Gênes depuis 1401[115], et qui, à ce moment, déçu de ses +espérances et renonçant à l'idée d'une nouvelle expédition en Orient, +avait concentré toute son attention sur les événements intérieurs qui +agitaient la péninsule italienne (1407-1408)[116]. Le prêt eut lieu à +Gênes même le 5 mars 1408[117]. A cette date, Jean le Meingre avança à +Benoît XIII 30,000 francs, pour lesquels le pontife, par une bulle du +_3 février 1408_, reconnut avoir contracté obligation. Le 30 avril +1408, à Porto-Venere, près la Spezzia, Jean le Meingre versa un +nouveau complément de 4,000 francs qu'il avait empruntés à des +marchands gênois. Comme gage de ce prêt, Benoît XIII inféoda au +maréchal, pour une période de deux ans, plusieurs localités, tant de +l'Église romaine que du diocèse d'Avignon[118], parmi lesquelles +_Pernes_, _Bollène_, _Bédarrides_ et _Châteauneuf-Calcernier_[119]. +Le cardinal de Saluces s'opposa vivement à cette inféodation, mais +Boucicaut fit valoir ses droits sur lesdites villes sans retard, et le +10 mars _1408_ il prit possession de Pernes par procureur[120]. Il +résulte même des documents conservés aux archives de cette commune que +le maréchal en personne, se trouvant dans cette ville en 1413, fit +procéder à l'élection des consuls. Cette suzeraineté temporelle de +Boucicaut sur certaines villes des domaines du Saint-Siège donnera +lieu plus tard à d'innombrables et tumultueuses revendications qui ne +prendront fin que sous le règne de Louis XI. + + [115] De Circourt, _Rev. des quest. histor._, 1889, XLVI, + 167.--Delaville Le Roux, I, 403, 404. + + [116] Delaville Le Roux, _La France en Orient au XIVe siècle_, p. + 510. + + [117] Le P. Ehrle, _op. cit._, pp. 95, 96, 97. + + [118] «Et pro quibus idem dominus noster papa certa castra et + loca tam Ecclesiæ romanæ quam Ecclesiæ Avenionensis sibi pignori + tradidit.» Ehrle, p. 97. + + [119] Gibert, _Hist. de Pernes_, mss., fol. 310.--Chambaud, Ann. + mss., fol. 145. + + [120] Arch. municip. de Pernes. Acte signé par Tholosan, notaire + (Origin.).--Fornéry, _Hist. Civile_, mss., fol. 768.--Gibert, + _Hist. de Pernes_, mss. de Carpentras, fol. 718.--Boucicaut était + alors gouverneur du Languedoc.--Delaville Le Roux, 512-513. + +La mort de Louis d'Orléans porta un coup fatal à l'autorité de Benoît +XIII. Il perdait son protecteur et son meilleur appui à la Cour de +France. Dès le mois de janvier 1408[121], Charles VI mit le pontife en +demeure de rétablir l'union de l'Église avant l'Ascension prochaine, +sous peine de voir la France retirer son appui à Benoît XIII. Le pape +menaça Charles VI des censures ecclésiastiques[122], mais, à la fin de +mai 1408, le roi de France se retira de l'obédience de Benoît XIII, et +avec lui la Hongrie, la Bohême, Wenceslas, Sigismond et la Navarre. En +même temps il convoquait un synode pour fixer les règles à suivre dans +la neutralité de la France[123]. Ces mesures provoquèrent la +défection des cardinaux de Benoît XIII, qui se réunirent à ceux de +Grégoire XII pour fixer l'ouverture d'un concile à Pise le 25 mars +1409. Mais, dès l'année précédente, Benoît XIII, qui ne se sentait +plus en sûreté dans le territoire de Gênes[124], avait gagné +Perpignan, où il convoqua un concile dont les actes font l'objet du +savant commentaire publié par le P. Ehrle[125]. L'année suivante, +Boucicaut et les troupes françaises étaient chassés de Gênes. C'était, +pour la politique française en Italie, un échec regrettable qui +entraînait la ruine de notre influence dans le Nord de la Péninsule et +l'abandon définitif de toute tentative de restauration de la papauté à +Rome[126]. + + [121] Pastor, _op. cit._, I, p. 187. + + [122] _Amplissima collectio_, VII, p. 770. + + [123] Pastor, _op. cit._, I, p. 188. + + [124] D'après certains auteurs, le maréchal aurait facilité son + embarquement. + + [125] Ehrle, _loc. cit._, Aus den Acten, etc. + + [126] Delaville Le Roux, _op. cit._, 512, 513. + +Le concile de Pise s'était ouvert le 25 mars 1409 et, dans sa séance +du 26 juin, avait déposé solennellement Benoît XIII et Grégoire XII, +en procédant à l'élection d'Alexandre V. Réfugié en Espagne, Benoît +XIII se décida à une résistance énergique, et craignant pour sa +personne de rentrer dans le royaume en vue de se fortifier dans son +palais d'Avignon, que ses partisans n'avaient pas complètement +abandonné depuis 1404, il en confia la garde à son neveu, capitaine +expérimenté, vaillant soldat, mais peu scrupuleux sur les moyens à +employer pour avoir la victoire, Rodrigues de Luna. Dès 1409-1410, les +agents de Benoît XIII avaient peu à peu amassé dans le palais des +vivres, provisions, munitions et armes de guerre, en vue d'un siège. +Ils avaient fortifié l'entrée du pont. La garnison catalane avait été +augmentée et renforcée, si bien que dans les premiers mois de 1410, +la cité d'Avignon se trouvait en présence d'une forteresse +inexpugnable, occupée par des guerriers déterminés à toutes les +mesures extrêmes, même à incendier la ville s'il était nécessaire pour +maintenir l'autorité de leur compatriote, Pierre de Luna. + +Le concile de Pise avait envoyé comme légat à Avignon un ancien +cardinal de Benoît XIII, Pierre de Thury (avril 1410)[127], qui était +en même temps recteur du Venaissin. C'est lui qui eut charge de +préparer le siège du palais, avec les élus de la guerre délégués par +le conseil de ville. Les citoyens avignonnais se constituèrent en +troupes assaillantes avec les officiers et soldats que Charles VI +envoya au secours de la ville. Le siège du palais commença au mois de +mai 1410[128], Charles VI avait expédié aux Avignonnais l'Hermite de +la Faye[129], sénéchal de Beaucaire, avec plusieurs compagnies de +soldats. Mais quelque temps après, il leur avait fait donner l'ordre +de se retirer. Abandonnés à leurs propres ressources, le cardinal de +Thury et les élus de la guerre portèrent leurs doléances auprès du roi +qui renvoya le sénéchal et les troupes devant Avignon. A cette force +militaire vinrent se joindre des capitaines aux ordres du roi, +notamment le sieur Randon[130], seigneur de Joyeuse, et Jean Buffart, +qui sont payés par les officiers du roi, sur l'ordre secret de Charles +VI[131]. + + [127] Arch. départ., _Reg. des États_. + + [128] Nouguier fixe le commencement du siège au 27 mai 1410. + + [129] Dom Vaissette, IX, p. 1008.--Ménard, _Hist. de Nîmes_, III, + p. 133. + + [130] Il est désigné «Seigneur de Genguese» (Joyeuse); prit part, + sous Charles VII, aux premières campagnes et assista à la + bataille de Verneuil (1424). + + [131] _Lett. patent. de Charles VI au sénéchal et au viguier de + Beaucaire_ (mai 1411) Arch. municip. B., 39. + +La ville d'Avignon fit appel aux consuls de Carpentras et aux trois +états du Venaissin, qui prêtèrent des bombardes, des balistes et tous +les engins d'artillerie qui étaient à leur disposition[132]. Des +barques expédiées de Valence furent postées au milieu du Rhône, +croisant sous le palais pour empêcher tout secours d'arriver aux +assiégés[133]. Un autre bateau appelé «_la Barbote_» fut placé près de +l'île d'Argenton avec une bombarde qui devait battre en brèche les +ouvrages de défense des Catalans[134]. Le 19 mai 1410 arriva la +«_grande bombarde_[135]» d'Aix, traînée par trente-six chevaux, qui +commença à ouvrir le feu contre le grand palais. Le 13 décembre 1410, +un assaut très vif donné par les troupes avignonnaises causa à +Rodrigues de Luna la mise hors de combat d'un millier d'hommes; la +tour élevée par les Catalans, attaquée par le fer et le feu, +s'écroula, entraînant sous ses décombres de nombreux soldats espagnols +et amenant la rupture d'une partie du pont (décembre 1410)[136]. + +La Cour de France, fatiguée de l'entêtement de Benoît XIII et de la +résistance de ses partisans, embrassa la cause des Avignonnais et +n'épargna rien pour leur assurer la victoire. Le 4 mai 1411, Charles +VI écrit aux sénéchaux de Nîmes et de Beaucaire[137] pour leur +recommander de ne laisser lever, en Languedoc, aucune troupe de gens +d'armes dans le but de porter secours aux Catalans, partisans de +Pierre de Luna, assiégés dans le grand palais d'Avignon. Le 21 +mai[138], le roi envoie une missive aux syndics et au conseil de la +ville d'Avignon, pour les féliciter de leur courage et de la +résistance qu'ils opposent aux Catalans schismatiques: «Il les +autorise à tendre des chaînes au travers du cours du Rhône, au +Pont-Saint-Esprit et ailleurs, comme ils l'ont déjà fait, sans avoir à +solliciter l'autorisation du roi, et ce, en vue d'empêcher tout +secours d'arriver par eau aux Catalans qui, depuis quatorze mois, +tenaient le palais pour le compte de Pierre de Luna.» + + [132] 28 janvier 1411. Fornéry, _Hist. ecclés._, mss., I; fol. + 425, 426. + + [133] _Id._, mss., I, fol. 424, 425. + + [134] Comptes de la Ville, 1410-1411. + + [135] _Id._ + + [136] _Recueil Massillian_, mss., XVI. + + [137] Arch. municip., B. 39. + + [138] Arch. municip., B. 39. + +Le 11 juin 1411[139], le roi de France donne l'autorisation aux +Avignonnais de lever une décime sur le clergé du royaume, jusqu'à +concurrence de 100,00 livres, pour subvenir aux frais de la guerre qui +avait épuisé les finances publiques et privées de la ville. De son +côté, Benoît XIII faisait appel à ses partisans et compatriotes et, au +mois de _juin 1411_, une flotte, composée de 29 galères et barques +catalanes, se présentait aux embouchures du Rhône pour diriger une +double attaque contre Avignon par le fleuve, et pour renforcer par +terre la garnison du château d'Oppède dont quelques gens d'armes de +Rodrigue avaient pris possession. Mais les consuls d'Arles avaient +fait tendre précipitamment une chaîne pour barrer le fleuve d'une rive +à l'autre. D'un autre côté, un corps d'Avignonnais s'était porté vers +la Durance pour opérer sa jonction avec les troupes du sénéchal de +Provence, qui avait reçu de Yolande d'Aragon, reine de Sicile et de +Jérusalem, l'ordre de s'opposer au passage des Catalans sur les terres +de Provence. Les galères ennemies ne purent franchir le barrage et +durent battre en retraite après avoir débarqué 150 guerriers catalans +qui s'avancèrent jusqu'à la Durance, pour, de là, gagner le terroir +d'Avignon et le Comté. Mais les troupes provençales et avignonnaises +lancées à leur poursuite les rejoignirent sur les bords de la rivière, +dont les eaux, grossies par les pluies, rendaient le passage +impossible. Les Catalans furent taillés en pièces ou faits +prisonniers[140] (juin 1411). En apprenant ce succès, l'Université de +Paris s'empressa d'écrire à la reine de Sicile pour la prier de ne +point relâcher les prisonniers dont la présence à Avignon pourrait +amener le triomphe des schismatiques et hérétiques par l'apport d'un +renfort inespéré. «Nous avons entendu que puis naguères ont esté prins +certains gens d'armes tant chevaliers, escuiers comme autres, qui +venoient de par Pierre de la Lune pour nuire à la ville d'Avignon et à +la terre et conte de Venisse, et aussi à nuire à saincte Église et à +tout le royaume de France, laquelle Église devez avoir moult à +cuer.... Sy est vrai, très puissant Royne, que si les dessus diz gens +d'armes qui pour présent sont soubz vostre puissance estoient delivrez +avant que la guerre d'Avignon fust finie, ce seroit très grand péril +et très grand dommaige pour saincte Église. Et est voir semblable que +par ce moien pourroit estre delivrez le palais d'Avignon des mal +facteurs et scismatiques qui l'occupent indeument.... Pourquoi vous +supplions, très noble et très puissante Royne, qu'il vous plaise +commander et faire défendre que nul dez dessuz diz prisonniers, de +quelque estat qu'il soit, ne soit délivré jusques à ce que aucune fin +soit prinse sur la guerre d'Avignon et du païs d'environ[141].» + + [139] _Id._, B. 39. + + [140] Journal mss. de Bertrand Boisset. Extrait: «Siège du + palais, juin 1411. L'an millia quatre cens ungi et de mes de juin + vengron los Catalans en Proensa et en Arles per mandaments de + l'Anti-papa Peyre de Luna per anar contra ad Avignon et Venesin. + Los quals Cathelans sy meront in terra et monteron a caval per + tirad in Venayssin et foron preses et deconfits per los + Proensalts et los autres que remaron en los fustas que erons vint + dos se monteron per lo rose ad Arles per tirar sen ad Avignon, + mas la _cienta d'Arles mes una Cadena_ a travers de Rose que + passar non la poyron, an se retireron. Vertas es que leur gens y + moureront et mots d'avis feron et gasteron gras en la vigne et + cremeron de masses et de cabanes assas, mas autres bels portamen + non faron, am se retireron.» + + [141] Arch. municip., B. 77, no 36, origin. + +Vers la même époque, Charles VI écrivait aux syndics d'Avignon leur +donnant avis qu'il envoyait au secours de la ville Philippe de +Poitiers, avec charge de leur dire ses intentions, ainsi qu'à la reine +Yolande. Le 26 juin 1411, en lui annonçant l'envoi de Philippe de +Poitiers, Charles VI fait savoir qu'il a donné charge à ce seigneur +«de convocquer et assembler tant de noz hommes vassaulz et subgiez que +bon lui semblera, affin que la besoingne puist prendre plus briefve +conclusion. Et vous prions, très chère et très amée cousine, tant et +si adcertes, que plus povons que nostre dit cousin, vueillez, oir et +croire de ce qu'il vous dira de par nouz touchant cette matière, et +donnez et faire donner par voz gens, officiez et subgiez, à lui et à +ses commis, pour honneur et révérence de Dieu, de nostre dit saint +Père de l'Église, amour et contemplacion de nouz, tout le conseil, +confort, aide et faveur que faire se pourra, et telement que par +vostre bon moyen ceste dite besoingne sortisse bon et brief effect et +prengue la conclusion que nous désirons[142].» + +L'arrivée de Philippe de Poitiers, de son frère, Étienne, «le bâtard +de Poitiers», avec d'autres chevaliers, et surtout l'appui du roi de +France, redoublèrent l'énergie des assaillants. Les syndics, les élus +de la guerre, les conseillers, les habitants de toute classe, les +couvents, les maisons religieuses, les corporations et arts, +rivalisant de zèle et de civisme, donnèrent généreusement tous leurs +trésors, soit en numéraire, soit en oeuvres d'art, statues, +tabernacles, rétables, et les sanctuaires se dépouillèrent +spontanément au profit de la ville pour combattre l'ennemi commun, qui +ne représentait plus seulement l'idée d'un schisme religieux, mais +l'occupation étrangère. Dans les derniers mois de l'été 1411, la ville +contracta des dettes et obligations représentant un chiffre +énorme[143], tel même qu'un demi-siècle après, elle ne s'était pas +encore libérée. Outre les sommes mises à la disposition des élus de la +guerre par Charles VI, un denier fut en outre levé sur chaque paroisse +pour faire face aux besoins journaliers. La mort de Pierre de Thury +(septembre 1411) fit passer la direction de l'administration des États +du Saint-Siège entre les mains de François de Conzie, archevêque de +Narbonne, camérier du pape, qui avait été témoin de tous les +événements depuis l'élection de Benoît XIII. + + [142] Arch. municip., série E. E. + + [143] Reddition des Comptes de Paul Montmartin du temps de la + guerre des Catalans. Arch. municip., B. 39. + +Cependant, réfugiée dans cette forteresse imprenable, la petite +garnison catalane opposait aux assaillants une résistance désespérée. +Toutefois, le manque de renforts, la diminution des vivres, les vides +que les sorties répétées avaient faits dans leurs rangs, et surtout la +perspective de ne voir arriver d'Espagne aucune troupe de secours, +amenèrent Rodrigues de Luna et ses compagnons à parlementer en vue +d'un traité de paix. Une convention fut signée, le 12 novembre 1411, +entre les représentants du Saint-Siège, François de Conzie, vicaire +général du Saint-Siège à Avignon, et dans le comté Venaissin, Jean de +Poitiers, évêque de Valence et de Die, recteur du Venaissin, et +Constantin de Pergula, vicaire de Jean XXII, d'une part, et, d'autre +part, Bernard de Sono, vicomte d'Evola, et Roderic de Luna, commandeur +de l'ordre de Jérusalem, chef des canonniers et combattants du palais. +Assistaient aux pourparlers et préliminaires de la convention Philippe +de Poitiers, chevalier, seigneur d'Aroys et de Dormans, capitaine +général des troupes avignonnaises, envoyé par le roi de France, et +Pierre d'Acygne, sénéchal de Provence, agissant au nom et lieu de +Yolande, reine de Sicile et de Jérusalem. Aux termes de la convention, +voici les principales conditions stipulées[144]: + +1º Il sera permis aux assiégés d'envoyer à leur maître, _Benoît XIII_, +trois officiers pour l'instruire de la position dans laquelle ils se +trouvent, et si dans cinquante jours aucun secours n'est arrivé, ils +s'engagent à remettre aux mains du légat le palais et le château +d'Oppède; + +2º Les assiégeants fourniront, au prix ordinaire, la quantité de +vivres par jour pour chaque personne de la garnison du palais; + +3º Le commandant des troupes aragonaises et catalanes devra donner +pour otages frère Jean _Parda_, chevalier de Rhodes, frère Mathieu +Montelli, frère Pierre de Lacerda, frère Beranger Boyl, messire Pierre +Turella, licencié en droit canon, messire Barthélemy, neveu d'Antoine, +vicomte Jean Pétri, Barthélemy de Montaquesii et Sanche de Sparsa; + +4º Les assiégés ne pourront emporter, lors de leur départ, que les +objets qui leur appartiennent; + +5º Les troupes assiégées et assiégeantes observeront exactement entre +elles la trêve conclue. + + [144] Arch. municip., B. 39, Origin., septembre 1411. + +Tous les personnages ci-dessus désignés apposèrent leur sceau sur +ledit parchemin, au bas de l'acte rédigé par Lamberti, notaire[145]. + + [145] Chambaud, _Recueil_, mss., t. I, fol. 153, 154.--Cf. G. + Fantoni, I, pp. 300, 301, 302. + +Le délai étant expiré, et aucun secours n'étant annoncé pour les +assiégés, ces derniers conclurent une dernière convention le 14 +novembre 1411, aux termes de laquelle ils devaient vider le palais et +le château d'Oppède dans les huit jours qui suivraient. De son côté, +Charles VI accordait, par lettres patentes, sauf-conduit, sauvegarde +et assurance pour le retour des Catalans dans leur pays, sans qu'ils +puissent être recherchés pour aucun crime commis contre notre +Saint-Père et le Saint-Siège apostolique[146]. La garnison catalane +remit le palais au légat, comme il avait été convenu, le 22 novembre +1411[147]; elle se retira de là à Villeneuve et traversa le Languedoc +pour gagner l'Espagne par terre. + + [146] Arch. municip., B. 39. + + [147] Gibert, _Hist. de Pernes_, mss., fol. 312. + +Ainsi se termina le second siège du palais, qui avait accumulé sur +Avignon et le Venaissin des monceaux de ruines et des dévastations de +toutes sortes. Dans ces tristes circonstances, Charles VI, après avoir +soutenu et fait triompher par les armes la cause des Avignonnais, +contribua, par divers actes de générosité, à réparer les maux de la +guerre; une somme de 12,000 francs d'argent fut mise par le roi à la +disposition de l'archevêque de Narbonne pour l'employer à la +conservation du palais d'Avignon[148]. Charles VI écrivit en outre au +pape pour le prier de permettre que les 10,000 livres qu'on prélevait +annuellement sur les bénéfices de France fussent employées à +dédommager la ville d'Avignon des dépenses qu'elle avait dû supporter +par suite de la guerre contre les Catalans (décembre 1411)[149]. Ce +sont là les derniers actes par lesquels Charles VI marque son +intervention «ès-parties» d'Avignon. La déposition de Benoît XIII au +concile de Pise fut définitive et solennellement proclamée à Constance +le 26 juillet 1417[150]; l'exil du pape à Paniscola, son dénûment et +l'abandon de sa cause par tous les catholiques, rendirent un peu de +tranquillité aux États du Saint-Siège d'en deçà des Alpes, jusqu'à +l'élection de Martin V, qui se montre, dès ses premiers actes, décidé +à défendre énergiquement les droits de l'Église sur Avignon et le +Venaissin. + + [148] Arch. municip., B. 39. + + [149] _Id._, B. 39. + + [150] Pastor, _op. cit._, p. 24, not. 2. + + + + +CHAPITRE II + +Charles VII.--Les Boucicaut. Le Cardinal de Foix. + + Le dauphin Charles en 1419-1420.--Devenu roi il ne cesse + d'assurer de sa protection les États citramontains du + Saint-Siège.--Nouveaux agissements de Geoffroy le Meingre + (1426-1428).--La succession du maréchal.--Les routiers dans le + Venaissin et dans la vallée du Rhône.--Démêlés entre les sujets + du pape et Boucicaut.--Attitude de Charles VII (janvier + 1426).--Il protège les Avignonnais, tout en appuyant les + revendications de Champerons, seigneur de la Porte (1428). + + Situation des États de l'Église au moment de l'ouverture du + concile de Bâle.--Charles VII appuie ouvertement Alphonse + Carillo, cardinal de Saint-Eustache, qui est le candidat du + concile. Sa lettre aux Avignonnais (1431).--Conflit entre le + pape Eugène IV et les Avignonnais à propos de la nomination de + Marc Condulmaro.--Neutralité de Charles VII (1432). + + Le cardinal Pierre de Foix, légat du Saint-Siège (avril + 1432).--Triomphe de la politique française.--Efforts de Charles + VII pour amener la cessation du schisme et la convocation d'un + concile à Avignon pour l'union des Grecs (1437). + + +Les dernières années du règne de Charles VI, toutes remplies par les +sanglantes rivalités des Armagnacs et des Bourguignons, par l'invasion +étrangère et la honteuse défaite d'Azincourt pour aboutir à +l'humiliant traité de Troyes (1420), expliquent pourquoi les relations +entre les sujets du Saint-Siège et la Cour de France subissent comme +on temps d'arrêt jusqu'au moment où la lutte de la maison de France +avec les Bourguignons amène le dauphin Charles dans le Midi, en 1419. +Le nouveau pape Martin V était, depuis son avènement, prévenu contre +le dauphin par les dénonciations des agents bourguignons, qui +accusaient l'héritier du trône d'être, comme feu son oncle, un ami +dévoué de Benoît XIII. Il ne voyait donc pas sans quelque appréhension +le dauphin venir guerroyer sur les limites des possessions du +Saint-Siège[151], au moment où le prince d'Orange se disposait de son +côté à envahir le Comtat et où les garnisons bourguignonnes, alliées +aux Anglais, occupaient plusieurs places fortes du Midi et de la +vallée du Rhône. Dès 1419, le dauphin Charles demande à emprunter aux +États du Venaissin 6,000 florins d'or[152] et à faire entretenir +pendant quatre mois par les États 1,000 hommes d'armes, les engageant, +de plus, à se liguer avec lui. L'année suivante (1420), Charles +informe le recteur qu'il se dispose à traverser le territoire +pontifical avec 10,000 hommes d'armes, et il l'invite à faire savoir +aux habitants qu'ils doivent prendre les mesures nécessaires pour +protéger leurs récoltes. Le pape Martin V, sur ces entrefaites, se +rapproche du dauphin et envoie à Lyon[153] Pierre d'Ailly, son légat, +qui a une entrevue avec le jeune prince. Ce rapprochement facilita la +tâche du dauphin en lui donnant l'aide des Avignonnais dans l'attaque +dirigée contre Pont-Saint-Esprit (1420). Charles est de passage à +Avignon le 15 avril (1420)[154]. C'est pendant son séjour qu'il +négocia le prêt de l'artillerie de la ville, qui fut conduite devant +Pont-Saint-Esprit[155]. Le 2 mai, le dauphin investit la place, qui +était défendue par une garnison bourguignonne alliée au prince +d'Orange. Après une résistance héroïque, la place fut emportée +d'assaut par les troupes royales qui se déshonorèrent par toutes +sortes d'excès (17 mai 1420)[156]. Le dauphin ne manqua, dans la +suite, aucune occasion de se montrer gardien fidèle des traditions de +la royauté. Une fois sur le trône, il ne se départit jamais de ces +sentiments, n'oubliant point que les rois, ses prédécesseurs, avaient +été appelés «à leur grant gloire et louenge roys tres chrestiens, +vrays champions et principaux deffenseurs de nostre saincte foy +catholique[157]». Ces dispositions, il les montra, on peut le dire, +d'une façon toute particulière dans ses rapports avec les sujets de +l'Église, notamment avec les Avignonnais et les gens du Comté. Dès son +avènement, ayant été informé par les syndics et le conseil de la ville +d'Avignon que quelques seigneurs, dont les châteaux se trouvaient +placés près de la frontière des domaines de l'Église, sous prétexte de +vider les différends qui existaient entre eux, appelaient sous leur +bannière bon nombre de gens d'armes originaires du Dauphiné, qui +commettaient toutes sortes de ravages sur les terres et possessions +de l'Église, le roi mu par cette considération «en faveur d'icelluy +nostre sainct père et ses dits subgectz et mesmement ceulx de la dicte +ville d'Avignon et du dit Comté que tous jours en tous nos affaires +avons trouvez pretz et bien enclinz à faire et donner tant à nouz que +aux nostres toute faveur, ayde et confort à eulx possible toutes fois +que requiz en ont esté», ordonne à tous les gens d'armes qui avaient +quitté la province du Dauphiné de rentrer incontinent dans leurs +foyers «s'en retournant en leurs hostelz et maizons et ès lieux dont +partyz sont pour estre pretz de venir à nous, sur ce à rencontre de +nos diz ennemys, toutefoiz que les manderons[158]». + + [151] _Reg. des délibér. des États_, fol. 219, vo. + + [152] _Id._, fol. 218. + + [153] De Beaucourt, _loc. cit._, I, p. 329. Pierre d'Ailly, + contrairement à ce que dit M. de Beaucourt, ne fut jamais légat à + Avignon. Il était légat en France. + + [154] Dom Vaissette, IX{2}, p. 1059, not. 4.--Chambaud, _Rec. sur + Avignon_, mss., t. I, fol. 160. + + [155] Dom Vaissette, IX{2}, p. 1059. + + [156] Dom Vaissette, IX{2}, p. 1060. + + [157] De Beaucourt, _op. cit._, I, p. 370. Ces expressions sont + d'Isabeau de Bavière. _Rec. des Ordonnances_, X, p. 437. + + [158] Donné au château de Loches, le 22 septembre 1423. Orig. + Arch. municip., B. 36. Voir _Marquis d'Aubais_, pièc. fugitives, + I, p. 94. _Itinér. de Charles VII_. + +Cette agitation seigneuriale, qui menaçait d'entraîner dans ses +guerres privées les sujets du roi pour se jeter sur les terres de +l'Église dès les premières années du règne de Charles VII, était la +conséquence des revendications de Geoffroy le Meingre. Le maréchal, +son frère, pris à Azincourt, puis captif en Angleterre, était mort en +1421, ne pouvant survivre à l'humiliation de sa patrie[159]. Son frère +hérita de ses domaines que lui avait garantis l'acte du 7 juillet +1399[160]. De plus, comme Benoît XIII, réfugié à Paniscola, se mourant +dans le dénûment le plus complet, n'avait jamais pu rembourser à Jean +Boucicaut les 40,000 francs que ce dernier lui avait avancés en +_1408_, Geoffroy, comme héritier, se saisit aussitôt des villes dont +l'inféodation avait été consacrée par le contrat passé à Gênes et à +Porto-Venere entre le pape et le maréchal. Martin V essaya de +s'opposer à cette prise de possession, qui était discutable à coup +sûr, puisque la légitimité de Benoît XIII comme souverain pontife +était elle-même contestée; mais les châteaux et les villes étaient +déjà entre les mains des agents de Boucicaut[161]. Cette prise de +possession ne se fit pas sans violences, et les sujets du pape +protestèrent contre un acte passé sans leur consentement; Charles VII +lui-même intervint et demanda des comptes à Geoffroy dont tous les +vassaux réclamaient la protection royale. Ce dernier fut convoqué à +comparaître devant le Parlement de Toulouse, pour répondre de ses +crimes et forfaits, mais Geoffroy avant fait défaut, le roi lui +confisqua les terres _d'Aramon_[162] et de _Valabrègue_ qu'il avait +reçues à perpétuité. Désormais chassé du Languedoc, Geoffroy s'établit +à poste fixe dans ses domaines de l'Église, où il devenait pour la +papauté un voisin fort gênant. Un premier traité fut passé entre +Geoffroy et les représentants de la Chambre apostolique, qui lui +payèrent une somme considérable, à la condition qu'il mettrait fin aux +actes de brigandage dont il se rendait journellement coupable[163]. +Geoffroy promit, reçut l'argent, feignit le repentir, mais il rompit +aussitôt ses engagements et employa les fonds de la Chambre +apostolique à rassembler une armée de routiers, gens de sac et de +corde, commandés par des capitaines qui se sont fait un nom au milieu +de ces guerres qui ont désolé la vallée du Rhône, de Valence à +Avignon, pendant les premières années du règne de Charles VII. Parmi +eux figurent _Charles de Poitiers_, _Jean Ollivier_, _Saint-Vallier_, +écuyer de l'évêque de Valence, le _bâtard de Valence_, fils de +l'évêque de cette ville, _Anthoine de la Peype_, _Allegret de +Bonnyot_, _Aymard de Clermont_, _Jean de Geys_ et le _bâtard de +Langres_. Bien plus, Geoffroy fait appel à ses compatriotes de +Touraine, et parmi ses meilleurs officiers on trouve Jehan de +_Champerons_, seigneur de la Porte[164]. Cette petite troupe se +grossit promptement d'une foule d'aventuriers de toute origine, +soldats sans emploi, routiers et vagabonds, qui, comme jadis Raymond +de Turenne, considéraient comme une excellente aubaine de guerroyer +contre le pape. Pernes fut saccagé, Vaison livré aux flammes, le +château de Saint-Roman pris d'assaut[165]. Charles VII, prié +d'intervenir, écrivit au sénéchal de Beaucaire, le sieur de Vilar, +pour empêcher qu'aucune entreprise fût dirigée contre Avignon (20 +avril 1426). + + [159] Delaville Le Roux, _loc. cit._, 360-363. + + [160] Manuscrits Peiresc, Bibl. de Carpentras, Reg. LXX, vol. + III, fol. 232, vo. + + [161] Ehrle, _loc. cit._, p. 97. + + [162] Dom Vaissette, IX{2}, p. 1077. Jean de la Graille, maréchal + de Languedoc, à la tête des milices royales occupa les biens et + domaines de Geoffroy qui fut déclaré coupable de félonie.--Cf. + Gibert, _Hist. de Pernes_, mss., fol. 316. + + [163] De Coston, _Hist. de Montélimar_, I, pp. 496, 499. + + [164] Ce seigneur est officiellement nommé dans la bulle + d'excommunication. Mais il dut se retirer avant le siège de + Livron et abandonner la cause de Geoffroy, puisque Charles VII + affirme qu'il n'avait pas quitté la Touraine. Les archives + d'Indre-et-Loire ne contiennent aucun renseignement sur ce + personnage (communication de M. de Grandmaison, archiviste + d'Indre-et-Loire). + + [165] Chambaud, _Rec._, mss., I, fol. 442. + +D'un autre côté, Charles VII, par lettres patentes données à Montluçon +le 11 janvier 1426[166], considérant que Geoffroy le Meingre, dit +Boucicaut, «chevalier est en intencion et volunté de faire guerre en +la Conte de Venisse qui est du patrimoine de nostre mère saincte +Église et des contez de Provence et Forcalquier, qui sont lors Estats +de nostre mère et de nostre très chier frère, le roy de Jérusalem et +de Cécile, son filz, et domagier le pais et subgectz de nostre dit +sainct père et nos ditz mère et frère, a fait souldoyer gens d'armes +et de trait en nostre royaume et Daulphiné, et en nostre conte de +Valentinoys et desjà ayant passé oultre la dite rivière du Rosne et se +efforce de plus faire et a fait entrer dans la terre de l'Église le +sire de Clavaison, Anthoyne de la Peype, chevalier, un nommé Gastonet, +chevalier de Bron, un nommé Montchanu et autres capitaines +rotiers[167], avec grant nombre de gens de Compaigne, lesquels ont +prins aucunes places en la dite terre de l'Église, forcé femes, bouté +feux, tué et murdry plusieurs genz, prins prisonniers, faits plusieurs +courses, maulx et dommaiges innumérables». Charles VII, pour ces +motifs, fait défense à quiconque de ses sujets de porter la guerre +contre Avignon. Comme on le voit par ce document, le roi de France +protège les vassaux de l'Église, mais ce n'est qu'une protection +défensive en ce sens qu'il interdit aux sujets royaux de prendre part +aux ravages commis par les officiers de Boucicaut sur les domaines de +l'Église. Martin V employa d'abord contre ces brigands les armes +spirituelles, et Guillaume Raimundi, prévôt de l'église d'Avignon, en +qualité de commissaire apostolique excommunia en 1426 Geoffroy le +Meingre et ses officiers, qui avaient commis toutes les atrocités +relatées dans les lettres royales du 21 janvier 1426[168]. En même +temps, l'évêque de Montauban, Pierre Cottini, nommé recteur du Comtat, +prit le commandement des milices levées par les États et s'empara, sur +les troupes de Boucicaut, de la ville de Pernes, dont Jehan de +Champerons avait été nommé gouverneur (12 avril 1426). Les habitants +de la communauté furent dispensés de payer les arrérages de tailles +pour tout le temps qu'elle avait été placée sous la domination de +Boucicaut. Mais bientôt, feignant de nouveau la plus grande contrition +et sollicitant le pardon de ses crimes, Geoffroy, grâce à l'entremise +de François de Conzié, légat du Saint-Siège à Avignon qu'il avait +connu à l'époque du premier siège du palais[169] (en 1398-1399), +obtint pour lui et pour ses complices, du pape Martin V, une bulle +d'absolution (23 mai 1426)[170] totale. C'est à la suite de cet accord +que Geoffroy le Meingre se réfugia avec ses bandes dans le château de +Livron et occupa également la forteresse de Narbonne[171] dans le +terroir de Montélimar sur lequel il avait quelques droits par l'oncle +de sa femme Isabelle, Jean de Poitiers, évêque de Valence. La présence +de Boucicaut à Livron dès 1426 est incontestable. Les comptes +consulaires de la ville de Valence[172] portent une dépense de trois +gros pour Champel, Chaponays, etc., envoyés à la Roche de Glun +au-devant d'Humbert, maréchal, allant assiéger Boucicaut dans le +château de Livron (1426). C'est donc vers la fin de cette même année +que les gens d'armes à la solde des Avignonnais viennent mettre le +siège devant cette ville. Bien qu'il n'y eût pas encore de traité +officiel passé entre Humbert et les Avignonnais, la ville d'Avignon +supportait les charges de cette expédition qui fut ruineuse pour la +malheureuse cité. Boucicaut assiégé appela à lui, de l'autre côté du +Rhône, un certain nombre de partisans recrutés dans le royaume, qui +avaient pour but de débloquer _Livron_ et d'attaquer les troupes +pontificales. Le conseil de ville d'Avignon et les élus de la guerre, +qui délibéraient avec eux depuis le siège du palais, traitèrent avec +un capitaine d'aventuriers, _Jean Boulet_, originaire de Saint-Flour +en Auvergne et seigneur de Châteauneuf-de-Melet, pour qu'avec ses gens +celui-ci s'opposât à leur passage. Jean Roulet dut, pour arrêter les +alliés de Boucicaut, non seulement employer les armes, mais encore +acheter la paix. Nous trouvons en effet dans les archives communales +un document établissant que la ville d'Avignon, pour tenir compte «au +dit Jehan Roulet de ses peines et debours», lui régla une indemnité de +4,250 écus d'or de la nouvelle frappe, dont 1,500 lui furent comptés +dans le courant de l'année 1427. Pour le règlement du solde, ledit +Roulet délégua à la ville une somme de 1,430 écus à payer à un certain +Pierre Bovis, sur ce que la communauté d'Avignon lui redevait +encore[173]. Ce n'est donc point en 1428, comme quelques auteurs +l'ont cru, mais bien en 1427, que la ville d'Avignon fit assiéger, par +des gens d'armes à ses gages, Geoffroy le Meingre, dans le château de +Livron. A cette occasion, Martin V n'abandonna pas ses fidèles sujets. +Il envoie auprès d'eux Jean de Rehate et Jean de Puteo pour leur dire +qu'ils n'ont pas à s'effrayer des menaces de leurs ennemis (21 mars +1427)[174]. Il donne pouvoir audit Jean de Rehate d'assigner à la +ville d'Avignon 6,000 florins pour les besoins de la guerre, à prendre +sur les revenus de la Chambre apostolique, tant en Provence qu'en +Savoie[175]. Enfin, dès le mois de février 1427, il avait prescrit à +l'évêque d'Avignon de faire imposition sur le clergé pour subvenir aux +grands frais qu'il convenait de supporter pour se garder contre les +ennemis[176]. Grâce à ces subsides de la curie romaine, les +Avignonnais purent renforcer leurs troupes occupées au siège de +Livron. Un traité fut signé le _31 janvier 1428_ à Lyon, entre Thomas +Busaffi, d'une part, représentant la ville d'Avignon, et _Humbert +Maréchal_, capitaine de gens d'armes, d'autre part, aux conditions +ci-après[177]: 1º ledit Humbert s'engage à défendre les propriétés, +biens, meubles et immeubles et personnes des Avignonnais contre les +troupes de Boucicaut et de ses adhérents avec cent hommes d'armes et +cent hommes de trait (l'homme d'armes aura trois chevaux, un page et +un varlet); 2º chaque homme d'armes recevra 20 florins, monnaie +courante, par mois, et chaque homme de trait à cheval 10 florins par +mois, de même monnaie; 3º ledit Humbert s'oblige à être rendu à Vienne +sous Lyon avec ses troupes, le 15 février prochain _1428_. La paie des +soldats sera due à dater de ce jour; 4º ledit Humbert, dès son arrivée +à Avignon recevra pour son compte la somme de 200 florins de ladite +monnaie; 5º ledit Humbert s'oblige à se retirer, lui et ses gens, à la +première sommation qui lui en sera faite. Il est convenu que ledit +Humbert recevra sur la solde de ses troupes 1,500 florins dans la +ville de Lyon, à-compte du premier mois de solde, et le restant dès +que lui et ses soldats auront passé la rivière de l'Isère; 6º chaque +chevalier ou escuyer banneret qui fera partie des troupes dudit +Humbert recevra double paie. + + [166] Arch. municip., Origin., B. 36, no 37, Cott. N. N. + + [167] On remarque que Jehan de Champerons n'est pas mentionné et + qu'il y en a plusieurs que Giberti (_Hist. mss. de Pernes_, fol. + 729) ne nomme pas. + + [168] Chambaud, _Recueil sur Avignon_, mss., t. I, fol. 442.--Cf. + Giberti, _Hist. de Pernes_, mss., fol. 315, et mss. de + Carpentras, fol. 723. + + [169] Cottier, _Notice sur les Recteurs_, p. 120.--Cf. + Cambis-Velleron, _Annal._, mss., IV, 32, 34.--Chambaud, _Rec._, + mss., vol. I, fol. 163.--Giberti, _Hist. de Pernes_, mss. de + Carpentras, 721, 722. + + [170] Le texte de la bulle a été publié par Ehrle, _loc. cit._, + pp. 99-100. + + [171] _Cartulaire de Montélimar_, p. 265.--Cf. de Coston, _loc. + cit._ + + [172] Arch. de Valence, C. C., 27, 1426. + + [173] L'acte fut souscrit par la ville le 25 juin 1427. Arch. + municip., Compte de la ville, de septembre 1428, de 1320 écus + d'or pour solde de la somme ci-dessus. + + [174] Arch. municip., B. 36, no 1, Cott. A.A. + + [175] _Id._, B. 37. + + [176] _Id._, B. 34, février 1427. + + [177] Acte passé à Lyon par maître Cordard, notaire apostolique + impérial et royal, le 31 janvier 1428. Arch. municip., B. + 34.--Cf. Chambaud, _Rec. des Chartes_, mss., I, fol. + 40.--_Recueil Massillian_, mss., XXI, fol. 359, 361.--Gauffridi, + _Hist. de Provence_, I, VII, p. 294.--Giberti, _Hist. de Pernes_, + fol. 327, 328. + +Geoffroy Boucicaut ne pouvait pas résister à des forces aussi bien +organisées, commandées par un vaillant officier. Dès le mois de mars +1428, les bandes de Boucicaut, après une résistance inutile, se +dispersèrent et franchirent le Rhône. Les documents font du reste +absolument défaut[178] sur ce point et ne nous permettent pas de dire +comment Geoffroy quitta pour toujours ce pays où son nom était en +exécration. Quoi qu'il en soit, dès le mois de mai 1428, toute guerre +entre Avignon et les Routiers avait pris fin, et Martin V relevait la +ville d'Avignon, les syndics et les citoyens de la promesse par eux +faite à l'évêque de Valence pour raison des dommages causés par leurs +troupes au château de Livron[179] (11 kalendes de juin 1428). Charles +VII intervint quelques mois plus tard en faveur de Jean de Champerons, +seigneur de la Porte, dont quelques biens et héritages avaient été +confisqués par les Avignonnais et les Comtadins: «Veuillez, pour amour +et honneur de nous, faire délivrer à nostre bien aimé escuyer Jehan de +_Champerons_ ses héritaiges et aultres biens meubles, les quelz soubz +umbre du débat qui naguères a esté entre nostre aimé et féal +chevalier, conseiller et chambellan Giefroy le Meingre du Bouciquault, +d'une part, et vous et les habitans de la ville d'Avignon, d'autre, +avaient esté pour empeschiez. Et que avons esté assuré que le dit +_Champerons_ ne s'estoit auculnement entremis ne meslé du débat dessus +dit, mais s'estoit durant icelluy tousjours tenu en nostre pais de +Touraine[180].» Il semblerait donc résulter de ce document que déjà, +avant le siège de Livron, plusieurs des officiers de Geoffroy +l'avaient abandonné, puisqu'il est avéré que Jehan de Champerons se +trouvait en Touraine en 1428. Quant à Boucicaut, il se retira dans sa +terre de Bridoré, dont il avait hérité en 1421, après la mort de son +frère[181]. Il y mourut l'année suivante, en 1429[182], comme +l'indique, d'une façon certaine, une instance en justice reprise à la +fin de 1429 par sa veuve, Isabelle de Poitiers. L'héritage +considérable, en titres il est vrai plutôt qu'en biens immeubles dans +les terres de l'Église, passa à ses deux fils, Jean et Louis, dont les +revendications ultérieures donneront au dauphin Louis un premier +prétexte pour intervenir dans les affaires intérieures du +Venaissin[183]. + + [178] De Coston, _Hist. de Montélimar_, I, 496, 499. + + [179] Arch. municip., B. 36, no 2, Cott. B. + + [180] Donné en nostre chastel de Lezignen, le 5e de novembre + 1428. Orig.--Arch. municip., B. 36. + + [181] Le Maréchal n'avait eu d'Antoinette de Turenne qu'un fils + qui fut tué à la bataille d'Azincourt (1415). + + [182] Arch. de Tours. Communication de M. de Grammaison, + archiviste d'Indre-et-Loire.--Cf. de la Chesnaye des Bois, + Diction. XIII, p. 590, le fait mourir en 1429.--L'abbé Chevalier + fait à tort mourir Geoffroy en 1407. _Répert. des sources + historiq._, p. 339. + + [183] Voy. chap. iv, pp. 96-97. + +Les conséquences du schisme qui divisait l'Église ne devaient pas +tarder à ramener l'attention de Charles VII sur les événements qui se +déroulaient dans les États du Saint-Siège. Martin V, qui avait réussi +à préserver ses domaines de l'invasion de Louis de Châlons, prince +d'Orange, en 1430, et des troupes royales[184], était mort au moment +où allait s'ouvrir le concile de Bâle, le 17 février 1431[185]. Son +successeur, Eugène IV (Gabriel Condulmaro)[186], annonce son élection +aux syndics d'Avignon, par bref du 12 mars 1431[187]. Or, comme le +jour de l'ouverture du concile il n'y avait que douze prélats +présents, il décida de transporter l'assemblée à Bologne, afin de +pouvoir s'occuper plus tranquillement des intérêts de ses domaines +citramontains[188]. En attendant, il engageait les Avignonnais à +prendre conseil du cardinal de Saint-Eustache[189], légat +extraordinaire du Saint-Siège dans cette ville, homme de grande +sagesse, et dans lequel le Saint-Siège avait la plus entière +confiance. Alphonse Carillo, cardinal diacre du titre de +Saint-Eustache, bien que d'origine espagnole[190], avait fait preuve +des sentiments les plus conciliants et les plus bienveillants +vis-à-vis de la Cour de France dans le règlement des différends +soulevés à propos des limites du Rhône, et que le Saint-Siège lui +avait donné mission de résoudre en 1430. Malgré sa nationalité, +Alphonse Carillo était l'homme des intérêts français, et Charles VII +était dans l'obligation de le ménager. Aussi le roi, désireux de voir +nommer à titre définitif, comme légat à Avignon, un haut dignitaire +ecclésiastique, pour servir les desseins de la politique française, +prie les syndics d'Avignon de mettre à profit le crédit et l'influence +dont ils disposent à Rome pour obtenir la nomination du cardinal de +Saint-Eustache à Avignon, «qu'il lui plaise ordonner nostre très cher +et aimé cousin le cardinal de Saint Eustace (_sic_), estant de +présentement en la ville d'Avignon son vicaire, ès partie deça les +monz come avez sceu par nos diz ambassadeurs en passant par la dite +ville. A la quelle requeste nous entendu avons nostre dit Saint Père à +aucunement différer et encores diffère dont nous donne grans +merveilles, attendu les grans biens que à cause de ce pourroyent +advenir à tous les pais de par deça». Charles VII insistait en faisant +valoir les avantages que ce choix procurerait tant au royaume de +France qu'aux États de l'Église; il les invite «à y envoyer pour ce +messagiers exprès qui poursuivront, avec nos ditz ambassadeurs, la +chose au nom de la cité d'Avignon. Nous vous prions bien a certes pour +tout l'amour et bienvueillance qu'avez à nouz et à nostre dit royaume, +et surtout le plaisir et service que nous ferez que ceste chose pour +nostre dit cousin de Saint Eustace et non pour aultre, vous vueillez +poursuivre devers nostre dit Saint Père, de manière quelle sortisse +son effect et y envoyer pour ce faire gens notables. Et ce vueillez +faire telle promte et bonne diligence que nous cognoistrons que vous +avez tousjours le bien de plus en plus de nous et de nostre royaume +dont estes prouchains voisins, comme devez, et le service que en ce +nous ferez recognoistrons en temps et en lieu envers vous et la dite +ville d'Avignon[191]». + + [184] Bref de Martin V, juin 1430. Arch. municip., origin., + B.--Cf. Quicherat, _Rodrigue de Villandrando_, 139 et suiv.--Dom + Vaissette, IX{2}, p. 1107. + + [185] Dareste, _Hist. de France_, III, p. 136.--Mgr Héfelé, + _Hist. des Conc._, XI, pp. 185, 187. + + [186] C'est le véritable nom. Il était d'une noble famille de + Venise et neveu de Grégoire XII qui l'avait fait + cardinal.--Pastor, _loc. cit._, I, p. 293, not. 1. + + [187] Chambaud, _Rec. mss. sur Avignon_, I, fol. 166. + + [188] In futuro bononiensi Concilio cui Deo propicio interesse et + præsidere desideramus de tranquillitate et bono statu Civitatis + nostræ Avenionensis et illarum partium opportune providebimus. + Arch. municip., B. IV. + + [189] Bref du 6 janvier 1431. Arch. municip., B. 36, no 8. + + [190] Reynard Lespinasse, _Armorial de l'État d'Avignon_, p. + 145.--Dom Vaissette, IX{2}, p. 1115. + + [191] Arch. municip., B. 4, no 24, origin., donné à Selles le + dernier jour de mars 1432. + +Pour complaire à la demande de Charles VII, les Avignonnais +s'empressèrent d'appuyer auprès du Saint-Siège la candidature du +cardinal de Saint-Eustache, mais Eugène IV leur fit savoir que la +présence du cardinal comme légat du Saint-Siège en Espagne était +indispensable au moment où la papauté se trouvait aux prises avec tant +de difficultés[192]. En même temps, pour mettre fin à toutes ces +démarches dictées par la France, Eugène IV annonça à ses sujets d'en +deçà la triple promotion de son frère Marc Condulmaro aux fonctions +d'évêque d'Avignon, de légat du Saint-Siège et de recteur du +Venaissin (31 mars 1432)[193]. Le nouveau légat vint aussitôt prendre +possession de son siège, et les États furent convoqués pour prêter +serment de fidélité. De violentes protestations s'élevèrent à +Carpentras et à Avignon contre le cumul, entre les mains du même +personnage, de fonctions si élevées et qui ne pouvaient pas être +réunies sans préjudice pour les intérêts du pays[194]. En même temps, +on attaquait violemment les moeurs privées du nouveau représentant de +la papauté[195]. La guerre éclata de nouveau dans les domaines de +l'Église. D'un côté, Eugène IV, décidé à maintenir son frère envers et +contre tous; de l'autre, les Avignonnais refusant de reconnaître Marc +Condulmaro et se plaçant sous la protection du concile de Bâle. Le +schisme qui divisait l'Église mettait ainsi les armes à la main aux +partisans du pape contre ceux du concile. La position du roi de France +ne laissait pas d'être embarrassante. Au fond, Charles VII était pour +les Avignonnais et pour le candidat du concile, Alphonse Carillo[196], +mais il lui répugnait d'engager directement la lutte contre le pape. +Aussi, dans ses lettres patentes données à Amboise le 20 juillet +1432[197], Charles VII s'empresse-t-il de déclarer que les sujets du +roi devront garder une stricte neutralité à l'occasion de la querelle +qui s'est élevée entre les sujets de l'Église et leur légat. Dans ce +but, il écrit: «Et pour ce que nous ne sommes pas advertiz des causes +des dites divisions et guerre, ni du bon droit ou tort et querelles +des dites parties ne quelles autres ceste matière peut toucher, et +aussi que pour le faict de noz guerres contre les Anglais, autres +ennemys et adversaires de nous et de nostre royaume, il nous est +besoin de nous ayder et servir en plusieurs et diverses marches et +pays de nos vassaux et subgiectz, aux quelz se appartient, de +entremettre de la dite guerre à Avignon, ne doit faire partie d'un +cousté ne de l'autre, ne nous ne voulons que aucunement s'en +entremettent sans nos congiés et licence.» + + [192] Bref de mars 1432.--Arch. municip., B. IV. «Cum ejus + (Cardinalis Sancti Eustachii) consilio propter gravia imminencia + negocia plurimum indigeamus.» + + [193] _Armorial d'Avignon_, p. 63.--Cf. Cottier, Not. sur les + Recteurs. + + [194] _Reg. des États_, arch. départ., G. 13, fol. 134.--Cf. + _Amplissima collectio_, VIII, 649. + + [195] Quicherat, _Rodrigue de Villandrando_, pp. 94, 95. + + [196] Sa lettre du dernier jour de mars 1432 aux syndics + d'Avignon le montre clairement. + + [197] Fornéry, _Hist. ecclés._, fol. 429, 430 (Copie). + +Pendant ce temps, le concile de Bâle, qui avait accueilli très +favorablement la demande d'intervention des Avignonnais, avait +nommé, avec mission temporaire, comme légat d'Avignon, Alphonse +Carillo, cardinal de Saint-Eustache, à la place de Condulmaro,qui +était ennemi du concile (inimicus concilii)[198] (20 juin 1432). Ce +dernier, obligé de quitter son siège, se réfugia à Rome et fut +transféré, peu après, à l'évêché de Tarentaise[199]. C'est ce même +évêque que le pape Eugène IV délégua pour aller chercher les Grecs +à Constantinople, en 1437. Les Avignonnais témoignèrent +publiquement leur reconnaissance aux pères du concile[200]. + + [198] _Amplissima collectio_, VIII, p. 649.--Cf. Fantoni, I. p. + 315.--_Recueil Massilian_, XXII, fol. 57, vo.--Dom Vaissette, IX. + p. 1115.--Cottier, _loc. cit._, p. 124. + + [199] Vast, _Le cardinal Bessarion_, p. 46.--Cf. Cottier, _loc. + cit._, p. 124. + + [200] 25 août 1432. _Amplissima collectio_, VIII, p. + 163.--Massillian, _Collect. Chart._, XXI, fol. 368. + +Cette attitude des Avignonnais, encouragée par Charles VII qui +s'appuyait sur le concile, était un acte de révolte contre la papauté. +Martin V, pour complaire au roi de France et s'assurer son appui, +résolut d'opposer au candidat du concile un prélat énergique, +diplomate de premier ordre et qui était à Rome le confident du +Saint-Siège[201]. Ce choix avait encore une autre importance, il +ramenait au pape les Avignonnais, dont Pierre de Foix était à Rome, +depuis 1428, le protecteur avéré[202]. Le 16 août 1432, Pierre de Foix +était nommé légat du Saint-Siège à Avignon, et le 18 des kalendes de +janvier[203], dans une bulle donnée à Rome, Eugène IV déclare que +l'acte illégal du concile est réparé, puisque la ville est maintenant +placée sous l'autorité du légat pontifical[204]. Pendant ce temps, +Alphonse Carillo avait quitté Avignon pour se rendre à Bâle, laissant +le gouvernement de la ville à Philippe, évêque d'Auch[205]. Le but de +son voyage était de demander au concile les subsides nécessaires pour +soutenir, à main armée, la lutte contre le représentant légitime du +pape. Carillo s'adressa d'abord personnellement au fameux capitaine +de routiers, Rodrigue de Villandrando, comte de Ribaudeo, auquel il +emprunta 2,000 écus d'or[206]. La ville d'Avignon dut se porter +garante, comme il appert d'un acte en date du 6 juin 1442, figurant +dans l'inventaire des papiers de la maison de Bourbon[207]. + + [201] Le P. Albi, _Éloges des Cardinaux français et étrangers_. + Paris, 1664, pp. 81 et suiv. + + [202] Pastor, _loc. cit._, I, p. 282. + + [203] Pierre de Foix, né en 1386 ou 1387, était fils de Gaston de + Foix et d'Éléonore de Navarre, qui fut depuis reine de Navarre, + succédant à son père Jean d'Aragon. Créé cardinal par Benoît + XIII, en 1409, à l'âge de vingt-deux ans, il fut successivement + évêque de Lescar, de Comminges, d'Albano, administrateur de + l'archevêché de Bordeaux et de l'évêché de Dax, archevêque + d'Arles et abbé de Montmajour. Abandonnant le parti de Benoît + XIII, il assista au concile de Constance où il se fit remarquer + comme orateur, prit part à l'élection de Martin V (1417) qui le + légitima comme _cardinal_ en 1419 ou 1418. Il fut envoyé, en + 1425, en Espagne par Martin V, auprès d'Alphonse d'Aragon et fit + preuve d'une grande finesse diplomatique. Ce fut encore lui qui, + par ses voyages en Espagne, en 1426 et 1428, après la mort de + Benoît XIII, obtint que le pseudo-pape Clément VIII (Gilles + Nunoz) se démît (26 juillet 1429). Le succès de cette ambassade + prépara la fin du schisme (Pastor, _loc. cit._, I, p. 282). + Attaché comme cardinal auprès de Martin V, il occupait à Rome une + des situations les plus en vue dans le Sacré-Collège, lorsque + Eugène IV le nomma légat d'Avignon (16 août 1432). Installé dans + son siège par la force des armes (juin 1433), Pierre de Foix + administra avec la plus grande sagesse les États du Saint-Siège + et sut même, dans les circonstances les plus difficiles, + concilier les intérêts de l'Église avec ceux des rois de France. + On ne l'appelait que «le bon légat». A l'inverse des autres, il + résida pendant toute sa carrière à Avignon et embellit la ville + de plusieurs monuments. Savant distingué, il avait réuni une + magnifique collection d'ouvrages, dont beaucoup provenaient de la + bibliothèque de Benoît XIII. Sa biographie est une des pages les + plus intéressantes de l'histoire du pays et se rattache à tous + les événements qui mettent en relations les rois de France avec + les États du Saint-Siège, de 1432 à 1464. Estimé et apprécié des + papes, qui l'avaient maintenu à Avignon, tenu en grande affection + par Charles VII et par Louis XI, le cardinal de Foix mourut à + Avignon, après une assez longue maladie, le 13 décembre 1464. + + Voy. le P. Henry Alby, _Éloge des Cardinaux_, pp. 81 et + suiv.--_Chronique de Saint-Denis_, VI, p. 175.--_Gallia + christiana_, I, pp. 1163, 1164.--_Lettres de Louis XI_, II, p. 21, + not. 1.--Pastor, _Hist. de la Papauté_, I, p. 282.--Delisle, + _Cabinet des Manuscrits_, 1868, I, pp. 494, 497.--Tamizey de + Laroque, _Note tirée de la correspondance de Peiresc_, p. + 182.--Collection des Documents inédits. + + [204] _Amplissima collectio_, VIII, pp. 163, 164, note (a). + + [205] Quicherat, _Rodrigue de Villandrando_, p. 95.--Cf. Arch. + municip., Acte du 6 mai 1433 «Cum ipse dominus Cardinalis ad + eamdem sanctam synodum gressus suos direxisset et Reverendissimum + Philippum Archiepiscopum Auxitanensem locumtenentem et + gubernatorem constituisset et deputasset». Ce ne peut être qu'en + décembre ou janvier 1433 que Carillo se rendit à Bâle, puisque + Jean de Poitiers convoque en son nom les États du Venaissin le 2 + décembre 1432. _Reg. des États_, G. 12, fol. 7. + + [206] Quicherat, _loc. cit._, pièces justificat., XIII, pp. 226 + et suiv. + + [207] Invent. des Arch. nation., _Maison de Bourbon_, t. II, p. + 275. + +La désignation de l'archevêque d'Auch comme légat intérimaire eut pour +conséquence de transporter à Avignon la vieille animosité des deux +maisons de Foix et d'Armagnac[208]. C'était une guerre nationale dans +les États de l'Église. Le cardinal de Poix ne recula pas, comme dit +Quicherat, devant remploi de ce qu'on appelait alors «le bras +séculier» et fit appel à ses deux frères, les comtes de Foix et de +Comminges. D'un autre côté, le concile, à l'instigation de Carillo, +écrivit à Rodrigue de Villandrando[209] de faire une diversion du côté +du Languedoc, «invadere patriam linguæ occitaneæ[210]». Rodrigue se +porta au-devant des troupes gasconnes. Pendant ce temps, le comte de +Foix, sous prétexte de repousser les bandes de Rodrigue, faisait voter +70,000 moutons d'or par les États du Languedoc outre les 20,000 déjà +accordés; mais, en réalité, cet argent devait lui servir à s'emparer +d'Avignon[211]. Informé des dispositions du célèbre routier, le +comte de Foix laisse à Villeneuve-les-Avignon son frère le cardinal, +avec quelques gens d'armes, et se porte rapidement vers le +Pont-Saint-Esprit pour franchir le Rhône (mars 1433)[212]. Avignon et +le Venaissin étaient dans la consternation. Les États, réunis à +Carpentras sous la présidence de Jean de Poitiers, votent 10,000 +florins d'or pour la défense du pays et invitent le recteur à aviser +tous les châtelains, bailes et syndics de faire bonne garde, _per +litteras rigorosas et formidabiles_[213] (4 mai 1433). Dans leur +détresse, les Avignonnais, brouillés avec le pape, implorent +l'intervention de Charles VII et se font fort de sa protection auprès +du comte de Foix[214]: «Très hault et puissant prince et redoubté, +qu'il plaise à vostre dite très excellente seigneurie de intercéder +envers le roy, qui est protecteur et bras de l'Église, qu'il luy +plaise nous donner et octroyer provision que nulle violence ne +dommaige ne soient faiz à nostre dit Saint Père le Pape ne à la terre +de l'Église par ledit Comte ne son exercite, et sur ce obtenir lettres +prohibitives qu'ils soient préservez de tout inconvénient que pourroit +advenir.» La ville en même temps se préparait à la résistance, +désignait au nombre de dix ou de douze les Élus de la guerre, +contractait des emprunts et informait le concile de Bâle de la marche +en avant des troupes gasconnes[215]. Forte de 2,000 cavaliers et 200 +fantassins, l'armée du comte de Foix avait envahi le comté par le +nord. Le 12 mai 1433, les gens d'armes gascons entrent à +Malaucène[216], où ils font un certain nombre de prisonniers; ils +occupent Bollène. Personnellement, le candidat était accompagné de +plusieurs conseillers, notamment d'évêques et de plusieurs abbés, dont +le célèbre évêque de Conserans, Tristan d'Aure, auteur de tout le mal. +Ce dernier fait des avances aux Avignonnais et aux Comtadins[217]. +L'Abbé de Lézat se rend auprès de Jean de Poitiers, recteur du comté, +pour lui faire des propositions de paix au nom de son patron. D'abord +hésitants, les gens du Venaissin se rapprochent du parti du nouveau +légat[218]. Le 13 mai 1433, Carpentras et la plupart des villes +ouvrent leurs portes au cardinal qui fait une entrée triomphale à +Monteux et se prépare à emporter d'assaut le château du Pont de +Sorgues, qui était la clef de la défense d'Avignon. Pendant que le +cardinal soumettait ainsi l'un après l'autre les villes et villages de +sa légation, Jean de Grailly[219], captal de Buch, un des plus +audacieux capitaines, de l'armée du Comte de Foix, était venu mettre +le siège devant Avignon[220]. Les assiégeants avaient disposé en +batterie, contre les remparts, des balistes, catapultes, trébuchets et +autres engins de guerre qui lançaient pardessus les murailles +d'énormes quartiers de rochers écrasant maisons et habitants[221]. La +panique s'était emparée des Avignonnais. Les uns, partisans de +Carillo et du concile, soutenaient l'archevêque d'Auch et prêchaient +la résistance à outrance. Les autres, au contraire, gagnés par les +flatteries du cardinal, étaient d'avis d'ouvrir les portes aux +assiégeants. Sur ces entrefaites, une sédition éclata dans la ville +et, grâce à cette diversion, le cardinal entra dans Avignon par la +brèche, sous la bannière de ses frères, pendant que l'archevêque +d'Auch s'enfuyait par une poterne[222] (juin 1433). Quant à Rodrigue +de Villandrando, soit qu'il jugeât ses forces numériquement trop +inférieures à celles du comte de Foix, soit, comme on peut le +présumer, que le cardinal eût acheté sa retraite à prix d'argent[223], +il traversa le Rhône avec ses bandes pour aller ravager le +Rouergue[224]. Ainsi se terminait le siège d'Avignon qui avait mis aux +prises, sur un autre terrain, le pape et les cardinaux dissidents de +Bâle. La victoire restait en définitive au pape de Rome; et la Cour de +France, bien qu'ayant observé une prudente réserve, y trouvait son +compte, car le pays ne pouvait pas désirer un légat plus foncièrement +français et plus dévoué au bien de sa patrie que le cardinal de Foix. +Dans tout le cours de sa longue carrière (1432-1464), sans oublier ce +qu'il devait aux papes et à l'Église, Pierre de Foix servit, avec un +zèle constant, la politique de Charles VII, comme celle du dauphin +Louis, dans les circonstances où les événements le firent négociateur +et arbitre des intérêts opposés. + + [208] Quicherat, _loc. cit._, p. 95. + + [209] 26 mai 1433. D'après Dom Vaissette, IX{2}, p. 1115, not. + 1.--Cf. Quicherat, _loc. cit._, pp. 94, 95. + + [210] _Testament du cardinal de Foix_.--Chambaud, _Recueil des + Chartes_, mss., I, fol. 47. + + [211] Quicherat, _loc. cit._, p. 97.--Cf. Raynald, _Annal. + ecclés._, t. IX, p. 134, et _Carton des Rois_, p. 450, no 2073. + + [212] _Reg. des Etats_, G. 12, fol. 16-18. + + [213] _Ibid._, G. 12, fol. 19. + + [214] Arch. municip., 13 avril 1433. Lettre inédite des consuls + d'Avignon au comte de Foix (Minute). + + [215] 12 mai 1433. _Amplissima collectio_, VIII, 592, 593. + + [216] Arch. municip. de Malaucène, _Reg. des délibérat. du + Conseil_, fol. 72, vo.--12 mai 1433. _Amplissima collectio_, + VIII, 594. + + [217] _Reg. des délibérat. des États_, G. 12, fol. 11. + + [218] _Amplissima collectio_, VIII, 594. + + [219] Fils de Jean de Grailly, captal de Buch.--Cf. Dom + Vaissette, IX{2}, p. 1114. + + [220]..... et appropinquans civitatem Avenionis per terram et per + aquam obsidionem apponi fecerit personaliter ibi existens cum + multitudine hominum copiosâ. Arch. municip., acte du 6 mai 1433. + + [221] Quicherat, _Rodrigue de Villandrando_, p. 98, not. 2. + + [222] Quicherat, _op. cit._, p. 99. + + [223] Ce qui inclinerait à le faire croire ce sont les demandes + fréquentes de grosses sommes d'argent que le cardinal de Foix ne + cessa d'adresser aux États pour payer les frais de la guerre. + _Reg. des États._ + + [224] Dom Vaissette, IX{2}, p. 1115. + +Charles VII ne cessa d'entretenir les meilleurs rapports avec le +nouveau légat. En 1435, sur l'ordre du roi, le gouverneur du +Languedoc, manquant d'argent, dans l'attente du paiement de l'aide +votée par les États, emprunte 10,000 moutons d'or à des marchands +d'Avignon pour secourir Saint-Denys[225]. Mais les agissements des +pères réunis à Bâle ne tardèrent pas à donner au roi une occasion de +faire connaître aux Avignonnais ces dispositions favorables, tout en +mettant à exécution un projet qui répondait aux secrets désirs de +Charles VII. Au mois de juin 1436, le concile de Bâle livré à des +querelles de personnes, était devenu le théâtre de violences +regrettables et de discussions scandaleuses, à ce point que le +cardinal de Pavie, Æneas Sylvius Piccolomini, appelait cette assemblée +«la synagogue de Satan[226]». Charles VII, toujours désireux de mettre +un terme aux divisions qui agitaient l'Église, avait envoyé à Bâle une +ambassade pour demander que le pape fût traité avec respect et +déférence, et qu'une ville fût désignée où seraient convoqués, en vue +d'une union générale, les représentants de l'Église grecque[227]. Lyon +réclamait pour elle, mais le concile hésitait entre Rome, Pise, +Florence et Sienne. Le 7 mai 1433, le concile avait décidé, à une +majorité très contestable, puisque beaucoup de membres ayant pris part +au vote n'avaient pas droit de suffrage, que le concile se tiendrait +soit à Bâle, soit à Avignon, soit dans une ville de Savoie. Le choix +d'Avignon plaisait particulièrement à Charles VII qui voyait là une +occasion d'accroître son prestige personnel et d'attribuer à la +France un rôle prépondérant dans l'apaisement du schisme. Par lettres +du 11 février 1433, le roi de France informa les pères du concile +qu'il se prononçait pour Avignon[228]. Il promettait, à cette +occasion, son concours le plus actif. Il enverrait à l'empereur de +Constantinople des lettres pour l'engager à s'y rendre. Il donnerait +un sauf-conduit aux prélats aragonais et autoriserait la levée d'une +«_décime_» sur les bénéfices ecclésiastiques du royaume pour faire +face à la dépense, mais à la condition que «cette décime» ne pourrait +pas être perçue avant le mois de mai 1437[229]. Les pères du concile +étaient divisés en deux partis. Les uns, notamment les Grecs, +repoussaient le choix d'Avignon pour une ville italienne, autant que +possible une ville maritime, en vue des facilités de transport. Les +cardinaux français et italiens, notamment Louis Alemand, cardinal +d'Arles et le plus fougueux adversaire d'Eugène IV, Tedeschi, +archevêque de Palerme, préconisaient le choix d'Avignon. Enfin, après +un débat tumultueux, le concile décida, le 3 février 1437, que, si +dans cinquante jours la ville d'Avignon n'avait pas compté les 70,000 +ducats d'or dont elle s'était obligée à faire l'avance pour le +transport des Grecs, on renoncerait au projet de transfert dans cette +ville[230]. La communauté s'était mise en mesure de remplir des +engagements écrasants pour ses finances. Charles VII, de son côté, par +lettres patentes données à Montpellier, le 17 avril 1437, et +confirmées le 10 mai suivant[231], prescrivit la levée «d'une décime» +sur les bénéfices des seize personnes ecclésiastiques composant son +conseil, hormis deux, et demanda même à la ville d'avancer au trésor +royal certaines sommes sur ses ressources personnelles pour les frais +occasionnés par la convocation du futur concile[232]. Mais la ville, +malgré l'appel fait à tous ses concitoyens, ne put pas réunir la somme +convenue. Du reste, dans l'intervalle, de graves événements s'étaient +passés au sein du concile. Dans la réunion du 7 mai 1437, les deux +partis, dit Héfelé, semblables à deux armées ennemies en présence, +avaient été sur le point d'en venir aux mains[233]. La minorité, +composée de la partie la plus saine du concile, ayant droit de +suffrage, opta pour les Grecs et le choix d'une ville italienne. Le +décret rendu par elle fut scellé avec le sceau du concile enfermé dans +une armoire dont la serrure avait été forcée, ce qui équivalait à un +faux. Malgré l'opposition de la majorité, composée des prélats +français et de la masse des clercs et abbés n'ayant pas droit de vote, +Eugène IV reconnut valable la décision de la minorité, et le choix +d'Avignon fut définitivement écarté (7 juillet 1437)[234]. C'était un +échec pour Charles VII et pour la France, mais Eugène IV triomphait. +Au fond, le pape, s'il ne s'était jamais ouvertement prononcé contre +le transfert à Avignon, ne partageait pas à cet égard l'opinion de la +majorité des pères qui étaient ses plus ardents ennemis. Le souvenir +des vexations et des déboires de Benoît XIII, dans cette même ville, +hantait l'esprit du souverain pontife; l'accueil fait à son frère par +les Avignonnais en 1432, et leur attachement à Carillo, légat du +concile, n'étaient point de nature à l'encourager à se prononcer pour +Avignon. Et nous croyons les appréhensions du souverain pontife +justement fondées, car le transfert à Avignon, étant données les +dispositions de la majorité, c'était la papauté livrée aux mains des +cardinaux factieux. Cependant les pères restés à Bâle étaient trop +irrités contre Eugène IV pour abandonner la lutte. Le 31 juillet 1437, +ils proclament le pape contumace[235]. Le 18 octobre, ils suppriment +la bulle transférant le concile à Ferrare et, le 14 janvier, ils +prononcent la suspension d'Eugène IV[236]. De son côté, par lettres du +23 janvier 1437, Charles VII défend aux prélats de son royaume et du +Dauphiné de se rendre à Ferrare[237] pour répondre à la convocation du +pape. Le roi ne perdait pas espoir de faire revenir au choix +d'Avignon. A cet effet, il écrivait à Jean Paléologue de s'y rendre, +lui promettant qu'il y viendrait en personne et que, certainement le +pape ne manquerait pas d'y assister[238]. Occupé, dans le courant de +l'automne 1437, au siège de Montereau[239], Charles VII entretient +encore les Avignonnais dans leurs espérances à propos du voyage des +Grecs et de la translation du concile à Avignon: «Et avons tousjours +ferme propos et intencion de aider et donner toute faveur et confort à +vous et à toute la cité d'Avignon, en l'exécution de l'oeuvre +encommencée et ce mestier est vous garder et defendre saucunz vous +vouloient donner empeschement ou porter dommaige à l'occasion de ce, +et d'en escrire à nostre Sainct Père le Pape ou ailleurs ou besoin +seroit.» Il insiste à diverses reprises auprès de l'empereur de +Constantinople en disant que la nation de France avait mis en avant le +choix d'Avignon[240]. + + [225] De Beaucourt, _loc. cit._, III, p. 475. + + [226] Héfelé, _loc. cit._, XI, p. 363. + + [227] De Beaucourt, III, p. 339. + + [228] De Beaucourt, III, p. 339. + + [229] _Id._, III, p. 340. + + [230] Héfelé, _loc. cit._, XI, pp. 358, 359. + + [231] Arch. municip., B. 34, no 29, Cott. E.E.--Arch. municip., + B. 34, no 37. Cott. C.C. + + [232] Lettre royale du 5 mai 1437; De Beaucourt, III, p. 475. + + [233] Héfelé, _loc. cit._, XI, p. 362. + + [234] De Beaucourt, _loc. cit._, III, p. 34. + + [235] Héfelé, XI, pp. 367, 379, 381. + + [236] _Id._, XI, pp. 367, 381. + + [237] _Rec. des Ordonn._, XIII, pp. 255, 256. + + [238] De Beaucourt, _loc. cit._, III, p. 343. + + [239] Charles VII était venu mettre le siège devant Montereau le + 21 septembre 1437.--Cf. de Beaucourt, III, p. 49. + + [240] Donné au siège de Montereau ou Fault-Yonne le dernier jour + de septembre 1437. Orig., Arch. municip., B. 38, no 96. + +Pendant ces pourparlers qui ne devaient pas aboutir, les pères du +concile avaient consommé leur rupture avec le pape. Le 24 janvier +1438, Eugène IV était «suspendu» par l'assemblée de Bâle, et +l'autorité pontificale était transférée au concile[241]. C'était le +triomphe de la suprématie du concile sur la personne du souverain +pontife, idée qui depuis le commencement du schisme, et surtout depuis +Benoît XIII, avait fini par prévaloir dans les moeurs ecclésiastiques. +Comme conséquence, et pour examiner les décisions prises par +l'assemblée de Bâle, Charles VII convoqua à Tours, pour le mois de mai +1438, le clergé de France, qui tint sa réunion à Bourges, le 1er mai +1438. C'est de là que sortit la pragmatique sanction. Ces derniers +événements, qui avaient profondément agité l'Église de France, +mettaient fin au projet de la réunion du concile à Avignon. Mais la +ville avait fait antérieurement des avances pour aller quérir les +Grecs, et demandait, si elle n'avait pas le concile, à être remboursée +de ses débours[242]. Charles VII, qui avait contribué personnellement +à jeter la ville dans ce projet onéreux, donna satisfaction aux +Avignonnais par lettres patentes datées de Bourges le 14 juillet 1438, +en obligeant le paiement, tant dans le royaume qu'en Dauphiné, «de la +décime» imposée sur les bénéfices ecclésiastiques, en vue de +rembourser les 70,000 ducats d'or avancés par la ville et dont le roi +avait profité. «Sur la quelle décime et les denierz que en ystroient +les citoyenz et habitans d'Avignon devoyent estre paiés premièrement +et avant tout euvre de certaine grosse somme de denierz quils ont +payée pour aler quérir les empereur et patriarche de Constantinople et +autres du pays de Grèce et les conduire et amener au dit lieu +d'Avignon ainsi qu'il avait este traicté, accordé et promiz aux dits +citoyens et habitanz d'Avignon.» Mais les avances de la ville furent +partiellement perdues. En 1459[243], les Avignonnais sont obligés +d'envoyer en Savoie, en Dauphiné, à Lyon, à Mâcon, un ambassadeur +spécial, Michel de Valperge, qui, muni d'une lettre de la +collectairie, après l'assentiment de Jehan de Grolée, prévôt de +Montjou, recueille pour le compte des Avignonnais de l'argent partout +où il se trouve: «Je passeray au partir de ceste ville à Machon et à +Lion et à Vienne et pour le pays du Dalfiné et pranderay tout argent +que je troveray prest et tout envoieray jour de An[244].» On voit donc +par ce document que malgré les engagements qu'il avait pris vis-à-vis +de la ville d'Avignon, Charles VII n'avait pu la faire rentrer dans +ses déboursés. Malgré la promulgation de la pragmatique, Charles VII +ne cessa pas d'avoir avec Eugène IV des rapports cordiaux. Bien que le +pape eût excommunié les pères du concile (4 septembre 1439) et que ces +derniers en réponse eussent donné la tiare à Amédée VIII de Savoie +(Félix V) (5 novembre 1439), le roi continua à ne reconnaître comme +légitime que le pape de Rome, pour lequel il montrait la plus grande +déférence, sans toutefois consentir à aucune concession relativement à +la pragmatique. + + [241] De Beaucourt, _loc. cit._, III, p. 343. Cette doctrine, + déjà proclamée par le concile en 1433, avait fait d'énormes + progrès dans l'opinion.--Cf. de Beaucourt, III, p. 333; Héfelé, + XI, 274, 276. + + [242] La cité d'Avignon avait donné 300 écus pour amener les + Grecs à Bâle. Cette somme fut confiée à Louis de la Palud, + cardinal de Varambon, qui ne la restitua qu'en 1455 après + d'innombrables réclamations. Arch. municip., Origin., B. 34. + + [243] Lettre inédite de Michel de Valperge aux consuls d'Avignon, + datée de Thonon le 24 septembre 1459. Arch. municip., série A.A. + + [244] Lettre du 24 septembre 1459. Arch. municip., Origin., série + A.A. + +De son côté, Eugène IV se ménageait l'appui de la France. L'année +après que le concile eut été transféré de Florence à Rome (26 avril +1441), Eugène IV envoyait à Charles VII une ambassade avec mission de +passer par Avignon pour saluer le cardinal de Foix, en vue de +témoigner au roi de France toute sa déférence[245]. Le concile de Bâle +tint sa dernière session le 16 mai 1443, en l'absence de Félix V, fixé +à Lausanne. Il n'avait plus à compter, et faiblement encore, que sur +l'appui de l'empire. Son rôle était fini et Eugène IV rentrait à Rome, +le 23 décembre 1443[246], avec le prestige d'une autorité fortifiée. +Néanmoins, les chefs de la majorité, entre autres Louis Alemand, +continuant la lutte, tentèrent de susciter des difficultés au +Saint-Siège dans ses États d'en deçà, ce qui amena le projet de traité +passé entre Eugène IV et le dauphin Louis, en novembre 1444, à l'insu +de Charles VII. + + [245] De Beaucourt, _loc. cit._, III, p. 378. + + [246] Héfelé, _loc. cit._, XI, 533.--De Beaucourt, III, p. 383. + + + + +CHAPITRE III + +Le Dauphin Louis et le projet de traité secret avec le Saint-Siège +(novembre 1444). + + Le dauphin Louis.--Première tentative pour s'emparer d'Avignon et + du comté Venaissin.--Négociations entre le Dauphin et le pape + Eugène IV.--Rôle du cardinal de Foix.--Protestation des + États.--Le projet échoue (novembre-décembre 1444). + + +Les relations de Louis XI avec les États pontificaux de France +constituent l'un des chapitres les plus intéressants de ce règne et +l'un des moins connus. Ni Mathieu, ni l'abbé Legrand, ni Duclos n'ont +soupçonné ce côté, cependant si curieux, de la diplomatie secrète d'un +souverain dont ils ont étudié la politique dans ses moindres détails. +Parmi les auteurs contemporains, M. Legeay n'a rien tenté pour combler +cette lacune. Seul, M. de Beaucourt, dans la remarquable étude qu'il a +consacrée aux rapports de Charles VII avec son fils, a indiqué en +quelques lignes les accusations portées contre le dauphin Louis que +son père soupçonnait avec raison de vouloir mettre la main sur les +possessions du Saint-Siège situées sur les bords du Rhône. + +La politique de Louis XI, dans ses rapports avec les États du +Saint-Siège, comprend cinq phases bien caractérisées: + +1º (_1444_). Louis, dauphin, cherche à s'emparer de l'administration +d'Avignon et du Comtat par voie de négociations secrètes engagées dans +ce but avec le pape Eugène IV. + +2º (_De 1447 à 1452_). Le dauphin noue plusieurs intrigues qui doivent +lui faciliter l'occupation du Comté. Il lance indirectement des +expéditions à main armée contre les frontière des États; des violences +sont commises par les officiers et agents du dauphin contre les +personnes et les biens des sujets pontificaux. Il soulève la question +de la succession des Boucicaut et ne s'arrête que devant +l'intervention directe de Charles VII. + +3º (_De 1463 à 1464_). Louis XI se prépare à recueillir la succession +du cardinal de Foix en imposant au Saint-Siège un légat à sa dévotion +qui sera l'instrument de la politique royale à Avignon et dans le +Comté. + +4º (_De 1468 à 1470_). Louis XI, dont les visées ont été déjouées par +le pape à propos de la désignation du successeur du cardinal de Foix, +emploie tous les moyens pour obtenir que la légation d'Avignon soit +donnée au cardinal de Bourbon, archevêque de Lyon. Il y réussit, et +désormais l'influence française est prépondérante dans l'ancienne +ville papale. + +5º (_En 1476_). Le conflit entre le roi et Jules de la Rovère, légat +pontifical, fournit à Louis XI un prétexte suffisant pour menacer +d'une occupation militaire les possessions de l'Église, mais le +serment de fidélité prêté par les Avignonnais au roi de France, à Lyon +(juin 1476), apaise momentanément le mécontentement royal. + +Charles VII avait donné à son fils l'administration du Dauphiné par +lettres du _28 juillet 1440_[247], mais ce n'est qu'en 1445 ou janvier +1446 que, brouillé avec la Cour, Louis se retire définitivement dans +son gouvernement et s'installe à poste fixe à Grenoble où il +administre d'une façon indépendante «battant monnaie, levant des +impôts, créant un parlement, fondant une université, courbant sous sa +volonté le clergé et la noblesse, favorisant et anoblissant les +bourgeois, épousant sans le consentement paternel Charlotte de Savoie, +contractant des alliances avec ses voisins ou leur déclarant la +guerre, exerçant en un mot le pouvoir d'une manière aussi absolue que +si le Dauphiné avait été séparé de la France[248]». Mais auparavant le +dauphin avait dirigé la campagne contre les Suisses, terminée par le +combat de Saint-Jacques (26 août 1444) qui amenait Louis et ses +troupes aux portes de Bâle[249]. Le concile, qui depuis bientôt treize +ans siégeait dans cette ville, n'était plus que l'ombre de +lui-même[250]; son plus puissant appui, Alphonse V, roi d'Aragon, +avait fait sa paix avec Eugène IV qu'il avait reconnu comme pape +légitime, et rappelé les évêques dont l'archevêque de Palerme, +Tedeschi, était une des lumières du concile (juillet 1444). Dans +l'intervalle, le pape Eugène IV était, après dix ans d'exil, rentré à +Florence (28 septembre 1443), et le concile, abandonné successivement +par ses premiers partisans, n'avait plus comme appui que l'Empire. +Néanmoins, malgré son état de «léthargie», l'assemblée était encore +redoutable pour Eugène IV. Il persistait à soutenir Amédée de Savoie, +Félix V, contre le pape légitime, et il avait décidé, le 16 mai 1443, +qu'à trois ans de là le concile serait transféré à Lyon[251]. + + [247] V. Duclos, _Preuves_, p. 20.--Legeay, _Histoire de Louis + XI_, II, p. 444.--Prudhomme, _Hist. de Grenoble_, p. 255. + + [248] Charavay et Vaesen, _Lett. de Louis XI_, préface, LXV. + + [249] Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, III, p. 37. + + [250] Pastor, _Hist. des Papes_, trad. franç., I, p. 341.--Mgr + Héfelé, _Hist. des Conciles_, VII, p. 809. + + [251] Vaesen, _Rev. des quest. histor._, XXX, pp. 561, + 568.--Pastor, _Hist. des Papes_, I, p. 340, not. 3. + +Toutes ces décisions, bien qu'émanant d'une assemblée discréditée et +sans force morale, n'en étaient pas moins une cause d'agitation +menaçante pour la paix de l'Église et pour la personne du souverain +pontife. Aussi ne faut-il pas chercher ailleurs la raison qui devait +pousser Eugène IV à placer les États pontificaux de France sous la +protection d'un prince assez puissant pour les défendre, dût la +papauté les perdre pour toujours. Le concile soupçonnait sûrement les +intentions du Saint Père, car, par décision du 26 septembre 1437[252], +il interdit formellement l'aliénation d'Avignon et du Comtat dont +Eugène IV, disait-on, voulait se défaire par peur de voir un pape +rival s'y établir. Les vues du pape s'étaient portées sur le dauphin +de France. On ne saurait en douter en présence des témoignages de +sympathie et des faveurs exceptionnelles qu'il accorde au dauphin +Louis, précisément au moment où se termine la campagne contre les +Suisses. Eugène IV alla-t-il, comme l'affirme M. Vallet de +Viriville[253], jusqu'à engager le dauphin à dissoudre le concile? +nous n'en avons aucune preuve. Mais nous savons qu'Eugène IV, par un +rescrit du 29 août 1444[254], conféra au dauphin le titre de +_Gonfanonier de l'Église_. Ce titre était accompagné d'une pension de +15,000 écus romains sur les revenus de la chambre apostolique. Ces +procédés de la part du pape donnaient la mesure de ses intentions sur +le rôle qu'il destinait au dauphin, lorsqu'un événement d'une certaine +gravité, qui eut pour théâtre Avignon même, contribua à rapprocher +encore le Saint-Siège du dauphin de France, et donna naissance à des +négociations secrètes qui devaient aboutir à la cession des États du +Saint-Siège à l'ambitieux fils de Charles VII sous couleur de +protectorat[255]. Le 15 septembre 1444[256], un certain Hugolin +Alemand, parent du cardinal d'Arles, Louis Alemand, un des prélats les +plus influents du concile de Bâle et l'un des ennemis les plus +acharnés d'Eugène IV, se présenta au lever du jour devant les portes +de la ville, à la tête d'une troupe nombreuse de Savoyards armés, +criant: «Vive Savoye et Papa Félix!» Les assaillants mettent garnison +aux portes de la ville et occupent la porte du Pont. Cette tentative +d'occupation d'Avignon à main armée au nom de l'anti-pape Félix V, +avait été organisée secrètement par Louis Alemand et les pères du +concile qui avaient compté sans l'énergie et l'activité toute +militaires du légat d'Eugène IV à Avignon, le cardinal Pierre de Foix; +mais celui-ci faisait bonne garde et pouvait opposer ses fidèles +gascons aux aventuriers savoyards. Le cardinal appela aux armes tous +les citoyens avignonnais et se mit lui-même à la tête des troupes. +Après quelques heures d'une lutte acharnée, les assaillants furent mis +en déroute, poursuivis dans les environs de la ville et pendus en +grand nombre par ordre du cardinal de Foix. Eugène IV, informé de ce +qui s'était passé, ordonna à l'évêque de Conserans, Tristan d'Aure, +alors gouverneur de la place d'Avignon, de poursuivre avec la dernière +rigueur les partisans de l'anti-pape et de ne faire aucun quartier aux +prisonniers[257]. Alarmé par l'audace de ses ennemis, le pape chercha +pour ses États un protecteur, et Vallet de Viriville[258] avance même +que ce titre fut donné au dauphin _Protector Venaissini_, bien +qu'aucune trace de cet acte ne subsiste dans les registres d'Eugène +IV. Aux comptes secrets d'Eugène IV, nous trouvons à la date du 13 +novembre 1444 une dépense de 158 florins et 25 sols pour l'achat de +deux couvertures d'écurie, couleur écarlate, envoyées au dauphin par +le pape comme cadeau de bonne amitié[259]. Ce que l'on ne saurait +nier, c'est qu'à ce moment, et presque aussitôt après l'attaque +d'Hugolin Alemand contre Avignon, le pape et le dauphin durent engager +des pourparlers secrets en vue de la cession à Louis des possessions +de l'Église sur la rive gauche du Rhône. Grâce aux registres des +délibérations des États nous avons pu reconstituer toutes les phases +de ces négociations si curieuses, et faire connaître un épisode de +l'administration du dauphin Louis resté jusqu'à ce jour absolument +inédit[260]. + + [252] Chambaud, _Recueil mss. sur Avignon_, I, fol. 169. + + [253] _Hist. de Charles VII_, III, pp. 37, 38.--Raynaldi, + _Annales ecclés._, t. XXVIII, p. 426.--Lenfant, _Hist. du concile + de Bâle_, II, pp. 101 et suiv. + + [254] Vallet de Viriville, _loc. cit._, III, p. 226.--Charavay et + Vaesen, _Lettres de Louis XI_, I, p. 208, pièc. + justificat.--D'après l'abbé Chevalier, ce titre aurait été + conféré le 25 août 1444.--Voy. _Cartul. de Montélimar_, p. 290, + n. 1, et _Cartul. de Saint-Paul-trois-Châteaux_, f. (l x + j)--Legay, _Hist. de Louis XI_, II, p. 444.--Arch. vatic., Reg. + 368, fol. 44, 45. + + [255] Vallet de Viriville, _loc. cit._, III, p. 37.--Voy. Pilot, + _Catalogue des actes du dauphin Louis II, devenu le roi Louis XI, + relatifs à l'administration du Dauphiné, 1437-1483_. 2 vol. avec + supplément, I, no 140. + + [256] Pour cette tentative sur Avignon, voir Chambaud, _Recueil + mss. sur Avignon_, I, fol. 382, 383, et _Hist. mss. sur Avignon_, + fol. 134;--Denis Hale, notaire, fol. 138;--Laurens, _Hist. mss. + d'Avignon_, fol. 296. + + [257] Bref du 5 des kalendes de février 1445; Arch. municip., + Origin.--Voir Fantoni, _Hist. d'Avignon_, p. 333.--Pièces + justific. nos I et II. + + [258] Vallet de Viriville, _loc. cit._, III, p. 226. + + [259] Arch. secrèt. vatic., Reg. 411. + + [260] Vallet de Viriville, _L. cit._, III, p. 226. + +Le 24 novembre 1444, les États du Comtat se réunirent à Carpentras +sous la présidence de Roger de Foix, abbé de Lézat[261], régent du +Comtat et chargé, de la part du cardinal de Foix, son oncle, de faire +aux élus une communication de la plus haute importance. Il expose aux +représentants du pays que le pape Eugène IV a donné au dauphin Louis, +fils du roi de France «le gouvernement et l'administration» du comté +de Venaissin et de la ville d'Avignon: «Dominus noster papa Eugenius +dedit et contulit regimen et gubernacionem presentis comitatûs +Venayssini et civitatis Avenionensis illustrissimo principi domino +Dalphino Viennensi, domini Francorum Regis filio[262].» La déclaration +du régent avait un caractère de sincérité et de gravité particulier, +en ce sens qu'il n'était, dans la circonstance, que le porte-parole du +cardinal de Foix, légat du Saint-Siège à Avignon. Le régent affirmait +que ledit cardinal avait vu, dans les mains d'un camérier secret +envoyé par le souverain pontife, une cédule contenant les principaux +articles de l'acte de donation qui devait être passé entre le +représentant du Saint-Siège et un certain écuyer nommé OPTAMAN(?), +délégué spécialement, à cet effet, à Avignon, comme procureur du +dauphin[263]. En exposant les faits, par ordre du cardinal de Foix, +aux représentants du comté de Venaissin, le régent ne pouvait leur +laisser ignorer que ce projet de cession était très mal vu du dit +cardinal comme de lui-même; il ajoutait qu'il ne voulait pas, en +présence de l'assemblée, se laisser aller à des écarts de langage de +nature à déplaire au pape et au dauphin, mais qu'il ne pouvait +s'empêcher de protester solennellement[264] contre la convention +projetée. Après avoir fait cette déclaration, le régent, suivant +l'usage, quitta la salle des séances pour laisser les élus délibérer +en toute liberté sur les mesures à prendre. Le surlendemain, les États +se réunirent dans le local habituel (26 novembre 1444) pour examiner +la conduite à tenir à la suite des déclarations de Roger de Foix. +Après une longue délibération, ils décidèrent d'envoyer à Avignon, +auprès du cardinal-légat, une véritable commission d'enquête chargée +de provoquer les explications du cardinal et de rapporter sa réponse +aux États[265]. La délégation comprenait _Jehan de Beaudiera_, prieur +de Bédoin, de l'ordre des Bénédictins, licencié ès-lois; pour les +nobles, Gauffredi de Vénasque; pour la judicature de l'Isle, noble de +Sades du Thor; pour la judicature de Valréas, seigneur Pierre Dauphin +junior, juge de Valréas, et pour celle de Carpentras, Bertrand +d'Alauzon et Gérard de Pernes. Les ambassadeurs des trois États se +mirent en route pour Avignon où le cardinal-légat les reçut en +audience et ne fit que leur répéter en détail ce que son neveu Roger +de Foix avait déjà exposé à l'assemblée du pays, en protestant très +énergiquement contre les intentions du Saint-Père. + + [261] Arch. départ., _Reg. des délibér. des États_, G. 14, fol. + 77.--Louis Dauphin était pendant ce temps à Ensisheim où il + soignait une blessure au genou qu'il avait reçue au siège de + Dambach, le 7 octobre 1444. Il passe les mois de novembre et + décembre 1444 à Montbéliard.--_Lettres de Louis XI_, I, 19, not. + 1.--Tuetey, _Les Écorcheurs sous Charles VII_, t. I, pp. 286, + 196. + + [262] _Registre des délibérat. des États_, G. 14, fol. 80. + + [263] Le nom de ce personnage est sans doute mal orthographié + dans le texte du registre qui est du reste d'une écriture + difficile. Il s'agit ici de _Thomas_, écuyer ou scuyer, + originaire d'Écosse, écuyer ordinaire du Dauphin, qui l'avait + amené à sa suite quand il vint prendre le gouvernement du + Dauphiné.--Voy. Pilot, _Catalog._, I, p. 50.--Peut-être est-ce en + récompense de cette mission que le Dauphin, par lettre + d'Ensisheim, du 21 octobre 1444, l'investit à perpétuité de la + châtellenie de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs. + + [264] «Iterum etiam dixit et eisdem tribus statibus exposuit quod + eosdem fecerat principaliter coram evocare quûm credat ipsos non + ignorare ymo quasi manifestius esse quod aliqui dicentes quod + dominus papa Eugenius dedit et contulit regimen et gubernacionem + presentis comitatûs Venayssini et civitatis Avenionensis + illustrissimo principi domino Dalphino Viennensi domini Francorum + Regis filio. Et tamen verum est quod prefatus dictus Cardinalis + viderat quamdam cedulam papiream, manu dicti camerarii domini + nostri pape subscriptam, continen_tem_ certa capitula et pacta et + quemdam scutiferum vocatum _Optamanum_ (?) pro presenti dicto + domino Dalphino supra et quod specialiter continebatur in dicta + cedula qualiter dominus noster Papa dabat præfato domino Dalphino + gubernacionem regimen et administracionem dicte patrie Venayssine + et Civitatis Avenionensis. Quare prefatus dictus Cardinalis fuit + intencionis premissa notificari facere dicte patrie. Idcirco + eisdem tribus statibus memoratus dominus Regens premissa + notificavit, dicens primitûs et protestans prefatus dictus Regens + quod non est intentionis dicendi aliqua que forent in prejudicio + et displacentia prefati domini nostri Pape et etiam memorati + dicti Dalphini qui si dixerit voluit habere et non dicta de quo + solemniter fuit protestans.» _Reg. des délibérat. des États_, G. + 14, fol. 80. + + [265] Arch. départ., _Reg. des délibérat. des États_, G. 14, fol. + 80. + +Les délégués rentrèrent à Carpentras le 28 novembre 1444 et, le soir +même, ils rendaient compte de la mission dont ils avaient été +chargés. C'est alors que les États résolurent, en assemblée générale, +d'envoyer au pape une ambassade, à Rome, à l'effet de protester contre +ce projet de cession des domaines de l'Église au dauphin, en déclarant +de la façon la plus formelle que les populations du Venaissin +voulaient rester sous la domination pontificale et sous le +gouvernement du cardinal Pierre de Foix. L'ambassade avait pour +instruction de remontrer au pape: «que le comté de Venayssin et la +ville d'Avignon, étant propriétés de l'Église romaine, offraient un +refuge assuré à tous les chrétiens de l'univers, Français, Anglais, +Espagnols, Allemands qui avaient coutume de la visiter en se rendant à +Rome, d'y demeurer et d'y faire leurs affaires en toute sécurité. Les +bannis de tous les pays trouvaient sur la terre papale un refuge +assuré, et le jour où les États cesseraient d'appartenir au +Saint-Siège, c'en était fait de _cette réputation de ville +hospitalière et libre_ dont Avignon jouissait en pays étrangers[266]». + + [266] Arch. départ, _Reg. des délibérat._, G, 10, fol. 85. + +Il est à croire qu'en présence de l'attitude de ses sujets, tant à +Avignon qu'à Carpentras, Eugène IV renonça à son projet, et les +pourparlers déjà très avancés, comme nous l'avons vu, furent +abandonnés. Aucun document ne nous autorise à croire que Charles +VII ait eu connaissance des relations de son fils avec le souverain +pontife; mais, à coup sûr, comme nous le verrons plus tard, il +n'eût pas manqué de condamner sévèrement ce marché. + +Quoi qu'il en soit, inquiet sans doute de l'agitation que pouvait +provoquer en deçà des Alpes l'aliénation des terres de l'Église, +Eugène IV s'empressa de démentir les affirmations du cardinal de Foix. +Dans un premier bref adressé aux États du Venaissin le 20 novembre +1444[267], il déclare que jamais il n'a eu la pensée d'aliéner les +terres et les droits de l'Église romaine, mais qu'il s'est, au +contraire, toujours efforcé de les étendre, et que les États ont pu +constater qu'il a fait tous les sacrifices possibles pour les protéger +contre les ennemis de l'Église. Il les engage à ne rien croire des +faux bruits qui ont été mis en circulation; il les invite à vivre dans +la fidélité et l'obéissance de l'Église et à se soumettre +respectueusement à l'autorité du légat Pierre de Foix. Ce premier +bref, si on le remarque, est adressé quatre jours avant la séance où +Roger de Foix dénonce aux États la conduite du pape. Aussi il est +vague, sans fait précis, et plutôt destiné à effacer la fâcheuse +impression produite par la divulgation des intentions du Saint-Siège. +Dans un second bref de décembre 1444[268], Eugène IV, voulant dissiper +tout malentendu, fait savoir aux États qu'il a été instruit de +certains propos «disseminatos sermones» répandus au sujet d'un projet +d'aliénation des terres de l'Église au dauphin Louis. Il les informe +qu'il n'a jamais eu l'intention de se séparer d'eux, mais qu'au +contraire il entend conserver ses États sous le gouvernement de +l'Église et du pape, et qu'il veut que désormais, comme dans le +passé, ils ne cessent pas d'obéir au cardinal-légat. Deux brefs +analogues étaient envoyés en même temps, et presque à la même date, +aux consuls d'Avignon, pour les rassurer sur les intentions du +Saint-Siège à leur égard[269]. + + [267] Voy. aux pièces justificat. no III.--_Reg. des délibérat._, + G. 14, fol. 96 (copie). + + [268] Voy. aux pièces justificat. no IV.--_Reg. des délibérat._, + G. 14, fol. 96 (copie). Les originaux des deux brefs ont été + brûlés dans l'incendie qui détruisit les _Archives des États_ à + Carpentras, en 1713. Nous donnons les copies d'après les + _Registres des délibérations des États_. + + [269] Arch. d'Avignon, B. I. Cott. N, 15. Ces deux brefs + originaux, qui figurent à l'inventaire _Pinta_, sont en déficit + dans la boîte I; on les suppose égarés. + +Malgré l'énergie de ces dénégations, et quelque habileté qu'Eugène IV +eût mise à cacher ses desseins, il n'en est pas moins vrai qu'un +projet de cession des États citramontains de l'Église au dauphin +Louis, vers la fin de l'année 1444, a existé, et nous venons d'en +fournir des preuves irréfutables. Quelle a été la part du futur Louis +XI dans ces négociations? Il serait difficile de le dire, et aucun +document ne permet même de le soupçonner. Il est hors de doute que, +dans cette occurrence, l'initiative n'appartient pas au dauphin, qui +certainement était flatté de la confiance du pape, mais à Eugène IV, +qui préférait renoncer au besoin aux possessions de l'Église en deçà +des Alpes que de les voir tomber entre les mains d'un rival suscité et +soutenu par le concile de Bâle. Avec son expérience des hommes et des +choses, son grand bon sens et son énergique volonté, le cardinal-légat +Pierre de Foix comprit le danger que ce projet faisait courir à la +papauté, et c'est certainement son intervention auprès d'Eugène IV qui +amena la rupture des négociations et le maintien des Avignonnais et +des Comtadins sous l'autorité du Saint-Siège. + + + + +CHAPITRE IV + +Le dauphin Louis et ses agissements vis-à-vis des États citramontains +de l'Église + +(1444-1461). + + L'héritage des Boucicaut.--Invasion à main armée du Venaissin par + les agents du Dauphin.--L'expédition de Troyhons + (1450).--Intervention de Charles VII.--Ambassade de Jehan de + Lizac à Avignon (mars 1451).--Mission du cardinal + d'Estouteville (1452).--Les dernières intrigues du dauphin. + + +Malgré l'échec de leur combinaison, le dauphin Louis et Eugène IV n'en +restèrent pas moins d'excellents amis[270]. Fixé désormais dans son +gouvernement du Dauphiné, entouré de familiers sûrs et dévoués, Louis +put donner libre cours à «ce talent d'intrigues et d'agissements +occultes qu'il devait pousser si loin[271]». Naturellement, toute son +attention devait se porter sur ses voisins. Nous le voyons +successivement, dans une pensée politique qui, du reste, lui fait le +plus grand honneur, chercher à étendre vers le midi les limites de son +Dauphiné, comme il travaillera plus tard à pousser plus loin les +frontières de son royaume, tout en donnant aux provinces cette +cohésion qui est la première condition de l'unité territoriale et +politique d'un grand État. + + [270] Le 5 décembre 1445, Louis fait défense aux habitants du + Dauphiné de reconnaître pour pape Amédée de Savoie, qui se + faisait appeler Félix V. Voy. Pilot, _Catalog._, I, p. 65. + + [271] De Beaucourt, _Rev. des questions histor._, vol. XVII, p. + 94. + +La pensée dominante du règne de Louis XI, et que la plupart de ses +historiens ont à peine soupçonnée, c'est l'occupation du littoral de +Provence qui doit donner à la France la prépondérance sur la +Méditerranée. Déjà ce dessein caché se fait jour dans l'administration +du dauphin, et c'est morceau par morceau, peut-on dire, que Louis +cherche à s'annexer successivement les territoires qui séparent le +domaine royal des possessions de la seconde maison d'Anjou. Sur sa +route, il devait rencontrer comme une barrière les terres de l'Église, +mais il n'était pas prince à reculer devant cet obstacle. Un premier +échange avec le duc de Savoie (4 avril 1446)[272] donne à Louis les +comtés de Valentinois et de Diois pour le Faucigny, province éloignée, +sans importance, alors que les pays échangés confinaient aux domaines +de l'Église et donnaient libre accès dans la vallée du Rhône. De là à +mettre la main sur Montélimar, il n'y avait qu'un peu d'adresse +diplomatique et elle ne manquait pas au dauphin. Les papes avaient, il +est vrai, depuis 1228[273] des droits incontestés sur Montélimar que +ne détruisaient pas les prétentions des rois de France sur cette +ville. Une première fois, le dauphin, par lettres patentes datées de +Nancy, le 29 mars 1445, avait abandonné ses droits sur Montélimar en +faveur d'un certain Arrighi, mais la donation n'eut pas de suite[274]. +Le 22 juillet 1446[275], Eugène IV, pour des raisons inconnues renonça +à sa part de droits sur Montélimar en faveur du même Arrighi; mais +comme pour le Venaissin en 1444, cette donation provoqua parmi les +habitants de la seigneurie de Montélimar une vive émotion; une +ambassade fut envoyée auprès du souverain pontife pour lui remontrer +que la portion de ladite seigneurie, appartenant à l'Église, ne +pouvait être aliénée sans compromettre la sécurité d'Avignon et du +comté Venaissin, «cum sit clavis et introitus dicti comitatûs[276]». +L'ambassade obtint l'annulation de la donation consentie à Arrighi, +qui n'était peut-être que le fidéi-commis du dauphin, mais la proie +était trop tentante pour que ce dernier la laissât échapper. On le +voit, à ce moment même, entretenir les relations les plus étroites +avec Eugène IV, qui lui fait payer par Robert Damien, archevêque +d'Aix, une somme de 20,000 florins[277] sur les revenus des églises de +France. Depuis longtemps, d'autre part, Louis négociait des traités +secrets avec le cardinal de Foix, qui avait sans doute pour mission de +préparer les bases d'une convention destinée à mettre Montélimar entre +les mains du dauphin de France. Les conditions du nouveau traité +furent discutées à Romans (mars 1447) entre Louis et Pierre de Foix et +approuvées par le successeur[278] d'Eugène IV, Nicolas V. Mais le +traité définitif ne fut signé que le 13 mai 1447 à Carpentras[279]; il +porte la signature de Louis et de Pierre de Foix. Le dauphin rendait +au pape le château de Grillon et recevait en échange la seigneurie de +Montélimar, ou du moins «la part et porcion que le sieur de Grignen +soulait tenir de Monteil Aymart tenu en fie et hommaige de mon dit +sieur pieca baillée à Nostre Saint-Père le Pape par le dit de +Grignen». C'était, pour la chambre apostolique et la papauté un marché +de dupe[280], car Louis gardait pour lui la part la plus considérable; +en outre, il s'engageait à rendre hommage pour la seigneurie +nouvellement acquise au recteur du Comtat. Il se garda bien de tenir +sa parole et c'est là, nous le verrons plus tard, un des griefs +principaux portés à Rome contre le dauphin, en 1461. Cette acquisition +de Montélimar par le fils du roi de France mettait désormais Avignon +et le Venaissin à sa merci; sa politique, du reste, à ce moment, avait +dans la ville des papes un agent tout dévoué, le cardinal de Foix, et +c'est à coup sûr sous l'inspiration de ce dernier que le conseil de +ville d'Avignon délibère, le 27 avril 1447, d'offrir 50 florins en +vaisselle d'argent «au sérénissime dauphin de Viennois[281]». + + [272] Charavay et Vaesen, _Lettres de Louis XI_, I, p. + 375.--Bibl. nat., _Cartul. du Dauphiné_, par Fontanieu.--Cf. de + Beaucourt, IV, p. 230 (la première cession date de novembre + 1444).--Voy. Pilot, _Catalog._, I, nos 169 et 937. + + [273] _Statuts de la Conté Venayssin_, p. 108.--Montélimar, comme + Romans, la baronnie de Saint-Auban et environ quatre-vingts + autres places, étaient comprises dans ce qu'on appelait les + «terres adjacentes», pour lesquelles Louis rendit hommage au pape + en 1456. + + [274] De Coston, _Hist. de Montélimar_, II, p. 11.--De Nancy du + 17 avril 1445. Voy. pour Arrighi, Pilot, _Catalog._, I, p. 57, + not. 5. + + [275] De Coston, _L. cit._, pp. 11 et 15.--Cf. Chevalier, _Cart. + de Montélimar_, c. XIX, p. 279. + + [276] Charavay et Vaesen, _L. cit._, t. I, p. 213. + + [277] Gibert, _Hist. mss. de Pernes_, I, fol. 316, vo. Le 13 des + kalendes de juin 1446, le pape Nicolas V confirma le paiement de + cette somme.--Arch. vatic., _Reg. de Nicolas V_, 385, fol. 3. + + [278] Chorier, _Hist. du Dauphiné_, p. 439.--Le 14 octobre 1447. + Voy. Chevalier, _Cartul. de Montélimar_, p. 289. + + [279] L'abbé Chevalier, _L. cit._, p. 283.--Cf. Arch. de l'Isère, + B. 295, fol. VI, **X.--Legeay, _Hist. de Louis XI_, I, p. + 158.--De Coston, _L. cit._, II, p. 15. + + [280] Fornéry, _Hist. mss. ecclés._, fol. 437, vo. (Instructions + de 1461).--Voy. Pilot, _Catalog._, I. p 153, no 451. Origin. + Arch. de l'Isère, B. 2990, fol. 497.--Le dauphin n'en restait pas + moins astreint, vis-à-vis du Souverain Pontife ou de son légat, à + l'hommage pour la ville de Montélimar.--Voy. la prestation + d'hommage, au nom du dauphin, par Charles de Grolée, le 2 juin + 1455.--Pilot, _Catalog._, 1159. + + [281] Chambaud, _Rec. sur Avignon_, mss., Ann., 1447. + +Cette année même, au mois de novembre 1447, une ambassade est envoyée +à Carpentras par le dauphin. Les archives municipales nous en +fournissent la preuve indéniable[282]. Quel était le but de cette +ambassade? Nous ne saurions le dire, mais le dauphin, ayant des +moulins à Carpentras depuis de longues années[283], profitait +peut-être de ce prétexte pour sonder les dispositions des États et +chercher une cause qui l'amenât à intervenir dans les affaires +intérieures des vassaux du pape. Peut-être encore est-il permis de +supposer qu'il s'agissait de la ratification du traité passé en mai de +la même année? En présence de la pénurie des documents, on peut se +demander, avec quelque raison, si déjà, dès 1447, le dauphin Louis ne +se portait pas en revendicateur des biens et héritages des neveux du +maréchal Boucicaut, les fils de Geoffroy le Meingre, mort en 1429, et +que nous voyons figurer dans un acte authentique du 23 juin 1452 +extrait des archives de Valréas[284] _Louis le Meingre_[285] _et Jean +le Meingre_. Nous croyons donc pouvoir supposer avec quelque fondement +que là est le véritable but de l'envoi à Carpentras des gens du +dauphin en novembre 1447. + + [282] Arch. municip. de Carpentras, Origin., B.B. 66, fol. 35. + + [283] Fornéry, _Hist. ecclés._, mss. d'Avignon, fol. 410; mss. de + Carpentras, fol. 762. + + [284] Arch. municip. de Valréas, copie inédite recueillie par + Achard. + + [285] Il était chambellan du dauphin en 1448, _Lettres de Louis + XI_, p. 220. + +Nous ne croyons pas avoir à revenir sur l'origine de cette question, +assez obscure du reste, que nous avons cherché à élucider ailleurs +autant que les documents à notre disposition nous l'ont permis. +Rappelons seulement en quelques mots l'état de la question au moment +où le dauphin s'établit dans son gouvernement. + +Malgré les efforts et les bonnes dispositions du cardinal de Foix, le +litige qui s'était élevé au sujet de l'attribution des biens de la +succession du maréchal de Boucicaut et de son frère Geoffroy était +resté pendant. A la demande du dauphin, les États se réunirent à +Carpentras, en 1448[286], pour délibérer sur la réponse à faire aux +revendications des héritiers. Les élus ne purent s'entendre. Mais +Louis devient plus pressant et informe l'assemblée du pays que les +Boucicaut l'ont chargé de faire valoir leurs droits[287] et il appuie +sa réclamation par une lettre qu'il confie à deux des familiers de son +hôtel, maître Ferraudiz «maistre des requestes» de l'hôtel du dauphin, +et Anthoyne d'Alauzon, «escuier de son escuerie[288]»; il fait savoir +aux États qu'ils doivent «adjuster plaine foy et créance à tout de ce +que de nostre part ils vous diront». La missive était écrite de Romans +le 15e jour de may 1450. Introduits au sein de l'assemblée les envoyés +y exposèrent l'objet de leur voyage au sujet des Boucicaut, mais +aucune conclusion ne fut prise[289]. + + [286] Arch. municip., _Reg. somm. des délibérat. des États_, fol. + 261. + + [287] _Id._, fol. 135. + + [288] Arch. municip., de Carpentras, B.B. 70, fol. 63.--Voy. aux + pièc. justificat, no VI. Anthoine d'Alauzon figure dans la maison + du dauphin en 1452. _Lettres de Louis XI_, I, p. 229.--Pour + Antoine d'Alauzon, voy. Pilot, _Catalog._, I, p. 291, not. 2. + + [289] «Et ibidem prefati Domini ambaxiatores exposuerunt eorum + creanciam super facto _Buccicaudorum_ et nihil fuit conclusum.» + +Mécontent de la mauvaise volonté des représentants comtadins, Louis +emploie la menace et fait avancer quelques soldats pour intimider les +officiers pontificaux. Le cardinal de Foix cherche à calmer +l'irritation du dauphin et dépêche auprès de lui le gouverneur +d'Avignon, Tristan d'Aure, évêque de Conserans, qui ne fut pas reçu. +De son côté, le dauphin expédiait au cardinal-légat le sieur +d'Estissac[290], avec mission d'exposer à Pierre de Foix ses +revendications et d'insister pour le paiement d'une somme de 6,000 +fr.; à cette condition il promettait d'oublier ses griefs. Les +exigences de Louis portées à la connaissance des États, ceux-ci +donnèrent pleins pouvoirs au cardinal de traiter pour une somme aussi +modérée que possible (27 octobre 1450). + + [290] Le sire d'Estissac était premier chambellan du dauphin en + 1452. De Beaucourt, V, p. 173, not. 3.--Voy. pour d'Estissac, + Pilot, _Catalog., Actes du dauphin Louis_, I, no 542, pp. + 191-192. + +Au fond, les réclamations présentées aux États par le dauphin de +France, pour le compte des Boucicaut, n'étaient qu'un prétexte que ce +dernier cherchait pour avoir l'air de les mettre dans leur tort, et +avec l'intention calculée de justifier les attaques et les violences +de toutes sortes dont ses propres officiers et lui-même allaient, dans +le même temps, se rendre coupables vis-à-vis des vassaux de sa +Sainteté. Bien décidé à combattre le pouvoir temporel des évêques en +Dauphiné, Louis engageait la lutte sur les propres domaines de +l'Église sans aucun ménagement. Cette résolution se montre partout au +moment même où il refuse de reconnaître la suzeraineté de l'évêque de +Grenoble, coseigneur de la ville, et l'oblige à lui rendre hommage à +lui-même (18 octobre 1450); il suit une politique semblable vis-à-vis +des villes et villages appartenant au Saint-Siège, mais enclavés en +Dauphiné[291]. Nyons, Vinsobres, Mirabel-les-Baronnies étaient en +Dauphiné, mais le dauphin devait prêter hommage pour ces villes au +recteur du Comtat, ouvrir les portes quand le recteur se présentait, +faire arborer pendant un jour les armes des papes au sommet de la tour +de la ville et payer chaque année un marc d'argent. Louis refusa +énergiquement sur tous ces points de donner satisfaction au +Saint-Siège[292]. + + [291] Prudhomme, _Hist. de Grenoble_, p. 263.--Pour les villes et + autres lieux à raison desquels le dauphin devait hommage au pape, + voy. la prestation d'hommage de Romien de Morimont, écuyer et + procureur du dauphin, au pape Calixte III (1er juin + 1456).--Pilot, _Catalog._, 1239 _bis_, p. 502, et Arch. vatican. + Ex., 20, 23. _Pie II_, fol. 66. Arm. 35.--Voy. aux pièces + justificat., no XII _bis_. + + [292] Instructions après la mort de Calixte III.--Voy. Fornéry, + _Hist. ecclés._, mss., fol. 437 et fol. 453-470.--Cf. + _Pretentiones Papæ super Venaissino contra Regem Franciæ + dalphinum_, Lambert, III, p. 477. + +Presque aux confins de la seigneurie de Montélimar était la terre de +Pierrelatte qui faisait partie du comté Venaissin. Les papes avaient +droit à l'hommage des coseigneurs de cette terre, qui le prêtaient au +recteur du Comtat. Louis secrètement excite les vassaux du Saint-Siège +à la révolte, et à partir de 1450[293] ceux-ci refusent de rendre +hommage au recteur, prétendant qu'ils ne le devaient qu'au dauphin. Ce +premier coup porté aux droits du Saint-Siège fut suivi d'un second +beaucoup plus grave, puisqu'il s'agit d'une véritable confiscation +d'un territoire pontifical. La même année, en effet, à la suite d'une +rixe qui avait éclaté entre les habitants de Caderousse et des sujets +de la couronne, au passage du Rhône, quelques-uns de ces derniers +ayant été blessés ou tués, le dauphin exige des États et du légat une +somme de 4,000 écus comme compensation des torts faits à ses vassaux, +et n'étant qu'à demi satisfait de ces concessions, Louis met la main +sur Pierrelatte[294]. + + [293] Gibert, _Hist. de Pernes_, mss., c. IX, fol. 317 et + vo.--_Somm. des délibérat. des États_, fol. 135. + + [294] La seigneurie de Pierrelatte fut donnée en 1452, par Louis, + à Gabriel de Bernes; elle passa plus tard entre les mains de + Charles _Astars_, secrétaire de Louis XI, après la confiscation + des biens de Gabriel de Bernes. _Lett. de Louis XI_, I, p. + 362.--Louis échangea la seigneurie de Chabrillan contre la + portion de la terre de Pierrelatte que possédait Etienne Morelon + (6 mai 1450). Voy. Pilot, _Catalog._, I, no 756, p. 273, et nos + 58, 759, 760. + +La Chambre apostolique eut à subir également une nouvelle injustice de +la part de Louis. Cette dernière, depuis un temps immémorial, avait le +droit de percevoir à la Palud[295] un ducat par boisseau de blé +transporté sur le Rhône. Le dauphin contesta ce droit et refusa de se +rendre aux observations de la cour de Rome. Ces vexations répétées +produisirent à Avignon et dans tout le Venaissin un vif +mécontentement, et après délibération, il fut décidé qu'une ambassade +serait envoyée simultanément au pape et à Charles VII, avec mission de +dévoiler au roi la conduite odieuse de son fils. La minute de ce +document nous a été heureusement conservée[296]. Le mémoire rédigé +sans aucun doute sous l'inspiration du cardinal de Foix relatait tous +les faits dont il vient d'être parlé. A côté, et pour mieux montrer +combien étaient légitimes les plaintes des Avignonnais et des +Comtadins, le mémoire faisait allusion à quelques menus griefs dont +Louis croyait avoir à se plaindre. Il y était dit entre autres que le +dauphin passant une nuit à la Palud, le capitaine du lieu, ignorant +qui il était, avait refusé de lui ouvrir les portes. Autre grief: un +certain Aynard, dit _le seigneur des Marches_, se tenait dans une tour +appelée le Burset et dépouillait, capturait ou tuait les personnes +d'Avignon et du Venaissin qui venaient à passer à portée de ses gens. +Le cardinal de Foix voulant pourvoir à la sûreté commune, le fit +déguerpir à main armée. Le dauphin prit cet acte de vigueur pour une +«injure personnelle», bien que la tour de Burset fût située en +Provence, dans le domaine du roi de Sicile, et que ce dernier eût +autorisé le légat à expulser ledit seigneur des Marches même _manu +militari_. Le dauphin se plaignait encore d'un outrage qu'il aurait +reçu des habitants de Bollène qui avaient enlevé du territoire de +Bozon, appartenant au Comtat, et hors de sa juridiction, les poteaux +portant ses armes et panonceaux, et réclamait de ce chef une grosse +indemnité pécuniaire. Forts de leur bon droit, les sujets du pape +objectaient à leur tour que les officiers du Dauphiné empiétaient sur +les États du Saint-Père, plantant çà et là les armes de leur seigneur, +comme ils l'avaient fait à Caromb, aux portes de Carpentras, devant un +verger d'oliviers, propriété de François de Ponte. En outre, ils +accordaient à des Comtadins la sauvegarde du dauphin, ainsi que cela +s'était vu naguère pour la garde des tours de Piolenc. + + [295] Fornéry, _Hist. ecclés._, mss., fol. 437.--Nous avons + trouvé cette mention au sujet du péage de _la Palud_. «Cum autem + nobis innotuit unum antiquum podagium de _La Palu_ vulgariter + nuncupatum prope ripam superiorem fluminis Rodani in dicto + comitatu existens et ad ipsam Cameram pertinens quod per + arrentatores longe tempore fuerat extinctum.» Le pape le + rétablit.--Arch. vatic., _Reg. de Sixte IV_, 656, fol. 76. + + [296] Arch. d'Avignon. _Dossier des Ambassades_, minute, série + A.A. + +Enfin, les mêmes officiers, quoique le château des Pilles fût du +domaine de l'Église et de la juridiction de Valréas, avaient sommé le +seigneur de ce lieu de comparaître devant eux pour souscrire en faveur +du dauphin l'hommage de son fief[297]. + + [297] Arch. municip., _Dossier des Ambassades_, minute, série + A.A. + +La mesure était comble, et toutes ces plaintes accumulées furent +portées à la connaissance de Charles VII par le pape et par le +cardinal de Foix dans les derniers mois de 1450. Au moment où les +doléances des Avignonnais parvinrent à la Cour, la situation entre le +dauphin et son père était très tendue. Le roi se trouvait, depuis le +commencement de l'hiver, aux Montilz-les-Tours, dont il avait fait sa +résidence de prédilection. C'est là qu'entouré d'une foule de +seigneurs appartenant aux plus anciennes familles de la noblesse +française, Charles VII donnait des fêtes splendides tout en dirigeant +avec habileté les affaires de l'État[298]. C'est au milieu de cette +Cour hostile au dauphin que furent apportées les nouvelles des +attentats dont il s'était rendu coupable vis-à-vis des vassaux du +Saint-Siège. Charles VII, fort courroucé des allures indépendantes de +son fils, le faisait surveiller étroitement; il n'ignorait pas son +projet de mariage avec Charlotte, fille du duc de Savoye, qui était +contre sa volonté. Déjà, un an auparavant (février 1450), Charles VII +avait envoyé auprès de son fils Thibaud de Luce[299], évêque de +Maillezays, chargé de faire au dauphin de vifs reproches sur les +points suivants: «Il avait mécontenté le roy par son attitude à +l'égard des églises du Dauphiné; la rumeur publique l'accusait, en +outre, «de vouloir s'emparer d'Avignon et du Comtat», ce qui serait +contre Dieu et contre l'Église[300].» + + [298] De Beaucourt, _Hist. de Charles VII_, V, p. 141. + + [299] _Id._, V, p. 141. + + [300] Le manuscrit no 15537, ancien résidu de Saint-Germain (143, + fol. 61), qui renfermait les plaintes portées contre le dauphin, + ayant disparu depuis quelques années de la Bibliothèque + nationale, il faut recourir aux archives locales où l'on en + trouve un résumé que nous donnons plus loin. Voy. arch. municip., + série A.A.--Voy. de Beaucourt, V, p. 141, note 1. + +Les lettres du cardinal de Foix et des consuls d'Avignon durent mettre +le comble à la colère du roi contre son fils, et au mois de février +1451 Charles VII paraît se résoudre à une action énergique. Nous en +trouvons l'indice dans l'envoi simultané de deux ambassadeurs, l'un à +Chambéry, «le Roi d'armes de Normandie», qui devait notifier au duc de +Savoie l'opposition formelle de Charles VII au mariage du dauphin avec +la princesse Charlotte; l'autre, de «Jean de Lizac», premier sergent +d'armes de la maison du roi, qui recevait l'ordre de se rendre en +toute hâte à Avignon pour faire connaître aux syndics de la ville et +au cardinal de Foix les intentions de Sa Majesté. Nous avons pu +retrouver dans les registres des délibérations du conseil de ville la +copie des instructions royales, que nous reproduisons in-extenso, et +la réponse des Avignonnais auxdites instructions: + + «_Instruction de par le Roy à Jehan de Lizac, premier huissier + d'armes dudit sire, sur ce qu'il a affaire par devers le Cardinal + de Foyx et les bourgeoys et habitans de la cité d'Avignon, + touchant la matière dont cy après est faicte mencion:_ + + «Premièrement, s'en yra par ses journées jusques au dit lieu + d'Avignon. Et en son chemin et au dit lieu d'Avignon se informera + et enquerra là où il verra estre affaire et par bons moyens se + aulcuns traictez se sont fais ou font avecques monseigneur le + dalphin ou aultres de par luy, de bailler et mettre ès mains de + mon dit seigneur la ville d'Avignon et conte de Venissy, et par + quelles gens et moyens la chose se doit fere se ainsi est[301]. + + [301] Arch. municip., _Dossier des Ambassades_, série A.A. + (copie). + + «Item et suppose que les choses dessus dites soyent vrayes + ou non. Après les salutations accoustumées, présentera les + lettres closes que le roy escript au dit cardinal de Foix. + Et après aus dits manans et habitans de la dite ville + d'Avignon. + + «Item et pour sa créance leur dira que dès pieca et puis + naguères nostre saint père (Nicolas V) a fait savoir au roy, + par lettres et de bouche, et espécialement et dernièrement, + par le doyen de Ségobie, les grands maulx et entreprinses + que continuelement se faisoient par les gens du dict + monseigneur le dalphin et de son adveu, sur les terres et + seigneuries de notre dit saint père et de la sainte Église + catholique, et sur ses hommes et subgetz. Et principalement + sur ceulx du dit lieu d'Avignon et du dit conte de Venissy + et autres des dites Marches. Et de ce a esté pareillement + adverti le roy par le dit cardinal d'Avignon, en requérant + instamment au roy provision sur ce. + + «Item dira ledit de Lizac que, après ces choses, le roy a + fait savoir aus dits cardinal et habitans que les + entreprises dessus dites navaient point été faites par adveu + ne de son sceu et consentement, mais en avoit esté et estoit + très desplaisant et courroucé. Et que quant aucuns feroient + ou porteroyent dommage à notre dit Saint-Père et aux terres + et seigneuries de l'Eglise et subgets d'icelle. Et il estoit + requis en ayde qu'il si employeroit en toutes manières + possibles au bien et honneur de notre dit Saint-Père et à la + conservation des droits de ladite Esglise. + + «Item dira que nonobstant toutes ces choses on a puis + naguères rapporté au roy que aulcuns font avecques mon dit + seigneur le dalphin ou avec autres de par luy certains + traictiez ou accors de bailler ou faire bailler à mon dit + seigneur le dalphin les dits villes d'Avignon et conte de + Venissy qui seroit, se ainsi estoit, chose préjudiciable à + notre dit Saint-Père le pappe et en son grant préjudice et + dommage et diminucion des droits et seignories de lui et de + l'Esglise. Et lesquelles choses le roy ne peut bonnement + croire que ainsi soit. + + «Item dira pour celle cause le roy l'envoye par delà + expressément pour les advertir des choses dessus dites et + obvier à icelles. Et pour leur dire et remonstrer que se la + chose advenoit, ce qu'il ne pourroit bonnement croyre, le + roy y prendroit très grant desplaisir et nen pourroit estre + content, et seroit contraint de y donner provision à + l'onneur de notre dit Saint-Père et du Saint-Siège + apostolicque telle qu'il appartiendroit. + + «Item et tout ce qu'il trouvera touchant les choses dessus + dites et aultres deppandans de la matière, rédigera par + escript, et les rapportera au roy pour procéder au surplus + ainsi qu'il appartiendra. + + «Faict aux Montilz-lez-Tours, le VIIIe jour de mars l'an mil + CCCCLI. + + «J. de Laloëre.» + + + _Coppia littere responcionis tradite dicto Johanni de Lizacco primo + hostiario regio:_ + + «Très hault, très puissant prince et très redoubté seigneur. Nous + nous recommandons à vous tant et très humblement que fere povons. + Très haut, très puissant prince et très redoubté seigneur, plaise + vous savoir que nous avons receues vos gracieuses lettres avec + honneur et révérence à nous possible par votre premier huissier + Jehan de Lizac et si avons oye sa créance et bien entendue. + Contenant en partie comme ainsi que comme l'on vous a rapporté que + nous voulions mettre ceste cité d'Avignon hors des mains de + l'Esglise et aultrement. Sur quoy, très humblement vous + rescripvons que au disposer de ce que notre loyalté ne requierre + que jamais n'a esté ne ne sera en notre pensée par ainsi que de + ceste matière avons parlé et en parlement avecques le très + révérend père en Dieu, Monsieur le cardinal de Foix, vicaire et + légat de notre Saint-Père le pappe. Duquel seigneur sommes seurs + et certains que jamais n'a esté ne sera son entencion de le faire. + Et se l'on vouloit entreprendre de faire le contraire, le dit + monseigneur le cardinal et nous y résisterons de notre force et de + tout notre povoyr tous les jours en espérance de votre bon ayde et + confort ainsi que plus à plain avons dit et remonstré audit de + Lizac. Et, au brief, vous certifions plus au long par message + exprès. Lequel monseigneur le cardinal pareillement vous en + rescript. Très hault, très puissant prince et très redoubté + seigneur, de votre bon advisement et très nobles propos sommes + toujours et avons esté bien advisez, donc à votre royal magesté + tant et si humblement que plus povons et remercions, car Dieu + mercy, par votre magesté tant que luy a esté possible de sa + bénigne grâce comme vray bras dextre et protecteur de l'Esglise et + subgets d'icelle, avons esté de plusieurs dangiers et affaires à + ceste cité contraires gardez et préservez. Et aussi avons esté + toujours et encore sommes en bonne espérance que toujours votre + magesté ne daignera penser ou faire souffrir estre fait le + contraire, mais comme avez de bonne coustume votre magesté nous + aura toujours en sa grâce et espéciale recommandacion. Pour ce, + très hault, très puissant prince et très redoubté seigneur, très + humblement vous supplions qu'il vous plaise de nous mander et + enjoindre tous vos très nobles plaisirs et services pour les + acomplir de très bon cuer sans faillir, avec povoir du plaisir de + Dieu qui vous doine bonne vie et longue et acomplissement de vos + très nobles plaisirs. + + «Escript en Avignon le premier jour d'avril.» + +En outre de ses instructions, Jean de Lizac apportait au conseil une +lettre du roy, dont nous reproduisons l'original inédit conservé aux +archives de la ville. + + _Copie de la lettre que Charles VII fit remettre aux consuls + d'Avignon par Jean de Lizac, premier huissier d'armes dudit sire + (8 mars 1451):_ + + «Charles par la grâce de Dieu roi de France, + + «Tres chiers et bons amys, vous savez assez les grans plaintes et + doléances que notre Saint-Père le pappe, par ses lettres et + aultrement nous a despieca, et puis naguères faites touchant les + entreprinses que notre beau filz le dalphin et aultres de par luy + et a son adveu ont puis naguères fait sur ses hommes et subgetz et + sur les terres et seigneuries de l'Esglise. Et pareillement nous + en a escript notre tres chier et amé cousin, le cardinal de Foix, + et aussi nous en avez escript. Sur quoy nous avons fait scavoir + notre voulonté et intencion bien a plain. Néantmoins nous avons + puis naguères entendu que aulcuns traictiez accors et convencions + se maynent et conduisent avec notre dit filz de luy bailler ou à + aultres de par luy la ville d'Avignon et conte de Venissi, + lesquelles choses se elles se mettoyent à exécution seroient au + grant grief préjudice et dommage de notre dit Saint-Père et du + Saint-Siège apostolique veu le conseil que scavez que notre dit + filz a de présent avecques luy, comme avons fait savoir bien + aplain à notre dit cousin le cardinal. Sy vous signifions ces + choses affin que y mettiez remedde et provision convenable. Car se + la chose advenoit, ce que ne pourrions bonnement croyre, nous y + prendrions tres grant desplaisir et serions contrains de y donner + provision à lonneur de notre dit Saint-Père et dudit Saint-Siège + apostolicque telle quil appartiendra. Ainsi que plus à plain avons + dit et déclaré de bouche à Jehan de Lizac escuier, notre serviteur + et premier huissier d'armes, porteur de ces présentes pour le vous + dire et rapporter. Sy le vueillez croire et adjouster foy ad ce + que de par nous vous en dira. + + «Donné aux Montilz lez tours, ce VIIIe jour de mars[302], + + «Charles, + «de la Loëre.» + + [302] Arch. municip., Origin. inéd., série A.A. + +Il ressort des documents produits ci-dessus que Charles VII +soupçonnait fortement son fils de méditer l'occupation des États +citramontains du Saint-Siège et de cacher ses ténébreux desseins, avec +la complicité du cardinal de Foix dont le rôle et l'attitude dans +cette circonstance peuvent paraître très équivoques. Quoi qu'il en +soit, les consuls d'Avignon s'empressèrent d'adresser au roi cette +missive dans laquelle ils se défendaient très énergiquement de vouloir +«mettre ceste cité d'Avignon hors des mains de l'Esglise et +aultrement». Ils donnent comme garantie de la loyauté de leur parole +l'approbation du cardinal-légat: «duquel seigneur sommes seurs et +certains que jamais n'a esté, ne sera son entencion de le faire. Et se +l'on vouloit entreprendre de faire le contraire ledit monseigneur le +cardinal et nous y resisterons de notre force et de tout notre povoyr, +tous les jours en espérance de votre bon ayde et confort, ainsi que +plus a plain avons dit et remonstré au dit de Lizac.» Le conseil de +ville envoyait en outre au roi un messager exprès chargé d'assurer Sa +Majesté, au nom du conseil et du cardinal de Foix, de leurs sentiments +de respectueuse déférence et de dévouement à la couronne[303]. + + [303] Escrit en Avignon le premier jour d'avril 1451.--Arch. + municip., _Dossier des Ambassades_, série A.A. + +Louis, alors en Dauphiné, eut presque aussitôt connaissance des +rapports adressés au roi contre lui. Il en conçut une violente +irritation contre les Avignonnais, et comme nous le verrons dans un +autre chapitre, cette rancune subsistait encore dix ans après, car ce +fut le premier reproche que Louis, devenu roi, adressa aux +ambassadeurs d'Avignon dans l'audience qu'il leur accorda[304] (7 +décembre 1461). Quant au cardinal, avec une grande souplesse +diplomatique, qui est le fond même de son caractère, il sut, sans +déplaire au dauphin, laisser croire à Charles VII que jamais les +droits des papes n'avaient été en d'aussi bonnes mains que les +siennes. En somme, ni du côté de la Savoie, ni du côté d'Avignon, +Charles VII n'obtenait satisfaction. Bien plus, l'attitude et les +nouveaux agissements du dauphin montrèrent chez lui une intention de +plus en plus arrêtée de braver les ordres de son père. + + [304] Voy. chap. v, pp. 128 et suiv. + +En effet, moins de trois mois après l'envoi de l'ambassade à Charles +VII, au moins de juin 1451, la peste sévissait à Avignon et, comme +d'usage, toutes les personnes aisées qui avaient pu se procurer un +logis à la campagne avaient fui le foyer de l'infection. Allemand de +Pazzis[305] et Louis Gaspardini, qui étaient de ce nombre, avaient +cherché un refuge au lieu d'Entraigues[306] (_Inter aquas_) avec leur +famille. + + [305] Allemand de Pazzis était un réfugié florentin qui occupa + avec distinction plusieurs charges municipales à Avignon. Il est + consul en 1461.--Voy. chap. VIII, p. 203. + + [306] Entraigues, aujourd'hui commune du canton de Monteux, à + quelques kilomètres de Sorgues, et station de la voie ferrée de + Sorgues à Carpentras. + +Sur ces entrefaites, un nomme Pierre Troyhon[307], ancien trésorier du +roi René, organisa une troupe d'hommes d'armes, archers et varlets, +et se porta secrètement avec tout son monde par une marche rapide sur +Entraigues, dans le Venaissin, où il arriva de nuit et quand tout le +monde était couché. Ces brigands se saisirent de Pazzis et de +Gaspardini qui reposaient dans leur chambre, et les firent prisonniers +avec toute leur famille. Ils s'emparèrent de leurs joyaux et de leur +numéraire et abandonnèrent le reste au pillage de leurs gens. Ils +emmenèrent ensuite leurs prisonniers avec leurs femmes et leurs +enfants à travers le Valentinois jusqu'au château d'Ésau[308], qui est +sur les limites du comté, et les retinrent ainsi pendant près de huit +mois, jusqu'au moment où ils purent obtenir leur liberté en acquittant +une rançon de 6,000 écus[309]. Là ne s'arrêtèrent pas les exploits de +Troyhon. La même année, ce détrousseur de grand chemin, fort de +l'appui du dauphin et des héritiers de Boucicaut[310], se jette avec +ses bandes armées sur Valréas, ville importante du Comtat, ravageant +les villages, saccageant les récoltes et faisant de nombreux +prisonniers. Plusieurs d'entre eux, hommes, femmes, enfants, sont +impitoyablement égorgés. Le produit du butin emporté par ces brigands +dans deux incursions successives est évalué à 2,000 écus. La sécurité +même d'Avignon et de Carpentras est menacée et les États se réunissent +pour voter une taille extraordinaire contre Troyhon et ses +routiers[311]. Après Valréas, c'est le tour de La Palud où les bandes +de Troyhon enlèvent et conduisent au château d'Ezahut un noble +personnage appelé Chollet, officier du Saint-Siège, qui ne fut relâché +qu'après une longue détention et moyennant le versement d'une rançon +de 300 écus[312]. + + [307] Le récit de cette attaque à main armée, sinon ordonnée, du + moins favorisée par le dauphin, se trouve dans les instructions + remises par le cardinal de Foix et la ville à Louis _Astouaud_, + envoyé en ambassade auprès de Charles VII, roi de France (en + 1453), à propos de la saisie des biens de Jacques Coeur. Nous + n'en reproduisons pas le texte donné par le _Bulletin de + l'Académie de Vaucluse_, 1887, pp. 105 et suiv. + + [308] _Esau_ serait le château d'_Ezahut_, vieux donjon près + Dieulefit (Drôme). + + [309] «Item post præmissa suæ explicabit Serenitati qualiter, + anno proxime preterito et de mense junii quidam nominatus Petrus + Trohyons, olim thesaurarius Regis Renati cum quibusdam aliis suis + complicibus et armigeris ac archeriis et servitoribus + Illustrissimi Principis domini Delphini, ejus filii, ac si essent + hostes et inimici capitales domini nostri Papæ et Ecclesiæ Romanæ + armati armis offensivis et de jure prohibitis nullâ causâ saltem + legitimâ et ad hoc ipsos impellente intrarunt in Comitatum + Venaissini violenterque et proditorie se de nocte intruserunt + intra quoddam castrum dictum infra dictum comitatum vulgo + nuncupatum castrum de _Interaquis_.» (Origin., Arch. municip., + série A.A.) + + [310] Instructions du cardinal à Louis d'Astaud.--Arch. municip., + _Bull. de l'Acad. de Vaucluse_, 1887, pp. 106, 107.--Gibert, + _Hist. de Pernes_, mss., fol. 307, vo. + + [311] _Reg. somm. des délibérat. des États_, fol. 473 et 521, vo. + + [312] Il est difficile de préciser la date de cette expédition. + Mais le 31 mai 1452, le Conseil décide d'envoyer une députation + au dauphin pour protester contre l'arrestation de quelques + marchands d'Avignon. «Item ulterius suæ explicabit Celsitudini + qualiter post premissa sicut ut premittitur, predictum Trohyonem + et suos adherentes fore facta quidam capitaneus, quondam + capitaneus de Mirandolio in patria Delphinatus, insequendo + vestigia dicti Trohyonis de facto captitavit duos mercatores et + alios duos mercatores cives et habitatores Avinionis cum equis + peccuniis et aliis bonis et jocalibus quos post modo abire + promisit, retentis tamen dictis equis, peccuniis et bonis.» + (Orig., Arch. municip., A.A., _Dossier des Ambassades_.) + +La complicité et l'intervention du dauphin dans ces agressions et ces +menaces multipliées n'étaient pas douteuses, mais elles se manifestent +ostensiblement dans la personne du capitaine de Mirandol, à la solde +de Louis, qui quitte, peu après Troyhon, le Dauphiné pour faire une +incursion dans le Comtat (1452) et enlève deux marchands d'Avignon +avec leurs chevaux, leurs bagages et leur argent. + +Non contents d'user de violence à l'égard des Comtadins, les officiers +du dauphin contestaient la juridiction du légat et refusaient de +rendre à leurs juges naturels les coupables, alors même que l'autorité +pontificale les réclamait sous peine d'excommunication. C'est ainsi +qu'un changeur avignonnais nommé _Sampini_, accusé d'avoir fabriqué de +la fausse monnaie à Montélimar, est emmené dans le Valentinois où les +officiers delphinaux ouvrent une enquête contre lui. Le cardinal de +Foix réclame le faux-monnayeur comme justiciable des tribunaux de son +pays d'origine, mais les officiers du dauphin refusent de rendre leur +captif[313]. Un autre marchand avignonnais, Jérôme de Pélissane, +s'étant rendu coupable d'un délit que nous ne connaissons pas, les +officiers du dauphin demandent à ce qu'il soit livré pour comparaître +devant eux. Le cardinal légat s'y oppose, arguant que ledit de +Pélissane est justiciable de la curie épiscopale d'Avignon. Ce refus +mécontente les officiers de Louis qui lancent contre les sujets du +pape des lettres de représailles[314]. + + [313] Instructions données par la ville à Louis Astouaud, Arch. + municip. (Cf. _Bull. de l'Acad. de Vaucluse_, p. 108).--«Item + explicabit suæ Serenitati qualiter occasione præmissorum + Reverendissimus Dominus cardinalis et Legatus et Civitas etiam + ista per suos ambassiatores omnia et singula prenominata eidem + domino Delphino et suo majori Consilio exponi fecerunt ac + instantissime requisiverunt quod dominus Delphinus et suum + Consilium delphinale quatenus de celeri remedio in premissis + providerent taliter quod dictis prisoneriis cum bonorum ablatorum + integro a dictis carceribus libere abire juberent et dictos + invasores pena debita castigarent quod tamen ab ipsis minime + obtinere potuerunt.» (Orig., Arch. de Vaucluse, A.A., _Dossier + des Ambassades_.) + + [314] «Item ulterius suæ Serenitati exponet qualiter officiales + delphinales recusant tollere quamdam marcham quam super contra + subditos papales laxaverunt inciviliter eo quod officiales + papales ad ipsorum requisitionem voluerunt eo quod non potuerunt + eisdem remittere quamdam causam vertentem in curia episcopali + Avinionis et quemdam Jeronimum de Pelissano mercatorem de + Avinione clericum solutum qui supradicta causa reum...» (Orig., + Arch. municip., _Dossier des Ambassades_, A.A.) + + «Instructiones traditæ ex parte dominorum scindicorum et Consilii + Civitatis Avinionis domino Ludovico Astoaudi legum egregio doctori + ambassiatori, destinato, ad serenissimum principem dominum + Francorum Regem, continentes ea quæ erunt eidem domino Regi ex + parte civitatis ipsius per ipsum dominum Ludovicum explicanda.» + (Orig., Arch. municip., 1453). + +On peut juger si, en apprenant de pareils actes de brigandage dont +étaient victimes leurs concitoyens, les Avignonnais se crurent +autorisés à s'adresser au roi de France pour en obtenir la répression. +Déjà courroucé contre le dauphin qui semblait prendre à tâche de +braver en toute occasion l'autorité paternelle, Charles VII accueillit +avec beaucoup d'intérêt les délégués d'Avignon qui lui furent envoyés +à Taillebourg d'abord au cours de l'année 1451, après l'expédition de +Troyhon. Au mois de novembre de la même année[315], la ville délégua +auprès de lui le doyen de Ségobie, protonotaire du Saint-Siège, pour +solliciter l'appui du roi contre les entreprises coupables de son +fils. Charles VII, alors à Auzances, leur répondit, le 7 décembre +1451[316]: «Et comme vous avez peu scavoir,.... avons escript et +envoyé de nos genz par delà avecques les provisions qui semblent +convenables pour faire réparer les entreprises qui avoient esté faites +au préjudice de nostre Saint-Père et de ses droiz de vous et autres, +ses subgectz, dont par le dit prothonotaire avons esté advertys et +avons bien espérance que la dite provision deust sortir effect (et de +la faulte sommes desplaisans), car nous vouldrions tousjours +entretenir et favoriser les faiz de nostre dit Saint-Père comme les +nostres et les vostres et ceulx de vostre cité comme de nos propres +subgectz. Et est bien nostre voulonté et entencion de prouchainement y +donner provision et y tenir la main par manière que les dictes +entreprises ne demourent pas longuement sans réparation.» Charles VII +ne se contenta pas de paroles trompeuses à l'adresse des Avignonnais. +Il leur fit offrir par le même doyen de Ségobie un général des troupes +royales pour mettre à la raison Pierre Troyhon et ses complices, mais +le cardinal de Foix qui tenait à ne pas s'aliéner le dauphin et qui +avait probablement ses raisons pour qu'on usât de plus de ménagements, +fit répondre qu'il serait possible d'obtenir satisfaction sans +recourir à des moyens aussi violents, et comme les délais et les +longueurs de la détention étaient loin d'être du goût des prisonniers, +ils se tirèrent eux-mêmes d'embarras en payant une rançon de six mille +écus. + + [315] Orig. inédit., _Arch. d'Avignon_, B. 76, no 59. + + [316] Le 7 décembre 1451. Charles VII était à Auzances. Voy. de + Beaucourt, _Liv. cit._, V, p. 160. + +Dans l'intervalle, du reste, un événement d'une autre gravité s'était +produit, qui avait détourné l'attention du roi des affaires du comté, +c'est l'arrestation de Jacques Coeur en juillet 1451[317]. Nous +laisserons de côté cet épisode du procès de l'Argentier, en ce qui +touche Avignon, les faits ayant été exposés dans une savante étude de +M. Duhamel, archiviste de Vaucluse, d'après les pièces inédites que +possède le dépôt de Vaucluse[318]. Charles VII[319] avait, on le sait, +prescrit dans toutes les villes du royaume la saisie des biens de +l'Argentier. Deux facteurs du célèbre financier, Hugues et Antoine +Noir, avaient trouvé à Avignon un accueil empressé auprès des +banquiers et des changeurs de cette ville[320]. Le cardinal de Foix +ayant refusé de livrer Antoine Noir, protégé par un sauf-conduit du +pape et par l'immunité des Célestins, le roi menaça la ville de +représailles. C'est alors que le cardinal légat et le conseil +envoyèrent à Tours Guillaume Meynier, chargé de justifier auprès de Sa +Majesté la conduite des citoyens avignonnais et du représentant du +Saint-Siège. Le roi montra les meilleures dispositions pour la ville +et invita Guillaume Meynier à s'expliquer devant son conseil, puis le +renvoya en le chargeant, pour ses compatriotes, d'une missive où il +disait: «Assez avez peu cognoistre le grant et bon vouloir que avons +tousjours eu au bien et conservacion des libertez, droiz et terres de +nostre saint père et de l'Église de Romme. Et mesmement en ce qu'il +vous touche et pour la grande amour que avez tousjours eue et montrée +à nous et à nostre seigneurie et à la prospérité d'icelle. Vous avons +tousjours euz et avons en singulière recommandation et remembrance, et +vous vouldrions aider et favoriser en touz vos affaires, ainsi que +naguères vous avons fait savoir[321].» + + [317] Voy. de Beaucourt, _L. cit._, V, pp. 107, 108 et suiv. + + [318] _Bulletin du Comité des travaux historiques_, an. 1886, nos + 1-2, et _Mémoire de l'Acad. de Vaucluse_, 1887, p. 89. + + [319] De Beaucourt, _L. cit._, V, p. 108. + + [320] Voy. _Acad. de Vaucluse_, 1887, p. 95. + + [321] Orig. inédit, Arch. municip., B. 32, no 40, coll. Q.Q.--Aux + Montilz-les-Tours, 15 mars 1452.--Charles VII était aux + Montilz-les-Tours au mois de mars 1452. Voy. _Pièces fugitives du + marquis d'Aubais_, p. 95. + +Telles étaient les dispositions de Charles VII au moment où, profitant +des embarras de son père, le dauphin recommençait ses intrigues. Marié +contre le gré du roi[322], Louis prépara, avec le duc de Savoie, une +expédition contre Sforza, l'allié de Charles VII. Les relations entre +les deux princes s'enveniment de plus en plus et le roi supprime la +pension de son fils (1452). Au mois de septembre, Charles VII, dans le +but d'intimider le duc de Savoie et le dauphin, s'avance vers le Forez +avec une grosse armée. Inquiet pour son gouvernement du Dauphiné, +Louis envoie auprès de son père, Gabriel de Bernès, son conseiller +intime et bien vu du roi, qui l'avait attaché à la personne de son +fils dès l'âge le plus tendre[323]. De Bernès, accompagné de Jean de +Jambes, sire de Montsoreau, rapporta au dauphin ce qui s'était traité +à la Palisse, avec son père; mais Louis, après mille protestations de +soumission, ne voulant rien accorder, le sire de Montsoreau et de +Bernès revinrent trouver le roi, alors à Cleppé, près Feurs (septembre +1452). + + [322] Voy. Pilot, _Catalog._, I, p. 34, not. 1. + + [323] De Beaucourt, _L. cit._, V, pp. 173, 174.--Voy. _Lettres de + Louis XI_, I, pp. 360, 363.--Pour Gabriel de Bernès, voy. Pilot, + _Catalog. des actes du dauphin Louis II_, I. p. 2.--et _id._, pp. + 25, 49, etc.... Pour Jean de Jambes, seigneur de Montsoreau, voy. + Pilot, _Catalog._, no 979 et p. 377, not. 4. + +Dans une nouvelle ambassade confiée au seigneur de Torcy et au même +Jean de Jambes, le roi accentuait ses reproches, faisant indirectement +allusion aux plaintes du pape et des vassaux du Saint-Siège: «Voeult +le Roy que se mon dit seigneur a fait aulcunes choses à l'encontre de +l'Esglise dont nostre Saint Père eust cause raisonnable de se doloir +qu'il les répare telement que nostre saint père, par raison, doibve +estre content[324].» Le dauphin reçut très froidement cette ambassade +et ne fit que des réponses dilatoires. Pendant ces négociations, +Charles VII signait, avec le duc de Savoie, le traité de Cleppé (27 +octobre 1452)[325]. + + [324] Champollion-Figeac, _Collection des Documents inédits_, II, + pp. 192, 193. + + [325] De Beaucourt, V, pp. 176 et suiv.--Vallet de Viriville, _L. + cit._, III, p. 226. + +Après le traité de Cleppé, Louis n'en continua pas moins ses +armements, à la grande colère du roi qui fut un moment sur le point de +marcher contre le Dauphiné[326]. + + [326] De Beaucourt, _L. cit._, V, p. 182. + +Le cardinal d'Estouteville[327], légat du pape, venu en France pour +régler avec le dauphin quelques affaires intéressant la Cour +pontificale apaisa le conflit armé près d'éclater entre le père et le +fils, et s'employa à la pacification, avec l'autorisation de Charles +VII: «Item, en ce qui touche les plaintes que la ville d'Avignon et le +comté de Venisse? (ont faictes), le Roy est content que monseigneur le +cardinal d'Estouteville aye la connaissance de faire reparer tout ce +qui cherra en reparacion, au cas qu'ils averont opportunité de soy +emploier[328].» + + [327] Pour Guillaume d'Estouteville, voy. Anselme, VIII, p. + 91.--De Beaucourt, V, pp. 191, 192;--Pastor, II, p. 7;--Pilot, + _Catalog._, I, p. 342, no 898 _bis._ + + [328] Mathieu d'Escouchy, _Édit. de Beaucourt_, I, p. 441. + +Le cardinal, en diplomate habile, se rendit d'abord à Vienne, en +compagnie de deux conseillers du roi, Élie de Pompadour, évêque +d'Alet, et Gérard le Boursier. En leur présence, et sur les instances +du cardinal, le dauphin consentit à présenter des «excusations et +justifications», et déclara s'en rapporter au cardinal: «Mon dit +seigneur sera content d'appointer avec monseigneur le cardinal sur +toutes les choses qui touchent l'Esglise, en manière que nostre saint +père et les parties se debront estre contentes par raison[329].» +Rappelé en Italie presque aussitôt après, d'Estouteville dut se borner +à régler avec le dauphin la question des démêlés qui avaient éclaté +entre les officiers du pape et ceux du dauphin[330]. La lettre[331] du +10 novembre 1452, tout en témoignant des bonnes dispositions de Louis +à l'égard de l'Église, ne dit rien d'explicite sur les questions à +résoudre. Nous savons toutefois que Louis avait délégué auprès du +cardinal de Foix l'évêque de Conserans, Tristan d'Aure[332], qui dut, +avec Simon Lecouvreur[333], prieur des Célestins d'Avignon, et en bons +termes avec le dauphin, négocier les bases d'un arrangement qui +conciliât les droits du Saint-Siège et les intérêts du dauphin. +Tristan d'Aure, après avoir pris les instructions du légat, revint à +Romans, où se trouvait Louis, accompagné par quelques agents du +cardinal et des délégués du corps de ville: «et ont priz bon +appointement au plaisir de mon dit seigneur vostre fils, de quel serez +tout à plain informé par le dit évesque, et d'autres choses que luy ay +dictes touchant ceste matière pour vous dire. Car je say que Nostre +Saint Père a sa singulière affection et fiance en vous, touchant son +dit pais d'Avignon et tout son Estat, je porte le dit appointement à +nostre dit saint père, affin qu'il y advise comme bon lui semblera et +après de sa bonne volonté sur ce vous fera savoir». + + [329] _Documents inédits_, Champollion-Figeac, II, pp. 189, 190. + + [330] De Beaucourt, _L. cit._, V, p. 183. + + [331] Charavay et Vaesen, _Lettres de Louis XI_, I, p. 240. + + [332] Lettre du cardinal d'Estouteville à Charles VII, 22 + novembre 1452. _Lettres de Louis XI_, I, pp. 241, 242. + + [333] _Lettres de Louis XI_, I, p. 35.--Voy. Pilot, _Catalog._, + no 995. Accord conclu entre le dauphin et le cardinal de Foix, + représenté par le cardinal d'Estouteville et l'évêque de + Conserans, au sujet des difficultés qui s'étaient élevées entre + les officiers delphinaux et ceux du pape, à Avignon.--Romans, + novembre 1452. + +L'arrangement portait sur le cas de Troyhon, sur la question des +Boucicaut et la cessation des violences à main armée sur les confins +du Dauphiné et du Venaissin. Troyhon fut invité à restituer les sommes +qu'il s'était indûment appropriées dans ses différentes expéditions, +en 1451-1452. Le brigand s'exécuta, rendit une partie des objets volés +et se montra repentant. Trois ans après, une bulle (décembre +1455)[334] du pape Calixte III, adressée à l'évêque de Vaison, au +doyen de Saint-Pierre et au vicaire général de l'archevêque d'Avignon, +portait commission d'absoudre Pierre Troyhon, «attendu qu'il était +repentant et avait fait quelques restitutions suivant ses facultés». + + [334] Arch. de la ville d'Avignon, Origin., B. 19, Cott. V, 20. + +Restait la question des héritiers Boucicaut ouverte depuis plus de +vingt ans et toujours pendante. Elle fut réglée par le cardinal de +Foix, à la satisfaction des héritiers, sinon du dauphin, qui trouva la +compensation insuffisante. Par acte passé devant notaire, où figurent +le trésorier et le commissaire de la Chambre apostolique, agissant au +nom du pape, et les sieurs _Brutini_ et _Arnulphi_, représentants de +la communauté de Valréas, la Chambre apostolique cède et donne le +droit de «vingtain» qu'elle prélevait sur les blés, avoines, feuilles, +etc... pour payer les 21,000 écus «viginti unius millium scutorum +novorum currentium in regno Franciæ». Moyennant le versement de cette +somme, les deux héritiers de Geoffroy le Meingre, Louis le Meingre, +seigneur de Bridoré[335], et Jean le Meingre, son frère cadet, +chevalier (miles), assistés de leur mère, renoncent à tous les droits +que leur avaient laissés, sur Valréas et autres lieux, leur père +Geoffroy le Meingre et leur oncle paternel (patruus) Jean le Meingre, +dit Boucicaut, maréchal de France, mort en Angleterre en 1421. L'acte, +passé le 23 juin 1452[336] fut ratifié postérieurement. + + [335] Pour le château de Bridoré, voy. Imbert de Batarnay, + _Appendice_, pp. 389 et suiv. Ce château, situé en Touraine, fut + vendu en 1475 à Du Bouchage par Jean Boucicaut. Voy. Anselme, VI, + p. 753, et Imbert de Batarnay, p. 81. + + [336] Arch. de Valréas, copie.--Biblioth. d'Avignon.--Papiers + Achard. + +Par un acte ultérieur, daté du 30 septembre 1453, mentionné dans +l'acte ci-dessus, Louis et Jean reçurent comme premier acompte, à +titre de somme représentative, pour le contingent de la ville de +Pernes, mille cinq cent cinquante florins d'or, montant du revenu du +«vingtain» de la communauté de Pernes, pour un an[337]. Mais la +renonciation définitive des Boucicaut à leurs droits sur cette +communauté ne prit réellement fin que le 5 janvier 1468, par acte +public et notarié en vertu duquel, moyennant un versement de 4,000 +écus d'or du pays, les deux frères Boucicaut signèrent un acquit +général pour toutes les sommes à eux dues[338]. Quant à leur créance +sur Avignon, dont l'origine remontait, à leur dire, au premier siège +du palais, pour certaines avances faites à la ville, par leur père +Geoffroy, elle ne fut éteinte qu'après 1466, à la suite de +l'intervention du pape Paul II et sur la demande d'Alain de Coëtivy, +archevêque d'Avignon, qui fit comprendre les désagréments pouvant +résulter de la non extinction de cette dette, pour la tranquillité et +la bonne administration des États de l'Église[339]. + + [337] Gibert, _Hist. de Pernes_, mss., fol. 307, vo.--Arch. de + Pernes, Laurent Michel, notaire. + + [338] Arch. de Pernes.--Chart. origin. signée de Jacques Girardi + et Pierre Lamberti, notaires. + + [339] Bref du pape Paul II, du 2 octobre 1466.--Arch. municip., + B. 36, no 6, Cott. G. + +Le rôle des Boucicaut dans ce pays est terminé[340]. Leurs +revendications plus ou moins fondées avaient servi de prétexte à +maints coups de force, à maintes représailles, sous couleur de droit +et de justice. Louis XI, qui était fixé sur la valeur morale de leurs +revendications, avait trouvé là une excellente occasion d'exercer ce +talent d'intrigues et de menées souterraines qui couvre ses hautes +vues politiques, et il en avait usé sans scrupule pour inquiéter ses +voisins et faire échec à l'autorité paternelle. + + [340] Pour tout ce qui a trait à l'histoire des Boucicaut dans ce + pays, voy. Lambert, _Catalog. des Mss. de Peiresc_, t. II, p. + 472. + +La bonne intelligence qui régnait entre Charles VII et les +Avignonnais, un moment interrompue par l'attitude du cardinal de Foix +et de la ville, dans la question de la saisie des biens de +«l'Argentier[341]», ne tarda pas à être rétablie, comme le montrent +les lettres royales de 1453, relevant les Avignonnais des marques et +représailles que le roi avait laxées précédemment[342]. Tout fut +oublié, même les soupçons de relations suspectes avec le dauphin +Louis. Du reste, les événements militaires dont le sud-ouest de la +France était alors le théâtre, avaient détourné l'attention du roi de +ce côté. Et ce qu'il y a de particulièrement caractéristique dans ces +relations de la Cour de France avec Avignon, à ce moment du réveil +national, c'est de voir Charles VII annoncer aux sujets du pape, en +même temps qu'aux villes royales, le succès de ses armes contre +l'ennemi héréditaire. Le fait est naturel pour les villes du royaume; +il emprunte un tout autre caractère quand il s'agit d'Avignon, placée +sous une domination étrangère. Cette lettre du roi fait autant +d'honneur au souverain qui l'écrivait qu'aux Avignonnais à qui elle +était destinée, et on ne peut pas mieux faire l'éloge de leur +patriotisme et de leurs sentiments français: «Nous vous écrivons ces +choses, leur disait Charles VII, le 22 juillet 1453[343], en leur +annonçant la victoire et la capitulation de Castillon, la mort de +Talbot et de son fils: «tres chiers et grans amis, pour ce que savons +que prenez grant plaisir a oir en bien de la prospérité de nouz et de +nostre seigneurie.» Et il terminait par une phrase consolante pour +l'amour-propre national: «Et avons esperance en Dieu que le surplus du +recouvrement de nostre pais de Guienne se portera bien[344].» + + [341] _Mém. de l'Académie de Vaucluse_, t. VI, ann. 1887. + + [342] Arch. municip., B. (Lettres de marques et de représailles). + + [343] Arch. municip., série A.A.--Voy. aux Pièces justificat., no + XII. + + [344] La même lettre est écrite aux habitants de Lyon.--Cf. de + Beaucourt, _L. cit._, V, p. 276, et not. 3, V, Pièces + justificat., not. XVI, p. 463. + +Moins de trois mois après, Charles VII, maître de Bordeaux, le 19 +octobre 1453, s'empressait de faire connaître aux Avignonnais, dans +leurs moindres détails, les événements militaires qui avaient précédé +la reddition de la ville et la soumission de la Guyenne: «Ainsi grâces +à nostre seigneur nous avons réduit en nostre obeyssance tout nostre +pais et duchié de Guienne. Et à vous escripvons ces choses pour ce que +scavons certainement que avez en bien de nous, et, de la prospérité de +nostre seigneurie prenez très singulier plaisir[345].» Ces lettres ne +nous apprennent rien qui ne soit connu, surtout après la publication +de l'ouvrage de M. de Beaucourt[346], mais elles n'en constituent pas +moins un fait historique digne d'être relevé dans les relations de la +couronne avec les sujets du Saint-Siège. + + [345] Arch. municip., Orig., B. 36, no 27, Cott. C.C. + + [346] De Beaucourt, voy. pp. 272 et suiv. + +La fuite du dauphin, menacé par son père, son installation au château +de Genappe, de 1456 à 1461, expliquent la cessation de toute relation +entre le futur héritier de la couronne et les Avignonnais. Néanmoins, +de sa retraite où il suivait tout ce qui se passait à la Cour, dans le +royaume et chez les autres nations, Louis entretenait des agents à +proximité du Dauphiné, dans le but de susciter quelque révolte dans +cette province dont son père, par lettres patentes du 11 juillet +1457[347], s'était attribué l'administration. C'est ainsi que, par +mesure de haute police, Charles VII écrit à Angelo de Amelia, recteur +du Venaissin[348], pour lui donner l'ordre de faire arrêter, sans +délai, un certain Gascon, nommé Bertrand Salines, qui s'était établi à +Courthézon, château appartenant au prince d'Orange, lequel était +parent et allié de Philippe de Bourgogne. Dans ces projets de +conspiration contre l'autorité royale, les Comtadins et les +Avignonnais ne donnèrent lieu à aucune plainte de la part de Charles +VII, et Thomas de Valsperge écrivait aux consuls, le 23 septembre +1459: «Je vous fès assavoir que de certayn le roy est tousjours en sa +bonne opinion pour Avignon[349].» Nous en avons une preuve dans la +lettre qu'il adresse aux consuls de la ville, le 13 décembre +1460[350], pour réclamer certaines sommes dues par des marchands +d'Avignon, à feu Pierre de Campo-Fregoso, ancien doge de Gênes, +d'abord allié de la France, puis traître à notre cause, et qui avait +trouvé un refuge auprès de Sforza, à Milan. Ayant voulu reprendre à +main armée la ville de Gênes, où commandait alors Jean, duc de +Calabre[351], fils du roi René, au nom de la France, Pierre de +Campo-Fregoso périt dans un combat sous les murs de Gênes (13 +septembre 1459)[352]. Charles VII, informé que ledit Campo-Fregoso +avait une créance importante à Avignon, écrivit aux consuls et au +cardinal de Foix: «Pour les quelles causes et que tousjours avons +favorablement traictez les subgectz et habitans de la ville d'Avignon +et vouldrions leurs droiz et prérogatives leur estre gardez et +entretenuz en nostre royaume.....»; le roi priait les consuls de faire +payer les sommes dues à Campo-Fregoso: «Et en ce tellement fere que +nous ayons cause davoir de bien en mieulx vous et les subgectz de +l'Église, de par delà en nostre especialle recommandacion et qu'il ne +soit besoing que y procedions par autre manière dont fort nous +desplairoit ce que toutesfois se ainsi n'estoit fait raison nous +contraindroit pour la conservacion de nostre droit de le faire et de y +donner telle provision que au cas appartient[353].» + + [347] De Beaucourt, VI, p. 378. Charles VII avait résidé à + Saint-Priest en Dauphiné de décembre 1456 à mai 1457. _Lettres de + Louis XI_, p. 281. + + [348] Lettre du 4 juillet 1459, de Angelo de Amelia à Sforza. + Angelo de Amelia avait été nommé recteur du Venaissin par bref de + Paul II, le 28 novembre 1457. + + [349] Origin., daté de Thonon, 23 septembre 1459, Arch. municip., + série A.A. + + [350] Origin., Arch. municip., B. 37, no 72, Cot. 2.2.2. + + [351] Gênes avait reconnu l'autorité de Jean de Calabre (juin + 1456). Ce dernier était entré dans la ville le 11 mai 1458. + + [352] De Beaucourt, _L. cit._, pp. 247-248.--Pour Pierre de + Campo-Fregoso, voy. de Beaucourt, V, p. 294, not. 1, et p. 302. + Cf. Charavay, _Arch. des Miss._, VII, p. 470. + + [353] Donné à Bourges le 13 décembre 1460 (?).--Arch. municip., + B. 37. + +Il paraît que les Avignonnais et le légat s'empressèrent de satisfaire +à la réclamation du roi, car par lettres patentes du 25 février +1461[354], Charles VII, seigneur de Gênes, fait donation au roi René +de la somme de 5,000 ducats d'or, due par les marchands d'Avignon, à +messire _Perrier de Campo-Frigosio_ et confisquée au profit de Sa +Majesté. La leçon que Charles VII avait donnée à la ville d'Avignon et +au cardinal de Foix, lors du procès de Jacques Coeur (1452-1453), +avait porté ses fruits. Aussi les sujets du pape firent-ils preuve en +cette circonstance des dispositions les plus conciliantes. Moins de +cinq mois après, Charles VII mourait, laissant aux Avignonnais et aux +Comtadins le souvenir de ses bontés royales et de sa protection +généreuse. Louis XI, exilé depuis six ans en Belgique, allait le +remplacer, et ce n'était pas sans une certaine appréhension que la +ville d'Avignon voyait monter sur le trône le rancunier monarque, qui +n'avait point encore oublié les dénonciations portées jadis contre +lui, à son père, par les émissaires de la ville et du cardinal de +Foix. + + [354] Arch. des Bouches-du-Rhône.--Cour des Comptes de Provence, + B. 680.--Cf. Lecoy de la Marche, _Le roi René_, I, p. 294;--de + Beaucourt, VI, p. 349. + + + + +CHAPITRE V + +Louis XI et la succession du Cardinal de Foix à la légation d'Avignon +(1464-1470). + + Caractère des relations des Comtadins et des Avignonnais à + l'avènement de Louis XI.--L'ambassade de Malespine et de Pazzis + à Tours (1461).--La succession du cardinal de Foix.--Rôle du + maréchal Jean d'Armagnac.--Opposition de Louis XI à la + nomination du cardinal d'Avignon, Alain de Coëtivy, comme + légat.--Conflit entre Louis XI et Paul II pour la désignation + d'un légat.--Ambassade de d'Ortigues à Rome (janvier + 1465).--Échec de la politique de Louis XI auprès du + Saint-Siège. + + +Charles VII était mort à Mehun-sur-Yèvre le 22 juillet 1461. Louis, +dauphin, se fit sacrer à Reims le 15 août de la même année, comme roi +de France. + +Pendant les huit années qui précédèrent son avènement, les rapports +avec Avignon et l'État du Venaissin n'avaient été marqués par aucun +fait à signaler. Dans son attitude vis-à-vis de la papauté, Louis +s'était montré jusque-là plutôt respectueux et fils soumis de +l'Église, et depuis l'intervention du cardinal d'Estouteville, rien +dans ses agissements n'avait trahi une pensée ou un dessein hostile +aux vassaux du Saint-Siège. Néanmoins le nouveau monarque n'avait +point pardonné aux Avignonnais, pas plus qu'au cardinal de Foix, les +doléances portées contre lui auprès du roi défunt, et il en avait +gardé un vif ressentiment. Les Avignonnais et le cardinal n'avaient +probablement pas sur ce point la conscience tranquille, et c'est cette +raison qui les décida à envoyer auprès de Louis XI une ambassade +composée de François Malespine et d'Allemand de Pazzis[355], +représentants les plus éloquents de la ville, et de Geoffroy de +Bazilhac, élu de Carcassonne, que le rusé cardinal avait attaché à la +personne des ambassadeurs pour les surveiller et pour être tenu mieux +au courant des dispositions du roi. L'ambassade arriva à Paris[356] au +mois de septembre 1461, et après avoir rencontré bien des difficultés +pour se loger, obtint une audience de Sa Majesté. Un des personnages +qui jouissait auprès du souverain d'un crédit sans limites, le +maréchal d'Armagnac, parent du cardinal de Foix, servit d'introducteur +aux ambassadeurs et leur facilita une première entrevue avec Louis XI. +Le maréchal de Comminges[357] se mettait à leur service pour +complaire, disait-il, à son cousin le cardinal légat; mais, en +réalité, il cherchait, dès cette époque, à entrer en relations avec +les Avignonnais, escomptant la succession du cardinal vieux et +maladif, avec l'espoir de trouver auprès des sujets du Saint-Siège un +appui à Rome, en vue d'assurer à son frère, archevêque d'Auch, la +légation d'Avignon. + + [355] 14 août 1461.--_Reg. des Conseils_, fol. 78. + + [356] Louis XI passa à Paris le mois de septembre 1461 avant de + se rendre à Tours. Voy. _Lettres de Louis XI_, II, p. 17, not. 1. + + [357] Jean de Lescun, bâtard d'Armagnac, fils d'Armand Guilhem de + Lescun et d'Anna d'Armagnac (Thermes), fut attaché au dauphin + dont il devint le confident et le conseiller intime, pendant son + séjour en Dauphiné. Ce sont ses agissements qui contribuèrent + surtout à irriter Charles VII contre son fils. Nommé gouverneur + du Dauphiné par lettres du dauphin datées de Bruges, 24 janvier + 1458 (Voy. Duclos, _Preuves_, p. 160;--Charavay, _Lettres de + Louis XI_, I, p. 100), il administra cette province de 1458 à + 1472 d'une manière vraiment remarquable. C'est lui qui opéra la + réforme municipale de Grenoble, réorganisa le Parlement de cette + ville (1461), fonda le monastère de Sainte-Claire (1469). Il fut + chargé par le roi de délivrer Yolande de Savoie, assiégée par ses + deux beaux-frères dans le château d'Aspremont, 1471 (Voy. M. + Legeay, II, p. 16, et Prudhomme, _Hist. de Grenoble_, pp. + 273-278, Chorier, _Hist. du Dauphiné_, p. 473). Louis XI le + nomma, dès son avènement, maréchal de France (3 août 1461) et lui + donna le comté de Comminges en 1462. Voy. _Ordon. des Rois de + France_, XV, 626. Il figure au bas d'une ordonnance de Louis XI, + le 14 octobre 1463, avec le titre de «l'_Admiral_» (_Id._, XVI, + p. 91). + + Jean d'Armagnac mourut à la Côte-Saint-André le 9 juin 1473, et + fut enterré dans l'église de Bourg-lès-Valence. + + On peut consulter pour la biographie de ce personnage qui a joué + un rôle si important sous Louis XI, _Gallia Christiana_, I, p. + 1000;--Anselme, _Hist. généalog. grands-off. de la Couronne_, VI, + p. 94;--Charavay et Vaesen. _Depech. de Tomaso Tebaldi_, I, pp. + 267 et suiv.;--de Beaucourt, _Hist. de Charles VII_, V, p. 142, + not. 1;--Dom Vaissette, _Hist. du Languedoc_, {2}XI, pp. 50, 51. + + Voy. la biographie très complète résumée par Pilot, _Catalog._; I, + pp. 315-316, not. 1. + +Le roi se montra très bienveillant pour les ambassadeurs et les fit +venir près de sa personne, «si près même qu'ils se touchaient», afin +que personne ne pût entendre leur conversation. Après avoir écouté +avec sympathie leurs souhaits de bienvenue, Louis XI leur déclara +qu'il avait à se plaindre d'eux pour des faits passés. Il leur +rappela, en effet, que du vivant de son père («dont Dieu ayt l'âme!») +les Avignonnais, sur les conseils de certains Gascons, l'avaient +accusé, lui, dauphin, d'avoir voulu enlever le comté et la ville +d'Avignon à notre saint père le pape, pour les mettre entre les mains +de son maréchal d'Armagnac. Louis XI protestait énergiquement contre +de pareilles imputations et il déclarait que si telles avaient été ses +intentions, jamais il n'aurait mis le pied dans Avignon et jamais il +ne se serait approché aussi près de la ville. Le roi ajoutait, du +reste, qu'il commettait le soin de recevoir là-dessus les explications +des ambassadeurs à Jean Bureau et qu'il tenait à connaître les noms +des inventeurs de pareilles calomnies[358]. Évidemment, dans ces +plaintes, le roi faisait allusion, sinon à la personne du cardinal de +Foix, du moins à son entourage, composé de Gascons, ses compatriotes. +Mais comme nous l'avons vu dans le précédent chapitre, à propos de +l'ambassade de Jean de Lizac, Charles VII accuse son fils, sans +preuves formelles; c'est un grief vague, peut-être comme un écho des +négociations avortées de 1444; mais, en 1451 rien dans nos documents +ne permet de diriger contre le dauphin une accusation précise. + + [358] Lettre inédite de Malespine et de Pazzis au Conseil de la + ville d'Avignon, du 25 septembre 1461, Arch. municip., série A.A. + (Voy. aux pièces justificat.). L'original de cette lettre est au + point de vue littéraire un précieux spécimen de l'idiome parlé à + Avignon au cours du XVe siècle. L'influence du catalan y est + prépondérante; on y trouve également des vocables et des + tournures qui sont encore en usage dans le «patois local». Nous + en donnons la traduction aux pièces justificat., no XIII. + +Quoiqu'il en soit, si réellement Charles VII avait été avisé des +desseins de son fils sur les possessions du Saint-Siège, ce ne peut +être que par le cardinal de Foix, à l'insu de la ville, ou encore par +l'évêque d'Avignon, Alain de Coëtivy qui était mal vu du dauphin. Il +est aussi de quelque apparence que Charles VII ait voulu, bien que +l'accusation remontât à quelques années, ajouter un grief de plus à +ceux qu'il formulait publiquement contre son fils. + +Les ambassadeurs d'Avignon répondirent avec la plus grande sincérité +au maréchal d'Armagnac, qui les avait invités à dîner, que jamais, à +leur connaissance, la ville n'avait écrit au défunt roi dans le but +d'incriminer son fils; que, dans tous les cas, ils n'avaient jamais +suspecté la loyauté de ses intentions et qu'ils ne pouvaient pas +s'imaginer quel était l'auteur de ces propos mensongers. + +Les envoyés se rendirent ensuite chez Jean Bureau[359] pour lui +demander s'il avait quelque souvenir plus précis de cette affaire. +Celui-ci répondit qu'il lui semblait se rappeler avoir vu quelque +lettre et entendu parler de quelque chose de semblable à l'hôtel du +roi, mais qu'il ne lui restait de ces conversations qu'un souvenir +très vague. Enfin, les mêmes ambassadeurs eurent à ce même sujet une +entrevue avec monseigneur de Boucicaut[360], ami de la ville et du +cardinal de Foix, et maître Pierre Robin. Monseigneur Boucicaut et une +autre personne rappelèrent que feu le roi Charles VII avait envoyé un +ambassadeur à Avignon pour avertir la ville et monseigneur le cardinal +«qu'on était sur le point de leur faire déplaisir et qu'il leur en +donnait avis». Il s'agit sans doute de la mission de Jean de Lizac, en +1451, dont nous avons raconté ailleurs les diverses péripéties. Les +envoyés de la ville, après avoir rappelé ce qui avait été répondu à +cette époque, tant par le conseil que par le cardinal, au roi Charles +VII, rendent compte de leurs démarches, ajoutant que s'il est +nécessaire de dire autre chose ou de produire de plus amples +justifications, le conseil ou monseigneur le cardinal doivent leur +mander leurs instructions, en adressant les lettres à la Cour. Le roi +devait se rendre incessamment à Melun, puis à Amboise et à Tours, où +les ambassadeurs se proposent de le suivre pour être dépêchés le plus +tôt possible «per espachats lo plus tost que porren[361]». En même +temps la lettre à l'adresse des consuls les informait que le nonce, à +Paris, avait eu avec le roi une entrevue, à la suite de laquelle il +avait avisé directement le cardinal de Foix de tout ce que le roi lui +avait dit, et envoyé de plus un messager spécial à Avignon, chargé de +faire connaître la teneur des paroles de Louis XI. + + [359] Jean Bureau était, en 1461, chambellan de Louis XI. Il + avait fait sous Charles VII toute la campagne de Guyenne + (1452-1453). Il mourut le 5 juillet 1463. Anselme, VII, p. 135. + + [360] Monseigneur de Boucicaut. Il s'agit ici de Louis le + Meingre, chambellan de Louis XI et fils de Geoffroy, le même qui + figure dans l'acte de renonciation de 1468. + + [361] Voy. pièces justificat., no XIII (traduction). + +Ce trait caractérise bien la diplomatie de ce temps-là. Le cardinal de +Foix a non seulement visé et modifié à sa guise les instructions +données aux ambassadeurs de la ville, mais il les a fait suivre par un +homme à lui qu'il a instruit de tout. Celui-ci, qui a été mis au +courant par le nonce de tout ce qui s'est traité à Paris, se fait +confier, sous des dehors officieux, les lettres par lesquelles les +ambassadeurs rendent compte à la ville de leur mission, et il est +probable que le cardinal eut connaissance de leur contenu avant les +consuls. Il est vrai que, de leur côté, les ambassadeurs savaient à +qui ils se confiaient. La réponse du roi aux consuls est du 26 +décembre 1461. Après les avoir informés qu'il avait écouté avec +bienveillance et fait ouïr par son conseil leurs compatriotes «sur +tout ce qu'ils ont voulu dire et remonstrer, touchant les matières +dont le cardinal et les consuls leur avaient donné charge», Louis XI +ajoute, pour mieux marquer ses sentiments à leur égard: «et en toutes +autres choses touchant les affaires de la ville d'Avignon et du pais, +sommes tousjours pretz et enclinz de faire et nous emploier au bien +d'iceulx, ainsi que les cas se y offriront, comme par les dessuz +nommez povez estre plus à plain informez[362]». + + [362] Cette lettre ne figure pas aux pièces justificatives, ayant + été donnée par Charavay et Vaesen, _Lettres de Louis XI_, II, p. + 21. Arch. municip., B. 33, no 45. + +L'année suivante, Louis XI accordait au pape une apparence de +satisfaction, un peu tardive, il est vrai, sur les questions que le +cardinal d'Estouteville avait eu charge d'appointer dix ans +auparavant. Par un traité conclu avec le pape Pie II (1462), Louis XI +s'engageait à reconnaître les droits du Saint-Siège sur Pierrelate, La +Palud et autres lieux où il les avait contestés, mais il refusa +postérieurement de ratifier ses engagements et d'en exécuter les +conditions[363]. + + [363] Chambaud, _Recueil sur Avignon_, mss., I, fol. 402, 403. + +Si Louis XI une fois sur le trône s'abstient de toute agression contre +les domaines de l'Église et paraît renoncer à toute pensée d'annexion, +il n'en affiche pas moins la prétention d'y faire prévaloir ses ordres +et ses instructions comme dans les provinces royales, et il veut avoir +la haute main sur l'administration intérieure du Venaissin et +d'Avignon. En un mot, si, comme le dit Legeay[364], il n'a pas +l'intention d'empiéter sur les domaines de l'Église, il ne saurait +admettre que le cardinal légat, représentant la suzeraineté du +Saint-Siège à Avignon, puisse avoir une politique qui aille à +l'encontre des intérêts de la couronne. Louis XI considère le légat du +Saint-Siège comme un subordonné qui doit être plus français que +romain. C'est pourquoi il veut que le pape le consulte toujours sur le +choix du légat, et il ne se gênera pas pour essayer de lui forcer la +main en vue de lui imposer un candidat à son agrément. Les idées du +roi, qui étaient là-dessus celles de son père, et qui caractérisent +nettement la ligne de conduite de presque tous les rois prédécesseurs +et successeurs, à l'égard des États pontificaux de France, se +manifestent franchement au cours de la lutte que la France soutenait +contre les Catalans en faveur du roi d'Aragon. On sait, en effet, que +le 1er mai 1462[365], Louis XI avait signé avec Henri d'Aragon le +traité de Sauveterre, par lequel il s'engageait à lui fournir 700 +lances moyennant 30,000 écus; mais Henri ne pouvant les payer dut +abandonner comme gages, à la France, la Cerdagne et le Roussillon +(1462). + + [364] Legeay, _Hist. de Louis XI_, I, p. 370. + + [365] Dom Vaissette, _Hist. du Languedoc_, XI{2}, p. 47. Voy. + _Bulletin historique et philologique_, année 1895, nos 1 et 2, + pp. 392 et suiv. + +Au cours des hostilités Louis XI fait défense formelle au seigneur de +Clermont, lieutenant du gouverneur du Languedoc, de laisser apporter +des ports de cette province du blé, aux habitants de Barcelone, +rebelles au roi d'Aragon[366]. Louis XI formule la même défense au +cardinal de Foix et sur un ton qui n'admettait pas de réplique. +Inhibition est faite aux Avignonnais d'envoyer «à ceulx de la ville de +Barselonne des vivres, artillerie et autres choses à eux nécessaires». +Et la lettre royale ajoutait: «Nous vous prions bien affectueusement +remontrer aux ditz habitanz de la dite ville d'Avignon et autres des +nacions dessouz dites demourans en icelle, en leur notiffiant ou +faisant notiffier que s'ilz font le contraire nous les réputons dès à +présent noz ennemis et entendons de procéder ou faire procéder à +lencontre d'eulx, ainsi quil appartient en tel cas. Et affin quilz +naient cause d'en prétendre aucune ignorance, vous prions de rechief +que les choses dessus dites faictes crier et publier par cry publique +et à son de trompe, en nous faisant savoir tout ce que aures fait. E +vous nous feres très singulier et agréable plaisir[367].» Nous ne +connaissons pas la réponse du cardinal, mais il est probable qu'elle +fut conforme aux désirs de Sa Majesté, comme celle du gouverneur du +Languedoc[368]. Cette lettre, bien que se rapportant à un fait isolé, +ne laisse pas que d'offrir le plus vif intérêt, en ce sens qu'elle +explique d'une façon logique l'attitude et les agissements si peu +connus de Louis XI dans l'importante question de la succession du +cardinal de Foix et de la désignation de son successeur. + + [366] Dom Vaissette, _Liv. cit._, XI{2}, p. 55.--Voy. H. Sée, + _op. cit._, p. 292. + + [367] Origin. inédit. Donné à Castalno de Médoc, le 21 janvier + (1464). Louis XI était à Castelnau de Médoc le 19 janvier 1464. + _Lettres de Louis XI_, II, not. 1. Arch. municip., série + A.A.--Voy. pièc. justificat., no XIV. + + [368] Dom Vaissette, _Liv. cit._, XI, p. 55. Le lieutenant du + gouverneur écrit au roi en mars 1464 pour lui dire qu'il a obéi à + ses ordres. + +Pierre de Foix, légat du Saint-Siège à Avignon et dans le Venaissin, +occupait ces fonctions depuis trente-deux ans, avec la plus grande +distinction. Diplomate plein de finesse, politique délié, ferme et +prudent, il avait su, sans se brouiller avec le dauphin, préserver de +ses attaques les terres placées sous son autorité et conserver +l'estime de Charles VII; plus tard, Louis XI devenu roi, l'avait +ménagé à la fois par intérêt personnel et pour complaire à son +conseiller et ami, le maréchal d'Armagnac. Succombant sous le double +fardeau de l'âge et des exigences multiples de sa charge, le cardinal +légat se mourait lentement dans son palais, et plusieurs émissaires +intéressés avaient appelé l'attention du roi de France sur une proie +aussi tentante que cette succession[369]. «D'autre part, sire, lui +écrivait le 31 août 1464 Jean de Foix, savez, Monsieur le Cardinal mon +oncle est en grant aage et tousjours maladif, mesmement a esté puis +naguères en tel point quil est cuidé de morir et est à présumer quil +ne vivra guères...., je ne scay, sire, se vous avez jamais pensé +d'avoir Avignon en vostre main, lequel à mon advis, vous seroit bien +séant et qui pourroit mettre au service de mondit sieur le cardinal ou +par la main de Monsieur de Foix ou autrement quelque homme de façon +qui fist résidence avec lui. Or ne fauldroit point davoir le palais +incontinent que le dit Monsieur le Cardinal seroit trépassé, etc.» La +dernière recommandation surtout est à retenir, car elle montre la +pensée tout entière des neveux du cardinal, surtout de Pierre de Foix, +qui ambitionnait sa succession comme légat. Sollicité par le maréchal +d'Armagnac, Louis XI avait pris les devants et dès le mois d'août il +engageait avec le Saint-Siège des négociations pour amener le Saint +Père à donner la légation d'Avignon à un membre du clergé qui fût +_persona grata_ à la Cour de France[370]. + + [369] Lettre de Jehan de Foix au Roy, Voy. Dom Vaissette, _Nouv. + édit._, XII, pp. 92, 93. + + [370] Lettre inédite de Jean d'Armagnac aux consuls d'Avignon du + 22 décembre 1464. Orig. Arch. municip., B. 95, no 73. Voir aux + pièces justificat., no XVII. + +Le premier candidat proposé par Louis XI à l'agrément de Pie II avait +été le propre neveu du cardinal, portant le même prénom et qu'on a +quelquefois confondu avec son oncle le cardinal, Pierre de Foix le +jeune[371]; mais le pape répondit «que pour riens il ne lui +baillerait, pour ce quil estoit mineur d'aage». Sans se décourager de +ce premier échec, Louis XI proposa ensuite l'évêque de Genève, +Jean-Louis de Savoie, frère de la reine, qui fut également refusé. Le +pape fit alors savoir au roi «quil advise quelque évesque ou +arcevesque en son royaulme qui soit à son gré et quil pourvoyra cestuy +là sans autre». + + [371] Pierre de Foix, dit le jeune, né à Pau en 1449, évêque de + Vannes, élu le 17 mai 1475; cardinal de Saint-Sixte en 1476. Il + mourut à Rome le 10 août 1490. + +Déçu dans ses premières démarches, Louis XI s'adressa directement aux +Avignonnais, par l'intermédiaire de son maître d'hôtel Mombardon. Le +26 août 1464, le roi, alors à Noyon, écrivit aux consuls pour les +informer qu'il avait connaissance de la maladie du cardinal, ce dont +il était très «desplaisant. Et pour ce quil est à doubter que de la +dicte maladie il voise de vie à trespas, nous vous advertissons que se +avez daucune chose à faire en quoy nous puissions pour vous employer +nous le ferons de très bon cueur ains que plus amplement nous avons +chargié vous dire à nostre ami et feal conseiller et maistre de nostre +hostel Mombardon, porteur de ces présentes. Si le vueillez croire de +ce quil vous dira sur ce de nostre part[372]». En s'adressant aux +Avignonnais, Louis XI comptait évidemment mettre leur influence au +profit de son candidat qu'il ne leur désignait cependant, pas encore +nominativement. Au même moment, nous voyons arriver à Avignon Jean de +Comminges, maréchal d'Armagnac, accompagné du duc de Calabre, fils du +roi René (août 1464). Le conseil leur offrit une splendide hospitalité +et ne regarda pas à la dépense si l'on en juge par les comptes de la +ville[373]. On ne se tromperait pas en affirmant que le passage du +prince et du maréchal dans la cité papale se rattachait à la question +de la succession du cardinal de Foix. Évidemment ces deux personnages, +dont l'un était le confident le plus intime du roi «son grand +conseil[374]», devaient avoir reçu une mission secrète que nous +devinons facilement et qui avait pour but d'appuyer par paroles la +lettre de Louis XI aux consuls. + + [372] Orig. inédit, Arch. municip., B. 77, no 87, Cott. P.P.P.P. + Voy. aux pièces justificat., no XVI.--Pour Arnaud de Mombardon, + voy. Anselme, II, p. 178.--Cf. Chambaud, mss., VII, fol. 17, et + Massillan, mss., X, fol. 42, vo. + + [373] Mandat de 26 florins 6 gros pour vin et bois fournis au + comte de Comminges, mareschal de France, à l'occasion de son + passage et de celui du duc de Calabre: «hic adfuerunt de mense + augusto proxime præterito», 17 barrals de vin blanc, 18 florins + 14 gros,--13 barrals de vin rouge, 8 florins 16 gros,--2 + charretées de bois, 3 florins, «pro domino duce Calabriæ et aliàs + pro domino marescallo franciæ et pro jucundo adventu + eorum».--_Reg. des Conseils_, III, fol. 128, _Comptes de la + Ville_, Origin., C.C., Mandat du 7 mai 1465. + + [374] Jean de Serres, I, p. 769. + +Le 3 octobre 1464[375] le conseil se réunit pour examiner la réponse +à faire aux lettres royales du 3 août, et il fut décidé qu'un +ambassadeur serait dépêché à Rome pour faire connaître au pape les +intentions de la ville sur ce point; un messager spécial se rendrait +pour le même objet auprès de Louis XI. Au cours de ces négociations, +le vieux cardinal, dont la succession provoquait de si ardentes +compétitions, déclinait de jour en jour, et une issue fatale était +imminente. Vers le milieu de novembre[376], Louis XI fit partir pour +Rome Jehan de Reilhac[377], son secrétaire, auprès du Saint Père, pour +le supplier de donner la légation d'Avignon à Jehan de Lescun, +archevêque d'Auch, frère du maréchal de Comminges[378]. + + [375] _Regist. des délibérat._, Arch. municip., 1464. + + [376] Lettre de Jehan de Comminges aux consuls, pièces + justificat., no XVII. + + [377] Dans l'ouvrage qu'il a consacré à ce personnage, qui a joué + sous Louis XI, Charles VII et Louis XII un rôle important comme + diplomate, M. de Reilhac (I, pp. 183, 184) dit simplement: «C'est + ici que se place une ambassade de Jean de Reillac à Rome et à + Milan. Il reste absent pendant les sept mois qui s'écoulent du 13 + août 1464 au 13 mars suivant, époque où éclata la guerre du Bien + public.» M. de Reilhac ignore le motif de ce voyage à Rome et + pense que ce fut pour représenter Louis XI à l'installation du + nouveau pape, le cardinal Barbo, vénitien qui avait succédé, sous + le nom de Paul II, au pape Pie II, mort le 16 août 1464.--Jean de + Reilhac, dont la femme avait soin du ménage du roi (voy. Charavay + et Vaesen, _Lettres de Louis XI_, II, p. 56), fit ce voyage à + Rome, comme tant d'autres, à ses propres frais, «et fraya moult + sien, combien qu'il eust peu de bien du Roy». Arch. nat., X{t}a, + 8317, fol. 239. (Cf. de Reilhac, I, pp. 183, 184).--Voy. pour + Jean de Reilhac, Pilot, _Catalog._, 1439, p. 92 et not. 1. + + [378] Jean de Lescun était fils d'Armand Guilhem de Lescun, + seigneur de Sarraziet dans les Landes, et d'Anne + d'Armagnac-Thermes. Il avait deux frères: 1º Garcias Arnaud de + Lescun, seigneur de Sarraziet, et 2º Jean de Lescun, plus connu + sous le nom de Bâtard d'Armagnac, comte de Comminges et + gouverneur du Dauphiné. Cette filiation est absolument prouvée + par les documents conservés aux Archives des Basses-Pyrénées, + notamment par un acte du 18 janvier 1454, dans lequel figurent + les trois frères. + + Jean de Lescun était protonotaire apostolique lorsqu'il fut élu + archevêque d'Auch, en 1453, après la démission de Philippe de + Lévis. Le comte d'Armagnac fit opposition à sa nomination et se + prononça en faveur de Philippe II de Lévis, évêque de Mirepoix. + Charles VII prit fait et cause pour ce dernier, et Jean de Lescun + ne put jouir de sa dignité qu'après la mort du roi, en 1462. + L'avènement de Louis XI à la couronne fut, pour l'archevêque + d'Auch, le commencement de nouvelles faveurs. Son frère, le Bâtard + d'Armagnac, venait d'être créé maréchal de France (3 août 1461) et + richement doté de terres et de pensions. Il est donc assez naturel + que la bienveillance du roi se reportât sur le frère de son + favori. La vie de l'archevêque d'Auch n'offre rien de particulier + à signaler, si ce n'est qu'il parvint à une extrême vieillesse, + étant mort à l'âge de 112 ans, en 1483. Il fut enseveli dans + l'abbaye de Gimont, au diocèse d'Auch, où il décéda. Il est + indifféremment désigné sous les noms de _Lescun_, + _Lescun-Armagnac_, _Armagnac_ et _Bâtard d'Armagnac_. Voy. à son + sujet _Gallia Christiana_, I, p. 1000;--Dom Vaissette, IX, p. + 31;--Charavay et Vaesen, II, p. 280, III, pp. 58, 78;--Mathieu + d'Escouchy, II, p. 275, not. 3.--Anselme, _Hist. généalogique_, + VII, p. 95. + +Au cours du voyage de Jehan de Reilhac à Rome, l'état du vieux +cardinal, depuis longtemps désespéré, s'aggrava, et ses exécuteurs +testamentaires, accourus en toute hâte à Avignon, s'étaient installés +dans le grand palais comme dans une propriété personnelle, suivant la +recommandation qui avait été faite à Louis XI, quelques mois +auparavant, par le neveu du cardinal, Jean de Foix[379]. Évidemment, +il est facile de reconnaître la main du roi dans les diverses +intrigues qui précèdent la mort du cardinal légat à Avignon. Celui-ci +avait fait, le 3 août précédent, son testament politique, dont nous +avons une copie, conservée dans les manuscrits de Chambaud, d'après +l'original[380]. Les trois exécuteurs testamentaires désignés par le +cardinal étaient Pierre de Foix, son neveu, l'évêque de Rieux +(_episcopus Rivensis_), Geoffroy de Bazilhac, et Jean, évêque de Dax +ou Acqs (_episcopus Aquensis_)[381]. Les trois personnages avaient +amené avec eux un train de maison considérable, et même un certain +nombre d'hommes d'armes, leurs compatriotes, Gascons déterminés et +résolus à qui avait été confiée la garde du grand palais, en vue d'une +attaque possible. Cette attitude, que Louis XI encourageait, était +pleine de menaces pour le Saint-Siège, et on pouvait craindre de voir +se produire un conflit sérieux dès que le cardinal de Foix viendrait à +décéder. + + [379] Voy. chap. v, p. 128. + + [380] Voy. Chambaud, _Rec. des Chartes_, mss., I, fol. 49, et + _Rec. d'Avignon_, I, p. 389, et Protocoles de Jacques Girard, + notaire à Avignon, côté Q.Q., fol. 21 et 23. + + [381] Il est constamment appelé Johannes Aquensis in Vasconiâ. + Jean-Baptiste de Foix a été évêque de Dax de 1460 à 1471. A cette + époque il fut transféré à l'évêché de Comminges où il mourut en + 1481. _Gallia Christiana_, édit. de 1870, t. I, 1055, 1104, 1105. + Il était parent du cardinal de Foix, et il est naturel qu'à ce + titre il ait été désigné par ce dernier comme un de ses + exécuteurs testamentaires.--Jean de Foix eut pour successeur à + l'évêché de Dax Pierre de Foix, le jeune, cardinal diacre + (1471-1481). C'est sous l'épiscopat de Jean de Foix que Louis XI + fit son entrée à Dax dont il confirma les privilèges. + +Le grand palais était donc occupé militairement et sans autorisation +du Saint-Siège lorsque le cardinal mourut, le 17 décembre 1464[382]. +Louis XI apprit le décès du cardinal de Foix, presque aussitôt, par +l'avis qui lui en fut donné d'Avignon par courrier spécial. Il se +trouvait alors à Tours[383], où il avait convoqué les États et les +princes pour les faire juges de ses griefs contre le duc de Bretagne +et exposer les droits de la couronne sur cette province. Préoccupé par +cette importante question, et ne voulant pas se mettre en avant +directement après les échecs successifs qu'il avait déjà éprouvés à +Rome, le roi fit écrire sur-le-champ aux Avignonnais par son +conseiller et premier chambellan, Jean d'Armagnac, maréchal de +Comminges, gouverneur du Dauphiné et de Guyenne[384]. Il envoyait en +même temps vers eux, et porteur de ses instructions confidentielles, +le bailli des montagnes du Dauphiné, son conseiller et serviteur[385]. +Le maréchal leur annonçait en ces termes cette ambassade: «Pour vous +dire et remonstrer aucunes choses de par luy et si vous escript bien +au long, en vous priant que vueilliez avoir mon frère l'arcevesque +d'Auch pour recommandé au fait de la légation de la ville et cité +d'Avignon et gouvernement de la conte de Venissy, en la forme et +manière que mon dit seigneur le cardinal la tenoit. Et pour ce, très +chiers et grans amys, je vous prie et requiert que, pour l'honneur du +roy et amour de mon dict frère, vous y vueilliez aider et tenir la +main en tout ce qu'il vous sera possible, tant envers nostre sainct +père que autrepart, et, en temps et lieu, mon dit frère et moy le +recognoistrons envers vous tellement que par raison en devrez estre +contens. Car je vous certifie que je le fais plus pour le bien du pays +que pour le prouffit que j'en espère en avoyr[386].» Le maréchal +insistait vivement, au nom du roi, en faisant le plus grand éloge de +son frère. «Et me semble que c'est l'homme au monde que vous devriez +mieulx vouloyr, veu que vous cognoissez ses conditions et qu'il n'est +pas homme malicieux pour pourchasser aucun dommage au pays, ainsi que +plus après pourrez être informez par le dit bailli des montaignes de +l'entente du roy, ensemble de la mienne[387].» Le messager était du +reste porteur d'une lettre autographe de Louis XI, dans laquelle il +faisait savoir aux Avignonnais que sa volonté formelle était que la +ville reçût comme légat l'archevêque d'Auch[388]. + + [382] Voy. _Biographie du cardinal de Foix_, ch. v, pp. 141, 142. + + [383] Dareste, _Hist. de France_, III, p. 213. + + [384] C'est à tort qu'Anselme (voy. VII, p. 94) prétend que Jean + d'Armagnac ne porta ces titres qu'après 1464, puisque nous les + voyons figurer au bas de sa lettre. + + [385] Ce magistrat avait une juridiction assez étendue. Nous le + voyons trancher un différend entre les habitants de Gap et les + officiers de l'évêque de cette ville. _Arch. des + Bouches-du-Rhône_, B. 1215, série B. Voy. pour ce magistrat, + Pilot, _Catalog._, no 914 et _passim_. + + [386] Lettre de Jean de Comminges aux consuls, 22 décembre 1464. + Voy. pièces justificat., no XVII. + + [387] Lettre de Jean de Comminges aux consuls, 22 décembre 1464. + Voy. pièces justificat., no XVII. + + [388] Lettres closes signées Louis et Delaloëre. Arch. municip., + B. 4, cott. P-15, sans date. + +Les intentions royales ainsi manifestées par dépêche publique +plongèrent le conseil de ville dans la plus grande perplexité. +L'assemblée ne voulant pas assumer une pareille responsabilité, décida +qu'un ambassadeur serait envoyé à Rome, porteur des instructions de la +ville et de la copie des lettres du roi. Le temps pressait, il fallait +agir sans délai; les décisions du conseil furent rédigées dans un long +mémoire qui devait être confié au sieur d'Ortigues, avec ordre de se +mettre en route dans les premiers jours de janvier 1465[389]. +L'orateur devait exposer au pape Paul II que déjà du vivant du +cardinal de Foix, Louis XI avait, par lettres patentes, prié la ville +d'Avignon d'intercéder auprès de sa sainteté pour que la légation fût +donnée à Pierre de Foix, fils du comte de Foix; que depuis la mort du +vénéré légat le roi avait de nouveau écrit ou fait écrire par ses +officiers pour que ladite légation fût attribuée à l'archevêque +d'Auch; qu'en ce qui concernait Pierre de Foix, le roi avait fait +valoir qu'étant apparenté à plusieurs familles régnantes, non +seulement le comte de Foix, mais le roi d'Aragon, le roi de Navarre, +le roi de Portugal, le roi de Castille, ses parents, ne manqueraient +certainement pas d'intervenir auprès du Saint Père en sa faveur. Il y +était dit qu'«après avoir pris connaissance des lettres du roi, les +consuls, les conseillers et les autres citoyens réunis, considérant +que la provision du vicariat ou de la légation appartient à la libre +volonté du souverain pontife, avaient délibéré de ne pas intervenir et +de n'adresser au saint père aucune prière ou supplique pour quiconque +dans cette matière». En conséquence, le sieur d'Ortigues avait pour +instruction bien précise de faire savoir au pape que cette nomination +lui appartenait uniquement et qu'il eût à y pourvoir à sa guise, comme +dans toutes terres appartenant à l'Église. L'assemblée, réservant son +indépendance, s'en remet en toute confiance à la sagesse du pape, qui +voudra bien nommer un légat favorable à la ville, de façon que la cité +d'Avignon et ses habitants soient heureux et satisfaits de ce +choix[390]. + + [389] Arch. municip., série A.A., _Dossier des Ambassades_. + + [390] Instructions données à d'Ortigues, janvier 1465, série + A.A., _Dossier des Ambassades_. + +De peur d'encourir auprès du Saint-Siège le moindre soupçon d'avoir +voulu favoriser les vues du roi de France, d'Ortigues devait exposer +au pape que le conseil de ville avait répondu à ce dernier que le pape +seul avait qualité pour désigner le titulaire de la légation et que le +devoir de la ville et des habitants était d'obéir respectueusement au +représentant qui serait choisi par Sa Sainteté. Il ajouterait que la +lettre contenant cette réponse avait été portée à la Cour de France +par un docteur de l'Université et un religieux de l'ordre des frères +prêcheurs. La même réponse avait été envoyée au comte de Foix, et +d'Ortigues devait, en outre, remettre une copie de ces lettres à sa +sainteté[391]. Pendant que l'ambassadeur de la ville faisait ses +préparatifs de départ arriva une nouvelle missive de Louis XI qui +défendait à la ville d'accepter comme légat le cardinal d'Avignon, +Alain de Coëtivy, pour plusieurs raisons, et engageait les habitants, +s'il se présentait, à ne le point recevoir[392]. + + [391] Instructions données à d'Ortigues, _Dossier des + Ambassades_, série A.A. + + [392] Original inédit du 26 janvier 1465. Arch. municip., B. 4, + A.A., 25.--Délibérat. du 3 octobre 1464, _Regist. des Conseils_, + III, fol. 132;--Délibérat. du 26 janvier 1465, _Regist. des + Conseils_, III, fol. 137. La ville décidait d'envoyer au roi + Antoine _Symonis_, docteur en théologie de l'ordre des frères + prêcheurs, ou le procureur des Célestins d'Avignon, avec ordre de + se rendre auprès de Sa Majesté, et, après l'audience, d'aller à + Rome pour rapporter à Sa Sainteté tout ce que le roi aurait dit + (III, fol. 138). Le même ambassadeur était porteur d'une réponse + de la ville au comte de Comminges. + +Quelles considérations dictaient la conduite de Louis XI dans cette +occurrence? Était-ce seulement l'appréhension de voir écarter son +protégé? Cette raison ne nous paraît pas suffisante. Du reste, nous +n'avons aucun motif de croire que Paul II ait songé à investir Alain +de cette haute dignité, alors qu'il fallait surtout pour recueillir la +succession difficile du cardinal de Foix un esprit pondéré, ferme et +souple à la fois, qui sût sauvegarder les intérêts du Saint-Siège et +tenir la balance égale entre la papauté et son remuant voisin le roi +de France. Quoi qu'il en soit, Alain n'était point l'homme de la +circonstance. D'un caractère fougueux, violent, ambitieux et +intrigant, Alain occupait l'évêché d'Avignon où il avait été transféré +de Quimper en 1440 ou 1438[393]. C'était le frère de l'amiral de +Charles VII et suspect, de ce chef, à Louis XI. Il s'était montré au +concile de Bâle l'adversaire ardent d'un pape grec «qui n'avait pas +encore rasé sa barbe[394]». Créé cardinal du titre de Sainte-Praxède, +par Nicolas V, le 20 décembre 1448, il avait été envoyé par Calixte +III auprès de Charles VII en qualité de légat _a latere_, pour prêcher +la croisade contre les Turcs (1456). Il parvint même à faire croiser +un certain nombre de seigneurs, mais les démarches irrégulières et +l'attitude hostile du dauphin firent échouer ses préparatifs de +croisade. Louis XI devenu roi l'avait toujours tenu en suspicion[395], +et avec de semblables dispositions, la nomination d'Alain de Coëtivy +ou du «cardinal d'Avignon», comme on l'appelait, aurait +vraisemblablement provoqué entre le Saint-Siège et la Cour de France +un conflit brutal, comme il advint quelques années après à la suite de +la promotion à la légation de Jules de la Rovère. + + [393] Mas Latrie, _Chronologie_, p. 1382.--Cf. Nouguier, _Hist. + des Évêques d'Avignon_, pp. 178, 179, 180, donne la date 1438. + + [394] Vast, _Le cardinal Bessarion_, p. 219. + + [395] Voy. Charavay et Vaesen, _Lettres de Louis XI_, t. I, p. + 114. Louis dit de lui: «le cardinal d'Avignon qui en toutes + choses et mesmement en ceste-cy se montre si fort nostre ennemy». + Il assiste en 1456 à l'entrevue qui eut lieu entre le roi et les + envoyés du dauphin, Gabriel de Bernes et le prieur des Célestins + venant justifier le dauphin. Alain de Coëtivy représentait + Charles VII. De Beaucourt, VI, p. 86.--Il mourut à Rome le 22 + juillet 1474. + +Paul II comprit très certainement le danger d'un choix aussi +hasardeux, et pour couper court à toute nouvelle sollicitation, il fit +savoir le 14 janvier 1465[396] qu'il venait de déléguer, pour remplir +l'intérim de la légation d'Avignon, Constantin de Hérulis, évêque de +Narni, recteur du Comtat, prélat d'une grande science, doué de toutes +les vertus chrétiennes et confident du pape. Le bref qui portait cette +nomination à la connaissance des Avignonnais fut reçu avec la plus +grande satisfaction, et on en comprend les motifs. + + [396] Le bref est du 14 janvier 1465; il fut donc écrit le jour + avant la seconde lettre de Louis XI aux consuls, mais il ne leur + parvint que postérieurement, alors que d'Ortigues n'avait pas + encore quitté Avignon. Quant à Antoine Symonis, en arrivant à + Lyon, au retour de son ambassade à la Cour, il reçut l'ordre de + suspendre son voyage à Rome et de rentrer à Avignon. _Reg. des + Conseils_, III, fol. 138. + +Sollicités d'un côté par le roi de France, craignant de l'autre de +déplaire au pape, ils se trouvaient ainsi délivrés de la lourde +responsabilité qui leur incombait en cette occasion. Le bref +pontifical fait savoir aux Avignonnais que le Saint Père a été avisé +de la présence au palais d'Avignon de Pierre de Foix et de Jean, +évêque d'Acqs, et de la teneur des négociations engagées entre les +citoyens et les héritiers du cardinal. Il loue l'activité, la prudence +et le zèle des habitants et leur dévouement au Saint-Siège. Il les +avise en même temps qu'il vient de nommer lieutenant et gouverneur de +la ville et autres lieux appartenant à la sainte Église l'évêque de +_Narni_, jusqu'à l'arrivée du légat qu'il se proposait d'envoyer +ultérieurement. Enfin, comme conclusion, Paul II engage les +Avignonnais à prévenir Pierre de Foix et Jean, l'évêque d'Acqs, qu'ils +aient à évacuer sans retard le grand palais et à le remettre aux mains +de l'évêque de Narni: «Vobis præcipimus et mandamus ut episcopum et +Petrum prædictos omni studio inducatis ut palatium nostrum quod ab eis +teneri accepimus, dicto episcopo Narniensi sine dilatione +consignent[397].» + + [397] Bref du 14 janvier 1465.--Arch. départ., B. 4. + +La question de la possession du grand palais, ancienne résidence des +papes, était grosse de difficultés. Pierre de Foix, l'évêque d'Acqs, +et les Gascons armés faisaient bonne garde et refusaient de se retirer +même devant la force. C'était malheureusement une tradition parmi les +légats qu'à chaque décès du représentant du Saint-Siège à Avignon, ses +héritiers et successeurs refusaient de rendre le palais aux ordres +venus de Rome. Ému de cette situation et pour obvier à un nouveau +scandale, le conseil de ville avait donné pour mission complémentaire +à d'Ortigues (1464), de demander à Sa Sainteté qu'elle fît défense +formelle, à l'avenir, à ses légats, d'habiter le grand palais, mais +qu'elle voulût bien désigner un capitaine noble et un citoyen de la +ville qui seraient chargés de la garde du palais, avec les émoluments +que Sa Sainteté fixerait elle-même, à percevoir sur les revenus de la +chambre apostolique d'Avignon[398]. + + [398] Instructions de la ville à d'Ortigues envoyé à Rome (1464), + _Dossier des Ambassades_, série A.A. Délibérat. du Conseil du 26 + janvier 1465; _Reg. des délibérat._, III, fol. 138. + +C'était de la politique habile de ne désigner qu'un légat d'un +caractère temporaire comme l'évêque de Narni[399]. Paul II laissait +ainsi à Louis XI l'espoir de lui donner bientôt satisfaction et lui +écrivait en même temps une lettre d'un caractère tout pacifique, +exposant les raisons qui l'avaient amené à déléguer à titre provisoire +l'évêque de Narni. Le souverain pontife, par un nouveau bref du 17 +février 1465, tout en remerciant les Avignonnais de leur dévouement et +de leur fidélité, leur faisait savoir qu'il avait confiance dans +l'esprit religieux et catholique du roi de France, pour être certain +que la tranquillité de ses États ne serait point troublée. Il ajoutait +qu'en agissant comme il l'avait fait, il n'avait eu d'autre pensée que +de sauvegarder l'honneur du Saint-Siège, le gouvernement des États de +l'Église et le repos de la papauté[400]. Il recommandait à nouveau à +la ville de livrer immédiatement le palais à son représentant. Les +négociations entamées avec les héritiers du feu cardinal de Foix +furent laborieuses et difficiles. Enfin, après de nouveaux +pourparlers, les prélats installés dans le palais s'engagèrent par +devant notaire[401], le 2 mars 1465, à remettre purement et simplement +le palais apostolique au pape Paul II ou à son délégué. Ils quittèrent +Avignon dans les premiers jours de mars et le conseil délibéra le 4 +dudit mois, d'accompagner Pierre de Foix jusqu'en dehors des +murailles et de lui présenter au nom de la ville une boîte d'or à +dragées du poids de 15 marcs d'argent, laquelle coûta 112 écus, en le +priant de protéger la ville tant auprès de son père que des princes +dont il se trouvait l'allié[402]. Le 9 février 1465, le cardinal Alain +de Coëtivy[403], évêque d'Avignon, répondant à une lettre que les +consuls de cette ville lui avaient adressée à Rome, le 13 janvier +précédent, les félicite de ce que le palais apostolique est revenu au +pouvoir du souverain pontife, chose qui lui a été très agréable «car +cela a fait qu'il n'y a plus eu qu'un seul troupeau et un seul +pasteur». + + [399] Dans un acte du 16 décembre 1465, l'évêque de Narni + s'intitule: «_Rector Comitatus Venayssini et in Civitate + Avenionensi pro eodem domino nostro Papâ gubernator ac generalis + locum tenens_».--Cf. Chambaud, _Recueil mss. sur Avignon_, fol. + 52;--Protocole de Girard, notaire d'Avignon, fol. 214. + + [400] Bref du 17 février 1465.--Arch. départ., B. 4. + + [401] Protocole de Jacques Girard, notaire à Avignon, côté Q.Q., + fol. 22, 23. + + [402] Arch. municip., Délibérat. du Conseil du 4 mars 1465. fol. + 141. + + [403] Lettre origin. aux consuls, Arch. municip., série A.A. + +Les visées de Louis XI, sur l'administration intérieure des +domaines du Saint-Siège, se trouvaient cette fois encore déjouées; +mais avec cette ténacité et cette persévérance qui caractérisent sa +politique, l'habile monarque ne considérait pas la partie comme +perdue et il allait prendre sa revanche en mettant en avant pour la +légation vacante la candidature de son parent, Charles de Bourbon, +archevêque de Lyon[404]. + + [404] Constantin de Hérulis avait été nommé recteur du Comtat en + 1460 (_Cottier, Hist. des Recteurs_, p. 133). Quelques + historiens, notamment Nouguier (_Hist. des Évêques d'Avignon_), + font succéder directement le cardinal de Bourbon à Pierre de + Foix. Il y a là une erreur grossière, démentie par les documents. + On trouve, en effet, aux comptes de la ville, année 1466-1467 + (Comptes de la ville, C.C.) un mandat de 500 florins à Constantin + de Hérulis, vice-légat, pour ses étrennes de la Noël. Enfin, + c'est le même personnage qui, de 1464 à 1470, est chargé de + régler les différends qui s'étaient produits entre les officiers + du roi et les habitants d'Avignon à propos de la fraude du + sel.--Voy. Arch. des Bouches-du-Rhône, _Reg. de la Cour des + Comptes_, B. 1200. + + + + +CHAPITRE VI + +Louis XI et le conflit avec Jules de la Rovere. + +L'entrevue de Lyon (juin 1476) et ses conséquences. + + Vacance de la légation (1464-1470).--Agissements de Louis XI pour + faire nommer à la légation d'Avignon l'archevêque de Lyon, + Charles de Bourbon.--Satisfaction accordée au roi de + France.--Conditions dans lesquelles Charles de Bourbon est + pourvu de la légation (1470).--Engagements du roi et du légat + vis-à-vis du Saint-Siège.--Révocation des pouvoirs du cardinal + de Bourbon (13 mars 1476).--La légation est donnée à Jules de + la Rovère, neveu de Sixte IV.--Mécontentement de Louis + XI.--Origines du conflit.--Occupation du palais + apostolique.--Les représentants du légat + assiégés.--Intervention militaire de Louis XI (avril-mai + 1476).--Entrevue de Lyon (juin 1476).--Les Avignonnais prêtent + serment de fidélité au roi de France (26 juin 1476).--Succès de + la politique royale.--Conséquences de l'entrevue de Lyon pour + les sujets du Saint-Siège et pour le cardinal de Saint Pierre + ad Vincula.--Son retour à Rome (octobre 1476). + + +La vacance de la légation, après la mort du cardinal de Foix, était +pour Louis XI un encouragement à renouveler ses instances auprès du +pape Paul II, en vue de le faire revenir sur son refus de pourvoir de +cette charge le frère du maréchal d'Armagnac. Le roi n'y manqua pas. +En effet, fort de la promesse de Pie II[405], Louis XI fit partir +pour Rome une ambassade extraordinaire vers la fin de 1465 ou au +commencement de 1466[406]. Les envoyés du roi avaient pour mission de +rappeler à Paul II toutes les démarches et sollicitations dont son +prédécesseur avait été l'objet en faveur de l'archevêque d'Auch: «Erit +ipsis oratoribus cura præcipua ne tot preces ac totiens pro +archiepiscopo auxitano ad legationem avinionensem profusæ cadant +incassùm, dicentque pontifici quid tranquillitas illius provinciæ, +quid altitudo regis, quid conditio temporum, quid pollicitatio Pii +(Pie II) pontificis flagitant[407].» Infructueuses restèrent les +démarches de Louis XI, qui, dès lors, paraît avoir abandonné à son +mauvais sort la candidature du frère de son ami le maréchal. Mais il +ne renonçait pas pour cela à l'idée de faire prévaloir sa volonté à +Rome. La même année, en effet, il adressait aux États du Venaissin une +longue missive[408] pour leur recommander, comme personnage très apte +à la légation, un prélat de sang royal, Charles de Bourbon, archevêque +de Lyon, frère du duc de Bourbon et d'Auvergne, à qui Louis donna le +gouvernement du Languedoc: «Nous avons jà par trois fois escript à +nostre saint père le pape, affin quil vueille pourveoir à la dicte +legacion et administration de Avignon et conte de Venysse, de la +personne de nostre dit cousin comme de la personne que nous povons +cognoistre ad ce plus utile et proffitable, et pour conserver et +tenir en bon estat le fait et les droiz du Saint-Siège appostolique +par deca et les subgectz estans soubz le patrimoine des diz ville et +conté plus requise et nécessaire[409].» Après avoir fait de son cher +et bien aimé cousin un éloge auquel contredisent plusieurs +contemporains[410], le roi les avisait que cette candidature était +désormais la sienne, à l'exclusion de toute autre et «pour ce quelque +chose que nous pourrions avoir escript pour et en faveur d'aultruy». +C'était, on le voit, une renonciation absolue à son ancien protégé +l'archevêque d'Auch. Dans cette lettre, comme dans celles qu'il avait +adressées aux Avignonnais en pareille occurrence, Louis XI cherchait à +mettre dans son jeu le crédit dont les Avignonnais et les Comtadins +disposaient à Rome pour assurer le succès de ses vues politiques: +«Vous priant que y vueillez tenir la main de vostre part et, par +votre ambassade, en escrire à nostre dit saint père, en la faveur de +nostre dit cousin, et tellement que doresnavant vous en doyons avoir +en plus grant amour et benivolence, laquelle vous pourrez avoir et +entretenir de bien en mieulx[411].» En même temps qu'il sollicitait la +recommandation des Avignonnais, en faveur de son parent, Louis XI +envoyait comme ambassadeur à Rome Charles de Bourbon, avec mission de +se présenter au pape, qui l'«aura pour recommandé et le préférera +comme personnage qui est bien en tel cas à préférer à touz autres +prélatz qui en pourroient faire poursuite[412]». Le roi avait adjoint +à l'archevêque de Lyon, comme compagnon de route, Thibaud de +Luxembourg, évêque du Mans, avec pouvoirs donnés par lettres datées +d'Orléans, du 19 octobre 1466[413]. On voit, par le rapprochement des +dates, que l'habile monarque comptait sur l'effet produit par les +lettres des Avignonnais sur l'esprit de Paul II, pour assurer le +succès de sa mission. L'ambassade devait: 1º rappeler au nom du roi, à +Paul II, son respect pour la papauté depuis sa jeunesse, en lui +faisant savoir qu'il regrettait que son père ne se fût pas mieux +comporté à l'égard du Saint-Siège; 2º montrer comment, pour être +agréable au souverain pontife, Louis XI avait, contre l'opinion de +tout son royaume, aboli la pragmatique sanction; 3º témoigner de sa +pleine et entière obéissance au Saint-Siège et donner comme preuve la +révocation des édits et prohibitions rendus à Poitiers; 4º le roi +demande qu'en considération de ses services Sa Sainteté veuille +pourvoir à certaines églises du royaume de France, jusqu'à vingt-cinq +à son gré[414]; 5º enfin, Louis XI terminait par un exposé sommaire +des obligations que l'Église et le Saint-Siège avaient à la royauté. +Cette ambassade marquait d'une façon très apparente les dispositions +bienveillantes de la Cour de France et son désir de voir appeler à +l'administration d'Avignon et du comté l'archevêque de Lyon. Mais les +envoyés du roi quittèrent Rome sans emporter autre chose que des +promesse vagues et dilatoires. + + [405] Paul II avait succédé à Pie II le 31 août 1464. + + [406] _Documents inédits de l'Histoire de France_, publiés par + Champollion-Figeac, II, p. 408.--L'auteur assigne cette date + parce qu'il est dit dans l'art. 3 que le royaume de France fut en + conflagration cette année-là (Ligue du bien public).--_Id._, p. + 406, not. 1. + + [407] _Documents inédits de l'Hist. de France_, + Champollion-Figeac, II, p. 408. + + [408] Lettre de Louis XI aux consuls, V. _Lettres de Louis XI_, + III, 98, 100. + + [409] Cette lettre, tirée des Archives de Vaucluse, série A.A. + commun, no 130, a été donnée par Charavay et Vaesen, III, pp. 98, + 100. Elle est datée de Mehun sur Loyre, le 10 octobre (1466?). + + [410] Charles de Bourbon était né en 1435.--A peine âgé de 11 + ans, il fut promu à l'archevêché de Lyon par le pape Eugène IV, + et, en attendant l'âge canonique, il se contenta du titre de + protonotaire apostolique (Fisquet, _La France pontificale, + Métropole de Lyon_, p 366). Confirmé dans cette haute dignité + ecclésiastique par Eugène IV, le 14 novembre 1446, il prit + possession de son siège le 26 mars 1447, par son vicaire Jean + d'Amanzé, mais il ne commença à exercer son ministère qu'en 1466. + (_Gallia Christiana_, IV, 177, 179;--_Lettres de Louis XI_, III, + p. 75). Il prit d'abord parti contre Louis XI dans la guerre de + la ligue du _Bien public_, puis se réconcilia avec le roi. Sacré + archevêque de Lyon en 1470 par l'archevêque de Bourges, Jean + Cuer, fils de Jacques Cuer, il fut parrain du dauphin (le futur + Charles VIII) et assista à l'entrevue de Pecquigny (Aubéry, _Vie + des Cardinaux_, p. 468), (_Chronique scandaleuse de Jean de + Troyes à l'an 1476_, p. 254). + + Charles de Bourbon fut nommé légat d'Avignon en septembre 1470 + (_Le Musée des arch. nation._, p. 290, no 508, donne par erreur + 1465). Promu évêque de Clermont, il prend possession de ce siège + par procureur le 10 mars 1476, et est créé cardinal du titre de + Saint-Martin des Montagnes, le 18 décembre 1476 (Aubéry, _id._, p. + 569;--Mas Latries, p. 1208), dans la même promotion que Pierre de + Foix le jeune. Il mourut à Lyon le 17 décembre 1488 (_Gallia + Christ._, IV, p., 179, Fisquet, _id._, _Métropole de Lyon_, p. + 371). Quoi qu'en dise Louis XI, qui rappelle dans sa lettre + «carissimo et amatissimo cosino» (_Lettres de Louis XI_, III, p. + 112), Charles de Bourbon avait des moeurs peu édifiantes. Il + laissa une fille naturelle. Louis XI l'avait donné à Édouard IV + comme confesseur, après la paix de Pecquigny (1474) «comme celui + qui l'absoudrait volontiers, sachant bien que le cardinal était + bon compagnon» (Commynes, IV, chap. x).--Voy. pour Charles de + Bourbon, Péricaud aîné, _Rev. du Lyonnais_, IX-X, 1855, p. + 37.--Cf. _Hist. de la Maison de Bourbon_, par de La Mure, édit. + Chantelauze, II, pp. 395 et suiv.--Il est bon d'ajouter que ni de + La Mure, ni Péricaud, ni Chantelauze n'ont connu le rôle du + cardinal de Bourbon comme légat à Avignon. + + [411] _Lettres de Louis XI_, III, pp. 98, 100. + + [412] _Id._ + + [413] Biblioth. nat., mss. lat., 9071, fol. 35. + + [414] Raynaldi, _Annales_, vol. XIX.--ann. 1466, 19 octobre, et + Bibl. nat. mss. lat., 9071, fol. 35. + +Les Avignonnais essayèrent-ils quelque démarche en vue de complaire +aux désirs exprimés dans la lettre royale? Les registres du conseil +n'en portent aucune trace. Mais nous constatons que le retard apporté +par la curie romaine à la nomination de Charles de Bourbon, n'altère +en rien les bons rapports existants. Le 17 juin 1468, la ville +d'Avignon envoya, avec un grand concours de citoyens, les consuls +saluer au débarcadère du Rhône, Blanche-Marie Visconti, épouse de +François Sforza, duc de Milan et de Gênes, que Louis XI «ne réputait +pas seulement soeur, mais fille[415]». «Nous savons que tout ce que +vous avez fait, leur écrivait-elle de Beaucaire, l'avez fait pour +l'onneur du Roy.... nous luy en escripvons en l'en remerciant et +scavons qu'il en scaura à tous ceulx de la ville tres grand gré et +nous vous offrons que s'il est chose en quoy nous puissions pour le +temps à venir faire plaisir à toutz de la dite ville, soit en général +et en particulier, que nous le ferons de tres bon cuer[416]». + + [415] _Lettres de Louis XI au duc de Milan_, Charavay et Vaesen, + III, p. 243. + + [416] Arch. municip., _Reg. des Conseils_, du 17 juin 1468, t. + III, fol. 200. Bonne de Savoie était soeur de Charlotte, reine de + France. Elle épousa, le 9 mai 1468, Galéas-Marie Sforza, fils de + François Sforza. Le mariage fut béni par le cardinal La Balue et + en présence de Charles de Bourbon. Voy. Duclos, _Hist. de Louis + XI_, V;--Péricaud, _Rev. du Lyonnais_, IX, X, p. 369;--_Lettres + de Louis XI_, II, p. 222, note. + + Vers la même époque, Louis XI ayant recommandé deux personnages, + Monténart (?) et Bazille, s'en allant à Avignon, les consuls + répondent qu'ils n'ont aucune nouvelle de Bazille; quant à + Monténart, il avait quitté la ville après une maladie très grave + et depuis on était sans nouvelles de lui. En faisant réponse au + roi ils ajoutaient: «Pourtant sur ce autre chose est en quoy tant + en commun que en particulier puissions vostre dicte Magesté + servir et complaire, en le nous notiffiant, le ferons de tout + nostre petit pouvoir et de tres bon cueur a l'ayde de nostre + seigneur le quel tres haut et tres chrétien prince et tres + redoubté seigneur vous doint bonne et longue vie et le + accomplissement de voz tres haultz et tres nobles désirs[417].» + + [417] Escript en Avignon le pénultième jour de mars 1468.--Orig., + Biblioth. nat., ancien fonds franç., mss. no 2896. + +Divers actes de Louis XI montrent néanmoins que la candidature de +l'archevêque de Lyon était toujours l'objet de ses préoccupations. +Dans une lettre du 21 août 1469, à Falco de Sinnibaldi, envoyé du +Saint-Siège, s'en retournant à Rome, Louis XI recommande, pour le +chapeau de cardinal, l'ancien compagnon de voyage de Charles de +Bourbon, Thibaud de Luxembourg, évêque du Mans, et on trouve cette +phrase caractéristique: «Je le vous obliay à dire, quant je vous +recommande le fait de la légation d'Avignon[418].» «Et pour tant que +j'ay singulière confiance en vous et que vous emploirez voulentiers à +conduire les matières pour les quelles nos diz ambassadeurs s'en vont +par dela, mesmement en celles que cognoistrez que jay au cueur, je +vous prie tant acertez et affectueusement comme je puis et surtout le +service que faire me desirez que vous vueillez tellement emploier à +tenir la main de vostre part envers Nostre dit Saint-Père que la +chose sortisse à ceste fois son effet.» + + [418] Charavay et Vaesen, _Lettres de Louis XI_, IV, p. 25. Falco + de Sinnibaldi avait été envoyé comme légat en France, par une + bulle du pape Paul II, datée des kalendes de juin 1470.--Arch. + vatic., _Reg. Cur._ 540 (Paul II). Au moment de l'arrivée du + légat, Louis XI, gravement malade, faisait cadeau à Paul II d'un + calice en or du poids de 24 livres, qui devait être placé à + Saint-Jean-de-Latran et ne pouvait être aliéné (août 1470). _Reg. + vatic. Cur._, no 540. + +L'influence de Sinnibaldi fut probablement de quelque poids sur la +décision de Paul II, qui donna enfin la légation d'Avignon à Charles +de Bourbon (septembre 1470), mais à titre absolument provisoire et +avec les réserves dont Louis XI donne acte au Saint-Siège dans une +lettre en latin, donnée à Amboise, le 26 septembre 1470, la seule de +ce monarque que renferment les archives du Vatican[419]. Mais déjà +temporaire et révocable, la provision de l'archevêque de Lyon se +trouvait singulièrement menacée par la mort de Paul II et l'exaltation +de Sixte IV. + + [419] Charavay, _Arch. des Miss. scientif. et littér._, pp. 445 + et suiv., série III, vol. VII, année 1881.--«Ludovici Francorum + regis juramentum quod Carolus ejus consanguineus et a Pontifice + avinionensis legatus designatus justitiam administrabit et ad' S. + S. bene placitum in ea legatione manebit.»--Arch. vatic., _26 + septembre 1470_, et _Arm._ 35, 20, 4, p. 208, et 12 juin 1472, + _Arm._ 35, 20, 8, pp. 416, 417.--«Litteræ Ludovici Francorum + Regis cum ejus Sigillo cereo in quibus jurat se facturum quod + Carolus Archiepiscopus Lugdunensis Civitatis Avinionensis et + Comitatus Legatus a Paulo II constitutus fideliter legationem + administraret illamque ad Pontificis requisitionem dimittat.» + _Arm._, II. Cap. III.--Arch. du Château-Saint-Ange, _Indice + chronologice_ (394, 1539). + +En 1471, Louis XI et Sixte IV qui, sans être en rapports tendus +jusqu'alors, se tenaient sur une réserve prudente, se rapprochent +parce qu'ils ont besoin l'un de l'autre. Le pape voulait l'appui du +roi pour une croisade; Louis XI comptait sur le Saint-Siège pour +régler l'affaire de la Balue et faire refuser à son frère, Charles de +Berry, la dispense nécessaire en vue d'épouser Marie de Bourgogne. Ce +rapprochement amena Sixte IV à se montrer plus traitable sur la +question de la légation d'Avignon qui n'avait été, comme nous l'avons +vu, confiée qu'à titre provisoire par Paul II à l'archevêque de Lyon. +Louis XI envoie, le 4 novembre 1471, à Sixte IV messire Guillaume +Compaing, archidiacre d'Orléans, et maître Antoine Raquier, notaire, +afin de conclure avec le pape un traité contre tous leurs ennemis +communs. Dans cette ambassade il est encore question d'accorder à +l'archevêque de Lyon, de la maison de Bourbon, la légation d'Avignon, +avec le chapeau de cardinal[420]. + + [420] _Collection Legrand_, XIV, fol. 228 et suiv.--Mss. Bibl. + nat.--Cf. Vast, _Le cardinal Bessarion_, p. 408.--Vaesen, + _Lettres de Louis XI_, V, p. 2, not. 1. + +Sixte IV ratifia le choix de son prédécesseur avec les mêmes réserves, +auxquelles durent souscrire par acte signé le roi de France et son +protégé, Charles de Bourbon. La lettre royale, qui reproduit les mêmes +termes que celle du 26 novembre 1470, fut donnée pour Sixte IV à +Saint-Florentin, le 15 juin 1472[421]. On voit, d'après ce document, +que l'archevêque de Bourbon exerçait la légation d'Avignon et du +Venaissin avec le titre de légat _a latere_ pour une durée qui était +laissée à la convenance du pape et du Saint-Siège. Il promettait au +pape que ledit légat s'acquitterait avec intégrité de sa charge et +rendrait bonne et prompte justice à tous les vassaux du Saint-Siège. +Il est à remarquer que pour la première fois, sans doute à la suite +des grosses difficultés qu'avait soulevées l'occupation du palais +apostolique à la mort du cardinal de Foix, l'obligation était faite au +légat de rendre le palais avec tous les droits et prérogatives +attachés à sa charge, soit au pape vivant, soit à ses successeurs, à +première réquisition et sans différer, avec toute la déférence due à +la personne du souverain pontife. Nous possédons également, grâce à +la copie donnée par Fornéry[422], le texte de l'engagement juré par +Charles de Bourbon, le 4 juillet 1472. Les conditions énumérées +ne font que reproduire celles déjà relatées dans la lettre royale. +Il s'engageait à remettre entre les mains de Sa Sainteté ou de +ses successeurs «le palais», avec tous droits, sous peine +d'excommunication et de parjure, sans contestation et sans +attermoiement[423]. + + [421] Copie d'après Fornéry, _Hist. ecclés._, mss., _Preuves_, + fol. 438. + + [422] Fornéry, B. d'Avignon, mss. I, fol. 439 et vo., et Mss. de + Carpentras, fol. 830. + + [423] «Cum pallatio omnibusque juribus et pertinentes suis + assignabo omnique tempore sub excommunicationis latæ sententiæ + atque parjurii pænis si contra fecero.» Datum Lugduni die 4 + Mensis julii, Anni Domini 1472.--Cf. _Réponse aux Recherches + historiques concernant les droits des Papes_, par Agricol Moreau, + p. 129, no X. + +Bien que pourvu officiellement de la légation, Charles de Bourbon ne +se pressa pas de prendre possession de son siège, qu'il n'occupa du +reste que d'une façon très irrégulière. Annoncé dès le mois d'octobre +1470[424], aux consuls d'Avignon par une lettre de Guillaume de +Châlons, prince d'Orange, le légat ne se présenta pour occuper sa +charge en personne qu'au mois de novembre 1473. La ville, pour fêter +son arrivée, envoya au devant de sa grandeur un brigantin manoeuvré +par douze hommes, qui devait remonter le Rhône jusqu'au +Pont-Saint-Esprit, en même temps qu'une ambassade, composée des +consuls et notables de la ville, allait à cheval à la rencontre du +légat jusqu'au même point. Le 11 novembre 1473 l'archevêque de Lyon, +descendant le Rhône sur le brigantin envoyé par la ville, prit terre +à quelque distance de la ville et s'installa au château du Pont de +Sorgues avant d'occuper le grand palais[425]. + + [424] Arch. municip., série A.A.--Lettre de Guillaume de Châlons + aux consuls, 7 octobre 1470. + + [425] Comptes de la Ville, 1473, 1474. Mandats no 88 et no 96, + série C.C. + +Dans la pensée du pape, le caractère révocable de la provision donnée +à Charles de Bourbon laissait-il entrevoir un remplacement à brève +échéance, ou mieux encore Sixte IV fut-il, dans cette circonstance, +l'instrument docile de son neveu, le célèbre Jules de la Rovère, que +Jean de Serres appelle «instrument fatal des maux de l'Italie» et +ailleurs «puissant d'amis, de réputation, de richesses, naturel +farouche et terrible, inquiet, turbulent, mais magnifique et grand +défenseur de liberté ecclésiastique»[426]? Il est difficile de se +prononcer. Jules de la Rovère avait été appelé à l'évêché de +Carpentras lorsque, à la mort d'Alain de Coëtivy, en 1474[427], il fut +transféré au siège d'Avignon que Sixte IV, par affection pour son +neveu, érigea en archevêché par bulle du 22 novembre 1474[428], avec +les évêchés de Carpentras, de Cavaillon et de Vaison comme +suffragants, alors qu'ils ressortissaient précédemment de l'archevêché +d'Arles. Cette extension de l'autorité spirituelle de l'archevêque +d'Avignon, sa parenté avec le souverain pontife, en faisaient un +adversaire redoutable pour le légat, dont il contrebalançait +l'influence: un conflit ne pouvait manquer de se produire lorsque, +sollicité sans doute par son neveu, Sixte IV, sans penser aux +conséquences d'une pareille mesure, révoqua la faculté accordée à +Charles de Bourbon[429] et lui substitua son neveu Jules de la Rovère, +par bulle du 13 mars 1475. Quelques auteurs ont prétendu que les +pouvoirs conférés au nouveau légat étaient plus étendus que ceux de +son prédécesseur; que son autorité devait se faire sentir jusqu'à +Lyon; qu'il voulait rétablir la suzeraineté temporelle du Saint-Siège +sur la rive droite du Rhône[430]. Rien dans la bulle pontificale +n'autorise ces affirmations, et le texte même du document est conforme +aux formules adoptées en pareil cas par la chancellerie +pontificale[431]. Depuis le XIIIe siècle les légats représentant à +Avignon le Saint-Siège avaient toujours porté les mêmes titres, qui +n'étaient qu'une formule consacrée de diplomatique sans effet dans +l'exercice de leurs fonctions. Du reste, les parlements se montraient +d'une rigueur impitoyable quand il s'agissait de l'enregistrement de +la bulle, et ils n'auraient pas toléré un empiètement sur les droits +du pouvoir laïque. + + [426] Jean de Serres, _Liv. cit., passim_. + + [427] Nouguier, _Hist. chronolog. des évêques d'Avignon_, pp. + 180, 181. + + [428] Origin., Arch. municip., B. 36, no 20.--Nouguier, _Liv. + cit._, pp. 180 et suiv. + + [429] «Venerabilem fratrem nostrum Carolum archiepiscopum + Lugdunensem in nostris civitate Avenionensi et Comitatu + Venayssino ac in illis adjacentibus provinciis civitatibus et + locis pro Romanâ Ecclesiâ gubernatorem et vicarium dudum + appellatum ab ejusdem sibi commisso gubernationis et vicariatûs + officio commissam facultatem revocamus.» Massillian, _Rec. des + Chartes_, vol. XXXI, fol, 393 et seq., mss. Biblioth. Avignon. + + [430] Legeay, _Hist. de Louis XI_, II, pp. 200, 181.--Cf. + Cottier, _Hist. des Recteurs_, 142, 143.--_Recueil des + Ordonnances_, XVIII, p. 196, not. C.--Duclos, _Hist. de Louis + XI_, II, p. 227. + + [431] Jules de la Rovère s'intitule dans un acte de 1476 + «_Julianus Sancti Petri ad Vincula Sacrosanctæ Ecclesiæ Romanæ + presbyter Cardinalis in Civitate Avenionensi et Comitatu + Venayssino nonnullisque aliis provinciis Civitatibus et locis ac + terris illis adjacentibus apostolicæ sedis legatus de latere_». + Arch. municip,. B. 65, no 73, Cott. A.A.A.A. + +Il y a là, selon nous, une confusion de la part des historiens, qui +ont traité la question sans la bien connaître, et dont nous allons +donner l'explication. L'archevêque d'Avignon avait juridiction sur +tous les sujets royaux fixés dans les limites de son diocèse[432]; or, +en ajoutant au diocèse du nouvel archevêque les évêchés de Cavaillon, +de Valréas et de Vaison, Sixte IV donnait par le fait, au sens propre +du mot, à son neveu «des pouvoirs plus étendus». Voilà ce qu'il faut +entendre par cette phrase qui se retrouve dans Duclos, dans Legeay et +les autres. C'est sans doute cette extension d'attribution qui motiva +les plaintes de Charles de Bourbon au roi, car on ne comprendrait pas +qu'il s'agît des attributions de Jules de la Rovère, légat, alors que +la provision de ce dernier ne fut délivrée qu'en mars 1475[433]. Or, +dès le mois de janvier 1475, Louis XI, mécontent des agissements du +pape, avait pris plusieurs ordonnances rigoureuses à l'adresse du +Saint-Siège. Une première ordonnance du 8 janvier 1475[434] instituait +une commission pour examiner les bulles, brefs et rescrits pontificaux +qui seraient contraires aux immunités et privilèges du royaume de +France et en défendait l'enregistrement. En vue de la défense des +libertés de l'église gallicane le roi soumettait au «_placet_» tous +les actes pontificaux. En outre, sans doute pour effrayer Sixte IV, +Louis XI fit écrire à tous les évêques de France pour leur dire qu'ils +ne devaient pas quitter leur résidence, et ce, sous peine de +confiscation et de privation du temporel[435]. + + [432] Voy. notamment p. 359. _Cart. de l'Archevêché_, t. III, + fol. 108.--_Rec. mss._, Massilian, fol. 66, vo. + + [433] Pastor, _Hist. de la Papauté_, IV, pp. 296, 297. + + [434] _Rec. des Ordonnances_, XVIII, p. 169.--Cf. Pastor, _Hist. + de la Papauté_, IV, pp. 290, 297. + + [435] _Rec. des Ordonnances_, XVIII, p. 168. + +En même temps, Louis XI, poussé secrètement par son allié, Laurent de +Médicis, provoque une agitation anti-romaine et parle de la prochaine +tenue d'un concile général pour la réforme de l'Église et l'élection +régulière d'un pape à la place du pontife, dont la nomination était +entachée de simonie. Il cherche à gagner à sa cause l'empereur +Frédéric[436]. + + [436] Pastor, _Liv. cit._, IV, p. 296. + +La bulle pontificale du 21 novembre 1474 était sans contredit un acte +d'indépendance de la curie romaine et attentatoire aux libertés de +l'Église gallicane, en ce sens qu'elle portait modification des +circonscriptions ecclésiastiques du royaume de France, sans l'avis +préalable du roi. En effet, de ce chef, la province ecclésiastique +d'Avignon devenait indépendante de Vienne et d'Arles[437], et le +rattachement de l'évêché de Vaison au diocèse de l'archevêché +d'Avignon était une diminution de l'autorité de l'archevêque de Vienne +et de Lyon «primat de France». Bien que plus incliné aux idées +romaines que son père Charles VII, qui professait plutôt les idées +gallicanes, Louis XI ne pouvait décemment rester indifférent en +présence des prétentions de Sixte IV dont la faiblesse expliquait cet +acte de népotisme. Si on ajoute à cette extension d'attributions +l'autorité que le nouvel archevêque tenait de ses prédécesseurs, on +conviendra que l'archevêque d'Avignon était, sinon le supérieur, du +moins l'égal du légat, qui devait désormais compter avec lui. En +effet, depuis 1178, par privilège de Frédéric II, empereur +d'Allemagne, l'évêque d'Avignon était coseigneur de Barbentane, et +avait juridiction temporelle sur ce port, une des principales escales +de la navigation du Rhône[438]. En outre, depuis le Xe siècle, ledit +évêque possédait, comme fiefs temporels sur la rive droite du Rhône, +les localités ci-après avec leurs annexes: _Roquemaure_, _Trueil_ (de +Torcularibus), _Montfaucon_, _Saint-Giniès de Comolas_, +_Saint-Laurent-des-Arbres_, _Lirac_, _Tavel_, _Rochefort_, _Sazes_, +_Pujaut_ (Podium altum), _Sauveterre_, _Villeneuve_, _Les Angles_ et +_Saint-Étienne-de-Candals_[439]. «De tout temps et d'ancienneté les +prédécesseurs arcevesques du dit lieu ont tout droit de justice et +juridiction ecclésiastique sur plusieurs nos subgectz, mananz et +habitanz de plusieurs villes, villaiges et places nous appartenanz +dedans nostre royaume estans du dit diocèse et arcevesché, et ont +accoustumé selon droit commun les dits arcevesques du dit lieu +d'Avignon, davoir toute juridiction cohercion et contrainte non +seulement sur iceulx habitanz des villes de nostre royaume mais aussi +de Provence, du conte de Venisse et dailleurs ou le dit droict se +estant[440].» Ces lettres patentes de Louis XI ne peuvent laisser +aucun doute sur la légitimité des pouvoirs de l'archevêque d'Avignon, +en tant que juge temporel desdits fiefs enclavés dans le royaume de +France. Or, dans de pareilles conditions, ou l'évêque devait se +contenter d'une juridiction temporelle nominale, comme l'avaient fait +la plupart des prédécesseurs de Jules de la Rovère, ou, s'il voulait +prendre au pied de la lettre les droits qu'il tenait de ses fonctions, +il devait se préparer à vivre en état de guerre avec les officiers +royaux, sénéchaux de Beaucaire, maîtres des ports de Villeneuve ou +leurs lieutenants, et le Parlement de Toulouse dont la rigueur était +proverbiale. On comprend, en effet, que les sujets du roi, placés sous +la juridiction temporelle des évêques d'Avignon et poursuivis pour +crimes ou délits de droit commun, récusassent la juridiction +temporelle de leur suzerain spirituel, pour chercher aide et +protection auprès des agents royaux et échapper ainsi à toute +pénalité. De là des conflits incessants, des protestations, et comme +conclusion, des lettres de représailles qui empêchaient l'évêque +d'exercer en toute liberté son droit de juridiction. + + [437] Le P. Armand Jean, _Les Évêques et Archevêques de France_, + 1682-1801; Paris, Picard, 1891, t. I, p. 49. + + [438] Arch. municip., Rhône et Durance, A, Invent. + + [439] _Notes chronolog. sur les villes, villages, paroisses, + églises et autres lieux du diocèse d'Avignon_, mss. de + Massillian, t. I, Dom Vaissette, XII{2}, p. 154.--Les évêques + d'Avignon déléguaient généralement un official forain chargé de + régler les affaires ecclésiastiques dans la partie de la province + du Languedoc qui ressortissait de l'archevêché d'Avignon. On + trouve, en _1614_, un arrêt du Parlement de Toulouse maintenant + dans ses fonctions _Thomas Duret_, qui en avait été chargé par + l'archevêque d'Avignon, Etienne Dulcis. Arch. de la + Haute-Garonne, _Invent. Parlement_, série B, 329. + + [440] Lettres de Louis XI données à Thouars le 27 janvier 1481. + Orig. _Cartul. de l'Archevêché_, III, fol. 108. + +Quant à la question de conflit à propos de certains territoires +riverains du Rhône, dont la délimitation et les droits «de pâturage et +de bûcherage» étaient contestés entre les officiers royaux et le +représentant du Saint-Siège[441], Jules de la Rovère ne pouvait en +avoir la responsabilité, attendu que depuis longtemps des +dissentiments existaient entre le sénéchal de Beaucaire et de Nîmes et +les officiers pontificaux. Des attaques à main armée avaient été +dirigées par les sénéchaux de Beaucaire et de Nîmes contre le terroir +d'Avignon, sous forme de représailles et de droits de marque, sous +prétexte d'une dette que les papalins auraient refusé de solder à +Gabriel de Bernes, alors qu'il était constant que la cité d'Avignon +n'avait jamais refusé de se libérer[442]. Enfin, la ville se plaignait +avec quelque apparence de raison que les officiers du roi +s'opposassent, par vexation, à la construction de «pallières et +taudis» sur la rive gauche du Rhône dont le courant impétueux ne +cessait de menacer les remparts et fortifications qui garantissaient +la sécurité de la ville et de son territoire. + + [441] Il s'agissait des îles d'Argenton, de Flesche, du Mouton, + de Barusin, du Château-Sables, de la Barthelasse, du Contrat, + _Invent._ A. Rhône et Durance. A la suite de l'entrevue de Lyon, + Louis XI nomma une commission composée de l'archevêque de Vienne, + de Pierre Arivel, président du Parlement de Grenoble, et du + Bâtard de Comminges et Jean de Moncade, juge-mage, pour régler le + différend, juin 1476. Arch. municip., B. 70. + + [442] Les Valperge ou Valpergue, d'origine lombarde (de Ropol + près Verceil) étaient coseigneurs de Caumont. Gabriel de Bernes, + seigneur de Ropol, réclamait à la ville 2,200 écus représentant + le fonds et les arrérages de la pension qui lui était due. Les + consuls ayant refusé de payer, les officiers royaux lancèrent des + lettres de représailles contre Avignon (juin 1475). Le 27 du même + mois, la ville s'acquitta d'une partie de la somme.--Cf. + _Amplissima Collectio_, II, pp. 1509, 1511.--Délib. du Conseil de + ville du 21 juin 1475. + +Les conflits entre riverains prirent même, au cours de l'année 1475, +un caractère tel de violence que le conseil de ville décida d'en +référer au pape, avec menace des censures ecclésiastiques[443]. De +leur côté les officiers du Languedoc, défenseurs des droits du roi, +maintenaient énergiquement leurs revendications et le juge-mage de +Beaucaire écrivait à Jean Bourré, président des États du Languedoc, +«touchant l'occupation que ceulx d'Avignon veullent faire du Rosne et +des isles d'icelluy[444]». Il montrait pour le roi l'importance qu'il +y avait à conserver la possession des terrains limitrophes du fleuve +et des îles voisines, «et le bon droit que le roy a». Le 9 juillet +1475[445], Sixte IV adressait à Louis XI une nouvelle lettre plus +pressante, dans laquelle il l'engageait à donner des ordres immédiats +pour que ses officiers du Languedoc cessassent d'inquiéter et de +molester les vassaux du Saint-Siège. Le roi de France n'ayant pris +aucune mesure pour donner satisfaction au souverain pontife, celui-ci +fulmina contre les officiers royaux une sentence d'excommunication (9 +décembre 1475)[446]. + + [443] Arch. municip., _Reg. des délibérat._, 19 juin 1475. + + [444] Dom Vaissette, XII{2}, _Preuves_, pp. 180, 181, 10 avril + 1475. + + [445] _Amplissima Collectio_, II, p. 1508. + + [446] 9 décembre 1475. Arch. municip., B. 19, no 17.--Les + conflits entre les rois de France et le pape à propos de la + délimitation de leurs droits sur les bords du Rhône durèrent + plusieurs siècles et donnèrent lieu à d'interminables procès. En + 1430-1431, sous Eugène IV, le cardinal de Saint-Eustache fut + chargé de régler le différend (Voy. Dom Vaissette, IX, pp. 1111, + 1112);--Chambaud, _Recueil sur Avignon_ (mss. I, fol. 164, + 165);--Ménard, _Hist. de Nîmes_, III, pp. 179, 377, + 378;--Massillian, XXII, fol. 57, vo.--Voy. _Procès du Rhône_, + mss., t. VI, fol. 150, 168, 169, 173. + + En 1430, un notaire royal ayant voulu instrumenter à Avignon, + reçut l'ordre de s'éloigner, et, détail curieux, il signa + désormais ses actes du milieu du lit du Rhône: _datum supra + Rhodanum, in quâdam barcâ ante turrim capitis pontis Villæ-novæ + prope Avinionem_. Voy. _Procès du Rhône_, t. VI, fol. 154. Charles + VI, par acte authentique de mars _1366_, avait reconnu au pape la + possession du lit du Rhône jusqu'à la chapelle de Saint-Nicolas + (Arch. municip., Orig., B. 68, no 27), et lorsqu'il y avait des + différends entre Avignonnais et sujets royaux, le conservateur des + privilèges apostoliques devait se transporter à cette chapelle et + y rendre ses jugements (Voy. _Enquête sur le Rhône_, Arch. + municip., B. 67, no 108); mais cette légitimité de possession du + souverain pontife était très fréquemment contestée, et le + Parlement de Paris dut intervenir pour trancher définitivement la + question (Voy. Arch. nation., X{ta} 8605, fol. 95, Ordonnance du + 30 janvier 1443). + +Ces explications étaient indispensables pour montrer l'origine du +conflit à propos des limites du Rhône, au moment où Sixte IV allait +appeler son neveu à la légation d'Avignon, et permettent de démêler ce +qu'il y a de fondé dans les accusations portées par les historiens +contre Jules de la Rovère sur ce point. Lorsque donc, quelques mois +plus tard, le cardinal de Saint-Pierre aux Liens se rendit à Lyon pour +porter ses doléances à Louis XI, il ne faisait que lui exposer des +griefs déjà anciens et qu'il n'avait en rien contribué à susciter. +Enfin, s'il se plaignait au roi de la sévérité outrée du Parlement de +Toulouse à l'égard des sujets pontificaux, lorsque quelque atteinte +était portée par eux aux prérogatives royales, ces plaintes étaient de +tout point fondées[447]. + + [447] On peut juger par un exemple de cette sévérité. En 1491 + (septembre), quelques habitants d'Avignon ayant démoli les degrés + d'une arche du pont (partie française), le maître des ports cita + le légat, les consuls et citoyens à comparaître devant le + Parlement de Toulouse qui, par arrêt du 7 septembre 1491, + condamna lesdites personnes à rétablir les degrés démolis et à + payer au roi une amende de 400 livres. Les Avignonnais en + appelèrent à Charles VIII qui, par lettres patentes, donna + suspension de l'exécution de l'arrêt. Le Parlement passa outre à + l'ordre royal et décida que l'arrêt serait exécuté. Arch. + municip., B. 64, no 36. + +En réalité, toutes les explications données jusqu'ici, pour justifier +le mécontentement du roi du retrait de la légation à Charles de +Bourbon, ne sont que de peu de poids et ne suffiraient pas pour rendre +plausible l'hostilité de la Cour de France et le parti pris de +recourir aux voies de fait contre le Saint-Siège dans la personne de +son légat et dans son propre domaine. Ce que Louis XI ne pouvait +pardonner à Sixte IV, c'était d'avoir manqué à ses engagements +vis-à-vis du roi et d'avoir porté une grave atteinte à l'influence +française dans les terres qui confinaient à la Provence, au moment où +Louis XI espérait mettre la main sur l'héritage du roi René. +Désormais, au lieu d'avoir à Avignon un représentant dévoué à ses +intérêts, la France allait se heurter à un ennemi habile, implacable, +que l'on accusait encore sans preuves d'entretenir avec le Téméraire +des intelligences secrètes, et de favoriser la cession des domaines de +la maison d'Anjou au duc de Bourgogne[448]. Tous les calculs +politiques de Louis XI se trouvaient ainsi déjoués, par suite de la +mauvaise volonté du pape, et on comprend qu'il en conçut une vive +irritation. + + [448] Ce sont les raisons données par Legeay, _Hist. de Louis + XI_, II, p. 200.--Cf. abbé Christophe, _Hist. de la Papauté au + XVe siècle_, II, p. 248. + + Cependant l'administration du cardinal de Bourbon, ou plutôt de + ses représentants à Avignon et à Carpentras, n'allait pas sans + quelques difficultés. Absent depuis plusieurs mois du siège de sa + légation, l'archevêque de Lyon avait délégué comme lieutenant à + Carpentras l'évêque de Narbonne[449]. A Avignon, il avait + constitué comme son fondé de pouvoir Édouard de Messiaco, abbé de + l'Isle-Barbe (13 décembre 1475). Les rapports entre le conseil de + ville et les délégués du légat étaient assez tendus par suite de + quelques questions d'ordre local. Le représentant du légat + reprochait au conseil: 1º de n'avoir pas procédé, comme le voulait + la charte municipale de 1411, au renouvellement annuel des + conseillers[450]; 2º de n'avoir pas voté au légat le présent + annuel de 500 florins, qui selon la tradition lui était offert la + veille de la Noël[451]; 3º il se plaignait en outre de ce que des + officiers avaient été créés directement par le Saint-Siège, sans + autorisation du légat; 4º de ce que les Florentins avaient obtenu + du Saint-Siège une exemption, au mépris du légat; 5º de ce qu'un + bref apostolique avait interdit à l'évêque de Narbonne de + s'immiscer dans les affaires intérieures du Gouvernement[451]. + L'évêque de Cavaillon se fit, auprès du conseil, l'organe de ces + plaintes. Celui-ci, qui louvoyait entre les deux influences, + décida le 13 décembre de surseoir à toute décision jusqu'au retour + des consuls et d'une partie des conseillers que la peste tenait + pour le moment éloignés de la ville. Quelques jours après, + l'assemblée municipale se réunit (le 18 décembre)[452] et la + mutation des conseillers fut opérée en présence de l'abbé de + l'Isle de Barbe, délégué du légat, et par son ordre. Le 10 janvier + 1476, le conseil décida de prendre des informations à Rome au + sujet de la bulle concernant la mutation des conseillers, qu'une + rature avait rendue suspecte de fausseté, et où le mois précédent + on avait délégué à cet effet Pierre Baroncelli comme ambassadeur + extraordinaire[453]. Le 24 janvier, le conseil procède à la + nomination des capitaines des paroisses, en vertu d'un bref que + Pierre Baroncelli avait rapporté de Rome avec des lettres de Jules + de la Rovère, archevêque d'Avignon. Il est probable que Baroncelli + avait été chargé par Jules de la Rovère d'une mission secrète pour + le conseil et les États, peut-être de leur faire pressentir la + prochaine venue du cardinal en qualité de légat, car dès son + arrivée, et par ordre de l'évêque de Carcassonne, Pierre + Baroncelli avait été jeté en prison. La ville députa aussitôt + auprès de l'évêque Pierre de Merulis, primicier de l'Université, + et Jean Martini, bourgeois, pour obtenir l'élargissement de + l'ambassadeur. D'autre part, le 3 février, le conseil fit de + pressantes instances auprès de l'abbé de l'Isle Barbe dans le même + but. Sixte IV lui-même, dans un bref menaçant, informa les consuls + qu'il avait donné l'ordre de relâcher sans délai Pierre + Baroncelli[454], se réservant de faire châtier l'auteur de + l'emprisonnement[455]. Le conflit était désormais inévitable entre + le Saint-Siège et son légat à Avignon, et forcément la Cour de + France allait être amenée à soutenir ce dernier contre le pape et + contre son rival et successeur désigné, Jules de la Rovère. Louis + XI, toujours à l'affût des desseins secrets de la Cour de Rome, + s'efforçait de provoquer une certaine agitation dans le clergé de + France et parmi les cardinaux du sacré collège. Au mois de mars + 1476, pendant que Jules de la Rovère se rendait à Avignon, on + trouva affichée à la porte de la basilique de Saint-Pierre une + proclamation du roi de France enjoignant à tous cardinaux, prélats + et évêques de se trouver à Lyon, le 1er mai, afin d'y délibérer + sur la tenue d'un concile[456]. Une ambassade française fut même + envoyée à Rome, à ce sujet, au mois d'avril 1476[457], mais Sixte + IV refusa de la recevoir. Comme le fait justement observer Pastor, + il y a une corrélation indiscutable entre ces tentatives de + pression et d'intimidation que Louis XI cherchait à exercer sur + les membres de l'Église et l'envoi en France de Jules de la + Rovère[458]. Ce dernier avait quitté Rome le 19 février 1476. + + [449] Cottier, _Not. sur les Recteurs_, pp. 142, 143.--Cf. abbé + Christophe, _Hist. de la Papauté au XVe siècle_, II, p. 248. + + [450] La charte communale de 1411 avait posé le principe du + renouvellement annuel des conseillers par moitié; mais divers + faits montrent que dans la pratique et depuis nombre d'années on + ne se conformait pas aux prescriptions de cette charte, puisqu'il + est question de la subrogation de certains citoyens à des + conseillers qui étaient morts dans leurs fonctions. Le légat ne + faisait donc que demander le retour à la légalité. Le 21 avril + 1476, Sixte IV approuve l'élection de deux conseillers à la place + de deux qui étaient morts. + + [451] _Amplissima Collectio_, II, p. 1514, _Epistol._ LXXX. + + [452] _Reg. somm. des délibérat._, décembre 1475. + + [453] _Reg. somm. des délibérat._, janvier 1476. + + [454] _Reg. des délibérat. du Conseil_, 1476.--Arch. muicip., + _Invent_. + + [455] Arch. municip., _Invent_. imprimé. + + [456] Pastor, _Hist. de la Papauté_, IV, p. 298. + + [457] _Id._, IV, p. 298. + + [458] _Id._, IV, pp. 296, 297. Pastor fait remarquer avec raison + que cette mission si importante de Jules de la Rovère en France + est ignorée de la plupart de ses biographes, notamment de + _Brosch_ (IV, p. 298). Pour la première fois, grâce aux Registres + du Conseil de la ville d'Avignon, nous avons pu reconstituer le + rôle et les agissements de Jules de la Rovère (de mars à + septembre 1476) dans les affaires d'Avignon. + +La guerre devenait dès lors inévitable, et les partis commençaient à +s'y préparer. Le 12 mars 1476, le conseil est avisé de la prochaine +venue de Jules de la Rovère à Avignon, mais l'assemblée ignorait +encore la nouvelle, tenue secrète, du remplacement de l'archevêque de +Lyon à la légation. Celui-ci, mis au courant de ce qui se tramait à +Rome contre son autorité, avait pris les devants, et le 17 avril[459] +1476, on annonçait l'arrivée à Avignon, par le Rhône, d'une grande +barque chargée de douze tonneaux de vin et de vingt à vingt-cinq +salmées de blé, destinés à l'approvisionnement du grand palais. Avisé +aussitôt, le conseil décide que le tout sera mis en entrepôt et en +lieu sûr, _attendu que cette affectation de se servir d'une voie +étrangère pour les denrées dont il a besoin ne fait rien augurer de +bon pour la ville, d'autant plus qu'on sait qu'il donne certains +signaux par des feux allumés du haut de la tour de Trolhas_[460]. + + [459] _Reg. des délibérat. du Conseil_, 1475-1476. + + [460] La tour appelée aujourd'hui «Trouillas». + +Le 19 avril 1476, le conseil est informé de l'approche de Jules de la +Rovère, neveu du pape, archevêque d'Avignon, en qualité de _légat +gouverneur d'Avignon et du Comtat_, et de son intention d'occuper le +grand palais, et d'en faire sortir incontinent ceux qui le détiennent +pour le compte de l'archevêque de Lyon. Le conseil délibère aussitôt +que les consuls et douze députés des plus notables auront plein +pouvoir pour établir une garnison aux portes et aux autres points de +la ville où besoin sera, et que des mesures seront prises incessamment +pour pourvoir à la sécurité de la ville et de ses habitants. Les +députés désignés furent: Louis Merulis, primicier de l'Université; +Guillaume Ricci, docteur; Antoine Ortigues, Girard de Sades, François +Malépine, Baptiste de Brancas, Pierre Baroncelli, Louis Pérussis, +Antoine Simonis, Veran Malhardi, Étienne de Gubernatis et Jean +Martini. Le 29 avril suivant[461], le conseil décide de notifier cette +décision à l'archevêque de Vienne, pro-lieutenant du cardinal de +Bourbon, et députe une ambassade au seigneur de Beaujeu[462], et à +l'archevêque de Narbonne, qui étaient au pont de Sorgues, pour tâcher +de pacifier les choses. C'est au milieu de cette agitation que le +nouveau légat pontifical arriva à Avignon, où il fut reçu avec la +déférence que commandaient ses nouvelles fonctions et sa parenté avec +la personne du souverain pontife. + + [461] Arch. municip., _Reg. des délibérat_. (avril 1476). + + [462] Pierre II de Bourbon-Beaujeu était le frère de Charles, + archevêque de Lyon, et gendre de Louis XI. Voy. Delachesnaye des + Bois, III, p. 476;--Anselme, I, p. 315. + +De son côté, Louis XI n'était pas resté inactif, et son intervention, +à ce moment, avait, s'il faut en croire Belleforest[463], un double +but; intimider le pape et peser sur l'esprit du roi René dont les +ambassadeurs étaient partis secrètement pour aller offrir au duc de +Bourgogne son héritage, après avoir rejeté et divulgué audit duc +toutes les propositions à lui faites par Louis XI[464]. Mais on sait +comment la défaite du Téméraire à Granson détacha du duc de Bourgogne +tous ses alliés, et René, dont les ambassadeurs avaient été pris et +les projets dévoilés, n'avait plus qu'à solliciter son pardon. Ce fut +l'épilogue du combat de Granson (1476). + + [463] Belleforest, II, p. 126. + + [464] Commines, _Édit. Chantelauze_, V, c. i, p. 306, et V, c. + ii, p. 311.--Cf. Muller, _Hist. des Suisses_, X, p. + 127;--Raynald, _Annal. ecclésiast._, 1476, §§ 1, 3;--César de + Nostredame, _Hist. de Provence_, VI, p. 640; Sismondi, _Hist. des + Français_, XIV, p. 476. + +Mais Louis XI n'avait pas attendu une solution que donnât à ses +visées politiques le sort des armes. Au mois d'avril 1476, par +ordre du roi, des troupes du Languedoc furent mises en mouvement +et portées sur la rive droite du Rhône, avec ordre d'amasser une +grande quantité de vivres et d'approvisionnements de toutes sortes à +Villeneuve-lès-Avignon[465]. L'avant-garde de l'armée royale, +commandée par le capitaine Bertrand de Codolet, se présenta au pont +du Rhône pour attaquer le terroir d'Avignon. Quant au représentant du +légat, l'archevêque de Lyon, il avait fait occuper le palais +apostolique par une garnison de soixante hommes, archers et +arbalétriers, fournis par le roi de France et à la solde de 4 livres +par jour. Dans cette forteresse inexpugnable la petite garnison +française entretenait des signaux avec les soldats de l'armée royale +campés sur la rive droite du Rhône, et leur fournissait des +renseignements utiles pour l'attaque des remparts. Vers la même date, +et pour appuyer les troupes massées sur la rive droite du fleuve, +Louis XI faisait diriger par voie rapide toute son artillerie +disponible, traînée par plus de quarante-quatre chevaux, sur +Avignon[466]. L'amiral de Bourbon, frère de l'archevêque de Lyon, +avait été chargé du commandement de l'armée «laquelle nous avions +envoyée ès marches de par dellà et près de la dite ville pour obvier à +la mauvaise entreprinse du dit cardinal alyé à nos ennemis[467]». + + [465] Ménard, _Hist. de Nîmes_, III, p. 253.--Ménard, _Preuves_, + III, p. 328. «A noble homme Guisarnaut de Gaube par mandement du + Roy nostre Sire, en faisant mettre sus gens de guerre, assembler + et mettre sus aussy porter vivres de plusieurs contrées du dit + diocèse au dit lieu de Villeneuve-les-Avignon pour secourir à + l'armée que le Roy nostre dit seigneur y avoit envoyée contre + ceux d'Avignon au moys d'avril passé, etc. LXXVIII, livr. + tournois.» + + «A Monseigneur Messire Philippe Gervais au moys d'avril dernier + passé par plusieurs journées à fere assembler et porter vivres et + artillerie de plusieurs lieux et contrées du dit diocèse aux gens + de guerre pour lors de par le dit seigneur envoyez à + Villeneuve-lès-Avignon contre ceulx d'Avignon. X livres.» + _Preuves_, III. p. 328. + + [466] Toute cette artillerie fut reconduite vers Lyon le 4 mai + 1476. _Comptes de la Ville_, C.C., 1476. + + [467] _Lettres patent. de Louis XI_, Origin., Arch. de l'Isère, + du 4 septembre 1476, série B. + +Aucun des historiens, en mentionnant cette prise d'armes du roi de +France contre les domaines du Saint-Siège, n'a connu réellement les +faits tels qu'ils se sont passés. Presque tous affirment que Louis XI +occupa Avignon et le comté, et ne sont pas éloignés de croire que, +dans la pensée du roi, cette tentative d'occupation à main armée +n'était que le prélude d'une annexion définitive, et que le +Saint-Siège fut même menacé de perdre Avignon par la faute de son +légat[468]. Il y a là une exagération évidente, conséquence de +l'ignorance des archives locales, qui vont nous permettre de mettre, +pour la première fois, sous leur vrai jour, les événements politiques +et militaires si peu connus de cette période de l'histoire des États +citramontains de l'Église. + + [468] Fantoni, _Liv. cit._, p. 345.--Cottier, _Notes sur les + Recteurs_, pp. 142, 143.--Cf. Morenas, _Lettr. histor._, p. + 12.--Charpenne, I, préface.--Cf. notamment Pastor (IV, p. 297) + qu'on est étonné de voir partager cette opinion fausse. + +Un document inédit et de la plus incontestable authenticité, renfermé +dans la caisse d'Avignon, parmi les papiers constituant le fonds de +l'inventaire de la Chambre des Comptes de Grenoble, nous apporte sur +les agissements de Jules de la Rovère, dans les événements qui vont +suivre, des renseignements forts curieux, que quelques historiens ont +soupçonnés, et qui n'expliquent que trop les griefs de Louis XI contre +la curie romaine et son représentant, le cardinal de Saint-Pierre ad +Vincula. Un certain Jean Aubert, dit de Montclus, seigneur et +chevalier de Montclus, avait été laissé à Avignon comme agent secret +du légat Charles de Bourbon, avec mission de le renseigner sur tout ce +qu'il pourrait saisir des desseins de Jules de la Rovère. Grâce à un +espionnage savamment dissimulé, ledit de Montclus ne tarda pas à +apprendre que le nouveau légat avait envoyé auprès de Charles le +Téméraire, duc de Bourgogne, son vicaire à Avignon, le sieur de +Lyennans, «lequel était revenu porteur de certaines lettres de créance +et instructions signées et scellées du seing et scel du dit duc de +Bourgogne adreçans au pape et au dit cardinal lesquelles lettres et +instructions estoient au grand dangier et préjudice[469]» de la +personne du roi et du royaume de France; que, pour mettre à exécution +ces mauvais desseins et entreprises, certaine alliance avait été +contractée entre ledit cardinal, le duc de Bourgogne et d'autres +ennemis du royaume (et ce disant, Louis XI fait évidemment allusion au +roi René). Au dire de Louis XI, le cardinal de Saint-Pierre aux Liens +était venu en Avignon pour mettre la main sur le palais apostolique, +en chasser la garnison française que le légat Charles de Bourbon avait +préposée à sa garde, et par la possession de cette forteresse +inexpugnable, barrer aux armées royales la route de Provence. On ne +saurait, en cette occurence, mettre en doute les accusations de Louis +XI contre le cardinal de Saint-Pierre ad Vincula, car ce sont ces +projets secrets que Baroncelli avait dû communiquer aux différents +corps élus d'Avignon et du comté, et qui motivèrent la délibération du +conseil de ville d'Avignon du 17 avril 1476[470]. + + [469] Arch. de l'Isère, _Titres du Comtat Venaissin_, série + B.--Voy. Pilot. _Catalog. des Actes du roi Louis XI_, II, p. 248, + no 1667.--Tours, 4 septembre 1476. + + [470] Délibérat. du 17 avril 1476, _Reg. des Conseils_, IV. + +Louis XI, informé de ce qui se tramait à Avignon par ledit seigneur +de Montclus, voulut intimider la curie romaine en mandant à Lyon, où +il se trouvait (mai 1476), le sieur de Montclus et le propre vicaire +de Jules de la Rovère, de Lyennans, les invitant à venir se justifier +auprès de lui. Le cardinal de Saint-Pierre aux Liens, dont la trahison +à l'égard de Louis XI n'était pas douteuse, pour empêcher son vicaire +de rien divulguer de la mission secrète qu'il avait remplie auprès du +duc de Bourgogne, s'empressa de faire incarcérer ledit de Lyennans, +comme témoin compromettant. Puis, sachant que le seigneur de Montclus, +en sa qualité de représentant de Charles de Bourbon, avait des +intelligences avec le capitaine qui gardait le palais, il tenta par +des promesses et toutes sortes de moyens de le gagner à sa cause. +N'ayant pu réussir dans son dessein, Jules de la Rovère, très irrité +contre le sieur de Montclus, le fit venir au petit palais[471], en +présence de l'évêque de Cavaillon, des évêques italiens qui avaient +accompagné le nouveau légat, des consuls et autres personnages +notables de la ville, et devant tous les assistants le cardinal entra +dans une violente colère, déclarant au sieur Montclus que s'il ne lui +faisait pas remettre incontinent le palais apostolique en obligeant +les gens de Charles de Bourbon à l'évacuer, «il luy feroit coupper la +teste et qu'il ne luy tenoit à guères qu'il ne le fist gecter par la +fenestre en la rivière du Rosne et que c'estoit le dit suppliant qui +les y avait mis et que par luy se conduisoient[472]». De Montclus, +sans s'intimider des menaces du cardinal, répondit que c'était à tort +qu'on l'accusait de maintenir dans le palais la garnison française; +qu'il n'avait point charge de traiter cette question, et que le mieux +était pour le cardinal de s'entendre avec les ambassadeurs du roi de +France, qui se trouvaient en ce moment à Avignon. Mécontent de cette +réponse et aveuglé par la colère, Jules de la Rovère donna l'ordre de +s'emparer sur-le-champ de la personne dudit de Montclus, et de +l'enfermer dans la prison du petit palais; il le fit lier et attacher +avec de gros fers aux pieds, et «loger en une grosse tour estroitement +et durement detenu en grant detresse de sa personne, couchier sur le +plastre comme s'il estoit ennemy de la foy et mecréant, garder par +certains habitans de la dite ville, piller et desrober tous ses biens +meubles qui estoient de bonne valeur estans en certaine maison qu'il +avoit au dit Avignon. Et contre toute forme de justice inhumainement +et cruellement feist tourmenter et mettre en gehayne et torture le dit +suppliant cuidant par ce moyen recouvrer le dit palais et que pour +éviter la mort du dit suppliant le capitaine et autres estans de dans +le dit palais eussent rendu au dit cardinal le dit palais et que faire +ne vouloirent[473]». + + [471] Le petit palais, dont il est souvent question, était la + résidence des évêques d'Avignon, après que les papes et, après + eux, leurs légats se furent établis dans le grand palais, ou + palais des papes actuel. Il fut reconstruit par Jules de la + Rovère sur le même emplacement et sert aujourd'hui de petit + séminaire. Le Rhône coulait sous les fenêtres du palais. + + [472] _Lettres de Louis XI_, Docum. cité.--Arch. de l'Isère, + série B. + + [473] _Lettres de Louis XI_, Docum. cité. + +Cependant, comprenant que la détention dudit Montclus était illégale, +et que la ville et les habitants d'Avignon pourraient supporter les +conséquences d'un aussi grave abus d'autorité, au moment où l'armée +envoyée par Louis XI approchait de la ville[474], Jules de la Rovère +laissa entendre que de Montclus n'avait été mis en prison que pour +obtenir le recouvrement du palais indûment retenu, puisque, en +exécution des engagements pris par le roi et le légat en 1472, ledit +palais devait être rendu à première réquisition du Saint-Siège. Il +ajoutait, en outre, que ce faisant il avait voulu complaire à un +certain nombre d'habitants d'Avignon, ennemis du roi de France, qui +étaient débiteurs vis-à-vis de lui de certaines sommes qu'il avait +donné charge d'aller recueillir, en vertu d'une obligation déjà +ancienne, et après sommation faite par lettres patentes aux officiers +du Saint-Siège. Sous ce dernier prétexte, Jules de la Rovère fit +appliquer la torture audit sieur de Montclus, pour le forcer à +déclarer que lesdites lettres obligatoires adressées par Louis XI à la +ville «estoient induement faictes et forgées», alors que lesdites +obligations avaient été souscrites par la ville avant la naissance +dudit de Montclus et ne le touchaient en quoi que ce soit[475]. La +torture, appliquée avec tous les raffinements en usage chez les +bourreaux du Saint-Siège, alla jusqu'à la séparation des membres pour +contraindre Montclus à dire des choses «à l'appétit et vouloir» de ses +persécuteurs. Le malheureux prisonnier faillit en mourir. Ce que +voyant, le cardinal de Saint-Pierre _ad Vincula_, les habitants et +consuls de la ville d'Avignon, émus sans doute à l'idée qu'un +traitement aussi barbare et le trépas qui s'en suivrait engageaient +gravement la responsabilité de la ville aux yeux du roi de France, +cessèrent de torturer leur prisonnier. Quant à Jules de la Rovère, il +trouva moyen de parlementer avec l'amiral de Bourbon, commandant +l'armée royale, et partit d'Avignon pour venir à Lyon trouver le roi. + + [474] Avril 1476. + + [475] Louis XI fait certainement allusion à l'obligation que la + ville avait contractée vis-à-vis du seigneur de Ropol, Louis de + Valspergues, représentant de Michel et de Jean de Valspergues, + coseigneurs de Caumont, à qui il était dû une somme assez forte + par la ville (soit 3,000 écus) et par un citoyen, Allemand de + Pazzis, qui avait fait faillite. Louis XI avait écrit aux consuls + pour réclamer le paiement de cette dette en faveur de Louis de + Valspergues. + +Mais les consuls et les habitants d'Avignon comprenant enfin tout +l'odieux de leur conduite, afin d'apaiser la colère du roi «et les +dites deshonnestes faultes assoupper», envoyèrent auprès dudit de +Montclus, enfermé dans la tour de l'auditeur, une délégation qui se +composait de maître Tulle, docteur et juge de ladite ville, de maître +Accurse Meynier et d'Etienne Sedile, notaire de la cour de +Saint-Pierre et autres officiers, et de plusieurs autres notables +citoyens. Le juge de Saint-Pierre délivra sur-le-champ ledit de +Montclus comme innocent et sans charge aucune, en lui en donnant acte +par lettres que ledit suppliant avait requises «pour sa descharge et +s'en aider en temps et lieu». Tels sont les événements qui se +passaient à Avignon au moment où Louis XI, déjà très mécontent, +dirigeait des forces sur les terres du Saint-Siège, et on comprend dès +lors que l'accueil fait par lui à Jules de la Rovère n'ait pas été +précisément très amical. + +A l'annonce des mouvements de troupes qui se dessinaient de l'autre +côté du Rhône, et des préparatifs de siège du palais apostolique, le +conseil de ville d'Avignon décida de faire garder les portes et les +remparts par une garnison de soixante hommes d'armes pendant huit +jours, et de leur payer à cette occasion 60 florins. Le soin de +constituer cette force armée fut confié à Marot Borgognon qui, ne +trouvant personne dans le pays, fut obligé d'envoyer quérir à +Tarascon, à Aix et à Marseille, des aventuriers pour concourir à la +défense de la ville[476]. Gaspard de Sarrachani et son frère Thomas +furent chargés de couvrir tous les passages du Rhône qui mettaient en +communication le terroir d'Avignon avec la rive languedocienne[477]. +Les bacs à traille notamment devaient être l'objet d'une surveillance +rigoureuse. Quant à l'intérieur de la ville, les consuls avaient pris +toutes leurs mesures pour la mettre à l'abri d'un coup de main. Le +conseil avait fait fabriquer neuf couleuvrines qu'il avait placées +dans l'hôtel de ville[478], en refusant énergiquement de les laisser +transporter au grand palais[479]. Comme le bruit s'était répandu qu'un +assaut devait être livré au palais, les consuls donnèrent charge à +Marot Borgognon et à Antoine Simon, avec un certain nombre de +compagnons, de garder les passages près de la tour Trolhas par où +pouvaient s'introduire des troupes royales destinées à renforcer la +petite garnison fidèle à Charles de Bourbon. Borgognon et Simon avec +leurs hommes d'armes veillèrent pendant quinze jours et quinze nuits, +et outre les désagréments d'une pareille faction, ils encoururent la +disgrâce du seigneur de Lyon (Charles de Bourbon)[480]. + + [476] Comptes de la Ville où se trouve le détail de la dépense, + no 283 du Compte de 1476. + + [477] Comptes de la ville, annexe du 58e mandat. Comptes de 1477, + 1478. + + [478] 26 juin 1477. Mandat de 16 florins à Albergas Basilic, + marchand d'Avignon, pour neuf couleuvrines qu'il avait vendues à + la ville sous le consulat de Thomas Busaffi. Arch. municip., + Comptes, C.C., Mandat no 101, 1477, 1478. + + [479] _Reg. des délibérat._, du 1er mai 1476. + + [480] «Item quant es vengut au bruch del siège del Palais, les + consols en la compaignie de Messires Anthony Symon me doneron + charge ambe «certans» compaignons de guarda los passaiges au pres + de la torre de Troulhas la hout ieu ay demorat xiiii ou xv jours + et jor et nuyt. Et oltre los malo jors et malas nuytz enay + aquestat la mala gracia de monsegnor de Lyon comme tout lo mont + sap.» _Comptes de la Ville_, C.C., no 283. + + C'est à cette occasion qu'il y eut quelques escarmouches entre les + assiégés et les soldats placés par la ville autour du palais. Il + n'est parlé que de blessures légères, du reste. Le 14 mai 1478, + les consuls payèrent un mandat de 3 florins à Antoine Massebon + «pro vulnere illato et facto per illos de magno palacio, tempore + guerre domini Lugdunensis.» G. G., no 405. Il n'y eut donc pas à + proprement parler de siège du palais en avril-mai 1476, mais + seulement quelques arquebusades échangées sans grand dommage. + +Tels sont, dans toute leur simplicité, les événements militaires dont +les États du Saint-Siège furent le théâtre en avril-mai 1476, et +auxquels on avait donné une portée et un caractère contraires de tous +points à la vérité historique. S'il n'y eut pas, en réalité, +occupation _manu militari_ du comté et d'Avignon par les troupes du +roi de France, toutes les mesures furent prises pour l'effectuer. +L'attitude du roi René[481] d'abord, et de Jules de la Rovère ensuite, +suspendit les préparatifs belliqueux de Louis XI et donna aux +événements une tournure pacifique. Dès le 11 avril 1476, René d'Anjou +promit aux ambassadeurs du roi de n'avoir jamais plus d'intelligence +avec Charles le Téméraire, ni avec les autres ennemis de la couronne. +Il prit l'engagement de se rendre à Lyon pour assister à l'entrevue à +laquelle l'avait convié Louis XI, et prépara l'entrevue de Jules de la +Rovère avec le monarque. Les troupes royales furent incontinent +rappelées[482], et nous voyons quelques jours après les Avignonnais se +porter caution pour l'archevêque de Lyon, Charles de Bourbon, d'une +somme de 3,200 livres que ledit cardinal devait payer au roi de +France. Charles de Bourbon figure dans l'acte avec les titres de +_gubernator civitatis Avinionensis et Comitatûs_ et avec le titre de +_legatus a latere_[483]. Le 9 mai, le roi René qui, en passant, avait +eu un entretien avec Jules de la Rovère, arrivait à Lyon, où Louis XI +lui fit les honneurs d'une hospitalité vraiment royale. Les deux rois +vécurent dans la plus grande intimité, se montrant ensemble à la foire +avec les plus belles dames de la ville[484], et parurent parfaitement +réconciliés. Les compagnons du roi René, entre autres Palamède de +Forbin, reçurent des cadeaux des deux côtés. Celui-ci eut même du roi +René 4,000 livres de pension annuelle, et c'est en reconnaissance de +ces gracieusetés que les ambassadeurs provençaux s'employèrent de leur +mieux pour amener une cessation d'hostilités entre Louis XI et Sixte +IV[485]. + + [481] Lecoy de la Marche, _Le Roi René_, II, p. 359. + + [482] Legeay, II, p. 200. + + [483] Instrument relatant un contrat passé entre Jehan de Foix, + seigneur de Maille, pour le roi Louis XI, et Edouard de Messiaco, + abbé de l'Isle-Barbe, lieutenant de Charles de Bourbon. Arch. + municip., B.77, Origin. parchemin. + + [484] Commines, V, II, p. 311.--Cf. Lecoy de la Marche, I, 412, + 413. + + [485] Lecoy de la Marche, I, p. 554. + +C'est au milieu de ces démonstrations d'amitié sincère entre les deux +rois que Jules de la Rovère arriva à Lyon, pour s'entretenir avec +Louis XI des difficultés pendantes avec le Saint-Siège. Le roi le +reçut fort mal d'abord[486], mais finit par l'écouter, sur les +instances du roi René, et exigea en premier lieu: 1º que Jules de la +Rovère renoncerait à sa légation et restituerait à Charles de Bourbon +la provision que le pape lui avait retirée au mois de mars 1476, et 2º +que les Avignonnais enverraient à Lyon une députation chargée de +prêter, au nom de la ville, serment de fidélité à la couronne[487]. + + [486] Aubéry, _Vie des Cardinaux_, p. 469. Pendant les mois qui + précèdent, Jules de la Rovère recevait de Sixte IV, son oncle, + une pension de 104 ducats d'or par mois (mars-mai 1476). Arch. + vat., _Reg._ 492. + + Le 11 juin 1476, une somme de 40 florins d'or est payée par le + trésorier de la Chambre apostolique à Christophe de Bergame, + _maître coureur_, qui est envoyé auprès du légat Jules de la + Rovère avec les brefs. Arch. vat., _Reg._ 493, fol. CLXXXD, etc. + + [487] Chambaud, _Ann._, mss., fol. 390. + +L'orgueilleux cardinal-légat s'humilia pour ménager le Saint-Siège et +les domaines de l'Église, et le 10 juin il fit tenir aux consuls +d'Avignon des lettres patentes leur enjoignant de reconnaître pour +légat Charles de Bourbon, archevêque et comte de Lyon[488]. Quelques +jours plus tard, le 18 juin 1476, Jules de la Rovère écrivait de +nouveau aux consuls[489] pour les informer que le serment de fidélité +exigé par le roi avait été prêté suivant la formule convenue, mais que +sa majesté entendait qu'il fût prêté en outre par le conseil de ville +comme représentant de la collectivité des habitants. En conséquence, +il leur faisait tenir une copie dudit serment, qui devait être +adressée à lui-même, revêtue de la signature des membres du conseil, +avec défense expresse d'y introduire la moindre variante[490]. «Et ont +juré Guillaume Ricci, François Peruzzi, Antoine Ortigues, Antoine de +Damiani, en présence de l'archevêque de Lyon, de M. l'admiral de +France, son frère, que dans la ville d'Avignon on ne souffrira aucune +personne qui puisse nuire au roi et à ses États, et on n'y prendra +point parti pour ses ennemys déclarés qui sont le duc de Bourgogne, le +roi Fernand, le roi d'Aragon et le roi d'Espagne, son fils, au moyen +de quoy le dit amiral et le vice-chancelier ont promis au nom du roi +de France de garantir la ville d'Avignon de toute oppression qu'on +pourrait vouloir faire aux sujets de Notre Saint Père, ainsi que des +attaques de ses ennemis». Les consuls et conseillers firent également +le même serment, sauf toutefois certaines réserves en ce qui touchait +l'obéissance et la fidélité au pape et son droit de souveraineté. Bien +que cette condition ne fût point stipulée dans l'acte, le grand palais +d'Avignon devait être occupé provisoirement, au nom du légat Charles +de Bourbon, par une garnison de soldats royaux, ce qui était pour la +cité papale une humiliante obligation, en même temps qu'une +perpétuelle cause de conflits. Quant au caractère même et à la portée +du serment des Avignonnais prêté à un souverain qui n'était pas le +leur, il ne faut pas s'y méprendre; il liait l'un vis-à-vis de l'autre +les contractants par acte public, et les Avignonnais ne manqueront +pas de s'en prévaloir dans une circonstance où la tranquillité de la +ville et la sûreté de ses citoyens se trouvent menacées par les +attaques du sacrilège Bernard de Gorland (1479-1480). Et il faut dire, +à l'éloge de Louis XI, que le roi de France ne faillit pas aux +engagements pris à Lyon[491]. + + [488] Copie en latin de la lettre du 18 juin 1486. Arch. + municip., série A.A. + + [489] Lettre de Jules de la Rovère aux consuls de Lyon, 18 juin + 1476. + + [490] Voici la formule du serment en latin: «Forma juramenti. + Juraverunt Guillelmus Ricii, Franciscus Peruzzi, Antonius Urtice, + Antonius de Damianis oratores, Regi clarissimo, in manibus domini + vice cancellarii, presentibus reverendissimo domino Lugdunensi et + domino admirato, quod in civitate Avinionensi nullum recipient + exercitum inimicorum prefati clarissimi regis qui possit nocere + persone nec statui ipsius clarissimi Regis. Inimici autem + declarati sunt dux Burgundie, Rex Ferdinandus, rex Aragonum et + Rex Yspaine, filius ipsius regis Aragonum, hoc mediante quod + prefati domini admiratus et vice cancellarius, nomine prefati + clarissimi domini Regis, promiserunt etiam civitatem Avinionis + conservare ab omnibus oppositionibus, illamque defendere contra + omnes emulos Sanctissimi domini nostri Pape et civitatis predicte + ac inimicos eorumdem et ita facere firmaverunt Simile juramentum + prestabunt consules et consiliarii dicte civitatis et literas + illius expedient in forma patento sub sigillo dicte civitatis + quas ad primum mandabunt reverendissimo domino.» Arch. de la + ville, série A.A. + + [491] Lettre des Avignonnais à Monseigneur du Bouchage, 30 + janvier 1479, Origin., B. nation., _Anc. fonds franç._, mss., no + 2896, fol. 90.--Cf. Bernard de Mandrot, pp. 320, 321. + +La question de la légation elle-même était laissée en suspens, mais +Jules de la Rovère promettait tacitement au roi et à son rival, +l'archevêque de Lyon de se rendre prochainement à Rome pour solliciter +de son oncle Sixte IV le chapeau de cardinal en faveur de Charles de +Bourbon, qui ne demandait rien de plus. L'entrevue de Lyon (mai-juin +1476) fut pour la politique de Louis XI un triomphe complet. Il avait +obtenu du roi René, sinon la substitution du roi de France à Charles +du Maine comme héritier de la Provence, au moins un engagement tacite +dont Palamède de Forbins fut le garant[492]. René ne voulut pas se +lier par un acte, contrairement à ce qu'affirme l'auteur de l'histoire +des Célestins[493], mais c'était le bruit public que le vieux roi +avait donné à Louis XI la promesse formelle de la cession de la +Provence à la couronne, à la mort de Charles du Maine, institué +héritier par testament du 28 juillet 1475[494]. Comblé de présents et +d'honneurs, René avait quitté Lyon le 9 juin 1476, laissant Jules de +la Rovère débattre avec Louis XI les questions qui intéressaient +spécialement les états pontificaux et la légation[495]. + + [492] Lecoy de la Marche, _Liv. cit._, I, pp. 412, 413. + + [493] «Alii scribunt quod Renatus rex dùm esset Lugduni, + Ludovicum regem nepoti suo Carolo substituit, substitutionem suam + scripsit litteris miro picturæ artificio azureo colore + conspicuam.» _Historia Cælestinorum._, mss., Bibl. Avignon, t. I, + fol. 697. + + [494] Mathieu, _Hist. de Louis XI_, p. 345;--Legeay, _Hist. de + Louis XI_, p. 204. + + [495] Lecoy de la Marche, II, p. 483. + +Le rusé cardinal n'eut pas lieu de se plaindre des procédés de Louis +XI à son égard, car il obtenait de lui plus qu'il ne pouvait espérer, +surtout après la réception qui lui avait été faite. Son ton résolu et +prompt à la riposte, sa rouerie diplomatique, dissimulée sous une +apparente soumission, avaient produit sur l'esprit du roi une +impression très favorable, et Louis XI, après ces quelques semaines +d'entrevue, n'hésitait pas à appeler le cardinal de Saint-Pierre aux +Liens son «très cher et grant amy». Par lettres patentes données à +Lyon le 15 juin 1476, le roi «voulant mettre un terme aux grans +faultes, fraudes, abuz, déceptions et exactions de toute espèce qui se +commettoient à la Cour de Rome au détriment de tous ceux qui venoient +à besougner à cause de la diversité des personnages auxquels ils +s'adressaient, déclare que désormais toutes les personnes qui auront à +se pourvoir en Cour de Rome se addressent a son très cher et grant amy +le cardinal de Saint-Pierre _ad Vincula_[496]». Louis XI accordait en +outre à Jules de la Rovère l'autorisation d'exercer dans le royaume +ses facultés de légat, bien que ledit légat «ne luy en ait demandé la +permission, comme il est de coutume, et sans qu'il soit tiré à +conséquence[497]». En outre, par d'autres lettres patentes, données à +Lyon le 21 juin 1476, Louis XI autorisait le cardinal de Saint-Pierre +ad Vincula à posséder dans le royaume de France tous les bénéfices +dont il avait été ou pouvait être pourvu, archevêchés, évêchés, +abbayes et autres dignités et bénéfices quelconques, et à quelque +valeur et estimation qu'ils pussent monter. Dans les raisons qui +poussaient le roi à octroyer cette faveur, Louis XI parlait «de la +grant et singulière amour et amitié que avons a lui. Et en faveur de +plusieurs grans louables et notables services dignes de recommandacion +qu'il nous a faiz et espérons qu'il nous face au temps advenir[498]». +Enfin, six semaines après l'entrevue de Lyon, Jules de la Rovère +affermissait encore ses bons rapports avec le roi de France en +accordant la dispense pour le mariage de Louis d'Orléans (futur Louis +XII) avec Jeanne de France, fille de Louis XI[499]. + + [496] Bibl. nation., _Ancien fonds franç._, no 3882, fol. + 209;--_Musée des arch. nation._, p. 286. + + [497] Bibl. nation., _Ancien fonds franç._, mss. + 294;--_Catalog._, I, p. 538. + + [498] Extrait des minutes de Jean Robini, notaire (Lettres + vidimées le 13 juin 1485). Voy. aux pièc. justificat., no XXI. + + [499] De Mauldes, _Collect. des Docum. inédits; Les Procédures + politiques sous Louis XII_, pp. 926, 929. + +L'entrevue de Lyon, grâce à l'influence du cardinal de Saint-Pierre +aux Liens sur l'esprit du roi, fut féconde en résultats heureux pour +les Avignonnais. Par lettres patentes données à Lyon le 21 juin +1476[500], Louis XI accorda aux sujets du pape le droit de construire +des «palières» pour protéger leur terroir contre les débordements +périodiques du Rhône. Ce droit, qui avait déjà été consacré par +lettres données à Compiègne, le 7 février 1470 et le 26 janvier +1474[501], était contesté par les officiers de la couronne, et à +diverses reprises les Avignonnais avaient fait appel à la justice du +roi pour la sauvegarde de leurs propriétés. «Pourquoy nous les choses +dessus dictes considérées, inclinanz liberallement à la supplicacion +et requeste que sur ce nous a este faite par nostre tres chier et +grant ami le cardinal _Sancti Petri ad Vincula_, légat du Saint-Siège +apostolique estant nagueres par devers nouz à Iceulx supplianz pour +ces causes et considéracionz et autres à ce nous mouvanz avons octroye +et octroyons de grace espécial par ces presentes que la sus dite +palière, taudiz, et reparacionz par eulx ainsi faictes du coste de +leurs terres sur le rivage de la dite rivière du Rosne soient et +demeurent en l'estat quelles sont de present tant quelles pourront +durer, sanz que Iceulx supplianz soyent ou puissent estre contrainz à +Icelles démolir ne abatre, ne que pour icelles avoir faict faire, ils +en soyent molestez ne travaillez par aulcunz noz officiers soubz umbre +des sus dites multes ou peines declairées ou à declairer en quelque +manière que ce soit ou puisse estre. Et lesquelles peines et multes +saucunes estoient declairées nous voulons au cas dessuz dit estre +nulles et de nulle valeur. Et icelles avons abolies et abolissons par +ces présentes pourveu toutes foys que les ditz d'Avignon ne feront +faire doresenavant sur la dite palière aucunes reparacions en quelque +manière que ce soit. Et quant la dite palière sera rompue et desmolie +iceulx de Avignon ne la feront ne pourront reffaire sanz noz vouloir +congié et licence[502].» Cette concession royale avait aux yeux de la +ville bien plus d'importance qu'on ne le croirait généralement, car +outre la nécessité de pouvoir élever des «pallières et taudis» en vue +de préserver les terres des débordements subits, au moment de la fonte +des neiges et des orages dans la région cévénole, il y avait encore à +sauvegarder l'intérêt même de la navigation, qui était au XVe siècle +l'unique voie de communication entre le nord et le midi de la France. +Or, le Rhône ayant toujours eu une tendance bien marquée à se jeter +vers la rive droite, les Avignonnais attachaient la plus grande +importance à pouvoir effectuer en toute liberté des digues en terre et +en fascines dites, «pallières», pour ramener sur la rive gauche le +courant principal du fleuve, que suivaient les barques de marchandises +allant d'Arles et de Tarascon sur Lyon. La ville accueillit la +décision de Louis XI comme un grand bienfait, et c'est une des mesures +que Gilles de Berton et Louis de Merulis, de retour d'une ambassade +auprès de Louis XI, feront valoir auprès des membres du conseil de +ville pour marquer la bienveillance du roi à l'endroit de la +cité[503]. + + [500] Donné à Lyon sur le Rosne, le XXIe jour de juing 1476. + Orig. Arch. municip., B. 64, no 44, Cott. V.V. + + [501] Bibl. nation. _Invent._, III, 3882, fol. 16. + + [502] 21 juin 1476, à Lyon. On trouve des lettres ayant le même + objet du 7 février 1470 (B. 65) et de janvier 1474 (B. 65) et de + Selles en Poitou du 20 avril 1469 (B. 64). + + [503] _Reg. des délibérat. du Conseil_, 19 mai 1479. + +A la question de droit de pallières était liée celle du pontonage du +Rhône. Cette dernière avait pour Avignon un intérêt capital, car c'est +par le grand pont de pierre, construit sur le Rhône vers la fin du +XIIe siècle, que se faisaient les échanges de denrées et de +marchandises entre les Avignonnais et la rive languedocienne. Beaucoup +d'Avignonnais possédaient des domaines sur la rive droite, dans les +limites du diocèse d'Avignon, et c'est du Languedoc que la ville +recevait une bonne part des céréales, du vin et du bétail nécessaires +à l'alimentation de ses habitants. La rupture ou l'interdiction du +pont était, pour la ville, une cause de ruine et de disette[504]. Or, +la cité d'Avignon, aux termes des lettres patentes du roi Charles +V[505], n'avait la propriété du pont que jusqu'à la chapelle, +aujourd'hui encore existante, de _Saint Nicolas_[506], c'est-à-dire +après la deuxième arche; l'autre partie, de beaucoup la plus longue, +était terre royale, et les officiers du roi et maîtres des ports de +Villeneuve en avaient la surveillance et la garde. Les Avignonnais, +dès 1451[507], avaient prié le cardinal d'Estouteville d'intervenir +auprès de Charles VII, pour faire savoir au roi que la ville étant +dans l'intention de reconstruire quelques parties du pont qui +menaçaient ruine, priait sa majesté de donner un avis favorable à la +requête et d'autoriser l'affectation du produit des péages à la +reconstruction et à l'entretien dudit pont. C'est à Lyon encore que +Louis XI, par lettres patentes du 21 juin 1476[508], décida que le +produit du péage du pont d'Avignon, tant du côté de la ville que du +côté du royaume, appartiendrait aux officiers royaux, lesquels +seraient tenus d'en employer les sommes à l'entretien du pont, +conformément à un tarif convenu[509]. + + [504] On peut en juger par l'affolement de la ville sous Henri + IV, lorsque Montmorency, gouverneur du Languedoc, en réponse aux + mesures de rigueur du vice-légat, avait fait fermer le passage du + côté de la rive droite. Voy, Barbier de Xivrey, VII, p. 117, + _Lettres de Henri IV_. + + [505] Arch. municip., Origin.;--_Bullar. Avinion._ + + [506] C'est au-dessous de cette chapelle que dès le XVIe siècle + fut installée la douane chargée de plomber les étoffes de soie + sortant d'Avignon. + + [507] _Annal. d'Avignon_, mss. Chambaud, fol. 173. + + [508] _Rec. des Ordonnances_, XVIII, pp. 197 et suiv. + + [509] Il y a également d'autres lettres de Louis XI pour le même + objet du 21 juin 1476. Arch. municip., B. 68. + +Mais le plus grand acte de la générosité royale à l'égard des +Avignonnais et Comtadins, au XVe siècle, fut sans contredit signé à +Lyon, sur la demande de Jules de la Rovère; des lettres patentes du 21 +juin 1476 portaient suppression de toutes lettres de marques et de +représailles laxées à l'encontre des Avignonnais et autres sujets du +Saint-Siège par les officiers de la couronne. Et il faut reconnaître +que ces derniers en abusaient quelque peu, et souvent pour des causes +non justifiées. Ce droit barbare, qui donnait à la partie lésée, ou +soi-disant lésée, le droit de se saisir des biens meubles et immeubles +et des personnes originaires du même pays que la partie offensante, +jusqu'à concurrence de la valeur estimative du dommage causé, était +pour les états citramontains du Saint-Siège une vraie mise en +quarantaine qui suspendait la vie même de la cité papale et de ses +annexes. Ces moyens de coercition étaient d'autant moins admissibles +que l'Église répugnait à les employer[510]. Or, il n'y avait pas +d'année où les Avignonnais ne fussent frappés de représailles, à la +demande de quelque créancier dont les titres étaient parfois +contestables, comme nous l'avons vu pour Gabriel de Bernes, ou de +marchands de passage, qui se plaignaient d'avoir été volés par quelque +filou, au moment des grandes foires, et obtenaient des lettres de +représailles contre la ville et ses habitants. Bien misérable alors +était la condition des sujets du pape. Tout commerce était suspendu, +toute transaction avec le dehors interdite. Bien plus, pour les états +pontificaux de France, leur condition, par suite de la délimitation +topographique, était intolérable. La plupart des terres cultivables +des Avignonnais étant situées au delà de la Durance, c'est-à-dire en +Provence, ou par delà le Rhône, c'est-à-dire en Languedoc, les +propriétaires ne pouvaient transporter leurs produits chez eux sans +risquer de voir les officiers royaux en opérer la saisie sur la +demande d'un simple particulier, qui avait obtenu contre la +collectivité des citoyens avignonnais des lettres de représailles. +L'abus était tellement monstrueux que déjà, à diverses reprises, +Charles VII avait suspendu, en 1442[511] et le 13 juin 1443[512], les +lettres de marques délivrées contre Avignon. Il arriva même que des +officiers royaux peu délicats trafiquaient de leur autorité pour laxer +des représailles contre les Avignonnais inoffensifs, sous les +prétextes les plus futiles, et partageaient avec le demandeur une +partie de la prise. Le 10 novembre 1456, Charles VII délivre des +lettres patentes par lesquelles il révoque les représailles laxées par +le viguier de Villeneuve contre les habitants d'Avignon, «attendu que +ledit Viguier a faict sous vans abuz et exploiz voluntairement de son +auctorité privée sans auctorité, commission ne mandement[513]». + + [510] Voy. René de Mas Latrie, _Les droits de marques et de + représailles au moyen âge_, Bibl. de l'École des Chartes, 27e + ann., 6e série, t. II, 1865, p. 541. + + [511] Arch. municip., B. 51, no 64. + + [512] _Id._, B. 50. Voy. X{ta} 8605, Arch. nat., pièces + justificat. + + [513] _Id._, B. 50. + +En accordant aux sujets pontificaux les lettres patentes du 26 juin +1476, Louis XI mettait les Avignonnais à l'abri de l'arbitraire des +agents subalternes de la couronne, mais il ne se gêna pas, pour cela, +d'y recourir lui-même, lorsqu'il jugea les Avignonnais, ses amis, +coupables d'avoir attenté à la toute-puissance royale. «Attendu que +matière de marques est une espèce de guerre, et que la continuacion +d'icelle est une destruction de ce pais et subjectz et de la chose +publique, d'autant que les ditz habitanz d'Avignon et seigneurie, et +ont bonne intention et voulonté de touzjours ainsy faire et continuer, +et que si aulcunz abuz de justice ont este faiz et commis, par cy +devant par les ditz d'Avignon à l'encontre de nos ditz officiers et +subjectz ce a été par ceulx qui ont eu par aucun temps administration +de la justice et aultres particuliers du dit lieu au desceu et sans le +consentement du corps et communauté de la dicte ville. Il nous plaist +les dites marques et représailles mettre au néant affin que +marchandise se puisse remettre entre nos subjectz et eulx, et que noz +ditz subjectz et ceulx du dit Avignon et conte de Venissy puissent +fréquenter et commerser ensemble comme ils souloient faire le temps +passé. Savoir faisons que nous, considérant les choses dessus dites et +mesmement que la dite ville d'Avignon et conte de Venissy est +«neument» de la terre de l'Église et à nostre saint père le pape, +parquoy vouldrions les habitans et subjectz d'icelle estre +favorablement traictez. Eu sur ce advis conseil et meure délibéracion +avec les gens de nostre grant conseil avons declairé et ordonné +déclairons et ordonnons par ces presentes que aucune marque ne soyt +desormais extraite à l'encontre des dits d'Avignon et conte de +Venissy, ne aulcun deux et non quelle soyt adjugiée et declairée par +nous et les gens de nos grant conseil ou par l'une de nos courtz de +Parlement en quelque manière ou pour quelconque cause ou occasion +quelle soit ou puisse estre octroyée[514].» En accordant cette +immunité aux sujets du Saint-Siège, Louis XI donnait satisfaction au +pape qui avait déjà fait entendre maintes fois à ce sujet ses +protestations; il mettait un terme aux vexations et aux insolences de +ses agents subalternes; malheureusement, comme toutes les faveurs +royales, les lettres de Lyon comportaient des restrictions dont les +bénéficiaires ne devaient pas tarder à pâtir. + + [514] Origin., Arch. municip., B. 50.--Ces lettres furent + enregistrées par le Parlement de Grenoble le 15 juin 1479. Arch. + départ. de l'Isère, _Reg._, Cott. I, fol. 326. _Invent. de la + Chambre des Comptes._ Voy. Pilot, _Catalog._, 1665, p. 247, 21 + juin 1476.--_Id._ II, nos 1747-1748, p. 291. De Montargis, 8 mai + 1479. + +En se séparant, après une entrevue de plusieurs semaines (mai-juin +1476), chacun des contractants emportait des concessions ou des +promesses inespérées; le vieux roi René, une pension viagère, 40.000 +écus et l'assurance de la mise en liberté de sa soeur, prisonnière en +Angleterre[515]; Louis XI avait la perspective de mettre bientôt la +main sur la Provence et de préparer à la couronne la domination de la +Méditerranée[516]. Il avait aussi la satisfaction de voir régler d'une +façon pacifique son conflit avec Rome. Quant à Jules de la Rovère, +tout en reconnaissant à Charles de Bourbon la qualité de légat _a +latere_, il était maintenu dans sa légation d'Avignon et obtenait pour +ses administrés de précieux privilèges. Le conseil de ville +reconnaissant, délibéra, le 7 août 1476, de voter 2,000 florins au +cardinal légat pour le remercier de ses bons offices[517]. Jules de la +Rovère rentra de son voyage en France au commencement de l'automne, le +4 octobre 1476. Il arriva à Foligno, où le pape et les cardinaux le +complimentèrent sur le succès de sa mission[518]. Désireux de tenir +ses engagements, Sixte IV créa Charles de Bourbon cardinal le 18 +décembre 1476. + + [515] Marguerite d'Anjou libérée au traité de Pecquigny, 1475. + + [516] Mathieu, _Hist. de Louis XI_, p. 345. «Avant que de partir + contenta le Roy des asseurances qu'il desirait pour adjuster la + Provence à la couronne.» + + [517] _Reg. des délibérat. du Conseil_, 1476. + + [518] Pastor, _Hist. de la Papauté_, IV, p. 297 et note 6. + +Quant aux Avignonnais, ils reçurent les compliments les plus flatteurs +du Saint Père, pour la correction de leur attitude dans le conflit qui +avait un instant mis aux prises le Saint-Siège avec la Cour de France. +«Vous avez fait, leur écrivait le souverain pontife, ce qu'il +convenait et ce que nous attendions de vous. Nous vous exhortons à +persévérer dans ces sentiments, et vous pouvez comprendre que les +dispositions du Saint-Siège et les nôtres vous seront de plus en plus +favorables[519].» + + [519] «Fecistis enim quod decuit et quod de vobis sperabamus. + Perseverate igitur, vos hortamur in dies magis, ex quo nos et + sedem ipsam semper fieri poterit, in rebus vestris propitios + sentietis.» Datum Rheate, XVII, octobre 1476. Arch. municip. + Origin., B. 50. + +Mais des événements autrement graves allaient détourner Louis XI des +affaires de Rome. A ce moment, en effet (janvier 1477), toute son +attention était portée sur la lutte décisive qui se livrait sous les +murs de Nancy, et où son plus redoutable ennemi, Charles le Téméraire, +devait périr si misérablement, enseveli dans sa défaite. On comprend +que les historiens de ce grand règne aient passé sous silence des +faits d'un ordre secondaire, au milieu de cet ébranlement général du +royaume, et c'était une raison de plus pour nous de les faire revivre +d'après des documents nouveaux. + + + + +CHAPITRE VII + +Les dernières années de Louis XI (1476-1483). + +Caractère général de la politique à l'égard d'Avignon. + +Bernard de Guerlands et Jehan de Tinteville. + +Faveurs royales. + + Les dernières années de Louis XI.--Les tentatives des Routiers et + des Florentins sur Avignon et le Comté.--Le sacrilège Bernard + de Guerlands (1478-1479).--Les consuls s'adressent à + Monseigneur du Bouchage.--Intervention de Louis XI qui protège + les sujets du Saint-Siège (février-mars 1479).--Nouvelle + attaque de Jehan de Tinteville ou Dinteville + (1480-1481).--Petitjean maître d'hôtel du roi à Avignon + (1481).--Politique équivoque de Louis XI.--Il désavoue + Tinteville (janvier 1483). Mort de Louis XI.--Sentiments des + Avignonnais.--Funérailles du roi célébrées à Avignon (24 + septembre 1483).--Privilèges divers accordés par Louis XI aux + Avignonnais.--Il protège le commerce et la navigation.--Lettres + des 24 mai 1482 et avril 1480.--Il confirme les privilèges du + péage à sel (26 janvier 1478).--27 janvier 1481.--Résumé et + conclusion. + + +Forts de l'appui du roi et des engagements pris à Lyon, les sujets du +pape, dès 1478-1479, font appel aux promesses du roi et sollicitent +son intervention pour rétablir l'ordre et la sécurité dans le pays +qu'il a pris sous sa protection. Voici dans quelles circonstances. La +conspiration des Pazzi, qui avait éclaté à Florence[520] contre les +Médicis, 26 avril 1478, et amené la pendaison de l'archevêque de Pise +et du comte Riario, neveu de Sixte IV, eut pour conséquence de pousser +à l'exil un grand nombre de familles florentines qui, redoutant des +représailles de leurs ennemis politiques, vinrent se fixer à Avignon, +où étaient, depuis longtemps déjà, établis bon nombre de leurs +compatriotes occupant de hautes situations dans le commerce, dans la +finance et dans l'industrie. Les nouveaux venus espéraient à leur tour +trouver dans la cité papale un refuge contre les persécutions[521]. +Malheureusement, les rapports commerciaux, si fréquents entre Avignon +et Florence[522], ouvraient une route commode aux ennemis des familles +émigrées, et dans les derniers mois de 1478, des bandes armées, +composées en grande partie d'aventuriers florentins, faisant cause +commune avec les routiers de Provence, envahirent le comté, sous la +conduite d'un certain Bernard de Guerlandz ou Gorlands[523], +originaire de l'Isle en Venisse, et s'inspirant des exploits +légendaires de feu Raymond de Turenne, commirent dans les terres de +l'Église tous les excès imaginables dont étaient coutumières en +pareille occurrence les vieilles bandes de routiers. Les documents que +nous produisons sont d'accord pour fixer le nombre de ces malandrins à +XVe (1,500) «tant à pied qu'à cheval». Tout d'abord Guerlands et ses +compagnons de pillage, suivant la coutume d'alors, se donnaient pour +des Anglais envoyés par le roi «en ses marches» «soy disant estre en +nostre service soubz umbre de nous, comme si a icelluy (Guerlands) en +ussions donné congié et un exprès mandement[524]». A cet impudent +mensonge, les brigands ajoutaient qu'ils étaient envoyés au secours +des Florentins et qu'ils avaient la permission de traverser le pays. A +la tête de ces routiers se trouvait, avec Bernard, Luc de Cambis, +banquier florentin depuis longtemps établi à Avignon. Le point de +concentration de cette expédition fut Lyon, et le pourvoyeur des +aventuriers un certain Florentin, Bundelmunti, qui fit les avances +d'argent en passant au Pont-Saint-Esprit. Si l'on donne crédit au +récit des doléances portées par les consuls d'Avignon dans leur lettre +à Monseigneur du Bouchage[525], chambellan et conseiller du roi, ces +aventuriers d'au delà des Alpes dépassèrent en cruauté et en +dévastations tout ce que l'on avait vu jusque-là. «Pris par force cinq +ou six places fortes où ils ont fait et font incessamment beaucoup de +maulx, tuer genz, violler femmes et filles pucelles de quelque aige +qu'elles soyent, brûler maisons et genz, desrober marchans sur chemin, +prendre bestial et mesnaige des pouvres gens et les vendre de fait et +tant de maulx que l'on n'en debvroit pas faire tant en terres de +Turcz.» Les consuls d'Avignon insistent très vivement auprès du favori +de Louis XI pour obtenir sans délai l'appui de sa majesté en hommes de +guerre: «en vous suppliant que vostre plaisir soit de addresser le dit +pourteur au roy et luy remonstrer les susdites oppressions et +violences et luy recommander tres humblement la cité, terres et +subgectz de l'Église, comme ses tres humbles et bons serviteurs et +alliez et luy supplier qu'il plaise en commandant le dit Bernard estre +pugny de ses grans forffaitz pour en donner exemple aux autres et luy +plaise de nous garder de toutes offences et oppressions ainsi que sa +dite Magesté nous a promis au moyen du serrement que derrenièrement +luy feismes à Lyon[526].» Pour montrer leurs sentiments d'obéissance +et de fidélité à l'égard de sa majesté, les consuls ajoutent que si +ledit Bernard de Guerlandz avait eu mandement du roi, la ville +certainement se serait empressée de lui donner passage, comme elle l'a +toujours fait pour ceux des capitaines qui étaient porteurs d'un ordre +royal. + + [520] Guillaume Pazzi se réfugia à Lyon où il y avait déjà + beaucoup de Florentins établis à demeure. D'autres Florentins + plus ou moins compromis vinrent les y rejoindre. Voy. Perricaud, + _Rev. du Lyonnais_, 1855, IX, X, p. 457. + + [521] Chambaud, _Hist. d'Avignon_, mss., III, fol. 149. Fantoni, + _op. citat._, p. 344. + + [522] Desjardins, _Nég. avec la Tosc._, V, chap. II, 69. + + [523] On trouve _Gorland_, _Guerland_, _Guerlands_. + + [524] Lettre de Louis XI au Maistre des Ports, Bastard de + Comminges; pièc. justificat., XIX. + + [525] Lettre des Avignonnais à Monseigneur du Bouchage.--Cf. + _Imbert de Batarnay_, par Bernard de Mandrot, p. 320.--Imbert de + Batarnay, seigneur du Bouchage, conseiller des rois Louis XI, + Charles VIII, Louis XII et François Ier. C'est ce personnage qui + fait l'objet du livre de M. Bernard de Mandrot, Paris, 1886, + in-fo.--Voy. pour ce personnage, Pilot, _Catalog._, 1290, p. 4, + not. 3. + + [526] Lettre inédite, Origin., B. nat., fonds français, mss., no + 2896, fol. 90.--Cette lettre ayant été donnée par M. Bernard de + Mandrot (Voy. Imbert de Batarnay, pp. 320, 321), nous n'avons pas + cru devoir en reproduire le texte aux pièces justificatives. + +La diplomatie de Louis XI a des côtés tellement ténébreux qu'il est +parfois difficile d'en suivre les trames et que, dans tous les cas, on +a quelque raison de douter de sa bonne foi politique. Or, à ce moment, +la question des guerres civiles qui déchiraient la république +florentine avait fait de Sixte IV et du roi de France deux champions +prenant parti pour l'un des deux adversaires. En apprenant la mort +violente de son neveu Riario, le pape, furieux de cet acte de justice +sommaire, déclara la guerre aux Florentins. Une bulle de juillet 1479 +portait que lesdits Florentins ne pourraient être admis à aucun office +séculier ni dans aucun conseil élu; que s'il y en avait quelqu'un dans +les États du Saint-Siège, il devait s'en démettre sur-le-champ, +menaçant d'excommunication ceux d'Avignon qui leur commettraient +lesdits offices. Finalement, la bulle interdisait aux Florentins +fugitifs l'accès d'Avignon et de son territoire.[527] + + [527] Arch. municip., Origin., B. 31.--Les Florentins ne purent + occuper d'emploi public que par bulle de Sixte IV du 10 mars + 1484. Ils en avaient été exclus en 1478. + +Louis XI, au contraire, en relations depuis longtemps très suivies +avec les Médicis, «Lyonnet de Médicis, son compère[528],» désireux de +voir s'apaiser le conflit, proposa sa médiation, offrant de convoquer +à Lyon un concile qui servirait d'arbitre entre les deux partis et où +l'on s'occuperait également de préparer une croisade contre les +Turcs[529]. A ces avances, Sixte IV n'avait répondu que d'une façon +très évasive et formulant à l'égard des Florentins des exigences +inacceptables. En recevant la nouvelle des ravages commis par les +aventuriers florentins dans le comté et le terroir d'Avignon, Louis XI +ne montra pas une grande surprise, mais plutôt l'attitude d'un homme +qui connaît les dessous secrets de cette chevauchée et qui, tout en +étant complice, s'empresse de la désavouer et de décliner toute +participation à des actes de brigandage à main armée. Comme l'envoyé +de la ville lui expliquait que c'étaient des Anglais qui disaient +aller au service des Florentins, le roi répondit «que c'estoient des +trez (traits) de son compère Lyonnet de Médicis et qu'il avoit faict +faire tout cecy sans son sceu dont il monstra n'estre pas contant et +me dit qu'il vouldroit garder ceulx d'Avignon et du comté de Venisse +comme ses propres subgectz et mieulx, se mieulx povait. Et, en effet, +dist quil vouloit que tous ses officiers tant du royaume que de +Dalphiné vous donnassent tout l'ayde et faveur que leur vouldriez +demander pour leur faire reparer les dommaiges faitz et faire vuyder +hors de la terre de l'Esglise, car il n'entendit oncques quils y +entrassent ne feissent nul dommaige et quil ne les advouoit ne vouloit +soutenir en façon quelconque[530].» Et en effet le roi donne aussitôt +des ordres à Monseigneur du Bouchage et au comte de Castres pour que +les lettres nécessaires aux consuls et habitants d'Avignon fussent +expédiées le plus promptement possible. On remarquera qu'au cours de +cette lettre, qui ne fait que reproduire en termes brefs la +conversation échangée sur ce sujet entre Louis XI et Baptiste Bézégat, +chargé de représenter les intérêts de la cité, le roi parle à peine du +Saint-Siège et qu'il n'envisage au contraire que les justes doléances +des Avignonnais. Son langage vis-à-vis d'eux pouvait ne pas manquer de +sincérité, mais l'empressement qu'il met à désavouer les exploits des +bandes de Bernard de Guerlands, son insistance à laisser croire que +tout s'est fait à son insu, donnent facilement créance à cette +hypothèse que Louis XI, s'il n'a pas favorisé la tentative de +Guerlands, ne l'a pas désapprouvée, s'applaudissant peut-être de voir +une bande d'aventuriers saccager les terres du Saint-Siège pour amener +Sixte IV à composition[531]. La lettre de Bézégat aux consuls est du 9 +février 1479. Dès le 7 du même mois, Louis XI écrivait à Bernard, +bâtard de Comminges[532], maître des ports, une lettre où il relatait +tous les excès commis par Guerlands et ses hommes et en reproduisant +le texte même de la supplique adressée, le 30 janvier précédent, par +la ville d'Avignon à Monseigneur du Bouchage. «Et pour ce que +n'entendons aucunement la dite cite ne les habitans d'icelle et du dit +conte, _comme noz confédérés, aliez et dévotz de nostre couronne_, +soient vexez ne opprimes en quelque manière que ce soit mesmement +comme à terre de saincte mère Esglise a cuy nostre désir ne serche que +servir, obeyr et complaire et que aussi en justice tous excès, +violences, forces et aultres maulx et roberies ne se doibvent +souffrir, vous mandons que veues ces presentes sur tant que desirez +nous complaire que incontinent et sans delay, faictes vuyder le dit +Bernard avec ses dits complices hors la «dicte conte[533].» Mais +quelque activité que montrât le roi dans cette circonstance, +l'occupation des terres papales se prolongea jusqu'au mois de mai +1472. Dans l'intervalle, la ville dut se défendre elle-même et faire +garder les portes et les remparts pour éviter une surprise des +routiers[534]. Enfin, au mois de mai 1479, Louis XI, à la suite d'une +nouvelle ambassade que lui avait envoyée la ville, composée de Gilles +de Berton, premier consul, et de Louis Merulis, deuxième consul, +intima l'ordre au parlement de Grenoble de faire poursuivre avec la +dernière rigueur les partisans de Guerlands, prescrivant par lettres +patentes datées de Montargis, le 8 mai 1479[535], de donner aux sujets +du Saint-Siège tous les secours dont ils auraient besoin. Quelques +compagnies de troupes royales envoyées du Dauphiné poursuivirent les +routiers de Guerlands et les expulsèrent du territoire pontifical. + + [528] Lettre de Bézégat aux consuls d'Avignon, du 9 février 1479. + Voy. pièces justificat., no XX.--Cf. Huillard-Breholles, _Rev. + des Soc. sav._, 1861, p. 314. + + [529] Dareste, _Hist. de France_, III, pp. 298, 299.--Cf. + Huillard-Breholles, Louis XI protecteur de la Confédération + italienne, _Rev. des Soc. sav._, 1861, 2e série, p. 317. + + [530] Lettre de Baptiste Bézégat aux consuls, 7 février 1479. + Pièces justificat., XX. + + [531] En janvier 1479 une ambassade composée de Guy d'Arpajon et + d'Antoine de Morlbon, premier président au Parlement de Toulouse, + envoyée par le roi auprès de Sixte IV dans un but pacifique, + échoua dans sa mission. La paix ne fut définitive qu'en décembre + 1482.--Cf. H. Bréholles, _Rev. des Soc. sav._, 1861, p. 331. + + [532] Le Bastard de Comminges, maître des ports de Languedoc, + figure parmi les commissaires royaux chargés (en 1476, juin) de + régler les différends au sujet des limites du Rhône. Voy. Arch. + municip., _Invent._, B. 70, no 2351. + + [533] Louis XI au Bastard de Comminges, 7 février 1479. Orig. + inéd., Arch. municip., série A.A., pièc. justificat., XIX. + + [534] Mandat de 27 florins 1/2 à Thomas de Sarrachino «pro + custodia dicti portalis (Saint-Lazare) pro timore guerce Bernardi + de Gorlans». Arch., Comptes C.C., ann. 1479, mandat no 76. + + [535] Arch. de l'Isère, _Reg._, Cott. I, fol. 320. L'arrêt de + l'Enregistrement est du 15 juin suivant. _Invent. de la Chambre + des Comptes._--Pilot, _Catalog._, II, p. 291, no 1749--M. de + Mandrot (_Imbert de Batarnay_, p. 320) place par erreur en 1483 + cette ambassade qui est bien, nous en avons la preuve, en 1479. + Voy. Pilot, _Catalog._, II, p. 292, not. 1. + +L'enquête faite sur cette entreprise avortée, par les officiers +pontificaux et les représentants de l'autorité municipale, n'amena +aucune découverte sur les vrais mobiles de l'expédition, et on ne +trouva aucune trace de la main de Louis XI dans cette mystérieuse +tentative dirigée contre la ville. Le vendredi 12 février 1479, les +juges, assistés des consuls Antoine Lartessuti, Gilles de Berton et +Paul Ayduci, et de plusieurs conseillers, procédèrent _manu militari_ +à l'arrestation de François Perussis, de Michel Dini, chez qui on +apposa les scellés, de Jean Bisquiri, de Boniface Pérussis, dont on +fut obligé d'enfoncer la porte pour le prendre, de Jean Syriasi, +facteur de Bundelmunti, qui menaça de tuer tout le monde en criant: +«Al sanguo del Dio, se non lassate la mya porta, vy tuaro!» Il fallut +briser sa porte et le faire ligotter par les soldats. Luc de Cambis +fit de même, jetant des pierres par les fenêtres, il cassa le bras +d'un soldat de l'escorte. Il fallut l'enchaîner pour le porter à la +prison où on l'enferma avec ses complices[536]. + + [536] Achard, _Rec. sur Avignon_, mss., vol. I, A.D.--La famille + de Cambis, d'origine florentine, s'était fixée à Avignon vers + 1448, dans la personne de Luc de Cambis, qui avait épousé Marie + Pazzi de la famille ennemie implacable des Médicis. Voy. + Barjavel, _Diction. biograp._, I, p. 333. + +Les lettres saisies chez les conjurés révélèrent les préparatifs faits +à Lyon. Allemand de Pazzis, témoin important, refusa de parler, même +sous la menace de voir sa maison occupée par des garnisaires. Quant à +Cambis, il répondit qu'il n'ignorait pas que Bernard de Guerlands +était un aventurier chassé des compagnies du roi de France, mais il +refusa de dire qui l'avait armé contre le Comtat et qui lui avait +fourni l'argent. Tous ces prisonniers devaient être mis au secret, de +manière à ne pouvoir s'entendre, mais la consigne ne fut pas observée, +et les juges les trouvèrent conversant avec le vicaire général de +l'archevêque et d'autres Florentins, citoyens avignonnais. Il est +difficile, en l'absence de preuves, d'accuser Louis XI d'avoir +contribué de son argent à encourager les projets de Guerlands et de +ses alliés les Florentins. Mais, en écartant l'hypothèse d'une +intervention directe, il n'est pas possible d'admettre que le roi ait +pu ignorer la formation d'un corps d'aventuriers à Lyon, destiné à +molester les sujets du pape et à inquiéter la papauté elle-même à un +moment où la mésintelligence régnait entre les deux cours? Si donc, au +début, Louis XI ne prêta aucun appui matériel à l'expédition, il ne +fut peut-être pas sans en éprouver quelque satisfaction intérieure. + +Les dernières années de Louis XI sont marquées, dans l'histoire des +Étais pontificaux de France, par un redoublement d'attaques de la part +de routiers et d'aventuriers dont l'audace paraît défier toute +répression, et que l'attitude du roi semble encourager secrètement. +Dans le cas de Jehan de _Tinteville_ ou _Dinteville_ (1480-1482), chef +d'une bande qui saccagea le terroir d'Avignon et de Carpentras, et mit +en péril l'existence même de la ville, Louis XI, comme pour Bernard de +Guerlands, garde une réserve de nature à faire naître bien des +soupçons. Jehan de Tinteville, sur lequel nous ne possédons que de +rares documents, paraît avoir été d'origine champenoise[537]. Était-ce +un agent secret de Louis XI, comme on a pu le supposer? Était-ce un +de ces soldats d'aventure, que les hasards de la guerre avaient +conduit dans le midi? On ne peut répondre que par des conjectures. +Quoi qu'il en soit, nous le trouvons à Avignon vers 1480. Là, ledit +sieur de Tinteville, menant joyeuse vie, avait contracté de nombreuses +dettes, si bien que ses créanciers firent saisir ses biens, après quoi +il fut expulsé de la ville. Tinteville, sujet du roi de France, porte +ses doléances à Louis XI, en accusant les Avignonnais de lui détenir +injustement ses biens. «Ce neantmoings iceluy de Dinteville s'estoit +puis naguères tiré par devers nous et soubz couleur de ce quil nous +avoit donné entendre que les ditz habitanz lui detenoient ses ditz +biens par force sans les luy voloir faire rendre ne restituer avoit +obtenu comme il disoit noz aultres lettres en forme de marque à +rencontre des ditz habitanz et autres subgectz de nostre tres saint +père le pape au moyen desquelles le dit de Dinteville avoit fait +grande assemblée de gens de guerre deschelles et aultres armes et +bastons et entrera par force et en puissance darmes en la dite ville +et autres places de nostre sainct père ou prendera par force des biens +des dits habitantz jusqua la valleur de ses ditz biens[538].» Mais les +consuls d'Avignon, prévenus, avaient pris toutes leurs mesures pour +résister à un assaut imprévu. Les remparts avaient été garnis de +plusieurs bombardes et couleuvrines[539], une garde composée de gens +d'armes et de citoyens défendait chaque porte, si bien que Tinteville +et ses compagnons durent se borner à ravager les environs +d'Avignon[540]. Fatigués de ces incursions, les habitants se +constituèrent en corps de troupes, donnèrent la chasse à Tinteville +qui, battu et fait prisonnier, fut amené à Avignon où on le jeta, +chargé de chaînes dans les basses fosses du palais apostolique. + + [537] On trouve un Gaucher de Tinteville ou d'Inteville mentionné + dans les mémoires de Philippe de Commines (1495, p. 199); un + Pierre de Tinteville chargé d'une mission par Louis XI auprès des + habitants de Troyes (2 juin 1465). Voy. Anselme, VIII, 719--Cf. + _Lettres de Louis XI_, II, p. 313.--Les archives de l'Aube font + mention (liasse G, 831) d'un mandement de Charles VII du 12 août + 1437, où il est question des habitants de Saint-Lyé, maltraités + par des gens de guerre envoyés par _Jean de Dinteville_, menés au + château de Payns et rançonnés. Il nous paraît difficile + d'admettre que ce soit le même personnage dont il est parlé ici, + mais il paraît probable qu'il s'agit de la même famille. Voy. + pour un autre Dinteville (_Catalog. des actes de François Ier_, 4 + décembre 1516-28 novembre 1520). + + [538] 15 octobre 1482. Arch. municip., B. 51, no 52. + + [539] Détail des dépenses d'artillerie «pro honore et utilitate + ac deffensione dicte civitatis». Comptes du 12 octobre 1480-82, + mandat no 14, et détail des dépenses faites pour les gens + d'armes, 6e mandat, 1481-82. + + [540] En 1481, le même _Tinteville_ fut fustigé à Carpentras, + Arch. municip., B.B. 98. + +C'est alors qu'intervient Louis XI, et c'est pour cette raison +peut-être qu'on a voulu voir dans cette intervention la poursuite d'un +dessein secret du monarque dont ledit de Tinteville n'aurait été que +l'instrument. Louis XI dépêcha à Avignon à quelques semaines +d'intervalle deux ambassadeurs avec des instructions pour les consuls. +Un maître d'hôtel du roi, Petit-Jean, arriva dans cette ville au mois +de mai 1481, porteur de lettres de sa majesté, pour le fait de +Tinteville[541]. Les lettres furent communiquées au conseil. Louis XI +désavouait ledit Tinteville publiquement, condamnait tous ses méfaits, +mais tout en le désavouant, il demandait l'élargissement immédiat du +prisonnier, qui était son sujet et vassal: «Sans avoir regart qu'il +feust nostre vassal et subgect et qui pis est votre legat a fait +pendre et noyer plusieurs des gens et autres gitter de la roche au +Rosne tres deshonnestement sans avoir consideracion quilz feussent de +nostre royaume, dont sommes tres mal contens[542].» Le conseil +s'excusa auprès de l'envoyé du roi en se retranchant derrière +l'autorité du légat, sous la juridiction duquel était placé le détenu. +Petit-Jean fut bien traité, choyé; la ville lui fit remettre deux écus +d'or par Guillaume Anequin, courrier de la maison de ville, et lui +offrit, le 31 mai 1481, un banquet somptueux qui coûta 95 florins à la +caisse municipale[543]. + + [541] Comptes de la ville, G.G., 1481, 1482.--Le 26 septembre + 1481 fut fait mandat de deux écus d'or au coin du roi à Guillaume + Anequin, un des courriers de l'hôtel de ville, pour les donner à + Petit-Jean envoyé du roi de France, qui avait apporté de sa part + des lettres à la ville au sujet de Jean de Tinteville, détenu + dans le palais apostolique.--Comptes de la ville, mandat no 59. + + [542] Lettr. origin. inédit. du 7 septembre 1481. Pièces + justificat., no XXI. + + [543] Comptes de la ville, ann. 1481, mandat no 293. + +L'ambassadeur rentra à la cour sans avoir obtenu ce qu'il avait charge +de solliciter; mais, le 19 novembre 1481, un nouvel émissaire de Louis +XI, Jean de Loqueto[544], conseiller du roi, arrivait en solliciteur +auprès du légat qui, après divers pourparlers, accorda l'élargissement +de Tinteville. + + [544] Jean de Loqueto était descendu à l'hôtellerie de la Fleur + de Lys où la ville paya toutes ses dépenses. Ann. 1481, mandat no + 105. + +Ce furent le comté et les terres voisines qui en pâtirent, car à peine +rendu à la liberté, Tinteville appela à lui ses anciens compagnons de +pillage et commit, soit en Dauphiné, soit dans les terres de l'Église, +de tels excès que Louis XI dut intervenir une deuxième fois: «Comme +nous avons été presentement advertiz que Jehan de Tinteville et +plusieurs autres gens de guerre tant de nos ordonnances que de ceulx +qui ont été cassez et aultres pillars et gens de mauvais gouvernement +se soyent transportez et transportent encores de jour en jour en noz +pais et illec proumenent à grans despens eulx, leurs gens et chevaulx +sans vouloir aucune chose paier de leurs despenses, mais qui pis est, +battent, rançonnent, pillent, fourragent, destroussent gens et font +plusieurs autres maulx et exactions indines (indignes). Aussi ledit +_Detinteville_ et aultres complisses menacent chascun jour destourber, +piller et dégaster les dits biens circonvoisins de la cité d'Avignon +et aultres pais encores et seigneuries de nostre sainct père le pape +avec tres grand desplaisance et tres grand foulle, grief, préjudice et +dommaige de nous et de la chose publique, à nostre pais et aussi des +ditz[545].» Dans ses lettres patentes datées du Montilz-les-Tours, le +31 janvier 1483, Louis XI donnait des ordres très sévères à ses +officiers pour que l'entrée des terres de l'Église, comme des +provinces de la couronne, fût interdite à Tinteville et à ses gens +d'armes et qu'on prît de promptes et énergiques mesures pour leur +faire évacuer sans délai les lieux qu'ils occupaient. Les ravages n'en +continuèrent pas moins, et ce fut sous le règne de Charles VIII +seulement que, sur les nouvelles instances des consuls d'Avignon, le +duc de Longueville[546], gouverneur du Dauphiné, donna des ordres à +tous les officiers royaux pour que l'on s'emparât de la personne de +Tinteville. Celui-ci, après de longues pérégrinations, fut, en dernier +lieu, capturé et conduit, enchaîné, à Grenoble par Aymar de Viro, qui +reçut de la ville d'Avignon, à titre de présent, une somme de 100 +florins et 2 gros pour les dépenses qu'il avait faites (1484)[547]. + + [545] Donné à Montilz-les-Tours le pénultième de janvier 1483. + Arch. municip., B, 19, nos 23 et 24. + + [546] Arch. municip., B. 19, no 30. + + [547] _Id._, B. 19, no 29.--Voy. _Lo Libre de la guerra de + Tinteville_, no 261 du Compte de 1483. Le 14 février 1484, la + ville fait payer 153 florins à Gaspar de _Sarrachano_, pour la + solde de 9 hommes qui avaient gardé le château de Mornas pour + voir si Tinteville et ses compagnons descendaient par la vallée + du Rhône pour surprendre Avignon, mandat no 168. + +Les lettres du 31 janvier 1483 constituent le dernier acte de +l'administration de Louis XI qui ait quelque rapport avec les terres +du Saint-Siège et les habitants d'Avignon. + +A la mort du roi (30 août 1483), les Avignonnais et les Comtadins +voulurent rendre un dernier et pieux hommage à la mémoire d'un +monarque dont l'activité infatigable s'était portée, à diverses +reprises, sur les affaires intérieures de leur pays, mais qui, en +somme, avait usé dans ses rapports d'une politique plus bienveillante +que tracassière et qui, tout en voulant gouverner à son gré les +événements dans les domaines du Saint-Siège, avait fait sentir aux +vassaux du souverain pontife, autant, sinon plus, qu'à ses propres +sujets, les bienfaits de sa royale protection. Les obsèques de Louis +XI furent célébrées à Avignon en l'église des Cordeliers, le 24 +septembre 1483. La ville fournit de ses deniers cent torches neuves, à +quatre florins la douzaine. Sur chaque torche étaient appliquées à la +cire rouge les armes du roi de France à côté de l'écusson de la ville; +quatre cents grandes armes du roi servirent à décorer l'autel. La +dépense totale s'éleva à 65 florins 17 sols[548]. + + [548] Comptes de la ville, C.C., 1483-1484, mandat no 110. + +Au cours de son règne, Louis XI avait accordé aux Avignonnais et aux +Comtadins divers privilèges qui dénotent chez lui le dessein bien +arrêté de faire pour les sujets du pape ce qu'il faisait pour les +siens, et «mieulx, se mieulx povoit». Suspension de lettres de marques +et de représailles, liberté d'édification des «pallières», +application du produit du pontonage à l'entretien du grand pont du +Rhône, tels sont les bénéfices directs de l'entrevue de Lyon (juin +1476). Peu après, par lettres du 26 janvier 1478[549], Louis XI +confirme le privilège qu'avaient vingt-trois particuliers et quelques +couvents et monastères d'Avignon[550] de prélever sur le sel apporté +d'Aigues-Mortes et remontant le Rhône par bateaux un certain nombre de +minots sans payer les droits de gabelle aux officiers royaux[551]. +Ces derniers ayant frappé lesdits particuliers d'une amende de 50 +marcs et fait saisir leurs biens. Louis XI, par lettres patentes +annule lesdites amendes et maintient les particuliers et ordres +religieux dans leurs prérogatives et privilèges. «Et pour ce qui est +en leur tres grand grief, prejudice et dommaige et pourroit estre +cause de faire cesser le divin service en aucune des dites Esglises +parce que le dit droit de péage est le principal revenu qu'ils aient +pour leur vivre et entretenement... Voulons et debvons les faiz et +affaires des dictes Esglises tant de nostre royaume que hors icelluy +estre favorablement traictez afin que les susditz religieux et autres +ecclesiastiques soient tousjours plus enclinz a prier Dieu pour nouz, +nostre postérité et lignée....» + + [549] Arch. municip., B. 69, no 16 (copie). + + [550] Charles VI avait accordé ce privilège aux Célestins du + royaume, 26 septembre 1413, et Charles VII le 15 février 1461 + (_Rec. des Ordonnances_, XV, p. 325). François Ier les confirme à + nouveau, 8 janvier 1517, _Catalog. des actes de François Ier_, I, + p. 133. + + C'étaient: + + La Chartreuse du Val de Bénédiction, à Villeneuve-lès-Avignon; + Le Chapitre de Notre-Dame des Doms, à Avignon; + La Collégiale de Notre-Dame de Villeneuve; + La Collégiale de Saint-Didier, à Avignon; + La Collégiale de Saint-Pierre, à Avignon; + La Collégiale de Saint-Agricol, à Avignon; + Les Couvents des Célestins d'Avignon et de Gentilly; + La Chartreuse de Bonpas; + La Commanderie de Saint-Jean-de-Jérusalem, à Avignon; + Le Couvent des Jacobins d'Avignon; + Les Couvents de Sainte-Catherine, Saint-Laurens et Saint-Véran + d'Avignon; + Le Couvent de Sainte-Madeleine, à Carpentras; + Les Administrateurs et les Frères de l'Hôpital Saint-Benoît + d'Avignon; + Les Orphelins de l'Aumône, à Avignon; + Les Orphelins de la petite Fusterie; + Les Seigneurs de Montfort et d'Aiguières; + Pierre de Sade, Thomas Busaffi et Tronchin, escuyer. + Arch. municip., B. 69, no 16 + + [551] Les rois de France avaient de tout temps à Avignon des + agents pour la gabelle du sel. + +Dans la question des limites du Rhône et de la navigation, Louis XI, +qui avait déjà donné à Lyon des preuves non équivoques de ses bonnes +dispositions à l'encontre des Avignonnais, accorde, au mois d'avril +1480, à la sollicitation de Jules de la Rovère, une faveur +exceptionnelle aux sujets du pape contre laquelle protestaient les +officiers royaux comme une renonciation des droits du roi sur la rive +droite du fleuve[552]. Le maître des ports de Villeneuve-lès-Avignon +ayant fait accoter un moulin à l'une des arches du pont, ce qui +constituait pour la navigation un danger permanent «parce que les ditz +molinz qui ainsi y seroient édiffiez et mis retiendroient et +empescheroient le cours de l'eau de la dite rivière en manière que la +dite eau pourroit estre cause pour la grant habondance et impetuosite +d'icelle, faire desmolir et abastre le dit pont», bien que le maître +des ports prétendît que, de par ses fonctions, il avait autorité sur +la rive du Rhône et que le lit où coulait le fleuve faisait partie du +royaume, néanmoins, Louis XI, «considérant que s'il estoit permis et +souffrir faire tenir et construire les ditz moulins ou aultrez près du +dit pont et les ataicher à la dicte arche, iceulx moulins peussent +estre cause de faire rompre et desmolir icelle arche et les autres +arches du dit pont, lesquelles ainsi estoit à granz difficultez et +sans granz fraiz se pourront rediffier à cause de l'impetuosité du dit +Rosne qui seroit au grand grief, prejudice et dommaige de nostre dict +Sainct Père et des dits recteurs et gouverneurs du dit pont et des +mananz et habitanz de la dite ville et cite d'Avignon et de toute la +chose publique du pays et environ», Louis XI donne l'ordre de démolir +ledit moulin et de le transporter là où on avait auparavant la coutume +de le placer. «Et se les ditz moulinz ou aulcuns deux y avoient este +miz, affichez et ataichez, quils les ostent ou facent oster et mectre +ailleurs incontinent et sans delay, et remettez ès lieux où ils +souloient estre le temps passé.» + + [552] Donné à Tours le..... jour d'avril 1480, avant Pâques. + Arch. municip,, B. 63, no 19, Cott. T., Origin.--Cf. Pilot, + _Catalog._, II, 1754 _bis_, p. 295. + +A la suite des diverses ambassades qui lui furent envoyées par la +ville au moment des affaires de Tinteville, en 1481[553], Louis XI +confirma aux Avignonnais le privilège que leur avaient accordé les +rois, ses prédécesseurs, et que maintinrent ses successeurs, de +transporter de leurs terres situées dans le royaume de France tous les +produits nécessaires à leur alimentation, blé, vin, légumes, viande, +fruits, etc., librement et sans payer aucun droit[554]. On comprend +quelle était l'importance de cette liberté de transit pour les +Avignonnais qui vivaient exclusivement des produits importés. La +mauvaise volonté, l'esprit jaloux et tracassier des officiers royaux +pouvaient, au passage du Rhône ou de la Durance, par suite d'exigences +fiscales et de droits de douane exorbitants, suspendre l'entrée des +produits du sol qui alimentaient les marchés d'Avignon et affamer les +habitants, mesures restrictives dont l'application était facile toutes +les fois que, par suite des mauvaises récoltes en Bourgogne, Dauphiné +ou Languedoc, le transport des céréales était interdit. Louis XI, +tenant compte que les vassaux du Saint-Siège avaient coutume de payer +régulièrement les aydes et autres impôts pour les terres à eux +appartenant enclavées dans les domaines de la couronne, donna toute +facilité aux réclamants. Cette revendication légitime des Avignonnais +et des Comtadins fut confirmées à nouveau par lettres patentes datées +du Plessis du Parc-les-Tours, le 23 mai 1482. Louis XI écrivait à ses +officiers, sénéchaux, maîtres des ports ou à leurs lieutenants, pour +que «aux dits suppliants vous leur souffriez et laissez prendre et +faire prendre, lever et cuillir, quant bon leur semblera, leurs dits +bledz, vins et autres fruictz creuz et qui croistront en leurs dits +heritaiges, terres et possessions, quelque part quils soyent situez +et assiz en nostre dit royaume, pays et seigneuries et iceulx mener et +conduire en la dite ville et cité d'Avignon pour leur vivre et +substantation ainz quils ont accoustumé de faire, sans leur faire +mettre ou donner ne souffrir estre fait, mis ou donné aucun arrest +destourbier ou empeschement au contraire[555]». + + [553] Ambassades de Bernard de Codertio, 1er septembre 1481. + + [554] Cette franchise avait déjà été accordée aux Avignonnais par + Charles VII, novembre 1432. + + [555] Arch. municip., Origin., B. 47, no 7, Cott. G. + + + + +RESUME ET CONCLUSIONS + + +Au XVe siècle, la situation politique des états citramontains de +l'Église offre un caractère particulier que nous avons étudié dans ses +moindres détails. Cette organisation reste ce qu'elle était, à peu de +chose près, jusqu'à la réunion définitive de ces états à la France. +Par l'essence même de sa constitution municipale, par l'étendue des +pouvoirs de ses magistrats, par l'indépendance et l'autorité de son +corps de ville, par la prépondérance des corps de métiers, Avignon, au +XVe siècle, constitue une sorte de république italienne d'en deçà des +monts, avec tous les privilèges et les prérogatives d'une ville libre +placée sous la suzeraineté temporelle du Saint-Siège mais en pleine +possession de son autonomie communale. Quant au Comtat Venaissin, son +indépendance n'en est pas moins réelle et non moins franchement +affirmée au sein des états. La vie municipale n'y est pas moins +intense qu'à Avignon; l'esprit de solidarité dans ce qu'il a de plus +étroit anime ses représentants, et, comme à Avignon, l'autorité papale +y est surtout honorifique et nominale. C'est l'assemblée des élus du +pays qui a entre ses mains le gouvernement du pays. + + +I + +Comment les rois de France considéraient-ils, dans leurs rapports avec +la couronne, les villes et territoires du domaine de l'Église? + +Depuis Charles VI aucun souverain n'élève de prétentions sur la +légitimité de possession du Saint-Siège. Tous proclament Avignon et +«la Conté de Venisse» «territoire et patrimoine de l'Église», et, à ce +titre, ils considèrent comme un devoir pour la royauté, «fille aînée +et bras droit de l'Église», d'assurer aux vassaux du Saint-Siège une +protection effective. Il est à constater que dans aucune circonstance +ils n'ont failli à cet engagement. Charles VI, qui était d'abord resté +neutre dans la lutte entre les cardinaux et les Avignonnais contre +Benoît XIII, envoie des secours en hommes en argent et munitions dès +que la guerre, par l'arrivée des renforts catalans et aragonais, +menace l'existence même de la cité avignonnaise. Charles VII, par +lettres patentes de 1423, 1426, 1428, 1451 et autres, déclare que les +états de l'Église sont placés sous la protection royale, «et nous +vouldrions tousjours entretenir et favoriser les faiz de vostre cité +comme de nos propres subgectz» (1451). Louis XI, qui avait eu à se +plaindre des Avignonnais, oublie les injures faites au dauphin, +accueille avec la plus grande affabilité leurs ambassadeurs et les +appelle «ses confédérez, aliez et devotz de sa couronne». Il les +protège par des envois de gens d'armes contre les attaques des +routiers et les comble de privilèges et de faveurs. Il ne fait que +confirmer les actes de générosité de ses prédécesseurs vis-à-vis +d'Avignon et du comté. Faut-il conclure de cette politique +uniformément suivie qu'il n'avait pas intérieurement conscience de ses +droits sur Avignon, par cette raison que dans aucun document public, +jusqu'à Henri II, il n'est fait allusion aux revendications de la +couronne sur cette partie des domaines de l'Église? ou bien faut-il +admettre que si Louis XI a toujours traité si favorablement les +Avignonnais c'est qu'il voulait, ce faisant, être agréable au +Saint-Siège? Cette seconde raison ne nous semble pas suffisante et +nous sommes convaincus que si Charles VII et Louis XI ne se sont +jamais prévalus des droits de la couronne sur les états citramontains +de l'Église, c'est qu'ils en considéraient l'aliénation comme +temporaire et qu'ils ne voyaient là qu'un apanage de la couronne donné +en hommage aux souverains pontifes mais dont les rois de France +étaient en réalité les souverains naturels. Dans tous leurs actes, +comme nous allons l'exposer sommairement, les rois de France ne +traitent pas les Avignonnais ou les Comtadins autrement que les vrais +regnicoles. + + +II + +Charles VII et son fils interviennent dans l'administration intérieure +de la ville et les parlements royaux ne craignent pas de contrecarrer +ouvertement l'autorité du légat. Charles VII, le premier, veut avoir +un agent royal dans le conseil de ville, qui le tiendra au courant de +tout ce qui se dira et se fera au sein de cette assemblée et +surveillera le représentant du Saint-Siège. Il propose Pierre Arcet et +Martin Héron, son valet de chambre, pour occuper à Avignon les +délicates fonctions de viguier. Louis XI, suivant la politique de son +père, obtient la même charge pour son maître d'hôtel Raymond de +Mombardon. A une époque où Louis XI cherche à transformer, dans toutes +les villes du royaume, les magistrats municipaux en agents royaux, +cette tentative est à noter, car elle montre chez ce monarque un +calcul bien arrêté de faire sentir l'action royale à Avignon comme +ailleurs. Mais le soin jaloux qu'avaient les Avignonnais de maintenir +intactes leurs institutions locales, aussi bien vis-à-vis des papes +que contre les tentatives des rois de France, devait déjouer toutes +les ruses du monarque pour arriver à ses fins. + +Louis XI et son père, quand un événement important pour la couronne +vient à se produire, ne manquent jamais d'en faire part aux +Avignonnais, absolument comme aux villes du royaume, pensant bien que +rien de ce qui intéresse la patrie française ne leur est étranger. En +même temps qu'il annonce aux Lyonnais la victoire de Castillon et la +conquête de la Guyenne (1453), Charles VII avise les syndics d'Avignon +et les conseillers du succès de ses armes et de la déroute des +Anglais. A-t-il à se plaindre des agissements de son fils, le dauphin +Louis, et de ses projets ténébreux sur les états de l'Église, vite il +les met en garde et leur envoie plusieurs ambassadeurs pour leur +donner à entendre leurs véritables intérêts. Louis XI multiplie les +missions diplomatiques à Avignon et les agents secrets. Il emploie le +crédit des Avignonnais en Cour de Rome pour forcer la main au pape, +quand il désire faire donner la légation à un candidat de son choix. +Ses ambassadeurs sont reçus avec un appareil princier. Le bailli des +montagnes du Dauphiné, le maréchal de Comminges, Petit-Jean, Jean de +Loqueto, agents du roi, sont traités avec toutes sortes d'égards. Les +sénéchaux royaux sont comblés de cadeaux et de «pots de vin». Le +sénéchal de Languedoc, qui avait défendu auprès de Louis XI les +intérêts de la ville, reçoit pour sa dame une magnifique pièce de +velours cramoisi tissée à Avignon. Quand le roi de France meurt, ses +obsèques solennelles sont célébrées à la Métropole, aux frais de la +ville. + + +III + +Il n'est pas de ville du domaine royal qui ait été dotée plus +qu'Avignon de beaux privilèges et l'objet des plus grandes faveurs +royales. Charles V et Charles VI donnent aux Avignonnais le droit de +faire transporter par eau, dans leur ville, tous les matériaux +nécessaires à la construction et aux réparations de leurs maisons. +Louis XI confirme ce droit (1477) et permet en outre aux habitants de +construire un radeau et de tirer deux cents quintaux de fer du +royaume, sans payer de droit pour réparer le pont démoli en partie par +une inondation (1479). Il les autorise à élever des pallières pour +protéger leur terroir et décide que le produit du pontonage sera +appliqué à l'entretien du pont (1476). Bien mieux, le maître du port +de Villeneuve ayant fait établir un moulin accoté à une arche du pont, +de façon à gêner la navigation, Louis XI, sur la réclamation des +Avignonnais, ordonne la démolition immédiate dudit moulin (1480). + +Au moment où ce roi accordait aux habitants de Verdun, ville +étrangère, le droit de transporter dans leur ville le blé qu'ils +auront acheté dans le royaume, Louis XI octroie la même faveur aux +Avignonnais (mars 1461). Il confirme dans leurs prérogatives les +vingt-cinq particuliers ou couvents d'Avignon qui avaient le droit de +prélever leur provision sur les bateaux employés au tirage du sel sur +le Rhône, et cela sans payer de droits (1478). + +En matière de commerce et d'échanges les Avignonnais sont traités sur +le pied des regnicoles et leurs affaires sont placées sous la +protection du roi de France. Ils conduisent par barque, sur le Rhône, +leurs marchandises jusqu'à Arles et à la mer, et du côté de Lyon; ils +envoient à dos de mulet en Languedoc et en Dauphiné leurs soieries, +étoffes brodées, si recherchées pour les bannières et tentures, sans +payer d'autres droits ou péages que ceux accoutumés, et qu'acquittent +les sujets du roi. Ce n'est point chez Louis XI un calcul, au moment +où il cherchait par tous les moyens à attirer les étrangers pour +accroître la prospérité du commerce français. Cette attitude de la +couronne vis-à-vis des sujets du pape, en matière de relations +mercantiles, est une tradition. Un sieur de Grignan ayant arrêté en +Dauphiné un marchand avignonnais, et lui ayant volé plusieurs balles +de drap, Charles VII donne des ordres pour que le sieur de Grignan +soit mis en demeure de restituer le produit de son vol, et le roi fait +des excuses aux consuls d'Avignon (1428). + +Charles VII, Louis XI (1476, 1479, 1481), défendent à quiconque de +«laxer» des lettres de marques ou de représailles contre les +Avignonnais et les Comtadins, à l'occasion de revendications en +matière commerciale sans expresse licence et permission de Leur +Majesté. Charles VII enjoint aux sénéchaux et maîtres des ports de +permettre aux habitants du Languedoc de se rendre aux foires d'Avignon +(1424). Louis XI veut que les sujets du pape puissent «commerser et +fréquenter ensemble comme ils souloient faire le temps passé» (1461). +Bien plus, il casse et annule les lettres de représailles «laxées» +contre les Avignonnais. L'évêque de Gap ayant laxé des représailles +contre Avignon, les habitants s'adressent au roi, lequel écrit au +gouverneur du Dauphiné pour que suspension soit faite de l'exécution +desdites lettres jusqu'à «Pâques prochains venanz». + +Dans les questions qui le regardaient personnellement et lorsqu'il +avait à se plaindre des Avignonnais ou des Comtadins dans les affaires +d'extradition, d'incarcération, de dettes, etc., Louis XI recourait, +il est vrai, aux lettres de représailles, mais ce n'étaient là que des +mesures de rigueur passagères, conséquence d'un moment de mauvaise +humeur ou d'emportement, et jamais elles ne recevaient d'exécution. +Généralement, ce procédé d'intimidation amenait les Avignonnais à +solliciter leur pardon, et la bonne harmonie dans les relations était +aussitôt rétablie. + +Telle est à grands traits la politique de Louis XI dans ses rapports +avec les sujets de l'Église; son père et lui prennent à tâche de +gagner à leur cause les Avignonnais et les Comtadins; ils les comblent +de bienfaits; ils les associent à tous les événements de la couronne; +ils favorisent et protègent leur commerce. Ils se font juges et +arbitres de leurs différends; ils traitent directement avec eux par +ambassades ou par dépêches les affaires les plus importantes en dehors +du légat. Ils ne contestent pas ouvertement la suzeraineté temporelle +du Saint-Siège sur le pays, mais par leur tutelle effective, par leur +intervention constante, ils tendent à la transformer en une simple +formule. Voyons maintenant ce qu'en échange de leurs bons procédés ils +exigent des habitants. + + +IV + +Charles VII et son fils prétendent exercer, à Avignon et dans toute +l'étendue des états pontificaux d'en deçà des monts, le droit de +réquisition et ils le pratiquent en réalité ni plus ni moins que s'il +s'agissait des villes de leur propre royaume. Le dauphin Charles +emprunte à la ville son artillerie pour forcer la garnison de +Pont-Saint-Esprit (1420). Comme pour Reims, Amiens, Orléans, villes +royales, Louis XI réquisitionne les chevaux nécessaires pour le +transport de son artillerie à Lyon, et c'est la ville d'Avignon qui en +solde la dépense (1476). + +L'armée royale envoyée en Roussillon en 1473 manque de blé; c'est aux +Avignonnais que les officiers de Louis XI s'adressent pour en avoir, +et leur complaisance sauve l'armée en détresse. + +En matière de finances, Charles VII et Louis XI ne se montrent pas +plus scrupuleux avec les sujets du pape qu'avec les leurs propres; +Charles VII contracte avec la ville d'Avignon plusieurs emprunts. Le +dauphin Louis demande 1,000 livres une première fois; il en reçoit +5,000 comme indemnité de règlement de compte pour l'héritage de +Boucicaut. Il exige (1476) que les Avignonnais servent de caution à +Charles de Bourbon, archevêque de Lyon et légat d'Avignon, pour une +somme de 3,200 livres dont ce dernier fait l'avance au souverain. + + +V + +Charles VII et son successeur s'attribuent sur les états du +Saint-Siège enclavés dans leur royaume un droit de haute police, et +ils considèrent que les rapports fréquents de voisinage rendent ce +contrôle indispensable. Dans le cas où la cour de France a à se +plaindre du pape, les Avignonnais et les Comtadins supportent les +conséquences du conflit, et aucun des deux souverains n'hésite à user +des voies de fait vis-à-vis des sujets de Sa Sainteté pour amener le +souverain pontife à de meilleurs sentiments à l'égard de la France. + +La situation topographique d'Avignon «assise ès extrémités du royaume» +et confinant à la fois au Languedoc, à la Provence et au Dauphiné, en +faisait un lieu de refuge pour les bannis, malfaiteurs, réfugiés +politiques, faux-monnayeurs, criminels de droit commun ou de +lèse-majesté, contumaces et autres vagabonds qui échappaient à la +justice royale. Les faux-saulniers trouvaient dans la cité papale un +asile assuré, et la qualité de ville étrangère faisait aussi d'Avignon +un centre de contrebande douanière destiné à dissimuler les +certificats d'origine des marchandises importées et exportées. Louis +XI, dans ces conditions, ne considère pas que la violation des +frontières puisse être opposée à la raison d'état. Charles VII +n'hésite pas à laxer des représailles contre les Avignonnais qui +différaient de livrer les compagnons de Jacques Coeur couverts par +l'immunité du couvent des Célestins. Louis XI use du même moyen quand +il découvre la trahison de Jules de la Rovère. En 1481, un certain +clerc non marié, Jean de Vaux, coupable de lèse-majesté, s'étant +réfugié dans une église d'Avignon, les agents du roi pénètrent dans la +ville pour s'emparer de sa personne. Sixte IV intervient; il adresse +un bref à Jean Rose, notaire, pour être lu en conseil de ville, +déclarant qu'on attente ouvertement aux privilèges de l'Église qu'en +sa qualité de pasteur il est obligé de sauvegarder. Il engage vivement +les habitants à résister aux ordres du roi et leur ordonne de faire +réintégrer dans l'église ledit Jean de Vaux, dans le cas où il en +aurait été arraché. Louis XI, furieux contre le pape et les +Avignonnais met la ville en interdit (1481). Même quand ils ne sont +pas coupables, les habitants d'Avignon demeurent toujours responsables +en cas d'atteinte portée aux droits du roi, et on leur demande compte +des abus et des excès de pouvoir des officiers pontificaux. + + +VI + +Après avoir nettement établi les rapports de la cour de France avec +les vassaux du Saint-Siège dans cette seconde partie du XVe siècle, il +nous reste maintenant, comme terme de cette conclusion, à fixer le +caractère de la politique de Louis XI dans ses rapports avec Rome pour +la solution des questions qui se rattachent aux affaires intérieures +et extérieures des états pontificaux de France. En un mot, il s'agit +pour nous de déterminer dans quelles limites le monarque permettait au +Saint-Siège de désigner le représentant de son autorité temporelle +dans les villes et territoires dont il avait charge; et aussi quelles +garanties il exigeait, en retour, pour s'assurer de la fidélité +politique des hommes qu'il considérait comme ses sujets propres mais +qui étaient placés, en fait, sous une domination étrangère? + +Lorsqu'un conflit, et cela arrivait fréquemment, s'élevait entre +l'autorité pontificale et ses administrés, Charles VII et Louis XI +s'étaient fait une règle de ne jamais intervenir, même lorsque le +mécontentement de la population avignonnaise prenait le caractère d'un +soulèvement grave. Quand la nomination, comme légat du Saint-Siège à +Avignon, de Marc Condulmaro (1431-1432) provoque une prise d'armes +contre la décision du pape, Charles VII défend, sous les peines les +plus sévères, à ses sujets de se mêler à l'émeute. Il ne veut prendre +parti pour personne, bien qu'il ait un candidat; il se montre +souverain respectueux et fils soumis de l'Église. C'est un fait +historique sans conteste que, jusqu'à Louis XIV, jamais les rois de +France ne veulent intervenir dans les querelles intérieures du pape +avec ses propres sujets. + +Charles VII, le premier, pose comme un principe que le pape doit tenir +compte de l'agrément de la cour de France dans la désignation du légat +placé à la tête de l'administration des états pontificaux de France. +Il insiste pour le choix de Carillo, cardinal de Saint-Eustache, mais +sans succès. Louis XI reprend la même politique, mais il se montre +exigeant, importun et autoritaire avec le Saint-Siège. Il propose, +l'un après l'autre, plusieurs évêques ou archevêques que le pape +écarte systématiquement. Le roi se fâche, et suivant cette politique +occulte qui est le plus grand ressort de sa diplomatie, il pousse en +secret les Avignonnais à la révolte contre leur évêque, Alain de +Coëtivy, et il les engage à refuser de le recevoir, au cas où le pape +voudrait le leur imposer. Mais, malgré ses efforts, il n'obtient qu'un +demi-succès, le Saint-Siège ayant l'habileté de confier la légation à +un légat intérimaire pour ne pas pousser plus loin le conflit et en +venir aux voies de fait. C'est que Louis XI voyait là une raison +d'état à faire prévaloir. Il voulait avoir la haute main sur le légat, +lui donner des ordres, comme au cardinal de Foix en 1463, au moment du +siège de Barcelone, en faire un serviteur dévoué des intérêts +français. Il comprenait le danger d'avoir une portion de territoire +enclavée en son royaume ouverte à l'influence étrangère, aux ordres de +Rome, et où un gouverneur brouillon et remuant pouvait compromettre le +succès de la politique royale. La nomination de Charles de Bourbon +(1470) est un triomphe pour la diplomatie de Louis XI; la substitution +de Jules de la Rovère une cause de conflit (1476). La suzeraineté +temporelle des papes sur Avignon est même un moment menacée. + + +VII + +Dans toute la correspondance qu'ils entretiennent avec la cour, les +consuls assurent Charles VII et Louis XI de leur absolu dévouement à +la couronne. Les ambassadeurs que la ville envoie auprès de chacun +d'eux, à son avènement, se confondent en protestations d'hommage et de +respect pour sa personne. Ils se disent eux-mêmes, dans toutes les +occasions, les dévots et loyaux sujets de Sa Majesté et jamais ils ne +laissent échapper une occasion de rappeler les services qu'ils ont +rendus à la couronne. + +Ces rappels réitérés des services rendus finissent même par paraître +importuns et en rabaissent singulièrement le mérite. Il n'y a pas, +toutefois, à mettre sur ce point leur bonne foi en doute. Leur +attachement à la couronne, s'il est quelque peu intéressé, est +sincère; mais, pour la forme, la ville en s'adressant au roi n'oublie +pas, ou plutôt affecte de ne pas oublier qu'elle est placée sous la +suzeraineté temporelle du souverain pontife. C'est l'idée qui préside +à toutes les négociations avec la cour de France. Charles VI, Charles +VII ne mettent pas en doute les déclarations amicales de la ville. +Louis XI, plus politique, et qui savait que la défiance est la +première condition d'une bonne diplomatie, exige des gages qu'il +demandait parfois aux villes du domaine. Après ce qui s'était passé à +Avignon en avril 1476, il ne se contente plus d'assurances et de +formules de soumission. Il exige un serment de fidélité à la couronne +et à la personne du roi, en bonne et due forme au bas duquel les +consuls et les conseillers apposeront leur signature. Il veut que les +Avignonnais s'engagent à ne pas recevoir les ennemis du roi, qu'il +prend soin d'énumérer. En revanche, le roi promet de respecter les +privilèges de la ville et de la protéger contre ses ennemis et ceux de +l'Église, mais avec réserve des droits des papes sur la ville, _salvo +jure papali_. + +Louis XI, par cet engagement, liait la ville à sa politique et +l'obligeait à n'avoir pas d'autres intérêts que ceux de la couronne, +sous peine de se parjurer, ce qui, dans les moments de colère du roi, +pouvait avoir les plus graves conséquences. Le roi de France était +donc reconnu comme le protecteur officiel de la ville et du pays. Il +avait le contrôle et la haute direction de ses affaires; sa vie +commerciale et industrielle était entre ses mains. Son prestige et sa +force étaient la sauvegarde des vassaux du pape, trop faibles pour se +défendre, et qui ne pouvaient attendre de Rome que des armes +spirituelles. Le protectorat du Saint-Siège sur ses états +citramontains tend donc de plus en plus à ne devenir, au XVe siècle, +qu'une formule sans portée, que l'on maintient par déférence pour le +chef de l'Église, qui ne cesse pas de figurer dans tous les actes de +chancellerie, mais la haute bourgeoisie avignonnaise comprend qu'elle +a tout intérêt à redevenir française: elle favorise la politique du +roi. + + + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES + + +No I + +_Instructions du pape Eugène IV à Tristan d'Aure._ + + Février 1444. + +Eugenius, episcopus, servus servorum Dei, dilecto filio Tristando, +electo Conseranensi, salutem et apostolicam benedictionem. Cum contra +nonnullos iniquitatis filios, qui dudum civitatem nostram Avinionensem +et comitatum Venaysinum per insultum et tumultum, manu armata, nomine +perditionis alumni Amedei, olim ducis Sabaudie, qui se Felicem V ausu +sacrilego nominare praesumit, occupare et a nobis ac Romana Ecclesia +inferre conati sunt ac eos etiam, qui illis dederunt auxilium, +consilium vel favorem, nec non contra omnes et singulos scismaticos, +qui prefato Amedeo adhererent aut consentirent vel obedirent, +procedendi ac illos debita pena mulctandi et puniendi concessimus +facultatem, Nos, volentes statui tuo salubriter providere, tenore +presentium volumus et tibi concedimus quod per quamcumque +procurationem per te aut de mandato tuo de praedictis fiendam, etiam +si membrorum multitudo vel personalis pena sequeretur, nullam +irregularitatis aut infamie maculam sive notam incurras, neque in +aliquam penam a jure vel ab homine statutam incidas, occasione +praefata; nos enim omnes et singulas leges et canonicas sanctiones in +personas ecclesiasticas perpetrantes talia promulgatas quocum personam +tuam in exequendis tibi per nos commissis duntaxat suspendimus per +praesentes, volentes ut illis ullatenus sis astrictus. Nulli ergo +omnino hominum liceat hanc paginam nostre concessionis suspensionis +et voluntatis infringere vel ei ausu temerario contra ire. Si quis +autem hoc attemptare praesumpserit, indignationem Omnipotentis Dei et +beatorum Petri et Pauli apostolorum ejus se noverit incursurum. Datum +Rome apud Sanctum Petrum, anno incarnationis dominice millesimo +quadringentesimo quadragesimo quarto, quinto kalendas februarii, +pontificatus nostri anno quartodecimo. + + _De curia_ + + JO SYNODI. + +(Arch. vat., Eugenii IV. Regest. 20, 9. vol., 368, fol. 77.) + + +No II + +_Instructions du pape Eugène IV à Tristan d'Aure._ + + Février 1444. + +Eugenius episcopus, servus servorum Dei, dilecto filio Tristando, +electo Conseranensi, salutem et apostolicam benedictionem. De tua +probitate, fide et devotione gerentes in domino fiduciam, speramus +indubie quod ea que tibi committenda duxerimus ad nostrum et Romane +Ecclesie statum et honorem laudabiliter exequeris. Cum igitur dudum +nonnulli iniquitatis filii quodam Ugolino Alamani duce per insultus et +proditionem facto tumultu manu armata civitatem nostram Avinionensem +et comitatum Venaysini adversus nos et Romanam Ecclesiam insurgentes, +cum suis fautoribus complicibus et sequacibus ac cum vexillis +perditionis alumni Amedei olim ducis Sabaudie, qui se Felicem V ausu +sacrilego nominari praesumit, conati fuerint occupare, nos volentes, +prout suadet justitia, ut illi, qui talia ausi sunt attemptare, +animadversione debita puniantur, tibi contra omnes et singulas +personas civitates et comitatus praedictorum, qui dicto insultui et +tumultui contra nos et ipsam ecclesiam interfuerunt aut dederunt ad ea +publice vel oculte auxilium consilium vel favorem vel scientes non +revelaverunt, cujuscumque status, gradus, ordinis vel conditionis +fuerint, nec non contra omnes scismaticos tam laicos quam clericos +adherentes prefato Amedeo aut ejus et Basilien fautores et sequaces +ubilibet constitutos auctoritate nostra procedendi ac ipsos et ipsorum +quemlibet per arrestationem bonorum et personarum captionem et +cohertionem ac officiorum, beneficiorum et dignitatum suorum +quorumlibet privationem et ab eisdem amotionem nec non bonorum +temporalium confiscationem tam civiliter et criminaliter puniendi, +condemnandi et mulctandi, prout delictorum qualitas exegerit et +justitia suadebit; invocato ad hoc, cum opus fuerit, auxilio brachii +secularis, nec non beneficia ipsa que per hujusmodi privationem +vaccare contigerit, quecumque, quotiescumque et qualiacumque fuerint, +etiamsi dispositioni apostolice fuerint reservata, aliis idoneis +personis, prout tibi visum fuerit, eadem auctoritate conferendi et de +illis etiam providendi; insuper quoque illis qui ad sanam mentem +redierint a quibuscumque processibus sententiis per te aut +quomodolibet illatis et inflictis absolvendi et in pristinum statum +restituendi et reponendi ac cum eis super irregularitate quacumque per +eos praemissorum occasione contracta dispensandi et habilitandi ad sua +et alia beneficia ecclesiastica quolibet imposterum obtinendi plenam +et liberam eadem auctoritate concedimus tenore praesentium facultatem +Datum Rome, apud Sanctum Petrum anno Incarnationis millesimo +quadringentesimo quadragesimo quarto, quinto kal. februarii +pontificatus nostri anno quartodecimo. + + _De curia_ + + JO. SYNODI. + +(Arch. vat., Eugenii IV. Regest. 20, 9. vol. 368, f. 79.) + + +No III + +_Bref d'Eugène IV aux Syndics d'Avignon._ + +Dilectis filiis Tribus Statibus comitatûs nostri Venayssini, Eugenius +Papa IIII. + + 20 novembre 1444. + +Dilecti filii, salutem et apostolicam benedictionem. + +Intelleximus, dilecti filii, nonnullam suspicionem esse inter multos +exortam et verba quedam dissipata nos velle alienare comitatum nostrum +Venayssinum et a potestate nostra abdicare; que fama admodum +displicuit nobis, cum nil sit eorum que multi forsan arbitrantur. +Nunquam enim fuit nobis animus neque est etiam neque erit alienandi +terras et jura Ecclesie Romane sed potius augendi. Et notum vobis +debet esse nos non solum non alienasse bona Ecclesie nobis desuper +credita sed pro eorum recuperatione bella adversûs eorum occupatores +suscepisse. Itaque bono animo vos esse volumus et securos vivere quod +nunquam intendimus separare vos ab obedientia et subjectione Sancte +Romane Ecclesie, sed conservare vos in vocacione qua vocati estis. +Velitis igitur perseverare in obediencia et devocione vestra solita +erga nos et prefatam Ecclesiam ac parere legato vestro. Vicario +nostro, ut tanquam boni filii nostri, vivatis semper a nobis et Sede +apostolica merito commendandi. + +Datum Rome, apud Sanctum Petrum, sub annulo nostro secreto, die +vicesima mensis novembris, pontificatûs nostri anno quartodecimo. + + POGGIUS. + +(Reg. des Etats, C. 14, fol. 98, copie.) + + +No IV + +_Bref d'Eugène IV aux Trois États de la Conté de Venayssin._ + + Décembre 1444. + +Dilectis filiis Tribus Statibus comitatûs nostri Venayssini. + +Eugenius, episcopus, servus servorum Dei, dilectis filiis Tribus +Statibus comitatûs nostri Venayssini salutem et apostolicam +benedictionem. Scripsimus vobis nuper propter certam famam tunc nuper +exortam nostre intentionis esse et velle tenere vos sub nostro et +Ecclesie romane regimine ac devotione et obedientia ac nolle vos +alienare ab Ecclesia, quia intelleximus disseminatos sermones de +certis capitulis cum dilecto filio nobili viro Ludovico, delphino +Viennensi nostro non pactis iterùm facimus vos certiores nos nullomodo +intendere aut velle alienare aut separare vos a nobis et prefata +Ecclesia aut alicui alteri subjicere, sed intendimus conservare vos +sub nostro et Ecclesiæ regimine et gubernacione prout actenûs fuistis +quod vobis futurum ad certitudinem et consolacionem vestram volemus +quod venerabili fratri nostro Petro, episcopo Albanensi, legato +nostro, in omnibus sicut antea, pareatis. + +Datum Rome, apud Sanctum Petrum, anno Incarnationis dominice millesimo +quadringentesimo quadragesimo quarto pridie calendas decembris, +pontificatûs nostri anno quartodecimo. + +(Reg. des États, C. 14, fol. 96, copie) + + +No V + +_Charles VII aux Syndics d'Avignon._ + + 26 janvier 1448 (?) + +Tres chers et bien amez, nous avons receu les lectres que nous avez +escriptes par maistre Jacques Guillot d'Orléans et Jehan Tronchin, que +avez envoiez devers nous et oy ce que ilz nous ont dict de vostre +part, aux quels nous avons faict response ainsy que en la manière que +par eulx pourrez scavoir plus a plain, par quoy ne vous escripvons +plus avant fors que tousjours aurons vous et vos affaires pour bien +recommandez. + +Donné à Rouen le 26 janvier. + + CHARLES, + + Bude. + +(Arch. municip., Origin., R. 33, no 41, Cott. R.R.) + + +No VI + +_Lettre du dauphin Louis aux élus de Carpentras._ + + 14 mai 1451. + + Le Dauphin de Viennoys, + +Tres chiers et grans amys, presentement envoyons par delà noz amez et +feaulx conseilliers maistre Ferraudiz, maistre des requestes de nostre +hostel et Anthoyne d'Alauzon escuier de nostre escuerie, ausquelz +avons chargé vous dire aucunes choses de par nous que veillez adjoster +plaine foy et créance a tout ce que de nostre part ilz vous diront. +Tres chiers et grans amys, Nostre Seigneur soit garde de vos. + +Escript à Romans le XVe jour de may. + + LOYS. + +Et ibidem prefati domini ambaxiatores exposuerunt eorum creanciam +super facto Buccicaudorum et nihil fuit conclusum. + +(Arch. municip. de Carpentras, B.B. 70, fol. 63, copie.) + + +No VII + +_Charles VII aux Syndics d'Avignon._ + + 5 mars 1452. + +Tres chiers et bons amis, nous avons receu vos lectres par maistre +Garcias de Lamothe porteur de cestes et oy ce quil nous a dit de par +vous, sur quoy lui avons faict response tele que par luy pourrez +scavoir et povez estre certainz que tousjours vouldrions garder et +deffendre vous et autres subgectz de l'Eglise et les aider et +favoriser comme les nostres propres. Ainsi que plus à plain l'avons +dit au dit Garcias de Lamothe pour le vous rapporter. + +Donné à la Roche-Saint-Quentin le 5 mars. + + CHARLES. + + Régis. + +A nos chiers et bons amis les Sindicz et Conseil de la Cité d'Avignon. + +(Arch. municip., Origin., B. 32, no 42, Cott. S.S.) + +Au mois de mars _1452_ Charles VII était au château des +Roches-Saint-Quentin, chez Jean de Puy, l'un de ses plus anciens +maîtres des Comptes (De Beaucourt, V, p. 78.) + + +No VIII + +_Charles VII aux Syndics d'Avignon._ + +A noz tres chiers et espéciaulx amis les Sindicz et Conseil de la cité +d'Avignon. + +Tres chiers et especiaulx amis, nous avons recues les lectres que +escriptes nous avez par maistre Guillaume Mesnier, licencié ès lois et +ouy ce qu'il nous a dit de par vous et depuis l'avons fait ouyr bien +au long par les genz de nostre conseil sur tout ce qu'il a remonstré +et requiz de par vous; ainz avez pu congnoistre le grant et bon +vouloir que avons tousjours eu au bien et conservacion de libertez, +droiz et terres de nostre Saint Père et de l'Église de Romme. Et +mesmement en ce qu'il vous touche et pour la grande amour que avez +tousjours eue et monstrée à nous et à nostre seigneurie et à la +prospérité d'icelle, vous avons tousjours euz et avons en singulière +recommandacion et remembrance et vous vouldrions aider et favoriser en +touz vos affaires ains que naguères vous avons fait savoir. Et sur les +choses par le dit maistre Guillaume Mesnier a nous proposées lui avons +fait faire response comme il vous pourra plus a plain dire. + +Donné aux Montilz lès Tours le XVe jour de mars. + + CHARLES. + + Rolant. + +(Arch. municip., Origin., B. 32, no 40, Cott. q.q.) + + +No IX + +_Charles VII aux Syndics d'Avignon._ + +Chierz et bien amys, nous avons escript puis naguères à nostre Sainct +Père le Pape en faveur et recommandacion de nostre bien amé Pierre +Arcet, escuier, touchant la Viguerie d'Avignon, laquelle viguerie +iceluy, nostre Sainct Père, à nostre requeste et prière, a donnée au +dit Arcet, comme il vous pourra plus a plain apparoir par les bulles +d'icelluy nostre Sainct Père. Et pour ce vous prions tres acertes que +pour amour et contemplacion de nouz vueilliez recevoir et mectre en +possession et saisine du dit office de viguier le dit Arcet. Et vous +nouz ferez ung tres agréable plaisir et en auronz vos affaires enverz +nous en plus espécial recommandacion. + +Donné à Chinon le XVIIe jour de mars. + + CHARLES. + + Giraudeau. + +(Arch. municip., Origin., B. 7, no 36, Cott. N.N.) + + +No X + +_Charles VII aux Syndics d'Avignon._ + + 19 mars 1452 (?) + +Chiers et bien amez, nous escripvons présentement par devers vous en +faveur de nostre bien amé varlet de chambre Martin Héron, dont avez +cognoissance touchant l'office de viguier de la ville d'Avignon. Si +vous prions bien acertez que pour contemplacion de nous, vous vueillez +tenir la main envers nostre Saint Père le Pape pour le dit Martin. A +ce quil lui plaise donner au dit Martin icelluy office de viguier pour +ceste année présente et vous nous ferez tres agréable et grant +plaisir. + +Donné aux Montilz les Tours le XIXe jour de mars. + + CHARLES. + + Rolant. + +A nos chers et bien amez les Sindicz de la ville et cité d'Avignon. + +(Arch. municip., Origin., B. 8, no 72, Cott. A.A.A.A.) + + +No XI + +_Charles VII aux Syndics d'Avignon._ + + 15 mai 1452 (?) + +Chiers et bons amis, autres foiz vous avons escript en faveur de +nostre bien amé varlet de chambre Martin Héron, dont vous avez assez +cognoissance, touchant l'office de viguier de la ville d'Avignon, à ce +que voulsissiez tenir la main envers nostre tres Saint Père le Pape +pour le dit Martin et que en contemplacion de nous il lui pleust +donner au dit Martin le dit office de viguier pour ceste année +présente. Si vous prions que le vueillez faire, et telement vous y +employer que la chose sortisse effect, comme povez appercevoir que +singulièrement le desirons. Et vous nous ferez tres agréable plaisir. + +Donné aux Roches-Saint-Quentin le XVe jour de may. + + CHARLES. + + Badouilier. + +(Arch. municip., Origin., B. 8, no 72, Cott. A.A.A.A.) + + +No XII + +_Charles VII, roi de France, à la Ville d'Avignon._ + + 22 juillet 1453. + + A Nos tres chers et grans amis les bourgois et habitans de la + ville et cité d'Avignon. + +Charles, par la grace de Dieu roy de France. Tres chiers et grans +amis, pour ce que scavons que prenez grant plaisir a oir en bien de la +prospérité de nous et de nostre seigneurie, nous vous signiffions que +mardi, XVIIe jour de ce mois de juillet, le sire de Talbot, +accompaigné du sire de Lisle son filz, du sire de Candalle, filz de +Gaston de Foix, jadiz captal de Buch, du sire des Molins et de +plusieurs autres anglois et gascons, jusques au nombre de six à sept +mille, vindrent samedi précédent. Et tantost après l'armée des ditz +angloiz vindrent en grant ordonnance à bannières et estendars +desploiez donner l'assault à nos dictes gens, qui estoient en leur +champ devant la dicte place. Et dura icellui assault plus d'une heure, +combatans main a main; mais graces à Notre Seigneur, les ditz angloiz +trouvèrent tele résistance que les bannières de Saint-George et du Roy +d'Angleterre avec l'estendart du dit Talbot et autres furent gaignées +par nos dictes gens. Et furent ilec les dits sire de Talbot, son filz +et autres en grant nombre mors sur la place, le dit sire de Molins et +le neveu du dit Talbot et autres prins. Et le seurpleus des ditz +angloiz se mirent en fuyte et se retrairent les ungs dedans la dicte +place, les autres en leurs navires et autre part, où ilz peurent +prendre chemin et furent suiviz et chacez par nos dictes genz, +telement que après la chose faicte en ont été plusieurs mors et noyez +et beaucoup de prisonniers des quelz on n'a encores peu bonnement +savoir le nombre. Des quelles choses avons rendu et rendons graces a +Nostre Seigneur. Et ung fois avant que les dictes nouvelles nous +feussent venues beau cousin de Clermont notre lieutenant en Guienne, +qui est d'autre costé au pais de Medoc près de la ville de Bourdeaulx, +accompaigné de beaux cousins de Foix, Delebret, Dornal, Poton et +d'autres nos genz de guerre en bien grant nombre nous a escript quilz +exploictent fort au dit pais sur nos ditz ennemis et quil n'y a +encores eu jusques cy personne que leur ait porté nuysance. Et si +avons grant nombre de bon navire bien équippé en la rivière de Gironde +et telement que nos diz ennemis sont a présent en grant subjection. Et +avons espérance en Dieu que le seurplus du recouvrement de notre pais +de Guienne se portera bien. + +Donné à la Rochefoucault le XXIIe jour de juillet. + +Depuis noz lectres escriptes, nous sont venues nouvelles certaines que +nos dits gens de guerre ont mise la dicte place de Castillon en +composicion, en la quelle estoient le dit sire de Candale, le sire de +Montferrand et autres jusques au nombre de deux mille combatans tant +angloiz que gascons qui se sont tous renduz prisonniers à nostre +mercy. Et plus tost vous eussions escript de nos dites nouvelles se +neust este pour actendre la conclusion du dit Castillon. + +Donné comme dessus. + + CHARLES. + + Delaloëre. + +(Arch. municip., Origin., série A.A.) + +Voy. de Beaucourt, V, p. 276 et note 3.--La même lettre est adressée +aux habitants de Lyon, et donnée comme pièce justificative, no XVI, p. +463 (de Beaucourt, V, p. 463.) + + +No XII (_bis_) + +_Prestation d'hommage de Romieu de Morimont._ + +In nomine Domini amen. Noverint universi et singuli presentes +pariterque futuri per hoc verum et publicum instrumentum quod anno a +nativitate Domini millesimo cccclvi indictione quarta, die quinta +mensis augusti, Pontificatus vero Sanctissimi in Christo patris et +domini nostri domini Calisti divina providentia pape tertii anno +secundo, nobilis vir _Romeus de Miremont_ scutifer et procurator +illustrissimi principis domini Ludovici, Regis Francorum primogeniti, +delphini Viennensis comitisque Valentinensis et Diensis constitutus, +genuflexus ante pedes Sanctissimi domini nostri Calisti pape tertii +prefati cum summa reverentia, exposuit se procuratorem dicti domini +Delphini et ab eo destinatum ad Suam Sanctitatem faciendamque debitam +reverentiam et recognoscendum feudum homagium ligium et fidelitatem +nonnuliorum castrorum et locorum infrascriptorum instrumentorum +nominatorum et designatorum, que castra et loca sui quondam +predecessores a Romana ecclesia tenuerunt in feudum ac petendum et +obtinendum remissionem liberationem et quictationem censuum occasione +predicta camere debitorum aliquibus temporibus hactenus forsitan non +solutorum et primo ibidem mandatum suum procurations sigillo magno +rotundo ipsius domini Dalphini impendenti in pergameno scriptum Sue +Sanctitati ibidem exhibuit ac produxit cujus quidem tenor de verbo ad +verbum sequitur et est talis. Ludovicus Regis Francorum primogenitus, +Dalphinus Viennensis comesque Valentinensis et Diensis, universis +presentibus et futuris notum fieri volumus quod nos animadvertentes +nil salubrius esse quam que sunt Dei Deo Cesarisque Cesari reddere, +volentes igitur Sancte Sedi Apostolice et ecclesie Dei sancte de hiis +que sub dominio eorundem in feudum tenemus homagium reddere fidele, +de nobilitate, moribus et providentia dilecti et fidelis domestici +nostri Romei de Miremont, scutiferie nostre scutiferum, ab experto +plene confisi, eundem Miremont presentem coram nobis et onus +suscipientem auctorem et negotii hujus gestorem specialiter +ordinavimus et ordinamus, ipsi expresse injungentes ut ad Sanctam +Sedem Apostolicam, quamcitius poterit, se transferat et Sanctitati +domini nostri pape Calisti tertii aut illi vel illis quibus jure et +consuetudine similia pertinent vel per Sanctitatem suam ad hoc +commitentur universaliter et generaliter de omnibus que sub feudo +nobili dicte sedis et ecclesie sancte _in Delphinatu et comitatibus +nostris predictis moventur_ homagium et recognitionem cum +solemnitatibus et aliis in talibus fieri usitatis realiter, nomine et +vice nostri, reddat et faciat denominationem et decertationem +predictorum omnium sub dicto feudo moventium, si opus fuerit, tradendo +literas publicas de hiis que egerit bullasque protectionis in forma +militantis ecclesie aut alias in similibus dari solitas obtinendo, +aliaque agendo, petendo pro tractando et obtinendo que nos agere +postulare pertractare et obtinere possemus, si presentes et +personaliter interessemus, et que negotiorum predictorum merita +postulant et requirunt, etiamsi essent talia que mandatum exigerent +magis speciale, vices nostras quoad predicta per presentes sibi +totaliter committentes et plenam in hiis ex certa scientia et +deliberatione prehabita attribuentes potestatem, promittentes in verbo +principis et sub juramento corporali dictum homagium, et quicquid per +dictum scutiferum artum, dictum, pertractatum, petitum et juratum +fuerit perpetuo ratum et gratum habere tenereque et observare +inconcussum. In quorum testimonium sigillum nostrum, in absentia magni +ordinatum, presentibus duximus apponendum. Datum in Sancto Antonio +Viennensi, die prima mensis junii, anno domini millesimo CCCCLVI +iuramento fidelitatis in animam et sub honore nostris prout in +similibus homagiis solitum est prestare nec non. Datum ut supra +Astaris per Dominum Delphinum, domino Montis Albani, gubernatore et +marescallo Delphinatus et aliis presentibus Astaris. Exinde vero +duorum transumptorum duo publica instrumenta per reverendum in +Christo patrem dominum Siboudum Alamandi, episcopum Gratianopolitanum, +factorum et auctenticorum super feudis homagiis et ligiis et +fidelitatibus castrorum et locorum predictorum exhibuit quibus quidem +transumptis auctenticis sigilla propria ipsius domini Episcopi erant +appensa, quorum quidem transumptorum tenor de verbo ad verbum sequitur +et est talis. + +(Arch. vat., t. XXXIII, p. 66, Armor. 35.) + + +No XIII + +_Lettre d'Allemand de Pazzis et de François Malespine aux Consuls +d'Avignon._ + +(Traduction). + + A respectables et nobles Mes seigneurs les Consuls de la Cité + d'Avignon. + +Tres respectables seigneurs, nous nous recommandons à votre bonne +grâce en vous avisant comme nous arrivâmes ici samedi dernier, en +grand peine de trouver logis, à cause de la grande multitude de gens +venus pour faire leurs adieux. Grâce soit rendue à Monseigneur le +Maréchal lequel nous a fait très bon accueil en considération de +Monseigneur le Cardinal (Pierre de Foix) et de la ville, et le +lendemain matin nous fit avoir audience du Roi. Celui-ci nous vit +volontiers et nous fit aussi un très grand accueil. Après avoir vu nos +lettres et avant que nous eussions rien autrement pu lui dire, il nous +appela près de lui, mais si près que nous nous touchions l'un l'autre, +et cela afin que personne ne pût entendre ce qu'il nous disait. Il +nous dit que nous étions les bienvenus, mais que lui ne pouvait +entendre à cette heure ni, par aventure, de tout le jour, mais +qu'avant de nous entendre, il voulait savoir de nous ce que nous +savions bien, qu'étant en son pays du Dauphiné, quelqu'un nous avait +dit et avisé la ville d'Avignon qu'il y avait quelques gascons qui +devaient faire en sorte que la ville passât, pour son compte, au +pouvoir de son maréchal d'Armagnac et que eux l'avaient notifié et +fait dire au Roi son père (dont Dieu ait l'âme) et qu'il voulait que +nous lui disions quel était cet inventeur qui nous avait dit et +dénoncé un pareil projet, car jamais il n'avait eu une telle intention +et que si la chose avait été vraie il n'aurait pas été assez téméraire +pour de sa vie mettre les pieds dans Avignon ni pour en passer aussi +proche qu'il l'a fait. Qu'il commet à Monseigneur le Maréchal et à +Messire Jean Bureu le soin de nous entendre à cet égard et que nous +eussions à leur dire qui sont ceux qui nous ont donné cet avis et qui +sont les inventeurs d'une pareille chose. Là-dessus le Roi nous a +laissés pour aller à la messe, puis diner, puis après dîner, aller aux +joutes que Monseigneur de Bourgogne faisait faire; et le soir, à un +banquet. Le tout a été un grand triomphe, et dans le même jour nous +dinâmes avec Monseigneur le Maréchal, nous lui affirmâmes en lui +disant que nous ne savions en vérité qui était l'auteur de l'avis dont +le Roi nous avait parlé, que jamais la Ville n'avait écrit au Roi son +père qu'elle le soupçonnât en aucune manière du monde, et que par +conséquent nous ne savions pas davantage qui était l'inventeur de la +chose. Nous fûmes également chez Maître Jean Bureu pour l'informer de +la même manière. Il nous répliqua qu'il lui semblait se souvenir +d'avoir vu quelque lettre et entendu parler de quelque chose de +semblable à l'hôtel du Roi, mais qu'il ne s'en rappelait pas +nettement. Que toutefois il rapporterait au Roi ce que nous lui +disions. Depuis, nous trouvant ensemble en présence de Monseigneur +Boucicaut qui veut le bien et l'honneur de Monseigneur (le Cardinal de +Foix) et de la ville et de maître Pierre Robin, pour aviser à cela et +chercher si personne ne se rappelait rien à ce sujet. Monseigneur +Boucicaut et quelque autre d'entre eux rappela que le Roi mort envoya +à Avignon avertir et aviser Monseigneur (le Légat) et la ville qu'il +avait vent qu'on devait nous faire déplaisir et qu'il nous en donnait +avis et que si nous avions besoin de quelque chose il nous viendrait +en aide par gens et par tout ce que nous lui demanderions. Il nous est +aussi revenu en mémoire que la ville répondit au Roi en le remerciant +et que nous n'avions besoin ni de gens ni de rien autre et il nous +semble que jamais la ville n'a écrit autre chose au feu Roi. En sorte +que, s'ils ne sont pas contents de la réponse, que nous avons déjà +faite, nous leur dirons ce qui nous est revenu à la mémoire comme il +vient d'être dit. S'il paraît à Monseigneur (le Cardinal de Foix) et à +vous autres que nous ne devons dire autre chose ou faire d'autres +justifications soit par lettres, soit autrement, mandez-nous le et +nous fairons ainsi que vous commanderez. Adressez les lettres à la +Cour, car le Roi doit partir demain ou le jour d'après pour se diriger +sur Melun, de Melun à Amboise où sont les Reines en tirant à Tours; +nous suivrons pour être dépêchés le plus tôt possible. Monseigneur le +Légat répond également à Monseigneur le Cardinal (de Foix) et l'avise +de tout avec encore plus de détails, car lui a aujourd'hui parlé au +Roi en tête à tête et, comme je vous l'ai dit, avise Monseigneur de +tout ce que le Roi lui a dit vous pourrez le savoir par lui, ainsi que +par le porteur de la présente qui est au service de Monseigneur, +lequel sait tout et par lui vous serez pleinement informés de tout (!) +Monseigneur le Sénéchal de Provence n'est pas encore arrivé ici; je +crois qu'il attend le Roi sur la route parce que le bruit avait couru +que le Roi était parti huit jours avant. Nous ne voyons pas autre +chose à vous dire, que Notre Seigneur vous garde. Recommandez-nous +très humblement à la bonne grâce de Monseigneur (le Cardinal) et à mes +seigneurs les Conseillers. + + Vos humbles serviteurs. + + Allemand de Pazzis: Fr. Malespine, + + Ecrit à Paris, le 15 de septembre (1462). + + +No XIV + +_Lettre de Louis XI au Cardinal de Foix._ + + 21 janvier 1464. + +Cardinal de Foix, Tres cher et féal cousin, nous avons entant que +aucuns des habitans de la ville d'Avignon et autres tant des nacions +d'Alemaigne, Florence, Venise, Gennes, que autres, demourans et +habitans en la dicte ville d'Avignon, ont donné et donnent chacun jour +de grans pors et faveurs a ceulx de la ville de Barselonne et leur ont +envoyé et envoyent des vivres, artillerie et autres choses à eux +nécessaires. Et pour ce que nous tenons et repputons les dits de +Barselonne et leur aliez et adhérans et aussi tous ceulx qui les +avitaillent ne favorisent en aucune manière noz ennemis et +adversaires, nous vous prions bien affectueusement que vous vueilliés +ces choses remonstrer ou faire remonstrer aus dits habitans de la +dicte ville d'Avignon et autres des nacions dessus dites demourans en +icelle, en leur nottiffiant ou faisant notiffier que se ilz font le +contraire nous les réputons dès à présent noz ennemis et entendons de +procéder ou faire procéder à lencontre d'eulx ainsi quil appartient en +tel cas. Et affin quilz n'aient cause d'en prétendre aucune ignorance, +vous prions de rechief que les choses dessus dites faictes crier et +publier par cry publique et à son de trompe en nous faisant savoir +tout ce que aurez fait. Et vous nous ferés tres singulier et agréable +plaisir. + +Doné à Castelno de Médoc le XXIe jour de janvier. + + LOYS. + + Binon. + +(Origin., Arch. de la ville d'Avignon, série A.A.) + + +No XV + +_Louis XI aux Consuls d'Avignon._ + + A nos tres chers et grans amys les Consulz, bourgoys, manans et + habitans de la ville et cité d'Avignon et de la Conté de Venisy. + +Tres chers et grans amis, nostre très cher et très amé cousin le _duc +de Bourbon_ et d'Auvergne, nostre lieutenant et gouverneur en nostre +pais de Languedoc, nous a dit et remonstré que à vostre pourchaz, +instigacion et requeste le Recteur d'Avignon a puis naguères prins à +force et port d'armes les places d'Albignan et Auriol que paravant +tenoit nostre bien amé le sieur de Vergères, escuier d'escuerie de +nostre dit frère et cousin. Et pour ce que désirons les besongnes et +affères du dit sieur de Vergeres estre favorablement traictées tant en +faveur de ce qu'il est nostre serviteur et subgect du bon droit que +entendons quil a ès dites places que en contemplacion de nostre frère +et cousin qui sur ce nous a requiz, nous vous prions tres acertes et +sur touz les plaisirs que fére nous désirez que vous tenez la main +envers le dit Recteur auquel escripvons présentement de ceste matière +en manière quil soyt content de bailler et delivrer au dit escuyer la +joyssance des dictes places au moins jusques à ce que par justice ses +droitz et tiltres sur tout veuz et visitez aultrement en soit ordonné. +Et tellement faictes que le dit escuier cognoisse par effect noz +prières luy avoir prouffité envers vous. Et en ce faisant vous nouz +ferez tres singulier et agréable plaisir lequel recognoistrons envers +vous en pareil cas ou greigneur quant d'aucunes choses nous requerrez. + +Donné à Chartres, le XXe jour de juing. + + LOYS. + + Toustain. + +(Arch. municip., Origin., Boîte des Catalans.) + + +No XVI + +_Lettre de Louis XI aux Consuls d'Avignon._ + + 26 août 1464. + +Loys par la grace de Dieu, roy de France. Tres chiers et grans amis, +nous avons sceu la maladie de nostre chier et féal cousin le Cardinal +de Foix dont avons esté et sommes tres desplaisans; et pour ce qu'il +est à doubter que de la dicte maladie il voise de vie à trespas, nous +vous advertissons que se avez d'aucune chose afaire, en quoy nous +puissions pour vous employer, nous le ferons de très bon cueur, ainsi +que plus amplement nous avons chargié vous dire à nostre amé et féal +conseiller et maistre de nostre hostel Mombardon, porteur de ces +présentes. Si le vueillez croire de ce qu'il vous dira sur ce de +nostre part. + +Donné à Nouyon le XXVIe jour d'aoust. + + LOYS. + +A noz tres chiers et grans amis les Consulz et gouverneurs de la ville +et cite d'Avignon. + +(Arch. municip., Origin., B. 77, no 87, Cott. P.P.P.P.) + + +No XVII + +_Lettre de Jean d'Armagnac, maréchal de Comminges, aux Consuls +d'Avignon._ + + 22 décembre 1464. + + A mes tres chiers et grans amys les viguier, consulz et autres + bourgeoiz, manans et habitans de la ville et cité d'Avignon. + +Tres chiers et grans amys, je me recommande à vous tant comme je puis +et vous plaise savoir que aujourdhuy XXIIe jour du moys de décembre +sont venues nouvelles au Roy, que Dieu a fait son commandement de feu +Monseigneur le Cardinal de Foix, auquel Dieu par sa grâce face mercy +et pour vous advertir de son vouloir et intention, il envoye devers +vous le bailli des Montaignes du Daulphiné, son conseiller et +serviteur, pour vous dire et remonstrer aucunes choses de par luy et +si vous escript bien au long en vous priant que vueilliez avoir mon +frère l'arcevesque d'Auch pour recommandé au fait de la legation de +la ville et cité d'Avignon et gouvernement de la Conté de Venissy en +la forme, et manière que mon dict seigneur le Cardinal la tenoit. Et +pour ce, très chiers et grans amys, je vous prie et requiert que, pour +l'honneur du Roy et amour de mon dict frère et de moy, vous y +vueilliez aider et tenir la main en tout ce qu'il vous sera possible +tant envers Nostre Sainct Père que autrepart et en temps et lieu mon +dict frère et moy le recognoistrons envers vous tellement que par +raison en devrez estre contens. Car je vous certifie que je le faiz +plus pour le bien du Pays que pour le prouffit que j'en espère en +avoyr. Et pour vous donner le cas à entendre, le Roy a escript +d'autrefois au Pape en faveur depré Monseigneur de Foix, en luy priant +qu'il luy voulsist bailler le gouvernement après le trespas de mon +dict seigneur le Cardinal, mais il lui feist responce que pour riens +il ne luy bailleroit pour ce qu'il estoit mineur d'aage; et après +quant le Roy a veu la responce de nostre dict Sainct Père, il y a +escript en faveur de l'évesque de Genève, frère de la Royne, pour +lequel il luy a faict semblable responce et que pour riens n'y +commettroit l'un ne l'autre, mais il lui a bien fait savoir qu'il +advise quelque évesque ou arcevesque en son royaulme qui soit à son +gré et qu'il pourvoira cestuy là sans autre. Et pour celle cause le +Roy a envoyé, passé a six sepmaines, messire Jehan de Reillat, son +secretaire devers Nostre dict Sainct Père pour le supplier et requérir +qu'il luy plaist que à sa requeste, vueille pourveoir mon dict frère +de la dicte légation et gouvernement sans autre; et me semble que +c'est l'homme au monde que vous devriez mieulx vouloyr, veu que vous +cognoissez ses conditions et qu'il n'est pas homme malicieux pour +pourchasser aucun dommage au pays, ainsi que plus après pourrez estre +informez par le dict bailli des Montaignes, de l'entente du Roy avey +ensemble de la mienne. Si vous prie, tres chiers et grans amys, que le +vuelliez croire de tout ce qu'il vous dira, comme feriez à moy mesme +si je y estoye en personne. Et tousjours, si aucune chose vous plaist +que pour vous fere puisse, faictes le moy scavoir et je l'acompliray +de tres bon cuer. Au plaisir de Dieu qui, très chers et grans amys, +vous doint ce que désirez. + +Escript à Tours le XXIIe jour de décembre. + + Le tout vostre, + + Le Conte de Commenge, mareschal de France, conseiller et premier + chambellan du Roy, lieutenant-général et gouverneur de par luy en + ses pays du Daulphiné et duchié de Guienne. + + JEHAN. + +(Origin., Arch. municip. d'Avignon, boîte 95, no 73.) + + +No XVIII + +_Lettres patentes de Louis XI en faveur de Jules de la Rovère._ + + Lyon, 21 juin 1476. + +Loys par la grace de Dieu roy de France à tous noz justiciers ou à +leurs lieutenants salut. Nostre tres chier et grant amy le cardinal de +Saint Pierre _ad Vincula_, nous a fait dire qu'il a esté adverty que +pour ce qu'il n'est natif de notre royaume, il ne peut bonnement tenir +selon les ordonnances royaulx sur ce faites, aucuns beneffices de +nostre royaume s'il n'est, quant à ce, de nous habilité; et pour ceste +cause il nous a humblement fait requerir noz grace et provision +convenables lui estre sur ce imparties. Savoir vous faisons que nous +inclinant libéralement et vouluntiers à sa requeste pour la grant et +singulière amour et amitié que avons à lui et en faveur de plusieurs +grans, louables et notables services dignes de recommandation qu'il +nous a faiz et espérons qu'il nous face au temps advenir, et afin +qu'il ait désormais mieulx les faiz et affaires de nous et des subgetz +de nostre royaume pour espécialement et singulierement recommandez et +qu'il ait beneffices en icellui, dont il se puisse plus honorablement +entretenir icellui cardinal, pour ces causes et autres à ce nous +mouvans, avons octroyé et octroyons, voulons et nous plaist de grace +espécial par ces présentes quil puisse et lui loise avoir, tenir et +posséder en notre dit royaume tous les beneffices dont il a esté et +sera justement et canoniquement pourveu en icellui, soient +archeveschez, éveschez, abbayes et autres dignitez et beneffices +quelzconques, quelz quilz soient et à quelque valeur et extimation +quilz puissent valoir et monter. Et quant à ce l'avons habilité et +habilitons de nostre dite grace espécial par ces dites presentes, non +obstant qu'il ne soit natif de nostre dit royaume et lesdites +ordonnances royaulx, et sans préjudice dicelles en autres choses et +quelz conques autres ordonnances, mandement ou deffences à ce +contraires, que ne voulons quant a ce lui nuyre ne préjudicier en +aucune manière. Et vous mandons et enjoignons et à chacun de vous sur +ce requis et comme à lui appartiendra que de nos présentz grace, +habilitation et octroy vous le faites souffrez et laissez joyr et user +pleinement et paisiblement, sans lui mettre ou donner ne souffrir +estre fait mis ou donné aucun destourbier ou empeschement au +contraire, lequel se fait mis ou donné lui avoit esté ou estoit si +l'ostez et mettez ou faites oster et mettre incontinent et sans délay +à plaine délivrance et au premier estat et deu. Car ainsi nous plaist +il et voulons estre fait. Donné à Lyon sur le Rosne, le XXIe jour de +juing l'an de grace mil CCCC soixante seze et de nostre regne le +quinziesme. Par le Roy. + + NICOT. + +(Copie extraite des minutes de Jean Robini, notaire à Avignon.) + + +No XIX + +_Lettre de Louis XI au bâtard de Comminges._ + + A notre amé et féal cousin le maistre des ports (..........) + Bastard de Comminges. + + Notre aimé et feal, nous avons sceu, par noz chiers et biens aimes + aliez, les Consuls et habitans de la cité d'Avignon que ung nommé + Bernard de Guerlandz avecques XV hommes de guerre tant à pied que + à cheval soy disant estre en notre service et sous umbre de nous + comme se à iceluy en eussions donné congié ou exprès mandement, + que desavouons expressement par ces présentes, de fait, par force + et violence cest mis avecques les dits gens dedans le Conté de + Venycy, prins places, tuez gens, violez femmes et filles pucelles, + bruler maisons, desrober marchans et faitz autres infinitz maulx, + dont sommes fort mal contens de luy et de ses dits complices. Et + pour ce que n'entendons aucunement la dite cité ne les habitans + d'icelle et dud. Conté, comme noz confédérés, aliez et devotz de + notre couronne, soient vexés ne opprimés en quelque maniere que ce + soit, meismement comme de terre de Saincte mère Esglise a cuy + nostre desir ne sache que servir, obéyr et complaire, et que aussi + en justice tous excès, violences, forces et autres maulx et + roberies ne se doibvent souffrir, vous mandons que veues ces + présentes sur tant que désirés nous complaire, que incontinent et + sans délay faictes vuyder le dit Bernard avecques ses dits + complices hors la dicte conté. A quoy vous donnons plain povoir et + mandement espécial par ces présentes, en réintégrant ou faisant + réintégrer ung chacung à votre povoir, selon debvoir et justice et + ce par toutes voyes deues et raisonnables, et se ilz ne vous + obéyssent incontinent se y procédez par main armée jusques ad ce + que la dicte Conté du tout en soit à pleine delivrance, et + tellement qu'ilz n'ayent plus cause den revenir plaintifs à nous. + Mandons et commandons a tous noz justiciers et officiers que en ce + faisant vous obéyssent et entendent. Et faictes, cessantz toutes + exqusations, quil n'y ait point de faulte, et que plus n'en oyons + parler.--Donné au Plesseys du parc les Tours, le 7e jour de + février. + + LOYS. + + Courtin. + + (Arch. municip., Origin., série A.A.) + + + No XX + + _Lettre de Baptyste de Béségat aux Consuls d'Avignon._ + + 9 février 1479. + + A Messieurs les Consuls d'Avignon. + + Messieurs les Conseuls, de tout mon cuer à vous me recommande. Par + Guillaume présent porteur ay receu voz lettres, lequel ariva jeudi + au soir icy et pourceque le Roy estoit parti des Forges pour venir + au Plesseis du parc, la où il arriva vendredi au soir bien tart, + ne fut possible présenter vos lettres jusques à samedi à sa messe. + Et receu quil eut vos lettres m'apella et me demanda quelx gens + sont ce qui sont entres en la Conté de Venise. Je luy respondi: + Sire ce sont les Angloys qui ont passé par votre royaume qui + disoient aller au service des Florentins.--Lors me respondit que + c'estoient des trez (traits) de son compère Lyonnet de Medicy et + qu'il avoit fait faire tout cecy sans son sceu, dont il monstra + n'estre pas contant et me dist quil vouldroit garder ceulx + d'Avignon et du conté de Venisse comme ses propres subgets et + mieulx, se mieulx povoit. Et en effect dist quil vouloit que tous + ses officiers tant du Royaume que de Dalphiné vous donnassent tout + l'ayde et faveur que leur vouldriez demander pour leur faire + réparer les domaiges faitz, et faire vuyder hors de la terre de + l'Eglise, car il n'entendit oncques quils y entrassent ne feissent + nul dommaige et qu'il ne les vouloit soustenir en façon quelconque + et sur ce me dist quil avoit commandé à Monsieur Dubochaige et à + Monsieur le conte de Castres que toutes telles lettres que vous + seroient nécessaires vous fussent faictes et commanda au + secrétaire ainsi le faire. Et sur ce a esté poursuivy et fait la + response telle que vous verrez et comme il escrit au Séneschal de + Beaucaire et maistre des ports, lequel il fait commissaire pour + faire saillir le cappitaine hors de la terre de l'Eglise et en + faire telle raison comme en cas appartiendra, comme verrez par les + lettres qu'il luy escript. + + L'expedition na pas esté si briesve comme je eusse bien voulu et + n'a pas tenu à solliciter, comme vous pourra dire le dit porteur, + qui a veu tout le demene et part ce matin IXe jour. Et si chose + voulez que pour vous faire puisse, mandez le moy pour l'acomplir à + layde Nostre Seigneur, qui vous donne ce que desirez. + + Escript à Tours le dit IXe jour de février. + + Le tout plus que votre + + _Signé_: Batyte de BESEGAT? + + + Antoine Vela baille IIII écus à + Guillaume et ung autre écu au + secrétaire pour vos lettres. + + Je vous envoye les lettres du + Roy sans cire affin que les lisiez + car il n'a point de coustume de + y mettre cire. + + (Arch. municip., Original, série A.A.) + + + No XXI + + _Lettre de Louis XI aux consuls et habitans d'Avignon._ + + 7 septembre 1481? + + A noz chers et bons amys les consolz, mannans et habitans de la + cité d'Avignon. + +Tres chers et bons amis, nous avons sceu les grans excez faiz en la +personne de Tinteville par la cruelle et mauvaise torture que on luy a +donnée à diverses foiz par delà. Sans avoir regart quil feust notre +vassal et subgect et qui pis est vostre légat a fait pendre et noyer +plusieurs ses gens et autres gitter de la Roche au Rosne tres +deshonnestement sans avoir considéracion quilz feussent de notre +royaulme, dont sommes tres mal contens, délibérez de ne laisser pas la +chose ainsi. Et pour ce que ledit Tinteville est notre serviteur +désirons l'avoir. Et à ceste cause vous prions nous le envoyer. Et +quil ny ait point de faulte. Car si faulte y a, nous nous en prandrons +à vous par faczon que ny prendrez point de plaisir. Tres chers et bons +amis Notre Seigneur vous ait en sa sainte garde. + +Donné au Plessis du parc le VIIe jour de septembre. + + LOYS. + + Gilberti. + +(Origin., Arch. de la ville d'Avignon, série A.A.) + + +No XXII + +_Lettre de Louis XI aux Consuls d'Avignon._ + + 19 septembre 1481. + + A noz chers et bons amys les consols gens de conseil manans et + habitans d'Avignon. + +Tres chers et bons amys, nous avons receu vos lettres par lesquelles +vous excusez du fait de Tinteville, lequel, comme par autres vous +avons escript, veu quil est notre subgect et serviteur, voulons avoir, +vous advisant que si faulte y a nous en prendrons à vous de ceulx que +votre légat a fait pendre et noyer sans avoir regart qu'ils fussent de +notre reaulme. Nous savons bien ou nous en devons prendre. + +Donné au Plessys du parc lez Tours le XIXe de septembre. + + LOYS. + + Gilberti. + +(Arch. municip. de la ville d'Avignon, Origin., série A.A.) + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + PAGES. + + PRÉFACE i à x + + CHAPITRE PREMIER.--_Coup d'oeil rétrospectif sur les + relations de la Cour de France avec Avignon et le Comté + Venaissin pendant la première moitié du XVe siècle.--Charles + VI. Benoît XIII. Le schisme._--Caractère général des + relations de la Cour de France avec le Venaissin et l'État + d'Avignon pendant le règne de Charles VI et de Charles VII. + Comment les rois de France entendaient la juridiction + temporelle des papes sur ces États. Voyages princiers à + Avignon. Fondation du royal monastère des Célestins (1395); + privilèges accordés. Inviolabilité.--Premières assises de + l'autorité royale à Avignon.--Le schisme et Benoît XIII. + Situation des Avignonnais vis-à-vis du pape et des + cardinaux. Louis d'Orléans et les oncles du roi à Avignon. + Attitude et intervention de Charles VI: premier siège du + Palais (1398). GEOFFROY LE MEINGRE, dit BOUCICAUT. Son rôle + dans les événements militaires dont Avignon est le théâtre + (1398-1399).--Charles VI prend Benoît XIII sous sa + protection. Sa lettre aux consuls d'Avignon (22 avril 1401). + Il se fait le défenseur des cardinaux et des terres de + l'Église. Sa lettre au sire de Grignan (juin 1401). + Captivité et évasion de Benoît XIII (1400, mars 1403). + Traité de paix entre les cardinaux et le pape. Hommage des + Avignonnais à Benoît XIII (10 avril 1403). Retrait de la + soustraction d'obédience (30 juillet 1403).--Suite des + événements provoqués par les agissements de Benoît + XIII.--L'anti-pape et le maréchal de Boucicaut.--Inféodation + des villes du Comtat et prise de possession (mars 1408).--Le + second siège du Palais.--Rodrigues de Luna et les Catalans + (1410-1411).--Intervention de l'Université de + Paris.--Charles VI envoie des secours aux + Avignonnais.--Capitulation de la garnison catalane (27 + novembre 1411). 1 à 41 + + CHAPITRE II.--_Charles VII._--_Les Boucicaut._--_Le Cardinal + de Foix._--Le dauphin Charles en 1419-1420.--Devenu roi il + ne cesse d'assurer de sa protection les États citramontains + du Saint-Siège.--Nouveaux agissements de Geoffroy le Meingre + (1426-1428).--La succession du maréchal.--Les routiers dans + le Venaissin et dans la vallée du Rhône.--Démêlés entre les + sujets du pape et Boucicaut.--Attitude de Charles VII + (janvier 1426).--Il protège les Avignonnais, tout en + appuyant les revendications de Champerons, seigneur de la + Porte (1428).--Situation des États de l'Église au moment de + l'ouverture du concile de Bâle.--Charles VII appuie + ouvertement Alphonse Carillo, cardinal de Saint-Eustache, + qui est le candidat du concile. Sa lettre aux Avignonnais + (1431).--Conflit entre le pape Eugène IV et les Avignonnais + à propos de la nomination de Marc Condulmaro.--Neutralité de + Charles VII (1432).--Le cardinal Pierre de Foix, légat du + Saint-Siège (avril 1432).--Triomphe de la politique + française.--Efforts de Charles VII pour amener la cessation + du schisme et la convocation d'un concile à Avignon pour + l'union des Grecs (1437) 42 à 71 + + CHAPITRE III.--_Le Dauphin Louis et le projet de traité + secret avec le Saint-Siège (novembre 1444)._--Le dauphin + Louis.--Première tentative pour s'emparer d'Avignon et du + comté Venaissin.--Négociations entre le Dauphin et le pape + Eugène IV.--Rôle du cardinal de Foix.--Protestation des + États.--Le projet échoue (novembre-décembre 1444) 72 à 83 + + CHAPITRE IV.--_Le dauphin Louis et ses agissements vis-à-vis + des États citramontains de l'Église + (1444-1461)._--L'héritage des Boucicaut.--Invasion à main + armée du Venaissin par les agents du Dauphin.--L'expédition + de Troyhons (1450).--Intervention de Charles VII.--Ambassade + de Jehan de Lizac à Avignon (mars 1451).--Mission du + cardinal d'Estouteville (1452).--Les dernières intrigues du + Dauphin 84 à 118 + + CHAPITRE V.--_Louis XI et la succession du Cardinal de Foix + à la légation d'Avignon (1464-1470)._--Caractère des + relations des Comtadins et des Avignonnais à l'avènement de + Louis XI.--L'ambassade de Malespine et de Pazzis à Tours + (1461).--La succession du cardinal de Foix.--Rôle du + maréchal Jean d'Armagnac.--Opposition de Louis XI à la + nomination du cardinal d'Avignon, Alain de Coëtivy, comme + légat.--Conflit entre Louis XI et Paul II pour la + désignation d'un légat.--Ambassade de d'Orligues à Rome + (janvier 1465).--Échec de la politique de Louis XI auprès du + Saint-Siège 119 à 142 + + CHAPITRE VI.--_Louis XI et le conflit avec Jules de la + Rovère.--L'entrevue de Lyon (juin 1476) et ses + conséquences._--Vacance de la légation + (1464-1470).--Agissements de Louis XI pour faire nommer à la + légation d'Avignon l'archevêque de Lyon, Charles de + Bourbon.--Satisfaction accordée au roi de + France.--Conditions dans lesquelles Charles de Bourbon est + pourvu de la légation (1470).--Engagements du roi et du + légat vis-à-vis du Saint-Siège.--Révocation des pouvoirs du + cardinal de Bourbon (13 mars 1476).--La légation est donnée + à Jules de la Rovère, neveu de Sixte IV.--Mécontentement de + Louis XI.--Origines du conflit.--Occupation du palais + apostolique.--Les représentants du légat + assiégés.--Intervention militaire de Louis XI (avril-mai + 1476).--Entrevue de Lyon (juin 1476).--Les Avignonnais + prêtent serment de fidélité au roi de France (26 juin + 1476).--Succès de la politique royale.--Conséquences de + l'entrevue de Lyon pour les sujets du Saint-Siège et pour le + cardinal de Saint Pierre ad Vincula.--Son retour à Rome + (octobre 1476) 143 à 190 + + CHAPITRE VII.--_Les dernières années de Louis XI + (1476-1483).--Caractère général de la politique à l'égard + d'Avignon.--Bernard de Guerlands et Jehan de + Tinteville.--Faveurs royales._--Les dernières années de + Louis XI.--Les tentatives des Routiers et des Florentins sur + Avignon et le Comté.--Le sacrilège Bernard de Guerlands + (1478-1479).--Les consuls s'adressent à Monseigneur du + Bouchage.--Intervention de Louis XI qui protège les sujets + du Saint-Siège (février-mars 1479).--Nouvelle attaque de + Jehan de Tinteville ou Dinteville (1480-1481).--Petitjean + maître d'hôtel du roi à Avignon (1481).--Politique équivoque + de Louis XI.--Il désavoue Tinteville (janvier 1483).--Mort + de Louis XI.--Sentiments des Avignonnais.--Funérailles du + roi célébrées à Avignon (24 septembre 1483).--Privilèges + divers accordés par Louis XI aux Avignonnais.--Il protège le + commerce et la navigation.--Lettres des 24 mai 1482 et avril + 1480.--Il confirme les privilèges du péage à sel (26 janvier + 1478).--27 janvier 1481 191 à 210 + + RÉSUMÉ ET CONCLUSION 211 à 223 + + + + +TABLE DES PIÈCES JUSTIFICATIVES + + + PAGES. + + I. Instructions du pape Eugène IV à Tristan d'Aure, + évêque de Conserans et gouverneur d'Avignon + (février 1444) 224 + + II. Id., du même au même 225 + + III. Bref d'Eugène IV aux Sindics d'Avignon (20 novembre + 1444) 227 + + IV. Bref d'Eugène IV aux Trois États de la Conté de + Venayssin (décembre 1444) 228 + + V. Charles VII aux Sindics d'Avignon (26 janvier 1448?) 229 + + VI. Lettre du dauphin Louis aux États de Carpentras + (15 mai 1451) 229 + + VII. Charles VII aux Sindics d'Avignon (5 mars 1452) 230 + + VIII. Charles VII aux Sindics d'Avignon (12 mars?) 230 + + IX. Charles VII aux Sindics d'Avignon (22 mars?) 231 + + X. Charles VII aux Sindics d'Avignon (19 mars 1452?) 232 + + XI. Charles VII aux Sindics d'Avignon (15 mai 1452?) 232 + + XII. Charles VII à la ville d'Avignon (22 juillet 1453) 233 + + XII _bis._ Prestation d'hommage de Romieu de Morimont au + pape Nicolas V (1er juin 1456) 235 + + XIII. Lettre d'Allemand de Pazzi et de François Malespine + aux Consuls d'Avignon (15 septembre 1462) 237 + + XIV. Lettre de Louis XI au Cardinal de Foix (21 janvier + 1464) 239 + + XV. Lettre de Louis XI aux Consuls d'Avignon (21 juin?) 240 + + XVI. Lettre de Louis XI aux Consuls d'Avignon (26 août + 1464) 241 + + XVII. Lettre de Jean d'Armagnac, maréchal de Comminges, + aux Consuls d'Avignon (22 septembre 1464) 242 + + XVIII. Lettres patentes de Louis XI en faveur de Jules de la + Rovère (21 juin 1476) 244 + + XIX. Lettre de Louis XI au bâtard de Comminges 246 + + XX. Lettre de Baptiste Béségat aux Consuls d'Avignon + (9 février 1479) 247 + + XXI. Lettre de Louis XI aux Consuls et habitants d'Avignon + (7 septembre 1481?) 249 + + XXII. Lettre de Louis XI aux Consuls d'Avignon (19 septembre + 1481) 250 + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Louis XI, by R. Rey + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOUIS XI *** + +***** This file should be named 37678-8.txt or 37678-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/6/7/37678/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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