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diff --git a/37569-8.txt b/37569-8.txt new file mode 100644 index 0000000..3a8fa1a --- /dev/null +++ b/37569-8.txt @@ -0,0 +1,8817 @@ +The Project Gutenberg EBook of La Maison de l'Ogre, by Alphonse Karr + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Maison de l'Ogre + +Author: Alphonse Karr + +Release Date: September 29, 2011 [EBook #37569] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE L'OGRE *** + + + + +Produced by Hélène de Mink, Charlene Taylor and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +book was created from images of public domain material +made available by the University of Toronto Libraries +(http://link.library.utoronto.ca/booksonline/).) + + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + + + + + LA MAISON DE L'OGRE + + + + + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + + OEUVRES COMPLÈTES + + D'ALPHONSE KARR + + + Format grand in-18 + + + A BAS LES MASQUES! 1 vol. + + A L'ENCRE VERTE 1 -- + + AGATHE ET CÉCILE 1 -- + + L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX 1 -- + + AU SOLEIL 1 -- + + LES BÊTES A BON DIEU 1 -- + + BOURDONNEMENTS 1 -- + + LES CAILLOUX BLANCS DU PETIT POUCET 1 -- + + LE CHEMIN LE PLUS COURT 1 -- + + CLOTILDE 1 -- + + CLOVIS GOSSELIN 1 -- + + CONTES ET NOUVELLES 1 -- + + LE CREDO DU JARDINIER 1 -- + + DANS LA LUNE 1 -- + + LES DENTS DU DRAGON 1 -- + + DE LOIN ET DE PRÈS 1 -- + + DIEU ET DIABLE 1 -- + + ENCORE LES FEMMES 1 -- + + EN FUMANT 1 -- + + L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR 1 -- + + FA DIÈZE 1 -- + + LA FAMILLE ALLAIN 1 -- + + LES FEMMES 1 -- + + FEU BRESSIER 1 -- + + LES FLEURS 1 -- + + LES GAIETÉS ROMAINES 1 -- + + GENEVIÈVE 1 -- + + GRAINS DE BON SENS 1 -- + + LES GUÊPES 6 -- + + HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN 1 -- + + HORTENSE 1 -- + + LETTRES ÉCRITES DE MON JARDIN 1 -- + + LE LIVRE DE BORD 1 -- + + LE RÈGNE DES CHAMPIGNONS 1 -- + + LA MAISON CLOSE 1 -- + + MENUS PROPOS 1 -- + + MIDI A QUATORZE HEURES 1 -- + + NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER 1 -- + + ON DEMANDE UN TYRAN 1 -- + + LA PÊCHE EN EAU DOUCE 1 -- + + ET EN EAU SALÉE 1 -- + + PENDANT LA PLUIE 1 -- + + LA PÉNÊLOPE NORMANDE 1 -- + + PLUS ÇA CHANGE 1 -- + + .. PLUS C'EST LA MÊME CHOSE 1 -- + + LES POINTS SUR LES I 1 -- + + LE POT AUX ROSES 1 -- + + POUR NE PAS ÊTRE TREIZE 1 -- + + PROMENADES AU BORD DE LA MER 1 -- + + PROMENADES HORS DE MON JARDIN 1 -- + + LA PROMENADE DES ANGLAIS 1 -- + + LA QUEUE D'OR 1 -- + + RAOUL 1 -- + + ROSES ET CHARDONS 1 -- + + ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES 1 -- + + LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE 1 -- + + LA SOUPE AU CAILLOU 1 -- + + SOUS LES ORANGERS 1 -- + + SOUS LES POMMIERS 1 -- + + SOUS LES TILLEULS 1 -- + + SUR LA PLAGE 1 -- + + TROIS CENTS PAGES 1 -- + + UNE HEURE TROP TARD 1 -- + + UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS 1 -- + + VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN 1 -- + +Tours.--Imp. E. Mazereau. + + + + + LA + + MAISON DE L'OGRE + + PAR + + ALPHONSE KARR + + TROISIÈME ÉDITION + + PARIS + + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + + ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + + 3, RUE AUBER, 3 + + 1890 + + Droits de reproduction et de traduction réservés. + + + + +LA MAISON DE L'OGRE + + +Tout à fait au bord de la mer, dans un bouquet de pins, de tamarix que +j'ai plantés il y a vingt ans, et qui sont devenus de grands arbres, +se cache une sorte de cabane, de tonnelle, couverte, en guise de +chaume, par des branches de notre grande bruyère blanche si parfumée; +elle est ouverte du côté qui fait face à la mer, et comme fortifiée de +ce côté par des yuccas et des agaves sous lesquels s'étend une pelouse +de cette grande ficoïde dont les fleurs, semblables à la +reine-marguerite et plus larges qu'elle, sont, selon la variété, ou +d'un jaune brillant sur un feuillage d'un vert gai, ou d'un rouge +amaranthe, sur un feuillage d'un vert un peu cendré. Lorsque le vent +vient du large, on y est fort exposé au poudrin, et même quelque lame +vient baigner le pied de la cabane. A quelques pas au-dessous, nos +bateaux, le plus souvent, sont mouillés dans un petit abri de rochers +ou tirés plus haut sur le sable quand la mer est mauvaise ou +menaçante. + +J'étais blotti dans cette cabane un des jours où la flotte cuirassée +et les torpilleurs sont venus faire une petite guerre dans la baie de +Saint-Raphaël. + +Ces vaisseaux cuirassés, qui semblent des monstres énormes, sont loin +d'avoir le charme et la grâce des bateaux de pêche qui seuls +d'ordinaire sillonnent une mer le plus souvent calme ou ridée par une +douce brise--semblables avec leurs voiles blanches à de grands cygnes +glissant sur l'eau.--Les gigantesques vaisseaux cuirassés rompent les +dimensions et l'harmonie; notre baie paraît plus étroite, les collines +et les montagnes qui la bornent à l'ouest et au nord-ouest semblent +moins élevées, et nos deux îlots de porphyre rouge ne paraissent plus +que comme deux gros cailloux. + +Sur le sable, au pied du talus sur lequel repose la cabane, deux +jeunes hommes étaient couchés et devisaient ensemble:--l'un que je +connais de vue était un jeune professeur aspirant aux hauts grades +universitaires, l'autre était un marin qui était venu en congé de +convalescence se «refaire» dans sa famille à Saint-Raphaël. + +--Que c'est donc beau! disait le marin,--en désignant les vaisseaux à +son compagnon,--voici _l'Indomptable_,--voici _la Dévastation_,--voici +_le Courbet_ et voici le mien, _le Richelieu_, sur lequel, après +demain, j'irai remonter à Toulon. Est-ce assez beau, assez _chic_ ces +grands cuirassés! + +--Tu ne te fâcheras pas, reprit l'autre, si je te dis que, pour les +yeux, pour la beauté, pour la magnificence, je préfère de beaucoup ces +anciens vaisseaux à voiles, dont on voit encore les modèles à +l'arsenal de Toulon et des autres ports de mer. + +--Peut-on dire! s'écria le marin indigné; préférer ces beaux fichus +bateaux à voiles à nos cuirassés, à nos torpilleurs, à nos citadelles +d'acier;--mais, en comparaison, c'étaient des joujous, tes bateaux à +voiles. + +--Ah! dit le professeur, je respecte tes cuirassés, mais il faut +avouer que ce n'est pas joli; au lieu de ces monstres, qui semblent +peser sur la mer et la fatiguer, quel charmant spectacle ce serait que +de voir glisser sur l'eau le vaisseau sur lequel Cléopâtre alla +au-devant d'Antoine!--Ah! si tu lisais Plutarque! + +--Plutarque? je ne connais pas.--J'ai quitté l'école où nous étions +ensemble pour m'embarquer, je savais mon alphabet--et je dois l'avoir +un peu oublié. + +--Eh bien, dit le professeur, voici ce que dit Plutarque de la belle +reine d'Égypte et de son navire: + +«Elle se mit sur le fleuve Cydnus en une nef dont la poupe était d'or, +les voiles de pourpre, les rames d'argent qu'on maniait au son et à la +cadence d'une musique de flûtes, hautbois, cithares, violes et autres +tels instruments dont on jouait dedans; quant à sa personne, elle +était couchée sous un pavillon d'or tissu, vestue et accoudée toute en +la sorte qu'on peint ordinairement Vénus;--ses femmes et ses +demoiselles semblablement estaient habillées en néréides.» + +--Eh bien,--reprit le marin,--tout ça, c'est des bêtises;--on ne me +fera jamais accroire que des «rames d'argent» soient bonnes à quelque +chose et vaillent nos bons avirons de frêne. Mais, vous autres +savants, vous vivez de préférence dans le passé, sans vous préoccuper +du progrès; le progrès vous réveille, vous gêne et vous ennuie; mais, +moi, je suis pour le progrès. Voici l'heure de la cambuse, allons +déjeuner.--Mais ton Plutarque ni toi vous n'êtes ni marins ni malins. + +Ils se levèrent, s'en allèrent, et moi, je restai pensif. + +D'abord je rappelai à ma mémoire le passage de Plutarque que venait de +citer le jeune professeur, d'après la traduction d'Amyot,--et je +retrouvai trois lignes qui m'avaient toujours frappé par une +observation intelligente sur l'influence des femmes. + +«Quoiqu'elle eût chargé sa nef de présents, de force or et argent, +elle ne portait rien avec elle, en quoi elle eut tant de fiance comme +en soi-même et aux charmes et enchantements de sa beauté, en l'âge où +les femmes sont en la fleur épanouie de leur beauté et en la vigueur +de leur entendement.» + +Certes, je ne dirai pas de mal de la virginité qui permet à l'amant +d'avoir à soi seul la vie tout entière de la femme aimée et la +possession avare et exclusive de sa beauté et des mystères de son beau +corps;--mais, quant à l'esprit, au coeur et à l'âme, il est des +richesses qui ne s'épanouissent que plus tard, et j'ai toujours +préféré une femme de vingt-cinq à trente ans à une jeune fille, +cependant avec un désir de temps en temps de l'étrangler pour avoir +été à un autre et ne pas m'avoir attendu. + +Puis je revins aux dernières paroles du marin: «le Progrès.» + +Ce n'est que depuis quelque temps qu'on semble convenu de prendre le +mot progrès dans le sens absolu de perfectionnement. + +Étymologiquement «progrès» veut dire: marche en avant. + +De même qu'on dit progrès dans le bien, dans la vertu, on dit progrès +dans le mal et dans le vice;--on dit: les progrès de la maladie, les +progrès de l'incendie, les progrès de l'inondation. + +«Un si grand mal, dit Bossuet, faisait des progrès étonnants.» + +Il est une école de philosophie qui professe que Dieu n'a fait +qu'ébaucher le monde et qu'il l'a donné à l'homme à perfectionner; +l'humanité, dit cette école, est perfectible, et va incessamment du +moins bien au mieux, de l'ignorance à la science, de la barbarie à la +civilisation. + +C'est par erreur, ajoute-t-elle, qu'on a placé l'âge d'or dans le +passé; il est dans l'avenir. Cette théorie est toujours soutenue par +certains inventeurs de religions, certains fauteurs de révolutions qui +offrent de nous conduire à ce but en s'en faisant les prêtres ou les +guides--plus ou moins rétribués. + +D'autres vous diront, au contraire, que le monde, en sortant des mains +de Dieu, avait toute la perfection qu'il peut avoir et que c'est +l'homme qui l'a gâté et détérioré. Les sociétés humaines sont-elles en +marche incessante vers leur perfectionnement, vers leur bonheur? + +--Nous marchons, nous allons en avant, du moins en apparence;--mais +est-il bien certain que nous marchions--quand nous marchons--que nous +fassions nos pas, c'est-à-dire nos progrès précisément dans la +direction qui mène au perfectionnement et au bonheur? + +Lorsque le petit Poucet, perdu avec ses frères dans la forêt, +s'efforce de retrouver la maison; quand les oiseaux ont mangé le pain +qu'il avait émietté et semé sur le chemin pour le reconnaître; +lorsque, après avoir hésité, il s'engage dans un sentier qu'il pense +être le bon, il s'est trompé, tourne le dos au but, chaque pas, chaque +«progrès» l'en éloigne davantage; il voit une lumière, il se dirige +sur la lumière et arrive... à + + LA MAISON DE L'OGRE! + +Il me revient, en ce moment, à l'esprit, Louis Blanc, dont la taille +était exiguë jusqu'à l'invraisemblance. Un jour, du temps des +_Guêpes_, il vint me voir rue de la Tour-d'Auvergne (à Paris); il +était accompagné de ce farceur de Caussidière, qui était un géant. Ce +charmant Gérard de Nerval qui se tenait debout devant une de mes +fenêtres et qui jouait sur la vitre, avec les ongles, un air +arabe,--s'écria en les voyant tous deux traverser la cour: «Tiens! +l'Ogre et le Petit Poucet!» + +En 1848,--Louis Blanc, lors de la nomination par acclamation du +Gouvernement provisoire, avait été élu secrétaire avec Albert +«ouvrier»; il avait tout doucement, sur les affiches, supprimé le +trait, le filet--qui séparait les secrétaires des autres membres; +puis, ce trait effacé, avait diminué, puis supprimé l'intervalle, et +lui et Albert «ouvrier» s'étaient trouvés membres du Gouvernement +comme les autres. + +Comme il était fort effacé par l'éloquence et la bravoure de +Lamartine, autant que par la taille du poète, par la faconde et la +popularité de Ledru-Rollin, il voulut se faire une place à part:--il +proposa à ses collègues d'instituer un + + Ministère--du «progrès», + +dont il serait naturellement le ministre. Cette proposition n'étant +pas acceptée, il se donna à lui-même des fonctions équivalentes: il +ouvrit au Luxembourg une sorte de club qu'il présidait:--c'étaient des +conférences sur le «progrès.» + +Il se fit facilement un auditoire très nombreux de quinze cents ou +deux mille ouvriers,--leur parla de leurs misères, de leurs +droits,--nullement de leurs défauts et de leurs devoirs.--Beaucoup de +droits étaient de son invention, entre autres, celui de l'égalité des +salaires entre tous les ouvriers,--les ouvriers laborieux et habiles +formant, au détriment des fainéants et des malhabiles, une +aristocratie qui devait disparaître avec les autres. + +Toujours au nom du progrès, il parla de «l'infâme capital»,--des +bourgeois,--et, un jour qu'il sortait de la conférence et qu'il +montait dans une des voitures du roi Louis-Philippe qu'il avait +confisquée à son usage,--il fut un peu embarrassé de voir qu'un +certain nombre de ses auditeurs l'attendaient à la porte pour lui +faire honneur et l'acclamer.--Cette voiture, ces chevaux, ces laquais, +ne sentaient guère l'égalité; mais il reprit vite son aplomb--et +s'écria: «Mes amis, vous voyez cette voiture et ces chevaux! eh bien, +dans la voie du progrès où nous marchons aujourd'hui, il viendra un +jour où vous en aurez tous de semblables.» + +Vous rappelez-vous où on arriva en marchant dans cette voie du +«progrès?» + + «A la maison de l'ogre», + +aux terribles et tristes journées de Juin d'abord, puis au despotisme +du second Empire. + +Il y aura cent ans dans quelques mois que, sous prétexte de «progrès» +et de «liberté», la France est en révolutions, à travers des guerres +civiles, des massacres, des misères et des crimes horribles;--et on ne +s'aperçoit pas que l'on tourne bêtement en rond, de la monarchie à +l'anarchie, de l'anarchie au despotisme, dont elle est la souche +naturelle; puis combien de pas, de «progrès», avons-nous faits qui +nous aient rapprochés du «perfectionnement» et du bonheur de +l'humanité? + +Moins bêtes étaient les boeufs de Memphis employés à faire tourner le +manège d'une _noria_, machine hydraulique très commune en Italie et en +Provence.--On ne leur faisait faire que cent tours;--ils ne manquaient +pas de s'arrêter d'eux-mêmes au centième. + +J'ai eu, à Nice, un grand mulet blanc, plus malin.--Les puits d'où on +tire l'eau, au moyen de chapelets de godets, ne sont pas inépuisables; +quand les godets remontent vides, on arrête, on dételle les bêtes et +on laisse l'eau revenir dans le puits.--Tous les animaux, chevaux, +ânes ou mulets, qu'on emploie à ce travail, sentent très bien, au +poids diminué, quand il n'y a plus d'eau, et s'arrêtent +d'eux-mêmes.--Ce mulet annonçait la chose par le cri--moitié +hennissement, moitié braiment, auquel il a droit;--on allait donc, à +ce signal, le dételer et le remettre à l'écurie; mais je m'inquiétais +depuis quelque temps de voir l'eau moins abondante et le puits si +promptement à sec.--Je finis par découvrir que le mulet avait remarqué +que, lorsqu'il s'arrêtait et faisait entendre sa voix, on venait le +dételer, et il avait jugé absurde d'attendre qu'il n'y eût plus d'eau +et qu'il fût fatigué pour donner le signal du repos. + +C'est ainsi que, sous prétexte de «progrès» et de «liberté», le peuple +attelé à une _noria_, les yeux couverts d'une oeillère comme les +chevaux qui font le même métier, croit marcher et ne fait que +tourner,--en faisant monter l'eau pour désaltérer ceux par lesquels il +se laisse si sottement atteler. + +J'ai lu, dans le très intéressant voyage que fit Tournefort dans le +Levant, vers 1715,--une anecdote qui me semble venir à propos pour +représenter, par une autre image, ce que c'est, jusqu'ici, que la +marche du prétendu «progrès». + +Tout le monde sait, au degré où on sait beaucoup d'autres choses, que, +lors du déluge, l'arche construite par Noé s'arrêta au sommet du mont +Ararat.--En Arménie, jamais mortel n'a pu parvenir au sommet neigeux +de l'Ararat, où on dit que l'arche subsiste encore et subsistera +toujours. Un religieux du monastère, appelé des Trois-Églises, qui est +au pied de la montagne, résolut de tenter l'aventure; il s'y prépara +par une année entière de jeûnes, de macérations et de prières, puis il +se mit en route.--Ce n'était pas en un jour qu'on pouvait gravir la +montagne. Le soir venu, il se coucha sur l'herbe,--dormit, et, le +lendemain matin, se remit en route; à la fin du jour, il s'arrêta +comme la veille, fit ses prières, se coucha et s'endormit.--Mais, le +lendemain matin, quel fut son étonnement de se trouver précisément au +point d'où il était parti la veille. + +Et il en fut toujours ainsi pendant un mois; il marchait tout le jour, +s'endormait le soir, et se réveillait toujours au point où il s'était +endormi le premier jour. Enfin, au bout d'un mois, un ange lui apparut +dans la nuit: + +--Il est inutile, lui dit l'ange, que tu t'opiniâtres davantage; +l'Éternel a décidé qu'aucun mortel ne parviendrait au sommet de +l'Ararat et ne verrait l'arche.--Cependant, tes austérités et tes +prières t'ont mérité une récompense.--Voici un morceau de l'arche que +je t'apporte. Le religieux, nommé Jacques, qui fut plus tard évoque de +Ninive, crut d'abord avoir rêvé; mais il trouva à côté de lui la +planche que l'ange avait apportée, et l'emporta à son couvent, où +cette précieuse relique a toujours, depuis, reçu les hommages et le +culte qui lui sont dus. + +C'est sous prétexte de «progrès», de marche en avant vers le +perfectionnement et le bonheur de l'humanité, que l'on a poussé et +entraîné un peuple, autrefois spirituel, à retourner à 1789, d'où l'on +descend par une pente fatale à 1793, à la Terreur, à la guillotine +permanente, aux mitraillades, aux noyades, aux assignats, à la ruine, +à la Commune, parodie ridicule, triste et sanglante de la Terreur, à +la multiplicité des tyrans, à l'anarchie, puis à un despotisme +nécessaire, fatal, sortant de l'anarchie comme de sa souche +naturelle, despotisme dont les soi-disant républicains s'empresseront +de se faire les serviteurs dévoués. + +Revenons à ces beaux vaisseaux cuirassés et au «progrès» dont notre +jeune marin est si fier. + +Le prix d'un grand vaisseau cuirassé est «officiellement» de quinze à +seize millions;--mais, comme il faut quatre, cinq, six ans et +quelquefois plus longtemps pour le construire, pendant cette +construction, de nouveaux «progrès», de nouveaux systèmes, de +nouvelles inventions, de nouvelles modes même ou de nouveaux +engouements ont amené des changements dans les plans, dans les devis, +partant des dépenses plus fortes, si bien qu'il est de notoriété qu'un +grand cuirassé de premier rang revient à vingt millions, si ce n'est +plus. + +Une fois construit, vivant et en exercice, le monstre mange pour cinq +à six mille francs de charbon par jour. + +Ce n'est pas tout, ces ogres portent des canons; un de ces canons--de +cent dix tonnes, par exemple, coûte quatre cent quatre-vingt-sept +mille cinq cents francs,--tandis que, bien près de nous, en 1856,--le +canon du plus fort calibre se payait deux mille huit cents +francs.--Quel progrès! + +Ce n'est pas encore tout:--les canons ne sont pas des monstres moins +voraces que le bâtiment lui-même; grâce aux progrès de la poudre, de +la poudre de coton, à la mélinite, à la roburite, etc., aux nouveaux +boulets, etc., chaque coup de canon coûte quatre mille six cent +soixante-quinze francs,--tandis qu'en 1856,--quels rapides +progrès!--on satisfaisait un canon avec quatorze francs,--et ce n'est +qu'un commencement. Combien d'esprits, de savants, d'inventeurs +s'évertuent sans cesse à trouver de nouveaux «progrès.» + +Par mon âge, par mes idées, par certains dégoûts, je ne suis pas de ce +temps-ci:--j'y suis, pour ainsi dire, étranger;--je suis moins loin +des anciens que de mes contemporains, et je vis beaucoup avec les +anciens;--ils avaient certes leurs défauts, mais ils ne reste d'eux +que ce qu'ils avaient de meilleur:--leurs livres--et c'est une bonne, +saine et agréable société. + +Je copie Florus: + +«Lors de la première guerre punique, soixante jours après qu'on eut +porté la hache dans la forêt, une flotte de cent soixante vaisseaux se +trouva sur les ancres;--on eût dit qu'ils n'étaient pas l'ouvrage de +l'art, mais que les dieux protecteurs de Rome avaient métamorphosé +les arbres en navires.--Près des îles de Lipari, cette flotte +improvisée coula à fond et mit en fuite la flotte des Carthaginois.» + +Tite-Live rapporte que, dans la guerre contre le roi Hiéron, deux cent +vingt navires furent mis à la mer en quarante-cinq jours, depuis qu'on +eut donné le premier coup de cognée. + +Que coûtaient ces navires?--Rien; les soldats les construisaient +eux-mêmes.--Le vent et les bras des hommes se chargeaient de la +locomotion. + +--Ah! s'écrierait mon jeune marin, vous nous parlez là de jolis +sabots! des canots de sauvages! + +Canots de sauvages et sabots,--je le veux bien, mais il n'en est pas +moins vrai que ces canots de sauvages et ces sabots des Romains +valaient bien vos cuirassés d'aujourd'hui, car leurs ennemis, les +Carthaginois, n'avaient que des sabots semblables,--de même +qu'aujourd'hui vos adversaires possibles ont des vaisseaux cuirassés +pareils aux vôtres. + +Il y a donc aujourd'hui grands et incontestables progrès dans l'art de +travailler les métaux, progrès dans la chimie, progrès dans +l'électricité,--science tout à fait nouvelle,--mais nul progrès, tant +s'en faut, vers «le perfectionnement et le bonheur de l'humanité», les +seuls dont il soit juste et sage de se féliciter. + +Il n'y a même pas progrès dans l'art de s'entre-tuer: car, avec les +sabots en question, les Romains et les Carthaginois réussissaient à +s'enfoncer mutuellement des choses pointues dans le corps, à se briser +les bras, les jambes et la tête, à se noyer... enfin tout ce qu'on +peut désirer sous ce rapport. Peut-être même les combats sur mer de ce +temps-là étaient-ils plus meurtriers qu'ils ne le seraient +aujourd'hui. Les Romains se sentant, comme navigateurs, inférieurs aux +Carthaginois, avaient imaginé des grappins qu'ils jetaient sur les +vaisseaux ennemis et les accrochaient à leurs vaisseaux, de façon que +les deux tillacs ne faisaient plus qu'un; ils sautaient à l'abordage +et on se battait corps à corps (_cominus_), comme sur terre. Or, dans +ces combats corps à corps, tous les coups portent, et il doit y avoir +au moins la moitié des combattants tués ou blessés, résultat bien +supérieur à celui qu'on peut obtenir en se battant de loin (_eminus_), +même avec les engins les plus perfectionnés. + +Le progrès consiste donc dans l'énormité des dépenses ruineuses que +s'imposent réciproquement les peuples ou plutôt leurs soi-disant +bergers, qu'il serait, en ce cas, plus justes d'appeler leurs +bouchers. + +Je parlais tout à l'heure du système, de l'engouement, de la mode qui +pouvaient changer pendant le temps qu'on met à construire un +vaisseau-cuirassé; déjà des objections se sont élevées contre +eux,--quelques personnes très compétentes semblent regretter les +navires légers et rapides. + +Ouvrons Florus; nous y verrons les gros et lourds bâtiments d'abord en +faveur: + +«Nos pesants bâtiments arrêtèrent ceux des ennemis, qui, dans leur +agilité, semblaient voler sur l'eau. Les Carthaginois, malgré leur +science nautique, durent s'enfuir sur ceux de leurs vaisseaux que nous +n'avions pas coulés.» + +Mais, plus tard, en racontant la bataille d'Actium,--où Marc-Antoine +fut vaincu par Octave,--voici comment il parle des gros vaisseaux: + +«Nous n'avions pas moins de quatre cents vaisseaux, et les ennemis +n'en avaient pas plus de deux cents;--mais la grandeur de ces +vaisseaux compensait l'infériorité du nombre. + +»Ils étaient surmontés de tours à plusieurs étages et semblaient des +citadelles ou même des villes flottantes. La mer gémissait sous leur +poids et le vent ne suffisait qu'avec peine à les faire mouvoir. + +»Les navires d'Octave, légers et exécutant facilement toutes +manoeuvres, attaquaient, évitaient, se retiraient avec rapidité; ils +se réunissaient plusieurs contre une seule de ces énormes masses et +les accablaient de traits et de feux lancés de près.» + +Il était réservé à l'Italie de fournir un argument aux détracteurs des +vaisseaux cuirassés. + +Le jeune empereur d'Allemagne, qui s'est montré naguère si désireux +d'être empereur que ça ne lui a peut-être pas permis d'être aussi fils +qu'il l'eût fallu, se plaît à se produire partout et à toutes les +cours, comme une femme qui a une robe neuve et veut la montrer. + +Philippe de Commines a dit: «Les accointances des rois ne valent rien +pour les peuples». + +«Les Sabéens, dit Diodore de Sicile, étaient fort de cet avis.--Le roi +auquel ils laissaient un pouvoir absolu tant qu'il restait dans son +palais, était assailli de pierres aussitôt qu'il en sortait». On ne +voit pas bien quel avantage les rois en tirent eux-mêmes.--On a dit: +«Au contraire des statues qui grandissent à mesure qu'on en approche, +les hommes se rapetissent vus de trop près.»Cette maxime s'applique +surtout aux rois, dont la grandeur doit beaucoup à l'imagination.--De +deux souverains dont l'un fait une visite à l'autre, il y en a +toujours un qui est plus ou moins humilié de son infériorité et +désireux de la faire cesser. + +Dernièrement, le jeune empereur d'Allemagne a été visiter et le pape +et le roi d'Italie--et, assure-t-on, n'a satisfait ni l'un ni l'autre. + +Pendant cette visite, l'Italie qui croit s'acquitter envers la France, +à laquelle elle doit d'exister, en se montrant ingrate comme un +débiteur qui déchirerait l'obligation qu'il a signée et dirait: «Je ne +dois rien;»--l'Italie--qui croit se grandir en se faisant vassale de +l'Allemagne, s'est mise en grands frais pour éblouir l'empereur.--Elle +lui a fait passer en revue des troupes qui n'ont pas échappé à la +critique des officiers prussiens--et a montré sa flotte--avec orgueil. + +L'Italie qui, sous le ministère Crispi, s'évertue--ici à moi le latin, +selon le précepte de Boileau, quoique les mots dont je veux me servir +et que je ne traduirai pas, soient des mots _autorisés_, comme on +dit aujourd'hui et que non-seulement Plaute, mais aussi Pline et +Cicéron, les aient écrits--et Victor Hugo a dit bien pis;--l'Italie +qui s'évertue à _crepitare altius quam habet clunes_--a voulu +avoir et possède en effet le plus gros vaisseau cuirassé qui +existe;--mais--dans l'exhibition qui a été faite à l'empereur +d'Allemagne, ce vaisseau n'a pu ni avancer, ni reculer, ni tourner et +a fait un _fiasco_ complet. + +Il en est de même de la guerre sur terre.--Pompée «le Grand», qui +n'avait ni fusils ni canons, put faire inscrire dans le temple de +Minerve qu'il avait tué deux millions quatre-vingt-trois mille hommes. +Ça, c'est le nombre des adversaires; car il ne donne pas le compte des +soldats de son armée tués sous son commandement. + +Vous me direz que Napoléon--non moins «le Grand», a fait tuer cinq +millions de Français, et on peut supposer un nombre au moins égal +d'Autrichiens, de Prussiens, de Russes, d'Italiens, d'Espagnols, +d'Égyptiens, etc. + +Les armes à feu seraient donc un «progrès»; mais on pouvait se +contenter de ce que tuaient Pompée, César, Alexandre et les autres +«grands hommes» au moyen des anciens engins de guerre--épées, haches, +lances, javelots, etc. + +De ce temps-ci, la recherche des armes à longue portée a été due en +grande partie à la rancune, à la haine, à la défiance que le règne de +Napoléon avait éveillé dans la mémoire des autres peuples,--et c'est +surtout contre la _furia francese_ et la charge à la baïonnette qu'on +s'est efforcé de combattre de loin. + +Je ne sais si, avec les nouveaux fusils, les nouveaux canons, la +nouvelle poudre, les nouveaux boulets, on tue plus de monde +qu'autrefois;--mais les conditions de la bravoure militaire sont +changées. + +La victoire, autrefois, était au plus fort, au plus adroit, au plus +brave. + +Elle peut aujourd'hui encore, favoriser la bravoure, mais ce n'est pas +la même bravoure qu'autrefois.--On tue des hommes si éloignés qu'on ne +les voit pas et qu'ils ne vous voient pas, et on est tué par eux. + +La bravoure doit se faire de résignation et de fatalisme, c'est un +apprentissage que les Français avaient à faire et qu'ils ont fait tout +de suite:--car la nation française est la _gent porte-épée_;--_Nullum +bellum sine milite gallo_, disait César; mais vrai,--il n'y a plus de +plaisir à être héros.--A quoi servent aujourd'hui la grande taille, le +regard terrible, la voix formidable,--les armes brillantes? + +Ecoutez Homère: + +«Le casque et le bouclier de Diomède jetaient la flamme autour de +lui». + +Et Virgile: + +«Le casque d'Énée jette sur sa tête un éclat étincelant; la crinière +s'agite semblable à la flamme, et son bouclier d'or vomit des +éclairs.--Telle une comète lugubre lance ses feux rougeâtres, etc.» + +Que sont devenus, dans nos vieilles histoires de chevalerie, ces +hommes aux armures, aux panaches de couleur éclatante? A quoi +serviraient aujourd'hui la _Durandale_, la fameuse épée de Roland,--la +_Joyeuse_, l'épée de Charlemagne, avec laquelle il tua de sa main +mille Sarrasins dans une seule bataille,--la _Flamberge_ de +Brodisart,--la _Balisarde_ de Renaud,--la _Courtène_ d'Ogier, +l'_Escalibor_ d'Artus, qu'en mourant il fit jeter dans un lac par un +écuyer, pour que personne ne la possédât après lui? + +Je sais bien que, lorsque M. Boulanger fit éclipse +dernièrement,--lorsque les uns le disaient à Saint-Pétersbourg, les +autres à Ville-d'Avray,--les autres à Paris,--on a dit qu'il était +allé pour rechercher l'_Escalibor_ du roi Artus.--Mais ce n'était pas +vrai, et aucune, d'ailleurs, de ces épées triomphantes, grâce au +«progrès», ne pourrait plus servir à rien. + +Pas plus que la fameuse épée à deux mains de Godefroy de Bouillon, +épée que l'on voit, dit-on, encore à Jérusalem,--épée avec laquelle +d'un seul coup, il fendait et coupait en deux,--de la tête au bas des +reins, un Sarrazin comme une pomme. + +Et les écus, et les armoiries, et les devises?--A quoi bon +aujourd'hui? Le chevalier Brandelis avait peint sur son écu--à fond +d'azur, une épée dont la poignée était d'or--avec ces mots: _Je pare_, +_je brille_, _je frappe_. + +Arrodian de Coleih, chroniqueur et chevalier, portait pour armes, sur +fond de _sable_ (noir), un coq d'argent, et sa devise était: _Plumes +et ongles!_ + +Le roi Pharamond portait un lion d'azur à trois fleurs de lis d'or et +ces mots: _Que de beaux fruits de ces fleurs doivent naître!_ + +Aujourd'hui, toujours grâce au «progrès», Ulysse et Ajax ne se +disputeraient plus les armes d'Achille, qui ne seraient d'aucun usage. + +J'ai publié, il y a longtemps, un _Dialogue des morts_ qui m'avait été +révélé en songe--il y a si longtemps et c'est si vieux que ça serait +nouveau si je le reproduisais aujourd'hui,--mais la place me manque. + +Au moment où une grande guerre éclate, Mercure, par l'ordre de +Jupiter, descend aux enfers, appelle les héros et demande quels sont +ceux qui veulent remonter sur la terre et reprendre leur métier.--Tous +refusent en haussant les épaules et en ricanant. + +Où est le temps où Homère disait: + +«Le bouclier soutenait le bouclier, le casque s'appuyait contre le +casque, l'homme contre l'homme; on voyait alors à qui on avait +affaire. + +»Par Hécate, dit Léonidas, que ferions-nous avec nos épées si courtes +dont nous étions fiers contre des ennemis invisibles!» + +«J'ai pu, dit Horatius Coclès, empêcher les Étrusques de franchir un +pont, mais je ne pourrais empêcher une bombe venant d'un point que je +ne verrais pas, de passer par-dessus.» + +«Je ne pourrais, dit Arnold Winkelried, comme à la bataille de +Sempach, ouvrir un chemin à mes compagnons à travers les phalanges +autrichiennes--en m'enfonçant dans la poitrine une brassée de piques +des ennemis--les ennemis aujourd'hui seraient à une demi-lieue.» + +«Il n'y aurait pas moyen, dit Condé, de jeter mon bâton de +commandement au milieu d'ennemis si éloignés.» Et comment, dit le +maréchal de Saxe, inviter, comme nous fîmes à Fontenoy--_Messieurs les +Anglais à tirer les premiers?_--Aujourd'hui, notre voix se perdrait +dans l'espace, et nous ne pourrions pas voir si nos adversaires sont +des Anglais.» + +«Pour moi, dit Turenne, j'avoue que je ne saurais pas commander et +conduire une armée de plus de 30,000 hommes.--Cependant, en ce +temps-là, nous faisions de grandes choses avec de petites armées.» + +Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'armées, de science, d'art +militaire,--ce sont des invasions de sauterelles. + +«Les anciens Romains, dit Varron, n'avaient qu'un seul +mot--_Hostis_--pour dire ennemis et étrangers.» + +Il faut en revenir là.--Aujourd'hui, dans cette Europe qui prétend +être au plus haut point de la civilisation, un peuple doit se tenir +sur ses gardes, croire possible que, sans raison, sans motif,--un +peuple voisin se précipite sur lui comme un oiseau de proie ou un +brigand. + +Aujourd'hui, la guerre est aussi odieuse, aussi féroce, aussi sauvage +qu'autrefois;--il n'y a qu'une différence, c'est qu'elle est beaucoup +plus bête.--Autrefois, le vainqueur dépouillait entièrement le vaincu +et emmenait les hommes, les femmes, les enfants en esclavage. +Aujourd'hui, on doit se contenter d'une certaine partie des +dépouilles--et s'en retourner chez soi.--Or, le vainqueur n'a pas fait +ses frais.--Avec nos cinq milliards, l'Allemagne n'en est pas moins +ruinée, surtout par la préoccupation d'une revanche qui l'oblige à se +tenir sur un pied de guerre qui absorbe toutes ses ressources et au +delà. + +Il faut donc avouer que, si les canons _Krupp_, les _fusils Gras_, les +poudres nouvelles sont un «progrès», une marche en avant,--ce ne sont +point des pas sur le chemin du perfectionnement et du bonheur de +l'humanité. + + +C'est au nom du «progrès» que tant de villes en France veulent +s'élargir et demandent des autorisations qu'on ne leur refuse jamais, +de faire des emprunts qui obèrent le présent et engagent l'avenir. + +Toutes veulent avoir de grandes rues, le gaz, la lumière électrique, +des théâtres, des casinos, à «l'instar» de la capitale--grenouilles +qui veulent se faire aussi grosses que le boeuf;--ce qu'on appelle par +habitude et plutôt par antiphrase «le gouvernement» les provoque à +bâtir des monuments pour des écoles laïques; puis vient un jour où +les villes et les communes n'ont plus d'argent pour des besoins +impérieux.--En attendant, la vie y est plus chère, plus difficile, les +moeurs plus relâchées. + +«Les maisons, dans la ville, disait Henri IV, se bâtissent avec les +débris des chaumières.» + +Autour de chaque ville règne une zone pestiférée, dont les habitants +n'aspirent qu'à quitter les champs et la terre, pour venir habiter la +ville, s'y livrer à des métiers moins rudes, plus rétribués et surtout +à des amusements plus ou moins malsains.--Les garçons, ouvriers ou +domestiques, les filles servantes en attendant pis.--Par suite de +quoi, un tiers des terres si riches de ce beau pays de France, si +favorisé du ciel, est aujourd'hui sans culture;--et l'on va bêtement +et criminellement dépenser des centaines de millions et des milliers +d'hommes pour conquérir des colonies, quand il y aurait une si belle +colonie à faire en France: mettre le pays en état de culture et de +production. + +C'est au nom du «progrès» qu'on couvre la France d'écoles laïques où +l'on enseigne principalement l'indiscipline, l'irréligion, les +ambitions effrénées de sortir de sa sphère, de se jeter dans des +professions dites libérales, et depuis longtemps encombrées.--«Il ne +faut pas, dit Richelieu dans son testament, profaner les lettres à +toutes sortes d'esprits; vous produiriez ainsi beaucoup de gens plus +propres à faire naître les difficultés qu'à les résoudre.»--Depuis +soixante ans, la moitié des jeunes hommes se faisaient médecins, +l'autre moitié avocats.--Comme il y en avait beaucoup plus que la +société n'en pouvait nourrir, on a augmenté graduellement les +difficultés de l'admission, mais absurdement et sottement on a placé +ces difficultés,--ces obstacles, ces banquettes irlandaises à la fin +de la carrière au lieu de les mettre au commencement et de ne pas +laisser s'y engager les concurrents trop nombreux.--De là des +intelligences surmenées, des générations exténuées, anémiques, +malheureuses, désabusées trop tard;--de là cette foule de déclassés +qui se jettent dans la politique au grand détriment du pays.--Une +nouvelle carrière s'est ouverte, c'est celle des ingénieurs;--mais +comptons combien s'y sont déjà jetés et combien sont en route. + +Quant aux filles, le «progrès» consiste à les faire savantes; on ne +tient aucun compte de ce que disait un ancien des enfants, et qui +doit s'entendre aussi bien des filles que des garçons: «Que doit-on +enseigner aux enfants? Ce qu'ils auront à faire étant hommes, étant +femmes.»--On tend à ne faire qu'un sexe; on a vendu longtemps, on vend +encore un peu, à l'usage des femmes, une «poudre épilatoire» pour +faire disparaître le duvet trop prononcé des bras, des joues et de la +lèvre supérieure.--Si le «progrès» continue, nous verrons bientôt +annoncer une pommade pour faire pousser la barbe au menton des femmes. + +En attendant, pour les provoquer à cette instruction pour le moins +inutile, on leur fait des promesses qu'on ne peut pas tenir. + +Pendant quatre années, 1882, 1883, 1884, 1885, il a été délivré à des +jeunes filles soixante-dix mille brevets élémentaires et sept mille +trois cent cinquante brevets supérieurs;--un peu plus de +soixante-dix-sept mille institutrices. + +Un inspecteur primaire du Dauphiné disait dernièrement aux maîtres +d'école: «La carrière de l'instruction est encombrée; pour une place, +il y a cinquante individus. Prévenez vos élèves, et qu'ils portent +ailleurs leurs ambitions.» + +Cette observation peut s'appliquer à toutes les carrières pour +lesquelles on quitte l'agriculture et le métier de son père,--les +postes, les télégraphes, les contributions, les douanes,--les écoles +militaires et maritimes;--tout est encombré. + +De là tant de désappointements, de désespoirs, d'_ouvriers sans +ouvrage_ de toutes les classes;--de là aussi les tribuns de brasserie, +les hommes d'État de café, les politiques de cabaret;--de là, comme je +le disais dernièrement,--les trottoirs devenus trop étroits pour les +filles qui n'ont que cet équivalent de la politique qu'ont les +garçons. + +Le philosophe Momentus s'était efforcé de scruter et de dévoiler les +secrets des mystères religieux et d'en «désabuser» les femmes. + +Les déesses honorées à Éleusis lui apparurent en songe--et lui dirent +qu'il les avait offensées;--étonné de les voir vêtues du costume des +courtisanes et debout sur le seuil d'un lieu de prostitution, il leur +demanda la cause de cet avilissement. «Ne t'en prends qu'à toi, lui +dirent-elles en courroux:--tu nous a arrachées avec violence de +l'asile que s'était ménagé notre pudeur.» + + +Comme «progrès», nous avons les chemins de fer; où est le temps où +Tournefort écrivait à M. de Pontchartrain qu'il avait quitté à Paris: +«Ne nous arrêtant pas, nous sommes arrivés à Lyon en sept jours.» + +Je sais tout ce qu'on a dit et tout ce qu'on peut dire relativement au +commerce, à l'industrie, etc. + +Mais j'applique à bien des choses ce que Pascal disait des individus: + +«La plupart de nos malheurs viennent de ce qu'on ne sait pas rester +dans sa chambre.» + +S'il est un peuple qui aurait pu se passer des autres et rester +paisiblement chez lui, c'est le peuple français. «Toutes les nations +voisines, disait le roi de Pologne Stanislas Leczynski,--doivent +devenir tributaires du peuple cultivateur d'un bon sol, s'il est +encouragé et soutenu dans son travail.» + +Placé au milieu de l'Europe, d'une part, dominant sur l'océan par +la longue étendue et les détours de ses côtes, sur les mers des +Flandres, d'Espagne, d'Allemagne; de l'autre, tenant à la +Méditerranée--vis-à-vis de l'Algérie, qui est à lui, l'Espagne à sa +droite, l'Italie à sa gauche,--quelle situation si la France savait en +profiter!--un sol presque partout excellent et fertile. + +Le Français, cultivateur laborieux et guerrier intrépide à l'occasion, +devait être le plus heureux et le plus respecté des peuples--le +commerce restant, comme il l'a été toujours, une source accessoire de +bénéfices--ayant plus à vendre qu'il n'aurait besoin d'acheter. + +«Voulez-vous, dit un ancien, conquérir une riche province?--Cultivez +les terres incultes.» + +Aujourd'hui, un tiers du sol de la France, et pour la plupart des +terres excellentes, reste en friche. + +La France a de plus l'Afrique, à la fois pépinière et gymnase de +soldats, et un sol riche et d'une étendue immense, qui est bien loin +d'être exploité et d'être mis en rapport; et, pendant ce temps, des +hommes d'État de café, des hommes politiques de taverne, commettent le +crime aussi bête que punissable de dépenser des centaines de millions +et des centaines de mille de soldats et de marins pour s'emparer du +Tonkin, climat meurtrier, où les usurpateurs sont sans cesse entourés +d'ennemis acharnés et implacables, avec aucune chance de soumission +réelle et de paix. + +«Nos ancêtres, dit Caton l'Ancien, dans son livre _De re rustica_, des +travaux de la terre,--lorsqu'ils voulaient louer un bon citoyen, lui +donnaient le titre de bon agriculteur;--cette expression était pour +eux la dernière limite de la louange. + +«C'est parmi les agriculteurs que naissent les meilleurs citoyens et +les soldats les plus courageux; que les bénéfices sont honorables, +assurés, et nullement odieux.--Ceux qui se vouent à l'agriculture +n'ourdissent point de mauvais projets (_Minime sunt mali +cogitantes_).» + +Les voies ferrées, je ne le nierai pas, le transport facile et rapide +des denrées peut donner plus de richesses avec plus de risques;--mais +donne-t-il plus de bonheur?--Ce «progrès» est-il un pas en avant vers +le perfectionnement et le bonheur de l'humanité? + +J'ai consulté les vieillards d'un petit port de pêche, devant lequel +passe un chemin de fer seulement depuis quelques années. + +Êtes-vous plus riches? êtes-vous plus heureux?--Pas plus riches et +moins heureux.--Il entre beaucoup plus d'argent chez nous, mais ce +n'est pas, tant s'en faut, pour tout le monde.--C'est pour quelques +mareyeurs et pour quelques marchands qui nous exploitent. Avant le +chemin de fer, notre pêche et notre gibier, qui étaient abondants, ne +pouvaient se consommer et se vendre que dans un très petit rayon;--il +se vendait très bon marché, mais nous en mangions tant que nous +voulions, et on en donnait aux plus pauvres. Aujourd'hui,--ça se vend +cher à une grande distance, mais ce n'est pas nous qui le vendons au +dehors;--nous le vendons, il est vrai, plus cher chez nous, mais nous +n'en mangeons plus et nous ne pouvons plus en donner. + +Il vient ici des étrangers passer une saison. Comme ce sont des gens +riches, on leur fait tout payer plus cher,--et ces prix, une fois +établis, nous devons les subir comme les étrangers et les riches.--De +plus, il s'est ouvert des cafés, des casinos où nos jeunes gens +dépensent leur argent et leur santé.--Nos femmes et nos filles ne +veulent plus _ramender_, raccommoder nos filets;--les plus modestes se +font couturières, beaucoup se font institutrices;--beaucoup profitent +des chemins de fer pour aller se faire servantes en quelque grande +ville;--aucunes ne veulent plus s'habiller comme leurs mères,--elles +se déguisent en dames et en demoiselles. + +Nous ne sommes pas plus riches, tant s'en faut, et nous sommes surtout +moins heureux, et quelques-uns moins honnêtes. + +Avant les chemins de fer, le Parisien sortait peu de sa +ville;--parfois, le dimanche, à une campagne voisine, à Romainville au +temps des lilas;--à Saint-Cloud, lors de la fête annuelle; à +Saint-Denis, pour manger une friture en famille, etc. + +On vivait et on mourait dans le quartier où on était né. + +On avait pour voisins un ou deux amis, camarades d'enfance et +d'école;--on s'était toujours vu, on ne se perdait pas de vue, on +s'arrangeait pour loger dans la même rue ou, du moins, dans le même +quartier.--On n'essayait pas, ce qui, d'ailleurs, n'eût pas réussi, de +se faire croire plus riche qu'on n'était, le vieil ami savait votre +situation et vos affaires comme vous saviez les siennes; on s'était +mutuellement, avec le temps, rendu de petits et quelquefois de grands +services; on mangeait parfois ensemble sans cérémonie, sans +apparat.--Si l'un avait tué un lièvre, si l'autre avait pêché un bon +poisson ou reçu un pâté, on appelait la famille amie,--on régalait ses +amis, on ne s'évertuait pas à les «épater», comme on dit aujourd'hui. + +On épousait une fille qu'on avait connue, qu'on connaissait depuis +l'enfance,--dont on savait toute la vie,--le caractère, la famille. + +Aujourd'hui, grâce au «progrès», on veut être admiré et envié;--on a +des connaissances, des relations;--on ment sur sa fortune, sur sa +famille, sur sa situation; pour cela, il ne faut voir que des gens qui +vous connaissent peu et depuis peu de temps. D'ailleurs,--en quelques +heures de chemin de fer, on se débarrasse d'antécédents fâcheux, d'un +nom au moins compromis;--on va aux bains de mer, aux stations d'hiver, +où on est comte ou pour le moins baron. + +Les mariages se font au hasard entre gens qui ne se connaissent +pas--et qui sont souvent fort surpris et fort désappointés quand la +connaissance tardive se fait. + + +Est-ce dans le commerce, dans l'industrie qu'est le «progrès», dans le +sens que j'y attache et qui seul est désirable? + +On ne veut plus fonder un établissement qui, après de longues années +laborieuses, vous permettrait de vous retirer avec une petite aisance +en laissant à vos enfants--l'établissement ou le métier que vous avez +fondé ou exercé, en leur laissant en même temps, pour arriver d'un pas +plus sûr et par un chemin moins rude, votre expérience, votre +réputation, vos relations, votre clientèle. + +Non, aujourd'hui,--il faut être riche tout de suite; on fait des +coups--ou une fortune presque subite et une faillite qui ruine les +autres. + +Du reste, la vie est devenue si chère, si difficile, que le métier +correct ne nourrit plus une famille. Il faut se jeter dans les +affaires aléatoires, hardies, douteuses.--«Les affaires, a-t-on dit, +c'est l'argent des autres.»--On a tant de besoins qu'on ne peut plus +se contenter de son pain; on ne dîne qu'en interceptant ou escroquant +le dîner des autres. + +Rien n'est plus que jeu;--la police, naïvement, découvre et saisit de +temps en temps quelque pauvre tripot,--mais elle ne va ni chez le +président Grévy, ni chez les ministres, ni chez les députés.--Tout ce +monde-là joue;--les plus malins ne mettent pas au jeu et trichent. + +En même temps que toutes les villes veulent s'élargir à l'«instar» de +Paris--Paris lui-même s'élargit tous les jours.--Paris, que Pierre le +Grand trouvait déjà être une tête trop grosse pour le corps, et une +ville trop grande au point de vue de la tranquillité du gouvernement +et de la discipline.--Paris que la royauté de nos anciens rois +s'efforça à plusieurs reprises de borner dans son extension. Le +premier édit à ce sujet est de novembre 1552, sous Henri II. On donna +cinq raisons de cette interdiction de continuer à bâtir;--un autre +édit de Louis XIII (janvier 1638) donna six raisons;--mais la +cinquième de l'édit de 1552 et la sixième de l'édit de 1638 sont +identiques,--je ne citerai que le second: «Ce peuple trop nombreux +donne lieu aux dérèglements de tous genres, rend la police difficile +et expose à des vols de jour et de nuit;--une des raisons est la +difficulté de se débarrasser des immondices. + +Depuis ce temps, Paris a toujours été en «progrès». La Seine, qui +était le principal attrait pour la limpidité et la douceur des eaux, +qui rappelait à Lutèce Julien alors proconsul et bientôt +empereur,--est devenue un égout infect;--les poissons y meurent +empoisonnés.--Paris, traversé par ce grand fleuve, manque d'eau, les +dépenses énormes qu'on fait pour en avoir de loin ne réussissent pas à +en fournir suffisamment; l'eau jadis si fraîche, si limpide de la +Seine, cause des fièvres typhoïdes et pernicieuses;--quant aux +immondices, on achève d'empoisonner la rivière, et on infecte quelques +environs de la ville. + +Ces questions de l'eau et des immondices viennent tout doucement +frapper les villes induites à s'élargir--au nom du «progrès». + + +Il est une science très belle, très intéressante et qui, avec sa +langue très bien faite, est en grand «progrès» de ce temps-ci, mais ce +«progrès» je ne puis l'accepter comme un pas vers le perfectionnement +et le bonheur de l'humanité. + +La chimie surtout nous donne de faux vin, de faux sucre, de fausse +farine. Il n'y a plus aucune denrée qui soit pure et réelle. La +margarine faite de vieilles graisses, de vieux os ramassés au coin des +bornes,--on ajoute même de vieilles bottes,--a remplacé le beurre. +Toutes ces sophistications, quand elles n'empoisonnent pas tout de +suite, détruisent les estomacs,--provoquent des maladies autrefois +inconnues et abrègent une existence douloureuse et misérable. + + +Est-ce un «progrès» vers «le perfectionnement et le bonheur de +l'humanité» que ce qu'on a fait de la justice en France? + +Un ancien a dit: «Le plus grand malheur pour une société, c'est la +force sans justice et la justice sans force». + +Pour satisfaire à des camaraderies de taverne, pour payer les +complaisances électorales, pour prévenir de justes reproches des +complices et soi-même, on a «épuré» la magistrature. Il faut entendre +«épurer» dans le sens d'ébrancher, effeuiller, «écrémer», couper les +branches et les feuilles, enlever la crème; pour «épurer», on a +destitué les «purs» et on les a remplacés par des complices et des +complaisants. + +Est-ce «un progrès» de voir la justice au moins suspecte? N'est-ce pas +tout ce qu'il y a de plus funeste pour une société? + +Je ne parlerai pas du jury qu'on a empoisonné de théories +absurdes--par suite desquelles la peine de mort est réservée aux +innocentes victimes, écartée de la tête de leurs assassins. Je vous +défie d'imaginer un forfait avec les circonstances les plus atroces +qui soit nécessairement puni de la peine capitale: c'est encore pour +les assassins un jeu de hasard. + + +Un «progrès», c'est de payer les députés. Avons-nous obtenu une +qualité supérieure, tout le monde est d'accord que c'est le contraire +qui est arrivé. + +Du temps qu'on ne payait pas les députés, jamais un député n'a volé le +portefeuille d'un collègue comme cela vient d'avoir lieu. + +Autrefois, le dimanche, les ouvriers, en costume de leur état, de +beaux gars, pantalon et veste de velours, allaient à Belleville dîner +joyeusement avec leur femme et leurs enfants.--Aujourd'hui, ils vont +encore à Belleville,--mais seuls, la femme et les enfants restent à la +maison, le plus souvent à la charge du bureau de bienfaisance;--car +les maris, les pères, dépensent toute leur paye au cabaret et aux +clubs à écouter et à débagouler des théories absurdes et criminelles. + + +_La presse_:--Le journaliste tient de l'avocat et du médecin et du +pharmacien. + +Les drogues qu'il donne à ses lecteurs sont plus dangereuses que +celles qu'ordonnent et préparent les médecins et les apothicaires. +Pourquoi la presse n'est-elle soumise à aucune condition sanitaire? +Pourquoi n'est-on pas, après examen, n'est-on pas reçu journaliste, +comme on doit être reçu médecin, avocat, apothicaire. + + +Autre «progrès»: le suffrage universel--la plus grosse, la plus +formidable, la plus mortelle des bêtises; le plus ridicule, le plus +mortel des mensonges. + +Par le suffrage universel--«deux cailloux valent mieux qu'un diamant, +deux crottins valent mieux qu'une rose». + +Cicéron (_De la République_) dit: Servius Tullius eut grand soin--ce +qu'on ne doit jamais négliger dans une constitution de république, de +ne pas laisser la puissance au nombre.--_Ne plurimum valeant plurimi_. + +Finira-t-on par s'en apercevoir--ce qu'on appelle aujourd'hui «le +progrès». Chaque pas--et les pas sont grands--nous approche de «la +maison de l'ogre»--et heureusement pour le Petit Poucet et ses frères, +ce n'est, au contraire, que pour s'en éloigner qu'il avait chaussé ses +bottes de sept lieues. + +Ah! que Jéhovah avait donc raison quand, au Paradis, il défendait à +Adam et Ève de manger les fruits de l'arbre de la science! + + +«Progrès»--la musique sans mélodie? Une perdrix aux choux où il n'y +aurait que des choux. + +«Progrès»--des vers richement et puérilement rimés--_bouts-rimés_ +remplis au hasard--semblables à des habits couverts de paillettes et +de clinquant,--tristement accrochés, pendus, vides et flasques chez un +fripier, loueur de costumes pour le carnaval. + +Je dois cependant reconnaître et signaler un vrai «progrès». C'est la +machine à coudre. + +Et j'ai appris avec joie que l'invention en est due à un Français, à +un tailleur de Tarare (près Lyon), nommé Thimonnier.--En 1830 ou 1831, +il travaillait avec la machine qu'il avait inventée, machine qui, +m'assure-t-on, se voit encore place de la Bourse, à Lyon, au Musée des +arts industriels;--maintenant, qu'il y a plus qu'assez de rues +Gambetta,--les Lyonnais devraient bien consacrer, si ce n'est déjà +fait, au moins une ruelle à la mémoire de Thimonnier!--j'aimerais +mieux une statue de Thimonnier qu'une statue de Danton, le promoteur +des massacres de Septembre, qu'on vient d'élever à Paris. + + +Lorsque paraîtront ces lignes, le tribunal de Constantine aura jugé un +monstre. + +Dissimulant plus que probablement par des mensonges un crime +plus horrible encore que celui qu'il avoue!--Voici ce que raconte +Chambige: Amoureux d'une jeune femme mariée et mère de deux +enfants, et généralement estimée, il l'avait rendue sensible à son +amour;--désespérés de ne pouvoir être unis, ils avaient décidé de +mourir ensemble.--D'une main ferme, il avait fracassé la tête de +madame Grille;--puis il s'était fait à lui-même deux légères +blessures, deux simulacres, deux mensonges de blessures, et s'en était +contenté ayant encore deux balles dans son pistolet. Aujourd'hui, +parfaitement guéri, il vient devant la justice essayer de sauver sa +misérable vie; il appelle à son secours, de Paris, le bâtonnier de +l'ordre des avocats.--Et la défense va consister à s'efforcer de +flétrir sa victime. Si j'étais appelé à soutenir l'accusation, je +dirais aux jurés: + +Cet homme est un lâche assassin!--si vous admettez, par impossible, le +récit qu'il vous fait comme étant la vérité et toute la vérité, il +mériterait encore et déjà la mort par cela seul qu'il est vivant. + +Mais, cette femme, il a pu la désirer sauvagement;--mais l'aimer! il +se vante. S'il l'eût aimée--il n'eût pas laissé son corps nu à +découvert après la mort. + + + + +A MONSIEUR ERNEST LEGOUVÉ DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + +J'ai trois raisons d'adresser cette causerie à Ernest Legouvé.--Il est +académicien, et mes chrysanthèmes sont en fleurs. + +Ces deux raisons seront expliquées un peu plus loin. + +Camarades de collège, nous sommes devenus et restés amis, quoique +«physiquement» séparés à peu près toujours, de son côté, par le +bonheur et la sagesse qu'il a eus de passer sa vie à Paris dans la +maison où il est né et où a vécu son père, tandis que, moi, j'ai obéi +à des instincts, à des goûts, à des besoins impérieux de vivre aux +champs, aux bois, sur les rives et sur les plages.--Je n'ai jamais eu +l'occasion ni le plaisir de lui être bon à quelque chose, et, moi, je +lui ai attribué, au moins pour une grande part, un honneur que m'a +fait l'Académie, il y a, je crois, une dizaine d'années. + +Ceux qui se sont donné le plaisir de lire un livre qu'il a publié en +1887.--_Soixante ans de souvenirs_--et qui auraient lu par hasard +celui que j'avais publié quelques années auparavant--_le Livre du +bord_--auraient pu remarquer le contraste de la destinée de ces deux +camarades, à peu près, je crois, du même âge et sortant en même temps +du collège pour entrer dans la vie. + +On pourrait se représenter--au moment où la porte du collège s'ouvrait +pour tous les deux--l'un montant dans une gondole pavoisée, mouillée +d'avance à la porte et descendant doucement et sans secousses entre +des rives fleuries jusqu'à une oasis où l'attendent des amis et des +succès de tous genres; l'autre gravissant à pied une montagne +escarpée, couverte de ronces et d'épines, ne sachant pas précisément +où il allait, mais décidé à monter. + +Et, cependant, si le premier se félicite de sa vie, le second ne se +plaint pas de celle qui lui était destinée. + +Il avait reçu des bonnes fées qui avaient présidé à sa naissance un +don plus précieux que la lance d'Argail--et que les trois oeufs donnés +à la princesse de _l'Oiseau bleu_. + +Il était né poète--et vrai poète. + +Je n'entends pas par là faiseur de vers, aligneur de syllabes et +chercheur de consonances,--quoiqu'il eût fait passablement de vers +aussi bons pour le moins que ceux de beaucoup d'autres et entre autres +dix mille vers au moins pour une jeune fille, jeune homme alors +lui-même, à laquelle il n'a jamais osé en montrer un seul,--ignorant +alors ce qu'il n'a su que trop tard, combien les femmes sont sensibles +à ce langage, et combien ont été mises à mal par des vers de treize +pieds avec des rimes insuffisantes ou douteuses et vides de toute +pensée. + +J'entends par poète qu'il était doué de deux ou trois sens exquis +perfectionnés par l'étude et la contemplation de la nature, peut-être +aussi aux dépens des autres sens moins développés et moins +exercés,--grâce auxquels il voyait, il entendait, il respirait dans +les champs, dans les bois, au bord des rivières et des ruisseaux, sur +les plages de la mer, des magnificences, des harmonies, des parfums et +des ivresses inconnus aux autres humains;--presque semblable à cet +homme d'un conte de fée qui voyait et entendait l'herbe pousser.--Il +jouissait tant de la vue et de l'odeur de l'aubépine, qu'il n'avait +jamais consenti à appeler avec les savants _cratægus oxyacantha_, +qu'il en aimait même les épines.--Il avait tout d'abord deviné ou +senti qu'une violette est d'une aussi riche couleur qu'une améthyste +et a, de plus que l'améthyste, le parfum et la vie.--Il se sentait +appelé par préférence et invité aux fêtes perpétuelles que donne la +nature;--il ressemblait à ce saint dont je me reproche d'avoir oublié +le nom et qui disait: «Mes maîtres ont été les chênes, les hêtres et +les bouleaux; je ne sais rien que ce qu'ils m'ont appris, et cependant +je sais beaucoup de choses!» et à cet autre, saint François d'Assise, +qui comprenait le langage des oiseaux et causait avec eux. Il ne +considérait comme beau et grand que ce qui était en réalité beau et +grand,--ne se laissant influencer ni par les engouements ni par la +mode. Il savait que la nature ne produit par siècle que quelques +douzaines d'hommes de bon sens, de grand coeur, de grand esprit, qu'il +lui faut distribuer et éparpiller dans le monde entier,--si bien qu'on +n'a que peu de chance de les rencontrer,--au milieu des esprits faux +ou faussés des fats, des sots, des mauvais, des vulgaires,--et à +ceux-là il ne se résignait pas.--S'il mettait au nombre des grands et +vrais plaisirs une conversation intelligente à coeur ouvert, à esprit +déboutonné, il ne supportait pas l'échange de phrases vides, apprises +par coeur, les mots soufflés et creux, les «potins», les bavardages. +Il avait réuni sur trois planches les génies et les grands esprits de +tous les temps et de tous les pays,--toujours prêts à lui tenir bonne +et saine compagnie.--Il n'avait nulle envie de paraître, et nulle +envie surtout de paraître riche,--ce qui est déjà presque une fortune; +au point de vue de l'argent, il se contentait d'avoir de quoi +satisfaire les vrais et naturels besoins, y compris le plus impérieux +peut-être, avoir de quoi donner. + +Il n'ambitionnait aucun rang, honneur ni dignité; il ne s'était pas +mis sur l'échelle, gravissant, ou s'efforçant de gravir chaque échelon +en en faisant tomber un autre;--il s'était tapi seul, isolé en son +coin;--il n'avait jamais voulu être rien dans rien, il n'était même +pas gendelettre.--Il s'était maintenu fidèle à ses deux devises, à ses +deux cachets: [Grec: Autotatos] (toujours et tout à fait moi-même), et +«Je ne crains que ceux que j'aime»! aimant peu de gens, mais les +aimant beaucoup et sincèrement;--heureux d'aimer ses enfants et ses +petits-enfants, sans en exiger, ni peut-être en espérer de +retour;--considérant que c'est déjà un grand bonheur d'aimer,--et ne +leur demandant que de les voir heureux, en s'efforçant d'être pour +quelque chose dans ce bonheur,--comme un cerisier, qui semble si +satisfait de voir les oiseaux et les enfants manger ses cerises, qu'il +n'hésite pas à refleurir à la saison suivante et à produire de +nouvelles cerises qu'il leur a fait espérer et comme promises. Il +n'était donc pas à plaindre et ne se plaignait pas. + +Mais revenons à mon académicien et à mes chrysanthèmes. + +Ah! mon ami l'académicien, si j'avais le grand plaisir de te voir ici, +chez moi, dans cette humble et pauvre masure si richement revêtue de +rosiers, de jasmins et de passiflores,--je te montrerais mes +chrysanthèmes en leurs grands épanouissements; tu en verrais de toutes +les couleurs:--blanc, rose, violet, amarante, cramoisi, jaune, orange, +lilas et panaché de ces diverses couleurs,--et exhalant cette odeur +particulière que j'appellerai odeur d'automne; puis, comme tu serais +honteux de lire dans _votre_ Dictionnaire, dont tu es solidaire et +responsable pour ta part: + +Je copie: + +«CHRYSANTHÈME.--Substantif _masculin_, plante que l'on cultive dans +les jardins à cause de ses belles fleurs JAUNES.» + +C'est l'étymologie qui vous a égarés--[Grec: chrysos] et [Grec: +anthos]--fleur d'or;--mais alors comment ce respect de l'étymologie +vous a-t-il permis de faire de ce nom un substantif _masculin_? + +Quand vous dites: + +_Un_ chrysanthème, + +Moi qui respecte aussi l'étymologie, j'entends: + +_Un_ fleur d'or. + +Pendant que nous sommes au jardin,--permets-moi une autre observation, +toujours à propos de _votre_ Dictionnaire. + +Regarde cette fleur tardive épanouie sur une plante paresseuse,--car +c'est l'été qu'elle se montre d'ordinaire. + + _... Ces jolis bleuets que, pour mettre en couronne, + Les filles vont chercher au sein des blés jaunis._ + +Pourquoi les appelez-vous _bluets_? tout en disant: + +«Sorte de centaurée qu'on appelle _bluet_ à cause de sa couleur +bleue.» + +Le bleuet--la fleur bleue par excellence! qui vous empêche alors +d'appeler la rose roé? le _rouge-gorge_, ruge ou roge-gorge? + +N'était-ce pas déjà trop d'avoir laissé les étincelles bleues devenir +des _bluettes_, que, pour mon compte, je m'obstine à appeler +bleuettes. + +Sortons, si tu veux, du jardin, mais ne sortons pas de _votre_ +Dictionnaire? + +Pourquoi appelez-vous _charcutier_ le marchand de _chair cuite_? +Pourquoi vous êtes-vous laissé imposer cette mauvaise prononciation +populaire? + +Pourquoi ne pas dire simplement _chaircuitier_? ou alors pourquoi ne +dirait-on pas _bucher_ au lieu de _boucher_, _épcier_ au lieu +d'_épicier_, _chabonier_ au lieu de _charbonnier_, _frutier_ au lieu +de _fruitier_? Il y a, je le sais, des marchandes de pommes qui +prononcent comme cela, mais elles ne sont pas de l'Académie. + +Je n'ai aucune objection à faire contre le mot _myrte_--comme vous +l'écrivez,--et, si j'ai l'habitude de l'écrire MYRTHE, c'est +simplement que je l'ai trouvé plus joli ainsi orthographié, l'ayant lu +dans de vieux livres, et notamment dans une histoire de chevalerie, où +un chevalier de la table ronde se présente vêtu entièrement de vert, +et sur son écu, de la même couleur, on lisait: + +«Le verd est la couleur du _myrthe_ et du laurier.» + +Je demanderai seulement pourquoi le nom de cette couleur, qu'on +écrivait autrefois avec un _d_ final, s'est écrit depuis et s'écrit +aujourd'hui par un _t_; ce qui ne va guère bien avec ses dérivés +_verdure_ et _verdoyant_. + +Pourquoi a-t-on cessé d'écrire pri_m_temps (premier temps) pour écrire +pri_n_temps? sans compter qu'il y a aujourd'hui des gens qui écrivent +_printems_. + +Pourquoi ne se contente-t-on plus, au mot _enfant_, d'ajouter un _s_ +comme signe du pluriel;--quel avantage trouve-t-on à supprimer le _t_ +et à écrire _enfans_? + +Pourquoi alors, si cela est admis, n'écrirait-on pas, en pratiquant un +retranchement semblable, des abricos--des almanas,--et le pluriel de +_soleil_ serait _soleis_. + +Au mot _un_, dans _votre_ Dictionnaire, vous indiquez, avec raison, +qu'on ajoute l'article devant _un_ quand on l'oppose à l'_autre_--l'un +et l'autre;--mais vous ne dites pas que c'est _seulement_ dans ce +cas--et quand il ne s'agit que de deux. Si bien qu'on prend +aujourd'hui--surtout dans les journaux--cet article précédant _un_ +comme s'il était simplement euphonique;--on dit: «De trois voleurs, +_l'un_ s'est enfui, les deux autres ont été arrêtés,» tandis qu'on ne +devrait dire _l'un_ que s'il y avait seulement deux voleurs;--_l'un_ +ne devrait se dire que par opposition à _l'autre_. C'est l'_alter_ des +Latins, qui ne se dit également qu'en parlant de deux. + +Et si on peut dire _les uns_ et _les autres_, c'est lorsque vous +désignez une quantité quelconque,--mais divisée en deux parties dont +chacune devient une unité,--ce que vous négligez de dire. + +Etc., etc., etc... + +Peut-être me trouveras-tu un peu pointilleux,--c'est que je m'inquiète +de voir notre belle langue française menacée. + +Saint François de Sales,--que j'ai choisi pour mon patron dans le ciel +et dont j'aurais été si heureux d'être l'ami sur la terre, cet homme +si sensé, si spirituel, si vrai, si indulgent, si charitable, si +humain, a dit à Philotée: «Défiez-vous de ces petites blandices et +muguetteries qu'on appelle innocentes et qui ne le sont pas +longtemps.» + +De même il ne faut pas permettre qu'on prenne avec la langue française +même de petites libertés, et ce soin vous incombe surtout à vous +autres les académiciens,--vestales chargées d'entretenir et de +défendre le feu sacré, et n'oubliez pas qu'on enterrait vivante la +vestale qui le laissait éteindre, ne fût-ce qu'en s'endormant. + +Longtemps--et peut-être encore un peu--la langue française a été la +seconde langue de tous les peuples, comme la France était leur seconde +patrie;--la pauvre France, tombée au pouvoir des incapables, des +avides, des fous et des coquins, est en train de ne plus être bientôt +une patrie, même pour nous. + +Défendez au moins la langue contre l'invasion des barbares, et, si +vous craignez de n'élever contre les attaques des Tartares qu'une +impuissante muraille de porcelaine qui serait brisée comme une +tasse,--vous aurez au moins retardé le désastre en disant, comme +disaient les Anglais, lors de leur lutte désespérée contre Napoléon, +qui avait bien vu le défaut de leur cuirasse et les attaquait si +dangereusement pour eux par le blocus continental: + +«Défendons-nous jusqu'à la mort; et, d'ailleurs, si l'Angleterre doit +périr, il vaut mieux que ce soit ce soir que ce matin.» + +La danger qui menace la langue française--se compose de plusieurs +dangers:--la tribune politique, où les avocats, en majorité, ont +apporté la faconde creuse sans mesure et sans responsabilité du +palais;--les clubs, les réunions publiques, les conférences, où s'en +donnent à coeur joie les Démosthènes du ruisseau,--des ouvriers qui +ont adopté la profession «d'ouvriers sans ouvrage», récitent des +articles de journaux que ces journaux reproduisent et que d'autres +orateurs récitent à leur tour;--à la Chambre des députés, chaque +incident chaque «question» amène ses deux ou trois petits +barbarismes--les journaux eux-mêmes nécessairement improvisés--ce qui +est leur moindre défaut. + +Ces nuées de sauterelles s'abattant sur le papier blanc, ces +innombrables phalanges d'écrivains ou mieux d'écriveurs, la plupart +illettrés encombrant le rez-de-chaussée des journaux et se hissant par +l'influence des journaux jusqu'aux libraires: le besoin pour ceux qui +se sentent incapables d'intéresser, s'efforçant d'étonner--«d'épater», +comme on dit aujourd'hui,--la critique hostile ou complaisante +ou payée, engouement ou dénigrement;--les lecteurs dupes des +réclames de deux francs à dix francs la ligne qui vendent les +journaux aux libraires, lesquels annoncent la trente-septième, la +soixante-treizième édition des livres qu'ils publient souvent en +faisant payer le papier, l'impression et les annonces aux auteurs. + +Ajoutons la mode d'emprunter à la langue anglaise une foule de mots +non seulement pour la chasse, la pêche, l'équitation, le canotage, +tous les exercices,--mais encore pour les jeux et pour «le monde» une +assemblée, etc., _select_--_high life_--_lunch_--_five o'clock_. + +Tout conspire contre notre belle langue française, que presque seuls +parlent aujourd'hui correctement et noblement les étrangers qui l'ont +apprise par la lecture des écrivains du siècle dit de Louis XIV--et du +dix-huitième siècle. + +Pourquoi l'Académie ne publierait-elle pas mensuellement des cahiers +de critique sérieuse, de bonne foi, où elle lutterait peut-être avec +autorité contre le mauvais goût et la décadence. + +Après avoir dit les dangers, je crois devoir aussi réduire les +craintes à leur proportion réelle. + +La phalange naturaliste, intransigeante, documentaire d'aujourd'hui, +n'est qu'une imitation avec grossissement, comme disent les +photographes, de la phalange romantique de 1830. + +Il y avait alors dans cette armée une quinzaine d'hommes de +talent--dont huit ou dix sont restés et resteront--le reste a disparu. + +Où sont Petrus Borel, _le licanthrope_, et Bouchardy, _au coeur de +salpêtre_? + +Ils sont où ira bientôt la foule à la suite des documentaires, +naturalistes, etc.,--dont trois, disons quatre pour être gracieux, +survivront à la mode. + +Avec cette différence cependant que--vu le grossissement--la foule, la +tourbe à la suite des romantiques se composait de fous, et que celle à +la suite des documentaires se compose d'enragés. + +Nous venons d'en voir une triste et odieuse preuve dans un procès +récent dont j'ai déjà dit quelques mots et dont je vais reparler tout +à l'heure. + +Parmi les écrivains, surtout parmi les contemporains, quelques-uns +joignent à un véritable talent--la manière de s'en servir, de le +mettre en valeur.--Quelquefois même ce don complète ou remplace même +le talent à un certain degré. + +Décidés à arriver, ne se contentant pas du rêve démodé de la +«postérité», ils se font une petite armée qu'ils payent de promesses +magnifiques; s'ils marchent à la tête, c'est pour enfoncer les +portes, pour préparer le festin auquel tous auront part;--pour une +armée en campagne, il faut un drapeau et une devise. + +Saint-simonisme--romantisme, naturalisme, etc.,--il en est +de même pour la politique, démocratie, intransigeance, +irréconciliabilité--possibilisme, anarchie, etc. + +Je compare les uns et les autres à des aéronautes qui ont besoin +d'aides pour s'élever,--ceux-ci cousent le ballon et fabriquent la +nacelle,--d'autres, et c'est le plus grand nombre, s'essoufflent à le +gonfler. Ah! comme vous soufflez bien! quel génie! c'est vous qui +faites tout!--encore un peu de courage et _nous_ allons monter pour le +moins à la lune. La nacelle est un peu petite, mais l'aéronaute dit en +confidence à chacun de ses ouvriers qu'il compte n'emmener que le +choix, les meilleurs, et qu'il est naturellement un des choisis;--tous +se cramponnent aux cordes qui retiennent le ballon, et, tout à coup, +l'aéronaute monte dans la nacelle, s'installe, et, tout à coup, crie: +Je vais vous préparer les logements Lâchez tout! + +On lâche les cordes, il s'élève et plane, laissant ses aides +stupéfaits, ahuris, essoufflés avec les bouts des cordes dans les +mains. + +Il est une question assez difficile à résoudre: Est-ce la société qui +agit sur la littérature? Est-ce la littérature qui agit sur la +société?--Je crois que l'influence est mutuelle et réciproque--et +qu'il n'y a pas plus de mauvais goût et de décadence à écrire certains +volumes, qu'il n'y en a à les lire.--Encore un souvenir du collège; te +rappelles-tu une certaine lettre de Sénèque à Lucilius? «En certain +temps, dit-il, la façon de parler et d'écrire se corrompt,--l'enflure +devient à la mode, _inflata oratio viget_;--il y a un vieux proverbe +grec qui dit: «On a toujours parlé comme on a vécu, _talis oratio +qualis vita_.--L'esprit dégoûté des choses ordinaires, affecte de +s'exprimer d'une nouvelle façon; il va chercher des mots hors d'usage, +il en invente ou change le sens de ceux usités ou en emprunte à une +langue inconnue. Partout où vous verrez prendre goût à un langage +corrompu, soyez certain que les moeurs y suivent une mauvaise +pente--_a recto descivisse_.» Ainsi parle Sénèque. + +Dans «l'affaire» Chambige, un avocat a fortement tonné contre la +littérature contemporaine; le ministère public,--autre avocat, en vue +peut-être de se rendre les journaux favorables et de leur subtiliser, +extorquer un «bon article», a pris la défense de cette littérature, +du «grand Balzac» et de ses «continuateurs». + +Ah! oui,--Balzac! parlons-en de Balzac. + +On dit aujourd'hui «le grand Balzac», et, de son vivant, pendant la +lutte qui l'a tué si jeune et en plein talent, on le discutait, on le +contestait, on le niait, on le vilipendait. + +Il faut ici rappeler l'Auvergnat qui se plaint à son gargotier de +trouver un soulier d'enfant dans la soupe. + +Balzac,--les livres de Balzac, ce n'était pas que ce fût sale,--mais +«ils tenaient de la place», une place que chacun de ses impuissants +détracteurs pensait pouvoir occuper, si Balzac ne l'eût usurpée. + +Balzac! + +J'ai été le seul alors à dire et à imprimer: + +«L'Académie de notre temps veut avoir aussi son Molière à ne pas +nommer.» + + +Deux procès simultanés ont excité singulièrement des intérêts +différents. + +Prado était un voleur, un assassin, un scélérat de profession;--il +était accusé d'avoir assassiné une fille publique pour lui voler ses +diamants;--il le niait avec une invincible obstination, beaucoup +d'adresse, de sang-froid, je dirai presque de talent,--malgré +beaucoup de faits, on peut dire de preuves à l'appui de +l'accusation.--Pour mon compte, je crois qu'il a assassiné Marie +Aguettant; mais je ne sais si j'aurais osé le condamner à mort--faute +d'une de ces preuves auxquelles l'accusé n'a plus rien à répondre et +qui lui arrachent soit un aveu, soit un silence équivalent à un aveu. + +Si je le crois coupable,--ce n'est pas sur les preuves avancées par +l'accusation, quelque graves et vraisemblables qu'elles soient; c'est +sur sa défense même si habile, si adroite, si troublante; c'est une +plaidoirie d'un avocat très fort, et si son avocat avait assassiné +Marie Aguettant, et, si Prado avait été le défenseur--peut-être +l'accusé eût été acquitté ou eût obtenu des circonstances +atténuantes.--Mais cette défense est une plaidoirie d'avocat; pas un +cri, pas une phrase, pas un mot d'innocent. + +--Prado a été condamné à mort, quoique son avocat dît, dans son +plaidoyer--qu'il ne croyait guère à la légitimité de la peine de mort +prononcée par la loi et la société. + +L'autre était plus qu'un scélérat, c'est un monstre et un lâche. + +Il a assassiné une honnête femme, mère de famille. Il prétend, contre +toute vraisemblance, que lui et elle voulaient mourir ensemble; il +l'avait tuée d'une main ferme, de deux coups de pistolet--et +qu'ensuite lui-même, avec quatre balles restées dans le pistolet et +vingt-deux balles dans la poche, il s'était contenté d'une blessure +ridicule, laissant sur un lit le cadavre nu jusqu'au-dessus de la +ceinture. Non seulement il avouait le crime,--mais il s'en vantait +comme d'une action admirable, sublime.--Il a fait venir de Paris le +bâtonnier de l'ordre des avocats,--chargé de déshonorer sa victime, et +qui s'en est acquitté de son mieux. + +Un gamin de lettres est venu à l'audience le glorifier, sans que le +président ait fait jeter le gamin à la porte du prétoire. + +Le ministère public n'a pas osé requérir la peine de mort, dans la +crainte de venir en aide à une vieille rengaine, à une vieille +rouerie, à une vieille «ficelle» de la défense: «L'accusé aime mieux +la mort que le bagne.» L'avocat général n'a pas osé parce qu'il +courait le risque, en demandant la mort de ce monstre, de provoquer un +acquittement. Dans ce crime, que toutes les circonstances rendaient +plus horrible, le jury a trouvé des circonstances atténuantes, et M. +Chambige en est quitte pour sept ans de travaux forcés. + +Le lendemain de la condamnation, ses amis «littéraires» ont voulu +avoir leur part dans la notoriété, dans la gloire de M. Chambige, et +un d'eux a vu une occasion de célébrité et de bénéfices, en faisant +annoncer dans les journaux un livre dédié au condamné!--espérant que +ça se vendrait bien et aurait trente-sept éditions comme tant +d'autres. + +Comment le ministère public eût-il dû risquer un acquittement qui +n'eût guère été plus scandaleux que la peine dérisoire--dont ce lâche, +que son avocat avait dit «préférer la mort au bagne,»--se donne bien +de garde d'appeler et se trouve satisfait!--comment l'avocat général +n'a-t-il pas dit: + +«Chambige, je requiers contre vous la peine de mort.--Soyez heureux +que la loi et la justice vous débarrassent d'une vie désormais +honteuse et misérable, d'une vie que, en admettant la fable dont vous +avez accru votre crime, vous deviez à la morte, et que vous avez tenté +par tous les moyens de lui escroquer.» + + +Cet avocat n'osait pas demander la peine capitale dans la crainte d'un +acquittement pour un crime monstrueux commis par un homme ne méritant +aucune pitié. + +Cet autre avocat,--également ministère public, demandant et obtenant +la mort de l'accusé, mais disant qu'il n'est pas certain que la +société ait le droit de tuer--me font voir--une fois de plus--qu'il +est des absurdités, des bêtises qui ont la vie bien dure et qu'il faut +tuer plusieurs fois. + +Aux mêmes insanités, je ne puis faire que les mêmes réponses;--mais je +commencerai par dire: + +A soutenir l'abolition de la peine de mort, on peut se laisser +entraîner sans une conviction bien entière, parce que cette plaidoirie +est féconde en phrases brillantes, faciles et toutes faites,--parce +qu'elle a un air généreux, libéral, humain. + +Pour soutenir l'avis contraire qu'on aimerait peut-être mieux ne pas +avoir, et dont la popularité et le succès sont beaucoup moins +certains, il faut être bien complètement, bien résolument de cet avis. + +Il est curieux de remarquer que les plus ardents adversaires de la +peine de mort sont des gens qui, en même temps, s'efforcent de +réhabiliter Robespierre, Danton, Fouquier-Tinville, Carrier, Marat, +etc., etc., puis d'excuser d'abord et d'expliquer ensuite et de +glorifier _la Terreur_, la guillotine permanente, les mitraillades de +Lyon, les noyades de Nantes, la Commune, etc. + +Les adversaires de la peine de mort se fondent sur deux arguments que +voici: + +1º «L'échafaud est inutile;--l'échafaud n'effraye pas les assassins.» + +Qu'en savez-vous? Vous savez qu'un homme n'a pas été arrêté par +crainte de l'échafaud; mais, si un homme, dix hommes ont subi cette +crainte salutaire, iront-ils vous dire: «Mon bon monsieur, j'étais +tourmenté d'un âpre désir de tuer mon ennemi et d'assassiner un homme +riche qu'on ne pouvait dépouiller autrement, mais j'ai reculé devant +l'idée de la guillotine.» + +Admettons un moment que la peine de mort n'empêche pas l'assassinat, +vous supprimez la peine de mort; mais que faites-vous des assassins? +Vous leur infligez les travaux forcés.--Mais, si la crainte de la plus +forte peine a été inefficace, pensez-vous que la crainte d'une peine +moindre serait plus puissante? + +Non; alors supprimons les travaux forcés. + +De même pour l'emprisonnement--et nous descendrons toujours jusqu'à ce +que nous ayons une peine homéopathique à la trois centième relative. + +Mais heureusement que votre raisonnement ne vaut rien; car il +conduirait à ce raisonnement terrible: + +La peine de mort est impuissante; il faut donc ne pas diminuer la +peine, mais l'augmenter jusqu'à ce qu'on obtienne un résultat;--alors +il faut recourir aux supplices, à la torture, aux membres rompus, à +l'écartellement: est-ce là ce que vous voulez?--C'est cependant ce que +vous demandez--en disant la peine de mort inefficace, c'est-à-dire +insuffisante. + +Dans le crime, comme dans toutes les autres circonstances, l'homme, à +son insu parfois, fait un calcul des peines et des plaisirs;--on ne +veut pas payer trop cher:--tel jouera un an de sa liberté contre la +chance de s'approprier cent francs, qui reculera s'il ne peut prendre +que dix sous en encourant la même peine, ou s'il doit jouer deux ans +contre la capture de cent francs. + +Il y a des voleurs qui ne volent jamais la nuit, quoiqu'ils aient +moins chance d'être pris qu'en volant le jour, parce qu'ils ne veulent +risquer qu'une certaine peine, et ne pas trop mettre au jeu. + +Ces assassins sont une bande à part,--devenue plus nombreuse depuis +qu'ils ne jouent plus contre l'échafaud, mais seulement contre +certaines chances aléatoires de l'échafaud--depuis qu'on rend des +points aux assassins. + +2º Argument. + +«La société n'a pas le droit de tuer un homme, elle ferait dans ce cas +ce qu'elle reproche au criminel d'avoir fait.» + +Il y a cependant une certaine nuance sur laquelle j'appelle votre +attention.--La société tue un homme parce qu'il en a tué un--et aussi +pour l'empêcher d'en tuer d'autres, et aussi pour faire savoir à ceux +qui seraient tentés de l'imiter qu'ils jouent leur tête, et aussi pour +rassurer la société justement alarmée. + +La société tue un homme parce qu'il en a tué un autre, l'assassin a +tué un homme parce qu'il avait une montre. + +L'homme attaqué par un assassin a-t-il le droit de le tuer pour se +défendre? + +C'est ce droit de se défendre que l'individu transmet à la société, et +le transmet diminué de tout ce que la passion, la peur, la colère +pourraient y ajouter d'arbitraire et d'excessif. + +Mais, si la société avoue qu'elle est impuissante à protéger ses +membres contre l'assassinat, elle rend à chaque individu la délégation +qu'il lui a faite,--chacun rentre en possession de sa défense +personnelle;--de là nécessairement, la vendetta, la loi de Lynch, le +revolver et le tomahawk. + +Qu'aurait-on dit et fait à M. Grille, si, voyant que l'assassin et le +calomniateur de sa femme n'est pas condamné à mort, l'y avait condamné +lui-même en lui brûlant la cervelle à l'audience?--Ce n'est certes pas +moi qui l'aurait blâmé. + +Vous trouvez que tuer un homme est horrible,--moi aussi. + +Que tuer un homme, fût-il un scélérat, c'est encore fort triste. + +C'est mon avis. + +Que la guillotine est un objet hideux. + +Je le pense comme vous. + +Que l'office de bourreau et le bourreau lui-même sont ignobles et +répugnants. + +Rien n'est plus clair. + +Qu'il serait à désirer qu'on ne tuât plus personne, qu'on brûlât la +guillotine. + +Nul au monde ne le désire plus sincèrement et plus vivement que moi. + +En un mot qu'on supprimât la peine de mort. + +Je vous défie d'y applaudir plus que moi. + +Supprimons donc la peine de mort, mais que messieurs les assassins +commencent. + +La peine de mort, grâce aux phrases dues à la sympathie qu'il est de +mode d'afficher pour les scélérats,--grâce aux faiblesses et à la +sottise des jurés, n'existe déjà plus que très exceptionnellement pour +quelques assassins, empoisonneurs, incendiaires, parricides, +etc.;--mais elle subsiste et elle subsistera pour ceux qui laissent +voir des chaînes de montre, pour ceux qui passeront pour avoir de +vieux louis enfouis; elle subsistera pour la pauvre fille qui refuse +d'épouser un mauvais sujet auquel elle aura inspiré une fantaisie. + +La peine de mort n'existera plus pour les criminels, elle sera +réservée exclusivement aux innocents. + + + + +KLMPRSK + + Un jour le Bon Dieu s'éveillant. + Fut pour nous assez bienveillant. + + +La mode, qui exerce un despotisme si invincible est en même temps si +mobile, que, si elle inquiète à juste titre ceux qu'elle adopte, elle +ne doit pas décourager ceux qu'elle néglige et semble dédaigner, et +qui peuvent avoir leur tour demain; elle est si changeante, qu'elle a +fini par s'ennuyer d'elle-même, se trouve vieillie, ne se croit plus +elle-même à la mode, change de nom, et se fait aujourd'hui appeler le +«chic». + +Aussi ai-je hésité, dans la crainte d'effaroucher les lecteurs, à +rappeler ces deux vers de Béranger, si admiré, si loué pendant un +temps, et aujourd'hui si dédaigné, si oublié avec une égale injustice +et une semblable exagération. Mais cette épigraphe convenait si bien +à la petite histoire que je vais raconter, elle m'est si bien venue +d'elle-même sous la plume, que je me suis risqué et résigné. + +On aimerait à se représenter l'Être suprême invisible et senti dans +tout, sans qu'on osât lui donner une forme et une figure, aimant, +protégeant, réglant d'un égal et paternel amour son oeuvre tout +entière, tout ce qu'il a créé,--tout ce que nous voyons et tout ce qui +est au delà de ce que nous voyons, les mondes infinis et un grain de +poussière--les soleils et les lucioles--les mers et la goutte de +rosée--l'homme et les insectes microscopiques, rien n'étant grand ni +petit aux regards de cette souveraine et divine intelligence. + +Malheureusement, la Bible, que nous sommes obligés de croire, nous le +montre autrement.--Pendant plusieurs siècles, selon les saintes +écritures, Dieu s'est presque exclusivement consacré au petit peuple +hébreux qu'il a appelé «son peuple» par préférence et excellence, et +dont il a été le Dieu particulier et confisqué, lui sacrifiant le +grand peuple Égyptien et tous les peuples ses voisins, dans cette +terre qu'il lui avait «promise», et où il l'avait conduit sans se +décourager, quoiqu'il dit lui-même à Moïse: «Décidément, ce peuple a +la tête trop dure» (Duræ cervicis; _Exode, XXXII, 9_. Ce qui est +répété dans le _Deutéronome, IX, 13_.)--Il alla jusqu'à lui envoyer +son fils, par une préférence extraordinaire, et, je dirai même, +difficile à comprendre--et, ce fils, ils le crucifièrent. + +Je me croyais donc fondé à croire Jéhovah moins jeune, et guéri à +jamais d'un pareil engouement et remonté chez lui, à cette hauteur +d'où sont égales les montagnes et les taupinières, les chênes et les +brins d'herbe, les éléphants et les fourmis. + +Lorsque je trouvai par hasard en flânant sur les quais de Paris un +vieux petit volume recouvert de parchemin jauni, qui m'obligea à +penser autrement. + +Oh! les bonnes flâneries sur les quais de Paris, à fouiller sur les +parapets les boîtes des bouquinistes! + +A vrai dire, depuis si longtemps que j'ai quitté Paris, c'est la seule +chose que j'aie jamais regrettée--de cette ville, que Victor Hugo a +appelée la «ville lumière», prenant naïvement pour une lumière la +lueur rouge de l'incendie. + +Voici ce que raconte ce _bouquin_: + +«La terre, dit un jour Jéhovah, ce monde, un des moindres du nombre +infini que j'ai créés, me donne plus de soucis que tous les +autres.--J'avais de mon mieux, et assez bien je puis le dire sans +vanité, organisé les choses, pour que la courte existence des +habitants de la terre fût très supportable et même assez heureuse; +mais tous leurs efforts tendent à déranger l'ordre que j'ai établi, à +inventer des maladies du corps et de l'esprit, à se créer des +ambitions absurdes, des désirs irréalisables, des chagrins et des maux +de tous genres, tant les uns contre les autres, que chacun contre +soi-même, et je n'entends monter que des plaintes, des récriminations +contre le sort, contre la vie, contre moi-même. + +»Je veux faire encore un essai;--mais, par le Styx, ce sera le +dernier!--Je vais tenter de rendre un peuple heureux et de lui donner +tout ce qu'il peut raisonnablement désirer, et même un peu au delà.» + +Il prit un peuple, le plaça dans une contrée située de la façon la +plus avantageuse, entre des mers--un climat tempéré, un sol fertile; +puis il doua les femmes non seulement d'une beauté suffisante, mais +encore d'une grâce particulière et d'un charme spécial;--il doua les +hommes de bravoure et d'un certain esprit qui n'est pas précisément +«la raison ornée et armée», mais d'une autre espèce plus pratique, +plus agréable, peut-être plus capable de distraire et d'amuser:--il +leur donna surtout la gaieté. La gaieté! cette santé de l'esprit, ce +soleil qui colore la vie de teintes si riantes, qui rend les maux +légers; il leur donna le rire, le seul avantage bien constaté que +l'homme ait sur le singe. + +Il leur expliqua que la monarchie est l'image du gouvernement paternel +et fait d'un peuple une famille, puis il leur choisit lui-même une +succession de rois aimant tendrement le peuple. + +Mais de ces rois ils assassinèrent le premier, ils décapitèrent le +second et forcèrent le troisième à s'en aller, après avoir échappé six +fois aux couteaux et aux pistolets, aux cris de «Vive la liberté!» + +«La liberté! dit Jéhovah, c'est un aliment de trop haut goût et de +trop difficile digestion et assimilation pour vos faibles estomacs. +Vous en avez eu jusqu'ici plus que vous n'en pouvez supporter; vous +n'êtes pas des esclaves aspirant à briser leurs chaînes, vous êtes des +domestiques capricieux aimant à changer de maîtres.--Eh bien, je vais +vous satisfaire,--je vais vous mettre en République;--vous aurez alors +quelques douzaines de maîtres, de tyrans, dont vous changerez tous +les dimanches. + +«Puis je ne m'occupe plus de vous--débrouillez-vous. Je vous défends +même d'écrire sur vos pièces de cent sous que je vous protège +particulièrement, parce que désormais cela ne sera plus vrai.» + +A ceux-là il n'envoya pas son fils, peut-être ne l'osa-t-il pas. + +Et il fit comme il l'avait dit. + +Et ce peuple se mit à ne plus labourer la terre si fertile qui lui +avait été donnée. + +Tout le monde voulut être médecin, avocat, notaire, homme politique, +ministre, président de la République. La gaieté disparut; il ne crut +plus à Dieu, mais il crut à tel ou tel avocat, à tel ou tel général, à +tel ou tel déclassé, à tel ou tel fruit sec. + +Il nomma pour le gouverner des hommes dont il exigea des promesses +impossibles à réaliser,--qui ne seraient pas restés trois jours au +pouvoir s'ils avaient tenté de tenir leur parole, et qui, ne la tenant +pas, étaient renversés au bout de huit jours. Ce peuple, qui avait été +longtemps un objet d'envie et de respect, devint un objet de pitié et +de dérision;--au drapeau blanc, il substitua le drapeau tricolore, +puis le drapeau rouge, puis le drapeau noir;--il déclara _la_ +république _une et indivisible_, et se partagea en cent hordes ou +meutes sous différents noms, si bien que leur vrai drapeau, celui qui +eût convenu à cette situation, eût été la culotte d'Arlequin. + +On gaspilla, on vola, on assassina; on fit, sinon des vertus, du moins +des titres de gloire et de popularité, de tout ce qui autrefois +déshonorait. + +Au milieu de la foule, il se trouva par hasard un homme un peu +bizarre, ami du vrai, du juste, du grand et du beau,--spectateur +désintéressé, n'ayant envie de rien, ne voulant rien être dans +rien;--il n'était guère écouté et choquait beaucoup de gens par les +vérités qu'il émettait de temps en temps;--on ne disait jamais de lui: +«Il a raison, aujourd'hui»;--mais on a dû souvent dire: «Comme il +avait raison, il y a dix ans, il y a vingt ans!» Son faible, sa +marotte, sa manie était de chercher patiemment des vérités;--puis, +quand il en avait trouvé une, de l'éplucher, de la décortiquer, de la +«décaper», de la nettoyer, de la fourbir, de la frotter, de la faire +luire, en la réduisant à la plus simple, plus intelligible et plus +brève expression. + +Puis, quand il en avait rassemblé quelques-unes, de leur donner la +volée comme à un essaim de libellules échappées de leurs chrysalides. + +Non seulement on ne lui en savait aucun gré, mais beaucoup s'en +ennuyèrent, s'en offensèrent et lui voulaient du mal;--il s'en +affligeait quelque peu, parce que cette indifférence ou cette +malveillance l'empêchaient de faire le bien qu'il aurait voulu +faire,--et il ressemblait à cet autre homme qui avait gagé de vendre +sur un pont des louis d'or à trois sous la pièce, et auquel on n'en +acheta pas un; ce qui lui fit gagner son pari. Cependant, comme cette +malveillance allait jusqu'à la haine, il imagina de mettre à l'avenir +ce qu'il avait à dire sous un nom d'emprunt qui ne serait pas +compromis comme le sien, et permettrait peut-être de voir accepter et +adopter quelques-unes des vérités qu'il croyait utiles. + +Il pensa un moment à prendre pour _gérant responsable_ le grand +philosophe Koung-fou-Tsé que les jésuites ont appelé Confucius--mais +on était habitué à ne pas prendre les Chinois au sérieux, la Chine +n'était pas à la mode, et lui-même avait plus d'une fois parlé de ce +grand homme avec admiration; ce qui aurait fait soupçonner +l'expédient. + +Un jour qu'il avait amassé un certain nombre d'aphorismes, d'axiomes +plus hardis encore que de coutume, il jugea que, pour échapper à +l'indignation et au mépris, il était temps de mettre son idée à +exécution. + +En effet. + +C'était un chapelet assez dangereux. + +Par exemple. + +Deux et deux font quatre. + +La prétendue république n'est pas un but, c'est une échelle. + +La partie est toujours moins grande que le tout. + +On attaque les abus non pour les détruire, mais pour s'en emparer et +en jouir. + +Le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite. + +Les avocats s'intitulent les «défenseurs de la veuve et de +l'orphelin»;--mais la veuve et l'orphelin n'auraient pas besoin d'eux, +s'il n'y avait toujours en face de leur défenseur un autre avocat qui +y oblige. + +Un nombre, quel qu'il soit, est toujours pair ou impair. + +L'avocat, après dix ans d'exercice de sa profession, ayant plaidé dans +toutes les questions le pour et le contre, n'a plus aucun discernement +du juste ni du vrai--et est tout à fait incapable de prendre part aux +affaires publiques. + +La liberté de chacun a pour limite la liberté des autres. + +Cinq et quatre font neuf, ôté deux reste sept, etc., etc., etc., et +autres paradoxes vrais peut-être, mais étranges, choquants, n'ayant +nulle chance d'être acceptés.--C'était plus que n'en pouvait supporter +la patience de ses concitoyens. + +Il se décida à ne publier de pareilles hardiesses que sous le nom du +«philosophe». + + KLMPRSK + +Cette publication n'excita pas autant qu'il l'avait craint +l'indignation générale,--à cause de la situation du gouvernement; le +Président trônait depuis trois ans, le ministère depuis trois +mois.--C'était un assez rare exemple de longévité.--Un parti s'était +formé de tous les partis aussi ennemis entre eux pour le moins qu'ils +l'étaient du parti au pouvoir, mais pour le moment d'accord sur ce +point, qu'il fallait le renverser et rendre la place libre,--chacun à +part soi, espérant jouer ses alliés et s'emparer de la place. + +Ce qui, dans les idées émises par _Klmprsk_, concernait la république, +reçu avec colère et haine par les uns, était accepté par les autres, +qui ne l'appliquaient qu'à leurs adversaires. + +On en parla beaucoup, on questionna l'écrivain; il prit des airs +réservés et mystérieux, répondit qu'il avait juré de ne pas trahir +_Klmprsk_--qu'à la moindre indiscrétion, cesserait toutes relations +avec lui--puis il s'en alla à la campagne, et de là, croit-on, à +l'étranger, mais, en tout cas, disparut tout à fait. + +Mais, se demandait-on, quel est ce _Klmprsk_? Les uns disaient: «C'est +un diplomate!»--les autres, c'est un général ou un ancien +ministre,--en tout cas, un homme supérieur. Mais quel nom! comment ça +se prononce-t-il? Quelqu'un s'avisa de donner à chaque lettre le nom +dont on l'appelle et cela produisit: + +_Kaelempeereska_--mais c'était encore long et difficile. Une personne +plus pratique rappela ce qu'avait fait autrefois un musicien +compositeur allemand qui avait beaucoup de talent, mais un nom si +hérissé de consonnes, si impossible à prononcer, qu'il n'y avait pas +moyen d'en faire un nom répété par la foule et célèbre;--il avait +imaginé, au-dessous de son nom, d'ajouter entre parenthèses: +prononcez: _Guillaume_. + +Eh bien, Klmprsk--se prononcera GUSTAVE. + +Ce logogriphe avait occupé l'attention pendant une semaine.--Quelques +individus s'étaient fait une position dans certains salons en +affectant des airs discrets comme s'ils en avaient su sur Klmprsk plus +qu'ils n'en voulaient dire. + +La mode s'en empara,--les femmes portèrent des manches et des +tournures à la _Gustave_. + +En même temps, on créa un petit journal--et on fit jouer un vaudeville +sous ce titre: + + KLMPRSK + + _Prononcez Gustave_ + +Le journal, dont les collaborateurs étaient soupçonnés de ne pas être +étrangers au vaudeville, répandit le bruit que le ministère avait +exigé des suppressions et des modifications.--C'était un attentat à la +liberté de la presse et cela devait amener du bruit; aussi la police +meubla la salle d'un nombre respectable de ses agents, ce qui provoqua +ce qu'elle voulait empêcher. On applaudit la pièce à tout rompre. Les +sifflets risqués par la police firent applaudir jusqu'au délire. On +cria: «Vive Gustave!» et «A bas le ministère! A bas le président!» + +Ce journal rendit un compte enthousiaste de l'oeuvre; un journal +appartenant au pouvoir «actuel», comme il avait appartenu au pouvoir +précédent, tout prêt à se livrer à ses successeurs, écrivit: + +«Ce nom ridicule que vous acclamez, ce nom de _Klmprsk_ que vous +prononcez arbitrairement _Gustave_, nous le prononçons _Jocrisse_.» + +Le premier journal répliqua: «Il vous plaît de donner un nom au héros +du jour et, en bon parrain, vous lui donnez le vôtre.» + +Le journal officiel, offensé, envoya treize témoins demandant une +réparation,--l'offenseur leur opposa treize témoins qui rédigèrent et +publièrent des procès-verbaux, de sorte que vingt-six individus +bénéficièrent de la publicité qui leur avait échappé jusque-là et +eurent leur part de la gloire des combattants. Le duel fut ainsi +annoncé comme une pièce de théâtre,--contrairement à l'usage ancien +qui aurait blâmé comme du plus mauvais goût que combattants et témoins +ne gardassent pas le silence complet sur ce genre d'affaires; le +combat dura une heure et demie:--il y eut trente-deux reprises; il est +vrai que les adversaires se contentèrent de battre l'air de leurs +flamberges à quatre longueurs de la lame;--un cependant, s'étant +imprudemment rapproché, reçut un coup sur les doigts.--Les vingt-six +témoins arrêtèrent le duel,--douze médecins qu'ils avaient amenés +déclarèrent que le blessé ne pouvait continuer sans se trouver dans un +état d'infériorité,--on déclara l'honneur satisfait.--Le blessé, qui +était le rédacteur du _Klmprsk_, soupçonné d'être l'auteur du +vaudeville, rentra en ville le bras en écharpe et se montra ainsi au +théâtre le soir.--Les deux journaux publièrent un nouveau +procès-verbal du duel rendant hommage à la bravoure, à l'intrépidité +des deux adversaires,--signé des vingt-six témoins et des douze +médecins. Le public qui, chaque soir, encombrait le théâtre pour aller +applaudir le vaudeville et crier: _Vive Gustave! Conspuez le +ministère! Conspuez le président!_--fit une ovation au blessé, accusa +le ministère d'être intervenu sans nécessité et d'avoir aggravé ainsi +son premier crime d'attentat à la liberté de la presse. + +Le nombre des abonnés du _Gustave_ se décupla en trois jours;--le +ministère fit éplucher le journal, un substitut zélé trouva facilement +un délit dans quelques lignes--et on fit un procès.--Le jour de +l'audience, le tribunal était encombré;--en vain, le président menaça +de faire évacuer la salle si on se permettait la moindre +_manifestation d'approbation ou d'improbation_. Il ne put empêcher +les cris de: _Vive Gustave! A bas le président! A bas le ministère!_ + +L'accusé fut prudemment acquitté;--en vain le président du tribunal +voulut résister, on le saisit sur son fauteuil, et quatre solides +gaillards, relayés de temps en temps par quatre autres gaillards non +moins solides,--le portèrent en triomphe et lui firent faire le tour +de la place--en mêlant son nom et son éloge à ceux de Gustave--et aux +imprécations contre le ministère et contre le président. + +On arrêta quelques-uns des manifestants; mais les autres les +arrachèrent presque tous aux mains des agents de police;--ceux que ces +agents purent emmener furent relâchés le soir; on n'osait pas leur +faire des procès qui, dans l'état d'effervescence des esprits, +seraient suivi d'autant d'acquittements. + +Arriva le moment des élections générales.--Quelqu'un proposa la +candidature de _Klmprsk_;--elle fut acclamée avec ardeur non seulement +dans la capitale mais dans toutes les circonscriptions;--le cri de +_Vive Gustave!_ fut déclaré par le ministère «cri séditieux» et +faisait tomber ceux qui le hurlaient sous le coup de soixante-quatorze +articles de loi, ce qui centupla en vingt-quatre heures le nombre des +crieurs.--Le cri de _Vive Gustave_ était toujours accompagné des cris +de: A bas les ministres! A bas le président! + +Le journal _Klmprsk_--prononcez _Gustave_--célébra les vertus de son +candidat,--et elles étaient nombreuses. L'avenir que son élection +promettait au pays décuplait toutes les félicités du paradis de +Mahomet. + +Le journal officiel attribua à _Klmprsk_ tous les vices et quelques +crimes--et annonça que son élection serait la ruine et la perte de la +patrie. + +Le ministère fit un _chassé croisé_ de préfets et de sous-préfets pour +s'opposer au torrent; on ne s'occupa plus que de la question +_Klmprsk_.--Ce fut une belle époque pour les filous et les escarpes de +la capitale, auxquels la ville fut abandonnée à merci. + +Les deux partis couvrirent les murs et les maisons d'affiches de +toutes les couleurs; les _gustavistes_ rappelaient que c'était +_Klmprsk_ qui, à Xerxès, qui lui disait de rendre ses armes, avait +répondu: «Viens les prendre!» + +Les _antigustavistes_ soutenaient qu'ils avaient des preuves qu'il +était le petit-fils du célèbre _Cartouche_ et les électeurs croyaient +les uns et les autres. + +Quelques agents de police ayant reçu l'ordre d'arracher les affiches +_gustavistes_, furent roués de coups, assommés par les _gustavistes_ +qui tapaient en criant: «On assassine nos frères!» A l'émeute manquait +encore le cadavre traditionnel qu'on doit promener par les rues en +criant: «Aux armes!» + +On ramassa un citoyen ivre-mort qu'on coucha sur un brancard et que +quatre robustes manifestants commencèrent à promener. Mais l'ivrogne +se réveilla et se prit à chanter sans qu'il fût possible de le faire +taire;--il fallut le remettre à terre au coin d'une borne où il se +rendormit. + +Heureusement passait une de ces mascarades appelées _enterrements +civils_, avec des drapeaux et des immortelles teintes en rouge--sans +oublier des stations aux cabarets, chemin faisant, où on buvait aux +vertus et au patriotisme du mort «libre penseur». + +Les citoyens qui portaient le défunt se firent un plaisir et un devoir +de prêter le corps de leur ami pour accomplir la tradition, le rite et +le cérémonial de l'émeute. + +Deux millions de bourgeois terrifiés fermèrent leurs portes, laissant +la rue au pouvoir de quelques centaines de fripouilles. + +Le président avait déjà quitté son palais, les ministres déguisés, qui +en marmitons, qui en vieilles femmes, s'étaient mis à l'abri. Pendant +ce temps, le suffrage universel fonctionnait. _Klmprsk_ fut élu à la +presque unanimité par trois cent soixante-cinq collègues sur trois +cent soixante-six. Au trois cent soixante-sixième, il y eut +ballottage; mais tout portait à croire qu'il suivrait l'exemple des +autres. Voilà donc _Klrmpsk_--prononcez _Gustave_--seul représentant +de tous les départements. On cherche quel titre lui donner. Tout le +peuple était dans l'ivresse. On le nomma. + + CHAMBRE DES DÉPUTÉS + +et protecteur à vie--avec hérédité pour les enfants qu'il pourrait +avoir, mâles ou femelles. + +--Maintenant, dit un des plus forts politiques du parti gustaviste, il +est temps que le héros paraisse, et qu'on le conduise, ou plutôt qu'on +le porte en triomphe au palais de la présidence. + +Et déjà les plus obstinés adversaires se préparaient à faire amende +honorable et à lui offrir leur concours fidèle et dévoué. + +Mais où est-il? + +On se mit à sa recherche, on proclama, on fouilla.. on... + +Mon petit livre couvert de parchemin ne va pas plus loin; les +dernières pages ont été déchirées et manquent. + +De sorte que nous ne pouvons savoir quel fantoche, Arlequin, +Polichinelle ou Pierrot, a hérité de l'enthousiasme et de l'engouement +excités pour cet homme qui n'avait jamais existé, ni à quel degré de +bêtise et de misère tomba ce peuple que Jéhovah avait en vain essayé +de faire heureux. + + + + +LOGOGRIPHE + + +J'avais résolu, pour cette fois, de m'abstenir de toute politique. Si +je ne puis tenir tout à fait cette promesse faite à moi-même, je m'en +approcherai cependant le plus possible; après avoir, comme disent les +papes en nommant des cardinaux, _expectoré_ deux ou trois petits +points que j'ai sur le coeur, et qui m'étoufferaient, je passerai à +autre chose. + +Rien ne réussit comme le succès;--qu'on se rappelle l'audacieuse +tentative de Malet,--improprement appelée la conspiration de Malet, +puisqu'il était seul, sans complices; en 1812, pendant la guerre de +Russie, il se nomme gouverneur de Paris, jette en prison Rovigo et +Pasquier,--ministre et préfet de police--entraîne plusieurs +régiments, etc.--Traduit devant une commission militaire, le président +Dejean lui demandant quels étaient ses complices, il lui répondit: +«Vous-même, si j'avais réussi.» + +C'est ce qu'on vient de voir pour le général Boulanger. Nommé dans +trois départements, il voit, en vingt-quatre heures, s'accroître, +d'une façon à la fois comique et répugnante, le nombre de ses +partisans, de ses flatteurs--parmi lesquels des hommes qui, la veille, +le vilipendaient et le bafouaient ne se montrent pas les moins +ardents. + +Je me rappelle que, lors de la révolution de 1848, un des plus dévoués +et des plus ardents serviteurs du gouvernement si malheureusement +tombé, rencontrant un des chefs du parti républicain, s'élance vers +lui, lui prend la main, la serre avec force, et lui dit: «J'espère que +vous êtes des nôtres!--Vive la République!» + +Naturellement,--les membres d'une nouvelle institution, les +«reporters», se sont précipités sur le général à sa rentrée à +Paris;--il les a tous reçus, a répondu à toutes leurs questions et +surtout leur a dit ce qu'il a pensé avoir intérêt à répandre ou à +faire croire, car les reporters en chasse ont l'avidité du requin qui +suit un navire, et avale gloutonnement tout ce qu'on en jette, les +vieilles marmites et les casseroles, comme le lard. + +Le général, donc, ne leur a pas caché l'enthousiasme dont il est +l'objet:--il n'a pas gardé le secret aux nouveaux et subitement +convertis. + +Un de ces messieurs lui ayant effrontément et cyniquement demandé où +il prenait les grosses sommes qu'il avait dépensées pour sa triple +élection, et pour la vie qu'il mène depuis quelque temps, M. Boulanger +lui a répondu: «De l'argent? Ne me parlez pas d'argent, j'en regorge, +tout le monde m'en envoie: voici un plein panier de lettres chargées +que je n'ai pas encore pu décacheter, tant il y en a d'autres non +moins chargées et pleines d'argent.--Il y en a qui m'envoient 20,000 +francs, d'autres 1,000 francs, d'autres trente sous;--il me faut cinq +secrétaires pour décacheter les lettres,--et le reporter s'est +empressé d'aller porter la chose à son journal. Ce n'est peut-être pas +vrai, mais cette situation n'est pas sans exemple.--Du temps d'une +autre Fronde contre le Floquet qui s'appelait alors Mazarin, le +Boulanger qui s'appelait duc de Beaufort,--devint l'idole de la +population de Paris, et fut surnommé le «Roi des halles».--Un jour +qu'il jouait à la paume, au Marais, les dames de la halle allaient +par peloton le voir jouer et faire des voeux pour qu'il gagnât.--Comme +elles faisaient du tumulte pour entrer et que le maître paumier s'en +plaignait, le duc fut obligé de quitter le jeu et de venir leur parler +à la porte. On convint que les femmes entreraient en petit nombre les +unes après les autres pour le voir jouer. «Eh bien, ma commère, dit-il +à une d'elles, vous avez voulu entrer: quel plaisir prenez-vous à me +voir perdre mon argent?»--Elle lui répondit: «Monsieur de Beaufort +jouez hardiment, vous ne manquerez pas d'argent; ma commère que voici +et moi, nous avons apporté deux cents écus; s'il en faut davantage, +j'irai en chercher.» + +Quelque temps après, comme il passait devant l'église Saint-Eustache, +une troupe de femmes se mit à lui crier: «Monsieur, ne consentez pas +au mariage avec la nièce du Mazarin, quelque chose que vous dise ou +vous fasse votre père; s'il vous abandonne, vous ne manquerez de rien: +nous vous ferons tous les ans une pension de soixante mille livres +dans la halle.» + +La popularité dont jouit en ce moment le général Boulanger est +incontestable: les relations des reporters et des journaux suffiraient +pour rendre vrai demain ce qui ne l'était pas hier;--la foule va où +va la foule, sans bien savoir où; on lui envoie tant d'argent que +cela!--et moi aussi, je vais lui envoyer 1 fr. 50. + +On va donner son nom à une rue de Paris, et, dans tous les chefs-lieux +des départements où il a été et sera élu, on parle d'une statue. + +Mais que de lettres! que de félicitations! que d'offres de dévouement! +que de demandes aussi!--des femmes lui tricotent des bretelles, une +vieille dame lui envoie des pruneaux, en rappelant combien sa santé +est précieuse à la France. + +Il reçoit des vers, des odes, des acrostiches;--entre toutes ces +missives, une mérite d'être citée: elle est de M. Joseph Prudhomme, +fils naturel d'Henri Monnier, professeur d'écriture et de grammaire, +élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les cours et +tribunaux. + + +«Brave général, lui dit-il, c'est comme grammairien et au nom de la +langue française et de l'alphabet que je viens vous dire: Heureuses +les lettres, les neuf lettres qui ont l'honneur d'entrer dans votre +nom!--tristes sont celles qui restent en dehors!--Ces neuf lettres +deviennent l'aristocratie de l'alphabet, les autres sont la foule, la +populace, l'_ignobile vulgus_; les écrivains de mérite, s'efforceront +de les employer le moins possible. + +»Déjà ces neuf lettres composent un grand nombre de mots, un si grand +nombre de mots qu'il ferait presque une langue, et qu'il suffirait de +quelques légères modifications dans l'orthographe pour qu'on pût +parler le «boulangisme». + +»Ce nom est bien grand, il promet, il contient tout; outre la paix et +la revanche, outre la prospérité et la moralisation du pays, le +patriotisme, la liberté, la fraternité, etc. + +»Voici un petit échantillon des mots qui, déjà, se peuvent écrire avec +les neuf lettres de votre nom.--Je dis petit échantillon; car j'en ai +trouvé cent trente et un;--j'en cherche et j'en trouverai encore. + +»Blague--gabeur--gobeur--bouge--boue--rouge--ogre--roué--rogne--bagne +--glu--rue--v'lan--âne--auge--Labre (saint)--bulle (de savon)--onagre +--bougre--grue--bourbe--balle--grêlon--rage--gueule--borne--grève--râle +--nul--goule--ravage--banal--grabuge--borgne--lave--gaver--bave +--glou-glou--narguer--galon--geôle--gale--veule--bran, etc., etc., etc. + +»Qui sait si on ne compléterait pas la langue avec vos prénoms? + +»Si, par votre influence toute-puissante, brav' général, j'entre à +l'Académie française, d'abord vous pourriez compter sur ma voix pour +vous y faire entrer à votre tour, et ensuite je consacrerais mes +veilles à la formation, au perfectionnement de la langue boulangienne +toute tirée de votre nom; les lettres qui, obstinément, se +refuseraient à cet honneur, seraient considérées comme suspectes, et +rejetées pour le goût et le beau langage. + + »JOSEPH PRUDHOMME.» + +Et moi aussi, je veux donner quelque chose au brav' général; car on +s'aborde dans la rue, et on se demande réciproquement: «Qu'avez-vous +envoyé au général?...» Je n'ai pas, du reste, ce qui me distingue +avantageusement, attendu son triple succès, pour lui fournir, par les +exemples de Cromwell et de Bonaparte, la seule et efficace manière de +dissoudre une Assemblée. + +Je veux aujourd'hui, quoique ce soit hardi, peut-être imprudent--lui +dire deux vérités: + +La première, c'est qu'il ne faut pas s'enorgueillir de la +popularité--et de la multiplicité des suffrages.--On ne vote pas pour +celui-ci ou celui-là, mais contre celui-là ou celui-ci.--Le favori +n'est le plus souvent qu'un prétexte.--«Vive Boulanger!» ne veut +peut-être dire que «A bas Floquet!» et même «A bas la République!» + +--Vous valiez mieux, dit Sénèque à Lucilius, quand vous plaisiez à +moins de monde. + +Pourquoi, brav' général?--Connaissez-vous un général qui n'ait donné +des preuves de bravoure?--Où, quand, et comment M. Boulanger en a-t-il +donné plus que les autres? Et, d'ailleurs, que signifie cette épithète +qui s'applique à tous, non seulement à tous les généraux, mais à tous +les colonels, à tous les sergents, à tous les soldats?--Comme éloge, +c'est banal et commun. + +A Cromwell--qui, lui, savait dissoudre une Assemblée, un de ses +courtisans faisait remarquer, avec enthousiasme, la foule énorme qui +se pressait sous ses fenêtres pour le voir. + +--Il y en aurait encore bien plus, dit le Protecteur, si on me menait +pendre. + + +Beaucoup--même parmi les conservateurs, ont voté pour le brav' +général, le jugeant instrument de guerre, machine de dissolution pour +la République--et peu capable par lui-même de se soutenir et de +s'installer. C'est ce sentiment qui a tant servi à l'élection du +prince président en 1848.--C'était quelqu'un dont on se débarrasserait +facilement.--On a vu plus tard qu'on s'était trompé. + +Peut-être agit-on aujourd'hui aussi légèrement, en ne faisant qu'un +cas très médiocre de la personnalité de M. Boulanger. + +Cependant--en examinant l'entourage, la cour, les associés de M. +Boulanger, on peut dire que «ça manque de Morny», et, sans Morny, le +prince Louis-Bonaparte ne serait pas devenu l'empereur des +Français;--de même que, sans Ollivier, il serait peut-être encore sur +le trône. + +On me dit qu'un député,--un de ceux qui ont crié le plus énergiquement +«A bas le dictateur!» lors de la séance de la démission,--inquiet de +sa situation et, pour se concilier la faveur du général, témoigner son +repentir et assurer sa réélection, se propose, à la rentrée des +Chambres, de déposer deux projets de loi, par lesquels--à l'exemple du +Sénat romain pour César:--1º il serait au-dessus des lois de façon à +n'être jamais forcé de faire ce qui ne lui plairait pas--ni empêché de +faire ce qui lui plairait;--2º on lui donnerait un droit absolu sur +toutes les femmes de la République. + +Les pauvres terrassiers viennent de recevoir une leçon dont je +voudrais être certain qu'ils profiteront. C'était bonnement, +innocemment, naïvement qu'ils s'étaient mis en grève, poussés, +encouragés par les démocrates, les labouvistes, les anarchistes, les +intransigeants, les exclusifs, les fructidoriens, les robespierristes, +les dantoniens, les maratistes, les montagnards, les possibilistes, +les nihilistes, les patriotes plus patriotes que les patriotes, les +sans-culottes, les terroristes, les communards, les tape-durs et +autres factions, tous ennemis acharnés les uns des autres et d'une +République soi-disant concentrée, une et indivisible. + +Ces bons terrassiers n'avaient aucune idée politique; aucun ne +pensait à être président de la République.--Ce qu'ils voulaient, +ce qu'on leur faisait espérer, c'était d'être plus payés à proportion +qu'ils travailleraient moins, d'avoir plus de temps à passer au +cabaret et plus d'argent à y dépenser, en s'offrant quelques petites +douceurs; car, demandez aux marchands de la halle si les ouvriers +aujourd'hui se privent de bons morceaux--et, regardez à la porte +des marchands de vin, vous y verrez de coquettes écaillères ouvrant +des huîtres.--On leur disait que c'était par méchanceté que les +patrons ne les payaient pas plus cher et exigeaient le travail de la +journée d'autrefois.--Les patrons avares avaient de l'or à n'en savoir +que faire.--Nul ne leur disait que, si la main-d'oeuvre devenait plus +chère, beaucoup de patrons seraient forcés de fermer les ateliers ou +de faire faillite. Tout cela intéressait peu le conseil municipal et +les «hommes politiques» de taverne, les Démosthènes du ruisseau.--J'ai +vu en 1830, en 1834 et en 1848, des émeutiers fanatiques prêts à se +faire tuer, mais les deux derniers sont morts en 1871: c'étaient +Flourens et Delescluze.--Aujourd'hui, on ne veut pas mourir, on veut +vivre et bien vivre, on attaque les abus pour s'en emparer et en +jouir; on avait donc espéré pousser les terrassiers et les autres +corps d'état en avant pour une revanche des journées de juin, en se +tenant à l'abri, et leur faire tirer les marrons du feu. + +Alors, on les accablait d'éloges, de sympathies, d'enthousiasme, on +leur promettait beaucoup d'argent, on leur en donnait même un +peu,--c'étaient tous des héros. + +Mais les terrassiers, très probablement grâce à leurs femmes, ne s'y +sont pas laissé prendre et sont restés sur leur terrain. + +Alors, conseil municipal, démocrates, patriotes, possibilistes, +nihilistes, etc., les ont subitement et carrément lâchés et +abandonnés.--Quelques terrassiers ont été blessés, d'autres mis en +prison,--tous ont perdu un mois de travail et de gain. + + +Je parlais tout à l'heure des reporters et de l'ardeur avec laquelle +ils s'étaient rués sur le général Boulanger, qui ne leur a pas plaint +une pâture qu'ils ont gobée avidemment. + +Il y a longtemps déjà--j'en ai cependant vu les commencements--que le +journalisme a triomphalement laissé derrière lui cette prétendue +renommée des Anciens--avec ses cent malheureuses trompettes; une +nouvelle classe de littérature, l'institution des reporters, y a mis +le comble. + +Une armée d'hommes de tous âges, sortis de toutes conditions ingrates, +ou moins amusantes,--les uns plus, les autres moins lettrés, plus ou +moins bien vêtus et quelques-uns très bien et «ayant du monde»; tous +hardis, résolus, imperturbables, quelquefois effrontés, forts d'un +droit qu'ils s'attribuent et qu'ils réclament hautement. Cette armée +infatigable ne se repose ni le jour ni la nuit.--Quelques-uns chassent +avec un carnier à la dernière mode, quelques-uns chiffonnent avec la +hotte et le crochet.--Cette armée se répand sur la ville en quête de +nouvelles--tous résolus à ne pas revenir bredouilles;--ils entrent +partout, avec l'autorité que des magistrats n'exercent qu'avec des +restrictions inviolables. + +Un artiste, un peintre, une cantatrice, célèbres ou à la mode, un roi, +un empereur arrivent-ils à Paris, à l'instant même, le reporter envoie +sa carte, et suit, sans attendre de réponse, le domestique qui la +porte, il s'assied et pose une série de questions à ces diverses +majestés qui répondent avec complaisance, les uns intimidés, les +autres malins:--«Quel âge avez-vous? Sortez-vous de parents +honnêtes?--Quelles sont vos vertus, quels sont vos vices? Quel vin, +quels mets préférez-vous? Tous ces cheveux sont-ils à vous? etc.» + +Une famille vient d'être frappée d'un immense malheur, un de +ses membres vient d'être assassiné ou de se tuer lui-même, le +reporter sonne: il demande à voir la veuve, les enfants... On +répond qu'ils sont tous accablés par la douleur et ne reçoivent +personne.--«Personne, c'est possible; mais moi, c'est différent;--je +suis--la presse!» Et alors on le reçoit, on répond en pleurant à des +questions les plus risquées, les plus indiscrètes. + +Pourquoi s'est-il tué? «Avait-il volé à la banque; où il était +employé? ou a-t-il découvert, madame, que vous le trompiez avec un de +ses amis? etc.» + +Le reporter s'en va, le carnier plein, mais, à l'instant même, lui +succède le reporter d'un autre journal;--pourquoi refuser à celui-ci +ce qu'on a accordé à l'autre?--Il fait à peu près les mêmes questions +et empoche les mêmes réponses. + +Un crime a été commis, le reporter va voir l'accusé dans sa prison, +les geôles lui sont ouvertes comme des palais. + +--Eh bien, mon pauvre criminel, nous avons donc tué notre père? + +Il n'était pas encore question du reportage, lorsqu'il courut +l'anecdote suivante, attribuée à Victor Hugo,--qui était, lui aussi, +en quête de documents pour «_Le Dernier Jour d'un Condamné_». + +Il obtint facilement l'autorisation des magistrats compétents, pour +aller voir à la Force un assassin qui venait d'être condamné à la +peine de mort. + +Hugo,--très correct--et ne voulant pas manquer d'égards au condamné, +se fait annoncer: + +--Un monsieur demande à vous voir, dit le geôlier au prisonnier. + +--Qui ça... un monsieur? + +--M. Victor Hugo. + +--Rugo?... répond le condamné--Rugo?... je connais pas; de quel bagne +qu'i'sort? + +Un nouveau volume «illustré» de charmants dessins de Riou,--que vient +de publier l'heureux auteur d'un petit chef-d'oeuvre _Boule de +suif_--me rappelle une circonstance où une femme sut se servir +habilement de l'intervention d'un reporter: + +Bazaine, moins coupable peut-être que certains de nos ministres de la +guerre, était dans la plus délicieuse prison, l'île Sainte-Marguerite, +une oasis dans la Méditerranée;--je comptais même, si des amis à moi +arrivaient au pouvoir, demander la survivance--en m'efforçant d'être +ensuite transféré à l'île voisine, l'île Saint-Honorat, que je préfère +de beaucoup. + +On apprit un matin que le maréchal Bazaine s'était évadé et on +attribua l'aventure à sa femme.--Le «pouvoir» ne s'en soucia +point;--c'était un débarras. + +Les fugitifs furent cependant poursuivis, mais par le reporter d'un +journal très répandu--et qui ne regarde pas à la dépense pour +satisfaire la curiosité de ses nombreux lecteurs;--voies ferrées, +postes, etc., il ne négligea rien et les rejoignit;--il déclina ses +titres, et demanda une entrevue à madame Bazaine, qui, après un peu +d'apparente hésitation, voulut bien le recevoir, montra quelques +répugnances à répondre à ses questions, puis y consentit après lui +avoir recommandé une discrétion qu'elle eût été bien fâchée de lui +voir pratiquer. + +--Eh bien, monsieur, dit-elle, je cède et je vais vous dire toute la +vérité. Après quoi, elle commença une fable, ayant le but honnête de +ne pas compromettre, peut-être de sauver les complices de l'évasion du +maréchal. + +--La nuit, au moyen d'une corde, dit-elle, le maréchal était descendu +sur les rochers au pied de la forteresse;--pendant cette périlleuse +gymnastique, il avait même frotté et fait luire une allumette pour se +signaler aux sauveurs. + +Les sauveurs étaient tout simplement madame Bazaine et un sien cousin, +jeune homme aussi nouveau qu'elle aux choses de la mer;--ils avaient +pris un petit bateau à la Croisette, en face de l'île,--avaient +traversé, avaient accosté sur les rochers, où ils avaient recueilli M. +Bazaine, puis étaient allés trouver un bâtiment italien mouillé au +large du côté de Nice.--Voilà toute la vérité. + +Et le reporter triomphant adressa son butin à son journal par le +télégraphe, sans compter les mots. + +Le récit fut lu avec avidité, reproduit par d'autres feuilles--et la +légende était fondée. + +Mais on en rit beaucoup à Cannes et à Saint-Raphaël. + +Cette même nuit, en effet, j'avais à Saint-Raphaël des filets à la +mer;--il se mit à souffler un des plus forts mistrals, vent du +nord-ouest, que j'aie vu;--la mer était plus que grosse et les lames +montaient en écumant sur les deux îlots, le _Lion de terre_ et le +_Lion de mer_ en face de chez moi,--il s'agissait d'aller tirer ou, +mieux, retirer nos filets, non pour prendre le poisson, mais pour +sauver les filets.--Nous partîmes trois sur un canot, mon matelot, +Basile Simon, M. Léon Bouyer et moi--tous trois hommes de mer +endurcis. + +Eh bien, nous mîmes plus d'une heure à atteindre les filets avec six +avirons, et plus d'une heure et demie à les tirer de l'eau, après +avoir été vingt fois sur le point d'y renoncer;--au retour, nous +étions aussi mouillés que si nous étions venus à la nage, les lames +nous passaient par-dessus la tête et notre canot était à moitié plein +d'eau. + +Cette nuit-là, aucun marin, aucun homme même connaissant un peu la +mer, je ne dis pas n'aurait réussi, je ne dis pas n'aurait tenté +d'accoster l'île Sainte-Marguerite par le côté où, selon la légende, +madame Bazaine et son petit cousin avaient abordé les rochers; mais je +dis même n'y aurait songé un instant, certain de voir l'embarcation +s'emplir et couler en route, ou se briser en éclats sur les rochers. + +Il n'était pas beaucoup plus vraisemblable de se figurer le maréchal, +gros, pesant, peu gymnasiarque, pendu au bout d'une corde que le vent +aurait agitée, secouée en le frappant et le meurtrissant contre la +muraille. + +Les choses ne s'étaient donc point passées ainsi. + +Le maréchal--je ne me charge pas d'expliquer comment--était sorti par +la porte, s'était transporté sur l'autre bord de l'île en face de +l'île Saint-Honorat, côte à peu près possible par ce temps pour des +marins,--où était venue le prendre une embarcation du navire italien +en panne près de l'île, montée pour le moins par quatre vigoureux +rameurs avec un homme à la barre. + +Si, lorsque M. de Maupassant me fit le plaisir de me venir voir à +Saint-Raphaël, la conversation était tombée sur ce sujet, je me +serais empressé de l'éclairer--et il n'eût pas, dans son livre dont la +scène se passe entre Nice et Saint-Raphaël, adopté la légende de +madame Bazaine,--modifiée cependant par ceux qui la lui avaient +contée.--M. de Maupassant est propriétaire d'un yacht de plaisance et +pas tout à fait étranger aux choses de la mer. On n'osa pas le traiter +tout à fait en _bourgeois_ et en _terrien_,--on corrigea et changea +certains détails par trop invraisemblables:--on fit disparaître le +«petit cousin» et on le remplaça par «un ami dévoué». + + +Pendant trois jours et trois nuits, le golfe de Saint-Raphaël vient +d'être le théâtre d'un spectacle curieux et émouvant,--une petite +guerre maritime: cinq ou six vaisseaux cuirassés tentant une descente +sur les côtes d'Agay à Saint-Tropez, à Saint-Eygulph et à +Saint-Raphaël,--harcelés par un guêpier de torpilleurs; le vaisseau +qui se laissait surprendre par le torpilleur et approcher à 400 mètres +de distance, était censé avoir reçu ses torpilles; si le torpilleur +était aperçu en avant des 400 mètres, il était réputé foudroyé par +le cuirassé. D'où une canonnade incessante de jour et de nuit; +les torpilleurs s'embusquant dans les anfractuosités, les _caranques_ +de la côte, les cuirassés envoyant des éclaireurs et des +contre-torpilleurs à leur recherche.--Je crois que les torpilleurs ont +eu l'avantage sur les cuirassés, représentant l'ennemi. + +Nous avons vu manoeuvrer ce que la science peut montrer jusqu'à +présent de plus fort et de plus nouveau dans l'art de tuer les hommes +en dépensant des trésors perdus. + +On ne peut s'empêcher de remarquer qu'on n'a jusqu'ici trouvé qu'un +seul moyen de faire des hommes, et qu'on a inventé et invente tous les +jours de nouvelles manières de les tuer. + +Notre petit Saint-Raphaël a joué dans l'histoire contemporaine, par +deux fois, un rôle resté anonyme:--c'est à Saint-Raphaël +(San-Raphaëlo)--que Bonaparte est descendu en revenant d'Égypte, c'est +à Saint-Raphaël qu'il s'est embarqué pour l'île d'Elbe. + +Mais ce n'était alors qu'une bourgade de pêcheurs, et on désignait, on +désigne encore souvent le golfe qui le baigne, par le nom de Fréjus, +qui est à une lieue de la mer.--Le territoire de Saint-Raphaël, dont +Agay, Saint-Eygulph, Valescure, sont des dépendances, est fort étendu +et même bien changé depuis vingt-huit ans que je l'ai découvert et +vingt-deux ans que je l'habite. + + +Quelques jours avant la petite guerre, on avait assisté à une scène +triste et touchante:--il y a à Saint-Raphaël un jeune médecin +instruit, studieux, soigneux et qui plus est... heureux,--pour lui +appliquer ce que disait de lui-même un très célèbre médecin: «Je le +soignais, Dieu l'a guéri.» La Providence a guéri la plupart des +malades qu'il a soignés. + +Il a eu le malheur de perdre un petit garçon de trois ans après +l'avoir disputé à la mort pendant plusieurs mois. Nous n'avons pas +encore ici le «hideux corbillard»,--et le petit corps couvert de +fleurs était porté à l'église et au cimetière par des jeunes filles +vêtues de blanc. + +Le père suivait le convoi nombreux au bras d'un ami;--ses regards +tombèrent sur une des jeunes filles qui portaient l'enfant, il la +reconnut et dit avec amertume: «En voilà une que j'ai réussi à +rappeler de bien loin et à sauver et je n'ai pu sauver mon pauvre +petit garçon!» + +Il n'est personne qui, ayant vu dangereusement malade une personne +chère, n'ait eu des anxiétés, des doutes sur la médecine. + +Surtout si on a étudié l'histoire de cette science que Galien lui-même +appelait une science de conjectures--et dont Pline dit qu'il n'y a +point de discipline plus inconstante que la médecine. + +Il n'y a que la politique, certaines religions, la philosophie et «la +sagesse» qui aient engendré et fait croire autant d'absurdités et de +saugrenuités que la médecine;--il n'y a que les jupes des femmes qui +aient subi autant de variations, de révolutions et de modes +différentes. + +Pendant six cents ans, dit Pline, le chou composa toute la médecine +des Romains. + +Caton l'ancien, dans son livre «_De re rustica, Des choses de la +terre_», dit: + +Le chou tient le premier rang entre tous les légumes; c'est un aliment +excellent qui détruit les germes de toutes les maladies;--il guérit la +mélancolie, les palpitations du coeur, les lésions du foie, des +poumons, des entrailles; il guérit la goutte, les insomnies, les maux +de tête, les maux d'yeux, la surdité, les dartres. Si, dans un repas, +dit-il textuellement, vous voulez bien boire et bien manger, mangez +auparavant quelques feuilles de chou confites dans le vinaigre, après +le repas mangez-en encore cinq feuilles, vous serez comme si vous +n'aviez ni bu ni mangé, et vous pourrez boire à votre fantaisie. Et il +détaille la façon de préparer le chou d'après ce qu'on lui demande. En +1766, un nouveau légume vint remplacer le chou tombé tout à fait en +oubli. + +M. Ami-Félix Bridault, médecin des hôpitaux civils et militaires de la +Rochelle, président du comité de santé de la Rochelle, publia un +volume de près de 500 pages--grand in-8º--avec l'approbation et les +éloges des principaux médecins de son temps et de nombreuses +attestations de malades guéris;--on n'acceptait que les malades +«incurables» et désespérés. + +A cette époque, la carotte guérissait trente-sept maladies.--J'ai ouï +dire qu'elle allait reparaître dans la pharmacopée. _Insanas gentes!_ +dit Juvénal en parlant des Égyptiens, heureux peuples qui voyaient +croître leurs dieux dans leurs jardins. + +Un autre légume a eu, de ce temps-ci, une destinée bien glorieuse, +bien tapageuse, bien productive, dit-on pour ceux qui le cultivent, je +parle de la lentille. + +La lentille a été bien longtemps méconnue, calomniée même, je le veux +croire,-- Pline seul en parlait favorablement:--«A ceux qui se +nourrissent de lentilles, dit-il, une parfaite égalité d'âme.» + +Mais écoutez les autres: + +«Les lentilles sont de mauvais et grossier suc, engendrant peu de +sang;--elles causent des tournoiements de tête et des vertiges, des +convulsions, et parfois même l'épilepsie, elles nuisent à la vue selon +certains auteurs», dit le docteur Philibert Guybert, docteur régent en +la faculté de médecine de Paris (MDCL). Mais depuis quarante ans +justice lui a été rendue; elle guérit non seulement toutes les +maladies connues, mais aussi celles que les pauvres médecins devenus +trop nombreux sont forcés d'inventer tous les jours; en effet, depuis +trois quarts de siècle, la moitié des jeunes Français se font +médecins, l'autre moitié avocats,--le trop-plein est forcé de se jeter +dans la politique. + +Le sort des médecins a presque autant varié que la discipline de la +médecine. + +Hérodote raconte que le médecin Mélampe ne consentit à donner ses +soins à la fille de Proetus, roi d'Argos, qu'à condition qu'on lui +donnerait cette belle princesse Cyrianase et la moitié du royaume. + +Le médecin Musa, ayant guéri Octave Auguste, se vit élever une statue +et fut créé chevalier romain. + +Mais, d'autre part, Alexandre, après la mort d'Éphestion, fit raser le +temple d'Esculape et mettre en croix son médecin Glaucias. + +Gontran, roi d'Orléans, fit couper la tête à deux médecins après la +mort de sa femme Austrigilde, à laquelle il avait juré de la venger de +l'ignorance ou de l'impuissance de ces deux malheureux. + +A une autre époque, j'avais lu dans un livre de Cornélius Agrippa: _De +l'incertitude et de la vanité des sciences_, une assertion que j'avais +prise pour une de ces plaisanteries qu'on a toujours faites sur la +médecine: «Le médecin, dit-il, examine le contenu des bassins, allant +même quelquefois jusqu'à le goûter au bout du doigt (1590).» Et ce +médecin lui-même de Louise de Savoie, mère de François Ier, appelle +ses confrères scatophages, nom formé, comme anthropophages (mangeurs +d'hommes), de deux mots grecs que je ne traduirai pas. Mais voici ce +que j'ai lu dans _les Tableaux de Paris_, de Mercier, chapitre +DLXXXV.» Voici les propres mots d'un règlement fait par Henri II sur +la plainte des héritiers des personnes décédées par la faute des +médecins: «Il en sera informé et rendu justice comme de tout autre +homicide, et seront les médecins mercenaires tenus de goûter les +excréments de leurs patients et de leur importer toute autre +sollicitude; autrement ils seront réputés avoir été cause de leur mort +et décès.» + +Je ne m'étendrai pas sur des panacées qui ont longtemps régné en +médecine: l'orviétan, la thériaque, le mithridate, toutes trois +composées d'une quantité prodigieuse d'éléments variés: des herbes, +des pierres, des fientes et toujours des vipères;--ça guérissait de +tout!--procédé naïf qui ressemble à celui d'un chasseur maladroit ou +peu confiant qui, au lieu de mettre une balle dans son fusil, y +entasse de nombreuses chevrotines et même du petit plomb. Sur cette +quantité de drogues, il peut s'en trouver une qui atteigne la maladie. + +La vipère a eu longtemps un grand succès--même auprès de ceux qui ne +croyaient ni au bézoard ni à cent autres inventions,--et ces drogues +si variées, si souvent contradictoires dans leurs effets, si inertes, +ce n'étaient pas seulement de vulgaires charlatans qui les +prescrivaient, ni des imbéciles qui les avalaient;--j'en produirai +pour exemple madame de Sévigné.--Son gendre, M. de Grignan, avait des +accès de faiblesse et de débilité, madame de Sévigné, pleine de +sollicitude pour le bonheur de sa fille, envoyait à M. de Grignan des +vipères pour en confectionner des bouillons qui devaient lui rendre sa +vigueur première. Nous la voyons préconiser minutieusement et avec +enthousiasme la pervenche: «Si on demande sur quelle herbe vous avez +marché pour redevenir si belle, dit-elle à sa fille, répondez: «Sur la +pervenche!» Dieu l'a créée pour vous. + +Elle croit à «l'eau divine de la reine de Hongrie» qui dissipe toute +tristesse, et elle «s'en enivre». + +Elle croit à _la poudre de M. Delorme_ et à _la poudre des capucins_. + +Elle demande qu'on lui fasse de _l'huile de scorpion_. + +Elle croit aux _gouttes du frère Ange_ et à _la moelle de cerf_. + +Elle a estimé _l'essence d'urine_ et «elle en boit huit gouttes.» + +Blessée à une jambe, les «chers pères» appliquent à cette jambe des +emplâtres de diverses herbes--qu'on change deux fois par jour:--«ces +herbes, on les enfouit dans la terre, et, quand elles sont pourries, +on est guéri.» + +Cependant, elle ne guérit pas: elle a recours à un «baume tranquille» +qui ne la guérit pas davantage. Alors elle s'enthousiasme pour la +«poudre sympathique» du célèbre docteur Digby. Ah! le docteur Digby, +voilà un fort charlatan. + +Ce n'était cependant pas une personne bien naïve et bien crédule que +madame de Sévigné. + +Tallemant des Réaux conte qu'une «dame» de son temps ayant un enfant +très malade lui donna un clystère dans lequel elle avait fait +dissoudre des reliques d'un saint;--il ne dit pas s'il y eut +guérison.--Tout porte à croire que ce fut une inspiration personnelle, +ce ne fut jamais de doctrine. + +Une drogue merveilleuse, qui a longtemps régné dans le monde entier, +c'est le bézoard.--C'était une pierre qu'on trouvait dans l'estomac +d'une sorte de chèvre des Indes;--cette pierre était formée du suc et +de l'esprit de certaines plantes salutaires que l'animal avait +broutées; l'eau où avait un peu séjourné ce bézoard, la moindre +raclure qu'on en absorbait suffisait pour préserver non-seulement de +tout poison, de toute morsure de serpent ou de bête enragée, mais de +toute maladie et surtout de la peste;--il suffisait même d'avoir un +bézoard dans sa poche pour pouvoir tout braver;--les rois s'en +envoyaient comme chose plus précieuse que l'or et les diamants. Voici +ce que raconte à ce sujet (en 1550) le célèbre chirurgien Ambroise +Paré, qui fut chirurgien de quatre rois: Henri II, François II, +Charles IX et Henri III, au chapitre XLIV du XXIe livre de la +chirurgie: + +«Le roi estant en la ville de Clermont, un seigneur lui apporta +d'Espagne une pierre de bézoard; étant alors dans la chambre dudit +seigneur roi, il m'appela et me demanda s'il existait quelque drogue +qui pût préserver de tout poison; je lui répondis que non,--à cause de +la diversité des venins et de leur action;--le seigneur qui avait +apporté la pierre soutint l'efficacité du bézoard;--alors, je dis au +roi qu'on aurait bien moyen d'en faire expérience certaine sur quelque +coquin qui aurait gagné le pendre. Alors promptement il envoya querir +M. de la Trousse, prévost de son hôtel et lui demanda s'il avait +quelqu'un qui eust mérité la corde; il lui dit qu'il avait en ses +prisons un cuisinier qui avait dérobé deux plats d'argent en la maison +de son maître, et que, le lendemain, il devait être pendu et +estranglé. Le roy lui dit qu'il voulait faire expérience d'une pierre +qu'on lui disait être bonne contre tout venin, et qu'il sust dudit +cuisinier s'il voulait prendre un certain poison, et qu'à l'instant +on lui baillerait un contre-poison, et que, s'il réchappait, il s'en +irait la vie sauve, ce que ledit cuisinier très volontiers accorda, +disant qu'il aimait trop mieux mourir dudit poison dans la prison que +d'être estranglé à la vue du peuple. Alors un apothicaire lui donna un +certain poison et subitement une raclure de ladite pierre de bézoard. +Ayant ces deux drogues dans l'estomac, il cria qu'il avait le feu dans +le corps.--Une heure après, je priai le sieur de la Trousse d'aller +voir, ce qu'il m'accorda en compagnie de trois de ses archers; je +trouvai le pauvre cuisinier à quatre pieds, cheminant comme une beste, +la langue hors la bouche, les yeux et toute la face flamboyants, +jetant le sang par les oreilles, par la bouche et par le nez, et +mourut misérablement, criant qu'il eust mieux valu être mis à la +potence. Ainsi la pierre d'Espagne n'eut aucune vertu; à cette cause, +le roi commanda qu'on la jettast au feu: ce qui fut fait.» + +Le bézoard n'était pas la seule pierre admise en médecine; on avait la +pierre alectorienne,--qu'on trouvait dans les coqs et qui assurait la +victoire à la guerre et la pluralité des suffrages aux comices. + +Saint Isidore vante une petite pierre trouvée dans la tête d'une +tortue des Indes qui donne la faculté de deviner l'avenir à qui la +porte sous la langue; mais on ferait un gros volume des inventions ou +des crédulités de saint Isidore en fait d'histoire naturelle. + +Un concile d'Auxerre défend l'expérience de la pierre oolithe, qui, +broyée et mêlée à du pain, dénonçait les voleurs qui ne pouvaient +manger ce pain. + +On se servait beaucoup en médecine des cinq fragments précieux, qui +étaient l'améthyste, le saphir, l'hyacinthe, la topaze et l'émeraude. + +Cette pierre, d'ailleurs, ayant ses vertus particulières, l'hyacinthe, +les perles, le rubis, préservaient celui qui les portaient de tout +poison. L'émeraude guérissait l'épilepsie. + +La topaze faisait disparaître l'hypocondrie, l'opale préservait de la +peste, donnait plus d'éclat et de puissance aux yeux. + +L'améthyste préservait de l'ivresse. + +Sans parler de la pierre philosophale qui eût guéri de tout et eût +supprimé la mort si on eût pu la trouver. + +Le docteur Jean Marius, d'Augsbourg, élève de Jean Scutter, grand +médecin, a écrit vers 1730 un _Traité du castor_, publié à Vienne en +1746, traduit en français et publié de nouveau chez David fils, +libraire, à l'enseigne du Saint-Esprit, quai des Augustins. + +Cet ouvrage est approuvé par un grand nombre de médecins de ce +temps-là. + +Marius y parle de la puissance de la pâquerette, «d'une si grande +utilité dans la cure des blessures»; des vers de terre, si efficaces +dans le traitement de la goutte. Il préconise les vertus des +cloportes, de la chair des cerfs, des loups, des lièvres, des vipères. + +Mais ce n'est rien à côté du castor et surtout du castoréum qu'on +trouve dans cet animal. Le castor fournit des remèdes assurés pour +presque tous les malades. + +Une dent de castor les préserve des douleurs que leur causent leurs +propres dents et de l'épilepsie. + +La peau de castor--fût-ce une paire de gants--augmente la mémoire. + +Le _castoreum_ est souverain contre le mal caduc et contre +l'apoplexie, contre les fièvres, les maux d'oreilles, les faiblesses +d'estomac, contre la paralysie, l'asthme, les maladies des poumons, +contre tous les maux,--enfin tout. + +Dans le même ouvrage, Jean Marius préconise l'esprit de suie,--l'huile +des philosophes où il entre des perles, des vipères, des crottes de +souris et de la cendre de jeunes corbeaux. + +En 1684, un docteur Confupe a publié un livre sur les fièvres. Cet +ouvrage, adressé à M. Naquem, premier médecin de Sa Majesté, est +approuvé officiellement par les professeurs royaux en médecine de +l'université de Toulon. + +On y trouve la chair, poudre et sel de vipère, le bouillon composé de +chapon, de vipère, des yeux et des pieds d'écrevisses de rivière, du +corail et des perles; la corne de cerf, la dent de sanglier, les +«fragments précieux». + +En 1685 parut, avec privilège du Roi, un traité du _thé_, du _café_ et +du _chocolat_, par un docteur Sylvestre Dufour. + +On y dit que le docteur Monin, célèbre médecin de Grenoble, a inventé +quelques années auparavant le café au lait. Voilà une des rares +drogues qui ont survécu aux modes.--Ce célèbre médecin, dit le médecin +Dufour,--a «employé le café au lait et en a fait de fort belles +cures». + +«Au moyen de lait _cafeté_, j'ai arrêté la toux, guéri la migraine, la +phtisie, la pleuropéripneumonie, la fièvre tierce, double tierce, +triple quarte.» + +Une des plus jolies fougères--l'_adiantum_ cheveux de Vénus--a joué un +assez grand rôle et a guéri bien des maux en 1644, comme en fait foi +un traité publié par le docteur Pierre Formi, docteur de l'université +médicale de Montpellier. L'_adiantum_ est une délicieuse petite +fougère qui, dans la région que j'habite, vit très volontiers dans les +anfractuosités et les fentes intérieures des vieux puits; elle ne +s'élève pas à plus de dix à douze centimètres--sur des tiges fines +comme des cheveux et d'un noir vernissé, elle émet des feuilles +arrondies et découpées d'un vert gai;--on l'appelle, et on l'a appelée +de tout temps, cheveux de Vénus;--cela me gêne un peu parce que je +vois Vénus blonde. Elle sert, dit Pline, à teindre les cheveux et à +les faire croître longs, épais et frisés; pour cet effet, on la fait +cuire dans du vin et de l'huile. + +On lui a découvert d'autres vertus. En MDCXLIV,--le docteur Pierre +Formi, de l'université de médecine de Montpellier, a publié un _Traité +de l'adiantum, cheveux de Vénus_--contenant la description, les +utilités et les diverses préparations galiéniques et spagiriques de +cette plante pour la «guérison de quelque _indisposition_ que ce +soit». Ce titre est modeste, car, dans la dédicace faite à puissante +dame Marguerite de Montprat, abbesse de Noneuques,--il avoue--qu' «il +n'est de maladie contre laquelle l'_adiantum_ ne déploie le bénéfice +de sa vertu». + +Il purifie le sang, guérit la mélancolie, l'hypocondrie, toutes +fièvres; fait croître et épaissir les cheveux, combat victorieusement +le catarrhe, l'épilepsie, la céphalalgie, les maux de dents et +d'oreilles; éclaircit la vue, éveille les facultés du cerveau, excite +les puissances vitales, réjouit le coeur, annihile le venin des +serpents, des scorpions, des vipères. + +Il guérit encore l'asthme, la péripneumonie, la gravelle; remédie à la +stérilité et à l'impuissance, la teigne, la jaunisse, les écrouelles, +les ulcères, les fistules, etc. L'auteur cite encore Galien, +Théophraste et Dioscoride. + +La tisane qu'on en fait est un vrai or potable par sa couleur et par +ses vertus; on en fait du vin _adiantum_, des opiats, des tablettes, +des pastilles, des pilules, des poudres, des juleps, des gargarismes, +des cataplasmes, etc. + +Enfin, on ne voit pas ce qu'il reste à guérir aux autres drogues, +médicaments, panacées, etc. + +Le volume est terminé par des éloges, en prose, en vers, en français, +en latin, en grec, du docteur Formi et de son ouvrage par d'autres +médecins et savants. + +En MDCLXVIII, le docteur Baillaud dédie à M. Bourdelle, premier +médecin de la reine de Suède, conseiller et médecin du roy, un +«discours du tabac». + +Le tabac, alors tout nouveau, avait été fort attaqué, rejeté; le +docteur avait pris sa défense;--c'est pourquoi le docteur Baillaud lui +dit qu'il a un esprit plus qu'humain. + +Le livre est précédé des approbations du docteur Daquin, conseiller du +roi en ses conseils et premier médecin de la reine; du docteur Lizot, +conseiller et médecin ordinaire du roi; du docteur Guérin, régent en +la faculté de médecine de Paris; du docteur de Michu, docteur en +médecine de la faculté de Montpellier. + +Il est inutile que je copie une nomenclature. Le tabac guérit +complètement de tout. + +L'auteur termine ainsi son volume, orné d'une jolie reliure en +maroquin vert, orné de filets d'or. + +«Mon ouvrage est complet, s'il n'est pas achevé; puisse-t-il donner +l'estime que les véritables savants ont pour le tabac; c'est le plus +riche trésor qui soit venu du pays de l'or et des perles. Il contient +tout réuni ce que les autres médicaments n'ont que séparé.--La nature +ayant fait un pareil miracle, ne devait pas le cacher plus de six +mille ans à l'une des moitiés du monde; elle fut injuste de le +reléguer si longtemps parmi les barbares; elle fut moins indulgente +pour nous que pour eux, lorsque, ayant égard à leur peu de lumières, +elle ramassa tous les remèdes en un seul remède.» + + +Le chevalier Digby, dont nous allons parler, n'était pas le premier +venu. Nommé gentilhomme de la chambre par le roi d'Angleterre Charles +Ier, après la révolution, il émigra en France et s'y lia avec des +savants, entre autres Descartes, pendant le séjour de Charles II en +France; il avait été nommé «chancelier de la reine de la +Grande-Bretagne». C'était à la fois un homme savant, un grand et +effronté charlatan et un grand fou! + +Il avait une très belle femme--qu'il droguait sans cesse pour +conserver sa beauté; il la nourrissait de poulardes nourries +elles-mêmes de la chair de vipères;--ce qui ne l'empêcha pas de mourir +très jeune, et qui peut-être y contribua. + +J'ai un petit livre, imprimé avec «Privilège de roi», daté de 1668. +Sous ce titre: «Remèdes souverains et secrètes expériences de M. le +chevalier Digby, chancelier de la reine d'Angleterre, avec plusieurs +autres secrets pour la beauté des dames,» l'éditeur, Jean Malbec de +Trespel, «médecin spagirique», dit dans une préface: «Le nom du +chevalier Digby est trop connu par toute l'Europe pour douter que ce +qui vient de lui ne soit estimé; la délicatesse de son génie et la +subtilité de son esprit ont toujours brillé dans ses ouvrages, etc.» + +En voici quelques passages, + +_Poudre de la comtesse de Kent, laquelle a des vertus surprenantes:_ + +«Prendre les extrémités des serres de cancres pendant que le soleil +est au signe du cancer,--quatre onces des yeux des mêmes cancres,--sel +de perles, sel de corail,--bézoard oriental,--de l'os qui se trouve au +coeur des cerfs,--un peu de jus de céleri,--de la gelée de peau de +vipère;--spécifiques pour empêcher les vapeurs de monter au cerveau, +empêcher l'effet du vin pour enivrer, corroborer toute la +nature--contre tous venins et morsures des chiens enragés et toutes +les vertus.» + +_Remède contre le mal caduc:_ + +«Prenez de la fiente de paon autant qu'il en peut tenir pour une pièce +de quinze sous, et avalez le matin à jeun. + +«_Poudre de cloportes contre la gravelle_,--on peut également avaler +la fiente d'un taureau de trois ans.» + +«_Contre une hémorrhagie prenez du crâne humain_: râpez-le en poudre +et avalez-le dans un verre de vin blanc.» + +«_Contre la morsure des serpents_; des pâquerettes blanches en +cataplasme. + +«_Contre la pleurésie_; de la fiente de cheval dans du vin blanc. + +»Également quelques pous dans un oeuf à la coque, pour arrêter le sang +d'une plaie. + +»Prenez la mousse qui vient sur les têtes de mort;--mais que ce soit +une tête d'homme; humectez d'eau de rose et mettez sur la veine du +front descendant sur le nez.» + +«_Pour les yeux:_ + +»De la moelle de l'os d'une aile d'oie avec gingembre.» + +«_Contre le mal de dents:_ + +»Portez sur vous la dent d'un homme mort et frottez-en la dent qui +vous fait souffrir.» + +Autre remède: + +»Prenez un clou, écorchez votre gencive de façon qu'il y ait un peu de +sang, puis enfoncez le clou dans un arbre jusqu'à la tête, et le mal +ne viendra plus. + +»Or potable pour servir aux maladies les plus abandonnées, dont les +effets sont admirables: on mêle à l'or des perles, du bézoard, de +l'ambre gris, du corail rouge. + +»Huile de vitriol philosophique, pour les blessures. + +»Les belles vertus du noble sel d'esprit d'urine: il guérit tout +cancer,--le loup des jambes, les vieux ulcères,--les fièvres +continues;--pour les maux d'yeux,--contre la peste,--contre les +dartres, gales et toutes autres maladies de la peau; contre le mal de +dents, contre la gravelle;--mais il faut le prendre au déclin de la +lune.» + +Parlons de la _poudre de sympathie_: + +Dans un appartement voisin de celui qu'occupait le chevalier Digby, se +trouvait un M. Jacques Hovell, secrétaire du duc de Buckingham, qui, +voulant séparer deux de ses amis qui se battaient, reçut un terrible +coup d'épée à la main droite, et la plaie ne se cicatrisant pas, quoi +que fissent les médecins, on voyait des signes de gangrène, et on +allait couper la main lorsqu'on s'adressa au chevalier Digby. + +Celui-ci refusa de voir la blessure et le blessé, demandant seulement +un des linges qui avaient servi à panser la blessure et l'épée qui +l'avait faite. On lui donna un linge, le chevalier jeta une poignée de +sa poudre dans un bain plein d'eau où il plongea le linge en +question. + +Pendant ce temps, M. Hovell, dans la chambre, causant avec un +gentilhomme, fit un mouvement en disant: «Je ne sens plus de douleur.» + +Ce fait fut rapporté à M. de Buckingham et au roy, dit le chevalier. + +«Un peu après, ajoute-t-il, je tirai le linge hors de l'eau et le fis +sécher à un grand feu.--Voilà le laquais de M. Hovell qui vint me dire +que les douleurs avaient repris à son maître, avec plus de force. +«Retournez auprès de votre maître, lui dis-je, il sera guéri avant que +vous soyez arrivé.» Il s'en va, je remets le linge dans l'eau et le +laquais trouva son maître sans la moindre douleur; en cinq jours, la +plaie fut entièrement cicatrisée.» + +C'est de cette poudre de sympathie que nous avons vu madame de Sévigné +si enthousiaste, ainsi que du «noble sel d'esprit d'urine». + +Tous ces médicaments--et je n'en ai relaté qu'une partie--ont été +longtemps dits, écrits, préconisés, approuvés, expérimentés,--non +point par de vulgaires charlatans des rues et places publiques,--mais +par de savants et célèbres médecins;--tout cela a été cru, +accepté, subi,--non point par des niais, par de pauvres esprits +crédules,--mais par les esprits les plus éclairés, les plus défiants +même,--tant est puissant l'instinct de l'amour de la vie et de la +santé! + +De la santé surtout.--On disait de je ne sais quel grand homme:--Il ne +prenait aucun soin pour sa vie, et s'exposait volontiers à être tué; +mais, sur l'article de la santé, il n'entendait pas raillerie et se +soignait scrupuleusement. + +C'est ainsi que lord Chesterfield écrivait à son fils: «Soignez votre +santé;--il ne s'agit pas de vivre, vivre est peu important;--non, il +s'agit de se bien porter pendant qu'on vit.» + +Je veux cependant terminer cette conférence par quelques exemples de +bon sens. + +L'École de Salerne était au royaume de Naples une université très +florissante et très célèbre; elle a laissé un recueil d'aphorismes +écrits en vers latins, dits léonins, c'est-à-dire rimés soit à la fin, +soit au milieu du vers, ce qui donne à ces sentences, le plus souvent +très sages--quoique absolues--un certain air bouffon. + +Citons en quelques-uns: + +_Ablue sæpe manus._ + +Lavez-vous souvent les mains, on dit que ça éclaircit la vue; mais, +en tout cas, ça rend les mains propres. + +_Sex horas dormire satis est._ + +Six heures au sommeil, c'est assez que l'on donne. + +Sept pour le paresseux, huit heures pour personne. + +L'empereur du Brésil, qui me fit l'honneur de me venir voir à +Saint-Raphaël, était préoccupé d'une question: son médecin voulait +qu'il dormît sept ou huit heures,--lui n'en voulait dormir que quatre +ou cinq;--je lui rappelai à ce propos l'aphorisme de l'école de +Salerne, et, quoique ça lui parût encore donner au sommeil une trop +grande part de la vie,--un quart de la vie employé à ne pas vivre,--il +accepta la sentence,--disant à son médecin: «Eh bien, vous dormirez +sept heures, et moi six.» + +Comment l'homme meurt-il quand il a de la sauge dans son jardin? c'est +qu'il n'y a pas de remède contre la mort. + +_Si tibi deficiunt medici._ + +Es-tu sans médecin, je vais t'en donner trois: + +Gaieté, diète et repos. + +On ferait un gros volume rien que des prescriptions non seulement +imaginées, conseillées par les médecins, mais ordonnées sous des +peines sévères par l'autorité et le gouvernement. Dans un très curieux +livre,--quatre gros volumes in-folio, par Delamare, conseiller +commissaire du Roy au Châtelet de Paris (MDCCXXIX); c'est un traité de +la police, mais dans un sens élevé et général. + +A l'article de la peste, les médecins sont sévèrement traités, +et on leur impose de rudes devoirs. On donne une liste de +parfums,--préservatifs;--après en avoir indiqué quelques-uns, on en +signale un autre sous ce titre: + +Autre parfum préservatif pour les personnes de condition. + +Un médecin raconte qu'un client riche lui dit un jour: «Qu'est-ce que +ce médicament de deux sous! gardez ça pour les pauvres, et donnez-moi +quelque chose de rare, j'y mettrai le prix.» + +Dans un autre livre très estimable du docteur Guybert, _le Médecin et +l'Apothicaire charitables_ (MDCLIII), il indique au contraire, après +les médicaments rares, coûteux ou à la mode, des drogues équivalentes +pour les pauvres. + +Ainsi, en place de l'orviétan et du bézoard, si fort en crédit de son +temps, il indique comme contrepoison le citron;--peut-être en +exagère-t-il les vertus, par la confiance en Virgile, qui a dit au +livre II des _Géorgiques_: + +«Contre les poisons des marâtres, il n'est rien de plus sûr que le +citron.» + +Mais, ce qui est au moins aussi certain, il cite contre la peste une +recette dite médicament des trois adverbes: + +_Cite_, _longe_, _tarde_, vite, loin, tard. + +Allez-vous-en vite, assez loin, et revenez tard. + +Je dois avouer que sa théorie sur le sommeil est assez étrange. + +«Il faut, dit-il d'abord, se coucher sur le côté droit afin que le +souper descende plus profondément au fond du ventricule, puis se +retourner et se coucher sur le côté gauche, afin de hâter la coction +de l'aliment; puis, un peu plus tard, se retourner encore et se +recoucher sur le côté droit pour faciliter la distribution du chyle. + +Il me semble que ce sommeil est bien laborieux et que, pour obéir aux +prescriptions du docteur, il serait nécessaire de ne pas s'endormir. + +Le célèbre Guy Patin (de 1601 à 1672) était un médecin non seulement +très savant, très lettré et de plus très spirituel: on a raconté que, +pour l'avoir souvent à leur table, «quelques grands mettaient un +louis d'or sous son assiette,» tant son entretien était intéressant, +varié, gai et spirituel. + +Il était sans pitié sur le charlatanisme de ses confrères et sur la +médecine elle-même, à laquelle il croyait assez peu. + +«J'aurais, disait-il, désiré être le médecin d'un vieil empereur;--il +n'y a rien à faire avec un jeune prince:--il se passe de remèdes et il +a raison, tandis qu'un vieux, il a peur, il s'affaiblit, devient +crédule, et j'en aurais profité.» + +«La nature, disait-il encore, a des secrets qu'elle ne nous révèle +pas, et la vie de chacun est fixée à un certain nombre de jours qu'il +n'est pas en notre pouvoir de prolonger.» + +A un homme riche et gourmand qui se plaignait des premières atteintes +de la goutte, il disait: «Il y a encore un moyen de vous guérir, vivez +pendant un an avec trois francs par jour et gagnez-les en +travaillant.» + +«Nous profitons, disait-il encore, de l'entêtement des femmes, de la +faiblesse des hommes et de la crédulité de tous.» + +«Dans ma jeunesse, je rougissais quand on me donnait de l'argent; si +je rougis aujourd'hui, c'est quand on ne m'en donne pas.» + +Il disait encore: + +«En fait de remèdes, je ne crois que ce que je vois.» + +On usait beaucoup de la raclure de corne de cerf et surtout de +licorne,--animal fabuleux que personne n'a vu plus que les tritons des +Grecs et les hippogriffes. + +«Pourquoi, disait-il, au lieu de prescrire de la corne de licorne, qui +n'existe pas,--les médecins ne raclent-ils pas leurs propres +cornes?--car aucune profession autant que la nôtre, qui nous oblige à +être sans cesse hors de la maison et à y laisser nos femmes seules, +n'expose la tête des hommes à cet ornement.» + +Résumons: les anciens médecins n'étaient ni moins savants, ni moins +intelligents, ni moins honnêtes que ceux d'aujourd'hui; leurs clients +n'étaient ni plus crédules ni plus bêtes. + +On a abandonné l'orviétan, la thériaque, les vipères, les pierres +précieuses, etc. + +Mais nous avons la morphine, la cocaïne, l'atropine, l'antipyrine, la +caféine, etc. + +Nous avons l'homéopathie, nous avons la théorie des altitudes sur les +moulages, nous avons la guérison par persuasion, l'hypnotisme, la +purgation par suggestion, etc. + +Un évêque, voyant canoniser saints ou du moins bienheureux des +personnages qu'il avait connus, disait: «Les nouveaux saints me font +beaucoup douter des anciens.» + +Je dirai, en renversant l'idée: l'étude de l'ancienne médecine et des +anciens médicaments m'inspire beaucoup de doutes sur les nouveaux. + + + + +CONFÉRENCE SUR LE BONHEUR + + +Sur cette question du bonheur, que j'ai, non sans un peu d'imprudence +peut-être, entrepris de traiter, je vais simplement écrire un peu +pêle-mêle ce que j'ai vu et appris et pensé par moi-même, et ajouter +ce que je me rappelerai d'ailleurs, soit que je l'aie lu, soit que je +l'aie entendu dire. + +Il n'y a aucun sentiment plus naturel à l'homme, plus unanime, que le +désir d'être «heureux»; mais rien n'est plus différent, plus opposé +même que les opinions qu'il se forme du «bonheur» et les routes qu'il +prend pour y parvenir. «Tel, dit Horace, met son bonheur à se couvrir +de la poussière du cirque, tel autre met le sien à entasser dans ses +greniers toutes les moissons de la Lybie;--celui-ci ne sera heureux +que, si la faveur d'un peuple inconstant l'élève aux honneurs, +celui-là veut le bruit des camps, le choc des armes et le son des +clairons;--moi, la couronne de lierre qu'on donne aux poètes me fait +l'égal des dieux--et, si Mæcenas me donne un rang parmi eux, mon front +touchera le ciel.» (_Horace._) + +Comment réunirait-on les suffrages des hommes sur ce qu'est le +bonheur? Le même homme n'est pas, sur ce sujet, deux heures d'accord +avec lui-même--et dédaigne le soir ce qu'il désirait tant le matin. + +«Juvénal, dites-vous, l'avait dit avant vous.» Je le sais. Et il dit +encore: «Souvent les dieux trop faciles ont ruiné et perdu des +familles entières en accordant ce qu'elles imploraient.» + + _Eruere domos totas optantibus ipsis + Di faciles._ + +Je ne maudirai pas, comme fit un poète moderne, les anciens d'avoir +exprimé ses propres pensées avant lui;--mais la crainte de dire la +même chose que Juvénal, si longtemps après lui, ne me fera pas, pour +ne pas penser comme lui, ne pas penser comme moi. + +Varron, dit-on, avait recueilli deux cent quatre-vingt-huit opinions +sur le bonheur. + +Je crois qu'on en trouverait facilement davantage. Chaque homme, +peut-être, s'en fait une idée différente, et change bien des fois de +sentiments dans le cour de sa vie. + + +«Le bonheur n'est pas un gros diamant;--c'est une mosaïque de petites +pierres!»--disait Delphine Gay.--Ajoutons: de pierres d'inégale valeur +et d'éclat différent, parmi lesquelles se trouvent quelques cailloux +et qui souvent n'ont d'éclat que par le rapprochement ou le contraste +des couleurs. + +Ce n'est pas une rose bleue;--c'est un bouquet dans lequel il faut +admettre le liseron des haies, la pâquerette des champs et la giroflée +des murailles. + +Ce n'est pas la pierre philosophale, dont la recherche a produit tant +de déceptions, de fraudes et de misères. + +Ce n'est pas le saint Graal que, à travers tant d'aventures et de +périls, cherchaient les chevaliers de la «Table ronde». + + _.....Le bonheur, c'est la boule + Que cet enfant poursuit tout le temps qu'elle roule, + Et que, dès quelle s'arrête, il repousse du pied._ + +Certains philosophes ont fait consister le bonheur dans l'absence des +maux. + + _De malheurs évités, le bonheur se compose; + L'homme, à l'âge envieux où naît l'austérité, + Où l'on fait la sagesse avec l'infirmité. + Saigne encor de l'épine et ne sent plus la rose._ + +Il y a des malheureux imaginaires, comme des malades +imaginaires.--J'ai connu un homme dont la vie, divisée entre dix, eût +fait dix bonheurs présentables, et qui se plaignait amèrement de son +sort.--Je lui ai fait une longue liste des maux qu'il n'avait pas. + +Êtes-vous aveugle?--Êtes-vous sourd?--Êtes-vous +paralytique?--Êtes-vous défiguré par un chancre?--Ici, une page de +maladies. + +Êtes-vous pauvre jusqu'à la misère? Avez-vous une femme et des enfants +que vous ne puissiez nourrir? Avez-vous une femme et des enfants laids +ou malingres; les avez-vous perdus?--Sont-ils idiots, méchants, +vicieux,--vous exposant à la honte et au déshonneur? Votre femme vous +trompe-t-elle avec votre ami? Vous êtes-vous déshonoré vous-même par +quelque action honteuse? Votre maison est-elle brûlée? Êtes-vous +injustement accusé d'un crime, ou, qui pis est, l'êtes-vous +justement?--Êtes-vous imbécile et ridicule?--Ici, trois pages de maux +et de calamités. + +Eh bien, il y a des gens qui subissent tout cela. Quel droit et +quelle chance particulière avez-vous d'en être exempt? Il faut donc +vous faire un bonheur modeste de tous les maux qui vous sont épargnés. + + +Que d'heureux on pourrait faire avec tout le bonheur qui se perd et se +gaspille dans le monde, par des gens qui en jouissent sans le sentir +ni le comprendre? + + +Depuis que le monde existe, on fait des commentaires sur le bonheur, +on le dissèque, on le discute, etc., et la vérité est que les gens les +plus heureux sont ceux qui n'y ont jamais pensé, qui seraient fort +embarrassés de dire ce que c'est que le bonheur, et qui en jouissent +sans presque le connaître. + + +Oh! la charmante maison couverte de chaume avec des iris sur le faîte, +entourée et tapissée de rosiers et de jasmins. + +Arrêtez-vous, restez en face. Si vous étiez dedans, vous ne la verriez +pas. + + +Prétendre trouver un bonheur parfait dans ce monde, c'est vouloir +faire un canapé d'un buisson d'épines. + + +On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on l'imagine. + +En considérant l'impuissance des objets à nous satisfaire et la +faiblesse de nos propres sens à recevoir leurs impressions et à en +jouir, on renonce à la vaine poursuite de cette chimère du bonheur. + + +Les plaisirs sont de la monnaie du bonheur--peut-être sont-ils la +monnaie d'une valeur de convention, fictive, idéale et n'existant pas, +comme le _grand sesterce_ des Romains et le _talent_ des Grecs. + + +L'Académie et le Lycée--divisaient en trois classes les biens +désirables et constituant le bonheur.--D'abord et avant tout: les +biens de l'âme, les vertus;--ensuite: les biens extérieurs, les biens +du corps, la santé, la force et la bonté;--enfin, les biens étrangers, +comme la bonne réputation, les amis, les honneurs, les richesses. + + +J'ai vu, à la mer, un pêcheur prenant à sa ligne un très gros +poisson;--il est un moment anxieux où le poisson et l'homme tirent +chacun de son côté. Est-ce l'homme qui pêchera le poisson, ou le +poisson qui pêchera l'homme? + +Eh bien, dans ce moment, ambition, famille, amour, devoir, chagrin, +honneur, patrie, tout disparaît, il ne pense, il ne voit que ceci: +aura-t-il son poisson?--Et j'avouerai humblement que, cet homme, ç'a +été quelquefois moi-même. + + +Épicure, qui se connaissait en bonheur et qui mettait la vertu au +nombre des voluptés, ne cessait de prêcher à ses disciples les goûts +de l'obscurité et de l'éloignement de la foule. + + +Démosthène, au contraire, avouait qu'il était heureux lorsque, passant +devant la halle au poisson, une des vendeuses disait à une autre, en +le montrant du doigt: + +Voilà Démosthène qui passe. + + +Quant au bonheur de laisser après soi un grand nom et une glorieuse +renommée, l'empereur Marc-Antonin disait: «Je ne vois pas la +différence qu'il y a entre les louanges des hommes qui naissent après +nous, et les discours qu'on tenait avant notre naissance.» + + +Dioclétien, ayant abdiqué l'empire, répondit à celui qui l'exhortait à +remonter sur le trône: «On voit bien que vous n'avez pas vu les belles +laitues que je cultive dans mon jardin.» + + +L'ignorance et l'incuriosité, dit Montaigne, sont de doux oreillers +pour une tête bien faite. + + +Euripide ayant mis dans la bouche de Bellérophon un éloge emphatique +des richesses, les spectateurs furent si indignés qu'on le hua et +qu'on voulait l'exiler;--il s'avança sur le théâtre et pria qu'on +attendit la fin de la pièce, et qu'on verrait au dénouement le +panégyriste des richesses périr misérablement. + + +Un peu dans le creux de la main, dit l'Ecclésiaste, vaut mieux avec le +calme et le repos que plein les deux mains avec travail et contention +d'esprit. + + +--On recommande avec raison le respect pour le malheur;--il ne faut +pas moins respecter le bonheur, qui est plus rare. Si je vois un +oiseau picorer des grains qu'il a trouvés, je m'écarte et je change de +chemin pour ne pas le déranger. + + +Il y a un bonheur qui consiste à avoir assez de grands ennuis pour +être insensible aux petits. + + +Solon disait: «Je vieillis en courtisant assidûment les Muses, Bacchus +et Vénus, qui sont les seules sources des plaisirs permis aux +mortels.» + + +On ne manque jamais d'expressions pour peindre la douleur, l'absence, +la mort, la séparation, les regrets;--mais le poète ne sait bien +parler du bonheur que lorsqu'il est absent, perdu ou passé; presque +tous les poètes qui s'en sont avisés ont fait des enfers très +passables;--tous les _ciels_ ont été manqués. + + +Ne souhaitez pas d'être élevé avant que d'être grand;--ça ne servirait +qu'à montrer l'exiguïté de votre taille. + + +Fût-on un héros, on peut avoir peu de soin de sa vie; mais il faut en +avoir beaucoup de sa santé. + + +Femme, un peu de beauté, médiocrement d'esprit, et pas du tout de +coeur, et tu seras heureuse si tu mets ton bonheur à gouverner les +hommes. + + +«Les richesses, les honneurs, la renommée, dit Longin, ne passent +jamais pour des biens vantables dans l'esprit du sage, puisque ce +n'est pas un bien médiocre que de les pouvoir mépriser.» + + +Dans le choix du petit nombre de lieux que j'ai habités, j'ai toujours +eu soin de me placer de façon à bien voir le soleil couchant;--le +choix et l'orientation des fenêtres ont toujours été le plus grand, +souvent le seul luxe de mes habitations. + + +«Manquons-nous de maux véritables, nous sommes ingénieux à nous en +créer, dit Ménandre, qui, pour être imaginaires, ne sont pas moins +douloureux:--quelques paroles malveillantes,--un songe,--le cri d'une +chouette, etc. + + +Socrate s'en rapportait au jugement de Dieu, et le priait de choisir +pour lui et de lui accorder ce qu'il y aurait de mieux pour son bien, +se déclarant incapable de le savoir lui-même. + + +La nature s'arrête au nécessaire;--la raison désire l'honnête et +l'utile; la vanité et la passion portent au voluptueux et à +l'excessif. + + +Dans la rigueur de l'hiver, celui-ci se contente de ne pas avoir +froid, celui-là veut avoir chaud, un autre veut se brûler les tibias +devant le feu et être forcé de s'en reculer. + + +Gygès, roi de Lydie, ayant consulté l'oracle pour savoir s'il y avait +un mortel plus heureux que lui, l'oracle lui désigna un certain +Aglaus.--Et cet Aglaus, dit Valère-Maxime,--avait cultivé toute sa +vie un petit champ qui fournissait à tous ses besoins. + + +«Les philosophes, dit Cicéron, ne recherchent-ils pas la gloire par +l'affectation de la mépriser, et n'ont-ils pas soin de mettre leur nom +à la première page des livres qu'ils composent sur la vanité de la +renommée?» + + _De leur meilleur côté tâchons de voir les choses: + Vous vous plaignez de voir les rosiers épineux; + Moi, je me réjouis et rends grâces aux dieux + Que les épines créent des roses._ + +Il y a dans le coeur de l'homme un instinct qui le fait s'inquiéter +d'un bonheur sans mélange, et penser que le malheur veille et cherche +s'il est prudent d'être heureux tout bas. + +J'ai entendu une femme dire: «Je suis trop heureuse, j'ai peur!» + + +«Il y a eu autrefois _en l'homme_, dit Pascal, un véritable bonheur +dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide +qu'il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, en +cherchant dans les choses absentes ce qu'il n'obtient pas des +présentes, et ce que les unes et les autres sont incapables de lui +donner.» + + +Les amis:--une famille dont on a choisi les membres. + + +Le bonheur et le malheur des hommes ne dépendent pas moins de leur +humeur que de la fortune. + + +Dacruon pense que les dieux et les hommes sont conjurés contre +lui.--Parfois il signe une lettre: «Le plus malheureux des hommes.» + +Cependant il a une bonne santé, une fortune suffisante, sa femme et +ses enfants, sans être mieux que les autres, ne sont pas plus mal. +Mais il appelle malheurs et calamités les plus petits contretemps;--il +s'indigne et se désespère de tout ce qui n'est pas juste comme il le +désire et peut-être comme il ne le désirera pas demain. + +Après une longue sécheresse, le ciel accorde à la terre une pluie +bienfaisante. Mais comme, ce jour-là, il avait l'intention de se +promener, il s'écrie: + +«C'est fait pour moi!» + + +Brentos, au contraire, pense que lui d'abord et ensuite tout ce qui +lui appartient est ce qu'il y a de mieux au monde. Sa maison est la +mieux située, la mieux orientée, la plus belle et la plus commode de +toutes les maisons;--son jardin produit les légumes les plus +savoureux et les fruits les plus exquis; sa femme est la plus belle +des femmes, ses enfants l'emportent de beaucoup sur tous les autres +enfants par la beauté et l'intelligence;--son chien est sans +pareil;--la rosse qu'il a achetée hier n'a pas plus tôt passé une nuit +dans son écurie--que c'est un arabe, un pur sang, un coursier, un +destrier, un palefroi;--s'il plante un clou dans un pan de mur, c'est +le meilleur des clous dans le meilleur des murs;--chaque matin, il se +réveille heureux de se trouver et d'être précisément lui-même, +c'est-à-dire ce que le Créateur pouvait faire de mieux. + + +Ce qui n'est que le nécessaire pour tel homme, suffirait pour faire le +bonheur de toute la rue qu'il habite. + + + _Jetant sur un ciel gris des tons bleus et sereins, + La Providence emploie à charmer nos chagrins + L'amour,--comme aux bonbons a recours une mère... + Mais ses pralines ont souvent l'amende amère._ + +Le bonheur d'être décoré:--mettre un oeillet rouge à sa +boutonnière;--à dix pas, on croit que vous êtes officier de la Légion +d'honneur; à trois pas, on voit que vous êtes un sot. + +Je lis dans un livre publié par un Allemand en 1753: «L'Allemagne +soumise à un seul prince serait sans doute plus puissante,--mais +serait-elle plus heureuse?» + +Dans un autre livre d'un baron de Biefeld, diplomate au service du +grand Frédéric,--livre écrit en français et imprimé en 1772--je lis: +«Voici les titres que tout bon Allemand donne à l'empereur: +resplendissantissime, transparentissime, puissantissime et invincible +empereur, etc. _Allerdurchlauchttigster, grossmaechtigster und +unueberwindlischter Kayser allergnaedister Kayser und Herr._ + +Il faut dire que le baron, qui se raille agréablement de ce +«galimatias», était Prussien, et que l'empire d'Allemagne appartenait +alors à l'Autriche. J'ignore, si les Prussiens, devenus aujourd'hui +les maîtres, et leur roi étant passé empereur, ont ramassé ces titres +comme joyaux de la couronne impériale, et si peuple et roi en sont +très heureux. + + _Le bonheur légitime est si cher aujourd'hui, + Que, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite, + Au banquet de l'amour il vit en parasite, + Et n'ose plus aimer que la femme d'autrui._ + +«La plupart de nos malheurs et de nos chagrins, dit Pascal, viennent +de ce qu'on ne sait pas rester dans sa chambre.» + + +Un riche malaisé et embarrassé dans ses affaires est cent fois plus +malheureux qu'un pauvre simplement pauvre. + + +Nous regardons les biens qui nous arrivent comme des dettes que paye +la Providence, et les maux comme des injustices; nous jouissons des +premiers sans reconnaissance, et nous subissons les autres sans +résignation. + + +Tout bonheur se compose pour au moins, la moitié de deux sensations +tristes:--le souvenir de la privation dans le passé, la crainte de la +perte dans l'avenir. + + +On jouit toujours de ce qu'on espère, et on ne jouit pas même si +longtemps de ce qu'on possède. + + +La nouveauté n'a plus le même attrait pour les vieillards; ils ont +appris à se défier des promesses qu'elle fait. + + +Nos pères dînaient ensemble pour jaser, chanter, rire et boire. + +Aujourd'hui, un dîner est une question de politique ou d'affaires:--on +dîne contre ou pour le gouvernement; on a invité le punch d'honneur et +le punch d'indignation: + +_Nalis in usumlæ titiæ scyphis pugnam thracum est._ (Horace). + + +Se battre à table et se jeter à la tête les verres, inventés pour la +gaieté,--c'est se conduire en sauvages. + + +Il n'y eut jamais si bel habit qui ne devint haillon, si mignonne et +élégante pantoufle--qui ne devînt savate. Ainsi de tout bonheur, qu'on +attend des autres et qu'on ne trouve pas en soi-même. + + +Une affaire importante dans la vie est de pouvoir être seul sans ennui +et sans oisiveté. + + +Il vaudrait mieux être toujours seul que de n'être jamais seul. + + +Un des grands obstacles au bonheur--naît de ce que nous le faisons +dépendre des autres:--nous nous agitons moins pour être heureux que +pour le paraître. «Je me suis souvent étonné, dit l'empereur +Marc-Aurèle, que les hommes, qui ont tant de vanité, fassent plus de +cas de l'opinion des autres que de la leur propre.» + + +Il est un proverbe populaire qui exprime bien cette sottise: + +«Il vaut mieux faire envie que pitié.» On se déguise en quelqu'un de +plus riche, de plus noble, de plus beau, de plus heureux qu'on ne +l'est en réalité,--source de déceptions et de misères. On ne se +contente pas d'être riche, beau, noble, on veut que d'autres le +voient--et en soient un peu chagrinés. + + +Je crois que c'est Tallemant des Réaux qui raconte cette histoire d'un +jeune seigneur: + +A force de parler de son amour à une belle dame du matin au soir, il +avait obtenu la permission d'en parler une fois du soir au +matin;--mais, au milieu de la nuit, il se montre si inquiet, si agité, +que la belle lui demanda s'il était malade. + +--Non, dit-il; mais je voudrais qu'il fît jour pour aller raconter mon +bonheur. + + +Il y a des hypocrites et des menteurs de bonheur--qui parfois payent +de la réalité l'apparence qu'ils étalent. + + +Cependant les gens sages savent qu'il faut cacher son bonheur, comme +le voyageur cache son or, quand il doit traverser une forêt +périlleuse,--et la vie est fort boisée. + +On sait ce qui arriva au roi Candaule pour avoir voulu montrer la +beauté de sa femme. + + +«Il n'y a pas beaucoup de différence entre posséder un bien et en +retrancher le désir,» a dit Sénèque. + +La mesure des biens la plus avantageuse est celle qui ne nous expose +pas à l'indigence, mais ne nous éloigne pas de la pauvreté. + +_O bona paupertas!_ dit Horace, heureuse pauvreté, présent des dieux, +ton prix n'est pas assez connu des hommes; les vertus sont tranquilles +à l'ombre de ta salutaire obscurité. + + +Il vient un âge où on ne peut plus être aimé, mais il n'en est pas où +on ne puisse aimer--et c'est la moitié, plus que la moitié, du moins +la meilleure moitié de l'amour que l'on conserve jusqu'à la fin. + + +L'envie qu'inspire le bonheur qu'on suppose à certaines gens vient de +ce qu'on ne voit que l'endroit et le velours du manteau--et que celui +qui s'en couvre connaît seul la grossièreté ou les trous de la +doublure. + + +On est bien,--on s'en fatigue, on s'en ennuie;--on sort du bien pour +trouver mieux, on s'agite, on trouve plus mal, et on s'y résigne, et +on s'y installe,--crainte de pire. + + +La civilisation, l'industrie, les arts,--la vanité surtout ont ajouté +beaucoup de besoins factices à trois ou quatre besoins réels et +faciles à satisfaire que nous avait donnés la Nature; d'où la vie +plus difficile, et le pain quotidien si cher, que c'est non plus à +Dieu, mais au diable qu'on le demande. + + +De ces besoins nouveaux le nombre s'accroît tous les jours; il est +vrai qu'on invente également tous les jours des moyens de les +satisfaire, mais incomplètement et dans la proportion de deux à cinq. + + +Ce qui était luxe autrefois devient usage, décence, nécessité.--Ce qui +était les vices est devenu les moeurs. + + +Il est des gens qui ont ce don d'avoir froid aux pieds des autres--de +souffrir du vide de l'estomac d'autrui. + +Il en est, au contraire, qui ne pensent jamais aux pieds et à +l'estomac des autres et qui savent à peine qu'il y a des autres, qui +cependant ne sont pas méchants--et peut-être seraient bons--s'ils +savaient. + + +Ne pas mettre le bonheur dans des choses impossibles ni le malheur +dans des choses inévitables--comme on le fait si souvent. + + +Un homme fatigué d'exciter l'envie et la haine de ses voisins écrivit +sur sa porte: + +«Je fais savoir à mes voisins que je ne suis pas heureux.» + + +Combien c'est un plus grand plaisir de donner que de recevoir!--et +comme on a envie de remercier ceux à qui on peut faire un vrai +plaisir, surtout un plaisir inattendu! + + +Je vois une chèvre attachée à un pieu sur une pelouse tapissée d'une +herbe verte, drue et savoureuse;--elle marche dessus sans la brouter, +tire sur sa corde, s'étrangle pour atteindre du bout des dents +quelques brins de la même herbe--au dehors du cercle que la corde lui +permet de parcourir. + + +Là-bas, de l'autre côté de la rivière, est une jolie maisonnette, au +milieu d'un jardin plein de roses,--avec des gazons de fraisiers; +mais, depuis quelque temps, je ne vois plus l'habitant que j'avais +souvent envié. Est-il mort? Est-il malade? + +--Non, monsieur, au contraire: il est devenu riche, il a hérité, il +est heureux;--il demeure maintenant à Paris, au cinquième étage d'une +grande maison, dans une des rues les plus fréquentées, les plus +sillonnées de riches équipages. Quelle chance! ce n'est pas à moi +qu'il en arriverait une pareille. + + +Être libre,--mais j'entends tout à fait libre c'est-à-dire n'avoir ni +à obéir ni à commander à personne,--et ne pas se laisser persuader +par la vanité qu'il y a un des deux bouts de la chaîne où il y a plus +de liberté qu'à l'autre bout. + +Cette pensée me rappelle un magnifique chien de Terre-Neuve auquel, du +temps de ma jeunesse, j'ai appartenu pendant dix ans.--Il était +violent et brutal dans ses mouvements; plus d'une fois je l'ai vu +bousculer un passant dans la rue;--le passant se retournait et +commençait un juron. + +--Sacre... + +Puis s'arrêtait et disait: + +--Ah! le beau chien! + +Il ne prétendait pas rester seul à la maison; quand il voyait seller +mon cheval, qui du reste était son ami, il s'échappait et allait nous +attendre dans la rue;--je n'allais que là où je pouvais l'emmener, et +chez les gens qui l'invitaient en même temps que moi.--Comme, vu ses +dimensions, il ne pouvait être admis dans l'intérieur des voitures, +pendant dix ans je n'ai voyagé que sur l'impériale et sous la bâche +des diligences. + +Un de nos amis disait un jour: «J'ai rencontré Freyschütz et Alphonse +chacun à un bout d'une corde; je n'ai pu discerner lequel était celui +qui menait l'autre.» + +Mais ici je dois m'arrêter sur ce sujet de bonheur à peine ébauché. + + +_P.-S._--M. Alikoff, dans sa dernière chronique politique, en citant +la plus brève et la plus radicale des constitutions dit: «Si je ne me +trompe, elle est due à un des plus farouches intransigeants.» + +M. Alikoff se trompe;--ce sont les _Guêpes_ (Ier volume, page 85, +édition Lévy) qui ont promulgué cette charte.--L'écrivain que M. +Alikoff désigne, et qui, d'ailleurs, est assez riche de son propre +fond, n'a fait que la reproduire dix ou douze ans plus tard, en y +ajoutant un second article,--ce qui l'a gâtée, _si je ne me trompe_, +pour parler comme M. Alikoff. + +Puisque j'ai tant fait que de feuilleter _les Guêpes_ pour retrouver +ce passage, je vais le transcrire ici--pour constater humblement que +si, comme Cassandre, j'ai reçu le don de prophétie, je n'ai, pas plus +que la fille de Priam, été écouté ni compris des gens auxquels +j'annonçais les destinées de Troie--qu'ils eussent pu alors conjurer, +et sauver Pergame, _si Pergama defendi possent_--et s'ils avaient été +moins aveugles--_si mens non læva fuisset_, mot à mot:--si l'esprit +n'était pas tombé à _gauche_. + +Voici le _passage_ en question, du moins en partie; peut-être y +reviendrons-nous quelqu'un de ces jours. + + +LA DÉMOCRATIE + + Janvier 1810. + +«Dans la société actuelle, dites-vous, quelques-uns ont, à l'exclusion +des autres, le monopole des capitaux.» + +Ouf! voilà le gros mot lâché. + +Mais, messieurs, le capital, l'argent est le fruit du travail; ceux +qui ont ce que vous appelez le «monopole des capitaux» ont aussi le +monopole des fatigues, des veilles, des soirées, l'intelligence, le +monopole de l'ordre et de l'économie; tout le monde--vous comme les +autres--a le droit de vivre de ses rentes: il ne s'agit que de gagner +ces rentes ou d'avoir un père qui les ait gagnées;--que voulez-vous de +plus! Serait-ce par hasard de vivre des rentes des autres? + +Vous réclamez la liberté religieuse;--mais un de ces jours derniers, +vous vous êtes assemblés pour discuter et mettre aux voix la +«reconnaissance de l'Être suprême», et l'Être suprême n'a passé qu'à +une voix de majorité. + +Vous parlez de supprimer aussi la propriété:--on le comprend, c'est +supprimer le vol;--c'est supprimer la justice, les tribunaux, les +juges, les gendarmes.--Pourquoi ne promulguez-vous pas franchement +votre charte en trois mots? + +ARTICLE UNIQUE. + +_Il n'y a plus rien._ + +C'est d'autant plus facile qu'il ne reste déjà pas grand'chose. + + + + +LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU + +LES DEUX SCRUTINS + +UN PROJET DE CONSTITUTION + + +I + +LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU + +Il est d'usage constant, pour reconnaître le génie et le talent, et +rendre un légitime et public hommage à ceux qui en ont porté le faix +et en ont subi les conséquences, d'attendre que ceux-ci soient morts +et que ça ne puisse plus leur faire aucun plaisir. + +Alexandre Dumas a sa statue, Balzac va avoir la sienne.--Or, j'ai vécu +fraternellement avec le premier, familièrement avec le second, et je +puis affirmer que bien des fois, pendant leur vie, ils auraient de +grand coeur cédé pour cinq louis leurs chances d'avoir une statue +vingt ans après leur mort. + +On a, l'autre jour, dressé la statue de Jean-Jacques Rousseau près du +Panthéon; il y a eu musique, discours, etc.--M. Lockroy, ministre de +l'instruction publique, s'est fait représenter par un de ses +subalternes; qui diable peut représenter M. Lockroy, qui, lui, ne +représente rien?--Du temps des rois, lorsque, pour rendre hommage à la +mémoire d'un citoyen plus ou moins grand, plus ou moins célèbre, ils +envoyaient leur voiture, selon un usage antique, suivre le convoi +du mort, je m'étais permis de plaisanter ce cérémonial et de dire +que c'était absolument comme si, moi qui n'ai pas de voiture, je +faisais, derrière le corbillard, porter mes souliers sur un +coussin.--Aujourd'hui, M. Lockroy et les autres,--car _c'est eux +qu'est les rois_,--n'ont pas manqué de s'emparer de cette tradition. + +Lorsque après la cérémonie--qui avait attiré beaucoup de monde comme +tous les spectacles gratis, la foule se fut dissipée, beaucoup croyant +que cette statue de Jean-Jacques était celle du distillateur +Jacques,--la nuit tomba sur la ville,--le ciel était pur, la lune +jetait sa douce et poétique clarté,--et il arriva quelque chose +d'extraordinaire qui vaut la peine d'être raconté. + +Tout le monde a lu l'histoire de cette statue de Memnon, à Thèbes en +Égypte, qui rendait des sons harmonieux lorsqu'elle était frappée des +premiers rayons du soleil;--eh bien, la lune sur la statue de +Jean-Jacques Rousseau produisit le même effet que le soleil sur celle +de Memnon. + +Ce n'était pas, du reste, la première fois qu'une statue parlait,--le +souverain maître, créateur des mondes, dans sa divine indulgence, a +accepté tous les noms et tous les attributs sous lesquels les hommes +ont imaginé de l'adorer, pourvu que sous ces noms on prêchât la vertu +et la bonté,--peu lui a importé d'être appelé Indra, Jupiter, [Grec: +Zeus], Thor, Jehovah, etc.; pourvu que le culte qu'on lui rendait +tendît à rendre les hommes meilleurs ou moins mauvais; aussi toutes +les religions ont eu des temples dans lesquels descendait un Dieu, des +statues qu'il animait et faisait parler rendant des oracles et faisant +des prodiges,--depuis Teutatès jusqu'à cette douce, poétique et +légendaire Marie, mère du Christ, dont les sanctuaires et les statues +attirent encore tant de dévots et effectuent, dit-on, tant de miracles +à Lorette, à Lourdes, à la Salette, au Laghetto, etc. + +Donc, la statue de Jean-Jacques se mit à parler: + +«Ah çà! dit-elle, quelle singulière idée ont ces gens, de m'élever +aujourd'hui une statue? Que signifie cette foule que j'ai toujours +détestée,--cette musique, ces discours moins bons que la musique? Je +crains de comprendre ce qui se passe--il ne me manque plus que cela! +comme si je n'avais pas autrefois subi toutes les mauvaises chances de +la vie! + +»Non,--c'est bien cela, ils me mettent au nombre de leurs +patrons,--mais c'est idiot!--ils n'ont donc pas lu mes livres? Qui? +moi?--me compromettre avec leurs héros, leurs grands hommes, ces fous, +ces coquins, ces imbéciles et ces monstres. + +»Certes, si j'avais été vivant en 1793, j'aurais été par eux accroché +à une lanterne, guillotiné ou massacré à l'Abbaye;--en 1871, j'aurais +figuré parmi les otages assassinés. + +»Moi! Jean-Jacques! avec ces gens-là! je ne le souffrirai pas.» + +Et il se mit à réciter des passages de ses livres: + +«N'ai-je pas dit d'avance que ce serait le comble de l'absurdité et de +la folie de tenter d'établir la démocratie dans un pays comme la +France? + +»La démocratie ne convient qu'aux États petits et pauvres,--aux +nations grandes et opulentes, la monarchie.» (_Contrat social._) + +«Que de conditions à réunir pour une démocratie! D'abord, un État +très petit où le peuple soit facile à rassembler, où chaque citoyen +puisse aisément connaître tous les autres;--une grande simplicité de +moeurs, beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes, peu ou +pas de luxe. + +»Il n'y a point de gouvernement aussi sujet aux guerres civiles et aux +agitations intestines que le gouvernement démocratique, parce qu'il +n'en est aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer +de forme.» (_Contrat social._) + +Je viens de voir un joli exemple de la façon dont ces insensés, dont +ces jobards trompés par des coquins entendent la république. + +Cette élection d'un député,--cette population se partageant +passionnément, haineusement entre un général tout à fait quelconque et +un marchand de vin. + +Ces journaux, ces affiches collées les unes sur les autres, augmentant +l'épaisseur des murailles et diminuant la largeur des rues,--les deux +partis se prétendant exclusivement amis du peuple--et dépensant trois +cent mille francs à imprimer des mensonges et à en tapisser la +ville,--un conseil municipal sacrifiant par deux fois, en un mois, une +somme énorme à faire des ripailles de victuailles les plus +chères:--et cela dans une ville où la statistique dénonce un indigent +sur douze habitants!--combien, pendant qu'on employait tant d'argent à +gâter du papier, tant d'argent à s'empiffrer de pâtés de foies +gras,--combien de gens se sont, ce jour-là, couchés sans souper,--ceux +du moins qui avaient où se coucher. + +Une jolie manière de faire des élections! + +«Pour obtenir l'expression de la volonté générale, il faut qu'il n'y +ait pas de sociétés partielles dans l'État, et que chaque citoyen +n'opine que d'après lui-même;--que les citoyens, au moment des +suffrages, n'aient entre eux aucune communication;--mais s'il se fait +des associations partielles et des brigues, il n'y a plus autant de +votants que d'hommes, mais seulement autant que d'associations.» +(_Contrat social_.) + +«Il faudrait donc, pendant la période électorale, suspendre toutes +réunions, ne pas permettre aux journaux de discourir sur la politique +et les élections, et c'est précisément le contraire que vous faites. + +»Corrigez s'il se peut les abus de votre Constitution, mais ne +méprisez pas celle qui vous fait ce que vous êtes.» (_Gouvernement de +Pologne_.) + +«Les peuples prenant pour la liberté une licence effrénée qui lui est +opposée, leurs révolutions les livrent à des enjôleurs qui ne font +qu'aggraver les choses.» (_Origine de l'inégalité._) + +«C'est surtout la grande antiquité des lois qui les rend saintes et +vénérables, le peuple méprise bientôt celles qu'il voit changer tous +les jours. Il ne devrait être permis à personne de proposer de +nouvelles lois à sa fantaisie. C'est ce qui perdit les Athéniens à +force d'innovations dangereuses favorisant des projets insensés ou mal +conçus.» (_Sur l'inégalité._) + +«Je ne voudrais pas habiter une république de nouvelle institution, de +peur que le gouvernement ne convienne pas aux nouveaux citoyens ou que +les citoyens ne conviennent pas au nouveau gouvernement, l'État est +fort exposé à être ébranlé et déchiré presque dès sa naissance. + +»Il en est de la liberté comme de certains aliments solides et +succulents, propres à nourrir et à fortifier les tempéraments +robustes, mais qui ruinent et énervent les faibles, les délicats, qui, +une fois accoutumés à des maîtres, ne sont plus en état de s'en passer +et ne font des révolutions que pour en changer.» (_De l'inégalité._) + +«Si la république vous donne plusieurs chefs, il vous faut supporter à +la fois et leur tyrannie et leurs divisions.» (_Économie politique._) + +«Si vous comparez le monarque au père de famille, la nature fait une +multitude de bons pères de famille; mais, depuis l'existence du monde, +la sagesse humaine n'a fait que bien peu de bons magistrats.» +(_Économie politique._) + +«La république est à la veille de se ruiner, sitôt que quelqu'un peut +penser qu'il est beau de ne pas obéir aux lois.» (_Économie +politique._) + +Depuis que vous payez vos députés, en avez-vous obtenu d'une qualité +supérieure, et ne pourriez-vous dire: + +«Tous mes maux ne viennent que de ceux que je paye pour m'en +garantir.» (_Économie politique._) + +«Les peuples perdent le sens commun, non parce qu'ils sont ignorants, +mais parce qu'ils ont la bêtise de croire savoir quelque chose.» +(_Réponse à M. Bondy._) + +«Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce qu'elle veut +parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle +d'elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un +système de législation?» (_Contrat social._) + +«Le plus actif des gouvernements est celui d'un seul.» (_Contrat +social._) + +«Les Lacédémoniens n'avaient pas d'avocats.» (_Lettre à M. Grimm._) + +«Le luxe corrompt et le riche qui en jouit et le misérable qui le +convoite.» (_Au roi de Pologne._) + +«Vous étiez à la direction d'un maître, vous croyez être mieux en en +ayant plusieurs, et il faut supporter à la fois et leur tyrannie et +leurs divisions.» (_Économie politique._) + +«Quelques hommes adroits, avec du crédit et une certaine faconde, +sauront substituer aux intérêts du peuple leurs intérêts +particuliers.» (_Économie politique._) + +«Consulter la volonté générale, ressource impraticable dans un grand +peuple.» (_Économie politique._) + +«On ajoute édits sur édits, règlements sur règlements, et cela ne sert +qu'à introduire de nouveaux abus sans corriger les anciens;--plus vous +multipliez les lois, plus vous les rendez méprisables, et tous les +surveillants que vous instituez ne sont que de nouveaux imposteurs +destinés à partager avec les anciens, ou à faire leur pillage à part; +les hommes les plus vils sont les plus accrédités; leur infamie +éclate dans leurs dignités, et ils sont déshonorés par leurs +honneurs.» (_Économie politique._) + +«La plupart des peuples, ainsi que les hommes, ne sont flexibles que +dans leur jeunesse.--Quand une fois les coutumes sont établies et les +préjugés enracinés, c'est une entreprise dangereuse et vaine de +vouloir les changer.» (_Contrat social._) + +«Il ne faut pas souffrir de capitale, il faut faire siéger le +gouvernement alternativement dans chaque ville.» (_Contrat social._) + +«Les Romains n'accordaient pas à la populace l'honneur de porter les +armes, il fallait avoir des foyers pour obtenir le droit de les +défendre.» (_Contrat social._) + +«Dans les circonstances graves, on doit, pour décider, arriver le plus +près possible de l'unanimité.» (_Contrat social._) + +«Vous avez appelé suffrage universel «le triomphe d'une +coterie»,--votre République votée à la majorité d'une voix,--peut-être +celle d'un absent,--selon l'absurde et criminelle habitude que vous +avez de permettre à un membre présent de voter pour un membre +absent;--si bien que cette prétendue République consiste à mettre la +moitié moins un des «citoyens» sous le despotisme de la moitié plus +un. + +»Et vous appelez cela être en République! + +»Je ne vous reconnais plus, ô Français! peuple autrefois si léger, si +brave, si spirituel, si bienveillant, si poli, si galant, si gai, si +sensé. + +»Vous êtes devenus esclaves volontaires, crédules, aveugles, +imbéciles, haineux, avides, cruels, grossiers, bêtes, ennuyés et +ennuyeux;--la prétendue République vous a métamorphosés comme fit +Circé des compagnons d'Ulysse. + +»Et vous, les maîtres, les soi-disant républicains, arlequins, +polichinelles et pierrots qui, dans les lambeaux de pourpre du manteau +royal, vous êtes taillé des carmagnoles et des bonnets rouges, pour +vous déguiser qui en Robespierre, qui en Danton, qui en Marat ou en +Père Duchesne, vous les effrontés bavards, les affamés, les pillards, +lâches, ignorants,--je vous défends de me déshonorer, de m'encanailler +en me mettant au nombre de vos modèles, de vos maîtres, des saints et +des dieux de votre calendrier... + +»Je...» + +A ce moment un gros nuage passa sur la lune, et la statue, cessant +d'être éclairée, cessa de parler et retomba dans le silence +probablement pour toujours. + +J'espérais qu'elle parlerait du scrutin de liste et du scrutin +d'arrondissement;--mais je pensai que, à défaut d'elle, j'en sais +assez long sur ce sujet, et que j'en puis parler moi-même. + + +II + +LES DEUX SCRUTINS + +Le ministère défunt et la Chambre malade étaient composés de +ceux qui, avant de remplacer le scrutin de liste par le scrutin +d'arrondissement, avaient remplacé le scrutin d'arrondissement par le +scrutin de liste. + +Le scrutin d'arrondissement ou uninominal, sans nous mettre beaucoup +plus à l'abri des intrigues, des compromis, des corruptions, des +mensonges, présente cependant un tour d'escamotage un peu plus +difficile à exécuter que le tour du scrutin de liste, c'est pourquoi +le cabinet Floquet et sa majorité obéissante et ahurie, en présence +d'une dissolution presque inévitable, se sont avisés que leurs ennemis +d'aujourd'hui avaient été leurs amis, leurs complices, leurs compères +d'hier, et possédaient comme eux tous les pièges, tous les boniments, +tous les trucs du scrutin de liste--et, confiants dans une dextérité +qu'ils pensent supérieure, ils ont voulu imposer au jeu des conditions +plus ardues;--aussi nous avons vu les grands prestidigitateurs, Bosco, +Robert Houdin, de Gaston, etc., abandonner aux faiseurs de tours de +place publique de vulgaires escamotages, des muscades sous les +gobelets avec la baguette, la gibecière et la poudre de perlimpinpin, +que cette tourbe exécutait aussi bien qu'auraient pu le faire les +maîtres, que d'autres montent sur les théâtres où ils travaillent, que +des prestiges plus compliqués et plus difficiles à produire. + +En effet, l'élection au scrutin de liste s'effectue ainsi;--c'est +l'élection au panier; vous ramassez des fruits secs, des fruits verts, +des fruits gâtés si vous voulez, et vous en emplissez votre panier en +réservant au-dessus la place pour y placer un petit nombre de fruits +sains, mûrs, appétissants du moins en apparence, et vous ne vendez que +le panier entier sans permettre de déranger le dessus et de vérifier +le dessous. + +Le scrutin uninominal est la vente au détail,--beaucoup de fruits du +scrutin de liste n'y pourraient figurer;--mais l'art consiste, en +étalant la marchandise, à bien placer chaque fruit, la tache ou la +tare en-dessous, de les entourer, de les envelopper artistement de +feuilles de vigne et de les montrer de façon à n'en laisser voir +qu'une partie à peu près saine;--à annoncer aux acheteurs avec emphase +telle pèche de vigne pour une _grosse mignonne_ ou un _teton de +Vénus_, telle pomme à cuire pour une _calville_ ou une _reinette_, +telle poire âpre et à peine bonne à cuire pour une _beurrée William_ +ou une _crassane_, telle prune à cochon pour une prune de +_reine-Claude_. + +Ça demande un peu plus d'aplomb, un peu plus de rouerie, un peu plus +d'intrigue et de corruption, parfois même ça coûte un peu plus cher, +mais enfin ça se fait. + +Je vais, après vous en avoir préalablement demandé la permission, vous +raconter une petite comédie, qui, je crois, n'est pas ennuyeuse, et où +j'ai joué un rôle--rôle sacrifié, en 1848 + + _Quæque ipse miserrima vidi + Et quorum pars magna fui!_ + +et qui mettra bien en relief et en vue le fameux scrutin de liste et +le scrutin d'arrondissement.--Puis, la comédie racontée, en guise de +moralité de ma fable, qui n'est pas une fable, mais une vérité +rigoureuse, je vous dirai comme disait Ésope à la fin des scènes + + [Grec: ho mythos dêloi hoti] + +cette fable prouve que... + +Je vous dirai, pour l'avoir étudié et expérimenté à mes dépens, ce +qu'il faudrait changer, ajouter, retrancher, modifier au vote pour que +le scrutin de liste et le scrutin uninominal ne fussent plus la plus +effrontée des mystifications, le plus insolent et le plus pernicieux +des mensonges. + +En 1848,--la scène se passe à Sainte-Adresse, au Havre et à +Rouen,--c'est une trilogie. + +Je m'étais laissé persuader par Lamartine, qui jouait alors un si +grand et si noble rôle, et par un groupe de notables habitants du +Havre de me faire comparse dans la pièce;--le feu était à la maison, +tout le monde devait se mettre à la chaîne et porter au moins son seau +d'eau. Me voici donc, après quelques hésitations et avec une +répugnance instinctive,--pressentant ma vie changée et ma liberté +menacée, me voici candidat à la représentation nationale.--J'avais, +parmi les marins et les pêcheurs, une amicale popularité;--j'avais +plus d'une fois partagé leur rude existence, quelquefois même leurs +périls--j'avais pu, dans certaines circonstances, défendre leurs +intérêts;--j'avais pu provoquer avec succès, en faveur des familles +des marins morts à la mer, des souscriptions auxquelles le roi +Louis-Philippe et ses fils avaient contribué. + +Quant aux autres Havrais, mon titre était cette popularité qu'ils +connaissaient. + +Une fois décidé, je me mis à faire consciencieusement mon métier de +«candidat»; j'assistai à diverses assemblées où j'étais convoqué avec +mes concurrents;--j'étais parfois attaqué et j'avais à me défendre. + +Je me rappelle la première séance. + +Quand vient mon tour de parler, je monte sur une estrade que, jouant à +l'Assemblée, on appelle la tribune--et je commence: + +--Mes amis... + +On crie:--Dites citoyens! + +--Volontiers: Mes chers concitoyens, je ne viens pas solliciter vos +suffrages. (_Murmures_), je ne viens pas solliciter vos suffrages, et +voici pourquoi: c'est que je n'ai et n'aurais aucun avantage à être +député.--Si j'aimais les fonctions, les places, les honneurs, etc., je +serais à Paris et ne serais pas venu me confiner à Sainte-Adresse.--Si +vous me faites l'honneur de me nommer votre représentant, je n'en +tirerai aucun bénéfice;--bien plus, il me faudra, pour défendre vos +intérêts, travailler, étudier, apprendre des choses que je ne sais pas +ou que je ne sais qu'imparfaitement et quitter, au moins pour un +temps, la vie que j'ai choisie, que j'aime, que je me suis faite, et +que, depuis longtemps, vous me voyez mener au milieu de vous, mon +jardin et mon bateau. + +«Mais, si je ne viens pas solliciter vos suffrages, je viens m'offrir +à vous: de même que vous me connaissez depuis longtemps, je vous +connais aussi, je sais votre situation, vos affaires, vos intérêts, +vos besoins. Si vous pensez, comme je le pense, que je puis vous être +utile, je viens m'offrir à vous, avec tout ce que je puis avoir +d'intelligence, d'énergie et de dévouement. + +A ce moment, on me crie:--Vous êtes un républicain du lendemain! + +Cette voix était celle d'un citoyen, récemment nommé sous-préfet, je +crois par lui-même;--je ne me rappelle pas si on avait changé le +titre, mais il en occupait la place, et en touchait les +appointements;--il était en outre administrateur ou employé supérieur +du chemin de fer de Paris au Havre, et, comme moi, candidat à la +députation. + +--Puisque, répondis-je, citoyen sous-préfet, vous me reprochez d'être +un républicain du lendemain!... (_Murmures_). Vous êtes, vous, un +républicain de la veille? + +--Oui, certes! + +--Disons de l'avant-veille, si vous voulez,--mais permettez-moi de +chercher ce que, à cette avant-veille dont vous vous parez avec un +juste orgueil, ce que nous faisions, vous qui étiez républicain, et +moi qui, selon vous, ne l'étais pas. + +»A cette avant-veille, vous républicain, vous transportiez de Paris au +Havre les voyageurs de troisième classe, c'est-à-dire les paysans, les +ouvriers, les pauvres,--dans des tombereaux découverts, à travers des +régions froides et humides où il pleut un jour sur trois, c'est-à-dire +dans des conditions où il n'eût été ni humain ni prudent de voiturer +des bestiaux; et moi, qui n'étais pas un républicain, je vous faisais +à mes frais un procès à la suite duquel il fallut couvrir et fermer +les wagons de troisième classe. + +Le sous-préfet fut hué et dut quitter l'assemblée. + +J'avais sur mes concurrents un avantage considérable,--c'est qu'au +fond, je ne tenais que médiocrement à réussir,--et résolu à n'être +élu que dans les conditions qui me conviendraient tout à +fait,--c'est-à-dire sans m'abaisser en rien, sans dissimuler mes +sentiments ni mes opinions, sans faire de dissimulations ni de +concessions. + +En fait de concurrent, la vérité est que je n'en avais--ou du moins +aurais dû n'en avoir qu'un; et, si je n'en avais eu qu'un, je n'en +n'avais plus: car l'arrondissement du Havre avait droit à deux +représentants, comme l'ancienne Rome à deux consuls,--et nous pouvions +être élus tous les deux; cet autre candidat était un négociant très +riche qui n'avait d'autre titre à ces fonctions législatives que le +désir vaniteux et ardent qu'il en avait;--un nommé Morlot,--décidé à y +mettre le prix. + +Mais ce candidat se composait de deux personnes. + +La mode était aux ouvriers.--Au gouvernement provisoire figurait: + +ALBERT, _ouvrier_. + +Garnier-Pagès,--membre de ce gouvernement provisoire, faisait +instruire, chez un gros négociant de la rue de la Verrerie, son fils, +qu'il destinait au commerce, et, dans une assemblée d'ouvriers, il +dit: «Ouvriers! nous le sommes tous,--et moi, votre ministre, j'ai mon +fils garçon épicier rue de la Verrerie.» + +Un conseiller d'État publia une brochure signée: _Un ouvrier_, et fut +élu député, et on dut casser l'élection, quoiqu'il prétendît qu'il +n'avait pas menti et était ouvrier en lois,--comme d'autres étaient +ouvriers en bois; on s'accolait un ouvrier comme certains mendiants +volent ou louent des enfants pour émouvoir la charité publique. + +M. Morlot avait pris _Martinez_, _ouvrier_,--et on disait, on +imprimait, on affichait: Morlot et Martinez, presque comme en un seul +mot. + +Morlot ne pensait pas avec raison pouvoir être élu s'il ne passait à +la faveur de Martinez, et, comme le Havre n'avait droit qu'à deux +députés, pour que Morlot et Martinez fussent ou plutôt pour que +Morlot-Martinez fût élu, il fallait que je ne le fusse pas. + +On institua un «comité Morlot»; on envoya à grands frais des +émissaires dans les communes rurales, on inonda le pays de professions +de foi;--on couvrit les murs d'affiches, etc. + +Mais on fit mieux: on alla à Rouen, le chef-lieu; là, le comité Morlot +s'entendit avec le comité présidé par l'avocat Senard, ce bon Senard +qui fut depuis ministre de l'intérieur sous Cavaignac et, avec une +naïve confiance, planta dans le petit jardin du ministère des +pommiers dont il ne devait pas boire le cidre. + +Le comité Morlot obtint du comité Senard l'admission sur la liste de +Morlot-Martinez, en affirmant que je n'avais aucune chance au Havre, +et on s'engagea à faire voter la liste Senard--mais le comité Senard +exigeait un des deux sièges du Havre;--le comité Morlot le promit, +mais dit: Laissez-nous jusqu'à l'élection notre ouvrier dont nous ne +pouvons nous passer,--mais l'élection faite, nous nous en +débarrasserons, il y aura réélection, et nous nommerons un Rouennais. + +La liste du comité Senard fut répandue, affichée à profusion. + +Il n'y avait pas de comité Karr,--pas de liste, pas d'affiches;--seul, +un petit journal qui existe encore et a grandi, _l'Arrondissement du +Havre_, auquel je donnais parfois quelques articles, soutenait ma +candidature avec courage et désintéressement; le jour du vote, il +imprima simplement de petits carrés de papier avec mon nom, et en +donna à ceux qui vinrent en prendre. + +Au Havre, le résultat du vote fut: + + Morlot 6,591 voix. + Martinez 2,773 -- + A. Karr 8,131 -- + +J'avais bien l'air d'être député du Havre; mais je n'avais eu de voix +qu'au Havre, à Etretat, à Sainte-Adresse, etc., là où j'étais connu, +tandis que Martinez et Morlot, portés sur la liste Senard, furent +nommés dans le reste du département, où ni eux ni moi n'étions +nullement connus,--à une grande majorité. + +Voilà donc Morlot et Martinez députés, installés à Paris, et, moi, je +retourne chez moi à Sainte-Adresse; mais il fallait s'acquitter envers +Rouen et donner le siège promis. + +Au bout de quinze jours, l'engouement, la mode de l'ouvrier ne +sévissant plus aussi fort, on invita Martinez à un déjeuner, où l'on +but non pas le cidre national, mais des vins dont il n'avait jamais +entendu parler, et qui lui parurent bons;--on le grisa à fond et on le +mena à la Chambre; là, on le décida à monter à la tribune; les amis du +Havre s'étonnaient qu'il n'eût encore rien dit; il demanda la parole +et monta hardiment sur l'estrade.--Dieu sait les gestes, les phrases +ponctuées de hoquets! la tribune avait l'air d'un «guignol» et +l'orateur d'un polichinelle en délire.--Il prit le verre d'eau, en +goûta le contenu, remit le verre sur le marbre avec dégoût, en disant: +«Pouah!» et cria: «Garçon! du vin!» + +Il finit par disparaître comme dans une trappe, on dut +l'emporter;--le lendemain, on lui fit honte de sa conduite, et on lui +fit signer sa démission; il fallait refaire une élection; le comité de +Rouen, d'accord avec le comité Morlot, proposa un filateur Rouennais +appelé Loger; le comité de Rouen m'adressa une lettre pour me prier +instamment de ne pas me présenter; à cette lettre signée Delaporte, +secrétaire du comité, je répondis: + +«Comme vous me le demandez, messieurs, je me suis désisté publiquement +de ma candidature, mais c'était deux jours avant la réception de votre +lettre et par dégoût de voir les intrigues des coteries se jouer des +intérêts de la France.» + +A mon refus de seconde candidature, cinq mille électeurs du Havre +refusèrent de voter et, dans une protestation adressée à la Chambre +des députés, laquelle Victor Hugo se chargea de déposer et M. Thiers +d'appuyer, affirmèrent qu'ils continueraient à ne pas voter tant qu'on +continuerait l'escobarderie du scrutin de liste. Morlot et le +Rouennais Loger furent donc définitivement les députés du Havre--et +jamais on n'en entendit plus parler ni à la Chambre ni ailleurs. + +Seulement, lorsque, après le coup d'État de Décembre, le bon Goudchaux +vint au Havre, comme il allait parler, provoquer et organiser une +souscription pour les exilés, le citoyen Morlot eut peur et refusa +hardiment sa maison pour la réunion du comité, et cette réunion eut +lieu dans mon jardin de Sainte-Adresse. + +On peut voir, par cet exemple, qu'à cette époque il était possible, +par le scrutin d'arrondissement, d'arriver assez près de la vérité, ce +qui était impossible avec le scrutin de liste;--mais, depuis quarante +ans les procédés d'escamotage ont été très perfectionnés, l'audace des +prestidigitateurs s'est singulièrement accrue, et le scrutin +d'arrondissement, ou uninominal, n'est plus qu'un peu meilleur que le +scrutin de liste,--et le vote, quelle que soit la forme des deux qu'on +adopte, si on n'y apporte pas une réforme radicale, restera le plus +effronté et le plus pernicieux des mensonges, la plus absurde et la +plus déplorable des sottises. + +Il est triste de voir une grande nation jouer depuis vingt ans le rôle +que voici: nous le peuple souverain, nous sommes tous attelés à un de +ces jeux de bagues que l'on fait tourner dans les foires pour +l'amusement des enfants:--chevaux et fauteuils occupés par une +douzaine de joueurs: Ferry, Rouvier, Freycinet, Floquet, Ferrouillat, +Lockroy, Méline, etc. Les bagues que ceux qui occupent les fauteuils +et les chevaux s'évertuent à enfiler au passage sont des portefeuilles +gonflés de billets de banque, de concessions, d'actions, de places, de +dignités, etc. + +Et nous, attelés à la machine, nous nous exténuons à la faire +tourner;--si Ferry manque la bague, nous nous croyons débarrassés de +lui:--nullement! il repasse au tour suivant, et essaye de nouveau;--il +en est de même de Floquet, de Freycinet et des autres. + +On semble commencer à comprendre que ce jeu n'amuse qu'eux;--les +citoyens de somme attelés à la machine menacent de s'arrêter, de se +mettre en grève. + + +III + +PROJET DE CONSTITUTION + +On parle de dissolution et d'Assemblée constituante. Eh bien, je vais +faire ce que chacun doit faire en pareille circonstance, dire +maintenant ce que doit être cette Assemblée avant de dire ce qu'elle +doit faire;--c'est un rôle honorable à jouer pour l'Assemblée qui s'en +va, qui pourrait la réhabiliter. Ce que je vais proposer est si +simple, si indiscutable, si naïf même, que ça pourrait se chanter sur +l'air de M. de La Palisse: + + _Un quart d'heure avant sa mort, + Il était encore en vie!_ + +Car c'est le développement de cette thèse méconnue jusqu'ici, que, +pour représenter un département, il faut le connaître, et, pour être +choisi, il faut en être connu. + +_Article premier._--Nul ne peut être candidat et député que dans un +arrondissement où il réside depuis au moins dix ans,--y exerçant une +profession, un métier, une industrie, y exploitant une propriété, ou y +vivant d'un revenu quelconque. + +De façon, d'une part, à connaître l'histoire, les intérêts, les +besoins, les ressources de ce département et y ayant des intérêts +communs avec les autres habitants. + +Et, d'autre part, y étant parfaitement connu de tous,--tant pour sa +vie publique, politique, etc.,--que pour sa vie privée et sa _petite +vie_, son caractère, ses habitudes, ses moeurs, son intelligence, ses +qualités et ses défauts. + +Entre deux concurrents--le bon sens réveillé des électeurs choisissant +celui qui est né dans la région et y a sa famille, ce qui assure à un +plus haut degré la connaissance des qualités nécessaires au +représentant, on serait ainsi débarrassé des charlatans, des marchands +d'orviétan, de pilules et de crayons,--coureurs de bénéfices et de +places, ayant soin de poser leur candidature le plus loin possible des +lieux où ils sont connus. + +_Article II._--La division du territoire par cantons est rétablie +comme elle l'était sous l'ancienne monarchie, comme elle le fut par +l'Assemblée nationale le 26 février 1790 et par l'Assemblée +constituante en 1791. + +Ce qui amenait le suffrage à deux degrés, ce mode de suffrage n'ayant +nullement pour résultat d'en restreindre le droit, mais en réalité de +l'étendre en y faisant participer effectivement et individuellement un +bien plus grand nombre--au lieu de mener les électeurs aux urnes comme +on mène au marché une troupe de dindons au moyen d'une baguette à +laquelle est attachée une loque rouge, les électeurs primaires votant +au chef-lieu de canton nommaient des représentants qui allaient en +leur nom nommer les députés au baillage, c'est-à-dire au chef-lieu +d'arrondissement. + +Ce mode fut naturellement aboli par le Consulat;--et, en effet, comme +le dit Lamartine, le vote au chef-lieu de département a pour résultat +d'aristocratiser l'élection;--ce que veulent toujours faire les +soi-disant républicains à leur propre bénéfice. + +Il sera toujours libre au candidat de faire des promesses d'autant +plus magnifiques qu'une fois élu il ne pensera plus à les tenir;--mais +les électeurs ne l'écouteront pas:--les électeurs prendront au sérieux +ce programme que le député est leur représentant et, à ce titre, doit +les représenter.--Ce sont eux qui rédigeront ce programme, consignant +leurs intentions, leurs sentiments, leurs volontés, des «cahiers», +comme on avait fait en 1789--s'expliquant nettement sur les idées et +les actes alors en l'air;--et, en cas d'incidents imprévus, ils +rappelleront le député pour lui donner de nouvelles instructions;--le +député qui s'écarterait des instructions de ses commettants serait +rappelé à l'ordre une première fois, et, à la seconde infraction +considéré comme démissionnaire remplacé. + +_Article III._--Le chef de l'État, roi ou président, ne pourrait +choisir les ministres dans aucune de ces Chambres. Il ne faut pas +croire, comme il semblerait depuis vingt ans, que la France ne possède +que le demi-quarteron de farceurs qui se succèdent, se réunissent, se +séparent, se combattent, se supplantent, depuis 1871.--Aucun député, +pendant tout le cours de son mandat, ni pendant l'année qui en suivra +l'expiration, ne pourra être promu à aucune place, à aucun emploi, à +aucune dignité;--il sera toujours loisible aux électeurs, au cas où +ces faveurs tomberaient sur quelque parent ou ami de député, de le +mander pour lui demander des explications; le chemin étant ainsi fermé +aux ambitions, aux vanités, aux avidités, aux corruptions, etc., les +députés pourraient s'occuper d'autre chose que de se faire les +complices, les associés, les hommes liges des ministres, n'en ayant +rien à craindre ni à espérer, et, ne fût-ce que pour ne pas s'ennuyer, +s'occuperaient des intérêts de leurs commettants et des affaires de +l'État.--Resterait, il est vrai, la corruption par l'argent; mais, +outre qu'elle est particulièrement honteuse, et ferait au moins +hésiter assez de gens, l'électeur qui aurait lieu de les soupçonner +pourrait demander des explications à son représentant, toujours +révocable. + +_Article IV._--Pendant longtemps, on n'a pas payé les députés;--depuis +qu'on les paye, il ne paraît pas, tant s'en faut, qu'on obtienne une +qualité supérieure. + +Si on continuait à les payer, faudrait-il que ce fût non au mois, mais +sur des jetons de présence--donnés au député au commencement de la +séance, et contrôlés à la sortie. Mais ne vaudrait-il pas mieux +revenir à l'ancienne gratuité du mandat, sauf au département ou à +l'arrondissement de subventionner le candidat pauvre qu'il aurait jugé +apte à servir les intérêts publics, de préférence à de plus riches? + +On serait ainsi débarrassé des pauvres hères, fruits secs, décavés, +avocats à la _serviette_ vide, médecins à la sonnette muette, pour +lesquels les neuf mille francs sont un revenu jamais atteint, +inespéré, surtout si on ajoute les chances de menus bénéfices, plus ou +moins clandestins, pour des services plus ou moins honteux. + +C'est ainsi que la France serait réellement représentée dans les deux +Chambres, et qu'un gouvernement serait possible.--Tandis +qu'aujourd'hui tout gouvernement est impossible, et le pays n'est +nullement représenté, comme nous en faisons la triste et déplorable +expérience depuis 1871. Ajoutons qu'on ne permettrait plus aux +orateurs, comme cela se fait aujourd'hui, de venir corriger leur +discours avant l'insertion au _Journal officiel_--de même qu'on ne +permettrait plus au président d'interdire aux sténographes de +mentionner tel ou tel membre, telle ou telle phrase risquée ou +malsonnante. + +L'électeur doit pouvoir suivre toujours son mandataire, le surveiller +et ne pas lui permettre de se masquer ni de se maquiller. + +Ajoutons une prohibition sévère de voter jamais pour un absent. + +Mais--me direz-vous--on ne voudra plus être député. + +Tant mieux!--Alors les fonctions de député ne seront plus qu'un devoir +et un honneur. Heureux, pour la France, le temps où il faudrait, dans +l'âge mûr, imposer ces fonctions, comme on impose le service militaire +dans la jeunesse. + +_Article V._--On ne sera plus admis à exercer des fonctions sans en +avoir fait l'apprentissage. On ne s'improvise pas plus ministre, +préfet, etc., qu'on ne peut s'improviser cordonnier ou serrurier. On +n'arrivera alors aux places que par degrés, en commençant par en bas, +ce qui supprimera les pluies de crapauds qui tombent d'en haut +aujourd'hui sur les sièges et les positions rétribuées, au gré de la +faveur, des complicités, des compromis, des corruptions. + +Il sera nécessaire aussi que Paris donne des garanties au reste de la +France, et que les départements ne soient plus exposés, chaque matin, +à apprendre, par la poste, que les voyous de Paris, les banquiers de +bonneteau et les souteneurs de filles ont changé le gouvernement de la +France. Il ne faut plus que le conseil municipal de Paris puisse +prétendre à devenir un «comité de Salut public» et une «Commune». + +Et voilà! + + +_P.-S._--Que serait-il probablement arrivé si, le 28 janvier, M. +Carnot, au lieu de s'obstiner à ramasser dans son _écart_ des +ministres déjà une ou plusieurs fois renversés comme incapables ou +usés, impopulaires ou odieux, eût fait appeler le général Boulanger et +lui eût dit: + +«Président d'une République basée sur le suffrage universel, je dois +obéir aux manifestations de l'opinion, même si je la croyais fausse ou +erronée. + +»Dans la situation actuelle, je ne chercherai pas si cette +manifestation est spontanée ou factice, ni par quelles intrigues, +quelle suggestion elle a pu être créée, excitée, exaspérée; je dois +m'y soumettre et je m'y soumets. + +»La Chambre des députés est dès aujourd'hui dissoute de fait, sa +dissolution légale et la revision de la constitution sont inévitables. + +»Mais dans le ministère que j'avais il y a huit jours, comme dans +celui que j'ai aujourd'hui, comme dans celui que j'aurai peut-être la +semaine prochaine, il ne se trouve pas d'hommes résignés ou décidés à +pratiquer l'opération. + +»C'est pourquoi je vous ai fait appeler pour vous dire: Non seulement +je vous autorise à former un cabinet dont vous serez le chef pour en +exécuter ce que vous demandez avec tant de bruit, de fracas et de +menaces, mais je vous somme de le faire pour calmer l'inquiétude et +l'agitation dont souffre le pays.--Pour me servir d'une expression +empruntée au jeu du billard, cher à mon prédécesseur,--vous avez +_collé la bille_, il faut _prendre à faire_. Si vous refusez, c'est +vous qui n'aurez voulu ni de la dissolution ni de la revision.» + +Que serait-il arrivé? Ou le général aurait refusé, et l'ancien élu +avouait que dissolution et revision ne seraient qu'un prétexte et un +voile pour cacher des projets et des expédients moins avouables, et on +aurait vu un assez grand nombre de gens de bonne foi et de dupes +désabusés se séparer de lui, et l'isoler au milieu d'un groupe de +complices et de dupes opiniâtres. Ou il aurait accepté, il aurait +formé un ministère pris dans ses partisans, et pour qui connaît son +entourage, pour qui se rappelle le rôle joué par Morny dans le coup du +Deux-Décembre,--celui qu'on suppose un aspirant César eût complètement +manqué de Morny et fût resté Gros-Jean.--Il eût fallu aux _boniments_, +aux promesses magnifiques, aux théories vagues, aux utopies faire +succéder des réalisations, des applications sérieuses, et +nécessairement certaines résistances;--et, comme l'avocat Floquet, +comme l'avocat Gambetta, exemple plus frappant, le général n'eût eu +devant lui que peu de mois de popularité et d'influence souveraine et +dangereuse. + +Mais nos soi-disants républicains ont agi autrement et ont montré, une +fois de plus, qu'ils ne sont qu'une misérable et ridicule parodie de +ceux qu'ils proclament leurs ancêtres, leurs maîtres et leurs modèles. + +Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la liberté, ils se +disputaient le despotisme, n'hésitaient pas à s'entre-guillotiner.--Je +sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui, qui ont +fait leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune, ne +détesteraient pas ces expédients; mais ils sont arrêtés par un +scrupule: c'est que, pour demander la tête de ses adversaires, il +faut mettre la sienne en jeu.--La méchanceté ne manquerait pas, mais +le tempérament manque tout à fait. + +C'est pourquoi ces farceurs et ces chienlits déguisés qui +en Robespierre et en Danton, qui en Fouquier-Tinville, en +Collot-d'Herbois, en Marat, etc., pâlissent sous leurs masques et +se contentent puérilement de prendre un sanglier avec des filets à +papillons et de jouer, dans la politique, le rôle que jouent dans les +cirques les clowns, qui, en faisant des cabrioles, viennent dans +l'arène élever des obstacles apparents, barrières, banderoles, cercles +de papier, que jamais, on le sait d'avance, le cheval et l'écuyer vêtu +d'un maillot, frisé et pommadé, ne manque de franchir, de crever et de +traverser aux applaudissements du public. + + + + +ÉLOGE DE LA MORT + + [Grec: Thanatou + Enchomion.] + + +Vous avez l'air ennuyé.--Qu'avez-vous? + +--Je voudrais être mort. + +--Vous n'êtes pas dégoûté! + + +Le mieux serait de n'être pas né, de le savoir et d'en jouir en +regardant les hommes et la vie. + + +Quelle est l'âme qui--au moment de descendre animer un être--sous deux +baisers, si l'on faisait apparaître devant elle toute sa vie +probable--consentirait à naître? + + +Qui consentirait à recommencer sa vie tout entière sans en effacer ou +du moins en modifier certains jours et certaines heures? + +Ma vie a été--comme celle du plus grand nombre--mélangée de bonnes et +de mauvaises chance;--je n'ai pas coutume de me plaindre, n'ayant pas +demandé à la vie plus qu'elle n'a à donner. + +Cependant j'ai deux ou trois quarts d'heure que je ne voudrais pas +recommencer, fût-ce au prix de l'immortalité.--Et notez que je ne mets +certes pas dans ces quarts d'heure les quelques minutes que j'ai--il y +a bien longtemps--passées sous l'eau de la Marne, à moitié étranglé, à +moitié noyé par un cuirassier que j'eus le bonheur de ramener au bord. + + +L'enfant commence à mourir au moment où il sort du sein de sa +mère;--chaque instant qui s'écoule est un pas vers la mort. + + +Depuis l'origine des mondes, deux hommes seuls ne sont pas +morts:--Élie et Énoch, disent les livres saints. + +Beaucoup de gens cependant osent croire que ce n'est peut-être pas +vrai, et Tertullien, sentant le besoin d'atténuer ce prodige, prétend +que leur mort n'a été que différée jusqu'à l'arrivée de l'Antéchrist, +qu'ils noieront de leur sang;--ce qui, même ainsi expliqué, reste +encore assez fort: + +_Mors dilata ut sanguine suo Antechristum extinguant._ (Tertullien, +_De anima_.) + +Dans le rôle de l'homme, pour ne parler que de lui, sont compris +certains devoirs, certaines opérations, certaines corvées;--il y est +attiré, poussé, enfermé par divers instincts.--Ainsi il doit se +reproduire et multiplier selon l'ordre donné à Abraham; il y est +entraîné par l'attrait mutuel des sexes et par l'amour de ses +petits;--ce qui engendre des joies et des bonheurs, mais aussi de +cruelles anxiétés et angoisses.--Aussi, à ces instincts, il a été +ajouté un autre instinct, c'est l'horreur irréfléchie de la +mort;--sans quoi, l'homme aurait refusé de vivre plus longtemps et se +serait tué à son premier mal de dents, à son premier accès de jalousie +contre la femme adorée, à sa première inquiétude pour la vie de ses +enfants. Dans l'ordre immuable de la nature, par la suprême +intelligence, il a imposé son rôle à tout ce qui est,--depuis +l'insecte microscopique dont trois cents se meuvent dans une goutte +d'eau, jusqu'au Béhémoth, dont il est parlé dans le _Livre de Job_ et +dans les commentateurs de la Bible,--qui broutait chaque jour l'herbe +de mille montagnes, herbe qui repoussait pendant la nuit,--buvant le +Jourdain et le mettant à sec en vingt-quatre heures, depuis le grain +de poussière jusqu'aux astres et aux mondes. + +L'homme a son rôle assigné dont il ne peut sortir.--J'ai lu, dans je +ne sais plus quel livre de je ne sais plus quel savant,--trop savant +ou peut-être pas assez savant,--que le seul emploi de l'homme et sa +seule utilité dans l'ordre et les opérations de la nature est +d'aspirer de l'oxygène, de brûler du carbone et d'expirer une certaine +quantité donnée d'acide carbonique dont la nature a besoin pour +l'ensemble de ces opérations. + +Dans ce rôle, la mort est aussi nécessaire que la vie aux opérations +de la nature;--elle a besoin, à un moment donné, de désagréger les +divers éléments dont l'aggrégation a formé l'homme pour en faire un +autre emploi;--ce qui a été chair et os doit devenir ou redevenir +terre, puis herbe, et servir, par un nouveau mode d'aggrégation, à la +formation d'autres êtres. + +Aussi simplement que les poulets que la fermière nourrit et qui seront +mis à la broche quand ils seront assez gras,--un seul atome qui se +perdrait, ou manquerait à son rôle au moment fixé pour son entrée en +scène dérangerait et peut-être détruirait l'ordre immuable et +peut-être le monde. + +Donc tout homme doit mourir par cela seul qu'il est né;--il est né +pour mourir.--Peut-être la mort est-elle non seulement la fin, mais le +but de la vie? + +Mais cette crainte, cette horreur instinctive de la mort que l'homme +avait reçue comme tous les autres animaux, lui avait été donnée comme +aux autres êtres, dans une juste et nécessaire proportion. Seul, il +s'est appliqué à l'augmenter, à l'exagérer et à en faire un supplice +que la Providence ne lui avait pas destiné. + +Il a entouré, orné la mort d'une foule de circonstances, de terreurs +et d'angoisses nées de son imagination.--La nature avait fait une +mort,--il en a fait une autre tout à fait terrible et empoisonnant sa +vie;--la nature en avait fait une phase nécessaire de l'existence, il +en a fait une torture. + +On a imaginé un au-delà de la vie et de la mort--une autre vie dont la +première ne serait que la préface;--on a beaucoup parlé, discouru, +écrit de «l'immortalité» de l'âme: c'est un sujet sur lequel l'auteur +de la nature ne nous a jusqu'ici permis que des opinions, gardant pour +lui le vrai. + +Jamais personne n'a pu décider, par les seules lumières de la raison +humaine, si l'âme survit au corps et est immortelle,--cette pensée +plaît à l'imagination et s'accorde avec certaines idées consolantes de +la justice divine,--il est agréable d'y croire, mais peu facile de le +concevoir. Quant aux preuves qu'on a prétendu en donner, elles ont le +défaut de ne pas être des preuves: il faut avoir recours à une +révélation d'en haut;--dans les questions douteuses, le mieux est de +tâcher de croire la solution la plus consolante.--Quant à ce qui nous +a été donné de raison, le raisonnement nous dit que nous sommes, après +la mort, ce que nous étions avant la naissance, c'est-à-dire que nous +n'étions rien et que nous ne sommes plus rien.--Mais il ne faut pas se +fier trop entièrement à la raison;--la vue de notre intelligence a une +portée bornée comme celle de nos yeux,--le vrai--le seul vrai qu'on +peut affirmer, c'est que nous n'en savons rien. + + +Socrate--devant ses juges--leur dit: «Si j'avais un conseil à vous +donner, juges voulant dire justice, vu le bon effet que mes +conversations ont eu sur un assez grand nombre de nos concitoyens en +les rendant plus sages, plus honnêtes, plus vertueux, vu aussi ma +pauvreté, ce serait de me loger et nourrir au prytanée, comme vous +l'avez accordé à d'autres. Mais on dit que vous voulez me faire +mourir; je ne puis vous prier de ne pas le faire, parce que je ne sais +pas s'il m'est plus avantageux de ne pas mourir que de mourir;--je +puis craindre ce que je connais: la maladie, les blessures, le +chagrin, l'exil, la prison. + +«Mais, quant à la mort, je ne sais absolument pas ce que c'est,--et je +n'en ai conséquemment aucune peur.» + +Quant à l'immortalité de l'âme, je ne saurais la prouver et je n'ai +aucun désir de la nier;--mais, pour propager une terreur peut-être +salutaire sous certains rapports, on y a ajouté l'immortalité du +corps, sans laquelle il n'y aurait pas eu moyen de faire redouter, au +delà de la vie, certains supplices que les inventeurs, les ministres +de toutes les religions se sont évertués à rendre épouvantables à qui +mieux mieux. + +Si la croyance à une autre vie avec des peines et des récompenses est +un hommage à la justice raisonnablement présumée de Dieu,--il faut +rendre sa justice égale à sa bonté et à sa toute-puissance--et ne pas +supposer une lutte perpétuelle entre lui et le diable;--idée empruntée +aux plus vieilles théories,--sorte de partie de trictrac ou de besigue +où Dieu et le diable jouent nos âmes, et où, vu les conditions +exagérées, promulguées pour être sauvé,--le diable triche et gagne à +peu près toujours,--le nombre des âmes gagnées par Dieu étant minime, +en proportion du nombre de celles filoutées par le diable. + +Pour mon compte, je crois fermement à toute la justice de Dieu; mais +je crois aussi fermement à sa toute-puissance et à son immense bonté. +En nous créant, il a prévu notre folie, notre légèreté, notre +méchanceté de singes malfaisants, et il a mis son oeuvre à l'abri, en +ne nous donnant la puissance de créer ni de détruire, ni un brin +d'herbe, ni une goutte d'eau. + +Une des causes qui ont le plus puissamment fait admettre l'hypothèse +d'une autre vie, c'est une crainte vague et orgueilleuse du +néant,--auquel je ne reproche que ceci, qu'on ne le voit pas, ce qui +aurait bien son charme. Ayant connu la vie,--l'homme aime encore mieux +souffrir que ne pas être;--il veut étendre son existence en tous +sens;--il l'étend avant sa vie par le culte moins pieux qu'orgueilleux +des ancêtres,--il l'étend après la vie par l'idée d'une immortalité et +d'une renommée sur les lèvres de la postérité. + +Quoi qu'il en soit,--il est nécessaire, fatal, que nous fassions +restitution à la nature, pour les besoins de ses opérations, des +éléments qui nous ont été prêtés, et dont l'aggrégation peut être +utile à former notre individu; il ne faut pas penser à se dérober à +cette nécessité. + +Le corps est-il le vêtement, l'enveloppe et, selon quelques-uns, la +prison de l'âme,--ou l'âme est-elle le résultat, le jeu, l'harmonie et +la mélodie des organes?--C'est encore ce que Dieu seul pourrait nous +dire et ce qu'il ne nous a pas dit. + +Il faut mourir!--il n'y a pas moyen de refuser, d'escroquer à la +nature les éléments de notre être qui se désagrègent--et qu'elle veut +faire rentrer dans son trésor pour en faire de la terre, de la +poussière, de l'herbe--que mangeront les moutons, moutons que mangera +l'homme pour en faire de la chair humaine, jusqu'au jour où il faudra +que homme accomplisse la restitution de soi-même. + + +Tout le monde est mort, tout le monde mourra.--Dans cent ans d'ici, +tout ce qui est sur la terre sera dessous;--des centaines de millions +d'hommes sont morts avant moi, des centaines de millions mourront +après moi;--des centaines de mille mourront la même année que moi, +des milliers mourront le même jour, plusieurs centaines mourront à la +même minute que moi. + +Le plus sage est donc de s'accoutumer à cette idée, de se la rendre +quotidienne et familière, de penser à la mort et d'en parler comme on +pense au sommeil de chaque nuit,--d'en entretenir ceux qui nous +entourent comme on s'entretient de la naissance, de la jeunesse, de la +vieillesse et de tout autre sujet,--de leur faire envisager notre +départ comme une nécessité contre laquelle il n'y a pas à lutter,--qui +ne sera pas un mal pour nous-même--et qui ne sera pour eux qu'un +chagrin que la Providence, dans sa souveraine bonté, a rendu le plus +fugace et le plus momentané des chagrins:--«Dieu mesurant, comme on +l'a dit, le froid à brebis tondue,»--appréciation que je voudrais +avoir faite plus que tout ce qu'on a jamais écrit sur les religions. + +De leur côté, il faut que ceux qui doivent nous rendre à la terre, se +préparent à ne pas trop attrister pour nous notre départ par l'aspect +de douleurs--qu'on croit souvent devoir exagérer pensant faire plaisir +aux mourants--ce qui est une erreur. + +En effet, si l'on a--entre les opinions et les croyances, si l'on a +adopté celle d'une vie future dont celle-ci n'est qu'une épreuve, +comme le cocon que file la chenille pour s'y enfermer et en sortir +papillon; si l'on croit que celui qui s'en va de cette vie--grâce à la +miséricorde infinie de Dieu, va entrer dans la véritable vie, dans une +vie heureuse et glorieuse:--on peut ressentir pour soi-même un certain +regret, un certain chagrin d'être privé de sa présence; mais on doit +se réjouir pour lui de le voir s'élever à cette vie bien heureuse, où +on ira le rejoindre plus tard,--non pour quelques jours, comme dans +cette première vie, mais pour l'éternité.--Si c'est l'autre sentiment +que vous avez adopté, songez aux maux de la vie et aux ennuis de la +vieillesse dont celui qui part est à jamais délivré. + +J'ai connu un homme qui avait été, durant sa vie, riche, puissant, +obéi entre tous;--il mourut «plein de jours» et de la mort +«naturelle», c'est-à-dire lorsque la lampe, ayant consumé toute son +huile, n'émet plus que quelques dernières lueurs vacillantes. + +Aux suprêmes moments, on enleva sa femme, et il ne resta auprès de lui +que son fils, désespéré et fondant en larmes. + +--Mon ami, lui dit-il d'une voix affaiblie, tu as été un bon fils, tu +n'as plus qu'une fois à m'obéir et tu ne vas pas te démentir:--je n'ai +plus que quelques instants à vivre,--je me sens m'éteindre, ne va pas +attrister ces derniers moments par la tristesse et par l'ennui que +j'ai redoutés toute ma vie.--Passe dans la chambre à côté où il y a un +piano, et joue-moi jusqu'à la fin--qui ne va pas tarder--cet air de +notre pays que j'ai toujours aimé et que je t'ai fait jouer tant de +fois! + +Le fils, qui est grâce à Dieu, encore de ce monde, et un de mes +meilleurs amis, avait été accoutumé si scrupuleusement à obéir à son +père, qu'il lui baisa la main,--sortit de la chambre, alla se mettre +au piano et joua l'air favori pendant une demi-heure;--quand il rentra +dans la chambre de son père, le vieillard était mort. + +Il fut longtemps sans oser mettre les mains sur un piano;--mais la +première fois qu'il s'y décida, ce fut pour jouer, et non sans une +douce mélancolie, l'air sur lequel son père s'était endormi. + + +Il faut donc, dès à présent, et en pleine vie, se dire: «Quand je vais +mourir, ce sera ou pour être mieux ou pour ne plus être.--Donc, s'il +y a du chagrin à avoir de cette désagrégation des éléments qui me +composent, de cette restitution à la nature, ce n'est pas pour moi, +c'est pour ceux que je quitterai;--il faut les accoutumer à cette idée +de la séparation inévitable.» + +Il est cependant un cas où le mourant doit subir d'horribles +angoisses, c'est lorsque sa vie, son travail, sont nécessaires à ceux +qu'il quitte; s'il va les laisser sans appui, sans ressources;--dans +cette situation, si la vérité est une autre vie, mais d'où il ne soit +pas possible de veiller sur ceux qu'on a aimés, de les défendre, de +les protéger,--de quelques délices que soit remplie cette vie, je n'y +verrais qu'un horrible supplice, et, si le choix m'était donné, sans +hésiter je choisirais le néant,--en regrettant de ne pouvoir les y +entraîner avec moi. + + +Une des causes qui font surtout redouter la mort est un faux +raisonnement: on pense, en présence de la maladie ou d'un danger +quelconque, qu'il s'agit de mourir ou de ne pas mourir,--tandis qu'en +réalité il s'agit de mourir aujourd'hui ou de mourir demain. + + +La mort est le magasin, le trésor où la nature prend la vie;--les +feuilles meurent et tombent des arbres, l'herbe jaunit et se +dessèche,--feuilles et herbes deviennent un engrais et produisent les +feuilles nouvelles et l'herbe fraîche du printemps suivant,--la vie et +la mort sont une évolution en cercle. + +Tout nous parle sans cesse de la mort;--les portraits d'ancêtres sont +des témoins de la mort;--nos divertissements, nos théâtres nous en +retracent l'idée; la tragédie évoque et tire du tombeau le héros ou la +beauté qui y reposent depuis des siècles, réveille leur poussière et +les force de venir sur la scène nous divertir. + +Nos tables les plus somptueuses, celles autour desquelles on se réunit +pour la joie et la gaieté--nous parlent aussi de la mort;--poissons, +gibier, viandes de toutes sortes savamment préparées et assaisonnées, +nous nous nourrissons de cadavres. + +C'est à la mort que la terre doit sa fertilité; la bêche et la charrue +remuent et retournent les débris de ceux qui ont vécu avant +nous,--nous les recueillons dans nos moissons, dans nos vendanges, ils +forment, ils sont le pain que nous mangeons, le vin que nous +buvons;--la surface de la terre, à une grande profondeur, est faite de +la poussière des ancêtres;--nous marchons, nous dansons sur les +ruines de l'espèce humaine;--et ce que nous appelons notre science est +l'épitaphe non seulement des hommes, mais des cités et des empires +détruits. + + +Une des plus grandes folies que l'on ait imaginées a été de vouloir +dérober son corps à la mort, filouter son cadavre à la nature qui en +avait prêté les éléments--on s'est fait «embaumer». + +On a voulu rendre éternels des restes horribles, hideux, et dont on +n'a pu que retarder la destruction;--car la nature, qui est éternelle, +a le temps d'attendre, est patiente et sûre d'arriver à ses +fins.--Peut-être, dans notre histoire, la naissance du Corse +Bonaparte, la Révolution, la Terreur, l'expédition d'Égypte n'avaient +pour but que de faire sortir des Pyramides quelques poignées de grains +de blé qu'on y avait enfermées avec les cadavres récalcitrants--et +dont la faculté germinative approchait de son terme; en effet, on les +a semés et ils ont donné des grains et du pain. + +Cette affaire était au moins aussi importante pour l'ordre immuable de +la nature que les batailles et les révolutions d'empires;--rien ne +doit se perdre dans le cercle éternel de ses évolutions et de ses +opérations;--un grain de blé a son rôle comme un homme, comme une +nation;--si ce grain de blé manquait, tout l'ordre serait dérangé, +compromis, peut-être détruit;--aussi, je ne crois guère à Élie et à +Énoch--ou du moins j'accepte l'interprétation de Tertullien, à savoir +que leur mort n'en était que différée:--le tout à mettre au nombre +immense des choses que nous ne savons pas. + +Quant à la pratique absurde et répugnante des embaumements, s'il +dépendait de moi, j'aurais, au contraire, hâté l'anéantissement des +corps de ceux que j'ai perdus--et dont ma pensée a suivi malgré moi +sous la terre la lente décomposition:--d'abord cadavres, puis, comme +l'a dit je crois Bossuet, quelque chose qui n'a plus de nom dans +aucune langue,--quelque chose de hideux, d'horrible en quoi sont +changés ceux que j'ai, avec tendresse et bonheur, serrés dans mes +bras.--Je suis soulagé quand je calcule qu'il s'est écoulé le temps +nécessaire pour qu'il n'y ait plus rien... du moins là. Aussi je n'ai +rien contre la crémation, ou les lits de chaux dont on a, dit-on, +enveloppé le corps de Louis XVI assassiné dans la crainte que ce corps +ne devînt une relique. + +Où ai-je lu cette vieille chanson? il y a si longtemps que je la sais, +que j'ai presque envie de me persuader--ce qui ne serait pas vrai que +j'en suis l'auteur. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + _Quand la Parque aura sonné l'heure, + De coudriers et de lilas, + Prends soin d'embellir ma demeure; + Je veux, dans un pareil bouquet, + Plaire encore à jeune fillette, + Tantôt cueilli comme bouquet, + Tantôt croqué comme noisette._ + +Je citais un jour ce couplet à Victor Hugo, à propos de la pratique de +l'embaumement. «La chanson a raison, me dit-il; il vaut mieux embaumer +que d'être embaumé.» + + +Quant à la mort et à ce qui suit la mort, comme nous ne savons rien et +que nous ne saurons jamais rien, nous sommes fort exposés à voir +varier nos idées et nos opinions selon nos sensations. + +Hugo, par exemple, qui était surtout un grand peintre--et qui +choisissait dans tout le côté, la face qui présentait les couleurs les +plus harmonieuses, surtout les plus éclatantes, était fort enclin à +voir ses impressions changées, selon l'heure et la hauteur du soleil +qui dorait ou abandonnait les objets, ou les dorait d'un autre côté. + +Lorsque sa charmante fille Léopoldine fut noyée à Quillebeuf avec son +mari, qui, ne pouvant la sauver, voulut rester avec elle, lorsque +j'allai avec la famille mettre les deux corps dans le même +cercueil,--j'eus la triste mission d'apprendre à Victor Hugo, alors en +voyage, le malheur qui le frappait; à son retour, il me dit un soir: +«Ma douleur est bien adoucie par la ferme croyance que j'ai dans une +autre vie où ma fille m'attend et où j'irai la rejoindre.» + +Il est évident qu'il ne voyait plus cette question du même côté et +sous le même aspect, lorsque, dans son testament, préparant, dernière +antithèse, la mise en scène de ses funérailles, il ordonnait de le +porter dans le corbillard des pauvres--et se faisait enterrer +civilement. + + +Cette pensée de chicaner la mort,--de rester encore sous on ne sait +quelle forme et quelle figure quelque temps de plus sur la terre, de +se préoccuper d'un effet à produire sur les survivants, est très +commun. + +J'ai connu une vieille femme qui, avec une très petite fortune, +suffisante cependant pour ses modestes besoins, s'imposa toute sa vie +quelques privations pour amasser un petit pécule qu'on trouva à sa +mort avec cette note écrite de sa main: «Pour mon enterrement.» +Suivaient les détails de cet enterrement: tant pour les voitures, tant +pour les cierges, tant pour les pauvres et les pleureuses.. En un mot, +un bel enterrement. + + +Je fus prié un jour d'assister à une cérémonie de ce genre par une +famille de mon voisinage. Un des parents du mort me remercia et, +faisant allusion à certains petits services que j'ai pu rendre au pays +que nous habitions l'un et l'autre et à une certaine popularité: + +--Ah! Monsieur, me dit-il, c'est vous qui aurez un bel enterrement! + +--Croyez-vous, monsieur? lui répondis-je; mais quel chagrin j'aurai de +ne pas le voir! + + +Lorsque tout est mort en nous, la vanité seule survit, cependant; la +magnificence des obsèques est plus pour flatter la vanité des +survivants que pour honorer les morts. Les gens qui ont pour métier +d'enterrer les autres comptent pour leur fortune sur cette vanité--et +mettent sur leur enseigne: _Pompes funèbres._ + +Un jour, comme je revenais d'une de ces cérémonies où tout aurait +surtout fait comprendre la vanité des vanités, j'ai pris la plume et +ajouté à mon testament toutes les recommandations pour que cette +opération à mon égard eût lieu avec la plus grande modestie, le moins +de temps et le moins de dépenses possibles--et par le plus court +chemin:--me contentant, en fait de pompes funèbres, de ne pas être +enterré vivant,--soin que j'ai toujours eu pour ceux que j'ai perdus +en ne les laissant mettre en cercueil qu'après un commencement visible +de décomposition, seul signe certain, quoi qu'on dise, de la mort. + + +Les livres sont remplis de gémissements sur la brièveté de la vie--et +néanmoins, pendant la durée de cette vie si courte, notre principale +occupation est de nous en distraire, de ne pas la sentir, de «tuer le +temps». + + +«La mort, dit Épicure,--ne nous concerne en rien; tant que nous +vivons, elle n'est pas là;--quand elle arrive, nous n'y sommes plus.» + + +Lisez la traduction qu'a faite Boileau-Despréaux d'une ode de +Sapho--et vous verrez que la même description peut s'appliquer +exactement et à la mort et aux délices de l'amour: + + _Un nuage confus se répand sur ma vue, + Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs, + Et, pâle, sans haleine, interdite, éperdue, + Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs!_ + +Quel que soit le sentiment qu'on adopte sur une vie future ou sur +l'anéantissement ou la transformation perpétuelle, le plus sûr est de +se conduire d'après la première hypothèse--et de pouvoir dire, comme +Épictète: + +«Je veux, à mon dernier moment, pouvoir dire à Dieu: »Grand Dieu, +ai-je suivi vos commandements? Ai-je abusé de vos dons? Ne vous ai-je +pas soumis mes sens, mes voeux, mes opinions? Me suis-je jamais plaint +de vous? Ai-je jamais accusé votre providence? Quand vous avez voulu +que je fusse malade; j'ai voulu être malade;--vous avez voulu que je +fusse pauvre, et j'ai été content de ma pauvreté. Aujourd'hui, vous +voulez que je meure;--je sors de ce monde en vous remerciant de m'y +avoir admis pour me faire voir tous vos ouvrages, et l'ordre admirable +avec lequel vous gouvernez cet univers.» + +«A la mort, dit saint Ambroise, commence l'égalité; les cadavres des +riches et des pauvres sont semblables; seulement, comme les riches se +sont nourris avec excès de mets savoureux et recherchés, leurs +cadavres sentent plus mauvais que ceux des pauvres.» + + +On ne rencontre jamais de cadavres d'oiseaux dans les rues ni sur les +chemins; c'est qu'ils vont pour mourir se cacher dans le fond des +bois. + +De même il faut cacher sa vieillesse--et épargner aux autres le +spectacle de notre décrépitude.--On a dit avec raison: «Quand on +n'orne plus les salons, il faut en disparaître.» + +Il est rare que nous mourions tout d'un coup et tout vifs: +--nous assistons à la mort successive de nos sens et de nos +facultés.--J'avais trente ans lorsque j'ai écrit l'oraison funèbre +d'une dent que j'avais perdue par accident.--Quand on dépasse le terme +ordinaire de la vie, on se trouve dans une vaste solitude;--nos +contemporains, nos amis, ceux que nous avons aimés et qui nous ont +aimés ne sont plus; nous sommes étrangers dans un pays nouveau, la +langue qu'on y parle n'est plus la même que nous savons parler; les +intérêts, les goûts, les idées ne sont plus les mêmes; nous gênons, +nous encombrons,--nous sommes dans la vie comme de vieilles femmes +dans un salon condamnées à «faire tapisserie», et on trouve cette +tapisserie trop épaisse et tenant trop de place;--ce qui, de notre +temps, était vice, est devenu coutume;--ce que nous trouvions beau et +élégant est ridicule;--les meilleurs--et ils ne sont pas +nombreux--nous traitent avec des marques affectées de bienveillance et +de commisération humiliantes. + + +L'autre soir, traversant le cimetière, je voyais un grand nombre de +tombes connues des élus morts bien plus jeunes que je ne suis +aujourd'hui, et il me semblait entendre sortir de ces tombes des voix +qui me disaient: + +«Eh bien?...» + + +Les heures, faisant comme le Parthe, nous blessent en fuyant; et ces +heures, comme nos journées et nos années, nous ne les comptons qu'à +mesure qu'elles sont passées.--Quand on dit: «J'ai vingt ans,» c'est +au contraire vingt ans qu'on n'a plus, vingt ans qu'on a dépensés du +mystérieux nombre qui nous a été donné. + + +On m'a quelquefois reproché «de gâter» les enfants. C'est toujours ça +de bon qui leur est assuré. + +Je n'ai jamais songé à leur demander, comme on fait d'ordinaire, de la +reconnaissance de ce qu'ils «nous doivent la vie»,--et cela pour +plusieurs raisons.--La première, c'est que, au moment où nous leur +«donnions la vie», nous ne pensions guère à eux.--La seconde, c'est +que, bien des fois dans le cours de leur existence, ils ne seraient +pas d'accord sur la valeur du «don» et qu'ils pourraient nous +répondre: «Je m'en serais bien passé!--plût à Dieu qu'un bon petit +croup m'en eût délivré quand je venais de naître!» + + +Dans la jeunesse, un excès de sève nous fait nous étendre et épancher +notre vie, notre âme, nos sens autour de nous et parfois très +loin;--on aime tout,--on veut tout,--on est tout amour,--et cet amour +qu'on éprouve est tout en soi;--les objets aimés ne sont que des +prétextes;--notre vie s'étend comme la chaleur d'un foyer +ardent;--mais, quand nous sommes vieux,--nous n'entendons plus, nous +ne voyons plus d'aussi loin,--notre foyer ne rayonne plus au +dehors,--la vie se resserre autour de nous. + + _... On finit un laid jour + Par n'aimer plus que soi--sot, froid et triste amour!_ + +Beaucoup de vieillards, à force de vivre, finissent par se croire +immortels,--comme si leur temps de mourir avait passé. Combien j'en ai +vu ayant une telle horreur de la pensée de la mort--qu'ils retardaient +de jour en jour, jusqu'à la fin, le soin de faire un testament dont +l'absence, après leur mort, laisse à ceux qu'ils ont aimés mille +soucis, mille tracas et souvent la ruine. + + +Louis XI, qui avait si peu marchandé la mort aux autres, en avait pour +lui-même une terreur vengeresse.--Il se fit apporter la sainte ampoule +et plusieurs reliques;--puis, comme on faisait des prières à un saint, +demandant pour lui la santé du corps et le salut de l'âme, il +interrompit le prêtre en disant: «Un peu de discrétion et pas +d'importunité;--demandez seulement la santé--nous verrons le reste +plus tard.» + + +Un «seigneur» avait défendu qu'on lui parlât jamais de mort.--Son +secrétaire étant emporté par une maladie, on ne lui en dit +rien;--mais, comme il le demandait opinâtrément, on lui dit: «On ne +trouve votre secrétaire nulle part.»--Il comprit et n'en parla plus. + + +Les anciens évitaient le mot «mort»; ils se servaient de +synonymes.--Cicéron, pour annoncer au Sénat la mort des complices de +Catilina, dit: «Ils ont vécu (_vixerunt_).» + +Ils avaient un autre mot très beau pour exprimer la même +idée--_defunctus_--quitte, ayant payé sa dette. + +Malheureusement, la «pratique» s'est emparée de ce mot--et l'a rendu +vulgaire;--pour conserver le mot et l'étymologie, je l'écris +_defunct_, comme on l'écrivait autrefois. + +Quant à _feu_, on a voulu le tirer du celtique--puis de _felix_, +heureux, puis de _fatum_, destin;--il est plus simple et plus vrai de +le tirer du latin _fuit_,--il fut. + +Les étymologistes se sont livrés à de curieux excès.--On sait que +Ménage tirait _alfana_ d'_equus_. + +On a tiré haricot de _fistula_ par le procédé que voici: + +_Fistula_--_fistularis_--_fistularicus_;--retranchez _fistul_ vous +aurez _aricus_--haricot. + +De même _Babet_ vient de Ludovicus par ce procédé analogue: + +Ludovicus--Louis--Louise--Lise--Élisa--Élisabeth--Lisbet--Babet. + +L'expression--_n'est plus_--est surtout claire et vraie. + + +Les vieux boivent la lie de leur vie;--pardonnez-leur de faire un peu +la grimace. + + +Pendant que tu roules entre tes doigts, pour la friser, cette boucle +de cheveux, elle devient blanche. + +Chaque fois que je te baise la main en te quittant, en disant: «A +demain!» c'est un prélude à l'éternel adieu, qui n'aura pas de +lendemain. + + +La Providence, dans son extrême bonté, rend souvent les vieillards +exigeants, égoïstes, radoteurs, ennuyeux, maussades, envieux de la +jeunesse et sévères pour les fautes qu'ils ne peuvent plus commettre. + +C'est autant de consolations efficaces préparées pour ceux qui leur +survivront--et qui laisseront à leur tour les mêmes consolations. + + + + +L'AFFAIRE BOULANGER.--LE CENTENAIRE + + +I + +L'AFFAIRE BOULANGER + +Je n'essayerai pas de cacher à mes lecteurs que je me trouve dans un +assez singulier embarras. + +Pendant l'instruction laborieuse faite pour le procès du général +Boulanger, beaucoup de gens ont été mandés, interrogés, ont eu leurs +tiroirs forcés, leurs papiers indiscrètement feuilletés et emportés +qui n'étaient peut-être pas aussi exposés aux soupçons de la justice +que je le suis en ce moment. + +Je ne sais si vous vous rappelez que, dans le numéro 9 de la _Grande +Revue_, paru le 10 mars, je vous disais: + +«Nos soi-disant républicains ne sont qu'une misérable et ridicule +parodie de ceux qu'ils proclament leurs ancêtres, leurs maîtres et +leurs modèles. + +»Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la liberté, ils se +disputaient le despotisme, n'hésitaient pas à s'entre-guillotiner.--Je +sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui qui ont fait +leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune ne +détesteraient pas cet expédient, mais ils sont arrêtés par un +scrupule: c'est que, pour demander la tête de ses adversaires, il faut +mettre la sienne au jeu,--la méchanceté ne manquerait pas, mais le +tempérament manque tout à fait.» + +Or, le 19 avril suivant, dans un banquet à Saint-Denis, le citoyen +Naquet a lu, comme régal, une lettre du général Boulanger adressée de +Bruxelles à ses «amis de Saint-Denis». + +Et, dans cette lettre, il est dit: + +«Quant à la Terreur, ils se bornent à la parodie en miniature,--ils +n'oublient pas cette leçon de l'histoire que, lorsqu'on fait tomber +des têtes, on risque fort de perdre la sienne, et ils ne sont pas +désireux de faire de leur tête un enjeu;--c'était bon pour les hommes +de la Convention.» + +Ne suis-je pas exposé à ce que M. de Beaurepaire me soupçonne de +faire les discours et les lettres de M. Boulanger?--envoie fouiller +mes papiers et m'invite à aller causer un brin au Luxembourg? + +Je ne le connais pas et ne puis apprécier l'agrément que me pourrait +donner cette entrevue en tout autre temps, mais, en ce moment de la +magnifique explosion du printemps dans mon jardin, au moment où les +camélias donnent leurs dernières fleurs pour faire humblement place +aux roses, au moment où, d'un arbre à l'autre, s'étendent les +guirlandes parfumées des glycines et des chèvrefeuilles, au moment où +l'aponogéton couvre l'eau de ses coquillages blancs et noirs doucement +odorants, au moment où comme disait le charmant chansonnier, mon ami +Bérat: + + _Ça sent bon dans la plaine, + Deux à deux v'là qu'on s'y promène; + Les amours ont déjà r'pris, + L'rossignol chante toutes les nuits, + Dans les nids, + Y a des petits._ + +Je ferais une résistance sérieuse au voyage, je serais malade, vieux, +etc. + +Et, comme dit une de mes petites-filles, quand j'élude pour cette +raison ou sous ce prétexte quelque chose d'ennuyeux: «Voici le +grand-père qui va tirer son grand âge.» + +On a vu, par ces derniers temps, des gens mandés, amenés, interrogés, +ennuyés, fouillés, pour des situations moins graves que celle où je me +trouve par ce malheureux petit morceau de ma prose qui se trouve +reproduit dans la lettre de M. Boulanger. + +Mais je veux espérer que M. de Beaurepaire se contentera de recevoir +par écrit et de Saint-Raphaël les renseignements, explications, +éclaircissements, révélations et même humbles avis de son +serviteur.--Je vais lui dire tout ce que je sais et tout ce que je +pense, non pas de M. Boulanger, mais de l'affaire Boulanger,--car +celui-ci y est personnellement pour peu de chose; je ne le connais +pas, je n'en veux pas, mais je ne lui en veux pas, convaincu comme je +le suis que ce n'est pas sa faute,--et, si j'allais à Bruxelles, ce ne +serait certainement pas pour le voir. J'aurai soin que ces quelques +pages soient mises sous les yeux de M. de Beaurepaire. + +Quant aux dix lignes qui se trouvent dans mon article et dans la +lettre du brav'général--la pensée qu'elles expriment est si vraie, je +le maintiens, qu'elle a pu le frapper comme moi, quoique après +moi;--et, d'ailleurs, on admettra facilement que, depuis qu'il est à +Bruxelles, il ait pour se distraire nourri son esprit et endormi ses +ennuis par de bonnes lectures--et que ce passage lui ait paru exprimer +congrûment une idée qu'il aurait pu avoir. + +Permettez-moi de vous dire qu'il est puéril et même un peu ridicule, +pour un procès entre républicains, de chercher, de colliger, +d'inventer au besoin des «preuves», des révélations, etc. Vous vous +jetez tout à fait hors des traditions que vous ont laissées vos +maîtres, vos modèles et les saints de votre calendrier. + +Un seul des membres de la Chambre des députés a conservé le dépôt de +ces traditions;--est-ce Félix Pyat,--héros de la commune,--que, pour +le comparer à Achille, on a dû choisir une des épithètes qu'Homère +donne au fils de Pelée: «Achille aux pieds légers.» + + [Grec: Podas ochus Achilleus] + +Est-ce le vieux Madier-Montjau?--Un des deux a récemment ramené le +parti soi-disant républicain à ces traditions trop oubliées: + +«Quand un homme gêne on le supprime.» + +Au fond, c'est ce que vous voulez faire; mais pourquoi tant de détours +et de fioritures? + +Jean-Jacques Rousseau, auquel votre parti vient de faire l'injure +d'une statue, tandis que, si on l'avait lu et compris, vos ancêtres, +s'il eût vécu de leur temps, n'eussent pas manqué de le guillotiner. + +Jean-Jacques Rousseau a dit: + +«Il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux +agitations intestines que le démocratique, parce qu'il n'y en a aucun +qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme.» + +Et Diderot, que vous allez déranger sottement pour le mettre au +Panthéon, et pour lequel également il n'y eût pas eu assez de +lanternes pour l'accrocher, si on l'avait lu et compris, vous dit +franchement que, en République, la popularité est un crime. + +«Comme le peuple n'est pas aimable, dit-il dans l'_Encyclopédie_, il +faut supposer un but intéressé à ceux qui le caressent.» + +«Les tyrans les plus odieux qui ont opprimé Rome ne manquaient pas de +se rendre populaires par les assemblées, les spectacles et les +libéralités folles.» + +Il n'y a pas de République possible sans «l'ostracisme»; pour +maintenir la République, il faut pouvoir exiler Aristide, parce que ça +ennuie de l'entendre appeler le Juste; Alcibiade parce qu'il a coupé +la queue à son chien, et fait périr Socrate sans savoir pourquoi. + +Jusque-là, vous alliez assez bien,--vous vous étiez naturellement et +fatalement, au nom de la liberté, avancé vers le despotisme le plus +insolent;--vous combattez le suffrage universel, qui est le fondement +et le prétexte de votre gouvernement; vous attaquez la liberté de la +presse,--l'arche sainte quand vous n'étiez pas au pouvoir et quand +vous vous en serviez; vous êtes comme des acrobates et funambules qui +scieraient la corde sur laquelle ils dansent et font leurs tours. + +Mais voici que tout à coup vous devenez timides, et, au lieu de +«supprimer», vous chicanez, vous faites des procès qui vous perdent si +vous les perdez, qui achèvent de vous couvrir de honte et de ridicule +si vous les gagnez. + +Mon Dieu! pourvu que le brav'général ne mette pas cette phrase-là dans +une de ses lettres. + +A Atticus Naquet! + +Si cependant vous persévérez dans la voie où vous vous êtes engagés, +je vais, même dans cette voie, vous donner des avis utiles, mais à +condition que vous ne me dérangerez pas. + +Vous avez bien inutilement dérangé, ennuyé, troublé, «embêté», +beaucoup de témoins qui n'avaient rien vu, de complices qui ne +savaient rien ou ne voulaient rien dire, et auxquels vous avez donné +deux fois le temps de brûler ou de mettre en sûreté les papiers, +«pièces», etc., qui pouvaient les trahir.--Vous avez fait jaser des +cochers, des passants et des portières--et, par une étourderie ou par +un vertige étrange, vous avez oublié ou négligé les vrais coupables. + +Je ne dirai pas les complices du brav'général, mais les vrais +coupables; car c'est lui qui n'est que leur complice et qui n'a droit +dans la répression qu'à un rang tout à fait subalterne. + +Ces vrais coupables, je vais vous les révéler, vous les dénoncer; mais +il est bien convenu que vous me laisserez tranquille à mes roses et à +mon bateau. + +Un de vos principaux chefs d'accusation contre le général Boulanger +est la «tentative d'embauchage de l'armée». + +Eh bien, oui, il y a eu tentative d'embauchage et tentative suivie +d'effet. + +Mais cette tentative a été commise par les groupes, par le tas de +farceurs qui ont formé un ministère dans lequel ils l'ont fait +entrer.--Je ne vous dis pas leurs noms, parce que je ne charge pas ma +mémoire des noms de ces gens-là;--mais il vous sera facile de les +retrouver. + +Ce sont ceux qui, pensant avoir besoin d'un «sabre», ont appelé à eux +un général auquel, je l'ai déjà dit, il n'a peut-être manqué que les +occasions, mais à qui elles ont tout à fait manqué, pour sortir de la +foule des généraux. Un nom sans passé, sans illustration, et ils l'ont +choisi exprès dans ces conditions, parce qu'un nom plus éclatant par +lui-même, Mac-Mahon, Galliffet, le vieux Canrobert, etc., ou +n'auraient pas voulu de l'association, ou n'auraient pas fait espérer +d'être un instrument aussi docile, aussi dévoué, aussi obéissant. + +Une fois leur homme choisi, ils l'ont traité comme un ballon, comme un +pantin de baudruche; ils lui ont appliqué un chalumeau, et se sont mis +à souffler de tous leurs poumons pour l'enfler et le grossir; ils lui +ont permis, en l'aidant même, de capter la faveur des soldats des +chambrées par toutes sortes de menues concessions, de flatteries, et +de «douceurs». + +C'est là qu'il y a eu embauchage, embauchage du général par ses +coministres, embauchage des soldats par le général et surtout par +lesdits coministres. + +Voilà les vrais coupables, et je n'ai pas ouï dire que vous vous soyez +jusqu'ici adressé à eux. + +Complices aussi ceux qui l'ont accusé, attaqué maladroitement et +sottement: les Floquet, les Freycinet, les Lockroy, gens plus récents +dont je n'ai pas encore oublié les noms. + +Complice, ce grotesque Jacques qu'ils ont opposé au brav'général, +autre pantin de baudruche qu'ils ont en vain soufflé de leurs poumons +fatigués, et qui n'a pu se dilater et grossir suffisamment. + +Complice, ce M. Antoine, qui va discourir et pérorer dans les +départements. + +Complice, la majorité de la Chambre des députés. + +Complice, vous aussi, monsieur le procureur général, qui me semblez +conduire l'affaire avec plus de passion ou plus de complaisance que de +sagacité et de savoir-faire. + +Voilà les vrais auteurs, les vrais coupables. J'espère que vous me +saurez gré de vous avoir ainsi éclairé. + +Vous savez maintenant tout ce que je sais sur cette affaire; je ne +vous en dirais pas davantage au Luxembourg. + +Si j'apprends quelque autre chose et du nouveau, je m'empresserai de +vous le communiquer. + +Je suis, monsieur le procureur, avec tous les sentiments que l'on a +au bas d'une lettre, + + Votre serviteur, + A. K. + + +II + +LE CENTENAIRE DE 1789 + +Vous mentez! + +Ce n'est pas le centenaire de 1789 que vous voulez célébrer. + +C'est le centenaire de 1792 et de 1793 que vous voulez fêter, en en +rappelant les traditions, en en renouvelant et continuant les +criminelles et monstrueuses folies. Vous mentez, et je vais le +prouver, non aux soi-disant républicains, qui le savent aussi bien que +moi, mais aux naïfs, aux crédules, aux ignorants, aux jobards qui se +laissent endoctriner et atteler au cheval de Troie, _machina foeta +armis_, qu'ils traîneront dans la ville pour achever de la ruiner. + +Louis XIV, Louis le Grand, le plus despote des rois et le plus égoïste +des hommes, possédait une faculté de premier ordre pour un roi, «la +science du choix»;--il se trouvait lui-même trop grand pour avoir à +craindre d'approcher de lui les grands hommes qu'il avait la +conscience de toujours surpasser ou plutôt qu'il absorbait comme des +rayons à ajouter à son soleil, auquel ils appartenaient;--en dehors de +cela, il «aimait la guerre», comme il se le reprocha en +mourant;--amour singulier pour la guerre, dont il n'avait ni la +science, ni les instincts, ni le tempérament;--personne n'était moins +guerrier,--mais c'était une occasion, un piédestal pour recevoir des +louanges dont il était insatiable, louanges qu'il prenait tellement au +sérieux qu'il avait fini par se croire lui-même un héros. + +La France était à lui et aussi les hommes de la France, et le sang et +l'argent de ces hommes tout lui appartenait, et il ne croyait en +devoir compte à personne. + +Sur la fin de sa vie, il l'avait tellement épuisée qu'il fut un moment +obligé de faire négocier trente-deux millions de billets pour se +procurer huit millions en espèces;--dans son règne il avait dépensé +dix-huit milliards.--Il laissa la France endettée de quatre milliards +cinq cents millions; ajoutez le scandale de ses amours effrontément +publiques et ruineuses pour le pays. C'était le despotisme sous la +forme la plus cruelle, la plus dangereuse, la plus intolérable. + +Le peuple français ne bougea pas. + +Louis XV le _Bien-Aimé_, s'amusait davantage, quoique avec moins de +faste, mais sans plus d'économie, et, quant à ses amours, il descendit +graduellement jusqu'à la crapule.--La France subit de grandes +humiliations en rendant toutes ses conquêtes par le second traité de +paix d'Aix-la-Chapelle, par la sanglante défaite de Forbach et la +guerre de Sept ans, par le traité de Paris, qui céda le Canada à +l'Angleterre. + +Le peuple français ne bougea pas. + +Les parlements ayant risqué des réprimandes furent simplement exilées +et supprimées. + +Le duc de Berry monte sur le trône sous le nom de Louis XVI. Il +refuse le don onéreux du joyeux avènement, de même que sa femme +«la ceinture de la reine»; il supprime une partie de sa maison +militaire,--fait disparaître tout le faste de la royauté, restreint +ses dépenses personnelles à des actes de bienfaisance, abolit +la torture,--supprime les lettres de cachet, délivre les prisonniers +de laBastille,--rappelle les parlements, met au ministère les hommes +que lui désigne l'opinion publique--entre autres deux hommes éminents +par la science, par l'honnêteté, par les moeurs, par le caractère: +Malesherbes et Turgot;--crée la Caisse d'escompte. La France se +trouvait en face d'un déficit qui datait des règnes précédents et +s'élevant à cinquante-cinq millions,--chiffre qui ferait lever les +épaules à nos maîtres d'aujourd'hui. Il cherche, demande et accepte +des conseils. A cet effet, il convoque les États généraux. Les députés +envoyés à Paris arrivent avec des cahiers imposés par leurs +commettants; tous ces cahiers, sans exception, veulent la monarchie +héréditaire et l'inviolabilité du roi. + +Dans la nuit du 4 août 1789,--la noblesse et le clergé renoncent +à leurs droits et privilèges--et Louis XVI est déclaré à +l'unanimité--«restaurateur de la liberté de la France.» + +C'était une immense révolution que celle qui avait lieu dans le +gouvernement, dans les moeurs, dans la liberté,--comparée aux deux +règnes précédents; c'était bien au delà de ce qu'on avait pu espérer, +même désirer: c'était l'entrée dans une ère nouvelle--d'égalité, de +liberté, d'amour du peuple,--d'économie, de prospérité. La sagesse, le +bon sens, la justice étaient d'arrêter là--et d'attendre de l'avenir +les progrès peut-être désirables, mais non encore définis qu'on +pourrait désirer. + +Mais l'audace qu'on n'avait pas eue contre le despotisme humiliant, +contre les scandales ruineux, se montra contre un roi honnête, +vertueux, ami du peuple--qui avait eu l'imprudence de dire, un jour +d'émeute: «Je ne consentirai jamais à ce qu'une goutte de sang +français coule pour ma défense.» Alors on l'attaqua. + +C'était bête, c'était lâche,--deux des éléments constitutifs de la +cruauté. + +Cela rappelle un vaudeville joué autrefois par le célèbre acteur +Potier--_les Inconvénients de la diligence_.--Un voleur a établi à un +tournant de la route trois manches à balai fichés en terre et coiffés +d'un vieux chapeau, vêtus d'une vieille capote et armés d'un +bâton étendu comme un fusil en joue. Cela fait, il arrête la +diligence qui passe le soir, et les voyageurs, effrayés par le +nombre des agresseurs, n'opposent pas une inutile et dangereuse +résistance,--Potier tombe la face à terre devant un des manches à +balai--et sans oser relever la tête lui dit: + +--Monsieur le voleur, honorable voleur, ne me tuez pas, ne me faites +pas de mal, je ne pense même pas à me défendre; voici ma montre; c'est +un bréguet que je vous recommande; je la monte tous les soirs à neuf +heures; elle n'avance ni ne retarde pas d'une minute en six mois; +vous en serez content. Voulez-vous mon habit, voulez-vous ma culotte? + +Mais, comme la main offrant la bourse et la montre ne sent pas une +autre main qui les prenne, il lève la tête, regarde l'ennemi et +s'aperçoit de sa supercherie;--alors il se relève furieux, tombe sur +le mannequin à coups de parapluie. Ah! coquin! ah! voleur! tu n'es +qu'un mannequin?--Je vais t'arranger, tu sauras que tu as affaire à M. +Prud'homme, je ne suis pas quelqu'un qu'on effraye--et, en s'adressant +à moi, on trouve à qui parler. + +Les coquins, les bavards, les ambitieux, les avides persuadèrent à la +populace qu'elle était le peuple, et que ce peuple avait héroïquement +pris et détruit la Bastille, laquelle n'existait plus depuis treize +ans, c'est-à-dire depuis que le roi et Malesherbes avaient ouvert les +portes aux prisonniers et supprimé les lettres de cachet; le bâtiment +de la Bastille était non défendu, mais gardé par quelques invalides +qui furent massacrés. + +Pendant ce temps, que faisait le roi? + +Il écrivait à un de ses amis: + +«Sous le gouvernement des rois qui m'ont précédé, monsieur, des +circonstances malheureuses et imprévues ont formé la dette publique; +j'ai cherché tous les moyens de l'éteindre; j'ai consulté les hommes +qui joignirent la théorie à la pratique; j'ai confié les places +administratives, en cette partie, aux financiers les plus habiles: ils +ne m'ont offert pour remède que des emprunts, des impôts, ou la +banqueroute; des projets désastreux de banque, ou des actes +frauduleux... Ruiner l'État ou pressurer le peuple, voilà tout leur +secret! Ce n'est pas ainsi que Sully acquittait les dettes contractées +par le bon Henri, après une guerre longue et sanglante, lorsque les +forfaits de la Ligue, la haine des catholiques et la méfiance des +protestants semblèrent ôter toute confiance. Sully ne se borna point à +de bizarres spéculations, il méprisait les esprits systématiques: ce +n'est que dans l'économie qu'il trouvait des ressources. Exciter +l'industrie, protéger l'agriculture, encourager le commerce: voilà +toute sa politique, toutes ses ressources et tous ses moyens +financiers. Je ne m'étonne plus si mon aïeul, le grand Henri, que mon +coeur chérit et révère, avait acquis, par les services de cet +excellent ministre, le coeur des Français. Henri était adoré, et +cependant j'ose vous assurer qu'il ne pouvait pas aimer le peuple +d'un amour plus tendre que celui que je porte à tous mes sujets.» + +Il écrivait à Malesherbes: + +«Entouré, comme je le suis, d'hommes qui ont intérêt à égarer mes +principes, à empêcher que l'opinion publique ne parvienne jusqu'à moi, +il est de la plus haute importance, pour la prospérité de mon règne, +que mes yeux se reposent avec satisfaction sur quelques sages de mon +choix; que je puisse appeler les amis de mon coeur, et qui +m'avertissent de mes erreurs avant qu'elles aient influé sur la +destinée de vingt-quatre millions d'hommes. + +»Mon cher Malesherbes, vous me demandez votre retraite? Non, je ne +vous l'accorderai pas, vous êtes trop nécessaire à mon service; et, +quand vous aurez lu cette lettre en entier, je connais assez votre âme +sensible pour ne pas croire que vous cesserez de me la demander. + +»Vous balançâtes longtemps à venir respirer à la cour un air qui +convenait peu à la touchante simplicité de vos moeurs; mais Turgot +vous fit entendre qu'il ne pouvait pas sans vous opérer un bien +durable: il vous décida, et je l'en estimai davantage. + +»Vous avez commencé votre ministère avec une vigueur qui ne +contrariait pas mes principes: on se plaignait des lettres de cachet, +dont votre prédécesseur disposait au gré de ses favorites, et vous +avez refusé d'en faire usage. La Bastille regorgeait de prisonniers +qui, après plusieurs années de détention, ignoraient quelquefois leurs +crimes; et vous avez rendu à la liberté tous les hommes à qui on ne +reprochait que d'avoir déplu à ces messieurs en faveur, et tous les +coupables qui avaient été trop punis. + +»Temps plus heureux, le moment si cher à mon coeur, où, bannissant une +vaine pompe, je n'aurai plus d'autre maison que les hommes de bien, +tels que vous, qui m'entourent; et pour gardes les coeurs des +Français.» + +Voyons maintenant comment, dans l'éducation de son fils, il préparait +un roi pour la France. + +A l'instituteur du dauphin: + +«Vous avez à former le coeur, l'esprit et le corps d'un enfant. + +»L'exemple, de sages conseils, des louanges accordées avec art et des +réprimandes toujours faites avec douceur feront naître dans le coeur +de votre jeune élève la douce sensibilité, la honte de la faute, +l'envie de bien faire, une louable émulation et le désir de plaire à +son instituteur. + +»Peu de livres, mais bien choisis; des livres élémentaires, clairs, +précis et méthodiques; une aimable occupation qui ne fatigue point la +mémoire, qui excite la curiosité, donne le goût de l'étude et l'amour +du travail doivent former bientôt l'esprit d'un enfant bien organisé, +docile et studieux. + +»Je ne serais pas fâché que mon fils s'occupât d'un état mécanique +dans les moments de loisir ou pendant les récréations. Je sais bien +que certaines gens me blâment, qu'ils trouvent plaisant de me voir +joindre les instruments de la serrurerie au sceptre des rois. Je tiens +ce goût de mes aïeux; un de nos sages philosophes par excellence a +fait mon apologie: mon fils ne sera que trop tenté d'imiter un jour +ceux de ses ancêtres qui ne furent recommandables que par des exploits +guerriers. La gloire militaire tourne la tête. Eh! quelle gloire que +celle qui répand des flots de sang humain et ravage l'univers! +Apprenez-lui, avec Fénelon, que les princes pacifiques sont les seuls +dont les peuples conservent un religieux souvenir. Le premier devoir +d'un prince est de rendre un peuple heureux: s'il sait être roi, il +saura toujours bien défendre le peuple et sa couronne. + +»Il faut le familiariser avec nos bons auteurs français, afin de +développer dans ses facultés intellectuelles cette pureté d'expression +que doit avoir, dans ses paroles et ses écrits, un prince que tous les +sujets auront droit un jour de juger. + +»Ce n'est point des exploits d'Alexandre ni de Charles XII dont il +faut entretenir votre élève: ces princes sont des météores qui ont +protégé le commerce, agrandi la sphère des arts, enfin des rois tels +qu'il les faut aux peuples, et non tels que l'histoire se plaît à les +louer. + +»En attendant que votre jeune élève apprenne l'art de régner, faites +réfléchir sur lui le miroir de la vérité sur tout ce qui peut lui +rappeler qu'il n'est au-dessus des autres hommes que pour les rendre +heureux. + +»Je me réserverai certains moments pour apprendre à mon fils la +géographie, bientôt les premiers éléments de l'histoire lui seront +développés, nous déroulerons devant lui les annales des peuples +anciens et modernes. + +»Souvenez-vous de lui enseigner que c'est lorsqu'on peut tout qu'il +faut être très sobre de son autorité. Les lois sont les colonnes du +trône: si on les viole, les peuples se croient déliés de leurs +engagements.» + +Il semble que Louis XVII eût été mieux élevé pour être un grand et +bon roi que ne l'ont été MM. Ferry, Constans, Lockroy, Rouvier, +Freycinet, Tirard, Floquet, Laguerre, Vergoin, sans compter la horde +des affamés qui se disputent les lambeaux de la France. + +On a guillotiné Louis XVI, sa femme et sa sainte soeur, et on a fait +mourir le dauphin de misère dans une prison. + +Vous mentez! + +Ce n'est pas 1789, mais 1792 et 1793 que vous voulez célébrer, +rappeler et ramener, parce que là seulement vous voyez satisfaction à +vos ambitions, à vos vanités, à vos appétits. + +Les gouvernements étrangers ne s'y trompent pas et ne permettent pas à +leurs ambassadeurs d'assister à cette comédie, à cette mascarade. + +Aujourd'hui, après un siècle de guerres étrangères et intestines, +après des pillages, des ruines, des misères de tout genre, nous sommes +moins avancés dans la liberté que nous l'étions après la nuit du 4 +août. + +Si Louis XVI avait alors--et la France et l'impartiale histoire +peuvent lui reprocher de ne pas l'avoir fait--si Louis XVI avait +fait pendre une demi-douzaine de scélérats et de monstres et envoyé +pérorer dans quelques colonies une cinquantaine de bavards,--monstres +et bavards qui, plus tard, mais trop tard, se sont entre +guillotinés,--quelques-uns se réservant pour l'antichambre +de Napoléon!--Louis XVI eût épargné à la France neuf cent +quatre-vingt-neuf mille huit cent seize femmes, hommes, enfants, +guillotinés, mitraillés, noyés, massacrés avec des raffinements de +cruauté sauvage,--le pillage, le gaspillage effréné de la fortune +publique,--la banqueroute. Il eût épargné les cinq millions de +cadavres français laissés sur les champs de bataille--et deux +invasions. Il nous eût épargné la haine et la défiance de l'Europe +dont nous souffrons encore aujourd'hui. + +Combien eût été différent le sort de la France si Louis XVI, finissant +ses jours sur le trône, eût laissé pour continuer son oeuvre le fils +qu'il élevait si soigneusement pour le bonheur de la France! + +En 1830, la Providence nous permit de renouer le fil de la tradition +et de repartir de 1789. + +Nous dûmes à cette phase heureuse dix-huit années d'une prospérité, +d'un éclat en tous genres; dix-huit années dont on ne trouverait +peut-être pas l'équivalent dans toute notre histoire,--la haine et la +rancune de l'Europe s'étaient calmées, presque effacées. Les Français +ont préféré une parodie de l'Empire avec une troisième invasion et un +nouvel isolement de la France, puis une parodie de 1792 et 1793. +--C'est là que vous voulez en revenir, car vous élevez des statues à +Étienne Marcel, assassin et traître qui allait livrer Paris à Charles +le Mauvais, lorsqu'il eût la tête fendue par un bourgeois; à Danton, +l'instigateur des massacres de Septembre.--Mais, pour célébrer +justement, honnêtement, heureusement le centenaire de 1789, c'est aux +quatre victimes assassinées,--Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame +Elisabeth et le petit dauphin, qu'il faudrait élever un monument +national, symbole de regrets et d'expiation. C'est à Malesherbes, +à Turgot qu'il faudrait élever des statues. Il faudrait renouer +encore une fois le fil de la tradition de 1789.--Vous avez encore +cette belle, noble et surtout si française famille d'Orléans; ses +membres n'ont aucun besoin de vous, ni comme fortune ni comme +illustration,--mais ils sont prêts à se dévouer au salut de la France. + +Si j'avais l'honneur--ça s'appelle-t-il encore comme cela--d'être +député,--je monterais à la tribune et je proposerais de mettre aux +voix cette motion; + +«Pas de mensonges, pas de quiproquos; l'Assemblée nationale s'associe +pleinement à la célébration du centenaire de 1789,--c'est-à-dire à +l'abolition du despotisme, à l'extinction des privilèges, à l'égalité +devant la loi, à la liberté dont Louis XVI fut unanimement déclaré le +restaurateur. Mais, en même temps, elle affirme son horreur et son +mépris pour les cruautés et les folies de 1792 et de 1793.» + +Il serait curieux et instructif pour les électeurs de voir ceux qui se +dérobaient à ce vote. + + + + +LES PRIX DE BEAUTÉ + + +A Vienne, à Spa, à Turin, à Nice, on vient de décerner des prix de +beauté. + +Quelques doutes se sont élevés à ce sujet dans mon esprit;--je vais +vous les dire,--peut-être quelqu'un pourra les dissiper. + +Quels sont--quels peuvent être les juges? quelles garanties aura-t-on +de leur compétence, de leur goût, de leur équité, de leur +incorruptibilité? + +Ils sont assez rares, les hommes qui se connaissent véritablement en +beauté féminine.--Combien savent par la pensée séparer une femme de sa +parure, et ne pas trouver plus jolie que les autres celle qui est la +plus «à la mode». + +Dans le fameux jugement de Pâris, qui eut pour résultat la ruine de +Troie, l'_Iliade_, l'_Odyssée_ et l'_Énéide_,--Vénus, malgré sa +supériorité sur Junon et Pallas,--eut des doutes au dernier moment, et +ne dédaigna pas de corrompre Pâris en lui promettant Hélène! + +Les concurrentes--quelles diablesses de femmes peuvent êtres ces +concurrentes?--se présenteront-elles aux yeux des juges en grande +toilette, ou telles que la peinture nous a si souvent représenté les +trois déesses,--seul costume convenable pour un jugement sérieux.--Si +les candidates sont vêtues, il ne s'agit plus que du visage, et la +tête n'est en hauteur que la septième partie d'une femme bien +proportionnée;--si elles sont nues, comme fit la princesse Borghèse +devant Canova, laissant la pudeur pour éterniser la beauté, les juges +conserveront-ils leur sang-froid? + +Les concurrentes elles-mêmes ont-elles des idées suffisamment justes +et arrêtées sur les charmes qu'elles apportent au combat? Je soupçonne +les femmes de ne pas entendre grand'chose à leur propre +beauté.--Autrement permettraient-elles à des modes absurdes--tantôt de +leur faire les bras plus gros que la taille, les _manches à gigot_; +tantôt de leur mettre, par les hautes coiffures, les visage au milieu +du corps; tantôt de leur faire un gros ventre--ou un gros derrière, +que la mode vient placer à sa fantaisie parfois au milieu du dos? + +Combien mourraient désespérées dans la nuit si, en se déshabillant le +soir telles se trouvaient construites comme elles se sont évertuées à +le faire le jour! + +Les femmes se scandalisent sans cesse des succès qu'obtiennent auprès +des hommes certaines femmes qu'elles déclarent des «laiderons». + +C'est qu'il faut diviser la beauté en deux espèces très souvent fort +différentes. + +Il y a la beauté qui se prouve--et la beauté qui s'éprouve. + +La première a des règles fixes souvent imaginées et pour le moins +consacrées par les arts;--c'est une question, ou plutôt une grammaire, +une syntaxe qui dit inflexiblement comment on doit avoir le front, le +nez, les yeux, les hanches, les jambes, les mains, etc. + +Mais tout cela réuni peut laisser celles qui le possèdent manquer d'un +don qui l'emporte victorieusement sur cette réunion:--c'est le +charme,--et c'est ce qui constitue la seconde, c'est-à-dire la beauté +qui s'éprouve, qui émeut, qui trouble, qui fascine. + +La beauté, qui se prouve et dont les conditions peuvent changer et +changent très souvent, exige un petit front, un petit nez droit; elle +fixe la dimension et la forme légale des yeux, mais elle ne tient pas +compte du regard. + +Or les yeux sont des fenêtres où viennent se montrer l'âme et +l'esprit.--Que deviendraient les plus grandes, les plus belles, les +plus correctes fenêtres s'il ne s'y montrait personne? + +A propos du nez, parlerons-nous du petit nez retroussé de Roxelane, +qui changea les lois d'un empire? + +Le soulier de Rodolphe ne la portera-t-il pas sur le trône? + +Les femmes ne croiront jamais qu'on puisse avoir les yeux trop grands, +la bouche et les pieds trop petits, la taille trop menue. + +Le plus sûr encore pour elles, c'est de juger de leur propre beauté +par le succès qu'elles obtiennent sur les hommes qu'elles ont attirés; +mais, là encore, elles peuvent se tromper:--les hommes, dans leurs +préférences, se soumettent aussi à la mode. + +J'ai vu, dans le cours relativement restreint de ma vie, les femmes +maigres et vertes à la mode, et une noble Italienne, qui portait à +l'excès ces deux dons, être entourée, comblée d'hommages pendant dix +ans;--puis les femmes maigres et vertes ont été remplacées par les +beautés plantureuses et colorées de Rubens. J'ai vu les cheveux roux +honnis d'abord, puis ensuite adorés au point de faire gâter les plus +belles chevelures noires, brunes ou blondes par des teintures +vénéneuses.--J'ai vu plus d'une fois telle femme médiocrement et même +point du tout belle, mais se déclarant elle-même, s'établissant, +s'installant jolie femme et disant: «Nous autres jolies femmes,» et, +au besoin, se plaignant «du don funeste de la beauté», qui expose les +jolies femmes à tant de périls, être entourée, courtisée +préférablement à d'autres réellement belles ou jolies, à peu près +comme les fermières mettent un faux oeuf, un oeuf de plâtre, dans le +nid où elles veulent que leurs poules aillent pondre. + +Un autre point qui abuse certaines femmes: telle vous dira, avec une +mine hypocritement fâchée: «Mon Dieu que les hommes sont ennuyeux, +_on_ ne peut se montrer dans la rue sans être «dévisagée» et suivie! + +Mais, ma chère petite,--tu te glorifies de ce qui te devrait te faire +rougir de honte,--regarde cette autre femme bien plus belle que toi +qui n'est guère regardée ni surtout suivie;--eh bien, les hommes ne +«l'ennuient» pas, ne la «dévisagent» pas, de même qu'elle est moins +entourée que toi dans un salon.--Prends garde, examine, surveille, au +besoin modifie tes «toilettes», ta démarche, tes attitudes, tes airs +de tête,--il y a là quelque chose à corriger;--ces hommes si +«ennuyeux» ne veulent pas perdre leur temps ni «payer trop cher». +Quand ils suivent une femme dans la rue, c'est qu'elle a le malheur de +leur inspirer la pensée que ce genre d'attaque peut réussir--et les +mener à un but qui n'a pas de quoi t'enorgueillir;--combien, même au +salon, doivent ce qu'elles croient un succès à une apparence de +facilité,--tandis que cette femme que tu vois moins entourée, jamais +suivie dans la rue doit ce que tu crois un abandon, une infériorité, +une défaite à la parfaite correction, à la sévérité de son costume, de +sa démarche, de ses attitudes, de ses airs de tête, de ses +regards;--sa longue jupe tombe sur ses pieds à plis lourds et +inflexibles comme du plomb--et ne permet pas à l'imagination de se +figurer ces plis dans un autre sens que la perpendiculaire; ses +vêtements semblent rigoureusement attachés à sa personne comme les +plumes à l'oiseau,--tandis que, pour toi, il semble que la moindre +brise, peut-être même le vent d'un soupir, peut déranger les plis de +ta robe, les agiter, les rendre transversaux, les chiffonner. + +Il y avait autrefois un usage général que quelques-unes seulement +aujourd'hui conservent; c'était de ne paraître dans la rue, à la +promenade et dans les lieux publics que modestement, simplement, +austèrement vêtues--presque sous le domino du bal masqué,--de passer +inaperçue;--on laissait les triomphes de la rue aux filles qui n'ont +pas de salons. + +Il en est aujourd'hui beaucoup trop qui, voyant leurs salons +abandonnés pour les cercles, elles-même délaissées pour les «filles», +ont voulu engager le combat et aller braver et vaincre leur indignes +rivales là où elles pouvaient les rencontrer;--de là à s'enquérir de +la modiste de telle courtisane, de la couturière de telle «impure» +dont elles savent les noms et la demeure; de là à imiter leurs +costumes et, par une pente insensible, leurs allures, il n'y avait que +quelques pas qu'elles ont vite franchis.--Et tout cela pour se faire +battre, car, comme filles, elles sont toujours moins filles que les +vraies filles;--très peu même peuvent lutter de luxe avec elles, car +une «honnête femme» ne peut guère ruiner que son mari et, à la +rigueur, un amant,--tandis que les filles ruinent le public;--elles +n'ont pas compris, elles ne comprennent pas que c'était en sens +contraire qu'il fallait engager la lutte, qu'il fallait être «autres», +ce grand charme! qu'il fallait rendre leurs salons plus rigoureux, +plus fermés, plus solennels, et elles-mêmes plus sévères, plus +majestueuses, plus imposantes et rester et être plus que jamais d'une +autre espèce, presque d'un autre sexe que les filles,--redevenir les +grandes justicières de la société,--faire comprendre que, pour leur +plaire, il ne suffit pas d'être riche, habillée à la mode, d'être +«chic», mais que leurs préférences sont absolument réservées aux plus +braves, aux plus spirituels aux plus distingués, aux plus +respectueux... en public. + +Je parlais de salons fermés,--c'est-à-dire de salons où il faut, pour +y être admis, remplir certaines conditions;--aujourd'hui, sauf +quelques rares exceptions,--on veut la foule--la publicité; on a soin +d'inviter des journalistes pour qu'ils entretiennent leurs lecteurs +des magnificences, des splendeurs, de tel dîner, de telle soirée, de +tel bal. + +Avec le «menu» du dîner--la parure des femmes, on les flatte, on les +cajole pour avoir un «bon article», sauf à dire ensuite: «Mon Dieu, +que ces journaux sont insupportables!» + + +Un homme était éperdument amoureux d'une femme douée de cette +puissance, de ce charme magnétique, plus triomphant que les plus rares +et les plus incontestables beautés;--une autre femme scandalisée de +cette influence que naturellement elle ne pouvait sentir ni +comprendre, lui dit: «Mais, enfin, elle n'est pas jolie.--Peut-être, +répondit l'amoureux, mais elle est pire.» + + +Il est un autre genre, sinon de beauté, du moins de puissance tout à +fait relative,--c'est d'être «autre». Eûtes-vous, Madame, toutes les +perfections de formes, d'élégance, de teint, d'expression; fûtes-vous +Vénus elle-même, il est un succès que vous ne pouvez atteindre, c'est +d'être une autre,--et vous risquez fort d'être vaincue par une femme +qui n'aura que ce seul avantage,--fût-elle d'une figure médiocre et +même laide. + +Quelques femmes cependant--mais très rares--ont le don de se +métamorphoser d'un jour ou d'une heure à l'autre, de n'être jamais la +même, de composer d'une seule femme un harem complet; mais ne croyez +pas que ce don-là, peu prodigué par la Providence, se puisse obtenir +en se déguisant, en se métamorphosant;--non, il est natif, naturel et +dépend plus du caractère, du tempérament que des conditions +extérieures;--il ne suffit pas cependant d'être capricieuse, quoique +cela n'y nuise pas. + + +A propos de se déguiser, une preuve: les femmes n'entendent pas +toujours grand'chose à leur propre beauté, c'est l'adoption immédiate +et universelle dans le monde entier de telle ou telle forme de +vêtements, de coiffures, de chaussures, de telle ou telle +couleur;--formes et couleurs qui rompent follement les harmonies, qui +tiennent une si grande place dans la beauté. + + +Ce n'est pas d'aujourd'hui ni même d'hier que date la mode des cheveux +rouges, mode intermittente; car cette couleur a été, à certaines +époques, méprisée, haïe, proscrite. + +Nous la voyons admise du temps de _Martial_! qui envoie un _savon_ à +une belle Romaine en lui disant: + +«Recevez ce savon; son écume mordante allume et rougit la chevelure +des Teutones, et rendra la vôtre plus belle encore que celle des +captives de ce pays.» + + _Caustic Teutanicos accendit spuma capillos._ + +Juvénal nous montre Messaline--préférant un grabat au lit impérial, +s'en allant la nuit cachant ses cheveux noirs sous une perruque jaune. + + _Nigrum flavo crinem abscondante_ + +A une époque où sévissait dans sa plus grande intensité la mode des +cheveux rouges, où tant de femmes gâtaient et perdaient de belles +chevelures noires, blondes et brunes, les empoisonnant de drogues +corrosives, un homme de ma connaissance s'éprit jusqu'à la frénésie +d'une jeune fille à la crinière orange qu'il rencontrait dans le +monde.--Il faut dire que nous étions en pays italien,--et que, au +milieu des teints d'ivoire d'un blanc mat, des cheveux d'un noir +reflété de bleu,--des yeux de velours noir, cette peau de l'étoffe et +de la couleur des roses pâles comme «le Souvenir de la _Malmaison_ ou +le _Captain Christy_, ces yeux de turquoise, cette abondante +chevelure rutilante, il était impossible d'être plus «autre» et d'en +bénéficier davantage, et, à ce titre, elle excitait plus d'admiration +qu'il ne lui en était légitimement dû.--Un des amis de l'amoureux +s'avisa, dans une intention qu'il croyait bonne, de le conduire un +jour sans l'avertir, dans un jardin où il savait que la belle rousse +avait coutume de se promener tous les matins pour prendre l'air avec +toute sa famille; là, il vit non seulement l'objet adoré, mais aussi +la mère qui n'allait plus dans le monde et qu'il ne connaissait pas, +de même que deux soeurs de la belle qui n'y allaient pas encore, âgées +l'une de seize ans, l'autre de quatorze;--plus encore, deux autres +petites filles et deux petits garçons, tous avec la même chevelure +enflammée; là, au milieu d'eux, tous en restant une jolie fille, comme +elle l'était en effet, elle perdit l'avantage de l'étrangeté et du +contraste, elle ne restait plus «autre». + +L'ami se vanta plus tard d'avoir guéri l'amoureux. + +Je ne l'eusse pas fait ni même tenté--estimant, comme je le fais, que +l'amour, loin d'être une maladie qu'on doive s'efforcer de guérir, +est, au contraire, l'état le plus complet de la pleine et heureuse +santé du corps, de l'esprit et de l'âme--et qu'il vaut cent fois mieux +un amour, même fou, même malheureux, que pas d'amour. + + +De même que ce vrai savant, le centenaire Chevreul, avec autant +d'esprit que de bon sens en constatant que la science est un chemin +dont personne n'a vu la fin,--se dit «le doyen des étudiants» de même, +pour ceux qui ont étudié la femme, on est obligé de s'avouer qu'on ne +sait pas grand'chose et qu'il faut se dire étudiant de première, de +seconde, de trentième, de centième année, ès problèmes sans solution, +ès hiéroglyphes indéchiffrables, ès énigmes sans mot dans cette +charmante, terrible et périlleuse étude. + +On a beau apprendre tous les jours quelque chose, on finit par +découvrir qu'on ne sait à peu près rien; cependant, m'étant quelque +peu livré à l'attrait de cette étude ardue et vertigineuse, je ne me +lasse pas de chercher partout des lumières et même des lueurs; j'en +demande même aux saints, et je veux communiquer à mes lecteurs ce que +m'ont enseigné et ce que m'ont appris à ce sujet saint Bernard et +surtout saint François de Sales. + +Saint Bernard tenait pour une oeuvre plus miraculeuse que de +ressusciter les morts, de converser souvent en termes familiers avec +des femmes sans perdre quelque chose de la chasteté du coeur ou +quelquefois sans la perdre tout entière. + +Un jour, raconte l'évêque de Belley, Pierre Camus, on parlait à saint +François de Sales d'une _dame_ de son pays et un peu sa parente, et, +comme on disait que c'était la plus belle femme de cette contrée, il +se tourna vers moi et me dit: «Je l'ai déjà ouï dire à plusieurs.»--Je +lui répondis un peu brusquement: «Vous la voyez souvent, elle est +votre parente d'assez proche; comment en parlez-vous ainsi sur le +rapport d'autrui? + +Il me répondit avec sa simplicité ordinaire: + +«--Il est vrai que je l'ai vue souvent et que je lui ai parlé beaucoup +de fois; mais je puis vous assurer que je ne l'ai pas encore regardée. + +--Mon père, lui dis-je, comment faut-il faire pour voir les gens sans +les regarder? + +--Cette personne, me répondit-il, est d'un sexe qu'on peut voir, mais +qu'il ne faut pas regarder; il le faut voir superficiellement et en +général pour distinguer que c'est une femme à qui on parle, et se +tenir sur ses gardes pour ne la regarder pas fixement et d'un regard +trop arrêté et trop discernant.» + +Au fond, François de Sales aimait les femmes--au moins avec une +tendresse et une indulgences paternelles,--mais il se défiait d'elles +et surtout de lui-même;--ce que je viens de citer en est la preuve. + +Quelqu'un lui disait un jour qu'on était surpris qu'une personne de +«grande qualité» et de grande dévotion, qui était sous sa conduite, +n'avait pas seulement quitté les pendeloques et les diamants aux +oreilles. Il répondit: + +«--Je vous assure que je ne sais pas seulement si elle a des oreilles; +ces pendeloques, ce sont mondanités féminines de l'essence de ce sexe, +et puis je crois que la sainte femme Rébecca, qui était bien aussi +vertueuse que cette dame, ne perdit rien de sa sainteté pour porter +les pendants d'oreilles qu'Éliézer lui apporta de la part d'Isaac.» + +Comme il était bienveillant, modeste et ne craignait pas la vérité ni +les observations, quelqu'un lui dit un jour assez indiscrètement que +l'on ne voyait que des femmes autour de lui. + +«--Sans comparaison, répondit-il, il en était de même de Jésus-Christ, +et les pharisiens en murmuraient. + +--Mais, répliqua la même personne, je ne sais pourquoi ni à quoi elles +s'amusent autour de vous; car je ne m'aperçois pas que vous jasiez +beaucoup avec elles, ni que vous leur disiez grand'chose.--Et +comptez-vous pour rien, repartit François de Sales, de les laisser +tout dire? Elles ont plus de besoin et de désir d'oreilles pour les +écouter que des langues qui leur parlent et leur répondent;--elles en +disent pour elles et pour moi;--c'est cette facilité à les écouter qui +les fait s'empresser autour de moi.--Les femmes seraient trop faibles +et désarmées, sans la langue qui est leur épée, et elles ne la +laissent pas se rouiller.» + +Quelqu'un que j'ai quelques raisons de ne pas nommer ajoute à ce +secret, pour se concilier les femmes, de les écouter, de les +encourager à parler et à tout dire, et aussi de faire semblant de les +croire. + + +On a pu voir longtemps, en consultant les archives et les statistiques +de la justice, que les femmes commettaient moins de crimes que les +hommes, et cela dans une proportion assez grande; quelques-uns +attribuaient cette différence à la douceur naturelle du beau sexe; +d'autres, avec plus de raison, l'attribuaient à ceci, que la plupart +des crimes commis par les hommes étaient commis pour les femmes;--d'où +cet aphorisme généralement adopté par la justice: «Quand un crime est +commis, cherchez la femme.» Mais il faut constater aujourd'hui que +cette proportion n'est déjà plus la même et tend encore tous les jours +à se rapprocher de l'égalité,--c'est une conséquence fatale d'une +modification dans le caractère féminin.--Les femmes tendent à se +_masculiniser_,--elles veulent être médecins, avocats, savants;--le +nombre des femmes de lettres s'est prodigieusement accru. + +Autrefois, elles inspiraient des vers et des crimes; aujourd'hui, +elles commettent les vers et les crimes elles-mêmes; sur ce second +point, encouragées qu'elles sont par l'indulgence singulière du +jury,--qui acquitte ou ne frappe que de peines légères les femmes qui +déclarent digne de mort l'infidélité des hommes; elles défigurent, à +l'aide du vitriol, les hommes qui cessent de les aimer et leur crèvent +les yeux, jugés inutiles et coupables, lorsqu'ils ne sont plus +consacrés uniquement à les admirer. + +Le mariage légal était autrefois indissoluble;--le divorce aujourd'hui +y a mis ordre. + +Il n'y a plus d'insolubles que les unions illégitimes, grâce à la +crainte du vitriol et à l'indulgence de la justice envers les Arianes +abandonnées. + +Et, partant de ce point, je terminerai aujourd'hui par une histoire +qui m'a été contée il y a longtemps. + + +«Le fils du roi--on ne disait pas de quel roi--possédait un joli +pavillon de chasse. Au milieu d'un parc distant de la ville de +quelques heures;--un jour les paysans, qui cultivaient la terre autour +du pavillon, et les gardes-chasse virent avec étonnement, à un +kilomètre du pavillon, une chaumière qu'il n'avaient jamais vue et +qu'aucun des plus anciens ne se souvenaient d'avoir vu bâtir. + +»Elle était habitée par une femme d'un âge mûr et par une jeune fille +d'une extraordinaire beauté; elles étaient servies uniquement par un +homme très basané--qui faisait toutes leurs provisions au village, +mais ne répondait à aucune question. Cet homme, qui vécut jusqu'à près +de cent ans et survécut beaucoup à tous ceux qui vivaient au moment où +se passe cette histoire--se voyant près de mourir, demanda un prêtre +et lui fit d'étranges révélations sur ses maîtresses. + +»--La mère, dit-il, était une puissante sorcière qui avait fait un +pacte avec le diable, de ces femmes qui, comme dit Lucien, sont +expertes dans les «charmes thessaliens», faisant à sa volonté +descendre la lune sur la terre + + [Grec: tên selênhên chatagousa]. + +Tous les vendredis, elle montait à cheval sur un manche à balai équipé +d'une riche housse comme un palefroi,--disparaissait dans les airs et +allait au sabbat,--d'où elle était toujours revenue avec le chant du +coq. + +»Longtemps auparavant, comme il allait être pendu pour un crime qu'il +avait commis dans un pays bien loin de là, elle l'avait fait +disparaître et l'avait enlevé:--par reconnaissance, il lui avait +consacré la vie qu'elle lui avait sauvée. + +»Quant à la fille, on ne lui avait jamais connu de père; on n'avait, +non plus, jamais connu de mari ni d'amant à sa mère,--dont la +grossesse avait paru dater d'une nuit passée au sabbat. + +»Toujours est-il qu'un jour, le fils du roi, se promenant dans la +forêt, fut surpris par un orage subit--tonnerre, pluie et grêle,--et +que, se trouvant devant la chaumière, il avait dû y demander asile. + +»Il fut frappé de l'extrême beauté de la fille.--On lui offrit +des fruits et du lait;--l'homme basané croyait que la mère avait +versé clandestinement un philtre dans le lait que but le +prince;--mais Proserpine--c'est le nom étrange que sa mère lui +avait donné,--Proserpine était si belle, que le philtre était +peut-être inutile. + +»Le fils du roi revint plusieurs fois à la chaumière, se déclara +amoureux et ne trouva pas Proserpine insensible;--mais, sans en +obtenir les preuves qu'il aurait désirées.--Il avertit un jour la mère +et la fille qu'il serait quelques jours sans les voir, à cause d'un +voyage qu'il était obligé de faire;--il demanda un gage de souvenir, +et Proserpine lui offrit et lui donna une mèche de ses cheveux. + +»Il faut dire que ces cheveux étaient une merveille; ils étaient d'un +noir refleté de bleu, si épais et si longs, que, éployés sur ses +épaules, ils la revêtaient tout entière comme d'un vaste manteau +royal, et si fins, qu'il en fallait cinq pour faire le volume d'un +cheveu d'une autre femme.--On enferma la boucle de cheveux dans un +joli petit sachet de soie que le prince plaça sur son coeur. + +»De ce moment, dit l'homme basané au prêtre, il était perdu;--ces +cheveux étaient un talisman, un amulette, un prophylactère fabriqué +par Satan. + +»Or il n'avait pas dit le but de son absence:--c'est qu'il allait se +marier avec la fille d'un prince voisin. Ces gens-là, pour mieux dire +ne se marient pas, on les marie;--il parut froid et préoccupé,--sembla +insensible à la grande beauté de sa femme et s'empressa de revenir +auprès de celle qui l'avait ensorcelé. Mais l'homme basané, en allant +aux provisions dans le village, avait appris et rapporté à ses +maîtresses ce qui se passait.--Leur désappointement fut terrible et +leur colère menaçante; mais elles ne firent paraître que de la +tristesse--et Proserpine se contenta de supprimer les quelques +familiarités et privautés quasi innocentes qu'elle avait précédemment +permises. + +»Le prince protesta de son amour,--parla des nécessités de son +rang,--d'alliance politique inévitable, etc. On sembla lui pardonner, +mais avec des restrictions graduées juste au point nécessaire pour +exaspérer sa passion. Proserpine était peu susceptible de tendresse, +mais elle était ambitieuse et aimait le luxe. Sa mère lui persuada que +tout n'était pas perdu si elle continuait à se conduire avec une +réserve... relative. + +»Le prince les logea dans le pavillon de chasse, les entoura de +toutes sortes de magnificences et faisait de très fréquentes +visites;--parfois il lui semblait qu'il gagnait quelque chose sur les +savantes et stratégiques résistances de la belle; mais, le lendemain, +il avait perdu le terrain gagné, et c'était à recommencer. + +»Quant à la pauvre princesse qu'il avait épousée de si mauvaise grâce, +il s'était conduit et se conduisait avec elle d'une façon +incroyable.--Dominé, enchanté, ensorcelé par la funeste mèche de +cheveux, par ce diabolique talisman, il éprouvait pour cette très +belle, très charmante personne un éloignement, une répugnance qu'on +pourrait dire miraculeuse, si bien que, dans son honnête et adorable +innocente naïveté, à une de ses dames qui risquait quelques questions +sur les chances de voir bientôt un héritier de la couronne, elle +répondit: + +»Je ne sais pas, je ne sais rien; mon mari, tous les soirs, me donne +un baiser sur le front et s'en va dormir chez lui; je pense que c'est +ainsi que se font les enfants. + +»Proserpine faisait des questions au prince sur sa femme; il essayait +d'éluder les réponses, puis finissait par les faire. + +»--Est-elle laide? + +»--Non; elle est, dit-on, très belle, mais je ne la regarde pas; je +vous aime uniquement et je ne vois que vous. + +»--Comment a-t-elle les pieds, dit un jour Proserpine en allongeant +son ravissant petit pied. + +»--Très jolis, je crois, je n'y ai pas fait attention,--on me l'a dit. + +»--Apporte-moi un de ses souliers. + +»Il refusa, puis obéit. Le soulier était si petit, que Proserpine, +malgré l'exiguïté de son pied, ne put le chausser. Sa haine et son +désespoir furent à leur comble.--Elle parla à sa mère de se +tuer;--celle-ci la calma par une promesse solennelle de la venger et +lui traça un plan de conduite. + +»--Je suis vaincue quant aux pieds, dit-elle avec un doux +sourire,--mais peut-elle lutter avec moi pour la chevelure? + +»--Personne ne peut lutter en aucun point avec vous aux yeux de +l'homme qui vous adore,--elle passe pour avoir de très beaux +cheveux.--mais j'y ai fait peu d'attention;--ils m'ont paru de la +couleur et presque de l'éclat des vôtres. + +»--Je veux les comparer, dit-elle, couleur, longueur et finesse, et, +si je suis encore vaincue, je me résignerai à accepter le second +rang;--car, pour ce qui est des femmes, le premier rang, la royauté +légitime appartiennent à la plus belle. + +»--Mais c'est impossible... Comment lui demander une mèche de ses +cheveux?--avec le peu de familiarité qui existe entre nous. + +»--Arrangez-vous;--cette mèche de cheveux sera le prix de ce que vous +appelez un bonheur que vous sollicitez avec tant d'instances. + +»Le prince partit tout perplexe--demander à sa femme une boucle de ses +cheveux; elle lui répondrait: «Pourquoi une boucle? Ils sont tous à +vous», avec la tête et le reste. + +»Il était tout à fait impossible de faire dérober cette mèche par une +des dames d'atours. + +»Cependant le prix qu'avait promis Proserpine était bien séduisant, +bien enivrant;--il s'avisa d'une idée;--elle sait déjà que la +princesse a les cheveux de la même couleur que les siens,--je vais lui +porter ses propres cheveux que j'ai dans le petit sachet;--je n'ai +plus besoin de ce gage, puisqu'en le sacrifiant je conquiers +Proserpine tout entière. Il ouvrit le sachet, prit la mèche de cheveux +et les porta à son tyran.--Il ne s'aperçut pas du sourire de haine +satisfaite qui se dessina sur le beau visage de Proserpine. + +»--Ils sont très beaux, dit-elle; laissez-les-moi pour que, ce soir, +quand je serai décoiffée, je les compare aux miens pour la longueur. +A demain la récompense. + +»Le prince parti,--elle courut à sa mère: + +»--J'ai les cheveux. + +»--C'est bien, cette nuit, tu seras débarrassée de ta rivale;--je +ferai des incantations, des conjurations qui mettront fin à sa vie en +quelques instants, dans d'horribles souffrances. Mais tu verras ce que +c'est que l'amour d'une mère; car c'est le dernier prodige que je puis +demander à Satan, et, dès lors, je lui appartiendrai. + +»A minuit--la mère et la fille gagnèrent un certain carrefour de la +forêt; j'avais ordre de les suivre d'assez loin. + +»Là, la mère traça un cercle,--y entassa certaines herbes sèches,--y +mit le feu--et prononça d'horribles paroles, des malédictions, des +promesses au diable, etc;--puis elle alluma les herbes et y jeta la +mèche de cheveux; mais, au premier crépitement que firent les cheveux +en brûlant, celle à qui ils appartenaient et contre laquelle la +conjuration était faite, Proserpine tomba en poussant un grand cri, se +roula dans d'épouvantables convulsions et expira. Une main invisible +saisit la vieille par les cheveux et l'enleva.--Je tombai évanoui de +terreur. + +»Quant au prince, aussitôt qu'il eut quitté le talisman, il fut +délivré de l'obsession;--ses yeux s'ouvrirent,--il vit la beauté et le +charme de sa femme. + +»Et la naissance d'un héritier coïncida, quant à la conception, avec +cette même nuit où Proserpine avait promis de se donner.» + +C'est ainsi que l'homme basané raconta l'histoire avant de mourir avec +l'absolution du prêtre qui l'assistait. + + +_P.-S._--J'ai voulu, moi aussi, célébrer le fameux Centenaire de 1789 +à 1889. + +J'ai condensé en CINQ CENTS LIGNES la véritable histoire de France +depuis cent ans, _par un vieux spectateur désintéressé qui n'a jamais +voulu être rien dans rien_. + +Ces cinq cents lignes sont la réfutation des mensonges effrontés +publiés sur cette époque en tant de volumes par Thiers, Louis Blanc +Michelet et tant d'autres. + +Mensonges qui ont empoisonné tant d'esprits et infligé à la France +tant de désastres et de misères. + +Ça se vend cinq centimes et ça se trouve à Paris, boulevard +Victor-Hugo, 104, à la Librairie nationale. + + + + +UNE FEMME DANS UN SALON + + +Vos regards rencontrent dans un salon une femme d'une si parfaite et +splendide beauté qu'ils ne peuvent plus s'en détacher: à la régularité +des traits, à la magie de la physionomie en même temps douce, fière et +spirituelle,--elle joint la majesté et la souplesse de la taille, la +noblesse et l'harmonie de la démarche, une voix mélodieuse et +doucement vibrante et pénétrante. «Ah! la belle, la charmante +créature! elle est mariée?--Oui.» Et on vous montre après, dans un +coin, à une table de jeu, un homme gros, court, ventru, épais, mal +bâti--vulgaire, grossier, la physionomie effacée, présomptueuse et +bête. + +--Ah! mon Dieu, vous écriez-vous, quelle profanation! quel crime +d'avoir livré cette admirable créature à cet immonde personnage! + +Mais l'on vous dit: «On ne l'a pas livrée, c'est elle qui l'a choisi, +c'est un mariage d'amour.» Vous êtes désenchanté, et vous cherchez à +démêler sur ce visage qui vous charmait des signes de vulgarité, +d'inintelligence, de bêtise ou de vice,--et vos regards se détournent +avec dégoût. + +C'est l'impression que doivent ressentir en ce moment les étrangers +qui viennent à Paris, à l'Exposition. Ils voient la France grande, +riche, puissante, embellie de toutes les magnificences, de tous les +miracles de l'intelligence et du génie. + +Oh! la grande, la merveilleuse nation! + +Quels sont les hommes supérieurs, les grands hommes, les génies, les +demi-dieux, dignes de la diriger, de la commander? + +Et on leur montre un ramassis d'hommes vulgaires dont les meilleurs +sont des médiocres, dont la plupart ont déjà été plus d'une fois +renversés du pouvoir comme incapables et dangereux,--dont aucun n'est +recommandable par aucune supériorité en aucun genre, dont la moralité +a subi de vives attaques. Celui-ci est un bijoutier en faux, cet autre +un vidangeur ayant fait de mauvaises affaires;--celui-là, du temps +que le petit Thiers se faisait leur complice pour devenir leur maître, +a été publiquement accusé par lui d'avoir son incapacité et sa +présomption infligé à la France la moitié de ses pertes en hommes, en +argent et en territoire; tel autre a participé aux crimes de la +Commune, pillage, assassinats, incendies. Chacun d'eux se sentant +petit, ayant soin de ne pas laisser arriver auprès de lui au pouvoir +des hommes moins petits qu'eux qui dénonceraient l'exiguité de leur +taille;--mais, pour porter un jugement plus certain, moins suspect, +sur les maîtres actuels de la France, laissons parler un homme qui a +été un peu étourdiment leur ami et leur complice et paraît s'en être +fort dégoûté: je copie textuellement, dans le journal de M. Rochefort, +_l'Intransigeant_ du 31 mai: + +--_Ces fripouilles, ces bandits, ces tire-laine, ces crapules, ces +escarpes, et ces souteneurs qui ont fait de la France leur marmite._ + +--Oh! la pauvre grande nation! quelle tristesse de la voir avilie, +déshonorée par une pareille horde de tyrans! + +Ce ne sont pas des tyrans; elle les a choisis, elle les soutient, elle +les aime. + +Ah! la malheureuse! quelle déplorable prostitution! comment allier +tant de grandeur et tant de bassesse! + + +_A M. Q. de Beaurepaire_, + +C'est encore moi, Monsieur, je tiens ma parole; vous ne m'avez pas +dérangé, et je vous ai promis, en retour, de vous aider de mon petit +mieux par des renseignements et des avis dans la besogne ingrate et +peu facile que vous êtes peut-être aux regrets d'avoir assumée. + +Savez-vous, Monsieur, que le brav' général, MM. Rochefort et Dillon +n'ont pas eu tort de se dérober à l'arrestation préventive que vous +aviez décrétée contre eux, qu'il y a déjà longtemps qu'ils seraient à +Mazas, sans pouvoir deviner pour combien de temps ils y seraient +encore renfermés avant d'être jugés. + +A vrai dire, je ne comprends les lenteurs étranges de cette +instruction, que par l'espoir que vous aurez conçu d'en fatiguer la +légèreté et d'exciter l'amour du nouveau caractère français. Le public +finira par dire: «Quoi! encore le procès Boulanger! Ah! c'est vieux, +c'est une rengaîne, donnez-nous autre chose.» Et alors on pourrait +tout doucement n'en plus parler et laisser tomber l'affaire. + +En attendant, je viens aujourd'hui vous manifester mon étonnement d'un +oubli bien étrange que vous avez fait.--Eh quoi! vous avez dérangé, +ennuyé tant de gens qui ne tenaient ni de près ni de loin à l'affaire, +et vous n'avez pas pensé au cheval noir, au fameux cheval noir qui a +contribué pour une si large part à la popularité du général! + +Où est ce cheval? Est-il en fourrière? ou a-t-il, comme son maître, +réussi à gagner la Belgique ou l'Angleterre? + +N'avez-vous pas compris, ne comprenez-vous pas le rôle important que +ce cheval a joué dans le complot? Savez-vous seulement son nom? ce nom +destiné à l'immortalité, comme celui du _Bucéphale_ d'Alexandre, du +_Bayard_ de Roland, de l'_El-Borach_ sur lequel Mahomet monta au ciel +pour jaser avec Dieu, d'_Incitatus_, qui fut nommé consul par +Caligula. + +De _Rossinante_. + +_La fleur des coursiers d'Ibérie._ + +Les historiens n'ont-ils pas dû regretter d'ignorer le nom du cheval +de Darius, fils d'Hystape, qui donna l'empire à son maître par un +hennissement fait à propos. Et ce cheval pour lequel Richard III +offrait son royaume. Et le cheval de Job, qui disait: «Allons!» Et +l'âne de Balaam qui donnait de si bons conseils au prophète, lequel se +repentit amèrement de ne pas les avoir suivis. Et l'ânesse sur +laquelle le fils de la vierge Marie fit son entrée à Jérusalem. Et +_Pégase_, qui porte les poètes, parfois dans l'empyrée, plus souvent à +l'hôpital. + +Savez-vous si le cheval noir sait hennir à propos; s'il peut dire: +_Allons!_ à son maître irrésolu; s'il est capable de le porter au ciel +ou à l'hôpital; s'il est en état de lui donner de sages avis; si, +contrairement à Richard III, le brav'général pourrait le troquer +contre un royaume. S'il a, en réalité, annoncé le désir de le nommer +consul, sénateur ou procureur de la République. Et le cheval de Troie, + + _Instar montis equum_, + +à l'instar de «la Montagne», c'est-à-dire feignant d'être républicain. + + _Machina foeta armis_, + +machine grosse d'armes et de périls, à laquelle le peuple français, +peuple aussi jobard que les Troyens, s'attelle pour l'introduction +dans la ville et dans la République. + +N'avez-vous pas à jouer en cette circonstance le rôle de Laocoon? + + _Equo ne credite teneri._ + + +Troyens, défiez-vous du cheval noir! + +Et ne devez-vous pas percer ses flancs de votre éloquence, comme le +fit Laocoon avec le fer de sa javeline? + + _Validis ingentem viribus hastam contorsit._ + +«Les Allemands, dit Tacite, ajoutaient beaucoup de foi aux augures +tirés des chevaux.» + +Et vous, n'en sauriez-vous tirer aucun présage, aucune idée, aucun +moyen? + +Si vous l'avez laissé échapper, c'est une grande faute. Sans son +cheval noir, le général Boulanger, à pied, perd plus de la moitié de +son prestige. + +Si vous le tenez, ne le lâchez pas, mais ne vous laissez pas aller à +une colère irréfléchie. Je vous rappellerai à ce sujet ce qui arriva +lors de la Restauration: + +En 1815, on répandit le bruit que le roi Louis XVIII avait assassiné +les chevaux «café au lait» de l'empereur Napoléon. Ce n'était pas +vrai, mais tout le monde le crut, et cette légende ne contribua pas +peu à renverser la Restauration en 1830. + + +Philippe de Commines disait: «Entrevues et accointances de rois ne +valent rien pour les peuples.» + +Sous le règne de Bismarck, en Allemagne, et de Crispi, en Italie, nous +venons d'assister à une conférence entre l'empereur Guillaume et le +roi Humbert, tous deux faisant les gestes et, derrière eux, tenant les +ficelles, les deux ministres avec des «pratiques» dans la bouche, +faisant le dialogue. + +Il y a eu, certes, un côté comique à ces scènes menaçantes; les deux +souverains se déguisant: l'Italien en soldat prussien, le Prussien en +soldat italien, se privant de parler le français, qu'ils savent tous +deux, et se servant chacun de sa langue, dont l'autre ne comprend pas +un mot. + +Je n'ai rien contre la langue allemande, ni contre la langue +italienne,--toutes deux ont produit des chefs-d'oeuvre +immortels;--mais il faut croire qu'il y a certaines raisons au moins +de clarté pour que, depuis si longtemps, on ait adopté la langue +française comme langue diplomatique et commune à tous pour les +conférences, traités, etc., entre les différents peuples de l'Europe. +Langue, du reste, qui entre dans l'éducation des diverses nations, et +est la seconde langue de tout le monde. + +Déjà, après 1871, M. de Bismarck, ivre du succès, avait tenté de +substituer la langue allemande à la langue française dans les +relations politiques, et, dérogeant à l'usage, avait écrit en +allemand au gouvernement russe; mais l'empereur de Russie avait haussé +les épaules et avait ordonné de répondre en langue russe. + +Pour cette fois, l'entrevue des deux monarques avait, pense-t-on +généralement, pour but une alliance offensive et défensive,--pour le +cas d'une guerre possible contre la France. + +L'Allemagne, en s'emparant de deux provinces, s'est créée de graves +soucis et l'obligation, dans la prévision d'une revendication et d'une +revanche, de se maintenir sur un pied de guerre ruineux pour elle et +qui est loin de lui concilier la bienveillance des autres États de +l'Europe, forcés de s'imposer les mêmes charges. On a dit que le père +de l'empereur actuel songeait à se débarrasser de la garde onéreuse de +l'Alsace et de la Lorraine, et, en les rendant à la France, d'en faire +le gage d'une paix solide et durable pour les deux nations. + +Quant à l'Italie, il est difficile de préciser les avantages qu'elle +peut trouver dans cette alliance, sinon d'en finir tout à fait et de +régler ses comptes avec la France, sa bienfaitrice, par l'ingratitude +déclarée et une sorte de faillite,--elle se croit alliée de la Prusse +et elle n'est qu'une vassale. + +Jusqu'ici, sa rupture commerciale avec sa voisine a jeté une partie +des populations italiennes dans une triste misère. + +En attendant, deux souverains, dînant et trinquant ensemble, +conviennent d'un signal auquel on se mettrait à casser des têtes, des +jambes et des bras à trois ou quatre peuples différents, en comptant +les leurs, à faire chez les autres et chez eux-mêmes, des veuves, des +orphelins, des mères sans enfants,--des terres en friche, des moissons +foulées aux pieds des chevaux, etc, etc. + +Après quoi, les peuples imbéciles appellent _grands_ et _héros_ ceux +de leurs rois qui ont fait casser un peu plus de têtes, de bras et de +jambes, qui ont fait un peu plus de veuves et d'orphelins et de mères +sans enfants chez le peuple voisin--appelé l'ennemi sans qu'on sache +pourquoi,--que chez leur peuple lui-même, qui n'en a pas moins eu sa +bonne part. + +Je ne connais pas le roi Humbert; je l'ai aperçu lorsqu'il était +enfant dans les rues de Nice, il y a longtemps, mais j'ai assez connu +son père, le brave, bon et intelligent Victor-Emmanuel, qui m'honora +de quelque amitié, et j'ai quelque lieu de douter qu'il eût accepté +le rôle qu'on fait jouer à son fils. + +J'en ai pour garant la dernière conversation que j'ai eue avec lui, à +Rome, deux ans, je crois, avant sa mort. + +Lorsqu'en 1852--je quittai la France, après avoir passé à peu près une +année à Nervi, auprès de Gênes, je vins planter ma tente à Nice, ville +alors italienne appartenant au Piémont. + +Je dus, à propos des _Guêpes_, dont je voulais continuer la +publication, m'adresser à M. de Cavour, relativement à certaines +formalités imposées par la loi aux étrangers.--Il s'agissait de +prendre un Italien comme «gérant responsable».--J'écrivis au ministre +pour demander d'être dispensé de cette fiction et de rester, comme je +l'avais été toute ma vie,--seul et entièrement responsable de mes +écrits. + +M. de Cavour me répondit: + +«_Dura lex, sed lex._--Je comprends que cette loi vous choque, mais +c'est la loi,--il n'y a pas moyen d'éviter le gérant;--le Roi, qui +connaît vos _Guêpes_, m'ordonne de faire mettre son nom en tête de la +liste de vos abonnés, et, comme ministre constitutionnel, gérant +responsable moi-même, je vous prie d'inscrire mon nom au-dessous de +celui du roi.» + +On me trouva donc un certain Bonnavera qui consentait, pour un prix +médiocre, à répondre de mes fautes, erreurs, sottises et crimes, et à +payer, en mon lieu et place, les diverses peines et les supplices que +je pourrais encourir. + +Je me résignai--et, par une dernière protestation, je refusai de +connaître Bonnavera--et je ne l'ai jamais vu pendant plusieurs années +qu'il joua ce rôle, c'est-à-dire jusqu'à la cession de Nice à la +France. + +Un peu plus tard, le roi Victor-Emmanuel vint deux fois à Nice:--la +première fois, je ne sais plus pourquoi; la seconde, pour rendre +visite à l'impératrice de Russie, qui y passait l'hiver. + +Je demandai l'honneur de lui être présenté et j'eus le très grand +plaisir de le voir plusieurs fois.--Sa conversation gaie, familière, +sans apprêt, et, en même temps, sérieuse, nette et intelligente, +rapprochée de ce que j'apprenais à son sujet me frappèrent par une +ressemblance singulière avec notre Henri IV de France. + +Je me rappelle un détail:--Un jour, son maître d'hôtel vint dans mon +jardin--je m'étais alors fait jardinier--demander je ne sais quel +légume ou quel assaisonnement peu ordinaire pour lesquels on dut avoir +recours à moi;--je le fis jaser. + +--J'aime beaucoup mon maître, me dit-il, c'est le meilleur et le plus +juste des hommes; cependant j'ai amassé de quoi assurer le macaroni +pour mes vieux jours, et je ne tarderai pas à prendre ma +retraite--pour un homme de mon métier, et qui n'y est pas le premier +venu, il n'y a pas de plaisir à travailler pour Sa Majesté. + +»Voici ce qui m'arrive à chaque instant: Je fais mon dîner, je suis +content de mon menu, j'espère des compliments,--je suis prêt à +l'heure.--Mais le roi est parti pour la chasse dans la montagne; il +rentre une heure, deux heures, trois heures plus tard.--Enfin, j'ai +fait de mon mieux, j'ai tenu le dîner chaud, et, lorsque je viens +annoncer que Sa Majesté est servie, il me répond: «J'ai dîné.» + +»Et savez-vous où et comment il a dîné, et ce qu'il appelle avoir +dîné? Il est entré dans une cabane de berger, s'est fait donner une +miche de pain de maïs ou un morceau de polenta, un peu de fromage de +chèvre et un oignon cru, puis un ou deux verres de vin sauvage. + +Des trois talents que la chanson attribue à Henry IV, je n'ai pas ouï +dire que Victor-Emmanuel se piquât du premier,--pas plus, du reste, +que Henry, qui se contentait si bien du «petit vin» d'Arbois, de son +compère Rosny;--les deux autres: «aimer, battre» sont tout à fait +constatés au compte de l'un et de l'autre, tous deux étaient braves, +intrépides et «verts galants». + +Plus tard,--lors de la guerre contre l'Autriche,--à Solferino, +Victor-Emmanuel combattit de sa personne avec tant d'ardeur avec les +soldats français, que ceux-ci le proclamèrent «caporal des zouaves». + +J'écrivis à M. de Cavour: + +»Votre roi a la sagesse de vous écouter un peu à l'occasion.--Je +voudrais bien lui faire entendre ceci: + +»Il est beau, il est juste--que les rois guerriers ou batailleurs, les +généraux et autres chefs d'armée--montrent quelquefois que, à +l'occasion, ils ne font pas meilleur marché de leur peau et de leur +vie que de la peau et de la vie de leurs soldats.--Mais ce ne peut +être qu'accidentellement; car un roi ou un général qui sabre ne vaut +qu'un homme, et il a dans son armée un assez grand nombre d'hommes qui +le valent par le courage, et valent mieux que lui pour la vigueur des +coups de sabre. + +»Comme général, par sa science, son sang-froid, sa décision, son +génie,--il peut représenter et valoir plusieurs milliers d'hommes.» + +»Il est très beau que votre roi ait été, par les troupes françaises, +proclamé _caporal des zouaves_, mais il n'a aucun intérêt à devenir +sergent.» + +M. de Cavour me répondit: + +«J'ai lu votre lettre au roi.» D'abord il a ri, puis il a dit: «Au +fond, il a raison.» Et il m'a ordonné de vous envoyer la croix des +Saints Maurice et Lazare. + +Certes, je ne suis pas grand chasseur de croix.--J'ai passé douze à +quinze ans à Nice, où les souverains, rois, empereurs, etc., en +distribuent en partant--comme les bourgeois distribuent des cartes +P. P. C. pour prendre congé--et je n'en ai pas visé une seule. + +Je passe un peu plus des trois quarts de ma vie--au jardin et à la +mer, en manches de chemise, ce qui me donnerait peu d'occasions de +m'en orner. + +Mais ce présent de Victor-Emmanuel--me fit un vrai plaisir, comme tout +ce qui me serait venu de lui. D'autre part, le ruban de cette +décoration est vert, couleur qui s'associe si harmonieusement au ruban +rouge de la croix de France;--et je ne cache pas mon faible pour +l'harmonie des couleurs. + +Je ne revis le roi Victor-Emmanuel que longtemps après.--La +France avait subi l'humiliation et les désastres de la guerre +d'Allemagne,--dus pour la première moitié à Napoléon III et à +Ollivier, et pour la seconde moitié à Gambetta, à Freycinet et à la +horde des avocats à la suite. + +Je me trouvais à Rome, et, apprenant que le roi y était, je lui +écrivis, pour lui demander la permission de lui présenter mes +respects.--Je connaissais un peu, pour l'avoir vu à Nice, l'officier +qui m'apporta l'invitation de me présenter au Quirinal,--et il me dit: + +--Avez-vous un habit? + +Or il y a plus d'un demi-siècle que j'ai cherché et trouvé le costume +simple, commode, qui convient le mieux à mes habitudes d'exercices un +peu violents, à ma stature, à ma forme, peut-être à ma physionomie, +peut-être aussi au peu d'argent que je comptais et pouvais y +mettre.--Ce choix fait, je n'ai pas plus changé que l'oiseau ne change +son plumage, pas plus que le chien ou le cheval ne change sa +peau;--depuis cinquante ans, je me suis trouvé deux ou trois fois à la +mode, mais c'est la mode qui a changé. + +Je ne me préoccupai donc pas de l'avertissement bienveillant que me +donnait l'officier et, le lendemain, en abordant le roi, je lui dis +qu'on m'avait presque détourné de le voir, parce que je n'avais pas +d'habit. + +--Heureusement, me dit-il en riant, que nous nous connaissions depuis +longtemps et que vous n'avez pas tenu compte de ces sottises.--Si vous +restez quelque temps à Rome, si vous revenez me voir, et s'il fait +chaud comme aujourd'hui, venez en manches de chemise.--Qu'avez-vous +fait depuis que nous ne nous sommes vus? + +--Mais, Sire, j'ai fait comme Votre Majesté, j'ai continué mon métier; +seulement vous avez eu plus d'avancement que moi: le caporal des +zouaves est devenu roi d'Italie. + +--Ce n'est pas toutefois sans peine, reprit-il, sans soucis, sans +inquiétudes et sans travail;--il m'est arrivé plus d'une fois d'envier +le sort d'un vrai caporal des zouaves. Et encore, j'ai eu d'heureuses +chances; je n'étais pas aussi mal qu'on l'a cru avec le pape, qui +aurait pu, s'il l'avait voulu, me créer de grandes difficultés: par +exemple, s'il s'était avisé de fermer les églises, je ne sais comment +je me serais tiré d'affaire avec les femmes. + +--Mais, lui dis-je, Votre Majesté passe pour avoir assez +d'intelligence et d'accointances dans ce parti. + +--Vous parlez d'autrefois, répondit-il,--et, vous et moi, nous avons +quinze ans de plus qu'alors. Mais parlons un peu sérieusement--je ne +veux pas que vous croyiez--je ne veux pas que personne croie--que j'ai +été ingrat, et que j'ai volontairement abandonné la France dans son +malheur; c'est la faute de l'empereur Napoléon;--il avait été question +entre nous de l'éventualité, de la possibilité de cette guerre--et je +lui avais dit: + +--«En tous cas, faites en sorte que je sois averti trois mois +d'avance; roi constitutionnel, je n'ai ni armée ni argent, il faut que +je m'en fasse donner par ma Chambre des députés.» + +»Cela convenu, quel fut mon étonnement d'apprendre, par hasard, étant +à la chasse dans la montagne, que la guerre était déclarée et +commencée! + +»Mais, ajouta-t-il, après un silence, la France a la vie dure, elle ne +tardera pas à se relever noblement.» + +Quand je pris congé du roi, il m'accompagna jusque dans la salle +pleine d'officiers, qui précédait son cabinet, et, là, me tendant de +nouveau la main, d'une voix ferme et sonore, il me dit: + +--«Français et Italiens, soyons toujours unis!» + +Ces paroles prononcées--avec intention devant un grand nombre de +témoins, me frappèrent;--je les écrivis alors et les publiai;--et je +me les rappelle aujourd'hui en pensant que le fils du glorieux +fondateur du royaume d'Italie n'aurait certes pas l'approbation de son +père. + +D'autre part,--je ne pense pas qu'un Français doive--et, +conséquemment, puisse porter une décoration italienne, et j'ai détaché +de la boutonnière de ma vareuse le ruban vert qui, depuis trente ans, +y tenait, le plus souvent il est vrai dans une armoire, compagnie au +ruban rouge de France. + + +Ah çà!--Français, mes frères, est ce que ce peuple auquel on a permis +si longtemps de se dire le peuple le plus spirituel de la terre, +serait devenu le plus crédule, le plus jobard et le plus gobe-mouches? + +Est-ce que, sérieusement, on vous fait croire que vous êtes en +république? + +La république!--mais laquelle? Ce n'est certes pas celle qui +s'intitule «une et indivisible;»--de la pourpre du manteau royal +déchiré en lambeaux, une douzaine et demie de petites républiques se +sont taillé des carmagnoles et sont plus divisées entre elles, plus +ennemies, plus acharnées les unes contre les autres, qu'elles ne l'ont +jamais été contre la royauté.--Nous avons la République, mère Gigogne +ayant enfanté une famille de petites républicailles. + +Puis la République démocratique:--idem sociale;--idem +opportuniste;--idem radicale;--idem possibiliste;--idem +revisionniste;--idem intransigeante;--idem anarchiste;--idem +nihiliste, etc., etc., etc., etc. + +Toutes d'accord en un seul point qui a été trahi et dénoncé par la +digne moitié d'un de nos maîtres du jour: + +«A présent, c'est nous qu'est les princesses, c'est nous qu'est les +rois.» + +Jamais vous n'avez été si loin de la République +qu'aujourd'hui.--Jamais vous n'en avez été si près que sous trois +rois;--Henri IV, Louis XVI et Louis-Philippe;--de ces trois rois, deux +ont été assassinés et le troisième chassé, après sept tentatives +d'assassinat. + +Voyons celle des républiques qui est au pouvoir aujourd'hui, elle se +compose mi-parti de radicaux, mi-parti d'opportunistes, unis +provisoirement contre le boulangisme, sauf à se séparer et à se battre +plus tard. + +Savez-vous combien il y a d'indigents dans la ville de Paris? + +Il y a, à Paris,--selon les statistiques établies il y a quarante +ans,--un indigent légal, c'est-à-dire «assisté», sur douze habitants. + +Et les statistiques ne tiennent pas compte de la misère honteuse, +dissimulée, qui lutte et attend la mort sans rien dire. + +Cette misère a-t-elle diminué depuis l'établissement de la soi-disant +République? + +Il serait facile de prouver le contraire:--les grèves interrompant le +travail, l'enchérissement des denrées,--des habitudes de luxe +relatif,--le «pain quotidien», se composent de beaucoup plus +d'éléments qu'autrefois, la multiplicité des cabarets, des brasseries, +des cafés, etc, une foule de besoins nouveaux et factices, etc. + +Eh bien, dans cette ville qui renferme un indigent sur douze +habitants,--voici les festins que la République, que le conseil +municipal de Paris se donne avec six cents de ses partisans: + +POTAGE + + Crème d'écrevisses Saint-Germain + Rissoles Lucullus--Tartelettes Conti + Saumon sauce Indienne + Turbot sauce Normande + Quartier de Marcassin Moscovite + Poulardes Périgourdines + Homards Bordelaise + Chauds-froids de Becfigues + Granités fine Champagne + Spooms au Cliquot + Paons truffés--Rocher de foie gras + Salade Russe + Asperges sauce Mousseline + Glace Eiffel--Glace Centenaire + Gaufrettes + Gâteau Millefeuilles--Gâteau Napolitain + Dessert + +VINS + + Madère 1858 retour de l'Inde + Grand Montrachez 1877 + Saint-Nicolas Bourgueil 1884 + Smith Haut-Laffitte 1875--Chambertin 1877 + Château-Yquem 1875 + Veuve Cliquot--Georges Goulet 1884 + Fine Champagne 1842 + Café--Liqueurs + +Le service fait par quatre-vingts maîtres d'hôtel--aidés du personnel +secondaire d'à peu près autant de personnes. + +Chacun des six cents convives avait devant lui cinq verres de couleurs +différentes. + +Des noces de Gamache. + +Et, ce soir-là, combien de malheureux, combien de femmes, d'enfants se +sont couchés sans souper. + +Voyons, le nouveau président de la République,--c'est, dit-on, un +honnête homme, mais on dit aussi qu'il n'est que cela;--il ne met pas, +comme son prédécesseur, dans sa poche, la grosse liste civile qui lui +est allouée,--il dépense l'argent qu'il reçoit,--il s'est fait faire +pour l'Exposition un très beau landau neuf, attelé de deux chevaux de +prix. Ah! le beau landau! ah! les beaux chevaux! Ça a dû coûter cher. + +Les journaux publient les toilettes de madame la +présidente:--aujourd'hui, le rose tendre, le blanc, le bleu pâle,--un +tricolore discret,--une aigrette de diamants, et, un autre jour,--et, +d'autres jours encore, d'autres et de nouvelles parures. + +C'est très bien;--mais n'était-on pas plus près de la République quand +Henri IV écrivait à Sully: + +«Mon ami, j'irai ce soir dîner chez vous à l'Arsenal.--Tâchez d'avoir +du poisson,--nous boirons une ou deux bouteilles de votre petit vin +d'Arbois.» + +Louis-Philippe se promenant dans les rues de Paris avec son chapeau +gris sur la tête--et son parapluie à la main,--n'avait-il pas l'air +plus républicain que M. Carnot dans son beau landau? + +Jamais les journaux ne rendaient compte des toilettes de la reine +Amélie ni des parures de ses filles et de ses brus,--on ne les voyait +jamais dehors. Autour de la reine, elles travaillaient pour les +enfants pauvres,--elles se conformaient modestement à la célèbre +épitaphe d'une matrone romaine. + +Elle vécut chaste, restant dans sa maison et filant de la laine. + + _Gasta vixit, domun servivit, lanam fecit._ + +Quand la femme que j'ai citée disait: «C'est nous, aujourd'hui, qu'est +les principes!» ce n'est pas ces principes-là qu'elle voulait, qu'elle +espérait imiter. + +Mais, si la République veut de la magnificence, elle doit regretter +Louis XIV, qui se montrait avec dix millions de pierreries sur son +habit. + +La «maison militaire», que le roi Louis XVI avait supprimée par +économie, a été rétablie par M. Carnot et pour l'avocat Grévy. + +Et M. Yves Guyot est reçu dans les villes au bruit du canon. + +C'est nous qu'est les rois. + +Qui pourrait dire en France qu'il est plus heureux depuis que nous +sommes censés en République,--excepté les quelques centaines de +naufrageurs qui ont partagé les épaves--et qui n'oseraient pas, +ceux-là, prétendre qu'ils ne sont pas heureux des désastres de la +patrie; car, sans la tempête qui a troublé et agité les profondeurs, +la vase et la fange n'auraient pu monter à la surface sous forme +d'écume. + + + + +UNE PROPHÉTIE + + +J'ai lu dernièrement, dans un journal,--je crois bien que c'est dans +la _Grande Revue--Paris et Saint-Pétersbourg_,--que quelques critiques +m'accusent de me répéter quelquefois,--et le journal me défendait très +gracieusement. + +Si vous le permettez, nous allons un peu causer.--Je commencerai, +comme font les criminels pour se concilier l'indulgence du juge +d'instruction et du tribunal, comme on dit au Palais et dans les +journaux judiciaires:--«J'entrerai d'abord dans la voie des aveux;» +puis j'essayerai de plaider ma cause et d'obtenir au moins les +«circonstances atténuantes.» + +Je me répète quelquefois, tantôt sans m'en apercevoir, tantôt avec +préméditation.--Voilà quant aux aveux. + +J'ai eu pour ami un juge d'instruction. Un jour que j'avais voulu +assister à l'interrogatoire qu'il faisait subir à un accusé qui +s'embrouilla ou qu'il embrouilla assez vite, je lui fis cette +question: «Ne seriez-vous pas bien embarrassé si l'accusé ne vous +répondait absolument rien et, à vos questions plus ou moins +captieuses, gardait un silence obstiné?--Plus embarrassé, me dit-il, +que vous ne sauriez le supposer; mais cela n'est jamais arrivé ni à +moi ni à aucun de mes confrères; quelques accusés essayent de ne pas +parler, mais ça ne dure pas longtemps. Peut-être suis-je comme eux et +aurais-je mieux fait de laisser passer l'accusation sans rien dire; +parmi les lecteurs bienveillants, quelques-uns ne s'en seraient pas +aperçus ou y attacheraient peu d'importance; quant aux autres, tout ce +que je dirais ne convaincrait pas ceux qui ne veulent pas être +convaincus.--Mais, puisque j'ai commencé, continuons. + +Je voudrais qu'on me montrât un homme, parleur ou écrivain, qui, ayant +raconté des histoires et des contes pendant plus de soixante ans, +oserait affirmer qu'il ne lui est jamais arrivé de raconter deux fois +le même conte ou la même histoire. + +Je me rappelle en ce moment un journaliste qui eut, sous la +Restauration, une célébrité incontestée alors, bien vite oublié +depuis,--il s'appelait Châtelain.--Il disait un jour: «Voilà vingt ans +que je fais tous les matins, dans mon journal, le même article avec le +même succès.» + +Ce n'est pas ma faute si des gens auxquels j'ai déclaré la guerre +n'ont pas plus varié, les uns leurs coquineries, les autres leur +bêtise. + +Si un tire-laine, d'une main, me vole ma bourse, je crie au voleur! Si +de l'autre main, il me prend ma montre, que voulez-vous que je crie?-- +Je crie encore au voleur! n'est-ce pas? et, excepté le voleur, +personne ne songera à m'en blâmer. + +Si le feu est à la maison, on crie au feu! et on crie au feu jusqu'à +ce que les secours arrivent, sans se préoccuper de chercher des +synonymes et de varier ses cris. + +Il me revient à la mémoire un exemple de «répétition» qui, d'après une +légende conservée à la Sorbonne, fit obtenir un prix de vers latins à +l'élève qui s'en avisa. + +Le sujet proposé était la description d'un incendie, et dans cette +description il avait écrit ce vers: + + _Undam, undam, undam, accurite cives!_ + +que j'ai traduit assez bien, mais pas tout à fait bien, par ce vers +français: + + _De l'eau! de l'eau! de l'eau! citoyens, accourez!_ + +Je dis assez bien--parce que ce qui fut remarqué dans ce vers, c'était +l'harmonie imitative--qui était alors très à la mode.--Il semblait, en +lisant ce vers, entendre le son monotone et sinistre des cloches et du +tocsin. + +Si ce son est reproduit par cette répétition: + + _De l'eau! de l'eau! de l'eau!_ + +il l'est bien mieux encore par le latin si on pratique, en le lisant, +les élisions exigées pour la mesure du vers: + + _Und! und! und!--accurite, cives_ + +autant que dans le vers célèbre: + + _Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?_ + +Une des plus vives et des plus complètes jouissances qui soient +permises à l'esprit humain--est d'abord de découvrir une vérité. + +Puis ensuite de trouver, pour exprimer cette vérité, une formule +nette, concise, disant tout, sans un seul mot de trop, formant une +image qui frappe l'imagination, s'imprime, s'incruste dans la mémoire. + +C'est un travail qui ressemble à celui d'un naturaliste +conchyliologiste qui a trouvé dans la mer une coquille dont il ne fait +qu'entrevoir ou deviner la beauté, enveloppée qu'elle est par la vase +durcie--qu'on appelle le «drap marin». Au moyen de certains acides et +d'une patience obstinée, il arrive à la nettoyer, à la débarrasser du +«drap marin», à la «décaper», et alors il lui est permis de la +contempler dans tout son éclat. + +Cette jouissance extrême, il m'a été donné de l'éprouver trois ou +quatre fois dans ma vie,--et de trouver des formules qui ont été +acceptées comme aphorismes, axiomes--et mêmes proverbes;--ce qui +n'arrive que lorsque l'auteur a disparu, lorsque la chose est tombée +dans le «domaine public», que chacun en prend possession et s'en sert +comme d'une chose à lui. + +Comme sur certains points j'ai résumé, condensé, parfois, un travail +assez long, et exprimé en quelques mots ce qu'il serait facile de +délayer en vingt pages, je considère le sujet comme suffisamment +étudié; d'autres peut-être feraient mieux, mais pas moi.--J'ai dit +tout ce que [je] sais, et, lorsque se représentent de nouveau le +mensonge, l'erreur ou la bêtise que j'ai voulu combattre, je reproduis +sans scrupule ma réponse déjà faite aux mensonges, erreurs ou bêtises +déjà combattus. + +J'ai ma poudrière et mon sac à plomb garnis, et je ne me crois pas +obligé, pour chaque coup de fusil, de fabriquer de nouvelle poudre et +de fondre de nouvelles balles. + +Quand un bûcheron veut abattre un arbre, il donne de nouveaux coups +précisément dans l'entaille que sa hache a faite au premier coup. + +Quand le marin veut atteindre, accoster telle île ou telle +embarcation, il donne des coups d'aviron répétés,--égaux, mesurés, +cadencés, et d'autant plus puissants qu'ils sont toujours les mêmes. + +J'ai, depuis longtemps, des principes fixes, des idées arrêtées sur +les hommes et sur les choses, moins variés qu'on ne croit, formant un +cercle, tournant en rond et se reproduisant les uns après les +autres.--J'appelle par son nom chaque homme, chaque mensonge, chaque +bévue, chaque infamie, à mesure que chacun ou chacune repasse. + +Certes, il me serait plus facile de varier mes formules si j'avais un +certain nombre de fois modifié mes principes, mes opinions, mes +jugements. + +On vient de discuter, pour la vingtième fois, plusieurs questions à la +Chambre des députés.--Eh bien, ces questions, je les ai laborieusement +étudiées, je me suis formé des sentiments qui n'ont pas changé et ne +changeront pas. + + +Sur la question des vagabonds, par exemple, et des mendiants, je ne +puis que répéter ce que j'ai dit plus d'une fois: Il faut distinguer +le «pauvre» par vieillesse, par maladie, par manque de travail,--le +pauvre de situation,--du pauvre de profession, qui, dans la mendicité, +a trouvé des ressources plus fortes que ne pourrait lui en donner le +travail.--Ces pauvres de profession sont les parasites des vrais +pauvres; par leur effronterie, par leurs importunités opiniâtres, ils +interceptent la charité et l'empêchent d'arriver aux vrais +pauvres.--Ces pauvres de profession, ces mendiants audacieux, ces +vagabonds sont les voleurs et les assassins de demain. + +Eh bien, que chaque commune garde ses pauvres;--elle saura ceux qui ne +_peuvent pas_ travailler et gagner leur vie, par la vieillesse, par +l'infirmité, par la maladie,--par le manque d'ouvrage;--elle verra si +cette situation cesse et quand elle cessera,--si la commune est pauvre +elle-même, elle sera soutenue par le département. + + +Il vient de se faire une campagne contre le Laboratoire de Paris, qui +ne réprime qu'une partie des fraudes des marchands de vins;--je ne +sais si l'administration du directeur a été parfaitement correcte, +mais les attaques visaient l'institution, et non pas lui; les +marchands de vins, qui sont aujourd'hui un des pouvoirs de l'Etat, +voulant détruire une surveillance incommode qui les gêne dans une +industrie qui consiste à voler et à empoisonner les populations,--il +faut pourtant, puisque cette question se représente, que je répète ce +que j'ai déjà dit tant de fois. + +Si l'acheteur glissait au marchand de vins de fausses pièces de cent +sous, il serait arrêté, emprisonné, frappé de grosses amendes comme +voleur,--peut-être mis aux travaux forcés comme faux monnayeur. + +Si le chaland mettait dans la marmite de l'épicier ou du marchand de +vins de l'arsenic ou tout autre substance toxique, il serait arrêté +et jugé comme empoisonneur, et subirait les peines édictées par la +loi. + +Eh bien, le marchand de vins et l'épicier qui volent et empoisonnent +l'acheteur font juste ce que ferait l'acheteur qui volerait ou +empoisonnerait l'épicier et le marchand de vins. Pourquoi des +synonymes atténuants et doucereux? pourquoi vente à faux poids, +sophistication, etc.,--pourquoi ne sont-ils pas également punis des +mêmes peines? + + +M. Pelletan, député, en pleine Assemblée, vient de faire le +panégyrique des féroces assassins de l'ingénieur Watrin, de +Decazeville, et d'insulter à la mémoire de la victime, prétendant +qu'il fallait amnistier ces pauvres assassins et ne pas les exaspérer. +«Les amnistier, s'est écrié un autre député, M. de Lanjuinais; que MM. +les assassins commencent!» + +Cette fois, ce n'est pas moi qui me suis répété. + +Je vois entre parenthèses. (_Rires_); c'était cependant ce qui s'était +dit de plus raisonnable et de plus sérieux dans cette scandaleuse +réunion. + +Eh bien, supposons que la chose et l'homme en valussent la peine, que +je cherche et probablement trouve un mot, un terme, une formule qui +exprimerait combien a été odieux, absurde, criminel et bête le +discours de M. Pelletan. Supposons qu'un de ces jours, il recommence, +en vue d'une ignoble popularité, à proférer des élucubrations ou des +discours analogues, je n'hésiterai pas répéter le terme dont je me +serais servi si, du premier coup, il avait suffisamment exprimé ma +pensée. + +A ce propos, lors de l'horrible catastrophe de Saint-Étienne, deux +ingénieurs se sont fait intrépidement descendre dans le puits et en +ont été retirés plus d'à moitié morts. + +M. Basly, l'ex-cabaretier,--s'est écrié tout de suite que c'était la +faute des patrons et des ingénieurs.--On ne dit pas quelle part de ses +vingt-cinq francs il a donné pour les familles des victimes;--les +ministres Guyot et Constans se sont portés sur les lieux et, +lâchement, n'ont pas oser décorer les deux ingénieurs.--Quant aux +ouvriers, ce n'est pas ces deux hommes qui se sont si intrépidement, +si noblement dévoués pour les secourir,--qu'ils aimeront, qu'ils +écouteront, auxquels, le cas échéant, ils donneront leurs voix pour +les représenter à la Chambre: ce sera à M. Basly.--Eh bien, quand +j'aurai dit une fois que M. Basly, l'ex-cabaretier, l'entrepreneur, +l'impresario de grèves et d'émeutes est un animal dangereux, une bête +puante et enragée, surtout pour le malheur des ouvriers!--chaque fois +que reparaîtra M. Basly, je répéterai que M. Basly est un animal +dangereux et une bête puante et enragée, qu'il serait juste et +salutaire de jeter au fond d'un puits, en plein grisou, avec autant de +calme que le «divin» Homère répète et donne sans cesse à Achille le +nom d'Achille aux pieds légers [Grec: podas ochus]--et Agamemnon celui +de roi des hommes [Grec: anax andrôn]. + +Pour finir sur ce point, j'adresse mes remerciements à ceux qui ont +remarqué mes répétitions; car c'est une preuve qu'ils m'ont lu au +moins pendant deux fois. + +Quand le procès Boulanger sera fini,--s'il est destiné à finir, il y +en a un autre tout prêt--qui demandera moins de temps et moins de +peine à la commission et aux magistrats chargés de l'instruction. + +C'est celui de M. Constans, aujourd'hui ministre de l'intérieur. + +Lorsque Verrès revint de Sicile chargé de dépouilles, on ne le fit pas +consul. Cicéron dévoila ses forfaitures, ses concussions, ses +pillages, ses crimes de tous genres, et il dut disparaître. + +M. Constans, qui, il n'est plus permis d'en douter, depuis qu'on a +publié le rapport de Richaud, a joué au Tonkin le petit Verrès; pour +prix de ses déprédations, de ses exactions, a été choisi pour ministre +par M. Carnot. + +Le procès doit être fait non seulement à M. Constans, mais aussi à ses +collègues, qui connaissaient les rapports du malheureux Richaud;--et à +M. Carnot, qui n'ignorait pas les bruits qui couraient et qui sont +tellement confirmés aujourd'hui, que l'opinion publique, exaspérée, +commence à émettre des doutes sur le choléra qui aurait frappé +Richaud, à la mort duquel M. Constans avait tant d'intérêt.--Je ne +répète ce bruit que «sous toutes réserves», comme disent les journaux. + +M. Carnot est «honnête»; mais cela ne suffit pas, il faut qu'il ne +s'entoure que d'honnêtes gens;--sans cela, il manque essentiellement à +son devoir.--Cadet Roussel (ça, c'est encore une chose que j'ai déjà +dite et que je répète), Cadet Roussel était bon enfant, mais on +n'avait pas songé à en faire le chef d'une grande nation, le président +de la République française. + +Comment M. Carnot a-t-il pu choisir d'abord et conserver ensuite un +homme comme M. Constans, dont on peut dire avec vérité: + +Ce qu'il y a de plus propre dans sa vie, c'est d'avoir été vidangeur. + + +Ce n'était pas au moment où on appelait et attirait le monde entier à +Paris par les splendeurs de l'Exposition qu'il fallait lui présenter +un pareil ministère, comme spécimen de ce que peut produire la France +en honnêtes gens et en hommes d'État. + +Puisque que je suis «entré dans la voie des aveux», il n'en coûtera +pas davantage à mes lecteurs, à mes juges, de me pardonner une +infraction de plus. + +Je vais me «répéter», reproduire quelques courts passages d'un livre +que j'ai publié il y a une vingtaine années et qui a pour titre: ON +DEMANDE UN TYRAN. + +Ce livre contient des prédictions dont la plus grande partie ne s'est +déjà que trop réalisée. + +«On proclamait l'amnistie, et on allait en grande pompe recevoir aux +frontières et dans les ports tous les citoyens, tous les +«martyrs»;--ils «rentraient dans leurs droits», et étaient non +seulement électeurs, mais candidats acclamés plutôt qu'élus. M. +Gambetta n'était nommé qu'à une faible majorité.--On voyait pêle-mêle +entrer à la députation, d'abord tous les condamnés, déportés, etc., +puis les plus compromis des «socialistes», puis tous les piliers +d'estaminet, les orateurs de taverne, les forts au billard, etc.» + +On redémolissait la maison de M. Thiers, on supprimait _le +Rappel_,--on donnait des avertissements à _la République française_, +le _Journal officiel_ s'appelait _la Carmagnole_, on élevait des +statues aux martyrs de la Commune, assassinés par les Versaillais,--la +propriété étant décidément le vol, on faisait rendre gorge aux +propriétaires. + +Mais bientôt ce ministère était déclaré traître et l'Assemblée +réactionnaire:--nouvelle dissolution,--nouvelles élections,--avènement +d'une nouvelle couche sociale. + +Entrent alors à l'Assemblée, les souteneurs de filles, les marchands +de chaînes de sûreté,--les croupiers des trois cartes,--les _victimes_ +de la police correctionnelle et les _martyrs_ de la cour d'assises. + +Le ministère se compose de _Polyte_, de _Gugusse_ et d'un fils naturel +de _Troppmann_;--on déclare _Ça ira_ l'air national,--mais ce +gouvernement est bientôt à son tour traité de réactionnaire, _Polyte_, +_Gugusse_ et _Troppmann fils_ se trouvent bien au pouvoir, s'y +défendent par la force et se déclarent triumvirs. + +Alors,--de mon rêve,--je ne me rappelle qu'une confusion de gâchis, de +boue et de sang, des fuites, des exils, des pillages, des incendies, +des pendaisons, des têtes coupées. + +Puis je vis les murs de Paris couverts d'affiches: + + ON DEMANDE UN TYRAN + +et il se trouve qu'un tyran régnait sur la France; venait-il d'en +haut, venait-il d'en bas? Je l'ignore, les rêves sont parfois aussi +incohérents, aussi invraisemblables que la vie. + +Toujours est-il que celui-ci régnait,--qu'on lui obéissait... + +Voici le discours qu'il avait prononcé le premier jour de sa prise de +possession: + +«Tas de coquins d'un côté, tas d'imbéciles et de jobards de l'autre. + +»Trois fois vous avez fait semblant de vous mettre en +république;--pour cette troisième fois, comme pour les deux autres, +alliés et disciplinés pour l'attaque, pour les surprises, en y +ajoutant l'assassinat, le vol et l'incendie... + +»Vous vous séparez, vous vous quittez, vous vous «engueulez», vous +vous menacez au moment de la curée. + +»Puis, d'excès en excès, de sottises en sottises, d'abus en crimes, +vous avez inspiré à tous les honnêtes gens la terreur, le dégoût et +l'horreur de la République, dont vous vous dites les apôtres, et vous +l'avez tuée pour la troisième fois. + +»Tas de coquins, tas d'imbéciles et de jobards. + +»La liberté! + +»Ah! mes gaillards, c'est un nom que vous avez sottement donné au +changement de despotisme. + +»La liberté! c'est un vin trop pur et trop généreux pour vos pauvres +têtes:--vous naissez gais, à moitié ivres, il n'en faut pas beaucoup +pour vous achever. + +»La liberté! c'est le pain des forts, des justes et des vertueux. A +bas les pattes!--à bas les gueules! + +»La liberté,--la sainte liberté,--vous ne la connaissez seulement +pas;--vous ne vous croyez libres que quand vous êtes oppresseurs. + +»Résignez-vous à m'obéir; n'essayez pas de résistance, vous savez bien +que vous n'êtes pas braves;--vous savez bien que vous avez laissé ou +plutôt fait tuer en les abandonnant le très petit nombre de +républicains et le nombre plus grand de dupes, derrière lesquels vous +vous abritiez... + +»La France s'est dégoûtée de son bonheur,--la mode d'être heureux a +cessé à la suite d'une maladie. + +»Cette maladie vient de trop parler et de trop écouter parler. + +Pour sauver le pays d'une ruine complète,--il est nécessaire +d'appliquer une malédiction énergique, et, me conformant à l'exemple +d'un autre tyran, mon prédécesseur chez les Grecs: «Il condamne Sparte +à servir, Athènes à se taire.» + + _Lacedæmon servire jubet, Athenas tacere._ + +»J'ordonne un silence complet pendant un an; pendant cette année, +chacun remettra dans son esprit un certain ordre logique qui consiste +à penser avant de parler,--ordre qui s'était misérablement +interverti:--le Français s'était accoutumé à lire, tous les matins, +dans les journaux, ses opinions et ses pensées toutes faites pour la +journée, comme son pain tout cuit;--son esprit, faute d'exercice, est +devenu paresseux, puis s'est ankilosé et atrophié... + +»Au bout d'un an de ce règne du silence, nous verrons s'il convient de +le modifier ou de le prolonger. + +»Tas de coquins d'un côté,--d'imbéciles et de jobards de l'autre.» + + +Ainsi, je prophétisais, il y a vingt ans;--mais alors--je n'osais +prédire ce qui allait arriver et le point où nous sommes aujourd'hui +que sous la forme d'un rêve. + +Et voilà que nous y sommes. + + +Il vient de mourir à Versailles une femme pour laquelle je professais, +depuis un demi siècle, et je professe encore au delà de la tombe, une +profonde et respectueuse affection. + +C'est la duchesse d'Elchingen. + +Je me suis demandé pourquoi la perte des gens que j'aime me cause +aujourd'hui un chagrin plus calme, moins poignant qu'autrefois; +serait-ce que mes sensations sont devenues plus obtuses et que je suis +un peu mort moi-même?? Non,--c'est que, dans la première moitié de la +vie, alors qu'on peut espérer ou craindre encore de nombreux jours, la +mort des gens aimés vous inflige une longue séparation,--tandis qu'à +l'âge que j'ai aujourd'hui, on se sent plus près des morts que des +vivants; que, d'ailleurs, nous voyons la mort de près, la regardons +bien en face, voyons, comme des fantômes, se dissiper les mystérieuses +terreurs--et sommes convaincus qu'après tout ce n'est pas un grand +mal, ou plutôt que c'est une délivrance pour presque le plus grand +nombre. + +C'est vers 1843 que j'ai connu la duchesse d'Elchingen; depuis un peu +plus de deux ans, je venais de découvrir Saint-Adresse après Étretat, +et mes bavardages, et aussi la réputation que m'avait fait Étretat de +me connaître en beaux paysages, commençaient à mettre Sainte-Adresse à +la mode. + +Le colonel d'Elchingen avait amené toute sa famille à Saint-Adresse, +me l'avait recommandée et était retourné à son régiment; c'était une +charmante famille;--la duchesse avait été, était encore une des femmes +les plus belles, les plus aimées, les plus respectées de la cour des +Tuileries, fort attristée depuis la mort du duc d'Orléans. + +D'un premier mariage avec le baron de Vatry, elle avait un fils, +Edgard de Vatry, alors âgé d'une douzaine d'années, et, du second +mariage, Michel, qui n'avait que huit ou neuf ans, et la toute petite +Hélène, filleule de la duchesse d'Orléans, qui en avait à peine quatre +ou cinq; puis Henry Souham, à peu près de l'âge de Michel;--à la mort +de Henry Souham, frère de madame d'Elchingen, capitaine des lanciers, +le duc et la duchesse avaient adopté son fils et l'élevaient avec +leurs enfants, d'une affection si égale, qu'à moins d'être initié, on +le croyait un de leurs enfants. + +La duchesse avait encore auprès d'elle une nièce qu'elle maria plus +tard;--musicienne et pianiste habile, elle ajoutait un grand charme +aux soirées, avec des mélodies rapportées d'Afrique pour le régiment +de son oncle, qui faisait d'assez grands frais pour sa musique +militaire. + +Le colonel d'Elchingen, second fils du maréchal Ney, était un des plus +beaux soldats que j'aie vus.--Reçu à l'École polytechnique en 1821, +mais n'ayant pas pu y entrer à cause de son nom, il avait été prendre +du service en Suède auprès de Bernadotte, où il était devenu capitaine +d'artillerie; mais, en 1830, il rentra en France et fut nommé +capitaine de cavalerie; il fit la campagne d'Anvers et les trois +campagnes d'Afrique comme aide de camp du prince royal. Aussitôt qu'il +avait quelques instants de liberté, il accourait à Sainte-Adresse et y +passait quelques jours. + +Les enfants était lâchés comme des jeunes chevaux en liberté au bord +de la mer, et le professeur des garçons passait je crois plus de temps +à jouer avec eux qu'à leur donner des leçons. + +J'aime--surtout aujourd'hui--à me rappeler certains détails et +certaines circonstances de ce temps-là, où toute cette belle famille +était heureuse et ignorante et imprévoyante de l'avenir. + +Les pauvres n'avaient pas besoin de chercher madame d'Elchingen, +c'était elle qui les cherchait;--elle s'occupait aussi de mettre +ordre, par ses relations à Paris, à des injustices, à des +passe-droits;--elle savait consoler les affligés, soigner et +encourager les malades. + +Si aujourd'hui, à Sainte-Adresse, où il n'y a plus que les enfants et +les petits-enfants de ceux qui y vivaient alors, vous parliez de +madame d'Elchingen, peut-être ne comprendrait-on pas tout de suite; +mais, si vous disiez: «Vous souvenez-vous de _la bonne duchesse_? +personne n'hésiterait.» + +Elle était assez mal logée, et, comme elle revint plusieurs étés de +suite, il ne manquait pas de maisons plus «confortables» qu'on lui +offrait et qu'on l'engageait à prendre;--mais elle refusa toujours de +changer de résidence, en disant: «Je ne peux pas, ça ferait trop de +peine à ces pauvres gens qui me louent leur maison.» + +Pour penser à quel point les enfants étaient heureux de +courir, de barboter,--je me rappelle qu'un jour madame Isidore +Geoffroy-Saint-Hilaire, qui était installée aux bains de Frascati au +Havre, vint avec ses enfants faire à Sainte-Adresse une visite à +madame d'Elchingen; elle s'excusa du costume «à peine présentable de +ses enfants».--«Attendez un instant, dit la duchesse, qu'on me cherche +toute la troupe.» Ils arrivèrent couverts de sable, trempés d'eau, +etc. On avait dû tirer Michel par les pieds pour le faire sortir d'un +souterrain qu'il était en train de creuser dans le sable et la +«tangue» de la mer, barbouillé de vase et des algues dans les +cheveux;--Hélène avait voulu suivre son frère et était déjà entrée au +commencement du souterrain, Edgard et Henry n'étaient pas en meilleur +état. + +Quant aux enfants d'Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire,--dont l'un est +aujourd'hui avec grand succès, directeur du Jardin d'acclimatation à +Paris,--je me rappelle qu'allant un jour voir leur père au Muséum, je +trouvai dans une chambre les enfants jouant et se roulant avec de +jeunes lionceaux nés au Jardin des plantes. + +Un jour, la duchesse voit au bord de la mer une femme qui pleurait; +elle s'approche d'elle, et, d'une voix compatissante, lui dit: + +--Qu'avez-vous, ma pauvre femme? + +--Pourquoi m'appelez-vous pauvre femme? répondit l'affligée; qui vous +a dit que je suis pauvre;--je ne suis pas pauvre, je suis +propriétaire, et vous voyez ma maison d'ici. + +--Excusez-moi, dit madame d'Elchingen; je vous voyais pleurer, j'ai +pensé que vous aviez du chagrin, et j'aurais voulu vous donner +quelques consolations, et peut-être vous aider en quelque chose. + +--Oui, je pleure, c'est vrai, parce que mon fils, qui est au service, +devait avoir un congé pour venir me voir et qu'on lui a refusé. + +--Ah! votre fils est soldat? + +--Qui vous dit qu'il est soldat?--Mon fils n'est pas soldat,--il est +sergent. + +--Pardonnez-moi, je n'ai pas voulu vous offenser, au contraire; c'est +un beau titre que celui de soldat;--mon mari est colonel, et, en +parlant de lui, je dis: «Il est soldat.» + +Enfin, elle réussit à calmer cette revêche personne, écrivit à Paris, +obtint le congé désiré, et ensuite fit recommander le sergent à son +colonel. + +Elle avait fait rapprocher un douanier de ses parents très vieux, qui +avaient besoin de lui;--un autre douanier qui avait quelque faveur ou +quelque justice à obtenir lui écrivit: + + +«Madame, + +»On sait combien vous aimez les douaniers, c'est pourquoi je +m'adresse à vous, etc.» + +Un matin, elle me fait appeler et me dit: + +--Mon mari m'a dit: «Je ne veux pas que, vous et les enfants, vous +alliez sur la mer en mon absence. + +»Cependant, si ces enfants, vous forçaient de manquer à l'ordre, en +voici un autre.--Mais celui-là,--il est de rigueur et inflexible. + +»Si vous allez à la mer, n'y allez pas sans Karr. Eh bien, j'en suis à +ce second ordre; voulez-vous nous mener promener? + +--Je ferai mieux, je mettrai ce soir mes _trois-mailles_ à la mer, et, +demain matin, nous irons les lever ensemble. + +Le lendemain, en effet, tout le monde s'embarque; mais nous n'étions +pas encore à nos filets, tendus assez au large, que la pauvre duchesse +fut prise d'un tel mal de mer, qu'après une lutte héroïque, elle fut +forcée d'avouer ce qui se manifesta dans des conditions si affreuses +que je lui dis: + +--Madame, je ne puis en ce moment vous rendre qu'un service, ne vous +faire qu'un plaisir, c'est de m'éloigner de vous et de disparaître. + +Je criai à mon matelot: + +--Toi, à terre, et bon train. + +Et, piquant tout habillé une tête dans la mer, je m'en allai à la +nage sur un point différent de celui où elle allait aborder;--puis je +courus chez elle chercher sa femme de chambre, qui vint la recevoir et +la fit entrer dans ma cabane jusqu'à ce que le mal fût calmé. + +--Je savais bien que je serais malade, dit madame d'Elchingen, +seulement je ne croyais pas l'être autant. Mais les enfants en avaient +tant d'envie! + +--Voilà, disait, quelques jours après, mon matelot Buquet, voilà des +gens qu'il est agréable de mener promener; vous ne savez pas tout ce +qu'elle a donné à ma femme et à mes enfants! + +Un jour qu'on avait envoyé des livres de contes aux quatre enfants, +Michel me dit: + +--Vous devriez bien nous faire les fées de la mer. + +J'avoue que je n'y pensai plus, et ce n'est que bien longtemps après +que Hetzel, l'éditeur de l'excellent _Magasin illustré_, me demandant +un conte, je me rappelai les «Fées de la mer».--Mais Michel était +alors général, et je n'osai pas le lui dédier. + +Qu'est devenue cette famille, alors si heureuse? + +La révolution de 1848, qui avait trouvé d'Elchingen colonel du 7e +régiment de dragons s'empressa de le mettre à l'écart;--puis en 1851, +le président le fit général de brigade, et il fut choisi pour +commander une brigade de grosse cavalerie, lors de la guerre d'Orient; +mais il mourut du choléra en arrivant à Gallipoli. + +Son fils Michel Ney est mort d'une mort terrible et mystérieuse, au +moment où, déjà général de brigade, il allait être promu +divisionnaire--à quarante-quatre ans;--il avait vingt-sept ans de +service, dix-neuf campagnes, six citations à l'ordre de l'armée, cinq +blessures. + +Henry Souham est mort d'une attaque d'apoplexie, lieutenant-colonel de +cavalerie, chevalier de la Légion d'honneur. + +Edgard de Vatry, obligé de quitter le service à la suite de douleurs +incurables gagnées à la dernière guerre, s'est donné la tâche de +traduire en français et de publier un ouvrage très célèbre en +Allemagne, du général de Clausevitz:--_Théorie de la grande +guerre_.--Cet ouvrage, commencé, dit-il, sans autre intention que de +tromper ses regrets en continuant à s'occuper des choses du métier, a +demandé treize ans d'un travail de traduction, et a reçu de l'Académie +un prix Montyon, comme ouvrage d'utilité publique. + +Quant à Hélène, l'enfant que j'avais plus d'une fois rapportée sur un +bras à la maison de sa mère et qui annonçait une grande beauté, +promesse qu'elle a dit-on tenue,--je ne l'ai jamais revue;--elle a +épousé le prince Nicolas Bibesco, élève de l'école Polytechnique, +officier de la Légion d'honneur, chef d'escadron en France, au titre +étranger,--ayant fait la campagne de 1870 comme aide de camp du +général Trochu, et aujourd'hui membre de la Chambre des députés de +Roumanie. + +Hélène est mère de trois ou quatre beaux enfants. + + +_P.-S._--Au livre III de l'_Énéide_, Virgile fait un récit qu'on peut +appliquer à notre situation. Les Troyens débarqués se préparent, +étendus sur des lits de gazon, à savourer un repas dont ils ont grand +besoin. Mais tout à coup du haut de la «montagne», _de montibus_, les +harpies fondent sur eux d'un effroyable vol, battant bruyamment des +ailes et poussant des cris sinistres; elle se jettent sur leur +nourriture, l'emportent, souillent tout de leur contact immonde, et +mêlent à leurs cris d'insupportables et fétides odeurs:--_Contacta +omnia foedunt_. + +Mais peut-être cette comparaison empruntée au grand poète est-elle +trop noble pour la circonstance;--nos maîtres ne ressemblent-ils pas +davantage à ces fripouilles qui, sur le point d'être chassés d'un +«garni» qu'ils ont sali sans jamais payer le loyer, «déménagent à la +cloche de bois», c'est-à-dire s'en vont par la fenêtre, emportant les +meubles du logeur, brisant les vitres, arrachant les tentures, etc. + +C'est ainsi qu'avant de partir ils ont achevé de déshonorer et de +détruire la «Légion d'honneur»; le gendre de M. Grévy vendait les +décorations, mais au moins il les vendait cher;--ceux-ci en ont fait +une monnaie de billon pour payer ou acheter de petits services et +donner des pourboires à leurs complices «subalternes». Le _Journal +officiel_ vient de publier une liste de décorations qui, dit le +_Figaro_, ne tiendrait pas dans les seize colonnes de ce journal. + +M. Carnot sera-t-il assez «innocent», assez complice de M. Boulanger +pour affronter les élections avec le ministère actuel? + +Beaucoup voient déjà le brav' général président de la République, +qu'il aura de son mieux tant contribué à détruire.--Quelque chose +comme le gardien de Pompéi ou d'Herculanum. + +Le cas échéant, il est difficile de prévoir, il sera curieux de voir +le premier ministère du président Boulanger;--par allusion au coup de +1852, ça manque totalement de Morny;--ça aussi je l'ai dit, et je le +répète. + + + + +PANORAMA DU SIÈCLE + + +Rien n'est plus laid, plus absurde, plus bête, plus contraire à toute +idée de justice qu'un procès politique. + +On y voit des vaincus jugés par des vainqueurs, qui viennent d'avoir +grand'peur et en ont encore un peu. + +Il est incontestable que le général Boulanger et ses amis conspirèrent +et conspirent encore pour s'emparer du pouvoir et de toutes ses +douceurs, blandices et petits profits;--mais ils ont été jugés par des +gens qui conspirent pour le garder après avoir antérieurement conspiré +pour le prendre, et ont conspiré hier avec le même Boulanger contre +lequel ils conspirent aujourd'hui comme il conspire contre eux. + +«Il n'y a pas, dit J.-J. Rousseau, de gouvernement si sujet aux +guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique, +parce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortement et si +continuellement à changer de forme.» + +Sous un gouvernement monarchique,--solidement appuyé sur les lois, sur +l'ancienneté, personne ne peut rêver de le renverser pour prendre sa +place,--et les ambitions ne peuvent s'agiter qu'au-dessous de lui et à +une certaine hauteur;--mais sous un gouvernement où on a vu la royauté +exercée par le vieil avocat Grévy, par tel petit journaliste comme +Yves Guyot, par tel vidangeur malheureux comme M. Constans, chacun se +dit: «Pourquoi pas moi!»--Et on met en usage pour les remplacer les +procédés qu'eux-mêmes ont employés pour se jucher au pouvoir. + +Dans cette circonstance du procès Boulanger, la droite du Sénat s'est +conduite avec une adresse incontestable:--elle n'a voulu ni condamner +ni absoudre le «brav'général»; elle a laissé les soi-disant +républicains et les soi-disant révisionnistes se gourmer entre +eux;--le général a été condamné, les juges ont été pas mal +déshonorés;--cela pourrait se représenter, s'illustrer par deux rats +dans une cage qui se battent, se mordent, se déchirent, se mangent si +bien, qu'il finit par ne rester que les deux queues. + +Oui, tant que nous conserverons cette forme de gouvernement soi-disant +démocratique, nous serons en guerre civile perpétuelle,--nous verrons +les acteurs se battre derrière la toile à qui aura les grands rôles, +et la pièce ne se jouera pas,--jusqu'à ce que les sifflets et les +pommes cuites aient eu raison des histrions. + +Notez que le niveau des ambitions politiques va toujours descendant et +s'abaissant;--autrefois, du temps de Richelieu, de Mazarin, du +cardinal de Retz,--c'était l'orgueil, la vanité qui étaient en +jeu;--on voulait le «pouvoir», on voulait dominer;--aujourd'hui, ce +qu'on veut, c'est le profit, on veut l'argent, on veut s'enrichir, on +n'est pas ambitieux, on est avide,--ce n'est pas moins dangereux, ce +l'est plus et davantage, parce que le nombre des compétiteurs est plus +grand, mais surtout c'est beaucoup plus laid. + +Cette forme de gouvernement est tellement antipathique au caractère +français qu'elle a notablement altéré et détérioré ce caractère, un +peuple autrefois bon, bienveillant, chevaleresque, heureux et +gai,--est devenu haineux, avide, malheureux et triste. + +Jean-Jacques Rousseau disait: «La démocratie n'est possible que dans +un État très petit, où chaque citoyen puisse aisément connaître tous +les autres;--une grande simplicité de moeurs, peu ou point de luxe.» + +Le prince de Ligne disait: «Je n'aime les républicains que dans +l'eau,--une petite île entourée par la mer,--au moins la liberté ne +peut gâter les autres pays,--et, alors, on pourra essayer et voir +comme ça marcherait en petit,--sauf à vérifier si, en agrandissant +l'échelle, la chose serait possible.» + +On est de tempérament si peu républicain en France que, après s'être +servi de certaines maximes pour grimper au pouvoir, c'est la première +chose dont on se débarrasse aussitôt qu'on est arrivé, parce qu'il n'y +a point moyen de gouverner avec ces maximes;--ainsi l'absolue +souveraineté du peuple--rend inutiles et inapplicables toutes les +lois;--que devient l'arrêt du Sénat qui déclare le général Boulanger +inéligible--quand le peuple est le maître d'élire Boulanger et de +casser le Sénat? + +Nous disions tout à l'heure que les conspirations sont aujourd'hui des +affaires;--voyez la conspiration de Boulanger contre Carnot, +Constans, Yves Guyot, Freycinet, etc.,--et la conspiration de ceux-ci +contre Boulanger. + +Boulanger a des actionnaires,--les grosses sommes d'argent dont il +dispose en sont une preuve irréfutable; les actionnaires, «les gogos» +qui fournissent l'argent comptent bien rentrer dans leurs fonds avec +d'honnêtes ou de déshonnêtes bénéfices. + +D'autre part, Freycinet, Constans, etc., prennent pour actionnaires +tous les Français, tous les contribuables,--et cela sans les +consulter, malgré eux;--leurs louis d'or et leurs pièces de cent sous, +produits par leur travail, deviennent des projectiles contre +Boulanger. + +J'ai raconté autrefois l'histoire d'un voyageur qui rencontre deux +Hurons accroupis et jouant avec des cailloux à un jeu de hasard,--il +les regarde et finit par prendre, sans savoir pourquoi, intérêt à un +des deux joueurs;--la partie terminée, il félicite le gagnant pour +lequel il avait fait des voeux et s'enquiert de l'enjeu. + +Homme blanc, lui dit un des «Peaux-Rouges», en te voyant venir de loin +nous avons joué à qui te mangerait, et c'est moi qui aurai cette joie. + +C'est l'histoire du peuple français s'intéressant à telle ou telle +coterie,--et pariant pour elle,--Constans ou Boulanger;--quel que +soit le gagnant, il sera mangé. + +Pas de démocratie--sans ostracisme,--les vertus y sont aussi +inquiétantes que les vices;--faute d'être assez grands, les démocrates +doivent diminuer les plus grands qu'eux au moins de la tête,--il faut +exiler Alcibiade et faire mourir Socrate--et bannir Aristide, parce +que cela ennuie de l'entendre appeler le juste; ça n'est pas joli, +mais c'est comme ça,--cela a, cependant, souvent des mérites; entre +autres, celui de nous épargner l'écoeurant spectacle d'un semblant de +justice et des réquisitoires de cancans, de potins, de ramages,--de +_on-dit_,--il _paraît_,--on _croit que_--comme l'oeuvre de M. de +Beaurepaire, qui a l'air d'avoir été tricotée par une vieille +portière. + + +Nous allons un peu jaser, si vous le voulez bien, du +_Panorama-histoire du siècle_. + +Je dois commencer par remercier MM. Stevens et Gervex de ne pas avoir +oublié dans leur intéressant ouvrage--un homme qu'à tout autre, il +était facile et permis d'oublier; un homme qui a toujours vécu loin de +tout et de tous,--qui n'a jamais fait partie de rien,--qui ne s'est +jamais affilié ni à un parti, ni à une école, ni à une secte, ni à +une coterie, et qui n'est pas même gendelettres. + +Ce devoir accompli avec justice et plaisir,--je vais parler du +panorama: + +Tout le monde est d'accord sur la grandeur et la noblesse de l'idée, +sur l'habileté, l'intelligence, le goût avec lesquels les personnages +sont groupés,--sur la frappante ressemblance d'un si grand nombre de +portraits, sur les brillantes et rares qualités de l'exécution. + +Cette oeuvre présentait deux grandes difficultés: la première, de +n'oublier aucun de ceux qui avaient droit d'y figurer;--la seconde, de +ne pas se laisser influencer et circonvenir par des importunités, des +obsessions, des exigences, des camaraderies, des pressions, pour +donner à certaines personnes dans le panorama une place qu'elles n'ont +pas occupée ou n'occupent pas dans le siècle ni même dans la vie,--de +gens qui n'existent que dans le panorama, et qu'il s'agissait non de +reproduire, mais de produire. + +Nous allons commencer par le premier point--et signaler aux éminents +auteurs de l'oeuvre quelques oublis involontaires, quelques +erreurs--qu'il leur sera facile de réparer;--aussi et tout à l'heure, +nous leur en dirons les moyens; probablement je me contenterai +d'avoir indiqué le second point. + +Je commence par une critique,--l'homme chargé, une baguette à la main, +d'énumérer les personnages,--l'homme chargé de la préface, de la +notice, de la brochure explicative,--n'aurait pas dû être un +homme se mêlant de politique, affilié, qui plus est, à une +coterie;--cette exhibition ne pouvait être faite qu'avec une complète +impartialité,--une parfaite sincérité, comme les peintres en donnaient +si bien l'exemple; cette notice devait être une notice comme le +promettait son titre, et non une oeuvre de politique boursouflée. + +Elle devait s'adresser à tous les visiteurs du panorama et ne pas +imposer des opinions, des appréciations qui ne seront acceptées que +par un petit nombre. + +M. Reinach--lui, je crois d'ailleurs, figure parmi les illustrations +du siècle,--déclare Necker _probe et austère_;--eh bien, tout le monde +n'est pas d'accord sur le droit à ces épithètes du financier genevois. + +Il eût fallu désigner au moins avec respect Louis XVI, qui va être +assassiné par un semblant de justice et ne pas dire, en croyant faire +de l'esprit: «Louis XVI, bon, doux et gros.» + +Il ne fallait pas appeler «l'Autrichienne» cette reine assassinée, +comme son époux, après avoir été l'idole des Parisiens. Il ne fallait +pas appeler «la Belle dame» madame de Lamballe, aussi assassinée et +dont le cadavre fut si odieusement profané. + +Il fallait dire comme MM. Gervex et Stevens: + +Le roi Louis XVI--la reine Marie-Antoinette--la princesse de Lamballe. + +Voici David; M. Reinach constate qu'il a peint avec le même talent--et +Marat et Napoléon Ier,--qu'il a été républicain farouche et +humble courtisan;--et, voulant ajouter une épithète au nom du +peintre,--l'auteur de la notice tombe malheureusement,--quand il avait +tant d'adjectifs à sa disposition, sur l'épithète la moins juste, la +moins appropriée au sujet,--il l'appelle peintre _impeccable_. + +Il paraît que c'est son mot pour les peintres;--il appelle également +_Ingres l'impeccable_.--Décidément la peinture n'est pas généreuse +pour lui en adjectifs;--il appelle Horace Vernet le «fantassin de la +peinture»; peut-être n'a-t-il jamais vu les magnifiques chevaux de +front s'élancer hors du cadre de la Prise de la Smala d'Abdel-Kader; +pourquoi «fantassin», ce peintre qui aimait tant les chevaux et en a +fait tant de chefs-d'oeuvre? + +Pourquoi _Berlioz_ est-il appelé _divin_ au milieu d'Auber, d'Halévy, +d'Adam sans épithètes? + +Quant à _Daguerre_ «qui arrache à la nature ses secrets», nous en +reparlerons tout à l'heure, à MM. Gervex et Stevens. Décidément, c'est +une grande difficulté, que M. Reinach surmonte rarement, que de +s'imposer le devoir de mettre une adjectif à chaque nom. Ainsi, il +appelle les esprits riants, les plus gais, les plus doux de notre +temps--le _sombre_ Gérard de Nerval, et Morny également était loin +d'être un homme _sombre_, quoi qu'en dise l'auteur de la notice. De +même,--Victor Hugo n'est pas un «républicain vaincu», nous en +reparlerons également tout à l'heure, lorsque je m'adresserai à MM. +Gervex et Stevens. + +De quel droit M. Reinach--aux acheteurs de la brochure qui veulent +simplement qu'on leur désigne les si nombreux personnages du +panorama--prétend-il leur donner, leur imposer des appréciations comme +celle-ci: + +«Le grand Gambetta et M. de Freycinet--font sortir des armées de terre +et les organisent.» + +Tandis que beaucoup de visiteurs de panoramas--ont leur opinion faite +sur ces deux dictateurs,--auxquels--Thiers a reproché publiquement +d'avoir, par leur incapacité et leur outrecuidance, coûté à la France +la moitié de ses pertes en hommes, en territoire et en argent. + +MM. Stevens et Gervex--se contentent de dire: «Voici Gambetta, voici +M. de Freycinet,»--et tout le monde est d'accord pour applaudir le +talent des artistes. + +M. Reinach--annonce que «la France renaît et étonne le monde par la +rapidité de sa régénération, par le règne de la liberté». + +Eh bien, il est des gens qui ne voient pas ni liberté ni régénération, +sous le gouvernement de MM. Constans, Rouvier, de Freycinet, etc., et +au moins une grande partie du monde s'étonne du degré d'abaissement où +ce grand et noble pays est tombé. + +Ce que les acheteurs de cette notice demandent, c'est un catalogue +explicatif,--une notice pour reconnaître une figure,--et non des +opinions toutes faites sur les hommes et sur les choses, et non les +opinions et les idées de M. Reinach. + +Depuis quelque temps, il est à la mode d'assigner à Victor Hugo une +place plus haute et plus large encore, dans l'histoire du siècle, que +celle qui lui appartient légitimement, et qui déjà est bien belle. +Cette apothéose est due en très grande partie au zèle et à +l'enthousiasme nouveau des républicains et soi-disant républicains, +qui l'accablaient de tant d'injures et d'avanies en 1828, lorsqu'il +était légitimiste; en 1830, lorsqu'il était orléaniste; en 1848, +lorsqu'il était bonapartiste;--je me rappelle qu'en 1830, et 1848, _le +National_, qui était alors à la tête du parti républicain, ayant +découvert que Victor Hugo était vicomte disait: «Il ne manquait à M. +Hugo que ce ridicule.» + +Je répondis au _National_: «Soyez plus indulgent, ce n'est pas sa +faute, c'est de naissance.» + +Et combien connaissez-vous de gens ayant assez de modestie ou +d'orgueil pour laisser trente ans au hasard, qui vous l'a fait +découvrir, la révélation de cette _tare_? + +Victor Hugo est un grand poète, un très grand poète, un des grands +poètes dont s'honore la France;--mais il n'est que cela.--Certes c'est +beaucoup, et cela assigne une haute place et fait une belle destinée. + +Mais ce ne fut jamais ni un caractère, ni un philosophe, ni un grand +homme. + +Lamartine--qui n'a droit qu'au second rang comme poète, en 1848, de +grand poète monta grand homme et héros. + +Pour expliquer, pour justifier toutes les mobilités opposées des +principes et des opinions de Victor Hugo, il faut comparer la nature +de son génie à un beau lac dont les eaux limpides réfléchissent comme +un miroir, les arbres et les palais qui l'entourent devant, derrière à +droite et à gauche--et aussi le ciel et les formes changeantes des +nuages qui voguent dans l'azur, et les splendides couleurs de l'aurore +et du couchant--le tout avec calme inconscience, sans préférence et +sans choix. + +Causons maintenant avec MM. Stevens et Gervex. + +Vous avez représenté M. Daguerre comme l'inventeur de la photographie, +de l'héliographie, etc. + +Eh bien, on vous a trompés.--M. Daguerre n'est nullement +l'inventeur--et voici l'histoire irrécusable de l'inventeur; + +L'inventeur est M. Nicéphore Niepce--qui avait obtenu les premiers +résultats.--M. Daguerre, qui faisait des recherches à ce sujet, abusa +de la candeur, de la naïveté d'un homme de génie--et l'amena à +l'associer avec lui, sous prétexte de perfectionnements alors inconnus +et des avantages que lui donnait sa position pour propager +l'invention.--Voici, du reste, le traité qui fut fait entre eux. + +Article premier.--Il y aura entre MM. Niepce et Daguerre une société +sous la raison Niepce et Daguerre pour coopérer aux perfectionnements +de la découverte inventée par M. Niepce et perfectionnée par M. +Daguerre. + +Art. 2.--M. Niepce apporte son invention et M. Daguerre une nouvelle +combinaison de chambre noire, ses talents et son industrie, et les +bénéfices seront partagés entre M. Niepce pour son invention et M. +Daguerre, pour ses perfectionnements. + +M. Daguerre, grâce à la protection d'Arago, qu'il trompa,--se +substitua à Niepce,--qui mourut ruiné.--M. Daguerre escroqua la gloire +et aussi les profits, la rosette d'officier de la Légion d'honneur, et +je crois, une pension. Je ne sais par quelle finesse, quelle influence +il obtint du fils de Niepce, malgré les conventions formelles du +traité,--peut-être pour un peu d'argent à l'héritier sans +héritage--l'autorisation de donner son nom de Daguerre à l'invention +de Niepce. + +Voilà donc une figure à changer--et vous ferez justice. On vous a +laissé oublier Frédéric Sauvage l'inventeur des hélices;--moi qui ai +eu l'honneur de défendre Sauvage contre l'oppression et d'être son +hôte pendant deux ans dans ma petite maison de Sainte-Adresse, je +sais ce qu'il y a subi et courageusement supporté de luttes, de +mauvais vouloir, de tentatives d'escroquerie--de misères. + +On vous a laissé oublier Pradier, le grand sculpteur, dont on disait +alors que c'était Praxitèle ayant changé la dernière syllabe de son +nom, et aussi Carrier-Belleuse. + +Gudin, le grand peintre de marine dont tant de tableaux sont à +Versailles. + +Ary Scheffer,--l'auteur de _Saint Augustin et Sainte Monique_, de +_Francesca de Rimini_,--les _Femmes souliotes_, etc. + +Scheffer, que le duc d'Orléans allait familièrement visiter dans son +atelier.--Un jour, le fils de Louis-Philippe venant le voir, fut +arrêté par le portier. «Monsieur, vous allez chez M. Scheffer?--Oui, +mon ami.--Est-ce que vous auriez la complaisance de lui monter son +pantalon, qu'il m'a donné à raccommoder, et faute duquel vous allez le +trouver au lit?--Très volontiers.» Et le duc porta le pantalon. + +Les deux Johannot,--qui ont _illustré_ de si charmants dessins toutes +les oeuvres du romantisme:--Walter Scott et Cooper, _Faust_, de +Goethe, Molière, _Don Quichotte_, _le Diable Boiteux_, _Paul et +Virginie_ et des tableaux dont plusieurs sont à Versailles; je +relèverai d'Alfred,--l'_Entrée de Mademoiselle de Montpensier à +Orléans_,--_Saint Martin donnant la moitié de son manteau à un +pauvre_,--_Don Juan naufragé_, etc. Et de Thony, le _Fleuve +Scamandre_,--l'_Enfance de Duguesclin_,--_Un soldat auquel une femme +donne à boire_. + +Quant au magnifique tableau d'après le roman de Walter Scott--_la +Marée d'équinoxe sur la falaise_--je ne sais plus de qui il +était;--peut-être des deux, car ils travaillaient souvent +ensemble--c'étaient de vrais frères. + +Raffet, le peintre militaire de tant de talent; Montgolfier, dont le +nom est attaché à l'invention des aérostats, appelés longtemps +montgolfières. Parmentier, l'introducteur de ce pain tout fait appelé +pomme de terre--et qu'on a appelé parmentière tant que le légume +précieux ne fut pas adopté,--malgré la protection de Louis XVI, qui +porta tout un jour à la boutonnière un bouquet de fleurs violettes de +ce tubercule. + +Vous avez oubliez les Roqueplan. + +L'aîné, peintre si gracieux, l'auteur du _Lion amoureux_ et du +_Cerisier_ de Jean-Jacques. + +Le second, le Parisien par excellence,--le fondateur du _Figaro_. + +En même temps que vous faisiez les portraits de Béranger, de +Désaugiers et de Pierre Dupont, vous négligiez celui de Frédéric +Bérat, le premier qui publia tant de romances et de chansons, dont, +le premier après Jean-Jacques Rousseau, il faisait les paroles et la +musique: _Ma Normandie_,--_la Lisette de Béranger_,--_Viv' la joie et +les pomm's de terre_;--_Monsieur l'écrivain_, etc. + +Et Gustave Nadaud,--qui agrandit le cadre de Bérat par une douce +philosophie,--auteur également des paroles et de la musique,--de +_Cheval et Cavalier_, de _la Valse des adieux_,--_la Mouche de M. +Letortut_. En parlant de Cavaignac et de Charras, vous avez oublié +Tourret, le seul ministre de l'agriculture que j'aie connu depuis que +je suis au monde.--Notons, en passant, que pas un des ministres de +Cavaignac ne fut accusé ni soupçonné de la moindre improbité;--la +calomnie n'eût même pu les attaquer. + +A côté de Bonjean assassiné par la Commune, j'aurais voulu voir le +fils de la victime, par une inspiration sublime, consacrant sa +fortune, son intelligence et sa vie à sauver les enfants abandonnés ou +coupables, les enfants des assassins de son père, par une éducation +honnête et paternelle. + +Parmi les braves marins qui ont combattu les Prussiens et la Commune +avec tant d'énergie, de dévouement, je ne vois pas chez vous +Jauréguiberry, l'intrépide amiral qui eût représenté la part +admirable que prirent nos marins à la guerre de 1870. + +Au nombre des grands comédiens dont vous avez admis des moyens et des +petits, pourquoi ne voit-on pas Dorval, Georges, Duchesnois, Potier, +Bouffé;--les Brohan, la mère et les filles, Jenny Vertpré. Mais vous +oubliez aussi des grandes cantatrices? Et cet intrépide et dévoué +Ducatel qui fit entrer l'armée de Versailles dans Paris, où les +communards répandaient le sang et mettaient le feu. + +D'autres figures sans doute encore ont échappé à vos si patientes +recherches, à vos si louables études;--il en est, j'en suis certain, +pour ne parler que de celles que je viens de vous signaler, que vous +seriez heureux d'admettre dans ce panthéon, dans cette oeuvre qui +gardera sa place et avec vos noms dans le siècle que vous avez voulu +glorifier. + +Et il serait triste de répondre aux légitimes réclamations comme font +les conducteurs d'omnibus: _Complet!_ Il n'y a plus de place. + +Mais, dans votre collection, vous avez passablement de ministres, de +fonctionnaires, et, parmi ces ministres, un nombre remarquable qui, +tombant au pouvoir, comme tombent les pluies de crapauds,--ont fait, +font et feront comme les grenouilles dont parle Publius Syrus: + + _Du trône, elles ressautent dans le bourbier._ + +Beaucoup n'existaient pas avant d'être ministres,--et n'existent plus +après.--Je n'irai pas aussi loin, au moins quant à la forme, que ce +vieux courtisan qui disait: «Je déclare à l'avance que je suis l'ami +et un peu le parent de tout homme qui arrive au pouvoir, décidé que je +suis, au besoin, à tenir le pot de chambre au ministre tant qu'il est +ministre, mais aussi prêt à le lui verser sur la tête aussitôt qu'il +est tombé du pouvoir.» + +C'est d'abord parmi les ministres qui vont disparaître que vous +pourrez, en les effaçant proprement, trouver des places pour réparer +les oublis involontaires que, j'en suis certain, vous regrettez +amèrement;--et ainsi, en profitant de ces vacances et de quelques +autres dont je ne parle pas,--vous complèterez votre oeuvre, et vous +la rendrez digne de survivre à jamais à la circonstance qui vous l'a +fait évoquer. + +Cela dit,--je vous renouvelle, Messieurs, et mes félicitations, et mes +remerciements, et vous adresse un salut cordial. + +Autre chose. + +Il s'est installé à Paris, depuis quelque temps, une entreprise qui +peut et doit être très agréable et utile à beaucoup de gens. + +Écrivains, artistes, hommes et femmes du monde, hommes d'affaires, +etc., etc.,--l'abonné reçoit, par l'entremise du journal, tout ce +qu'on peut dire de lui dans tous les journaux du monde entier. + +Le directeur, avec un désintéressement complet, et dans un but de +simple bienveillance, m'a adressé quelques-uns de ses numéros où il +était question de moi. + +J'ai dû le remercier et lui écrire: + +«Monsieur, je suis très reconnaissant de l'envoi que vous voulez bien +me faire de quelques extraits de journaux qui, par hasard, parlent de +moi--et, avec mes remerciements, je viens vous prier de ne plus +continuer cette gracieuseté. + +»Depuis... presque toujours, je vis loin de tous et de tout, je ne +suis rien dans rien et de rien, je ne pense pas au public qui, de son +côté, ne pense pas à moi. + +»Ce n'est pas pour lui que j'écris depuis plus d'un demi-siècle, c'est +pour un auditoire restreint mais fidèle, un petit auditoire d'amis +connus et inconnus que je me suis acquis dans ma longue +carrière;--tel de mes livres a été écrit pour une seule personne--que +parfois même je ne connais pas, qui ne me connaît pas et qui ne me +connaîtra jamais, comme je ne la connaîtrai pas;--parfois ce livre +s'adresse à une femme que, en passant, j'ai vue à sa fenêtre, qui ne +m'a pas vu, ne me verra jamais, et que je ne reverrai pas davantage. + +»D'autre part, je suis convaincu que l'homme dont on dit le plus de +bien aurait grand avantage à ce qu'on ne parlât jamais de lui. + +»Vous avez, jusqu'ici, eu la bonté de m'adresser quelques extraits de +feuilles bienveillantes ou endoctrinées par mon éditeur Calmann +Lévy.--Je ne cache pas que j'ai humé ces quelques grains d'encens; +mais, après les éloges, viendraient les critiques, sans doute même les +mauvais compliments--j'ai pensé que c'était le moment de vous +arrêter.--J'ai bu le breuvage agréable, je crains la lie,--et je ne +vide pas le verre. + +»D'ailleurs, les éloges même les plus flatteurs ne satisfont que +rarement celui qui les reçoit: il lui semble que ce n'est que +justice--et il y manque toujours quelque chose;--on ne serait donc +tout à fait loué à son goût que par soi-même.--Les critiques, au +contraire, semblent facilement injustes, malveillantes, +hostiles.--Fontenelle montrait un jour à ses amis une grand malle +fermée. «Dans cette malle, dit-il, j'ai mis tout ce qu'on a écrit +contre moi--et je ne l'ai jamais lu;--peut-être dans le nombre se +trouve-t-il des louanges, mais je payerais trop cher celles-ci en +lisant les autres.» J'ajoute: à moins qu'on ne dise de moi que je suis +un voleur, un lâche ou un menteur, je m'inquiète peu du reste, et, +quant à mes assertions, j'attendrais, pour m'en occuper, qu'on vînt me +les dire, parlant à ma personne; ce qu'on n'a pas fait jusqu'ici, et +ce que je ne conseillerais de faire à personne. + +»Agréez, avec mes remerciements, mes cordiales civilités--et une +poignée de main encore assez solide de pêcheur et de jardinier.» + + + + +TABLE + + + Pages + + LA MAISON DE L'OGRE 1 + + A ERNEST LEGOUVÉ 46 + + KLMPRSK 72 + + LOGOGRIPHE 91 + + CONFÉRENCE SUR LE BONHEUR 139 + + LA STATUE DE JEAN JACQUES ROUSSEAU 163 + + ÉLOGE DE LA MORT 198 + + AFFAIRE BOULANGER 225 + + PRIX DE BEAUTÉ 250 + + UNE FEMME DANS UN SALON 276 + + UNE PROPHÉTIE 301 + + PANORAMA DU SIÈCLE 330 + + +Tours, imp. E. Mazereau. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Maison de l'Ogre, by Alphonse Karr + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE L'OGRE *** + +***** This file should be named 37569-8.txt or 37569-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/5/6/37569/ + +Produced by Hélène de Mink, Charlene Taylor and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +book was created from images of public domain material +made available by the University of Toronto Libraries +(http://link.library.utoronto.ca/booksonline/).) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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