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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 3646, 11 Janvier 1913 + +Author: Various + +Release Date: September 15, 2011 [EBook #37428] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3646, 11 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque + + + + + + + + +L'Illustration, No. 3646, 11 Janvier 1913 + + + +LA REVUE COMIQUE, par Henriot. + +Ce numéro contient deux suppléments: + +1° L'Illustration Théâtrale avec deux pièces: LES PHARES SOUBIGOU, de M. +Tristan Bernard, et DOZULÉ, de M. André Picard; + +2° Le 7e fascicule d'UN DOUBLE AMOUR, par Claude Ferval. + +Prix de ce Numéro: Un Franc. SAMEDI 11 JANVIER 1913 71e Année.--N° 3646. + + + +UNE ATTITUDE DE CONQUÉRANT + +[Illustration: Le tsar des Bulgares, marquant sa part de la Macédoine, +gravit les ruines de la forteresse de Kavala, l'antique Néopolis de +Philippe et d'Alexandre. _Phot. G. Woltz.--Droits réservés. Voir +l'article, page 22._] + + + +NOS SUPPLÉMENTS + +THÉÂTRE + +_Le prochain numéro de_ L'Illustration _contiendra_: +Faust, de GOETHE, +_traduction et adaptation, en trois parties,_ +_de_ M. EMILE VEDEL _(Odéon)._ + +_Paraîtront ensuite:_ + +Bagatelle +_de_ M. PAUL HERVIEU _(Comédie-Française);_ + +Kismet +_de_ M. EDWARD KNOBLAUCH, +_texte français de_ M. JULES LEMAITRE +_(Théâtre Sarah-Bernhardt, direction Lucien Guitry);_ + +La Prise de Berg-op-Zoom +_de_ M. SACHA GUITRY _(Vaudeville);_ + +Les Flambeaux +_de_ M. HENRY BATAILLE _(Porte-Saint-Martin);_ + +La Femme seule +_de_ M. BRIEUX _(Gymnase);_ + +L'Homme qui assassina +_de_ M. PIERRE FRONDAIE, +_d'après le roman de_ M. CLAUDE FARRÈRE +_(Théâtre Antoine, direction Gémier);_ + +L'habit vert +_de_ MM. ROBERT DE FLERS ET G.-A. DE CAILLEVET +_(Variété)._ + +ROMAN + + _Après une nouvelle série de Récits de Guerre, du général Bruneau +(récits d'Algérie cette fois, et qui comprendront aussi des récits de +chasse), nous commencerons, le 1er mars, la publication d'une importante +oeuvre inédite de_ M. MARCEL PRÉVOST: + +Les Anges gardiens. + + + +COURRIER DE PARIS + +LE COSTUME + +C'est un mot à moitié mort, que l'on ne dit guère qu'au passé... Il +n'est plus d'aujourd'hui. Et pourtant... Le costume!... Aussitôt voilà +des soies, des satins, des velours, de la dentelle et du fer. Vous +palpez des tissus et vous remuez des couleurs... Vous ramassez des +pourpoints ballants et vous secouez des jupes vides. Ah! le joli mot, +puissant et avantageux, de prompte élégance, qui pare, pince à la taille +et plaque si bien! Quand on le prononce, on regarde sa manche. Il donne +le même plaisir qu'à enfiler une culotte dont la craquante étoffe se +casse et chatoie comme il faut, dont la boucle d'acier brille et pique +au coin du jarret. Le costume! et l'on se redresse avec le regret de ne +plus avoir à le porter! Le costume! et l'on se toise dans la glace, en +face et de côté, par-dessus l'épaule. Le costume! et le bras s'arrondit, +la jambe se tend, le pied se cambre en se faisant plus étroit, plus +long, et plus pointu. Le costume! et l'on se sent tout de suite agile ou +imposant, souple, aimable, ou aimé, plus jeune et plus fier... Le +costume! il vous monte du courage, de l'esprit, de l'arrogance... l'air +est tout rafraîchi par des souffles de plumes et des passages de +chapeaux... Les traînes balaient le parquet... Les épées barrent les +hanches... Le mollet triomphe, et les talons sont hauts, de maroquin +blanc, ou de laque rouge. Le costume... et c'est la cour et la ville, +les carrosses, les grands chevaux, la chaise à porteurs, les laquais... +et les femmes diaprées, en tenue de bal éternel, et les tableaux fameux, +et les galas et les batailles, et les mariages royaux, les fêtes +populaires, et c'est toute l'histoire... que peint d'un coup, dans une +fresque immense et d'alerte bigarrure, ce vieux mot fringant et français +de costume! + +Après quoi, quand il a bien produit son effet, il retombe dans une +flasque tristesse, avec la nonchalance d'un manteau quitté, retenu, +avant de choir, par le bras du fauteuil. + + * + * * + +Tel nous apparaît-il, de temps à autre, quand les circonstances le +mettent par hasard sous nos yeux, à notre époque où il n'est plus +question que de «vêtement» et «d'habit». Or un vêtement n'a rien de +commun avec un costume. C'en est l'antipode. Le costume nous est rappelé +et rendu seulement par l'art. Il n'existe à présent que dans les musées, +sur la toile où les peintres en sont demeurés les tailleurs prestigieux, +les immortels couturiers. Là, nous nous repaissons de ce luxe oublié, de +ces somptuosités ordonnées et choisies qui recouvraient et atténuaient +les ennuis journaliers des hommes d'autrefois, qui ornaient leurs joies +en les étourdissant. On devait--si galamment et brillamment traité par +les rares tissus--se comporter avec plus d'entrain, aimer et se battre +mieux, vivre dans une expansion plus large et plus reconnaissante. Un +costume était un bain de velours tiède où l'on restait plongé, d'où l'on +ne sortait que pour se jeter dans celui du lit, des draps et du sommeil. +Un costume était un autre «soi-même» que l'on pouvait créer et composer +à son image et à sa ressemblance, aux couleurs de son esprit, à la +marque et aux galons de son coeur, à la façon de son désir, à la nuance +de son rêve, à la livrée de toute sa personne... C'était un ami, un +confident, un valet qui vous désignait franchement, de loin, par sa +coupe, les détails et l'originalité de sa tournure, qui vous faisait +reconnaître à cent pas, qui vous signait et vous obligeait comme une +noblesse extérieure. C'était votre ombre, lumineuse, qui, réfugiée en +vous, et s'y confondant, était cependant toujours prête à s'en écarter +pour aller répéter sur la toiture, la muraille ou le sol, votre +silhouette magnifique, vos gestes exaltés, déclamer la prestance exquise +et incomparable de votre personnage. Qui de nous n'a fréquemment soupiré +devant un tableau de Porbus ou de Vélasquez, de Largillière ou de Van +Loo, de n'être pas en état de fournir aux pinceaux de ce temps une aussi +vaniteuse matière, un modèle aussi opulent? Et cette désolation +s'accroît encore, lorsque, au cours des battues et des chasses que nous +risquons dans les broussailles du passé, il nous arrive de rencontrer le +costume... le vrai costume lui-même, surprenant, émouvant, inouï, et +nous donnant--frais encore ou ravagé--par la vue incomplète de ce qu'il +est, l'image en pied de ce qu'il fut. Ah! l'habit Louis XV, tombé en +avant, culbuté d'amour, comme s'il avait été percé d'un coup d'épée, et +renversé sur le dos d'une bergère, dans le magasin plein des débris et +de la poussière d'autrefois!... La robe à fleurs d'une marquise, +accrochée par le cou à la clef d'une porte vitrée! Les culottes à raies +bleues et roses que l'on tire à genoux avec effort, en les arrachant, du +tiroir bourré de la commode!... Les gilets aux aisselles rousses, les +corsets rompus où ne bat plus rien, le soulier glissé d'un pied +fondant... les bas qui pendent comme une peau morte,... les gants aux +doigts mous, les gants sans mains... les chapeaux sans tête,... que tout +cela parle et nous fait souvenir des jours, qu'avant d'être nés à +nouveau, nous avons vécus! Ces loques sont aussi impressionnantes que +des portraits. Elles ont enveloppé des corps, accoutré des âmes, dont +elles ne sont plus que les suaires frivoles. Elles ont gardé les plis de +l'habitude et des passions, les plis imposés qui en s'accusant sont +devenus leurs rides. Elles survivent aux anciens vivants qui les +occupaient, leur donnaient l'air d'être quelque chose, les +remplissaient, les animaient, les fatiguaient, les ont menées partout, +dont il ne reste plus rien, car elles durent souvent plus que les os qui +en étaient l'armature apparente, la fragile solidité. N'est-il pas dès +lors coupable et d'un cruel manque de sensibilité artistique et humaine +de les abandonner, de se détourner d'elles, de dédaigner le méritoires +effort qu'elles font pour résister aux morsures de la destruction et se +prolonger plus que des cadavres? Quand ils viennent s'échouer dans nos +mains qui leur en rappellent d'autres, pensez que toujours les vieux +costumes du temps passé nous demandent la vie, la seule qu'il nous soit +possible de leur accorder, une vie de repos, de collection et de musée. + + * + * * + +Le musée du costume!... On en parlait depuis des années. Il était +toujours sur le point de se faire et ne se faisait jamais, en dépit de +l'obstiné dévouement que mettaient à le préparer et à le construire, à +travers tous les obstacles, ses parrains désignés et naturels, le +peintre Leloir et le dessinateur Vallet, et beaucoup d'autres artistes +acharnés, comme ces deux vaillants, à la réussite de l'idée. Et voici +que tout à coup, grâce à la généreuse décision testamentaire de +Detaille, le beau projet est virtuellement réalisé. Nous aurons un musée +du costume. Bien mieux, nous en aurons deux, qui, quoique séparés et +distincts, se complétant et s'achevant l'un par l'autre, n'en feront +qu'un, pour la joie instructive de tous ceux qui en seront les visiteurs +assidus et familiers. L'État aura le musée Detaille, musée du costume +militaire, et la Ville de Paris, le musée du costume civil, tous les +deux sous la direction d'une même pensée artistique et éducatrice. Et +vraiment il était incroyable, quand presque toutes les capitales +d'Europe ont leur rétrospective de la parure, que nous n'eussions pas +même un modeste local affecté à l'histoire documentaire de notre +habillement. Les beaux vieux habits de soie, les robes à paniers ne +savaient plus depuis des centaines d'années où se mettre. Elles +n'avaient pendant longtemps trouvé asile que chez les peintres et les +costumiers de théâtre. Mais bientôt ceux-ci eux-mêmes les méprisèrent, +comme inutiles ou hors d'usage. Les pauvres hardes, éclatantes ou +fanées, s'en furent alors chez l'antiquaire qui avait grand'peine à les +placer, qui ne consentait à les admettre dans son bric-à-brac que parce +qu'elles faisaient, jetées çà et là, un joli effet de pittoresque +décoratif... Et puis, quand la mode vint peu à peu de les acheter, ce ne +fut que pour les détruire, pour en recouvrir des fauteuils, en employer +l'étoffe à la confection de mille objets, pour les coupasser et les +déshonorer dans ces innombrables petits massacres que l'on appelle «des +travaux de dames». Ils finissaient donc, ils allaient disparaître,... +quand le bon Detaille et son ami Maurice Leloir leur ouvrirent ensemble +et toute grande la porte des hôtels et des salons hospitaliers où ils +vont enfin, dans des décors d'époque, cesser d'être dépaysés et se +retrouver entre eux, en bonne compagnie... ayant de quoi parler, disant +tout bas les choses qu'ils ont vues, auxquelles ils ont participé et +qu'hélas! nous ne saurons jamais. Si nous pouvions connaître seulement +le quart de ce qui leur est arrivé, nous serions fous... + +HENRI LAVEDAN. +_(Reproduction et traduction réservées.)_ + + + +[Illustration: M. ANTONIN DUBOST. M. PAUL DESCHANEL. +AVANT LE CONGRÈS.--Les présidents du Sénat et de la Chambre des députés.] + +LA CAMPAGNE PRÉSIDENTIELLE + +Un décret présidentiel signé mardi dernier, 7 janvier, en conseil des +ministres, a définitivement fixé au 17 courant la réunion du Sénat et de +la Chambre des députés en Assemblée nationale, afin de procéder à +l'élection du président de la République. + +Aucune candidature nouvelle n'a officiellement surgi depuis que M. +Raymond Poincaré et M. Alexandre Ribot ont si courageusement fait +connaître leur résolution de se présenter aux suffrages du Congrès, se +jetant, de propos délibéré, en proie aux polémiques inévitables. Mais, +comme nous l'indiquions en présentant, la semaine dernière, ces deux +candidats nettement déclarés, ils auront des concurrents: il est +certain, dès à présent, comme nous l'avons dit, que M. Antonin Dubost, +président du Sénat, et M. Paul Deschanel, président de la Chambre, +seront avec eux sur les rangs. Toutefois, l'un comme l'autre, sollicités +de faire connaître leurs intentions à cet égard, se sont défendus de +faire aux journalistes aucune confidence. M. Paul Deschanel, soumis à la +réélection comme président de la Chambre à la rentrée, le 14 janvier, a +estimé que les convenances, un sentiment de déférence vis-à-vis de ses +collègues, lui interdisaient «de porter ses regards au delà de cette +date». Pour les mêmes raisons M. Antonin Dubost déclare vouloir observer +pareille attitude. Et cette réserve s'explique parfaitement. Entre la +réunion des Chambres et celle de l'Assemblée nationale auront lieu, +d'ailleurs, maints conciliabule, parlementaires d'où peut surgir plus +d'une candidature encore. + + + +LA CEINTURE DE PARIS APRÈS LA DÉMOLITION DES FORTIFICATIONS: DEUX +EXEMPLES + +[Illustration: A L'OUEST, ENTRE LA PORTE DES TERNES ET LA PORTE DE +COURCELLES.--Sur la largeur des fortifications (environ 130 mètres), +dont le fossé sera remblayé au niveau des boulevards extérieurs actuels, +s'élèveraient, le long de voies larges et aérées, des immeubles qui, +dans le quartier représenté ici après sa transformation, offriraient +tout le confort moderne. Au delà, la bande de 250 mètres de largeur qui +constitue la zone militaire serait convertie intégralement en parcs et +terrains de jeux et formerait, autour de Paris, une ceinture d'espaces +libres de 35 kilomètres et de plus de 500 hectares.] + +[Illustration: A L'EST, ENTRE LES PORTES DE MONTREUIL ET DE +BAGNOLET.--Dans certains quartiers, comme celui-ci, la Ville imposerait +aux acquéreurs des terrains des fortifications l'obligation de +construire des cottages ouvriers entourés de jardins.--_D'après le +projet de M. Louis Dausset, président du Conseil municipal.--Voir +l'article, page 32._] + + + +LES GRECS DEVANT JANINA + +Sans y attribuer le même prix, peut-être, qu'ils attachent à la +conservation d'Andrinople, les Turcs tiennent fermement à garder aussi +Janina, que les Grecs ne convoitent pas moins ardemment Et la lutte +autour de cette place forte se poursuit avec un acharnement égal de part +et d'autre. Notre collaborateur, M. Jean Leune, continue d'en suivre +les phases, partageant toujours avec Mme Jean Leune les fatigues comme +les sentiments des assiégeants, toujours pleins de foi patriotique et +débordants de _furia_ dans l'action. Et sa sympathie, son admiration +pour ses compagnons d'armes, on peut bien employer ce mot, n'ont point +faibli. + +Il apparaît bien, toutefois, dans ses dernières lettres, que Janina est +une proie plus difficile à saisir qu'on ne l'avait cru au premier abord, +puisque l'entrain, la résolution, la vaillance des soldats hellènes +sont, jusqu'à présent, et depuis un grand mois, tenus en échec par des +forces supérieures en nombre sans doute, mais animées d'une conviction +pareille et d'un courage égal. + +Quoi qu'il en soit, cette lutte prolongée nous vaut, de M. Jean Leune, +d'excellentes photographies, commentées par d'intéressantes notes que +nous allons résumer ici. + +Le cadre demeure le même, à Philippias, au Hani Imin Aga ou à +Pentepigadia (les Cinq-Fontaines). C'est un pays abrupt dont la rudesse, +elle seule, constitue aux assiégés une solide défense, et, d'autre part, +dans plus d'un cas, les gêne, car la configuration de ce terrain +montagneux, en tout sens hérissé de crêtes, creusé de ravins, permet à +leurs adversaires d'abriter parfaitement leurs batteries. + +Mais aussi, pour les Grecs, quelles difficultés, quand il s'agit +d'établir des canons sur l'une quelconque de ces collines escarpées! + +Ils ont trouvé un emplacement admirable, en avant d'Imin Aga: «Pour en +permettre l'accès, écrit notre correspondant, le génie a dû, sous la +pluie, dans la boue, tailler à flanc de coteaux un chemin en zigzags, +d'un mètre, au plus, de large. Avec des poutres et des planches, on +avait fait une série de solides brancards. Puis on a démonté, les uns +après les autres, canons et caissons, et l'on a lié leurs parties +séparées, pièce, affût, frein pneumatique, etc., sur les brancards, que +sapeurs et canonniers ont ensuite placés sur leurs épaules. Il avait plu +toute la nuit. Le chemin de fortune établi par le génie était couvert +d'une boue gluante, où la moindre glissade d'un seul devenait périlleuse +pour l'équipe entière. Il fallait marcher à pas lents, rythmés à la +cadence que marquait un sous-officier. + +» Pour porter le seul canon, vingt hommes étaient nécessaires; pour une +roue, deux; et deux autres pour un demi-bouclier. Le transport des +munitions s'effectua à raison de deux obus par homme. Et il y avait 2 +kilomètres à parcourir ainsi. Tous allaient gaiement, montrant toujours +leur inaltérable belle humeur. Là-haut, les pièces remontées étaient +remises en batterie à la corde, avec le même allant.» Après quoi, les +duels d'artillerie se poursuivent, sans autres interruptions que celles +que nécessitent d'aussi difficiles manoeuvres. A de certains moments, +c'est jour et nuit qu'on se bat, et l'on va dans un fracas d'enfer, où +la voix grave des grosses pièces soutient en basse les crépitements de +la fusillade, qui fait comme des pizzicati, et le ronflement mécanique +des mitrailleuses. Pour ceux qui vivent ces journées, le spectacle du +coup de canon doit commencer à devenir banal. Il donne de bien curieux +clichés: au départ, à la gueule de la pièce, un petit nuage blanc, qui, +en un dixième de seconde, se dissipe, dissous dans l'air. Et puis le +bruit fusant du projectile, qui disparaît bientôt derrière la crête la +plus prochaine. + +A l'arrivée--et c'est sur les obus ennemis qu'on peut le mieux +l'observer--une boule de vapeur, soyeuse, jolie comme un éclat de fusée, +et la pluie des balles répandues par le shrapnell, ou encore un nuage de +poussière. + +A ces visions désormais monotones, banales, une diversion de temps à +autre: un aviateur part en reconnaissance. C'est un événement. + +Un beau jour, le lieutenant Montoussis prend son vol, de Nicopolis, sur +son Maurice-Farman, et, d'un élan, gagne l'altitude de 1.600 mètres. Or, +les forts de Pisani, qu'il doit survoler, sont à 800 mètres. Il peut +donc voir et repérer admirablement l'emplacement des ouvrages. +Seulement, il se trouve aussi à bonne portée, et les Turcs ne manquent +pas de diriger sur lui un feu nourri. Il riposte en lançant quatre +bombes qui--on l'apprendra plus tard de prisonniers--causent de graves +dommages. En revanche, une balle atteint l'un des montants de son +appareil. Ce n'était rien, et peu après, le vaillant aviateur +atterrissait sur un minuscule terrain, tout bosselé, près d'Imin Aga, +était accueilli par le général Sapoundsakis qui l'emmenait en hâte dans +son automobile, afin de recueillir de sa bouche les renseignements qu'il +rapportait. Car désormais, adieu, pour tout de bon, «le cheval blanc que +César éperonne», et c'est d'une confortable limousine que le commandant +en chef d'une armée bien organisée préside à la victoire. + +[Illustration: Un moderne héros grec: le lieutenant aviateur Montoussis, +après un vol au-dessus de Pisani.] + +A quelques jours de là, le lieutenant Montoussis renouvelait le même +exploit et s'en retournait reconnaître les positions turques devant +Janina. Cette fois, c'étaient des obus qui le saluaient au passage. Il +fut près de sa perte. Un shrapnell éclatant au-dessus de sa tête creva +en plusieurs points les ailes de l'appareil et blessa légèrement le +pilote à la main. Enfin, voici, pour finir, des visions non moins +glorieuses et plus émouvantes encore, quelque chose comme le revers +d'une sévère médaille: «Sous la pluie battante, des blessés sont amenés +de la ligne de feu, étendus sur des brancards que portent avec +infiniment de peine et de précautions des soldats dont la boue glissante +fait la lourde marche très dangereuse. Ils vont cependant une heure, +deux heures durant, par les sentiers rocailleux ou la plaine inondée +coupée de ruisseaux. Et les blessés, sous la couverture qui les couvre +tout entiers laissent à peine échapper de temps à autre: «O Panagia +mou!» (O Vierge sainte!) + +»Un evsone très grièvement blessé, qu'on transportait ainsi, s'est tout +à l'heure évanoui. Dès qu'il s'en aperçut, un des brancardiers lui fit +avaler du cognac et le fit revenir à lui. «Merci, » petit frère, dit +l'evsone d'une voix douce. J'ai 10 lepta (10 centimes) dans ma poche, +prends-les pour le cognac!...» + +»...Des blessés ainsi arrivent toujours... Aussitôt pansés, on les +évacue sur Philippias, dans des voitures à deux roues, sur des petits +chevaux, sur les camions automobiles ou dans les automobiles mêmes de +l'état-major. L'horrible spectacle que le rassemblement, au bord de la +route, de toutes ces misères, de toutes ces souffrances, de ces hommes, +hier encore joyeux, pleins de vie et d'entrain, aujourd'hui brisés, +mutilés, couverts de sang, se traînant encore, ou étendus sur des +brancards! Pas une plainte, cependant, ne s'échappe de leurs lèvres. A +peine des crispations de leurs mâles visages trahissent leur +souffrance... + +» Quelques-uns meurent en chemin, ou dans les ambulances provisoires. +Alors, des camarades, des frères, s'en vont non loin, dans un champ, +creuser une fosse. On y couche la triste dépouille. Puis, bien vite, de +la terre la recouvre. Une croix et des pierres sur le petit monticule... +et c'est tout. Cela dure quelques minutes poignantes. Un héros obscur +dort là, maintenant, pour toujours, après avoir rempli son devoir... +«Pour la patrie!»... Et, quand l'armée aura quitté ces bords, que la +paix sera revenue sourire sur ce pays aujourd'hui saccagé, le soldat, au +fond de son étroite couche, demeurera tout seul, oublié, inconnu de ceux +qui fouleront sa tombe, tandis que là-bas, en Grèce, la patrie, la mère +pour laquelle il se sacrifia dans quelque petit village, une place à +jamais sera vide à un foyer.» + +Et à lire, selon l'expression du poète, «la rude attaque et la fière +défense», on se rend compte qu'au jour des négociations de paix, la +lutte diplomatique, évidemment, ne sera pas moins âpre entre les +représentants de vainqueurs et de vaincus également héroïques, tous +aussi violemment férus d'amour patriotique pour Janina! + +[Illustration: Le duel d'artillerie entre Grecs et Turcs: éclatement +d'un obus turc en arrière des lignes grecques.--_Photographies Jean +Leune._] + +[Illustration: A son passage à Sérès, le tsar Ferdinand s'entretient +avec le chef révolutionnaire Nikolof, dit «le roi du mont Rhodope».] + + + +LE VOYAGE DU TSAR DES BULGARES A SALONIQUE + +Avant d'arriver à Salonique, le 19 décembre dernier, et d'avoir, avec le +roi des Hellènes, cette rapide et utile entrevue dont on n'a peut-être +pas assez souligné l'importance, le roi Ferdinand avait traversé, sans +hâte, à petites étapes de son train spécial, comme en tournée +d'inspection, les régions de la Thrace côtière et de la Macédoine +occupées, de Dimotika à Salonique, par ses troupes victorieuses. + +De Drama, où on lui présenta quelques fameux comitadjis, le souverain +s'en alla visiter le port de Kavala qui, au pied du Pangée et en face de +Ihasos, sera le prochain débouché bulgare sur l'Égée. Kavala, c'est +l'antique Néopolis qui fut le port de Philippe», la capitale +reconstruite par le grand roi macédonien, et dont les ruines, à moins de +quinze kilomètres de là, sont un but d'excursions traditionnelles. Le +roi Ferdinand, qui joint au souci des réalisations présentes un goût +assez vif pour les reconstitutions symboliques du passé, dut +certainement songer, tandis que ses bottes foulaient les vestiges +millénaires des anciennes fortifications de Kavala, qu'il renouait, lui +premier roi chrétien depuis la catastrophe byzantine, les traditions +oubliées de l'Occident victorieux. Pouvait-il ne point évoquer, à +quelques lieues de là, ce fameux champ de bataille de Philippes, où +César, maître de l'Occident, et entraînant avec lui les légions +européennes, triompha de Brutus et de Cassius, qui, maîtres de l'Orient, +revenaient, avec leurs soldats asiatiques, par la route ordinaire des +invasions?... + +De Kavala, le roi Ferdinand gagna Sérès, et de là, sans avoir averti +officiellement les Grecs de son arrivée, il débarqua assez brusquement à +Salonique, où ses fils, seuls prévenus, l'attendaient à la gare, tandis +que, simplement, un détachement envoyé là à tout hasard lui rendait les +honneurs. Ainsi se trouvaient évitées les difficultés assez délicates +d'un protocole incertain. Car, si le roi Ferdinand se rendait à +Salonique pour s'y rencontrer avec le roi des Hellènes, son intention +n'était point de faire une visite officielle au roi des Hellènes, +exerçant déjà des droits souverains et définitifs sur cette ville. Et la +nuance a son prix. + +Après avoir été salué à la gare par les princes Boris et Cyrille, le +ministre plénipotentiaire bulgare, M. Stanciof, qui les avait +accompagnés, et les officiers supérieurs des troupes bulgares casernées +dans la ville, le roi Ferdinand descendit au consulat général de +Bulgarie à Salonique. Peu après, le roi Ferdinand alla rendre visite au +roi de Grèce auquel, dès les premiers mots, il dit: «Je suis venu ici en +simple touriste.» Puis il reçut à son tour le roi des Hellènes et la +photographie ci-dessous fut prise à l'issue de cette seconde entrevue. + +Le lendemain, qui était la Saint-Nicolas, une messe solennelle fut +célébrée à l'église russe en l'honneur du prince Nicolas de Grèce, et le +roi Ferdinand tint à assister à cette cérémonie avant de se rendre au +déjeuner qui lui était offert par le roi Georges, et où la conversation +entre les deux alliés--au lendemain des âpres contestations au sujet de +la prise de Salonique et des différents autres incidents gréco-bulgares, +très vifs, qui se sont élevés dans la ville même, après +l'occupation--fut, assure-t-on, des plus cordiales et certainement des +plus opportunes. + +Le soir même, le souverain bulgare prenait le train pour Sofia où le +rappelaient d'importantes dépêches. + +[Illustration: Roi de Grèce. Tsar Ferdinand. Princes Boris et Cyrille. +UNE RENCONTRE D'ALLIÉS.--Le roi Georges de Grèce et le tsar des Bulgares +à Salonique.--_Photographies g. Woltz.--Droits réserves._] + +[Illustration: Rechid pacha. M. Novakovitch. M. Danef. M. Venizelos. M. +Miouchkovitch. LES CONVERSATIONS DIFFICILES DE LONDRES: LE DERNIER +MARCHANDAGE _Dessin de L. SABATTIER._] + +Aux délégués de la coalition balkanique exigeant de la Turquie l'abandon +de tout son empire d'Europe, sauf le maigre hinterland de +Constantinople, le premier plénipotentiaire ottoman Rechid pacha a fini +par consentir la cession de ces vastes territoires, à l'exception +cependant d'Andrinople, encore défendue bien qu'affamée, et des îles de +l'archipel turc dont l'empire ottoman refuse désespérément de se +dessaisir. Les alliés n'ont pas admis ces réserves et ils ont adressé, +le 3 janvier, aux Turcs, un ultimatum qui, faute d'entente définitive, +dans la séance de lundi sous la présidence à poigne du délégué serbe, a +entraîné une suspension des négociations,--qui doit permettre au conseil +des puissances d'utilement intervenir. Car on ne croit plus guère +maintenant à la reprise des hostilités: «Dans ces sortes de +marchandages, dit irrespectueusement le _Times_, qu'il s'agisse de la +vente d'un tapis dans un souk de Bagdad ou de la vente d'un cochon à la +foire de Connaught, il arrive fatalement, au moins en apparence, un +moment d'extrême tension. Les parties haussent le ton. L'acheteur sort +de la boutique, de la façon la plus énergique. Le vendeur, de son côté, +jette son tapis d'un air non moins résolu. Mais généralement ce moment +critique est celui où le marché est le plus près de se conclure...» + +[Illustration: LES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE GRECQUE CONTRE JANINA.--La +bataille de Pesta (15 décembre 1912): une pièce de 105, en batterie sur +la route, tire à un angle de 45 degrés, par-dessus une colline, sur les +ouvrages turcs de Pisani. _Photographie Jean Leune.--Voir l'article, +page 21._] + + + +ENTRE LES TURCS ET LES BULGARES + +_Depuis la signature de l'armistice, notre envoyé spécial à l'armée +turque, Georges Rémond, était resté à Constantinople. Tout l'intérêt de +la guerre, suspendue, mais non terminée, se reportait désormais sur la +dernière place forte opposée aux troupes bulgares, Andrinople, au sujet +de laquelle s'engageait, à Londres, entre les délégués des peuples +ennemis, un âpre débat sans issue. Notre correspondant avait formé le +projet de s'y rendre,--non pas qu'il pût espérer nous faire part, une +fois entré dans la ville assiégée, de ses impressions; mais, s'offrant à +y demeurer jusqu'au dernier jour et à partager le sort de ses habitants, +il nous eût apporté, la paix conclue, le plus précieux témoignage sur la +défense de la grande forteresse de Thrace. Muni d'une recommandation de +l'ambassade de Russie pour l'état-major bulgare et d'une lettre pour +Choukri pacha, gouverneur d'Andrinople, acceptant de voyager sans +domestique, avec un léger bagage, et de traverser les lignes les yeux +bandés, il pensait ne point rencontrer d'obstacle à son dessein: on ne +pouvait même craindre qu'il transmît des nouvelles au commandant de la +place investie, puisque celle-ci n'a pas cessé de communiquer avec +Constantinople par la télégraphie sans fil. Les autorités militaires +bulgares n'ont point cru devoir, cependant, laisser passer notre envoyé +spécial._ + +_Il nous adresse du moins un bien pittoresque et vivant récit des +incidents qui ont marqué son excursion aux positions extrêmes de +Tchataldja, entre les Turcs et les Bulgares._ + +Constantinople, 30 décembre 1912. + +Parti le jeudi 26, au matin, de Constantinople, j'ai, cette fois, comme +compagnon de route le colonel Djemal bey, qui commande une des divisions +du 2e corps d'armée à Nakkaskeui. C'est un des hommes les plus +intelligents que j'aie rencontrés ici, un homme de la trempe de Fethi +bey, d'Enver bey, des bons officiers avec qui j'ai vécu en Tripolitaine: +fermeté de jugement, activité d'esprit, clarté dans les idées, il +possède à un haut degré tous ces dons si rares en ce pays. + +Je lui demande s'il croit à la paix prochaine. Il ne la désire pas, +jugeant que l'armée turque est enfin sur pied.--«Mais l'attaque est-elle +possible contre les formidables retranchements élevés par les Bulgares +sur les positions de Tchataldja, au moment où les mois rigoureux d'hiver +vont rendre ce pays sans chemins plus impraticable encore?» Bien qu'il +évite de me répondre, il me semble qu'il partage mes doutes... + +[Illustration: Les bourbiers d'Hademkeui.] + +Nous traversons le village d'Hademkeui envahi par la boue: elle est si +épaisse, si gluante, qu'on a peine à s'en arracher. Je n'ai vu chose +semblable qu'en Abyssinie durant la saison des pluies; fantassins, +cavaliers, charrettes, tout s'embourbe jusqu'aux genoux, au poitrail, +aux essieux. Des corvées de soldats, armés de pelles, tâchent d'enlever +le plus épais, aux endroits les plus parcourus, de déblayer et de +combler avec des cailloux les fondrières où l'on risque de disparaître. +De même que la neige s'amoncelle en hiver au bord des routes, on voit +s'élever ici des montagnes, des murailles de boue; et elle colle aux +pieds, aux sabots des chevaux, aux roues des chars, aux vêtements, on la +traîne avec soi, sur soi, sans pouvoir s'en débarrasser. + +Je revois le général Ahmed Abouk pacha, toujours accueillant. Il me fera +conduire demain matin à Bachtchekeui par le train qui y amène les +munitions et les ravitaillements; de là, des chevaux me porteront en +compagnie d'un officier et de quelques soldats d'escorte jusqu'aux +lignes bulgares. + + + +L'EXTRAORDINAIRE AVENTURE D'UNE FRANÇAISE + +Mais où coucher? La moindre maison regorge de soldats qui s'y empilent +les uns sur les autres. Je vais dresser mon lit dans la chambre où +travaillent les officiers d'état-major, qui veulent bien me recevoir, +lorsqu'on vient m'avertir qu'Ahmed Abouk pacha m'a fait chercher une +chambre dans le village. Un soldat m'y conduit. J'entre chez un _bacal_ +(épicier grec); et, après avoir monté un escalier branlant, je pénètre +dans une petite pièce, où, à ma grande stupéfaction, une dame +m'accueille et m'offre l'hospitalité en si bons termes et en si pur +français que je ne puis douter un instant d'avoir affaire à une +compatriote: «Monsieur, je n'ai plus que cette petite chambre qui est +moins grande qu'un mouchoir de poche turc (et les Turcs n'ont pas de +mouchoir), vous la partagerez avec moi. J'aurais voulu vous donner la +chambre voisine, mais quatre docteurs m'en ont délogée et s'en sont +emparés par force.» + +Mon hôtesse est une femme âgée, aux traits énergiques, aux yeux clairs +qui ne doivent pas se laisser intimider; et de fait, pour avoir passé la +guerre ici, au milieu des soldats, de la bataille, du choléra, il faut +un certain courage. Je m'excuse comme je puis, propose de coucher dans +l'escalier ou dans le magasin, mais elle insiste, assurant qu'il lui +suffira de tendre un voile autour de son divan, et qu'ainsi les +convenances seront sauvegardées. Je lui avoue mon étonnement de +rencontrer ici une Française et dans de telles circonstances. Aussitôt +elle me conte son histoire, qui n'est pas sans pittoresque. + +--Je suis, monsieur, fille d'un Français du nom de Renelmann qui vint à +Constantinople comme soldat durant la campagne de Crimée, y demeura la +guerre finie, et épousa une Italienne. Je suis née à Constantinople; +quelques années après, mes parents m'emmenèrent à Paris, où j'ai vécu +seize ans et vu le siège. Nous étions abonnés au _Figaro_; j'aimais +surtout les articles d'Albert Millaud et d'un certain Ignotus qui avait +bien de l'esprit. Mais j'ai toujours suivi avec autant d'intérêt que le +_Figaro_ lui-même votre journal, que me prêtait une amie, et, depuis que +je suis en Turquie, je n'ai pas cessé de recevoir les _Lectures pour +tous_. J'en avais une grande caisse ici, toute pleine, que des officiers +amoureux des lettres françaises m'ont volée... + +» Je revins en Turquie après la guerre, et, de même que mon père avait +épousé une Italienne, j'épousai, moi, un Italien, M. Romano, Napolitain +et violoncelliste. C'était le temps du sultan Hamid. Celui-ci voulut +organiser au palais un conservatoire de musique: il fit engager mon mari +et quelques autres instrumentistes. Nous étions bien payés: trente +livres osmanlis par mois et, en plus, «les rations». Comme le sultan +Hamid ne supportait autour de lui que des militaires, il avait fait +donner des grades à ses musiciens; mon mari était commandant +(_bim-bachi_). Il avait lin très gros ventre, une figure réjouie, et le +sultan Hamid se plaisait à lui faire des farces et à le voir tourner en +ridicule par un de ses bouffons, un Français nommé M. Bertrand, dont +l'emploi était de le tenir en bonne humeur. La verve de celui-ci ne +tarissait pas sur l'embonpoint de mon mari; mais c'était un homme +excellent qui entendait la plaisanterie, et ne se fâchait point. Nous +fûmes toujours heureux tant que régna le sultan Hamid. Mon mari +souffrait seulement de ne pouvoir exercer son art comme il aurait voulu +et former des élèves dignes de lui. Il lui fallait donner des leçons +dans une salle où jouaient et répétaient en même temps que lui des +trombones, des saxophones, des cornets à piston, qui empêchaient +d'entendre les sons du violoncelle. Au reste, le sultan Hamid n'aimait +que la musique très bruyante et que les chanteurs qui beuglaient et +hurlaient à déchirer les oreilles. + +» La constitution vint, qui chassa du palais les musiciens, les +bouffons, les comédiens; mon mari mourut, et je n'ai pu obtenir encore +une pension. J'avais pourtant quelques petites économies, et j'allai +m'établir dans un village de la mer Noire, à Iénikeui, près de Derkos et +de Karabournou, où la vie ne coûte rien. Je louais une maison pour une +livre osmanli par an, j'élevais des poules, des lapins, et j'avais des +arbres fruitiers. Mais, privée de journaux et surtout de mes _Lectures +pour tous_, je souffris trop, au bout d'un an, de la solitude, de +l'éloignement où je me trouvais. J'emportai mes poules, mon chat et mes +lapins, et vins l'an dernier réinstaller à Hademkeui, qui est relié avec +Constantinople par le chemin de fer, et où l'on peut avoir quelques +rapports avec le monde. Je m'associai avec l'épicier grec qui possède +cette maison, et nous fîmes un peu d'affaires avec les paysans de ce +village et des environs. + +» Au moment où la guerre éclata, nous ne pouvions penser que les Turcs +seraient battus et que les Bulgares viendraient jusqu'aux portes de +Constantinople. Un jour, nous vîmes arriver les premiers émigrants +fuyant de Kirk-Kilissé. Monsieur, il n'a pas arrêté d'en passer durant +plus d'un mois, et ils étaient affamés, et il y avait des femmes +derrière les voitures qui, sous mes yeux, tendaient leurs enfants au +bout de leurs bras et criaient: «Pitié, pitié, prenez nos enfants, nous +ne pouvons plus les nourrir!» Et, ensuite, ce fut le défilé des soldats. +D'abord, ils se montraient très doux et timides. Ils venaient à ma +porte: «Madame, un peu de pain, nous n'avons pas mangé depuis trois, +quatre jours. Madame, nous laisserez-vous mourir de faim?» Je leur +disais que je n'avais rien, de peur qu'ils n'envahissent ma maison; +quelquefois je leur apportais un peu de galette ou de salade de +haricots, et ils se jetaient dessus comme des bêtes. Une nuit, des +hommes pénétrèrent dans mon jardin, et se mirent à frapper à la porte, +jusqu'à vouloir l'enfoncer. Alors je me montrai à la fenêtre, et leur +criai: «Vous m'ennuyez, à la fin, je suis Française, j'irai réclamer à +vos chefs. N'avez-vous pas honte de vouloir pénétrer dans la maison +d'une femme?» Ils furent stupéfaits d'entendre parler une langue +étrangère et s'arrêtèrent; et l'un d'eux, un sous-officier, s'avança et +me dit en français: «Pardon, madame, nous ne voulons pas vous faire de +mal, mais voyez! nous sommes très malheureux. Il pleut, nous sommes là +dans la boue, donnez-nous abri.» Mais, craignant toujours le pillage, je +n'ouvris pas. Ils prirent les planches de mon poulailler et en firent du +feu; pourtant, ils ne tuèrent pas les poules. Le lendemain, mon associé +vint dès le matin, très effrayé; il ne voulut plus que j'habitasse seule +désormais et me fit venir chez lui, où il me donna une chambre. +Aussitôt, ma maison fut occupée, et mon poulailler acheva de brûler. +Mais j'avais auparavant vendu mes poules. + +» C'est alors que commença le choléra. Là, sons mes fenêtres, devant ma +porte, sur toute cette grande place vide qui va jusqu'à la gare, des +soldats se couchaient par terre pour mourir. Il y en avait par +centaines. Tout le jour, toute la nuit, ils demandaient de l'eau et du +secours, sans que personne s'occupât d'eux. Mon associé partit pour +Constantinople; moi, je voulus rester seule pour sauver ce qui restait +dans la boutique. Un matin, je trouvai cinq cadavres devant ma porte: +ils étaient bleus, contractés par les convulsions, presque couchés les +uns sur les autres. Enfin, ayant vendu à peu près toutes mes +marchandises, je décidai de partir, moi aussi. + +» Je demeurai à Constantinople jusqu'au jour de l'armistice; puis, +j'obtins de Nazim pacha la permission de revenir à Hademkeui. Mon +associé et; moi nous avons rapporté ici quelque pacotille, et nous +faisons des affaires avec les soldats. Le malheur est que l'autorité +s'en mêle, nous fait fermer boutique s'il lui plaît, met des tarifs +absurdes sur les marchandises, perquisitionne chez nous, nous empêche de +vendre le raid et le cognac. Mais je suis là, je tiens ferme, je parle +français à ces gens-là pour les intimider. Je vais acheter un drapeau et +le planter au-dessus de ma porte,--un drapeau français, cela fait +meilleur effet qu'un drapeau italien... Mais voyez! ces docteurs turcs +m'ont pris ma grande chambre, menaçant de me faire enlever de force. Ah! +j'aurais bien résisté, je ne tiens pas à la vie, mais j'ai pensé qu'on +allait piller le magasin, voler les marchandises. J'ai cédé; puis, une +fois dans cette autre petite chambre, j'ai éclaté en sanglots; alors, +ces docteurs, ils ont été émus tout de même, et deux d'entre eux se sont +mis à pleurer aussi, et un de leurs soldats voyant que je ne me calmais +pas est venu m'apporter une pastille de menthe...» + +[Illustration: Le passage à gué du Karasou, près du pont de +Bachtchekeui, que les Turcs ont fait sauter.] + +VERS LES LIGNES BULGARES + +Comme il était entendu avec Ahmed Abouk pacha, nous partons le lendemain +27 décembre pour Bachtchekeui: le train de réapprovisionnement nous y +dépose à midi. Nos chevaux nous attendent. Voici les dernières tranchées +turques; on travaille activement à les renforcer encore, partout on +remue la terre, partout on tend de longs et épais réseaux de fils +ronceux. Puis voici les maisons de Bachtchekeui brûlées, rasées dès +avant la bataille, afin qu'elles ne pussent servir d'abri aux Bulgares +avançant vers les lignes turques. Seule la petite mosquée et son minaret +sont demeurés debout, mais perforés de toute part par les obus; à +l'intérieur, les grandes lampes, les lustres de verre sont suspendus à +leur place, sinon intacts, en dépit de la furieuse canonnade, et déjà +les pigeons familiers ont repris leur place accoutumée sur les toits et +dans le sanctuaire. Nous arrivons au pont, que les Turcs ont fait sauter +après leur passage. La rivière qui coule au-dessous, le Karasou, n'est +ni très profonde ni très large, mais le fond en est vaseux et glissant +et l'on a peine à la traverser. J'en fais tout de suite l'expérience. Au +beau milieu, mon cheval perd pied dans la vase, fait le plongeon, je +saute de côté pour éviter d'être pris sous lui et me voilà dans l'eau +jusqu'aux épaules. Les soldats turcs m'aident à m'en tirer, ramènent le +cheval qui a déjà atteint l'autre bord; je remonte et je traverse cette +fois sans encombre. Mais mon matériel photographique a quelque peu +souffert de cette baignade. + +Du Karasou à la colline de Tchataldja, c'est la plaine nue sans un +arbre, sans autre pli de terrain que la ligne du chemin de fer; les +troupes bulgares qui avancèrent là durant les journées du 17 et du 18 +étaient sacrifiées d'avance. Aussi n'est-ce pas de ce côté que l'effort +principal a été tenté. A un kilomètre de la rivière, on voit encore les +tranchées creusées par les Bulgares durant la nuit du 17 au 18. Près de +la voie, la terre fraîchement remuée indique les points où les corvées +de soldats turcs envoyées au moment de l'armistice ont enterré les morts +ennemis. Plusieurs cependant sont demeurés là, abominablement déformés, +à demi dévorés par les chiens et les oiseaux, loques méconnaissables où +les débris humains ne se distinguent plus des restes d'uniforme qui les +enveloppent. L'un est couché sur le nez et n'a plus de jambes; l'autre, +la face au ciel, a les mains sanglantes, soit qu'elles aient été mordues +par les chiens, soit qu'au moment où l'homme a été frappé, il les ait +mises sur sa blessure; enfin un autre--et le cadavre de celui-ci a été +certainement mutilé, car la nature, ni le temps, ni les animaux +carnassiers n'outragent de cette façon--un autre est aux trois quarts +enterré, ses deux bras étendus comme s'il faisait effort pour retirer +son corps de la terre qui l'étreint, la tête abandonnée, renversée en +arrière, les lèvres découvrant les dents, et la peau noire comme si on +l'avait rôtie. + +[Illustration: Entre Bachtchekeui et Tchataldja: cadavres bulgares +abandonnés le long de la ligne du chemin de fer.] + +A deux kilomètres de la rivière finissent les territoires turcs, marqués +de petits drapeaux et, à cinq cents mètres au delà, des drapeaux blancs +bulgares leur font face. Nous les dépassons; et bientôt, à deux +kilomètres de nous à peine, apparaît Tchataldja. Dans la plaine, du côté +d'Ezetin, personne, point de campements. Cependant une toile rouge de +tente s'aperçoit à un kilomètre environ; deux soldats en sortent, se +dirigent vers nous, et nous font signe de nous arrêter. Ils parlent turc +tous deux et appartiennent, l'un au 10e, l'autre au 25e régiment +d'infanterie. Un troisième les rejoint, et part à la recherche des +officiers. Ceux-ci arrivent vers 3 heures: ils sont quatre, deux +capitaines, un sous-lieutenant de réserve et un cadet de l'école +militaire. On se serre la main très cordialement. Tous s'expriment assez +bien eh français; l'un enlève son manteau, l'étend sur le talus et, nous +invitant à nous asseoir, dit: «Voilà notre canapé.» Le cadet reste +debout, raide, au port d'armes, la figure épanouie, regardant avec +admiration cette rencontre cordiale entre officiers turcs et bulgares. +J'ai malheureusement épuisé toutes mes pellicules sèches, et je ne puis +plus prendre de photographies. On se fait toutes sortes de politesse; le +lieutenant turc dit en français à l'un des capitaines bulgares: «Votre +figure m'est très sympathique»,--et de fait celui-ci est un Slave blond, +aux yeux bleus, souriant, avec ce quelque chose de doux et d'enveloppant +dans l'expression qu'ont les hommes de cette race. Il rit, et on se +serre la main encore une fois. + +J'explique mon intention d'aller à Andrinople; je montre la lettre russe +demandant aux autorités royales bulgares, soit militaires, soit civiles, +de me laisser passer et de m'aider au besoin, ma lettre pour Choukri +pacha, commandant la place d'Andrinople; je déclare que je resterai dans +cette ville jusqu'à la fin de la guerre, que j'accepte de traverser les +lignes les yeux bandés, sans domestique et avec aussi peu de bagages que +possible, si tout ceci leur semble nécessaire. Ils me disent qu'ils ne +peuvent me donner de réponse catégorique, mais qu'ils ne pensent pas que +leur général fasse d'objection sérieuse à ma demande, que peut-être il +en référera au général Savof, et qu'en ce cas je serai obligé de revenir +demain. Ils envoient un homme porter ma lettre à Tchataldja. Nous +causons de la guerre, de la paix; ils demandent des nouvelles, font +quelques jeux de mots pour me montrer qu'ils sont initiés aux finesses +du français... L'estafette revient; impossible d'avoir une réponse ce +soir. Nous prenons rendez-vous pour le lendemain matin, à 10 heures. + +[Illustration: Pendant l'attente dans les lignes bulgares: la petite +escorte turque de Georges Rémond.] + +... Je ne puis être à l'endroit convenu qu'à 11 heures 1/2; les +fondrières de la route m'ont retardé. Après un moment d'attente, deux +soldats bulgares s'approchent, nous font signe de faire volte-face, et +se rangent de chaque côté de la voie, baïonnette au canon. A 2 heures +seulement, nous voyons venir un officier: il parle à peine quelques mots +de français, mais nous comprenons qu'il va aller s'informer de notre +affaire à Tchataldja, auprès du général. A 4 heures, comme la nuit +tombe, nous décidons de nous en aller, après avoir remis aux soldats un +mot avertissant le quartier général que nous nous présenterons demain à +la même heure. Au moment où nous allons partir, l'officier revient +enfin: «Je regrette, me dit-il, mais c'est impossible», et il me rend la +lettre de l'ambassade de Russie. J'essaie de parlementer, mais en vain: +il ne comprend rien à ce que je dis. S'approchant de l'officier turc, il +lui demande: «C'est bien le correspondant de _L'Illustration_?»--et +c'est le dernier mot. + +Nous rentrons à Hademkeui. Mme Romano nous a préparé des boulettes de +pomme de terre et une salade de haricots à l'ail, puissante, parfumée, +que je, mange avec délices. Après le repas, les associés, trois Grecs et +la dame, se réunissent pour faire leurs comptes du samedi soir. C'est un +beau spectacle, les trois hommes, l'un d'une maigreur squelettique, à la +peau verte, aux traits saturniens, les deux autres diversement gras, aux +faces lumineuses, et la Française, celle-ci présidant du haut de son +binocle, et les quatre paires d'yeux fixées sur le tas d'or et d'argent, +les quatre nez qui le flairent, les huit mains qui le tâtent, et les +quatre cerveaux qui supputent le gain, comptent les paris, cherchent le +para, le centime, la piastre qui manque. A cette vue, mon domestique est +enivré et s'écrie: «Je m'associe avec vous, je mets quarante livres dans +le commerce.»--«C'est le bénéfice fait sur les correspondants de guerre, +et l'argent chapardé sur mes comptes, animal!»--«Ah! me répond-il, +médiocre métier, on mettrait cent ans à s'y enrichir; mieux vaut piller +en Macédoine.» + +Le lendemain, 29, le train parti à midi m'amène à 4 heures 1/2 à +Constantinople, ayant vaillamment franchi dans ce temps 50 kilomètres. + +GEORGES RÉMOND. + + + +[Illustration: SCÈNE DE LA RUE PARISIENNE.--Un contraste en blanc et +noir. _Dessin de L. SABATTIER._] + +C'est une rencontre piquante, observée un jour dans la rue et prise sur +le vif, qui a fourni le sujet de ce plaisant tableautin en deux +couleurs, blanc et noir, et à deux personnages, la Parisienne et le +charbonnier... Par ce doux hiver, qui n'a de neigeux que l'hermine dont +se couvrent les épaules élégantes, la fourrure délicate et fragile entre +toutes, celle qu'une goutte de pluie tacherait, mais qu'un rayon de +soleil fait briller d'un soyeux éclat, s'offre comme le luxe préféré. +Elle est la parure précieuse, aristocratique, l'objet de la plus chère +convoitise, dont la possession vaut un titre de noblesse, et qui +«classe» une femme... Celle-ci, à défaut du manteau rêvé, porte une +étole d'hermine, large et longue à souhait, et si ingénieusement +disposée qu'elle semble en être habillée tout entière. De l'hermine, +elle en a voulu jusque sur son chapeau; et ses mains disparaissent dans +un vaste manchon, qui est d'hermine, lui aussi. + +Ainsi vêtue de blancheur épaisse et molle, elle est sortie de chez elle, +ce matin-là; et, dans la rue, elle s'est rappelé qu'ayant omis, +distraite ménagère, de faire sa commande à son fournisseur habituel, +elle avait «un mot à dire» au charbonnier du coin, providence des +journées d'hiver. La voici devant son étroite boutique, dont l'enseigne +avertit qu'on y vend tout ensemble de quoi se chauffer et de quoi boire: +le charbonnier reconnaît sa jolie cliente, et, de la voir si blanche en +face de lui, si noir, il a un étonnement familier et joyeux. Elle aussi, +surprise d'abord, a remarqué l'imprévu de la rencontre. Tous deux, +oubliant, pour un instant, les distances--peut-être moins grandes qu'il +ne paraît--qui séparent un brave charbonnier d'une fine Parisienne, tous +deux s'amusent de la petite comédie dont ils sont les acteurs. Et, +enfin, c'est en riant qu'elle le prie de monter chez elle «un sac de +charbon et des margotins pour allumer le feu». + + + +[Illustration: LE PREMIER INSTANTANÉ D'UN EMPEREUR DU JAPON.--Le mikado +Yoshi Hito, précédé d'un officier de son état-major, se rendant à cheval +au parc d'aviation militaire de Tokorozawa.--_Comm. par le_ Kokumin +Shimbun.] + +AU JAPON + +Lorsque se produisit, au mois d'août dernier, le changement de règne au +Japon, nous avions indiqué que le nouvel empereur Yoshi Hito, moins +respectueux que son père des traditions et des rites consacrés, +entendait se mêler davantage à la vie extérieure de son peuple, et ne +point s'entourer du mystère presque impénétrable qui dérobait aux +regards la personne de Mutsu Hito. On se souvient peut-être que, pour +évoquer ici, le plus fidèlement possible, les traits du défunt mikado, +qui jamais ne posa devant l'objectif, nous avons dû, à défaut d'autre +document, publier la photographie d'un ancien portrait officiel, corrigé +en 1904 «d'après les indications d'un membre du corps diplomatique qui +pouvait approcher l'empereur». Le jeune souverain qui préside aux +destinées du Japon ne donnera jamais si grand souci à ses +historiographes. + +Déjà, dans notre numéro du 24 août 1912, nous l'avons montré en tenue de +général de division,-image peu familière encore, où il apparaissait +hautain et raide, la tunique chargée de décorations, une main sur la +garde de son épée. Voici un instantané, pris aux dernières grandes +manoeuvres, qui le représente dans un plus simple appareil: vêtu d'un +correct et sobre uniforme, le mikado se rend à Tokorozawa, près de +Tokio, pour visiter le parc d'aviation militaire. L'héritier de celui +que ses sujets nommaient le Fils du Ciel, et qu'ils vénéraient à l'égal +d'un dieu, se montre ici sous l'aspect d'un souverain très moderne: le +règne de Yoshi Hito marquera une singulière évolution dans les coutumes +impériales du Japon. + +C'est du Japon également que nous vient la photographie reproduite +ci-dessous. Au pays des chrysanthèmes, la fleur nationale est l'objet +d'un culte attentif et charmant, qui prend les formes les plus +imprévues: dans le parc de Dangosaka. A Tokio, on l'utilise pour +figurer, en grandeur naturelle, les héros du vieux théâtre japonais. + +A regarder la scène que représente notre gravure, on dirait d'acteurs +véritables, tant l'illusion a été habilement obtenue. En réalité, ce ne +sont même point des mannequins que de multiples chrysanthèmes, +adroitement disposés, habillent de leurs riches couleurs: sans leurs +tiges, ces fleurs coupées se faneraient vite. L'art du jardinier se +montre ici plus savant: il a réussi à donner aux plantes, taillées par +ses soins, et soutenues par d'invisibles armatures, l'apparence humaine. +Seules, la tête et les mains des personnages sont sculptées en bois. +Tout le reste est chrysanthème. Et, comme les racines plongent dans la +terre, la fleur merveilleuse s'épanouit, toujours vivace. + +[Illustration: UNE FANTAISIE DE L'HORTICULTURE NIPPONE.--Plantation et +floraison de chrysanthèmes sur des armatures à forme humaine.--_phot. K. +Sakamoto._] + + + +LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS + +Voyages. Études sociales. + +Il existes de par le monde une grandis et riche cité qui est le «Paradis +des jeunes filles». Presque toute la vie familiale et sociale y est, en +effet, soumise aux exigences de leur plaisir et de leur avenir. «Les +mères, effacées de parti pris, les jeunes femmes, tout à leur mari et à +leurs enfants, ne comptent pour ainsi dire plus pour le monde. Certains +soirs, on n'aperçoit aux premiers rangs des loges des théâtres que de +fraîches et ravissantes figures de jeunes filles de seize à vingt ans. +Les pièces à succès sont celles qu'elles peuvent entendre, et les +impresarii consentent à donner la première place dans leur répertoire +aux «oeuvres convenables». Les réunions, les bals, les soirées, les +dîners, n'ont pour but que de les amuser, que d'aider le hasard en +préparant d'heureuses rencontres qui favoriseront leur mariage. On les +voit aux courses, à toutes les fêtes de charité, aux thés des grands +hôtels, dans les équipages, promenant dans toutes ces sorties un luxe +aussi raffiné que celui de leurs mères, parées déjà comme des femmes, +portant bijoux, perles et vraies dentelles. Cette sorte de conspiration +unanime qui les entoure de distractions, qui subordonne tout au +rayonnement de leurs attraits et les conduit au mariage dans la joie et +les plaisirs, semble toute naturelle aux parents, aux aînées déjà +mariées et aux amis. Cette royauté incontestée, la certitude où elles +sont que, pendant trois ou quatre ans, au moins, elles peuvent être +d'adorables despotes, leur donnent une assurance et une aisance qui +relèvent encore leur beauté. Et voici, j'en suis sûr, que nombre de nos +jeunes lectrices sont impatientes déjà de savoir sous quel ciel se situe +cette cité bénie. Le paradis de la jeune fille, mesdemoiselles, c'est +Buenos-Ayres, et vous trouverez bien d'autres précieux et charmants +détails dans les nouvelles études--qui enchanteront aussi vos +parents--de M. Jules Huret sur l'Argentine (_De la Plata à la Cordillère +des Andes_, Fasquelle). Selon sa manière, au cours de ce récent +itinéraire, le voyageur a tout noté: les moeurs, la société, la femme, +la jeune fille, les paysages, les grandes fermes, les usines à viande et +les marchés de la laine et des peaux, les immigrants, et, aussi--car il +n'est plus aujourd'hui une terre au monde qui ne souffre de ce mal--les +bouffonneries politiques. + +Romans et fantaisies littéraires. Le nouveau livre de M. Jules Huret est +l'une des rares publications de ce début d'année. La trêve des éditeurs +succède à celle des confiseurs. On sort peu de livres nouveaux dans la +première quinzaine de janvier. Mais, comme la production de décembre est +toujours considérable et que les rubriques bibliographiques d'avant Noël +sont plus généralement consacrées aux volumes d'étrennes, les oeuvres de +l'année qui finit gardent toute leur valeur d'actualité dans les +premières revues des livres de l'année nouvelle. Par exemple, il vous +suffira de lire l'extraordinaire préface du _Voyage au pays de quatrième +dimension_, de M. G. de Pawlowski (Fasquelle), pour vous persuader que +telles idées exprimées à la fin de 1912 conserveront encore sans doute, +dans cent ans d'ici, toute leur savoureuse nouveauté. M. G. de Pawlowski +est un précurseur des philosophies d'après-demain. Sous une forme +originale et toujours inattendue, M. de Pawlowski accommode le document +à la mesure de son esprit. Il nous fait voyager dans le temps et dans +l'espace, tout en nous présentant une critique amusée mais bien nouvelle +des idées scientifiques contemporaines, et si d'abord vous écoutez avec +un peu de stupeur ses propos imprévus sur «l'Ame silencieuse», «les +Abstractions d'espaces», sur «le Voyage instantané», sur «l'Escalier +horizontal», sur «la Maison plate», sur «la Vision de l'invisible» et +sur «les Gares de l'infini», vous vous accoutumez cependant peu à peu à +cet enseignement à nul autre pareil, et ne vous lassez point de ces +révélations qui ne sont pas simplement le jeu d'un homme d'esprit, mais +qui comportent une morale actuelle avec de saines conclusions. + +Quand il donne à l'expression de ses idées' la forme romanesque, M. Léon +Daudet abandonne un instant la plume ardente du polémiste fougueux. Il a +le souci de solidement édifier avec équilibre et méthode; il traite avec +une adroite courtoisie sans fanatisme et même sans hostilité préconçue, +semble-t-il, tout ce que, dans le domaine social, il veut combattre et +abattre. Dans _le Lit de Procuste_ (Fasquelle), l'auteur des _Primaires_ +et de _la Lutte_ met en scène un littérateur formaliste, Ludovic Tavel, +un littérateur social, Martial Epervent, leurs disciples, leurs manies +et leurs deux écoles. Au dilettantisme infécond des uns s'oppose +l'illuminisme dangereux des autres qui créent de l'anarchie, de la +révolte et de la douleur. Et de ce choc entre le génie inutile et le +génie destructeur naît une étincelle de vérité, une pure et vivifiante +flamme captée par deux êtres d'amour qui seront les éloquents défenseurs +de la tradition et de la race. + +Théâtres. + +«Critiques auteurs» est un sujet d'actualité piquante qui devait +particulièrement tenter M. Robert de Flers. Nul ne pouvait le traiter +avec plus d'esprit et d'autorité que ne l'a fait le brillant écrivain +dans la préface du dernier volume des _Annales du Théâtre et de la +Musique_,--l'inappréciable publication de notre excellent confrère +Edmond Stoullig. + +La très originale revue _Mil-neuf-cent-douze_, que firent jouer en avril +dernier, au théâtre des Arts, MM. Charles Muller et Régis Gignoux, vient +de paraître (Bernard Grasset); on en savoure complètement à la lecture +la fantaisie philosophique. + +Divers. + +On étonnerait beaucoup de personnes en leur parlant de tremblements de +terre dans le bassin de Paris. Ces phénomènes sont pourtant assez +fréquents. Depuis 1800, Paris a ressenti 14 secousses, Poitiers 6, +Saumur 6, Dijon 7, Angers 7, Bourbonne-les-Bains 4, Plombières 5, Caen +5, le Havre 9. D'ailleurs, aucun de ces séismes ne fut grave; aucun +n'affecta la cuvette du bassin de Paris dans son entier. Ces +oscillations, appelées sans doute à se renouveler, paraissent en +relation étroite avec la géologie de la région sur laquelle M. Paul +Lemoine (_Géologie du bassin de Paris_, Hermann), nous offre une étude +très fouillée qu'il a su rendre attrayante. + + + +LA POLICE INTERNATIONALE +A CONSTANTINOPLE + +Tandis qu'à Londres les délégués des coalisés balkaniques marchandent à +la Turquie les derniers vestiges de son empire en Europe, l'ordre +continue de régner à Constantinople. On avait pu redouter un instant +qu'une dangereuse effervescence se produisît dans la grande ville +cosmopolite. L'histoire nous rappelle, en effet, qu'à diverses époques +la population musulmane y manifesta son mécontentement de la tournure +des affaires de l'empire par des massacres, surtout de Grecs ou +d'Arméniens. Aussi y eut-il une grosse alerte dans les quartiers +chrétiens de Constantinople lorsque, le 17 novembre, on perçut les échos +des canons de marine qui coopéraient à la défense des lignes de +Tchataldja. Mais, déjà, d'accord avec les autorités ottomanes, toutes +les dispositions avaient été prises par les commandants des escadres +étrangères dans le Levant pour réprimer instantanément, s'il y avait eu +lieu, la moindre tentative de désordre et de pillage. En fait, le soin +de maintenir l'ordre à Constantinople a été confié à deux officiers +généraux français qui disposent à l'heure actuelle des forces +internationales de terre et de mer sur le Bosphore, et grâce auxquels se +renouent ainsi les anciennes traditions de la France protectrice de la +chrétienté dans le Levant. + +Son ancienneté de grade a valu à l'amiral Dartige du Fournet la +direction des opérations de débarquement et des mouvements de la flotte +des puissances. Le général Baumann, qui, avec le titre d'inspecteur +général, s'appliquait, avant la guerre, à perfectionner l'organisation +de la gendarmerie ottomane et avait pu voir de près en Macédoine les +exploits des comitadjis grecs ou bulgares pour lesquels il manifeste +assez peu de tendresse, était tout désigné pour prendre la direction du +service général de sécurité dans la capitale. Auparavant, lorsque les +coalisés se furent emparés de Salonique, il avait réclamé énergiquement +et obtenu qu'on lui rendît ses gendarmes non combattants qui, avec leurs +officiers européens, se trouvaient alors dans la ville prise et ne +pouvaient être traités en prisonniers de guerre. Ces forces de police +renvoyées à Constantinople y sont en ce moment fort utiles pour assurer +l'ordre à côté des 3.000 marins débarqués depuis le 18 novembre. + + + +UN GRAND PHYSICIEN + +M. Cailletet, membre de l'Académie des sciences, président de +l'Aéro-Club de France, vient de mourir à l'âge de quatre-vingts ans. +Avec lui disparaît un des plus grands physiciens de l'époque, en même +temps qu'une des figures les plus originales et les plus sympathiques de +la science contemporaine. + +[Illustration: L.-P. Cailletet. Portrait par Jacques Weissmann. +(_Collection de l'Aéro-Club de France._)] + +Seul, en effet, ou presque seul parmi les membres de l'Institut, M. +Cailletet n'avait appartenu à aucun corps officiel; il était maître de +forges. Né à Châtillon-sur-Seine (Côte-d'Or) en 1832, il dirigea de +bonne heure des usines importantes; faisant marcher de front les +recherches scientifiques et l'exploitation commerciale. + +En 1877, il s'attaqua à la liquéfaction des gaz jusqu'alors considérés +comme permanents: azote, oxygène, hydrogène, oxyde de carbone, méthane. +Ces gaz avaient résisté à des pressions de 2.800 atmosphères. + +[Illustration: Le général Baumann.--_Phot. Apollon._] + +[Illustration: Le contre-amiral Dartige du Fournet.] + +LES DEUX OFFICIERS GÉNÉRAUX FRANÇAIS QUI ASSURENT L'ORDRE À +CONSTANTINOPLE ET SUR LE BOSPHORE. + +M. Cailletet imagina de les soumettre à une température très basse en +même temps qu'il les comprimait. Il constata qu'il existe un _point +critique_, c'est-à-dire un degré de température au-dessus duquel la +liquéfaction d'un gaz est impossible, quelle que soit la pression. Ce +point critique est -242° pour l'hydrogène. Pour obtenir ces températures +extrêmement basses, Cailletet utilisa la détente brusque d'un gaz +comprimé lentement sous haute pression. Il réussit ainsi à liquéfier les +cinq gaz cités plus haut. + +Ces expériences curent un retentissement considérable. Elles apportaient +la solution d'un problème scientifique qui avait passionné nombre de +physiciens, et elles préparaient de nombreuses applications pratiques. +Ce fut, notamment, le point de départ de l'industrie du froid. + +Du jour au lendemain, M. Cailletet fut célèbre, et, pour rendre hommage +à ses travaux, l'Académie des sciences le nomma membre libre en 1884. + +Vers cette époque, l'illustre physicien quittait l'industrie pour +s'offrir un repos bien gagné. Il continuait à s'intéresser aux progrès +de la science, s'occupant spécialement des questions d'aéronautique dans +lesquelles il avait acquis une compétence qui lui valut d'être choisi +comme président de l'Aéro-Club de France. Très vert, malgré son grand +âge, l'esprit ouvert à toutes les idées modernes, jouissant en sage de +l'aisance qu'il avait conquise par son travail, ce Bourguignon de pure +race, toujours affable et souriant, apparaissait comme un type accompli +du savant français. + + + +DOCUMENTS et INFORMATIONS + +LES STATIONS DE TÉLÉGRAPHIE SANS FIL DANS LE MONDE. + +D'après le dernier relevé du Bureau international, il existerait +actuellement, dans les divers pays du monde, 375 stations côtières de +télégraphie sans fil ouvertes au public. + +Sur ce nombre, on compte 142 stations aux Etats-Unis, 33 au Canada, 43 +en Angleterre, 22 en Allemagne et dans les colonies allemandes, 19 en +Italie, 19 en Russie, 17 en France, 10 en Espagne 9 en Danemark, etc. + +Dans les colonies on remarque: 5 postes dans l'Afrique française, 3 en +Indo-Chine, 2 à Madagascar, 7 au Maroc, 1 à Tunis, 10 dans les Indes +Anglaises, 3 à Curaçao, 5 à Fidji, etc. + +Pour les postes installés à bord des navires de guerre, les Etats-Unis +tiennent encore la tête avec 247 postes. Viennent ensuite l'Angleterre +avec 213 postes; la France, 141; l'Allemagne, 112; l'Italie, 77; le +Japon, 70; la Russie, 70; l'Autriche, 37, etc. + +Sur les navires de commerce, on trouve 455 postes pour l'Angleterre; 253 +pour les Etats-Unis; 206 pour l'Allemagne; 68 pour la France; 47 pour +l'Italie, etc. + +LE RENDEMENT DU VIGNOBLE FRANÇAIS EN 1912. + +L'année 1912 aura été exceptionnellement heureuse pour la viticulture. +Le rendement et la qualité de la récolte ont dépassé les prévisions les +plus optimistes. + +Le vignoble français a subi comme tous les ans les atteintes, variables +suivant les régions, de la gelée, de la grêle, du mildiou, de l'oïdium; +mais les maladies cryptogamiques n'ont pas produit, malgré une humidité +parfois persistante, les effets désastreux que l'on observe généralement +dans des conditions atmosphériques semblables; le prix élevé du vin a +encouragé les viticulteurs à mieux soigner leurs vignobles et à +pratiquer, d'une façon régulière et méthodique, les traitements +préventifs. + +Les vendanges faites parfois trop hâtivement, par suite d'un temps +pluvieux au début, ont pu s'exécuter ensuite pendant une très belle +période, qui a permis aux raisins restés sur les souches d'arriver à la +maturité nécessaire pour donner au vin du bouquet, de la couleur, du +degré et lui assurer une bonne conservation. + +Finalement, la récolte, qui devait être d'après certains à peine +supérieure à la moyenne, a atteint pour la France, selon M. J.-M. +Guillon, inspecteur de la viticulture, auquel nous devons ces précieux +renseignements, le chiffre de 59.339.035 hectolitres en 1912, contre +44.885.550 hectolitres en 1911. La production de 1912 est donc de 15 +millions d'hectolitres supérieure à celle de 1911 et de 7 millions +d'hectolitres au-dessus de la moyenne des dix dernières années, estimée +à 52 millions environ. + +Les régions les plus favorisées sont celles de la Méditerranée; le +Bordelais et la vallée de la Loire comptent aussi parmi les mieux +partagés. Quelques départements de l'Est sont à peu près les seuls à +présenter un rendement inférieur à 1911. Quant à la récolte de +l'Algérie, elle accuse également un notable déficit: elle a été en 1912 +de 6.671.181 hectolitres, au lieu de 8.883.667 hectolitres en 1911. + +A PROPOS DU RAYONNEMENT VITAL. + +En 1908, quelques expérimentateurs eurent l'idée d'appliquer contre leur +front ou leur épigastre une feuille de papier manuscrit ou imprimé posée +elle-même sur la face émulsionnée d'une plaque photographique; ils +obtinrent une reproduction plus ou moins complète, en positif ou en +négatif, des caractères que portait la feuille de papier. Ils +attribuèrent cette transcription au rayonnement d'un certain fluide +vital émanant de l'organisme. + +L'hypothèse rencontra d'autant plus de créance dans certains milieux que +des expériences «amusantes» tendaient à la confirmer. Si l'on confiait +des sachets renfermant une plaque et une feuille de papier +convenablement disposées à diverses personnes qui les actionnaient dans +des conditions différentes, on constatait au développement des résultats +eux-mêmes très variés. + +Dès cette époque, M. Guillaume de Fontenay montra qu'on obtenait des +transcriptions semblables de caractères manuscrits en utilisant, comme +source de chaleur, un bain-marie à 35° ou 40°, ce qui ruinait +l'hypothèse d'un rayonnement vital nécessaire pour produire le +phénomène. + +Toutefois, M. de Fontenay n'avait pu obtenir la transcription de +caractères imprimés. Ses nouvelles expériences, signalées à l'Académie +des sciences par M. d'Arsonval, éclairent singulièrement la question. + +Le phénomène paraît subordonné à un assez grand nombre de facteurs +physiques et chimiques, parmi lesquels il faut citer d'abord la durée du +contact et la température. + +D'autre part, les encres à écrire et les encres typographiques agissent +sur les plaques sensibles de façons différentes, suivant la composition +chimique de ces encres, et aussi suivant l'état de division moléculaire +qui leur est communiquée par le papier où on les a déposées. Certaines +encres se transcrivent toujours en positif, d'autres se transcrivent +toujours en négatif. Nombre d'encres typographiques sont à peu près +inactives dans les circonstances ordinaires de l'expérimentation; un +trait de plume peut se transcrire partiellement en négatif et +partiellement en positif, selon que la plume, ici ou là, a déposé plus +ou moins de liquide, ou selon qu'elle a plus ou moins égratigné +l'encollage superficiel du papier et incorporé l'encre à la fibre même +de la pâte. Si le métal de la plume est attaqué par l'encre, la +transcription est modifiée; si l'on emploie des émulsions couchées sur +celluloïd, on se heurte souvent à des phénomènes électriques. + +Dans un autre ordre d'idées, il faut remarquer que la transpiration +varie beaucoup d'un individu à l'autre. En outre, chez la même personne, +au même instant, elle est en général acide au visage et au creux de +l'aisselle, alcaline au pli de l'aine. Elle diffère énormément suivant +la nourriture, l'état de maladie ou de santé. On doit donc se défier à +l'extrême de toute observation faite au moyen de sachets actionnés par +un organisme vivant: la transpiration joue alors un rôle dont il est +difficile de déterminer le sens et l'ampleur. + +M. de Fontenay conclut qu'il n'a pu déceler l'intervention d'aucun +rayonnement nouveau et qu'il n'a jamais rencontré d'effet qui ne pût +être attribué légitimement à une réaction chimique des corps mis en +présence. + +UTILITÉ DES SERINS POUR ÉVITER L'ASPHYXIE. + +On a jadis proposé d'utiliser la souris pour nous éviter l'asphyxie par +l'oxyde de carbone. Ce gaz éminemment dangereux est, en effet, peu +sensible aux réactifs chimiques, et l'on n'a pas encore trouvé de moyen +simple et pratique pour constater sûrement sa présence dans l'air que +nous respirons. + +M. Burrell a été chargé par le Bureau des mines des Etats-Unis d'étudier +l'influence de l'oxyde de carbone sur les petits animaux. Il conclut à +la sensibilité extrême du canari: + +Voici, d'ailleurs, le résumé de ses observations sur la souris et sur le +canari. + +Souris: 0,16 d'oxyde de carbone contenu dans l'air, très léger malaise +au bout d'une heure; 0,20, malaise en 8 minutes; 0,31, malaise en 4 +minutes; 0,46, malaise en 2 minutes; 0,57, malaise en une minute; mort +en 16 minutes; 0,77, malaise en une minute, mort en 12;5 minutes. + +Canari: 0,09, très léger malaise au bout d'une heure; 0,15, malaise en 3 +minutes; tombe de son perchoir au bout de 8 minutes; 0,20, malaise en +1,5 minute; tombe de son perchoir en bout de 5 minutes; 0,29, tombe de +son perchoir en 2,5 minutes. + +Le serin serait donc l'accessoire hygiénique indispensable de tout poêle +à combustion lente. + +M. Burrell propose de l'employer pour explorer l'air des mines après +explosion. + +LA PLUIE À PARIS. + +Les météorologistes sont fort divisés au moins sur une question: celle +de l'augmentation de la fréquence de la pluie en nos régions. Les uns +estiment, avec le bon peuple, qu'il pleut plus en France qu'autrefois; +d'autres affirment que la moyenne n'a pas sensiblement changé. + +Nous signalions, il y a quelque temps, l'opinion de M. Camille +Flammarion à cet égard. Notre éminent collaborateur a fait un relevé des +pluies à Paris depuis le règne de Louis XIV; il conclut à une +augmentation, augmentation bien marquée surtout depuis le début du +dix-neuvième siècle, époque à laquelle ont commencé les mesures +pluviométriques bien précises. + +M. Angot, directeur du Bureau central météorologique, n'est point de cet +avis. + +M. Flammarion a pris les chiffres fournis par le pluviomètre de +l'observatoire de Paris jusqu'en 1872; à partir de là, il s'en rapporte +aux chiffres de l'observatoire de Montsouris, estimant que les +conditions restent à peu près les mêmes. + +Or, d'après M. Angot, l'augmentation apparente de pluie résulte de ce +changement de station. La comparaison des observations faites au cours +des trente dernières années montre que la quantité de pluie tombée à +Montsouris est d'environ un dixième supérieure à celle recueillie à +Paris. + +M. Angot établit un relevé de 1806 à 1910 en prenant uniquement les +chiffres de l'observatoire de Paris. Ce relevé donne, pour la pluie +tombée dans la capitale, une moyenne générale de 510 millimètres par an. +Pendant le premier tiers de cette période, la moyenne ressort à 502 +millimètres; pendant le second, elle s'élève à 521; pendant le dernier +tiers, c'est-à-dire pendant les trente dernières années, elle retombe à +508. + +M. Angot conclut que, contrairement aux affirmations de M. Flammarion, +il n'y a aucune apparence d'augmentation progressive de pluie à Paris +depuis 1880. + +Ce désaccord des deux savants sur une question assez simple est un peu +troublant. La vérité ne serait-elle pas que, finalement, il ne tombe +guère plus d'eau à Paris qu'autrefois, mais... qu'il pleut ou qu'il +«brouillasse» plus souvent. + + + +[Illustration: Position initiale. Position finale. COMMENT LE +DICTIONNAIRE LAROUSSE A INTERPRÉTÉ LE GESTE DU DISCOBOLE ANTIQUE] + +L'ATTITUDE DU DISCOBOLE + +La méthode française d'éducation physique préconisée par M. le +lieutenant de vaisseau Hébert, que nous avons été des premiers à +signaler dans ce journal (numéro du 13 avril 1912). et qui bénéficie +aujourd'hui d'une vogue méritée, a donné un intérêt, si l'on peut dire, +actuel, à la célèbre statue du Discobole antique: on sait que le +«lancer» du disque est un des huit exercices naturels «indispensables» +indiqués par cette méthode. Sur l'attitude du Discobole, qu'a reproduite +si heureusement le lieutenant de vaisseau Hébert, M. le commandant R. +Debax, ancien instructeur à l'école de gymnastique de Joinville-le-Pont, +nous adresse ces lignes illustrées de croquis probants: + +Dans le grand dictionnaire Larousse, à l'article Discobole, on lit: + +«Discobole lançant le disque, ou Discobole en action, statue antique au +palais Massimi, à Berne. Le corps incliné et appuyé sur la jambe droite +placée en avant, le Discobole porte la main gauche sur le genou droit et +élève en arrière, plus haut que la tête, la main droite qui tient le +disque. Cette attitude a été imaginée pour donner au disque la plus +forte impulsion possible. Ce n'était qu'après avoir balancé le bras +plusieurs fois et lui avoir fait décrire plusieurs tours, presque +circulairement, que le Discobole lâchait le disque qui partait en +sifflant. En même temps qu'il ramenait ainsi une dernière fois le bras +droit en avant il retirait la main gauche et son corps se redressait +vivement comme la corde d'un arc détendu.» + +A l'appui de son explication, l'auteur de la notice cite des textes +latins qui, probablement, sont sujets à controverses. Nous nous +garderons bien de le suivre sur ce terrain. Et nous nous fonderons sur +l'expérience et sur le mouvement de la statue pour contester cette +interprétation. + +Si le disque était lancé comme l'indique Larousse, la force de +projection serait produite par le mouvement de rotation du bras droit, +suivi de l'extension du corps tout entier prenant appui sur la seule +jambe droite, extension favorisée d'ailleurs, par une légère rotation du +buste de droite à gauche. L'ensemble du mouvement ne paraît pas +suffisant pour donner l'impulsion nécessaire au disque, et nous pouvons +affirmer que pas un de nos athlètes modernes n'opère de cette façon. + +Il est d'ailleurs fort probable que, dans ce cas, le disque devant être +lancé en avant de la statue, le Discobole aurait eu malgré lui le regard +fixé dans cette direction, c'est-à-dire droit devant lui. + +Or, c'est précisément le contraire. Le Discobole a, d'une façon +indiscutable, le regard dirigé en arrière de lui. + +On a prétendu qu'il regardait son bras droit pour voir si le disque +était bien placé dans sa main. Il est bien plus naturel de penser que le +Discobole regarde le but et, si l'on admet cette manière de voir, le +mouvement de la statue s'explique très facilement et se décompose comme +l'indiquent les croquis ci-dessous. + +Faisant d'abord face au but ou à la direction (position initiale), le +pied gauche en avant, le pied droit en arrière et près du précédent, le +bras droit tendu horizontalement, le Discobole pivote ensuite sur le +pied droit, fait face en arrière en portant le poids du corps sur la +jambe droite, le genou gauche se plaçant contre le droit, le pied gauche +ne faisant que se soulever en pivotant sur le gros orteil. En même +temps, il se baisse légèrement et exécute un _mouvement de torsion très +prononcé du, buste autour du bassin de gauche à droite._ Le bras droit +reste tendu et le disque vient se placer à hauteur de l'endroit où il va +être abandonné à la fin du mouvement suivant (position de la statue). + +Immédiatement après, par un mouvement de réaction, le Discobole, +pivotant sur les deux pieds, fait face à la direction primitive en +imprimant _au buste un mouvement violent de torsion de droite à gauche_ +qui, par l'intermédiaire du bras, donne l'impulsion au disque à la façon +d'une fronde. Le disque est abandonné au moment où il se trouve dans la +direction. Par suite de l'impulsion communiquée au corps, le pied droit +se porte généralement en avant du gauche. Compris de cette manière, le +lancement du disque exige une grande coordination dans les mouvements. +C'est le triomphe de l'adresse unie à la force et c'est ce symbole qu'a +voulu exprimer le statuaire antique. + +R. DEBAX. + +[Illustration: Position initiale. Position intermédiaire (celle de la +statue). Position finale. Le discobole fait face à la direction. Le +discobole a pivoté et fait face en arrière. Le discobole revient face en +avant et abandonne le disque. COMMENT LE DISCOBOLE ANTIQUE LANÇAIT LE +DISQUE, D'APRÈS L'ÉCOLE DE JOINVILLE-LE-PONT] + + + +LA CEINTURE DE PARIS + +APRÈS LA DÉMOLITION DES FORTIFICATIONS (_Voir les projets, page 20._) + +«A la place des vilaines murailles des fortifications qui entourent +Paris, on voyait un beau parc ininterrompu où les arbres, les arbustes +et les fleurs faisaient à notre ville une ceinture de santé et de beauté +aussi; songez donc, 35 kilomètres de pelouses, avec ponts rustiques, +cascatelles et ruisselets, toute une longue série de paysages au pastel; +Paris vêtu et couronné de toutes les roses et de toutes les fleurs était +salué comme la reine souveraine du monde. + +Vivant au milieu de cette belle fête des yeux et de l'esprit, les hommes +devenaient meilleurs, les femmes plus jolies. + +Si mon rêve vous agrée et si vous voulez en commencer la réalisation, +beaux conseillers, ne vous endormez pas.» + +Ainsi rêvait, en ouvrant, en 1909, la première session ordinaire du +Conseil municipal de Paris, M. Lampué, doyen d'âge de cette laborieuse +assemblée où, comme on voit, les soucis budgétaires ou politiques n'ont +point atrophié la fibre poétique. + +Ce rêve sera bientôt une réalité. Sur le rapport de M. Louis Dausset, +récemment élevé à la présidence du Conseil municipal, nos édiles +viennent d'approuver le contrat passé entre l'État et la Ville de Paris +pour l'aliénation de l'enceinte fortifiée. La sanction législative ne +saurait tarder. + +Cette convention, dont nous n'avons pas le loisir d'examiner les +détails, peut se résumer ainsi: + +1° Acquisition par la Ville, en un seul et unique lot, de la totalité de +l'enceinte fortifiée, moyennant un prix de 100 millions payables par +annuités, par paiements échelonnés; + +2° Maintien sur la zone militaire de la servitude non _oedificandi_, +pour cause d'hygiène et de salubrité publiques; + +3° Expropriation des terrains de cette zone, devenue _zone sanitaire_ en +vue de la création d'espaces libres, parcs et terrains de jeux; + +4° Annexion à Paris des terrains expropriés. + +Il y a plus de trente ans que s'est posée pour la première fois la +question de la suppression de l'enceinte fortifiée de Paris; la +divergence des intérêts ou même des simples opinions en présence rendait +la solution fort difficile. Grâce à l'énergie persévérante de M. Dausset +et de son collègue, M. Chérioux; grâce à l'esprit libéral de MM. Klotz +et Millerand, la solution intervenue apparaît comme la plus logique et +la plus satisfaisante à tous égards. La désaffectation de l'enceinte +fortifiée n'est plus considérée, ni par la Ville, ni par l'État, comme +un prétexte à spéculations immobilières, on l'envisage avant tout comme +un moyen de doter Paris et sa banlieue des champs d'air et de lumière +devenus indispensables à leur hygiène et à leur santé. + +Nos plans de la page 20, empruntés à un travail de M. Dausset, donnent +une idée exacte de la transformation que va subir la ceinture de Paris. + +Actuellement, l'espace libre des fortifications et de la zone qui +entoure la capitale présente environ 380 mètres de profondeur: 130 +mètres de fortifications et 250 mètres de _zone_ frappée d'une servitude +_non oedificandi_, c'est-à-dire où les propriétaires du sol ne sont +autorisés à élever que des constructions précaires, pouvant être +démolies à première réquisition. + +Le terrain occupé par les fortifications, après avoir été mis au niveau +des boulevards actuels, sera loti pour l'édification d'immeubles de +rapport groupés entre deux larges boulevards circulaires, le boulevard +extérieur étant flanqué d'un chemin de ronde et d'une grille pour +garantir le fonctionnement de l'octroi. + +Les terrains de la zone, formant un total de plus de 500 hectares, +seront aménagés en espaces libres, tels que parcs publics, pelouses ou +terrains de jeux; M. Dausset prévoit onze grands parcs entourés de +grilles. «Aucune portion ne pourra être distraite en vue d'y élever des +constructions, si ce n'est pour l'établissement des édifices nécessaires +à la surveillance et à l'utilisation de ces espaces libres, lesquelles +constructions ne pourront, dans leur ensemble, occuper une superficie de +plus d'un vingtième desdits espaces et devront être réparties également +sur l'ensemble de la zone à aménager.» + +On a objecté que la zone n'offre pas une largeur suffisante pour y +dessiner des parcs intéressants. Or, le parc Monceau, considéré avec +raison comme un des plus beaux spécimens de l'art des jardins, ne mesure +pas plus de 250 mètres dans sa plus grande largeur. C'est précisément +celle de la zone. + +Ajoutons que la Ville de Paris s'est engagée à prélever 4% sur +l'ensemble des terrains à provenir de l'enceinte fortifiée, pour les +affecter exclusivement à la construction d'habitations à bon marché. + +Combien de temps exigeront les travaux destinés à modifier si +heureusement l'aspect des abords de la capitale? Il serait téméraire de +hasarder des chiffres. + +La remise à la Ville, par tronçons successifs, des terrains déclassés; +la démolition du mur d'enceinte, le nivellement général du sol, +demanderont plusieurs années. L'expropriation des terrains de la zone +qui forment une surface de 4.962.000 mètres carrés répartis entre un +nombre considérable de propriétaires sera sans doute encore plus +laborieuse; on a prévu, pour la mener à bien, un délai maximum de +trente-huit ans. + +Faisons toutefois crédit à la diligence de l'administration et +souhaitons qu'entre les maisons dites «à bon marché» et les immeubles +pour pseudo-millionnaire on voie pousser, baignés d'air et entourés de +verdure, de modestes mais riants cottages pour simples bourgeois. Et +s'il paraît audacieux d'admettre, comme M. Lampué, que la suppression +des fortifications rendra les hommes meilleurs et les femmes plus +jolies, espérons du moins qu'elle contribuera à enrayer un instant la +hausse démesurée des loyers parisiens et, peut-être, aussi, à améliorer +les moeurs de messieurs les apaches. + +F. HONORÉ. + + + +LA NAVIGATION SUR L'OUED SEBOU + +On a dit maintes fois combien il serait important de pouvoir utiliser +l'oued Sebou pour les transports de matériel de guerre et de +marchandises, de la côte à Fez. Malheureusement, le fleuve est peu +navigable, presque à sec par endroits en été, démesurément grossi en +hiver, coupé de nombreux seuils. Pourtant, l'an dernier, grâce à des +prodiges d'énergie, d'adresse, de persévérance, l'enseigne de vaisseau +Le Dantec parvint, en un voyage d'un mois (24 décembre 1911-30 janvier +1912), à le remonter avec un canot automobile jusqu'au pont de Fez, à 5 +kilomètres de la capitale chérifienne. + +Cette exploration devait donner un résultat pratique, puisqu'elle a +amené une compagnie, l'Omnium français, à étudier et à construire un +bateau à vapeur spécialement aménagé pour cette difficile navigation. + +[Illustration: LA NAVIGATION FLUVIALE AU MAROC.--Le premier vapeur qui +ait remonté l'oued Sebou: la canonnière _Sebou_ à Bel Ksiri.] + +Le _Sebou_, c'est le nom qu'elle a donné à ce bateau, l'aîné d'une +flottille qu'il faut souhaiter de voir devenir nombreuse, effectue en ce +moment son premier voyage, et déploie sur l'oued si fantasque le +pavillon français. C'est une sorte de canonnière très légère, ne calant +pas plus de 80 centimètres à l'arrière, ce qui lui permettra de franchir +sans trop de difficultés les hauts fonds. Au 24 décembre dernier, le +_Sebou_ était à Bel Ksiri où fut prise la photographie que nous +reproduisons. Il a depuis continué, et, aux dernières nouvelles, avait +atteint Souk el Djema, à 120 kilomètres environ de Méhédya. + +Un ingénieur, M. Turgan, est à la tête de cette entreprise. Le directeur +technique de la navigation, le «capitaine d'armement» si l'on veut, est +M. Le Peillon, à qui une longue pratique des rivières indo-chinoises a +donné une expérience précieuse. + + + +UNE MÉDAILLÉE DE LA GUERRE + +C'est un document émouvant, évocateur d'une époque déjà lointaine, que +cette photographie d'une famille de soldats, prise quelques années après +la guerre. Celle qui y figure aux côtés de son mari et de ses enfants, +Mme Gombert, vient de recevoir la médaille de 1870, à Rodez, dans une +touchante cérémonie, comme il y en a eu tant en France ces temps +derniers, qui réunissait d'anciens combattants de l'Année terrible, Mgr +de Ligonnès, évêque de. Rodez, alors capitaine des mobiles de la Lozère, +le contre-amiral et le général Boisse, le général Joubert, et, leur +doyen à tous, un beau vieillard de quatre-vingt-sept ans, M. Vidal. + +[Illustration: Une femme médaillée de 1870: Mme Gombert, ancienne +cantinière, et sa famille. (_D'après une photographie faite quelque +temps après la guerre._)] + +Mme Gombert, qui portait crânement l'uniforme de cantinière, fit la +campagne avec son mari, soldat au 3e bataillon de chasseurs à pied; elle +emmenait dans sa voiture ses trois enfants en bas âge, qu'elle n'avait +pas voulu quitter. Blessée sur le champ de bataille de Rezonville, la +courageuse femme fut recueillie à l'hôpital de Metz; elle y demeura +jusqu'à la reddition de la place, et partagea ensuite la captivité de +l'armée. Le bel exemple d'énergie française qu'elle a donné devait avoir +sa récompense. Il ne manque désormais à cette vaillante, femme et mère +de soldats--ses deux fils ont été retraités comme adjudants--que la +médaille militaire. + + + +THÉÂTRES + +L'Opéra s'est honoré en remontant avec des soins exceptionnels le grand +drame lyrique de M. Vincent d'Indy, Ferval. Créé à la Monnaie de +Bruxelles en 1897, il avait eu, l'année suivante, une série de +représentations à l'Opéra-Comique; on ne l'avait pas rejoué depuis. M. +Vincent d'Indy a choisi son héros parmi ceux qui empruntent à la légende +et aux anciennes traditions nationales leurs valeurs symboliques (car, +fidèle au principe wagnérien, il a lui-même composé le livret de ses +oeuvres); il a enveloppé son poème d'une musique qui est d'un +raffinement, d'une richesse, d'une habileté, d'une beauté technique +extraordinaires. M. Muratore et Mlle Bréval ont brillamment tenu la tête +d'une interprétation remarquable. M. Messager lui-même, aux premières +représentations de cette reprise, s'est fait un devoir de conduire +l'orchestre. + +Signalons, à la Comédie-Royale, une comédie--fort légère--de MM. André +Sylvane et Mouezy-Eon: _les Samedis de monsieur_, et une piquante petite +revue de M. Jean Bastia: _Ce qu'il ne faut pas taire_. + + + +LES CENTENAIRES DU CONSCRIT, par Henriot. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3646, 11 Janvier +1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3646, 11 *** + +***** This file should be named 37428-8.txt or 37428-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/4/2/37428/ + +Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 3646, 11 Janvier 1913 + +Author: Various + +Release Date: September 15, 2011 [EBook #37428] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3646, 11 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + +<p>L'Illustration, No. 3646, 11 Janvier 1913</p> + + + +<p class="mid">LA REVUE COMIQUE, par Henriot.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p> + + +<br> +<div class="sml"> + +<p>Ce numéro contient deux suppléments:</p> + +<p>1° L'Illustration Théâtrale avec deux pièces: <span class="sc">Les Phares Soubigou</span>, de M. +Tristan Bernard, et <span class="sc">Dozulé</span>, de M. André Picard;<br> + +2° Le 7e fascicule d'<span class="sc">Un double amour</span>, par Claude Ferval.</p> +</div> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + + + +<h3>UNE ATTITUDE DE CONQUÉRANT</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Le tsar des Bulgares, marquant sa part de la Macédoine, +gravit les ruines<br>de la forteresse de Kavala, l'antique Néopolis de +Philippe et d'Alexandre.</b><br> <i>Phot. G. Woltz.--Droits réservés. Voir +l'article, page 22.</i></p> + +<div class="somm"> + +<h3>NOS SUPPLÉMENTS</h3> + +<h4>THÉÂTRE</h4> + +<p class="mid"><i>Le prochain numéro de</i> L'Illustration <i>contiendra</i>:<br><br> + +<b>Faust</b>, de <span class="sc">Goethe</span>,<br> + +<i>traduction et adaptation, en trois parties,</i><br> + +<i>de</i> <span class="sc">M. Emile Vedel</span> <i>(Odéon).</i><br><br> + +<i>Paraîtront ensuite:</i><br><br> + +<b>Bagatelle</b><br> + +<i>de</i> <span class="sc">M. Paul Hervieu</span> <i>(Comédie-Française);</i><br><br> + +<b>Kismet</b><br> + +<i>de</i> <span class="sc">M. Edward Knoblauch,</span><br> + +<i>texte français de</i> <span class="sc">M. Jules Lemaitre</span><br> + +<i>(Théâtre Sarah-Bernhardt, direction Lucien Guitry);</i><br><br> + +<b>La Prise de Berg-op-Zoom</b><br> + +<i>de</i> <span class="sc">M. Sacha Guitry</span> <i>(Vaudeville);</i><br><br> + +<b>Les Flambeaux</b><br> + +<i>de</i> <span class="sc">M. Henry Bataille</span> <i>(Porte-Saint-Martin);</i><br><br> + +<b>La Femme seule</b><br> + +<i>de</i> <span class="sc">M. Brieux</span> <i>(Gymnase);</i><br><br> + +<b>L'Homme qui assassina</b><br> + +<i>de</i> <span class="sc">M. Pierre Frondaie</span>,<br> + +<i>d'après le roman de</i> <span class="sc">M. Claude Farrère</span><br> + +<i>(Théâtre Antoine, direction Gémier);</i><br><br> + +<b>L'habit vert</b><br> + +<i>de</i> <span class="sc">MM. Robert de Flers et G.-A. de Caillevet</span><br> + +<i>(Variété).</i><br><br> + +<b>ROMAN</b><br> + <i>Après une nouvelle série de <b>Récits de Guerre</b>, du général Bruneau +(récits d'Algérie cette fois, et qui comprendront aussi des récits de +chasse), nous commencerons, le 1er mars, la publication d'une importante +oeuvre inédite de</i> <span class="sc">M. Marcel Prévost</span>:<br> + +<b>Les Anges gardiens.</b></p> +</div> +<br> + +<h3>COURRIER DE PARIS</h3> + +<h4>LE COSTUME</h4> + +<p>C'est un mot à moitié mort, que l'on ne dit guère qu'au passé... Il +n'est plus d'aujourd'hui. Et pourtant... Le costume!... Aussitôt voilà +des soies, des satins, des velours, de la dentelle et du fer. Vous +palpez des tissus et vous remuez des couleurs... Vous ramassez des +pourpoints ballants et vous secouez des jupes vides. Ah! le joli mot, +puissant et avantageux, de prompte élégance, qui pare, pince à la taille +et plaque si bien! Quand on le prononce, on regarde sa manche. Il donne +le même plaisir qu'à enfiler une culotte dont la craquante étoffe se +casse et chatoie comme il faut, dont la boucle d'acier brille et pique +au coin du jarret. Le costume! et l'on se redresse avec le regret de ne +plus avoir à le porter! Le costume! et l'on se toise dans la glace, en +face et de côté, par-dessus l'épaule. Le costume! et le bras s'arrondit, +la jambe se tend, le pied se cambre en se faisant plus étroit, plus +long, et plus pointu. Le costume! et l'on se sent tout de suite agile ou +imposant, souple, aimable, ou aimé, plus jeune et plus fier... Le +costume! il vous monte du courage, de l'esprit, de l'arrogance... l'air +est tout rafraîchi par des souffles de plumes et des passages de +chapeaux... Les traînes balaient le parquet... Les épées barrent les +hanches... Le mollet triomphe, et les talons sont hauts, de maroquin +blanc, ou de laque rouge. Le costume... et c'est la cour et la ville, +les carrosses, les grands chevaux, la chaise à porteurs, les laquais... +et les femmes diaprées, en tenue de bal éternel, et les tableaux fameux, +et les galas et les batailles, et les mariages royaux, les fêtes +populaires, et c'est toute l'histoire... que peint d'un coup, dans une +fresque immense et d'alerte bigarrure, ce vieux mot fringant et français +de costume!</p> + +<p>Après quoi, quand il a bien produit son effet, il retombe dans une +flasque tristesse, avec la nonchalance d'un manteau quitté, retenu, +avant de choir, par le bras du fauteuil.</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + +<p>Tel nous apparaît-il, de temps à autre, quand les circonstances le +mettent par hasard sous nos yeux, à notre époque où il n'est plus +question que de «vêtement» et «d'habit». Or un vêtement n'a rien de +commun avec un costume. C'en est l'antipode. Le costume nous est rappelé +et rendu seulement par l'art. Il n'existe à présent que dans les musées, +sur la toile où les peintres en sont demeurés les tailleurs prestigieux, +les immortels couturiers. Là, nous nous repaissons de ce luxe oublié, de +ces somptuosités ordonnées et choisies qui recouvraient et atténuaient +les ennuis journaliers des hommes d'autrefois, qui ornaient leurs joies +en les étourdissant. On devait--si galamment et brillamment traité par +les rares tissus--se comporter avec plus d'entrain, aimer et se battre +mieux, vivre dans une expansion plus large et plus reconnaissante. Un +costume était un bain de velours tiède où l'on restait plongé, d'où l'on +ne sortait que pour se jeter dans celui du lit, des draps et du sommeil. +Un costume était un autre «soi-même» que l'on pouvait créer et composer +à son image et à sa ressemblance, aux couleurs de son esprit, à la +marque et aux galons de son coeur, à la façon de son désir, à la nuance +de son rêve, à la livrée de toute sa personne... C'était un ami, un +confident, un valet qui vous désignait franchement, de loin, par sa +coupe, les détails et l'originalité de sa tournure, qui vous faisait +reconnaître à cent pas, qui vous signait et vous obligeait comme une +noblesse extérieure. C'était votre ombre, lumineuse, qui, réfugiée en +vous, et s'y confondant, était cependant toujours prête à s'en écarter +pour aller répéter sur la toiture, la muraille ou le sol, votre +silhouette magnifique, vos gestes exaltés, déclamer la prestance exquise +et incomparable de votre personnage. Qui de nous n'a fréquemment soupiré +devant un tableau de Porbus ou de Vélasquez, de Largillière ou de Van +Loo, de n'être pas en état de fournir aux pinceaux de ce temps une aussi +vaniteuse matière, un modèle aussi opulent? Et cette désolation +s'accroît encore, lorsque, au cours des battues et des chasses que nous +risquons dans les broussailles du passé, il nous arrive de rencontrer le +costume... le vrai costume lui-même, surprenant, émouvant, inouï, et +nous donnant--frais encore ou ravagé--par la vue incomplète de ce qu'il +est, l'image en pied de ce qu'il fut. Ah! l'habit Louis XV, tombé en +avant, culbuté d'amour, comme s'il avait été percé d'un coup d'épée, et +renversé sur le dos d'une bergère, dans le magasin plein des débris et +de la poussière d'autrefois!... La robe à fleurs d'une marquise, +accrochée par le cou à la clef d'une porte vitrée! Les culottes à raies +bleues et roses que l'on tire à genoux avec effort, en les arrachant, du +tiroir bourré de la commode!... Les gilets aux aisselles rousses, les +corsets rompus où ne bat plus rien, le soulier glissé d'un pied +fondant... les bas qui pendent comme une peau morte,... les gants aux +doigts mous, les gants sans mains... les chapeaux sans tête,... que tout +cela parle et nous fait souvenir des jours, qu'avant d'être nés à +nouveau, nous avons vécus! Ces loques sont aussi impressionnantes que +des portraits. Elles ont enveloppé des corps, accoutré des âmes, dont +elles ne sont plus que les suaires frivoles. Elles ont gardé les plis de +l'habitude et des passions, les plis imposés qui en s'accusant sont +devenus leurs rides. Elles survivent aux anciens vivants qui les +occupaient, leur donnaient l'air d'être quelque chose, les +remplissaient, les animaient, les fatiguaient, les ont menées partout, +dont il ne reste plus rien, car elles durent souvent plus que les os qui +en étaient l'armature apparente, la fragile solidité. N'est-il pas dès +lors coupable et d'un cruel manque de sensibilité artistique et humaine +de les abandonner, de se détourner d'elles, de dédaigner le méritoires +effort qu'elles font pour résister aux morsures de la destruction et se +prolonger plus que des cadavres? Quand ils viennent s'échouer dans nos +mains qui leur en rappellent d'autres, pensez que toujours les vieux +costumes du temps passé nous demandent la vie, la seule qu'il nous soit +possible de leur accorder, une vie de repos, de collection et de musée.</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + +<p>Le musée du costume!... On en parlait depuis des années. Il était +toujours sur le point de se faire et ne se faisait jamais, en dépit de +l'obstiné dévouement que mettaient à le préparer et à le construire, à +travers tous les obstacles, ses parrains désignés et naturels, le +peintre Leloir et le dessinateur Vallet, et beaucoup d'autres artistes +acharnés, comme ces deux vaillants, à la réussite de l'idée. Et voici +que tout à coup, grâce à la généreuse décision testamentaire de +Detaille, le beau projet est virtuellement réalisé. Nous aurons un musée +du costume. Bien mieux, nous en aurons deux, qui, quoique séparés et +distincts, se complétant et s'achevant l'un par l'autre, n'en feront +qu'un, pour la joie instructive de tous ceux qui en seront les visiteurs +assidus et familiers. L'État aura le musée Detaille, musée du costume +militaire, et la Ville de Paris, le musée du costume civil, tous les +deux sous la direction d'une même pensée artistique et éducatrice. Et +vraiment il était incroyable, quand presque toutes les capitales +d'Europe ont leur rétrospective de la parure, que nous n'eussions pas +même un modeste local affecté à l'histoire documentaire de notre +habillement. Les beaux vieux habits de soie, les robes à paniers ne +savaient plus depuis des centaines d'années où se mettre. Elles +n'avaient pendant longtemps trouvé asile que chez les peintres et les +costumiers de théâtre. Mais bientôt ceux-ci eux-mêmes les méprisèrent, +comme inutiles ou hors d'usage. Les pauvres hardes, éclatantes ou +fanées, s'en furent alors chez l'antiquaire qui avait grand'peine à les +placer, qui ne consentait à les admettre dans son bric-à-brac que parce +qu'elles faisaient, jetées çà et là, un joli effet de pittoresque +décoratif... Et puis, quand la mode vint peu à peu de les acheter, ce ne +fut que pour les détruire, pour en recouvrir des fauteuils, en employer +l'étoffe à la confection de mille objets, pour les coupasser et les +déshonorer dans ces innombrables petits massacres que l'on appelle «des +travaux de dames». Ils finissaient donc, ils allaient disparaître,... +quand le bon Detaille et son ami Maurice Leloir leur ouvrirent ensemble +et toute grande la porte des hôtels et des salons hospitaliers où ils +vont enfin, dans des décors d'époque, cesser d'être dépaysés et se +retrouver entre eux, en bonne compagnie... ayant de quoi parler, disant +tout bas les choses qu'ils ont vues, auxquelles ils ont participé et +qu'hélas! nous ne saurons jamais. Si nous pouvions connaître seulement +le quart de ce qui leur est arrivé, nous serions fous...<span class="rig"> +<span class="sc">Henri Lavedan.</span></span></p> + +<p><i>(Reproduction et traduction réservées.)</i></p><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br> +<span class="sml"><span class="sc">M. Antonin Dubost. M. Paul Deschanel.</span></span><br><b>AVANT LE +CONGRÈS.--Les présidents du Sénat et de la Chambre des députés.</b></p> + +<h3>LA CAMPAGNE PRÉSIDENTIELLE</h3> + +<p>Un décret présidentiel signé mardi dernier, 7 janvier, en conseil des +ministres, a définitivement fixé au 17 courant la réunion du Sénat et de +la Chambre des députés en Assemblée nationale, afin de procéder à +l'élection du président de la République.</p> + +<p>Aucune candidature nouvelle n'a officiellement surgi depuis que M. +Raymond Poincaré et M. Alexandre Ribot ont si courageusement fait +connaître leur résolution de se présenter aux suffrages du Congrès, se +jetant, de propos délibéré, en proie aux polémiques inévitables. Mais, +comme nous l'indiquions en présentant, la semaine dernière, ces deux +candidats nettement déclarés, ils auront des concurrents: il est +certain, dès à présent, comme nous l'avons dit, que M. Antonin Dubost, +président du Sénat, et M. Paul Deschanel, président de la Chambre, +seront avec eux sur les rangs. Toutefois, l'un comme l'autre, sollicités +de faire connaître leurs intentions à cet égard, se sont défendus de +faire aux journalistes aucune confidence. M. Paul Deschanel, soumis à la +réélection comme président de la Chambre à la rentrée, le 14 janvier, a +estimé que les convenances, un sentiment de déférence vis-à-vis de ses +collègues, lui interdisaient «de porter ses regards au delà de cette +date». Pour les mêmes raisons M. Antonin Dubost déclare vouloir observer +pareille attitude. Et cette réserve s'explique parfaitement. Entre la +réunion des Chambres et celle de l'Assemblée nationale auront lieu, +d'ailleurs, maints conciliabule, parlementaires d'où peut surgir plus +d'une candidature encore.</p> +<br><br> + +<h3>LA CEINTURE DE PARIS APRÈS LA DÉMOLITION<br> DES FORTIFICATIONS: DEUX +EXEMPLES</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003asmall.png"><br><a href="images/003alarge.png">(Agrandissement)</a><br><b>A L'OUEST, ENTRE LA PORTE DES TERNES ET LA PORTE DE +COURCELLES.--Sur la largeur des fortifications (environ 130 mètres), +dont le fossé sera remblayé au niveau des boulevards extérieurs actuels, +s'élèveraient, le long de voies larges et aérées, des immeubles qui, +dans le quartier représenté ici après sa transformation, offriraient +tout le confort moderne. Au delà, la bande de 250 mètres de largeur qui +constitue la zone militaire serait convertie intégralement en parcs et +terrains de jeux et formerait, autour de Paris, une ceinture d'espaces +libres de 35 kilomètres et de plus de 500 hectares.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003bsmall.png"><br><a href="images/003blarge.png">(Agrandissement)</a><br><b>A L'EST, ENTRE LES PORTES DE MONTREUIL ET DE +BAGNOLET.--Dans certains quartiers, comme celui-ci, la Ville imposerait +aux acquéreurs des terrains des fortifications l'obligation de +construire des cottages ouvriers entourés de jardins.--</b><br><i>D'après le +projet de M. Louis Dausset, président du Conseil municipal.--Voir +l'article, page 32.</i></p> +<br><br> + +<h3>LES GRECS DEVANT JANINA</h3> + +<p>Sans y attribuer le même prix, peut-être, qu'ils attachent à la +conservation d'Andrinople, les Turcs tiennent fermement à garder aussi +Janina, que les Grecs ne convoitent pas moins ardemment Et la lutte +autour de cette place forte se poursuit avec un acharnement égal de part +et d'autre. Notre collaborateur, M. Jean Leune, continue d'en suivre +les phases, partageant toujours avec Mme Jean Leune les fatigues comme +les sentiments des assiégeants, toujours pleins de foi patriotique et +débordants de <i>furia</i> dans l'action. Et sa sympathie, son admiration +pour ses compagnons d'armes, on peut bien employer ce mot, n'ont point +faibli.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/004c.png"><br><b> +Un moderne héros grec: le lieutenant aviateur<br> +Montoussis, après un vol au-dessus de Pisani.</b></p> + +<p>Il apparaît bien, toutefois, dans ses dernières lettres, que Janina est +une proie plus difficile à saisir qu'on ne l'avait cru au premier abord, +puisque l'entrain, la résolution, la vaillance des soldats hellènes +sont, jusqu'à présent, et depuis un grand mois, tenus en échec par des +forces supérieures en nombre sans doute, mais animées d'une conviction +pareille et d'un courage égal.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, cette lutte prolongée nous vaut, de M. Jean Leune, +d'excellentes photographies, commentées par d'intéressantes notes que +nous allons résumer ici.</p> + +<p>Le cadre demeure le même, à Philippias, au Hani Imin Aga ou à +Pentepigadia (les Cinq-Fontaines). C'est un pays abrupt dont la rudesse, +elle seule, constitue aux assiégés une solide défense, et, d'autre part, +dans plus d'un cas, les gêne, car la configuration de ce terrain +montagneux, en tout sens hérissé de crêtes, creusé de ravins, permet à +leurs adversaires d'abriter parfaitement leurs batteries.</p> + +<p>Mais aussi, pour les Grecs, quelles difficultés, quand il s'agit +d'établir des canons sur l'une quelconque de ces collines escarpées!</p> + +<p>Ils ont trouvé un emplacement admirable, en avant d'Imin Aga: «Pour en +permettre l'accès, écrit notre correspondant, le génie a dû, sous la +pluie, dans la boue, tailler à flanc de coteaux un chemin en zigzags, +d'un mètre, au plus, de large. Avec des poutres et des planches, on +avait fait une série de solides brancards. Puis on a démonté, les uns +après les autres, canons et caissons, et l'on a lié leurs parties +séparées, pièce, affût, frein pneumatique, etc., sur les brancards, que +sapeurs et canonniers ont ensuite placés sur leurs épaules. Il avait plu +toute la nuit. Le chemin de fortune établi par le génie était couvert +d'une boue gluante, où la moindre glissade d'un seul devenait périlleuse +pour l'équipe entière. Il fallait marcher à pas lents, rythmés à la +cadence que marquait un sous-officier.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/004d.png"><br><b> + Le duel d'artillerie entre Grecs et<br> + Turcs: éclatement d'un obus turc<br> + en arrière des lignes grecques.--<br> +</b> <i>Photographies Jean Leune.</i></p> + +<p>» Pour porter le seul canon, vingt hommes étaient nécessaires; pour une +roue, deux; et deux autres pour un demi-bouclier. Le transport des +munitions s'effectua à raison de deux obus par homme. Et il y avait 2 +kilomètres à parcourir ainsi. Tous allaient gaiement, montrant toujours +leur inaltérable belle humeur. Là-haut, les pièces remontées étaient +remises en batterie à la corde, avec le même allant.» Après quoi, les +duels d'artillerie se poursuivent, sans autres interruptions que celles +que nécessitent d'aussi difficiles manoeuvres. A de certains moments, +c'est jour et nuit qu'on se bat, et l'on va dans un fracas d'enfer, où +la voix grave des grosses pièces soutient en basse les crépitements de +la fusillade, qui fait comme des pizzicati, et le ronflement mécanique +des mitrailleuses. Pour ceux qui vivent ces journées, le spectacle du +coup de canon doit commencer à devenir banal. Il donne de bien curieux +clichés: au départ, à la gueule de la pièce, un petit nuage blanc, qui, +en un dixième de seconde, se dissipe, dissous dans l'air. Et puis le +bruit fusant du projectile, qui disparaît bientôt derrière la crête la +plus prochaine.</p> + +<p>A l'arrivée--et c'est sur les obus ennemis qu'on peut le mieux +l'observer--une boule de vapeur, soyeuse, jolie comme un éclat de fusée, +et la pluie des balles répandues par le shrapnell, ou encore un nuage de +poussière.</p> + +<p>A ces visions désormais monotones, banales, une diversion de temps à +autre: un aviateur part en reconnaissance. C'est un événement.</p> + +<p>Un beau jour, le lieutenant Montoussis prend son vol, de Nicopolis, sur +son Maurice-Farman, et, d'un élan, gagne l'altitude de 1.600 mètres. Or, +les forts de Pisani, qu'il doit survoler, sont à 800 mètres. Il peut +donc voir et repérer admirablement l'emplacement des ouvrages. +Seulement, il se trouve aussi à bonne portée, et les Turcs ne manquent +pas de diriger sur lui un feu nourri. Il riposte en lançant quatre +bombes qui--on l'apprendra plus tard de prisonniers--causent de graves +dommages. En revanche, une balle atteint l'un des montants de son +appareil. Ce n'était rien, et peu après, le vaillant aviateur +atterrissait sur un minuscule terrain, tout bosselé, près d'Imin Aga, +était accueilli par le général Sapoundsakis qui l'emmenait en hâte dans +son automobile, afin de recueillir de sa bouche les renseignements qu'il +rapportait. Car désormais, adieu, pour tout de bon, «le cheval blanc que +César éperonne», et c'est d'une confortable limousine que le commandant +en chef d'une armée bien organisée préside à la victoire.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b> +A son passage à Sérès, le tsar Ferdinand<br>s'entretient +avec le chef révolutionnaire<br>Nikolof, dit +«le roi du mont Rhodope».</b></p> + +<p>A quelques jours de là, le lieutenant Montoussis renouvelait le même +exploit et s'en retournait reconnaître les positions turques devant +Janina. Cette fois, c'étaient des obus qui le saluaient au passage. Il +fut près de sa perte. Un shrapnell éclatant au-dessus de sa tête creva +en plusieurs points les ailes de l'appareil et blessa légèrement le +pilote à la main. Enfin, voici, pour finir, des visions non moins +glorieuses et plus émouvantes encore, quelque chose comme le revers +d'une sévère médaille: «Sous la pluie battante, des blessés sont amenés +de la ligne de feu, étendus sur des brancards que portent avec +infiniment de peine et de précautions des soldats dont la boue glissante +fait la lourde marche très dangereuse. Ils vont cependant une heure, +deux heures durant, par les sentiers rocailleux ou la plaine inondée +coupée de ruisseaux. Et les blessés, sous la couverture qui les couvre +tout entiers laissent à peine échapper de temps à autre: «O Panagia +mou!» (O Vierge sainte!)</p> + +<p>»Un evsone très grièvement blessé, qu'on transportait ainsi, s'est tout +à l'heure évanoui. Dès qu'il s'en aperçut, un des brancardiers lui fit +avaler du cognac et le fit revenir à lui. «Merci, » petit frère, dit +l'evsone d'une voix douce. J'ai 10 lepta (10 centimes) dans ma poche, +prends-les pour le cognac!...»</p> + +<p>»...Des blessés ainsi arrivent toujours... Aussitôt pansés, on les +évacue sur Philippias, dans des voitures à deux roues, sur des petits +chevaux, sur les camions automobiles ou dans les automobiles mêmes de +l'état-major. L'horrible spectacle que le rassemblement, au bord de la +route, de toutes ces misères, de toutes ces souffrances, de ces hommes, +hier encore joyeux, pleins de vie et d'entrain, aujourd'hui brisés, +mutilés, couverts de sang, se traînant encore, ou étendus sur des +brancards! Pas une plainte, cependant, ne s'échappe de leurs lèvres. A +peine des crispations de leurs mâles visages trahissent leur +souffrance...</p> + +<p>» Quelques-uns meurent en chemin, ou dans les ambulances provisoires. +Alors, des camarades, des frères, s'en vont non loin, dans un champ, +creuser une fosse. On y couche la triste dépouille. Puis, bien vite, de +la terre la recouvre. Une croix et des pierres sur le petit monticule... +et c'est tout. Cela dure quelques minutes poignantes. Un héros obscur +dort là, maintenant, pour toujours, après avoir rempli son devoir... +«Pour la patrie!»... Et, quand l'armée aura quitté ces bords, que la +paix sera revenue sourire sur ce pays aujourd'hui saccagé, le soldat, au +fond de son étroite couche, demeurera tout seul, oublié, inconnu de ceux +qui fouleront sa tombe, tandis que là-bas, en Grèce, la patrie, la mère +pour laquelle il se sacrifia dans quelque petit village, une place à +jamais sera vide à un foyer.»</p> + +<p>Et à lire, selon l'expression du poète, «la rude attaque et la fière +défense», on se rend compte qu'au jour des négociations de paix, la +lutte diplomatique, évidemment, ne sera pas moins âpre entre les +représentants de vainqueurs et de vaincus également héroïques, tous +aussi violemment férus d'amour patriotique pour Janina!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br> +<span class="sml"> Roi de Grèce. Tsar Ferdinand. Princes Boris et Cyrille.</span><br> +<b>UNE RENCONTRE D'ALLIÉS.--Le roi Georges de Grèce et le tsar des Bulgares +à Salonique.</b>--<i>Photographies g. Woltz.--Droits réserves.</i></p> + +<br><br> + + + +<h3>LE VOYAGE DU TSAR DES BULGARES A SALONIQUE</h3> + +<p>Avant d'arriver à Salonique, le 19 décembre dernier, et d'avoir, avec le +roi des Hellènes, cette rapide et utile entrevue dont on n'a peut-être +pas assez souligné l'importance, le roi Ferdinand avait traversé, sans +hâte, à petites étapes de son train spécial, comme en tournée +d'inspection, les régions de la Thrace côtière et de la Macédoine +occupées, de Dimotika à Salonique, par ses troupes victorieuses.</p> + +<p>De Drama, où on lui présenta quelques fameux comitadjis, le souverain +s'en alla visiter le port de Kavala qui, au pied du Pangée et en face de +Ihasos, sera le prochain débouché bulgare sur l'Égée. Kavala, c'est +l'antique Néopolis qui fut le port de Philippe», la capitale +reconstruite par le grand roi macédonien, et dont les ruines, à moins de +quinze kilomètres de là, sont un but d'excursions traditionnelles. Le +roi Ferdinand, qui joint au souci des réalisations présentes un goût +assez vif pour les reconstitutions symboliques du passé, dut +certainement songer, tandis que ses bottes foulaient les vestiges +millénaires des anciennes fortifications de Kavala, qu'il renouait, lui +premier roi chrétien depuis la catastrophe byzantine, les traditions +oubliées de l'Occident victorieux. Pouvait-il ne point évoquer, à +quelques lieues de là, ce fameux champ de bataille de Philippes, où +César, maître de l'Occident, et entraînant avec lui les légions +européennes, triompha de Brutus et de Cassius, qui, maîtres de l'Orient, +revenaient, avec leurs soldats asiatiques, par la route ordinaire des +invasions?...</p> + +<p>De Kavala, le roi Ferdinand gagna Sérès, et de là, sans avoir averti +officiellement les Grecs de son arrivée, il débarqua assez brusquement à +Salonique, où ses fils, seuls prévenus, l'attendaient à la gare, tandis +que, simplement, un détachement envoyé là à tout hasard lui rendait les +honneurs. Ainsi se trouvaient évitées les difficultés assez délicates +d'un protocole incertain. Car, si le roi Ferdinand se rendait à +Salonique pour s'y rencontrer avec le roi des Hellènes, son intention +n'était point de faire une visite officielle au roi des Hellènes, +exerçant déjà des droits souverains et définitifs sur cette ville. Et la +nuance a son prix.</p> + +<p>Après avoir été salué à la gare par les princes Boris et Cyrille, le +ministre plénipotentiaire bulgare, M. Stanciof, qui les avait +accompagnés, et les officiers supérieurs des troupes bulgares casernées +dans la ville, le roi Ferdinand descendit au consulat général de +Bulgarie à Salonique. Peu après, le roi Ferdinand alla rendre visite au +roi de Grèce auquel, dès les premiers mots, il dit: «Je suis venu ici en +simple touriste.» Puis il reçut à son tour le roi des Hellènes et la +photographie ci-dessous fut prise à l'issue de cette seconde entrevue.</p> + +<p>Le lendemain, qui était la Saint-Nicolas, une messe solennelle fut +célébrée à l'église russe en l'honneur du prince Nicolas de Grèce, et le +roi Ferdinand tint à assister à cette cérémonie avant de se rendre au +déjeuner qui lui était offert par le roi Georges, et où la conversation +entre les deux alliés--au lendemain des âpres contestations au sujet de +la prise de Salonique et des différents autres incidents gréco-bulgares, +très vifs, qui se sont élevés dans la ville même, après +l'occupation--fut, assure-t-on, des plus cordiales et certainement des +plus opportunes.</p> + +<p>Le soir même, le souverain bulgare prenait le train pour Sofia où le +rappelaient d'importantes dépêches.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br> +<span class="sml"> Rechid pacha. M. Novakovitch. M. Danef. M. Venizelos. M. Miouchkovitch.</span><br> +<b>LES CONVERSATIONS DIFFICILES DE LONDRES: LE DERNIER +MARCHANDAGE</b><br> <i>Dessin de <span class="sc">L. Sabattier.</span></i></p> + +<p>Aux délégués de la coalition balkanique exigeant de la Turquie l'abandon +de tout son empire d'Europe, sauf le maigre hinterland de +Constantinople, le premier plénipotentiaire ottoman Rechid pacha a fini +par consentir la cession de ces vastes territoires, à l'exception +cependant d'Andrinople, encore défendue bien qu'affamée, et des îles de +l'archipel turc dont l'empire ottoman refuse désespérément de se +dessaisir. Les alliés n'ont pas admis ces réserves et ils ont adressé, +le 3 janvier, aux Turcs, un ultimatum qui, faute d'entente définitive, +dans la séance de lundi sous la présidence à poigne du délégué serbe, a +entraîné une suspension des négociations,--qui doit permettre au conseil +des puissances d'utilement intervenir. Car on ne croit plus guère +maintenant à la reprise des hostilités: «Dans ces sortes de +marchandages, dit irrespectueusement le <i>Times</i>, qu'il s'agisse de la +vente d'un tapis dans un souk de Bagdad ou de la vente d'un cochon à la +foire de Connaught, il arrive fatalement, au moins en apparence, un +moment d'extrême tension. Les parties haussent le ton. L'acheteur sort +de la boutique, de la façon la plus énergique. Le vendeur, de son côté, +jette son tapis d'un air non moins résolu. Mais généralement ce moment +critique est celui où le marché est le plus près de se conclure...»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>LES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE GRECQUE CONTRE JANINA.--La +bataille de Pesta (15 décembre 1912): une pièce de 105, en batterie sur +la route, tire à un angle de 45 degrés, par-dessus une colline, sur les +ouvrages turcs de Pisani</b>. <i>Photographie Jean Leune.--Voir l'article, +page 21.</i><br> + +<h4>ENTRE LES TURCS ET LES BULGARES</h4> + +<p><i>Depuis la signature de l'armistice, notre envoyé spécial à l'armée +turque, Georges Rémond, était resté à Constantinople. Tout l'intérêt de +la guerre, suspendue, mais non terminée, se reportait désormais sur la +dernière place forte opposée aux troupes bulgares, Andrinople, au sujet +de laquelle s'engageait, à Londres, entre les délégués des peuples +ennemis, un âpre débat sans issue. Notre correspondant avait formé le +projet de s'y rendre,--non pas qu'il pût espérer nous faire part, une +fois entré dans la ville assiégée, de ses impressions; mais, s'offrant à +y demeurer jusqu'au dernier jour et à partager le sort de ses habitants, +il nous eût apporté, la paix conclue, le plus précieux témoignage sur la +défense de la grande forteresse de Thrace. Muni d'une recommandation de +l'ambassade de Russie pour l'état-major bulgare et d'une lettre pour +Choukri pacha, gouverneur d'Andrinople, acceptant de voyager sans +domestique, avec un léger bagage, et de traverser les lignes les yeux +bandés, il pensait ne point rencontrer d'obstacle à son dessein: on ne +pouvait même craindre qu'il transmît des nouvelles au commandant de la +place investie, puisque celle-ci n'a pas cessé de communiquer avec +Constantinople par la télégraphie sans fil. Les autorités militaires +bulgares n'ont point cru devoir, cependant, laisser passer notre envoyé +spécial.</i></p> + +<p><i>Il nous adresse du moins un bien pittoresque et vivant récit des +incidents qui ont marqué son excursion aux positions extrêmes de +Tchataldja, entre les Turcs et les Bulgares.</i><br> + +<span class="rig">Constantinople, 30 décembre 1912.</span></p><br> + +<p>Parti le jeudi 26, au matin, de Constantinople, j'ai, cette fois, comme +compagnon de route le colonel Djemal bey, qui commande une des divisions +du 2e corps d'armée à Nakkaskeui. C'est un des hommes les plus +intelligents que j'aie rencontrés ici, un homme de la trempe de Fethi +bey, d'Enver bey, des bons officiers avec qui j'ai vécu en Tripolitaine: +fermeté de jugement, activité d'esprit, clarté dans les idées, il +possède à un haut degré tous ces dons si rares en ce pays.</p> + +<p>Je lui demande s'il croit à la paix prochaine. Il ne la désire pas, +jugeant que l'armée turque est enfin sur pied.--«Mais l'attaque est-elle +possible contre les formidables retranchements élevés par les Bulgares +sur les positions de Tchataldja, au moment où les mois rigoureux d'hiver +vont rendre ce pays sans chemins plus impraticable encore?» Bien qu'il +évite de me répondre, il me semble qu'il partage mes doutes...</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>Les bourbiers d'Hademkeui.</b></p> + +<p>Nous traversons le village d'Hademkeui envahi par la boue: elle est si +épaisse, si gluante, qu'on a peine à s'en arracher. Je n'ai vu chose +semblable qu'en Abyssinie durant la saison des pluies; fantassins, +cavaliers, charrettes, tout s'embourbe jusqu'aux genoux, au poitrail, +aux essieux. Des corvées de soldats, armés de pelles, tâchent d'enlever +le plus épais, aux endroits les plus parcourus, de déblayer et de +combler avec des cailloux les fondrières où l'on risque de disparaître. +De même que la neige s'amoncelle en hiver au bord des routes, on voit +s'élever ici des montagnes, des murailles de boue; et elle colle aux +pieds, aux sabots des chevaux, aux roues des chars, aux vêtements, on la +traîne avec soi, sur soi, sans pouvoir s'en débarrasser.</p> + +<p>Je revois le général Ahmed Abouk pacha, toujours accueillant. Il me fera +conduire demain matin à Bachtchekeui par le train qui y amène les +munitions et les ravitaillements; de là, des chevaux me porteront en +compagnie d'un officier et de quelques soldats d'escorte jusqu'aux +lignes bulgares.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">l'extraordinaire aventure d'une française</span></p> + +<p>Mais où coucher? La moindre maison regorge de soldats qui s'y empilent +les uns sur les autres. Je vais dresser mon lit dans la chambre où +travaillent les officiers d'état-major, qui veulent bien me recevoir, +lorsqu'on vient m'avertir qu'Ahmed Abouk pacha m'a fait chercher une +chambre dans le village. Un soldat m'y conduit. J'entre chez un <i>bacal</i> +(épicier grec); et, après avoir monté un escalier branlant, je pénètre +dans une petite pièce, où, à ma grande stupéfaction, une dame +m'accueille et m'offre l'hospitalité en si bons termes et en si pur +français que je ne puis douter un instant d'avoir affaire à une +compatriote: «Monsieur, je n'ai plus que cette petite chambre qui est +moins grande qu'un mouchoir de poche turc (et les Turcs n'ont pas de +mouchoir), vous la partagerez avec moi. J'aurais voulu vous donner la +chambre voisine, mais quatre docteurs m'en ont délogée et s'en sont +emparés par force.»</p> + +<p>Mon hôtesse est une femme âgée, aux traits énergiques, aux yeux clairs +qui ne doivent pas se laisser intimider; et de fait, pour avoir passé la +guerre ici, au milieu des soldats, de la bataille, du choléra, il faut +un certain courage. Je m'excuse comme je puis, propose de coucher dans +l'escalier ou dans le magasin, mais elle insiste, assurant qu'il lui +suffira de tendre un voile autour de son divan, et qu'ainsi les +convenances seront sauvegardées. Je lui avoue mon étonnement de +rencontrer ici une Française et dans de telles circonstances. Aussitôt +elle me conte son histoire, qui n'est pas sans pittoresque.</p> + +<p>--Je suis, monsieur, fille d'un Français du nom de Renelmann qui vint à +Constantinople comme soldat durant la campagne de Crimée, y demeura la +guerre finie, et épousa une Italienne. Je suis née à Constantinople; +quelques années après, mes parents m'emmenèrent à Paris, où j'ai vécu +seize ans et vu le siège. Nous étions abonnés au <i>Figaro</i>; j'aimais +surtout les articles d'Albert Millaud et d'un certain Ignotus qui avait +bien de l'esprit. Mais j'ai toujours suivi avec autant d'intérêt que le +<i>Figaro</i> lui-même votre journal, que me prêtait une amie, et, depuis que +je suis en Turquie, je n'ai pas cessé de recevoir les <i>Lectures pour +tous</i>. J'en avais une grande caisse ici, toute pleine, que des officiers +amoureux des lettres françaises m'ont volée...</p> + +<p>» Je revins en Turquie après la guerre, et, de même que mon père avait +épousé une Italienne, j'épousai, moi, un Italien, M. Romano, Napolitain +et violoncelliste. C'était le temps du sultan Hamid. Celui-ci voulut +organiser au palais un conservatoire de musique: il fit engager mon mari +et quelques autres instrumentistes. Nous étions bien payés: trente +livres osmanlis par mois et, en plus, «les rations». Comme le sultan +Hamid ne supportait autour de lui que des militaires, il avait fait +donner des grades à ses musiciens; mon mari était commandant +(<i>bim-bachi</i>). Il avait lin très gros ventre, une figure réjouie, et le +sultan Hamid se plaisait à lui faire des farces et à le voir tourner en +ridicule par un de ses bouffons, un Français nommé M. Bertrand, dont +l'emploi était de le tenir en bonne humeur. La verve de celui-ci ne +tarissait pas sur l'embonpoint de mon mari; mais c'était un homme +excellent qui entendait la plaisanterie, et ne se fâchait point. Nous +fûmes toujours heureux tant que régna le sultan Hamid. Mon mari +souffrait seulement de ne pouvoir exercer son art comme il aurait voulu +et former des élèves dignes de lui. Il lui fallait donner des leçons +dans une salle où jouaient et répétaient en même temps que lui des +trombones, des saxophones, des cornets à piston, qui empêchaient +d'entendre les sons du violoncelle. Au reste, le sultan Hamid n'aimait +que la musique très bruyante et que les chanteurs qui beuglaient et +hurlaient à déchirer les oreilles.</p> + +<p>» La constitution vint, qui chassa du palais les musiciens, les +bouffons, les comédiens; mon mari mourut, et je n'ai pu obtenir encore +une pension. J'avais pourtant quelques petites économies, et j'allai +m'établir dans un village de la mer Noire, à Iénikeui, près de Derkos et +de Karabournou, où la vie ne coûte rien. Je louais une maison pour une +livre osmanli par an, j'élevais des poules, des lapins, et j'avais des +arbres fruitiers. Mais, privée de journaux et surtout de mes <i>Lectures +pour tous</i>, je souffris trop, au bout d'un an, de la solitude, de +l'éloignement où je me trouvais. J'emportai mes poules, mon chat et mes +lapins, et vins l'an dernier réinstaller à Hademkeui, qui est relié avec +Constantinople par le chemin de fer, et où l'on peut avoir quelques +rapports avec le monde. Je m'associai avec l'épicier grec qui possède +cette maison, et nous fîmes un peu d'affaires avec les paysans de ce +village et des environs.</p> + +<p>» Au moment où la guerre éclata, nous ne pouvions penser que les Turcs +seraient battus et que les Bulgares viendraient jusqu'aux portes de +Constantinople. Un jour, nous vîmes arriver les premiers émigrants +fuyant de Kirk-Kilissé. Monsieur, il n'a pas arrêté d'en passer durant +plus d'un mois, et ils étaient affamés, et il y avait des femmes +derrière les voitures qui, sous mes yeux, tendaient leurs enfants au +bout de leurs bras et criaient: «Pitié, pitié, prenez nos enfants, nous +ne pouvons plus les nourrir!» Et, ensuite, ce fut le défilé des soldats. +D'abord, ils se montraient très doux et timides. Ils venaient à ma +porte: «Madame, un peu de pain, nous n'avons pas mangé depuis trois, +quatre jours. Madame, nous laisserez-vous mourir de faim?» Je leur +disais que je n'avais rien, de peur qu'ils n'envahissent ma maison; +quelquefois je leur apportais un peu de galette ou de salade de +haricots, et ils se jetaient dessus comme des bêtes. Une nuit, des +hommes pénétrèrent dans mon jardin, et se mirent à frapper à la porte, +jusqu'à vouloir l'enfoncer. Alors je me montrai à la fenêtre, et leur +criai: «Vous m'ennuyez, à la fin, je suis Française, j'irai réclamer à +vos chefs. N'avez-vous pas honte de vouloir pénétrer dans la maison +d'une femme?» Ils furent stupéfaits d'entendre parler une langue +étrangère et s'arrêtèrent; et l'un d'eux, un sous-officier, s'avança et +me dit en français: «Pardon, madame, nous ne voulons pas vous faire de +mal, mais voyez! nous sommes très malheureux. Il pleut, nous sommes là +dans la boue, donnez-nous abri.» Mais, craignant toujours le pillage, je +n'ouvris pas. Ils prirent les planches de mon poulailler et en firent du +feu; pourtant, ils ne tuèrent pas les poules. Le lendemain, mon associé +vint dès le matin, très effrayé; il ne voulut plus que j'habitasse seule +désormais et me fit venir chez lui, où il me donna une chambre. +Aussitôt, ma maison fut occupée, et mon poulailler acheva de brûler. +Mais j'avais auparavant vendu mes poules.</p> + +<p>» C'est alors que commença le choléra. Là, sons mes fenêtres, devant ma +porte, sur toute cette grande place vide qui va jusqu'à la gare, des +soldats se couchaient par terre pour mourir. Il y en avait par +centaines. Tout le jour, toute la nuit, ils demandaient de l'eau et du +secours, sans que personne s'occupât d'eux. Mon associé partit pour +Constantinople; moi, je voulus rester seule pour sauver ce qui restait +dans la boutique. Un matin, je trouvai cinq cadavres devant ma porte: +ils étaient bleus, contractés par les convulsions, presque couchés les +uns sur les autres. Enfin, ayant vendu à peu près toutes mes +marchandises, je décidai de partir, moi aussi.</p> + +<p>» Je demeurai à Constantinople jusqu'au jour de l'armistice; puis, +j'obtins de Nazim pacha la permission de revenir à Hademkeui. Mon +associé et; moi nous avons rapporté ici quelque pacotille, et nous +faisons des affaires avec les soldats. Le malheur est que l'autorité +s'en mêle, nous fait fermer boutique s'il lui plaît, met des tarifs +absurdes sur les marchandises, perquisitionne chez nous, nous empêche de +vendre le raid et le cognac. Mais je suis là, je tiens ferme, je parle +français à ces gens-là pour les intimider. Je vais acheter un drapeau et +le planter au-dessus de ma porte,--un drapeau français, cela fait +meilleur effet qu'un drapeau italien... Mais voyez! ces docteurs turcs +m'ont pris ma grande chambre, menaçant de me faire enlever de force. Ah! +j'aurais bien résisté, je ne tiens pas à la vie, mais j'ai pensé qu'on +allait piller le magasin, voler les marchandises. J'ai cédé; puis, une +fois dans cette autre petite chambre, j'ai éclaté en sanglots; alors, +ces docteurs, ils ont été émus tout de même, et deux d'entre eux se sont +mis à pleurer aussi, et un de leurs soldats voyant que je ne me calmais +pas est venu m'apporter une pastille de menthe...»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Le passage à gué du Karasou, près du pont de<br> +Bachtchekeui, que les Turcs ont fait sauter.</b></p> + +<p class="mid"><span class="sc">VERS LES LIGNES BULGARES</span></p> + +<p>Comme il était entendu avec Ahmed Abouk pacha, nous partons le lendemain +27 décembre pour Bachtchekeui: le train de réapprovisionnement nous y +dépose à midi. Nos chevaux nous attendent. Voici les dernières tranchées +turques; on travaille activement à les renforcer encore, partout on +remue la terre, partout on tend de longs et épais réseaux de fils +ronceux. Puis voici les maisons de Bachtchekeui brûlées, rasées dès +avant la bataille, afin qu'elles ne pussent servir d'abri aux Bulgares +avançant vers les lignes turques. Seule la petite mosquée et son minaret +sont demeurés debout, mais perforés de toute part par les obus; à +l'intérieur, les grandes lampes, les lustres de verre sont suspendus à +leur place, sinon intacts, en dépit de la furieuse canonnade, et déjà +les pigeons familiers ont repris leur place accoutumée sur les toits et +dans le sanctuaire. Nous arrivons au pont, que les Turcs ont fait sauter +après leur passage. La rivière qui coule au-dessous, le Karasou, n'est +ni très profonde ni très large, mais le fond en est vaseux et glissant +et l'on a peine à la traverser. J'en fais tout de suite l'expérience. Au +beau milieu, mon cheval perd pied dans la vase, fait le plongeon, je +saute de côté pour éviter d'être pris sous lui et me voilà dans l'eau +jusqu'aux épaules. Les soldats turcs m'aident à m'en tirer, ramènent le +cheval qui a déjà atteint l'autre bord; je remonte et je traverse cette +fois sans encombre. Mais mon matériel photographique a quelque peu +souffert de cette baignade.</p> + +<p>Du Karasou à la colline de Tchataldja, c'est la plaine nue sans un +arbre, sans autre pli de terrain que la ligne du chemin de fer; les +troupes bulgares qui avancèrent là durant les journées du 17 et du 18 +étaient sacrifiées d'avance. Aussi n'est-ce pas de ce côté que l'effort +principal a été tenté. A un kilomètre de la rivière, on voit encore les +tranchées creusées par les Bulgares durant la nuit du 17 au 18. Près de +la voie, la terre fraîchement remuée indique les points où les corvées +de soldats turcs envoyées au moment de l'armistice ont enterré les morts +ennemis. Plusieurs cependant sont demeurés là, abominablement déformés, +à demi dévorés par les chiens et les oiseaux, loques méconnaissables où +les débris humains ne se distinguent plus des restes d'uniforme qui les +enveloppent. L'un est couché sur le nez et n'a plus de jambes; l'autre, +la face au ciel, a les mains sanglantes, soit qu'elles aient été mordues +par les chiens, soit qu'au moment où l'homme a été frappé, il les ait +mises sur sa blessure; enfin un autre--et le cadavre de celui-ci a été +certainement mutilé, car la nature, ni le temps, ni les animaux +carnassiers n'outragent de cette façon--un autre est aux trois quarts +enterré, ses deux bras étendus comme s'il faisait effort pour retirer +son corps de la terre qui l'étreint, la tête abandonnée, renversée en +arrière, les lèvres découvrant les dents, et la peau noire comme si on +l'avait rôtie.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/008b.png"><br> +<b> +Entre Bachtchekeui et Tchataldja: cadavres<br> +bulgares abandonnés le long de la ligne du<br> + chemin de fer.</b></p> + +<p>A deux kilomètres de la rivière finissent les territoires turcs, marqués +de petits drapeaux et, à cinq cents mètres au delà, des drapeaux blancs +bulgares leur font face. Nous les dépassons; et bientôt, à deux +kilomètres de nous à peine, apparaît Tchataldja. Dans la plaine, du côté +d'Ezetin, personne, point de campements. Cependant une toile rouge de +tente s'aperçoit à un kilomètre environ; deux soldats en sortent, se +dirigent vers nous, et nous font signe de nous arrêter. Ils parlent turc +tous deux et appartiennent, l'un au 10e, l'autre au 25e régiment +d'infanterie. Un troisième les rejoint, et part à la recherche des +officiers. Ceux-ci arrivent vers 3 heures: ils sont quatre, deux +capitaines, un sous-lieutenant de réserve et un cadet de l'école +militaire. On se serre la main très cordialement. Tous s'expriment assez +bien eh français; l'un enlève son manteau, l'étend sur le talus et, nous +invitant à nous asseoir, dit: «Voilà notre canapé.» Le cadet reste +debout, raide, au port d'armes, la figure épanouie, regardant avec +admiration cette rencontre cordiale entre officiers turcs et bulgares. +J'ai malheureusement épuisé toutes mes pellicules sèches, et je ne puis +plus prendre de photographies. On se fait toutes sortes de politesse; le +lieutenant turc dit en français à l'un des capitaines bulgares: «Votre +figure m'est très sympathique»,--et de fait celui-ci est un Slave blond, +aux yeux bleus, souriant, avec ce quelque chose de doux et d'enveloppant +dans l'expression qu'ont les hommes de cette race. Il rit, et on se +serre la main encore une fois.</p> + +<p>J'explique mon intention d'aller à Andrinople; je montre la lettre russe +demandant aux autorités royales bulgares, soit militaires, soit civiles, +de me laisser passer et de m'aider au besoin, ma lettre pour Choukri +pacha, commandant la place d'Andrinople; je déclare que je resterai dans +cette ville jusqu'à la fin de la guerre, que j'accepte de traverser les +lignes les yeux bandés, sans domestique et avec aussi peu de bagages que +possible, si tout ceci leur semble nécessaire. Ils me disent qu'ils ne +peuvent me donner de réponse catégorique, mais qu'ils ne pensent pas que +leur général fasse d'objection sérieuse à ma demande, que peut-être il +en référera au général Savof, et qu'en ce cas je serai obligé de revenir +demain. Ils envoient un homme porter ma lettre à Tchataldja. Nous +causons de la guerre, de la paix; ils demandent des nouvelles, font +quelques jeux de mots pour me montrer qu'ils sont initiés aux finesses +du français... L'estafette revient; impossible d'avoir une réponse ce +soir. Nous prenons rendez-vous pour le lendemain matin, à 10 heures.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/008c.png"><br><b> + Pendant l'attente dans les lignes bulgares: la<br> + petite escorte turque de Georges Rémond.</b></p> + +<p>... Je ne puis être à l'endroit convenu qu'à 11 heures 1/2; les +fondrières de la route m'ont retardé. Après un moment d'attente, deux +soldats bulgares s'approchent, nous font signe de faire volte-face, et +se rangent de chaque côté de la voie, baïonnette au canon. A 2 heures +seulement, nous voyons venir un officier: il parle à peine quelques mots +de français, mais nous comprenons qu'il va aller s'informer de notre +affaire à Tchataldja, auprès du général. A 4 heures, comme la nuit +tombe, nous décidons de nous en aller, après avoir remis aux soldats un +mot avertissant le quartier général que nous nous présenterons demain à +la même heure. Au moment où nous allons partir, l'officier revient +enfin: «Je regrette, me dit-il, mais c'est impossible», et il me rend la +lettre de l'ambassade de Russie. J'essaie de parlementer, mais en vain: +il ne comprend rien à ce que je dis. S'approchant de l'officier turc, il +lui demande: «C'est bien le correspondant de <i>L'Illustration</i>?»--et +c'est le dernier mot.</p> + +<p>Nous rentrons à Hademkeui. Mme Romano nous a préparé des boulettes de +pomme de terre et une salade de haricots à l'ail, puissante, parfumée, +que je, mange avec délices. Après le repas, les associés, trois Grecs et +la dame, se réunissent pour faire leurs comptes du samedi soir. C'est un +beau spectacle, les trois hommes, l'un d'une maigreur squelettique, à la +peau verte, aux traits saturniens, les deux autres diversement gras, aux +faces lumineuses, et la Française, celle-ci présidant du haut de son +binocle, et les quatre paires d'yeux fixées sur le tas d'or et d'argent, +les quatre nez qui le flairent, les huit mains qui le tâtent, et les +quatre cerveaux qui supputent le gain, comptent les paris, cherchent le +para, le centime, la piastre qui manque. A cette vue, mon domestique est +enivré et s'écrie: «Je m'associe avec vous, je mets quarante livres dans +le commerce.»--«C'est le bénéfice fait sur les correspondants de guerre, +et l'argent chapardé sur mes comptes, animal!»--«Ah! me répond-il, +médiocre métier, on mettrait cent ans à s'y enrichir; mieux vaut piller +en Macédoine.»</p> + +<p>Le lendemain, 29, le train parti à midi m'amène à 4 heures 1/2 à +Constantinople, ayant vaillamment franchi dans ce temps 50 kilomètres.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Georges Rémond.</span></span></p><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"><br><b>SCÈNE DE LA RUE PARISIENNE.--Un contraste en blanc et +noir.</b><br><i>Dessin de <span class="sc">L. Sabattier</span>.</i></p> + +<p>C'est une rencontre piquante, observée un jour dans la rue et prise sur +le vif, qui a fourni le sujet de ce plaisant tableautin en deux +couleurs, blanc et noir, et à deux personnages, la Parisienne et le +charbonnier... Par ce doux hiver, qui n'a de neigeux que l'hermine dont +se couvrent les épaules élégantes, la fourrure délicate et fragile entre +toutes, celle qu'une goutte de pluie tacherait, mais qu'un rayon de +soleil fait briller d'un soyeux éclat, s'offre comme le luxe préféré. +Elle est la parure précieuse, aristocratique, l'objet de la plus chère +convoitise, dont la possession vaut un titre de noblesse, et qui +«classe» une femme... Celle-ci, à défaut du manteau rêvé, porte une +étole d'hermine, large et longue à souhait, et si ingénieusement +disposée qu'elle semble en être habillée tout entière. De l'hermine, +elle en a voulu jusque sur son chapeau; et ses mains disparaissent dans +un vaste manchon, qui est d'hermine, lui aussi.</p> + +<p>Ainsi vêtue de blancheur épaisse et molle, elle est sortie de chez elle, +ce matin-là; et, dans la rue, elle s'est rappelé qu'ayant omis, +distraite ménagère, de faire sa commande à son fournisseur habituel, +elle avait «un mot à dire» au charbonnier du coin, providence des +journées d'hiver. La voici devant son étroite boutique, dont l'enseigne +avertit qu'on y vend tout ensemble de quoi se chauffer et de quoi boire: +le charbonnier reconnaît sa jolie cliente, et, de la voir si blanche en +face de lui, si noir, il a un étonnement familier et joyeux. Elle aussi, +surprise d'abord, a remarqué l'imprévu de la rencontre. Tous deux, +oubliant, pour un instant, les distances--peut-être moins grandes qu'il +ne paraît--qui séparent un brave charbonnier d'une fine Parisienne, tous +deux s'amusent de la petite comédie dont ils sont les acteurs. Et, +enfin, c'est en riant qu'elle le prie de monter chez elle «un sac de +charbon et des margotins pour allumer le feu».</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b><span class="sc">Le premier instantané d'un empereur du Japon.</span>--Le mikado +Yoshi Hito, précédé d'un officier de son état-major, se rendant à cheval +au parc d'aviation militaire de Tokorozawa.</b><br>--<i>Comm. par le</i> Kokumin +Shimbun.</p> + +<h3>AU JAPON</h3> + +<p>Lorsque se produisit, au mois d'août dernier, le changement de règne au +Japon, nous avions indiqué que le nouvel empereur Yoshi Hito, moins +respectueux que son père des traditions et des rites consacrés, +entendait se mêler davantage à la vie extérieure de son peuple, et ne +point s'entourer du mystère presque impénétrable qui dérobait aux +regards la personne de Mutsu Hito. On se souvient peut-être que, pour +évoquer ici, le plus fidèlement possible, les traits du défunt mikado, +qui jamais ne posa devant l'objectif, nous avons dû, à défaut d'autre +document, publier la photographie d'un ancien portrait officiel, corrigé +en 1904 «d'après les indications d'un membre du corps diplomatique qui +pouvait approcher l'empereur». Le jeune souverain qui préside aux +destinées du Japon ne donnera jamais si grand souci à ses +historiographes.</p> + +<p>Déjà, dans notre numéro du 24 août 1912, nous l'avons montré en tenue de +général de division,-image peu familière encore, où il apparaissait +hautain et raide, la tunique chargée de décorations, une main sur la +garde de son épée. Voici un instantané, pris aux dernières grandes +manoeuvres, qui le représente dans un plus simple appareil: vêtu d'un +correct et sobre uniforme, le mikado se rend à Tokorozawa, près de +Tokio, pour visiter le parc d'aviation militaire. L'héritier de celui +que ses sujets nommaient le Fils du Ciel, et qu'ils vénéraient à l'égal +d'un dieu, se montre ici sous l'aspect d'un souverain très moderne: le +règne de Yoshi Hito marquera une singulière évolution dans les coutumes +impériales du Japon.</p> + +<p>C'est du Japon également que nous vient la photographie reproduite +ci-dessous. Au pays des chrysanthèmes, la fleur nationale est l'objet +d'un culte attentif et charmant, qui prend les formes les plus +imprévues: dans le parc de Dangosaka. A Tokio, on l'utilise pour +figurer, en grandeur naturelle, les héros du vieux théâtre japonais.</p> + +<p>A regarder la scène que représente notre gravure, on dirait d'acteurs +véritables, tant l'illusion a été habilement obtenue. En réalité, ce ne +sont même point des mannequins que de multiples chrysanthèmes, +adroitement disposés, habillent de leurs riches couleurs: sans leurs +tiges, ces fleurs coupées se faneraient vite. L'art du jardinier se +montre ici plus savant: il a réussi à donner aux plantes, taillées par +ses soins, et soutenues par d'invisibles armatures, l'apparence humaine. +Seules, la tête et les mains des personnages sont sculptées en bois. +Tout le reste est chrysanthème. Et, comme les racines plongent dans la +terre, la fleur merveilleuse s'épanouit, toujours vivace.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b><span class="sc">Une fantaisie de l'horticulture nippone</span>.--Plantation et +floraison de chrysanthèmes sur des armatures à forme humaine.</b>--<i>phot. K. +Sakamoto.</i></p> + +<br><br> + +<h3>LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS</h3> + +<p class="rig">Voyages. Études sociales.</p><br><br> + +<p>Il existes de par le monde une grandis et riche cité qui est le «Paradis +des jeunes filles». Presque toute la vie familiale et sociale y est, en +effet, soumise aux exigences de leur plaisir et de leur avenir. «Les +mères, effacées de parti pris, les jeunes femmes, tout à leur mari et à +leurs enfants, ne comptent pour ainsi dire plus pour le monde. Certains +soirs, on n'aperçoit aux premiers rangs des loges des théâtres que de +fraîches et ravissantes figures de jeunes filles de seize à vingt ans. +Les pièces à succès sont celles qu'elles peuvent entendre, et les +impresarii consentent à donner la première place dans leur répertoire +aux «oeuvres convenables». Les réunions, les bals, les soirées, les +dîners, n'ont pour but que de les amuser, que d'aider le hasard en +préparant d'heureuses rencontres qui favoriseront leur mariage. On les +voit aux courses, à toutes les fêtes de charité, aux thés des grands +hôtels, dans les équipages, promenant dans toutes ces sorties un luxe +aussi raffiné que celui de leurs mères, parées déjà comme des femmes, +portant bijoux, perles et vraies dentelles. Cette sorte de conspiration +unanime qui les entoure de distractions, qui subordonne tout au +rayonnement de leurs attraits et les conduit au mariage dans la joie et +les plaisirs, semble toute naturelle aux parents, aux aînées déjà +mariées et aux amis. Cette royauté incontestée, la certitude où elles +sont que, pendant trois ou quatre ans, au moins, elles peuvent être +d'adorables despotes, leur donnent une assurance et une aisance qui +relèvent encore leur beauté. Et voici, j'en suis sûr, que nombre de nos +jeunes lectrices sont impatientes déjà de savoir sous quel ciel se situe +cette cité bénie. Le paradis de la jeune fille, mesdemoiselles, c'est +Buenos-Ayres, et vous trouverez bien d'autres précieux et charmants +détails dans les nouvelles études--qui enchanteront aussi vos +parents--de M. Jules Huret sur l'Argentine (<i>De la Plata à la Cordillère +des Andes</i>, Fasquelle). Selon sa manière, au cours de ce récent +itinéraire, le voyageur a tout noté: les moeurs, la société, la femme, +la jeune fille, les paysages, les grandes fermes, les usines à viande et +les marchés de la laine et des peaux, les immigrants, et, aussi--car il +n'est plus aujourd'hui une terre au monde qui ne souffre de ce mal--les +bouffonneries politiques.</p> + +<p>Romans et fantaisies littéraires. Le nouveau livre de M. Jules Huret est +l'une des rares publications de ce début d'année. La trêve des éditeurs +succède à celle des confiseurs. On sort peu de livres nouveaux dans la +première quinzaine de janvier. Mais, comme la production de décembre est +toujours considérable et que les rubriques bibliographiques d'avant Noël +sont plus généralement consacrées aux volumes d'étrennes, les oeuvres de +l'année qui finit gardent toute leur valeur d'actualité dans les +premières revues des livres de l'année nouvelle. Par exemple, il vous +suffira de lire l'extraordinaire préface du <i>Voyage au pays de quatrième +dimension</i>, de M. G. de Pawlowski (Fasquelle), pour vous persuader que +telles idées exprimées à la fin de 1912 conserveront encore sans doute, +dans cent ans d'ici, toute leur savoureuse nouveauté. M. G. de Pawlowski +est un précurseur des philosophies d'après-demain. Sous une forme +originale et toujours inattendue, M. de Pawlowski accommode le document +à la mesure de son esprit. Il nous fait voyager dans le temps et dans +l'espace, tout en nous présentant une critique amusée mais bien nouvelle +des idées scientifiques contemporaines, et si d'abord vous écoutez avec +un peu de stupeur ses propos imprévus sur «l'Ame silencieuse», «les +Abstractions d'espaces», sur «le Voyage instantané», sur «l'Escalier +horizontal», sur «la Maison plate», sur «la Vision de l'invisible» et +sur «les Gares de l'infini», vous vous accoutumez cependant peu à peu à +cet enseignement à nul autre pareil, et ne vous lassez point de ces +révélations qui ne sont pas simplement le jeu d'un homme d'esprit, mais +qui comportent une morale actuelle avec de saines conclusions.</p> + +<p>Quand il donne à l'expression de ses idées' la forme romanesque, M. Léon +Daudet abandonne un instant la plume ardente du polémiste fougueux. Il a +le souci de solidement édifier avec équilibre et méthode; il traite avec +une adroite courtoisie sans fanatisme et même sans hostilité préconçue, +semble-t-il, tout ce que, dans le domaine social, il veut combattre et +abattre. Dans <i>le Lit de Procuste</i> (Fasquelle), l'auteur des <i>Primaires</i> +et de <i>la Lutte</i> met en scène un littérateur formaliste, Ludovic Tavel, +un littérateur social, Martial Epervent, leurs disciples, leurs manies +et leurs deux écoles. Au dilettantisme infécond des uns s'oppose +l'illuminisme dangereux des autres qui créent de l'anarchie, de la +révolte et de la douleur. Et de ce choc entre le génie inutile et le +génie destructeur naît une étincelle de vérité, une pure et vivifiante +flamme captée par deux êtres d'amour qui seront les éloquents défenseurs +de la tradition et de la race.<br> + +<span class="rig">Théâtres.</span></p><br> + +<p>«Critiques auteurs» est un sujet d'actualité piquante qui devait +particulièrement tenter M. Robert de Flers. Nul ne pouvait le traiter +avec plus d'esprit et d'autorité que ne l'a fait le brillant écrivain +dans la préface du dernier volume des <i>Annales du Théâtre et de la +Musique</i>,--l'inappréciable publication de notre excellent confrère +Edmond Stoullig.</p> + +<p>La très originale revue <i>Mil-neuf-cent-douze</i>, que firent jouer en avril +dernier, au théâtre des Arts, MM. Charles Muller et Régis Gignoux, vient +de paraître (Bernard Grasset); on en savoure complètement à la lecture +la fantaisie philosophique.<br> + +<span class="rig">Divers.</span></p><br> + +<p>On étonnerait beaucoup de personnes en leur parlant de tremblements de +terre dans le bassin de Paris. Ces phénomènes sont pourtant assez +fréquents. Depuis 1800, Paris a ressenti 14 secousses, Poitiers 6, +Saumur 6, Dijon 7, Angers 7, Bourbonne-les-Bains 4, Plombières 5, Caen +5, le Havre 9. D'ailleurs, aucun de ces séismes ne fut grave; aucun +n'affecta la cuvette du bassin de Paris dans son entier. Ces +oscillations, appelées sans doute à se renouveler, paraissent en +relation étroite avec la géologie de la région sur laquelle M. Paul +Lemoine (<i>Géologie du bassin de Paris</i>, Hermann), nous offre une étude +très fouillée qu'il a su rendre attrayante.</p> +<br><br> + +<h3>LA POLICE INTERNATIONALE</h3> + +<h4>A CONSTANTINOPLE</h4> + +<p>Tandis qu'à Londres les délégués des coalisés balkaniques marchandent à +la Turquie les derniers vestiges de son empire en Europe, l'ordre +continue de régner à Constantinople. On avait pu redouter un instant +qu'une dangereuse effervescence se produisît dans la grande ville +cosmopolite. L'histoire nous rappelle, en effet, qu'à diverses époques +la population musulmane y manifesta son mécontentement de la tournure +des affaires de l'empire par des massacres, surtout de Grecs ou +d'Arméniens. Aussi y eut-il une grosse alerte dans les quartiers +chrétiens de Constantinople lorsque, le 17 novembre, on perçut les échos +des canons de marine qui coopéraient à la défense des lignes de +Tchataldja. Mais, déjà, d'accord avec les autorités ottomanes, toutes +les dispositions avaient été prises par les commandants des escadres +étrangères dans le Levant pour réprimer instantanément, s'il y avait eu +lieu, la moindre tentative de désordre et de pillage. En fait, le soin +de maintenir l'ordre à Constantinople a été confié à deux officiers +généraux français qui disposent à l'heure actuelle des forces +internationales de terre et de mer sur le Bosphore, et grâce auxquels se +renouent ainsi les anciennes traditions de la France protectrice de la +chrétienté dans le Levant.</p> + +<p>Son ancienneté de grade a valu à l'amiral Dartige du Fournet la +direction des opérations de débarquement et des mouvements de la flotte +des puissances. Le général Baumann, qui, avec le titre d'inspecteur +général, s'appliquait, avant la guerre, à perfectionner l'organisation +de la gendarmerie ottomane et avait pu voir de près en Macédoine les +exploits des comitadjis grecs ou bulgares pour lesquels il manifeste +assez peu de tendresse, était tout désigné pour prendre la direction du +service général de sécurité dans la capitale. Auparavant, lorsque les +coalisés se furent emparés de Salonique, il avait réclamé énergiquement +et obtenu qu'on lui rendît ses gendarmes non combattants qui, avec leurs +officiers européens, se trouvaient alors dans la ville prise et ne +pouvaient être traités en prisonniers de guerre. Ces forces de police +renvoyées à Constantinople y sont en ce moment fort utiles pour assurer +l'ordre à côté des 3.000 marins débarqués depuis le 18 novembre.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br> + <b>Le général Baumann.--</b><i>Phot. Apollon.</i> + +<b>Le contre-amiral Dartige du Fournet. </b></p> + +<p class="mid"><span class="sc">Les deux officiers généraux français qui assurent l'ordre à<br> +Constantinople et sur le Bosphore</span>.</p> +<br><br> + + + +<p class="lef"><img alt="" src="images/011a.png"><br><b> +L.-P. Cailletet. Portrait par Jacques<br> Weissmann.</b> +(<i>Collection de l'Aéro-Club<br> de France.</i>)</p> + +<h3>UN GRAND PHYSICIEN</h3> + +<p>M. Cailletet, membre de l'Académie des sciences, président de +l'Aéro-Club de France, vient de mourir à l'âge de quatre-vingts ans. +Avec lui disparaît un des plus grands physiciens de l'époque, en même +temps qu'une des figures les plus originales et les plus sympathiques de +la science contemporaine.</p> + +<p>Seul, en effet, ou presque seul parmi les membres de l'Institut, M. +Cailletet n'avait appartenu à aucun corps officiel; il était maître de +forges. Né à Châtillon-sur-Seine (Côte-d'Or) en 1832, il dirigea de +bonne heure des usines importantes; faisant marcher de front les +recherches scientifiques et l'exploitation commerciale.</p> + +<p>En 1877, il s'attaqua à la liquéfaction des gaz jusqu'alors considérés +comme permanents: azote, oxygène, hydrogène, oxyde de carbone, méthane. +Ces gaz avaient résisté à des pressions de 2.800 atmosphères.</p> + + + +<p>M. Cailletet imagina de les soumettre à une température très basse en +même temps qu'il les comprimait. Il constata qu'il existe un <i>point +critique</i>, c'est-à-dire un degré de température au-dessus duquel la +liquéfaction d'un gaz est impossible, quelle que soit la pression. Ce +point critique est -242° pour l'hydrogène. Pour obtenir ces températures +extrêmement basses, Cailletet utilisa la détente brusque d'un gaz +comprimé lentement sous haute pression. Il réussit ainsi à liquéfier les +cinq gaz cités plus haut.</p> + +<p>Ces expériences curent un retentissement considérable. Elles apportaient +la solution d'un problème scientifique qui avait passionné nombre de +physiciens, et elles préparaient de nombreuses applications pratiques. +Ce fut, notamment, le point de départ de l'industrie du froid.</p> + +<p>Du jour au lendemain, M. Cailletet fut célèbre, et, pour rendre hommage +à ses travaux, l'Académie des sciences le nomma membre libre en 1884.</p> + +<p>Vers cette époque, l'illustre physicien quittait l'industrie pour +s'offrir un repos bien gagné. Il continuait à s'intéresser aux progrès +de la science, s'occupant spécialement des questions d'aéronautique dans +lesquelles il avait acquis une compétence qui lui valut d'être choisi +comme président de l'Aéro-Club de France. Très vert, malgré son grand +âge, l'esprit ouvert à toutes les idées modernes, jouissant en sage de +l'aisance qu'il avait conquise par son travail, ce Bourguignon de pure +race, toujours affable et souriant, apparaissait comme un type accompli +du savant français.</p> +<br><br> + +<h3>DOCUMENTS et INFORMATIONS</h3> + +<h4><span class="sc">Les stations de télégraphie sans fil dans le monde.</span></h4> + +<p>D'après le dernier relevé du Bureau international, il existerait +actuellement, dans les divers pays du monde, 375 stations côtières de +télégraphie sans fil ouvertes au public.</p> + +<p>Sur ce nombre, on compte 142 stations aux Etats-Unis, 33 au Canada, 43 +en Angleterre, 22 en Allemagne et dans les colonies allemandes, 19 en +Italie, 19 en Russie, 17 en France, 10 en Espagne 9 en Danemark, etc.</p> + +<p>Dans les colonies on remarque: 5 postes dans l'Afrique française, 3 en +Indo-Chine, 2 à Madagascar, 7 au Maroc, 1 à Tunis, 10 dans les Indes +Anglaises, 3 à Curaçao, 5 à Fidji, etc.</p> + +<p>Pour les postes installés à bord des navires de guerre, les Etats-Unis +tiennent encore la tête avec 247 postes. Viennent ensuite l'Angleterre +avec 213 postes; la France, 141; l'Allemagne, 112; l'Italie, 77; le +Japon, 70; la Russie, 70; l'Autriche, 37, etc.</p> + +<p>Sur les navires de commerce, on trouve 455 postes pour l'Angleterre; 253 +pour les Etats-Unis; 206 pour l'Allemagne; 68 pour la France; 47 pour +l'Italie, etc.</p> + +<h4><span class="sc">Le rendement du vignoble français en 1912.</span></h4> + +<p>L'année 1912 aura été exceptionnellement heureuse pour la viticulture. +Le rendement et la qualité de la récolte ont dépassé les prévisions les +plus optimistes.</p> + +<p>Le vignoble français a subi comme tous les ans les atteintes, variables +suivant les régions, de la gelée, de la grêle, du mildiou, de l'oïdium; +mais les maladies cryptogamiques n'ont pas produit, malgré une humidité +parfois persistante, les effets désastreux que l'on observe généralement +dans des conditions atmosphériques semblables; le prix élevé du vin a +encouragé les viticulteurs à mieux soigner leurs vignobles et à +pratiquer, d'une façon régulière et méthodique, les traitements +préventifs.</p> + +<p>Les vendanges faites parfois trop hâtivement, par suite d'un temps +pluvieux au début, ont pu s'exécuter ensuite pendant une très belle +période, qui a permis aux raisins restés sur les souches d'arriver à la +maturité nécessaire pour donner au vin du bouquet, de la couleur, du +degré et lui assurer une bonne conservation.</p> + +<p>Finalement, la récolte, qui devait être d'après certains à peine +supérieure à la moyenne, a atteint pour la France, selon M. J.-M. +Guillon, inspecteur de la viticulture, auquel nous devons ces précieux +renseignements, le chiffre de 59.339.035 hectolitres en 1912, contre +44.885.550 hectolitres en 1911. La production de 1912 est donc de 15 +millions d'hectolitres supérieure à celle de 1911 et de 7 millions +d'hectolitres au-dessus de la moyenne des dix dernières années, estimée +à 52 millions environ.</p> + +<p>Les régions les plus favorisées sont celles de la Méditerranée; le +Bordelais et la vallée de la Loire comptent aussi parmi les mieux +partagés. Quelques départements de l'Est sont à peu près les seuls à +présenter un rendement inférieur à 1911. Quant à la récolte de +l'Algérie, elle accuse également un notable déficit: elle a été en 1912 +de 6.671.181 hectolitres, au lieu de 8.883.667 hectolitres en 1911.</p> + +<h4>A PROPOS DU RAYONNEMENT VITAL.</h4> + +<p>En 1908, quelques expérimentateurs eurent l'idée d'appliquer contre leur +front ou leur épigastre une feuille de papier manuscrit ou imprimé posée +elle-même sur la face émulsionnée d'une plaque photographique; ils +obtinrent une reproduction plus ou moins complète, en positif ou en +négatif, des caractères que portait la feuille de papier. Ils +attribuèrent cette transcription au rayonnement d'un certain fluide +vital émanant de l'organisme.</p> + +<p>L'hypothèse rencontra d'autant plus de créance dans certains milieux que +des expériences «amusantes» tendaient à la confirmer. Si l'on confiait +des sachets renfermant une plaque et une feuille de papier +convenablement disposées à diverses personnes qui les actionnaient dans +des conditions différentes, on constatait au développement des résultats +eux-mêmes très variés.</p> + +<p>Dès cette époque, M. Guillaume de Fontenay montra qu'on obtenait des +transcriptions semblables de caractères manuscrits en utilisant, comme +source de chaleur, un bain-marie à 35° ou 40°, ce qui ruinait +l'hypothèse d'un rayonnement vital nécessaire pour produire le +phénomène.</p> + +<p>Toutefois, M. de Fontenay n'avait pu obtenir la transcription de +caractères imprimés. Ses nouvelles expériences, signalées à l'Académie +des sciences par M. d'Arsonval, éclairent singulièrement la question.</p> + +<p>Le phénomène paraît subordonné à un assez grand nombre de facteurs +physiques et chimiques, parmi lesquels il faut citer d'abord la durée du +contact et la température.</p> + +<p>D'autre part, les encres à écrire et les encres typographiques agissent +sur les plaques sensibles de façons différentes, suivant la composition +chimique de ces encres, et aussi suivant l'état de division moléculaire +qui leur est communiquée par le papier où on les a déposées. Certaines +encres se transcrivent toujours en positif, d'autres se transcrivent +toujours en négatif. Nombre d'encres typographiques sont à peu près +inactives dans les circonstances ordinaires de l'expérimentation; un +trait de plume peut se transcrire partiellement en négatif et +partiellement en positif, selon que la plume, ici ou là, a déposé plus +ou moins de liquide, ou selon qu'elle a plus ou moins égratigné +l'encollage superficiel du papier et incorporé l'encre à la fibre même +de la pâte. Si le métal de la plume est attaqué par l'encre, la +transcription est modifiée; si l'on emploie des émulsions couchées sur +celluloïd, on se heurte souvent à des phénomènes électriques.</p> + +<p>Dans un autre ordre d'idées, il faut remarquer que la transpiration +varie beaucoup d'un individu à l'autre. En outre, chez la même personne, +au même instant, elle est en général acide au visage et au creux de +l'aisselle, alcaline au pli de l'aine. Elle diffère énormément suivant +la nourriture, l'état de maladie ou de santé. On doit donc se défier à +l'extrême de toute observation faite au moyen de sachets actionnés par +un organisme vivant: la transpiration joue alors un rôle dont il est +difficile de déterminer le sens et l'ampleur.</p> + +<p>M. de Fontenay conclut qu'il n'a pu déceler l'intervention d'aucun +rayonnement nouveau et qu'il n'a jamais rencontré d'effet qui ne pût +être attribué légitimement à une réaction chimique des corps mis en +présence.</p> + +<h4><span class="sc">Utilité des serins pour éviter l'asphyxie.</span></h4> + +<p>On a jadis proposé d'utiliser la souris pour nous éviter l'asphyxie par +l'oxyde de carbone. Ce gaz éminemment dangereux est, en effet, peu +sensible aux réactifs chimiques, et l'on n'a pas encore trouvé de moyen +simple et pratique pour constater sûrement sa présence dans l'air que +nous respirons.</p> + +<p>M. Burrell a été chargé par le Bureau des mines des Etats-Unis d'étudier +l'influence de l'oxyde de carbone sur les petits animaux. Il conclut à +la sensibilité extrême du canari:</p> + +<p>Voici, d'ailleurs, le résumé de ses observations sur la souris et sur le +canari.</p> + +<p>Souris: 0,16 d'oxyde de carbone contenu dans l'air, très léger malaise +au bout d'une heure; 0,20, malaise en 8 minutes; 0,31, malaise en 4 +minutes; 0,46, malaise en 2 minutes; 0,57, malaise en une minute; mort +en 16 minutes; 0,77, malaise en une minute, mort en 12;5 minutes.</p> + +<p>Canari: 0,09, très léger malaise au bout d'une heure; 0,15, malaise en 3 +minutes; tombe de son perchoir au bout de 8 minutes; 0,20, malaise en +1,5 minute; tombe de son perchoir en bout de 5 minutes; 0,29, tombe de +son perchoir en 2,5 minutes.</p> + +<p>Le serin serait donc l'accessoire hygiénique indispensable de tout poêle +à combustion lente.</p> + +<p>M. Burrell propose de l'employer pour explorer l'air des mines après +explosion.</p> + +<h4><span class="sc">La pluie à Paris.</span></h4> + +<p>Les météorologistes sont fort divisés au moins sur une question: celle +de l'augmentation de la fréquence de la pluie en nos régions. Les uns +estiment, avec le bon peuple, qu'il pleut plus en France qu'autrefois; +d'autres affirment que la moyenne n'a pas sensiblement changé.</p> + +<p>Nous signalions, il y a quelque temps, l'opinion de M. Camille +Flammarion à cet égard. Notre éminent collaborateur a fait un relevé des +pluies à Paris depuis le règne de Louis XIV; il conclut à une +augmentation, augmentation bien marquée surtout depuis le début du +dix-neuvième siècle, époque à laquelle ont commencé les mesures +pluviométriques bien précises.</p> + +<p>M. Angot, directeur du Bureau central météorologique, n'est point de cet +avis.</p> + +<p>M. Flammarion a pris les chiffres fournis par le pluviomètre de +l'observatoire de Paris jusqu'en 1872; à partir de là, il s'en rapporte +aux chiffres de l'observatoire de Montsouris, estimant que les +conditions restent à peu près les mêmes.</p> + +<p>Or, d'après M. Angot, l'augmentation apparente de pluie résulte de ce +changement de station. La comparaison des observations faites au cours +des trente dernières années montre que la quantité de pluie tombée à +Montsouris est d'environ un dixième supérieure à celle recueillie à +Paris.</p> + +<p>M. Angot établit un relevé de 1806 à 1910 en prenant uniquement les +chiffres de l'observatoire de Paris. Ce relevé donne, pour la pluie +tombée dans la capitale, une moyenne générale de 510 millimètres par an. +Pendant le premier tiers de cette période, la moyenne ressort à 502 +millimètres; pendant le second, elle s'élève à 521; pendant le dernier +tiers, c'est-à-dire pendant les trente dernières années, elle retombe à +508.</p> + +<p>M. Angot conclut que, contrairement aux affirmations de M. Flammarion, +il n'y a aucune apparence d'augmentation progressive de pluie à Paris +depuis 1880.</p> + +<p>Ce désaccord des deux savants sur une question assez simple est un peu +troublant. La vérité ne serait-elle pas que, finalement, il ne tombe +guère plus d'eau à Paris qu'autrefois, mais... qu'il pleut ou qu'il +«brouillasse» plus souvent.</p> + +<br><br> + + + +<h3>L'ATTITUDE DU DISCOBOLE</h3> + +<p>La méthode française d'éducation physique préconisée par M. le +lieutenant de vaisseau Hébert, que nous avons été des premiers à +signaler dans ce journal (numéro du 13 avril 1912). et qui bénéficie +aujourd'hui d'une vogue méritée, a donné un intérêt, si l'on peut dire, +actuel, à la célèbre statue du Discobole antique: on sait que le +«lancer» du disque est un des huit exercices naturels «indispensables» +indiqués par cette méthode. Sur l'attitude du Discobole, qu'a reproduite +si heureusement le lieutenant de vaisseau Hébert, M. le commandant R. +Debax, ancien instructeur à l'école de gymnastique de Joinville-le-Pont, +nous adresse ces lignes illustrées de croquis probants:</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"><br><span class="sml"> +Position initiale. Position finale. </span><br> +<span class="sc"><b>comment le +dictionnaire LAROUSSE a interprété le geste du discobole antique</b></span></p> + +<p>Dans le grand dictionnaire Larousse, à l'article Discobole, on lit:</p> + +<p>«Discobole lançant le disque, ou Discobole en action, statue antique au +palais Massimi, à Berne. Le corps incliné et appuyé sur la jambe droite +placée en avant, le Discobole porte la main gauche sur le genou droit et +élève en arrière, plus haut que la tête, la main droite qui tient le +disque. Cette attitude a été imaginée pour donner au disque la plus +forte impulsion possible. Ce n'était qu'après avoir balancé le bras +plusieurs fois et lui avoir fait décrire plusieurs tours, presque +circulairement, que le Discobole lâchait le disque qui partait en +sifflant. En même temps qu'il ramenait ainsi une dernière fois le bras +droit en avant il retirait la main gauche et son corps se redressait +vivement comme la corde d'un arc détendu.»</p> + +<p>A l'appui de son explication, l'auteur de la notice cite des textes +latins qui, probablement, sont sujets à controverses. Nous nous +garderons bien de le suivre sur ce terrain. Et nous nous fonderons sur +l'expérience et sur le mouvement de la statue pour contester cette +interprétation.</p> + +<p>Si le disque était lancé comme l'indique Larousse, la force de +projection serait produite par le mouvement de rotation du bras droit, +suivi de l'extension du corps tout entier prenant appui sur la seule +jambe droite, extension favorisée d'ailleurs, par une légère rotation du +buste de droite à gauche. L'ensemble du mouvement ne paraît pas +suffisant pour donner l'impulsion nécessaire au disque, et nous pouvons +affirmer que pas un de nos athlètes modernes n'opère de cette façon.</p> + +<p>Il est d'ailleurs fort probable que, dans ce cas, le disque devant être +lancé en avant de la statue, le Discobole aurait eu malgré lui le regard +fixé dans cette direction, c'est-à-dire droit devant lui.</p> + +<p>Or, c'est précisément le contraire. Le Discobole a, d'une façon +indiscutable, le regard dirigé en arrière de lui.</p> + +<p>On a prétendu qu'il regardait son bras droit pour voir si le disque +était bien placé dans sa main. Il est bien plus naturel de penser que le +Discobole regarde le but et, si l'on admet cette manière de voir, le +mouvement de la statue s'explique très facilement et se décompose comme +l'indiquent les croquis ci-dessous.</p> + +<p>Faisant d'abord face au but ou à la direction (position initiale), le +pied gauche en avant, le pied droit en arrière et près du précédent, le +bras droit tendu horizontalement, le Discobole pivote ensuite sur le +pied droit, fait face en arrière en portant le poids du corps sur la +jambe droite, le genou gauche se plaçant contre le droit, le pied gauche +ne faisant que se soulever en pivotant sur le gros orteil. En même +temps, il se baisse légèrement et exécute un <i>mouvement de torsion très +prononcé du, buste autour du bassin de gauche à droite.</i> Le bras droit +reste tendu et le disque vient se placer à hauteur de l'endroit où il va +être abandonné à la fin du mouvement suivant (position de la statue).</p> + +<p>Immédiatement après, par un mouvement de réaction, le Discobole, +pivotant sur les deux pieds, fait face à la direction primitive en +imprimant <i>au buste un mouvement violent de torsion de droite à gauche</i> +qui, par l'intermédiaire du bras, donne l'impulsion au disque à la façon +d'une fronde. Le disque est abandonné au moment où il se trouve dans la +direction. Par suite de l'impulsion communiquée au corps, le pied droit +se porte généralement en avant du gauche. Compris de cette manière, le +lancement du disque exige une grande coordination dans les mouvements. +C'est le triomphe de l'adresse unie à la force et c'est ce symbole qu'a +voulu exprimer le statuaire antique.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">R. Debax.</span></span></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012b.png"></p> + + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="discobole"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;"> +<span class="sml">Position initiale.</span><br> +<span class="sml">Le discobole fait face à la direction.</span> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;"> +<span class="sml">Position intermédiaire (celle de la statue).</span><br> +<span class="sml">Le discobole a pivoté et fait face en arrière.</span> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 34%; text-align: center;"> +<span class="sml">Position finale.</span><br> +<span class="sml">Le discobole revient face en avant et abandonne le disque.</span><br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="mid"><span class="sc">COMMENT LE DISCOBOLE ANTIQUE LANÇAIT LE +DISQUE, D'APRÈS L'ÉCOLE DE JOINVILLE-LE-PONT</span></p> + +<br><br> + +<h3>LA CEINTURE DE PARIS</h3> + +<h4>APRÈS LA DÉMOLITION DES FORTIFICATIONS (<i>Voir les projets, page 20.</i>)</h4> + +<p>«A la place des vilaines murailles des fortifications qui entourent +Paris, on voyait un beau parc ininterrompu où les arbres, les arbustes +et les fleurs faisaient à notre ville une ceinture de santé et de beauté +aussi; songez donc, 35 kilomètres de pelouses, avec ponts rustiques, +cascatelles et ruisselets, toute une longue série de paysages au pastel; +Paris vêtu et couronné de toutes les roses et de toutes les fleurs était +salué comme la reine souveraine du monde.</p> + +<p>Vivant au milieu de cette belle fête des yeux et de l'esprit, les hommes +devenaient meilleurs, les femmes plus jolies.</p> + +<p>Si mon rêve vous agrée et si vous voulez en commencer la réalisation, +beaux conseillers, ne vous endormez pas.»</p> + +<p>Ainsi rêvait, en ouvrant, en 1909, la première session ordinaire du +Conseil municipal de Paris, M. Lampué, doyen d'âge de cette laborieuse +assemblée où, comme on voit, les soucis budgétaires ou politiques n'ont +point atrophié la fibre poétique.</p> + +<p>Ce rêve sera bientôt une réalité. Sur le rapport de M. Louis Dausset, +récemment élevé à la présidence du Conseil municipal, nos édiles +viennent d'approuver le contrat passé entre l'État et la Ville de Paris +pour l'aliénation de l'enceinte fortifiée. La sanction législative ne +saurait tarder.</p> + +<p>Cette convention, dont nous n'avons pas le loisir d'examiner les +détails, peut se résumer ainsi:</p> + +<p>1° Acquisition par la Ville, en un seul et unique lot, de la totalité de +l'enceinte fortifiée, moyennant un prix de 100 millions payables par +annuités, par paiements échelonnés;</p> + +<p>2° Maintien sur la zone militaire de la servitude non <i>oedificandi</i>, +pour cause d'hygiène et de salubrité publiques;</p> + +<p>3° Expropriation des terrains de cette zone, devenue <i>zone sanitaire</i> en +vue de la création d'espaces libres, parcs et terrains de jeux;</p> + +<p>4° Annexion à Paris des terrains expropriés.</p> + +<p>Il y a plus de trente ans que s'est posée pour la première fois la +question de la suppression de l'enceinte fortifiée de Paris; la +divergence des intérêts ou même des simples opinions en présence rendait +la solution fort difficile. Grâce à l'énergie persévérante de M. Dausset +et de son collègue, M. Chérioux; grâce à l'esprit libéral de MM. Klotz +et Millerand, la solution intervenue apparaît comme la plus logique et +la plus satisfaisante à tous égards. La désaffectation de l'enceinte +fortifiée n'est plus considérée, ni par la Ville, ni par l'État, comme +un prétexte à spéculations immobilières, on l'envisage avant tout comme +un moyen de doter Paris et sa banlieue des champs d'air et de lumière +devenus indispensables à leur hygiène et à leur santé.</p> + +<p>Nos plans de la page 20, empruntés à un travail de M. Dausset, donnent +une idée exacte de la transformation que va subir la ceinture de Paris.</p> + +<p>Actuellement, l'espace libre des fortifications et de la zone qui +entoure la capitale présente environ 380 mètres de profondeur: 130 +mètres de fortifications et 250 mètres de <i>zone</i> frappée d'une servitude +<i>non oedificandi</i>, c'est-à-dire où les propriétaires du sol ne sont +autorisés à élever que des constructions précaires, pouvant être +démolies à première réquisition.</p> + +<p>Le terrain occupé par les fortifications, après avoir été mis au niveau +des boulevards actuels, sera loti pour l'édification d'immeubles de +rapport groupés entre deux larges boulevards circulaires, le boulevard +extérieur étant flanqué d'un chemin de ronde et d'une grille pour +garantir le fonctionnement de l'octroi.</p> + +<p>Les terrains de la zone, formant un total de plus de 500 hectares, +seront aménagés en espaces libres, tels que parcs publics, pelouses ou +terrains de jeux; M. Dausset prévoit onze grands parcs entourés de +grilles. «Aucune portion ne pourra être distraite en vue d'y élever des +constructions, si ce n'est pour l'établissement des édifices nécessaires +à la surveillance et à l'utilisation de ces espaces libres, lesquelles +constructions ne pourront, dans leur ensemble, occuper une superficie de +plus d'un vingtième desdits espaces et devront être réparties également +sur l'ensemble de la zone à aménager.»</p> + +<p>On a objecté que la zone n'offre pas une largeur suffisante pour y +dessiner des parcs intéressants. Or, le parc Monceau, considéré avec +raison comme un des plus beaux spécimens de l'art des jardins, ne mesure +pas plus de 250 mètres dans sa plus grande largeur. C'est précisément +celle de la zone.</p> + +<p>Ajoutons que la Ville de Paris s'est engagée à prélever 4% sur +l'ensemble des terrains à provenir de l'enceinte fortifiée, pour les +affecter exclusivement à la construction d'habitations à bon marché.</p> + +<p>Combien de temps exigeront les travaux destinés à modifier si +heureusement l'aspect des abords de la capitale? Il serait téméraire de +hasarder des chiffres.</p> + +<p>La remise à la Ville, par tronçons successifs, des terrains déclassés; +la démolition du mur d'enceinte, le nivellement général du sol, +demanderont plusieurs années. L'expropriation des terrains de la zone +qui forment une surface de 4.962.000 mètres carrés répartis entre un +nombre considérable de propriétaires sera sans doute encore plus +laborieuse; on a prévu, pour la mener à bien, un délai maximum de +trente-huit ans.</p> + +<p>Faisons toutefois crédit à la diligence de l'administration et +souhaitons qu'entre les maisons dites «à bon marché» et les immeubles +pour pseudo-millionnaire on voie pousser, baignés d'air et entourés de +verdure, de modestes mais riants cottages pour simples bourgeois. Et +s'il paraît audacieux d'admettre, comme M. Lampué, que la suppression +des fortifications rendra les hommes meilleurs et les femmes plus +jolies, espérons du moins qu'elle contribuera à enrayer un instant la +hausse démesurée des loyers parisiens et, peut-être, aussi, à améliorer +les moeurs de messieurs les apaches.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">F. Honoré.</span></span></p><br><br> + +<h3>LA NAVIGATION SUR L'OUED SEBOU</h3> + +<p>On a dit maintes fois combien il serait important de pouvoir utiliser +l'oued Sebou pour les transports de matériel de guerre et de +marchandises, de la côte à Fez. Malheureusement, le fleuve est peu +navigable, presque à sec par endroits en été, démesurément grossi en +hiver, coupé de nombreux seuils. Pourtant, l'an dernier, grâce à des +prodiges d'énergie, d'adresse, de persévérance, l'enseigne de vaisseau +Le Dantec parvint, en un voyage d'un mois (24 décembre 1911-30 janvier +1912), à le remonter avec un canot automobile jusqu'au pont de Fez, à 5 +kilomètres de la capitale chérifienne.</p> + +<p>Cette exploration devait donner un résultat pratique, puisqu'elle a +amené une compagnie, l'Omnium français, à étudier et à construire un +bateau à vapeur spécialement aménagé pour cette difficile navigation.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"><br><b><span class="sc">La navigation fluviale au Maroc</span>.--Le premier vapeur qui +ait remonté l'oued Sebou:<br> la canonnière <i>Sebou</i> à Bel Ksiri.</b></p> + +<p>Le <i>Sebou</i>, c'est le nom qu'elle a donné à ce bateau, l'aîné d'une +flottille qu'il faut souhaiter de voir devenir nombreuse, effectue en ce +moment son premier voyage, et déploie sur l'oued si fantasque le +pavillon français. C'est une sorte de canonnière très légère, ne calant +pas plus de 80 centimètres à l'arrière, ce qui lui permettra de franchir +sans trop de difficultés les hauts fonds. Au 24 décembre dernier, le +<i>Sebou</i> était à Bel Ksiri où fut prise la photographie que nous +reproduisons. Il a depuis continué, et, aux dernières nouvelles, avait +atteint Souk el Djema, à 120 kilomètres environ de Méhédya.</p> + +<p>Un ingénieur, M. Turgan, est à la tête de cette entreprise. Le directeur +technique de la navigation, le «capitaine d'armement» si l'on veut, est +M. Le Peillon, à qui une longue pratique des rivières indo-chinoises a +donné une expérience précieuse.</p> + +<br><br> + +<h3>UNE MÉDAILLÉE DE LA GUERRE</h3> + +<p>C'est un document émouvant, évocateur d'une époque déjà lointaine, que +cette photographie d'une famille de soldats, prise quelques années après +la guerre. Celle qui y figure aux côtés de son mari et de ses enfants, +Mme Gombert, vient de recevoir la médaille de 1870, à Rodez, dans une +touchante cérémonie, comme il y en a eu tant en France ces temps +derniers, qui réunissait d'anciens combattants de l'Année terrible, Mgr +de Ligonnès, évêque de. Rodez, alors capitaine des mobiles de la Lozère, +le contre-amiral et le général Boisse, le général Joubert, et, leur +doyen à tous, un beau vieillard de quatre-vingt-sept ans, M. Vidal.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013b.png"><br><b>Une femme médaillée de 1870: Mme Gombert, <br> ancienne +cantinière, et sa famille.</b><br> (<i>D'après une photographie faite quelque +temps après la guerre.</i>)</p> + +<p>Mme Gombert, qui portait crânement l'uniforme de cantinière, fit la +campagne avec son mari, soldat au 3e bataillon de chasseurs à pied; elle +emmenait dans sa voiture ses trois enfants en bas âge, qu'elle n'avait +pas voulu quitter. Blessée sur le champ de bataille de Rezonville, la +courageuse femme fut recueillie à l'hôpital de Metz; elle y demeura +jusqu'à la reddition de la place, et partagea ensuite la captivité de +l'armée. Le bel exemple d'énergie française qu'elle a donné devait avoir +sa récompense. Il ne manque désormais à cette vaillante, femme et mère +de soldats--ses deux fils ont été retraités comme adjudants--que la +médaille militaire.</p> + +<br><br> + +<h3>THÉÂTRES</h3> + +<p>L'Opéra s'est honoré en remontant avec des soins exceptionnels le grand +drame lyrique de M. Vincent d'Indy, Ferval. Créé à la Monnaie de +Bruxelles en 1897, il avait eu, l'année suivante, une série de +représentations à l'Opéra-Comique; on ne l'avait pas rejoué depuis. M. +Vincent d'Indy a choisi son héros parmi ceux qui empruntent à la légende +et aux anciennes traditions nationales leurs valeurs symboliques (car, +fidèle au principe wagnérien, il a lui-même composé le livret de ses +oeuvres); il a enveloppé son poème d'une musique qui est d'un +raffinement, d'une richesse, d'une habileté, d'une beauté technique +extraordinaires. M. Muratore et Mlle Bréval ont brillamment tenu la tête +d'une interprétation remarquable. M. Messager lui-même, aux premières +représentations de cette reprise, s'est fait un devoir de conduire +l'orchestre.</p> + +<p>Signalons, à la Comédie-Royale, une comédie--fort légère--de MM. André +Sylvane et Mouezy-Eon: <i>les Samedis de monsieur</i>, et une piquante petite +revue de M. Jean Bastia: <i>Ce qu'il ne faut pas taire</i>.</p> +<br><br> + +<h3>LES CENTENAIRES DU CONSCRIT, par Henriot.</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/014small.png"><br><a href="images/014large.png">(Agrandissement)</a></p> + + + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3646, 11 Janvier +1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3646, 11 *** + +***** This file should be named 37428-h.htm or 37428-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/4/2/37428/ + +Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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