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+<title>The Project Gutenberg e-Book of Cours Familier de Littérature, Volume 20; Author: M. A. de Lamartine</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 20), by
+Alphonse de Lamartine
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Cours Familier de Littérature (Volume 20)
+ Un entretien par mois
+
+Author: Alphonse de Lamartine
+
+Release Date: October 5, 2011 [EBook #37630]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+</pre>
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+<p class="tn">Notes au lecteur de ce fichier digital:</p>
+<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p>
+
+<h2><span class="smaller">PAR</span><br>
+M. A. DE LAMARTINE</h2>
+
+<p class="p4 center">TOME VINGTIÈME</p>
+
+<p class="p4 smaller center">PARIS<br>
+ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br>
+RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p>
+
+<p class="smaller center">1865</p>
+
+<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p>
+<p class="p4 center">XX</p>
+
+<p class="p4 smaller center">Paris.&mdash;Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, 56.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> CXVI<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>LE LÉPREUX DE LA CITÉ D'AOSTE,<br>
+PAR M. XAVIER DE MAISTRE.</h3>
+
+<h4>I.</h4>
+
+<p>J'entrai au collége des <i>Pères de la foi</i> en 1806; les Pères de la foi,
+pseudonyme des Jésuites, étaient la renaissance d'un ordre religieux,
+célèbre, qui n'avouait ni ses souvenirs, ni ses prétentions au monopole
+de l'enseignement <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> de la jeunesse. L'autorité absolue était leur
+principe, l'obéissance était leur loi; bien commander, bien obéir,
+étaient pour eux la société tout entière. C'est ainsi qu'ils
+comprenaient la politique. Ces principes, vrais quand on commande au nom
+de Dieu et quand on obéit par humilité volontaire, étaient admirables
+dans la famille, inapplicables dans la société politique. L'une est
+obligée de croire ce qu'on lui dit, l'autre est condamnée à examiner ce
+qu'elle croit. Bonnes ou mauvaises, ces doctrines qui renaissaient sous
+l'empire despotique de Bonaparte étaient infiniment propres à lui
+plaire. Aussi les Pères de la foi flattaient-ils l'empereur, et
+l'empereur favorisait-il les Pères de la foi; le cardinal Fesch, oncle
+de Bonaparte et archevêque de Lyon, était l'intermédiaire de cette
+faveur mutuelle; mais ce cardinal, homme de peu d'esprit et de beaucoup
+d'obstination, voyait dans les Pères de la foi des missionnaires du pape
+prêts à reconstituer la catholicité romaine avec son indépendance et sa
+suprématie. Bonaparte admettait bien le principe de la suprématie
+romaine, mais à condition que la suprématie impériale prévaudrait sur
+tout, et que la véritable <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> église, absolue et universelle, ce
+serait lui et son empire. De là des dissentiments entre l'empereur et
+son oncle, qui se terminèrent peu de temps après par l'expulsion des
+Pères de la foi. L'empereur eut tort dans son intérêt; les nouveaux
+Jésuites lui étaient tous dévoués; ils s'efforçaient de nous élever dans
+son fanatisme, ils nous faisaient célébrer ses victoires et chanter ses
+apothéoses. Mais l'esprit de famille et l'esprit de contradiction, qui
+créent si vite l'esprit d'opposition contre ce qui gouverne, nous
+rendaient généralement plus hostiles au régime militaire de l'empereur
+que nous ne l'aurions été sous d'autres maîtres. Nous étions des
+roseaux, mais des roseaux rebelles; on voulait nous courber d'un côté,
+nous nous courbions du côté contraire. Il y avait un esprit public dans
+ce collége composé de trois cents jeunes gens; cet esprit public était
+républicain et royaliste. L'aristocratie de la maison se composait de
+cinq ou six élèves véritablement supérieurs à la masse indifférente et
+incapable. Les deux élèves qui primaient sur tout le reste étaient un
+jeune homme de Chambéry, nommé Louis de Vignet, et moi. J'étais plus
+disciplinable, de Vignet <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> plus spirituel. À la fin de ma troisième
+année de rhétorique j'obtins les onze premiers prix de ma classe. De
+Vignet resta en arrière; mais ce fut par défaut de caractère plus que
+par infériorité d'aptitudes. Tout le monde disait: «S'il avait voulu, il
+l'aurait emporté sur Lamartine et sur tous les autres.» C'était vrai,
+mais il avait deux ou trois ans de plus que moi, et puis il était
+naturellement jaloux, et je ne l'étais pas.</p>
+
+<h4>II.</h4>
+
+<p>Louis de Vignet était par sa mère neveu des quatre de Maistre,
+gentilshommes savoyards, d'un vrai mérite, mais de mérite
+très-différent. L'un, l'aîné, était le comte Joseph de Maistre, esprit
+original, paradoxal, superbe, déclamateur, fanatique, qui a laissé une
+immense réputation à réviser par son parti, homme de phrases
+magnifiques, mais de livres tantôt équivoques, tantôt scandaleusement
+faux, grand écrivain, pauvre philosophe. Il était alors ambassadeur
+<span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> de Sardaigne en Russie, espèce d'oracle versatile caché dans les
+neiges du Nord, tantôt ennemi de Bonaparte, tantôt le déclarant l'homme
+providentiel, et nouant une intrigue avec son ami le duc de Rovigo
+(Savary) pour se faire inviter à une entrevue confidentielle avec le
+chef de la France.</p>
+
+<p>Le second était l'abbé de Maistre, ecclésiastique exemplaire et
+vénérable, quoique facétieux et spirituel, ami de M<sup>me</sup> de Staël, et
+destiné depuis à être évêque d'une petite ville de Piémont, quand le roi
+parut à Turin après la restauration.</p>
+
+<p>Le troisième, officier distingué au service du roi de Sardaigne, devait
+devenir plus tard colonel de la brigade de Savoie, c'est-à-dire général.
+Il était impossible de joindre plus de loyauté et de bravoure à plus de
+jovialité et à plus de candeur et d'agrément dans l'esprit.</p>
+
+<p>Le plus jeune enfin, dont nous avons à vous parler, était le chevalier
+Xavier de Maistre, homme <i>épisodique</i> dans toute autre famille, homme
+principal dans celle-ci. Il servait avant la révolution dans un corps de
+nobles, à Turin, qu'on appelait les <i>chevaliers-gardes</i>. Il y menait la
+vie aimable et dissipée des gentilshommes <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> oisifs du temps, comme
+on le voit dans le charmant <i>Voyage autour de ma chambre</i>, son premier
+délassement littéraire pendant quinze jours d'arrêt à Turin. Les
+Français, en 1799, ayant vaincu et chassé les Piémontais, Xavier de
+Maistre suivit le roi exilé en Sardaigne; puis, appelé par son frère
+aîné à Pétersbourg, il y entra dans les chevaliers-gardes russes, et s'y
+maria avec une princesse russe de la suite de l'impératrice, séduit par
+sa figure et charmé de son esprit. Il y était encore à l'heure où je
+parle. Il devait revenir plus tard à Paris avec sa femme et sa nièce, et
+je devais le connaître chez la comtesse de Marcellus, ma voisine et sa
+dernière amie. Le connaître et l'aimer, c'était même chose. Je
+m'attachai à cet homme qui avait tous les agréments et tous les âges,
+<i>omnis Aristippum decuit color</i>. J'avais à peine quarante ans, il
+touchait à quatre-vingts ans.</p>
+
+<h4>III.</h4>
+
+<p>Il n'avait jamais lutté avec la nature; s'amuser et plaire avait été sa
+seule loi. Le prodigieux <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> succès de son premier et léger ouvrage,
+à Turin (le <i>Voyage autour de ma chambre</i>), ne l'avait pas porté à
+recommencer. Il ne visait point à la gloire: il laissait la prophétie à
+son frère, la politique aux hommes d'État. Seulement, il avait la
+sensibilité vive et maladive, et quand une chose l'avait impressionné
+fortement à une époque quelconque de sa vie, il se souvenait toujours,
+et il n'avait point de trêve en lui-même tant qu'il n'avait pas fait
+éprouver aux autres ce qu'il portait perpétuellement en lui. Il ne le
+faisait point en exagérant l'impression et en ajoutant la rhétorique à
+la vérité, mais en revoyant en lui-même ce qu'il avait vu et en
+racontant simplement et candidement ce qu'il avait vu et senti. Son
+talent n'était qu'une lecture intérieure, une intuition renouvelée, qui
+faisait éclater le sourire ou couler les larmes quand il avait souri ou
+quand il avait pleuré. Une fois séparé de sa patrie par les steppes de
+la Moscovie, il revit en paix ce qu'il avait vu en Savoie, et il
+écrivit, dans le style de <i>l'Imitation</i> de J.-C., quelques pages
+incomparables et immortelles, un livre intitulé <i>le Lépreux de la cité
+d'Aoste</i>. Nous disons livre pour ne pas dire cri ou gémissement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> C'est le livre dont nous allons vous entretenir aujourd'hui.
+Quand un homme de talent est malheureux, ruiné ou exilé par l'infortune,
+loin des montagnes ou des ravins qui l'ont vu naître; quand les lieux,
+le temps, les personnes se représentent à lui comme des angoisses ou des
+remords, et qu'il ne les apaise qu'en les exprimant, sa douleur devient
+du génie, et il sort alors de son âme des cris qui sont l'apogée des
+tristesses humaines. On dit: Qu'est-ce qui a poussé ce gémissement? On
+ne sait pas son nom. Ce n'est pas un homme, c'est quelque chose
+d'humain.</p>
+
+<p>Tel fut l'effet produit sur les êtres sensibles quand le <i>Lépreux de la
+cité d'Aoste</i> parut,&mdash;l'évangile de la douleur.&mdash;Il lui manquait une
+page que Job lui-même n'avait pas écrite: la suprême douleur de
+l'isolement dans le martyre.</p>
+
+<p>Xavier de Maistre l'écrivit.</p>
+
+<p>Elle subsistera quand les paradoxes de son frère auront mille fois
+disparu. Ce n'est pas un homme qui a écrit le <i>Lépreux</i>, c'est la
+douleur faite homme.</p>
+
+<p>Cette page n'existait pas encore pour le public au moment où je connus
+Louis de Vignet, neveu de Xavier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> Louis portait quelque chose de la mélancolie du <i>Lépreux</i> sur
+ses traits de dix-sept ans.</p>
+
+<h4>IV.</h4>
+
+<p>Il était grand et mince. Mais qu'ai-je besoin de rechercher dans ma
+mémoire? Je l'ai ici dans un fidèle et charmant portrait de M<sup>lle</sup>
+Stéphanie de Virieu, la s&oelig;ur de notre ami commun, Aymon de Virieu,
+chez qui nous passions l'été en Dauphiné, au pied des monts de la
+<i>Grande Chartreuse</i>; cette jeune personne, le Van Dyck <i>à la sépia</i> des
+femmes, fit son portrait pour moi, et le même pour lui aussi. Je vais le
+copier. Ce sera plus vrai et plus charmant.</p>
+
+<h4>V.</h4>
+
+<p>Il avait environ vingt ans; ses cheveux, secoués sur son front comme
+par un coup de <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> vent perpétuel, formaient d'un côté de la tête
+une masse ondoyante et ruisselante le long de sa joue; la ligne de ce
+front était longue, droite, renflée seulement par les deux lobes de la
+pensée. L'arcade sourcilière proéminente encadrait bien le regard; mais
+ce regard encaissé était à demi fermé par deux longues paupières
+chargées de soucis précoces. Son nez était aquilin, la finesse naturelle
+du demi-Italien s'y révélait sur la bonhomie indécise du montagnard de
+Savoie; ses lèvres étaient un peu pincées, mais un pli d'amertume triste
+en caractérisait fortement les coins; son menton, trait principal de
+l'intelligence, était ferme, long, carré, et dessinait avec ses joues
+maigres et creuses un angle fermement accentué comme chez un vieillard.
+Il penchait habituellement le visage comme sous le poids de pensées trop
+lourdes; sa taille mince et élevée en paraissait amoindrie. En tout,
+c'était la figure de Werther, amoureux, pensif, désespéré, tel que le
+capricieux génie de G&oelig;the venait de le jeter dans l'imagination de
+l'Europe pour y vivre longtemps de ses larmes et de son sang. Jamais la
+mélancolie maladive n'incarna son image plus complète sur des traits
+<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> humains que dans cette figure. On ne pouvait rester ni léger ni
+indifférent en le voyant; il semblait porter un secret de tristesse.</p>
+
+<h4>VI.</h4>
+
+<p>Les relations de ses camarades avec lui étaient gênées et souvent
+épineuses, à cause de ce caractère sombre qui n'y laissait ni sécurité
+ni égalité. Il fallait le prendre et le laisser selon son heure. Ses
+maîtres s'en défiaient; ils le regardaient comme un redoutable génie qui
+tournerait en bien ou en mal suivant la passion qui le saisirait au
+passage. Virieu et moi, nous étions souvent en froid avec lui; il nous
+était trop supérieur en intelligence et en connaissance du monde pour
+être notre égal. Nous le considérions trop pour ne pas le craindre.
+Mais, quand il daignait s'abaisser vers nous pour nous rechercher, nous
+revenions facilement à lui et nous formions un trio d'intimité
+redoutable aux maîtres et aux élèves.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> VII.</h4>
+
+<p>Nos entretiens roulaient en général alors sur nos familles. Vignet
+surtout nous intéressait vivement en nous parlant de la sienne. Nous
+l'écoutions avec déférence. Il ne se lassait pas de nous parler avec un
+ton d'oracle des quatre oncles qui composaient ce cénacle de grands
+esprits: avant tout de son oncle l'aîné, l'ambassadeur, puis de son
+oncle le futur évêque, puis de son oncle le colonel, puis enfin de son
+oncle Xavier, qui avait dans sa famille la réputation du plus léger des
+écrivains et du plus modeste des hommes.</p>
+
+<p>Nous connaissions le <i>Voyage autour de ma chambre</i>, aimable badinage qui
+avait paru entre 1795 et 1800 et dont les émigrés avaient fait en France
+la popularité. Mais nous ne connaissions pas autre chose de ce génie
+caché. Un soir pourtant il nous aborde avec un assez gros paquet timbré
+de Chambéry sous son bras. «C'est, nous dit-il, un envoi de ma mère,
+<span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> s&oelig;ur de Xavier dont vous m'avez entendu parler; il lui a
+adressé du fond de la Russie un petit ouvrage pour amuser ses soirées
+solitaires, intitulé le <i>Lépreux de la cité d'Aoste</i>. C'est, lui dit-il
+dans sa lettre, la simple histoire d'un pauvre homme malade, relégué du
+monde par une infirmité contagieuse, qu'on appelle la lèpre, qu'on
+soignait jadis dans les léproseries qui sont éteintes partout, mais qui
+subsiste encore aujourd'hui dans nos hautes montagnes. Si vous voulez,
+nous la lirons ensemble le premier jour de promenade au <i>mont
+Colombier</i>; on nous y porte à dîner à cause de la distance, et nous
+aurons le temps de la lire en liberté et en solitude, entre le dîner et
+le retour.» Nous acceptâmes le rendez-vous avec joie, et nous attendions
+avec impatience que le jour de la longue promenade au <i>mont Colombier</i>
+fût ramené par la saison. Il ne tarda pas plus d'une semaine. C'était au
+printemps; l'herbe précoce commençait à poindre sur les glaciers parmi
+les plus hautes cimes des montagnes du Bugey, voisines des Alpes de
+Savoie. Cette promenade était une récompense pour les meilleurs élèves
+du collége; pour nous la récompense <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> était double, car nous
+portions tour à tour sous notre habit le manuscrit de Xavier de Maistre
+dont nous ne soupçonnions pas encore le prix.</p>
+
+<h4>VIII.</h4>
+
+<p>Ceux des Pères de la foi qui nous accompagnaient avaient divisé la
+course en deux journées de marche pour qu'elle ne dépassât pas nos
+forces. Le premier jour, nous allâmes dîner et coucher chez le père d'un
+de nos camarades, M. Jenin, ancien colonel de gendarmerie, retiré à
+Virieu-le-Grand, dans une solitude champêtre, où il élevait de beaux
+étalons, dans ses prés et hautes herbes, pour se rappeler son état, et
+les vendre aux inspecteurs des haras de l'empire. Un ruisseau d'eau de
+neige, tantôt troublé par la chute des avalanches, tantôt limpide,
+pendant l'été, roulait sans bords sur un large lit de cailloux devant la
+maison, avec un léger bruit d'eau courante sur les pierres rondes. Le
+village était plus haut, grimpant de <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> pente en pente sur les
+collines dénudées. La clarté du jour, le murmure des eaux, la course
+folle des poulains dans les prés, les villageois aux fenêtres ou sur le
+seuil de leur porte, la gaieté tranquille de cette élite de jeunes gens
+retrouvant dans cette maison rustique, chez un de leurs camarades,
+l'image de leur demeure de famille, donnaient au paysage et à la demeure
+de M. Jenin un air de fête et de sérénité.</p>
+
+<h4>IX.</h4>
+
+<p>M. Jenin le père nous attendait avec des guides pour le lendemain, et
+des granges pleines de paille et de foin odorant pour la nuit. Les
+longues tables, simplement mais abondamment servies, s'étendaient dans
+toute la maison: fête de la famille dont la nature faisait tous les
+frais. Après le repas, nous passâmes en revue devant les dames, puis
+nous allâmes faire la prière du soir dans le verger. On nous distribua
+ensuite dans les fenils et dans les granges, et nous nous couchâmes,
+<span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> sans quitter nos habits, sur les bottes de paille déliées pour
+nous. La conversation ne fut pas longue, nous devions nous mettre en
+route au crépuscule pour atteindre et gravir le mont Colombier, y passer
+la journée et revenir le soir souper et coucher à Virieu-le-Grand.</p>
+
+<p>La montagne, qui s'élève presque inopinément d'un groupe montueux du
+haut Bugey, nous offrit peu de spectacles et d'incidents jusqu'au
+sommet. L'élévation nous opposa quelques petits glaciers, et un grand
+nombre d'entre nous y fut saisi d'accès de fièvre: les extrêmes ne sont
+pas bons à l'homme. Nous redescendîmes vite pour nous restaurer et nous
+répandre sur la pente parmi les sapins. Vignet nous fit signe, à Virieu
+et à moi, de nous séparer de la foule et de choisir un site écarté pour
+notre lecture. Nous rencontrâmes facilement une retraite inaccessible à
+l'&oelig;il et à l'oreille de nos compagnons. C'était un rocher à pic,
+dominant comme un promontoire les abords ombragés de la montagne et
+ombragé lui-même par derrière de sept à huit gigantesques sapins qui
+formaient rideau contre les regards curieux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> Le cours à sec d'une avalanche de neige y creusait devant nous
+un lit large et profond de pierres roulées, de rochers croulants,
+d'arbres déracinés, d'arbustes couchés à terre, espèce de vallée du
+Dante qui allait s'engouffrer dans la nuit de la forêt inférieure. À
+notre gauche un pan de mur à moitié démoli d'une ancienne chapelle du
+monastère, ou de la cellule d'un ermite, enfoui sous des branches
+d'arbres verts, s'élevait de quelques pieds seulement au-dessus du sol,
+et réverbérait sur nous les derniers reflets du soleil du soir.</p>
+
+<p>Cette ruine isolée nous faisait penser à l'asile de ce lépreux dont nous
+allions lire les tristes aventures. Aucun site ne paraissait mieux
+choisi pour une pareille lecture.</p>
+
+<p>Louis de Vignet déroula son manuscrit et nous dit avant de lire:</p>
+
+<p>«Il faut que vous sachiez bien comment mon oncle fut amené sans y avoir
+pensé à écrire autrefois cette histoire.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> X.</h4>
+
+<p>«Il commandait, en 1798, un petit détachement de troupes savoyardes,
+formant la garnison de la cité d'Aoste. La cité d'Aoste, petite ville
+solitaire et pittoresque, bâtie sur le revers des Alpes piémontaises,
+pouvait se trouver envahie par quelques colonnes des armées françaises
+quand elles descendraient vers Novare ou Turin. Elle se trouva en effet
+sur le chemin de Bonaparte allant plus tard de Genève à Marengo, après
+la prise du fort de Bar.</p>
+
+<p>«Vous comprenez que les jours d'attente étaient longs pour un jeune
+officier, dés&oelig;uvré dans un pareil séjour. Mon oncle s'ennuyait
+mortellement dans sa garnison voisine des nuages. Quand il eut reproduit
+avec son crayon et ses pinceaux (car il peignait le paysage comme il
+écrivait) les plus beaux sites, les plus riches pampres serpentant sur
+les remparts et les eaux les plus limpides de la vallée d'Aoste, les
+heures s'écoulaient fastidieusement <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> pour lui. Quelques vieux
+officiers retirés et quelques chanoines de la cathédrale étaient ses
+seules ressources de société; il ne savait comment abréger le temps. Il
+sondait de l'&oelig;il les plus pauvres chaumières, les masures les plus
+délabrées des fortifications, pour y découvrir quelques distractions à
+sa solitude.</p>
+
+<p>«Mais je vais le laisser parler lui-même. Écoutons l'auteur avant
+d'écouter l'histoire.»</p>
+
+<p>Ce préambule, facile à comprendre, nous avait disposés à l'attention et
+à l'intérêt. Vignet commença sa lecture. Quand nous eûmes entendu vingt
+pages, nous ne fûmes plus tentés d'interrompre. Les maîtres et les
+enfants, fatigués de la longue course du matin, s'étaient assoupis, loin
+de nous, sur le gazon tondu par les moutons de la montagne; les murmures
+de la brise du milieu du jour, tamisés par les feuilles de sapin,
+étaient le seul accompagnement de la voix du lecteur. Quand nous fûmes à
+la moitié à peu près du manuscrit, Vignet me passa les pages et me pria
+de continuer; il n'y eut pas une interruption, on ne connut le
+changement de lecteur qu'au changement de voix.</p>
+
+<p>Seulement, quelques larmes tombées sur le <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> papier et quelques
+sanglots mal étouffés dans nos poitrines disaient à la solitude
+l'émotion de nos silences. Ô silences! nous n'avons jamais oublié ce que
+vous disiez à nos jeunes c&oelig;urs!...</p>
+
+<h4>XI.</h4>
+
+<p>Il faut connaître la bonhomie de la société des petites villes de Savoie
+pour se rendre compte de l'état de l'âme de Xavier de Maistre à la cité
+d'Aoste.</p>
+
+<p>Je trouve, dans un passage de J.-J. Rousseau, une peinture véridique et
+naïve de cette société à cette époque; la voici:</p>
+
+<p>«Voilà presque l'unique fois qu'en n'écoutant que mes penchants je n'ai
+pas vu tromper mon attente. L'accueil aisé, l'esprit liant, l'humeur
+facile des habitants du pays, me rendit le commerce du monde aimable; et
+le goût que j'y pris alors m'a bien prouvé que si je n'aime <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> pas
+à vivre parmi les hommes, c'est moins ma faute que la leur.</p>
+
+<p>«C'est dommage que les Savoyards ne soient pas riches, ou peut-être
+serait-ce dommage qu'ils le fussent; car, tels qu'ils sont, c'est le
+meilleur et le plus sociable peuple que je connaisse. S'il est une
+petite ville au monde où l'on goûte la douceur de la vie dans un
+commerce agréable et sûr, c'est Chambéry. La noblesse de la province,
+qui s'y rassemble, n'a que ce qu'il faut de bien pour vivre; elle n'en a
+pas assez pour parvenir; et, ne pouvant se livrer à l'ambition, elle
+suit par nécessité le conseil de Cynéas. Elle dévoue sa jeunesse à
+l'état militaire, puis revient vieillir paisiblement chez soi. L'honneur
+et la raison président à ce partage. Les femmes sont belles, et
+pourraient se passer de l'être; elles ont tout ce qui peut faire valoir
+la beauté, et même y suppléer. Il est singulier qu'appelé par mon état à
+voir beaucoup de jeunes filles, je ne me rappelle pas d'en avoir vu à
+Chambéry une seule qui ne fût pas charmante. On dira que j'étais disposé
+à les trouver telles, et l'on peut avoir raison; mais je n'avais pas
+besoin d'y mettre du mien pour cela. Je ne puis, en vérité, me <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span>
+rappeler sans plaisir le souvenir de mes jeunes écolières. Que ne
+puis-je, en nommant ici les plus aimables, les rappeler de même, et moi
+avec elles, à l'âge heureux où nous étions lors des moments aussi doux
+qu'innocents que j'ai passés auprès d'elles! La première fut M<sup>lle</sup> de
+Mellarède, ma voisine, s&oelig;ur de l'élève de M. Gaime. C'était une brune
+très-vive, mais d'une vivacité caressante, pleine de grâces, et sans
+étourderie. Elle était un peu maigre, comme sont la plupart des filles à
+son âge; mais ses yeux brillants, sa taille fine, son air attirant,
+n'avaient pas besoin d'embonpoint pour plaire. J'y allais le matin, et
+elle était encore ordinairement en déshabillé, sans autre coiffure que
+ses cheveux négligemment relevés, ornés de quelque fleur qu'on mettait à
+mon arrivée, et qu'on ôtait à mon départ pour se coiffer. Je ne crains
+rien tant dans le monde qu'une jolie personne en déshabillé; je la
+redouterais cent fois moins parée. M<sup>lle</sup> de Menthon, chez qui j'allais
+l'après-midi, l'était toujours, et me faisait une impression tout aussi
+douce, mais différente. Ses cheveux étaient d'un blond cendré: elle
+était très-mignonne, très-timide et très-blanche; une <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> voix
+nette, juste et flûtée, mais qui n'osait se développer. Elle avait au
+sein la cicatrice d'une brûlure d'eau bouillante, qu'un fichu de
+chenille bleue ne cachait pas extrêmement. Cette marque attirait
+quelquefois de ce côté mon attention, qui bientôt n'était plus pour la
+cicatrice. M<sup>lle</sup> de Challes, une autre de mes voisines, était une
+fille faite; grande, belle carrure, de l'embonpoint: elle avait été
+très-bien. Ce n'était plus une beauté, mais c'était une personne à citer
+pour la bonne grâce, pour l'humeur égale, pour le bon naturel. Sa
+s&oelig;ur, M<sup>me</sup> de Charly, la plus belle femme de Chambéry, n'apprenait
+plus la musique, mais elle la faisait apprendre à sa fille, toute jeune
+encore, mais dont la beauté naissante eût promis d'égaler celle de sa
+mère, si malheureusement elle n'eût été un peu rousse. J'avais à la
+Visitation une petite demoiselle française, dont j'ai oublié le nom,
+mais qui mérite une place dans la liste de mes préférences. Elle avait
+pris le ton lent et traînant des religieuses, et sur ce ton traînant
+elle disait des choses très-saillantes, qui ne semblaient point aller
+avec son maintien. Au reste, elle était paresseuse, n'aimant pas à
+prendre la peine de montrer son esprit, <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> et c'était une faveur
+qu'elle n'accordait pas à tout le monde. Ce ne fut qu'après un mois ou
+deux de leçons et de négligence qu'elle s'avisa de cet expédient pour me
+rendre plus assidu; car je n'ai jamais pu prendre sur moi de l'être. Je
+me plaisais à mes leçons quand j'y étais, mais je n'aimais pas être
+obligé de m'y rendre ni que l'heure me commandât: en toute chose la gêne
+et l'assujettissement me sont insupportables; ils me feraient prendre en
+haine le plaisir même.</p>
+
+<p>«J'avais quelques écolières aussi dans la bourgeoisie, et une entre
+autres qui fut la cause indirecte d'un changement de relation, dont j'ai
+à parler, puisque enfin je dois tout dire. Elle était fille d'un
+épicier, et se nommait M<sup>lle</sup> Lard, vrai modèle d'une statue grecque,
+et que je citerais pour la plus belle fille que j'aie jamais vue, s'il y
+avait quelque véritable beauté sans vie et sans âme. Son indolence, sa
+froideur, son insensibilité, allaient à un point incroyable. Il était
+également impossible de lui plaire et de la fâcher; en lui faisant
+apprendre à chanter, en lui donnant un jeune maître, elle faisait tout
+de son mieux pour l'émoustiller; mais cela ne réussit point. <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span>
+M<sup>me</sup> Lard ajoutait à sa vivacité naturelle toute celle que sa fille
+aurait dû avoir. C'était un petit minois éveillé, chiffonné, marqué de
+petite vérole. Elle avait de petits yeux très-ardents, et un peu rouges,
+parce qu'elle y avait presque toujours mal. Tous les matins, quand
+j'arrivais, je trouvais prêt mon café à la crème; et la mère ne manquait
+jamais de m'accueillir par un baiser bien appliqué, et que par curiosité
+j'aurais bien voulu rendre à la fille, pour voir comment elle l'aurait
+pris. Au reste tout cela se faisait si simplement et si fort sans
+conséquence, que quand M. Lard était là, les agaceries n'en allaient pas
+moins leur train. C'était une bonne pâte d'homme, le vrai père de sa
+fille, et que sa femme ne trompait pas, parce qu'il n'en était pas
+besoin.</p>
+
+<p>«Je me prêtais à toutes ces caresses avec ma balourdise ordinaire, les
+prenant tout bonnement pour des marques de pure amitié. J'en étais
+pourtant importuné quelquefois, car la vive M<sup>me</sup> Lard ne laissait pas
+d'être exigeante; et si dans la journée j'avais passé devant la boutique
+sans m'arrêter, il y aurait eu du bruit. Il fallait, quand j'étais
+pressé, que je <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> prisse un détour pour passer dans une autre rue,
+sachant bien qu'il n'était pas aussi aisé de sortir de chez elle que d'y
+entrer.</p>
+
+<p>«M<sup>me</sup> Lard s'occupait trop de moi pour que je ne m'occupasse point
+d'elle. Ses attentions me touchaient beaucoup. J'en parlais à maman
+comme d'une chose sans mystère: et quand il y en aurait eu, je ne lui en
+aurais pas moins parlé; car lui faire un secret de quoi que ce fût ne
+m'eût pas été possible; mon c&oelig;ur était ouvert devant elle comme
+devant Dieu. Elle ne prit pas tout à fait la chose avec la même
+simplicité que moi. Elle vit des avances où je n'avais vu que des
+amitiés; elle jugea que M<sup>me</sup> Lard, se faisant un point d'honneur de me
+laisser moins sot qu'elle ne m'avait trouvé, parviendrait de manière ou
+d'autre à se faire entendre; et outre qu'il n'était pas juste qu'une
+autre femme se chargeât de l'instruction de son élève, elle avait des
+motifs plus dignes d'elle pour me garantir des piéges auxquels mon âge
+et mon état m'exposaient. Dans le même temps on m'en tendit un d'une
+espèce plus dangereuse, auquel j'échappai, mais qui lui fit sentir que
+les dangers qui me menaçaient sans cesse rendaient nécessaires <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span>
+tous les préservatifs qu'elle y pouvait apporter.</p>
+
+<p>«M<sup>me</sup> la comtesse de Menthon, mère d'une de mes écolières, était une
+femme de beaucoup d'esprit, et passait pour n'avoir pas moins de
+méchanceté. Elle avait été cause, à ce qu'on disait, de bien des
+brouilleries, et d'une entre autres qui avait eu des suites fatales à la
+maison d'Antremont. Maman avait été assez liée avec elle pour connaître
+son caractère: ayant très-innocemment inspiré du goût à quelqu'un sur
+qui M<sup>me</sup> de Menthon avait des prétentions, elle resta chargée auprès
+d'elle du crime de cette préférence, quoiqu'elle n'eût été ni recherchée
+ni acceptée; et M<sup>me</sup> de Menthon chercha depuis lors à jouer à sa
+rivale plusieurs tours, dont aucun ne réussit. J'en rapporterai un des
+plus comiques par manière d'échantillon. Elles étaient ensemble à la
+campagne avec plusieurs gentilshommes du voisinage, et entre autres
+l'aspirant en question. M<sup>me</sup> de Menthon dit un jour à un de ces
+messieurs que M<sup>me</sup> de Warens n'était qu'une précieuse, qu'elle n'avait
+point de goût, qu'elle se mettait mal, qu'elle couvrait sa gorge comme
+une bourgeoise.</p>
+
+<p>«Je n'étais pas un personnage à occuper <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> M<sup>me</sup> de Menthon, qui
+ne voulait que des gens brillants autour d'elle: cependant elle fit
+quelque attention à moi, non pour ma figure dont assurément elle ne se
+souciait point du tout, mais pour l'esprit qu'on me supposait, et qui
+m'eût pu rendre utile à ses goûts. Elle en avait un assez vif pour la
+satire. Elle aimait à faire des chansons et des vers sur les gens qui
+lui déplaisaient. Si elle m'eût trouvé assez de talent pour lui aider à
+tourner ses vers, et assez de complaisance pour les écrire, entre elle
+et moi nous aurions bientôt mis Chambéry sens dessus dessous. On serait
+remonté à la source de ces libelles; M<sup>me</sup> de Menthon se serait tirée
+d'affaire en me sacrifiant, et j'aurais été enfermé le reste de mes
+jours peut-être, pour m'apprendre à faire le Phébus avec les dames.</p>
+
+<p>«Heureusement rien de tout cela n'arriva. M<sup>me</sup> de Menthon me retint à
+dîner deux ou trois fois pour me faire causer, et trouva que je n'étais
+qu'un sot. Je le sentais moi-même, et j'en gémissais, enviant les
+talents de mon ami Venture, tandis que j'aurais dû remercier ma bêtise
+des périls dont elle me sauvait. Je demeurai pour M<sup>me</sup> de Menthon le
+maître à chanter de sa fille et rien de plus; mais je <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> vécus
+tranquille et toujours bien vu dans Chambéry.»</p>
+
+<h4>XII.</h4>
+
+<p>On voit dans ces lignes de confessions quelle pouvait être la vie des
+jeunes gentilshommes savoyards dans une ville de garnison. L'oisiveté,
+l'ennui, quelques amours silencieux ou modestes, étaient pour ceux que
+l'étude n'absorbait pas l'unique distraction à leur monotonie. Telle
+était la vie de maître Xavier de Maistre. Voyez comme il la décrit:</p>
+
+<p>«La partie méridionale de la cité d'Aoste est presque déserte, et paraît
+n'avoir jamais été fort habitée. On y voit des champs labourés et des
+prairies terminées d'un côté par les remparts antiques que les Romains
+élevèrent pour lui servir d'enceinte, et de l'autre par les murailles de
+quelques jardins. Cet emplacement solitaire peut cependant intéresser
+les voyageurs. Auprès de la porte de la ville, on voit les ruines d'un
+château, dans lequel, si l'on en <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> croit la tradition populaire,
+le comte René de Chalans, poussé par les fureurs de la jalousie, laissa
+mourir de faim, dans le quinzième siècle, la princesse Marie de
+Bragance, son épouse: de là le nom de <i>Bramafan</i> (qui signifie <i>cri de
+la faim</i>) donné à ce château par les gens du pays.</p>
+
+<p>«Plus loin, à quelques centaines de pas, est une tour carrée, adossée au
+mur antique, et construite avec le marbre dont il était jadis revêtu: on
+l'appelle la <i>Tour de la frayeur</i>, parce que le peuple l'a crue
+longtemps habitée par des revenants. Les vieilles femmes de la cité
+d'Aoste se ressouviennent fort bien d'en avoir vu sortir, pendant les
+nuits sombres, une grande femme blanche, tenant une lampe à la main.</p>
+
+<p>«Il y a environ quinze ans que cette tour fut réparée par ordre du
+gouvernement et entourée d'une enceinte, pour y loger un lépreux et le
+séparer ainsi de la société, en lui procurant tous les agréments dont sa
+triste situation était susceptible. L'hôpital de Saint-Maurice fut
+chargé de pourvoir à sa subsistance, et on lui fournit quelques meubles,
+ainsi que les instruments nécessaires pour cultiver un jardin. <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span>
+C'est là qu'il vivait depuis longtemps, livré à lui-même, ne voyant
+jamais personne, excepté le prêtre qui de temps en temps allait lui
+porter les secours de la religion, et l'homme qui chaque semaine lui
+apportait ses provisions de l'hôpital.&mdash;Pendant la guerre des Alpes, en
+l'année 1797, un militaire, se trouvant à la cité d'Aoste, passa un
+jour, par hasard, auprès du jardin du lépreux, dont la porte était
+entr'ouverte, et il eut la curiosité d'y entrer. Il y trouva un homme
+vêtu simplement, appuyé contre un arbre et plongé dans une profonde
+méditation. Au bruit que fit l'officier en entrant, le solitaire, sans
+se retourner et sans regarder, s'écria d'une voix triste: <i>Qui est là,
+et que me veut-on?</i> Excusez un étranger, répondit le militaire, auquel
+l'aspect agréable de votre jardin a peut-être fait commettre une
+indiscrétion, mais qui ne veut nullement vous troubler. <i>N'avancez pas</i>,
+répondit l'habitant de la tour en lui faisant signe de la main,
+<i>n'avancez pas; vous êtes auprès d'un malheureux attaqué de la lèpre</i>.
+Quelle que soit votre infortune, répliqua le voyageur, je ne
+m'éloignerai point; je n'ai jamais fui les malheureux; cependant, si ma
+présence <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> vous importune, je suis prêt à me retirer.</p>
+
+<p>«<i>Soyez le bienvenu</i>, dit alors le lépreux en se retournant tout à coup,
+<i>et restez, si vous l'osez, après m'avoir regardé</i>. Le militaire fut
+quelque temps immobile d'étonnement et d'effroi à l'aspect de cet
+infortuné, que la lèpre avait totalement défiguré. Je resterai
+volontiers, lui dit-il, si vous agréez la visite d'un homme que le
+hasard conduit ici, mais qu'un vif intérêt y retient.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«De l'intérêt!.... Je n'ai jamais excité que la pitié.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Je me croirais heureux si je pouvais vous offrir quelque consolation.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«C'en est une grande pour moi de voir des hommes, d'entendre le son de
+la voix humaine, qui semble me fuir.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Permettez-moi donc de converser quelques <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> moments avec vous et
+de parcourir votre demeure.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Bien volontiers, si cela peut vous faire plaisir. (En disant ces mots,
+le lépreux se couvrit la tête d'un large feutre dont les bords rabattus
+lui cachaient le visage.) Passez, ajouta-t-il, ici, au midi. Je cultive
+un petit parterre de fleurs qui pourront vous plaire; vous en trouverez
+d'assez rares. Je me suis procuré les graines de toutes celles qui
+croissent d'elles-mêmes sur les Alpes, et j'ai tâché de les faire
+doubler et de les embellir par la culture.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«En effet, voilà des fleurs dont l'aspect est tout à fait nouveau pour
+moi.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Remarquez ce petit buisson de roses; c'est le rosier sans épines, qui
+ne croît que sur les hautes Alpes; mais il perd déjà cette propriété, et
+il pousse des épines à mesure qu'on le cultive et qu'il se multiplie.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Il devrait être l'emblème de l'ingratitude.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Si quelques-unes de ces fleurs vous paraissent belles, vous pouvez les
+prendre sans crainte, et vous ne courrez aucun risque en les portant sur
+vous. Je les ai semées, j'ai le plaisir de les arroser et de les voir,
+mais je ne les touche jamais.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Pourquoi donc?</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Je craindrais de les souiller, et je n'oserais plus les offrir.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«À qui les destinez-vous?</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Les personnes qui m'apportent des provisions de l'hôpital ne craignent
+pas de s'en faire des bouquets. Quelquefois aussi les enfants de la
+ville se présentent à la porte de mon jardin. Je monte aussitôt dans la
+tour, de peur de les <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> effrayer ou de leur nuire. Je les vois
+folâtrer de ma fenêtre et me dérober quelques fleurs. Lorsqu'ils s'en
+vont, ils lèvent les yeux vers moi: <i>Bonjour, Lépreux</i>, me disent-ils en
+riant, et cela me réjouit un peu.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Vous avez su réunir ici bien des plantes différentes: voilà des vignes
+et des arbres fruitiers de plusieurs espèces.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Les arbres sont encore jeunes: je les ai plantés moi-même, ainsi que
+cette vigne, que j'ai fait monter jusqu'au-dessus du mur antique que
+voilà, et dont la largeur me forme un petit promenoir; c'est ma place
+favorite.... Montez le long de ces pierres; c'est un escalier dont je
+suis l'architecte. Tenez-vous au mur.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Le charmant réduit! et comme il est bien fait pour les méditations d'un
+solitaire!</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Aussi je l'aime beaucoup; je vois d'ici la campagne et les laboureurs
+dans les champs; <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> je vois tout ce qui se passe dans la prairie,
+et je ne suis vu de personne.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«J'admire combien cette retraite est tranquille et solitaire. On est
+dans une ville, et l'on croirait être dans un désert.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«La solitude n'est pas toujours au milieu des forêts et des rochers.
+L'infortuné est seul partout.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Quelle suite d'événements vous amena dans cette retraite? Ce pays
+est-il votre patrie?</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Je suis né sur les bords de la mer, dans la principauté d'Oneille, et
+je n'habite ici que depuis quinze ans. Quant à mon histoire, elle n'est
+qu'une longue et uniforme calamité.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Avez-vous toujours vécu seul?</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«J'ai perdu mes parents dans mon enfance et <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> je ne les connus
+jamais: une s&oelig;ur qui me restait est morte depuis deux ans. Je n'ai
+jamais eu d'ami.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Infortuné!</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Tels sont les desseins de Dieu.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Quel est votre nom, je vous prie?</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Ah! mon nom est terrible! je m'appelle <i>le Lépreux</i>! On ignore dans le
+monde celui que je tiens de ma famille et celui que la religion m'a
+donné le jour de ma naissance. Je suis <i>le Lépreux</i>; voilà le seul titre
+que j'ai à la bienveillance des hommes. Puissent-ils ignorer
+éternellement qui je suis!</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Cette s&oelig;ur que vous avez perdue vivait-elle avec vous?</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Elle a demeuré cinq ans avec moi dans cette même habitation où vous me
+voyez. <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> Aussi malheureuse que moi, elle partageait mes peines, et
+je tâchais d'adoucir les siennes.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Quelles peuvent être maintenant vos occupations, dans une solitude
+aussi profonde?</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Le détail des occupations d'un solitaire tel que moi ne pourrait être
+que bien monotone pour un homme du monde, qui trouve son bonheur dans
+l'activité de la vie sociale.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Ah! vous connaissez peu ce monde, qui ne m'a jamais donné le bonheur.
+Je suis souvent solitaire par choix, et il y a peut-être plus d'analogie
+entre nos idées que vous ne le pensez; cependant, je l'avoue, une
+solitude éternelle m'épouvante; j'ai de la peine à la concevoir.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«<i>Celui qui chérit sa cellule y trouvera la paix.</i> L'Imitation de
+Jésus-Christ nous l'apprend. Je commence par éprouver la vérité de ces
+paroles consolantes. Le sentiment de la <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> solitude s'adoucit aussi
+par le travail. L'homme qui travaille n'est jamais complétement
+malheureux, et j'en suis la preuve. Pendant la belle saison, la culture
+de mon jardin et de mon parterre m'occupe suffisamment; pendant l'hiver,
+je fais des corbeilles et des nattes; je travaille à me faire des
+habits; je prépare chaque jour moi-même ma nourriture avec les
+provisions qu'on m'apporte de l'hôpital, et la prière remplit les heures
+que le travail me laisse. Enfin l'année s'écoule, et, lorsqu'elle est
+passée, elle me paraît encore avoir été bien courte.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Elle devrait vous paraître un siècle.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Les maux et les chagrins font paraître les heures longues; mais les
+années s'envolent toujours avec la même rapidité. Il est d'ailleurs
+encore, au dernier terme de l'infortune, une jouissance que le commun
+des hommes ne peut connaître, et qui vous paraîtra bien singulière,
+c'est celle d'exister et de respirer. Je passe des journées entières de
+la belle saison, immobile sur ce rempart, à jouir de <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> l'air et
+de la beauté de la nature: toutes mes idées alors sont vagues,
+indécises; la tristesse repose dans mon c&oelig;ur sans l'accabler; mes
+regards errent sur cette campagne et sur les rochers qui nous
+environnent; ces différents aspects sont tellement empreints dans ma
+mémoire, qu'ils font, pour ainsi dire, partie de moi-même, et chaque
+site est un ami que je vois avec plaisir tous les jours.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«J'ai souvent éprouvé quelque chose de semblable. Lorsque le chagrin
+s'appesantit sur moi, et que je ne trouve pas dans le c&oelig;ur des hommes
+ce que le mien désire, l'aspect de la nature et des choses inanimées me
+console; je m'affectionne aux rochers et aux arbres, et il me semble que
+tous les êtres de la création sont des amis que Dieu m'a donnés.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Vous m'encouragez à vous expliquer à mon tour ce qui se passe en moi.
+J'aime véritablement les objets qui sont, pour ainsi dire, mes
+compagnons de vie, et que je vois chaque jour: aussi, tous les soirs,
+avant de me <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> retirer dans la tour, je viens saluer les glaciers
+de Ruifort, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes
+bizarres qui dominent la vallée de Rhème. Quoique la puissance de Dieu
+soit aussi visible dans la création d'une fourmi que dans celle de
+l'univers entier, le grand spectacle des montagnes en impose cependant
+davantage à mes sens: je ne puis voir ces masses énormes, recouvertes de
+glaces éternelles, sans éprouver un étonnement religieux; mais, dans ce
+vaste tableau qui m'entoure, j'ai des sites favoris et que j'aime de
+préférence; de ce nombre est l'ermitage que vous voyez là-haut sur la
+sommité de la montagne de Chaveuse. Isolé au milieu des bois, auprès
+d'un champ désert, il reçoit les derniers rayons du soleil couchant.
+Quoique je n'y aie jamais été, j'éprouve un plaisir singulier à le voir.
+Lorsque le jour tombe, assis dans mon jardin, je fixe mes regards sur
+cet ermitage solitaire, et mon imagination s'y repose. Il est devenu
+pour moi une espèce de propriété; il me semble qu'une réminiscence
+confuse m'apprend que j'ai vécu là jadis dans des temps plus heureux, et
+dont la mémoire s'est effacée en moi. J'aime surtout <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> à
+contempler les montagnes éloignées qui se confondent avec le ciel dans
+l'horizon. Ainsi que l'avenir, l'éloignement fait naître en moi le
+sentiment de l'espérance, mon c&oelig;ur opprimé croit qu'il existe
+peut-être une terre bien éloignée, où, à une époque de l'avenir, je
+pourrai goûter enfin ce bonheur pour lequel je soupire, et qu'un
+instinct secret me présente sans cesse comme possible.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Avec une âme ardente comme la vôtre, il vous a fallu sans doute bien
+des efforts pour vous résigner à votre destinée, et pour ne pas vous
+abandonner au désespoir.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Je vous tromperais en vous laissant croire que je suis toujours résigné
+à mon sort; je n'ai point atteint cette abnégation de soi-même où
+quelques anachorètes sont parvenus. Ce sacrifice complet de toutes les
+affections humaines n'est point encore accompli: ma vie se passe en
+combats continuels, et les secours puissants de la religion elle-même ne
+sont pas toujours capables de réprimer les élans de mon <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span>
+imagination. Elle m'entraîne souvent malgré moi dans un océan de désirs
+chimériques, qui tous me ramènent vers ce monde dont je n'ai aucune
+idée, et dont l'image fantastique est toujours présente pour me
+tourmenter.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Si je pouvais vous faire lire dans mon âme, et vous donner du monde
+l'idée que j'en ai, tous vos désirs et vos regrets s'évanouiraient à
+l'instant.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«En vain quelques livres m'ont instruit de la perversité des hommes et
+des malheurs inséparables de l'humanité; mon c&oelig;ur se refuse à les
+croire. Je me représente toujours des sociétés d'amis sincères et
+vertueux; des époux assortis, que la santé, la jeunesse et la fortune
+réunies comblent de bonheur. Je crois les voir errants ensemble dans des
+bocages plus verts et plus frais que ceux qui me prêtent leur ombre,
+éclairés par un soleil plus brillant que celui qui m'éclaire, et leur
+sort me semble plus digne d'envie, à mesure que le mien est plus
+misérable. Au commencement du printemps, lorsque le vent du Piémont
+souffle <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> dans notre vallée, je me sens pénétré par sa chaleur
+vivifiante, et je tressaille malgré moi. J'éprouve un désir inexplicable
+et le sentiment confus d'une félicité immense dont je pourrais jouir et
+qui m'est refusée. Alors je fuis de ma cellule, j'erre dans la campagne
+pour respirer plus librement. J'évite d'être vu par ces mêmes hommes que
+mon c&oelig;ur brûle de rencontrer; et du haut de la colline, caché entre
+les broussailles comme une bête fauve, mes regards se portent sur la
+ville d'Aoste. Je vois de loin, avec des yeux d'envie, ses heureux
+habitants qui me connaissent à peine; je leur tends les mains en
+gémissant, et je leur demande ma portion de bonheur. Dans mon transport,
+vous l'avouerai-je? j'ai quelquefois serré dans mes bras les arbres de
+la forêt, en priant Dieu de les animer pour moi, et de me donner un ami!
+Mais les arbres sont muets; leur froide écorce me repousse; elle n'a
+rien de commun avec mon c&oelig;ur, qui palpite et qui brûle. Accablé de
+fatigue, las de la vie, je me traîne de nouveau dans ma retraite,
+j'expose à Dieu mes tourments, et la prière ramène un peu de calme dans
+mon âme.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Ainsi, pauvre malheureux, vous souffrez à la fois tous les maux de
+l'âme et du corps?</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Ces derniers ne sont pas les plus cruels!</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Ils vous laissent donc quelquefois du relâche?</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Tous les mois ils augmentent et diminuent avec le cours de la lune.
+Lorsqu'elle commence à se montrer, je souffre ordinairement davantage;
+la maladie diminue ensuite, et semble changer de nature: ma peau se
+dessèche et blanchit, et je ne sens presque plus mon mal; mais il serait
+toujours supportable sans les insomnies affreuses qu'il me cause.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Quoi! le sommeil même vous abandonne!</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Ah! monsieur, les insomnies! les insomnies! Vous ne pouvez vous
+figurer combien est <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> longue et triste une nuit qu'un malheureux
+passe tout entière sans fermer l'&oelig;il, l'esprit fixé sur une situation
+affreuse et sur un avenir sans espoir. Non! personne ne peut le
+comprendre. Mes inquiétudes augmentent à mesure que la nuit s'avance; et
+lorsqu'elle est près de finir, mon agitation est telle que je ne sais
+plus que devenir: mes pensées se brouillent; j'éprouve un sentiment
+extraordinaire que je ne trouve jamais en moi que dans ces tristes
+moments. Tantôt il me semble qu'une force irrésistible m'entraîne dans
+un gouffre sans fond; tantôt je vois des taches noires devant mes yeux;
+mais, pendant que je les examine, elles se croisent avec la rapidité de
+l'éclair, elles grossissent en s'approchant de moi, et bientôt ce sont
+des montagnes qui m'accablent de leur poids. D'autres fois aussi je vois
+des nuages sortir de la terre autour de moi, comme des flots qui
+s'enflent, qui s'amoncellent et menacent de m'engloutir; et lorsque je
+veux me lever pour me distraire de ces idées, je me sens comme retenu
+par des liens invisibles qui m'ôtent les forces. Vous croirez peut-être
+que ce sont des songes; mais non, je suis bien éveillé. Je revois sans
+cesse les mêmes objets, et c'est une <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> sensation d'horreur qui
+surpasse tous mes autres maux.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Il est possible que vous ayez la fièvre pendant ces cruelles insomnies,
+et c'est elle sans doute qui vous cause cette espèce de délire.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Vous croyez que cela peut venir de la fièvre? Ah! je voudrais bien que
+vous disiez vrai. J'avais craint jusqu'à présent que ces visions ne
+fussent un symptôme de folie, et je vous avoue que cela m'inquiétait
+beaucoup. Plût à Dieu que ce fût en effet la fièvre!</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Vous m'intéressez vivement. J'avoue que je ne me serais jamais fait
+l'idée d'une situation semblable à la vôtre. Je pense cependant qu'elle
+devait être moins triste lorsque votre s&oelig;ur vivait.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Dieu sait lui seul ce que j'ai perdu par la mort de ma s&oelig;ur.&mdash;Mais
+ne craignez-vous point de vous trouver si près de moi? Asseyez-vous
+ici, sur cette pierre; je me placerai derrière <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> le feuillage, et
+nous converserons sans nous voir.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Pourquoi donc? Non, vous ne me quitterez point; placez-vous près de
+moi. (En disant ces mots, le voyageur fit un mouvement involontaire pour
+saisir la main du Lépreux, qui la retira avec vivacité.)</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Imprudent! vous alliez saisir ma main!</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Eh bien, je l'aurais serrée de bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Ce serait la première fois que ce bonheur m'aurait été accordé: ma main
+n'a jamais été serrée par personne.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Quoi donc! hormis cette s&oelig;ur dont vous m'avez parlé, vous n'avez
+jamais eu de liaison, vous n'avez jamais été chéri par aucun de vos
+semblables?</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Heureusement pour l'humanité, je n'ai plus de semblable sur la terre.</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Vous me faites frémir!</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Pardonnez, compatissant étranger! vous savez que les malheureux aiment
+à parler de leurs infortunes.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Parlez, parlez, homme intéressant! Vous m'avez dit qu'une s&oelig;ur
+vivait jadis avec vous, et vous aidait à supporter vos souffrances.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«C'était le seul lien par lequel je tenais encore au reste des humains!
+Il plut à Dieu de le rompre et de me laisser isolé et seul au milieu du
+monde. Son âme était digne du ciel qui la possède, et son exemple me
+soutenait contre le découragement qui m'accable souvent depuis sa mort.
+Nous ne vivions cependant pas dans cette intimité délicieuse dont je me
+fais une idée, et qui devrait unir des amis malheureux. Le genre de nos
+maux nous privait de cette consolation. Lors même que nous nous
+rapprochions pour prier Dieu, nous évitions réciproquement de nous
+regarder, de <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> peur que le spectacle de nos maux ne troublât nos
+méditations, et nos regards n'osaient plus se réunir que dans le ciel.
+Après nos prières, ma s&oelig;ur se retirait ordinairement dans sa cellule
+ou sous les noisetiers qui terminent le jardin, et nous vivions presque
+toujours séparés.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Mais pourquoi vous imposer cette dure contrainte?</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Lorsque ma s&oelig;ur fut attaquée par la maladie contagieuse dont toute
+ma famille a été la victime, et qu'elle vint partager ma retraite, nous
+ne nous étions jamais vus: son effroi fut extrême en m'apercevant pour
+la première fois. La crainte de l'affliger, la crainte plus grande
+encore d'augmenter son mal en l'approchant, m'avait forcé d'adopter ce
+triste genre de vie. La lèpre n'avait attaqué que sa poitrine, et je
+conservais encore quelque espoir de la voir guérir. Vous voyez ce reste
+de treillage que j'ai négligé; c'était alors une haie de houblon que
+j'entretenais avec <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> soin et qui partageait le jardin en deux
+parties. J'avais ménagé de chaque côté un petit sentier, le long duquel
+nous pouvions nous promener et converser ensemble sans nous voir et sans
+trop nous approcher.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«On dirait que le ciel se plaisait à empoisonner les tristes jouissances
+qu'il vous laissait.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Mais du moins je n'étais pas seul alors; la présence de ma s&oelig;ur
+rendait cette retraite vivante. J'entendais le bruit de ses pas dans ma
+solitude. Quand je revenais à l'aube du jour prier Dieu sous ces arbres,
+la porte de la tour s'ouvrait doucement, et la voix de ma s&oelig;ur se
+mêlait insensiblement à la mienne. Le soir, lorsque j'arrosais mon
+jardin, elle se promenait quelquefois au soleil couchant, ici, au même
+endroit où je vous parle, et je voyais son ombre passer et repasser sur
+mes fleurs. Lors même que je ne la voyais pas, je trouvais partout des
+traces de sa présence. Maintenant il ne m'arrive plus de rencontrer sur
+mon chemin une fleur effeuillée, ou quelques branches <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span>
+d'arbrisseau qu'elle y laissait tomber en passant; je suis seul: il n'y
+a plus ni mouvement ni vie autour de moi, et le sentier qui conduisait à
+son bosquet favori disparaît déjà sous l'herbe. Sans paraître s'occuper
+de moi, elle veillait sans cesse à ce qui pouvait me faire plaisir.
+Lorsque je rentrais dans ma chambre, j'étais quelquefois surpris d'y
+trouver des vases de fleurs nouvelles, ou quelque beau fruit qu'elle
+avait soigné elle-même. Je n'osais pas lui rendre les mêmes services, et
+je l'avais même priée de ne jamais entrer dans ma chambre; mais qui peut
+mettre des bornes à l'affection d'une s&oelig;ur? Un seul trait pourra vous
+donner une idée de sa tendresse pour moi. Je marchais une nuit à grands
+pas dans ma cellule, tourmenté de douleurs affreuses. Au milieu de la
+nuit, m'étant assis un instant pour me reposer, j'entendis un bruit
+léger à l'entrée de ma chambre. J'approche, je prête l'oreille: jugez de
+mon étonnement! c'était ma s&oelig;ur qui priait Dieu en dehors sur le
+seuil de ma porte. Elle avait entendu mes plaintes. Sa tendresse lui
+avait fait craindre de me troubler; mais elle venait pour être à portée
+de me secourir au besoin. Je l'entendis qui récitait à voix <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span>
+basse le <i>Miserere</i>. Je me mis à genoux près de la porte, et, sans
+l'interrompre, je suivis mentalement ses paroles. Mes yeux étaient
+pleins de larmes: qui n'eût été touché d'une telle affection? Lorsque je
+crus que sa prière était terminée: «Adieu, ma s&oelig;ur, adieu,
+retire-toi, je me sens un peu mieux; que Dieu te bénisse et te
+récompense de ta piété!» Elle se retira en silence, et sans doute sa
+prière fut exaucée, car je dormis enfin quelques heures d'un sommeil
+tranquille.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Combien ont dû vous paraître tristes les premiers jours qui suivirent
+la mort de cette s&oelig;ur chérie!</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Je fus longtemps dans une espèce de stupeur qui m'ôtait la faculté de
+sentir toute l'étendue de mon infortune; lorsque enfin je revins à moi,
+et que je fus à même de juger de ma situation, ma raison fut prête à
+m'abandonner. Cette époque sera toujours doublement triste pour moi;
+elle me rappelle le plus grand de <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> mes malheurs, et le crime qui
+faillit en être la suite.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Un crime! je ne puis vous en croire capable.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Cela n'est que trop vrai, et en vous racontant cette époque de ma vie
+je sens trop que je perdrai beaucoup dans votre estime; mais je ne veux
+pas me peindre meilleur que je ne suis, et vous me plaindrez peut-être
+en me condamnant. Déjà, dans quelques accès de mélancolie, l'idée de
+quitter cette vie volontairement s'était présentée à moi: cependant la
+crainte de Dieu me l'avait toujours fait repousser, lorsque la
+circonstance la plus simple et la moins faite en apparence pour me
+troubler pensa me perdre pour l'éternité. Je venais d'éprouver un
+nouveau chagrin. Depuis quelques années un petit chien s'était donné à
+nous: ma s&oelig;ur l'avait aimé, et je vous avoue que depuis qu'elle
+n'existait plus ce pauvre animal était une véritable consolation pour
+moi.</p>
+
+<p>«Nous devions sans doute à sa laideur le choix qu'il avait fait de
+notre demeure pour son <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> refuge. Il avait été rebuté par tout le
+monde; mais il était encore un trésor pour la maison du Lépreux. En
+reconnaissance de la faveur que Dieu nous avait accordée en nous donnant
+cet ami, ma s&oelig;ur l'avait appelé <i>Miracle</i>; et son nom, qui
+contrastait avec sa laideur, ainsi que sa gaieté continuelle, nous avait
+souvent distraits de nos chagrins. Malgré le soin que j'en avais, il
+s'échappait quelquefois, et je n'avais jamais pensé que cela pût être
+nuisible à personne. Cependant quelques habitants de la ville s'en
+alarmèrent, et crurent qu'il pouvait porter parmi eux le germe de ma
+maladie; ils se déterminèrent à porter des plaintes au commandant, qui
+ordonna que mon chien fût tué sur-le-champ. Des soldats, accompagnés de
+quelques habitants, vinrent aussitôt chez moi pour exécuter cet ordre
+cruel. Ils lui passèrent une corde au cou en ma présence, et
+l'entraînèrent. Lorsqu'il fut à la porte du jardin, je ne pus m'empêcher
+de le regarder encore une fois: je le vis tourner ses yeux vers moi pour
+me demander un secours que je ne pouvais lui donner. On voulait le noyer
+dans la Doire; mais la populace, qui l'attendait en dehors, l'assomma à
+coups de pierres. J'entendis ses <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> cris, et je rentrai dans ma
+tour plus mort que vif; mes genoux tremblants ne pouvaient me soutenir:
+je me jetai sur mon lit dans un état impossible à décrire. Ma douleur ne
+me permit de voir dans cet ordre juste, mais sévère, qu'une barbarie
+aussi atroce qu'inutile; et quoique j'aie honte aujourd'hui du sentiment
+qui m'animait alors, je ne puis encore y penser de sang-froid. Je passai
+toute la journée dans la plus grande agitation. C'était le dernier être
+vivant qu'on venait d'arracher d'auprès de moi, et ce nouveau coup avait
+rouvert toutes les plaies de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Telle était ma situation, lorsque le même jour, vers le coucher du
+soleil, je vins m'asseoir ici, sur cette pierre où vous êtes assis
+maintenant. J'y réfléchissais depuis quelque temps sur mon triste sort,
+lorsque là-bas, vers ces deux bouleaux qui terminent la haie, je vis
+paraître deux jeunes époux qui venaient de s'unir depuis peu. Ils
+s'avancèrent le long du sentier, à travers la prairie, et passèrent près
+de moi. La délicieuse tranquillité qu'inspire un bonheur certain était
+empreinte sur leurs belles physionomies; ils marchaient lentement;
+leurs bras étaient entrelacés. Tout à <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> coup je les vis
+s'arrêter: la jeune femme pencha la tête sur le sein de son époux, qui
+la serra dans ses bras avec transport. Je sentis mon c&oelig;ur se serrer.
+Vous l'avouerai-je? l'envie se glissa pour la première fois dans mon
+c&oelig;ur: jamais l'image du bonheur ne s'était présentée à moi avec tant
+de force. Je les suivis des yeux jusqu'au bout de la prairie, et
+j'allais les perdre de vue dans les arbres, lorsque des cris
+d'allégresse vinrent frapper mon oreille: c'étaient leurs familles
+réunies qui venaient à leur rencontre. Des vieillards, des femmes, des
+enfants, les entouraient; j'entendais le murmure confus de la joie; je
+voyais entre les arbres les couleurs brillantes de leurs vêtements, et
+ce groupe entier semblait environné d'un nuage de bonheur. Je ne pus
+supporter ce spectacle; les tourments de l'enfer étaient entrés dans mon
+c&oelig;ur: je détournai mes regards, et je me précipitai dans ma cellule.
+Dieu! qu'elle me parut déserte, sombre, effroyable! C'est donc ici, me
+dis-je, que ma demeure est fixée pour toujours; c'est donc ici où,
+traînant une vie déplorable, j'attendrai la fin tardive de mes jours!
+L'Éternel a répandu le bonheur, il l'a répandu à torrents <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> sur
+tout ce qui respire; et moi, moi seul! sans aide, sans amis, sans
+compagne... Quelle affreuse destinée!</p>
+
+<p>«Plein de ces tristes pensées, j'oubliai qu'il est un être consolateur,
+je m'oubliai moi-même. Pourquoi, me disais-je, la lumière me fut-elle
+accordée? Pourquoi la nature n'est-elle injuste et marâtre que pour moi?
+Semblable à l'enfant déshérité, j'ai sous les yeux le riche patrimoine
+de la famille humaine, et le ciel avare m'en refuse ma part. Non, non,
+m'écriai-je enfin dans un accès de rage, il n'est point de bonheur pour
+toi sur la terre; meurs, infortuné, meurs! assez longtemps tu as souillé
+la terre par ta présence; puisse-t-elle t'engloutir vivant et ne laisser
+aucune trace de ton odieuse existence! Ma fureur insensée s'augmentant
+par degrés, le désir de me détruire s'empara de moi, et fixa toutes mes
+pensées. Je conçus enfin la résolution d'incendier ma retraite, et de
+m'y laisser consumer avec tout ce qui aurait pu laisser quelque souvenir
+de moi. Agité, furieux, je sortis dans la campagne; j'errai quelque
+temps dans l'ombre autour de mon habitation; des hurlements
+involontaires sortaient de ma poitrine oppressée, et m'effrayaient
+<span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> moi-même dans le silence de la nuit. Je rentrai plein de rage
+dans ma demeure, en criant: Malheur à toi, Lépreux! malheur à toi! Et
+comme si tout avait dû contribuer à ma perte, j'entendis l'écho qui, du
+milieu des ruines du château de Bramafan, répéta distinctement: Malheur
+à toi! Je m'arrêtai, saisi d'horreur, sur la porte de la tour, et l'écho
+faible de la montagne répéta longtemps après: Malheur à toi!</p>
+
+<p>«Je pris une lampe, et, résolu de mettre le feu à mon habitation, je
+descendis dans la chambre la plus basse, emportant avec moi des sarments
+et des branches sèches. C'était la chambre qu'avait habitée ma s&oelig;ur,
+et je n'y étais plus rentré depuis sa mort: son fauteuil était encore
+placé comme lorsque je l'en avais retirée pour la dernière fois; je
+sentis un frisson de crainte en voyant son voile et quelques parties de
+ses vêtements épars dans la chambre: les dernières paroles qu'elle avait
+prononcées avant d'en sortir se retracèrent à ma pensée: «Je ne
+t'abandonnerai pas en mourant, me disait-elle; souviens-toi que je serai
+présente dans tes angoisses.» En posant la lampe sur la table,
+j'aperçus le cordon de la croix qu'elle <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> portait à son cou, et
+qu'elle avait placée elle-même entre deux feuillets de sa Bible. À cet
+aspect, je reculai plein d'un saint effroi. La profondeur de l'abîme où
+j'allais me précipiter se présenta tout à coup à mes yeux dessillés; je
+m'approchai en tremblant du livre sacré: Voilà, voilà, m'écriai-je, le
+secours qu'elle m'a promis! Et comme je retirai la croix du livre, j'y
+trouvai un écrit cacheté, que ma bonne s&oelig;ur y avait laissé pour moi.
+Mes larmes, retenues jusqu'alors par la douleur, s'échappèrent en
+torrents: tous mes funestes projets s'évanouirent à l'instant. Je
+pressai longtemps cette lettre précieuse sur mon c&oelig;ur avant de
+pouvoir la lire; et, me jetant à genoux pour implorer la miséricorde
+divine, je l'ouvris, et j'y lus en sanglotant ces paroles qui seront
+éternellement gravées dans mon c&oelig;ur: «<i>Mon frère, je vais bientôt te
+quitter; mais je ne t'abandonnerai pas. Du ciel, où j'espère aller, je
+veillerai sur toi; je prierai Dieu qu'il te donne le courage de
+supporter la vie avec résignation, jusqu'à ce qu'il lui plaise de nous
+réunir dans un autre monde: alors je pourrai te montrer toute mon
+affection; rien ne m'empêchera plus de t'approcher, et rien ne pourra
+nous séparer. Je <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> te laisse la petite croix que j'ai portée toute
+ma vie; elle m'a souvent consolée dans mes peines, et mes larmes
+n'eurent jamais d'autres témoins qu'elle. Rappelle-toi, lorsque tu la
+verras, que mon dernier v&oelig;u fut que tu pusses vivre ou mourir en bon
+chrétien.</i>» Lettre chérie! elle ne me quittera jamais: je l'emporterai
+avec moi dans la tombe; c'est elle qui m'ouvrira les portes du ciel, que
+mon crime devait me fermer à jamais. En achevant de la lire, je me
+sentis défaillir, épuisé par tout ce que je venais d'éprouver. Je vis un
+nuage se répandre sur ma vue, et pendant quelque temps je perdis à la
+fois le souvenir de mes maux et le sentiment de mon existence. Lorsque
+je revins à moi, la nuit était avancée. À mesure que mes idées
+s'éclaircissaient, j'éprouvais un sentiment de paix indéfinissable. Tout
+ce qui s'était passé dans la soirée me paraissait un rêve. Mon premier
+mouvement fut de lever les yeux vers le ciel pour le remercier de
+m'avoir préservé du plus grand des malheurs. Jamais le firmament ne
+m'avait paru si serein et si beau: une étoile brillait devant ma
+fenêtre; je la contemplai longtemps avec un plaisir inexprimable, en
+remerciant Dieu de ce qu'il m'accordait encore <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> le plaisir de la
+voir, et j'éprouvais une secrète consolation à penser qu'un de ses
+rayons était cependant destiné pour la triste cellule du Lépreux.</p>
+
+<p>«Je remontai chez moi plus tranquille. J'employai le reste de la nuit à
+lire le livre de Job, et le saint enthousiasme qu'il fit passer dans mon
+âme finit par dissiper entièrement les noires idées qui m'avaient
+obsédé. Je n'avais jamais éprouvé de ces moments affreux lorsque ma
+s&oelig;ur vivait; il me suffisait de la savoir près de moi pour être plus
+calme, et la seule pensée de l'affection qu'elle avait pour moi
+suffisait pour me consoler et me donner du courage.</p>
+
+<p>«Compatissant étranger! Dieu vous préserve d'être jamais obligé de vivre
+seul! Ma s&oelig;ur, ma compagne n'est plus, mais le ciel m'accordera la
+force de supporter courageusement la vie; il me l'accordera, je
+l'espère, car je le prie dans la sincérité de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Quel âge avait votre s&oelig;ur lorsque vous la perdîtes?</p>
+
+<p class="acteur"><span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Elle avait à peine vingt-cinq ans; mais ses souffrances la faisaient
+paraître plus âgée. Malgré la maladie qui l'a enlevée, et qui avait
+altéré ses traits, elle eût été belle encore sans une pâleur effrayante
+qui la déparait: c'était l'image de la mort vivante, et je ne pouvais la
+voir sans gémir.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«Vous l'avez perdue bien jeune.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«Sa complexion faible et délicate ne pouvait résister à tant de maux
+réunis: depuis quelque temps, je m'apercevais que sa perte était
+inévitable, et tel était son triste sort, que j'étais forcé de la
+désirer. En la voyant languir et se détruire chaque jour, j'observais
+avec une joie funeste s'approcher la fin de ses souffrances. Déjà,
+depuis un mois, sa faiblesse était augmentée; de fréquents
+évanouissements menaçaient sa vie d'heure en heure. Un soir (c'était
+vers le commencement d'août) je la vis <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> si abattue que je ne
+voulus pas la quitter: elle était dans son fauteuil, ne pouvant plus
+supporter le lit depuis quelques jours. Je m'assis moi-même auprès
+d'elle, et, dans l'obscurité la plus profonde, nous eûmes ensemble notre
+dernier entretien. Mes larmes ne pouvaient se tarir; un cruel
+pressentiment m'agitait. «Pourquoi pleures-tu? me disait-elle; pourquoi
+t'affliger ainsi? je ne te quitterai pas en mourant, et je serai
+présente dans tes angoisses.»</p>
+
+<p>«Quelques instants après, elle me témoigna le désir d'être transportée
+hors de la tour, et de faire ses prières dans son bosquet de noisetiers:
+c'est là qu'elle passait la plus grande partie de la belle saison. «Je
+veux, disait-elle, mourir en regardant le ciel.» Je ne croyais cependant
+pas son heure si proche. Je la pris dans mes bras pour l'enlever.
+«Soutiens-moi seulement, me dit-elle; j'aurai peut-être encore la force
+de marcher.» Je la conduisis lentement jusque dans les noisetiers; je
+lui formai un coussin avec des feuilles sèches qu'elle y avait
+rassemblées elle-même, et, l'ayant couverte d'un voile, afin de la
+préserver de l'humidité de la nuit, je me plaçai auprès <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> d'elle;
+mais elle désira être seule dans sa dernière méditation: je m'éloignai
+sans la perdre de vue. Je voyais son voile s'élever de temps en temps,
+et ses mains blanches se diriger vers le ciel. Comme je me rapprochais
+du bosquet, elle me demanda de l'eau: j'en apportai dans sa coupe; elle
+y trempa ses lèvres, mais elle ne put boire. «Je sens ma fin, me
+dit-elle en détournant la tête; ma soif sera bientôt étanchée pour
+toujours. Soutiens-moi, mon frère; aide ta s&oelig;ur à franchir ce passage
+désiré, mais terrible. Soutiens-moi, récite la prière des agonisants.»
+Ce furent les dernières paroles qu'elle prononça. J'appuyai sa tête
+contre mon sein; je récitai la prière des agonisants: «Passe à
+l'éternité! lui disais-je, ma chère s&oelig;ur; délivre-toi de la vie;
+laisse cette dépouille dans mes bras!» Pendant trois heures je la
+soutins ainsi dans la dernière lutte de la nature; elle s'éteignit enfin
+doucement, et son âme se détacha sans effort de la terre.</p>
+
+<p>«Le Lépreux, à la fin de ce récit, couvrit son visage de ses mains; la
+douleur ôtait la voix au voyageur. Après un instant de silence, le
+Lépreux se leva. <i>Étranger</i>, dit-il, <i>lorsque le chagrin ou le
+découragement s'approcheront de <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> vous, pensez au solitaire de la
+cité d'Aoste; vous ne lui aurez pas fait une visite inutile.</i></p>
+
+<p>«Ils s'acheminèrent ensemble vers la porte du jardin. Lorsque le
+militaire fut au moment de sortir, il mit son gant à la main droite:
+Vous n'avez jamais serré la main de personne, dit-il au Lépreux;
+accordez-moi la faveur de serrer la mienne: c'est celle d'un ami qui
+s'intéresse vivement à votre sort. Le Lépreux recula de quelques pas
+avec une sorte d'effroi, et levant les yeux et les mains au ciel: <i>Dieu
+de bonté</i>, s'écria-t-il, <i>comble de tes bénédictions cet homme
+compatissant!</i></p>
+
+<p>«Accordez-moi donc une autre grâce, reprit le voyageur. Je vais partir;
+nous ne nous reverrons peut-être pas de bien longtemps: ne
+pourrions-nous pas, avec les précautions nécessaires, nous écrire
+quelquefois? une semblable relation pourrait vous distraire, et me
+ferait un grand plaisir à moi-même. Le Lépreux réfléchit quelque temps.
+<i>Pourquoi</i>, dit-il enfin, <i>chercherais-je à me faire illusion? Je ne
+dois avoir d'autre société que moi-même, d'autre ami que Dieu; nous nous
+reverrons en lui. Adieu, généreux étranger, soyez heureux... Adieu pour
+jamais!</i> Le voyageur sortit. <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> Le Lépreux ferma la porte et en
+poussa les verrous.»</p>
+
+<h4>XIII.</h4>
+
+<p>Vignet, qui s'était tu après la mort du chien, parce qu'il ne pouvait
+continuer à lire, me passa le manuscrit et je lus le reste. Le manuscrit
+s'échappa de mes mains et je n'eus pas la force de le relever. Il était
+tout mouillé de nos larmes; nous restâmes longtemps sans parler; toute
+réflexion nous aurait semblé une dissonance. Ce ne fut que longtemps
+après que nous pûmes parler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous dit enfin Vignet, que pensez-vous du talent de mon oncle
+Xavier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme si tu nous disais: Que pensez-vous de la nature? lui
+répondit Virieu: l'homme qui écrit cela n'est ni un écrivain, ni un
+poëte; c'est un traducteur de Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dis-je à mon tour. Il n'y a ni à réfléchir, ni à
+s'extasier; il n'y a qu'à tomber à genoux devant cet interprète de
+<span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> la douleur suprême, et à verser autant de larmes qu'il y a de
+mots.&mdash;Comment a-t-il pu écrire cette prose de Job, de Job sur son
+fumier, sans être inspiré par celui qui a fait du c&oelig;ur humain
+(dit-on) le clavier de la douleur? Laisse-nous copier ces pages comme la
+partition de toutes les plaintes que nous aurons, hélas! peut-être, à
+exhaler un jour dans notre vie inconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, j'ai promis à ma mère, qui s'est fiée à moi, que je n'en
+prendrais ni n'en laisserais prendre copie d'une seule syllabe. C'est un
+secret de famille, qui ne sera révélé au monde que plus tard;
+n'anticipons pas le moment.</p>
+
+<h4>XIV.</h4>
+
+<p>Nous nous levâmes, nous rejoignîmes nos camarades, et nous reprîmes avec
+eux la descente de Virieu-le-Grand.</p>
+
+<p>Mais cette lecture nous avait mis sur le front et sur les lèvres un
+sceau de mélancolie <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> et de gravité qui n'était pas de notre âge,
+et qui distinguait notre groupe de ceux qui nous précédaient et qui nous
+suivaient.</p>
+
+<p>Nous n'avions jusque-là rien lu de pareil. Nous ne connaissions dans ce
+genre que l'accent lyrique du prophète, de Job et de Chateaubriand.
+C'était beau, cela tombait avec bruit sur l'âme; mais cela n'y pénétrait
+pas comme une pluie insensible qui amollit les sens et qui fait de la
+douleur non pas la déclamation de l'écrivain, mais l'impression même de
+celui qui souffre. Cette différence ne m'échappa pas, tout jeune et tout
+inexpérimenté que j'étais; je la fis sentir à mes condisciples et à
+Vignet lui-même. De nous trois il avait le plus de goût pour un peu de
+déclamation. Il savait par c&oelig;ur les <i>Nuits d'Young</i>, et les sublimes
+passages de <i>Werther</i>, d'<i>Atala</i> et de <i>René</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vois donc, lui disais-je, quelle différence! Comme cela commence et
+comme cela finit!</p>
+
+<p>D'abord la description la plus simple et la plus triste du site où il
+place la scène de sa sublime tristesse! Une tour démantelée et à moitié
+démolie d'une enceinte de fortifications autour d'une ville, dont les
+remparts en ruines <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> s'élèvent comme une végétation flétrie de
+pierres: y a-t-il une plus sinistre image de désolation dans un paysage?
+La description n'y ajoute rien; le mot seul dit tout. On voit les vieux
+murs blanchir au soleil, les corneilles voler sur le toit, et le vent,
+du midi au nord, secouer, au milieu de tourbillons de poussière, du pied
+de la tour les lambeaux de vieille mousse qui tombe, comme les plis d'un
+manteau, de la cime du donjon. L'ombre immobile de ce spectre s'étend
+sur le rempart lumineux et muet, et s'allonge à mesure que le soleil
+baisse dans la vallée.</p>
+
+<h4>XV.</h4>
+
+<p>Le dialogue commence; il forme le plus sobre et le plus naturel des
+discours.</p>
+
+<p class="acteur">LE MILITAIRE.</p>
+
+<p>«J'admire combien cette retraite est tranquille <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> et solitaire.
+On est dans une ville, et l'on croirait être dans un désert.</p>
+
+<p class="acteur">LE LÉPREUX.</p>
+
+<p>«La solitude n'est pas toujours au milieu des forêts et des rochers.
+L'infortuné est seul partout!» Et là il raconte sans détails superflus
+son histoire et celle de sa famille. Il avait une s&oelig;ur, il la perd:
+comme son deuil est profond! Et comme aussi son âme plus isolée est
+prompte à se rattacher et à s'incorporer à la nature! «Tous les soirs,
+avant de me retirer dans ma tour, je viens saluer d'ici les glaciers de
+Ruifort, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres
+qui dominent la vallée de Rhème. Quoique la puissance de Dieu soit aussi
+visible dans la création d'une fourmi que dans celle de l'univers
+entier, le grand spectacle des montagnes impose cependant davantage à
+nos sens. Je ne puis voir ces masses énormes recouvertes de glaces
+éternelles sans éprouver un étonnement religieux. Mais dans ce vaste
+tableau qui m'entoure <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> j'ai des sites favoris que j'aime de
+préférence (l'amitié qui se révèle et s'attache, faute de réciprocité,
+aux choses inanimées). De ce nombre est l'ermitage que vous voyez
+là-haut sur la cime de la montagne de Chaveuse. Isolé sur le bord du
+bois, auprès d'un champ désert, il reçoit les derniers rayons du soleil
+couchant, etc., etc.»</p>
+
+<p>Et la mort chrétienne et réfléchie de sa s&oelig;ur! et jusqu'à la mort du
+chien Miracle, martyr de son amitié pour lui, a-t-on jamais fouillé le
+c&oelig;ur humain si bas pour lui faire exprimer ce qu'il y a de plus
+instinctif dans la douleur? Et quel autre qu'un solitaire absolu pouvait
+comprendre la perte du chien, ce dernier asile de l'affection humaine?
+On comprend qu'après ce coup il ait maudit les hommes et leur barbare
+injustice. C'est pis que la mort, car c'est la mort infligée en punition
+de l'amour! Ah! il faut mourir quand il n'est plus permis d'aimer!</p>
+
+<p>Excepté certaines pages de l'Imitation de Jésus-Christ, avions-nous
+jamais lu dans les chefs-d'&oelig;uvre de l'antiquité rien de comparable?
+Oui, peut-être le chien d'Ulysse, dans l'Odyssée. Mais ce n'est pas si
+tragique, car <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Ulysse pourrait retrouver un autre chien. Mais
+lui, le lépreux, où retrouverait-il Miracle? Cela fend le c&oelig;ur, et on
+ne peut parler d'autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à moi, dit Virieu, le plus positif et le plus spirituel d'entre
+nous, ce qui m'étonne toujours, c'est le faible de l'art et la
+toute-puissance de la nature! Où est l'art ici? Il n'y en a point. La
+nature est tout, c'est elle seule qui pense et qui parle! Mais non, je
+me trompe; elle ne pense pas, elle sent seulement, et elle dit ce
+qu'elle sent, comme l'enfant dit ce qu'il voit; elle n'a pas d'autre
+rhétorique que la vérité! Aussi je n'aime pas les écrivains de métier;
+je les regarde comme des comédiens qui jouent un rôle. Vivent les hommes
+qui ne pensent pas à ce qu'ils disent! Il n'y a que ceux-là qui savent
+le dire, parce que c'est la nature qui parle à leur place. Qu'est-ce
+donc que penser, concevoir, imaginer et écrire? C'est faire un effort
+pour accoucher d'un mensonge. Mais celui qui, comme une harpe éolienne,
+s'abandonne au vent et ne sait pas d'avance l'effet qu'il veut produire,
+voilà l'homme qui ne manque jamais son coup, voilà ton oncle, voilà mon
+écrivain! Ah! quand <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> serai-je assez indépendant pour chasser de
+ma bibliothèque tous ces rhétoriciens dont on nous ennuie au collége,
+pour n'y donner place qu'aux hommes qui n'ont de rhétorique que le
+sentiment!&mdash;Amen! criâmes-nous tous les deux; heureux le jour où nous
+pourrons lire pour seul livre: la nature!</p>
+
+<h4>XVI.</h4>
+
+<p>Nous causâmes ainsi en descendant le mont Colombier, jusqu'à l'heure où
+la première ombre de la nuit se rembrunissait sur les chaumières de
+Virieu-le-Grand. Un souper nous attendait chez M. Jenin, servi par ses
+fils et ses filles. Mais la lassitude et le sommeil fermaient nos
+paupières et étouffaient nos entretiens. Une paille fraîche nous reçut
+dans la grange, et nous saluâmes d'un cordial adieu, au lever du jour,
+l'hospitalière demeure où nous avions été si bien accueillis.</p>
+
+<p>Nous reprîmes, après un frugal repas, la route de Belley, ne cessant de
+parler à nos <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> compagnons de cette découverte d'une littérature
+nouvelle et selon nous supérieure à tout ce que nous avions lu
+jusque-là, contenue dans quelques pages de l'oncle de notre ami, et nous
+nous promîmes d'en rechercher partout d'autres pages.</p>
+
+<p>L'occasion s'en fit attendre longtemps.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> CXVII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>LITTÉRATURE AMÉRICAINE.<br>
+UNE PAGE UNIQUE D'HISTOIRE NATURELLE, PAR AUDUBON.</h3>
+
+<p class="center">(PREMIÈRE PARTIE.)</p>
+
+<h4>I.</h4>
+
+<p>Audubon est le Buffon de l'Amérique, mais infiniment plus naïf, plus
+coloré et plus écrivain que Buffon lui-même.</p>
+
+<p>Nous devons dire à son sujet un mot du <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> caractère et de la
+littérature de son pays; un homme n'en est jamais indépendant.</p>
+
+<p>L'Amérique est le germe d'un grand peuple: il faut craindre d'en
+étouffer le germe en parlant trop rudement de ses actes d'hier et
+d'aujourd'hui. Nous ne sommes point partisans de sa civilisation, que
+nous regardons comme trop élémentaire et trop brutale: si nous avions
+vécu du temps de Louis XVI, nous n'aurions pas conseillé à ce prince
+infortuné de déclarer la guerre aux Anglais pour favoriser à tout prix
+une nation anglaise d'insurgés contre leurs frères. C'était une guerre
+civile intentée à la mère patrie, pour une cause purement vénale; cela
+n'était ni juste ni noble; cela ne pouvait produire que beaucoup de mal
+aux Anglais et beaucoup d'ingratitude pour la France. L'insurrection
+comme principe devait revenir sur le pays qui l'avait lancée; cela ne
+manqua pas. Qui pourrait dire ce que la Fayette et ses amis rapportèrent
+en France, et combien il y eut de sophismes américains dans l'Assemblée
+constituante et dans le sang de Louis XVI?</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> II.</h4>
+
+<p>Il faudrait avoir le regard de Dieu lui-même pour discerner l'Amérique
+de la France une fois que les causes de ces deux pays furent mêlées
+pendant et après la guerre d'Amérique; quoiqu'il en soit, nous n'eûmes
+pas à nous en féliciter. Aujourd'hui que nous avons à parler à propos
+d'Audubon de la cause américaine, nous le faisons en tremblant, car nous
+craindrions également ou d'être injuste envers un grand peuple naissant
+dans l'Amérique du Nord, ou d'être injuste envers l'autre moitié de ce
+peuple qui soutient une mauvaise cause dans l'Amérique du Sud.</p>
+
+<h4>III.</h4>
+
+<p>Ils commencèrent par l'ingratitude. Après le triomphe, ils n'eurent
+rien de plus pressé que <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> de se tourner contre l'honnête
+Washington; ils le ruinèrent, le persécutèrent jusqu'à la prison pour
+dettes ouverte devant lui; ils le calomnièrent jusqu'à l'accuser de
+concussions ignominieuses, et, si quelques braves compagnons d'armes ne
+s'étaient pas cotisés pour lui conserver Mont-Vernon, son misérable
+patrimoine, il n'aurait pas même eu, comme Scipion, six pieds de terre
+américaine pour recouvrir ses os!&mdash;<i>Ne ossa quidem habebis!</i></p>
+
+<p>Depuis ce temps, auquel nous touchons encore, la jalousie et la défiance
+populaires, ces seules vertus de la démocratie américaine, qui la
+rendent stupide quand elles ne la rendent pas féroce, n'ont pas permis à
+une seule grande nature de citoyen d'arriver à la présidence de la
+république américaine; ils ont craint que leur premier magistrat n'eût
+des pensées plus élevées qu'eux; ils n'ont pardonné qu'à une certaine
+médiocrité du parti bourgeoisement probe et intellectuellement incapable
+de prévaloir dans les élections et d'exercer pour la forme une autorité
+centrale sans pouvoir, un certain rôle de grand ressort neutre de leur
+anarchie réelle, ressort qui obéit au doigt de la constitution
+démagogique, mais qui n'imprime <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> ni halte ni mouvement. Cette
+horreur du pouvoir capable, cette folie de l'envie, cette médiocrité des
+présidents, cette vulgarité des élus dans le congrès et dans les
+chambres, jointes à une ambition de grandir sans morale et à une vanité
+de supériorité sans fondement, faisaient prévoir depuis longtemps aux
+esprits sains de l'Europe et même à Jefferson une catastrophe telle que
+Rome elle-même n'en avait pas présenté au monde dans ses craquements,
+une leçon aux peuples trop démocratiques, donnée par Dieu lui-même pour
+leur apprendre qu'il n'y a point d'avenir pour les nations qui croient à
+la seule force du nombre et à la brutalité de la conquête!</p>
+
+<h4>IV.</h4>
+
+<p>Cependant l'Europe leur envoyait tous les ans d'éminents éléments de
+travail et de désordre dans ces milliers de Français, d'Allemands,
+d'Écossais, d'Irlandais surtout, aventuriers <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> d'anarchie, qui
+submergeaient l'Amérique du Nord de leurs hordes cosmopolites.</p>
+
+<p>Leur population s'élevait jusqu'à 28 millions d'individus, leur
+agriculture s'étendait, leur industrie sentait s'accroître sa fièvre de
+richesse à tout prix. Leurs banques sans capitaux et sans probité
+entassaient fictions sur banqueroutes; l'honneur, ce gardien du crédit
+public et privé, disparaissait sous la corruption de la mauvaise foi; un
+<i>jubilé</i> américain, plus accepté et plus immoral que le jubilé des
+Hébreux, cette libération sans remboursement, s'établissait de fait
+entre le créancier et le débiteur; nul n'avait rien à reprocher à
+l'autre, puisque aucun ne payait que quand il était utile de payer.
+Quant aux lois, on n'en respectait aucune que quand on n'était pas assez
+nombreux pour les violer toutes. Le meurtre par le revolver, toujours
+sous la main, était devenu le tribunal individuel, et la loi Lynch,
+celle qui ameute une multitude et qui tue, était la loi des hordes.</p>
+
+<p>Et ils se vantaient de cette civilisation, et ils affectaient contre
+l'Europe, en y apportant leurs dollars de papier, la supériorité du
+mépris. L'Europe en était digne, puisqu'elle le <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> souffrait.
+N'eurent-ils pas l'audace d'exiger de nous, sous peine de brûler nos
+côtes, vingt-cinq millions d'indemnité, pour n'avoir pas assez <i>piraté</i>
+à nos dépens pendant leur neutralité prétendue et intéressée sous
+l'empire? On croyait alors à leur marine fantastique, à leur alliance
+tout anglaise, à leur reconnaissance toute punique; on les leur accorda
+par pitié, et moi-même je votai pour qu'on les leur jetât par dédain.
+Combien ne m'en suis-je pas repenti depuis cette époque! Nous aurions dû
+leur jeter des boulets de carton sur leur ombre d'escadre; mais ils
+appuyaient alors leur insolence sur l'alliance de l'Angleterre, avec
+laquelle nous voulions rester en paix. La France fut grande, mais elle
+fut dupe. La Fayette vivait, parlait et votait alors. Nous crûmes
+soutenir des républicains honnêtes. Ils nous ont trop appris depuis que
+nous ne faisions qu'accorder une prime à des usuriers de toutes les
+opinions.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> V.</h4>
+
+<p>Rassurés sur la toute-puissance du charlatanisme dont ils fascinaient
+l'Europe, ils se mirent alors à intimider les Espagnols américains du
+golfe du Mexique, à menacer la Havane de conquérir Mexico, à affecter le
+militarisme de Napoléon, à imposer des lois à ces nombreux démembrements
+de la puissance espagnole qui naissaient à la liberté au milieu des
+orages. Ils proclamèrent la résolution d'entrer en dominateurs dans les
+affaires de la vieille Europe, qu'il déclarèrent caduque avec la
+forfanterie de leur prétendue jeunesse. L'Angleterre, qu'ils osèrent
+braver, eut la faiblesse qu'on conserve pour ses enfants même rebelles.
+Elle pouvait les anéantir complétement en une campagne; elle eut le tort
+inexplicable de les trop ménager dans un intérêt de coton et de balance
+de commerce que nous ne comprenons pas bien, et dont nous devons nous
+défier puisqu'il est britannique; elle fit la paix. L'orgueil américain
+<span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> ne connut plus de limites. L'Angleterre, la France, la Russie,
+l'Autriche, la Prusse, l'Espagne, ne leur parurent plus que des
+comparses laissées par leur outrecuidance, sous condition, au rang des
+puissances pour applaudir à leurs exploits et pour saluer leur bannière
+étoilée promenée pendant vingt-cinq ans de port en port sur leur frégate
+nomade et à peu près unique, <i>la Constitution</i>.</p>
+
+<h4>VI.</h4>
+
+<p>Quant à la question de l'esclavage, noble bannière de leur guerre
+actuelle, on sait ce que cette cause signifie chez eux par cette phrase
+du discours de leur président: M. Lincoln déclare au congrès qu'aucun
+Américain du Nord ne voudrait reconnaître un noir pour son frère ou pour
+son parent, que lui-même partage ce glorieux préjugé et que si comme
+président il fait la guerre pour cette race avilie, comme Américain il
+la méprise et la répudie avec tous ses compatriotes. Ainsi les noirs,
+qui seraient tenus hors la loi <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> des marchés à New-York, y
+subissent et y subiront la loi du mépris, l'ostracisme de la misère,
+l'extinction de leur race par la faim dans la fédération qui prétend
+faire la guerre au Sud pour la liberté et l'égalité des noirs! On
+connaît leur liberté et leur égalité à leurs &oelig;uvres; ils auront la
+liberté d'être proscrits de l'État comme six millions de vagabonds sans
+maître, mais sans feu ni lieu, sans qu'aucun maître ait la
+responsabilité de leur existence! La liberté de joncher de leurs
+cadavres les routes et les steppes, la liberté de périr par un de ces
+grands meurtres en masse dont l'Amérique a donné tant de fois l'exemple
+à l'histoire, ou d'être chassés et exterminés comme des nègres marrons
+dans les forêts où ils iraient chercher leur nourriture! Et quant à
+l'égalité, interrogez les voyageurs européens qui ont habité les États
+de la fédération soi-disant libératrice.</p>
+
+<p>Est-ce l'égalité que d'être traités partout en <i>lépreux</i> de l'espèce
+humaine? Est-ce l'égalité que d'être réputés infâmes? Est-ce l'égalité
+que de ne pouvoir contracter une alliance avec les familles des
+Américains sans déshonorer la famille? Est-ce l'égalité que <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span>
+d'être expulsés des théâtres et des lieux publics? Est-ce l'égalité que
+d'être relégués, comme en France les animaux impurs, dans des wagons
+construits exclusivement à leur usage sur les chemins de fer, et d'être
+jetés inhumainement sur la route, eux, leurs femmes et leurs enfants, si
+un blanc vient à se récrier sur un reste de couleur mêlée empreint sur
+l'ongle dénonciateur d'un de ces malheureux, dont l'haleine empoisonne
+ou dont le contact flétrit?</p>
+
+<p>Cependant voilà la seule liberté, la seule égalité que les États du Nord
+préparent à ce peuple condamné à l'option terrible entre la mort et
+l'indépendance! N'est-ce pas vous dire assez que la cause des noirs
+n'est que le prétexte de la guerre au Sud, mais que le vrai motif est la
+ruine jalouse du Sud dont le capital noir, la culture du coton, la
+marine entière et le commerce prospère excitent la jalousie meurtrière
+de ce peuple du nivellement? Aussi, voyez! les six millions de noirs du
+Sud ne s'y trompent pas: ils n'hésitent pas entre leur servitude
+nourrie, protégée, achetée par la responsabilité de leurs maîtres, entre
+la providence intéressée de leurs soi-disant patrons, <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> et la
+féroce irresponsabilité de leurs apôtres insurrecteurs du Nord!</p>
+
+<p>Ils préfèrent le travail obligatoire, les soins providentiels de leurs
+exploitateurs du Sud à l'irresponsabilité meurtrière du Nord! La
+liberté, à condition de mourir de faim, ne leur sourit pas! Ils
+préfèrent les humiliations de la servitude légale aux abandons de la
+prétendue philanthropie du Nord, et, supplice pour supplice, ils aiment
+mieux avec raison le supplice de l'esclavage logé, soldé, nourri dans la
+famille, que le supplice du mépris et de la mort dans les États de
+l'Union.</p>
+
+<h4>VII.</h4>
+
+<p>J'ai été longtemps, je le suis encore, un des zélés promoteurs de
+l'affranchissement avec indemnité des noirs dans nos colonies. J'ai eu
+le bonheur de signer enfin cet affranchissement, honneur de la
+République, en 1848; mais je ne l'ai signé qu'avec la condition du
+rachat par l'État de cette nature honteuse de <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> propriété d'une
+race humaine par une autre race! Le premier jour, en 1833, où je fus
+admis dans la Société des amis des noirs, société de vertueux et
+honnêtes citoyens, je demandai la parole et je démontrai aisément le
+vice radical de nos réclamations:</p>
+
+<p>«Vous voulez, dis-je le premier à mes collègues, une transformation du
+travail forcé en travail libre? Pour que le travail forcé du nègre
+devienne travail volontaire, il faut d'abord déposséder le blanc de sa
+propriété! Quand vous aurez dépossédé sans condition le blanc de sa
+propriété, que deviendra son revenu, et, le revenu supprimé, que
+deviendra le salaire du noir? Tout sera taxé à la fois, et il ne restera
+qu'à livrer le blanc à la faim du noir! Le noir égorgera et dévorera le
+blanc; c'est la révolution des anthropophages! Je n'en accepte pas la
+responsabilité, et, si vous y persévérez, je me retire dès le premier
+jour.</p>
+
+<p>«Si vous voulez bien comprendre, au contraire, que, l'esclave étant une
+mauvaise propriété, mais enfin une propriété légale, garantie par l'État
+comme toutes les autres, vous ne pouvez l'exproprier sans indemnité
+<span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> aux propriétaires, et sans donner en même temps aux
+propriétaires du sol, par votre indemnité, les moyens de payer un
+salaire à l'esclave émancipé pour son travail devenu libre, je reste
+alors et je poursuivrai persévéramment avec vous cette &oelig;uvre
+d'humanité et de civilisation!»</p>
+
+<p>De ce jour, le principe de l'indemnité aux colons blancs fut admis, et,
+bien que l'esclavage continuât d'exister jusqu'à la République, la
+République, grâce à M. Sch&oelig;lcher et au gouvernement rallié à mes
+vues, finit par l'abolir; elle eut seulement le tort de trop économiser
+sur l'indemnité, mais, malgré cette parcimonie de vertu, elle n'eut qu'à
+se féliciter de son courage. Pas une goutte de sang, pas un crime contre
+la propriété, pas une ruine dans nos colonies n'attrista cette belle
+action de la patrie. La Providence aide une bonne &oelig;uvre. Quand
+l'homme est juste, Dieu est grand!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> VIII.</h4>
+
+<p>Voilà ce que les Américains si opulents du Nord auraient dû dire aux
+Américains du Sud: «Émancipez vos esclaves, graduellement, prudemment;
+nous allons nous cotiser tous pour former l'indemnité nécessaire aux
+États dépossédés pour payer le travail libre!»</p>
+
+<h4>IX.</h4>
+
+<p>Quel est le droit des Américains du Nord à cette possession universelle
+de leur continent qu'ils occupent depuis si peu de jours? Est-ce la
+conquête? Mais elle est à Cortez, Espagnol aussi, et à ce petit nombre
+d'Argonautes, <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> descendus avec quelques compagnons de fanatisme,
+d'héroïsme et de férocité, sur l'Amérique du Midi pour la donner au roi
+d'Espagne et à sa religion alors conquérante.</p>
+
+<p>Est-ce le droit des premiers occupants? Mais les flibustiers
+cosmopolites, les Danois, les Bretons, les Français, les Portugais, les
+Espagnols, y ont mis le pied bien avant eux; témoin la Louisiane, les
+deux Canadas, les Français, les Anglais, l'immense colonie britannique,
+dont ils sont eux-mêmes le résidu.</p>
+
+<p>J'ai vu moi-même le premier Napoléon, dans une imprévoyance fatale
+aujourd'hui à la France, pour quelques millions qui n'équivalaient pas à
+six mois de revenu, donner la Louisiane et les rives sans bornes de son
+Nil américain! Ils n'ont d'autre titre de possession que leur <i>marche en
+avant</i>.</p>
+
+<p>Ils conquièrent par des emprunts ce qu'ils ne peuvent conquérir par les
+armes; ne les avez-vous pas vus, il y a quelques jours, proposer aux
+Mexicains d'hypothéquer leurs provinces les plus riches pour abuser,
+comme des usuriers du globe, de leur droit fiscal au <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> jour d'un
+remboursement impossible, et s'emparer, au nom de la politique, d'un
+pays trois fois grand comme la France, conquis par le crédit? Une fois
+cette main mise sur cette clef de l'Amérique du Sud, qui ne les voit
+s'avancer sans obstacle sur les Californies, ces sources de l'or; sur
+l'Amérique centrale, sur les États de race latine, sur tous les
+territoires espagnols, devenus des républiques en fusion, Venezuela, la
+Nouvelle-Grenade, l'Équateur, le Pérou, plus riche encore en or que le
+Mexique, le Brésil illimité en étendue et en avenir; sur ses annexes, le
+Paraguay, l'Uruguay, la Bolivie, la Confédération de la Plata,
+Guayaquil, jusqu'au cap Horn plus tempêtueux que le cap des Tempêtes, et
+jusqu'à l'océan Austral, cette route d'un cinquième continent, la
+mystérieuse Australie? Aucun de ces États, usés sous la forme
+monarchique, nouveaux sous la forme républicaine, excepté le Brésil,
+n'est de force à lutter contre l'envahissement, et l'on peut calculer
+étape par étape le jour fatal d'un envahissement accompli, l'extinction
+de toutes ces belles races latines, civilisées, civilisantes, nobles de
+sentiment comme d'ancêtres, qui ont peuplé ces plus beaux climats
+<span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> de l'univers de capitales aussi monumentales que Rome et Madrid,
+et qui deviendront des bazars de marchands.</p>
+
+<h4>X.</h4>
+
+<p>Je ne crains pas de le dire hautement, malgré l'opposition naturelle
+qu'il peut y avoir entre les pensées diplomatiques de la République et
+les pensées diplomatiques de l'Empire; contre des intérêts si français,
+si élevés, si européens, il n'y a pas d'opposition patriotique qui
+prévale. La pensée de la position à prendre par nous au Mexique est une
+pensée grandiose, une pensée incomprise (je dirai tout à l'heure
+pourquoi), une pensée juste comme la nécessité, vaste comme l'Océan,
+neuve comme l'à-propos, une pensée d'homme d'État, féconde comme
+l'avenir, une pensée de salut pour l'Amérique et pour le monde.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> XI.</h4>
+
+<p>Ici il faut s'élever très-haut pour en concevoir la portée. Le premier
+Empire, empire uniquement militaire, et qui vendit la Louisiane pour un
+morceau de pain de munition à ses armées, n'en eut jamais de pareilles.</p>
+
+<h4>XII.</h4>
+
+<p>La pensée d'une position hardie et efficace à prendre au Mexique contre
+l'usurpation des États-Unis d'Amérique est une pensée neuve, mais juste.</p>
+
+<p>L'Europe en a le droit; la France en prend l'initiative.</p>
+
+<p>Voyons le droit de ce point de vue élevé d'où l'on distingue la
+légitimité des choses, et partons de ce fait, vrai quoique non radical.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le globe est la propriété de l'homme; le <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> nouveau continent,
+l'Amérique, est la propriété de L'Europe</span>.</p>
+
+<p>Elle n'a pas été donnée en proie et en abus de force aux Américains du
+Nord, seuls.</p>
+
+<h4>XIII.</h4>
+
+<p>En partant de ce principe, devenu aujourd'hui un fait, que le continent
+américain est la propriété collective du genre humain, et non de
+l'<i>union</i> déchirée d'une seule race sans titre et sans droit, du moins
+sur l'Amérique espagnole et sur la race latine, mère de toute
+civilisation, le principe de protection de l'Europe et de son
+indépendance, du moins dans ses dix-sept États républicains de
+l'Amérique du Sud, découle évidemment pour nous et pour toutes les
+puissances de l'ancien monde. Il faut prévoir les événements, il faut
+protéger la race latine, et, pour protéger, il faut prendre position
+d'abord sur le point menacé contre les États-Unis. Il le faut, ou bien
+il faut déclarer que le continent nouveau, possession de l'Europe,
+<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> appartiendra tout entier, dans vingt-cinq ans peut-être, à ces
+pionniers armés qui ne reconnaissent pour tout titre de leur usurpation
+que leur convenance, et qui permettent à leurs citoyens, comme Walker,
+de lever individuellement des escadres et des armées contre Cuba,
+pendant que leur général fédéral entre au nom de l'Union dans Mexico, et
+de là dans toutes les capitales de l'Amérique civilisée du Sud!</p>
+
+<h4>XIV.</h4>
+
+<p>Or pourquoi l'Europe ou le monde ancien reconnaîtraient-ils ces droits
+de piraterie sur mer et sur terre aux États-Unis, tandis que dans
+l'ancien monde, nous reconnaissons non-seulement le droit de protéger
+les propriétés utiles à tous, mais encore le droit d'exproprier avec
+indemnité les États et les individus de toute propriété de choses dont
+l'usage est nécessaire à tous?</p>
+
+<p>Ce principe de protection des intérêts utiles à tous qui s'applique à
+une commune, s'appliquerait-il <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> donc avec moins de droit à un
+continent tout entier à protéger dans son indépendance? Évidemment non;
+nous ne disons point: Expropriez les États-Unis de l'Amérique espagnole;
+leur propre anarchie organique les expropriera assez! Mais nous disons:
+L'Europe a le droit, et nous ajoutons le devoir, de ne pas leur livrer
+la race latine, l'Amérique espagnole, la moitié qui reste encore libre
+et indépendante de cette magnifique partie du globe, plus de la moitié
+du ciel, de la terre et des populations du Nouveau-Monde!</p>
+
+<h4>XV.</h4>
+
+<p>Quelles sont les possessions collectives, sacrées, les nécessités du
+genre humain tout entier que la politique de l'ancien monde ne peut et
+ne doit pas livrer à la merci des États-Unis de l'Amérique anglaise?</p>
+
+<p>Ces choses sont le capital du monde entier, exploité par quelques-uns,
+nécessaire à tous, <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> dans notre état de civilisation et dans
+notre système d'échange, qui nous rend à tous l'or monnayé aussi
+nécessaire que le pain. Les mines d'or sont là!</p>
+
+<p>En second lieu, l'alimentation de l'ancien monde, le blé, les farines,
+le maïs, la pomme de terre, dont le peuple vit, et dont la privation
+dans les années de disette peut entraîner en Europe des calamités et des
+dépopulations incalculables.</p>
+
+<p>En troisième lieu, les industries qui sont devenues, depuis quelques
+années surtout, par le salaire qu'elles assurent à au moins quarante
+millions d'ouvriers industriels des tissus de coton, le véritable et
+indispensable <i>stipendium</i> du salaire et de la vie.</p>
+
+<p>Enfin le commerce, qui nous nécessite une marine et des matelots,
+population flottante, incalculable comme nombre d'hommes nourris sous la
+voile, plus incalculable encore comme élément de notre puissance
+nationale. Permettre aux États-Unis de renouveler la folie du premier
+Empire, de mettre le blocus anti-européen, non plus sur leurs ports
+seulement, mais sur un monde, comme ils viennent de le proclamer, ce
+n'est plus une lâcheté seulement, <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> c'est accepter les fourches
+caudines de New-York, c'est abdiquer la navigation, le commerce, le
+coton, le libre échange, la marine du vieux monde, c'est ne plus vivre
+que de la mort de la vie!</p>
+
+<h4>XVI.</h4>
+
+<p>Or qui ne sait que les blés et les farines de l'Amérique, de la vallée
+du Mississipi surtout, sont le grenier du monde en cas de disette, comme
+la Sicile était le grenier des Romains?</p>
+
+<p>Qui ne sait que le capital monétaire de l'univers est en masses immenses
+au Mexique, au Pérou, dans la Sonora, et que les mines aujourd'hui
+enrichies par les eaux et rendues à leur productivité naturelle par un
+bon système d'épuisement mettront tout le capital or et argent de
+l'univers entre les mains des États-Unis maîtres des deux Amériques? Qui
+ne sait que le maître du capital est le maître de l'intérêt, et que
+l'Europe, livrée bientôt à ce pays de tous les monopoles, en subirait à
+jamais la loi? Qui <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> ne sait que, maîtres des prix de l'argent et
+de l'or, ils le seraient aussi de nos industries les plus vitales, et
+que leur coalition déjà ourdie contre l'industrie de la soie, qui fait
+rivalité à leur industrie du coton, ruinerait Lyon, la capitale des
+tissus et la seconde capitale de la France? Qui ne sait qu'en nous
+privant ou en se privant eux-mêmes par l'extinction du Sud de l'élément
+de cette industrie en Europe, le coton, ils affameraient, comme ils
+affament déjà, huit millions d'ouvriers en France, plus en Angleterre,
+cinq millions en Autriche, et prendraient l'Europe par famine à tout
+caprice de leur intérêt arbitraire? Qui ne sait enfin que nos commerces
+et nos navigations subiraient les mêmes anéantissements que nos
+produits?</p>
+
+<h4>XVII.</h4>
+
+<p>Voilà évidemment la pensée secrète qui aura inspiré l'expédition du
+Mexique, expédition qui a paru une témérité sans compensation, et
+<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> derrière laquelle j'ai seul en France pressenti une utilité
+générale.</p>
+
+<p>La France ne l'a pas comprise, pourquoi? j'oserai le dire: parce qu'elle
+ne lui a été au premier moment ni explicable ni expliquée. C'est que
+cette pensée de prendre position contre les États-Unis au Mexique ne
+devait pas être exclusivement française, mais européenne; il fallait se
+consulter, se concerter, s'entendre franchement avant d'agir; on ne l'a
+pas fait. La France, accusée d'arrière-pensée personnelle, a été
+suspecte à l'Espagne et à l'Angleterre. On a cru qu'elle voulait
+simplement entraîner ses deux alliés dans une guerre d'intervention
+uniquement française et monarchique, au lieu de combiner avec Londres et
+Madrid une démarche armée désintéressée, européenne, et a pour cela été
+redoutée et abandonnée; or, de deux choses l'une: ou la France était
+sincère et elle ne voulait agir que dans l'intérêt commun, et alors il
+fallait s'expliquer nettement d'avance et n'agir qu'après un concert
+diplomatique et militaire européen à égal emploi de forces, qui ne
+donnât motif à aucune plainte de réticence et de défaut de franchise
+contre son intervention; ou la France, voulant agir seule, devait
+<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> agir avec des forces françaises dignes d'elle, et ne pas
+débuter par planter son drapeau protecteur au Mexique avec une poignée
+d'hommes héroïques, mais abandonnés de leurs auxiliaires, et
+insuffisants à l'accomplissement de sa pensée.</p>
+
+<h4>XVIII.</h4>
+
+<p>Là est le vice de l'entreprise, là est le motif pour lequel la France ne
+l'a pas comprise, l'Espagne l'a suspectée, l'Angleterre l'a désertée. La
+France y ramènera par sa loyauté mieux prouvée l'Angleterre et
+l'Espagne, ou bien elle agira seule avec des forces prépondérantes;
+l'Amérique espagnole sera protégée, les États-Unis seront réprimés,
+l'Espagne et l'Angleterre seront ramenées, et cette grande entreprise
+sera l'honneur de ce siècle en Europe et l'honneur de la France dans
+l'Amérique espagnole.</p>
+
+<p>On conçoit aisément que ce peuple n'a <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> encore presque aucune
+des conditions d'une littérature américaine. Les Mexicains d'avant la
+conquête, les prétendus sauvages de <i>Montezuma</i>, les Péruviens avec
+leurs poëmes de <i>quippos</i>, étaient à cet égard bien plus avancés. Les
+monuments gigantesques des Aztèques ont laissé sur la terre des traces
+d'intelligence et de force très-supérieures jusqu'ici aux édifices
+exclusivement utilitaires des Américains du Nord. Les pionniers ne
+construisent pas pour les siècles, les scieurs de long ne savent
+qu'abattre pour les dépecer ces grands arbres aristocratiques des
+forêts, qu'ils jouissent de jeter à terre comme les envieux des
+supériorités de la nature. Leur éloquence est le débat de leur assemblée
+publique, où ils portent la rudesse de leurs m&oelig;urs violentes et où
+les brutalités du geste et du poing fermé suppléent à ces belles
+violences morales que les grands orateurs de l'Europe antique ou moderne
+exercent à l'aide de la persuasion et de la logique sur les hommes
+d'élite rassemblés pour chercher, en commun, la raison et le droit des
+choses. Leurs journaux, innombrables parce qu'ils coûtent peu, ne sont
+que des recueils d'annonces, des charlatanismes recommandés <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span>
+par les <i>Barnum</i> de la presse, des recueils de calomnies et d'invectives
+jetées quotidiennement aux divers partis pour leur prêter des
+appellations odieuses ou des accusations triviales propres à se
+décréditer mutuellement les uns les autres, et s'arracher les abonnés.
+Leurs salons se tiennent dans les hôtelleries; leurs cercles d'hommes,
+qui ne sont tempérés par aucune bienveillance et par aucune politesse
+féminine, ne sont que des clubs de trafiquants acharnés utilisant leur
+repos même pour leur fortune à la fin du jour, fiers de ne connaître que
+ce qui rapporte, et ne s'entretenant que des entreprises réelles ou
+illusoires où l'on peut centupler son capital. Leur liberté toute
+personnelle a toujours quelque chose d'hostile à quelqu'un, l'absence de
+bienveillance leur donne en général le ton et l'attitude de quelqu'un
+qui craint qu'on ne l'insulte, ou qui cherche à force d'orgueil dans le
+maintien à prévenir l'insulte qu'on voudrait lui faire. Ils connaissent
+eux-mêmes le <i>désagrément</i> habituel de leurs m&oelig;urs. Un de leurs rares
+orateurs politiques, le plus éloquent et le plus honnête, que l'envie
+nationale a toujours <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> empêché de s'élever à la présidence de la
+république pour crime de supériorité, me disait un jour: «Notre liberté
+consiste <i>à faire tout ce qui peut être le plus désagréable à nos
+voisins</i>.» L'art d'être désagréable est leur seconde nature. Plaire est
+le symptôme d'aimer. Ils n'aiment personne; personne ne les aime. C'est
+l'expiation des égoïstes. L'histoire ne présente pas une physionomie de
+peuple pareil à celui-là; fierté, froideur, correction des traits,
+mécanisme des gestes, tabac mâché dans la bouche, crachoir sous les
+pieds, jambes étendues contre les jambages de la cheminée ou repliées
+sur la cuisse sans souci des bienséances que l'homme doit à l'homme,
+accent bref, monotone, impérieux, personnalité dédaigneuse empreinte
+dans tous les traits: voilà un de ces autocrates de l'or.</p>
+
+<h4>XIX.</h4>
+
+<p>Sauf les rares exceptions qui tranchent et qui souffrent partout de la
+pression générale <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> dans une atmosphère inférieure, exceptions
+d'autant plus respectables qu'elles sont plus nombreuses dans
+l'individu, voilà l'Américain du Nord, voilà l'air du pays: «l'orgueil
+de ce qui lui manque!»</p>
+
+<p>Voilà ce peuple à qui M. Monroë, un de ses flatteurs, disait pour être
+applaudi: «Le temps est venu où vous ne devez pas souffrir que l'Europe
+se mêle des affaires de l'Amérique, mais où vous devez désormais
+affecter votre prépondérance dans les affaires de l'Europe!»</p>
+
+<h4>XX.</h4>
+
+<p>Nous avons dit qu'il ne pouvait point y avoir encore de littérature dans
+un tel pays, exclusivement adonné aux intérêts matériels.</p>
+
+<p>Comment y aurait-il une littérature dans un pays où il n'y a ni
+spiritualisme, ni philosophie, <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> ni histoire, ni poésie, ni
+éducation nationale?</p>
+
+<p>Ce serait un phénomène inexplicable. Ce phénomène est apparu cependant;
+c'est de quoi nous voulons vous parler aujourd'hui. Il est vrai que
+cette ébauche de littérature ne s'est rencontrée que dans une partie de
+la science utile, l'histoire naturelle; ici même le pays a prévalu sur
+l'homme.</p>
+
+<p><span class="smcap">Audubon</span>, c'est l'écrivain dont il s'agit, aurait été partout ailleurs un
+grand philosophe, un grand orateur, un grand poëte, un grand homme
+d'État, un J.-J. Rousseau, un Montesquieu, un Chateaubriand; là il n'a
+pu être qu'un naturaliste, un peintre et un descripteur d'oiseaux
+d'Amérique, un Buffon des États du Nord, mais un Buffon de génie passant
+sa vie dans les forêts vierges, au lieu de la passer au jardin du roi et
+autour d'une table à écrire dans sa seigneuriale tour du château de
+Montbard, un Buffon voyant par ses propres yeux ce qu'il décrit et
+décrivant d'après nature, un Buffon enfin comprenant l'intelligence et
+la langue des animaux au lieu de les nier stupidement comme Malebranche,
+entrant dans leurs amours, dans leurs <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> passions, dans leurs
+m&oelig;urs, et écrivant avec l'enthousiasme de la solitude quelques pages
+de la grande épopée animale de la création.</p>
+
+<h4>XXI.</h4>
+
+<p>Il est bien vrai que la littérature des États-Unis avait eu, avant
+Audubon, quelques essais d'histoire d'un mérite relatif réel, un germe
+de poëte dans un homme distingué mais non original, enfin deux
+romanciers dans Washington Irving et dans Cooper, dont les ouvrages,
+imités heureusement de Walter Scott, l'Homère écossais, ont fait
+sensation il y a vingt-cinq ans en Europe. Mais Washington Irving est
+fils d'un Écossais et d'une Anglaise; mais Cooper lui-même est à peine
+naturalisé Américain par deux générations. Ce sont des importations
+britanniques toutes récentes de créoles anglais, qui ont encore l'accent
+et le génie de la mère patrie. Leur talent très-divers et très-goûté,
+mais presque exclusivement en Europe, ne <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> fait point partie de
+l'intellectualité américaine des États-Unis. L'honneur de ces deux noms
+appartient tout entier à l'esprit de l'Angleterre et de l'Écosse; la
+France elle-même réclame Audubon. Un écrivain d'une grande érudition
+littéraire, méconnu, un de ces hommes presque universels, qui sont
+poursuivis pendant toute leur vie par je ne sais quelle malignité de la
+fortune et de la renommée, M. Chasles, découvrit il y a quelques années
+cet <i>homme des bois</i>, Audubon, dans un salon de curiosités vivantes de
+Londres. Cet homme le frappa.</p>
+
+<p>Voici le portrait qu'il en fait:</p>
+
+<p>«Le costume mesquin et ridicule de l'Europe ne pouvait déguiser
+entièrement cette dignité simple et presque sauvage, dont le génie prend
+le caractère au sein de la solitude qui le nourrit. Pendant que les gens
+de lettres, race vaniteuse et parlière, entraient dans cette arène de la
+conversation où ils se disputaient le prix de l'épigramme et le laurier
+du pédantisme, l'homme dont je veux parler restait debout, le front
+haut, l'&oelig;il libre et fier, silencieux, modeste, écoutant d'un air
+quelquefois dédaigneux, et non caustique, les prouesses esthétiques
+dont le tumulte semblait l'étonner. <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> S'il prenait quelquefois la
+parole, c'était dans un intervalle de repos; il relevait d'un mot une
+erreur; il ramenait la discussion à son principe et à son but. Je ne
+sais quel bon sens sauvage et naïf animait ses discours rares et pleins
+de justesse, de modération et de feu. De longs cheveux noirs et ondés se
+partageaient naturellement sur des tempes lisses et blanches, sur un os
+frontal disposé pour contenir et protéger la flamme de la pensée. Il y
+avait dans toute sa parure une propreté singulière; vous auriez dit que
+l'eau du ruisseau, traversant la forêt vierge et baignant les racines
+séculaires des chênes vieux comme le monde, lui avait servi de miroir. À
+sa longue chevelure, à son col découvert, à l'indépendance de ses
+manières, à la mâle élégance qui le caractérisait, vous n'eussiez pas
+manqué de dire: Cet homme n'a pas vécu longtemps dans la vieille Europe;
+notre civilisation, mère de la politesse affectée qui s'est répandue des
+cours dans les villes et des villes dans les villages, substituant de
+vains symboles à des sentiments réels, ne l'a pas marqué de son
+empreinte vulgaire. Il ne s'est pas effacé sous le poids de l'usage; il
+a encore sa valeur et son poids. L'alliage, le mensonge <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> de la
+société n'entrent pour rien dans son caractère et ses m&oelig;urs.</p>
+
+<p>«C'est plaisir de rencontrer un tel homme dans ces assemblées loquaces
+et scientifiques, où tous les talents et toutes les prétentions coalisés
+aboutissent à un ennui mortel! Ajoutez aux traits que nous venons
+d'indiquer une physionomie franche et calme, une coupe de visage hardie,
+un &oelig;il vif, ardent, pénétrant et fixe comme l'&oelig;il du faucon, un
+accent étranger, des expressions insolites, brièvement pittoresques,
+fortement colorées, spirituelles sans le paraître: vous aurez le
+portrait à peu près exact de l'historien des oiseaux, de l'Américain
+Audubon.</p>
+
+<p>«Il a quitté son nom et se nomme lui-même «l'homme des bois
+d'Amérique»<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>; c'est le seul titre qui lui convienne. Ces solitudes ont
+été son cabinet de travail. Ces grands déserts peuplés d'animaux
+sauvages, il les a parcourus dans tous les sens. Il y a respiré, avec
+l'air chargé des émanations de la végétation primitive, ce respect de la
+dignité, cette conscience de l'énergie humaine qui ne l'ont jamais
+quitté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> «L'amour de la nature a bercé Audubon dès le premier âge. Il a
+passé les nuits à la belle étoile, au pied de l'arbre qui logeait dans
+ses rameaux le peuple dont il venait étudier les m&oelig;urs et que jamais
+il n'a perdu de vue. Le sentier où l'oiseau voltigeait est celui qu'il a
+choisi. Le nid de l'aigle, dont le trône était la cime du rocher le plus
+inaccessible, ne l'a pas effrayé. La patience d'un bénédictin, la
+passion d'un artiste, ont été consacrées par lui à cette étude: il a
+poursuivi son &oelig;uvre à travers tous les dangers et l'a recommencée
+avec une persévérance sans égale. Ses nuits n'avaient que rêves ailés et
+gazouillements mélodieux; les images de ses favoris hantaient sa pensée.</p>
+
+<p>«N'allez pas vous méprendre ni accuser de singularité cette vocation
+qu'Audubon avait reçue de Dieu même. Il était ornithologiste à son
+berceau. Il lui fallait des races ailées à peindre, à observer, à
+détailler, à aimer; des concerts à écouter dans les bocages; des plumes
+brillantes à reproduire; des ailes vagabondes à suivre dans leurs
+courbes et dans leurs spirales. Voici comment il analyse cet instinct
+d'observation solitaire, ce dévouement à une innocente étude, cette
+abnégation de tous les <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> soins matériels, cette force
+intellectuelle d'un homme qui, sans maître, fait toute son éducation
+d'histoire naturelle au fond des bois, et complète seul une branche de
+la science, branche importante que l'on désespérait de compléter jamais.</p>
+
+<p>«J'ai reçu, dit-il, la vie et la lumière dans le Nouveau-Monde. Mes
+aïeux étaient Français et protestants. Avant d'avoir des amis, les
+objets de la nature matérielle frappèrent mon attention et émurent mon
+c&oelig;ur. Avant de connaître et de sentir les rapports de l'homme, je
+connus et je sentis les rapports de l'homme avec le monde. On me
+montrait la fleur, l'arbre, le gazon; et non-seulement je m'en amusais
+comme font les autres enfants, mais je m'attachais à eux. Ce n'étaient
+pas mes jouets, c'étaient mes camarades. Dans mon ignorance, je leur
+prêtais une vie supérieure à la mienne; mon respect, mon amour pour ces
+choses inanimées datent d'une époque que je puis à peine me rappeler.
+C'est une singularité trop curieuse pour être tue; elle a influé sur
+toutes mes idées, sur tous mes sentiments. Je répétais à peine les
+premiers mots qu'un enfant bégaye, et qui causent tant de joie à une
+mère; je pouvais <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> à peine me soutenir, quand le plaisir que me
+donnèrent les teintes diverses du feuillage et la nuance profonde du
+ciel azuré me pénétraient d'une joie enfantine. Mon intimité commençait
+à se former avec cette nature que j'ai tant aimée, et qui m'a payé mon
+culte par tant de vives jouissances: intimité qui ne s'est jamais
+interrompue ni affaiblie, et qui ne cessera que dans mon tombeau. Un
+observateur clairvoyant l'eût prédit dès cette époque; et je suis
+persuadé que ces premières impressions ont ébauché ma carrière et
+préparé mes travaux.</p>
+
+<p>«Je grandis, et ce besoin de converser pour ainsi dire avec la nature
+physique ne cessa pas de se développer en moi. Quand je ne voyais ni
+forêt, ni lac, ni mer aux vastes rivages, j'étais triste et ne jouissais
+de rien. Je cherchais à me rappeler mes promenades favorites en peuplant
+ma chambre d'oiseaux; puis, dès qu'un moment de liberté me rendait à
+moi-même, je me hâtais d'aller chercher les roches creuses, les grottes
+couvertes de mousse, bizarres retraites des mouettes et des cormorans
+aux ailes noires. Je préférais ces abris solitaires aux plafonds dorés
+et aux alcôves élégantes. Mon <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> père, dont j'étais le seul
+enfant, servait complaisamment mes goûts; il aimait à me procurer des
+&oelig;ufs, des fleurs, des oiseaux. C'était un homme doué du sentiment
+religieux et poétique, et qui par ses récits éveillait en moi l'instinct
+qui l'animait lui-même. Cette perfection des formes, cette délicatesse
+des détails, cette variété des teintes, me charmaient. Il me présentait
+la science sous un point de vue coloré et plein d'intérêt, au lieu de la
+réduire à je ne sais quelle analyse anatomique et morte, qui fait de la
+nature un squelette.</p>
+
+<p>«Mon père ébauchait aussi l'histoire des oiseaux, de leurs migrations et
+de leurs amours. Il me faisait remarquer les manifestations extérieures
+de leurs espérances ou de leurs craintes. Rien ne m'étonnait plus que
+leur changement de costume; et dans cet ensemble de faits à peine
+indiqués je trouvais un roman infiniment varié, toujours nouveau, dont
+mon esprit suivait attentivement les détails.</p>
+
+<p>«Aussi une joie pure et vive, une sorte de volupté paisible,
+embellirent-elles les années de ma jeunesse, remplies de ces
+observations qui préludaient à de plus pénibles travaux, et qui me
+ravissaient. Pendant des heures entières <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> mon attention charmée
+se fixait sur les &oelig;ufs brillants et lustrés des oiseaux, sur le lit
+de mousse molle qui renfermait et protégeait leurs perles chatoyantes,
+sur les rameaux qui les soutenaient balancés et suspendus, sur les
+roches nues et battues des vents qui les préservaient des ardeurs du
+soleil. Je veillais avec une sorte d'extase secrète sur le développement
+qui suivait le moment de leur naissance: les uns étaient éclos les yeux
+ouverts; les autres ne les ouvraient que plusieurs jours après avoir
+brisé leur enveloppe. J'attachais mon esprit et mon âme à ces phénomènes
+dont la variété me surprenait. J'aimais à observer le progrès lent de
+quelques oiseaux vers la perfection de leur être, et à voir certaines
+espèces à peine écloses fuir à tire d'aile et secouer en volant les
+débris de leur coque transparente.</p>
+
+<p>«J'avais dix ans; cette passion d'histoire naturelle augmentait à mesure
+que je grandissais. Tout ce que je voyais, j'aurais voulu me
+l'approprier. Plus ambitieux que les conquérants, je désirais le monde
+et mes v&oelig;ux n'avaient pas de bornes. Je me révoltais contre la mort,
+qui dépouillait de ses formes les plus <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> belles et de ses plus
+aimables couleurs l'animal ou l'oiseau que j'étais parvenu à saisir.
+J'inventais mille moyens pour combattre ce monstre, la mort, qui venait
+rendre tous mes travaux inutiles et détruire les objets de mes
+affections. J'essayais de lutter contre elle; et les constantes
+réparations qu'exigeaient mes oiseaux empaillés, la teinte fauve et
+terne qui décolorait leur beau plumage prouvaient que la mort était plus
+forte que moi. Je communiquai à mon excellent père le sujet de mon
+chagrin: ces essais qui disparaissaient entre mes mains, ces animaux si
+agiles et si frais pendant leur vie, et livrés après leur mort à une si
+triste métamorphose. Mon père voulut me consoler et m'apporta un volume
+de <i>planches</i> coloriées représentant, avec assez d'exactitude, les mêmes
+oiseaux qui faisaient mes délices, et dont les momies décoraient mon
+petit appartement.</p>
+
+<p>«Ce fut pour moi une vive et ardente joie. Je retrouvais donc enfin, non
+il est vrai les êtres que j'aimais, et dont j'avais fait les compagnons
+de ma première enfance, mais leur image ressemblante. Je pensai que le
+moyen de m'approprier la nature, c'était de la copier. Me voilà donc,
+dessinateur imberbe et inexpérimenté, <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> copiant tout ce qui se
+présentait à mes yeux, et le copiant mal.</p>
+
+<p>«Pendant des années, je fis et je refis des oiseaux. Ces oiseaux
+ressemblaient tour à tour à des quadrupèdes ou à des poissons. Moi qui
+avais obstinément blâmé les planches du livre que mon père m'avait
+donné; moi dont la critique avait relevé mille défauts dans ces
+portraits, combien je fus honteux quand mes patients efforts
+n'aboutirent qu'à des résultats si misérables, qu'à peine pouvais-je
+reconnaître moi-même l'oiseau que je venais de dessiner! Mon pinceau,
+père et créateur d'une race inouïe et disproportionnée, me faisait pitié
+à moi-même. Loin de me décourager, ce désappointement irrita ma passion.
+Plus mes oiseaux étaient mal dessinés et mal peints, plus les originaux
+me semblaient admirables. En copiant et recopiant leurs formes, leur
+plumage et leurs diverses particularités, je continuais sans le savoir
+l'étude la plus profonde et la plus minutieuse de l'ornithologie
+comparée. Tous les détails de l'organisation des oiseaux, je les
+connaissais d'autant mieux que je cherchais avec une plus laborieuse
+patience à les reproduire exactement. Telle était l'intensité de
+<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> cette passion puérile qui n'a pas diminué avec l'âge, que, si
+l'on m'eût enlevé mes dessins, je crois que l'on m'eût donné la mort. Ce
+travail occupait mes nuits et mes jours. Chaque année produisait une
+immense quantité de détestables dessins, que je condamnais au feu, le
+jour de leur naissance; et Dieu sait quel incendie ces monceaux de
+papier barbouillé allumaient dans le foyer paternel!</p>
+
+<p>«Mon père crut découvrir dans ce penchant si vif une aptitude naturelle
+pour les arts du dessin. À quinze ans, il m'envoya à Paris, où j'étudiai
+les principes de l'art dans l'atelier de David. Des nez gigantesques,
+des bouches colossales, des têtes de chevaux antiques sortirent de mon
+crayon. Je m'ennuyais; toute cette sculpture que l'on me faisait copier
+me semblait froide et dénuée d'intérêt. Je revins à mes forêts natales.</p>
+
+<p>«À peine de retour en Amérique, je recommençai à me livrer avec ardeur,
+mais avec plus de succès, aux études qui avaient tant de charme pour
+moi.</p>
+
+<p>«Je reçus de mon père un don qui me fut doublement agréable, et par la
+valeur même du cadeau, et par le charme d'une attention <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> qui
+flattait mes goûts les plus prononcés. Il me fit présent d'une
+plantation magnifique située en Pensylvanie, arrosée par la rivière
+Schuylkill, et traversée par le ruisseau de Perkyoming. Je me mariai
+dans ce délicieux séjour, dont les hautes futaies, les champs onduleux,
+les collines boisées offrent au paysagiste de si pittoresques modèles.
+Dieu bénit mon union; les soins du ménage, la tendresse que je
+ressentais pour ma femme et la naissance de deux enfants ne diminuèrent
+pas ma passion ornithologique. Mes amis la désapprouvaient.</p>
+
+<p>«Mes recherches et mes études occasionnaient des dépenses assez
+considérables que rien ne compensait. Des revers de fortune survinrent.
+Mon enthousiasme me soutenait toujours; et vingt années d'investigations
+et d'observations accrurent encore cette flamme secrète qui m'animait.
+C'était vers les bois antiques du continent américain qu'un invincible
+attrait me précipitait, malgré les conseils de tous ceux qui me
+connaissaient. Ils ne pouvaient s'associer à mes pensées, jouir de mon
+bonheur, ni savoir quelle volupté c'est pour moi d'observer de mes
+propres yeux les scènes <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> vivantes de la nature. Pour eux j'étais
+un monomane, inaccessible à toute autre idée qu'à une idée dominante, un
+fou négligeant ses devoirs et sacrifiant ses intérêts à la folie qui le
+possède. J'entreprenais seul de longs et périlleux voyages; je battais
+les bois, je m'égarais dans les solitudes séculaires; les rives de nos
+lacs immenses, nos vastes prairies et les plages de l'Atlantique me
+voyaient sans cesse errant dans leurs plus secrets asiles. Des années
+s'écoulèrent ainsi loin de ma famille.</p>
+
+<p>«Lecteur! ce n'était pas un désir de gloire qui me conduisait dans cet
+exil. Je voulais seulement jouir de la nature. Enfant, j'avais voulu la
+posséder tout entière; homme fait, le même désir, la même ivresse
+vivaient dans mon c&oelig;ur. Jamais alors je ne conçus l'espérance de
+devenir utile à mes semblables. Je ne cherchais que mon amusement et mon
+plaisir. Le prince de Musignano (Lucien Bonaparte), que je rencontrai à
+Philadelphie, m'engagea vivement à publier mes essais, et changea le
+cours de mes idées: c'était le premier encouragement que l'on me
+donnait. D'ailleurs Philadelphie et New-York, où je reçus un excellent
+accueil, ne m'offrirent aucun moyen pécuniaire de <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> continuer
+mon entreprise. Je remontai le large courant de l'Hudson; ma barque
+glissa de nouveau sur ces lacs qui semblent des océans, je m'enfonçai de
+nouveau dans mes solitudes chéries.</p>
+
+<p>«Le nombre de mes dessins augmentait; ma collection se complétait; je
+commençai à rêver la gloire; le burin d'un graveur européen ne
+pourrait-il pas éterniser l'&oelig;uvre de ma jeunesse, le résultat de ce
+labeur continu et de ce zèle persévérant? Ces chimères caressèrent mon
+imagination, et je sentis mon courage redoubler, mon avenir s'agrandir.</p>
+
+<p>«Après avoir habité pendant plusieurs années le village d'Henderson,
+dans le Kentucky, sur les rives de l'Ohio, je partis pour Philadelphie.
+Mes dessins, mon trésor, mon espoir, étaient soigneusement emballés dans
+une malle que je fermai et que je confiai à l'un de mes parents, non
+sans le prier de veiller avec le plus grand soin sur ce dépôt si
+précieux pour moi. Mon absence dura six semaines. Aussitôt après mon
+retour, je demandai ce qu'était devenue ma malle. On me l'apporta; je
+l'ouvris. Jugez de mon désespoir. Il n'y avait plus là que des lambeaux
+de papier déchiré, morcelé, <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> presque en poussière; lit commode
+et doux, sur lequel reposait toute une couvée de rats de Norwége. Un
+couple de ces animaux avait rongé le bois, s'était introduit dans la
+boîte et y avait installé sa famille: voilà tout ce qui me restait de
+mes travaux; près de deux mille habitants de l'air, dessinés et coloriés
+de ma main, étaient anéantis. Une flamme poignante traversa mon cerveau
+comme une flèche de feu; tous mes nerfs ébranlés frémirent; j'eus la
+fièvre pendant plusieurs semaines. Enfin la force physique et la force
+morale se réveillèrent en moi. Je repris mon fusil, mon album, ma
+gibecière, mes crayons, et je me replongeai dans mes forêts comme si
+rien ne fût arrivé. Me voilà recommençant mes dessins, et charmé de voir
+qu'ils réussissaient mieux qu'auparavant. Il me fallut trois années pour
+réparer le dommage causé par les rats de Norwége: ce furent trois années
+de bonheur.</p>
+
+<p>«Plus mon catalogue grossissait, plus les lacunes qui s'y trouvaient
+encore me causaient de regret et de chagrin: je désirais vivement être
+en état de le compléter. Seul et sans secours, comment mettre à fin une
+si vaste entreprise! Je me promis de ne rien négliger de ce <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span>
+que ma bourse, mon temps et mes peines pourraient accomplir. De jour en
+jour je m'éloignai davantage des lieux habités par les hommes; dix-huit
+mois s'écoulèrent; ma tâche était remplie; j'avais exploré toutes les
+retraites de nos forêts. J'allai visiter ma famille qui habitait alors
+la Louisiane; et, emportant avec moi tous les oiseaux du nouveau
+continent, je fis voile pour le vieux monde.</p>
+
+<p>«Une traversée heureuse me conduisit en Angleterre. À l'aspect de ces
+côtes blanchissantes, en face de cette ville opulente dont le patronage
+pouvait me payer de tant de peines, dont l'indifférence pouvait aussi me
+laisser languir dans l'indigence et l'oubli, je ne pus m'empêcher de
+ressentir une terreur et une anxiété profondes. Je songeai à ma
+situation précaire, à mon isolement dans un pays où je n'avais pas un
+seul ami, à ce désert peuplé d'hommes inconnus, peut-être hostiles. Je
+regrettai mes bois, la dépense de ce long voyage; et mon entreprise, qui
+m'avait paru aventureuse jusqu'à l'héroïsme, me sembla téméraire jusqu'à
+la démence; mais Dieu soit loué!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> XXII.</h4>
+
+<p>Il repartit encouragé, et le monument fut achevé; il poursuivit,
+accompagné de sa femme et de son enfant, ses pèlerinages grandioses à
+travers ces régions inexplorées. Son récit les fait revivre de temps en
+temps comme quand le pèlerin fatigué s'asseoit sur la fin du jour pour
+contempler plus à loisir l'horizon du soir et du lendemain. Écoutez:</p>
+
+<p>«C'était vers la fin d'octobre. L'Ohio, le roi des fleuves, reflétait
+dans ses eaux paisibles ces belles teintes automnales qui dorent et
+bronzent les feuillages, à l'approche de l'hiver. Des festons de vignes,
+étincelantes comme de l'acier bruni, ou rouges comme l'airain frappé du
+soleil, suspendaient leurs guirlandes aux grands arbres de la rive. Les
+clartés du jour, frappant les ondes limpides, se réverbéraient sur le
+feuillage, mi-parti d'une verdure tenace et de cette couleur ardente et
+safranée, plus <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> prestigieuse peut-être que les couleurs vives et
+pures du printemps. L'atmosphère était tiède; le disque du soleil était
+couleur de feu. Rien ne ridait la surface de l'eau, que notre rame seule
+agitait. Paisibles et silencieux, nous avancions, contemplant la beauté
+des scènes qui nous environnaient de leur magnificence sauvage.
+Quelquefois une foule de petits poissons, poursuivis par le chat
+aquatique, s'élançaient hors du fleuve, comme des flèches, et
+retombaient en pluie d'argent; la perche blanche battait de ses
+nageoires la quille de notre bateau et nous suivait par troupes
+bruyantes. J'ai rarement éprouvé une sensation plus délicieusement, plus
+innocemment profonde. J'avais là tous les objets de mes affections, et
+cette belle nature nous souriait.</p>
+
+<p>«D'un côté de l'Ohio s'élèvent de hautes collines aux croupes élégantes
+et aux pentes mollement inclinées: sur la gauche, de vastes plaines
+fertiles et boisées se prolongent jusqu'à l'horizon. Du sein du fleuve
+des îles de toutes les dimensions surgissent verdoyantes comme des
+corbeilles. Le fleuve serpente doucement autour de ces îles, dont les
+sinuosités et les courbes sont si bizarrement onduleuses que <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span>
+souvent vous croiriez voguer sur un grand lac et non sur une rivière.
+Quelques défrichements commencés sur les rivages s'offrirent à nos
+regards; ils menaçaient d'un envahissement prochain la beauté primitive
+de ces solitudes, et je ne pus les voir sans regret.</p>
+
+<p>«À l'approche de la nuit, à mesure que l'ombre s'épandait sur le fleuve,
+une plus profonde émotion nous saisissait. La clochette des troupeaux
+tintait au loin: le cornet du batelier, suivant les détours de la
+rivière, arrivait jusqu'à nous; le long cri de guerre du grand hibou, le
+bruit sourd de ses ailes, fendant l'air silencieux; tous ces bruits
+devenant plus distincts à mesure que le jour baissait, nous les
+écoutions avec un intérêt puissant et une curiosité indicible. Le soleil
+reparaissait enfin; quelques notes éparses, échappées aux habitants des
+bois, nous annonçaient l'éveil de la nature; le daim traversait le
+courant et nous apprenait que bientôt la neige couvrirait les champs; çà
+et là le toit bas et l'habitation isolée du colon révélaient une
+civilisation naissante. Nous rencontrions de temps à autre quelques
+bateaux plats, chargés de bois ou de marchandises, et que nous ne
+tardions pas à <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> dépasser; d'autres nacelles plus petites étaient
+chargées d'émigrés de toutes les parties du monde, qui allaient chercher
+au loin un asile et planter leur tente dans ces solitudes.</p>
+
+<p>«Les outardes et les pintades qui abondaient sur ces beaux rivages, et
+qui venaient sans défiance voltiger autour de nous, servaient à nos
+repas. D'un coup de fusil nous nous procurions un festin splendide. Nous
+choisissions pour salle à manger quelque buisson ombreux, tapissé d'une
+mousse verte et douce; nous allumions du feu avec des branches sèches;
+et je doute en vérité que jamais gastronome ait trouvé dans le luxe de
+sa table de plus exquises voluptés.</p>
+
+<p>«Ces heureux jours s'écoulaient, et chaque moment nous rapprochait du
+foyer natal. Nous nous trouvions près du ruisseau des Pigeons qui se
+perd dans l'Ohio, quand un bruit étrange vint nous surprendre. C'étaient
+les dissonances les plus épouvantables; des hurlements semblables au
+<i>whoup</i>! des Indiens, terrible cri de guerre que nous connaissions trop
+bien pour ne pas le redouter. Je ramai vigoureusement, pour échapper au
+péril qui nous menaçait. Il n'y avait pas huit jours que des
+Peaux-rouges <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> s'étaient répandus dans la campagne, avaient
+détruit les habitations des colons, massacré les enfants et les femmes,
+et couvert de sang leurs défrichements commencés. Pendant quelques
+minutes, une terreur profonde nous saisit. Les cris redoublaient. Enfin
+nous aperçûmes sous d'épais halliers une troupe d'hommes et de femmes
+qui, les mains levées au ciel et la tête haute, poussaient en ch&oelig;ur
+et d'un air frénétique ces gémissements, ces hurlements, ces hourras
+barbares. C'étaient des méthodistes qui venaient accomplir dans cette
+solitude, loin des profanes et des sceptiques, leurs rites pieux: le
+tumulte discordant de leurs voix criardes était l'expression de leur
+enthousiasme. Nous arrivâmes à Henderson.</p>
+
+<p>«Ce voyage de deux cents milles m'a laissé de délicieux souvenirs.
+Depuis vingt années ces rives désertes et charmantes ont changé de face.
+Leur grandeur native, leur primitive beauté, se sont effacées. Plus de
+rameaux épais qui dessinent leur arcade verdoyante au-dessus du fleuve;
+les vieux arbres ont disparu, la hache éclaircit tous les jours ces
+belles forêts, qui décoraient d'un long feston mobile le sommet de tous
+les coteaux; le sang des indigènes <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> et des nouveaux habitants
+s'est mêlé aux ondes du fleuve dont ils se disputaient la possession
+exclusive. Vous n'y rencontrerez plus ni l'Indien couronné de son
+diadème de plumes, ni ces troupeaux de buffles et de daims qui se
+frayaient passage en caravanes bruyantes, à travers les clairières des
+bois. Des villages, des hameaux et des villes ont envahi ces domaines
+(en 1825). Le marteau y retentit; la scie y prépare en criant de
+nouvelles habitations. Quand les instruments du charpentier et du maçon
+se reposent et se taisent, l'incendie dévore des forêts tout entières;
+et la civilisation s'annonce par des ravages. Le sein calme de l'Ohio
+est sillonné par une foule de bateaux à vapeur, qui troublent ses ondes
+et obscurcissent l'air de leur trace de fumée. Le commerce vient
+s'asseoir sous ces rochers antiques; et l'Europe nous jette tous les ans
+le surplus de sa population, comme pour nous aider dans cet
+envahissement progressif, conquête inévitable.</p>
+
+<p>«Les philosophes décideront la question de savoir si ce progrès de la
+civilisation doit être un objet de joie ou de mélancolie pour le
+penseur. Je l'ignore; mais, à force de vivre sous ces ombrages et de
+diriger mon bateau sur ces <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> rivières, un sentiment de tendresse
+presque passionné et dont plus d'un lecteur blâmera peut-être l'audace,
+m'avait incorporé cette nature.»</p>
+
+<p>Oh non! on ne le blâmera pas quand on lira l'histoire des États du Nord
+pendant cette période de 1825 à 1862. Est-ce qu'une solitude innocente
+peuplée des &oelig;uvres neuves de Dieu n'était pas supérieure en réalité à
+ces carnages d'hommes altérés du sang de leurs frères et se disputant la
+prééminence du <i>dollar</i> du Nord sur le <i>dollar</i> du Sud? Est-ce que le
+sang, cette séve de la terre, n'y pleut pas des feuilles et des brins
+d'herbe dont il est la rosée actuelle, plus abondamment en un jour de
+leurs sanguinaires conflits, que sous le soleil dans les combats du
+cygne et du vautour dont Audubon nous trace quelques pas plus loin la
+ravissante et tragique histoire.</p>
+
+<p>Je vais vous la donner:</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> XXIII.</h4>
+
+<p>Lisons d'abord la description du site américain dans Audubon; il en fut
+le témoin solitaire près de la crique du Canot:</p>
+
+<p>«Je voyageais à cheval, dit-il. Je me trouvais entre Shawancy et la
+crique du Canot; le temps était beau; l'air était doux; je chevauchais
+lentement. À peine fus-je entré dans la gorge ou vallée qui sépare la
+crique du Canot de celle d'Highland, le ciel s'obscurcit; un brouillard
+dense simula la nuit la plus obscure. Je m'arrêtai plein d'étonnement,
+je ressentais une ardente soif que j'étanchai dans le ruisseau voisin.
+Bientôt un long murmure se fit entendre. Une tache ovale et livide se
+dessina sur le fond ténébreux du ciel. Les branches supérieures des
+arbres tressaillirent; puis ce mouvement se communiqua aux branches
+inférieures. Je vis bientôt les troncs voler en éclats, se déraciner,
+s'enlever, fuir devant le souffle du vent et toute la forêt passer
+devant <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> moi comme un torrent de gigantesques et effrayants
+fantômes. Ces troncs se heurtaient, se broyaient dans leur route. Au
+centre du courant tempêtueux, les têtes des plus gros arbres se
+trouvaient forcées de prendre une direction oblique et de fléchir:
+au-dessous et au-dessus d'eux, une masse épaisse de branchages, de
+rameaux brisés et de poussière soulevée fuyait sous la même impulsion.
+L'espace occupé naguère par tous ces arbres n'était plus qu'une arène
+vide, semée de racines et de débris; vous eussiez dit le lit du
+Meschacebé mis à nu. Les cataractes du Niagara ne hurlent pas avec plus
+de violence; l'impétuosité de leur chute n'est pas plus terrible.</p>
+
+<p>«Quand la première fureur de l'ouragan fut épuisée et comme assouvie,
+des millions de rameaux fracassés volaient encore dans l'air, et la
+marche de la colonne dense qui signalait le passage de la tempête dura
+encore quelques heures, comme déterminée par une force d'attraction. Le
+ciel s'était couvert d'un voile verdâtre et lugubre; une odeur de soufre
+très-désagréable imprégnait l'atmosphère. J'attendis en silence et dans
+la stupeur, que la nature bouleversée eût repris, sinon sa forme
+<span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> première, du moins son aspect accoutumé. Mes affaires
+m'appelaient à Morgantown. J'osai traverser le lit du torrent aérien,
+conduisant par la bride mon cheval qu'effrayaient tous ces cadavres
+d'arbres dépouillés et renversés. Les ruines de la forêt détruite
+étaient entassées sur le sol, où elles formaient un si épais rempart,
+que, souvent obligé de me frayer un sentier dans ce labyrinthe, et
+tantôt de me glisser sous les branches enlacées, tantôt de les franchir
+d'un élan, j'éprouvai, pendant le temps que je consacrai à ce travail,
+une mortelle fatigue.</p>
+
+<p>«Cette bouffée de vent dont la colonne occupait environ un quart de
+mille emporta des maisons, souleva des toitures, força des troupeaux
+entiers d'émigrer violemment à travers les airs. On trouva une pauvre
+vache morte sur la cime d'un sapin où l'avait portée l'aile de
+l'ouragan. La vallée est encore aujourd'hui un lieu désolé, couvert de
+mousse et de ronces, inaccessible aux hommes; les bêtes de proie l'ont
+choisie pour asile.»</p>
+
+<p>Pendant les longues excursions de notre naturaliste, des dangers d'une
+autre espèce vinrent aussi le menacer; le récit suivant ne <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span>
+serait pas déplacé dans un des romans de Cooper:</p>
+
+<p>«Après avoir parcouru le haut Mississipi, dit-il, je fus obligé de
+traverser une de ces immenses prairies, steppes de verdure qui
+ressemblent à des océans de fleurs et de gazon. Le temps était
+magnifique. Tout était frais, verdoyant, étincelant de rosée autour de
+moi. Chaussé de bons mocassins<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>, suivi d'un chien fidèle, armé de mon
+fusil et chargé de mon havre-sac, je cheminais lentement, ravi de
+l'éclat des fleurs, admirant les jeux des daims et des faons qui
+venaient danser devant moi. Je suivais un vieux sentier indien; le
+soleil s'abaissa sous l'horizon, sans que j'aperçusse un toit, un abri,
+un asile que ma lassitude cherchait. Les oiseaux de nuit, attirés par le
+bourdonnement des insectes dont ils se nourrissent, battaient des ailes
+au-dessus de ma tête, et me couronnaient de leurs cercles concentriques;
+le gémissement des renards, qui parvenait jusqu'à moi, semblait
+m'annoncer le voisinage des habitations autour desquelles ils rôdent la
+nuit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> «En effet j'entrevis une lumière vers laquelle je me dirigeai.
+Elle sortait d'une hutte isolée, dont la porte entr'ouverte laissait
+pénétrer mon regard jusqu'au foyer allumé; une figure d'homme ou de
+femme passait et repassait entre la flamme et moi. C'était une femme.
+Arrivé à la hutte, je demandai à cette femme si je pourrais trouver sous
+son toit une retraite pour la nuit.</p>
+
+<p>«Oui,» répondit-elle sans me regarder.</p>
+
+<p>«Sa voix était dure et son accent désagréable. Elle était à demi nue.
+J'entrai, je m'assis sans cérémonie sur un vieil escabeau, près du
+foyer. Vis-à-vis de moi se trouvait un jeune Indien dont les coudes
+s'appuyaient sur ses genoux, et dont les mains soutenaient la tête.
+Selon l'usage des indigènes de l'Amérique, il ne bougea pas à l'approche
+d'un homme civilisé. Les voyageurs n'ont pas manqué d'interpréter comme
+indice de paresse, de stupidité, d'apathie, ce silence né de l'orgueil
+le plus hautain. Un grand arc indien était appuyé contre la muraille;
+beaucoup de flèches et des oiseaux morts étaient semés par terre.
+L'Indien ne remuait pas; il ne paraissait pas respirer. Je lui adressai
+la parole en français, idiome dont la plupart des <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> Indiens de
+ces contrées savent au moins quelques mots. Il leva la tête, me montra
+du doigt un de ses yeux sorti de son orbite, et le sang ruisselant sur
+son visage; puis, de l'&oelig;il qui lui restait, il lança sur moi un
+regard singulièrement significatif. Je sus depuis que, la flèche de son
+arc s'étant cassée au moment où la corde était tendue, un des morceaux
+de l'arme brisée était revenu frapper l'&oelig;il de l'Indien et l'avait
+crevé. Il souffrait en silence; ses traits, malgré la vive douleur qu'il
+éprouvait, conservaient leur dignité fière; il était bien fait, agile,
+dispos; sa physionomie, intelligente et candide. J'admirais ce courage
+du sauvage, stoïque du désert et stoïque sans vanité.</p>
+
+<p>«Point de lit dans la hutte. Quelques peaux d'ours et de buffles non
+tannées étaient empilées dans un coin. Je tirai de ma poche une belle
+montre à répétition, et je dis à cette femme:</p>
+
+<p>«&mdash;Il est tard, je suis las: j'ai faim, pourriez-vous me donner à
+manger?»</p>
+
+<p>«Elle jeta sur la montre un regard ardent, avide, et se rapprocha de
+moi.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, me dit-elle d'un ton singulier, si vous remuez un peu les
+cendres, vous y trouverez <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> un gâteau qui doit être cuit; j'ai
+aussi de la chair de buffle salée et d'excellente venaison. Je vais vous
+apporter cela.... Mais que votre montre est belle et brillante!
+Prêtez-la-moi, je vous prie.»</p>
+
+<p>«Je détachai la chaîne d'or qui suspendait la montre à mon col; elle
+prit la montre, la tourna, la retourna, l'examina dans tous les sens, et
+finit par passer la chaîne d'or à son col.</p>
+
+<p>«&mdash;Je serais bien heureuse, s'écria-t-elle d'un air d'extase, si je
+possédais une montre pareille!»</p>
+
+<p>«Je fis peu d'attention à ses paroles; je lui laissai sans défiance le
+bijou qu'elle semblait admirer si naïvement, et, pressé d'un grand
+appétit, je me mis à souper; mon chien me tenait compagnie et partageait
+mon repas. J'avais souvent parcouru les solitudes américaines sans
+rencontrer de voleurs, et la vieille femme, malgré sa physionomie dure
+et sa voix rauque, ne m'inspirait aucun soupçon.</p>
+
+<p>«Tout-à-coup l'Indien se lève, passe devant moi, se promène dans la
+hutte: je crois que sa douleur devenue insupportable cause cette
+agitation qu'il laisse paraître. Mais il saisit l'instant où la vieille
+femme nous tourne le <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> dos, s'approche, s'abaisse, fixe sur moi
+un regard si ardent, si sombre, si profond, que je ne puis m'empêcher de
+tressaillir. Étonné de ces mouvements et de ces signes, je le suis des
+yeux. Il me semble qu'il s'irrite de n'être pas compris. Après s'être
+assis de nouveau, il se lève encore, et, passant tout à côté de moi, il
+me pince la côte assez vivement pour m'arracher un cri. La femme se
+retourne: il court reprendre sa place sur l'escabeau, examine son
+tomahawk<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, aiguise sur une pierre son couteau de chasse, en examine la
+pointe, puis se met à fumer tranquillement, toujours me jetant à la
+dérobée ses &oelig;illades singulières dont l'éclat eût fait baisser le
+regard le plus hardi.</p>
+
+<p>«Enfin j'avais deviné l'avertissement mystérieux que me donnait le
+sauvage: j'étais en danger. J'échangeai alors des regards d'intelligence
+avec mon protecteur et redemandai ma montre à l'hôtesse. Elle me la
+rendit; je sortis de la cabane sous je ne sais quel prétexte, emportant
+mon fusil à deux coups. Je le chargeai de quatre balles, j'en examinai
+la détente, je le mis en état, j'en renouvelai les pierres et <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span>
+je rentrai. L'Indien me suivait de l'&oelig;il. Je m'étendis sur une peau
+de buffle, j'appelai mon chien, plaçai mon fusil près de moi, et,
+fermant les yeux, je parus me livrer au sommeil le plus profond.
+L'Indien, appuyé sur son tomahawk, n'avait pas quitté sa place.</p>
+
+<p>«Un bruit se fit entendre; mes paupières s'ouvrirent; je vis deux jeunes
+gens, d'une haute taille et d'une grande vigueur, entrer dans la hutte;
+ils apportaient un cerf qu'ils venaient de tuer. La vieille femme, leur
+mère, leur donna de l'eau-de-vie; ils en burent largement. Puis, jetant
+les yeux tour à tour sur l'Indien blessé et sur le coin où je reposais,
+ils demandèrent qui j'étais, et pourquoi <i>ce chien de sauvage</i> était
+entré dans la hutte. Ils parlaient anglais; l'Indien ne comprenait pas
+un mot de cette langue. La mère les attira vers l'extrémité opposée de
+la hutte, me montra du doigt, et dans une longue conférence discuta sans
+doute avec ses dignes fils les moyens de se défaire de moi et de
+s'approprier la montre fatale qui avait tenté sa cupidité. Les jeunes
+gens recommencèrent à boire; l'ivresse les gagna; la vieille buvait avec
+eux; j'espérais que ces libations fréquentes ne tarderaient <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span>
+pas à les mettre tous hors de combat. Je frappai doucement du plat de la
+main le dos de mon chien, et j'armai mon fusil. L'admirable sagacité de
+cet animal l'avertit du péril que je courais. Il agita sa queue, s'assit
+l'&oelig;il fixé sur mes ennemis, et prêt à s'élancer sur eux. L'Indien
+immobile avait une main appuyée sur le manche de son couteau de chasse
+et l'autre sur son tomahawk. C'était une scène fort dramatique, et dont
+le silence augmentait l'intérêt.</p>
+
+<p>«La vieille détacha de la paroi de la hutte un long couteau de cuisine,
+dont la lame devait m'envoyer dans l'autre monde. Une meule à repasser
+se trouvait dans un des coins; elle la fit tourner lentement, aiguisa
+soigneusement son arme; je vis l'eau tomber goutte à goutte sur la
+meule, et ne perdis pas un des mouvements de l'infernale créature; le
+foyer à demi éteint éclairait ses traits décharnés, les jeunes gens ses
+complices chancelaient sur leurs jambes avinées; le sauvage, toujours
+calme, restait debout; sa main qui serrait le tomahawk fatal était prête
+à abattre le premier assaillant. Le canon de mon fusil était disposé à
+frapper de mort celui qui s'approcherait de <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> moi; mon chien
+regardait alternativement son maître et ses agresseurs. Cette attente
+dura longtemps; une sueur froide couvrait mes membres.</p>
+
+<p>«&mdash;Allons, dit tout bas la meurtrière à ses enfants. Il dort; je me
+charge de lui. Dépêchez cet Indien.»</p>
+
+<p>«Elle s'avança doucement, d'un pas assuré mais prudent; son pied
+touchait à peine la terre. L'Indien s'était levé; le tomahawk que sa
+main brandissait allait tomber sur l'un des assassins, et j'allais
+presser la double détente de mon fusil, quand on entendit frapper à la
+porte.</p>
+
+<p>«Je me levai, j'ouvris. C'était deux voyageurs canadiens, vrais
+Hercules, dont je bénis l'arrivée. L'Indien, d'un geste éloquent,
+désigna les deux fils de la mégère, et s'écria en mauvais français à
+peine intelligible:</p>
+
+<p>«&mdash;Eux vouloir tuer celui-là, l'homme blanc, et moi, l'homme rouge.
+Grand-Esprit! lui!... vous envoyer, hommes blancs!»</p>
+
+<p>«Je confirmai l'accusation du sauvage, et je racontai aux voyageurs,
+tous deux armés de longues carabines, la scène qui venait de se passer.
+La vieille femme, stupéfaite, tenait <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> encore en sa main son
+couteau. Les deux jeunes gens ivres ne nièrent pas leurs intentions
+d'assassinat; la vieille s'emporta en imprécations et en vociférations
+qui ne la sauvèrent pas. Nous garrottâmes les pieds et les mains de ces
+trois misérables; l'Indien se mit à exécuter une de ces danses
+burlesques et triomphales en usage parmi les tribus du désert. Nous
+passâmes la nuit dans la hutte, et l'aurore reparut vermeille et riante.</p>
+
+<p>«Il s'agissait de châtier les assassins. Nous déliâmes leurs pieds, mais
+nous laissâmes leurs mains garrottées, et nous les forçâmes de nous
+suivre. Il y a dans ces contrées éloignées une singulière législation
+établie par les colons, et qui consiste à brûler l'habitation du
+meurtrier, à l'attacher à un arbre et à le faire passer par les verges;
+nous nous conformâmes à ce code, en vigueur aujourd'hui depuis les rives
+de l'Atlantique jusqu'aux chutes du Niagara. La hutte fut réduite en
+cendres. Le sauvage reçut pour sa récompense les ustensiles de ménage et
+le mobilier des coupables; la vieille et ses enfants furent soumis à cet
+ignominieux supplice, et, après les avoir détachés, nous continuâmes
+notre voyage, accompagnés du <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> jeune guerrier indien qui fumait
+gravement sur la route.</p>
+
+<p>«Ce fut le seul danger de ce genre que je courus pendant mes longues
+tournées. Cependant les solitudes de l'Amérique se peuplent du rebut du
+monde: vous trouvez, épars dans ces prairies sans limites, des assassins
+de Vienne et de Leipzick, des escrocs de Paris et de Londres, des
+aventuriers italiens, des mendiants écossais. Réduits à vivre du travail
+de leurs mains, leurs vices, qui n'ont plus d'aliments, s'amortissent et
+leurs m&oelig;urs s'améliorent. Quand ils reviennent à leurs penchants
+criminels, on les chasse, on les refoule dans des solitudes plus
+éloignées; on les rejette comme des bêtes fauves, dans d'impénétrables
+tanières. Des magistrats nommés <i>régulateurs</i> sont chargés de cet
+office; voici comment ils procèdent:</p>
+
+<p>«Lorsqu'un des membres des nouvelles colonies a violé les lois, commis
+un meurtre ou un larcin, outragé ouvertement la décence et la probité,
+les notables de l'endroit choisissent dans leur sein plusieurs personnes
+chargées d'examiner et de punir le coupable; ce sont les <i>régulateurs</i>.
+Un premier délit est puni <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> d'exil. Le criminel doit quitter,
+dans un laps de temps déterminé, le pays où le crime a eu lieu. S'il ose
+reparaître dans les environs et y commettre de nouvelles violences,
+malheur à lui! Les <i>régulateurs</i> le déclarent hors la loi. On brûle son
+habitation; le délinquant, attaché à un arbre, est fouetté sans pitié;
+meurtrier avec préméditation, on le fusille, on plante sur un pieu sa
+tête sanglante détachée du tronc. Cette sévérité, que l'on regardera
+peut-être comme barbare, est nécessaire à la sécurité de ces
+établissements naissants.»</p>
+
+<h4>XXIV.</h4>
+
+<p>Voici la traduction de quelques scènes sauvages de l'Amérique:</p>
+
+<p>«À la branche de saule qui pend de sa ceinture, l'amateur de poissons en
+a déjà accroché une centaine, lorsque, tout à coup, le ciel s'assombrit,
+et l'orage menace. Il sait très-bien qu'en changeant seulement d'amorce
+et d'hameçon, il pourrait avoir sous peu une ou deux belles <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span>
+anguilles; mais, en homme prudent, il aime mieux regagner le bord et
+emporter tranquillement son butin à la maison.</p>
+
+<p>«Voilà comment s'y prend le pêcheur à la ligne qui veut procéder
+méthodiquement et dans les règles; et certes, il y a du plaisir à le
+voir, lorsqu'avec aisance et grâce il tend l'appât à l'objet de ses
+désirs, soit au milieu même des flots turbulents, soit à l'abri sous les
+basses branches du rivage, partout enfin où s'ébat une multitude de ces
+petits êtres jouissant en paix de leur trompeuse sécurité. Rarement,
+entre ses mains, son instrument s'embrouille et se mêle, tandis qu'avec
+une incomparable dextérité il les tire de l'eau l'un après l'autre.</p>
+
+<p>«Cependant il y a bon nombre de pêcheurs qui, par un procédé beaucoup
+plus simple, savent prendre tout autant de poissons, sans leur laisser
+même un instant pour se reconnaître. Voyez-moi ces joyeux petits
+garnements, dont l'un est planté debout sur la rive, pendant que les
+autres ont bravement enfourché les arbres qui sont tombés en travers de
+la rivière. Leurs gaules sont tout bonnement des baguettes de noisetier
+ou de noyer; <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> une corde leur sert de ligne, et leurs hameçons ne
+paraissent pas des plus fins. Le premier est porteur d'une calebasse
+remplie de vers qu'il garde en vie dans de la terre humide; le second a
+renfermé dans une bouteille une cinquantaine de sauterelles, également
+en vie; le troisième n'a rien du tout pour amorcer, mais il empruntera à
+son voisin. Et les voilà, mes trois gaillards, qui font tournoyer leurs
+baguettes en l'air, afin de dérouler les lignes, à l'une desquelles est
+attachée une plaque de liége, tandis que l'autre n'a qu'un petit morceau
+de bois léger, et la dernière deux ou trois gros grains de plomb pour la
+faire couler. Maintenant, les hameçons ont reçu l'appât, et tout est
+prêt. Chacun jette sa ligne là où il croit qu'il fait le meilleur, ayant
+eu soin, avant tout, de sonder avec sa baguette la profondeur de l'eau
+pour s'assurer que la petite bouée pourra se maintenir en place. <i>Toc,
+toc...</i> le liége file et s'enfonce, le morceau de bois disparaît, le
+plomb donne des secousses, et au même instant volent en l'air trois de
+ces pauvres poissons, qui, chemin faisant, se décrochent et vont tomber
+bien loin parmi les herbes, où ils sautillent et se débattent jusqu'à
+<span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> ce que mort s'ensuive. Mais déjà les hameçons, amorcés de
+nouveau, sont retournés en chercher d'autres. Le fretin abonde, le temps
+est propice, la saison délicieuse (on est au mois d'octobre), et les
+poissons sont devenus si gourmands de vers et de sauterelles qu'une
+douzaine à la fois sautent après le même appât. Nos jeunes novices, je
+vous l'assure, s'amusent joliment: en une heure, ils ont presque vidé le
+trou, et peuvent emporter une fameuse friture à leurs parents et à leurs
+petites s&oelig;urs. Dites-moi, est-ce que ce plaisir-là ne vaut pas celui
+du premier pêcheur, avec toute son expérience et sa méthode?</p>
+
+<p>«Parfois, après qu'on avait lâché l'écluse d'un moulin, pour des raisons
+mieux connues du meunier que de moi, je voyais tous ces petits poissons
+se retirer ensemble dans un ou deux bas-fonds, comme s'ils n'eussent
+voulu, à aucun prix, abandonner leur retraite favorite. Il y en avait
+alors tant et tant, qu'on pouvait en prendre à volonté avec la première
+ligne venue, pourvu qu'il y eût au bout une épingle amorcée de quelque
+sorte de ver ou d'insecte que ce fût, et même d'un morceau de poisson
+frais. Puis tout à coup, je ne sais <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> pourquoi, sans aucune cause
+apparente, ils cessaient de mordre, et il n'y avait ni précaution ni
+appât qui pût les engager, non plus qu'aucun autre du même trou, à
+reprendre à l'hameçon.</p>
+
+<p>«Pendant les grandes inondations, ce poisson ne veut d'aucune espèce
+d'amorce; mais alors on peut le prendre à l'épervier ou à la seine, à
+condition que le pêcheur ait une parfaite connaissance des lieux. Au
+contraire, quand l'eau se trouve basse, il n'est pas de trou écarté, pas
+de remous à l'abri de quelque pierre, pas de place recouverte de bois
+flotté, où l'on ne puisse se promettre ample capture. Les nègres de
+quelques contrées du Sud en font d'abondantes pêches à la fin de
+l'automne. Pour cela, ils choisissent les parties peu profondes des
+étangs, entrent doucement dans l'eau et placent, de distance en
+distance, un engin d'osier assez semblable à un petit baril et ouvert
+aux deux bouts. Du moment que les poissons se sentent retenus dans la
+partie inférieure qui pose au fond, leur frétillement avertit le pêcheur
+qui n'a pas alors grand mal à s'en emparer.</p>
+
+<p>«Ces poissons, qui excèdent rarement cinq <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> ou six pouces en
+longueur, n'en ont d'ordinaire que de quatre à cinq, sur un ou deux de
+large. Leur chair, qui renferme peu d'arêtes, fournit en toute saison un
+manger excellent. Ayant remarqué que leur couleur changeait suivant les
+différentes contrées et les rivières, lacs ou étangs qu'ils fréquentent,
+j'ai été conduit à penser que ce curieux résultat pourrait bien provenir
+de la différence de coloration des eaux. Ainsi, ceux que j'ai pris dans
+les eaux profondes de la rivière Verte, au Kentucky, présentaient une
+teinte olive brun foncé tout autre que la couleur générale de ceux qu'on
+pêche dans les ondes si claires de l'Ohio ou du Schuylkill; ceux des
+eaux rougeâtres des marais, dans la Louisiane, sont d'un cuivre terne,
+et ceux enfin qui vivent dans les courants qu'ombragent des cèdres ou
+des pins, se distinguent par une nuance pâle, jaunâtre et blême.</p>
+
+<p>«En quelque lieu qu'on la rencontre, cette petite Perche témoigne une
+préférence décidée pour les lits rocailleux, les bancs de sable et de
+gravier, et toujours elle évite les fonds bourbeux. Quand vient le
+moment du frai, cette préférence est encore plus marquée; on <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span>
+la voit alors passer et repasser sur les endroits où l'eau est basse,
+cherchant le gravier le plus fin; un instant elle se balance, puis se
+laisse aller lentement jusqu'au fond, où, à l'aide de ses nageoires,
+elle creuse dans le sable une sorte de nid de forme circulaire, et qui
+peut avoir une étendue de huit à dix pouces. En quelques jours, un petit
+rebord s'élève à l'entour, et, la place ainsi préparée et rendue bien
+propre, elle y dépose ses &oelig;ufs. Si vous regardez attentivement, vous
+compterez cinquante, soixante ou plus de ces nids, les uns séparés par
+un intervalle de quelques pieds seulement, d'autres à l'écart, à
+plusieurs pas. Au lieu d'abandonner son produit, comme ceux de sa
+famille ont coutume de le faire, ce charmant petit poisson veille dessus
+avec toute la sollicitude d'un oiseau qui couve; il se tient immobile
+au-dessus du nid, observant ce qui se passe aux environs. Qu'une feuille
+tombée de l'arbre, un morceau de bois ou quelque autre corps étranger
+vienne à rouler dedans, il le prend avec sa gueule et le rejette
+très-soigneusement de l'autre côté de sa fragile muraille. C'est un fait
+dont j'ai été plusieurs fois témoin; et, frappé de la prudence et de la
+propreté de <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> cet être si mignon, ayant remarqué d'ailleurs qu'à
+cette même époque il ne voulait mordre à aucune espèce d'appât, je me
+mis en tête, un beau matin, de tenter plusieurs expériences, afin de
+voir ce que l'instinct ou la raison le rendraient capable de faire, si
+on le poussait à bout de patience.</p>
+
+<p>«M'étant muni d'une belle ligne et des insectes que je savais le plus de
+son goût, je gagnai un banc de sable recouvert par un pied d'eau
+environ, et où j'avais préalablement reconnu plusieurs de ces dépôts
+d'&oelig;ufs. Je m'approchai tout près de la rive sans faire de bruit, mis
+à mon hameçon un ver de terre dont la plus grande partie était laissée
+libre pour qu'il pût se tortiller tout à son aise, et jetai ma ligne
+dans l'eau, de façon qu'en passant par-dessus le bord, l'appât vînt se
+placer au fond. Le poisson m'avait aperçu, et, quand le ver eut envahi
+son enceinte, il nagea jusqu'au bord opposé, où il resta quelque temps à
+se balancer; enfin, se hasardant, il se rapprocha du ver, le prit dans
+sa gueule et le repoussa de mon côté si gentiment et avec tant de
+précaution, qu'en vérité c'était à en demeurer confondu. Je répétai
+l'expérience six ou sept fois, <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> et toujours avec le même
+résultat. Je changeai d'amorce et mis une jeune sauterelle que je fis
+flotter dans l'intérieur du nid: l'insecte fut rejeté comme le ver; et
+vainement, à deux ou trois reprises, j'essayai de piquer le poisson.
+Alors je lui présentai l'hameçon nu, en employant la même man&oelig;uvre.
+Il parut d'abord grandement alarmé: il nageait d'un côté, puis de
+l'autre, sans s'arrêter, et semblait comprendre tout le danger de
+s'attaquer, cette fois, à un objet aussi suspect. Pourtant il finit
+encore par s'en approcher, mais petit à petit, le prit délicatement,
+l'enleva, et l'hameçon, à son tour, fut rejeté hors du nid!</p>
+
+<p>«Lecteur, si comme moi vous étudiez la nature pour vous élever l'esprit
+par la contemplation des phénomènes étonnants qu'elle offre à chaque pas
+dans son immense domaine, ne resterez-vous pas frappé d'une admiration
+profonde en voyant ce petit poisson, objet si chétif et si humble,
+auquel le Créateur a donné des instincts si merveilleux? Pour moi, je ne
+cessais de le regarder avec ravissement, et je me demandais comment la
+Nature avait pu le douer d'un sens aussi réfléchi et d'une telle
+puissance. Un désir irrésistible d'en apprendre <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> davantage me
+poussa à continuer mon expérience. Certes, je savais alors man&oelig;uvrer
+un hameçon tout comme un autre; mais, quelque effort que je fisse, je ne
+pus jamais parvenir à prendre ce petit poisson, et ce fut de même
+inutilement que je dressai mes batteries contre plusieurs de ses
+camarades.</p>
+
+<p>«Ainsi j'avais trouvé mon maître! Je repliai ma ligne, et donnai un
+grand coup de baguette dans l'eau, de manière à atteindre presque le
+poisson. D'un élan, il se lança comme un trait à la distance de
+plusieurs mètres, resta quelque temps à se balancer d'un air tranquille;
+puis, dès que ma baguette eut quitté l'eau, revint prendre son poste.
+Alors, je pus connaître tout le dommage que je lui avais causé, car je
+l'aperçus qui s'employait de son mieux à nettoyer et lisser son nid;
+mais, pour le moment, je ne jugeai pas à propos de pousser plus loin mes
+expériences.»</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p>(<i>La suite au prochain entretien.</i>)</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> CXVIII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>LITTÉRATURE AMÉRICAINE.<br>
+UNE<br>
+PAGE UNIQUE D'HISTOIRE NATURELLE,<br>
+PAR AUDUBON.</h3>
+
+<p class="center">(DEUXIÈME PARTIE.)</p>
+
+<h4>I.<br>
+LA CHASSE À L'ÉLAN.</h4>
+
+<p>«Bientôt le chasseur entend venir l'élan, qui fait grand bruit; et,
+quand il le juge suffisamment près, il choisit une bonne place où le
+frapper, et le tue. Il n'est pas prudent, tant <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> s'en faut, de
+se tenir à portée de l'animal, qui dans ce cas ferait certainement à
+l'agresseur un mauvais parti.</p>
+
+<p>«Un mâle, entièrement venu, mesure, dit-on, neuf pieds de haut; et avec
+ses immenses andouillers branchus, son aspect est tout à fait
+formidable. De même que le daim de Virginie et le karibou mâle, ces
+animaux jettent leur bois chaque année, vers le commencement de
+décembre; mais, la première année, ils ne le perdent pas même au
+printemps<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Quand on les irrite, ils grincent horriblement des dents,
+hérissent leur crinière, couchent les oreilles et frappent avec
+violence. S'ils sont inquiétés, ils poussent un lamentable gémissement
+qui ressemble beaucoup à celui du chameau.</p>
+
+<p>«Dans ces régions désolées et sauvages qui ne sont guère fréquentées que
+par l'Indien, l'espèce du daim commun était extraordinairement
+abondante. Nous avions beaucoup de mal à retenir nos chiens, qui en
+rencontraient <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> des troupeaux presque à chaque pas. Ce dernier,
+par ses m&oelig;urs, se rapproche beaucoup de l'élan.</p>
+
+<p>«Quant au renne ou <i>karibou</i>, son pied est très-large et très-plat; il
+peut l'étendre sur la neige jusqu'au fanon<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>, de sorte qu'il court
+aisément sur une croûte à peine assez solide pour porter un chien. Quand
+la neige est molle, on les voit en troupes immenses, aux bords des
+grands lacs sur lesquels ils se retirent dès qu'on les poursuit, parce
+que la première couche y est bien plus résistante que partout ailleurs;
+mais, si la neige vient à durcir, ils se jettent dans les bois. Avec
+cette facilité qu'ils ont de courir à sa surface, il leur serait inutile
+de se tracer des sentier au travers, comme fait l'élan; aussi, pendant
+l'hiver, n'ont-ils pas de remise proprement dite. On ne connaît pas bien
+exactement quelle peut être la vitesse de cet animal, mais je suis
+convaincu qu'elle dépasse de beaucoup celle du cheval le plus léger.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> II.<br>
+LE TROGLODYTE D'HIVER.</h4>
+
+<p>«La grande étendue de pays que parcourt dans ses migrations ce petit
+oiseau est certainement le fait le plus remarquable de son histoire. À
+l'approche de l'hiver, il abandonne les lieux où il s'est retiré, bien
+loin au Nord, peut-être jusqu'au Labrador ou à Terre-Neuve, traverse,
+sur ses ailes concaves et qui semblent si frêles, les détroits du golfe
+Saint-Laurent, et gagne de plus chaudes régions, pour y demeurer
+jusqu'au retour du printemps. C'est comme en se jouant qu'il accomplit
+ce long voyage; il s'en va, sautillant d'une racine ou d'une souche à
+l'autre, voltigeant de branche en branche, hasardant une courte échappée
+de droite et de gauche; et cela, sans cesser de chercher sa nourriture,
+mais toujours sémillant et toujours gai, comme s'il n'avait souci ni du
+temps ni de la distance. <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> Il arrive au bord de quelque large
+fleuve; qui ne connaîtrait ses habitudes pourrait craindre que ce ne fût
+là pour lui un obstacle insurmontable: point du tout, il déploie ses
+ailes, s'élance et glisse comme un trait au-dessus du redoutable
+courant.</p>
+
+<p>«J'ai trouvé le troglodyte d'hiver dans les basses parties de la
+Louisiane et dans les Florides, en décembre et janvier; mais jamais plus
+tard que la fin de ce dernier mois. Leur séjour dans ces contrées
+dépasse rarement trois mois; ils en emploient deux autres, tant à bâtir
+leur nid qu'à élever leur couvée; et, comme ils quittent le Labrador
+vers le milieu d'août, au plus tard, ils passent probablement plus de la
+moitié de l'année à voyager. Il serait intéressant de savoir si ceux qui
+nichent au long de la rivière Colombie, près l'océan Pacifique, visitent
+nos rivages de l'Atlantique. Mon ami T. Nuttall m'a dit en avoir vu
+élever leurs petits dans les bois qui bordent nos côtes du Nord-Ouest.</p>
+
+<p>«En passant à East-Port dans le Maine, lors de mon voyage au Labrador,
+j'y trouvai ces oiseaux extrêmement abondants, et en plein chant, bien
+que l'air fût toujours très-froid, <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> et même que des glaçons
+pendissent encore à chaque rocher (on était au 9 mai). Le 11 juin, ils
+se montrèrent non moins nombreux sur les îles de la Madeleine, et je ne
+me rendais pas trop compte de quelle manière ils avaient pu venir
+jusque-là; mais les habitants me dirent qu'il n'y en paraissait aucun de
+tout l'hiver. Le 20 juillet enfin, je les retrouvai au Labrador, en me
+demandant de nouveau comment ils avaient fait pour atteindre ces rivages
+perdus et d'un si difficile accès. Était-ce en suivant le cours du
+Saint-Laurent, ou bien en volant d'une île à l'autre au travers du
+golfe? Je les ai rencontrés dans presque tous les États de l'Union, où
+cependant je n'ai trouvé leur nid que deux fois: l'une près de la
+rivière Mohauk, dans l'État de New-York; l'autre dans le grand marais de
+pins, en Pensylvanie. Mais ils nichent en grand nombre dans le Maine, et
+probablement dans le Massachusetts, quoiqu'il y en ait peu qui passent
+l'hiver, même dans ce dernier État.</p>
+
+<p>«Je ne connais aucun oiseau de si petite taille, dont le chant ne le
+cède à celui du troglodyte d'hiver. Il est vraiment musical, souple,
+cadencé, énergique, plein de mélodie; et l'on <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> s'étonne qu'un
+son si bien soutenu puisse sortir d'un aussi faible organe. Quelle
+oreille y resterait insensible? Lorsqu'il se fait entendre, ainsi qu'il
+arrive souvent, dans la sombre profondeur de quelque funeste marécage,
+l'âme se laisse aller à son charme puissant, et, par l'effet même du
+contraste, en éprouve d'autant plus de ravissement et de surprise. Pour
+moi, j'ai toujours mieux senti, en l'écoutant, la bonté de l'auteur de
+toutes choses, qui, dans chaque lieu sur la terre, a su placer quelque
+cause de jouissance et de bien-être pour ses créatures.</p>
+
+<p>«Une fois, je traversais la partie la plus obscure et la plus
+inextricable d'un bois, dans la grande forêt de pins, non loin de
+Maunchunk, en Pensylvanie; et je n'étais attentif qu'à me garantir des
+reptiles venimeux dont je craignais la rencontre en cet endroit, lorsque
+soudain les douces notes du troglodyte parvinrent à mon oreille, et
+produisirent en moi une émotion si délicieuse, qu'oubliant tout danger,
+je me lançai bravement au plus épais des broussailles, à la poursuite de
+l'oiseau dont le nid, je l'espérais, ne devait pas être loin. Mais lui,
+comme pour mieux me <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> narguer, s'en allait tranquillement devant
+moi, choisissant les buissons les plus épineux, s'y glissant avec une
+prestesse étonnante, s'arrêtant pour pousser sa petite chanson près de
+moi, et l'instant d'après dans une direction tout opposée. Je commençais
+à en avoir assez de ce fatigant exercice, lorsqu'enfin je le vis se
+poser au pied d'un gros arbre, presque sur les racines, et l'entendis
+gazouiller quelques notes plus harmonieuses encore que toutes celles
+qu'il avait jusqu'alors modulées. Tout à coup, un autre troglodyte
+surgit comme de terre, à ses côtés, et disparut non moins subitement,
+avec celui que je poursuivais. Je courus à la place où ils venaient de
+se montrer, sans la perdre une minute de vue, et remarquai une
+protubérance couverte de mousse et de lichen, assez semblable à ces
+excroissances qui poussent sur les arbres de nos forêts, sauf cette
+différence qu'elle présentait une ouverture parfaitement ronde, propre
+et tout à fait lisse. J'introduisis un doigt dedans et ressentis bientôt
+quelques coups de bec, accompagnés de cris plaintifs. Plus de doute:
+j'avais, pour la première fois de ma vie, trouvé le nid de notre
+troglodyte d'hiver! Je fis doucement <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> sortir le gentil habitant
+de sa demeure, et en retirai les &oelig;ufs à l'aide d'une sorte d'écope
+que j'avais façonnée pour cela. Je m'attendais à en trouver beaucoup,
+mais il n'y en avait que six; et c'est le même nombre encore que je
+comptai dans l'autre nid de troglodyte sur lequel, plus tard, je parvins
+à mettre la main. Cependant le pauvre oiseau avait appelé son camarade,
+et, par leurs clameurs réunies, ils semblaient me supplier de ne pas
+ravir leur trésor. Plein de compassion, j'allais m'éloigner, lorsqu'une
+idée me frappa: c'est que je devais avant tout donner une exacte
+description du nid, et que pareille occasion ne me serait peut-être plus
+offerte. Croyez-moi, lecteur, quand je me résolus à sacrifier ce nid,
+c'était autant pour vous que pour moi.&mdash;Extérieurement, il mesurait sept
+pouces de haut sur quatre et demi de large; l'épaisseur de ses
+murailles, composées de mousses et de lichen, était de près de deux
+pouces, de façon qu'à l'extérieur il offrait l'apparence d'une poche
+étroite dont la paroi était réduite à quelques lignes, du côté où elle
+se trouvait en contact avec l'écorce de l'arbre. Le bas de la cavité,
+jusqu'à moitié du nid, était garni de poil de lièvre, et sur le fond,
+ou <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> <i>nichette</i>, avaient été étendues une demi-douzaine de ces
+larges plumes duveteuses que notre tétrao commun porte sous le ventre.
+Les &oelig;ufs, d'un rouge tendre, rappelant la teinte pâlissante d'une
+rose dont la corolle commence à se flétrir, étaient marqués de points
+d'un brun rougeâtre et plus nombreux vers le gros bout.</p>
+
+<p>«Quant au second nid, je le trouvai près de Mohauk, et par un pur
+hasard. Un jour, au commencement de juin, vers midi, me sentant fatigué,
+je m'étais assis sur un rocher qui surplombait les eaux, et m'amusais,
+en me reposant, à voir se jouer des troupes de poissons. Le lieu était
+humide, et bientôt, la fraîcheur me portant au cerveau, je fus pris d'un
+violent éternuement dont le bruit fit partit un troglodyte de dessous
+mes pieds. Le nid, que je n'eus pas de peine à découvrir, était collé
+contre la partie inférieure du roc, et présentait les mêmes
+particularités de forme et de structure que le précédent; mais il était
+plus petit, et les &oelig;ufs, au nombre de six, renfermaient des f&oelig;tus
+déjà bien développés.</p>
+
+<p>«Les mouvements de cet intéressant oiseau sont vifs et décidés.
+Observez-le quand il <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> cherche sa nourriture, comme il sautille,
+rampe et se glisse furtivement d'une place à l'autre, semblant indiquer
+que tout cet exercice n'est pour lui qu'un plaisir. À chaque instant il
+s'incline, la gorge en bas, de manière à toucher presque l'objet sur
+lequel il se tient; puis, étendant tout d'un coup son pied nerveux que
+seconde l'action de ses ailes concaves et à moitié tombantes, il se
+redresse et s'élance, en portant sa petite queue constamment retroussée.
+Tantôt, par le creux d'une souche, il se faufile comme une souris;
+tantôt, il s'accroche à la surface avec une singulière mobilité
+d'attitudes; puis soudain il a disparu, pour se remontrer, la minute
+d'après, à côté de vous. Par moments, il prolonge son ramage sur un ton
+langoureux; ou bien, une seule note brève et claire éclate en un
+<i>tshick-tshick</i> sonore, et pour quelques instants il garde le silence;
+volontiers il se poste sur la plus haute branche d'un arbrisseau, ou
+d'un buisson qu'il atteint en sautant légèrement d'un rameau à l'autre;
+pendant qu'il monte, il change vingt fois de position et de côté, il se
+tourne et se retourne sans cesse, et, lorsqu'enfin il a gagné le sommet,
+il vous salue de sa plus délicate mélodie; <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> mais une nouvelle
+fantaisie lui passe par la tête, et sans que vous vous en doutiez, en un
+clin d'&oelig;il, il s'est évanoui. Tel vous le voyez, toujours alerte et
+se trémoussant, mais surtout dans la saison des amours. En tout temps,
+néanmoins, lorsqu'il chante, il tient sa queue baissée. En hiver, quand
+il prend possession de sa pile de bois sur la ferme, non loin de la
+maisonnette du laboureur, il provoque le chat par ses notes dolentes; et
+montrant sa fine tête par le bout des bûches au milieu desquelles il
+gambade en toute sûreté, le rusé met à l'épreuve la patience de
+Grimalkin.</p>
+
+<p>«Ce troglodyte se nourrit principalement d'araignées, de chenilles, de
+petits papillons et de larves. En automne, il se contente de baies
+molles et juteuses.</p>
+
+<p>«Ayant, dans ces dernières années, passé un hiver à Charleston, en
+compagnie de mon digne ami Bachman, je remarquai que ce charmant oiseau
+faisait son apparition dans cette ville et les faubourgs, au mois de
+décembre. Le 1<sup>er</sup> janvier, j'en entendis un en pleine voix, dans le
+jardin de mon ami, qui me dit qu'il ne se montre pas régulièrement
+chaque hiver dans ces contrées, et qu'on n'est sûr de l'y rencontrer
+<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> que durant les saisons extrêmement rigoureuses.</p>
+
+<p>«Pour vous mettre mieux à même de comparer ses m&oelig;urs avec celles du
+troglodyte commun d'Europe (les m&oelig;urs des oiseaux ayant toujours été,
+comme vous le savez, le sujet de prédilection de mes études), je vous
+présente ici les observations que mon savant ami W. Mac Gillivray a
+faites sur ce dernier, en Angleterre.</p>
+
+<p>«Chez nous, dit-il, le troglodyte n'émigre pas, et se trouve en hiver
+dans les parties les plus septentrionales de l'île, aussi bien que dans
+les Hébrides. Son vol consiste en un battement d'ailes rapide et
+continu, et, par suite, n'est pas onduleux, mais s'effectue en droite
+ligne. Il n'est pas non plus soutenu, d'ordinaire l'oiseau se contentant
+de voltiger d'un buisson ou d'une pierre à l'autre. Il se plaît surtout
+à côtoyer les murailles, parmi les fragments de rochers, au milieu des
+touffes d'ajoncs et le long des haies où il attire l'attention par la
+gentillesse de ses mouvements et la bruyante gaieté de son ramage. Quand
+il veut demeurer en place, il porte sa queue presque droite, et tout
+son corps s'agite par brusques secousses; <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> mais bientôt il
+repart en faisant de petits sauts, s'aidant en même temps des ailes, et
+s'accompagnant de son rapide et continuel <i>chit</i>, <i>chit</i>. Au printemps
+et en été, le gazouillement du mâle, qu'il répète par intervalles, est
+plein, riche et mélodieux. Même en automne et dans les beaux jours
+d'hiver, on peut souvent l'entendre précipiter les notes de sa chanson,
+si claires, si retentissantes et qui, toutes familières qu'elles sont,
+surprennent toujours, étant produites par un instrument aussi fragile.</p>
+
+<p>«Durant la saison des &oelig;ufs, les troglodytes se tiennent par couples,
+habituellement dans des lieux retirés, tels que les vallons couverts de
+broussailles, les bois moussus, le lit des ruisseaux, et les endroits
+rocailleux qu'ombragent et défendent des ronces, des épines ou d'autres
+buissons. Mais ils recherchent aussi les vergers, les jardins et les
+haies dans le voisinage immédiat de nos habitations dont même les plus
+sauvages s'approchent en hiver. Ils ne sont pas, à proprement parler,
+farouches, puisqu'ils se croient en sûreté à la distance de vingt ou
+trente mètres de l'homme; néanmoins, lorsqu'ils voient quelqu'un
+s'avancer <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> trop près, ils se cachent dans des trous, parmi des
+pierres ou des racines.</p>
+
+<p>«Rien n'est plaisant à voir comme ce petit oiseau. Il est d'une humeur
+si charmante et si gaie! Dans les jours sombres, les autres oiseaux
+paraissent tout mélancoliques; quand il pleut, les moineaux et les
+pinsons restent silencieux sur la branche, les ailes pendantes et les
+plumes hérissées; mais tous les temps sont bons pour le troglodyte; les
+larges gouttes d'une pluie d'orage ne le mouillent pas davantage qu'une
+légère bruine venant de l'est; et quand il regarde de dessous le
+buisson, ou qu'il présente sa tête par le creux du mur, ne semble-t-il
+pas aussi mignon, aussi propret que le jeune chat qui fait gros dos sur
+les tapis du parloir?</p>
+
+<p>«C'est vraiment un spectacle amusant que d'observer une famille de
+troglodytes qui vient de sortir du nid. En marchant à travers des
+ajoncs, des genêts ou des genévriers, vous êtes attiré vers quelque
+hallier d'où vous avez entendu s'élever un son doux, assez semblable à
+la syllabe <i>chit</i> plusieurs fois répétée; le père et la mère troglodyte
+voltigent autour des jeunes rameaux; et bientôt vous voyez un <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span>
+petit qui, d'une aile faible encore, mais en toute hâte, rentre sous le
+buisson, en poussant un cri étouffé. D'autres le suivent à la file;
+tandis que les parents s'agitent, pleins d'alarme, aux environs, et font
+retentir leur bruyant <i>chit</i>, <i>chit</i>, dont les diverses intonations
+indiquent le degré de passion qui les anime.&mdash;En rase campagne, on peut
+facilement prendre un jeune troglodyte à la course; et j'ai aussi
+entendu dire qu'un vieux ne tarde pas à être fatigué, par un temps de
+neige, alors qu'il ne trouve rien pour se cacher. Toutefois, même en
+pareil cas, il n'est pas aisé de ne jamais le perdre de vue, car au pied
+d'un monticule, le long d'une muraille ou dans une touffée, qu'il se
+rencontre le moindre trou, il s'y glisse à l'improviste, et, cheminant
+par-dessous la neige, ne reparaît qu'à une grande distance.</p>
+
+<p>«Les troglodytes s'accouplent vers le milieu du printemps, et, dès les
+premiers jours d'avril, commencent à bâtir leur nid, dont la forme et
+les matériaux varient suivant la localité. Mon fils m'en a apporté un
+qui m'a paru d'un volume étonnant, comparé à la taille de l'architecte:
+il n'a pas moins de sept pouces de diamètre sur une hauteur de huit.
+Ayant été placé <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> sur une surface plate, en dessous d'un banc, sa
+base en a pris naturellement la forme, et se compose de fougère sèche et
+d'autres plantes, mêlées à des feuilles d'herbe et à des végétaux
+ligneux. Les parois, à l'extérieur, sont construites des mêmes
+matériaux; et l'intérieur, d'un diamètre de trois pouces, est
+parfaitement sphérique. Plus en dedans, la paroi ne présente que des
+mousses encore toutes vertes, et se trouve arc-boutée avec des feuilles
+de fougère et des brins de paille. Les mousses s'y entrelacent
+curieusement à des racines fibreuses ainsi qu'à du poil de différents
+animaux. Enfin, la surface tout à fait interne est lisse et compacte,
+comme du feutre très-serré. Jusqu'à la hauteur de deux pouces, on y
+remarque une ample garniture de plumes larges et soyeuses, appartenant
+les unes, et pour la plupart, au pigeon sauvage, d'autres, au faisan, au
+canard domestique et même au merle. L'entrée, adroitement ménagée vers
+le haut, sur le côté, a la forme d'une arche surbaissée. Sa largeur, à
+la base, est de deux pouces; sa hauteur, d'un pouce et demi. Le seuil,
+si je puis dire, se compose de brindilles très-flexibles, de fortes
+tiges d'herbe et jeunes pousses, le reste <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> étant feutré de la
+manière ordinaire. Il contenait cinq &oelig;ufs, d'une forme ovale
+allongée, ayant huit lignes de long sur six de large; le fond en était
+d'un blanc pur, avec quelques raies ou taches vers le gros bout, et d'un
+rouge clair.</p>
+
+<p>«On trouve ces nids en différents endroits: très-souvent dans un
+enfoncement, sous le rebord de quelque rive; parfois dans une crevasse
+parmi des pierres, dans le trou d'un mur ou d'un vieux tronc, sous le
+toit de chaume d'un cottage ou d'un hangar, sur le faîte d'une grange,
+sur une branche d'arbre, soit qu'elle s'étende au long d'une muraille,
+ou croisse seule et sans appui; enfin, parmi le lierre, les
+chèvrefeuilles, la clématite et autres plantes grimpantes. Quand le nid
+repose par terre, sa base et souvent tout l'extérieur se composent de
+feuilles et de brins de paille; mais, lorsqu'il est autrement placé, le
+dehors est d'ordinaire plus lisse, mieux soigné, et principalement formé
+de mousse.</p>
+
+<p>«Quant au nombre d'&oelig;ufs qu'il contient, les auteurs ne sont pas
+d'accord. M. Weir dit que d'habitude il est de sept ou huit, mais qu'il
+peut monter jusqu'à seize ou dix-sept; Robert Smith, un tisserand de
+Bathgate, m'a raconté qu'il y a quelques années, il trouva un <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span>
+de ces nids sur le bord d'un petit ruisseau, qui en contenait dix-sept;
+et je tiens de James Baillie Esq., qu'en juin dernier, il en a retiré
+seize d'un autre qui était sur une sapinette.</p>
+
+<p>«Permettez-moi maintenant, et toujours à propos du troglodyte d'Europe,
+de vous présenter une petite scène dont je dois la description à
+l'obligeance de mon ami, M. Thomas M'Culloch de Picton.</p>
+
+<p>«Une après-midi, pendant ma résidence à <i>Springvale</i>, non loin de
+<i>Hammersmith</i>, je m'amusais à suivre de l'&oelig;il les évolutions d'un
+couple de poules d'eau qui prenaient leurs ébats, au bord de ces grands
+roseaux si communs dans les environs, lorsque mon attention se porta sur
+un troglodyte qui, un fétu dans le bec, s'était enfoncé tout à coup au
+milieu d'une petite haie, précisément au-dessous de la fenêtre où je me
+tenais en observation. Au bout de quelques minutes, l'oiseau reparut,
+et, prenant son vol vers un champ voisin où du vieux chaume avait été
+abandonné, il s'empara d'une seconde paille qu'il apporta juste à la
+même place où la première avait été déposée. Pendant deux heures à peu
+près, cette opération fut continuée avec la plus grande diligence;
+<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> puis, voulant se donner un peu de bon temps, il se posa sur la
+plus haute branche de la haie où il modula sa douce et joyeuse chanson
+qu'interrompit une personne qui vint à passer par là. De tout le reste
+de la soirée je n'aperçus plus mon petit architecte; mais, dès le
+lendemain, son ramage m'attira de bonne heure à la fenêtre, et je le
+vis, quittant sa perche accoutumée, reprendre avec une nouvelle ardeur
+son travail de la veille. Dans l'après-midi, je n'eus pas le temps de
+m'occuper de ses allées et venues; mais, d'un coup d'&oelig;il en passant,
+je pus m'assurer que, sauf les quelques minutes de relâche où son
+gazouillement frappait mon oreille, la construction avançait avec un
+degré d'activité en rapport avec l'importance de l'ouvrage. À la fin du
+deuxième jour, j'examinai l'état des choses, et reconnus que l'extérieur
+d'un vaste nid sphérique s'en allait terminé, et que tous les matériaux
+provenaient du vieux chaume, quoiqu'il fût tout noir et à moitié pourri.
+Dans l'après-midi du jour suivant, ses visites au chaume cessèrent; il
+ne fit plus que voltiger et fredonner autour de son ouvrage, et, par ses
+chants prolongés et continuels, semblait plutôt se féliciter de ses
+progrès, que songer, pour <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> le moment, à les pousser plus loin.
+Au soir, je trouvai l'extérieur du nid complétement achevé;
+j'introduisis avec précaution mon doigt dedans: la doublure n'était
+point encore commencée, probablement à cause de l'humidité qu'avait
+conservée le chaume. J'y revins encore une demi-heure après, avec un de
+mes cousins: non-seulement l'oiseau s'était aperçu que son nid avait été
+envahi, mais, à ma grande surprise, je reconnus que, dans sa colère, il
+en avait bouché l'entrée, pour en pratiquer une nouvelle du côté opposé
+de la haie. L'ouverture était fermée avec de la vieille paille, et le
+travail si proprement exécuté, qu'il ne restait plus de trace de
+l'ancienne porte. Tout cela, pourtant, était l'ouvrage d'un seul oiseau;
+et durant tout le temps qu'il mit à bâtir, nous ne remarquâmes jamais
+d'autre troglodyte en sa compagnie. Dans le choix des matériaux aussi
+bien que dans l'emplacement du nid, il y avait quelque chose de vraiment
+curieux. Ainsi, bien qu'au fond et sur les côtés, le jardin fût bordé
+d'une haie épaisse dans laquelle il eût pu s'établir en parfaite sûreté,
+et que tout auprès fussent les étables avec une ample provision de
+paille fraîche, cependant il avait préféré le vieux <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> chaume et
+la clôture du haut du jardin. Cette partie de la haie était jeune,
+maigre et séparée des bâtiments par un étroit sentier où passaient et
+repassaient sans cesse les domestiques; mais les interruptions venant de
+ce côté lui étaient, je m'imagine, indifférentes, car, dérangé de ses
+occupations à chaque instant, je l'y voyais revenir de suite, et tout
+aussi confiant que s'il n'avait pas été troublé. Malheureusement tout
+son travail fut détruit par un étranger sans pitié; mais il ne déserta
+pas pour cela la place, et se remit à charrier du vieux chaume avec
+autant de zèle et d'activité qu'auparavant. Cette fois, néanmoins, il
+prit si bien ses précautions et fit tant et tant de détours, que je ne
+pus jamais savoir où il avait caché son second nid.</p>
+
+<p>«Le troglodyte d'hiver ressemble tellement au troglodyte d'Europe, que
+j'ai cru longtemps à leur identité; mais des comparaisons faites avec
+soin sur un grand nombre d'individus m'ont appris qu'il existe entre eux
+certaines diversités constantes de coloration; toutefois j'hésite
+encore, et n'oserais dire, avec une entière certitude, qu'ils sont
+spécifiquement différents.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> III.<br>
+LE PEWEE<br>
+OU GOBE-MOUCHE BRUN.</h4>
+
+<p>«Les détails dont se compose la biographie de ce gobe-mouche sont, pour
+la plupart, si intimement unis avec les particularités de ma propre
+histoire, que, s'il m'était permis de m'écarter de mon sujet, ce volume
+serait consacré bien moins à la description et aux m&oelig;urs des oiseaux
+qu'aux impressions de jeunesse d'un homme qui a vécu, longues années, de
+la vie des bois, en Amérique. Quand j'étais jeune, en effet, je
+possédais une plantation sur les bords inclinés d'une crique, le
+<i>perkioming</i>.&mdash;Je crois avoir déjà dit son nom; mais, plus que jamais
+cher à mon c&oelig;ur, j'aime à le répéter encore.&mdash;Quel plaisir pour moi
+de m'égarer <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> le long de ses rivages sinueux et couverts de
+rochers! J'étais toujours sûr d'y voir quelque douce et belle fleur
+s'épanouir au soleil, et d'y rencontrer le vigilant roi-pêcheur en
+sentinelle à la pointe d'une pierre dont l'ombre se projetait au-dessus
+du limpide cristal des ondes. De temps en temps aussi passait l'orfraie,
+suivie d'un aigle à tête blanche; et leurs mouvements gracieux, au sein
+des airs, emportaient ma pensée bien loin au-dessus d'eux, dans les
+régions du ciel les plus sereines, et me conduisaient ainsi
+délicieusement et en silence jusqu'au sublime auteur de toutes choses.»</p>
+
+<p>Comme la science qui nourrit la piété devient vivante et éloquente sans
+chercher les mots!</p>
+
+<h4>IV.</h4>
+
+<p>«Ces profondes et douces rêveries accompagnaient souvent mes pas à
+l'entrée d'une petite caverne creusée dans le roc solide par les mains
+de la nature. Elle était, du moins je la trouvais alors, suffisamment
+grande pour mes <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> études: mon papier, mes crayons et parfois un
+volume des contes si naturels et si charmants d'Edgeworth ou des fables
+de la Fontaine m'y procuraient d'amples jouissances. C'est dans ce lieu
+que, pour la première fois, je vis, sous son vrai jour, toute la force
+de la tendresse paternelle chez les oiseaux; c'est là que j'étudiai les
+m&oelig;urs du pewee; c'est là que j'appris, de manière à ne plus
+l'oublier, que détruire le nid d'un oiseau ou lui arracher ses &oelig;ufs
+et ses petits, c'est un acte d'une grande cruauté.</p>
+
+<p>«J'avais trouvé un nid de ce gobe-mouche à couleur terne, accroché
+contre le mur, immédiatement au-dessus de l'espèce d'arche qui servait
+d'entrée à cette paisible retraite. Je regardai dedans: il était vide,
+mais propre et en bon état, comme si les propriétaires absents
+comptaient y revenir avec le printemps.&mdash;Déjà sur chaque tige les
+bourgeons étaient gonflés; quelques arbres même se paraient de fleurs;
+mais la terre était encore couverte de neige, et, dans l'air, on sentait
+toujours le souffle glacial de l'hiver. Un matin, de bonne heure, je
+vins à ma grotte: les rayons brillants du soleil coloraient de riches
+teintes chaque objet autour de moi. Quand j'entrai, un bruit sourd
+<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> au-dessus de ma tête me fit me retourner, et je vis s'envoler
+deux oiseaux qui furent se reposer tout près de là.&mdash;Les pewees étaient
+arrivés!&mdash;J'en ressentis une vive joie; et, craignant que ma présence ne
+troublât le joli couple, je sortis, non sans jeter souvent un regard en
+arrière. Ils étaient sans doute arrivés tout nouvellement, car ils
+paraissaient bien fatigués. On n'entendait point leur note plaintive;
+leur huppe n'était pas redressée et les vibrations de leur queue, si
+remarquables dans cette espèce, semblaient faibles et languissantes. Il
+n'y avait encore que peu d'insectes, et je jugeai que l'affection qu'ils
+portaient à ce lieu avait dû, bien plus qu'aucun autre motif, déterminer
+leur prompt retour. À peine m'étais-je éloigné de quelques pas, que tous
+deux, d'un même accord<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>, ils glissaient de leur branche pour entrer
+dans la caverne. Je n'y revins plus de tout le jour, et, comme je ne les
+aperçus ni l'un ni l'autre aux environs, je supposai <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> qu'ils
+devaient avoir passé la journée entière dans l'intérieur. Je conclus
+aussi qu'ils avaient gagné ce bienheureux port, soit de nuit, soit tout
+à fait à la pointe du jour. Des centaines d'observations m'ont prouvé,
+depuis, que cette espèce émigre toujours pendant la nuit.</p>
+
+<p>«Ne pensant plus qu'à mes petits pèlerins, le lendemain, de grand
+matin, j'étais à leur retraite, mais pas encore assez tôt pour les y
+surprendre. Longtemps avant d'arriver, mes oreilles furent agréablement
+saluées par leurs cris joyeux, et je les vis qui traversaient les airs
+de côté et d'autre, donnant la chasse à quelques insectes, à ras de la
+surface de l'eau. Ils étaient pleins d'entrain, volaient fréquemment
+dans la caverne, en ressortaient, et, se posant parfois à l'entrée, sur
+un arbre favori, semblaient engagés dans l'entretien le plus
+intéressant. Le léger frémissement de leurs ailes, les battements de
+leur queue, leur crête redressée, leur air propret, tout indiquait que
+la fatigue était oubliée, et qu'ils étaient reposés et heureux. Quand je
+parus dans la grotte, le mâle se précipita violemment à l'entrée, fit
+claquer plusieurs fois son bec avec un <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> bruit strident,
+accompagnant cette action d'une note prolongée et tremblante dont je ne
+tardai pas à deviner le sens. Puis il vola dans l'intérieur et en
+ressortit avec une rapidité incroyable: on eût dit le passage d'une
+ombre.</p>
+
+<p>«Plusieurs jours de suite, je revins à la caverne, et je vis avec
+plaisir qu'à mesure que ces visites se multipliaient, les oiseaux, de
+leur côté, devenaient plus familiers. Une semaine ne s'était pas
+écoulée, qu'eux et moi nous étions sur un pied d'intimité complète. On
+était alors au 10 d'avril; il n'y avait plus de neige et le printemps se
+trouvait avancé pour la saison. Ailes-rouges et étourneaux commençaient
+à paraître. Je m'aperçus que les pewees se mettaient à travailler à leur
+vieux nid. Désireux d'examiner les choses par moi-même, et de jouir de
+la société de cet aimable couple, je me déterminai à passer auprès d'eux
+la plus grande partie de mes journées. Ma présence ne les alarmait plus
+du tout; ils apportèrent de nouveaux matériaux pour garnir leur nid, et
+le rendirent plus chaud en y ajoutant quelques moelleuses plumes d'oie
+qu'ils ramassaient le long de la crique. Leur chant alors, quand ils se
+rencontraient sur le bord du nid, se faisait <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> remarquer par un
+petit gazouillement et des accents de joie que je n'ai jamais entendus
+dans aucune autre occasion: c'était, je m'imagine, la douce, la tendre
+expression du plaisir qu'ils se promettaient, et dont ils semblaient
+jouir par anticipation sur l'avenir. Leurs mutuelles caresses, si
+simples peut-être pour tout autre que moi, la manière délicate dont le
+mâle savait s'y prendre pour plaire à sa femelle, m'empêchaient d'en
+détacher mes yeux, et mon c&oelig;ur en recevait des impressions que je ne
+puis oublier.</p>
+
+<p>«Un jour, la femelle demeura très-longtemps dans le nid; elle changeait
+fréquemment de position, et le mâle manifestait beaucoup d'inquiétude.
+Il descendait par moments auprès d'elle, se plaçait un instant à ses
+côtés, puis soudain se renvolait, pour revenir bientôt avec un insecte
+qu'elle prenait de son bec avec un air de reconnaissance. Environ vers
+trois heures de l'après-midi, le malaise de la femelle parut augmenter;
+le mâle aussi témoignait d'une agitation qui n'était pas ordinaire,
+lorsque tout à coup la femelle se haussa sur ses pieds, regarda de côté
+sous elle, puis s'envola suivie de son époux attentif, et prit son
+essor <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> haut dans les airs, en accomplissant des évolutions bien
+plus curieuses encore que toutes celles que j'avais observées. Ils
+passaient et repassaient au-dessus de l'eau, la femelle conduisant
+toujours le mâle qui reproduisait, après elle, toutes les capricieuses
+sinuosités de son vol. Je laissai les pewees à leurs ébats, et regardant
+dans le nid, j'y aperçus leur premier &oelig;uf, si blanc et d'une telle
+transparence (transparence qu'il perd, je crois, bientôt après être
+pondu), que cette vue me fit plus de plaisir que si j'eusse trouvé un
+diamant d'une égale grosseur. Ainsi, sous cette frêle enveloppe existait
+déjà la vie; et dans quelques semaines, une créature faible, délicate et
+sans défense, mais parfaite en chacune de ses parties, allait briser la
+coquille et réclamer les plus doux soins et toute l'attention de ses
+parents qui n'existeraient que pour elle! Cette pensée remplissait mon
+âme d'un suprême étonnement. De même, regardant vers les cieux, j'y
+cherchais, hélas! en vain, l'explication d'un spectacle bien autrement
+grandiose, mais non plus merveilleux.</p>
+
+<p>«En six jours, six &oelig;ufs furent pondus; mais j'observai qu'à mesure
+que leur nombre <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> augmentait, la femelle restait moins longtemps
+sur le nid. Le dernier fut déposé en quelques minutes. Serait-ce, me
+disais-je, une prévoyance, une loi de la nature, pour conserver les
+&oelig;ufs frais jusqu'à la fin? Et vous, cher lecteur, qu'en pensez-vous?
+Il y avait une heure environ que la femelle avait quitté son dernier
+&oelig;uf, lorsqu'elle revint, se mit sur son nid, et après avoir, à
+plusieurs reprises, arrangé ses &oelig;ufs sous sa plume, étendit un peu
+les ailes et commença doucement la tâche pénible de l'incubation.</p>
+
+<p>«Les jours passèrent l'un après l'autre. Je donnai des ordres formels
+pour que personne n'entrât dans la caverne, ni même n'en approchât, et
+pour qu'on ne détruisît aucun nid d'oiseau sur la plantation. Chaque
+fois que j'allais voir mes pewees, j'en trouvais toujours un sur le nid;
+tandis que l'autre était à chercher de la nourriture, ou bien, perché
+dans le voisinage, remplissait l'air de notes bruyantes. Quelquefois
+j'étendais ma main presque jusque sur l'oiseau qui couvait; et ils
+étaient devenus si gentils tous les deux, ou plutôt si bien apprivoisés
+avec moi, que, quoique je les touchasse pour ainsi dire, ni l'un ni
+l'autre ne <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> bougeait; pourtant la femelle faisait mine parfois
+de s'enfoncer un peu dans son nid; mais le mâle me becquetait les
+doigts. Un jour, il s'élança du nid, comme bien en colère, voltigea
+plusieurs fois autour de la caverne en poussant ses notes plaintives et
+gémissantes, puis il revint prendre son poste.</p>
+
+<p>«En ce même temps, un second nid de pewee était accroché contre les
+solives de mon moulin, et un autre, sous un hangar dans ma cour aux
+bestiaux. Chaque couple, on n'en pouvait douter, avait marqué les
+limites de son propre domaine, et c'était bien rarement que l'un d'eux
+passait sur le territoire de son voisin. Ceux de la grotte cherchaient
+généralement leur nourriture, ou faisaient leurs évolutions si haut
+au-dessus du moulin, ou de la crique, que ceux du moulin ne les
+rencontraient jamais. Ceux de la cour se confinaient dans le verger, et
+ne troublaient pas davantage les autres. Cependant, quelquefois
+j'entendais distinctement les cris de tous les trois retentir au même
+moment; alors, l'idée me vint qu'ils sortaient originairement du même
+nid. Je ne sais si je me trompais à cet égard; mais du moins j'ai pu
+m'assurer depuis que les jeunes <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> pewees élevés dans la grotte
+étaient revenus, le printemps suivant, s'établir un peu plus haut, sur
+la crique et les dépendances de ma plantation.</p>
+
+<p>«Dans une autre occasion, je vous donnerai de telles preuves de cette
+disposition qu'ont les oiseaux à revenir, avec leur progéniture, au lieu
+de leur naissance, que peut-être vous serez convaincu, comme je le suis
+en ce moment, que c'est précisément à cette tendance que chaque contrée
+doit l'augmentation qu'on remarque souvent parmi ses espèces, soit
+d'oiseaux, soit de quadrupèdes. Ils arrivent attirés par les nombreux
+avantages qu'ils y trouvent, à mesure que le pays devient plus ouvert et
+mieux cultivé. Mais reprenons l'histoire de nos pewees.</p>
+
+<p>«Au troisième jour, les petits étaient éclos. Un seul &oelig;uf n'avait
+rien produit, et la femelle, deux jours après la naissance de sa couvée,
+le poussa résolûment hors du nid. Je l'examinai et reconnus qu'il
+contenait un embryon d'oiseau en partie desséché, et dont les vertèbres
+adhéraient entièrement à la coquille, ce qui avait dû causer sa mort.
+Jamais je n'ai vu d'oiseaux témoigner autant de sollicitude pour
+<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> leur famille. Ils rentraient si souvent au nid avec des
+insectes, qu'il me semblait que les petits croissaient à vue d'&oelig;il.
+Les parents ne me regardaient plus comme un ennemi, et venaient souvent
+se poser tout près de moi, comme si j'eusse été l'un des rochers de la
+caverne. Fréquemment je m'enhardissais jusqu'à prendre les jeunes dans
+ma main; plusieurs fois même, j'ôtai du nid toute la famille, pour le
+nettoyer des débris de plumes qui les gênaient. Je leur attachai de
+petits cordons aux pattes, mais ils ne manquaient pas de s'en
+débarrasser avec leur bec ou l'assistance de leurs parents. J'en remis
+d'autres, jusqu'à ce qu'ils s'y fussent entièrement habitués; et à la
+fin, quand arriva le moment où ils allaient quitter le nid, je fixai à
+la patte de chacun d'eux un léger fil d'argent, assez lâche pour ne pas
+les blesser, mais cependant arrangé de façon qu'aucun de leurs
+mouvements ne pût le défaire.</p>
+
+<p>«Seize jours s'étaient écoulés, lorsque la couvée prit l'essor. Les
+vieux oiseaux, mettant le temps à profit, commencèrent aussitôt à
+préparer de nouveau le nid. Bientôt il reçut une deuxième ponte; et, au
+commencement d'août, <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> une seconde couvée faisait son apparition.</p>
+
+<p>«Les jeunes se retiraient de préférence dans les bois, comme s'y sentant
+plus en sûreté que dans les champs. Mais, avant leur départ, ils
+paraissaient convenablement forts, et n'oublièrent pas de faire de
+longues sorties en plein air, sur toute l'étendue de la crique et des
+campagnes environnantes. Le 8 octobre, il ne restait plus un seul pewee
+sur la plantation; mes petits compagnons étaient tous partis pour leur
+grand voyage. Cependant, quelques semaines plus tard, j'en vis arriver
+du nord, et qui s'arrêtèrent un moment, comme pour se reposer; puis ils
+continuèrent aussi dans la direction du sud. À l'époque qui ramène ces
+oiseaux en Pensylvanie, j'eus la satisfaction de revoir ceux de l'année
+précédente, dans ma caverne et aux environs; et là, toujours dans le
+même nid, deux nouvelles couvées s'élevèrent. Plus haut, à quelque
+distance sur la crique, je trouvai, sous un pont, d'autres nids de
+pewees, et plusieurs, dans les prairies adjacentes, étaient attachés à
+la partie intérieure de quelques hangars qu'on y avait construits pour
+serrer le foin. Ayant pris un certain nombre de ces oiseaux sur le nid,
+je reconnus <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> avec plaisir deux de ceux qui portaient à la patte
+le petit fil d'argent.</p>
+
+<p>«Je fus, sur ces entrefaites, obligé de me rendre en France où je
+demeurai deux ans. À mon retour, dans le commencement du mois d'août, je
+trouvai trois jeunes pewees dans la caverne; mais ce n'était plus le nid
+que j'y avais laissé lors de mon départ. Il avait été arraché de la
+voûte, et le nouveau était fixé un peu au-dessus de la place qu'occupait
+l'ancien. J'observai aussi que l'un des parents était très-sauvage,
+tandis que l'autre me laissait approcher à quelques pas. C'était le
+mâle; je soupçonnai alors que la première femelle avait payé sa dette à
+la nature. M'étant informé au fils du fermier, j'appris qu'effectivement
+il l'avait tuée avec quatre de ses petits, pour servir d'appât à ses
+hameçons. Le mâle alors avait amené une autre femelle dans la grotte.
+Aussi longtemps que la plantation de <i>mill-grove</i> m'appartint, il y eut
+toujours un nid de pewee dans ma retraite; mais, quand je l'eus vendue,
+la caverne fut détruite, et l'on démolit les rochers majestueux des
+bords de la crique. Leurs débris servirent à élever un nouveau barrage
+dans le perkioming.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> «Ces pewees aiment si particulièrement à accrocher leurs nids
+contre la paroi des roches caverneuses, que le nom qui leur conviendrait
+le mieux serait celui de gobe-mouches des rochers. Partout où ces sortes
+de rochers existent, j'ai vu ou entendu de ces oiseaux durant la saison
+des &oelig;ufs. Je me rappelle qu'une fois en Virginie, je voyageai avec un
+ami qui m'engagea à me détourner un peu de notre route pour visiter le
+fameux pont, ouvrage de la nature, que l'on remarque dans cet État. Mon
+compagnon, qui déjà plusieurs fois avait passé dessus, s'offrit à parier
+qu'il me conduirait jusqu'au beau milieu, sans même que je me fusse
+douté de son existence. On était au commencement d'avril, et d'après la
+description du lieu, telle que je l'avais vue dans les livres, j'étais
+certain qu'il devait être fréquenté par des pewees. Je tins la gageure,
+et nous voilà partis au trot de nos chevaux, moi désirant beaucoup me
+prouver ici encore, qu'à force d'appliquer son esprit à un sujet, on
+peut finir tôt ou tard par le bien connaître. Je prêtais l'oreille aux
+chants des différents oiseaux; enfin, j'eus la satisfaction de
+distinguer le cri du pewee. J'arrêtai mon cheval <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> pour juger de
+la distance à laquelle l'oiseau pouvait être, puis, après un moment de
+réflexion, je dis à mon ami que le pont n'était pas à plus de cent pas
+de nous, bien qu'il nous fût tout à fait impossible de l'apercevoir. Mon
+ami resta stupéfait: «Comment avez-vous pu le savoir? me demanda-t-il,
+car vous ne vous trompez pas.&mdash;Simplement, lui répondis-je, parce que
+j'ai entendu le chant du pewee, et que cela m'annonce que, non loin, il
+doit y avoir une caverne ou quelque crique aux roches profondes.» Nous
+avançâmes; les pewees s'élevèrent en troupe de dessous le pont; je le
+lui montrai du doigt, et de cette manière gagnai mon pari.</p>
+
+<p>«Cette règle d'observation, je l'ai toujours reconnue à la preuve, pour
+être réciproquement vraie, comme on dit en arithmétique: qu'on me donne
+la nature d'un terrain quelconque, boisé ou découvert, haut ou bas, sec
+ou mouillé, en pente vers le nord ou vers le sud, et quelle qu'en soit
+la végétation, grands arbres, essences spéciales ou simples
+broussailles; et d'après ces seules indications, je me fais fort de vous
+dire, presque à coup sûr, quelle est la nature de ses habitants.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> «Le vol de ce gobe-mouche est une succession de courtes
+saccades interrompues cependant par quelques mouvements plus soutenus.
+Lent, quand l'oiseau le prolonge à une certaine distance, il devient
+assez rapide lorsqu'il poursuit la proie. Parfois il monte
+perpendiculairement du lieu où il est perché pour attraper un insecte,
+puis revient se poser sur quelque branche sèche d'où il peut inspecter
+les environs. Il avale sa proie d'un seul morceau, à moins qu'elle ne se
+trouve trop grosse; quelquefois il lui donne la chasse très-longtemps,
+mais rarement sans l'atteindre. Quand il s'arrête sur la branche, c'est
+d'un air fier et résolu; il se redresse à la manière des faucons, jette
+un regard autour de lui, se secoue les ailes en frémissant, et fouette
+de la queue qui se meut comme par un ressort. Sa crête touffue est
+généralement relevée, et son apparence propre, sinon élégante.&mdash;Le pewee
+a ses stations préférées et dont il s'écarte rarement: souvent il
+choisit le haut d'un pieu servant de clôture au bord de la route; de là,
+il glisse dans toutes les directions, ensuite regagne son poste
+d'observation qu'il garde durant de longues heures, au soir et au
+matin. <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Le coin du toit, dans la grange, lui convient également
+bien; et, si le temps est beau, on le verra perché sur la dernière petite
+branche sèche de quelque grand arbre. Pendant la chaleur du jour, il
+repose sous l'ombrage des bois; en automne, il recherche la tige de la
+molène, et quelquefois l'angle aigu d'un rocher se projetant sur un
+ruisseau. De temps à autre, il descend par terre pour n'y rester qu'un
+moment; c'est ce qu'il fait surtout en hiver, dans nos États du Sud, où
+il passe généralement cette saison; ou bien encore au printemps,
+lorsqu'il est occupé à ramasser les matériaux dont se compose son nid.</p>
+
+<p>«J'ai trouvé ce gobe-mouche en hiver, dans les Florides, aussi vivant,
+aussi gai et chantant aussi bien qu'en aucun temps; de même, dans la
+Louisiane et les Carolines, principalement sur les champs de coton.
+Cependant, à ma connaissance, il ne niche jamais au midi de Charleston,
+dans la Caroline du Sud, et par exception seulement dans les parties
+basses de cet État. Ceux qui s'en vont quittent la Louisiane en février,
+pour y revenir en octobre. Durant l'hiver, ils se nourrissent, <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span>
+en attendant mieux, de baies de différentes sortes; très-adroits à
+découvrir les insectes empalés sur les épines par la pie-grièche de la
+Caroline, ils les dévorent avec avidité. Je trouvai quelques-uns de ces
+pewees sur les îles de la Madeleine, et les côtes du Labrador et de
+Terre-Neuve.</p>
+
+<p>«Le nid a quelque ressemblance avec celui de l'hirondelle de fenêtre:
+l'extérieur consiste en terre gâchée, au milieu de laquelle sont
+solidement enchevêtrées des herbes ou mousses de diverses espèces,
+déposées par couches régulières. Il est garni de radicules fibreuses, ou
+de petites hachures d'écorce de vigne, de laine, de crins, et parfois
+d'un peu de plume. Le plus grand diamètre, à l'entrée, est de cinq à six
+pouces, sur quatre à cinq de profondeur. Les deux oiseaux travaillent
+alternativement à apporter des pelotes de boue ou de terre humide mêlée
+avec de la mousse dont ils disposent la plus grande partie au dehors, et
+quelquefois tout l'extérieur semble en être entièrement formé. La
+construction est fortement attachée contre un mur, un rocher, les
+poutres d'une maison, etc. Dans les landes du Kentucky, j'ai vu des
+nids fixés à la paroi de <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> ces trous singuliers qu'on appelle
+<i>sink holes</i>, et qui s'enfoncent jusqu'à vingt pieds au-dessous de la
+surface du sol. J'ai remarqué que, lorsque les pewees reviennent au
+printemps, ils consolident leur ancienne habitation par des additions
+aux parties extérieures adhérentes au roc; c'est pour l'empêcher de
+tomber, ce qui lui arrive cependant quelquefois, lorsqu'elle date de
+plusieurs années. On en a vu, dans l'État du Maine, prendre possession
+du nid de l'hirondelle républicaine (<i>hirundo fulva</i>). Ils pondent de
+quatre à six &oelig;ufs, d'une forme ovale, et d'un blanc pur, avec
+quelques points rougeâtres près du gros bout.»</p>
+
+<h4>V.</h4>
+
+<p>Quand il quitte l'homme pour décrire et colorier l'oiseau, Audubon
+surpasse Chateaubriand dans <i>Atala</i>, ce poëte qui ne fut que le
+précurseur du naturaliste dans les forêts de l'Amérique et qui
+introduisit cependant une note nouvelle dans la gamme de la poésie en
+France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> Lisez cette description langoureuse des amours et des chants de
+l'oiseau <i>moqueur</i>:</p>
+
+<p>«Quand le chant d'amour de l'oiseau moqueur perce les feuillages du
+magnolia de la Louisiane au vaste tronc et à l'immense coupole de
+verdure, l'Européen qui se rappelle l'hymne nocturne du rossignol tapi
+sous l'ombre des chênes ressent un secret mépris pour ce qu'il admirait
+autrefois. La bignonia et les vignes rampantes s'enlacent autour des
+gros arbres, les dépassent, les couronnent, retombent en festons. Un
+parfum éthéré embaume l'air; partout des fleurs, des grappes
+mûrissantes, des corymbes vermeils, une atmosphère tiède et enivrante.
+Vous diriez que la nature, embarrassée de ses richesses, s'est arrêtée
+un jour pour les répandre de son sein sur cet heureux pays. Levez les
+yeux: sur une branche du grand arbre repose l'oiseau femelle. Le mâle,
+aussi léger que le papillon, décrit autour d'elle des cercles rapides,
+remonte, redescend, remonte encore...»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> VI.</h4>
+
+<p>Mais voici le plus beau des drames de ce Shakspeare de la nature.
+Écoutez:</p>
+
+<p class="center">LE FUGITIF.</p>
+
+<p>«Jamais je n'oublierai l'impression produite sur mon esprit par la
+rencontre qui fait le sujet de cet article, et je ne doute pas que la
+relation que j'en vais donner n'excite dans celui de mon lecteur des
+émotions de plus d'un genre.</p>
+
+<p>«C'était dans l'après-midi d'une de ces journées étouffantes où
+l'atmosphère des marécages de la Louisiane se charge d'émanations
+délétères; il se faisait tard et je regagnais ma maison encore éloignée,
+ployant sous la charge de cinq ou six ibis des bois, et de mon lourd
+fusil dont le poids, même en ce temps où mes forces étaient encore
+entières, m'empêchait d'avancer bien rapidement. J'arrivai sur les
+<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> bords d'un <i>bayou</i> qui n'avait guère que quelques pas de large;
+mais ses eaux étaient si bourbeuses que je n'en pouvais distinguer la
+profondeur, et je ne jugeai pas prudent de m'y aventurer avec mon
+fardeau. En conséquence, saisissant chacun de mes gros oiseaux, je les
+lançai l'un après l'autre sur la rive opposée, puis mon fusil, ma poire
+à poudre et mon carnier, et, tirant du fourreau mon couteau de chasse
+pour me défendre, s'il en était besoin, contre les alligators, j'entrai
+dans l'eau, suivi de mon chien fidèle. Je marchais avec précaution et
+lentement, <i>Platon</i> nageait auprès de moi, épuisé de chaleur et
+profitant de la fraîcheur du liquide élément qui calmait sa fatigue.
+L'eau devenait plus profonde en même temps que la fange de son lit; je
+redoublai de prudence, et je pus enfin atteindre le bord.</p>
+
+<p>«À peine commençais-je à m'y raffermir sur mes pieds que mon chien
+accourut vers moi, avec toutes les apparences de la terreur. Ses yeux
+semblaient vouloir sortir de leurs orbites, il grinçait des dents avec
+une expression de haine, et ses intentions se manifestaient par un sourd
+grognement. Je crus que tout cela provenait simplement de ce qu'il
+avait éventé <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> la trace d'un ours ou de quelque loup; et déjà
+j'apprêtais mon fusil, lorsque j'entendis une voix de stentor me crier:
+«Halte-là, ou la mort!» Un tel qui-vive au milieu de ces bois était bien
+fait pour surprendre. Du même coup je relevai et j'armai mon fusil; je
+n'apercevais point encore l'individu qui m'avait intimé un ordre si
+péremptoire, mais j'étais déterminé à combattre avec lui pour mon libre
+passage sur notre libre terre.</p>
+
+<p>«Tout à coup un grand nègre solidement bâti s'élança des épaisses
+broussailles où jusques alors il s'était tenu caché, et, renforçant
+encore sa grosse voix, me répéta sa formidable injonction. Que mon doigt
+eût pressé la détente, et c'était fait de sa vie; mais, m'étant aperçu
+que ce qu'il dirigeait sur ma poitrine n'était qu'une espèce de mauvais
+fusil qui ne pourrait jamais faire feu, je me sentis au fond assez peu
+effrayé de ses menaces et ne crus pas nécessaire d'en venir aux
+extrémités. Je remis mon fusil à côté de moi, fis doucement signe à mon
+chien de rester tranquille, et demandai à cet homme ce qu'il voulait.</p>
+
+<p>«Ma condescendance et l'habitude de la soumission qu'avait ce
+malheureux produisirent <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> leur effet: «Maître, dit-il, je suis un
+<i>fugitif</i>; je pourrais peut-être vous tuer! mais Dieu m'en garde! car il
+me semble le voir lui-même en ce moment, prêt à prononcer son jugement
+contre moi, pour un tel forfait. C'est moi maintenant qui implore votre
+merci; pour l'amour de Dieu, maître, ne me tuez pas.&mdash;Et pourquoi, lui
+répondis-je, avez-vous déserté vos quartiers où vous seriez certainement
+plus à l'aise que dans ces affreux marais?&mdash;Maître, mon histoire est
+courte, mais elle est triste. Mon camp ne se trouve pas loin d'ici; et
+comme je sais que vous ne pouvez regagner votre demeure, ce soir, si
+vous consentez à me suivre, je vous donne <i>ma parole d'honneur</i> que vous
+serez en parfaite sûreté jusqu'à demain matin. Alors, si vous le
+permettez, je me chargerai de vos oiseaux et vous remettrai dans votre
+route.»</p>
+
+<p>«Les grands yeux intelligents du nègre, ses manières franches et polies,
+le ton de sa voix, m'invitaient, toute réflexion faite, à tenter
+l'aventure. Et comme j'avais conscience de le valoir tout au moins, et
+d'avoir en plus mon chien pour me seconder, je lui répondis que je
+<i>voulais bien le suivre</i>. Il remarqua l'emphase <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> avec laquelle
+je prononçai ces derniers mots, et parut en comprendre si profondément
+la portée que, se tournant vers moi, il me dit: «Voici, maître, prenez
+mon grand couteau; tandis que, vous le voyez, moi je jette l'amorce et
+la pierre de mon fusil.» Lecteur, je restai confondu! c'en était trop:
+je refusai de prendre son couteau, et lui dis de garder son fusil en
+état, pour le cas où nous rencontrerions un couguar ou un ours.</p>
+
+<p>«La générosité se retrouve partout. Le plus grand monarque reconnaît son
+empire, et tous, autour de lui, depuis ses plus humbles serviteurs
+jusqu'aux nobles orgueilleux qui environnent son trône, subissent à
+certains moments la toute-puissance de ce sentiment. Je tendis
+cordialement ma main au fugitif. «Merci, maître,» me dit-il, et il me la
+serra de façon à me convaincre de la bonté de son c&oelig;ur, et aussi de
+la force de son poignet. À partir de ce moment, nous fîmes
+tranquillement route ensemble à travers les bois. Mon chien vint le
+flairer à plusieurs reprises; mais, entendant que je lui parlais de mon
+ton de voix ordinaire, il nous quitta, et se mit à faire ses tours non
+loin de nous, prêt à revenir au premier coup de <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> sifflet. Tout
+en marchant, j'observais que le nègre me guidait vers le soleil
+couchant, dans une direction tout opposée à celle qui conduisait chez
+moi. Je lui en fis la remarque; et lui, avec la plus grande simplicité,
+me répondit: «C'est uniquement pour notre sûreté.»</p>
+
+<p>«Après quelques heures d'une course pénible, où nous eûmes à traverser
+plusieurs autres petites rivières au bord desquelles il s'arrêtait
+toujours, pour jeter de l'autre côté son fusil et son couteau, attendant
+que je fusse passé le premier, nous arrivâmes sur la limite d'un immense
+champ de cannes, où j'avais tué auparavant bon nombre de daims. Nous y
+entrâmes, comme je l'avais fait souvent moi-même, tantôt debout, tantôt
+marchant à quatre pieds; mais il allait toujours devant moi, écartant de
+côté et d'autre les tiges entrelacées; et chaque fois que nous
+rencontrions quelque tronc d'arbre, il m'aidait à passer par-dessus avec
+le plus grand soin. À sa manière de connaître le bois, je fus bientôt
+convaincu que j'avais affaire à un véritable Indien; car il se dirigeait
+aussi juste en droite ligne qu'aucun Peau-rouge avec lequel j'eusse
+jamais fait route.</p>
+
+<p>«Tout à coup il poussa un cri fort et perçant, <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> assez semblable
+à celui d'un hibou; et j'en fus tellement surpris, qu'à l'instant même
+mon fusil se releva. «Ce n'est rien, maître, je donne seulement le
+signal de mon retour à ma femme et à mes enfants.» Une réponse du même
+genre, mais tremblante et plus douce, nous revint bientôt, prolongée
+entre les cimes des arbres. Les lèvres du fugitif s'entr'ouvrirent avec
+une expression de joie et d'amour; l'éclatante rangée de ses dents
+d'ivoire semblaient envoyer un sourire à travers l'obscurité du soir qui
+s'épaississait autour de nous. «Maître, me dit-il, ma femme, bien que
+noire, est aussi belle, pour moi, que la femme du président l'est à ses
+yeux; c'est ma reine, et je regarde mes enfants comme autant de princes.
+Mais vous allez les voir, car ils ne sont pas loin, Dieu merci!»</p>
+
+<p>«Là, au beau milieu du champ de cannes, je trouvai un camp régulier. On
+avait allumé un petit feu, et sur les braises grillaient quelques larges
+tranches de venaison. Un garçon de neuf à dix ans soufflait les cendres
+qui recouvraient des pommes de terre de bonne mine; divers articles de
+ménage étaient disposés soigneusement à l'entour, et un grand tapis de
+peaux <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> d'ours et de daim semblait indiquer le lieu de repos pour
+toute la famille. La femme ne leva point ses yeux vers les miens, et les
+petits, il y en avait trois, se retirèrent dans un coin, comme autant de
+jeunes ratons qu'on vient de prendre. Mais le fugitif, plus hardi et
+paraissant heureux, leur adressa des paroles si rassurantes, que bientôt
+les uns et les autres semblèrent me regarder comme envoyé par la
+Providence pour les retirer de toutes leurs tribulations. On s'empara de
+mes hardes que l'on suspendit pour les faire sécher; le nègre me demanda
+si je voulais qu'il nettoyât et graissât mon fusil, je le lui permis, et
+pendant ce temps la femme coupait une large tranche de venaison pour mon
+chien que les enfants s'amusaient déjà à caresser.</p>
+
+<p>«Lecteur, réfléchissez à ma situation. J'étais à dix milles, au moins,
+de chez moi, à quatre ou cinq de la plantation la plus rapprochée, dans
+un camp d'esclaves fugitifs, et entièrement à leur discrétion!
+Involontairement mes yeux suivaient leurs mouvements; mais, croyant
+reconnaître en eux un profond désir de faire de moi leur confident et
+leur ami, je me relâchai peu à peu de ma défiance, et <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> finis
+par mettre de côté tout soupçon. La venaison et les pommes de terre
+avaient un air bien tentant, et j'étais dans une position à trouver
+excellent un ordinaire beaucoup moins savoureux. Aussi, lorsqu'ils
+m'invitèrent humblement à faire honneur aux mets qui étaient devant
+nous, j'en pris ma part d'aussi bon c&oelig;ur que je l'aie jamais fait de
+ma vie.</p>
+
+<p>«Le souper fini, le feu fut complétement éteint, et l'on plaça une
+petite lumière de pommes de pin dans une calebasse qu'on avait creusée.
+Je m'apercevais bien que le mari et la femme avait grande envie de me
+communiquer quelque chose; moi de même, désormais libre de tout crainte,
+je désirais les voir se décharger le c&oelig;ur. Enfin le fugitif me
+raconta l'histoire dont voici la substance:</p>
+
+<p>«Il y avait environ huit mois qu'un planteur des environs, ayant éprouvé
+quelques pertes, avait été obligé de vendre ses esclaves aux enchères.
+On connaissait la valeur de ses nègres; et, au jour dit, le crieur les
+avait exposés soit par petits lots, soit un à un, suivant qu'il le
+jugeait plus avantageux à leur propriétaire. Le fugitif, qu'on savait
+avoir le plus de valeur, après sa femme, fut mis en vente à part, et
+<span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> poussé à un prix excessif. Pour la femme, qui vint ensuite et
+seule aussi, on en demanda huit cents dollars qui furent sur-le-champ
+comptés. Enfin arriva le tour des enfants, et à cause de leur race on
+les porta à de hauts prix. Le reste des esclaves fut vendu, chacun en
+raison de sa propre valeur.</p>
+
+<p>«Le fugitif eut la chance d'être adjugé à l'intendant de la plantation;
+la femme fut achetée par un individu demeurant à environ cent milles de
+là; et les enfants se virent dispersés en différents endroits, le long
+de la rivière. Le c&oelig;ur de l'époux et du père défaillit sous cette
+dure calamité. Quelque temps il souffrit d'un désespoir profond, sous
+son nouveau maître; mais, ayant retenu dans sa mémoire le nom des
+diverses personnes qui avaient acheté chacune une partie de sa chère
+famille, il feignit une maladie, si l'on peut appeler feint l'état d'un
+homme dont les affections avaient été si cruellement brisées, et refusa
+de se nourrir pendant plusieurs jours, regardé de mauvais &oelig;il par
+l'intendant, qui lui-même se trouvait frustré dans ce qu'il avait
+considéré comme un bon marché.</p>
+
+<p>«Une nuit d'orage, pendant que les éléments <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> se déchaînaient
+dans toute la fureur d'une véritable tourmente, le pauvre nègre
+s'échappa. Il connaissait parfaitement tous les marécages des environs,
+et se dirigea en droite ligne vers la cannaie au centre de laquelle
+j'avais trouvé son camp. L'une des nuits suivantes, il gagna la
+résidence où l'on retenait sa femme, et la nuit d'après il l'emmenait;
+puis, l'un après l'autre, il réussit à dérober ses enfants, jusqu'à ce
+qu'enfin furent réunis sous sa protection tous les objets de son amour.</p>
+
+<p>«Pourvoir aux besoins de cinq personnes n'était pas tâche facile dans
+ces lieux sauvages: d'autant plus qu'au premier signal de l'étonnante
+disparition de cette famille extraordinaire, ils se virent traqués de
+tous côtés, et sans relâche. La nécessité, comme on dit, fait sortir le
+loup du bois. Le fugitif semblait avoir bien compris ce proverbe, car
+pendant la nuit il s'approchait de la plantation de son premier maître,
+où il avait toujours été traité avec une grande bonté. Les serviteurs de
+la maison le connaissaient trop bien pour ne pas l'aider par tous les
+moyens en leur pouvoir, et chaque matin il s'en revenait à son camp
+avec d'amples <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> provisions. Un jour qu'il était à la recherche de
+fruits sauvages, il trouva un ours mort devant le canon d'un fusil qu'on
+avait mis là tout exprès en affût. Il ramassa l'arme et le gibier et les
+emporta chez lui. Ses amis de la plantation s'y prirent de manière à lui
+procurer quelques munitions, et dans les jours sombres et humides il
+s'aventura d'abord à chasser autour de son camp. Actif et courageux, il
+devint peu à peu plus hardi et se hasarda plus au large en quête de
+gibier. C'était dans une de ces excursions que je venais de le
+rencontrer. Il m'assura que le bruit que j'avais fait en traversant le
+bayou l'avait empêché de tuer un beau daim. «Il est vrai, ajouta-t-il,
+que mon vieux mousquet rate bien souvent.»</p>
+
+<p>«Les fugitifs, quand ils m'eurent confié leur secret, se levèrent tous
+deux de leur siége, et les yeux pleins de larmes: «Bon maître, au nom de
+Dieu, faites quelque chose pour nous et nos enfants!» me dirent-ils en
+sanglotant. Et pendant ce temps, leurs pauvres petits dormaient d'un
+profond sommeil, dans la douce paix de leur innocence! Qui donc aurait
+pu entendre un pareil récit sans émotion? <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> Je leur promis de
+tout mon c&oelig;ur de les aider. Tous deux passèrent la nuit debout pour
+veiller sur mon repos; et moi, je dormis serré contre leurs marmots,
+comme sur un lit du plus moelleux duvet.</p>
+
+<p>«Le jour éclata si beau, si pur, si joyeux, que je leur dis que le ciel
+même souriait à leur espérance, et que je ne doutais pas de leur obtenir
+un plein pardon. Je leur conseillai de prendre leurs enfants avec eux,
+et leur promis de les accompagner à la plantation de leur premier
+maître. Ils obéirent avec empressement; mes ibis furent accrochés autour
+du camp, et, comme un <i>memento</i> de la nuit que j'y avais passée, je fis
+une entaille à plusieurs arbres; après quoi je dis adieu, peut-être pour
+la dernière fois, à ce champ de cannes, et bientôt nous arrivâmes à la
+plantation. Le propriétaire, que je connaissais très-bien, me reçut avec
+cette généreuse bonté qui distingue les planteurs de la Louisiane. Une
+heure ne s'était pas écoulée, que le fugitif et sa famille se voyaient
+réintégrés chez lui; peu de temps après, il les racheta de leurs
+propriétaires, et les traita avec la même bonté qu'auparavant. Ils
+purent donc encore être heureux, comme le <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> sont généralement les
+esclaves dans cette contrée, et continuer à nourrir l'un pour l'autre ce
+tendre attachement, source de leurs infortunes, mais aussi en définitive
+de leur bonheur. J'ai su que, depuis, la loi avait défendu de séparer
+ainsi les esclaves d'une même famille sans leur consentement.»</p>
+
+<h4>VII.</h4>
+
+<p>L'hirondelle d'Europe a sa s&oelig;ur en Amérique.</p>
+
+<p class="center">L'HIRONDELLE DE CHEMINÉE,<br>
+OU MARTINET D'AMÉRIQUE.</p>
+
+<p>«Du moment que l'hirondelle a trouvé dans nos maisons tant de commodités
+pour y établir son nid, on l'a vue abandonner avec une sagacité vraiment
+remarquable ses anciennes retraites dans le creux des arbres, et
+<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> prendre possession de nos cheminées, ce qui, sans aucun doute,
+lui a valu le nom sous lequel on la connaît généralement. Je me rappelle
+parfaitement bien le temps où, dans le bas Kentucky, dans l'Indiana et
+l'Illinois, ces oiseaux choisissaient encore très-souvent, pour nicher,
+les excavations des branches et des vieux troncs; et telle est
+l'influence d'une première habitude, que c'est toujours là que, de
+préférence, ils reviennent, non-seulement pour chercher un abri, mais
+aussi pour élever leurs petits, spécialement dans ces parties isolées de
+notre pays qu'on peut à peine dire habitées. Alors les hirondelles se
+montrent aussi délicates pour le choix d'un arbre qu'elles le sont
+ordinairement dans nos villes pour le choix de la cheminée où elles
+veulent fixer temporairement leur demeure: des sycomores d'une taille
+gigantesque et que ne soutient plus qu'une simple couche d'écorce et de
+bois, sont ceux qui semblent leur convenir le mieux. Partout où j'ai
+rencontré de ces vénérables patriarches des forêts, que la décadence et
+l'âge avaient ainsi rendus habitables, j'ai toujours trouvé des nids
+d'hirondelles qui elles-mêmes continuaient d'y vivre jusqu'au moment de
+leur <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> départ. Ayant fait couper un arbre de cette espèce, j'ai
+compté dans l'intérieur du tronc une cinquantaine de ces nids, et, de
+plus, chaque branche creuse en renfermait un.</p>
+
+<p>«Le nid, qu'il soit placé dans un arbre ou dans une cheminée, se compose
+de petites branches sèches que l'oiseau se procure d'une façon assez
+singulière. Si vous regardez les hirondelles tandis qu'elles sont en
+l'air, vous les voyez tournoyer par bandes autour de la cime de quelque
+arbre qui dépérit, s'il n'est déjà tout à fait mort: on les dirait
+occupées à poursuivre les insectes dont elles font leur proie; leurs
+mouvements sont extrêmement rapides. Tout à coup elles se jettent le
+corps contre la branche, s'y accrochent avec leurs pattes, puis, par une
+brusque secousse, la cassent net, et se renvolent en l'emportant à leur
+nid. La frégate pélican a souvent recours à la même man&oelig;uvre,
+seulement elle saisit les petits bâtons dans son bec, au lieu de les
+tenir avec ses pieds.</p>
+
+<p>«C'est au moyen de sa salive que l'hirondelle fixe ces premiers
+matériaux sur le bois, le roc ou le mur d'une cheminée; elle les arrange
+en rond, les croise, les entrelace, pour <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> étendre à l'extérieur
+les bords de son ouvrage; le tout est pareillement englué de salive
+qu'elle répand autour, à un pouce ou plus, pour mieux l'assujettir et le
+consolider. Quand le nid est dans une cheminée, sa place est
+généralement du côté de l'est, et à une distance de cinq à huit pieds de
+l'entrée. Mais dans le creux d'un arbre, où toutes nichent en
+communauté, il se trouve plus haut ou plus bas, suivant la convenance
+générale. La construction, assez fragile du reste, cède de temps à
+autre, soit sous le poids des parents et des jeunes, soit emportée par
+un flot subit de pluie, cas auxquels ils sont tous ensemble précipités
+par terre.&mdash;On y compte de quatre à six &oelig;ufs d'un blanc pur, et il y
+a deux couvées par saison.</p>
+
+<p>«Le vol de cette hirondelle rappelle celui du martinet d'Europe; mais il
+est plus vif, quoique bien soutenu. C'est une succession de battements
+assez courts, si l'on en excepte pourtant la saison où l'heureux couple
+prélude aux amours: car on les voit alors comme nager tous les deux, les
+ailes immobiles, glissant dans les airs avec un petit gazouillement
+aigu, et la femelle ne cessant de recevoir les caresses <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> du
+mâle. En d'autres temps, ils planent au large, à une grande hauteur,
+au-dessus des villes et des forêts; puis, avec la saison humide,
+reviennent voler à ras du sol, et on les voit écumer l'eau pour boire et
+se baigner. Quand ils vont pour descendre dans un trou d'arbre ou une
+cheminée, leur vol, toujours rapide, s'interrompt brusquement comme par
+magie; en un instant ils s'abattent en tournoyant et produisent avec
+leurs ailes un tel bruit, qu'on croirait entendre dans la cheminée le
+roulement lointain du tonnerre. Jamais ils ne se posent sur les arbres
+ni sur le sol. Si l'on prend une de ces hirondelles et qu'on la mette
+par terre, elle fait de gauches efforts pour s'échapper et peut à peine
+se mouvoir. J'ai lieu de croire que parfois, la nuit, il arrive aux
+parents de s'envoler et aux jeunes de prendre de la nourriture: car j'ai
+entendu le <i>frou-frou</i> d'ailes des premiers et les cris de
+reconnaissance des seconds, durant des nuits calmes et sereines.</p>
+
+<p>«Quand les petits tombent par accident, ce qui arrive aussi quelquefois,
+bien que le nid reste en place, ils parviennent à y remonter à l'aide
+de leurs griffes aiguës, en élevant un <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> pied, puis l'autre, et
+en s'appuyant sur leur queue. Deux ou trois jours avant d'être en état
+de s'envoler, ils grimpent en haut du mur, jusqu'auprès de l'ouverture
+de la cheminée à l'abri de laquelle ils ont grandi. Un observateur
+pourra reconnaître ce moment, en voyant les parents passer et repasser
+au-dessus de l'extrémité du tuyau sans y entrer. C'est la même chose,
+quand ils ont été élevés dans un arbre.</p>
+
+<p>«Dans nos villes, les hirondelles choisissent d'abord une cheminée
+spéciale pour s'y retirer. C'est là qu'au premier printemps et avant de
+commencer à bâtir, les deux sexes se rendent en foule depuis une heure
+ou deux avant le coucher du soleil, jusque bien longtemps après nuit
+close. Jamais ils ne s'engagent dedans qu'ils n'aient voltigé plusieurs
+fois tout à l'entour; puis, tantôt l'un, tantôt l'autre, ils se décident
+à entrer, jusqu'à ce qu'enfin, pressés par l'heure, ils s'y précipitent
+plusieurs ensemble. Ils s'accrochent aux murs avec leurs griffes, s'y
+tiennent appuyés sur leur queue pointue, et dès l'aurore, avec un bruit
+sourd et retentissant, ils s'élancent dehors exactement tous à la fois.
+Je me rappelle qu'à Francisville, je <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> voulus compter combien il
+en entrerait dans une cheminée avant la nuit. Je me tenais à une
+fenêtre, à proximité du lieu; il en vint plus de mille, et je ne les vis
+pas toutes, tant s'en faut! La ville, à cette époque, pouvait contenir
+une centaine de maisons, et la plupart de ces oiseaux étaient alors en
+route vers le sud, ne s'arrêtant simplement que pour la nuit.</p>
+
+<p>«Je venais d'arriver à Louisville, dans le Kentucky, lorsque je fus mis
+en relation avec l'aimable et bonne famille du major William Groghan. Un
+jour que nous parlions d'oiseaux, celui-ci me demanda si j'avais vu les
+arbres où l'on supposait que les hirondelles passaient l'hiver, mais où,
+en réalité, elles n'entrent que pour s'abriter et faire leur nid. Je lui
+répondis que j'en avais vu. Alors il m'apprit que, sur mon chemin pour
+revenir à la ville, il s'en trouvait un dont il m'enseigna la place, et
+qui était remarquable, entre tous, par le nombre immense de ces oiseaux
+qui s'y retiraient.&mdash;M'étant remis en route, j'arrivai bientôt au lieu
+indiqué et n'eus pas de peine à reconnaître l'arbre en question: c'était
+un sycomore presque sans branches, portant de soixante à soixante-dix
+pieds de haut sur huit de <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> diamètre à la base; il pouvait en
+avoir encore près de cinq, même à une hauteur de cinquante pieds, où le
+tronçon d'une branche brisée et creuse, d'environ deux pieds de
+diamètre, se séparait de la tige principale. C'était par là qu'entraient
+les hirondelles. En examinant l'arbre de près, je le trouvai d'un bois
+dur, mais rongé au centre presque jusqu'aux racines. On était au mois de
+juillet, et le soleil marquait comme quatre heures après-midi. Les
+hirondelles volaient au-dessus de Jeffersonville, de Louisville et des
+bois environnants; mais je n'en voyais aucune près du sycomore. Je
+rentrai chez moi, pour revenir bientôt à pied. Le soleil descendait
+derrière les montagnes d'Argent; la soirée était belle, des milliers
+d'hirondelles voltigeaient autour de moi, et de temps en temps quatre ou
+cinq à la fois disparaissaient dans le trou de l'arbre, comme des
+abeilles se pressant à l'entrée de leur ruche. Et moi je restais là, ma
+tête appuyée contre le tronc et prêtant l'oreille au bruit assourdissant
+que faisaient les oiseaux pour s'installer à l'intérieur. Il était nuit
+noire quand je quittai mon poste, et j'étais convaincu qu'il en restait
+encore un bien plus <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> grand nombre dehors. Je n'avais pas eu la
+prétention de les compter: il y en avait trop, et ils se précipitaient à
+l'ouverture en rangs si serrés et si épais, que c'était à confondre
+l'imagination. À peine étais-je de retour à Louisville, qu'un violent
+ouragan mêlé de tonnerre passa sur la ville, et je pensai que la
+précipitation des hirondelles avait eu pour cause leur inquiétude et le
+désir d'éviter l'orage. Toute la nuit, je ne fis que rêver
+d'hirondelles, tant j'étais impatient de constater leur nombre, avant
+que l'époque de leur départ fût arrivée.</p>
+
+<p>«Le lendemain matin, il ne paraissait encore aucune lueur de jour, que
+déjà je me retrouvais à mon poste. Je me remis l'oreille collée contre
+l'arbre; tout était silencieux au dedans. Il y avait environ vingt
+minutes que j'étais dans cette posture, lorsque soudain je crus que le
+grand arbre se déracinait et tombait sur moi. Instinctivement je fis un
+bond de côté; mais en regardant en l'air, quel ne fut pas mon étonnement
+de le voir debout et aussi ferme que jamais. C'étaient des hirondelles
+qu'il vomissait en flots noirs et continus. Je courus reprendre ma
+place et j'écoutai, réellement <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> stupéfait de ce bruit du dedans,
+que je ne puis mieux comparer qu'au sourd roulement d'une large roue
+sous l'action d'un puissant cours d'eau. Il faisait sombre encore, de
+sorte que je pouvais à peine distinguer l'heure à ma montre; mais
+j'estime qu'elles mirent à sortir ainsi trente minutes et plus. Puis,
+l'intérieur de l'arbre redevint silencieux, et elles se dispersèrent
+dans toutes les directions avec la rapidité de la pensée.</p>
+
+<p>«Immédiatement, je formai le projet d'examiner l'intérieur de cet arbre
+qui, comme me l'avait dit mon ami le major Groghan, était bien le plus
+remarquable que j'eusse jamais vu. Pour cette expédition, je m'adjoignis
+un camarade de chasse, et nous partîmes, munis d'une assez longue corde.
+Après plusieurs essais, nous réussîmes à la lancer par-dessus la branche
+brisée de façon à ce que les deux bouts revinssent toucher la terre;
+ensuite, m'étant armé d'un grand bambou, je grimpai sur l'arbre au moyen
+de cette sorte de câble et parvins sans accident jusqu'à la branche sur
+laquelle je m'assis. Mais tout cela fut peine perdue: je ne pus rien
+voir du tout dans l'intérieur <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> de l'arbre, et ma gaule, d'au
+moins quinze pieds de long, avait beau s'y promener de droite et de
+gauche, elle ne touchait à rien qui pût me donner quelque renseignement.
+Je redescendis fatigué et désappointé.</p>
+
+<p>«Sans me décourager cependant, le lendemain je louai un homme qui fit un
+trou à la base de l'arbre. Il n'y restait plus que huit à neuf pouces
+d'écorce et de bois. Bientôt la hache eut mis le dedans à jour, et nous
+découvrîmes une masse compacte de dépouilles et de débris de plumes
+réduites en une espèce de terreau au milieu duquel je pouvais encore
+distinguer des fragments d'insectes et de coquilles. Je me frayai ou
+plutôt me perçai tout au travers un passage d'environ six pieds. Cette
+opération ne prit pas mal de temps, et comme je savais par expérience
+que, si les oiseaux venaient à soupçonner l'existence de ce trou, ils
+abandonneraient l'arbre sur-le-champ, je le fis soigneusement reboucher.
+Dès le même soir, les hirondelles revinrent comme d'habitude, et je me
+gardai de les troubler de plusieurs jours. Enfin, m'étant précautionné
+d'une lanterne sourde, un soir vers les neuf heures, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> je
+retournai au sycomore, résolu de voir à fond dans l'intérieur. Le trou
+fut ouvert doucement; je me hissai le long des parois en m'aidant de la
+masse de détritus; mon camarade venait par derrière. Je trouvai tout
+parfaitement tranquille; et par degrés, dirigeant la lumière de la
+lanterne sur les côtés de l'excavation béante au-dessus de nous,
+j'aperçus les hirondelles collées les unes contre les autres et couvrant
+toute la surface interne. Avec le moins de bruit possible, nous en
+prîmes et tuâmes plus d'un cent que nous fourrâmes dans nos habits et
+dans nos poches; puis, nous étant laissés glisser en bas, nous nous
+retrouvâmes en plein air. Une chose remarquable, c'est que, pendant
+notre visite, pas un seul de ces oiseaux n'avait laissé dégoutter de sa
+fiente sur nous. L'entrée exactement refermée, nous reprîmes, fiers et
+joyeux, le chemin de Louisville. Parmi les cent quinze individus que
+nous avions emportés, il ne se trouva que six femelles; soixante-six
+étaient mâles et adultes; le sexe de vingt-deux des autres ne put être
+déterminé; c'étaient, sans aucun doute, des jeunes de la première
+couvée: leur chair était tendre, et les tuyaux <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> de leurs plumes
+paraissaient encore mous.</p>
+
+<p>«Voyons, faisons en gros le compte des oiseaux qui pouvaient être ainsi
+logés dans cet arbre: l'espace vide commençant à partir de la pile de
+plumes et de dépouilles pour finir à l'entrée supérieure de la cavité ne
+présentait pas moins de 25 pieds en hauteur sur 15 de large, en
+supposant à l'arbre 5 pieds de diamètre, ce qui donnerait 375 pieds
+carrés de surface. Maintenant, accordons à chaque oiseau un espace d'à
+peu près 3 pouces, ce qui est plus que suffisant, vu la manière dont ils
+étaient entassés: il y aura 32 oiseaux par chaque pied carré, et, par
+conséquent, le nombre total que contenait l'intérieur de ce seul arbre
+était de 11,000.</p>
+
+<p>«Je ne cessai point de surveiller les mouvements de mes hirondelles.
+Lorsque les jeunes qui avaient été élevées dans les cheminées de
+Louisville, Jeffersonville et des maisons du voisinage, ainsi que dans
+les arbres choisis pour cet objet, eurent abandonné le lieu de leur
+naissance, je recommençai mes visites au sycomore. C'était le 2 août. Je
+m'assurai que le nombre des oiseaux qui s'y retiraient <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> n'avait
+pas augmenté; mais je trouvai beaucoup plus de femelles et de jeunes que
+de mâles sur une cinquantaine qui furent pris et ouverts. Jour par jour,
+j'y revins: le 13 août, il n'y en entra guère que deux ou trois cents;
+le 18, pas un seul ne s'en approcha, et c'est à peine si je vis passer
+isolément quelques individus qui m'avaient l'air de s'en aller vers le
+sud. En septembre, pendant la nuit, je regardai dans l'intérieur: il n'y
+en restait aucun. J'y revins encore une fois, en février, par un temps
+très froid, et, convaincu que toutes les hirondelles avaient quitté le
+pays, je refermai définitivement l'ouverture et cessai mes visites.</p>
+
+<p>«Mai cependant était de retour, et son souffle printanier nous ramenait
+le peuple vagabond des airs. Les hirondelles aussi revinrent à leur
+arbre, et j'en vis le nombre s'accroître chaque jour. Vers le
+commencement de juin, j'imaginai de fermer l'entrée avec un bouchon de
+paille que je pouvais retirer à mon gré au moyen d'une corde. Le
+résultat fut curieux: les oiseaux, comme d'ordinaire, vinrent pour
+s'abriter à la tombée de la <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> nuit; ils s'attroupèrent, passant
+et repassant devant l'arbre d'un air tout dérouté; plusieurs déjà
+commençaient à s'envoler au loin: j'ôtai le bouchon, et immédiatement
+ils entrèrent sans discontinuer, jusqu'à ce qu'il ne me fût plus
+possible de les distinguer du lieu où j'étais.</p>
+
+<p>«J'avais quitté Louisville pour aller me fixer à Henderson, et ce ne fut
+que cinq ans après que je pus revoir le sycomore, dans l'intérieur
+duquel les hirondelles abondaient toujours. Les pièces de bois avec
+lesquelles j'avais bouché mon trou avaient été brisées ou emportées;
+mais l'ouverture était de nouveau complétement remplie de dépouilles et
+de débris des oiseaux.&mdash;À la fin pourtant, il survint un ouragan
+tellement violent, que leur antique retraite fut tout de son long
+couchée par terre.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> VIII.</h4>
+
+<p>Revoyez l'aigle dans une autre scène:</p>
+
+<p>«L'aigle est né sublime. Il flotte sur les bannières, il est le symbole
+du courage et de la grandeur. Il est le blason de la liberté d'Amérique;
+il servit de type à Rome dans ses conquêtes, à Napoléon dans ses
+entreprises. La puissance de son élan, la hauteur et la rapidité de son
+essor, sa vigueur, son audace, la froideur de son courage justifient ce
+choix que l'assentiment de tous les peuples consacre. C'est un héros et
+un tyran. Sa férocité égale sa bravoure. Il aime à plonger ses serres
+dans le sang; le carnage fait ses délices, alors même qu'il n'a pas
+besoin d'une proie à dévorer.</p>
+
+<p>«En automne, au moment où des milliers d'oiseaux fuient le nord et se
+rapprochent du soleil, laissez votre barque effleurer l'eau du
+Mississipi. Quand vous verrez deux arbres <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> dont la cime dépasse
+toutes les autres cimes s'élever en face l'un de l'autre, sur les deux
+bords du fleuve, levez les yeux. L'aigle est là, perché sur le faîte de
+l'un des arbres. Son &oelig;il étincelle dans son orbite et paraît brûler
+comme la flamme. Il contemple attentivement toute l'étendue des eaux;
+souvent son regard s'arrête sur le sol; il observe, il attend; tous les
+bruits qui se font entendre, il les écoute, il les recueille; le daim,
+qui effleure à peine les feuillages, ne lui échappe pas. Sur l'arbre
+opposé, l'aigle femelle reste en sentinelle. De moment en moment, son
+cri semble exhorter le mâle à la patience. Il y répond par un battement
+d'ailes, par une inclination de tout son corps et par un glapissement
+dont la discordance et l'éclat ressemblent au rire d'un maniaque. Puis
+il se redresse; à son immobilité, à son silence, vous diriez une statue.
+Les canards de toute espèce, les poules d'eau, les outardes fuient par
+bataillons serrés, que le cours de l'eau emporte; proies que l'aigle
+dédaigne, et que ce mépris sauve de la mort. Un son, que le vent fait
+voler sur le courant, arrive enfin jusqu'à l'ouïe des deux aigles; ce
+bruit a le <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> retentissement et la raucité<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a> d'un instrument de
+cuivre: c'est le chant du cygne. La femelle avertit le mâle, par un
+appel composé de deux notes; tout le corps de l'aigle frémit; deux ou
+trois coups de bec dont il frappe rapidement son plumage le préparent à
+son expédition. Il va partir.</p>
+
+<p>«Le cygne vient, comme un vaisseau flottant dans l'air; son col d'une
+blancheur de neige, étendu en avant; l'&oelig;il étincelant d'inquiétude.
+Le mouvement précipité de ses deux ailes suffit à peine à soutenir la
+masse de son corps; et ses pattes, qui se reploient sous sa queue,
+disparaissent à l'&oelig;il. Il approche lentement, victime dévouée. Un cri
+de guerre se fait entendre. L'aigle part avec la rapidité de l'étoile
+qui file ou de l'éclair qui resplendit. Le cygne voit son bourreau,
+abaisse son col, décrit un demi-cercle, et man&oelig;uvre, dans l'agonie de
+sa crainte, pour échapper à la mort. Une seule chance de succès lui
+reste, c'est de plonger dans le courant; mais l'aigle <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> prévoit
+la ruse; il force sa proie à rester dans l'air, en se tenant sans
+relâche au-dessous d'elle, et en menaçant de la frapper au ventre et
+sous les ailes. Cette combinaison, que l'homme envierait à l'oiseau, ne
+manque jamais d'atteindre son but. Le cygne s'affaiblit, se lasse, et
+perd tout espoir de salut. Mais alors son ennemi craint encore qu'il
+n'aille tomber dans l'eau du fleuve. Un coup des serres de l'aigle
+frappe la victime sous l'aile, et la précipite obliquement sur le
+rivage.</p>
+
+<p>«Tant de puissance, d'adresse, d'activité, de prudence ont achevé la
+conquête. Vous ne verriez pas sans effroi le triomphe de l'aigle. Il
+danse sur le cadavre; il enfonce profondément ses armes d'airain dans le
+c&oelig;ur du cygne mourant; il bat des ailes, il hurle de joie, les
+dernières convulsions de l'oiseau l'enivrent. Il lève sa tête chauve
+vers le ciel, et ses yeux enflammés d'orgueil se colorent comme le sang.
+Sa femelle vient le rejoindre. Tous deux ils retournent le cygne,
+percent sa poitrine de leur bec, et se gorgent du sang encore chaud qui
+en jaillit.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> IX.</h4>
+
+<p>En changeant de spectacle, Audubon change de pinceau pour le décrire, il
+ne veut pas même déranger les amours des plus petits oiseaux.</p>
+
+<p>«J'ai souvent, dit-il, passé des journées entières dans la société de
+ces petits êtres ailés. Rien n'est plus vif et plus joyeux; du haut des
+vieux troncs et des arbres tombant de décrépitude, la voix du pivert se
+fait entendre, et tous ses camarades lui répondent. On voit plusieurs
+mâles attachés à la poursuite d'une seule femelle, voltiger, monter,
+descendre, exécuter mille évolutions étranges: espèce de ballet
+burlesque dont il est difficile d'être témoin sans rire. C'est ainsi que
+les prétendants témoignent à leur belle le désir de lui plaire et de
+l'amuser. Point de jalousie entre ces beaux, qui se disputent
+paisiblement et sans <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> haine le prix des jeux, la compagne qui
+doit appartenir au vainqueur. D'arbre en arbre et de buisson en buisson,
+les mêmes cérémonies se répètent. Autour de la coquette qui semble
+indécise, vous voyez quelquefois douze ou treize danseurs voltigeant;
+les jeux continuent jusqu'au moment où elle donne la préférence à l'un
+des rivaux, qu'elle attaque de son bec lorsqu'il passe près d'elle.
+Aussitôt tous les prétendants de s'envoler et de courir après une autre
+belle. Le couple reste tête-à-tête. Bientôt il s'agit de chercher une
+habitation commode pour le nouveau ménage. Ils partent ensemble et
+choisissent dans le bois un tronc d'arbre facile à creuser; tour à tour
+le mari et la femme opèrent à coups de bec l'excavation qui doit
+contenir eux et leurs petits. À mesure qu'un débris de l'arbre vole dans
+l'air, sous le bec de l'un d'eux, l'autre le félicite par un petit cri
+aigu, écho de sa joie. Enfin, le nid s'achève, et c'est plaisir de voir
+les deux oiseaux monter et redescendre l'arbre dans tous les sens,
+aiguiser leurs becs sur tous les rameaux; chasser inexorablement les
+rouges-gorges et les autres oiseaux; aller en course <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> lointaine
+à la recherche de fourmis, de larves et d'insectes. Deux semaines après,
+six &oelig;ufs, blancs et transparents comme le cristal, sont déposés dans
+l'asile conjugal.</p>
+
+<p>«Les piverts ont deux couvées par saison; aussi cette race joyeuse
+pullule-t-elle dans les forêts de l'Amérique, et vous ne pouvez faire
+une promenade sans entendre leurs cris perçants et le retentissement de
+leur bec sur l'écorce des arbres.»</p>
+
+<p>«Telles sont les couleurs vives, variées, naïves, que la plume du
+naturaliste, aussi pittoresque que son pinceau, emploie pour commenter
+et expliquer les admirables planches qui composent son ouvrage. C'est
+ainsi que nous comprenons la science. Grâce au progrès de la
+civilisation, elle ne se contente plus d'une aride nomenclature: elle ne
+se renferme plus dans la poudre des vieux livres. Adieu pour toujours
+aux classifications symboliques et artificielles qui remplaçaient
+l'étude du monde et substituaient aux harmonies de la création je ne
+sais quel squelette, dont les ossements étiquetés servaient de jouet aux
+érudits. Lisez ces anciennes monographies. <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Qu'y
+trouverez-vous? Des titres et des mots, des chiffres et un numérotage
+éternel, qui ne parle ni à l'âme ni à la pensée. Est-ce donc là, grand
+Dieu! ton &oelig;uvre éternelle, ton &oelig;uvre vivante, animée dans toutes
+ses parties? Quelles inventions puériles me donnez-vous à la place de ce
+grand tout?»</p>
+
+<p>Ces réflexions sont de l'intelligent traducteur, M. Chasles.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> CXIX<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>CONVERSATIONS DE G&OElig;THE<br>
+PAR ECKERMANN.</h3>
+
+<p class="center">(PREMIÈRE PARTIE.)</p>
+
+<h4>I.</h4>
+
+<p>Les grands hommes sont comme les grands monuments; on ne les voit pas
+d'un coup d'&oelig;il, on ne les juge pas d'un seul mot. Il faut y revenir
+une fois, deux fois, trois fois, chaque fois, en un mot, qu'un nouvel
+écho échappé <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> de leur tombe nous rappelle leur nom ou leur
+pensée par une de leurs &oelig;uvres posthumes ou par les confidences
+rétrospectives d'un de leurs familiers. Le temps les effeuille comme
+leurs actes et leurs ouvrages à chaque période de leur existence, à
+chaque année de leur vie. Leurs opinions, modifiées par les
+circonstances, changent selon qu'ils ont acquis plus ou moins
+d'expérience par leur contact avec le temps. Qui pourrait dire si
+Napoléon à Sainte-Hélène pensait juste comme Napoléon à Marengo ou même
+comme Napoléon à l'île d'Elbe? Qui pourrait dire si lord Byron, mort à
+trente-sept ans, aurait pensé à soixante-dix ans ce qu'il avait écrit à
+vingt-sept ans en Écosse? Qui oserait affirmer que Schiller, écrivant le
+drame des <i>Brigands</i> à vingt-deux ans, ce drame corrupteur de la
+moralité publique, l'aurait encore écrit, de sa plume refroidie, à l'âge
+fait où il écrivait ses belles &oelig;uvres savantes et morales, à son âge
+mûr? Qui pourrait dire enfin si G&oelig;the, l'homme essentiellement et
+véritablement progressif, qui doutait de tout, même de Dieu et de
+l'immortalité, à vingt-huit ans, aurait écrit à quatre-vingt-deux ans
+le portrait de <i>Faust</i>, le héros du scepticisme? <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> Non, les
+jugements du premier coup sont des impressions et non des jugements;
+autrement il faudrait convenir que l'existence, la réflexion,
+l'expérience des hommes, sont de vains mots qui n'ont aucune influence,
+aucun amendement, aucun progrès à nous apporter, et que Dieu, en nous
+accordant le temps, ce grand révélateur de la vérité en tout genre, ne
+nous a donné qu'une déception dont nous n'avions aucun besoin pour être
+plus éclairés et plus sages qu'à notre premier mot dans la vie. Ce
+serait le blasphème contre la Providence; la Providence des grands
+hommes, c'est la vie, c'est la réflexion, c'est l'expérience, c'est le
+repentir. Qui oserait enlever le repentir aux plus grands hommes? Ce
+serait enlever à l'humanité toutes ses améliorations. N'en parlons plus.</p>
+
+<h4>II.</h4>
+
+<p>Aussi, pendant que le monde contemporain voit ou lit avec admiration ce
+que tel ou tel grand homme a fait, a dit, ou a écrit dans sa jeunesse,
+le grand homme qui se voit admiré, <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> ou qui se voit loué souvent
+à tort, se recueille, s'interroge, juge ses juges, et se dit tout bas:
+«On m'applaudit pour ce qui méritait, en réalité, d'être condamné! Je ne
+savais pas, j'étais inexpérimenté; l'illusion, ce mirage des belles
+âmes, me possédait; maintenant le temps a fait son &oelig;uvre, et il ne me
+reste de ces saintes erreurs que celle qu'il faut nourrir toujours, bien
+qu'elle m'ait souvent trompé: l'amour du mieux pour l'humanité.»</p>
+
+<h4>III.</h4>
+
+<p>M. de Las-Cases à Sainte-Hélène, auprès de Napoléon, le capitaine
+Medwin, auprès de lord Byron en Italie et en Angleterre, furent chacun
+un de ces échos providentiels que le hasard ou la volonté place à côté
+de ces grands hommes pour répercuter à l'avenir leurs confidences
+fausses ou vraies, intéressées ou désintéressées, selon qu'ils voulaient
+parler à leur chevet ou parler, comme on dit, par la fenêtre. La
+Providence ménage à ces hommes rares de pareils confidents: les uns
+pour porter leur <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> voix lointaine à leurs partisans, comme
+Las-Cases; les autres, comme Medwin, pour donner au monde des notions
+familières et vraies sur une des grandes natures de leur époque. Quand
+le plus grand homme de l'Allemagne moderne eut vieilli sans perdre une
+seule des facultés de son âme et sans perdre un seul des cheveux
+blanchis de sa large tête, le ciel lui envoya Eckermann, comme le soir
+envoie au voyageur son ombre prolongée qui le suit dans sa route afin de
+lui certifier son image. Or, qu'était-ce qu'Eckermann?</p>
+
+<h4>IV.</h4>
+
+<p>Eckermann, comme Medwin, que j'ai beaucoup connu, était le fils d'un
+pauvre porte-balle des environs de Hambourg. M. Sainte-Beuve, un de ces
+esprits tout à la fois philosophiques, poétiques et critiques, qui
+creusent un sujet ou un homme avec une seule note, en parle ainsi:</p>
+
+<p>«Il n'avait rien en lui de supérieur. C'était une de ces natures de
+second ordre, un de ces <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> esprits nés disciples et acolytes, et
+tout préparés par un fonds d'intelligence et de dévouement, par une
+première piété admirative, à être les secrétaires des hommes supérieurs.
+Ainsi, en France, avons-nous vu, à des degrés différents, Nicole pour
+Arnauld, l'abbé de Langeron ou le chevalier de Ramsay pour Fénelon;
+ainsi eût été Deleyre pour Rousseau, si celui-ci avait permis qu'on
+l'approchât. Eckermann sortait de la plus humble extraction; son père
+était porte-balle, et habitait un village aux environs de Hambourg.
+Élevé dans la cabane paternelle jusqu'à l'âge de quatorze ans, allant
+ramasser du bois mort et faire de l'herbe pour la vache dans la mauvaise
+saison, ou accompagnant, l'été, son père dans ses tournées pédestres, le
+jeune Eckermann s'était d'abord essayé au dessin, pour lequel il avait
+des dispositions innées assez remarquables; il n'était venu qu'ensuite à
+la poésie, et à une poésie toute naturelle et de circonstance. Il a
+raconté lui-même toutes ces vicissitudes de sa vie première avec
+bonhomie et ingénuité.</p>
+
+<p>«Petit commis, puis secrétaire d'une mairie dans l'un de ces
+départements de l'Elbe nouvellement incorporés à l'Empire français, il
+se <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> vit relevé, au printemps de 1813, par l'approche des
+Cosaques, et il prit part au soulèvement de la jeunesse allemande pour
+l'affranchissement du pays. Volontaire dans un corps de hussards, il fit
+la campagne de l'hiver de 1813-1814. Le corps auquel il appartenait
+guerroya, puis séjourna dans les Flandres et dans le Brabant; le jeune
+soldat en sut profiter pour visiter les riches galeries de peinture dont
+la Belgique est remplie, et sa vocation allait se diriger tout entière
+de ce côté. Mais à son retour en Allemagne, et lorsqu'il se croyait en
+voie de devenir un artiste et un peintre, une indisposition physique,
+résultat de ses fatigues et de ses marches forcées, l'arrêta
+brusquement: ses mains tremblaient tellement qu'il ne pouvait plus tenir
+un pinceau. Il n'en était encore qu'aux premières initiations de l'art;
+il y renonça.</p>
+
+<p>«Obligé de penser à la subsistance, il obtint un emploi à Hanovre dans
+un bureau de la Guerre. C'est à ce moment qu'il eut connaissance des
+chants patriotiques de Théodore K&oelig;rner, qui était le héros du jour.
+Le recueil intitulé <i>la Lyre et l'Épée</i> le transporta; il eut l'idée de
+s'enrôler à la suite dans le même <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> genre, et il composa à son
+tour un petit poëme sur la vie de soldat. Cependant il lisait et
+s'instruisait sans cesse. On lui avait fort conseillé la lecture des
+grands auteurs, particulièrement de Schiller et de Klopstock; il les
+admira, mais sans tirer grand profit de leurs &oelig;uvres. Ce ne fut que
+plus tard qu'il se rendit bien compte de la stérilité de cette
+admiration: c'est qu'il n'y avait nul rapport entre leur manière et ses
+dispositions naturelles à lui-même.</p>
+
+<p>«Il entendit pour la première fois prononcer le nom de G&oelig;the, et un
+volume de ses Poésies et Chansons lui tomba entre les mains. Oh! alors
+ce fut tout autre chose; il sentit un bonheur, un charme indicible; rien
+ne l'arrêtait dans ces poésies de la vie, où une riche individualité
+venait se peindre sous mille formes sensibles; il en comprenait tout;
+là, rien de savant, pas d'allusions à des faits lointains et oubliés,
+pas de noms de divinités et de contrées que l'on ne connaît plus: il y
+retrouvait le c&oelig;ur humain et le sien propre, avec ses désirs, ses
+joies, ses chagrins; il y voyait une nature allemande claire comme le
+jour, la réalité pure, en pleine lumière et <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> doucement
+idéalisée. Il aima G&oelig;the dès lors, et sentit un vague désir de se
+donner à lui; mais il faut l'entendre lui-même:</p>
+
+<p>«Je vécus des semaines et des mois, dit-il, absorbé dans ses poésies.
+Ensuite je me procurai <i>Wilhelm Meister</i>, et sa Vie, ensuite ses drames.
+Quant à <i>Faust</i>, qui, avec tous ses abîmes de corruption humaine et de
+perdition, m'effraya d'abord et me fit reculer, mais dont l'énigme
+profonde me rattirait sans cesse, je le lisais assidûment les jours de
+fête. Mon admiration et mon amour pour G&oelig;the s'accroissaient
+journellement, si bien que je ne pouvais plus rêver ni parler d'autre
+chose.</p>
+
+<p>«Un grand écrivain, observe à ce propos Eckermann, peut nous servir de
+deux manières: en nous révélant les mystères de nos propres âmes, ou en
+nous rendant sensibles les merveilles du monde extérieur. G&oelig;the
+remplissait pour moi ce double office. J'étais conduit, grâce à lui, à
+une observation plus précise dans les deux voies; et l'idée de l'unité,
+ce qu'a d'harmonieux et de complet chaque être individuel considéré en
+lui-même, le sens enfin <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> des mille apparitions de la nature et
+de l'art se découvraient à moi chaque jour de plus en plus.</p>
+
+<p>«Après une longue étude de ce poëte et bien des essais pour reproduire
+en poésie ce que j'avais gagné à le méditer, je me tournai vers
+quelques-uns des meilleurs écrivains des autres temps et des autres
+pays, et je lus non-seulement Shakspeare, mais Sophocle et Homère dans
+les meilleures traductions...»</p>
+
+<p>«Eckermann, en un mot, travaille à se rendre digne d'approcher G&oelig;the
+quelque jour. Comme ses premières études (on vient assez de le voir)
+avaient été des plus défectueuses, il se mit à les réparer et à étudier
+tant qu'il put au gymnase de Hanovre d'abord, puis, quand il fut devenu
+plus libre, et sa démission donnée, à l'université de G&oelig;ttingue. Il
+avait pu cependant publier, à l'aide de souscriptions, un recueil de
+poésies dont il envoya un exemplaire à G&oelig;the, en y joignant quelques
+explications personnelles. Il rédigea ensuite une sorte de traité de
+critique et de poétique à son intention. Le grand poëte n'avait cessé
+d'être de loin son «étoile <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> polaire». En recevant le volume de
+poésies, G&oelig;the reconnut vite un de ses disciples et de ses amis comme
+le génie en a à tous les degrés; non content de faire à l'auteur une
+réponse de sa main, il exprima tout haut la bonne opinion qu'il avait
+conçue de lui. Là-dessus, et d'après ce qu'on lui en rapporta, Eckermann
+prit courage, adressa son traité critique manuscrit à G&oelig;the, et se
+mit lui-même en route à pied et en pèlerin pour Weimar, sans autre
+dessein d'abord que de faire connaissance avec le grand poëte, son
+idole. À peine arrivé, il le vit, l'admira et l'aima de plus en plus,
+s'acquit d'emblée sa bienveillance, vit qu'il pourrait lui être agréable
+et utile, et, se fixant près de lui à Weimar, il y demeura (sauf de
+courtes absences et un voyage de quelques mois en Italie) sans plus le
+quitter jusqu'à l'heure où cet esprit immortel s'en alla.</p>
+
+<p>«Après la mort de G&oelig;the, resté uniquement fidèle à sa mémoire, tout
+occupé de le représenter et de le transmettre à la postérité sous ses
+traits véritables et tel qu'il le portait dans son c&oelig;ur, il continua
+de jouir à Weimar de l'affection de tous et de l'estime de la Cour;
+<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> revêtu avec les années du lustre croissant que jetait sur lui
+son amitié avec G&oelig;the, il finit même par avoir le titre envié de
+conseiller aulique, et mourut entouré de considération, le 3 décembre
+1854.</p>
+
+<p>«Il était dans sa trente-troisième année seulement à son arrivée à
+Weimar; il avait gardé toute la fraîcheur des impressions premières et
+la faculté de l'admiration. Il y a des gens qui ne sauraient parler de
+lui sans le faire quelque peu grotesque et ridicule: il ne l'est pas. Il
+est sans doute à quelque degré de la famille des Brossette et des
+Boswell, de ceux qui se font volontiers les greffiers et les rapporteurs
+des hommes célèbres; mais il choisit bien son objet, il l'a adopté par
+choix et par goût, non par banalité ni par badauderie aucune; il n'a
+rien du gobe-mouche, et ses procès-verbaux portent en général sur les
+matières les plus élevées et les plus intéressantes dont il se pénètre
+tout le premier et qu'il nous transmet en auditeur intelligent.
+Remercions-le donc et ne le payons pas en ingrats, par des épigrammes et
+avec des airs de supériorité. Ne rions pas de ces natures de modestie
+et d'abnégation, <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> surtout quand elles nous apportent à pleines
+mains des présents de roi.</p>
+
+<p>«G&oelig;the, à cette époque où Eckermann commence à nous le montrer (juin
+1823), était âgé de soixante-quatorze ans, et il devait vivre près de
+neuf années encore. Il était dans son heureux déclin, dans le plein et
+doux éclat du soleil couchant. Il ne créait plus,&mdash;je n'appelle pas
+création cette seconde et éternelle partie de <i>Faust</i>,&mdash;mais il revenait
+sur lui-même, il revoyait ses écrits, préparait ses &OElig;uvres complètes,
+et, dans son retour réfléchi sur son passé qui ne l'empêchait pas d'être
+attentif à tout ce qui se faisait de remarquable autour de lui et dans
+les contrées voisines, il épanchait en confidences journalières les
+trésors de son expérience et de sa sagesse.</p>
+
+<p>«Il en est, dans ces confidences, qui nous regardent et nous intéressent
+plus particulièrement. G&oelig;the, en effet, s'occupe beaucoup de la
+France et du mouvement littéraire des dernières années de la
+Restauration; il est peu de nos auteurs en vogue dont les débuts en ces
+années n'aient été accueillis de lui avec curiosité, et jugés avec une
+sorte de sympathie; il reconnaissait en eux des alliés imprévus et
+<span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> comme des petits cousins d'outre-Rhin. Et ici une remarque est
+nécessaire.</p>
+
+<p>«Il faut distinguer deux temps très-différents, deux époques, dans les
+jugements de G&oelig;the sur nous et dans l'attention si particulière qu'il
+prêta à la France: il ne s'en occupa guère que dans la première moitié,
+et, ensuite, tout à la fin de sa carrière. G&oelig;the, à ses débuts, est
+un homme du dix-huitième siècle; il a vu jouer dans son enfance <i>le Père
+de famille</i> de Diderot et <i>les Philosophes</i> de Palissot; il a lu nos
+auteurs, il les goûte, et lorsqu'il a opéré son &oelig;uvre essentielle,
+qui était d'arracher l'Allemagne à une imitation stérile et de lui
+apprendre à se bâtir une maison à elle, une maison du Nord, sur ses
+propres fondements, il aime à revenir de temps en temps à cette
+littérature d'un siècle qui, après tout, est le sien. On n'a jamais
+mieux défini Voltaire dans sa qualité d'esprit spécifique et toute
+française qu'il ne l'a fait; on n'a jamais mieux saisi dans toute sa
+portée la conception buffonienne des <i>Époques de la Nature</i>; on n'a
+jamais mieux respiré et rendu l'éloquente ivresse de Diderot; il semble
+la partager quand il en parle: «Diderot, s'écrie-t-il avec un
+enthousiasme égal à <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> celui qu'il lui aurait lui-même inspiré,
+Diderot est Diderot, un individu unique; celui qui cherche les taches de
+ses &oelig;uvres est un <i>philistin</i>, et leur nombre est <i>légion</i>. Les
+hommes ne savent accepter avec reconnaissance ni de Dieu, ni de la
+Nature, ni d'un de leurs semblables, les trésors sans prix.» Mais ce ne
+sont pas seulement nos grands auteurs qui l'occupent et qui fixent son
+attention, il va jusqu'à s'inquiéter des plus secondaires et des plus
+petits de ce temps-là, d'un abbé d'Olivet, d'un abbé Trublet, d'un abbé
+Le Blanc qui, «tout médiocre qu'il était (c'est G&oelig;the qui parle), ne
+put jamais parvenir pourtant à être reçu de l'Académie.»</p>
+
+<p>«Cependant la France changeait; après les déchirements et les
+catastrophes sociales, elle accomplissait, littérairement aussi, sa
+métamorphose. G&oelig;the, qui connut et ne goûta que médiocrement M<sup>me</sup>
+de Staël, ne paraît pas avoir eu une bien haute idée de Chateaubriand,
+le grand artiste et le premier en date de la génération nouvelle. À
+cette époque de l'éclat littéraire de Chateaubriand, l'homme de Weimar
+ne faisait pas grande attention à la France, qui s'imposait à
+l'Allemagne par d'autres <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> aspects. Et puis il y avait entre eux
+deux trop de causes d'antipathie. G&oelig;the reconnaissait toutefois à
+Chateaubriand un grand talent et une initiative <i>rhétorico-poétique</i>
+dont l'impulsion et l'empreinte se retrouvaient assez visibles chez les
+jeunes poëtes venus depuis. Mais il ne faisait vraiment cas, en fait de
+génies, que de ceux de la grande race, de ceux qui durent, dont
+l'influence vraiment féconde se prolonge, se perpétue au-delà, de
+génération en génération, et continue de créer après eux. Les génies
+purement d'art et de forme, et de phrases, dénués de ce germe
+d'invention fertile, et doués d'une action simplement viagère, se
+trouvent en réalité bien moins grands qu'ils ne paraissent, et, le
+premier bruit tombé, ils ne revivent pas. Leur force d'enfantement est
+vite épuisée.</p>
+
+<p>«Ce qui commença à rappeler sérieusement l'attention de G&oelig;the du côté
+de la France, ce furent les tentatives de critique et d'art de la jeune
+école qui se produisit surtout à dater de 1824, et dont le journal <i>le
+Globe</i> se fit le promoteur et l'organe littéraire. Ah! ici G&oelig;the se
+montra vivement attiré et intéressé. Il se sentait compris, deviné par
+des Français pour <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> la première fois: il se demandait d'où venait
+cette race nouvelle qui importait chez soi les idées étrangères, et qui
+les maniait avec une vivacité, une aisance, une prestesse inconnues
+ailleurs. Il leur supposait même d'abord une maturité d'âge qu'il
+mesurait à l'étendue de leurs jugements, tandis que cette étendue tenait
+bien plutôt chez eux au libre et hardi coup d'&oelig;il de la jeunesse.</p>
+
+<p>Ce fut surtout vers 1827 que ce vif intérêt de G&oelig;the pour la nouvelle
+et jeune France se prononça pour ne plus cesser. En 1825, il hésitait
+encore, et M. Cousin, dans une visite qu'il lui fit à Weimar, ayant
+voulu le mettre sur le chapitre de la littérature en France, ne put
+l'amener bien loin sur ce terrain encore trop neuf.»</p>
+
+<p>Mais en 1827, lorsque M. Ampère le visita, sa disposition d'esprit était
+bien changée; G&oelig;the, averti par <i>le Globe</i>, était au fait de tout,
+curieux et avide de toutes les particularités à notre sujet. Dans une
+lettre adressée à M<sup>me</sup> Récamier le 9 mai (1827) et publiée quelques
+jours après dans <i>le Globe</i> par suite d'une indiscrétion non
+regrettable, le jeune voyageur s'exprimait en ces termes, qui sont à
+rapprocher <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> de ceux dans lesquels Eckermann nous parle des mêmes
+entretiens:</p>
+
+<p>«G&oelig;the, écrivait M. Ampère, a, comme vous le savez, quatre-vingts
+ans. J'ai eu le plaisir de dîner plusieurs fois avec lui en petit
+comité, et je l'ai entendu parler plusieurs heures de suite avec une
+présence d'esprit prodigieuse: tantôt avec finesse et originalité,
+tantôt avec une éloquence et une chaleur de jeune homme. Il est au
+courant de tout, il s'intéresse à tout, il a de l'admiration pour tout
+ce qui peut en admettre. Avec ses cheveux blancs, sa robe de chambre
+bien blanche, il a un air tout candide et tout patriarcal. Entre son
+fils, sa belle-fille, ses deux petits-enfants, qui jouent avec lui, il
+cause sur les sujets les plus élevés. Il nous a entretenu de Schiller,
+de leurs travaux communs, de ce que celui-ci voulait faire, de ce qu'il
+aurait fait, de ses intentions, de tout ce qui se rattache à son
+souvenir: il est le plus intéressant et le plus aimable des hommes.</p>
+
+<p>«Il a une conscience naïve de sa gloire qui ne peut déplaire parce qu'il
+est occupé de tous les autres talents, et si véritablement <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span>
+sensible à tout ce qui se fait de bon, partout et dans tous les genres.
+À genoux devant Molière et la Fontaine, il admire <i>Athalie</i>, goûte
+<i>Bérénice</i>, sait par c&oelig;ur les chansons de Béranger et raconte
+parfaitement nos plus nouveaux vaudevilles. À propos du Tasse, il
+prétend avoir fait de grandes recherches et que l'histoire se rapproche
+beaucoup de la manière dont il a traité son sujet. Il soutient que la
+prison est un conte. Ce qui vous fera plaisir, c'est qu'il croit à
+l'amour du Tasse et à celui de la princesse; mais toujours à distance,
+toujours romanesque et sans ces absurdes propositions d'épouser qu'on
+trouve chez nous dans un drame récent.»</p>
+
+<p>N'oublions pas que la lettre est adressée à M<sup>me</sup> Récamier, favorable à
+tous les beaux cas d'amour et de délicate passion.</p>
+
+<h4>V.</h4>
+
+<p>On connaît G&oelig;the, le Voltaire et le Cuvier allemand dans un même
+homme, le créateur de la lumière, l'idolâtre de l'art! Il a écrit ses
+mémoires; <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> il fut constamment heureux. Son tempérament moral
+était composé, par moitiés égales, de réflexion froide pour les choses
+et d'enthousiasme ardent pour les lettres, les arts et même pour les
+sciences. Il naquit à une époque où la philosophie française passionnait
+l'Allemagne et où les excès de la révolution repoussaient les c&oelig;urs.
+Il s'était fixé jeune à Weimar. L'amitié du grand-duc et de la
+grande-duchesse Amélie l'avait élevé, par l'affection, au rang de
+principal conseiller de cette cour athénienne et de directeur du théâtre
+et du ministère. Jamais sa faveur, dont il usait modérément, ne subit
+d'éclipse. Il semblait régner du droit divin du génie. La poésie était
+son titre; ceux qu'il n'aurait pu soumettre, il les charmait par l'excès
+de confiance en lui-même; il ne jalousait personne. Les premiers
+écrivains ou poëtes de l'Allemagne étaient à lui. Il découvrit dans un
+livre un jeune homme pauvre et souffrant, le seul rival que la nature
+pouvait lui opposer, Schiller; il l'appela à Iéna, puis à Weimar, tourna
+sur lui l'amitié du grand-duc, travailla en commun avec lui, en fit son
+frère, et lui prêta la moitié de son génie. Schiller mort, G&oelig;the le
+pleura toute sa vie. Jamais une <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> si sincère confraternité
+n'avait uni deux âmes d'hommes de lettres. En 1792, G&oelig;the suivit, par
+dévouement monarchique, le duc de Weimar dans la campagne des Prussiens
+contre la France; après la paix, il passa à Bruxelles et revint vivre à
+Weimar. Il se maria; il eut un fils dont ces conversations nous
+entretiennent. Il lui fit épouser une jeune fille charmante et tendre
+qui fut pour lui comme une seconde jeunesse en son c&oelig;ur. Il les
+perdit. Ses deux petits-enfants jouèrent avec ses cheveux blancs.</p>
+
+<h4>VI.</h4>
+
+<p>G&oelig;the avait écrit vers 1792 le roman étrange et poétiquement
+populaire de <i>Werther</i>, comme Schiller avait écrit les <i>Brigands</i>: deux
+&oelig;uvres inexplicables et en dehors de toute vue morale; de l'art pur,
+où la force de la passion conduit les jeunes héros de Schiller au crime,
+et le héros mélancolique de G&oelig;the au suicide. <i>Werther</i>, comme un jet
+de flamme que le monde combustible de l'époque attendait, incendia à
+son apparition toutes les nations. <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> Jamais livre n'eut, en si
+peu d'années, un si grand nombre d'éditions. C'était l'amour délirant
+extravasé sur la terre. Le ridicule n'y mordit pas; le sublime de la
+passion le tua. <i>Werther</i> resta et restera le charbon de feu des livres.
+G&oelig;the étudia de sang-froid les résultats terribles de l'incendie
+qu'il avait allumé; chaque suicide en Allemagne et en Europe était pour
+lui un triomphe. <i>Faust</i>, son &oelig;uvre principale en vers, était avant
+lui une légende moitié humaine, moitié satanique, d'outre-Rhin. Son
+succès fut à la fois philosophique et populaire. Méphistophélès,
+portrait de G&oelig;the au fond, fut l'indifférence railleuse entre le bien
+et le mal, l'éternel blasphème de l'humanité, représentée par la jeune
+et infortunée Marguerite. Les poëtes étrangers furent pervertis par
+cette doctrine plus grande que nature. Ugo Foscolo en Italie, Byron en
+Angleterre y puisèrent, l'un son imitation de Werther dans les lettres
+de <i>Jacopo Ortis</i>, l'autre ses doctrines malfaisantes d'énergie dans le
+crime de ses premières poésies, et de raillerie cynique du bien dans
+<i>Don Juan</i>; après cela G&oelig;the réfléchit et changea peu à peu de route.
+Il vit ou il crut voir que ses élans passionnés dans <i>Werther</i>,
+<span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> que ses aspirations désordonnées dans <i>Faust</i>, poussaient
+l'humanité hors de sa sphère en faisant rêver aux peuples des destinées
+supérieures à ce qu'ils peuvent atteindre ici-bas. Il redevint possible,
+et il vit que le possible était l'honnête. Il prit pour devise la
+modération, et ne goûta plus que la vérité pratique. Il écrivit des
+ballades allemandes très-romantiques, mais qui, à nous, nous paraissent
+trop féeriques ou trop puériles; puis des études remarquables sur la
+botanique, puis des <i>Essais sur les couleurs</i> où il crut détrôner
+Newton, puis le roman de <i>Wilhelm Meister</i>, espèce de rêve d'un Juif
+errant de l'humanité, plein d'intentions souvent inintelligibles, et
+parsemé de réalités délicieuses telles que l'épisode de <i>Mignon</i>; puis
+un roman apocalyptique des <i>Affinités électives</i>, énigme dont le mot
+n'est pas encore trouvé.</p>
+
+<h4>VII.</h4>
+
+<p>Il resta invariablement fidèle à son prince, devint son ami et ne cessa
+pas de gouverner, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> de concert avec lui, dans un sens libéral et
+modéré, dirigeant les alliances, la politique et le théâtre de Weimar
+dans le double intérêt du prince et du peuple pendant cinquante ans. Il
+tint cette difficile balance sans la laisser osciller. Quand Napoléon,
+après la paix de Tilsitt, vint à Weimar, G&oelig;the témoigna, pour l'homme
+des grands exploits militaires, une partialité plus que poétique; il fut
+flatté d'en être distingué. Cet homme lui éclipsa les défaites et les
+malheurs de l'Allemagne. Il parut passer du côté du destin représenté, à
+ses yeux, par l'homme de la force brutale. Le philosophe disparut en lui
+devant le poëte.</p>
+
+<p>Ni son prince ni son pays ne lui demandaient compte de cette partialité
+blessante pour le vainqueur. «Ce sont deux grands esprits, se
+disaient-ils, ils ne se jugent pas, ils s'admirent.» Napoléon, en effet,
+comme on le verra, affecta d'admirer beaucoup G&oelig;the. Il avait lu
+<i>Werther</i> dans sa jeunesse et <i>Faust</i> dans sa maturité.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> VIII.</h4>
+
+<p>Eckermann n'habitait pas encore Weimar; il ne devint le familier du
+grand homme que dans les dix dernières années de sa vie. Voici comment
+il s'attendrit sur son souvenir, quand la mort eut éteint la voix de
+G&oelig;the:</p>
+
+<p>«Je vois enfin devant moi terminé le troisième volume de mes
+conversations avec G&oelig;the, promis depuis longtemps; j'éprouve la joie
+que donne le triomphe de grands obstacles. J'étais dans une situation
+très-difficile. Je ressemblais au marin qui ne peut pas faire route par
+le vent du jour, et qui est obligé d'attendre, avec la plus grande
+patience, des semaines et des mois jusqu'à ce que le vent favorable, qui
+soufflait il y a des années, souffle de nouveau. Dans le temps heureux
+où j'écrivis les deux premiers volumes, je marchais avec un vent
+favorable; les paroles récemment prononcées résonnaient encore dans mes
+oreilles, et le commerce animé que j'avais avec cet <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> homme
+extraordinaire me maintenait dans une atmosphère d'enthousiasme, qui
+m'entraînait en avant et semblait me donner des ailes.</p>
+
+<p>«Mais aujourd'hui, déjà depuis bien des années cette voix est muette, et
+le bonheur dont je jouissais dans ce contact avec sa personne est bien
+loin derrière moi; aussi je ne pouvais trouver l'ardeur nécessaire que
+dans les heures où il m'était donné de rentrer en moi-même, assez
+profondément pour pénétrer dans ces asiles de l'âme que rien ne trouble;
+là je pouvais revoir le passé avec ses fraîches couleurs; il se
+redressait devant moi, et je voyais de grandes pensées, des fragments de
+cette grande âme apparaître à mes regards, comme apparaîtraient des
+sommets lointains, mais éclairés par la lumière du jour céleste, aussi
+éclatante que la lumière du soleil.</p>
+
+<p>«La joie que j'éprouvais dans ces moments me rendait tout mon feu; les
+idées et la suite de leur développement, les expressions telles qu'elles
+avaient été prononcées, tout redevenait clair comme un souvenir de la
+veille. G&oelig;the vivait encore devant moi; j'entendais de nouveau le
+timbre aimé de sa voix, à laquelle <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> nulle autre ne peut être
+comparée. Je le voyais de nouveau, le soir, avec son étoile sur son
+habit noir, dans son salon brillamment éclairé, plaisanter au milieu de
+son cercle, rire et causer gaiement. Je le voyais un autre jour par un
+beau temps, à côté de moi dans sa voiture, en pardessus brun, en
+casquette bleue, son manteau gris clair étendu sur ses genoux; son teint
+brun est frais comme le temps, ses paroles jaillissent spirituelles et
+se perdent dans l'air, mêlées au roulement de la voiture qu'elles
+dominent. Ou bien, je me voyais encore, le soir, dans son cabinet
+d'étude, éclairé par la tranquille lumière de la bougie; il était assis
+à la table, en face de moi, en robe de chambre de flanelle blanche. La
+douce émotion que l'on ressent au soir d'une journée bien employée
+respirait sur ses traits; notre conversation roulait sur de grands et
+nobles sujets; je voyais alors se montrer tout ce que sa nature
+renfermait de plus élevé, et mon âme s'enflammait à la sienne. Entre
+nous régnait la plus profonde harmonie; il me tendait sa main par-dessus
+la table, et je la pressais; puis je saisissais un verre rempli, placé
+près de moi, et je le vidais en silence, et je lui faisais une secrète
+libation, les <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> regards passant au-dessus de mon verre et
+reposant dans les siens.</p>
+
+<p>«Dans ces moments, je le retrouvais dans toute sa vie, et ses paroles
+résonnaient de nouveau comme autrefois.&mdash;Mais on le sait, quel que soit
+le bonheur que nous ayons à penser à un mort bien-aimé, le fracas confus
+du jour qui s'écoule fait que souvent pendant des semaines et des mois
+notre pensée ne se tourne vers lui que passagèrement; et les moments de
+calme et de profond recueillement où nous croyons posséder de nouveau,
+dans toute la vivacité de la vie, cet ami parti avant nous, ces moments
+se mettent au nombre des rares et belles heures d'existence.&mdash;Il en
+était ainsi de moi avec G&oelig;the.&mdash;Souvent des mois se passaient où mon
+âme, absorbée par les relations de la vie journalière, était morte pour
+lui, et il n'adressait pas un seul mot à mon esprit. Puis venaient
+d'autres semaines, d'autres mois de disposition stérile, pendant
+lesquels rien en moi ne voulait ni germer ni fleurir. Ces temps de
+néant, il fallait que j'eusse la grande patience de les laisser
+s'écouler inutiles, car, dans de pareilles circonstances, ce que
+j'aurais écrit n'aurait rien valu. Je devais attendre <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> de la
+fortune le retour des heures où le passé revivait et se représentait
+devant moi, où je jouissais d'une énergie intellectuelle assez grande,
+d'un bien-être physique assez complet pour élever mon âme à cette
+hauteur à laquelle il faut que je parvienne pour être digne de voir de
+nouveau reparaître en moi les idées et les sentiments de G&oelig;the.&mdash;Car
+j'avais affaire à un héros que je ne devais pas abaisser. Pour être
+vrai, il devait se montrer avec toute la bienveillance de ses jugements,
+avec la pleine clarté et la pleine force de son intelligence, avec la
+dignité naturelle à un caractère élevé.&mdash;Ce n'était pas là une petite
+difficulté.</p>
+
+<p>«Mes relations avec lui avaient un caractère de tendresse tout
+particulier; c'étaient celles de l'écolier avec son maître, du fils avec
+son père, de l'âme avide d'instruction avec l'âme riche de
+connaissances. Il me fit entrer dans sa société et prendre part aux
+jouissances intellectuelles et aussi aux plaisirs plus mondains d'un
+être supérieur. Souvent je le voyais seulement tous les huit jours, le
+soir; souvent j'avais le bonheur de le voir à midi tous les jours,
+tantôt en grande compagnie, tantôt tête à tête, à dîner.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> «Sa conversation était variée comme ses &oelig;uvres. Il était
+toujours le même et toujours différent. S'il était occupé d'une grande
+idée, ses paroles coulaient avec une inépuisable richesse; on croyait
+alors être au printemps, dans un jardin où tout est en fleur, où tout
+éblouit, et empêche de penser à se cueillir un bouquet. Dans d'autres
+temps, au contraire, on le trouvait muet, laconique; un nuage semblait
+avoir couvert son âme, et dans certains jours on sentait auprès de lui
+comme un froid glacial, comme un vent qui a couru sur la neige et les
+frimas et qui coupe. Puis je le revoyais, et je retrouvais un jour d'été
+avec tous ses sourires; je croyais entendre dans les bois, dans les
+buissons, dans les haies, tous les oiseaux me saluer de leurs chants; le
+ciel bleu était traversé par le cri de coucou, et dans la plaine en
+fleurs bruissait l'eau du ruisseau. Alors quel bonheur de l'écouter! Sa
+présence enivrait, et chacune de ses paroles semblait élargir le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«C'est ainsi qu'en lui on voyait comme dans une lutte et dans une
+succession perpétuelle tour à tour l'hiver et l'été, la vieillesse et
+la jeunesse; mais il était admirable que, dans ce <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> vieillard de
+soixante-dix et de quatre-vingts ans, ce fût la jeunesse qui reprît
+toujours le dessus, car ces journées où l'automne ou l'hiver se
+faisaient sentir n'étaient que de rares exceptions.</p>
+
+<p>«L'empire qu'il avait sur lui-même était remarquable, et c'est là même
+une des originalités les plus saillantes de son caractère. Il y a une
+parenté étroite entre cet empire qu'il avait sur lui-même et la
+puissance de réflexion qui le maintenait toujours maître du sujet qu'il
+traitait en écrivant, et qui lui permettait de donner à ses &oelig;uvres ce
+fini dans la forme que nous admirons. C'est aussi par une conséquence de
+ce trait de son caractère que, dans maints de ses livres et dans maintes
+de ses assertions orales, il est très-retenu et plein de réserve.&mdash;Mais
+il y avait d'heureux moments où un génie plus puissant se rendait maître
+de lui, et lui faisait abandonner son empire sur lui-même; alors la
+conversation avait une effervescence toute juvénile, elle se précipitait
+comme un torrent qui descend des montagnes. C'est dans de pareils
+moments qu'il versait tous les trésors de grandeur et de bonté que
+renfermait son âme, et ce sont de pareils moments <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> qui font
+comprendre comment ses amis de jeunesse ont dit de lui que ses paroles
+étaient bien supérieures à ses écrits imprimés.»</p>
+
+<h4>IX.</h4>
+
+<p>Les entretiens s'ouvrent par une forte maladie du vieillard, que la
+vigueur de sa constitution fait triompher de la mort. Un fils ne
+raconterait pas avec plus de sollicitude les phases de la maladie.</p>
+
+<p class="date">«Lundi, 2 mars 1823.</p>
+
+<p>«Ce soir, chez G&oelig;the, que je n'avais pas vu depuis plusieurs jours.
+Il était assis dans son fauteuil, et il avait auprès de lui sa
+belle-fille et Riemer. Le mieux était frappant. Sa voix avait repris son
+timbre naturel, sa respiration était libre; sa main n'était plus enflée,
+son apparence était celle de la santé, sa conversation était facile. Il
+se leva, alla dans sa chambre à coucher et revint sans embarras. On but
+<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> le thé près de lui, et, comme c'était pour la première fois
+depuis sa maladie, je reprochai en plaisantant à madame de G&oelig;the
+d'avoir oublié de mettre un bouquet sur la table. Madame de G&oelig;the
+prit aussitôt à son chapeau un ruban de couleur et l'attacha à la
+cafetière. Ce trait de gaieté parut faire grand plaisir à G&oelig;the.»</p>
+
+<p class="date">«Weimar, mardi, 10 juin 1823.</p>
+
+<p>«Je suis arrivé ici depuis peu de jours, et aujourd'hui, pour la
+première fois, je suis allé chez G&oelig;the. L'accueil a été extrêmement
+affectueux, et l'impression que sa personne a faite sur moi a été telle,
+que je compte ce jour parmi les plus heureux de ma vie.</p>
+
+<p>«Il m'avait hier, sur ma demande, indiqué midi comme le moment où il
+pourrait me recevoir. J'allai à l'heure dite, et trouvai son domestique
+m'attendant déjà et prêt à m'introduire. L'intérieur de sa maison me fit
+une très-agréable impression; sans être riche, tout a beaucoup de
+noblesse et de simplicité; quelques plâtres de statues antiques placés
+dans l'escalier rappellent le goût prononcé de G&oelig;the <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> pour
+l'art plastique et pour l'antiquité grecque. Je vis au rez-de-chaussée
+plusieurs femmes, occupées dans la maison, passer et repasser. Je vis
+aussi un des beaux enfants d'Ottilie, qui s'approcha sans défiance de
+moi et me regarda avec de grands yeux. Après ce premier coup d'&oelig;il,
+je montai au premier étage avec le domestique, dont la langue était
+toujours en mouvement. Il ouvrit la porte d'une pièce, sur le seuil de
+laquelle on lisait en passant le mot <i>Salve</i>, présage d'un accueil
+amical. Nous traversâmes cette chambre, et nous entrâmes dans une
+seconde, un peu plus spacieuse, où il me pria d'attendre, pendant qu'il
+allait prévenir son maître. La température de cette pièce ranimait par
+sa très-grande fraîcheur, un tapis couvrait le sol; la couleur rouge du
+canapé et des chaises donnait de la gaieté à l'ameublement; sur un côté
+était un piano, et aux murs étaient suspendus des dessins et des
+tableaux de genres divers et de différentes grandeurs. Une porte ouverte
+laissait voir une autre chambre également ornée de tableaux, et par
+laquelle le domestique était allé m'annoncer.</p>
+
+<p>«G&oelig;the, en redingote bleue et en souliers, <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> entra peu de
+moments après.&mdash;Noble figure! J'étais saisi, mais les paroles les plus
+amicales dissipèrent aussitôt mon embarras. Nous nous assîmes sur le
+sofa. Le bonheur de le voir, d'être près de lui, me troublait, je ne
+savais presque rien ou rien lui dire.</p>
+
+<p>«Il se mit aussitôt à me parler de mon manuscrit.</p>
+
+<p>«Je sors d'avec vous, dit-il; toute la matinée, j'ai lu votre écrit, il
+n'a besoin d'aucune recommandation, il se recommande de lui-même.»</p>
+
+<p>«Il me dit que les pensées y étaient claires, bien exposées, bien
+enchaînées, que l'ensemble reposait sur une base solide, et avait été
+médité avec soin.</p>
+
+<p>«Je veux l'expédier vite, ajouta-t-il; aujourd'hui j'écris à Cotta par
+le courrier, et demain j'envoie le paquet par la poste.»</p>
+
+<p>«Nous parlâmes de mes projets de voyage. Je ne pouvais me rassasier de
+regarder les traits puissants de ce visage bruni, riche en replis dont
+chacun avait son expression, et dans tous se lisaient la loyauté, la
+solidité, avec tant de calme et de grandeur! Il parlait avec lenteur,
+sans se presser, comme on se figure que doit <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> parler un vieux
+roi. On voyait qu'il a en lui-même son point d'appui et qu'il est
+au-dessus de l'éloge ou du blâme.</p>
+
+<p>«Je ressentais près de lui un bien-être inexprimable; j'éprouvais ce
+calme que peut éprouver l'homme qui, après longue fatigue et longue
+espérance, voit enfin exaucés ses v&oelig;ux les plus chers. Il me parla de
+ma lettre, et me dit que j'avais raison en soutenant que, si un homme a
+su traiter avec clarté <i>un certain sujet</i>, il a prouvé par là qu'il
+pouvait se distinguer dans beaucoup d'autres occasions toutes
+différentes.</p>
+
+<p>«On ne peut pas savoir comment les choses tourneront, dit-il; à Berlin,
+j'ai beaucoup de belles connaissances; nous verrons, j'ai pensé à vous
+ces jours-ci.»</p>
+
+<p>«Et, en parlant ainsi, il souriait en lui-même d'un air affectueux. Il
+m'indiqua toutes les curiosités que j'avais encore à visiter à Weimar,
+et me dit qu'il prierait son secrétaire, M. Kr&oelig;uter, de vouloir bien
+me conduire partout. Mais surtout il me recommanda de ne pas manquer
+d'aller au théâtre. Nous nous séparâmes très-amicalement. J'étais on ne
+peut plus heureux, car chacune de ses paroles <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> respirait la
+bienveillance, et je sentais qu'il avait une bonne opinion de moi.»</p>
+
+<p class="date">«Mercredi, 11 juin 1823.</p>
+
+<p>«J'ai reçu ce matin une carte de G&oelig;the sur laquelle était une
+nouvelle invitation de me rendre chez lui. Je suis resté une petite
+heure. Il m'a paru aujourd'hui tout autre qu'hier; il semblait en tout
+vif et décidé comme un jeune homme. En entrant, il m'apporta deux gros
+volumes et me dit:</p>
+
+<p>«Il ne faut pas que vous partiez si vite; il faut que nous fassions plus
+ample connaissance. Je désire vous voir et causer davantage avec vous.
+Mais, pour ne pas rester dans le champ trop vaste des généralités, j'ai
+pensé à un travail positif qui sera entre nous un intermédiaire pour
+nous lier et pour converser. Ces deux volumes renferment le <i>Journal
+littéraire</i> de Francfort, des années 1772 et 1773; c'est là que tous les
+petits articles de critique que j'écrivais alors ont été publiés. Ils ne
+sont pas signés, mais, comme vous connaissez ma manière de penser, vous
+les distinguerez bien des autres. Je voudrais que <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> vous
+voulussiez bien examiner avec soin ces travaux de jeunesse, pour me dire
+ce que vous en pensez. Je désire savoir s'ils méritent d'être introduits
+dans la prochaine édition de mes &oelig;uvres<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. Ces écrits sont
+maintenant trop loin de moi, je n'ai plus de jugement sur eux. Vous,
+jeunes gens, vous devez sentir s'ils ont pour vous de la valeur et
+jusqu'à quel point, dans l'état actuel de la littérature, ils peuvent
+être encore utiles. J'en ai déjà fait prendre des copies que vous aurez
+plus tard pour les comparer avec l'original. Dans la dernière rédaction,
+il est possible aussi qu'il soit bon de faire çà et là quelques
+suppressions ou quelques corrections sans altérer le caractère de
+l'ensemble.»</p>
+
+<p>«Je lui répondis que je m'essayerais très-volontiers sur ce travail, et
+que mon v&oelig;u le plus vif était de réussir à son gré.</p>
+
+<p>«Quand vous aurez commencé, vous verrez, dit-il, que ce travail est fait
+comme pour vous; cela ira tout seul.»</p>
+
+<p>«Il me dit alors qu'il allait passer l'été à <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Marienbad, qu'il
+désirait me voir rester à Iéna jusqu'à son retour.</p>
+
+<p>«Je me suis occupé d'un logement, ajouta-t-il, et j'ai pris tous les
+soins nécessaires pour que vous ayez là toutes vos aises. Vous trouverez
+tous les secours que vos études réclament, vous aurez des relations avec
+des personnes distinguées, et, de plus, la contrée est si variée, que
+vous avez bien cinquante promenades différentes à faire, toutes
+agréables et presque toutes très-favorables à la réflexion solitaire.
+Vous aurez ainsi le loisir et l'occasion d'écrire du nouveau pour
+vous-même, et en même temps vous ferez ce que je demande de vous.»</p>
+
+<p>«Je n'avais rien à opposer à ces projets. J'acceptai tout avec joie. Son
+adieu fut encore plus amical que d'habitude, et il me donna rendez-vous
+au surlendemain pour un nouvel entretien.»</p>
+
+<p class="date">«Lundi, 16 juin 1823.</p>
+
+<p>«Je suis allé, ces jours-ci, plusieurs fois chez G&oelig;the. Aujourd'hui
+nous n'avons presque parlé que de nos affaires. Je lui ai dit ce
+<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> que je pensais de ses articles de critique de Francfort, et je
+les ai appelés «des échos de ses années d'Université;» cette expression
+a paru lui plaire, parce qu'elle indique le point de vue sous lequel on
+doit considérer ces travaux de jeunesse. Il m'a donné ensuite les onze
+premières livraisons de son journal <i>l'Art et l'Antiquité</i>, pour que je
+les emporte aussi à Iéna avec le <i>Journal de Francfort</i>.</p>
+
+<p>«Je désire que vous examiniez bien ces livraisons, a-t-il dit, et que
+non-seulement vous en fassiez une table analytique générale, mais que
+vous indiquiez aussi quels sont les sujets qui ne peuvent pas être
+considérés comme entièrement traités; par là je verrai quels sont les
+fils que je dois ressaisir pour continuer le réseau. Je gagnerai
+beaucoup par ce secours, vous-même vous gagnerez par ce travail positif
+une connaissance bien plus approfondie du contenu de ces articles, vous
+vous les approprierez bien mieux que par une lecture ordinaire faite en
+ne songeant qu'à votre plaisir.»</p>
+
+<p>«Toutes ces idées me paraissaient justes, et j'acceptai ce nouveau
+travail.»</p>
+
+<p class="date"><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> «Jeudi, 19 juin 1823.</p>
+
+<p>«Je voulais être aujourd'hui à Iéna, mais G&oelig;the m'a prié de vouloir
+bien pour lui rester jusqu'à dimanche. Il m'a donné des lettres de
+recommandation, entre autres une pour la famille Frommann<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.</p>
+
+<p>«Vous vous plairez dans ce cercle, me dit-il, j'ai passé là de beaux
+soirs. Jean-Paul, Tieck, les Schlegel, tout ce qui a un nom en Allemagne
+a vécu là autrefois et avec plaisir, et c'est encore aujourd'hui le
+point de réunion d'un grand nombre de savants, d'artistes et de
+personnes distinguées de tout genre. Dans quelques semaines, écrivez-moi
+à Marienbad, pour me faire savoir comment vous vous portez et comment
+vous vous plaisez à Iéna. J'ai dit à mon fils d'aller vous voir pendant
+mon absence.»</p>
+
+<p>«Tant de sollicitude de la part de G&oelig;the m'inspirait de vifs
+sentiments de reconnaissance, et j'étais heureux de voir qu'il me
+traitait <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> comme un des siens et qu'il voulait que je fusse
+considéré comme tel.</p>
+
+<p>«Le 21 juin j'avais pris congé de G&oelig;the. Grâce à ses lettres de
+recommandation, je trouvai à Iéna le meilleur accueil. Je fis sur les
+quatre volumes d'<i>Art et Antiquité</i> le travail qu'il m'avait demandé, et
+je le lui envoyai à Marienbad avec une lettre où je lui disais que
+j'avais l'intention de quitter Iéna et d'aller habiter une grande ville.
+Iéna me semblait monotone. Je reçus aussitôt la réponse suivante:</p>
+
+<p>«La table analytique m'est exactement parvenue; elle répond tout à fait
+à mes désirs et remplit mon but. Que je trouve à mon retour les articles
+de Francfort rédigés de la même façon, et je vous devrai les meilleurs
+remercîments. Déjà, tout en ne disant rien, je m'occupe à m'acquitter
+avec vous en réfléchissant ici à vos pensées, à votre situation, à vos
+désirs, au but que vous cherchez, à vos plans d'avenir. Je serai, à mon
+retour, prêt à causer à fond avec vous sur ce qui peut vous convenir.
+Aujourd'hui, je n'ajoute pas un mot. Le départ de Marienbad me préoccupe
+et m'occupe beaucoup; il est vraiment bien pénible de rester si peu de
+temps avec les <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> personnes si remarquables que j'ai trouvées ici.</p>
+
+<p>«Puissé-je vous trouver au sein de votre activité paisible; elle vous
+mènera un jour par la voie la plus sûre et la plus pure à l'expérience
+et à la connaissance du monde. Adieu, je pense avec joie à nos relations
+futures qui seront longues et intimes.</p>
+
+<p class="auteur smcap">«G&oelig;the.</p>
+
+<p>«Marienbad, le 14 août 1823.»</p>
+
+<p>«Cette lettre me fit le plus vif plaisir, et je fus dès lors décidé à me
+laisser entièrement guider par G&oelig;the. Il revint le 15 septembre de
+Marienbad, si bien portant, si vigoureux, qu'il pouvait faire plusieurs
+lieues à pied. C'était un vrai bonheur de le regarder.</p>
+
+<p>«Aussitôt après nous être mutuellement et joyeusement salués, G&oelig;the
+me dit:</p>
+
+<p>«Je vais tout vous dire en un mot: Je désire que vous restiez cet hiver
+près de moi à Weimar.»</p>
+
+<p>«Ce furent là ses premiers mots; il ajouta:</p>
+
+<p>«Ce qui vous convient le mieux, c'est la poésie et la critique. Vous
+avez pour ces deux <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> genres des dispositions naturelles, c'est là
+votre métier; vous devez vous y tenir, et il vous procurera bientôt une
+excellente existence; mais il y a bien des choses qui, sans se rattacher
+spécialement à ce qui vous occupe, doivent cependant être apprises. Il
+s'agit de les apprendre vite. C'est ce que vous ferez cet hiver avec
+nous à Weimar; vous serez étonné à Pâques du chemin que vous aurez fait.
+Tout sera au mieux pour vous, car tout ce qui peut vous servir dépend de
+moi. Vous aurez alors acquis de la solidité pour toute votre existence,
+vous vous sentirez à votre aise, et partout où vous irez, vous irez sans
+inquiétude. Je m'occuperai d'un logement pour vous dans mon voisinage,
+car il ne faut pas perdre cet hiver un seul instant. On rencontre
+réunies à Weimar bien des choses utiles, et peu à peu vous trouverez
+dans la haute classe une société égale à la meilleure de n'importe
+quelle grande ville. Je suis lié avec des hommes très-distingués; vous
+ferez peu à peu connaissance avec eux, et leur commerce sera pour vous à
+un haut degré instructif et utile.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> «Il me nomma plusieurs personnes, me dit en peu de mots leurs
+mérites distinctifs, et continua:</p>
+
+<p>«Où pourriez-vous trouver, sur un petit espace, tant d'avantages? Nous
+avons aussi une bibliothèque excellente, et un théâtre qui, dans ce
+qu'il y a de plus important, ne le cède à aucun théâtre d'aucune ville
+allemande. Je vous le répète donc: restez avec nous, et non pas
+seulement cet hiver; choisissez Weimar pour votre séjour définitif. Les
+portes et les rues qui en partent conduisent à tous les bouts du monde.
+Vous voyagerez en été, et vous verrez petit à petit ce que vous avez le
+désir de voir. Moi, voilà cinquante ans que j'habite ici, et cependant
+où ne suis-je pas allé? Mais toujours je suis revenu avec plaisir à
+Weimar.»</p>
+
+<p>«J'étais heureux de voir de nouveau G&oelig;the près de moi, de l'entendre
+parler, et je sentais que je lui appartenais tout entier.</p>
+
+<p>«Si je te possède, si je peux, toi seul, te posséder, pensais-je, tout
+le reste me conviendra.»</p>
+
+<p>«Je lui répétai que j'étais prêt à faire tout ce qu'il jugerait le
+meilleur dans ma situation.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> X.</h4>
+
+<p>On voit qu'Eckermann allait devenir le secrétaire intime de G&oelig;the,
+comme Platon celui de Socrate; le titre de disciple était la solde
+d'Eckermann, il n'en voulait pas d'autre. Toute la maison du
+poëte-philosophe se composait alors de son fils et de sa belle-fille,
+femme aimable, instruite, douce, qui gouvernait le ménage et qui
+répandait sur la vie de G&oelig;the la douce sérénité de son âme. Le
+grand-duc lui avait donné pour l'été une maison des champs, où nous le
+verrons aller souvent pour jouir des beaux jours. Sa pension modique
+suffisait à son honorable état de maison.</p>
+
+<p>Poursuivons:</p>
+
+<p class="date">«Mardi, 14 octobre 1823.</p>
+
+<p>«Ce soir j'ai assisté pour la première fois à un grand thé chez
+G&oelig;the. J'étais le premier arrivé, et je regardai avec plaisir les
+pièces <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> pleines de lumières qui se succédaient l'une à l'autre.
+Dans l'une des dernières, je trouvai G&oelig;the qui vint très-gaiement
+vers moi. Il portait le costume qui lui va si bien, l'habit noir avec
+l'étoile d'argent. Nous restâmes encore quelques instants seuls et nous
+allâmes dans la pièce que l'on appelle la salle du Plafond, où je fus
+surtout séduit par le tableau des Noces Aldobrandines, suspendu à la
+muraille au-dessus du canapé rouge. On avait écarté de chaque côté les
+rideaux verts qui le couvrent, il était parfaitement éclairé, et je me
+plus à le considérer tranquillement. «Oui, me dit alors G&oelig;the, les
+anciens ne se contentaient pas d'avoir de belles idées; chez eux, les
+belles idées produisaient de belles &oelig;uvres. Mais nous, modernes, si
+nous avons aussi de grandes idées, nous pouvons rarement les produire au
+dehors avec la force et la fraîcheur de vie qu'elles avaient dans notre
+esprit.»</p>
+
+<p>«Je vis alors arriver Riemer, Meyer, le chancelier de Müller et
+plusieurs autres personnes, hommes et dames de la cour. Le fils de
+G&oelig;the et madame de G&oelig;the entrèrent aussi; je fis connaissance avec
+eux pour la première fois. Les salons se remplissaient peu à peu,
+<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> tout était animé et vivant. Je vis aussi de brillants et jeunes
+étrangers avec lesquels G&oelig;the causait en français.</p>
+
+<p>«La soirée me plut; partout régnaient l'aisance et la liberté: on se
+tenait debout, on s'asseyait, on plaisantait, on riait, on parlait avec
+l'un, avec l'autre, chacun suivant sa fantaisie. J'eus avec le jeune
+G&oelig;the un entretien très-vif sur le <i>Portrait</i> de Houvald<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>, joué au
+théâtre quelques jours auparavant. Nous étions de la même opinion sur
+cette pièce, et j'avais du plaisir à voir avec quel esprit et quel feu
+le jeune G&oelig;the savait analyser les rapports qu'il avait saisis.
+G&oelig;the, au milieu du monde, avait l'air très-aimable. Il allait de
+l'un à l'autre, et il semblait qu'il aimât toujours mieux écouter et
+laisser parler les autres que parler lui-même. Madame de G&oelig;the venait
+souvent lui prendre le bras, s'enlacer à lui et l'embrasser. Je lui
+avais dit peu de temps avant que le théâtre me donnait le plus grand
+plaisir, et que ce plaisir, je le devais à ce que je me laissais aller
+tout simplement à l'impression faite sur moi par la pièce, sans
+réfléchir à ce que j'éprouvais. G&oelig;the <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> avait loué cette
+manière d'agir, et l'avait trouvée tout à fait appropriée à mon état
+d'esprit actuel. Je le vis s'approcher de moi avec madame de G&oelig;the.</p>
+
+<p>«&mdash;Voici ma belle-fille, me dit-il, vous connaissez-vous déjà?»</p>
+
+<p>«Nous lui apprîmes que nous venions à l'instant même de faire
+connaissance.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est aussi comme toi, Ottilie, un ami du théâtre,» ajouta-t-il, et
+nous nous félicitâmes mutuellement de notre penchant commun.</p>
+
+<p>«&mdash;Ma fille, dit-il, ne manque pas une soirée.»</p>
+
+<p>«&mdash;Cela va bien, répondis-je, tant que l'on donne de bonnes pièces,
+amusantes; mais il y a aussi de l'ennui à supporter, quand les mauvaises
+arrivent.»</p>
+
+<p>«&mdash;Non, répliqua G&oelig;the, il n'y a rien de meilleur que d'être obligé
+de voir et d'entendre aussi le mauvais; on prend ainsi contre le mauvais
+une bonne haine, et on sent mieux ensuite ce qui est bon. Il n'en est
+pas de même avec un livre; s'il déplaît, on le jette de ses mains; au
+théâtre, c'est mieux, il faut tout endurer.»</p>
+
+<p>«Je trouvai qu'il avait raison, et je pensai <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> que tout était
+pour le vieillard une occasion de dire quelque chose de juste.</p>
+
+<p>«Nous nous séparâmes alors, je me mêlai aux autres personnes, qui dans
+chaque salon causaient bruyamment et gaiement. G&oelig;the s'était
+rapproché des dames pendant que j'écoutais les récits de Riemer et de
+Meyer sur l'Italie. Le conseiller du gouvernement Schmidt, bientôt
+après, se mit au piano, et joua des morceaux de Beethoven, qui parurent
+être écoutés avec un profond intérêt. Une dame de beaucoup d'esprit
+raconta des traits du caractère de Beethoven. Cependant dix heures
+avaient sonné, la soirée était finie, soirée pour moi on ne peut plus
+agréable.»</p>
+
+<p class="date">«Dimanche, 19 octobre 1823.</p>
+
+<p>«Ce matin, j'ai dîné pour la première fois avec G&oelig;the, mademoiselle
+Ulrike<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a> et le petit <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> Walter; nous étions donc tout à fait à
+l'aise, et entre nous. J'ai vu G&oelig;the là tout à fait comme père de
+famille; il nous présentait les plats, découpait le rôti, et cela
+très-adroitement, sans oublier de nous verser à boire. Nous bavardions
+gaiement sur le théâtre, sur les jeunes Anglais de Weimar, et sur les
+petits incidents du jour. Mademoiselle Ulrike surtout était très-gaie et
+très-amusante. G&oelig;the était assez silencieux, et il se bornait à
+introduire çà et là quelques remarques significatives; en même temps il
+jetait un coup d'&oelig;il sur les journaux, nous lisant les passages les
+plus saillants, et surtout ceux qui parlaient des progrès de la
+révolution grecque. On vint à dire que je devrais apprendre l'anglais.
+G&oelig;the m'y engagea fortement, surtout à cause de lord Byron, homme
+selon lui d'une telle supériorité, qu'une pareille ne s'est pas
+rencontrée et sans doute ne se rencontrera pas de nouveau. On chercha
+quels étaient les meilleurs professeurs de la ville; mais on trouva que
+tous avaient une prononciation défectueuse, et on conclut qu'il valait
+mieux se borner à la conversation avec les jeunes Anglais qui habitent
+ici.»</p>
+
+<p class="date"><span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> «Lundi, 27 octobre 1823.</p>
+
+<p>«Ce matin j'avais reçu une invitation à un thé et à un concert chez
+G&oelig;the pour ce soir. Le domestique me montra la liste des invités, je
+vis que la compagnie serait nombreuse et brillante. Il me dit qu'une
+jeune Polonaise, qui venait d'arriver, devait improviser sur le piano.
+J'acceptai l'invitation. Mais un peu après on m'apporta le programme du
+théâtre. On jouait le soir <i>l'Échiquier</i>. Je ne connaissais pas la
+pièce. Mon hôtesse me la vantait tellement, qu'il me prit un grand désir
+de la voir. D'ailleurs je n'étais pas tout à fait à mon aise, et il me
+semblait qu'il me valait mieux aller voir une comédie gaie que de me
+rendre en aussi belle compagnie.&mdash;Le soir, une heure avant le théâtre,
+je me rendis chez G&oelig;the. Sa maison était déjà très-animée. Je trouvai
+G&oelig;the seul dans sa chambre, habillé pour sa soirée. Il m'accueillit
+fort bien et me dit:</p>
+
+<p>«&mdash;Restez jusqu'à ce que les autres viennent.»</p>
+
+<p>«Je me disais tout bas:</p>
+
+<p>«Tu ne vas pas pouvoir partir; avec G&oelig;the, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> seul, tu te
+trouves très-bien; mais avec tous ces messieurs et toutes ces dames qui
+vont venir, tu ne te sentiras plus dans ton élément.»</p>
+
+<p>«Cependant G&oelig;the allait et venait avec moi dans sa chambre. Il ne
+fallut pas longtemps pour que la conversation arrivât sur le théâtre. Je
+lui dis tout le plaisir qu'il me donnait, et enfin j'ajoutai:</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, cela va si loin, que malgré tout le plaisir que j'attends à
+votre soirée, j'ai été aujourd'hui tout tourmenté.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien! savez-vous? dit G&oelig;the, en s'arrêtant et en me regardant
+avec une bonhomie grandiose, eh bien! allez-y. Ne rougissez pas! Cette
+pièce amusante vous convient peut-être mieux ce soir, elle est mieux en
+harmonie avec votre disposition, allez la voir! Chez moi vous aurez de
+la musique, mais vous aurez cela encore souvent.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, dis-je, j'irai au théâtre; il me semble que ce soir il vaut
+mieux pour moi que je rie.</p>
+
+<p>«&mdash;Restez donc seulement jusque vers six heures, mais jusque-là nous
+pouvons encore causer un peu.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> «Stadelmann apporta des bougies, qu'il plaça sur la table de
+travail de G&oelig;the. G&oelig;the me pria de m'asseoir près de la lumière:
+il voulait me donner quelque chose à lire. Et que me présenta-t-il? Sa
+dernière, sa chère poésie, son <i>Élégie de Marienbad</i>.</p>
+
+<p>«Il faut que je raconte un peu l'origine de cette poésie. Aussitôt après
+le retour de G&oelig;the des eaux, on avait répandu ici le bruit qu'il
+avait fait à Marienbad la connaissance d'une jeune dame aussi jolie que
+spirituelle<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>, et qu'il s'était pris de passion pour elle. En
+entendant sa voix dans l'allée de la Source, il avait saisi son chapeau
+et avait couru vers elle. Il n'avait pas perdu une des heures pendant
+lesquelles il pouvait être près d'elle, il avait eu là des jours de
+bonheur, la séparation avait été très-pénible, et dans sa passion il
+avait écrit une poésie extrêmement belle, mais qu'il regardait comme une
+relique et qu'il tenait cachée. J'avais ajouté foi à ces bruits, parce
+qu'ils étaient tout à fait d'accord avec sa santé encore si verte, la
+puissance productive de son esprit et la fraîche vivacité de son
+c&oelig;ur. J'avais <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> longtemps éprouvé le plus ardent désir de
+connaître cette poésie, mais j'avais naturellement hésité à prier
+G&oelig;the de me la montrer. On jugera combien je m'estimai heureux quand
+je la tins sous mes yeux. G&oelig;the avait écrit lui-même ces vers en
+lettres latines sur du vélin, et les avait attachés avec un ruban de
+soie dans un carton couvert de maroquin rouge. Ces soins extérieurs
+prouvaient que G&oelig;the regarde ce manuscrit avec plus de faveur
+qu'aucun autre. Je le lus avec une joie profonde, et chaque ligne
+confirmait les bruits dont j'ai parlé; cependant les premiers vers
+faisaient voir que la connaissance n'avait pas été faite cette année,
+mais <i>renouvelée</i>. Le poëte tournait sans cesse autour d'une même idée
+et semblait toujours comme revenir à son point de départ; la conclusion,
+brisée d'une manière étrange, produisait un effet extraordinaire et
+saisissait vivement. Lorsque j'eus fini de lire, G&oelig;the revint vers
+moi:</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien! n'est-ce pas? me dit-il, je vous ai montré là quelque chose
+de bon. Dans quelques jours vous me tirerez vos présages là-dessus.»</p>
+
+<p class="date"><span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> «Jeudi, 13 novembre 1823.</p>
+
+<p>«Il y a quelques jours, je descendais la route d'Erfurth par un beau
+temps, quand un homme âgé se joignit à moi, il avait l'apparence d'un
+bourgeois dans l'aisance. Après quelques mots, l'entretien tomba sur
+G&oelig;the. Je lui demandai s'il le connaissait personnellement.</p>
+
+<p>«Si je le connais! répondit-il avec satisfaction, j'ai été son valet de
+chambre pendant vingt ans.»</p>
+
+<p>«Et il se répandit en éloges sur son ancien maître. Je le priai de me
+parler de la jeunesse de G&oelig;the, ce qu'il fit volontiers:</p>
+
+<p>«Il pouvait avoir vingt-sept ans, me dit-il, quand j'étais chez lui; il
+était très-maigre, agile et délicat, je l'aurais facilement porté.»</p>
+
+<p>«Je lui demandai si G&oelig;the, dans les premiers temps de son séjour,
+avait été très-gai.»</p>
+
+<p>«Oui, certes, répondit-il, il était rieur avec les rieurs, mais
+cependant sans excès; quand on dépassait les limites, il reprenait son
+sérieux. Toujours il s'est occupé de travaux, de recherches sur l'art et
+sur les sciences. Le duc venait souvent le voir le soir, et ils
+restaient <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> à causer sciences jusqu'à une heure avancée de la
+nuit; et souvent le temps me durait et je me demandais si le duc ne
+partirait pas. L'étude de la nature était dès lors son occupation. Un
+jour, il me sonna au milieu de la nuit; j'entre, il avait roulé son lit
+de fer près de la fenêtre, et, de son lit, couché, il contemplait le
+ciel.»</p>
+
+<p>«&mdash;N'as-tu rien vu au ciel? me demanda-t-il.»</p>
+
+<p>«&mdash;Non.»</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien, cours au poste, et demande aux soldats s'ils n'ont rien vu.»</p>
+
+<p>«Je courus, personne, n'avait rien vu, ce que je rapportai à mon maître,
+que je retrouvai dans la même position, toujours couché, toujours
+regardant le ciel.»</p>
+
+<p>«&mdash;Écoute, me dit-il, nous sommes dans un grand moment; nous avons
+maintenant un tremblement de terre, ou nous allons en avoir un.»</p>
+
+<p>«Il me fit asseoir sur son lit pour m'expliquer quels signes le lui
+faisaient savoir.»</p>
+
+<p>«Je demandai à ce bon vieillard quel temps il faisait alors.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> «&mdash;Le temps était très-couvert, l'air immobile, très-silencieux
+et très-lourd.»</p>
+
+<p>«&mdash;Et avez-vous cru G&oelig;the sur parole?»</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, je crus ce qu'il disait, car ses prédictions étaient toujours
+vérifiées par les faits. Le jour suivant, mon maître fit part à la cour
+de ses observations, et une dame dit à l'oreille de sa voisine:
+«G&oelig;the extravague;» mais le duc et les autres messieurs ont cru
+G&oelig;the, et on apprit bientôt qu'il avait vu juste, car quelques
+semaines plus tard arriva la nouvelle que, cette même nuit, une partie
+de Messine avait été détruite par un tremblement de terre.»</p>
+
+<p class="date">«Lundi, 17 novembre 1823.</p>
+
+<p>«Je suis allé hier un instant chez G&oelig;the. La présence de Humboldt et
+sa conversation semblent avoir exercé sur lui une influence favorable.
+Sa souffrance ne me semble pas seulement physique. Je crois bien plutôt
+que cette passion pour une jeune dame, qui, l'été dernier, l'a saisi à
+Marienbad, passion qu'il veut combattre, doit être regardée comme la
+cause principale de sa maladie.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Nous avons connu, au même âge, une même aventure de Béranger
+qui disparut complétement du monde pendant quelques mois pour combattre
+l'amour par la solitude. Ce mystère de sa vie n'est pas connu, encore
+moins expliqué, mais il est vrai. L'âge instruit l'homme, mais ne
+corrige pas sa nature.</p>
+
+<h4>XI.</h4>
+
+<p>«Je lui rappelai sa conversation avec Napoléon, que je connais par
+l'esquisse qui se trouve dans ses papiers inédits, et que je l'ai prié
+plusieurs fois de terminer.</p>
+
+<p>«&mdash;Napoléon, dis-je, vous a désigné dans <i>Werther</i> un passage qui ne se
+soutenait pas en face d'une critique sévère; et vous avez été de son
+avis. Je voudrais bien savoir quel est ce passage.»</p>
+
+<p>«&mdash;Devinez!» dit G&oelig;the avec un mystérieux sourire.</p>
+
+<p>«&mdash;J'ai cru, répondis-je, que c'était le passage où Lotte envoie les
+pistolets à Werther, <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> sans dire un mot à Albert, sans lui
+communiquer ses pressentiments et ses craintes. Vous avez fait tout ce
+que vous pouviez pour rendre acceptable ce silence, mais aucun motif
+n'était suffisant en face de la nécessité pressante de sauver la vie de
+son ami.»</p>
+
+<p>«&mdash;Votre observation, dit G&oelig;the, ne manque pas de justesse. Est-ce ce
+passage ou un autre dont Napoléon m'a parlé, je préfère ne pas le dire.
+Mais, je vous le répète, votre remarque est aussi juste que la
+sienne<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> «Je rappelai cette opinion qui prétend que l'effet produit par
+<i>Werther</i> a tenu au moment de sa publication.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> «&mdash;Je ne puis, dis-je, accepter cette idée généralement
+répandue. <i>Werther</i> a fait époque parce qu'il a paru, et non parce
+qu'il a paru <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> dans un certain temps. Chaque temps renferme tant
+de souffrances inexprimées, tant de mécontentements secrets, de
+lassitude de l'existence, et il y a pour chaque homme dans <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> ce
+monde tant de relations pénibles, tant de chocs dans sa nature contre
+l'organisation <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> sociale, que <i>Werther</i> ferait époque
+aujourd'hui, s'il paraissait aujourd'hui.»</p>
+
+<p>«&mdash;Vous avez pleinement raison, dit G&oelig;the, et voilà pourquoi le livre
+encore maintenant a sur un certain moment de la jeunesse la même action
+qu'il a eue autrefois. J'ai connu ces troubles dans ma jeunesse par
+moi-même, et je ne les dois ni à l'influence générale de mon temps, ni à
+la lecture de quelques écrivains anglais. Ce qui m'a fait écrire, ce qui
+m'a mis dans cet état d'esprit d'où est sorti <i>Werther</i>, ce sont bien
+plutôt certaines relations, certains tourments tout à fait personnels et
+dont je voulais me débarrasser à toute force. J'avais vécu, j'avais
+aimé, et j'avais beaucoup souffert! Voilà tout.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> XII.</h4>
+
+<p>Les opinions politiques de G&oelig;the, modifiées par le temps et les
+événements, sont assez bien interprétées par lui-même dans les pages
+ci-jointes.</p>
+
+<p>«Et en politique! que n'ai-je pas eu à endurer! Quelles misères ne
+m'a-t-on pas faites? Connaissez-vous mon drame <i>les Révoltés</i>?»</p>
+
+<p>«&mdash;Hier pour la première fois, dis-je, j'ai lu cette pièce, à cause de
+la nouvelle édition de vos &oelig;uvres, et j'ai infiniment regretté
+qu'elle soit restée inachevée. Mais telle qu'elle est, tout esprit juste
+saura y voir votre manière de penser.»</p>
+
+<p>«&mdash;Je l'ai écrite au temps de la première Révolution, et on peut la
+regarder comme ma profession de foi politique à ce moment. J'avais fait
+de la comtesse le représentant de la noblesse, et les paroles que je
+mets dans sa bouche indiquent quels doivent être les sentiments d'un
+noble. La comtesse vient d'arriver de Paris, elle a été <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> témoin
+des préliminaires de la Révolution, et elle n'en a pas déduit une
+mauvaise doctrine. Elle s'est convaincue que s'il est possible
+d'opprimer le peuple, on ne peut l'écraser, et que le soulèvement
+révolutionnaire des classes inférieures est une suite de l'injustice des
+grands.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je veux à l'avenir, dit-elle, éviter soigneusement toute action
+injuste, et, sur les actes injustes d'autrui, je dirai hautement dans le
+monde et à la cour mon opinion. Aucune injustice ne me trouvera plus
+muette, quand même on devrait me décrier en m'appelant démocrate.»</p>
+
+<p>«Je croyais que cette manière de penser était tout à fait digne de
+respect. Elle était alors la mienne et elle l'est encore maintenant. Eh
+bien! pour récompense, on m'a couvert de titres de toute espèce que je
+ne veux pas répéter<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>.»</p>
+
+<p>«&mdash;La lecture seule d'<i>Egmont</i>, dis-je, suffit pour savoir ce que vous
+pensez. Je ne connais <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> pas de pièce allemande où la cause de la
+liberté ait été plaidée comme dans celle-là.</p>
+
+<p>«&mdash;On a du plaisir à ne pas consentir à me voir comme je suis, et on
+détourne les regards de ce qui pourrait me montrer sous mon vrai jour.
+Au contraire, Schiller, qui, entre nous, était bien plus un aristocrate
+que moi, mais qui bien plus que moi pensait à ce qu'il disait, Schiller
+avait eu le singulier bonheur de passer pour l'ami tout particulier du
+peuple. Je lui laisse le titre de tout c&oelig;ur, et je me console en
+pensant que bien d'autres ont eu le même sort que moi. Oui, on a raison,
+je ne pouvais pas être un ami de la Révolution française, parce que
+j'étais trop touché de ses horreurs, qui, à chaque jour, à chaque heure,
+me révoltaient, tandis qu'on ne pouvait pas encore prévoir ses suites
+bienfaisantes. Je ne pouvais pas voir avec indifférence que l'on
+cherchât à reproduire <i>artificiellement</i> en Allemagne les scènes qui, en
+France, étaient amenées par une nécessité puissante. Mais j'étais aussi
+peu l'ami d'une souveraineté arbitraire. J'étais pleinement convaincu
+que toute révolution est la faute non du peuple, mais du gouvernement.
+Les révolutions seront absolument impossibles, dès <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> que les
+gouvernements seront constamment équitables, et toujours en éveil, de
+manière à prévenir les révolutions par des améliorations opportunes, dès
+qu'on ne les verra plus se roidir jusqu'à ce que les réformes
+nécessaires leur soient arrachées par une force jaillissant d'en bas. À
+cause de ma haine pour les révolutions, on m'appelait un ami du fait
+existant. C'est là un titre très-ambigu, que l'on aurait pu m'épargner.
+Si tout ce qui existe était excellent, bon et juste, je l'accepterais
+très-volontiers. Mais à côté de beaucoup de bonnes choses il en existe
+beaucoup de mauvaises, d'injustes, d'imparfaites, et un ami du fait
+existant est souvent un ami de ce qui est vieilli, de ce qui ne vaut
+rien. Les temps sont dans un progrès éternel; les choses humaines
+changent d'aspect tous les cinquante ans, et une disposition qui en 1800
+sera parfaite est déjà peut-être vicieuse en 1850.&mdash;Mais il n'y a de bon
+pour chaque peuple que ce qui est produit par sa propre essence, que ce
+qui répond à ses propres besoins, sans singerie des autres nations. Ce
+qui serait un aliment bienfaisant pour un peuple d'un certain âge sera
+peut-être un poison pour un autre. Tous les essais pour introduire des
+<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> nouveautés étrangères sont des folies, si les besoins de
+changement n'ont pas leurs racines dans les profondeurs mêmes de la
+nation, et toutes les révolutions de ce genre resteront sans résultats,
+parce qu'elles se font sans Dieu; il n'a aucune part à une aussi
+mauvaise besogne. Si, au contraire, il y a chez un peuple besoin réel
+d'une grande réforme, Dieu est avec elle, et elle réussit. Il était
+évidemment avec le Christ et avec ses premiers disciples, car
+l'apparition de cette nouvelle doctrine d'amour était un besoin pour les
+peuples; il était aussi évidemment avec Luther, car il n'était pas moins
+nécessaire de purifier cette doctrine défigurée par le clergé. Ces deux
+grandes puissances que je viens de nommer n'étaient pas des amis du fait
+établi; leur ferme persuasion était bien plutôt qu'il fallait épurer le
+vieux levain, et que l'on ne pouvait continuer à marcher toujours dans
+la fausseté, l'injustice et l'imperfection.»</p>
+
+<p class="date">«Mardi, 27 janvier 1824.</p>
+
+<p>«G&oelig;the a causé avec moi de la continuation de sa biographie, à
+laquelle il travaille
+<span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> dans ce moment. Il dit que les dernières époques de sa vie ne
+peuvent pas avoir la même abondance de détails que sa jeunesse,
+racontée dans <i>Vérité et Poésie</i>. «Je composerai le récit de ces
+dernières années sous forme d'<i>Annales</i>; il s'agit moins de raconter
+ma vie que de montrer sur quoi s'est exercée mon activité. D'ailleurs,
+pour tout individu, l'époque la plus intéressante est celle du
+développement<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>, et pour moi cette époque se termine dans les
+volumes détaillés de <i>Vérité et Poésie</i>. Plus tard commence la lutte
+avec le monde, et cette lutte n'est intéressante qu'autant qu'il en
+sort quelque chose. Et puis, la vie d'un savant d'Allemagne,
+qu'est-ce? Ce qu'elle a produit pour moi <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> de bon, je ne
+pourrais pas le publier, et ce qui pourrait être publié ne vaut pas la
+peine de l'être. Et où sont les auditeurs auxquels on aurait du
+plaisir à faire un pareil récit? Lorsque je regarde en arrière le
+commencement et le milieu de ma vie et que je viens à penser combien
+il me reste peu dans ma vieillesse de ceux qui étaient avec moi quand
+j'étais jeune, je pense toujours à ce qui arrive à ceux qui vont
+passer un été aux eaux. En arrivant, on fait connaissance et amitié
+avec des personnes qui étaient déjà là depuis longtemps et qui sont
+près de partir. Leur perte fait de la peine. On se rattache alors à la
+seconde génération, avec laquelle on vit assez longtemps et avec
+laquelle on lie des rapports intimes: mais elle part aussi, et nous
+laisse solitaire avec une troisième génération qui arrive presque au
+moment de notre propre départ et avec laquelle nous n'avons rien du
+tout de commun.</p>
+
+<p>«On m'a toujours vanté comme un favori de la fortune; je ne veux pas me
+plaindre et je ne dirai rien contre le cours de mon existence; mais au
+fond elle n'a été que peine et travail, et je peux affirmer que, pendant
+mes soixante et quinze ans, je n'ai pas eu quatre semaines de <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span>
+vrai bien-être. Ma vie, c'est le roulement perpétuel d'une pierre qui
+veut toujours être soulevée de nouveau. Mes <i>Annales</i> éclairciront ce
+que je dis là. On a trop demandé à mon activité, soit extérieure, soit
+intérieure. À mes rêveries et à mes créations poétiques je dois mon vrai
+bonheur. Mais combien de troubles, de limites, d'obstacles, n'ai-je pas
+rencontrés dans les circonstances extérieures! Si j'avais pu me retirer
+davantage de la vie publique et des affaires, si j'avais pu vivre
+davantage dans la solitude, j'aurais été plus heureux, et j'aurais fait
+bien plus aussi comme poëte<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> Il ajoutait:</p>
+
+<p>«Pour moi, dans ce que j'ai eu à faire et à mener, je me suis toujours
+conduit en royaliste. J'ai laissé bavarder autour de moi, et j'ai fait
+ce que je pensais être bien. J'embrassais les choses d'un coup d'&oelig;il
+général, et je savais où je me dirigeais. Si j'avais fait une faute, je
+l'avais faite seul, et je pouvais la réparer; mais si nous avions été
+plusieurs à la faire, la réparer eût été impossible, parce que chacun
+aurait eu une opinion différente.»</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+<p>(<i>La suite au prochain entretien.</i>)</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> CXX<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>CONVERSATIONS DE G&OElig;THE<br>
+PAR ECKERMANN.</h3>
+
+<p class="center">(DEUXIÈME PARTIE.)</p>
+
+<h4>I.</h4>
+
+<p>Quant à la religion positive, il en parle avec une odieuse légèreté.</p>
+
+<p>«Ces mystères incompréhensibles sont beaucoup trop au-dessus de nous
+pour être un sujet d'observations quotidiennes et de spéculations
+<span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> funestes à l'esprit. Que celui qui a la foi en une durée future
+jouisse de son bonheur en silence, et qu'il ne se trace pas déjà des
+tableaux de cet avenir. À l'occasion de <i>l'Uranie</i> de Tiedge, j'ai
+remarqué que les personnes pieuses forment une espèce d'aristocratie
+comme les personnes nobles. J'ai trouvé de sottes femmes, et j'ai été
+obligé de supporter de la part de plusieurs d'entre elles une espèce
+d'examen à mots couverts sur ce point. Je les indignais en leur disant:</p>
+
+<p>«Je serai très-satisfait, si, après cette vie, je suis encore favorisé
+d'une autre, mais je demande seulement à ne rencontrer là-haut aucun de
+ceux qui ici-bas ont eu la foi à la vie future, car je serais alors bien
+malheureux! Toutes ces âmes pieuses viendraient toutes m'entourer en me
+disant: Eh bien! n'avions-nous pas raison? Ne vous l'avions-nous pas
+dit? N'est-ce pas arrivé?... Et je serais, même là-haut, condamné à un
+ennui sans fin. S'occuper des idées sur l'immortalité, cela convient aux
+classes élégantes et surtout aux femmes qui n'ont rien à faire. Mais un
+homme d'esprit solide, qui pense à être déjà ici-bas quelque chose de
+sérieux, <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> et qui par conséquent a chaque jour à travailler, à
+lutter, à agir, cet homme laisse tranquille le monde futur et s'occupe à
+être actif et utile dans celui-ci. Les idées sur l'immortalité sont
+bonnes aussi pour ceux qui n'ont pas été très-bien partagés ici-bas pour
+le bonheur, et je parierais que, si le bon Tiedge avait eu un meilleur
+sort, il aurait eu aussi de meilleures idées.»</p>
+
+<p>L'insensé! Si les malheureux et les pauvres n'avaient pas le droit de
+compter sur l'immortalité, où serait leur consolation ou leur vengeance?</p>
+
+<p>G&oelig;the rectifie lui-même ailleurs ces assertions téméraires. Le temps
+lui enseigne l'immortalité!</p>
+
+<h4>II.</h4>
+
+<p>«Il me dit, ce jour-là, que la connaissance du monde était innée chez le
+vrai poëte, et que pour le peindre il n'avait besoin ni de grande
+expérience ni de longues observations.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> «J'ai écrit mon <i>G&oelig;tz de Berlichingen</i>, disait-il, quand
+j'avais vingt-deux ans, et dix ans plus tard j'étais étonné de la vérité
+de mes peintures. Je n'avais rien connu par moi-même, rien vu de ce que
+je peignais, je devais donc posséder par anticipation la connaissance
+des différentes conditions humaines. En général, avant de connaître le
+monde extérieur, je n'éprouvais de plaisir qu'à reproduire mon monde
+intérieur. Lorsque plus tard j'ai vu que le monde était réellement comme
+je l'avais pensé, il m'ennuya, et je perdis toute envie de le peindre.
+Oui, je peux le dire, si pour peindre le monde j'avais attendu que je le
+connusse, ma peinture serait devenue un persiflage.»</p>
+
+<p>«C'est ainsi que G&oelig;the disait de Byron que le monde était pour lui
+transparent, et qu'il pouvait le peindre par pressentiment. J'exprimai
+quelques doutes; je demandai si, par exemple, Byron réussirait à peindre
+une nature inférieure, animale; son caractère personnel me semblait trop
+puissant pour qu'il aimât à se livrer à de pareils sujets. G&oelig;the me
+l'accorda, en disant que les pressentiments ne s'étendaient pas au-delà
+des sujets qui sont analogues <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> au talent du poëte, et nous
+convînmes ensemble que l'étendue plus ou moins grande des pressentiments
+donnait la mesure du talent.</p>
+
+<p>«Si Votre Excellence soutient, dis-je alors, que le monde est inné dans
+le poëte, elle ne parle sans doute que du monde intérieur, et non du
+monde des phénomènes et des rapports; par conséquent, pour que le poëte
+puisse tracer une peinture vraie, il a besoin d'observer la réalité.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, certainement, répondit G&oelig;the. Les régions de l'amour, de la
+haine, de l'espérance, du désespoir, toutes les nuances de toutes les
+passions de l'âme, voilà ce dont la connaissance est innée chez le
+poëte, voilà ce qu'il sait peindre. Mais il ne sait pas d'avance comment
+on tient une cour de justice, quels sont les usages dans les parlements,
+ou au couronnement d'un empereur, et pour ne pas, en pareils sujets,
+blesser la vérité, il faut que le poëte étudie ou voie par lui-même. Je
+pouvais bien, par pressentiment, avoir sous ma puissance pour Faust les
+sombres émotions de la fatigue de l'existence, pour Marguerite les
+émotions de l'amour, <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> mais avant d'écrire ce passage: «Avec
+quelle tristesse le cercle incomplet de la lune décroissante se lève
+dans une vapeur humide,» il me fallait observer la nature.»</p>
+
+<p class="date">«Dimanche, 29 février 1824.</p>
+
+<p>«Je suis allé à midi chez G&oelig;the, qui m'a invité à une promenade en
+voiture avant dîner. Je le trouvai à déjeuner, et je m'assis en face de
+lui, pour causer sur les travaux qui nous occupent et qui se rapportent
+à la nouvelle édition de ses &oelig;uvres. Je lui conseillai d'y comprendre
+<i>les Dieux</i>, <i>les Héros et Wieland</i> et les <i>Lettres d'un Pasteur</i>.</p>
+
+<p>«De mon point de vue actuel, je ne peux juger ces productions de ma
+jeunesse, me dit-il. C'est à vous, jeunes gens, à décider. Cependant je
+ne veux pas dire de mal de ces commencements; j'étais encore dans
+l'obscurité, et je marchais en avant sans trop savoir où j'allais, mais
+cependant j'avais déjà le sens du vrai, une baguette divinatoire qui
+m'enseignait où était l'or.»</p>
+
+<p>«J'observai qu'il en était ainsi pour tous les grands talents, car
+autrement, lorsqu'ils s'éveillent <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> dans ce monde si mélangé, ils
+ne sauraient pas saisir le vrai et éviter le faux. Cependant on avait
+attelé; nous suivîmes la route vers Iéna. G&oelig;the, au milieu de
+différents sujets, me parla des nouveaux journaux français. «La
+constitution en France, dit-il, chez un peuple qui renferme tant
+d'éléments vicieux, repose sur une tout autre base que la constitution
+anglaise. En France tout se fait par la corruption; toute la révolution
+française même a été menée à l'aide de corruptions.»</p>
+
+<p>Il pensait à Mirabeau.</p>
+
+<h4>III.</h4>
+
+<p>Une délicieuse et minutieuse description de la maison des champs de
+G&oelig;the à la fin de l'hiver vient ensuite, cadre du portrait qui en
+relève l'originalité pensive. Lisez:</p>
+
+<p class="date">«Lundi, 22 mars 1824.</p>
+
+<p>«Avant dîner je suis allé en voiture avec <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> G&oelig;the à son
+jardin. Par sa situation au-delà de l'Ilm, dans le voisinage du parc,
+sur la pente occidentale d'une rangée de collines, ce jardin à quelque
+chose d'aimable et d'attrayant. Protégé contre les vents du nord et de
+l'est, il est ouvert aux chaudes et bienfaisantes exhalaisons qui
+viennent du sud et de l'ouest; il offre ainsi, surtout en automne et au
+printemps, un séjour très-agréable. On est si près de la ville, qui
+s'étend au nord-ouest, que l'on peut y arriver en quelques minutes, et
+cependant, quand on regarde autour de soi, on ne voit s'élever dans les
+environs aucun édifice, aucun sommet de tour, pouvant rappeler le
+voisinage de la ville. Les arbres du parc, grands et serrés, arrêtent
+toute vue de ce côté. Ils se prolongent à gauche, vers le nord, formant
+ce qu'on appelle l'<i>Étoile</i>; à côté est le chemin de voitures, qui passe
+tout à fait devant le jardin. Vers l'ouest et le sud-ouest le regard
+s'étend librement sur une vaste prairie à travers laquelle, à la
+distance d'un bon trait d'arbalète, l'Ilm coule en replis silencieux.
+Au-delà de la rivière, le rivage s'élève de nouveau en collines; leurs
+pentes et leurs hauteurs sont couvertes des verts ombrages et du
+feuillage varié des grands aunes, <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> des chênes, des peupliers
+blancs et des bouleaux, dont est planté le parc. Cette verdure s'étend
+bien au-delà et va au loin, vers le sud et vers le couchant, former un
+horizon harmonieux. L'aspect du parc au-delà de la prairie ferait
+croire, surtout en été, que l'on est près d'un bois qui se prolongerait
+pendant des lieues entières. On croit à chaque instant que l'on va voir
+apparaître sur la prairie un cerf ou un chevreuil. On se sent plongé
+dans la paix profonde d'une nature solitaire, car le silence absolu
+n'est interrompu que par les notes isolées des merles qui alternent avec
+le chant d'une grive des bois. Mais on est tiré de ce rêve de solitude
+par l'heure qui vient à sonner à la tour, ou par le cri des paons du
+parc, ou par les tambours ou les clairons qui retentissent à la caserne.
+Ces bruits ne sont pas désagréables; ils nous remettent en mémoire que
+nous sommes près de notre ville, dont nous nous croyions éloignés de
+cent lieues. À certaines heures du jour, dans certaines saisons, ces
+prairies ne sont rien moins que solitaires. On voit passer tantôt des
+paysans qui vont à Weimar au marché ou qui en reviennent, tantôt des
+promeneurs de tout genre, qui, suivant les sinuosités <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> de
+l'Ilm, se dirigent surtout vers Ober-Weimar, petit village
+très-fréquenté à certains jours. Puis le temps de la moisson donne à
+cette place la plus vive animation. Dans les intervalles on y voit venir
+paître des troupeaux de moutons et même les magnifiques vaches suisses
+de la ferme voisine. Aujourd'hui cependant, il n'y avait encore aucune
+trace de ces spectacles qui l'été nous rafraîchissent l'âme. C'est à
+peine si dans la prairie quelques places çà et là commençaient à verdir;
+aux arbres du parc, rameaux et bourgeons étaient encore bruns; cependant
+le cri du pinson et le chant du merle et de la grive, qui résonnaient de
+temps en temps, annonçaient l'approche du printemps. L'air était doux et
+agréable comme en été; un souffle à peine sensible venait du sud-ouest.
+Sur un ciel serein glissaient quelques petites nuées d'orage; plus haut
+on en remarquait d'autres, ayant la forme de longues bandes, qui se
+dénouaient. Nous contemplâmes les nuages avec attention, et nous vîmes
+que ceux qui dans les régions inférieures s'étaient réunis en amas
+arrondis étaient aussi en train de se dissoudre; G&oelig;the en conclut que
+le baromètre allait monter. Il parla beaucoup sur l'élévation <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span>
+et l'abaissement du baromètre; sur ce qu'il appelait l'<i>affirmation</i> et
+la <i>négation</i> de l'humidité. Il parla sur les lois éternelles
+d'aspiration et de respiration de la terre, sur la possibilité d'un
+déluge, au cas d'une <i>affirmation</i> d'humidité constante. Il dit que
+chaque endroit avait son atmosphère particulière, mais que cependant
+l'état barométrique de l'Europe avait une grande uniformité. Comme la
+nature est incommensurable, ses irrégularités sont immenses et il est
+très-difficile d'apercevoir les lois.</p>
+
+<p>«Pendant qu'il me donnait ces hauts enseignements, nous avancions sur la
+route sablée qui conduit au jardin. Quand nous fûmes arrivés, il fit
+ouvrir la maison par son domestique, pour me la montrer<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>. Les murs
+extérieurs, peints en blanc, étaient entièrement garnis de rosiers
+disposés en espaliers, qui avaient grimpé jusqu'au toit. Je fis le tour
+de la maison, et je remarquai avec beaucoup d'intérêt, <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> le long
+des murs, dans les branches de rosiers, un grand nombre de nids
+différents qui s'étaient conservés là de l'été précédent, et qui,
+n'étant plus couverts par le feuillage, se laissaient voir. Je vis entre
+autres des nids de linots et de diverses espèces de fauvettes, à des
+hauteurs différentes suivant leurs habitudes. G&oelig;the me conduisit
+ensuite dans l'intérieur de la maison, que, l'été précédent, j'avais
+oublié de visiter. Au rez-de-chaussée je trouvai <i>une</i> seule pièce
+d'habitation; aux murs étaient suspendus quelques cartes et quelques
+gravures, et un portrait de G&oelig;the, de grandeur naturelle, peint par
+Meyer quelque temps après le retour des deux amis d'Italie. G&oelig;the y a
+l'aspect d'un homme vigoureux d'âge moyen, très-brun et un peu gros. Le
+visage, qui a peu de vie dans le portrait, est très-sérieux
+d'expression; on croit voir un homme dont l'âme sent qu'elle a charge
+d'actions pour l'avenir<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>. Nous montâmes l'escalier, nous <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span>
+trouvâmes en haut trois pièces et un cabinet, mais le tout très-étroit
+et très-incommode. G&oelig;the me dit qu'il avait passé là de joyeuses
+années et y avait travaillé dans la tranquillité. Il faisait un peu
+frais dans cette chambre, nous allâmes chercher la chaleur en plein air.
+En nous promenant sous le soleil de midi dans l'allée principale, nous
+causâmes sur la littérature contemporaine, sur Schelling et sur
+Schelling et Platen. Mais bientôt cependant notre attention se porta de
+nouveau sur la nature qui nous entourait. Déjà les couronnes impériales
+et les lis dressaient leurs tiges vigoureuses, et des deux côtés de
+l'allée on voyait paraître les feuilles vertes des mauves. La partie
+supérieure du jardin, sur la pente de la colline, est garnie de gazon et
+parsemée de quelques arbres fruitiers. Des chemins sinueux, tracés sur
+les flancs du coteau, s'élèvent vers son sommet et en redescendent en
+serpentant; l'envie <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> me prit de monter, G&oelig;the passa devant
+moi et je suivis son pas rapide, en me réjouissant de sa verte vigueur.
+En haut, près de la haie, nous trouvâmes un paon femelle qui paraissait
+être venu du parc du château, et G&oelig;the me dit que l'été il les
+attirait et les habituait à venir en leur donnant leurs graines
+favorites. En descendant le coteau par l'autre allée sinueuse, je
+trouvai, entourée d'un bosquet, une pierre sur laquelle étaient gravés
+les vers connus:</p>
+
+<p class="quote">Ici, dans le silence, l'amant pensait à son amante<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>...</p>
+
+<p>Et je me sentis dans un lieu classique. Tout à côté était un groupe de
+chênes, de sapins, de bouleaux et de hêtres de demi-grandeur. En
+tournant autour de ces arbres, nous retrouvâmes la grande allée; nous
+étions près de la maison. Le group d'arbres est d'un côté en
+demi-cercle, et forme comme la voûte d'une grotte; nous nous assîmes sur
+de petites chaises placées autour d'une table ronde. Le soleil était si
+ardent, que l'ombre légère de ces arbres sans feuillages faisait déjà du
+bien.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> «Par les fortes chaleurs d'été, me dit G&oelig;the, je ne connais
+pas de meilleur asile que cette place. J'ai planté de ma main tous les
+arbres il y a plus de quarante ans; j'ai eu le bonheur de les voir
+pousser, et je jouis déjà depuis assez longtemps de la fraîcheur de leur
+ombrage. Le feuillage de ces chênes et de ces hêtres est impénétrable au
+soleil le plus ardent; j'aime à m'asseoir ici, pendant les chaudes
+journées d'été, après dîner, lorsque sur la prairie et dans tout le parc
+à l'entour règne ce silence que les anciens peindraient en disant que
+Pan dort.»</p>
+
+<p>«Nous entendîmes sonner deux heures dans la ville, et nous revînmes.»</p>
+
+<p class="date">«Mardi, 30 mars 1824.</p>
+
+<p>«Ce soir, chez G&oelig;the, j'étais seul avec lui; nous avons causé de
+différentes choses, tout en buvant une bouteille de vin; nous avons
+parlé du théâtre français, en l'opposant au théâtre allemand.</p>
+
+<p>«Il sera bien difficile, a dit G&oelig;the, que le public allemand arrive à
+une espèce de jugement sain, comme cela existe à peu près en <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span>
+Italie et en France. L'obstacle principal, c'est que sur nos scènes on
+joue de tout. Là où nous avons vu hier <i>Hamlet</i>, nous voyons aujourd'hui
+<i>Staberle</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>, et là où demain doit nous ravir la <i>Flûte enchantée</i>, il
+faudra, après-demain, écouter les farces du plaisant à la mode.»</p>
+
+<h4>IV.</h4>
+
+<p>Voici comment, en homme supérieur, il se jugeait lui-même:</p>
+
+<p>«Le style d'un écrivain est la contre-épreuve de son caractère; si
+quelqu'un veut écrire clairement, il faut d'abord qu'il fasse clair dans
+son esprit, et si quelqu'un veut avoir un style grandiose, il faut
+d'abord qu'il ait une grande âme.»</p>
+
+<p>«G&oelig;the a parlé ensuite de ses adversaires, disant que cette race est
+immortelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> «Leur nombre est Légion, a-t-il dit, cependant il n'est pas
+impossible de les classer à peu près. Il y a d'abord ceux qui sont mes
+adversaires par sottise; ce sont ceux qui ne m'ont pas compris et qui
+m'ont blâmé sans me connaître. Cette foule considérable m'a causé dans
+ma vie beaucoup d'ennuis, mais cependant il faut leur pardonner; ils ne
+savaient pas ce qu'ils faisaient.</p>
+
+<p>«Une seconde classe très-nombreuse se compose ensuite de mes envieux.
+Ceux-là ne m'accordent pas volontiers la fortune et la position
+honorable que j'ai su acquérir par mon talent. Ils s'occupent à harceler
+ma réputation et auraient bien voulu m'annihiler. Si j'avais été
+malheureux et pauvre, ils auraient cessé.</p>
+
+<p>«Puis arrivent, en grand nombre encore, ceux qui sont devenus mes
+adversaires parce qu'ils n'ont pas réussi eux-mêmes. Il y a parmi eux de
+vrais talents, mais ils ne peuvent me pardonner l'ombre que je jette sur
+eux.</p>
+
+<p>«En quatrième lieu, je nommerai mes adversaires raisonnés. Je suis un
+homme, comme tel j'ai les défauts et les faiblesses de <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span>
+l'homme, et mes écrits peuvent les avoir comme moi-même. Mais comme mon
+développement était pour moi une affaire sérieuse, comme j'ai travaillé
+sans relâche à faire de moi une plus noble créature, j'ai sans cesse
+marché en avant, et il est arrivé souvent que l'on m'a blâmé pour un
+défaut dont je m'étais débarrassé depuis longtemps. Ces bons adversaires
+ne m'ont pas du tout blessé; ils tiraient sur moi, quand j'étais déjà
+éloigné d'eux de plusieurs lieues. Et puis en général un ouvrage fini
+m'était assez indifférent; je ne m'en occupais plus et je pensais à
+quelque chose de nouveau.</p>
+
+<p>«Une quantité considérable d'adversaires se compose aussi de ceux qui
+ont une manière de penser autre que la mienne et un point de vue
+différent. On dit des feuilles d'un arbre que l'on n'en trouverait pas
+deux absolument semblables; de même dans un millier d'hommes on n'en
+trouverait pas deux entre lesquels il y eût harmonie complète pour la
+pensée et les opinions. Cela posé, il me semble que, si j'ai à
+m'étonner, c'est, non pas d'avoir tant de contradicteurs, mais au
+contraire tant d'amis et de partisans. <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> Mon siècle tout entier
+différait de moi, car l'esprit humain, de mon temps, s'est surtout
+occupé de lui-même, tandis que mes travaux, à moi, étaient tournés
+surtout vers la nature extérieure; j'avais ainsi le désavantage de me
+trouver entièrement seul. À ce point de vue, Schiller avait sur moi de
+grands avantages. Aussi, un général plein de bonnes intentions m'a un
+jour assez clairement fait entendre que je devrais faire comme Schiller.
+Je me contentai de lui développer tous les mérites qui distinguaient
+Schiller, mérites que je connaissais à coup sûr mieux que lui; mais je
+continuai à marcher tranquillement sur ma route, sans plus m'inquiéter
+du succès, et je me suis occupé de mes adversaires le moins possible.»</p>
+
+<h4>V.</h4>
+
+<p>Et voyez plus bas combien son génie ne lui servait que pour mieux
+affirmer son Dieu et l'immortalité de son âme:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> «Nous avions fait le tour du bois, nous tournâmes près de
+Tiefurt pour revenir à Weimar; nous avions en face de nous le soleil
+couchant. G&oelig;the est resté quelques instants enfoncé dans ses pensées,
+puis il m'a cité ce mot d'un ancien:</p>
+
+<p>«Même lorsqu'il disparaît, c'est toujours le même soleil!»</p>
+
+<p>«Et il a ajouté avec une grande sérénité:</p>
+
+<p>«Quand on a soixante-quinze ans, on ne peut pas manquer de penser
+quelquefois à la mort. Cette pensée me laisse dans un calme parfait, car
+j'ai la ferme conviction que notre esprit est une essence d'une nature
+absolument indestructible; il continue à agir d'éternité en éternité. Il
+est comme le soleil, qui ne disparaît que pour notre &oelig;il mortel; en
+réalité il ne disparaît jamais; dans sa marche il éclaire sans cesse.»</p>
+
+<h4>VI.</h4>
+
+<p>Il revint quelques jours après sur la science et passa de là à <i>Byron</i>,
+pour lequel il avait <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> un enthousiasme sans moralité et sans
+mesure. Voyez comment il lui immole le Tasse:</p>
+
+<p>«Je suis loin de soutenir qu'une science modeste et saine nuise à
+l'observation; au contraire, je répéterai le vieux mot: Nous n'avons
+vraiment d'yeux et d'oreilles que pour ce que nous connaissons. Le
+musicien en écoutant un orchestre entend chaque instrument, chaque note
+isolément; celui qui n'est pas connaisseur est comme rendu sourd par
+l'effet général de l'ensemble. Le promeneur qui ne cherche que son
+loisir ne voit dans une prairie qu'une surface agréable par sa verdure
+ou par ses fleurs; l'&oelig;il du botaniste y aperçoit du premier coup un
+nombre infini de petites plantes et de graminées différentes qu'il
+distingue et qu'il voit séparément. Cependant il y a une mesure pour
+tout, et comme, dans mon <i>G&oelig;tz</i>, l'enfant, à force d'être savant, ne
+connaît plus son père, il y a dans la science des gens qui, perdus dans
+leur savoir et dans leurs hypothèses, ne savent plus ni voir ni
+entendre. Tout va très-vite avec eux, mais tout sort d'eux. Ils sont si
+occupés de ce qui s'agite en eux-mêmes, qu'il en est d'eux comme d'un
+homme <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> qui, tout à un sentiment passionné, passera dans la rue à
+côté de son meilleur ami sans le voir. Il faut pour observer la nature
+une tranquille pureté d'âme que rien ne trouble et ne préoccupe. Si
+l'enfant attrape le papillon posé sur la fleur, c'est que pour un moment
+il a rassemblé sur un seul point toute son attention, et il ne va pas au
+même instant regarder en l'air pour voir se former un joli nuage.</p>
+
+<p>«&mdash;Ainsi, dis-je, les enfants et leur pareils pourraient servir dans la
+science en qualité de très-bons man&oelig;uvres.</p>
+
+<p>«&mdash;Plût à Dieu, s'écria G&oelig;the, que nous ne fussions tous rien de plus
+que de bons man&oelig;uvres! C'est justement parce que nous voulons être
+davantage, et parce que nous introduisons partout avec nous un appareil
+de philosophie et d'hypothèses, que nous nous perdons.»</p>
+
+<p>«Il y eut un moment de silence. Riemer renoua la conversation en parlant
+de lord Byron et de sa mort. G&oelig;the a fait une magnifique analyse de
+ses écrits, lui a prodigué les louanges les plus vives et a proclamé
+hautement ses mérites. Puis il a dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> «Quoique Byron soit mort si jeune, sa mort n'a rien fait perdre
+d'essentiel à la littérature au point de vue de son développement. D'une
+certaine façon, Byron ne pouvait pas aller plus loin. Il avait touché
+les sommets de sa puissance créatrice, et, quoi qu'il eût pu faire
+encore dans la suite, il n'aurait pas pu cependant étendre les limites
+tracées autour de son talent. Dans son inconcevable poëme du <i>Jugement
+dernier</i>, il a écrit l'&oelig;uvre extrême qu'il pouvait écrire.»</p>
+
+<p>«L'entretien se tourna ensuite sur le poëte italien Torquato Tasso, et
+sur ses différences avec Byron. G&oelig;the ne cacha pas la grande
+supériorité de l'Anglais pour l'esprit, la connaissance du monde et la
+puissance de production.</p>
+
+<p>«On ne peut, a-t-il dit, comparer les deux poëtes sans détruire l'un par
+l'autre. Byron est le buisson enflammé qui réduit en cendres le cèdre
+sacré du Liban. La grande épopée de l'Italien a soutenu sa gloire à
+travers les siècles, mais avec une seule ligne du <i>Don Juan</i> on pourrait
+empoisonner toute la <i>Jérusalem délivrée</i>!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> VII.</h4>
+
+<p>Il aimait Klopstock, mais il n'exaltait que son lyrisme.</p>
+
+<p>Les Français, disait-il, ont de l'intelligence et de l'esprit, mais ils
+n'ont pas de fond et pas de piété, ce qui leur sert.</p>
+
+<p>«Il pensait comme moi sur le poëme de Dante. On parlait de l'obscurité
+de ses poésies, qui est telle que ses compatriotes eux-mêmes ne
+l'entendent pas. Les Français de ce temps ont prétendu les remettre à la
+mode, mais ils n'oseront pas les remettre en lecture. Ils ont prétendu
+en faire un <i>guelfe</i> pendant qu'il cherchait à ramener un empereur
+étranger pour posséder l'Italie. Il m'en parla d'ailleurs avec une
+profonde admiration; il ne l'appelait pas un <i>talent</i>, mais une
+<i>nature</i>.»</p>
+
+<p>Il estimait peu le talent des femmes poëtes.</p>
+
+<p class="date">«Mardi, 18 janvier 1825.</p>
+
+<p>«Je suis allé aujourd'hui, à cinq heures, chez G&oelig;the, que je n'avais
+pas vu depuis plusieurs jours, et j'ai passé une belle soirée. Je
+<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> l'ai trouvé dans son cabinet de travail, causant sans lumière
+avec son fils et le conseiller aulique Rehbein, son médecin. Je me
+plaçai avec eux près de la table. On apporta bientôt de la lumière, et
+j'eus le bonheur de voir G&oelig;the devant moi plein de vivacité et de
+gaieté. Comme d'habitude, il s'informa avec intérêt de ce que j'avais vu
+de neuf ces jours-ci, et je lui racontai que j'avais fait connaissance
+avec une femme poëte. Je pus en même temps vanter son talent, qui n'est
+pas ordinaire, et G&oelig;the, qui connaît quelques-unes de ses &oelig;uvres,
+la loua comme moi.»</p>
+
+<p>«Une de ses poésies, dit-il, dans laquelle elle décrit un site de son
+pays, a un caractère très-original. Elle obéit à un penchant heureux
+pour les peintures de la nature visible, et elle a aussi au fond
+d'elle-même de belles facultés. Il y aurait bien à critiquer en elle,
+mais laissons-la aller et ne l'inquiétons pas sur la route que son
+talent lui montrera.»</p>
+
+<p>Nous parlâmes alors des femmes poëtes en général, et le conseiller
+aulique Rehbein dit que le talent poétique des femmes lui faisait
+souvent l'effet d'un besoin intellectuel de reproduction.»</p>
+
+<p>«&mdash;L'entendez-vous? me dit G&oelig;the en <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> riant; un besoin
+intellectuel de reproduction! comme le médecin arrange cela!»</p>
+
+<p>«&mdash;Je ne sais pas, dit Rehbein, si je m'exprime bien, mais il y a
+quelque chose comme cela. Ordinairement ces personnes n'ont pas joui du
+bonheur de l'amour, et elles cherchent un dédommagement du côté de
+l'esprit. Si elles avaient été mariées quand il le fallait, et si elles
+avaient eu des enfants, elles n'auraient pas pensé à leurs productions
+poétiques.»</p>
+
+<p>«&mdash;Je ne veux pas chercher, dit G&oelig;the, jusqu'à quel point vous avez
+raison; mais pour les autres genres de talent chez les femmes, j'ai
+toujours vu qu'ils cessaient avec le mariage. J'ai connu des jeunes
+filles qui dessinaient parfaitement, mais dès qu'elles devenaient
+épouses et mères, c'était fini, elles s'occupaient de leurs enfants, et
+leur main ne touchait plus le crayon.&mdash;Cependant, reprit-il avec une
+grande vivacité, les femmes pourraient continuer autant qu'elles le
+veulent leurs poésies et leurs écrits, mais les hommes devraient bien ne
+pas écrire comme des femmes! Voilà ce qui ne me plaît pas.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> VIII.</h4>
+
+<p>«Un jour je lui dis:</p>
+
+<p>«J'ai toujours été étonné de l'idée de ces savants qui semblent croire
+que la poésie ne sort pas de la vie, mais des livres. Ils sont toujours
+à dire: Ceci vient de là, et ceci vient d'ici! S'ils trouvent dans
+Shakspeare, par exemple, des passages qui se trouvent aussi chez les
+anciens, il faut que Shakspeare les ait pris aux anciens! Ainsi, dans
+Shakspeare, un personnage, en voyant une charmante jeune fille, dit:
+«Heureux les parents qui la nomment leur fille; heureux le jeune homme
+qui l'amènera comme fiancée!» Et parce que le même trait se trouve dans
+Homère, il faut que Shakspeare le doive à Homère! Est-ce assez bizarre!
+Comme s'il fallait aller si loin pour trouver ces choses-là, et comme si
+tous les jours on n'en avait pas sous les yeux, on n'en sentait pas, on
+n'en disait pas de pareilles!</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, c'est bien vrai, c'est fort ridicule, dit G&oelig;the.</p>
+
+<p>«&mdash;Lord Byron, continuai-je, ne se montre <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> pas plus sage
+lorsqu'il dépèce votre <i>Faust</i> et prétend que vous aurez pris cela ici,
+et ceci là.»</p>
+
+<p>«&mdash;Toutes les belles choses que lord Byron cite, dit G&oelig;the, je ne les
+avais, pour la plupart, pas même lues, et j'y ai encore moins pensé,
+quand j'ai fait le <i>Faust</i>. Mais lord Byron n'est grand que lorsqu'il
+écrit ses vers; dès qu'il veut raisonner, c'est un enfant. Aussi il ne
+sait pas se défendre contre les sottes attaques, précisément du même
+genre, qui lui ont été faites dans son propre pays; il aurait dû prendre
+un langage bien plus énergique. «Ce qui est là m'appartient! aurait-il
+dû dire; que je l'aie pris dans la vie ou dans un livre, c'est
+indifférent; il ne s'agissait pour moi que de savoir bien l'employer!»
+Walter Scott s'est servi d'une scène de mon <i>Egmont</i>, il en avait le
+droit; il l'a fait avec intelligence, il ne mérite que des éloges. Il a
+aussi, dans un de ses romans, imité le caractère de ma <i>Mignon</i>; avec
+autant de sagacité? c'est une autre question. Le <i>Diable métamorphosé</i>
+de lord Byron est une suite de <i>Méphistophélès</i>, c'est fort bien! Si par
+une fantaisie d'originalité, il avait voulu s'en écarter, il aurait
+<span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> été obligé de faire plus mal. Mon Méphistophélès chante une
+chanson de Shakspeare, et qu'est-ce qui l'en empêcherait? Pourquoi me
+serais-je fatigué à en chercher une nouvelle, si celle de Shakspeare
+convenait et disait justement ce qu'il fallait dire? L'exposition de mon
+<i>Faust</i> a aussi quelque ressemblance avec celle de <i>Job</i>, tout cela est
+fort bien et j'en suis plutôt à louer qu'à blâmer.»</p>
+
+<p>Ici G&oelig;the se trompe, ou fait du sophisme en faveur de sa vanité.&mdash;<i>Je
+prends mon bien où je le trouve</i>, est un mauvais mot et un mauvais
+raisonnement de Molière. Dans la nature? oui; dans l'art? non. L'art
+appartient à l'artiste et non au copiste. Toute imitation est un larcin.</p>
+
+<h4>IX.</h4>
+
+<p>L'incendie du théâtre de Weimar, qui eut lieu le 22 mars 1823, c'était
+la moitié de la vie de G&oelig;the qui s'écroulait. Il la vit s'écrouler
+avec douleur, mais avec l'impassibilité apparente d'un dieu qui voit
+brûler son temple et qui songe à le rebâtir promptement. Une seconde
+promenade à sa maison des champs, <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> où il emmène Eckermann, lui
+fournit l'occasion de lui confier ses pensées secrètes en politique.</p>
+
+<p class="date">«Mercredi, 27 avril 1825.</p>
+
+<p>«Vers le soir j'allai chez G&oelig;the, qui m'avait invité à une promenade
+en voiture.»</p>
+
+<p>«Avant de partir, me dit-il, il faut que je vous montre une lettre de
+Zelter, que j'ai reçue hier et qui touche à notre affaire du théâtre.»</p>
+
+<p>«Zelter avait écrit entre autres ce passage:</p>
+
+<p>«Que tu ne serais pas un homme à bâtir à Weimar un théâtre pour le
+peuple, je l'avais deviné depuis longtemps. Celui qui se fait feuille,
+la chèvre le mange. C'est à quoi devraient réfléchir d'autres
+puissances, qui veulent renfermer dans le tonneau le vin qui fermente.»</p>
+
+<p>«&mdash;Mes amis, nous avons vu cela!»</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, et nous le voyons encore.»</p>
+
+<p>«G&oelig;the me regarda et nous nous mîmes à rire.»</p>
+
+<p>«Zelter est un bon et digne homme, dit-il, mais il lui arrive parfois de
+ne pas me comprendre et de donner à mes paroles une fausse
+interprétation. J'ai consacré au peuple et à son enseignement ma vie
+entière, <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> pourquoi ne lui construirais-je pas aussi un théâtre?
+Mais ici, à Weimar, dans cette petite résidence<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a> où l'on trouve,
+comme on l'a dit par plaisanterie, fort peu d'habitants et dix mille
+poëtes, peut-il être beaucoup question du peuple, et surtout d'un
+théâtre du peuple? Weimar, sans doute, deviendra une très-grande ville,
+mais il nous faut cependant attendre encore quelques siècles pour que le
+peuple de Weimar compose une masse telle, qu'il ait son théâtre et le
+soutienne.»</p>
+
+<p>«On avait attelé; nous partîmes pour le jardin de sa maison de campagne.
+La soirée était calme et douce, l'air un peu lourd, et l'on voyait de
+grands nuages se réunir en masses orageuses. G&oelig;the restait dans la
+voiture silencieux, et évidemment préoccupé. Pour moi, j'écoutais les
+merles et les grives qui, sur les branches extrêmes des chênes encore
+sans verdure, jetaient leurs notes à l'orage près d'éclater. G&oelig;the
+tourna ses regards vers les nuages, les promena sur la verdure naissante
+qui, partout autour de nous, des deux côtés du chemin, dans la prairie,
+dans les buissons, aux haies, commençait à bourgeonner, puis il dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> «Une chaude pluie d'orage, comme cette soirée nous la promet,
+et nous allons revoir apparaître le printemps dans toute sa splendeur et
+sa prodigalité!»</p>
+
+<p>«Les nuages devenaient plus menaçants, on entendait un sourd tonnerre,
+quelques gouttes tombèrent, et G&oelig;the pensa qu'il était sage de
+retourner à la ville. Quand nous fûmes devant sa porte:</p>
+
+<p>«Si vous n'avez rien à faire, me dit-il, montez chez moi, et restez
+encore une petite heure avec moi.»</p>
+
+<p>«J'acceptai avec grand plaisir. La lettre de Zelter était encore sur la
+table.</p>
+
+<p>«Il est étrange, bien étrange, dit-il, de voir avec quelle facilité on
+peut être méconnu par l'opinion publique. Je ne sais pas avoir jamais
+péché contre le peuple, mais maintenant, c'est décidé, une fois pour
+toutes; je ne suis pas un ami du peuple! Oui, c'est vrai, je ne suis pas
+un ami de la plèbe révolutionnaire, qui cherche le pillage, le meurtre
+et l'incendie; qui, sous la fausse enseigne du bien public, n'a vraiment
+devant les yeux que les buts les plus égoïstes et les plus vils. Je suis
+aussi peu l'ami de pareilles gens que je le suis d'un Louis XV. Je hais
+tout bouleversement <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> violent, parce qu'on détruit ainsi autant
+de bien que l'on en gagne. Je hais ceux qui les accomplissent aussi bien
+que ceux qui les ont rendus inévitables. Mais pour cela, ne suis-je pas
+un ami du peuple? Est-ce que tout homme sensé ne partage pas ces idées?
+Vous savez avec quelle joie j'accueille toutes les améliorations que
+l'avenir nous fait entrevoir. Mais, je le répète, tout ce qui est
+violent, précipité, me déplaît jusqu'au fond de l'âme, parce que ce
+n'est pas conforme à la nature. Je suis un ami des plantes, j'aime la
+rose comme la fleur la plus parfaite que voie notre ciel allemand, mais
+je ne suis pas assez fou pour vouloir que mon jardin me la donne
+maintenant, à la fin d'avril. Je suis content, si je vois aujourd'hui
+les premières folioles verdir; je serai content quand je verrai de
+semaine en semaine la feuille se changer en tige, j'aurai de la joie à
+voir en mai le bouton, et enfin, je serai heureux quand juin me
+présentera la rose elle-même dans toute sa magnificence et avec tous ses
+parfums. Celui qui ne veut pas attendre, qu'il aille dans une serre
+chaude.</p>
+
+<p>«On répète que je suis un serviteur des <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> princes, un valet des
+princes! comme si cela avait un sens! Est-ce que par hasard je sers un
+tyran, un despote? Est-ce que je sers un de ces hommes qui ne vivent que
+pour leurs plaisirs en les faisant payer à un peuple? De tels princes et
+de tels temps sont, Dieu merci, loin derrière nous. Le lien le plus
+intime m'attache depuis un demi-siècle au grand-duc, avec lui j'ai
+pendant un demi-siècle lutté et travaillé, et je mentirais si je disais
+que je sais un seul jour où le grand-duc n'a pas pensé à faire, à
+exécuter quelque chose qui ne serve pas au bien du pays, et qui ne soit
+pas calculé pour améliorer le sort de chaque individu. Pour lui
+personnellement, qu'a-t-il retiré de son rôle de prince, sinon charges
+et fatigues? Est-ce que sa demeure, son costume, sa table, sont plus
+brillants que chez un particulier aisé? Que l'on aille dans nos grandes
+villes maritimes, on verra la cuisine et le service d'un grand négociant
+sur un meilleur pied que chez lui. Nous célébrerons cet automne le
+cinquantième anniversaire du jour où il a commencé à gouverner et à être
+le maître. Mais ce maître, quand j'y pense vraiment, qu'a-t-il été tout
+ce temps, sinon un serviteur? Le serviteur <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> d'une grande cause:
+le bien de son peuple! S'il faut donc à toute force que je sois un
+serviteur des princes, au moins ma consolation c'est d'avoir été le
+serviteur d'un homme qui était lui-même serviteur du bien général.»</p>
+
+<h4>X.</h4>
+
+<p>Rien de plus touchant que l'hommage impartial que l'amitié de G&oelig;the
+rendait ainsi à l'affection de cinquante ans du grand-duc. Lisez:</p>
+
+<p>«Madame de G&oelig;the et Mademoiselle Ulrike entrèrent toutes deux en
+très-gracieuse toilette d'été, que le beau temps leur avait fait
+prendre. La conversation à table fut gaie et variée. On y parla des
+parties de plaisir des semaines précédentes et des projets semblables
+pour les semaines suivantes.</p>
+
+<p>«&mdash;Si les belles soirées se maintiennent, dit madame de G&oelig;the,
+j'aurais un grand désir de donner ces jours-ci dans le parc un thé, au
+chant des rossignols. Qu'en dites-vous, cher père?</p>
+
+<p>«&mdash;Cela pourrait être très-joli! répondit G&oelig;the.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> «&mdash;Et vous, Eckermann, dit madame de G&oelig;the, cela vous
+convient-il? peut-on vous inviter?</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, Ottilie, s'écria mademoiselle Ulrike, comment peux-tu inviter
+le docteur? Il ne viendra pas, ou, s'il vient, il sera comme sur des
+charbons ardents, on verra que son esprit est ailleurs, et qu'il
+aimerait beaucoup mieux s'en aller.</p>
+
+<p>«&mdash;À parler franchement, répondis-je, je préfère flâner avec Doolan dans
+les champs des environs. Les thés, les soirées avec thé, les
+conversations avec thé, tout cela répugne si fort à mon naturel, que la
+seule pensée de ces plaisirs me met mal à mon aise.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, Eckermann, dit madame de G&oelig;the, à un thé dans le parc, vous
+êtes en plein air, par conséquent dans votre élément.</p>
+
+<p>«&mdash;Au contraire, dis-je, quand je suis si près de la nature que ses
+parfums viennent jusqu'à moi, et que cependant je ne peux vraiment me
+plonger en elle, alors l'impatience me saisit, et je suis comme un
+canard que l'on met près de l'eau en l'empêchant de s'y baigner.</p>
+
+<p>«&mdash;Ou bien, dit G&oelig;the en riant, comme un cheval qui passe sa tête
+par le fenêtre de <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> l'écurie et voit devant lui d'autres chevaux
+gambader sans entraves, dans un beau pâturage. Il sent toutes les
+délices rafraîchissantes de la nature libre, mais il ne peut les goûter.
+Laissez donc Eckermann, il est comme il est, et vous ne le changerez
+pas. Mais, dites-moi, mon très-cher, qu'allez-vous donc faire en pleins
+champs avec votre Doolan, pendant toutes les belles après-midi?</p>
+
+<p>«&mdash;Nous cherchons quelque part un vallon solitaire, et nous tirons à
+l'arc.</p>
+
+<p>«&mdash;Hum! dit G&oelig;the, ce n'est pas là une distraction mal choisie.</p>
+
+<p>«&mdash;Elle est souveraine, dis-je, contre les ennuis de l'hiver.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais comment donc, par le ciel! dit G&oelig;the, avez-vous ici, à
+Weimar, trouvé arcs et flèches?</p>
+
+<p>«&mdash;Pour les flèches, j'avais, en revenant de la campagne de 1814,
+rapporté avec moi un modèle du Brabant. Là, le tir à l'arc est général.
+Il n'y a pas si petite ville qui n'ait sa société d'archers. Ils ont
+leur tir dans des cabarets, comme nous y avons des jeux de quilles, et
+ils se réunissent d'habitude vers le soir dans ces endroits où je les
+ai regardés <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> souvent avec le plus grand plaisir. Quels hommes
+bien faits! et quelles poses pittoresques, quand ils tirent la corde!
+Comme toutes leurs énergies se développent, et quels adroits tireurs ce
+sont! Ils tiraient habituellement, à une distance de soixante ou
+quatre-vingts pas, sur une feuille de papier collée à un mur d'argile
+détrempée; ils tiraient vivement l'un après l'autre et laissaient leurs
+flèches fixées au but. Et il n'était pas rare que sur quinze flèches
+cinq eussent touché le rond du milieu, large comme un thaler; les autres
+étaient tout à côté. Quand tout le monde avait tiré, chacun allait
+reprendre sa flèche et on recommençait le jeu. J'étais alors si
+enthousiaste de ce tir à l'arc, que je pensais que ce serait rendre un
+grand service à l'Allemagne que de l'y introduire, et j'étais assez sot
+pour croire que ce fût possible. Je marchandai souvent un arc, mais on
+n'en vendait pas au-dessous de vingt francs, et où un pauvre chasseur
+pouvait-il trouver une pareille somme? Je me bornai à une flèche, comme
+l'instrument le plus important et travaillé avec le plus d'art; je
+l'achetai dans une fabrique de Bruxelles pour un franc, et avec un
+dessin, ce fut le seul <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> butin que je rapportai dans mon
+pays<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>.</p>
+
+<p>«&mdash;Voilà qui est tout à fait digne de vous, répondit G&oelig;the. Mais ne
+vous imaginez pas que l'on pourrait rendre populaire ce qui est beau et
+naturel; ou du moins il faudrait pour cela avoir beaucoup de temps et
+recourir à des moyens désespérés. Je crois facilement que ce jeu du
+Brabant est beau. Notre plaisir allemand du jeu de quilles paraît, en
+comparaison, grossier, commun, et il tient beaucoup du Philistin.</p>
+
+<p>«&mdash;Ce qu'il y a de beau au tir de l'arc, dis-je, c'est qu'il développe
+le corps tout entier et qu'il réclame l'emploi harmonieux de toutes les
+forces. Le bras gauche, qui soutient l'arc, doit rester bien tendu sans
+bouger; le droit, qui tire la corde, ne doit pas être moins fort; les
+pieds, les cuisses, pour servir de base solide à la partie supérieure du
+corps, s'attachent avec énergie au sol; l'&oelig;il, qui vise, les muscles
+du cou et de la nuque, tout est en activité et dans toute sa tension. Et
+puis, quelles émotions, quelle joie quand la flèche part, siffle et
+perce le but! Je ne connais aucun exercice du corps comparable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> «&mdash;Cela, dit G&oelig;the, conviendrait à nos écoles de
+gymnastique, et je ne serais pas étonné si, dans vingt ans, nous avions
+en Allemagne d'excellents archers par milliers. Mais avec une génération
+d'hommes mûrs il n'y a rien à faire, ni pour le corps, ni pour l'esprit,
+ni pour le goût, ni pour le caractère. Commencez adroitement par les
+écoles, et vous réussirez.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, dis-je, nos professeurs allemands de gymnastique ne connaissent
+pas le tir à l'arc.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien, dit G&oelig;the, que quelques écoles se réunissent et fassent
+venir de Flandre ou de Brabant un bon archer; ou bien qu'ils envoient en
+Brabant quelques-uns de leurs meilleurs élèves, jeunes et bien faits,
+qui deviendront là-bas de bons archers et apprendront aussi comment on
+taille un arc et fabrique une flèche. Ils pourraient ensuite entrer dans
+les écoles comme professeurs temporaires et aller ainsi d'école en
+école. Je ne suis pas du tout opposé aux exercices gymnastiques en
+Allemagne, aussi j'ai eu d'autant plus de chagrin en voyant qu'on y a
+mêlé bien vite de la politique, de telle sorte que les autorités se sont
+vues forcées ou de les restreindre, ou de les défendre et <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> de
+les suspendre. C'était jeter l'enfant que l'on baigne avec l'eau de la
+baignoire. J'espère que l'on rétablira les écoles de gymnastique, car
+elles sont nécessaires à notre jeunesse allemande, surtout aux
+étudiants, qui ne font en aucune façon contre-poids à leurs fatigues
+intellectuelles par des exercices corporels, et perdent ainsi l'énergie
+en tout genre. Mais parlez-moi donc de votre flèche et de votre arc.
+Ainsi, vous avez rapporté une flèche du Brabant! Je voudrais bien la
+voir.</p>
+
+<p>«&mdash;Il y a longtemps qu'elle est perdue, répondis-je. Mais je me la
+rappelais si bien, que j'ai réussi à en faire une pareille, et non une
+seule, mais toute une douzaine. Ce n'était pas aussi facile que je le
+pensais, et je me suis mépris bien souvent. Il faut que la tige soit
+droite et ne se courbe pas après quelque temps, qu'elle soit légère,
+assez solide pour ne pas se briser au choc d'un corps solide. J'ai
+essayé le peuplier, le pin, le bouleau: ces bois avaient un défaut ou un
+autre; avec le tilleul je réussis. Le choix de la pointe en corne m'a
+donné aussi du mal; il faut prendre le milieu même d'une corne, sinon
+elle se brise. Et les plumes, que d'erreurs avant d'arriver!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> «&mdash;Il faut, n'est-ce pas, dit G&oelig;the, coller seulement les
+plumes à la flèche?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, mais il faut que ce soit collé avec grande adresse; et l'espèce
+de colle, l'espèce de plumes à choisir, rien n'est indifférent; les
+barbes des plumes de l'aile des grands oiseaux sont bonnes, en général,
+mais celles que j'ai trouvées les meilleures sont les plumes rouges du
+paon, les grandes plumes de coq d'Inde, et surtout les fortes et
+magnifiques plumes de l'aigle et de l'outarde.</p>
+
+<p>«&mdash;J'apprends tout cela avec grand intérêt, dit G&oelig;the. Celui qui ne
+vous connaît pas ne croirait guère que vous avez des goûts si pratiques.
+Mais dites-moi donc aussi comment vous vous êtes procuré votre arc.</p>
+
+<p>«&mdash;Je m'en suis fabriqué quelques-uns moi-même, répondis-je. J'ai fait
+d'abord de la bien triste besogne, mais j'ai ensuite demandé des
+conseils aux menuisiers et aux charrons, essayé tous les bois du pays,
+et j'ai enfin réussi. Après des essais de différents genres, on me
+conseilla de prendre une tige assez forte pour que l'on pût la fendre
+(schlachten) en quatre parties.</p>
+
+<p>«&mdash;<i>Schlachten</i>, me demanda G&oelig;the, quel est ce mot?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> «&mdash;C'est une expression technique des charrons; cela répond à
+fendre. Lorsque les fibres d'une tige sont droites, les morceaux fendus
+sont droits, et on peut s'en servir, sinon, non.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais pourquoi ne pas les scier? dit G&oelig;the, on aurait des morceaux
+droits.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, mais quand les fibres du bois se courbent, on les couperait, et
+la tige ne pourrait plus dès lors servir à un arc.</p>
+
+<p>«&mdash;Je comprends, dit G&oelig;the; un arc se brise quand les fibres de la
+tige sont coupées. Mais continuez, vous m'intéressez.</p>
+
+<p>«&mdash;Mon premier arc était trop dur à tendre; un charron me dit: «Ne
+prenez plus un morceau de baliveau, le bois est toujours très-roide;
+choisissez un des chênes qui croissent près de Hopfgarten<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>. Le bois
+en est tendre.» Je vis alors qu'il y avait chênes et chênes, et j'appris
+beaucoup de détails sur la nature différente du même bois, suivant son
+exposition; je vis que les fibres des arbres se dirigent toujours vers
+le soleil, et que si un arbre est exposé d'un côté au soleil, de l'autre
+à l'ombre, le centre des fibres n'est plus le centre de l'arbre; le
+côté le plus large est <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> du côté du soleil; aussi les menuisiers
+et les charrons, s'ils ont besoin d'un bois fin et fort, choisissent
+plutôt le côté qui a été exposé au nord.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous devez penser, me dit G&oelig;the, combien vos observations sont
+intéressantes pour moi qui me suis occupé pendant la moitié de mon
+existence du développement des plantes et des arbres. Racontez toujours!
+Vous avez donc choisi un chêne tendre?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, et un morceau du côté opposé au soleil. Mais après quelques
+mois, mon arc se déformait. Je fus donc obligé de recourir à d'autres
+bois, au noyer d'abord, et enfin à l'érable, qui ne laisse rien à
+désirer.</p>
+
+<p>«&mdash;Je connais ce bois, dit G&oelig;the, il pousse souvent dans les haies;
+je m'imagine en effet qu'il doit être bon; mais j'ai vu rarement une
+jeune tige sans n&oelig;uds, et il vous faut pour votre arc une tige
+absolument libre de n&oelig;uds.</p>
+
+<p>«&mdash;Quand on veut faire monter l'érable en arbre, on lui retire les
+n&oelig;uds, ou en grossissant il les perd de lui-même. Quand il a quinze
+ou dix-huit ans, il est donc bien lisse, mais on ne sait pas comment il
+est à l'intérieur et quels mauvais tours il peut jouer. <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> Aussi,
+on fera bien de faire scier son arc dans la partie la plus rapprochée de
+l'écorce.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais vous disiez qu'il ne fallait pas scier le bois d'un arc, mais le
+fendre, le <i>schlachten</i>, comme vous dites.</p>
+
+<p>«&mdash;Quand il se laisse fendre, certainement, c'est-à-dire quand les
+fibres sont assez grosses, mais les fibres de l'érable sont trop fines
+et trop entremêlées.</p>
+
+<p>«&mdash;Hum! hum! dit G&oelig;the. Avec vos goûts d'archer vous êtes arrivé à de
+très-jolies connaissances, et à des connaissances vivantes, à celles que
+l'on n'obtient que par des moyens pratiques. C'est là toujours
+l'avantage d'une passion, elle nous fait pénétrer le fond des choses.
+Les recherches et les erreurs donnent aussi des enseignements; on
+connaît non-seulement la chose elle-même, mais tout ce qui la touche
+tout à l'entour. Que saurais-je moi-même sur les plantes, sur les
+couleurs, si j'avais reçu ma science toute faite et si je l'avais
+apprise par c&oelig;ur? Mais comme j'ai tout cherché et trouvé par
+moi-même, comme à l'occasion je me suis trompé, je peux dire que sur ces
+deux sujets j'ai quelques connaissances, et que j'en sais plus qu'il n'y
+en a sur le papier. Mais parlez-moi toujours de votre <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> arc.
+J'ai vu des arcs écossais tout droits, et d'autres au contraire
+recourbés à leur extrémité; lesquels tenez-vous pour les meilleurs?</p>
+
+<p>«&mdash;Je pense que la force du jet est plus grande dans les arcs à
+extrémités recourbées. Depuis que je sais comment on courbe les arcs, je
+courbe les miens; ils lancent mieux et sont aussi plus jolis à l'&oelig;il.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est par la chaleur, n'est pas, dit G&oelig;the, que l'on produit ces
+inflexions?</p>
+
+<p>«&mdash;Par une chaleur humide. Je trempe mon arc dans l'eau bouillante à six
+ou huit pouces de profondeur, et après une heure, quand il est bien
+chaud, je l'introduis entre deux morceaux de bois qui ont à leur
+intérieur une ligne creusée suivant la forme que je veux donner à l'arc.
+Je le laisse dans cet étau au moins un jour et une nuit, et quand il est
+sec il ne bouge plus.</p>
+
+<p>«&mdash;Savez-vous? dit G&oelig;the en souriant mystérieusement; je crois que
+j'ai pour vous quelque chose qui ne vous déplairait pas. Que
+diriez-vous, si nous descendions et si je vous mettais à la main un vrai
+arc de Baschkir?</p>
+
+<p>«&mdash;Un arc de Baschkir! m'écriai-je avec enthousiasme, un vrai?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, mon cher fou, un vrai! Venez un peu.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> «Nous descendîmes dans le jardin. G&oelig;the ouvrit la porte de
+la pièce inférieure d'un petit pavillon, dans laquelle je vis, aux murs
+et sur des tables, des curiosités de toute espèce. Je ne jetai qu'un
+coup d'&oelig;il sur tous ces trésors; je n'avais d'yeux que pour mon arc.</p>
+
+<p>«Le voici, dit G&oelig;the, en le tirant d'un amas d'objets bizarres de
+toute espèce. Il est bien resté tel qu'il était quand un chef de
+Baschkirs me le donna en 1814. Eh bien, qu'en dites-vous?»</p>
+
+<p>«J'étais plein de joie de tenir cette chère arme dans mes mains. La
+corde me parut encore fort bonne. Je l'essayai, il se tendait
+très-suffisamment.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est un bon arc, dis-je, la forme surtout m'en plaît, et elle me
+servira désormais de modèle.</p>
+
+<p>«&mdash;De quel bois le croyez-vous fait? me demanda G&oelig;the.</p>
+
+<p>«&mdash;Cette fine écorce de bouleau qui le couvre empêche de voir; les
+extrémités sont libres, mais trop noircies par le temps. C'est sans
+doute du noyer. Il a été fendu.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien! si vous l'essayiez? dit G&oelig;the. Voici aussi une flèche;
+mais méfiez-vous de la pointe, elle est peut-être empoisonnée.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> «Nous retournâmes dans le jardin et je tendis l'arc.</p>
+
+<p>«&mdash;Sur quoi tirerez-vous? dit G&oelig;the.</p>
+
+<p>«&mdash;D'abord en l'air, il me semble.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien, allez!</p>
+
+<p>«Je lançai ma flèche vers les nuages lumineux, dans le bleu de l'air. La
+flèche monta droit, et en retombant, se ficha en terre.</p>
+
+<p>«À mon tour,» dit G&oelig;the.</p>
+
+<p>«Je fus heureux de son désir. Je lui donnai l'arc et tins la flèche.
+G&oelig;the ajusta la fente de la flèche sur la corde, prit l'arc comme il
+le fallait, non cependant sans chercher un peu. Puis il visa et tira. Il
+était là comme un Apollon, vieilli de corps, mais l'âme animée d'une
+indestructible jeunesse. La flèche ne s'éleva que très-peu haut. Je
+courus la ramasser.</p>
+
+<p>«Encore une fois!» dit G&oelig;the.</p>
+
+<p>«Il tira cette fois horizontalement dans la direction de l'allée du
+jardin. La flèche alla à peu près à trente pas. J'avais un bonheur que
+je ne peux dire à voir ainsi G&oelig;the tirer avec l'arc et la flèche. Je
+pensai aux vers:</p>
+
+<p class="poem10">
+ «La vieillesse m'abandonne-t-elle?<br>
+ Et de nouveau suis-je un enfant?</p>
+
+<p>«Je lui rapportai la flèche. Il me pria de tirer aussi horizontalement,
+et me donna pour <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> but une tache dans les volets de son cabinet
+de travail. Je visai. La flèche n'arriva pas loin du but, mais elle
+s'enfonça tellement dans ce bois tendre, que je ne pus la retirer.</p>
+
+<p>«Laissez-la fichée, me dit G&oelig;the, elle y restera pendant quelques
+jours et sera un souvenir de notre partie.»</p>
+
+<h4>XI.</h4>
+
+<p>Un second jugement de lui sur Byron est d'une justesse qui diminue
+l'enthousiasme, le voici: Il n'est pas juste que la haine et
+l'immoralité reçoivent la récompense de la charité et de l'amour. Le
+sublime de Byron, c'est la haine et le mépris.</p>
+
+<p>Écoutez G&oelig;the:</p>
+
+<p>«Si Byron avait eu l'occasion de se décharger au parlement, par des
+paroles fréquentes et amères, de toute l'opposition qui était en lui, il
+aurait été comme poëte bien plus pur. Mais comme au parlement il a à
+peine parlé, il a conservé en lui tout ce qu'il avait sur le c&oelig;ur
+contre sa nation, et pour s'en délivrer il ne lui est resté d'autre
+moyen que de le convertir et de l'exprimer en poésie. Si j'appelais une
+grande partie des &oelig;uvres négatives de Byron <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> des discours au
+Parlement comprimés, je crois que je les caractériserais par un nom qui
+ne serait pas sans justesse.»</p>
+
+<p>«Nous avons enfin parlé d'un des poëtes allemands contemporains qui
+s'est fait un grand nom depuis quelque temps<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>, et dont nous avons
+aussi blâmé l'esprit négatif.</p>
+
+<p>«Il ne faut pas le nier, dit G&oelig;the, il a d'éclatantes qualités, mais
+il lui manque <i>l'amour</i>. Il aime aussi peu ses lecteurs et les poëtes
+ses émules que lui-même, et il mérite qu'on lui applique le mot de
+l'Apôtre: «Si je parlais avec une voix d'homme et d'ange, et que je
+n'eusse pas l'amour, je serais un airain sonore, une cymbale
+retentissante.» Encore ces jours-ci je lisais ses poésies, et je n'ai pu
+méconnaître la richesse de son talent; mais, je le répète, l'amour lui
+manque, et par là il n'exercera jamais autant d'influence qu'il l'aurait
+dû. On le craindra, et il deviendra le dieu de ceux qui seraient
+volontiers négatifs comme lui, mais qui n'ont pas son talent.»</p>
+
+<p class="date">«Mercredi, 3 janvier 1827.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, à dîner, nous avons causé des excellents discours de
+Canning pour le Portugal.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> «Il y a des gens, dit G&oelig;the, qui prétendent que ces discours
+sont grossiers, mais ces gens-là ne savent pas ce qu'ils veulent; il y a
+en eux un besoin maladif de fronder tout ce qui est grand. Ce n'est pas
+là de l'opposition, c'est pur besoin de fronder. Il faut qu'ils aient
+quelque chose de grand qu'ils puissent haïr. Quand Napoléon était encore
+de ce monde, ils le haïssaient, et ils pouvaient largement se décharger
+sur lui. Quand ce fut fini avec lui, ils frondèrent la Sainte-Alliance,
+et pourtant jamais on n'a rien trouvé de plus grand et de plus
+bienfaisant pour l'humanité. Voici maintenant le tour de Canning. Son
+discours pour le Portugal est l'&oelig;uvre d'une grande conscience. Il
+sait très-bien quelle est l'étendue de sa puissance, la grandeur de sa
+situation, et il a raison de parler comme il sent. Mais ces
+sans-culottes ne peuvent pas comprendre cela, et ce qui, à nous autres,
+nous paraît grand, leur paraît grossier. La grandeur les gêne, ils n'ont
+pas d'organe pour la respecter, elle leur est intolérable.»</p>
+
+<p class="date">«Jeudi soir, 4 janvier 1827.</p>
+
+<p>«G&oelig;the a beaucoup loué les poésies de Victor Hugo. Il a dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> «C'est un vrai talent, sur lequel la littérature allemande a
+exercé de l'influence. Sa jeunesse poétique a été malheureusement
+amoindrie par le pédantisme du parti classique, mais le voilà qui a <i>le
+Globe</i> pour lui: il a donc partie gagnée<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. Je le comparerais avec
+Manzoni. Il a une grande puissance pour voir la nature extérieure, et il
+me semble absolument aussi remarquable que MM. de Lamartine et
+Delavigne<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>. En examinant bien, je vois d'où lui et tous les nouveaux
+talents du même genre viennent. Ils descendent de Chateaubriand, qui,
+certes, est très-remarquable par son talent rhétorico-poétique. Pour
+voir comment écrit Victor Hugo, lisez <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> seulement ce poëme sur
+Napoléon: <i>les Deux Îles.</i>»</p>
+
+<p>«G&oelig;the me tendit le livre, et resta près du poêle. Je lus.</p>
+
+<p>«&mdash;N'a-t-il pas d'excellentes images? dit G&oelig;the, et n'a-t-il pas
+traité son sujet avec une liberté d'esprit complète?»</p>
+
+<p>«Et en parlant ainsi, il revint vers moi:</p>
+
+<p>«Voyez ce passage, comme c'est beau!»</p>
+
+<p>«Il lut le passage où le poëte parle de la foudre remontant pour frapper
+le héros:</p>
+
+<p class="poem10">
+ «Il a bâti si haut son aire impériale<br>
+ Qu'il nous semble habiter cette sphère idéale<br>
+ Où jamais on n'entend un nuage éclater!<br>
+ Ce n'est plus qu'à ses pieds que gronde la tempête;<br>
+<span class="add1em">Il faudrait, pour frapper sa tête,</span><br>
+<span class="add1em">Que la foudre pût remonter!</span><br>
+ La foudre remonta! Renversé de son aire...»</p>
+
+<p>«Voilà qui est beau! car l'image est vraie, et on l'observera dans les
+montagnes; quand on a un orage au-dessous de soi, on voit souvent
+l'éclair jaillir de bas en haut. Ce que je loue dans les Français, c'est
+que leur poésie ne quitte jamais le terrain solide de la réalité. On
+peut traduire leurs poésies en prose, l'essentiel restera. Cela vient de
+ce que les poëtes français ont des connaissances; mais nos fous
+allemands croient qu'ils perdront leur talent <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> s'ils se
+fatiguent pour acquérir du savoir; tout talent pourtant doit se soutenir
+en s'instruisant toujours, et c'est seulement ainsi qu'il parviendra à
+l'usage complet de ses forces. Mais laissons-les; ceux-là, on ne les
+aidera pas; quant au vrai talent, il sait trouver sa route. Les jeunes
+poëtes qui se montrent maintenant en foule ne sont pas de vrais talents;
+ce ne sont que des impuissants à qui la perfection de la littérature
+allemande a donné l'envie de créer.&mdash;Que les Français quittent le
+pédantisme et s'élèvent dans la poésie à un art libre, il n'y a rien
+d'étonnant. Diderot et des esprits analogues au sien ont déjà, avant la
+révolution, cherché à ouvrir cette voie. Puis la révolution elle-même,
+et l'époque de Napoléon, ont été favorables à cette cause. Si les années
+de guerre, en ne permettant pas à la poésie d'attirer sur elle un grand
+intérêt, ont été par là pour un instant défavorables aux muses, il s'est
+cependant, pendant cette époque, formé une foule d'esprits libres, qui
+maintenant, pendant la paix, se recueillent et font apparaître leurs
+remarquables talents.»</p>
+
+<p>«Je demandai à G&oelig;the si le parti classique avait été aussi
+l'adversaire de l'excellent Béranger.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> «Le genre dans lequel Béranger a composé, dit-il, est un vieux
+genre national auquel on était accoutumé; cependant, pour maintes
+choses, il a su prendre un mouvement plus libre que ses prédécesseurs,
+et aussi il a été attaqué par le parti du pédantisme.»</p>
+
+<p>Il ne sentait des poëtes français de nos jours comme grandiose que
+Mérimée et Béranger. L'esprit lui éclipsait le génie. Chateaubriand,
+Hugo et autres, lui faisaient peu d'impression; toujours Mérimée,
+toujours Béranger. C'était le temps de ce petit journal <i>le Globe</i> qui
+ne vantait que le persiflage, et qui préparait le régime amphibie des
+doctrinaires.</p>
+
+<p class="date">«Mercredi, 31 janvier 1827.</p>
+
+<p>«J'ai dîné avec G&oelig;the.</p>
+
+<p>«&mdash;Ces jours-ci, depuis que je vous ai vu, m'a-t-il dit, j'ai fait des
+lectures nombreuses et variées, mais j'ai lu surtout un roman chinois
+qui m'occupe encore et qui me paraît excessivement curieux.</p>
+
+<p>«&mdash;Un roman chinois! dis-je, cela doit avoir un air bien étrange.</p>
+
+<p>«&mdash;Pas autant qu'on le croirait. Ces hommes pensent, agissent et sentent
+presque tout à fait comme nous, et l'on se sent bien vite <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> leur
+égal; seulement chez eux tout est plus clair, plus pur, plus moral; tout
+est raisonnable, bourgeois, sans grande passion et sans hardis élans
+poétiques, ce qui fait ressembler ce roman à mon <i>Hermann et Dorothée</i>
+et aux &oelig;uvres de Richardson. La différence, c'est la vie commune que
+l'on aperçoit toujours chez eux entre la nature extérieure et les
+personnages humains. Toujours on entend le bruit des poissons dorés dans
+les étangs, toujours sur les branches chantent les oiseaux; les journées
+sont toujours sereines et brillantes de soleil, les nuits toujours
+limpides; on parle souvent de la lune, mais elle n'amène aucun
+changement dans le paysage; sa lumière est claire comme celle du jour
+même. Et l'intérieur de leurs demeures est aussi coquet et aussi élégant
+que leurs tableaux. Par exemple: «J'entendis le rire des aimables jeunes
+filles, et, lorsqu'elles frappèrent mes yeux, je les vis assises sur des
+chaises de fin roseau.»&mdash;Vous avez ainsi tout d'un coup la plus
+charmante situation, car on ne peut se représenter des chaises de roseau
+sans avoir l'idée d'une légèreté et d'une élégance extrêmes.&mdash;Et puis un
+nombre infini de légendes, qui se mêlent toujours <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> au récit et
+sont employées pour ainsi dire proverbialement. Par exemple, c'est une
+jeune fille dont les pieds sont si légers et si délicats, qu'elle
+pouvait se balancer sur une fleur sans la briser. C'est un jeune homme,
+dont la conduite est si morale et si honorable, qu'il a eu l'honneur, à
+trente ans, de parler avec l'empereur. C'est ensuite un couple d'amants
+qui dans leur longue liaison ont vécu avec tant de retenue que, se
+trouvant forcés de rester une nuit entière l'un près de l'autre, dans
+une chambre, ils la passent en entretiens sans aller plus loin. Et ainsi
+toujours des légendes sans nombre, qui toutes ont trait à la moralité et
+à la convenance. Mais aussi, par cette sévère modération en toutes
+choses, l'empire chinois s'est maintenu depuis des siècles, et par elle
+il se maintiendra dans l'avenir.&mdash;J'ai trouvé dans ce roman chinois un
+contraste bien curieux avec les chansons de Béranger, qui ont presque
+toujours pour fond une idée immorale et libertine, et qui par là me
+seraient très-antipathiques, si ces sujets, traités par un aussi grand
+talent que Béranger, ne devenaient pas supportables, et même attrayants.
+Mais, dites vous-même, n'est-ce pas bien curieux <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> que les
+sujets du poëte chinois soient si moraux et que ceux du premier poëte de
+la France actuelle soient tout le contraire?</p>
+
+<p>«&mdash;Un talent comme Béranger, dis-je, ne pourrait rien faire d'un sujet
+moral.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous avez raison, c'est précisément à propos des perversités du temps
+que Béranger révèle et développe ce qu'il y a de supérieur dans sa
+nature.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, dis-je, ce roman chinois est-il un de leurs meilleurs?</p>
+
+<p>«&mdash;Aucunement, les Chinois en ont de pareils par milliers et ils en
+avaient déjà quand nos aïeux vivaient encore dans les bois. Je vois
+mieux chaque jour que la poésie est un bien commun de l'humanité, et
+qu'elle se montre partout dans tous les temps, dans des centaines et des
+centaines d'hommes. L'un fait un peu mieux que l'autre, et surnage un
+peu plus longtemps, et voilà tout. M. de Mathisson ne doit pas croire
+que c'est à lui que sera réservé le bonheur de surnager, et je ne dois
+pas croire que c'est à moi; mais nous devons tous penser que le don
+poétique n'est pas une chose si rare, et que personne n'a de grands
+motifs pour se faire de belles illusions parce qu'il aura fait une
+bonne poésie. Nous <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> autres Allemands, lorsque nous ne regardons
+pas au-delà du cercle étroit de notre entourage, nous tombons beaucoup
+trop facilement dans cette présomption pédantesque. Aussi j'aime à
+considérer les nations étrangères et je conseille à chacun d'agir de
+même de son côté. La littérature <i>nationale</i>, cela n'a plus aujourd'hui
+grand sens; le temps de la littérature <i>universelle</i> est venu, et chacun
+doit aujourd'hui travailler à hâter ce temps.»</p>
+
+<p>«&mdash;Quel est le plus grand philosophe de tous?» lui demandai-je.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est Kant,» me répondit-il sans hésiter.</p>
+
+<h4>XII.</h4>
+
+<p>«Avant le dîner, je suis allé avec G&oelig;the faire un petit tour en
+voiture sur la route d'Erfurt. Nous y avons rencontré des voitures de
+transport de toute espèce, chargées de marchandises pour la foire de
+Leipzig, et aussi quelques troupes de chevaux à vendre, parmi lesquels
+se trouvaient de fort belles bêtes.</p>
+
+<p>«Il faut que je rie de ces esthéticiens, dit G&oelig;the; qui se
+tourmentent pour enfermer dans quelques mots abstraits l'idée de cette
+chose inexprimable que nous désignons sous <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> cette expression:
+<i>le beau</i>. Le beau est un phénomène primitif qui ne se manifeste jamais
+lui-même, mais dont le reflet est visible dans mille créations diverses
+de l'esprit créateur, phénomène aussi varié, aussi divers que la nature
+elle-même.</p>
+
+<p>«&mdash;J'ai souvent entendu affirmer que la nature était toujours belle,
+dis-je, qu'elle était le désespoir de l'artiste, et qu'il était rarement
+capable de l'atteindre.</p>
+
+<p>«&mdash;Je sais bien, dit G&oelig;the, que souvent la nature déploie une magie
+inimitable, mais je ne crois pas du tout qu'elle soit belle dans toutes
+ses manifestations. Ses intentions sont toujours bonnes, mais ce qui
+manque, c'est la réunion des circonstances nécessaires pour que
+l'intention puisse se réaliser parfaitement. Ainsi le chêne est un arbre
+qui peut être très-beau. Mais quelle foule de circonstances favorables
+ne faut-il pas voir combinées pour que la nature réussisse une fois à le
+produire dans sa vraie beauté! Si le chêne croît dans l'épaisseur d'un
+bois, entouré de grands arbres, il se dirigera toujours vers le haut,
+vers l'air libre et la lumière. Il ne poussera sur ses côtés que
+quelques faibles rameaux, qui même dans le cours du siècle <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span>
+doivent dépérir et tomber. Lorsqu'il sent enfin sa cime dans l'air
+libre, il s'arrête content, et puis commence à s'étendre en largeur pour
+former une couronne. Mais il est déjà alors plus qu'à la moitié de sa
+carrière; cet élan vers la lumière, qu'il a prolongé pendant de longues
+années, a épuisé ses forces les plus vives, et les efforts qu'il fait
+pour se montrer encore puissant en s'élargissant ne peuvent plus
+complétement réussir. Quand sa crue s'arrêtera, ce sera un chêne élevé,
+fort, élancé, mais il n'aura pas entre sa tige et sa couronne les
+proportions nécessaires pour être vraiment beau.&mdash;Si au contraire un
+chêne pousse dans un lieu humide, marécageux, et si le sol est trop
+nourrissant, de bonne heure, s'il a assez d'espace, il poussera dans
+tous les sens beaucoup de branches et de rameaux; mais ce qui manquera,
+ce seront des forces qui puissent l'arrêter et le retarder, aussi ce
+sera bientôt un arbre sans n&oelig;uds, sans ténacité, qui n'aura rien
+d'abrupte, et, vu de loin, il aura l'aspect débile du tilleul; il n'aura
+pas de beauté, du moins la beauté du chêne.&mdash;S'il croît sur la pente
+d'une montagne, dans un terrain pauvre et pierreux, il aura cette fois
+trop de n&oelig;uds et <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> de coudes, c'est la liberté du
+développement qui manquera; il sera étiolé, sa crue s'arrêtera de bonne
+heure, et devant lui on ne dira jamais: «Là vit une force qui sait nous
+en imposer.»</p>
+
+<p>«&mdash;J'ai pu voir de très-beaux chênes, dis-je, il y a quelques années,
+lorsque de G&oelig;ttingue je fis quelques excursions dans la vallée du
+Weser. Je les ai trouvés vigoureux, surtout à Solling, dans les environs
+de H&oelig;xter.</p>
+
+<p>«&mdash;Un terrain de sable ou sablonneux, dit G&oelig;the, dans lequel ils
+peuvent pousser en tous sens de vigoureuses racines, paraît leur être
+surtout favorable. Quant à l'exposition, il leur faut un endroit tel
+qu'ils puissent recevoir de tous les côtés lumière, soleil, pluie et
+vent. S'ils poussent commodément, abrités du vent et de l'orage, ils
+viennent mal, mais une lutte de cent années avec les éléments les rend
+si forts et si puissants que la présence d'un chêne, arrivé à sa pleine
+croissance, nous saisit d'admiration.</p>
+
+<p>«&mdash;Ne pourrait-on pas, demandai-je, de ces explications tirer une
+conséquence et dire: Une créature est belle quand elle est arrivée au
+sommet de son développement naturel?</p>
+
+<p>«&mdash;Parfaitement,» dit G&oelig;the.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> XIII.</h4>
+
+<p>Ampère, le cosmopolite d'idées, arrive à Weimar. G&oelig;the lui donne à
+dîner et s'exalte dans son entretien. Mérimée revient dans la
+conversation, de Vigny et d'autres talents. On a aussi beaucoup causé
+sur Béranger, dont G&oelig;the a chaque jour dans la pensée les
+incomparables chansons. On discuta la question de savoir si les chansons
+joyeuses d'amour étaient préférables aux chansons politiques. G&oelig;the
+dit qu'en général un sujet purement poétique était aussi préférable à un
+sujet politique que l'éternelle vérité de la nature l'est à une opinion
+de parti.</p>
+
+<p>«Les Bourbons ne paraissent pas lui convenir: il est vrai que c'est
+maintenant une race affaiblie! Et le Français de nos jours veut sur le
+trône de grandes qualités, quoiqu'il aime à partager le gouvernement
+avec son chef et à dire aussi son mot à son tour.»</p>
+
+<p>«Après dîner, la société se répandit dans le jardin; G&oelig;the me fit un
+signe, et nous partîmes en voiture pour faire le tour du bois par la
+route de Tiefurt. Il fut, pendant la promenade, très-affectueux et
+très-aimable. Il était <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> content d'avoir noué d'aussi heureuses
+relations avec Ampère, et il s'en promettait les plus heureuses suites
+pour la diffusion et la juste appréciation de la littérature allemande
+en France.</p>
+
+<p>«Ampère, dit-il, a placé son esprit si haut qu'il a bien loin au-dessous
+de lui tous les préjugés nationaux, toutes les appréhensions, toutes les
+idées bornées de beaucoup de ses compatriotes; par l'esprit, c'est bien
+plutôt un citoyen du monde qu'un citoyen de Paris. Je vois venir le
+temps où il y aura en France des milliers d'hommes qui penseront comme
+lui.»</p>
+
+<h4>XIV.</h4>
+
+<p>Voici une scène où l'âme scientifique et pittoresque de G&oelig;the se
+développe en liberté. Lisons-le encore, avant d'arriver aux dernières
+scènes de sa vie.</p>
+
+<p class="date">«Mercredi, 26 septembre 1827.</p>
+
+<p>«Ce matin G&oelig;the m'avait invité à une promenade en voiture; nous
+devions aller à la pointe d'Hottelstedt<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, sur la hauteur occidentale
+<span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> de l'Ettersberg. La journée était extrêmement belle. En montant
+la colline, nous ne pouvions marcher qu'au pas, et nous eûmes occasion
+de faire diverses observations. G&oelig;the remarqua dans les haies une
+troupe d'oiseaux, et il me demanda si c'étaient des alouettes.</p>
+
+<p>«Ô grand et cher G&oelig;the, pensai-je, toi qui as comme peu d'hommes
+fouillé dans la nature, tu me parais en ornithologie être un
+enfant!...&mdash;Ce sont des embérises et des passereaux, dis-je, et aussi
+quelques fauvettes attardées qui, après leur mue, descendent des fourrés
+de l'Ettersberg dans les jardins, dans les champs, et se préparent à
+leur départ; il n'y a pas là d'alouettes. Il n'est pas dans la nature de
+l'alouette de se poser sur les buissons. L'alouette des champs ainsi que
+l'alouette des airs monte vers le ciel, redescend vers la terre; en
+automne, elle traverse l'espace par bandes et s'abat sur des champs de
+chaume, mais jamais elle ne se posera sur une haie ou sur un buisson.
+L'alouette des arbres aime la cime des grands arbres; elle s'élance de
+là en chantant dans les airs, puis redescend sur la cime. Il y a aussi
+une autre alouette que l'on trouve dans les lieux solitaires, au midi
+des clairières; <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> elle a un chant très-tendre, qui rappelle le
+son de la flûte, mais plus mélancolique. Cette espèce ne se trouve point
+sur l'Ettersberg, qui est trop vivant et trop près des habitations; elle
+ne va pas d'ailleurs non plus sur les buissons.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! ah! vous paraissez en ces matières n'être pas tout à fait un
+apprenti.</p>
+
+<p>«&mdash;Je m'en suis occupé avec goût depuis mon enfance, et pour elles mes
+yeux et mes oreilles ont toujours été ouverts. Le bois de l'Ettersberg a
+peu d'endroits que je n'aie parcourus plusieurs fois. Quand j'entends
+maintenant un chant, je peux dire de quel oiseau il vient. Et même, si
+on m'apporte un oiseau qui, ayant été mal soigné dans sa captivité, a
+perdu son plumage, je saurai lui rendre bien vite et les plumes et la
+santé.</p>
+
+<p>«&mdash;Cela montre certes une grande habileté; je vous conseille de
+persévérer sérieusement dans vos études; avec votre vocation marquée,
+vous arriverez à d'excellents résultats. Mais parlez-moi donc un peu de
+la mue. Vous m'avez dit que les fauvettes descendent après la mue dans
+les champs. La mue arrive-t-elle donc à une époque fixe, et tous les
+oiseaux muent-ils ensemble?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> «&mdash;Chez la plupart des oiseaux la mue vient dès que la
+couvaison est terminée, c'est-à-dire dès que les petits de la dernière
+couvée peuvent se suffire à eux-mêmes. Mais alors il s'agit de savoir
+si, à partir de ce moment jusqu'à son départ, l'oiseau a le temps
+suffisant pour sa mue. S'il l'a, il mue ici et part avec son plumage
+nouveau. S'il ne l'a pas, il part avec son plumage ancien et ne mue que
+dans le Midi, plus tard.&mdash;Car les oiseaux n'arrivent pas au printemps et
+ne partent pas à l'automne tous en même temps. La cause, c'est que
+chaque espèce supporte plus ou moins facilement le froid et
+l'intempérie. L'oiseau qui arrive de bonne heure chez nous s'en va tard,
+et l'oiseau qui arrive tard s'en va tôt. Même dans une seule famille,
+par exemple dans celle des fauvettes, il y a de grandes différences. La
+fauvette à claquets ou la petite meunière se fait entendre chez nous dès
+la fin de mars, quinze jours plus tard viennent la fauvette à tête
+noire, le moine; puis, environ une semaine après, le rossignol, et
+seulement à la fin d'avril ou au commencement de mai, la fauvette grise.
+Tous ces oiseaux avec leurs petits de la première couvée muent chez
+nous en août; <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> aussi on prend ici, à la fin d'août, de jeunes
+moines qui ont déjà leur petite tête noire. Mais les enfants de la
+dernière couvée partent avec leur premier plumage et ne muent que plus
+tard, dans les contrées méridionales; aussi, au commencement de
+septembre, on peut ici prendre des moines mâles qui ont encore leur
+petite tête rouge comme leur mère.</p>
+
+<p>«&mdash;La fauvette grise est-elle l'oiseau qui vient le plus tard chez nous,
+ou d'autres viennent-ils encore après elle? demanda G&oelig;the.</p>
+
+<p>«&mdash;L'oiseau moqueur jaune et le magnifique pirol jaune d'or, n'arrivent
+que vers Pâques. Tous deux partent après leur couvaison achevée, vers le
+milieu d'août, et ils muent dans le Sud. Si on les garde en cage, ils
+muent en hiver; aussi ces oiseaux se gardent difficilement. Ils
+demandent beaucoup de chaleur. Si on les suspend près du poêle, ils
+dépérissent par manque d'air nourrissant; si on les met près de la
+fenêtre, ils dépérissent par suite du froid des longues nuits.</p>
+
+<p>«&mdash;On dit que la mue est une maladie, ou du moins qu'elle est
+accompagnée d'un affaiblissement du corps.</p>
+
+<p>«&mdash;Je ne saurais dire. C'est une augmentation de vie, qui se passe
+très-heureusement <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> en plein air sans la moindre fatigue, et qui
+réussit aussi très-bien à certains individus dans la chambre. J'ai eu
+des fauvettes qui pendant toute la mue n'ont pas cessé de chanter, ce
+qui est signe d'une parfaite santé. Si un oiseau pendant la mue est
+maladif, c'est qu'on le nourrit mal, que son eau est mauvaise, ou qu'il
+manque d'air. S'il n'a pas dans la chambre assez de force pour muer,
+qu'on le mette à l'air frais, il muera très-bien. Un oiseau libre mue
+sans s'en apercevoir, tant sa mue se fait doucement.</p>
+
+<p>«&mdash;Cependant vous sembliez dire que pendant leur mue les fauvettes se
+retirent dans les fourrées du bois?</p>
+
+<p>«&mdash;Elles ont certainement pendant ce temps besoin de quelques secours.
+La nature agit avec tant de sagesse et de mesure, que jamais un oiseau
+ne perd tout d'un coup assez de plumes pour ne plus pouvoir voler et
+chercher sa nourriture. Mais cependant il peut arriver qu'un oiseau
+perde ensemble par exemple la quatrième, la cinquième et la sixième
+penne à chaque aile; il pourra bien voler encore, mais pas assez bien
+pour échapper aux oiseaux de proie ses ennemis et surtout au
+très-rapide et très-adroit hobereau; <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> voilà pourquoi les fourrés
+leur sont utiles à ce moment.</p>
+
+<p>«&mdash;Cela se conçoit. Est-ce que la mue marche également et comme
+symétriquement aux deux ailes?</p>
+
+<p>«&mdash;Autant que j'ai pu observer, sans aucun doute. Et c'est un bienfait.
+Car si un oiseau perdait à l'aile gauche trois pennes sans les perdre
+aussi à l'aile droite en même temps, l'équilibre serait rompu et
+l'oiseau ne serait plus le maître de ses mouvements. Il serait comme un
+vaisseau qui a d'un côté les voiles trop lourdes et de l'autre côté les
+voiles trop légères.</p>
+
+<p>«&mdash;Je vois que l'on peut pénétrer dans la nature du côté où l'on veut;
+on trouve toujours une preuve de sagesse!...»</p>
+
+<p>«Nous étions arrivés sur le haut de la colline, nous longions la forêt
+de pins qui la couvre. Nous passâmes près d'un tas de pierres. G&oelig;the
+fit arrêter, me pria de descendre et de chercher un peu si je ne
+trouverais pas quelques pétrifications. Je trouvai quelques coquilles et
+quelques ammonites brisées que je lui donnai en remontant en voiture.
+Nous reprîmes notre route.</p>
+
+<p>«Toujours la vieille même histoire! dit-il; <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> toujours le vieux
+sol marin! Quand on est sur cette hauteur, et que l'on voit Weimar et
+tous ces villages dispersés alentour, cela semble un prodige que de se
+dire: Il y a eu un temps où dans cette large vallée se jouait la
+baleine. Et cependant il en est ainsi, ou du moins c'est
+très-vraisemblable. La mouette, volant dans ce temps au-dessus de la mer
+qui a couvert ces hauteurs, ne pensait guère que nous y passerions un
+jour tous deux en voiture. Qui sait si dans des siècles la mouette ne
+volera pas de nouveau au-dessus de ces collines?...»</p>
+
+<p>«Nous étions tout à fait en haut à l'extrémité de la pointe de
+l'Ettersberg; on ne voyait plus Weimar; mais devant nous, à nos pieds,
+s'étalait la large vallée de l'Unstrut, semée de villes et de villages,
+éclairée par le riant soleil du matin.</p>
+
+<p>«Là on sera bien! dit G&oelig;the en faisant arrêter; voyons encore si un
+petit déjeuner dans ce bon air nous fera plaisir!»</p>
+
+<p>«Frédéric disposa le déjeuner sur une petite éminence de gazon. Les
+lueurs matinales du soleil d'automne le plus pur rendaient splendide le
+coup d'&oelig;il dont on jouissait à cette place. Vers le sud et le
+sud-ouest, on découvrait <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> toute la chaîne de montagnes de la
+forêt de Thuringe; à l'ouest, au-delà d'Erfurt, le château élevé de
+Gotha et la cime de l'Inselsberg; et vers le nord, à l'horizon, les
+montagnes bleuâtres du Harz. Je pensais aux vers:</p>
+
+<p class="poem10">
+ «Large, élevé, sublime, le regard<br>
+ Se promène sur l'existence!...<br>
+ De montagne en montagne<br>
+ Flotte l'esprit éternel<br>
+ Qui pressent l'éternelle vie......</p>
+
+<p>«Nous nous assîmes de façon à avoir devant nous, pendant notre déjeuner,
+la vue libre sur la moitié de la Thuringe.&mdash;Nous mangeâmes une couple de
+perdrix rôties, avec du pain blanc tendre, et nous bûmes une bouteille
+de très-bon vin, en nous servant d'une coupe d'or, qui se replie sur
+elle-même et que G&oelig;the emporte dans ces excursions, enfermée dans un
+étui de cuir jaune.</p>
+
+<p>«Je suis venu très-souvent à cette place, dit-il, et ces dernières
+années, j'ai bien souvent pensé que pour la dernière fois je contemplais
+d'ici le royaume du monde et ses splendeurs. Mais tout en moi continue à
+bien se maintenir, et j'espère que ce n'est pas aujourd'hui la dernière
+fois que nous nous donnons ensemble une bonne journée. Nous viendrons à
+l'avenir plus souvent ici. À rester dans la <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> maison on se sent
+figer. Ici, on se sent grand, libre comme la grande nature que l'on a
+devant les yeux; on est comme on devrait être toujours.&mdash;Je domine dans
+ce moment une foule de points auxquels se rattachent les plus abondants
+souvenirs d'une longue existence. Que n'ai-je pas fait pendant ma
+jeunesse dans les montagnes d'Ilmenau! Et là-bas, dans le cher Erfurt,
+que de belles aventures! À Gotha aussi, dans les premiers temps, je suis
+allé souvent et avec plaisir; mais depuis longtemps on ne m'y voit pour
+ainsi dire plus.</p>
+
+<p>«&mdash;Depuis que je suis à Weimar, je ne me rappelle pas que vous vous y
+soyez rendu.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est ainsi que vont les choses, dit G&oelig;the en riant. Je ne suis
+pas là noté au mieux. Voici l'histoire, je veux vous la raconter.
+Lorsque la mère du duc régnant était encore dans toute sa jeunesse,
+j'allais là très-souvent. Un soir, j'étais seul avec elle, prenant le
+thé, lorsque les deux princes arrivent en sautant, pour prendre le thé
+avec nous. C'étaient deux beaux enfants à cheveux blonds, de dix à douze
+ans. Hardi comme je pouvais l'être, je passai mes mains dans le
+chevelure de ces deux princes, en leur disant: <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> «Eh bien, têtes
+à filasse, comment nous portons-nous?» Les gamins me regardèrent avec de
+grands yeux, tout étonnés de mon audace, et ils ne me l'ont depuis
+jamais pardonnée!&mdash;Je ne raconte pas ce trait pour m'en glorifier; mais
+cet acte est tout à fait dans ma nature. Jamais je n'ai eu beaucoup de
+respect pour la condition pure de prince, quand elle n'est pas alliée à
+une nature solide et à la valeur personnelle. Je me sentais moi-même si
+bien dans mon être, et je me sentais moi-même si noble que, si l'on
+m'avait fait prince, je n'aurais trouvé là rien de bien étonnant.&mdash;Quand
+on m'a donné des lettres de noblesse, bien des gens ont cru que je me
+sentirais élevé par elles. Entre nous, elles n'étaient pour moi rien,
+rien du tout! Nous autres patriciens de Francfort, nous nous sommes
+toujours tenus pour les égaux des nobles, et, quand je reçus le diplôme,
+j'eus dans les mains ce que depuis longtemps je possédais déjà en
+esprit.»</p>
+
+<p>«Après avoir encore bu un bon coup dans la coupe dorée, nous nous
+rendîmes au pavillon de chasse d'Ettersberg, en faisant le tour de la
+montagne. G&oelig;the me fit ouvrir toutes les pièces, et me montra la
+chambre, à l'angle <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> du premier étage, que Schiller avait habitée
+quelque temps.</p>
+
+<p>«Autrefois, me dit-il, nous avons passé ici plus d'une bonne journée.
+Nous étions tous jeunes, pétulants, et, l'été, c'étaient des comédies
+improvisées, l'hiver, des danses, des promenades en traîneaux aux
+torches, etc.&mdash;Je veux vous montrer le hêtre sur lequel, il y a
+cinquante ans, nous avons gravé nos noms. Comme tout a changé, comme
+tout a grandi!... Voilà l'arbre! Vous voyez, il est encore magnifique!
+On peut encore voir trace de nos noms, mais l'écorce s'est tellement
+resserrée et gonflée qu'on ne les découvre presque plus. Ce hêtre était
+alors tout seul au milieu d'une place libre et bien sèche. Le soleil
+resplendissait gaiement tout alentour, et c'était là que, dans les beaux
+jours d'été, nous improvisions nos farces. Maintenant cet endroit est
+humide et désagréable. Les buissons se sont changés en arbres épais, et
+c'est à peine si on peut découvrir le magnifique hêtre de notre
+jeunesse!...»</p>
+
+<p>«Nous retournâmes alors au château, et nous revînmes à Weimar.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> XV.</h4>
+
+<p>«On revint le soir à la conversation sur les <i>affinités électives</i>.
+G&oelig;the dit:</p>
+
+<p>«Je me rappelle un trait des commencements de mon séjour à Weimar.
+J'étais vite retombé amoureux. Après un long voyage, je venais de
+rentrer à Weimar, mais j'étais toujours retenu à la cour jusqu'à une
+heure avancée de la nuit, et je n'avais pu encore aller voir ma
+bien-aimée; notre liaison ayant déjà attiré l'attention, j'évitais
+d'aller chez elle de jour, pour ne pas faire parler davantage. Mais le
+quatrième ou cinquième soir, je ne peux plus résister, et, avant d'y
+avoir pensé, je pars et je suis devant sa demeure. Je monte doucement
+l'escalier, et j'allais entrer dans sa chambre quand j'entends, à un
+bruit de voix, qu'elle n'est pas seule. Je redescends vite, et je me
+mets à errer dans les rues, qui alors n'étaient pas éclairées.&mdash;Plein de
+passion et de colère, je marchai à travers la ville pendant une heure
+environ, repassant sans cesse devant la maison de ma bien-aimée et
+souffrant d'un désir <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> ardent de la voir. Enfin, j'étais sur le
+point de rentrer dans ma chambre solitaire, lorsque, en passant encore
+une fois devant sa maison, je ne vois plus de lumière. Elle est sortie!
+pensai-je alors, mais par cette obscurité, dans cette nuit, où est-elle
+allée? où la rencontrer? Je me remets à parcourir les rues, et plusieurs
+fois il me semble la reconnaître dans les personnes qui passent; mais,
+en m'approchant, j'étais détrompé. J'avais déjà, à cette époque, une foi
+absolue à l'influence réciproque, et je pensais pouvoir l'amener vers
+moi en le désirant fortement. Je me croyais entouré d'êtres supérieurs
+qui pouvaient diriger mes pas vers elle ou les siens vers moi, et je les
+implorais. Quelle folie est la tienne! me dis-je ensuite, tu ne veux pas
+aller la voir, et tu demandes des signes et des miracles! Cependant
+j'étais arrivé à l'esplanade, devant la petite maison que Schiller
+habita plus tard; là, il me prit l'envie de revenir sur mes pas, vers le
+palais, et de prendre une petite rue à droite. Je n'avais pas fait cent
+pas dans cette direction que j'aperçois une forme de femme tout à fait
+ressemblante à celle que j'appelais. La rue n'était éclairée que par
+les lueurs qui sortaient <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> çà et là des fenêtres, et, comme déjà
+des apparences de ressemblance m'avaient trompé dans cette soirée, je
+n'osai pas arrêter cette personne. Nous passâmes tout à côté l'un de
+l'autre, si près que nos bras se touchèrent; je m'arrêtai, nous
+regardâmes autour de nous:</p>
+
+<p>«&mdash;Est-ce vous? dit-elle, et je reconnus sa voix chérie.</p>
+
+<p>«&mdash;Enfin! m'écriai-je, et j'étais heureux à pleurer. Nos mains se
+pressèrent.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! dis-je, mon espérance ne m'a pas trompé. Je vous demandais, je
+vous cherchais, quelque chose me disait que certainement je vous
+trouverais; quel bonheur! Dieu soit loué! c'était vrai!</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, méchant, dit-elle, pourquoi n'êtes-vous pas venu? J'ai appris
+aujourd'hui par hasard que vous êtes de retour déjà depuis trois jours,
+et toute l'après-midi j'ai pleuré, croyant que vous m'aviez oubliée. Il
+y a une heure, je me suis sentie toute tourmentée; j'avais un besoin de
+vous voir que je ne peux vous exprimer. J'avais chez moi quelques amies;
+il m'a semblé que leur visite durait une éternité. Enfin elles sont
+parties; j'ai malgré moi pris mon chapeau et mon mantelet, et je me
+suis vue poussée dehors, <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> marchant dans la nuit sans savoir où
+j'allais. Votre pensée ne me quittait pas, et il me semblait que nous
+dussions nous rencontrer.»</p>
+
+<p>«Pendant que son c&oelig;ur s'épanchait ainsi, nos mains restaient l'une
+dans l'autre, nous nous les serrions, et nous nous montrions
+mutuellement que l'absence n'avait pas refroidi notre amour. Je
+l'accompagnai chez elle. Elle monta l'escalier noir devant moi, me
+tenant par la main pour me conduire. J'étais dans un inexprimable
+bonheur, non-seulement de la revoir, mais de n'avoir pas été déçu dans
+ma foi à une influence invisible.»</p>
+
+<h4>XVI.</h4>
+
+<p>Quelques entretiens scientifiques sur les sciences naturelles.</p>
+
+<p>«Le lendemain nous étions levés de bon matin. En s'habillant, G&oelig;the
+me raconta un rêve de sa nuit. Il s'était vu transporté à G&oelig;ttingue,
+et avait eu avec les professeurs qu'il y connaît toute sorte
+d'entretiens agréables. Nous bûmes quelques tasses de café et allâmes
+visiter le cabinet anatomique; nous vîmes des <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> squelettes
+d'animaux, entre autres d'animaux antédiluviens, et des squelettes
+d'hommes des siècles passés. G&oelig;the observa que la forme des dents
+montre que ces squelettes appartenaient à une race d'une grande
+moralité. Nous allâmes ensuite à l'observatoire, et le docteur Schr&oelig;n
+nous montra de beaux instruments dont il nous expliqua l'usage. Nous
+visitâmes aussi avec grand intérêt le cabinet météorologique, et
+G&oelig;the loua beaucoup le docteur Schr&oelig;n de l'ordre qui régnait
+partout. Puis nous descendîmes dans le jardin; G&oelig;the avait fait
+disposer un petit déjeuner dans un berceau sur une table de pierre.</p>
+
+<p>«Vous ne savez guère, me dit-il, à quelle place curieuse nous nous
+trouvons en ce moment. Ici a habité Schiller. Sous ce berceau, à cette
+table de pierre, assis sur ces bancs maintenant presque brisés, nous
+avons souvent pris nos repas, en échangeant de grandes et bonnes
+paroles. Il avait alors trente ans, moi quarante; tous deux encore dans
+notre plein essor; c'était quelque chose! Tout cela passe, et s'en va,
+car moi aussi je ne suis plus aujourd'hui celui que j'étais alors; mais
+pour cette vieille terre, elle tient bon, et l'air, l'eau, le sol,
+<span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> tout cela est resté comme autrefois!&mdash;Tout à l'heure, retournez
+donc chez Schr&oelig;n, et faites-vous montrer la mansarde que Schiller a
+habitée.»</p>
+
+<p>«Le déjeuner, dans cet air pur et à cette heureuse place, nous parut
+excellent: Schiller était avec nous, du moins dans notre esprit, et
+G&oelig;the rappela encore avec bonheur maint bon souvenir de lui.</p>
+
+<p>«Je montai plus tard avec Schr&oelig;n dans la mansarde de Schiller; on
+avait des fenêtres une vue splendide. Vers le sud, on apercevait
+plusieurs lieues du beau cours de la Saale qui se perd de temps en temps
+dans des bouquets de bois. L'horizon était immense; c'était un endroit
+excellent pour observer la marche des constellations, et on se disait
+qu'il n'y en avait pas de meilleur pour composer tous les passages
+astronomiques et astrologiques du <i>Wallenstein</i>.»</p>
+
+<h4>XVII.</h4>
+
+<p>Pendant qu'ils déjeunaient à l'ombre, Eckermann et lui, Eckermann lui
+demande pourquoi le petit <i>coucou</i> est nourri par des oiseaux qui ne
+l'ont ni conçu ni élevé?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> Écoutez G&oelig;the:</p>
+
+<p>«C'est une vraie merveille; cependant on trouve des faits analogues, et
+même je soupçonne là une grande loi qui pénètre profondément la nature
+entière.&mdash;J'avais pris un jeune linot déjà trop gros pour se laisser
+nourrir par l'homme, mais trop petit aussi pour manger seul. Pendant une
+demi-journée, je me donnai avec lui beaucoup de peine, mais il ne voulut
+rien prendre de moi; je le mis alors avec un vieux linot, bon chanteur,
+que j'avais déjà en cage depuis des années, et qui était suspendu à ma
+fenêtre, en dehors. Je me disais: En voyant manger son compagnon, le
+petit l'imitera.» Ce n'est pas là ce qu'il fit; il tourna son bec ouvert
+vers le vieux linot, l'implorant par de petits cris et battant des
+ailes; le vieux linot eut alors pitié de lui, et il lui donna la becquée
+comme à son propre enfant.&mdash;Une autre fois on m'apporta une fauvette
+déjà grise et trois jeunes; je les mis ensemble dans une grande cage; la
+vieille nourrissait les jeunes. Le jour suivant, on m'apporta deux
+jeunes rossignols déjà sortis du nid, que je mis aussi avec la fauvette
+et qui furent adoptés et nourris par elle. Après quelques <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span>
+jours, je mis aussi quelques petits meuniers, presque prêts à voler, et
+enfin un nid de cinq jeunes moines. La fauvette les soigna tous en bonne
+mère. Elle avait toujours le bec plein d'&oelig;ufs de fourmis, courant à
+tous les coins de la vaste cage, toujours présente là où s'ouvrait un
+gosier affamé. Bien plus! une des fauvettes, devenue déjà grosse, se mit
+à donner la becquée aux oiseaux plus petits qu'elle; cela, il est vrai,
+un peu par jeu et en enfant, mais cependant avec le désir et le penchant
+bien marqué d'imiter l'excellente mère.</p>
+
+<p>«&mdash;Nous sommes là devant quelque chose de divin, qui me remplit de joie
+et de surprise, dit G&oelig;the. Si cette nourriture donnée ainsi à des
+êtres étrangers est une loi qui s'étend à toute la nature, mainte énigme
+est résolue, et on peut dire avec assurance: Dieu a pitié des jeunes
+corbeaux orphelins qui crient vers lui.»</p>
+
+<p>«&mdash;C'est certainement une loi générale, dis-je, car j'ai observé aussi
+cette charité et cette pitié pour les abandonnés chez des oiseaux à
+l'état libre. L'été dernier, j'avais pris près de Tiefurt de jeunes
+roitelets, qui semblaient avoir quitté leur nid tout récemment,
+<span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> car ils étaient sept en rangée sur une branche, dans un
+buisson, et ils prenaient la becquée de leurs parents. Je mis les
+oiseaux dans mon foulard, et j'allai dans un petit bois isolé: «Là, me
+dis-je, tu pourras tranquillement voir tes roitelets.» Mais, lorsque
+j'ouvris mon mouchoir, deux s'enfuirent, disparurent, et je ne pus les
+retrouver. Trois jours après, je passe par hasard à la même place;
+j'entends le cri d'un rouge-gorge; supposant qu'il a dans le voisinage
+son nid, je le cherche et le trouve. Mais quel fut mon étonnement,
+lorsque dans ce nid, près de deux petits rouges-gorges prêts à voler
+bientôt, je trouvai aussi mes deux petits roitelets qui s'étaient
+fourrés là bien à leur aise et qui se faisaient nourrir par les vieux
+rouges-gorges! Cette trouvaille me rendit extrêmement heureux. «Puisque
+vous êtes si adroits, dis-je, puisque vous savez si joliment vous tirer
+d'affaire, et que les bons rouges-gorges vous ont accueilli si bien, je
+ne veux pas le moins du monde troubler une hospitalité si amicale, et je
+vous souhaite tout le bonheur possible.»</p>
+
+<p>«&mdash;C'est là une des meilleures histoires sur les oiseaux que j'aie
+jamais entendues, dit <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> G&oelig;the. Touchez là, et mes bravos pour
+vous et pour vos heureuses observations! Celui qui les entend et ne
+croit pas à Dieu, à celui-là Moïse et les prophètes ne serviront à rien.
+C'est là ce que j'appelle la toute-présence de Dieu; au fond de tous les
+êtres il a déposé une parcelle de son amour infini; et déjà dans les
+animaux se montre en bouton ce qui, dans l'homme noble, s'épanouit en
+fleur splendide. Continuez vos études et vos observations! Vous
+paraissez y avoir une chance toute particulière, et vous pourrez par la
+suite arriver à des résultats inappréciables.»</p>
+
+<p>«Pendant que, devant notre table de pierre, nous avions ainsi une
+conversation sur ces grands et sérieux sujets, le soleil s'était
+approché peu à peu du sommet des collines qui s'étendaient devant nous à
+l'occident. G&oelig;the décida notre départ.&mdash;Nous traversâmes vite Iéna,
+payâmes notre aubergiste, et, après une courte visite chez les Frommann,
+nous partîmes pour Weimar.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> XVIII.</h4>
+
+<p>«La loi de l'amour se révèle dans la nature entière. Que Dieu est grand
+et que sa bonté égale partout sa grandeur!»</p>
+
+<p>La nature bien observée avait été le missionnaire de l'existence et de
+la bonté du Créateur suprême; il ne doutait plus de rien, et sa piété,
+illuminée par sa puissante imagination, lui paraphrasait partout les
+phénomènes dans le catéchisme de la création.</p>
+
+<p>Ici finit le premier volume.</p>
+
+<p>Le second s'élève plus souvent et plus haut vers le ciel des
+intelligences, et la belle et calme mort qui survient sans agonie et
+sans angoisses l'endort sur le sein de Dieu.</p>
+
+<p>Voilà l'homme dont les sophistes actuels ont voulu faire un athée.</p>
+
+<p class="auteur smcap">Lamartine.</p>
+
+
+<div class="footnote">
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: «<i>American woodsman.</i>»</p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Espèce de brodequins très-usités dans l'Amérique du Nord.</p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Espèce de massue indienne.</p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Il y a ici une apparente contradiction qui s'explique quand
+on sait que, tandis que les vieux élans déposent leur bois en décembre
+et janvier, les jeunes ne le perdent qu'en avril et mai; mais la
+première année ils ne le perdent pas du tout, par conséquent pas même au
+printemps.</p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: C'est ici la touffe de crins qui pousse derrière le
+pâturon.</p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: «<i>With one accord</i>», comme dans ces vers si frais et si
+touchants de Dante:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Quali colombe dal disio chiamate,<br>
+ Con l'ali aperte et ferme al dolce nido<br>
+ Volan per l'aer, da'l voler portate.</p>
+
+<p class="auteur">(<i>Infer.</i>, V.)</p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Ce vieux <i>substantif</i>, qui sert de corrélatif au mot
+<i>rauque</i>, semble nécessaire, quoique l'emploi en soit peu usité et que
+plusieurs dictionnaires le condamnent.</p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: «Ils y furent insérés et ouvrent maintenant dans ses
+&oelig;uvres la longue série de ses travaux comme journaliste.»</p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: «Libraire-éditeur, mort en 1847.»</p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: «Poëte romantique, mort en 1845. Le <i>Portrait</i> est une de
+ses meilleures pièces.»</p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: «M<sup>lle</sup> Ulrike de Pogwisch, s&oelig;ur de M<sup>me</sup> de
+G&oelig;the. Elle habite toujours Weimar. Les deux enfants, Walter et
+Wolfgang, sont les petits-fils de G&oelig;the. Aujourd'hui ce sont des
+hommes faits; mais la gloire littéraire de leur grand-père ne les a
+point tentés. M. Walter de G&oelig;the est chambellan à la cour de Weimar;
+M. Wolfgang de G&oelig;the, conseiller de légation près l'ambassade de
+Prusse, à Vienne.»</p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: «M<sup>lle</sup> Ulrike de Lewezow.»</p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: «Dans ses <i>Souvenirs</i>, M. de Müller éclaircit ce point.
+Napoléon aurait blâmé G&oelig;the d'avoir montré Werther conduit au
+suicide, non pas seulement par sa passion malheureuse pour Charlotte,
+mais aussi par les chagrins de l'ambition froissée.</p>
+
+<p>«C'était, disait Napoléon, affaiblir l'idée que se fait le lecteur de
+l'amour immense de Werther pour Charlotte.»</p>
+
+<p>«Je crois que l'on trouvera ici avec plaisir le récit que G&oelig;the a
+donné lui-même de cette conversation de 1808. Ce sont de simples notes
+de journal. Il n'a jamais consenti à les développer. Peut-être
+craignait-il de voir s'élever encore à cette occasion de nouveaux
+soupçons sur son patriotisme, soupçons qui l'impatientaient et le
+blessaient vivement.</p>
+
+<p>«Les souverains étaient réunis à Erfurt. Le 29 septembre 1808, le duc de
+Weimar y fit venir G&oelig;the. Il assista aux représentations données par
+la troupe de la Comédie-Française. Le 2 octobre, il fut, sans doute sur
+l'instigation de Maret, invité chez l'Empereur. Il se rendit au palais à
+onze heures du matin. Laissons-le parler:</p>
+
+<p>«Un gros chambellan polonais me dit d'attendre.&mdash;La foule s'éloigna. Je
+fus présenté à Savary et à Talleyrand. Puis on m'appela dans le cabinet
+de l'Empereur. Au même instant on annonça Daru, qui fut immédiatement
+introduit. J'hésitais à entrer, on m'appela une seconde fois. J'entre.
+L'Empereur est assis à une grande table ronde et déjeûne; à sa droite,
+un peu éloigné de la table, se tient debout Talleyrand; à sa gauche,
+assez près de lui, est Daru, avec lequel il cause de la question des
+contributions de guerre. L'Empereur me fait signe d'approcher. Je reste
+debout devant lui à la distance convenable. Il me regarde avec
+attention, puis il dit:</p>
+
+<p>«&mdash;Vous êtes un homme!»</p>
+
+<p>«Je m'incline. Il demande:</p>
+
+<p>«&mdash;Quel âge avez-vous?</p>
+
+<p>«&mdash;Soixante ans.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous êtes bien conservé... Vous avez écrit des tragédies?»</p>
+
+<p>«Je réponds de la façon la plus brève.&mdash;Daru prend alors la parole. Par
+une sorte de flatterie envers les Allemands, auxquels il devait faire
+tant de mal, il avait pris quelque connaissance de la littérature
+allemande; il était d'ailleurs versé dans la littérature latine, et
+avait édité Horace. Il parle de moi à peu près comme en parlent les
+personnes de Berlin qui me sont favorables; du moins je reconnus leur
+manière de voir et de penser. Il ajouta que j'avais fait des traductions
+du français, et entre autres que j'avais traduit <i>Mahomet</i> de Voltaire.
+L'Empereur dit:</p>
+
+<p>«&mdash;Ce n'est pas une bonne pièce.»</p>
+
+<p>«Et il exposa avec beaucoup de détails l'inconvenance qu'il y avait à
+montrer ce conquérant faisant de lui-même un portrait complétement
+défavorable. Il amena ensuite la conversation sur <i>Werther</i>, qu'il
+disait avoir étudié à fond. Après différentes remarques d'une entière
+justesse, il me désigna un certain passage et me dit:</p>
+
+<p>«&mdash;Pourquoi avez-vous fait cela? Ce n'est pas conforme à la nature.»</p>
+
+<p>«Et il soutint son opinion par de longs développements d'une parfaite
+justesse.&mdash;Je l'écoutai, gardant une expression de physionomie sereine,
+et lui répondis avec un sourire gai:</p>
+
+<p>«&mdash;Je crois que personne ne m'a fait encore cette critique, mais je la
+trouve tout à fait juste, et j'avoue qu'il y a dans ce passage un manque
+de vérité. Mais, ajoutai-je, on doit peut-être pardonner au poëte
+d'employer un artifice difficile à apercevoir, quand par là il arrive à
+des effets auxquels il n'aurait pu atteindre en suivant la route simple
+et naturelle.»</p>
+
+<p>«L'Empereur parut satisfait de cette réponse; il revint au drame, et fit
+des observations très-remarquables, en homme qui a considéré la scène
+tragique avec la plus grande attention et à la façon d'un juge
+d'instruction. Il avait vivement senti combien le théâtre français
+s'éloigne de la nature et de la vérité. Il parla aussi avec
+désapprobation des pièces dans lesquelles la fatalité joue un grand
+rôle. Il dit qu'elles appartenaient à une époque sans lumières.</p>
+
+<p>«&mdash;De nos jours, ajouta-t-il, que nous veut-on avec la fatalité? La
+politique, voilà la fatalité!»</p>
+
+<p>«Il se retourna alors vers Daru, et parla avec lui de la grande affaire
+des contributions. Je fis quelques pas en arrière, et me tins près du
+cabinet dans lequel, il y a plus de trente ans, j'avais passé bien des
+heures, tantôt de plaisir, tantôt d'ennui... L'Empereur se leva, vint
+vers moi, et, par une sorte de man&oelig;uvre, me sépara des autres
+personnes au milieu desquelles je me trouvais; leur tournant le dos, et
+me parlant à demi-voix, il me demanda si j'étais marié, si j'avais des
+enfants, et me fit toutes les questions habituelles sur ma situation
+personnelle. Il m'interrogea aussi sur mes relations avec la famille
+ducale, avec la duchesse Amélie, avec le duc, la duchesse, etc.&mdash;Je lui
+fis les réponses les plus simples. Il parut content de ces réponses,
+qu'il traduisait dans son langage, en leur donnant plus de précision que
+je n'avais pu leur en donner.&mdash;Comme remarque générale, je dirai que
+dans toute cette conversation j'eus à admirer la variété de ses paroles
+d'approbation: rarement, en écoutant, il restait immobile; il faisait un
+mouvement de tête significatif, ou disait: <i>oui</i>, ou: <i>c'est bien</i>, et
+d'autres phrases de ce genre. Je ne dois pas non plus oublier de
+remarquer que, lorsqu'il avait exprimé une opinion, il ajoutait presque
+toujours: <i>Qu'en dit monsieur G&oelig;the?</i>...</p>
+
+<p>«Je demandai bientôt par signe au chambellan si je pouvais me retirer.
+Il me fit signe que oui, et je quittai le salon.»</p>
+
+<p>«Telle est cette entrevue célèbre. D'après M. de Müller, Napoléon, en
+parlant de la tragédie, aurait encore ajouté:</p>
+
+<p>«&mdash;La tragédie doit être l'école des rois et des peuples; c'est là le
+but le plus élevé que puisse se proposer le poëte. Vous, par exemple,
+vous devriez écrire la <i>Mort de César</i>, et d'une façon digne du sujet,
+avec plus de grandiose que Voltaire. Cela pourrait devenir l'&oelig;uvre la
+plus belle de votre vie. Il faudrait montrer au monde quel bonheur César
+lui aurait donné, comme tout aurait reçu une tout autre forme, si on lui
+avait laissé le temps d'exécuter ses plans sublimes. Venez à Paris,
+j'exige absolument cela de vous. Là, le spectacle du monde est plus
+grand; là, vous trouverez en abondance des sujets de poésies!»</p>
+
+<p>«Lorsque G&oelig;the se retira, on entendit Napoléon dire encore à Berthier
+et à Daru, avec un accent réfléchi:</p>
+
+<p>«&mdash;Voilà un homme!»</p>
+
+<p>«Il était dans le caractère de G&oelig;the de ne pas communiquer facilement
+ce qui le touchait de près, et il garda un profond silence sur cette
+audience; peut-être était-ce aussi par modestie et délicatesse. Il éluda
+les questions que lui fit le grand-duc. Mais on vit bientôt que les
+paroles de Napoléon avaient fait sur lui une forte impression.
+L'invitation de venir à Paris l'occupa surtout pendant longtemps et
+très-vivement. Il me demanda plusieurs fois à quelle somme monterait son
+établissement à Paris, tel qu'il l'entendait, et c'est sans doute en
+pensant combien de gênes et de privations l'y attendaient qu'il renonça
+au projet de s'y rendre.&mdash;C'est seulement peu de temps avant sa mort que
+je le décidai à écrire le récit laconique qu'il a laissé.» (M. de
+Müller.)</p>
+
+<p>«Au bal donné le 6 octobre à Weimar, Napoléon causa encore avec
+G&oelig;the, et, parlant toujours de la tragédie, il l'aurait placée
+au-dessus de l'histoire. D'après M. Thiers, à propos du drame imité de
+Shakspeare, «qui mêle la tragédie à la comédie, le terrible au
+burlesque,» il dit à G&oelig;the:</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis étonné qu'un grand esprit comme vous n'aime pas les genres
+tranchés.»</p>
+
+<p>«On affirme que les Mémoires de M. de Talleyrand donneront encore des
+détails sur cette entrevue historique.»</p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: «Oui, il veut que les nobles soient pleins d'humanité,
+mais il les maintient dans la possession de leurs titres, de leur rang,
+et c'est là une modération qui ne pouvait plaire dans un temps de
+révolution radicale.»</p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: «Il est remarquable que la partie la plus intéressante, la
+plus détaillée des Mémoires écrits sur eux-mêmes par les personnages
+célèbres, soit toujours la première. Tout le monde se souvient des
+chapitres délicieux dans les premiers livres des <i>Confessions</i> de saint
+Augustin, de J.-J. Rousseau, des <i>Mémoires</i> de Chateaubriand, de G.
+Sand, des <i>Confidences</i> de Lamartine. Mais avec la jeunesse s'en vont la
+poésie et le charme! Vers trente ans, l'âme, trop souvent froissée, a
+perdu sa fleur première. «La lutte avec le monde commence,» l'esprit
+l'emporte sur le c&oelig;ur, et tout devient plus froid.&mdash;Il faut arriver
+aux dernières années et aux dernières scènes de l'existence, pour
+retrouver l'intérêt profond et saisissant.»</p>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: «Dans ses <i>Entretiens</i>, notre Lamartine a dit à son tour:
+«Il me semble que je me juge bien en convenant avec une juste modestie
+que je ne fus pas un grand poëte, mais en croyant peut-être avec trop
+d'orgueil que dans d'autres circonstances et dans d'autres temps
+j'aurais pu l'être. Il aurait fallu pour cela que <i>la destinée m'eût
+fermé plus hermétiquement et plus obstinément toutes les carrières de la
+vie active</i>... Si j'avais concentré toutes les forces de ma sensibilité,
+de mon imagination, de ma raison dans la seule faculté poétique... je
+crois... que j'aurais pu accomplir quelque &oelig;uvre non égale, mais
+parallèle aux beaux monuments poétiques de nos littératures... Il en a
+été autrement, il est trop tard pour revenir sur ses pas!...»&mdash;Je
+rapproche ces deux témoignages de deux des plus grands poëtes du siècle
+en souhaitant qu'ils tombent sous les yeux de leur successeur;
+peut-être, grâce à cet aveu de ses devanciers, serait-il plus sage
+qu'eux. Est-ce tout à fait un mal? G&oelig;the a laissé moins de beaux
+vers, mais il a, comme ministre, rendu d'immenses services au
+grand-duché de Weimar, et par suite à l'Allemagne entière. Lamartine n'a
+pas écrit l'épopée qu'il rêvait, mais il a écrit quelques lois qui
+valent bien des chants épiques. Le bien a profité des pertes du beau.
+Quand une grand âme est active, ce qu'elle fait reçoit toujours sa noble
+et durable empreinte.»</p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: «Cette maisonnette existe encore. C'est un des cadeaux de
+Charles-Auguste à G&oelig;the. Aujourd'hui un jardinier de bonne maison ne
+consentirait pas à y loger sans embellissements préalables. G&oelig;the l'a
+habitée avec bonheur pendant des années, et il y a composé une grande
+partie de ses chefs-d'&oelig;uvre.»</p>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: «Ce passage rappelle le portrait plus complet que M.
+Cousin a tracé en 1817 (dans ses <i>Souvenirs d'Allemagne</i>):</p>
+
+<p>«G&oelig;the est un homme d'environ soixante-neuf ans, il ne m'a pas paru
+en avoir soixante. Il a quelque chose de Talma, avec un peu plus
+d'embonpoint. Peut-être aussi est-il un peu plus grand. Les lignes de
+son visage sont grandes et bien marquées: front haut, figure assez
+large, mais bien proportionnée; bouche sévère, yeux pénétrants,
+expression générale de réflexion et de force... Sa démarche est calme et
+lente comme son parler, mais, à quelques gestes rares et forts qui lui
+échappent, on sent que l'intérieur est plus animé que l'extérieur...»</p>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: «Voir, parmi les Poésies écrites dans la forme antique,
+le <i>Rocher choisi</i>.»</p>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: «Personnage burlesque qui revient souvent dans les
+vaudevilles écrits à Vienne. Berlin a de même ses types locaux, connus
+de tous les Allemands.»</p>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: «C'est le nom des villes où réside le souverain.»</p>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: «Il s'était engagé comme chasseur dans la guerre de
+1814.»</p>
+
+<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
+<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: «Village auprès de Weimar.»</p>
+
+<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
+<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: «Sans doute Henri Heine, qui a publié ses premières
+poésies en 1822.»</p>
+
+<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
+<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: «L'article du Globe, du 2 janvier 1827, que G&oelig;the
+venait de lire, est de M. Sainte-Beuve. Cet article, consacré à la
+critique des <i>Odes et Ballades</i>, tout en saluant le génie qui éclate
+dans maint passage, indique avec une finesse prophétique quels sont les
+penchants dangereux contre lesquels le poëte doit se mettre en garde
+pour l'avenir.&mdash;Dans le mois de novembre 1826, <i>le Globe</i> avait déjà
+extrait du troisième recueil des poésies de V. Hugo, qui allait
+paraître, <i>la Fée et la Péri</i>, <i>les Deux Îles</i> et le <i>Chant de fête de
+Néron</i>.»</p>
+
+<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
+<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: «En 1827, Victor Hugo était encore un débutant que l'on
+traitait comme un jeune homme d'espérance; au contraire, Casimir
+Delavigne était depuis longtemps célèbre, et on reconnaissait en lui le
+chef de l'école classique. La comparaison entre les deux écrivains n'a
+donc, à cette époque, rien que de naturel.»</p>
+
+<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
+<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: «C'est le point le plus élevé des environs de Weimar.»</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
+20), by Alphonse de Lamartine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE ***
+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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