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diff --git a/37630-h/37630-h.htm b/37630-h/37630-h.htm new file mode 100644 index 0000000..39b8ce5 --- /dev/null +++ b/37630-h/37630-h.htm @@ -0,0 +1,8089 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Cours Familier de Littérature, Volume 20; Author: M. A. de Lamartine</title> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 130%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h3 {font-size: 115%;text-align: center; margin-top: 3em; margin-bottom: 2em;} +h4 {font-size: 110%;text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} + +a:focus, a:active {outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +sup {line-height: 0em;} + +p {text-indent: 1em;} +p.tn {text-indent: 0em; margin-left: 10%; width: 80%; font-size: 90%;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} +.smaller {font-size: smaller;} +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.acteur {text-align: center; font-variant: small-caps; font-size: 85%;} +.auteur {margin-right: 20%; text-align: right;} +.date {margin-right: 10%; text-align: right;} +.footnote p {text-indent: 0em;} +.poem10 {margin-left: 10%; font-size: 90%; text-indent: 0em;} +.poem10 p {text-indent: 0em;} +.quote {margin-left: 5%; font-size: 90%;} +.add1em {margin-left: 1em;} +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 20), by +Alphonse de Lamartine + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cours Familier de Littérature (Volume 20) + Un entretien par mois + +Author: Alphonse de Lamartine + +Release Date: October 5, 2011 [EBook #37630] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<p class="tn">Notes au lecteur de ce fichier digital:</p> +<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p> + +<h2><span class="smaller">PAR</span><br> +M. A. DE LAMARTINE</h2> + +<p class="p4 center">TOME VINGTIÈME</p> + +<p class="p4 smaller center">PARIS<br> +ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br> +RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p> + +<p class="smaller center">1865</p> + +<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p> +<p class="p4 center">XX</p> + +<p class="p4 smaller center">Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, 56.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> CXVI<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>LE LÉPREUX DE LA CITÉ D'AOSTE,<br> +PAR M. XAVIER DE MAISTRE.</h3> + +<h4>I.</h4> + +<p>J'entrai au collége des <i>Pères de la foi</i> en 1806; les Pères de la foi, +pseudonyme des Jésuites, étaient la renaissance d'un ordre religieux, +célèbre, qui n'avouait ni ses souvenirs, ni ses prétentions au monopole +de l'enseignement <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> de la jeunesse. L'autorité absolue était leur +principe, l'obéissance était leur loi; bien commander, bien obéir, +étaient pour eux la société tout entière. C'est ainsi qu'ils +comprenaient la politique. Ces principes, vrais quand on commande au nom +de Dieu et quand on obéit par humilité volontaire, étaient admirables +dans la famille, inapplicables dans la société politique. L'une est +obligée de croire ce qu'on lui dit, l'autre est condamnée à examiner ce +qu'elle croit. Bonnes ou mauvaises, ces doctrines qui renaissaient sous +l'empire despotique de Bonaparte étaient infiniment propres à lui +plaire. Aussi les Pères de la foi flattaient-ils l'empereur, et +l'empereur favorisait-il les Pères de la foi; le cardinal Fesch, oncle +de Bonaparte et archevêque de Lyon, était l'intermédiaire de cette +faveur mutuelle; mais ce cardinal, homme de peu d'esprit et de beaucoup +d'obstination, voyait dans les Pères de la foi des missionnaires du pape +prêts à reconstituer la catholicité romaine avec son indépendance et sa +suprématie. Bonaparte admettait bien le principe de la suprématie +romaine, mais à condition que la suprématie impériale prévaudrait sur +tout, et que la véritable <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> église, absolue et universelle, ce +serait lui et son empire. De là des dissentiments entre l'empereur et +son oncle, qui se terminèrent peu de temps après par l'expulsion des +Pères de la foi. L'empereur eut tort dans son intérêt; les nouveaux +Jésuites lui étaient tous dévoués; ils s'efforçaient de nous élever dans +son fanatisme, ils nous faisaient célébrer ses victoires et chanter ses +apothéoses. Mais l'esprit de famille et l'esprit de contradiction, qui +créent si vite l'esprit d'opposition contre ce qui gouverne, nous +rendaient généralement plus hostiles au régime militaire de l'empereur +que nous ne l'aurions été sous d'autres maîtres. Nous étions des +roseaux, mais des roseaux rebelles; on voulait nous courber d'un côté, +nous nous courbions du côté contraire. Il y avait un esprit public dans +ce collége composé de trois cents jeunes gens; cet esprit public était +républicain et royaliste. L'aristocratie de la maison se composait de +cinq ou six élèves véritablement supérieurs à la masse indifférente et +incapable. Les deux élèves qui primaient sur tout le reste étaient un +jeune homme de Chambéry, nommé Louis de Vignet, et moi. J'étais plus +disciplinable, de Vignet <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> plus spirituel. À la fin de ma troisième +année de rhétorique j'obtins les onze premiers prix de ma classe. De +Vignet resta en arrière; mais ce fut par défaut de caractère plus que +par infériorité d'aptitudes. Tout le monde disait: «S'il avait voulu, il +l'aurait emporté sur Lamartine et sur tous les autres.» C'était vrai, +mais il avait deux ou trois ans de plus que moi, et puis il était +naturellement jaloux, et je ne l'étais pas.</p> + +<h4>II.</h4> + +<p>Louis de Vignet était par sa mère neveu des quatre de Maistre, +gentilshommes savoyards, d'un vrai mérite, mais de mérite +très-différent. L'un, l'aîné, était le comte Joseph de Maistre, esprit +original, paradoxal, superbe, déclamateur, fanatique, qui a laissé une +immense réputation à réviser par son parti, homme de phrases +magnifiques, mais de livres tantôt équivoques, tantôt scandaleusement +faux, grand écrivain, pauvre philosophe. Il était alors ambassadeur +<span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> de Sardaigne en Russie, espèce d'oracle versatile caché dans les +neiges du Nord, tantôt ennemi de Bonaparte, tantôt le déclarant l'homme +providentiel, et nouant une intrigue avec son ami le duc de Rovigo +(Savary) pour se faire inviter à une entrevue confidentielle avec le +chef de la France.</p> + +<p>Le second était l'abbé de Maistre, ecclésiastique exemplaire et +vénérable, quoique facétieux et spirituel, ami de M<sup>me</sup> de Staël, et +destiné depuis à être évêque d'une petite ville de Piémont, quand le roi +parut à Turin après la restauration.</p> + +<p>Le troisième, officier distingué au service du roi de Sardaigne, devait +devenir plus tard colonel de la brigade de Savoie, c'est-à-dire général. +Il était impossible de joindre plus de loyauté et de bravoure à plus de +jovialité et à plus de candeur et d'agrément dans l'esprit.</p> + +<p>Le plus jeune enfin, dont nous avons à vous parler, était le chevalier +Xavier de Maistre, homme <i>épisodique</i> dans toute autre famille, homme +principal dans celle-ci. Il servait avant la révolution dans un corps de +nobles, à Turin, qu'on appelait les <i>chevaliers-gardes</i>. Il y menait la +vie aimable et dissipée des gentilshommes <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> oisifs du temps, comme +on le voit dans le charmant <i>Voyage autour de ma chambre</i>, son premier +délassement littéraire pendant quinze jours d'arrêt à Turin. Les +Français, en 1799, ayant vaincu et chassé les Piémontais, Xavier de +Maistre suivit le roi exilé en Sardaigne; puis, appelé par son frère +aîné à Pétersbourg, il y entra dans les chevaliers-gardes russes, et s'y +maria avec une princesse russe de la suite de l'impératrice, séduit par +sa figure et charmé de son esprit. Il y était encore à l'heure où je +parle. Il devait revenir plus tard à Paris avec sa femme et sa nièce, et +je devais le connaître chez la comtesse de Marcellus, ma voisine et sa +dernière amie. Le connaître et l'aimer, c'était même chose. Je +m'attachai à cet homme qui avait tous les agréments et tous les âges, +<i>omnis Aristippum decuit color</i>. J'avais à peine quarante ans, il +touchait à quatre-vingts ans.</p> + +<h4>III.</h4> + +<p>Il n'avait jamais lutté avec la nature; s'amuser et plaire avait été sa +seule loi. Le prodigieux <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> succès de son premier et léger ouvrage, +à Turin (le <i>Voyage autour de ma chambre</i>), ne l'avait pas porté à +recommencer. Il ne visait point à la gloire: il laissait la prophétie à +son frère, la politique aux hommes d'État. Seulement, il avait la +sensibilité vive et maladive, et quand une chose l'avait impressionné +fortement à une époque quelconque de sa vie, il se souvenait toujours, +et il n'avait point de trêve en lui-même tant qu'il n'avait pas fait +éprouver aux autres ce qu'il portait perpétuellement en lui. Il ne le +faisait point en exagérant l'impression et en ajoutant la rhétorique à +la vérité, mais en revoyant en lui-même ce qu'il avait vu et en +racontant simplement et candidement ce qu'il avait vu et senti. Son +talent n'était qu'une lecture intérieure, une intuition renouvelée, qui +faisait éclater le sourire ou couler les larmes quand il avait souri ou +quand il avait pleuré. Une fois séparé de sa patrie par les steppes de +la Moscovie, il revit en paix ce qu'il avait vu en Savoie, et il +écrivit, dans le style de <i>l'Imitation</i> de J.-C., quelques pages +incomparables et immortelles, un livre intitulé <i>le Lépreux de la cité +d'Aoste</i>. Nous disons livre pour ne pas dire cri ou gémissement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> C'est le livre dont nous allons vous entretenir aujourd'hui. +Quand un homme de talent est malheureux, ruiné ou exilé par l'infortune, +loin des montagnes ou des ravins qui l'ont vu naître; quand les lieux, +le temps, les personnes se représentent à lui comme des angoisses ou des +remords, et qu'il ne les apaise qu'en les exprimant, sa douleur devient +du génie, et il sort alors de son âme des cris qui sont l'apogée des +tristesses humaines. On dit: Qu'est-ce qui a poussé ce gémissement? On +ne sait pas son nom. Ce n'est pas un homme, c'est quelque chose +d'humain.</p> + +<p>Tel fut l'effet produit sur les êtres sensibles quand le <i>Lépreux de la +cité d'Aoste</i> parut,—l'évangile de la douleur.—Il lui manquait une +page que Job lui-même n'avait pas écrite: la suprême douleur de +l'isolement dans le martyre.</p> + +<p>Xavier de Maistre l'écrivit.</p> + +<p>Elle subsistera quand les paradoxes de son frère auront mille fois +disparu. Ce n'est pas un homme qui a écrit le <i>Lépreux</i>, c'est la +douleur faite homme.</p> + +<p>Cette page n'existait pas encore pour le public au moment où je connus +Louis de Vignet, neveu de Xavier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> Louis portait quelque chose de la mélancolie du <i>Lépreux</i> sur +ses traits de dix-sept ans.</p> + +<h4>IV.</h4> + +<p>Il était grand et mince. Mais qu'ai-je besoin de rechercher dans ma +mémoire? Je l'ai ici dans un fidèle et charmant portrait de M<sup>lle</sup> +Stéphanie de Virieu, la sœur de notre ami commun, Aymon de Virieu, +chez qui nous passions l'été en Dauphiné, au pied des monts de la +<i>Grande Chartreuse</i>; cette jeune personne, le Van Dyck <i>à la sépia</i> des +femmes, fit son portrait pour moi, et le même pour lui aussi. Je vais le +copier. Ce sera plus vrai et plus charmant.</p> + +<h4>V.</h4> + +<p>Il avait environ vingt ans; ses cheveux, secoués sur son front comme +par un coup de <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> vent perpétuel, formaient d'un côté de la tête +une masse ondoyante et ruisselante le long de sa joue; la ligne de ce +front était longue, droite, renflée seulement par les deux lobes de la +pensée. L'arcade sourcilière proéminente encadrait bien le regard; mais +ce regard encaissé était à demi fermé par deux longues paupières +chargées de soucis précoces. Son nez était aquilin, la finesse naturelle +du demi-Italien s'y révélait sur la bonhomie indécise du montagnard de +Savoie; ses lèvres étaient un peu pincées, mais un pli d'amertume triste +en caractérisait fortement les coins; son menton, trait principal de +l'intelligence, était ferme, long, carré, et dessinait avec ses joues +maigres et creuses un angle fermement accentué comme chez un vieillard. +Il penchait habituellement le visage comme sous le poids de pensées trop +lourdes; sa taille mince et élevée en paraissait amoindrie. En tout, +c'était la figure de Werther, amoureux, pensif, désespéré, tel que le +capricieux génie de Gœthe venait de le jeter dans l'imagination de +l'Europe pour y vivre longtemps de ses larmes et de son sang. Jamais la +mélancolie maladive n'incarna son image plus complète sur des traits +<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> humains que dans cette figure. On ne pouvait rester ni léger ni +indifférent en le voyant; il semblait porter un secret de tristesse.</p> + +<h4>VI.</h4> + +<p>Les relations de ses camarades avec lui étaient gênées et souvent +épineuses, à cause de ce caractère sombre qui n'y laissait ni sécurité +ni égalité. Il fallait le prendre et le laisser selon son heure. Ses +maîtres s'en défiaient; ils le regardaient comme un redoutable génie qui +tournerait en bien ou en mal suivant la passion qui le saisirait au +passage. Virieu et moi, nous étions souvent en froid avec lui; il nous +était trop supérieur en intelligence et en connaissance du monde pour +être notre égal. Nous le considérions trop pour ne pas le craindre. +Mais, quand il daignait s'abaisser vers nous pour nous rechercher, nous +revenions facilement à lui et nous formions un trio d'intimité +redoutable aux maîtres et aux élèves.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> VII.</h4> + +<p>Nos entretiens roulaient en général alors sur nos familles. Vignet +surtout nous intéressait vivement en nous parlant de la sienne. Nous +l'écoutions avec déférence. Il ne se lassait pas de nous parler avec un +ton d'oracle des quatre oncles qui composaient ce cénacle de grands +esprits: avant tout de son oncle l'aîné, l'ambassadeur, puis de son +oncle le futur évêque, puis de son oncle le colonel, puis enfin de son +oncle Xavier, qui avait dans sa famille la réputation du plus léger des +écrivains et du plus modeste des hommes.</p> + +<p>Nous connaissions le <i>Voyage autour de ma chambre</i>, aimable badinage qui +avait paru entre 1795 et 1800 et dont les émigrés avaient fait en France +la popularité. Mais nous ne connaissions pas autre chose de ce génie +caché. Un soir pourtant il nous aborde avec un assez gros paquet timbré +de Chambéry sous son bras. «C'est, nous dit-il, un envoi de ma mère, +<span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> sœur de Xavier dont vous m'avez entendu parler; il lui a +adressé du fond de la Russie un petit ouvrage pour amuser ses soirées +solitaires, intitulé le <i>Lépreux de la cité d'Aoste</i>. C'est, lui dit-il +dans sa lettre, la simple histoire d'un pauvre homme malade, relégué du +monde par une infirmité contagieuse, qu'on appelle la lèpre, qu'on +soignait jadis dans les léproseries qui sont éteintes partout, mais qui +subsiste encore aujourd'hui dans nos hautes montagnes. Si vous voulez, +nous la lirons ensemble le premier jour de promenade au <i>mont +Colombier</i>; on nous y porte à dîner à cause de la distance, et nous +aurons le temps de la lire en liberté et en solitude, entre le dîner et +le retour.» Nous acceptâmes le rendez-vous avec joie, et nous attendions +avec impatience que le jour de la longue promenade au <i>mont Colombier</i> +fût ramené par la saison. Il ne tarda pas plus d'une semaine. C'était au +printemps; l'herbe précoce commençait à poindre sur les glaciers parmi +les plus hautes cimes des montagnes du Bugey, voisines des Alpes de +Savoie. Cette promenade était une récompense pour les meilleurs élèves +du collége; pour nous la récompense <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> était double, car nous +portions tour à tour sous notre habit le manuscrit de Xavier de Maistre +dont nous ne soupçonnions pas encore le prix.</p> + +<h4>VIII.</h4> + +<p>Ceux des Pères de la foi qui nous accompagnaient avaient divisé la +course en deux journées de marche pour qu'elle ne dépassât pas nos +forces. Le premier jour, nous allâmes dîner et coucher chez le père d'un +de nos camarades, M. Jenin, ancien colonel de gendarmerie, retiré à +Virieu-le-Grand, dans une solitude champêtre, où il élevait de beaux +étalons, dans ses prés et hautes herbes, pour se rappeler son état, et +les vendre aux inspecteurs des haras de l'empire. Un ruisseau d'eau de +neige, tantôt troublé par la chute des avalanches, tantôt limpide, +pendant l'été, roulait sans bords sur un large lit de cailloux devant la +maison, avec un léger bruit d'eau courante sur les pierres rondes. Le +village était plus haut, grimpant de <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> pente en pente sur les +collines dénudées. La clarté du jour, le murmure des eaux, la course +folle des poulains dans les prés, les villageois aux fenêtres ou sur le +seuil de leur porte, la gaieté tranquille de cette élite de jeunes gens +retrouvant dans cette maison rustique, chez un de leurs camarades, +l'image de leur demeure de famille, donnaient au paysage et à la demeure +de M. Jenin un air de fête et de sérénité.</p> + +<h4>IX.</h4> + +<p>M. Jenin le père nous attendait avec des guides pour le lendemain, et +des granges pleines de paille et de foin odorant pour la nuit. Les +longues tables, simplement mais abondamment servies, s'étendaient dans +toute la maison: fête de la famille dont la nature faisait tous les +frais. Après le repas, nous passâmes en revue devant les dames, puis +nous allâmes faire la prière du soir dans le verger. On nous distribua +ensuite dans les fenils et dans les granges, et nous nous couchâmes, +<span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> sans quitter nos habits, sur les bottes de paille déliées pour +nous. La conversation ne fut pas longue, nous devions nous mettre en +route au crépuscule pour atteindre et gravir le mont Colombier, y passer +la journée et revenir le soir souper et coucher à Virieu-le-Grand.</p> + +<p>La montagne, qui s'élève presque inopinément d'un groupe montueux du +haut Bugey, nous offrit peu de spectacles et d'incidents jusqu'au +sommet. L'élévation nous opposa quelques petits glaciers, et un grand +nombre d'entre nous y fut saisi d'accès de fièvre: les extrêmes ne sont +pas bons à l'homme. Nous redescendîmes vite pour nous restaurer et nous +répandre sur la pente parmi les sapins. Vignet nous fit signe, à Virieu +et à moi, de nous séparer de la foule et de choisir un site écarté pour +notre lecture. Nous rencontrâmes facilement une retraite inaccessible à +l'œil et à l'oreille de nos compagnons. C'était un rocher à pic, +dominant comme un promontoire les abords ombragés de la montagne et +ombragé lui-même par derrière de sept à huit gigantesques sapins qui +formaient rideau contre les regards curieux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> Le cours à sec d'une avalanche de neige y creusait devant nous +un lit large et profond de pierres roulées, de rochers croulants, +d'arbres déracinés, d'arbustes couchés à terre, espèce de vallée du +Dante qui allait s'engouffrer dans la nuit de la forêt inférieure. À +notre gauche un pan de mur à moitié démoli d'une ancienne chapelle du +monastère, ou de la cellule d'un ermite, enfoui sous des branches +d'arbres verts, s'élevait de quelques pieds seulement au-dessus du sol, +et réverbérait sur nous les derniers reflets du soleil du soir.</p> + +<p>Cette ruine isolée nous faisait penser à l'asile de ce lépreux dont nous +allions lire les tristes aventures. Aucun site ne paraissait mieux +choisi pour une pareille lecture.</p> + +<p>Louis de Vignet déroula son manuscrit et nous dit avant de lire:</p> + +<p>«Il faut que vous sachiez bien comment mon oncle fut amené sans y avoir +pensé à écrire autrefois cette histoire.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> X.</h4> + +<p>«Il commandait, en 1798, un petit détachement de troupes savoyardes, +formant la garnison de la cité d'Aoste. La cité d'Aoste, petite ville +solitaire et pittoresque, bâtie sur le revers des Alpes piémontaises, +pouvait se trouver envahie par quelques colonnes des armées françaises +quand elles descendraient vers Novare ou Turin. Elle se trouva en effet +sur le chemin de Bonaparte allant plus tard de Genève à Marengo, après +la prise du fort de Bar.</p> + +<p>«Vous comprenez que les jours d'attente étaient longs pour un jeune +officier, désœuvré dans un pareil séjour. Mon oncle s'ennuyait +mortellement dans sa garnison voisine des nuages. Quand il eut reproduit +avec son crayon et ses pinceaux (car il peignait le paysage comme il +écrivait) les plus beaux sites, les plus riches pampres serpentant sur +les remparts et les eaux les plus limpides de la vallée d'Aoste, les +heures s'écoulaient fastidieusement <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> pour lui. Quelques vieux +officiers retirés et quelques chanoines de la cathédrale étaient ses +seules ressources de société; il ne savait comment abréger le temps. Il +sondait de l'œil les plus pauvres chaumières, les masures les plus +délabrées des fortifications, pour y découvrir quelques distractions à +sa solitude.</p> + +<p>«Mais je vais le laisser parler lui-même. Écoutons l'auteur avant +d'écouter l'histoire.»</p> + +<p>Ce préambule, facile à comprendre, nous avait disposés à l'attention et +à l'intérêt. Vignet commença sa lecture. Quand nous eûmes entendu vingt +pages, nous ne fûmes plus tentés d'interrompre. Les maîtres et les +enfants, fatigués de la longue course du matin, s'étaient assoupis, loin +de nous, sur le gazon tondu par les moutons de la montagne; les murmures +de la brise du milieu du jour, tamisés par les feuilles de sapin, +étaient le seul accompagnement de la voix du lecteur. Quand nous fûmes à +la moitié à peu près du manuscrit, Vignet me passa les pages et me pria +de continuer; il n'y eut pas une interruption, on ne connut le +changement de lecteur qu'au changement de voix.</p> + +<p>Seulement, quelques larmes tombées sur le <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> papier et quelques +sanglots mal étouffés dans nos poitrines disaient à la solitude +l'émotion de nos silences. Ô silences! nous n'avons jamais oublié ce que +vous disiez à nos jeunes cœurs!...</p> + +<h4>XI.</h4> + +<p>Il faut connaître la bonhomie de la société des petites villes de Savoie +pour se rendre compte de l'état de l'âme de Xavier de Maistre à la cité +d'Aoste.</p> + +<p>Je trouve, dans un passage de J.-J. Rousseau, une peinture véridique et +naïve de cette société à cette époque; la voici:</p> + +<p>«Voilà presque l'unique fois qu'en n'écoutant que mes penchants je n'ai +pas vu tromper mon attente. L'accueil aisé, l'esprit liant, l'humeur +facile des habitants du pays, me rendit le commerce du monde aimable; et +le goût que j'y pris alors m'a bien prouvé que si je n'aime <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> pas +à vivre parmi les hommes, c'est moins ma faute que la leur.</p> + +<p>«C'est dommage que les Savoyards ne soient pas riches, ou peut-être +serait-ce dommage qu'ils le fussent; car, tels qu'ils sont, c'est le +meilleur et le plus sociable peuple que je connaisse. S'il est une +petite ville au monde où l'on goûte la douceur de la vie dans un +commerce agréable et sûr, c'est Chambéry. La noblesse de la province, +qui s'y rassemble, n'a que ce qu'il faut de bien pour vivre; elle n'en a +pas assez pour parvenir; et, ne pouvant se livrer à l'ambition, elle +suit par nécessité le conseil de Cynéas. Elle dévoue sa jeunesse à +l'état militaire, puis revient vieillir paisiblement chez soi. L'honneur +et la raison président à ce partage. Les femmes sont belles, et +pourraient se passer de l'être; elles ont tout ce qui peut faire valoir +la beauté, et même y suppléer. Il est singulier qu'appelé par mon état à +voir beaucoup de jeunes filles, je ne me rappelle pas d'en avoir vu à +Chambéry une seule qui ne fût pas charmante. On dira que j'étais disposé +à les trouver telles, et l'on peut avoir raison; mais je n'avais pas +besoin d'y mettre du mien pour cela. Je ne puis, en vérité, me <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> +rappeler sans plaisir le souvenir de mes jeunes écolières. Que ne +puis-je, en nommant ici les plus aimables, les rappeler de même, et moi +avec elles, à l'âge heureux où nous étions lors des moments aussi doux +qu'innocents que j'ai passés auprès d'elles! La première fut M<sup>lle</sup> de +Mellarède, ma voisine, sœur de l'élève de M. Gaime. C'était une brune +très-vive, mais d'une vivacité caressante, pleine de grâces, et sans +étourderie. Elle était un peu maigre, comme sont la plupart des filles à +son âge; mais ses yeux brillants, sa taille fine, son air attirant, +n'avaient pas besoin d'embonpoint pour plaire. J'y allais le matin, et +elle était encore ordinairement en déshabillé, sans autre coiffure que +ses cheveux négligemment relevés, ornés de quelque fleur qu'on mettait à +mon arrivée, et qu'on ôtait à mon départ pour se coiffer. Je ne crains +rien tant dans le monde qu'une jolie personne en déshabillé; je la +redouterais cent fois moins parée. M<sup>lle</sup> de Menthon, chez qui j'allais +l'après-midi, l'était toujours, et me faisait une impression tout aussi +douce, mais différente. Ses cheveux étaient d'un blond cendré: elle +était très-mignonne, très-timide et très-blanche; une <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> voix +nette, juste et flûtée, mais qui n'osait se développer. Elle avait au +sein la cicatrice d'une brûlure d'eau bouillante, qu'un fichu de +chenille bleue ne cachait pas extrêmement. Cette marque attirait +quelquefois de ce côté mon attention, qui bientôt n'était plus pour la +cicatrice. M<sup>lle</sup> de Challes, une autre de mes voisines, était une +fille faite; grande, belle carrure, de l'embonpoint: elle avait été +très-bien. Ce n'était plus une beauté, mais c'était une personne à citer +pour la bonne grâce, pour l'humeur égale, pour le bon naturel. Sa +sœur, M<sup>me</sup> de Charly, la plus belle femme de Chambéry, n'apprenait +plus la musique, mais elle la faisait apprendre à sa fille, toute jeune +encore, mais dont la beauté naissante eût promis d'égaler celle de sa +mère, si malheureusement elle n'eût été un peu rousse. J'avais à la +Visitation une petite demoiselle française, dont j'ai oublié le nom, +mais qui mérite une place dans la liste de mes préférences. Elle avait +pris le ton lent et traînant des religieuses, et sur ce ton traînant +elle disait des choses très-saillantes, qui ne semblaient point aller +avec son maintien. Au reste, elle était paresseuse, n'aimant pas à +prendre la peine de montrer son esprit, <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> et c'était une faveur +qu'elle n'accordait pas à tout le monde. Ce ne fut qu'après un mois ou +deux de leçons et de négligence qu'elle s'avisa de cet expédient pour me +rendre plus assidu; car je n'ai jamais pu prendre sur moi de l'être. Je +me plaisais à mes leçons quand j'y étais, mais je n'aimais pas être +obligé de m'y rendre ni que l'heure me commandât: en toute chose la gêne +et l'assujettissement me sont insupportables; ils me feraient prendre en +haine le plaisir même.</p> + +<p>«J'avais quelques écolières aussi dans la bourgeoisie, et une entre +autres qui fut la cause indirecte d'un changement de relation, dont j'ai +à parler, puisque enfin je dois tout dire. Elle était fille d'un +épicier, et se nommait M<sup>lle</sup> Lard, vrai modèle d'une statue grecque, +et que je citerais pour la plus belle fille que j'aie jamais vue, s'il y +avait quelque véritable beauté sans vie et sans âme. Son indolence, sa +froideur, son insensibilité, allaient à un point incroyable. Il était +également impossible de lui plaire et de la fâcher; en lui faisant +apprendre à chanter, en lui donnant un jeune maître, elle faisait tout +de son mieux pour l'émoustiller; mais cela ne réussit point. <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> +M<sup>me</sup> Lard ajoutait à sa vivacité naturelle toute celle que sa fille +aurait dû avoir. C'était un petit minois éveillé, chiffonné, marqué de +petite vérole. Elle avait de petits yeux très-ardents, et un peu rouges, +parce qu'elle y avait presque toujours mal. Tous les matins, quand +j'arrivais, je trouvais prêt mon café à la crème; et la mère ne manquait +jamais de m'accueillir par un baiser bien appliqué, et que par curiosité +j'aurais bien voulu rendre à la fille, pour voir comment elle l'aurait +pris. Au reste tout cela se faisait si simplement et si fort sans +conséquence, que quand M. Lard était là, les agaceries n'en allaient pas +moins leur train. C'était une bonne pâte d'homme, le vrai père de sa +fille, et que sa femme ne trompait pas, parce qu'il n'en était pas +besoin.</p> + +<p>«Je me prêtais à toutes ces caresses avec ma balourdise ordinaire, les +prenant tout bonnement pour des marques de pure amitié. J'en étais +pourtant importuné quelquefois, car la vive M<sup>me</sup> Lard ne laissait pas +d'être exigeante; et si dans la journée j'avais passé devant la boutique +sans m'arrêter, il y aurait eu du bruit. Il fallait, quand j'étais +pressé, que je <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> prisse un détour pour passer dans une autre rue, +sachant bien qu'il n'était pas aussi aisé de sortir de chez elle que d'y +entrer.</p> + +<p>«M<sup>me</sup> Lard s'occupait trop de moi pour que je ne m'occupasse point +d'elle. Ses attentions me touchaient beaucoup. J'en parlais à maman +comme d'une chose sans mystère: et quand il y en aurait eu, je ne lui en +aurais pas moins parlé; car lui faire un secret de quoi que ce fût ne +m'eût pas été possible; mon cœur était ouvert devant elle comme +devant Dieu. Elle ne prit pas tout à fait la chose avec la même +simplicité que moi. Elle vit des avances où je n'avais vu que des +amitiés; elle jugea que M<sup>me</sup> Lard, se faisant un point d'honneur de me +laisser moins sot qu'elle ne m'avait trouvé, parviendrait de manière ou +d'autre à se faire entendre; et outre qu'il n'était pas juste qu'une +autre femme se chargeât de l'instruction de son élève, elle avait des +motifs plus dignes d'elle pour me garantir des piéges auxquels mon âge +et mon état m'exposaient. Dans le même temps on m'en tendit un d'une +espèce plus dangereuse, auquel j'échappai, mais qui lui fit sentir que +les dangers qui me menaçaient sans cesse rendaient nécessaires <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> +tous les préservatifs qu'elle y pouvait apporter.</p> + +<p>«M<sup>me</sup> la comtesse de Menthon, mère d'une de mes écolières, était une +femme de beaucoup d'esprit, et passait pour n'avoir pas moins de +méchanceté. Elle avait été cause, à ce qu'on disait, de bien des +brouilleries, et d'une entre autres qui avait eu des suites fatales à la +maison d'Antremont. Maman avait été assez liée avec elle pour connaître +son caractère: ayant très-innocemment inspiré du goût à quelqu'un sur +qui M<sup>me</sup> de Menthon avait des prétentions, elle resta chargée auprès +d'elle du crime de cette préférence, quoiqu'elle n'eût été ni recherchée +ni acceptée; et M<sup>me</sup> de Menthon chercha depuis lors à jouer à sa +rivale plusieurs tours, dont aucun ne réussit. J'en rapporterai un des +plus comiques par manière d'échantillon. Elles étaient ensemble à la +campagne avec plusieurs gentilshommes du voisinage, et entre autres +l'aspirant en question. M<sup>me</sup> de Menthon dit un jour à un de ces +messieurs que M<sup>me</sup> de Warens n'était qu'une précieuse, qu'elle n'avait +point de goût, qu'elle se mettait mal, qu'elle couvrait sa gorge comme +une bourgeoise.</p> + +<p>«Je n'étais pas un personnage à occuper <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> M<sup>me</sup> de Menthon, qui +ne voulait que des gens brillants autour d'elle: cependant elle fit +quelque attention à moi, non pour ma figure dont assurément elle ne se +souciait point du tout, mais pour l'esprit qu'on me supposait, et qui +m'eût pu rendre utile à ses goûts. Elle en avait un assez vif pour la +satire. Elle aimait à faire des chansons et des vers sur les gens qui +lui déplaisaient. Si elle m'eût trouvé assez de talent pour lui aider à +tourner ses vers, et assez de complaisance pour les écrire, entre elle +et moi nous aurions bientôt mis Chambéry sens dessus dessous. On serait +remonté à la source de ces libelles; M<sup>me</sup> de Menthon se serait tirée +d'affaire en me sacrifiant, et j'aurais été enfermé le reste de mes +jours peut-être, pour m'apprendre à faire le Phébus avec les dames.</p> + +<p>«Heureusement rien de tout cela n'arriva. M<sup>me</sup> de Menthon me retint à +dîner deux ou trois fois pour me faire causer, et trouva que je n'étais +qu'un sot. Je le sentais moi-même, et j'en gémissais, enviant les +talents de mon ami Venture, tandis que j'aurais dû remercier ma bêtise +des périls dont elle me sauvait. Je demeurai pour M<sup>me</sup> de Menthon le +maître à chanter de sa fille et rien de plus; mais je <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> vécus +tranquille et toujours bien vu dans Chambéry.»</p> + +<h4>XII.</h4> + +<p>On voit dans ces lignes de confessions quelle pouvait être la vie des +jeunes gentilshommes savoyards dans une ville de garnison. L'oisiveté, +l'ennui, quelques amours silencieux ou modestes, étaient pour ceux que +l'étude n'absorbait pas l'unique distraction à leur monotonie. Telle +était la vie de maître Xavier de Maistre. Voyez comme il la décrit:</p> + +<p>«La partie méridionale de la cité d'Aoste est presque déserte, et paraît +n'avoir jamais été fort habitée. On y voit des champs labourés et des +prairies terminées d'un côté par les remparts antiques que les Romains +élevèrent pour lui servir d'enceinte, et de l'autre par les murailles de +quelques jardins. Cet emplacement solitaire peut cependant intéresser +les voyageurs. Auprès de la porte de la ville, on voit les ruines d'un +château, dans lequel, si l'on en <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> croit la tradition populaire, +le comte René de Chalans, poussé par les fureurs de la jalousie, laissa +mourir de faim, dans le quinzième siècle, la princesse Marie de +Bragance, son épouse: de là le nom de <i>Bramafan</i> (qui signifie <i>cri de +la faim</i>) donné à ce château par les gens du pays.</p> + +<p>«Plus loin, à quelques centaines de pas, est une tour carrée, adossée au +mur antique, et construite avec le marbre dont il était jadis revêtu: on +l'appelle la <i>Tour de la frayeur</i>, parce que le peuple l'a crue +longtemps habitée par des revenants. Les vieilles femmes de la cité +d'Aoste se ressouviennent fort bien d'en avoir vu sortir, pendant les +nuits sombres, une grande femme blanche, tenant une lampe à la main.</p> + +<p>«Il y a environ quinze ans que cette tour fut réparée par ordre du +gouvernement et entourée d'une enceinte, pour y loger un lépreux et le +séparer ainsi de la société, en lui procurant tous les agréments dont sa +triste situation était susceptible. L'hôpital de Saint-Maurice fut +chargé de pourvoir à sa subsistance, et on lui fournit quelques meubles, +ainsi que les instruments nécessaires pour cultiver un jardin. <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> +C'est là qu'il vivait depuis longtemps, livré à lui-même, ne voyant +jamais personne, excepté le prêtre qui de temps en temps allait lui +porter les secours de la religion, et l'homme qui chaque semaine lui +apportait ses provisions de l'hôpital.—Pendant la guerre des Alpes, en +l'année 1797, un militaire, se trouvant à la cité d'Aoste, passa un +jour, par hasard, auprès du jardin du lépreux, dont la porte était +entr'ouverte, et il eut la curiosité d'y entrer. Il y trouva un homme +vêtu simplement, appuyé contre un arbre et plongé dans une profonde +méditation. Au bruit que fit l'officier en entrant, le solitaire, sans +se retourner et sans regarder, s'écria d'une voix triste: <i>Qui est là, +et que me veut-on?</i> Excusez un étranger, répondit le militaire, auquel +l'aspect agréable de votre jardin a peut-être fait commettre une +indiscrétion, mais qui ne veut nullement vous troubler. <i>N'avancez pas</i>, +répondit l'habitant de la tour en lui faisant signe de la main, +<i>n'avancez pas; vous êtes auprès d'un malheureux attaqué de la lèpre</i>. +Quelle que soit votre infortune, répliqua le voyageur, je ne +m'éloignerai point; je n'ai jamais fui les malheureux; cependant, si ma +présence <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> vous importune, je suis prêt à me retirer.</p> + +<p>«<i>Soyez le bienvenu</i>, dit alors le lépreux en se retournant tout à coup, +<i>et restez, si vous l'osez, après m'avoir regardé</i>. Le militaire fut +quelque temps immobile d'étonnement et d'effroi à l'aspect de cet +infortuné, que la lèpre avait totalement défiguré. Je resterai +volontiers, lui dit-il, si vous agréez la visite d'un homme que le +hasard conduit ici, mais qu'un vif intérêt y retient.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«De l'intérêt!.... Je n'ai jamais excité que la pitié.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Je me croirais heureux si je pouvais vous offrir quelque consolation.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«C'en est une grande pour moi de voir des hommes, d'entendre le son de +la voix humaine, qui semble me fuir.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Permettez-moi donc de converser quelques <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> moments avec vous et +de parcourir votre demeure.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Bien volontiers, si cela peut vous faire plaisir. (En disant ces mots, +le lépreux se couvrit la tête d'un large feutre dont les bords rabattus +lui cachaient le visage.) Passez, ajouta-t-il, ici, au midi. Je cultive +un petit parterre de fleurs qui pourront vous plaire; vous en trouverez +d'assez rares. Je me suis procuré les graines de toutes celles qui +croissent d'elles-mêmes sur les Alpes, et j'ai tâché de les faire +doubler et de les embellir par la culture.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«En effet, voilà des fleurs dont l'aspect est tout à fait nouveau pour +moi.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Remarquez ce petit buisson de roses; c'est le rosier sans épines, qui +ne croît que sur les hautes Alpes; mais il perd déjà cette propriété, et +il pousse des épines à mesure qu'on le cultive et qu'il se multiplie.</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Il devrait être l'emblème de l'ingratitude.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Si quelques-unes de ces fleurs vous paraissent belles, vous pouvez les +prendre sans crainte, et vous ne courrez aucun risque en les portant sur +vous. Je les ai semées, j'ai le plaisir de les arroser et de les voir, +mais je ne les touche jamais.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Pourquoi donc?</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Je craindrais de les souiller, et je n'oserais plus les offrir.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«À qui les destinez-vous?</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Les personnes qui m'apportent des provisions de l'hôpital ne craignent +pas de s'en faire des bouquets. Quelquefois aussi les enfants de la +ville se présentent à la porte de mon jardin. Je monte aussitôt dans la +tour, de peur de les <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> effrayer ou de leur nuire. Je les vois +folâtrer de ma fenêtre et me dérober quelques fleurs. Lorsqu'ils s'en +vont, ils lèvent les yeux vers moi: <i>Bonjour, Lépreux</i>, me disent-ils en +riant, et cela me réjouit un peu.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Vous avez su réunir ici bien des plantes différentes: voilà des vignes +et des arbres fruitiers de plusieurs espèces.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Les arbres sont encore jeunes: je les ai plantés moi-même, ainsi que +cette vigne, que j'ai fait monter jusqu'au-dessus du mur antique que +voilà, et dont la largeur me forme un petit promenoir; c'est ma place +favorite.... Montez le long de ces pierres; c'est un escalier dont je +suis l'architecte. Tenez-vous au mur.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Le charmant réduit! et comme il est bien fait pour les méditations d'un +solitaire!</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Aussi je l'aime beaucoup; je vois d'ici la campagne et les laboureurs +dans les champs; <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> je vois tout ce qui se passe dans la prairie, +et je ne suis vu de personne.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«J'admire combien cette retraite est tranquille et solitaire. On est +dans une ville, et l'on croirait être dans un désert.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«La solitude n'est pas toujours au milieu des forêts et des rochers. +L'infortuné est seul partout.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Quelle suite d'événements vous amena dans cette retraite? Ce pays +est-il votre patrie?</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Je suis né sur les bords de la mer, dans la principauté d'Oneille, et +je n'habite ici que depuis quinze ans. Quant à mon histoire, elle n'est +qu'une longue et uniforme calamité.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Avez-vous toujours vécu seul?</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«J'ai perdu mes parents dans mon enfance et <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> je ne les connus +jamais: une sœur qui me restait est morte depuis deux ans. Je n'ai +jamais eu d'ami.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Infortuné!</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Tels sont les desseins de Dieu.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Quel est votre nom, je vous prie?</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Ah! mon nom est terrible! je m'appelle <i>le Lépreux</i>! On ignore dans le +monde celui que je tiens de ma famille et celui que la religion m'a +donné le jour de ma naissance. Je suis <i>le Lépreux</i>; voilà le seul titre +que j'ai à la bienveillance des hommes. Puissent-ils ignorer +éternellement qui je suis!</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Cette sœur que vous avez perdue vivait-elle avec vous?</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Elle a demeuré cinq ans avec moi dans cette même habitation où vous me +voyez. <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> Aussi malheureuse que moi, elle partageait mes peines, et +je tâchais d'adoucir les siennes.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Quelles peuvent être maintenant vos occupations, dans une solitude +aussi profonde?</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Le détail des occupations d'un solitaire tel que moi ne pourrait être +que bien monotone pour un homme du monde, qui trouve son bonheur dans +l'activité de la vie sociale.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Ah! vous connaissez peu ce monde, qui ne m'a jamais donné le bonheur. +Je suis souvent solitaire par choix, et il y a peut-être plus d'analogie +entre nos idées que vous ne le pensez; cependant, je l'avoue, une +solitude éternelle m'épouvante; j'ai de la peine à la concevoir.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«<i>Celui qui chérit sa cellule y trouvera la paix.</i> L'Imitation de +Jésus-Christ nous l'apprend. Je commence par éprouver la vérité de ces +paroles consolantes. Le sentiment de la <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> solitude s'adoucit aussi +par le travail. L'homme qui travaille n'est jamais complétement +malheureux, et j'en suis la preuve. Pendant la belle saison, la culture +de mon jardin et de mon parterre m'occupe suffisamment; pendant l'hiver, +je fais des corbeilles et des nattes; je travaille à me faire des +habits; je prépare chaque jour moi-même ma nourriture avec les +provisions qu'on m'apporte de l'hôpital, et la prière remplit les heures +que le travail me laisse. Enfin l'année s'écoule, et, lorsqu'elle est +passée, elle me paraît encore avoir été bien courte.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Elle devrait vous paraître un siècle.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Les maux et les chagrins font paraître les heures longues; mais les +années s'envolent toujours avec la même rapidité. Il est d'ailleurs +encore, au dernier terme de l'infortune, une jouissance que le commun +des hommes ne peut connaître, et qui vous paraîtra bien singulière, +c'est celle d'exister et de respirer. Je passe des journées entières de +la belle saison, immobile sur ce rempart, à jouir de <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> l'air et +de la beauté de la nature: toutes mes idées alors sont vagues, +indécises; la tristesse repose dans mon cœur sans l'accabler; mes +regards errent sur cette campagne et sur les rochers qui nous +environnent; ces différents aspects sont tellement empreints dans ma +mémoire, qu'ils font, pour ainsi dire, partie de moi-même, et chaque +site est un ami que je vois avec plaisir tous les jours.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«J'ai souvent éprouvé quelque chose de semblable. Lorsque le chagrin +s'appesantit sur moi, et que je ne trouve pas dans le cœur des hommes +ce que le mien désire, l'aspect de la nature et des choses inanimées me +console; je m'affectionne aux rochers et aux arbres, et il me semble que +tous les êtres de la création sont des amis que Dieu m'a donnés.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Vous m'encouragez à vous expliquer à mon tour ce qui se passe en moi. +J'aime véritablement les objets qui sont, pour ainsi dire, mes +compagnons de vie, et que je vois chaque jour: aussi, tous les soirs, +avant de me <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> retirer dans la tour, je viens saluer les glaciers +de Ruifort, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes +bizarres qui dominent la vallée de Rhème. Quoique la puissance de Dieu +soit aussi visible dans la création d'une fourmi que dans celle de +l'univers entier, le grand spectacle des montagnes en impose cependant +davantage à mes sens: je ne puis voir ces masses énormes, recouvertes de +glaces éternelles, sans éprouver un étonnement religieux; mais, dans ce +vaste tableau qui m'entoure, j'ai des sites favoris et que j'aime de +préférence; de ce nombre est l'ermitage que vous voyez là-haut sur la +sommité de la montagne de Chaveuse. Isolé au milieu des bois, auprès +d'un champ désert, il reçoit les derniers rayons du soleil couchant. +Quoique je n'y aie jamais été, j'éprouve un plaisir singulier à le voir. +Lorsque le jour tombe, assis dans mon jardin, je fixe mes regards sur +cet ermitage solitaire, et mon imagination s'y repose. Il est devenu +pour moi une espèce de propriété; il me semble qu'une réminiscence +confuse m'apprend que j'ai vécu là jadis dans des temps plus heureux, et +dont la mémoire s'est effacée en moi. J'aime surtout <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> à +contempler les montagnes éloignées qui se confondent avec le ciel dans +l'horizon. Ainsi que l'avenir, l'éloignement fait naître en moi le +sentiment de l'espérance, mon cœur opprimé croit qu'il existe +peut-être une terre bien éloignée, où, à une époque de l'avenir, je +pourrai goûter enfin ce bonheur pour lequel je soupire, et qu'un +instinct secret me présente sans cesse comme possible.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Avec une âme ardente comme la vôtre, il vous a fallu sans doute bien +des efforts pour vous résigner à votre destinée, et pour ne pas vous +abandonner au désespoir.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Je vous tromperais en vous laissant croire que je suis toujours résigné +à mon sort; je n'ai point atteint cette abnégation de soi-même où +quelques anachorètes sont parvenus. Ce sacrifice complet de toutes les +affections humaines n'est point encore accompli: ma vie se passe en +combats continuels, et les secours puissants de la religion elle-même ne +sont pas toujours capables de réprimer les élans de mon <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> +imagination. Elle m'entraîne souvent malgré moi dans un océan de désirs +chimériques, qui tous me ramènent vers ce monde dont je n'ai aucune +idée, et dont l'image fantastique est toujours présente pour me +tourmenter.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Si je pouvais vous faire lire dans mon âme, et vous donner du monde +l'idée que j'en ai, tous vos désirs et vos regrets s'évanouiraient à +l'instant.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«En vain quelques livres m'ont instruit de la perversité des hommes et +des malheurs inséparables de l'humanité; mon cœur se refuse à les +croire. Je me représente toujours des sociétés d'amis sincères et +vertueux; des époux assortis, que la santé, la jeunesse et la fortune +réunies comblent de bonheur. Je crois les voir errants ensemble dans des +bocages plus verts et plus frais que ceux qui me prêtent leur ombre, +éclairés par un soleil plus brillant que celui qui m'éclaire, et leur +sort me semble plus digne d'envie, à mesure que le mien est plus +misérable. Au commencement du printemps, lorsque le vent du Piémont +souffle <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> dans notre vallée, je me sens pénétré par sa chaleur +vivifiante, et je tressaille malgré moi. J'éprouve un désir inexplicable +et le sentiment confus d'une félicité immense dont je pourrais jouir et +qui m'est refusée. Alors je fuis de ma cellule, j'erre dans la campagne +pour respirer plus librement. J'évite d'être vu par ces mêmes hommes que +mon cœur brûle de rencontrer; et du haut de la colline, caché entre +les broussailles comme une bête fauve, mes regards se portent sur la +ville d'Aoste. Je vois de loin, avec des yeux d'envie, ses heureux +habitants qui me connaissent à peine; je leur tends les mains en +gémissant, et je leur demande ma portion de bonheur. Dans mon transport, +vous l'avouerai-je? j'ai quelquefois serré dans mes bras les arbres de +la forêt, en priant Dieu de les animer pour moi, et de me donner un ami! +Mais les arbres sont muets; leur froide écorce me repousse; elle n'a +rien de commun avec mon cœur, qui palpite et qui brûle. Accablé de +fatigue, las de la vie, je me traîne de nouveau dans ma retraite, +j'expose à Dieu mes tourments, et la prière ramène un peu de calme dans +mon âme.</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Ainsi, pauvre malheureux, vous souffrez à la fois tous les maux de +l'âme et du corps?</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Ces derniers ne sont pas les plus cruels!</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Ils vous laissent donc quelquefois du relâche?</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Tous les mois ils augmentent et diminuent avec le cours de la lune. +Lorsqu'elle commence à se montrer, je souffre ordinairement davantage; +la maladie diminue ensuite, et semble changer de nature: ma peau se +dessèche et blanchit, et je ne sens presque plus mon mal; mais il serait +toujours supportable sans les insomnies affreuses qu'il me cause.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Quoi! le sommeil même vous abandonne!</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Ah! monsieur, les insomnies! les insomnies! Vous ne pouvez vous +figurer combien est <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> longue et triste une nuit qu'un malheureux +passe tout entière sans fermer l'œil, l'esprit fixé sur une situation +affreuse et sur un avenir sans espoir. Non! personne ne peut le +comprendre. Mes inquiétudes augmentent à mesure que la nuit s'avance; et +lorsqu'elle est près de finir, mon agitation est telle que je ne sais +plus que devenir: mes pensées se brouillent; j'éprouve un sentiment +extraordinaire que je ne trouve jamais en moi que dans ces tristes +moments. Tantôt il me semble qu'une force irrésistible m'entraîne dans +un gouffre sans fond; tantôt je vois des taches noires devant mes yeux; +mais, pendant que je les examine, elles se croisent avec la rapidité de +l'éclair, elles grossissent en s'approchant de moi, et bientôt ce sont +des montagnes qui m'accablent de leur poids. D'autres fois aussi je vois +des nuages sortir de la terre autour de moi, comme des flots qui +s'enflent, qui s'amoncellent et menacent de m'engloutir; et lorsque je +veux me lever pour me distraire de ces idées, je me sens comme retenu +par des liens invisibles qui m'ôtent les forces. Vous croirez peut-être +que ce sont des songes; mais non, je suis bien éveillé. Je revois sans +cesse les mêmes objets, et c'est une <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> sensation d'horreur qui +surpasse tous mes autres maux.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Il est possible que vous ayez la fièvre pendant ces cruelles insomnies, +et c'est elle sans doute qui vous cause cette espèce de délire.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Vous croyez que cela peut venir de la fièvre? Ah! je voudrais bien que +vous disiez vrai. J'avais craint jusqu'à présent que ces visions ne +fussent un symptôme de folie, et je vous avoue que cela m'inquiétait +beaucoup. Plût à Dieu que ce fût en effet la fièvre!</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Vous m'intéressez vivement. J'avoue que je ne me serais jamais fait +l'idée d'une situation semblable à la vôtre. Je pense cependant qu'elle +devait être moins triste lorsque votre sœur vivait.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Dieu sait lui seul ce que j'ai perdu par la mort de ma sœur.—Mais +ne craignez-vous point de vous trouver si près de moi? Asseyez-vous +ici, sur cette pierre; je me placerai derrière <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> le feuillage, et +nous converserons sans nous voir.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Pourquoi donc? Non, vous ne me quitterez point; placez-vous près de +moi. (En disant ces mots, le voyageur fit un mouvement involontaire pour +saisir la main du Lépreux, qui la retira avec vivacité.)</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Imprudent! vous alliez saisir ma main!</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Eh bien, je l'aurais serrée de bon cœur.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Ce serait la première fois que ce bonheur m'aurait été accordé: ma main +n'a jamais été serrée par personne.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Quoi donc! hormis cette sœur dont vous m'avez parlé, vous n'avez +jamais eu de liaison, vous n'avez jamais été chéri par aucun de vos +semblables?</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Heureusement pour l'humanité, je n'ai plus de semblable sur la terre.</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Vous me faites frémir!</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Pardonnez, compatissant étranger! vous savez que les malheureux aiment +à parler de leurs infortunes.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Parlez, parlez, homme intéressant! Vous m'avez dit qu'une sœur +vivait jadis avec vous, et vous aidait à supporter vos souffrances.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«C'était le seul lien par lequel je tenais encore au reste des humains! +Il plut à Dieu de le rompre et de me laisser isolé et seul au milieu du +monde. Son âme était digne du ciel qui la possède, et son exemple me +soutenait contre le découragement qui m'accable souvent depuis sa mort. +Nous ne vivions cependant pas dans cette intimité délicieuse dont je me +fais une idée, et qui devrait unir des amis malheureux. Le genre de nos +maux nous privait de cette consolation. Lors même que nous nous +rapprochions pour prier Dieu, nous évitions réciproquement de nous +regarder, de <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> peur que le spectacle de nos maux ne troublât nos +méditations, et nos regards n'osaient plus se réunir que dans le ciel. +Après nos prières, ma sœur se retirait ordinairement dans sa cellule +ou sous les noisetiers qui terminent le jardin, et nous vivions presque +toujours séparés.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Mais pourquoi vous imposer cette dure contrainte?</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Lorsque ma sœur fut attaquée par la maladie contagieuse dont toute +ma famille a été la victime, et qu'elle vint partager ma retraite, nous +ne nous étions jamais vus: son effroi fut extrême en m'apercevant pour +la première fois. La crainte de l'affliger, la crainte plus grande +encore d'augmenter son mal en l'approchant, m'avait forcé d'adopter ce +triste genre de vie. La lèpre n'avait attaqué que sa poitrine, et je +conservais encore quelque espoir de la voir guérir. Vous voyez ce reste +de treillage que j'ai négligé; c'était alors une haie de houblon que +j'entretenais avec <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> soin et qui partageait le jardin en deux +parties. J'avais ménagé de chaque côté un petit sentier, le long duquel +nous pouvions nous promener et converser ensemble sans nous voir et sans +trop nous approcher.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«On dirait que le ciel se plaisait à empoisonner les tristes jouissances +qu'il vous laissait.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Mais du moins je n'étais pas seul alors; la présence de ma sœur +rendait cette retraite vivante. J'entendais le bruit de ses pas dans ma +solitude. Quand je revenais à l'aube du jour prier Dieu sous ces arbres, +la porte de la tour s'ouvrait doucement, et la voix de ma sœur se +mêlait insensiblement à la mienne. Le soir, lorsque j'arrosais mon +jardin, elle se promenait quelquefois au soleil couchant, ici, au même +endroit où je vous parle, et je voyais son ombre passer et repasser sur +mes fleurs. Lors même que je ne la voyais pas, je trouvais partout des +traces de sa présence. Maintenant il ne m'arrive plus de rencontrer sur +mon chemin une fleur effeuillée, ou quelques branches <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> +d'arbrisseau qu'elle y laissait tomber en passant; je suis seul: il n'y +a plus ni mouvement ni vie autour de moi, et le sentier qui conduisait à +son bosquet favori disparaît déjà sous l'herbe. Sans paraître s'occuper +de moi, elle veillait sans cesse à ce qui pouvait me faire plaisir. +Lorsque je rentrais dans ma chambre, j'étais quelquefois surpris d'y +trouver des vases de fleurs nouvelles, ou quelque beau fruit qu'elle +avait soigné elle-même. Je n'osais pas lui rendre les mêmes services, et +je l'avais même priée de ne jamais entrer dans ma chambre; mais qui peut +mettre des bornes à l'affection d'une sœur? Un seul trait pourra vous +donner une idée de sa tendresse pour moi. Je marchais une nuit à grands +pas dans ma cellule, tourmenté de douleurs affreuses. Au milieu de la +nuit, m'étant assis un instant pour me reposer, j'entendis un bruit +léger à l'entrée de ma chambre. J'approche, je prête l'oreille: jugez de +mon étonnement! c'était ma sœur qui priait Dieu en dehors sur le +seuil de ma porte. Elle avait entendu mes plaintes. Sa tendresse lui +avait fait craindre de me troubler; mais elle venait pour être à portée +de me secourir au besoin. Je l'entendis qui récitait à voix <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> +basse le <i>Miserere</i>. Je me mis à genoux près de la porte, et, sans +l'interrompre, je suivis mentalement ses paroles. Mes yeux étaient +pleins de larmes: qui n'eût été touché d'une telle affection? Lorsque je +crus que sa prière était terminée: «Adieu, ma sœur, adieu, +retire-toi, je me sens un peu mieux; que Dieu te bénisse et te +récompense de ta piété!» Elle se retira en silence, et sans doute sa +prière fut exaucée, car je dormis enfin quelques heures d'un sommeil +tranquille.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Combien ont dû vous paraître tristes les premiers jours qui suivirent +la mort de cette sœur chérie!</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Je fus longtemps dans une espèce de stupeur qui m'ôtait la faculté de +sentir toute l'étendue de mon infortune; lorsque enfin je revins à moi, +et que je fus à même de juger de ma situation, ma raison fut prête à +m'abandonner. Cette époque sera toujours doublement triste pour moi; +elle me rappelle le plus grand de <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> mes malheurs, et le crime qui +faillit en être la suite.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Un crime! je ne puis vous en croire capable.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Cela n'est que trop vrai, et en vous racontant cette époque de ma vie +je sens trop que je perdrai beaucoup dans votre estime; mais je ne veux +pas me peindre meilleur que je ne suis, et vous me plaindrez peut-être +en me condamnant. Déjà, dans quelques accès de mélancolie, l'idée de +quitter cette vie volontairement s'était présentée à moi: cependant la +crainte de Dieu me l'avait toujours fait repousser, lorsque la +circonstance la plus simple et la moins faite en apparence pour me +troubler pensa me perdre pour l'éternité. Je venais d'éprouver un +nouveau chagrin. Depuis quelques années un petit chien s'était donné à +nous: ma sœur l'avait aimé, et je vous avoue que depuis qu'elle +n'existait plus ce pauvre animal était une véritable consolation pour +moi.</p> + +<p>«Nous devions sans doute à sa laideur le choix qu'il avait fait de +notre demeure pour son <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> refuge. Il avait été rebuté par tout le +monde; mais il était encore un trésor pour la maison du Lépreux. En +reconnaissance de la faveur que Dieu nous avait accordée en nous donnant +cet ami, ma sœur l'avait appelé <i>Miracle</i>; et son nom, qui +contrastait avec sa laideur, ainsi que sa gaieté continuelle, nous avait +souvent distraits de nos chagrins. Malgré le soin que j'en avais, il +s'échappait quelquefois, et je n'avais jamais pensé que cela pût être +nuisible à personne. Cependant quelques habitants de la ville s'en +alarmèrent, et crurent qu'il pouvait porter parmi eux le germe de ma +maladie; ils se déterminèrent à porter des plaintes au commandant, qui +ordonna que mon chien fût tué sur-le-champ. Des soldats, accompagnés de +quelques habitants, vinrent aussitôt chez moi pour exécuter cet ordre +cruel. Ils lui passèrent une corde au cou en ma présence, et +l'entraînèrent. Lorsqu'il fut à la porte du jardin, je ne pus m'empêcher +de le regarder encore une fois: je le vis tourner ses yeux vers moi pour +me demander un secours que je ne pouvais lui donner. On voulait le noyer +dans la Doire; mais la populace, qui l'attendait en dehors, l'assomma à +coups de pierres. J'entendis ses <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> cris, et je rentrai dans ma +tour plus mort que vif; mes genoux tremblants ne pouvaient me soutenir: +je me jetai sur mon lit dans un état impossible à décrire. Ma douleur ne +me permit de voir dans cet ordre juste, mais sévère, qu'une barbarie +aussi atroce qu'inutile; et quoique j'aie honte aujourd'hui du sentiment +qui m'animait alors, je ne puis encore y penser de sang-froid. Je passai +toute la journée dans la plus grande agitation. C'était le dernier être +vivant qu'on venait d'arracher d'auprès de moi, et ce nouveau coup avait +rouvert toutes les plaies de mon cœur.</p> + +<p>«Telle était ma situation, lorsque le même jour, vers le coucher du +soleil, je vins m'asseoir ici, sur cette pierre où vous êtes assis +maintenant. J'y réfléchissais depuis quelque temps sur mon triste sort, +lorsque là-bas, vers ces deux bouleaux qui terminent la haie, je vis +paraître deux jeunes époux qui venaient de s'unir depuis peu. Ils +s'avancèrent le long du sentier, à travers la prairie, et passèrent près +de moi. La délicieuse tranquillité qu'inspire un bonheur certain était +empreinte sur leurs belles physionomies; ils marchaient lentement; +leurs bras étaient entrelacés. Tout à <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> coup je les vis +s'arrêter: la jeune femme pencha la tête sur le sein de son époux, qui +la serra dans ses bras avec transport. Je sentis mon cœur se serrer. +Vous l'avouerai-je? l'envie se glissa pour la première fois dans mon +cœur: jamais l'image du bonheur ne s'était présentée à moi avec tant +de force. Je les suivis des yeux jusqu'au bout de la prairie, et +j'allais les perdre de vue dans les arbres, lorsque des cris +d'allégresse vinrent frapper mon oreille: c'étaient leurs familles +réunies qui venaient à leur rencontre. Des vieillards, des femmes, des +enfants, les entouraient; j'entendais le murmure confus de la joie; je +voyais entre les arbres les couleurs brillantes de leurs vêtements, et +ce groupe entier semblait environné d'un nuage de bonheur. Je ne pus +supporter ce spectacle; les tourments de l'enfer étaient entrés dans mon +cœur: je détournai mes regards, et je me précipitai dans ma cellule. +Dieu! qu'elle me parut déserte, sombre, effroyable! C'est donc ici, me +dis-je, que ma demeure est fixée pour toujours; c'est donc ici où, +traînant une vie déplorable, j'attendrai la fin tardive de mes jours! +L'Éternel a répandu le bonheur, il l'a répandu à torrents <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> sur +tout ce qui respire; et moi, moi seul! sans aide, sans amis, sans +compagne... Quelle affreuse destinée!</p> + +<p>«Plein de ces tristes pensées, j'oubliai qu'il est un être consolateur, +je m'oubliai moi-même. Pourquoi, me disais-je, la lumière me fut-elle +accordée? Pourquoi la nature n'est-elle injuste et marâtre que pour moi? +Semblable à l'enfant déshérité, j'ai sous les yeux le riche patrimoine +de la famille humaine, et le ciel avare m'en refuse ma part. Non, non, +m'écriai-je enfin dans un accès de rage, il n'est point de bonheur pour +toi sur la terre; meurs, infortuné, meurs! assez longtemps tu as souillé +la terre par ta présence; puisse-t-elle t'engloutir vivant et ne laisser +aucune trace de ton odieuse existence! Ma fureur insensée s'augmentant +par degrés, le désir de me détruire s'empara de moi, et fixa toutes mes +pensées. Je conçus enfin la résolution d'incendier ma retraite, et de +m'y laisser consumer avec tout ce qui aurait pu laisser quelque souvenir +de moi. Agité, furieux, je sortis dans la campagne; j'errai quelque +temps dans l'ombre autour de mon habitation; des hurlements +involontaires sortaient de ma poitrine oppressée, et m'effrayaient +<span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> moi-même dans le silence de la nuit. Je rentrai plein de rage +dans ma demeure, en criant: Malheur à toi, Lépreux! malheur à toi! Et +comme si tout avait dû contribuer à ma perte, j'entendis l'écho qui, du +milieu des ruines du château de Bramafan, répéta distinctement: Malheur +à toi! Je m'arrêtai, saisi d'horreur, sur la porte de la tour, et l'écho +faible de la montagne répéta longtemps après: Malheur à toi!</p> + +<p>«Je pris une lampe, et, résolu de mettre le feu à mon habitation, je +descendis dans la chambre la plus basse, emportant avec moi des sarments +et des branches sèches. C'était la chambre qu'avait habitée ma sœur, +et je n'y étais plus rentré depuis sa mort: son fauteuil était encore +placé comme lorsque je l'en avais retirée pour la dernière fois; je +sentis un frisson de crainte en voyant son voile et quelques parties de +ses vêtements épars dans la chambre: les dernières paroles qu'elle avait +prononcées avant d'en sortir se retracèrent à ma pensée: «Je ne +t'abandonnerai pas en mourant, me disait-elle; souviens-toi que je serai +présente dans tes angoisses.» En posant la lampe sur la table, +j'aperçus le cordon de la croix qu'elle <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> portait à son cou, et +qu'elle avait placée elle-même entre deux feuillets de sa Bible. À cet +aspect, je reculai plein d'un saint effroi. La profondeur de l'abîme où +j'allais me précipiter se présenta tout à coup à mes yeux dessillés; je +m'approchai en tremblant du livre sacré: Voilà, voilà, m'écriai-je, le +secours qu'elle m'a promis! Et comme je retirai la croix du livre, j'y +trouvai un écrit cacheté, que ma bonne sœur y avait laissé pour moi. +Mes larmes, retenues jusqu'alors par la douleur, s'échappèrent en +torrents: tous mes funestes projets s'évanouirent à l'instant. Je +pressai longtemps cette lettre précieuse sur mon cœur avant de +pouvoir la lire; et, me jetant à genoux pour implorer la miséricorde +divine, je l'ouvris, et j'y lus en sanglotant ces paroles qui seront +éternellement gravées dans mon cœur: «<i>Mon frère, je vais bientôt te +quitter; mais je ne t'abandonnerai pas. Du ciel, où j'espère aller, je +veillerai sur toi; je prierai Dieu qu'il te donne le courage de +supporter la vie avec résignation, jusqu'à ce qu'il lui plaise de nous +réunir dans un autre monde: alors je pourrai te montrer toute mon +affection; rien ne m'empêchera plus de t'approcher, et rien ne pourra +nous séparer. Je <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> te laisse la petite croix que j'ai portée toute +ma vie; elle m'a souvent consolée dans mes peines, et mes larmes +n'eurent jamais d'autres témoins qu'elle. Rappelle-toi, lorsque tu la +verras, que mon dernier vœu fut que tu pusses vivre ou mourir en bon +chrétien.</i>» Lettre chérie! elle ne me quittera jamais: je l'emporterai +avec moi dans la tombe; c'est elle qui m'ouvrira les portes du ciel, que +mon crime devait me fermer à jamais. En achevant de la lire, je me +sentis défaillir, épuisé par tout ce que je venais d'éprouver. Je vis un +nuage se répandre sur ma vue, et pendant quelque temps je perdis à la +fois le souvenir de mes maux et le sentiment de mon existence. Lorsque +je revins à moi, la nuit était avancée. À mesure que mes idées +s'éclaircissaient, j'éprouvais un sentiment de paix indéfinissable. Tout +ce qui s'était passé dans la soirée me paraissait un rêve. Mon premier +mouvement fut de lever les yeux vers le ciel pour le remercier de +m'avoir préservé du plus grand des malheurs. Jamais le firmament ne +m'avait paru si serein et si beau: une étoile brillait devant ma +fenêtre; je la contemplai longtemps avec un plaisir inexprimable, en +remerciant Dieu de ce qu'il m'accordait encore <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> le plaisir de la +voir, et j'éprouvais une secrète consolation à penser qu'un de ses +rayons était cependant destiné pour la triste cellule du Lépreux.</p> + +<p>«Je remontai chez moi plus tranquille. J'employai le reste de la nuit à +lire le livre de Job, et le saint enthousiasme qu'il fit passer dans mon +âme finit par dissiper entièrement les noires idées qui m'avaient +obsédé. Je n'avais jamais éprouvé de ces moments affreux lorsque ma +sœur vivait; il me suffisait de la savoir près de moi pour être plus +calme, et la seule pensée de l'affection qu'elle avait pour moi +suffisait pour me consoler et me donner du courage.</p> + +<p>«Compatissant étranger! Dieu vous préserve d'être jamais obligé de vivre +seul! Ma sœur, ma compagne n'est plus, mais le ciel m'accordera la +force de supporter courageusement la vie; il me l'accordera, je +l'espère, car je le prie dans la sincérité de mon cœur.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Quel âge avait votre sœur lorsque vous la perdîtes?</p> + +<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Elle avait à peine vingt-cinq ans; mais ses souffrances la faisaient +paraître plus âgée. Malgré la maladie qui l'a enlevée, et qui avait +altéré ses traits, elle eût été belle encore sans une pâleur effrayante +qui la déparait: c'était l'image de la mort vivante, et je ne pouvais la +voir sans gémir.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«Vous l'avez perdue bien jeune.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«Sa complexion faible et délicate ne pouvait résister à tant de maux +réunis: depuis quelque temps, je m'apercevais que sa perte était +inévitable, et tel était son triste sort, que j'étais forcé de la +désirer. En la voyant languir et se détruire chaque jour, j'observais +avec une joie funeste s'approcher la fin de ses souffrances. Déjà, +depuis un mois, sa faiblesse était augmentée; de fréquents +évanouissements menaçaient sa vie d'heure en heure. Un soir (c'était +vers le commencement d'août) je la vis <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> si abattue que je ne +voulus pas la quitter: elle était dans son fauteuil, ne pouvant plus +supporter le lit depuis quelques jours. Je m'assis moi-même auprès +d'elle, et, dans l'obscurité la plus profonde, nous eûmes ensemble notre +dernier entretien. Mes larmes ne pouvaient se tarir; un cruel +pressentiment m'agitait. «Pourquoi pleures-tu? me disait-elle; pourquoi +t'affliger ainsi? je ne te quitterai pas en mourant, et je serai +présente dans tes angoisses.»</p> + +<p>«Quelques instants après, elle me témoigna le désir d'être transportée +hors de la tour, et de faire ses prières dans son bosquet de noisetiers: +c'est là qu'elle passait la plus grande partie de la belle saison. «Je +veux, disait-elle, mourir en regardant le ciel.» Je ne croyais cependant +pas son heure si proche. Je la pris dans mes bras pour l'enlever. +«Soutiens-moi seulement, me dit-elle; j'aurai peut-être encore la force +de marcher.» Je la conduisis lentement jusque dans les noisetiers; je +lui formai un coussin avec des feuilles sèches qu'elle y avait +rassemblées elle-même, et, l'ayant couverte d'un voile, afin de la +préserver de l'humidité de la nuit, je me plaçai auprès <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> d'elle; +mais elle désira être seule dans sa dernière méditation: je m'éloignai +sans la perdre de vue. Je voyais son voile s'élever de temps en temps, +et ses mains blanches se diriger vers le ciel. Comme je me rapprochais +du bosquet, elle me demanda de l'eau: j'en apportai dans sa coupe; elle +y trempa ses lèvres, mais elle ne put boire. «Je sens ma fin, me +dit-elle en détournant la tête; ma soif sera bientôt étanchée pour +toujours. Soutiens-moi, mon frère; aide ta sœur à franchir ce passage +désiré, mais terrible. Soutiens-moi, récite la prière des agonisants.» +Ce furent les dernières paroles qu'elle prononça. J'appuyai sa tête +contre mon sein; je récitai la prière des agonisants: «Passe à +l'éternité! lui disais-je, ma chère sœur; délivre-toi de la vie; +laisse cette dépouille dans mes bras!» Pendant trois heures je la +soutins ainsi dans la dernière lutte de la nature; elle s'éteignit enfin +doucement, et son âme se détacha sans effort de la terre.</p> + +<p>«Le Lépreux, à la fin de ce récit, couvrit son visage de ses mains; la +douleur ôtait la voix au voyageur. Après un instant de silence, le +Lépreux se leva. <i>Étranger</i>, dit-il, <i>lorsque le chagrin ou le +découragement s'approcheront de <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> vous, pensez au solitaire de la +cité d'Aoste; vous ne lui aurez pas fait une visite inutile.</i></p> + +<p>«Ils s'acheminèrent ensemble vers la porte du jardin. Lorsque le +militaire fut au moment de sortir, il mit son gant à la main droite: +Vous n'avez jamais serré la main de personne, dit-il au Lépreux; +accordez-moi la faveur de serrer la mienne: c'est celle d'un ami qui +s'intéresse vivement à votre sort. Le Lépreux recula de quelques pas +avec une sorte d'effroi, et levant les yeux et les mains au ciel: <i>Dieu +de bonté</i>, s'écria-t-il, <i>comble de tes bénédictions cet homme +compatissant!</i></p> + +<p>«Accordez-moi donc une autre grâce, reprit le voyageur. Je vais partir; +nous ne nous reverrons peut-être pas de bien longtemps: ne +pourrions-nous pas, avec les précautions nécessaires, nous écrire +quelquefois? une semblable relation pourrait vous distraire, et me +ferait un grand plaisir à moi-même. Le Lépreux réfléchit quelque temps. +<i>Pourquoi</i>, dit-il enfin, <i>chercherais-je à me faire illusion? Je ne +dois avoir d'autre société que moi-même, d'autre ami que Dieu; nous nous +reverrons en lui. Adieu, généreux étranger, soyez heureux... Adieu pour +jamais!</i> Le voyageur sortit. <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> Le Lépreux ferma la porte et en +poussa les verrous.»</p> + +<h4>XIII.</h4> + +<p>Vignet, qui s'était tu après la mort du chien, parce qu'il ne pouvait +continuer à lire, me passa le manuscrit et je lus le reste. Le manuscrit +s'échappa de mes mains et je n'eus pas la force de le relever. Il était +tout mouillé de nos larmes; nous restâmes longtemps sans parler; toute +réflexion nous aurait semblé une dissonance. Ce ne fut que longtemps +après que nous pûmes parler.</p> + +<p>—Eh bien, nous dit enfin Vignet, que pensez-vous du talent de mon oncle +Xavier?</p> + +<p>—C'est comme si tu nous disais: Que pensez-vous de la nature? lui +répondit Virieu: l'homme qui écrit cela n'est ni un écrivain, ni un +poëte; c'est un traducteur de Dieu!</p> + +<p>—C'est vrai, dis-je à mon tour. Il n'y a ni à réfléchir, ni à +s'extasier; il n'y a qu'à tomber à genoux devant cet interprète de +<span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> la douleur suprême, et à verser autant de larmes qu'il y a de +mots.—Comment a-t-il pu écrire cette prose de Job, de Job sur son +fumier, sans être inspiré par celui qui a fait du cœur humain +(dit-on) le clavier de la douleur? Laisse-nous copier ces pages comme la +partition de toutes les plaintes que nous aurons, hélas! peut-être, à +exhaler un jour dans notre vie inconnue.</p> + +<p>—Non, dit-il, j'ai promis à ma mère, qui s'est fiée à moi, que je n'en +prendrais ni n'en laisserais prendre copie d'une seule syllabe. C'est un +secret de famille, qui ne sera révélé au monde que plus tard; +n'anticipons pas le moment.</p> + +<h4>XIV.</h4> + +<p>Nous nous levâmes, nous rejoignîmes nos camarades, et nous reprîmes avec +eux la descente de Virieu-le-Grand.</p> + +<p>Mais cette lecture nous avait mis sur le front et sur les lèvres un +sceau de mélancolie <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> et de gravité qui n'était pas de notre âge, +et qui distinguait notre groupe de ceux qui nous précédaient et qui nous +suivaient.</p> + +<p>Nous n'avions jusque-là rien lu de pareil. Nous ne connaissions dans ce +genre que l'accent lyrique du prophète, de Job et de Chateaubriand. +C'était beau, cela tombait avec bruit sur l'âme; mais cela n'y pénétrait +pas comme une pluie insensible qui amollit les sens et qui fait de la +douleur non pas la déclamation de l'écrivain, mais l'impression même de +celui qui souffre. Cette différence ne m'échappa pas, tout jeune et tout +inexpérimenté que j'étais; je la fis sentir à mes condisciples et à +Vignet lui-même. De nous trois il avait le plus de goût pour un peu de +déclamation. Il savait par cœur les <i>Nuits d'Young</i>, et les sublimes +passages de <i>Werther</i>, d'<i>Atala</i> et de <i>René</i>.</p> + +<p>—Vois donc, lui disais-je, quelle différence! Comme cela commence et +comme cela finit!</p> + +<p>D'abord la description la plus simple et la plus triste du site où il +place la scène de sa sublime tristesse! Une tour démantelée et à moitié +démolie d'une enceinte de fortifications autour d'une ville, dont les +remparts en ruines <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> s'élèvent comme une végétation flétrie de +pierres: y a-t-il une plus sinistre image de désolation dans un paysage? +La description n'y ajoute rien; le mot seul dit tout. On voit les vieux +murs blanchir au soleil, les corneilles voler sur le toit, et le vent, +du midi au nord, secouer, au milieu de tourbillons de poussière, du pied +de la tour les lambeaux de vieille mousse qui tombe, comme les plis d'un +manteau, de la cime du donjon. L'ombre immobile de ce spectre s'étend +sur le rempart lumineux et muet, et s'allonge à mesure que le soleil +baisse dans la vallée.</p> + +<h4>XV.</h4> + +<p>Le dialogue commence; il forme le plus sobre et le plus naturel des +discours.</p> + +<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p> + +<p>«J'admire combien cette retraite est tranquille <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> et solitaire. +On est dans une ville, et l'on croirait être dans un désert.</p> + +<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p> + +<p>«La solitude n'est pas toujours au milieu des forêts et des rochers. +L'infortuné est seul partout!» Et là il raconte sans détails superflus +son histoire et celle de sa famille. Il avait une sœur, il la perd: +comme son deuil est profond! Et comme aussi son âme plus isolée est +prompte à se rattacher et à s'incorporer à la nature! «Tous les soirs, +avant de me retirer dans ma tour, je viens saluer d'ici les glaciers de +Ruifort, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres +qui dominent la vallée de Rhème. Quoique la puissance de Dieu soit aussi +visible dans la création d'une fourmi que dans celle de l'univers +entier, le grand spectacle des montagnes impose cependant davantage à +nos sens. Je ne puis voir ces masses énormes recouvertes de glaces +éternelles sans éprouver un étonnement religieux. Mais dans ce vaste +tableau qui m'entoure <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> j'ai des sites favoris que j'aime de +préférence (l'amitié qui se révèle et s'attache, faute de réciprocité, +aux choses inanimées). De ce nombre est l'ermitage que vous voyez +là-haut sur la cime de la montagne de Chaveuse. Isolé sur le bord du +bois, auprès d'un champ désert, il reçoit les derniers rayons du soleil +couchant, etc., etc.»</p> + +<p>Et la mort chrétienne et réfléchie de sa sœur! et jusqu'à la mort du +chien Miracle, martyr de son amitié pour lui, a-t-on jamais fouillé le +cœur humain si bas pour lui faire exprimer ce qu'il y a de plus +instinctif dans la douleur? Et quel autre qu'un solitaire absolu pouvait +comprendre la perte du chien, ce dernier asile de l'affection humaine? +On comprend qu'après ce coup il ait maudit les hommes et leur barbare +injustice. C'est pis que la mort, car c'est la mort infligée en punition +de l'amour! Ah! il faut mourir quand il n'est plus permis d'aimer!</p> + +<p>Excepté certaines pages de l'Imitation de Jésus-Christ, avions-nous +jamais lu dans les chefs-d'œuvre de l'antiquité rien de comparable? +Oui, peut-être le chien d'Ulysse, dans l'Odyssée. Mais ce n'est pas si +tragique, car <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Ulysse pourrait retrouver un autre chien. Mais +lui, le lépreux, où retrouverait-il Miracle? Cela fend le cœur, et on +ne peut parler d'autre chose.</p> + +<p>—Quant à moi, dit Virieu, le plus positif et le plus spirituel d'entre +nous, ce qui m'étonne toujours, c'est le faible de l'art et la +toute-puissance de la nature! Où est l'art ici? Il n'y en a point. La +nature est tout, c'est elle seule qui pense et qui parle! Mais non, je +me trompe; elle ne pense pas, elle sent seulement, et elle dit ce +qu'elle sent, comme l'enfant dit ce qu'il voit; elle n'a pas d'autre +rhétorique que la vérité! Aussi je n'aime pas les écrivains de métier; +je les regarde comme des comédiens qui jouent un rôle. Vivent les hommes +qui ne pensent pas à ce qu'ils disent! Il n'y a que ceux-là qui savent +le dire, parce que c'est la nature qui parle à leur place. Qu'est-ce +donc que penser, concevoir, imaginer et écrire? C'est faire un effort +pour accoucher d'un mensonge. Mais celui qui, comme une harpe éolienne, +s'abandonne au vent et ne sait pas d'avance l'effet qu'il veut produire, +voilà l'homme qui ne manque jamais son coup, voilà ton oncle, voilà mon +écrivain! Ah! quand <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> serai-je assez indépendant pour chasser de +ma bibliothèque tous ces rhétoriciens dont on nous ennuie au collége, +pour n'y donner place qu'aux hommes qui n'ont de rhétorique que le +sentiment!—Amen! criâmes-nous tous les deux; heureux le jour où nous +pourrons lire pour seul livre: la nature!</p> + +<h4>XVI.</h4> + +<p>Nous causâmes ainsi en descendant le mont Colombier, jusqu'à l'heure où +la première ombre de la nuit se rembrunissait sur les chaumières de +Virieu-le-Grand. Un souper nous attendait chez M. Jenin, servi par ses +fils et ses filles. Mais la lassitude et le sommeil fermaient nos +paupières et étouffaient nos entretiens. Une paille fraîche nous reçut +dans la grange, et nous saluâmes d'un cordial adieu, au lever du jour, +l'hospitalière demeure où nous avions été si bien accueillis.</p> + +<p>Nous reprîmes, après un frugal repas, la route de Belley, ne cessant de +parler à nos <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> compagnons de cette découverte d'une littérature +nouvelle et selon nous supérieure à tout ce que nous avions lu +jusque-là, contenue dans quelques pages de l'oncle de notre ami, et nous +nous promîmes d'en rechercher partout d'autres pages.</p> + +<p>L'occasion s'en fit attendre longtemps.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> CXVII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>LITTÉRATURE AMÉRICAINE.<br> +UNE PAGE UNIQUE D'HISTOIRE NATURELLE, PAR AUDUBON.</h3> + +<p class="center">(PREMIÈRE PARTIE.)</p> + +<h4>I.</h4> + +<p>Audubon est le Buffon de l'Amérique, mais infiniment plus naïf, plus +coloré et plus écrivain que Buffon lui-même.</p> + +<p>Nous devons dire à son sujet un mot du <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> caractère et de la +littérature de son pays; un homme n'en est jamais indépendant.</p> + +<p>L'Amérique est le germe d'un grand peuple: il faut craindre d'en +étouffer le germe en parlant trop rudement de ses actes d'hier et +d'aujourd'hui. Nous ne sommes point partisans de sa civilisation, que +nous regardons comme trop élémentaire et trop brutale: si nous avions +vécu du temps de Louis XVI, nous n'aurions pas conseillé à ce prince +infortuné de déclarer la guerre aux Anglais pour favoriser à tout prix +une nation anglaise d'insurgés contre leurs frères. C'était une guerre +civile intentée à la mère patrie, pour une cause purement vénale; cela +n'était ni juste ni noble; cela ne pouvait produire que beaucoup de mal +aux Anglais et beaucoup d'ingratitude pour la France. L'insurrection +comme principe devait revenir sur le pays qui l'avait lancée; cela ne +manqua pas. Qui pourrait dire ce que la Fayette et ses amis rapportèrent +en France, et combien il y eut de sophismes américains dans l'Assemblée +constituante et dans le sang de Louis XVI?</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> II.</h4> + +<p>Il faudrait avoir le regard de Dieu lui-même pour discerner l'Amérique +de la France une fois que les causes de ces deux pays furent mêlées +pendant et après la guerre d'Amérique; quoiqu'il en soit, nous n'eûmes +pas à nous en féliciter. Aujourd'hui que nous avons à parler à propos +d'Audubon de la cause américaine, nous le faisons en tremblant, car nous +craindrions également ou d'être injuste envers un grand peuple naissant +dans l'Amérique du Nord, ou d'être injuste envers l'autre moitié de ce +peuple qui soutient une mauvaise cause dans l'Amérique du Sud.</p> + +<h4>III.</h4> + +<p>Ils commencèrent par l'ingratitude. Après le triomphe, ils n'eurent +rien de plus pressé que <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> de se tourner contre l'honnête +Washington; ils le ruinèrent, le persécutèrent jusqu'à la prison pour +dettes ouverte devant lui; ils le calomnièrent jusqu'à l'accuser de +concussions ignominieuses, et, si quelques braves compagnons d'armes ne +s'étaient pas cotisés pour lui conserver Mont-Vernon, son misérable +patrimoine, il n'aurait pas même eu, comme Scipion, six pieds de terre +américaine pour recouvrir ses os!—<i>Ne ossa quidem habebis!</i></p> + +<p>Depuis ce temps, auquel nous touchons encore, la jalousie et la défiance +populaires, ces seules vertus de la démocratie américaine, qui la +rendent stupide quand elles ne la rendent pas féroce, n'ont pas permis à +une seule grande nature de citoyen d'arriver à la présidence de la +république américaine; ils ont craint que leur premier magistrat n'eût +des pensées plus élevées qu'eux; ils n'ont pardonné qu'à une certaine +médiocrité du parti bourgeoisement probe et intellectuellement incapable +de prévaloir dans les élections et d'exercer pour la forme une autorité +centrale sans pouvoir, un certain rôle de grand ressort neutre de leur +anarchie réelle, ressort qui obéit au doigt de la constitution +démagogique, mais qui n'imprime <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> ni halte ni mouvement. Cette +horreur du pouvoir capable, cette folie de l'envie, cette médiocrité des +présidents, cette vulgarité des élus dans le congrès et dans les +chambres, jointes à une ambition de grandir sans morale et à une vanité +de supériorité sans fondement, faisaient prévoir depuis longtemps aux +esprits sains de l'Europe et même à Jefferson une catastrophe telle que +Rome elle-même n'en avait pas présenté au monde dans ses craquements, +une leçon aux peuples trop démocratiques, donnée par Dieu lui-même pour +leur apprendre qu'il n'y a point d'avenir pour les nations qui croient à +la seule force du nombre et à la brutalité de la conquête!</p> + +<h4>IV.</h4> + +<p>Cependant l'Europe leur envoyait tous les ans d'éminents éléments de +travail et de désordre dans ces milliers de Français, d'Allemands, +d'Écossais, d'Irlandais surtout, aventuriers <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> d'anarchie, qui +submergeaient l'Amérique du Nord de leurs hordes cosmopolites.</p> + +<p>Leur population s'élevait jusqu'à 28 millions d'individus, leur +agriculture s'étendait, leur industrie sentait s'accroître sa fièvre de +richesse à tout prix. Leurs banques sans capitaux et sans probité +entassaient fictions sur banqueroutes; l'honneur, ce gardien du crédit +public et privé, disparaissait sous la corruption de la mauvaise foi; un +<i>jubilé</i> américain, plus accepté et plus immoral que le jubilé des +Hébreux, cette libération sans remboursement, s'établissait de fait +entre le créancier et le débiteur; nul n'avait rien à reprocher à +l'autre, puisque aucun ne payait que quand il était utile de payer. +Quant aux lois, on n'en respectait aucune que quand on n'était pas assez +nombreux pour les violer toutes. Le meurtre par le revolver, toujours +sous la main, était devenu le tribunal individuel, et la loi Lynch, +celle qui ameute une multitude et qui tue, était la loi des hordes.</p> + +<p>Et ils se vantaient de cette civilisation, et ils affectaient contre +l'Europe, en y apportant leurs dollars de papier, la supériorité du +mépris. L'Europe en était digne, puisqu'elle le <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> souffrait. +N'eurent-ils pas l'audace d'exiger de nous, sous peine de brûler nos +côtes, vingt-cinq millions d'indemnité, pour n'avoir pas assez <i>piraté</i> +à nos dépens pendant leur neutralité prétendue et intéressée sous +l'empire? On croyait alors à leur marine fantastique, à leur alliance +tout anglaise, à leur reconnaissance toute punique; on les leur accorda +par pitié, et moi-même je votai pour qu'on les leur jetât par dédain. +Combien ne m'en suis-je pas repenti depuis cette époque! Nous aurions dû +leur jeter des boulets de carton sur leur ombre d'escadre; mais ils +appuyaient alors leur insolence sur l'alliance de l'Angleterre, avec +laquelle nous voulions rester en paix. La France fut grande, mais elle +fut dupe. La Fayette vivait, parlait et votait alors. Nous crûmes +soutenir des républicains honnêtes. Ils nous ont trop appris depuis que +nous ne faisions qu'accorder une prime à des usuriers de toutes les +opinions.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> V.</h4> + +<p>Rassurés sur la toute-puissance du charlatanisme dont ils fascinaient +l'Europe, ils se mirent alors à intimider les Espagnols américains du +golfe du Mexique, à menacer la Havane de conquérir Mexico, à affecter le +militarisme de Napoléon, à imposer des lois à ces nombreux démembrements +de la puissance espagnole qui naissaient à la liberté au milieu des +orages. Ils proclamèrent la résolution d'entrer en dominateurs dans les +affaires de la vieille Europe, qu'il déclarèrent caduque avec la +forfanterie de leur prétendue jeunesse. L'Angleterre, qu'ils osèrent +braver, eut la faiblesse qu'on conserve pour ses enfants même rebelles. +Elle pouvait les anéantir complétement en une campagne; elle eut le tort +inexplicable de les trop ménager dans un intérêt de coton et de balance +de commerce que nous ne comprenons pas bien, et dont nous devons nous +défier puisqu'il est britannique; elle fit la paix. L'orgueil américain +<span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> ne connut plus de limites. L'Angleterre, la France, la Russie, +l'Autriche, la Prusse, l'Espagne, ne leur parurent plus que des +comparses laissées par leur outrecuidance, sous condition, au rang des +puissances pour applaudir à leurs exploits et pour saluer leur bannière +étoilée promenée pendant vingt-cinq ans de port en port sur leur frégate +nomade et à peu près unique, <i>la Constitution</i>.</p> + +<h4>VI.</h4> + +<p>Quant à la question de l'esclavage, noble bannière de leur guerre +actuelle, on sait ce que cette cause signifie chez eux par cette phrase +du discours de leur président: M. Lincoln déclare au congrès qu'aucun +Américain du Nord ne voudrait reconnaître un noir pour son frère ou pour +son parent, que lui-même partage ce glorieux préjugé et que si comme +président il fait la guerre pour cette race avilie, comme Américain il +la méprise et la répudie avec tous ses compatriotes. Ainsi les noirs, +qui seraient tenus hors la loi <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> des marchés à New-York, y +subissent et y subiront la loi du mépris, l'ostracisme de la misère, +l'extinction de leur race par la faim dans la fédération qui prétend +faire la guerre au Sud pour la liberté et l'égalité des noirs! On +connaît leur liberté et leur égalité à leurs œuvres; ils auront la +liberté d'être proscrits de l'État comme six millions de vagabonds sans +maître, mais sans feu ni lieu, sans qu'aucun maître ait la +responsabilité de leur existence! La liberté de joncher de leurs +cadavres les routes et les steppes, la liberté de périr par un de ces +grands meurtres en masse dont l'Amérique a donné tant de fois l'exemple +à l'histoire, ou d'être chassés et exterminés comme des nègres marrons +dans les forêts où ils iraient chercher leur nourriture! Et quant à +l'égalité, interrogez les voyageurs européens qui ont habité les États +de la fédération soi-disant libératrice.</p> + +<p>Est-ce l'égalité que d'être traités partout en <i>lépreux</i> de l'espèce +humaine? Est-ce l'égalité que d'être réputés infâmes? Est-ce l'égalité +que de ne pouvoir contracter une alliance avec les familles des +Américains sans déshonorer la famille? Est-ce l'égalité que <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> +d'être expulsés des théâtres et des lieux publics? Est-ce l'égalité que +d'être relégués, comme en France les animaux impurs, dans des wagons +construits exclusivement à leur usage sur les chemins de fer, et d'être +jetés inhumainement sur la route, eux, leurs femmes et leurs enfants, si +un blanc vient à se récrier sur un reste de couleur mêlée empreint sur +l'ongle dénonciateur d'un de ces malheureux, dont l'haleine empoisonne +ou dont le contact flétrit?</p> + +<p>Cependant voilà la seule liberté, la seule égalité que les États du Nord +préparent à ce peuple condamné à l'option terrible entre la mort et +l'indépendance! N'est-ce pas vous dire assez que la cause des noirs +n'est que le prétexte de la guerre au Sud, mais que le vrai motif est la +ruine jalouse du Sud dont le capital noir, la culture du coton, la +marine entière et le commerce prospère excitent la jalousie meurtrière +de ce peuple du nivellement? Aussi, voyez! les six millions de noirs du +Sud ne s'y trompent pas: ils n'hésitent pas entre leur servitude +nourrie, protégée, achetée par la responsabilité de leurs maîtres, entre +la providence intéressée de leurs soi-disant patrons, <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> et la +féroce irresponsabilité de leurs apôtres insurrecteurs du Nord!</p> + +<p>Ils préfèrent le travail obligatoire, les soins providentiels de leurs +exploitateurs du Sud à l'irresponsabilité meurtrière du Nord! La +liberté, à condition de mourir de faim, ne leur sourit pas! Ils +préfèrent les humiliations de la servitude légale aux abandons de la +prétendue philanthropie du Nord, et, supplice pour supplice, ils aiment +mieux avec raison le supplice de l'esclavage logé, soldé, nourri dans la +famille, que le supplice du mépris et de la mort dans les États de +l'Union.</p> + +<h4>VII.</h4> + +<p>J'ai été longtemps, je le suis encore, un des zélés promoteurs de +l'affranchissement avec indemnité des noirs dans nos colonies. J'ai eu +le bonheur de signer enfin cet affranchissement, honneur de la +République, en 1848; mais je ne l'ai signé qu'avec la condition du +rachat par l'État de cette nature honteuse de <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> propriété d'une +race humaine par une autre race! Le premier jour, en 1833, où je fus +admis dans la Société des amis des noirs, société de vertueux et +honnêtes citoyens, je demandai la parole et je démontrai aisément le +vice radical de nos réclamations:</p> + +<p>«Vous voulez, dis-je le premier à mes collègues, une transformation du +travail forcé en travail libre? Pour que le travail forcé du nègre +devienne travail volontaire, il faut d'abord déposséder le blanc de sa +propriété! Quand vous aurez dépossédé sans condition le blanc de sa +propriété, que deviendra son revenu, et, le revenu supprimé, que +deviendra le salaire du noir? Tout sera taxé à la fois, et il ne restera +qu'à livrer le blanc à la faim du noir! Le noir égorgera et dévorera le +blanc; c'est la révolution des anthropophages! Je n'en accepte pas la +responsabilité, et, si vous y persévérez, je me retire dès le premier +jour.</p> + +<p>«Si vous voulez bien comprendre, au contraire, que, l'esclave étant une +mauvaise propriété, mais enfin une propriété légale, garantie par l'État +comme toutes les autres, vous ne pouvez l'exproprier sans indemnité +<span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> aux propriétaires, et sans donner en même temps aux +propriétaires du sol, par votre indemnité, les moyens de payer un +salaire à l'esclave émancipé pour son travail devenu libre, je reste +alors et je poursuivrai persévéramment avec vous cette œuvre +d'humanité et de civilisation!»</p> + +<p>De ce jour, le principe de l'indemnité aux colons blancs fut admis, et, +bien que l'esclavage continuât d'exister jusqu'à la République, la +République, grâce à M. Schœlcher et au gouvernement rallié à mes +vues, finit par l'abolir; elle eut seulement le tort de trop économiser +sur l'indemnité, mais, malgré cette parcimonie de vertu, elle n'eut qu'à +se féliciter de son courage. Pas une goutte de sang, pas un crime contre +la propriété, pas une ruine dans nos colonies n'attrista cette belle +action de la patrie. La Providence aide une bonne œuvre. Quand +l'homme est juste, Dieu est grand!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> VIII.</h4> + +<p>Voilà ce que les Américains si opulents du Nord auraient dû dire aux +Américains du Sud: «Émancipez vos esclaves, graduellement, prudemment; +nous allons nous cotiser tous pour former l'indemnité nécessaire aux +États dépossédés pour payer le travail libre!»</p> + +<h4>IX.</h4> + +<p>Quel est le droit des Américains du Nord à cette possession universelle +de leur continent qu'ils occupent depuis si peu de jours? Est-ce la +conquête? Mais elle est à Cortez, Espagnol aussi, et à ce petit nombre +d'Argonautes, <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> descendus avec quelques compagnons de fanatisme, +d'héroïsme et de férocité, sur l'Amérique du Midi pour la donner au roi +d'Espagne et à sa religion alors conquérante.</p> + +<p>Est-ce le droit des premiers occupants? Mais les flibustiers +cosmopolites, les Danois, les Bretons, les Français, les Portugais, les +Espagnols, y ont mis le pied bien avant eux; témoin la Louisiane, les +deux Canadas, les Français, les Anglais, l'immense colonie britannique, +dont ils sont eux-mêmes le résidu.</p> + +<p>J'ai vu moi-même le premier Napoléon, dans une imprévoyance fatale +aujourd'hui à la France, pour quelques millions qui n'équivalaient pas à +six mois de revenu, donner la Louisiane et les rives sans bornes de son +Nil américain! Ils n'ont d'autre titre de possession que leur <i>marche en +avant</i>.</p> + +<p>Ils conquièrent par des emprunts ce qu'ils ne peuvent conquérir par les +armes; ne les avez-vous pas vus, il y a quelques jours, proposer aux +Mexicains d'hypothéquer leurs provinces les plus riches pour abuser, +comme des usuriers du globe, de leur droit fiscal au <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> jour d'un +remboursement impossible, et s'emparer, au nom de la politique, d'un +pays trois fois grand comme la France, conquis par le crédit? Une fois +cette main mise sur cette clef de l'Amérique du Sud, qui ne les voit +s'avancer sans obstacle sur les Californies, ces sources de l'or; sur +l'Amérique centrale, sur les États de race latine, sur tous les +territoires espagnols, devenus des républiques en fusion, Venezuela, la +Nouvelle-Grenade, l'Équateur, le Pérou, plus riche encore en or que le +Mexique, le Brésil illimité en étendue et en avenir; sur ses annexes, le +Paraguay, l'Uruguay, la Bolivie, la Confédération de la Plata, +Guayaquil, jusqu'au cap Horn plus tempêtueux que le cap des Tempêtes, et +jusqu'à l'océan Austral, cette route d'un cinquième continent, la +mystérieuse Australie? Aucun de ces États, usés sous la forme +monarchique, nouveaux sous la forme républicaine, excepté le Brésil, +n'est de force à lutter contre l'envahissement, et l'on peut calculer +étape par étape le jour fatal d'un envahissement accompli, l'extinction +de toutes ces belles races latines, civilisées, civilisantes, nobles de +sentiment comme d'ancêtres, qui ont peuplé ces plus beaux climats +<span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> de l'univers de capitales aussi monumentales que Rome et Madrid, +et qui deviendront des bazars de marchands.</p> + +<h4>X.</h4> + +<p>Je ne crains pas de le dire hautement, malgré l'opposition naturelle +qu'il peut y avoir entre les pensées diplomatiques de la République et +les pensées diplomatiques de l'Empire; contre des intérêts si français, +si élevés, si européens, il n'y a pas d'opposition patriotique qui +prévale. La pensée de la position à prendre par nous au Mexique est une +pensée grandiose, une pensée incomprise (je dirai tout à l'heure +pourquoi), une pensée juste comme la nécessité, vaste comme l'Océan, +neuve comme l'à-propos, une pensée d'homme d'État, féconde comme +l'avenir, une pensée de salut pour l'Amérique et pour le monde.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> XI.</h4> + +<p>Ici il faut s'élever très-haut pour en concevoir la portée. Le premier +Empire, empire uniquement militaire, et qui vendit la Louisiane pour un +morceau de pain de munition à ses armées, n'en eut jamais de pareilles.</p> + +<h4>XII.</h4> + +<p>La pensée d'une position hardie et efficace à prendre au Mexique contre +l'usurpation des États-Unis d'Amérique est une pensée neuve, mais juste.</p> + +<p>L'Europe en a le droit; la France en prend l'initiative.</p> + +<p>Voyons le droit de ce point de vue élevé d'où l'on distingue la +légitimité des choses, et partons de ce fait, vrai quoique non radical.</p> + +<p><span class="smcap">Le globe est la propriété de l'homme; le <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> nouveau continent, +l'Amérique, est la propriété de L'Europe</span>.</p> + +<p>Elle n'a pas été donnée en proie et en abus de force aux Américains du +Nord, seuls.</p> + +<h4>XIII.</h4> + +<p>En partant de ce principe, devenu aujourd'hui un fait, que le continent +américain est la propriété collective du genre humain, et non de +l'<i>union</i> déchirée d'une seule race sans titre et sans droit, du moins +sur l'Amérique espagnole et sur la race latine, mère de toute +civilisation, le principe de protection de l'Europe et de son +indépendance, du moins dans ses dix-sept États républicains de +l'Amérique du Sud, découle évidemment pour nous et pour toutes les +puissances de l'ancien monde. Il faut prévoir les événements, il faut +protéger la race latine, et, pour protéger, il faut prendre position +d'abord sur le point menacé contre les États-Unis. Il le faut, ou bien +il faut déclarer que le continent nouveau, possession de l'Europe, +<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> appartiendra tout entier, dans vingt-cinq ans peut-être, à ces +pionniers armés qui ne reconnaissent pour tout titre de leur usurpation +que leur convenance, et qui permettent à leurs citoyens, comme Walker, +de lever individuellement des escadres et des armées contre Cuba, +pendant que leur général fédéral entre au nom de l'Union dans Mexico, et +de là dans toutes les capitales de l'Amérique civilisée du Sud!</p> + +<h4>XIV.</h4> + +<p>Or pourquoi l'Europe ou le monde ancien reconnaîtraient-ils ces droits +de piraterie sur mer et sur terre aux États-Unis, tandis que dans +l'ancien monde, nous reconnaissons non-seulement le droit de protéger +les propriétés utiles à tous, mais encore le droit d'exproprier avec +indemnité les États et les individus de toute propriété de choses dont +l'usage est nécessaire à tous?</p> + +<p>Ce principe de protection des intérêts utiles à tous qui s'applique à +une commune, s'appliquerait-il <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> donc avec moins de droit à un +continent tout entier à protéger dans son indépendance? Évidemment non; +nous ne disons point: Expropriez les États-Unis de l'Amérique espagnole; +leur propre anarchie organique les expropriera assez! Mais nous disons: +L'Europe a le droit, et nous ajoutons le devoir, de ne pas leur livrer +la race latine, l'Amérique espagnole, la moitié qui reste encore libre +et indépendante de cette magnifique partie du globe, plus de la moitié +du ciel, de la terre et des populations du Nouveau-Monde!</p> + +<h4>XV.</h4> + +<p>Quelles sont les possessions collectives, sacrées, les nécessités du +genre humain tout entier que la politique de l'ancien monde ne peut et +ne doit pas livrer à la merci des États-Unis de l'Amérique anglaise?</p> + +<p>Ces choses sont le capital du monde entier, exploité par quelques-uns, +nécessaire à tous, <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> dans notre état de civilisation et dans +notre système d'échange, qui nous rend à tous l'or monnayé aussi +nécessaire que le pain. Les mines d'or sont là!</p> + +<p>En second lieu, l'alimentation de l'ancien monde, le blé, les farines, +le maïs, la pomme de terre, dont le peuple vit, et dont la privation +dans les années de disette peut entraîner en Europe des calamités et des +dépopulations incalculables.</p> + +<p>En troisième lieu, les industries qui sont devenues, depuis quelques +années surtout, par le salaire qu'elles assurent à au moins quarante +millions d'ouvriers industriels des tissus de coton, le véritable et +indispensable <i>stipendium</i> du salaire et de la vie.</p> + +<p>Enfin le commerce, qui nous nécessite une marine et des matelots, +population flottante, incalculable comme nombre d'hommes nourris sous la +voile, plus incalculable encore comme élément de notre puissance +nationale. Permettre aux États-Unis de renouveler la folie du premier +Empire, de mettre le blocus anti-européen, non plus sur leurs ports +seulement, mais sur un monde, comme ils viennent de le proclamer, ce +n'est plus une lâcheté seulement, <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> c'est accepter les fourches +caudines de New-York, c'est abdiquer la navigation, le commerce, le +coton, le libre échange, la marine du vieux monde, c'est ne plus vivre +que de la mort de la vie!</p> + +<h4>XVI.</h4> + +<p>Or qui ne sait que les blés et les farines de l'Amérique, de la vallée +du Mississipi surtout, sont le grenier du monde en cas de disette, comme +la Sicile était le grenier des Romains?</p> + +<p>Qui ne sait que le capital monétaire de l'univers est en masses immenses +au Mexique, au Pérou, dans la Sonora, et que les mines aujourd'hui +enrichies par les eaux et rendues à leur productivité naturelle par un +bon système d'épuisement mettront tout le capital or et argent de +l'univers entre les mains des États-Unis maîtres des deux Amériques? Qui +ne sait que le maître du capital est le maître de l'intérêt, et que +l'Europe, livrée bientôt à ce pays de tous les monopoles, en subirait à +jamais la loi? Qui <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> ne sait que, maîtres des prix de l'argent et +de l'or, ils le seraient aussi de nos industries les plus vitales, et +que leur coalition déjà ourdie contre l'industrie de la soie, qui fait +rivalité à leur industrie du coton, ruinerait Lyon, la capitale des +tissus et la seconde capitale de la France? Qui ne sait qu'en nous +privant ou en se privant eux-mêmes par l'extinction du Sud de l'élément +de cette industrie en Europe, le coton, ils affameraient, comme ils +affament déjà, huit millions d'ouvriers en France, plus en Angleterre, +cinq millions en Autriche, et prendraient l'Europe par famine à tout +caprice de leur intérêt arbitraire? Qui ne sait enfin que nos commerces +et nos navigations subiraient les mêmes anéantissements que nos +produits?</p> + +<h4>XVII.</h4> + +<p>Voilà évidemment la pensée secrète qui aura inspiré l'expédition du +Mexique, expédition qui a paru une témérité sans compensation, et +<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> derrière laquelle j'ai seul en France pressenti une utilité +générale.</p> + +<p>La France ne l'a pas comprise, pourquoi? j'oserai le dire: parce qu'elle +ne lui a été au premier moment ni explicable ni expliquée. C'est que +cette pensée de prendre position contre les États-Unis au Mexique ne +devait pas être exclusivement française, mais européenne; il fallait se +consulter, se concerter, s'entendre franchement avant d'agir; on ne l'a +pas fait. La France, accusée d'arrière-pensée personnelle, a été +suspecte à l'Espagne et à l'Angleterre. On a cru qu'elle voulait +simplement entraîner ses deux alliés dans une guerre d'intervention +uniquement française et monarchique, au lieu de combiner avec Londres et +Madrid une démarche armée désintéressée, européenne, et a pour cela été +redoutée et abandonnée; or, de deux choses l'une: ou la France était +sincère et elle ne voulait agir que dans l'intérêt commun, et alors il +fallait s'expliquer nettement d'avance et n'agir qu'après un concert +diplomatique et militaire européen à égal emploi de forces, qui ne +donnât motif à aucune plainte de réticence et de défaut de franchise +contre son intervention; ou la France, voulant agir seule, devait +<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> agir avec des forces françaises dignes d'elle, et ne pas +débuter par planter son drapeau protecteur au Mexique avec une poignée +d'hommes héroïques, mais abandonnés de leurs auxiliaires, et +insuffisants à l'accomplissement de sa pensée.</p> + +<h4>XVIII.</h4> + +<p>Là est le vice de l'entreprise, là est le motif pour lequel la France ne +l'a pas comprise, l'Espagne l'a suspectée, l'Angleterre l'a désertée. La +France y ramènera par sa loyauté mieux prouvée l'Angleterre et +l'Espagne, ou bien elle agira seule avec des forces prépondérantes; +l'Amérique espagnole sera protégée, les États-Unis seront réprimés, +l'Espagne et l'Angleterre seront ramenées, et cette grande entreprise +sera l'honneur de ce siècle en Europe et l'honneur de la France dans +l'Amérique espagnole.</p> + +<p>On conçoit aisément que ce peuple n'a <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> encore presque aucune +des conditions d'une littérature américaine. Les Mexicains d'avant la +conquête, les prétendus sauvages de <i>Montezuma</i>, les Péruviens avec +leurs poëmes de <i>quippos</i>, étaient à cet égard bien plus avancés. Les +monuments gigantesques des Aztèques ont laissé sur la terre des traces +d'intelligence et de force très-supérieures jusqu'ici aux édifices +exclusivement utilitaires des Américains du Nord. Les pionniers ne +construisent pas pour les siècles, les scieurs de long ne savent +qu'abattre pour les dépecer ces grands arbres aristocratiques des +forêts, qu'ils jouissent de jeter à terre comme les envieux des +supériorités de la nature. Leur éloquence est le débat de leur assemblée +publique, où ils portent la rudesse de leurs mœurs violentes et où +les brutalités du geste et du poing fermé suppléent à ces belles +violences morales que les grands orateurs de l'Europe antique ou moderne +exercent à l'aide de la persuasion et de la logique sur les hommes +d'élite rassemblés pour chercher, en commun, la raison et le droit des +choses. Leurs journaux, innombrables parce qu'ils coûtent peu, ne sont +que des recueils d'annonces, des charlatanismes recommandés <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> +par les <i>Barnum</i> de la presse, des recueils de calomnies et d'invectives +jetées quotidiennement aux divers partis pour leur prêter des +appellations odieuses ou des accusations triviales propres à se +décréditer mutuellement les uns les autres, et s'arracher les abonnés. +Leurs salons se tiennent dans les hôtelleries; leurs cercles d'hommes, +qui ne sont tempérés par aucune bienveillance et par aucune politesse +féminine, ne sont que des clubs de trafiquants acharnés utilisant leur +repos même pour leur fortune à la fin du jour, fiers de ne connaître que +ce qui rapporte, et ne s'entretenant que des entreprises réelles ou +illusoires où l'on peut centupler son capital. Leur liberté toute +personnelle a toujours quelque chose d'hostile à quelqu'un, l'absence de +bienveillance leur donne en général le ton et l'attitude de quelqu'un +qui craint qu'on ne l'insulte, ou qui cherche à force d'orgueil dans le +maintien à prévenir l'insulte qu'on voudrait lui faire. Ils connaissent +eux-mêmes le <i>désagrément</i> habituel de leurs mœurs. Un de leurs rares +orateurs politiques, le plus éloquent et le plus honnête, que l'envie +nationale a toujours <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> empêché de s'élever à la présidence de la +république pour crime de supériorité, me disait un jour: «Notre liberté +consiste <i>à faire tout ce qui peut être le plus désagréable à nos +voisins</i>.» L'art d'être désagréable est leur seconde nature. Plaire est +le symptôme d'aimer. Ils n'aiment personne; personne ne les aime. C'est +l'expiation des égoïstes. L'histoire ne présente pas une physionomie de +peuple pareil à celui-là; fierté, froideur, correction des traits, +mécanisme des gestes, tabac mâché dans la bouche, crachoir sous les +pieds, jambes étendues contre les jambages de la cheminée ou repliées +sur la cuisse sans souci des bienséances que l'homme doit à l'homme, +accent bref, monotone, impérieux, personnalité dédaigneuse empreinte +dans tous les traits: voilà un de ces autocrates de l'or.</p> + +<h4>XIX.</h4> + +<p>Sauf les rares exceptions qui tranchent et qui souffrent partout de la +pression générale <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> dans une atmosphère inférieure, exceptions +d'autant plus respectables qu'elles sont plus nombreuses dans +l'individu, voilà l'Américain du Nord, voilà l'air du pays: «l'orgueil +de ce qui lui manque!»</p> + +<p>Voilà ce peuple à qui M. Monroë, un de ses flatteurs, disait pour être +applaudi: «Le temps est venu où vous ne devez pas souffrir que l'Europe +se mêle des affaires de l'Amérique, mais où vous devez désormais +affecter votre prépondérance dans les affaires de l'Europe!»</p> + +<h4>XX.</h4> + +<p>Nous avons dit qu'il ne pouvait point y avoir encore de littérature dans +un tel pays, exclusivement adonné aux intérêts matériels.</p> + +<p>Comment y aurait-il une littérature dans un pays où il n'y a ni +spiritualisme, ni philosophie, <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> ni histoire, ni poésie, ni +éducation nationale?</p> + +<p>Ce serait un phénomène inexplicable. Ce phénomène est apparu cependant; +c'est de quoi nous voulons vous parler aujourd'hui. Il est vrai que +cette ébauche de littérature ne s'est rencontrée que dans une partie de +la science utile, l'histoire naturelle; ici même le pays a prévalu sur +l'homme.</p> + +<p><span class="smcap">Audubon</span>, c'est l'écrivain dont il s'agit, aurait été partout ailleurs un +grand philosophe, un grand orateur, un grand poëte, un grand homme +d'État, un J.-J. Rousseau, un Montesquieu, un Chateaubriand; là il n'a +pu être qu'un naturaliste, un peintre et un descripteur d'oiseaux +d'Amérique, un Buffon des États du Nord, mais un Buffon de génie passant +sa vie dans les forêts vierges, au lieu de la passer au jardin du roi et +autour d'une table à écrire dans sa seigneuriale tour du château de +Montbard, un Buffon voyant par ses propres yeux ce qu'il décrit et +décrivant d'après nature, un Buffon enfin comprenant l'intelligence et +la langue des animaux au lieu de les nier stupidement comme Malebranche, +entrant dans leurs amours, dans leurs <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> passions, dans leurs +mœurs, et écrivant avec l'enthousiasme de la solitude quelques pages +de la grande épopée animale de la création.</p> + +<h4>XXI.</h4> + +<p>Il est bien vrai que la littérature des États-Unis avait eu, avant +Audubon, quelques essais d'histoire d'un mérite relatif réel, un germe +de poëte dans un homme distingué mais non original, enfin deux +romanciers dans Washington Irving et dans Cooper, dont les ouvrages, +imités heureusement de Walter Scott, l'Homère écossais, ont fait +sensation il y a vingt-cinq ans en Europe. Mais Washington Irving est +fils d'un Écossais et d'une Anglaise; mais Cooper lui-même est à peine +naturalisé Américain par deux générations. Ce sont des importations +britanniques toutes récentes de créoles anglais, qui ont encore l'accent +et le génie de la mère patrie. Leur talent très-divers et très-goûté, +mais presque exclusivement en Europe, ne <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> fait point partie de +l'intellectualité américaine des États-Unis. L'honneur de ces deux noms +appartient tout entier à l'esprit de l'Angleterre et de l'Écosse; la +France elle-même réclame Audubon. Un écrivain d'une grande érudition +littéraire, méconnu, un de ces hommes presque universels, qui sont +poursuivis pendant toute leur vie par je ne sais quelle malignité de la +fortune et de la renommée, M. Chasles, découvrit il y a quelques années +cet <i>homme des bois</i>, Audubon, dans un salon de curiosités vivantes de +Londres. Cet homme le frappa.</p> + +<p>Voici le portrait qu'il en fait:</p> + +<p>«Le costume mesquin et ridicule de l'Europe ne pouvait déguiser +entièrement cette dignité simple et presque sauvage, dont le génie prend +le caractère au sein de la solitude qui le nourrit. Pendant que les gens +de lettres, race vaniteuse et parlière, entraient dans cette arène de la +conversation où ils se disputaient le prix de l'épigramme et le laurier +du pédantisme, l'homme dont je veux parler restait debout, le front +haut, l'œil libre et fier, silencieux, modeste, écoutant d'un air +quelquefois dédaigneux, et non caustique, les prouesses esthétiques +dont le tumulte semblait l'étonner. <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> S'il prenait quelquefois la +parole, c'était dans un intervalle de repos; il relevait d'un mot une +erreur; il ramenait la discussion à son principe et à son but. Je ne +sais quel bon sens sauvage et naïf animait ses discours rares et pleins +de justesse, de modération et de feu. De longs cheveux noirs et ondés se +partageaient naturellement sur des tempes lisses et blanches, sur un os +frontal disposé pour contenir et protéger la flamme de la pensée. Il y +avait dans toute sa parure une propreté singulière; vous auriez dit que +l'eau du ruisseau, traversant la forêt vierge et baignant les racines +séculaires des chênes vieux comme le monde, lui avait servi de miroir. À +sa longue chevelure, à son col découvert, à l'indépendance de ses +manières, à la mâle élégance qui le caractérisait, vous n'eussiez pas +manqué de dire: Cet homme n'a pas vécu longtemps dans la vieille Europe; +notre civilisation, mère de la politesse affectée qui s'est répandue des +cours dans les villes et des villes dans les villages, substituant de +vains symboles à des sentiments réels, ne l'a pas marqué de son +empreinte vulgaire. Il ne s'est pas effacé sous le poids de l'usage; il +a encore sa valeur et son poids. L'alliage, le mensonge <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> de la +société n'entrent pour rien dans son caractère et ses mœurs.</p> + +<p>«C'est plaisir de rencontrer un tel homme dans ces assemblées loquaces +et scientifiques, où tous les talents et toutes les prétentions coalisés +aboutissent à un ennui mortel! Ajoutez aux traits que nous venons +d'indiquer une physionomie franche et calme, une coupe de visage hardie, +un œil vif, ardent, pénétrant et fixe comme l'œil du faucon, un +accent étranger, des expressions insolites, brièvement pittoresques, +fortement colorées, spirituelles sans le paraître: vous aurez le +portrait à peu près exact de l'historien des oiseaux, de l'Américain +Audubon.</p> + +<p>«Il a quitté son nom et se nomme lui-même «l'homme des bois +d'Amérique»<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>; c'est le seul titre qui lui convienne. Ces solitudes ont +été son cabinet de travail. Ces grands déserts peuplés d'animaux +sauvages, il les a parcourus dans tous les sens. Il y a respiré, avec +l'air chargé des émanations de la végétation primitive, ce respect de la +dignité, cette conscience de l'énergie humaine qui ne l'ont jamais +quitté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> «L'amour de la nature a bercé Audubon dès le premier âge. Il a +passé les nuits à la belle étoile, au pied de l'arbre qui logeait dans +ses rameaux le peuple dont il venait étudier les mœurs et que jamais +il n'a perdu de vue. Le sentier où l'oiseau voltigeait est celui qu'il a +choisi. Le nid de l'aigle, dont le trône était la cime du rocher le plus +inaccessible, ne l'a pas effrayé. La patience d'un bénédictin, la +passion d'un artiste, ont été consacrées par lui à cette étude: il a +poursuivi son œuvre à travers tous les dangers et l'a recommencée +avec une persévérance sans égale. Ses nuits n'avaient que rêves ailés et +gazouillements mélodieux; les images de ses favoris hantaient sa pensée.</p> + +<p>«N'allez pas vous méprendre ni accuser de singularité cette vocation +qu'Audubon avait reçue de Dieu même. Il était ornithologiste à son +berceau. Il lui fallait des races ailées à peindre, à observer, à +détailler, à aimer; des concerts à écouter dans les bocages; des plumes +brillantes à reproduire; des ailes vagabondes à suivre dans leurs +courbes et dans leurs spirales. Voici comment il analyse cet instinct +d'observation solitaire, ce dévouement à une innocente étude, cette +abnégation de tous les <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> soins matériels, cette force +intellectuelle d'un homme qui, sans maître, fait toute son éducation +d'histoire naturelle au fond des bois, et complète seul une branche de +la science, branche importante que l'on désespérait de compléter jamais.</p> + +<p>«J'ai reçu, dit-il, la vie et la lumière dans le Nouveau-Monde. Mes +aïeux étaient Français et protestants. Avant d'avoir des amis, les +objets de la nature matérielle frappèrent mon attention et émurent mon +cœur. Avant de connaître et de sentir les rapports de l'homme, je +connus et je sentis les rapports de l'homme avec le monde. On me +montrait la fleur, l'arbre, le gazon; et non-seulement je m'en amusais +comme font les autres enfants, mais je m'attachais à eux. Ce n'étaient +pas mes jouets, c'étaient mes camarades. Dans mon ignorance, je leur +prêtais une vie supérieure à la mienne; mon respect, mon amour pour ces +choses inanimées datent d'une époque que je puis à peine me rappeler. +C'est une singularité trop curieuse pour être tue; elle a influé sur +toutes mes idées, sur tous mes sentiments. Je répétais à peine les +premiers mots qu'un enfant bégaye, et qui causent tant de joie à une +mère; je pouvais <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> à peine me soutenir, quand le plaisir que me +donnèrent les teintes diverses du feuillage et la nuance profonde du +ciel azuré me pénétraient d'une joie enfantine. Mon intimité commençait +à se former avec cette nature que j'ai tant aimée, et qui m'a payé mon +culte par tant de vives jouissances: intimité qui ne s'est jamais +interrompue ni affaiblie, et qui ne cessera que dans mon tombeau. Un +observateur clairvoyant l'eût prédit dès cette époque; et je suis +persuadé que ces premières impressions ont ébauché ma carrière et +préparé mes travaux.</p> + +<p>«Je grandis, et ce besoin de converser pour ainsi dire avec la nature +physique ne cessa pas de se développer en moi. Quand je ne voyais ni +forêt, ni lac, ni mer aux vastes rivages, j'étais triste et ne jouissais +de rien. Je cherchais à me rappeler mes promenades favorites en peuplant +ma chambre d'oiseaux; puis, dès qu'un moment de liberté me rendait à +moi-même, je me hâtais d'aller chercher les roches creuses, les grottes +couvertes de mousse, bizarres retraites des mouettes et des cormorans +aux ailes noires. Je préférais ces abris solitaires aux plafonds dorés +et aux alcôves élégantes. Mon <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> père, dont j'étais le seul +enfant, servait complaisamment mes goûts; il aimait à me procurer des +œufs, des fleurs, des oiseaux. C'était un homme doué du sentiment +religieux et poétique, et qui par ses récits éveillait en moi l'instinct +qui l'animait lui-même. Cette perfection des formes, cette délicatesse +des détails, cette variété des teintes, me charmaient. Il me présentait +la science sous un point de vue coloré et plein d'intérêt, au lieu de la +réduire à je ne sais quelle analyse anatomique et morte, qui fait de la +nature un squelette.</p> + +<p>«Mon père ébauchait aussi l'histoire des oiseaux, de leurs migrations et +de leurs amours. Il me faisait remarquer les manifestations extérieures +de leurs espérances ou de leurs craintes. Rien ne m'étonnait plus que +leur changement de costume; et dans cet ensemble de faits à peine +indiqués je trouvais un roman infiniment varié, toujours nouveau, dont +mon esprit suivait attentivement les détails.</p> + +<p>«Aussi une joie pure et vive, une sorte de volupté paisible, +embellirent-elles les années de ma jeunesse, remplies de ces +observations qui préludaient à de plus pénibles travaux, et qui me +ravissaient. Pendant des heures entières <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> mon attention charmée +se fixait sur les œufs brillants et lustrés des oiseaux, sur le lit +de mousse molle qui renfermait et protégeait leurs perles chatoyantes, +sur les rameaux qui les soutenaient balancés et suspendus, sur les +roches nues et battues des vents qui les préservaient des ardeurs du +soleil. Je veillais avec une sorte d'extase secrète sur le développement +qui suivait le moment de leur naissance: les uns étaient éclos les yeux +ouverts; les autres ne les ouvraient que plusieurs jours après avoir +brisé leur enveloppe. J'attachais mon esprit et mon âme à ces phénomènes +dont la variété me surprenait. J'aimais à observer le progrès lent de +quelques oiseaux vers la perfection de leur être, et à voir certaines +espèces à peine écloses fuir à tire d'aile et secouer en volant les +débris de leur coque transparente.</p> + +<p>«J'avais dix ans; cette passion d'histoire naturelle augmentait à mesure +que je grandissais. Tout ce que je voyais, j'aurais voulu me +l'approprier. Plus ambitieux que les conquérants, je désirais le monde +et mes vœux n'avaient pas de bornes. Je me révoltais contre la mort, +qui dépouillait de ses formes les plus <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> belles et de ses plus +aimables couleurs l'animal ou l'oiseau que j'étais parvenu à saisir. +J'inventais mille moyens pour combattre ce monstre, la mort, qui venait +rendre tous mes travaux inutiles et détruire les objets de mes +affections. J'essayais de lutter contre elle; et les constantes +réparations qu'exigeaient mes oiseaux empaillés, la teinte fauve et +terne qui décolorait leur beau plumage prouvaient que la mort était plus +forte que moi. Je communiquai à mon excellent père le sujet de mon +chagrin: ces essais qui disparaissaient entre mes mains, ces animaux si +agiles et si frais pendant leur vie, et livrés après leur mort à une si +triste métamorphose. Mon père voulut me consoler et m'apporta un volume +de <i>planches</i> coloriées représentant, avec assez d'exactitude, les mêmes +oiseaux qui faisaient mes délices, et dont les momies décoraient mon +petit appartement.</p> + +<p>«Ce fut pour moi une vive et ardente joie. Je retrouvais donc enfin, non +il est vrai les êtres que j'aimais, et dont j'avais fait les compagnons +de ma première enfance, mais leur image ressemblante. Je pensai que le +moyen de m'approprier la nature, c'était de la copier. Me voilà donc, +dessinateur imberbe et inexpérimenté, <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> copiant tout ce qui se +présentait à mes yeux, et le copiant mal.</p> + +<p>«Pendant des années, je fis et je refis des oiseaux. Ces oiseaux +ressemblaient tour à tour à des quadrupèdes ou à des poissons. Moi qui +avais obstinément blâmé les planches du livre que mon père m'avait +donné; moi dont la critique avait relevé mille défauts dans ces +portraits, combien je fus honteux quand mes patients efforts +n'aboutirent qu'à des résultats si misérables, qu'à peine pouvais-je +reconnaître moi-même l'oiseau que je venais de dessiner! Mon pinceau, +père et créateur d'une race inouïe et disproportionnée, me faisait pitié +à moi-même. Loin de me décourager, ce désappointement irrita ma passion. +Plus mes oiseaux étaient mal dessinés et mal peints, plus les originaux +me semblaient admirables. En copiant et recopiant leurs formes, leur +plumage et leurs diverses particularités, je continuais sans le savoir +l'étude la plus profonde et la plus minutieuse de l'ornithologie +comparée. Tous les détails de l'organisation des oiseaux, je les +connaissais d'autant mieux que je cherchais avec une plus laborieuse +patience à les reproduire exactement. Telle était l'intensité de +<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> cette passion puérile qui n'a pas diminué avec l'âge, que, si +l'on m'eût enlevé mes dessins, je crois que l'on m'eût donné la mort. Ce +travail occupait mes nuits et mes jours. Chaque année produisait une +immense quantité de détestables dessins, que je condamnais au feu, le +jour de leur naissance; et Dieu sait quel incendie ces monceaux de +papier barbouillé allumaient dans le foyer paternel!</p> + +<p>«Mon père crut découvrir dans ce penchant si vif une aptitude naturelle +pour les arts du dessin. À quinze ans, il m'envoya à Paris, où j'étudiai +les principes de l'art dans l'atelier de David. Des nez gigantesques, +des bouches colossales, des têtes de chevaux antiques sortirent de mon +crayon. Je m'ennuyais; toute cette sculpture que l'on me faisait copier +me semblait froide et dénuée d'intérêt. Je revins à mes forêts natales.</p> + +<p>«À peine de retour en Amérique, je recommençai à me livrer avec ardeur, +mais avec plus de succès, aux études qui avaient tant de charme pour +moi.</p> + +<p>«Je reçus de mon père un don qui me fut doublement agréable, et par la +valeur même du cadeau, et par le charme d'une attention <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> qui +flattait mes goûts les plus prononcés. Il me fit présent d'une +plantation magnifique située en Pensylvanie, arrosée par la rivière +Schuylkill, et traversée par le ruisseau de Perkyoming. Je me mariai +dans ce délicieux séjour, dont les hautes futaies, les champs onduleux, +les collines boisées offrent au paysagiste de si pittoresques modèles. +Dieu bénit mon union; les soins du ménage, la tendresse que je +ressentais pour ma femme et la naissance de deux enfants ne diminuèrent +pas ma passion ornithologique. Mes amis la désapprouvaient.</p> + +<p>«Mes recherches et mes études occasionnaient des dépenses assez +considérables que rien ne compensait. Des revers de fortune survinrent. +Mon enthousiasme me soutenait toujours; et vingt années d'investigations +et d'observations accrurent encore cette flamme secrète qui m'animait. +C'était vers les bois antiques du continent américain qu'un invincible +attrait me précipitait, malgré les conseils de tous ceux qui me +connaissaient. Ils ne pouvaient s'associer à mes pensées, jouir de mon +bonheur, ni savoir quelle volupté c'est pour moi d'observer de mes +propres yeux les scènes <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> vivantes de la nature. Pour eux j'étais +un monomane, inaccessible à toute autre idée qu'à une idée dominante, un +fou négligeant ses devoirs et sacrifiant ses intérêts à la folie qui le +possède. J'entreprenais seul de longs et périlleux voyages; je battais +les bois, je m'égarais dans les solitudes séculaires; les rives de nos +lacs immenses, nos vastes prairies et les plages de l'Atlantique me +voyaient sans cesse errant dans leurs plus secrets asiles. Des années +s'écoulèrent ainsi loin de ma famille.</p> + +<p>«Lecteur! ce n'était pas un désir de gloire qui me conduisait dans cet +exil. Je voulais seulement jouir de la nature. Enfant, j'avais voulu la +posséder tout entière; homme fait, le même désir, la même ivresse +vivaient dans mon cœur. Jamais alors je ne conçus l'espérance de +devenir utile à mes semblables. Je ne cherchais que mon amusement et mon +plaisir. Le prince de Musignano (Lucien Bonaparte), que je rencontrai à +Philadelphie, m'engagea vivement à publier mes essais, et changea le +cours de mes idées: c'était le premier encouragement que l'on me +donnait. D'ailleurs Philadelphie et New-York, où je reçus un excellent +accueil, ne m'offrirent aucun moyen pécuniaire de <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> continuer +mon entreprise. Je remontai le large courant de l'Hudson; ma barque +glissa de nouveau sur ces lacs qui semblent des océans, je m'enfonçai de +nouveau dans mes solitudes chéries.</p> + +<p>«Le nombre de mes dessins augmentait; ma collection se complétait; je +commençai à rêver la gloire; le burin d'un graveur européen ne +pourrait-il pas éterniser l'œuvre de ma jeunesse, le résultat de ce +labeur continu et de ce zèle persévérant? Ces chimères caressèrent mon +imagination, et je sentis mon courage redoubler, mon avenir s'agrandir.</p> + +<p>«Après avoir habité pendant plusieurs années le village d'Henderson, +dans le Kentucky, sur les rives de l'Ohio, je partis pour Philadelphie. +Mes dessins, mon trésor, mon espoir, étaient soigneusement emballés dans +une malle que je fermai et que je confiai à l'un de mes parents, non +sans le prier de veiller avec le plus grand soin sur ce dépôt si +précieux pour moi. Mon absence dura six semaines. Aussitôt après mon +retour, je demandai ce qu'était devenue ma malle. On me l'apporta; je +l'ouvris. Jugez de mon désespoir. Il n'y avait plus là que des lambeaux +de papier déchiré, morcelé, <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> presque en poussière; lit commode +et doux, sur lequel reposait toute une couvée de rats de Norwége. Un +couple de ces animaux avait rongé le bois, s'était introduit dans la +boîte et y avait installé sa famille: voilà tout ce qui me restait de +mes travaux; près de deux mille habitants de l'air, dessinés et coloriés +de ma main, étaient anéantis. Une flamme poignante traversa mon cerveau +comme une flèche de feu; tous mes nerfs ébranlés frémirent; j'eus la +fièvre pendant plusieurs semaines. Enfin la force physique et la force +morale se réveillèrent en moi. Je repris mon fusil, mon album, ma +gibecière, mes crayons, et je me replongeai dans mes forêts comme si +rien ne fût arrivé. Me voilà recommençant mes dessins, et charmé de voir +qu'ils réussissaient mieux qu'auparavant. Il me fallut trois années pour +réparer le dommage causé par les rats de Norwége: ce furent trois années +de bonheur.</p> + +<p>«Plus mon catalogue grossissait, plus les lacunes qui s'y trouvaient +encore me causaient de regret et de chagrin: je désirais vivement être +en état de le compléter. Seul et sans secours, comment mettre à fin une +si vaste entreprise! Je me promis de ne rien négliger de ce <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> +que ma bourse, mon temps et mes peines pourraient accomplir. De jour en +jour je m'éloignai davantage des lieux habités par les hommes; dix-huit +mois s'écoulèrent; ma tâche était remplie; j'avais exploré toutes les +retraites de nos forêts. J'allai visiter ma famille qui habitait alors +la Louisiane; et, emportant avec moi tous les oiseaux du nouveau +continent, je fis voile pour le vieux monde.</p> + +<p>«Une traversée heureuse me conduisit en Angleterre. À l'aspect de ces +côtes blanchissantes, en face de cette ville opulente dont le patronage +pouvait me payer de tant de peines, dont l'indifférence pouvait aussi me +laisser languir dans l'indigence et l'oubli, je ne pus m'empêcher de +ressentir une terreur et une anxiété profondes. Je songeai à ma +situation précaire, à mon isolement dans un pays où je n'avais pas un +seul ami, à ce désert peuplé d'hommes inconnus, peut-être hostiles. Je +regrettai mes bois, la dépense de ce long voyage; et mon entreprise, qui +m'avait paru aventureuse jusqu'à l'héroïsme, me sembla téméraire jusqu'à +la démence; mais Dieu soit loué!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> XXII.</h4> + +<p>Il repartit encouragé, et le monument fut achevé; il poursuivit, +accompagné de sa femme et de son enfant, ses pèlerinages grandioses à +travers ces régions inexplorées. Son récit les fait revivre de temps en +temps comme quand le pèlerin fatigué s'asseoit sur la fin du jour pour +contempler plus à loisir l'horizon du soir et du lendemain. Écoutez:</p> + +<p>«C'était vers la fin d'octobre. L'Ohio, le roi des fleuves, reflétait +dans ses eaux paisibles ces belles teintes automnales qui dorent et +bronzent les feuillages, à l'approche de l'hiver. Des festons de vignes, +étincelantes comme de l'acier bruni, ou rouges comme l'airain frappé du +soleil, suspendaient leurs guirlandes aux grands arbres de la rive. Les +clartés du jour, frappant les ondes limpides, se réverbéraient sur le +feuillage, mi-parti d'une verdure tenace et de cette couleur ardente et +safranée, plus <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> prestigieuse peut-être que les couleurs vives et +pures du printemps. L'atmosphère était tiède; le disque du soleil était +couleur de feu. Rien ne ridait la surface de l'eau, que notre rame seule +agitait. Paisibles et silencieux, nous avancions, contemplant la beauté +des scènes qui nous environnaient de leur magnificence sauvage. +Quelquefois une foule de petits poissons, poursuivis par le chat +aquatique, s'élançaient hors du fleuve, comme des flèches, et +retombaient en pluie d'argent; la perche blanche battait de ses +nageoires la quille de notre bateau et nous suivait par troupes +bruyantes. J'ai rarement éprouvé une sensation plus délicieusement, plus +innocemment profonde. J'avais là tous les objets de mes affections, et +cette belle nature nous souriait.</p> + +<p>«D'un côté de l'Ohio s'élèvent de hautes collines aux croupes élégantes +et aux pentes mollement inclinées: sur la gauche, de vastes plaines +fertiles et boisées se prolongent jusqu'à l'horizon. Du sein du fleuve +des îles de toutes les dimensions surgissent verdoyantes comme des +corbeilles. Le fleuve serpente doucement autour de ces îles, dont les +sinuosités et les courbes sont si bizarrement onduleuses que <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> +souvent vous croiriez voguer sur un grand lac et non sur une rivière. +Quelques défrichements commencés sur les rivages s'offrirent à nos +regards; ils menaçaient d'un envahissement prochain la beauté primitive +de ces solitudes, et je ne pus les voir sans regret.</p> + +<p>«À l'approche de la nuit, à mesure que l'ombre s'épandait sur le fleuve, +une plus profonde émotion nous saisissait. La clochette des troupeaux +tintait au loin: le cornet du batelier, suivant les détours de la +rivière, arrivait jusqu'à nous; le long cri de guerre du grand hibou, le +bruit sourd de ses ailes, fendant l'air silencieux; tous ces bruits +devenant plus distincts à mesure que le jour baissait, nous les +écoutions avec un intérêt puissant et une curiosité indicible. Le soleil +reparaissait enfin; quelques notes éparses, échappées aux habitants des +bois, nous annonçaient l'éveil de la nature; le daim traversait le +courant et nous apprenait que bientôt la neige couvrirait les champs; çà +et là le toit bas et l'habitation isolée du colon révélaient une +civilisation naissante. Nous rencontrions de temps à autre quelques +bateaux plats, chargés de bois ou de marchandises, et que nous ne +tardions pas à <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> dépasser; d'autres nacelles plus petites étaient +chargées d'émigrés de toutes les parties du monde, qui allaient chercher +au loin un asile et planter leur tente dans ces solitudes.</p> + +<p>«Les outardes et les pintades qui abondaient sur ces beaux rivages, et +qui venaient sans défiance voltiger autour de nous, servaient à nos +repas. D'un coup de fusil nous nous procurions un festin splendide. Nous +choisissions pour salle à manger quelque buisson ombreux, tapissé d'une +mousse verte et douce; nous allumions du feu avec des branches sèches; +et je doute en vérité que jamais gastronome ait trouvé dans le luxe de +sa table de plus exquises voluptés.</p> + +<p>«Ces heureux jours s'écoulaient, et chaque moment nous rapprochait du +foyer natal. Nous nous trouvions près du ruisseau des Pigeons qui se +perd dans l'Ohio, quand un bruit étrange vint nous surprendre. C'étaient +les dissonances les plus épouvantables; des hurlements semblables au +<i>whoup</i>! des Indiens, terrible cri de guerre que nous connaissions trop +bien pour ne pas le redouter. Je ramai vigoureusement, pour échapper au +péril qui nous menaçait. Il n'y avait pas huit jours que des +Peaux-rouges <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> s'étaient répandus dans la campagne, avaient +détruit les habitations des colons, massacré les enfants et les femmes, +et couvert de sang leurs défrichements commencés. Pendant quelques +minutes, une terreur profonde nous saisit. Les cris redoublaient. Enfin +nous aperçûmes sous d'épais halliers une troupe d'hommes et de femmes +qui, les mains levées au ciel et la tête haute, poussaient en chœur +et d'un air frénétique ces gémissements, ces hurlements, ces hourras +barbares. C'étaient des méthodistes qui venaient accomplir dans cette +solitude, loin des profanes et des sceptiques, leurs rites pieux: le +tumulte discordant de leurs voix criardes était l'expression de leur +enthousiasme. Nous arrivâmes à Henderson.</p> + +<p>«Ce voyage de deux cents milles m'a laissé de délicieux souvenirs. +Depuis vingt années ces rives désertes et charmantes ont changé de face. +Leur grandeur native, leur primitive beauté, se sont effacées. Plus de +rameaux épais qui dessinent leur arcade verdoyante au-dessus du fleuve; +les vieux arbres ont disparu, la hache éclaircit tous les jours ces +belles forêts, qui décoraient d'un long feston mobile le sommet de tous +les coteaux; le sang des indigènes <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> et des nouveaux habitants +s'est mêlé aux ondes du fleuve dont ils se disputaient la possession +exclusive. Vous n'y rencontrerez plus ni l'Indien couronné de son +diadème de plumes, ni ces troupeaux de buffles et de daims qui se +frayaient passage en caravanes bruyantes, à travers les clairières des +bois. Des villages, des hameaux et des villes ont envahi ces domaines +(en 1825). Le marteau y retentit; la scie y prépare en criant de +nouvelles habitations. Quand les instruments du charpentier et du maçon +se reposent et se taisent, l'incendie dévore des forêts tout entières; +et la civilisation s'annonce par des ravages. Le sein calme de l'Ohio +est sillonné par une foule de bateaux à vapeur, qui troublent ses ondes +et obscurcissent l'air de leur trace de fumée. Le commerce vient +s'asseoir sous ces rochers antiques; et l'Europe nous jette tous les ans +le surplus de sa population, comme pour nous aider dans cet +envahissement progressif, conquête inévitable.</p> + +<p>«Les philosophes décideront la question de savoir si ce progrès de la +civilisation doit être un objet de joie ou de mélancolie pour le +penseur. Je l'ignore; mais, à force de vivre sous ces ombrages et de +diriger mon bateau sur ces <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> rivières, un sentiment de tendresse +presque passionné et dont plus d'un lecteur blâmera peut-être l'audace, +m'avait incorporé cette nature.»</p> + +<p>Oh non! on ne le blâmera pas quand on lira l'histoire des États du Nord +pendant cette période de 1825 à 1862. Est-ce qu'une solitude innocente +peuplée des œuvres neuves de Dieu n'était pas supérieure en réalité à +ces carnages d'hommes altérés du sang de leurs frères et se disputant la +prééminence du <i>dollar</i> du Nord sur le <i>dollar</i> du Sud? Est-ce que le +sang, cette séve de la terre, n'y pleut pas des feuilles et des brins +d'herbe dont il est la rosée actuelle, plus abondamment en un jour de +leurs sanguinaires conflits, que sous le soleil dans les combats du +cygne et du vautour dont Audubon nous trace quelques pas plus loin la +ravissante et tragique histoire.</p> + +<p>Je vais vous la donner:</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> XXIII.</h4> + +<p>Lisons d'abord la description du site américain dans Audubon; il en fut +le témoin solitaire près de la crique du Canot:</p> + +<p>«Je voyageais à cheval, dit-il. Je me trouvais entre Shawancy et la +crique du Canot; le temps était beau; l'air était doux; je chevauchais +lentement. À peine fus-je entré dans la gorge ou vallée qui sépare la +crique du Canot de celle d'Highland, le ciel s'obscurcit; un brouillard +dense simula la nuit la plus obscure. Je m'arrêtai plein d'étonnement, +je ressentais une ardente soif que j'étanchai dans le ruisseau voisin. +Bientôt un long murmure se fit entendre. Une tache ovale et livide se +dessina sur le fond ténébreux du ciel. Les branches supérieures des +arbres tressaillirent; puis ce mouvement se communiqua aux branches +inférieures. Je vis bientôt les troncs voler en éclats, se déraciner, +s'enlever, fuir devant le souffle du vent et toute la forêt passer +devant <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> moi comme un torrent de gigantesques et effrayants +fantômes. Ces troncs se heurtaient, se broyaient dans leur route. Au +centre du courant tempêtueux, les têtes des plus gros arbres se +trouvaient forcées de prendre une direction oblique et de fléchir: +au-dessous et au-dessus d'eux, une masse épaisse de branchages, de +rameaux brisés et de poussière soulevée fuyait sous la même impulsion. +L'espace occupé naguère par tous ces arbres n'était plus qu'une arène +vide, semée de racines et de débris; vous eussiez dit le lit du +Meschacebé mis à nu. Les cataractes du Niagara ne hurlent pas avec plus +de violence; l'impétuosité de leur chute n'est pas plus terrible.</p> + +<p>«Quand la première fureur de l'ouragan fut épuisée et comme assouvie, +des millions de rameaux fracassés volaient encore dans l'air, et la +marche de la colonne dense qui signalait le passage de la tempête dura +encore quelques heures, comme déterminée par une force d'attraction. Le +ciel s'était couvert d'un voile verdâtre et lugubre; une odeur de soufre +très-désagréable imprégnait l'atmosphère. J'attendis en silence et dans +la stupeur, que la nature bouleversée eût repris, sinon sa forme +<span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> première, du moins son aspect accoutumé. Mes affaires +m'appelaient à Morgantown. J'osai traverser le lit du torrent aérien, +conduisant par la bride mon cheval qu'effrayaient tous ces cadavres +d'arbres dépouillés et renversés. Les ruines de la forêt détruite +étaient entassées sur le sol, où elles formaient un si épais rempart, +que, souvent obligé de me frayer un sentier dans ce labyrinthe, et +tantôt de me glisser sous les branches enlacées, tantôt de les franchir +d'un élan, j'éprouvai, pendant le temps que je consacrai à ce travail, +une mortelle fatigue.</p> + +<p>«Cette bouffée de vent dont la colonne occupait environ un quart de +mille emporta des maisons, souleva des toitures, força des troupeaux +entiers d'émigrer violemment à travers les airs. On trouva une pauvre +vache morte sur la cime d'un sapin où l'avait portée l'aile de +l'ouragan. La vallée est encore aujourd'hui un lieu désolé, couvert de +mousse et de ronces, inaccessible aux hommes; les bêtes de proie l'ont +choisie pour asile.»</p> + +<p>Pendant les longues excursions de notre naturaliste, des dangers d'une +autre espèce vinrent aussi le menacer; le récit suivant ne <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> +serait pas déplacé dans un des romans de Cooper:</p> + +<p>«Après avoir parcouru le haut Mississipi, dit-il, je fus obligé de +traverser une de ces immenses prairies, steppes de verdure qui +ressemblent à des océans de fleurs et de gazon. Le temps était +magnifique. Tout était frais, verdoyant, étincelant de rosée autour de +moi. Chaussé de bons mocassins<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>, suivi d'un chien fidèle, armé de mon +fusil et chargé de mon havre-sac, je cheminais lentement, ravi de +l'éclat des fleurs, admirant les jeux des daims et des faons qui +venaient danser devant moi. Je suivais un vieux sentier indien; le +soleil s'abaissa sous l'horizon, sans que j'aperçusse un toit, un abri, +un asile que ma lassitude cherchait. Les oiseaux de nuit, attirés par le +bourdonnement des insectes dont ils se nourrissent, battaient des ailes +au-dessus de ma tête, et me couronnaient de leurs cercles concentriques; +le gémissement des renards, qui parvenait jusqu'à moi, semblait +m'annoncer le voisinage des habitations autour desquelles ils rôdent la +nuit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> «En effet j'entrevis une lumière vers laquelle je me dirigeai. +Elle sortait d'une hutte isolée, dont la porte entr'ouverte laissait +pénétrer mon regard jusqu'au foyer allumé; une figure d'homme ou de +femme passait et repassait entre la flamme et moi. C'était une femme. +Arrivé à la hutte, je demandai à cette femme si je pourrais trouver sous +son toit une retraite pour la nuit.</p> + +<p>«Oui,» répondit-elle sans me regarder.</p> + +<p>«Sa voix était dure et son accent désagréable. Elle était à demi nue. +J'entrai, je m'assis sans cérémonie sur un vieil escabeau, près du +foyer. Vis-à-vis de moi se trouvait un jeune Indien dont les coudes +s'appuyaient sur ses genoux, et dont les mains soutenaient la tête. +Selon l'usage des indigènes de l'Amérique, il ne bougea pas à l'approche +d'un homme civilisé. Les voyageurs n'ont pas manqué d'interpréter comme +indice de paresse, de stupidité, d'apathie, ce silence né de l'orgueil +le plus hautain. Un grand arc indien était appuyé contre la muraille; +beaucoup de flèches et des oiseaux morts étaient semés par terre. +L'Indien ne remuait pas; il ne paraissait pas respirer. Je lui adressai +la parole en français, idiome dont la plupart des <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> Indiens de +ces contrées savent au moins quelques mots. Il leva la tête, me montra +du doigt un de ses yeux sorti de son orbite, et le sang ruisselant sur +son visage; puis, de l'œil qui lui restait, il lança sur moi un +regard singulièrement significatif. Je sus depuis que, la flèche de son +arc s'étant cassée au moment où la corde était tendue, un des morceaux +de l'arme brisée était revenu frapper l'œil de l'Indien et l'avait +crevé. Il souffrait en silence; ses traits, malgré la vive douleur qu'il +éprouvait, conservaient leur dignité fière; il était bien fait, agile, +dispos; sa physionomie, intelligente et candide. J'admirais ce courage +du sauvage, stoïque du désert et stoïque sans vanité.</p> + +<p>«Point de lit dans la hutte. Quelques peaux d'ours et de buffles non +tannées étaient empilées dans un coin. Je tirai de ma poche une belle +montre à répétition, et je dis à cette femme:</p> + +<p>«—Il est tard, je suis las: j'ai faim, pourriez-vous me donner à +manger?»</p> + +<p>«Elle jeta sur la montre un regard ardent, avide, et se rapprocha de +moi.</p> + +<p>«—Oui, me dit-elle d'un ton singulier, si vous remuez un peu les +cendres, vous y trouverez <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> un gâteau qui doit être cuit; j'ai +aussi de la chair de buffle salée et d'excellente venaison. Je vais vous +apporter cela.... Mais que votre montre est belle et brillante! +Prêtez-la-moi, je vous prie.»</p> + +<p>«Je détachai la chaîne d'or qui suspendait la montre à mon col; elle +prit la montre, la tourna, la retourna, l'examina dans tous les sens, et +finit par passer la chaîne d'or à son col.</p> + +<p>«—Je serais bien heureuse, s'écria-t-elle d'un air d'extase, si je +possédais une montre pareille!»</p> + +<p>«Je fis peu d'attention à ses paroles; je lui laissai sans défiance le +bijou qu'elle semblait admirer si naïvement, et, pressé d'un grand +appétit, je me mis à souper; mon chien me tenait compagnie et partageait +mon repas. J'avais souvent parcouru les solitudes américaines sans +rencontrer de voleurs, et la vieille femme, malgré sa physionomie dure +et sa voix rauque, ne m'inspirait aucun soupçon.</p> + +<p>«Tout-à-coup l'Indien se lève, passe devant moi, se promène dans la +hutte: je crois que sa douleur devenue insupportable cause cette +agitation qu'il laisse paraître. Mais il saisit l'instant où la vieille +femme nous tourne le <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> dos, s'approche, s'abaisse, fixe sur moi +un regard si ardent, si sombre, si profond, que je ne puis m'empêcher de +tressaillir. Étonné de ces mouvements et de ces signes, je le suis des +yeux. Il me semble qu'il s'irrite de n'être pas compris. Après s'être +assis de nouveau, il se lève encore, et, passant tout à côté de moi, il +me pince la côte assez vivement pour m'arracher un cri. La femme se +retourne: il court reprendre sa place sur l'escabeau, examine son +tomahawk<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, aiguise sur une pierre son couteau de chasse, en examine la +pointe, puis se met à fumer tranquillement, toujours me jetant à la +dérobée ses œillades singulières dont l'éclat eût fait baisser le +regard le plus hardi.</p> + +<p>«Enfin j'avais deviné l'avertissement mystérieux que me donnait le +sauvage: j'étais en danger. J'échangeai alors des regards d'intelligence +avec mon protecteur et redemandai ma montre à l'hôtesse. Elle me la +rendit; je sortis de la cabane sous je ne sais quel prétexte, emportant +mon fusil à deux coups. Je le chargeai de quatre balles, j'en examinai +la détente, je le mis en état, j'en renouvelai les pierres et <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> +je rentrai. L'Indien me suivait de l'œil. Je m'étendis sur une peau +de buffle, j'appelai mon chien, plaçai mon fusil près de moi, et, +fermant les yeux, je parus me livrer au sommeil le plus profond. +L'Indien, appuyé sur son tomahawk, n'avait pas quitté sa place.</p> + +<p>«Un bruit se fit entendre; mes paupières s'ouvrirent; je vis deux jeunes +gens, d'une haute taille et d'une grande vigueur, entrer dans la hutte; +ils apportaient un cerf qu'ils venaient de tuer. La vieille femme, leur +mère, leur donna de l'eau-de-vie; ils en burent largement. Puis, jetant +les yeux tour à tour sur l'Indien blessé et sur le coin où je reposais, +ils demandèrent qui j'étais, et pourquoi <i>ce chien de sauvage</i> était +entré dans la hutte. Ils parlaient anglais; l'Indien ne comprenait pas +un mot de cette langue. La mère les attira vers l'extrémité opposée de +la hutte, me montra du doigt, et dans une longue conférence discuta sans +doute avec ses dignes fils les moyens de se défaire de moi et de +s'approprier la montre fatale qui avait tenté sa cupidité. Les jeunes +gens recommencèrent à boire; l'ivresse les gagna; la vieille buvait avec +eux; j'espérais que ces libations fréquentes ne tarderaient <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> +pas à les mettre tous hors de combat. Je frappai doucement du plat de la +main le dos de mon chien, et j'armai mon fusil. L'admirable sagacité de +cet animal l'avertit du péril que je courais. Il agita sa queue, s'assit +l'œil fixé sur mes ennemis, et prêt à s'élancer sur eux. L'Indien +immobile avait une main appuyée sur le manche de son couteau de chasse +et l'autre sur son tomahawk. C'était une scène fort dramatique, et dont +le silence augmentait l'intérêt.</p> + +<p>«La vieille détacha de la paroi de la hutte un long couteau de cuisine, +dont la lame devait m'envoyer dans l'autre monde. Une meule à repasser +se trouvait dans un des coins; elle la fit tourner lentement, aiguisa +soigneusement son arme; je vis l'eau tomber goutte à goutte sur la +meule, et ne perdis pas un des mouvements de l'infernale créature; le +foyer à demi éteint éclairait ses traits décharnés, les jeunes gens ses +complices chancelaient sur leurs jambes avinées; le sauvage, toujours +calme, restait debout; sa main qui serrait le tomahawk fatal était prête +à abattre le premier assaillant. Le canon de mon fusil était disposé à +frapper de mort celui qui s'approcherait de <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> moi; mon chien +regardait alternativement son maître et ses agresseurs. Cette attente +dura longtemps; une sueur froide couvrait mes membres.</p> + +<p>«—Allons, dit tout bas la meurtrière à ses enfants. Il dort; je me +charge de lui. Dépêchez cet Indien.»</p> + +<p>«Elle s'avança doucement, d'un pas assuré mais prudent; son pied +touchait à peine la terre. L'Indien s'était levé; le tomahawk que sa +main brandissait allait tomber sur l'un des assassins, et j'allais +presser la double détente de mon fusil, quand on entendit frapper à la +porte.</p> + +<p>«Je me levai, j'ouvris. C'était deux voyageurs canadiens, vrais +Hercules, dont je bénis l'arrivée. L'Indien, d'un geste éloquent, +désigna les deux fils de la mégère, et s'écria en mauvais français à +peine intelligible:</p> + +<p>«—Eux vouloir tuer celui-là, l'homme blanc, et moi, l'homme rouge. +Grand-Esprit! lui!... vous envoyer, hommes blancs!»</p> + +<p>«Je confirmai l'accusation du sauvage, et je racontai aux voyageurs, +tous deux armés de longues carabines, la scène qui venait de se passer. +La vieille femme, stupéfaite, tenait <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> encore en sa main son +couteau. Les deux jeunes gens ivres ne nièrent pas leurs intentions +d'assassinat; la vieille s'emporta en imprécations et en vociférations +qui ne la sauvèrent pas. Nous garrottâmes les pieds et les mains de ces +trois misérables; l'Indien se mit à exécuter une de ces danses +burlesques et triomphales en usage parmi les tribus du désert. Nous +passâmes la nuit dans la hutte, et l'aurore reparut vermeille et riante.</p> + +<p>«Il s'agissait de châtier les assassins. Nous déliâmes leurs pieds, mais +nous laissâmes leurs mains garrottées, et nous les forçâmes de nous +suivre. Il y a dans ces contrées éloignées une singulière législation +établie par les colons, et qui consiste à brûler l'habitation du +meurtrier, à l'attacher à un arbre et à le faire passer par les verges; +nous nous conformâmes à ce code, en vigueur aujourd'hui depuis les rives +de l'Atlantique jusqu'aux chutes du Niagara. La hutte fut réduite en +cendres. Le sauvage reçut pour sa récompense les ustensiles de ménage et +le mobilier des coupables; la vieille et ses enfants furent soumis à cet +ignominieux supplice, et, après les avoir détachés, nous continuâmes +notre voyage, accompagnés du <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> jeune guerrier indien qui fumait +gravement sur la route.</p> + +<p>«Ce fut le seul danger de ce genre que je courus pendant mes longues +tournées. Cependant les solitudes de l'Amérique se peuplent du rebut du +monde: vous trouvez, épars dans ces prairies sans limites, des assassins +de Vienne et de Leipzick, des escrocs de Paris et de Londres, des +aventuriers italiens, des mendiants écossais. Réduits à vivre du travail +de leurs mains, leurs vices, qui n'ont plus d'aliments, s'amortissent et +leurs mœurs s'améliorent. Quand ils reviennent à leurs penchants +criminels, on les chasse, on les refoule dans des solitudes plus +éloignées; on les rejette comme des bêtes fauves, dans d'impénétrables +tanières. Des magistrats nommés <i>régulateurs</i> sont chargés de cet +office; voici comment ils procèdent:</p> + +<p>«Lorsqu'un des membres des nouvelles colonies a violé les lois, commis +un meurtre ou un larcin, outragé ouvertement la décence et la probité, +les notables de l'endroit choisissent dans leur sein plusieurs personnes +chargées d'examiner et de punir le coupable; ce sont les <i>régulateurs</i>. +Un premier délit est puni <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> d'exil. Le criminel doit quitter, +dans un laps de temps déterminé, le pays où le crime a eu lieu. S'il ose +reparaître dans les environs et y commettre de nouvelles violences, +malheur à lui! Les <i>régulateurs</i> le déclarent hors la loi. On brûle son +habitation; le délinquant, attaché à un arbre, est fouetté sans pitié; +meurtrier avec préméditation, on le fusille, on plante sur un pieu sa +tête sanglante détachée du tronc. Cette sévérité, que l'on regardera +peut-être comme barbare, est nécessaire à la sécurité de ces +établissements naissants.»</p> + +<h4>XXIV.</h4> + +<p>Voici la traduction de quelques scènes sauvages de l'Amérique:</p> + +<p>«À la branche de saule qui pend de sa ceinture, l'amateur de poissons en +a déjà accroché une centaine, lorsque, tout à coup, le ciel s'assombrit, +et l'orage menace. Il sait très-bien qu'en changeant seulement d'amorce +et d'hameçon, il pourrait avoir sous peu une ou deux belles <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> +anguilles; mais, en homme prudent, il aime mieux regagner le bord et +emporter tranquillement son butin à la maison.</p> + +<p>«Voilà comment s'y prend le pêcheur à la ligne qui veut procéder +méthodiquement et dans les règles; et certes, il y a du plaisir à le +voir, lorsqu'avec aisance et grâce il tend l'appât à l'objet de ses +désirs, soit au milieu même des flots turbulents, soit à l'abri sous les +basses branches du rivage, partout enfin où s'ébat une multitude de ces +petits êtres jouissant en paix de leur trompeuse sécurité. Rarement, +entre ses mains, son instrument s'embrouille et se mêle, tandis qu'avec +une incomparable dextérité il les tire de l'eau l'un après l'autre.</p> + +<p>«Cependant il y a bon nombre de pêcheurs qui, par un procédé beaucoup +plus simple, savent prendre tout autant de poissons, sans leur laisser +même un instant pour se reconnaître. Voyez-moi ces joyeux petits +garnements, dont l'un est planté debout sur la rive, pendant que les +autres ont bravement enfourché les arbres qui sont tombés en travers de +la rivière. Leurs gaules sont tout bonnement des baguettes de noisetier +ou de noyer; <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> une corde leur sert de ligne, et leurs hameçons ne +paraissent pas des plus fins. Le premier est porteur d'une calebasse +remplie de vers qu'il garde en vie dans de la terre humide; le second a +renfermé dans une bouteille une cinquantaine de sauterelles, également +en vie; le troisième n'a rien du tout pour amorcer, mais il empruntera à +son voisin. Et les voilà, mes trois gaillards, qui font tournoyer leurs +baguettes en l'air, afin de dérouler les lignes, à l'une desquelles est +attachée une plaque de liége, tandis que l'autre n'a qu'un petit morceau +de bois léger, et la dernière deux ou trois gros grains de plomb pour la +faire couler. Maintenant, les hameçons ont reçu l'appât, et tout est +prêt. Chacun jette sa ligne là où il croit qu'il fait le meilleur, ayant +eu soin, avant tout, de sonder avec sa baguette la profondeur de l'eau +pour s'assurer que la petite bouée pourra se maintenir en place. <i>Toc, +toc...</i> le liége file et s'enfonce, le morceau de bois disparaît, le +plomb donne des secousses, et au même instant volent en l'air trois de +ces pauvres poissons, qui, chemin faisant, se décrochent et vont tomber +bien loin parmi les herbes, où ils sautillent et se débattent jusqu'à +<span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> ce que mort s'ensuive. Mais déjà les hameçons, amorcés de +nouveau, sont retournés en chercher d'autres. Le fretin abonde, le temps +est propice, la saison délicieuse (on est au mois d'octobre), et les +poissons sont devenus si gourmands de vers et de sauterelles qu'une +douzaine à la fois sautent après le même appât. Nos jeunes novices, je +vous l'assure, s'amusent joliment: en une heure, ils ont presque vidé le +trou, et peuvent emporter une fameuse friture à leurs parents et à leurs +petites sœurs. Dites-moi, est-ce que ce plaisir-là ne vaut pas celui +du premier pêcheur, avec toute son expérience et sa méthode?</p> + +<p>«Parfois, après qu'on avait lâché l'écluse d'un moulin, pour des raisons +mieux connues du meunier que de moi, je voyais tous ces petits poissons +se retirer ensemble dans un ou deux bas-fonds, comme s'ils n'eussent +voulu, à aucun prix, abandonner leur retraite favorite. Il y en avait +alors tant et tant, qu'on pouvait en prendre à volonté avec la première +ligne venue, pourvu qu'il y eût au bout une épingle amorcée de quelque +sorte de ver ou d'insecte que ce fût, et même d'un morceau de poisson +frais. Puis tout à coup, je ne sais <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> pourquoi, sans aucune cause +apparente, ils cessaient de mordre, et il n'y avait ni précaution ni +appât qui pût les engager, non plus qu'aucun autre du même trou, à +reprendre à l'hameçon.</p> + +<p>«Pendant les grandes inondations, ce poisson ne veut d'aucune espèce +d'amorce; mais alors on peut le prendre à l'épervier ou à la seine, à +condition que le pêcheur ait une parfaite connaissance des lieux. Au +contraire, quand l'eau se trouve basse, il n'est pas de trou écarté, pas +de remous à l'abri de quelque pierre, pas de place recouverte de bois +flotté, où l'on ne puisse se promettre ample capture. Les nègres de +quelques contrées du Sud en font d'abondantes pêches à la fin de +l'automne. Pour cela, ils choisissent les parties peu profondes des +étangs, entrent doucement dans l'eau et placent, de distance en +distance, un engin d'osier assez semblable à un petit baril et ouvert +aux deux bouts. Du moment que les poissons se sentent retenus dans la +partie inférieure qui pose au fond, leur frétillement avertit le pêcheur +qui n'a pas alors grand mal à s'en emparer.</p> + +<p>«Ces poissons, qui excèdent rarement cinq <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> ou six pouces en +longueur, n'en ont d'ordinaire que de quatre à cinq, sur un ou deux de +large. Leur chair, qui renferme peu d'arêtes, fournit en toute saison un +manger excellent. Ayant remarqué que leur couleur changeait suivant les +différentes contrées et les rivières, lacs ou étangs qu'ils fréquentent, +j'ai été conduit à penser que ce curieux résultat pourrait bien provenir +de la différence de coloration des eaux. Ainsi, ceux que j'ai pris dans +les eaux profondes de la rivière Verte, au Kentucky, présentaient une +teinte olive brun foncé tout autre que la couleur générale de ceux qu'on +pêche dans les ondes si claires de l'Ohio ou du Schuylkill; ceux des +eaux rougeâtres des marais, dans la Louisiane, sont d'un cuivre terne, +et ceux enfin qui vivent dans les courants qu'ombragent des cèdres ou +des pins, se distinguent par une nuance pâle, jaunâtre et blême.</p> + +<p>«En quelque lieu qu'on la rencontre, cette petite Perche témoigne une +préférence décidée pour les lits rocailleux, les bancs de sable et de +gravier, et toujours elle évite les fonds bourbeux. Quand vient le +moment du frai, cette préférence est encore plus marquée; on <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> +la voit alors passer et repasser sur les endroits où l'eau est basse, +cherchant le gravier le plus fin; un instant elle se balance, puis se +laisse aller lentement jusqu'au fond, où, à l'aide de ses nageoires, +elle creuse dans le sable une sorte de nid de forme circulaire, et qui +peut avoir une étendue de huit à dix pouces. En quelques jours, un petit +rebord s'élève à l'entour, et, la place ainsi préparée et rendue bien +propre, elle y dépose ses œufs. Si vous regardez attentivement, vous +compterez cinquante, soixante ou plus de ces nids, les uns séparés par +un intervalle de quelques pieds seulement, d'autres à l'écart, à +plusieurs pas. Au lieu d'abandonner son produit, comme ceux de sa +famille ont coutume de le faire, ce charmant petit poisson veille dessus +avec toute la sollicitude d'un oiseau qui couve; il se tient immobile +au-dessus du nid, observant ce qui se passe aux environs. Qu'une feuille +tombée de l'arbre, un morceau de bois ou quelque autre corps étranger +vienne à rouler dedans, il le prend avec sa gueule et le rejette +très-soigneusement de l'autre côté de sa fragile muraille. C'est un fait +dont j'ai été plusieurs fois témoin; et, frappé de la prudence et de la +propreté de <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> cet être si mignon, ayant remarqué d'ailleurs qu'à +cette même époque il ne voulait mordre à aucune espèce d'appât, je me +mis en tête, un beau matin, de tenter plusieurs expériences, afin de +voir ce que l'instinct ou la raison le rendraient capable de faire, si +on le poussait à bout de patience.</p> + +<p>«M'étant muni d'une belle ligne et des insectes que je savais le plus de +son goût, je gagnai un banc de sable recouvert par un pied d'eau +environ, et où j'avais préalablement reconnu plusieurs de ces dépôts +d'œufs. Je m'approchai tout près de la rive sans faire de bruit, mis +à mon hameçon un ver de terre dont la plus grande partie était laissée +libre pour qu'il pût se tortiller tout à son aise, et jetai ma ligne +dans l'eau, de façon qu'en passant par-dessus le bord, l'appât vînt se +placer au fond. Le poisson m'avait aperçu, et, quand le ver eut envahi +son enceinte, il nagea jusqu'au bord opposé, où il resta quelque temps à +se balancer; enfin, se hasardant, il se rapprocha du ver, le prit dans +sa gueule et le repoussa de mon côté si gentiment et avec tant de +précaution, qu'en vérité c'était à en demeurer confondu. Je répétai +l'expérience six ou sept fois, <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> et toujours avec le même +résultat. Je changeai d'amorce et mis une jeune sauterelle que je fis +flotter dans l'intérieur du nid: l'insecte fut rejeté comme le ver; et +vainement, à deux ou trois reprises, j'essayai de piquer le poisson. +Alors je lui présentai l'hameçon nu, en employant la même manœuvre. +Il parut d'abord grandement alarmé: il nageait d'un côté, puis de +l'autre, sans s'arrêter, et semblait comprendre tout le danger de +s'attaquer, cette fois, à un objet aussi suspect. Pourtant il finit +encore par s'en approcher, mais petit à petit, le prit délicatement, +l'enleva, et l'hameçon, à son tour, fut rejeté hors du nid!</p> + +<p>«Lecteur, si comme moi vous étudiez la nature pour vous élever l'esprit +par la contemplation des phénomènes étonnants qu'elle offre à chaque pas +dans son immense domaine, ne resterez-vous pas frappé d'une admiration +profonde en voyant ce petit poisson, objet si chétif et si humble, +auquel le Créateur a donné des instincts si merveilleux? Pour moi, je ne +cessais de le regarder avec ravissement, et je me demandais comment la +Nature avait pu le douer d'un sens aussi réfléchi et d'une telle +puissance. Un désir irrésistible d'en apprendre <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> davantage me +poussa à continuer mon expérience. Certes, je savais alors manœuvrer +un hameçon tout comme un autre; mais, quelque effort que je fisse, je ne +pus jamais parvenir à prendre ce petit poisson, et ce fut de même +inutilement que je dressai mes batteries contre plusieurs de ses +camarades.</p> + +<p>«Ainsi j'avais trouvé mon maître! Je repliai ma ligne, et donnai un +grand coup de baguette dans l'eau, de manière à atteindre presque le +poisson. D'un élan, il se lança comme un trait à la distance de +plusieurs mètres, resta quelque temps à se balancer d'un air tranquille; +puis, dès que ma baguette eut quitté l'eau, revint prendre son poste. +Alors, je pus connaître tout le dommage que je lui avais causé, car je +l'aperçus qui s'employait de son mieux à nettoyer et lisser son nid; +mais, pour le moment, je ne jugeai pas à propos de pousser plus loin mes +expériences.»</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p>(<i>La suite au prochain entretien.</i>)</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> CXVIII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>LITTÉRATURE AMÉRICAINE.<br> +UNE<br> +PAGE UNIQUE D'HISTOIRE NATURELLE,<br> +PAR AUDUBON.</h3> + +<p class="center">(DEUXIÈME PARTIE.)</p> + +<h4>I.<br> +LA CHASSE À L'ÉLAN.</h4> + +<p>«Bientôt le chasseur entend venir l'élan, qui fait grand bruit; et, +quand il le juge suffisamment près, il choisit une bonne place où le +frapper, et le tue. Il n'est pas prudent, tant <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> s'en faut, de +se tenir à portée de l'animal, qui dans ce cas ferait certainement à +l'agresseur un mauvais parti.</p> + +<p>«Un mâle, entièrement venu, mesure, dit-on, neuf pieds de haut; et avec +ses immenses andouillers branchus, son aspect est tout à fait +formidable. De même que le daim de Virginie et le karibou mâle, ces +animaux jettent leur bois chaque année, vers le commencement de +décembre; mais, la première année, ils ne le perdent pas même au +printemps<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Quand on les irrite, ils grincent horriblement des dents, +hérissent leur crinière, couchent les oreilles et frappent avec +violence. S'ils sont inquiétés, ils poussent un lamentable gémissement +qui ressemble beaucoup à celui du chameau.</p> + +<p>«Dans ces régions désolées et sauvages qui ne sont guère fréquentées que +par l'Indien, l'espèce du daim commun était extraordinairement +abondante. Nous avions beaucoup de mal à retenir nos chiens, qui en +rencontraient <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> des troupeaux presque à chaque pas. Ce dernier, +par ses mœurs, se rapproche beaucoup de l'élan.</p> + +<p>«Quant au renne ou <i>karibou</i>, son pied est très-large et très-plat; il +peut l'étendre sur la neige jusqu'au fanon<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>, de sorte qu'il court +aisément sur une croûte à peine assez solide pour porter un chien. Quand +la neige est molle, on les voit en troupes immenses, aux bords des +grands lacs sur lesquels ils se retirent dès qu'on les poursuit, parce +que la première couche y est bien plus résistante que partout ailleurs; +mais, si la neige vient à durcir, ils se jettent dans les bois. Avec +cette facilité qu'ils ont de courir à sa surface, il leur serait inutile +de se tracer des sentier au travers, comme fait l'élan; aussi, pendant +l'hiver, n'ont-ils pas de remise proprement dite. On ne connaît pas bien +exactement quelle peut être la vitesse de cet animal, mais je suis +convaincu qu'elle dépasse de beaucoup celle du cheval le plus léger.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> II.<br> +LE TROGLODYTE D'HIVER.</h4> + +<p>«La grande étendue de pays que parcourt dans ses migrations ce petit +oiseau est certainement le fait le plus remarquable de son histoire. À +l'approche de l'hiver, il abandonne les lieux où il s'est retiré, bien +loin au Nord, peut-être jusqu'au Labrador ou à Terre-Neuve, traverse, +sur ses ailes concaves et qui semblent si frêles, les détroits du golfe +Saint-Laurent, et gagne de plus chaudes régions, pour y demeurer +jusqu'au retour du printemps. C'est comme en se jouant qu'il accomplit +ce long voyage; il s'en va, sautillant d'une racine ou d'une souche à +l'autre, voltigeant de branche en branche, hasardant une courte échappée +de droite et de gauche; et cela, sans cesser de chercher sa nourriture, +mais toujours sémillant et toujours gai, comme s'il n'avait souci ni du +temps ni de la distance. <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Il arrive au bord de quelque large +fleuve; qui ne connaîtrait ses habitudes pourrait craindre que ce ne fût +là pour lui un obstacle insurmontable: point du tout, il déploie ses +ailes, s'élance et glisse comme un trait au-dessus du redoutable +courant.</p> + +<p>«J'ai trouvé le troglodyte d'hiver dans les basses parties de la +Louisiane et dans les Florides, en décembre et janvier; mais jamais plus +tard que la fin de ce dernier mois. Leur séjour dans ces contrées +dépasse rarement trois mois; ils en emploient deux autres, tant à bâtir +leur nid qu'à élever leur couvée; et, comme ils quittent le Labrador +vers le milieu d'août, au plus tard, ils passent probablement plus de la +moitié de l'année à voyager. Il serait intéressant de savoir si ceux qui +nichent au long de la rivière Colombie, près l'océan Pacifique, visitent +nos rivages de l'Atlantique. Mon ami T. Nuttall m'a dit en avoir vu +élever leurs petits dans les bois qui bordent nos côtes du Nord-Ouest.</p> + +<p>«En passant à East-Port dans le Maine, lors de mon voyage au Labrador, +j'y trouvai ces oiseaux extrêmement abondants, et en plein chant, bien +que l'air fût toujours très-froid, <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> et même que des glaçons +pendissent encore à chaque rocher (on était au 9 mai). Le 11 juin, ils +se montrèrent non moins nombreux sur les îles de la Madeleine, et je ne +me rendais pas trop compte de quelle manière ils avaient pu venir +jusque-là; mais les habitants me dirent qu'il n'y en paraissait aucun de +tout l'hiver. Le 20 juillet enfin, je les retrouvai au Labrador, en me +demandant de nouveau comment ils avaient fait pour atteindre ces rivages +perdus et d'un si difficile accès. Était-ce en suivant le cours du +Saint-Laurent, ou bien en volant d'une île à l'autre au travers du +golfe? Je les ai rencontrés dans presque tous les États de l'Union, où +cependant je n'ai trouvé leur nid que deux fois: l'une près de la +rivière Mohauk, dans l'État de New-York; l'autre dans le grand marais de +pins, en Pensylvanie. Mais ils nichent en grand nombre dans le Maine, et +probablement dans le Massachusetts, quoiqu'il y en ait peu qui passent +l'hiver, même dans ce dernier État.</p> + +<p>«Je ne connais aucun oiseau de si petite taille, dont le chant ne le +cède à celui du troglodyte d'hiver. Il est vraiment musical, souple, +cadencé, énergique, plein de mélodie; et l'on <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> s'étonne qu'un +son si bien soutenu puisse sortir d'un aussi faible organe. Quelle +oreille y resterait insensible? Lorsqu'il se fait entendre, ainsi qu'il +arrive souvent, dans la sombre profondeur de quelque funeste marécage, +l'âme se laisse aller à son charme puissant, et, par l'effet même du +contraste, en éprouve d'autant plus de ravissement et de surprise. Pour +moi, j'ai toujours mieux senti, en l'écoutant, la bonté de l'auteur de +toutes choses, qui, dans chaque lieu sur la terre, a su placer quelque +cause de jouissance et de bien-être pour ses créatures.</p> + +<p>«Une fois, je traversais la partie la plus obscure et la plus +inextricable d'un bois, dans la grande forêt de pins, non loin de +Maunchunk, en Pensylvanie; et je n'étais attentif qu'à me garantir des +reptiles venimeux dont je craignais la rencontre en cet endroit, lorsque +soudain les douces notes du troglodyte parvinrent à mon oreille, et +produisirent en moi une émotion si délicieuse, qu'oubliant tout danger, +je me lançai bravement au plus épais des broussailles, à la poursuite de +l'oiseau dont le nid, je l'espérais, ne devait pas être loin. Mais lui, +comme pour mieux me <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> narguer, s'en allait tranquillement devant +moi, choisissant les buissons les plus épineux, s'y glissant avec une +prestesse étonnante, s'arrêtant pour pousser sa petite chanson près de +moi, et l'instant d'après dans une direction tout opposée. Je commençais +à en avoir assez de ce fatigant exercice, lorsqu'enfin je le vis se +poser au pied d'un gros arbre, presque sur les racines, et l'entendis +gazouiller quelques notes plus harmonieuses encore que toutes celles +qu'il avait jusqu'alors modulées. Tout à coup, un autre troglodyte +surgit comme de terre, à ses côtés, et disparut non moins subitement, +avec celui que je poursuivais. Je courus à la place où ils venaient de +se montrer, sans la perdre une minute de vue, et remarquai une +protubérance couverte de mousse et de lichen, assez semblable à ces +excroissances qui poussent sur les arbres de nos forêts, sauf cette +différence qu'elle présentait une ouverture parfaitement ronde, propre +et tout à fait lisse. J'introduisis un doigt dedans et ressentis bientôt +quelques coups de bec, accompagnés de cris plaintifs. Plus de doute: +j'avais, pour la première fois de ma vie, trouvé le nid de notre +troglodyte d'hiver! Je fis doucement <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> sortir le gentil habitant +de sa demeure, et en retirai les œufs à l'aide d'une sorte d'écope +que j'avais façonnée pour cela. Je m'attendais à en trouver beaucoup, +mais il n'y en avait que six; et c'est le même nombre encore que je +comptai dans l'autre nid de troglodyte sur lequel, plus tard, je parvins +à mettre la main. Cependant le pauvre oiseau avait appelé son camarade, +et, par leurs clameurs réunies, ils semblaient me supplier de ne pas +ravir leur trésor. Plein de compassion, j'allais m'éloigner, lorsqu'une +idée me frappa: c'est que je devais avant tout donner une exacte +description du nid, et que pareille occasion ne me serait peut-être plus +offerte. Croyez-moi, lecteur, quand je me résolus à sacrifier ce nid, +c'était autant pour vous que pour moi.—Extérieurement, il mesurait sept +pouces de haut sur quatre et demi de large; l'épaisseur de ses +murailles, composées de mousses et de lichen, était de près de deux +pouces, de façon qu'à l'extérieur il offrait l'apparence d'une poche +étroite dont la paroi était réduite à quelques lignes, du côté où elle +se trouvait en contact avec l'écorce de l'arbre. Le bas de la cavité, +jusqu'à moitié du nid, était garni de poil de lièvre, et sur le fond, +ou <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> <i>nichette</i>, avaient été étendues une demi-douzaine de ces +larges plumes duveteuses que notre tétrao commun porte sous le ventre. +Les œufs, d'un rouge tendre, rappelant la teinte pâlissante d'une +rose dont la corolle commence à se flétrir, étaient marqués de points +d'un brun rougeâtre et plus nombreux vers le gros bout.</p> + +<p>«Quant au second nid, je le trouvai près de Mohauk, et par un pur +hasard. Un jour, au commencement de juin, vers midi, me sentant fatigué, +je m'étais assis sur un rocher qui surplombait les eaux, et m'amusais, +en me reposant, à voir se jouer des troupes de poissons. Le lieu était +humide, et bientôt, la fraîcheur me portant au cerveau, je fus pris d'un +violent éternuement dont le bruit fit partit un troglodyte de dessous +mes pieds. Le nid, que je n'eus pas de peine à découvrir, était collé +contre la partie inférieure du roc, et présentait les mêmes +particularités de forme et de structure que le précédent; mais il était +plus petit, et les œufs, au nombre de six, renfermaient des fœtus +déjà bien développés.</p> + +<p>«Les mouvements de cet intéressant oiseau sont vifs et décidés. +Observez-le quand il <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> cherche sa nourriture, comme il sautille, +rampe et se glisse furtivement d'une place à l'autre, semblant indiquer +que tout cet exercice n'est pour lui qu'un plaisir. À chaque instant il +s'incline, la gorge en bas, de manière à toucher presque l'objet sur +lequel il se tient; puis, étendant tout d'un coup son pied nerveux que +seconde l'action de ses ailes concaves et à moitié tombantes, il se +redresse et s'élance, en portant sa petite queue constamment retroussée. +Tantôt, par le creux d'une souche, il se faufile comme une souris; +tantôt, il s'accroche à la surface avec une singulière mobilité +d'attitudes; puis soudain il a disparu, pour se remontrer, la minute +d'après, à côté de vous. Par moments, il prolonge son ramage sur un ton +langoureux; ou bien, une seule note brève et claire éclate en un +<i>tshick-tshick</i> sonore, et pour quelques instants il garde le silence; +volontiers il se poste sur la plus haute branche d'un arbrisseau, ou +d'un buisson qu'il atteint en sautant légèrement d'un rameau à l'autre; +pendant qu'il monte, il change vingt fois de position et de côté, il se +tourne et se retourne sans cesse, et, lorsqu'enfin il a gagné le sommet, +il vous salue de sa plus délicate mélodie; <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> mais une nouvelle +fantaisie lui passe par la tête, et sans que vous vous en doutiez, en un +clin d'œil, il s'est évanoui. Tel vous le voyez, toujours alerte et +se trémoussant, mais surtout dans la saison des amours. En tout temps, +néanmoins, lorsqu'il chante, il tient sa queue baissée. En hiver, quand +il prend possession de sa pile de bois sur la ferme, non loin de la +maisonnette du laboureur, il provoque le chat par ses notes dolentes; et +montrant sa fine tête par le bout des bûches au milieu desquelles il +gambade en toute sûreté, le rusé met à l'épreuve la patience de +Grimalkin.</p> + +<p>«Ce troglodyte se nourrit principalement d'araignées, de chenilles, de +petits papillons et de larves. En automne, il se contente de baies +molles et juteuses.</p> + +<p>«Ayant, dans ces dernières années, passé un hiver à Charleston, en +compagnie de mon digne ami Bachman, je remarquai que ce charmant oiseau +faisait son apparition dans cette ville et les faubourgs, au mois de +décembre. Le 1<sup>er</sup> janvier, j'en entendis un en pleine voix, dans le +jardin de mon ami, qui me dit qu'il ne se montre pas régulièrement +chaque hiver dans ces contrées, et qu'on n'est sûr de l'y rencontrer +<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> que durant les saisons extrêmement rigoureuses.</p> + +<p>«Pour vous mettre mieux à même de comparer ses mœurs avec celles du +troglodyte commun d'Europe (les mœurs des oiseaux ayant toujours été, +comme vous le savez, le sujet de prédilection de mes études), je vous +présente ici les observations que mon savant ami W. Mac Gillivray a +faites sur ce dernier, en Angleterre.</p> + +<p>«Chez nous, dit-il, le troglodyte n'émigre pas, et se trouve en hiver +dans les parties les plus septentrionales de l'île, aussi bien que dans +les Hébrides. Son vol consiste en un battement d'ailes rapide et +continu, et, par suite, n'est pas onduleux, mais s'effectue en droite +ligne. Il n'est pas non plus soutenu, d'ordinaire l'oiseau se contentant +de voltiger d'un buisson ou d'une pierre à l'autre. Il se plaît surtout +à côtoyer les murailles, parmi les fragments de rochers, au milieu des +touffes d'ajoncs et le long des haies où il attire l'attention par la +gentillesse de ses mouvements et la bruyante gaieté de son ramage. Quand +il veut demeurer en place, il porte sa queue presque droite, et tout +son corps s'agite par brusques secousses; <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> mais bientôt il +repart en faisant de petits sauts, s'aidant en même temps des ailes, et +s'accompagnant de son rapide et continuel <i>chit</i>, <i>chit</i>. Au printemps +et en été, le gazouillement du mâle, qu'il répète par intervalles, est +plein, riche et mélodieux. Même en automne et dans les beaux jours +d'hiver, on peut souvent l'entendre précipiter les notes de sa chanson, +si claires, si retentissantes et qui, toutes familières qu'elles sont, +surprennent toujours, étant produites par un instrument aussi fragile.</p> + +<p>«Durant la saison des œufs, les troglodytes se tiennent par couples, +habituellement dans des lieux retirés, tels que les vallons couverts de +broussailles, les bois moussus, le lit des ruisseaux, et les endroits +rocailleux qu'ombragent et défendent des ronces, des épines ou d'autres +buissons. Mais ils recherchent aussi les vergers, les jardins et les +haies dans le voisinage immédiat de nos habitations dont même les plus +sauvages s'approchent en hiver. Ils ne sont pas, à proprement parler, +farouches, puisqu'ils se croient en sûreté à la distance de vingt ou +trente mètres de l'homme; néanmoins, lorsqu'ils voient quelqu'un +s'avancer <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> trop près, ils se cachent dans des trous, parmi des +pierres ou des racines.</p> + +<p>«Rien n'est plaisant à voir comme ce petit oiseau. Il est d'une humeur +si charmante et si gaie! Dans les jours sombres, les autres oiseaux +paraissent tout mélancoliques; quand il pleut, les moineaux et les +pinsons restent silencieux sur la branche, les ailes pendantes et les +plumes hérissées; mais tous les temps sont bons pour le troglodyte; les +larges gouttes d'une pluie d'orage ne le mouillent pas davantage qu'une +légère bruine venant de l'est; et quand il regarde de dessous le +buisson, ou qu'il présente sa tête par le creux du mur, ne semble-t-il +pas aussi mignon, aussi propret que le jeune chat qui fait gros dos sur +les tapis du parloir?</p> + +<p>«C'est vraiment un spectacle amusant que d'observer une famille de +troglodytes qui vient de sortir du nid. En marchant à travers des +ajoncs, des genêts ou des genévriers, vous êtes attiré vers quelque +hallier d'où vous avez entendu s'élever un son doux, assez semblable à +la syllabe <i>chit</i> plusieurs fois répétée; le père et la mère troglodyte +voltigent autour des jeunes rameaux; et bientôt vous voyez un <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> +petit qui, d'une aile faible encore, mais en toute hâte, rentre sous le +buisson, en poussant un cri étouffé. D'autres le suivent à la file; +tandis que les parents s'agitent, pleins d'alarme, aux environs, et font +retentir leur bruyant <i>chit</i>, <i>chit</i>, dont les diverses intonations +indiquent le degré de passion qui les anime.—En rase campagne, on peut +facilement prendre un jeune troglodyte à la course; et j'ai aussi +entendu dire qu'un vieux ne tarde pas à être fatigué, par un temps de +neige, alors qu'il ne trouve rien pour se cacher. Toutefois, même en +pareil cas, il n'est pas aisé de ne jamais le perdre de vue, car au pied +d'un monticule, le long d'une muraille ou dans une touffée, qu'il se +rencontre le moindre trou, il s'y glisse à l'improviste, et, cheminant +par-dessous la neige, ne reparaît qu'à une grande distance.</p> + +<p>«Les troglodytes s'accouplent vers le milieu du printemps, et, dès les +premiers jours d'avril, commencent à bâtir leur nid, dont la forme et +les matériaux varient suivant la localité. Mon fils m'en a apporté un +qui m'a paru d'un volume étonnant, comparé à la taille de l'architecte: +il n'a pas moins de sept pouces de diamètre sur une hauteur de huit. +Ayant été placé <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> sur une surface plate, en dessous d'un banc, sa +base en a pris naturellement la forme, et se compose de fougère sèche et +d'autres plantes, mêlées à des feuilles d'herbe et à des végétaux +ligneux. Les parois, à l'extérieur, sont construites des mêmes +matériaux; et l'intérieur, d'un diamètre de trois pouces, est +parfaitement sphérique. Plus en dedans, la paroi ne présente que des +mousses encore toutes vertes, et se trouve arc-boutée avec des feuilles +de fougère et des brins de paille. Les mousses s'y entrelacent +curieusement à des racines fibreuses ainsi qu'à du poil de différents +animaux. Enfin, la surface tout à fait interne est lisse et compacte, +comme du feutre très-serré. Jusqu'à la hauteur de deux pouces, on y +remarque une ample garniture de plumes larges et soyeuses, appartenant +les unes, et pour la plupart, au pigeon sauvage, d'autres, au faisan, au +canard domestique et même au merle. L'entrée, adroitement ménagée vers +le haut, sur le côté, a la forme d'une arche surbaissée. Sa largeur, à +la base, est de deux pouces; sa hauteur, d'un pouce et demi. Le seuil, +si je puis dire, se compose de brindilles très-flexibles, de fortes +tiges d'herbe et jeunes pousses, le reste <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> étant feutré de la +manière ordinaire. Il contenait cinq œufs, d'une forme ovale +allongée, ayant huit lignes de long sur six de large; le fond en était +d'un blanc pur, avec quelques raies ou taches vers le gros bout, et d'un +rouge clair.</p> + +<p>«On trouve ces nids en différents endroits: très-souvent dans un +enfoncement, sous le rebord de quelque rive; parfois dans une crevasse +parmi des pierres, dans le trou d'un mur ou d'un vieux tronc, sous le +toit de chaume d'un cottage ou d'un hangar, sur le faîte d'une grange, +sur une branche d'arbre, soit qu'elle s'étende au long d'une muraille, +ou croisse seule et sans appui; enfin, parmi le lierre, les +chèvrefeuilles, la clématite et autres plantes grimpantes. Quand le nid +repose par terre, sa base et souvent tout l'extérieur se composent de +feuilles et de brins de paille; mais, lorsqu'il est autrement placé, le +dehors est d'ordinaire plus lisse, mieux soigné, et principalement formé +de mousse.</p> + +<p>«Quant au nombre d'œufs qu'il contient, les auteurs ne sont pas +d'accord. M. Weir dit que d'habitude il est de sept ou huit, mais qu'il +peut monter jusqu'à seize ou dix-sept; Robert Smith, un tisserand de +Bathgate, m'a raconté qu'il y a quelques années, il trouva un <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> +de ces nids sur le bord d'un petit ruisseau, qui en contenait dix-sept; +et je tiens de James Baillie Esq., qu'en juin dernier, il en a retiré +seize d'un autre qui était sur une sapinette.</p> + +<p>«Permettez-moi maintenant, et toujours à propos du troglodyte d'Europe, +de vous présenter une petite scène dont je dois la description à +l'obligeance de mon ami, M. Thomas M'Culloch de Picton.</p> + +<p>«Une après-midi, pendant ma résidence à <i>Springvale</i>, non loin de +<i>Hammersmith</i>, je m'amusais à suivre de l'œil les évolutions d'un +couple de poules d'eau qui prenaient leurs ébats, au bord de ces grands +roseaux si communs dans les environs, lorsque mon attention se porta sur +un troglodyte qui, un fétu dans le bec, s'était enfoncé tout à coup au +milieu d'une petite haie, précisément au-dessous de la fenêtre où je me +tenais en observation. Au bout de quelques minutes, l'oiseau reparut, +et, prenant son vol vers un champ voisin où du vieux chaume avait été +abandonné, il s'empara d'une seconde paille qu'il apporta juste à la +même place où la première avait été déposée. Pendant deux heures à peu +près, cette opération fut continuée avec la plus grande diligence; +<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> puis, voulant se donner un peu de bon temps, il se posa sur la +plus haute branche de la haie où il modula sa douce et joyeuse chanson +qu'interrompit une personne qui vint à passer par là. De tout le reste +de la soirée je n'aperçus plus mon petit architecte; mais, dès le +lendemain, son ramage m'attira de bonne heure à la fenêtre, et je le +vis, quittant sa perche accoutumée, reprendre avec une nouvelle ardeur +son travail de la veille. Dans l'après-midi, je n'eus pas le temps de +m'occuper de ses allées et venues; mais, d'un coup d'œil en passant, +je pus m'assurer que, sauf les quelques minutes de relâche où son +gazouillement frappait mon oreille, la construction avançait avec un +degré d'activité en rapport avec l'importance de l'ouvrage. À la fin du +deuxième jour, j'examinai l'état des choses, et reconnus que l'extérieur +d'un vaste nid sphérique s'en allait terminé, et que tous les matériaux +provenaient du vieux chaume, quoiqu'il fût tout noir et à moitié pourri. +Dans l'après-midi du jour suivant, ses visites au chaume cessèrent; il +ne fit plus que voltiger et fredonner autour de son ouvrage, et, par ses +chants prolongés et continuels, semblait plutôt se féliciter de ses +progrès, que songer, pour <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> le moment, à les pousser plus loin. +Au soir, je trouvai l'extérieur du nid complétement achevé; +j'introduisis avec précaution mon doigt dedans: la doublure n'était +point encore commencée, probablement à cause de l'humidité qu'avait +conservée le chaume. J'y revins encore une demi-heure après, avec un de +mes cousins: non-seulement l'oiseau s'était aperçu que son nid avait été +envahi, mais, à ma grande surprise, je reconnus que, dans sa colère, il +en avait bouché l'entrée, pour en pratiquer une nouvelle du côté opposé +de la haie. L'ouverture était fermée avec de la vieille paille, et le +travail si proprement exécuté, qu'il ne restait plus de trace de +l'ancienne porte. Tout cela, pourtant, était l'ouvrage d'un seul oiseau; +et durant tout le temps qu'il mit à bâtir, nous ne remarquâmes jamais +d'autre troglodyte en sa compagnie. Dans le choix des matériaux aussi +bien que dans l'emplacement du nid, il y avait quelque chose de vraiment +curieux. Ainsi, bien qu'au fond et sur les côtés, le jardin fût bordé +d'une haie épaisse dans laquelle il eût pu s'établir en parfaite sûreté, +et que tout auprès fussent les étables avec une ample provision de +paille fraîche, cependant il avait préféré le vieux <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> chaume et +la clôture du haut du jardin. Cette partie de la haie était jeune, +maigre et séparée des bâtiments par un étroit sentier où passaient et +repassaient sans cesse les domestiques; mais les interruptions venant de +ce côté lui étaient, je m'imagine, indifférentes, car, dérangé de ses +occupations à chaque instant, je l'y voyais revenir de suite, et tout +aussi confiant que s'il n'avait pas été troublé. Malheureusement tout +son travail fut détruit par un étranger sans pitié; mais il ne déserta +pas pour cela la place, et se remit à charrier du vieux chaume avec +autant de zèle et d'activité qu'auparavant. Cette fois, néanmoins, il +prit si bien ses précautions et fit tant et tant de détours, que je ne +pus jamais savoir où il avait caché son second nid.</p> + +<p>«Le troglodyte d'hiver ressemble tellement au troglodyte d'Europe, que +j'ai cru longtemps à leur identité; mais des comparaisons faites avec +soin sur un grand nombre d'individus m'ont appris qu'il existe entre eux +certaines diversités constantes de coloration; toutefois j'hésite +encore, et n'oserais dire, avec une entière certitude, qu'ils sont +spécifiquement différents.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> III.<br> +LE PEWEE<br> +OU GOBE-MOUCHE BRUN.</h4> + +<p>«Les détails dont se compose la biographie de ce gobe-mouche sont, pour +la plupart, si intimement unis avec les particularités de ma propre +histoire, que, s'il m'était permis de m'écarter de mon sujet, ce volume +serait consacré bien moins à la description et aux mœurs des oiseaux +qu'aux impressions de jeunesse d'un homme qui a vécu, longues années, de +la vie des bois, en Amérique. Quand j'étais jeune, en effet, je +possédais une plantation sur les bords inclinés d'une crique, le +<i>perkioming</i>.—Je crois avoir déjà dit son nom; mais, plus que jamais +cher à mon cœur, j'aime à le répéter encore.—Quel plaisir pour moi +de m'égarer <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> le long de ses rivages sinueux et couverts de +rochers! J'étais toujours sûr d'y voir quelque douce et belle fleur +s'épanouir au soleil, et d'y rencontrer le vigilant roi-pêcheur en +sentinelle à la pointe d'une pierre dont l'ombre se projetait au-dessus +du limpide cristal des ondes. De temps en temps aussi passait l'orfraie, +suivie d'un aigle à tête blanche; et leurs mouvements gracieux, au sein +des airs, emportaient ma pensée bien loin au-dessus d'eux, dans les +régions du ciel les plus sereines, et me conduisaient ainsi +délicieusement et en silence jusqu'au sublime auteur de toutes choses.»</p> + +<p>Comme la science qui nourrit la piété devient vivante et éloquente sans +chercher les mots!</p> + +<h4>IV.</h4> + +<p>«Ces profondes et douces rêveries accompagnaient souvent mes pas à +l'entrée d'une petite caverne creusée dans le roc solide par les mains +de la nature. Elle était, du moins je la trouvais alors, suffisamment +grande pour mes <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> études: mon papier, mes crayons et parfois un +volume des contes si naturels et si charmants d'Edgeworth ou des fables +de la Fontaine m'y procuraient d'amples jouissances. C'est dans ce lieu +que, pour la première fois, je vis, sous son vrai jour, toute la force +de la tendresse paternelle chez les oiseaux; c'est là que j'étudiai les +mœurs du pewee; c'est là que j'appris, de manière à ne plus +l'oublier, que détruire le nid d'un oiseau ou lui arracher ses œufs +et ses petits, c'est un acte d'une grande cruauté.</p> + +<p>«J'avais trouvé un nid de ce gobe-mouche à couleur terne, accroché +contre le mur, immédiatement au-dessus de l'espèce d'arche qui servait +d'entrée à cette paisible retraite. Je regardai dedans: il était vide, +mais propre et en bon état, comme si les propriétaires absents +comptaient y revenir avec le printemps.—Déjà sur chaque tige les +bourgeons étaient gonflés; quelques arbres même se paraient de fleurs; +mais la terre était encore couverte de neige, et, dans l'air, on sentait +toujours le souffle glacial de l'hiver. Un matin, de bonne heure, je +vins à ma grotte: les rayons brillants du soleil coloraient de riches +teintes chaque objet autour de moi. Quand j'entrai, un bruit sourd +<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> au-dessus de ma tête me fit me retourner, et je vis s'envoler +deux oiseaux qui furent se reposer tout près de là.—Les pewees étaient +arrivés!—J'en ressentis une vive joie; et, craignant que ma présence ne +troublât le joli couple, je sortis, non sans jeter souvent un regard en +arrière. Ils étaient sans doute arrivés tout nouvellement, car ils +paraissaient bien fatigués. On n'entendait point leur note plaintive; +leur huppe n'était pas redressée et les vibrations de leur queue, si +remarquables dans cette espèce, semblaient faibles et languissantes. Il +n'y avait encore que peu d'insectes, et je jugeai que l'affection qu'ils +portaient à ce lieu avait dû, bien plus qu'aucun autre motif, déterminer +leur prompt retour. À peine m'étais-je éloigné de quelques pas, que tous +deux, d'un même accord<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>, ils glissaient de leur branche pour entrer +dans la caverne. Je n'y revins plus de tout le jour, et, comme je ne les +aperçus ni l'un ni l'autre aux environs, je supposai <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> qu'ils +devaient avoir passé la journée entière dans l'intérieur. Je conclus +aussi qu'ils avaient gagné ce bienheureux port, soit de nuit, soit tout +à fait à la pointe du jour. Des centaines d'observations m'ont prouvé, +depuis, que cette espèce émigre toujours pendant la nuit.</p> + +<p>«Ne pensant plus qu'à mes petits pèlerins, le lendemain, de grand +matin, j'étais à leur retraite, mais pas encore assez tôt pour les y +surprendre. Longtemps avant d'arriver, mes oreilles furent agréablement +saluées par leurs cris joyeux, et je les vis qui traversaient les airs +de côté et d'autre, donnant la chasse à quelques insectes, à ras de la +surface de l'eau. Ils étaient pleins d'entrain, volaient fréquemment +dans la caverne, en ressortaient, et, se posant parfois à l'entrée, sur +un arbre favori, semblaient engagés dans l'entretien le plus +intéressant. Le léger frémissement de leurs ailes, les battements de +leur queue, leur crête redressée, leur air propret, tout indiquait que +la fatigue était oubliée, et qu'ils étaient reposés et heureux. Quand je +parus dans la grotte, le mâle se précipita violemment à l'entrée, fit +claquer plusieurs fois son bec avec un <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> bruit strident, +accompagnant cette action d'une note prolongée et tremblante dont je ne +tardai pas à deviner le sens. Puis il vola dans l'intérieur et en +ressortit avec une rapidité incroyable: on eût dit le passage d'une +ombre.</p> + +<p>«Plusieurs jours de suite, je revins à la caverne, et je vis avec +plaisir qu'à mesure que ces visites se multipliaient, les oiseaux, de +leur côté, devenaient plus familiers. Une semaine ne s'était pas +écoulée, qu'eux et moi nous étions sur un pied d'intimité complète. On +était alors au 10 d'avril; il n'y avait plus de neige et le printemps se +trouvait avancé pour la saison. Ailes-rouges et étourneaux commençaient +à paraître. Je m'aperçus que les pewees se mettaient à travailler à leur +vieux nid. Désireux d'examiner les choses par moi-même, et de jouir de +la société de cet aimable couple, je me déterminai à passer auprès d'eux +la plus grande partie de mes journées. Ma présence ne les alarmait plus +du tout; ils apportèrent de nouveaux matériaux pour garnir leur nid, et +le rendirent plus chaud en y ajoutant quelques moelleuses plumes d'oie +qu'ils ramassaient le long de la crique. Leur chant alors, quand ils se +rencontraient sur le bord du nid, se faisait <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> remarquer par un +petit gazouillement et des accents de joie que je n'ai jamais entendus +dans aucune autre occasion: c'était, je m'imagine, la douce, la tendre +expression du plaisir qu'ils se promettaient, et dont ils semblaient +jouir par anticipation sur l'avenir. Leurs mutuelles caresses, si +simples peut-être pour tout autre que moi, la manière délicate dont le +mâle savait s'y prendre pour plaire à sa femelle, m'empêchaient d'en +détacher mes yeux, et mon cœur en recevait des impressions que je ne +puis oublier.</p> + +<p>«Un jour, la femelle demeura très-longtemps dans le nid; elle changeait +fréquemment de position, et le mâle manifestait beaucoup d'inquiétude. +Il descendait par moments auprès d'elle, se plaçait un instant à ses +côtés, puis soudain se renvolait, pour revenir bientôt avec un insecte +qu'elle prenait de son bec avec un air de reconnaissance. Environ vers +trois heures de l'après-midi, le malaise de la femelle parut augmenter; +le mâle aussi témoignait d'une agitation qui n'était pas ordinaire, +lorsque tout à coup la femelle se haussa sur ses pieds, regarda de côté +sous elle, puis s'envola suivie de son époux attentif, et prit son +essor <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> haut dans les airs, en accomplissant des évolutions bien +plus curieuses encore que toutes celles que j'avais observées. Ils +passaient et repassaient au-dessus de l'eau, la femelle conduisant +toujours le mâle qui reproduisait, après elle, toutes les capricieuses +sinuosités de son vol. Je laissai les pewees à leurs ébats, et regardant +dans le nid, j'y aperçus leur premier œuf, si blanc et d'une telle +transparence (transparence qu'il perd, je crois, bientôt après être +pondu), que cette vue me fit plus de plaisir que si j'eusse trouvé un +diamant d'une égale grosseur. Ainsi, sous cette frêle enveloppe existait +déjà la vie; et dans quelques semaines, une créature faible, délicate et +sans défense, mais parfaite en chacune de ses parties, allait briser la +coquille et réclamer les plus doux soins et toute l'attention de ses +parents qui n'existeraient que pour elle! Cette pensée remplissait mon +âme d'un suprême étonnement. De même, regardant vers les cieux, j'y +cherchais, hélas! en vain, l'explication d'un spectacle bien autrement +grandiose, mais non plus merveilleux.</p> + +<p>«En six jours, six œufs furent pondus; mais j'observai qu'à mesure +que leur nombre <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> augmentait, la femelle restait moins longtemps +sur le nid. Le dernier fut déposé en quelques minutes. Serait-ce, me +disais-je, une prévoyance, une loi de la nature, pour conserver les +œufs frais jusqu'à la fin? Et vous, cher lecteur, qu'en pensez-vous? +Il y avait une heure environ que la femelle avait quitté son dernier +œuf, lorsqu'elle revint, se mit sur son nid, et après avoir, à +plusieurs reprises, arrangé ses œufs sous sa plume, étendit un peu +les ailes et commença doucement la tâche pénible de l'incubation.</p> + +<p>«Les jours passèrent l'un après l'autre. Je donnai des ordres formels +pour que personne n'entrât dans la caverne, ni même n'en approchât, et +pour qu'on ne détruisît aucun nid d'oiseau sur la plantation. Chaque +fois que j'allais voir mes pewees, j'en trouvais toujours un sur le nid; +tandis que l'autre était à chercher de la nourriture, ou bien, perché +dans le voisinage, remplissait l'air de notes bruyantes. Quelquefois +j'étendais ma main presque jusque sur l'oiseau qui couvait; et ils +étaient devenus si gentils tous les deux, ou plutôt si bien apprivoisés +avec moi, que, quoique je les touchasse pour ainsi dire, ni l'un ni +l'autre ne <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> bougeait; pourtant la femelle faisait mine parfois +de s'enfoncer un peu dans son nid; mais le mâle me becquetait les +doigts. Un jour, il s'élança du nid, comme bien en colère, voltigea +plusieurs fois autour de la caverne en poussant ses notes plaintives et +gémissantes, puis il revint prendre son poste.</p> + +<p>«En ce même temps, un second nid de pewee était accroché contre les +solives de mon moulin, et un autre, sous un hangar dans ma cour aux +bestiaux. Chaque couple, on n'en pouvait douter, avait marqué les +limites de son propre domaine, et c'était bien rarement que l'un d'eux +passait sur le territoire de son voisin. Ceux de la grotte cherchaient +généralement leur nourriture, ou faisaient leurs évolutions si haut +au-dessus du moulin, ou de la crique, que ceux du moulin ne les +rencontraient jamais. Ceux de la cour se confinaient dans le verger, et +ne troublaient pas davantage les autres. Cependant, quelquefois +j'entendais distinctement les cris de tous les trois retentir au même +moment; alors, l'idée me vint qu'ils sortaient originairement du même +nid. Je ne sais si je me trompais à cet égard; mais du moins j'ai pu +m'assurer depuis que les jeunes <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> pewees élevés dans la grotte +étaient revenus, le printemps suivant, s'établir un peu plus haut, sur +la crique et les dépendances de ma plantation.</p> + +<p>«Dans une autre occasion, je vous donnerai de telles preuves de cette +disposition qu'ont les oiseaux à revenir, avec leur progéniture, au lieu +de leur naissance, que peut-être vous serez convaincu, comme je le suis +en ce moment, que c'est précisément à cette tendance que chaque contrée +doit l'augmentation qu'on remarque souvent parmi ses espèces, soit +d'oiseaux, soit de quadrupèdes. Ils arrivent attirés par les nombreux +avantages qu'ils y trouvent, à mesure que le pays devient plus ouvert et +mieux cultivé. Mais reprenons l'histoire de nos pewees.</p> + +<p>«Au troisième jour, les petits étaient éclos. Un seul œuf n'avait +rien produit, et la femelle, deux jours après la naissance de sa couvée, +le poussa résolûment hors du nid. Je l'examinai et reconnus qu'il +contenait un embryon d'oiseau en partie desséché, et dont les vertèbres +adhéraient entièrement à la coquille, ce qui avait dû causer sa mort. +Jamais je n'ai vu d'oiseaux témoigner autant de sollicitude pour +<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> leur famille. Ils rentraient si souvent au nid avec des +insectes, qu'il me semblait que les petits croissaient à vue d'œil. +Les parents ne me regardaient plus comme un ennemi, et venaient souvent +se poser tout près de moi, comme si j'eusse été l'un des rochers de la +caverne. Fréquemment je m'enhardissais jusqu'à prendre les jeunes dans +ma main; plusieurs fois même, j'ôtai du nid toute la famille, pour le +nettoyer des débris de plumes qui les gênaient. Je leur attachai de +petits cordons aux pattes, mais ils ne manquaient pas de s'en +débarrasser avec leur bec ou l'assistance de leurs parents. J'en remis +d'autres, jusqu'à ce qu'ils s'y fussent entièrement habitués; et à la +fin, quand arriva le moment où ils allaient quitter le nid, je fixai à +la patte de chacun d'eux un léger fil d'argent, assez lâche pour ne pas +les blesser, mais cependant arrangé de façon qu'aucun de leurs +mouvements ne pût le défaire.</p> + +<p>«Seize jours s'étaient écoulés, lorsque la couvée prit l'essor. Les +vieux oiseaux, mettant le temps à profit, commencèrent aussitôt à +préparer de nouveau le nid. Bientôt il reçut une deuxième ponte; et, au +commencement d'août, <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> une seconde couvée faisait son apparition.</p> + +<p>«Les jeunes se retiraient de préférence dans les bois, comme s'y sentant +plus en sûreté que dans les champs. Mais, avant leur départ, ils +paraissaient convenablement forts, et n'oublièrent pas de faire de +longues sorties en plein air, sur toute l'étendue de la crique et des +campagnes environnantes. Le 8 octobre, il ne restait plus un seul pewee +sur la plantation; mes petits compagnons étaient tous partis pour leur +grand voyage. Cependant, quelques semaines plus tard, j'en vis arriver +du nord, et qui s'arrêtèrent un moment, comme pour se reposer; puis ils +continuèrent aussi dans la direction du sud. À l'époque qui ramène ces +oiseaux en Pensylvanie, j'eus la satisfaction de revoir ceux de l'année +précédente, dans ma caverne et aux environs; et là, toujours dans le +même nid, deux nouvelles couvées s'élevèrent. Plus haut, à quelque +distance sur la crique, je trouvai, sous un pont, d'autres nids de +pewees, et plusieurs, dans les prairies adjacentes, étaient attachés à +la partie intérieure de quelques hangars qu'on y avait construits pour +serrer le foin. Ayant pris un certain nombre de ces oiseaux sur le nid, +je reconnus <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> avec plaisir deux de ceux qui portaient à la patte +le petit fil d'argent.</p> + +<p>«Je fus, sur ces entrefaites, obligé de me rendre en France où je +demeurai deux ans. À mon retour, dans le commencement du mois d'août, je +trouvai trois jeunes pewees dans la caverne; mais ce n'était plus le nid +que j'y avais laissé lors de mon départ. Il avait été arraché de la +voûte, et le nouveau était fixé un peu au-dessus de la place qu'occupait +l'ancien. J'observai aussi que l'un des parents était très-sauvage, +tandis que l'autre me laissait approcher à quelques pas. C'était le +mâle; je soupçonnai alors que la première femelle avait payé sa dette à +la nature. M'étant informé au fils du fermier, j'appris qu'effectivement +il l'avait tuée avec quatre de ses petits, pour servir d'appât à ses +hameçons. Le mâle alors avait amené une autre femelle dans la grotte. +Aussi longtemps que la plantation de <i>mill-grove</i> m'appartint, il y eut +toujours un nid de pewee dans ma retraite; mais, quand je l'eus vendue, +la caverne fut détruite, et l'on démolit les rochers majestueux des +bords de la crique. Leurs débris servirent à élever un nouveau barrage +dans le perkioming.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> «Ces pewees aiment si particulièrement à accrocher leurs nids +contre la paroi des roches caverneuses, que le nom qui leur conviendrait +le mieux serait celui de gobe-mouches des rochers. Partout où ces sortes +de rochers existent, j'ai vu ou entendu de ces oiseaux durant la saison +des œufs. Je me rappelle qu'une fois en Virginie, je voyageai avec un +ami qui m'engagea à me détourner un peu de notre route pour visiter le +fameux pont, ouvrage de la nature, que l'on remarque dans cet État. Mon +compagnon, qui déjà plusieurs fois avait passé dessus, s'offrit à parier +qu'il me conduirait jusqu'au beau milieu, sans même que je me fusse +douté de son existence. On était au commencement d'avril, et d'après la +description du lieu, telle que je l'avais vue dans les livres, j'étais +certain qu'il devait être fréquenté par des pewees. Je tins la gageure, +et nous voilà partis au trot de nos chevaux, moi désirant beaucoup me +prouver ici encore, qu'à force d'appliquer son esprit à un sujet, on +peut finir tôt ou tard par le bien connaître. Je prêtais l'oreille aux +chants des différents oiseaux; enfin, j'eus la satisfaction de +distinguer le cri du pewee. J'arrêtai mon cheval <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> pour juger de +la distance à laquelle l'oiseau pouvait être, puis, après un moment de +réflexion, je dis à mon ami que le pont n'était pas à plus de cent pas +de nous, bien qu'il nous fût tout à fait impossible de l'apercevoir. Mon +ami resta stupéfait: «Comment avez-vous pu le savoir? me demanda-t-il, +car vous ne vous trompez pas.—Simplement, lui répondis-je, parce que +j'ai entendu le chant du pewee, et que cela m'annonce que, non loin, il +doit y avoir une caverne ou quelque crique aux roches profondes.» Nous +avançâmes; les pewees s'élevèrent en troupe de dessous le pont; je le +lui montrai du doigt, et de cette manière gagnai mon pari.</p> + +<p>«Cette règle d'observation, je l'ai toujours reconnue à la preuve, pour +être réciproquement vraie, comme on dit en arithmétique: qu'on me donne +la nature d'un terrain quelconque, boisé ou découvert, haut ou bas, sec +ou mouillé, en pente vers le nord ou vers le sud, et quelle qu'en soit +la végétation, grands arbres, essences spéciales ou simples +broussailles; et d'après ces seules indications, je me fais fort de vous +dire, presque à coup sûr, quelle est la nature de ses habitants.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> «Le vol de ce gobe-mouche est une succession de courtes +saccades interrompues cependant par quelques mouvements plus soutenus. +Lent, quand l'oiseau le prolonge à une certaine distance, il devient +assez rapide lorsqu'il poursuit la proie. Parfois il monte +perpendiculairement du lieu où il est perché pour attraper un insecte, +puis revient se poser sur quelque branche sèche d'où il peut inspecter +les environs. Il avale sa proie d'un seul morceau, à moins qu'elle ne se +trouve trop grosse; quelquefois il lui donne la chasse très-longtemps, +mais rarement sans l'atteindre. Quand il s'arrête sur la branche, c'est +d'un air fier et résolu; il se redresse à la manière des faucons, jette +un regard autour de lui, se secoue les ailes en frémissant, et fouette +de la queue qui se meut comme par un ressort. Sa crête touffue est +généralement relevée, et son apparence propre, sinon élégante.—Le pewee +a ses stations préférées et dont il s'écarte rarement: souvent il +choisit le haut d'un pieu servant de clôture au bord de la route; de là, +il glisse dans toutes les directions, ensuite regagne son poste +d'observation qu'il garde durant de longues heures, au soir et au +matin. <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Le coin du toit, dans la grange, lui convient également +bien; et, si le temps est beau, on le verra perché sur la dernière petite +branche sèche de quelque grand arbre. Pendant la chaleur du jour, il +repose sous l'ombrage des bois; en automne, il recherche la tige de la +molène, et quelquefois l'angle aigu d'un rocher se projetant sur un +ruisseau. De temps à autre, il descend par terre pour n'y rester qu'un +moment; c'est ce qu'il fait surtout en hiver, dans nos États du Sud, où +il passe généralement cette saison; ou bien encore au printemps, +lorsqu'il est occupé à ramasser les matériaux dont se compose son nid.</p> + +<p>«J'ai trouvé ce gobe-mouche en hiver, dans les Florides, aussi vivant, +aussi gai et chantant aussi bien qu'en aucun temps; de même, dans la +Louisiane et les Carolines, principalement sur les champs de coton. +Cependant, à ma connaissance, il ne niche jamais au midi de Charleston, +dans la Caroline du Sud, et par exception seulement dans les parties +basses de cet État. Ceux qui s'en vont quittent la Louisiane en février, +pour y revenir en octobre. Durant l'hiver, ils se nourrissent, <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> +en attendant mieux, de baies de différentes sortes; très-adroits à +découvrir les insectes empalés sur les épines par la pie-grièche de la +Caroline, ils les dévorent avec avidité. Je trouvai quelques-uns de ces +pewees sur les îles de la Madeleine, et les côtes du Labrador et de +Terre-Neuve.</p> + +<p>«Le nid a quelque ressemblance avec celui de l'hirondelle de fenêtre: +l'extérieur consiste en terre gâchée, au milieu de laquelle sont +solidement enchevêtrées des herbes ou mousses de diverses espèces, +déposées par couches régulières. Il est garni de radicules fibreuses, ou +de petites hachures d'écorce de vigne, de laine, de crins, et parfois +d'un peu de plume. Le plus grand diamètre, à l'entrée, est de cinq à six +pouces, sur quatre à cinq de profondeur. Les deux oiseaux travaillent +alternativement à apporter des pelotes de boue ou de terre humide mêlée +avec de la mousse dont ils disposent la plus grande partie au dehors, et +quelquefois tout l'extérieur semble en être entièrement formé. La +construction est fortement attachée contre un mur, un rocher, les +poutres d'une maison, etc. Dans les landes du Kentucky, j'ai vu des +nids fixés à la paroi de <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> ces trous singuliers qu'on appelle +<i>sink holes</i>, et qui s'enfoncent jusqu'à vingt pieds au-dessous de la +surface du sol. J'ai remarqué que, lorsque les pewees reviennent au +printemps, ils consolident leur ancienne habitation par des additions +aux parties extérieures adhérentes au roc; c'est pour l'empêcher de +tomber, ce qui lui arrive cependant quelquefois, lorsqu'elle date de +plusieurs années. On en a vu, dans l'État du Maine, prendre possession +du nid de l'hirondelle républicaine (<i>hirundo fulva</i>). Ils pondent de +quatre à six œufs, d'une forme ovale, et d'un blanc pur, avec +quelques points rougeâtres près du gros bout.»</p> + +<h4>V.</h4> + +<p>Quand il quitte l'homme pour décrire et colorier l'oiseau, Audubon +surpasse Chateaubriand dans <i>Atala</i>, ce poëte qui ne fut que le +précurseur du naturaliste dans les forêts de l'Amérique et qui +introduisit cependant une note nouvelle dans la gamme de la poésie en +France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> Lisez cette description langoureuse des amours et des chants de +l'oiseau <i>moqueur</i>:</p> + +<p>«Quand le chant d'amour de l'oiseau moqueur perce les feuillages du +magnolia de la Louisiane au vaste tronc et à l'immense coupole de +verdure, l'Européen qui se rappelle l'hymne nocturne du rossignol tapi +sous l'ombre des chênes ressent un secret mépris pour ce qu'il admirait +autrefois. La bignonia et les vignes rampantes s'enlacent autour des +gros arbres, les dépassent, les couronnent, retombent en festons. Un +parfum éthéré embaume l'air; partout des fleurs, des grappes +mûrissantes, des corymbes vermeils, une atmosphère tiède et enivrante. +Vous diriez que la nature, embarrassée de ses richesses, s'est arrêtée +un jour pour les répandre de son sein sur cet heureux pays. Levez les +yeux: sur une branche du grand arbre repose l'oiseau femelle. Le mâle, +aussi léger que le papillon, décrit autour d'elle des cercles rapides, +remonte, redescend, remonte encore...»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> VI.</h4> + +<p>Mais voici le plus beau des drames de ce Shakspeare de la nature. +Écoutez:</p> + +<p class="center">LE FUGITIF.</p> + +<p>«Jamais je n'oublierai l'impression produite sur mon esprit par la +rencontre qui fait le sujet de cet article, et je ne doute pas que la +relation que j'en vais donner n'excite dans celui de mon lecteur des +émotions de plus d'un genre.</p> + +<p>«C'était dans l'après-midi d'une de ces journées étouffantes où +l'atmosphère des marécages de la Louisiane se charge d'émanations +délétères; il se faisait tard et je regagnais ma maison encore éloignée, +ployant sous la charge de cinq ou six ibis des bois, et de mon lourd +fusil dont le poids, même en ce temps où mes forces étaient encore +entières, m'empêchait d'avancer bien rapidement. J'arrivai sur les +<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> bords d'un <i>bayou</i> qui n'avait guère que quelques pas de large; +mais ses eaux étaient si bourbeuses que je n'en pouvais distinguer la +profondeur, et je ne jugeai pas prudent de m'y aventurer avec mon +fardeau. En conséquence, saisissant chacun de mes gros oiseaux, je les +lançai l'un après l'autre sur la rive opposée, puis mon fusil, ma poire +à poudre et mon carnier, et, tirant du fourreau mon couteau de chasse +pour me défendre, s'il en était besoin, contre les alligators, j'entrai +dans l'eau, suivi de mon chien fidèle. Je marchais avec précaution et +lentement, <i>Platon</i> nageait auprès de moi, épuisé de chaleur et +profitant de la fraîcheur du liquide élément qui calmait sa fatigue. +L'eau devenait plus profonde en même temps que la fange de son lit; je +redoublai de prudence, et je pus enfin atteindre le bord.</p> + +<p>«À peine commençais-je à m'y raffermir sur mes pieds que mon chien +accourut vers moi, avec toutes les apparences de la terreur. Ses yeux +semblaient vouloir sortir de leurs orbites, il grinçait des dents avec +une expression de haine, et ses intentions se manifestaient par un sourd +grognement. Je crus que tout cela provenait simplement de ce qu'il +avait éventé <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> la trace d'un ours ou de quelque loup; et déjà +j'apprêtais mon fusil, lorsque j'entendis une voix de stentor me crier: +«Halte-là, ou la mort!» Un tel qui-vive au milieu de ces bois était bien +fait pour surprendre. Du même coup je relevai et j'armai mon fusil; je +n'apercevais point encore l'individu qui m'avait intimé un ordre si +péremptoire, mais j'étais déterminé à combattre avec lui pour mon libre +passage sur notre libre terre.</p> + +<p>«Tout à coup un grand nègre solidement bâti s'élança des épaisses +broussailles où jusques alors il s'était tenu caché, et, renforçant +encore sa grosse voix, me répéta sa formidable injonction. Que mon doigt +eût pressé la détente, et c'était fait de sa vie; mais, m'étant aperçu +que ce qu'il dirigeait sur ma poitrine n'était qu'une espèce de mauvais +fusil qui ne pourrait jamais faire feu, je me sentis au fond assez peu +effrayé de ses menaces et ne crus pas nécessaire d'en venir aux +extrémités. Je remis mon fusil à côté de moi, fis doucement signe à mon +chien de rester tranquille, et demandai à cet homme ce qu'il voulait.</p> + +<p>«Ma condescendance et l'habitude de la soumission qu'avait ce +malheureux produisirent <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> leur effet: «Maître, dit-il, je suis un +<i>fugitif</i>; je pourrais peut-être vous tuer! mais Dieu m'en garde! car il +me semble le voir lui-même en ce moment, prêt à prononcer son jugement +contre moi, pour un tel forfait. C'est moi maintenant qui implore votre +merci; pour l'amour de Dieu, maître, ne me tuez pas.—Et pourquoi, lui +répondis-je, avez-vous déserté vos quartiers où vous seriez certainement +plus à l'aise que dans ces affreux marais?—Maître, mon histoire est +courte, mais elle est triste. Mon camp ne se trouve pas loin d'ici; et +comme je sais que vous ne pouvez regagner votre demeure, ce soir, si +vous consentez à me suivre, je vous donne <i>ma parole d'honneur</i> que vous +serez en parfaite sûreté jusqu'à demain matin. Alors, si vous le +permettez, je me chargerai de vos oiseaux et vous remettrai dans votre +route.»</p> + +<p>«Les grands yeux intelligents du nègre, ses manières franches et polies, +le ton de sa voix, m'invitaient, toute réflexion faite, à tenter +l'aventure. Et comme j'avais conscience de le valoir tout au moins, et +d'avoir en plus mon chien pour me seconder, je lui répondis que je +<i>voulais bien le suivre</i>. Il remarqua l'emphase <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> avec laquelle +je prononçai ces derniers mots, et parut en comprendre si profondément +la portée que, se tournant vers moi, il me dit: «Voici, maître, prenez +mon grand couteau; tandis que, vous le voyez, moi je jette l'amorce et +la pierre de mon fusil.» Lecteur, je restai confondu! c'en était trop: +je refusai de prendre son couteau, et lui dis de garder son fusil en +état, pour le cas où nous rencontrerions un couguar ou un ours.</p> + +<p>«La générosité se retrouve partout. Le plus grand monarque reconnaît son +empire, et tous, autour de lui, depuis ses plus humbles serviteurs +jusqu'aux nobles orgueilleux qui environnent son trône, subissent à +certains moments la toute-puissance de ce sentiment. Je tendis +cordialement ma main au fugitif. «Merci, maître,» me dit-il, et il me la +serra de façon à me convaincre de la bonté de son cœur, et aussi de +la force de son poignet. À partir de ce moment, nous fîmes +tranquillement route ensemble à travers les bois. Mon chien vint le +flairer à plusieurs reprises; mais, entendant que je lui parlais de mon +ton de voix ordinaire, il nous quitta, et se mit à faire ses tours non +loin de nous, prêt à revenir au premier coup de <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> sifflet. Tout +en marchant, j'observais que le nègre me guidait vers le soleil +couchant, dans une direction tout opposée à celle qui conduisait chez +moi. Je lui en fis la remarque; et lui, avec la plus grande simplicité, +me répondit: «C'est uniquement pour notre sûreté.»</p> + +<p>«Après quelques heures d'une course pénible, où nous eûmes à traverser +plusieurs autres petites rivières au bord desquelles il s'arrêtait +toujours, pour jeter de l'autre côté son fusil et son couteau, attendant +que je fusse passé le premier, nous arrivâmes sur la limite d'un immense +champ de cannes, où j'avais tué auparavant bon nombre de daims. Nous y +entrâmes, comme je l'avais fait souvent moi-même, tantôt debout, tantôt +marchant à quatre pieds; mais il allait toujours devant moi, écartant de +côté et d'autre les tiges entrelacées; et chaque fois que nous +rencontrions quelque tronc d'arbre, il m'aidait à passer par-dessus avec +le plus grand soin. À sa manière de connaître le bois, je fus bientôt +convaincu que j'avais affaire à un véritable Indien; car il se dirigeait +aussi juste en droite ligne qu'aucun Peau-rouge avec lequel j'eusse +jamais fait route.</p> + +<p>«Tout à coup il poussa un cri fort et perçant, <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> assez semblable +à celui d'un hibou; et j'en fus tellement surpris, qu'à l'instant même +mon fusil se releva. «Ce n'est rien, maître, je donne seulement le +signal de mon retour à ma femme et à mes enfants.» Une réponse du même +genre, mais tremblante et plus douce, nous revint bientôt, prolongée +entre les cimes des arbres. Les lèvres du fugitif s'entr'ouvrirent avec +une expression de joie et d'amour; l'éclatante rangée de ses dents +d'ivoire semblaient envoyer un sourire à travers l'obscurité du soir qui +s'épaississait autour de nous. «Maître, me dit-il, ma femme, bien que +noire, est aussi belle, pour moi, que la femme du président l'est à ses +yeux; c'est ma reine, et je regarde mes enfants comme autant de princes. +Mais vous allez les voir, car ils ne sont pas loin, Dieu merci!»</p> + +<p>«Là, au beau milieu du champ de cannes, je trouvai un camp régulier. On +avait allumé un petit feu, et sur les braises grillaient quelques larges +tranches de venaison. Un garçon de neuf à dix ans soufflait les cendres +qui recouvraient des pommes de terre de bonne mine; divers articles de +ménage étaient disposés soigneusement à l'entour, et un grand tapis de +peaux <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> d'ours et de daim semblait indiquer le lieu de repos pour +toute la famille. La femme ne leva point ses yeux vers les miens, et les +petits, il y en avait trois, se retirèrent dans un coin, comme autant de +jeunes ratons qu'on vient de prendre. Mais le fugitif, plus hardi et +paraissant heureux, leur adressa des paroles si rassurantes, que bientôt +les uns et les autres semblèrent me regarder comme envoyé par la +Providence pour les retirer de toutes leurs tribulations. On s'empara de +mes hardes que l'on suspendit pour les faire sécher; le nègre me demanda +si je voulais qu'il nettoyât et graissât mon fusil, je le lui permis, et +pendant ce temps la femme coupait une large tranche de venaison pour mon +chien que les enfants s'amusaient déjà à caresser.</p> + +<p>«Lecteur, réfléchissez à ma situation. J'étais à dix milles, au moins, +de chez moi, à quatre ou cinq de la plantation la plus rapprochée, dans +un camp d'esclaves fugitifs, et entièrement à leur discrétion! +Involontairement mes yeux suivaient leurs mouvements; mais, croyant +reconnaître en eux un profond désir de faire de moi leur confident et +leur ami, je me relâchai peu à peu de ma défiance, et <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> finis +par mettre de côté tout soupçon. La venaison et les pommes de terre +avaient un air bien tentant, et j'étais dans une position à trouver +excellent un ordinaire beaucoup moins savoureux. Aussi, lorsqu'ils +m'invitèrent humblement à faire honneur aux mets qui étaient devant +nous, j'en pris ma part d'aussi bon cœur que je l'aie jamais fait de +ma vie.</p> + +<p>«Le souper fini, le feu fut complétement éteint, et l'on plaça une +petite lumière de pommes de pin dans une calebasse qu'on avait creusée. +Je m'apercevais bien que le mari et la femme avait grande envie de me +communiquer quelque chose; moi de même, désormais libre de tout crainte, +je désirais les voir se décharger le cœur. Enfin le fugitif me +raconta l'histoire dont voici la substance:</p> + +<p>«Il y avait environ huit mois qu'un planteur des environs, ayant éprouvé +quelques pertes, avait été obligé de vendre ses esclaves aux enchères. +On connaissait la valeur de ses nègres; et, au jour dit, le crieur les +avait exposés soit par petits lots, soit un à un, suivant qu'il le +jugeait plus avantageux à leur propriétaire. Le fugitif, qu'on savait +avoir le plus de valeur, après sa femme, fut mis en vente à part, et +<span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> poussé à un prix excessif. Pour la femme, qui vint ensuite et +seule aussi, on en demanda huit cents dollars qui furent sur-le-champ +comptés. Enfin arriva le tour des enfants, et à cause de leur race on +les porta à de hauts prix. Le reste des esclaves fut vendu, chacun en +raison de sa propre valeur.</p> + +<p>«Le fugitif eut la chance d'être adjugé à l'intendant de la plantation; +la femme fut achetée par un individu demeurant à environ cent milles de +là; et les enfants se virent dispersés en différents endroits, le long +de la rivière. Le cœur de l'époux et du père défaillit sous cette +dure calamité. Quelque temps il souffrit d'un désespoir profond, sous +son nouveau maître; mais, ayant retenu dans sa mémoire le nom des +diverses personnes qui avaient acheté chacune une partie de sa chère +famille, il feignit une maladie, si l'on peut appeler feint l'état d'un +homme dont les affections avaient été si cruellement brisées, et refusa +de se nourrir pendant plusieurs jours, regardé de mauvais œil par +l'intendant, qui lui-même se trouvait frustré dans ce qu'il avait +considéré comme un bon marché.</p> + +<p>«Une nuit d'orage, pendant que les éléments <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> se déchaînaient +dans toute la fureur d'une véritable tourmente, le pauvre nègre +s'échappa. Il connaissait parfaitement tous les marécages des environs, +et se dirigea en droite ligne vers la cannaie au centre de laquelle +j'avais trouvé son camp. L'une des nuits suivantes, il gagna la +résidence où l'on retenait sa femme, et la nuit d'après il l'emmenait; +puis, l'un après l'autre, il réussit à dérober ses enfants, jusqu'à ce +qu'enfin furent réunis sous sa protection tous les objets de son amour.</p> + +<p>«Pourvoir aux besoins de cinq personnes n'était pas tâche facile dans +ces lieux sauvages: d'autant plus qu'au premier signal de l'étonnante +disparition de cette famille extraordinaire, ils se virent traqués de +tous côtés, et sans relâche. La nécessité, comme on dit, fait sortir le +loup du bois. Le fugitif semblait avoir bien compris ce proverbe, car +pendant la nuit il s'approchait de la plantation de son premier maître, +où il avait toujours été traité avec une grande bonté. Les serviteurs de +la maison le connaissaient trop bien pour ne pas l'aider par tous les +moyens en leur pouvoir, et chaque matin il s'en revenait à son camp +avec d'amples <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> provisions. Un jour qu'il était à la recherche de +fruits sauvages, il trouva un ours mort devant le canon d'un fusil qu'on +avait mis là tout exprès en affût. Il ramassa l'arme et le gibier et les +emporta chez lui. Ses amis de la plantation s'y prirent de manière à lui +procurer quelques munitions, et dans les jours sombres et humides il +s'aventura d'abord à chasser autour de son camp. Actif et courageux, il +devint peu à peu plus hardi et se hasarda plus au large en quête de +gibier. C'était dans une de ces excursions que je venais de le +rencontrer. Il m'assura que le bruit que j'avais fait en traversant le +bayou l'avait empêché de tuer un beau daim. «Il est vrai, ajouta-t-il, +que mon vieux mousquet rate bien souvent.»</p> + +<p>«Les fugitifs, quand ils m'eurent confié leur secret, se levèrent tous +deux de leur siége, et les yeux pleins de larmes: «Bon maître, au nom de +Dieu, faites quelque chose pour nous et nos enfants!» me dirent-ils en +sanglotant. Et pendant ce temps, leurs pauvres petits dormaient d'un +profond sommeil, dans la douce paix de leur innocence! Qui donc aurait +pu entendre un pareil récit sans émotion? <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> Je leur promis de +tout mon cœur de les aider. Tous deux passèrent la nuit debout pour +veiller sur mon repos; et moi, je dormis serré contre leurs marmots, +comme sur un lit du plus moelleux duvet.</p> + +<p>«Le jour éclata si beau, si pur, si joyeux, que je leur dis que le ciel +même souriait à leur espérance, et que je ne doutais pas de leur obtenir +un plein pardon. Je leur conseillai de prendre leurs enfants avec eux, +et leur promis de les accompagner à la plantation de leur premier +maître. Ils obéirent avec empressement; mes ibis furent accrochés autour +du camp, et, comme un <i>memento</i> de la nuit que j'y avais passée, je fis +une entaille à plusieurs arbres; après quoi je dis adieu, peut-être pour +la dernière fois, à ce champ de cannes, et bientôt nous arrivâmes à la +plantation. Le propriétaire, que je connaissais très-bien, me reçut avec +cette généreuse bonté qui distingue les planteurs de la Louisiane. Une +heure ne s'était pas écoulée, que le fugitif et sa famille se voyaient +réintégrés chez lui; peu de temps après, il les racheta de leurs +propriétaires, et les traita avec la même bonté qu'auparavant. Ils +purent donc encore être heureux, comme le <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> sont généralement les +esclaves dans cette contrée, et continuer à nourrir l'un pour l'autre ce +tendre attachement, source de leurs infortunes, mais aussi en définitive +de leur bonheur. J'ai su que, depuis, la loi avait défendu de séparer +ainsi les esclaves d'une même famille sans leur consentement.»</p> + +<h4>VII.</h4> + +<p>L'hirondelle d'Europe a sa sœur en Amérique.</p> + +<p class="center">L'HIRONDELLE DE CHEMINÉE,<br> +OU MARTINET D'AMÉRIQUE.</p> + +<p>«Du moment que l'hirondelle a trouvé dans nos maisons tant de commodités +pour y établir son nid, on l'a vue abandonner avec une sagacité vraiment +remarquable ses anciennes retraites dans le creux des arbres, et +<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> prendre possession de nos cheminées, ce qui, sans aucun doute, +lui a valu le nom sous lequel on la connaît généralement. Je me rappelle +parfaitement bien le temps où, dans le bas Kentucky, dans l'Indiana et +l'Illinois, ces oiseaux choisissaient encore très-souvent, pour nicher, +les excavations des branches et des vieux troncs; et telle est +l'influence d'une première habitude, que c'est toujours là que, de +préférence, ils reviennent, non-seulement pour chercher un abri, mais +aussi pour élever leurs petits, spécialement dans ces parties isolées de +notre pays qu'on peut à peine dire habitées. Alors les hirondelles se +montrent aussi délicates pour le choix d'un arbre qu'elles le sont +ordinairement dans nos villes pour le choix de la cheminée où elles +veulent fixer temporairement leur demeure: des sycomores d'une taille +gigantesque et que ne soutient plus qu'une simple couche d'écorce et de +bois, sont ceux qui semblent leur convenir le mieux. Partout où j'ai +rencontré de ces vénérables patriarches des forêts, que la décadence et +l'âge avaient ainsi rendus habitables, j'ai toujours trouvé des nids +d'hirondelles qui elles-mêmes continuaient d'y vivre jusqu'au moment de +leur <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> départ. Ayant fait couper un arbre de cette espèce, j'ai +compté dans l'intérieur du tronc une cinquantaine de ces nids, et, de +plus, chaque branche creuse en renfermait un.</p> + +<p>«Le nid, qu'il soit placé dans un arbre ou dans une cheminée, se compose +de petites branches sèches que l'oiseau se procure d'une façon assez +singulière. Si vous regardez les hirondelles tandis qu'elles sont en +l'air, vous les voyez tournoyer par bandes autour de la cime de quelque +arbre qui dépérit, s'il n'est déjà tout à fait mort: on les dirait +occupées à poursuivre les insectes dont elles font leur proie; leurs +mouvements sont extrêmement rapides. Tout à coup elles se jettent le +corps contre la branche, s'y accrochent avec leurs pattes, puis, par une +brusque secousse, la cassent net, et se renvolent en l'emportant à leur +nid. La frégate pélican a souvent recours à la même manœuvre, +seulement elle saisit les petits bâtons dans son bec, au lieu de les +tenir avec ses pieds.</p> + +<p>«C'est au moyen de sa salive que l'hirondelle fixe ces premiers +matériaux sur le bois, le roc ou le mur d'une cheminée; elle les arrange +en rond, les croise, les entrelace, pour <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> étendre à l'extérieur +les bords de son ouvrage; le tout est pareillement englué de salive +qu'elle répand autour, à un pouce ou plus, pour mieux l'assujettir et le +consolider. Quand le nid est dans une cheminée, sa place est +généralement du côté de l'est, et à une distance de cinq à huit pieds de +l'entrée. Mais dans le creux d'un arbre, où toutes nichent en +communauté, il se trouve plus haut ou plus bas, suivant la convenance +générale. La construction, assez fragile du reste, cède de temps à +autre, soit sous le poids des parents et des jeunes, soit emportée par +un flot subit de pluie, cas auxquels ils sont tous ensemble précipités +par terre.—On y compte de quatre à six œufs d'un blanc pur, et il y +a deux couvées par saison.</p> + +<p>«Le vol de cette hirondelle rappelle celui du martinet d'Europe; mais il +est plus vif, quoique bien soutenu. C'est une succession de battements +assez courts, si l'on en excepte pourtant la saison où l'heureux couple +prélude aux amours: car on les voit alors comme nager tous les deux, les +ailes immobiles, glissant dans les airs avec un petit gazouillement +aigu, et la femelle ne cessant de recevoir les caresses <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> du +mâle. En d'autres temps, ils planent au large, à une grande hauteur, +au-dessus des villes et des forêts; puis, avec la saison humide, +reviennent voler à ras du sol, et on les voit écumer l'eau pour boire et +se baigner. Quand ils vont pour descendre dans un trou d'arbre ou une +cheminée, leur vol, toujours rapide, s'interrompt brusquement comme par +magie; en un instant ils s'abattent en tournoyant et produisent avec +leurs ailes un tel bruit, qu'on croirait entendre dans la cheminée le +roulement lointain du tonnerre. Jamais ils ne se posent sur les arbres +ni sur le sol. Si l'on prend une de ces hirondelles et qu'on la mette +par terre, elle fait de gauches efforts pour s'échapper et peut à peine +se mouvoir. J'ai lieu de croire que parfois, la nuit, il arrive aux +parents de s'envoler et aux jeunes de prendre de la nourriture: car j'ai +entendu le <i>frou-frou</i> d'ailes des premiers et les cris de +reconnaissance des seconds, durant des nuits calmes et sereines.</p> + +<p>«Quand les petits tombent par accident, ce qui arrive aussi quelquefois, +bien que le nid reste en place, ils parviennent à y remonter à l'aide +de leurs griffes aiguës, en élevant un <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> pied, puis l'autre, et +en s'appuyant sur leur queue. Deux ou trois jours avant d'être en état +de s'envoler, ils grimpent en haut du mur, jusqu'auprès de l'ouverture +de la cheminée à l'abri de laquelle ils ont grandi. Un observateur +pourra reconnaître ce moment, en voyant les parents passer et repasser +au-dessus de l'extrémité du tuyau sans y entrer. C'est la même chose, +quand ils ont été élevés dans un arbre.</p> + +<p>«Dans nos villes, les hirondelles choisissent d'abord une cheminée +spéciale pour s'y retirer. C'est là qu'au premier printemps et avant de +commencer à bâtir, les deux sexes se rendent en foule depuis une heure +ou deux avant le coucher du soleil, jusque bien longtemps après nuit +close. Jamais ils ne s'engagent dedans qu'ils n'aient voltigé plusieurs +fois tout à l'entour; puis, tantôt l'un, tantôt l'autre, ils se décident +à entrer, jusqu'à ce qu'enfin, pressés par l'heure, ils s'y précipitent +plusieurs ensemble. Ils s'accrochent aux murs avec leurs griffes, s'y +tiennent appuyés sur leur queue pointue, et dès l'aurore, avec un bruit +sourd et retentissant, ils s'élancent dehors exactement tous à la fois. +Je me rappelle qu'à Francisville, je <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> voulus compter combien il +en entrerait dans une cheminée avant la nuit. Je me tenais à une +fenêtre, à proximité du lieu; il en vint plus de mille, et je ne les vis +pas toutes, tant s'en faut! La ville, à cette époque, pouvait contenir +une centaine de maisons, et la plupart de ces oiseaux étaient alors en +route vers le sud, ne s'arrêtant simplement que pour la nuit.</p> + +<p>«Je venais d'arriver à Louisville, dans le Kentucky, lorsque je fus mis +en relation avec l'aimable et bonne famille du major William Groghan. Un +jour que nous parlions d'oiseaux, celui-ci me demanda si j'avais vu les +arbres où l'on supposait que les hirondelles passaient l'hiver, mais où, +en réalité, elles n'entrent que pour s'abriter et faire leur nid. Je lui +répondis que j'en avais vu. Alors il m'apprit que, sur mon chemin pour +revenir à la ville, il s'en trouvait un dont il m'enseigna la place, et +qui était remarquable, entre tous, par le nombre immense de ces oiseaux +qui s'y retiraient.—M'étant remis en route, j'arrivai bientôt au lieu +indiqué et n'eus pas de peine à reconnaître l'arbre en question: c'était +un sycomore presque sans branches, portant de soixante à soixante-dix +pieds de haut sur huit de <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> diamètre à la base; il pouvait en +avoir encore près de cinq, même à une hauteur de cinquante pieds, où le +tronçon d'une branche brisée et creuse, d'environ deux pieds de +diamètre, se séparait de la tige principale. C'était par là qu'entraient +les hirondelles. En examinant l'arbre de près, je le trouvai d'un bois +dur, mais rongé au centre presque jusqu'aux racines. On était au mois de +juillet, et le soleil marquait comme quatre heures après-midi. Les +hirondelles volaient au-dessus de Jeffersonville, de Louisville et des +bois environnants; mais je n'en voyais aucune près du sycomore. Je +rentrai chez moi, pour revenir bientôt à pied. Le soleil descendait +derrière les montagnes d'Argent; la soirée était belle, des milliers +d'hirondelles voltigeaient autour de moi, et de temps en temps quatre ou +cinq à la fois disparaissaient dans le trou de l'arbre, comme des +abeilles se pressant à l'entrée de leur ruche. Et moi je restais là, ma +tête appuyée contre le tronc et prêtant l'oreille au bruit assourdissant +que faisaient les oiseaux pour s'installer à l'intérieur. Il était nuit +noire quand je quittai mon poste, et j'étais convaincu qu'il en restait +encore un bien plus <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> grand nombre dehors. Je n'avais pas eu la +prétention de les compter: il y en avait trop, et ils se précipitaient à +l'ouverture en rangs si serrés et si épais, que c'était à confondre +l'imagination. À peine étais-je de retour à Louisville, qu'un violent +ouragan mêlé de tonnerre passa sur la ville, et je pensai que la +précipitation des hirondelles avait eu pour cause leur inquiétude et le +désir d'éviter l'orage. Toute la nuit, je ne fis que rêver +d'hirondelles, tant j'étais impatient de constater leur nombre, avant +que l'époque de leur départ fût arrivée.</p> + +<p>«Le lendemain matin, il ne paraissait encore aucune lueur de jour, que +déjà je me retrouvais à mon poste. Je me remis l'oreille collée contre +l'arbre; tout était silencieux au dedans. Il y avait environ vingt +minutes que j'étais dans cette posture, lorsque soudain je crus que le +grand arbre se déracinait et tombait sur moi. Instinctivement je fis un +bond de côté; mais en regardant en l'air, quel ne fut pas mon étonnement +de le voir debout et aussi ferme que jamais. C'étaient des hirondelles +qu'il vomissait en flots noirs et continus. Je courus reprendre ma +place et j'écoutai, réellement <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> stupéfait de ce bruit du dedans, +que je ne puis mieux comparer qu'au sourd roulement d'une large roue +sous l'action d'un puissant cours d'eau. Il faisait sombre encore, de +sorte que je pouvais à peine distinguer l'heure à ma montre; mais +j'estime qu'elles mirent à sortir ainsi trente minutes et plus. Puis, +l'intérieur de l'arbre redevint silencieux, et elles se dispersèrent +dans toutes les directions avec la rapidité de la pensée.</p> + +<p>«Immédiatement, je formai le projet d'examiner l'intérieur de cet arbre +qui, comme me l'avait dit mon ami le major Groghan, était bien le plus +remarquable que j'eusse jamais vu. Pour cette expédition, je m'adjoignis +un camarade de chasse, et nous partîmes, munis d'une assez longue corde. +Après plusieurs essais, nous réussîmes à la lancer par-dessus la branche +brisée de façon à ce que les deux bouts revinssent toucher la terre; +ensuite, m'étant armé d'un grand bambou, je grimpai sur l'arbre au moyen +de cette sorte de câble et parvins sans accident jusqu'à la branche sur +laquelle je m'assis. Mais tout cela fut peine perdue: je ne pus rien +voir du tout dans l'intérieur <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> de l'arbre, et ma gaule, d'au +moins quinze pieds de long, avait beau s'y promener de droite et de +gauche, elle ne touchait à rien qui pût me donner quelque renseignement. +Je redescendis fatigué et désappointé.</p> + +<p>«Sans me décourager cependant, le lendemain je louai un homme qui fit un +trou à la base de l'arbre. Il n'y restait plus que huit à neuf pouces +d'écorce et de bois. Bientôt la hache eut mis le dedans à jour, et nous +découvrîmes une masse compacte de dépouilles et de débris de plumes +réduites en une espèce de terreau au milieu duquel je pouvais encore +distinguer des fragments d'insectes et de coquilles. Je me frayai ou +plutôt me perçai tout au travers un passage d'environ six pieds. Cette +opération ne prit pas mal de temps, et comme je savais par expérience +que, si les oiseaux venaient à soupçonner l'existence de ce trou, ils +abandonneraient l'arbre sur-le-champ, je le fis soigneusement reboucher. +Dès le même soir, les hirondelles revinrent comme d'habitude, et je me +gardai de les troubler de plusieurs jours. Enfin, m'étant précautionné +d'une lanterne sourde, un soir vers les neuf heures, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> je +retournai au sycomore, résolu de voir à fond dans l'intérieur. Le trou +fut ouvert doucement; je me hissai le long des parois en m'aidant de la +masse de détritus; mon camarade venait par derrière. Je trouvai tout +parfaitement tranquille; et par degrés, dirigeant la lumière de la +lanterne sur les côtés de l'excavation béante au-dessus de nous, +j'aperçus les hirondelles collées les unes contre les autres et couvrant +toute la surface interne. Avec le moins de bruit possible, nous en +prîmes et tuâmes plus d'un cent que nous fourrâmes dans nos habits et +dans nos poches; puis, nous étant laissés glisser en bas, nous nous +retrouvâmes en plein air. Une chose remarquable, c'est que, pendant +notre visite, pas un seul de ces oiseaux n'avait laissé dégoutter de sa +fiente sur nous. L'entrée exactement refermée, nous reprîmes, fiers et +joyeux, le chemin de Louisville. Parmi les cent quinze individus que +nous avions emportés, il ne se trouva que six femelles; soixante-six +étaient mâles et adultes; le sexe de vingt-deux des autres ne put être +déterminé; c'étaient, sans aucun doute, des jeunes de la première +couvée: leur chair était tendre, et les tuyaux <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> de leurs plumes +paraissaient encore mous.</p> + +<p>«Voyons, faisons en gros le compte des oiseaux qui pouvaient être ainsi +logés dans cet arbre: l'espace vide commençant à partir de la pile de +plumes et de dépouilles pour finir à l'entrée supérieure de la cavité ne +présentait pas moins de 25 pieds en hauteur sur 15 de large, en +supposant à l'arbre 5 pieds de diamètre, ce qui donnerait 375 pieds +carrés de surface. Maintenant, accordons à chaque oiseau un espace d'à +peu près 3 pouces, ce qui est plus que suffisant, vu la manière dont ils +étaient entassés: il y aura 32 oiseaux par chaque pied carré, et, par +conséquent, le nombre total que contenait l'intérieur de ce seul arbre +était de 11,000.</p> + +<p>«Je ne cessai point de surveiller les mouvements de mes hirondelles. +Lorsque les jeunes qui avaient été élevées dans les cheminées de +Louisville, Jeffersonville et des maisons du voisinage, ainsi que dans +les arbres choisis pour cet objet, eurent abandonné le lieu de leur +naissance, je recommençai mes visites au sycomore. C'était le 2 août. Je +m'assurai que le nombre des oiseaux qui s'y retiraient <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> n'avait +pas augmenté; mais je trouvai beaucoup plus de femelles et de jeunes que +de mâles sur une cinquantaine qui furent pris et ouverts. Jour par jour, +j'y revins: le 13 août, il n'y en entra guère que deux ou trois cents; +le 18, pas un seul ne s'en approcha, et c'est à peine si je vis passer +isolément quelques individus qui m'avaient l'air de s'en aller vers le +sud. En septembre, pendant la nuit, je regardai dans l'intérieur: il n'y +en restait aucun. J'y revins encore une fois, en février, par un temps +très froid, et, convaincu que toutes les hirondelles avaient quitté le +pays, je refermai définitivement l'ouverture et cessai mes visites.</p> + +<p>«Mai cependant était de retour, et son souffle printanier nous ramenait +le peuple vagabond des airs. Les hirondelles aussi revinrent à leur +arbre, et j'en vis le nombre s'accroître chaque jour. Vers le +commencement de juin, j'imaginai de fermer l'entrée avec un bouchon de +paille que je pouvais retirer à mon gré au moyen d'une corde. Le +résultat fut curieux: les oiseaux, comme d'ordinaire, vinrent pour +s'abriter à la tombée de la <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> nuit; ils s'attroupèrent, passant +et repassant devant l'arbre d'un air tout dérouté; plusieurs déjà +commençaient à s'envoler au loin: j'ôtai le bouchon, et immédiatement +ils entrèrent sans discontinuer, jusqu'à ce qu'il ne me fût plus +possible de les distinguer du lieu où j'étais.</p> + +<p>«J'avais quitté Louisville pour aller me fixer à Henderson, et ce ne fut +que cinq ans après que je pus revoir le sycomore, dans l'intérieur +duquel les hirondelles abondaient toujours. Les pièces de bois avec +lesquelles j'avais bouché mon trou avaient été brisées ou emportées; +mais l'ouverture était de nouveau complétement remplie de dépouilles et +de débris des oiseaux.—À la fin pourtant, il survint un ouragan +tellement violent, que leur antique retraite fut tout de son long +couchée par terre.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> VIII.</h4> + +<p>Revoyez l'aigle dans une autre scène:</p> + +<p>«L'aigle est né sublime. Il flotte sur les bannières, il est le symbole +du courage et de la grandeur. Il est le blason de la liberté d'Amérique; +il servit de type à Rome dans ses conquêtes, à Napoléon dans ses +entreprises. La puissance de son élan, la hauteur et la rapidité de son +essor, sa vigueur, son audace, la froideur de son courage justifient ce +choix que l'assentiment de tous les peuples consacre. C'est un héros et +un tyran. Sa férocité égale sa bravoure. Il aime à plonger ses serres +dans le sang; le carnage fait ses délices, alors même qu'il n'a pas +besoin d'une proie à dévorer.</p> + +<p>«En automne, au moment où des milliers d'oiseaux fuient le nord et se +rapprochent du soleil, laissez votre barque effleurer l'eau du +Mississipi. Quand vous verrez deux arbres <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> dont la cime dépasse +toutes les autres cimes s'élever en face l'un de l'autre, sur les deux +bords du fleuve, levez les yeux. L'aigle est là, perché sur le faîte de +l'un des arbres. Son œil étincelle dans son orbite et paraît brûler +comme la flamme. Il contemple attentivement toute l'étendue des eaux; +souvent son regard s'arrête sur le sol; il observe, il attend; tous les +bruits qui se font entendre, il les écoute, il les recueille; le daim, +qui effleure à peine les feuillages, ne lui échappe pas. Sur l'arbre +opposé, l'aigle femelle reste en sentinelle. De moment en moment, son +cri semble exhorter le mâle à la patience. Il y répond par un battement +d'ailes, par une inclination de tout son corps et par un glapissement +dont la discordance et l'éclat ressemblent au rire d'un maniaque. Puis +il se redresse; à son immobilité, à son silence, vous diriez une statue. +Les canards de toute espèce, les poules d'eau, les outardes fuient par +bataillons serrés, que le cours de l'eau emporte; proies que l'aigle +dédaigne, et que ce mépris sauve de la mort. Un son, que le vent fait +voler sur le courant, arrive enfin jusqu'à l'ouïe des deux aigles; ce +bruit a le <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> retentissement et la raucité<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a> d'un instrument de +cuivre: c'est le chant du cygne. La femelle avertit le mâle, par un +appel composé de deux notes; tout le corps de l'aigle frémit; deux ou +trois coups de bec dont il frappe rapidement son plumage le préparent à +son expédition. Il va partir.</p> + +<p>«Le cygne vient, comme un vaisseau flottant dans l'air; son col d'une +blancheur de neige, étendu en avant; l'œil étincelant d'inquiétude. +Le mouvement précipité de ses deux ailes suffit à peine à soutenir la +masse de son corps; et ses pattes, qui se reploient sous sa queue, +disparaissent à l'œil. Il approche lentement, victime dévouée. Un cri +de guerre se fait entendre. L'aigle part avec la rapidité de l'étoile +qui file ou de l'éclair qui resplendit. Le cygne voit son bourreau, +abaisse son col, décrit un demi-cercle, et manœuvre, dans l'agonie de +sa crainte, pour échapper à la mort. Une seule chance de succès lui +reste, c'est de plonger dans le courant; mais l'aigle <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> prévoit +la ruse; il force sa proie à rester dans l'air, en se tenant sans +relâche au-dessous d'elle, et en menaçant de la frapper au ventre et +sous les ailes. Cette combinaison, que l'homme envierait à l'oiseau, ne +manque jamais d'atteindre son but. Le cygne s'affaiblit, se lasse, et +perd tout espoir de salut. Mais alors son ennemi craint encore qu'il +n'aille tomber dans l'eau du fleuve. Un coup des serres de l'aigle +frappe la victime sous l'aile, et la précipite obliquement sur le +rivage.</p> + +<p>«Tant de puissance, d'adresse, d'activité, de prudence ont achevé la +conquête. Vous ne verriez pas sans effroi le triomphe de l'aigle. Il +danse sur le cadavre; il enfonce profondément ses armes d'airain dans le +cœur du cygne mourant; il bat des ailes, il hurle de joie, les +dernières convulsions de l'oiseau l'enivrent. Il lève sa tête chauve +vers le ciel, et ses yeux enflammés d'orgueil se colorent comme le sang. +Sa femelle vient le rejoindre. Tous deux ils retournent le cygne, +percent sa poitrine de leur bec, et se gorgent du sang encore chaud qui +en jaillit.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> IX.</h4> + +<p>En changeant de spectacle, Audubon change de pinceau pour le décrire, il +ne veut pas même déranger les amours des plus petits oiseaux.</p> + +<p>«J'ai souvent, dit-il, passé des journées entières dans la société de +ces petits êtres ailés. Rien n'est plus vif et plus joyeux; du haut des +vieux troncs et des arbres tombant de décrépitude, la voix du pivert se +fait entendre, et tous ses camarades lui répondent. On voit plusieurs +mâles attachés à la poursuite d'une seule femelle, voltiger, monter, +descendre, exécuter mille évolutions étranges: espèce de ballet +burlesque dont il est difficile d'être témoin sans rire. C'est ainsi que +les prétendants témoignent à leur belle le désir de lui plaire et de +l'amuser. Point de jalousie entre ces beaux, qui se disputent +paisiblement et sans <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> haine le prix des jeux, la compagne qui +doit appartenir au vainqueur. D'arbre en arbre et de buisson en buisson, +les mêmes cérémonies se répètent. Autour de la coquette qui semble +indécise, vous voyez quelquefois douze ou treize danseurs voltigeant; +les jeux continuent jusqu'au moment où elle donne la préférence à l'un +des rivaux, qu'elle attaque de son bec lorsqu'il passe près d'elle. +Aussitôt tous les prétendants de s'envoler et de courir après une autre +belle. Le couple reste tête-à-tête. Bientôt il s'agit de chercher une +habitation commode pour le nouveau ménage. Ils partent ensemble et +choisissent dans le bois un tronc d'arbre facile à creuser; tour à tour +le mari et la femme opèrent à coups de bec l'excavation qui doit +contenir eux et leurs petits. À mesure qu'un débris de l'arbre vole dans +l'air, sous le bec de l'un d'eux, l'autre le félicite par un petit cri +aigu, écho de sa joie. Enfin, le nid s'achève, et c'est plaisir de voir +les deux oiseaux monter et redescendre l'arbre dans tous les sens, +aiguiser leurs becs sur tous les rameaux; chasser inexorablement les +rouges-gorges et les autres oiseaux; aller en course <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> lointaine +à la recherche de fourmis, de larves et d'insectes. Deux semaines après, +six œufs, blancs et transparents comme le cristal, sont déposés dans +l'asile conjugal.</p> + +<p>«Les piverts ont deux couvées par saison; aussi cette race joyeuse +pullule-t-elle dans les forêts de l'Amérique, et vous ne pouvez faire +une promenade sans entendre leurs cris perçants et le retentissement de +leur bec sur l'écorce des arbres.»</p> + +<p>«Telles sont les couleurs vives, variées, naïves, que la plume du +naturaliste, aussi pittoresque que son pinceau, emploie pour commenter +et expliquer les admirables planches qui composent son ouvrage. C'est +ainsi que nous comprenons la science. Grâce au progrès de la +civilisation, elle ne se contente plus d'une aride nomenclature: elle ne +se renferme plus dans la poudre des vieux livres. Adieu pour toujours +aux classifications symboliques et artificielles qui remplaçaient +l'étude du monde et substituaient aux harmonies de la création je ne +sais quel squelette, dont les ossements étiquetés servaient de jouet aux +érudits. Lisez ces anciennes monographies. <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Qu'y +trouverez-vous? Des titres et des mots, des chiffres et un numérotage +éternel, qui ne parle ni à l'âme ni à la pensée. Est-ce donc là, grand +Dieu! ton œuvre éternelle, ton œuvre vivante, animée dans toutes +ses parties? Quelles inventions puériles me donnez-vous à la place de ce +grand tout?»</p> + +<p>Ces réflexions sont de l'intelligent traducteur, M. Chasles.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> CXIX<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>CONVERSATIONS DE GŒTHE<br> +PAR ECKERMANN.</h3> + +<p class="center">(PREMIÈRE PARTIE.)</p> + +<h4>I.</h4> + +<p>Les grands hommes sont comme les grands monuments; on ne les voit pas +d'un coup d'œil, on ne les juge pas d'un seul mot. Il faut y revenir +une fois, deux fois, trois fois, chaque fois, en un mot, qu'un nouvel +écho échappé <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> de leur tombe nous rappelle leur nom ou leur +pensée par une de leurs œuvres posthumes ou par les confidences +rétrospectives d'un de leurs familiers. Le temps les effeuille comme +leurs actes et leurs ouvrages à chaque période de leur existence, à +chaque année de leur vie. Leurs opinions, modifiées par les +circonstances, changent selon qu'ils ont acquis plus ou moins +d'expérience par leur contact avec le temps. Qui pourrait dire si +Napoléon à Sainte-Hélène pensait juste comme Napoléon à Marengo ou même +comme Napoléon à l'île d'Elbe? Qui pourrait dire si lord Byron, mort à +trente-sept ans, aurait pensé à soixante-dix ans ce qu'il avait écrit à +vingt-sept ans en Écosse? Qui oserait affirmer que Schiller, écrivant le +drame des <i>Brigands</i> à vingt-deux ans, ce drame corrupteur de la +moralité publique, l'aurait encore écrit, de sa plume refroidie, à l'âge +fait où il écrivait ses belles œuvres savantes et morales, à son âge +mûr? Qui pourrait dire enfin si Gœthe, l'homme essentiellement et +véritablement progressif, qui doutait de tout, même de Dieu et de +l'immortalité, à vingt-huit ans, aurait écrit à quatre-vingt-deux ans +le portrait de <i>Faust</i>, le héros du scepticisme? <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> Non, les +jugements du premier coup sont des impressions et non des jugements; +autrement il faudrait convenir que l'existence, la réflexion, +l'expérience des hommes, sont de vains mots qui n'ont aucune influence, +aucun amendement, aucun progrès à nous apporter, et que Dieu, en nous +accordant le temps, ce grand révélateur de la vérité en tout genre, ne +nous a donné qu'une déception dont nous n'avions aucun besoin pour être +plus éclairés et plus sages qu'à notre premier mot dans la vie. Ce +serait le blasphème contre la Providence; la Providence des grands +hommes, c'est la vie, c'est la réflexion, c'est l'expérience, c'est le +repentir. Qui oserait enlever le repentir aux plus grands hommes? Ce +serait enlever à l'humanité toutes ses améliorations. N'en parlons plus.</p> + +<h4>II.</h4> + +<p>Aussi, pendant que le monde contemporain voit ou lit avec admiration ce +que tel ou tel grand homme a fait, a dit, ou a écrit dans sa jeunesse, +le grand homme qui se voit admiré, <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> ou qui se voit loué souvent +à tort, se recueille, s'interroge, juge ses juges, et se dit tout bas: +«On m'applaudit pour ce qui méritait, en réalité, d'être condamné! Je ne +savais pas, j'étais inexpérimenté; l'illusion, ce mirage des belles +âmes, me possédait; maintenant le temps a fait son œuvre, et il ne me +reste de ces saintes erreurs que celle qu'il faut nourrir toujours, bien +qu'elle m'ait souvent trompé: l'amour du mieux pour l'humanité.»</p> + +<h4>III.</h4> + +<p>M. de Las-Cases à Sainte-Hélène, auprès de Napoléon, le capitaine +Medwin, auprès de lord Byron en Italie et en Angleterre, furent chacun +un de ces échos providentiels que le hasard ou la volonté place à côté +de ces grands hommes pour répercuter à l'avenir leurs confidences +fausses ou vraies, intéressées ou désintéressées, selon qu'ils voulaient +parler à leur chevet ou parler, comme on dit, par la fenêtre. La +Providence ménage à ces hommes rares de pareils confidents: les uns +pour porter leur <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> voix lointaine à leurs partisans, comme +Las-Cases; les autres, comme Medwin, pour donner au monde des notions +familières et vraies sur une des grandes natures de leur époque. Quand +le plus grand homme de l'Allemagne moderne eut vieilli sans perdre une +seule des facultés de son âme et sans perdre un seul des cheveux +blanchis de sa large tête, le ciel lui envoya Eckermann, comme le soir +envoie au voyageur son ombre prolongée qui le suit dans sa route afin de +lui certifier son image. Or, qu'était-ce qu'Eckermann?</p> + +<h4>IV.</h4> + +<p>Eckermann, comme Medwin, que j'ai beaucoup connu, était le fils d'un +pauvre porte-balle des environs de Hambourg. M. Sainte-Beuve, un de ces +esprits tout à la fois philosophiques, poétiques et critiques, qui +creusent un sujet ou un homme avec une seule note, en parle ainsi:</p> + +<p>«Il n'avait rien en lui de supérieur. C'était une de ces natures de +second ordre, un de ces <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> esprits nés disciples et acolytes, et +tout préparés par un fonds d'intelligence et de dévouement, par une +première piété admirative, à être les secrétaires des hommes supérieurs. +Ainsi, en France, avons-nous vu, à des degrés différents, Nicole pour +Arnauld, l'abbé de Langeron ou le chevalier de Ramsay pour Fénelon; +ainsi eût été Deleyre pour Rousseau, si celui-ci avait permis qu'on +l'approchât. Eckermann sortait de la plus humble extraction; son père +était porte-balle, et habitait un village aux environs de Hambourg. +Élevé dans la cabane paternelle jusqu'à l'âge de quatorze ans, allant +ramasser du bois mort et faire de l'herbe pour la vache dans la mauvaise +saison, ou accompagnant, l'été, son père dans ses tournées pédestres, le +jeune Eckermann s'était d'abord essayé au dessin, pour lequel il avait +des dispositions innées assez remarquables; il n'était venu qu'ensuite à +la poésie, et à une poésie toute naturelle et de circonstance. Il a +raconté lui-même toutes ces vicissitudes de sa vie première avec +bonhomie et ingénuité.</p> + +<p>«Petit commis, puis secrétaire d'une mairie dans l'un de ces +départements de l'Elbe nouvellement incorporés à l'Empire français, il +se <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> vit relevé, au printemps de 1813, par l'approche des +Cosaques, et il prit part au soulèvement de la jeunesse allemande pour +l'affranchissement du pays. Volontaire dans un corps de hussards, il fit +la campagne de l'hiver de 1813-1814. Le corps auquel il appartenait +guerroya, puis séjourna dans les Flandres et dans le Brabant; le jeune +soldat en sut profiter pour visiter les riches galeries de peinture dont +la Belgique est remplie, et sa vocation allait se diriger tout entière +de ce côté. Mais à son retour en Allemagne, et lorsqu'il se croyait en +voie de devenir un artiste et un peintre, une indisposition physique, +résultat de ses fatigues et de ses marches forcées, l'arrêta +brusquement: ses mains tremblaient tellement qu'il ne pouvait plus tenir +un pinceau. Il n'en était encore qu'aux premières initiations de l'art; +il y renonça.</p> + +<p>«Obligé de penser à la subsistance, il obtint un emploi à Hanovre dans +un bureau de la Guerre. C'est à ce moment qu'il eut connaissance des +chants patriotiques de Théodore Kœrner, qui était le héros du jour. +Le recueil intitulé <i>la Lyre et l'Épée</i> le transporta; il eut l'idée de +s'enrôler à la suite dans le même <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> genre, et il composa à son +tour un petit poëme sur la vie de soldat. Cependant il lisait et +s'instruisait sans cesse. On lui avait fort conseillé la lecture des +grands auteurs, particulièrement de Schiller et de Klopstock; il les +admira, mais sans tirer grand profit de leurs œuvres. Ce ne fut que +plus tard qu'il se rendit bien compte de la stérilité de cette +admiration: c'est qu'il n'y avait nul rapport entre leur manière et ses +dispositions naturelles à lui-même.</p> + +<p>«Il entendit pour la première fois prononcer le nom de Gœthe, et un +volume de ses Poésies et Chansons lui tomba entre les mains. Oh! alors +ce fut tout autre chose; il sentit un bonheur, un charme indicible; rien +ne l'arrêtait dans ces poésies de la vie, où une riche individualité +venait se peindre sous mille formes sensibles; il en comprenait tout; +là, rien de savant, pas d'allusions à des faits lointains et oubliés, +pas de noms de divinités et de contrées que l'on ne connaît plus: il y +retrouvait le cœur humain et le sien propre, avec ses désirs, ses +joies, ses chagrins; il y voyait une nature allemande claire comme le +jour, la réalité pure, en pleine lumière et <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> doucement +idéalisée. Il aima Gœthe dès lors, et sentit un vague désir de se +donner à lui; mais il faut l'entendre lui-même:</p> + +<p>«Je vécus des semaines et des mois, dit-il, absorbé dans ses poésies. +Ensuite je me procurai <i>Wilhelm Meister</i>, et sa Vie, ensuite ses drames. +Quant à <i>Faust</i>, qui, avec tous ses abîmes de corruption humaine et de +perdition, m'effraya d'abord et me fit reculer, mais dont l'énigme +profonde me rattirait sans cesse, je le lisais assidûment les jours de +fête. Mon admiration et mon amour pour Gœthe s'accroissaient +journellement, si bien que je ne pouvais plus rêver ni parler d'autre +chose.</p> + +<p>«Un grand écrivain, observe à ce propos Eckermann, peut nous servir de +deux manières: en nous révélant les mystères de nos propres âmes, ou en +nous rendant sensibles les merveilles du monde extérieur. Gœthe +remplissait pour moi ce double office. J'étais conduit, grâce à lui, à +une observation plus précise dans les deux voies; et l'idée de l'unité, +ce qu'a d'harmonieux et de complet chaque être individuel considéré en +lui-même, le sens enfin <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> des mille apparitions de la nature et +de l'art se découvraient à moi chaque jour de plus en plus.</p> + +<p>«Après une longue étude de ce poëte et bien des essais pour reproduire +en poésie ce que j'avais gagné à le méditer, je me tournai vers +quelques-uns des meilleurs écrivains des autres temps et des autres +pays, et je lus non-seulement Shakspeare, mais Sophocle et Homère dans +les meilleures traductions...»</p> + +<p>«Eckermann, en un mot, travaille à se rendre digne d'approcher Gœthe +quelque jour. Comme ses premières études (on vient assez de le voir) +avaient été des plus défectueuses, il se mit à les réparer et à étudier +tant qu'il put au gymnase de Hanovre d'abord, puis, quand il fut devenu +plus libre, et sa démission donnée, à l'université de Gœttingue. Il +avait pu cependant publier, à l'aide de souscriptions, un recueil de +poésies dont il envoya un exemplaire à Gœthe, en y joignant quelques +explications personnelles. Il rédigea ensuite une sorte de traité de +critique et de poétique à son intention. Le grand poëte n'avait cessé +d'être de loin son «étoile <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> polaire». En recevant le volume de +poésies, Gœthe reconnut vite un de ses disciples et de ses amis comme +le génie en a à tous les degrés; non content de faire à l'auteur une +réponse de sa main, il exprima tout haut la bonne opinion qu'il avait +conçue de lui. Là-dessus, et d'après ce qu'on lui en rapporta, Eckermann +prit courage, adressa son traité critique manuscrit à Gœthe, et se +mit lui-même en route à pied et en pèlerin pour Weimar, sans autre +dessein d'abord que de faire connaissance avec le grand poëte, son +idole. À peine arrivé, il le vit, l'admira et l'aima de plus en plus, +s'acquit d'emblée sa bienveillance, vit qu'il pourrait lui être agréable +et utile, et, se fixant près de lui à Weimar, il y demeura (sauf de +courtes absences et un voyage de quelques mois en Italie) sans plus le +quitter jusqu'à l'heure où cet esprit immortel s'en alla.</p> + +<p>«Après la mort de Gœthe, resté uniquement fidèle à sa mémoire, tout +occupé de le représenter et de le transmettre à la postérité sous ses +traits véritables et tel qu'il le portait dans son cœur, il continua +de jouir à Weimar de l'affection de tous et de l'estime de la Cour; +<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> revêtu avec les années du lustre croissant que jetait sur lui +son amitié avec Gœthe, il finit même par avoir le titre envié de +conseiller aulique, et mourut entouré de considération, le 3 décembre +1854.</p> + +<p>«Il était dans sa trente-troisième année seulement à son arrivée à +Weimar; il avait gardé toute la fraîcheur des impressions premières et +la faculté de l'admiration. Il y a des gens qui ne sauraient parler de +lui sans le faire quelque peu grotesque et ridicule: il ne l'est pas. Il +est sans doute à quelque degré de la famille des Brossette et des +Boswell, de ceux qui se font volontiers les greffiers et les rapporteurs +des hommes célèbres; mais il choisit bien son objet, il l'a adopté par +choix et par goût, non par banalité ni par badauderie aucune; il n'a +rien du gobe-mouche, et ses procès-verbaux portent en général sur les +matières les plus élevées et les plus intéressantes dont il se pénètre +tout le premier et qu'il nous transmet en auditeur intelligent. +Remercions-le donc et ne le payons pas en ingrats, par des épigrammes et +avec des airs de supériorité. Ne rions pas de ces natures de modestie +et d'abnégation, <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> surtout quand elles nous apportent à pleines +mains des présents de roi.</p> + +<p>«Gœthe, à cette époque où Eckermann commence à nous le montrer (juin +1823), était âgé de soixante-quatorze ans, et il devait vivre près de +neuf années encore. Il était dans son heureux déclin, dans le plein et +doux éclat du soleil couchant. Il ne créait plus,—je n'appelle pas +création cette seconde et éternelle partie de <i>Faust</i>,—mais il revenait +sur lui-même, il revoyait ses écrits, préparait ses Œuvres complètes, +et, dans son retour réfléchi sur son passé qui ne l'empêchait pas d'être +attentif à tout ce qui se faisait de remarquable autour de lui et dans +les contrées voisines, il épanchait en confidences journalières les +trésors de son expérience et de sa sagesse.</p> + +<p>«Il en est, dans ces confidences, qui nous regardent et nous intéressent +plus particulièrement. Gœthe, en effet, s'occupe beaucoup de la +France et du mouvement littéraire des dernières années de la +Restauration; il est peu de nos auteurs en vogue dont les débuts en ces +années n'aient été accueillis de lui avec curiosité, et jugés avec une +sorte de sympathie; il reconnaissait en eux des alliés imprévus et +<span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> comme des petits cousins d'outre-Rhin. Et ici une remarque est +nécessaire.</p> + +<p>«Il faut distinguer deux temps très-différents, deux époques, dans les +jugements de Gœthe sur nous et dans l'attention si particulière qu'il +prêta à la France: il ne s'en occupa guère que dans la première moitié, +et, ensuite, tout à la fin de sa carrière. Gœthe, à ses débuts, est +un homme du dix-huitième siècle; il a vu jouer dans son enfance <i>le Père +de famille</i> de Diderot et <i>les Philosophes</i> de Palissot; il a lu nos +auteurs, il les goûte, et lorsqu'il a opéré son œuvre essentielle, +qui était d'arracher l'Allemagne à une imitation stérile et de lui +apprendre à se bâtir une maison à elle, une maison du Nord, sur ses +propres fondements, il aime à revenir de temps en temps à cette +littérature d'un siècle qui, après tout, est le sien. On n'a jamais +mieux défini Voltaire dans sa qualité d'esprit spécifique et toute +française qu'il ne l'a fait; on n'a jamais mieux saisi dans toute sa +portée la conception buffonienne des <i>Époques de la Nature</i>; on n'a +jamais mieux respiré et rendu l'éloquente ivresse de Diderot; il semble +la partager quand il en parle: «Diderot, s'écrie-t-il avec un +enthousiasme égal à <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> celui qu'il lui aurait lui-même inspiré, +Diderot est Diderot, un individu unique; celui qui cherche les taches de +ses œuvres est un <i>philistin</i>, et leur nombre est <i>légion</i>. Les +hommes ne savent accepter avec reconnaissance ni de Dieu, ni de la +Nature, ni d'un de leurs semblables, les trésors sans prix.» Mais ce ne +sont pas seulement nos grands auteurs qui l'occupent et qui fixent son +attention, il va jusqu'à s'inquiéter des plus secondaires et des plus +petits de ce temps-là, d'un abbé d'Olivet, d'un abbé Trublet, d'un abbé +Le Blanc qui, «tout médiocre qu'il était (c'est Gœthe qui parle), ne +put jamais parvenir pourtant à être reçu de l'Académie.»</p> + +<p>«Cependant la France changeait; après les déchirements et les +catastrophes sociales, elle accomplissait, littérairement aussi, sa +métamorphose. Gœthe, qui connut et ne goûta que médiocrement M<sup>me</sup> +de Staël, ne paraît pas avoir eu une bien haute idée de Chateaubriand, +le grand artiste et le premier en date de la génération nouvelle. À +cette époque de l'éclat littéraire de Chateaubriand, l'homme de Weimar +ne faisait pas grande attention à la France, qui s'imposait à +l'Allemagne par d'autres <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> aspects. Et puis il y avait entre eux +deux trop de causes d'antipathie. Gœthe reconnaissait toutefois à +Chateaubriand un grand talent et une initiative <i>rhétorico-poétique</i> +dont l'impulsion et l'empreinte se retrouvaient assez visibles chez les +jeunes poëtes venus depuis. Mais il ne faisait vraiment cas, en fait de +génies, que de ceux de la grande race, de ceux qui durent, dont +l'influence vraiment féconde se prolonge, se perpétue au-delà, de +génération en génération, et continue de créer après eux. Les génies +purement d'art et de forme, et de phrases, dénués de ce germe +d'invention fertile, et doués d'une action simplement viagère, se +trouvent en réalité bien moins grands qu'ils ne paraissent, et, le +premier bruit tombé, ils ne revivent pas. Leur force d'enfantement est +vite épuisée.</p> + +<p>«Ce qui commença à rappeler sérieusement l'attention de Gœthe du côté +de la France, ce furent les tentatives de critique et d'art de la jeune +école qui se produisit surtout à dater de 1824, et dont le journal <i>le +Globe</i> se fit le promoteur et l'organe littéraire. Ah! ici Gœthe se +montra vivement attiré et intéressé. Il se sentait compris, deviné par +des Français pour <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> la première fois: il se demandait d'où venait +cette race nouvelle qui importait chez soi les idées étrangères, et qui +les maniait avec une vivacité, une aisance, une prestesse inconnues +ailleurs. Il leur supposait même d'abord une maturité d'âge qu'il +mesurait à l'étendue de leurs jugements, tandis que cette étendue tenait +bien plutôt chez eux au libre et hardi coup d'œil de la jeunesse.</p> + +<p>Ce fut surtout vers 1827 que ce vif intérêt de Gœthe pour la nouvelle +et jeune France se prononça pour ne plus cesser. En 1825, il hésitait +encore, et M. Cousin, dans une visite qu'il lui fit à Weimar, ayant +voulu le mettre sur le chapitre de la littérature en France, ne put +l'amener bien loin sur ce terrain encore trop neuf.»</p> + +<p>Mais en 1827, lorsque M. Ampère le visita, sa disposition d'esprit était +bien changée; Gœthe, averti par <i>le Globe</i>, était au fait de tout, +curieux et avide de toutes les particularités à notre sujet. Dans une +lettre adressée à M<sup>me</sup> Récamier le 9 mai (1827) et publiée quelques +jours après dans <i>le Globe</i> par suite d'une indiscrétion non +regrettable, le jeune voyageur s'exprimait en ces termes, qui sont à +rapprocher <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> de ceux dans lesquels Eckermann nous parle des mêmes +entretiens:</p> + +<p>«Gœthe, écrivait M. Ampère, a, comme vous le savez, quatre-vingts +ans. J'ai eu le plaisir de dîner plusieurs fois avec lui en petit +comité, et je l'ai entendu parler plusieurs heures de suite avec une +présence d'esprit prodigieuse: tantôt avec finesse et originalité, +tantôt avec une éloquence et une chaleur de jeune homme. Il est au +courant de tout, il s'intéresse à tout, il a de l'admiration pour tout +ce qui peut en admettre. Avec ses cheveux blancs, sa robe de chambre +bien blanche, il a un air tout candide et tout patriarcal. Entre son +fils, sa belle-fille, ses deux petits-enfants, qui jouent avec lui, il +cause sur les sujets les plus élevés. Il nous a entretenu de Schiller, +de leurs travaux communs, de ce que celui-ci voulait faire, de ce qu'il +aurait fait, de ses intentions, de tout ce qui se rattache à son +souvenir: il est le plus intéressant et le plus aimable des hommes.</p> + +<p>«Il a une conscience naïve de sa gloire qui ne peut déplaire parce qu'il +est occupé de tous les autres talents, et si véritablement <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> +sensible à tout ce qui se fait de bon, partout et dans tous les genres. +À genoux devant Molière et la Fontaine, il admire <i>Athalie</i>, goûte +<i>Bérénice</i>, sait par cœur les chansons de Béranger et raconte +parfaitement nos plus nouveaux vaudevilles. À propos du Tasse, il +prétend avoir fait de grandes recherches et que l'histoire se rapproche +beaucoup de la manière dont il a traité son sujet. Il soutient que la +prison est un conte. Ce qui vous fera plaisir, c'est qu'il croit à +l'amour du Tasse et à celui de la princesse; mais toujours à distance, +toujours romanesque et sans ces absurdes propositions d'épouser qu'on +trouve chez nous dans un drame récent.»</p> + +<p>N'oublions pas que la lettre est adressée à M<sup>me</sup> Récamier, favorable à +tous les beaux cas d'amour et de délicate passion.</p> + +<h4>V.</h4> + +<p>On connaît Gœthe, le Voltaire et le Cuvier allemand dans un même +homme, le créateur de la lumière, l'idolâtre de l'art! Il a écrit ses +mémoires; <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> il fut constamment heureux. Son tempérament moral +était composé, par moitiés égales, de réflexion froide pour les choses +et d'enthousiasme ardent pour les lettres, les arts et même pour les +sciences. Il naquit à une époque où la philosophie française passionnait +l'Allemagne et où les excès de la révolution repoussaient les cœurs. +Il s'était fixé jeune à Weimar. L'amitié du grand-duc et de la +grande-duchesse Amélie l'avait élevé, par l'affection, au rang de +principal conseiller de cette cour athénienne et de directeur du théâtre +et du ministère. Jamais sa faveur, dont il usait modérément, ne subit +d'éclipse. Il semblait régner du droit divin du génie. La poésie était +son titre; ceux qu'il n'aurait pu soumettre, il les charmait par l'excès +de confiance en lui-même; il ne jalousait personne. Les premiers +écrivains ou poëtes de l'Allemagne étaient à lui. Il découvrit dans un +livre un jeune homme pauvre et souffrant, le seul rival que la nature +pouvait lui opposer, Schiller; il l'appela à Iéna, puis à Weimar, tourna +sur lui l'amitié du grand-duc, travailla en commun avec lui, en fit son +frère, et lui prêta la moitié de son génie. Schiller mort, Gœthe le +pleura toute sa vie. Jamais une <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> si sincère confraternité +n'avait uni deux âmes d'hommes de lettres. En 1792, Gœthe suivit, par +dévouement monarchique, le duc de Weimar dans la campagne des Prussiens +contre la France; après la paix, il passa à Bruxelles et revint vivre à +Weimar. Il se maria; il eut un fils dont ces conversations nous +entretiennent. Il lui fit épouser une jeune fille charmante et tendre +qui fut pour lui comme une seconde jeunesse en son cœur. Il les +perdit. Ses deux petits-enfants jouèrent avec ses cheveux blancs.</p> + +<h4>VI.</h4> + +<p>Gœthe avait écrit vers 1792 le roman étrange et poétiquement +populaire de <i>Werther</i>, comme Schiller avait écrit les <i>Brigands</i>: deux +œuvres inexplicables et en dehors de toute vue morale; de l'art pur, +où la force de la passion conduit les jeunes héros de Schiller au crime, +et le héros mélancolique de Gœthe au suicide. <i>Werther</i>, comme un jet +de flamme que le monde combustible de l'époque attendait, incendia à +son apparition toutes les nations. <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> Jamais livre n'eut, en si +peu d'années, un si grand nombre d'éditions. C'était l'amour délirant +extravasé sur la terre. Le ridicule n'y mordit pas; le sublime de la +passion le tua. <i>Werther</i> resta et restera le charbon de feu des livres. +Gœthe étudia de sang-froid les résultats terribles de l'incendie +qu'il avait allumé; chaque suicide en Allemagne et en Europe était pour +lui un triomphe. <i>Faust</i>, son œuvre principale en vers, était avant +lui une légende moitié humaine, moitié satanique, d'outre-Rhin. Son +succès fut à la fois philosophique et populaire. Méphistophélès, +portrait de Gœthe au fond, fut l'indifférence railleuse entre le bien +et le mal, l'éternel blasphème de l'humanité, représentée par la jeune +et infortunée Marguerite. Les poëtes étrangers furent pervertis par +cette doctrine plus grande que nature. Ugo Foscolo en Italie, Byron en +Angleterre y puisèrent, l'un son imitation de Werther dans les lettres +de <i>Jacopo Ortis</i>, l'autre ses doctrines malfaisantes d'énergie dans le +crime de ses premières poésies, et de raillerie cynique du bien dans +<i>Don Juan</i>; après cela Gœthe réfléchit et changea peu à peu de route. +Il vit ou il crut voir que ses élans passionnés dans <i>Werther</i>, +<span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> que ses aspirations désordonnées dans <i>Faust</i>, poussaient +l'humanité hors de sa sphère en faisant rêver aux peuples des destinées +supérieures à ce qu'ils peuvent atteindre ici-bas. Il redevint possible, +et il vit que le possible était l'honnête. Il prit pour devise la +modération, et ne goûta plus que la vérité pratique. Il écrivit des +ballades allemandes très-romantiques, mais qui, à nous, nous paraissent +trop féeriques ou trop puériles; puis des études remarquables sur la +botanique, puis des <i>Essais sur les couleurs</i> où il crut détrôner +Newton, puis le roman de <i>Wilhelm Meister</i>, espèce de rêve d'un Juif +errant de l'humanité, plein d'intentions souvent inintelligibles, et +parsemé de réalités délicieuses telles que l'épisode de <i>Mignon</i>; puis +un roman apocalyptique des <i>Affinités électives</i>, énigme dont le mot +n'est pas encore trouvé.</p> + +<h4>VII.</h4> + +<p>Il resta invariablement fidèle à son prince, devint son ami et ne cessa +pas de gouverner, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> de concert avec lui, dans un sens libéral et +modéré, dirigeant les alliances, la politique et le théâtre de Weimar +dans le double intérêt du prince et du peuple pendant cinquante ans. Il +tint cette difficile balance sans la laisser osciller. Quand Napoléon, +après la paix de Tilsitt, vint à Weimar, Gœthe témoigna, pour l'homme +des grands exploits militaires, une partialité plus que poétique; il fut +flatté d'en être distingué. Cet homme lui éclipsa les défaites et les +malheurs de l'Allemagne. Il parut passer du côté du destin représenté, à +ses yeux, par l'homme de la force brutale. Le philosophe disparut en lui +devant le poëte.</p> + +<p>Ni son prince ni son pays ne lui demandaient compte de cette partialité +blessante pour le vainqueur. «Ce sont deux grands esprits, se +disaient-ils, ils ne se jugent pas, ils s'admirent.» Napoléon, en effet, +comme on le verra, affecta d'admirer beaucoup Gœthe. Il avait lu +<i>Werther</i> dans sa jeunesse et <i>Faust</i> dans sa maturité.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> VIII.</h4> + +<p>Eckermann n'habitait pas encore Weimar; il ne devint le familier du +grand homme que dans les dix dernières années de sa vie. Voici comment +il s'attendrit sur son souvenir, quand la mort eut éteint la voix de +Gœthe:</p> + +<p>«Je vois enfin devant moi terminé le troisième volume de mes +conversations avec Gœthe, promis depuis longtemps; j'éprouve la joie +que donne le triomphe de grands obstacles. J'étais dans une situation +très-difficile. Je ressemblais au marin qui ne peut pas faire route par +le vent du jour, et qui est obligé d'attendre, avec la plus grande +patience, des semaines et des mois jusqu'à ce que le vent favorable, qui +soufflait il y a des années, souffle de nouveau. Dans le temps heureux +où j'écrivis les deux premiers volumes, je marchais avec un vent +favorable; les paroles récemment prononcées résonnaient encore dans mes +oreilles, et le commerce animé que j'avais avec cet <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> homme +extraordinaire me maintenait dans une atmosphère d'enthousiasme, qui +m'entraînait en avant et semblait me donner des ailes.</p> + +<p>«Mais aujourd'hui, déjà depuis bien des années cette voix est muette, et +le bonheur dont je jouissais dans ce contact avec sa personne est bien +loin derrière moi; aussi je ne pouvais trouver l'ardeur nécessaire que +dans les heures où il m'était donné de rentrer en moi-même, assez +profondément pour pénétrer dans ces asiles de l'âme que rien ne trouble; +là je pouvais revoir le passé avec ses fraîches couleurs; il se +redressait devant moi, et je voyais de grandes pensées, des fragments de +cette grande âme apparaître à mes regards, comme apparaîtraient des +sommets lointains, mais éclairés par la lumière du jour céleste, aussi +éclatante que la lumière du soleil.</p> + +<p>«La joie que j'éprouvais dans ces moments me rendait tout mon feu; les +idées et la suite de leur développement, les expressions telles qu'elles +avaient été prononcées, tout redevenait clair comme un souvenir de la +veille. Gœthe vivait encore devant moi; j'entendais de nouveau le +timbre aimé de sa voix, à laquelle <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> nulle autre ne peut être +comparée. Je le voyais de nouveau, le soir, avec son étoile sur son +habit noir, dans son salon brillamment éclairé, plaisanter au milieu de +son cercle, rire et causer gaiement. Je le voyais un autre jour par un +beau temps, à côté de moi dans sa voiture, en pardessus brun, en +casquette bleue, son manteau gris clair étendu sur ses genoux; son teint +brun est frais comme le temps, ses paroles jaillissent spirituelles et +se perdent dans l'air, mêlées au roulement de la voiture qu'elles +dominent. Ou bien, je me voyais encore, le soir, dans son cabinet +d'étude, éclairé par la tranquille lumière de la bougie; il était assis +à la table, en face de moi, en robe de chambre de flanelle blanche. La +douce émotion que l'on ressent au soir d'une journée bien employée +respirait sur ses traits; notre conversation roulait sur de grands et +nobles sujets; je voyais alors se montrer tout ce que sa nature +renfermait de plus élevé, et mon âme s'enflammait à la sienne. Entre +nous régnait la plus profonde harmonie; il me tendait sa main par-dessus +la table, et je la pressais; puis je saisissais un verre rempli, placé +près de moi, et je le vidais en silence, et je lui faisais une secrète +libation, les <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> regards passant au-dessus de mon verre et +reposant dans les siens.</p> + +<p>«Dans ces moments, je le retrouvais dans toute sa vie, et ses paroles +résonnaient de nouveau comme autrefois.—Mais on le sait, quel que soit +le bonheur que nous ayons à penser à un mort bien-aimé, le fracas confus +du jour qui s'écoule fait que souvent pendant des semaines et des mois +notre pensée ne se tourne vers lui que passagèrement; et les moments de +calme et de profond recueillement où nous croyons posséder de nouveau, +dans toute la vivacité de la vie, cet ami parti avant nous, ces moments +se mettent au nombre des rares et belles heures d'existence.—Il en +était ainsi de moi avec Gœthe.—Souvent des mois se passaient où mon +âme, absorbée par les relations de la vie journalière, était morte pour +lui, et il n'adressait pas un seul mot à mon esprit. Puis venaient +d'autres semaines, d'autres mois de disposition stérile, pendant +lesquels rien en moi ne voulait ni germer ni fleurir. Ces temps de +néant, il fallait que j'eusse la grande patience de les laisser +s'écouler inutiles, car, dans de pareilles circonstances, ce que +j'aurais écrit n'aurait rien valu. Je devais attendre <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> de la +fortune le retour des heures où le passé revivait et se représentait +devant moi, où je jouissais d'une énergie intellectuelle assez grande, +d'un bien-être physique assez complet pour élever mon âme à cette +hauteur à laquelle il faut que je parvienne pour être digne de voir de +nouveau reparaître en moi les idées et les sentiments de Gœthe.—Car +j'avais affaire à un héros que je ne devais pas abaisser. Pour être +vrai, il devait se montrer avec toute la bienveillance de ses jugements, +avec la pleine clarté et la pleine force de son intelligence, avec la +dignité naturelle à un caractère élevé.—Ce n'était pas là une petite +difficulté.</p> + +<p>«Mes relations avec lui avaient un caractère de tendresse tout +particulier; c'étaient celles de l'écolier avec son maître, du fils avec +son père, de l'âme avide d'instruction avec l'âme riche de +connaissances. Il me fit entrer dans sa société et prendre part aux +jouissances intellectuelles et aussi aux plaisirs plus mondains d'un +être supérieur. Souvent je le voyais seulement tous les huit jours, le +soir; souvent j'avais le bonheur de le voir à midi tous les jours, +tantôt en grande compagnie, tantôt tête à tête, à dîner.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> «Sa conversation était variée comme ses œuvres. Il était +toujours le même et toujours différent. S'il était occupé d'une grande +idée, ses paroles coulaient avec une inépuisable richesse; on croyait +alors être au printemps, dans un jardin où tout est en fleur, où tout +éblouit, et empêche de penser à se cueillir un bouquet. Dans d'autres +temps, au contraire, on le trouvait muet, laconique; un nuage semblait +avoir couvert son âme, et dans certains jours on sentait auprès de lui +comme un froid glacial, comme un vent qui a couru sur la neige et les +frimas et qui coupe. Puis je le revoyais, et je retrouvais un jour d'été +avec tous ses sourires; je croyais entendre dans les bois, dans les +buissons, dans les haies, tous les oiseaux me saluer de leurs chants; le +ciel bleu était traversé par le cri de coucou, et dans la plaine en +fleurs bruissait l'eau du ruisseau. Alors quel bonheur de l'écouter! Sa +présence enivrait, et chacune de ses paroles semblait élargir le +cœur.</p> + +<p>«C'est ainsi qu'en lui on voyait comme dans une lutte et dans une +succession perpétuelle tour à tour l'hiver et l'été, la vieillesse et +la jeunesse; mais il était admirable que, dans ce <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> vieillard de +soixante-dix et de quatre-vingts ans, ce fût la jeunesse qui reprît +toujours le dessus, car ces journées où l'automne ou l'hiver se +faisaient sentir n'étaient que de rares exceptions.</p> + +<p>«L'empire qu'il avait sur lui-même était remarquable, et c'est là même +une des originalités les plus saillantes de son caractère. Il y a une +parenté étroite entre cet empire qu'il avait sur lui-même et la +puissance de réflexion qui le maintenait toujours maître du sujet qu'il +traitait en écrivant, et qui lui permettait de donner à ses œuvres ce +fini dans la forme que nous admirons. C'est aussi par une conséquence de +ce trait de son caractère que, dans maints de ses livres et dans maintes +de ses assertions orales, il est très-retenu et plein de réserve.—Mais +il y avait d'heureux moments où un génie plus puissant se rendait maître +de lui, et lui faisait abandonner son empire sur lui-même; alors la +conversation avait une effervescence toute juvénile, elle se précipitait +comme un torrent qui descend des montagnes. C'est dans de pareils +moments qu'il versait tous les trésors de grandeur et de bonté que +renfermait son âme, et ce sont de pareils moments <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> qui font +comprendre comment ses amis de jeunesse ont dit de lui que ses paroles +étaient bien supérieures à ses écrits imprimés.»</p> + +<h4>IX.</h4> + +<p>Les entretiens s'ouvrent par une forte maladie du vieillard, que la +vigueur de sa constitution fait triompher de la mort. Un fils ne +raconterait pas avec plus de sollicitude les phases de la maladie.</p> + +<p class="date">«Lundi, 2 mars 1823.</p> + +<p>«Ce soir, chez Gœthe, que je n'avais pas vu depuis plusieurs jours. +Il était assis dans son fauteuil, et il avait auprès de lui sa +belle-fille et Riemer. Le mieux était frappant. Sa voix avait repris son +timbre naturel, sa respiration était libre; sa main n'était plus enflée, +son apparence était celle de la santé, sa conversation était facile. Il +se leva, alla dans sa chambre à coucher et revint sans embarras. On but +<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> le thé près de lui, et, comme c'était pour la première fois +depuis sa maladie, je reprochai en plaisantant à madame de Gœthe +d'avoir oublié de mettre un bouquet sur la table. Madame de Gœthe +prit aussitôt à son chapeau un ruban de couleur et l'attacha à la +cafetière. Ce trait de gaieté parut faire grand plaisir à Gœthe.»</p> + +<p class="date">«Weimar, mardi, 10 juin 1823.</p> + +<p>«Je suis arrivé ici depuis peu de jours, et aujourd'hui, pour la +première fois, je suis allé chez Gœthe. L'accueil a été extrêmement +affectueux, et l'impression que sa personne a faite sur moi a été telle, +que je compte ce jour parmi les plus heureux de ma vie.</p> + +<p>«Il m'avait hier, sur ma demande, indiqué midi comme le moment où il +pourrait me recevoir. J'allai à l'heure dite, et trouvai son domestique +m'attendant déjà et prêt à m'introduire. L'intérieur de sa maison me fit +une très-agréable impression; sans être riche, tout a beaucoup de +noblesse et de simplicité; quelques plâtres de statues antiques placés +dans l'escalier rappellent le goût prononcé de Gœthe <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> pour +l'art plastique et pour l'antiquité grecque. Je vis au rez-de-chaussée +plusieurs femmes, occupées dans la maison, passer et repasser. Je vis +aussi un des beaux enfants d'Ottilie, qui s'approcha sans défiance de +moi et me regarda avec de grands yeux. Après ce premier coup d'œil, +je montai au premier étage avec le domestique, dont la langue était +toujours en mouvement. Il ouvrit la porte d'une pièce, sur le seuil de +laquelle on lisait en passant le mot <i>Salve</i>, présage d'un accueil +amical. Nous traversâmes cette chambre, et nous entrâmes dans une +seconde, un peu plus spacieuse, où il me pria d'attendre, pendant qu'il +allait prévenir son maître. La température de cette pièce ranimait par +sa très-grande fraîcheur, un tapis couvrait le sol; la couleur rouge du +canapé et des chaises donnait de la gaieté à l'ameublement; sur un côté +était un piano, et aux murs étaient suspendus des dessins et des +tableaux de genres divers et de différentes grandeurs. Une porte ouverte +laissait voir une autre chambre également ornée de tableaux, et par +laquelle le domestique était allé m'annoncer.</p> + +<p>«Gœthe, en redingote bleue et en souliers, <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> entra peu de +moments après.—Noble figure! J'étais saisi, mais les paroles les plus +amicales dissipèrent aussitôt mon embarras. Nous nous assîmes sur le +sofa. Le bonheur de le voir, d'être près de lui, me troublait, je ne +savais presque rien ou rien lui dire.</p> + +<p>«Il se mit aussitôt à me parler de mon manuscrit.</p> + +<p>«Je sors d'avec vous, dit-il; toute la matinée, j'ai lu votre écrit, il +n'a besoin d'aucune recommandation, il se recommande de lui-même.»</p> + +<p>«Il me dit que les pensées y étaient claires, bien exposées, bien +enchaînées, que l'ensemble reposait sur une base solide, et avait été +médité avec soin.</p> + +<p>«Je veux l'expédier vite, ajouta-t-il; aujourd'hui j'écris à Cotta par +le courrier, et demain j'envoie le paquet par la poste.»</p> + +<p>«Nous parlâmes de mes projets de voyage. Je ne pouvais me rassasier de +regarder les traits puissants de ce visage bruni, riche en replis dont +chacun avait son expression, et dans tous se lisaient la loyauté, la +solidité, avec tant de calme et de grandeur! Il parlait avec lenteur, +sans se presser, comme on se figure que doit <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> parler un vieux +roi. On voyait qu'il a en lui-même son point d'appui et qu'il est +au-dessus de l'éloge ou du blâme.</p> + +<p>«Je ressentais près de lui un bien-être inexprimable; j'éprouvais ce +calme que peut éprouver l'homme qui, après longue fatigue et longue +espérance, voit enfin exaucés ses vœux les plus chers. Il me parla de +ma lettre, et me dit que j'avais raison en soutenant que, si un homme a +su traiter avec clarté <i>un certain sujet</i>, il a prouvé par là qu'il +pouvait se distinguer dans beaucoup d'autres occasions toutes +différentes.</p> + +<p>«On ne peut pas savoir comment les choses tourneront, dit-il; à Berlin, +j'ai beaucoup de belles connaissances; nous verrons, j'ai pensé à vous +ces jours-ci.»</p> + +<p>«Et, en parlant ainsi, il souriait en lui-même d'un air affectueux. Il +m'indiqua toutes les curiosités que j'avais encore à visiter à Weimar, +et me dit qu'il prierait son secrétaire, M. Krœuter, de vouloir bien +me conduire partout. Mais surtout il me recommanda de ne pas manquer +d'aller au théâtre. Nous nous séparâmes très-amicalement. J'étais on ne +peut plus heureux, car chacune de ses paroles <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> respirait la +bienveillance, et je sentais qu'il avait une bonne opinion de moi.»</p> + +<p class="date">«Mercredi, 11 juin 1823.</p> + +<p>«J'ai reçu ce matin une carte de Gœthe sur laquelle était une +nouvelle invitation de me rendre chez lui. Je suis resté une petite +heure. Il m'a paru aujourd'hui tout autre qu'hier; il semblait en tout +vif et décidé comme un jeune homme. En entrant, il m'apporta deux gros +volumes et me dit:</p> + +<p>«Il ne faut pas que vous partiez si vite; il faut que nous fassions plus +ample connaissance. Je désire vous voir et causer davantage avec vous. +Mais, pour ne pas rester dans le champ trop vaste des généralités, j'ai +pensé à un travail positif qui sera entre nous un intermédiaire pour +nous lier et pour converser. Ces deux volumes renferment le <i>Journal +littéraire</i> de Francfort, des années 1772 et 1773; c'est là que tous les +petits articles de critique que j'écrivais alors ont été publiés. Ils ne +sont pas signés, mais, comme vous connaissez ma manière de penser, vous +les distinguerez bien des autres. Je voudrais que <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> vous +voulussiez bien examiner avec soin ces travaux de jeunesse, pour me dire +ce que vous en pensez. Je désire savoir s'ils méritent d'être introduits +dans la prochaine édition de mes œuvres<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. Ces écrits sont +maintenant trop loin de moi, je n'ai plus de jugement sur eux. Vous, +jeunes gens, vous devez sentir s'ils ont pour vous de la valeur et +jusqu'à quel point, dans l'état actuel de la littérature, ils peuvent +être encore utiles. J'en ai déjà fait prendre des copies que vous aurez +plus tard pour les comparer avec l'original. Dans la dernière rédaction, +il est possible aussi qu'il soit bon de faire çà et là quelques +suppressions ou quelques corrections sans altérer le caractère de +l'ensemble.»</p> + +<p>«Je lui répondis que je m'essayerais très-volontiers sur ce travail, et +que mon vœu le plus vif était de réussir à son gré.</p> + +<p>«Quand vous aurez commencé, vous verrez, dit-il, que ce travail est fait +comme pour vous; cela ira tout seul.»</p> + +<p>«Il me dit alors qu'il allait passer l'été à <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Marienbad, qu'il +désirait me voir rester à Iéna jusqu'à son retour.</p> + +<p>«Je me suis occupé d'un logement, ajouta-t-il, et j'ai pris tous les +soins nécessaires pour que vous ayez là toutes vos aises. Vous trouverez +tous les secours que vos études réclament, vous aurez des relations avec +des personnes distinguées, et, de plus, la contrée est si variée, que +vous avez bien cinquante promenades différentes à faire, toutes +agréables et presque toutes très-favorables à la réflexion solitaire. +Vous aurez ainsi le loisir et l'occasion d'écrire du nouveau pour +vous-même, et en même temps vous ferez ce que je demande de vous.»</p> + +<p>«Je n'avais rien à opposer à ces projets. J'acceptai tout avec joie. Son +adieu fut encore plus amical que d'habitude, et il me donna rendez-vous +au surlendemain pour un nouvel entretien.»</p> + +<p class="date">«Lundi, 16 juin 1823.</p> + +<p>«Je suis allé, ces jours-ci, plusieurs fois chez Gœthe. Aujourd'hui +nous n'avons presque parlé que de nos affaires. Je lui ai dit ce +<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> que je pensais de ses articles de critique de Francfort, et je +les ai appelés «des échos de ses années d'Université;» cette expression +a paru lui plaire, parce qu'elle indique le point de vue sous lequel on +doit considérer ces travaux de jeunesse. Il m'a donné ensuite les onze +premières livraisons de son journal <i>l'Art et l'Antiquité</i>, pour que je +les emporte aussi à Iéna avec le <i>Journal de Francfort</i>.</p> + +<p>«Je désire que vous examiniez bien ces livraisons, a-t-il dit, et que +non-seulement vous en fassiez une table analytique générale, mais que +vous indiquiez aussi quels sont les sujets qui ne peuvent pas être +considérés comme entièrement traités; par là je verrai quels sont les +fils que je dois ressaisir pour continuer le réseau. Je gagnerai +beaucoup par ce secours, vous-même vous gagnerez par ce travail positif +une connaissance bien plus approfondie du contenu de ces articles, vous +vous les approprierez bien mieux que par une lecture ordinaire faite en +ne songeant qu'à votre plaisir.»</p> + +<p>«Toutes ces idées me paraissaient justes, et j'acceptai ce nouveau +travail.»</p> + +<p class="date"><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> «Jeudi, 19 juin 1823.</p> + +<p>«Je voulais être aujourd'hui à Iéna, mais Gœthe m'a prié de vouloir +bien pour lui rester jusqu'à dimanche. Il m'a donné des lettres de +recommandation, entre autres une pour la famille Frommann<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.</p> + +<p>«Vous vous plairez dans ce cercle, me dit-il, j'ai passé là de beaux +soirs. Jean-Paul, Tieck, les Schlegel, tout ce qui a un nom en Allemagne +a vécu là autrefois et avec plaisir, et c'est encore aujourd'hui le +point de réunion d'un grand nombre de savants, d'artistes et de +personnes distinguées de tout genre. Dans quelques semaines, écrivez-moi +à Marienbad, pour me faire savoir comment vous vous portez et comment +vous vous plaisez à Iéna. J'ai dit à mon fils d'aller vous voir pendant +mon absence.»</p> + +<p>«Tant de sollicitude de la part de Gœthe m'inspirait de vifs +sentiments de reconnaissance, et j'étais heureux de voir qu'il me +traitait <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> comme un des siens et qu'il voulait que je fusse +considéré comme tel.</p> + +<p>«Le 21 juin j'avais pris congé de Gœthe. Grâce à ses lettres de +recommandation, je trouvai à Iéna le meilleur accueil. Je fis sur les +quatre volumes d'<i>Art et Antiquité</i> le travail qu'il m'avait demandé, et +je le lui envoyai à Marienbad avec une lettre où je lui disais que +j'avais l'intention de quitter Iéna et d'aller habiter une grande ville. +Iéna me semblait monotone. Je reçus aussitôt la réponse suivante:</p> + +<p>«La table analytique m'est exactement parvenue; elle répond tout à fait +à mes désirs et remplit mon but. Que je trouve à mon retour les articles +de Francfort rédigés de la même façon, et je vous devrai les meilleurs +remercîments. Déjà, tout en ne disant rien, je m'occupe à m'acquitter +avec vous en réfléchissant ici à vos pensées, à votre situation, à vos +désirs, au but que vous cherchez, à vos plans d'avenir. Je serai, à mon +retour, prêt à causer à fond avec vous sur ce qui peut vous convenir. +Aujourd'hui, je n'ajoute pas un mot. Le départ de Marienbad me préoccupe +et m'occupe beaucoup; il est vraiment bien pénible de rester si peu de +temps avec les <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> personnes si remarquables que j'ai trouvées ici.</p> + +<p>«Puissé-je vous trouver au sein de votre activité paisible; elle vous +mènera un jour par la voie la plus sûre et la plus pure à l'expérience +et à la connaissance du monde. Adieu, je pense avec joie à nos relations +futures qui seront longues et intimes.</p> + +<p class="auteur smcap">«Gœthe.</p> + +<p>«Marienbad, le 14 août 1823.»</p> + +<p>«Cette lettre me fit le plus vif plaisir, et je fus dès lors décidé à me +laisser entièrement guider par Gœthe. Il revint le 15 septembre de +Marienbad, si bien portant, si vigoureux, qu'il pouvait faire plusieurs +lieues à pied. C'était un vrai bonheur de le regarder.</p> + +<p>«Aussitôt après nous être mutuellement et joyeusement salués, Gœthe +me dit:</p> + +<p>«Je vais tout vous dire en un mot: Je désire que vous restiez cet hiver +près de moi à Weimar.»</p> + +<p>«Ce furent là ses premiers mots; il ajouta:</p> + +<p>«Ce qui vous convient le mieux, c'est la poésie et la critique. Vous +avez pour ces deux <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> genres des dispositions naturelles, c'est là +votre métier; vous devez vous y tenir, et il vous procurera bientôt une +excellente existence; mais il y a bien des choses qui, sans se rattacher +spécialement à ce qui vous occupe, doivent cependant être apprises. Il +s'agit de les apprendre vite. C'est ce que vous ferez cet hiver avec +nous à Weimar; vous serez étonné à Pâques du chemin que vous aurez fait. +Tout sera au mieux pour vous, car tout ce qui peut vous servir dépend de +moi. Vous aurez alors acquis de la solidité pour toute votre existence, +vous vous sentirez à votre aise, et partout où vous irez, vous irez sans +inquiétude. Je m'occuperai d'un logement pour vous dans mon voisinage, +car il ne faut pas perdre cet hiver un seul instant. On rencontre +réunies à Weimar bien des choses utiles, et peu à peu vous trouverez +dans la haute classe une société égale à la meilleure de n'importe +quelle grande ville. Je suis lié avec des hommes très-distingués; vous +ferez peu à peu connaissance avec eux, et leur commerce sera pour vous à +un haut degré instructif et utile.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> «Il me nomma plusieurs personnes, me dit en peu de mots leurs +mérites distinctifs, et continua:</p> + +<p>«Où pourriez-vous trouver, sur un petit espace, tant d'avantages? Nous +avons aussi une bibliothèque excellente, et un théâtre qui, dans ce +qu'il y a de plus important, ne le cède à aucun théâtre d'aucune ville +allemande. Je vous le répète donc: restez avec nous, et non pas +seulement cet hiver; choisissez Weimar pour votre séjour définitif. Les +portes et les rues qui en partent conduisent à tous les bouts du monde. +Vous voyagerez en été, et vous verrez petit à petit ce que vous avez le +désir de voir. Moi, voilà cinquante ans que j'habite ici, et cependant +où ne suis-je pas allé? Mais toujours je suis revenu avec plaisir à +Weimar.»</p> + +<p>«J'étais heureux de voir de nouveau Gœthe près de moi, de l'entendre +parler, et je sentais que je lui appartenais tout entier.</p> + +<p>«Si je te possède, si je peux, toi seul, te posséder, pensais-je, tout +le reste me conviendra.»</p> + +<p>«Je lui répétai que j'étais prêt à faire tout ce qu'il jugerait le +meilleur dans ma situation.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> X.</h4> + +<p>On voit qu'Eckermann allait devenir le secrétaire intime de Gœthe, +comme Platon celui de Socrate; le titre de disciple était la solde +d'Eckermann, il n'en voulait pas d'autre. Toute la maison du +poëte-philosophe se composait alors de son fils et de sa belle-fille, +femme aimable, instruite, douce, qui gouvernait le ménage et qui +répandait sur la vie de Gœthe la douce sérénité de son âme. Le +grand-duc lui avait donné pour l'été une maison des champs, où nous le +verrons aller souvent pour jouir des beaux jours. Sa pension modique +suffisait à son honorable état de maison.</p> + +<p>Poursuivons:</p> + +<p class="date">«Mardi, 14 octobre 1823.</p> + +<p>«Ce soir j'ai assisté pour la première fois à un grand thé chez +Gœthe. J'étais le premier arrivé, et je regardai avec plaisir les +pièces <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> pleines de lumières qui se succédaient l'une à l'autre. +Dans l'une des dernières, je trouvai Gœthe qui vint très-gaiement +vers moi. Il portait le costume qui lui va si bien, l'habit noir avec +l'étoile d'argent. Nous restâmes encore quelques instants seuls et nous +allâmes dans la pièce que l'on appelle la salle du Plafond, où je fus +surtout séduit par le tableau des Noces Aldobrandines, suspendu à la +muraille au-dessus du canapé rouge. On avait écarté de chaque côté les +rideaux verts qui le couvrent, il était parfaitement éclairé, et je me +plus à le considérer tranquillement. «Oui, me dit alors Gœthe, les +anciens ne se contentaient pas d'avoir de belles idées; chez eux, les +belles idées produisaient de belles œuvres. Mais nous, modernes, si +nous avons aussi de grandes idées, nous pouvons rarement les produire au +dehors avec la force et la fraîcheur de vie qu'elles avaient dans notre +esprit.»</p> + +<p>«Je vis alors arriver Riemer, Meyer, le chancelier de Müller et +plusieurs autres personnes, hommes et dames de la cour. Le fils de +Gœthe et madame de Gœthe entrèrent aussi; je fis connaissance avec +eux pour la première fois. Les salons se remplissaient peu à peu, +<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> tout était animé et vivant. Je vis aussi de brillants et jeunes +étrangers avec lesquels Gœthe causait en français.</p> + +<p>«La soirée me plut; partout régnaient l'aisance et la liberté: on se +tenait debout, on s'asseyait, on plaisantait, on riait, on parlait avec +l'un, avec l'autre, chacun suivant sa fantaisie. J'eus avec le jeune +Gœthe un entretien très-vif sur le <i>Portrait</i> de Houvald<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>, joué au +théâtre quelques jours auparavant. Nous étions de la même opinion sur +cette pièce, et j'avais du plaisir à voir avec quel esprit et quel feu +le jeune Gœthe savait analyser les rapports qu'il avait saisis. +Gœthe, au milieu du monde, avait l'air très-aimable. Il allait de +l'un à l'autre, et il semblait qu'il aimât toujours mieux écouter et +laisser parler les autres que parler lui-même. Madame de Gœthe venait +souvent lui prendre le bras, s'enlacer à lui et l'embrasser. Je lui +avais dit peu de temps avant que le théâtre me donnait le plus grand +plaisir, et que ce plaisir, je le devais à ce que je me laissais aller +tout simplement à l'impression faite sur moi par la pièce, sans +réfléchir à ce que j'éprouvais. Gœthe <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> avait loué cette +manière d'agir, et l'avait trouvée tout à fait appropriée à mon état +d'esprit actuel. Je le vis s'approcher de moi avec madame de Gœthe.</p> + +<p>«—Voici ma belle-fille, me dit-il, vous connaissez-vous déjà?»</p> + +<p>«Nous lui apprîmes que nous venions à l'instant même de faire +connaissance.</p> + +<p>«—C'est aussi comme toi, Ottilie, un ami du théâtre,» ajouta-t-il, et +nous nous félicitâmes mutuellement de notre penchant commun.</p> + +<p>«—Ma fille, dit-il, ne manque pas une soirée.»</p> + +<p>«—Cela va bien, répondis-je, tant que l'on donne de bonnes pièces, +amusantes; mais il y a aussi de l'ennui à supporter, quand les mauvaises +arrivent.»</p> + +<p>«—Non, répliqua Gœthe, il n'y a rien de meilleur que d'être obligé +de voir et d'entendre aussi le mauvais; on prend ainsi contre le mauvais +une bonne haine, et on sent mieux ensuite ce qui est bon. Il n'en est +pas de même avec un livre; s'il déplaît, on le jette de ses mains; au +théâtre, c'est mieux, il faut tout endurer.»</p> + +<p>«Je trouvai qu'il avait raison, et je pensai <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> que tout était +pour le vieillard une occasion de dire quelque chose de juste.</p> + +<p>«Nous nous séparâmes alors, je me mêlai aux autres personnes, qui dans +chaque salon causaient bruyamment et gaiement. Gœthe s'était +rapproché des dames pendant que j'écoutais les récits de Riemer et de +Meyer sur l'Italie. Le conseiller du gouvernement Schmidt, bientôt +après, se mit au piano, et joua des morceaux de Beethoven, qui parurent +être écoutés avec un profond intérêt. Une dame de beaucoup d'esprit +raconta des traits du caractère de Beethoven. Cependant dix heures +avaient sonné, la soirée était finie, soirée pour moi on ne peut plus +agréable.»</p> + +<p class="date">«Dimanche, 19 octobre 1823.</p> + +<p>«Ce matin, j'ai dîné pour la première fois avec Gœthe, mademoiselle +Ulrike<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a> et le petit <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> Walter; nous étions donc tout à fait à +l'aise, et entre nous. J'ai vu Gœthe là tout à fait comme père de +famille; il nous présentait les plats, découpait le rôti, et cela +très-adroitement, sans oublier de nous verser à boire. Nous bavardions +gaiement sur le théâtre, sur les jeunes Anglais de Weimar, et sur les +petits incidents du jour. Mademoiselle Ulrike surtout était très-gaie et +très-amusante. Gœthe était assez silencieux, et il se bornait à +introduire çà et là quelques remarques significatives; en même temps il +jetait un coup d'œil sur les journaux, nous lisant les passages les +plus saillants, et surtout ceux qui parlaient des progrès de la +révolution grecque. On vint à dire que je devrais apprendre l'anglais. +Gœthe m'y engagea fortement, surtout à cause de lord Byron, homme +selon lui d'une telle supériorité, qu'une pareille ne s'est pas +rencontrée et sans doute ne se rencontrera pas de nouveau. On chercha +quels étaient les meilleurs professeurs de la ville; mais on trouva que +tous avaient une prononciation défectueuse, et on conclut qu'il valait +mieux se borner à la conversation avec les jeunes Anglais qui habitent +ici.»</p> + +<p class="date"><span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> «Lundi, 27 octobre 1823.</p> + +<p>«Ce matin j'avais reçu une invitation à un thé et à un concert chez +Gœthe pour ce soir. Le domestique me montra la liste des invités, je +vis que la compagnie serait nombreuse et brillante. Il me dit qu'une +jeune Polonaise, qui venait d'arriver, devait improviser sur le piano. +J'acceptai l'invitation. Mais un peu après on m'apporta le programme du +théâtre. On jouait le soir <i>l'Échiquier</i>. Je ne connaissais pas la +pièce. Mon hôtesse me la vantait tellement, qu'il me prit un grand désir +de la voir. D'ailleurs je n'étais pas tout à fait à mon aise, et il me +semblait qu'il me valait mieux aller voir une comédie gaie que de me +rendre en aussi belle compagnie.—Le soir, une heure avant le théâtre, +je me rendis chez Gœthe. Sa maison était déjà très-animée. Je trouvai +Gœthe seul dans sa chambre, habillé pour sa soirée. Il m'accueillit +fort bien et me dit:</p> + +<p>«—Restez jusqu'à ce que les autres viennent.»</p> + +<p>«Je me disais tout bas:</p> + +<p>«Tu ne vas pas pouvoir partir; avec Gœthe, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> seul, tu te +trouves très-bien; mais avec tous ces messieurs et toutes ces dames qui +vont venir, tu ne te sentiras plus dans ton élément.»</p> + +<p>«Cependant Gœthe allait et venait avec moi dans sa chambre. Il ne +fallut pas longtemps pour que la conversation arrivât sur le théâtre. Je +lui dis tout le plaisir qu'il me donnait, et enfin j'ajoutai:</p> + +<p>«—Oui, cela va si loin, que malgré tout le plaisir que j'attends à +votre soirée, j'ai été aujourd'hui tout tourmenté.</p> + +<p>«—Eh bien! savez-vous? dit Gœthe, en s'arrêtant et en me regardant +avec une bonhomie grandiose, eh bien! allez-y. Ne rougissez pas! Cette +pièce amusante vous convient peut-être mieux ce soir, elle est mieux en +harmonie avec votre disposition, allez la voir! Chez moi vous aurez de +la musique, mais vous aurez cela encore souvent.</p> + +<p>«—Oui, dis-je, j'irai au théâtre; il me semble que ce soir il vaut +mieux pour moi que je rie.</p> + +<p>«—Restez donc seulement jusque vers six heures, mais jusque-là nous +pouvons encore causer un peu.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> «Stadelmann apporta des bougies, qu'il plaça sur la table de +travail de Gœthe. Gœthe me pria de m'asseoir près de la lumière: +il voulait me donner quelque chose à lire. Et que me présenta-t-il? Sa +dernière, sa chère poésie, son <i>Élégie de Marienbad</i>.</p> + +<p>«Il faut que je raconte un peu l'origine de cette poésie. Aussitôt après +le retour de Gœthe des eaux, on avait répandu ici le bruit qu'il +avait fait à Marienbad la connaissance d'une jeune dame aussi jolie que +spirituelle<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>, et qu'il s'était pris de passion pour elle. En +entendant sa voix dans l'allée de la Source, il avait saisi son chapeau +et avait couru vers elle. Il n'avait pas perdu une des heures pendant +lesquelles il pouvait être près d'elle, il avait eu là des jours de +bonheur, la séparation avait été très-pénible, et dans sa passion il +avait écrit une poésie extrêmement belle, mais qu'il regardait comme une +relique et qu'il tenait cachée. J'avais ajouté foi à ces bruits, parce +qu'ils étaient tout à fait d'accord avec sa santé encore si verte, la +puissance productive de son esprit et la fraîche vivacité de son +cœur. J'avais <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> longtemps éprouvé le plus ardent désir de +connaître cette poésie, mais j'avais naturellement hésité à prier +Gœthe de me la montrer. On jugera combien je m'estimai heureux quand +je la tins sous mes yeux. Gœthe avait écrit lui-même ces vers en +lettres latines sur du vélin, et les avait attachés avec un ruban de +soie dans un carton couvert de maroquin rouge. Ces soins extérieurs +prouvaient que Gœthe regarde ce manuscrit avec plus de faveur +qu'aucun autre. Je le lus avec une joie profonde, et chaque ligne +confirmait les bruits dont j'ai parlé; cependant les premiers vers +faisaient voir que la connaissance n'avait pas été faite cette année, +mais <i>renouvelée</i>. Le poëte tournait sans cesse autour d'une même idée +et semblait toujours comme revenir à son point de départ; la conclusion, +brisée d'une manière étrange, produisait un effet extraordinaire et +saisissait vivement. Lorsque j'eus fini de lire, Gœthe revint vers +moi:</p> + +<p>«—Eh bien! n'est-ce pas? me dit-il, je vous ai montré là quelque chose +de bon. Dans quelques jours vous me tirerez vos présages là-dessus.»</p> + +<p class="date"><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> «Jeudi, 13 novembre 1823.</p> + +<p>«Il y a quelques jours, je descendais la route d'Erfurth par un beau +temps, quand un homme âgé se joignit à moi, il avait l'apparence d'un +bourgeois dans l'aisance. Après quelques mots, l'entretien tomba sur +Gœthe. Je lui demandai s'il le connaissait personnellement.</p> + +<p>«Si je le connais! répondit-il avec satisfaction, j'ai été son valet de +chambre pendant vingt ans.»</p> + +<p>«Et il se répandit en éloges sur son ancien maître. Je le priai de me +parler de la jeunesse de Gœthe, ce qu'il fit volontiers:</p> + +<p>«Il pouvait avoir vingt-sept ans, me dit-il, quand j'étais chez lui; il +était très-maigre, agile et délicat, je l'aurais facilement porté.»</p> + +<p>«Je lui demandai si Gœthe, dans les premiers temps de son séjour, +avait été très-gai.»</p> + +<p>«Oui, certes, répondit-il, il était rieur avec les rieurs, mais +cependant sans excès; quand on dépassait les limites, il reprenait son +sérieux. Toujours il s'est occupé de travaux, de recherches sur l'art et +sur les sciences. Le duc venait souvent le voir le soir, et ils +restaient <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> à causer sciences jusqu'à une heure avancée de la +nuit; et souvent le temps me durait et je me demandais si le duc ne +partirait pas. L'étude de la nature était dès lors son occupation. Un +jour, il me sonna au milieu de la nuit; j'entre, il avait roulé son lit +de fer près de la fenêtre, et, de son lit, couché, il contemplait le +ciel.»</p> + +<p>«—N'as-tu rien vu au ciel? me demanda-t-il.»</p> + +<p>«—Non.»</p> + +<p>«—Eh bien, cours au poste, et demande aux soldats s'ils n'ont rien vu.»</p> + +<p>«Je courus, personne, n'avait rien vu, ce que je rapportai à mon maître, +que je retrouvai dans la même position, toujours couché, toujours +regardant le ciel.»</p> + +<p>«—Écoute, me dit-il, nous sommes dans un grand moment; nous avons +maintenant un tremblement de terre, ou nous allons en avoir un.»</p> + +<p>«Il me fit asseoir sur son lit pour m'expliquer quels signes le lui +faisaient savoir.»</p> + +<p>«Je demandai à ce bon vieillard quel temps il faisait alors.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> «—Le temps était très-couvert, l'air immobile, très-silencieux +et très-lourd.»</p> + +<p>«—Et avez-vous cru Gœthe sur parole?»</p> + +<p>«—Oui, je crus ce qu'il disait, car ses prédictions étaient toujours +vérifiées par les faits. Le jour suivant, mon maître fit part à la cour +de ses observations, et une dame dit à l'oreille de sa voisine: +«Gœthe extravague;» mais le duc et les autres messieurs ont cru +Gœthe, et on apprit bientôt qu'il avait vu juste, car quelques +semaines plus tard arriva la nouvelle que, cette même nuit, une partie +de Messine avait été détruite par un tremblement de terre.»</p> + +<p class="date">«Lundi, 17 novembre 1823.</p> + +<p>«Je suis allé hier un instant chez Gœthe. La présence de Humboldt et +sa conversation semblent avoir exercé sur lui une influence favorable. +Sa souffrance ne me semble pas seulement physique. Je crois bien plutôt +que cette passion pour une jeune dame, qui, l'été dernier, l'a saisi à +Marienbad, passion qu'il veut combattre, doit être regardée comme la +cause principale de sa maladie.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Nous avons connu, au même âge, une même aventure de Béranger +qui disparut complétement du monde pendant quelques mois pour combattre +l'amour par la solitude. Ce mystère de sa vie n'est pas connu, encore +moins expliqué, mais il est vrai. L'âge instruit l'homme, mais ne +corrige pas sa nature.</p> + +<h4>XI.</h4> + +<p>«Je lui rappelai sa conversation avec Napoléon, que je connais par +l'esquisse qui se trouve dans ses papiers inédits, et que je l'ai prié +plusieurs fois de terminer.</p> + +<p>«—Napoléon, dis-je, vous a désigné dans <i>Werther</i> un passage qui ne se +soutenait pas en face d'une critique sévère; et vous avez été de son +avis. Je voudrais bien savoir quel est ce passage.»</p> + +<p>«—Devinez!» dit Gœthe avec un mystérieux sourire.</p> + +<p>«—J'ai cru, répondis-je, que c'était le passage où Lotte envoie les +pistolets à Werther, <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> sans dire un mot à Albert, sans lui +communiquer ses pressentiments et ses craintes. Vous avez fait tout ce +que vous pouviez pour rendre acceptable ce silence, mais aucun motif +n'était suffisant en face de la nécessité pressante de sauver la vie de +son ami.»</p> + +<p>«—Votre observation, dit Gœthe, ne manque pas de justesse. Est-ce ce +passage ou un autre dont Napoléon m'a parlé, je préfère ne pas le dire. +Mais, je vous le répète, votre remarque est aussi juste que la +sienne<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> «Je rappelai cette opinion qui prétend que l'effet produit par +<i>Werther</i> a tenu au moment de sa publication.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> «—Je ne puis, dis-je, accepter cette idée généralement +répandue. <i>Werther</i> a fait époque parce qu'il a paru, et non parce +qu'il a paru <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> dans un certain temps. Chaque temps renferme tant +de souffrances inexprimées, tant de mécontentements secrets, de +lassitude de l'existence, et il y a pour chaque homme dans <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> ce +monde tant de relations pénibles, tant de chocs dans sa nature contre +l'organisation <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> sociale, que <i>Werther</i> ferait époque +aujourd'hui, s'il paraissait aujourd'hui.»</p> + +<p>«—Vous avez pleinement raison, dit Gœthe, et voilà pourquoi le livre +encore maintenant a sur un certain moment de la jeunesse la même action +qu'il a eue autrefois. J'ai connu ces troubles dans ma jeunesse par +moi-même, et je ne les dois ni à l'influence générale de mon temps, ni à +la lecture de quelques écrivains anglais. Ce qui m'a fait écrire, ce qui +m'a mis dans cet état d'esprit d'où est sorti <i>Werther</i>, ce sont bien +plutôt certaines relations, certains tourments tout à fait personnels et +dont je voulais me débarrasser à toute force. J'avais vécu, j'avais +aimé, et j'avais beaucoup souffert! Voilà tout.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> XII.</h4> + +<p>Les opinions politiques de Gœthe, modifiées par le temps et les +événements, sont assez bien interprétées par lui-même dans les pages +ci-jointes.</p> + +<p>«Et en politique! que n'ai-je pas eu à endurer! Quelles misères ne +m'a-t-on pas faites? Connaissez-vous mon drame <i>les Révoltés</i>?»</p> + +<p>«—Hier pour la première fois, dis-je, j'ai lu cette pièce, à cause de +la nouvelle édition de vos œuvres, et j'ai infiniment regretté +qu'elle soit restée inachevée. Mais telle qu'elle est, tout esprit juste +saura y voir votre manière de penser.»</p> + +<p>«—Je l'ai écrite au temps de la première Révolution, et on peut la +regarder comme ma profession de foi politique à ce moment. J'avais fait +de la comtesse le représentant de la noblesse, et les paroles que je +mets dans sa bouche indiquent quels doivent être les sentiments d'un +noble. La comtesse vient d'arriver de Paris, elle a été <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> témoin +des préliminaires de la Révolution, et elle n'en a pas déduit une +mauvaise doctrine. Elle s'est convaincue que s'il est possible +d'opprimer le peuple, on ne peut l'écraser, et que le soulèvement +révolutionnaire des classes inférieures est une suite de l'injustice des +grands.»</p> + +<p>—«Je veux à l'avenir, dit-elle, éviter soigneusement toute action +injuste, et, sur les actes injustes d'autrui, je dirai hautement dans le +monde et à la cour mon opinion. Aucune injustice ne me trouvera plus +muette, quand même on devrait me décrier en m'appelant démocrate.»</p> + +<p>«Je croyais que cette manière de penser était tout à fait digne de +respect. Elle était alors la mienne et elle l'est encore maintenant. Eh +bien! pour récompense, on m'a couvert de titres de toute espèce que je +ne veux pas répéter<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>.»</p> + +<p>«—La lecture seule d'<i>Egmont</i>, dis-je, suffit pour savoir ce que vous +pensez. Je ne connais <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> pas de pièce allemande où la cause de la +liberté ait été plaidée comme dans celle-là.</p> + +<p>«—On a du plaisir à ne pas consentir à me voir comme je suis, et on +détourne les regards de ce qui pourrait me montrer sous mon vrai jour. +Au contraire, Schiller, qui, entre nous, était bien plus un aristocrate +que moi, mais qui bien plus que moi pensait à ce qu'il disait, Schiller +avait eu le singulier bonheur de passer pour l'ami tout particulier du +peuple. Je lui laisse le titre de tout cœur, et je me console en +pensant que bien d'autres ont eu le même sort que moi. Oui, on a raison, +je ne pouvais pas être un ami de la Révolution française, parce que +j'étais trop touché de ses horreurs, qui, à chaque jour, à chaque heure, +me révoltaient, tandis qu'on ne pouvait pas encore prévoir ses suites +bienfaisantes. Je ne pouvais pas voir avec indifférence que l'on +cherchât à reproduire <i>artificiellement</i> en Allemagne les scènes qui, en +France, étaient amenées par une nécessité puissante. Mais j'étais aussi +peu l'ami d'une souveraineté arbitraire. J'étais pleinement convaincu +que toute révolution est la faute non du peuple, mais du gouvernement. +Les révolutions seront absolument impossibles, dès <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> que les +gouvernements seront constamment équitables, et toujours en éveil, de +manière à prévenir les révolutions par des améliorations opportunes, dès +qu'on ne les verra plus se roidir jusqu'à ce que les réformes +nécessaires leur soient arrachées par une force jaillissant d'en bas. À +cause de ma haine pour les révolutions, on m'appelait un ami du fait +existant. C'est là un titre très-ambigu, que l'on aurait pu m'épargner. +Si tout ce qui existe était excellent, bon et juste, je l'accepterais +très-volontiers. Mais à côté de beaucoup de bonnes choses il en existe +beaucoup de mauvaises, d'injustes, d'imparfaites, et un ami du fait +existant est souvent un ami de ce qui est vieilli, de ce qui ne vaut +rien. Les temps sont dans un progrès éternel; les choses humaines +changent d'aspect tous les cinquante ans, et une disposition qui en 1800 +sera parfaite est déjà peut-être vicieuse en 1850.—Mais il n'y a de bon +pour chaque peuple que ce qui est produit par sa propre essence, que ce +qui répond à ses propres besoins, sans singerie des autres nations. Ce +qui serait un aliment bienfaisant pour un peuple d'un certain âge sera +peut-être un poison pour un autre. Tous les essais pour introduire des +<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> nouveautés étrangères sont des folies, si les besoins de +changement n'ont pas leurs racines dans les profondeurs mêmes de la +nation, et toutes les révolutions de ce genre resteront sans résultats, +parce qu'elles se font sans Dieu; il n'a aucune part à une aussi +mauvaise besogne. Si, au contraire, il y a chez un peuple besoin réel +d'une grande réforme, Dieu est avec elle, et elle réussit. Il était +évidemment avec le Christ et avec ses premiers disciples, car +l'apparition de cette nouvelle doctrine d'amour était un besoin pour les +peuples; il était aussi évidemment avec Luther, car il n'était pas moins +nécessaire de purifier cette doctrine défigurée par le clergé. Ces deux +grandes puissances que je viens de nommer n'étaient pas des amis du fait +établi; leur ferme persuasion était bien plutôt qu'il fallait épurer le +vieux levain, et que l'on ne pouvait continuer à marcher toujours dans +la fausseté, l'injustice et l'imperfection.»</p> + +<p class="date">«Mardi, 27 janvier 1824.</p> + +<p>«Gœthe a causé avec moi de la continuation de sa biographie, à +laquelle il travaille +<span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> dans ce moment. Il dit que les dernières époques de sa vie ne +peuvent pas avoir la même abondance de détails que sa jeunesse, +racontée dans <i>Vérité et Poésie</i>. «Je composerai le récit de ces +dernières années sous forme d'<i>Annales</i>; il s'agit moins de raconter +ma vie que de montrer sur quoi s'est exercée mon activité. D'ailleurs, +pour tout individu, l'époque la plus intéressante est celle du +développement<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>, et pour moi cette époque se termine dans les +volumes détaillés de <i>Vérité et Poésie</i>. Plus tard commence la lutte +avec le monde, et cette lutte n'est intéressante qu'autant qu'il en +sort quelque chose. Et puis, la vie d'un savant d'Allemagne, +qu'est-ce? Ce qu'elle a produit pour moi <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> de bon, je ne +pourrais pas le publier, et ce qui pourrait être publié ne vaut pas la +peine de l'être. Et où sont les auditeurs auxquels on aurait du +plaisir à faire un pareil récit? Lorsque je regarde en arrière le +commencement et le milieu de ma vie et que je viens à penser combien +il me reste peu dans ma vieillesse de ceux qui étaient avec moi quand +j'étais jeune, je pense toujours à ce qui arrive à ceux qui vont +passer un été aux eaux. En arrivant, on fait connaissance et amitié +avec des personnes qui étaient déjà là depuis longtemps et qui sont +près de partir. Leur perte fait de la peine. On se rattache alors à la +seconde génération, avec laquelle on vit assez longtemps et avec +laquelle on lie des rapports intimes: mais elle part aussi, et nous +laisse solitaire avec une troisième génération qui arrive presque au +moment de notre propre départ et avec laquelle nous n'avons rien du +tout de commun.</p> + +<p>«On m'a toujours vanté comme un favori de la fortune; je ne veux pas me +plaindre et je ne dirai rien contre le cours de mon existence; mais au +fond elle n'a été que peine et travail, et je peux affirmer que, pendant +mes soixante et quinze ans, je n'ai pas eu quatre semaines de <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> +vrai bien-être. Ma vie, c'est le roulement perpétuel d'une pierre qui +veut toujours être soulevée de nouveau. Mes <i>Annales</i> éclairciront ce +que je dis là. On a trop demandé à mon activité, soit extérieure, soit +intérieure. À mes rêveries et à mes créations poétiques je dois mon vrai +bonheur. Mais combien de troubles, de limites, d'obstacles, n'ai-je pas +rencontrés dans les circonstances extérieures! Si j'avais pu me retirer +davantage de la vie publique et des affaires, si j'avais pu vivre +davantage dans la solitude, j'aurais été plus heureux, et j'aurais fait +bien plus aussi comme poëte<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> Il ajoutait:</p> + +<p>«Pour moi, dans ce que j'ai eu à faire et à mener, je me suis toujours +conduit en royaliste. J'ai laissé bavarder autour de moi, et j'ai fait +ce que je pensais être bien. J'embrassais les choses d'un coup d'œil +général, et je savais où je me dirigeais. Si j'avais fait une faute, je +l'avais faite seul, et je pouvais la réparer; mais si nous avions été +plusieurs à la faire, la réparer eût été impossible, parce que chacun +aurait eu une opinion différente.»</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + +<p>(<i>La suite au prochain entretien.</i>)</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> CXX<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>CONVERSATIONS DE GŒTHE<br> +PAR ECKERMANN.</h3> + +<p class="center">(DEUXIÈME PARTIE.)</p> + +<h4>I.</h4> + +<p>Quant à la religion positive, il en parle avec une odieuse légèreté.</p> + +<p>«Ces mystères incompréhensibles sont beaucoup trop au-dessus de nous +pour être un sujet d'observations quotidiennes et de spéculations +<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> funestes à l'esprit. Que celui qui a la foi en une durée future +jouisse de son bonheur en silence, et qu'il ne se trace pas déjà des +tableaux de cet avenir. À l'occasion de <i>l'Uranie</i> de Tiedge, j'ai +remarqué que les personnes pieuses forment une espèce d'aristocratie +comme les personnes nobles. J'ai trouvé de sottes femmes, et j'ai été +obligé de supporter de la part de plusieurs d'entre elles une espèce +d'examen à mots couverts sur ce point. Je les indignais en leur disant:</p> + +<p>«Je serai très-satisfait, si, après cette vie, je suis encore favorisé +d'une autre, mais je demande seulement à ne rencontrer là-haut aucun de +ceux qui ici-bas ont eu la foi à la vie future, car je serais alors bien +malheureux! Toutes ces âmes pieuses viendraient toutes m'entourer en me +disant: Eh bien! n'avions-nous pas raison? Ne vous l'avions-nous pas +dit? N'est-ce pas arrivé?... Et je serais, même là-haut, condamné à un +ennui sans fin. S'occuper des idées sur l'immortalité, cela convient aux +classes élégantes et surtout aux femmes qui n'ont rien à faire. Mais un +homme d'esprit solide, qui pense à être déjà ici-bas quelque chose de +sérieux, <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> et qui par conséquent a chaque jour à travailler, à +lutter, à agir, cet homme laisse tranquille le monde futur et s'occupe à +être actif et utile dans celui-ci. Les idées sur l'immortalité sont +bonnes aussi pour ceux qui n'ont pas été très-bien partagés ici-bas pour +le bonheur, et je parierais que, si le bon Tiedge avait eu un meilleur +sort, il aurait eu aussi de meilleures idées.»</p> + +<p>L'insensé! Si les malheureux et les pauvres n'avaient pas le droit de +compter sur l'immortalité, où serait leur consolation ou leur vengeance?</p> + +<p>Gœthe rectifie lui-même ailleurs ces assertions téméraires. Le temps +lui enseigne l'immortalité!</p> + +<h4>II.</h4> + +<p>«Il me dit, ce jour-là, que la connaissance du monde était innée chez le +vrai poëte, et que pour le peindre il n'avait besoin ni de grande +expérience ni de longues observations.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> «J'ai écrit mon <i>Gœtz de Berlichingen</i>, disait-il, quand +j'avais vingt-deux ans, et dix ans plus tard j'étais étonné de la vérité +de mes peintures. Je n'avais rien connu par moi-même, rien vu de ce que +je peignais, je devais donc posséder par anticipation la connaissance +des différentes conditions humaines. En général, avant de connaître le +monde extérieur, je n'éprouvais de plaisir qu'à reproduire mon monde +intérieur. Lorsque plus tard j'ai vu que le monde était réellement comme +je l'avais pensé, il m'ennuya, et je perdis toute envie de le peindre. +Oui, je peux le dire, si pour peindre le monde j'avais attendu que je le +connusse, ma peinture serait devenue un persiflage.»</p> + +<p>«C'est ainsi que Gœthe disait de Byron que le monde était pour lui +transparent, et qu'il pouvait le peindre par pressentiment. J'exprimai +quelques doutes; je demandai si, par exemple, Byron réussirait à peindre +une nature inférieure, animale; son caractère personnel me semblait trop +puissant pour qu'il aimât à se livrer à de pareils sujets. Gœthe me +l'accorda, en disant que les pressentiments ne s'étendaient pas au-delà +des sujets qui sont analogues <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> au talent du poëte, et nous +convînmes ensemble que l'étendue plus ou moins grande des pressentiments +donnait la mesure du talent.</p> + +<p>«Si Votre Excellence soutient, dis-je alors, que le monde est inné dans +le poëte, elle ne parle sans doute que du monde intérieur, et non du +monde des phénomènes et des rapports; par conséquent, pour que le poëte +puisse tracer une peinture vraie, il a besoin d'observer la réalité.</p> + +<p>«—Oui, certainement, répondit Gœthe. Les régions de l'amour, de la +haine, de l'espérance, du désespoir, toutes les nuances de toutes les +passions de l'âme, voilà ce dont la connaissance est innée chez le +poëte, voilà ce qu'il sait peindre. Mais il ne sait pas d'avance comment +on tient une cour de justice, quels sont les usages dans les parlements, +ou au couronnement d'un empereur, et pour ne pas, en pareils sujets, +blesser la vérité, il faut que le poëte étudie ou voie par lui-même. Je +pouvais bien, par pressentiment, avoir sous ma puissance pour Faust les +sombres émotions de la fatigue de l'existence, pour Marguerite les +émotions de l'amour, <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> mais avant d'écrire ce passage: «Avec +quelle tristesse le cercle incomplet de la lune décroissante se lève +dans une vapeur humide,» il me fallait observer la nature.»</p> + +<p class="date">«Dimanche, 29 février 1824.</p> + +<p>«Je suis allé à midi chez Gœthe, qui m'a invité à une promenade en +voiture avant dîner. Je le trouvai à déjeuner, et je m'assis en face de +lui, pour causer sur les travaux qui nous occupent et qui se rapportent +à la nouvelle édition de ses œuvres. Je lui conseillai d'y comprendre +<i>les Dieux</i>, <i>les Héros et Wieland</i> et les <i>Lettres d'un Pasteur</i>.</p> + +<p>«De mon point de vue actuel, je ne peux juger ces productions de ma +jeunesse, me dit-il. C'est à vous, jeunes gens, à décider. Cependant je +ne veux pas dire de mal de ces commencements; j'étais encore dans +l'obscurité, et je marchais en avant sans trop savoir où j'allais, mais +cependant j'avais déjà le sens du vrai, une baguette divinatoire qui +m'enseignait où était l'or.»</p> + +<p>«J'observai qu'il en était ainsi pour tous les grands talents, car +autrement, lorsqu'ils s'éveillent <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> dans ce monde si mélangé, ils +ne sauraient pas saisir le vrai et éviter le faux. Cependant on avait +attelé; nous suivîmes la route vers Iéna. Gœthe, au milieu de +différents sujets, me parla des nouveaux journaux français. «La +constitution en France, dit-il, chez un peuple qui renferme tant +d'éléments vicieux, repose sur une tout autre base que la constitution +anglaise. En France tout se fait par la corruption; toute la révolution +française même a été menée à l'aide de corruptions.»</p> + +<p>Il pensait à Mirabeau.</p> + +<h4>III.</h4> + +<p>Une délicieuse et minutieuse description de la maison des champs de +Gœthe à la fin de l'hiver vient ensuite, cadre du portrait qui en +relève l'originalité pensive. Lisez:</p> + +<p class="date">«Lundi, 22 mars 1824.</p> + +<p>«Avant dîner je suis allé en voiture avec <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> Gœthe à son +jardin. Par sa situation au-delà de l'Ilm, dans le voisinage du parc, +sur la pente occidentale d'une rangée de collines, ce jardin à quelque +chose d'aimable et d'attrayant. Protégé contre les vents du nord et de +l'est, il est ouvert aux chaudes et bienfaisantes exhalaisons qui +viennent du sud et de l'ouest; il offre ainsi, surtout en automne et au +printemps, un séjour très-agréable. On est si près de la ville, qui +s'étend au nord-ouest, que l'on peut y arriver en quelques minutes, et +cependant, quand on regarde autour de soi, on ne voit s'élever dans les +environs aucun édifice, aucun sommet de tour, pouvant rappeler le +voisinage de la ville. Les arbres du parc, grands et serrés, arrêtent +toute vue de ce côté. Ils se prolongent à gauche, vers le nord, formant +ce qu'on appelle l'<i>Étoile</i>; à côté est le chemin de voitures, qui passe +tout à fait devant le jardin. Vers l'ouest et le sud-ouest le regard +s'étend librement sur une vaste prairie à travers laquelle, à la +distance d'un bon trait d'arbalète, l'Ilm coule en replis silencieux. +Au-delà de la rivière, le rivage s'élève de nouveau en collines; leurs +pentes et leurs hauteurs sont couvertes des verts ombrages et du +feuillage varié des grands aunes, <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> des chênes, des peupliers +blancs et des bouleaux, dont est planté le parc. Cette verdure s'étend +bien au-delà et va au loin, vers le sud et vers le couchant, former un +horizon harmonieux. L'aspect du parc au-delà de la prairie ferait +croire, surtout en été, que l'on est près d'un bois qui se prolongerait +pendant des lieues entières. On croit à chaque instant que l'on va voir +apparaître sur la prairie un cerf ou un chevreuil. On se sent plongé +dans la paix profonde d'une nature solitaire, car le silence absolu +n'est interrompu que par les notes isolées des merles qui alternent avec +le chant d'une grive des bois. Mais on est tiré de ce rêve de solitude +par l'heure qui vient à sonner à la tour, ou par le cri des paons du +parc, ou par les tambours ou les clairons qui retentissent à la caserne. +Ces bruits ne sont pas désagréables; ils nous remettent en mémoire que +nous sommes près de notre ville, dont nous nous croyions éloignés de +cent lieues. À certaines heures du jour, dans certaines saisons, ces +prairies ne sont rien moins que solitaires. On voit passer tantôt des +paysans qui vont à Weimar au marché ou qui en reviennent, tantôt des +promeneurs de tout genre, qui, suivant les sinuosités <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> de +l'Ilm, se dirigent surtout vers Ober-Weimar, petit village +très-fréquenté à certains jours. Puis le temps de la moisson donne à +cette place la plus vive animation. Dans les intervalles on y voit venir +paître des troupeaux de moutons et même les magnifiques vaches suisses +de la ferme voisine. Aujourd'hui cependant, il n'y avait encore aucune +trace de ces spectacles qui l'été nous rafraîchissent l'âme. C'est à +peine si dans la prairie quelques places çà et là commençaient à verdir; +aux arbres du parc, rameaux et bourgeons étaient encore bruns; cependant +le cri du pinson et le chant du merle et de la grive, qui résonnaient de +temps en temps, annonçaient l'approche du printemps. L'air était doux et +agréable comme en été; un souffle à peine sensible venait du sud-ouest. +Sur un ciel serein glissaient quelques petites nuées d'orage; plus haut +on en remarquait d'autres, ayant la forme de longues bandes, qui se +dénouaient. Nous contemplâmes les nuages avec attention, et nous vîmes +que ceux qui dans les régions inférieures s'étaient réunis en amas +arrondis étaient aussi en train de se dissoudre; Gœthe en conclut que +le baromètre allait monter. Il parla beaucoup sur l'élévation <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> +et l'abaissement du baromètre; sur ce qu'il appelait l'<i>affirmation</i> et +la <i>négation</i> de l'humidité. Il parla sur les lois éternelles +d'aspiration et de respiration de la terre, sur la possibilité d'un +déluge, au cas d'une <i>affirmation</i> d'humidité constante. Il dit que +chaque endroit avait son atmosphère particulière, mais que cependant +l'état barométrique de l'Europe avait une grande uniformité. Comme la +nature est incommensurable, ses irrégularités sont immenses et il est +très-difficile d'apercevoir les lois.</p> + +<p>«Pendant qu'il me donnait ces hauts enseignements, nous avancions sur la +route sablée qui conduit au jardin. Quand nous fûmes arrivés, il fit +ouvrir la maison par son domestique, pour me la montrer<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>. Les murs +extérieurs, peints en blanc, étaient entièrement garnis de rosiers +disposés en espaliers, qui avaient grimpé jusqu'au toit. Je fis le tour +de la maison, et je remarquai avec beaucoup d'intérêt, <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> le long +des murs, dans les branches de rosiers, un grand nombre de nids +différents qui s'étaient conservés là de l'été précédent, et qui, +n'étant plus couverts par le feuillage, se laissaient voir. Je vis entre +autres des nids de linots et de diverses espèces de fauvettes, à des +hauteurs différentes suivant leurs habitudes. Gœthe me conduisit +ensuite dans l'intérieur de la maison, que, l'été précédent, j'avais +oublié de visiter. Au rez-de-chaussée je trouvai <i>une</i> seule pièce +d'habitation; aux murs étaient suspendus quelques cartes et quelques +gravures, et un portrait de Gœthe, de grandeur naturelle, peint par +Meyer quelque temps après le retour des deux amis d'Italie. Gœthe y a +l'aspect d'un homme vigoureux d'âge moyen, très-brun et un peu gros. Le +visage, qui a peu de vie dans le portrait, est très-sérieux +d'expression; on croit voir un homme dont l'âme sent qu'elle a charge +d'actions pour l'avenir<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>. Nous montâmes l'escalier, nous <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> +trouvâmes en haut trois pièces et un cabinet, mais le tout très-étroit +et très-incommode. Gœthe me dit qu'il avait passé là de joyeuses +années et y avait travaillé dans la tranquillité. Il faisait un peu +frais dans cette chambre, nous allâmes chercher la chaleur en plein air. +En nous promenant sous le soleil de midi dans l'allée principale, nous +causâmes sur la littérature contemporaine, sur Schelling et sur +Schelling et Platen. Mais bientôt cependant notre attention se porta de +nouveau sur la nature qui nous entourait. Déjà les couronnes impériales +et les lis dressaient leurs tiges vigoureuses, et des deux côtés de +l'allée on voyait paraître les feuilles vertes des mauves. La partie +supérieure du jardin, sur la pente de la colline, est garnie de gazon et +parsemée de quelques arbres fruitiers. Des chemins sinueux, tracés sur +les flancs du coteau, s'élèvent vers son sommet et en redescendent en +serpentant; l'envie <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> me prit de monter, Gœthe passa devant +moi et je suivis son pas rapide, en me réjouissant de sa verte vigueur. +En haut, près de la haie, nous trouvâmes un paon femelle qui paraissait +être venu du parc du château, et Gœthe me dit que l'été il les +attirait et les habituait à venir en leur donnant leurs graines +favorites. En descendant le coteau par l'autre allée sinueuse, je +trouvai, entourée d'un bosquet, une pierre sur laquelle étaient gravés +les vers connus:</p> + +<p class="quote">Ici, dans le silence, l'amant pensait à son amante<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>...</p> + +<p>Et je me sentis dans un lieu classique. Tout à côté était un groupe de +chênes, de sapins, de bouleaux et de hêtres de demi-grandeur. En +tournant autour de ces arbres, nous retrouvâmes la grande allée; nous +étions près de la maison. Le group d'arbres est d'un côté en +demi-cercle, et forme comme la voûte d'une grotte; nous nous assîmes sur +de petites chaises placées autour d'une table ronde. Le soleil était si +ardent, que l'ombre légère de ces arbres sans feuillages faisait déjà du +bien.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> «Par les fortes chaleurs d'été, me dit Gœthe, je ne connais +pas de meilleur asile que cette place. J'ai planté de ma main tous les +arbres il y a plus de quarante ans; j'ai eu le bonheur de les voir +pousser, et je jouis déjà depuis assez longtemps de la fraîcheur de leur +ombrage. Le feuillage de ces chênes et de ces hêtres est impénétrable au +soleil le plus ardent; j'aime à m'asseoir ici, pendant les chaudes +journées d'été, après dîner, lorsque sur la prairie et dans tout le parc +à l'entour règne ce silence que les anciens peindraient en disant que +Pan dort.»</p> + +<p>«Nous entendîmes sonner deux heures dans la ville, et nous revînmes.»</p> + +<p class="date">«Mardi, 30 mars 1824.</p> + +<p>«Ce soir, chez Gœthe, j'étais seul avec lui; nous avons causé de +différentes choses, tout en buvant une bouteille de vin; nous avons +parlé du théâtre français, en l'opposant au théâtre allemand.</p> + +<p>«Il sera bien difficile, a dit Gœthe, que le public allemand arrive à +une espèce de jugement sain, comme cela existe à peu près en <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> +Italie et en France. L'obstacle principal, c'est que sur nos scènes on +joue de tout. Là où nous avons vu hier <i>Hamlet</i>, nous voyons aujourd'hui +<i>Staberle</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>, et là où demain doit nous ravir la <i>Flûte enchantée</i>, il +faudra, après-demain, écouter les farces du plaisant à la mode.»</p> + +<h4>IV.</h4> + +<p>Voici comment, en homme supérieur, il se jugeait lui-même:</p> + +<p>«Le style d'un écrivain est la contre-épreuve de son caractère; si +quelqu'un veut écrire clairement, il faut d'abord qu'il fasse clair dans +son esprit, et si quelqu'un veut avoir un style grandiose, il faut +d'abord qu'il ait une grande âme.»</p> + +<p>«Gœthe a parlé ensuite de ses adversaires, disant que cette race est +immortelle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> «Leur nombre est Légion, a-t-il dit, cependant il n'est pas +impossible de les classer à peu près. Il y a d'abord ceux qui sont mes +adversaires par sottise; ce sont ceux qui ne m'ont pas compris et qui +m'ont blâmé sans me connaître. Cette foule considérable m'a causé dans +ma vie beaucoup d'ennuis, mais cependant il faut leur pardonner; ils ne +savaient pas ce qu'ils faisaient.</p> + +<p>«Une seconde classe très-nombreuse se compose ensuite de mes envieux. +Ceux-là ne m'accordent pas volontiers la fortune et la position +honorable que j'ai su acquérir par mon talent. Ils s'occupent à harceler +ma réputation et auraient bien voulu m'annihiler. Si j'avais été +malheureux et pauvre, ils auraient cessé.</p> + +<p>«Puis arrivent, en grand nombre encore, ceux qui sont devenus mes +adversaires parce qu'ils n'ont pas réussi eux-mêmes. Il y a parmi eux de +vrais talents, mais ils ne peuvent me pardonner l'ombre que je jette sur +eux.</p> + +<p>«En quatrième lieu, je nommerai mes adversaires raisonnés. Je suis un +homme, comme tel j'ai les défauts et les faiblesses de <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> +l'homme, et mes écrits peuvent les avoir comme moi-même. Mais comme mon +développement était pour moi une affaire sérieuse, comme j'ai travaillé +sans relâche à faire de moi une plus noble créature, j'ai sans cesse +marché en avant, et il est arrivé souvent que l'on m'a blâmé pour un +défaut dont je m'étais débarrassé depuis longtemps. Ces bons adversaires +ne m'ont pas du tout blessé; ils tiraient sur moi, quand j'étais déjà +éloigné d'eux de plusieurs lieues. Et puis en général un ouvrage fini +m'était assez indifférent; je ne m'en occupais plus et je pensais à +quelque chose de nouveau.</p> + +<p>«Une quantité considérable d'adversaires se compose aussi de ceux qui +ont une manière de penser autre que la mienne et un point de vue +différent. On dit des feuilles d'un arbre que l'on n'en trouverait pas +deux absolument semblables; de même dans un millier d'hommes on n'en +trouverait pas deux entre lesquels il y eût harmonie complète pour la +pensée et les opinions. Cela posé, il me semble que, si j'ai à +m'étonner, c'est, non pas d'avoir tant de contradicteurs, mais au +contraire tant d'amis et de partisans. <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> Mon siècle tout entier +différait de moi, car l'esprit humain, de mon temps, s'est surtout +occupé de lui-même, tandis que mes travaux, à moi, étaient tournés +surtout vers la nature extérieure; j'avais ainsi le désavantage de me +trouver entièrement seul. À ce point de vue, Schiller avait sur moi de +grands avantages. Aussi, un général plein de bonnes intentions m'a un +jour assez clairement fait entendre que je devrais faire comme Schiller. +Je me contentai de lui développer tous les mérites qui distinguaient +Schiller, mérites que je connaissais à coup sûr mieux que lui; mais je +continuai à marcher tranquillement sur ma route, sans plus m'inquiéter +du succès, et je me suis occupé de mes adversaires le moins possible.»</p> + +<h4>V.</h4> + +<p>Et voyez plus bas combien son génie ne lui servait que pour mieux +affirmer son Dieu et l'immortalité de son âme:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> «Nous avions fait le tour du bois, nous tournâmes près de +Tiefurt pour revenir à Weimar; nous avions en face de nous le soleil +couchant. Gœthe est resté quelques instants enfoncé dans ses pensées, +puis il m'a cité ce mot d'un ancien:</p> + +<p>«Même lorsqu'il disparaît, c'est toujours le même soleil!»</p> + +<p>«Et il a ajouté avec une grande sérénité:</p> + +<p>«Quand on a soixante-quinze ans, on ne peut pas manquer de penser +quelquefois à la mort. Cette pensée me laisse dans un calme parfait, car +j'ai la ferme conviction que notre esprit est une essence d'une nature +absolument indestructible; il continue à agir d'éternité en éternité. Il +est comme le soleil, qui ne disparaît que pour notre œil mortel; en +réalité il ne disparaît jamais; dans sa marche il éclaire sans cesse.»</p> + +<h4>VI.</h4> + +<p>Il revint quelques jours après sur la science et passa de là à <i>Byron</i>, +pour lequel il avait <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> un enthousiasme sans moralité et sans +mesure. Voyez comment il lui immole le Tasse:</p> + +<p>«Je suis loin de soutenir qu'une science modeste et saine nuise à +l'observation; au contraire, je répéterai le vieux mot: Nous n'avons +vraiment d'yeux et d'oreilles que pour ce que nous connaissons. Le +musicien en écoutant un orchestre entend chaque instrument, chaque note +isolément; celui qui n'est pas connaisseur est comme rendu sourd par +l'effet général de l'ensemble. Le promeneur qui ne cherche que son +loisir ne voit dans une prairie qu'une surface agréable par sa verdure +ou par ses fleurs; l'œil du botaniste y aperçoit du premier coup un +nombre infini de petites plantes et de graminées différentes qu'il +distingue et qu'il voit séparément. Cependant il y a une mesure pour +tout, et comme, dans mon <i>Gœtz</i>, l'enfant, à force d'être savant, ne +connaît plus son père, il y a dans la science des gens qui, perdus dans +leur savoir et dans leurs hypothèses, ne savent plus ni voir ni +entendre. Tout va très-vite avec eux, mais tout sort d'eux. Ils sont si +occupés de ce qui s'agite en eux-mêmes, qu'il en est d'eux comme d'un +homme <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> qui, tout à un sentiment passionné, passera dans la rue à +côté de son meilleur ami sans le voir. Il faut pour observer la nature +une tranquille pureté d'âme que rien ne trouble et ne préoccupe. Si +l'enfant attrape le papillon posé sur la fleur, c'est que pour un moment +il a rassemblé sur un seul point toute son attention, et il ne va pas au +même instant regarder en l'air pour voir se former un joli nuage.</p> + +<p>«—Ainsi, dis-je, les enfants et leur pareils pourraient servir dans la +science en qualité de très-bons manœuvres.</p> + +<p>«—Plût à Dieu, s'écria Gœthe, que nous ne fussions tous rien de plus +que de bons manœuvres! C'est justement parce que nous voulons être +davantage, et parce que nous introduisons partout avec nous un appareil +de philosophie et d'hypothèses, que nous nous perdons.»</p> + +<p>«Il y eut un moment de silence. Riemer renoua la conversation en parlant +de lord Byron et de sa mort. Gœthe a fait une magnifique analyse de +ses écrits, lui a prodigué les louanges les plus vives et a proclamé +hautement ses mérites. Puis il a dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> «Quoique Byron soit mort si jeune, sa mort n'a rien fait perdre +d'essentiel à la littérature au point de vue de son développement. D'une +certaine façon, Byron ne pouvait pas aller plus loin. Il avait touché +les sommets de sa puissance créatrice, et, quoi qu'il eût pu faire +encore dans la suite, il n'aurait pas pu cependant étendre les limites +tracées autour de son talent. Dans son inconcevable poëme du <i>Jugement +dernier</i>, il a écrit l'œuvre extrême qu'il pouvait écrire.»</p> + +<p>«L'entretien se tourna ensuite sur le poëte italien Torquato Tasso, et +sur ses différences avec Byron. Gœthe ne cacha pas la grande +supériorité de l'Anglais pour l'esprit, la connaissance du monde et la +puissance de production.</p> + +<p>«On ne peut, a-t-il dit, comparer les deux poëtes sans détruire l'un par +l'autre. Byron est le buisson enflammé qui réduit en cendres le cèdre +sacré du Liban. La grande épopée de l'Italien a soutenu sa gloire à +travers les siècles, mais avec une seule ligne du <i>Don Juan</i> on pourrait +empoisonner toute la <i>Jérusalem délivrée</i>!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> VII.</h4> + +<p>Il aimait Klopstock, mais il n'exaltait que son lyrisme.</p> + +<p>Les Français, disait-il, ont de l'intelligence et de l'esprit, mais ils +n'ont pas de fond et pas de piété, ce qui leur sert.</p> + +<p>«Il pensait comme moi sur le poëme de Dante. On parlait de l'obscurité +de ses poésies, qui est telle que ses compatriotes eux-mêmes ne +l'entendent pas. Les Français de ce temps ont prétendu les remettre à la +mode, mais ils n'oseront pas les remettre en lecture. Ils ont prétendu +en faire un <i>guelfe</i> pendant qu'il cherchait à ramener un empereur +étranger pour posséder l'Italie. Il m'en parla d'ailleurs avec une +profonde admiration; il ne l'appelait pas un <i>talent</i>, mais une +<i>nature</i>.»</p> + +<p>Il estimait peu le talent des femmes poëtes.</p> + +<p class="date">«Mardi, 18 janvier 1825.</p> + +<p>«Je suis allé aujourd'hui, à cinq heures, chez Gœthe, que je n'avais +pas vu depuis plusieurs jours, et j'ai passé une belle soirée. Je +<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> l'ai trouvé dans son cabinet de travail, causant sans lumière +avec son fils et le conseiller aulique Rehbein, son médecin. Je me +plaçai avec eux près de la table. On apporta bientôt de la lumière, et +j'eus le bonheur de voir Gœthe devant moi plein de vivacité et de +gaieté. Comme d'habitude, il s'informa avec intérêt de ce que j'avais vu +de neuf ces jours-ci, et je lui racontai que j'avais fait connaissance +avec une femme poëte. Je pus en même temps vanter son talent, qui n'est +pas ordinaire, et Gœthe, qui connaît quelques-unes de ses œuvres, +la loua comme moi.»</p> + +<p>«Une de ses poésies, dit-il, dans laquelle elle décrit un site de son +pays, a un caractère très-original. Elle obéit à un penchant heureux +pour les peintures de la nature visible, et elle a aussi au fond +d'elle-même de belles facultés. Il y aurait bien à critiquer en elle, +mais laissons-la aller et ne l'inquiétons pas sur la route que son +talent lui montrera.»</p> + +<p>Nous parlâmes alors des femmes poëtes en général, et le conseiller +aulique Rehbein dit que le talent poétique des femmes lui faisait +souvent l'effet d'un besoin intellectuel de reproduction.»</p> + +<p>«—L'entendez-vous? me dit Gœthe en <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> riant; un besoin +intellectuel de reproduction! comme le médecin arrange cela!»</p> + +<p>«—Je ne sais pas, dit Rehbein, si je m'exprime bien, mais il y a +quelque chose comme cela. Ordinairement ces personnes n'ont pas joui du +bonheur de l'amour, et elles cherchent un dédommagement du côté de +l'esprit. Si elles avaient été mariées quand il le fallait, et si elles +avaient eu des enfants, elles n'auraient pas pensé à leurs productions +poétiques.»</p> + +<p>«—Je ne veux pas chercher, dit Gœthe, jusqu'à quel point vous avez +raison; mais pour les autres genres de talent chez les femmes, j'ai +toujours vu qu'ils cessaient avec le mariage. J'ai connu des jeunes +filles qui dessinaient parfaitement, mais dès qu'elles devenaient +épouses et mères, c'était fini, elles s'occupaient de leurs enfants, et +leur main ne touchait plus le crayon.—Cependant, reprit-il avec une +grande vivacité, les femmes pourraient continuer autant qu'elles le +veulent leurs poésies et leurs écrits, mais les hommes devraient bien ne +pas écrire comme des femmes! Voilà ce qui ne me plaît pas.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> VIII.</h4> + +<p>«Un jour je lui dis:</p> + +<p>«J'ai toujours été étonné de l'idée de ces savants qui semblent croire +que la poésie ne sort pas de la vie, mais des livres. Ils sont toujours +à dire: Ceci vient de là, et ceci vient d'ici! S'ils trouvent dans +Shakspeare, par exemple, des passages qui se trouvent aussi chez les +anciens, il faut que Shakspeare les ait pris aux anciens! Ainsi, dans +Shakspeare, un personnage, en voyant une charmante jeune fille, dit: +«Heureux les parents qui la nomment leur fille; heureux le jeune homme +qui l'amènera comme fiancée!» Et parce que le même trait se trouve dans +Homère, il faut que Shakspeare le doive à Homère! Est-ce assez bizarre! +Comme s'il fallait aller si loin pour trouver ces choses-là, et comme si +tous les jours on n'en avait pas sous les yeux, on n'en sentait pas, on +n'en disait pas de pareilles!</p> + +<p>«—Oui, c'est bien vrai, c'est fort ridicule, dit Gœthe.</p> + +<p>«—Lord Byron, continuai-je, ne se montre <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> pas plus sage +lorsqu'il dépèce votre <i>Faust</i> et prétend que vous aurez pris cela ici, +et ceci là.»</p> + +<p>«—Toutes les belles choses que lord Byron cite, dit Gœthe, je ne les +avais, pour la plupart, pas même lues, et j'y ai encore moins pensé, +quand j'ai fait le <i>Faust</i>. Mais lord Byron n'est grand que lorsqu'il +écrit ses vers; dès qu'il veut raisonner, c'est un enfant. Aussi il ne +sait pas se défendre contre les sottes attaques, précisément du même +genre, qui lui ont été faites dans son propre pays; il aurait dû prendre +un langage bien plus énergique. «Ce qui est là m'appartient! aurait-il +dû dire; que je l'aie pris dans la vie ou dans un livre, c'est +indifférent; il ne s'agissait pour moi que de savoir bien l'employer!» +Walter Scott s'est servi d'une scène de mon <i>Egmont</i>, il en avait le +droit; il l'a fait avec intelligence, il ne mérite que des éloges. Il a +aussi, dans un de ses romans, imité le caractère de ma <i>Mignon</i>; avec +autant de sagacité? c'est une autre question. Le <i>Diable métamorphosé</i> +de lord Byron est une suite de <i>Méphistophélès</i>, c'est fort bien! Si par +une fantaisie d'originalité, il avait voulu s'en écarter, il aurait +<span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> été obligé de faire plus mal. Mon Méphistophélès chante une +chanson de Shakspeare, et qu'est-ce qui l'en empêcherait? Pourquoi me +serais-je fatigué à en chercher une nouvelle, si celle de Shakspeare +convenait et disait justement ce qu'il fallait dire? L'exposition de mon +<i>Faust</i> a aussi quelque ressemblance avec celle de <i>Job</i>, tout cela est +fort bien et j'en suis plutôt à louer qu'à blâmer.»</p> + +<p>Ici Gœthe se trompe, ou fait du sophisme en faveur de sa vanité.—<i>Je +prends mon bien où je le trouve</i>, est un mauvais mot et un mauvais +raisonnement de Molière. Dans la nature? oui; dans l'art? non. L'art +appartient à l'artiste et non au copiste. Toute imitation est un larcin.</p> + +<h4>IX.</h4> + +<p>L'incendie du théâtre de Weimar, qui eut lieu le 22 mars 1823, c'était +la moitié de la vie de Gœthe qui s'écroulait. Il la vit s'écrouler +avec douleur, mais avec l'impassibilité apparente d'un dieu qui voit +brûler son temple et qui songe à le rebâtir promptement. Une seconde +promenade à sa maison des champs, <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> où il emmène Eckermann, lui +fournit l'occasion de lui confier ses pensées secrètes en politique.</p> + +<p class="date">«Mercredi, 27 avril 1825.</p> + +<p>«Vers le soir j'allai chez Gœthe, qui m'avait invité à une promenade +en voiture.»</p> + +<p>«Avant de partir, me dit-il, il faut que je vous montre une lettre de +Zelter, que j'ai reçue hier et qui touche à notre affaire du théâtre.»</p> + +<p>«Zelter avait écrit entre autres ce passage:</p> + +<p>«Que tu ne serais pas un homme à bâtir à Weimar un théâtre pour le +peuple, je l'avais deviné depuis longtemps. Celui qui se fait feuille, +la chèvre le mange. C'est à quoi devraient réfléchir d'autres +puissances, qui veulent renfermer dans le tonneau le vin qui fermente.»</p> + +<p>«—Mes amis, nous avons vu cela!»</p> + +<p>«—Oui, et nous le voyons encore.»</p> + +<p>«Gœthe me regarda et nous nous mîmes à rire.»</p> + +<p>«Zelter est un bon et digne homme, dit-il, mais il lui arrive parfois de +ne pas me comprendre et de donner à mes paroles une fausse +interprétation. J'ai consacré au peuple et à son enseignement ma vie +entière, <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> pourquoi ne lui construirais-je pas aussi un théâtre? +Mais ici, à Weimar, dans cette petite résidence<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a> où l'on trouve, +comme on l'a dit par plaisanterie, fort peu d'habitants et dix mille +poëtes, peut-il être beaucoup question du peuple, et surtout d'un +théâtre du peuple? Weimar, sans doute, deviendra une très-grande ville, +mais il nous faut cependant attendre encore quelques siècles pour que le +peuple de Weimar compose une masse telle, qu'il ait son théâtre et le +soutienne.»</p> + +<p>«On avait attelé; nous partîmes pour le jardin de sa maison de campagne. +La soirée était calme et douce, l'air un peu lourd, et l'on voyait de +grands nuages se réunir en masses orageuses. Gœthe restait dans la +voiture silencieux, et évidemment préoccupé. Pour moi, j'écoutais les +merles et les grives qui, sur les branches extrêmes des chênes encore +sans verdure, jetaient leurs notes à l'orage près d'éclater. Gœthe +tourna ses regards vers les nuages, les promena sur la verdure naissante +qui, partout autour de nous, des deux côtés du chemin, dans la prairie, +dans les buissons, aux haies, commençait à bourgeonner, puis il dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> «Une chaude pluie d'orage, comme cette soirée nous la promet, +et nous allons revoir apparaître le printemps dans toute sa splendeur et +sa prodigalité!»</p> + +<p>«Les nuages devenaient plus menaçants, on entendait un sourd tonnerre, +quelques gouttes tombèrent, et Gœthe pensa qu'il était sage de +retourner à la ville. Quand nous fûmes devant sa porte:</p> + +<p>«Si vous n'avez rien à faire, me dit-il, montez chez moi, et restez +encore une petite heure avec moi.»</p> + +<p>«J'acceptai avec grand plaisir. La lettre de Zelter était encore sur la +table.</p> + +<p>«Il est étrange, bien étrange, dit-il, de voir avec quelle facilité on +peut être méconnu par l'opinion publique. Je ne sais pas avoir jamais +péché contre le peuple, mais maintenant, c'est décidé, une fois pour +toutes; je ne suis pas un ami du peuple! Oui, c'est vrai, je ne suis pas +un ami de la plèbe révolutionnaire, qui cherche le pillage, le meurtre +et l'incendie; qui, sous la fausse enseigne du bien public, n'a vraiment +devant les yeux que les buts les plus égoïstes et les plus vils. Je suis +aussi peu l'ami de pareilles gens que je le suis d'un Louis XV. Je hais +tout bouleversement <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> violent, parce qu'on détruit ainsi autant +de bien que l'on en gagne. Je hais ceux qui les accomplissent aussi bien +que ceux qui les ont rendus inévitables. Mais pour cela, ne suis-je pas +un ami du peuple? Est-ce que tout homme sensé ne partage pas ces idées? +Vous savez avec quelle joie j'accueille toutes les améliorations que +l'avenir nous fait entrevoir. Mais, je le répète, tout ce qui est +violent, précipité, me déplaît jusqu'au fond de l'âme, parce que ce +n'est pas conforme à la nature. Je suis un ami des plantes, j'aime la +rose comme la fleur la plus parfaite que voie notre ciel allemand, mais +je ne suis pas assez fou pour vouloir que mon jardin me la donne +maintenant, à la fin d'avril. Je suis content, si je vois aujourd'hui +les premières folioles verdir; je serai content quand je verrai de +semaine en semaine la feuille se changer en tige, j'aurai de la joie à +voir en mai le bouton, et enfin, je serai heureux quand juin me +présentera la rose elle-même dans toute sa magnificence et avec tous ses +parfums. Celui qui ne veut pas attendre, qu'il aille dans une serre +chaude.</p> + +<p>«On répète que je suis un serviteur des <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> princes, un valet des +princes! comme si cela avait un sens! Est-ce que par hasard je sers un +tyran, un despote? Est-ce que je sers un de ces hommes qui ne vivent que +pour leurs plaisirs en les faisant payer à un peuple? De tels princes et +de tels temps sont, Dieu merci, loin derrière nous. Le lien le plus +intime m'attache depuis un demi-siècle au grand-duc, avec lui j'ai +pendant un demi-siècle lutté et travaillé, et je mentirais si je disais +que je sais un seul jour où le grand-duc n'a pas pensé à faire, à +exécuter quelque chose qui ne serve pas au bien du pays, et qui ne soit +pas calculé pour améliorer le sort de chaque individu. Pour lui +personnellement, qu'a-t-il retiré de son rôle de prince, sinon charges +et fatigues? Est-ce que sa demeure, son costume, sa table, sont plus +brillants que chez un particulier aisé? Que l'on aille dans nos grandes +villes maritimes, on verra la cuisine et le service d'un grand négociant +sur un meilleur pied que chez lui. Nous célébrerons cet automne le +cinquantième anniversaire du jour où il a commencé à gouverner et à être +le maître. Mais ce maître, quand j'y pense vraiment, qu'a-t-il été tout +ce temps, sinon un serviteur? Le serviteur <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> d'une grande cause: +le bien de son peuple! S'il faut donc à toute force que je sois un +serviteur des princes, au moins ma consolation c'est d'avoir été le +serviteur d'un homme qui était lui-même serviteur du bien général.»</p> + +<h4>X.</h4> + +<p>Rien de plus touchant que l'hommage impartial que l'amitié de Gœthe +rendait ainsi à l'affection de cinquante ans du grand-duc. Lisez:</p> + +<p>«Madame de Gœthe et Mademoiselle Ulrike entrèrent toutes deux en +très-gracieuse toilette d'été, que le beau temps leur avait fait +prendre. La conversation à table fut gaie et variée. On y parla des +parties de plaisir des semaines précédentes et des projets semblables +pour les semaines suivantes.</p> + +<p>«—Si les belles soirées se maintiennent, dit madame de Gœthe, +j'aurais un grand désir de donner ces jours-ci dans le parc un thé, au +chant des rossignols. Qu'en dites-vous, cher père?</p> + +<p>«—Cela pourrait être très-joli! répondit Gœthe.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> «—Et vous, Eckermann, dit madame de Gœthe, cela vous +convient-il? peut-on vous inviter?</p> + +<p>«—Mais, Ottilie, s'écria mademoiselle Ulrike, comment peux-tu inviter +le docteur? Il ne viendra pas, ou, s'il vient, il sera comme sur des +charbons ardents, on verra que son esprit est ailleurs, et qu'il +aimerait beaucoup mieux s'en aller.</p> + +<p>«—À parler franchement, répondis-je, je préfère flâner avec Doolan dans +les champs des environs. Les thés, les soirées avec thé, les +conversations avec thé, tout cela répugne si fort à mon naturel, que la +seule pensée de ces plaisirs me met mal à mon aise.</p> + +<p>«—Mais, Eckermann, dit madame de Gœthe, à un thé dans le parc, vous +êtes en plein air, par conséquent dans votre élément.</p> + +<p>«—Au contraire, dis-je, quand je suis si près de la nature que ses +parfums viennent jusqu'à moi, et que cependant je ne peux vraiment me +plonger en elle, alors l'impatience me saisit, et je suis comme un +canard que l'on met près de l'eau en l'empêchant de s'y baigner.</p> + +<p>«—Ou bien, dit Gœthe en riant, comme un cheval qui passe sa tête +par le fenêtre de <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> l'écurie et voit devant lui d'autres chevaux +gambader sans entraves, dans un beau pâturage. Il sent toutes les +délices rafraîchissantes de la nature libre, mais il ne peut les goûter. +Laissez donc Eckermann, il est comme il est, et vous ne le changerez +pas. Mais, dites-moi, mon très-cher, qu'allez-vous donc faire en pleins +champs avec votre Doolan, pendant toutes les belles après-midi?</p> + +<p>«—Nous cherchons quelque part un vallon solitaire, et nous tirons à +l'arc.</p> + +<p>«—Hum! dit Gœthe, ce n'est pas là une distraction mal choisie.</p> + +<p>«—Elle est souveraine, dis-je, contre les ennuis de l'hiver.</p> + +<p>«—Mais comment donc, par le ciel! dit Gœthe, avez-vous ici, à +Weimar, trouvé arcs et flèches?</p> + +<p>«—Pour les flèches, j'avais, en revenant de la campagne de 1814, +rapporté avec moi un modèle du Brabant. Là, le tir à l'arc est général. +Il n'y a pas si petite ville qui n'ait sa société d'archers. Ils ont +leur tir dans des cabarets, comme nous y avons des jeux de quilles, et +ils se réunissent d'habitude vers le soir dans ces endroits où je les +ai regardés <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> souvent avec le plus grand plaisir. Quels hommes +bien faits! et quelles poses pittoresques, quand ils tirent la corde! +Comme toutes leurs énergies se développent, et quels adroits tireurs ce +sont! Ils tiraient habituellement, à une distance de soixante ou +quatre-vingts pas, sur une feuille de papier collée à un mur d'argile +détrempée; ils tiraient vivement l'un après l'autre et laissaient leurs +flèches fixées au but. Et il n'était pas rare que sur quinze flèches +cinq eussent touché le rond du milieu, large comme un thaler; les autres +étaient tout à côté. Quand tout le monde avait tiré, chacun allait +reprendre sa flèche et on recommençait le jeu. J'étais alors si +enthousiaste de ce tir à l'arc, que je pensais que ce serait rendre un +grand service à l'Allemagne que de l'y introduire, et j'étais assez sot +pour croire que ce fût possible. Je marchandai souvent un arc, mais on +n'en vendait pas au-dessous de vingt francs, et où un pauvre chasseur +pouvait-il trouver une pareille somme? Je me bornai à une flèche, comme +l'instrument le plus important et travaillé avec le plus d'art; je +l'achetai dans une fabrique de Bruxelles pour un franc, et avec un +dessin, ce fut le seul <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> butin que je rapportai dans mon +pays<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>.</p> + +<p>«—Voilà qui est tout à fait digne de vous, répondit Gœthe. Mais ne +vous imaginez pas que l'on pourrait rendre populaire ce qui est beau et +naturel; ou du moins il faudrait pour cela avoir beaucoup de temps et +recourir à des moyens désespérés. Je crois facilement que ce jeu du +Brabant est beau. Notre plaisir allemand du jeu de quilles paraît, en +comparaison, grossier, commun, et il tient beaucoup du Philistin.</p> + +<p>«—Ce qu'il y a de beau au tir de l'arc, dis-je, c'est qu'il développe +le corps tout entier et qu'il réclame l'emploi harmonieux de toutes les +forces. Le bras gauche, qui soutient l'arc, doit rester bien tendu sans +bouger; le droit, qui tire la corde, ne doit pas être moins fort; les +pieds, les cuisses, pour servir de base solide à la partie supérieure du +corps, s'attachent avec énergie au sol; l'œil, qui vise, les muscles +du cou et de la nuque, tout est en activité et dans toute sa tension. Et +puis, quelles émotions, quelle joie quand la flèche part, siffle et +perce le but! Je ne connais aucun exercice du corps comparable.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> «—Cela, dit Gœthe, conviendrait à nos écoles de +gymnastique, et je ne serais pas étonné si, dans vingt ans, nous avions +en Allemagne d'excellents archers par milliers. Mais avec une génération +d'hommes mûrs il n'y a rien à faire, ni pour le corps, ni pour l'esprit, +ni pour le goût, ni pour le caractère. Commencez adroitement par les +écoles, et vous réussirez.</p> + +<p>«—Mais, dis-je, nos professeurs allemands de gymnastique ne connaissent +pas le tir à l'arc.</p> + +<p>«—Eh bien, dit Gœthe, que quelques écoles se réunissent et fassent +venir de Flandre ou de Brabant un bon archer; ou bien qu'ils envoient en +Brabant quelques-uns de leurs meilleurs élèves, jeunes et bien faits, +qui deviendront là-bas de bons archers et apprendront aussi comment on +taille un arc et fabrique une flèche. Ils pourraient ensuite entrer dans +les écoles comme professeurs temporaires et aller ainsi d'école en +école. Je ne suis pas du tout opposé aux exercices gymnastiques en +Allemagne, aussi j'ai eu d'autant plus de chagrin en voyant qu'on y a +mêlé bien vite de la politique, de telle sorte que les autorités se sont +vues forcées ou de les restreindre, ou de les défendre et <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> de +les suspendre. C'était jeter l'enfant que l'on baigne avec l'eau de la +baignoire. J'espère que l'on rétablira les écoles de gymnastique, car +elles sont nécessaires à notre jeunesse allemande, surtout aux +étudiants, qui ne font en aucune façon contre-poids à leurs fatigues +intellectuelles par des exercices corporels, et perdent ainsi l'énergie +en tout genre. Mais parlez-moi donc de votre flèche et de votre arc. +Ainsi, vous avez rapporté une flèche du Brabant! Je voudrais bien la +voir.</p> + +<p>«—Il y a longtemps qu'elle est perdue, répondis-je. Mais je me la +rappelais si bien, que j'ai réussi à en faire une pareille, et non une +seule, mais toute une douzaine. Ce n'était pas aussi facile que je le +pensais, et je me suis mépris bien souvent. Il faut que la tige soit +droite et ne se courbe pas après quelque temps, qu'elle soit légère, +assez solide pour ne pas se briser au choc d'un corps solide. J'ai +essayé le peuplier, le pin, le bouleau: ces bois avaient un défaut ou un +autre; avec le tilleul je réussis. Le choix de la pointe en corne m'a +donné aussi du mal; il faut prendre le milieu même d'une corne, sinon +elle se brise. Et les plumes, que d'erreurs avant d'arriver!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> «—Il faut, n'est-ce pas, dit Gœthe, coller seulement les +plumes à la flèche?</p> + +<p>«—Oui, mais il faut que ce soit collé avec grande adresse; et l'espèce +de colle, l'espèce de plumes à choisir, rien n'est indifférent; les +barbes des plumes de l'aile des grands oiseaux sont bonnes, en général, +mais celles que j'ai trouvées les meilleures sont les plumes rouges du +paon, les grandes plumes de coq d'Inde, et surtout les fortes et +magnifiques plumes de l'aigle et de l'outarde.</p> + +<p>«—J'apprends tout cela avec grand intérêt, dit Gœthe. Celui qui ne +vous connaît pas ne croirait guère que vous avez des goûts si pratiques. +Mais dites-moi donc aussi comment vous vous êtes procuré votre arc.</p> + +<p>«—Je m'en suis fabriqué quelques-uns moi-même, répondis-je. J'ai fait +d'abord de la bien triste besogne, mais j'ai ensuite demandé des +conseils aux menuisiers et aux charrons, essayé tous les bois du pays, +et j'ai enfin réussi. Après des essais de différents genres, on me +conseilla de prendre une tige assez forte pour que l'on pût la fendre +(schlachten) en quatre parties.</p> + +<p>«—<i>Schlachten</i>, me demanda Gœthe, quel est ce mot?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> «—C'est une expression technique des charrons; cela répond à +fendre. Lorsque les fibres d'une tige sont droites, les morceaux fendus +sont droits, et on peut s'en servir, sinon, non.</p> + +<p>«—Mais pourquoi ne pas les scier? dit Gœthe, on aurait des morceaux +droits.</p> + +<p>«—Oui, mais quand les fibres du bois se courbent, on les couperait, et +la tige ne pourrait plus dès lors servir à un arc.</p> + +<p>«—Je comprends, dit Gœthe; un arc se brise quand les fibres de la +tige sont coupées. Mais continuez, vous m'intéressez.</p> + +<p>«—Mon premier arc était trop dur à tendre; un charron me dit: «Ne +prenez plus un morceau de baliveau, le bois est toujours très-roide; +choisissez un des chênes qui croissent près de Hopfgarten<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>. Le bois +en est tendre.» Je vis alors qu'il y avait chênes et chênes, et j'appris +beaucoup de détails sur la nature différente du même bois, suivant son +exposition; je vis que les fibres des arbres se dirigent toujours vers +le soleil, et que si un arbre est exposé d'un côté au soleil, de l'autre +à l'ombre, le centre des fibres n'est plus le centre de l'arbre; le +côté le plus large est <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> du côté du soleil; aussi les menuisiers +et les charrons, s'ils ont besoin d'un bois fin et fort, choisissent +plutôt le côté qui a été exposé au nord.</p> + +<p>«—Vous devez penser, me dit Gœthe, combien vos observations sont +intéressantes pour moi qui me suis occupé pendant la moitié de mon +existence du développement des plantes et des arbres. Racontez toujours! +Vous avez donc choisi un chêne tendre?</p> + +<p>«—Oui, et un morceau du côté opposé au soleil. Mais après quelques +mois, mon arc se déformait. Je fus donc obligé de recourir à d'autres +bois, au noyer d'abord, et enfin à l'érable, qui ne laisse rien à +désirer.</p> + +<p>«—Je connais ce bois, dit Gœthe, il pousse souvent dans les haies; +je m'imagine en effet qu'il doit être bon; mais j'ai vu rarement une +jeune tige sans nœuds, et il vous faut pour votre arc une tige +absolument libre de nœuds.</p> + +<p>«—Quand on veut faire monter l'érable en arbre, on lui retire les +nœuds, ou en grossissant il les perd de lui-même. Quand il a quinze +ou dix-huit ans, il est donc bien lisse, mais on ne sait pas comment il +est à l'intérieur et quels mauvais tours il peut jouer. <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> Aussi, +on fera bien de faire scier son arc dans la partie la plus rapprochée de +l'écorce.</p> + +<p>«—Mais vous disiez qu'il ne fallait pas scier le bois d'un arc, mais le +fendre, le <i>schlachten</i>, comme vous dites.</p> + +<p>«—Quand il se laisse fendre, certainement, c'est-à-dire quand les +fibres sont assez grosses, mais les fibres de l'érable sont trop fines +et trop entremêlées.</p> + +<p>«—Hum! hum! dit Gœthe. Avec vos goûts d'archer vous êtes arrivé à de +très-jolies connaissances, et à des connaissances vivantes, à celles que +l'on n'obtient que par des moyens pratiques. C'est là toujours +l'avantage d'une passion, elle nous fait pénétrer le fond des choses. +Les recherches et les erreurs donnent aussi des enseignements; on +connaît non-seulement la chose elle-même, mais tout ce qui la touche +tout à l'entour. Que saurais-je moi-même sur les plantes, sur les +couleurs, si j'avais reçu ma science toute faite et si je l'avais +apprise par cœur? Mais comme j'ai tout cherché et trouvé par +moi-même, comme à l'occasion je me suis trompé, je peux dire que sur ces +deux sujets j'ai quelques connaissances, et que j'en sais plus qu'il n'y +en a sur le papier. Mais parlez-moi toujours de votre <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> arc. +J'ai vu des arcs écossais tout droits, et d'autres au contraire +recourbés à leur extrémité; lesquels tenez-vous pour les meilleurs?</p> + +<p>«—Je pense que la force du jet est plus grande dans les arcs à +extrémités recourbées. Depuis que je sais comment on courbe les arcs, je +courbe les miens; ils lancent mieux et sont aussi plus jolis à l'œil.</p> + +<p>«—C'est par la chaleur, n'est pas, dit Gœthe, que l'on produit ces +inflexions?</p> + +<p>«—Par une chaleur humide. Je trempe mon arc dans l'eau bouillante à six +ou huit pouces de profondeur, et après une heure, quand il est bien +chaud, je l'introduis entre deux morceaux de bois qui ont à leur +intérieur une ligne creusée suivant la forme que je veux donner à l'arc. +Je le laisse dans cet étau au moins un jour et une nuit, et quand il est +sec il ne bouge plus.</p> + +<p>«—Savez-vous? dit Gœthe en souriant mystérieusement; je crois que +j'ai pour vous quelque chose qui ne vous déplairait pas. Que +diriez-vous, si nous descendions et si je vous mettais à la main un vrai +arc de Baschkir?</p> + +<p>«—Un arc de Baschkir! m'écriai-je avec enthousiasme, un vrai?</p> + +<p>«—Oui, mon cher fou, un vrai! Venez un peu.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> «Nous descendîmes dans le jardin. Gœthe ouvrit la porte de +la pièce inférieure d'un petit pavillon, dans laquelle je vis, aux murs +et sur des tables, des curiosités de toute espèce. Je ne jetai qu'un +coup d'œil sur tous ces trésors; je n'avais d'yeux que pour mon arc.</p> + +<p>«Le voici, dit Gœthe, en le tirant d'un amas d'objets bizarres de +toute espèce. Il est bien resté tel qu'il était quand un chef de +Baschkirs me le donna en 1814. Eh bien, qu'en dites-vous?»</p> + +<p>«J'étais plein de joie de tenir cette chère arme dans mes mains. La +corde me parut encore fort bonne. Je l'essayai, il se tendait +très-suffisamment.</p> + +<p>«—C'est un bon arc, dis-je, la forme surtout m'en plaît, et elle me +servira désormais de modèle.</p> + +<p>«—De quel bois le croyez-vous fait? me demanda Gœthe.</p> + +<p>«—Cette fine écorce de bouleau qui le couvre empêche de voir; les +extrémités sont libres, mais trop noircies par le temps. C'est sans +doute du noyer. Il a été fendu.</p> + +<p>«—Eh bien! si vous l'essayiez? dit Gœthe. Voici aussi une flèche; +mais méfiez-vous de la pointe, elle est peut-être empoisonnée.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> «Nous retournâmes dans le jardin et je tendis l'arc.</p> + +<p>«—Sur quoi tirerez-vous? dit Gœthe.</p> + +<p>«—D'abord en l'air, il me semble.</p> + +<p>«—Eh bien, allez!</p> + +<p>«Je lançai ma flèche vers les nuages lumineux, dans le bleu de l'air. La +flèche monta droit, et en retombant, se ficha en terre.</p> + +<p>«À mon tour,» dit Gœthe.</p> + +<p>«Je fus heureux de son désir. Je lui donnai l'arc et tins la flèche. +Gœthe ajusta la fente de la flèche sur la corde, prit l'arc comme il +le fallait, non cependant sans chercher un peu. Puis il visa et tira. Il +était là comme un Apollon, vieilli de corps, mais l'âme animée d'une +indestructible jeunesse. La flèche ne s'éleva que très-peu haut. Je +courus la ramasser.</p> + +<p>«Encore une fois!» dit Gœthe.</p> + +<p>«Il tira cette fois horizontalement dans la direction de l'allée du +jardin. La flèche alla à peu près à trente pas. J'avais un bonheur que +je ne peux dire à voir ainsi Gœthe tirer avec l'arc et la flèche. Je +pensai aux vers:</p> + +<p class="poem10"> + «La vieillesse m'abandonne-t-elle?<br> + Et de nouveau suis-je un enfant?</p> + +<p>«Je lui rapportai la flèche. Il me pria de tirer aussi horizontalement, +et me donna pour <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> but une tache dans les volets de son cabinet +de travail. Je visai. La flèche n'arriva pas loin du but, mais elle +s'enfonça tellement dans ce bois tendre, que je ne pus la retirer.</p> + +<p>«Laissez-la fichée, me dit Gœthe, elle y restera pendant quelques +jours et sera un souvenir de notre partie.»</p> + +<h4>XI.</h4> + +<p>Un second jugement de lui sur Byron est d'une justesse qui diminue +l'enthousiasme, le voici: Il n'est pas juste que la haine et +l'immoralité reçoivent la récompense de la charité et de l'amour. Le +sublime de Byron, c'est la haine et le mépris.</p> + +<p>Écoutez Gœthe:</p> + +<p>«Si Byron avait eu l'occasion de se décharger au parlement, par des +paroles fréquentes et amères, de toute l'opposition qui était en lui, il +aurait été comme poëte bien plus pur. Mais comme au parlement il a à +peine parlé, il a conservé en lui tout ce qu'il avait sur le cœur +contre sa nation, et pour s'en délivrer il ne lui est resté d'autre +moyen que de le convertir et de l'exprimer en poésie. Si j'appelais une +grande partie des œuvres négatives de Byron <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> des discours au +Parlement comprimés, je crois que je les caractériserais par un nom qui +ne serait pas sans justesse.»</p> + +<p>«Nous avons enfin parlé d'un des poëtes allemands contemporains qui +s'est fait un grand nom depuis quelque temps<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>, et dont nous avons +aussi blâmé l'esprit négatif.</p> + +<p>«Il ne faut pas le nier, dit Gœthe, il a d'éclatantes qualités, mais +il lui manque <i>l'amour</i>. Il aime aussi peu ses lecteurs et les poëtes +ses émules que lui-même, et il mérite qu'on lui applique le mot de +l'Apôtre: «Si je parlais avec une voix d'homme et d'ange, et que je +n'eusse pas l'amour, je serais un airain sonore, une cymbale +retentissante.» Encore ces jours-ci je lisais ses poésies, et je n'ai pu +méconnaître la richesse de son talent; mais, je le répète, l'amour lui +manque, et par là il n'exercera jamais autant d'influence qu'il l'aurait +dû. On le craindra, et il deviendra le dieu de ceux qui seraient +volontiers négatifs comme lui, mais qui n'ont pas son talent.»</p> + +<p class="date">«Mercredi, 3 janvier 1827.</p> + +<p>«Aujourd'hui, à dîner, nous avons causé des excellents discours de +Canning pour le Portugal.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> «Il y a des gens, dit Gœthe, qui prétendent que ces discours +sont grossiers, mais ces gens-là ne savent pas ce qu'ils veulent; il y a +en eux un besoin maladif de fronder tout ce qui est grand. Ce n'est pas +là de l'opposition, c'est pur besoin de fronder. Il faut qu'ils aient +quelque chose de grand qu'ils puissent haïr. Quand Napoléon était encore +de ce monde, ils le haïssaient, et ils pouvaient largement se décharger +sur lui. Quand ce fut fini avec lui, ils frondèrent la Sainte-Alliance, +et pourtant jamais on n'a rien trouvé de plus grand et de plus +bienfaisant pour l'humanité. Voici maintenant le tour de Canning. Son +discours pour le Portugal est l'œuvre d'une grande conscience. Il +sait très-bien quelle est l'étendue de sa puissance, la grandeur de sa +situation, et il a raison de parler comme il sent. Mais ces +sans-culottes ne peuvent pas comprendre cela, et ce qui, à nous autres, +nous paraît grand, leur paraît grossier. La grandeur les gêne, ils n'ont +pas d'organe pour la respecter, elle leur est intolérable.»</p> + +<p class="date">«Jeudi soir, 4 janvier 1827.</p> + +<p>«Gœthe a beaucoup loué les poésies de Victor Hugo. Il a dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> «C'est un vrai talent, sur lequel la littérature allemande a +exercé de l'influence. Sa jeunesse poétique a été malheureusement +amoindrie par le pédantisme du parti classique, mais le voilà qui a <i>le +Globe</i> pour lui: il a donc partie gagnée<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. Je le comparerais avec +Manzoni. Il a une grande puissance pour voir la nature extérieure, et il +me semble absolument aussi remarquable que MM. de Lamartine et +Delavigne<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>. En examinant bien, je vois d'où lui et tous les nouveaux +talents du même genre viennent. Ils descendent de Chateaubriand, qui, +certes, est très-remarquable par son talent rhétorico-poétique. Pour +voir comment écrit Victor Hugo, lisez <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> seulement ce poëme sur +Napoléon: <i>les Deux Îles.</i>»</p> + +<p>«Gœthe me tendit le livre, et resta près du poêle. Je lus.</p> + +<p>«—N'a-t-il pas d'excellentes images? dit Gœthe, et n'a-t-il pas +traité son sujet avec une liberté d'esprit complète?»</p> + +<p>«Et en parlant ainsi, il revint vers moi:</p> + +<p>«Voyez ce passage, comme c'est beau!»</p> + +<p>«Il lut le passage où le poëte parle de la foudre remontant pour frapper +le héros:</p> + +<p class="poem10"> + «Il a bâti si haut son aire impériale<br> + Qu'il nous semble habiter cette sphère idéale<br> + Où jamais on n'entend un nuage éclater!<br> + Ce n'est plus qu'à ses pieds que gronde la tempête;<br> +<span class="add1em">Il faudrait, pour frapper sa tête,</span><br> +<span class="add1em">Que la foudre pût remonter!</span><br> + La foudre remonta! Renversé de son aire...»</p> + +<p>«Voilà qui est beau! car l'image est vraie, et on l'observera dans les +montagnes; quand on a un orage au-dessous de soi, on voit souvent +l'éclair jaillir de bas en haut. Ce que je loue dans les Français, c'est +que leur poésie ne quitte jamais le terrain solide de la réalité. On +peut traduire leurs poésies en prose, l'essentiel restera. Cela vient de +ce que les poëtes français ont des connaissances; mais nos fous +allemands croient qu'ils perdront leur talent <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> s'ils se +fatiguent pour acquérir du savoir; tout talent pourtant doit se soutenir +en s'instruisant toujours, et c'est seulement ainsi qu'il parviendra à +l'usage complet de ses forces. Mais laissons-les; ceux-là, on ne les +aidera pas; quant au vrai talent, il sait trouver sa route. Les jeunes +poëtes qui se montrent maintenant en foule ne sont pas de vrais talents; +ce ne sont que des impuissants à qui la perfection de la littérature +allemande a donné l'envie de créer.—Que les Français quittent le +pédantisme et s'élèvent dans la poésie à un art libre, il n'y a rien +d'étonnant. Diderot et des esprits analogues au sien ont déjà, avant la +révolution, cherché à ouvrir cette voie. Puis la révolution elle-même, +et l'époque de Napoléon, ont été favorables à cette cause. Si les années +de guerre, en ne permettant pas à la poésie d'attirer sur elle un grand +intérêt, ont été par là pour un instant défavorables aux muses, il s'est +cependant, pendant cette époque, formé une foule d'esprits libres, qui +maintenant, pendant la paix, se recueillent et font apparaître leurs +remarquables talents.»</p> + +<p>«Je demandai à Gœthe si le parti classique avait été aussi +l'adversaire de l'excellent Béranger.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> «Le genre dans lequel Béranger a composé, dit-il, est un vieux +genre national auquel on était accoutumé; cependant, pour maintes +choses, il a su prendre un mouvement plus libre que ses prédécesseurs, +et aussi il a été attaqué par le parti du pédantisme.»</p> + +<p>Il ne sentait des poëtes français de nos jours comme grandiose que +Mérimée et Béranger. L'esprit lui éclipsait le génie. Chateaubriand, +Hugo et autres, lui faisaient peu d'impression; toujours Mérimée, +toujours Béranger. C'était le temps de ce petit journal <i>le Globe</i> qui +ne vantait que le persiflage, et qui préparait le régime amphibie des +doctrinaires.</p> + +<p class="date">«Mercredi, 31 janvier 1827.</p> + +<p>«J'ai dîné avec Gœthe.</p> + +<p>«—Ces jours-ci, depuis que je vous ai vu, m'a-t-il dit, j'ai fait des +lectures nombreuses et variées, mais j'ai lu surtout un roman chinois +qui m'occupe encore et qui me paraît excessivement curieux.</p> + +<p>«—Un roman chinois! dis-je, cela doit avoir un air bien étrange.</p> + +<p>«—Pas autant qu'on le croirait. Ces hommes pensent, agissent et sentent +presque tout à fait comme nous, et l'on se sent bien vite <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> leur +égal; seulement chez eux tout est plus clair, plus pur, plus moral; tout +est raisonnable, bourgeois, sans grande passion et sans hardis élans +poétiques, ce qui fait ressembler ce roman à mon <i>Hermann et Dorothée</i> +et aux œuvres de Richardson. La différence, c'est la vie commune que +l'on aperçoit toujours chez eux entre la nature extérieure et les +personnages humains. Toujours on entend le bruit des poissons dorés dans +les étangs, toujours sur les branches chantent les oiseaux; les journées +sont toujours sereines et brillantes de soleil, les nuits toujours +limpides; on parle souvent de la lune, mais elle n'amène aucun +changement dans le paysage; sa lumière est claire comme celle du jour +même. Et l'intérieur de leurs demeures est aussi coquet et aussi élégant +que leurs tableaux. Par exemple: «J'entendis le rire des aimables jeunes +filles, et, lorsqu'elles frappèrent mes yeux, je les vis assises sur des +chaises de fin roseau.»—Vous avez ainsi tout d'un coup la plus +charmante situation, car on ne peut se représenter des chaises de roseau +sans avoir l'idée d'une légèreté et d'une élégance extrêmes.—Et puis un +nombre infini de légendes, qui se mêlent toujours <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> au récit et +sont employées pour ainsi dire proverbialement. Par exemple, c'est une +jeune fille dont les pieds sont si légers et si délicats, qu'elle +pouvait se balancer sur une fleur sans la briser. C'est un jeune homme, +dont la conduite est si morale et si honorable, qu'il a eu l'honneur, à +trente ans, de parler avec l'empereur. C'est ensuite un couple d'amants +qui dans leur longue liaison ont vécu avec tant de retenue que, se +trouvant forcés de rester une nuit entière l'un près de l'autre, dans +une chambre, ils la passent en entretiens sans aller plus loin. Et ainsi +toujours des légendes sans nombre, qui toutes ont trait à la moralité et +à la convenance. Mais aussi, par cette sévère modération en toutes +choses, l'empire chinois s'est maintenu depuis des siècles, et par elle +il se maintiendra dans l'avenir.—J'ai trouvé dans ce roman chinois un +contraste bien curieux avec les chansons de Béranger, qui ont presque +toujours pour fond une idée immorale et libertine, et qui par là me +seraient très-antipathiques, si ces sujets, traités par un aussi grand +talent que Béranger, ne devenaient pas supportables, et même attrayants. +Mais, dites vous-même, n'est-ce pas bien curieux <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> que les +sujets du poëte chinois soient si moraux et que ceux du premier poëte de +la France actuelle soient tout le contraire?</p> + +<p>«—Un talent comme Béranger, dis-je, ne pourrait rien faire d'un sujet +moral.</p> + +<p>«—Vous avez raison, c'est précisément à propos des perversités du temps +que Béranger révèle et développe ce qu'il y a de supérieur dans sa +nature.</p> + +<p>«—Mais, dis-je, ce roman chinois est-il un de leurs meilleurs?</p> + +<p>«—Aucunement, les Chinois en ont de pareils par milliers et ils en +avaient déjà quand nos aïeux vivaient encore dans les bois. Je vois +mieux chaque jour que la poésie est un bien commun de l'humanité, et +qu'elle se montre partout dans tous les temps, dans des centaines et des +centaines d'hommes. L'un fait un peu mieux que l'autre, et surnage un +peu plus longtemps, et voilà tout. M. de Mathisson ne doit pas croire +que c'est à lui que sera réservé le bonheur de surnager, et je ne dois +pas croire que c'est à moi; mais nous devons tous penser que le don +poétique n'est pas une chose si rare, et que personne n'a de grands +motifs pour se faire de belles illusions parce qu'il aura fait une +bonne poésie. Nous <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> autres Allemands, lorsque nous ne regardons +pas au-delà du cercle étroit de notre entourage, nous tombons beaucoup +trop facilement dans cette présomption pédantesque. Aussi j'aime à +considérer les nations étrangères et je conseille à chacun d'agir de +même de son côté. La littérature <i>nationale</i>, cela n'a plus aujourd'hui +grand sens; le temps de la littérature <i>universelle</i> est venu, et chacun +doit aujourd'hui travailler à hâter ce temps.»</p> + +<p>«—Quel est le plus grand philosophe de tous?» lui demandai-je.</p> + +<p>«—C'est Kant,» me répondit-il sans hésiter.</p> + +<h4>XII.</h4> + +<p>«Avant le dîner, je suis allé avec Gœthe faire un petit tour en +voiture sur la route d'Erfurt. Nous y avons rencontré des voitures de +transport de toute espèce, chargées de marchandises pour la foire de +Leipzig, et aussi quelques troupes de chevaux à vendre, parmi lesquels +se trouvaient de fort belles bêtes.</p> + +<p>«Il faut que je rie de ces esthéticiens, dit Gœthe; qui se +tourmentent pour enfermer dans quelques mots abstraits l'idée de cette +chose inexprimable que nous désignons sous <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> cette expression: +<i>le beau</i>. Le beau est un phénomène primitif qui ne se manifeste jamais +lui-même, mais dont le reflet est visible dans mille créations diverses +de l'esprit créateur, phénomène aussi varié, aussi divers que la nature +elle-même.</p> + +<p>«—J'ai souvent entendu affirmer que la nature était toujours belle, +dis-je, qu'elle était le désespoir de l'artiste, et qu'il était rarement +capable de l'atteindre.</p> + +<p>«—Je sais bien, dit Gœthe, que souvent la nature déploie une magie +inimitable, mais je ne crois pas du tout qu'elle soit belle dans toutes +ses manifestations. Ses intentions sont toujours bonnes, mais ce qui +manque, c'est la réunion des circonstances nécessaires pour que +l'intention puisse se réaliser parfaitement. Ainsi le chêne est un arbre +qui peut être très-beau. Mais quelle foule de circonstances favorables +ne faut-il pas voir combinées pour que la nature réussisse une fois à le +produire dans sa vraie beauté! Si le chêne croît dans l'épaisseur d'un +bois, entouré de grands arbres, il se dirigera toujours vers le haut, +vers l'air libre et la lumière. Il ne poussera sur ses côtés que +quelques faibles rameaux, qui même dans le cours du siècle <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> +doivent dépérir et tomber. Lorsqu'il sent enfin sa cime dans l'air +libre, il s'arrête content, et puis commence à s'étendre en largeur pour +former une couronne. Mais il est déjà alors plus qu'à la moitié de sa +carrière; cet élan vers la lumière, qu'il a prolongé pendant de longues +années, a épuisé ses forces les plus vives, et les efforts qu'il fait +pour se montrer encore puissant en s'élargissant ne peuvent plus +complétement réussir. Quand sa crue s'arrêtera, ce sera un chêne élevé, +fort, élancé, mais il n'aura pas entre sa tige et sa couronne les +proportions nécessaires pour être vraiment beau.—Si au contraire un +chêne pousse dans un lieu humide, marécageux, et si le sol est trop +nourrissant, de bonne heure, s'il a assez d'espace, il poussera dans +tous les sens beaucoup de branches et de rameaux; mais ce qui manquera, +ce seront des forces qui puissent l'arrêter et le retarder, aussi ce +sera bientôt un arbre sans nœuds, sans ténacité, qui n'aura rien +d'abrupte, et, vu de loin, il aura l'aspect débile du tilleul; il n'aura +pas de beauté, du moins la beauté du chêne.—S'il croît sur la pente +d'une montagne, dans un terrain pauvre et pierreux, il aura cette fois +trop de nœuds et <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> de coudes, c'est la liberté du +développement qui manquera; il sera étiolé, sa crue s'arrêtera de bonne +heure, et devant lui on ne dira jamais: «Là vit une force qui sait nous +en imposer.»</p> + +<p>«—J'ai pu voir de très-beaux chênes, dis-je, il y a quelques années, +lorsque de Gœttingue je fis quelques excursions dans la vallée du +Weser. Je les ai trouvés vigoureux, surtout à Solling, dans les environs +de Hœxter.</p> + +<p>«—Un terrain de sable ou sablonneux, dit Gœthe, dans lequel ils +peuvent pousser en tous sens de vigoureuses racines, paraît leur être +surtout favorable. Quant à l'exposition, il leur faut un endroit tel +qu'ils puissent recevoir de tous les côtés lumière, soleil, pluie et +vent. S'ils poussent commodément, abrités du vent et de l'orage, ils +viennent mal, mais une lutte de cent années avec les éléments les rend +si forts et si puissants que la présence d'un chêne, arrivé à sa pleine +croissance, nous saisit d'admiration.</p> + +<p>«—Ne pourrait-on pas, demandai-je, de ces explications tirer une +conséquence et dire: Une créature est belle quand elle est arrivée au +sommet de son développement naturel?</p> + +<p>«—Parfaitement,» dit Gœthe.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> XIII.</h4> + +<p>Ampère, le cosmopolite d'idées, arrive à Weimar. Gœthe lui donne à +dîner et s'exalte dans son entretien. Mérimée revient dans la +conversation, de Vigny et d'autres talents. On a aussi beaucoup causé +sur Béranger, dont Gœthe a chaque jour dans la pensée les +incomparables chansons. On discuta la question de savoir si les chansons +joyeuses d'amour étaient préférables aux chansons politiques. Gœthe +dit qu'en général un sujet purement poétique était aussi préférable à un +sujet politique que l'éternelle vérité de la nature l'est à une opinion +de parti.</p> + +<p>«Les Bourbons ne paraissent pas lui convenir: il est vrai que c'est +maintenant une race affaiblie! Et le Français de nos jours veut sur le +trône de grandes qualités, quoiqu'il aime à partager le gouvernement +avec son chef et à dire aussi son mot à son tour.»</p> + +<p>«Après dîner, la société se répandit dans le jardin; Gœthe me fit un +signe, et nous partîmes en voiture pour faire le tour du bois par la +route de Tiefurt. Il fut, pendant la promenade, très-affectueux et +très-aimable. Il était <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> content d'avoir noué d'aussi heureuses +relations avec Ampère, et il s'en promettait les plus heureuses suites +pour la diffusion et la juste appréciation de la littérature allemande +en France.</p> + +<p>«Ampère, dit-il, a placé son esprit si haut qu'il a bien loin au-dessous +de lui tous les préjugés nationaux, toutes les appréhensions, toutes les +idées bornées de beaucoup de ses compatriotes; par l'esprit, c'est bien +plutôt un citoyen du monde qu'un citoyen de Paris. Je vois venir le +temps où il y aura en France des milliers d'hommes qui penseront comme +lui.»</p> + +<h4>XIV.</h4> + +<p>Voici une scène où l'âme scientifique et pittoresque de Gœthe se +développe en liberté. Lisons-le encore, avant d'arriver aux dernières +scènes de sa vie.</p> + +<p class="date">«Mercredi, 26 septembre 1827.</p> + +<p>«Ce matin Gœthe m'avait invité à une promenade en voiture; nous +devions aller à la pointe d'Hottelstedt<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, sur la hauteur occidentale +<span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> de l'Ettersberg. La journée était extrêmement belle. En montant +la colline, nous ne pouvions marcher qu'au pas, et nous eûmes occasion +de faire diverses observations. Gœthe remarqua dans les haies une +troupe d'oiseaux, et il me demanda si c'étaient des alouettes.</p> + +<p>«Ô grand et cher Gœthe, pensai-je, toi qui as comme peu d'hommes +fouillé dans la nature, tu me parais en ornithologie être un +enfant!...—Ce sont des embérises et des passereaux, dis-je, et aussi +quelques fauvettes attardées qui, après leur mue, descendent des fourrés +de l'Ettersberg dans les jardins, dans les champs, et se préparent à +leur départ; il n'y a pas là d'alouettes. Il n'est pas dans la nature de +l'alouette de se poser sur les buissons. L'alouette des champs ainsi que +l'alouette des airs monte vers le ciel, redescend vers la terre; en +automne, elle traverse l'espace par bandes et s'abat sur des champs de +chaume, mais jamais elle ne se posera sur une haie ou sur un buisson. +L'alouette des arbres aime la cime des grands arbres; elle s'élance de +là en chantant dans les airs, puis redescend sur la cime. Il y a aussi +une autre alouette que l'on trouve dans les lieux solitaires, au midi +des clairières; <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> elle a un chant très-tendre, qui rappelle le +son de la flûte, mais plus mélancolique. Cette espèce ne se trouve point +sur l'Ettersberg, qui est trop vivant et trop près des habitations; elle +ne va pas d'ailleurs non plus sur les buissons.</p> + +<p>«—Ah! ah! vous paraissez en ces matières n'être pas tout à fait un +apprenti.</p> + +<p>«—Je m'en suis occupé avec goût depuis mon enfance, et pour elles mes +yeux et mes oreilles ont toujours été ouverts. Le bois de l'Ettersberg a +peu d'endroits que je n'aie parcourus plusieurs fois. Quand j'entends +maintenant un chant, je peux dire de quel oiseau il vient. Et même, si +on m'apporte un oiseau qui, ayant été mal soigné dans sa captivité, a +perdu son plumage, je saurai lui rendre bien vite et les plumes et la +santé.</p> + +<p>«—Cela montre certes une grande habileté; je vous conseille de +persévérer sérieusement dans vos études; avec votre vocation marquée, +vous arriverez à d'excellents résultats. Mais parlez-moi donc un peu de +la mue. Vous m'avez dit que les fauvettes descendent après la mue dans +les champs. La mue arrive-t-elle donc à une époque fixe, et tous les +oiseaux muent-ils ensemble?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> «—Chez la plupart des oiseaux la mue vient dès que la +couvaison est terminée, c'est-à-dire dès que les petits de la dernière +couvée peuvent se suffire à eux-mêmes. Mais alors il s'agit de savoir +si, à partir de ce moment jusqu'à son départ, l'oiseau a le temps +suffisant pour sa mue. S'il l'a, il mue ici et part avec son plumage +nouveau. S'il ne l'a pas, il part avec son plumage ancien et ne mue que +dans le Midi, plus tard.—Car les oiseaux n'arrivent pas au printemps et +ne partent pas à l'automne tous en même temps. La cause, c'est que +chaque espèce supporte plus ou moins facilement le froid et +l'intempérie. L'oiseau qui arrive de bonne heure chez nous s'en va tard, +et l'oiseau qui arrive tard s'en va tôt. Même dans une seule famille, +par exemple dans celle des fauvettes, il y a de grandes différences. La +fauvette à claquets ou la petite meunière se fait entendre chez nous dès +la fin de mars, quinze jours plus tard viennent la fauvette à tête +noire, le moine; puis, environ une semaine après, le rossignol, et +seulement à la fin d'avril ou au commencement de mai, la fauvette grise. +Tous ces oiseaux avec leurs petits de la première couvée muent chez +nous en août; <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> aussi on prend ici, à la fin d'août, de jeunes +moines qui ont déjà leur petite tête noire. Mais les enfants de la +dernière couvée partent avec leur premier plumage et ne muent que plus +tard, dans les contrées méridionales; aussi, au commencement de +septembre, on peut ici prendre des moines mâles qui ont encore leur +petite tête rouge comme leur mère.</p> + +<p>«—La fauvette grise est-elle l'oiseau qui vient le plus tard chez nous, +ou d'autres viennent-ils encore après elle? demanda Gœthe.</p> + +<p>«—L'oiseau moqueur jaune et le magnifique pirol jaune d'or, n'arrivent +que vers Pâques. Tous deux partent après leur couvaison achevée, vers le +milieu d'août, et ils muent dans le Sud. Si on les garde en cage, ils +muent en hiver; aussi ces oiseaux se gardent difficilement. Ils +demandent beaucoup de chaleur. Si on les suspend près du poêle, ils +dépérissent par manque d'air nourrissant; si on les met près de la +fenêtre, ils dépérissent par suite du froid des longues nuits.</p> + +<p>«—On dit que la mue est une maladie, ou du moins qu'elle est +accompagnée d'un affaiblissement du corps.</p> + +<p>«—Je ne saurais dire. C'est une augmentation de vie, qui se passe +très-heureusement <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> en plein air sans la moindre fatigue, et qui +réussit aussi très-bien à certains individus dans la chambre. J'ai eu +des fauvettes qui pendant toute la mue n'ont pas cessé de chanter, ce +qui est signe d'une parfaite santé. Si un oiseau pendant la mue est +maladif, c'est qu'on le nourrit mal, que son eau est mauvaise, ou qu'il +manque d'air. S'il n'a pas dans la chambre assez de force pour muer, +qu'on le mette à l'air frais, il muera très-bien. Un oiseau libre mue +sans s'en apercevoir, tant sa mue se fait doucement.</p> + +<p>«—Cependant vous sembliez dire que pendant leur mue les fauvettes se +retirent dans les fourrées du bois?</p> + +<p>«—Elles ont certainement pendant ce temps besoin de quelques secours. +La nature agit avec tant de sagesse et de mesure, que jamais un oiseau +ne perd tout d'un coup assez de plumes pour ne plus pouvoir voler et +chercher sa nourriture. Mais cependant il peut arriver qu'un oiseau +perde ensemble par exemple la quatrième, la cinquième et la sixième +penne à chaque aile; il pourra bien voler encore, mais pas assez bien +pour échapper aux oiseaux de proie ses ennemis et surtout au +très-rapide et très-adroit hobereau; <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> voilà pourquoi les fourrés +leur sont utiles à ce moment.</p> + +<p>«—Cela se conçoit. Est-ce que la mue marche également et comme +symétriquement aux deux ailes?</p> + +<p>«—Autant que j'ai pu observer, sans aucun doute. Et c'est un bienfait. +Car si un oiseau perdait à l'aile gauche trois pennes sans les perdre +aussi à l'aile droite en même temps, l'équilibre serait rompu et +l'oiseau ne serait plus le maître de ses mouvements. Il serait comme un +vaisseau qui a d'un côté les voiles trop lourdes et de l'autre côté les +voiles trop légères.</p> + +<p>«—Je vois que l'on peut pénétrer dans la nature du côté où l'on veut; +on trouve toujours une preuve de sagesse!...»</p> + +<p>«Nous étions arrivés sur le haut de la colline, nous longions la forêt +de pins qui la couvre. Nous passâmes près d'un tas de pierres. Gœthe +fit arrêter, me pria de descendre et de chercher un peu si je ne +trouverais pas quelques pétrifications. Je trouvai quelques coquilles et +quelques ammonites brisées que je lui donnai en remontant en voiture. +Nous reprîmes notre route.</p> + +<p>«Toujours la vieille même histoire! dit-il; <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> toujours le vieux +sol marin! Quand on est sur cette hauteur, et que l'on voit Weimar et +tous ces villages dispersés alentour, cela semble un prodige que de se +dire: Il y a eu un temps où dans cette large vallée se jouait la +baleine. Et cependant il en est ainsi, ou du moins c'est +très-vraisemblable. La mouette, volant dans ce temps au-dessus de la mer +qui a couvert ces hauteurs, ne pensait guère que nous y passerions un +jour tous deux en voiture. Qui sait si dans des siècles la mouette ne +volera pas de nouveau au-dessus de ces collines?...»</p> + +<p>«Nous étions tout à fait en haut à l'extrémité de la pointe de +l'Ettersberg; on ne voyait plus Weimar; mais devant nous, à nos pieds, +s'étalait la large vallée de l'Unstrut, semée de villes et de villages, +éclairée par le riant soleil du matin.</p> + +<p>«Là on sera bien! dit Gœthe en faisant arrêter; voyons encore si un +petit déjeuner dans ce bon air nous fera plaisir!»</p> + +<p>«Frédéric disposa le déjeuner sur une petite éminence de gazon. Les +lueurs matinales du soleil d'automne le plus pur rendaient splendide le +coup d'œil dont on jouissait à cette place. Vers le sud et le +sud-ouest, on découvrait <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> toute la chaîne de montagnes de la +forêt de Thuringe; à l'ouest, au-delà d'Erfurt, le château élevé de +Gotha et la cime de l'Inselsberg; et vers le nord, à l'horizon, les +montagnes bleuâtres du Harz. Je pensais aux vers:</p> + +<p class="poem10"> + «Large, élevé, sublime, le regard<br> + Se promène sur l'existence!...<br> + De montagne en montagne<br> + Flotte l'esprit éternel<br> + Qui pressent l'éternelle vie......</p> + +<p>«Nous nous assîmes de façon à avoir devant nous, pendant notre déjeuner, +la vue libre sur la moitié de la Thuringe.—Nous mangeâmes une couple de +perdrix rôties, avec du pain blanc tendre, et nous bûmes une bouteille +de très-bon vin, en nous servant d'une coupe d'or, qui se replie sur +elle-même et que Gœthe emporte dans ces excursions, enfermée dans un +étui de cuir jaune.</p> + +<p>«Je suis venu très-souvent à cette place, dit-il, et ces dernières +années, j'ai bien souvent pensé que pour la dernière fois je contemplais +d'ici le royaume du monde et ses splendeurs. Mais tout en moi continue à +bien se maintenir, et j'espère que ce n'est pas aujourd'hui la dernière +fois que nous nous donnons ensemble une bonne journée. Nous viendrons à +l'avenir plus souvent ici. À rester dans la <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> maison on se sent +figer. Ici, on se sent grand, libre comme la grande nature que l'on a +devant les yeux; on est comme on devrait être toujours.—Je domine dans +ce moment une foule de points auxquels se rattachent les plus abondants +souvenirs d'une longue existence. Que n'ai-je pas fait pendant ma +jeunesse dans les montagnes d'Ilmenau! Et là-bas, dans le cher Erfurt, +que de belles aventures! À Gotha aussi, dans les premiers temps, je suis +allé souvent et avec plaisir; mais depuis longtemps on ne m'y voit pour +ainsi dire plus.</p> + +<p>«—Depuis que je suis à Weimar, je ne me rappelle pas que vous vous y +soyez rendu.</p> + +<p>«—C'est ainsi que vont les choses, dit Gœthe en riant. Je ne suis +pas là noté au mieux. Voici l'histoire, je veux vous la raconter. +Lorsque la mère du duc régnant était encore dans toute sa jeunesse, +j'allais là très-souvent. Un soir, j'étais seul avec elle, prenant le +thé, lorsque les deux princes arrivent en sautant, pour prendre le thé +avec nous. C'étaient deux beaux enfants à cheveux blonds, de dix à douze +ans. Hardi comme je pouvais l'être, je passai mes mains dans le +chevelure de ces deux princes, en leur disant: <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> «Eh bien, têtes +à filasse, comment nous portons-nous?» Les gamins me regardèrent avec de +grands yeux, tout étonnés de mon audace, et ils ne me l'ont depuis +jamais pardonnée!—Je ne raconte pas ce trait pour m'en glorifier; mais +cet acte est tout à fait dans ma nature. Jamais je n'ai eu beaucoup de +respect pour la condition pure de prince, quand elle n'est pas alliée à +une nature solide et à la valeur personnelle. Je me sentais moi-même si +bien dans mon être, et je me sentais moi-même si noble que, si l'on +m'avait fait prince, je n'aurais trouvé là rien de bien étonnant.—Quand +on m'a donné des lettres de noblesse, bien des gens ont cru que je me +sentirais élevé par elles. Entre nous, elles n'étaient pour moi rien, +rien du tout! Nous autres patriciens de Francfort, nous nous sommes +toujours tenus pour les égaux des nobles, et, quand je reçus le diplôme, +j'eus dans les mains ce que depuis longtemps je possédais déjà en +esprit.»</p> + +<p>«Après avoir encore bu un bon coup dans la coupe dorée, nous nous +rendîmes au pavillon de chasse d'Ettersberg, en faisant le tour de la +montagne. Gœthe me fit ouvrir toutes les pièces, et me montra la +chambre, à l'angle <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> du premier étage, que Schiller avait habitée +quelque temps.</p> + +<p>«Autrefois, me dit-il, nous avons passé ici plus d'une bonne journée. +Nous étions tous jeunes, pétulants, et, l'été, c'étaient des comédies +improvisées, l'hiver, des danses, des promenades en traîneaux aux +torches, etc.—Je veux vous montrer le hêtre sur lequel, il y a +cinquante ans, nous avons gravé nos noms. Comme tout a changé, comme +tout a grandi!... Voilà l'arbre! Vous voyez, il est encore magnifique! +On peut encore voir trace de nos noms, mais l'écorce s'est tellement +resserrée et gonflée qu'on ne les découvre presque plus. Ce hêtre était +alors tout seul au milieu d'une place libre et bien sèche. Le soleil +resplendissait gaiement tout alentour, et c'était là que, dans les beaux +jours d'été, nous improvisions nos farces. Maintenant cet endroit est +humide et désagréable. Les buissons se sont changés en arbres épais, et +c'est à peine si on peut découvrir le magnifique hêtre de notre +jeunesse!...»</p> + +<p>«Nous retournâmes alors au château, et nous revînmes à Weimar.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> XV.</h4> + +<p>«On revint le soir à la conversation sur les <i>affinités électives</i>. +Gœthe dit:</p> + +<p>«Je me rappelle un trait des commencements de mon séjour à Weimar. +J'étais vite retombé amoureux. Après un long voyage, je venais de +rentrer à Weimar, mais j'étais toujours retenu à la cour jusqu'à une +heure avancée de la nuit, et je n'avais pu encore aller voir ma +bien-aimée; notre liaison ayant déjà attiré l'attention, j'évitais +d'aller chez elle de jour, pour ne pas faire parler davantage. Mais le +quatrième ou cinquième soir, je ne peux plus résister, et, avant d'y +avoir pensé, je pars et je suis devant sa demeure. Je monte doucement +l'escalier, et j'allais entrer dans sa chambre quand j'entends, à un +bruit de voix, qu'elle n'est pas seule. Je redescends vite, et je me +mets à errer dans les rues, qui alors n'étaient pas éclairées.—Plein de +passion et de colère, je marchai à travers la ville pendant une heure +environ, repassant sans cesse devant la maison de ma bien-aimée et +souffrant d'un désir <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> ardent de la voir. Enfin, j'étais sur le +point de rentrer dans ma chambre solitaire, lorsque, en passant encore +une fois devant sa maison, je ne vois plus de lumière. Elle est sortie! +pensai-je alors, mais par cette obscurité, dans cette nuit, où est-elle +allée? où la rencontrer? Je me remets à parcourir les rues, et plusieurs +fois il me semble la reconnaître dans les personnes qui passent; mais, +en m'approchant, j'étais détrompé. J'avais déjà, à cette époque, une foi +absolue à l'influence réciproque, et je pensais pouvoir l'amener vers +moi en le désirant fortement. Je me croyais entouré d'êtres supérieurs +qui pouvaient diriger mes pas vers elle ou les siens vers moi, et je les +implorais. Quelle folie est la tienne! me dis-je ensuite, tu ne veux pas +aller la voir, et tu demandes des signes et des miracles! Cependant +j'étais arrivé à l'esplanade, devant la petite maison que Schiller +habita plus tard; là, il me prit l'envie de revenir sur mes pas, vers le +palais, et de prendre une petite rue à droite. Je n'avais pas fait cent +pas dans cette direction que j'aperçois une forme de femme tout à fait +ressemblante à celle que j'appelais. La rue n'était éclairée que par +les lueurs qui sortaient <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> çà et là des fenêtres, et, comme déjà +des apparences de ressemblance m'avaient trompé dans cette soirée, je +n'osai pas arrêter cette personne. Nous passâmes tout à côté l'un de +l'autre, si près que nos bras se touchèrent; je m'arrêtai, nous +regardâmes autour de nous:</p> + +<p>«—Est-ce vous? dit-elle, et je reconnus sa voix chérie.</p> + +<p>«—Enfin! m'écriai-je, et j'étais heureux à pleurer. Nos mains se +pressèrent.</p> + +<p>«—Ah! dis-je, mon espérance ne m'a pas trompé. Je vous demandais, je +vous cherchais, quelque chose me disait que certainement je vous +trouverais; quel bonheur! Dieu soit loué! c'était vrai!</p> + +<p>«—Mais, méchant, dit-elle, pourquoi n'êtes-vous pas venu? J'ai appris +aujourd'hui par hasard que vous êtes de retour déjà depuis trois jours, +et toute l'après-midi j'ai pleuré, croyant que vous m'aviez oubliée. Il +y a une heure, je me suis sentie toute tourmentée; j'avais un besoin de +vous voir que je ne peux vous exprimer. J'avais chez moi quelques amies; +il m'a semblé que leur visite durait une éternité. Enfin elles sont +parties; j'ai malgré moi pris mon chapeau et mon mantelet, et je me +suis vue poussée dehors, <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> marchant dans la nuit sans savoir où +j'allais. Votre pensée ne me quittait pas, et il me semblait que nous +dussions nous rencontrer.»</p> + +<p>«Pendant que son cœur s'épanchait ainsi, nos mains restaient l'une +dans l'autre, nous nous les serrions, et nous nous montrions +mutuellement que l'absence n'avait pas refroidi notre amour. Je +l'accompagnai chez elle. Elle monta l'escalier noir devant moi, me +tenant par la main pour me conduire. J'étais dans un inexprimable +bonheur, non-seulement de la revoir, mais de n'avoir pas été déçu dans +ma foi à une influence invisible.»</p> + +<h4>XVI.</h4> + +<p>Quelques entretiens scientifiques sur les sciences naturelles.</p> + +<p>«Le lendemain nous étions levés de bon matin. En s'habillant, Gœthe +me raconta un rêve de sa nuit. Il s'était vu transporté à Gœttingue, +et avait eu avec les professeurs qu'il y connaît toute sorte +d'entretiens agréables. Nous bûmes quelques tasses de café et allâmes +visiter le cabinet anatomique; nous vîmes des <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> squelettes +d'animaux, entre autres d'animaux antédiluviens, et des squelettes +d'hommes des siècles passés. Gœthe observa que la forme des dents +montre que ces squelettes appartenaient à une race d'une grande +moralité. Nous allâmes ensuite à l'observatoire, et le docteur Schrœn +nous montra de beaux instruments dont il nous expliqua l'usage. Nous +visitâmes aussi avec grand intérêt le cabinet météorologique, et +Gœthe loua beaucoup le docteur Schrœn de l'ordre qui régnait +partout. Puis nous descendîmes dans le jardin; Gœthe avait fait +disposer un petit déjeuner dans un berceau sur une table de pierre.</p> + +<p>«Vous ne savez guère, me dit-il, à quelle place curieuse nous nous +trouvons en ce moment. Ici a habité Schiller. Sous ce berceau, à cette +table de pierre, assis sur ces bancs maintenant presque brisés, nous +avons souvent pris nos repas, en échangeant de grandes et bonnes +paroles. Il avait alors trente ans, moi quarante; tous deux encore dans +notre plein essor; c'était quelque chose! Tout cela passe, et s'en va, +car moi aussi je ne suis plus aujourd'hui celui que j'étais alors; mais +pour cette vieille terre, elle tient bon, et l'air, l'eau, le sol, +<span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> tout cela est resté comme autrefois!—Tout à l'heure, retournez +donc chez Schrœn, et faites-vous montrer la mansarde que Schiller a +habitée.»</p> + +<p>«Le déjeuner, dans cet air pur et à cette heureuse place, nous parut +excellent: Schiller était avec nous, du moins dans notre esprit, et +Gœthe rappela encore avec bonheur maint bon souvenir de lui.</p> + +<p>«Je montai plus tard avec Schrœn dans la mansarde de Schiller; on +avait des fenêtres une vue splendide. Vers le sud, on apercevait +plusieurs lieues du beau cours de la Saale qui se perd de temps en temps +dans des bouquets de bois. L'horizon était immense; c'était un endroit +excellent pour observer la marche des constellations, et on se disait +qu'il n'y en avait pas de meilleur pour composer tous les passages +astronomiques et astrologiques du <i>Wallenstein</i>.»</p> + +<h4>XVII.</h4> + +<p>Pendant qu'ils déjeunaient à l'ombre, Eckermann et lui, Eckermann lui +demande pourquoi le petit <i>coucou</i> est nourri par des oiseaux qui ne +l'ont ni conçu ni élevé?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> Écoutez Gœthe:</p> + +<p>«C'est une vraie merveille; cependant on trouve des faits analogues, et +même je soupçonne là une grande loi qui pénètre profondément la nature +entière.—J'avais pris un jeune linot déjà trop gros pour se laisser +nourrir par l'homme, mais trop petit aussi pour manger seul. Pendant une +demi-journée, je me donnai avec lui beaucoup de peine, mais il ne voulut +rien prendre de moi; je le mis alors avec un vieux linot, bon chanteur, +que j'avais déjà en cage depuis des années, et qui était suspendu à ma +fenêtre, en dehors. Je me disais: En voyant manger son compagnon, le +petit l'imitera.» Ce n'est pas là ce qu'il fit; il tourna son bec ouvert +vers le vieux linot, l'implorant par de petits cris et battant des +ailes; le vieux linot eut alors pitié de lui, et il lui donna la becquée +comme à son propre enfant.—Une autre fois on m'apporta une fauvette +déjà grise et trois jeunes; je les mis ensemble dans une grande cage; la +vieille nourrissait les jeunes. Le jour suivant, on m'apporta deux +jeunes rossignols déjà sortis du nid, que je mis aussi avec la fauvette +et qui furent adoptés et nourris par elle. Après quelques <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> +jours, je mis aussi quelques petits meuniers, presque prêts à voler, et +enfin un nid de cinq jeunes moines. La fauvette les soigna tous en bonne +mère. Elle avait toujours le bec plein d'œufs de fourmis, courant à +tous les coins de la vaste cage, toujours présente là où s'ouvrait un +gosier affamé. Bien plus! une des fauvettes, devenue déjà grosse, se mit +à donner la becquée aux oiseaux plus petits qu'elle; cela, il est vrai, +un peu par jeu et en enfant, mais cependant avec le désir et le penchant +bien marqué d'imiter l'excellente mère.</p> + +<p>«—Nous sommes là devant quelque chose de divin, qui me remplit de joie +et de surprise, dit Gœthe. Si cette nourriture donnée ainsi à des +êtres étrangers est une loi qui s'étend à toute la nature, mainte énigme +est résolue, et on peut dire avec assurance: Dieu a pitié des jeunes +corbeaux orphelins qui crient vers lui.»</p> + +<p>«—C'est certainement une loi générale, dis-je, car j'ai observé aussi +cette charité et cette pitié pour les abandonnés chez des oiseaux à +l'état libre. L'été dernier, j'avais pris près de Tiefurt de jeunes +roitelets, qui semblaient avoir quitté leur nid tout récemment, +<span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> car ils étaient sept en rangée sur une branche, dans un +buisson, et ils prenaient la becquée de leurs parents. Je mis les +oiseaux dans mon foulard, et j'allai dans un petit bois isolé: «Là, me +dis-je, tu pourras tranquillement voir tes roitelets.» Mais, lorsque +j'ouvris mon mouchoir, deux s'enfuirent, disparurent, et je ne pus les +retrouver. Trois jours après, je passe par hasard à la même place; +j'entends le cri d'un rouge-gorge; supposant qu'il a dans le voisinage +son nid, je le cherche et le trouve. Mais quel fut mon étonnement, +lorsque dans ce nid, près de deux petits rouges-gorges prêts à voler +bientôt, je trouvai aussi mes deux petits roitelets qui s'étaient +fourrés là bien à leur aise et qui se faisaient nourrir par les vieux +rouges-gorges! Cette trouvaille me rendit extrêmement heureux. «Puisque +vous êtes si adroits, dis-je, puisque vous savez si joliment vous tirer +d'affaire, et que les bons rouges-gorges vous ont accueilli si bien, je +ne veux pas le moins du monde troubler une hospitalité si amicale, et je +vous souhaite tout le bonheur possible.»</p> + +<p>«—C'est là une des meilleures histoires sur les oiseaux que j'aie +jamais entendues, dit <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> Gœthe. Touchez là, et mes bravos pour +vous et pour vos heureuses observations! Celui qui les entend et ne +croit pas à Dieu, à celui-là Moïse et les prophètes ne serviront à rien. +C'est là ce que j'appelle la toute-présence de Dieu; au fond de tous les +êtres il a déposé une parcelle de son amour infini; et déjà dans les +animaux se montre en bouton ce qui, dans l'homme noble, s'épanouit en +fleur splendide. Continuez vos études et vos observations! Vous +paraissez y avoir une chance toute particulière, et vous pourrez par la +suite arriver à des résultats inappréciables.»</p> + +<p>«Pendant que, devant notre table de pierre, nous avions ainsi une +conversation sur ces grands et sérieux sujets, le soleil s'était +approché peu à peu du sommet des collines qui s'étendaient devant nous à +l'occident. Gœthe décida notre départ.—Nous traversâmes vite Iéna, +payâmes notre aubergiste, et, après une courte visite chez les Frommann, +nous partîmes pour Weimar.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> XVIII.</h4> + +<p>«La loi de l'amour se révèle dans la nature entière. Que Dieu est grand +et que sa bonté égale partout sa grandeur!»</p> + +<p>La nature bien observée avait été le missionnaire de l'existence et de +la bonté du Créateur suprême; il ne doutait plus de rien, et sa piété, +illuminée par sa puissante imagination, lui paraphrasait partout les +phénomènes dans le catéchisme de la création.</p> + +<p>Ici finit le premier volume.</p> + +<p>Le second s'élève plus souvent et plus haut vers le ciel des +intelligences, et la belle et calme mort qui survient sans agonie et +sans angoisses l'endort sur le sein de Dieu.</p> + +<p>Voilà l'homme dont les sophistes actuels ont voulu faire un athée.</p> + +<p class="auteur smcap">Lamartine.</p> + + +<div class="footnote"> +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: «<i>American woodsman.</i>»</p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Espèce de brodequins très-usités dans l'Amérique du Nord.</p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Espèce de massue indienne.</p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Il y a ici une apparente contradiction qui s'explique quand +on sait que, tandis que les vieux élans déposent leur bois en décembre +et janvier, les jeunes ne le perdent qu'en avril et mai; mais la +première année ils ne le perdent pas du tout, par conséquent pas même au +printemps.</p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: C'est ici la touffe de crins qui pousse derrière le +pâturon.</p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: «<i>With one accord</i>», comme dans ces vers si frais et si +touchants de Dante:</p> + +<p class="poem10"> + Quali colombe dal disio chiamate,<br> + Con l'ali aperte et ferme al dolce nido<br> + Volan per l'aer, da'l voler portate.</p> + +<p class="auteur">(<i>Infer.</i>, V.)</p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Ce vieux <i>substantif</i>, qui sert de corrélatif au mot +<i>rauque</i>, semble nécessaire, quoique l'emploi en soit peu usité et que +plusieurs dictionnaires le condamnent.</p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: «Ils y furent insérés et ouvrent maintenant dans ses +œuvres la longue série de ses travaux comme journaliste.»</p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: «Libraire-éditeur, mort en 1847.»</p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: «Poëte romantique, mort en 1845. Le <i>Portrait</i> est une de +ses meilleures pièces.»</p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: «M<sup>lle</sup> Ulrike de Pogwisch, sœur de M<sup>me</sup> de +Gœthe. Elle habite toujours Weimar. Les deux enfants, Walter et +Wolfgang, sont les petits-fils de Gœthe. Aujourd'hui ce sont des +hommes faits; mais la gloire littéraire de leur grand-père ne les a +point tentés. M. Walter de Gœthe est chambellan à la cour de Weimar; +M. Wolfgang de Gœthe, conseiller de légation près l'ambassade de +Prusse, à Vienne.»</p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: «M<sup>lle</sup> Ulrike de Lewezow.»</p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: «Dans ses <i>Souvenirs</i>, M. de Müller éclaircit ce point. +Napoléon aurait blâmé Gœthe d'avoir montré Werther conduit au +suicide, non pas seulement par sa passion malheureuse pour Charlotte, +mais aussi par les chagrins de l'ambition froissée.</p> + +<p>«C'était, disait Napoléon, affaiblir l'idée que se fait le lecteur de +l'amour immense de Werther pour Charlotte.»</p> + +<p>«Je crois que l'on trouvera ici avec plaisir le récit que Gœthe a +donné lui-même de cette conversation de 1808. Ce sont de simples notes +de journal. Il n'a jamais consenti à les développer. Peut-être +craignait-il de voir s'élever encore à cette occasion de nouveaux +soupçons sur son patriotisme, soupçons qui l'impatientaient et le +blessaient vivement.</p> + +<p>«Les souverains étaient réunis à Erfurt. Le 29 septembre 1808, le duc de +Weimar y fit venir Gœthe. Il assista aux représentations données par +la troupe de la Comédie-Française. Le 2 octobre, il fut, sans doute sur +l'instigation de Maret, invité chez l'Empereur. Il se rendit au palais à +onze heures du matin. Laissons-le parler:</p> + +<p>«Un gros chambellan polonais me dit d'attendre.—La foule s'éloigna. Je +fus présenté à Savary et à Talleyrand. Puis on m'appela dans le cabinet +de l'Empereur. Au même instant on annonça Daru, qui fut immédiatement +introduit. J'hésitais à entrer, on m'appela une seconde fois. J'entre. +L'Empereur est assis à une grande table ronde et déjeûne; à sa droite, +un peu éloigné de la table, se tient debout Talleyrand; à sa gauche, +assez près de lui, est Daru, avec lequel il cause de la question des +contributions de guerre. L'Empereur me fait signe d'approcher. Je reste +debout devant lui à la distance convenable. Il me regarde avec +attention, puis il dit:</p> + +<p>«—Vous êtes un homme!»</p> + +<p>«Je m'incline. Il demande:</p> + +<p>«—Quel âge avez-vous?</p> + +<p>«—Soixante ans.</p> + +<p>«—Vous êtes bien conservé... Vous avez écrit des tragédies?»</p> + +<p>«Je réponds de la façon la plus brève.—Daru prend alors la parole. Par +une sorte de flatterie envers les Allemands, auxquels il devait faire +tant de mal, il avait pris quelque connaissance de la littérature +allemande; il était d'ailleurs versé dans la littérature latine, et +avait édité Horace. Il parle de moi à peu près comme en parlent les +personnes de Berlin qui me sont favorables; du moins je reconnus leur +manière de voir et de penser. Il ajouta que j'avais fait des traductions +du français, et entre autres que j'avais traduit <i>Mahomet</i> de Voltaire. +L'Empereur dit:</p> + +<p>«—Ce n'est pas une bonne pièce.»</p> + +<p>«Et il exposa avec beaucoup de détails l'inconvenance qu'il y avait à +montrer ce conquérant faisant de lui-même un portrait complétement +défavorable. Il amena ensuite la conversation sur <i>Werther</i>, qu'il +disait avoir étudié à fond. Après différentes remarques d'une entière +justesse, il me désigna un certain passage et me dit:</p> + +<p>«—Pourquoi avez-vous fait cela? Ce n'est pas conforme à la nature.»</p> + +<p>«Et il soutint son opinion par de longs développements d'une parfaite +justesse.—Je l'écoutai, gardant une expression de physionomie sereine, +et lui répondis avec un sourire gai:</p> + +<p>«—Je crois que personne ne m'a fait encore cette critique, mais je la +trouve tout à fait juste, et j'avoue qu'il y a dans ce passage un manque +de vérité. Mais, ajoutai-je, on doit peut-être pardonner au poëte +d'employer un artifice difficile à apercevoir, quand par là il arrive à +des effets auxquels il n'aurait pu atteindre en suivant la route simple +et naturelle.»</p> + +<p>«L'Empereur parut satisfait de cette réponse; il revint au drame, et fit +des observations très-remarquables, en homme qui a considéré la scène +tragique avec la plus grande attention et à la façon d'un juge +d'instruction. Il avait vivement senti combien le théâtre français +s'éloigne de la nature et de la vérité. Il parla aussi avec +désapprobation des pièces dans lesquelles la fatalité joue un grand +rôle. Il dit qu'elles appartenaient à une époque sans lumières.</p> + +<p>«—De nos jours, ajouta-t-il, que nous veut-on avec la fatalité? La +politique, voilà la fatalité!»</p> + +<p>«Il se retourna alors vers Daru, et parla avec lui de la grande affaire +des contributions. Je fis quelques pas en arrière, et me tins près du +cabinet dans lequel, il y a plus de trente ans, j'avais passé bien des +heures, tantôt de plaisir, tantôt d'ennui... L'Empereur se leva, vint +vers moi, et, par une sorte de manœuvre, me sépara des autres +personnes au milieu desquelles je me trouvais; leur tournant le dos, et +me parlant à demi-voix, il me demanda si j'étais marié, si j'avais des +enfants, et me fit toutes les questions habituelles sur ma situation +personnelle. Il m'interrogea aussi sur mes relations avec la famille +ducale, avec la duchesse Amélie, avec le duc, la duchesse, etc.—Je lui +fis les réponses les plus simples. Il parut content de ces réponses, +qu'il traduisait dans son langage, en leur donnant plus de précision que +je n'avais pu leur en donner.—Comme remarque générale, je dirai que +dans toute cette conversation j'eus à admirer la variété de ses paroles +d'approbation: rarement, en écoutant, il restait immobile; il faisait un +mouvement de tête significatif, ou disait: <i>oui</i>, ou: <i>c'est bien</i>, et +d'autres phrases de ce genre. Je ne dois pas non plus oublier de +remarquer que, lorsqu'il avait exprimé une opinion, il ajoutait presque +toujours: <i>Qu'en dit monsieur Gœthe?</i>...</p> + +<p>«Je demandai bientôt par signe au chambellan si je pouvais me retirer. +Il me fit signe que oui, et je quittai le salon.»</p> + +<p>«Telle est cette entrevue célèbre. D'après M. de Müller, Napoléon, en +parlant de la tragédie, aurait encore ajouté:</p> + +<p>«—La tragédie doit être l'école des rois et des peuples; c'est là le +but le plus élevé que puisse se proposer le poëte. Vous, par exemple, +vous devriez écrire la <i>Mort de César</i>, et d'une façon digne du sujet, +avec plus de grandiose que Voltaire. Cela pourrait devenir l'œuvre la +plus belle de votre vie. Il faudrait montrer au monde quel bonheur César +lui aurait donné, comme tout aurait reçu une tout autre forme, si on lui +avait laissé le temps d'exécuter ses plans sublimes. Venez à Paris, +j'exige absolument cela de vous. Là, le spectacle du monde est plus +grand; là, vous trouverez en abondance des sujets de poésies!»</p> + +<p>«Lorsque Gœthe se retira, on entendit Napoléon dire encore à Berthier +et à Daru, avec un accent réfléchi:</p> + +<p>«—Voilà un homme!»</p> + +<p>«Il était dans le caractère de Gœthe de ne pas communiquer facilement +ce qui le touchait de près, et il garda un profond silence sur cette +audience; peut-être était-ce aussi par modestie et délicatesse. Il éluda +les questions que lui fit le grand-duc. Mais on vit bientôt que les +paroles de Napoléon avaient fait sur lui une forte impression. +L'invitation de venir à Paris l'occupa surtout pendant longtemps et +très-vivement. Il me demanda plusieurs fois à quelle somme monterait son +établissement à Paris, tel qu'il l'entendait, et c'est sans doute en +pensant combien de gênes et de privations l'y attendaient qu'il renonça +au projet de s'y rendre.—C'est seulement peu de temps avant sa mort que +je le décidai à écrire le récit laconique qu'il a laissé.» (M. de +Müller.)</p> + +<p>«Au bal donné le 6 octobre à Weimar, Napoléon causa encore avec +Gœthe, et, parlant toujours de la tragédie, il l'aurait placée +au-dessus de l'histoire. D'après M. Thiers, à propos du drame imité de +Shakspeare, «qui mêle la tragédie à la comédie, le terrible au +burlesque,» il dit à Gœthe:</p> + +<p>«—Je suis étonné qu'un grand esprit comme vous n'aime pas les genres +tranchés.»</p> + +<p>«On affirme que les Mémoires de M. de Talleyrand donneront encore des +détails sur cette entrevue historique.»</p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: «Oui, il veut que les nobles soient pleins d'humanité, +mais il les maintient dans la possession de leurs titres, de leur rang, +et c'est là une modération qui ne pouvait plaire dans un temps de +révolution radicale.»</p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: «Il est remarquable que la partie la plus intéressante, la +plus détaillée des Mémoires écrits sur eux-mêmes par les personnages +célèbres, soit toujours la première. Tout le monde se souvient des +chapitres délicieux dans les premiers livres des <i>Confessions</i> de saint +Augustin, de J.-J. Rousseau, des <i>Mémoires</i> de Chateaubriand, de G. +Sand, des <i>Confidences</i> de Lamartine. Mais avec la jeunesse s'en vont la +poésie et le charme! Vers trente ans, l'âme, trop souvent froissée, a +perdu sa fleur première. «La lutte avec le monde commence,» l'esprit +l'emporte sur le cœur, et tout devient plus froid.—Il faut arriver +aux dernières années et aux dernières scènes de l'existence, pour +retrouver l'intérêt profond et saisissant.»</p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: «Dans ses <i>Entretiens</i>, notre Lamartine a dit à son tour: +«Il me semble que je me juge bien en convenant avec une juste modestie +que je ne fus pas un grand poëte, mais en croyant peut-être avec trop +d'orgueil que dans d'autres circonstances et dans d'autres temps +j'aurais pu l'être. Il aurait fallu pour cela que <i>la destinée m'eût +fermé plus hermétiquement et plus obstinément toutes les carrières de la +vie active</i>... Si j'avais concentré toutes les forces de ma sensibilité, +de mon imagination, de ma raison dans la seule faculté poétique... je +crois... que j'aurais pu accomplir quelque œuvre non égale, mais +parallèle aux beaux monuments poétiques de nos littératures... Il en a +été autrement, il est trop tard pour revenir sur ses pas!...»—Je +rapproche ces deux témoignages de deux des plus grands poëtes du siècle +en souhaitant qu'ils tombent sous les yeux de leur successeur; +peut-être, grâce à cet aveu de ses devanciers, serait-il plus sage +qu'eux. Est-ce tout à fait un mal? Gœthe a laissé moins de beaux +vers, mais il a, comme ministre, rendu d'immenses services au +grand-duché de Weimar, et par suite à l'Allemagne entière. Lamartine n'a +pas écrit l'épopée qu'il rêvait, mais il a écrit quelques lois qui +valent bien des chants épiques. Le bien a profité des pertes du beau. +Quand une grand âme est active, ce qu'elle fait reçoit toujours sa noble +et durable empreinte.»</p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: «Cette maisonnette existe encore. C'est un des cadeaux de +Charles-Auguste à Gœthe. Aujourd'hui un jardinier de bonne maison ne +consentirait pas à y loger sans embellissements préalables. Gœthe l'a +habitée avec bonheur pendant des années, et il y a composé une grande +partie de ses chefs-d'œuvre.»</p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: «Ce passage rappelle le portrait plus complet que M. +Cousin a tracé en 1817 (dans ses <i>Souvenirs d'Allemagne</i>):</p> + +<p>«Gœthe est un homme d'environ soixante-neuf ans, il ne m'a pas paru +en avoir soixante. Il a quelque chose de Talma, avec un peu plus +d'embonpoint. Peut-être aussi est-il un peu plus grand. Les lignes de +son visage sont grandes et bien marquées: front haut, figure assez +large, mais bien proportionnée; bouche sévère, yeux pénétrants, +expression générale de réflexion et de force... Sa démarche est calme et +lente comme son parler, mais, à quelques gestes rares et forts qui lui +échappent, on sent que l'intérieur est plus animé que l'extérieur...»</p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: «Voir, parmi les Poésies écrites dans la forme antique, +le <i>Rocher choisi</i>.»</p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: «Personnage burlesque qui revient souvent dans les +vaudevilles écrits à Vienne. Berlin a de même ses types locaux, connus +de tous les Allemands.»</p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: «C'est le nom des villes où réside le souverain.»</p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: «Il s'était engagé comme chasseur dans la guerre de +1814.»</p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: «Village auprès de Weimar.»</p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: «Sans doute Henri Heine, qui a publié ses premières +poésies en 1822.»</p> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: «L'article du Globe, du 2 janvier 1827, que Gœthe +venait de lire, est de M. Sainte-Beuve. Cet article, consacré à la +critique des <i>Odes et Ballades</i>, tout en saluant le génie qui éclate +dans maint passage, indique avec une finesse prophétique quels sont les +penchants dangereux contre lesquels le poëte doit se mettre en garde +pour l'avenir.—Dans le mois de novembre 1826, <i>le Globe</i> avait déjà +extrait du troisième recueil des poésies de V. Hugo, qui allait +paraître, <i>la Fée et la Péri</i>, <i>les Deux Îles</i> et le <i>Chant de fête de +Néron</i>.»</p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: «En 1827, Victor Hugo était encore un débutant que l'on +traitait comme un jeune homme d'espérance; au contraire, Casimir +Delavigne était depuis longtemps célèbre, et on reconnaissait en lui le +chef de l'école classique. La comparaison entre les deux écrivains n'a +donc, à cette époque, rien que de naturel.»</p> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: «C'est le point le plus élevé des environs de Weimar.»</p> +</div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +20), by Alphonse de Lamartine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE *** + +***** This file should be named 37630-h.htm or 37630-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/6/3/37630/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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