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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:08:26 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Raison et Sensibilité (tome quatrième) + ou les deux manièress d'aimer + +Author: Jane Austen + +Translator: Isabelle de Montolieu + +Release Date: October 5, 2011 [EBook #37634] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RAISON ET SENSIBILITÉ, TOME QUATRIÈME *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<hr class="full" /> + +<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p> + +<h1>RAISON</h1> + +<p class="center">ET</p> + +<h1 class="sub">SENSIBILITÉ.</h1> + +<hr class="small" /> + +<h1>RAISON</h1> + +<p class="center">ET</p> + +<h1 class="sub">SENSIBILITÉ,</h1> + +<p class="center">OU</p> + +<h2>LES DEUX MANIÈRES D'AIMER.</h2> + +<p class="center">PAR</p> + +<h2>JANE AUSTEN</h2> + +<p class="center">TRADUIT LIBREMENT DE L'ANGLAIS,</p> + +<p class="center">PAR</p> + +<p class="center">M<sup>ME</sup> ISABELLE DE MONTOLIEU.</p> + +<h3>TOME QUATRIÈME.</h3> + +<p class="center">A PARIS,</p> + +<p class="center">CHEZ ARTHUS-BERTRAND, LIBRAIRE,</p> + +<p class="center">RUE HAUTEFEUILLE, N<sup>o</sup>. 23.</p> + +<p class="center">1815.</p> + +<p class="center">~~~~~~</p> + +<table summary="table_des_chapitres" border="0" cellpadding="2" cellspacing="0"> + <tr> + <td class="tdcmiddle">Chapitres</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdcmiddle"><a href="#ch1">XLIII.</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdcmiddle"><a href="#ch2">XLIV.</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdcmiddle"><a href="#ch3">XLV.</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdcmiddle"><a href="#ch4">XLVI.</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdcmiddle"><a href="#ch5">XLVII.</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdcmiddle"><a href="#ch6">XLVIII.</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdcmiddle"><a href="#ch7">XLIX.</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdcmiddle"><a href="#ch8">L.</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdcmiddle"><a href="#ch9">LI.</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdcmiddle"><a href="#ch10">LII.</a></td> + </tr> +</table> + +<p class="center2">~~~~~~</p> + +<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>CHAPITRE XLIII.</h2> + +<p>Au commencement d'avril, par un temps singulièrement beau pour la +saison, madame Jennings et ses deux jeunes amies partirent de +Berkeley-Street et quittèrent Londres; elles devaient rencontrer, dans +un endroit désigné, madame Charlotte Palmer, son enfant et ses gens, et +se rendre à Cleveland tous ensemble. Comme on devait voyager lentement à +cause de l'enfant, M. Palmer et le colonel Brandon préférèrent <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> +suivre à cheval et devaient les rejoindre le lendemain de leur arrivée.</p> + +<p>Maria, toujours vive, toujours exagérée dans tous ses sentimens, s'était +réjouie de quitter cette ville où elle n'avait eu que des peines, et au +moment d'en partir, son cœur se serra en pensant au plaisir qu'elle +avait eu en y arrivant, à l'espoir qui embellissait les premiers momens +de son séjour. Elle y laissait ce Willoughby qu'elle était venue +rejoindre avec tant de joie et qu'elle ne pouvait oublier, perdu à +jamais pour elle, retenu dans de nouveaux liens, ne l'ayant peut-être +jamais aimée; et ces pensers déchirans, renouvelés au moment du départ, +lui firent verser autant de larmes que si elle avait laissé derrière +elle le bonheur.</p> + +<p>Elinor les partageait, comme <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> toutes les peines de sa sœur; mais +ce redoublement de chagrin étant plus dans son imagination qu'en +réalité, elle espérait que l'air de la campagne, la tranquillité de +Barton, le plaisir de retrouver sa mère remettraient sa santé et +rendraient dans peu de mois la paix à son cœur. De son côté Elinor ne +laissait rien à Londres qui pût exciter en elle la moindre douleur; elle +était bien aise d'être à l'abri des confidences de Lucy, et de sa +persécutante et fausse amitié; elle remerciait aussi le ciel de ce que +le traître Willoughby ne s'était point offert à sa vue ni à celle de sa +sœur; elle s'efforçait de ne plus penser à Edward que comme on pense +à un ami marié, et tâchait, par une douce gaieté, de distraire un peu la +pensive et triste Maria; elle y réussit assez bien. Sur la <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> fin de +la première journée, le mouvement du carrosse, une contrée nouvelle, les +caresses de madame Jennings et de sa sœur avaient fait une heureuse +diversion; mais le lendemain, dès qu'on fut entré dans le +Sommerset-Shire, dès que ce mot eut été prononcé, cent mille nuages +revinrent obscurcir sa physionomie, et il ne fut plus possible d'en +obtenir un mot. Penchée sur la portière, absorbée dans ses souvenirs, +dans ses réflexions, elle regardait chaque arbre, chaque buisson avec +intérêt, comptait combien de fois Willoughby avait passé sur cette +route, et se représentait avec quel délice elle l'aurait faite elle-même +à côté de lui, pour aller habiter ensemble une terre qu'elle se figurait +être comme le paradis, où elle avait placé le bonheur de sa <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> vie, et +dont une autre qu'elle était à présent la propriétaire.</p> + +<p>Le matin du troisième jour on quitta la grande route pour prendre celle +qui conduisait à <i>Cleveland-House</i>, et on y arriva après avoir fait +quelques milles. C'était une belle et spacieuse maison moderne, située +sur une plaine en pente douce, bordée de bois; il n'y avait point de +parc, mais des promenades très-étendues. Un sentier uni et sablé +serpentait autour de différentes espèces de plantations; des groupes de +sapins, de frênes, d'acacias, étaient répandus çà et là autour de la +maison; sur la plaine, des arbres plus épais étendaient leur belle +verdure; des peupliers d'Italie élevaient leur feuillage en panache, se +balançaient au-dessus des autres arbres, et cachaient les bâtimens du +service. <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> Entre les groupes d'arbres, des fabriques simples et +élégantes ornaient le paysage: c'étaient la laiterie, la basse-cour, les +écuries, la maison du jardinier; plus loin, un temple grec avec ses +colonnes en marbre blanc était situé sur une colline, et dominait un +beau point de vue.</p> + +<p>Maria était dans l'enchantement; elle aurait voulu tout voir à la fois, +savoir de quel côté étaient situés Barton et Haute-Combe. Soixante +milles au plus la séparaient de sa mère chérie, et seulement trente, de +Haute-Combe. L'une de ces idées réveillait dans son cœur tous ses +sentimens de tendresse, et l'autre, sa passion malheureuse. Comme elle +désirait se livrer en liberté à ses impressions, pendant que ses +compagnes parcouraient la maison avec Charlotte, et que cette <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +dernière, fière de son fils, le montrait à l'intendant, à la +gouvernante, et leur faisait admirer sa beauté et sa force, elle +s'échappa dans les bosquets. Déjà ils commençaient à se couvrir de leur +nouveau feuillage, et les arbres fruitiers, de leurs fleurs. Elle suivit +le sentier et arriva sur l'éminence où était situé le petit temple. Ses +regards erraient de tous côtés sur le plus riant paysage jusqu'aux +collines qui bordaient l'horizon. Elle s'imaginait que si elle pouvait +aller jusque sur le sommet elle verrait Haute-Combe. Au lieu de +combattre et d'écarter ses souvenirs et ses regrets, elle semblait +chercher à les nourrir, se faire une espèce de volupté de sa mélancolie, +et un devoir de sa constance. Sa faiblesse l'obligea de s'asseoir sur +les marches du temple. <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> Appuyée contre une colonne, ses larmes +coulèrent en abondance; mais elles n'avaient pas l'amertume de celles +qu'elle versait à Londres; elles la soulagèrent plutôt que de lui faire +du mal. En revenant à la maison par un autre chemin, elle résolut, +pendant son séjour à Cleveland, de s'accorder tous les jours la +jouissance de ces promenades solitaires, de profiter de la liberté d'une +vie champêtre, et de se dédommager de sa longue réclusion: voilà le seul +moyen, pensait-elle, de retrouver des forces et de la santé, et de ne +pas faire à ma pauvre bonne maman le chagrin de me revoir si pâle et si +changée. En effet, l'air et le mouvement lui avaient redonné un peu de +couleur, ce qui fit grand plaisir à Elinor. Au moment où Maria rentra, +les autres allaient sortir. La <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> fatigue lui servit de prétexte pour +ne pas les suivre; elle resta, et continua de se livrer à ses rêveries +sentimentales.</p> + +<p>L'excursion des autres dames fut moins romanesque. Charlotte les +conduisit dans tous ses petits établissemens de campagne, à ses +espaliers en fleurs, dans son potager, dans sa serre, dans son +poulailler, etc. etc. Les lamentations du jardinier sur la perte de +plusieurs belles plantes que le froid avait fait périr, excitèrent les +éclats de rire de Charlotte; dans la basse-cour, des poules mangées par +le renard, des couvées abandonnées, les redoublèrent. Madame Jennings +s'y joignit; Elinor y fut entraînée; et il y eut au moins autant de +gaieté dans leur promenade qu'il y avait eu de tristesse dans celle de +Maria.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span></p> + +<p>Cette dernière, en formant son plan de courir toute la journée dans les +environs, n'avait pas prévu les changemens de temps. La matinée avait +été superbe; mais pendant le dîner une pluie très-forte et continuelle +s'établit, et lui ôta tout espoir de sortir encore le soir, ainsi +qu'elle l'avait résolu, ce dont elle fut très-contrariée. Il fallut +passer son temps comme on put. Madame Palmer fit venir son poupon, et +s'en amusa toute la soirée. Ses pleurs, ses grimaces, tout était +charmant, tout annonçait une intelligence, elle aurait presque dit un +esprit très-remarquable. Grand-maman faisait chorus avec elle, tout en +faisant sa tapisserie; Elinor brodait, et prenait part aux discours +insignifians, mais touchans cependant par l'amour maternel qui les +dictait; <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> et Maria qui avait le talent de découvrir d'abord la +bibliothèque dans chaque maison, alla chercher un livre, et prévint +ainsi l'ennui d'une soirée qui lui aurait paru bien longue.</p> + +<p>Rien n'était oublié par madame Palmer pour la bonne réception de ses +hôtes. Sa manière franche, amicale, sa constante bonne humeur faisaient +facilement passer sur son manque total d'instruction et d'idées. Elle +avait la politesse de la bonté, et non pas celle des complimens; elle +était d'ailleurs si jolie, si fraîche, si gracieuse, qu'on avait du +plaisir à la regarder, si on n'en avait pas à l'entendre. Sa naïveté, +qui allait jusqu'à la simplicité, était quelquefois assez plaisante, et +lui donnait quelque chose d'enfantin qui seyait à sa petite figure. +Elinor n'aurait <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> pas voulu passer sa vie avec elle; mais pour +quelques jours elle lui pardonnait même son rire éternel, qui était +insupportable à Maria.</p> + +<p>Les cavaliers attendus arrivèrent le lendemain, et furent bien reçus; +ils apportaient un peu de variété dans la conversation. Une longue +matinée et une pluie continuelle rendaient ce renfort de société bien +nécessaire. M. Palmer était très-bien chez lui, et faisait les honneurs +de sa maison en vrai gentilhomme et avec un ton parfait; si quelquefois +il était un peu rude avec sa femme et sa belle-mère, il pouvait être +très-aimable avec les autres, et l'aurait toujours été sans cette nuance +trop prononcée d'amour propre qui se faisait sentir à chaque instant, et +qui tenait à une vraie supériorité d'esprit et de connaissances, non +seulement <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> sur madame Jennings et sur Charlotte, mais sur plusieurs +hommes de son âge. D'ailleurs, dans sa vie et ses habitudes, il +ressemblait à beaucoup d'autres, tenant bien sa place à la table et +voulant qu'elle fût servie avec recherche, n'étant jamais prêt aux +heures fixées, quoiqu'il n'eût rien à faire, passionné de son enfant +sans vouloir en avoir l'air, plus souvent à son billard que dans sa +bibliothèque, et avec ses chevaux qu'avec les dames, mais beaucoup mieux +cependant qu'Elinor ne l'aurait attendu. Et pourtant, tout en lui +rendant justice, elle ne pouvait s'empêcher de le mettre au-dessous +d'Edward, si instruit et si modeste, pouvant parler sur tout avec +intérêt, et se taire quand il le fallait, écouter, et céder même dans +l'occasion, quoiqu'il sût aussi soutenir <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> son opinion avec noblesse +et fermeté. Hélas! le seul tort d'Edward aux yeux d'Elinor était d'avoir +une fois aimé Lucy Stéeles, et combien encore ce tort involontaire avait +développé de vertus qu'elle ne pouvait s'empêcher d'admirer. Mais quand +elle aurait pu l'oublier, le colonel Brandon le lui aurait rappelé. Il +venait de passer une semaine à Delafort, exprès pour donner des ordres +relatifs aux réparations du presbytère; il en parlait à Elinor comme à +une amie du jeune pasteur; il lui faisait la description de cette +demeure, la conseillait sur ce qu'il y avait de mieux à faire pour +l'établissement d'Edward et de sa femme, et sans s'en douter enfonçait +ainsi le poignard dans le cœur de celle qui avait fondé l'espoir du +bonheur de sa vie sur <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> l'union qu'elle espérait former avec Edward, +et qui devait y renoncer. Mais elle n'en parlait pas avec moins +d'intérêt de ce qui pouvait contribuer au bien-être d'un ami si cher, +quoiqu'elle ne dût plus le partager. Toute la conduite du colonel avec +elle fut telle que madame Jennings et même John Dashwood auraient pu le +désirer pour se confirmer dans leur opinion. Il témoigna ouvertement le +plaisir qu'il avait à revoir Elinor après une absence de dix jours; il +cherchait toutes les occasions de s'entretenir avec elle, et déférait +toujours à son opinion. Personne ne doutait qu'il ne lui fût +profondément attaché, à l'exception d'Elinor elle-même, qui voyait +très-bien que Maria, malgré sa tristesse et son changement, était +l'objet de <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> sa préférence et d'un sentiment que sa tendre pitié +augmentait encore. Elle observait ses regards, tandis que les autres +observaient sa conduite, et les voyait se diriger sur Maria avec un +intérêt si tendre, une sollicitude si vive, qu'elle n'avait pas +là-dessus le moindre doute. Il aimait Elinor de l'amitié la plus vraie, +et il adorait Maria avec une passion qui s'augmentait à chaque instant +et qui fut bientôt mise à de cruelles épreuves.</p> + +<p>Loin que la santé de Maria se trouvât bien de l'air de la campagne, elle +s'altérait toujours davantage, ce qui l'affligeait elle-même. Dès que la +pluie eut cessé, elle recommença ses promenades sans s'embarrasser de +l'humidité: le sentier sablé est tout-à-fait sec, disait-elle à sa +sœur à qui elle <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> échappait sans cesse; mais elle ne restait pas +sur ce sentier. Elle s'enfonçait dans le bois; elle allait même plus +loin chercher des sites plus romantiques, plus sauvages, des arbres plus +vieux, plus épais; elle s'asseyait aux pieds sur la mousse humide, +rentrait à la maison, glacée, mouillée, sans penser même à changer de +chaussure. Il lui prit enfin une toux opiniâtre et un grand mal de +gorge. Elle aurait caché et nié tout autre mal pour conserver sa +liberté; mais celui-là était trop évident pour ne pas inquiéter tout le +monde, et surtout sa sœur et le colonel, qui lui demandèrent de se +soigner mieux au nom de l'amitié. Elle leur répondit, en souriant, que +son mal était léger, et qu'une nuit de repos la guérirait complètement. +On lui prescrivit mille choses; <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> elle ne voulut prendre qu'un peu de +thé en se couchant, et protesta à Elinor que le lendemain elle serait à +merveille.</p> + +<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p> + +<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>CHAPITRE XLIV.</h2> + +<p>Après une nuit très-agitée, Maria se leva et descendit comme à +l'ordinaire pour déjeuner. Une fièvre assez violente animait ses yeux et +son teint d'une manière à tromper: aussi la crut-on parfaitement, +lorsqu'elle assura qu'elle était beaucoup mieux. Elinor même, qui +s'inquiétait facilement sur elle, fut rassurée. Elle ne mangea point +cependant, mais but beaucoup de thé, et sortit pour sa promenade +accoutumée, pendant qu'Elinor jouait au whist avec madame Jennings et +les deux hommes, et que Charlotte était auprès de son enfant. Souffrante +et abattue, Maria marchait lentement en lisant un livre de poésie qui +l'intéressait; <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> c'étaient <i>les Saisons</i> de Thompson. Souvent elle +arrêtait sa lecture pour regarder autour d'elle et admirer la réalité +des descriptions qu'elle venait de lire. Elle arriva ainsi au petit +temple, et avant d'y monter elle jette un coup d'œil sur la contrée. +Dieu! qu'a-t-elle vu? Sur la route qui se dessine dans le paysage, et +qui passe au bas de la plaine, à peu de distance de la colline, un +caricle roulait avec rapidité; c'était.... celui de Willoughby, où elle +avait été si heureuse à côté lui! Il le conduisait encore, mais ce +n'était plus avec elle. Une autre femme, sans doute la sienne, dans le +plus élégant costume de voyage, était à côté de lui. Ils passent sans +l'avoir aperçue. Hélas! la pauvre Maria ne les voyait plus; faible et +malade comme elle l'était dans ce moment, il lui fut impossible de +supporter <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> cette vue. Elle sent qu'elle est près de mourir; une +sueur froide la couvre; son cœur, qui battait avec violence, semble +s'arrêter; un nuage obscurcit ses yeux; elle tombe étendue et sans +aucune connaissance à côté de la première marche du temple.</p> + +<p>Cependant les trois robers de whist finissent. Madame Jennings, qui les +a perdus, demande sa revanche. Elinor, complaisante à l'ordinaire, la +prie de l'en dispenser pour le moment; elle craint que la promenade de +sa sœur ne se prolonge trop pour sa santé; elle veut aller la +chercher, la ramener, et prend le bras du colonel qui partageait son +inquiétude. Ils suivirent lentement le sentier sablé, point de Maria. +Elinor élève la voix et l'appelle, point de réponse. Le petit temple +ouvert était <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> en face; elle n'y était pas. Aurait-elle eu +l'imprudence d'entrer dans le bois? dit Elinor; mais elle nous +entendrait. Elle s'arrête et l'appelle encore. Un cri perçant du colonel +lui répond; il vient d'apercevoir celle qu'il cherchait, étendue sur +l'herbe et comme privée de vie. Sa robe blanche se confondait avec +l'escalier de marbre, ce qui les avait empêchés de l'apercevoir d'abord. +Mais le colonel voulut monter pour chercher au loin s'il la verrait, et +il la découvre à ses pieds. Qu'on juge de son émotion et de celle +d'Elinor, qui vient à son cri. Elle a besoin de rassembler toutes ses +forces pour ne pas être dans le même état que sa sœur. Ils la +relèvent à demi; Elinor s'assied sur la marche pour la soutenir; mais +tous leurs efforts pour la ranimer sont inutiles. Les larmes d'Elinor +<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> coulent sur ses joues glacées; elle ne les sent pas. Le colonel +cherche si le pouls bat encore; il croit l'avoir senti faiblement, du +moins il le dit et cherche à se le persuader à lui-même. Il faut l'ôter +d'ici, dit-il à Elinor, je vais l'emporter; et la prenant dans ses bras, +il veut reprendre le sentier, chargé de ce précieux fardeau. Mais Elinor +voit que lui-même est tremblant et presque aussi pâle que Maria; elle a +d'ailleurs la crainte de ce qu'éprouverait sa sœur si, revenant à +elle-même pendant le trajet, elle se voyait portée dans les bras du +colonel, comme elle le fut une fois dans ceux <ins class="correction" title="rajouté «de»">de</ins> Willoughby lors de sa +malheureuse chute. Elle en frémit, et alléguant sa propre faiblesse qui +l'empêche aussi de marcher, elle conjure le colonel de remettre la +pauvre Maria couchée à demi sur <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> ses genoux, et d'aller chercher des +secours. Il y consent avec peine, et dans moins de temps qu'il n'était +possible de l'imaginer, il est revenu avec des domestiques et un grand +fauteuil. Maria y est placée; Elinor et le colonel marchent à côté +d'elle, soutiennent sa tête penchée; et le triste cortége revient ainsi +à la maison, où l'alarme fut grande, ainsi qu'on peut le penser. Mais +personne n'en soupçonna la cause; on l'attribua en entier au mal de la +veille et au saisissement occasionné par l'air du matin en sortant de +déjeuner.</p> + +<p>Le mouvement commençait à la ranimer au moment où l'on arriva. Ses yeux +s'entr'ouvrirent; elle regarda languissamment autour d'elle, tendit la +main à Elinor, et, se penchant sur elle, fondit en larmes: c'était +toujours par des pleurs <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> que se terminaient ses attaques de nerfs. +Elinor fut bien aise de les voir couler en abondance. On la porte dans +sa chambre, on la met au lit, et sa sœur espère que la chaleur et un +doux sommeil la remettront peu à peu. Elle s'endormit en effet, mais non +pas tranquillement; elle était agitée et commença à délirer; elle +nommait souvent Willoughby. Elinor n'en était pas surprise; elle savait +combien sa sœur en était occupée, et ne se doutait guère qu'elle +venait de le voir. Maria se réveilla et voulut raconter ce qui lui était +arrivé; mais ses idées étaient incohérentes; elle ne pouvait s'exprimer +librement, et le peu de mots qu'elle prononça étaient si singuliers, +qu'Elinor les attribua entièrement à la rêverie. Elle tâcha de calmer la +malade, mais ce fut en vain; la fièvre <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> augmentait, sa tête +s'embarrassait toujours de plus en plus, sa respiration devenait courte, +oppressée. Elinor alarmée fit demander madame Jennings, qui ne la +rassura pas, mais elle lui dit qu'elle allait envoyer un exprès dans une +petite ville voisine pour chercher M. Harris, apothicaire, et dans +l'occasion médecin assez heureux.</p> + +<p>Il vint, examina la malade, secoua la tête, et après avoir dit à +mademoiselle Dashwood qu'à force de soins il espérait la tirer de +danger, il déclara, d'après tous les symptômes, qu'elle avait une fièvre +maligne, putride et très-contagieuse. A peine cet arrêt eut-il été +prononcé, que madame Palmer, qui était présente, sortit en faisant un +signe à sa mère qui la suivit, et à qui elle dit que, d'après la +décision du médecin, elle ne <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> laisserait pas un moment son enfant et +la nourrice exposés à la contagion, et qu'elle allait l'emmener. La +bonne grand'mère fut du même avis, et dit qu'elle avait d'abord jugé la +maladie de Maria plus sérieuse qu'Elinor ne voulait le croire; qu'elle +la couvait depuis long-temps; qu'il était inoui qu'elle n'eût pas +succombé plus tôt à son chagrin; mais que c'était cela qui à présent +conduisait bien sûrement cette pauvre fille au tombeau, et que la +première chose à faire était que Charlotte partît avec son enfant. M. +Palmer fut demandé; il affecta d'abord de tourner en ridicule les +craintes de ces dames, mais dans le fond il en était tellement saisi +lui-même, qu'il alla aider au cocher pour qu'il eût plus tôt attelé, +défendit qu'on sortît l'enfant de la chambre avant le moment <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> de +partir, et le porta lui-même en courant, de peur qu'il ne respirât le +mauvais air en passant devant la chambre de Maria. Dans moins d'une +demi-heure, depuis l'arrivée de M. Harris et le mot terrible de +contagion sorti de sa bouche, la mère, l'enfant et la nourrice en +étaient à l'abri; ils se rendaient chez une tante de M. Palmer, qui +demeurait quelques milles en-deçà de Bath. Charlotte aurait bien voulu +aussi emmener son mari et sa mère. Le premier lui promit de la rejoindre +dans un jour ou deux; mais madame Jennings, avec une bonté de cœur +qui redoubla l'amitié et la reconnaissance d'Elinor, déclara qu'elle ne +quitterait pas Cleveland pendant que Maria y serait malade, et qu'elle +était décidée à remplacer auprès d'elle la mère à qui elle l'avait ôtée. +Elinor <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> trouva constamment, dans cette excellente femme, une aide +zélée, active, désirant partager toutes ses fatigues; et lui étant +souvent utile par sa longue expérience des soins nécessaires aux +malades.</p> + +<p>La pauvre Maria avait vraiment grand besoin des tendres soins de sa +sœur et de son amie; La maladie eut son cours accoutumé. Elle se +sentait elle-même assez généralement souffrante pour être docile aux +avis de ses gardes; elle ne pouvait plus dire, comme le premier jour, je +serai mieux demain, ni espérer de se rétablir avant bien des jours, et +peut-être des semaines, si même elle se rétablissait. Eh! dans quel +moment ce mal l'avait-il atteinte? lorsque tout était prêt pour aller +rejoindre à Barton leur bonne mère: leur départ de Cleveland avait été +fixé au lendemain. <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> Madame Jennings voyant l'impatience de Maria, +leur avait offert sa voiture jusqu'à Barton, où elles comptaient arriver +au plus tard le surlendemain, de bonne heure, et causer une surprise +agréable à leur mère; et lorsqu'elle pouvait parler, c'était pour se +lamenter du délai forcé que sa maladie apportait à ce trajet. Elinor +tâchait de la consoler en lui disant ce qu'elle croyait elle-même, +qu'elle serait bientôt rétablie.</p> + +<p>Les deux jours suivans ne produisirent aucun changement dans son état; +elle n'était pas pis, mais elle n'était pas mieux, et la faiblesse +augmentait. M. Palmer se laissa persuader malgré lui de joindre sa +femme. Son humanité et sa politesse lui ordonnaient de rester pour +veiller à ce qu'il ne manquât rien. Il craignait aussi le ridicule <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +de se donner l'air pusillanime en évitant un danger incertain; mais +enfin sa promesse à Charlotte, le désir de revoir son enfant, l'ennui +d'être seul avec madame Jennings et le <ins class="correction" title="colonnel">colonel</ins> Brandon (Elinor ne +quittait pas un instant sa sœur) l'engagèrent à partir. Le colonel +voulait en faire autant par discrétion; mais madame Jennings, qui +n'était pas fâchée, dans ses momens de liberté, d'avoir quelqu'un avec +qui elle pût causer et jouer au piquet, trouva qu'il devait à sa +<i>bien-aimée Elinor</i> de partager ses inquiétudes, et le pressa si fort de +rester, qu'il y consentit. Son cœur était bien de moitié dans ce +désir: laisser celle qu'il adorait et l'amie qu'il chérissait, dans un +état aussi cruel, c'était presque au-dessus de ses forces. M. Palmer +aussi lui demanda comme une grâce de le <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> remplacer à Cleveland: si +la maladie tournait mal, dit-il, ces dames auraient besoin d'un ami; et +l'on juge combien cette seule supposition déchirait le cœur du +colonel. Maria ignorait tout, et ne parut pas surprise de ne point voir +madame Palmer. Il y a même apparence qu'uniquement occupée de deux +objets, sa mère et Willoughby, elle l'avait complètement oubliée.</p> + +<p>Deux autres jours s'écoulèrent depuis le départ de M. Palmer; et la +situation de la malade était toujours aussi critique. M. Harris qui +venait deux fois par jour, donnait des espérances qu'Elinor saisissait +avec avidité; mais madame Jennings et le colonel n'osaient pas s'y +livrer. La première faisait des songes, avait des pressentimens qui ne +l'avaient jamais trompée; <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> le colonel se rappelait plus que jamais +la ressemblance frappante entre Maria et son <ins class="correction" title="Eliza">Elisa</ins>, et se croyait +destiné à perdre encore cet objet de son second amour. Il appelait en +vain à son secours et la raison, et la jeunesse, et la bonne +constitution de Maria, et l'avis du médecin: rien ne pouvait le +rassurer, et dans ses momens de solitude, il s'abandonnait à la plus +noire mélancolie et ne croyait pas revoir jamais Maria. Cependant, dans +la matinée du troisième jour, ils reprirent tous plus d'espérance. Quand +M. Harris arriva, il déclara qu'il trouvait Maria beaucoup mieux. Le +pouls était plus fort, plus réglé, et chaque symptôme plus favorable +qu'à sa dernière visite. Elinor était au ciel en l'entendant parler +ainsi, et se félicita <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> de ce que dans ses lettres à sa mère elle +avait suivi son propre jugement plutôt que celui de ses amis, en lui +parlant du mal de Maria comme d'une légère indisposition qui retardait +leur départ de Cleveland, et en fixant presque le moment où Maria serait +assez bien pour entreprendre le voyage.</p> + +<p>Mais la journée ne finit pas aussi heureusement qu'elle avait commencé. +Sur le soir, Maria parut plus malade qu'elle ne l'avait encore été; et +la fièvre et l'insupportable douleur de tête et les frissons revinrent +avec plus de force. Elle avait voulu se lever une heure ou deux sur une +chaise longue pour qu'on refît son lit; elle demanda elle-même à y +rentrer, et n'y fut pas plus tranquille. Elinor voulait attribuer cet +état à la fatigue, et lui administra les cordiaux <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> prescrits par le +médecin; elle eut enfin la satisfaction de la voir tomber dans un +sommeil dont elle attendait les meilleurs effets; mais il ne fut pas +aussi bienfaisant qu'elle l'avait espéré. Quoiqu'elle eût déjà veillé la +nuit précédente, Elinor ne voulut pas entendre parler de quitter sa +sœur avant son réveil, et s'assit à côté du lit pour observer tous +ses mouvemens. Madame Jennings n'était pas très-bien elle-même, et se +coucha. Elinor voulut que Betty, qui était une excellente garde, ne +quittât point sa maîtresse; elle resta donc seule avec Maria, dont le +sommeil était toujours plus agité. On entendait des plaintes +inarticulées sortir de ses lèvres brûlantes, elle changeait à tout +moment de posture. Elinor hésitait s'il ne valait pas mieux l'éveiller +que de la <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> laisser dans un sommeil aussi pénible, quand tout à coup +un bruit accidentel dans la maison la réveilla en sursaut. Elle se leva +sur son séant, et s'écria avec un son de voix très altéré et de +l'égarement dans les yeux:</p> + +<p>—Est-ce maman? Ne vient-elle pas? O maman! maman!</p> + +<p>—Non, ma chère, pas tout-à-fait encore, lui dit doucement Elinor en +l'aidant à se recoucher; soyez tranquille, mon cher amour, elle sera ici +avant qu'il soit long-temps.</p> + +<p>—Qu'elle vienne, qu'elle arrive, s'écria Maria en délire, ou bien elle +ne retrouvera plus son enfant. Elinor, dites-lui de venir ce soir même; +mais qu'elle ne passe pas à Londres, il la tuerait aussi, car il veut +que je meure! Il est venu avec sa femme, dans son caricle, tout exprès +pour me tuer; ils m'ont <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> écrasée, brisée; si vous saviez ce que je +souffre! Maman me guérira; allez la chercher, Elinor; mais lui et cette +femme empêchez-les d'entrer. Je ne veux pas les voir; je ne veux voir +que vous et maman.</p> + +<p>Elinor vit avec douleur qu'elle n'était plus à elle-même; elle lui tâta +le pouls, il était extrêmement agité, on ne pouvait pas compter les +battemens, et le délire augmenta avec une telle rapidité, qu'Elinor fut +vivement alarmée. Maria ne la reconnaissait plus; tantôt elle la prenait +pour sa mère et l'embrassait avec ardeur en lui disant les choses les +plus touchantes et les plus incohérentes; tantôt elle la repoussait avec +horreur en la prenant pour madame Willoughby, qu'elle ne nommait jamais. +Enfin Elinor se décida à envoyer chercher sans retard <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> M. Harris, et +à dépêcher un exprès à Barton pour faire venir sa mère. Elle voulut +consulter à cet effet le colonel Brandon, et laissant un moment sa +sœur aux soins de Betty, elle se hâta de descendre au salon, où elle +savait qu'il restait très-tard.</p> + +<p>Elle le trouva en effet, et lui communiqua ses craintes, craintes qu'il +avait déjà depuis long-temps. Il l'écouta dans un sombre désespoir; ce +qu'il aurait pu dire aurait été bien faible pour ce qu'il sentait; mais +à peine eut-elle articulé le désir d'envoyer un messager à madame +Dashwood, qu'il prit vivement la parole pour lui offrir de se charger +lui-même de cette commission. Elinor ne fit nulle résistance, nul +compliment, cette offre répondait trop bien à tous les vœux de son +cœur: et comment refuser <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> un ami si bon, si sensible, qui +apprendrait avec précaution à sa mère le malheur qui les menaçait, qui +la soutiendrait, la consolerait dans cet affreux moment, et dans un +voyage si triste et si fatigant par sa promptitude? Excellent ami, lui +dit-elle en pressant sa main, ma reconnaissance égale le service que +vous nous rendez; je suis moins inquiète pour ma mère puisque vous serez +avec elle. Qui sait l'effet que peut produire sa seule présence sur un +cœur tel que celui de Maria? Oh! s'il était donné à l'amour maternel +de la rendre à la vie, nous vous devrons peut-être aussi ce bonheur. Qui +sait si ma mère, attérée d'un tel coup, aurait été en état +d'entreprendre cette course toute seule? Mais vous soutiendrez son +courage; je vais lui écrire un mot <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> pendant que vous ferez préparer +les chevaux.</p> + +<p>Pas un moment ne fut perdu: le colonel fit tous les arrangemens de ce +petit voyage avec calme et promptitude. Il calcula exactement le temps +qu'il y mettrait, et le moment de son retour. Il espérait, en partant +tout de suite, pouvoir être revenu le lendemain à peu près à la même +heure; il était environ onze heures du soir.</p> + +<p>Les chevaux furent prêts plus vite même qu'on ne l'aurait cru; le +colonel pressa la main d'Elinor avec le regard le plus expressif de +douleur et d'amitié, et se jeta dans sa voiture. Minuit sonna; elle se +hâta de retourner auprès de sa sœur pour attendre le médecin, bien +décidée à veiller encore.</p> + +<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p> + +<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>CHAPITRE XLV.</h2> + +<p>Cette nuit fut également douloureuse pour les deux sœurs. Les heures +s'écoulèrent les unes après les autres sans apporter de changement; +Maria dans un délire toujours croissant, et Elinor dans la plus cruelle +anxiété, attendant le médecin avec impatience, et redoutant d'entendre +ce qu'il allait prononcer. Une fois que ses craintes furent éveillées, +elle paya bien cher sa première sécurité, et Betty, qui veillait avec +elle, la torturait encore en lui parlant des tristes pressentimens de sa +maîtresse. Elinor n'était pas du tout superstitieuse; mais, qui n'a pas +éprouvé qu'on le devient dans un grand danger? Elle <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> écoutait tout, +croyait tout, s'affligeait de tout, et n'avait presque plus conservé +d'espérance. Les idées de Maria étaient encore fixées par intervalles +sur sa mère, et lorsqu'elle prononçait son nom en l'appelant avec +vivacité, c'était un nouveau coup de poignard pour Elinor, qui se +reprochait amèrement d'avoir laissé passer plusieurs jours sans la faire +venir. Peut-être madame Dashwood, éclairée par sa tendresse maternelle, +aurait imaginé quelque remède salutaire, qui serait à présent inutile ou +trop tardif. Elle se représentait sans cesse cette tendre mère arrivant +et ne retrouvant plus son enfant chéri, ou la retrouvant en délire, et +n'en étant pas même reconnue.</p> + +<p>Elle était sur le point d'envoyer encore chez M. Harris quand il arriva +environ sur les cinq heures; <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> son opinion fut cependant moins +alarmante que son délai: tout en avouant qu'il trouvait un grand +changement dans l'état de sa malade, il ne la crut pas dans un danger +pressant, et donna l'espoir qu'un nouveau traitement aurait plus de +succès; il en parla avec une telle confiance qu'il la communiqua à +Elinor. Il partit en promettant de revenir dans trois ou quatre heures, +et la laissa un peu plus calme qu'au moment de son arrivée.</p> + +<p>Madame Jennings apprit en se levant, avec un grand chagrin, ce qui +s'était passé pendant la nuit; elle entra grondant Betty et presque +Elinor de ne l'avoir pas demandée; s'attendrissant sur le départ du +colonel, sur l'émotion de madame Dashwood, sur les tourmens d'Elinor, +sur les souffrances <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> de Maria; disant qu'il ne fallait pas +désespérer, mais que pour elle, elle avait toujours prévu que cela +finirait mal. Son bon cœur était réellement très-affligé. Avoir vu se +flétrir par degrés cette belle fleur sous le poids meurtrier du chagrin; +la voir expirer si jeune, si aimable, si pleine de vie jusqu'au moment +fatal qui brisa son cœur; c'était assez pour frapper et toucher même +une personne moins intéressée dans cet événement. Maria avait plus de +droits encore à la compassion de madame Jennings; elle avait été pendant +trois mois sa compagne, elle était encore sous ses soins, et c'est +pendant qu'elle y était qu'on l'avait si cruellement blessée, injuriée, +rendue si malheureuse. Le malheur d'Elinor aussi, qui était sa favorite, +lui faisait <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> une peine cruelle; et quand elle se représentait celle +de leur mère, qui aimait Maria, comme elle-même aimait Charlotte, la +part qu'elle prenait au triste événement qui se préparait, et dont elle +ne doutait pas, était aussi vive que sincère.</p> + +<p>M. Harris fut exact à sa seconde visite; mais il fut entièrement trompé +dans son espoir sur ses derniers remèdes. Ils avaient tous manqué leur +effet; la fièvre n'était point abattue, la poitrine point dégagée; la +malade était peut-être plus tranquille, mais cette tranquillité même, +qui n'était qu'une pesante stupeur, augmentait ses alarmes. Elinor qui +cherchait à lire dans son âme, s'en aperçut bientôt, et parut désirer +d'autres avis; mais M. Harris jugea que ce serait inutile, et ne ferait +que retarder le <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> traitement qui pouvait encore la sauver: il le +proposa. Elinor accepta tout, demanda à Dieu instamment dans le fond de +son cœur de bénir ces nouveaux remèdes, et conjura M. Harris de ne +rien épargner. Il fit tout ce qu'il jugea nécessaire, et ressortit avec +des promesses qui, cette fois, ne calmèrent pas le triste cœur +d'Elinor. A force de douleur elle était calme en apparence, mais n'avait +presque plus d'espoir; et quand elle pensait à sa mère, à sa pauvre +malheureuse mère, ses forces étaient près de l'abandonner. Elle resta +ainsi jusqu'à midi, sans s'éloigner un instant du chevet de sa sœur, +ses pensées errant tristement d'un sujet de douleur à un autre, écoutant +vaguement madame Jennings, qui lui rappelait, heure par heure, tout ce +que Maria avait <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> souffert à Londres, et s'étonnait qu'elle n'y eût +pas succombé. Ici, du moins, disait-elle, elle a été assez tranquille; +elle a fait ce qu'elle a voulu; nous ne l'avons point contrariée; elle +s'est promenée seule, et n'a sûrement rien vu qui pût avoir renouvelé +son chagrin. Willoughby est paisiblement à Londres avec sa femme, et ne +songe pas plus à elle que si elle n'était pas au monde. Hélas! peut-être +n'y sera-t-elle bientôt plus! Ah! mon dieu! quelle pitié de voir mourir +cela à cet âge, et de chagrin d'amour encore, quand elle en devrait +vivre. Si du moins c'était moi, etc. etc. etc. etc.</p> + +<p>Après midi, cependant, Elinor commença à se flatter qu'elle était mieux. +A peine osait-elle se l'avouer à elle-même, de crainte de se livrer +encore à de fausses espérances, <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> mais il lui parut qu'il y avait +quelque léger changement dans l'état de sa sœur. Penchée sur son lit, +elle l'examinait sans cesse, elle écoutait chacune de ses respirations, +lui tâtait à chaque instant le pouls. Il lui parut moins intermittent; +son haleine semblait être un peu plus libre; enfin, avec une agitation +de bonheur plus difficile à cacher sous un extérieur calme que son +angoisse précédente, elle se hasarda de dire à son amie qu'elle ne +pouvait s'empêcher de reprendre un peu d'espoir. Madame Jennings, avec +l'air du doute, alla examiner à son tour; et quoique forcée de convenir +qu'il y avait quelques légers changemens en bien, elle essaya d'empêcher +Elinor de se livrer à une espérance qu'elle n'avait pas elle-même, et +qui rendrait <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> encore le coup plus affreux; mais ce fut en vain: +Elinor ne voulait plus rien entendre que la certitude de conserver sa +Maria.</p> + +<p>Une demi-heure s'écoula, et les symptômes favorables continuèrent; +d'autres même s'y joignirent et les confirmèrent. Voyez, voyez, chère +amie, disait-elle à madame Jennings, sa peau est moins sèche, sa +respiration moins gênée, ses lèvres moins serrées; oh, Maria! ma +sœur, mon amie, tu nous seras rendue! maman ne sera pas plongée dans +le désespoir. O mon Dieu! confirmez cette lueur d'espérance, recevez mes +actions de grâces. Elle était à genoux à côté du lit; sa bouche posa sur +la main de Maria; elle crut sentir qu'une légère pression de cette main +contre ses lèvres répondait à son baiser. Oh, mon Dieu! dit-elle à +demi-voix, <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> elle m'entend, elle me reconnaît! Au moment même, le +regard de Maria, languissant, mais plein de tendresse et sans la moindre +expression d'égarement, s'attache sur elle; elle l'entendit même +prononcer faiblement: <i>Chère Elinor!</i> Alors elle eut peine à contenir sa +joie; et quand M. Harris arriva, elle courut au-devant de lui, et le +prenant par la main: Venez, monsieur, lui dit-elle, regardez ma sœur; +je ne me trompe point, n'est-ce pas, elle est un peu mieux? et elle +attendait en tremblant ce qu'il allait dire.</p> + +<p>Non seulement elle est mieux, dit-il avec assurance, mais si la nuit est +telle que je l'ose espérer, je réponds de sa vie. Oh, mon Dieu! dit +Elinor en joignant les mains et fondant en larmes, tandis que pendant +les heures de tourmens qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> venait de passer, elle n'en avait +pas versé une seule. Son cœur alors était serré trop douloureusement +pour qu'elle pût pleurer; à présent elles coulent sans effort et lui +font du bien. Maria rendue à la vie, à la santé, à ses amis, à sa tendre +mère, était une idée si douce, si consolante, qu'il lui semblait que +jamais encore elle n'avait été si heureuse. Mais son bonheur n'était pas +encore de la joie; c'était une reconnaissance profonde envers l'Etre +suprême, trop forte pour l'exprimer par des paroles; elle en avait aussi +pour M. Harris, qui, sans être un médecin fameux, n'ayant pas même le +bonnet de docteur en titre, avait déployé, dans cette occasion, un zèle +et une habileté qui lui faisaient honneur. Il avait une fille de cinq à +six ans qu'il aimait beaucoup et <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> dont il parlait souvent. Elinor +détacha une chaîne d'or de plusieurs tours, qui suspendait à son cou une +très jolie petite montre entourée de brillans, qui était son bijou +favori, et dit: M. Harris, j'ai encore une grâce à vous demander. Je +crois à l'efficacité des vœux de l'innocence; dites à votre petite +Jenny de prier pour le rétablissement de ma sœur à la même heure où +vous m'avez dit qu'elle était hors de danger; et pour qu'elle ne +l'oublie pas, je la prie de porter cette petite montre en souvenir de ce +moment. M. Harris fut très-content de ce joli présent, et du plaisir +qu'il ferait à son enfant; il recommanda ce qu'il y avait à faire, et +c'était peu de chose, mais surtout d'éviter ce qui pourrait le moins du +monde agiter péniblement la malade. J'attends <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> ma mère cette nuit, +dit Elinor, pensez-vous que l'émotion de la voir puisse lui être +nuisible?—Au contraire, mademoiselle, elle en était sans cesse occupée +dans ses rêveries, et en la préparant à voir madame Dashwood, elle n'en +éprouvera qu'un bon effet. Mais ce sont les émotions bruyantes ou +pénibles qu'il faut éviter avec soin. Cela n'était pas difficile dans +une maison où il n'y avait qu'elles et leur bonne mad. Jennings: +celle-ci était aussi fort contente de penser que Maria se rétablirait; +et il est juste de lui en savoir un peu gré, car elle tenait aussi +beaucoup à ses pressentimens et à ses prédictions, et il fallait les +abandonner! Elle le fit sans peine, montra une véritable joie, et se +promit de faire aussi un présent à ce bon M. Harris, qu'elle appela +plusieurs fois: <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> <i>mon cher docteur</i>, ce qui était le plus grand +plaisir qu'on pût lui faire.</p> + +<p>Elinor passa l'après midi entière à côté du lit de sa sœur, lui +parlant fort peu, mais de ce qui pouvait lui faire plaisir, veillant à +ce qu'elle fût bien couchée, écoutant chaque respiration. La possibilité +du retour de la fièvre dans la soirée l'alarmait encore; mais elle ne +revint pas, tous les bons symptômes continuèrent. A six heures du soir +elle s'endormit du sommeil le plus doux et le plus tranquille. +L'heureuse Elinor n'eut plus de doute qu'elle ne fût hors de danger; et +l'arrivée de sa mère et du colonel, qu'elle avait si fort redoutée, ne +fut pour elle qu'un nouveau bonheur. Elle comptait les heures et les +minutes jusqu'au moment où elle pourrait leur dire: Elle nous est +rendue! <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> et les tirer de l'horrible incertitude avec laquelle ils +voyageaient. Elle plaignait le colonel peut-être plus que sa mère, qu'il +avait sûrement bien ménagée, tandis que lui savait tout. Sûre qu'il +aurait mis toute la diligence possible, elle les attendait au plus tard +à dix heures.</p> + +<p>A sept, laissant Maria doucement endormie, elle joignit madame Jennings +dans le salon pour prendre le thé avec elle; ses craintes l'avaient +empêchée de déjeuner, et sa joie, de dîner. Elle avait donc grand besoin +de prendre quelque rafraichîssement, et ce petit repas lui fut +très-nécessaire. Comme elle ne s'était point couchée les deux dernières +nuits, madame Jennings voulut lui persuader d'aller prendre un peu de +repos en attendant l'arrivée de sa mère, <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> lui promettant de la +remplacer auprès de Maria; mais Elinor n'avait aucun sentiment de +fatigue, ni de possibilité de dormir, et ne pouvait être tranquille +qu'auprès de sa sœur; elle y remonta donc immédiatement après le thé. +Madame Jennings la suivit pour s'assurer encore que le mieux se +soutenait, puis elle les laissa pour aller l'écrire à ses filles et se +coucher de bonne heure.</p> + +<p>La nuit était froide et orageuse; le vent se faisait entendre dans les +corridors; la pluie battait contre les fenêtres. Elinor pensait à ses +chers voyageurs, et les plaignait d'être en chemin par ce mauvais temps; +mais cela n'empêchait pas Maria de dormir paisiblement, et elle avait de +quoi faire oublier à sa mère tous les petits inconvéniens du voyage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span></p> + +<p>L'horloge sonna huit heures; si c'en eût été dix, Elinor aurait été bien +heureuse, car en même temps il lui semblait entendre le roulement d'un +carrosse devant la maison. Mais sûrement c'était une erreur; il était +presque impossible qu'ils fussent déjà là. Cependant elle était si sûre +d'avoir entendu quelque chose, que, malgré la difficulté qu'elle avait à +le croire, elle ne put s'empêcher de passer dans un cabinet à côté, et +d'ouvrir la fenêtre pour s'en assurer. Elle vit au même instant que ses +oreilles ne l'avaient pas trompée. Les deux lanternes d'un coupé +l'éclairèrent suffisamment pour voir qu'il était attelé de quatre +chevaux, ce qui lui prouva l'excès des alarmes de sa mère, et lui +expliqua la rapidité du voyage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p> + +<p>Jamais encore Elinor, si accoutumée à se commander à elle-même, n'en +avait été moins capable qu'à ce moment. L'idée de revoir sa mère, celle +de ses doutes, de ses craintes, peut-être de son désespoir; tout la +bouleversait. Et comment lui dire..... La joie de savoir son enfant +chéri hors de danger, lui serait peut-être aussi fatale; elle la +connaissait si vive, si sensible et si nerveuse. Mais il n'y avait pas +de temps à perdre en réflexions, et disant à Betty de ne pas quitter sa +sœur, elle descendit promptement. Elle entendait aller et venir dans +le vestibule, on ouvrait les portes; elle en conclut qu'ils étaient déjà +entrés dans la maison. Aussi émue qu'on peut l'être quand on va revoir +une mère chérie, après une <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> longue absence, et dans une telle +circonstance, elle entre au salon pour se jeter dans ses bras, et se +trouve.... en présence de Willoughby.</p> + +<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p> + +<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>CHAPITRE XLVI.</h2> + +<p>Elinor recula avec un sentiment d'horreur à cette vue, et son premier +mouvement fut de quitter à l'instant le salon. Sa main était déjà sur le +pêne, quand Willoughby s'avança vivement et la retint, en disant d'un +ton plus décidé que suppliant: Mademoiselle Dashwood, une demi-heure +seulement, un quart d'heure, dix minutes; je vous conjure de +rester.—Non, monsieur, lui répliqua-t-elle avec fermeté, je ne resterai +pas une minute; vous ne pouvez avoir aucune affaire avec moi. Les gens +ont, je suppose, oublié de vous dire que M. Palmer n'est pas chez lui.</p> + +<p>—Quand ils m'auraient dit, <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> reprit-il avec véhémence, que tous les +Palmer étaient au diable, je serais entré également; c'est à vous et à +vous seule que j'ai à parler.</p> + +<p>—A moi! monsieur; vous me surprenez beaucoup, en vérité. Parlez donc, +mais soyez bref, et si vous le pouvez, moins violent.</p> + +<p>—Asseyez-vous, et je vous promets tous les deux.</p> + +<p>Elle hésita, et ne savait ce qu'elle devait faire. La possibilité de +l'arrivée du colonel Brandon qui trouverait là M. Willoughby, et +sûrement avec beaucoup de peine, traversa sa pensée; mais elle avait +consenti à l'entendre, et sa curiosité était excitée. Après un moment de +réflexion, elle conclut qu'il valait mieux céder et lui accorder un +moment, que de prolonger le temps par des refus et <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> des prières. +Elle revint donc en silence au bout de la table, et s'assit. Il prit une +chaise vis-à-vis d'elle; et pendant une demi-minute, il n'y eut pas un +mot de prononcé de part ni d'autre.</p> + +<p>—Je vous en prie encore, monsieur, soyez très-bref; je n'ai pas de +temps à perdre, dit enfin Elinor; parlez, ou je sors à l'instant.</p> + +<p>Il était dans une attitude de profonde méditation, appuyé de côté sur le +dossier de sa chaise, et ne paraissait pas l'entendre. Elinor se leva; +ce mouvement parut le réveiller.—Votre sœur, dit-il vivement, est +hors de danger; le domestique qui m'a introduit me l'a dit. Que le ciel +en soit béni! Mais est-ce vrai, bien réellement vrai? que je l'entende +de votre bouche.</p> + +<p>Elinor le regardait avec étonnement; elle croyait voir et entendre <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> +le Willoughby de Barton-Park, et ne savait si elle ne faisait pas un +rêve. Il répéta sa question avec un mouvement très-vif d'impatience. +Pour l'amour de Dieu, dites-moi si elle est hors de danger ou si elle ne +l'est pas?</p> + +<p>—J'espère qu'elle l'est.</p> + +<p>Il se leva et se promena vivement. Elinor voulut encore le quitter; mais +l'intérêt qu'il venait de montrer pour Maria l'avait déjà un peu +adoucie; elle céda à un geste suppliant et resta. Il revint à son siége, +s'approcha un peu plus près d'elle, en disant avec une vivacité un peu +forcée: Si j'avais été sûr, parfaitement sûr qu'elle était hors de +danger, peut-être ne serai-je pas entré, mais puisque je suis ici, +puisque j'ai le bonheur de vous revoir, oh! bonne Elinor, vous qui +m'aimiez <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> autrefois comme un frère, parlez-moi encore avec amitié; +peut-être sera-ce la dernière fois. Parlez-moi franchement, amicalement; +me croyez-vous un scélérat? Et la rougeur la plus vive couvrit son +visage.</p> + +<p>Elinor était toujours plus surprise; elle commença vraiment à croire +qu'il était hors de sens et dans l'ivresse. La singularité de cette +visite, à une heure aussi tardive, et toute sa manière ne pouvait guère +s'expliquer autrement. Dès que cette idée eut frappé son esprit, elle se +leva et lui dit froidement: M. Willoughby, je vous conseille de +retourner à Haute-Combe, que vous habitez sans doute; je suis +garde-malade, et je ne puis rester avec vous plus long-temps, quelque +affaire que vous puissiez avoir à me communiquer; <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> vous vous la +rappellerez sûrement mieux demain.</p> + +<p>—Je vous entends, dit-il avec un sourire expressif et une voix +parfaitement calme: peut-être ai-je en effet perdu la raison, mais non +pas comme vous le pensez. Depuis ce matin à huit heures que j'ai quitté +Londres, je ne me suis arrêté que dix minutes au plus à Maulboroug pour +faire manger mes chevaux qui n'en pouvaient plus; j'ai pris moi-même un +verre de porter et un morceau de bœuf froid: voilà tout ce que j'ai +pris dans la journée. Et son regard et le son de sa voix convainquirent +Elinor que, si quelque impardonnable folie l'avaient amené à Cleveland, +ce n'était pas du moins celle de l'ivresse. Sûre alors qu'il pourrait +l'entendre, elle lui dit avec dignité: Excusez-moi, <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> M. Willoughby, +cette fois-ci je vous ai fait tort; je ne sais pas cependant si, après +tout ce qui s'est passé, vous ne seriez pas plus excusable en attribuant +votre arrivée ici à une cause étrangère, qu'à votre propre volonté. +Certainement si vous aviez l'ombre de délicatesse, vous auriez senti ce +que votre seule présence me fait souffrir, et dans quel moment! Il m'est +impossible de comprendre le but de cette visite. Que prétendez vous? que +demandez-vous?</p> + +<p>—Je prétends, dit-il avec un sérieux énergique, me faire haïr de vous +de quelques degrés de moins que vous ne me haïssez sûrement; je demande +qu'il me soit permis d'alléguer quelque espèce d'excuse pour le passé, +de vous ouvrir entièrement mon <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> cœur, de vous prouver que si j'ai +la tête mauvaise, ce cœur mérite quelque indulgence, d'obtenir enfin +quelque chose qui ressemble à un pardon, de Mar...., de votre sœur.</p> + +<p>—Est-ce là, monsieur, la vraie raison de cette visite?</p> + +<p>—Sur mon ame! dit-il en posant la main sur la poitrine, avec ce geste +noble, cette physionomie franche, ouverte, ce regard animé et sensible, +qui lui avaient gagné le cœur de toute la famille de la chaumière, et +qui, en dépit d'elle-même, gagnèrent encore la confiance d'Elinor.</p> + +<p>—Si c'est là tout, monsieur, lui dit-elle, vous pouvez être satisfait, +car Maria vous a pardonné depuis long-temps.</p> + +<p>—Elle m'a pardonné! s'écria-t-il avec une extrême vivacité; elle ne +<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> devait pas me pardonner, non jamais, avant de savoir ce qui +peut-être est une excuse. Mais actuellement je demande d'elle et de vous +un pardon mieux motivé. A présent voulez-vous m'entendre?</p> + +<p>Elinor fit sonner sa montre; il n'était que huit heures et un quart; il +était impossible que sa mère et le colonel fussent là avant dix heures. +Elle dit à Willoughby qu'elle les attendait; qu'avant tout elle voulait +aller revoir sa sœur, et que si elle la trouvait tranquille elle +reviendrait au salon pour un quart d'heure.</p> + +<p>—Vous reviendrez, mademoiselle Dashwood, s'écria-t-il avec impétuosité, +vous reviendrez; ou, j'en fais le serment, j'irai vous chercher auprès +du lit de Maria, et c'est à elle que je demanderai de m'entendre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span></p> + +<p>—M. Willoughby! dit Elinor d'un ton qui le fit rentrer en lui-même.</p> + +<p>—Pardon, dit-il en baissant les yeux, ne sais-je pas que mademoiselle +Dashwood est incapable de tromper? Je vous attendrai ici, je vous le +promets; mais aussi je n'en sortirai pas que je ne vous aie revue. Si +vous ne revenez pas, j'attendrai votre mère, et c'est à elle que +j'ouvrirai mon cœur; elle m'écoutera, je le sais. Excellente femme! +combien elle m'aimait! Des larmes remplirent ses yeux; elles achevèrent +de subjuguer Elinor. Je reviendrai bientôt, lui dit-elle en sortant.</p> + +<p>Elle courut auprès de sa sœur; elle dormait tranquillement. Betty +était assise à côté d'elle, et lui promit de la demander à l'instant où +la malade se réveillerait. En <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> repos alors sur elle, elle se pressa +de rejoindre Willoughby pour hâter le moment de son départ. Il se +promenait vivement et les bras croisés quand elle rentra; Comment +est-elle? dit-il à demi-voix.</p> + +<p>—Elle repose, et me voici prête à vous entendre; mais d'un instant à +l'autre je puis être appelée auprès d'elle, ou ma mère peut arriver; je +vous conjure encore d'être bref.</p> + +<p>—Bref! et j'ai tant de choses à dire..... Il s'arrêta.</p> + +<p>—Eh bien, commencez donc, dit Elinor impatientée.</p> + +<p>—Je ne sais, dit-il, quelle a été complétement votre opinion sur ma +conduite avec votre sœur, et quel diabolique motif vous avez pu me +supposer. Peut-être allez-vous me juger plus mal encore; <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> mais enfin +vous devez tout entendre, et je veux être vrai. Quand je m'introduisis +chez vous, et j'en cherchais l'occasion qui se présenta d'elle-même, je +n'avais d'autre vue et d'autre intention que de passer mon temps en +Devonshire d'une manière plus agréable que dans mes précédentes visites +à ma vieille tante. L'aimable extérieur de votre sœur, la séduction +de son esprit, ses talens enchanteurs attirèrent sans doute mon +admiration particulière; et dès les premiers jours sa conduite avec moi, +si tendre, si confiante..... Non, je ne conçois pas à présent comment +mon cœur y fut insensible; mais il faut que je le confesse, ma vanité +seule était flattée d'une conquête si brillante, si fort au-dessus, à +tous égards, de celles dont je m'étais occupé jusqu'alors. Ne <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +songeant point à son bonheur, ne pensant qu'à mon triomphe et à mes +plaisirs du moment, animé par son entretien plein de feu, je lui parlai +le langage dont j'avais l'habitude avec les femmes; je témoignai des +sentimens que je n'éprouvai pas; je tâchai par tous les moyens possibles +de me faire aimer sans avoir le dessein de lui rendre son affection.</p> + +<p>Elinor, indignée, lui jeta un regard plein de mépris, et l'interrompit +en lui disant: Il est inutile, M. Willoughby, que vous parliez plus +long-temps et que je vous écoute. Un tel commencement dit tout; il ne +peut être suivi de rien que je veuille entendre; je vous prie de me +dispenser d'un plus long entretien.</p> + +<p>—J'insiste sur ce que vous entendiez tout, répliqua-t-il; vous <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> +savez mon tort, écoutez ma punition. Ma fortune était réduite à moins +que rien; elle n'avait jamais été considérable. J'ai toujours été +très-dépensier, et j'étais lié avec des gens riches que je voulais +égaler. Chaque année avait ajouté à mes dettes, et je n'avais d'autre +espoir de m'acquitter, que la mort de ma vieille cousine, dont le moment +était très-incertain, ou bien un mariage avec une femme riche. Dans +cette intention, et poussé par les conseils de quelques amis, j'avais +déjà fait ma cour dans ce but, l'hiver précédent, à M<sup>lle</sup> Grey, qui +devait posséder 50,000 livres sterling le jour de ses noces, et m'avait +assez bien reçu pour me laisser croire que je pouvais me présenter avec +succès. Je ne pouvais donc dans de telles circonstances penser à +associer <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> à mon sort une jeune personne sans fortune; mais avec un +égoïsme, une cruauté, qui ne peut jamais m'être trop reprochée, je me +conduisais de manière à engager ses affections, sans avoir seulement la +pensée de pouvoir jamais l'épouser. Oui, mademoiselle, oui, je mérite ce +regard indigné; je mériterais tout au monde, si je n'avais pas deux +choses à dire en ma faveur, qui peuvent un peu, sinon excuser, mais +pallier au moins cette indigne conduite. L'une est que je ne savais pas +encore ce que c'était que l'amour; des galanteries banales, des +conquêtes faciles et bientôt oubliées avaient jusqu'alors rempli ma vie. +L'autre est le serment que je puis vous faire, et dont Maria peut vous +confirmer la vérité, est de n'avoir pas eu un instant la <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> coupable +pensée de profiter de son attachement, de son inexpérience, de sa +jeunesse pour la séduire. Quand elle aurait été entourée d'anges, elle +n'aurait pas été plus en sûreté. Son extrême sensibilité, sa franchise +sans bornes l'entraînaient quelquefois à des imprudences; mais son +sentiment était en même temps si pur; elle avait sur la vertu des idées +si exaltées, tant de vraie dignité, tant de réelle innocence, qu'il +aurait fallu être un monstre pour ne pas la respecter. Ah! c'était +l'être assez que de sacrifier à la vanité, à l'avarice, le bonheur d'une +créature si parfaite! Mais ce n'est pas elle seule que j'ai sacrifiée, +pour éviter une situation bornée qui me semblait être la pauvreté, et +qui, avec elle, aurait été le bonheur parfait. J'ai trouvé avec la +richesse tous les malheurs <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> que j'ai mérités sans doute, mais qui +n'en sont pas moins cruels, et j'ai perdu, perdu pour jamais, tout +espoir d'être heureux avec la seule femme que j'aie aimée.</p> + +<p>—Vous l'avez donc aimée? dit Elinor un peu radoucie; il y a donc eu un +temps où vous lui avez été attaché? Vous voulez m'ouvrir votre cœur, +dites-vous; parlez donc: avez-vous aimé Maria?</p> + +<p>—Si je l'ai aimée? ah, dieu! Résister à tant d'attraits, repousser une +telle tendresse! existe-t-il un homme au monde à qui cela fût possible? +Oui, par degrés insensibles, je me trouvai passionné d'elle, et décidé +alors à renoncer à tout pour elle, à lui offrir mon cœur et ma main. +Je la connaissais trop bien pour craindre que la médiocrité de ma +fortune fût un motif de refus, même pour madame <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> Dashwood, qui ne +voyait que par les yeux de Maria, et qui me témoignait une amitié de +mère. Résolu de changer de vie, de trouver le bonheur dans l'amour et la +simplicité, je voulais lui proposer de nous garder auprès d'elle à la +chaumière, jusqu'à ce que la mort et l'héritage de madame Smith me +missent à même de conduire ma compagne à Altenham, dont Maria aimait la +situation, et qui la laissait dans le voisinage de sa famille. Oh! +combien j'étais heureux en formant ce plan, en pensant que mon existence +entière serait ce qu'elle était depuis deux mois, un enchantement +continuel au milieu des quatre femmes les plus aimables en différens +genres que j'eusse rencontrées dans cette délicieuse habitation! Vous +rappelez-vous, miss Dashwood, la dernière soirée <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> que j'ai passée à +la chaumière, quand je conjurai votre mère, que je regardais déjà comme +la mienne, de n'y rien changer? Ah! le souvenir de cette seule journée +suffirait pour empoisonner le reste de ma vie..... Et je croyais alors +que toutes mes journées seraient semblables à celle-là! Madame Dashwood +m'invita à dîner pour le lendemain, et je me décidai à lui ouvrir +entièrement mon cœur, à ne parler de rien à Maria; j'étais si sûr de +son affection! C'est devant elle que je voulais dire à sa mère: <i>Unissez +vos enfans</i>. Je vous quittai plein de cette ravissante idée; je voulais +en parler le soir même à madame Smith, et lui demander son aveu, que +j'étais sûr d'obtenir. Cette digne femme vous estimait sans vous +connaître, et attachait bien plus de prix aux mœurs, <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> à une bonne +éducation, qu'à une brillante fortune. Souvent, lorsque je lui parlais +de votre famille, son regard attendri m'avait dit: Voilà où vous devriez +prendre une femme. Je rentrai donc chez elle résolu à lui en parler le +soir même. Ah, bon dieu! quel entretien différent eus-je avec elle! Elle +avait reçu des lettres sans doute de quelque parent éloigné qui voulait +me priver de sa faveur et des preuves qu'elle m'en destinait. On lui +apprenait... une affaire...., une liaison.... que j'avais presque +oubliée moi-même. Mais qu'est-il besoin de m'expliquer davantage? dit-il +en s'interrompant et rougissant beaucoup; votre intime ami vous a sans +doute depuis long-temps raconté cette histoire?</p> + +<p>Elinor rougit aussi et endurcit de nouveau son cœur contre le <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +séducteur de la pauvre Caroline. Oui, monsieur, lui dit-elle avec +fermeté, je sais tout. Mais comment pourrez-vous vous justifier dans une +telle circonstance? Cela me paraît impossible.</p> + +<p>—Me justifier! s'écria-t-il vivement, je n'y songe pas même. Je vous ai +dit quels avaient été mes principes, mes habitudes, mes liaisons avant +que j'eusse rencontré votre sœur, et cela dit tout; j'ajouterai +seulement que celui de qui vous tenez cette histoire, ne pouvait être +impartial. J'ai sans doute eu beaucoup de torts avec Caroline; mais il +n'est pas dit cependant que parce qu'elle a été offensée elle soit +irréprochable, et que parce que j'étais un libertin elle soit une +sainte. La violence de ses passions et la faiblesse de son jugement +seraient peut-être <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> une excuse.... Mais, non, non, je n'en ai point +que je puisse alléguer; son amour pour moi méritait un meilleur +traitement. Je me suis bien souvent reproché de lui avoir témoigné celui +que je n'ai jamais senti, ou du moins si peu de temps, que je ne puis +appeler cela <i>de l'amour</i>, surtout après l'avoir éprouvé dans toute sa +force pour une femme qui lui est, à tout égard, si supérieure.</p> + +<p>—Votre indifférence pour cette fille infortunée, quelque étrange +qu'elle me paraisse, est un tort involontaire, reprit Elinor; mais votre +négligence est bien plus impardonnable. Quoiqu'il me soit désagréable +d'entrer dans une discussion sur cet objet, permettez-moi de vous dire +que si je vois de la faiblesse et de la crédulité de son côté, je vois +du vôtre une <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> cruauté, une inhumanité bien moins excusables. Pendant +que vous étiez en Devonshire, poursuivant de nouveaux plans, de +nouvelles amours, toujours gai, toujours heureux, votre victime était +réduite à la plus extrême indigence, à la honte, au désespoir, à +l'abandon.</p> + +<p>—Sur mon ame! je l'ignorais. J'avais pourvu à tout en la quittant; je +ne lui avais point caché que je ne comptais pas la rejoindre; je lui +avais conseillé de recourir au pardon de son protecteur. Tout pouvait +être caché ou réparé, si elle avait suivi mes avis. Je croyais qu'elle +était rentrée dans sa pension ou dans une autre, et je ne songeais plus +à elle, quand elle fut tout à coup rappelée à mon souvenir d'une manière +aussi terrible! Je trouvai madame Smith au comble <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> de l'indignation, +et ma confusion fut extrême. La pureté de sa vie, son ignorance complète +du monde, ses idées religieuses et morales très-exaltées, tout fut +contre moi. Elle m'accabla du poids de sa colère, mais cependant +m'offrit son pardon, si je voulais épouser Caroline. Cela ne se pouvait; +je ne le voulus pas, et je fus formellement rejeté de toute prétention +sur l'amitié et la fortune de ma parente, et banni de sa maison que je +devais quitter le lendemain. Je rentrai dans ma chambre pour faire mon +paquet, et je trouvai sur ma table une lettre du colonel Brandon qui me +reprochait le déshonneur de sa pupille, et me donnait rendez-vous à +Londres, pour lui rendre raison de ma conduite. Etais-je assez puni de +ce que les jeunes gens <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> appelent <i>un passe-temps, une légèreté</i>? la +perte de ma fortune et de toutes mes espérances de bonheur, et peut-être +celle de ma vie! Quelle nuit je passai!.... Mais à quoi servaient les +combats, les réflexions? tout était fini pour moi. Je ne pouvais plus +offrir à madame Dashwood un fils, et à Maria un époux; je n'avais plus +de ressources ni pour le présent, ni pour l'avenir, et j'étais rejeté +pour un genre de tort qui ne pouvait que les blesser vivement et me +faire repousser aussi d'elles. Ah! combien je désirais alors que la +vengeance du colonel fût complète! avec quel plaisir, quel empressement +j'allai au-devant de la mort, que j'espérais recevoir de sa main! Je +craignais bien davantage la scène qui m'attendait encore avant de +quitter pour jamais le Devonshire en <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> prenant congé de Maria. +J'étais engagé à dîner chez vous; il fallait aller m'excuser; il fallait +revoir celle que j'allais quitter pour toujours et laisser si +malheureuse!</p> + +<p>—Pourquoi la voir, M. Willoughby? Pourquoi ne pas écrire un mot +d'excuse? Qu'était-il nécessaire de venir vous-même? s'écria Elinor.</p> + +<p>—C'était nécessaire à mon orgueil et à mon amour. Je ne voulais pas +laisser soupçonner à personne ce qui <ins class="correction" title="était">s'était</ins> passé entre madame Smith et +moi, et je voulais voir encore une fois, avant de mourir, celle que +j'idolâtrais de toute la force de mon ame; je ne croyais pas d'ailleurs +la trouver seule. Je voulais encore une fois être au milieu de cette +famille que la veille encore je regardais déjà <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> comme la mienne. Oh! +quand je me rappelais avec quelles délices j'étais revenu de la +chaumière à Altenham, satisfait de moi-même, content de tout le monde, +enchanté de Maria, ne songeant pas plus au passé que si jamais il n'eût +existé, ne vivant que dans l'avenir, me disant: Quelques heures encore, +et je vais être engagé pour la vie avec celle que j'aime si +ardemment!...... Ces heures étaient écoulées, et il fallait au contraire +nous séparer pour jamais! Je rassemblai toute ma fermeté pour le cacher; +mais quand je la trouvai seule, quand je vis son profond chagrin pour ce +qu'elle croyait une courte absence, et ce chagrin uni à tant de +confiance en moi, ah! dieu! dieu! puis-je jamais l'oublier?</p> + +<p>—Lui promîtes-vous de revenir bientôt?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p> + +<p>—Je ne sais ce que je lui dis, je ne puis m'en rappeler un seul mot. +Votre mère vint aussi ajouter à mon supplice par son amitié. Ah! combien +j'étais malheureux! et j'en remerciais le ciel. Ma seule consolation +était ma propre misère; mais celle de Maria, elle m'était insupportable! +Je m'en arrachai, je partis, et.... Il s'arrêta.</p> + +<p>—Est-ce tout, monsieur? dit Elinor qui, tout en le plaignant, +s'impatientait de ce qu'il ne partît pas.</p> + +<p>—Oui, tout, si vous voulez. Mais ne désirez-vous pas savoir comment +j'ai pu devenir plus coupable et plus malheureux encore? En peu de mots: +je rencontrai le colonel; je fus blessé, mais non pas mortellement. +Pendant que j'étais dans ma chambre, livré à mes tristes réflexions, ne +voyant <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> devant moi que l'indigence la plus entière, un de mes amis +me parla des bonnes dispositions de miss Sophie Grey pour moi; il +m'assura que sa belle fortune de 50,000 liv. sterling serait à moi dès +que je voudrais dire un mot. Ma blessure m'avait un peu calmé. J'avais +réfléchi sur ma situation; je ne pouvais la faire partager à Maria; je +ne l'aurais pas même voulu, non plus que sa famille. Il fallait donc +tâcher de l'oublier, et de m'en faire oublier. J'allais jusqu'à trouver +de la générosité dans tout ce que je faisais pour y parvenir. Je laissai +faire mon ami. Dès que je fus rétabli, il me mena chez miss Sophie Grey. +Elle voulait se marier, et avec un homme à la mode, avec un élégant; +c'était tout ce qu'elle demandait. Moi, je ne voulais que son argent; et +nous fûmes bientôt <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> d'accord. Maria, pensais-je, n'entendra plus +parler de moi que pour apprendre que je suis marié; sa fierté +s'indignera, elle me détestera, puis elle m'oubliera, et je serai seul +malheureux; mais au moins j'aurai les distractions et les jouissances de +la fortune...; lorsqu'une lettre de Maria, datée de Londres, m'apprend +qu'elle y est, qu'elle m'aime encore avec la même tendresse, et n'a pas +même l'ombre d'un doute. Non, tout ce que j'éprouvai ne peut être +exprimé! Sans aucune métaphore, chaque ligne, chaque mot de ce billet +fut pour moi un coup de poignard. Savoir Maria si près de moi; être sûr +que j'en étais aimé! ah! je n'avais pas non plus l'ombre d'un doute. Son +cœur, ses opinions, son ame m'étaient trop bien connus et m'étaient +encore trop chers. <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> Mon amour, qui était à peine assoupi, se ranima +avec plus de force: et j'étais engagé avec une autre! et quelle autre, +bon dieu! D'un côté, frivolité, insensibilité, coquetterie, jalousie; de +l'autre, grandeur d'ame, tendresse inépuisable, sensibilité profonde, +confiance illimitée, esprit supérieur. Dieu! qu'ai-je laissé <ins class="correction" title="échappé">échapper</ins>, +et qu'ai-je trouvé en échange! Mais Maria méritait mieux qu'un +dissipateur, qu'un libertin. Elle m'aurait corrigé de tout; je serais +devenu digne d'elle. A présent, quel encouragement, quel exemple ai-je +pour devenir vertueux? O rage! ô désespoir! Il se leva et se promena +violemment le poing serré sur son front.</p> + +<p>Le cœur d'Elinor avait éprouvé plusieurs fluctuations pendant cet +extraordinaire entretien. Elle était <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> actuellement touchée, +attendrie sur le sort de cet homme, que la nature avait créé pour le +bonheur et qui l'avait rejeté loin de lui. Mais elle crut qu'elle devait +lui cacher sa compassion.—Tout ce que vous venez de dire là est de +trop, M. Willoughby; je n'ai pas de temps à perdre, vous le savez, lui +dit-elle. Je vous prie donc de résumer ce que vous sentez en votre +conscience, qu'il est nécessaire que j'apprenne, et rien de plus. (Il se +rassit.)</p> + +<p>—J'ai fini dans deux minutes, reprit-il. Le billet de Maria me rendit +donc le plus infortuné des hommes, en me prouvant son amour et en +réveillant tout le mien. Je m'étais persuadé qu'elle m'avait oublié; +j'espérais même apprendre bientôt qu'elle était bien mariée. Je ne +voyais plus devant <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> elle et moi que malheur et désespoir. Mais que +pouvais-je faire? Tout était arrangé pour mon mariage; le contrat passé, +les dispenses obtenues, le jour fixé. La retraite était impossible. Tout +ce qui me restait à faire était de vous éviter toutes deux; d'essayer de +réparer un peu mes torts en les augmentant, et de prendre plus de peine +pour me faire haïr que je n'en avais pris pour me faire aimer. Je ne +répondis point au billet de Maria; je ne parus point chez elle. +Cependant un jour où je vous avais vues sortir toutes les trois de la +maison, je me décidai d'y porter ma carte pour agir plus naturellement.</p> + +<p>—Vous nous aviez vues! où? comment?</p> + +<p>—Tous les jours, et, souvent plus d'une fois par jour, je <ins class="correction" title="voyai">voyais</ins> <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> +au moins l'une de vous. Vous seriez surprise si je vous disais tous les +moyens que j'employais pour cela, et combien de fois j'ai failli être +découvert par les beaux yeux de Maria, qui me cherchaient sans cesse: +mon refuge était une boutique, une allée; mais me passer de voir Maria, +non, c'était impossible! Et cependant j'aurais fui au bout du monde pour +qu'elle ne me vît pas; il ne fallait pas moins que mon étude continuelle +pour l'empêcher. Je n'eus garde de me trouver au bal de sir Georges, et +le matin suivant je reçus un second billet de Maria. Non, vous ne pouvez +vous faire une idée de sa bonté, de sa tendresse! si affectionnée, si +franche, si confiante! Ah! comme je me détestais moi-même, comme vous me +détesteriez plus encore si vous l'aviez lu!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p> + +<p>—Je l'ai lu, monsieur; Maria ne m'a rien caché.</p> + +<p>—Vous avez donc vu aussi cette infâme, cette détestable lettre qu'elle +ne doit jamais me pardonner, non jamais jusqu'à ce qu'elle sache..... +J'en reviens à la sienne; j'essayais d'y répondre, je ne le pus, mon +courage m'abandonna. Mademoiselle Dashwood, ne me refusez pas votre +pitié; avec la tête et le cœur pleins de votre sœur, à qui je +pensais sans cesse, je devais faire ma cour à une autre femme, paraître +empressé, paraître heureux! Ce ne fut pas tout encore. Vous vous +rappelez cette maudite assemblée où nous nous rencontrâmes? non, +l'agonie n'est rien auprès de ce que je souffrais. D'un côté, Maria, +belle comme tous les anges, appelant son Willoughby, me tendant la main, +me demandant <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> une explication avec son regard enchanteur attaché sur +moi; de l'autre côté, Sophie jalouse comme le diable, regardant tout +avec une audacieuse curiosité, m'appelant d'un ton impératif. J'étais en +enfer et je m'échappai aussitôt qu'il me fût possible, mais non pas sans +avoir vu la pâleur de la mort sur le visage céleste de Maria. Ce fut le +dernier regard que je jetai sur elle; je ne l'ai plus revue que dans ma +pensée, où toujours elle se présente ainsi. Non, Elinor, quand vous +l'avez vue mourante, elle n'a pu vous faire plus d'impression; mais vous +me jurez qu'elle est mieux, qu'elle est hors de danger.</p> + +<p>—Je l'espère.</p> + +<p>—Et votre pauvre mère qui l'idolâtre, elle ne lui aurait pas survécu +non plus. Adieu, je pars: <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> dites-moi seulement que je vous suis +moins odieux, que vous le direz à Maria.</p> + +<p>—Et cette lettre, monsieur, qui faillit aussi lui ôter la vie, cette +lettre que vous eûtes la barbarie de lui envoyer en réponse à sa +dernière, comment pouvez-vous la justifier?</p> + +<p>—Par un seul mot que je répugnais à dire...... Elle n'est pas de moi. +Qu'est-ce que vous pensez du style de ma femme? n'est-il pas délicat, +tendre? n'est-il pas......?</p> + +<p>—De votre femme! C'était votre écriture.</p> + +<p>—Oui, j'eus l'indigne faiblesse de la copier. Il faut en finir, me +dit-elle, avec Maria ou avec moi: choisissez. Le choix ne m'était plus +permis; sa fortune était nécessaire à mon honneur, à mes <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> +engagemens; et voilà où une indigne prodigalité m'avait conduit! Pour +éviter une rupture il fallut en passer par où elle voulait; copier sous +ses yeux cette lettre où je rougissais de mettre mon nom; me séparer des +billets, de la boucle de cheveux de Maria. Le porte-feuille qui les +renfermait dut être livré à Sophie, et mes trésors renvoyés comme vous +l'avez vu, sans pouvoir seulement les couvrir de mes baisers et de mes +larmes. Malheureusement la dernière lettre de Maria me fut remise chez +miss Grey, pendant que je déjeunais avec elle; la forme, l'élégance du +papier, l'écriture réveillèrent ses soupçons déjà excités par la scène +de l'assemblée. C'est de votre beauté campagnarde, me dit-elle; voyons +son style. Elle l'ouvrit, <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> la lut, fit la réponse, m'obligea de la +copier, de lui livrer ce que j'avais de Maria; et j'obéis dans une +espèce de désespoir qui me faisait trouver une sorte de plaisir à me +ruiner tout-à-fait dans l'opinion de cet ange, que rien n'avait pu +détacher de moi, et qui allait enfin me repousser entièrement de son +cœur et de sa pensée. Mon sort était décidé; tout le reste me parut +indifférent. Je fus bien aise qu'on m'eût dicté ce que je n'aurais +jamais pu dire de moi-même, et d'avoir une raison de plus de mépriser, +de haïr, celle.....</p> + +<p>—Arrêtez, M. Willoughby, dit Elinor, c'en est assez; je n'entendrai pas +un mot de plus contre une femme qui est la vôtre, que vous avez choisie +volontairement, à qui vous devez votre bien-être, votre fortune, et qui +au moins a <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> droit, en échange, à vos égards, à votre respect. Sans +doute elle vous est attachée, puisqu'elle vous a épousé; parler d'elle +avec cette légèreté, vous rend très-blâmable et ne vous justifie de rien +avec Maria.</p> + +<p>—Ne me parlez pas de madame Willoughby, reprit-il avec un profond +soupir; elle ne mérite pas votre compassion. Elle savait fort bien que +je ne l'aimais pas; si elle a voulu m'épouser, c'est qu'elle savait +aussi que mes folies de jeunesse m'avaient mis dans l'affreuse +dépendance de mes créanciers, et qu'elle voulait un mari qui fût dans la +sienne, et qui cependant, à quelques égards, pût flatter sa vanité: elle +a cru trouver cela réuni chez moi, et me fait payer bien cher son maudit +argent. A présent, me plaignez-vous, <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> mademoiselle Dashwood? Suis-je +d'un degré moins coupable à vos yeux que je ne l'étais avant cette +explication? Voilà, ce que je vous conjure de me dire.—Oui, monsieur, +je l'avoue; vous avez certainement un peu changé mon opinion sur vous, +et je vous trouve moins coupable que je ne le croyais, quoique vous le +soyez beaucoup encore, mais plus par la tête que par le cœur, le +vôtre n'est pas méchant, et vous vous êtes rendu trop malheureux +vous-même pour qu'on puisse vous haïr.</p> + +<p>—Voulez-vous donc me promettre de répéter ce que vous venez de me dire +à votre sœur, quand elle pourra vous entendre? Rétablissez-moi dans +son opinion comme je le suis dans la vôtre. Vous dites qu'elle m'a déjà +pardonné; <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> laissez-moi me flatter qu'une meilleure connaissance de +mon cœur, de mes sentimens actuels, me vaudra de sa part un pardon +plus entier et mieux mérité. Dites-lui ma misère et ma pénitence; +dites-lui que jamais je n'ai été inconstant pour elle; et si vous le +voulez, dites-lui que, dans ce moment même, elle m'est plus chère que +jamais.</p> + +<p>—Je lui dirai, monsieur, tout ce qui sera nécessaire pour calmer son +cœur et vous justifier sur quelques points. Puisse cette assurance +adoucir vos peines! D'ailleurs je crois que cela dépend aussi de vous. +Adieu, monsieur, la soirée s'avance, et cet entretien s'est trop +prolongé. Un mot encore cependant avant de nous séparer: comment +avez-vous appris a maladie de ma sœur?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span></p> + +<p>—De sir Georges Middleton, que je rencontrai par hasard hier au soir +dans le passage de Drury-lane. C'est la première fois que je le voyais +depuis deux mois; je mettais du soin à éviter tout ce qui pouvait me +rappeler le nom de <i>Dashwood</i>; et lui, plein de ressentiment contre moi +depuis mon mariage, ne me cherchait pas non plus. Cette fois il ne put +résister à la tentation de m'aborder, pour me dire ce qu'il croyait +devoir me faire beaucoup de peine. Sa première parole fut de m'apprendre +brusquement que Maria Dashwood était mourante à Cleveland, d'une fièvre +nerveuse et putride; qu'une lettre de madame Jennings, reçue ce même +matin, disait le danger imminent; que les Palmer avaient fui la +contagion. Grand Dieu! quelle accablante nouvelle! <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> J'ignorais même +votre séjour à Cleveland, et je vous croyais à la Chaumière auprès de +votre mère. Madame Willoughby eut le caprice, il y a dix jours, je +crois, d'aller à Haute-Combe voir le printemps et les arbres en fleurs; +il fallut l'emmener à l'instant. A peine y fut-elle, que sans regarder +une feuille elle se rappela que le lendemain était le jour d'assemblée +de lady Sauderson; et vite il fallut retourner à Londres. Qui m'aurait +dit, grand Dieu! que je passais si près de Maria; de celle dont j'étais +tellement occupé que mon imagination croyait la voir partout? En passant +dans le chemin sous le temple, je crus voir de loin sa grâcieuse figure +appuyée contre une des colonnes; mais cette illusion s'évanouit bientôt, +elle disparut comme l'éclair; et <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> ce n'était pas elle, puisque déjà +elle était bien malade. Elinor, très-étonnée, se fit dire le jour, +l'heure, et tout fut expliqué, et l'évanouissement trop réel de Maria, +et ses larmes, et ses propos incohérens; mais elle se garda bien de +donner à Willoughby cette preuve de plus de la faiblesse de sa sœur.</p> + +<p>—Ce que je ressentis ne peut s'exprimer, continua-t-il avec feu. Maria +mourante, et peut-être des peines déchirantes que je lui avais causées, +me haïssant, me méprisant dans ses derniers momens; maudit par sa mère, +par ses sœurs: ah! ma situation était horrible! Je ne pus la +supporter; je me décidai à partir, et, à cinq heures du matin, j'étais +dans mon carrosse. A présent vous savez tout. Il prit son chapeau, et +s'approchant d'elle: <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> Ne voulez vous pas, dit-il, me donner votre +main, mademoiselle Dashwood, en signe de paix et de non malveillance? +Elle ne put y résister, et posa sa main sur la sienne; il la pressa avec +affection.—Allez-vous à Londres? lui dit-elle.—Non, répondit-il, à +Haute-Combe pour quelques jours, et il retomba dans une sombre rêverie, +et s'appuya contre la cheminée, semblant oublier qu'il devait +partir.—Vous ne me haïssez plus, n'est-ce pas? dit-il enfin; vous ne me +méprisez plus?......—Je vous plains du fond de mon cœur, M. +Willoughby et je vous pardonne; je m'intéresse à votre, bonheur, et je +voudrais apprendre que.....</p> + +<p>—Mon bonheur! interrompit-il, il ne peut plus y en avoir pour moi dans +ce monde! Je traînerai <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> ma vie comme je le pourrai; la paix +domestique est impossible avec ma femme. Si cependant je puis espérer +que vous et les vôtres prendrez quelque intérêt à mes actions, ce sera +du moins un motif d'être sur mes gardes....... Maria est à jamais perdue +pour moi, n'est-ce pas? même quand quelques heureuses chances de +liberté......</p> + +<p>Elinor lui lança un regard plein de reproches.—Je me tais, dit-il, et +je pars moins malheureux que lorsque je suis arrivé; elle vivra du +moins! Mais un affreux événement m'attend encore.</p> + +<p>—Quel événement? que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Le mariage de votre sœur.</p> + +<p>—Vous êtes dans l'erreur; elle ne peut pas être plus perdue pour vous +qu'elle ne l'est actuellement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p> + +<p>—Mais un autre la possédera, et je ne puis supporter cette pensée. +Adieu, adieu, je ne veux pas vous arrêter plus long-temps, et diminuer +peut-être l'intérêt que j'ai réveillé. Au nom du ciel! conservez-le moi! +Adieu, adieu, puissiez-vous être heureuses!..... Il quitta rapidement la +chambre, et l'instant d'après Elinor entendit le roulement de son +carrosse.</p> + +<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p> + +<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>CHAPITRE XLVII.</h2> + +<p>Elinor resta encore quelques momens au salon après que Willoughby l'eut +quittée, oppressée par une foule d'idées différentes les unes des +autres, qui se succédaient rapidement, mais dont le résultat général +était une profonde tristesse. Ce Willoughby qu'elle regardait, il n'y +avait pas une heure, comme le plus indigne des hommes, qu'elle +abhorrait, qu'elle méprisait, excitait en elle, en dépit de tous ses +torts, un degré de commisération, d'intérêt même pour ses souffrances, +qui allait dans ces premiers momens jusqu'à lui faire éprouver une +espèce de tendre regret de ce qu'il était actuellement <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> séparé pour +toujours de leur famille, et que sans doute elle ne le reverrait plus. +Surprise elle-même de l'influence qu'il exerçait sur son esprit, elle +voulut l'analyser, et trouva que c'était un sentiment tout-à-fait +involontaire, qui tenait à des circonstances indépendantes de son +mérite, et qui se trouvaient avoir peu de poids au tribunal de la +raison: c'étaient d'abord les attraits de son charmant extérieur, de +cette physionomie agréable, aimable, de sa manière franche, +affectionnée, animée; et il n'y avait nul mérite à lui d'être ainsi: +c'était ensuite son ardent amour pour Maria; mais cet amour n'était plus +innocent et devenait un tort de plus. Elle se disait tout cela, sans que +l'intérêt qu'il venait de lui inspirer fût diminué le moins du monde; +elle <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> réfléchissait douloureusement au tort irréparable que ce jeune +homme s'était fait à lui-même, par l'habitude de l'indépendance, de la +paresse, de la dissipation. La nature avait tout fait pour lui; elle lui +avait donné tous les avantages personnels, tous les talens, une +disposition à la franchise, à l'honnêteté, un cœur sensible; et le +monde et les mauvais exemples avaient tout corrompu. Chaque faute, en +augmentant le mal, avait reçu sa punition au moment même. La vanité qui +lui avait fait rechercher un coupable triomphe aux dépens du bonheur de +Maria, l'avait entraîné dans un attachement réel et profond, que ses +torts précédens l'avaient obligé de sacrifier; son libertinage avec +Caroline l'avait privé de sa seule ressource de fortune; son mariage, +<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> qui avait déchiré si cruellement le cœur de Maria, était pour +lui une source de malheurs qui ne lui laissait plus d'espoir. Il résulta +de ce tableau que son intérêt augmenta pour un coupable déjà trop puni, +sans l'être encore par la haine de ceux qu'il aimait si tendrement: +aussi son cœur n'en éprouva plus pour lui.</p> + +<p>Elle alla auprès de sa sœur. Celle-ci venait de se réveiller d'un +doux et long sommeil, qui confirma toutes ses espérances. Elinor s'assit +à côté d'elle, en silence. Son cœur était plein. Le passé, le +présent, l'avenir, la visite de Willoughby, l'attente de sa mère, tout +ensemble lui donnait une telle agitation, que son pouls était sûrement +plus élevé que celui de la malade, et qu'elle craignait de se trahir si +elle avait dit un seul mot. Heureusement <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> que cette crainte ne fut +pas longue. A peine une demi-heure s'était écoulée depuis le départ de +Willoughby, que le roulement d'un autre carrosse lui annonça l'arrivée +des voyageurs. Elle vola au bas de l'escalier, heureuse de revoir sa +mère et de pouvoir la rassurer. Elle arriva à la porte de la maison au +moment où madame Dashwood y entrait; elle la reçut dans ses bras, et sa +première parole, en serrant cette bonne mère sur son cœur, fut +celle-ci: Elle est sauvée! elle est bien, aussi bien qu'elle puisse +être. Madame Dashwood s'était sentie si émue en approchant de la maison, +qu'elle avait cru que c'était un pressentiment qu'elle ne retrouverait +plus sa fille chérie. Le passage subit de cette affreuse crainte à +l'heureuse nouvelle qu'elle était hors de danger; <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> fut trop rapide +pour ses sens; elle tomba dans une demi-faiblesse sur l'épaule d'Elinor. +Elle et leur ami la soutinrent et la portèrent jusqu'au salon. Là, +assise à côté de sa fille aînée, elle retrouva ses sens; mais incapable +de parler, elle versa des torrens de larmes, embrassa plusieurs fois son +Elinor, se tournait par intervalles vers le colonel Brandon, pressait sa +main avec un regard qui lui disait son bonheur, sa reconnaissance, et sa +certitude qu'il partageait tout ce qu'elle éprouvait. Ah! sans doute il +le partageait! Il ne parlait pas non plus, il ne l'aurait pas pu; mais +tout en lui exprimait la joie la plus vive.</p> + +<p>Dès que madame Dashwood put se soutenir, son premier désir fut de revoir +Maria. Elinor demanda seulement la permission de l'annoncer <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> sans +autre préparation. Maria était assez bien pour n'en avoir pas besoin; +et, deux minutes après, la plus tendre des mères était assise sur le lit +de son enfant bien-aimée, rendue plus chère encore par son absence, son +malheur et son danger. Elinor jouissait avec délices de leur bonheur +mutuel; mais en bonne et sévère garde, elle conjura Maria de se calmer, +et sa mère de ne pas trop exciter sa sensibilité. Madame Dashwood +pouvait être calme et prudente, quand il s'agissait de la vie de l'une +de ses enfans, et Maria, contente de savoir sa mère auprès d'elle, se +sentant elle-même trop faible pour parler, se soumit au silence prescrit +par ses bonnes gardes. Madame Dashwood voulut absolument passer cette +nuit à côté d'elle; et Elinor, qui ne s'était pas couchée <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> les deux +dernières nuits, consentit à obéir à sa maman et à se mettre au lit. +Elle s'y reposa physiquement, mais ne dormit point; ses esprits étaient +trop agités. Willoughby, le <i>pauvre Willoughby</i>! comme elle se +permettait de l'appeler, était constamment présent à sa pensée; elle +n'aurait pas voulu, pour le monde, avoir refusé d'entendre sa +demi-justification. Tantôt elle se blâmait de l'avoir jugé trop +sévèrement, et quelquefois s'accusait d'être à présent trop indulgente. +Mais sa promesse de le justifier auprès de Maria, était invariablement +pénible. Elle redoutait le moment où Maria apprendrait qu'il était moins +coupable, et craignait que peut-être cet amour si passionné ne se +ranimât avec plus de force. Elle doutait du moins qu'après cette +explication, sa <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> sœur pût jamais être heureuse avec un autre +homme, et se surprenait alors à désirer que Willoughby redevînt +libre.... Mais elle se rappelait aussi le bon, l'excellent colonel +Brandon, et sentait ses souffrances plus que celles de son rival. La +main de Maria devait être sa récompense. Elle savait, à n'en pas douter, +qu'il serait pour elle le meilleur et le plus tendre des maris, et +désirait alors tout autre chose que la mort de madame Willoughby.</p> + +<p>Au moment où le colonel était arrivé à Barton-Chaumière, il avait trouvé +madame Dashwood prête à partir. Elle ne pouvait supporter plus +long-temps son inquiétude, et s'était décidée d'aller à Cleveland avec +sa femme de chambre. Elle n'attendait que l'arrivée de madame Carrey, +une de <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> ses connaissances d'Exceter, qui voulait bien se charger +d'Emma pendant son absence, sa mère n'osant pas la mener avec elle à +cause de la contagion. Mais l'arrivée du colonel et la lettre d'Elinor, +en redoublant ses alarmes, la déterminèrent à partir tout de suite. Elle +laissa Emma à sa femme de chambre de confiance, qui devait la remettre +le lendemain à madame Carrey, et se mit en route avec le colonel. La +bonne madame Jennings fut enchantée de la trouver là à son lever, et la +combla de soins et d'amitiés. Elle voulait lui conter tous les détails +de la maladie de Maria, s'interrompait pour la conjurer d'aller se +coucher, pour recommander à Betty d'en avoir soin, etc. etc. etc.</p> + +<p>Maria continua de jour en jour à se trouver mieux, et avec sa <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> santé +revint aussi graduellement la brillante gaieté de madame Dashwood, et +tout le feu de son imagination. Elle disait et répétait souvent qu'elle +était à présent la plus heureuse femme qu'il y eût au monde. Elinor ne +put s'empêcher d'être intérieurement un peu surprise que sa mère ne +regrettât point Edward, et ne parût pas même se le rappeler. Elinor lui +avait écrit tout ce qui s'était passé, sans même lui cacher son chagrin +de la perte de cet ami, dont elle se croyait si sûre; mais elle en +parlait avec la raison et la mesure qu'elle mettait à tout, et madame +Dashwood la prit au pied de la lettre, et jugea qu'elle n'était pas très +affligée d'un événement dont elle parlait avec autant de calme. La +maladie de sa fille favorite vint ensuite l'occuper exclusivement. <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +Tout autre malheur ne lui parut rien auprès de celui de la perdre, et +d'avoir à se reprocher d'en être la cause, en ayant encouragé son +malheureux attachement pour Willoughby. Aussi le bonheur de son +rétablissement effaçait toute autre pensée. Elle avait de plus un grand +sujet de joie, dont Elinor ne se doutait pas, et qu'elle lui apprit au +premier moment où elles se trouvèrent en tête à tête.</p> + +<p>—Enfin nous voilà seules, mon Elinor, et je puis vous parler de mon +bonheur! Le colonel Brandon aime Maria, il me l'a dit lui-même.</p> + +<p>Elinor garda le silence. Elle éprouvait à la fois plaisir et peine. Elle +n'était pas surprise de la chose qu'elle savait depuis long-temps; mais +elle l'était du moment que le colonel avait choisi pour cet aveu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span></p> + +<p>—Si je ne savais pas, chère Elinor, que nous voyons rarement de même, +je m'étonnerais du calme avec lequel vous m'écoutez. Quant à moi, cet +attachement me transporte de joie! Le plus grand bonheur que j'aurais pu +désirer dans ma famille, c'eût été que le colonel Brandon épousât l'une +de mes filles. Je crois par conséquent, qu'avec ce digne homme Maria +sera la plus heureuse des femmes. Je désire votre bonheur autant que le +sien, mon Elinor; mais le colonel lui convient beaucoup plus qu'à vous.</p> + +<p>Elinor fut sur le point de demander raison à sa mère de cette singulière +façon de penser. La différence d'âge était plus grande; leurs +caractères, leurs sentimens n'avaient aucun rapport. Mais elle-même +était charmée que madame <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> Dashwood ne vît pas ces obstacles; elle +savait que son imagination l'entraînait toujours à ne considérer que les +beaux côtés de ce qu'elle désirait. Elle se contenta donc de sourire. +Madame Dashwood n'y vit qu'une approbation et continua son intéressante +confidence.</p> + +<p>Il m'a ouvert entièrement, dit-elle, son cœur pendant notre voyage. +Cet aveu n'était ni prémédité, ni prévu d'avance; il échappa à un +cœur trop plein de sa passion pour pouvoir la dissimuler. De mon +côté, comme vous pouvez le croire, je ne parlais toujours que de mon +pauvre enfant que je voyais sans espérance. Il ne pouvait me cacher son +inquiétude qui, je le vis bien, égalait la mienne. Je le lui dis; et +pensant que la simple amitié ne pouvait pas faire naître une aussi <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> +vive sympathie, je prononçai le mot <i>amour</i>. Quand vous auriez, lui +dis-je, l'amour le plus passionné pour ma pauvre fille, vous ne seriez +pas plus affligé. Alors, Elinor, il ne put se contenir, et me fit +connaître en entier son sentiment pour Maria, si tendre, si vif, si +constant. Il l'a aimée, mon Elinor, dès le premier instant où il l'a +vue. Oh! si vous l'aviez entendu me peindre la force de cette +impression, vous en auriez aussi été touchée!</p> + +<p>Elinor sourit encore en baisant la main de sa mère; elle ne +reconnaissait dans cette description romanesque de l'amour du colonel, +ni son langage, ni sa manière, mais bien les embellissemens de l'active +imagination de madame Dashwood, qui colorait tous les objets pour elle. +Son attachement <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> pour Maria, continua-t-elle, surpasse infiniment +tout ce que jamais Willoughby a senti ou feint de sentir: il est plus +ardent, plus sincère, plus constant; il a subsisté dans toute sa force, +malgré la malheureuse passion de Maria pour cet indigne jeune homme, +sans le moindre égoïsme, sans le moindre espoir. Tous les désirs du +colonel se bornaient à la voir heureuse, même avec un autre. Que de +noblesse! que de délicatesse! que de sincérité! Ah! non, lui n'est pas +un trompeur: ses paroles sont la vérité même.</p> + +<p>—Le caractère du colonel Brandon, dit Elinor, est généralement connu et +estimé; c'est un excellent homme.</p> + +<p>—Je le sais, reprit madame Dashwood, très sérieusement, et cela +m'aurait suffi pour encourager <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> son affection, pour en être charmée. +Mais ce qu'il vient de faire, cet empressement de venir me chercher, +l'amitié qu'il m'a témoignée, la confiance qu'il a eue en moi, sont +assez pour me prouver qu'il est le meilleur des hommes.</p> + +<p>—Ce n'est pas seulement, chère maman, cet acte de bonté, où la simple +humanité et son attachement pour Maria devaient le porter naturellement, +qui doit décider de son caractère; mais ses anciens amis, madame +Jennings, les Middleton, les Palmer l'aiment et le respectent également; +et moi-même, quoique je le connaisse depuis moins de temps, j'ai une si +haute opinion de lui, que si Maria peut être heureuse avec lui, je pense +comme vous que ce serait le plus grand des bonheurs <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> pour nous. +Quelle réponse avez-vous faite? Lui avez-vous donné quelque espoir?</p> + +<p>—Oh! ma chère enfant! Je ne pouvais pas alors prononcer ce mot; je +croyais Maria mourante. Lui-même n'osait demander ni espoir, ni +encouragement. Ce n'était pas une demande de ma fille, mais une +confidence involontaire, une effusion de douleur et de sympathie. Nous +pleurâmes ensemble: je lui dis que son sentiment ajouterait à mon +malheur, si j'étais destinée à celui de perdre ma fille; que je la +regretterais pour lui et pour moi. Je ne savais d'abord ce que je +disais; tant d'affliction! tant de surprise! J'étais tout-à-fait +troublée; mais après quelque temps je lui dis que si Maria vivait, ce +que j'osais encore espérer, le plus grand bonheur <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> de ma vie serait +de la lui donner; et depuis notre arrivée, depuis que nous avons repris +une délicieuse sécurité, je l'ai répété plus clairement, et je lui ai +donné tous les encouragemens qui étaient en mon pouvoir. Le temps, et il +ne sera pas long, ai-je dit, amènera tout à bien. Le cœur de Maria ne +peut pas appartenir long-temps à un homme tel que Willoughby; et votre +propre mérite doit vous rassurer.</p> + +<p>—Assurément il doit être tranquille sur vos intentions, dit Elinor; +mais cependant il ne me paraît pas content comme il devrait l'être.</p> + +<p>—Non!..... Il est si modeste; il a tant de défiance de lui-même! reprit +madame Dashwood. Il croit que Maria est engagée trop profondément pour +retrouver, de <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> bien long-temps, la liberté de faire un autre choix, +et même, dans ce cas, il ne peut s'imaginer que ce serait lui. Il parle +de la différence de leurs âges et de leurs dispositions. Mais il se +trompe tout-à-fait. Son âge est précisément celui qui convient à un mari +qui doit être le guide et le protecteur de sa compagne. Son caractère, +ses principes sont fixés; il n'y a aucun changement à craindre, et quant +à ses dispositions, elles sont précisément celles qui peuvent rendre +votre sœur heureuse. Il calmera son imagination, quelquefois trop +ardente; il rétablira la paix dans son cœur. Ses manières, sa +personne, tout est en sa faveur. Ma partialité pour lui ne m'aveugle +point. Il n'est certainement pas aussi beau que Willoughby; mais, à mon +avis, il a quelque <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> chose de plus agréable, de plus franc, de plus +mâle. Ne vous rappelez-vous pas qu'il y avait quelque chose dans les +yeux de Willoughby que je n'aimais point?</p> + +<p>Elinor ne put se le rappeler. M<sup>me</sup> Dashwood oubliait qu'elle avait dit +souvent devant Maria, que Willoughby avait dans le regard quelque chose +d'irrésistible. Elle ne le dit pas à sa mère, qui continua: et, quant à +ses manières, vous ne me nierez pas, Elinor, qu'elles ne soient beaucoup +plus faites pour attacher Maria. Cette simplicité naturelle, ce fonds de +bonnes études, et même cette espèce de mélancolie dans ses propos, dans +son attitude, s'accordent beaucoup mieux avec les dispositions réelles +de votre sœur, que la vivacité, la gaieté souvent assez mal placée de +Willoughby. <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> Je suis persuadée à présent que si Willoughby avait été +constant et qu'il eût épousé Maria elle n'aurait jamais été aussi +heureuse avec lui qu'avec le colonel Brandon. Elle s'arrêta. Elinor ne +voulut pas convenir avec elle de ce dernier point, pas du moins en +entier; il lui semblait que le cœur de Maria avait besoin d'amour; +mais madame Dashwood s'abandonnait toujours à ses nouvelles espérances. +Le colonel était son héros du moment, et elle assura à sa fille que, feu +son cher Henri excepté, elle n'avait jamais vu d'homme plus à son gré.</p> + +<p>Delafort, dit-elle, n'est pas à une très-grande distance de Barton, +supposé que nous y restions; mais vraisemblablement nous serons plus +près encore de notre Maria. On dit que c'est un grand village; <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> il +se trouvera facilement quelque jolie petite maison près du château, qui +convienne tout aussi bien à notre situation.</p> + +<p>Pauvre Elinor! voilà donc un nouveau plan pour la mener à Delafort, à +côté <ins class="correction" title="d'Eward">d'Edward</ins> et de Lucy. Elle soupira profondément et garda le silence.</p> + +<p>—Quant à la fortune aussi, continua M<sup>me</sup> Dashwood, sans faire +attention au soupir de sa fille aînée, et ne songeant qu'à son projet de +mariage pour sa favorite, à mon âge on y pense un peu; et quoique je ne +connaisse pas exactement celle du colonel, je crois qu'elle est +très-honnête.</p> + +<p>Ici elles furent interrompues par madame Jennings qui, de son côté, +pensait sans le dire, que le colonel ne tarderait pas à épouser Elinor. +Cette dernière se retira, <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> alla rêver au bon succès de son ami +auprès de sa mère, ne pouvant cependant s'empêcher de regretter et de +plaindre Willoughby.</p> + +<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p> + +<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>CHAPITRE XLVIII.</h2> + +<p>La maladie de Maria, quoique très-violente, n'avait pas été assez longue +pour retarder sa convalescence. Sa jeunesse, sa force naturelle et la +présence de sa mère la rendirent bientôt capable d'être levée chaque +jour plus long-temps; et le cinquième, depuis l'arrivée de madame +Dashwood, elle se sentit la force de descendre au salon, appuyée sur sa +bonne sœur. Il lui tardait, dit-elle, de revoir le colonel et de le +remercier d'avoir été chercher sa mère. Dès qu'elle fut établie dans un +bon fauteuil, on le fit demander. Le cœur de la maman nageait dans la +joie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p> + +<p>L'émotion du colonel lorsqu'il entra fut très-visible. Il s'approcha +d'elle, et en la voyant pâle, abattue, les yeux languissans, sa +physionomie s'altéra au point qu'Elinor conjectura qu'il y avait quelque +chose de plus que son affection pour Maria. Cette dernière lui présenta +la main, en parlant de sa vive reconnaissance. Alors une si forte +expression de douleur se répandit sur tous les traits du colonel; un +soupir si profond s'échappa de son cœur, qu'Elinor comprit tout ce +qui s'y passait, et que les scènes douloureuses de la maladie et de la +mort d'Elisa se retraçaient à sa mémoire. La ressemblance dont il avait +fait mention était sans doute augmentée par la langueur actuelle de +Maria, par ses yeux battus, sa pâleur, son attitude de malade, <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> et +l'expression de sa tendre gratitude.</p> + +<p>Madame Dashwood le surveillait encore mieux que sa fille, et, ne sachant +pas les détails de l'histoire du colonel, attribua tout ce qui se +passait sur sa figure, à l'excès de sa passion, et vit dans les propos +et les manières de sa fille quelque chose de plus que la simple +reconnaissance. Deux ou trois jours après, Maria avait acquis assez de +force pour se promener devant la maison, appuyée sur le colonel, puis un +peu plus loin sur le joli sentier gravelé; mais elle ne témoigna aucune +envie d'aller jusqu'au temple grec, et laissa même percer une sorte +d'effroi. Elinor qui en savait seule la raison ne l'en pressa pas, et +comprit très-bien son impatience de quitter Cleveland, et de retourner à +la chaumière. <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> Ce désir devint si vif, que madame Dashwood, qui ne +pouvait rien lui refuser, y céda. D'ailleurs, elle souhaitait aussi dans +le fond de retourner chez elle et de retrouver sa petite Emma. Mais ce +désir était combattu par celui qu'elle avait que sa fille s'attachât au +colonel en vivant journellement avec lui.</p> + +<p>—Les choses sont en bon train, disait-elle à Elinor; c'est toujours son +bras qu'elle prend pour se promener.</p> + +<p>—Maman, il est ici le seul homme, répondait Elinor.</p> + +<p>—Et moi je vous dis que bientôt il sera en effet le seul pour Maria. +Mais enfin à présent elle veut retourner à sa chaumière, et c'est +très-naturel. Il ne restera pas long-temps sans y venir.</p> + +<p>Le soir même la proposition de <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> partir fut faite. M<sup>me</sup> Jennings +les chérissait; mais sa chère Charlotte et son petit-fils lui tenaient +aussi au cœur, et il y avait long-temps qu'elle en était séparée. +Elle ne fit donc que quelques légères objections sur la santé de Maria, +qui furent bientôt levées. Le colonel était attendu à Delafort pour les +réparations du presbytère; mais il s'était laissé persuader facilement +que sa présence était nécessaire à Cleveland tant que mesdames Dashwood +y seraient. Tout fut donc arrangé pour leur départ, qui devait avoir +lieu le surlendemain. Le colonel exigea qu'elles prissent son carrosse, +qui était plus grand et plus commode, et madame Dashwood y consentit, en +espérant que ce serait bientôt celui de sa fille. Mais de son côté elle +lui fit promettre que, dans <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> quinze jours ou trois semaines au plus +il viendrait les visiter à la chaumière.</p> + +<p>Le moment de la séparation arriva, et ne fut pas sans attendrissement de +tous les côtés. Maria ne croyait pas pouvoir assez témoigner de regrets +et de reconnaissance à madame Jennings. Ses adieux furent si tendres, si +pleins de respect et d'amitié, qu'ils réparèrent bien des négligences +passées, qu'elle se reprochait amèrement. Elle prit congé du colonel +Brandon avec la cordialité d'une amie et d'une sœur. Ce fut lui qui +la plaça dans la voiture; madame Dashwood et Elinor montèrent ensuite. +Le tête à tête de madame Jennings et du colonel le reste de ce jour fut +très-triste. Il était obligé d'attendre le retour de la voiture; et +madame Jennings ne <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> voulut pas le laisser seul. Elle s'attendait +presque à une confidence de ses sentimens pour Elinor. Il n'en fit +point, mais parla de la mère et des filles avec enchantement.</p> + +<p>Trois jours après la voiture revint avec l'agréable nouvelle que ce +voyage s'était très bien passé, et que la convalescente n'était pas +très-fatiguée. Le surlendemain madame Jennings et sa Betty partirent +pour Londres, où les Palmer étaient retourné; et le colonel, tout +solitaire et tout pensif, prit le chemin de Delafort.</p> + +<p>La famille Dashwood avait été deux jours en route pour ne pas fatiguer +la malade: elle ne s'en trouva pas incommodée. Tout ce que peut +l'affection la plus tendre, la plus zélée, fut employé de la part de ses +deux sensibles compagnes; <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> aussi trouvèrent-elles leur récompense +dans les rapides progrès de sa santé, dans la chaleur de son cœur et +le calme de son esprit. Cette dernière observation surtout fit le plus +grand plaisir à Elinor: elle qui l'avait toujours vue souffrir si +cruellement, oppressée par l'angoisse de son cœur, n'ayant ni le +courage de parler, ni la force de se taire, la voyait à présent avec une +joie inexprimable, tranquille, résignée, contente par momens. Comme ce +ne pouvait être que le résultat de réflexions sérieuses et de sa ferme +volonté, il y avait lieu d'espérer que cela continuerait. En approchant +néanmoins de Barton, qui était si plein de souvenirs pour elle, où +chaque place, chaque arbre, chaque route parlaient à sa mémoire et à son +cœur, elle devint <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> silencieuse et pensive, et afin d'échapper à +leur attention, elle se pencha sur la portière comme pour mieux voir le +pays. Elinor ne put ni s'en étonner ni la blâmer; et quand elle vit à +ses yeux, en lui aidant à descendre de voiture, qu'elle avait pleuré, +elle trouva que c'était une émotion trop naturelle pour exciter autre +chose qu'une tendre pitié. Elle la pressa contre son cœur, en lui +disant à demi-voix: Chère Maria! ici encore nous pourrons être heureuses +par notre amitié.—Ah! oui, répondit Maria; puis elle ajouta: Chère +chaumière! je veux t'aimer encore, et tes collines, et tes ombrages, et +tes beaux points de vue, je les admirerai avec mon Elinor. Elle semblait +se réveiller d'un songe pénible qui laisse encore des traces dans +l'esprit, mais qu'on cherche <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> à effacer. Lorsqu'elles entrèrent dans +le petit salon, Maria tourna ses yeux tout autour avec un regard de +fermeté décidée, comme si elle voulait s'accoutumer tout d'un coup à la +vue de chaque objet avec lequel le souvenir de Willoughby était lié. +Elle parla peu; mais ce qu'elle dit respirait une douce gaieté, et si +quelquefois un soupir s'échappait, elle souriait en même temps pour +l'expier. Après dîner, elle voulut essayer de toucher de son piano; elle +s'y assit. Mais la première musique qu'elle ouvrit fut un opéra que +Willoughby lui avait procuré, où il se trouvait des duo qu'elle avait +chantés avec lui; et sur la première feuille était écrit de sa main le +nom de Maria. Elle secoua la tête, mit ce cahier de côté, et après avoir +promené au hasard ses <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> doigts sur les touches, elle se plaignit +d'être encore trop faible; elle ferma l'instrument, mais en déclarant +que dès qu'elle serait plus forte elle comptait s'exercer beaucoup et +réparer le temps perdu.</p> + +<p>Le matin suivant, tous ces heureux symptômes continuèrent. Elle avait +passé une bonne nuit, et le corps et l'esprit étaient encore plus +fortifiés. Elle eut l'air de se retrouver avec grand plaisir dans leur +jolie demeure. Elle témoigna son impatience de revoir Emma, et parla de +leur vie de famille à la campagne, entourées de quelques bons voisins, +comme du seul vrai bonheur. Quand le temps sera tout-à-fait beau, +dit-elle, et mes forces bien revenues, nous ferons ensemble de longues +promenades tous les jours; nous irons à la ferme, de <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> l'autre côté +de la colline, où il y a de si jolis enfans; nous irons voir les +nouvelles plantations de sir Georges; nous irons à Abeyland voir les +ruines de l'ancien prieuré. Elle nomma ainsi une foule de sites qu'elle +désirait de revoir; mais Altenham n'était pas du nombre, et celui-là ne +fut pas cité. Nous serons heureuses, dit-elle avec gaieté, notre été se +passera doucement et utilement. Je ne veux pas me lever plus tard que +six heures; et tout le temps jusqu'à dîner sera employé entre la +promenade, la lecture et la musique. J'ai formé un plan d'études un peu +sérieuses, et je suis décidée de le suivre. Notre petite bibliothèque +m'est déjà bien connue, et je la réserve pour l'amusement. Mais il y a +de très-bons ouvrages anciens dans celle de <span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> Barton Park; et quant +aux modernes, je les emprunterai du colonel Brandon, qui achète tout ce +qui paraît de bon et d'intéressant. En lisant six heures par jour avec +attention, je suis sûre d'acquérir dans une année un bon degré +d'instruction, dont je reconnais que j'ai manqué jusqu'à présent, et qui +sera pour moi une source de plaisirs.</p> + +<p>Elinor la loua beaucoup d'un projet aussi vaste et aussi utile, mais en +même temps elle souriait de voir cette imagination donner toujours dans +les extrêmes, et sortir de l'excès de la langueur, de l'abattement, de +l'oubli de soi-même, par l'<i>excès</i> de l'occupation et de l'étude. Ce +sourire se changea bientôt en soupir lorsqu'elle se rappela la promesse +solennelle qu'elle avait faite à Willoughby de dire à Maria ce <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> qui +pouvait un peu le justifier. Elle craignait de troubler de nouveau +l'esprit et le cœur de sa sœur, qui paraissaient commencer à se +bien guérir, et que ce qu'elle avait à lui communiquer ne détruisît, +pour un temps du moins, ses projets de tranquillité. Elle résolut donc +d'attendre quelque temps de plus pour que sa santé et sa raison eussent +fait encore plus de progrès; mais cette résolution ne tarda pas à +s'évanouir.</p> + +<p>Maria était restée trois ou quatre jours à la maison, le temps n'étant +pas assez beau pour une convalescente. Mais enfin, un matin, la +température était si douce, si agréable qu'elle fut tentée d'en +profiter, et que madame Dashwood consentit à la laisser se promener, +appuyée sur le bras de sa sœur, dans la prairie devant la <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> +maison, aussi long-temps qu'elle ne serait pas fatiguée. Les deux +sœurs sortirent ensemble; marchant doucement, s'arrêtant quelquefois, +et s'avancèrent assez loin pour voir en plein la colline qui dominait la +chaumière de l'autre côté. Elles firent une pause. Maria regardait sa +sœur en silence; enfin elle dit, d'un ton assez calme, en étendant la +main: C'est là, exactement là; je reconnais la place. Voyez là où la +pente est plus rapide; c'est l'endroit où je tombai et où je vis +Willoughby pour la première fois.—Sa voix faiblit un peu à cette +dernière phrase; mais bientôt elle se remit, et elle ajouta: Je suis +charmée de sentir que je puis regarder cette place sans trop de +peine.... Pouvons-nous causer tranquillement sur ce sujet, chère Elinor? +ou bien, <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> dit-elle en hésitant, vaut-il mieux ne nous en point +occuper? J'espère cependant que je puis à présent en parler comme je le +dois.</p> + +<p>Elinor l'invita tendrement à lui ouvrir son cœur.</p> + +<p>—Je puis déjà vous assurer, dit-elle, que je n'ai plus nul regret pour +ce qui le concerne. Je ne veux pas vous parler de mes sentimens passés, +mais de mes sentimens actuels. A présent je vous jure, Elinor, que si je +pouvais être satisfaite sur un seul point, je serais complétement +tranquille. Ah! s'il pouvait m'être accordé de croire qu'il m'a aimée +une fois, qu'il ne m'a pas toujours trompée! mais par-dessus tout, si je +pouvais être assurée qu'il n'est pas aussi vicieux que je l'ai imaginé +depuis l'histoire de cette infortunée jeune fille, et qu'il faudrait +<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> le croire pour que je dusse penser que c'était le sort qu'il me +destinait! Ah! cette idée est cruelle, affreuse, et troublera toujours +ma tranquillité.</p> + +<p>Elinor recueillait toutes les paroles de sa sœur dans son cœur, et +lui répondit: Si vous étiez donc convaincue qu'il n'a jamais eu sur vous +de projets coupables et qu'il vous a vraiment aimée, vous seriez +contente et tout-à-fait à votre aise?</p> + +<p>—Oui, oui, je vous le jure, et j'en suis sûre. Ma paix y est doublement +intéressée; car non seulement il est horrible de suspecter d'un tel +dessein une personne qu'on a aussi passionnément aimée; mais ce dessein +me fait honte à moi-même. Je lui ai montré mon attachement avec tant de +confiance et si peu de retenue, <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> qu'il a pu peut-être en conclure +qu'il trouverait peu de difficultés; cependant je n'ai pas, à cet égard, +à me plaindre de lui. Mais qui sait, où pouvait m'entraîner une +affection si vive pour un homme sans principes, qui regarde comme un jeu +la perte d'une jeune personne? Oh! si je pouvais croire qu'il m'a mieux +jugée!</p> + +<p>—Et comment alors, dit Elinor, expliqueriez-vous sa conduite?</p> + +<p>—Je voudrais pouvoir supposer.... Oh! comme je serais heureuse si je +pouvais seulement le croire inconstant, très-inconstant et rien de plus!</p> + +<p>Elinor ne répondit pas; elle débattait en elle-même s'il valait mieux +commencer tout de suite l'histoire de la visite de Willoughby, ou +différer encore. <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> Elles restèrent quelques minutes en silence.</p> + +<p>—Je crois me venger assez de lui, reprit Maria en soupirant, quand je +souhaite que ses réflexions secrètes soient aussi pénibles que les +miennes; il en souffrirait assez pour l'amener peut-être au repentir.</p> + +<p>—Comparez-vous votre conduite avec la sienne?</p> + +<p>—Non, je la compare à ce qu'elle aurait dû être, à la vôtre, Elinor.</p> + +<p>—A la mienne! vous avez tort; nos situations ont si peu de +ressemblance.</p> + +<p>—Elles en ont plus que notre conduite. Ne permettez pas à votre bonté, +ma chère Elinor, à votre indulgence pour moi, de défendre ce que votre +jugement doit blâmer. Ma maladie m'a fait beaucoup <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> de bien, elle +m'a donné du loisir et du calme pour de sérieuses réflexions. Long-temps +avant que j'eusse la force de parler j'étais capable de réfléchir: j'ai +considéré tout le passé; je n'ai vu dans ma propre conduite, depuis le +premier instant de ma connaissance avec lui, l'automne dernière, rien +autre chose qu'une suite d'imprudences envers moi-même, et de manques +d'égards et de bonté envers les autres; j'ai vu que mes propres +sentimens avaient préparé mes souffrances, et que mon peu de courage +pour les supporter m'avait conduite au bord du tombeau. Ma maladie, je +le sais bien, a été entièrement causée par ma négligence sur ma santé, +que je sentais s'altérer avec plaisir. Une légère circonstance, +indépendante de moi, en a peut-être hâté le moment; <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> mais j'étais +déjà très-malade, et je faisais tout ce que je pouvais pour aggraver mon +mal: si j'étais morte, c'eût été par un véritable suicide. Je n'ai connu +mon danger que lorsqu'il a été passé. Mais avec les pénibles remords que +mes réflexions m'ont donnés, je m'étonne de mon rétablissement, je +m'étonne que la vivacité de mon désir de vivre pour expier mes torts +envers Dieu et envers vous toutes ne m'ait pas tuée. Si j'étais morte, +dans quelle douleur vous aurais-je laissée, vous ma sœur, mon amie, +ma fidèle et bonne garde, qui étiez en quelque sorte responsable de ma +vie à notre mère; vous qui aviez vu le chagrin, le désespoir des +derniers temps de mon existence, et tous les coupables murmures de mon +cœur, la détruire <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> peu à peu! Comment aurais-je occupé votre +souvenir! Quels sentimens cruels, amers, auriez-vous eus toute votre vie +en vous rappelant votre pauvre Maria! Et notre bonne maman que vous +auriez eu la pénible tâche de consoler, sans pouvoir peut-être y +réussir! Ah! combien j'avais été coupable en désirant, en provoquant la +fin de ma vie! Combien je m'abhorrais moi-même! Quand je regarde ma +conduite passée, je n'y vois que des devoirs négligés, des faiblesses et +des torts. Chacune de mes connaissances était en droit de se plaindre de +moi. La continuelle bonté de l'excellente madame Jennings, je l'ai payée +d'un ingrat mépris, d'une négligence impardonnable; avec les <ins class="correction" title="Myddleton">Middleton</ins>, +les Palmer, même les Stéeles, j'ai été insolente et souvent injuste; +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> et ce digne colonel Brandon! Combien n'ai-je pas de reproches plus +cruels encore à me faire? Je m'endurcissais le cœur contre toutes nos +connaissances; je m'irritais moi-même de leurs attentions; je leur +cherchais des défauts, des ridicules. Avec John, avec Fanny même, quelle +qu'ait été leur conduite, je n'ai pas été comme j'aurais dû l'être avec +le fils de mon père; j'envenimais leurs torts au lieu de les pallier. +Mais vous, mon Elinor, mon incomparable amie, mais ma mère, la meilleure +des mères! combien vous ai-je tourmentées de mes peines! Moi qui +connaissais votre cœur, votre attachement sans borne pour moi, qui +devait me consoler de tout; quelle influence a-t-il eue sur mes +chagrins? Aucune; je m'y suis livrée tout entière, sans penser combien +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> je vous affligeais inutilement, et sans le moindre avantage pour +vous ou pour moi-même. Je me croyais bien sensible, et je n'étais qu'une +égoïste. Votre exemple, Elinor, était devant moi; l'impression qu'il me +fit ne fut que momentanée; et je me replongeai bientôt dans ma +mélancolie, sans penser combien elle augmentait vos peines. Ai-je +cherché à imiter votre courage, à diminuer votre pénible contrainte, en +partageant tout ce que la complaisance ou la reconnaissance vous +obligeait à faire, et dont je vous ai laissée entièrement chargée sans +vous aider en rien? Non, pas plus quand je vous ai sue aussi malheureuse +que moi, que lorsque je vous croyais heureuse. J'ai rejeté loin de moi +tout ce que le devoir et l'amitié me prescrivaient, accordant <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> à +peine qu'il pût exister d'autres chagrins que les miens, regrettant +seulement celui qui m'avait abandonnée et trompée, qui avait médité ma +perte, et vous laissant souffrir pour moi, sans m'en inquiéter, vous +pour qui je professais une amitié si tendre, et qui m'en montriez une si +dévouée,.... Oh! mon Elinor, votre cœur me pardonnera, je le sais; +mais le mien me reprochera toute ma vie une conduite aussi condamnable.</p> + +<p>Ses pleurs et ses sanglots l'empêchèrent de continuer. Elinor y mêlait +les siens et les plus tendres caresses; et, sans trop la flatter, sans +nier la vérité des reproches qu'elle se faisait à elle-même, elle se +plaisait à les adoucir, à lui répéter combien sa franchise et son noble +repentir les effaçaient, à la relever à ses propres yeux. <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> Maria +serra tendrement sa main, en lui disant: Vous êtes trop bonne, chère +Elinor. L'avenir seul peut tout réparer, et il le fera. J'ai formé un +plan de vie, et je le suivrai. Tous mes sentimens seront gouvernés par +la raison; et mon caractère naturel, qui n'est pas mauvais, quoique ma +conduite l'ait été, s'améliorera encore; il ne sera plus un tourment +pour les autres et une torture pour moi-même. Je vivrai seulement pour +ma famille. Ma mère et mes sœurs seront le monde pour moi, et c'est +bien assez pour m'y attacher et me faire aimer la vie, où j'ai une si +bonne part de douces affections pour de chers objets qui ne me +tromperont jamais. Vous les partagerez entre vous. Je n'aurai pas, j'en +suis bien sûre, le moindre désir de m'éloigner de la maison et <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> de +vous quitter; mais je vous suivrai dans la société de nos amis et de nos +voisins, pour y réparer mes torts, pour y être plus humble, plus douce, +plus attentive, et prouver que mon cœur est changé, à cet égard du +moins; car je n'ose dire encore, je n'ose promettre qu'il oublie jamais +entièrement..... Mais je ne ferai rien pour entretenir un sentiment qui +serait coupable; au contraire, j'emploierai toutes mes forces à le +combattre, et j'espère y réussir. Si je ne puis parvenir à l'anéantir +complétement, je puis au moins le régler, le tenir en bride par la +religion, par la raison, par une constante application, et par l'étude.</p> + +<p>Elle s'arrêta, puis elle ajouta d'une voix basse: S'il m'était possible +seulement de connaître son <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> cœur, de savoir quels ont été ses +projets, je serais tout-à-fait contente.</p> + +<p>Elinor ne balança plus à lever ce voile, et y fut complétement +entraînée, puisqu'elle le pouvait sans hasarder la paix de sa sœur, +et au contraire avec l'espoir de la lui rendre en entier. Elle la fit +asseoir à côté d'elle sur un gazon assez sec pour n'avoir rien à +craindre pour sa santé, et la pria de l'écouter.</p> + +<p>Elle ménagea son récit avec adresse et précaution, à ce qu'elle croyait +du moins; mais dès qu'elle eut nommé Willoughby, le visage de Maria +s'altéra visiblement. Grand dieu! c'était lui, s'écria-t-elle; vous +l'avez vu à Cleveland, si près de moi?.... Elle ne put rien dire de +plus, mais fit signe à sa <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> sœur de continuer. Elle tremblait; ses +yeux étaient fixés vers la terre; ses lèvres devinrent aussi pâles que +le jour qu'on désespérait de sa vie; des larmes coulaient sur ses joues +décolorées, et sa main pressait celle de sa sœur, qui lui racontait +cette visite, mais non pas précisément comme on l'a lue. Elle se +contenta de lui dire exactement tout ce qui pouvait, à quelques égards, +justifier Willoughby. Elle rendit justice à son repentir, et ne parla de +ses sentimens actuels que pour faire connaître son respect et sa +parfaite estime. A mesure qu'elle avançait dans sa narration, la +physionomie de Maria reprenait un peu de sérénité. Elle releva ses yeux +et les porta d'abord sur sa sœur, puis vers le ciel: Mon dieu! +dit-elle quand Elinor eut fini, <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> combien je vous rends grâce! je ne +désire rien de plus. Puissé-je être digne de l'excellente sœur que +vous m'avez donnée! Elles s'embrassèrent tendrement et reprirent le +chemin de la maison, d'abord en silence; ensuite Maria hasarda +faiblement quelques questions sur Willoughby. Elinor lui dit tout ce +qu'elle désirait savoir. Elles ne parlèrent que de lui jusqu'à la porte +de la maison. Dès qu'elles y furent entrées, Maria jeta encore ses bras +autour du cou de sa sœur, la remercia, et lui dit en la quittant: +Chère Elinor, dites tout à maman; ensuite elle monta l'escalier et se +retira dans sa chambre. Elinor trouva fort naturel qu'elle eût besoin de +quelques instans de solitude, et avec <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> un mélange de sentimens doux +et pénibles, elle entra auprès de sa mère pour remplir la commission de +Maria.</p> + +<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p> + +<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>CHAPITRE XLIX.</h2> + +<p>Madame Dashwood n'entendit pas sans émotion l'apologie de son premier +favori; elle se réjouit de ce qu'il était justifié du plus grand de ses +torts, celui d'avoir eu le projet de séduire Maria. Elle était fâchée de +son malheur; elle voudrait apprendre qu'il fût heureux. Mais.... mais le +passé ne pouvait s'oublier. Rien ne pouvait faire qu'il n'eût pas été +vain, égoïste, inconstant, intéressé; rien ne pouvait le rendre sans +tache aux yeux de la mère de Maria; rien ne pouvait effacer le souvenir +des souffrances de cette fille chérie, du danger dont elle sortait à +peine; rien ne pouvait le justifier de sa <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> conduite coupable envers +Caroline; rien ne pouvait lui rendre la première estime de madame +Dashwood, ni nuire aux intérêts du colonel. Si madame Dashwood avait, +comme Elinor, entendu l'histoire de Willoughby de sa propre bouche; si +elle avait été témoin de son affliction, et sous le charme de ses +manières et de sa belle figure, il y a toute apparence que sa compassion +aurait été plus grande. Mais il n'était ni au pouvoir ni dans la volonté +d'Elinor de rendre en entier à Willoughby la trop vive prévention de sa +mère, de faire même éprouver à cette dernière l'espèce de pitié inutile, +douloureuse, presque accompagnée de regrets, qu'elle avait ressentie au +premier moment, et que la réflexion avait déjà calmée. Elle se contenta +donc de déclarer la <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> simple vérité, de rendre justice aux intentions +de Willoughby, au fond de son caractère, mais sans le moindre de ces +embellissemens romanesques qui excitent la sensibilité et qui montent et +égarent l'imagination.</p> + +<p>Dans la soirée, quand elles furent réunies, Maria commença la première à +parler de lui. Ce ne fut cependant pas sans efforts, quoiqu'elle fît +tout ce qui dépendait d'elle pour se surmonter; mais sa rougeur, sa voix +tremblante le disaient assez. Elle surprit même un regard inquiet de sa +mère sur Elinor. Non, non, maman, lui dit elle, soyez tranquille; je +vous assure à toutes les deux, que je vois les choses comme vous pouvez +le désirer. M<sup>me</sup> Dashwood voulait l'interrompre par quelques mots de +tendresse; mais Elinor qui désirait <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> connaître à fond l'opinion de +sa sœur, engagea par un léger signe sa mère au silence. Maria +continua: Ce qu'Elinor m'a dit ce matin a été pour moi une grande +consolation; j'ai entendu exactement ce que je désirais +d'entendre........ Pour quelques instans sa voix s'éteignit; mais se +remettant, elle ajouta avec plus de calme: Je suis actuellement +parfaitement satisfaite, et je ne voudrais rien changer. Je n'aurais +jamais été heureuse avec lui; quand tôt ou tard j'aurais su ce que je +sais à présent, je n'aurais plus eu pour lui ni estime ni confiance; il +n'y aurait plus eu de sympathie avec mes sentimens.</p> + +<p>—Je le sais; j'en suis sûre, s'écria sa mère. Heureuse avec un homme +sans principes; avec un libertin, <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> un séducteur, avec celui qui a si +fort injurié notre plus cher ami, le meilleur des humains! Non, non, ma +chère Maria n'a pas le cœur fait pour être heureuse avec un tel +homme! Sa conscience si pure, si délicate, aurait senti tout ce que +celle endurcie de son mari ne sentait plus.</p> + +<p>Elle allait trop loin. Elinor vit le moment où Maria prendrait vivement +le parti de Willoughby. Mais celle-ci soupira seulement profondément et +répéta: Je ne voudrais rien changer que.... Je ne voudrais pas qu'il fût +trop malheureux. Pauvre Willoughby! privé à jamais de tout bonheur +domestique! Des larmes remplirent ses yeux.</p> + +<p>—Je crains, je crains fort, dit Elinor, qu'il n'en eût été privé +quelque femme qu'il eût épousée, et même avec vous, Maria; ou <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> du +moins bien sûrement vous n'auriez joui vous-même d'aucun bonheur. Votre +mariage avec un jeune homme d'un tel caractère, vous aurait enveloppée +dans un genre de troubles et de chagrins dont vous ne pouvez vous faire +aucune idée, et qu'une affection aussi incertaine que la sienne, vous +aurait faiblement aidée à supporter: c'est le tourment de la pauvreté. +Il convient lui-même d'avoir toujours été un dissipateur; et toute sa +conduite prouve que le mot de privation est à peine entendu de lui. Son +goût pour la dépense joint à votre inexpérience et à une générosité qui +vous est naturelle, aurait consumé vos très-minces revenus, et vous +aurait jetés dans des inquiétudes et des angoisses d'un autre genre, +mais non moins cruelles que celles que <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> vous avez éprouvées. Votre +bon sens, votre honneur, votre probité vous auraient engagée, je le sais +bien, dès que votre situation vous aurait été connue, à toute l'économie +qui peut dépendre d'une femme, et peut-être auriez-vous même joui des +privations et de la frugalité que vous vous seriez imposées à vous-même +dans ce but; mais auriez-vous pu les faire partager à un mari qui n'en +avait pas l'habitude, et qui se serait éloigné, par cela même, de vous +et de votre maison? Auriez-vous pu, seule, empêcher une ruine commencée +avant votre mariage? La pauvreté, chère Maria, supportée avec quelqu'un +qu'on aime, peut avoir ses douceurs, mais plus dans les romans que dans +la réalité. Il est trop vrai qu'elle empoisonne tout, qu'elle flétrit +tout, <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> même le sentiment. Elle aigrit l'humeur; elle détruit la +gaieté et les agrémens de l'esprit. Êtes-vous sûre que l'amour de +Willoughby, que le vôtre même auraient résisté à sa funeste influence, +et que vous n'auriez pas fini par déplorer tous les deux une union si +fatale, ou, sinon tous les deux, du moins lui seul qui est plus égoïste +que sensible, et attache un grand prix aux jouissances de la vie? Elinor +s'arrêta. La vérité du tableau qu'elle traçait l'avait entraînée. Elle +avait voulu détourner l'attendrissement de sa sœur sur le sort de +Willoughby, parce qu'il l'aurait conduite à regretter encore de n'avoir +pas été chargée de son bonheur; elle désirait lui démontrer que ce +bonheur était impossible.</p> + +<p>Maria l'avait écoutée attentivement. Ses lèvres tremblaient; son <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +regard exprimait l'étonnement le plus profond; jamais encore elle +n'avait envisagé Willoughby sous ce point de vue. Sa conduite avec la +fille adoptive du colonel lui prouvait son libertinage, son mariage, +qu'il était inconstant; mais l'entendre accuser d'égoïsme, ce Willoughby +dont elle avait si souvent admiré la générosité, la grandeur d'ame tout +ce qui était en sympathie avec elle!... Égoïste! répéta-t-elle, lui +égoïste! Est-ce que vous le pensez réellement?</p> + +<p>—Toute sa conduite, reprit Elinor, du commencement à la fin, a été +basée sur le plus parfait égoïsme. C'est l'égoïsme qui lui fit différer +l'aveu de son attachement pour vous, lorsque son cœur l'éprouva, non +pas avec cet abandon, cette confiance qui caractérise le véritable +amour, mais balancé <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> par son propre intérêt. Ses propres +jouissances, son bien-être personnel me paraissent toujours avoir été sa +règle et son principe.</p> + +<p>—Oui, dit Maria, rien n'est plus vrai; mon bonheur ne fut jamais son +motif; mais cependant vous me disiez....</p> + +<p>—A présent, continua Elinor, il regrette de ne s'être pas conduit +autrement; mais pourquoi le regrette-t-il? parce qu'il trouve qu'il a +manqué son but et qu'il n'a pas rendu sa vie heureuse comme il +l'espérait. Sa situation, quant à la fortune, est meilleure. De ce côté +il n'est point en <ins class="correction" title="soufrance">souffrance</ins>; il s'afflige seulement de ce que sa femme +n'a pas un caractère aussi aimable que le vôtre. Mais suit-il de là que +s'il vous avait épousée il aurait été plus heureux? <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> Il se serait +plaint alors de n'être pas plus riche, et sans doute il aurait trouvé +qu'un bon revenu, une bonne maison, de beaux chevaux, etc. etc., sont +aussi nécessaires au bonheur domestique qu'une femme aimable.</p> + +<p>—Je n'en ai aucun doute, dit Maria, et je n'ai rien à regretter que ma +propre folie.</p> + +<p>—Dites plutôt l'imprudence de votre mère, ma chère, enfant, dit madame +Dashwood; c'était à moi de vous guider, et j'étais sous le charme au +moins autant que vous-même.</p> + +<p>Maria voulait répondre; mais Elinor, contente de ce que chacune sentait +ses erreurs, voulut éviter des souvenirs du passé, qui pouvaient +affaiblir les résolutions de sa sœur. Elle aima mieux continuer à +parler des torts de Willoughby, <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> que de son <i>charme séduisant</i>. Une +observation, dit-elle, qu'on peut tirer de toute cette histoire, c'est +que bien rarement le crime, ou, si ce mot est trop dur, une faute grave +contre la vertu reste impunie. Tout le malheur de Willoughby vient de +son indigne conduite avec Caroline Williams; c'est ce qui lui a fait +perdre l'estime, l'amitié et la fortune de madame Smith. Sans cela il +aurait pu vous épouser et être riche. Maria en convint; et madame +Dashwood leur raconta à cette occasion, que non seulement cette dame +persistait dans son indignation contre Willoughby, mais que son mariage, +tout brillant qu'il était, l'avait beaucoup augmentée, et qu'elle n'y +voyait que de l'obstination dans le crime, un moyen de se soustraire +entièrement <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> à la réparation qu'elle en exigeait, et une profanation +positive du saint sacrement du mariage, en épousant, par un sordide +intérêt, une femme mondaine et qu'il n'aimait pas. Madame Smith était +d'une famille de méthodistes ou puritains; elle avait été élevée dans +l'idée que la séduction de l'innocence, et le mariage avec une autre que +celle qu'on a séduite, étaient les plus grands de tous les péchés. +Résolue donc à punir le coupable déjà dans ce monde, sans pardon et sans +rémission, elle avait fait venir chez elle une parente éloignée, nommée +<i>madame Summers</i>, et son fils, et les avait déclarés ses héritiers. Son +testament était déjà fait et déposé chez un homme de loi. Madame +Dashwood savait ces détails du vicaire de la paroisse, digne et vieux +ecclésiastique <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> qui, à ce titre, était seul reçu à Altenham. Il +avait ajouté de grands éloges de cette madame Summers, qui soignait sa +bienfaitrice avec la plus active reconnaissance; et madame Smith, +disait-il, se trouvait bien heureuse, dans son état de maladie, d'avoir +échangé les négligences d'un jeune homme frivole et libertin, contre les +attentions d'une jeune femme reconnaissante et sensible.</p> + +<p>Je suis bien aise, dit Maria en souriant, que quelqu'un ait gagné +quelque chose à mon malheur. M. Willoughby n'a plus besoin de la fortune +de sa cousine. Elle sera mieux placée; et je ne suis pas fâchée qu'il +n'ait plus l'occasion de revenir dans mon voisinage.</p> + +<p>En effet, depuis cet entretien elle reprit, non pas de la gaieté, <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +mais plus de sérénité. Emma revint, et ce fut un grand plaisir. La +famille de la chaumière fut encore une fois réunie; et leur vie douce et +paisible recommença tout comme avant que leurs cœurs eussent été si +vivement agités. Mais leur paix était plus apparente que réelle. Maria +était encore faible et mélancolique par momens lorsqu'elle se laissait +aller à ses pensées. Pour s'en distraire elle exécuta avec courage le +plan qu'elle s'était tracé d'études et de lectures suivies, où souvent +elle associait sa jeune sœur; elle fit aussi les longues promenades +qu'elle avait méditées, mais avec une de ses sœurs, et ne cherchant +plus la solitude. Elles rencontrèrent plusieurs fois, dans leurs +excursions, la parente et future héritière de madame Smith, qui se <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> +promenait de son côté en cherchant des fleurs pour un herbier. La +botanique était une des études que Maria avait commencées, et à laquelle +elle se livrait avec la vivacité qu'elle mettait à tout. Ce même but +dans leurs courses les rapprocha; elles se parlèrent; et mesdemoiselles +Dashwood trouvèrent qu'elle méritait tous les éloges que le vicaire en +avait faits à leur mère; elle était jeune et jolie, ou plutôt +très-agréable. Elle était simple, modeste, timide, mais lorsqu'elle fut +familiarisée avec ses nouvelles connaissances, elle parla bien et avec +un son de voix très-doux. Elles auraient voulu l'engager à venir à la +chaumière; mais elle ne quittait madame Smith que pour des quarts +d'heures pendant son sommeil, et leurs rencontres même furent toujours +<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> assez courtes. Maria qui lui avait parlé avec un peu de peine la +première fois, en était à présent enchantée. Je n'aurais jamais cru, +disait-elle à Elinor, me plaire autant avec quelqu'un qui me parle +d'Altenham, et qui demeure avec madame Smith. Mais du moins elle ne lui +parlait pas de Willoughby, et c'était assez naturel.</p> + +<p>Elinor commençait à s'impatienter de ne rien savoir d'Edward. Elle n'en +avait pas entendu parler depuis qu'elle avait quitté Londres; elle +ignorait s'il était consacré, s'il était marié. Ni madame Jennings, ni +son frère à qui elle écrivait quelquefois, ne lui en parlaient. +Seulement, dans la première lettre qu'elle avait reçue de madame +Dashwood, il y avait cette phrase: «Nous ne savons rien de notre +infortuné Edward, et <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> nous ne pouvons faire aucune enquête sur un +sujet prohibé dans notre famille; mais de ce silence même nous concluons +qu'il est encore à Oxford.» Voilà tout ce qu'elle en avait appris dans +cette correspondance, rendue plus fréquente par la maladie de Maria. +Dans les autres lettres, le nom même d'Edward ne se trouvait pas. Elle +était donc à cet égard condamnée à une complète ignorance.</p> + +<p>Thomas, leur domestique, fut envoyé un matin à Exceter pour des +commissions; il revint au moment du dîner, et tout en le servant il +rendait compte à ses maîtresses des affaires dont il avait été chargé. +Quand il eut fini il dit encore: Je suppose que vous savez, mesdames, +que M. Ferrars est marié avec la plus jeune des demoiselles <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> +Stéeles, mademoiselle Lucy.</p> + +<p>Maria tressaillit et tourna les yeux sur Elinor qui pâlissait +excessivement. Dieu! ma sœur, s'écria Maria, et en disant cela, elle +tomba elle-même sur le dossier de sa chaise, avec un violent tremblement +nerveux. M<sup>me</sup> Dashwood, dont le regard s'était aussi porté sur Elinor, +et qui l'avait vue pâlir, eut encore l'effroi de l'état de Maria, et ne +savait à laquelle de ses filles aller. Maria cependant demandait des +secours plus pressans. La tremblante Elinor se leva pour les donner, +mais elle fut obligée de se rasseoir. Thomas sonna la femme de chambre, +qui, avec l'aide de madame Dashwood et d'Emma, conduisit Maria dans sa +chambre. Elle fut bientôt mieux; et sa mère la laissant aux soins +d'Emma, <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> revint auprès d'Elinor. Quoique très-troublée encore, cette +dernière avait repris un peu de son courage et commençait à questionner +Thomas. Sa mère s'en chargea pour elle; et elle en fut bien aise: sa +voix n'était pas encore très-rassurée.</p> + +<p>—Qui vous a dit que madame Ferrars était mariée, Thomas? demanda madame +Dashwood.</p> + +<p>—J'ai vu M. Ferrars moi-même, madame, ce matin à Exceter et sa dame +aussi; ils étaient ensemble dans une chaise de poste arrêtée devant la +nouvelle auberge de Londres. J'étais allé là pour faire un message de +Sally à son frère, qui est un des postillons. Je regardai par hasard +dans cette chaise et je reconnus à l'instant mademoiselle Lucy Stéeles. +Elle me regardait aussi: j'ôtai bien vite <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> mon chapeau. Elle m'a +reconnu et m'a appelé, et s'est informée de vous, madame, et de vos +jeunes demoiselles, principalement de mademoiselle Maria. Elle m'a +chargé de vous faire ses complimens à toutes les trois et ceux de M. +Ferrars, et de vous dire combien ils étaient fâchés de n'avoir pas le +temps de vous voir, mais qu'ils étaient très-pressés d'aller plus +loin..... je ne sais où...... qu'ils y resteraient quelque temps; mais +qu'à leur retour ils viendraient bien sûrement vous visiter.</p> + +<p>—Mais vous a-t-elle dit qu'elle était mariée, Thomas?</p> + +<p>—Oui, madame; et comme je la nommais miss Stéeles, elle sourit et me +dit qu'elle avait changé de nom depuis que je ne l'avais vue. Madame +sait bien <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> comme elle est toujours affable, cette jeune dame, comme +elle parle à tout le monde, même aux domestiques! Elle n'est pas fière +du tout, quoiqu'elle soit très-belle, et pas plus depuis qu'elle est +madame Ferrars que lorsqu'elle était miss Stéeles.</p> + +<p>—Et son mari était dans la chaise avec elle, dites-vous?</p> + +<p>—Oui, madame, je l'ai vu appuyé comme cela sur la portière; mais il ne +m'a rien dit. Il n'est pas comme sa femme; il n'aime pas à causer, comme +madame sait.</p> + +<p>Le cœur d'Elinor pouvait aisément comprendre qu'Edward n'eût rien à +dire à Thomas; et madame Dashwood donna la même explication à son +silence.</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y avait personne autre dans la chaise?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span></p> + +<p>—Non, madame; seulement eux deux.</p> + +<p>—Savez-vous d'où ils venaient?</p> + +<p>—Ils venaient de Londres, à ce que miss Lucy..., madame Ferrars, +veux-je dire, m'a fait l'honneur de m'apprendre. Elle m'a dit aussi où +ils allaient; mais je ne puis me le rappeler.... à.... à....; ce nom +m'est échappé. Mais ils n'y resteront pas long-temps. Elle m'a bien +promis... m'a ordonné de vous promettre de sa part, et de celle de son +mari, qu'ils vous verraient bientôt.</p> + +<p>Madame Dashwood regarda sa fille avec anxiété; elle l'a trouva plus +calme qu'elle ne l'espérait. Elinor souriait, mais avec un peu +d'amertume; elle reconnut Lucy toute entière à ce message, car elle +était bien sûre qu'Edward ne pouvait désirer de la voir. Ils vont <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> +sans doute chez leur oncle Pratt, près de Plymouth, dit-elle à voix +basse à sa mère, et bien sûrement ils ne viendront point ici.</p> + +<p>Thomas semblait avoir tout dit, et cependant Elinor avait l'air de +désirer encore quelque chose. Le cœur de madame Dashwood la devina.</p> + +<p>—Les avez-vous vus partir? demanda-t-elle encore.</p> + +<p>—Non, madame; j'ai seulement vu arriver les chevaux de poste; mais je +craignais d'arriver trop tard pour servir à table, et je ne me suis pas +arrêté plus long-temps.</p> + +<p>—M. Ferrars avait-il l'air bien portant?</p> + +<p>—Oui, madame, comme à l'ordinaire. Je ne l'ai pas, il est vrai, +beaucoup regardé; mais madame Ferrars est à merveille; c'est <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> une +très-jeune et très-belle dame! Elle avait un chapeau noir tout garni de +plumes, et un bel habit de voyage qui lui allait très-bien. Ah! qu'elle +a l'air heureux et content d'être mariée celle-là!</p> + +<p>Madame Dashwood ne demanda plus rien. Thomas avait desservi la table. +Maria avait fait dire qu'elle ne voulait plus rien. Elinor n'avait pas +plus d'envie de manger; et le dîner retourna à l'office sans qu'on y eût +touché. Emma elle-même, malgré l'appétit de quatorze ans, était trop +inquiète de ses sœurs pour s'occuper du dîner. Elle aimait tendrement +Maria, et préféra rester auprès d'elle. Madame Dashwood leur envoya un +peu de dessert et de vin, et resta seule avec Elinor. Elles furent assez +long-temps en silence, occupées des mêmes pensées. Madame Dashwood <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> +craignait de hasarder une remarque, ou d'offrir une consolation. Malgré +l'empire que sa fille aînée avait sur elle-même, et qu'elle tâchait +d'exercer dans ce moment autant qu'il lui était possible, il était +facile à sa mère de s'apercevoir qu'elle souffrait beaucoup. Elle vit +alors que cette intéressante jeune personne s'était efforcée, en parlant +de son chagrin, d'en adoucir l'impression pour ne pas ajouter à celui de +sa mère; elle vit que sa raison et son courage n'altéraient en rien sa +sensibilité, et qu'elle avait été dans l'erreur, en pensant que sa fille +aînée n'avait pas regretté <ins class="correction" title="Eward">Edward</ins> autant pour le moins que Maria avait +regretté Willoughby, et avec de plus justes motifs. Elle se reprochait +de s'être laissé dominer entièrement par le malheur de <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> l'une de ses +filles, et d'avoir été injuste, inattentive, et presque dure pour +l'autre, qui cachait mieux son affliction. Elle aurait voulu réparer ses +torts, mais elle craignait de l'attendrir encore davantage. Enfin elles +se regardèrent, tombèrent dans les bras l'une de l'autre, et leurs +larmes se confondirent.</p> + +<p>—Bonne maman! dit Elinor, dès qu'elle put parler, vos filles ne sont +pas heureuses par l'<i>amour</i>; mais on ne peut avoir tous les bonheurs; et +l'<i>amour filial</i>, et l'<i>amour maternel</i> ne sont-ils pas les plus grands +de tous les bonheurs de la vie?</p> + +<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p> + +<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>CHAPITRE L.</h2> + +<p>Elinor éprouva bientôt la différence qu'il y a entre l'attente d'un +fâcheux événement, et la certitude; elle s'avoua qu'en dépit de sa +raison elle avait toujours admis un léger espoir, tant qu'Edward ne +serait pas marié, qu'il arriverait quelque chose qui romprait son +mariage avec Lucy, soit des réflexions sur le caractère de cette jeune +personne, soit la médiation de quelques amis, soit quelque établissement +plus avantageux pour Lucy..... Mais actuellement tout était fini; ils +étaient mariés, et elle condamna son propre cœur de cette flatterie +cachée qui augmentait encore sa peine. Jamais elle n'avait mieux senti +combien <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> Edward lui était cher, qu'au moment où elle devait y +renoncer pour toujours. Dans les commencemens de son inclination pour +lui, elle s'y abandonna sans crainte; il ne lui vint pas alors dans +l'esprit qu'il y eût des obstacles à un mariage entre elle et le frère +de sa belle-sœur. Quand ensuite cette dernière le lui fit sentir, il +était déjà trop tard pour en revenir à l'indifférence pour un homme qui +lui convenait sous tous les rapports. D'ailleurs cet homme serait libre +un jour de se marier à son gré, et dans chaque occasion il déclarait +positivement que c'était la seule chose sur laquelle il ne prendrait de +conseil de personne que de son propre cœur. Elinor sentait dans sa +conscience qu'elle ferait son bonheur, puisque toute sa conduite +annonçait qu'il lui <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> était tendrement attaché. Madame Dashwood le +désirait; et ni l'une ni l'autre n'imaginaient que madame Ferrars, qui +paraissait aimer son gendre, voulût le blesser en refusant une de ses +sœurs pour belle-fille. Elle sentait à présent combien elle s'était +bercée de chimères, et que son bonheur était évanoui sans retour!</p> + +<p>Elle ne comprenait pas ce qui avait pu décider Edward à se marier aussi +vite, vraisemblablement avant sa consécration, et ne pouvant encore +aller habiter son presbytère; mais elle savait combien Lucy était vive +et active quand son intérêt personnel était en jeu. Elle avait voulu +sans doute s'assurer de lui et ne pas courir les risques d'un délai. Ils +s'étaient mariés à Londres, et ils allaient sûrement passer quelque +temps chez leur oncle Pratt <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> à Longstaple, en attendant qu'ils +eussent une habitation à eux. Qu'est-ce qu'Edward devait avoir senti en +étant à quatre milles de Barton, en voyant le domestique de la +chaumière, en entendant <ins class="correction" title="le le">le</ins> message de sa femme? Son silence complet +l'exprimait bien; son cœur était trop oppressé pour qu'il pût dire un +seul mot; et la pauvre Elinor souffrait autant pour lui que pour +elle-même. Du moins elle était libre! mais lui, avec qui était-il +associé pour la vie? Elle aurait bien pu dire aussi, comme Maria disait +de Willoughby: <i>Pauvre Edward, privé pour toujours du bonheur +domestique!</i> Elle supposait qu'ils seraient bientôt établis à Delafort, +Delafort! cette place à laquelle tout conspirait à l'intéresser, qui +serait peut-être un jour aussi la demeure de sa sœur, qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> +désirait et craignait encore plus de connaître. Elle se les représentait +dans leur joli presbytère, si bien arrangé par les soins de leur +protecteur. Elle voyait Lucy active et ménagère avec vanité; unissant +une apparence d'élégance et de dépense devant les étrangers, à la +frugalité la plus parcimonieuse quand ils seraient en tête à tête; +économisant sou sur sou pour briller quelques mois d'hiver à Londres, et +laisser son mari seul à ses devoirs de pasteur; causant familièrement +avec tous les paysans, et exigeant d'eux avec rigueur leurs redevances; +ne donnant jamais rien et recevant tout; poursuivant sans cesse son +intérêt personnel; ne songeant qu'à elle seule au monde, et trop +contente d'elle-même, quand par quelque ruse elle avait obtenu quelque +<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> avantage; courtisant le colonel Brandon, madame Jennings et tous +les amis riches, etc. etc. Elle voyait Edward, le pauvre Edward! Hélas! +elle ne savait pas elle-même comment elle devait le voir, heureux ou +malheureux. Rien ne lui plaisait: elle détournait autant qu'elle pouvait +ses pensées de lui; mais elles y revenaient sans cesse.</p> + +<p>Elle ne comprenait pas non plus qu'aucune de ses connaissances de +Londres ne lui écrivît ce mariage, ne lui en dît les particularités. A +quoi pensait madame Jennings, pour qui un mariage était toujours un +événement intéressant dont elle aimait à causer? Et le colonel, +n'avait-il donc rien à lui dire de son nouveau pasteur? Ils lui +paraissaient tous coupables <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> au moins de paresse et de négligence.</p> + +<p>—Ne voulez-vous pas écrire au colonel Brandon, chère mère, et lui +rappeler la promesse de venir nous voir? dit-elle un matin à madame +Dashwood.</p> + +<p>—Je l'ai fait, mon ange! lui répondit-elle, la dernière semaine; et +comme il ne m'a pas répondu, et que je le pressais beaucoup d'arriver, +je l'attends d'un jour à l'autre. Je ne serais pas surprise de le voir +ce soir ou demain. Faites préparer sa chambre, mon cher amour! Combien +je me réjouis de le revoir! Il sera bien étonné de trouver Maria aussi +bien. En revenant de la promenade elle avait des couleurs, elle était +presque aussi jolie qu'avant ses chagrins; ne le trouvez-vous <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> pas? +Il me tarde que ce cher colonel la voie.</p> + +<p>Il tardait aussi à Elinor de le voir, d'apprendre de lui tout ce qu'il +saurait sans doute de M. et madame Ferrars. Elle alla faire arranger la +chambre destinée aux visites, et fit bien, car en rentrant au salon elle +vit de la fenêtre un homme à cheval s'avancer. Le voilà! s'écria-t-elle; +c'est le colonel! Sa mère et ses sœurs regardent aussi. Il était dans +la cour; il descendait de sa monture, et.... ce n'était pas le colonel +Brandon, c'était.... Edward en personne. Est-ce possible? s'écrie +Elinor, c'est Edward! Edward! répétèrent-elles avec émotion et surprise. +Elinor est la plus calme; elle fait un effort inoui. Hé bien! c'est +Edward, notre ancien ami, qui vient de chez son oncle pour <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> nous +voir. Faites entrer, dit-elle à Thomas qui l'annonçait. Je veux être +calme, je veux être maîtresse de moi-même. Je vous en conjure, ma mère, +mes sœurs, recevez-le bien, sans froideur, sans gêne. On n'eut pas le +temps de lui répondre. Il est à la porte, il entre.....</p> + +<p>Certes il n'avait pas la contenance d'un heureux époux; il était aussi +pâle, aussi ému que celles qui le recevaient. Son regard baissé semblait +redouter leur réception et sentir qu'il n'en méritait pas une bonne. +Madame Dashwood en fut touchée et, tant pour suivre la recommandation de +sa fille que celle de son propre cœur, elle le salua avec une +bienveillance un peu forcée, lui tendit la main, et lui souhaita joie et +bonheur, mais avec un ton bien différent de sa manière ordinaire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p> + +<p>Il rougit et bégaya une réponse inintelligible. Elinor voulut dire comme +sa mère; elle ne put articuler un mot. Elle voulut aussi lui donner la +main; c'était trop tard, il s'était assis. Au bout d'une minute elle +prit une contenance qu'elle crut très-naturelle, et avec un son de voix +altéré, parla du beau temps qu'il avait eu pour sa course. Maria le +salua d'un mouvement de tête sans ouvrir la bouche, et s'assit, aussi +loin de lui qu'il lui fût possible. Emma qui, sans savoir tout, savait +cependant qu'il était marié, et qui trouvait très-mauvais que ce ne fût +pas avec sa sœur Elinor, garda aussi un digne silence, et alla +s'asseoir à côté de Maria. Elles prirent leurs ouvrages, afin de n'être +pas tentées de le regarder. Pour le monde, Maria n'aurait pas adressé +<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> la parole au mari de Lucy Stéeles. Quand Elinor eut cessé de se +réjouir du beau temps, de la sécheresse, un silence général suivit. +Edward était visiblement dans le plus grand embarras. Sans savoir ce +qu'il faisait, il prit les ciseaux d'Emma qui étaient sur la table, les +sortit de leur étui de maroquin rouge, et se mit à le couper en petits +morceaux. Emma poussa Maria du coude, et lui dit à l'oreille: C'est mon +pauvre étui qui en porte la peine; mais j'aime mieux qu'il le coupe en +entier que de lui parler. Maria leva les épaules et ne répondit rien.</p> + +<p>Madame Dashwood voulut enfin rompre ce ridicule silence, et, avec un +demi-sourire qu'elle croyait honnête, et qui n'était qu'amer, elle lui +dit: J'espère, <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> monsieur, que madame Ferrars est bien.</p> + +<p>—Très-bien, madame. Un autre silence suivit. Elinor qui voyait l'excès +de son embarras, ne voulait pas y ajouter, en ayant l'air de s'en +apercevoir; elle voulut au contraire chercher à le remettre en lui +parlant amicalement: elle fit donc un nouvel effort sur elle-même, et +lui dit avec l'air de l'intérêt: Est ce que madame Ferrars est à +Longstaple?</p> + +<p>—A Longstaple! reprit-il d'un air de surprise; non, ma mère est à +Londres.</p> + +<p>—Je voulais parler; dit Elinor en prenant aussi son ouvrage, de.... non +pas de madame Ferrars la mère, mais de la jeune madame Ferrars. Elle ne +leva pas les yeux, n'osant pas le regarder. Madame Dashwood et ses deux +cadettes, <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> au contraire, tournèrent les yeux sur lui. Il rougissait, +était en perplexité; enfin, après quelque hésitation, il dit: Peut-être +vous entendez la femme de mon frère, madame Robert Ferrars?</p> + +<p>—Madame Robert Ferrars! Ce nom fut répété par madame Dashwood et par +Maria avec l'accent de la surprise. Elinor ne pouvait dire un seul mot, +ne savait ce qu'elle entendait, et ses yeux attachés sur lui demandaient +une explication.</p> + +<p>—Peut-être vous ne savez pas, dit-il d'une voix un peu plus ferme..... +il me paraît à présent que vous ignorez que mon frère, s'est marié +dernièrement avec la plus jeune des.... avec mademoiselle Lucy Stéeles?</p> + +<p>Ces paroles furent répétées en écho; excepté par Elinor. Toute <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> sa +présence d'esprit, toute sa fermeté l'avaient abandonnée. Elle sentit +qu'elle allait ou se trouver mal, ou fondre en larmes, et n'eut que la +force de se lever et de passer dans la chambre à manger. Sa mère qui +l'avait vue pâlir, la suivit immédiatement. Edward aurait bien voulu en +faire autant; il fut retenu non seulement par sa timidité naturelle, +mais par Maria qui vint à lui au moment où sa mère et sa sœur furent +sorties, et lui prit vivement les deux mains entre les siennes, en lui +disant: O Edward! ô mon ami! mon frère! dites, répétez encore que vous +êtes libre, que Lucy est mariée, et que ce n'est pas avec vous!</p> + +<p>—Ah! non, non, grâce au ciel! pas avec moi..... Mais Elinor? dit-il en +regardant vers la porte avec inquiétude; ah! Maria, s'il est <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> vrai +que je suis votre ami, votre frère, conduisez-moi aux pieds d'Elinor et +de votre mère.... Je me suis cru rejeté pour toujours quand j'ai vu +votre réception; à présent je retrouve la vie et l'espoir du pardon.</p> + +<p>—Faut-il aussi vous pardonner d'avoir coupé mon étui? dit Emma en +relevant les petites pièces de maroquin et en les lui montrant dans sa +main.</p> + +<p>—Allons, dit Maria en passant son bras sous le sien, allons trouver ma +mère et ma sœur. Vous avez mon aveu; mais tout dépend d'elles.</p> + +<p>—Et j'ose compter sur leur bonté, dit l'heureux Edward.</p> + +<p>Ils passèrent dans la salle à manger, où la mère et la fille pleuraient +de joie dans les bras l'une de l'autre.....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p> + +<p>—O ma mère! ô mon Elinor! dit Edward à genoux devant elles.</p> + +<p>—Mon fils! mon cher Edward! répondirent-elles toutes les deux en même +temps.... Ces mots lui suffirent. Il se releva pour embrasser Maria et +Emma; il revint auprès de son Elinor. Pendant long-temps il n'y eut +entre eux que des acclamations de bonheur et de joie. A quatre heures le +dîner fut servi, et l'heureuse famille réunie autour de la table, mangea +peu, mais but de bon cœur à l'engagement d'Edward et d'Elinor; l'on +ne savait lesquels étaient les plus contens. Maria semblait avoir oublié +toutes ses peines et ne plus exister que pour sa sœur. Cependant, sur +la fin du dîner, quelques soupirs échappèrent de son cœur lorsqu'elle +pensa que le bonheur dont jouissait Elinor était fini pour elle. <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> +Elinor s'en aperçut, et reprenant plus de calme, elle pria Edward de +leur raconter les détails d'un événement qu'à peine elles pouvaient +croire; par quel miracle, Robert qui blâmait si fort son frère de son +engagement avec Lucy, qui le voyait pour cela rejeté de la famille, +avait pu se mettre à sa place? Quelquefois Elinor craignait de faire un +songe, et tremblait du moment du réveil. Edward, libre de son +engagement, et sans avoir aucun reproche à se faire! c'était un +événement si inespéré, si inattendu, qu'elle ne pouvait le comprendre. +Il ne peut s'expliquer, dit-il, que par le caractère de mon frère, celui +de sa femme et le mien, et je demande la permission d'entrer là-dessus +dans quelques détails. Chère Elinor, c'est le premier moment où <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> +j'ose vous offrir mon cœur; il faut qu'il vous soit connu en entier +jusque dans ses moindres replis, ainsi qu'à votre mère et à vos +sœurs. Je dois expier un tort de jeunesse dont j'ai été bien puni par +les tourmens qu'il m'a donnés. Une fois j'ai craint d'avoir à m'en +repentir toute ma vie. Le ciel m'a pardonné sans doute; et je suis bien +plus heureux que je n'aurais osé l'espérer.</p> + +<p>Il commença son récit, qui fut souvent interrompu.</p> + +<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p> + +<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>CHAPITRE LI.</h2> + +<p>Mon frère n'a qu'une année de moins que moi. La nature en rapprochant +ainsi nos âges nous avait destinés à cette liaison, la plus intime des +amitiés, qui répand sa douce influence sur toute la vie, qui commence +avec l'enfance et dure jusqu'à la mort. A peine puis-je me rappeler le +temps où je l'ai éprouvée. J'aimais passionnément le petit compagnon des +jeux de mon enfance. Mais bientôt notre mère sembla prendre à tâche +d'altérer ce sentiment par la différence extrême qu'elle mit entre nous +deux. Robert était un très-bel enfant; et moi, tout le contraire. Ce +qu'il y a de certain, <span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> c'est qu'il était plus gentil et moins +pleureur, parce qu'on ne le contrariait jamais et qu'on faisait toutes +ses fantaisies. Il était non seulement le favori de ma mère, mais de +tous ceux qui avaient intérêt de lui plaire, et fut un <i>enfant gâté</i> +dans toute l'étendue du terme; tandis que le pauvre fils aîné, toujours +grondé, toujours repoussé, devint de plus en plus triste et maussade, et +finit par mériter peut-être, à l'extérieur du moins, l'indifférence +qu'il inspirait. Mais si j'en suis devenu moins aimable, si j'ai été +plus malheureux dans mon enfance, j'ose croire aussi que j'ai dû +quelques vertus à cette éducation sévère. C'était surtout ce titre +d'<i>aîné</i> que ma mère ne pouvait supporter. Mon père l'avait laissée +maîtresse, il est vrai, de disposer de sa fortune; <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> mais l'usage, le +respect de l'opinion l'empêchaient de substituer mon frère à mes droits, +tant que je ne donnerais pas, par ma mauvaise conduite, l'occasion de me +déshériter. Mais cent fois je l'ai entendue dire: Pourquoi n'est-ce pas +Robert qui est venu le premier au monde? celui-là aurait fait honneur à +sa fortune. Elle pouvait du moins m'éloigner d'elle, et n'y manqua pas. +Dès l'âge de quinze ans je fus remis aux soins de M. Pratt, dont on lui +parlait comme d'un homme en état de diriger mon éducation, et qui +consentit à me prendre en pension chez lui près de Plymouth, où il +faisait valoir un petit domaine. C'était un homme simple et bon, assez +savant en effet pour m'enseigner ce qu'un jeune homme bien né doit +apprendre, mais sans le <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> moindre usage du monde, où jamais il +n'avait vécu, et tout-à-fait hors d'état de me former pour la société où +je devais vivre, et de corriger l'excessive timidité que ma première +éducation m'avait donnée. Sa femme était simple et commune. Ils +n'avaient pas d'enfant. J'étais leur seul pensionnaire, et je me serais +ennuyé à périr, dans leur maison, si ses deux nièces, les jeunes +Stéeles, n'y avaient pas fait de fréquens séjours. Lucy, du même âge que +moi, était très-jolie, très-vive, très-agaçante, et du premier moment +décida dans sa petite tête, que le pensionnaire de son oncle devait être +son amoureux et son mari, et fit tout ce qu'il fallait pour y réussir. +Cela n'était pas difficile; et elle n'eut pas besoin, pour me captiver, +de toute l'adresse qu'elle y mit, ni de <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> tous les soins qu'elle se +donna. J'étais dans l'âge où le cœur s'ouvre à toutes les +impressions. Le mien, naturellement très-aimant, ne demandait qu'à se +donner, et n'en avait point encore trouvé l'occasion. Toujours repoussé, +toujours humilié chez ma mère, la première personne qui me témoigna un +intérêt vif, qui parut me compter pour quelque chose, et qui ne +m'épargnait pas des flatteries de tout genre, dut me paraître un ange du +ciel; et comme elle joignait à cela une figure très-jolie et +très-animée, et la fraîcheur de 16 ans, il n'est pas étonnant qu'en +très-peu de temps je crusse être, ou que je fusse réellement peut-être +passionnément amoureux. C'était la première jeune personne que j'eusse +vue familièrement; et le bon M. Pratt, content de mes <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> progrès dans +mes études, et plus encore de la bonne pension, ferma les yeux sur mon +attachement pour sa nièce, car je le cachais si peu, qu'il était presque +impossible qu'il ne s'en aperçût pas. Naturellement honnête et timide, +mon seul projet était de l'épouser dès que je serais en âge. Je lui en +donnai mille fois l'assurance, et de bouche, et par écrit; mais je +n'allai pas plus loin, et j'aurais regardé comme un crime d'avoir une +autre idée. Lucy m'aimait-elle alors comme je l'aimais, ou l'espoir de +partager ma fortune et de briller à Londres, était-il son seul mobile? +Ce n'est que depuis peu que je me suis permis ce doute. Elle jouait si +naturellement l'amour passionné et désintéressé que, même depuis que +j'ai été éclairé sur ses défauts, je <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> n'eus jamais le moindre +soupçon sur ses sentimens.</p> + +<p>Je passai trois ans chez M. Pratt. J'en avais dix-huit quand mes tuteurs +exigèrent de ma mère que je fusse rappelé chez elle. Je partis de +Longstaple, formant le projet d'une constance éternelle, la jurant à +Lucy, et pouvant à peine par mes sermens répétés apaiser un peu sa +douleur que je partageais de toute mon ame. Mais je n'avais que dix-huit +ans; et à cet âge les sermens d'un jeune homme ont peu de valeur. Je +suis convaincu que si ma mère m'avait alors voué à quelque état qui +<ins class="correction" title="demendât">demandât</ins> de l'activité ou de la réflexion, que si mon temps avait été +employé de manière à me tenir au moins quelques mois éloigné de Lucy, +j'aurais fini, comme tous les jeunes gens de mon âge, <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> par oublier +cette inclination d'enfance, qui n'était rien moins que fondée sur la +sympathie, et qui existait bien plus dans l'imagination que dans le +cœur. Mais au lieu de m'adonner à un état, ou de me permettre d'en +choisir un, je revins à la maison complétement désœuvré. Ma mère ne +me grondait plus, mais ne faisait nulle attention à moi. La plus entière +indifférence avait succédé à sa sévérité. Elle ne songea pas même à me +présenter dans le monde, et me laissa absolument livré à moi-même et à +mon oisiveté. Robert au contraire était de toutes ses sociétés, et +donnait dans tous les travers et l'extravagance de la mode. L'excès de +sa fatuité m'inspira naturellement une extrême aversion pour son genre +de vie, et me rendit toujours plus sauvage <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> et plus réservé. +Peut-être à cette époque ai-je quelque obligation à l'amour que je +croyais avoir pour Lucy, et au goût de l'étude que j'avais pris chez son +oncle. Ma mère, ne faisant rien pour me rendre la maison agréable, +abandonné à moi-même, ne trouvant dans mon frère ni un compagnon, ni un +ami, j'aurais pu facilement chercher des distractions dangereuses. Mais +la seule que je me permettais était de fréquens voyages à Longstaple, +que je regardais comme ma demeure, et ceux qui l'habitaient, comme ma +famille; où j'étais toujours bien venu; où Lucy me paraissait toujours +plus tendre et plus aimable! C'était encore la seule femme que j'eusse +vue; je ne pouvais donc faire aucune comparaison, ni m'apercevoir +d'aucun de ses défauts. <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> Auprès de sa sœur Anna et de sa tante +Pratt, je la trouvais un miracle d'esprit et de beauté, et chaque fois +que je la voyais, je confirmais mes engagemens de l'épouser. Ainsi +s'écoula toute une année. Quand j'eus dix-neuf ans, on crut convenable +de me faire passer un ou deux ans à l'université d'Oxford. Mon frère +était alors à Westminster. Ce fut pendant ce temps-là que notre sœur +Fanny, avec qui je m'étais cependant assez lié pendant les dernières +années, épousa votre frère, M. John Dashwood. Je ne fus pas à leur noce; +mais lorsqu'à vingt-un ans je quittai Oxford, mon premier soin fut +d'aller la voir à Norland, dont ils venaient d'hériter.... Ah! chère +Elinor, c'est là où je devais apprendre à connaître un sentiment bien +différent de celui que <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> je croyais avoir pour Lucy, et qui s'était +déjà fort affaibli par l'absence; c'est-là que voyant continuellement la +plus aimable des femmes, je sentis que ce que j'avais pris jusqu'alors +pour de l'amour, n'était qu'une effervescence de jeunesse, et que +j'avais trouvé l'objet qui doit m'attacher pour la vie. Chacune des +perfections d'Elinor me découvrait un défaut dans Lucy, dans celle avec +qui j'étais engagé, et qui devait être ma compagne. Avant de venir à +Norland, j'avais fait une course à Longstaple. Déjà, comme si c'eût été +un pressentiment, Lucy m'avait paru moins aimable. Elle écrit mal; son +style est commun, dépourvu d'idées; son orthographe est mauvaise, et +notre correspondance soutenue pendant que j'étais à <ins class="correction" title="Oxfort">Oxford</ins> avait plutôt +affaibli <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> qu'augmenté mon amour. Mais en la retrouvant plus tendre, +plus empressée qu'elle ne l'avait encore été, je crus avoir un tort +envers elle, et je voulus le réparer par un engagement positif de +l'épouser lorsque je le pourrais.</p> + +<p>Pouvais-je, chère Elinor, dans ces circonstances, vous offrir un cœur +qui ne tarda pas à vous appartenir en entier? J'aurais dû vous fuir sans +doute; mais l'entraînement était trop fort, trop puissant. Je +connaissais trop mon peu de moyens de plaire, pour imaginer qu'il y eût +quelque danger pour vous, et me condamnant au silence, je crus qu'il +m'était permis de jouir dans votre société des derniers momens de +bonheur de ma vie. Vous partîtes pour Barton, et le vide affreux, le +désespoir que j'éprouvai loin de vous, me suggéra <span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> une démarche qui +devait me rendre ma liberté; c'était de parler à Lucy avec franchise de +l'état actuel de mon cœur. Je cédai à cette idée après quelques +combats, et préférant lui parler moi-même, que de lui faire savoir par +une lettre qu'elle aurait pu feindre de n'avoir pas reçue, j'allai à +Longstaple où elle était alors, et j'eus avec elle un entretien où rien +ne lui fut caché. Elle dut voir combien je vous adorais sans vous +l'avoir jamais dit; elle dut voir combien je serais malheureux, séparé +de vous, uni à une autre femme! Alors elle mit tout en jeu; larmes, +évanouissement, tendresse, reproches, prières, menaces, rien ne fut +négligé. Elle parla à ma conscience. Enfin le résultat de cette visite, +d'où j'avais espéré mon bonheur, fut de renouveler <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> mes engagemens +avec elle, et de la quitter le plus infortuné des hommes. En partant +elle me mit au doigt un anneau de ses cheveux, et me fit jurer de le +porter. Vous daignerez peut-être vous rappeler, mon Elinor, l'état où +j'étais lorsque je vins à la chaumière. Nos relations de famille ne me +permettaient pas de passer si près de vous sans vous voir, et je +désirais vous faire tacitement un dernier adieu. Je ne voulais rester +qu'un jour, et j'y fus une semaine; ce fut pour y éprouver encore +l'ascendant d'un sentiment vrai et profond. A côté de vous je ne pouvais +penser qu'à vous-même, et j'étais heureux. Il fallut m'arracher à cet +enchantement, il fallut vous quitter.... Vous savez le reste, comme Anna +trahit notre secret, et comme ma mère en voulant m'obliger <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> à +épouser mademoiselle Morton, me força à déclarer moi-même mes anciens +engagemens avec Lucy. Je savais par elle qu'ils étaient connus de vous. +Elle m'avait assuré que vous y preniez intérêt, que vous les regardiez +comme sacrés. Ah! cela seul m'aurait engagé à les tenir; mon seul +dédommagement était de mériter votre estime. Qu'aurais-je d'ailleurs +gagné à les rompre, puisque j'étais sûr qu'alors je n'aurais plus rien +été pour vous? Je me résignai donc à mon sort, et je fis le sacrifice de +ma famille, de ma fortune et de toutes mes espérances de bonheur sur +cette terre, à une personne que je n'aimais plus; et qui par ses +procédés avec vous m'avait dévoilé son caractère.</p> + +<p>Voilà mon histoire; celle de mon frère et de Lucy m'est moins <span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> +connue. Je ne puis en juger que d'après leur caractère et les lettres +qu'ils m'ont écrites, et que je vous montrerai. De tout temps Robert a +affecté un grand mépris pour moi et pour ma tournure. La pensée que +j'avais pu plaire à une jolie femme, a dû naturellement exciter sa +vanité et lui donner l'idée de l'emporter sur moi, et de me souffler +cette conquête. Quand Lucy alla demeurer chez ma sœur, je la blâmai +de l'avoir accepté, et j'eus soin de m'y trouver très-peu; Robert au +contraire y était sans cesse. Il ignorait notre liaison; mais +certainement Lucy lui plaisait, parce qu'elle encensait sa vanité en le +flattant avec excès. Sans doute aussi son élégance et son jargon +plaisaient davantage à Lucy que ma timide simplicité. La grande +découverte <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> arriva. Je fus déshérité; ma mère donna tout de suite à +Robert ce qu'elle me destinait, et dès-lors il plut encore davantage à +une femme vaine, intéressée, et qui de ce moment forma le projet de +chercher à se l'attacher, mais en me ménageant encore dans le cas où +elle n'y pourrait réussir. Mon absence lui donnait la facilité de suivre +à merveille ce double plan. Je lui avais déclaré que notre mariage +n'aurait lieu que lorsque je serais consacré et que j'aurais un +presbytère. La générosité du colonel Brandon leva cet obstacle. Vous +fûtes chargée de me l'apprendre, et vous dûtes voir que j'en fus plus +peiné que satisfait; mais je n'avais pas encore les ordres, et je partis +pour Oxford. Lucy m'écrivait, et ses lettres n'étaient ni moins tendres, +ni moins <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> fréquentes qu'à l'ordinaire. Je n'avais donc pas le +moindre soupçon du bonheur qui m'attendait et de ma délivrance, lorsque +tout à coup je reçus celles-ci, dit-il, en les sortant de son porte +feuille et en les présentant à Elinor qui les ouvrit et lut ce qui suit:</p> + +<div class="blockquote"> + +<p class="left"><span class="smcap">Mon cher Edward</span>,</p> + +<p>«Ayant su par vous-même que je n'étais plus depuis long-temps le premier +objet de vos affections, j'ai cru qu'il m'était permis de donner les +miennes à un autre qui en sent mieux le prix que vous et veut bien +m'assurer qu'aucune femme ne lui plaît autant que moi. De mon côté je +suis convaincue que lui seul peut me rendre heureuse. <span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> Ainsi, en +épousant le cadet au lieu de l'aîné, j'assure le bonheur de trois +personnes, le vôtre, le mien, et celui de mon cher Robert à qui je viens +de jurer à l'autel amour et fidélité. Il ne tiendra pas à moi que nous +ne soyons également bons amis sous notre nouvelle relation. Si, comme il +est possible, notre mariage vous raccommode avec ma belle-mère, je suis +sûre au moins que vous vous intéresserez à obtenir notre pardon, dont, +au reste, je ne suis plus inquiète. Robert m'assure qu'elle ne lui a +jamais rien refusé, qu'elle ne peut se passer de le voir. J'ai donc bien +plus de chance de la voir aussi et de lui plaire, que je n'en aurais eu +avec vous. D'ailleurs mon mari a déjà une jolie fortune assurée, et nous +<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> pouvons mieux nous passer de l'héritage de madame Ferrars. Nous +partons à l'instant pour Daulish en Devonshire, où nous passerons +quelques semaines. J'ai brûlé toutes vos lettres, et je vous prie d'en +faire autant des miennes. Mais je pense que mon beau-frère voudra bien +me laisser son portrait, de même que je le prie de garder l'anneau de +mes cheveux, en souvenir de son ancienne amie, et actuellement de sa +belle-sœur.</p> + +<p class="right">»<span class="smcap">Lucy Ferrars.</span>»</p> +</div> + +<p>Celle de Robert était plus courte.</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Vous ne m'en voudrez pas, Edward, si je vous ai enlevé votre belle +conquête. Ce n'est, d'honneur, pas ma faute si la <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> nature et +l'éducation m'ont donné plus de moyens de plaire. Je crois d'ailleurs +que Lucy et moi nous avons été formés l'un pour l'autre; même âge, mêmes +goûts. Elle est vraiment charmante, ma petite Lucy, et formée par moi, +elle effacera l'hiver prochain toutes nos beautés à la mode. C'eût été +un meurtre de l'ensevelir dans un presbytère. Au reste à présent vous +pourrez renoncer à embrasser ce saint état, pour lequel je vous crois +cependant une vocation toute particulière. Adieu donc, mon cher pasteur, +vous m'avez donné l'exemple de la désobéissance à nos parens, et je l'ai +suivi. Vraiment je trouve très-doux, quand on n'est plus enfant, de +faire sa volonté plutôt que celle des autres; et vous <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> aviez bien +raison. Ma mère m'en a donné les moyens; j'en profite, et j'ai sans +doute votre approbation.</p> + +<p class="right2">»Votre heureux frère,</p> + +<p class="right">»<span class="smcap">Robert Ferrars.</span>»</p> +</div> + +<p>Elinor les rendit sans aucun commentaire.</p> + +<p>Je ne vous demande pas votre opinion, dit Edward, sur le style de ma +belle-sœur. Pour le monde, je n'aurais pas voulu que vous eussiez vu +une lettre d'elle quand elle devait être ma femme. Combien de fois j'ai +rougi en les lisant! Je crois en vérité que, passé les premiers six +mois, cette lettre est la seule qui m'ait fait un plaisir sans mélange.</p> + +<p>Il m'est impossible, dit Maria, de ne pas observer comme votre mère <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> +a été punie par son propre tort. L'indépendance qu'elle a donnée à +Robert par ressentiment contre vous, a entièrement tourné contre elle. +Il est vraiment assez plaisant qu'elle ait donné mille pièces de revenu +à l'un de ses fils, pour qu'il fît exactement la même faute pour +laquelle elle déshéritait l'autre. Car je suppose qu'elle sera aussi +blessée du mariage de Robert, qu'elle l'avait été du vôtre.</p> + +<p>—Elle le sera bien davantage, dit Edward. Dans le fond de son ame elle +n'était pas fâchée d'un prétexte de mettre mon frère à ma place; mais +aussi comme il a toujours été son favori, sa faute sera plus vite +pardonnée.</p> + +<p>—Peut-être, dit Elinor, trouvera-t-elle votre second choix aussi +mauvais que le premier. Avez-vous communiqué vos intentions <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> à +quelqu'un de votre famille?</p> + +<p>—Non, pas encore, chère amie! Ma première pensée, après avoir reçu la +lettre de Lucy, fut de me mettre en route pour Barton par le plus court +chemin. J'ai quitté Oxford le lendemain. Je voulais avant tout, mon +Elinor, obtenir votre aveu et celui de votre mère. Hélas! je suis à +présent un bien pauvre parti! un ministre de village avec deux ou trois +cents pièces de revenu. Voilà tout ce que je puis offrir à celle qui, à +mon avis, mériterait le trône du monde.</p> + +<p>—Et votre cœur, dit Elinor avec son charmant sourire, ce cœur que +le mien sait apprécier depuis long-temps, ne le comptez-vous pour rien? +Moi je le compte pour tout; et il vaut mieux pour moi que tous les +trônes.</p> + +<p>Il fallut lui expliquer ensuite <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> comment on l'avait cru marié, et +comment Thomas avait rencontré Lucy et Robert. Ce récit excita de +nouveau son indignation contre la première, qui s'était certainement +fait un jeu de tromper un moment Elinor, en lui faisant croire qu'elle +avait épousé Edward. Depuis long-temps les yeux de celui-ci s'étaient +ouverts sur son ignorance complète, son mauvais ton, et ce genre de +finesse malicieuse, que ceux qui l'ont qualifient du nom d'<i>esprit</i>, et +qui n'en est que le simulacre; car c'est presque toujours au contraire +le signe d'un esprit étroit et d'un manque d'éducation. Edward +attribuait à ce dernier travers tous les défauts de Lucy, et la croyait +d'ailleurs une bonne fille, ayant assez d'esprit naturel et +d'attachement pour lui, pour se former <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> insensiblement. Sans cette +idée rien ne l'aurait empêché de rompre un engagement qui était une +source de peines et de regrets.—Je crus de mon devoir, poursuivit-il, +lorsque je fus déshérité, de lui donner encore l'option <ins class="correction" title="d'annuller">d'annuler</ins> ou de +continuer nos engagemens. J'étais alors dans une situation qui ne +pouvait, ce me semble, tenter ni la vanité, ni l'avarice de qui que ce +soit. En persistant à vouloir m'épouser, elle semblait me prouver une +affection vive et désintéressée, dont je fus entièrement dupe, et qui me +donna des remords. Encore à présent je ne puis comprendre pourquoi elle +s'obstinait à enchaîner un homme qu'elle n'aimait pas, dont elle savait +n'être pas aimée, et qui n'avait plus ni fortune, ni amis, ni +protection. Elle ne pouvait pas deviner que le <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> colonel Brandon me +donnerait un bénéfice.</p> + +<p>—Non, dit Maria; mais il pouvait arriver tel événement dans votre +famille qui vous remît à votre place. Elle ne risquait rien pour +elle-même, puisqu'elle a prouvé qu'elle se croyait en pleine liberté. +Votre nom seul lui donnait un grand relief parmi les siens, et si rien +ne se présentait de plus avantageux, elle vous aurait du moins préféré +au célibat. Indigne fille! je l'ai toujours devinée, et je n'ai aucun +repentir de ma manière froide et repoussante avec elle.</p> + +<p>Edward apprit avec plaisir que le colonel Brandon était attendu à la +chaumière. Il était charmé d'une prompte occasion de le remercier mieux +qu'il ne l'avait fait encore. La mauvaise humeur que lui donnait ce don, +lorsqu'il l'obligeait <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> d'épouser Lucy, avait percé dans l'expression +très-faible de sa reconnaissance. A présent, dit-il, en pourrai-je +jamais témoigner assez à celui qui assure mon bonheur? Sans asile, et +presque sans revenu, aurais-je osé demander cette main chérie?</p> + +<p>—Sans asile? dit madame Dashwood, n'auriez-vous pas pu vivre ici avec +nous? Le gendre qui rendra mon Elinor heureuse comme elle mérite de +l'être, sera toujours assez riche pour moi, et je partagerai avec lui le +peu que je possède.</p> + +<p>Elinor vint embrasser son excellente mère. Un peu moins romanesque +qu'elle, elle savait bien qu'on ne vit pas d'amour, et que trois cent +cinquante pièces par an, qui étaient tout ce qu'ils pouvaient espérer, +en réunissant leurs <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> petites fortunes, demandaient beaucoup +d'économie pour nouer les deux bouts de l'année. Edward n'était pas sans +espérance que sa mère ne fît à présent quelque chose pour lui; mais non +pas Elinor. Mademoiselle Morton et ses trente mille livres étant encore +là, elle était sûre que madame Ferrars, qui la regardait seulement comme +un parti moins déshonorant que Lucy, offrirait encore à son fils, non +marié, mademoiselle Morton, et sur son nouveau refus, dont elle ne +doutait pas, le déshériterait cette fois pour toujours, et que l'offense +de Robert ne servirait qu'à enrichir Fanny. Mais Elinor et Edward +avaient tous les deux des goûts si simples, qu'ils étaient sûrs de +pouvoir trouver, malgré cela, <span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> le bonheur dans leur étroite +médiocrité de fortune.</p> + +<p>Edward fut invité par madame Dashwood à passer huit jours à la +chaumière, et l'on juge s'il accepta avec transport, et si Elinor fut +heureuse. Mais leur caractère à tous les deux ne donnait pas beaucoup +d'expansion à leur bonheur; ils en jouissaient en silence. Elinor +d'ailleurs ménageait Maria, et ne voulait pas lui offrir le spectacle +d'un amour heureux et passionné. Edward était avec toutes comme un frère +chéri; et un étranger aurait eu peine à deviner à laquelle il était +attaché par l'amour le plus tendre et le plus réciproque.</p> + +<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p> + +<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>CHAPITRE LII.</h2> + +<p>Quatre jours après l'arrivée d'Edward, celle du colonel Brandon vint +compléter la satisfaction de madame Dashwood. Mais elle ne put avoir +celle de le loger: il n'y avait à la chaumière qu'une seule chambre à +donner. Edward garda son privilége de premier venu; il n'avait +d'ailleurs pas de connaissance dans le voisinage. Alors le colonel +offrit de retourner tous les soirs dans son ancien appartement au parc; +il en revenait dès le matin pour déjeuner avec ses amies. Pendant trois +semaines de solitude à Delafort, il avait eu le temps de calculer la +disproportion entre trente-huit <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> ans et dix-huit, et il revint à +Barton dans une disposition d'esprit qui lui rendait bien nécessaires, +et les progrès de la santé de Maria, et l'amitié qu'elle lui témoignait, +et tous les encouragemens de madame Dashwood. Au milieu de tels amis il +eut bientôt retrouvé sa sérénité. Il ignorait complétement le nouveau +choix de Lucy; il ne savait pas un mot du penchant d'Elinor, ensorte que +les premières visites se passèrent à écouter et à s'étonner. Madame +Dashwood se chargea de ce récit; il y prit le plus vif intérêt, et +trouva de nouveaux motifs de se réjouir de ce qu'il avait fait pour +Edward, puisque c'était actuellement aussi pour Elinor. Il est inutile +de dire que ces deux hommes ayant autant de rapports dans les opinions, +dans le caractère, dans les manières, <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> ne tardèrent pas à se lier +intimement. Ces rapports auraient suffi sans doute; mais leur +attachement pour les deux sœurs les attira l'un vers l'autre, par une +douce et prompte sympathie, et produisit en peu de jours ce qui aurait +été l'effet du temps et de leur rapprochement.</p> + +<p>Les lettres de Londres arrivèrent enfin et furent très-volumineuses; +elles racontèrent la surprenante histoire dans tous ses détails. Madame +Jennings témoignait son indignation contre cette <i>changeante</i> fille, et +sa compassion pour <i>le pauvre malheureux</i> Edward, qui peut-être, +disait-elle, allait mourir à Oxford de ce chagrin, si cruel, si +inattendu. Il n'y avait que deux jours d'écoulés depuis que Lucy était +venue passer deux heures avec elle, et elle ne <span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> lui en avait pas dit +un mot. Seulement elle lui avait conté qu'elle voyait quelquefois M. +Robert Ferrars, et qu'elle cultivait une bienveillance qui pouvait un +jour être utile à Edward, ce dont elle la loua fort. Voyez quelle +indigne trompeuse, s'écriait-elle dans sa lettre! La bonne Anna ne s'est +non plus doutée de rien. Pauvre créature! ce fut elle qui vint me +l'apprendre; elle en pleurait amèrement. Sa sœur, au lieu de +l'emmener avec elle, avait emporté tout leur argent; c'était elle qui le +gardait; et la malheureuse était sans un seul schelling. Je l'ai gardée +avec moi jusqu'à ce que j'aille au parc, d'où je la renverrai à <ins class="correction" title="sa sa">sa</ins> +famille. Sa joie de rester encore un peu à Londres et chez moi où le +docteur Donavar vient quelquefois, l'a complétement consolée. <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> Mais +qui consolera le pauvre délaissé Edward? Pour mon goût je l'aimerais +cent fois mieux que ce fat de Robert..... Il me vient une idée: il faut +que vous l'invitiez à Barton, et que Maria ait pitié de lui, etc. etc. +etc.</p> + +<p>Il y avait aussi une longue lettre de M. John Dashwood, qui racontait +cet événement à Elinor avec de grandes lamentations. Sa belle-mère était +la plus malheureuse des femmes. La <i>sensible</i> Fanny avait eu des +rechutes de maux de nerfs si violens, que c'était un miracle qu'elle eût +pu y résister. L'offense de Robert était impardonnable; mais Lucy était +beaucoup plus blâmable. On n'osait nommer ni l'un ni l'autre devant +madame Ferrars. Cependant elle aimait tellement ce fils, que peut-être +un jour pourrait-elle <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> consentir à le revoir; mais sa femme ne +paraîtrait jamais en sa présence. La manière mystérieuse avec laquelle +cette affaire s'était tramée ajoutait beaucoup à <i>leur crime</i>. Car si +l'on avait eu le moindre soupçon, on aurait pu prendre des mesures pour +l'empêcher. Il priait Elinor de se joindre à lui pour se plaindre de ce +qu'Edward n'eût pas épousé plus tôt cette fille, qui prive tour à tour +une bonne mère de ses deux fils. Madame Ferrars, à leur grande surprise, +n'avait pas nommé Edward une seule fois dans cette occasion, et lui +n'avait pas écrit une ligne; c'était cependant le moment de chercher à +se réconcilier avec sa mère, en lui promettant de faire ce qu'elle +désire. Peut-être qu'il ne l'osait pas; mais il pourrait s'adresser à sa +sœur, y joindre <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> une lettre de soumission pour sa mère, que Fanny +lui remettrait, et qui peut-être aurait un bon effet.</p> + +<p>Ce paragraphe était de quelque importance pour régler la conduite +d'Edward. Il le détermina à tenter en effet une réconciliation, mais non +pas comme John Dashwood l'entendait.</p> + +<p>—<i>Une lettre de soumission!</i> répétait Edward. Non certainement je n'ai +point de soumission à faire. Dois-je demander pardon à ma mère de +l'ingratitude de Robert envers elle et de sa trahison envers moi? Il m'a +rendu le plus heureux des hommes; voilà tout ce que je puis lui dire, et +ce qui l'intéressera fort peu.</p> + +<p>—Vous pouvez certainement, dit Elinor, demander pardon à votre mère, de +ce que vous l'avez <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> offensée. Je pense même que vous pourriez à +présent lui témoigner en conscience quelques regrets d'avoir formé cet +engagement qui attire sur vous sa colère.</p> + +<p>—Oui, je le puis, dit Edward, et je le ferai.</p> + +<p>—Et, ajouta-t-elle en souriant, vous pourriez peut-être après cela +convenir en toute humilité, que vous avez formé un second engagement, +presque aussi imprudent à ses yeux que le premier, avec la sœur de +son gendre.</p> + +<p>Edward n'eut rien à opposer à ce plan; mais se défiant un peu dans cette +occasion de l'intercession de son beau-frère et de sa sœur, il +préféra traiter personnellement et de bouche, plutôt que par écrit. Il +fut donc résolu qu'il irait à Londres, descendrait chez <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> Fanny, et +lui demanderait de l'introduire auprès de leur mère.</p> + +<p>—Et si elle y consent, dit Maria avec vivacité, si elle amène une +réconciliation entre vous et votre mère, je me réconcilie aussi avec +elle, et je lui pardonne tout.</p> + +<p>Le lendemain Edward partit accompagné des vœux de tous ses amis pour +le bon succès de son voyage; et le colonel consentit à rester quelques +jours encore pour les consoler un peu de son absence; mais il continua +de loger au parc.</p> + +<p>Le troisième jour il ne vint pas au déjeuner. Elinor proposa à sa +sœur une promenade du côté du parc, où peut-être elles le +rencontreraient; et Maria y consentit. En effet, à peine eurent-elles +tourné la colline, qu'elles le virent, à quelque distance, assis sur +<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> un banc de gazon; mais il n'y était pas seul. Une femme était +assise à côté de lui, et avait un enfant sur ses genoux; il caressait +beaucoup l'enfant, et prenait aussi les mains de la dame entre les +siennes. Je veux mourir, s'écria Maria, s'il n'est pas avec notre +nouvelle connaissance d'Altenham, madame Summers, la parente de madame +Smith, et sans doute c'est son fils. Mais d'où le colonel la connaît-il +si intimement? Elinor ne répondit rien; un soupçon traversait sa pensée. +Avançons, dit Maria. Au moment même le groupe du banc de gazon les +aperçut; ils se levèrent et vinrent au devant d'elles, en sorte qu'on se +rencontra bientôt. Le colonel avait l'air assez embarrassé; mais au +premier regard que Maria eut jeté sur l'enfant, que sa mère avait <span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> +repris, elle en comprit la cause. C'était le portrait en mignature de +Willoughby; il était impossible de s'y méprendre et de ne pas voir que +c'était son fils. Tout fut dévoilé. Madame Summers était la fille +adoptive du colonel, l'infortunée Caroline Williams, la victime des +séductions de celui que Maria avait tant aimé. Elle eut peine à retenir +un cri et à ne pas repousser l'enfant, qui, attiré par les rubans roses +de son chapeau, lui tendait ses petits bras. Elinor frappée aussi de la +ressemblance, se hâta de se mettre entre lui et sa sœur, de parler à +madame Summers, de caresser le petit pour laisser à Maria le temps de se +remettre. Mais ce mouvement avait effrayé l'enfant; il pleurait, et sa +mère voulut absolument l'emmener et rejoindre madame Smith. <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> Une +bonne attendait à quelque distance. La jeune maman salua les deux +sœurs avec amitié, le colonel avec un tendre respect, et s'éloigna +avec son petit fardeau. Maria lui rendit son salut amical, et l'embrassa +même. Rien ne prouva mieux à Elinor les progrès de sa raison; mais elle +avait un tremblement d'émotion involontaire qui l'obligea à prendre le +bras que le colonel lui offrait.</p> + +<p>Ils firent quelques pas en silence; enfin le colonel le rompit.—Vous +venez, leur dit-il, de faire une découverte qui a dû vous surprendre. +Oui, cette jeune femme est celle à qui j'ai long-temps servi de père, et +que je n'ai pu garantir du malheur. Mais il est réparé autant qu'il peut +l'être. L'excellente madame Smith, en punissant sévèrement son jeune +<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> parent, a voulu que l'enfant et celle qui lui a donné la vie, +rejetés par lui, le remplaçassent dans ses affections. Je ferai, +m'écrivit-elle en me les demandant, ce qu'il aurait dû faire, ce qu'il +m'a refusé; j'assurerai leur sort, et comme je ne puis désirer la +damnation éternelle d'un jeune homme que j'aimais comme un fils, avant +ses erreurs, j'espère obtenir ainsi de Dieu le pardon de son péché, et +qu'il ne soit puni que dans cette vie. Vous comprenez avec quelle joie +je cédai mon infortunée pupille à cette respectable femme. Caroline +formée par le malheur, aimant passionnément son enfant, accepta avec +transport une place qui ne la séparait pas de lui et la faisait vivre +dans une austère retraite. Il fut convenu entre madame Smith et moi +qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> changerait de nom, et passerait pour une veuve. Jusqu'ici +le secret avait été bien gardé. Mais la ressemblance de l'enfant avec +son père m'a souvent fait trembler; c'est ce qui fait que Caroline ne +l'avait point encore mené avec elle dans ses promenades. Depuis que je +suis ici, je vais souvent la voir en allant à la chaumière. Cette fois, +je suis resté plus long-temps qu'à l'ordinaire. Elle m'a accompagné +avec le petit James; et vous nous avez surpris. J'ai vu au premier +instant que cet enfant vous disait tout et que notre secret était +découvert. Mais ce n'est pas avec vous que je crains qu'il soit trahi et +souvent j'aurais voulu vous le confier moi-même, si je.... Il s'arrêta. +Elinor le comprit et le remercia par un regard de ne pas achever. Maria, +les yeux <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> baissés et pleins de larmes, ne disait rien; mais il était +facile de voir comme son cœur était oppressé, et celui du colonel +n'était pas plus à son aise. Il voyait, à n'en pas douter, combien ce +sentiment qu'il avait cru presque éteint, avait encore de pouvoir sur +elle. Quoiqu'il eût évité de nommer une seule fois Willoughby dans son +récit, il se repentait de l'avoir fait devant elle: Mais ne rien dire +aurait été plus pénible encore. Elinor se chargea de l'entretien, et +sans prononcer non plus le nom fatal, elle témoigna au colonel un grand +intérêt pour sa pupille, et lui dit combien elle leur avait plu. Maria +prit sur elle de le confirmer par quelques mots obligeans; mais sa voix +tremblante en détruisit l'effet. Ils arrivèrent à la maison. Maria dit +que l'air du <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> matin l'avait incommodée, et se sauva dans sa chambre. +Le colonel était si sombre et si rêveur, que madame Dashwood le crut +malade et s'en alarma. A dîner, Maria, qui avait réfléchi, reparut à peu +près comme à l'ordinaire, fut amicale avec le colonel, et raconta +elle-même à sa mère qu'elles avaient rencontré leur aimable voisine +d'Altenham; mais il ne fut pas question de l'enfant. Cette manière remit +un peu le colonel, et la soirée fut plus agréable que la matinée.</p> + +<p>On reçut des lettres d'Edward. Après quelque résistance de la part de +madame Ferrars, il avait été admis en sa présence, et reconnu de nouveau +pour son fils <i>unique</i>, car c'était le tour de Robert de ne plus l'être. +Mais Edward n'avait point d'abord révélé son <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> engagement actuel avec +Elinor, et il avait été loin de croire son sort assuré, et avait craint +d'être repoussé avec plus de rigueur qu'auparavant. Il avait fait son +aveu après quelques préparations, et contre son attente, il fut écouté +avec beaucoup de calme. Madame Ferrars chercha cependant à le dissuader +d'épouser la fille d'un simple gentilhomme, sans fortune et sans +espérance, plutôt que la riche fille d'un lord. Il ne la contredit pas +du tout; mais il lui dit avec fermeté et respect, qu'il y était +absolument décidé. Alors, instruite par l'expérience du passé, elle +jugea plus sage d'accorder, avec toute la mauvaise grâce qu'elle put y +mettre, ce qu'elle ne pouvait pas empêcher, et de consentir qu'Edward +épousât Elinor. Mais quoiqu'il fût à présent <i>son seul fils</i>, <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> +disait-elle à chaque instant, elle ne le traita pas comme tel, et ne lui +rendit pas son droit d'aînesse. Pendant que le coupable Robert jouissait +de mille pièces de revenu, sans faire autre chose que des sottises, elle +trouva fort bon que le pauvre Edward devînt pasteur d'un village avec +deux cents pièces de rente; elle y ajouta cependant, tant pour le +présent que pour le futur, la même somme de dix mille pièces qu'elle +avait données à Fanny en la mariant.</p> + +<p>Edward ne s'en plaignit pas; c'était plus qu'il n'avait espéré, et assez +pour pouvoir rendre son Elinor heureuse. John Dashwood répéta sur tous +les tons que madame Ferrars était la meilleure et la plus généreuse des +mères. Elle-même, avec ses excuses de ne pouvoir faire plus, sembla être +<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> la seule personne qui fût surprise de ce qu'elle ne fît pas +davantage.</p> + +<p>Il ne manquait plus à Edward, pour compléter son bonheur, que d'être +consacré, et que le presbytère fût prêt à les recevoir. Le colonel, à +présent qu'il devait être habité par Elinor, trouvait toujours de +nouveaux embellissemens à y faire, et finit par les inviter à passer les +premiers mois chez lui, d'où ils pourraient présider eux-mêmes à leurs +réparations. Ils y consentirent, et de bonne heure, en automne, la +cérémonie eut lieu dans l'église de Barton. Cette fois les prophéties de +madame Jennings furent accomplies à sa grande joie; elle put visiter à +la Saint-Michel le pasteur de Delafort, et ne fut pas fâchée d'y trouver +Elinor plutôt que Lucy; mais elle fut un peu surprise de s'être encore +<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> trompée sur l'amour du colonel, qu'elle recommença de nouveau à +destiner à Maria: et c'était le vœu général de la famille, la seule +chose qui manquât encore à la félicité d'Elinor. Ils eurent aussi la +visite de madame Ferrars la mère, presque honteuse d'avoir autorisé leur +bonheur, et celle de John et de Fanny, qui vinrent avec elle.</p> + +<p>Je ne veux pas dire que vous ayez mal fait d'épouser mon beau-frère, dit +John à Elinor, en se promenant avec elle dans l'avenue du château de +Delafort; je vois que vous êtes aussi heureuse qu'on peut l'être avec +peu d'argent; mais j'avoue que j'aurais eu un grand plaisir à appeler le +colonel Brandon mon frère. Cette terre, cette maison, chaque chose ici +est vraiment très-agréable et fait <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> envie; et quels bois, quels +beaux arbres! Enfin Maria est encore là, et quoique ce ne soit point une +personne qui l'attire, et qu'il n'ait jamais eu de goût pour elle, je +crois que si elle voulait se donner un peu de peine, et vous, insinuer +au colonel d'y penser, cela pourrait s'arranger une fois. Je rirais bien +si nous en venions à bout; car il ne l'aime pas du tout. Je ne me trompe +jamais, moi, sur ces sortes de choses; mais quand on se voit tous les +jours, le diable est bien fin. Vous ferez fort bien, ma sœur, +d'inviter souvent Maria, de faire remarquer au colonel comme sa santé et +sa beauté reviennent: et qui sait ce qui peut arriver! Je le voudrais de +tout mon cœur, je vous assure.</p> + +<p>Madame Ferrars les vit quelquefois et se conduisit décemment <span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> avec +eux; mais ils ne furent pas insultés par sa préférence, elle ne pouvait +<ins class="correction" title="l'acorder">l'accorder</ins> au vrai mérite. La fatuité de Robert et les flatteries de sa +femme l'obtinrent encore. Les mêmes moyens que Lucy avait employés pour +faire tomber Robert dans le piége, furent pratiqués pour rentrer dans la +faveur de sa mère, dès qu'il lui fut possible d'en approcher, et elle +mit beaucoup d'art pour l'obtenir; elle feignit d'être malade au point +d'en mourir.</p> + +<p>Madame Ferrars qui déjà avait pardonné à Robert, et qui le recevait +quelquefois, céda à ses sollicitations pour aller voir sa femme, +espérant en être bientôt débarrassée. Dès-lors elle ne tarda pas à être +guérie, et sa respectueuse humilité, ses attentions assidues pour la +vieille dame et son petit <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> chien, ses flatteries sans fin, +réconcilièrent madame Ferrars sur le choix de son fils, et si +promptement que Lucy devint aussi nécessaire que Robert à sa belle-mère +qui l'aima même mieux que Fanny. Ils s'établirent à Londres, reçurent +mille libéralités de madame Ferrars, furent dans les meilleurs termes +avec les Dashwood en apparence. Mais la jalousie de Fanny, la légèreté +de Robert, le mauvais esprit de Lucy les rendirent malheureux malgré +leurs richesses; tandis que dans le presbytère de Delafort tout était +bonheur et jouissances. L'attachement de ses habitans s'augmentait tous +les jours. Ils n'avaient aucun besoin factice. Rien ne les entraînait +hors de chez eux, et loin de ne pas se croire assez riches, ils avaient +encore de quoi aider les malheureux. Robert au contraire <span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> faisait +des dettes, mangeait d'avance ce qu'il attendait encore de sa mère, et +se préparait un avenir bien triste, associé à une femme à qui il ne +resterait rien et dont la physionomie animée ne serait plus que +l'expression de la méchanceté quand elle aurait perdu sa fraîcheur.</p> + +<p>Le mariage d'Elinor la sépara peu de sa famille. Sa mère et ses sœurs +passaient avec elle plus de la moitié de leur vie. Madame Dashwood +espérait toujours qu'en donnant au colonel et à Maria de fréquentes +occasions de se rencontrer, celle-ci s'attacherait enfin à cet homme si +digne d'être aimé. Mais plus d'une année s'était écoulée, et rien +n'avançait que l'amitié de Maria pour lui, qui s'augmentait +graduellement, ainsi que l'amour du colonel qui, persuadé <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> qu'elle +aimait encore malgré elle Willoughby, ou que du moins elle n'en aimerait +jamais d'autre, n'osait s'expliquer et proposer sa main à celle qui +possédait en entier son cœur. Heureux d'en être regardé comme un ami, +et déjà comme un fils et un frère par madame Dashwood et par Elinor, il +redoutait de porter atteinte à ce bonheur par une démarche décisive et +trop précipitée. Il chérissait ses espérances et tremblait de les +perdre. Ce n'était qu'à Elinor seulement qu'il osait ouvrir son cœur, +et tout était transmis avec soin par elle à Maria qui l'écoutait sans +peine, et répondait en soupirant: Je ne serais pas digne lui, si je +pouvais aimer deux fois.</p> + +<p>Un matin, ils étaient tous rassemblés chez Elinor, un peu incommodée +d'une grossesse pénible, <span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> lorsqu'on apporta les papiers et les +lettres de la poste. Dans le nombre de celles adressées à madame Edward +Ferrars, il y en avait une à grand cachet noir dont l'écriture ne lui +était pas inconnue, quoiqu'elle n'eût pu la désigner. Maria, occupée à +parcourir les papiers-nouvelles, ne la voyait pas. Tout à coup le papier +tombe de sa main; elle jette un cri dont l'expression était plus +l'étonnement que la peine ou l'émotion, et dit d'une voix assez ferme: +Madame Willoughby est morte d'une chute de phaéton. Pauvre femme! elle +paie cher son goût effréné pour le plaisir. Le colonel, plus ému +qu'elle, prend ce fatal papier, et ne doute pas qu'il ne renferme +l'arrêt de sa condamnation. J'ai ici, dit Elinor, la confirmation de +cette nouvelle <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> par M. Willoughby lui-même, qui me la communique. +Lisez, Maria. Celle-ci prit la lettre et lut bas ce qui suit:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«L'intérêt que madame Edward Ferrars m'a témoigné dans notre dernier +entretien, me fait espérer qu'elle me pardonnera d'oser lui apprendre +que ma fatale chaîne est rompue. Celle à qui j'avais donné mon nom en +échange de sa fortune, a péri victime d'un accident que je n'ai cessé de +lui prédire, en s'obstinant à conduire elle-même des chevaux trop vifs. +Mais depuis long-temps mes conseils lui étaient aussi odieux que ma +présence.</p> + +<p>»Je sais que ce n'est pas encore le temps de parler du sentiment qui +domine dans mon cœur; mais celle qui me l'inspire est <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> libre +encore, et je ne puis me défendre d'espérer. Bonne Elinor! vous qui sans +doute êtes la plus heureuse des femmes dans une union fondée sur un +amour réciproque, vous ne me refuserez pas un jour votre appui. Mon +étude sera de le mériter; recevez-en l'assurance de votre dévoué</p> + +<p class="right">»<span class="smcap">James Willoughby.</span>»</p> + +</div> + +<p>Maria rougit beaucoup en lisant cette lettre, qu'elle passa à sa mère. +Le colonel avait hésité de sortir; mais un sentiment involontaire le +clouait à cette place. La tête appuyée sur sa main, tenant de l'autre +les papiers, il avait l'air de les lire, et n'en distinguait pas un mot.</p> + +<p>—Répondrez-vous à M. Willoughby? dit Maria à sa sœur, après un +moment de silence.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span></p> + +<p>—Oui, sans doute. Mais que dois-je lui dire?</p> + +<p>—Qu'il se trompe complétement, et que je ne suis plus libre, si.... +(elle se tourna vers le colonel), si le meilleur des hommes daigne +accepter cette main et le don de mon cœur; et même, s'il les +refusait, Dieu aurait mon.........</p> + +<p>—Refuser! s'écria le colonel transporté de joie, en serrant contre son +sein et pressant de ses lèvres cette main adorée. O Maria! chère Maria! +l'ai-je bien entendu? et dans quel moment! Mais n'est-ce point une +erreur de votre cœur généreux?</p> + +<p>—Non, non, dit-elle, avec une grâce enchanteresse; il est guéri de +toutes ses erreurs, il n'appartient qu'à celui qui m'a véritablement +aimée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span></p> + +<p>—Et qui vous adorera toute sa vie....</p> + +<p>—On ne sollicite pas seulement mon consentement, dit en riant madame +Dashwood: si j'allais le refuser! Mais c'est le jour où les femmes font +les avances, et je vous donne Maria, mon cher Brandon, avant que vous me +l'ayez demandée. Ils se jetèrent dans ses bras, puis dans ceux d'Elinor +et d'Emma. Edward fut appelé de son cabinet pour prendre part à la joie +générale, et la sienne fut bien grande en donnant le nom de frère à son +intime ami.</p> + +<p>La noce ne tarda pas à se célébrer en famille; elle fut bénie par +Edward. Le colonel aurait voulu obtenir de sa belle-mère qu'elle se +fixât tout-à-fait chez lui avec Emma; mais elle fut assez prudente pour +<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> préférer de conserver sa liberté et sa jolie chaumière, d'où elle +sortait souvent pour visiter, à Delafort, tantôt le château, tantôt le +presbytère, où elle trouvait autant de bonheur qu'on puisse en avoir ici +bas. Celui de Maria augmenta tous les jours. Il était principalement +fondé sur l'estime et sur une reconnaissance mutuelle. Le colonel +sentait tous les jours davantage qu'il devait à sa charmante compagne +les seuls momens heureux de sa vie. Elle le consola de toutes ses +affections précédentes, rendit à son esprit toute sa gaieté, et il +redevint le plus aimable de même qu'il était le meilleur des hommes. +Maria fut heureuse du bonheur de cet homme excellent; et comme elle ne +savait pas aimer à demi, elle finit par aimer son mari au <span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> moins +autant qu'elle avait aimé Willoughby.</p> + +<p>Ce dernier fut d'abord furieux du mariage de Maria et de la réponse +d'Elinor, qui lui prouva son intérêt en ne lui épargnant pas les +conseils d'une raison saine et éclairée. Ils n'eurent pas d'abord grand +effet sur un caractère aussi léger. Mais son cœur était bon, et en +relisant encore une fois, dans un moment de réflexion, la lettre de +madame Edward Ferrars, il en fut touché comme d'une vraie preuve +d'amitié. Il désira de la voir et de la remercier; il en demanda la +permission et l'obtint une année après son veuvage. C'est encore à vous, +lui dit-il, sage Elinor, que je remets le soin du bonheur de ma vie, et +cette fois j'espère d'être écouté. En renonçant <span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> à l'espoir insensé, +j'en conviens, d'épouser Maria, en me rappelant tous mes torts passés, +le plus grand de tous, la séduction de la jeune Caroline Williams, s'est +présenté à mon souvenir et m'a rempli de remords. Je sais qu'elle m'a +donné un fils que je n'ai jamais vu, mais à qui aussi je dois donner un +père. J'ignore où vivent la mère et l'enfant; le colonel Brandon les a +si bien cachés que je n'ai pu les découvrir. A présent que mes +intentions sont honorables, et que je suis libre de les remplir, je vous +conjure d'obtenir de lui pour moi la main de sa pupille. Décidé à +réparer mes torts avec elle et avec le colonel, tout le reste m'est +égal. Sa naissance est illégitime, je le sais; mais elle est la fille +adoptive du colonel Brandon, et portera mon nom. Elle n'a point de <span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> +fortune; la mienne nous suffira; et peut-être qu'après avoir rempli ce +devoir madame Smith me rendra son amitié. On dit cependant qu'elle a +adopté des parens éloignés, et je n'ai pas grand espoir de ce côté; mais +je vivrai en philosophe à Haute-Combe entre ma femme et mon enfant, et +je rétablirai ma fortune, qui s'est déjà raccommodée par mon premier +mariage.</p> + +<p>Elinor sourit, l'approuva, et lui promit de s'intéresser pour lui auprès +du colonel. Le même jour elle en parla à lui et à Maria: cette dernière +s'enflamma de cette idée, et conjura son mari d'y consentir. On alla en +parler à Caroline, à madame Smith. Celle-ci, enchantée de sauver une ame +de la damnation éternelle, ne se fit pas presser, et rendit son amitié à +<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> Willoughby en l'unissant à Caroline. Cette jeune femme, depuis +qu'elle était mère d'un enfant charmant, qui était le portrait vivant de +Willoughby, était devenue beaucoup plus jolie et beaucoup plus aimable +qu'elle ne l'était autrefois. Elle le fixa autant qu'on pouvait le +fixer. Ils restèrent à Altenham tant que madame Smith vécut, et furent +ensuite s'établir à Haute-Combe. Maria pouvait alors le voir sans danger +et sans émotion, et n'ayant point à rougir devant lui, leur relation +devint ce qu'elle devait être. Mais ils se virent rarement; madame +Brandon était toute à ses devoirs d'épouse, de mère, de dame de +paroisse, et s'acquittait de tout avec la chaleur de son ame et son +aimable vivacité. Son destin avait été singulier; elle semblait avoir +<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> été appelée à prouver elle-même la fausseté de son système favori, +sur l'impossibilité d'aimer deux fois. Elle avait aimé passionnément à +dix-sept ans, ce qui est assez rare: à cet âge on prend souvent pour une +passion ce qui n'est qu'un goût léger, excité par l'attrait de la +nouveauté, et l'effervescence de la jeunesse et de l'imagination. Ce +n'est ordinairement que quelques années plus tard qu'on est capable +d'avoir une passion vraie et profonde, et celle de Maria avait ces +caractères. Mais un sentiment d'un autre genre, et bien supérieur, une +haute estime, une vive amitié, une tendre reconnaissance, l'avaient +amenée à donner volontairement sa main à un homme qui n'était pas moins +qu'elle victime d'un premier attachement, que deux années auparavant +elle trouvait trop vieux <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> pour se marier, et qui se donnait encore +la bonne sauve-garde d'une veste de flanelle.</p> + +<p>Il n'est pas besoin de dire qu'elles eurent souvent la visite de la +bonne M<sup>me</sup> Jennings, et quelquefois celle de ses filles et de ses +gendres, les Middleton et les Palmer. Sir Georges, toujours le plus gai +et le meilleur des voisins, se trouva réduit à la jeune Emma pour orner +ses bals de campagnes. Mais Emma grandit tous les jours; elle a quinze +ans, elle est jolie comme tous les amours, et déjà madame Jennings +s'occupe beaucoup de deviner qui est-ce qui sera son amoureux.</p> + +<p>Nous laissons à regret cette aimable famille, et nous devons compter au +nombre des mérites, et des bonheurs d'Elinor et de Maria, qu'elles sont +jeunes, jolies, <span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> et qu'elles vivent à côté l'une de l'autre dans des +situations de fortune bien différentes, sans que leur liaison ait jamais +été troublée par le moindre nuage, non plus que celle de leurs maris.</p> + +<p class="center">FIN.</p> + +<hr class="small" /> + +<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3 class="note">Au lecteur</h3> + +<p>Madame de Montolieu a traduit «librement» «Sense and Sensibility». +Elle a notamment changé les prénoms de certains personnages du roman de +Jane Austen.</p> + +<p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections +mineures.</p> + +<p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. +Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur +le mot pour voir le texte original.</p> + +</div> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Raison et Sensibilité (tome quatrième), by +Jane Austen + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RAISON ET SENSIBILITÉ, TOME QUATRIÈME *** + +***** This file should be named 37634-h.htm or 37634-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/6/3/37634/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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