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+The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 20), by
+Alphonse de Lamartine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cours Familier de Littérature (Volume 20)
+ Un entretien par mois
+
+Author: Alphonse de Lamartine
+
+Release Date: October 5, 2011 [EBook #37630]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+[Notes au lecteur de ce fichier digital:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.]
+
+
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ UN ENTRETIEN PAR MOIS
+
+
+ PAR
+ M. A. DE LAMARTINE
+
+
+
+
+ TOME VINGTIÈME.
+
+
+
+
+ PARIS
+ ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
+ RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
+ 1865
+
+
+L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ REVUE MENSUELLE.
+
+ XX
+
+
+Paris.--Typographie: Firmin Didot frères, imprimeurs de l'Institut et
+de la Marine, rue Jacob, 56.
+
+
+
+
+CXVIe ENTRETIEN.
+
+LE LÉPREUX DE LA CITÉ D'AOSTE,
+
+PAR M. XAVIER DE MAISTRE.
+
+
+I.
+
+J'entrai au collége des _Pères de la foi_ en 1806; les Pères de la foi,
+pseudonyme des Jésuites, étaient la renaissance d'un ordre religieux,
+célèbre, qui n'avouait ni ses souvenirs, ni ses prétentions au monopole
+de l'enseignement de la jeunesse. L'autorité absolue était leur
+principe, l'obéissance était leur loi; bien commander, bien obéir,
+étaient pour eux la société tout entière. C'est ainsi qu'ils
+comprenaient la politique. Ces principes, vrais quand on commande au nom
+de Dieu et quand on obéit par humilité volontaire, étaient admirables
+dans la famille, inapplicables dans la société politique. L'une est
+obligée de croire ce qu'on lui dit, l'autre est condamnée à examiner ce
+qu'elle croit. Bonnes ou mauvaises, ces doctrines qui renaissaient sous
+l'empire despotique de Bonaparte étaient infiniment propres à lui
+plaire. Aussi les Pères de la foi flattaient-ils l'empereur, et
+l'empereur favorisait-il les Pères de la foi; le cardinal Fesch, oncle
+de Bonaparte et archevêque de Lyon, était l'intermédiaire de cette
+faveur mutuelle; mais ce cardinal, homme de peu d'esprit et de beaucoup
+d'obstination, voyait dans les Pères de la foi des missionnaires du pape
+prêts à reconstituer la catholicité romaine avec son indépendance et sa
+suprématie. Bonaparte admettait bien le principe de la suprématie
+romaine, mais à condition que la suprématie impériale prévaudrait sur
+tout, et que la véritable église, absolue et universelle, ce serait lui
+et son empire. De là des dissentiments entre l'empereur et son oncle,
+qui se terminèrent peu de temps après par l'expulsion des Pères de la
+foi. L'empereur eut tort dans son intérêt; les nouveaux Jésuites lui
+étaient tous dévoués; ils s'efforçaient de nous élever dans son
+fanatisme, ils nous faisaient célébrer ses victoires et chanter ses
+apothéoses. Mais l'esprit de famille et l'esprit de contradiction, qui
+créent si vite l'esprit d'opposition contre ce qui gouverne, nous
+rendaient généralement plus hostiles au régime militaire de l'empereur
+que nous ne l'aurions été sous d'autres maîtres. Nous étions des
+roseaux, mais des roseaux rebelles; on voulait nous courber d'un côté,
+nous nous courbions du côté contraire. Il y avait un esprit public dans
+ce collége composé de trois cents jeunes gens; cet esprit public était
+républicain et royaliste. L'aristocratie de la maison se composait de
+cinq ou six élèves véritablement supérieurs à la masse indifférente et
+incapable. Les deux élèves qui primaient sur tout le reste étaient un
+jeune homme de Chambéry, nommé Louis de Vignet, et moi. J'étais plus
+disciplinable, de Vignet plus spirituel. À la fin de ma troisième année
+de rhétorique j'obtins les onze premiers prix de ma classe. De Vignet
+resta en arrière; mais ce fut par défaut de caractère plus que par
+infériorité d'aptitudes. Tout le monde disait: «S'il avait voulu, il
+l'aurait emporté sur Lamartine et sur tous les autres.» C'était vrai,
+mais il avait deux ou trois ans de plus que moi, et puis il était
+naturellement jaloux, et je ne l'étais pas.
+
+
+II.
+
+Louis de Vignet était par sa mère neveu des quatre de Maistre,
+gentilshommes savoyards, d'un vrai mérite, mais de mérite
+très-différent. L'un, l'aîné, était le comte Joseph de Maistre, esprit
+original, paradoxal, superbe, déclamateur, fanatique, qui a laissé une
+immense réputation à réviser par son parti, homme de phrases
+magnifiques, mais de livres tantôt équivoques, tantôt scandaleusement
+faux, grand écrivain, pauvre philosophe. Il était alors ambassadeur de
+Sardaigne en Russie, espèce d'oracle versatile caché dans les neiges du
+Nord, tantôt ennemi de Bonaparte, tantôt le déclarant l'homme
+providentiel, et nouant une intrigue avec son ami le duc de Rovigo
+(Savary) pour se faire inviter à une entrevue confidentielle avec le
+chef de la France.
+
+Le second était l'abbé de Maistre, ecclésiastique exemplaire et
+vénérable, quoique facétieux et spirituel, ami de Mme de Staël, et
+destiné depuis à être évêque d'une petite ville de Piémont, quand le roi
+parut à Turin après la restauration.
+
+Le troisième, officier distingué au service du roi de Sardaigne, devait
+devenir plus tard colonel de la brigade de Savoie, c'est-à-dire général.
+Il était impossible de joindre plus de loyauté et de bravoure à plus de
+jovialité et à plus de candeur et d'agrément dans l'esprit.
+
+Le plus jeune enfin, dont nous avons à vous parler, était le chevalier
+Xavier de Maistre, homme _épisodique_ dans toute autre famille, homme
+principal dans celle-ci. Il servait avant la révolution dans un corps de
+nobles, à Turin, qu'on appelait les _chevaliers-gardes_. Il y menait la
+vie aimable et dissipée des gentilshommes oisifs du temps, comme on le
+voit dans le charmant _Voyage autour de ma chambre_, son premier
+délassement littéraire pendant quinze jours d'arrêt à Turin. Les
+Français, en 1799, ayant vaincu et chassé les Piémontais, Xavier de
+Maistre suivit le roi exilé en Sardaigne; puis, appelé par son frère
+aîné à Pétersbourg, il y entra dans les chevaliers-gardes russes, et s'y
+maria avec une princesse russe de la suite de l'impératrice, séduit par
+sa figure et charmé de son esprit. Il y était encore à l'heure où je
+parle. Il devait revenir plus tard à Paris avec sa femme et sa nièce, et
+je devais le connaître chez la comtesse de Marcellus, ma voisine et sa
+dernière amie. Le connaître et l'aimer, c'était même chose. Je
+m'attachai à cet homme qui avait tous les agréments et tous les âges,
+_omnis Aristippum decuit color_. J'avais à peine quarante ans, il
+touchait à quatre-vingts ans.
+
+
+III.
+
+Il n'avait jamais lutté avec la nature; s'amuser et plaire avait été sa
+seule loi. Le prodigieux succès de son premier et léger ouvrage, à Turin
+(le _Voyage autour de ma chambre_), ne l'avait pas porté à recommencer.
+Il ne visait point à la gloire: il laissait la prophétie à son frère, la
+politique aux hommes d'État. Seulement, il avait la sensibilité vive et
+maladive, et quand une chose l'avait impressionné fortement à une époque
+quelconque de sa vie, il se souvenait toujours, et il n'avait point de
+trêve en lui-même tant qu'il n'avait pas fait éprouver aux autres ce
+qu'il portait perpétuellement en lui. Il ne le faisait point en
+exagérant l'impression et en ajoutant la rhétorique à la vérité, mais en
+revoyant en lui-même ce qu'il avait vu et en racontant simplement et
+candidement ce qu'il avait vu et senti. Son talent n'était qu'une
+lecture intérieure, une intuition renouvelée, qui faisait éclater le
+sourire ou couler les larmes quand il avait souri ou quand il avait
+pleuré. Une fois séparé de sa patrie par les steppes de la Moscovie, il
+revit en paix ce qu'il avait vu en Savoie, et il écrivit, dans le style
+de _l'Imitation_ de J.-C., quelques pages incomparables et immortelles,
+un livre intitulé _le Lépreux de la cité d'Aoste_. Nous disons livre
+pour ne pas dire cri ou gémissement.
+
+C'est le livre dont nous allons vous entretenir aujourd'hui. Quand un
+homme de talent est malheureux, ruiné ou exilé par l'infortune, loin des
+montagnes ou des ravins qui l'ont vu naître; quand les lieux, le temps,
+les personnes se représentent à lui comme des angoisses ou des remords,
+et qu'il ne les apaise qu'en les exprimant, sa douleur devient du génie,
+et il sort alors de son âme des cris qui sont l'apogée des tristesses
+humaines. On dit: Qu'est-ce qui a poussé ce gémissement? On ne sait pas
+son nom. Ce n'est pas un homme, c'est quelque chose d'humain.
+
+Tel fut l'effet produit sur les êtres sensibles quand le _Lépreux de la
+cité d'Aoste_ parut,--l'évangile de la douleur.--Il lui manquait une
+page que Job lui-même n'avait pas écrite: la suprême douleur de
+l'isolement dans le martyre.
+
+Xavier de Maistre l'écrivit.
+
+Elle subsistera quand les paradoxes de son frère auront mille fois
+disparu. Ce n'est pas un homme qui a écrit le _Lépreux_, c'est la
+douleur faite homme.
+
+Cette page n'existait pas encore pour le public au moment où je connus
+Louis de Vignet, neveu de Xavier.
+
+Louis portait quelque chose de la mélancolie du _Lépreux_ sur ses traits
+de dix-sept ans.
+
+
+IV.
+
+Il était grand et mince. Mais qu'ai-je besoin de rechercher dans ma
+mémoire? Je l'ai ici dans un fidèle et charmant portrait de Mlle
+Stéphanie de Virieu, la soeur de notre ami commun, Aymon de Virieu, chez
+qui nous passions l'été en Dauphiné, au pied des monts de la _Grande
+Chartreuse_; cette jeune personne, le Van Dyck _à la sépia_ des femmes,
+fit son portrait pour moi, et le même pour lui aussi. Je vais le copier.
+Ce sera plus vrai et plus charmant.
+
+
+V.
+
+Il avait environ vingt ans; ses cheveux, secoués sur son front comme
+par un coup de vent perpétuel, formaient d'un côté de la tête une masse
+ondoyante et ruisselante le long de sa joue; la ligne de ce front était
+longue, droite, renflée seulement par les deux lobes de la pensée.
+L'arcade sourcilière proéminente encadrait bien le regard; mais ce
+regard encaissé était à demi fermé par deux longues paupières chargées
+de soucis précoces. Son nez était aquilin, la finesse naturelle du
+demi-Italien s'y révélait sur la bonhomie indécise du montagnard de
+Savoie; ses lèvres étaient un peu pincées, mais un pli d'amertume triste
+en caractérisait fortement les coins; son menton, trait principal de
+l'intelligence, était ferme, long, carré, et dessinait avec ses joues
+maigres et creuses un angle fermement accentué comme chez un vieillard.
+Il penchait habituellement le visage comme sous le poids de pensées trop
+lourdes; sa taille mince et élevée en paraissait amoindrie. En tout,
+c'était la figure de Werther, amoureux, pensif, désespéré, tel que le
+capricieux génie de Goethe venait de le jeter dans l'imagination de
+l'Europe pour y vivre longtemps de ses larmes et de son sang. Jamais la
+mélancolie maladive n'incarna son image plus complète sur des traits
+humains que dans cette figure. On ne pouvait rester ni léger ni
+indifférent en le voyant; il semblait porter un secret de tristesse.
+
+
+VI.
+
+Les relations de ses camarades avec lui étaient gênées et souvent
+épineuses, à cause de ce caractère sombre qui n'y laissait ni sécurité
+ni égalité. Il fallait le prendre et le laisser selon son heure. Ses
+maîtres s'en défiaient; ils le regardaient comme un redoutable génie qui
+tournerait en bien ou en mal suivant la passion qui le saisirait au
+passage. Virieu et moi, nous étions souvent en froid avec lui; il nous
+était trop supérieur en intelligence et en connaissance du monde pour
+être notre égal. Nous le considérions trop pour ne pas le craindre.
+Mais, quand il daignait s'abaisser vers nous pour nous rechercher, nous
+revenions facilement à lui et nous formions un trio d'intimité
+redoutable aux maîtres et aux élèves.
+
+
+VII.
+
+Nos entretiens roulaient en général alors sur nos familles. Vignet
+surtout nous intéressait vivement en nous parlant de la sienne. Nous
+l'écoutions avec déférence. Il ne se lassait pas de nous parler avec un
+ton d'oracle des quatre oncles qui composaient ce cénacle de grands
+esprits: avant tout de son oncle l'aîné, l'ambassadeur, puis de son
+oncle le futur évêque, puis de son oncle le colonel, puis enfin de son
+oncle Xavier, qui avait dans sa famille la réputation du plus léger des
+écrivains et du plus modeste des hommes.
+
+Nous connaissions le _Voyage autour de ma chambre_, aimable badinage qui
+avait paru entre 1795 et 1800 et dont les émigrés avaient fait en France
+la popularité. Mais nous ne connaissions pas autre chose de ce génie
+caché. Un soir pourtant il nous aborde avec un assez gros paquet timbré
+de Chambéry sous son bras. «C'est, nous dit-il, un envoi de ma mère,
+soeur de Xavier dont vous m'avez entendu parler; il lui a adressé du
+fond de la Russie un petit ouvrage pour amuser ses soirées solitaires,
+intitulé le _Lépreux de la cité d'Aoste_. C'est, lui dit-il dans sa
+lettre, la simple histoire d'un pauvre homme malade, relégué du monde
+par une infirmité contagieuse, qu'on appelle la lèpre, qu'on soignait
+jadis dans les léproseries qui sont éteintes partout, mais qui subsiste
+encore aujourd'hui dans nos hautes montagnes. Si vous voulez, nous la
+lirons ensemble le premier jour de promenade au _mont Colombier_; on
+nous y porte à dîner à cause de la distance, et nous aurons le temps de
+la lire en liberté et en solitude, entre le dîner et le retour.» Nous
+acceptâmes le rendez-vous avec joie, et nous attendions avec impatience
+que le jour de la longue promenade au _mont Colombier_ fût ramené par la
+saison. Il ne tarda pas plus d'une semaine. C'était au printemps;
+l'herbe précoce commençait à poindre sur les glaciers parmi les plus
+hautes cimes des montagnes du Bugey, voisines des Alpes de Savoie. Cette
+promenade était une récompense pour les meilleurs élèves du collége;
+pour nous la récompense était double, car nous portions tour à tour sous
+notre habit le manuscrit de Xavier de Maistre dont nous ne soupçonnions
+pas encore le prix.
+
+
+VIII.
+
+Ceux des Pères de la foi qui nous accompagnaient avaient divisé la
+course en deux journées de marche pour qu'elle ne dépassât pas nos
+forces. Le premier jour, nous allâmes dîner et coucher chez le père d'un
+de nos camarades, M. Jenin, ancien colonel de gendarmerie, retiré à
+Virieu-le-Grand, dans une solitude champêtre, où il élevait de beaux
+étalons, dans ses prés et hautes herbes, pour se rappeler son état, et
+les vendre aux inspecteurs des haras de l'empire. Un ruisseau d'eau de
+neige, tantôt troublé par la chute des avalanches, tantôt limpide,
+pendant l'été, roulait sans bords sur un large lit de cailloux devant la
+maison, avec un léger bruit d'eau courante sur les pierres rondes. Le
+village était plus haut, grimpant de pente en pente sur les collines
+dénudées. La clarté du jour, le murmure des eaux, la course folle des
+poulains dans les prés, les villageois aux fenêtres ou sur le seuil de
+leur porte, la gaieté tranquille de cette élite de jeunes gens
+retrouvant dans cette maison rustique, chez un de leurs camarades,
+l'image de leur demeure de famille, donnaient au paysage et à la demeure
+de M. Jenin un air de fête et de sérénité.
+
+
+IX.
+
+M. Jenin le père nous attendait avec des guides pour le lendemain, et
+des granges pleines de paille et de foin odorant pour la nuit. Les
+longues tables, simplement mais abondamment servies, s'étendaient dans
+toute la maison: fête de la famille dont la nature faisait tous les
+frais. Après le repas, nous passâmes en revue devant les dames, puis
+nous allâmes faire la prière du soir dans le verger. On nous distribua
+ensuite dans les fenils et dans les granges, et nous nous couchâmes,
+sans quitter nos habits, sur les bottes de paille déliées pour nous. La
+conversation ne fut pas longue, nous devions nous mettre en route au
+crépuscule pour atteindre et gravir le mont Colombier, y passer la
+journée et revenir le soir souper et coucher à Virieu-le-Grand.
+
+La montagne, qui s'élève presque inopinément d'un groupe montueux du
+haut Bugey, nous offrit peu de spectacles et d'incidents jusqu'au
+sommet. L'élévation nous opposa quelques petits glaciers, et un grand
+nombre d'entre nous y fut saisi d'accès de fièvre: les extrêmes ne sont
+pas bons à l'homme. Nous redescendîmes vite pour nous restaurer et nous
+répandre sur la pente parmi les sapins. Vignet nous fit signe, à Virieu
+et à moi, de nous séparer de la foule et de choisir un site écarté pour
+notre lecture. Nous rencontrâmes facilement une retraite inaccessible à
+l'oeil et à l'oreille de nos compagnons. C'était un rocher à pic,
+dominant comme un promontoire les abords ombragés de la montagne et
+ombragé lui-même par derrière de sept à huit gigantesques sapins qui
+formaient rideau contre les regards curieux.
+
+Le cours à sec d'une avalanche de neige y creusait devant nous un lit
+large et profond de pierres roulées, de rochers croulants, d'arbres
+déracinés, d'arbustes couchés à terre, espèce de vallée du Dante qui
+allait s'engouffrer dans la nuit de la forêt inférieure. À notre gauche
+un pan de mur à moitié démoli d'une ancienne chapelle du monastère, ou
+de la cellule d'un ermite, enfoui sous des branches d'arbres verts,
+s'élevait de quelques pieds seulement au-dessus du sol, et réverbérait
+sur nous les derniers reflets du soleil du soir.
+
+Cette ruine isolée nous faisait penser à l'asile de ce lépreux dont nous
+allions lire les tristes aventures. Aucun site ne paraissait mieux
+choisi pour une pareille lecture.
+
+Louis de Vignet déroula son manuscrit et nous dit avant de lire:
+
+«Il faut que vous sachiez bien comment mon oncle fut amené sans y avoir
+pensé à écrire autrefois cette histoire.»
+
+
+X.
+
+«Il commandait, en 1798, un petit détachement de troupes savoyardes,
+formant la garnison de la cité d'Aoste. La cité d'Aoste, petite ville
+solitaire et pittoresque, bâtie sur le revers des Alpes piémontaises,
+pouvait se trouver envahie par quelques colonnes des armées françaises
+quand elles descendraient vers Novare ou Turin. Elle se trouva en effet
+sur le chemin de Bonaparte allant plus tard de Genève à Marengo, après
+la prise du fort de Bar.
+
+«Vous comprenez que les jours d'attente étaient longs pour un jeune
+officier, désoeuvré dans un pareil séjour. Mon oncle s'ennuyait
+mortellement dans sa garnison voisine des nuages. Quand il eut reproduit
+avec son crayon et ses pinceaux (car il peignait le paysage comme il
+écrivait) les plus beaux sites, les plus riches pampres serpentant sur
+les remparts et les eaux les plus limpides de la vallée d'Aoste, les
+heures s'écoulaient fastidieusement pour lui. Quelques vieux officiers
+retirés et quelques chanoines de la cathédrale étaient ses seules
+ressources de société; il ne savait comment abréger le temps. Il sondait
+de l'oeil les plus pauvres chaumières, les masures les plus délabrées
+des fortifications, pour y découvrir quelques distractions à sa
+solitude.
+
+«Mais je vais le laisser parler lui-même. Écoutons l'auteur avant
+d'écouter l'histoire.»
+
+Ce préambule, facile à comprendre, nous avait disposés à l'attention et
+à l'intérêt. Vignet commença sa lecture. Quand nous eûmes entendu vingt
+pages, nous ne fûmes plus tentés d'interrompre. Les maîtres et les
+enfants, fatigués de la longue course du matin, s'étaient assoupis, loin
+de nous, sur le gazon tondu par les moutons de la montagne; les murmures
+de la brise du milieu du jour, tamisés par les feuilles de sapin,
+étaient le seul accompagnement de la voix du lecteur. Quand nous fûmes à
+la moitié à peu près du manuscrit, Vignet me passa les pages et me pria
+de continuer; il n'y eut pas une interruption, on ne connut le
+changement de lecteur qu'au changement de voix.
+
+Seulement, quelques larmes tombées sur le papier et quelques sanglots
+mal étouffés dans nos poitrines disaient à la solitude l'émotion de nos
+silences. Ô silences! nous n'avons jamais oublié ce que vous disiez à
+nos jeunes coeurs!...
+
+
+XI.
+
+Il faut connaître la bonhomie de la société des petites villes de Savoie
+pour se rendre compte de l'état de l'âme de Xavier de Maistre à la cité
+d'Aoste.
+
+Je trouve, dans un passage de J.-J. Rousseau, une peinture véridique et
+naïve de cette société à cette époque; la voici:
+
+«Voilà presque l'unique fois qu'en n'écoutant que mes penchants je n'ai
+pas vu tromper mon attente. L'accueil aisé, l'esprit liant, l'humeur
+facile des habitants du pays, me rendit le commerce du monde aimable; et
+le goût que j'y pris alors m'a bien prouvé que si je n'aime pas à vivre
+parmi les hommes, c'est moins ma faute que la leur.
+
+«C'est dommage que les Savoyards ne soient pas riches, ou peut-être
+serait-ce dommage qu'ils le fussent; car, tels qu'ils sont, c'est le
+meilleur et le plus sociable peuple que je connaisse. S'il est une
+petite ville au monde où l'on goûte la douceur de la vie dans un
+commerce agréable et sûr, c'est Chambéry. La noblesse de la province,
+qui s'y rassemble, n'a que ce qu'il faut de bien pour vivre; elle n'en a
+pas assez pour parvenir; et, ne pouvant se livrer à l'ambition, elle
+suit par nécessité le conseil de Cynéas. Elle dévoue sa jeunesse à
+l'état militaire, puis revient vieillir paisiblement chez soi. L'honneur
+et la raison président à ce partage. Les femmes sont belles, et
+pourraient se passer de l'être; elles ont tout ce qui peut faire valoir
+la beauté, et même y suppléer. Il est singulier qu'appelé par mon état à
+voir beaucoup de jeunes filles, je ne me rappelle pas d'en avoir vu à
+Chambéry une seule qui ne fût pas charmante. On dira que j'étais disposé
+à les trouver telles, et l'on peut avoir raison; mais je n'avais pas
+besoin d'y mettre du mien pour cela. Je ne puis, en vérité, me rappeler
+sans plaisir le souvenir de mes jeunes écolières. Que ne puis-je, en
+nommant ici les plus aimables, les rappeler de même, et moi avec elles,
+à l'âge heureux où nous étions lors des moments aussi doux qu'innocents
+que j'ai passés auprès d'elles! La première fut Mlle de Mellarède, ma
+voisine, soeur de l'élève de M. Gaime. C'était une brune très-vive, mais
+d'une vivacité caressante, pleine de grâces, et sans étourderie. Elle
+était un peu maigre, comme sont la plupart des filles à son âge; mais
+ses yeux brillants, sa taille fine, son air attirant, n'avaient pas
+besoin d'embonpoint pour plaire. J'y allais le matin, et elle était
+encore ordinairement en déshabillé, sans autre coiffure que ses cheveux
+négligemment relevés, ornés de quelque fleur qu'on mettait à mon
+arrivée, et qu'on ôtait à mon départ pour se coiffer. Je ne crains rien
+tant dans le monde qu'une jolie personne en déshabillé; je la
+redouterais cent fois moins parée. Mlle de Menthon, chez qui j'allais
+l'après-midi, l'était toujours, et me faisait une impression tout aussi
+douce, mais différente. Ses cheveux étaient d'un blond cendré: elle
+était très-mignonne, très-timide et très-blanche; une voix nette, juste
+et flûtée, mais qui n'osait se développer. Elle avait au sein la
+cicatrice d'une brûlure d'eau bouillante, qu'un fichu de chenille bleue
+ne cachait pas extrêmement. Cette marque attirait quelquefois de ce côté
+mon attention, qui bientôt n'était plus pour la cicatrice. Mlle de
+Challes, une autre de mes voisines, était une fille faite; grande, belle
+carrure, de l'embonpoint: elle avait été très-bien. Ce n'était plus une
+beauté, mais c'était une personne à citer pour la bonne grâce, pour
+l'humeur égale, pour le bon naturel. Sa soeur, Mme de Charly, la plus
+belle femme de Chambéry, n'apprenait plus la musique, mais elle la
+faisait apprendre à sa fille, toute jeune encore, mais dont la beauté
+naissante eût promis d'égaler celle de sa mère, si malheureusement elle
+n'eût été un peu rousse. J'avais à la Visitation une petite demoiselle
+française, dont j'ai oublié le nom, mais qui mérite une place dans la
+liste de mes préférences. Elle avait pris le ton lent et traînant des
+religieuses, et sur ce ton traînant elle disait des choses
+très-saillantes, qui ne semblaient point aller avec son maintien. Au
+reste, elle était paresseuse, n'aimant pas à prendre la peine de
+montrer son esprit, et c'était une faveur qu'elle n'accordait pas à tout
+le monde. Ce ne fut qu'après un mois ou deux de leçons et de négligence
+qu'elle s'avisa de cet expédient pour me rendre plus assidu; car je n'ai
+jamais pu prendre sur moi de l'être. Je me plaisais à mes leçons quand
+j'y étais, mais je n'aimais pas être obligé de m'y rendre ni que l'heure
+me commandât: en toute chose la gêne et l'assujettissement me sont
+insupportables; ils me feraient prendre en haine le plaisir même.
+
+«J'avais quelques écolières aussi dans la bourgeoisie, et une entre
+autres qui fut la cause indirecte d'un changement de relation, dont j'ai
+à parler, puisque enfin je dois tout dire. Elle était fille d'un
+épicier, et se nommait Mlle Lard, vrai modèle d'une statue grecque, et
+que je citerais pour la plus belle fille que j'aie jamais vue, s'il y
+avait quelque véritable beauté sans vie et sans âme. Son indolence, sa
+froideur, son insensibilité, allaient à un point incroyable. Il était
+également impossible de lui plaire et de la fâcher; en lui faisant
+apprendre à chanter, en lui donnant un jeune maître, elle faisait tout
+de son mieux pour l'émoustiller; mais cela ne réussit point. Mme Lard
+ajoutait à sa vivacité naturelle toute celle que sa fille aurait dû
+avoir. C'était un petit minois éveillé, chiffonné, marqué de petite
+vérole. Elle avait de petits yeux très-ardents, et un peu rouges, parce
+qu'elle y avait presque toujours mal. Tous les matins, quand j'arrivais,
+je trouvais prêt mon café à la crème; et la mère ne manquait jamais de
+m'accueillir par un baiser bien appliqué, et que par curiosité j'aurais
+bien voulu rendre à la fille, pour voir comment elle l'aurait pris. Au
+reste tout cela se faisait si simplement et si fort sans conséquence,
+que quand M. Lard était là, les agaceries n'en allaient pas moins leur
+train. C'était une bonne pâte d'homme, le vrai père de sa fille, et que
+sa femme ne trompait pas, parce qu'il n'en était pas besoin.
+
+«Je me prêtais à toutes ces caresses avec ma balourdise ordinaire, les
+prenant tout bonnement pour des marques de pure amitié. J'en étais
+pourtant importuné quelquefois, car la vive Mme Lard ne laissait pas
+d'être exigeante; et si dans la journée j'avais passé devant la boutique
+sans m'arrêter, il y aurait eu du bruit. Il fallait, quand j'étais
+pressé, que je prisse un détour pour passer dans une autre rue, sachant
+bien qu'il n'était pas aussi aisé de sortir de chez elle que d'y entrer.
+
+«Mme Lard s'occupait trop de moi pour que je ne m'occupasse point
+d'elle. Ses attentions me touchaient beaucoup. J'en parlais à maman
+comme d'une chose sans mystère: et quand il y en aurait eu, je ne lui en
+aurais pas moins parlé; car lui faire un secret de quoi que ce fût ne
+m'eût pas été possible; mon coeur était ouvert devant elle comme devant
+Dieu. Elle ne prit pas tout à fait la chose avec la même simplicité que
+moi. Elle vit des avances où je n'avais vu que des amitiés; elle jugea
+que Mme Lard, se faisant un point d'honneur de me laisser moins sot
+qu'elle ne m'avait trouvé, parviendrait de manière ou d'autre à se faire
+entendre; et outre qu'il n'était pas juste qu'une autre femme se
+chargeât de l'instruction de son élève, elle avait des motifs plus
+dignes d'elle pour me garantir des piéges auxquels mon âge et mon état
+m'exposaient. Dans le même temps on m'en tendit un d'une espèce plus
+dangereuse, auquel j'échappai, mais qui lui fit sentir que les dangers
+qui me menaçaient sans cesse rendaient nécessaires tous les
+préservatifs qu'elle y pouvait apporter.
+
+«Mme la comtesse de Menthon, mère d'une de mes écolières, était une
+femme de beaucoup d'esprit, et passait pour n'avoir pas moins de
+méchanceté. Elle avait été cause, à ce qu'on disait, de bien des
+brouilleries, et d'une entre autres qui avait eu des suites fatales à la
+maison d'Antremont. Maman avait été assez liée avec elle pour connaître
+son caractère: ayant très-innocemment inspiré du goût à quelqu'un sur
+qui Mme de Menthon avait des prétentions, elle resta chargée auprès
+d'elle du crime de cette préférence, quoiqu'elle n'eût été ni recherchée
+ni acceptée; et Mme de Menthon chercha depuis lors à jouer à sa rivale
+plusieurs tours, dont aucun ne réussit. J'en rapporterai un des plus
+comiques par manière d'échantillon. Elles étaient ensemble à la campagne
+avec plusieurs gentilshommes du voisinage, et entre autres l'aspirant en
+question. Mme de Menthon dit un jour à un de ces messieurs que Mme de
+Warens n'était qu'une précieuse, qu'elle n'avait point de goût, qu'elle
+se mettait mal, qu'elle couvrait sa gorge comme une bourgeoise.
+
+«Je n'étais pas un personnage à occuper Mme de Menthon, qui ne voulait
+que des gens brillants autour d'elle: cependant elle fit quelque
+attention à moi, non pour ma figure dont assurément elle ne se souciait
+point du tout, mais pour l'esprit qu'on me supposait, et qui m'eût pu
+rendre utile à ses goûts. Elle en avait un assez vif pour la satire.
+Elle aimait à faire des chansons et des vers sur les gens qui lui
+déplaisaient. Si elle m'eût trouvé assez de talent pour lui aider à
+tourner ses vers, et assez de complaisance pour les écrire, entre elle
+et moi nous aurions bientôt mis Chambéry sens dessus dessous. On serait
+remonté à la source de ces libelles; Mme de Menthon se serait tirée
+d'affaire en me sacrifiant, et j'aurais été enfermé le reste de mes
+jours peut-être, pour m'apprendre à faire le Phébus avec les dames.
+
+«Heureusement rien de tout cela n'arriva. Mme de Menthon me retint à
+dîner deux ou trois fois pour me faire causer, et trouva que je n'étais
+qu'un sot. Je le sentais moi-même, et j'en gémissais, enviant les
+talents de mon ami Venture, tandis que j'aurais dû remercier ma bêtise
+des périls dont elle me sauvait. Je demeurai pour Mme de Menthon le
+maître à chanter de sa fille et rien de plus; mais je vécus tranquille
+et toujours bien vu dans Chambéry.»
+
+
+XII.
+
+On voit dans ces lignes de confessions quelle pouvait être la vie des
+jeunes gentilshommes savoyards dans une ville de garnison. L'oisiveté,
+l'ennui, quelques amours silencieux ou modestes, étaient pour ceux que
+l'étude n'absorbait pas l'unique distraction à leur monotonie. Telle
+était la vie de maître Xavier de Maistre. Voyez comme il la décrit:
+
+«La partie méridionale de la cité d'Aoste est presque déserte, et paraît
+n'avoir jamais été fort habitée. On y voit des champs labourés et des
+prairies terminées d'un côté par les remparts antiques que les Romains
+élevèrent pour lui servir d'enceinte, et de l'autre par les murailles de
+quelques jardins. Cet emplacement solitaire peut cependant intéresser
+les voyageurs. Auprès de la porte de la ville, on voit les ruines d'un
+château, dans lequel, si l'on en croit la tradition populaire, le comte
+René de Chalans, poussé par les fureurs de la jalousie, laissa mourir de
+faim, dans le quinzième siècle, la princesse Marie de Bragance, son
+épouse: de là le nom de _Bramafan_ (qui signifie _cri de la faim_) donné
+à ce château par les gens du pays.
+
+«Plus loin, à quelques centaines de pas, est une tour carrée, adossée au
+mur antique, et construite avec le marbre dont il était jadis revêtu: on
+l'appelle la _Tour de la frayeur_, parce que le peuple l'a crue
+longtemps habitée par des revenants. Les vieilles femmes de la cité
+d'Aoste se ressouviennent fort bien d'en avoir vu sortir, pendant les
+nuits sombres, une grande femme blanche, tenant une lampe à la main.
+
+«Il y a environ quinze ans que cette tour fut réparée par ordre du
+gouvernement et entourée d'une enceinte, pour y loger un lépreux et le
+séparer ainsi de la société, en lui procurant tous les agréments dont sa
+triste situation était susceptible. L'hôpital de Saint-Maurice fut
+chargé de pourvoir à sa subsistance, et on lui fournit quelques meubles,
+ainsi que les instruments nécessaires pour cultiver un jardin. C'est là
+qu'il vivait depuis longtemps, livré à lui-même, ne voyant jamais
+personne, excepté le prêtre qui de temps en temps allait lui porter les
+secours de la religion, et l'homme qui chaque semaine lui apportait ses
+provisions de l'hôpital.--Pendant la guerre des Alpes, en l'année 1797,
+un militaire, se trouvant à la cité d'Aoste, passa un jour, par hasard,
+auprès du jardin du lépreux, dont la porte était entr'ouverte, et il eut
+la curiosité d'y entrer. Il y trouva un homme vêtu simplement, appuyé
+contre un arbre et plongé dans une profonde méditation. Au bruit que fit
+l'officier en entrant, le solitaire, sans se retourner et sans regarder,
+s'écria d'une voix triste: _Qui est là, et que me veut-on?_ Excusez un
+étranger, répondit le militaire, auquel l'aspect agréable de votre
+jardin a peut-être fait commettre une indiscrétion, mais qui ne veut
+nullement vous troubler. _N'avancez pas_, répondit l'habitant de la tour
+en lui faisant signe de la main, _n'avancez pas; vous êtes auprès d'un
+malheureux attaqué de la lèpre_. Quelle que soit votre infortune,
+répliqua le voyageur, je ne m'éloignerai point; je n'ai jamais fui les
+malheureux; cependant, si ma présence vous importune, je suis prêt à me
+retirer.
+
+«_Soyez le bienvenu_, dit alors le lépreux en se retournant tout à coup,
+_et restez, si vous l'osez, après m'avoir regardé_. Le militaire fut
+quelque temps immobile d'étonnement et d'effroi à l'aspect de cet
+infortuné, que la lèpre avait totalement défiguré. Je resterai
+volontiers, lui dit-il, si vous agréez la visite d'un homme que le
+hasard conduit ici, mais qu'un vif intérêt y retient.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«De l'intérêt!.... Je n'ai jamais excité que la pitié.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Je me croirais heureux si je pouvais vous offrir quelque consolation.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«C'en est une grande pour moi de voir des hommes, d'entendre le son de
+la voix humaine, qui semble me fuir.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Permettez-moi donc de converser quelques moments avec vous et de
+parcourir votre demeure.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Bien volontiers, si cela peut vous faire plaisir. (En disant ces mots,
+le lépreux se couvrit la tête d'un large feutre dont les bords rabattus
+lui cachaient le visage.) Passez, ajouta-t-il, ici, au midi. Je cultive
+un petit parterre de fleurs qui pourront vous plaire; vous en trouverez
+d'assez rares. Je me suis procuré les graines de toutes celles qui
+croissent d'elles-mêmes sur les Alpes, et j'ai tâché de les faire
+doubler et de les embellir par la culture.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«En effet, voilà des fleurs dont l'aspect est tout à fait nouveau pour
+moi.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Remarquez ce petit buisson de roses; c'est le rosier sans épines, qui
+ne croît que sur les hautes Alpes; mais il perd déjà cette propriété, et
+il pousse des épines à mesure qu'on le cultive et qu'il se multiplie.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Il devrait être l'emblème de l'ingratitude.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Si quelques-unes de ces fleurs vous paraissent belles, vous pouvez les
+prendre sans crainte, et vous ne courrez aucun risque en les portant sur
+vous. Je les ai semées, j'ai le plaisir de les arroser et de les voir,
+mais je ne les touche jamais.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Pourquoi donc?
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Je craindrais de les souiller, et je n'oserais plus les offrir.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«À qui les destinez-vous?
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Les personnes qui m'apportent des provisions de l'hôpital ne craignent
+pas de s'en faire des bouquets. Quelquefois aussi les enfants de la
+ville se présentent à la porte de mon jardin. Je monte aussitôt dans la
+tour, de peur de les effrayer ou de leur nuire. Je les vois folâtrer de
+ma fenêtre et me dérober quelques fleurs. Lorsqu'ils s'en vont, ils
+lèvent les yeux vers moi: _Bonjour, Lépreux_, me disent-ils en riant, et
+cela me réjouit un peu.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Vous avez su réunir ici bien des plantes différentes: voilà des vignes
+et des arbres fruitiers de plusieurs espèces.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Les arbres sont encore jeunes: je les ai plantés moi-même, ainsi que
+cette vigne, que j'ai fait monter jusqu'au-dessus du mur antique que
+voilà, et dont la largeur me forme un petit promenoir; c'est ma place
+favorite.... Montez le long de ces pierres; c'est un escalier dont je
+suis l'architecte. Tenez-vous au mur.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Le charmant réduit! et comme il est bien fait pour les méditations d'un
+solitaire!
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Aussi je l'aime beaucoup; je vois d'ici la campagne et les laboureurs
+dans les champs; je vois tout ce qui se passe dans la prairie, et je ne
+suis vu de personne.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«J'admire combien cette retraite est tranquille et solitaire. On est
+dans une ville, et l'on croirait être dans un désert.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«La solitude n'est pas toujours au milieu des forêts et des rochers.
+L'infortuné est seul partout.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Quelle suite d'événements vous amena dans cette retraite? Ce pays
+est-il votre patrie?
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Je suis né sur les bords de la mer, dans la principauté d'Oneille, et
+je n'habite ici que depuis quinze ans. Quant à mon histoire, elle n'est
+qu'une longue et uniforme calamité.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Avez-vous toujours vécu seul?
+
+LE LÉPREUX.
+
+«J'ai perdu mes parents dans mon enfance et je ne les connus jamais:
+une soeur qui me restait est morte depuis deux ans. Je n'ai jamais eu
+d'ami.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Infortuné!
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Tels sont les desseins de Dieu.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Quel est votre nom, je vous prie?
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Ah! mon nom est terrible! je m'appelle _le Lépreux_! On ignore dans le
+monde celui que je tiens de ma famille et celui que la religion m'a
+donné le jour de ma naissance. Je suis _le Lépreux_; voilà le seul titre
+que j'ai à la bienveillance des hommes. Puissent-ils ignorer
+éternellement qui je suis!
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Cette soeur que vous avez perdue vivait-elle avec vous?
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Elle a demeuré cinq ans avec moi dans cette même habitation où vous me
+voyez. Aussi malheureuse que moi, elle partageait mes peines, et je
+tâchais d'adoucir les siennes.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Quelles peuvent être maintenant vos occupations, dans une solitude
+aussi profonde?
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Le détail des occupations d'un solitaire tel que moi ne pourrait être
+que bien monotone pour un homme du monde, qui trouve son bonheur dans
+l'activité de la vie sociale.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Ah! vous connaissez peu ce monde, qui ne m'a jamais donné le bonheur.
+Je suis souvent solitaire par choix, et il y a peut-être plus d'analogie
+entre nos idées que vous ne le pensez; cependant, je l'avoue, une
+solitude éternelle m'épouvante; j'ai de la peine à la concevoir.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«_Celui qui chérit sa cellule y trouvera la paix._ L'Imitation de
+Jésus-Christ nous l'apprend. Je commence par éprouver la vérité de ces
+paroles consolantes. Le sentiment de la solitude s'adoucit aussi par le
+travail. L'homme qui travaille n'est jamais complétement malheureux, et
+j'en suis la preuve. Pendant la belle saison, la culture de mon jardin
+et de mon parterre m'occupe suffisamment; pendant l'hiver, je fais des
+corbeilles et des nattes; je travaille à me faire des habits; je prépare
+chaque jour moi-même ma nourriture avec les provisions qu'on m'apporte
+de l'hôpital, et la prière remplit les heures que le travail me laisse.
+Enfin l'année s'écoule, et, lorsqu'elle est passée, elle me paraît
+encore avoir été bien courte.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Elle devrait vous paraître un siècle.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Les maux et les chagrins font paraître les heures longues; mais les
+années s'envolent toujours avec la même rapidité. Il est d'ailleurs
+encore, au dernier terme de l'infortune, une jouissance que le commun
+des hommes ne peut connaître, et qui vous paraîtra bien singulière,
+c'est celle d'exister et de respirer. Je passe des journées entières de
+la belle saison, immobile sur ce rempart, à jouir de l'air et de la
+beauté de la nature: toutes mes idées alors sont vagues, indécises; la
+tristesse repose dans mon coeur sans l'accabler; mes regards errent sur
+cette campagne et sur les rochers qui nous environnent; ces différents
+aspects sont tellement empreints dans ma mémoire, qu'ils font, pour
+ainsi dire, partie de moi-même, et chaque site est un ami que je vois
+avec plaisir tous les jours.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«J'ai souvent éprouvé quelque chose de semblable. Lorsque le chagrin
+s'appesantit sur moi, et que je ne trouve pas dans le coeur des hommes
+ce que le mien désire, l'aspect de la nature et des choses inanimées me
+console; je m'affectionne aux rochers et aux arbres, et il me semble que
+tous les êtres de la création sont des amis que Dieu m'a donnés.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Vous m'encouragez à vous expliquer à mon tour ce qui se passe en moi.
+J'aime véritablement les objets qui sont, pour ainsi dire, mes
+compagnons de vie, et que je vois chaque jour: aussi, tous les soirs,
+avant de me retirer dans la tour, je viens saluer les glaciers de
+Ruifort, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres
+qui dominent la vallée de Rhème. Quoique la puissance de Dieu soit aussi
+visible dans la création d'une fourmi que dans celle de l'univers
+entier, le grand spectacle des montagnes en impose cependant davantage à
+mes sens: je ne puis voir ces masses énormes, recouvertes de glaces
+éternelles, sans éprouver un étonnement religieux; mais, dans ce vaste
+tableau qui m'entoure, j'ai des sites favoris et que j'aime de
+préférence; de ce nombre est l'ermitage que vous voyez là-haut sur la
+sommité de la montagne de Chaveuse. Isolé au milieu des bois, auprès
+d'un champ désert, il reçoit les derniers rayons du soleil couchant.
+Quoique je n'y aie jamais été, j'éprouve un plaisir singulier à le voir.
+Lorsque le jour tombe, assis dans mon jardin, je fixe mes regards sur
+cet ermitage solitaire, et mon imagination s'y repose. Il est devenu
+pour moi une espèce de propriété; il me semble qu'une réminiscence
+confuse m'apprend que j'ai vécu là jadis dans des temps plus heureux, et
+dont la mémoire s'est effacée en moi. J'aime surtout à contempler les
+montagnes éloignées qui se confondent avec le ciel dans l'horizon. Ainsi
+que l'avenir, l'éloignement fait naître en moi le sentiment de
+l'espérance, mon coeur opprimé croit qu'il existe peut-être une terre
+bien éloignée, où, à une époque de l'avenir, je pourrai goûter enfin ce
+bonheur pour lequel je soupire, et qu'un instinct secret me présente
+sans cesse comme possible.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Avec une âme ardente comme la vôtre, il vous a fallu sans doute bien
+des efforts pour vous résigner à votre destinée, et pour ne pas vous
+abandonner au désespoir.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Je vous tromperais en vous laissant croire que je suis toujours résigné
+à mon sort; je n'ai point atteint cette abnégation de soi-même où
+quelques anachorètes sont parvenus. Ce sacrifice complet de toutes les
+affections humaines n'est point encore accompli: ma vie se passe en
+combats continuels, et les secours puissants de la religion elle-même ne
+sont pas toujours capables de réprimer les élans de mon imagination.
+Elle m'entraîne souvent malgré moi dans un océan de désirs chimériques,
+qui tous me ramènent vers ce monde dont je n'ai aucune idée, et dont
+l'image fantastique est toujours présente pour me tourmenter.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Si je pouvais vous faire lire dans mon âme, et vous donner du monde
+l'idée que j'en ai, tous vos désirs et vos regrets s'évanouiraient à
+l'instant.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«En vain quelques livres m'ont instruit de la perversité des hommes et
+des malheurs inséparables de l'humanité; mon coeur se refuse à les
+croire. Je me représente toujours des sociétés d'amis sincères et
+vertueux; des époux assortis, que la santé, la jeunesse et la fortune
+réunies comblent de bonheur. Je crois les voir errants ensemble dans des
+bocages plus verts et plus frais que ceux qui me prêtent leur ombre,
+éclairés par un soleil plus brillant que celui qui m'éclaire, et leur
+sort me semble plus digne d'envie, à mesure que le mien est plus
+misérable. Au commencement du printemps, lorsque le vent du Piémont
+souffle dans notre vallée, je me sens pénétré par sa chaleur vivifiante,
+et je tressaille malgré moi. J'éprouve un désir inexplicable et le
+sentiment confus d'une félicité immense dont je pourrais jouir et qui
+m'est refusée. Alors je fuis de ma cellule, j'erre dans la campagne pour
+respirer plus librement. J'évite d'être vu par ces mêmes hommes que mon
+coeur brûle de rencontrer; et du haut de la colline, caché entre les
+broussailles comme une bête fauve, mes regards se portent sur la ville
+d'Aoste. Je vois de loin, avec des yeux d'envie, ses heureux habitants
+qui me connaissent à peine; je leur tends les mains en gémissant, et je
+leur demande ma portion de bonheur. Dans mon transport, vous
+l'avouerai-je? j'ai quelquefois serré dans mes bras les arbres de la
+forêt, en priant Dieu de les animer pour moi, et de me donner un ami!
+Mais les arbres sont muets; leur froide écorce me repousse; elle n'a
+rien de commun avec mon coeur, qui palpite et qui brûle. Accablé de
+fatigue, las de la vie, je me traîne de nouveau dans ma retraite,
+j'expose à Dieu mes tourments, et la prière ramène un peu de calme dans
+mon âme.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Ainsi, pauvre malheureux, vous souffrez à la fois tous les maux de
+l'âme et du corps?
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Ces derniers ne sont pas les plus cruels!
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Ils vous laissent donc quelquefois du relâche?
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Tous les mois ils augmentent et diminuent avec le cours de la lune.
+Lorsqu'elle commence à se montrer, je souffre ordinairement davantage;
+la maladie diminue ensuite, et semble changer de nature: ma peau se
+dessèche et blanchit, et je ne sens presque plus mon mal; mais il serait
+toujours supportable sans les insomnies affreuses qu'il me cause.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Quoi! le sommeil même vous abandonne!
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Ah! monsieur, les insomnies! les insomnies! Vous ne pouvez vous
+figurer combien est longue et triste une nuit qu'un malheureux passe
+tout entière sans fermer l'oeil, l'esprit fixé sur une situation
+affreuse et sur un avenir sans espoir. Non! personne ne peut le
+comprendre. Mes inquiétudes augmentent à mesure que la nuit s'avance; et
+lorsqu'elle est près de finir, mon agitation est telle que je ne sais
+plus que devenir: mes pensées se brouillent; j'éprouve un sentiment
+extraordinaire que je ne trouve jamais en moi que dans ces tristes
+moments. Tantôt il me semble qu'une force irrésistible m'entraîne dans
+un gouffre sans fond; tantôt je vois des taches noires devant mes yeux;
+mais, pendant que je les examine, elles se croisent avec la rapidité de
+l'éclair, elles grossissent en s'approchant de moi, et bientôt ce sont
+des montagnes qui m'accablent de leur poids. D'autres fois aussi je vois
+des nuages sortir de la terre autour de moi, comme des flots qui
+s'enflent, qui s'amoncellent et menacent de m'engloutir; et lorsque je
+veux me lever pour me distraire de ces idées, je me sens comme retenu
+par des liens invisibles qui m'ôtent les forces. Vous croirez peut-être
+que ce sont des songes; mais non, je suis bien éveillé. Je revois sans
+cesse les mêmes objets, et c'est une sensation d'horreur qui surpasse
+tous mes autres maux.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Il est possible que vous ayez la fièvre pendant ces cruelles insomnies,
+et c'est elle sans doute qui vous cause cette espèce de délire.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Vous croyez que cela peut venir de la fièvre? Ah! je voudrais bien que
+vous disiez vrai. J'avais craint jusqu'à présent que ces visions ne
+fussent un symptôme de folie, et je vous avoue que cela m'inquiétait
+beaucoup. Plût à Dieu que ce fût en effet la fièvre!
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Vous m'intéressez vivement. J'avoue que je ne me serais jamais fait
+l'idée d'une situation semblable à la vôtre. Je pense cependant qu'elle
+devait être moins triste lorsque votre soeur vivait.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Dieu sait lui seul ce que j'ai perdu par la mort de ma soeur.--Mais ne
+craignez-vous point de vous trouver si près de moi? Asseyez-vous ici,
+sur cette pierre; je me placerai derrière le feuillage, et nous
+converserons sans nous voir.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Pourquoi donc? Non, vous ne me quitterez point; placez-vous près de
+moi. (En disant ces mots, le voyageur fit un mouvement involontaire pour
+saisir la main du Lépreux, qui la retira avec vivacité.)
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Imprudent! vous alliez saisir ma main!
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Eh bien, je l'aurais serrée de bon coeur.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Ce serait la première fois que ce bonheur m'aurait été accordé: ma main
+n'a jamais été serrée par personne.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Quoi donc! hormis cette soeur dont vous m'avez parlé, vous n'avez
+jamais eu de liaison, vous n'avez jamais été chéri par aucun de vos
+semblables?
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Heureusement pour l'humanité, je n'ai plus de semblable sur la terre.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Vous me faites frémir!
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Pardonnez, compatissant étranger! vous savez que les malheureux aiment
+à parler de leurs infortunes.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Parlez, parlez, homme intéressant! Vous m'avez dit qu'une soeur vivait
+jadis avec vous, et vous aidait à supporter vos souffrances.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«C'était le seul lien par lequel je tenais encore au reste des humains!
+Il plut à Dieu de le rompre et de me laisser isolé et seul au milieu du
+monde. Son âme était digne du ciel qui la possède, et son exemple me
+soutenait contre le découragement qui m'accable souvent depuis sa mort.
+Nous ne vivions cependant pas dans cette intimité délicieuse dont je me
+fais une idée, et qui devrait unir des amis malheureux. Le genre de nos
+maux nous privait de cette consolation. Lors même que nous nous
+rapprochions pour prier Dieu, nous évitions réciproquement de nous
+regarder, de peur que le spectacle de nos maux ne troublât nos
+méditations, et nos regards n'osaient plus se réunir que dans le ciel.
+Après nos prières, ma soeur se retirait ordinairement dans sa cellule ou
+sous les noisetiers qui terminent le jardin, et nous vivions presque
+toujours séparés.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Mais pourquoi vous imposer cette dure contrainte?
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Lorsque ma soeur fut attaquée par la maladie contagieuse dont toute ma
+famille a été la victime, et qu'elle vint partager ma retraite, nous ne
+nous étions jamais vus: son effroi fut extrême en m'apercevant pour la
+première fois. La crainte de l'affliger, la crainte plus grande encore
+d'augmenter son mal en l'approchant, m'avait forcé d'adopter ce triste
+genre de vie. La lèpre n'avait attaqué que sa poitrine, et je conservais
+encore quelque espoir de la voir guérir. Vous voyez ce reste de
+treillage que j'ai négligé; c'était alors une haie de houblon que
+j'entretenais avec soin et qui partageait le jardin en deux parties.
+J'avais ménagé de chaque côté un petit sentier, le long duquel nous
+pouvions nous promener et converser ensemble sans nous voir et sans trop
+nous approcher.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«On dirait que le ciel se plaisait à empoisonner les tristes jouissances
+qu'il vous laissait.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Mais du moins je n'étais pas seul alors; la présence de ma soeur
+rendait cette retraite vivante. J'entendais le bruit de ses pas dans ma
+solitude. Quand je revenais à l'aube du jour prier Dieu sous ces arbres,
+la porte de la tour s'ouvrait doucement, et la voix de ma soeur se
+mêlait insensiblement à la mienne. Le soir, lorsque j'arrosais mon
+jardin, elle se promenait quelquefois au soleil couchant, ici, au même
+endroit où je vous parle, et je voyais son ombre passer et repasser sur
+mes fleurs. Lors même que je ne la voyais pas, je trouvais partout des
+traces de sa présence. Maintenant il ne m'arrive plus de rencontrer sur
+mon chemin une fleur effeuillée, ou quelques branches d'arbrisseau
+qu'elle y laissait tomber en passant; je suis seul: il n'y a plus ni
+mouvement ni vie autour de moi, et le sentier qui conduisait à son
+bosquet favori disparaît déjà sous l'herbe. Sans paraître s'occuper de
+moi, elle veillait sans cesse à ce qui pouvait me faire plaisir. Lorsque
+je rentrais dans ma chambre, j'étais quelquefois surpris d'y trouver des
+vases de fleurs nouvelles, ou quelque beau fruit qu'elle avait soigné
+elle-même. Je n'osais pas lui rendre les mêmes services, et je l'avais
+même priée de ne jamais entrer dans ma chambre; mais qui peut mettre des
+bornes à l'affection d'une soeur? Un seul trait pourra vous donner une
+idée de sa tendresse pour moi. Je marchais une nuit à grands pas dans ma
+cellule, tourmenté de douleurs affreuses. Au milieu de la nuit, m'étant
+assis un instant pour me reposer, j'entendis un bruit léger à l'entrée
+de ma chambre. J'approche, je prête l'oreille: jugez de mon étonnement!
+c'était ma soeur qui priait Dieu en dehors sur le seuil de ma porte.
+Elle avait entendu mes plaintes. Sa tendresse lui avait fait craindre de
+me troubler; mais elle venait pour être à portée de me secourir au
+besoin. Je l'entendis qui récitait à voix basse le _Miserere_. Je me mis
+à genoux près de la porte, et, sans l'interrompre, je suivis mentalement
+ses paroles. Mes yeux étaient pleins de larmes: qui n'eût été touché
+d'une telle affection? Lorsque je crus que sa prière était terminée:
+«Adieu, ma soeur, adieu, retire-toi, je me sens un peu mieux; que Dieu
+te bénisse et te récompense de ta piété!» Elle se retira en silence, et
+sans doute sa prière fut exaucée, car je dormis enfin quelques heures
+d'un sommeil tranquille.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Combien ont dû vous paraître tristes les premiers jours qui suivirent
+la mort de cette soeur chérie!
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Je fus longtemps dans une espèce de stupeur qui m'ôtait la faculté de
+sentir toute l'étendue de mon infortune; lorsque enfin je revins à moi,
+et que je fus à même de juger de ma situation, ma raison fut prête à
+m'abandonner. Cette époque sera toujours doublement triste pour moi;
+elle me rappelle le plus grand de mes malheurs, et le crime qui faillit
+en être la suite.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Un crime! je ne puis vous en croire capable.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Cela n'est que trop vrai, et en vous racontant cette époque de ma vie
+je sens trop que je perdrai beaucoup dans votre estime; mais je ne veux
+pas me peindre meilleur que je ne suis, et vous me plaindrez peut-être
+en me condamnant. Déjà, dans quelques accès de mélancolie, l'idée de
+quitter cette vie volontairement s'était présentée à moi: cependant la
+crainte de Dieu me l'avait toujours fait repousser, lorsque la
+circonstance la plus simple et la moins faite en apparence pour me
+troubler pensa me perdre pour l'éternité. Je venais d'éprouver un
+nouveau chagrin. Depuis quelques années un petit chien s'était donné à
+nous: ma soeur l'avait aimé, et je vous avoue que depuis qu'elle
+n'existait plus ce pauvre animal était une véritable consolation pour
+moi.
+
+«Nous devions sans doute à sa laideur le choix qu'il avait fait de
+notre demeure pour son refuge. Il avait été rebuté par tout le monde;
+mais il était encore un trésor pour la maison du Lépreux. En
+reconnaissance de la faveur que Dieu nous avait accordée en nous donnant
+cet ami, ma soeur l'avait appelé _Miracle_; et son nom, qui contrastait
+avec sa laideur, ainsi que sa gaieté continuelle, nous avait souvent
+distraits de nos chagrins. Malgré le soin que j'en avais, il s'échappait
+quelquefois, et je n'avais jamais pensé que cela pût être nuisible à
+personne. Cependant quelques habitants de la ville s'en alarmèrent, et
+crurent qu'il pouvait porter parmi eux le germe de ma maladie; ils se
+déterminèrent à porter des plaintes au commandant, qui ordonna que mon
+chien fût tué sur-le-champ. Des soldats, accompagnés de quelques
+habitants, vinrent aussitôt chez moi pour exécuter cet ordre cruel. Ils
+lui passèrent une corde au cou en ma présence, et l'entraînèrent.
+Lorsqu'il fut à la porte du jardin, je ne pus m'empêcher de le regarder
+encore une fois: je le vis tourner ses yeux vers moi pour me demander un
+secours que je ne pouvais lui donner. On voulait le noyer dans la Doire;
+mais la populace, qui l'attendait en dehors, l'assomma à coups de
+pierres. J'entendis ses cris, et je rentrai dans ma tour plus mort que
+vif; mes genoux tremblants ne pouvaient me soutenir: je me jetai sur mon
+lit dans un état impossible à décrire. Ma douleur ne me permit de voir
+dans cet ordre juste, mais sévère, qu'une barbarie aussi atroce
+qu'inutile; et quoique j'aie honte aujourd'hui du sentiment qui
+m'animait alors, je ne puis encore y penser de sang-froid. Je passai
+toute la journée dans la plus grande agitation. C'était le dernier être
+vivant qu'on venait d'arracher d'auprès de moi, et ce nouveau coup avait
+rouvert toutes les plaies de mon coeur.
+
+«Telle était ma situation, lorsque le même jour, vers le coucher du
+soleil, je vins m'asseoir ici, sur cette pierre où vous êtes assis
+maintenant. J'y réfléchissais depuis quelque temps sur mon triste sort,
+lorsque là-bas, vers ces deux bouleaux qui terminent la haie, je vis
+paraître deux jeunes époux qui venaient de s'unir depuis peu. Ils
+s'avancèrent le long du sentier, à travers la prairie, et passèrent près
+de moi. La délicieuse tranquillité qu'inspire un bonheur certain était
+empreinte sur leurs belles physionomies; ils marchaient lentement;
+leurs bras étaient entrelacés. Tout à coup je les vis s'arrêter: la
+jeune femme pencha la tête sur le sein de son époux, qui la serra dans
+ses bras avec transport. Je sentis mon coeur se serrer. Vous
+l'avouerai-je? l'envie se glissa pour la première fois dans mon coeur:
+jamais l'image du bonheur ne s'était présentée à moi avec tant de force.
+Je les suivis des yeux jusqu'au bout de la prairie, et j'allais les
+perdre de vue dans les arbres, lorsque des cris d'allégresse vinrent
+frapper mon oreille: c'étaient leurs familles réunies qui venaient à
+leur rencontre. Des vieillards, des femmes, des enfants, les
+entouraient; j'entendais le murmure confus de la joie; je voyais entre
+les arbres les couleurs brillantes de leurs vêtements, et ce groupe
+entier semblait environné d'un nuage de bonheur. Je ne pus supporter ce
+spectacle; les tourments de l'enfer étaient entrés dans mon coeur: je
+détournai mes regards, et je me précipitai dans ma cellule. Dieu!
+qu'elle me parut déserte, sombre, effroyable! C'est donc ici, me dis-je,
+que ma demeure est fixée pour toujours; c'est donc ici où, traînant une
+vie déplorable, j'attendrai la fin tardive de mes jours! L'Éternel a
+répandu le bonheur, il l'a répandu à torrents sur tout ce qui respire;
+et moi, moi seul! sans aide, sans amis, sans compagne... Quelle affreuse
+destinée!
+
+«Plein de ces tristes pensées, j'oubliai qu'il est un être consolateur,
+je m'oubliai moi-même. Pourquoi, me disais-je, la lumière me fut-elle
+accordée? Pourquoi la nature n'est-elle injuste et marâtre que pour moi?
+Semblable à l'enfant déshérité, j'ai sous les yeux le riche patrimoine
+de la famille humaine, et le ciel avare m'en refuse ma part. Non, non,
+m'écriai-je enfin dans un accès de rage, il n'est point de bonheur pour
+toi sur la terre; meurs, infortuné, meurs! assez longtemps tu as souillé
+la terre par ta présence; puisse-t-elle t'engloutir vivant et ne laisser
+aucune trace de ton odieuse existence! Ma fureur insensée s'augmentant
+par degrés, le désir de me détruire s'empara de moi, et fixa toutes mes
+pensées. Je conçus enfin la résolution d'incendier ma retraite, et de
+m'y laisser consumer avec tout ce qui aurait pu laisser quelque souvenir
+de moi. Agité, furieux, je sortis dans la campagne; j'errai quelque
+temps dans l'ombre autour de mon habitation; des hurlements
+involontaires sortaient de ma poitrine oppressée, et m'effrayaient
+moi-même dans le silence de la nuit. Je rentrai plein de rage dans ma
+demeure, en criant: Malheur à toi, Lépreux! malheur à toi! Et comme si
+tout avait dû contribuer à ma perte, j'entendis l'écho qui, du milieu
+des ruines du château de Bramafan, répéta distinctement: Malheur à toi!
+Je m'arrêtai, saisi d'horreur, sur la porte de la tour, et l'écho faible
+de la montagne répéta longtemps après: Malheur à toi!
+
+«Je pris une lampe, et, résolu de mettre le feu à mon habitation, je
+descendis dans la chambre la plus basse, emportant avec moi des sarments
+et des branches sèches. C'était la chambre qu'avait habitée ma soeur, et
+je n'y étais plus rentré depuis sa mort: son fauteuil était encore placé
+comme lorsque je l'en avais retirée pour la dernière fois; je sentis un
+frisson de crainte en voyant son voile et quelques parties de ses
+vêtements épars dans la chambre: les dernières paroles qu'elle avait
+prononcées avant d'en sortir se retracèrent à ma pensée: «Je ne
+t'abandonnerai pas en mourant, me disait-elle; souviens-toi que je serai
+présente dans tes angoisses.» En posant la lampe sur la table,
+j'aperçus le cordon de la croix qu'elle portait à son cou, et qu'elle
+avait placée elle-même entre deux feuillets de sa Bible. À cet aspect,
+je reculai plein d'un saint effroi. La profondeur de l'abîme où j'allais
+me précipiter se présenta tout à coup à mes yeux dessillés; je
+m'approchai en tremblant du livre sacré: Voilà, voilà, m'écriai-je, le
+secours qu'elle m'a promis! Et comme je retirai la croix du livre, j'y
+trouvai un écrit cacheté, que ma bonne soeur y avait laissé pour moi.
+Mes larmes, retenues jusqu'alors par la douleur, s'échappèrent en
+torrents: tous mes funestes projets s'évanouirent à l'instant. Je
+pressai longtemps cette lettre précieuse sur mon coeur avant de pouvoir
+la lire; et, me jetant à genoux pour implorer la miséricorde divine, je
+l'ouvris, et j'y lus en sanglotant ces paroles qui seront éternellement
+gravées dans mon coeur: «_Mon frère, je vais bientôt te quitter; mais je
+ne t'abandonnerai pas. Du ciel, où j'espère aller, je veillerai sur toi;
+je prierai Dieu qu'il te donne le courage de supporter la vie avec
+résignation, jusqu'à ce qu'il lui plaise de nous réunir dans un autre
+monde: alors je pourrai te montrer toute mon affection; rien ne
+m'empêchera plus de t'approcher, et rien ne pourra nous séparer. Je te
+laisse la petite croix que j'ai portée toute ma vie; elle m'a souvent
+consolée dans mes peines, et mes larmes n'eurent jamais d'autres témoins
+qu'elle. Rappelle-toi, lorsque tu la verras, que mon dernier voeu fut
+que tu pusses vivre ou mourir en bon chrétien._» Lettre chérie! elle ne
+me quittera jamais: je l'emporterai avec moi dans la tombe; c'est elle
+qui m'ouvrira les portes du ciel, que mon crime devait me fermer à
+jamais. En achevant de la lire, je me sentis défaillir, épuisé par tout
+ce que je venais d'éprouver. Je vis un nuage se répandre sur ma vue, et
+pendant quelque temps je perdis à la fois le souvenir de mes maux et le
+sentiment de mon existence. Lorsque je revins à moi, la nuit était
+avancée. À mesure que mes idées s'éclaircissaient, j'éprouvais un
+sentiment de paix indéfinissable. Tout ce qui s'était passé dans la
+soirée me paraissait un rêve. Mon premier mouvement fut de lever les
+yeux vers le ciel pour le remercier de m'avoir préservé du plus grand
+des malheurs. Jamais le firmament ne m'avait paru si serein et si beau:
+une étoile brillait devant ma fenêtre; je la contemplai longtemps avec
+un plaisir inexprimable, en remerciant Dieu de ce qu'il m'accordait
+encore le plaisir de la voir, et j'éprouvais une secrète consolation à
+penser qu'un de ses rayons était cependant destiné pour la triste
+cellule du Lépreux.
+
+«Je remontai chez moi plus tranquille. J'employai le reste de la nuit à
+lire le livre de Job, et le saint enthousiasme qu'il fit passer dans mon
+âme finit par dissiper entièrement les noires idées qui m'avaient
+obsédé. Je n'avais jamais éprouvé de ces moments affreux lorsque ma
+soeur vivait; il me suffisait de la savoir près de moi pour être plus
+calme, et la seule pensée de l'affection qu'elle avait pour moi
+suffisait pour me consoler et me donner du courage.
+
+«Compatissant étranger! Dieu vous préserve d'être jamais obligé de vivre
+seul! Ma soeur, ma compagne n'est plus, mais le ciel m'accordera la
+force de supporter courageusement la vie; il me l'accordera, je
+l'espère, car je le prie dans la sincérité de mon coeur.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Quel âge avait votre soeur lorsque vous la perdîtes?
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Elle avait à peine vingt-cinq ans; mais ses souffrances la faisaient
+paraître plus âgée. Malgré la maladie qui l'a enlevée, et qui avait
+altéré ses traits, elle eût été belle encore sans une pâleur effrayante
+qui la déparait: c'était l'image de la mort vivante, et je ne pouvais la
+voir sans gémir.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«Vous l'avez perdue bien jeune.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«Sa complexion faible et délicate ne pouvait résister à tant de maux
+réunis: depuis quelque temps, je m'apercevais que sa perte était
+inévitable, et tel était son triste sort, que j'étais forcé de la
+désirer. En la voyant languir et se détruire chaque jour, j'observais
+avec une joie funeste s'approcher la fin de ses souffrances. Déjà,
+depuis un mois, sa faiblesse était augmentée; de fréquents
+évanouissements menaçaient sa vie d'heure en heure. Un soir (c'était
+vers le commencement d'août) je la vis si abattue que je ne voulus pas
+la quitter: elle était dans son fauteuil, ne pouvant plus supporter le
+lit depuis quelques jours. Je m'assis moi-même auprès d'elle, et, dans
+l'obscurité la plus profonde, nous eûmes ensemble notre dernier
+entretien. Mes larmes ne pouvaient se tarir; un cruel pressentiment
+m'agitait. «Pourquoi pleures-tu? me disait-elle; pourquoi t'affliger
+ainsi? je ne te quitterai pas en mourant, et je serai présente dans tes
+angoisses.»
+
+«Quelques instants après, elle me témoigna le désir d'être transportée
+hors de la tour, et de faire ses prières dans son bosquet de noisetiers:
+c'est là qu'elle passait la plus grande partie de la belle saison. «Je
+veux, disait-elle, mourir en regardant le ciel.» Je ne croyais cependant
+pas son heure si proche. Je la pris dans mes bras pour l'enlever.
+«Soutiens-moi seulement, me dit-elle; j'aurai peut-être encore la force
+de marcher.» Je la conduisis lentement jusque dans les noisetiers; je
+lui formai un coussin avec des feuilles sèches qu'elle y avait
+rassemblées elle-même, et, l'ayant couverte d'un voile, afin de la
+préserver de l'humidité de la nuit, je me plaçai auprès d'elle; mais
+elle désira être seule dans sa dernière méditation: je m'éloignai sans
+la perdre de vue. Je voyais son voile s'élever de temps en temps, et ses
+mains blanches se diriger vers le ciel. Comme je me rapprochais du
+bosquet, elle me demanda de l'eau: j'en apportai dans sa coupe; elle y
+trempa ses lèvres, mais elle ne put boire. «Je sens ma fin, me dit-elle
+en détournant la tête; ma soif sera bientôt étanchée pour toujours.
+Soutiens-moi, mon frère; aide ta soeur à franchir ce passage désiré,
+mais terrible. Soutiens-moi, récite la prière des agonisants.» Ce furent
+les dernières paroles qu'elle prononça. J'appuyai sa tête contre mon
+sein; je récitai la prière des agonisants: «Passe à l'éternité! lui
+disais-je, ma chère soeur; délivre-toi de la vie; laisse cette dépouille
+dans mes bras!» Pendant trois heures je la soutins ainsi dans la
+dernière lutte de la nature; elle s'éteignit enfin doucement, et son âme
+se détacha sans effort de la terre.
+
+«Le Lépreux, à la fin de ce récit, couvrit son visage de ses mains; la
+douleur ôtait la voix au voyageur. Après un instant de silence, le
+Lépreux se leva. _Étranger_, dit-il, _lorsque le chagrin ou le
+découragement s'approcheront de vous, pensez au solitaire de la cité
+d'Aoste; vous ne lui aurez pas fait une visite inutile._
+
+«Ils s'acheminèrent ensemble vers la porte du jardin. Lorsque le
+militaire fut au moment de sortir, il mit son gant à la main droite:
+Vous n'avez jamais serré la main de personne, dit-il au Lépreux;
+accordez-moi la faveur de serrer la mienne: c'est celle d'un ami qui
+s'intéresse vivement à votre sort. Le Lépreux recula de quelques pas
+avec une sorte d'effroi, et levant les yeux et les mains au ciel: _Dieu
+de bonté_, s'écria-t-il, _comble de tes bénédictions cet homme
+compatissant!_
+
+«Accordez-moi donc une autre grâce, reprit le voyageur. Je vais partir;
+nous ne nous reverrons peut-être pas de bien longtemps: ne
+pourrions-nous pas, avec les précautions nécessaires, nous écrire
+quelquefois? une semblable relation pourrait vous distraire, et me
+ferait un grand plaisir à moi-même. Le Lépreux réfléchit quelque temps.
+_Pourquoi_, dit-il enfin, _chercherais-je à me faire illusion? Je ne
+dois avoir d'autre société que moi-même, d'autre ami que Dieu; nous nous
+reverrons en lui. Adieu, généreux étranger, soyez heureux... Adieu pour
+jamais!_ Le voyageur sortit. Le Lépreux ferma la porte et en poussa les
+verrous.»
+
+
+XIII.
+
+Vignet, qui s'était tu après la mort du chien, parce qu'il ne pouvait
+continuer à lire, me passa le manuscrit et je lus le reste. Le manuscrit
+s'échappa de mes mains et je n'eus pas la force de le relever. Il était
+tout mouillé de nos larmes; nous restâmes longtemps sans parler; toute
+réflexion nous aurait semblé une dissonance. Ce ne fut que longtemps
+après que nous pûmes parler.
+
+--Eh bien, nous dit enfin Vignet, que pensez-vous du talent de mon oncle
+Xavier?
+
+--C'est comme si tu nous disais: Que pensez-vous de la nature? lui
+répondit Virieu: l'homme qui écrit cela n'est ni un écrivain, ni un
+poëte; c'est un traducteur de Dieu!
+
+--C'est vrai, dis-je à mon tour. Il n'y a ni à réfléchir, ni à
+s'extasier; il n'y a qu'à tomber à genoux devant cet interprète de la
+douleur suprême, et à verser autant de larmes qu'il y a de
+mots.--Comment a-t-il pu écrire cette prose de Job, de Job sur son
+fumier, sans être inspiré par celui qui a fait du coeur humain (dit-on)
+le clavier de la douleur? Laisse-nous copier ces pages comme la
+partition de toutes les plaintes que nous aurons, hélas! peut-être, à
+exhaler un jour dans notre vie inconnue.
+
+--Non, dit-il, j'ai promis à ma mère, qui s'est fiée à moi, que je n'en
+prendrais ni n'en laisserais prendre copie d'une seule syllabe. C'est un
+secret de famille, qui ne sera révélé au monde que plus tard;
+n'anticipons pas le moment.
+
+
+XIV.
+
+Nous nous levâmes, nous rejoignîmes nos camarades, et nous reprîmes avec
+eux la descente de Virieu-le-Grand.
+
+Mais cette lecture nous avait mis sur le front et sur les lèvres un
+sceau de mélancolie et de gravité qui n'était pas de notre âge, et qui
+distinguait notre groupe de ceux qui nous précédaient et qui nous
+suivaient.
+
+Nous n'avions jusque-là rien lu de pareil. Nous ne connaissions dans ce
+genre que l'accent lyrique du prophète, de Job et de Chateaubriand.
+C'était beau, cela tombait avec bruit sur l'âme; mais cela n'y pénétrait
+pas comme une pluie insensible qui amollit les sens et qui fait de la
+douleur non pas la déclamation de l'écrivain, mais l'impression même de
+celui qui souffre. Cette différence ne m'échappa pas, tout jeune et tout
+inexpérimenté que j'étais; je la fis sentir à mes condisciples et à
+Vignet lui-même. De nous trois il avait le plus de goût pour un peu de
+déclamation. Il savait par coeur les _Nuits d'Young_, et les sublimes
+passages de _Werther_, d'_Atala_ et de _René_.
+
+--Vois donc, lui disais-je, quelle différence! Comme cela commence et
+comme cela finit!
+
+D'abord la description la plus simple et la plus triste du site où il
+place la scène de sa sublime tristesse! Une tour démantelée et à moitié
+démolie d'une enceinte de fortifications autour d'une ville, dont les
+remparts en ruines s'élèvent comme une végétation flétrie de pierres: y
+a-t-il une plus sinistre image de désolation dans un paysage? La
+description n'y ajoute rien; le mot seul dit tout. On voit les vieux
+murs blanchir au soleil, les corneilles voler sur le toit, et le vent,
+du midi au nord, secouer, au milieu de tourbillons de poussière, du pied
+de la tour les lambeaux de vieille mousse qui tombe, comme les plis d'un
+manteau, de la cime du donjon. L'ombre immobile de ce spectre s'étend
+sur le rempart lumineux et muet, et s'allonge à mesure que le soleil
+baisse dans la vallée.
+
+
+XV.
+
+Le dialogue commence; il forme le plus sobre et le plus naturel des
+discours.
+
+LE MILITAIRE.
+
+«J'admire combien cette retraite est tranquille et solitaire. On est
+dans une ville, et l'on croirait être dans un désert.
+
+LE LÉPREUX.
+
+«La solitude n'est pas toujours au milieu des forêts et des rochers.
+L'infortuné est seul partout!» Et là il raconte sans détails superflus
+son histoire et celle de sa famille. Il avait une soeur, il la perd:
+comme son deuil est profond! Et comme aussi son âme plus isolée est
+prompte à se rattacher et à s'incorporer à la nature! «Tous les soirs,
+avant de me retirer dans ma tour, je viens saluer d'ici les glaciers de
+Ruifort, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres
+qui dominent la vallée de Rhème. Quoique la puissance de Dieu soit aussi
+visible dans la création d'une fourmi que dans celle de l'univers
+entier, le grand spectacle des montagnes impose cependant davantage à
+nos sens. Je ne puis voir ces masses énormes recouvertes de glaces
+éternelles sans éprouver un étonnement religieux. Mais dans ce vaste
+tableau qui m'entoure j'ai des sites favoris que j'aime de préférence
+(l'amitié qui se révèle et s'attache, faute de réciprocité, aux choses
+inanimées). De ce nombre est l'ermitage que vous voyez là-haut sur la
+cime de la montagne de Chaveuse. Isolé sur le bord du bois, auprès d'un
+champ désert, il reçoit les derniers rayons du soleil couchant, etc.,
+etc.»
+
+Et la mort chrétienne et réfléchie de sa soeur! et jusqu'à la mort du
+chien Miracle, martyr de son amitié pour lui, a-t-on jamais fouillé le
+coeur humain si bas pour lui faire exprimer ce qu'il y a de plus
+instinctif dans la douleur? Et quel autre qu'un solitaire absolu pouvait
+comprendre la perte du chien, ce dernier asile de l'affection humaine?
+On comprend qu'après ce coup il ait maudit les hommes et leur barbare
+injustice. C'est pis que la mort, car c'est la mort infligée en punition
+de l'amour! Ah! il faut mourir quand il n'est plus permis d'aimer!
+
+Excepté certaines pages de l'Imitation de Jésus-Christ, avions-nous
+jamais lu dans les chefs-d'oeuvre de l'antiquité rien de comparable?
+Oui, peut-être le chien d'Ulysse, dans l'Odyssée. Mais ce n'est pas si
+tragique, car Ulysse pourrait retrouver un autre chien. Mais lui, le
+lépreux, où retrouverait-il Miracle? Cela fend le coeur, et on ne peut
+parler d'autre chose.
+
+--Quant à moi, dit Virieu, le plus positif et le plus spirituel d'entre
+nous, ce qui m'étonne toujours, c'est le faible de l'art et la
+toute-puissance de la nature! Où est l'art ici? Il n'y en a point. La
+nature est tout, c'est elle seule qui pense et qui parle! Mais non, je
+me trompe; elle ne pense pas, elle sent seulement, et elle dit ce
+qu'elle sent, comme l'enfant dit ce qu'il voit; elle n'a pas d'autre
+rhétorique que la vérité! Aussi je n'aime pas les écrivains de métier;
+je les regarde comme des comédiens qui jouent un rôle. Vivent les hommes
+qui ne pensent pas à ce qu'ils disent! Il n'y a que ceux-là qui savent
+le dire, parce que c'est la nature qui parle à leur place. Qu'est-ce
+donc que penser, concevoir, imaginer et écrire? C'est faire un effort
+pour accoucher d'un mensonge. Mais celui qui, comme une harpe éolienne,
+s'abandonne au vent et ne sait pas d'avance l'effet qu'il veut produire,
+voilà l'homme qui ne manque jamais son coup, voilà ton oncle, voilà mon
+écrivain! Ah! quand serai-je assez indépendant pour chasser de ma
+bibliothèque tous ces rhétoriciens dont on nous ennuie au collége, pour
+n'y donner place qu'aux hommes qui n'ont de rhétorique que le
+sentiment!--Amen! criâmes-nous tous les deux; heureux le jour où nous
+pourrons lire pour seul livre: la nature!
+
+
+XVI.
+
+Nous causâmes ainsi en descendant le mont Colombier, jusqu'à l'heure où
+la première ombre de la nuit se rembrunissait sur les chaumières de
+Virieu-le-Grand. Un souper nous attendait chez M. Jenin, servi par ses
+fils et ses filles. Mais la lassitude et le sommeil fermaient nos
+paupières et étouffaient nos entretiens. Une paille fraîche nous reçut
+dans la grange, et nous saluâmes d'un cordial adieu, au lever du jour,
+l'hospitalière demeure où nous avions été si bien accueillis.
+
+Nous reprîmes, après un frugal repas, la route de Belley, ne cessant de
+parler à nos compagnons de cette découverte d'une littérature nouvelle
+et selon nous supérieure à tout ce que nous avions lu jusque-là,
+contenue dans quelques pages de l'oncle de notre ami, et nous nous
+promîmes d'en rechercher partout d'autres pages.
+
+L'occasion s'en fit attendre longtemps.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+CXVIIe ENTRETIEN.
+
+LITTÉRATURE AMÉRICAINE.
+
+UNE PAGE UNIQUE D'HISTOIRE NATURELLE, PAR AUDUBON.
+
+(PREMIÈRE PARTIE.)
+
+
+I.
+
+Audubon est le Buffon de l'Amérique, mais infiniment plus naïf, plus
+coloré et plus écrivain que Buffon lui-même.
+
+Nous devons dire à son sujet un mot du caractère et de la littérature
+de son pays; un homme n'en est jamais indépendant.
+
+L'Amérique est le germe d'un grand peuple: il faut craindre d'en
+étouffer le germe en parlant trop rudement de ses actes d'hier et
+d'aujourd'hui. Nous ne sommes point partisans de sa civilisation, que
+nous regardons comme trop élémentaire et trop brutale: si nous avions
+vécu du temps de Louis XVI, nous n'aurions pas conseillé à ce prince
+infortuné de déclarer la guerre aux Anglais pour favoriser à tout prix
+une nation anglaise d'insurgés contre leurs frères. C'était une guerre
+civile intentée à la mère patrie, pour une cause purement vénale; cela
+n'était ni juste ni noble; cela ne pouvait produire que beaucoup de mal
+aux Anglais et beaucoup d'ingratitude pour la France. L'insurrection
+comme principe devait revenir sur le pays qui l'avait lancée; cela ne
+manqua pas. Qui pourrait dire ce que la Fayette et ses amis rapportèrent
+en France, et combien il y eut de sophismes américains dans l'Assemblée
+constituante et dans le sang de Louis XVI?
+
+
+II.
+
+Il faudrait avoir le regard de Dieu lui-même pour discerner l'Amérique
+de la France une fois que les causes de ces deux pays furent mêlées
+pendant et après la guerre d'Amérique; quoiqu'il en soit, nous n'eûmes
+pas à nous en féliciter. Aujourd'hui que nous avons à parler à propos
+d'Audubon de la cause américaine, nous le faisons en tremblant, car nous
+craindrions également ou d'être injuste envers un grand peuple naissant
+dans l'Amérique du Nord, ou d'être injuste envers l'autre moitié de ce
+peuple qui soutient une mauvaise cause dans l'Amérique du Sud.
+
+
+III.
+
+Ils commencèrent par l'ingratitude. Après le triomphe, ils n'eurent
+rien de plus pressé que de se tourner contre l'honnête Washington; ils
+le ruinèrent, le persécutèrent jusqu'à la prison pour dettes ouverte
+devant lui; ils le calomnièrent jusqu'à l'accuser de concussions
+ignominieuses, et, si quelques braves compagnons d'armes ne s'étaient
+pas cotisés pour lui conserver Mont-Vernon, son misérable patrimoine, il
+n'aurait pas même eu, comme Scipion, six pieds de terre américaine pour
+recouvrir ses os!--_Ne ossa quidem habebis!_
+
+Depuis ce temps, auquel nous touchons encore, la jalousie et la défiance
+populaires, ces seules vertus de la démocratie américaine, qui la
+rendent stupide quand elles ne la rendent pas féroce, n'ont pas permis à
+une seule grande nature de citoyen d'arriver à la présidence de la
+république américaine; ils ont craint que leur premier magistrat n'eût
+des pensées plus élevées qu'eux; ils n'ont pardonné qu'à une certaine
+médiocrité du parti bourgeoisement probe et intellectuellement incapable
+de prévaloir dans les élections et d'exercer pour la forme une autorité
+centrale sans pouvoir, un certain rôle de grand ressort neutre de leur
+anarchie réelle, ressort qui obéit au doigt de la constitution
+démagogique, mais qui n'imprime ni halte ni mouvement. Cette horreur du
+pouvoir capable, cette folie de l'envie, cette médiocrité des
+présidents, cette vulgarité des élus dans le congrès et dans les
+chambres, jointes à une ambition de grandir sans morale et à une vanité
+de supériorité sans fondement, faisaient prévoir depuis longtemps aux
+esprits sains de l'Europe et même à Jefferson une catastrophe telle que
+Rome elle-même n'en avait pas présenté au monde dans ses craquements,
+une leçon aux peuples trop démocratiques, donnée par Dieu lui-même pour
+leur apprendre qu'il n'y a point d'avenir pour les nations qui croient à
+la seule force du nombre et à la brutalité de la conquête!
+
+
+IV.
+
+Cependant l'Europe leur envoyait tous les ans d'éminents éléments de
+travail et de désordre dans ces milliers de Français, d'Allemands,
+d'Écossais, d'Irlandais surtout, aventuriers d'anarchie, qui
+submergeaient l'Amérique du Nord de leurs hordes cosmopolites.
+
+Leur population s'élevait jusqu'à 28 millions d'individus, leur
+agriculture s'étendait, leur industrie sentait s'accroître sa fièvre de
+richesse à tout prix. Leurs banques sans capitaux et sans probité
+entassaient fictions sur banqueroutes; l'honneur, ce gardien du crédit
+public et privé, disparaissait sous la corruption de la mauvaise foi; un
+_jubilé_ américain, plus accepté et plus immoral que le jubilé des
+Hébreux, cette libération sans remboursement, s'établissait de fait
+entre le créancier et le débiteur; nul n'avait rien à reprocher à
+l'autre, puisque aucun ne payait que quand il était utile de payer.
+Quant aux lois, on n'en respectait aucune que quand on n'était pas assez
+nombreux pour les violer toutes. Le meurtre par le revolver, toujours
+sous la main, était devenu le tribunal individuel, et la loi Lynch,
+celle qui ameute une multitude et qui tue, était la loi des hordes.
+
+Et ils se vantaient de cette civilisation, et ils affectaient contre
+l'Europe, en y apportant leurs dollars de papier, la supériorité du
+mépris. L'Europe en était digne, puisqu'elle le souffrait. N'eurent-ils
+pas l'audace d'exiger de nous, sous peine de brûler nos côtes,
+vingt-cinq millions d'indemnité, pour n'avoir pas assez _piraté_ à nos
+dépens pendant leur neutralité prétendue et intéressée sous l'empire? On
+croyait alors à leur marine fantastique, à leur alliance tout anglaise,
+à leur reconnaissance toute punique; on les leur accorda par pitié, et
+moi-même je votai pour qu'on les leur jetât par dédain. Combien ne m'en
+suis-je pas repenti depuis cette époque! Nous aurions dû leur jeter des
+boulets de carton sur leur ombre d'escadre; mais ils appuyaient alors
+leur insolence sur l'alliance de l'Angleterre, avec laquelle nous
+voulions rester en paix. La France fut grande, mais elle fut dupe. La
+Fayette vivait, parlait et votait alors. Nous crûmes soutenir des
+républicains honnêtes. Ils nous ont trop appris depuis que nous ne
+faisions qu'accorder une prime à des usuriers de toutes les opinions.
+
+
+V.
+
+Rassurés sur la toute-puissance du charlatanisme dont ils fascinaient
+l'Europe, ils se mirent alors à intimider les Espagnols américains du
+golfe du Mexique, à menacer la Havane de conquérir Mexico, à affecter le
+militarisme de Napoléon, à imposer des lois à ces nombreux démembrements
+de la puissance espagnole qui naissaient à la liberté au milieu des
+orages. Ils proclamèrent la résolution d'entrer en dominateurs dans les
+affaires de la vieille Europe, qu'il déclarèrent caduque avec la
+forfanterie de leur prétendue jeunesse. L'Angleterre, qu'ils osèrent
+braver, eut la faiblesse qu'on conserve pour ses enfants même rebelles.
+Elle pouvait les anéantir complétement en une campagne; elle eut le tort
+inexplicable de les trop ménager dans un intérêt de coton et de balance
+de commerce que nous ne comprenons pas bien, et dont nous devons nous
+défier puisqu'il est britannique; elle fit la paix. L'orgueil américain
+ne connut plus de limites. L'Angleterre, la France, la Russie,
+l'Autriche, la Prusse, l'Espagne, ne leur parurent plus que des
+comparses laissées par leur outrecuidance, sous condition, au rang des
+puissances pour applaudir à leurs exploits et pour saluer leur bannière
+étoilée promenée pendant vingt-cinq ans de port en port sur leur frégate
+nomade et à peu près unique, _la Constitution_.
+
+
+VI.
+
+Quant à la question de l'esclavage, noble bannière de leur guerre
+actuelle, on sait ce que cette cause signifie chez eux par cette phrase
+du discours de leur président: M. Lincoln déclare au congrès qu'aucun
+Américain du Nord ne voudrait reconnaître un noir pour son frère ou pour
+son parent, que lui-même partage ce glorieux préjugé et que si comme
+président il fait la guerre pour cette race avilie, comme Américain il
+la méprise et la répudie avec tous ses compatriotes. Ainsi les noirs,
+qui seraient tenus hors la loi des marchés à New-York, y subissent et y
+subiront la loi du mépris, l'ostracisme de la misère, l'extinction de
+leur race par la faim dans la fédération qui prétend faire la guerre au
+Sud pour la liberté et l'égalité des noirs! On connaît leur liberté et
+leur égalité à leurs oeuvres; ils auront la liberté d'être proscrits de
+l'État comme six millions de vagabonds sans maître, mais sans feu ni
+lieu, sans qu'aucun maître ait la responsabilité de leur existence! La
+liberté de joncher de leurs cadavres les routes et les steppes, la
+liberté de périr par un de ces grands meurtres en masse dont l'Amérique
+a donné tant de fois l'exemple à l'histoire, ou d'être chassés et
+exterminés comme des nègres marrons dans les forêts où ils iraient
+chercher leur nourriture! Et quant à l'égalité, interrogez les voyageurs
+européens qui ont habité les États de la fédération soi-disant
+libératrice.
+
+Est-ce l'égalité que d'être traités partout en _lépreux_ de l'espèce
+humaine? Est-ce l'égalité que d'être réputés infâmes? Est-ce l'égalité
+que de ne pouvoir contracter une alliance avec les familles des
+Américains sans déshonorer la famille? Est-ce l'égalité que d'être
+expulsés des théâtres et des lieux publics? Est-ce l'égalité que d'être
+relégués, comme en France les animaux impurs, dans des wagons construits
+exclusivement à leur usage sur les chemins de fer, et d'être jetés
+inhumainement sur la route, eux, leurs femmes et leurs enfants, si un
+blanc vient à se récrier sur un reste de couleur mêlée empreint sur
+l'ongle dénonciateur d'un de ces malheureux, dont l'haleine empoisonne
+ou dont le contact flétrit?
+
+Cependant voilà la seule liberté, la seule égalité que les États du Nord
+préparent à ce peuple condamné à l'option terrible entre la mort et
+l'indépendance! N'est-ce pas vous dire assez que la cause des noirs
+n'est que le prétexte de la guerre au Sud, mais que le vrai motif est la
+ruine jalouse du Sud dont le capital noir, la culture du coton, la
+marine entière et le commerce prospère excitent la jalousie meurtrière
+de ce peuple du nivellement? Aussi, voyez! les six millions de noirs du
+Sud ne s'y trompent pas: ils n'hésitent pas entre leur servitude
+nourrie, protégée, achetée par la responsabilité de leurs maîtres, entre
+la providence intéressée de leurs soi-disant patrons, et la féroce
+irresponsabilité de leurs apôtres insurrecteurs du Nord!
+
+Ils préfèrent le travail obligatoire, les soins providentiels de leurs
+exploitateurs du Sud à l'irresponsabilité meurtrière du Nord! La
+liberté, à condition de mourir de faim, ne leur sourit pas! Ils
+préfèrent les humiliations de la servitude légale aux abandons de la
+prétendue philanthropie du Nord, et, supplice pour supplice, ils aiment
+mieux avec raison le supplice de l'esclavage logé, soldé, nourri dans la
+famille, que le supplice du mépris et de la mort dans les États de
+l'Union.
+
+
+VII.
+
+J'ai été longtemps, je le suis encore, un des zélés promoteurs de
+l'affranchissement avec indemnité des noirs dans nos colonies. J'ai eu
+le bonheur de signer enfin cet affranchissement, honneur de la
+République, en 1848; mais je ne l'ai signé qu'avec la condition du
+rachat par l'État de cette nature honteuse de propriété d'une race
+humaine par une autre race! Le premier jour, en 1833, où je fus admis
+dans la Société des amis des noirs, société de vertueux et honnêtes
+citoyens, je demandai la parole et je démontrai aisément le vice radical
+de nos réclamations:
+
+«Vous voulez, dis-je le premier à mes collègues, une transformation du
+travail forcé en travail libre? Pour que le travail forcé du nègre
+devienne travail volontaire, il faut d'abord déposséder le blanc de sa
+propriété! Quand vous aurez dépossédé sans condition le blanc de sa
+propriété, que deviendra son revenu, et, le revenu supprimé, que
+deviendra le salaire du noir? Tout sera taxé à la fois, et il ne restera
+qu'à livrer le blanc à la faim du noir! Le noir égorgera et dévorera le
+blanc; c'est la révolution des anthropophages! Je n'en accepte pas la
+responsabilité, et, si vous y persévérez, je me retire dès le premier
+jour.
+
+«Si vous voulez bien comprendre, au contraire, que, l'esclave étant une
+mauvaise propriété, mais enfin une propriété légale, garantie par l'État
+comme toutes les autres, vous ne pouvez l'exproprier sans indemnité aux
+propriétaires, et sans donner en même temps aux propriétaires du sol,
+par votre indemnité, les moyens de payer un salaire à l'esclave émancipé
+pour son travail devenu libre, je reste alors et je poursuivrai
+persévéramment avec vous cette oeuvre d'humanité et de civilisation!»
+
+De ce jour, le principe de l'indemnité aux colons blancs fut admis, et,
+bien que l'esclavage continuât d'exister jusqu'à la République, la
+République, grâce à M. Schoelcher et au gouvernement rallié à mes vues,
+finit par l'abolir; elle eut seulement le tort de trop économiser sur
+l'indemnité, mais, malgré cette parcimonie de vertu, elle n'eut qu'à se
+féliciter de son courage. Pas une goutte de sang, pas un crime contre la
+propriété, pas une ruine dans nos colonies n'attrista cette belle action
+de la patrie. La Providence aide une bonne oeuvre. Quand l'homme est
+juste, Dieu est grand!
+
+
+VIII.
+
+Voilà ce que les Américains si opulents du Nord auraient dû dire aux
+Américains du Sud: «Émancipez vos esclaves, graduellement, prudemment;
+nous allons nous cotiser tous pour former l'indemnité nécessaire aux
+États dépossédés pour payer le travail libre!»
+
+
+IX.
+
+Quel est le droit des Américains du Nord à cette possession universelle
+de leur continent qu'ils occupent depuis si peu de jours? Est-ce la
+conquête? Mais elle est à Cortez, Espagnol aussi, et à ce petit nombre
+d'Argonautes, descendus avec quelques compagnons de fanatisme,
+d'héroïsme et de férocité, sur l'Amérique du Midi pour la donner au roi
+d'Espagne et à sa religion alors conquérante.
+
+Est-ce le droit des premiers occupants? Mais les flibustiers
+cosmopolites, les Danois, les Bretons, les Français, les Portugais, les
+Espagnols, y ont mis le pied bien avant eux; témoin la Louisiane, les
+deux Canadas, les Français, les Anglais, l'immense colonie britannique,
+dont ils sont eux-mêmes le résidu.
+
+J'ai vu moi-même le premier Napoléon, dans une imprévoyance fatale
+aujourd'hui à la France, pour quelques millions qui n'équivalaient pas à
+six mois de revenu, donner la Louisiane et les rives sans bornes de son
+Nil américain! Ils n'ont d'autre titre de possession que leur _marche en
+avant_.
+
+Ils conquièrent par des emprunts ce qu'ils ne peuvent conquérir par les
+armes; ne les avez-vous pas vus, il y a quelques jours, proposer aux
+Mexicains d'hypothéquer leurs provinces les plus riches pour abuser,
+comme des usuriers du globe, de leur droit fiscal au jour d'un
+remboursement impossible, et s'emparer, au nom de la politique, d'un
+pays trois fois grand comme la France, conquis par le crédit? Une fois
+cette main mise sur cette clef de l'Amérique du Sud, qui ne les voit
+s'avancer sans obstacle sur les Californies, ces sources de l'or; sur
+l'Amérique centrale, sur les États de race latine, sur tous les
+territoires espagnols, devenus des républiques en fusion, Venezuela, la
+Nouvelle-Grenade, l'Équateur, le Pérou, plus riche encore en or que le
+Mexique, le Brésil illimité en étendue et en avenir; sur ses annexes, le
+Paraguay, l'Uruguay, la Bolivie, la Confédération de la Plata,
+Guayaquil, jusqu'au cap Horn plus tempêtueux que le cap des Tempêtes, et
+jusqu'à l'océan Austral, cette route d'un cinquième continent, la
+mystérieuse Australie? Aucun de ces États, usés sous la forme
+monarchique, nouveaux sous la forme républicaine, excepté le Brésil,
+n'est de force à lutter contre l'envahissement, et l'on peut calculer
+étape par étape le jour fatal d'un envahissement accompli, l'extinction
+de toutes ces belles races latines, civilisées, civilisantes, nobles de
+sentiment comme d'ancêtres, qui ont peuplé ces plus beaux climats de
+l'univers de capitales aussi monumentales que Rome et Madrid, et qui
+deviendront des bazars de marchands.
+
+
+X.
+
+Je ne crains pas de le dire hautement, malgré l'opposition naturelle
+qu'il peut y avoir entre les pensées diplomatiques de la République et
+les pensées diplomatiques de l'Empire; contre des intérêts si français,
+si élevés, si européens, il n'y a pas d'opposition patriotique qui
+prévale. La pensée de la position à prendre par nous au Mexique est une
+pensée grandiose, une pensée incomprise (je dirai tout à l'heure
+pourquoi), une pensée juste comme la nécessité, vaste comme l'Océan,
+neuve comme l'à-propos, une pensée d'homme d'État, féconde comme
+l'avenir, une pensée de salut pour l'Amérique et pour le monde.
+
+
+XI.
+
+Ici il faut s'élever très-haut pour en concevoir la portée. Le premier
+Empire, empire uniquement militaire, et qui vendit la Louisiane pour un
+morceau de pain de munition à ses armées, n'en eut jamais de pareilles.
+
+
+XII.
+
+La pensée d'une position hardie et efficace à prendre au Mexique contre
+l'usurpation des États-Unis d'Amérique est une pensée neuve, mais juste.
+
+L'Europe en a le droit; la France en prend l'initiative.
+
+Voyons le droit de ce point de vue élevé d'où l'on distingue la
+légitimité des choses, et partons de ce fait, vrai quoique non radical.
+
+LE GLOBE EST LA PROPRIÉTÉ DE L'HOMME; LE NOUVEAU CONTINENT, L'AMÉRIQUE,
+EST LA PROPRIÉTÉ DE L'EUROPE.
+
+Elle n'a pas été donnée en proie et en abus de force aux Américains du
+Nord, seuls.
+
+
+XIII.
+
+En partant de ce principe, devenu aujourd'hui un fait, que le continent
+américain est la propriété collective du genre humain, et non de
+l'_union_ déchirée d'une seule race sans titre et sans droit, du moins
+sur l'Amérique espagnole et sur la race latine, mère de toute
+civilisation, le principe de protection de l'Europe et de son
+indépendance, du moins dans ses dix-sept États républicains de
+l'Amérique du Sud, découle évidemment pour nous et pour toutes les
+puissances de l'ancien monde. Il faut prévoir les événements, il faut
+protéger la race latine, et, pour protéger, il faut prendre position
+d'abord sur le point menacé contre les États-Unis. Il le faut, ou bien
+il faut déclarer que le continent nouveau, possession de l'Europe,
+appartiendra tout entier, dans vingt-cinq ans peut-être, à ces pionniers
+armés qui ne reconnaissent pour tout titre de leur usurpation que leur
+convenance, et qui permettent à leurs citoyens, comme Walker, de lever
+individuellement des escadres et des armées contre Cuba, pendant que
+leur général fédéral entre au nom de l'Union dans Mexico, et de là dans
+toutes les capitales de l'Amérique civilisée du Sud!
+
+
+XIV.
+
+Or pourquoi l'Europe ou le monde ancien reconnaîtraient-ils ces droits
+de piraterie sur mer et sur terre aux États-Unis, tandis que dans
+l'ancien monde, nous reconnaissons non-seulement le droit de protéger
+les propriétés utiles à tous, mais encore le droit d'exproprier avec
+indemnité les États et les individus de toute propriété de choses dont
+l'usage est nécessaire à tous?
+
+Ce principe de protection des intérêts utiles à tous qui s'applique à
+une commune, s'appliquerait-il donc avec moins de droit à un continent
+tout entier à protéger dans son indépendance? Évidemment non; nous ne
+disons point: Expropriez les États-Unis de l'Amérique espagnole; leur
+propre anarchie organique les expropriera assez! Mais nous disons:
+L'Europe a le droit, et nous ajoutons le devoir, de ne pas leur livrer
+la race latine, l'Amérique espagnole, la moitié qui reste encore libre
+et indépendante de cette magnifique partie du globe, plus de la moitié
+du ciel, de la terre et des populations du Nouveau-Monde!
+
+
+XV.
+
+Quelles sont les possessions collectives, sacrées, les nécessités du
+genre humain tout entier que la politique de l'ancien monde ne peut et
+ne doit pas livrer à la merci des États-Unis de l'Amérique anglaise?
+
+Ces choses sont le capital du monde entier, exploité par quelques-uns,
+nécessaire à tous, dans notre état de civilisation et dans notre système
+d'échange, qui nous rend à tous l'or monnayé aussi nécessaire que le
+pain. Les mines d'or sont là!
+
+En second lieu, l'alimentation de l'ancien monde, le blé, les farines,
+le maïs, la pomme de terre, dont le peuple vit, et dont la privation
+dans les années de disette peut entraîner en Europe des calamités et des
+dépopulations incalculables.
+
+En troisième lieu, les industries qui sont devenues, depuis quelques
+années surtout, par le salaire qu'elles assurent à au moins quarante
+millions d'ouvriers industriels des tissus de coton, le véritable et
+indispensable _stipendium_ du salaire et de la vie.
+
+Enfin le commerce, qui nous nécessite une marine et des matelots,
+population flottante, incalculable comme nombre d'hommes nourris sous la
+voile, plus incalculable encore comme élément de notre puissance
+nationale. Permettre aux États-Unis de renouveler la folie du premier
+Empire, de mettre le blocus anti-européen, non plus sur leurs ports
+seulement, mais sur un monde, comme ils viennent de le proclamer, ce
+n'est plus une lâcheté seulement, c'est accepter les fourches caudines
+de New-York, c'est abdiquer la navigation, le commerce, le coton, le
+libre échange, la marine du vieux monde, c'est ne plus vivre que de la
+mort de la vie!
+
+
+XVI.
+
+Or qui ne sait que les blés et les farines de l'Amérique, de la vallée
+du Mississipi surtout, sont le grenier du monde en cas de disette, comme
+la Sicile était le grenier des Romains?
+
+Qui ne sait que le capital monétaire de l'univers est en masses immenses
+au Mexique, au Pérou, dans la Sonora, et que les mines aujourd'hui
+enrichies par les eaux et rendues à leur productivité naturelle par un
+bon système d'épuisement mettront tout le capital or et argent de
+l'univers entre les mains des États-Unis maîtres des deux Amériques? Qui
+ne sait que le maître du capital est le maître de l'intérêt, et que
+l'Europe, livrée bientôt à ce pays de tous les monopoles, en subirait à
+jamais la loi? Qui ne sait que, maîtres des prix de l'argent et de l'or,
+ils le seraient aussi de nos industries les plus vitales, et que leur
+coalition déjà ourdie contre l'industrie de la soie, qui fait rivalité à
+leur industrie du coton, ruinerait Lyon, la capitale des tissus et la
+seconde capitale de la France? Qui ne sait qu'en nous privant ou en se
+privant eux-mêmes par l'extinction du Sud de l'élément de cette
+industrie en Europe, le coton, ils affameraient, comme ils affament
+déjà, huit millions d'ouvriers en France, plus en Angleterre, cinq
+millions en Autriche, et prendraient l'Europe par famine à tout caprice
+de leur intérêt arbitraire? Qui ne sait enfin que nos commerces et nos
+navigations subiraient les mêmes anéantissements que nos produits?
+
+
+XVII.
+
+Voilà évidemment la pensée secrète qui aura inspiré l'expédition du
+Mexique, expédition qui a paru une témérité sans compensation, et
+derrière laquelle j'ai seul en France pressenti une utilité générale.
+
+La France ne l'a pas comprise, pourquoi? j'oserai le dire: parce qu'elle
+ne lui a été au premier moment ni explicable ni expliquée. C'est que
+cette pensée de prendre position contre les États-Unis au Mexique ne
+devait pas être exclusivement française, mais européenne; il fallait se
+consulter, se concerter, s'entendre franchement avant d'agir; on ne l'a
+pas fait. La France, accusée d'arrière-pensée personnelle, a été
+suspecte à l'Espagne et à l'Angleterre. On a cru qu'elle voulait
+simplement entraîner ses deux alliés dans une guerre d'intervention
+uniquement française et monarchique, au lieu de combiner avec Londres et
+Madrid une démarche armée désintéressée, européenne, et a pour cela été
+redoutée et abandonnée; or, de deux choses l'une: ou la France était
+sincère et elle ne voulait agir que dans l'intérêt commun, et alors il
+fallait s'expliquer nettement d'avance et n'agir qu'après un concert
+diplomatique et militaire européen à égal emploi de forces, qui ne
+donnât motif à aucune plainte de réticence et de défaut de franchise
+contre son intervention; ou la France, voulant agir seule, devait agir
+avec des forces françaises dignes d'elle, et ne pas débuter par planter
+son drapeau protecteur au Mexique avec une poignée d'hommes héroïques,
+mais abandonnés de leurs auxiliaires, et insuffisants à
+l'accomplissement de sa pensée.
+
+
+XVIII.
+
+Là est le vice de l'entreprise, là est le motif pour lequel la France ne
+l'a pas comprise, l'Espagne l'a suspectée, l'Angleterre l'a désertée. La
+France y ramènera par sa loyauté mieux prouvée l'Angleterre et
+l'Espagne, ou bien elle agira seule avec des forces prépondérantes;
+l'Amérique espagnole sera protégée, les États-Unis seront réprimés,
+l'Espagne et l'Angleterre seront ramenées, et cette grande entreprise
+sera l'honneur de ce siècle en Europe et l'honneur de la France dans
+l'Amérique espagnole.
+
+On conçoit aisément que ce peuple n'a encore presque aucune des
+conditions d'une littérature américaine. Les Mexicains d'avant la
+conquête, les prétendus sauvages de _Montezuma_, les Péruviens avec
+leurs poëmes de _quippos_, étaient à cet égard bien plus avancés. Les
+monuments gigantesques des Aztèques ont laissé sur la terre des traces
+d'intelligence et de force très-supérieures jusqu'ici aux édifices
+exclusivement utilitaires des Américains du Nord. Les pionniers ne
+construisent pas pour les siècles, les scieurs de long ne savent
+qu'abattre pour les dépecer ces grands arbres aristocratiques des
+forêts, qu'ils jouissent de jeter à terre comme les envieux des
+supériorités de la nature. Leur éloquence est le débat de leur assemblée
+publique, où ils portent la rudesse de leurs moeurs violentes et où les
+brutalités du geste et du poing fermé suppléent à ces belles violences
+morales que les grands orateurs de l'Europe antique ou moderne exercent
+à l'aide de la persuasion et de la logique sur les hommes d'élite
+rassemblés pour chercher, en commun, la raison et le droit des choses.
+Leurs journaux, innombrables parce qu'ils coûtent peu, ne sont que des
+recueils d'annonces, des charlatanismes recommandés par les _Barnum_ de
+la presse, des recueils de calomnies et d'invectives jetées
+quotidiennement aux divers partis pour leur prêter des appellations
+odieuses ou des accusations triviales propres à se décréditer
+mutuellement les uns les autres, et s'arracher les abonnés. Leurs salons
+se tiennent dans les hôtelleries; leurs cercles d'hommes, qui ne sont
+tempérés par aucune bienveillance et par aucune politesse féminine, ne
+sont que des clubs de trafiquants acharnés utilisant leur repos même
+pour leur fortune à la fin du jour, fiers de ne connaître que ce qui
+rapporte, et ne s'entretenant que des entreprises réelles ou illusoires
+où l'on peut centupler son capital. Leur liberté toute personnelle a
+toujours quelque chose d'hostile à quelqu'un, l'absence de bienveillance
+leur donne en général le ton et l'attitude de quelqu'un qui craint qu'on
+ne l'insulte, ou qui cherche à force d'orgueil dans le maintien à
+prévenir l'insulte qu'on voudrait lui faire. Ils connaissent eux-mêmes
+le _désagrément_ habituel de leurs moeurs. Un de leurs rares orateurs
+politiques, le plus éloquent et le plus honnête, que l'envie nationale
+a toujours empêché de s'élever à la présidence de la république pour
+crime de supériorité, me disait un jour: «Notre liberté consiste _à
+faire tout ce qui peut être le plus désagréable à nos voisins_.» L'art
+d'être désagréable est leur seconde nature. Plaire est le symptôme
+d'aimer. Ils n'aiment personne; personne ne les aime. C'est l'expiation
+des égoïstes. L'histoire ne présente pas une physionomie de peuple
+pareil à celui-là; fierté, froideur, correction des traits, mécanisme
+des gestes, tabac mâché dans la bouche, crachoir sous les pieds, jambes
+étendues contre les jambages de la cheminée ou repliées sur la cuisse
+sans souci des bienséances que l'homme doit à l'homme, accent bref,
+monotone, impérieux, personnalité dédaigneuse empreinte dans tous les
+traits: voilà un de ces autocrates de l'or.
+
+
+XIX.
+
+Sauf les rares exceptions qui tranchent et qui souffrent partout de la
+pression générale dans une atmosphère inférieure, exceptions d'autant
+plus respectables qu'elles sont plus nombreuses dans l'individu, voilà
+l'Américain du Nord, voilà l'air du pays: «l'orgueil de ce qui lui
+manque!»
+
+Voilà ce peuple à qui M. Monroë, un de ses flatteurs, disait pour être
+applaudi: «Le temps est venu où vous ne devez pas souffrir que l'Europe
+se mêle des affaires de l'Amérique, mais où vous devez désormais
+affecter votre prépondérance dans les affaires de l'Europe!»
+
+
+XX.
+
+Nous avons dit qu'il ne pouvait point y avoir encore de littérature dans
+un tel pays, exclusivement adonné aux intérêts matériels.
+
+Comment y aurait-il une littérature dans un pays où il n'y a ni
+spiritualisme, ni philosophie, ni histoire, ni poésie, ni éducation
+nationale?
+
+Ce serait un phénomène inexplicable. Ce phénomène est apparu cependant;
+c'est de quoi nous voulons vous parler aujourd'hui. Il est vrai que
+cette ébauche de littérature ne s'est rencontrée que dans une partie de
+la science utile, l'histoire naturelle; ici même le pays a prévalu sur
+l'homme.
+
+AUDUBON, c'est l'écrivain dont il s'agit, aurait été partout ailleurs un
+grand philosophe, un grand orateur, un grand poëte, un grand homme
+d'État, un J.-J. Rousseau, un Montesquieu, un Chateaubriand; là il n'a
+pu être qu'un naturaliste, un peintre et un descripteur d'oiseaux
+d'Amérique, un Buffon des États du Nord, mais un Buffon de génie passant
+sa vie dans les forêts vierges, au lieu de la passer au jardin du roi et
+autour d'une table à écrire dans sa seigneuriale tour du château de
+Montbard, un Buffon voyant par ses propres yeux ce qu'il décrit et
+décrivant d'après nature, un Buffon enfin comprenant l'intelligence et
+la langue des animaux au lieu de les nier stupidement comme Malebranche,
+entrant dans leurs amours, dans leurs passions, dans leurs moeurs, et
+écrivant avec l'enthousiasme de la solitude quelques pages de la grande
+épopée animale de la création.
+
+
+XXI.
+
+Il est bien vrai que la littérature des États-Unis avait eu, avant
+Audubon, quelques essais d'histoire d'un mérite relatif réel, un germe
+de poëte dans un homme distingué mais non original, enfin deux
+romanciers dans Washington Irving et dans Cooper, dont les ouvrages,
+imités heureusement de Walter Scott, l'Homère écossais, ont fait
+sensation il y a vingt-cinq ans en Europe. Mais Washington Irving est
+fils d'un Écossais et d'une Anglaise; mais Cooper lui-même est à peine
+naturalisé Américain par deux générations. Ce sont des importations
+britanniques toutes récentes de créoles anglais, qui ont encore l'accent
+et le génie de la mère patrie. Leur talent très-divers et très-goûté,
+mais presque exclusivement en Europe, ne fait point partie de
+l'intellectualité américaine des États-Unis. L'honneur de ces deux noms
+appartient tout entier à l'esprit de l'Angleterre et de l'Écosse; la
+France elle-même réclame Audubon. Un écrivain d'une grande érudition
+littéraire, méconnu, un de ces hommes presque universels, qui sont
+poursuivis pendant toute leur vie par je ne sais quelle malignité de la
+fortune et de la renommée, M. Chasles, découvrit il y a quelques années
+cet _homme des bois_, Audubon, dans un salon de curiosités vivantes de
+Londres. Cet homme le frappa.
+
+Voici le portrait qu'il en fait:
+
+«Le costume mesquin et ridicule de l'Europe ne pouvait déguiser
+entièrement cette dignité simple et presque sauvage, dont le génie prend
+le caractère au sein de la solitude qui le nourrit. Pendant que les gens
+de lettres, race vaniteuse et parlière, entraient dans cette arène de la
+conversation où ils se disputaient le prix de l'épigramme et le laurier
+du pédantisme, l'homme dont je veux parler restait debout, le front
+haut, l'oeil libre et fier, silencieux, modeste, écoutant d'un air
+quelquefois dédaigneux, et non caustique, les prouesses esthétiques
+dont le tumulte semblait l'étonner. S'il prenait quelquefois la parole,
+c'était dans un intervalle de repos; il relevait d'un mot une erreur; il
+ramenait la discussion à son principe et à son but. Je ne sais quel bon
+sens sauvage et naïf animait ses discours rares et pleins de justesse,
+de modération et de feu. De longs cheveux noirs et ondés se partageaient
+naturellement sur des tempes lisses et blanches, sur un os frontal
+disposé pour contenir et protéger la flamme de la pensée. Il y avait
+dans toute sa parure une propreté singulière; vous auriez dit que l'eau
+du ruisseau, traversant la forêt vierge et baignant les racines
+séculaires des chênes vieux comme le monde, lui avait servi de miroir. À
+sa longue chevelure, à son col découvert, à l'indépendance de ses
+manières, à la mâle élégance qui le caractérisait, vous n'eussiez pas
+manqué de dire: Cet homme n'a pas vécu longtemps dans la vieille Europe;
+notre civilisation, mère de la politesse affectée qui s'est répandue des
+cours dans les villes et des villes dans les villages, substituant de
+vains symboles à des sentiments réels, ne l'a pas marqué de son
+empreinte vulgaire. Il ne s'est pas effacé sous le poids de l'usage; il
+a encore sa valeur et son poids. L'alliage, le mensonge de la société
+n'entrent pour rien dans son caractère et ses moeurs.
+
+«C'est plaisir de rencontrer un tel homme dans ces assemblées loquaces
+et scientifiques, où tous les talents et toutes les prétentions coalisés
+aboutissent à un ennui mortel! Ajoutez aux traits que nous venons
+d'indiquer une physionomie franche et calme, une coupe de visage hardie,
+un oeil vif, ardent, pénétrant et fixe comme l'oeil du faucon, un accent
+étranger, des expressions insolites, brièvement pittoresques, fortement
+colorées, spirituelles sans le paraître: vous aurez le portrait à peu
+près exact de l'historien des oiseaux, de l'Américain Audubon.
+
+«Il a quitté son nom et se nomme lui-même «l'homme des bois
+d'Amérique»[1]; c'est le seul titre qui lui convienne. Ces solitudes ont
+été son cabinet de travail. Ces grands déserts peuplés d'animaux
+sauvages, il les a parcourus dans tous les sens. Il y a respiré, avec
+l'air chargé des émanations de la végétation primitive, ce respect de la
+dignité, cette conscience de l'énergie humaine qui ne l'ont jamais
+quitté.
+
+[Note 1: «_American woodsman._»]
+
+«L'amour de la nature a bercé Audubon dès le premier âge. Il a passé les
+nuits à la belle étoile, au pied de l'arbre qui logeait dans ses rameaux
+le peuple dont il venait étudier les moeurs et que jamais il n'a perdu
+de vue. Le sentier où l'oiseau voltigeait est celui qu'il a choisi. Le
+nid de l'aigle, dont le trône était la cime du rocher le plus
+inaccessible, ne l'a pas effrayé. La patience d'un bénédictin, la
+passion d'un artiste, ont été consacrées par lui à cette étude: il a
+poursuivi son oeuvre à travers tous les dangers et l'a recommencée avec
+une persévérance sans égale. Ses nuits n'avaient que rêves ailés et
+gazouillements mélodieux; les images de ses favoris hantaient sa pensée.
+
+«N'allez pas vous méprendre ni accuser de singularité cette vocation
+qu'Audubon avait reçue de Dieu même. Il était ornithologiste à son
+berceau. Il lui fallait des races ailées à peindre, à observer, à
+détailler, à aimer; des concerts à écouter dans les bocages; des plumes
+brillantes à reproduire; des ailes vagabondes à suivre dans leurs
+courbes et dans leurs spirales. Voici comment il analyse cet instinct
+d'observation solitaire, ce dévouement à une innocente étude, cette
+abnégation de tous les soins matériels, cette force intellectuelle d'un
+homme qui, sans maître, fait toute son éducation d'histoire naturelle au
+fond des bois, et complète seul une branche de la science, branche
+importante que l'on désespérait de compléter jamais.
+
+«J'ai reçu, dit-il, la vie et la lumière dans le Nouveau-Monde. Mes
+aïeux étaient Français et protestants. Avant d'avoir des amis, les
+objets de la nature matérielle frappèrent mon attention et émurent mon
+coeur. Avant de connaître et de sentir les rapports de l'homme, je
+connus et je sentis les rapports de l'homme avec le monde. On me
+montrait la fleur, l'arbre, le gazon; et non-seulement je m'en amusais
+comme font les autres enfants, mais je m'attachais à eux. Ce n'étaient
+pas mes jouets, c'étaient mes camarades. Dans mon ignorance, je leur
+prêtais une vie supérieure à la mienne; mon respect, mon amour pour ces
+choses inanimées datent d'une époque que je puis à peine me rappeler.
+C'est une singularité trop curieuse pour être tue; elle a influé sur
+toutes mes idées, sur tous mes sentiments. Je répétais à peine les
+premiers mots qu'un enfant bégaye, et qui causent tant de joie à une
+mère; je pouvais à peine me soutenir, quand le plaisir que me donnèrent
+les teintes diverses du feuillage et la nuance profonde du ciel azuré me
+pénétraient d'une joie enfantine. Mon intimité commençait à se former
+avec cette nature que j'ai tant aimée, et qui m'a payé mon culte par
+tant de vives jouissances: intimité qui ne s'est jamais interrompue ni
+affaiblie, et qui ne cessera que dans mon tombeau. Un observateur
+clairvoyant l'eût prédit dès cette époque; et je suis persuadé que ces
+premières impressions ont ébauché ma carrière et préparé mes travaux.
+
+«Je grandis, et ce besoin de converser pour ainsi dire avec la nature
+physique ne cessa pas de se développer en moi. Quand je ne voyais ni
+forêt, ni lac, ni mer aux vastes rivages, j'étais triste et ne jouissais
+de rien. Je cherchais à me rappeler mes promenades favorites en peuplant
+ma chambre d'oiseaux; puis, dès qu'un moment de liberté me rendait à
+moi-même, je me hâtais d'aller chercher les roches creuses, les grottes
+couvertes de mousse, bizarres retraites des mouettes et des cormorans
+aux ailes noires. Je préférais ces abris solitaires aux plafonds dorés
+et aux alcôves élégantes. Mon père, dont j'étais le seul enfant, servait
+complaisamment mes goûts; il aimait à me procurer des oeufs, des fleurs,
+des oiseaux. C'était un homme doué du sentiment religieux et poétique,
+et qui par ses récits éveillait en moi l'instinct qui l'animait
+lui-même. Cette perfection des formes, cette délicatesse des détails,
+cette variété des teintes, me charmaient. Il me présentait la science
+sous un point de vue coloré et plein d'intérêt, au lieu de la réduire à
+je ne sais quelle analyse anatomique et morte, qui fait de la nature un
+squelette.
+
+«Mon père ébauchait aussi l'histoire des oiseaux, de leurs migrations et
+de leurs amours. Il me faisait remarquer les manifestations extérieures
+de leurs espérances ou de leurs craintes. Rien ne m'étonnait plus que
+leur changement de costume; et dans cet ensemble de faits à peine
+indiqués je trouvais un roman infiniment varié, toujours nouveau, dont
+mon esprit suivait attentivement les détails.
+
+«Aussi une joie pure et vive, une sorte de volupté paisible,
+embellirent-elles les années de ma jeunesse, remplies de ces
+observations qui préludaient à de plus pénibles travaux, et qui me
+ravissaient. Pendant des heures entières mon attention charmée se fixait
+sur les oeufs brillants et lustrés des oiseaux, sur le lit de mousse
+molle qui renfermait et protégeait leurs perles chatoyantes, sur les
+rameaux qui les soutenaient balancés et suspendus, sur les roches nues
+et battues des vents qui les préservaient des ardeurs du soleil. Je
+veillais avec une sorte d'extase secrète sur le développement qui
+suivait le moment de leur naissance: les uns étaient éclos les yeux
+ouverts; les autres ne les ouvraient que plusieurs jours après avoir
+brisé leur enveloppe. J'attachais mon esprit et mon âme à ces phénomènes
+dont la variété me surprenait. J'aimais à observer le progrès lent de
+quelques oiseaux vers la perfection de leur être, et à voir certaines
+espèces à peine écloses fuir à tire d'aile et secouer en volant les
+débris de leur coque transparente.
+
+«J'avais dix ans; cette passion d'histoire naturelle augmentait à mesure
+que je grandissais. Tout ce que je voyais, j'aurais voulu me
+l'approprier. Plus ambitieux que les conquérants, je désirais le monde
+et mes voeux n'avaient pas de bornes. Je me révoltais contre la mort,
+qui dépouillait de ses formes les plus belles et de ses plus aimables
+couleurs l'animal ou l'oiseau que j'étais parvenu à saisir. J'inventais
+mille moyens pour combattre ce monstre, la mort, qui venait rendre tous
+mes travaux inutiles et détruire les objets de mes affections.
+J'essayais de lutter contre elle; et les constantes réparations
+qu'exigeaient mes oiseaux empaillés, la teinte fauve et terne qui
+décolorait leur beau plumage prouvaient que la mort était plus forte que
+moi. Je communiquai à mon excellent père le sujet de mon chagrin: ces
+essais qui disparaissaient entre mes mains, ces animaux si agiles et si
+frais pendant leur vie, et livrés après leur mort à une si triste
+métamorphose. Mon père voulut me consoler et m'apporta un volume de
+_planches_ coloriées représentant, avec assez d'exactitude, les mêmes
+oiseaux qui faisaient mes délices, et dont les momies décoraient mon
+petit appartement.
+
+«Ce fut pour moi une vive et ardente joie. Je retrouvais donc enfin, non
+il est vrai les êtres que j'aimais, et dont j'avais fait les compagnons
+de ma première enfance, mais leur image ressemblante. Je pensai que le
+moyen de m'approprier la nature, c'était de la copier. Me voilà donc,
+dessinateur imberbe et inexpérimenté, copiant tout ce qui se présentait
+à mes yeux, et le copiant mal.
+
+«Pendant des années, je fis et je refis des oiseaux. Ces oiseaux
+ressemblaient tour à tour à des quadrupèdes ou à des poissons. Moi qui
+avais obstinément blâmé les planches du livre que mon père m'avait
+donné; moi dont la critique avait relevé mille défauts dans ces
+portraits, combien je fus honteux quand mes patients efforts
+n'aboutirent qu'à des résultats si misérables, qu'à peine pouvais-je
+reconnaître moi-même l'oiseau que je venais de dessiner! Mon pinceau,
+père et créateur d'une race inouïe et disproportionnée, me faisait pitié
+à moi-même. Loin de me décourager, ce désappointement irrita ma passion.
+Plus mes oiseaux étaient mal dessinés et mal peints, plus les originaux
+me semblaient admirables. En copiant et recopiant leurs formes, leur
+plumage et leurs diverses particularités, je continuais sans le savoir
+l'étude la plus profonde et la plus minutieuse de l'ornithologie
+comparée. Tous les détails de l'organisation des oiseaux, je les
+connaissais d'autant mieux que je cherchais avec une plus laborieuse
+patience à les reproduire exactement. Telle était l'intensité de cette
+passion puérile qui n'a pas diminué avec l'âge, que, si l'on m'eût
+enlevé mes dessins, je crois que l'on m'eût donné la mort. Ce travail
+occupait mes nuits et mes jours. Chaque année produisait une immense
+quantité de détestables dessins, que je condamnais au feu, le jour de
+leur naissance; et Dieu sait quel incendie ces monceaux de papier
+barbouillé allumaient dans le foyer paternel!
+
+«Mon père crut découvrir dans ce penchant si vif une aptitude naturelle
+pour les arts du dessin. À quinze ans, il m'envoya à Paris, où j'étudiai
+les principes de l'art dans l'atelier de David. Des nez gigantesques,
+des bouches colossales, des têtes de chevaux antiques sortirent de mon
+crayon. Je m'ennuyais; toute cette sculpture que l'on me faisait copier
+me semblait froide et dénuée d'intérêt. Je revins à mes forêts natales.
+
+«À peine de retour en Amérique, je recommençai à me livrer avec ardeur,
+mais avec plus de succès, aux études qui avaient tant de charme pour
+moi.
+
+«Je reçus de mon père un don qui me fut doublement agréable, et par la
+valeur même du cadeau, et par le charme d'une attention qui flattait
+mes goûts les plus prononcés. Il me fit présent d'une plantation
+magnifique située en Pensylvanie, arrosée par la rivière Schuylkill, et
+traversée par le ruisseau de Perkyoming. Je me mariai dans ce délicieux
+séjour, dont les hautes futaies, les champs onduleux, les collines
+boisées offrent au paysagiste de si pittoresques modèles. Dieu bénit mon
+union; les soins du ménage, la tendresse que je ressentais pour ma femme
+et la naissance de deux enfants ne diminuèrent pas ma passion
+ornithologique. Mes amis la désapprouvaient.
+
+«Mes recherches et mes études occasionnaient des dépenses assez
+considérables que rien ne compensait. Des revers de fortune survinrent.
+Mon enthousiasme me soutenait toujours; et vingt années d'investigations
+et d'observations accrurent encore cette flamme secrète qui m'animait.
+C'était vers les bois antiques du continent américain qu'un invincible
+attrait me précipitait, malgré les conseils de tous ceux qui me
+connaissaient. Ils ne pouvaient s'associer à mes pensées, jouir de mon
+bonheur, ni savoir quelle volupté c'est pour moi d'observer de mes
+propres yeux les scènes vivantes de la nature. Pour eux j'étais un
+monomane, inaccessible à toute autre idée qu'à une idée dominante, un
+fou négligeant ses devoirs et sacrifiant ses intérêts à la folie qui le
+possède. J'entreprenais seul de longs et périlleux voyages; je battais
+les bois, je m'égarais dans les solitudes séculaires; les rives de nos
+lacs immenses, nos vastes prairies et les plages de l'Atlantique me
+voyaient sans cesse errant dans leurs plus secrets asiles. Des années
+s'écoulèrent ainsi loin de ma famille.
+
+«Lecteur! ce n'était pas un désir de gloire qui me conduisait dans cet
+exil. Je voulais seulement jouir de la nature. Enfant, j'avais voulu la
+posséder tout entière; homme fait, le même désir, la même ivresse
+vivaient dans mon coeur. Jamais alors je ne conçus l'espérance de
+devenir utile à mes semblables. Je ne cherchais que mon amusement et mon
+plaisir. Le prince de Musignano (Lucien Bonaparte), que je rencontrai à
+Philadelphie, m'engagea vivement à publier mes essais, et changea le
+cours de mes idées: c'était le premier encouragement que l'on me
+donnait. D'ailleurs Philadelphie et New-York, où je reçus un excellent
+accueil, ne m'offrirent aucun moyen pécuniaire de continuer mon
+entreprise. Je remontai le large courant de l'Hudson; ma barque glissa
+de nouveau sur ces lacs qui semblent des océans, je m'enfonçai de
+nouveau dans mes solitudes chéries.
+
+«Le nombre de mes dessins augmentait; ma collection se complétait; je
+commençai à rêver la gloire; le burin d'un graveur européen ne
+pourrait-il pas éterniser l'oeuvre de ma jeunesse, le résultat de ce
+labeur continu et de ce zèle persévérant? Ces chimères caressèrent mon
+imagination, et je sentis mon courage redoubler, mon avenir s'agrandir.
+
+«Après avoir habité pendant plusieurs années le village d'Henderson,
+dans le Kentucky, sur les rives de l'Ohio, je partis pour Philadelphie.
+Mes dessins, mon trésor, mon espoir, étaient soigneusement emballés dans
+une malle que je fermai et que je confiai à l'un de mes parents, non
+sans le prier de veiller avec le plus grand soin sur ce dépôt si
+précieux pour moi. Mon absence dura six semaines. Aussitôt après mon
+retour, je demandai ce qu'était devenue ma malle. On me l'apporta; je
+l'ouvris. Jugez de mon désespoir. Il n'y avait plus là que des lambeaux
+de papier déchiré, morcelé, presque en poussière; lit commode et doux,
+sur lequel reposait toute une couvée de rats de Norwége. Un couple de
+ces animaux avait rongé le bois, s'était introduit dans la boîte et y
+avait installé sa famille: voilà tout ce qui me restait de mes travaux;
+près de deux mille habitants de l'air, dessinés et coloriés de ma main,
+étaient anéantis. Une flamme poignante traversa mon cerveau comme une
+flèche de feu; tous mes nerfs ébranlés frémirent; j'eus la fièvre
+pendant plusieurs semaines. Enfin la force physique et la force morale
+se réveillèrent en moi. Je repris mon fusil, mon album, ma gibecière,
+mes crayons, et je me replongeai dans mes forêts comme si rien ne fût
+arrivé. Me voilà recommençant mes dessins, et charmé de voir qu'ils
+réussissaient mieux qu'auparavant. Il me fallut trois années pour
+réparer le dommage causé par les rats de Norwége: ce furent trois années
+de bonheur.
+
+«Plus mon catalogue grossissait, plus les lacunes qui s'y trouvaient
+encore me causaient de regret et de chagrin: je désirais vivement être
+en état de le compléter. Seul et sans secours, comment mettre à fin une
+si vaste entreprise! Je me promis de ne rien négliger de ce que ma
+bourse, mon temps et mes peines pourraient accomplir. De jour en jour je
+m'éloignai davantage des lieux habités par les hommes; dix-huit mois
+s'écoulèrent; ma tâche était remplie; j'avais exploré toutes les
+retraites de nos forêts. J'allai visiter ma famille qui habitait alors
+la Louisiane; et, emportant avec moi tous les oiseaux du nouveau
+continent, je fis voile pour le vieux monde.
+
+«Une traversée heureuse me conduisit en Angleterre. À l'aspect de ces
+côtes blanchissantes, en face de cette ville opulente dont le patronage
+pouvait me payer de tant de peines, dont l'indifférence pouvait aussi me
+laisser languir dans l'indigence et l'oubli, je ne pus m'empêcher de
+ressentir une terreur et une anxiété profondes. Je songeai à ma
+situation précaire, à mon isolement dans un pays où je n'avais pas un
+seul ami, à ce désert peuplé d'hommes inconnus, peut-être hostiles. Je
+regrettai mes bois, la dépense de ce long voyage; et mon entreprise, qui
+m'avait paru aventureuse jusqu'à l'héroïsme, me sembla téméraire jusqu'à
+la démence; mais Dieu soit loué!»
+
+
+XXII.
+
+Il repartit encouragé, et le monument fut achevé; il poursuivit,
+accompagné de sa femme et de son enfant, ses pèlerinages grandioses à
+travers ces régions inexplorées. Son récit les fait revivre de temps en
+temps comme quand le pèlerin fatigué s'asseoit sur la fin du jour pour
+contempler plus à loisir l'horizon du soir et du lendemain. Écoutez:
+
+«C'était vers la fin d'octobre. L'Ohio, le roi des fleuves, reflétait
+dans ses eaux paisibles ces belles teintes automnales qui dorent et
+bronzent les feuillages, à l'approche de l'hiver. Des festons de vignes,
+étincelantes comme de l'acier bruni, ou rouges comme l'airain frappé du
+soleil, suspendaient leurs guirlandes aux grands arbres de la rive. Les
+clartés du jour, frappant les ondes limpides, se réverbéraient sur le
+feuillage, mi-parti d'une verdure tenace et de cette couleur ardente et
+safranée, plus prestigieuse peut-être que les couleurs vives et pures du
+printemps. L'atmosphère était tiède; le disque du soleil était couleur
+de feu. Rien ne ridait la surface de l'eau, que notre rame seule
+agitait. Paisibles et silencieux, nous avancions, contemplant la beauté
+des scènes qui nous environnaient de leur magnificence sauvage.
+Quelquefois une foule de petits poissons, poursuivis par le chat
+aquatique, s'élançaient hors du fleuve, comme des flèches, et
+retombaient en pluie d'argent; la perche blanche battait de ses
+nageoires la quille de notre bateau et nous suivait par troupes
+bruyantes. J'ai rarement éprouvé une sensation plus délicieusement, plus
+innocemment profonde. J'avais là tous les objets de mes affections, et
+cette belle nature nous souriait.
+
+«D'un côté de l'Ohio s'élèvent de hautes collines aux croupes élégantes
+et aux pentes mollement inclinées: sur la gauche, de vastes plaines
+fertiles et boisées se prolongent jusqu'à l'horizon. Du sein du fleuve
+des îles de toutes les dimensions surgissent verdoyantes comme des
+corbeilles. Le fleuve serpente doucement autour de ces îles, dont les
+sinuosités et les courbes sont si bizarrement onduleuses que souvent
+vous croiriez voguer sur un grand lac et non sur une rivière. Quelques
+défrichements commencés sur les rivages s'offrirent à nos regards; ils
+menaçaient d'un envahissement prochain la beauté primitive de ces
+solitudes, et je ne pus les voir sans regret.
+
+«À l'approche de la nuit, à mesure que l'ombre s'épandait sur le fleuve,
+une plus profonde émotion nous saisissait. La clochette des troupeaux
+tintait au loin: le cornet du batelier, suivant les détours de la
+rivière, arrivait jusqu'à nous; le long cri de guerre du grand hibou, le
+bruit sourd de ses ailes, fendant l'air silencieux; tous ces bruits
+devenant plus distincts à mesure que le jour baissait, nous les
+écoutions avec un intérêt puissant et une curiosité indicible. Le soleil
+reparaissait enfin; quelques notes éparses, échappées aux habitants des
+bois, nous annonçaient l'éveil de la nature; le daim traversait le
+courant et nous apprenait que bientôt la neige couvrirait les champs; çà
+et là le toit bas et l'habitation isolée du colon révélaient une
+civilisation naissante. Nous rencontrions de temps à autre quelques
+bateaux plats, chargés de bois ou de marchandises, et que nous ne
+tardions pas à dépasser; d'autres nacelles plus petites étaient chargées
+d'émigrés de toutes les parties du monde, qui allaient chercher au loin
+un asile et planter leur tente dans ces solitudes.
+
+«Les outardes et les pintades qui abondaient sur ces beaux rivages, et
+qui venaient sans défiance voltiger autour de nous, servaient à nos
+repas. D'un coup de fusil nous nous procurions un festin splendide. Nous
+choisissions pour salle à manger quelque buisson ombreux, tapissé d'une
+mousse verte et douce; nous allumions du feu avec des branches sèches;
+et je doute en vérité que jamais gastronome ait trouvé dans le luxe de
+sa table de plus exquises voluptés.
+
+«Ces heureux jours s'écoulaient, et chaque moment nous rapprochait du
+foyer natal. Nous nous trouvions près du ruisseau des Pigeons qui se
+perd dans l'Ohio, quand un bruit étrange vint nous surprendre. C'étaient
+les dissonances les plus épouvantables; des hurlements semblables au
+_whoup_! des Indiens, terrible cri de guerre que nous connaissions trop
+bien pour ne pas le redouter. Je ramai vigoureusement, pour échapper au
+péril qui nous menaçait. Il n'y avait pas huit jours que des
+Peaux-rouges s'étaient répandus dans la campagne, avaient détruit les
+habitations des colons, massacré les enfants et les femmes, et couvert
+de sang leurs défrichements commencés. Pendant quelques minutes, une
+terreur profonde nous saisit. Les cris redoublaient. Enfin nous
+aperçûmes sous d'épais halliers une troupe d'hommes et de femmes qui,
+les mains levées au ciel et la tête haute, poussaient en choeur et d'un
+air frénétique ces gémissements, ces hurlements, ces hourras barbares.
+C'étaient des méthodistes qui venaient accomplir dans cette solitude,
+loin des profanes et des sceptiques, leurs rites pieux: le tumulte
+discordant de leurs voix criardes était l'expression de leur
+enthousiasme. Nous arrivâmes à Henderson.
+
+«Ce voyage de deux cents milles m'a laissé de délicieux souvenirs.
+Depuis vingt années ces rives désertes et charmantes ont changé de face.
+Leur grandeur native, leur primitive beauté, se sont effacées. Plus de
+rameaux épais qui dessinent leur arcade verdoyante au-dessus du fleuve;
+les vieux arbres ont disparu, la hache éclaircit tous les jours ces
+belles forêts, qui décoraient d'un long feston mobile le sommet de tous
+les coteaux; le sang des indigènes et des nouveaux habitants s'est mêlé
+aux ondes du fleuve dont ils se disputaient la possession exclusive.
+Vous n'y rencontrerez plus ni l'Indien couronné de son diadème de
+plumes, ni ces troupeaux de buffles et de daims qui se frayaient passage
+en caravanes bruyantes, à travers les clairières des bois. Des villages,
+des hameaux et des villes ont envahi ces domaines (en 1825). Le marteau
+y retentit; la scie y prépare en criant de nouvelles habitations. Quand
+les instruments du charpentier et du maçon se reposent et se taisent,
+l'incendie dévore des forêts tout entières; et la civilisation s'annonce
+par des ravages. Le sein calme de l'Ohio est sillonné par une foule de
+bateaux à vapeur, qui troublent ses ondes et obscurcissent l'air de leur
+trace de fumée. Le commerce vient s'asseoir sous ces rochers antiques;
+et l'Europe nous jette tous les ans le surplus de sa population, comme
+pour nous aider dans cet envahissement progressif, conquête inévitable.
+
+«Les philosophes décideront la question de savoir si ce progrès de la
+civilisation doit être un objet de joie ou de mélancolie pour le
+penseur. Je l'ignore; mais, à force de vivre sous ces ombrages et de
+diriger mon bateau sur ces rivières, un sentiment de tendresse presque
+passionné et dont plus d'un lecteur blâmera peut-être l'audace, m'avait
+incorporé cette nature.»
+
+Oh non! on ne le blâmera pas quand on lira l'histoire des États du Nord
+pendant cette période de 1825 à 1862. Est-ce qu'une solitude innocente
+peuplée des oeuvres neuves de Dieu n'était pas supérieure en réalité à
+ces carnages d'hommes altérés du sang de leurs frères et se disputant la
+prééminence du _dollar_ du Nord sur le _dollar_ du Sud? Est-ce que le
+sang, cette séve de la terre, n'y pleut pas des feuilles et des brins
+d'herbe dont il est la rosée actuelle, plus abondamment en un jour de
+leurs sanguinaires conflits, que sous le soleil dans les combats du
+cygne et du vautour dont Audubon nous trace quelques pas plus loin la
+ravissante et tragique histoire.
+
+Je vais vous la donner:
+
+
+XXIII.
+
+Lisons d'abord la description du site américain dans Audubon; il en fut
+le témoin solitaire près de la crique du Canot:
+
+«Je voyageais à cheval, dit-il. Je me trouvais entre Shawancy et la
+crique du Canot; le temps était beau; l'air était doux; je chevauchais
+lentement. À peine fus-je entré dans la gorge ou vallée qui sépare la
+crique du Canot de celle d'Highland, le ciel s'obscurcit; un brouillard
+dense simula la nuit la plus obscure. Je m'arrêtai plein d'étonnement,
+je ressentais une ardente soif que j'étanchai dans le ruisseau voisin.
+Bientôt un long murmure se fit entendre. Une tache ovale et livide se
+dessina sur le fond ténébreux du ciel. Les branches supérieures des
+arbres tressaillirent; puis ce mouvement se communiqua aux branches
+inférieures. Je vis bientôt les troncs voler en éclats, se déraciner,
+s'enlever, fuir devant le souffle du vent et toute la forêt passer
+devant moi comme un torrent de gigantesques et effrayants fantômes. Ces
+troncs se heurtaient, se broyaient dans leur route. Au centre du courant
+tempêtueux, les têtes des plus gros arbres se trouvaient forcées de
+prendre une direction oblique et de fléchir: au-dessous et au-dessus
+d'eux, une masse épaisse de branchages, de rameaux brisés et de
+poussière soulevée fuyait sous la même impulsion. L'espace occupé
+naguère par tous ces arbres n'était plus qu'une arène vide, semée de
+racines et de débris; vous eussiez dit le lit du Meschacebé mis à nu.
+Les cataractes du Niagara ne hurlent pas avec plus de violence;
+l'impétuosité de leur chute n'est pas plus terrible.
+
+«Quand la première fureur de l'ouragan fut épuisée et comme assouvie,
+des millions de rameaux fracassés volaient encore dans l'air, et la
+marche de la colonne dense qui signalait le passage de la tempête dura
+encore quelques heures, comme déterminée par une force d'attraction. Le
+ciel s'était couvert d'un voile verdâtre et lugubre; une odeur de soufre
+très-désagréable imprégnait l'atmosphère. J'attendis en silence et dans
+la stupeur, que la nature bouleversée eût repris, sinon sa forme
+première, du moins son aspect accoutumé. Mes affaires m'appelaient à
+Morgantown. J'osai traverser le lit du torrent aérien, conduisant par la
+bride mon cheval qu'effrayaient tous ces cadavres d'arbres dépouillés et
+renversés. Les ruines de la forêt détruite étaient entassées sur le sol,
+où elles formaient un si épais rempart, que, souvent obligé de me frayer
+un sentier dans ce labyrinthe, et tantôt de me glisser sous les branches
+enlacées, tantôt de les franchir d'un élan, j'éprouvai, pendant le temps
+que je consacrai à ce travail, une mortelle fatigue.
+
+«Cette bouffée de vent dont la colonne occupait environ un quart de
+mille emporta des maisons, souleva des toitures, força des troupeaux
+entiers d'émigrer violemment à travers les airs. On trouva une pauvre
+vache morte sur la cime d'un sapin où l'avait portée l'aile de
+l'ouragan. La vallée est encore aujourd'hui un lieu désolé, couvert de
+mousse et de ronces, inaccessible aux hommes; les bêtes de proie l'ont
+choisie pour asile.»
+
+Pendant les longues excursions de notre naturaliste, des dangers d'une
+autre espèce vinrent aussi le menacer; le récit suivant ne serait pas
+déplacé dans un des romans de Cooper:
+
+«Après avoir parcouru le haut Mississipi, dit-il, je fus obligé de
+traverser une de ces immenses prairies, steppes de verdure qui
+ressemblent à des océans de fleurs et de gazon. Le temps était
+magnifique. Tout était frais, verdoyant, étincelant de rosée autour de
+moi. Chaussé de bons mocassins[2], suivi d'un chien fidèle, armé de mon
+fusil et chargé de mon havre-sac, je cheminais lentement, ravi de
+l'éclat des fleurs, admirant les jeux des daims et des faons qui
+venaient danser devant moi. Je suivais un vieux sentier indien; le
+soleil s'abaissa sous l'horizon, sans que j'aperçusse un toit, un abri,
+un asile que ma lassitude cherchait. Les oiseaux de nuit, attirés par le
+bourdonnement des insectes dont ils se nourrissent, battaient des ailes
+au-dessus de ma tête, et me couronnaient de leurs cercles concentriques;
+le gémissement des renards, qui parvenait jusqu'à moi, semblait
+m'annoncer le voisinage des habitations autour desquelles ils rôdent la
+nuit.
+
+[Note 2: Espèce de brodequins très-usités dans l'Amérique du Nord.]
+
+«En effet j'entrevis une lumière vers laquelle je me dirigeai. Elle
+sortait d'une hutte isolée, dont la porte entr'ouverte laissait pénétrer
+mon regard jusqu'au foyer allumé; une figure d'homme ou de femme passait
+et repassait entre la flamme et moi. C'était une femme. Arrivé à la
+hutte, je demandai à cette femme si je pourrais trouver sous son toit
+une retraite pour la nuit.
+
+«Oui,» répondit-elle sans me regarder.
+
+«Sa voix était dure et son accent désagréable. Elle était à demi nue.
+J'entrai, je m'assis sans cérémonie sur un vieil escabeau, près du
+foyer. Vis-à-vis de moi se trouvait un jeune Indien dont les coudes
+s'appuyaient sur ses genoux, et dont les mains soutenaient la tête.
+Selon l'usage des indigènes de l'Amérique, il ne bougea pas à l'approche
+d'un homme civilisé. Les voyageurs n'ont pas manqué d'interpréter comme
+indice de paresse, de stupidité, d'apathie, ce silence né de l'orgueil
+le plus hautain. Un grand arc indien était appuyé contre la muraille;
+beaucoup de flèches et des oiseaux morts étaient semés par terre.
+L'Indien ne remuait pas; il ne paraissait pas respirer. Je lui adressai
+la parole en français, idiome dont la plupart des Indiens de ces
+contrées savent au moins quelques mots. Il leva la tête, me montra du
+doigt un de ses yeux sorti de son orbite, et le sang ruisselant sur son
+visage; puis, de l'oeil qui lui restait, il lança sur moi un regard
+singulièrement significatif. Je sus depuis que, la flèche de son arc
+s'étant cassée au moment où la corde était tendue, un des morceaux de
+l'arme brisée était revenu frapper l'oeil de l'Indien et l'avait crevé.
+Il souffrait en silence; ses traits, malgré la vive douleur qu'il
+éprouvait, conservaient leur dignité fière; il était bien fait, agile,
+dispos; sa physionomie, intelligente et candide. J'admirais ce courage
+du sauvage, stoïque du désert et stoïque sans vanité.
+
+«Point de lit dans la hutte. Quelques peaux d'ours et de buffles non
+tannées étaient empilées dans un coin. Je tirai de ma poche une belle
+montre à répétition, et je dis à cette femme:
+
+«--Il est tard, je suis las: j'ai faim, pourriez-vous me donner à
+manger?»
+
+«Elle jeta sur la montre un regard ardent, avide, et se rapprocha de
+moi.
+
+«--Oui, me dit-elle d'un ton singulier, si vous remuez un peu les
+cendres, vous y trouverez un gâteau qui doit être cuit; j'ai aussi de la
+chair de buffle salée et d'excellente venaison. Je vais vous apporter
+cela.... Mais que votre montre est belle et brillante! Prêtez-la-moi, je
+vous prie.»
+
+«Je détachai la chaîne d'or qui suspendait la montre à mon col; elle
+prit la montre, la tourna, la retourna, l'examina dans tous les sens, et
+finit par passer la chaîne d'or à son col.
+
+«--Je serais bien heureuse, s'écria-t-elle d'un air d'extase, si je
+possédais une montre pareille!»
+
+«Je fis peu d'attention à ses paroles; je lui laissai sans défiance le
+bijou qu'elle semblait admirer si naïvement, et, pressé d'un grand
+appétit, je me mis à souper; mon chien me tenait compagnie et partageait
+mon repas. J'avais souvent parcouru les solitudes américaines sans
+rencontrer de voleurs, et la vieille femme, malgré sa physionomie dure
+et sa voix rauque, ne m'inspirait aucun soupçon.
+
+«Tout-à-coup l'Indien se lève, passe devant moi, se promène dans la
+hutte: je crois que sa douleur devenue insupportable cause cette
+agitation qu'il laisse paraître. Mais il saisit l'instant où la vieille
+femme nous tourne le dos, s'approche, s'abaisse, fixe sur moi un regard
+si ardent, si sombre, si profond, que je ne puis m'empêcher de
+tressaillir. Étonné de ces mouvements et de ces signes, je le suis des
+yeux. Il me semble qu'il s'irrite de n'être pas compris. Après s'être
+assis de nouveau, il se lève encore, et, passant tout à côté de moi, il
+me pince la côte assez vivement pour m'arracher un cri. La femme se
+retourne: il court reprendre sa place sur l'escabeau, examine son
+tomahawk[3], aiguise sur une pierre son couteau de chasse, en examine la
+pointe, puis se met à fumer tranquillement, toujours me jetant à la
+dérobée ses oeillades singulières dont l'éclat eût fait baisser le
+regard le plus hardi.
+
+[Note 3: Espèce de massue indienne.]
+
+«Enfin j'avais deviné l'avertissement mystérieux que me donnait le
+sauvage: j'étais en danger. J'échangeai alors des regards d'intelligence
+avec mon protecteur et redemandai ma montre à l'hôtesse. Elle me la
+rendit; je sortis de la cabane sous je ne sais quel prétexte, emportant
+mon fusil à deux coups. Je le chargeai de quatre balles, j'en examinai
+la détente, je le mis en état, j'en renouvelai les pierres et je
+rentrai. L'Indien me suivait de l'oeil. Je m'étendis sur une peau de
+buffle, j'appelai mon chien, plaçai mon fusil près de moi, et, fermant
+les yeux, je parus me livrer au sommeil le plus profond. L'Indien,
+appuyé sur son tomahawk, n'avait pas quitté sa place.
+
+«Un bruit se fit entendre; mes paupières s'ouvrirent; je vis deux jeunes
+gens, d'une haute taille et d'une grande vigueur, entrer dans la hutte;
+ils apportaient un cerf qu'ils venaient de tuer. La vieille femme, leur
+mère, leur donna de l'eau-de-vie; ils en burent largement. Puis, jetant
+les yeux tour à tour sur l'Indien blessé et sur le coin où je reposais,
+ils demandèrent qui j'étais, et pourquoi _ce chien de sauvage_ était
+entré dans la hutte. Ils parlaient anglais; l'Indien ne comprenait pas
+un mot de cette langue. La mère les attira vers l'extrémité opposée de
+la hutte, me montra du doigt, et dans une longue conférence discuta sans
+doute avec ses dignes fils les moyens de se défaire de moi et de
+s'approprier la montre fatale qui avait tenté sa cupidité. Les jeunes
+gens recommencèrent à boire; l'ivresse les gagna; la vieille buvait avec
+eux; j'espérais que ces libations fréquentes ne tarderaient pas à les
+mettre tous hors de combat. Je frappai doucement du plat de la main le
+dos de mon chien, et j'armai mon fusil. L'admirable sagacité de cet
+animal l'avertit du péril que je courais. Il agita sa queue, s'assit
+l'oeil fixé sur mes ennemis, et prêt à s'élancer sur eux. L'Indien
+immobile avait une main appuyée sur le manche de son couteau de chasse
+et l'autre sur son tomahawk. C'était une scène fort dramatique, et dont
+le silence augmentait l'intérêt.
+
+«La vieille détacha de la paroi de la hutte un long couteau de cuisine,
+dont la lame devait m'envoyer dans l'autre monde. Une meule à repasser
+se trouvait dans un des coins; elle la fit tourner lentement, aiguisa
+soigneusement son arme; je vis l'eau tomber goutte à goutte sur la
+meule, et ne perdis pas un des mouvements de l'infernale créature; le
+foyer à demi éteint éclairait ses traits décharnés, les jeunes gens ses
+complices chancelaient sur leurs jambes avinées; le sauvage, toujours
+calme, restait debout; sa main qui serrait le tomahawk fatal était prête
+à abattre le premier assaillant. Le canon de mon fusil était disposé à
+frapper de mort celui qui s'approcherait de moi; mon chien regardait
+alternativement son maître et ses agresseurs. Cette attente dura
+longtemps; une sueur froide couvrait mes membres.
+
+«--Allons, dit tout bas la meurtrière à ses enfants. Il dort; je me
+charge de lui. Dépêchez cet Indien.»
+
+«Elle s'avança doucement, d'un pas assuré mais prudent; son pied
+touchait à peine la terre. L'Indien s'était levé; le tomahawk que sa
+main brandissait allait tomber sur l'un des assassins, et j'allais
+presser la double détente de mon fusil, quand on entendit frapper à la
+porte.
+
+«Je me levai, j'ouvris. C'était deux voyageurs canadiens, vrais
+Hercules, dont je bénis l'arrivée. L'Indien, d'un geste éloquent,
+désigna les deux fils de la mégère, et s'écria en mauvais français à
+peine intelligible:
+
+«--Eux vouloir tuer celui-là, l'homme blanc, et moi, l'homme rouge.
+Grand-Esprit! lui!... vous envoyer, hommes blancs!»
+
+«Je confirmai l'accusation du sauvage, et je racontai aux voyageurs,
+tous deux armés de longues carabines, la scène qui venait de se passer.
+La vieille femme, stupéfaite, tenait encore en sa main son couteau. Les
+deux jeunes gens ivres ne nièrent pas leurs intentions d'assassinat; la
+vieille s'emporta en imprécations et en vociférations qui ne la
+sauvèrent pas. Nous garrottâmes les pieds et les mains de ces trois
+misérables; l'Indien se mit à exécuter une de ces danses burlesques et
+triomphales en usage parmi les tribus du désert. Nous passâmes la nuit
+dans la hutte, et l'aurore reparut vermeille et riante.
+
+«Il s'agissait de châtier les assassins. Nous déliâmes leurs pieds, mais
+nous laissâmes leurs mains garrottées, et nous les forçâmes de nous
+suivre. Il y a dans ces contrées éloignées une singulière législation
+établie par les colons, et qui consiste à brûler l'habitation du
+meurtrier, à l'attacher à un arbre et à le faire passer par les verges;
+nous nous conformâmes à ce code, en vigueur aujourd'hui depuis les rives
+de l'Atlantique jusqu'aux chutes du Niagara. La hutte fut réduite en
+cendres. Le sauvage reçut pour sa récompense les ustensiles de ménage et
+le mobilier des coupables; la vieille et ses enfants furent soumis à cet
+ignominieux supplice, et, après les avoir détachés, nous continuâmes
+notre voyage, accompagnés du jeune guerrier indien qui fumait gravement
+sur la route.
+
+«Ce fut le seul danger de ce genre que je courus pendant mes longues
+tournées. Cependant les solitudes de l'Amérique se peuplent du rebut du
+monde: vous trouvez, épars dans ces prairies sans limites, des assassins
+de Vienne et de Leipzick, des escrocs de Paris et de Londres, des
+aventuriers italiens, des mendiants écossais. Réduits à vivre du travail
+de leurs mains, leurs vices, qui n'ont plus d'aliments, s'amortissent et
+leurs moeurs s'améliorent. Quand ils reviennent à leurs penchants
+criminels, on les chasse, on les refoule dans des solitudes plus
+éloignées; on les rejette comme des bêtes fauves, dans d'impénétrables
+tanières. Des magistrats nommés _régulateurs_ sont chargés de cet
+office; voici comment ils procèdent:
+
+«Lorsqu'un des membres des nouvelles colonies a violé les lois, commis
+un meurtre ou un larcin, outragé ouvertement la décence et la probité,
+les notables de l'endroit choisissent dans leur sein plusieurs personnes
+chargées d'examiner et de punir le coupable; ce sont les _régulateurs_.
+Un premier délit est puni d'exil. Le criminel doit quitter, dans un laps
+de temps déterminé, le pays où le crime a eu lieu. S'il ose reparaître
+dans les environs et y commettre de nouvelles violences, malheur à lui!
+Les _régulateurs_ le déclarent hors la loi. On brûle son habitation; le
+délinquant, attaché à un arbre, est fouetté sans pitié; meurtrier avec
+préméditation, on le fusille, on plante sur un pieu sa tête sanglante
+détachée du tronc. Cette sévérité, que l'on regardera peut-être comme
+barbare, est nécessaire à la sécurité de ces établissements naissants.»
+
+
+XXIV.
+
+Voici la traduction de quelques scènes sauvages de l'Amérique:
+
+«À la branche de saule qui pend de sa ceinture, l'amateur de poissons en
+a déjà accroché une centaine, lorsque, tout à coup, le ciel s'assombrit,
+et l'orage menace. Il sait très-bien qu'en changeant seulement d'amorce
+et d'hameçon, il pourrait avoir sous peu une ou deux belles anguilles;
+mais, en homme prudent, il aime mieux regagner le bord et emporter
+tranquillement son butin à la maison.
+
+«Voilà comment s'y prend le pêcheur à la ligne qui veut procéder
+méthodiquement et dans les règles; et certes, il y a du plaisir à le
+voir, lorsqu'avec aisance et grâce il tend l'appât à l'objet de ses
+désirs, soit au milieu même des flots turbulents, soit à l'abri sous les
+basses branches du rivage, partout enfin où s'ébat une multitude de ces
+petits êtres jouissant en paix de leur trompeuse sécurité. Rarement,
+entre ses mains, son instrument s'embrouille et se mêle, tandis qu'avec
+une incomparable dextérité il les tire de l'eau l'un après l'autre.
+
+«Cependant il y a bon nombre de pêcheurs qui, par un procédé beaucoup
+plus simple, savent prendre tout autant de poissons, sans leur laisser
+même un instant pour se reconnaître. Voyez-moi ces joyeux petits
+garnements, dont l'un est planté debout sur la rive, pendant que les
+autres ont bravement enfourché les arbres qui sont tombés en travers de
+la rivière. Leurs gaules sont tout bonnement des baguettes de noisetier
+ou de noyer; une corde leur sert de ligne, et leurs hameçons ne
+paraissent pas des plus fins. Le premier est porteur d'une calebasse
+remplie de vers qu'il garde en vie dans de la terre humide; le second a
+renfermé dans une bouteille une cinquantaine de sauterelles, également
+en vie; le troisième n'a rien du tout pour amorcer, mais il empruntera à
+son voisin. Et les voilà, mes trois gaillards, qui font tournoyer leurs
+baguettes en l'air, afin de dérouler les lignes, à l'une desquelles est
+attachée une plaque de liége, tandis que l'autre n'a qu'un petit morceau
+de bois léger, et la dernière deux ou trois gros grains de plomb pour la
+faire couler. Maintenant, les hameçons ont reçu l'appât, et tout est
+prêt. Chacun jette sa ligne là où il croit qu'il fait le meilleur, ayant
+eu soin, avant tout, de sonder avec sa baguette la profondeur de l'eau
+pour s'assurer que la petite bouée pourra se maintenir en place. _Toc,
+toc..._ le liége file et s'enfonce, le morceau de bois disparaît, le
+plomb donne des secousses, et au même instant volent en l'air trois de
+ces pauvres poissons, qui, chemin faisant, se décrochent et vont tomber
+bien loin parmi les herbes, où ils sautillent et se débattent jusqu'à
+ce que mort s'ensuive. Mais déjà les hameçons, amorcés de nouveau, sont
+retournés en chercher d'autres. Le fretin abonde, le temps est propice,
+la saison délicieuse (on est au mois d'octobre), et les poissons sont
+devenus si gourmands de vers et de sauterelles qu'une douzaine à la fois
+sautent après le même appât. Nos jeunes novices, je vous l'assure,
+s'amusent joliment: en une heure, ils ont presque vidé le trou, et
+peuvent emporter une fameuse friture à leurs parents et à leurs petites
+soeurs. Dites-moi, est-ce que ce plaisir-là ne vaut pas celui du premier
+pêcheur, avec toute son expérience et sa méthode?
+
+«Parfois, après qu'on avait lâché l'écluse d'un moulin, pour des raisons
+mieux connues du meunier que de moi, je voyais tous ces petits poissons
+se retirer ensemble dans un ou deux bas-fonds, comme s'ils n'eussent
+voulu, à aucun prix, abandonner leur retraite favorite. Il y en avait
+alors tant et tant, qu'on pouvait en prendre à volonté avec la première
+ligne venue, pourvu qu'il y eût au bout une épingle amorcée de quelque
+sorte de ver ou d'insecte que ce fût, et même d'un morceau de poisson
+frais. Puis tout à coup, je ne sais pourquoi, sans aucune cause
+apparente, ils cessaient de mordre, et il n'y avait ni précaution ni
+appât qui pût les engager, non plus qu'aucun autre du même trou, à
+reprendre à l'hameçon.
+
+«Pendant les grandes inondations, ce poisson ne veut d'aucune espèce
+d'amorce; mais alors on peut le prendre à l'épervier ou à la seine, à
+condition que le pêcheur ait une parfaite connaissance des lieux. Au
+contraire, quand l'eau se trouve basse, il n'est pas de trou écarté, pas
+de remous à l'abri de quelque pierre, pas de place recouverte de bois
+flotté, où l'on ne puisse se promettre ample capture. Les nègres de
+quelques contrées du Sud en font d'abondantes pêches à la fin de
+l'automne. Pour cela, ils choisissent les parties peu profondes des
+étangs, entrent doucement dans l'eau et placent, de distance en
+distance, un engin d'osier assez semblable à un petit baril et ouvert
+aux deux bouts. Du moment que les poissons se sentent retenus dans la
+partie inférieure qui pose au fond, leur frétillement avertit le pêcheur
+qui n'a pas alors grand mal à s'en emparer.
+
+«Ces poissons, qui excèdent rarement cinq ou six pouces en longueur,
+n'en ont d'ordinaire que de quatre à cinq, sur un ou deux de large. Leur
+chair, qui renferme peu d'arêtes, fournit en toute saison un manger
+excellent. Ayant remarqué que leur couleur changeait suivant les
+différentes contrées et les rivières, lacs ou étangs qu'ils fréquentent,
+j'ai été conduit à penser que ce curieux résultat pourrait bien provenir
+de la différence de coloration des eaux. Ainsi, ceux que j'ai pris dans
+les eaux profondes de la rivière Verte, au Kentucky, présentaient une
+teinte olive brun foncé tout autre que la couleur générale de ceux qu'on
+pêche dans les ondes si claires de l'Ohio ou du Schuylkill; ceux des
+eaux rougeâtres des marais, dans la Louisiane, sont d'un cuivre terne,
+et ceux enfin qui vivent dans les courants qu'ombragent des cèdres ou
+des pins, se distinguent par une nuance pâle, jaunâtre et blême.
+
+«En quelque lieu qu'on la rencontre, cette petite Perche témoigne une
+préférence décidée pour les lits rocailleux, les bancs de sable et de
+gravier, et toujours elle évite les fonds bourbeux. Quand vient le
+moment du frai, cette préférence est encore plus marquée; on la voit
+alors passer et repasser sur les endroits où l'eau est basse, cherchant
+le gravier le plus fin; un instant elle se balance, puis se laisse aller
+lentement jusqu'au fond, où, à l'aide de ses nageoires, elle creuse dans
+le sable une sorte de nid de forme circulaire, et qui peut avoir une
+étendue de huit à dix pouces. En quelques jours, un petit rebord s'élève
+à l'entour, et, la place ainsi préparée et rendue bien propre, elle y
+dépose ses oeufs. Si vous regardez attentivement, vous compterez
+cinquante, soixante ou plus de ces nids, les uns séparés par un
+intervalle de quelques pieds seulement, d'autres à l'écart, à plusieurs
+pas. Au lieu d'abandonner son produit, comme ceux de sa famille ont
+coutume de le faire, ce charmant petit poisson veille dessus avec toute
+la sollicitude d'un oiseau qui couve; il se tient immobile au-dessus du
+nid, observant ce qui se passe aux environs. Qu'une feuille tombée de
+l'arbre, un morceau de bois ou quelque autre corps étranger vienne à
+rouler dedans, il le prend avec sa gueule et le rejette
+très-soigneusement de l'autre côté de sa fragile muraille. C'est un fait
+dont j'ai été plusieurs fois témoin; et, frappé de la prudence et de la
+propreté de cet être si mignon, ayant remarqué d'ailleurs qu'à cette
+même époque il ne voulait mordre à aucune espèce d'appât, je me mis en
+tête, un beau matin, de tenter plusieurs expériences, afin de voir ce
+que l'instinct ou la raison le rendraient capable de faire, si on le
+poussait à bout de patience.
+
+«M'étant muni d'une belle ligne et des insectes que je savais le plus de
+son goût, je gagnai un banc de sable recouvert par un pied d'eau
+environ, et où j'avais préalablement reconnu plusieurs de ces dépôts
+d'oeufs. Je m'approchai tout près de la rive sans faire de bruit, mis à
+mon hameçon un ver de terre dont la plus grande partie était laissée
+libre pour qu'il pût se tortiller tout à son aise, et jetai ma ligne
+dans l'eau, de façon qu'en passant par-dessus le bord, l'appât vînt se
+placer au fond. Le poisson m'avait aperçu, et, quand le ver eut envahi
+son enceinte, il nagea jusqu'au bord opposé, où il resta quelque temps à
+se balancer; enfin, se hasardant, il se rapprocha du ver, le prit dans
+sa gueule et le repoussa de mon côté si gentiment et avec tant de
+précaution, qu'en vérité c'était à en demeurer confondu. Je répétai
+l'expérience six ou sept fois, et toujours avec le même résultat. Je
+changeai d'amorce et mis une jeune sauterelle que je fis flotter dans
+l'intérieur du nid: l'insecte fut rejeté comme le ver; et vainement, à
+deux ou trois reprises, j'essayai de piquer le poisson. Alors je lui
+présentai l'hameçon nu, en employant la même manoeuvre. Il parut d'abord
+grandement alarmé: il nageait d'un côté, puis de l'autre, sans
+s'arrêter, et semblait comprendre tout le danger de s'attaquer, cette
+fois, à un objet aussi suspect. Pourtant il finit encore par s'en
+approcher, mais petit à petit, le prit délicatement, l'enleva, et
+l'hameçon, à son tour, fut rejeté hors du nid!
+
+«Lecteur, si comme moi vous étudiez la nature pour vous élever l'esprit
+par la contemplation des phénomènes étonnants qu'elle offre à chaque pas
+dans son immense domaine, ne resterez-vous pas frappé d'une admiration
+profonde en voyant ce petit poisson, objet si chétif et si humble,
+auquel le Créateur a donné des instincts si merveilleux? Pour moi, je ne
+cessais de le regarder avec ravissement, et je me demandais comment la
+Nature avait pu le douer d'un sens aussi réfléchi et d'une telle
+puissance. Un désir irrésistible d'en apprendre davantage me poussa à
+continuer mon expérience. Certes, je savais alors manoeuvrer un hameçon
+tout comme un autre; mais, quelque effort que je fisse, je ne pus jamais
+parvenir à prendre ce petit poisson, et ce fut de même inutilement que
+je dressai mes batteries contre plusieurs de ses camarades.
+
+«Ainsi j'avais trouvé mon maître! Je repliai ma ligne, et donnai un
+grand coup de baguette dans l'eau, de manière à atteindre presque le
+poisson. D'un élan, il se lança comme un trait à la distance de
+plusieurs mètres, resta quelque temps à se balancer d'un air tranquille;
+puis, dès que ma baguette eut quitté l'eau, revint prendre son poste.
+Alors, je pus connaître tout le dommage que je lui avais causé, car je
+l'aperçus qui s'employait de son mieux à nettoyer et lisser son nid;
+mais, pour le moment, je ne jugeai pas à propos de pousser plus loin mes
+expériences.»
+
+ LAMARTINE.
+
+(_La suite au prochain entretien._)
+
+
+
+
+CXVIIIe ENTRETIEN.
+
+LITTÉRATURE AMÉRICAINE.
+
+UNE
+
+PAGE UNIQUE D'HISTOIRE NATURELLE,
+
+PAR AUDUBON.
+
+(DEUXIÈME PARTIE.)
+
+
+I.
+
+LA CHASSE À L'ÉLAN.
+
+«Bientôt le chasseur entend venir l'élan, qui fait grand bruit; et,
+quand il le juge suffisamment près, il choisit une bonne place où le
+frapper, et le tue. Il n'est pas prudent, tant s'en faut, de se tenir à
+portée de l'animal, qui dans ce cas ferait certainement à l'agresseur un
+mauvais parti.
+
+«Un mâle, entièrement venu, mesure, dit-on, neuf pieds de haut; et avec
+ses immenses andouillers branchus, son aspect est tout à fait
+formidable. De même que le daim de Virginie et le karibou mâle, ces
+animaux jettent leur bois chaque année, vers le commencement de
+décembre; mais, la première année, ils ne le perdent pas même au
+printemps[4]. Quand on les irrite, ils grincent horriblement des dents,
+hérissent leur crinière, couchent les oreilles et frappent avec
+violence. S'ils sont inquiétés, ils poussent un lamentable gémissement
+qui ressemble beaucoup à celui du chameau.
+
+[Note 4: Il y a ici une apparente contradiction qui s'explique quand on
+sait que, tandis que les vieux élans déposent leur bois en décembre et
+janvier, les jeunes ne le perdent qu'en avril et mai; mais la première
+année ils ne le perdent pas du tout, par conséquent pas même au
+printemps.]
+
+«Dans ces régions désolées et sauvages qui ne sont guère fréquentées que
+par l'Indien, l'espèce du daim commun était extraordinairement
+abondante. Nous avions beaucoup de mal à retenir nos chiens, qui en
+rencontraient des troupeaux presque à chaque pas. Ce dernier, par ses
+moeurs, se rapproche beaucoup de l'élan.
+
+«Quant au renne ou _karibou_, son pied est très-large et très-plat; il
+peut l'étendre sur la neige jusqu'au fanon[5], de sorte qu'il court
+aisément sur une croûte à peine assez solide pour porter un chien. Quand
+la neige est molle, on les voit en troupes immenses, aux bords des
+grands lacs sur lesquels ils se retirent dès qu'on les poursuit, parce
+que la première couche y est bien plus résistante que partout ailleurs;
+mais, si la neige vient à durcir, ils se jettent dans les bois. Avec
+cette facilité qu'ils ont de courir à sa surface, il leur serait inutile
+de se tracer des sentier au travers, comme fait l'élan; aussi, pendant
+l'hiver, n'ont-ils pas de remise proprement dite. On ne connaît pas bien
+exactement quelle peut être la vitesse de cet animal, mais je suis
+convaincu qu'elle dépasse de beaucoup celle du cheval le plus léger.»
+
+[Note 5: C'est ici la touffe de crins qui pousse derrière le pâturon.]
+
+
+II.
+
+LE TROGLODYTE D'HIVER.
+
+«La grande étendue de pays que parcourt dans ses migrations ce petit
+oiseau est certainement le fait le plus remarquable de son histoire. À
+l'approche de l'hiver, il abandonne les lieux où il s'est retiré, bien
+loin au Nord, peut-être jusqu'au Labrador ou à Terre-Neuve, traverse,
+sur ses ailes concaves et qui semblent si frêles, les détroits du golfe
+Saint-Laurent, et gagne de plus chaudes régions, pour y demeurer
+jusqu'au retour du printemps. C'est comme en se jouant qu'il accomplit
+ce long voyage; il s'en va, sautillant d'une racine ou d'une souche à
+l'autre, voltigeant de branche en branche, hasardant une courte échappée
+de droite et de gauche; et cela, sans cesser de chercher sa nourriture,
+mais toujours sémillant et toujours gai, comme s'il n'avait souci ni du
+temps ni de la distance. Il arrive au bord de quelque large fleuve; qui
+ne connaîtrait ses habitudes pourrait craindre que ce ne fût là pour lui
+un obstacle insurmontable: point du tout, il déploie ses ailes, s'élance
+et glisse comme un trait au-dessus du redoutable courant.
+
+«J'ai trouvé le troglodyte d'hiver dans les basses parties de la
+Louisiane et dans les Florides, en décembre et janvier; mais jamais plus
+tard que la fin de ce dernier mois. Leur séjour dans ces contrées
+dépasse rarement trois mois; ils en emploient deux autres, tant à bâtir
+leur nid qu'à élever leur couvée; et, comme ils quittent le Labrador
+vers le milieu d'août, au plus tard, ils passent probablement plus de la
+moitié de l'année à voyager. Il serait intéressant de savoir si ceux qui
+nichent au long de la rivière Colombie, près l'océan Pacifique, visitent
+nos rivages de l'Atlantique. Mon ami T. Nuttall m'a dit en avoir vu
+élever leurs petits dans les bois qui bordent nos côtes du Nord-Ouest.
+
+«En passant à East-Port dans le Maine, lors de mon voyage au Labrador,
+j'y trouvai ces oiseaux extrêmement abondants, et en plein chant, bien
+que l'air fût toujours très-froid, et même que des glaçons pendissent
+encore à chaque rocher (on était au 9 mai). Le 11 juin, ils se
+montrèrent non moins nombreux sur les îles de la Madeleine, et je ne me
+rendais pas trop compte de quelle manière ils avaient pu venir
+jusque-là; mais les habitants me dirent qu'il n'y en paraissait aucun de
+tout l'hiver. Le 20 juillet enfin, je les retrouvai au Labrador, en me
+demandant de nouveau comment ils avaient fait pour atteindre ces rivages
+perdus et d'un si difficile accès. Était-ce en suivant le cours du
+Saint-Laurent, ou bien en volant d'une île à l'autre au travers du
+golfe? Je les ai rencontrés dans presque tous les États de l'Union, où
+cependant je n'ai trouvé leur nid que deux fois: l'une près de la
+rivière Mohauk, dans l'État de New-York; l'autre dans le grand marais de
+pins, en Pensylvanie. Mais ils nichent en grand nombre dans le Maine, et
+probablement dans le Massachusetts, quoiqu'il y en ait peu qui passent
+l'hiver, même dans ce dernier État.
+
+«Je ne connais aucun oiseau de si petite taille, dont le chant ne le
+cède à celui du troglodyte d'hiver. Il est vraiment musical, souple,
+cadencé, énergique, plein de mélodie; et l'on s'étonne qu'un son si
+bien soutenu puisse sortir d'un aussi faible organe. Quelle oreille y
+resterait insensible? Lorsqu'il se fait entendre, ainsi qu'il arrive
+souvent, dans la sombre profondeur de quelque funeste marécage, l'âme se
+laisse aller à son charme puissant, et, par l'effet même du contraste,
+en éprouve d'autant plus de ravissement et de surprise. Pour moi, j'ai
+toujours mieux senti, en l'écoutant, la bonté de l'auteur de toutes
+choses, qui, dans chaque lieu sur la terre, a su placer quelque cause de
+jouissance et de bien-être pour ses créatures.
+
+«Une fois, je traversais la partie la plus obscure et la plus
+inextricable d'un bois, dans la grande forêt de pins, non loin de
+Maunchunk, en Pensylvanie; et je n'étais attentif qu'à me garantir des
+reptiles venimeux dont je craignais la rencontre en cet endroit, lorsque
+soudain les douces notes du troglodyte parvinrent à mon oreille, et
+produisirent en moi une émotion si délicieuse, qu'oubliant tout danger,
+je me lançai bravement au plus épais des broussailles, à la poursuite de
+l'oiseau dont le nid, je l'espérais, ne devait pas être loin. Mais lui,
+comme pour mieux me narguer, s'en allait tranquillement devant moi,
+choisissant les buissons les plus épineux, s'y glissant avec une
+prestesse étonnante, s'arrêtant pour pousser sa petite chanson près de
+moi, et l'instant d'après dans une direction tout opposée. Je commençais
+à en avoir assez de ce fatigant exercice, lorsqu'enfin je le vis se
+poser au pied d'un gros arbre, presque sur les racines, et l'entendis
+gazouiller quelques notes plus harmonieuses encore que toutes celles
+qu'il avait jusqu'alors modulées. Tout à coup, un autre troglodyte
+surgit comme de terre, à ses côtés, et disparut non moins subitement,
+avec celui que je poursuivais. Je courus à la place où ils venaient de
+se montrer, sans la perdre une minute de vue, et remarquai une
+protubérance couverte de mousse et de lichen, assez semblable à ces
+excroissances qui poussent sur les arbres de nos forêts, sauf cette
+différence qu'elle présentait une ouverture parfaitement ronde, propre
+et tout à fait lisse. J'introduisis un doigt dedans et ressentis bientôt
+quelques coups de bec, accompagnés de cris plaintifs. Plus de doute:
+j'avais, pour la première fois de ma vie, trouvé le nid de notre
+troglodyte d'hiver! Je fis doucement sortir le gentil habitant de sa
+demeure, et en retirai les oeufs à l'aide d'une sorte d'écope que
+j'avais façonnée pour cela. Je m'attendais à en trouver beaucoup, mais
+il n'y en avait que six; et c'est le même nombre encore que je comptai
+dans l'autre nid de troglodyte sur lequel, plus tard, je parvins à
+mettre la main. Cependant le pauvre oiseau avait appelé son camarade,
+et, par leurs clameurs réunies, ils semblaient me supplier de ne pas
+ravir leur trésor. Plein de compassion, j'allais m'éloigner, lorsqu'une
+idée me frappa: c'est que je devais avant tout donner une exacte
+description du nid, et que pareille occasion ne me serait peut-être plus
+offerte. Croyez-moi, lecteur, quand je me résolus à sacrifier ce nid,
+c'était autant pour vous que pour moi.--Extérieurement, il mesurait sept
+pouces de haut sur quatre et demi de large; l'épaisseur de ses
+murailles, composées de mousses et de lichen, était de près de deux
+pouces, de façon qu'à l'extérieur il offrait l'apparence d'une poche
+étroite dont la paroi était réduite à quelques lignes, du côté où elle
+se trouvait en contact avec l'écorce de l'arbre. Le bas de la cavité,
+jusqu'à moitié du nid, était garni de poil de lièvre, et sur le fond,
+ou _nichette_, avaient été étendues une demi-douzaine de ces larges
+plumes duveteuses que notre tétrao commun porte sous le ventre. Les
+oeufs, d'un rouge tendre, rappelant la teinte pâlissante d'une rose dont
+la corolle commence à se flétrir, étaient marqués de points d'un brun
+rougeâtre et plus nombreux vers le gros bout.
+
+«Quant au second nid, je le trouvai près de Mohauk, et par un pur
+hasard. Un jour, au commencement de juin, vers midi, me sentant fatigué,
+je m'étais assis sur un rocher qui surplombait les eaux, et m'amusais,
+en me reposant, à voir se jouer des troupes de poissons. Le lieu était
+humide, et bientôt, la fraîcheur me portant au cerveau, je fus pris d'un
+violent éternuement dont le bruit fit partit un troglodyte de dessous
+mes pieds. Le nid, que je n'eus pas de peine à découvrir, était collé
+contre la partie inférieure du roc, et présentait les mêmes
+particularités de forme et de structure que le précédent; mais il était
+plus petit, et les oeufs, au nombre de six, renfermaient des foetus déjà
+bien développés.
+
+«Les mouvements de cet intéressant oiseau sont vifs et décidés.
+Observez-le quand il cherche sa nourriture, comme il sautille, rampe et
+se glisse furtivement d'une place à l'autre, semblant indiquer que tout
+cet exercice n'est pour lui qu'un plaisir. À chaque instant il
+s'incline, la gorge en bas, de manière à toucher presque l'objet sur
+lequel il se tient; puis, étendant tout d'un coup son pied nerveux que
+seconde l'action de ses ailes concaves et à moitié tombantes, il se
+redresse et s'élance, en portant sa petite queue constamment retroussée.
+Tantôt, par le creux d'une souche, il se faufile comme une souris;
+tantôt, il s'accroche à la surface avec une singulière mobilité
+d'attitudes; puis soudain il a disparu, pour se remontrer, la minute
+d'après, à côté de vous. Par moments, il prolonge son ramage sur un ton
+langoureux; ou bien, une seule note brève et claire éclate en un
+_tshick-tshick_ sonore, et pour quelques instants il garde le silence;
+volontiers il se poste sur la plus haute branche d'un arbrisseau, ou
+d'un buisson qu'il atteint en sautant légèrement d'un rameau à l'autre;
+pendant qu'il monte, il change vingt fois de position et de côté, il se
+tourne et se retourne sans cesse, et, lorsqu'enfin il a gagné le sommet,
+il vous salue de sa plus délicate mélodie; mais une nouvelle fantaisie
+lui passe par la tête, et sans que vous vous en doutiez, en un clin
+d'oeil, il s'est évanoui. Tel vous le voyez, toujours alerte et se
+trémoussant, mais surtout dans la saison des amours. En tout temps,
+néanmoins, lorsqu'il chante, il tient sa queue baissée. En hiver, quand
+il prend possession de sa pile de bois sur la ferme, non loin de la
+maisonnette du laboureur, il provoque le chat par ses notes dolentes; et
+montrant sa fine tête par le bout des bûches au milieu desquelles il
+gambade en toute sûreté, le rusé met à l'épreuve la patience de
+Grimalkin.
+
+«Ce troglodyte se nourrit principalement d'araignées, de chenilles, de
+petits papillons et de larves. En automne, il se contente de baies
+molles et juteuses.
+
+«Ayant, dans ces dernières années, passé un hiver à Charleston, en
+compagnie de mon digne ami Bachman, je remarquai que ce charmant oiseau
+faisait son apparition dans cette ville et les faubourgs, au mois de
+décembre. Le 1er janvier, j'en entendis un en pleine voix, dans le
+jardin de mon ami, qui me dit qu'il ne se montre pas régulièrement
+chaque hiver dans ces contrées, et qu'on n'est sûr de l'y rencontrer
+que durant les saisons extrêmement rigoureuses.
+
+«Pour vous mettre mieux à même de comparer ses moeurs avec celles du
+troglodyte commun d'Europe (les moeurs des oiseaux ayant toujours été,
+comme vous le savez, le sujet de prédilection de mes études), je vous
+présente ici les observations que mon savant ami W. Mac Gillivray a
+faites sur ce dernier, en Angleterre.
+
+«Chez nous, dit-il, le troglodyte n'émigre pas, et se trouve en hiver
+dans les parties les plus septentrionales de l'île, aussi bien que dans
+les Hébrides. Son vol consiste en un battement d'ailes rapide et
+continu, et, par suite, n'est pas onduleux, mais s'effectue en droite
+ligne. Il n'est pas non plus soutenu, d'ordinaire l'oiseau se contentant
+de voltiger d'un buisson ou d'une pierre à l'autre. Il se plaît surtout
+à côtoyer les murailles, parmi les fragments de rochers, au milieu des
+touffes d'ajoncs et le long des haies où il attire l'attention par la
+gentillesse de ses mouvements et la bruyante gaieté de son ramage. Quand
+il veut demeurer en place, il porte sa queue presque droite, et tout
+son corps s'agite par brusques secousses; mais bientôt il repart en
+faisant de petits sauts, s'aidant en même temps des ailes, et
+s'accompagnant de son rapide et continuel _chit_, _chit_. Au printemps
+et en été, le gazouillement du mâle, qu'il répète par intervalles, est
+plein, riche et mélodieux. Même en automne et dans les beaux jours
+d'hiver, on peut souvent l'entendre précipiter les notes de sa chanson,
+si claires, si retentissantes et qui, toutes familières qu'elles sont,
+surprennent toujours, étant produites par un instrument aussi fragile.
+
+«Durant la saison des oeufs, les troglodytes se tiennent par couples,
+habituellement dans des lieux retirés, tels que les vallons couverts de
+broussailles, les bois moussus, le lit des ruisseaux, et les endroits
+rocailleux qu'ombragent et défendent des ronces, des épines ou d'autres
+buissons. Mais ils recherchent aussi les vergers, les jardins et les
+haies dans le voisinage immédiat de nos habitations dont même les plus
+sauvages s'approchent en hiver. Ils ne sont pas, à proprement parler,
+farouches, puisqu'ils se croient en sûreté à la distance de vingt ou
+trente mètres de l'homme; néanmoins, lorsqu'ils voient quelqu'un
+s'avancer trop près, ils se cachent dans des trous, parmi des pierres ou
+des racines.
+
+«Rien n'est plaisant à voir comme ce petit oiseau. Il est d'une humeur
+si charmante et si gaie! Dans les jours sombres, les autres oiseaux
+paraissent tout mélancoliques; quand il pleut, les moineaux et les
+pinsons restent silencieux sur la branche, les ailes pendantes et les
+plumes hérissées; mais tous les temps sont bons pour le troglodyte; les
+larges gouttes d'une pluie d'orage ne le mouillent pas davantage qu'une
+légère bruine venant de l'est; et quand il regarde de dessous le
+buisson, ou qu'il présente sa tête par le creux du mur, ne semble-t-il
+pas aussi mignon, aussi propret que le jeune chat qui fait gros dos sur
+les tapis du parloir?
+
+«C'est vraiment un spectacle amusant que d'observer une famille de
+troglodytes qui vient de sortir du nid. En marchant à travers des
+ajoncs, des genêts ou des genévriers, vous êtes attiré vers quelque
+hallier d'où vous avez entendu s'élever un son doux, assez semblable à
+la syllabe _chit_ plusieurs fois répétée; le père et la mère troglodyte
+voltigent autour des jeunes rameaux; et bientôt vous voyez un petit
+qui, d'une aile faible encore, mais en toute hâte, rentre sous le
+buisson, en poussant un cri étouffé. D'autres le suivent à la file;
+tandis que les parents s'agitent, pleins d'alarme, aux environs, et font
+retentir leur bruyant _chit_, _chit_, dont les diverses intonations
+indiquent le degré de passion qui les anime.--En rase campagne, on peut
+facilement prendre un jeune troglodyte à la course; et j'ai aussi
+entendu dire qu'un vieux ne tarde pas à être fatigué, par un temps de
+neige, alors qu'il ne trouve rien pour se cacher. Toutefois, même en
+pareil cas, il n'est pas aisé de ne jamais le perdre de vue, car au pied
+d'un monticule, le long d'une muraille ou dans une touffée, qu'il se
+rencontre le moindre trou, il s'y glisse à l'improviste, et, cheminant
+par-dessous la neige, ne reparaît qu'à une grande distance.
+
+«Les troglodytes s'accouplent vers le milieu du printemps, et, dès les
+premiers jours d'avril, commencent à bâtir leur nid, dont la forme et
+les matériaux varient suivant la localité. Mon fils m'en a apporté un
+qui m'a paru d'un volume étonnant, comparé à la taille de l'architecte:
+il n'a pas moins de sept pouces de diamètre sur une hauteur de huit.
+Ayant été placé sur une surface plate, en dessous d'un banc, sa base en
+a pris naturellement la forme, et se compose de fougère sèche et
+d'autres plantes, mêlées à des feuilles d'herbe et à des végétaux
+ligneux. Les parois, à l'extérieur, sont construites des mêmes
+matériaux; et l'intérieur, d'un diamètre de trois pouces, est
+parfaitement sphérique. Plus en dedans, la paroi ne présente que des
+mousses encore toutes vertes, et se trouve arc-boutée avec des feuilles
+de fougère et des brins de paille. Les mousses s'y entrelacent
+curieusement à des racines fibreuses ainsi qu'à du poil de différents
+animaux. Enfin, la surface tout à fait interne est lisse et compacte,
+comme du feutre très-serré. Jusqu'à la hauteur de deux pouces, on y
+remarque une ample garniture de plumes larges et soyeuses, appartenant
+les unes, et pour la plupart, au pigeon sauvage, d'autres, au faisan, au
+canard domestique et même au merle. L'entrée, adroitement ménagée vers
+le haut, sur le côté, a la forme d'une arche surbaissée. Sa largeur, à
+la base, est de deux pouces; sa hauteur, d'un pouce et demi. Le seuil,
+si je puis dire, se compose de brindilles très-flexibles, de fortes
+tiges d'herbe et jeunes pousses, le reste étant feutré de la manière
+ordinaire. Il contenait cinq oeufs, d'une forme ovale allongée, ayant
+huit lignes de long sur six de large; le fond en était d'un blanc pur,
+avec quelques raies ou taches vers le gros bout, et d'un rouge clair.
+
+«On trouve ces nids en différents endroits: très-souvent dans un
+enfoncement, sous le rebord de quelque rive; parfois dans une crevasse
+parmi des pierres, dans le trou d'un mur ou d'un vieux tronc, sous le
+toit de chaume d'un cottage ou d'un hangar, sur le faîte d'une grange,
+sur une branche d'arbre, soit qu'elle s'étende au long d'une muraille,
+ou croisse seule et sans appui; enfin, parmi le lierre, les
+chèvrefeuilles, la clématite et autres plantes grimpantes. Quand le nid
+repose par terre, sa base et souvent tout l'extérieur se composent de
+feuilles et de brins de paille; mais, lorsqu'il est autrement placé, le
+dehors est d'ordinaire plus lisse, mieux soigné, et principalement formé
+de mousse.
+
+«Quant au nombre d'oeufs qu'il contient, les auteurs ne sont pas
+d'accord. M. Weir dit que d'habitude il est de sept ou huit, mais qu'il
+peut monter jusqu'à seize ou dix-sept; Robert Smith, un tisserand de
+Bathgate, m'a raconté qu'il y a quelques années, il trouva un de ces
+nids sur le bord d'un petit ruisseau, qui en contenait dix-sept; et je
+tiens de James Baillie Esq., qu'en juin dernier, il en a retiré seize
+d'un autre qui était sur une sapinette.
+
+«Permettez-moi maintenant, et toujours à propos du troglodyte d'Europe,
+de vous présenter une petite scène dont je dois la description à
+l'obligeance de mon ami, M. Thomas M'Culloch de Picton.
+
+«Une après-midi, pendant ma résidence à _Springvale_, non loin de
+_Hammersmith_, je m'amusais à suivre de l'oeil les évolutions d'un
+couple de poules d'eau qui prenaient leurs ébats, au bord de ces grands
+roseaux si communs dans les environs, lorsque mon attention se porta sur
+un troglodyte qui, un fétu dans le bec, s'était enfoncé tout à coup au
+milieu d'une petite haie, précisément au-dessous de la fenêtre où je me
+tenais en observation. Au bout de quelques minutes, l'oiseau reparut,
+et, prenant son vol vers un champ voisin où du vieux chaume avait été
+abandonné, il s'empara d'une seconde paille qu'il apporta juste à la
+même place où la première avait été déposée. Pendant deux heures à peu
+près, cette opération fut continuée avec la plus grande diligence;
+puis, voulant se donner un peu de bon temps, il se posa sur la plus
+haute branche de la haie où il modula sa douce et joyeuse chanson
+qu'interrompit une personne qui vint à passer par là. De tout le reste
+de la soirée je n'aperçus plus mon petit architecte; mais, dès le
+lendemain, son ramage m'attira de bonne heure à la fenêtre, et je le
+vis, quittant sa perche accoutumée, reprendre avec une nouvelle ardeur
+son travail de la veille. Dans l'après-midi, je n'eus pas le temps de
+m'occuper de ses allées et venues; mais, d'un coup d'oeil en passant, je
+pus m'assurer que, sauf les quelques minutes de relâche où son
+gazouillement frappait mon oreille, la construction avançait avec un
+degré d'activité en rapport avec l'importance de l'ouvrage. À la fin du
+deuxième jour, j'examinai l'état des choses, et reconnus que l'extérieur
+d'un vaste nid sphérique s'en allait terminé, et que tous les matériaux
+provenaient du vieux chaume, quoiqu'il fût tout noir et à moitié pourri.
+Dans l'après-midi du jour suivant, ses visites au chaume cessèrent; il
+ne fit plus que voltiger et fredonner autour de son ouvrage, et, par ses
+chants prolongés et continuels, semblait plutôt se féliciter de ses
+progrès, que songer, pour le moment, à les pousser plus loin. Au soir,
+je trouvai l'extérieur du nid complétement achevé; j'introduisis avec
+précaution mon doigt dedans: la doublure n'était point encore commencée,
+probablement à cause de l'humidité qu'avait conservée le chaume. J'y
+revins encore une demi-heure après, avec un de mes cousins:
+non-seulement l'oiseau s'était aperçu que son nid avait été envahi,
+mais, à ma grande surprise, je reconnus que, dans sa colère, il en avait
+bouché l'entrée, pour en pratiquer une nouvelle du côté opposé de la
+haie. L'ouverture était fermée avec de la vieille paille, et le travail
+si proprement exécuté, qu'il ne restait plus de trace de l'ancienne
+porte. Tout cela, pourtant, était l'ouvrage d'un seul oiseau; et durant
+tout le temps qu'il mit à bâtir, nous ne remarquâmes jamais d'autre
+troglodyte en sa compagnie. Dans le choix des matériaux aussi bien que
+dans l'emplacement du nid, il y avait quelque chose de vraiment curieux.
+Ainsi, bien qu'au fond et sur les côtés, le jardin fût bordé d'une haie
+épaisse dans laquelle il eût pu s'établir en parfaite sûreté, et que
+tout auprès fussent les étables avec une ample provision de paille
+fraîche, cependant il avait préféré le vieux chaume et la clôture du
+haut du jardin. Cette partie de la haie était jeune, maigre et séparée
+des bâtiments par un étroit sentier où passaient et repassaient sans
+cesse les domestiques; mais les interruptions venant de ce côté lui
+étaient, je m'imagine, indifférentes, car, dérangé de ses occupations à
+chaque instant, je l'y voyais revenir de suite, et tout aussi confiant
+que s'il n'avait pas été troublé. Malheureusement tout son travail fut
+détruit par un étranger sans pitié; mais il ne déserta pas pour cela la
+place, et se remit à charrier du vieux chaume avec autant de zèle et
+d'activité qu'auparavant. Cette fois, néanmoins, il prit si bien ses
+précautions et fit tant et tant de détours, que je ne pus jamais savoir
+où il avait caché son second nid.
+
+«Le troglodyte d'hiver ressemble tellement au troglodyte d'Europe, que
+j'ai cru longtemps à leur identité; mais des comparaisons faites avec
+soin sur un grand nombre d'individus m'ont appris qu'il existe entre eux
+certaines diversités constantes de coloration; toutefois j'hésite
+encore, et n'oserais dire, avec une entière certitude, qu'ils sont
+spécifiquement différents.»
+
+
+III.
+
+LE PEWEE
+
+OU GOBE-MOUCHE BRUN.
+
+«Les détails dont se compose la biographie de ce gobe-mouche sont, pour
+la plupart, si intimement unis avec les particularités de ma propre
+histoire, que, s'il m'était permis de m'écarter de mon sujet, ce volume
+serait consacré bien moins à la description et aux moeurs des oiseaux
+qu'aux impressions de jeunesse d'un homme qui a vécu, longues années, de
+la vie des bois, en Amérique. Quand j'étais jeune, en effet, je
+possédais une plantation sur les bords inclinés d'une crique, le
+_perkioming_.--Je crois avoir déjà dit son nom; mais, plus que jamais
+cher à mon coeur, j'aime à le répéter encore.--Quel plaisir pour moi de
+m'égarer le long de ses rivages sinueux et couverts de rochers! J'étais
+toujours sûr d'y voir quelque douce et belle fleur s'épanouir au soleil,
+et d'y rencontrer le vigilant roi-pêcheur en sentinelle à la pointe
+d'une pierre dont l'ombre se projetait au-dessus du limpide cristal des
+ondes. De temps en temps aussi passait l'orfraie, suivie d'un aigle à
+tête blanche; et leurs mouvements gracieux, au sein des airs,
+emportaient ma pensée bien loin au-dessus d'eux, dans les régions du
+ciel les plus sereines, et me conduisaient ainsi délicieusement et en
+silence jusqu'au sublime auteur de toutes choses.»
+
+Comme la science qui nourrit la piété devient vivante et éloquente sans
+chercher les mots!
+
+
+IV.
+
+«Ces profondes et douces rêveries accompagnaient souvent mes pas à
+l'entrée d'une petite caverne creusée dans le roc solide par les mains
+de la nature. Elle était, du moins je la trouvais alors, suffisamment
+grande pour mes études: mon papier, mes crayons et parfois un volume des
+contes si naturels et si charmants d'Edgeworth ou des fables de la
+Fontaine m'y procuraient d'amples jouissances. C'est dans ce lieu que,
+pour la première fois, je vis, sous son vrai jour, toute la force de la
+tendresse paternelle chez les oiseaux; c'est là que j'étudiai les moeurs
+du pewee; c'est là que j'appris, de manière à ne plus l'oublier, que
+détruire le nid d'un oiseau ou lui arracher ses oeufs et ses petits,
+c'est un acte d'une grande cruauté.
+
+«J'avais trouvé un nid de ce gobe-mouche à couleur terne, accroché
+contre le mur, immédiatement au-dessus de l'espèce d'arche qui servait
+d'entrée à cette paisible retraite. Je regardai dedans: il était vide,
+mais propre et en bon état, comme si les propriétaires absents
+comptaient y revenir avec le printemps.--Déjà sur chaque tige les
+bourgeons étaient gonflés; quelques arbres même se paraient de fleurs;
+mais la terre était encore couverte de neige, et, dans l'air, on sentait
+toujours le souffle glacial de l'hiver. Un matin, de bonne heure, je
+vins à ma grotte: les rayons brillants du soleil coloraient de riches
+teintes chaque objet autour de moi. Quand j'entrai, un bruit sourd
+au-dessus de ma tête me fit me retourner, et je vis s'envoler deux
+oiseaux qui furent se reposer tout près de là.--Les pewees étaient
+arrivés!--J'en ressentis une vive joie; et, craignant que ma présence ne
+troublât le joli couple, je sortis, non sans jeter souvent un regard en
+arrière. Ils étaient sans doute arrivés tout nouvellement, car ils
+paraissaient bien fatigués. On n'entendait point leur note plaintive;
+leur huppe n'était pas redressée et les vibrations de leur queue, si
+remarquables dans cette espèce, semblaient faibles et languissantes. Il
+n'y avait encore que peu d'insectes, et je jugeai que l'affection qu'ils
+portaient à ce lieu avait dû, bien plus qu'aucun autre motif, déterminer
+leur prompt retour. À peine m'étais-je éloigné de quelques pas, que tous
+deux, d'un même accord[6], ils glissaient de leur branche pour entrer
+dans la caverne. Je n'y revins plus de tout le jour, et, comme je ne les
+aperçus ni l'un ni l'autre aux environs, je supposai qu'ils devaient
+avoir passé la journée entière dans l'intérieur. Je conclus aussi qu'ils
+avaient gagné ce bienheureux port, soit de nuit, soit tout à fait à la
+pointe du jour. Des centaines d'observations m'ont prouvé, depuis, que
+cette espèce émigre toujours pendant la nuit.
+
+[Note 6: «_With one accord_», comme dans ces vers si frais et si
+touchants de Dante:
+
+ Quali colombe dal disio chiamate,
+ Con l'ali aperte et ferme al dolce nido
+ Volan per l'aer, da'l voler portate.
+
+ (_Infer._, V.)]
+
+«Ne pensant plus qu'à mes petits pèlerins, le lendemain, de grand
+matin, j'étais à leur retraite, mais pas encore assez tôt pour les y
+surprendre. Longtemps avant d'arriver, mes oreilles furent agréablement
+saluées par leurs cris joyeux, et je les vis qui traversaient les airs
+de côté et d'autre, donnant la chasse à quelques insectes, à ras de la
+surface de l'eau. Ils étaient pleins d'entrain, volaient fréquemment
+dans la caverne, en ressortaient, et, se posant parfois à l'entrée, sur
+un arbre favori, semblaient engagés dans l'entretien le plus
+intéressant. Le léger frémissement de leurs ailes, les battements de
+leur queue, leur crête redressée, leur air propret, tout indiquait que
+la fatigue était oubliée, et qu'ils étaient reposés et heureux. Quand je
+parus dans la grotte, le mâle se précipita violemment à l'entrée, fit
+claquer plusieurs fois son bec avec un bruit strident, accompagnant
+cette action d'une note prolongée et tremblante dont je ne tardai pas à
+deviner le sens. Puis il vola dans l'intérieur et en ressortit avec une
+rapidité incroyable: on eût dit le passage d'une ombre.
+
+«Plusieurs jours de suite, je revins à la caverne, et je vis avec
+plaisir qu'à mesure que ces visites se multipliaient, les oiseaux, de
+leur côté, devenaient plus familiers. Une semaine ne s'était pas
+écoulée, qu'eux et moi nous étions sur un pied d'intimité complète. On
+était alors au 10 d'avril; il n'y avait plus de neige et le printemps se
+trouvait avancé pour la saison. Ailes-rouges et étourneaux commençaient
+à paraître. Je m'aperçus que les pewees se mettaient à travailler à leur
+vieux nid. Désireux d'examiner les choses par moi-même, et de jouir de
+la société de cet aimable couple, je me déterminai à passer auprès d'eux
+la plus grande partie de mes journées. Ma présence ne les alarmait plus
+du tout; ils apportèrent de nouveaux matériaux pour garnir leur nid, et
+le rendirent plus chaud en y ajoutant quelques moelleuses plumes d'oie
+qu'ils ramassaient le long de la crique. Leur chant alors, quand ils se
+rencontraient sur le bord du nid, se faisait remarquer par un petit
+gazouillement et des accents de joie que je n'ai jamais entendus dans
+aucune autre occasion: c'était, je m'imagine, la douce, la tendre
+expression du plaisir qu'ils se promettaient, et dont ils semblaient
+jouir par anticipation sur l'avenir. Leurs mutuelles caresses, si
+simples peut-être pour tout autre que moi, la manière délicate dont le
+mâle savait s'y prendre pour plaire à sa femelle, m'empêchaient d'en
+détacher mes yeux, et mon coeur en recevait des impressions que je ne
+puis oublier.
+
+«Un jour, la femelle demeura très-longtemps dans le nid; elle changeait
+fréquemment de position, et le mâle manifestait beaucoup d'inquiétude.
+Il descendait par moments auprès d'elle, se plaçait un instant à ses
+côtés, puis soudain se renvolait, pour revenir bientôt avec un insecte
+qu'elle prenait de son bec avec un air de reconnaissance. Environ vers
+trois heures de l'après-midi, le malaise de la femelle parut augmenter;
+le mâle aussi témoignait d'une agitation qui n'était pas ordinaire,
+lorsque tout à coup la femelle se haussa sur ses pieds, regarda de côté
+sous elle, puis s'envola suivie de son époux attentif, et prit son
+essor haut dans les airs, en accomplissant des évolutions bien plus
+curieuses encore que toutes celles que j'avais observées. Ils passaient
+et repassaient au-dessus de l'eau, la femelle conduisant toujours le
+mâle qui reproduisait, après elle, toutes les capricieuses sinuosités de
+son vol. Je laissai les pewees à leurs ébats, et regardant dans le nid,
+j'y aperçus leur premier oeuf, si blanc et d'une telle transparence
+(transparence qu'il perd, je crois, bientôt après être pondu), que cette
+vue me fit plus de plaisir que si j'eusse trouvé un diamant d'une égale
+grosseur. Ainsi, sous cette frêle enveloppe existait déjà la vie; et
+dans quelques semaines, une créature faible, délicate et sans défense,
+mais parfaite en chacune de ses parties, allait briser la coquille et
+réclamer les plus doux soins et toute l'attention de ses parents qui
+n'existeraient que pour elle! Cette pensée remplissait mon âme d'un
+suprême étonnement. De même, regardant vers les cieux, j'y cherchais,
+hélas! en vain, l'explication d'un spectacle bien autrement grandiose,
+mais non plus merveilleux.
+
+«En six jours, six oeufs furent pondus; mais j'observai qu'à mesure que
+leur nombre augmentait, la femelle restait moins longtemps sur le nid.
+Le dernier fut déposé en quelques minutes. Serait-ce, me disais-je, une
+prévoyance, une loi de la nature, pour conserver les oeufs frais jusqu'à
+la fin? Et vous, cher lecteur, qu'en pensez-vous? Il y avait une heure
+environ que la femelle avait quitté son dernier oeuf, lorsqu'elle
+revint, se mit sur son nid, et après avoir, à plusieurs reprises,
+arrangé ses oeufs sous sa plume, étendit un peu les ailes et commença
+doucement la tâche pénible de l'incubation.
+
+«Les jours passèrent l'un après l'autre. Je donnai des ordres formels
+pour que personne n'entrât dans la caverne, ni même n'en approchât, et
+pour qu'on ne détruisît aucun nid d'oiseau sur la plantation. Chaque
+fois que j'allais voir mes pewees, j'en trouvais toujours un sur le nid;
+tandis que l'autre était à chercher de la nourriture, ou bien, perché
+dans le voisinage, remplissait l'air de notes bruyantes. Quelquefois
+j'étendais ma main presque jusque sur l'oiseau qui couvait; et ils
+étaient devenus si gentils tous les deux, ou plutôt si bien apprivoisés
+avec moi, que, quoique je les touchasse pour ainsi dire, ni l'un ni
+l'autre ne bougeait; pourtant la femelle faisait mine parfois de
+s'enfoncer un peu dans son nid; mais le mâle me becquetait les doigts.
+Un jour, il s'élança du nid, comme bien en colère, voltigea plusieurs
+fois autour de la caverne en poussant ses notes plaintives et
+gémissantes, puis il revint prendre son poste.
+
+«En ce même temps, un second nid de pewee était accroché contre les
+solives de mon moulin, et un autre, sous un hangar dans ma cour aux
+bestiaux. Chaque couple, on n'en pouvait douter, avait marqué les
+limites de son propre domaine, et c'était bien rarement que l'un d'eux
+passait sur le territoire de son voisin. Ceux de la grotte cherchaient
+généralement leur nourriture, ou faisaient leurs évolutions si haut
+au-dessus du moulin, ou de la crique, que ceux du moulin ne les
+rencontraient jamais. Ceux de la cour se confinaient dans le verger, et
+ne troublaient pas davantage les autres. Cependant, quelquefois
+j'entendais distinctement les cris de tous les trois retentir au même
+moment; alors, l'idée me vint qu'ils sortaient originairement du même
+nid. Je ne sais si je me trompais à cet égard; mais du moins j'ai pu
+m'assurer depuis que les jeunes pewees élevés dans la grotte étaient
+revenus, le printemps suivant, s'établir un peu plus haut, sur la crique
+et les dépendances de ma plantation.
+
+«Dans une autre occasion, je vous donnerai de telles preuves de cette
+disposition qu'ont les oiseaux à revenir, avec leur progéniture, au lieu
+de leur naissance, que peut-être vous serez convaincu, comme je le suis
+en ce moment, que c'est précisément à cette tendance que chaque contrée
+doit l'augmentation qu'on remarque souvent parmi ses espèces, soit
+d'oiseaux, soit de quadrupèdes. Ils arrivent attirés par les nombreux
+avantages qu'ils y trouvent, à mesure que le pays devient plus ouvert et
+mieux cultivé. Mais reprenons l'histoire de nos pewees.
+
+«Au troisième jour, les petits étaient éclos. Un seul oeuf n'avait rien
+produit, et la femelle, deux jours après la naissance de sa couvée, le
+poussa résolûment hors du nid. Je l'examinai et reconnus qu'il contenait
+un embryon d'oiseau en partie desséché, et dont les vertèbres adhéraient
+entièrement à la coquille, ce qui avait dû causer sa mort. Jamais je
+n'ai vu d'oiseaux témoigner autant de sollicitude pour leur famille.
+Ils rentraient si souvent au nid avec des insectes, qu'il me semblait
+que les petits croissaient à vue d'oeil. Les parents ne me regardaient
+plus comme un ennemi, et venaient souvent se poser tout près de moi,
+comme si j'eusse été l'un des rochers de la caverne. Fréquemment je
+m'enhardissais jusqu'à prendre les jeunes dans ma main; plusieurs fois
+même, j'ôtai du nid toute la famille, pour le nettoyer des débris de
+plumes qui les gênaient. Je leur attachai de petits cordons aux pattes,
+mais ils ne manquaient pas de s'en débarrasser avec leur bec ou
+l'assistance de leurs parents. J'en remis d'autres, jusqu'à ce qu'ils
+s'y fussent entièrement habitués; et à la fin, quand arriva le moment où
+ils allaient quitter le nid, je fixai à la patte de chacun d'eux un
+léger fil d'argent, assez lâche pour ne pas les blesser, mais cependant
+arrangé de façon qu'aucun de leurs mouvements ne pût le défaire.
+
+«Seize jours s'étaient écoulés, lorsque la couvée prit l'essor. Les
+vieux oiseaux, mettant le temps à profit, commencèrent aussitôt à
+préparer de nouveau le nid. Bientôt il reçut une deuxième ponte; et, au
+commencement d'août, une seconde couvée faisait son apparition.
+
+«Les jeunes se retiraient de préférence dans les bois, comme s'y sentant
+plus en sûreté que dans les champs. Mais, avant leur départ, ils
+paraissaient convenablement forts, et n'oublièrent pas de faire de
+longues sorties en plein air, sur toute l'étendue de la crique et des
+campagnes environnantes. Le 8 octobre, il ne restait plus un seul pewee
+sur la plantation; mes petits compagnons étaient tous partis pour leur
+grand voyage. Cependant, quelques semaines plus tard, j'en vis arriver
+du nord, et qui s'arrêtèrent un moment, comme pour se reposer; puis ils
+continuèrent aussi dans la direction du sud. À l'époque qui ramène ces
+oiseaux en Pensylvanie, j'eus la satisfaction de revoir ceux de l'année
+précédente, dans ma caverne et aux environs; et là, toujours dans le
+même nid, deux nouvelles couvées s'élevèrent. Plus haut, à quelque
+distance sur la crique, je trouvai, sous un pont, d'autres nids de
+pewees, et plusieurs, dans les prairies adjacentes, étaient attachés à
+la partie intérieure de quelques hangars qu'on y avait construits pour
+serrer le foin. Ayant pris un certain nombre de ces oiseaux sur le nid,
+je reconnus avec plaisir deux de ceux qui portaient à la patte le petit
+fil d'argent.
+
+«Je fus, sur ces entrefaites, obligé de me rendre en France où je
+demeurai deux ans. À mon retour, dans le commencement du mois d'août, je
+trouvai trois jeunes pewees dans la caverne; mais ce n'était plus le nid
+que j'y avais laissé lors de mon départ. Il avait été arraché de la
+voûte, et le nouveau était fixé un peu au-dessus de la place qu'occupait
+l'ancien. J'observai aussi que l'un des parents était très-sauvage,
+tandis que l'autre me laissait approcher à quelques pas. C'était le
+mâle; je soupçonnai alors que la première femelle avait payé sa dette à
+la nature. M'étant informé au fils du fermier, j'appris qu'effectivement
+il l'avait tuée avec quatre de ses petits, pour servir d'appât à ses
+hameçons. Le mâle alors avait amené une autre femelle dans la grotte.
+Aussi longtemps que la plantation de _mill-grove_ m'appartint, il y eut
+toujours un nid de pewee dans ma retraite; mais, quand je l'eus vendue,
+la caverne fut détruite, et l'on démolit les rochers majestueux des
+bords de la crique. Leurs débris servirent à élever un nouveau barrage
+dans le perkioming.
+
+«Ces pewees aiment si particulièrement à accrocher leurs nids contre la
+paroi des roches caverneuses, que le nom qui leur conviendrait le mieux
+serait celui de gobe-mouches des rochers. Partout où ces sortes de
+rochers existent, j'ai vu ou entendu de ces oiseaux durant la saison des
+oeufs. Je me rappelle qu'une fois en Virginie, je voyageai avec un ami
+qui m'engagea à me détourner un peu de notre route pour visiter le
+fameux pont, ouvrage de la nature, que l'on remarque dans cet État. Mon
+compagnon, qui déjà plusieurs fois avait passé dessus, s'offrit à parier
+qu'il me conduirait jusqu'au beau milieu, sans même que je me fusse
+douté de son existence. On était au commencement d'avril, et d'après la
+description du lieu, telle que je l'avais vue dans les livres, j'étais
+certain qu'il devait être fréquenté par des pewees. Je tins la gageure,
+et nous voilà partis au trot de nos chevaux, moi désirant beaucoup me
+prouver ici encore, qu'à force d'appliquer son esprit à un sujet, on
+peut finir tôt ou tard par le bien connaître. Je prêtais l'oreille aux
+chants des différents oiseaux; enfin, j'eus la satisfaction de
+distinguer le cri du pewee. J'arrêtai mon cheval pour juger de la
+distance à laquelle l'oiseau pouvait être, puis, après un moment de
+réflexion, je dis à mon ami que le pont n'était pas à plus de cent pas
+de nous, bien qu'il nous fût tout à fait impossible de l'apercevoir. Mon
+ami resta stupéfait: «Comment avez-vous pu le savoir? me demanda-t-il,
+car vous ne vous trompez pas.--Simplement, lui répondis-je, parce que
+j'ai entendu le chant du pewee, et que cela m'annonce que, non loin, il
+doit y avoir une caverne ou quelque crique aux roches profondes.» Nous
+avançâmes; les pewees s'élevèrent en troupe de dessous le pont; je le
+lui montrai du doigt, et de cette manière gagnai mon pari.
+
+«Cette règle d'observation, je l'ai toujours reconnue à la preuve, pour
+être réciproquement vraie, comme on dit en arithmétique: qu'on me donne
+la nature d'un terrain quelconque, boisé ou découvert, haut ou bas, sec
+ou mouillé, en pente vers le nord ou vers le sud, et quelle qu'en soit
+la végétation, grands arbres, essences spéciales ou simples
+broussailles; et d'après ces seules indications, je me fais fort de vous
+dire, presque à coup sûr, quelle est la nature de ses habitants.
+
+«Le vol de ce gobe-mouche est une succession de courtes saccades
+interrompues cependant par quelques mouvements plus soutenus. Lent,
+quand l'oiseau le prolonge à une certaine distance, il devient assez
+rapide lorsqu'il poursuit la proie. Parfois il monte perpendiculairement
+du lieu où il est perché pour attraper un insecte, puis revient se poser
+sur quelque branche sèche d'où il peut inspecter les environs. Il avale
+sa proie d'un seul morceau, à moins qu'elle ne se trouve trop grosse;
+quelquefois il lui donne la chasse très-longtemps, mais rarement sans
+l'atteindre. Quand il s'arrête sur la branche, c'est d'un air fier et
+résolu; il se redresse à la manière des faucons, jette un regard autour
+de lui, se secoue les ailes en frémissant, et fouette de la queue qui se
+meut comme par un ressort. Sa crête touffue est généralement relevée, et
+son apparence propre, sinon élégante.--Le pewee a ses stations préférées
+et dont il s'écarte rarement: souvent il choisit le haut d'un pieu
+servant de clôture au bord de la route; de là, il glisse dans toutes les
+directions, ensuite regagne son poste d'observation qu'il garde durant
+de longues heures, au soir et au matin. Le coin du toit, dans la grange,
+lui convient également bien; et, si le temps est beau, on le verra perché
+sur la dernière petite branche sèche de quelque grand arbre. Pendant la
+chaleur du jour, il repose sous l'ombrage des bois; en automne, il
+recherche la tige de la molène, et quelquefois l'angle aigu d'un rocher
+se projetant sur un ruisseau. De temps à autre, il descend par terre
+pour n'y rester qu'un moment; c'est ce qu'il fait surtout en hiver, dans
+nos États du Sud, où il passe généralement cette saison; ou bien encore
+au printemps, lorsqu'il est occupé à ramasser les matériaux dont se
+compose son nid.
+
+«J'ai trouvé ce gobe-mouche en hiver, dans les Florides, aussi vivant,
+aussi gai et chantant aussi bien qu'en aucun temps; de même, dans la
+Louisiane et les Carolines, principalement sur les champs de coton.
+Cependant, à ma connaissance, il ne niche jamais au midi de Charleston,
+dans la Caroline du Sud, et par exception seulement dans les parties
+basses de cet État. Ceux qui s'en vont quittent la Louisiane en février,
+pour y revenir en octobre. Durant l'hiver, ils se nourrissent, en
+attendant mieux, de baies de différentes sortes; très-adroits à
+découvrir les insectes empalés sur les épines par la pie-grièche de la
+Caroline, ils les dévorent avec avidité. Je trouvai quelques-uns de ces
+pewees sur les îles de la Madeleine, et les côtes du Labrador et de
+Terre-Neuve.
+
+«Le nid a quelque ressemblance avec celui de l'hirondelle de fenêtre:
+l'extérieur consiste en terre gâchée, au milieu de laquelle sont
+solidement enchevêtrées des herbes ou mousses de diverses espèces,
+déposées par couches régulières. Il est garni de radicules fibreuses, ou
+de petites hachures d'écorce de vigne, de laine, de crins, et parfois
+d'un peu de plume. Le plus grand diamètre, à l'entrée, est de cinq à six
+pouces, sur quatre à cinq de profondeur. Les deux oiseaux travaillent
+alternativement à apporter des pelotes de boue ou de terre humide mêlée
+avec de la mousse dont ils disposent la plus grande partie au dehors, et
+quelquefois tout l'extérieur semble en être entièrement formé. La
+construction est fortement attachée contre un mur, un rocher, les
+poutres d'une maison, etc. Dans les landes du Kentucky, j'ai vu des
+nids fixés à la paroi de ces trous singuliers qu'on appelle _sink
+holes_, et qui s'enfoncent jusqu'à vingt pieds au-dessous de la surface
+du sol. J'ai remarqué que, lorsque les pewees reviennent au printemps,
+ils consolident leur ancienne habitation par des additions aux parties
+extérieures adhérentes au roc; c'est pour l'empêcher de tomber, ce qui
+lui arrive cependant quelquefois, lorsqu'elle date de plusieurs années.
+On en a vu, dans l'État du Maine, prendre possession du nid de
+l'hirondelle républicaine (_hirundo fulva_). Ils pondent de quatre à six
+oeufs, d'une forme ovale, et d'un blanc pur, avec quelques points
+rougeâtres près du gros bout.»
+
+
+V.
+
+Quand il quitte l'homme pour décrire et colorier l'oiseau, Audubon
+surpasse Chateaubriand dans _Atala_, ce poëte qui ne fut que le
+précurseur du naturaliste dans les forêts de l'Amérique et qui
+introduisit cependant une note nouvelle dans la gamme de la poésie en
+France.
+
+Lisez cette description langoureuse des amours et des chants de l'oiseau
+_moqueur_:
+
+«Quand le chant d'amour de l'oiseau moqueur perce les feuillages du
+magnolia de la Louisiane au vaste tronc et à l'immense coupole de
+verdure, l'Européen qui se rappelle l'hymne nocturne du rossignol tapi
+sous l'ombre des chênes ressent un secret mépris pour ce qu'il admirait
+autrefois. La bignonia et les vignes rampantes s'enlacent autour des
+gros arbres, les dépassent, les couronnent, retombent en festons. Un
+parfum éthéré embaume l'air; partout des fleurs, des grappes
+mûrissantes, des corymbes vermeils, une atmosphère tiède et enivrante.
+Vous diriez que la nature, embarrassée de ses richesses, s'est arrêtée
+un jour pour les répandre de son sein sur cet heureux pays. Levez les
+yeux: sur une branche du grand arbre repose l'oiseau femelle. Le mâle,
+aussi léger que le papillon, décrit autour d'elle des cercles rapides,
+remonte, redescend, remonte encore...»
+
+
+VI.
+
+Mais voici le plus beau des drames de ce Shakspeare de la nature.
+Écoutez:
+
+LE FUGITIF.
+
+«Jamais je n'oublierai l'impression produite sur mon esprit par la
+rencontre qui fait le sujet de cet article, et je ne doute pas que la
+relation que j'en vais donner n'excite dans celui de mon lecteur des
+émotions de plus d'un genre.
+
+«C'était dans l'après-midi d'une de ces journées étouffantes où
+l'atmosphère des marécages de la Louisiane se charge d'émanations
+délétères; il se faisait tard et je regagnais ma maison encore éloignée,
+ployant sous la charge de cinq ou six ibis des bois, et de mon lourd
+fusil dont le poids, même en ce temps où mes forces étaient encore
+entières, m'empêchait d'avancer bien rapidement. J'arrivai sur les
+bords d'un _bayou_ qui n'avait guère que quelques pas de large; mais ses
+eaux étaient si bourbeuses que je n'en pouvais distinguer la profondeur,
+et je ne jugeai pas prudent de m'y aventurer avec mon fardeau. En
+conséquence, saisissant chacun de mes gros oiseaux, je les lançai l'un
+après l'autre sur la rive opposée, puis mon fusil, ma poire à poudre et
+mon carnier, et, tirant du fourreau mon couteau de chasse pour me
+défendre, s'il en était besoin, contre les alligators, j'entrai dans
+l'eau, suivi de mon chien fidèle. Je marchais avec précaution et
+lentement, _Platon_ nageait auprès de moi, épuisé de chaleur et
+profitant de la fraîcheur du liquide élément qui calmait sa fatigue.
+L'eau devenait plus profonde en même temps que la fange de son lit; je
+redoublai de prudence, et je pus enfin atteindre le bord.
+
+«À peine commençais-je à m'y raffermir sur mes pieds que mon chien
+accourut vers moi, avec toutes les apparences de la terreur. Ses yeux
+semblaient vouloir sortir de leurs orbites, il grinçait des dents avec
+une expression de haine, et ses intentions se manifestaient par un sourd
+grognement. Je crus que tout cela provenait simplement de ce qu'il
+avait éventé la trace d'un ours ou de quelque loup; et déjà j'apprêtais
+mon fusil, lorsque j'entendis une voix de stentor me crier: «Halte-là,
+ou la mort!» Un tel qui-vive au milieu de ces bois était bien fait pour
+surprendre. Du même coup je relevai et j'armai mon fusil; je
+n'apercevais point encore l'individu qui m'avait intimé un ordre si
+péremptoire, mais j'étais déterminé à combattre avec lui pour mon libre
+passage sur notre libre terre.
+
+«Tout à coup un grand nègre solidement bâti s'élança des épaisses
+broussailles où jusques alors il s'était tenu caché, et, renforçant
+encore sa grosse voix, me répéta sa formidable injonction. Que mon doigt
+eût pressé la détente, et c'était fait de sa vie; mais, m'étant aperçu
+que ce qu'il dirigeait sur ma poitrine n'était qu'une espèce de mauvais
+fusil qui ne pourrait jamais faire feu, je me sentis au fond assez peu
+effrayé de ses menaces et ne crus pas nécessaire d'en venir aux
+extrémités. Je remis mon fusil à côté de moi, fis doucement signe à mon
+chien de rester tranquille, et demandai à cet homme ce qu'il voulait.
+
+«Ma condescendance et l'habitude de la soumission qu'avait ce
+malheureux produisirent leur effet: «Maître, dit-il, je suis un
+_fugitif_; je pourrais peut-être vous tuer! mais Dieu m'en garde! car il
+me semble le voir lui-même en ce moment, prêt à prononcer son jugement
+contre moi, pour un tel forfait. C'est moi maintenant qui implore votre
+merci; pour l'amour de Dieu, maître, ne me tuez pas.--Et pourquoi, lui
+répondis-je, avez-vous déserté vos quartiers où vous seriez certainement
+plus à l'aise que dans ces affreux marais?--Maître, mon histoire est
+courte, mais elle est triste. Mon camp ne se trouve pas loin d'ici; et
+comme je sais que vous ne pouvez regagner votre demeure, ce soir, si
+vous consentez à me suivre, je vous donne _ma parole d'honneur_ que vous
+serez en parfaite sûreté jusqu'à demain matin. Alors, si vous le
+permettez, je me chargerai de vos oiseaux et vous remettrai dans votre
+route.»
+
+«Les grands yeux intelligents du nègre, ses manières franches et polies,
+le ton de sa voix, m'invitaient, toute réflexion faite, à tenter
+l'aventure. Et comme j'avais conscience de le valoir tout au moins, et
+d'avoir en plus mon chien pour me seconder, je lui répondis que je
+_voulais bien le suivre_. Il remarqua l'emphase avec laquelle je
+prononçai ces derniers mots, et parut en comprendre si profondément la
+portée que, se tournant vers moi, il me dit: «Voici, maître, prenez mon
+grand couteau; tandis que, vous le voyez, moi je jette l'amorce et la
+pierre de mon fusil.» Lecteur, je restai confondu! c'en était trop: je
+refusai de prendre son couteau, et lui dis de garder son fusil en état,
+pour le cas où nous rencontrerions un couguar ou un ours.
+
+«La générosité se retrouve partout. Le plus grand monarque reconnaît son
+empire, et tous, autour de lui, depuis ses plus humbles serviteurs
+jusqu'aux nobles orgueilleux qui environnent son trône, subissent à
+certains moments la toute-puissance de ce sentiment. Je tendis
+cordialement ma main au fugitif. «Merci, maître,» me dit-il, et il me la
+serra de façon à me convaincre de la bonté de son coeur, et aussi de la
+force de son poignet. À partir de ce moment, nous fîmes tranquillement
+route ensemble à travers les bois. Mon chien vint le flairer à plusieurs
+reprises; mais, entendant que je lui parlais de mon ton de voix
+ordinaire, il nous quitta, et se mit à faire ses tours non loin de
+nous, prêt à revenir au premier coup de sifflet. Tout en marchant,
+j'observais que le nègre me guidait vers le soleil couchant, dans une
+direction tout opposée à celle qui conduisait chez moi. Je lui en fis la
+remarque; et lui, avec la plus grande simplicité, me répondit: «C'est
+uniquement pour notre sûreté.»
+
+«Après quelques heures d'une course pénible, où nous eûmes à traverser
+plusieurs autres petites rivières au bord desquelles il s'arrêtait
+toujours, pour jeter de l'autre côté son fusil et son couteau, attendant
+que je fusse passé le premier, nous arrivâmes sur la limite d'un immense
+champ de cannes, où j'avais tué auparavant bon nombre de daims. Nous y
+entrâmes, comme je l'avais fait souvent moi-même, tantôt debout, tantôt
+marchant à quatre pieds; mais il allait toujours devant moi, écartant de
+côté et d'autre les tiges entrelacées; et chaque fois que nous
+rencontrions quelque tronc d'arbre, il m'aidait à passer par-dessus avec
+le plus grand soin. À sa manière de connaître le bois, je fus bientôt
+convaincu que j'avais affaire à un véritable Indien; car il se dirigeait
+aussi juste en droite ligne qu'aucun Peau-rouge avec lequel j'eusse
+jamais fait route.
+
+«Tout à coup il poussa un cri fort et perçant, assez semblable à celui
+d'un hibou; et j'en fus tellement surpris, qu'à l'instant même mon fusil
+se releva. «Ce n'est rien, maître, je donne seulement le signal de mon
+retour à ma femme et à mes enfants.» Une réponse du même genre, mais
+tremblante et plus douce, nous revint bientôt, prolongée entre les cimes
+des arbres. Les lèvres du fugitif s'entr'ouvrirent avec une expression
+de joie et d'amour; l'éclatante rangée de ses dents d'ivoire semblaient
+envoyer un sourire à travers l'obscurité du soir qui s'épaississait
+autour de nous. «Maître, me dit-il, ma femme, bien que noire, est aussi
+belle, pour moi, que la femme du président l'est à ses yeux; c'est ma
+reine, et je regarde mes enfants comme autant de princes. Mais vous
+allez les voir, car ils ne sont pas loin, Dieu merci!»
+
+«Là, au beau milieu du champ de cannes, je trouvai un camp régulier. On
+avait allumé un petit feu, et sur les braises grillaient quelques larges
+tranches de venaison. Un garçon de neuf à dix ans soufflait les cendres
+qui recouvraient des pommes de terre de bonne mine; divers articles de
+ménage étaient disposés soigneusement à l'entour, et un grand tapis de
+peaux d'ours et de daim semblait indiquer le lieu de repos pour toute la
+famille. La femme ne leva point ses yeux vers les miens, et les petits,
+il y en avait trois, se retirèrent dans un coin, comme autant de jeunes
+ratons qu'on vient de prendre. Mais le fugitif, plus hardi et paraissant
+heureux, leur adressa des paroles si rassurantes, que bientôt les uns et
+les autres semblèrent me regarder comme envoyé par la Providence pour
+les retirer de toutes leurs tribulations. On s'empara de mes hardes que
+l'on suspendit pour les faire sécher; le nègre me demanda si je voulais
+qu'il nettoyât et graissât mon fusil, je le lui permis, et pendant ce
+temps la femme coupait une large tranche de venaison pour mon chien que
+les enfants s'amusaient déjà à caresser.
+
+«Lecteur, réfléchissez à ma situation. J'étais à dix milles, au moins,
+de chez moi, à quatre ou cinq de la plantation la plus rapprochée, dans
+un camp d'esclaves fugitifs, et entièrement à leur discrétion!
+Involontairement mes yeux suivaient leurs mouvements; mais, croyant
+reconnaître en eux un profond désir de faire de moi leur confident et
+leur ami, je me relâchai peu à peu de ma défiance, et finis par mettre
+de côté tout soupçon. La venaison et les pommes de terre avaient un air
+bien tentant, et j'étais dans une position à trouver excellent un
+ordinaire beaucoup moins savoureux. Aussi, lorsqu'ils m'invitèrent
+humblement à faire honneur aux mets qui étaient devant nous, j'en pris
+ma part d'aussi bon coeur que je l'aie jamais fait de ma vie.
+
+«Le souper fini, le feu fut complétement éteint, et l'on plaça une
+petite lumière de pommes de pin dans une calebasse qu'on avait creusée.
+Je m'apercevais bien que le mari et la femme avait grande envie de me
+communiquer quelque chose; moi de même, désormais libre de tout crainte,
+je désirais les voir se décharger le coeur. Enfin le fugitif me raconta
+l'histoire dont voici la substance:
+
+«Il y avait environ huit mois qu'un planteur des environs, ayant éprouvé
+quelques pertes, avait été obligé de vendre ses esclaves aux enchères.
+On connaissait la valeur de ses nègres; et, au jour dit, le crieur les
+avait exposés soit par petits lots, soit un à un, suivant qu'il le
+jugeait plus avantageux à leur propriétaire. Le fugitif, qu'on savait
+avoir le plus de valeur, après sa femme, fut mis en vente à part, et
+poussé à un prix excessif. Pour la femme, qui vint ensuite et seule
+aussi, on en demanda huit cents dollars qui furent sur-le-champ comptés.
+Enfin arriva le tour des enfants, et à cause de leur race on les porta à
+de hauts prix. Le reste des esclaves fut vendu, chacun en raison de sa
+propre valeur.
+
+«Le fugitif eut la chance d'être adjugé à l'intendant de la plantation;
+la femme fut achetée par un individu demeurant à environ cent milles de
+là; et les enfants se virent dispersés en différents endroits, le long
+de la rivière. Le coeur de l'époux et du père défaillit sous cette dure
+calamité. Quelque temps il souffrit d'un désespoir profond, sous son
+nouveau maître; mais, ayant retenu dans sa mémoire le nom des diverses
+personnes qui avaient acheté chacune une partie de sa chère famille, il
+feignit une maladie, si l'on peut appeler feint l'état d'un homme dont
+les affections avaient été si cruellement brisées, et refusa de se
+nourrir pendant plusieurs jours, regardé de mauvais oeil par
+l'intendant, qui lui-même se trouvait frustré dans ce qu'il avait
+considéré comme un bon marché.
+
+«Une nuit d'orage, pendant que les éléments se déchaînaient dans toute
+la fureur d'une véritable tourmente, le pauvre nègre s'échappa. Il
+connaissait parfaitement tous les marécages des environs, et se dirigea
+en droite ligne vers la cannaie au centre de laquelle j'avais trouvé son
+camp. L'une des nuits suivantes, il gagna la résidence où l'on retenait
+sa femme, et la nuit d'après il l'emmenait; puis, l'un après l'autre, il
+réussit à dérober ses enfants, jusqu'à ce qu'enfin furent réunis sous sa
+protection tous les objets de son amour.
+
+«Pourvoir aux besoins de cinq personnes n'était pas tâche facile dans
+ces lieux sauvages: d'autant plus qu'au premier signal de l'étonnante
+disparition de cette famille extraordinaire, ils se virent traqués de
+tous côtés, et sans relâche. La nécessité, comme on dit, fait sortir le
+loup du bois. Le fugitif semblait avoir bien compris ce proverbe, car
+pendant la nuit il s'approchait de la plantation de son premier maître,
+où il avait toujours été traité avec une grande bonté. Les serviteurs de
+la maison le connaissaient trop bien pour ne pas l'aider par tous les
+moyens en leur pouvoir, et chaque matin il s'en revenait à son camp
+avec d'amples provisions. Un jour qu'il était à la recherche de fruits
+sauvages, il trouva un ours mort devant le canon d'un fusil qu'on avait
+mis là tout exprès en affût. Il ramassa l'arme et le gibier et les
+emporta chez lui. Ses amis de la plantation s'y prirent de manière à lui
+procurer quelques munitions, et dans les jours sombres et humides il
+s'aventura d'abord à chasser autour de son camp. Actif et courageux, il
+devint peu à peu plus hardi et se hasarda plus au large en quête de
+gibier. C'était dans une de ces excursions que je venais de le
+rencontrer. Il m'assura que le bruit que j'avais fait en traversant le
+bayou l'avait empêché de tuer un beau daim. «Il est vrai, ajouta-t-il,
+que mon vieux mousquet rate bien souvent.»
+
+«Les fugitifs, quand ils m'eurent confié leur secret, se levèrent tous
+deux de leur siége, et les yeux pleins de larmes: «Bon maître, au nom de
+Dieu, faites quelque chose pour nous et nos enfants!» me dirent-ils en
+sanglotant. Et pendant ce temps, leurs pauvres petits dormaient d'un
+profond sommeil, dans la douce paix de leur innocence! Qui donc aurait
+pu entendre un pareil récit sans émotion? Je leur promis de tout mon
+coeur de les aider. Tous deux passèrent la nuit debout pour veiller sur
+mon repos; et moi, je dormis serré contre leurs marmots, comme sur un
+lit du plus moelleux duvet.
+
+«Le jour éclata si beau, si pur, si joyeux, que je leur dis que le ciel
+même souriait à leur espérance, et que je ne doutais pas de leur obtenir
+un plein pardon. Je leur conseillai de prendre leurs enfants avec eux,
+et leur promis de les accompagner à la plantation de leur premier
+maître. Ils obéirent avec empressement; mes ibis furent accrochés autour
+du camp, et, comme un _memento_ de la nuit que j'y avais passée, je fis
+une entaille à plusieurs arbres; après quoi je dis adieu, peut-être pour
+la dernière fois, à ce champ de cannes, et bientôt nous arrivâmes à la
+plantation. Le propriétaire, que je connaissais très-bien, me reçut avec
+cette généreuse bonté qui distingue les planteurs de la Louisiane. Une
+heure ne s'était pas écoulée, que le fugitif et sa famille se voyaient
+réintégrés chez lui; peu de temps après, il les racheta de leurs
+propriétaires, et les traita avec la même bonté qu'auparavant. Ils
+purent donc encore être heureux, comme le sont généralement les esclaves
+dans cette contrée, et continuer à nourrir l'un pour l'autre ce tendre
+attachement, source de leurs infortunes, mais aussi en définitive de
+leur bonheur. J'ai su que, depuis, la loi avait défendu de séparer ainsi
+les esclaves d'une même famille sans leur consentement.»
+
+
+VII.
+
+L'hirondelle d'Europe a sa soeur en Amérique.
+
+L'HIRONDELLE DE CHEMINÉE,
+
+OU MARTINET D'AMÉRIQUE.
+
+«Du moment que l'hirondelle a trouvé dans nos maisons tant de commodités
+pour y établir son nid, on l'a vue abandonner avec une sagacité vraiment
+remarquable ses anciennes retraites dans le creux des arbres, et
+prendre possession de nos cheminées, ce qui, sans aucun doute, lui a
+valu le nom sous lequel on la connaît généralement. Je me rappelle
+parfaitement bien le temps où, dans le bas Kentucky, dans l'Indiana et
+l'Illinois, ces oiseaux choisissaient encore très-souvent, pour nicher,
+les excavations des branches et des vieux troncs; et telle est
+l'influence d'une première habitude, que c'est toujours là que, de
+préférence, ils reviennent, non-seulement pour chercher un abri, mais
+aussi pour élever leurs petits, spécialement dans ces parties isolées de
+notre pays qu'on peut à peine dire habitées. Alors les hirondelles se
+montrent aussi délicates pour le choix d'un arbre qu'elles le sont
+ordinairement dans nos villes pour le choix de la cheminée où elles
+veulent fixer temporairement leur demeure: des sycomores d'une taille
+gigantesque et que ne soutient plus qu'une simple couche d'écorce et de
+bois, sont ceux qui semblent leur convenir le mieux. Partout où j'ai
+rencontré de ces vénérables patriarches des forêts, que la décadence et
+l'âge avaient ainsi rendus habitables, j'ai toujours trouvé des nids
+d'hirondelles qui elles-mêmes continuaient d'y vivre jusqu'au moment de
+leur départ. Ayant fait couper un arbre de cette espèce, j'ai compté
+dans l'intérieur du tronc une cinquantaine de ces nids, et, de plus,
+chaque branche creuse en renfermait un.
+
+«Le nid, qu'il soit placé dans un arbre ou dans une cheminée, se compose
+de petites branches sèches que l'oiseau se procure d'une façon assez
+singulière. Si vous regardez les hirondelles tandis qu'elles sont en
+l'air, vous les voyez tournoyer par bandes autour de la cime de quelque
+arbre qui dépérit, s'il n'est déjà tout à fait mort: on les dirait
+occupées à poursuivre les insectes dont elles font leur proie; leurs
+mouvements sont extrêmement rapides. Tout à coup elles se jettent le
+corps contre la branche, s'y accrochent avec leurs pattes, puis, par une
+brusque secousse, la cassent net, et se renvolent en l'emportant à leur
+nid. La frégate pélican a souvent recours à la même manoeuvre, seulement
+elle saisit les petits bâtons dans son bec, au lieu de les tenir avec
+ses pieds.
+
+«C'est au moyen de sa salive que l'hirondelle fixe ces premiers
+matériaux sur le bois, le roc ou le mur d'une cheminée; elle les arrange
+en rond, les croise, les entrelace, pour étendre à l'extérieur les
+bords de son ouvrage; le tout est pareillement englué de salive qu'elle
+répand autour, à un pouce ou plus, pour mieux l'assujettir et le
+consolider. Quand le nid est dans une cheminée, sa place est
+généralement du côté de l'est, et à une distance de cinq à huit pieds de
+l'entrée. Mais dans le creux d'un arbre, où toutes nichent en
+communauté, il se trouve plus haut ou plus bas, suivant la convenance
+générale. La construction, assez fragile du reste, cède de temps à
+autre, soit sous le poids des parents et des jeunes, soit emportée par
+un flot subit de pluie, cas auxquels ils sont tous ensemble précipités
+par terre.--On y compte de quatre à six oeufs d'un blanc pur, et il y a
+deux couvées par saison.
+
+«Le vol de cette hirondelle rappelle celui du martinet d'Europe; mais il
+est plus vif, quoique bien soutenu. C'est une succession de battements
+assez courts, si l'on en excepte pourtant la saison où l'heureux couple
+prélude aux amours: car on les voit alors comme nager tous les deux, les
+ailes immobiles, glissant dans les airs avec un petit gazouillement
+aigu, et la femelle ne cessant de recevoir les caresses du mâle. En
+d'autres temps, ils planent au large, à une grande hauteur, au-dessus
+des villes et des forêts; puis, avec la saison humide, reviennent voler
+à ras du sol, et on les voit écumer l'eau pour boire et se baigner.
+Quand ils vont pour descendre dans un trou d'arbre ou une cheminée, leur
+vol, toujours rapide, s'interrompt brusquement comme par magie; en un
+instant ils s'abattent en tournoyant et produisent avec leurs ailes un
+tel bruit, qu'on croirait entendre dans la cheminée le roulement
+lointain du tonnerre. Jamais ils ne se posent sur les arbres ni sur le
+sol. Si l'on prend une de ces hirondelles et qu'on la mette par terre,
+elle fait de gauches efforts pour s'échapper et peut à peine se mouvoir.
+J'ai lieu de croire que parfois, la nuit, il arrive aux parents de
+s'envoler et aux jeunes de prendre de la nourriture: car j'ai entendu le
+_frou-frou_ d'ailes des premiers et les cris de reconnaissance des
+seconds, durant des nuits calmes et sereines.
+
+«Quand les petits tombent par accident, ce qui arrive aussi quelquefois,
+bien que le nid reste en place, ils parviennent à y remonter à l'aide
+de leurs griffes aiguës, en élevant un pied, puis l'autre, et en
+s'appuyant sur leur queue. Deux ou trois jours avant d'être en état de
+s'envoler, ils grimpent en haut du mur, jusqu'auprès de l'ouverture de
+la cheminée à l'abri de laquelle ils ont grandi. Un observateur pourra
+reconnaître ce moment, en voyant les parents passer et repasser
+au-dessus de l'extrémité du tuyau sans y entrer. C'est la même chose,
+quand ils ont été élevés dans un arbre.
+
+«Dans nos villes, les hirondelles choisissent d'abord une cheminée
+spéciale pour s'y retirer. C'est là qu'au premier printemps et avant de
+commencer à bâtir, les deux sexes se rendent en foule depuis une heure
+ou deux avant le coucher du soleil, jusque bien longtemps après nuit
+close. Jamais ils ne s'engagent dedans qu'ils n'aient voltigé plusieurs
+fois tout à l'entour; puis, tantôt l'un, tantôt l'autre, ils se décident
+à entrer, jusqu'à ce qu'enfin, pressés par l'heure, ils s'y précipitent
+plusieurs ensemble. Ils s'accrochent aux murs avec leurs griffes, s'y
+tiennent appuyés sur leur queue pointue, et dès l'aurore, avec un bruit
+sourd et retentissant, ils s'élancent dehors exactement tous à la fois.
+Je me rappelle qu'à Francisville, je voulus compter combien il en
+entrerait dans une cheminée avant la nuit. Je me tenais à une fenêtre, à
+proximité du lieu; il en vint plus de mille, et je ne les vis pas
+toutes, tant s'en faut! La ville, à cette époque, pouvait contenir une
+centaine de maisons, et la plupart de ces oiseaux étaient alors en route
+vers le sud, ne s'arrêtant simplement que pour la nuit.
+
+«Je venais d'arriver à Louisville, dans le Kentucky, lorsque je fus mis
+en relation avec l'aimable et bonne famille du major William Groghan. Un
+jour que nous parlions d'oiseaux, celui-ci me demanda si j'avais vu les
+arbres où l'on supposait que les hirondelles passaient l'hiver, mais où,
+en réalité, elles n'entrent que pour s'abriter et faire leur nid. Je lui
+répondis que j'en avais vu. Alors il m'apprit que, sur mon chemin pour
+revenir à la ville, il s'en trouvait un dont il m'enseigna la place, et
+qui était remarquable, entre tous, par le nombre immense de ces oiseaux
+qui s'y retiraient.--M'étant remis en route, j'arrivai bientôt au lieu
+indiqué et n'eus pas de peine à reconnaître l'arbre en question: c'était
+un sycomore presque sans branches, portant de soixante à soixante-dix
+pieds de haut sur huit de diamètre à la base; il pouvait en avoir encore
+près de cinq, même à une hauteur de cinquante pieds, où le tronçon d'une
+branche brisée et creuse, d'environ deux pieds de diamètre, se séparait
+de la tige principale. C'était par là qu'entraient les hirondelles. En
+examinant l'arbre de près, je le trouvai d'un bois dur, mais rongé au
+centre presque jusqu'aux racines. On était au mois de juillet, et le
+soleil marquait comme quatre heures après-midi. Les hirondelles volaient
+au-dessus de Jeffersonville, de Louisville et des bois environnants;
+mais je n'en voyais aucune près du sycomore. Je rentrai chez moi, pour
+revenir bientôt à pied. Le soleil descendait derrière les montagnes
+d'Argent; la soirée était belle, des milliers d'hirondelles voltigeaient
+autour de moi, et de temps en temps quatre ou cinq à la fois
+disparaissaient dans le trou de l'arbre, comme des abeilles se pressant
+à l'entrée de leur ruche. Et moi je restais là, ma tête appuyée contre
+le tronc et prêtant l'oreille au bruit assourdissant que faisaient les
+oiseaux pour s'installer à l'intérieur. Il était nuit noire quand je
+quittai mon poste, et j'étais convaincu qu'il en restait encore un bien
+plus grand nombre dehors. Je n'avais pas eu la prétention de les
+compter: il y en avait trop, et ils se précipitaient à l'ouverture en
+rangs si serrés et si épais, que c'était à confondre l'imagination. À
+peine étais-je de retour à Louisville, qu'un violent ouragan mêlé de
+tonnerre passa sur la ville, et je pensai que la précipitation des
+hirondelles avait eu pour cause leur inquiétude et le désir d'éviter
+l'orage. Toute la nuit, je ne fis que rêver d'hirondelles, tant j'étais
+impatient de constater leur nombre, avant que l'époque de leur départ
+fût arrivée.
+
+«Le lendemain matin, il ne paraissait encore aucune lueur de jour, que
+déjà je me retrouvais à mon poste. Je me remis l'oreille collée contre
+l'arbre; tout était silencieux au dedans. Il y avait environ vingt
+minutes que j'étais dans cette posture, lorsque soudain je crus que le
+grand arbre se déracinait et tombait sur moi. Instinctivement je fis un
+bond de côté; mais en regardant en l'air, quel ne fut pas mon étonnement
+de le voir debout et aussi ferme que jamais. C'étaient des hirondelles
+qu'il vomissait en flots noirs et continus. Je courus reprendre ma
+place et j'écoutai, réellement stupéfait de ce bruit du dedans, que je
+ne puis mieux comparer qu'au sourd roulement d'une large roue sous
+l'action d'un puissant cours d'eau. Il faisait sombre encore, de sorte
+que je pouvais à peine distinguer l'heure à ma montre; mais j'estime
+qu'elles mirent à sortir ainsi trente minutes et plus. Puis, l'intérieur
+de l'arbre redevint silencieux, et elles se dispersèrent dans toutes les
+directions avec la rapidité de la pensée.
+
+«Immédiatement, je formai le projet d'examiner l'intérieur de cet arbre
+qui, comme me l'avait dit mon ami le major Groghan, était bien le plus
+remarquable que j'eusse jamais vu. Pour cette expédition, je m'adjoignis
+un camarade de chasse, et nous partîmes, munis d'une assez longue corde.
+Après plusieurs essais, nous réussîmes à la lancer par-dessus la branche
+brisée de façon à ce que les deux bouts revinssent toucher la terre;
+ensuite, m'étant armé d'un grand bambou, je grimpai sur l'arbre au moyen
+de cette sorte de câble et parvins sans accident jusqu'à la branche sur
+laquelle je m'assis. Mais tout cela fut peine perdue: je ne pus rien
+voir du tout dans l'intérieur de l'arbre, et ma gaule, d'au moins quinze
+pieds de long, avait beau s'y promener de droite et de gauche, elle ne
+touchait à rien qui pût me donner quelque renseignement. Je redescendis
+fatigué et désappointé.
+
+«Sans me décourager cependant, le lendemain je louai un homme qui fit un
+trou à la base de l'arbre. Il n'y restait plus que huit à neuf pouces
+d'écorce et de bois. Bientôt la hache eut mis le dedans à jour, et nous
+découvrîmes une masse compacte de dépouilles et de débris de plumes
+réduites en une espèce de terreau au milieu duquel je pouvais encore
+distinguer des fragments d'insectes et de coquilles. Je me frayai ou
+plutôt me perçai tout au travers un passage d'environ six pieds. Cette
+opération ne prit pas mal de temps, et comme je savais par expérience
+que, si les oiseaux venaient à soupçonner l'existence de ce trou, ils
+abandonneraient l'arbre sur-le-champ, je le fis soigneusement reboucher.
+Dès le même soir, les hirondelles revinrent comme d'habitude, et je me
+gardai de les troubler de plusieurs jours. Enfin, m'étant précautionné
+d'une lanterne sourde, un soir vers les neuf heures, je retournai au
+sycomore, résolu de voir à fond dans l'intérieur. Le trou fut ouvert
+doucement; je me hissai le long des parois en m'aidant de la masse de
+détritus; mon camarade venait par derrière. Je trouvai tout parfaitement
+tranquille; et par degrés, dirigeant la lumière de la lanterne sur les
+côtés de l'excavation béante au-dessus de nous, j'aperçus les
+hirondelles collées les unes contre les autres et couvrant toute la
+surface interne. Avec le moins de bruit possible, nous en prîmes et
+tuâmes plus d'un cent que nous fourrâmes dans nos habits et dans nos
+poches; puis, nous étant laissés glisser en bas, nous nous retrouvâmes
+en plein air. Une chose remarquable, c'est que, pendant notre visite,
+pas un seul de ces oiseaux n'avait laissé dégoutter de sa fiente sur
+nous. L'entrée exactement refermée, nous reprîmes, fiers et joyeux, le
+chemin de Louisville. Parmi les cent quinze individus que nous avions
+emportés, il ne se trouva que six femelles; soixante-six étaient mâles
+et adultes; le sexe de vingt-deux des autres ne put être déterminé;
+c'étaient, sans aucun doute, des jeunes de la première couvée: leur
+chair était tendre, et les tuyaux de leurs plumes paraissaient encore
+mous.
+
+«Voyons, faisons en gros le compte des oiseaux qui pouvaient être ainsi
+logés dans cet arbre: l'espace vide commençant à partir de la pile de
+plumes et de dépouilles pour finir à l'entrée supérieure de la cavité ne
+présentait pas moins de 25 pieds en hauteur sur 15 de large, en
+supposant à l'arbre 5 pieds de diamètre, ce qui donnerait 375 pieds
+carrés de surface. Maintenant, accordons à chaque oiseau un espace d'à
+peu près 3 pouces, ce qui est plus que suffisant, vu la manière dont ils
+étaient entassés: il y aura 32 oiseaux par chaque pied carré, et, par
+conséquent, le nombre total que contenait l'intérieur de ce seul arbre
+était de 11,000.
+
+«Je ne cessai point de surveiller les mouvements de mes hirondelles.
+Lorsque les jeunes qui avaient été élevées dans les cheminées de
+Louisville, Jeffersonville et des maisons du voisinage, ainsi que dans
+les arbres choisis pour cet objet, eurent abandonné le lieu de leur
+naissance, je recommençai mes visites au sycomore. C'était le 2 août. Je
+m'assurai que le nombre des oiseaux qui s'y retiraient n'avait pas
+augmenté; mais je trouvai beaucoup plus de femelles et de jeunes que de
+mâles sur une cinquantaine qui furent pris et ouverts. Jour par jour,
+j'y revins: le 13 août, il n'y en entra guère que deux ou trois cents;
+le 18, pas un seul ne s'en approcha, et c'est à peine si je vis passer
+isolément quelques individus qui m'avaient l'air de s'en aller vers le
+sud. En septembre, pendant la nuit, je regardai dans l'intérieur: il n'y
+en restait aucun. J'y revins encore une fois, en février, par un temps
+très froid, et, convaincu que toutes les hirondelles avaient quitté le
+pays, je refermai définitivement l'ouverture et cessai mes visites.
+
+«Mai cependant était de retour, et son souffle printanier nous ramenait
+le peuple vagabond des airs. Les hirondelles aussi revinrent à leur
+arbre, et j'en vis le nombre s'accroître chaque jour. Vers le
+commencement de juin, j'imaginai de fermer l'entrée avec un bouchon de
+paille que je pouvais retirer à mon gré au moyen d'une corde. Le
+résultat fut curieux: les oiseaux, comme d'ordinaire, vinrent pour
+s'abriter à la tombée de la nuit; ils s'attroupèrent, passant et
+repassant devant l'arbre d'un air tout dérouté; plusieurs déjà
+commençaient à s'envoler au loin: j'ôtai le bouchon, et immédiatement
+ils entrèrent sans discontinuer, jusqu'à ce qu'il ne me fût plus
+possible de les distinguer du lieu où j'étais.
+
+«J'avais quitté Louisville pour aller me fixer à Henderson, et ce ne fut
+que cinq ans après que je pus revoir le sycomore, dans l'intérieur
+duquel les hirondelles abondaient toujours. Les pièces de bois avec
+lesquelles j'avais bouché mon trou avaient été brisées ou emportées;
+mais l'ouverture était de nouveau complétement remplie de dépouilles et
+de débris des oiseaux.--À la fin pourtant, il survint un ouragan
+tellement violent, que leur antique retraite fut tout de son long
+couchée par terre.»
+
+
+VIII.
+
+Revoyez l'aigle dans une autre scène:
+
+«L'aigle est né sublime. Il flotte sur les bannières, il est le symbole
+du courage et de la grandeur. Il est le blason de la liberté d'Amérique;
+il servit de type à Rome dans ses conquêtes, à Napoléon dans ses
+entreprises. La puissance de son élan, la hauteur et la rapidité de son
+essor, sa vigueur, son audace, la froideur de son courage justifient ce
+choix que l'assentiment de tous les peuples consacre. C'est un héros et
+un tyran. Sa férocité égale sa bravoure. Il aime à plonger ses serres
+dans le sang; le carnage fait ses délices, alors même qu'il n'a pas
+besoin d'une proie à dévorer.
+
+«En automne, au moment où des milliers d'oiseaux fuient le nord et se
+rapprochent du soleil, laissez votre barque effleurer l'eau du
+Mississipi. Quand vous verrez deux arbres dont la cime dépasse toutes
+les autres cimes s'élever en face l'un de l'autre, sur les deux bords du
+fleuve, levez les yeux. L'aigle est là, perché sur le faîte de l'un des
+arbres. Son oeil étincelle dans son orbite et paraît brûler comme la
+flamme. Il contemple attentivement toute l'étendue des eaux; souvent son
+regard s'arrête sur le sol; il observe, il attend; tous les bruits qui
+se font entendre, il les écoute, il les recueille; le daim, qui effleure
+à peine les feuillages, ne lui échappe pas. Sur l'arbre opposé, l'aigle
+femelle reste en sentinelle. De moment en moment, son cri semble
+exhorter le mâle à la patience. Il y répond par un battement d'ailes,
+par une inclination de tout son corps et par un glapissement dont la
+discordance et l'éclat ressemblent au rire d'un maniaque. Puis il se
+redresse; à son immobilité, à son silence, vous diriez une statue. Les
+canards de toute espèce, les poules d'eau, les outardes fuient par
+bataillons serrés, que le cours de l'eau emporte; proies que l'aigle
+dédaigne, et que ce mépris sauve de la mort. Un son, que le vent fait
+voler sur le courant, arrive enfin jusqu'à l'ouïe des deux aigles; ce
+bruit a le retentissement et la raucité[7] d'un instrument de cuivre:
+c'est le chant du cygne. La femelle avertit le mâle, par un appel
+composé de deux notes; tout le corps de l'aigle frémit; deux ou trois
+coups de bec dont il frappe rapidement son plumage le préparent à son
+expédition. Il va partir.
+
+[Note 7: Ce vieux _substantif_, qui sert de corrélatif au mot _rauque_,
+semble nécessaire, quoique l'emploi en soit peu usité et que plusieurs
+dictionnaires le condamnent.]
+
+«Le cygne vient, comme un vaisseau flottant dans l'air; son col d'une
+blancheur de neige, étendu en avant; l'oeil étincelant d'inquiétude. Le
+mouvement précipité de ses deux ailes suffit à peine à soutenir la masse
+de son corps; et ses pattes, qui se reploient sous sa queue,
+disparaissent à l'oeil. Il approche lentement, victime dévouée. Un cri
+de guerre se fait entendre. L'aigle part avec la rapidité de l'étoile
+qui file ou de l'éclair qui resplendit. Le cygne voit son bourreau,
+abaisse son col, décrit un demi-cercle, et manoeuvre, dans l'agonie de
+sa crainte, pour échapper à la mort. Une seule chance de succès lui
+reste, c'est de plonger dans le courant; mais l'aigle prévoit la ruse;
+il force sa proie à rester dans l'air, en se tenant sans relâche
+au-dessous d'elle, et en menaçant de la frapper au ventre et sous les
+ailes. Cette combinaison, que l'homme envierait à l'oiseau, ne manque
+jamais d'atteindre son but. Le cygne s'affaiblit, se lasse, et perd tout
+espoir de salut. Mais alors son ennemi craint encore qu'il n'aille
+tomber dans l'eau du fleuve. Un coup des serres de l'aigle frappe la
+victime sous l'aile, et la précipite obliquement sur le rivage.
+
+«Tant de puissance, d'adresse, d'activité, de prudence ont achevé la
+conquête. Vous ne verriez pas sans effroi le triomphe de l'aigle. Il
+danse sur le cadavre; il enfonce profondément ses armes d'airain dans le
+coeur du cygne mourant; il bat des ailes, il hurle de joie, les
+dernières convulsions de l'oiseau l'enivrent. Il lève sa tête chauve
+vers le ciel, et ses yeux enflammés d'orgueil se colorent comme le sang.
+Sa femelle vient le rejoindre. Tous deux ils retournent le cygne,
+percent sa poitrine de leur bec, et se gorgent du sang encore chaud qui
+en jaillit.»
+
+
+IX.
+
+En changeant de spectacle, Audubon change de pinceau pour le décrire, il
+ne veut pas même déranger les amours des plus petits oiseaux.
+
+«J'ai souvent, dit-il, passé des journées entières dans la société de
+ces petits êtres ailés. Rien n'est plus vif et plus joyeux; du haut des
+vieux troncs et des arbres tombant de décrépitude, la voix du pivert se
+fait entendre, et tous ses camarades lui répondent. On voit plusieurs
+mâles attachés à la poursuite d'une seule femelle, voltiger, monter,
+descendre, exécuter mille évolutions étranges: espèce de ballet
+burlesque dont il est difficile d'être témoin sans rire. C'est ainsi que
+les prétendants témoignent à leur belle le désir de lui plaire et de
+l'amuser. Point de jalousie entre ces beaux, qui se disputent
+paisiblement et sans haine le prix des jeux, la compagne qui doit
+appartenir au vainqueur. D'arbre en arbre et de buisson en buisson, les
+mêmes cérémonies se répètent. Autour de la coquette qui semble indécise,
+vous voyez quelquefois douze ou treize danseurs voltigeant; les jeux
+continuent jusqu'au moment où elle donne la préférence à l'un des
+rivaux, qu'elle attaque de son bec lorsqu'il passe près d'elle. Aussitôt
+tous les prétendants de s'envoler et de courir après une autre belle. Le
+couple reste tête-à-tête. Bientôt il s'agit de chercher une habitation
+commode pour le nouveau ménage. Ils partent ensemble et choisissent dans
+le bois un tronc d'arbre facile à creuser; tour à tour le mari et la
+femme opèrent à coups de bec l'excavation qui doit contenir eux et leurs
+petits. À mesure qu'un débris de l'arbre vole dans l'air, sous le bec de
+l'un d'eux, l'autre le félicite par un petit cri aigu, écho de sa joie.
+Enfin, le nid s'achève, et c'est plaisir de voir les deux oiseaux monter
+et redescendre l'arbre dans tous les sens, aiguiser leurs becs sur tous
+les rameaux; chasser inexorablement les rouges-gorges et les autres
+oiseaux; aller en course lointaine à la recherche de fourmis, de larves
+et d'insectes. Deux semaines après, six oeufs, blancs et transparents
+comme le cristal, sont déposés dans l'asile conjugal.
+
+«Les piverts ont deux couvées par saison; aussi cette race joyeuse
+pullule-t-elle dans les forêts de l'Amérique, et vous ne pouvez faire
+une promenade sans entendre leurs cris perçants et le retentissement de
+leur bec sur l'écorce des arbres.»
+
+«Telles sont les couleurs vives, variées, naïves, que la plume du
+naturaliste, aussi pittoresque que son pinceau, emploie pour commenter
+et expliquer les admirables planches qui composent son ouvrage. C'est
+ainsi que nous comprenons la science. Grâce au progrès de la
+civilisation, elle ne se contente plus d'une aride nomenclature: elle ne
+se renferme plus dans la poudre des vieux livres. Adieu pour toujours
+aux classifications symboliques et artificielles qui remplaçaient
+l'étude du monde et substituaient aux harmonies de la création je ne
+sais quel squelette, dont les ossements étiquetés servaient de jouet aux
+érudits. Lisez ces anciennes monographies. Qu'y trouverez-vous? Des
+titres et des mots, des chiffres et un numérotage éternel, qui ne parle
+ni à l'âme ni à la pensée. Est-ce donc là, grand Dieu! ton oeuvre
+éternelle, ton oeuvre vivante, animée dans toutes ses parties? Quelles
+inventions puériles me donnez-vous à la place de ce grand tout?»
+
+Ces réflexions sont de l'intelligent traducteur, M. Chasles.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+CXIXe ENTRETIEN.
+
+CONVERSATIONS DE GOETHE
+
+PAR ECKERMANN.
+
+(PREMIÈRE PARTIE.)
+
+
+I.
+
+Les grands hommes sont comme les grands monuments; on ne les voit pas
+d'un coup d'oeil, on ne les juge pas d'un seul mot. Il faut y revenir
+une fois, deux fois, trois fois, chaque fois, en un mot, qu'un nouvel
+écho échappé de leur tombe nous rappelle leur nom ou leur pensée par une
+de leurs oeuvres posthumes ou par les confidences rétrospectives d'un de
+leurs familiers. Le temps les effeuille comme leurs actes et leurs
+ouvrages à chaque période de leur existence, à chaque année de leur vie.
+Leurs opinions, modifiées par les circonstances, changent selon qu'ils
+ont acquis plus ou moins d'expérience par leur contact avec le temps.
+Qui pourrait dire si Napoléon à Sainte-Hélène pensait juste comme
+Napoléon à Marengo ou même comme Napoléon à l'île d'Elbe? Qui pourrait
+dire si lord Byron, mort à trente-sept ans, aurait pensé à soixante-dix
+ans ce qu'il avait écrit à vingt-sept ans en Écosse? Qui oserait
+affirmer que Schiller, écrivant le drame des _Brigands_ à vingt-deux
+ans, ce drame corrupteur de la moralité publique, l'aurait encore écrit,
+de sa plume refroidie, à l'âge fait où il écrivait ses belles oeuvres
+savantes et morales, à son âge mûr? Qui pourrait dire enfin si Goethe,
+l'homme essentiellement et véritablement progressif, qui doutait de
+tout, même de Dieu et de l'immortalité, à vingt-huit ans, aurait écrit à
+quatre-vingt-deux ans le portrait de _Faust_, le héros du scepticisme?
+Non, les jugements du premier coup sont des impressions et non des
+jugements; autrement il faudrait convenir que l'existence, la réflexion,
+l'expérience des hommes, sont de vains mots qui n'ont aucune influence,
+aucun amendement, aucun progrès à nous apporter, et que Dieu, en nous
+accordant le temps, ce grand révélateur de la vérité en tout genre, ne
+nous a donné qu'une déception dont nous n'avions aucun besoin pour être
+plus éclairés et plus sages qu'à notre premier mot dans la vie. Ce
+serait le blasphème contre la Providence; la Providence des grands
+hommes, c'est la vie, c'est la réflexion, c'est l'expérience, c'est le
+repentir. Qui oserait enlever le repentir aux plus grands hommes? Ce
+serait enlever à l'humanité toutes ses améliorations. N'en parlons plus.
+
+
+II.
+
+Aussi, pendant que le monde contemporain voit ou lit avec admiration ce
+que tel ou tel grand homme a fait, a dit, ou a écrit dans sa jeunesse,
+le grand homme qui se voit admiré, ou qui se voit loué souvent à tort,
+se recueille, s'interroge, juge ses juges, et se dit tout bas: «On
+m'applaudit pour ce qui méritait, en réalité, d'être condamné! Je ne
+savais pas, j'étais inexpérimenté; l'illusion, ce mirage des belles
+âmes, me possédait; maintenant le temps a fait son oeuvre, et il ne me
+reste de ces saintes erreurs que celle qu'il faut nourrir toujours, bien
+qu'elle m'ait souvent trompé: l'amour du mieux pour l'humanité.»
+
+
+III.
+
+M. de Las-Cases à Sainte-Hélène, auprès de Napoléon, le capitaine
+Medwin, auprès de lord Byron en Italie et en Angleterre, furent chacun
+un de ces échos providentiels que le hasard ou la volonté place à côté
+de ces grands hommes pour répercuter à l'avenir leurs confidences
+fausses ou vraies, intéressées ou désintéressées, selon qu'ils voulaient
+parler à leur chevet ou parler, comme on dit, par la fenêtre. La
+Providence ménage à ces hommes rares de pareils confidents: les uns
+pour porter leur voix lointaine à leurs partisans, comme Las-Cases; les
+autres, comme Medwin, pour donner au monde des notions familières et
+vraies sur une des grandes natures de leur époque. Quand le plus grand
+homme de l'Allemagne moderne eut vieilli sans perdre une seule des
+facultés de son âme et sans perdre un seul des cheveux blanchis de sa
+large tête, le ciel lui envoya Eckermann, comme le soir envoie au
+voyageur son ombre prolongée qui le suit dans sa route afin de lui
+certifier son image. Or, qu'était-ce qu'Eckermann?
+
+
+IV.
+
+Eckermann, comme Medwin, que j'ai beaucoup connu, était le fils d'un
+pauvre porte-balle des environs de Hambourg. M. Sainte-Beuve, un de ces
+esprits tout à la fois philosophiques, poétiques et critiques, qui
+creusent un sujet ou un homme avec une seule note, en parle ainsi:
+
+«Il n'avait rien en lui de supérieur. C'était une de ces natures de
+second ordre, un de ces esprits nés disciples et acolytes, et tout
+préparés par un fonds d'intelligence et de dévouement, par une première
+piété admirative, à être les secrétaires des hommes supérieurs. Ainsi,
+en France, avons-nous vu, à des degrés différents, Nicole pour Arnauld,
+l'abbé de Langeron ou le chevalier de Ramsay pour Fénelon; ainsi eût été
+Deleyre pour Rousseau, si celui-ci avait permis qu'on l'approchât.
+Eckermann sortait de la plus humble extraction; son père était
+porte-balle, et habitait un village aux environs de Hambourg. Élevé dans
+la cabane paternelle jusqu'à l'âge de quatorze ans, allant ramasser du
+bois mort et faire de l'herbe pour la vache dans la mauvaise saison, ou
+accompagnant, l'été, son père dans ses tournées pédestres, le jeune
+Eckermann s'était d'abord essayé au dessin, pour lequel il avait des
+dispositions innées assez remarquables; il n'était venu qu'ensuite à la
+poésie, et à une poésie toute naturelle et de circonstance. Il a raconté
+lui-même toutes ces vicissitudes de sa vie première avec bonhomie et
+ingénuité.
+
+«Petit commis, puis secrétaire d'une mairie dans l'un de ces
+départements de l'Elbe nouvellement incorporés à l'Empire français, il
+se vit relevé, au printemps de 1813, par l'approche des Cosaques, et il
+prit part au soulèvement de la jeunesse allemande pour
+l'affranchissement du pays. Volontaire dans un corps de hussards, il fit
+la campagne de l'hiver de 1813-1814. Le corps auquel il appartenait
+guerroya, puis séjourna dans les Flandres et dans le Brabant; le jeune
+soldat en sut profiter pour visiter les riches galeries de peinture dont
+la Belgique est remplie, et sa vocation allait se diriger tout entière
+de ce côté. Mais à son retour en Allemagne, et lorsqu'il se croyait en
+voie de devenir un artiste et un peintre, une indisposition physique,
+résultat de ses fatigues et de ses marches forcées, l'arrêta
+brusquement: ses mains tremblaient tellement qu'il ne pouvait plus tenir
+un pinceau. Il n'en était encore qu'aux premières initiations de l'art;
+il y renonça.
+
+«Obligé de penser à la subsistance, il obtint un emploi à Hanovre dans
+un bureau de la Guerre. C'est à ce moment qu'il eut connaissance des
+chants patriotiques de Théodore Koerner, qui était le héros du jour. Le
+recueil intitulé _la Lyre et l'Épée_ le transporta; il eut l'idée de
+s'enrôler à la suite dans le même genre, et il composa à son tour un
+petit poëme sur la vie de soldat. Cependant il lisait et s'instruisait
+sans cesse. On lui avait fort conseillé la lecture des grands auteurs,
+particulièrement de Schiller et de Klopstock; il les admira, mais sans
+tirer grand profit de leurs oeuvres. Ce ne fut que plus tard qu'il se
+rendit bien compte de la stérilité de cette admiration: c'est qu'il n'y
+avait nul rapport entre leur manière et ses dispositions naturelles à
+lui-même.
+
+«Il entendit pour la première fois prononcer le nom de Goethe, et un
+volume de ses Poésies et Chansons lui tomba entre les mains. Oh! alors
+ce fut tout autre chose; il sentit un bonheur, un charme indicible; rien
+ne l'arrêtait dans ces poésies de la vie, où une riche individualité
+venait se peindre sous mille formes sensibles; il en comprenait tout;
+là, rien de savant, pas d'allusions à des faits lointains et oubliés,
+pas de noms de divinités et de contrées que l'on ne connaît plus: il y
+retrouvait le coeur humain et le sien propre, avec ses désirs, ses
+joies, ses chagrins; il y voyait une nature allemande claire comme le
+jour, la réalité pure, en pleine lumière et doucement idéalisée. Il
+aima Goethe dès lors, et sentit un vague désir de se donner à lui; mais
+il faut l'entendre lui-même:
+
+«Je vécus des semaines et des mois, dit-il, absorbé dans ses poésies.
+Ensuite je me procurai _Wilhelm Meister_, et sa Vie, ensuite ses drames.
+Quant à _Faust_, qui, avec tous ses abîmes de corruption humaine et de
+perdition, m'effraya d'abord et me fit reculer, mais dont l'énigme
+profonde me rattirait sans cesse, je le lisais assidûment les jours de
+fête. Mon admiration et mon amour pour Goethe s'accroissaient
+journellement, si bien que je ne pouvais plus rêver ni parler d'autre
+chose.
+
+«Un grand écrivain, observe à ce propos Eckermann, peut nous servir de
+deux manières: en nous révélant les mystères de nos propres âmes, ou en
+nous rendant sensibles les merveilles du monde extérieur. Goethe
+remplissait pour moi ce double office. J'étais conduit, grâce à lui, à
+une observation plus précise dans les deux voies; et l'idée de l'unité,
+ce qu'a d'harmonieux et de complet chaque être individuel considéré en
+lui-même, le sens enfin des mille apparitions de la nature et de l'art
+se découvraient à moi chaque jour de plus en plus.
+
+«Après une longue étude de ce poëte et bien des essais pour reproduire
+en poésie ce que j'avais gagné à le méditer, je me tournai vers
+quelques-uns des meilleurs écrivains des autres temps et des autres
+pays, et je lus non-seulement Shakspeare, mais Sophocle et Homère dans
+les meilleures traductions...»
+
+«Eckermann, en un mot, travaille à se rendre digne d'approcher Goethe
+quelque jour. Comme ses premières études (on vient assez de le voir)
+avaient été des plus défectueuses, il se mit à les réparer et à étudier
+tant qu'il put au gymnase de Hanovre d'abord, puis, quand il fut devenu
+plus libre, et sa démission donnée, à l'université de Goettingue. Il
+avait pu cependant publier, à l'aide de souscriptions, un recueil de
+poésies dont il envoya un exemplaire à Goethe, en y joignant quelques
+explications personnelles. Il rédigea ensuite une sorte de traité de
+critique et de poétique à son intention. Le grand poëte n'avait cessé
+d'être de loin son «étoile polaire». En recevant le volume de poésies,
+Goethe reconnut vite un de ses disciples et de ses amis comme le génie
+en a à tous les degrés; non content de faire à l'auteur une réponse de
+sa main, il exprima tout haut la bonne opinion qu'il avait conçue de
+lui. Là-dessus, et d'après ce qu'on lui en rapporta, Eckermann prit
+courage, adressa son traité critique manuscrit à Goethe, et se mit
+lui-même en route à pied et en pèlerin pour Weimar, sans autre dessein
+d'abord que de faire connaissance avec le grand poëte, son idole. À
+peine arrivé, il le vit, l'admira et l'aima de plus en plus, s'acquit
+d'emblée sa bienveillance, vit qu'il pourrait lui être agréable et
+utile, et, se fixant près de lui à Weimar, il y demeura (sauf de courtes
+absences et un voyage de quelques mois en Italie) sans plus le quitter
+jusqu'à l'heure où cet esprit immortel s'en alla.
+
+«Après la mort de Goethe, resté uniquement fidèle à sa mémoire, tout
+occupé de le représenter et de le transmettre à la postérité sous ses
+traits véritables et tel qu'il le portait dans son coeur, il continua de
+jouir à Weimar de l'affection de tous et de l'estime de la Cour; revêtu
+avec les années du lustre croissant que jetait sur lui son amitié avec
+Goethe, il finit même par avoir le titre envié de conseiller aulique, et
+mourut entouré de considération, le 3 décembre 1854.
+
+«Il était dans sa trente-troisième année seulement à son arrivée à
+Weimar; il avait gardé toute la fraîcheur des impressions premières et
+la faculté de l'admiration. Il y a des gens qui ne sauraient parler de
+lui sans le faire quelque peu grotesque et ridicule: il ne l'est pas. Il
+est sans doute à quelque degré de la famille des Brossette et des
+Boswell, de ceux qui se font volontiers les greffiers et les rapporteurs
+des hommes célèbres; mais il choisit bien son objet, il l'a adopté par
+choix et par goût, non par banalité ni par badauderie aucune; il n'a
+rien du gobe-mouche, et ses procès-verbaux portent en général sur les
+matières les plus élevées et les plus intéressantes dont il se pénètre
+tout le premier et qu'il nous transmet en auditeur intelligent.
+Remercions-le donc et ne le payons pas en ingrats, par des épigrammes et
+avec des airs de supériorité. Ne rions pas de ces natures de modestie
+et d'abnégation, surtout quand elles nous apportent à pleines mains des
+présents de roi.
+
+«Goethe, à cette époque où Eckermann commence à nous le montrer (juin
+1823), était âgé de soixante-quatorze ans, et il devait vivre près de
+neuf années encore. Il était dans son heureux déclin, dans le plein et
+doux éclat du soleil couchant. Il ne créait plus,--je n'appelle pas
+création cette seconde et éternelle partie de _Faust_,--mais il revenait
+sur lui-même, il revoyait ses écrits, préparait ses Oeuvres complètes,
+et, dans son retour réfléchi sur son passé qui ne l'empêchait pas d'être
+attentif à tout ce qui se faisait de remarquable autour de lui et dans
+les contrées voisines, il épanchait en confidences journalières les
+trésors de son expérience et de sa sagesse.
+
+«Il en est, dans ces confidences, qui nous regardent et nous intéressent
+plus particulièrement. Goethe, en effet, s'occupe beaucoup de la France
+et du mouvement littéraire des dernières années de la Restauration; il
+est peu de nos auteurs en vogue dont les débuts en ces années n'aient
+été accueillis de lui avec curiosité, et jugés avec une sorte de
+sympathie; il reconnaissait en eux des alliés imprévus et comme des
+petits cousins d'outre-Rhin. Et ici une remarque est nécessaire.
+
+«Il faut distinguer deux temps très-différents, deux époques, dans les
+jugements de Goethe sur nous et dans l'attention si particulière qu'il
+prêta à la France: il ne s'en occupa guère que dans la première moitié,
+et, ensuite, tout à la fin de sa carrière. Goethe, à ses débuts, est un
+homme du dix-huitième siècle; il a vu jouer dans son enfance _le Père de
+famille_ de Diderot et _les Philosophes_ de Palissot; il a lu nos
+auteurs, il les goûte, et lorsqu'il a opéré son oeuvre essentielle, qui
+était d'arracher l'Allemagne à une imitation stérile et de lui apprendre
+à se bâtir une maison à elle, une maison du Nord, sur ses propres
+fondements, il aime à revenir de temps en temps à cette littérature d'un
+siècle qui, après tout, est le sien. On n'a jamais mieux défini Voltaire
+dans sa qualité d'esprit spécifique et toute française qu'il ne l'a
+fait; on n'a jamais mieux saisi dans toute sa portée la conception
+buffonienne des _Époques de la Nature_; on n'a jamais mieux respiré et
+rendu l'éloquente ivresse de Diderot; il semble la partager quand il en
+parle: «Diderot, s'écrie-t-il avec un enthousiasme égal à celui qu'il
+lui aurait lui-même inspiré, Diderot est Diderot, un individu unique;
+celui qui cherche les taches de ses oeuvres est un _philistin_, et leur
+nombre est _légion_. Les hommes ne savent accepter avec reconnaissance
+ni de Dieu, ni de la Nature, ni d'un de leurs semblables, les trésors
+sans prix.» Mais ce ne sont pas seulement nos grands auteurs qui
+l'occupent et qui fixent son attention, il va jusqu'à s'inquiéter des
+plus secondaires et des plus petits de ce temps-là, d'un abbé d'Olivet,
+d'un abbé Trublet, d'un abbé Le Blanc qui, «tout médiocre qu'il était
+(c'est Goethe qui parle), ne put jamais parvenir pourtant à être reçu de
+l'Académie.»
+
+«Cependant la France changeait; après les déchirements et les
+catastrophes sociales, elle accomplissait, littérairement aussi, sa
+métamorphose. Goethe, qui connut et ne goûta que médiocrement Mme de
+Staël, ne paraît pas avoir eu une bien haute idée de Chateaubriand, le
+grand artiste et le premier en date de la génération nouvelle. À cette
+époque de l'éclat littéraire de Chateaubriand, l'homme de Weimar ne
+faisait pas grande attention à la France, qui s'imposait à l'Allemagne
+par d'autres aspects. Et puis il y avait entre eux deux trop de causes
+d'antipathie. Goethe reconnaissait toutefois à Chateaubriand un grand
+talent et une initiative _rhétorico-poétique_ dont l'impulsion et
+l'empreinte se retrouvaient assez visibles chez les jeunes poëtes venus
+depuis. Mais il ne faisait vraiment cas, en fait de génies, que de ceux
+de la grande race, de ceux qui durent, dont l'influence vraiment féconde
+se prolonge, se perpétue au-delà, de génération en génération, et
+continue de créer après eux. Les génies purement d'art et de forme, et
+de phrases, dénués de ce germe d'invention fertile, et doués d'une
+action simplement viagère, se trouvent en réalité bien moins grands
+qu'ils ne paraissent, et, le premier bruit tombé, ils ne revivent pas.
+Leur force d'enfantement est vite épuisée.
+
+«Ce qui commença à rappeler sérieusement l'attention de Goethe du côté
+de la France, ce furent les tentatives de critique et d'art de la jeune
+école qui se produisit surtout à dater de 1824, et dont le journal _le
+Globe_ se fit le promoteur et l'organe littéraire. Ah! ici Goethe se
+montra vivement attiré et intéressé. Il se sentait compris, deviné par
+des Français pour la première fois: il se demandait d'où venait cette
+race nouvelle qui importait chez soi les idées étrangères, et qui les
+maniait avec une vivacité, une aisance, une prestesse inconnues
+ailleurs. Il leur supposait même d'abord une maturité d'âge qu'il
+mesurait à l'étendue de leurs jugements, tandis que cette étendue tenait
+bien plutôt chez eux au libre et hardi coup d'oeil de la jeunesse.
+
+Ce fut surtout vers 1827 que ce vif intérêt de Goethe pour la nouvelle
+et jeune France se prononça pour ne plus cesser. En 1825, il hésitait
+encore, et M. Cousin, dans une visite qu'il lui fit à Weimar, ayant
+voulu le mettre sur le chapitre de la littérature en France, ne put
+l'amener bien loin sur ce terrain encore trop neuf.»
+
+Mais en 1827, lorsque M. Ampère le visita, sa disposition d'esprit était
+bien changée; Goethe, averti par _le Globe_, était au fait de tout,
+curieux et avide de toutes les particularités à notre sujet. Dans une
+lettre adressée à Mme Récamier le 9 mai (1827) et publiée quelques jours
+après dans _le Globe_ par suite d'une indiscrétion non regrettable, le
+jeune voyageur s'exprimait en ces termes, qui sont à rapprocher de ceux
+dans lesquels Eckermann nous parle des mêmes entretiens:
+
+«Goethe, écrivait M. Ampère, a, comme vous le savez, quatre-vingts ans.
+J'ai eu le plaisir de dîner plusieurs fois avec lui en petit comité, et
+je l'ai entendu parler plusieurs heures de suite avec une présence
+d'esprit prodigieuse: tantôt avec finesse et originalité, tantôt avec
+une éloquence et une chaleur de jeune homme. Il est au courant de tout,
+il s'intéresse à tout, il a de l'admiration pour tout ce qui peut en
+admettre. Avec ses cheveux blancs, sa robe de chambre bien blanche, il a
+un air tout candide et tout patriarcal. Entre son fils, sa belle-fille,
+ses deux petits-enfants, qui jouent avec lui, il cause sur les sujets
+les plus élevés. Il nous a entretenu de Schiller, de leurs travaux
+communs, de ce que celui-ci voulait faire, de ce qu'il aurait fait, de
+ses intentions, de tout ce qui se rattache à son souvenir: il est le
+plus intéressant et le plus aimable des hommes.
+
+«Il a une conscience naïve de sa gloire qui ne peut déplaire parce qu'il
+est occupé de tous les autres talents, et si véritablement sensible à
+tout ce qui se fait de bon, partout et dans tous les genres. À genoux
+devant Molière et la Fontaine, il admire _Athalie_, goûte _Bérénice_,
+sait par coeur les chansons de Béranger et raconte parfaitement nos plus
+nouveaux vaudevilles. À propos du Tasse, il prétend avoir fait de
+grandes recherches et que l'histoire se rapproche beaucoup de la manière
+dont il a traité son sujet. Il soutient que la prison est un conte. Ce
+qui vous fera plaisir, c'est qu'il croit à l'amour du Tasse et à celui
+de la princesse; mais toujours à distance, toujours romanesque et sans
+ces absurdes propositions d'épouser qu'on trouve chez nous dans un drame
+récent.»
+
+N'oublions pas que la lettre est adressée à Mme Récamier, favorable à
+tous les beaux cas d'amour et de délicate passion.
+
+
+V.
+
+On connaît Goethe, le Voltaire et le Cuvier allemand dans un même homme,
+le créateur de la lumière, l'idolâtre de l'art! Il a écrit ses
+mémoires; il fut constamment heureux. Son tempérament moral était
+composé, par moitiés égales, de réflexion froide pour les choses et
+d'enthousiasme ardent pour les lettres, les arts et même pour les
+sciences. Il naquit à une époque où la philosophie française passionnait
+l'Allemagne et où les excès de la révolution repoussaient les coeurs. Il
+s'était fixé jeune à Weimar. L'amitié du grand-duc et de la
+grande-duchesse Amélie l'avait élevé, par l'affection, au rang de
+principal conseiller de cette cour athénienne et de directeur du théâtre
+et du ministère. Jamais sa faveur, dont il usait modérément, ne subit
+d'éclipse. Il semblait régner du droit divin du génie. La poésie était
+son titre; ceux qu'il n'aurait pu soumettre, il les charmait par l'excès
+de confiance en lui-même; il ne jalousait personne. Les premiers
+écrivains ou poëtes de l'Allemagne étaient à lui. Il découvrit dans un
+livre un jeune homme pauvre et souffrant, le seul rival que la nature
+pouvait lui opposer, Schiller; il l'appela à Iéna, puis à Weimar, tourna
+sur lui l'amitié du grand-duc, travailla en commun avec lui, en fit son
+frère, et lui prêta la moitié de son génie. Schiller mort, Goethe le
+pleura toute sa vie. Jamais une si sincère confraternité n'avait uni
+deux âmes d'hommes de lettres. En 1792, Goethe suivit, par dévouement
+monarchique, le duc de Weimar dans la campagne des Prussiens contre la
+France; après la paix, il passa à Bruxelles et revint vivre à Weimar. Il
+se maria; il eut un fils dont ces conversations nous entretiennent. Il
+lui fit épouser une jeune fille charmante et tendre qui fut pour lui
+comme une seconde jeunesse en son coeur. Il les perdit. Ses deux
+petits-enfants jouèrent avec ses cheveux blancs.
+
+
+VI.
+
+Goethe avait écrit vers 1792 le roman étrange et poétiquement populaire
+de _Werther_, comme Schiller avait écrit les _Brigands_: deux oeuvres
+inexplicables et en dehors de toute vue morale; de l'art pur, où la
+force de la passion conduit les jeunes héros de Schiller au crime, et le
+héros mélancolique de Goethe au suicide. _Werther_, comme un jet de
+flamme que le monde combustible de l'époque attendait, incendia à son
+apparition toutes les nations. Jamais livre n'eut, en si peu d'années,
+un si grand nombre d'éditions. C'était l'amour délirant extravasé sur la
+terre. Le ridicule n'y mordit pas; le sublime de la passion le tua.
+_Werther_ resta et restera le charbon de feu des livres. Goethe étudia
+de sang-froid les résultats terribles de l'incendie qu'il avait allumé;
+chaque suicide en Allemagne et en Europe était pour lui un triomphe.
+_Faust_, son oeuvre principale en vers, était avant lui une légende
+moitié humaine, moitié satanique, d'outre-Rhin. Son succès fut à la fois
+philosophique et populaire. Méphistophélès, portrait de Goethe au fond,
+fut l'indifférence railleuse entre le bien et le mal, l'éternel
+blasphème de l'humanité, représentée par la jeune et infortunée
+Marguerite. Les poëtes étrangers furent pervertis par cette doctrine
+plus grande que nature. Ugo Foscolo en Italie, Byron en Angleterre y
+puisèrent, l'un son imitation de Werther dans les lettres de _Jacopo
+Ortis_, l'autre ses doctrines malfaisantes d'énergie dans le crime de
+ses premières poésies, et de raillerie cynique du bien dans _Don Juan_;
+après cela Goethe réfléchit et changea peu à peu de route. Il vit ou il
+crut voir que ses élans passionnés dans _Werther_, que ses aspirations
+désordonnées dans _Faust_, poussaient l'humanité hors de sa sphère en
+faisant rêver aux peuples des destinées supérieures à ce qu'ils peuvent
+atteindre ici-bas. Il redevint possible, et il vit que le possible était
+l'honnête. Il prit pour devise la modération, et ne goûta plus que la
+vérité pratique. Il écrivit des ballades allemandes très-romantiques,
+mais qui, à nous, nous paraissent trop féeriques ou trop puériles; puis
+des études remarquables sur la botanique, puis des _Essais sur les
+couleurs_ où il crut détrôner Newton, puis le roman de _Wilhelm
+Meister_, espèce de rêve d'un Juif errant de l'humanité, plein
+d'intentions souvent inintelligibles, et parsemé de réalités délicieuses
+telles que l'épisode de _Mignon_; puis un roman apocalyptique des
+_Affinités électives_, énigme dont le mot n'est pas encore trouvé.
+
+
+VII.
+
+Il resta invariablement fidèle à son prince, devint son ami et ne cessa
+pas de gouverner, de concert avec lui, dans un sens libéral et modéré,
+dirigeant les alliances, la politique et le théâtre de Weimar dans le
+double intérêt du prince et du peuple pendant cinquante ans. Il tint
+cette difficile balance sans la laisser osciller. Quand Napoléon, après
+la paix de Tilsitt, vint à Weimar, Goethe témoigna, pour l'homme des
+grands exploits militaires, une partialité plus que poétique; il fut
+flatté d'en être distingué. Cet homme lui éclipsa les défaites et les
+malheurs de l'Allemagne. Il parut passer du côté du destin représenté, à
+ses yeux, par l'homme de la force brutale. Le philosophe disparut en lui
+devant le poëte.
+
+Ni son prince ni son pays ne lui demandaient compte de cette partialité
+blessante pour le vainqueur. «Ce sont deux grands esprits, se
+disaient-ils, ils ne se jugent pas, ils s'admirent.» Napoléon, en effet,
+comme on le verra, affecta d'admirer beaucoup Goethe. Il avait lu
+_Werther_ dans sa jeunesse et _Faust_ dans sa maturité.
+
+
+VIII.
+
+Eckermann n'habitait pas encore Weimar; il ne devint le familier du
+grand homme que dans les dix dernières années de sa vie. Voici comment
+il s'attendrit sur son souvenir, quand la mort eut éteint la voix de
+Goethe:
+
+«Je vois enfin devant moi terminé le troisième volume de mes
+conversations avec Goethe, promis depuis longtemps; j'éprouve la joie
+que donne le triomphe de grands obstacles. J'étais dans une situation
+très-difficile. Je ressemblais au marin qui ne peut pas faire route par
+le vent du jour, et qui est obligé d'attendre, avec la plus grande
+patience, des semaines et des mois jusqu'à ce que le vent favorable, qui
+soufflait il y a des années, souffle de nouveau. Dans le temps heureux
+où j'écrivis les deux premiers volumes, je marchais avec un vent
+favorable; les paroles récemment prononcées résonnaient encore dans mes
+oreilles, et le commerce animé que j'avais avec cet homme
+extraordinaire me maintenait dans une atmosphère d'enthousiasme, qui
+m'entraînait en avant et semblait me donner des ailes.
+
+«Mais aujourd'hui, déjà depuis bien des années cette voix est muette, et
+le bonheur dont je jouissais dans ce contact avec sa personne est bien
+loin derrière moi; aussi je ne pouvais trouver l'ardeur nécessaire que
+dans les heures où il m'était donné de rentrer en moi-même, assez
+profondément pour pénétrer dans ces asiles de l'âme que rien ne trouble;
+là je pouvais revoir le passé avec ses fraîches couleurs; il se
+redressait devant moi, et je voyais de grandes pensées, des fragments de
+cette grande âme apparaître à mes regards, comme apparaîtraient des
+sommets lointains, mais éclairés par la lumière du jour céleste, aussi
+éclatante que la lumière du soleil.
+
+«La joie que j'éprouvais dans ces moments me rendait tout mon feu; les
+idées et la suite de leur développement, les expressions telles qu'elles
+avaient été prononcées, tout redevenait clair comme un souvenir de la
+veille. Goethe vivait encore devant moi; j'entendais de nouveau le
+timbre aimé de sa voix, à laquelle nulle autre ne peut être comparée. Je
+le voyais de nouveau, le soir, avec son étoile sur son habit noir, dans
+son salon brillamment éclairé, plaisanter au milieu de son cercle, rire
+et causer gaiement. Je le voyais un autre jour par un beau temps, à côté
+de moi dans sa voiture, en pardessus brun, en casquette bleue, son
+manteau gris clair étendu sur ses genoux; son teint brun est frais comme
+le temps, ses paroles jaillissent spirituelles et se perdent dans l'air,
+mêlées au roulement de la voiture qu'elles dominent. Ou bien, je me
+voyais encore, le soir, dans son cabinet d'étude, éclairé par la
+tranquille lumière de la bougie; il était assis à la table, en face de
+moi, en robe de chambre de flanelle blanche. La douce émotion que l'on
+ressent au soir d'une journée bien employée respirait sur ses traits;
+notre conversation roulait sur de grands et nobles sujets; je voyais
+alors se montrer tout ce que sa nature renfermait de plus élevé, et mon
+âme s'enflammait à la sienne. Entre nous régnait la plus profonde
+harmonie; il me tendait sa main par-dessus la table, et je la pressais;
+puis je saisissais un verre rempli, placé près de moi, et je le vidais
+en silence, et je lui faisais une secrète libation, les regards passant
+au-dessus de mon verre et reposant dans les siens.
+
+«Dans ces moments, je le retrouvais dans toute sa vie, et ses paroles
+résonnaient de nouveau comme autrefois.--Mais on le sait, quel que soit
+le bonheur que nous ayons à penser à un mort bien-aimé, le fracas confus
+du jour qui s'écoule fait que souvent pendant des semaines et des mois
+notre pensée ne se tourne vers lui que passagèrement; et les moments de
+calme et de profond recueillement où nous croyons posséder de nouveau,
+dans toute la vivacité de la vie, cet ami parti avant nous, ces moments
+se mettent au nombre des rares et belles heures d'existence.--Il en
+était ainsi de moi avec Goethe.--Souvent des mois se passaient où mon
+âme, absorbée par les relations de la vie journalière, était morte pour
+lui, et il n'adressait pas un seul mot à mon esprit. Puis venaient
+d'autres semaines, d'autres mois de disposition stérile, pendant
+lesquels rien en moi ne voulait ni germer ni fleurir. Ces temps de
+néant, il fallait que j'eusse la grande patience de les laisser
+s'écouler inutiles, car, dans de pareilles circonstances, ce que
+j'aurais écrit n'aurait rien valu. Je devais attendre de la fortune le
+retour des heures où le passé revivait et se représentait devant moi, où
+je jouissais d'une énergie intellectuelle assez grande, d'un bien-être
+physique assez complet pour élever mon âme à cette hauteur à laquelle il
+faut que je parvienne pour être digne de voir de nouveau reparaître en
+moi les idées et les sentiments de Goethe.--Car j'avais affaire à un
+héros que je ne devais pas abaisser. Pour être vrai, il devait se
+montrer avec toute la bienveillance de ses jugements, avec la pleine
+clarté et la pleine force de son intelligence, avec la dignité naturelle
+à un caractère élevé.--Ce n'était pas là une petite difficulté.
+
+«Mes relations avec lui avaient un caractère de tendresse tout
+particulier; c'étaient celles de l'écolier avec son maître, du fils avec
+son père, de l'âme avide d'instruction avec l'âme riche de
+connaissances. Il me fit entrer dans sa société et prendre part aux
+jouissances intellectuelles et aussi aux plaisirs plus mondains d'un
+être supérieur. Souvent je le voyais seulement tous les huit jours, le
+soir; souvent j'avais le bonheur de le voir à midi tous les jours,
+tantôt en grande compagnie, tantôt tête à tête, à dîner.
+
+«Sa conversation était variée comme ses oeuvres. Il était toujours le
+même et toujours différent. S'il était occupé d'une grande idée, ses
+paroles coulaient avec une inépuisable richesse; on croyait alors être
+au printemps, dans un jardin où tout est en fleur, où tout éblouit, et
+empêche de penser à se cueillir un bouquet. Dans d'autres temps, au
+contraire, on le trouvait muet, laconique; un nuage semblait avoir
+couvert son âme, et dans certains jours on sentait auprès de lui comme
+un froid glacial, comme un vent qui a couru sur la neige et les frimas
+et qui coupe. Puis je le revoyais, et je retrouvais un jour d'été avec
+tous ses sourires; je croyais entendre dans les bois, dans les buissons,
+dans les haies, tous les oiseaux me saluer de leurs chants; le ciel bleu
+était traversé par le cri de coucou, et dans la plaine en fleurs
+bruissait l'eau du ruisseau. Alors quel bonheur de l'écouter! Sa
+présence enivrait, et chacune de ses paroles semblait élargir le coeur.
+
+«C'est ainsi qu'en lui on voyait comme dans une lutte et dans une
+succession perpétuelle tour à tour l'hiver et l'été, la vieillesse et
+la jeunesse; mais il était admirable que, dans ce vieillard de
+soixante-dix et de quatre-vingts ans, ce fût la jeunesse qui reprît
+toujours le dessus, car ces journées où l'automne ou l'hiver se
+faisaient sentir n'étaient que de rares exceptions.
+
+«L'empire qu'il avait sur lui-même était remarquable, et c'est là même
+une des originalités les plus saillantes de son caractère. Il y a une
+parenté étroite entre cet empire qu'il avait sur lui-même et la
+puissance de réflexion qui le maintenait toujours maître du sujet qu'il
+traitait en écrivant, et qui lui permettait de donner à ses oeuvres ce
+fini dans la forme que nous admirons. C'est aussi par une conséquence de
+ce trait de son caractère que, dans maints de ses livres et dans maintes
+de ses assertions orales, il est très-retenu et plein de réserve.--Mais
+il y avait d'heureux moments où un génie plus puissant se rendait maître
+de lui, et lui faisait abandonner son empire sur lui-même; alors la
+conversation avait une effervescence toute juvénile, elle se précipitait
+comme un torrent qui descend des montagnes. C'est dans de pareils
+moments qu'il versait tous les trésors de grandeur et de bonté que
+renfermait son âme, et ce sont de pareils moments qui font comprendre
+comment ses amis de jeunesse ont dit de lui que ses paroles étaient bien
+supérieures à ses écrits imprimés.»
+
+
+IX.
+
+Les entretiens s'ouvrent par une forte maladie du vieillard, que la
+vigueur de sa constitution fait triompher de la mort. Un fils ne
+raconterait pas avec plus de sollicitude les phases de la maladie.
+
+ «Lundi, 2 mars 1823.
+
+«Ce soir, chez Goethe, que je n'avais pas vu depuis plusieurs jours. Il
+était assis dans son fauteuil, et il avait auprès de lui sa belle-fille
+et Riemer. Le mieux était frappant. Sa voix avait repris son timbre
+naturel, sa respiration était libre; sa main n'était plus enflée, son
+apparence était celle de la santé, sa conversation était facile. Il se
+leva, alla dans sa chambre à coucher et revint sans embarras. On but le
+thé près de lui, et, comme c'était pour la première fois depuis sa
+maladie, je reprochai en plaisantant à madame de Goethe d'avoir oublié
+de mettre un bouquet sur la table. Madame de Goethe prit aussitôt à son
+chapeau un ruban de couleur et l'attacha à la cafetière. Ce trait de
+gaieté parut faire grand plaisir à Goethe.»
+
+ «Weimar, mardi, 10 juin 1823.
+
+«Je suis arrivé ici depuis peu de jours, et aujourd'hui, pour la
+première fois, je suis allé chez Goethe. L'accueil a été extrêmement
+affectueux, et l'impression que sa personne a faite sur moi a été telle,
+que je compte ce jour parmi les plus heureux de ma vie.
+
+«Il m'avait hier, sur ma demande, indiqué midi comme le moment où il
+pourrait me recevoir. J'allai à l'heure dite, et trouvai son domestique
+m'attendant déjà et prêt à m'introduire. L'intérieur de sa maison me fit
+une très-agréable impression; sans être riche, tout a beaucoup de
+noblesse et de simplicité; quelques plâtres de statues antiques placés
+dans l'escalier rappellent le goût prononcé de Goethe pour l'art
+plastique et pour l'antiquité grecque. Je vis au rez-de-chaussée
+plusieurs femmes, occupées dans la maison, passer et repasser. Je vis
+aussi un des beaux enfants d'Ottilie, qui s'approcha sans défiance de
+moi et me regarda avec de grands yeux. Après ce premier coup d'oeil, je
+montai au premier étage avec le domestique, dont la langue était
+toujours en mouvement. Il ouvrit la porte d'une pièce, sur le seuil de
+laquelle on lisait en passant le mot _Salve_, présage d'un accueil
+amical. Nous traversâmes cette chambre, et nous entrâmes dans une
+seconde, un peu plus spacieuse, où il me pria d'attendre, pendant qu'il
+allait prévenir son maître. La température de cette pièce ranimait par
+sa très-grande fraîcheur, un tapis couvrait le sol; la couleur rouge du
+canapé et des chaises donnait de la gaieté à l'ameublement; sur un côté
+était un piano, et aux murs étaient suspendus des dessins et des
+tableaux de genres divers et de différentes grandeurs. Une porte ouverte
+laissait voir une autre chambre également ornée de tableaux, et par
+laquelle le domestique était allé m'annoncer.
+
+«Goethe, en redingote bleue et en souliers, entra peu de moments
+après.--Noble figure! J'étais saisi, mais les paroles les plus amicales
+dissipèrent aussitôt mon embarras. Nous nous assîmes sur le sofa. Le
+bonheur de le voir, d'être près de lui, me troublait, je ne savais
+presque rien ou rien lui dire.
+
+«Il se mit aussitôt à me parler de mon manuscrit.
+
+«Je sors d'avec vous, dit-il; toute la matinée, j'ai lu votre écrit, il
+n'a besoin d'aucune recommandation, il se recommande de lui-même.»
+
+«Il me dit que les pensées y étaient claires, bien exposées, bien
+enchaînées, que l'ensemble reposait sur une base solide, et avait été
+médité avec soin.
+
+«Je veux l'expédier vite, ajouta-t-il; aujourd'hui j'écris à Cotta par
+le courrier, et demain j'envoie le paquet par la poste.»
+
+«Nous parlâmes de mes projets de voyage. Je ne pouvais me rassasier de
+regarder les traits puissants de ce visage bruni, riche en replis dont
+chacun avait son expression, et dans tous se lisaient la loyauté, la
+solidité, avec tant de calme et de grandeur! Il parlait avec lenteur,
+sans se presser, comme on se figure que doit parler un vieux roi. On
+voyait qu'il a en lui-même son point d'appui et qu'il est au-dessus de
+l'éloge ou du blâme.
+
+«Je ressentais près de lui un bien-être inexprimable; j'éprouvais ce
+calme que peut éprouver l'homme qui, après longue fatigue et longue
+espérance, voit enfin exaucés ses voeux les plus chers. Il me parla de
+ma lettre, et me dit que j'avais raison en soutenant que, si un homme a
+su traiter avec clarté _un certain sujet_, il a prouvé par là qu'il
+pouvait se distinguer dans beaucoup d'autres occasions toutes
+différentes.
+
+«On ne peut pas savoir comment les choses tourneront, dit-il; à Berlin,
+j'ai beaucoup de belles connaissances; nous verrons, j'ai pensé à vous
+ces jours-ci.»
+
+«Et, en parlant ainsi, il souriait en lui-même d'un air affectueux. Il
+m'indiqua toutes les curiosités que j'avais encore à visiter à Weimar,
+et me dit qu'il prierait son secrétaire, M. Kroeuter, de vouloir bien me
+conduire partout. Mais surtout il me recommanda de ne pas manquer
+d'aller au théâtre. Nous nous séparâmes très-amicalement. J'étais on ne
+peut plus heureux, car chacune de ses paroles respirait la
+bienveillance, et je sentais qu'il avait une bonne opinion de moi.»
+
+ «Mercredi, 11 juin 1823.
+
+«J'ai reçu ce matin une carte de Goethe sur laquelle était une nouvelle
+invitation de me rendre chez lui. Je suis resté une petite heure. Il m'a
+paru aujourd'hui tout autre qu'hier; il semblait en tout vif et décidé
+comme un jeune homme. En entrant, il m'apporta deux gros volumes et me
+dit:
+
+«Il ne faut pas que vous partiez si vite; il faut que nous fassions plus
+ample connaissance. Je désire vous voir et causer davantage avec vous.
+Mais, pour ne pas rester dans le champ trop vaste des généralités, j'ai
+pensé à un travail positif qui sera entre nous un intermédiaire pour
+nous lier et pour converser. Ces deux volumes renferment le _Journal
+littéraire_ de Francfort, des années 1772 et 1773; c'est là que tous les
+petits articles de critique que j'écrivais alors ont été publiés. Ils ne
+sont pas signés, mais, comme vous connaissez ma manière de penser, vous
+les distinguerez bien des autres. Je voudrais que vous voulussiez bien
+examiner avec soin ces travaux de jeunesse, pour me dire ce que vous en
+pensez. Je désire savoir s'ils méritent d'être introduits dans la
+prochaine édition de mes oeuvres[8]. Ces écrits sont maintenant trop
+loin de moi, je n'ai plus de jugement sur eux. Vous, jeunes gens, vous
+devez sentir s'ils ont pour vous de la valeur et jusqu'à quel point,
+dans l'état actuel de la littérature, ils peuvent être encore utiles.
+J'en ai déjà fait prendre des copies que vous aurez plus tard pour les
+comparer avec l'original. Dans la dernière rédaction, il est possible
+aussi qu'il soit bon de faire çà et là quelques suppressions ou quelques
+corrections sans altérer le caractère de l'ensemble.»
+
+[Note 8: «Ils y furent insérés et ouvrent maintenant dans ses oeuvres la
+longue série de ses travaux comme journaliste.»]
+
+«Je lui répondis que je m'essayerais très-volontiers sur ce travail, et
+que mon voeu le plus vif était de réussir à son gré.
+
+«Quand vous aurez commencé, vous verrez, dit-il, que ce travail est fait
+comme pour vous; cela ira tout seul.»
+
+«Il me dit alors qu'il allait passer l'été à Marienbad, qu'il désirait
+me voir rester à Iéna jusqu'à son retour.
+
+«Je me suis occupé d'un logement, ajouta-t-il, et j'ai pris tous les
+soins nécessaires pour que vous ayez là toutes vos aises. Vous trouverez
+tous les secours que vos études réclament, vous aurez des relations avec
+des personnes distinguées, et, de plus, la contrée est si variée, que
+vous avez bien cinquante promenades différentes à faire, toutes
+agréables et presque toutes très-favorables à la réflexion solitaire.
+Vous aurez ainsi le loisir et l'occasion d'écrire du nouveau pour
+vous-même, et en même temps vous ferez ce que je demande de vous.»
+
+«Je n'avais rien à opposer à ces projets. J'acceptai tout avec joie. Son
+adieu fut encore plus amical que d'habitude, et il me donna rendez-vous
+au surlendemain pour un nouvel entretien.»
+
+ «Lundi, 16 juin 1823.
+
+«Je suis allé, ces jours-ci, plusieurs fois chez Goethe. Aujourd'hui
+nous n'avons presque parlé que de nos affaires. Je lui ai dit ce que je
+pensais de ses articles de critique de Francfort, et je les ai appelés
+«des échos de ses années d'Université;» cette expression a paru lui
+plaire, parce qu'elle indique le point de vue sous lequel on doit
+considérer ces travaux de jeunesse. Il m'a donné ensuite les onze
+premières livraisons de son journal _l'Art et l'Antiquité_, pour que je
+les emporte aussi à Iéna avec le _Journal de Francfort_.
+
+«Je désire que vous examiniez bien ces livraisons, a-t-il dit, et que
+non-seulement vous en fassiez une table analytique générale, mais que
+vous indiquiez aussi quels sont les sujets qui ne peuvent pas être
+considérés comme entièrement traités; par là je verrai quels sont les
+fils que je dois ressaisir pour continuer le réseau. Je gagnerai
+beaucoup par ce secours, vous-même vous gagnerez par ce travail positif
+une connaissance bien plus approfondie du contenu de ces articles, vous
+vous les approprierez bien mieux que par une lecture ordinaire faite en
+ne songeant qu'à votre plaisir.»
+
+«Toutes ces idées me paraissaient justes, et j'acceptai ce nouveau
+travail.»
+
+ «Jeudi, 19 juin 1823.
+
+«Je voulais être aujourd'hui à Iéna, mais Goethe m'a prié de vouloir
+bien pour lui rester jusqu'à dimanche. Il m'a donné des lettres de
+recommandation, entre autres une pour la famille Frommann[9].
+
+[Note 9: «Libraire-éditeur, mort en 1847.»]
+
+«Vous vous plairez dans ce cercle, me dit-il, j'ai passé là de beaux
+soirs. Jean-Paul, Tieck, les Schlegel, tout ce qui a un nom en Allemagne
+a vécu là autrefois et avec plaisir, et c'est encore aujourd'hui le
+point de réunion d'un grand nombre de savants, d'artistes et de
+personnes distinguées de tout genre. Dans quelques semaines, écrivez-moi
+à Marienbad, pour me faire savoir comment vous vous portez et comment
+vous vous plaisez à Iéna. J'ai dit à mon fils d'aller vous voir pendant
+mon absence.»
+
+«Tant de sollicitude de la part de Goethe m'inspirait de vifs sentiments
+de reconnaissance, et j'étais heureux de voir qu'il me traitait comme
+un des siens et qu'il voulait que je fusse considéré comme tel.
+
+«Le 21 juin j'avais pris congé de Goethe. Grâce à ses lettres de
+recommandation, je trouvai à Iéna le meilleur accueil. Je fis sur les
+quatre volumes d'_Art et Antiquité_ le travail qu'il m'avait demandé, et
+je le lui envoyai à Marienbad avec une lettre où je lui disais que
+j'avais l'intention de quitter Iéna et d'aller habiter une grande ville.
+Iéna me semblait monotone. Je reçus aussitôt la réponse suivante:
+
+«La table analytique m'est exactement parvenue; elle répond tout à fait
+à mes désirs et remplit mon but. Que je trouve à mon retour les articles
+de Francfort rédigés de la même façon, et je vous devrai les meilleurs
+remercîments. Déjà, tout en ne disant rien, je m'occupe à m'acquitter
+avec vous en réfléchissant ici à vos pensées, à votre situation, à vos
+désirs, au but que vous cherchez, à vos plans d'avenir. Je serai, à mon
+retour, prêt à causer à fond avec vous sur ce qui peut vous convenir.
+Aujourd'hui, je n'ajoute pas un mot. Le départ de Marienbad me préoccupe
+et m'occupe beaucoup; il est vraiment bien pénible de rester si peu de
+temps avec les personnes si remarquables que j'ai trouvées ici.
+
+«Puissé-je vous trouver au sein de votre activité paisible; elle vous
+mènera un jour par la voie la plus sûre et la plus pure à l'expérience
+et à la connaissance du monde. Adieu, je pense avec joie à nos relations
+futures qui seront longues et intimes.
+
+ «GOETHE.
+
+«Marienbad, le 14 août 1823.»
+
+«Cette lettre me fit le plus vif plaisir, et je fus dès lors décidé à me
+laisser entièrement guider par Goethe. Il revint le 15 septembre de
+Marienbad, si bien portant, si vigoureux, qu'il pouvait faire plusieurs
+lieues à pied. C'était un vrai bonheur de le regarder.
+
+«Aussitôt après nous être mutuellement et joyeusement salués, Goethe me
+dit:
+
+«Je vais tout vous dire en un mot: Je désire que vous restiez cet hiver
+près de moi à Weimar.»
+
+«Ce furent là ses premiers mots; il ajouta:
+
+«Ce qui vous convient le mieux, c'est la poésie et la critique. Vous
+avez pour ces deux genres des dispositions naturelles, c'est là votre
+métier; vous devez vous y tenir, et il vous procurera bientôt une
+excellente existence; mais il y a bien des choses qui, sans se rattacher
+spécialement à ce qui vous occupe, doivent cependant être apprises. Il
+s'agit de les apprendre vite. C'est ce que vous ferez cet hiver avec
+nous à Weimar; vous serez étonné à Pâques du chemin que vous aurez fait.
+Tout sera au mieux pour vous, car tout ce qui peut vous servir dépend de
+moi. Vous aurez alors acquis de la solidité pour toute votre existence,
+vous vous sentirez à votre aise, et partout où vous irez, vous irez sans
+inquiétude. Je m'occuperai d'un logement pour vous dans mon voisinage,
+car il ne faut pas perdre cet hiver un seul instant. On rencontre
+réunies à Weimar bien des choses utiles, et peu à peu vous trouverez
+dans la haute classe une société égale à la meilleure de n'importe
+quelle grande ville. Je suis lié avec des hommes très-distingués; vous
+ferez peu à peu connaissance avec eux, et leur commerce sera pour vous à
+un haut degré instructif et utile.»
+
+«Il me nomma plusieurs personnes, me dit en peu de mots leurs mérites
+distinctifs, et continua:
+
+«Où pourriez-vous trouver, sur un petit espace, tant d'avantages? Nous
+avons aussi une bibliothèque excellente, et un théâtre qui, dans ce
+qu'il y a de plus important, ne le cède à aucun théâtre d'aucune ville
+allemande. Je vous le répète donc: restez avec nous, et non pas
+seulement cet hiver; choisissez Weimar pour votre séjour définitif. Les
+portes et les rues qui en partent conduisent à tous les bouts du monde.
+Vous voyagerez en été, et vous verrez petit à petit ce que vous avez le
+désir de voir. Moi, voilà cinquante ans que j'habite ici, et cependant
+où ne suis-je pas allé? Mais toujours je suis revenu avec plaisir à
+Weimar.»
+
+«J'étais heureux de voir de nouveau Goethe près de moi, de l'entendre
+parler, et je sentais que je lui appartenais tout entier.
+
+«Si je te possède, si je peux, toi seul, te posséder, pensais-je, tout
+le reste me conviendra.»
+
+«Je lui répétai que j'étais prêt à faire tout ce qu'il jugerait le
+meilleur dans ma situation.»
+
+
+X.
+
+On voit qu'Eckermann allait devenir le secrétaire intime de Goethe,
+comme Platon celui de Socrate; le titre de disciple était la solde
+d'Eckermann, il n'en voulait pas d'autre. Toute la maison du
+poëte-philosophe se composait alors de son fils et de sa belle-fille,
+femme aimable, instruite, douce, qui gouvernait le ménage et qui
+répandait sur la vie de Goethe la douce sérénité de son âme. Le
+grand-duc lui avait donné pour l'été une maison des champs, où nous le
+verrons aller souvent pour jouir des beaux jours. Sa pension modique
+suffisait à son honorable état de maison.
+
+Poursuivons:
+
+ «Mardi, 14 octobre 1823.
+
+«Ce soir j'ai assisté pour la première fois à un grand thé chez Goethe.
+J'étais le premier arrivé, et je regardai avec plaisir les pièces
+pleines de lumières qui se succédaient l'une à l'autre. Dans l'une des
+dernières, je trouvai Goethe qui vint très-gaiement vers moi. Il portait
+le costume qui lui va si bien, l'habit noir avec l'étoile d'argent. Nous
+restâmes encore quelques instants seuls et nous allâmes dans la pièce
+que l'on appelle la salle du Plafond, où je fus surtout séduit par le
+tableau des Noces Aldobrandines, suspendu à la muraille au-dessus du
+canapé rouge. On avait écarté de chaque côté les rideaux verts qui le
+couvrent, il était parfaitement éclairé, et je me plus à le considérer
+tranquillement. «Oui, me dit alors Goethe, les anciens ne se
+contentaient pas d'avoir de belles idées; chez eux, les belles idées
+produisaient de belles oeuvres. Mais nous, modernes, si nous avons aussi
+de grandes idées, nous pouvons rarement les produire au dehors avec la
+force et la fraîcheur de vie qu'elles avaient dans notre esprit.»
+
+«Je vis alors arriver Riemer, Meyer, le chancelier de Müller et
+plusieurs autres personnes, hommes et dames de la cour. Le fils de
+Goethe et madame de Goethe entrèrent aussi; je fis connaissance avec eux
+pour la première fois. Les salons se remplissaient peu à peu, tout
+était animé et vivant. Je vis aussi de brillants et jeunes étrangers
+avec lesquels Goethe causait en français.
+
+«La soirée me plut; partout régnaient l'aisance et la liberté: on se
+tenait debout, on s'asseyait, on plaisantait, on riait, on parlait avec
+l'un, avec l'autre, chacun suivant sa fantaisie. J'eus avec le jeune
+Goethe un entretien très-vif sur le _Portrait_ de Houvald[10], joué au
+théâtre quelques jours auparavant. Nous étions de la même opinion sur
+cette pièce, et j'avais du plaisir à voir avec quel esprit et quel feu
+le jeune Goethe savait analyser les rapports qu'il avait saisis. Goethe,
+au milieu du monde, avait l'air très-aimable. Il allait de l'un à
+l'autre, et il semblait qu'il aimât toujours mieux écouter et laisser
+parler les autres que parler lui-même. Madame de Goethe venait souvent
+lui prendre le bras, s'enlacer à lui et l'embrasser. Je lui avais dit
+peu de temps avant que le théâtre me donnait le plus grand plaisir, et
+que ce plaisir, je le devais à ce que je me laissais aller tout
+simplement à l'impression faite sur moi par la pièce, sans réfléchir à
+ce que j'éprouvais. Goethe avait loué cette manière d'agir, et l'avait
+trouvée tout à fait appropriée à mon état d'esprit actuel. Je le vis
+s'approcher de moi avec madame de Goethe.
+
+[Note 10: «Poëte romantique, mort en 1845. Le _Portrait_ est une de ses
+meilleures pièces.»]
+
+«--Voici ma belle-fille, me dit-il, vous connaissez-vous déjà?»
+
+«Nous lui apprîmes que nous venions à l'instant même de faire
+connaissance.
+
+«--C'est aussi comme toi, Ottilie, un ami du théâtre,» ajouta-t-il, et
+nous nous félicitâmes mutuellement de notre penchant commun.
+
+«--Ma fille, dit-il, ne manque pas une soirée.»
+
+«--Cela va bien, répondis-je, tant que l'on donne de bonnes pièces,
+amusantes; mais il y a aussi de l'ennui à supporter, quand les mauvaises
+arrivent.»
+
+«--Non, répliqua Goethe, il n'y a rien de meilleur que d'être obligé de
+voir et d'entendre aussi le mauvais; on prend ainsi contre le mauvais
+une bonne haine, et on sent mieux ensuite ce qui est bon. Il n'en est
+pas de même avec un livre; s'il déplaît, on le jette de ses mains; au
+théâtre, c'est mieux, il faut tout endurer.»
+
+«Je trouvai qu'il avait raison, et je pensai que tout était pour le
+vieillard une occasion de dire quelque chose de juste.
+
+«Nous nous séparâmes alors, je me mêlai aux autres personnes, qui dans
+chaque salon causaient bruyamment et gaiement. Goethe s'était rapproché
+des dames pendant que j'écoutais les récits de Riemer et de Meyer sur
+l'Italie. Le conseiller du gouvernement Schmidt, bientôt après, se mit
+au piano, et joua des morceaux de Beethoven, qui parurent être écoutés
+avec un profond intérêt. Une dame de beaucoup d'esprit raconta des
+traits du caractère de Beethoven. Cependant dix heures avaient sonné, la
+soirée était finie, soirée pour moi on ne peut plus agréable.»
+
+ «Dimanche, 19 octobre 1823.
+
+«Ce matin, j'ai dîné pour la première fois avec Goethe, mademoiselle
+Ulrike[11] et le petit Walter; nous étions donc tout à fait à l'aise, et
+entre nous. J'ai vu Goethe là tout à fait comme père de famille; il nous
+présentait les plats, découpait le rôti, et cela très-adroitement, sans
+oublier de nous verser à boire. Nous bavardions gaiement sur le théâtre,
+sur les jeunes Anglais de Weimar, et sur les petits incidents du jour.
+Mademoiselle Ulrike surtout était très-gaie et très-amusante. Goethe
+était assez silencieux, et il se bornait à introduire çà et là quelques
+remarques significatives; en même temps il jetait un coup d'oeil sur les
+journaux, nous lisant les passages les plus saillants, et surtout ceux
+qui parlaient des progrès de la révolution grecque. On vint à dire que
+je devrais apprendre l'anglais. Goethe m'y engagea fortement, surtout à
+cause de lord Byron, homme selon lui d'une telle supériorité, qu'une
+pareille ne s'est pas rencontrée et sans doute ne se rencontrera pas de
+nouveau. On chercha quels étaient les meilleurs professeurs de la ville;
+mais on trouva que tous avaient une prononciation défectueuse, et on
+conclut qu'il valait mieux se borner à la conversation avec les jeunes
+Anglais qui habitent ici.»
+
+[Note 11: «Mlle Ulrike de Pogwisch, soeur de Mme de Goethe. Elle habite
+toujours Weimar. Les deux enfants, Walter et Wolfgang, sont les
+petits-fils de Goethe. Aujourd'hui ce sont des hommes faits; mais la
+gloire littéraire de leur grand-père ne les a point tentés. M. Walter de
+Goethe est chambellan à la cour de Weimar; M. Wolfgang de Goethe,
+conseiller de légation près l'ambassade de Prusse, à Vienne.»]
+
+ «Lundi, 27 octobre 1823.
+
+«Ce matin j'avais reçu une invitation à un thé et à un concert chez
+Goethe pour ce soir. Le domestique me montra la liste des invités, je
+vis que la compagnie serait nombreuse et brillante. Il me dit qu'une
+jeune Polonaise, qui venait d'arriver, devait improviser sur le piano.
+J'acceptai l'invitation. Mais un peu après on m'apporta le programme du
+théâtre. On jouait le soir _l'Échiquier_. Je ne connaissais pas la
+pièce. Mon hôtesse me la vantait tellement, qu'il me prit un grand désir
+de la voir. D'ailleurs je n'étais pas tout à fait à mon aise, et il me
+semblait qu'il me valait mieux aller voir une comédie gaie que de me
+rendre en aussi belle compagnie.--Le soir, une heure avant le théâtre,
+je me rendis chez Goethe. Sa maison était déjà très-animée. Je trouvai
+Goethe seul dans sa chambre, habillé pour sa soirée. Il m'accueillit
+fort bien et me dit:
+
+«--Restez jusqu'à ce que les autres viennent.»
+
+«Je me disais tout bas:
+
+«Tu ne vas pas pouvoir partir; avec Goethe, seul, tu te trouves
+très-bien; mais avec tous ces messieurs et toutes ces dames qui vont
+venir, tu ne te sentiras plus dans ton élément.»
+
+«Cependant Goethe allait et venait avec moi dans sa chambre. Il ne
+fallut pas longtemps pour que la conversation arrivât sur le théâtre. Je
+lui dis tout le plaisir qu'il me donnait, et enfin j'ajoutai:
+
+«--Oui, cela va si loin, que malgré tout le plaisir que j'attends à
+votre soirée, j'ai été aujourd'hui tout tourmenté.
+
+«--Eh bien! savez-vous? dit Goethe, en s'arrêtant et en me regardant
+avec une bonhomie grandiose, eh bien! allez-y. Ne rougissez pas! Cette
+pièce amusante vous convient peut-être mieux ce soir, elle est mieux en
+harmonie avec votre disposition, allez la voir! Chez moi vous aurez de
+la musique, mais vous aurez cela encore souvent.
+
+«--Oui, dis-je, j'irai au théâtre; il me semble que ce soir il vaut
+mieux pour moi que je rie.
+
+«--Restez donc seulement jusque vers six heures, mais jusque-là nous
+pouvons encore causer un peu.»
+
+«Stadelmann apporta des bougies, qu'il plaça sur la table de travail de
+Goethe. Goethe me pria de m'asseoir près de la lumière: il voulait me
+donner quelque chose à lire. Et que me présenta-t-il? Sa dernière, sa
+chère poésie, son _Élégie de Marienbad_.
+
+«Il faut que je raconte un peu l'origine de cette poésie. Aussitôt après
+le retour de Goethe des eaux, on avait répandu ici le bruit qu'il avait
+fait à Marienbad la connaissance d'une jeune dame aussi jolie que
+spirituelle[12], et qu'il s'était pris de passion pour elle. En
+entendant sa voix dans l'allée de la Source, il avait saisi son chapeau
+et avait couru vers elle. Il n'avait pas perdu une des heures pendant
+lesquelles il pouvait être près d'elle, il avait eu là des jours de
+bonheur, la séparation avait été très-pénible, et dans sa passion il
+avait écrit une poésie extrêmement belle, mais qu'il regardait comme une
+relique et qu'il tenait cachée. J'avais ajouté foi à ces bruits, parce
+qu'ils étaient tout à fait d'accord avec sa santé encore si verte, la
+puissance productive de son esprit et la fraîche vivacité de son coeur.
+J'avais longtemps éprouvé le plus ardent désir de connaître cette
+poésie, mais j'avais naturellement hésité à prier Goethe de me la
+montrer. On jugera combien je m'estimai heureux quand je la tins sous
+mes yeux. Goethe avait écrit lui-même ces vers en lettres latines sur du
+vélin, et les avait attachés avec un ruban de soie dans un carton
+couvert de maroquin rouge. Ces soins extérieurs prouvaient que Goethe
+regarde ce manuscrit avec plus de faveur qu'aucun autre. Je le lus avec
+une joie profonde, et chaque ligne confirmait les bruits dont j'ai
+parlé; cependant les premiers vers faisaient voir que la connaissance
+n'avait pas été faite cette année, mais _renouvelée_. Le poëte tournait
+sans cesse autour d'une même idée et semblait toujours comme revenir à
+son point de départ; la conclusion, brisée d'une manière étrange,
+produisait un effet extraordinaire et saisissait vivement. Lorsque j'eus
+fini de lire, Goethe revint vers moi:
+
+[Note 12: «Mlle Ulrike de Lewezow.»]
+
+«--Eh bien! n'est-ce pas? me dit-il, je vous ai montré là quelque chose
+de bon. Dans quelques jours vous me tirerez vos présages là-dessus.»
+
+ «Jeudi, 13 novembre 1823.
+
+«Il y a quelques jours, je descendais la route d'Erfurth par un beau
+temps, quand un homme âgé se joignit à moi, il avait l'apparence d'un
+bourgeois dans l'aisance. Après quelques mots, l'entretien tomba sur
+Goethe. Je lui demandai s'il le connaissait personnellement.
+
+«Si je le connais! répondit-il avec satisfaction, j'ai été son valet de
+chambre pendant vingt ans.»
+
+«Et il se répandit en éloges sur son ancien maître. Je le priai de me
+parler de la jeunesse de Goethe, ce qu'il fit volontiers:
+
+«Il pouvait avoir vingt-sept ans, me dit-il, quand j'étais chez lui; il
+était très-maigre, agile et délicat, je l'aurais facilement porté.»
+
+«Je lui demandai si Goethe, dans les premiers temps de son séjour, avait
+été très-gai.»
+
+«Oui, certes, répondit-il, il était rieur avec les rieurs, mais
+cependant sans excès; quand on dépassait les limites, il reprenait son
+sérieux. Toujours il s'est occupé de travaux, de recherches sur l'art et
+sur les sciences. Le duc venait souvent le voir le soir, et ils
+restaient à causer sciences jusqu'à une heure avancée de la nuit; et
+souvent le temps me durait et je me demandais si le duc ne partirait
+pas. L'étude de la nature était dès lors son occupation. Un jour, il me
+sonna au milieu de la nuit; j'entre, il avait roulé son lit de fer près
+de la fenêtre, et, de son lit, couché, il contemplait le ciel.»
+
+«--N'as-tu rien vu au ciel? me demanda-t-il.»
+
+«--Non.»
+
+«--Eh bien, cours au poste, et demande aux soldats s'ils n'ont rien vu.»
+
+«Je courus, personne, n'avait rien vu, ce que je rapportai à mon maître,
+que je retrouvai dans la même position, toujours couché, toujours
+regardant le ciel.»
+
+«--Écoute, me dit-il, nous sommes dans un grand moment; nous avons
+maintenant un tremblement de terre, ou nous allons en avoir un.»
+
+«Il me fit asseoir sur son lit pour m'expliquer quels signes le lui
+faisaient savoir.»
+
+«Je demandai à ce bon vieillard quel temps il faisait alors.
+
+«--Le temps était très-couvert, l'air immobile, très-silencieux et
+très-lourd.»
+
+«--Et avez-vous cru Goethe sur parole?»
+
+«--Oui, je crus ce qu'il disait, car ses prédictions étaient toujours
+vérifiées par les faits. Le jour suivant, mon maître fit part à la cour
+de ses observations, et une dame dit à l'oreille de sa voisine: «Goethe
+extravague;» mais le duc et les autres messieurs ont cru Goethe, et on
+apprit bientôt qu'il avait vu juste, car quelques semaines plus tard
+arriva la nouvelle que, cette même nuit, une partie de Messine avait été
+détruite par un tremblement de terre.»
+
+ «Lundi, 17 novembre 1823.
+
+«Je suis allé hier un instant chez Goethe. La présence de Humboldt et sa
+conversation semblent avoir exercé sur lui une influence favorable. Sa
+souffrance ne me semble pas seulement physique. Je crois bien plutôt que
+cette passion pour une jeune dame, qui, l'été dernier, l'a saisi à
+Marienbad, passion qu'il veut combattre, doit être regardée comme la
+cause principale de sa maladie.»
+
+Nous avons connu, au même âge, une même aventure de Béranger qui
+disparut complétement du monde pendant quelques mois pour combattre
+l'amour par la solitude. Ce mystère de sa vie n'est pas connu, encore
+moins expliqué, mais il est vrai. L'âge instruit l'homme, mais ne
+corrige pas sa nature.
+
+
+XI.
+
+«Je lui rappelai sa conversation avec Napoléon, que je connais par
+l'esquisse qui se trouve dans ses papiers inédits, et que je l'ai prié
+plusieurs fois de terminer.
+
+«--Napoléon, dis-je, vous a désigné dans _Werther_ un passage qui ne se
+soutenait pas en face d'une critique sévère; et vous avez été de son
+avis. Je voudrais bien savoir quel est ce passage.»
+
+«--Devinez!» dit Goethe avec un mystérieux sourire.
+
+«--J'ai cru, répondis-je, que c'était le passage où Lotte envoie les
+pistolets à Werther, sans dire un mot à Albert, sans lui communiquer ses
+pressentiments et ses craintes. Vous avez fait tout ce que vous pouviez
+pour rendre acceptable ce silence, mais aucun motif n'était suffisant en
+face de la nécessité pressante de sauver la vie de son ami.»
+
+«--Votre observation, dit Goethe, ne manque pas de justesse. Est-ce ce
+passage ou un autre dont Napoléon m'a parlé, je préfère ne pas le dire.
+Mais, je vous le répète, votre remarque est aussi juste que la
+sienne[13].»
+
+[Note 13: «Dans ses _Souvenirs_, M. de Müller éclaircit ce point.
+Napoléon aurait blâmé Goethe d'avoir montré Werther conduit au suicide,
+non pas seulement par sa passion malheureuse pour Charlotte, mais aussi
+par les chagrins de l'ambition froissée.
+
+«C'était, disait Napoléon, affaiblir l'idée que se fait le lecteur de
+l'amour immense de Werther pour Charlotte.»
+
+«Je crois que l'on trouvera ici avec plaisir le récit que Goethe a donné
+lui-même de cette conversation de 1808. Ce sont de simples notes de
+journal. Il n'a jamais consenti à les développer. Peut-être craignait-il
+de voir s'élever encore à cette occasion de nouveaux soupçons sur son
+patriotisme, soupçons qui l'impatientaient et le blessaient vivement.
+
+«Les souverains étaient réunis à Erfurt. Le 29 septembre 1808, le duc de
+Weimar y fit venir Goethe. Il assista aux représentations données par la
+troupe de la Comédie-Française. Le 2 octobre, il fut, sans doute sur
+l'instigation de Maret, invité chez l'Empereur. Il se rendit au palais à
+onze heures du matin. Laissons-le parler:
+
+«Un gros chambellan polonais me dit d'attendre.--La foule s'éloigna. Je
+fus présenté à Savary et à Talleyrand. Puis on m'appela dans le cabinet
+de l'Empereur. Au même instant on annonça Daru, qui fut immédiatement
+introduit. J'hésitais à entrer, on m'appela une seconde fois. J'entre.
+L'Empereur est assis à une grande table ronde et déjeûne; à sa droite,
+un peu éloigné de la table, se tient debout Talleyrand; à sa gauche,
+assez près de lui, est Daru, avec lequel il cause de la question des
+contributions de guerre. L'Empereur me fait signe d'approcher. Je reste
+debout devant lui à la distance convenable. Il me regarde avec
+attention, puis il dit:
+
+«--Vous êtes un homme!»
+
+«Je m'incline. Il demande:
+
+«--Quel âge avez-vous?
+
+«--Soixante ans.
+
+«--Vous êtes bien conservé... Vous avez écrit des tragédies?»
+
+«Je réponds de la façon la plus brève.--Daru prend alors la parole. Par
+une sorte de flatterie envers les Allemands, auxquels il devait faire
+tant de mal, il avait pris quelque connaissance de la littérature
+allemande; il était d'ailleurs versé dans la littérature latine, et
+avait édité Horace. Il parle de moi à peu près comme en parlent les
+personnes de Berlin qui me sont favorables; du moins je reconnus leur
+manière de voir et de penser. Il ajouta que j'avais fait des traductions
+du français, et entre autres que j'avais traduit _Mahomet_ de Voltaire.
+L'Empereur dit:
+
+«--Ce n'est pas une bonne pièce.»
+
+«Et il exposa avec beaucoup de détails l'inconvenance qu'il y avait à
+montrer ce conquérant faisant de lui-même un portrait complétement
+défavorable. Il amena ensuite la conversation sur _Werther_, qu'il
+disait avoir étudié à fond. Après différentes remarques d'une entière
+justesse, il me désigna un certain passage et me dit:
+
+«--Pourquoi avez-vous fait cela? Ce n'est pas conforme à la nature.»
+
+«Et il soutint son opinion par de longs développements d'une parfaite
+justesse.--Je l'écoutai, gardant une expression de physionomie sereine,
+et lui répondis avec un sourire gai:
+
+«--Je crois que personne ne m'a fait encore cette critique, mais je la
+trouve tout à fait juste, et j'avoue qu'il y a dans ce passage un manque
+de vérité. Mais, ajoutai-je, on doit peut-être pardonner au poëte
+d'employer un artifice difficile à apercevoir, quand par là il arrive à
+des effets auxquels il n'aurait pu atteindre en suivant la route simple
+et naturelle.»
+
+«L'Empereur parut satisfait de cette réponse; il revint au drame, et fit
+des observations très-remarquables, en homme qui a considéré la scène
+tragique avec la plus grande attention et à la façon d'un juge
+d'instruction. Il avait vivement senti combien le théâtre français
+s'éloigne de la nature et de la vérité. Il parla aussi avec
+désapprobation des pièces dans lesquelles la fatalité joue un grand
+rôle. Il dit qu'elles appartenaient à une époque sans lumières.
+
+«--De nos jours, ajouta-t-il, que nous veut-on avec la fatalité? La
+politique, voilà la fatalité!»
+
+«Il se retourna alors vers Daru, et parla avec lui de la grande affaire
+des contributions. Je fis quelques pas en arrière, et me tins près du
+cabinet dans lequel, il y a plus de trente ans, j'avais passé bien des
+heures, tantôt de plaisir, tantôt d'ennui... L'Empereur se leva, vint
+vers moi, et, par une sorte de manoeuvre, me sépara des autres personnes
+au milieu desquelles je me trouvais; leur tournant le dos, et me parlant
+à demi-voix, il me demanda si j'étais marié, si j'avais des enfants, et
+me fit toutes les questions habituelles sur ma situation personnelle. Il
+m'interrogea aussi sur mes relations avec la famille ducale, avec la
+duchesse Amélie, avec le duc, la duchesse, etc.--Je lui fis les réponses
+les plus simples. Il parut content de ces réponses, qu'il traduisait
+dans son langage, en leur donnant plus de précision que je n'avais pu
+leur en donner.--Comme remarque générale, je dirai que dans toute cette
+conversation j'eus à admirer la variété de ses paroles d'approbation:
+rarement, en écoutant, il restait immobile; il faisait un mouvement de
+tête significatif, ou disait: _oui_, ou: _c'est bien_, et d'autres
+phrases de ce genre. Je ne dois pas non plus oublier de remarquer que,
+lorsqu'il avait exprimé une opinion, il ajoutait presque toujours:
+_Qu'en dit monsieur Goethe?_...
+
+«Je demandai bientôt par signe au chambellan si je pouvais me retirer.
+Il me fit signe que oui, et je quittai le salon.»
+
+«Telle est cette entrevue célèbre. D'après M. de Müller, Napoléon, en
+parlant de la tragédie, aurait encore ajouté:
+
+«--La tragédie doit être l'école des rois et des peuples; c'est là le
+but le plus élevé que puisse se proposer le poëte. Vous, par exemple,
+vous devriez écrire la _Mort de César_, et d'une façon digne du sujet,
+avec plus de grandiose que Voltaire. Cela pourrait devenir l'oeuvre la
+plus belle de votre vie. Il faudrait montrer au monde quel bonheur César
+lui aurait donné, comme tout aurait reçu une tout autre forme, si on lui
+avait laissé le temps d'exécuter ses plans sublimes. Venez à Paris,
+j'exige absolument cela de vous. Là, le spectacle du monde est plus
+grand; là, vous trouverez en abondance des sujets de poésies!»
+
+«Lorsque Goethe se retira, on entendit Napoléon dire encore à Berthier
+et à Daru, avec un accent réfléchi:
+
+«--Voilà un homme!»
+
+«Il était dans le caractère de Goethe de ne pas communiquer facilement
+ce qui le touchait de près, et il garda un profond silence sur cette
+audience; peut-être était-ce aussi par modestie et délicatesse. Il éluda
+les questions que lui fit le grand-duc. Mais on vit bientôt que les
+paroles de Napoléon avaient fait sur lui une forte impression.
+L'invitation de venir à Paris l'occupa surtout pendant longtemps et
+très-vivement. Il me demanda plusieurs fois à quelle somme monterait son
+établissement à Paris, tel qu'il l'entendait, et c'est sans doute en
+pensant combien de gênes et de privations l'y attendaient qu'il renonça
+au projet de s'y rendre.--C'est seulement peu de temps avant sa mort que
+je le décidai à écrire le récit laconique qu'il a laissé.» (M. de
+Müller.)
+
+«Au bal donné le 6 octobre à Weimar, Napoléon causa encore avec Goethe,
+et, parlant toujours de la tragédie, il l'aurait placée au-dessus de
+l'histoire. D'après M. Thiers, à propos du drame imité de Shakspeare,
+«qui mêle la tragédie à la comédie, le terrible au burlesque,» il dit à
+Goethe:
+
+«--Je suis étonné qu'un grand esprit comme vous n'aime pas les genres
+tranchés.»
+
+«On affirme que les Mémoires de M. de Talleyrand donneront encore des
+détails sur cette entrevue historique.»]
+
+«Je rappelai cette opinion qui prétend que l'effet produit par _Werther_
+a tenu au moment de sa publication.»
+
+«--Je ne puis, dis-je, accepter cette idée généralement répandue.
+_Werther_ a fait époque parce qu'il a paru, et non parce qu'il a paru
+dans un certain temps. Chaque temps renferme tant de souffrances
+inexprimées, tant de mécontentements secrets, de lassitude de
+l'existence, et il y a pour chaque homme dans ce monde tant de
+relations pénibles, tant de chocs dans sa nature contre l'organisation
+sociale, que _Werther_ ferait époque aujourd'hui, s'il paraissait
+aujourd'hui.»
+
+«--Vous avez pleinement raison, dit Goethe, et voilà pourquoi le livre
+encore maintenant a sur un certain moment de la jeunesse la même action
+qu'il a eue autrefois. J'ai connu ces troubles dans ma jeunesse par
+moi-même, et je ne les dois ni à l'influence générale de mon temps, ni à
+la lecture de quelques écrivains anglais. Ce qui m'a fait écrire, ce qui
+m'a mis dans cet état d'esprit d'où est sorti _Werther_, ce sont bien
+plutôt certaines relations, certains tourments tout à fait personnels et
+dont je voulais me débarrasser à toute force. J'avais vécu, j'avais
+aimé, et j'avais beaucoup souffert! Voilà tout.»
+
+
+XII.
+
+Les opinions politiques de Goethe, modifiées par le temps et les
+événements, sont assez bien interprétées par lui-même dans les pages
+ci-jointes.
+
+«Et en politique! que n'ai-je pas eu à endurer! Quelles misères ne
+m'a-t-on pas faites? Connaissez-vous mon drame _les Révoltés_?»
+
+«--Hier pour la première fois, dis-je, j'ai lu cette pièce, à cause de
+la nouvelle édition de vos oeuvres, et j'ai infiniment regretté qu'elle
+soit restée inachevée. Mais telle qu'elle est, tout esprit juste saura y
+voir votre manière de penser.»
+
+«--Je l'ai écrite au temps de la première Révolution, et on peut la
+regarder comme ma profession de foi politique à ce moment. J'avais fait
+de la comtesse le représentant de la noblesse, et les paroles que je
+mets dans sa bouche indiquent quels doivent être les sentiments d'un
+noble. La comtesse vient d'arriver de Paris, elle a été témoin des
+préliminaires de la Révolution, et elle n'en a pas déduit une mauvaise
+doctrine. Elle s'est convaincue que s'il est possible d'opprimer le
+peuple, on ne peut l'écraser, et que le soulèvement révolutionnaire des
+classes inférieures est une suite de l'injustice des grands.»
+
+--«Je veux à l'avenir, dit-elle, éviter soigneusement toute action
+injuste, et, sur les actes injustes d'autrui, je dirai hautement dans le
+monde et à la cour mon opinion. Aucune injustice ne me trouvera plus
+muette, quand même on devrait me décrier en m'appelant démocrate.»
+
+«Je croyais que cette manière de penser était tout à fait digne de
+respect. Elle était alors la mienne et elle l'est encore maintenant. Eh
+bien! pour récompense, on m'a couvert de titres de toute espèce que je
+ne veux pas répéter[14].»
+
+[Note 14: «Oui, il veut que les nobles soient pleins d'humanité, mais il
+les maintient dans la possession de leurs titres, de leur rang, et c'est
+là une modération qui ne pouvait plaire dans un temps de révolution
+radicale.»]
+
+«--La lecture seule d'_Egmont_, dis-je, suffit pour savoir ce que vous
+pensez. Je ne connais pas de pièce allemande où la cause de la liberté
+ait été plaidée comme dans celle-là.
+
+«--On a du plaisir à ne pas consentir à me voir comme je suis, et on
+détourne les regards de ce qui pourrait me montrer sous mon vrai jour.
+Au contraire, Schiller, qui, entre nous, était bien plus un aristocrate
+que moi, mais qui bien plus que moi pensait à ce qu'il disait, Schiller
+avait eu le singulier bonheur de passer pour l'ami tout particulier du
+peuple. Je lui laisse le titre de tout coeur, et je me console en
+pensant que bien d'autres ont eu le même sort que moi. Oui, on a raison,
+je ne pouvais pas être un ami de la Révolution française, parce que
+j'étais trop touché de ses horreurs, qui, à chaque jour, à chaque heure,
+me révoltaient, tandis qu'on ne pouvait pas encore prévoir ses suites
+bienfaisantes. Je ne pouvais pas voir avec indifférence que l'on
+cherchât à reproduire _artificiellement_ en Allemagne les scènes qui, en
+France, étaient amenées par une nécessité puissante. Mais j'étais aussi
+peu l'ami d'une souveraineté arbitraire. J'étais pleinement convaincu
+que toute révolution est la faute non du peuple, mais du gouvernement.
+Les révolutions seront absolument impossibles, dès que les
+gouvernements seront constamment équitables, et toujours en éveil, de
+manière à prévenir les révolutions par des améliorations opportunes, dès
+qu'on ne les verra plus se roidir jusqu'à ce que les réformes
+nécessaires leur soient arrachées par une force jaillissant d'en bas. À
+cause de ma haine pour les révolutions, on m'appelait un ami du fait
+existant. C'est là un titre très-ambigu, que l'on aurait pu m'épargner.
+Si tout ce qui existe était excellent, bon et juste, je l'accepterais
+très-volontiers. Mais à côté de beaucoup de bonnes choses il en existe
+beaucoup de mauvaises, d'injustes, d'imparfaites, et un ami du fait
+existant est souvent un ami de ce qui est vieilli, de ce qui ne vaut
+rien. Les temps sont dans un progrès éternel; les choses humaines
+changent d'aspect tous les cinquante ans, et une disposition qui en 1800
+sera parfaite est déjà peut-être vicieuse en 1850.--Mais il n'y a de bon
+pour chaque peuple que ce qui est produit par sa propre essence, que ce
+qui répond à ses propres besoins, sans singerie des autres nations. Ce
+qui serait un aliment bienfaisant pour un peuple d'un certain âge sera
+peut-être un poison pour un autre. Tous les essais pour introduire des
+nouveautés étrangères sont des folies, si les besoins de changement
+n'ont pas leurs racines dans les profondeurs mêmes de la nation, et
+toutes les révolutions de ce genre resteront sans résultats, parce
+qu'elles se font sans Dieu; il n'a aucune part à une aussi mauvaise
+besogne. Si, au contraire, il y a chez un peuple besoin réel d'une
+grande réforme, Dieu est avec elle, et elle réussit. Il était évidemment
+avec le Christ et avec ses premiers disciples, car l'apparition de cette
+nouvelle doctrine d'amour était un besoin pour les peuples; il était
+aussi évidemment avec Luther, car il n'était pas moins nécessaire de
+purifier cette doctrine défigurée par le clergé. Ces deux grandes
+puissances que je viens de nommer n'étaient pas des amis du fait établi;
+leur ferme persuasion était bien plutôt qu'il fallait épurer le vieux
+levain, et que l'on ne pouvait continuer à marcher toujours dans la
+fausseté, l'injustice et l'imperfection.»
+
+ «Mardi, 27 janvier 1824.
+
+«Goethe a causé avec moi de la continuation de sa biographie, à laquelle
+il travaille dans ce moment. Il dit que les dernières époques de sa vie
+ne peuvent pas avoir la même abondance de détails que sa jeunesse,
+racontée dans _Vérité et Poésie_. «Je composerai le récit de ces
+dernières années sous forme d'_Annales_; il s'agit moins de raconter ma
+vie que de montrer sur quoi s'est exercée mon activité. D'ailleurs, pour
+tout individu, l'époque la plus intéressante est celle du
+développement[15], et pour moi cette époque se termine dans les volumes
+détaillés de _Vérité et Poésie_. Plus tard commence la lutte avec le
+monde, et cette lutte n'est intéressante qu'autant qu'il en sort quelque
+chose. Et puis, la vie d'un savant d'Allemagne, qu'est-ce? Ce qu'elle a
+produit pour moi de bon, je ne pourrais pas le publier, et ce qui
+pourrait être publié ne vaut pas la peine de l'être. Et où sont les
+auditeurs auxquels on aurait du plaisir à faire un pareil récit? Lorsque
+je regarde en arrière le commencement et le milieu de ma vie et que je
+viens à penser combien il me reste peu dans ma vieillesse de ceux qui
+étaient avec moi quand j'étais jeune, je pense toujours à ce qui arrive
+à ceux qui vont passer un été aux eaux. En arrivant, on fait
+connaissance et amitié avec des personnes qui étaient déjà là depuis
+longtemps et qui sont près de partir. Leur perte fait de la peine. On se
+rattache alors à la seconde génération, avec laquelle on vit assez
+longtemps et avec laquelle on lie des rapports intimes: mais elle part
+aussi, et nous laisse solitaire avec une troisième génération qui arrive
+presque au moment de notre propre départ et avec laquelle nous n'avons
+rien du tout de commun.
+
+[Note 15: «Il est remarquable que la partie la plus intéressante, la
+plus détaillée des Mémoires écrits sur eux-mêmes par les personnages
+célèbres, soit toujours la première. Tout le monde se souvient des
+chapitres délicieux dans les premiers livres des _Confessions_ de saint
+Augustin, de J.-J. Rousseau, des _Mémoires_ de Chateaubriand, de G.
+Sand, des _Confidences_ de Lamartine. Mais avec la jeunesse s'en vont la
+poésie et le charme! Vers trente ans, l'âme, trop souvent froissée, a
+perdu sa fleur première. «La lutte avec le monde commence,» l'esprit
+l'emporte sur le coeur, et tout devient plus froid.--Il faut arriver aux
+dernières années et aux dernières scènes de l'existence, pour retrouver
+l'intérêt profond et saisissant.»]
+
+«On m'a toujours vanté comme un favori de la fortune; je ne veux pas me
+plaindre et je ne dirai rien contre le cours de mon existence; mais au
+fond elle n'a été que peine et travail, et je peux affirmer que, pendant
+mes soixante et quinze ans, je n'ai pas eu quatre semaines de vrai
+bien-être. Ma vie, c'est le roulement perpétuel d'une pierre qui veut
+toujours être soulevée de nouveau. Mes _Annales_ éclairciront ce que je
+dis là. On a trop demandé à mon activité, soit extérieure, soit
+intérieure. À mes rêveries et à mes créations poétiques je dois mon vrai
+bonheur. Mais combien de troubles, de limites, d'obstacles, n'ai-je pas
+rencontrés dans les circonstances extérieures! Si j'avais pu me retirer
+davantage de la vie publique et des affaires, si j'avais pu vivre
+davantage dans la solitude, j'aurais été plus heureux, et j'aurais fait
+bien plus aussi comme poëte[16].»
+
+[Note 16: «Dans ses _Entretiens_, notre Lamartine a dit à son tour: «Il
+me semble que je me juge bien en convenant avec une juste modestie que
+je ne fus pas un grand poëte, mais en croyant peut-être avec trop
+d'orgueil que dans d'autres circonstances et dans d'autres temps
+j'aurais pu l'être. Il aurait fallu pour cela que _la destinée m'eût
+fermé plus hermétiquement et plus obstinément toutes les carrières de la
+vie active_... Si j'avais concentré toutes les forces de ma sensibilité,
+de mon imagination, de ma raison dans la seule faculté poétique... je
+crois... que j'aurais pu accomplir quelque oeuvre non égale, mais
+parallèle aux beaux monuments poétiques de nos littératures... Il en a
+été autrement, il est trop tard pour revenir sur ses pas!...»--Je
+rapproche ces deux témoignages de deux des plus grands poëtes du siècle
+en souhaitant qu'ils tombent sous les yeux de leur successeur;
+peut-être, grâce à cet aveu de ses devanciers, serait-il plus sage
+qu'eux. Est-ce tout à fait un mal? Goethe a laissé moins de beaux vers,
+mais il a, comme ministre, rendu d'immenses services au grand-duché de
+Weimar, et par suite à l'Allemagne entière. Lamartine n'a pas écrit
+l'épopée qu'il rêvait, mais il a écrit quelques lois qui valent bien des
+chants épiques. Le bien a profité des pertes du beau. Quand une grand
+âme est active, ce qu'elle fait reçoit toujours sa noble et durable
+empreinte.»]
+
+Il ajoutait:
+
+«Pour moi, dans ce que j'ai eu à faire et à mener, je me suis toujours
+conduit en royaliste. J'ai laissé bavarder autour de moi, et j'ai fait
+ce que je pensais être bien. J'embrassais les choses d'un coup d'oeil
+général, et je savais où je me dirigeais. Si j'avais fait une faute, je
+l'avais faite seul, et je pouvais la réparer; mais si nous avions été
+plusieurs à la faire, la réparer eût été impossible, parce que chacun
+aurait eu une opinion différente.»
+
+ LAMARTINE.
+
+(_La suite au prochain entretien._)
+
+
+
+
+CXXe ENTRETIEN.
+
+CONVERSATIONS DE GOETHE
+
+PAR ECKERMANN.
+
+(DEUXIÈME PARTIE.)
+
+
+I.
+
+Quant à la religion positive, il en parle avec une odieuse légèreté.
+
+«Ces mystères incompréhensibles sont beaucoup trop au-dessus de nous
+pour être un sujet d'observations quotidiennes et de spéculations
+funestes à l'esprit. Que celui qui a la foi en une durée future jouisse
+de son bonheur en silence, et qu'il ne se trace pas déjà des tableaux de
+cet avenir. À l'occasion de _l'Uranie_ de Tiedge, j'ai remarqué que les
+personnes pieuses forment une espèce d'aristocratie comme les personnes
+nobles. J'ai trouvé de sottes femmes, et j'ai été obligé de supporter de
+la part de plusieurs d'entre elles une espèce d'examen à mots couverts
+sur ce point. Je les indignais en leur disant:
+
+«Je serai très-satisfait, si, après cette vie, je suis encore favorisé
+d'une autre, mais je demande seulement à ne rencontrer là-haut aucun de
+ceux qui ici-bas ont eu la foi à la vie future, car je serais alors bien
+malheureux! Toutes ces âmes pieuses viendraient toutes m'entourer en me
+disant: Eh bien! n'avions-nous pas raison? Ne vous l'avions-nous pas
+dit? N'est-ce pas arrivé?... Et je serais, même là-haut, condamné à un
+ennui sans fin. S'occuper des idées sur l'immortalité, cela convient aux
+classes élégantes et surtout aux femmes qui n'ont rien à faire. Mais un
+homme d'esprit solide, qui pense à être déjà ici-bas quelque chose de
+sérieux, et qui par conséquent a chaque jour à travailler, à lutter, à
+agir, cet homme laisse tranquille le monde futur et s'occupe à être
+actif et utile dans celui-ci. Les idées sur l'immortalité sont bonnes
+aussi pour ceux qui n'ont pas été très-bien partagés ici-bas pour le
+bonheur, et je parierais que, si le bon Tiedge avait eu un meilleur
+sort, il aurait eu aussi de meilleures idées.»
+
+L'insensé! Si les malheureux et les pauvres n'avaient pas le droit de
+compter sur l'immortalité, où serait leur consolation ou leur vengeance?
+
+Goethe rectifie lui-même ailleurs ces assertions téméraires. Le temps
+lui enseigne l'immortalité!
+
+
+II.
+
+«Il me dit, ce jour-là, que la connaissance du monde était innée chez le
+vrai poëte, et que pour le peindre il n'avait besoin ni de grande
+expérience ni de longues observations.
+
+«J'ai écrit mon _Goetz de Berlichingen_, disait-il, quand j'avais
+vingt-deux ans, et dix ans plus tard j'étais étonné de la vérité de mes
+peintures. Je n'avais rien connu par moi-même, rien vu de ce que je
+peignais, je devais donc posséder par anticipation la connaissance des
+différentes conditions humaines. En général, avant de connaître le monde
+extérieur, je n'éprouvais de plaisir qu'à reproduire mon monde
+intérieur. Lorsque plus tard j'ai vu que le monde était réellement comme
+je l'avais pensé, il m'ennuya, et je perdis toute envie de le peindre.
+Oui, je peux le dire, si pour peindre le monde j'avais attendu que je le
+connusse, ma peinture serait devenue un persiflage.»
+
+«C'est ainsi que Goethe disait de Byron que le monde était pour lui
+transparent, et qu'il pouvait le peindre par pressentiment. J'exprimai
+quelques doutes; je demandai si, par exemple, Byron réussirait à peindre
+une nature inférieure, animale; son caractère personnel me semblait trop
+puissant pour qu'il aimât à se livrer à de pareils sujets. Goethe me
+l'accorda, en disant que les pressentiments ne s'étendaient pas au-delà
+des sujets qui sont analogues au talent du poëte, et nous convînmes
+ensemble que l'étendue plus ou moins grande des pressentiments donnait
+la mesure du talent.
+
+«Si Votre Excellence soutient, dis-je alors, que le monde est inné dans
+le poëte, elle ne parle sans doute que du monde intérieur, et non du
+monde des phénomènes et des rapports; par conséquent, pour que le poëte
+puisse tracer une peinture vraie, il a besoin d'observer la réalité.
+
+«--Oui, certainement, répondit Goethe. Les régions de l'amour, de la
+haine, de l'espérance, du désespoir, toutes les nuances de toutes les
+passions de l'âme, voilà ce dont la connaissance est innée chez le
+poëte, voilà ce qu'il sait peindre. Mais il ne sait pas d'avance comment
+on tient une cour de justice, quels sont les usages dans les parlements,
+ou au couronnement d'un empereur, et pour ne pas, en pareils sujets,
+blesser la vérité, il faut que le poëte étudie ou voie par lui-même. Je
+pouvais bien, par pressentiment, avoir sous ma puissance pour Faust les
+sombres émotions de la fatigue de l'existence, pour Marguerite les
+émotions de l'amour, mais avant d'écrire ce passage: «Avec quelle
+tristesse le cercle incomplet de la lune décroissante se lève dans une
+vapeur humide,» il me fallait observer la nature.»
+
+ «Dimanche, 29 février 1824.
+
+«Je suis allé à midi chez Goethe, qui m'a invité à une promenade en
+voiture avant dîner. Je le trouvai à déjeuner, et je m'assis en face de
+lui, pour causer sur les travaux qui nous occupent et qui se rapportent
+à la nouvelle édition de ses oeuvres. Je lui conseillai d'y comprendre
+_les Dieux_, _les Héros et Wieland_ et les _Lettres d'un Pasteur_.
+
+«De mon point de vue actuel, je ne peux juger ces productions de ma
+jeunesse, me dit-il. C'est à vous, jeunes gens, à décider. Cependant je
+ne veux pas dire de mal de ces commencements; j'étais encore dans
+l'obscurité, et je marchais en avant sans trop savoir où j'allais, mais
+cependant j'avais déjà le sens du vrai, une baguette divinatoire qui
+m'enseignait où était l'or.»
+
+«J'observai qu'il en était ainsi pour tous les grands talents, car
+autrement, lorsqu'ils s'éveillent dans ce monde si mélangé, ils ne
+sauraient pas saisir le vrai et éviter le faux. Cependant on avait
+attelé; nous suivîmes la route vers Iéna. Goethe, au milieu de
+différents sujets, me parla des nouveaux journaux français. «La
+constitution en France, dit-il, chez un peuple qui renferme tant
+d'éléments vicieux, repose sur une tout autre base que la constitution
+anglaise. En France tout se fait par la corruption; toute la révolution
+française même a été menée à l'aide de corruptions.»
+
+Il pensait à Mirabeau.
+
+
+III.
+
+Une délicieuse et minutieuse description de la maison des champs de
+Goethe à la fin de l'hiver vient ensuite, cadre du portrait qui en
+relève l'originalité pensive. Lisez:
+
+ «Lundi, 22 mars 1824.
+
+«Avant dîner je suis allé en voiture avec Goethe à son jardin. Par sa
+situation au-delà de l'Ilm, dans le voisinage du parc, sur la pente
+occidentale d'une rangée de collines, ce jardin à quelque chose
+d'aimable et d'attrayant. Protégé contre les vents du nord et de l'est,
+il est ouvert aux chaudes et bienfaisantes exhalaisons qui viennent du
+sud et de l'ouest; il offre ainsi, surtout en automne et au printemps,
+un séjour très-agréable. On est si près de la ville, qui s'étend au
+nord-ouest, que l'on peut y arriver en quelques minutes, et cependant,
+quand on regarde autour de soi, on ne voit s'élever dans les environs
+aucun édifice, aucun sommet de tour, pouvant rappeler le voisinage de la
+ville. Les arbres du parc, grands et serrés, arrêtent toute vue de ce
+côté. Ils se prolongent à gauche, vers le nord, formant ce qu'on appelle
+l'_Étoile_; à côté est le chemin de voitures, qui passe tout à fait
+devant le jardin. Vers l'ouest et le sud-ouest le regard s'étend
+librement sur une vaste prairie à travers laquelle, à la distance d'un
+bon trait d'arbalète, l'Ilm coule en replis silencieux. Au-delà de la
+rivière, le rivage s'élève de nouveau en collines; leurs pentes et leurs
+hauteurs sont couvertes des verts ombrages et du feuillage varié des
+grands aunes, des chênes, des peupliers blancs et des bouleaux, dont est
+planté le parc. Cette verdure s'étend bien au-delà et va au loin, vers
+le sud et vers le couchant, former un horizon harmonieux. L'aspect du
+parc au-delà de la prairie ferait croire, surtout en été, que l'on est
+près d'un bois qui se prolongerait pendant des lieues entières. On croit
+à chaque instant que l'on va voir apparaître sur la prairie un cerf ou
+un chevreuil. On se sent plongé dans la paix profonde d'une nature
+solitaire, car le silence absolu n'est interrompu que par les notes
+isolées des merles qui alternent avec le chant d'une grive des bois.
+Mais on est tiré de ce rêve de solitude par l'heure qui vient à sonner à
+la tour, ou par le cri des paons du parc, ou par les tambours ou les
+clairons qui retentissent à la caserne. Ces bruits ne sont pas
+désagréables; ils nous remettent en mémoire que nous sommes près de
+notre ville, dont nous nous croyions éloignés de cent lieues. À
+certaines heures du jour, dans certaines saisons, ces prairies ne sont
+rien moins que solitaires. On voit passer tantôt des paysans qui vont à
+Weimar au marché ou qui en reviennent, tantôt des promeneurs de tout
+genre, qui, suivant les sinuosités de l'Ilm, se dirigent surtout vers
+Ober-Weimar, petit village très-fréquenté à certains jours. Puis le
+temps de la moisson donne à cette place la plus vive animation. Dans les
+intervalles on y voit venir paître des troupeaux de moutons et même les
+magnifiques vaches suisses de la ferme voisine. Aujourd'hui cependant,
+il n'y avait encore aucune trace de ces spectacles qui l'été nous
+rafraîchissent l'âme. C'est à peine si dans la prairie quelques places
+çà et là commençaient à verdir; aux arbres du parc, rameaux et bourgeons
+étaient encore bruns; cependant le cri du pinson et le chant du merle et
+de la grive, qui résonnaient de temps en temps, annonçaient l'approche
+du printemps. L'air était doux et agréable comme en été; un souffle à
+peine sensible venait du sud-ouest. Sur un ciel serein glissaient
+quelques petites nuées d'orage; plus haut on en remarquait d'autres,
+ayant la forme de longues bandes, qui se dénouaient. Nous contemplâmes
+les nuages avec attention, et nous vîmes que ceux qui dans les régions
+inférieures s'étaient réunis en amas arrondis étaient aussi en train de
+se dissoudre; Goethe en conclut que le baromètre allait monter. Il
+parla beaucoup sur l'élévation et l'abaissement du baromètre; sur ce
+qu'il appelait l'_affirmation_ et la _négation_ de l'humidité. Il parla
+sur les lois éternelles d'aspiration et de respiration de la terre, sur
+la possibilité d'un déluge, au cas d'une _affirmation_ d'humidité
+constante. Il dit que chaque endroit avait son atmosphère particulière,
+mais que cependant l'état barométrique de l'Europe avait une grande
+uniformité. Comme la nature est incommensurable, ses irrégularités sont
+immenses et il est très-difficile d'apercevoir les lois.
+
+«Pendant qu'il me donnait ces hauts enseignements, nous avancions sur la
+route sablée qui conduit au jardin. Quand nous fûmes arrivés, il fit
+ouvrir la maison par son domestique, pour me la montrer[17]. Les murs
+extérieurs, peints en blanc, étaient entièrement garnis de rosiers
+disposés en espaliers, qui avaient grimpé jusqu'au toit. Je fis le tour
+de la maison, et je remarquai avec beaucoup d'intérêt, le long des
+murs, dans les branches de rosiers, un grand nombre de nids différents
+qui s'étaient conservés là de l'été précédent, et qui, n'étant plus
+couverts par le feuillage, se laissaient voir. Je vis entre autres des
+nids de linots et de diverses espèces de fauvettes, à des hauteurs
+différentes suivant leurs habitudes. Goethe me conduisit ensuite dans
+l'intérieur de la maison, que, l'été précédent, j'avais oublié de
+visiter. Au rez-de-chaussée je trouvai _une_ seule pièce d'habitation;
+aux murs étaient suspendus quelques cartes et quelques gravures, et un
+portrait de Goethe, de grandeur naturelle, peint par Meyer quelque temps
+après le retour des deux amis d'Italie. Goethe y a l'aspect d'un homme
+vigoureux d'âge moyen, très-brun et un peu gros. Le visage, qui a peu de
+vie dans le portrait, est très-sérieux d'expression; on croit voir un
+homme dont l'âme sent qu'elle a charge d'actions pour l'avenir[18].
+Nous montâmes l'escalier, nous trouvâmes en haut trois pièces et un
+cabinet, mais le tout très-étroit et très-incommode. Goethe me dit qu'il
+avait passé là de joyeuses années et y avait travaillé dans la
+tranquillité. Il faisait un peu frais dans cette chambre, nous allâmes
+chercher la chaleur en plein air. En nous promenant sous le soleil de
+midi dans l'allée principale, nous causâmes sur la littérature
+contemporaine, sur Schelling et sur Schelling et Platen. Mais bientôt
+cependant notre attention se porta de nouveau sur la nature qui nous
+entourait. Déjà les couronnes impériales et les lis dressaient leurs
+tiges vigoureuses, et des deux côtés de l'allée on voyait paraître les
+feuilles vertes des mauves. La partie supérieure du jardin, sur la pente
+de la colline, est garnie de gazon et parsemée de quelques arbres
+fruitiers. Des chemins sinueux, tracés sur les flancs du coteau,
+s'élèvent vers son sommet et en redescendent en serpentant; l'envie me
+prit de monter, Goethe passa devant moi et je suivis son pas rapide, en
+me réjouissant de sa verte vigueur. En haut, près de la haie, nous
+trouvâmes un paon femelle qui paraissait être venu du parc du château,
+et Goethe me dit que l'été il les attirait et les habituait à venir en
+leur donnant leurs graines favorites. En descendant le coteau par
+l'autre allée sinueuse, je trouvai, entourée d'un bosquet, une pierre
+sur laquelle étaient gravés les vers connus:
+
+ Ici, dans le silence, l'amant pensait à son amante[19]...
+
+Et je me sentis dans un lieu classique. Tout à côté était un groupe de
+chênes, de sapins, de bouleaux et de hêtres de demi-grandeur. En
+tournant autour de ces arbres, nous retrouvâmes la grande allée; nous
+étions près de la maison. Le group d'arbres est d'un côté en
+demi-cercle, et forme comme la voûte d'une grotte; nous nous assîmes sur
+de petites chaises placées autour d'une table ronde. Le soleil était si
+ardent, que l'ombre légère de ces arbres sans feuillages faisait déjà du
+bien.
+
+[Note 17: «Cette maisonnette existe encore. C'est un des cadeaux de
+Charles-Auguste à Goethe. Aujourd'hui un jardinier de bonne maison ne
+consentirait pas à y loger sans embellissements préalables. Goethe l'a
+habitée avec bonheur pendant des années, et il y a composé une grande
+partie de ses chefs-d'oeuvre.»]
+
+[Note 18: «Ce passage rappelle le portrait plus complet que M. Cousin a
+tracé en 1817 (dans ses _Souvenirs d'Allemagne_):
+
+«Goethe est un homme d'environ soixante-neuf ans, il ne m'a pas paru en
+avoir soixante. Il a quelque chose de Talma, avec un peu plus
+d'embonpoint. Peut-être aussi est-il un peu plus grand. Les lignes de
+son visage sont grandes et bien marquées: front haut, figure assez
+large, mais bien proportionnée; bouche sévère, yeux pénétrants,
+expression générale de réflexion et de force... Sa démarche est calme et
+lente comme son parler, mais, à quelques gestes rares et forts qui lui
+échappent, on sent que l'intérieur est plus animé que l'extérieur...»]
+
+[Note 19: «Voir, parmi les Poésies écrites dans la forme antique, le
+_Rocher choisi_.»]
+
+«Par les fortes chaleurs d'été, me dit Goethe, je ne connais pas de
+meilleur asile que cette place. J'ai planté de ma main tous les arbres
+il y a plus de quarante ans; j'ai eu le bonheur de les voir pousser, et
+je jouis déjà depuis assez longtemps de la fraîcheur de leur ombrage. Le
+feuillage de ces chênes et de ces hêtres est impénétrable au soleil le
+plus ardent; j'aime à m'asseoir ici, pendant les chaudes journées d'été,
+après dîner, lorsque sur la prairie et dans tout le parc à l'entour
+règne ce silence que les anciens peindraient en disant que Pan dort.»
+
+«Nous entendîmes sonner deux heures dans la ville, et nous revînmes.»
+
+ «Mardi, 30 mars 1824.
+
+«Ce soir, chez Goethe, j'étais seul avec lui; nous avons causé de
+différentes choses, tout en buvant une bouteille de vin; nous avons
+parlé du théâtre français, en l'opposant au théâtre allemand.
+
+«Il sera bien difficile, a dit Goethe, que le public allemand arrive à
+une espèce de jugement sain, comme cela existe à peu près en Italie et
+en France. L'obstacle principal, c'est que sur nos scènes on joue de
+tout. Là où nous avons vu hier _Hamlet_, nous voyons aujourd'hui
+_Staberle_[20], et là où demain doit nous ravir la _Flûte enchantée_, il
+faudra, après-demain, écouter les farces du plaisant à la mode.»
+
+[Note 20: «Personnage burlesque qui revient souvent dans les vaudevilles
+écrits à Vienne. Berlin a de même ses types locaux, connus de tous les
+Allemands.»]
+
+
+IV.
+
+Voici comment, en homme supérieur, il se jugeait lui-même:
+
+«Le style d'un écrivain est la contre-épreuve de son caractère; si
+quelqu'un veut écrire clairement, il faut d'abord qu'il fasse clair dans
+son esprit, et si quelqu'un veut avoir un style grandiose, il faut
+d'abord qu'il ait une grande âme.»
+
+«Goethe a parlé ensuite de ses adversaires, disant que cette race est
+immortelle.
+
+«Leur nombre est Légion, a-t-il dit, cependant il n'est pas impossible
+de les classer à peu près. Il y a d'abord ceux qui sont mes adversaires
+par sottise; ce sont ceux qui ne m'ont pas compris et qui m'ont blâmé
+sans me connaître. Cette foule considérable m'a causé dans ma vie
+beaucoup d'ennuis, mais cependant il faut leur pardonner; ils ne
+savaient pas ce qu'ils faisaient.
+
+«Une seconde classe très-nombreuse se compose ensuite de mes envieux.
+Ceux-là ne m'accordent pas volontiers la fortune et la position
+honorable que j'ai su acquérir par mon talent. Ils s'occupent à harceler
+ma réputation et auraient bien voulu m'annihiler. Si j'avais été
+malheureux et pauvre, ils auraient cessé.
+
+«Puis arrivent, en grand nombre encore, ceux qui sont devenus mes
+adversaires parce qu'ils n'ont pas réussi eux-mêmes. Il y a parmi eux de
+vrais talents, mais ils ne peuvent me pardonner l'ombre que je jette sur
+eux.
+
+«En quatrième lieu, je nommerai mes adversaires raisonnés. Je suis un
+homme, comme tel j'ai les défauts et les faiblesses de l'homme, et mes
+écrits peuvent les avoir comme moi-même. Mais comme mon développement
+était pour moi une affaire sérieuse, comme j'ai travaillé sans relâche à
+faire de moi une plus noble créature, j'ai sans cesse marché en avant,
+et il est arrivé souvent que l'on m'a blâmé pour un défaut dont je
+m'étais débarrassé depuis longtemps. Ces bons adversaires ne m'ont pas
+du tout blessé; ils tiraient sur moi, quand j'étais déjà éloigné d'eux
+de plusieurs lieues. Et puis en général un ouvrage fini m'était assez
+indifférent; je ne m'en occupais plus et je pensais à quelque chose de
+nouveau.
+
+«Une quantité considérable d'adversaires se compose aussi de ceux qui
+ont une manière de penser autre que la mienne et un point de vue
+différent. On dit des feuilles d'un arbre que l'on n'en trouverait pas
+deux absolument semblables; de même dans un millier d'hommes on n'en
+trouverait pas deux entre lesquels il y eût harmonie complète pour la
+pensée et les opinions. Cela posé, il me semble que, si j'ai à
+m'étonner, c'est, non pas d'avoir tant de contradicteurs, mais au
+contraire tant d'amis et de partisans. Mon siècle tout entier différait
+de moi, car l'esprit humain, de mon temps, s'est surtout occupé de
+lui-même, tandis que mes travaux, à moi, étaient tournés surtout vers la
+nature extérieure; j'avais ainsi le désavantage de me trouver
+entièrement seul. À ce point de vue, Schiller avait sur moi de grands
+avantages. Aussi, un général plein de bonnes intentions m'a un jour
+assez clairement fait entendre que je devrais faire comme Schiller. Je
+me contentai de lui développer tous les mérites qui distinguaient
+Schiller, mérites que je connaissais à coup sûr mieux que lui; mais je
+continuai à marcher tranquillement sur ma route, sans plus m'inquiéter
+du succès, et je me suis occupé de mes adversaires le moins possible.»
+
+
+V.
+
+Et voyez plus bas combien son génie ne lui servait que pour mieux
+affirmer son Dieu et l'immortalité de son âme:
+
+«Nous avions fait le tour du bois, nous tournâmes près de Tiefurt pour
+revenir à Weimar; nous avions en face de nous le soleil couchant. Goethe
+est resté quelques instants enfoncé dans ses pensées, puis il m'a cité
+ce mot d'un ancien:
+
+«Même lorsqu'il disparaît, c'est toujours le même soleil!»
+
+«Et il a ajouté avec une grande sérénité:
+
+«Quand on a soixante-quinze ans, on ne peut pas manquer de penser
+quelquefois à la mort. Cette pensée me laisse dans un calme parfait, car
+j'ai la ferme conviction que notre esprit est une essence d'une nature
+absolument indestructible; il continue à agir d'éternité en éternité. Il
+est comme le soleil, qui ne disparaît que pour notre oeil mortel; en
+réalité il ne disparaît jamais; dans sa marche il éclaire sans cesse.»
+
+
+VI.
+
+Il revint quelques jours après sur la science et passa de là à _Byron_,
+pour lequel il avait un enthousiasme sans moralité et sans mesure. Voyez
+comment il lui immole le Tasse:
+
+«Je suis loin de soutenir qu'une science modeste et saine nuise à
+l'observation; au contraire, je répéterai le vieux mot: Nous n'avons
+vraiment d'yeux et d'oreilles que pour ce que nous connaissons. Le
+musicien en écoutant un orchestre entend chaque instrument, chaque note
+isolément; celui qui n'est pas connaisseur est comme rendu sourd par
+l'effet général de l'ensemble. Le promeneur qui ne cherche que son
+loisir ne voit dans une prairie qu'une surface agréable par sa verdure
+ou par ses fleurs; l'oeil du botaniste y aperçoit du premier coup un
+nombre infini de petites plantes et de graminées différentes qu'il
+distingue et qu'il voit séparément. Cependant il y a une mesure pour
+tout, et comme, dans mon _Goetz_, l'enfant, à force d'être savant, ne
+connaît plus son père, il y a dans la science des gens qui, perdus dans
+leur savoir et dans leurs hypothèses, ne savent plus ni voir ni
+entendre. Tout va très-vite avec eux, mais tout sort d'eux. Ils sont si
+occupés de ce qui s'agite en eux-mêmes, qu'il en est d'eux comme d'un
+homme qui, tout à un sentiment passionné, passera dans la rue à côté de
+son meilleur ami sans le voir. Il faut pour observer la nature une
+tranquille pureté d'âme que rien ne trouble et ne préoccupe. Si l'enfant
+attrape le papillon posé sur la fleur, c'est que pour un moment il a
+rassemblé sur un seul point toute son attention, et il ne va pas au même
+instant regarder en l'air pour voir se former un joli nuage.
+
+«--Ainsi, dis-je, les enfants et leur pareils pourraient servir dans la
+science en qualité de très-bons manoeuvres.
+
+«--Plût à Dieu, s'écria Goethe, que nous ne fussions tous rien de plus
+que de bons manoeuvres! C'est justement parce que nous voulons être
+davantage, et parce que nous introduisons partout avec nous un appareil
+de philosophie et d'hypothèses, que nous nous perdons.»
+
+«Il y eut un moment de silence. Riemer renoua la conversation en parlant
+de lord Byron et de sa mort. Goethe a fait une magnifique analyse de ses
+écrits, lui a prodigué les louanges les plus vives et a proclamé
+hautement ses mérites. Puis il a dit:
+
+«Quoique Byron soit mort si jeune, sa mort n'a rien fait perdre
+d'essentiel à la littérature au point de vue de son développement. D'une
+certaine façon, Byron ne pouvait pas aller plus loin. Il avait touché
+les sommets de sa puissance créatrice, et, quoi qu'il eût pu faire
+encore dans la suite, il n'aurait pas pu cependant étendre les limites
+tracées autour de son talent. Dans son inconcevable poëme du _Jugement
+dernier_, il a écrit l'oeuvre extrême qu'il pouvait écrire.»
+
+«L'entretien se tourna ensuite sur le poëte italien Torquato Tasso, et
+sur ses différences avec Byron. Goethe ne cacha pas la grande
+supériorité de l'Anglais pour l'esprit, la connaissance du monde et la
+puissance de production.
+
+«On ne peut, a-t-il dit, comparer les deux poëtes sans détruire l'un par
+l'autre. Byron est le buisson enflammé qui réduit en cendres le cèdre
+sacré du Liban. La grande épopée de l'Italien a soutenu sa gloire à
+travers les siècles, mais avec une seule ligne du _Don Juan_ on pourrait
+empoisonner toute la _Jérusalem délivrée_!»
+
+
+VII.
+
+Il aimait Klopstock, mais il n'exaltait que son lyrisme.
+
+Les Français, disait-il, ont de l'intelligence et de l'esprit, mais ils
+n'ont pas de fond et pas de piété, ce qui leur sert.
+
+«Il pensait comme moi sur le poëme de Dante. On parlait de l'obscurité
+de ses poésies, qui est telle que ses compatriotes eux-mêmes ne
+l'entendent pas. Les Français de ce temps ont prétendu les remettre à la
+mode, mais ils n'oseront pas les remettre en lecture. Ils ont prétendu
+en faire un _guelfe_ pendant qu'il cherchait à ramener un empereur
+étranger pour posséder l'Italie. Il m'en parla d'ailleurs avec une
+profonde admiration; il ne l'appelait pas un _talent_, mais une
+_nature_.»
+
+Il estimait peu le talent des femmes poëtes.
+
+ «Mardi, 18 janvier 1825.
+
+«Je suis allé aujourd'hui, à cinq heures, chez Goethe, que je n'avais
+pas vu depuis plusieurs jours, et j'ai passé une belle soirée. Je l'ai
+trouvé dans son cabinet de travail, causant sans lumière avec son fils
+et le conseiller aulique Rehbein, son médecin. Je me plaçai avec eux
+près de la table. On apporta bientôt de la lumière, et j'eus le bonheur
+de voir Goethe devant moi plein de vivacité et de gaieté. Comme
+d'habitude, il s'informa avec intérêt de ce que j'avais vu de neuf ces
+jours-ci, et je lui racontai que j'avais fait connaissance avec une
+femme poëte. Je pus en même temps vanter son talent, qui n'est pas
+ordinaire, et Goethe, qui connaît quelques-unes de ses oeuvres, la loua
+comme moi.»
+
+«Une de ses poésies, dit-il, dans laquelle elle décrit un site de son
+pays, a un caractère très-original. Elle obéit à un penchant heureux
+pour les peintures de la nature visible, et elle a aussi au fond
+d'elle-même de belles facultés. Il y aurait bien à critiquer en elle,
+mais laissons-la aller et ne l'inquiétons pas sur la route que son
+talent lui montrera.»
+
+Nous parlâmes alors des femmes poëtes en général, et le conseiller
+aulique Rehbein dit que le talent poétique des femmes lui faisait
+souvent l'effet d'un besoin intellectuel de reproduction.»
+
+«--L'entendez-vous? me dit Goethe en riant; un besoin intellectuel de
+reproduction! comme le médecin arrange cela!»
+
+«--Je ne sais pas, dit Rehbein, si je m'exprime bien, mais il y a
+quelque chose comme cela. Ordinairement ces personnes n'ont pas joui du
+bonheur de l'amour, et elles cherchent un dédommagement du côté de
+l'esprit. Si elles avaient été mariées quand il le fallait, et si elles
+avaient eu des enfants, elles n'auraient pas pensé à leurs productions
+poétiques.»
+
+«--Je ne veux pas chercher, dit Goethe, jusqu'à quel point vous avez
+raison; mais pour les autres genres de talent chez les femmes, j'ai
+toujours vu qu'ils cessaient avec le mariage. J'ai connu des jeunes
+filles qui dessinaient parfaitement, mais dès qu'elles devenaient
+épouses et mères, c'était fini, elles s'occupaient de leurs enfants, et
+leur main ne touchait plus le crayon.--Cependant, reprit-il avec une
+grande vivacité, les femmes pourraient continuer autant qu'elles le
+veulent leurs poésies et leurs écrits, mais les hommes devraient bien ne
+pas écrire comme des femmes! Voilà ce qui ne me plaît pas.»
+
+
+VIII.
+
+«Un jour je lui dis:
+
+«J'ai toujours été étonné de l'idée de ces savants qui semblent croire
+que la poésie ne sort pas de la vie, mais des livres. Ils sont toujours
+à dire: Ceci vient de là, et ceci vient d'ici! S'ils trouvent dans
+Shakspeare, par exemple, des passages qui se trouvent aussi chez les
+anciens, il faut que Shakspeare les ait pris aux anciens! Ainsi, dans
+Shakspeare, un personnage, en voyant une charmante jeune fille, dit:
+«Heureux les parents qui la nomment leur fille; heureux le jeune homme
+qui l'amènera comme fiancée!» Et parce que le même trait se trouve dans
+Homère, il faut que Shakspeare le doive à Homère! Est-ce assez bizarre!
+Comme s'il fallait aller si loin pour trouver ces choses-là, et comme si
+tous les jours on n'en avait pas sous les yeux, on n'en sentait pas, on
+n'en disait pas de pareilles!
+
+«--Oui, c'est bien vrai, c'est fort ridicule, dit Goethe.
+
+«--Lord Byron, continuai-je, ne se montre pas plus sage lorsqu'il
+dépèce votre _Faust_ et prétend que vous aurez pris cela ici, et ceci
+là.»
+
+«--Toutes les belles choses que lord Byron cite, dit Goethe, je ne les
+avais, pour la plupart, pas même lues, et j'y ai encore moins pensé,
+quand j'ai fait le _Faust_. Mais lord Byron n'est grand que lorsqu'il
+écrit ses vers; dès qu'il veut raisonner, c'est un enfant. Aussi il ne
+sait pas se défendre contre les sottes attaques, précisément du même
+genre, qui lui ont été faites dans son propre pays; il aurait dû prendre
+un langage bien plus énergique. «Ce qui est là m'appartient! aurait-il
+dû dire; que je l'aie pris dans la vie ou dans un livre, c'est
+indifférent; il ne s'agissait pour moi que de savoir bien l'employer!»
+Walter Scott s'est servi d'une scène de mon _Egmont_, il en avait le
+droit; il l'a fait avec intelligence, il ne mérite que des éloges. Il a
+aussi, dans un de ses romans, imité le caractère de ma _Mignon_; avec
+autant de sagacité? c'est une autre question. Le _Diable métamorphosé_
+de lord Byron est une suite de _Méphistophélès_, c'est fort bien! Si par
+une fantaisie d'originalité, il avait voulu s'en écarter, il aurait été
+obligé de faire plus mal. Mon Méphistophélès chante une chanson de
+Shakspeare, et qu'est-ce qui l'en empêcherait? Pourquoi me serais-je
+fatigué à en chercher une nouvelle, si celle de Shakspeare convenait et
+disait justement ce qu'il fallait dire? L'exposition de mon _Faust_ a
+aussi quelque ressemblance avec celle de _Job_, tout cela est fort bien
+et j'en suis plutôt à louer qu'à blâmer.»
+
+Ici Goethe se trompe, ou fait du sophisme en faveur de sa vanité.--_Je
+prends mon bien où je le trouve_, est un mauvais mot et un mauvais
+raisonnement de Molière. Dans la nature? oui; dans l'art? non. L'art
+appartient à l'artiste et non au copiste. Toute imitation est un larcin.
+
+
+IX.
+
+L'incendie du théâtre de Weimar, qui eut lieu le 22 mars 1823, c'était
+la moitié de la vie de Goethe qui s'écroulait. Il la vit s'écrouler avec
+douleur, mais avec l'impassibilité apparente d'un dieu qui voit brûler
+son temple et qui songe à le rebâtir promptement. Une seconde promenade
+à sa maison des champs, où il emmène Eckermann, lui fournit l'occasion
+de lui confier ses pensées secrètes en politique.
+
+ «Mercredi, 27 avril 1825.
+
+«Vers le soir j'allai chez Goethe, qui m'avait invité à une promenade en
+voiture.»
+
+«Avant de partir, me dit-il, il faut que je vous montre une lettre de
+Zelter, que j'ai reçue hier et qui touche à notre affaire du théâtre.»
+
+«Zelter avait écrit entre autres ce passage:
+
+«Que tu ne serais pas un homme à bâtir à Weimar un théâtre pour le
+peuple, je l'avais deviné depuis longtemps. Celui qui se fait feuille,
+la chèvre le mange. C'est à quoi devraient réfléchir d'autres
+puissances, qui veulent renfermer dans le tonneau le vin qui fermente.»
+
+«--Mes amis, nous avons vu cela!»
+
+«--Oui, et nous le voyons encore.»
+
+«Goethe me regarda et nous nous mîmes à rire.»
+
+«Zelter est un bon et digne homme, dit-il, mais il lui arrive parfois de
+ne pas me comprendre et de donner à mes paroles une fausse
+interprétation. J'ai consacré au peuple et à son enseignement ma vie
+entière, pourquoi ne lui construirais-je pas aussi un théâtre? Mais ici,
+à Weimar, dans cette petite résidence[21] où l'on trouve, comme on l'a
+dit par plaisanterie, fort peu d'habitants et dix mille poëtes, peut-il
+être beaucoup question du peuple, et surtout d'un théâtre du peuple?
+Weimar, sans doute, deviendra une très-grande ville, mais il nous faut
+cependant attendre encore quelques siècles pour que le peuple de Weimar
+compose une masse telle, qu'il ait son théâtre et le soutienne.»
+
+[Note 21: «C'est le nom des villes où réside le souverain.»]
+
+«On avait attelé; nous partîmes pour le jardin de sa maison de campagne.
+La soirée était calme et douce, l'air un peu lourd, et l'on voyait de
+grands nuages se réunir en masses orageuses. Goethe restait dans la
+voiture silencieux, et évidemment préoccupé. Pour moi, j'écoutais les
+merles et les grives qui, sur les branches extrêmes des chênes encore
+sans verdure, jetaient leurs notes à l'orage près d'éclater. Goethe
+tourna ses regards vers les nuages, les promena sur la verdure naissante
+qui, partout autour de nous, des deux côtés du chemin, dans la prairie,
+dans les buissons, aux haies, commençait à bourgeonner, puis il dit:
+
+«Une chaude pluie d'orage, comme cette soirée nous la promet, et nous
+allons revoir apparaître le printemps dans toute sa splendeur et sa
+prodigalité!»
+
+«Les nuages devenaient plus menaçants, on entendait un sourd tonnerre,
+quelques gouttes tombèrent, et Goethe pensa qu'il était sage de
+retourner à la ville. Quand nous fûmes devant sa porte:
+
+«Si vous n'avez rien à faire, me dit-il, montez chez moi, et restez
+encore une petite heure avec moi.»
+
+«J'acceptai avec grand plaisir. La lettre de Zelter était encore sur la
+table.
+
+«Il est étrange, bien étrange, dit-il, de voir avec quelle facilité on
+peut être méconnu par l'opinion publique. Je ne sais pas avoir jamais
+péché contre le peuple, mais maintenant, c'est décidé, une fois pour
+toutes; je ne suis pas un ami du peuple! Oui, c'est vrai, je ne suis pas
+un ami de la plèbe révolutionnaire, qui cherche le pillage, le meurtre
+et l'incendie; qui, sous la fausse enseigne du bien public, n'a vraiment
+devant les yeux que les buts les plus égoïstes et les plus vils. Je suis
+aussi peu l'ami de pareilles gens que je le suis d'un Louis XV. Je hais
+tout bouleversement violent, parce qu'on détruit ainsi autant de bien
+que l'on en gagne. Je hais ceux qui les accomplissent aussi bien que
+ceux qui les ont rendus inévitables. Mais pour cela, ne suis-je pas un
+ami du peuple? Est-ce que tout homme sensé ne partage pas ces idées?
+Vous savez avec quelle joie j'accueille toutes les améliorations que
+l'avenir nous fait entrevoir. Mais, je le répète, tout ce qui est
+violent, précipité, me déplaît jusqu'au fond de l'âme, parce que ce
+n'est pas conforme à la nature. Je suis un ami des plantes, j'aime la
+rose comme la fleur la plus parfaite que voie notre ciel allemand, mais
+je ne suis pas assez fou pour vouloir que mon jardin me la donne
+maintenant, à la fin d'avril. Je suis content, si je vois aujourd'hui
+les premières folioles verdir; je serai content quand je verrai de
+semaine en semaine la feuille se changer en tige, j'aurai de la joie à
+voir en mai le bouton, et enfin, je serai heureux quand juin me
+présentera la rose elle-même dans toute sa magnificence et avec tous ses
+parfums. Celui qui ne veut pas attendre, qu'il aille dans une serre
+chaude.
+
+«On répète que je suis un serviteur des princes, un valet des princes!
+comme si cela avait un sens! Est-ce que par hasard je sers un tyran, un
+despote? Est-ce que je sers un de ces hommes qui ne vivent que pour
+leurs plaisirs en les faisant payer à un peuple? De tels princes et de
+tels temps sont, Dieu merci, loin derrière nous. Le lien le plus intime
+m'attache depuis un demi-siècle au grand-duc, avec lui j'ai pendant un
+demi-siècle lutté et travaillé, et je mentirais si je disais que je sais
+un seul jour où le grand-duc n'a pas pensé à faire, à exécuter quelque
+chose qui ne serve pas au bien du pays, et qui ne soit pas calculé pour
+améliorer le sort de chaque individu. Pour lui personnellement,
+qu'a-t-il retiré de son rôle de prince, sinon charges et fatigues?
+Est-ce que sa demeure, son costume, sa table, sont plus brillants que
+chez un particulier aisé? Que l'on aille dans nos grandes villes
+maritimes, on verra la cuisine et le service d'un grand négociant sur un
+meilleur pied que chez lui. Nous célébrerons cet automne le cinquantième
+anniversaire du jour où il a commencé à gouverner et à être le maître.
+Mais ce maître, quand j'y pense vraiment, qu'a-t-il été tout ce temps,
+sinon un serviteur? Le serviteur d'une grande cause: le bien de son
+peuple! S'il faut donc à toute force que je sois un serviteur des
+princes, au moins ma consolation c'est d'avoir été le serviteur d'un
+homme qui était lui-même serviteur du bien général.»
+
+
+X.
+
+Rien de plus touchant que l'hommage impartial que l'amitié de Goethe
+rendait ainsi à l'affection de cinquante ans du grand-duc. Lisez:
+
+«Madame de Goethe et Mademoiselle Ulrike entrèrent toutes deux en
+très-gracieuse toilette d'été, que le beau temps leur avait fait
+prendre. La conversation à table fut gaie et variée. On y parla des
+parties de plaisir des semaines précédentes et des projets semblables
+pour les semaines suivantes.
+
+«--Si les belles soirées se maintiennent, dit madame de Goethe, j'aurais
+un grand désir de donner ces jours-ci dans le parc un thé, au chant des
+rossignols. Qu'en dites-vous, cher père?
+
+«--Cela pourrait être très-joli! répondit Goethe.
+
+«--Et vous, Eckermann, dit madame de Goethe, cela vous convient-il?
+peut-on vous inviter?
+
+«--Mais, Ottilie, s'écria mademoiselle Ulrike, comment peux-tu inviter
+le docteur? Il ne viendra pas, ou, s'il vient, il sera comme sur des
+charbons ardents, on verra que son esprit est ailleurs, et qu'il
+aimerait beaucoup mieux s'en aller.
+
+«--À parler franchement, répondis-je, je préfère flâner avec Doolan dans
+les champs des environs. Les thés, les soirées avec thé, les
+conversations avec thé, tout cela répugne si fort à mon naturel, que la
+seule pensée de ces plaisirs me met mal à mon aise.
+
+«--Mais, Eckermann, dit madame de Goethe, à un thé dans le parc, vous
+êtes en plein air, par conséquent dans votre élément.
+
+«--Au contraire, dis-je, quand je suis si près de la nature que ses
+parfums viennent jusqu'à moi, et que cependant je ne peux vraiment me
+plonger en elle, alors l'impatience me saisit, et je suis comme un
+canard que l'on met près de l'eau en l'empêchant de s'y baigner.
+
+«--Ou bien, dit Goethe en riant, comme un cheval qui passe sa tête par
+le fenêtre de l'écurie et voit devant lui d'autres chevaux gambader sans
+entraves, dans un beau pâturage. Il sent toutes les délices
+rafraîchissantes de la nature libre, mais il ne peut les goûter. Laissez
+donc Eckermann, il est comme il est, et vous ne le changerez pas. Mais,
+dites-moi, mon très-cher, qu'allez-vous donc faire en pleins champs avec
+votre Doolan, pendant toutes les belles après-midi?
+
+«--Nous cherchons quelque part un vallon solitaire, et nous tirons à
+l'arc.
+
+«--Hum! dit Goethe, ce n'est pas là une distraction mal choisie.
+
+«--Elle est souveraine, dis-je, contre les ennuis de l'hiver.
+
+«--Mais comment donc, par le ciel! dit Goethe, avez-vous ici, à Weimar,
+trouvé arcs et flèches?
+
+«--Pour les flèches, j'avais, en revenant de la campagne de 1814,
+rapporté avec moi un modèle du Brabant. Là, le tir à l'arc est général.
+Il n'y a pas si petite ville qui n'ait sa société d'archers. Ils ont
+leur tir dans des cabarets, comme nous y avons des jeux de quilles, et
+ils se réunissent d'habitude vers le soir dans ces endroits où je les
+ai regardés souvent avec le plus grand plaisir. Quels hommes bien faits!
+et quelles poses pittoresques, quand ils tirent la corde! Comme toutes
+leurs énergies se développent, et quels adroits tireurs ce sont! Ils
+tiraient habituellement, à une distance de soixante ou quatre-vingts
+pas, sur une feuille de papier collée à un mur d'argile détrempée; ils
+tiraient vivement l'un après l'autre et laissaient leurs flèches fixées
+au but. Et il n'était pas rare que sur quinze flèches cinq eussent
+touché le rond du milieu, large comme un thaler; les autres étaient tout
+à côté. Quand tout le monde avait tiré, chacun allait reprendre sa
+flèche et on recommençait le jeu. J'étais alors si enthousiaste de ce
+tir à l'arc, que je pensais que ce serait rendre un grand service à
+l'Allemagne que de l'y introduire, et j'étais assez sot pour croire que
+ce fût possible. Je marchandai souvent un arc, mais on n'en vendait pas
+au-dessous de vingt francs, et où un pauvre chasseur pouvait-il trouver
+une pareille somme? Je me bornai à une flèche, comme l'instrument le
+plus important et travaillé avec le plus d'art; je l'achetai dans une
+fabrique de Bruxelles pour un franc, et avec un dessin, ce fut le seul
+butin que je rapportai dans mon pays[22].
+
+[Note 22: «Il s'était engagé comme chasseur dans la guerre de 1814.»]
+
+«--Voilà qui est tout à fait digne de vous, répondit Goethe. Mais ne
+vous imaginez pas que l'on pourrait rendre populaire ce qui est beau et
+naturel; ou du moins il faudrait pour cela avoir beaucoup de temps et
+recourir à des moyens désespérés. Je crois facilement que ce jeu du
+Brabant est beau. Notre plaisir allemand du jeu de quilles paraît, en
+comparaison, grossier, commun, et il tient beaucoup du Philistin.
+
+«--Ce qu'il y a de beau au tir de l'arc, dis-je, c'est qu'il développe
+le corps tout entier et qu'il réclame l'emploi harmonieux de toutes les
+forces. Le bras gauche, qui soutient l'arc, doit rester bien tendu sans
+bouger; le droit, qui tire la corde, ne doit pas être moins fort; les
+pieds, les cuisses, pour servir de base solide à la partie supérieure du
+corps, s'attachent avec énergie au sol; l'oeil, qui vise, les muscles du
+cou et de la nuque, tout est en activité et dans toute sa tension. Et
+puis, quelles émotions, quelle joie quand la flèche part, siffle et
+perce le but! Je ne connais aucun exercice du corps comparable.
+
+«--Cela, dit Goethe, conviendrait à nos écoles de gymnastique, et je ne
+serais pas étonné si, dans vingt ans, nous avions en Allemagne
+d'excellents archers par milliers. Mais avec une génération d'hommes
+mûrs il n'y a rien à faire, ni pour le corps, ni pour l'esprit, ni pour
+le goût, ni pour le caractère. Commencez adroitement par les écoles, et
+vous réussirez.
+
+«--Mais, dis-je, nos professeurs allemands de gymnastique ne connaissent
+pas le tir à l'arc.
+
+«--Eh bien, dit Goethe, que quelques écoles se réunissent et fassent
+venir de Flandre ou de Brabant un bon archer; ou bien qu'ils envoient en
+Brabant quelques-uns de leurs meilleurs élèves, jeunes et bien faits,
+qui deviendront là-bas de bons archers et apprendront aussi comment on
+taille un arc et fabrique une flèche. Ils pourraient ensuite entrer dans
+les écoles comme professeurs temporaires et aller ainsi d'école en
+école. Je ne suis pas du tout opposé aux exercices gymnastiques en
+Allemagne, aussi j'ai eu d'autant plus de chagrin en voyant qu'on y a
+mêlé bien vite de la politique, de telle sorte que les autorités se sont
+vues forcées ou de les restreindre, ou de les défendre et de les
+suspendre. C'était jeter l'enfant que l'on baigne avec l'eau de la
+baignoire. J'espère que l'on rétablira les écoles de gymnastique, car
+elles sont nécessaires à notre jeunesse allemande, surtout aux
+étudiants, qui ne font en aucune façon contre-poids à leurs fatigues
+intellectuelles par des exercices corporels, et perdent ainsi l'énergie
+en tout genre. Mais parlez-moi donc de votre flèche et de votre arc.
+Ainsi, vous avez rapporté une flèche du Brabant! Je voudrais bien la
+voir.
+
+«--Il y a longtemps qu'elle est perdue, répondis-je. Mais je me la
+rappelais si bien, que j'ai réussi à en faire une pareille, et non une
+seule, mais toute une douzaine. Ce n'était pas aussi facile que je le
+pensais, et je me suis mépris bien souvent. Il faut que la tige soit
+droite et ne se courbe pas après quelque temps, qu'elle soit légère,
+assez solide pour ne pas se briser au choc d'un corps solide. J'ai
+essayé le peuplier, le pin, le bouleau: ces bois avaient un défaut ou un
+autre; avec le tilleul je réussis. Le choix de la pointe en corne m'a
+donné aussi du mal; il faut prendre le milieu même d'une corne, sinon
+elle se brise. Et les plumes, que d'erreurs avant d'arriver!
+
+«--Il faut, n'est-ce pas, dit Goethe, coller seulement les plumes à la
+flèche?
+
+«--Oui, mais il faut que ce soit collé avec grande adresse; et l'espèce
+de colle, l'espèce de plumes à choisir, rien n'est indifférent; les
+barbes des plumes de l'aile des grands oiseaux sont bonnes, en général,
+mais celles que j'ai trouvées les meilleures sont les plumes rouges du
+paon, les grandes plumes de coq d'Inde, et surtout les fortes et
+magnifiques plumes de l'aigle et de l'outarde.
+
+«--J'apprends tout cela avec grand intérêt, dit Goethe. Celui qui ne
+vous connaît pas ne croirait guère que vous avez des goûts si pratiques.
+Mais dites-moi donc aussi comment vous vous êtes procuré votre arc.
+
+«--Je m'en suis fabriqué quelques-uns moi-même, répondis-je. J'ai fait
+d'abord de la bien triste besogne, mais j'ai ensuite demandé des
+conseils aux menuisiers et aux charrons, essayé tous les bois du pays,
+et j'ai enfin réussi. Après des essais de différents genres, on me
+conseilla de prendre une tige assez forte pour que l'on pût la fendre
+(schlachten) en quatre parties.
+
+«--_Schlachten_, me demanda Goethe, quel est ce mot?
+
+«--C'est une expression technique des charrons; cela répond à fendre.
+Lorsque les fibres d'une tige sont droites, les morceaux fendus sont
+droits, et on peut s'en servir, sinon, non.
+
+«--Mais pourquoi ne pas les scier? dit Goethe, on aurait des morceaux
+droits.
+
+«--Oui, mais quand les fibres du bois se courbent, on les couperait, et
+la tige ne pourrait plus dès lors servir à un arc.
+
+«--Je comprends, dit Goethe; un arc se brise quand les fibres de la tige
+sont coupées. Mais continuez, vous m'intéressez.
+
+«--Mon premier arc était trop dur à tendre; un charron me dit: «Ne
+prenez plus un morceau de baliveau, le bois est toujours très-roide;
+choisissez un des chênes qui croissent près de Hopfgarten[23]. Le bois
+en est tendre.» Je vis alors qu'il y avait chênes et chênes, et j'appris
+beaucoup de détails sur la nature différente du même bois, suivant son
+exposition; je vis que les fibres des arbres se dirigent toujours vers
+le soleil, et que si un arbre est exposé d'un côté au soleil, de l'autre
+à l'ombre, le centre des fibres n'est plus le centre de l'arbre; le
+côté le plus large est du côté du soleil; aussi les menuisiers et les
+charrons, s'ils ont besoin d'un bois fin et fort, choisissent plutôt le
+côté qui a été exposé au nord.
+
+[Note 23: «Village auprès de Weimar.»]
+
+«--Vous devez penser, me dit Goethe, combien vos observations sont
+intéressantes pour moi qui me suis occupé pendant la moitié de mon
+existence du développement des plantes et des arbres. Racontez toujours!
+Vous avez donc choisi un chêne tendre?
+
+«--Oui, et un morceau du côté opposé au soleil. Mais après quelques
+mois, mon arc se déformait. Je fus donc obligé de recourir à d'autres
+bois, au noyer d'abord, et enfin à l'érable, qui ne laisse rien à
+désirer.
+
+«--Je connais ce bois, dit Goethe, il pousse souvent dans les haies; je
+m'imagine en effet qu'il doit être bon; mais j'ai vu rarement une jeune
+tige sans noeuds, et il vous faut pour votre arc une tige absolument
+libre de noeuds.
+
+«--Quand on veut faire monter l'érable en arbre, on lui retire les
+noeuds, ou en grossissant il les perd de lui-même. Quand il a quinze ou
+dix-huit ans, il est donc bien lisse, mais on ne sait pas comment il est
+à l'intérieur et quels mauvais tours il peut jouer. Aussi, on fera bien
+de faire scier son arc dans la partie la plus rapprochée de l'écorce.
+
+«--Mais vous disiez qu'il ne fallait pas scier le bois d'un arc, mais le
+fendre, le _schlachten_, comme vous dites.
+
+«--Quand il se laisse fendre, certainement, c'est-à-dire quand les
+fibres sont assez grosses, mais les fibres de l'érable sont trop fines
+et trop entremêlées.
+
+«--Hum! hum! dit Goethe. Avec vos goûts d'archer vous êtes arrivé à de
+très-jolies connaissances, et à des connaissances vivantes, à celles que
+l'on n'obtient que par des moyens pratiques. C'est là toujours
+l'avantage d'une passion, elle nous fait pénétrer le fond des choses.
+Les recherches et les erreurs donnent aussi des enseignements; on
+connaît non-seulement la chose elle-même, mais tout ce qui la touche
+tout à l'entour. Que saurais-je moi-même sur les plantes, sur les
+couleurs, si j'avais reçu ma science toute faite et si je l'avais
+apprise par coeur? Mais comme j'ai tout cherché et trouvé par moi-même,
+comme à l'occasion je me suis trompé, je peux dire que sur ces deux
+sujets j'ai quelques connaissances, et que j'en sais plus qu'il n'y en a
+sur le papier. Mais parlez-moi toujours de votre arc. J'ai vu des arcs
+écossais tout droits, et d'autres au contraire recourbés à leur
+extrémité; lesquels tenez-vous pour les meilleurs?
+
+«--Je pense que la force du jet est plus grande dans les arcs à
+extrémités recourbées. Depuis que je sais comment on courbe les arcs, je
+courbe les miens; ils lancent mieux et sont aussi plus jolis à l'oeil.
+
+«--C'est par la chaleur, n'est pas, dit Goethe, que l'on produit ces
+inflexions?
+
+«--Par une chaleur humide. Je trempe mon arc dans l'eau bouillante à six
+ou huit pouces de profondeur, et après une heure, quand il est bien
+chaud, je l'introduis entre deux morceaux de bois qui ont à leur
+intérieur une ligne creusée suivant la forme que je veux donner à l'arc.
+Je le laisse dans cet étau au moins un jour et une nuit, et quand il est
+sec il ne bouge plus.
+
+«--Savez-vous? dit Goethe en souriant mystérieusement; je crois que j'ai
+pour vous quelque chose qui ne vous déplairait pas. Que diriez-vous, si
+nous descendions et si je vous mettais à la main un vrai arc de
+Baschkir?
+
+«--Un arc de Baschkir! m'écriai-je avec enthousiasme, un vrai?
+
+«--Oui, mon cher fou, un vrai! Venez un peu.»
+
+«Nous descendîmes dans le jardin. Goethe ouvrit la porte de la pièce
+inférieure d'un petit pavillon, dans laquelle je vis, aux murs et sur
+des tables, des curiosités de toute espèce. Je ne jetai qu'un coup
+d'oeil sur tous ces trésors; je n'avais d'yeux que pour mon arc.
+
+«Le voici, dit Goethe, en le tirant d'un amas d'objets bizarres de toute
+espèce. Il est bien resté tel qu'il était quand un chef de Baschkirs me
+le donna en 1814. Eh bien, qu'en dites-vous?»
+
+«J'étais plein de joie de tenir cette chère arme dans mes mains. La
+corde me parut encore fort bonne. Je l'essayai, il se tendait
+très-suffisamment.
+
+«--C'est un bon arc, dis-je, la forme surtout m'en plaît, et elle me
+servira désormais de modèle.
+
+«--De quel bois le croyez-vous fait? me demanda Goethe.
+
+«--Cette fine écorce de bouleau qui le couvre empêche de voir; les
+extrémités sont libres, mais trop noircies par le temps. C'est sans
+doute du noyer. Il a été fendu.
+
+«--Eh bien! si vous l'essayiez? dit Goethe. Voici aussi une flèche; mais
+méfiez-vous de la pointe, elle est peut-être empoisonnée.»
+
+«Nous retournâmes dans le jardin et je tendis l'arc.
+
+«--Sur quoi tirerez-vous? dit Goethe.
+
+«--D'abord en l'air, il me semble.
+
+«--Eh bien, allez!
+
+«Je lançai ma flèche vers les nuages lumineux, dans le bleu de l'air. La
+flèche monta droit, et en retombant, se ficha en terre.
+
+«À mon tour,» dit Goethe.
+
+«Je fus heureux de son désir. Je lui donnai l'arc et tins la flèche.
+Goethe ajusta la fente de la flèche sur la corde, prit l'arc comme il le
+fallait, non cependant sans chercher un peu. Puis il visa et tira. Il
+était là comme un Apollon, vieilli de corps, mais l'âme animée d'une
+indestructible jeunesse. La flèche ne s'éleva que très-peu haut. Je
+courus la ramasser.
+
+«Encore une fois!» dit Goethe.
+
+«Il tira cette fois horizontalement dans la direction de l'allée du
+jardin. La flèche alla à peu près à trente pas. J'avais un bonheur que
+je ne peux dire à voir ainsi Goethe tirer avec l'arc et la flèche. Je
+pensai aux vers:
+
+ «La vieillesse m'abandonne-t-elle?
+ Et de nouveau suis-je un enfant?
+
+«Je lui rapportai la flèche. Il me pria de tirer aussi horizontalement,
+et me donna pour but une tache dans les volets de son cabinet de
+travail. Je visai. La flèche n'arriva pas loin du but, mais elle
+s'enfonça tellement dans ce bois tendre, que je ne pus la retirer.
+
+«Laissez-la fichée, me dit Goethe, elle y restera pendant quelques jours
+et sera un souvenir de notre partie.»
+
+
+XI.
+
+Un second jugement de lui sur Byron est d'une justesse qui diminue
+l'enthousiasme, le voici: Il n'est pas juste que la haine et
+l'immoralité reçoivent la récompense de la charité et de l'amour. Le
+sublime de Byron, c'est la haine et le mépris.
+
+Écoutez Goethe:
+
+«Si Byron avait eu l'occasion de se décharger au parlement, par des
+paroles fréquentes et amères, de toute l'opposition qui était en lui, il
+aurait été comme poëte bien plus pur. Mais comme au parlement il a à
+peine parlé, il a conservé en lui tout ce qu'il avait sur le coeur
+contre sa nation, et pour s'en délivrer il ne lui est resté d'autre
+moyen que de le convertir et de l'exprimer en poésie. Si j'appelais une
+grande partie des oeuvres négatives de Byron des discours au Parlement
+comprimés, je crois que je les caractériserais par un nom qui ne serait
+pas sans justesse.»
+
+«Nous avons enfin parlé d'un des poëtes allemands contemporains qui
+s'est fait un grand nom depuis quelque temps[24], et dont nous avons
+aussi blâmé l'esprit négatif.
+
+[Note 24: «Sans doute Henri Heine, qui a publié ses premières poésies en
+1822.»]
+
+«Il ne faut pas le nier, dit Goethe, il a d'éclatantes qualités, mais il
+lui manque _l'amour_. Il aime aussi peu ses lecteurs et les poëtes ses
+émules que lui-même, et il mérite qu'on lui applique le mot de l'Apôtre:
+«Si je parlais avec une voix d'homme et d'ange, et que je n'eusse pas
+l'amour, je serais un airain sonore, une cymbale retentissante.» Encore
+ces jours-ci je lisais ses poésies, et je n'ai pu méconnaître la
+richesse de son talent; mais, je le répète, l'amour lui manque, et par
+là il n'exercera jamais autant d'influence qu'il l'aurait dû. On le
+craindra, et il deviendra le dieu de ceux qui seraient volontiers
+négatifs comme lui, mais qui n'ont pas son talent.»
+
+ «Mercredi, 3 janvier 1827.
+
+«Aujourd'hui, à dîner, nous avons causé des excellents discours de
+Canning pour le Portugal.
+
+«Il y a des gens, dit Goethe, qui prétendent que ces discours sont
+grossiers, mais ces gens-là ne savent pas ce qu'ils veulent; il y a en
+eux un besoin maladif de fronder tout ce qui est grand. Ce n'est pas là
+de l'opposition, c'est pur besoin de fronder. Il faut qu'ils aient
+quelque chose de grand qu'ils puissent haïr. Quand Napoléon était encore
+de ce monde, ils le haïssaient, et ils pouvaient largement se décharger
+sur lui. Quand ce fut fini avec lui, ils frondèrent la Sainte-Alliance,
+et pourtant jamais on n'a rien trouvé de plus grand et de plus
+bienfaisant pour l'humanité. Voici maintenant le tour de Canning. Son
+discours pour le Portugal est l'oeuvre d'une grande conscience. Il sait
+très-bien quelle est l'étendue de sa puissance, la grandeur de sa
+situation, et il a raison de parler comme il sent. Mais ces
+sans-culottes ne peuvent pas comprendre cela, et ce qui, à nous autres,
+nous paraît grand, leur paraît grossier. La grandeur les gêne, ils n'ont
+pas d'organe pour la respecter, elle leur est intolérable.»
+
+ «Jeudi soir, 4 janvier 1827.
+
+«Goethe a beaucoup loué les poésies de Victor Hugo. Il a dit:
+
+«C'est un vrai talent, sur lequel la littérature allemande a exercé de
+l'influence. Sa jeunesse poétique a été malheureusement amoindrie par le
+pédantisme du parti classique, mais le voilà qui a _le Globe_ pour lui:
+il a donc partie gagnée[25]. Je le comparerais avec Manzoni. Il a une
+grande puissance pour voir la nature extérieure, et il me semble
+absolument aussi remarquable que MM. de Lamartine et Delavigne[26]. En
+examinant bien, je vois d'où lui et tous les nouveaux talents du même
+genre viennent. Ils descendent de Chateaubriand, qui, certes, est
+très-remarquable par son talent rhétorico-poétique. Pour voir comment
+écrit Victor Hugo, lisez seulement ce poëme sur Napoléon: _les Deux
+Îles._»
+
+[Note 25: «L'article du Globe, du 2 janvier 1827, que Goethe venait de
+lire, est de M. Sainte-Beuve. Cet article, consacré à la critique des
+_Odes et Ballades_, tout en saluant le génie qui éclate dans maint
+passage, indique avec une finesse prophétique quels sont les penchants
+dangereux contre lesquels le poëte doit se mettre en garde pour
+l'avenir.--Dans le mois de novembre 1826, _le Globe_ avait déjà extrait
+du troisième recueil des poésies de V. Hugo, qui allait paraître, _la
+Fée et la Péri_, _les Deux Îles_ et le _Chant de fête de Néron_.»]
+
+[Note 26: «En 1827, Victor Hugo était encore un débutant que l'on
+traitait comme un jeune homme d'espérance; au contraire, Casimir
+Delavigne était depuis longtemps célèbre, et on reconnaissait en lui le
+chef de l'école classique. La comparaison entre les deux écrivains n'a
+donc, à cette époque, rien que de naturel.»]
+
+«Goethe me tendit le livre, et resta près du poêle. Je lus.
+
+«--N'a-t-il pas d'excellentes images? dit Goethe, et n'a-t-il pas traité
+son sujet avec une liberté d'esprit complète?»
+
+«Et en parlant ainsi, il revint vers moi:
+
+«Voyez ce passage, comme c'est beau!»
+
+«Il lut le passage où le poëte parle de la foudre remontant pour frapper
+le héros:
+
+ «Il a bâti si haut son aire impériale
+ Qu'il nous semble habiter cette sphère idéale
+ Où jamais on n'entend un nuage éclater!
+ Ce n'est plus qu'à ses pieds que gronde la tempête;
+ Il faudrait, pour frapper sa tête,
+ Que la foudre pût remonter!
+ La foudre remonta! Renversé de son aire...»
+
+«Voilà qui est beau! car l'image est vraie, et on l'observera dans les
+montagnes; quand on a un orage au-dessous de soi, on voit souvent
+l'éclair jaillir de bas en haut. Ce que je loue dans les Français, c'est
+que leur poésie ne quitte jamais le terrain solide de la réalité. On
+peut traduire leurs poésies en prose, l'essentiel restera. Cela vient de
+ce que les poëtes français ont des connaissances; mais nos fous
+allemands croient qu'ils perdront leur talent s'ils se fatiguent pour
+acquérir du savoir; tout talent pourtant doit se soutenir en
+s'instruisant toujours, et c'est seulement ainsi qu'il parviendra à
+l'usage complet de ses forces. Mais laissons-les; ceux-là, on ne les
+aidera pas; quant au vrai talent, il sait trouver sa route. Les jeunes
+poëtes qui se montrent maintenant en foule ne sont pas de vrais talents;
+ce ne sont que des impuissants à qui la perfection de la littérature
+allemande a donné l'envie de créer.--Que les Français quittent le
+pédantisme et s'élèvent dans la poésie à un art libre, il n'y a rien
+d'étonnant. Diderot et des esprits analogues au sien ont déjà, avant la
+révolution, cherché à ouvrir cette voie. Puis la révolution elle-même,
+et l'époque de Napoléon, ont été favorables à cette cause. Si les années
+de guerre, en ne permettant pas à la poésie d'attirer sur elle un grand
+intérêt, ont été par là pour un instant défavorables aux muses, il s'est
+cependant, pendant cette époque, formé une foule d'esprits libres, qui
+maintenant, pendant la paix, se recueillent et font apparaître leurs
+remarquables talents.»
+
+«Je demandai à Goethe si le parti classique avait été aussi
+l'adversaire de l'excellent Béranger.
+
+«Le genre dans lequel Béranger a composé, dit-il, est un vieux genre
+national auquel on était accoutumé; cependant, pour maintes choses, il a
+su prendre un mouvement plus libre que ses prédécesseurs, et aussi il a
+été attaqué par le parti du pédantisme.»
+
+Il ne sentait des poëtes français de nos jours comme grandiose que
+Mérimée et Béranger. L'esprit lui éclipsait le génie. Chateaubriand,
+Hugo et autres, lui faisaient peu d'impression; toujours Mérimée,
+toujours Béranger. C'était le temps de ce petit journal _le Globe_ qui
+ne vantait que le persiflage, et qui préparait le régime amphibie des
+doctrinaires.
+
+ «Mercredi, 31 janvier 1827.
+
+«J'ai dîné avec Goethe.
+
+«--Ces jours-ci, depuis que je vous ai vu, m'a-t-il dit, j'ai fait des
+lectures nombreuses et variées, mais j'ai lu surtout un roman chinois
+qui m'occupe encore et qui me paraît excessivement curieux.
+
+«--Un roman chinois! dis-je, cela doit avoir un air bien étrange.
+
+«--Pas autant qu'on le croirait. Ces hommes pensent, agissent et sentent
+presque tout à fait comme nous, et l'on se sent bien vite leur égal;
+seulement chez eux tout est plus clair, plus pur, plus moral; tout est
+raisonnable, bourgeois, sans grande passion et sans hardis élans
+poétiques, ce qui fait ressembler ce roman à mon _Hermann et Dorothée_
+et aux oeuvres de Richardson. La différence, c'est la vie commune que
+l'on aperçoit toujours chez eux entre la nature extérieure et les
+personnages humains. Toujours on entend le bruit des poissons dorés dans
+les étangs, toujours sur les branches chantent les oiseaux; les journées
+sont toujours sereines et brillantes de soleil, les nuits toujours
+limpides; on parle souvent de la lune, mais elle n'amène aucun
+changement dans le paysage; sa lumière est claire comme celle du jour
+même. Et l'intérieur de leurs demeures est aussi coquet et aussi élégant
+que leurs tableaux. Par exemple: «J'entendis le rire des aimables jeunes
+filles, et, lorsqu'elles frappèrent mes yeux, je les vis assises sur des
+chaises de fin roseau.»--Vous avez ainsi tout d'un coup la plus
+charmante situation, car on ne peut se représenter des chaises de roseau
+sans avoir l'idée d'une légèreté et d'une élégance extrêmes.--Et puis un
+nombre infini de légendes, qui se mêlent toujours au récit et sont
+employées pour ainsi dire proverbialement. Par exemple, c'est une jeune
+fille dont les pieds sont si légers et si délicats, qu'elle pouvait se
+balancer sur une fleur sans la briser. C'est un jeune homme, dont la
+conduite est si morale et si honorable, qu'il a eu l'honneur, à trente
+ans, de parler avec l'empereur. C'est ensuite un couple d'amants qui
+dans leur longue liaison ont vécu avec tant de retenue que, se trouvant
+forcés de rester une nuit entière l'un près de l'autre, dans une
+chambre, ils la passent en entretiens sans aller plus loin. Et ainsi
+toujours des légendes sans nombre, qui toutes ont trait à la moralité et
+à la convenance. Mais aussi, par cette sévère modération en toutes
+choses, l'empire chinois s'est maintenu depuis des siècles, et par elle
+il se maintiendra dans l'avenir.--J'ai trouvé dans ce roman chinois un
+contraste bien curieux avec les chansons de Béranger, qui ont presque
+toujours pour fond une idée immorale et libertine, et qui par là me
+seraient très-antipathiques, si ces sujets, traités par un aussi grand
+talent que Béranger, ne devenaient pas supportables, et même attrayants.
+Mais, dites vous-même, n'est-ce pas bien curieux que les sujets du
+poëte chinois soient si moraux et que ceux du premier poëte de la France
+actuelle soient tout le contraire?
+
+«--Un talent comme Béranger, dis-je, ne pourrait rien faire d'un sujet
+moral.
+
+«--Vous avez raison, c'est précisément à propos des perversités du temps
+que Béranger révèle et développe ce qu'il y a de supérieur dans sa
+nature.
+
+«--Mais, dis-je, ce roman chinois est-il un de leurs meilleurs?
+
+«--Aucunement, les Chinois en ont de pareils par milliers et ils en
+avaient déjà quand nos aïeux vivaient encore dans les bois. Je vois
+mieux chaque jour que la poésie est un bien commun de l'humanité, et
+qu'elle se montre partout dans tous les temps, dans des centaines et des
+centaines d'hommes. L'un fait un peu mieux que l'autre, et surnage un
+peu plus longtemps, et voilà tout. M. de Mathisson ne doit pas croire
+que c'est à lui que sera réservé le bonheur de surnager, et je ne dois
+pas croire que c'est à moi; mais nous devons tous penser que le don
+poétique n'est pas une chose si rare, et que personne n'a de grands
+motifs pour se faire de belles illusions parce qu'il aura fait une
+bonne poésie. Nous autres Allemands, lorsque nous ne regardons pas
+au-delà du cercle étroit de notre entourage, nous tombons beaucoup trop
+facilement dans cette présomption pédantesque. Aussi j'aime à considérer
+les nations étrangères et je conseille à chacun d'agir de même de son
+côté. La littérature _nationale_, cela n'a plus aujourd'hui grand sens;
+le temps de la littérature _universelle_ est venu, et chacun doit
+aujourd'hui travailler à hâter ce temps.»
+
+«--Quel est le plus grand philosophe de tous?» lui demandai-je.
+
+«--C'est Kant,» me répondit-il sans hésiter.
+
+
+XII.
+
+«Avant le dîner, je suis allé avec Goethe faire un petit tour en voiture
+sur la route d'Erfurt. Nous y avons rencontré des voitures de transport
+de toute espèce, chargées de marchandises pour la foire de Leipzig, et
+aussi quelques troupes de chevaux à vendre, parmi lesquels se trouvaient
+de fort belles bêtes.
+
+«Il faut que je rie de ces esthéticiens, dit Goethe; qui se tourmentent
+pour enfermer dans quelques mots abstraits l'idée de cette chose
+inexprimable que nous désignons sous cette expression: _le beau_. Le
+beau est un phénomène primitif qui ne se manifeste jamais lui-même, mais
+dont le reflet est visible dans mille créations diverses de l'esprit
+créateur, phénomène aussi varié, aussi divers que la nature elle-même.
+
+«--J'ai souvent entendu affirmer que la nature était toujours belle,
+dis-je, qu'elle était le désespoir de l'artiste, et qu'il était rarement
+capable de l'atteindre.
+
+«--Je sais bien, dit Goethe, que souvent la nature déploie une magie
+inimitable, mais je ne crois pas du tout qu'elle soit belle dans toutes
+ses manifestations. Ses intentions sont toujours bonnes, mais ce qui
+manque, c'est la réunion des circonstances nécessaires pour que
+l'intention puisse se réaliser parfaitement. Ainsi le chêne est un arbre
+qui peut être très-beau. Mais quelle foule de circonstances favorables
+ne faut-il pas voir combinées pour que la nature réussisse une fois à le
+produire dans sa vraie beauté! Si le chêne croît dans l'épaisseur d'un
+bois, entouré de grands arbres, il se dirigera toujours vers le haut,
+vers l'air libre et la lumière. Il ne poussera sur ses côtés que
+quelques faibles rameaux, qui même dans le cours du siècle doivent
+dépérir et tomber. Lorsqu'il sent enfin sa cime dans l'air libre, il
+s'arrête content, et puis commence à s'étendre en largeur pour former
+une couronne. Mais il est déjà alors plus qu'à la moitié de sa carrière;
+cet élan vers la lumière, qu'il a prolongé pendant de longues années, a
+épuisé ses forces les plus vives, et les efforts qu'il fait pour se
+montrer encore puissant en s'élargissant ne peuvent plus complétement
+réussir. Quand sa crue s'arrêtera, ce sera un chêne élevé, fort, élancé,
+mais il n'aura pas entre sa tige et sa couronne les proportions
+nécessaires pour être vraiment beau.--Si au contraire un chêne pousse
+dans un lieu humide, marécageux, et si le sol est trop nourrissant, de
+bonne heure, s'il a assez d'espace, il poussera dans tous les sens
+beaucoup de branches et de rameaux; mais ce qui manquera, ce seront des
+forces qui puissent l'arrêter et le retarder, aussi ce sera bientôt un
+arbre sans noeuds, sans ténacité, qui n'aura rien d'abrupte, et, vu de
+loin, il aura l'aspect débile du tilleul; il n'aura pas de beauté, du
+moins la beauté du chêne.--S'il croît sur la pente d'une montagne, dans
+un terrain pauvre et pierreux, il aura cette fois trop de noeuds et de
+coudes, c'est la liberté du développement qui manquera; il sera étiolé,
+sa crue s'arrêtera de bonne heure, et devant lui on ne dira jamais: «Là
+vit une force qui sait nous en imposer.»
+
+«--J'ai pu voir de très-beaux chênes, dis-je, il y a quelques années,
+lorsque de Goettingue je fis quelques excursions dans la vallée du
+Weser. Je les ai trouvés vigoureux, surtout à Solling, dans les environs
+de Hoexter.
+
+«--Un terrain de sable ou sablonneux, dit Goethe, dans lequel ils
+peuvent pousser en tous sens de vigoureuses racines, paraît leur être
+surtout favorable. Quant à l'exposition, il leur faut un endroit tel
+qu'ils puissent recevoir de tous les côtés lumière, soleil, pluie et
+vent. S'ils poussent commodément, abrités du vent et de l'orage, ils
+viennent mal, mais une lutte de cent années avec les éléments les rend
+si forts et si puissants que la présence d'un chêne, arrivé à sa pleine
+croissance, nous saisit d'admiration.
+
+«--Ne pourrait-on pas, demandai-je, de ces explications tirer une
+conséquence et dire: Une créature est belle quand elle est arrivée au
+sommet de son développement naturel?
+
+«--Parfaitement,» dit Goethe.
+
+
+XIII.
+
+Ampère, le cosmopolite d'idées, arrive à Weimar. Goethe lui donne à
+dîner et s'exalte dans son entretien. Mérimée revient dans la
+conversation, de Vigny et d'autres talents. On a aussi beaucoup causé
+sur Béranger, dont Goethe a chaque jour dans la pensée les incomparables
+chansons. On discuta la question de savoir si les chansons joyeuses
+d'amour étaient préférables aux chansons politiques. Goethe dit qu'en
+général un sujet purement poétique était aussi préférable à un sujet
+politique que l'éternelle vérité de la nature l'est à une opinion de
+parti.
+
+«Les Bourbons ne paraissent pas lui convenir: il est vrai que c'est
+maintenant une race affaiblie! Et le Français de nos jours veut sur le
+trône de grandes qualités, quoiqu'il aime à partager le gouvernement
+avec son chef et à dire aussi son mot à son tour.»
+
+«Après dîner, la société se répandit dans le jardin; Goethe me fit un
+signe, et nous partîmes en voiture pour faire le tour du bois par la
+route de Tiefurt. Il fut, pendant la promenade, très-affectueux et
+très-aimable. Il était content d'avoir noué d'aussi heureuses relations
+avec Ampère, et il s'en promettait les plus heureuses suites pour la
+diffusion et la juste appréciation de la littérature allemande en
+France.
+
+«Ampère, dit-il, a placé son esprit si haut qu'il a bien loin au-dessous
+de lui tous les préjugés nationaux, toutes les appréhensions, toutes les
+idées bornées de beaucoup de ses compatriotes; par l'esprit, c'est bien
+plutôt un citoyen du monde qu'un citoyen de Paris. Je vois venir le
+temps où il y aura en France des milliers d'hommes qui penseront comme
+lui.»
+
+
+XIV.
+
+Voici une scène où l'âme scientifique et pittoresque de Goethe se
+développe en liberté. Lisons-le encore, avant d'arriver aux dernières
+scènes de sa vie.
+
+ «Mercredi, 26 septembre 1827.
+
+«Ce matin Goethe m'avait invité à une promenade en voiture; nous devions
+aller à la pointe d'Hottelstedt[27], sur la hauteur occidentale de
+l'Ettersberg. La journée était extrêmement belle. En montant la colline,
+nous ne pouvions marcher qu'au pas, et nous eûmes occasion de faire
+diverses observations. Goethe remarqua dans les haies une troupe
+d'oiseaux, et il me demanda si c'étaient des alouettes.
+
+[Note 27: «C'est le point le plus élevé des environs de Weimar.»]
+
+«Ô grand et cher Goethe, pensai-je, toi qui as comme peu d'hommes
+fouillé dans la nature, tu me parais en ornithologie être un
+enfant!...--Ce sont des embérises et des passereaux, dis-je, et aussi
+quelques fauvettes attardées qui, après leur mue, descendent des fourrés
+de l'Ettersberg dans les jardins, dans les champs, et se préparent à
+leur départ; il n'y a pas là d'alouettes. Il n'est pas dans la nature de
+l'alouette de se poser sur les buissons. L'alouette des champs ainsi que
+l'alouette des airs monte vers le ciel, redescend vers la terre; en
+automne, elle traverse l'espace par bandes et s'abat sur des champs de
+chaume, mais jamais elle ne se posera sur une haie ou sur un buisson.
+L'alouette des arbres aime la cime des grands arbres; elle s'élance de
+là en chantant dans les airs, puis redescend sur la cime. Il y a aussi
+une autre alouette que l'on trouve dans les lieux solitaires, au midi
+des clairières; elle a un chant très-tendre, qui rappelle le son de la
+flûte, mais plus mélancolique. Cette espèce ne se trouve point sur
+l'Ettersberg, qui est trop vivant et trop près des habitations; elle ne
+va pas d'ailleurs non plus sur les buissons.
+
+«--Ah! ah! vous paraissez en ces matières n'être pas tout à fait un
+apprenti.
+
+«--Je m'en suis occupé avec goût depuis mon enfance, et pour elles mes
+yeux et mes oreilles ont toujours été ouverts. Le bois de l'Ettersberg a
+peu d'endroits que je n'aie parcourus plusieurs fois. Quand j'entends
+maintenant un chant, je peux dire de quel oiseau il vient. Et même, si
+on m'apporte un oiseau qui, ayant été mal soigné dans sa captivité, a
+perdu son plumage, je saurai lui rendre bien vite et les plumes et la
+santé.
+
+«--Cela montre certes une grande habileté; je vous conseille de
+persévérer sérieusement dans vos études; avec votre vocation marquée,
+vous arriverez à d'excellents résultats. Mais parlez-moi donc un peu de
+la mue. Vous m'avez dit que les fauvettes descendent après la mue dans
+les champs. La mue arrive-t-elle donc à une époque fixe, et tous les
+oiseaux muent-ils ensemble?
+
+«--Chez la plupart des oiseaux la mue vient dès que la couvaison est
+terminée, c'est-à-dire dès que les petits de la dernière couvée peuvent
+se suffire à eux-mêmes. Mais alors il s'agit de savoir si, à partir de
+ce moment jusqu'à son départ, l'oiseau a le temps suffisant pour sa mue.
+S'il l'a, il mue ici et part avec son plumage nouveau. S'il ne l'a pas,
+il part avec son plumage ancien et ne mue que dans le Midi, plus
+tard.--Car les oiseaux n'arrivent pas au printemps et ne partent pas à
+l'automne tous en même temps. La cause, c'est que chaque espèce supporte
+plus ou moins facilement le froid et l'intempérie. L'oiseau qui arrive
+de bonne heure chez nous s'en va tard, et l'oiseau qui arrive tard s'en
+va tôt. Même dans une seule famille, par exemple dans celle des
+fauvettes, il y a de grandes différences. La fauvette à claquets ou la
+petite meunière se fait entendre chez nous dès la fin de mars, quinze
+jours plus tard viennent la fauvette à tête noire, le moine; puis,
+environ une semaine après, le rossignol, et seulement à la fin d'avril
+ou au commencement de mai, la fauvette grise. Tous ces oiseaux avec
+leurs petits de la première couvée muent chez nous en août; aussi on
+prend ici, à la fin d'août, de jeunes moines qui ont déjà leur petite
+tête noire. Mais les enfants de la dernière couvée partent avec leur
+premier plumage et ne muent que plus tard, dans les contrées
+méridionales; aussi, au commencement de septembre, on peut ici prendre
+des moines mâles qui ont encore leur petite tête rouge comme leur mère.
+
+«--La fauvette grise est-elle l'oiseau qui vient le plus tard chez nous,
+ou d'autres viennent-ils encore après elle? demanda Goethe.
+
+«--L'oiseau moqueur jaune et le magnifique pirol jaune d'or, n'arrivent
+que vers Pâques. Tous deux partent après leur couvaison achevée, vers le
+milieu d'août, et ils muent dans le Sud. Si on les garde en cage, ils
+muent en hiver; aussi ces oiseaux se gardent difficilement. Ils
+demandent beaucoup de chaleur. Si on les suspend près du poêle, ils
+dépérissent par manque d'air nourrissant; si on les met près de la
+fenêtre, ils dépérissent par suite du froid des longues nuits.
+
+«--On dit que la mue est une maladie, ou du moins qu'elle est
+accompagnée d'un affaiblissement du corps.
+
+«--Je ne saurais dire. C'est une augmentation de vie, qui se passe
+très-heureusement en plein air sans la moindre fatigue, et qui réussit
+aussi très-bien à certains individus dans la chambre. J'ai eu des
+fauvettes qui pendant toute la mue n'ont pas cessé de chanter, ce qui
+est signe d'une parfaite santé. Si un oiseau pendant la mue est maladif,
+c'est qu'on le nourrit mal, que son eau est mauvaise, ou qu'il manque
+d'air. S'il n'a pas dans la chambre assez de force pour muer, qu'on le
+mette à l'air frais, il muera très-bien. Un oiseau libre mue sans s'en
+apercevoir, tant sa mue se fait doucement.
+
+«--Cependant vous sembliez dire que pendant leur mue les fauvettes se
+retirent dans les fourrées du bois?
+
+«--Elles ont certainement pendant ce temps besoin de quelques secours.
+La nature agit avec tant de sagesse et de mesure, que jamais un oiseau
+ne perd tout d'un coup assez de plumes pour ne plus pouvoir voler et
+chercher sa nourriture. Mais cependant il peut arriver qu'un oiseau
+perde ensemble par exemple la quatrième, la cinquième et la sixième
+penne à chaque aile; il pourra bien voler encore, mais pas assez bien
+pour échapper aux oiseaux de proie ses ennemis et surtout au
+très-rapide et très-adroit hobereau; voilà pourquoi les fourrés leur
+sont utiles à ce moment.
+
+«--Cela se conçoit. Est-ce que la mue marche également et comme
+symétriquement aux deux ailes?
+
+«--Autant que j'ai pu observer, sans aucun doute. Et c'est un bienfait.
+Car si un oiseau perdait à l'aile gauche trois pennes sans les perdre
+aussi à l'aile droite en même temps, l'équilibre serait rompu et
+l'oiseau ne serait plus le maître de ses mouvements. Il serait comme un
+vaisseau qui a d'un côté les voiles trop lourdes et de l'autre côté les
+voiles trop légères.
+
+«--Je vois que l'on peut pénétrer dans la nature du côté où l'on veut;
+on trouve toujours une preuve de sagesse!...»
+
+«Nous étions arrivés sur le haut de la colline, nous longions la forêt
+de pins qui la couvre. Nous passâmes près d'un tas de pierres. Goethe
+fit arrêter, me pria de descendre et de chercher un peu si je ne
+trouverais pas quelques pétrifications. Je trouvai quelques coquilles et
+quelques ammonites brisées que je lui donnai en remontant en voiture.
+Nous reprîmes notre route.
+
+«Toujours la vieille même histoire! dit-il; toujours le vieux sol
+marin! Quand on est sur cette hauteur, et que l'on voit Weimar et tous
+ces villages dispersés alentour, cela semble un prodige que de se dire:
+Il y a eu un temps où dans cette large vallée se jouait la baleine. Et
+cependant il en est ainsi, ou du moins c'est très-vraisemblable. La
+mouette, volant dans ce temps au-dessus de la mer qui a couvert ces
+hauteurs, ne pensait guère que nous y passerions un jour tous deux en
+voiture. Qui sait si dans des siècles la mouette ne volera pas de
+nouveau au-dessus de ces collines?...»
+
+«Nous étions tout à fait en haut à l'extrémité de la pointe de
+l'Ettersberg; on ne voyait plus Weimar; mais devant nous, à nos pieds,
+s'étalait la large vallée de l'Unstrut, semée de villes et de villages,
+éclairée par le riant soleil du matin.
+
+«Là on sera bien! dit Goethe en faisant arrêter; voyons encore si un
+petit déjeuner dans ce bon air nous fera plaisir!»
+
+«Frédéric disposa le déjeuner sur une petite éminence de gazon. Les
+lueurs matinales du soleil d'automne le plus pur rendaient splendide le
+coup d'oeil dont on jouissait à cette place. Vers le sud et le
+sud-ouest, on découvrait toute la chaîne de montagnes de la forêt de
+Thuringe; à l'ouest, au-delà d'Erfurt, le château élevé de Gotha et la
+cime de l'Inselsberg; et vers le nord, à l'horizon, les montagnes
+bleuâtres du Harz. Je pensais aux vers:
+
+ «Large, élevé, sublime, le regard
+ Se promène sur l'existence!...
+ De montagne en montagne
+ Flotte l'esprit éternel
+ Qui pressent l'éternelle vie......
+
+«Nous nous assîmes de façon à avoir devant nous, pendant notre déjeuner,
+la vue libre sur la moitié de la Thuringe.--Nous mangeâmes une couple de
+perdrix rôties, avec du pain blanc tendre, et nous bûmes une bouteille
+de très-bon vin, en nous servant d'une coupe d'or, qui se replie sur
+elle-même et que Goethe emporte dans ces excursions, enfermée dans un
+étui de cuir jaune.
+
+«Je suis venu très-souvent à cette place, dit-il, et ces dernières
+années, j'ai bien souvent pensé que pour la dernière fois je contemplais
+d'ici le royaume du monde et ses splendeurs. Mais tout en moi continue à
+bien se maintenir, et j'espère que ce n'est pas aujourd'hui la dernière
+fois que nous nous donnons ensemble une bonne journée. Nous viendrons à
+l'avenir plus souvent ici. À rester dans la maison on se sent figer.
+Ici, on se sent grand, libre comme la grande nature que l'on a devant
+les yeux; on est comme on devrait être toujours.--Je domine dans ce
+moment une foule de points auxquels se rattachent les plus abondants
+souvenirs d'une longue existence. Que n'ai-je pas fait pendant ma
+jeunesse dans les montagnes d'Ilmenau! Et là-bas, dans le cher Erfurt,
+que de belles aventures! À Gotha aussi, dans les premiers temps, je suis
+allé souvent et avec plaisir; mais depuis longtemps on ne m'y voit pour
+ainsi dire plus.
+
+«--Depuis que je suis à Weimar, je ne me rappelle pas que vous vous y
+soyez rendu.
+
+«--C'est ainsi que vont les choses, dit Goethe en riant. Je ne suis pas
+là noté au mieux. Voici l'histoire, je veux vous la raconter. Lorsque la
+mère du duc régnant était encore dans toute sa jeunesse, j'allais là
+très-souvent. Un soir, j'étais seul avec elle, prenant le thé, lorsque
+les deux princes arrivent en sautant, pour prendre le thé avec nous.
+C'étaient deux beaux enfants à cheveux blonds, de dix à douze ans. Hardi
+comme je pouvais l'être, je passai mes mains dans le chevelure de ces
+deux princes, en leur disant: «Eh bien, têtes à filasse, comment nous
+portons-nous?» Les gamins me regardèrent avec de grands yeux, tout
+étonnés de mon audace, et ils ne me l'ont depuis jamais pardonnée!--Je
+ne raconte pas ce trait pour m'en glorifier; mais cet acte est tout à
+fait dans ma nature. Jamais je n'ai eu beaucoup de respect pour la
+condition pure de prince, quand elle n'est pas alliée à une nature
+solide et à la valeur personnelle. Je me sentais moi-même si bien dans
+mon être, et je me sentais moi-même si noble que, si l'on m'avait fait
+prince, je n'aurais trouvé là rien de bien étonnant.--Quand on m'a donné
+des lettres de noblesse, bien des gens ont cru que je me sentirais élevé
+par elles. Entre nous, elles n'étaient pour moi rien, rien du tout! Nous
+autres patriciens de Francfort, nous nous sommes toujours tenus pour les
+égaux des nobles, et, quand je reçus le diplôme, j'eus dans les mains ce
+que depuis longtemps je possédais déjà en esprit.»
+
+«Après avoir encore bu un bon coup dans la coupe dorée, nous nous
+rendîmes au pavillon de chasse d'Ettersberg, en faisant le tour de la
+montagne. Goethe me fit ouvrir toutes les pièces, et me montra la
+chambre, à l'angle du premier étage, que Schiller avait habitée quelque
+temps.
+
+«Autrefois, me dit-il, nous avons passé ici plus d'une bonne journée.
+Nous étions tous jeunes, pétulants, et, l'été, c'étaient des comédies
+improvisées, l'hiver, des danses, des promenades en traîneaux aux
+torches, etc.--Je veux vous montrer le hêtre sur lequel, il y a
+cinquante ans, nous avons gravé nos noms. Comme tout a changé, comme
+tout a grandi!... Voilà l'arbre! Vous voyez, il est encore magnifique!
+On peut encore voir trace de nos noms, mais l'écorce s'est tellement
+resserrée et gonflée qu'on ne les découvre presque plus. Ce hêtre était
+alors tout seul au milieu d'une place libre et bien sèche. Le soleil
+resplendissait gaiement tout alentour, et c'était là que, dans les beaux
+jours d'été, nous improvisions nos farces. Maintenant cet endroit est
+humide et désagréable. Les buissons se sont changés en arbres épais, et
+c'est à peine si on peut découvrir le magnifique hêtre de notre
+jeunesse!...»
+
+«Nous retournâmes alors au château, et nous revînmes à Weimar.»
+
+
+XV.
+
+«On revint le soir à la conversation sur les _affinités électives_.
+Goethe dit:
+
+«Je me rappelle un trait des commencements de mon séjour à Weimar.
+J'étais vite retombé amoureux. Après un long voyage, je venais de
+rentrer à Weimar, mais j'étais toujours retenu à la cour jusqu'à une
+heure avancée de la nuit, et je n'avais pu encore aller voir ma
+bien-aimée; notre liaison ayant déjà attiré l'attention, j'évitais
+d'aller chez elle de jour, pour ne pas faire parler davantage. Mais le
+quatrième ou cinquième soir, je ne peux plus résister, et, avant d'y
+avoir pensé, je pars et je suis devant sa demeure. Je monte doucement
+l'escalier, et j'allais entrer dans sa chambre quand j'entends, à un
+bruit de voix, qu'elle n'est pas seule. Je redescends vite, et je me
+mets à errer dans les rues, qui alors n'étaient pas éclairées.--Plein de
+passion et de colère, je marchai à travers la ville pendant une heure
+environ, repassant sans cesse devant la maison de ma bien-aimée et
+souffrant d'un désir ardent de la voir. Enfin, j'étais sur le point de
+rentrer dans ma chambre solitaire, lorsque, en passant encore une fois
+devant sa maison, je ne vois plus de lumière. Elle est sortie! pensai-je
+alors, mais par cette obscurité, dans cette nuit, où est-elle allée? où
+la rencontrer? Je me remets à parcourir les rues, et plusieurs fois il
+me semble la reconnaître dans les personnes qui passent; mais, en
+m'approchant, j'étais détrompé. J'avais déjà, à cette époque, une foi
+absolue à l'influence réciproque, et je pensais pouvoir l'amener vers
+moi en le désirant fortement. Je me croyais entouré d'êtres supérieurs
+qui pouvaient diriger mes pas vers elle ou les siens vers moi, et je les
+implorais. Quelle folie est la tienne! me dis-je ensuite, tu ne veux pas
+aller la voir, et tu demandes des signes et des miracles! Cependant
+j'étais arrivé à l'esplanade, devant la petite maison que Schiller
+habita plus tard; là, il me prit l'envie de revenir sur mes pas, vers le
+palais, et de prendre une petite rue à droite. Je n'avais pas fait cent
+pas dans cette direction que j'aperçois une forme de femme tout à fait
+ressemblante à celle que j'appelais. La rue n'était éclairée que par
+les lueurs qui sortaient çà et là des fenêtres, et, comme déjà des
+apparences de ressemblance m'avaient trompé dans cette soirée, je n'osai
+pas arrêter cette personne. Nous passâmes tout à côté l'un de l'autre,
+si près que nos bras se touchèrent; je m'arrêtai, nous regardâmes autour
+de nous:
+
+«--Est-ce vous? dit-elle, et je reconnus sa voix chérie.
+
+«--Enfin! m'écriai-je, et j'étais heureux à pleurer. Nos mains se
+pressèrent.
+
+«--Ah! dis-je, mon espérance ne m'a pas trompé. Je vous demandais, je
+vous cherchais, quelque chose me disait que certainement je vous
+trouverais; quel bonheur! Dieu soit loué! c'était vrai!
+
+«--Mais, méchant, dit-elle, pourquoi n'êtes-vous pas venu? J'ai appris
+aujourd'hui par hasard que vous êtes de retour déjà depuis trois jours,
+et toute l'après-midi j'ai pleuré, croyant que vous m'aviez oubliée. Il
+y a une heure, je me suis sentie toute tourmentée; j'avais un besoin de
+vous voir que je ne peux vous exprimer. J'avais chez moi quelques amies;
+il m'a semblé que leur visite durait une éternité. Enfin elles sont
+parties; j'ai malgré moi pris mon chapeau et mon mantelet, et je me
+suis vue poussée dehors, marchant dans la nuit sans savoir où j'allais.
+Votre pensée ne me quittait pas, et il me semblait que nous dussions
+nous rencontrer.»
+
+«Pendant que son coeur s'épanchait ainsi, nos mains restaient l'une dans
+l'autre, nous nous les serrions, et nous nous montrions mutuellement que
+l'absence n'avait pas refroidi notre amour. Je l'accompagnai chez elle.
+Elle monta l'escalier noir devant moi, me tenant par la main pour me
+conduire. J'étais dans un inexprimable bonheur, non-seulement de la
+revoir, mais de n'avoir pas été déçu dans ma foi à une influence
+invisible.»
+
+
+XVI.
+
+Quelques entretiens scientifiques sur les sciences naturelles.
+
+«Le lendemain nous étions levés de bon matin. En s'habillant, Goethe me
+raconta un rêve de sa nuit. Il s'était vu transporté à Goettingue, et
+avait eu avec les professeurs qu'il y connaît toute sorte d'entretiens
+agréables. Nous bûmes quelques tasses de café et allâmes visiter le
+cabinet anatomique; nous vîmes des squelettes d'animaux, entre autres
+d'animaux antédiluviens, et des squelettes d'hommes des siècles passés.
+Goethe observa que la forme des dents montre que ces squelettes
+appartenaient à une race d'une grande moralité. Nous allâmes ensuite à
+l'observatoire, et le docteur Schroen nous montra de beaux instruments
+dont il nous expliqua l'usage. Nous visitâmes aussi avec grand intérêt
+le cabinet météorologique, et Goethe loua beaucoup le docteur Schroen de
+l'ordre qui régnait partout. Puis nous descendîmes dans le jardin;
+Goethe avait fait disposer un petit déjeuner dans un berceau sur une
+table de pierre.
+
+«Vous ne savez guère, me dit-il, à quelle place curieuse nous nous
+trouvons en ce moment. Ici a habité Schiller. Sous ce berceau, à cette
+table de pierre, assis sur ces bancs maintenant presque brisés, nous
+avons souvent pris nos repas, en échangeant de grandes et bonnes
+paroles. Il avait alors trente ans, moi quarante; tous deux encore dans
+notre plein essor; c'était quelque chose! Tout cela passe, et s'en va,
+car moi aussi je ne suis plus aujourd'hui celui que j'étais alors; mais
+pour cette vieille terre, elle tient bon, et l'air, l'eau, le sol, tout
+cela est resté comme autrefois!--Tout à l'heure, retournez donc chez
+Schroen, et faites-vous montrer la mansarde que Schiller a habitée.»
+
+«Le déjeuner, dans cet air pur et à cette heureuse place, nous parut
+excellent: Schiller était avec nous, du moins dans notre esprit, et
+Goethe rappela encore avec bonheur maint bon souvenir de lui.
+
+«Je montai plus tard avec Schroen dans la mansarde de Schiller; on avait
+des fenêtres une vue splendide. Vers le sud, on apercevait plusieurs
+lieues du beau cours de la Saale qui se perd de temps en temps dans des
+bouquets de bois. L'horizon était immense; c'était un endroit excellent
+pour observer la marche des constellations, et on se disait qu'il n'y en
+avait pas de meilleur pour composer tous les passages astronomiques et
+astrologiques du _Wallenstein_.»
+
+
+XVII.
+
+Pendant qu'ils déjeunaient à l'ombre, Eckermann et lui, Eckermann lui
+demande pourquoi le petit _coucou_ est nourri par des oiseaux qui ne
+l'ont ni conçu ni élevé?
+
+Écoutez Goethe:
+
+«C'est une vraie merveille; cependant on trouve des faits analogues, et
+même je soupçonne là une grande loi qui pénètre profondément la nature
+entière.--J'avais pris un jeune linot déjà trop gros pour se laisser
+nourrir par l'homme, mais trop petit aussi pour manger seul. Pendant une
+demi-journée, je me donnai avec lui beaucoup de peine, mais il ne voulut
+rien prendre de moi; je le mis alors avec un vieux linot, bon chanteur,
+que j'avais déjà en cage depuis des années, et qui était suspendu à ma
+fenêtre, en dehors. Je me disais: En voyant manger son compagnon, le
+petit l'imitera.» Ce n'est pas là ce qu'il fit; il tourna son bec ouvert
+vers le vieux linot, l'implorant par de petits cris et battant des
+ailes; le vieux linot eut alors pitié de lui, et il lui donna la becquée
+comme à son propre enfant.--Une autre fois on m'apporta une fauvette
+déjà grise et trois jeunes; je les mis ensemble dans une grande cage; la
+vieille nourrissait les jeunes. Le jour suivant, on m'apporta deux
+jeunes rossignols déjà sortis du nid, que je mis aussi avec la fauvette
+et qui furent adoptés et nourris par elle. Après quelques jours, je mis
+aussi quelques petits meuniers, presque prêts à voler, et enfin un nid
+de cinq jeunes moines. La fauvette les soigna tous en bonne mère. Elle
+avait toujours le bec plein d'oeufs de fourmis, courant à tous les coins
+de la vaste cage, toujours présente là où s'ouvrait un gosier affamé.
+Bien plus! une des fauvettes, devenue déjà grosse, se mit à donner la
+becquée aux oiseaux plus petits qu'elle; cela, il est vrai, un peu par
+jeu et en enfant, mais cependant avec le désir et le penchant bien
+marqué d'imiter l'excellente mère.
+
+«--Nous sommes là devant quelque chose de divin, qui me remplit de joie
+et de surprise, dit Goethe. Si cette nourriture donnée ainsi à des êtres
+étrangers est une loi qui s'étend à toute la nature, mainte énigme est
+résolue, et on peut dire avec assurance: Dieu a pitié des jeunes
+corbeaux orphelins qui crient vers lui.»
+
+«--C'est certainement une loi générale, dis-je, car j'ai observé aussi
+cette charité et cette pitié pour les abandonnés chez des oiseaux à
+l'état libre. L'été dernier, j'avais pris près de Tiefurt de jeunes
+roitelets, qui semblaient avoir quitté leur nid tout récemment, car ils
+étaient sept en rangée sur une branche, dans un buisson, et ils
+prenaient la becquée de leurs parents. Je mis les oiseaux dans mon
+foulard, et j'allai dans un petit bois isolé: «Là, me dis-je, tu pourras
+tranquillement voir tes roitelets.» Mais, lorsque j'ouvris mon mouchoir,
+deux s'enfuirent, disparurent, et je ne pus les retrouver. Trois jours
+après, je passe par hasard à la même place; j'entends le cri d'un
+rouge-gorge; supposant qu'il a dans le voisinage son nid, je le cherche
+et le trouve. Mais quel fut mon étonnement, lorsque dans ce nid, près de
+deux petits rouges-gorges prêts à voler bientôt, je trouvai aussi mes
+deux petits roitelets qui s'étaient fourrés là bien à leur aise et qui
+se faisaient nourrir par les vieux rouges-gorges! Cette trouvaille me
+rendit extrêmement heureux. «Puisque vous êtes si adroits, dis-je,
+puisque vous savez si joliment vous tirer d'affaire, et que les bons
+rouges-gorges vous ont accueilli si bien, je ne veux pas le moins du
+monde troubler une hospitalité si amicale, et je vous souhaite tout le
+bonheur possible.»
+
+«--C'est là une des meilleures histoires sur les oiseaux que j'aie
+jamais entendues, dit Goethe. Touchez là, et mes bravos pour vous et
+pour vos heureuses observations! Celui qui les entend et ne croit pas à
+Dieu, à celui-là Moïse et les prophètes ne serviront à rien. C'est là ce
+que j'appelle la toute-présence de Dieu; au fond de tous les êtres il a
+déposé une parcelle de son amour infini; et déjà dans les animaux se
+montre en bouton ce qui, dans l'homme noble, s'épanouit en fleur
+splendide. Continuez vos études et vos observations! Vous paraissez y
+avoir une chance toute particulière, et vous pourrez par la suite
+arriver à des résultats inappréciables.»
+
+«Pendant que, devant notre table de pierre, nous avions ainsi une
+conversation sur ces grands et sérieux sujets, le soleil s'était
+approché peu à peu du sommet des collines qui s'étendaient devant nous à
+l'occident. Goethe décida notre départ.--Nous traversâmes vite Iéna,
+payâmes notre aubergiste, et, après une courte visite chez les Frommann,
+nous partîmes pour Weimar.»
+
+
+XVIII.
+
+«La loi de l'amour se révèle dans la nature entière. Que Dieu est grand
+et que sa bonté égale partout sa grandeur!»
+
+La nature bien observée avait été le missionnaire de l'existence et de
+la bonté du Créateur suprême; il ne doutait plus de rien, et sa piété,
+illuminée par sa puissante imagination, lui paraphrasait partout les
+phénomènes dans le catéchisme de la création.
+
+Ici finit le premier volume.
+
+Le second s'élève plus souvent et plus haut vers le ciel des
+intelligences, et la belle et calme mort qui survient sans agonie et
+sans angoisses l'endort sur le sein de Dieu.
+
+Voilà l'homme dont les sophistes actuels ont voulu faire un athée.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
+20), by Alphonse de Lamartine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE ***
+
+***** This file should be named 37630-8.txt or 37630-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/7/6/3/37630/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
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+ of receipt of the work.
+
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+
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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