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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:08:26 -0700
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+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Raison et Sensibilité, tome IV, by Jane Austen, tome 4.</title>
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+<pre>
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+Project Gutenberg's Raison et Sensibilité (tome quatrième), by Jane Austen
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Raison et Sensibilité (tome quatrième)
+ ou les deux manièress d'aimer
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+Author: Jane Austen
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+Translator: Isabelle de Montolieu
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+Release Date: October 5, 2011 [EBook #37634]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RAISON ET SENSIBILITÉ, TOME QUATRIÈME ***
+
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+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
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+<h1>RAISON</h1>
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+<h1>RAISON</h1>
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+<h1 class="sub">SENSIBILITÉ,</h1>
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+<h2>LES DEUX MANIÈRES D'AIMER.</h2>
+
+<p class="center">PAR</p>
+
+<h2>JANE AUSTEN</h2>
+
+<p class="center">TRADUIT LIBREMENT DE L'ANGLAIS,</p>
+
+<p class="center">PAR</p>
+
+<p class="center">M<sup>ME</sup> ISABELLE DE MONTOLIEU.</p>
+
+<h3>TOME QUATRIÈME.</h3>
+
+<p class="center">A PARIS,</p>
+
+<p class="center">CHEZ ARTHUS-BERTRAND, LIBRAIRE,</p>
+
+<p class="center">RUE HAUTEFEUILLE, N<sup>o</sup>. 23.</p>
+
+<p class="center">1815.</p>
+
+<p class="center">~~~~~~</p>
+
+<table summary="table_des_chapitres" border="0" cellpadding="2" cellspacing="0">
+ <tr>
+ <td class="tdcmiddle">Chapitres</td>
+ </tr>
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+ </tr>
+</table>
+
+<p class="center2">~~~~~~</p>
+
+<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>CHAPITRE XLIII.</h2>
+
+<p>Au commencement d'avril, par un temps singulièrement beau pour la
+saison, madame Jennings et ses deux jeunes amies partirent de
+Berkeley-Street et quittèrent Londres; elles devaient rencontrer, dans
+un endroit désigné, madame Charlotte Palmer, son enfant et ses gens, et
+se rendre à Cleveland tous ensemble. Comme on devait voyager lentement à
+cause de l'enfant, M. Palmer et le colonel Brandon préférèrent <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span>
+suivre à cheval et devaient les rejoindre le lendemain de leur arrivée.</p>
+
+<p>Maria, toujours vive, toujours exagérée dans tous ses sentimens, s'était
+réjouie de quitter cette ville où elle n'avait eu que des peines, et au
+moment d'en partir, son c&oelig;ur se serra en pensant au plaisir qu'elle
+avait eu en y arrivant, à l'espoir qui embellissait les premiers momens
+de son séjour. Elle y laissait ce Willoughby qu'elle était venue
+rejoindre avec tant de joie et qu'elle ne pouvait oublier, perdu à
+jamais pour elle, retenu dans de nouveaux liens, ne l'ayant peut-être
+jamais aimée; et ces pensers déchirans, renouvelés au moment du départ,
+lui firent verser autant de larmes que si elle avait laissé derrière
+elle le bonheur.</p>
+
+<p>Elinor les partageait, comme <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> toutes les peines de sa s&oelig;ur; mais
+ce redoublement de chagrin étant plus dans son imagination qu'en
+réalité, elle espérait que l'air de la campagne, la tranquillité de
+Barton, le plaisir de retrouver sa mère remettraient sa santé et
+rendraient dans peu de mois la paix à son c&oelig;ur. De son côté Elinor ne
+laissait rien à Londres qui pût exciter en elle la moindre douleur; elle
+était bien aise d'être à l'abri des confidences de Lucy, et de sa
+persécutante et fausse amitié; elle remerciait aussi le ciel de ce que
+le traître Willoughby ne s'était point offert à sa vue ni à celle de sa
+s&oelig;ur; elle s'efforçait de ne plus penser à Edward que comme on pense
+à un ami marié, et tâchait, par une douce gaieté, de distraire un peu la
+pensive et triste Maria; elle y réussit assez bien. Sur la <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> fin de
+la première journée, le mouvement du carrosse, une contrée nouvelle, les
+caresses de madame Jennings et de sa s&oelig;ur avaient fait une heureuse
+diversion; mais le lendemain, dès qu'on fut entré dans le
+Sommerset-Shire, dès que ce mot eut été prononcé, cent mille nuages
+revinrent obscurcir sa physionomie, et il ne fut plus possible d'en
+obtenir un mot. Penchée sur la portière, absorbée dans ses souvenirs,
+dans ses réflexions, elle regardait chaque arbre, chaque buisson avec
+intérêt, comptait combien de fois Willoughby avait passé sur cette
+route, et se représentait avec quel délice elle l'aurait faite elle-même
+à côté de lui, pour aller habiter ensemble une terre qu'elle se figurait
+être comme le paradis, où elle avait placé le bonheur de sa <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> vie, et
+dont une autre qu'elle était à présent la propriétaire.</p>
+
+<p>Le matin du troisième jour on quitta la grande route pour prendre celle
+qui conduisait à <i>Cleveland-House</i>, et on y arriva après avoir fait
+quelques milles. C'était une belle et spacieuse maison moderne, située
+sur une plaine en pente douce, bordée de bois; il n'y avait point de
+parc, mais des promenades très-étendues. Un sentier uni et sablé
+serpentait autour de différentes espèces de plantations; des groupes de
+sapins, de frênes, d'acacias, étaient répandus çà et là autour de la
+maison; sur la plaine, des arbres plus épais étendaient leur belle
+verdure; des peupliers d'Italie élevaient leur feuillage en panache, se
+balançaient au-dessus des autres arbres, et cachaient les bâtimens du
+service. <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> Entre les groupes d'arbres, des fabriques simples et
+élégantes ornaient le paysage: c'étaient la laiterie, la basse-cour, les
+écuries, la maison du jardinier; plus loin, un temple grec avec ses
+colonnes en marbre blanc était situé sur une colline, et dominait un
+beau point de vue.</p>
+
+<p>Maria était dans l'enchantement; elle aurait voulu tout voir à la fois,
+savoir de quel côté étaient situés Barton et Haute-Combe. Soixante
+milles au plus la séparaient de sa mère chérie, et seulement trente, de
+Haute-Combe. L'une de ces idées réveillait dans son c&oelig;ur tous ses
+sentimens de tendresse, et l'autre, sa passion malheureuse. Comme elle
+désirait se livrer en liberté à ses impressions, pendant que ses
+compagnes parcouraient la maison avec Charlotte, et que cette <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+dernière, fière de son fils, le montrait à l'intendant, à la
+gouvernante, et leur faisait admirer sa beauté et sa force, elle
+s'échappa dans les bosquets. Déjà ils commençaient à se couvrir de leur
+nouveau feuillage, et les arbres fruitiers, de leurs fleurs. Elle suivit
+le sentier et arriva sur l'éminence où était situé le petit temple. Ses
+regards erraient de tous côtés sur le plus riant paysage jusqu'aux
+collines qui bordaient l'horizon. Elle s'imaginait que si elle pouvait
+aller jusque sur le sommet elle verrait Haute-Combe. Au lieu de
+combattre et d'écarter ses souvenirs et ses regrets, elle semblait
+chercher à les nourrir, se faire une espèce de volupté de sa mélancolie,
+et un devoir de sa constance. Sa faiblesse l'obligea de s'asseoir sur
+les marches du temple. <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> Appuyée contre une colonne, ses larmes
+coulèrent en abondance; mais elles n'avaient pas l'amertume de celles
+qu'elle versait à Londres; elles la soulagèrent plutôt que de lui faire
+du mal. En revenant à la maison par un autre chemin, elle résolut,
+pendant son séjour à Cleveland, de s'accorder tous les jours la
+jouissance de ces promenades solitaires, de profiter de la liberté d'une
+vie champêtre, et de se dédommager de sa longue réclusion: voilà le seul
+moyen, pensait-elle, de retrouver des forces et de la santé, et de ne
+pas faire à ma pauvre bonne maman le chagrin de me revoir si pâle et si
+changée. En effet, l'air et le mouvement lui avaient redonné un peu de
+couleur, ce qui fit grand plaisir à Elinor. Au moment où Maria rentra,
+les autres allaient sortir. La <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> fatigue lui servit de prétexte pour
+ne pas les suivre; elle resta, et continua de se livrer à ses rêveries
+sentimentales.</p>
+
+<p>L'excursion des autres dames fut moins romanesque. Charlotte les
+conduisit dans tous ses petits établissemens de campagne, à ses
+espaliers en fleurs, dans son potager, dans sa serre, dans son
+poulailler, etc. etc. Les lamentations du jardinier sur la perte de
+plusieurs belles plantes que le froid avait fait périr, excitèrent les
+éclats de rire de Charlotte; dans la basse-cour, des poules mangées par
+le renard, des couvées abandonnées, les redoublèrent. Madame Jennings
+s'y joignit; Elinor y fut entraînée; et il y eut au moins autant de
+gaieté dans leur promenade qu'il y avait eu de tristesse dans celle de
+Maria.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span></p>
+
+<p>Cette dernière, en formant son plan de courir toute la journée dans les
+environs, n'avait pas prévu les changemens de temps. La matinée avait
+été superbe; mais pendant le dîner une pluie très-forte et continuelle
+s'établit, et lui ôta tout espoir de sortir encore le soir, ainsi
+qu'elle l'avait résolu, ce dont elle fut très-contrariée. Il fallut
+passer son temps comme on put. Madame Palmer fit venir son poupon, et
+s'en amusa toute la soirée. Ses pleurs, ses grimaces, tout était
+charmant, tout annonçait une intelligence, elle aurait presque dit un
+esprit très-remarquable. Grand-maman faisait chorus avec elle, tout en
+faisant sa tapisserie; Elinor brodait, et prenait part aux discours
+insignifians, mais touchans cependant par l'amour maternel qui les
+dictait; <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> et Maria qui avait le talent de découvrir d'abord la
+bibliothèque dans chaque maison, alla chercher un livre, et prévint
+ainsi l'ennui d'une soirée qui lui aurait paru bien longue.</p>
+
+<p>Rien n'était oublié par madame Palmer pour la bonne réception de ses
+hôtes. Sa manière franche, amicale, sa constante bonne humeur faisaient
+facilement passer sur son manque total d'instruction et d'idées. Elle
+avait la politesse de la bonté, et non pas celle des complimens; elle
+était d'ailleurs si jolie, si fraîche, si gracieuse, qu'on avait du
+plaisir à la regarder, si on n'en avait pas à l'entendre. Sa naïveté,
+qui allait jusqu'à la simplicité, était quelquefois assez plaisante, et
+lui donnait quelque chose d'enfantin qui seyait à sa petite figure.
+Elinor n'aurait <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> pas voulu passer sa vie avec elle; mais pour
+quelques jours elle lui pardonnait même son rire éternel, qui était
+insupportable à Maria.</p>
+
+<p>Les cavaliers attendus arrivèrent le lendemain, et furent bien reçus;
+ils apportaient un peu de variété dans la conversation. Une longue
+matinée et une pluie continuelle rendaient ce renfort de société bien
+nécessaire. M. Palmer était très-bien chez lui, et faisait les honneurs
+de sa maison en vrai gentilhomme et avec un ton parfait; si quelquefois
+il était un peu rude avec sa femme et sa belle-mère, il pouvait être
+très-aimable avec les autres, et l'aurait toujours été sans cette nuance
+trop prononcée d'amour propre qui se faisait sentir à chaque instant, et
+qui tenait à une vraie supériorité d'esprit et de connaissances, non
+seulement <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> sur madame Jennings et sur Charlotte, mais sur plusieurs
+hommes de son âge. D'ailleurs, dans sa vie et ses habitudes, il
+ressemblait à beaucoup d'autres, tenant bien sa place à la table et
+voulant qu'elle fût servie avec recherche, n'étant jamais prêt aux
+heures fixées, quoiqu'il n'eût rien à faire, passionné de son enfant
+sans vouloir en avoir l'air, plus souvent à son billard que dans sa
+bibliothèque, et avec ses chevaux qu'avec les dames, mais beaucoup mieux
+cependant qu'Elinor ne l'aurait attendu. Et pourtant, tout en lui
+rendant justice, elle ne pouvait s'empêcher de le mettre au-dessous
+d'Edward, si instruit et si modeste, pouvant parler sur tout avec
+intérêt, et se taire quand il le fallait, écouter, et céder même dans
+l'occasion, quoiqu'il sût aussi soutenir <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> son opinion avec noblesse
+et fermeté. Hélas! le seul tort d'Edward aux yeux d'Elinor était d'avoir
+une fois aimé Lucy Stéeles, et combien encore ce tort involontaire avait
+développé de vertus qu'elle ne pouvait s'empêcher d'admirer. Mais quand
+elle aurait pu l'oublier, le colonel Brandon le lui aurait rappelé. Il
+venait de passer une semaine à Delafort, exprès pour donner des ordres
+relatifs aux réparations du presbytère; il en parlait à Elinor comme à
+une amie du jeune pasteur; il lui faisait la description de cette
+demeure, la conseillait sur ce qu'il y avait de mieux à faire pour
+l'établissement d'Edward et de sa femme, et sans s'en douter enfonçait
+ainsi le poignard dans le c&oelig;ur de celle qui avait fondé l'espoir du
+bonheur de sa vie sur <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> l'union qu'elle espérait former avec Edward,
+et qui devait y renoncer. Mais elle n'en parlait pas avec moins
+d'intérêt de ce qui pouvait contribuer au bien-être d'un ami si cher,
+quoiqu'elle ne dût plus le partager. Toute la conduite du colonel avec
+elle fut telle que madame Jennings et même John Dashwood auraient pu le
+désirer pour se confirmer dans leur opinion. Il témoigna ouvertement le
+plaisir qu'il avait à revoir Elinor après une absence de dix jours; il
+cherchait toutes les occasions de s'entretenir avec elle, et déférait
+toujours à son opinion. Personne ne doutait qu'il ne lui fût
+profondément attaché, à l'exception d'Elinor elle-même, qui voyait
+très-bien que Maria, malgré sa tristesse et son changement, était
+l'objet de <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> sa préférence et d'un sentiment que sa tendre pitié
+augmentait encore. Elle observait ses regards, tandis que les autres
+observaient sa conduite, et les voyait se diriger sur Maria avec un
+intérêt si tendre, une sollicitude si vive, qu'elle n'avait pas
+là-dessus le moindre doute. Il aimait Elinor de l'amitié la plus vraie,
+et il adorait Maria avec une passion qui s'augmentait à chaque instant
+et qui fut bientôt mise à de cruelles épreuves.</p>
+
+<p>Loin que la santé de Maria se trouvât bien de l'air de la campagne, elle
+s'altérait toujours davantage, ce qui l'affligeait elle-même. Dès que la
+pluie eut cessé, elle recommença ses promenades sans s'embarrasser de
+l'humidité: le sentier sablé est tout-à-fait sec, disait-elle à sa
+s&oelig;ur à qui elle <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> échappait sans cesse; mais elle ne restait pas
+sur ce sentier. Elle s'enfonçait dans le bois; elle allait même plus
+loin chercher des sites plus romantiques, plus sauvages, des arbres plus
+vieux, plus épais; elle s'asseyait aux pieds sur la mousse humide,
+rentrait à la maison, glacée, mouillée, sans penser même à changer de
+chaussure. Il lui prit enfin une toux opiniâtre et un grand mal de
+gorge. Elle aurait caché et nié tout autre mal pour conserver sa
+liberté; mais celui-là était trop évident pour ne pas inquiéter tout le
+monde, et surtout sa s&oelig;ur et le colonel, qui lui demandèrent de se
+soigner mieux au nom de l'amitié. Elle leur répondit, en souriant, que
+son mal était léger, et qu'une nuit de repos la guérirait complètement.
+On lui prescrivit mille choses; <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> elle ne voulut prendre qu'un peu de
+thé en se couchant, et protesta à Elinor que le lendemain elle serait à
+merveille.</p>
+
+<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p>
+
+<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>CHAPITRE XLIV.</h2>
+
+<p>Après une nuit très-agitée, Maria se leva et descendit comme à
+l'ordinaire pour déjeuner. Une fièvre assez violente animait ses yeux et
+son teint d'une manière à tromper: aussi la crut-on parfaitement,
+lorsqu'elle assura qu'elle était beaucoup mieux. Elinor même, qui
+s'inquiétait facilement sur elle, fut rassurée. Elle ne mangea point
+cependant, mais but beaucoup de thé, et sortit pour sa promenade
+accoutumée, pendant qu'Elinor jouait au whist avec madame Jennings et
+les deux hommes, et que Charlotte était auprès de son enfant. Souffrante
+et abattue, Maria marchait lentement en lisant un livre de poésie qui
+l'intéressait; <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> c'étaient <i>les Saisons</i> de Thompson. Souvent elle
+arrêtait sa lecture pour regarder autour d'elle et admirer la réalité
+des descriptions qu'elle venait de lire. Elle arriva ainsi au petit
+temple, et avant d'y monter elle jette un coup d'&oelig;il sur la contrée.
+Dieu! qu'a-t-elle vu? Sur la route qui se dessine dans le paysage, et
+qui passe au bas de la plaine, à peu de distance de la colline, un
+caricle roulait avec rapidité; c'était.... celui de Willoughby, où elle
+avait été si heureuse à côté lui! Il le conduisait encore, mais ce
+n'était plus avec elle. Une autre femme, sans doute la sienne, dans le
+plus élégant costume de voyage, était à côté de lui. Ils passent sans
+l'avoir aperçue. Hélas! la pauvre Maria ne les voyait plus; faible et
+malade comme elle l'était dans ce moment, il lui fut impossible de
+supporter <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> cette vue. Elle sent qu'elle est près de mourir; une
+sueur froide la couvre; son c&oelig;ur, qui battait avec violence, semble
+s'arrêter; un nuage obscurcit ses yeux; elle tombe étendue et sans
+aucune connaissance à côté de la première marche du temple.</p>
+
+<p>Cependant les trois robers de whist finissent. Madame Jennings, qui les
+a perdus, demande sa revanche. Elinor, complaisante à l'ordinaire, la
+prie de l'en dispenser pour le moment; elle craint que la promenade de
+sa s&oelig;ur ne se prolonge trop pour sa santé; elle veut aller la
+chercher, la ramener, et prend le bras du colonel qui partageait son
+inquiétude. Ils suivirent lentement le sentier sablé, point de Maria.
+Elinor élève la voix et l'appelle, point de réponse. Le petit temple
+ouvert était <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> en face; elle n'y était pas. Aurait-elle eu
+l'imprudence d'entrer dans le bois? dit Elinor; mais elle nous
+entendrait. Elle s'arrête et l'appelle encore. Un cri perçant du colonel
+lui répond; il vient d'apercevoir celle qu'il cherchait, étendue sur
+l'herbe et comme privée de vie. Sa robe blanche se confondait avec
+l'escalier de marbre, ce qui les avait empêchés de l'apercevoir d'abord.
+Mais le colonel voulut monter pour chercher au loin s'il la verrait, et
+il la découvre à ses pieds. Qu'on juge de son émotion et de celle
+d'Elinor, qui vient à son cri. Elle a besoin de rassembler toutes ses
+forces pour ne pas être dans le même état que sa s&oelig;ur. Ils la
+relèvent à demi; Elinor s'assied sur la marche pour la soutenir; mais
+tous leurs efforts pour la ranimer sont inutiles. Les larmes d'Elinor
+<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> coulent sur ses joues glacées; elle ne les sent pas. Le colonel
+cherche si le pouls bat encore; il croit l'avoir senti faiblement, du
+moins il le dit et cherche à se le persuader à lui-même. Il faut l'ôter
+d'ici, dit-il à Elinor, je vais l'emporter; et la prenant dans ses bras,
+il veut reprendre le sentier, chargé de ce précieux fardeau. Mais Elinor
+voit que lui-même est tremblant et presque aussi pâle que Maria; elle a
+d'ailleurs la crainte de ce qu'éprouverait sa s&oelig;ur si, revenant à
+elle-même pendant le trajet, elle se voyait portée dans les bras du
+colonel, comme elle le fut une fois dans ceux <ins class="correction" title="rajouté «de»">de</ins> Willoughby lors de sa
+malheureuse chute. Elle en frémit, et alléguant sa propre faiblesse qui
+l'empêche aussi de marcher, elle conjure le colonel de remettre la
+pauvre Maria couchée à demi sur <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> ses genoux, et d'aller chercher des
+secours. Il y consent avec peine, et dans moins de temps qu'il n'était
+possible de l'imaginer, il est revenu avec des domestiques et un grand
+fauteuil. Maria y est placée; Elinor et le colonel marchent à côté
+d'elle, soutiennent sa tête penchée; et le triste cortége revient ainsi
+à la maison, où l'alarme fut grande, ainsi qu'on peut le penser. Mais
+personne n'en soupçonna la cause; on l'attribua en entier au mal de la
+veille et au saisissement occasionné par l'air du matin en sortant de
+déjeuner.</p>
+
+<p>Le mouvement commençait à la ranimer au moment où l'on arriva. Ses yeux
+s'entr'ouvrirent; elle regarda languissamment autour d'elle, tendit la
+main à Elinor, et, se penchant sur elle, fondit en larmes: c'était
+toujours par des pleurs <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> que se terminaient ses attaques de nerfs.
+Elinor fut bien aise de les voir couler en abondance. On la porte dans
+sa chambre, on la met au lit, et sa s&oelig;ur espère que la chaleur et un
+doux sommeil la remettront peu à peu. Elle s'endormit en effet, mais non
+pas tranquillement; elle était agitée et commença à délirer; elle
+nommait souvent Willoughby. Elinor n'en était pas surprise; elle savait
+combien sa s&oelig;ur en était occupée, et ne se doutait guère qu'elle
+venait de le voir. Maria se réveilla et voulut raconter ce qui lui était
+arrivé; mais ses idées étaient incohérentes; elle ne pouvait s'exprimer
+librement, et le peu de mots qu'elle prononça étaient si singuliers,
+qu'Elinor les attribua entièrement à la rêverie. Elle tâcha de calmer la
+malade, mais ce fut en vain; la fièvre <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> augmentait, sa tête
+s'embarrassait toujours de plus en plus, sa respiration devenait courte,
+oppressée. Elinor alarmée fit demander madame Jennings, qui ne la
+rassura pas, mais elle lui dit qu'elle allait envoyer un exprès dans une
+petite ville voisine pour chercher M. Harris, apothicaire, et dans
+l'occasion médecin assez heureux.</p>
+
+<p>Il vint, examina la malade, secoua la tête, et après avoir dit à
+mademoiselle Dashwood qu'à force de soins il espérait la tirer de
+danger, il déclara, d'après tous les symptômes, qu'elle avait une fièvre
+maligne, putride et très-contagieuse. A peine cet arrêt eut-il été
+prononcé, que madame Palmer, qui était présente, sortit en faisant un
+signe à sa mère qui la suivit, et à qui elle dit que, d'après la
+décision du médecin, elle ne <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> laisserait pas un moment son enfant et
+la nourrice exposés à la contagion, et qu'elle allait l'emmener. La
+bonne grand'mère fut du même avis, et dit qu'elle avait d'abord jugé la
+maladie de Maria plus sérieuse qu'Elinor ne voulait le croire; qu'elle
+la couvait depuis long-temps; qu'il était inoui qu'elle n'eût pas
+succombé plus tôt à son chagrin; mais que c'était cela qui à présent
+conduisait bien sûrement cette pauvre fille au tombeau, et que la
+première chose à faire était que Charlotte partît avec son enfant. M.
+Palmer fut demandé; il affecta d'abord de tourner en ridicule les
+craintes de ces dames, mais dans le fond il en était tellement saisi
+lui-même, qu'il alla aider au cocher pour qu'il eût plus tôt attelé,
+défendit qu'on sortît l'enfant de la chambre avant le moment <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> de
+partir, et le porta lui-même en courant, de peur qu'il ne respirât le
+mauvais air en passant devant la chambre de Maria. Dans moins d'une
+demi-heure, depuis l'arrivée de M. Harris et le mot terrible de
+contagion sorti de sa bouche, la mère, l'enfant et la nourrice en
+étaient à l'abri; ils se rendaient chez une tante de M. Palmer, qui
+demeurait quelques milles en-deçà de Bath. Charlotte aurait bien voulu
+aussi emmener son mari et sa mère. Le premier lui promit de la rejoindre
+dans un jour ou deux; mais madame Jennings, avec une bonté de c&oelig;ur
+qui redoubla l'amitié et la reconnaissance d'Elinor, déclara qu'elle ne
+quitterait pas Cleveland pendant que Maria y serait malade, et qu'elle
+était décidée à remplacer auprès d'elle la mère à qui elle l'avait ôtée.
+Elinor <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> trouva constamment, dans cette excellente femme, une aide
+zélée, active, désirant partager toutes ses fatigues; et lui étant
+souvent utile par sa longue expérience des soins nécessaires aux
+malades.</p>
+
+<p>La pauvre Maria avait vraiment grand besoin des tendres soins de sa
+s&oelig;ur et de son amie; La maladie eut son cours accoutumé. Elle se
+sentait elle-même assez généralement souffrante pour être docile aux
+avis de ses gardes; elle ne pouvait plus dire, comme le premier jour, je
+serai mieux demain, ni espérer de se rétablir avant bien des jours, et
+peut-être des semaines, si même elle se rétablissait. Eh! dans quel
+moment ce mal l'avait-il atteinte? lorsque tout était prêt pour aller
+rejoindre à Barton leur bonne mère: leur départ de Cleveland avait été
+fixé au lendemain. <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> Madame Jennings voyant l'impatience de Maria,
+leur avait offert sa voiture jusqu'à Barton, où elles comptaient arriver
+au plus tard le surlendemain, de bonne heure, et causer une surprise
+agréable à leur mère; et lorsqu'elle pouvait parler, c'était pour se
+lamenter du délai forcé que sa maladie apportait à ce trajet. Elinor
+tâchait de la consoler en lui disant ce qu'elle croyait elle-même,
+qu'elle serait bientôt rétablie.</p>
+
+<p>Les deux jours suivans ne produisirent aucun changement dans son état;
+elle n'était pas pis, mais elle n'était pas mieux, et la faiblesse
+augmentait. M. Palmer se laissa persuader malgré lui de joindre sa
+femme. Son humanité et sa politesse lui ordonnaient de rester pour
+veiller à ce qu'il ne manquât rien. Il craignait aussi le ridicule <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+de se donner l'air pusillanime en évitant un danger incertain; mais
+enfin sa promesse à Charlotte, le désir de revoir son enfant, l'ennui
+d'être seul avec madame Jennings et le <ins class="correction" title="colonnel">colonel</ins> Brandon (Elinor ne
+quittait pas un instant sa s&oelig;ur) l'engagèrent à partir. Le colonel
+voulait en faire autant par discrétion; mais madame Jennings, qui
+n'était pas fâchée, dans ses momens de liberté, d'avoir quelqu'un avec
+qui elle pût causer et jouer au piquet, trouva qu'il devait à sa
+<i>bien-aimée Elinor</i> de partager ses inquiétudes, et le pressa si fort de
+rester, qu'il y consentit. Son c&oelig;ur était bien de moitié dans ce
+désir: laisser celle qu'il adorait et l'amie qu'il chérissait, dans un
+état aussi cruel, c'était presque au-dessus de ses forces. M. Palmer
+aussi lui demanda comme une grâce de le <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> remplacer à Cleveland: si
+la maladie tournait mal, dit-il, ces dames auraient besoin d'un ami; et
+l'on juge combien cette seule supposition déchirait le c&oelig;ur du
+colonel. Maria ignorait tout, et ne parut pas surprise de ne point voir
+madame Palmer. Il y a même apparence qu'uniquement occupée de deux
+objets, sa mère et Willoughby, elle l'avait complètement oubliée.</p>
+
+<p>Deux autres jours s'écoulèrent depuis le départ de M. Palmer; et la
+situation de la malade était toujours aussi critique. M. Harris qui
+venait deux fois par jour, donnait des espérances qu'Elinor saisissait
+avec avidité; mais madame Jennings et le colonel n'osaient pas s'y
+livrer. La première faisait des songes, avait des pressentimens qui ne
+l'avaient jamais trompée; <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> le colonel se rappelait plus que jamais
+la ressemblance frappante entre Maria et son <ins class="correction" title="Eliza">Elisa</ins>, et se croyait
+destiné à perdre encore cet objet de son second amour. Il appelait en
+vain à son secours et la raison, et la jeunesse, et la bonne
+constitution de Maria, et l'avis du médecin: rien ne pouvait le
+rassurer, et dans ses momens de solitude, il s'abandonnait à la plus
+noire mélancolie et ne croyait pas revoir jamais Maria. Cependant, dans
+la matinée du troisième jour, ils reprirent tous plus d'espérance. Quand
+M. Harris arriva, il déclara qu'il trouvait Maria beaucoup mieux. Le
+pouls était plus fort, plus réglé, et chaque symptôme plus favorable
+qu'à sa dernière visite. Elinor était au ciel en l'entendant parler
+ainsi, et se félicita <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> de ce que dans ses lettres à sa mère elle
+avait suivi son propre jugement plutôt que celui de ses amis, en lui
+parlant du mal de Maria comme d'une légère indisposition qui retardait
+leur départ de Cleveland, et en fixant presque le moment où Maria serait
+assez bien pour entreprendre le voyage.</p>
+
+<p>Mais la journée ne finit pas aussi heureusement qu'elle avait commencé.
+Sur le soir, Maria parut plus malade qu'elle ne l'avait encore été; et
+la fièvre et l'insupportable douleur de tête et les frissons revinrent
+avec plus de force. Elle avait voulu se lever une heure ou deux sur une
+chaise longue pour qu'on refît son lit; elle demanda elle-même à y
+rentrer, et n'y fut pas plus tranquille. Elinor voulait attribuer cet
+état à la fatigue, et lui administra les cordiaux <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> prescrits par le
+médecin; elle eut enfin la satisfaction de la voir tomber dans un
+sommeil dont elle attendait les meilleurs effets; mais il ne fut pas
+aussi bienfaisant qu'elle l'avait espéré. Quoiqu'elle eût déjà veillé la
+nuit précédente, Elinor ne voulut pas entendre parler de quitter sa
+s&oelig;ur avant son réveil, et s'assit à côté du lit pour observer tous
+ses mouvemens. Madame Jennings n'était pas très-bien elle-même, et se
+coucha. Elinor voulut que Betty, qui était une excellente garde, ne
+quittât point sa maîtresse; elle resta donc seule avec Maria, dont le
+sommeil était toujours plus agité. On entendait des plaintes
+inarticulées sortir de ses lèvres brûlantes, elle changeait à tout
+moment de posture. Elinor hésitait s'il ne valait pas mieux l'éveiller
+que de la <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> laisser dans un sommeil aussi pénible, quand tout à coup
+un bruit accidentel dans la maison la réveilla en sursaut. Elle se leva
+sur son séant, et s'écria avec un son de voix très altéré et de
+l'égarement dans les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce maman? Ne vient-elle pas? O maman! maman!</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chère, pas tout-à-fait encore, lui dit doucement Elinor en
+l'aidant à se recoucher; soyez tranquille, mon cher amour, elle sera ici
+avant qu'il soit long-temps.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle vienne, qu'elle arrive, s'écria Maria en délire, ou bien elle
+ne retrouvera plus son enfant. Elinor, dites-lui de venir ce soir même;
+mais qu'elle ne passe pas à Londres, il la tuerait aussi, car il veut
+que je meure! Il est venu avec sa femme, dans son caricle, tout exprès
+pour me tuer; ils m'ont <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> écrasée, brisée; si vous saviez ce que je
+souffre! Maman me guérira; allez la chercher, Elinor; mais lui et cette
+femme empêchez-les d'entrer. Je ne veux pas les voir; je ne veux voir
+que vous et maman.</p>
+
+<p>Elinor vit avec douleur qu'elle n'était plus à elle-même; elle lui tâta
+le pouls, il était extrêmement agité, on ne pouvait pas compter les
+battemens, et le délire augmenta avec une telle rapidité, qu'Elinor fut
+vivement alarmée. Maria ne la reconnaissait plus; tantôt elle la prenait
+pour sa mère et l'embrassait avec ardeur en lui disant les choses les
+plus touchantes et les plus incohérentes; tantôt elle la repoussait avec
+horreur en la prenant pour madame Willoughby, qu'elle ne nommait jamais.
+Enfin Elinor se décida à envoyer chercher sans retard <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> M. Harris, et
+à dépêcher un exprès à Barton pour faire venir sa mère. Elle voulut
+consulter à cet effet le colonel Brandon, et laissant un moment sa
+s&oelig;ur aux soins de Betty, elle se hâta de descendre au salon, où elle
+savait qu'il restait très-tard.</p>
+
+<p>Elle le trouva en effet, et lui communiqua ses craintes, craintes qu'il
+avait déjà depuis long-temps. Il l'écouta dans un sombre désespoir; ce
+qu'il aurait pu dire aurait été bien faible pour ce qu'il sentait; mais
+à peine eut-elle articulé le désir d'envoyer un messager à madame
+Dashwood, qu'il prit vivement la parole pour lui offrir de se charger
+lui-même de cette commission. Elinor ne fit nulle résistance, nul
+compliment, cette offre répondait trop bien à tous les v&oelig;ux de son
+c&oelig;ur: et comment refuser <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> un ami si bon, si sensible, qui
+apprendrait avec précaution à sa mère le malheur qui les menaçait, qui
+la soutiendrait, la consolerait dans cet affreux moment, et dans un
+voyage si triste et si fatigant par sa promptitude? Excellent ami, lui
+dit-elle en pressant sa main, ma reconnaissance égale le service que
+vous nous rendez; je suis moins inquiète pour ma mère puisque vous serez
+avec elle. Qui sait l'effet que peut produire sa seule présence sur un
+c&oelig;ur tel que celui de Maria? Oh! s'il était donné à l'amour maternel
+de la rendre à la vie, nous vous devrons peut-être aussi ce bonheur. Qui
+sait si ma mère, attérée d'un tel coup, aurait été en état
+d'entreprendre cette course toute seule? Mais vous soutiendrez son
+courage; je vais lui écrire un mot <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> pendant que vous ferez préparer
+les chevaux.</p>
+
+<p>Pas un moment ne fut perdu: le colonel fit tous les arrangemens de ce
+petit voyage avec calme et promptitude. Il calcula exactement le temps
+qu'il y mettrait, et le moment de son retour. Il espérait, en partant
+tout de suite, pouvoir être revenu le lendemain à peu près à la même
+heure; il était environ onze heures du soir.</p>
+
+<p>Les chevaux furent prêts plus vite même qu'on ne l'aurait cru; le
+colonel pressa la main d'Elinor avec le regard le plus expressif de
+douleur et d'amitié, et se jeta dans sa voiture. Minuit sonna; elle se
+hâta de retourner auprès de sa s&oelig;ur pour attendre le médecin, bien
+décidée à veiller encore.</p>
+
+<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p>
+
+<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>CHAPITRE XLV.</h2>
+
+<p>Cette nuit fut également douloureuse pour les deux s&oelig;urs. Les heures
+s'écoulèrent les unes après les autres sans apporter de changement;
+Maria dans un délire toujours croissant, et Elinor dans la plus cruelle
+anxiété, attendant le médecin avec impatience, et redoutant d'entendre
+ce qu'il allait prononcer. Une fois que ses craintes furent éveillées,
+elle paya bien cher sa première sécurité, et Betty, qui veillait avec
+elle, la torturait encore en lui parlant des tristes pressentimens de sa
+maîtresse. Elinor n'était pas du tout superstitieuse; mais, qui n'a pas
+éprouvé qu'on le devient dans un grand danger? Elle <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> écoutait tout,
+croyait tout, s'affligeait de tout, et n'avait presque plus conservé
+d'espérance. Les idées de Maria étaient encore fixées par intervalles
+sur sa mère, et lorsqu'elle prononçait son nom en l'appelant avec
+vivacité, c'était un nouveau coup de poignard pour Elinor, qui se
+reprochait amèrement d'avoir laissé passer plusieurs jours sans la faire
+venir. Peut-être madame Dashwood, éclairée par sa tendresse maternelle,
+aurait imaginé quelque remède salutaire, qui serait à présent inutile ou
+trop tardif. Elle se représentait sans cesse cette tendre mère arrivant
+et ne retrouvant plus son enfant chéri, ou la retrouvant en délire, et
+n'en étant pas même reconnue.</p>
+
+<p>Elle était sur le point d'envoyer encore chez M. Harris quand il arriva
+environ sur les cinq heures; <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> son opinion fut cependant moins
+alarmante que son délai: tout en avouant qu'il trouvait un grand
+changement dans l'état de sa malade, il ne la crut pas dans un danger
+pressant, et donna l'espoir qu'un nouveau traitement aurait plus de
+succès; il en parla avec une telle confiance qu'il la communiqua à
+Elinor. Il partit en promettant de revenir dans trois ou quatre heures,
+et la laissa un peu plus calme qu'au moment de son arrivée.</p>
+
+<p>Madame Jennings apprit en se levant, avec un grand chagrin, ce qui
+s'était passé pendant la nuit; elle entra grondant Betty et presque
+Elinor de ne l'avoir pas demandée; s'attendrissant sur le départ du
+colonel, sur l'émotion de madame Dashwood, sur les tourmens d'Elinor,
+sur les souffrances <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> de Maria; disant qu'il ne fallait pas
+désespérer, mais que pour elle, elle avait toujours prévu que cela
+finirait mal. Son bon c&oelig;ur était réellement très-affligé. Avoir vu se
+flétrir par degrés cette belle fleur sous le poids meurtrier du chagrin;
+la voir expirer si jeune, si aimable, si pleine de vie jusqu'au moment
+fatal qui brisa son c&oelig;ur; c'était assez pour frapper et toucher même
+une personne moins intéressée dans cet événement. Maria avait plus de
+droits encore à la compassion de madame Jennings; elle avait été pendant
+trois mois sa compagne, elle était encore sous ses soins, et c'est
+pendant qu'elle y était qu'on l'avait si cruellement blessée, injuriée,
+rendue si malheureuse. Le malheur d'Elinor aussi, qui était sa favorite,
+lui faisait <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> une peine cruelle; et quand elle se représentait celle
+de leur mère, qui aimait Maria, comme elle-même aimait Charlotte, la
+part qu'elle prenait au triste événement qui se préparait, et dont elle
+ne doutait pas, était aussi vive que sincère.</p>
+
+<p>M. Harris fut exact à sa seconde visite; mais il fut entièrement trompé
+dans son espoir sur ses derniers remèdes. Ils avaient tous manqué leur
+effet; la fièvre n'était point abattue, la poitrine point dégagée; la
+malade était peut-être plus tranquille, mais cette tranquillité même,
+qui n'était qu'une pesante stupeur, augmentait ses alarmes. Elinor qui
+cherchait à lire dans son âme, s'en aperçut bientôt, et parut désirer
+d'autres avis; mais M. Harris jugea que ce serait inutile, et ne ferait
+que retarder le <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> traitement qui pouvait encore la sauver: il le
+proposa. Elinor accepta tout, demanda à Dieu instamment dans le fond de
+son c&oelig;ur de bénir ces nouveaux remèdes, et conjura M. Harris de ne
+rien épargner. Il fit tout ce qu'il jugea nécessaire, et ressortit avec
+des promesses qui, cette fois, ne calmèrent pas le triste c&oelig;ur
+d'Elinor. A force de douleur elle était calme en apparence, mais n'avait
+presque plus d'espoir; et quand elle pensait à sa mère, à sa pauvre
+malheureuse mère, ses forces étaient près de l'abandonner. Elle resta
+ainsi jusqu'à midi, sans s'éloigner un instant du chevet de sa s&oelig;ur,
+ses pensées errant tristement d'un sujet de douleur à un autre, écoutant
+vaguement madame Jennings, qui lui rappelait, heure par heure, tout ce
+que Maria avait <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> souffert à Londres, et s'étonnait qu'elle n'y eût
+pas succombé. Ici, du moins, disait-elle, elle a été assez tranquille;
+elle a fait ce qu'elle a voulu; nous ne l'avons point contrariée; elle
+s'est promenée seule, et n'a sûrement rien vu qui pût avoir renouvelé
+son chagrin. Willoughby est paisiblement à Londres avec sa femme, et ne
+songe pas plus à elle que si elle n'était pas au monde. Hélas! peut-être
+n'y sera-t-elle bientôt plus! Ah! mon dieu! quelle pitié de voir mourir
+cela à cet âge, et de chagrin d'amour encore, quand elle en devrait
+vivre. Si du moins c'était moi, etc. etc. etc. etc.</p>
+
+<p>Après midi, cependant, Elinor commença à se flatter qu'elle était mieux.
+A peine osait-elle se l'avouer à elle-même, de crainte de se livrer
+encore à de fausses espérances, <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> mais il lui parut qu'il y avait
+quelque léger changement dans l'état de sa s&oelig;ur. Penchée sur son lit,
+elle l'examinait sans cesse, elle écoutait chacune de ses respirations,
+lui tâtait à chaque instant le pouls. Il lui parut moins intermittent;
+son haleine semblait être un peu plus libre; enfin, avec une agitation
+de bonheur plus difficile à cacher sous un extérieur calme que son
+angoisse précédente, elle se hasarda de dire à son amie qu'elle ne
+pouvait s'empêcher de reprendre un peu d'espoir. Madame Jennings, avec
+l'air du doute, alla examiner à son tour; et quoique forcée de convenir
+qu'il y avait quelques légers changemens en bien, elle essaya d'empêcher
+Elinor de se livrer à une espérance qu'elle n'avait pas elle-même, et
+qui rendrait <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> encore le coup plus affreux; mais ce fut en vain:
+Elinor ne voulait plus rien entendre que la certitude de conserver sa
+Maria.</p>
+
+<p>Une demi-heure s'écoula, et les symptômes favorables continuèrent;
+d'autres même s'y joignirent et les confirmèrent. Voyez, voyez, chère
+amie, disait-elle à madame Jennings, sa peau est moins sèche, sa
+respiration moins gênée, ses lèvres moins serrées; oh, Maria! ma
+s&oelig;ur, mon amie, tu nous seras rendue! maman ne sera pas plongée dans
+le désespoir. O mon Dieu! confirmez cette lueur d'espérance, recevez mes
+actions de grâces. Elle était à genoux à côté du lit; sa bouche posa sur
+la main de Maria; elle crut sentir qu'une légère pression de cette main
+contre ses lèvres répondait à son baiser. Oh, mon Dieu! dit-elle à
+demi-voix, <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> elle m'entend, elle me reconnaît! Au moment même, le
+regard de Maria, languissant, mais plein de tendresse et sans la moindre
+expression d'égarement, s'attache sur elle; elle l'entendit même
+prononcer faiblement: <i>Chère Elinor!</i> Alors elle eut peine à contenir sa
+joie; et quand M. Harris arriva, elle courut au-devant de lui, et le
+prenant par la main: Venez, monsieur, lui dit-elle, regardez ma s&oelig;ur;
+je ne me trompe point, n'est-ce pas, elle est un peu mieux? et elle
+attendait en tremblant ce qu'il allait dire.</p>
+
+<p>Non seulement elle est mieux, dit-il avec assurance, mais si la nuit est
+telle que je l'ose espérer, je réponds de sa vie. Oh, mon Dieu! dit
+Elinor en joignant les mains et fondant en larmes, tandis que pendant
+les heures de tourmens qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> venait de passer, elle n'en avait
+pas versé une seule. Son c&oelig;ur alors était serré trop douloureusement
+pour qu'elle pût pleurer; à présent elles coulent sans effort et lui
+font du bien. Maria rendue à la vie, à la santé, à ses amis, à sa tendre
+mère, était une idée si douce, si consolante, qu'il lui semblait que
+jamais encore elle n'avait été si heureuse. Mais son bonheur n'était pas
+encore de la joie; c'était une reconnaissance profonde envers l'Etre
+suprême, trop forte pour l'exprimer par des paroles; elle en avait aussi
+pour M. Harris, qui, sans être un médecin fameux, n'ayant pas même le
+bonnet de docteur en titre, avait déployé, dans cette occasion, un zèle
+et une habileté qui lui faisaient honneur. Il avait une fille de cinq à
+six ans qu'il aimait beaucoup et <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> dont il parlait souvent. Elinor
+détacha une chaîne d'or de plusieurs tours, qui suspendait à son cou une
+très jolie petite montre entourée de brillans, qui était son bijou
+favori, et dit: M. Harris, j'ai encore une grâce à vous demander. Je
+crois à l'efficacité des v&oelig;ux de l'innocence; dites à votre petite
+Jenny de prier pour le rétablissement de ma s&oelig;ur à la même heure où
+vous m'avez dit qu'elle était hors de danger; et pour qu'elle ne
+l'oublie pas, je la prie de porter cette petite montre en souvenir de ce
+moment. M. Harris fut très-content de ce joli présent, et du plaisir
+qu'il ferait à son enfant; il recommanda ce qu'il y avait à faire, et
+c'était peu de chose, mais surtout d'éviter ce qui pourrait le moins du
+monde agiter péniblement la malade. J'attends <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> ma mère cette nuit,
+dit Elinor, pensez-vous que l'émotion de la voir puisse lui être
+nuisible?&mdash;Au contraire, mademoiselle, elle en était sans cesse occupée
+dans ses rêveries, et en la préparant à voir madame Dashwood, elle n'en
+éprouvera qu'un bon effet. Mais ce sont les émotions bruyantes ou
+pénibles qu'il faut éviter avec soin. Cela n'était pas difficile dans
+une maison où il n'y avait qu'elles et leur bonne mad. Jennings:
+celle-ci était aussi fort contente de penser que Maria se rétablirait;
+et il est juste de lui en savoir un peu gré, car elle tenait aussi
+beaucoup à ses pressentimens et à ses prédictions, et il fallait les
+abandonner! Elle le fit sans peine, montra une véritable joie, et se
+promit de faire aussi un présent à ce bon M. Harris, qu'elle appela
+plusieurs fois: <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> <i>mon cher docteur</i>, ce qui était le plus grand
+plaisir qu'on pût lui faire.</p>
+
+<p>Elinor passa l'après midi entière à côté du lit de sa s&oelig;ur, lui
+parlant fort peu, mais de ce qui pouvait lui faire plaisir, veillant à
+ce qu'elle fût bien couchée, écoutant chaque respiration. La possibilité
+du retour de la fièvre dans la soirée l'alarmait encore; mais elle ne
+revint pas, tous les bons symptômes continuèrent. A six heures du soir
+elle s'endormit du sommeil le plus doux et le plus tranquille.
+L'heureuse Elinor n'eut plus de doute qu'elle ne fût hors de danger; et
+l'arrivée de sa mère et du colonel, qu'elle avait si fort redoutée, ne
+fut pour elle qu'un nouveau bonheur. Elle comptait les heures et les
+minutes jusqu'au moment où elle pourrait leur dire: Elle nous est
+rendue! <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> et les tirer de l'horrible incertitude avec laquelle ils
+voyageaient. Elle plaignait le colonel peut-être plus que sa mère, qu'il
+avait sûrement bien ménagée, tandis que lui savait tout. Sûre qu'il
+aurait mis toute la diligence possible, elle les attendait au plus tard
+à dix heures.</p>
+
+<p>A sept, laissant Maria doucement endormie, elle joignit madame Jennings
+dans le salon pour prendre le thé avec elle; ses craintes l'avaient
+empêchée de déjeuner, et sa joie, de dîner. Elle avait donc grand besoin
+de prendre quelque rafraichîssement, et ce petit repas lui fut
+très-nécessaire. Comme elle ne s'était point couchée les deux dernières
+nuits, madame Jennings voulut lui persuader d'aller prendre un peu de
+repos en attendant l'arrivée de sa mère, <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> lui promettant de la
+remplacer auprès de Maria; mais Elinor n'avait aucun sentiment de
+fatigue, ni de possibilité de dormir, et ne pouvait être tranquille
+qu'auprès de sa s&oelig;ur; elle y remonta donc immédiatement après le thé.
+Madame Jennings la suivit pour s'assurer encore que le mieux se
+soutenait, puis elle les laissa pour aller l'écrire à ses filles et se
+coucher de bonne heure.</p>
+
+<p>La nuit était froide et orageuse; le vent se faisait entendre dans les
+corridors; la pluie battait contre les fenêtres. Elinor pensait à ses
+chers voyageurs, et les plaignait d'être en chemin par ce mauvais temps;
+mais cela n'empêchait pas Maria de dormir paisiblement, et elle avait de
+quoi faire oublier à sa mère tous les petits inconvéniens du voyage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span></p>
+
+<p>L'horloge sonna huit heures; si c'en eût été dix, Elinor aurait été bien
+heureuse, car en même temps il lui semblait entendre le roulement d'un
+carrosse devant la maison. Mais sûrement c'était une erreur; il était
+presque impossible qu'ils fussent déjà là. Cependant elle était si sûre
+d'avoir entendu quelque chose, que, malgré la difficulté qu'elle avait à
+le croire, elle ne put s'empêcher de passer dans un cabinet à côté, et
+d'ouvrir la fenêtre pour s'en assurer. Elle vit au même instant que ses
+oreilles ne l'avaient pas trompée. Les deux lanternes d'un coupé
+l'éclairèrent suffisamment pour voir qu'il était attelé de quatre
+chevaux, ce qui lui prouva l'excès des alarmes de sa mère, et lui
+expliqua la rapidité du voyage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p>
+
+<p>Jamais encore Elinor, si accoutumée à se commander à elle-même, n'en
+avait été moins capable qu'à ce moment. L'idée de revoir sa mère, celle
+de ses doutes, de ses craintes, peut-être de son désespoir; tout la
+bouleversait. Et comment lui dire..... La joie de savoir son enfant
+chéri hors de danger, lui serait peut-être aussi fatale; elle la
+connaissait si vive, si sensible et si nerveuse. Mais il n'y avait pas
+de temps à perdre en réflexions, et disant à Betty de ne pas quitter sa
+s&oelig;ur, elle descendit promptement. Elle entendait aller et venir dans
+le vestibule, on ouvrait les portes; elle en conclut qu'ils étaient déjà
+entrés dans la maison. Aussi émue qu'on peut l'être quand on va revoir
+une mère chérie, après une <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> longue absence, et dans une telle
+circonstance, elle entre au salon pour se jeter dans ses bras, et se
+trouve.... en présence de Willoughby.</p>
+
+<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p>
+
+<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>CHAPITRE XLVI.</h2>
+
+<p>Elinor recula avec un sentiment d'horreur à cette vue, et son premier
+mouvement fut de quitter à l'instant le salon. Sa main était déjà sur le
+pêne, quand Willoughby s'avança vivement et la retint, en disant d'un
+ton plus décidé que suppliant: Mademoiselle Dashwood, une demi-heure
+seulement, un quart d'heure, dix minutes; je vous conjure de
+rester.&mdash;Non, monsieur, lui répliqua-t-elle avec fermeté, je ne resterai
+pas une minute; vous ne pouvez avoir aucune affaire avec moi. Les gens
+ont, je suppose, oublié de vous dire que M. Palmer n'est pas chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quand ils m'auraient dit, <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> reprit-il avec véhémence, que tous les
+Palmer étaient au diable, je serais entré également; c'est à vous et à
+vous seule que j'ai à parler.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! monsieur; vous me surprenez beaucoup, en vérité. Parlez donc,
+mais soyez bref, et si vous le pouvez, moins violent.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, et je vous promets tous les deux.</p>
+
+<p>Elle hésita, et ne savait ce qu'elle devait faire. La possibilité de
+l'arrivée du colonel Brandon qui trouverait là M. Willoughby, et
+sûrement avec beaucoup de peine, traversa sa pensée; mais elle avait
+consenti à l'entendre, et sa curiosité était excitée. Après un moment de
+réflexion, elle conclut qu'il valait mieux céder et lui accorder un
+moment, que de prolonger le temps par des refus et <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> des prières.
+Elle revint donc en silence au bout de la table, et s'assit. Il prit une
+chaise vis-à-vis d'elle; et pendant une demi-minute, il n'y eut pas un
+mot de prononcé de part ni d'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie encore, monsieur, soyez très-bref; je n'ai pas de
+temps à perdre, dit enfin Elinor; parlez, ou je sors à l'instant.</p>
+
+<p>Il était dans une attitude de profonde méditation, appuyé de côté sur le
+dossier de sa chaise, et ne paraissait pas l'entendre. Elinor se leva;
+ce mouvement parut le réveiller.&mdash;Votre s&oelig;ur, dit-il vivement, est
+hors de danger; le domestique qui m'a introduit me l'a dit. Que le ciel
+en soit béni! Mais est-ce vrai, bien réellement vrai? que je l'entende
+de votre bouche.</p>
+
+<p>Elinor le regardait avec étonnement; elle croyait voir et entendre <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>
+le Willoughby de Barton-Park, et ne savait si elle ne faisait pas un
+rêve. Il répéta sa question avec un mouvement très-vif d'impatience.
+Pour l'amour de Dieu, dites-moi si elle est hors de danger ou si elle ne
+l'est pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'espère qu'elle l'est.</p>
+
+<p>Il se leva et se promena vivement. Elinor voulut encore le quitter; mais
+l'intérêt qu'il venait de montrer pour Maria l'avait déjà un peu
+adoucie; elle céda à un geste suppliant et resta. Il revint à son siége,
+s'approcha un peu plus près d'elle, en disant avec une vivacité un peu
+forcée: Si j'avais été sûr, parfaitement sûr qu'elle était hors de
+danger, peut-être ne serai-je pas entré, mais puisque je suis ici,
+puisque j'ai le bonheur de vous revoir, oh! bonne Elinor, vous qui
+m'aimiez <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> autrefois comme un frère, parlez-moi encore avec amitié;
+peut-être sera-ce la dernière fois. Parlez-moi franchement, amicalement;
+me croyez-vous un scélérat? Et la rougeur la plus vive couvrit son
+visage.</p>
+
+<p>Elinor était toujours plus surprise; elle commença vraiment à croire
+qu'il était hors de sens et dans l'ivresse. La singularité de cette
+visite, à une heure aussi tardive, et toute sa manière ne pouvait guère
+s'expliquer autrement. Dès que cette idée eut frappé son esprit, elle se
+leva et lui dit froidement: M. Willoughby, je vous conseille de
+retourner à Haute-Combe, que vous habitez sans doute; je suis
+garde-malade, et je ne puis rester avec vous plus long-temps, quelque
+affaire que vous puissiez avoir à me communiquer; <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> vous vous la
+rappellerez sûrement mieux demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends, dit-il avec un sourire expressif et une voix
+parfaitement calme: peut-être ai-je en effet perdu la raison, mais non
+pas comme vous le pensez. Depuis ce matin à huit heures que j'ai quitté
+Londres, je ne me suis arrêté que dix minutes au plus à Maulboroug pour
+faire manger mes chevaux qui n'en pouvaient plus; j'ai pris moi-même un
+verre de porter et un morceau de b&oelig;uf froid: voilà tout ce que j'ai
+pris dans la journée. Et son regard et le son de sa voix convainquirent
+Elinor que, si quelque impardonnable folie l'avaient amené à Cleveland,
+ce n'était pas du moins celle de l'ivresse. Sûre alors qu'il pourrait
+l'entendre, elle lui dit avec dignité: Excusez-moi, <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> M. Willoughby,
+cette fois-ci je vous ai fait tort; je ne sais pas cependant si, après
+tout ce qui s'est passé, vous ne seriez pas plus excusable en attribuant
+votre arrivée ici à une cause étrangère, qu'à votre propre volonté.
+Certainement si vous aviez l'ombre de délicatesse, vous auriez senti ce
+que votre seule présence me fait souffrir, et dans quel moment! Il m'est
+impossible de comprendre le but de cette visite. Que prétendez vous? que
+demandez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je prétends, dit-il avec un sérieux énergique, me faire haïr de vous
+de quelques degrés de moins que vous ne me haïssez sûrement; je demande
+qu'il me soit permis d'alléguer quelque espèce d'excuse pour le passé,
+de vous ouvrir entièrement mon <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> c&oelig;ur, de vous prouver que si j'ai
+la tête mauvaise, ce c&oelig;ur mérite quelque indulgence, d'obtenir enfin
+quelque chose qui ressemble à un pardon, de Mar...., de votre s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce là, monsieur, la vraie raison de cette visite?</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon ame! dit-il en posant la main sur la poitrine, avec ce geste
+noble, cette physionomie franche, ouverte, ce regard animé et sensible,
+qui lui avaient gagné le c&oelig;ur de toute la famille de la chaumière, et
+qui, en dépit d'elle-même, gagnèrent encore la confiance d'Elinor.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est là tout, monsieur, lui dit-elle, vous pouvez être satisfait,
+car Maria vous a pardonné depuis long-temps.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a pardonné! s'écria-t-il avec une extrême vivacité; elle ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> devait pas me pardonner, non jamais, avant de savoir ce qui
+peut-être est une excuse. Mais actuellement je demande d'elle et de vous
+un pardon mieux motivé. A présent voulez-vous m'entendre?</p>
+
+<p>Elinor fit sonner sa montre; il n'était que huit heures et un quart; il
+était impossible que sa mère et le colonel fussent là avant dix heures.
+Elle dit à Willoughby qu'elle les attendait; qu'avant tout elle voulait
+aller revoir sa s&oelig;ur, et que si elle la trouvait tranquille elle
+reviendrait au salon pour un quart d'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous reviendrez, mademoiselle Dashwood, s'écria-t-il avec impétuosité,
+vous reviendrez; ou, j'en fais le serment, j'irai vous chercher auprès
+du lit de Maria, et c'est à elle que je demanderai de m'entendre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span></p>
+
+<p>&mdash;M. Willoughby! dit Elinor d'un ton qui le fit rentrer en lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, dit-il en baissant les yeux, ne sais-je pas que mademoiselle
+Dashwood est incapable de tromper? Je vous attendrai ici, je vous le
+promets; mais aussi je n'en sortirai pas que je ne vous aie revue. Si
+vous ne revenez pas, j'attendrai votre mère, et c'est à elle que
+j'ouvrirai mon c&oelig;ur; elle m'écoutera, je le sais. Excellente femme!
+combien elle m'aimait! Des larmes remplirent ses yeux; elles achevèrent
+de subjuguer Elinor. Je reviendrai bientôt, lui dit-elle en sortant.</p>
+
+<p>Elle courut auprès de sa s&oelig;ur; elle dormait tranquillement. Betty
+était assise à côté d'elle, et lui promit de la demander à l'instant où
+la malade se réveillerait. En <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> repos alors sur elle, elle se pressa
+de rejoindre Willoughby pour hâter le moment de son départ. Il se
+promenait vivement et les bras croisés quand elle rentra; Comment
+est-elle? dit-il à demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Elle repose, et me voici prête à vous entendre; mais d'un instant à
+l'autre je puis être appelée auprès d'elle, ou ma mère peut arriver; je
+vous conjure encore d'être bref.</p>
+
+<p>&mdash;Bref! et j'ai tant de choses à dire..... Il s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, commencez donc, dit Elinor impatientée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, dit-il, quelle a été complétement votre opinion sur ma
+conduite avec votre s&oelig;ur, et quel diabolique motif vous avez pu me
+supposer. Peut-être allez-vous me juger plus mal encore; <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> mais enfin
+vous devez tout entendre, et je veux être vrai. Quand je m'introduisis
+chez vous, et j'en cherchais l'occasion qui se présenta d'elle-même, je
+n'avais d'autre vue et d'autre intention que de passer mon temps en
+Devonshire d'une manière plus agréable que dans mes précédentes visites
+à ma vieille tante. L'aimable extérieur de votre s&oelig;ur, la séduction
+de son esprit, ses talens enchanteurs attirèrent sans doute mon
+admiration particulière; et dès les premiers jours sa conduite avec moi,
+si tendre, si confiante..... Non, je ne conçois pas à présent comment
+mon c&oelig;ur y fut insensible; mais il faut que je le confesse, ma vanité
+seule était flattée d'une conquête si brillante, si fort au-dessus, à
+tous égards, de celles dont je m'étais occupé jusqu'alors. Ne <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+songeant point à son bonheur, ne pensant qu'à mon triomphe et à mes
+plaisirs du moment, animé par son entretien plein de feu, je lui parlai
+le langage dont j'avais l'habitude avec les femmes; je témoignai des
+sentimens que je n'éprouvai pas; je tâchai par tous les moyens possibles
+de me faire aimer sans avoir le dessein de lui rendre son affection.</p>
+
+<p>Elinor, indignée, lui jeta un regard plein de mépris, et l'interrompit
+en lui disant: Il est inutile, M. Willoughby, que vous parliez plus
+long-temps et que je vous écoute. Un tel commencement dit tout; il ne
+peut être suivi de rien que je veuille entendre; je vous prie de me
+dispenser d'un plus long entretien.</p>
+
+<p>&mdash;J'insiste sur ce que vous entendiez tout, répliqua-t-il; vous <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>
+savez mon tort, écoutez ma punition. Ma fortune était réduite à moins
+que rien; elle n'avait jamais été considérable. J'ai toujours été
+très-dépensier, et j'étais lié avec des gens riches que je voulais
+égaler. Chaque année avait ajouté à mes dettes, et je n'avais d'autre
+espoir de m'acquitter, que la mort de ma vieille cousine, dont le moment
+était très-incertain, ou bien un mariage avec une femme riche. Dans
+cette intention, et poussé par les conseils de quelques amis, j'avais
+déjà fait ma cour dans ce but, l'hiver précédent, à M<sup>lle</sup> Grey, qui
+devait posséder 50,000 livres sterling le jour de ses noces, et m'avait
+assez bien reçu pour me laisser croire que je pouvais me présenter avec
+succès. Je ne pouvais donc dans de telles circonstances penser à
+associer <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> à mon sort une jeune personne sans fortune; mais avec un
+égoïsme, une cruauté, qui ne peut jamais m'être trop reprochée, je me
+conduisais de manière à engager ses affections, sans avoir seulement la
+pensée de pouvoir jamais l'épouser. Oui, mademoiselle, oui, je mérite ce
+regard indigné; je mériterais tout au monde, si je n'avais pas deux
+choses à dire en ma faveur, qui peuvent un peu, sinon excuser, mais
+pallier au moins cette indigne conduite. L'une est que je ne savais pas
+encore ce que c'était que l'amour; des galanteries banales, des
+conquêtes faciles et bientôt oubliées avaient jusqu'alors rempli ma vie.
+L'autre est le serment que je puis vous faire, et dont Maria peut vous
+confirmer la vérité, est de n'avoir pas eu un instant la <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> coupable
+pensée de profiter de son attachement, de son inexpérience, de sa
+jeunesse pour la séduire. Quand elle aurait été entourée d'anges, elle
+n'aurait pas été plus en sûreté. Son extrême sensibilité, sa franchise
+sans bornes l'entraînaient quelquefois à des imprudences; mais son
+sentiment était en même temps si pur; elle avait sur la vertu des idées
+si exaltées, tant de vraie dignité, tant de réelle innocence, qu'il
+aurait fallu être un monstre pour ne pas la respecter. Ah! c'était
+l'être assez que de sacrifier à la vanité, à l'avarice, le bonheur d'une
+créature si parfaite! Mais ce n'est pas elle seule que j'ai sacrifiée,
+pour éviter une situation bornée qui me semblait être la pauvreté, et
+qui, avec elle, aurait été le bonheur parfait. J'ai trouvé avec la
+richesse tous les malheurs <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> que j'ai mérités sans doute, mais qui
+n'en sont pas moins cruels, et j'ai perdu, perdu pour jamais, tout
+espoir d'être heureux avec la seule femme que j'aie aimée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez donc aimée? dit Elinor un peu radoucie; il y a donc eu un
+temps où vous lui avez été attaché? Vous voulez m'ouvrir votre c&oelig;ur,
+dites-vous; parlez donc: avez-vous aimé Maria?</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'ai aimée? ah, dieu! Résister à tant d'attraits, repousser une
+telle tendresse! existe-t-il un homme au monde à qui cela fût possible?
+Oui, par degrés insensibles, je me trouvai passionné d'elle, et décidé
+alors à renoncer à tout pour elle, à lui offrir mon c&oelig;ur et ma main.
+Je la connaissais trop bien pour craindre que la médiocrité de ma
+fortune fût un motif de refus, même pour madame <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> Dashwood, qui ne
+voyait que par les yeux de Maria, et qui me témoignait une amitié de
+mère. Résolu de changer de vie, de trouver le bonheur dans l'amour et la
+simplicité, je voulais lui proposer de nous garder auprès d'elle à la
+chaumière, jusqu'à ce que la mort et l'héritage de madame Smith me
+missent à même de conduire ma compagne à Altenham, dont Maria aimait la
+situation, et qui la laissait dans le voisinage de sa famille. Oh!
+combien j'étais heureux en formant ce plan, en pensant que mon existence
+entière serait ce qu'elle était depuis deux mois, un enchantement
+continuel au milieu des quatre femmes les plus aimables en différens
+genres que j'eusse rencontrées dans cette délicieuse habitation! Vous
+rappelez-vous, miss Dashwood, la dernière soirée <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> que j'ai passée à
+la chaumière, quand je conjurai votre mère, que je regardais déjà comme
+la mienne, de n'y rien changer? Ah! le souvenir de cette seule journée
+suffirait pour empoisonner le reste de ma vie..... Et je croyais alors
+que toutes mes journées seraient semblables à celle-là! Madame Dashwood
+m'invita à dîner pour le lendemain, et je me décidai à lui ouvrir
+entièrement mon c&oelig;ur, à ne parler de rien à Maria; j'étais si sûr de
+son affection! C'est devant elle que je voulais dire à sa mère: <i>Unissez
+vos enfans</i>. Je vous quittai plein de cette ravissante idée; je voulais
+en parler le soir même à madame Smith, et lui demander son aveu, que
+j'étais sûr d'obtenir. Cette digne femme vous estimait sans vous
+connaître, et attachait bien plus de prix aux m&oelig;urs, <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> à une bonne
+éducation, qu'à une brillante fortune. Souvent, lorsque je lui parlais
+de votre famille, son regard attendri m'avait dit: Voilà où vous devriez
+prendre une femme. Je rentrai donc chez elle résolu à lui en parler le
+soir même. Ah, bon dieu! quel entretien différent eus-je avec elle! Elle
+avait reçu des lettres sans doute de quelque parent éloigné qui voulait
+me priver de sa faveur et des preuves qu'elle m'en destinait. On lui
+apprenait... une affaire...., une liaison.... que j'avais presque
+oubliée moi-même. Mais qu'est-il besoin de m'expliquer davantage? dit-il
+en s'interrompant et rougissant beaucoup; votre intime ami vous a sans
+doute depuis long-temps raconté cette histoire?</p>
+
+<p>Elinor rougit aussi et endurcit de nouveau son c&oelig;ur contre le <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+séducteur de la pauvre Caroline. Oui, monsieur, lui dit-elle avec
+fermeté, je sais tout. Mais comment pourrez-vous vous justifier dans une
+telle circonstance? Cela me paraît impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Me justifier! s'écria-t-il vivement, je n'y songe pas même. Je vous ai
+dit quels avaient été mes principes, mes habitudes, mes liaisons avant
+que j'eusse rencontré votre s&oelig;ur, et cela dit tout; j'ajouterai
+seulement que celui de qui vous tenez cette histoire, ne pouvait être
+impartial. J'ai sans doute eu beaucoup de torts avec Caroline; mais il
+n'est pas dit cependant que parce qu'elle a été offensée elle soit
+irréprochable, et que parce que j'étais un libertin elle soit une
+sainte. La violence de ses passions et la faiblesse de son jugement
+seraient peut-être <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> une excuse.... Mais, non, non, je n'en ai point
+que je puisse alléguer; son amour pour moi méritait un meilleur
+traitement. Je me suis bien souvent reproché de lui avoir témoigné celui
+que je n'ai jamais senti, ou du moins si peu de temps, que je ne puis
+appeler cela <i>de l'amour</i>, surtout après l'avoir éprouvé dans toute sa
+force pour une femme qui lui est, à tout égard, si supérieure.</p>
+
+<p>&mdash;Votre indifférence pour cette fille infortunée, quelque étrange
+qu'elle me paraisse, est un tort involontaire, reprit Elinor; mais votre
+négligence est bien plus impardonnable. Quoiqu'il me soit désagréable
+d'entrer dans une discussion sur cet objet, permettez-moi de vous dire
+que si je vois de la faiblesse et de la crédulité de son côté, je vois
+du vôtre une <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> cruauté, une inhumanité bien moins excusables. Pendant
+que vous étiez en Devonshire, poursuivant de nouveaux plans, de
+nouvelles amours, toujours gai, toujours heureux, votre victime était
+réduite à la plus extrême indigence, à la honte, au désespoir, à
+l'abandon.</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon ame! je l'ignorais. J'avais pourvu à tout en la quittant; je
+ne lui avais point caché que je ne comptais pas la rejoindre; je lui
+avais conseillé de recourir au pardon de son protecteur. Tout pouvait
+être caché ou réparé, si elle avait suivi mes avis. Je croyais qu'elle
+était rentrée dans sa pension ou dans une autre, et je ne songeais plus
+à elle, quand elle fut tout à coup rappelée à mon souvenir d'une manière
+aussi terrible! Je trouvai madame Smith au comble <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> de l'indignation,
+et ma confusion fut extrême. La pureté de sa vie, son ignorance complète
+du monde, ses idées religieuses et morales très-exaltées, tout fut
+contre moi. Elle m'accabla du poids de sa colère, mais cependant
+m'offrit son pardon, si je voulais épouser Caroline. Cela ne se pouvait;
+je ne le voulus pas, et je fus formellement rejeté de toute prétention
+sur l'amitié et la fortune de ma parente, et banni de sa maison que je
+devais quitter le lendemain. Je rentrai dans ma chambre pour faire mon
+paquet, et je trouvai sur ma table une lettre du colonel Brandon qui me
+reprochait le déshonneur de sa pupille, et me donnait rendez-vous à
+Londres, pour lui rendre raison de ma conduite. Etais-je assez puni de
+ce que les jeunes gens <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> appelent <i>un passe-temps, une légèreté</i>? la
+perte de ma fortune et de toutes mes espérances de bonheur, et peut-être
+celle de ma vie! Quelle nuit je passai!.... Mais à quoi servaient les
+combats, les réflexions? tout était fini pour moi. Je ne pouvais plus
+offrir à madame Dashwood un fils, et à Maria un époux; je n'avais plus
+de ressources ni pour le présent, ni pour l'avenir, et j'étais rejeté
+pour un genre de tort qui ne pouvait que les blesser vivement et me
+faire repousser aussi d'elles. Ah! combien je désirais alors que la
+vengeance du colonel fût complète! avec quel plaisir, quel empressement
+j'allai au-devant de la mort, que j'espérais recevoir de sa main! Je
+craignais bien davantage la scène qui m'attendait encore avant de
+quitter pour jamais le Devonshire en <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> prenant congé de Maria.
+J'étais engagé à dîner chez vous; il fallait aller m'excuser; il fallait
+revoir celle que j'allais quitter pour toujours et laisser si
+malheureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi la voir, M. Willoughby? Pourquoi ne pas écrire un mot
+d'excuse? Qu'était-il nécessaire de venir vous-même? s'écria Elinor.</p>
+
+<p>&mdash;C'était nécessaire à mon orgueil et à mon amour. Je ne voulais pas
+laisser soupçonner à personne ce qui <ins class="correction" title="était">s'était</ins> passé entre madame Smith et
+moi, et je voulais voir encore une fois, avant de mourir, celle que
+j'idolâtrais de toute la force de mon ame; je ne croyais pas d'ailleurs
+la trouver seule. Je voulais encore une fois être au milieu de cette
+famille que la veille encore je regardais déjà <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> comme la mienne. Oh!
+quand je me rappelais avec quelles délices j'étais revenu de la
+chaumière à Altenham, satisfait de moi-même, content de tout le monde,
+enchanté de Maria, ne songeant pas plus au passé que si jamais il n'eût
+existé, ne vivant que dans l'avenir, me disant: Quelques heures encore,
+et je vais être engagé pour la vie avec celle que j'aime si
+ardemment!...... Ces heures étaient écoulées, et il fallait au contraire
+nous séparer pour jamais! Je rassemblai toute ma fermeté pour le cacher;
+mais quand je la trouvai seule, quand je vis son profond chagrin pour ce
+qu'elle croyait une courte absence, et ce chagrin uni à tant de
+confiance en moi, ah! dieu! dieu! puis-je jamais l'oublier?</p>
+
+<p>&mdash;Lui promîtes-vous de revenir bientôt?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que je lui dis, je ne puis m'en rappeler un seul mot.
+Votre mère vint aussi ajouter à mon supplice par son amitié. Ah! combien
+j'étais malheureux! et j'en remerciais le ciel. Ma seule consolation
+était ma propre misère; mais celle de Maria, elle m'était insupportable!
+Je m'en arrachai, je partis, et.... Il s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout, monsieur? dit Elinor qui, tout en le plaignant,
+s'impatientait de ce qu'il ne partît pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout, si vous voulez. Mais ne désirez-vous pas savoir comment
+j'ai pu devenir plus coupable et plus malheureux encore? En peu de mots:
+je rencontrai le colonel; je fus blessé, mais non pas mortellement.
+Pendant que j'étais dans ma chambre, livré à mes tristes réflexions, ne
+voyant <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> devant moi que l'indigence la plus entière, un de mes amis
+me parla des bonnes dispositions de miss Sophie Grey pour moi; il
+m'assura que sa belle fortune de 50,000 liv. sterling serait à moi dès
+que je voudrais dire un mot. Ma blessure m'avait un peu calmé. J'avais
+réfléchi sur ma situation; je ne pouvais la faire partager à Maria; je
+ne l'aurais pas même voulu, non plus que sa famille. Il fallait donc
+tâcher de l'oublier, et de m'en faire oublier. J'allais jusqu'à trouver
+de la générosité dans tout ce que je faisais pour y parvenir. Je laissai
+faire mon ami. Dès que je fus rétabli, il me mena chez miss Sophie Grey.
+Elle voulait se marier, et avec un homme à la mode, avec un élégant;
+c'était tout ce qu'elle demandait. Moi, je ne voulais que son argent; et
+nous fûmes bientôt <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> d'accord. Maria, pensais-je, n'entendra plus
+parler de moi que pour apprendre que je suis marié; sa fierté
+s'indignera, elle me détestera, puis elle m'oubliera, et je serai seul
+malheureux; mais au moins j'aurai les distractions et les jouissances de
+la fortune...; lorsqu'une lettre de Maria, datée de Londres, m'apprend
+qu'elle y est, qu'elle m'aime encore avec la même tendresse, et n'a pas
+même l'ombre d'un doute. Non, tout ce que j'éprouvai ne peut être
+exprimé! Sans aucune métaphore, chaque ligne, chaque mot de ce billet
+fut pour moi un coup de poignard. Savoir Maria si près de moi; être sûr
+que j'en étais aimé! ah! je n'avais pas non plus l'ombre d'un doute. Son
+c&oelig;ur, ses opinions, son ame m'étaient trop bien connus et m'étaient
+encore trop chers. <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> Mon amour, qui était à peine assoupi, se ranima
+avec plus de force: et j'étais engagé avec une autre! et quelle autre,
+bon dieu! D'un côté, frivolité, insensibilité, coquetterie, jalousie; de
+l'autre, grandeur d'ame, tendresse inépuisable, sensibilité profonde,
+confiance illimitée, esprit supérieur. Dieu! qu'ai-je laissé <ins class="correction" title="échappé">échapper</ins>,
+et qu'ai-je trouvé en échange! Mais Maria méritait mieux qu'un
+dissipateur, qu'un libertin. Elle m'aurait corrigé de tout; je serais
+devenu digne d'elle. A présent, quel encouragement, quel exemple ai-je
+pour devenir vertueux? O rage! ô désespoir! Il se leva et se promena
+violemment le poing serré sur son front.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur d'Elinor avait éprouvé plusieurs fluctuations pendant cet
+extraordinaire entretien. Elle était <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> actuellement touchée,
+attendrie sur le sort de cet homme, que la nature avait créé pour le
+bonheur et qui l'avait rejeté loin de lui. Mais elle crut qu'elle devait
+lui cacher sa compassion.&mdash;Tout ce que vous venez de dire là est de
+trop, M. Willoughby; je n'ai pas de temps à perdre, vous le savez, lui
+dit-elle. Je vous prie donc de résumer ce que vous sentez en votre
+conscience, qu'il est nécessaire que j'apprenne, et rien de plus. (Il se
+rassit.)</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fini dans deux minutes, reprit-il. Le billet de Maria me rendit
+donc le plus infortuné des hommes, en me prouvant son amour et en
+réveillant tout le mien. Je m'étais persuadé qu'elle m'avait oublié;
+j'espérais même apprendre bientôt qu'elle était bien mariée. Je ne
+voyais plus devant <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> elle et moi que malheur et désespoir. Mais que
+pouvais-je faire? Tout était arrangé pour mon mariage; le contrat passé,
+les dispenses obtenues, le jour fixé. La retraite était impossible. Tout
+ce qui me restait à faire était de vous éviter toutes deux; d'essayer de
+réparer un peu mes torts en les augmentant, et de prendre plus de peine
+pour me faire haïr que je n'en avais pris pour me faire aimer. Je ne
+répondis point au billet de Maria; je ne parus point chez elle.
+Cependant un jour où je vous avais vues sortir toutes les trois de la
+maison, je me décidai d'y porter ma carte pour agir plus naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous aviez vues! où? comment?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours, et, souvent plus d'une fois par jour, je <ins class="correction" title="voyai">voyais</ins> <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+au moins l'une de vous. Vous seriez surprise si je vous disais tous les
+moyens que j'employais pour cela, et combien de fois j'ai failli être
+découvert par les beaux yeux de Maria, qui me cherchaient sans cesse:
+mon refuge était une boutique, une allée; mais me passer de voir Maria,
+non, c'était impossible! Et cependant j'aurais fui au bout du monde pour
+qu'elle ne me vît pas; il ne fallait pas moins que mon étude continuelle
+pour l'empêcher. Je n'eus garde de me trouver au bal de sir Georges, et
+le matin suivant je reçus un second billet de Maria. Non, vous ne pouvez
+vous faire une idée de sa bonté, de sa tendresse! si affectionnée, si
+franche, si confiante! Ah! comme je me détestais moi-même, comme vous me
+détesteriez plus encore si vous l'aviez lu!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai lu, monsieur; Maria ne m'a rien caché.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc vu aussi cette infâme, cette détestable lettre qu'elle
+ne doit jamais me pardonner, non jamais jusqu'à ce qu'elle sache.....
+J'en reviens à la sienne; j'essayais d'y répondre, je ne le pus, mon
+courage m'abandonna. Mademoiselle Dashwood, ne me refusez pas votre
+pitié; avec la tête et le c&oelig;ur pleins de votre s&oelig;ur, à qui je
+pensais sans cesse, je devais faire ma cour à une autre femme, paraître
+empressé, paraître heureux! Ce ne fut pas tout encore. Vous vous
+rappelez cette maudite assemblée où nous nous rencontrâmes? non,
+l'agonie n'est rien auprès de ce que je souffrais. D'un côté, Maria,
+belle comme tous les anges, appelant son Willoughby, me tendant la main,
+me demandant <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> une explication avec son regard enchanteur attaché sur
+moi; de l'autre côté, Sophie jalouse comme le diable, regardant tout
+avec une audacieuse curiosité, m'appelant d'un ton impératif. J'étais en
+enfer et je m'échappai aussitôt qu'il me fût possible, mais non pas sans
+avoir vu la pâleur de la mort sur le visage céleste de Maria. Ce fut le
+dernier regard que je jetai sur elle; je ne l'ai plus revue que dans ma
+pensée, où toujours elle se présente ainsi. Non, Elinor, quand vous
+l'avez vue mourante, elle n'a pu vous faire plus d'impression; mais vous
+me jurez qu'elle est mieux, qu'elle est hors de danger.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre pauvre mère qui l'idolâtre, elle ne lui aurait pas survécu
+non plus. Adieu, je pars: <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> dites-moi seulement que je vous suis
+moins odieux, que vous le direz à Maria.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette lettre, monsieur, qui faillit aussi lui ôter la vie, cette
+lettre que vous eûtes la barbarie de lui envoyer en réponse à sa
+dernière, comment pouvez-vous la justifier?</p>
+
+<p>&mdash;Par un seul mot que je répugnais à dire...... Elle n'est pas de moi.
+Qu'est-ce que vous pensez du style de ma femme? n'est-il pas délicat,
+tendre? n'est-il pas......?</p>
+
+<p>&mdash;De votre femme! C'était votre écriture.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'eus l'indigne faiblesse de la copier. Il faut en finir, me
+dit-elle, avec Maria ou avec moi: choisissez. Le choix ne m'était plus
+permis; sa fortune était nécessaire à mon honneur, à mes <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+engagemens; et voilà où une indigne prodigalité m'avait conduit! Pour
+éviter une rupture il fallut en passer par où elle voulait; copier sous
+ses yeux cette lettre où je rougissais de mettre mon nom; me séparer des
+billets, de la boucle de cheveux de Maria. Le porte-feuille qui les
+renfermait dut être livré à Sophie, et mes trésors renvoyés comme vous
+l'avez vu, sans pouvoir seulement les couvrir de mes baisers et de mes
+larmes. Malheureusement la dernière lettre de Maria me fut remise chez
+miss Grey, pendant que je déjeunais avec elle; la forme, l'élégance du
+papier, l'écriture réveillèrent ses soupçons déjà excités par la scène
+de l'assemblée. C'est de votre beauté campagnarde, me dit-elle; voyons
+son style. Elle l'ouvrit, <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> la lut, fit la réponse, m'obligea de la
+copier, de lui livrer ce que j'avais de Maria; et j'obéis dans une
+espèce de désespoir qui me faisait trouver une sorte de plaisir à me
+ruiner tout-à-fait dans l'opinion de cet ange, que rien n'avait pu
+détacher de moi, et qui allait enfin me repousser entièrement de son
+c&oelig;ur et de sa pensée. Mon sort était décidé; tout le reste me parut
+indifférent. Je fus bien aise qu'on m'eût dicté ce que je n'aurais
+jamais pu dire de moi-même, et d'avoir une raison de plus de mépriser,
+de haïr, celle.....</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, M. Willoughby, dit Elinor, c'en est assez; je n'entendrai pas
+un mot de plus contre une femme qui est la vôtre, que vous avez choisie
+volontairement, à qui vous devez votre bien-être, votre fortune, et qui
+au moins a <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> droit, en échange, à vos égards, à votre respect. Sans
+doute elle vous est attachée, puisqu'elle vous a épousé; parler d'elle
+avec cette légèreté, vous rend très-blâmable et ne vous justifie de rien
+avec Maria.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parlez pas de madame Willoughby, reprit-il avec un profond
+soupir; elle ne mérite pas votre compassion. Elle savait fort bien que
+je ne l'aimais pas; si elle a voulu m'épouser, c'est qu'elle savait
+aussi que mes folies de jeunesse m'avaient mis dans l'affreuse
+dépendance de mes créanciers, et qu'elle voulait un mari qui fût dans la
+sienne, et qui cependant, à quelques égards, pût flatter sa vanité: elle
+a cru trouver cela réuni chez moi, et me fait payer bien cher son maudit
+argent. A présent, me plaignez-vous, <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> mademoiselle Dashwood? Suis-je
+d'un degré moins coupable à vos yeux que je ne l'étais avant cette
+explication? Voilà, ce que je vous conjure de me dire.&mdash;Oui, monsieur,
+je l'avoue; vous avez certainement un peu changé mon opinion sur vous,
+et je vous trouve moins coupable que je ne le croyais, quoique vous le
+soyez beaucoup encore, mais plus par la tête que par le c&oelig;ur, le
+vôtre n'est pas méchant, et vous vous êtes rendu trop malheureux
+vous-même pour qu'on puisse vous haïr.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous donc me promettre de répéter ce que vous venez de me dire
+à votre s&oelig;ur, quand elle pourra vous entendre? Rétablissez-moi dans
+son opinion comme je le suis dans la vôtre. Vous dites qu'elle m'a déjà
+pardonné; <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> laissez-moi me flatter qu'une meilleure connaissance de
+mon c&oelig;ur, de mes sentimens actuels, me vaudra de sa part un pardon
+plus entier et mieux mérité. Dites-lui ma misère et ma pénitence;
+dites-lui que jamais je n'ai été inconstant pour elle; et si vous le
+voulez, dites-lui que, dans ce moment même, elle m'est plus chère que
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui dirai, monsieur, tout ce qui sera nécessaire pour calmer son
+c&oelig;ur et vous justifier sur quelques points. Puisse cette assurance
+adoucir vos peines! D'ailleurs je crois que cela dépend aussi de vous.
+Adieu, monsieur, la soirée s'avance, et cet entretien s'est trop
+prolongé. Un mot encore cependant avant de nous séparer: comment
+avez-vous appris a maladie de ma s&oelig;ur?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span></p>
+
+<p>&mdash;De sir Georges Middleton, que je rencontrai par hasard hier au soir
+dans le passage de Drury-lane. C'est la première fois que je le voyais
+depuis deux mois; je mettais du soin à éviter tout ce qui pouvait me
+rappeler le nom de <i>Dashwood</i>; et lui, plein de ressentiment contre moi
+depuis mon mariage, ne me cherchait pas non plus. Cette fois il ne put
+résister à la tentation de m'aborder, pour me dire ce qu'il croyait
+devoir me faire beaucoup de peine. Sa première parole fut de m'apprendre
+brusquement que Maria Dashwood était mourante à Cleveland, d'une fièvre
+nerveuse et putride; qu'une lettre de madame Jennings, reçue ce même
+matin, disait le danger imminent; que les Palmer avaient fui la
+contagion. Grand Dieu! quelle accablante nouvelle! <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> J'ignorais même
+votre séjour à Cleveland, et je vous croyais à la Chaumière auprès de
+votre mère. Madame Willoughby eut le caprice, il y a dix jours, je
+crois, d'aller à Haute-Combe voir le printemps et les arbres en fleurs;
+il fallut l'emmener à l'instant. A peine y fut-elle, que sans regarder
+une feuille elle se rappela que le lendemain était le jour d'assemblée
+de lady Sauderson; et vite il fallut retourner à Londres. Qui m'aurait
+dit, grand Dieu! que je passais si près de Maria; de celle dont j'étais
+tellement occupé que mon imagination croyait la voir partout? En passant
+dans le chemin sous le temple, je crus voir de loin sa grâcieuse figure
+appuyée contre une des colonnes; mais cette illusion s'évanouit bientôt,
+elle disparut comme l'éclair; et <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> ce n'était pas elle, puisque déjà
+elle était bien malade. Elinor, très-étonnée, se fit dire le jour,
+l'heure, et tout fut expliqué, et l'évanouissement trop réel de Maria,
+et ses larmes, et ses propos incohérens; mais elle se garda bien de
+donner à Willoughby cette preuve de plus de la faiblesse de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je ressentis ne peut s'exprimer, continua-t-il avec feu. Maria
+mourante, et peut-être des peines déchirantes que je lui avais causées,
+me haïssant, me méprisant dans ses derniers momens; maudit par sa mère,
+par ses s&oelig;urs: ah! ma situation était horrible! Je ne pus la
+supporter; je me décidai à partir, et, à cinq heures du matin, j'étais
+dans mon carrosse. A présent vous savez tout. Il prit son chapeau, et
+s'approchant d'elle: <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> Ne voulez vous pas, dit-il, me donner votre
+main, mademoiselle Dashwood, en signe de paix et de non malveillance?
+Elle ne put y résister, et posa sa main sur la sienne; il la pressa avec
+affection.&mdash;Allez-vous à Londres? lui dit-elle.&mdash;Non, répondit-il, à
+Haute-Combe pour quelques jours, et il retomba dans une sombre rêverie,
+et s'appuya contre la cheminée, semblant oublier qu'il devait
+partir.&mdash;Vous ne me haïssez plus, n'est-ce pas? dit-il enfin; vous ne me
+méprisez plus?......&mdash;Je vous plains du fond de mon c&oelig;ur, M.
+Willoughby et je vous pardonne; je m'intéresse à votre, bonheur, et je
+voudrais apprendre que.....</p>
+
+<p>&mdash;Mon bonheur! interrompit-il, il ne peut plus y en avoir pour moi dans
+ce monde! Je traînerai <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> ma vie comme je le pourrai; la paix
+domestique est impossible avec ma femme. Si cependant je puis espérer
+que vous et les vôtres prendrez quelque intérêt à mes actions, ce sera
+du moins un motif d'être sur mes gardes....... Maria est à jamais perdue
+pour moi, n'est-ce pas? même quand quelques heureuses chances de
+liberté......</p>
+
+<p>Elinor lui lança un regard plein de reproches.&mdash;Je me tais, dit-il, et
+je pars moins malheureux que lorsque je suis arrivé; elle vivra du
+moins! Mais un affreux événement m'attend encore.</p>
+
+<p>&mdash;Quel événement? que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Le mariage de votre s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes dans l'erreur; elle ne peut pas être plus perdue pour vous
+qu'elle ne l'est actuellement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mais un autre la possédera, et je ne puis supporter cette pensée.
+Adieu, adieu, je ne veux pas vous arrêter plus long-temps, et diminuer
+peut-être l'intérêt que j'ai réveillé. Au nom du ciel! conservez-le moi!
+Adieu, adieu, puissiez-vous être heureuses!..... Il quitta rapidement la
+chambre, et l'instant d'après Elinor entendit le roulement de son
+carrosse.</p>
+
+<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p>
+
+<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>CHAPITRE XLVII.</h2>
+
+<p>Elinor resta encore quelques momens au salon après que Willoughby l'eut
+quittée, oppressée par une foule d'idées différentes les unes des
+autres, qui se succédaient rapidement, mais dont le résultat général
+était une profonde tristesse. Ce Willoughby qu'elle regardait, il n'y
+avait pas une heure, comme le plus indigne des hommes, qu'elle
+abhorrait, qu'elle méprisait, excitait en elle, en dépit de tous ses
+torts, un degré de commisération, d'intérêt même pour ses souffrances,
+qui allait dans ces premiers momens jusqu'à lui faire éprouver une
+espèce de tendre regret de ce qu'il était actuellement <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> séparé pour
+toujours de leur famille, et que sans doute elle ne le reverrait plus.
+Surprise elle-même de l'influence qu'il exerçait sur son esprit, elle
+voulut l'analyser, et trouva que c'était un sentiment tout-à-fait
+involontaire, qui tenait à des circonstances indépendantes de son
+mérite, et qui se trouvaient avoir peu de poids au tribunal de la
+raison: c'étaient d'abord les attraits de son charmant extérieur, de
+cette physionomie agréable, aimable, de sa manière franche,
+affectionnée, animée; et il n'y avait nul mérite à lui d'être ainsi:
+c'était ensuite son ardent amour pour Maria; mais cet amour n'était plus
+innocent et devenait un tort de plus. Elle se disait tout cela, sans que
+l'intérêt qu'il venait de lui inspirer fût diminué le moins du monde;
+elle <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> réfléchissait douloureusement au tort irréparable que ce jeune
+homme s'était fait à lui-même, par l'habitude de l'indépendance, de la
+paresse, de la dissipation. La nature avait tout fait pour lui; elle lui
+avait donné tous les avantages personnels, tous les talens, une
+disposition à la franchise, à l'honnêteté, un c&oelig;ur sensible; et le
+monde et les mauvais exemples avaient tout corrompu. Chaque faute, en
+augmentant le mal, avait reçu sa punition au moment même. La vanité qui
+lui avait fait rechercher un coupable triomphe aux dépens du bonheur de
+Maria, l'avait entraîné dans un attachement réel et profond, que ses
+torts précédens l'avaient obligé de sacrifier; son libertinage avec
+Caroline l'avait privé de sa seule ressource de fortune; son mariage,
+<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> qui avait déchiré si cruellement le c&oelig;ur de Maria, était pour
+lui une source de malheurs qui ne lui laissait plus d'espoir. Il résulta
+de ce tableau que son intérêt augmenta pour un coupable déjà trop puni,
+sans l'être encore par la haine de ceux qu'il aimait si tendrement:
+aussi son c&oelig;ur n'en éprouva plus pour lui.</p>
+
+<p>Elle alla auprès de sa s&oelig;ur. Celle-ci venait de se réveiller d'un
+doux et long sommeil, qui confirma toutes ses espérances. Elinor s'assit
+à côté d'elle, en silence. Son c&oelig;ur était plein. Le passé, le
+présent, l'avenir, la visite de Willoughby, l'attente de sa mère, tout
+ensemble lui donnait une telle agitation, que son pouls était sûrement
+plus élevé que celui de la malade, et qu'elle craignait de se trahir si
+elle avait dit un seul mot. Heureusement <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> que cette crainte ne fut
+pas longue. A peine une demi-heure s'était écoulée depuis le départ de
+Willoughby, que le roulement d'un autre carrosse lui annonça l'arrivée
+des voyageurs. Elle vola au bas de l'escalier, heureuse de revoir sa
+mère et de pouvoir la rassurer. Elle arriva à la porte de la maison au
+moment où madame Dashwood y entrait; elle la reçut dans ses bras, et sa
+première parole, en serrant cette bonne mère sur son c&oelig;ur, fut
+celle-ci: Elle est sauvée! elle est bien, aussi bien qu'elle puisse
+être. Madame Dashwood s'était sentie si émue en approchant de la maison,
+qu'elle avait cru que c'était un pressentiment qu'elle ne retrouverait
+plus sa fille chérie. Le passage subit de cette affreuse crainte à
+l'heureuse nouvelle qu'elle était hors de danger; <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> fut trop rapide
+pour ses sens; elle tomba dans une demi-faiblesse sur l'épaule d'Elinor.
+Elle et leur ami la soutinrent et la portèrent jusqu'au salon. Là,
+assise à côté de sa fille aînée, elle retrouva ses sens; mais incapable
+de parler, elle versa des torrens de larmes, embrassa plusieurs fois son
+Elinor, se tournait par intervalles vers le colonel Brandon, pressait sa
+main avec un regard qui lui disait son bonheur, sa reconnaissance, et sa
+certitude qu'il partageait tout ce qu'elle éprouvait. Ah! sans doute il
+le partageait! Il ne parlait pas non plus, il ne l'aurait pas pu; mais
+tout en lui exprimait la joie la plus vive.</p>
+
+<p>Dès que madame Dashwood put se soutenir, son premier désir fut de revoir
+Maria. Elinor demanda seulement la permission de l'annoncer <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> sans
+autre préparation. Maria était assez bien pour n'en avoir pas besoin;
+et, deux minutes après, la plus tendre des mères était assise sur le lit
+de son enfant bien-aimée, rendue plus chère encore par son absence, son
+malheur et son danger. Elinor jouissait avec délices de leur bonheur
+mutuel; mais en bonne et sévère garde, elle conjura Maria de se calmer,
+et sa mère de ne pas trop exciter sa sensibilité. Madame Dashwood
+pouvait être calme et prudente, quand il s'agissait de la vie de l'une
+de ses enfans, et Maria, contente de savoir sa mère auprès d'elle, se
+sentant elle-même trop faible pour parler, se soumit au silence prescrit
+par ses bonnes gardes. Madame Dashwood voulut absolument passer cette
+nuit à côté d'elle; et Elinor, qui ne s'était pas couchée <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> les deux
+dernières nuits, consentit à obéir à sa maman et à se mettre au lit.
+Elle s'y reposa physiquement, mais ne dormit point; ses esprits étaient
+trop agités. Willoughby, le <i>pauvre Willoughby</i>! comme elle se
+permettait de l'appeler, était constamment présent à sa pensée; elle
+n'aurait pas voulu, pour le monde, avoir refusé d'entendre sa
+demi-justification. Tantôt elle se blâmait de l'avoir jugé trop
+sévèrement, et quelquefois s'accusait d'être à présent trop indulgente.
+Mais sa promesse de le justifier auprès de Maria, était invariablement
+pénible. Elle redoutait le moment où Maria apprendrait qu'il était moins
+coupable, et craignait que peut-être cet amour si passionné ne se
+ranimât avec plus de force. Elle doutait du moins qu'après cette
+explication, sa <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> s&oelig;ur pût jamais être heureuse avec un autre
+homme, et se surprenait alors à désirer que Willoughby redevînt
+libre.... Mais elle se rappelait aussi le bon, l'excellent colonel
+Brandon, et sentait ses souffrances plus que celles de son rival. La
+main de Maria devait être sa récompense. Elle savait, à n'en pas douter,
+qu'il serait pour elle le meilleur et le plus tendre des maris, et
+désirait alors tout autre chose que la mort de madame Willoughby.</p>
+
+<p>Au moment où le colonel était arrivé à Barton-Chaumière, il avait trouvé
+madame Dashwood prête à partir. Elle ne pouvait supporter plus
+long-temps son inquiétude, et s'était décidée d'aller à Cleveland avec
+sa femme de chambre. Elle n'attendait que l'arrivée de madame Carrey,
+une de <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> ses connaissances d'Exceter, qui voulait bien se charger
+d'Emma pendant son absence, sa mère n'osant pas la mener avec elle à
+cause de la contagion. Mais l'arrivée du colonel et la lettre d'Elinor,
+en redoublant ses alarmes, la déterminèrent à partir tout de suite. Elle
+laissa Emma à sa femme de chambre de confiance, qui devait la remettre
+le lendemain à madame Carrey, et se mit en route avec le colonel. La
+bonne madame Jennings fut enchantée de la trouver là à son lever, et la
+combla de soins et d'amitiés. Elle voulait lui conter tous les détails
+de la maladie de Maria, s'interrompait pour la conjurer d'aller se
+coucher, pour recommander à Betty d'en avoir soin, etc. etc. etc.</p>
+
+<p>Maria continua de jour en jour à se trouver mieux, et avec sa <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> santé
+revint aussi graduellement la brillante gaieté de madame Dashwood, et
+tout le feu de son imagination. Elle disait et répétait souvent qu'elle
+était à présent la plus heureuse femme qu'il y eût au monde. Elinor ne
+put s'empêcher d'être intérieurement un peu surprise que sa mère ne
+regrettât point Edward, et ne parût pas même se le rappeler. Elinor lui
+avait écrit tout ce qui s'était passé, sans même lui cacher son chagrin
+de la perte de cet ami, dont elle se croyait si sûre; mais elle en
+parlait avec la raison et la mesure qu'elle mettait à tout, et madame
+Dashwood la prit au pied de la lettre, et jugea qu'elle n'était pas très
+affligée d'un événement dont elle parlait avec autant de calme. La
+maladie de sa fille favorite vint ensuite l'occuper exclusivement. <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+Tout autre malheur ne lui parut rien auprès de celui de la perdre, et
+d'avoir à se reprocher d'en être la cause, en ayant encouragé son
+malheureux attachement pour Willoughby. Aussi le bonheur de son
+rétablissement effaçait toute autre pensée. Elle avait de plus un grand
+sujet de joie, dont Elinor ne se doutait pas, et qu'elle lui apprit au
+premier moment où elles se trouvèrent en tête à tête.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin nous voilà seules, mon Elinor, et je puis vous parler de mon
+bonheur! Le colonel Brandon aime Maria, il me l'a dit lui-même.</p>
+
+<p>Elinor garda le silence. Elle éprouvait à la fois plaisir et peine. Elle
+n'était pas surprise de la chose qu'elle savait depuis long-temps; mais
+elle l'était du moment que le colonel avait choisi pour cet aveu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Si je ne savais pas, chère Elinor, que nous voyons rarement de même,
+je m'étonnerais du calme avec lequel vous m'écoutez. Quant à moi, cet
+attachement me transporte de joie! Le plus grand bonheur que j'aurais pu
+désirer dans ma famille, c'eût été que le colonel Brandon épousât l'une
+de mes filles. Je crois par conséquent, qu'avec ce digne homme Maria
+sera la plus heureuse des femmes. Je désire votre bonheur autant que le
+sien, mon Elinor; mais le colonel lui convient beaucoup plus qu'à vous.</p>
+
+<p>Elinor fut sur le point de demander raison à sa mère de cette singulière
+façon de penser. La différence d'âge était plus grande; leurs
+caractères, leurs sentimens n'avaient aucun rapport. Mais elle-même
+était charmée que madame <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> Dashwood ne vît pas ces obstacles; elle
+savait que son imagination l'entraînait toujours à ne considérer que les
+beaux côtés de ce qu'elle désirait. Elle se contenta donc de sourire.
+Madame Dashwood n'y vit qu'une approbation et continua son intéressante
+confidence.</p>
+
+<p>Il m'a ouvert entièrement, dit-elle, son c&oelig;ur pendant notre voyage.
+Cet aveu n'était ni prémédité, ni prévu d'avance; il échappa à un
+c&oelig;ur trop plein de sa passion pour pouvoir la dissimuler. De mon
+côté, comme vous pouvez le croire, je ne parlais toujours que de mon
+pauvre enfant que je voyais sans espérance. Il ne pouvait me cacher son
+inquiétude qui, je le vis bien, égalait la mienne. Je le lui dis; et
+pensant que la simple amitié ne pouvait pas faire naître une aussi <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
+vive sympathie, je prononçai le mot <i>amour</i>. Quand vous auriez, lui
+dis-je, l'amour le plus passionné pour ma pauvre fille, vous ne seriez
+pas plus affligé. Alors, Elinor, il ne put se contenir, et me fit
+connaître en entier son sentiment pour Maria, si tendre, si vif, si
+constant. Il l'a aimée, mon Elinor, dès le premier instant où il l'a
+vue. Oh! si vous l'aviez entendu me peindre la force de cette
+impression, vous en auriez aussi été touchée!</p>
+
+<p>Elinor sourit encore en baisant la main de sa mère; elle ne
+reconnaissait dans cette description romanesque de l'amour du colonel,
+ni son langage, ni sa manière, mais bien les embellissemens de l'active
+imagination de madame Dashwood, qui colorait tous les objets pour elle.
+Son attachement <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> pour Maria, continua-t-elle, surpasse infiniment
+tout ce que jamais Willoughby a senti ou feint de sentir: il est plus
+ardent, plus sincère, plus constant; il a subsisté dans toute sa force,
+malgré la malheureuse passion de Maria pour cet indigne jeune homme,
+sans le moindre égoïsme, sans le moindre espoir. Tous les désirs du
+colonel se bornaient à la voir heureuse, même avec un autre. Que de
+noblesse! que de délicatesse! que de sincérité! Ah! non, lui n'est pas
+un trompeur: ses paroles sont la vérité même.</p>
+
+<p>&mdash;Le caractère du colonel Brandon, dit Elinor, est généralement connu et
+estimé; c'est un excellent homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, reprit madame Dashwood, très sérieusement, et cela
+m'aurait suffi pour encourager <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> son affection, pour en être charmée.
+Mais ce qu'il vient de faire, cet empressement de venir me chercher,
+l'amitié qu'il m'a témoignée, la confiance qu'il a eue en moi, sont
+assez pour me prouver qu'il est le meilleur des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas seulement, chère maman, cet acte de bonté, où la simple
+humanité et son attachement pour Maria devaient le porter naturellement,
+qui doit décider de son caractère; mais ses anciens amis, madame
+Jennings, les Middleton, les Palmer l'aiment et le respectent également;
+et moi-même, quoique je le connaisse depuis moins de temps, j'ai une si
+haute opinion de lui, que si Maria peut être heureuse avec lui, je pense
+comme vous que ce serait le plus grand des bonheurs <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> pour nous.
+Quelle réponse avez-vous faite? Lui avez-vous donné quelque espoir?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma chère enfant! Je ne pouvais pas alors prononcer ce mot; je
+croyais Maria mourante. Lui-même n'osait demander ni espoir, ni
+encouragement. Ce n'était pas une demande de ma fille, mais une
+confidence involontaire, une effusion de douleur et de sympathie. Nous
+pleurâmes ensemble: je lui dis que son sentiment ajouterait à mon
+malheur, si j'étais destinée à celui de perdre ma fille; que je la
+regretterais pour lui et pour moi. Je ne savais d'abord ce que je
+disais; tant d'affliction! tant de surprise! J'étais tout-à-fait
+troublée; mais après quelque temps je lui dis que si Maria vivait, ce
+que j'osais encore espérer, le plus grand bonheur <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> de ma vie serait
+de la lui donner; et depuis notre arrivée, depuis que nous avons repris
+une délicieuse sécurité, je l'ai répété plus clairement, et je lui ai
+donné tous les encouragemens qui étaient en mon pouvoir. Le temps, et il
+ne sera pas long, ai-je dit, amènera tout à bien. Le c&oelig;ur de Maria ne
+peut pas appartenir long-temps à un homme tel que Willoughby; et votre
+propre mérite doit vous rassurer.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément il doit être tranquille sur vos intentions, dit Elinor;
+mais cependant il ne me paraît pas content comme il devrait l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Non!..... Il est si modeste; il a tant de défiance de lui-même! reprit
+madame Dashwood. Il croit que Maria est engagée trop profondément pour
+retrouver, de <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> bien long-temps, la liberté de faire un autre choix,
+et même, dans ce cas, il ne peut s'imaginer que ce serait lui. Il parle
+de la différence de leurs âges et de leurs dispositions. Mais il se
+trompe tout-à-fait. Son âge est précisément celui qui convient à un mari
+qui doit être le guide et le protecteur de sa compagne. Son caractère,
+ses principes sont fixés; il n'y a aucun changement à craindre, et quant
+à ses dispositions, elles sont précisément celles qui peuvent rendre
+votre s&oelig;ur heureuse. Il calmera son imagination, quelquefois trop
+ardente; il rétablira la paix dans son c&oelig;ur. Ses manières, sa
+personne, tout est en sa faveur. Ma partialité pour lui ne m'aveugle
+point. Il n'est certainement pas aussi beau que Willoughby; mais, à mon
+avis, il a quelque <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> chose de plus agréable, de plus franc, de plus
+mâle. Ne vous rappelez-vous pas qu'il y avait quelque chose dans les
+yeux de Willoughby que je n'aimais point?</p>
+
+<p>Elinor ne put se le rappeler. M<sup>me</sup> Dashwood oubliait qu'elle avait dit
+souvent devant Maria, que Willoughby avait dans le regard quelque chose
+d'irrésistible. Elle ne le dit pas à sa mère, qui continua: et, quant à
+ses manières, vous ne me nierez pas, Elinor, qu'elles ne soient beaucoup
+plus faites pour attacher Maria. Cette simplicité naturelle, ce fonds de
+bonnes études, et même cette espèce de mélancolie dans ses propos, dans
+son attitude, s'accordent beaucoup mieux avec les dispositions réelles
+de votre s&oelig;ur, que la vivacité, la gaieté souvent assez mal placée de
+Willoughby. <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> Je suis persuadée à présent que si Willoughby avait été
+constant et qu'il eût épousé Maria elle n'aurait jamais été aussi
+heureuse avec lui qu'avec le colonel Brandon. Elle s'arrêta. Elinor ne
+voulut pas convenir avec elle de ce dernier point, pas du moins en
+entier; il lui semblait que le c&oelig;ur de Maria avait besoin d'amour;
+mais madame Dashwood s'abandonnait toujours à ses nouvelles espérances.
+Le colonel était son héros du moment, et elle assura à sa fille que, feu
+son cher Henri excepté, elle n'avait jamais vu d'homme plus à son gré.</p>
+
+<p>Delafort, dit-elle, n'est pas à une très-grande distance de Barton,
+supposé que nous y restions; mais vraisemblablement nous serons plus
+près encore de notre Maria. On dit que c'est un grand village; <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> il
+se trouvera facilement quelque jolie petite maison près du château, qui
+convienne tout aussi bien à notre situation.</p>
+
+<p>Pauvre Elinor! voilà donc un nouveau plan pour la mener à Delafort, à
+côté <ins class="correction" title="d'Eward">d'Edward</ins> et de Lucy. Elle soupira profondément et garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à la fortune aussi, continua M<sup>me</sup> Dashwood, sans faire
+attention au soupir de sa fille aînée, et ne songeant qu'à son projet de
+mariage pour sa favorite, à mon âge on y pense un peu; et quoique je ne
+connaisse pas exactement celle du colonel, je crois qu'elle est
+très-honnête.</p>
+
+<p>Ici elles furent interrompues par madame Jennings qui, de son côté,
+pensait sans le dire, que le colonel ne tarderait pas à épouser Elinor.
+Cette dernière se retira, <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> alla rêver au bon succès de son ami
+auprès de sa mère, ne pouvant cependant s'empêcher de regretter et de
+plaindre Willoughby.</p>
+
+<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p>
+
+<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>CHAPITRE XLVIII.</h2>
+
+<p>La maladie de Maria, quoique très-violente, n'avait pas été assez longue
+pour retarder sa convalescence. Sa jeunesse, sa force naturelle et la
+présence de sa mère la rendirent bientôt capable d'être levée chaque
+jour plus long-temps; et le cinquième, depuis l'arrivée de madame
+Dashwood, elle se sentit la force de descendre au salon, appuyée sur sa
+bonne s&oelig;ur. Il lui tardait, dit-elle, de revoir le colonel et de le
+remercier d'avoir été chercher sa mère. Dès qu'elle fut établie dans un
+bon fauteuil, on le fit demander. Le c&oelig;ur de la maman nageait dans la
+joie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p>
+
+<p>L'émotion du colonel lorsqu'il entra fut très-visible. Il s'approcha
+d'elle, et en la voyant pâle, abattue, les yeux languissans, sa
+physionomie s'altéra au point qu'Elinor conjectura qu'il y avait quelque
+chose de plus que son affection pour Maria. Cette dernière lui présenta
+la main, en parlant de sa vive reconnaissance. Alors une si forte
+expression de douleur se répandit sur tous les traits du colonel; un
+soupir si profond s'échappa de son c&oelig;ur, qu'Elinor comprit tout ce
+qui s'y passait, et que les scènes douloureuses de la maladie et de la
+mort d'Elisa se retraçaient à sa mémoire. La ressemblance dont il avait
+fait mention était sans doute augmentée par la langueur actuelle de
+Maria, par ses yeux battus, sa pâleur, son attitude de malade, <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> et
+l'expression de sa tendre gratitude.</p>
+
+<p>Madame Dashwood le surveillait encore mieux que sa fille, et, ne sachant
+pas les détails de l'histoire du colonel, attribua tout ce qui se
+passait sur sa figure, à l'excès de sa passion, et vit dans les propos
+et les manières de sa fille quelque chose de plus que la simple
+reconnaissance. Deux ou trois jours après, Maria avait acquis assez de
+force pour se promener devant la maison, appuyée sur le colonel, puis un
+peu plus loin sur le joli sentier gravelé; mais elle ne témoigna aucune
+envie d'aller jusqu'au temple grec, et laissa même percer une sorte
+d'effroi. Elinor qui en savait seule la raison ne l'en pressa pas, et
+comprit très-bien son impatience de quitter Cleveland, et de retourner à
+la chaumière. <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> Ce désir devint si vif, que madame Dashwood, qui ne
+pouvait rien lui refuser, y céda. D'ailleurs, elle souhaitait aussi dans
+le fond de retourner chez elle et de retrouver sa petite Emma. Mais ce
+désir était combattu par celui qu'elle avait que sa fille s'attachât au
+colonel en vivant journellement avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Les choses sont en bon train, disait-elle à Elinor; c'est toujours son
+bras qu'elle prend pour se promener.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, il est ici le seul homme, répondait Elinor.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je vous dis que bientôt il sera en effet le seul pour Maria.
+Mais enfin à présent elle veut retourner à sa chaumière, et c'est
+très-naturel. Il ne restera pas long-temps sans y venir.</p>
+
+<p>Le soir même la proposition de <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> partir fut faite. M<sup>me</sup> Jennings
+les chérissait; mais sa chère Charlotte et son petit-fils lui tenaient
+aussi au c&oelig;ur, et il y avait long-temps qu'elle en était séparée.
+Elle ne fit donc que quelques légères objections sur la santé de Maria,
+qui furent bientôt levées. Le colonel était attendu à Delafort pour les
+réparations du presbytère; mais il s'était laissé persuader facilement
+que sa présence était nécessaire à Cleveland tant que mesdames Dashwood
+y seraient. Tout fut donc arrangé pour leur départ, qui devait avoir
+lieu le surlendemain. Le colonel exigea qu'elles prissent son carrosse,
+qui était plus grand et plus commode, et madame Dashwood y consentit, en
+espérant que ce serait bientôt celui de sa fille. Mais de son côté elle
+lui fit promettre que, dans <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> quinze jours ou trois semaines au plus
+il viendrait les visiter à la chaumière.</p>
+
+<p>Le moment de la séparation arriva, et ne fut pas sans attendrissement de
+tous les côtés. Maria ne croyait pas pouvoir assez témoigner de regrets
+et de reconnaissance à madame Jennings. Ses adieux furent si tendres, si
+pleins de respect et d'amitié, qu'ils réparèrent bien des négligences
+passées, qu'elle se reprochait amèrement. Elle prit congé du colonel
+Brandon avec la cordialité d'une amie et d'une s&oelig;ur. Ce fut lui qui
+la plaça dans la voiture; madame Dashwood et Elinor montèrent ensuite.
+Le tête à tête de madame Jennings et du colonel le reste de ce jour fut
+très-triste. Il était obligé d'attendre le retour de la voiture; et
+madame Jennings ne <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> voulut pas le laisser seul. Elle s'attendait
+presque à une confidence de ses sentimens pour Elinor. Il n'en fit
+point, mais parla de la mère et des filles avec enchantement.</p>
+
+<p>Trois jours après la voiture revint avec l'agréable nouvelle que ce
+voyage s'était très bien passé, et que la convalescente n'était pas
+très-fatiguée. Le surlendemain madame Jennings et sa Betty partirent
+pour Londres, où les Palmer étaient retourné; et le colonel, tout
+solitaire et tout pensif, prit le chemin de Delafort.</p>
+
+<p>La famille Dashwood avait été deux jours en route pour ne pas fatiguer
+la malade: elle ne s'en trouva pas incommodée. Tout ce que peut
+l'affection la plus tendre, la plus zélée, fut employé de la part de ses
+deux sensibles compagnes; <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> aussi trouvèrent-elles leur récompense
+dans les rapides progrès de sa santé, dans la chaleur de son c&oelig;ur et
+le calme de son esprit. Cette dernière observation surtout fit le plus
+grand plaisir à Elinor: elle qui l'avait toujours vue souffrir si
+cruellement, oppressée par l'angoisse de son c&oelig;ur, n'ayant ni le
+courage de parler, ni la force de se taire, la voyait à présent avec une
+joie inexprimable, tranquille, résignée, contente par momens. Comme ce
+ne pouvait être que le résultat de réflexions sérieuses et de sa ferme
+volonté, il y avait lieu d'espérer que cela continuerait. En approchant
+néanmoins de Barton, qui était si plein de souvenirs pour elle, où
+chaque place, chaque arbre, chaque route parlaient à sa mémoire et à son
+c&oelig;ur, elle devint <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> silencieuse et pensive, et afin d'échapper à
+leur attention, elle se pencha sur la portière comme pour mieux voir le
+pays. Elinor ne put ni s'en étonner ni la blâmer; et quand elle vit à
+ses yeux, en lui aidant à descendre de voiture, qu'elle avait pleuré,
+elle trouva que c'était une émotion trop naturelle pour exciter autre
+chose qu'une tendre pitié. Elle la pressa contre son c&oelig;ur, en lui
+disant à demi-voix: Chère Maria! ici encore nous pourrons être heureuses
+par notre amitié.&mdash;Ah! oui, répondit Maria; puis elle ajouta: Chère
+chaumière! je veux t'aimer encore, et tes collines, et tes ombrages, et
+tes beaux points de vue, je les admirerai avec mon Elinor. Elle semblait
+se réveiller d'un songe pénible qui laisse encore des traces dans
+l'esprit, mais qu'on cherche <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> à effacer. Lorsqu'elles entrèrent dans
+le petit salon, Maria tourna ses yeux tout autour avec un regard de
+fermeté décidée, comme si elle voulait s'accoutumer tout d'un coup à la
+vue de chaque objet avec lequel le souvenir de Willoughby était lié.
+Elle parla peu; mais ce qu'elle dit respirait une douce gaieté, et si
+quelquefois un soupir s'échappait, elle souriait en même temps pour
+l'expier. Après dîner, elle voulut essayer de toucher de son piano; elle
+s'y assit. Mais la première musique qu'elle ouvrit fut un opéra que
+Willoughby lui avait procuré, où il se trouvait des duo qu'elle avait
+chantés avec lui; et sur la première feuille était écrit de sa main le
+nom de Maria. Elle secoua la tête, mit ce cahier de côté, et après avoir
+promené au hasard ses <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> doigts sur les touches, elle se plaignit
+d'être encore trop faible; elle ferma l'instrument, mais en déclarant
+que dès qu'elle serait plus forte elle comptait s'exercer beaucoup et
+réparer le temps perdu.</p>
+
+<p>Le matin suivant, tous ces heureux symptômes continuèrent. Elle avait
+passé une bonne nuit, et le corps et l'esprit étaient encore plus
+fortifiés. Elle eut l'air de se retrouver avec grand plaisir dans leur
+jolie demeure. Elle témoigna son impatience de revoir Emma, et parla de
+leur vie de famille à la campagne, entourées de quelques bons voisins,
+comme du seul vrai bonheur. Quand le temps sera tout-à-fait beau,
+dit-elle, et mes forces bien revenues, nous ferons ensemble de longues
+promenades tous les jours; nous irons à la ferme, de <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> l'autre côté
+de la colline, où il y a de si jolis enfans; nous irons voir les
+nouvelles plantations de sir Georges; nous irons à Abeyland voir les
+ruines de l'ancien prieuré. Elle nomma ainsi une foule de sites qu'elle
+désirait de revoir; mais Altenham n'était pas du nombre, et celui-là ne
+fut pas cité. Nous serons heureuses, dit-elle avec gaieté, notre été se
+passera doucement et utilement. Je ne veux pas me lever plus tard que
+six heures; et tout le temps jusqu'à dîner sera employé entre la
+promenade, la lecture et la musique. J'ai formé un plan d'études un peu
+sérieuses, et je suis décidée de le suivre. Notre petite bibliothèque
+m'est déjà bien connue, et je la réserve pour l'amusement. Mais il y a
+de très-bons ouvrages anciens dans celle de <span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> Barton Park; et quant
+aux modernes, je les emprunterai du colonel Brandon, qui achète tout ce
+qui paraît de bon et d'intéressant. En lisant six heures par jour avec
+attention, je suis sûre d'acquérir dans une année un bon degré
+d'instruction, dont je reconnais que j'ai manqué jusqu'à présent, et qui
+sera pour moi une source de plaisirs.</p>
+
+<p>Elinor la loua beaucoup d'un projet aussi vaste et aussi utile, mais en
+même temps elle souriait de voir cette imagination donner toujours dans
+les extrêmes, et sortir de l'excès de la langueur, de l'abattement, de
+l'oubli de soi-même, par l'<i>excès</i> de l'occupation et de l'étude. Ce
+sourire se changea bientôt en soupir lorsqu'elle se rappela la promesse
+solennelle qu'elle avait faite à Willoughby de dire à Maria ce <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> qui
+pouvait un peu le justifier. Elle craignait de troubler de nouveau
+l'esprit et le c&oelig;ur de sa s&oelig;ur, qui paraissaient commencer à se
+bien guérir, et que ce qu'elle avait à lui communiquer ne détruisît,
+pour un temps du moins, ses projets de tranquillité. Elle résolut donc
+d'attendre quelque temps de plus pour que sa santé et sa raison eussent
+fait encore plus de progrès; mais cette résolution ne tarda pas à
+s'évanouir.</p>
+
+<p>Maria était restée trois ou quatre jours à la maison, le temps n'étant
+pas assez beau pour une convalescente. Mais enfin, un matin, la
+température était si douce, si agréable qu'elle fut tentée d'en
+profiter, et que madame Dashwood consentit à la laisser se promener,
+appuyée sur le bras de sa s&oelig;ur, dans la prairie devant la <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
+maison, aussi long-temps qu'elle ne serait pas fatiguée. Les deux
+s&oelig;urs sortirent ensemble; marchant doucement, s'arrêtant quelquefois,
+et s'avancèrent assez loin pour voir en plein la colline qui dominait la
+chaumière de l'autre côté. Elles firent une pause. Maria regardait sa
+s&oelig;ur en silence; enfin elle dit, d'un ton assez calme, en étendant la
+main: C'est là, exactement là; je reconnais la place. Voyez là où la
+pente est plus rapide; c'est l'endroit où je tombai et où je vis
+Willoughby pour la première fois.&mdash;Sa voix faiblit un peu à cette
+dernière phrase; mais bientôt elle se remit, et elle ajouta: Je suis
+charmée de sentir que je puis regarder cette place sans trop de
+peine.... Pouvons-nous causer tranquillement sur ce sujet, chère Elinor?
+ou bien, <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> dit-elle en hésitant, vaut-il mieux ne nous en point
+occuper? J'espère cependant que je puis à présent en parler comme je le
+dois.</p>
+
+<p>Elinor l'invita tendrement à lui ouvrir son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis déjà vous assurer, dit-elle, que je n'ai plus nul regret pour
+ce qui le concerne. Je ne veux pas vous parler de mes sentimens passés,
+mais de mes sentimens actuels. A présent je vous jure, Elinor, que si je
+pouvais être satisfaite sur un seul point, je serais complétement
+tranquille. Ah! s'il pouvait m'être accordé de croire qu'il m'a aimée
+une fois, qu'il ne m'a pas toujours trompée! mais par-dessus tout, si je
+pouvais être assurée qu'il n'est pas aussi vicieux que je l'ai imaginé
+depuis l'histoire de cette infortunée jeune fille, et qu'il faudrait
+<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> le croire pour que je dusse penser que c'était le sort qu'il me
+destinait! Ah! cette idée est cruelle, affreuse, et troublera toujours
+ma tranquillité.</p>
+
+<p>Elinor recueillait toutes les paroles de sa s&oelig;ur dans son c&oelig;ur, et
+lui répondit: Si vous étiez donc convaincue qu'il n'a jamais eu sur vous
+de projets coupables et qu'il vous a vraiment aimée, vous seriez
+contente et tout-à-fait à votre aise?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je vous le jure, et j'en suis sûre. Ma paix y est doublement
+intéressée; car non seulement il est horrible de suspecter d'un tel
+dessein une personne qu'on a aussi passionnément aimée; mais ce dessein
+me fait honte à moi-même. Je lui ai montré mon attachement avec tant de
+confiance et si peu de retenue, <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> qu'il a pu peut-être en conclure
+qu'il trouverait peu de difficultés; cependant je n'ai pas, à cet égard,
+à me plaindre de lui. Mais qui sait, où pouvait m'entraîner une
+affection si vive pour un homme sans principes, qui regarde comme un jeu
+la perte d'une jeune personne? Oh! si je pouvais croire qu'il m'a mieux
+jugée!</p>
+
+<p>&mdash;Et comment alors, dit Elinor, expliqueriez-vous sa conduite?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais pouvoir supposer.... Oh! comme je serais heureuse si je
+pouvais seulement le croire inconstant, très-inconstant et rien de plus!</p>
+
+<p>Elinor ne répondit pas; elle débattait en elle-même s'il valait mieux
+commencer tout de suite l'histoire de la visite de Willoughby, ou
+différer encore. <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> Elles restèrent quelques minutes en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois me venger assez de lui, reprit Maria en soupirant, quand je
+souhaite que ses réflexions secrètes soient aussi pénibles que les
+miennes; il en souffrirait assez pour l'amener peut-être au repentir.</p>
+
+<p>&mdash;Comparez-vous votre conduite avec la sienne?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je la compare à ce qu'elle aurait dû être, à la vôtre, Elinor.</p>
+
+<p>&mdash;A la mienne! vous avez tort; nos situations ont si peu de
+ressemblance.</p>
+
+<p>&mdash;Elles en ont plus que notre conduite. Ne permettez pas à votre bonté,
+ma chère Elinor, à votre indulgence pour moi, de défendre ce que votre
+jugement doit blâmer. Ma maladie m'a fait beaucoup <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> de bien, elle
+m'a donné du loisir et du calme pour de sérieuses réflexions. Long-temps
+avant que j'eusse la force de parler j'étais capable de réfléchir: j'ai
+considéré tout le passé; je n'ai vu dans ma propre conduite, depuis le
+premier instant de ma connaissance avec lui, l'automne dernière, rien
+autre chose qu'une suite d'imprudences envers moi-même, et de manques
+d'égards et de bonté envers les autres; j'ai vu que mes propres
+sentimens avaient préparé mes souffrances, et que mon peu de courage
+pour les supporter m'avait conduite au bord du tombeau. Ma maladie, je
+le sais bien, a été entièrement causée par ma négligence sur ma santé,
+que je sentais s'altérer avec plaisir. Une légère circonstance,
+indépendante de moi, en a peut-être hâté le moment; <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> mais j'étais
+déjà très-malade, et je faisais tout ce que je pouvais pour aggraver mon
+mal: si j'étais morte, c'eût été par un véritable suicide. Je n'ai connu
+mon danger que lorsqu'il a été passé. Mais avec les pénibles remords que
+mes réflexions m'ont donnés, je m'étonne de mon rétablissement, je
+m'étonne que la vivacité de mon désir de vivre pour expier mes torts
+envers Dieu et envers vous toutes ne m'ait pas tuée. Si j'étais morte,
+dans quelle douleur vous aurais-je laissée, vous ma s&oelig;ur, mon amie,
+ma fidèle et bonne garde, qui étiez en quelque sorte responsable de ma
+vie à notre mère; vous qui aviez vu le chagrin, le désespoir des
+derniers temps de mon existence, et tous les coupables murmures de mon
+c&oelig;ur, la détruire <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> peu à peu! Comment aurais-je occupé votre
+souvenir! Quels sentimens cruels, amers, auriez-vous eus toute votre vie
+en vous rappelant votre pauvre Maria! Et notre bonne maman que vous
+auriez eu la pénible tâche de consoler, sans pouvoir peut-être y
+réussir! Ah! combien j'avais été coupable en désirant, en provoquant la
+fin de ma vie! Combien je m'abhorrais moi-même! Quand je regarde ma
+conduite passée, je n'y vois que des devoirs négligés, des faiblesses et
+des torts. Chacune de mes connaissances était en droit de se plaindre de
+moi. La continuelle bonté de l'excellente madame Jennings, je l'ai payée
+d'un ingrat mépris, d'une négligence impardonnable; avec les <ins class="correction" title="Myddleton">Middleton</ins>,
+les Palmer, même les Stéeles, j'ai été insolente et souvent injuste;
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> et ce digne colonel Brandon! Combien n'ai-je pas de reproches plus
+cruels encore à me faire? Je m'endurcissais le c&oelig;ur contre toutes nos
+connaissances; je m'irritais moi-même de leurs attentions; je leur
+cherchais des défauts, des ridicules. Avec John, avec Fanny même, quelle
+qu'ait été leur conduite, je n'ai pas été comme j'aurais dû l'être avec
+le fils de mon père; j'envenimais leurs torts au lieu de les pallier.
+Mais vous, mon Elinor, mon incomparable amie, mais ma mère, la meilleure
+des mères! combien vous ai-je tourmentées de mes peines! Moi qui
+connaissais votre c&oelig;ur, votre attachement sans borne pour moi, qui
+devait me consoler de tout; quelle influence a-t-il eue sur mes
+chagrins? Aucune; je m'y suis livrée tout entière, sans penser combien
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> je vous affligeais inutilement, et sans le moindre avantage pour
+vous ou pour moi-même. Je me croyais bien sensible, et je n'étais qu'une
+égoïste. Votre exemple, Elinor, était devant moi; l'impression qu'il me
+fit ne fut que momentanée; et je me replongeai bientôt dans ma
+mélancolie, sans penser combien elle augmentait vos peines. Ai-je
+cherché à imiter votre courage, à diminuer votre pénible contrainte, en
+partageant tout ce que la complaisance ou la reconnaissance vous
+obligeait à faire, et dont je vous ai laissée entièrement chargée sans
+vous aider en rien? Non, pas plus quand je vous ai sue aussi malheureuse
+que moi, que lorsque je vous croyais heureuse. J'ai rejeté loin de moi
+tout ce que le devoir et l'amitié me prescrivaient, accordant <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> à
+peine qu'il pût exister d'autres chagrins que les miens, regrettant
+seulement celui qui m'avait abandonnée et trompée, qui avait médité ma
+perte, et vous laissant souffrir pour moi, sans m'en inquiéter, vous
+pour qui je professais une amitié si tendre, et qui m'en montriez une si
+dévouée,.... Oh! mon Elinor, votre c&oelig;ur me pardonnera, je le sais;
+mais le mien me reprochera toute ma vie une conduite aussi condamnable.</p>
+
+<p>Ses pleurs et ses sanglots l'empêchèrent de continuer. Elinor y mêlait
+les siens et les plus tendres caresses; et, sans trop la flatter, sans
+nier la vérité des reproches qu'elle se faisait à elle-même, elle se
+plaisait à les adoucir, à lui répéter combien sa franchise et son noble
+repentir les effaçaient, à la relever à ses propres yeux. <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> Maria
+serra tendrement sa main, en lui disant: Vous êtes trop bonne, chère
+Elinor. L'avenir seul peut tout réparer, et il le fera. J'ai formé un
+plan de vie, et je le suivrai. Tous mes sentimens seront gouvernés par
+la raison; et mon caractère naturel, qui n'est pas mauvais, quoique ma
+conduite l'ait été, s'améliorera encore; il ne sera plus un tourment
+pour les autres et une torture pour moi-même. Je vivrai seulement pour
+ma famille. Ma mère et mes s&oelig;urs seront le monde pour moi, et c'est
+bien assez pour m'y attacher et me faire aimer la vie, où j'ai une si
+bonne part de douces affections pour de chers objets qui ne me
+tromperont jamais. Vous les partagerez entre vous. Je n'aurai pas, j'en
+suis bien sûre, le moindre désir de m'éloigner de la maison et <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> de
+vous quitter; mais je vous suivrai dans la société de nos amis et de nos
+voisins, pour y réparer mes torts, pour y être plus humble, plus douce,
+plus attentive, et prouver que mon c&oelig;ur est changé, à cet égard du
+moins; car je n'ose dire encore, je n'ose promettre qu'il oublie jamais
+entièrement..... Mais je ne ferai rien pour entretenir un sentiment qui
+serait coupable; au contraire, j'emploierai toutes mes forces à le
+combattre, et j'espère y réussir. Si je ne puis parvenir à l'anéantir
+complétement, je puis au moins le régler, le tenir en bride par la
+religion, par la raison, par une constante application, et par l'étude.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, puis elle ajouta d'une voix basse: S'il m'était possible
+seulement de connaître son <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> c&oelig;ur, de savoir quels ont été ses
+projets, je serais tout-à-fait contente.</p>
+
+<p>Elinor ne balança plus à lever ce voile, et y fut complétement
+entraînée, puisqu'elle le pouvait sans hasarder la paix de sa s&oelig;ur,
+et au contraire avec l'espoir de la lui rendre en entier. Elle la fit
+asseoir à côté d'elle sur un gazon assez sec pour n'avoir rien à
+craindre pour sa santé, et la pria de l'écouter.</p>
+
+<p>Elle ménagea son récit avec adresse et précaution, à ce qu'elle croyait
+du moins; mais dès qu'elle eut nommé Willoughby, le visage de Maria
+s'altéra visiblement. Grand dieu! c'était lui, s'écria-t-elle; vous
+l'avez vu à Cleveland, si près de moi?.... Elle ne put rien dire de
+plus, mais fit signe à sa <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> s&oelig;ur de continuer. Elle tremblait; ses
+yeux étaient fixés vers la terre; ses lèvres devinrent aussi pâles que
+le jour qu'on désespérait de sa vie; des larmes coulaient sur ses joues
+décolorées, et sa main pressait celle de sa s&oelig;ur, qui lui racontait
+cette visite, mais non pas précisément comme on l'a lue. Elle se
+contenta de lui dire exactement tout ce qui pouvait, à quelques égards,
+justifier Willoughby. Elle rendit justice à son repentir, et ne parla de
+ses sentimens actuels que pour faire connaître son respect et sa
+parfaite estime. A mesure qu'elle avançait dans sa narration, la
+physionomie de Maria reprenait un peu de sérénité. Elle releva ses yeux
+et les porta d'abord sur sa s&oelig;ur, puis vers le ciel: Mon dieu!
+dit-elle quand Elinor eut fini, <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> combien je vous rends grâce! je ne
+désire rien de plus. Puissé-je être digne de l'excellente s&oelig;ur que
+vous m'avez donnée! Elles s'embrassèrent tendrement et reprirent le
+chemin de la maison, d'abord en silence; ensuite Maria hasarda
+faiblement quelques questions sur Willoughby. Elinor lui dit tout ce
+qu'elle désirait savoir. Elles ne parlèrent que de lui jusqu'à la porte
+de la maison. Dès qu'elles y furent entrées, Maria jeta encore ses bras
+autour du cou de sa s&oelig;ur, la remercia, et lui dit en la quittant:
+Chère Elinor, dites tout à maman; ensuite elle monta l'escalier et se
+retira dans sa chambre. Elinor trouva fort naturel qu'elle eût besoin de
+quelques instans de solitude, et avec <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> un mélange de sentimens doux
+et pénibles, elle entra auprès de sa mère pour remplir la commission de
+Maria.</p>
+
+<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p>
+
+<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>CHAPITRE XLIX.</h2>
+
+<p>Madame Dashwood n'entendit pas sans émotion l'apologie de son premier
+favori; elle se réjouit de ce qu'il était justifié du plus grand de ses
+torts, celui d'avoir eu le projet de séduire Maria. Elle était fâchée de
+son malheur; elle voudrait apprendre qu'il fût heureux. Mais.... mais le
+passé ne pouvait s'oublier. Rien ne pouvait faire qu'il n'eût pas été
+vain, égoïste, inconstant, intéressé; rien ne pouvait le rendre sans
+tache aux yeux de la mère de Maria; rien ne pouvait effacer le souvenir
+des souffrances de cette fille chérie, du danger dont elle sortait à
+peine; rien ne pouvait le justifier de sa <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> conduite coupable envers
+Caroline; rien ne pouvait lui rendre la première estime de madame
+Dashwood, ni nuire aux intérêts du colonel. Si madame Dashwood avait,
+comme Elinor, entendu l'histoire de Willoughby de sa propre bouche; si
+elle avait été témoin de son affliction, et sous le charme de ses
+manières et de sa belle figure, il y a toute apparence que sa compassion
+aurait été plus grande. Mais il n'était ni au pouvoir ni dans la volonté
+d'Elinor de rendre en entier à Willoughby la trop vive prévention de sa
+mère, de faire même éprouver à cette dernière l'espèce de pitié inutile,
+douloureuse, presque accompagnée de regrets, qu'elle avait ressentie au
+premier moment, et que la réflexion avait déjà calmée. Elle se contenta
+donc de déclarer la <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> simple vérité, de rendre justice aux intentions
+de Willoughby, au fond de son caractère, mais sans le moindre de ces
+embellissemens romanesques qui excitent la sensibilité et qui montent et
+égarent l'imagination.</p>
+
+<p>Dans la soirée, quand elles furent réunies, Maria commença la première à
+parler de lui. Ce ne fut cependant pas sans efforts, quoiqu'elle fît
+tout ce qui dépendait d'elle pour se surmonter; mais sa rougeur, sa voix
+tremblante le disaient assez. Elle surprit même un regard inquiet de sa
+mère sur Elinor. Non, non, maman, lui dit elle, soyez tranquille; je
+vous assure à toutes les deux, que je vois les choses comme vous pouvez
+le désirer. M<sup>me</sup> Dashwood voulait l'interrompre par quelques mots de
+tendresse; mais Elinor qui désirait <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> connaître à fond l'opinion de
+sa s&oelig;ur, engagea par un léger signe sa mère au silence. Maria
+continua: Ce qu'Elinor m'a dit ce matin a été pour moi une grande
+consolation; j'ai entendu exactement ce que je désirais
+d'entendre........ Pour quelques instans sa voix s'éteignit; mais se
+remettant, elle ajouta avec plus de calme: Je suis actuellement
+parfaitement satisfaite, et je ne voudrais rien changer. Je n'aurais
+jamais été heureuse avec lui; quand tôt ou tard j'aurais su ce que je
+sais à présent, je n'aurais plus eu pour lui ni estime ni confiance; il
+n'y aurait plus eu de sympathie avec mes sentimens.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais; j'en suis sûre, s'écria sa mère. Heureuse avec un homme
+sans principes; avec un libertin, <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> un séducteur, avec celui qui a si
+fort injurié notre plus cher ami, le meilleur des humains! Non, non, ma
+chère Maria n'a pas le c&oelig;ur fait pour être heureuse avec un tel
+homme! Sa conscience si pure, si délicate, aurait senti tout ce que
+celle endurcie de son mari ne sentait plus.</p>
+
+<p>Elle allait trop loin. Elinor vit le moment où Maria prendrait vivement
+le parti de Willoughby. Mais celle-ci soupira seulement profondément et
+répéta: Je ne voudrais rien changer que.... Je ne voudrais pas qu'il fût
+trop malheureux. Pauvre Willoughby! privé à jamais de tout bonheur
+domestique! Des larmes remplirent ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains, je crains fort, dit Elinor, qu'il n'en eût été privé
+quelque femme qu'il eût épousée, et même avec vous, Maria; ou <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> du
+moins bien sûrement vous n'auriez joui vous-même d'aucun bonheur. Votre
+mariage avec un jeune homme d'un tel caractère, vous aurait enveloppée
+dans un genre de troubles et de chagrins dont vous ne pouvez vous faire
+aucune idée, et qu'une affection aussi incertaine que la sienne, vous
+aurait faiblement aidée à supporter: c'est le tourment de la pauvreté.
+Il convient lui-même d'avoir toujours été un dissipateur; et toute sa
+conduite prouve que le mot de privation est à peine entendu de lui. Son
+goût pour la dépense joint à votre inexpérience et à une générosité qui
+vous est naturelle, aurait consumé vos très-minces revenus, et vous
+aurait jetés dans des inquiétudes et des angoisses d'un autre genre,
+mais non moins cruelles que celles que <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> vous avez éprouvées. Votre
+bon sens, votre honneur, votre probité vous auraient engagée, je le sais
+bien, dès que votre situation vous aurait été connue, à toute l'économie
+qui peut dépendre d'une femme, et peut-être auriez-vous même joui des
+privations et de la frugalité que vous vous seriez imposées à vous-même
+dans ce but; mais auriez-vous pu les faire partager à un mari qui n'en
+avait pas l'habitude, et qui se serait éloigné, par cela même, de vous
+et de votre maison? Auriez-vous pu, seule, empêcher une ruine commencée
+avant votre mariage? La pauvreté, chère Maria, supportée avec quelqu'un
+qu'on aime, peut avoir ses douceurs, mais plus dans les romans que dans
+la réalité. Il est trop vrai qu'elle empoisonne tout, qu'elle flétrit
+tout, <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> même le sentiment. Elle aigrit l'humeur; elle détruit la
+gaieté et les agrémens de l'esprit. Êtes-vous sûre que l'amour de
+Willoughby, que le vôtre même auraient résisté à sa funeste influence,
+et que vous n'auriez pas fini par déplorer tous les deux une union si
+fatale, ou, sinon tous les deux, du moins lui seul qui est plus égoïste
+que sensible, et attache un grand prix aux jouissances de la vie? Elinor
+s'arrêta. La vérité du tableau qu'elle traçait l'avait entraînée. Elle
+avait voulu détourner l'attendrissement de sa s&oelig;ur sur le sort de
+Willoughby, parce qu'il l'aurait conduite à regretter encore de n'avoir
+pas été chargée de son bonheur; elle désirait lui démontrer que ce
+bonheur était impossible.</p>
+
+<p>Maria l'avait écoutée attentivement. Ses lèvres tremblaient; son <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+regard exprimait l'étonnement le plus profond; jamais encore elle
+n'avait envisagé Willoughby sous ce point de vue. Sa conduite avec la
+fille adoptive du colonel lui prouvait son libertinage, son mariage,
+qu'il était inconstant; mais l'entendre accuser d'égoïsme, ce Willoughby
+dont elle avait si souvent admiré la générosité, la grandeur d'ame tout
+ce qui était en sympathie avec elle!... Égoïste! répéta-t-elle, lui
+égoïste! Est-ce que vous le pensez réellement?</p>
+
+<p>&mdash;Toute sa conduite, reprit Elinor, du commencement à la fin, a été
+basée sur le plus parfait égoïsme. C'est l'égoïsme qui lui fit différer
+l'aveu de son attachement pour vous, lorsque son c&oelig;ur l'éprouva, non
+pas avec cet abandon, cette confiance qui caractérise le véritable
+amour, mais balancé <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> par son propre intérêt. Ses propres
+jouissances, son bien-être personnel me paraissent toujours avoir été sa
+règle et son principe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Maria, rien n'est plus vrai; mon bonheur ne fut jamais son
+motif; mais cependant vous me disiez....</p>
+
+<p>&mdash;A présent, continua Elinor, il regrette de ne s'être pas conduit
+autrement; mais pourquoi le regrette-t-il? parce qu'il trouve qu'il a
+manqué son but et qu'il n'a pas rendu sa vie heureuse comme il
+l'espérait. Sa situation, quant à la fortune, est meilleure. De ce côté
+il n'est point en <ins class="correction" title="soufrance">souffrance</ins>; il s'afflige seulement de ce que sa femme
+n'a pas un caractère aussi aimable que le vôtre. Mais suit-il de là que
+s'il vous avait épousée il aurait été plus heureux? <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> Il se serait
+plaint alors de n'être pas plus riche, et sans doute il aurait trouvé
+qu'un bon revenu, une bonne maison, de beaux chevaux, etc. etc., sont
+aussi nécessaires au bonheur domestique qu'une femme aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai aucun doute, dit Maria, et je n'ai rien à regretter que ma
+propre folie.</p>
+
+<p>&mdash;Dites plutôt l'imprudence de votre mère, ma chère, enfant, dit madame
+Dashwood; c'était à moi de vous guider, et j'étais sous le charme au
+moins autant que vous-même.</p>
+
+<p>Maria voulait répondre; mais Elinor, contente de ce que chacune sentait
+ses erreurs, voulut éviter des souvenirs du passé, qui pouvaient
+affaiblir les résolutions de sa s&oelig;ur. Elle aima mieux continuer à
+parler des torts de Willoughby, <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> que de son <i>charme séduisant</i>. Une
+observation, dit-elle, qu'on peut tirer de toute cette histoire, c'est
+que bien rarement le crime, ou, si ce mot est trop dur, une faute grave
+contre la vertu reste impunie. Tout le malheur de Willoughby vient de
+son indigne conduite avec Caroline Williams; c'est ce qui lui a fait
+perdre l'estime, l'amitié et la fortune de madame Smith. Sans cela il
+aurait pu vous épouser et être riche. Maria en convint; et madame
+Dashwood leur raconta à cette occasion, que non seulement cette dame
+persistait dans son indignation contre Willoughby, mais que son mariage,
+tout brillant qu'il était, l'avait beaucoup augmentée, et qu'elle n'y
+voyait que de l'obstination dans le crime, un moyen de se soustraire
+entièrement <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> à la réparation qu'elle en exigeait, et une profanation
+positive du saint sacrement du mariage, en épousant, par un sordide
+intérêt, une femme mondaine et qu'il n'aimait pas. Madame Smith était
+d'une famille de méthodistes ou puritains; elle avait été élevée dans
+l'idée que la séduction de l'innocence, et le mariage avec une autre que
+celle qu'on a séduite, étaient les plus grands de tous les péchés.
+Résolue donc à punir le coupable déjà dans ce monde, sans pardon et sans
+rémission, elle avait fait venir chez elle une parente éloignée, nommée
+<i>madame Summers</i>, et son fils, et les avait déclarés ses héritiers. Son
+testament était déjà fait et déposé chez un homme de loi. Madame
+Dashwood savait ces détails du vicaire de la paroisse, digne et vieux
+ecclésiastique <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> qui, à ce titre, était seul reçu à Altenham. Il
+avait ajouté de grands éloges de cette madame Summers, qui soignait sa
+bienfaitrice avec la plus active reconnaissance; et madame Smith,
+disait-il, se trouvait bien heureuse, dans son état de maladie, d'avoir
+échangé les négligences d'un jeune homme frivole et libertin, contre les
+attentions d'une jeune femme reconnaissante et sensible.</p>
+
+<p>Je suis bien aise, dit Maria en souriant, que quelqu'un ait gagné
+quelque chose à mon malheur. M. Willoughby n'a plus besoin de la fortune
+de sa cousine. Elle sera mieux placée; et je ne suis pas fâchée qu'il
+n'ait plus l'occasion de revenir dans mon voisinage.</p>
+
+<p>En effet, depuis cet entretien elle reprit, non pas de la gaieté, <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+mais plus de sérénité. Emma revint, et ce fut un grand plaisir. La
+famille de la chaumière fut encore une fois réunie; et leur vie douce et
+paisible recommença tout comme avant que leurs c&oelig;urs eussent été si
+vivement agités. Mais leur paix était plus apparente que réelle. Maria
+était encore faible et mélancolique par momens lorsqu'elle se laissait
+aller à ses pensées. Pour s'en distraire elle exécuta avec courage le
+plan qu'elle s'était tracé d'études et de lectures suivies, où souvent
+elle associait sa jeune s&oelig;ur; elle fit aussi les longues promenades
+qu'elle avait méditées, mais avec une de ses s&oelig;urs, et ne cherchant
+plus la solitude. Elles rencontrèrent plusieurs fois, dans leurs
+excursions, la parente et future héritière de madame Smith, qui se <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+promenait de son côté en cherchant des fleurs pour un herbier. La
+botanique était une des études que Maria avait commencées, et à laquelle
+elle se livrait avec la vivacité qu'elle mettait à tout. Ce même but
+dans leurs courses les rapprocha; elles se parlèrent; et mesdemoiselles
+Dashwood trouvèrent qu'elle méritait tous les éloges que le vicaire en
+avait faits à leur mère; elle était jeune et jolie, ou plutôt
+très-agréable. Elle était simple, modeste, timide, mais lorsqu'elle fut
+familiarisée avec ses nouvelles connaissances, elle parla bien et avec
+un son de voix très-doux. Elles auraient voulu l'engager à venir à la
+chaumière; mais elle ne quittait madame Smith que pour des quarts
+d'heures pendant son sommeil, et leurs rencontres même furent toujours
+<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> assez courtes. Maria qui lui avait parlé avec un peu de peine la
+première fois, en était à présent enchantée. Je n'aurais jamais cru,
+disait-elle à Elinor, me plaire autant avec quelqu'un qui me parle
+d'Altenham, et qui demeure avec madame Smith. Mais du moins elle ne lui
+parlait pas de Willoughby, et c'était assez naturel.</p>
+
+<p>Elinor commençait à s'impatienter de ne rien savoir d'Edward. Elle n'en
+avait pas entendu parler depuis qu'elle avait quitté Londres; elle
+ignorait s'il était consacré, s'il était marié. Ni madame Jennings, ni
+son frère à qui elle écrivait quelquefois, ne lui en parlaient.
+Seulement, dans la première lettre qu'elle avait reçue de madame
+Dashwood, il y avait cette phrase: «Nous ne savons rien de notre
+infortuné Edward, et <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> nous ne pouvons faire aucune enquête sur un
+sujet prohibé dans notre famille; mais de ce silence même nous concluons
+qu'il est encore à Oxford.» Voilà tout ce qu'elle en avait appris dans
+cette correspondance, rendue plus fréquente par la maladie de Maria.
+Dans les autres lettres, le nom même d'Edward ne se trouvait pas. Elle
+était donc à cet égard condamnée à une complète ignorance.</p>
+
+<p>Thomas, leur domestique, fut envoyé un matin à Exceter pour des
+commissions; il revint au moment du dîner, et tout en le servant il
+rendait compte à ses maîtresses des affaires dont il avait été chargé.
+Quand il eut fini il dit encore: Je suppose que vous savez, mesdames,
+que M. Ferrars est marié avec la plus jeune des demoiselles <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+Stéeles, mademoiselle Lucy.</p>
+
+<p>Maria tressaillit et tourna les yeux sur Elinor qui pâlissait
+excessivement. Dieu! ma s&oelig;ur, s'écria Maria, et en disant cela, elle
+tomba elle-même sur le dossier de sa chaise, avec un violent tremblement
+nerveux. M<sup>me</sup> Dashwood, dont le regard s'était aussi porté sur Elinor,
+et qui l'avait vue pâlir, eut encore l'effroi de l'état de Maria, et ne
+savait à laquelle de ses filles aller. Maria cependant demandait des
+secours plus pressans. La tremblante Elinor se leva pour les donner,
+mais elle fut obligée de se rasseoir. Thomas sonna la femme de chambre,
+qui, avec l'aide de madame Dashwood et d'Emma, conduisit Maria dans sa
+chambre. Elle fut bientôt mieux; et sa mère la laissant aux soins
+d'Emma, <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> revint auprès d'Elinor. Quoique très-troublée encore, cette
+dernière avait repris un peu de son courage et commençait à questionner
+Thomas. Sa mère s'en chargea pour elle; et elle en fut bien aise: sa
+voix n'était pas encore très-rassurée.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit que madame Ferrars était mariée, Thomas? demanda madame
+Dashwood.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu M. Ferrars moi-même, madame, ce matin à Exceter et sa dame
+aussi; ils étaient ensemble dans une chaise de poste arrêtée devant la
+nouvelle auberge de Londres. J'étais allé là pour faire un message de
+Sally à son frère, qui est un des postillons. Je regardai par hasard
+dans cette chaise et je reconnus à l'instant mademoiselle Lucy Stéeles.
+Elle me regardait aussi: j'ôtai bien vite <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> mon chapeau. Elle m'a
+reconnu et m'a appelé, et s'est informée de vous, madame, et de vos
+jeunes demoiselles, principalement de mademoiselle Maria. Elle m'a
+chargé de vous faire ses complimens à toutes les trois et ceux de M.
+Ferrars, et de vous dire combien ils étaient fâchés de n'avoir pas le
+temps de vous voir, mais qu'ils étaient très-pressés d'aller plus
+loin..... je ne sais où...... qu'ils y resteraient quelque temps; mais
+qu'à leur retour ils viendraient bien sûrement vous visiter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous a-t-elle dit qu'elle était mariée, Thomas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame; et comme je la nommais miss Stéeles, elle sourit et me
+dit qu'elle avait changé de nom depuis que je ne l'avais vue. Madame
+sait bien <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> comme elle est toujours affable, cette jeune dame, comme
+elle parle à tout le monde, même aux domestiques! Elle n'est pas fière
+du tout, quoiqu'elle soit très-belle, et pas plus depuis qu'elle est
+madame Ferrars que lorsqu'elle était miss Stéeles.</p>
+
+<p>&mdash;Et son mari était dans la chaise avec elle, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, je l'ai vu appuyé comme cela sur la portière; mais il ne
+m'a rien dit. Il n'est pas comme sa femme; il n'aime pas à causer, comme
+madame sait.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur d'Elinor pouvait aisément comprendre qu'Edward n'eût rien à
+dire à Thomas; et madame Dashwood donna la même explication à son
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'y avait personne autre dans la chaise?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Non, madame; seulement eux deux.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous d'où ils venaient?</p>
+
+<p>&mdash;Ils venaient de Londres, à ce que miss Lucy..., madame Ferrars,
+veux-je dire, m'a fait l'honneur de m'apprendre. Elle m'a dit aussi où
+ils allaient; mais je ne puis me le rappeler.... à.... à....; ce nom
+m'est échappé. Mais ils n'y resteront pas long-temps. Elle m'a bien
+promis... m'a ordonné de vous promettre de sa part, et de celle de son
+mari, qu'ils vous verraient bientôt.</p>
+
+<p>Madame Dashwood regarda sa fille avec anxiété; elle l'a trouva plus
+calme qu'elle ne l'espérait. Elinor souriait, mais avec un peu
+d'amertume; elle reconnut Lucy toute entière à ce message, car elle
+était bien sûre qu'Edward ne pouvait désirer de la voir. Ils vont <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
+sans doute chez leur oncle Pratt, près de Plymouth, dit-elle à voix
+basse à sa mère, et bien sûrement ils ne viendront point ici.</p>
+
+<p>Thomas semblait avoir tout dit, et cependant Elinor avait l'air de
+désirer encore quelque chose. Le c&oelig;ur de madame Dashwood la devina.</p>
+
+<p>&mdash;Les avez-vous vus partir? demanda-t-elle encore.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame; j'ai seulement vu arriver les chevaux de poste; mais je
+craignais d'arriver trop tard pour servir à table, et je ne me suis pas
+arrêté plus long-temps.</p>
+
+<p>&mdash;M. Ferrars avait-il l'air bien portant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, comme à l'ordinaire. Je ne l'ai pas, il est vrai,
+beaucoup regardé; mais madame Ferrars est à merveille; c'est <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> une
+très-jeune et très-belle dame! Elle avait un chapeau noir tout garni de
+plumes, et un bel habit de voyage qui lui allait très-bien. Ah! qu'elle
+a l'air heureux et content d'être mariée celle-là!</p>
+
+<p>Madame Dashwood ne demanda plus rien. Thomas avait desservi la table.
+Maria avait fait dire qu'elle ne voulait plus rien. Elinor n'avait pas
+plus d'envie de manger; et le dîner retourna à l'office sans qu'on y eût
+touché. Emma elle-même, malgré l'appétit de quatorze ans, était trop
+inquiète de ses s&oelig;urs pour s'occuper du dîner. Elle aimait tendrement
+Maria, et préféra rester auprès d'elle. Madame Dashwood leur envoya un
+peu de dessert et de vin, et resta seule avec Elinor. Elles furent assez
+long-temps en silence, occupées des mêmes pensées. Madame Dashwood <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
+craignait de hasarder une remarque, ou d'offrir une consolation. Malgré
+l'empire que sa fille aînée avait sur elle-même, et qu'elle tâchait
+d'exercer dans ce moment autant qu'il lui était possible, il était
+facile à sa mère de s'apercevoir qu'elle souffrait beaucoup. Elle vit
+alors que cette intéressante jeune personne s'était efforcée, en parlant
+de son chagrin, d'en adoucir l'impression pour ne pas ajouter à celui de
+sa mère; elle vit que sa raison et son courage n'altéraient en rien sa
+sensibilité, et qu'elle avait été dans l'erreur, en pensant que sa fille
+aînée n'avait pas regretté <ins class="correction" title="Eward">Edward</ins> autant pour le moins que Maria avait
+regretté Willoughby, et avec de plus justes motifs. Elle se reprochait
+de s'être laissé dominer entièrement par le malheur de <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> l'une de ses
+filles, et d'avoir été injuste, inattentive, et presque dure pour
+l'autre, qui cachait mieux son affliction. Elle aurait voulu réparer ses
+torts, mais elle craignait de l'attendrir encore davantage. Enfin elles
+se regardèrent, tombèrent dans les bras l'une de l'autre, et leurs
+larmes se confondirent.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne maman! dit Elinor, dès qu'elle put parler, vos filles ne sont
+pas heureuses par l'<i>amour</i>; mais on ne peut avoir tous les bonheurs; et
+l'<i>amour filial</i>, et l'<i>amour maternel</i> ne sont-ils pas les plus grands
+de tous les bonheurs de la vie?</p>
+
+<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p>
+
+<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>CHAPITRE L.</h2>
+
+<p>Elinor éprouva bientôt la différence qu'il y a entre l'attente d'un
+fâcheux événement, et la certitude; elle s'avoua qu'en dépit de sa
+raison elle avait toujours admis un léger espoir, tant qu'Edward ne
+serait pas marié, qu'il arriverait quelque chose qui romprait son
+mariage avec Lucy, soit des réflexions sur le caractère de cette jeune
+personne, soit la médiation de quelques amis, soit quelque établissement
+plus avantageux pour Lucy..... Mais actuellement tout était fini; ils
+étaient mariés, et elle condamna son propre c&oelig;ur de cette flatterie
+cachée qui augmentait encore sa peine. Jamais elle n'avait mieux senti
+combien <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> Edward lui était cher, qu'au moment où elle devait y
+renoncer pour toujours. Dans les commencemens de son inclination pour
+lui, elle s'y abandonna sans crainte; il ne lui vint pas alors dans
+l'esprit qu'il y eût des obstacles à un mariage entre elle et le frère
+de sa belle-s&oelig;ur. Quand ensuite cette dernière le lui fit sentir, il
+était déjà trop tard pour en revenir à l'indifférence pour un homme qui
+lui convenait sous tous les rapports. D'ailleurs cet homme serait libre
+un jour de se marier à son gré, et dans chaque occasion il déclarait
+positivement que c'était la seule chose sur laquelle il ne prendrait de
+conseil de personne que de son propre c&oelig;ur. Elinor sentait dans sa
+conscience qu'elle ferait son bonheur, puisque toute sa conduite
+annonçait qu'il lui <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> était tendrement attaché. Madame Dashwood le
+désirait; et ni l'une ni l'autre n'imaginaient que madame Ferrars, qui
+paraissait aimer son gendre, voulût le blesser en refusant une de ses
+s&oelig;urs pour belle-fille. Elle sentait à présent combien elle s'était
+bercée de chimères, et que son bonheur était évanoui sans retour!</p>
+
+<p>Elle ne comprenait pas ce qui avait pu décider Edward à se marier aussi
+vite, vraisemblablement avant sa consécration, et ne pouvant encore
+aller habiter son presbytère; mais elle savait combien Lucy était vive
+et active quand son intérêt personnel était en jeu. Elle avait voulu
+sans doute s'assurer de lui et ne pas courir les risques d'un délai. Ils
+s'étaient mariés à Londres, et ils allaient sûrement passer quelque
+temps chez leur oncle Pratt <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> à Longstaple, en attendant qu'ils
+eussent une habitation à eux. Qu'est-ce qu'Edward devait avoir senti en
+étant à quatre milles de Barton, en voyant le domestique de la
+chaumière, en entendant <ins class="correction" title="le le">le</ins> message de sa femme? Son silence complet
+l'exprimait bien; son c&oelig;ur était trop oppressé pour qu'il pût dire un
+seul mot; et la pauvre Elinor souffrait autant pour lui que pour
+elle-même. Du moins elle était libre! mais lui, avec qui était-il
+associé pour la vie? Elle aurait bien pu dire aussi, comme Maria disait
+de Willoughby: <i>Pauvre Edward, privé pour toujours du bonheur
+domestique!</i> Elle supposait qu'ils seraient bientôt établis à Delafort,
+Delafort! cette place à laquelle tout conspirait à l'intéresser, qui
+serait peut-être un jour aussi la demeure de sa s&oelig;ur, qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>
+désirait et craignait encore plus de connaître. Elle se les représentait
+dans leur joli presbytère, si bien arrangé par les soins de leur
+protecteur. Elle voyait Lucy active et ménagère avec vanité; unissant
+une apparence d'élégance et de dépense devant les étrangers, à la
+frugalité la plus parcimonieuse quand ils seraient en tête à tête;
+économisant sou sur sou pour briller quelques mois d'hiver à Londres, et
+laisser son mari seul à ses devoirs de pasteur; causant familièrement
+avec tous les paysans, et exigeant d'eux avec rigueur leurs redevances;
+ne donnant jamais rien et recevant tout; poursuivant sans cesse son
+intérêt personnel; ne songeant qu'à elle seule au monde, et trop
+contente d'elle-même, quand par quelque ruse elle avait obtenu quelque
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> avantage; courtisant le colonel Brandon, madame Jennings et tous
+les amis riches, etc. etc. Elle voyait Edward, le pauvre Edward! Hélas!
+elle ne savait pas elle-même comment elle devait le voir, heureux ou
+malheureux. Rien ne lui plaisait: elle détournait autant qu'elle pouvait
+ses pensées de lui; mais elles y revenaient sans cesse.</p>
+
+<p>Elle ne comprenait pas non plus qu'aucune de ses connaissances de
+Londres ne lui écrivît ce mariage, ne lui en dît les particularités. A
+quoi pensait madame Jennings, pour qui un mariage était toujours un
+événement intéressant dont elle aimait à causer? Et le colonel,
+n'avait-il donc rien à lui dire de son nouveau pasteur? Ils lui
+paraissaient tous coupables <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> au moins de paresse et de négligence.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voulez-vous pas écrire au colonel Brandon, chère mère, et lui
+rappeler la promesse de venir nous voir? dit-elle un matin à madame
+Dashwood.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai fait, mon ange! lui répondit-elle, la dernière semaine; et
+comme il ne m'a pas répondu, et que je le pressais beaucoup d'arriver,
+je l'attends d'un jour à l'autre. Je ne serais pas surprise de le voir
+ce soir ou demain. Faites préparer sa chambre, mon cher amour! Combien
+je me réjouis de le revoir! Il sera bien étonné de trouver Maria aussi
+bien. En revenant de la promenade elle avait des couleurs, elle était
+presque aussi jolie qu'avant ses chagrins; ne le trouvez-vous <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> pas?
+Il me tarde que ce cher colonel la voie.</p>
+
+<p>Il tardait aussi à Elinor de le voir, d'apprendre de lui tout ce qu'il
+saurait sans doute de M. et madame Ferrars. Elle alla faire arranger la
+chambre destinée aux visites, et fit bien, car en rentrant au salon elle
+vit de la fenêtre un homme à cheval s'avancer. Le voilà! s'écria-t-elle;
+c'est le colonel! Sa mère et ses s&oelig;urs regardent aussi. Il était dans
+la cour; il descendait de sa monture, et.... ce n'était pas le colonel
+Brandon, c'était.... Edward en personne. Est-ce possible? s'écrie
+Elinor, c'est Edward! Edward! répétèrent-elles avec émotion et surprise.
+Elinor est la plus calme; elle fait un effort inoui. Hé bien! c'est
+Edward, notre ancien ami, qui vient de chez son oncle pour <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> nous
+voir. Faites entrer, dit-elle à Thomas qui l'annonçait. Je veux être
+calme, je veux être maîtresse de moi-même. Je vous en conjure, ma mère,
+mes s&oelig;urs, recevez-le bien, sans froideur, sans gêne. On n'eut pas le
+temps de lui répondre. Il est à la porte, il entre.....</p>
+
+<p>Certes il n'avait pas la contenance d'un heureux époux; il était aussi
+pâle, aussi ému que celles qui le recevaient. Son regard baissé semblait
+redouter leur réception et sentir qu'il n'en méritait pas une bonne.
+Madame Dashwood en fut touchée et, tant pour suivre la recommandation de
+sa fille que celle de son propre c&oelig;ur, elle le salua avec une
+bienveillance un peu forcée, lui tendit la main, et lui souhaita joie et
+bonheur, mais avec un ton bien différent de sa manière ordinaire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p>
+
+<p>Il rougit et bégaya une réponse inintelligible. Elinor voulut dire comme
+sa mère; elle ne put articuler un mot. Elle voulut aussi lui donner la
+main; c'était trop tard, il s'était assis. Au bout d'une minute elle
+prit une contenance qu'elle crut très-naturelle, et avec un son de voix
+altéré, parla du beau temps qu'il avait eu pour sa course. Maria le
+salua d'un mouvement de tête sans ouvrir la bouche, et s'assit, aussi
+loin de lui qu'il lui fût possible. Emma qui, sans savoir tout, savait
+cependant qu'il était marié, et qui trouvait très-mauvais que ce ne fût
+pas avec sa s&oelig;ur Elinor, garda aussi un digne silence, et alla
+s'asseoir à côté de Maria. Elles prirent leurs ouvrages, afin de n'être
+pas tentées de le regarder. Pour le monde, Maria n'aurait pas adressé
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> la parole au mari de Lucy Stéeles. Quand Elinor eut cessé de se
+réjouir du beau temps, de la sécheresse, un silence général suivit.
+Edward était visiblement dans le plus grand embarras. Sans savoir ce
+qu'il faisait, il prit les ciseaux d'Emma qui étaient sur la table, les
+sortit de leur étui de maroquin rouge, et se mit à le couper en petits
+morceaux. Emma poussa Maria du coude, et lui dit à l'oreille: C'est mon
+pauvre étui qui en porte la peine; mais j'aime mieux qu'il le coupe en
+entier que de lui parler. Maria leva les épaules et ne répondit rien.</p>
+
+<p>Madame Dashwood voulut enfin rompre ce ridicule silence, et, avec un
+demi-sourire qu'elle croyait honnête, et qui n'était qu'amer, elle lui
+dit: J'espère, <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> monsieur, que madame Ferrars est bien.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, madame. Un autre silence suivit. Elinor qui voyait l'excès
+de son embarras, ne voulait pas y ajouter, en ayant l'air de s'en
+apercevoir; elle voulut au contraire chercher à le remettre en lui
+parlant amicalement: elle fit donc un nouvel effort sur elle-même, et
+lui dit avec l'air de l'intérêt: Est ce que madame Ferrars est à
+Longstaple?</p>
+
+<p>&mdash;A Longstaple! reprit-il d'un air de surprise; non, ma mère est à
+Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais parler; dit Elinor en prenant aussi son ouvrage, de.... non
+pas de madame Ferrars la mère, mais de la jeune madame Ferrars. Elle ne
+leva pas les yeux, n'osant pas le regarder. Madame Dashwood et ses deux
+cadettes, <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> au contraire, tournèrent les yeux sur lui. Il rougissait,
+était en perplexité; enfin, après quelque hésitation, il dit: Peut-être
+vous entendez la femme de mon frère, madame Robert Ferrars?</p>
+
+<p>&mdash;Madame Robert Ferrars! Ce nom fut répété par madame Dashwood et par
+Maria avec l'accent de la surprise. Elinor ne pouvait dire un seul mot,
+ne savait ce qu'elle entendait, et ses yeux attachés sur lui demandaient
+une explication.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être vous ne savez pas, dit-il d'une voix un peu plus ferme.....
+il me paraît à présent que vous ignorez que mon frère, s'est marié
+dernièrement avec la plus jeune des.... avec mademoiselle Lucy Stéeles?</p>
+
+<p>Ces paroles furent répétées en écho; excepté par Elinor. Toute <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> sa
+présence d'esprit, toute sa fermeté l'avaient abandonnée. Elle sentit
+qu'elle allait ou se trouver mal, ou fondre en larmes, et n'eut que la
+force de se lever et de passer dans la chambre à manger. Sa mère qui
+l'avait vue pâlir, la suivit immédiatement. Edward aurait bien voulu en
+faire autant; il fut retenu non seulement par sa timidité naturelle,
+mais par Maria qui vint à lui au moment où sa mère et sa s&oelig;ur furent
+sorties, et lui prit vivement les deux mains entre les siennes, en lui
+disant: O Edward! ô mon ami! mon frère! dites, répétez encore que vous
+êtes libre, que Lucy est mariée, et que ce n'est pas avec vous!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, non, grâce au ciel! pas avec moi..... Mais Elinor? dit-il en
+regardant vers la porte avec inquiétude; ah! Maria, s'il est <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> vrai
+que je suis votre ami, votre frère, conduisez-moi aux pieds d'Elinor et
+de votre mère.... Je me suis cru rejeté pour toujours quand j'ai vu
+votre réception; à présent je retrouve la vie et l'espoir du pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il aussi vous pardonner d'avoir coupé mon étui? dit Emma en
+relevant les petites pièces de maroquin et en les lui montrant dans sa
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Maria en passant son bras sous le sien, allons trouver ma
+mère et ma s&oelig;ur. Vous avez mon aveu; mais tout dépend d'elles.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ose compter sur leur bonté, dit l'heureux Edward.</p>
+
+<p>Ils passèrent dans la salle à manger, où la mère et la fille pleuraient
+de joie dans les bras l'une de l'autre.....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p>
+
+<p>&mdash;O ma mère! ô mon Elinor! dit Edward à genoux devant elles.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! mon cher Edward! répondirent-elles toutes les deux en même
+temps.... Ces mots lui suffirent. Il se releva pour embrasser Maria et
+Emma; il revint auprès de son Elinor. Pendant long-temps il n'y eut
+entre eux que des acclamations de bonheur et de joie. A quatre heures le
+dîner fut servi, et l'heureuse famille réunie autour de la table, mangea
+peu, mais but de bon c&oelig;ur à l'engagement d'Edward et d'Elinor; l'on
+ne savait lesquels étaient les plus contens. Maria semblait avoir oublié
+toutes ses peines et ne plus exister que pour sa s&oelig;ur. Cependant, sur
+la fin du dîner, quelques soupirs échappèrent de son c&oelig;ur lorsqu'elle
+pensa que le bonheur dont jouissait Elinor était fini pour elle. <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>
+Elinor s'en aperçut, et reprenant plus de calme, elle pria Edward de
+leur raconter les détails d'un événement qu'à peine elles pouvaient
+croire; par quel miracle, Robert qui blâmait si fort son frère de son
+engagement avec Lucy, qui le voyait pour cela rejeté de la famille,
+avait pu se mettre à sa place? Quelquefois Elinor craignait de faire un
+songe, et tremblait du moment du réveil. Edward, libre de son
+engagement, et sans avoir aucun reproche à se faire! c'était un
+événement si inespéré, si inattendu, qu'elle ne pouvait le comprendre.
+Il ne peut s'expliquer, dit-il, que par le caractère de mon frère, celui
+de sa femme et le mien, et je demande la permission d'entrer là-dessus
+dans quelques détails. Chère Elinor, c'est le premier moment où <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span>
+j'ose vous offrir mon c&oelig;ur; il faut qu'il vous soit connu en entier
+jusque dans ses moindres replis, ainsi qu'à votre mère et à vos
+s&oelig;urs. Je dois expier un tort de jeunesse dont j'ai été bien puni par
+les tourmens qu'il m'a donnés. Une fois j'ai craint d'avoir à m'en
+repentir toute ma vie. Le ciel m'a pardonné sans doute; et je suis bien
+plus heureux que je n'aurais osé l'espérer.</p>
+
+<p>Il commença son récit, qui fut souvent interrompu.</p>
+
+<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p>
+
+<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>CHAPITRE LI.</h2>
+
+<p>Mon frère n'a qu'une année de moins que moi. La nature en rapprochant
+ainsi nos âges nous avait destinés à cette liaison, la plus intime des
+amitiés, qui répand sa douce influence sur toute la vie, qui commence
+avec l'enfance et dure jusqu'à la mort. A peine puis-je me rappeler le
+temps où je l'ai éprouvée. J'aimais passionnément le petit compagnon des
+jeux de mon enfance. Mais bientôt notre mère sembla prendre à tâche
+d'altérer ce sentiment par la différence extrême qu'elle mit entre nous
+deux. Robert était un très-bel enfant; et moi, tout le contraire. Ce
+qu'il y a de certain, <span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> c'est qu'il était plus gentil et moins
+pleureur, parce qu'on ne le contrariait jamais et qu'on faisait toutes
+ses fantaisies. Il était non seulement le favori de ma mère, mais de
+tous ceux qui avaient intérêt de lui plaire, et fut un <i>enfant gâté</i>
+dans toute l'étendue du terme; tandis que le pauvre fils aîné, toujours
+grondé, toujours repoussé, devint de plus en plus triste et maussade, et
+finit par mériter peut-être, à l'extérieur du moins, l'indifférence
+qu'il inspirait. Mais si j'en suis devenu moins aimable, si j'ai été
+plus malheureux dans mon enfance, j'ose croire aussi que j'ai dû
+quelques vertus à cette éducation sévère. C'était surtout ce titre
+d'<i>aîné</i> que ma mère ne pouvait supporter. Mon père l'avait laissée
+maîtresse, il est vrai, de disposer de sa fortune; <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> mais l'usage, le
+respect de l'opinion l'empêchaient de substituer mon frère à mes droits,
+tant que je ne donnerais pas, par ma mauvaise conduite, l'occasion de me
+déshériter. Mais cent fois je l'ai entendue dire: Pourquoi n'est-ce pas
+Robert qui est venu le premier au monde? celui-là aurait fait honneur à
+sa fortune. Elle pouvait du moins m'éloigner d'elle, et n'y manqua pas.
+Dès l'âge de quinze ans je fus remis aux soins de M. Pratt, dont on lui
+parlait comme d'un homme en état de diriger mon éducation, et qui
+consentit à me prendre en pension chez lui près de Plymouth, où il
+faisait valoir un petit domaine. C'était un homme simple et bon, assez
+savant en effet pour m'enseigner ce qu'un jeune homme bien né doit
+apprendre, mais sans le <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> moindre usage du monde, où jamais il
+n'avait vécu, et tout-à-fait hors d'état de me former pour la société où
+je devais vivre, et de corriger l'excessive timidité que ma première
+éducation m'avait donnée. Sa femme était simple et commune. Ils
+n'avaient pas d'enfant. J'étais leur seul pensionnaire, et je me serais
+ennuyé à périr, dans leur maison, si ses deux nièces, les jeunes
+Stéeles, n'y avaient pas fait de fréquens séjours. Lucy, du même âge que
+moi, était très-jolie, très-vive, très-agaçante, et du premier moment
+décida dans sa petite tête, que le pensionnaire de son oncle devait être
+son amoureux et son mari, et fit tout ce qu'il fallait pour y réussir.
+Cela n'était pas difficile; et elle n'eut pas besoin, pour me captiver,
+de toute l'adresse qu'elle y mit, ni de <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> tous les soins qu'elle se
+donna. J'étais dans l'âge où le c&oelig;ur s'ouvre à toutes les
+impressions. Le mien, naturellement très-aimant, ne demandait qu'à se
+donner, et n'en avait point encore trouvé l'occasion. Toujours repoussé,
+toujours humilié chez ma mère, la première personne qui me témoigna un
+intérêt vif, qui parut me compter pour quelque chose, et qui ne
+m'épargnait pas des flatteries de tout genre, dut me paraître un ange du
+ciel; et comme elle joignait à cela une figure très-jolie et
+très-animée, et la fraîcheur de 16 ans, il n'est pas étonnant qu'en
+très-peu de temps je crusse être, ou que je fusse réellement peut-être
+passionnément amoureux. C'était la première jeune personne que j'eusse
+vue familièrement; et le bon M. Pratt, content de mes <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> progrès dans
+mes études, et plus encore de la bonne pension, ferma les yeux sur mon
+attachement pour sa nièce, car je le cachais si peu, qu'il était presque
+impossible qu'il ne s'en aperçût pas. Naturellement honnête et timide,
+mon seul projet était de l'épouser dès que je serais en âge. Je lui en
+donnai mille fois l'assurance, et de bouche, et par écrit; mais je
+n'allai pas plus loin, et j'aurais regardé comme un crime d'avoir une
+autre idée. Lucy m'aimait-elle alors comme je l'aimais, ou l'espoir de
+partager ma fortune et de briller à Londres, était-il son seul mobile?
+Ce n'est que depuis peu que je me suis permis ce doute. Elle jouait si
+naturellement l'amour passionné et désintéressé que, même depuis que
+j'ai été éclairé sur ses défauts, je <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> n'eus jamais le moindre
+soupçon sur ses sentimens.</p>
+
+<p>Je passai trois ans chez M. Pratt. J'en avais dix-huit quand mes tuteurs
+exigèrent de ma mère que je fusse rappelé chez elle. Je partis de
+Longstaple, formant le projet d'une constance éternelle, la jurant à
+Lucy, et pouvant à peine par mes sermens répétés apaiser un peu sa
+douleur que je partageais de toute mon ame. Mais je n'avais que dix-huit
+ans; et à cet âge les sermens d'un jeune homme ont peu de valeur. Je
+suis convaincu que si ma mère m'avait alors voué à quelque état qui
+<ins class="correction" title="demendât">demandât</ins> de l'activité ou de la réflexion, que si mon temps avait été
+employé de manière à me tenir au moins quelques mois éloigné de Lucy,
+j'aurais fini, comme tous les jeunes gens de mon âge, <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> par oublier
+cette inclination d'enfance, qui n'était rien moins que fondée sur la
+sympathie, et qui existait bien plus dans l'imagination que dans le
+c&oelig;ur. Mais au lieu de m'adonner à un état, ou de me permettre d'en
+choisir un, je revins à la maison complétement dés&oelig;uvré. Ma mère ne
+me grondait plus, mais ne faisait nulle attention à moi. La plus entière
+indifférence avait succédé à sa sévérité. Elle ne songea pas même à me
+présenter dans le monde, et me laissa absolument livré à moi-même et à
+mon oisiveté. Robert au contraire était de toutes ses sociétés, et
+donnait dans tous les travers et l'extravagance de la mode. L'excès de
+sa fatuité m'inspira naturellement une extrême aversion pour son genre
+de vie, et me rendit toujours plus sauvage <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> et plus réservé.
+Peut-être à cette époque ai-je quelque obligation à l'amour que je
+croyais avoir pour Lucy, et au goût de l'étude que j'avais pris chez son
+oncle. Ma mère, ne faisant rien pour me rendre la maison agréable,
+abandonné à moi-même, ne trouvant dans mon frère ni un compagnon, ni un
+ami, j'aurais pu facilement chercher des distractions dangereuses. Mais
+la seule que je me permettais était de fréquens voyages à Longstaple,
+que je regardais comme ma demeure, et ceux qui l'habitaient, comme ma
+famille; où j'étais toujours bien venu; où Lucy me paraissait toujours
+plus tendre et plus aimable! C'était encore la seule femme que j'eusse
+vue; je ne pouvais donc faire aucune comparaison, ni m'apercevoir
+d'aucun de ses défauts. <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> Auprès de sa s&oelig;ur Anna et de sa tante
+Pratt, je la trouvais un miracle d'esprit et de beauté, et chaque fois
+que je la voyais, je confirmais mes engagemens de l'épouser. Ainsi
+s'écoula toute une année. Quand j'eus dix-neuf ans, on crut convenable
+de me faire passer un ou deux ans à l'université d'Oxford. Mon frère
+était alors à Westminster. Ce fut pendant ce temps-là que notre s&oelig;ur
+Fanny, avec qui je m'étais cependant assez lié pendant les dernières
+années, épousa votre frère, M. John Dashwood. Je ne fus pas à leur noce;
+mais lorsqu'à vingt-un ans je quittai Oxford, mon premier soin fut
+d'aller la voir à Norland, dont ils venaient d'hériter.... Ah! chère
+Elinor, c'est là où je devais apprendre à connaître un sentiment bien
+différent de celui que <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> je croyais avoir pour Lucy, et qui s'était
+déjà fort affaibli par l'absence; c'est-là que voyant continuellement la
+plus aimable des femmes, je sentis que ce que j'avais pris jusqu'alors
+pour de l'amour, n'était qu'une effervescence de jeunesse, et que
+j'avais trouvé l'objet qui doit m'attacher pour la vie. Chacune des
+perfections d'Elinor me découvrait un défaut dans Lucy, dans celle avec
+qui j'étais engagé, et qui devait être ma compagne. Avant de venir à
+Norland, j'avais fait une course à Longstaple. Déjà, comme si c'eût été
+un pressentiment, Lucy m'avait paru moins aimable. Elle écrit mal; son
+style est commun, dépourvu d'idées; son orthographe est mauvaise, et
+notre correspondance soutenue pendant que j'étais à <ins class="correction" title="Oxfort">Oxford</ins> avait plutôt
+affaibli <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> qu'augmenté mon amour. Mais en la retrouvant plus tendre,
+plus empressée qu'elle ne l'avait encore été, je crus avoir un tort
+envers elle, et je voulus le réparer par un engagement positif de
+l'épouser lorsque je le pourrais.</p>
+
+<p>Pouvais-je, chère Elinor, dans ces circonstances, vous offrir un c&oelig;ur
+qui ne tarda pas à vous appartenir en entier? J'aurais dû vous fuir sans
+doute; mais l'entraînement était trop fort, trop puissant. Je
+connaissais trop mon peu de moyens de plaire, pour imaginer qu'il y eût
+quelque danger pour vous, et me condamnant au silence, je crus qu'il
+m'était permis de jouir dans votre société des derniers momens de
+bonheur de ma vie. Vous partîtes pour Barton, et le vide affreux, le
+désespoir que j'éprouvai loin de vous, me suggéra <span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> une démarche qui
+devait me rendre ma liberté; c'était de parler à Lucy avec franchise de
+l'état actuel de mon c&oelig;ur. Je cédai à cette idée après quelques
+combats, et préférant lui parler moi-même, que de lui faire savoir par
+une lettre qu'elle aurait pu feindre de n'avoir pas reçue, j'allai à
+Longstaple où elle était alors, et j'eus avec elle un entretien où rien
+ne lui fut caché. Elle dut voir combien je vous adorais sans vous
+l'avoir jamais dit; elle dut voir combien je serais malheureux, séparé
+de vous, uni à une autre femme! Alors elle mit tout en jeu; larmes,
+évanouissement, tendresse, reproches, prières, menaces, rien ne fut
+négligé. Elle parla à ma conscience. Enfin le résultat de cette visite,
+d'où j'avais espéré mon bonheur, fut de renouveler <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> mes engagemens
+avec elle, et de la quitter le plus infortuné des hommes. En partant
+elle me mit au doigt un anneau de ses cheveux, et me fit jurer de le
+porter. Vous daignerez peut-être vous rappeler, mon Elinor, l'état où
+j'étais lorsque je vins à la chaumière. Nos relations de famille ne me
+permettaient pas de passer si près de vous sans vous voir, et je
+désirais vous faire tacitement un dernier adieu. Je ne voulais rester
+qu'un jour, et j'y fus une semaine; ce fut pour y éprouver encore
+l'ascendant d'un sentiment vrai et profond. A côté de vous je ne pouvais
+penser qu'à vous-même, et j'étais heureux. Il fallut m'arracher à cet
+enchantement, il fallut vous quitter.... Vous savez le reste, comme Anna
+trahit notre secret, et comme ma mère en voulant m'obliger <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> à
+épouser mademoiselle Morton, me força à déclarer moi-même mes anciens
+engagemens avec Lucy. Je savais par elle qu'ils étaient connus de vous.
+Elle m'avait assuré que vous y preniez intérêt, que vous les regardiez
+comme sacrés. Ah! cela seul m'aurait engagé à les tenir; mon seul
+dédommagement était de mériter votre estime. Qu'aurais-je d'ailleurs
+gagné à les rompre, puisque j'étais sûr qu'alors je n'aurais plus rien
+été pour vous? Je me résignai donc à mon sort, et je fis le sacrifice de
+ma famille, de ma fortune et de toutes mes espérances de bonheur sur
+cette terre, à une personne que je n'aimais plus; et qui par ses
+procédés avec vous m'avait dévoilé son caractère.</p>
+
+<p>Voilà mon histoire; celle de mon frère et de Lucy m'est moins <span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
+connue. Je ne puis en juger que d'après leur caractère et les lettres
+qu'ils m'ont écrites, et que je vous montrerai. De tout temps Robert a
+affecté un grand mépris pour moi et pour ma tournure. La pensée que
+j'avais pu plaire à une jolie femme, a dû naturellement exciter sa
+vanité et lui donner l'idée de l'emporter sur moi, et de me souffler
+cette conquête. Quand Lucy alla demeurer chez ma s&oelig;ur, je la blâmai
+de l'avoir accepté, et j'eus soin de m'y trouver très-peu; Robert au
+contraire y était sans cesse. Il ignorait notre liaison; mais
+certainement Lucy lui plaisait, parce qu'elle encensait sa vanité en le
+flattant avec excès. Sans doute aussi son élégance et son jargon
+plaisaient davantage à Lucy que ma timide simplicité. La grande
+découverte <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> arriva. Je fus déshérité; ma mère donna tout de suite à
+Robert ce qu'elle me destinait, et dès-lors il plut encore davantage à
+une femme vaine, intéressée, et qui de ce moment forma le projet de
+chercher à se l'attacher, mais en me ménageant encore dans le cas où
+elle n'y pourrait réussir. Mon absence lui donnait la facilité de suivre
+à merveille ce double plan. Je lui avais déclaré que notre mariage
+n'aurait lieu que lorsque je serais consacré et que j'aurais un
+presbytère. La générosité du colonel Brandon leva cet obstacle. Vous
+fûtes chargée de me l'apprendre, et vous dûtes voir que j'en fus plus
+peiné que satisfait; mais je n'avais pas encore les ordres, et je partis
+pour Oxford. Lucy m'écrivait, et ses lettres n'étaient ni moins tendres,
+ni moins <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> fréquentes qu'à l'ordinaire. Je n'avais donc pas le
+moindre soupçon du bonheur qui m'attendait et de ma délivrance, lorsque
+tout à coup je reçus celles-ci, dit-il, en les sortant de son porte
+feuille et en les présentant à Elinor qui les ouvrit et lut ce qui suit:</p>
+
+<div class="blockquote">
+
+<p class="left"><span class="smcap">Mon cher Edward</span>,</p>
+
+<p>«Ayant su par vous-même que je n'étais plus depuis long-temps le premier
+objet de vos affections, j'ai cru qu'il m'était permis de donner les
+miennes à un autre qui en sent mieux le prix que vous et veut bien
+m'assurer qu'aucune femme ne lui plaît autant que moi. De mon côté je
+suis convaincue que lui seul peut me rendre heureuse. <span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> Ainsi, en
+épousant le cadet au lieu de l'aîné, j'assure le bonheur de trois
+personnes, le vôtre, le mien, et celui de mon cher Robert à qui je viens
+de jurer à l'autel amour et fidélité. Il ne tiendra pas à moi que nous
+ne soyons également bons amis sous notre nouvelle relation. Si, comme il
+est possible, notre mariage vous raccommode avec ma belle-mère, je suis
+sûre au moins que vous vous intéresserez à obtenir notre pardon, dont,
+au reste, je ne suis plus inquiète. Robert m'assure qu'elle ne lui a
+jamais rien refusé, qu'elle ne peut se passer de le voir. J'ai donc bien
+plus de chance de la voir aussi et de lui plaire, que je n'en aurais eu
+avec vous. D'ailleurs mon mari a déjà une jolie fortune assurée, et nous
+<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> pouvons mieux nous passer de l'héritage de madame Ferrars. Nous
+partons à l'instant pour Daulish en Devonshire, où nous passerons
+quelques semaines. J'ai brûlé toutes vos lettres, et je vous prie d'en
+faire autant des miennes. Mais je pense que mon beau-frère voudra bien
+me laisser son portrait, de même que je le prie de garder l'anneau de
+mes cheveux, en souvenir de son ancienne amie, et actuellement de sa
+belle-s&oelig;ur.</p>
+
+<p class="right">»<span class="smcap">Lucy Ferrars.</span>»</p>
+</div>
+
+<p>Celle de Robert était plus courte.</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Vous ne m'en voudrez pas, Edward, si je vous ai enlevé votre belle
+conquête. Ce n'est, d'honneur, pas ma faute si la <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> nature et
+l'éducation m'ont donné plus de moyens de plaire. Je crois d'ailleurs
+que Lucy et moi nous avons été formés l'un pour l'autre; même âge, mêmes
+goûts. Elle est vraiment charmante, ma petite Lucy, et formée par moi,
+elle effacera l'hiver prochain toutes nos beautés à la mode. C'eût été
+un meurtre de l'ensevelir dans un presbytère. Au reste à présent vous
+pourrez renoncer à embrasser ce saint état, pour lequel je vous crois
+cependant une vocation toute particulière. Adieu donc, mon cher pasteur,
+vous m'avez donné l'exemple de la désobéissance à nos parens, et je l'ai
+suivi. Vraiment je trouve très-doux, quand on n'est plus enfant, de
+faire sa volonté plutôt que celle des autres; et vous <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> aviez bien
+raison. Ma mère m'en a donné les moyens; j'en profite, et j'ai sans
+doute votre approbation.</p>
+
+<p class="right2">»Votre heureux frère,</p>
+
+<p class="right">»<span class="smcap">Robert Ferrars.</span>»</p>
+</div>
+
+<p>Elinor les rendit sans aucun commentaire.</p>
+
+<p>Je ne vous demande pas votre opinion, dit Edward, sur le style de ma
+belle-s&oelig;ur. Pour le monde, je n'aurais pas voulu que vous eussiez vu
+une lettre d'elle quand elle devait être ma femme. Combien de fois j'ai
+rougi en les lisant! Je crois en vérité que, passé les premiers six
+mois, cette lettre est la seule qui m'ait fait un plaisir sans mélange.</p>
+
+<p>Il m'est impossible, dit Maria, de ne pas observer comme votre mère <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
+a été punie par son propre tort. L'indépendance qu'elle a donnée à
+Robert par ressentiment contre vous, a entièrement tourné contre elle.
+Il est vraiment assez plaisant qu'elle ait donné mille pièces de revenu
+à l'un de ses fils, pour qu'il fît exactement la même faute pour
+laquelle elle déshéritait l'autre. Car je suppose qu'elle sera aussi
+blessée du mariage de Robert, qu'elle l'avait été du vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle le sera bien davantage, dit Edward. Dans le fond de son ame elle
+n'était pas fâchée d'un prétexte de mettre mon frère à ma place; mais
+aussi comme il a toujours été son favori, sa faute sera plus vite
+pardonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, dit Elinor, trouvera-t-elle votre second choix aussi
+mauvais que le premier. Avez-vous communiqué vos intentions <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> à
+quelqu'un de votre famille?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas encore, chère amie! Ma première pensée, après avoir reçu la
+lettre de Lucy, fut de me mettre en route pour Barton par le plus court
+chemin. J'ai quitté Oxford le lendemain. Je voulais avant tout, mon
+Elinor, obtenir votre aveu et celui de votre mère. Hélas! je suis à
+présent un bien pauvre parti! un ministre de village avec deux ou trois
+cents pièces de revenu. Voilà tout ce que je puis offrir à celle qui, à
+mon avis, mériterait le trône du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre c&oelig;ur, dit Elinor avec son charmant sourire, ce c&oelig;ur que
+le mien sait apprécier depuis long-temps, ne le comptez-vous pour rien?
+Moi je le compte pour tout; et il vaut mieux pour moi que tous les
+trônes.</p>
+
+<p>Il fallut lui expliquer ensuite <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> comment on l'avait cru marié, et
+comment Thomas avait rencontré Lucy et Robert. Ce récit excita de
+nouveau son indignation contre la première, qui s'était certainement
+fait un jeu de tromper un moment Elinor, en lui faisant croire qu'elle
+avait épousé Edward. Depuis long-temps les yeux de celui-ci s'étaient
+ouverts sur son ignorance complète, son mauvais ton, et ce genre de
+finesse malicieuse, que ceux qui l'ont qualifient du nom d'<i>esprit</i>, et
+qui n'en est que le simulacre; car c'est presque toujours au contraire
+le signe d'un esprit étroit et d'un manque d'éducation. Edward
+attribuait à ce dernier travers tous les défauts de Lucy, et la croyait
+d'ailleurs une bonne fille, ayant assez d'esprit naturel et
+d'attachement pour lui, pour se former <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> insensiblement. Sans cette
+idée rien ne l'aurait empêché de rompre un engagement qui était une
+source de peines et de regrets.&mdash;Je crus de mon devoir, poursuivit-il,
+lorsque je fus déshérité, de lui donner encore l'option <ins class="correction" title="d'annuller">d'annuler</ins> ou de
+continuer nos engagemens. J'étais alors dans une situation qui ne
+pouvait, ce me semble, tenter ni la vanité, ni l'avarice de qui que ce
+soit. En persistant à vouloir m'épouser, elle semblait me prouver une
+affection vive et désintéressée, dont je fus entièrement dupe, et qui me
+donna des remords. Encore à présent je ne puis comprendre pourquoi elle
+s'obstinait à enchaîner un homme qu'elle n'aimait pas, dont elle savait
+n'être pas aimée, et qui n'avait plus ni fortune, ni amis, ni
+protection. Elle ne pouvait pas deviner que le <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> colonel Brandon me
+donnerait un bénéfice.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Maria; mais il pouvait arriver tel événement dans votre
+famille qui vous remît à votre place. Elle ne risquait rien pour
+elle-même, puisqu'elle a prouvé qu'elle se croyait en pleine liberté.
+Votre nom seul lui donnait un grand relief parmi les siens, et si rien
+ne se présentait de plus avantageux, elle vous aurait du moins préféré
+au célibat. Indigne fille! je l'ai toujours devinée, et je n'ai aucun
+repentir de ma manière froide et repoussante avec elle.</p>
+
+<p>Edward apprit avec plaisir que le colonel Brandon était attendu à la
+chaumière. Il était charmé d'une prompte occasion de le remercier mieux
+qu'il ne l'avait fait encore. La mauvaise humeur que lui donnait ce don,
+lorsqu'il l'obligeait <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> d'épouser Lucy, avait percé dans l'expression
+très-faible de sa reconnaissance. A présent, dit-il, en pourrai-je
+jamais témoigner assez à celui qui assure mon bonheur? Sans asile, et
+presque sans revenu, aurais-je osé demander cette main chérie?</p>
+
+<p>&mdash;Sans asile? dit madame Dashwood, n'auriez-vous pas pu vivre ici avec
+nous? Le gendre qui rendra mon Elinor heureuse comme elle mérite de
+l'être, sera toujours assez riche pour moi, et je partagerai avec lui le
+peu que je possède.</p>
+
+<p>Elinor vint embrasser son excellente mère. Un peu moins romanesque
+qu'elle, elle savait bien qu'on ne vit pas d'amour, et que trois cent
+cinquante pièces par an, qui étaient tout ce qu'ils pouvaient espérer,
+en réunissant leurs <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> petites fortunes, demandaient beaucoup
+d'économie pour nouer les deux bouts de l'année. Edward n'était pas sans
+espérance que sa mère ne fît à présent quelque chose pour lui; mais non
+pas Elinor. Mademoiselle Morton et ses trente mille livres étant encore
+là, elle était sûre que madame Ferrars, qui la regardait seulement comme
+un parti moins déshonorant que Lucy, offrirait encore à son fils, non
+marié, mademoiselle Morton, et sur son nouveau refus, dont elle ne
+doutait pas, le déshériterait cette fois pour toujours, et que l'offense
+de Robert ne servirait qu'à enrichir Fanny. Mais Elinor et Edward
+avaient tous les deux des goûts si simples, qu'ils étaient sûrs de
+pouvoir trouver, malgré cela, <span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> le bonheur dans leur étroite
+médiocrité de fortune.</p>
+
+<p>Edward fut invité par madame Dashwood à passer huit jours à la
+chaumière, et l'on juge s'il accepta avec transport, et si Elinor fut
+heureuse. Mais leur caractère à tous les deux ne donnait pas beaucoup
+d'expansion à leur bonheur; ils en jouissaient en silence. Elinor
+d'ailleurs ménageait Maria, et ne voulait pas lui offrir le spectacle
+d'un amour heureux et passionné. Edward était avec toutes comme un frère
+chéri; et un étranger aurait eu peine à deviner à laquelle il était
+attaché par l'amour le plus tendre et le plus réciproque.</p>
+
+<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~</p>
+
+<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>CHAPITRE LII.</h2>
+
+<p>Quatre jours après l'arrivée d'Edward, celle du colonel Brandon vint
+compléter la satisfaction de madame Dashwood. Mais elle ne put avoir
+celle de le loger: il n'y avait à la chaumière qu'une seule chambre à
+donner. Edward garda son privilége de premier venu; il n'avait
+d'ailleurs pas de connaissance dans le voisinage. Alors le colonel
+offrit de retourner tous les soirs dans son ancien appartement au parc;
+il en revenait dès le matin pour déjeuner avec ses amies. Pendant trois
+semaines de solitude à Delafort, il avait eu le temps de calculer la
+disproportion entre trente-huit <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> ans et dix-huit, et il revint à
+Barton dans une disposition d'esprit qui lui rendait bien nécessaires,
+et les progrès de la santé de Maria, et l'amitié qu'elle lui témoignait,
+et tous les encouragemens de madame Dashwood. Au milieu de tels amis il
+eut bientôt retrouvé sa sérénité. Il ignorait complétement le nouveau
+choix de Lucy; il ne savait pas un mot du penchant d'Elinor, ensorte que
+les premières visites se passèrent à écouter et à s'étonner. Madame
+Dashwood se chargea de ce récit; il y prit le plus vif intérêt, et
+trouva de nouveaux motifs de se réjouir de ce qu'il avait fait pour
+Edward, puisque c'était actuellement aussi pour Elinor. Il est inutile
+de dire que ces deux hommes ayant autant de rapports dans les opinions,
+dans le caractère, dans les manières, <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> ne tardèrent pas à se lier
+intimement. Ces rapports auraient suffi sans doute; mais leur
+attachement pour les deux s&oelig;urs les attira l'un vers l'autre, par une
+douce et prompte sympathie, et produisit en peu de jours ce qui aurait
+été l'effet du temps et de leur rapprochement.</p>
+
+<p>Les lettres de Londres arrivèrent enfin et furent très-volumineuses;
+elles racontèrent la surprenante histoire dans tous ses détails. Madame
+Jennings témoignait son indignation contre cette <i>changeante</i> fille, et
+sa compassion pour <i>le pauvre malheureux</i> Edward, qui peut-être,
+disait-elle, allait mourir à Oxford de ce chagrin, si cruel, si
+inattendu. Il n'y avait que deux jours d'écoulés depuis que Lucy était
+venue passer deux heures avec elle, et elle ne <span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> lui en avait pas dit
+un mot. Seulement elle lui avait conté qu'elle voyait quelquefois M.
+Robert Ferrars, et qu'elle cultivait une bienveillance qui pouvait un
+jour être utile à Edward, ce dont elle la loua fort. Voyez quelle
+indigne trompeuse, s'écriait-elle dans sa lettre! La bonne Anna ne s'est
+non plus doutée de rien. Pauvre créature! ce fut elle qui vint me
+l'apprendre; elle en pleurait amèrement. Sa s&oelig;ur, au lieu de
+l'emmener avec elle, avait emporté tout leur argent; c'était elle qui le
+gardait; et la malheureuse était sans un seul schelling. Je l'ai gardée
+avec moi jusqu'à ce que j'aille au parc, d'où je la renverrai à <ins class="correction" title="sa sa">sa</ins>
+famille. Sa joie de rester encore un peu à Londres et chez moi où le
+docteur Donavar vient quelquefois, l'a complétement consolée. <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> Mais
+qui consolera le pauvre délaissé Edward? Pour mon goût je l'aimerais
+cent fois mieux que ce fat de Robert..... Il me vient une idée: il faut
+que vous l'invitiez à Barton, et que Maria ait pitié de lui, etc. etc.
+etc.</p>
+
+<p>Il y avait aussi une longue lettre de M. John Dashwood, qui racontait
+cet événement à Elinor avec de grandes lamentations. Sa belle-mère était
+la plus malheureuse des femmes. La <i>sensible</i> Fanny avait eu des
+rechutes de maux de nerfs si violens, que c'était un miracle qu'elle eût
+pu y résister. L'offense de Robert était impardonnable; mais Lucy était
+beaucoup plus blâmable. On n'osait nommer ni l'un ni l'autre devant
+madame Ferrars. Cependant elle aimait tellement ce fils, que peut-être
+un jour pourrait-elle <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> consentir à le revoir; mais sa femme ne
+paraîtrait jamais en sa présence. La manière mystérieuse avec laquelle
+cette affaire s'était tramée ajoutait beaucoup à <i>leur crime</i>. Car si
+l'on avait eu le moindre soupçon, on aurait pu prendre des mesures pour
+l'empêcher. Il priait Elinor de se joindre à lui pour se plaindre de ce
+qu'Edward n'eût pas épousé plus tôt cette fille, qui prive tour à tour
+une bonne mère de ses deux fils. Madame Ferrars, à leur grande surprise,
+n'avait pas nommé Edward une seule fois dans cette occasion, et lui
+n'avait pas écrit une ligne; c'était cependant le moment de chercher à
+se réconcilier avec sa mère, en lui promettant de faire ce qu'elle
+désire. Peut-être qu'il ne l'osait pas; mais il pourrait s'adresser à sa
+s&oelig;ur, y joindre <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> une lettre de soumission pour sa mère, que Fanny
+lui remettrait, et qui peut-être aurait un bon effet.</p>
+
+<p>Ce paragraphe était de quelque importance pour régler la conduite
+d'Edward. Il le détermina à tenter en effet une réconciliation, mais non
+pas comme John Dashwood l'entendait.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Une lettre de soumission!</i> répétait Edward. Non certainement je n'ai
+point de soumission à faire. Dois-je demander pardon à ma mère de
+l'ingratitude de Robert envers elle et de sa trahison envers moi? Il m'a
+rendu le plus heureux des hommes; voilà tout ce que je puis lui dire, et
+ce qui l'intéressera fort peu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez certainement, dit Elinor, demander pardon à votre mère, de
+ce que vous l'avez <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> offensée. Je pense même que vous pourriez à
+présent lui témoigner en conscience quelques regrets d'avoir formé cet
+engagement qui attire sur vous sa colère.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le puis, dit Edward, et je le ferai.</p>
+
+<p>&mdash;Et, ajouta-t-elle en souriant, vous pourriez peut-être après cela
+convenir en toute humilité, que vous avez formé un second engagement,
+presque aussi imprudent à ses yeux que le premier, avec la s&oelig;ur de
+son gendre.</p>
+
+<p>Edward n'eut rien à opposer à ce plan; mais se défiant un peu dans cette
+occasion de l'intercession de son beau-frère et de sa s&oelig;ur, il
+préféra traiter personnellement et de bouche, plutôt que par écrit. Il
+fut donc résolu qu'il irait à Londres, descendrait chez <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> Fanny, et
+lui demanderait de l'introduire auprès de leur mère.</p>
+
+<p>&mdash;Et si elle y consent, dit Maria avec vivacité, si elle amène une
+réconciliation entre vous et votre mère, je me réconcilie aussi avec
+elle, et je lui pardonne tout.</p>
+
+<p>Le lendemain Edward partit accompagné des v&oelig;ux de tous ses amis pour
+le bon succès de son voyage; et le colonel consentit à rester quelques
+jours encore pour les consoler un peu de son absence; mais il continua
+de loger au parc.</p>
+
+<p>Le troisième jour il ne vint pas au déjeuner. Elinor proposa à sa
+s&oelig;ur une promenade du côté du parc, où peut-être elles le
+rencontreraient; et Maria y consentit. En effet, à peine eurent-elles
+tourné la colline, qu'elles le virent, à quelque distance, assis sur
+<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> un banc de gazon; mais il n'y était pas seul. Une femme était
+assise à côté de lui, et avait un enfant sur ses genoux; il caressait
+beaucoup l'enfant, et prenait aussi les mains de la dame entre les
+siennes. Je veux mourir, s'écria Maria, s'il n'est pas avec notre
+nouvelle connaissance d'Altenham, madame Summers, la parente de madame
+Smith, et sans doute c'est son fils. Mais d'où le colonel la connaît-il
+si intimement? Elinor ne répondit rien; un soupçon traversait sa pensée.
+Avançons, dit Maria. Au moment même le groupe du banc de gazon les
+aperçut; ils se levèrent et vinrent au devant d'elles, en sorte qu'on se
+rencontra bientôt. Le colonel avait l'air assez embarrassé; mais au
+premier regard que Maria eut jeté sur l'enfant, que sa mère avait <span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span>
+repris, elle en comprit la cause. C'était le portrait en mignature de
+Willoughby; il était impossible de s'y méprendre et de ne pas voir que
+c'était son fils. Tout fut dévoilé. Madame Summers était la fille
+adoptive du colonel, l'infortunée Caroline Williams, la victime des
+séductions de celui que Maria avait tant aimé. Elle eut peine à retenir
+un cri et à ne pas repousser l'enfant, qui, attiré par les rubans roses
+de son chapeau, lui tendait ses petits bras. Elinor frappée aussi de la
+ressemblance, se hâta de se mettre entre lui et sa s&oelig;ur, de parler à
+madame Summers, de caresser le petit pour laisser à Maria le temps de se
+remettre. Mais ce mouvement avait effrayé l'enfant; il pleurait, et sa
+mère voulut absolument l'emmener et rejoindre madame Smith. <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> Une
+bonne attendait à quelque distance. La jeune maman salua les deux
+s&oelig;urs avec amitié, le colonel avec un tendre respect, et s'éloigna
+avec son petit fardeau. Maria lui rendit son salut amical, et l'embrassa
+même. Rien ne prouva mieux à Elinor les progrès de sa raison; mais elle
+avait un tremblement d'émotion involontaire qui l'obligea à prendre le
+bras que le colonel lui offrait.</p>
+
+<p>Ils firent quelques pas en silence; enfin le colonel le rompit.&mdash;Vous
+venez, leur dit-il, de faire une découverte qui a dû vous surprendre.
+Oui, cette jeune femme est celle à qui j'ai long-temps servi de père, et
+que je n'ai pu garantir du malheur. Mais il est réparé autant qu'il peut
+l'être. L'excellente madame Smith, en punissant sévèrement son jeune
+<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> parent, a voulu que l'enfant et celle qui lui a donné la vie,
+rejetés par lui, le remplaçassent dans ses affections. Je ferai,
+m'écrivit-elle en me les demandant, ce qu'il aurait dû faire, ce qu'il
+m'a refusé; j'assurerai leur sort, et comme je ne puis désirer la
+damnation éternelle d'un jeune homme que j'aimais comme un fils, avant
+ses erreurs, j'espère obtenir ainsi de Dieu le pardon de son péché, et
+qu'il ne soit puni que dans cette vie. Vous comprenez avec quelle joie
+je cédai mon infortunée pupille à cette respectable femme. Caroline
+formée par le malheur, aimant passionnément son enfant, accepta avec
+transport une place qui ne la séparait pas de lui et la faisait vivre
+dans une austère retraite. Il fut convenu entre madame Smith et moi
+qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> changerait de nom, et passerait pour une veuve. Jusqu'ici
+le secret avait été bien gardé. Mais la ressemblance de l'enfant avec
+son père m'a souvent fait trembler; c'est ce qui fait que Caroline ne
+l'avait point encore mené avec elle dans ses promenades. Depuis que je
+suis ici, je vais souvent la voir en allant à la chaumière. Cette fois,
+je suis resté plus long-temps qu'à l'ordinaire. Elle m'a accompagné
+avec le petit James; et vous nous avez surpris. J'ai vu au premier
+instant que cet enfant vous disait tout et que notre secret était
+découvert. Mais ce n'est pas avec vous que je crains qu'il soit trahi et
+souvent j'aurais voulu vous le confier moi-même, si je.... Il s'arrêta.
+Elinor le comprit et le remercia par un regard de ne pas achever. Maria,
+les yeux <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> baissés et pleins de larmes, ne disait rien; mais il était
+facile de voir comme son c&oelig;ur était oppressé, et celui du colonel
+n'était pas plus à son aise. Il voyait, à n'en pas douter, combien ce
+sentiment qu'il avait cru presque éteint, avait encore de pouvoir sur
+elle. Quoiqu'il eût évité de nommer une seule fois Willoughby dans son
+récit, il se repentait de l'avoir fait devant elle: Mais ne rien dire
+aurait été plus pénible encore. Elinor se chargea de l'entretien, et
+sans prononcer non plus le nom fatal, elle témoigna au colonel un grand
+intérêt pour sa pupille, et lui dit combien elle leur avait plu. Maria
+prit sur elle de le confirmer par quelques mots obligeans; mais sa voix
+tremblante en détruisit l'effet. Ils arrivèrent à la maison. Maria dit
+que l'air du <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> matin l'avait incommodée, et se sauva dans sa chambre.
+Le colonel était si sombre et si rêveur, que madame Dashwood le crut
+malade et s'en alarma. A dîner, Maria, qui avait réfléchi, reparut à peu
+près comme à l'ordinaire, fut amicale avec le colonel, et raconta
+elle-même à sa mère qu'elles avaient rencontré leur aimable voisine
+d'Altenham; mais il ne fut pas question de l'enfant. Cette manière remit
+un peu le colonel, et la soirée fut plus agréable que la matinée.</p>
+
+<p>On reçut des lettres d'Edward. Après quelque résistance de la part de
+madame Ferrars, il avait été admis en sa présence, et reconnu de nouveau
+pour son fils <i>unique</i>, car c'était le tour de Robert de ne plus l'être.
+Mais Edward n'avait point d'abord révélé son <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> engagement actuel avec
+Elinor, et il avait été loin de croire son sort assuré, et avait craint
+d'être repoussé avec plus de rigueur qu'auparavant. Il avait fait son
+aveu après quelques préparations, et contre son attente, il fut écouté
+avec beaucoup de calme. Madame Ferrars chercha cependant à le dissuader
+d'épouser la fille d'un simple gentilhomme, sans fortune et sans
+espérance, plutôt que la riche fille d'un lord. Il ne la contredit pas
+du tout; mais il lui dit avec fermeté et respect, qu'il y était
+absolument décidé. Alors, instruite par l'expérience du passé, elle
+jugea plus sage d'accorder, avec toute la mauvaise grâce qu'elle put y
+mettre, ce qu'elle ne pouvait pas empêcher, et de consentir qu'Edward
+épousât Elinor. Mais quoiqu'il fût à présent <i>son seul fils</i>, <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
+disait-elle à chaque instant, elle ne le traita pas comme tel, et ne lui
+rendit pas son droit d'aînesse. Pendant que le coupable Robert jouissait
+de mille pièces de revenu, sans faire autre chose que des sottises, elle
+trouva fort bon que le pauvre Edward devînt pasteur d'un village avec
+deux cents pièces de rente; elle y ajouta cependant, tant pour le
+présent que pour le futur, la même somme de dix mille pièces qu'elle
+avait données à Fanny en la mariant.</p>
+
+<p>Edward ne s'en plaignit pas; c'était plus qu'il n'avait espéré, et assez
+pour pouvoir rendre son Elinor heureuse. John Dashwood répéta sur tous
+les tons que madame Ferrars était la meilleure et la plus généreuse des
+mères. Elle-même, avec ses excuses de ne pouvoir faire plus, sembla être
+<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> la seule personne qui fût surprise de ce qu'elle ne fît pas
+davantage.</p>
+
+<p>Il ne manquait plus à Edward, pour compléter son bonheur, que d'être
+consacré, et que le presbytère fût prêt à les recevoir. Le colonel, à
+présent qu'il devait être habité par Elinor, trouvait toujours de
+nouveaux embellissemens à y faire, et finit par les inviter à passer les
+premiers mois chez lui, d'où ils pourraient présider eux-mêmes à leurs
+réparations. Ils y consentirent, et de bonne heure, en automne, la
+cérémonie eut lieu dans l'église de Barton. Cette fois les prophéties de
+madame Jennings furent accomplies à sa grande joie; elle put visiter à
+la Saint-Michel le pasteur de Delafort, et ne fut pas fâchée d'y trouver
+Elinor plutôt que Lucy; mais elle fut un peu surprise de s'être encore
+<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> trompée sur l'amour du colonel, qu'elle recommença de nouveau à
+destiner à Maria: et c'était le v&oelig;u général de la famille, la seule
+chose qui manquât encore à la félicité d'Elinor. Ils eurent aussi la
+visite de madame Ferrars la mère, presque honteuse d'avoir autorisé leur
+bonheur, et celle de John et de Fanny, qui vinrent avec elle.</p>
+
+<p>Je ne veux pas dire que vous ayez mal fait d'épouser mon beau-frère, dit
+John à Elinor, en se promenant avec elle dans l'avenue du château de
+Delafort; je vois que vous êtes aussi heureuse qu'on peut l'être avec
+peu d'argent; mais j'avoue que j'aurais eu un grand plaisir à appeler le
+colonel Brandon mon frère. Cette terre, cette maison, chaque chose ici
+est vraiment très-agréable et fait <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> envie; et quels bois, quels
+beaux arbres! Enfin Maria est encore là, et quoique ce ne soit point une
+personne qui l'attire, et qu'il n'ait jamais eu de goût pour elle, je
+crois que si elle voulait se donner un peu de peine, et vous, insinuer
+au colonel d'y penser, cela pourrait s'arranger une fois. Je rirais bien
+si nous en venions à bout; car il ne l'aime pas du tout. Je ne me trompe
+jamais, moi, sur ces sortes de choses; mais quand on se voit tous les
+jours, le diable est bien fin. Vous ferez fort bien, ma s&oelig;ur,
+d'inviter souvent Maria, de faire remarquer au colonel comme sa santé et
+sa beauté reviennent: et qui sait ce qui peut arriver! Je le voudrais de
+tout mon c&oelig;ur, je vous assure.</p>
+
+<p>Madame Ferrars les vit quelquefois et se conduisit décemment <span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> avec
+eux; mais ils ne furent pas insultés par sa préférence, elle ne pouvait
+<ins class="correction" title="l'acorder">l'accorder</ins> au vrai mérite. La fatuité de Robert et les flatteries de sa
+femme l'obtinrent encore. Les mêmes moyens que Lucy avait employés pour
+faire tomber Robert dans le piége, furent pratiqués pour rentrer dans la
+faveur de sa mère, dès qu'il lui fut possible d'en approcher, et elle
+mit beaucoup d'art pour l'obtenir; elle feignit d'être malade au point
+d'en mourir.</p>
+
+<p>Madame Ferrars qui déjà avait pardonné à Robert, et qui le recevait
+quelquefois, céda à ses sollicitations pour aller voir sa femme,
+espérant en être bientôt débarrassée. Dès-lors elle ne tarda pas à être
+guérie, et sa respectueuse humilité, ses attentions assidues pour la
+vieille dame et son petit <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> chien, ses flatteries sans fin,
+réconcilièrent madame Ferrars sur le choix de son fils, et si
+promptement que Lucy devint aussi nécessaire que Robert à sa belle-mère
+qui l'aima même mieux que Fanny. Ils s'établirent à Londres, reçurent
+mille libéralités de madame Ferrars, furent dans les meilleurs termes
+avec les Dashwood en apparence. Mais la jalousie de Fanny, la légèreté
+de Robert, le mauvais esprit de Lucy les rendirent malheureux malgré
+leurs richesses; tandis que dans le presbytère de Delafort tout était
+bonheur et jouissances. L'attachement de ses habitans s'augmentait tous
+les jours. Ils n'avaient aucun besoin factice. Rien ne les entraînait
+hors de chez eux, et loin de ne pas se croire assez riches, ils avaient
+encore de quoi aider les malheureux. Robert au contraire <span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> faisait
+des dettes, mangeait d'avance ce qu'il attendait encore de sa mère, et
+se préparait un avenir bien triste, associé à une femme à qui il ne
+resterait rien et dont la physionomie animée ne serait plus que
+l'expression de la méchanceté quand elle aurait perdu sa fraîcheur.</p>
+
+<p>Le mariage d'Elinor la sépara peu de sa famille. Sa mère et ses s&oelig;urs
+passaient avec elle plus de la moitié de leur vie. Madame Dashwood
+espérait toujours qu'en donnant au colonel et à Maria de fréquentes
+occasions de se rencontrer, celle-ci s'attacherait enfin à cet homme si
+digne d'être aimé. Mais plus d'une année s'était écoulée, et rien
+n'avançait que l'amitié de Maria pour lui, qui s'augmentait
+graduellement, ainsi que l'amour du colonel qui, persuadé <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> qu'elle
+aimait encore malgré elle Willoughby, ou que du moins elle n'en aimerait
+jamais d'autre, n'osait s'expliquer et proposer sa main à celle qui
+possédait en entier son c&oelig;ur. Heureux d'en être regardé comme un ami,
+et déjà comme un fils et un frère par madame Dashwood et par Elinor, il
+redoutait de porter atteinte à ce bonheur par une démarche décisive et
+trop précipitée. Il chérissait ses espérances et tremblait de les
+perdre. Ce n'était qu'à Elinor seulement qu'il osait ouvrir son c&oelig;ur,
+et tout était transmis avec soin par elle à Maria qui l'écoutait sans
+peine, et répondait en soupirant: Je ne serais pas digne lui, si je
+pouvais aimer deux fois.</p>
+
+<p>Un matin, ils étaient tous rassemblés chez Elinor, un peu incommodée
+d'une grossesse pénible, <span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> lorsqu'on apporta les papiers et les
+lettres de la poste. Dans le nombre de celles adressées à madame Edward
+Ferrars, il y en avait une à grand cachet noir dont l'écriture ne lui
+était pas inconnue, quoiqu'elle n'eût pu la désigner. Maria, occupée à
+parcourir les papiers-nouvelles, ne la voyait pas. Tout à coup le papier
+tombe de sa main; elle jette un cri dont l'expression était plus
+l'étonnement que la peine ou l'émotion, et dit d'une voix assez ferme:
+Madame Willoughby est morte d'une chute de phaéton. Pauvre femme! elle
+paie cher son goût effréné pour le plaisir. Le colonel, plus ému
+qu'elle, prend ce fatal papier, et ne doute pas qu'il ne renferme
+l'arrêt de sa condamnation. J'ai ici, dit Elinor, la confirmation de
+cette nouvelle <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> par M. Willoughby lui-même, qui me la communique.
+Lisez, Maria. Celle-ci prit la lettre et lut bas ce qui suit:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«L'intérêt que madame Edward Ferrars m'a témoigné dans notre dernier
+entretien, me fait espérer qu'elle me pardonnera d'oser lui apprendre
+que ma fatale chaîne est rompue. Celle à qui j'avais donné mon nom en
+échange de sa fortune, a péri victime d'un accident que je n'ai cessé de
+lui prédire, en s'obstinant à conduire elle-même des chevaux trop vifs.
+Mais depuis long-temps mes conseils lui étaient aussi odieux que ma
+présence.</p>
+
+<p>»Je sais que ce n'est pas encore le temps de parler du sentiment qui
+domine dans mon c&oelig;ur; mais celle qui me l'inspire est <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> libre
+encore, et je ne puis me défendre d'espérer. Bonne Elinor! vous qui sans
+doute êtes la plus heureuse des femmes dans une union fondée sur un
+amour réciproque, vous ne me refuserez pas un jour votre appui. Mon
+étude sera de le mériter; recevez-en l'assurance de votre dévoué</p>
+
+<p class="right">»<span class="smcap">James Willoughby.</span>»</p>
+
+</div>
+
+<p>Maria rougit beaucoup en lisant cette lettre, qu'elle passa à sa mère.
+Le colonel avait hésité de sortir; mais un sentiment involontaire le
+clouait à cette place. La tête appuyée sur sa main, tenant de l'autre
+les papiers, il avait l'air de les lire, et n'en distinguait pas un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Répondrez-vous à M. Willoughby? dit Maria à sa s&oelig;ur, après un
+moment de silence.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute. Mais que dois-je lui dire?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il se trompe complétement, et que je ne suis plus libre, si....
+(elle se tourna vers le colonel), si le meilleur des hommes daigne
+accepter cette main et le don de mon c&oelig;ur; et même, s'il les
+refusait, Dieu aurait mon.........</p>
+
+<p>&mdash;Refuser! s'écria le colonel transporté de joie, en serrant contre son
+sein et pressant de ses lèvres cette main adorée. O Maria! chère Maria!
+l'ai-je bien entendu? et dans quel moment! Mais n'est-ce point une
+erreur de votre c&oelig;ur généreux?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-elle, avec une grâce enchanteresse; il est guéri de
+toutes ses erreurs, il n'appartient qu'à celui qui m'a véritablement
+aimée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous adorera toute sa vie....</p>
+
+<p>&mdash;On ne sollicite pas seulement mon consentement, dit en riant madame
+Dashwood: si j'allais le refuser! Mais c'est le jour où les femmes font
+les avances, et je vous donne Maria, mon cher Brandon, avant que vous me
+l'ayez demandée. Ils se jetèrent dans ses bras, puis dans ceux d'Elinor
+et d'Emma. Edward fut appelé de son cabinet pour prendre part à la joie
+générale, et la sienne fut bien grande en donnant le nom de frère à son
+intime ami.</p>
+
+<p>La noce ne tarda pas à se célébrer en famille; elle fut bénie par
+Edward. Le colonel aurait voulu obtenir de sa belle-mère qu'elle se
+fixât tout-à-fait chez lui avec Emma; mais elle fut assez prudente pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> préférer de conserver sa liberté et sa jolie chaumière, d'où elle
+sortait souvent pour visiter, à Delafort, tantôt le château, tantôt le
+presbytère, où elle trouvait autant de bonheur qu'on puisse en avoir ici
+bas. Celui de Maria augmenta tous les jours. Il était principalement
+fondé sur l'estime et sur une reconnaissance mutuelle. Le colonel
+sentait tous les jours davantage qu'il devait à sa charmante compagne
+les seuls momens heureux de sa vie. Elle le consola de toutes ses
+affections précédentes, rendit à son esprit toute sa gaieté, et il
+redevint le plus aimable de même qu'il était le meilleur des hommes.
+Maria fut heureuse du bonheur de cet homme excellent; et comme elle ne
+savait pas aimer à demi, elle finit par aimer son mari au <span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> moins
+autant qu'elle avait aimé Willoughby.</p>
+
+<p>Ce dernier fut d'abord furieux du mariage de Maria et de la réponse
+d'Elinor, qui lui prouva son intérêt en ne lui épargnant pas les
+conseils d'une raison saine et éclairée. Ils n'eurent pas d'abord grand
+effet sur un caractère aussi léger. Mais son c&oelig;ur était bon, et en
+relisant encore une fois, dans un moment de réflexion, la lettre de
+madame Edward Ferrars, il en fut touché comme d'une vraie preuve
+d'amitié. Il désira de la voir et de la remercier; il en demanda la
+permission et l'obtint une année après son veuvage. C'est encore à vous,
+lui dit-il, sage Elinor, que je remets le soin du bonheur de ma vie, et
+cette fois j'espère d'être écouté. En renonçant <span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> à l'espoir insensé,
+j'en conviens, d'épouser Maria, en me rappelant tous mes torts passés,
+le plus grand de tous, la séduction de la jeune Caroline Williams, s'est
+présenté à mon souvenir et m'a rempli de remords. Je sais qu'elle m'a
+donné un fils que je n'ai jamais vu, mais à qui aussi je dois donner un
+père. J'ignore où vivent la mère et l'enfant; le colonel Brandon les a
+si bien cachés que je n'ai pu les découvrir. A présent que mes
+intentions sont honorables, et que je suis libre de les remplir, je vous
+conjure d'obtenir de lui pour moi la main de sa pupille. Décidé à
+réparer mes torts avec elle et avec le colonel, tout le reste m'est
+égal. Sa naissance est illégitime, je le sais; mais elle est la fille
+adoptive du colonel Brandon, et portera mon nom. Elle n'a point de <span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span>
+fortune; la mienne nous suffira; et peut-être qu'après avoir rempli ce
+devoir madame Smith me rendra son amitié. On dit cependant qu'elle a
+adopté des parens éloignés, et je n'ai pas grand espoir de ce côté; mais
+je vivrai en philosophe à Haute-Combe entre ma femme et mon enfant, et
+je rétablirai ma fortune, qui s'est déjà raccommodée par mon premier
+mariage.</p>
+
+<p>Elinor sourit, l'approuva, et lui promit de s'intéresser pour lui auprès
+du colonel. Le même jour elle en parla à lui et à Maria: cette dernière
+s'enflamma de cette idée, et conjura son mari d'y consentir. On alla en
+parler à Caroline, à madame Smith. Celle-ci, enchantée de sauver une ame
+de la damnation éternelle, ne se fit pas presser, et rendit son amitié à
+<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> Willoughby en l'unissant à Caroline. Cette jeune femme, depuis
+qu'elle était mère d'un enfant charmant, qui était le portrait vivant de
+Willoughby, était devenue beaucoup plus jolie et beaucoup plus aimable
+qu'elle ne l'était autrefois. Elle le fixa autant qu'on pouvait le
+fixer. Ils restèrent à Altenham tant que madame Smith vécut, et furent
+ensuite s'établir à Haute-Combe. Maria pouvait alors le voir sans danger
+et sans émotion, et n'ayant point à rougir devant lui, leur relation
+devint ce qu'elle devait être. Mais ils se virent rarement; madame
+Brandon était toute à ses devoirs d'épouse, de mère, de dame de
+paroisse, et s'acquittait de tout avec la chaleur de son ame et son
+aimable vivacité. Son destin avait été singulier; elle semblait avoir
+<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> été appelée à prouver elle-même la fausseté de son système favori,
+sur l'impossibilité d'aimer deux fois. Elle avait aimé passionnément à
+dix-sept ans, ce qui est assez rare: à cet âge on prend souvent pour une
+passion ce qui n'est qu'un goût léger, excité par l'attrait de la
+nouveauté, et l'effervescence de la jeunesse et de l'imagination. Ce
+n'est ordinairement que quelques années plus tard qu'on est capable
+d'avoir une passion vraie et profonde, et celle de Maria avait ces
+caractères. Mais un sentiment d'un autre genre, et bien supérieur, une
+haute estime, une vive amitié, une tendre reconnaissance, l'avaient
+amenée à donner volontairement sa main à un homme qui n'était pas moins
+qu'elle victime d'un premier attachement, que deux années auparavant
+elle trouvait trop vieux <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> pour se marier, et qui se donnait encore
+la bonne sauve-garde d'une veste de flanelle.</p>
+
+<p>Il n'est pas besoin de dire qu'elles eurent souvent la visite de la
+bonne M<sup>me</sup> Jennings, et quelquefois celle de ses filles et de ses
+gendres, les Middleton et les Palmer. Sir Georges, toujours le plus gai
+et le meilleur des voisins, se trouva réduit à la jeune Emma pour orner
+ses bals de campagnes. Mais Emma grandit tous les jours; elle a quinze
+ans, elle est jolie comme tous les amours, et déjà madame Jennings
+s'occupe beaucoup de deviner qui est-ce qui sera son amoureux.</p>
+
+<p>Nous laissons à regret cette aimable famille, et nous devons compter au
+nombre des mérites, et des bonheurs d'Elinor et de Maria, qu'elles sont
+jeunes, jolies, <span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> et qu'elles vivent à côté l'une de l'autre dans des
+situations de fortune bien différentes, sans que leur liaison ait jamais
+été troublée par le moindre nuage, non plus que celle de leurs maris.</p>
+
+<p class="center">FIN.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3 class="note">Au lecteur</h3>
+
+<p>Madame de Montolieu a traduit «librement» «Sense and Sensibility».
+Elle a notamment changé les prénoms de certains personnages du roman de
+Jane Austen.</p>
+
+<p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+mineures.</p>
+
+<p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur
+le mot pour voir le texte original.</p>
+
+</div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Raison et Sensibilité (tome quatrième), by
+Jane Austen
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RAISON ET SENSIBILITÉ, TOME QUATRIÈME ***
+
+***** This file should be named 37634-h.htm or 37634-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/7/6/3/37634/
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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